The Project Gutenberg EBook of Charlie, by Fernand Vandrem

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Title: Charlie

Author: Fernand Vandrem

Release Date: December 19, 2013 [EBook #44468]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




CHARLIE




DU MME AUTEUR


    =LA CENDRE=, 7e dition      1 vol.




   Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous
   les pays, y compris la Sude et la Norvge.

   S'adresser, pour traiter,  M. PAUL OLLENDORFF, diteur, rue de
   Richelieu, 28 _bis_, Paris.




    FERNAND VANDREM

    Charlie

    ROMAN

    [Illustration: logo]

    PARIS

    PAUL OLLENDORFF, DITEUR

    28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

    1895

    Tous droits rservs.




    IL A T TIR A PART
    DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
    NUMROTS A LA PRESSE
    (1  10)




    A MON AMI

    ALFRED CAPUS

    F. V.




CHARLIE




PREMIRE PARTIE




I


Au sortir de chez la fleuriste o elle avait prtext d'aller faire
une commande, Mme Lahonce se courba vers son fils, un petit garon
d'une dizaine d'annes, drlement vtu d'un authentique costume de
marin,  pantalon tromblon,  grand col de toile bleu ciel, et, la
voix cline, elle murmura:

--Veux-tu que nous marchions un peu avant de rentrer, mon chri? Dis,
Charlie, veux-tu?

L'enfant, qui s'absorbait  mordiller le bout de ses gants blancs,
rpondit d'un ton machinal:

--Oui, maman!

Alors Mme Lahonce le saisit par la main, et tournant,  droite,
l'angle de l'avenue d'Antin, elle s'achemina, d'un pas press, le long
de l'avenue des Champs-Elyses, presque dserte, par ce dimanche
gristre et pluvieux d'octobre,  cette heure tardive de midi proche.

Elle marchait vite, vite, la tte baisse, afin d'viter, sans doute,
les rudesses de la bourrasque qui lui crasait contre le front ses
lgers frisons blond ple, lui collait au corps sa jupe de drap bleu
sombre; et Charlie, pour la suivre, tait oblig de trotter, de
s'appuyer  sa main qui le faisait sauter, rebondir comme une balle,
comme enlev puis lch par un souple lastique.

Il s'amusait mme beaucoup, s'excitait  ce jeu, souriant  Mme
Lahonce, souriant aux passants, pour les prendre ingnument  tmoin
de son agilit, de sa grce aise; si bien que tous, au passage,
fixaient la jeune femme et l'enfant, se retournaient pour les
contempler encore.

Seulement ce regard variait selon les personnes. Chez les bourgeois,
chez les braves gens dnus de malice, c'tait une admiration
instinctive, attendrie, pour le joli groupe que formaient Mme Lahonce
et son fils, avec leurs visages fins  cheveux blond ple, leurs
discrets et pareils costumes sombres que rehaussait le clair des gants
blancs.

Et chez les autres au contraire, chez les mondaines informes ou les
experts clubmen qui descendaient l'avenue, le parapluie sous le bras,
la figure importante et soigneusement rase, l'expression tait toute
diffrente. Il y avait dans leurs yeux mchants un reflet immdiat
d'valuation, un air d'impertinence connaisseuse, un air gouailleur de
n'tre pas dupe, de bien savoir,  peu prs, ce qu'elle valait, ce
qu'elle reprsentait de vertu, o elle courait peut-tre si
prestement, cette touchante jeune mre parfume et son gentil matelot
de sauvegarde.

Mais de toutes ces sympathies, de toutes ces curiosits envieuses, Mme
Lahonce ne semblait rien voir. Elle continuait htivement son chemin,
le front toujours baiss, toujours tendu, comme un front de bte, vers
un but invisible et charmeur.

Les femmes, elle ne les examinait ni de prs ni de loin. Les hommes, 
distance, elle les inspectait d'un coup d'oeil froid et net. Puis,
assure qu'ils n'taient pas celui qu'elle guettait, celui qui devait
venir de l-haut, de l'extrmit embrume de la large avenue, elle
rebaissait le regard, laissait ddaigneusement ces messieurs passer 
ct d'elle, comme des ombres indistinctes et mdiocres, sans sexe,
sans visage, sans intrt. Et pour s'tourdir, se distraire de
l'touffante angoisse d'attente qui lui gonflait le coeur, elle
comptait ses pas, additionnait les numros des maisons, posait 
Charlie cent questions dsordonnes sur ses camarades du lyce, sur
son travail du lendemain, quand, tout  coup, ses traits se
dtendirent en un rayonnement de satisfaction et elle s'cria:

--Regarde, Charlie!... Regarde donc qui arrive l!

Elle dsignait de la tte un jeune homme  moustache brun roux, 
tournure lgante de clubman ou d'officier, qui s'avanait, tout
souriant  leur rencontre.

--Favierres! s'exclama Charlie.

--Oui, ton ami Fav! Je te permets d'aller au-devant de lui... Va, mon
chri!...

Charlie s'lana en courant et stoppa droit devant le jeune homme, le
bret  la main, les joues offertes pour un baiser, dans une posture
correcte de petit garon bien lev. Favierres l'embrassait, lui
tapotait affectueusement la nuque:

--Comment a va, mon vieux Charlie?... Comment a va?

Il se redressa pour saluer Mme Lahonce, et retenant longuement la main
qu'elle lui tendait:

--Bonjour, Madame!... Dehors si tard? Vous rentrez chez vous, je
suppose?

Mme Lahonce retira sa main et d'une voix un peu altre d'motion:

--Mais oui, nous rentrons... Nous rentrons par le plus long... Et Mme
Favierres se porte bien?

Favierres riposta:

--Trs bien... Trs bien, je vous remercie...

Ils restaient, face  face, les yeux dans les yeux, tout heureux de se
retrouver, tout au soulagement d'tre srs enfin qu'ils se verraient
ce matin-l.

Puis Favierres reprit d'un ton de prire et de commandement aussi:

--Vous rentrez par l'avenue Hoche, n'est-ce pas, Madame?...
Voulez-vous me permettre de vous accompagner?

--Mais bien volontiers!

Et ces prliminaires accomplis, selon le crmonial usit par eux au
dehors, dans leurs rencontres matinales, ils se remirent lentement en
route, marchant cte  cte, la tte de profil, souriante, avec cet
air joyeux, ces regards avides l'un de l'autre qui distinguent des
poux repus les couples d'amoureux furtifs.

Charlie pourtant, par sa prsence, pouvait donner le change, ajouter
comme un aspect conjugal  cette promenade clandestine. Il
s'accrochait  Mme Lahonce, ne la lchait pas, la devanant mme, se
jetant contre elle, par instants, comme un gros chien turbulent, pour
happer la conversation, entendre ce que racontait son grand ami
Vincent Favierres.

Mais ils parlaient  mi-voix de choses mystrieuses, inintelligibles,
d'un certain on, entre autres, dont les paroles, les volonts, les
actions semblaient celles d'une personnalit toute-puissante, que
Charlie, lui, ne connaissait nullement. Ils se disaient avec
volubilit, et dans ce langage symbolique et obscur que se crent, 
la longue, les amants, tout ce qui s'tait pass chez eux ou ailleurs
durant ce sicle de vingt heures coul depuis leur rendez-vous de la
veille, les petites remarques amusantes ou bizarres qu'ils avaient
chacun faites, tout ce qui leur avait paru, dans l'intervalle, propre
 gner ou  servir leurs amours difficiles.

Alors Charlie, ne russissant pas  comprendre, prit le parti d'aller
seul, de gambader, de courir en claireur,  quelques pas devant sa
mre et son grand ami Fav dont,  la fin, l'indiffrence le lassait.

--C'est tonnant comme cet enfant vous aime! disait rveusement Mme
Lahonce en le voyant s'loigner. Tout le temps il est  me demander si
vous viendrez, quand vous viendrez, tout le temps  me parler de
vous... C'est extraordinaire! Vritablement, il y a des moments o je
songe que si vous tiez son pre il ne vous aimerait pas davantage!

--Oh! pour a, rpondit Favierres avec un mlancolique sourire, pour
a, il peut tre tranquille, le pauvre petit... C'est un Lahonce, un
vrai... Il est paraph, sign...

Et il se glissait un doigt sur les lvres, y dessinait les fines
sinuosits de la bouche de Charlie, la mince bouche des Lahonce,
rendue si clbre, si populaire jadis, par le grand-oncle de l'enfant,
Germain Lahonce, l'ancien ministre et conseiller de l'Empereur.

Mme Lahonce continua:

--Et puis, lorsqu'il me parle de vous, il faut voir avec quelles
prcautions, quelles minuties de discrtion!... Toujours  l'oreille,
toujours en me chuchotant, comme par peur que quelqu'un ne soit l 
l'couter... Et si votre nom vient  tre prononc, si on cause de
votre musique, de votre talent, il ne bronche pas cet amour, il a
seulement vers moi un petit regard du coin de l'oeil, un regard timide
et tellement risible pour me rassurer, pour me faire signe qu'il sait
qu'il ne doit rien dire... Tenez! quelquefois il me semble que j'ai en
lui une sorte de petit complice qui ne nous trahira jamais, qui veut
notre bonheur sans le vouloir... Vous ne trouvez pas a curieux?

Favierres hsitait:

--Evidemment c'est curieux!... Mais cela s'explique au fond... Cet
enfant m'aime parce que vous m'aimez... Il m'aime parce qu'il n'est
pas encore tout  fait dtach de vous, qu'il tient encore presque 
votre chair... qu'il est encore une partie de vous-mme... Plus tard
il changera peut-tre, malheureusement... oh! oui, plus tard, plus
tard...

Ils arrivaient prs de la grille du parc Monceau. Et, sans achever sa
pense, Favierres revint brusquement  des considrations plus
prochaines, plus pratiques.

--Voyons, ma chrie, demain,  quelle heure vous verrai-je?...

--Deux heures et demie? proposa Mme Lahonce.

--Bien, deux heures et demie... Ce soir je dne tout  ct de vous
chez les Jehandy, vous savez pour les choeurs... Que diriez-vous si,
vers dix heures, je venais prendre le th?... Cela vous ferait-il
plaisir? Est-ce bien prudent, h?

--Mon Dieu oui! Pourquoi pas? rpliqua Mme Lahonce. Nous restons  la
maison, car mes parents viennent... Je n'aurai qu' annoncer votre
visite, et on sera trs content de vous avoir pour finir la soire...
C'est entendu?

Favierres s'tait arrt et, de nouveau, la pntrait de son regard
tenace et tendre, comme au premier instant de la rencontre, l-bas,
tout  l'heure, dans les Champs-Elyses.

--Entendu! Cela me diminuera la longueur de la journe, l'ide de vous
voir ce soir... Est-ce triste tout de mme que nous soyons contraints
de nous quitter ainsi, de retourner, vous  votre mari, moi  ma
femme!... Est-ce dcourageant, est-ce rvoltant, ma chrie!

Mme Lahonce poussa un soupir, le visage soudain assombri, tout svre
de douleur:

--Oh! je vous en prie, mon ami, ne me dites pas cela!... Que
voulez-vous?... Vous savez bien  quel point cela me torture... Vous
savez bien que je ne puis tre  vous plus que je ne suis...

Et comme Charlie se rapprochait en sautillant, elle se domina, se
raidit  faire monter  ses lvres un sourire enjou et mondain:

--Au revoir monsieur... A ce soir, n'est-ce pas?...

--A ce soir, Madame! Certainement!...

Il serrait ardemment la main de Mme Lahonce, ne pouvait se rsoudre 
l'abandonner. Alors la jeune femme, aussi faible que lui, n'ayant pas
le courage de s'arracher d'elle-mme  cette treinte, murmura
doucement:

--Charlie, dis au revoir  ton ami!...

Favierres avait devin la supplication que cachait cet ordre courtois.

Il laissa aller la main de Mme Lahonce, embrassa Charlie qui,
derechef, le bret retir, lui tendait ses joues  baiser. Puis, aprs
un dernier salut cordial, il tourna  gauche, dans la rue de
Courcelles, pendant que Mme Lahonce tournait  droite.

Elle prcipitait l'allure maintenant, un peu inquite de s'tre
attarde, d'avoir des explications  fournir.

Mais, tout en se htant, elle rassemblait ses arguments, organisait un
plan de rcit embrouill, pour le cas peu probable o son mari lui
demanderait des dtails sur cette promenade prolonge; et quand elle
parvint prs de chez elle, rue de Lisbonne, elle tait arme, prte 
la dfense, munie de tous les mensonges ncessaires.

Dans l'escalier seulement, elle avertit Charlie qu'elle ne dirait pas
 M. Lahonce que Favierres l'avait accompagne si loin, si longtemps:

--Cela pourrait contrarier ton pre, chri... C'est inutile... Je lui
dirai simplement que nous avons rencontr Fav. Tu m'entends, mon
chri?

Charlie rpondit  voix basse, d'un air grave, d'un air comiquement
soucieux:

--Bien, maman!




II


Dans la salle  manger, un peu sombre et parfume d'un parfum
d'encens, Pierre Lahonce avait commenc  djeuner seul.

Corpulent dj pour ses trente-cinq ans, massif et sanguin, les
cheveux spars sur le ct  l'anglaise, les mchoires fortes, la
bouche sinueuse, toute mince, en coup de rasoir, la moustache
rousstre et courte, s'arrtant net au coin des lvres, laissant 
dcouvert les joues gonfles, tales, vernisses de rouge aux
pommettes, il avait, avec sa figure de bouledogue de bonne maison,
cette lgance sans grce, mais non sans charme, des jeunes gens
riches, adonns au sport, aux soins du corps et des vtements, une
lgance toute contemporaine faite de propret, de sant et d'heureux
choix chez les fournisseurs en vogue.

Il mangeait  bouches rapides, l'air rageur; mcontent, s'arrtant
par moments pour consulter sa montre ou pour tudier un journal de
sport, dress en face de lui, contre une carafe; et ds qu'il vit
entrer Mme Lahonce et son fils, il s'excusa sans relever la tte, il
s'excusa prcipitamment, d'un ton de courtoisie simule.

--Tu me pardonnes, Hlne?... J'ai d me mettre  table... Je regrette
beaucoup... Il faut que je sois  une heure et demie  Longchamps pour
surveiller la jument... Tu me pardonnes, n'est-ce pas? Impossible de
t'attendre... Je n'avais que le temps!...

Mme Lahonce rpliqua:

--Tu as eu parfaitement raison!... Nous tions dans notre tort... Nous
nous sommes attards par mgarde... Il faisait si bon  marcher ce
matin!...

--Je comprends!... Je comprends!...

Lahonce, la mine bougonne, les lvres presque disparues en un
pincement de colre, s'tait remis  lire, comparant les poids,
supputant les chances de son quart de Prisca, de la jument dont avec
Veyragues, le titulaire de l'curie, Jehandy et Montclar, les deux
autres associs, il tait l'anonyme propritaire.

Mais il lisait mal, sans suite, tout agac encore du retard d'Hlne
et surtout de l'incorrection qu'elle l'avait forc de commettre.

Car la correction, le respect des convenances, la ponctualit dans les
rapports, c'taient  ses yeux de relles vertus de famille, depuis
l'exactitude proverbiale de Germain Lahonce, le ministre dfunt.
C'tait comme le patrimoine moral, la marque aristocratique de tous
les Lahonce; et Pierre n'admettait pas qu'on y faillt ou qu'on l'y
ft manquer.

Il accueillit donc froidement, en homme mal dispos, la nouvelle de la
visite de Favierres.

--Oui, je l'ai rencontr tout  l'heure, racontait Hlne d'une voix
qui se dpchait, bousculait ces phrases dangereuses, tranchantes pour
elle, comme des coutelas... Il m'a dit qu'il dnait chez les Jehandy,
 cause de ces choeurs que Mme de Jehandy veut faire chanter chez
elle. Alors, je lui ai demand s'il voulait, en sortant, venir prendre
une tasse de th  la maison... Et il a accept...

Charlie eut un semblant de toux involontaire, Pierre demeurait sans
rpondre; puis, tournant sa cuillre dans son caf, le regard baiss,
il riposta ironiquement:

--Et sa femme?... Est-ce qu'elle viendra aussi sa femme?... En voil
une qui en a une touche! Je l'ai aperue hier devant le _Printemps_...
Ah! on n'a pas ide de se fagoter comme cela!...

Mme Lahonce rpliqua avec calme:

--Non, il dne seul... Sa femme ne viendra pas...

--Bien, bien, fit Lahonce ngligemment.

Et il se mit  boire son caf brlant, par petites gorges.

Il n'tait pas, au fond, hostile  Favierres. Quoique d'un caractre
emport, orgueilleux, il n'avait pour le musicien qu'un peu de
ddain,--ce ddain spontan que ressentent les gens du monde pour
ceux qui n'en sont pas,--ce ddain ml de prudence que leur inspirent
les artistes, c'est--dire des individus dont l'origine est fumeuse,
incertaine, et de la part desquels une faute d'ducation, une
tentative d'emprunt, une indlicatesse quelconque n'tonnerait pas
outre mesure.

Lahonce, d'ailleurs, tait plutt flatt de la prfrence que
tmoignait pour sa maison ce Favierres recherch, invit, demand dans
tant d'autres salons.

Et quant  s'alarmer de l'intimit presque amicale qui s'tait tablie
entre sa femme et le jeune compositeur, quant  prendre ombrage des
frquentes visites de Favierres, de son assiduit  venir djeuner,
dner, chaque semaine, quant  se montrer jaloux, Lahonce n'avait
jamais t troubl de la plus fugitive vellit de ce genre.

L'ide mme qu'Hlne pt tre, pt devenir la cocotte, comme il
disait grossirement, la matresse de ce qui que ce ft, ne l'avait
pas une fois inquit depuis le jour o il l'avait demande en
mariage, juge digne de porter le nom illustre de Lahonce.

Pourtant cette confiance qu'il lui accordait n'tait pas, en somme, la
puissante scurit lentement acquise dans l'accumulation des preuves
de tendresse, dans l'irrprochable continuit de l'affection
prodigue. Il ne la devait ni au temps ni  Mme Lahonce. Il l'avait de
temprament, de nature, comme on nat avec de la beaut, de la
vigueur, de l'imagination. C'tait bien moins de la confiance qu'une
absence totale de mfiance, une native incapacit de souponner,
d'aimer avec violence et anxit. Sur sa femme, il ne pensait rien de
prcis, sinon qu'elle lui faisait honneur par sa beaut et qu'il
disposait d'elle en libre et complet usage. Dans la vie comme dans la
littrature, parmi ses relations comme dans les romans ou au thtre,
la passion l'avait toujours ennuy. Il n'attribuait aux liaisons
mondaines d'autre cause que le dsir rciproque de libertinage,
d'autre but que de contenter ce dsir. Toutes les affaires de ce
sentiment l'agaaient, l'humiliaient par ce qu'elles reprsentaient
pour lui d'trange, d'inconnu, d'inhumain; et il se refusait
sommairement  croire ce qu'il n'avait jamais prouv.

       *       *       *       *       *

--Dis donc! s'cria tout  coup Mme Lahonce qui devinait la mauvaise
humeur de son mari et voulait le radoucir par des mots de sympathie...
Dis donc, Pierre... As-tu eu ce matin les nouvelles que tu attendais
de la jument?... Whatson est-il venu?...

Lahonce rpondit en se levant:

--Oui, il a fini par venir  onze heures et demie. Mais il ne m'a rien
dit d'intressant, l'animal!... Avec un bonhomme comme celui-l, pas
moyen d'tre fix... C'est ferm, boutonn comme une tunique!

Il avait tir sa montre:

--Bigre!... Une heure un quart... Je vais tre en retard... Je suis
stupide... Au revoir... Au revoir... Je file!...

Il embrassa vivement Charlie, effleura d'un baiser les frisons blond
ple d'Hlne, et sur le seuil de la porte:

--Et toi,  propos, Hlne, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?
demanda-t-il en se retournant.

Mme Lahonce rpliqua:

--Je ne sais pas... Je suppose que j'irai voir pre avec Charlie... et
puis faire quelques visites peut-tre... En tout cas, je serai rentre
 la nuit.

--Bon! bon!... A ce soir alors!...

Au bout d'un instant, on entendit sous la vote de la porte cochre,
un grondement de roues, un piaffement de chevaux. C'tait le phaton
de Lahonce qui s'avanait, sortait de la maison dans un vacarme de
tonnerre.

       *       *       *       *       *

Comme elle l'avait annonc, Hlne rentra de bonne heure; puis, sitt
son chapeau, son manteau dposs, elle alla s'enfermer dans son
cabinet de toilette, une vaste pice tendue de cretonne claire, gaye
encore par les glaces, les cristaux  bouchons d'argent, les meubles
en laqu blanc qui se renvoyaient les uns aux autres l'clat jaune des
bougies et des lampes dores.

Elle avait hte d'tre seule, d'tre  sa table, devant son papier,
de pouvoir informer enfin Favierres du changement d'heure invitable
qui s'imposait  eux pour le lendemain. Et d'une plume nerve,
criante, qu'une fivre de passion ou de crainte semblait activer, elle
crivit:


    Mon grand ami chri,

   Vite, avant qu'_on_ ne rentre, quelques mots pour te dire que
   demain ce ne sera pas deux heures et demie, mais trois heures.
   J'avais oubli que mon pre djeunait  la maison... Et tu sais
   s'il colle  table et s'il nous a sous l'oeil. J'aurais peur de
   te faire attendre en gardant l'heure convenue, et j'ai peur aussi
   de ne pouvoir t'avertir, ce soir, du changement. Tout s'est bien
   pass, ce matin,  part qu'_on_ tait vex, pour les convenances,
   de mon retard... Mais aprs, mon ami chri, quelle journe!
   Visite chez mes parents, avec Charlie... Visites chez les
   Jehandy, chez les Monclar, chez Mme Marteigne, chez Mme Grimont!
   Visites de dbarras pour que notre semaine soit plus  nous,
   moins encombre d'heures prises, d'heures ennemies... Toutes ces
   braves dames, heureusement, taient sorties, et je n'ai pas eu
   besoin de les subir, de leur parler, de me travailler  penser 
   autre chose qu' toi, mon aim... Ah! si tu m'avais vue en
   voiture, dans l'intervalle des visites, si tu avais vu mes
   regards qui ne voyaient rien, et o ils allaient, ces regards,
   comme ils te regardaient, essayaient de te retrouver par-dessus
   tous ces promeneurs, toutes ces maisons et toutes ces rues!
   Pardonne-moi mon erreur, n'est-ce pas?... Ce n'est pas de
   l'tourderie, c'est de l'tourdissement, cet tourdissement que
   j'ai toujours prs de toi, quand tu es l  me dire, comme ce
   matin, ton admirable tendresse, cet anantissement o je sens tes
   mots fondre et se rpandre  travers moi comme un lixir brlant
   plutt que je ne les entends... Oui, dans ces instants-l,
   j'oublie tout, jusqu' notre cher petit Charlie, jusqu'
   nous-mmes, jusqu' nos intrts de coeur, jusqu' l'heure bnie
   des rendez-vous... Alors, tu ne m'en veux plus, mon grand Fav?...
   Je t'aime perdument... A demain trois heures, et pour un bon
   bout de temps, j'espre, car je ferai toutes mes courses le
   matin. Et  ce soir dix heures!

    Votre  vous seul,

    H.


Elle avait sonn et elle enfermait la lettre dans une enveloppe 
l'adresse de Favierres.

--Tenez, Juliette, dit-elle  la femme de chambre qui entrait... Vous
irez jeter cela  la bote, tout  l'heure, pendant que nous
dnerons... Maintenant, vous allez m'aider  m'habiller!...

Juliette, une grande personne jauntre et sche,  l'oeil noir,
romanesque, prit la lettre en murmurant d'un ton cachotier:

--Bien, Madame!

Puis  haute voix, l'air dlibr, l'air d'avoir oubli dj le secret
de sa mission, elle demanda:

--Quelle robe Madame mettra-t-elle? Quel jupon?

Mme Lahonce donna ses indications, et tandis que Juliette tait sortie
pour chercher la toilette choisie, elle commena  dgrafer son
corsage, sa jupe d'une main lasse, maladroite, que le regard occup
ailleurs, n'aidait pas.

On frappa  la porte. Juliette revenait, charge de soieries ples et
sombres. Elle rangea les dlicats objets sur le divan qui tendait son
large rectangle de cretonne au fond de la pice, contre le mur; et
s'agenouillant derrire sa matresse, elle acheva de dnouer la robe,
de la faire glisser le long des hanches jusqu' terre, o elle
s'crasa  demi, en une flaque d'toffe moelleuse et ingale.

Mais comme Mme Lahonce se dptrait de ces entraves de vtements,
soulevait ses pieds pour les dgager, soudain le parquet vibra d'un
long tremblement, et au-dessous, il y eut de nouveau un grondement
sourd de roues et de piaffements marteleurs.

--Voil sans doute Monsieur qui rentre! observa Juliette toujours
agenouille.

Et en mme temps, comme pique d'une intolrable piqre, elle se
redressa, bondit debout en balbutiant, toute blanche malgr sa peau
jaune, toute suffoque:

--Ah! mon Dieu!

--Qu'est-ce qu'il y a? interrogea Mme Lahonce.

--Je crois que j'ai laiss la lettre de Madame sur la table de
l'antichambre... Je voulais la reprendre ensuite...

Mme Lahonce, d'un automatique geste d'effroi, d'un geste des deux bras
tendus, lui dsigna la porte:

--Allez... courez vite... Mais dpchez-vous donc!

Et elle resta le buste en arrt, coutant  travers la porte
entre-bille, la course folle, la course trop lente de Juliette le
long de l'interminable couloir qui menait vers l'antichambre, vers le
salut ou la catastrophe.

       *       *       *       *       *

Lahonce, sur le point de quitter l'antichambre, s'tait retourn au
bruit de cette galopade frntique, demeurait muet en embuscade, aux
aguets de la personne qui se permettait, chez lui, un si indcent
tapage; et lorsque de la portire du corridor, souleve comme par une
bourrasque, Juliette jaillit devant lui, il l'arrta net d'une
dcharge de rcriminations:

--Eh bien! quoi?... Vous tes malade? s'cria-t-il... Qu'est-ce que
cela veut dire, ces manires, ce charivari?... O vous pensez-vous
donc?... O allez-vous?

Juliette, encore cambre dans la posture de recul o l'avait fige la
vue de Lahonce, bgaya d'un ton essouffl:

--Oh! pardon, Monsieur... Je demande bien pardon  Monsieur!...

--Il ne s'agit pas de pardon Monsieur! poursuivit durement Lahonce. Je
vous demande o vous alliez, pourquoi vous couriez comme au feu!

--J'allais Monsieur... j'allais...

Elle cherchait une rponse, et sous le regard courrouc de Lahonce,
son regard oscillait, se dtournant de la lettre mauve place sur la
table, y revenant furtivement, puis s'en dtournant, puis y revenant,
affectant enfin de se conduire comme un noble et loyal regard qui ne
veut pas dnoncer, causer un malheur, un drame. Pierre insista:

--Allons, finirez-vous par me rpondre?

Elle avait trouv:

--Que Monsieur ne se fche pas... J'ai eu si peur lorsque j'ai aperu
l Monsieur!... J'allais  la cuisine porter un ordre de Madame.

--Et o est Madame?

--Dans son cabinet de toilette, Monsieur... Madame s'habille pour le
dner.

Lahonce retirait son paletot, l'air apais maintenant:

--C'est bon!... Je ne vous retiens pas. Seulement, tchez que cela ne
vous arrive plus, n'est-ce pas?... Eh bien, voyons, qu'est-ce que
vous attendez?...

Elle rpliqua d'une voix docile, thtrale, o perait une note de
satisfaction:

--Rien, Monsieur... Rien... Je m'en vais!

Et elle sortit. Une porte au loin, la porte de la cuisine,
retentissait en se fermant. Lahonce s'approcha de la table, puis,
ayant dchiffr l'adresse de l'enveloppe, il esquissa un haussement
d'paules.

Ah ! qu'est-ce qu'elle avait donc cette imbcile,  regarder cette
lettre de ct? On aurait dit vraiment que c'tait une lettre
dangereuse, compromettante, une lettre que je ne devais pas voir!...
Et c'est tout bonnement une lettre pour Favierres!... Non, on n'est
pas plus stupide!...

Mais aussitt une autre ide, une autre rflexion le traversa d'moi.

Il se demandait pourquoi Hlne avait crit  Favierres qu'elle allait
voir le soir mme, auquel elle parlerait certainement avant que la
lettre ne parvnt; et il prouvait une trange sensation de malaise,
un malaise oppressant qu'il n'avait jamais, non, jamais ressenti.

Instinctivement il saisit l'enveloppe mauve. Il en inspectait les
caractres fins et pointus, la palpait d'un serrement de doigts
nerveux, comme pour en deviner, au toucher, le contenu, les phrases
inutiles, une invitation sans doute, une demande de places pour un
concert; oui, mais pourquoi cependant? Et il voquait en lui toutes
les penses de scurit, toutes les explications rassurantes, tous les
axiomes de dlicatesse, comme autant de serrures sacres contre la
tentation nouvelle, qui l'excitait, d'ouvrir cette lettre, de dchirer
la frle enveloppe, de savoir ce qu'avait pu redouter l-dessous le
regard vacillant et mlodramatique de cette grande peste de Juliette.
Oh! rien probablement, rien d'intressant, rien qui valt ces
hsitations...

Bah! Tant pis!

Un sauvage accs de curiosit le dcidait. D'un coup d'ongle, il
arracha la patte,  peine sche, de l'enveloppe; et les yeux, ds les
premiers mots, blouis de stupeur, il se mit  lire.

Lorsqu'il eut termin, il recommena. Il ne comprenait pas tout 
fait. Il tait sr,  son angoisse, que quelque chose d'inattendu et
de meurtrier venait de le blesser terriblement, venait aussi d'clater
dans sa vie paisible, de bouleverser tout  l'entour. Mais les phrases
de cette lettre, ce langage passionn, ce langage ridicule et
incomprhensible, lui laissaient encore comme un doute d'espoir. Il
avait l'impression incrdule d'tre devenu un personnage de roman, un
personnage de thtre mari  une femme qui crivait comme un
crivain; et il lui fallut une seconde lecture, une lecture de mot 
mot et attentive, pour effacer ce restant d'invraisemblance, pour se
convaincre qu'il ne se heurtait pas l  un mirage,  une mauvaise
farce, et que cette H, cette fervente H,  Favierres tout seul, tait
bien sa femme  lui, son Hlne Lahonce, si flegmatique, si froide, et
qui s'exprimait d'habitude comme tout le monde.

Il se sentait pris  court de paroles,  court d'attitudes, dans une
ignorance poignante de ce qu'un Lahonce se devait de faire en tel cas;
et il se promenait d'un pas fbrile  travers l'antichambre, le
chapeau rejet en arrire, les joues violettes du sang qui y battait
en flots presss et rythmiques, tout soufflant de colre, se rendant
compte progressivement de l'outrage que depuis des mois, des annes,
peut-tre, on lui infligeait chaque jour,  deux, dans la volupt et
le mystre.

Enfin un dsir brutal le saisit de voir Hlne, de voir immdiatement
cette extravagante crature, quitte  ne rien lui dire,  ne pas
savoir quoi lui dire; et il se prcipita vers le cabinet de toilette,
le chapeau rebrouss, les yeux rougis et clignotants, une trpidation
de faiblesse palpitant dans ses bras, dans ses jambes.

Devant la longue glace qui surmontait la toilette, Mme Lahonce debout,
tournant le dos  la porte, se coiffait avec une lenteur tranquille.

Il jeta la lettre mauve sur le marbre de la toilette, et d'une voix de
gorge, d'une voix presque calme, tant elle avait de difficult 
sortir, il pronona:

--Tiens... voil ce que je viens de lire!... C'est de toi, n'est-ce
pas? Bien!... Tu n'as rien  rpondre?... Bien!... Bien! Nous verrons
ce qui me reste  faire?... Nous verrons, nous verrons!

Aprs quoi, il reprit sa promenade silencieuse, la tte basse, les
mains crispes, enfonces, d'un trivial mouvement de rage, dans les
poches de son pantalon.

Hlne se taisait. En un suprme effort de sang-froid, de mutisme,
elle continuait  se coiffer,  plonger dans ses cheveux blonds un
petit lissoir d'caille,  faire bouffer, mousser l'cume de ses
frisons presque argents; et, sauf une terne pleur qui l'avait
envahie  l'entre de Lahonce, sauf un pli profond, une sorte de
petite cicatrice qui lui fronait le front entre les sourcils, avec
ses mates paules nues, son corset de soie claire, son jupon de soie
pareille, elle gardait cet air joyeux et galant de jouer une oprette
qu'ont toujours les femmes lgantes dans le court-vtu de leurs
dshabills intimes.

--Nous verrons! Nous verrons! grognait en marchant Lahonce, quoique
pour l'instant il ne vt rien, ne dcouvrt rien au del de cette
heure rouge de dix heures o il serait  guetter l'arrive de
Favierres, dans la forteresse de son salon, de son foyer,  prparer
pour lui les imprcations, les insultes et les coups,  attendre de
pouvoir se soulager momentanment, avec sa bouche, ses poings, ses
pieds, avec tous les moyens d'assommade les plus vils qui se
prsenteraient pour salir, froisser, ensanglanter la face souriante,
puis bahie du tratre visiteur.

Mais subitement, comme  la drobe, il examinait sa femme, il se
figura des scnes rvoltantes, ignobles; il se dit que Favierres,
plusieurs fois, l'avait contemple ainsi, la chair nue, se rhabillant
ou se dshabillant impudiquement devant lui. Il lui semblait percevoir
le bruissement de ses baisers sur les bras ronds et durs d'Hlne. Il
avait la vision d'treintes abominables entre eux, la vision force de
spectacles odieux que jamais il n'aurait cru pouvoir imaginer. Et il
ne se contint plus, criant d'abord l'indignation que lui causait moins
la chute que la dchance de Mme Lahonce, la vulgarit de son choix.

--Et avec un musicien! s'exclamait-il d'une voix dgote, comme si ce
mot et rsum quelque colossale ignominie... Avec un musicien! Non,
quand j'y pense!... Et quel musicien!... Un rat!... Un individu dont
personne ne savait le nom lorsque je l'ai prsent au Cercle... Car
c'est moi qui l'ai prsent... Il a fallu que ce ft moi... Ah! elle
est drle elle est drle!...

Il s'interrompit un moment, pour savourer l'amertume de ce souvenir
cocasse, et poursuivit:

--Mais voil ce que c'est... On accepte l'usage, on obit  la mode...
On introduit chez soi des musiciens, des littrateurs, des peintres,
des tas de bohmes... Et ces messieurs, naturellement, n'ont qu'une
ide: c'est de nous souffler nos femmes avec leur musique, leurs
bouquins, leurs ateliers... Ah! ils ont raison, ils aiment mieux nos
femmes que les leurs!... Ils ont diablement raison!... C'est nous les
serins, les imbciles!...

Puis, se tournant vers Mme Lahonce qui gisait, muette, sur le divan,
la tte renverse parmi les coussins, il ajouta:

--Seulement, nous ne le sommes pas tout le temps, les imbciles...
Nous ne le sommes pas toujours... Et je te garantis qu'il s'en
apercevra ce soir, ton Favierres... Ah! il vient prendre le th?... Eh
bien! il verra le petit th que je lui rserve. Et puis, s'il n'a pas
assez d'une tasse, on lui en donnera une seconde... Et puis aprs...

Il s'tait remis  marcher, acclrant l'allure, comme  la poursuite
d'un adversaire qui fuyait, rompait devant lui:

--Et puis aprs, ce ne sera pas tout... On se retrouvera ailleurs...
Car, tu sais, je suis dcid  lui faire trs mal  ton grand ami, le
plus de mal que je pourrai... Et il y a des chances que je russisse,
n'est-ce pas?... Voyons, parle donc!... A moins que ce ne soit la peur
pour lui qui t'touffe... Parle donc! Dis donc quelque chose,
misrable, misrable menteuse!...

Mais Mme Lahonce persistait dans son mutisme, dans son inertie, et,
lorsque au passage Pierre la regardait, il ne distinguait plus,  la
place de ses traits, qu'une espce de masque aveugle, de masque
blafard serti de rose, le masque de ses longues mains blanches qu'en
un lan d'inconsciente dfense, elle tenait obstinment colles contre
ses yeux clos, contre sa bouche frmissante, contre son visage
haletant, farouche et insurg.

Alors, ne sachant plus o exacerber encore son chagrin, sa rancune,
Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait
dessus, dplie, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit  la
lire, sans passer un mot, jusqu' la fin.

A mesure qu'il lisait, sa lvre mince se plissait d'un rictus de
dgot. Seulement, il ne se hasardait pas  des commentaires prcis, 
des railleries dclares envers ces phrases trop fortes, ces phrases
qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion.
Il se bornait  murmurer de temps  autre, d'un ton de piti et de
modeste drision:

--Ah! l! l! l! l! l! l!... Ah! l! l!... Ah! l! l! l! l!

Mais quand il eut achev pour la troisime fois cette dchirante
lecture, il possdait presque l'intuition de la vrit,--l'intuition
de tout ce qui le sparait, l'avait toujours spar peut-tre
d'Hlne. Ses regards vagues paraissaient apercevoir enfin, dans un
vertige, l'insondable abme de dissemblance aux bords duquel leurs
vies avaient coul distinctes, trangres et sans fusion, malgr
l'apparence.

Et brusquement, il eut une lucide sensation de dfaite prsente,
d'irrmdiable impuissance dsormais.

Toute son assurance cynique et autoritaire d'homme riche, d'homme de
club et bien apparent, l'abandonnait. Ou du moins, il prsageait que
d'tre Pierre Lahonce, d'tre ce qu'il tait la veille, un moment
avant, et ce qui, de tous cts, lui valait tant de saluts, de
considration, de cordialits en respect, que tout cela, dans
l'avenir, ne lui serait que d'une utilit mondaine, ne pourrait plus
jamais le soutenir, le servir contre sa femme, contre la personne
indevinable qui avait crit ces phrases insenses.

Il se sentait devant elle tout timide, tout gauche, dpourvu d'audace,
comme devant un ennemi dconcertant, un adversaire infrieur, mais
dont les procds de lutte vous dpassent.

Il lui semblait qu'il venait,  l'instant, de perdre Hlne,
dfinitivement. Une motion de douleur vraie amollit tout  coup sa
rage. Il s'lana vers Mme Lahonce, voulut la voir, comme on veut voir
une moribonde, un tre dfunt et chri qu'on ne reverra plus. Il lui
saisit le bras, lui tira la main violemment pour la dmasquer; mais la
main chappa, revint se plaquer au visage de la jeune femme, comme
ramene par un ressort vivace.

Cette rsistance drouta Lahonce. Il demeurait  considrer Hlne,
hsitant, immobile, partag entre l'envie de la battre, de lui
meurtrir ses bras rebelles, et l'ide lche que toute brutalit serait
sans effet contre cette me aussi cache que ce visage, contre cette
me trange et fuyante qu'il ne connaissait plus; et finalement, 
bout de patience, il s'loignait, reculait lentement vers la porte. Un
gmissement de Mme Lahonce l'arrta. Il se rejeta sur elle et la
secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une
voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernire menace, une
promesse dernire de reprsailles nouvelles.

--Ah! tu pleures!... Eh bien! ce n'est que le commencement! Parce que,
tu sais, aprs Favierres, ce sera ton fils... Oui, tu sais, ton petit
Charlie, ton cher petit Charlie, que tu oublies si facilement, eh
bien! c'est fini! Tu n'auras plus  te le rappeler... Je le garde...
On me le donnera... Et toi, tu ne l'auras plus jamais, tu comprends,
jamais!...

Puis il la lcha, la repoussa parmi les coussins, d'une pousse
mprisante, et sur le seuil du cabinet il ajouta:

--Jamais plus... tu entends... Jamais! Ni l'un... ni l'autre!

       *       *       *       *       *

Il dna seul avec Charlie, car Mme Lahonce avait prtext une migraine
pour ne pas venir  table.

Aux demandes du matre d'htel ou de l'enfant, il ripostait de ce ton
de douceur spciale qu'on affecte, aprs une grande colre, envers
ceux qui ne l'ont pas motive.

Il s'appliquait surtout  montrer de l'enjouement, de l'affabilit en
rpliquant  Charlie que de coutume, pourtant, il laissait souvent
jaser pendant tout un repas, sans rpondre autrement  ses remarques,
 ses questions, que par ces onomatopes approbatives dont on croit
gnreusement satisfaire la curiosit des enfants.

Peu  peu il prenait au srieux ses devoirs prochains, son rle
ventuel de mari abandonn, de pre  demi veuf et vou aux
sympathies. Il s'habituait  la pense que ce romanesque malheur l'et
frapp, lui, Pierre Lahonce, que cet invraisemblable drame de passion
se ft abattu chez lui, sur lui, dans sa famille; et il s'improvisait
une figure toute neuve et changeante, une figure tantt attriste de
victime sans reproche, tantt de justicier implacable  qui toutes les
vengeances sont permises.

Mais, aprs dner, il songea que la prsence de M. et Mme Brodin, ses
beaux-parents, pourrait le gner dans l'accomplissement de ses
projets immdiats, dans cette scne d'expulsion o il se proposait de
si bien excuter Favierres.

Il alla donc dans sa chambre et crivit en attnuant l'importance des
faits:


    Mon cher pre,

   Je vous prie de ne pas venir ce soir. Il se passe  la maison
   des choses trs ennuyeuses que je viendrai vous raconter demain.
   Nous prfrons ne pas recevoir aujourd'hui. Excusez-nous et
   croyez-moi

    Votre fils dvou,

    PIERRE.


Ensuite il sonna, demanda Julien, le valet de pied.

Julien, un jeune joufflu, drang de son dner, arriva la bouche
encore mchonnante. Lahonce ordonna:

--Vous allez prendre un fiacre, tout de suite, et vous porterez cela
rue de Bourgogne, chez M. Brodin. C'est press... Il n'y a pas de
rponse!...

Puis il alluma un cigare et se mit  tourner autour de sa chambre, en
essayant de mditer sur l'vnement.




III


En 1860, M. Auguste Brodin, agent de change prs la Bourse de Paris,
tait tout dvou  la cause de l'Empire.

Rcemment dcor, admis aux grandes rceptions des Tuileries, il
postulait pour tre invit  celles de Compigne, quand une lettre
anonyme vint modifier, pour la vie, ses opinions politiques, ses
conceptions morales, sa faon d'apprcier les hommes et les choses.

Cette lettre, envoye au milieu de janvier 1860, lui annonait que
depuis deux mois sa femme, Mme Pauline Brodin, ne de Tence, le
trompait presque chaque aprs-midi, dans un htel meubl de la rue de
Rivoli, avec le baron Carlier, chambellan de l'Empereur.

Aprs huit jours d'hsitation et deux heures de surveillance, M.
Brodin put acqurir la preuve que la lettre ne mentait pas et fit
constater par un commissaire de police le flagrant dlit.

Au dbut sa colre tait terrible, sa douleur excessive. Il prtendait
traner les coupables devant la justice, se venger d'eux par un
procs scandaleux.

Mais des amis du chambellan intervinrent. La famille de Tence, de son
ct, se prodiguait en supplications, en conciliabules. On crasa la
fureur de M. Brodin sous des prires, des dissertations. On fit appel
 ses sentiments de pre,  ses sentiments de patriote. Et trop
faible, dans son chagrin, contre tant de gens dous de la ferme
vigueur de ceux qui sont sans souffrance, il cda, consentit 
s'abstenir de reprsailles judiciaires,  garder Mme Brodin, 
pardonner.

Il ne tint que la premire partie de ses engagements. Il garda Mme
Brodin, mais ne russit point  lui pardonner.

Il avait eu jusque-l deux amours: sa femme, qu'aprs douze annes de
mariage il aimait encore d'une fougueuse tendresse, d'une ardeur de
chair jamais assoupie,--et l'Empire,  qui il devait les dignits, la
dcoration, sans compter les espoirs pour l'avenir.

Il eut dsormais deux haines, deux haines muettes, froces, rapidement
invtres: Mme Brodin et l'Empire.

Par une candide association d'ides, il accolait, dans sa rancune, la
femme qui l'avait surpris d'une si foudroyante douleur, et le rgime
dont un fonctionnaire avait jet si bas Mme Brodin; et il commena 
les har du jour o il eut promis le pardon.

Comme c'tait une nature un peu solennelle, il donna  sa haine une
forme discrte, silencieuse, distingue; il la dissimula sous
l'attitude guinde d'un ddain aveugle et sourd.

Il ne voulut plus entendre parler des Tuileries, qu'il feignait de
considrer comme un lieu de dbauches indicibles; il ne voulut plus
s'occuper des affaires de sa femme, qu'il se faisait honneur de
regarder comme une crature perdue, sans pudeur et sans moeurs.

Il s'interdit de partager son lit, ne lui adressa plus la parole que
devant des tiers, ou en tte  tte, pour les ncessits du service et
des relations mondaines. Il affecta de se dsintresser compltement
de l'emploi de ses journes, lui permit, dans les salons, la libert
d'allures ou de causerie la plus absolue. Et tandis que jusqu'en 1870
Mme Brodin s'imposait une conduite  peu prs rgulire, ne se
laissait sduire qu' deux brves aventures d'un an chacune, et encore
spares par un intervalle de trois annes totalement chastes, M.
Brodin fut constamment convaincu qu'elle avait des amants par dizaines
et se rjouissait  l'ide de ne pas mme dsirer les connatre.

Bientt aussi, le mpris que lui inspirait Mme Brodin s'tendit aux
autres femmes.

Par la force d'une mditation continuelle sur ce sujet unique de la
trahison, il en vint  croire que toutes les femmes, mme les plus
pudiques d'extrieur, les plus rputes pour leur dcence, que toutes
trompaient ou tromperaient infailliblement leurs maris.

Dans les journaux, son obsession le poussait  dcouper les procs
d'adultres. Dans le monde, il avait parfois des sourires satisfaits 
l'image de tous les adultres qui germaient l ou fleurissaient parmi
le satin et les lumires. Dans la rue, il tait persuad que toutes
les promeneuses, toutes les dames en voiture ou  pied revenaient de
perptrer l'adultre ou s'empressaient  aller le commettre.

D'un temprament sensuel, la sparation volontaire qu'il s'infligeait
d'avec sa femme l'avait d'abord beaucoup priv.

Pour obvier  des tentations qui l'eussent droit men  un
raccommodement rpugnant, il commena  frquenter des cocottes, au
hasard des promenades nocturnes, des rencontres au Bois, aux courses;
et il eut le plaisir de s'apercevoir que de rares escapades
contentaient assez des instincts que l'amour seul sans doute,
auparavant, surexcitait.

Quant aux besoins de tendresse qu'il avait, il lui suffit de les
reporter sur sa fille Hlne, une bambine de douze ans, dj jolie de
figure et gracieuse comme une femme.

Cette beaut prcoce, trop tt dessine, tait le seul souci que
caust Hlne  M. Brodin.

Souvent des semaines, des mois entiers, il la choyait, se promenait
avec elle, l'emmenait au thtre sans que rien gtt sa fiert d'tre
le pre de cette petite que tout le monde admirait.

Mais d'autres jours, des jours de rverie, de tristesse, il
s'assombrissait en la contemplant; il prenait la tte blonde d'Hlne
entre ses mains, il la fixait longuement, jusqu'au plus lointain fond
de ses larges yeux marrons comme pour y dchiffrer sa destine, et il
murmurait: Pauvre petite!... Pauvre petite!...--car il songeait 
tous les amants que ncessairement elle aurait,  toutes les trahisons
que fatalement la vie la contraindrait d'accomplir.

Ce fut parmi ces rflexions hautaines, parmi ces douloureuses
distractions d'ironie que M. Brodin guetta patiemment la chute de
l'Empire et la dcrpitude de sa femme.

Elles se produisirent presque simultanment.

Au Quatre-Septembre, Mme Brodin tait avec sa fille, en Anjou, chez
une parente o M. Brodin lui avait command d'aller chercher
l'hospitalit, ds le dbut de la guerre.

Le 7 septembre, elle reut une grande lettre de son mari.

Dans des phrases sournoisement joviales, M. Brodin lui annonait la
dchance de l'Empire; et tout le long de la lettre, tout au travers,
c'tait un dfil, un ddale complexe d'allusions sarcastiques 
l'affaire de 1860, un mlange cauteleux d'aphorismes philosophiques et
de cris de revanche dguiss.

Elle rpondit en lui demandant de venir la rejoindre. M. Brodin
repoussa cette demande.

La chute du rgime maudit lui suggrait un regain d'ardeur
patriotique. Il se refusa  sortir de Paris que menaait l'ennemi,
s'engagea dans la garde nationale, et subit avec vaillance et bonne
humeur toutes les dures misres du sige.

Mais lorsque au mois d'avril il retrouva  Versailles sa femme et son
enfant, une autre joie, une rcompense nouvelle lui taient rserves.

Bien qu'atteignant  peine quarante-six ans, Mme Brodin, en quelques
mois, avait perdu, dans une crise de diabte, tout ce qui lui restait,
au dpart, de fracheur juvnile et de nettet sductrice. Un de ces
brusques effondrements, o parfois s'anantt sans transition la
beaut dernire des femmes, l'avait soudain prcipite d'une maturit
apptissante encore  l'informe mollesse croulante des personnes
ges. Elle revenait la taille paisse, carre, la poitrine
dbordante, les joues gonfles d'une graisse htive o les traits
disparus devaient s'tre peu  peu comme ensevelis; et avec sa
chevelure boucle qu'elle persistait  teindre en rougetre, avec la
crmeuse couche de poudre de riz dont elle continuait  enduire son
visage flasque, elle avait un air vaincu, gn, frileux de grosse
chatte rousse, de grosse chatte poussive et de coin du feu, qui donna
sur-le-champ  M. Brodin un sentiment imprvu de dlivrance. Pour la
premire fois depuis dix ans, il daigna l'embrasser. Il avait
l'impression agrable que c'en tait fini maintenant pour lui d'tre
ce que jadis cette grosse dame n'avait jamais cess de le faire. Il
lui pardonnait presque, la devinant hors de combat, paralyse par
l'embonpoint et dornavant incapable de nuire.

Des succs personnels, de plus, vinrent accentuer les dispositions
indulgentes de M. Brodin, adoucir davantage son pessimisme. Ses amis,
pour la plupart rfugis  Versailles, lui assurrent qu'il
rajeunissait. Il avait, pendant le sige, laiss pousser sa barbe, une
barbe en brosse, toute ronde, toute blanche; et on lui dcouvrait un
certain aspect de jeune Victor Hugo, avec un je ne sais quoi pourtant
de plus lgant.

Flatt par ces loges, dbarrass du souci de ses ennemis intimes, il
ne renona pas  ses doctrines, mais il s'appliqua moins prement  en
tayer par des exemples la cruelle vrit. Il apporta, dans les
salons, une figure moins sombre, moins diaboliquement mprisante. Il y
menait le plus souvent Hlne, sans Mme Brodin que le diabte retenait
 la maison; et il avait pour proccupation principale de marier la
jeune fille, qui prenait de l'ge, malgr sa claire beaut de blonde,
allait sur ses vingt-deux ans dj.

Un jour de la fin de mai, ils s'taient rendus ensemble  l'entre de
la route de Paris, pour assister  l'arrive des convois d'insurgs
capturs par les troupes versaillaises.

La foule, poste des deux cts de l'immense avenue, attendait, dans
une effervescence de ressentiment et d'motion, dans un brouhaha
bourdonnant des conversations profres  mi-voix.

Quand les premiers prisonniers parurent tout blanchis de poussire, la
tte ou le bras encercls de linges sanguinolents, le regard direct et
virant de rage, des insultes isoles partirent de la foule, comme des
coups de feu hsitants, puis l'audace d'injurier envahit la multitude,
gagna les rangs serrs des spectateurs.

Une pousse vers les insurgs s'opra, que les gendarmes essayrent en
vain de retenir. Des clameurs retentissaient, des hues clatrent;
c'tait l'explosion de tout ce que peuvent hurler d'infme et de
haineux une masse de braves gens en scurit et qui se vengent.

Hlne, par peur ou par piti, se sentait dfaillir. M. Brodin,
l'entrana toute ple, l'assit sur un banc qui bordait, en arrire, le
trottoir, auprs des grands arbres sculaires. Il s'inclinait vers
elle, l'interrogeait, s'efforait  la rassurer, quand un homme, le
chapeau  la main, s'approcha, proposa ses services.

--Tiens, Lahonce! s'cria M. Brodin d'un ton camarade.

Ils s'taient connus pendant le sige  l'un des bastions de
Montrouge; et au cours des factions en commun, des longues heures
d'oisivet sur les remparts,  la rumeur des canons tonnant au loin,
ils avaient li intimit, une intimit gure moins superficielle et
phmre, malgr la gravit du moment, que celles qu'on forme sur un
bateau, en wagon, dans un de ces endroits o le hasard des
circonstances vous tient, pour un temps, comme en une mme gele
enferms.

M. Brodin remercia Pierre Lahonce de ses propositions cordiales, le
prsenta  Hlne et l'invita mme  leur rendre visite.

Le jeune homme y vint le lendemain, fut convi  dner, fit une
seconde visite, une troisime; et au bout de quinze jours, il demanda
Hlne en mariage.

Orphelin, riche environ de trois millions, solide et gaillard, g
tout juste de vingt-quatre ans, neveu d'un homme d'tat clbre,
Pierre Lahonce runissait en lui ces avantages de rang, de personne et
de fortune qui constituent ce qu'on appelle bourgeoisement un beau
parti.

Cependant M. Brodin n'accorda pas tout de suite son consentement, pria
qu'on l'autorist  rflchir.

En dpit de l'acceptation d'Hlne  laquelle Lahonce semblait agrer,
une hostilit suprme et inavoue contre tout ce qui avait touch au
monde imprial dtournait M. Brodin d'acquiescer  cette union plutt
honorable.

Enfin il parvint  matriser son antipathie, et le mariage eut lieu 
Paris, vers la fin du mois d'aot.

Durant toute la crmonie, M. Brodin fit bonne contenance. Il sut mme
accueillir de sourires empresss les notabilits du parti dchu,
accourues pour fliciter le jeune mari.

Mais le soir, lorsque, aprs le dner de famille qui s'tait donn
chez lui, Hlne vint lui faire ses adieux, il fondit en sanglots.

On crut qu'il pleurait, par le chagrin de la sparation, et tout le
monde fut mu de cette bien naturelle souffrance d'un pre dlaiss.

La vrit tait que son coeur flchissait sous les morsures de cette
journe trop rude. Tous ces visages de courtisans, de fonctionnaires
impriaux, toutes ces beauts d'anciennes dames de la cour et
particulirement la figure d'un proche cousin de Pierre qui
ressemblait d'une faon frappante, avec sa moustache cire et sa
barbiche en forme de flamme, au funeste baron Carlier, toute cette
cohue dteste l'avait ramen  l'poque de son malheur, replong
parmi les plus dsolantes penses, rejet  une sorte de rechute.

En embrassant sa fille, il se rappelait, malgr lui, la honteuse scne
de la rue de Rivoli, puis toutes les coquetteries ultrieures de Mme
Brodin, puis toutes les affligeantes remarques accumules sur la
corruption des femmes, et ces amertumes de nagure se joignaient pour
l'angoisser  des pressentiments indcis, des craintes confuses au
sujet de l'avenir de sa fille, de l'pouse infidle que serait
logiquement Hlne, et des amants qu'elle ne pourrait manquer d'avoir,
parmi les drames ou les scandales.

Ces apprhensions calmes, durant les dbuts du mariage, par la bonne
entente, les changes de tendresse dont Lahonce et Hlne lui
offraient le spectacle, se rveillrent aprs la naissance de Charlie,
quand la premire fougue d'affection entre les jeunes gens se fut un
peu refroidie.

Sa manie de douter le reprenait; et inconsciemment, comme acharn par
une imprieuse habitude, il s'occupa  souponner sa fille,  l'pier
en cachette,  la surveiller ainsi qu'une pouse suspecte.

Bien que Mme Lahonce ne prtt par sa tenue  aucun blme, il notait
anxieusement ses dmarches, ses paroles, les hommes avec qui il
l'avait vue causer dans le monde, les prfrences qu'elle avouait
envers tel ou tel; et l-dessus il dressait des hypothses, difiait
des romans, inventait  Hlne des liaisons galantes dont il
l'innocentait ensuite, faute de preuves, pour lui en attribuer
d'autres qu'il jugeait plus croyables.

Jamais il ne confiait  Pierre ses observations, malgr l'envie qu'il
avait de le mettre en garde.

Il se piquait d'abord loyalement de ne pas accuser sa fille sur des
donnes aussi fragiles; et puis, tout en plaignant Lahonce de n'tre
pas plus avis, plus clairvoyant, plus soucieux de sa dfense, il et
rougi de dnoncer Hlne  cette jalousie dormeuse, de prendre parti
contre une femme, contre sa fille en faveur d'un tranger.

Pourtant, jusqu'en 1880, ses dlicates recherches, son inquisition
ouate de mystre ne lui avaient procur aucun indice probant, aucun
tmoignage positivement dfavorable.

Il dplorait seulement le ton bref de rvolte et d'agacement dont
Hlne accueillait ses questions tortueuses; et il se demandait s'il
fallait apercevoir, dans cette impatience  tre interroge, le signe
d'un irrespect tout moderne ou la marque d'une culpabilit en moi.

Mais il ne possdait sur le cas de Lahonce nulle certitude et il se
fatiguait d'une pourchasse aussi difficile et infructueuse. Il fallut
la survenue de Vincent Favierres, prsent par Mme de Jehandy, pour le
ranimer au jeu.

Il redoubla d'attention alors, multiplia les ruses d'espionnage, les
piges de conversation; et ds 1880, quoique n'ayant rien dcouvert
de dcisif, il ne chercha plus, ferma l'enqute. Sr que Favierres
tait l'amant d'Hlne, l'inluctable et premier amant qu'il redoutait
tant pour sa fille, il s'installa, se terra dans cette conviction
comme dans un inexpugnable refuge de pense d'o il verrait l'aventure
se drouler selon l'ordre normal pour finir par le ridicule ou par le
dsastre; et depuis lors, il attendait, dans une mlancolie
tranquille, la suite d'vnements qu'en conscience il se louait
d'avoir tout fait pour viter.

       *       *       *       *       *

M. et Mme Brodin taient encore  table; achevaient de savourer leur
dessert, quand on apporta la lettre de Lahonce.

--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a? questionna Mme Brodin
de la voix somnolente qu'elle avait avant le somme o la jetait la
digestion de chaque repas.

--Je ne sais pas! rpliqua froidement M. Brodin... Pierre nous fait
dire de ne pas venir... Tenez, voil la lettre! Vous en saurez autant
que moi!

Il s'tait lev, et les pouces dans l'entournure du gilet, la tte
alourdie d'une foison d'images tragiques ou drisoires, il marchait
autour de la table, s'efforant de dterminer jusqu' quel point
taient ennuyeuses ces choses dont Lahonce s'autorisait pour le
dcommander, et si ces choses ne seraient pas par hasard celles que
prvoyait de si loin sa perspicacit avertie.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria plaintivement Mme Brodin lorsqu'elle
eut termin... Qu'est-ce que cela peut bien tre?... Cette pauvre
enfant!... Cette pauvre enfant!

M. Brodin, durement, enraya les dolances de sa femme, avoua son
opinion secrte:

--Cette pauvre enfant!... Qu'en savez-vous?... Qui vous dit que c'est
une pauvre enfant? Qui vous dit qu'elle n'a pas failli  tous ses
devoirs,  tous, vous saisissez!...

Et, dans l'intonation dont il prononait  tous, il y avait non
seulement un rappel  jadis, mais, de plus comme une mainmise sur une
hypothse en voie de ralisation et qu'il n'entendait pas qu'on
dtournt, qu'on incommodt par des hypothses contraires.

Mme Brodin ne rpliqua point. Elle revoyait, en une vision tonne, le
baron Carlier et ses deux autres amants, effigies effaces, aux
contours plis et troubles, qui se brouillrent encore davantage,
s'vanouirent entirement dans la somnolence dont la grosse dame tait
envahie.

Elle sursauta cependant au craquement de la porte que M. Brodin
ouvrait pour sortir:

--O allez-vous donc? interrogea-t-elle en clignant ses paupires
colles.

M. Brodin repartit d'un ton rsolu:

--Je vais chez Pierre...

--Chez Pierre?... Mais puisqu'il vous a dit qu'il viendrait demain...
Vous allez peut-tre le vexer, mon ami!

M. Brodin haussa les paules:

--Je crois, n'est-ce pas, que je sais ce que j'ai  faire?... Si je
vais chez Lahonce, c'est que probablement je juge que c'est mon devoir
de pre, que c'est notre intrt...

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! susurra Mme Brodin, qui devinait enfin les
soupons de son mari. Mais je suis sre qu'il n'y a rien... Vous
exagrez!... Vous vous montez la tte!...

M. Brodin, sans s'attarder  discuter, sortit en grommelant:

--Je sais ce que j'ai  faire!

       *       *       *       *       *

Dehors, il appela un fiacre:

--108, rue de Lisbonne... Et bon train, n'est-ce pas?

Il avait son ide--une ide machinale et allche, une ide appte
par le parfum d'adultre possible, d'adultre avr qu'exhalait pour
ses narines exerces la lettre ambigu de Lahonce.

Il voulait tout de suite voir, savoir, se mettre au courant,--se
rassurer si ses craintes taient mal fondes, s'ingrer si l'affaire
tait de nature  comporter ses soins.

Mais, lorsque le fiacre stoppa devant la maison des Lahonce, sa
curiosit d'amateur fit place tout  fait  l'angoisse. Il gravit
l'escalier lentement, haletant  chaque marche, tant l'motion lui
crasait la poitrine. A l'approche du danger imminent, ses instincts
de pre, de bourgeois reprenaient le dessus sur sa vanit de maniaque
prdiseur; et maintenant, il aurait donn volontiers une somme
importante, accompli tous les sacrifices exigs pour que sa fille, son
Hlne, son enfant ft indemne et qu'il pt l'embrasser comme chaque
jour, comme une femme honnte et maltraite  tort.

       *       *       *       *       *

Mais au froncement du sourcil qu'eut Lahonce quand il pntra dans le
salon,  la mine sombre, au visage dcoiff, congestionn de son
gendre, M. Brodin pressentit que tout espoir de conciliation tait
perdu, qu'il fallait se rsigner, accepter qu'Hlne et confirm ses
fatidiques thories; et ce fut d'une main un peu tremblante qu'il prit
la main que lui tendait Pierre.

--Comment! s'criait le jeune homme, vous n'avez donc pas reu ma
lettre?...

--Si! si! fit M. Brodin en s'asseyant. Justement... Excusez-moi...
Nous tions tellement inquiets... Je n'ai pas eu la patience
d'attendre jusqu' demain... Voyons, que se passe-t-il?...

Lahonce riposta d'un ton maussade:

--Je suis trs contrari que vous soyez venu, je ne vous le cache pas,
trs contrari... Il se passe que j'ai surpris une lettre d'Hlne. Il
se passe qu'Hlne a... qu'Hlne est la...

Il ne pouvait achever. Ces mots d'amant, de matresse
l'tranglaient au passage, l'touffaient de leur grosseur insolite. M.
Brodin, complaisamment, vint  son secours, lui fournit les
expressions, comme un docteur bonhomme  un malade trop timide.

--Voyons... Est-ce qu'Hlne aurait un amant?... Est-ce qu'elle serait
la matresse...

Lahonce s'exclama avec stupfaction:

--Vous le savez!... Comment le savez-vous?... D'o le savez-vous?...

M. Brodin rompit prudemment de quelques mots:

--Je ne sais pas!... Non, je ne sais rien!... Mais je suppose!... Je
fais erreur peut-tre!... Je vous disais cela...

Lahonce dclara:

--Eh bien, non!... Vous ne faites pas erreur... Vous tes, hlas! dans
le vrai... Hlne a un amant... Et cet amant, c'est Favierres...

--Vous avez la lettre?

--Oui.

--Voulez-vous me la donner?

M. Brodin ajusta son binocle et commena  lire. Tandis qu'il avanait
dans sa lecture, une rvolte nouvelle s'oprait en lui. Il
gnralisait, il oubliait d'o provenaient ces lignes passionnes, qui
les avait crites et le nom du destinataire; il les lisait avec une
colre grandissante et illusionne, comme une lettre de Mme Brodin au
baron Carlier, comme l'ternelle lettre de l'ternelle adultre 
l'ternel amant; et avant mme d'avoir termin, il se sentait dj
gagn d'une ardeur combative, d'un besoin de prendre la direction de
l'affaire, de mettre en oeuvre ses facults de spcialiste jusque-l
inemployes, de destituer Pierre de ses pouvoirs suprieurs, ainsi
qu'on fait d'un capitaine ignare sur un navire en pril.

Il domina nanmoins, par convenance, cette excitante envie de
commander, et repliant la lettre soigneusement, en lissant les plis
d'un ongle grinant, il concda:

--Evidemment... C'est fcheux... C'est trs fcheux!... Je suis navr,
mon cher ami... La conduite d'Hlne est inqualifiable... Mais
dites-moi, je vous en prie, dites-moi... En quoi ma prsence
pouvait-elle vous dplaire?... Je trouve au contraire...

--En quoi?... En quoi? rptait Lahonce d'un ton de dfi... Vous
voulez savoir en quoi?... Eh bien, vous me gnez parce que le monsieur
en question doit venir tout  l'heure... Oui, il doit venir prendre le
th... Le th! Ha! Ha!... Et vous pensez bien que, pour la rception
que je lui prpare, votre prsence ne me sera pas prcisment
commode...

M. Brodin protesta hypocritement de sa discrtion:

--Mais, mon cher ami, je ne vous gnerai en rien. Vous tes matre
chez vous. Dieu me garde de m'immiscer dans l'explication que vous
aurez avec ce triste sire!...

Puis reprenant son ton engageant, son ton de bon docteur  qui l'on
peut tout confier:

--Du reste, actuellement, il ne s'agit pas de cela entre nous... Il
s'agit de l'avenir... Parlons franchement, mon cher enfant...
Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire?

Lahonce exposa en balbutiant de fureur toutes les intentions qu'il
avait de tout faire: corriger Favierres en premier lieu,--aprs, la
sparation, et aprs, le divorce, dans un an ou deux, quand les
Chambres l'auraient vot.

M. Brodin se rcria, chicanant d'abord sur les dates:

--Dans un an, dans deux ans!... Ah! bien oui!... J'ai mes
renseignements, moi... C'est une question que je suis avec le plus vif
intrt... Dans deux ans?... Dites quatre ans, cinq ans... Peut-tre
jamais! Tenez, nous sommes en 82... Eh bien, je vous fais un gentil
petit pari qu'en 86 la loi ne sera pas encore vote...

Et l'intention de divorce ainsi provisoirement carte, rejete 
l'effrayant incertain des annes et des annes lointaines, il
s'vertua  dtruire,  brcher une  une les autres armes de
pacotille que Lahonce avait choisies htivement dans l'arsenal public
de la tradition.

Il parlait d'une voix saccade, s'effondrant parfois au chuchotement,
sous une pression de mlancolie trop lourde, car il se contraignait
pour excuser cette femme coupable, sa fille,--cette adversaire
satanique issue de son propre sang, et surtout il souffrait du son des
phrases qu'il se trouvait oblig  dire.

C'taient prcisment les phrases qu'autrefois les Tence coaliss, les
amis du baron suppliants avaient profres pour vaincre son courroux;
et de les couter mme prononces par sa voix, cela lui faisait
l'impression d'une de ces mlodies anciennes, entendues aux temps
malheureux, et dont les notes plus tard rptes emplissent soudain
notre me d'une dense ombre de deuil, y soulvent soudain en opaques
tourbillons la noire poussire au repos des souvenirs mauvais.

Lorsqu'il parvint  l'argument de l'enfant, il pleurait presque
d'avoir revcu si vite ces interminables atroces moments de jadis, et
sa voix tremblait, charriait des larmes, en invoquant l'affection de
Lahonce pour son fils, les devoirs dus au pur petit Charlie:

--Non, il ne faut pas, affirmait-il avec une sincrit dont Pierre se
sentait tout mu, il ne faut pas que ce petit sache jamais ce que sa
mre a t, ce que sa mre a fait, ce que sa mre a commis... Mais
imaginez-vous qu'un jour il l'apprenne, qu'un jour quelqu'un vienne
lui dire: Votre pre a quitt votre mre parce qu'elle......
Imaginez-vous cela, mon cher Pierre? Non, vous ne pouvez pas permettre
que votre fils ait un jour une douleur, une honte pareille... Vous
n'avez pas le droit de lui prparer un tel coup,  ce pauvre petit...
Et, pour le lui viter, vous n'avez qu'un moyen, vous le savez:
oublier, anantir tout cela sous le silence, pardonner!

Puis, aprs une pause, il ajouta d'un ton commmoratif, historique:

--Et, vous ne seriez pas le seul, je vous jure, vous ne seriez pas le
premier!...

--Ainsi, interrogea Lahonce branl, ainsi vous me conseillez de
pardonner? Mais maintenant, comment reparatre dans le monde,
connaissant ce que je connais?... Comment sparer Hlne de ce
monsieur?... Comment voulez-vous que j'arrange ma vie?... Cela me
parat impossible...

--Ne vous inquitez pas, mon ami, fit avec autorit M. Brodin. On vous
aidera... Vous partirez en voyage... Vous loignerez Hlne pendant un
certain laps... Affaire de quelques semaines, croyez-moi, de quelques
heures de rflexion... J'ajouterai mme que si vous vouliez suivre
jusqu'au bout mes conseils, savez-vous ce que vous feriez?... Vous me
laisseriez la charge de recevoir ce gredin, vous me laisseriez...

Lahonce, outr, se cabra:

--Ah! a, non, par exemple!... Non, non, jamais de la vie!... Je veux
lui faire son affaire moi-mme et je la lui ferai proprement, je vous
en donne mon billet!...

--Mais, mon pauvre enfant, pleura M. Brodin, mais tout est 
recommencer, alors!... C'est comme si nous n'avions rien dit... Vous
voulez pardonner d'un ct, et de l'autre vous voulez insulter cet
individu, le gifler, vous battre avec lui, est-ce que je sais, moi?...
Non, vous n'tes pas consquent... Mettons que nous n'avons rien
dit... Allez, faites comme vous voudrez!... Dshonorez-nous... Brisez
l'avenir de votre fils... C'est cela... Faites du mal, faites des
malheurs irrparables, pour le plaisir de lancer un ou deux mots
dsagrables  un monsieur et de lui flanquer un coup d'pe aprs!...
C'est cela! C'est cela!...

Lahonce abasourdi s'exclama:

--Mais pourtant, sapristi! il me semble que j'ai bien le droit de...
il me semble que personne d'autre que moi...

M. Brodin lui saisit la main et ironiquement:

--Oui, oui, mon ami, accord... Vous avez le droit... Bravo!
Parfait!... Ah! vous allez faire de la jolie besogne, un joli
scandale!... Je vous en flicite!... Charmant!... Charmant!...

Un coup de sonnette l'interrompit dans ses sarcasmes.

Il s'empara de l'autre main de Lahonce, et d'une voix chaude et basse,
d'une voix implorante et  l'agonie, il murmura:

--Eh bien! non, il ne sera pas dit que je vous aurai laiss accomplir
cette folie, ce crime... Pierre!... Pierre!... Mon enfant, mon cher
enfant, je vous en supplie, au nom de votre nom, au nom de votre fils,
je vous en conjure, allez-vous-en!...

Il le bousculait doucement, le refoulait peu  peu vers une des portes
latrales du salon:

--Je vous en supplie, mon ami!... Je lui parlerai comme si c'tait
pour moi... Rentrez chez vous! Fiez-vous donc  moi!... Je lui terai
pour longtemps le got de revenir... Allons, allons! Pierre, je vous
en supplie!...

Lahonce faiblissait, tourdi, bgayant des refus incohrents:

--Mais non!... Je ne veux pas... Tout m'est gal! Je vous dis que je
veux le voir, cette canaille!...

D'une suprme pousse imprative, M. Brodin le rejeta hors de la
pice, et il avait  peine referm la porte que Favierres fit son
entre.

--Tiens, Monsieur Brodin! Tout seul! Ces dames sont au petit salon?
fit le compositeur en s'approchant, la main tendue, sa figure avenante
rehausse mme de gat par l'air de fte, d'lgance que lui
donnaient son habit noir, son blanc plastron brillant, sa toilette de
soire.

M. Brodin, surpris par la prompte apparition de Favierres, avait juste
eu le temps de s'adosser, debout,  la chemine, dans une attitude de
hargneuse dfensive. Il rpliqua, un peu dcontenanc, sans serrer la
main que lui offrait Favierres:

--Je l'ignore... Il se peut que ces dames soient au petit salon ou
ailleurs... Je l'ignore, Monsieur... Mais j'ai  vous entretenir de
choses autrement graves que de savoir o sont ces dames...
Asseyez-vous, Monsieur, je vous prie.

Favierres s'assit, en une pose aise, le chapeau appuy sur le genou,
et s'extirpant encore la ruse d'un dernier sourire, malgr son effroi,
il demanda:

--Mme Lahonce est souffrante?... Qu'y a-t-il donc de si grave?... Vous
m'effrayez!...

M. Brodin rpliqua d'un ton plus assur et plus rogue:

--Non, Monsieur, Mme Lahonce n'est pas souffrante... Ce qu'il y a de
grave et ce qui peut en effet vous effrayer, c'est que mon gendre
sait, c'est que nous savons, Monsieur, que vous tes l'amant de ma
fille...

Favierres tressaillit et se levant:

--Je vous jure...

--Oh! pargnez-vous les faux serments, Monsieur! fit M. Brodin avec un
arrt de la main un peu scnique... Voici une lettre que mon gendre a
intercepte et qui vous tait destine... Si vous me jurez, non votre
parole d'amant, oh! non, cela ne serait pas assez! mais votre parole
d'honnte homme, cette fois, que vous me rendrez cette lettre aussitt
aprs l'avoir lue, je consentirai peut-tre  vous la confier pendant
quelques moments... Vous verrez alors que toutes vos dngations sont
aussi superflues qu'elles sont honorables... Je vous attends,
Monsieur!

Ils changrent la lettre, le serment rclam, et tandis que Favierres
parcourait le papier mauve, la paupire basse et ngligente, le visage
immobile, glac d'une volontaire expression d'indiffrence, M. Brodin
l'examinait du coin de l'oeil comme une sorte de monstre captif, comme
l'incarnation repoussante du vice qui ment, qui vole et se drobe.
Oui, cet homme aux caressants yeux bleus, cet homme  la moustache
brun roux et finement emmle, cet homme aux cheveux en brosse et tout
gris vers les tempes, ce jeune homme  la beaut nergique et
nerveuse,  la tte pleine de secrets et de mlodies, c'en tait un,
c'tait un amant, un de ceux qui chassent la femme d'autrui, qui la
poursuivent, la traquent et la prennent; oui, c'tait l'un d'eux, un
de ces insaisissables et flons ennemis que M. Brodin tenait l sous
son regard, entre ses mains,  sa merci,-- la merci de tous ces
droits sanguinaires de revanche et d'insulte que confrent en certains
cas, la socit, la famille, l'ge et les convenances! A cette pense
de sa supriorit, M. Brodin sentit son indignation s'accrotre de
courage, et il arracha plutt qu'il ne reut la lettre que lui
restituait Favierres d'un geste trs poli.

--Eh bien! Monsieur? grommela-t-il ddaigneusement, en glissant le
papier dans la poche intrieure de sa redingote... Eh bien! Monsieur?
Vous avez lu?... Le contenu de cette lettre vous est malheureusement
trop favorable pour que vous persistiez  nier, je prsume?

Favierres, qui se mordait les lvres d'impatience, leva la main en
signe d'aveu.

--Bon! Vous ne niez plus? reprit M. Brodin... Trs bien! J'en suis
fort aise! Je vous dirai mme que le contraire ne m'et pas tonn
outre mesure. Avec des gaillards comme vous...

Le compositeur eut un mouvement de buste en avant qui provoqua de la
part de M. Brodin un petit recul de retraite vers l'appui de la
chemine.

--Du reste, continua-t-il, sans s'obstiner  noncer son opinion
complte sur les gaillards comme Favierres, du reste, du moment que
vous ne niez plus, cela va beaucoup simplifier les choses... Je ne
vous retiendrai pas longtemps  vous dire ce que je pense de votre
conduite, Monsieur... Vous savez, j'imagine, mieux que moi, qu'elle
n'a pas t celle d'un galant homme...

Favierres lui coupa la parole:

--Permettez, Monsieur!... Je ne puis tolrer que vous...

--Plat-il? interrogea d'un air goguenard M. Brodin.

Favierres reprit de mme:

--Je vous dis, Monsieur, que je ne puis tolrer que vous me parliez
sur ce ton... Je vous prie de garder pour vous vos apprciations sur
une affaire qui ne saurait se rgler qu'entre M. Lahonce et moi!

--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, Monsieur! riposta victorieusement
M. Brodin... Vous vous trompez du tout au tout!... J'ai obtenu de mon
gendre qu'il ne part pas dans cette lamentable aventure... Et il n'y
paratra pas!... J'ai obtenu de lui  grand'peine qu'il me charget de
ses intrts... J'ai donc le droit strict d'apprcier votre
conduite... Et j'en use... Je vous rpte que votre conduite n'a pas
t celle d'un galant homme!...

Il prit par prudence un temps pour le cas o Favierres n'et pas t
de son avis, lui et contest brutalement ce droit dont il usait. Mais
le compositeur demeurait le regard fixe, la tte baisse, vers la
rougeoyante palpitation du bois qui luisait, dans la chemine,
derrire les jambes cartes de M. Brodin. Il n'coutait plus le
vieillard, retenu par une ide folle, absorb dans le dsir absurde
d'essayer de revoir Hlne, de ne pas partir sans l'avoir revue, sa
malheureuse amie, qu'il devinait maintenant  gmir,  se dsoler sous
les outrages et les reproches, tout prs,  ct, dans quelque pice
voisine.

M. Brodin, qu'enhardissait ce silence, poursuivit, en pitinant 
petits pas devant la chemine:

--Ah! ah! pardieu, vous ne pensez pas comme moi!... Je vous connais,
allez! Je connais cela! Vous trouviez tout naturel, n'est-ce pas? de
vous introduire chez un homme, de lui capter son amiti, de vivre chez
lui, de manger ses dners, et enfin de lui dtourner sa femme... Oui,
vous trouviez a propre, lgant, honnte! Ha! ha!... C'est ce que
vous appelez, vous autres, de l'amour, de la passion... C'est ce qui
est admis, h? C'est ce qui se fait?... Eh bien! Monsieur, ces
choses-l ont un autre nom, dans le langage des braves gens... Ces
choses-l, voulez-vous que je vous dise comment cela s'appelle?

Il ne put raliser sa proposition. Favierres l'avait saisi par le
bras, l'arrtant court dans son pitinement, et d'une voix exaspre
lui murmurait:

--Monsieur Brodin... taisez-vous... taisez-vous, je vous en prie!...

--Que je me taise? protesta mollement M. Brodin.

--Oui, taisez-vous!... Vous savez bien que si je n'aimais pas votre
fille comme je l'aime, si je ne prfrais tout  un scandale qui pt
lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que
vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrire ces
portes, je ne sais pas o, l o il se cache, enfin, et qu'alors je me
serais bien charg qu'il ne puisse plus vous charger de ses
intrts... Vous comprenez?...

Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M.
Brodin. Le vieillard se dbattit en secousses apeures et rageuses.

--Ah! laissez-moi, Monsieur!... Voulez-vous me laisser, nom d'un
chien!

D'une secousse plus vive, il s'tait dgag. Il maugra en se
frictionnant son bras meurtri:

--C'est un peu fort!... C'est un peu fort!... Ah! vous pouvez vous
vanter d'avoir du toupet, dans votre bande!... Non, c'est trop
fort!... Et d'abord, apprenez que mon gendre ne se cache pas... Je
vous ai dj dit que c'tait moi qui...

Puis il se tut brusquement, comme billonn par une recrudescence de
colre.

--D'ailleurs, au fait, je n'ai pas d'explication  vous donner... Je
ne discute pas avec les butors... Vous tes libre, Monsieur... J'ai
bien l'honneur de vous saluer.

Favierres avait ramass son chapeau et restait debout en face de M.
Brodin, ne s'en allant pas, ne pouvant se dcider  s'en aller, 
quitter ce sol d'amour,  partir sur-le-champ en exil  jamais.

--Eh bien! Monsieur? interrogea avec hauteur M. Brodin... Je croyais
pourtant m'tre exprim clairement, vous avoir fait comprendre que
notre conversation tait termine...

Favierres balbutia:

--Je vous prie de m'excuser, Monsieur Brodin, d'excuser un moment de
vivacit que je regrette beaucoup... Je suis trs nerveux, trs
susceptible... Et ce que vous me disiez au sujet de Mme Lahonce, de
nos sentiments, tait si blessant, si cruel...

--Il suffit, Monsieur! interrompit M. Brodin qui, devant la confusion
de Favierres, recouvrait graduellement son audace mprisante. Il
suffit! Je vous tiens quitte de vos excuses... J'ai mon opinion sur
votre compte... Cela suffit... Demeurons-en l, voulez-vous? et
abrgeons... Bonsoir, Monsieur... Je vous salue...

Favierres cda:

--C'est bien, Monsieur, je me retire... Mais je vous prie--je vous
prie de toutes mes forces--de bien dire  Mme Lahonce que je lui
demande profondment pardon de tout ce qu'elle souffre  cause de moi
et de tout ce qu'elle endurera peut-tre par la suite... C'est l un
petit service que vous ne me refuserez pas, j'espre, et dont je vous
aurai une grande gratitude... Puis-je compter sur vous?

--Eh bien! soit, fit M. Brodin aprs avoir rflchi un instant. Soit,
je le lui dirai... Je n'y vois pas d'inconvnient... Non, vraiment, je
n'en vois pas! Seulement, jurez-moi que si vous rencontrez mon gendre,
vous ne ferez rien contre lui...

--Je vous en donne ma parole...

M. Brodin, allch, poussa plus loin ses conditions:

--Et jurez-moi aussi que jamais, quoi qu'il arrive, vous ne tenterez
rien pour revoir Mme Lahonce!...

Favierres ne rpondait pas.

--Comment! s'exclama M. Brodin, vous oseriez vouloir la revoir?

Le musicien, sans rpliquer, s'tait inclin en un salut correct,
marchait vers la porte de sortie.

M. Brodin le rattrapa.

--Mais c'est abominable! abominable! bgayait-il, tout affol... C'est
inconcevable. Vous songez  la revoir!... Mais vous voulez donc notre
malheur, notre ruine  tous! Mais vous avez donc le diable au corps
tous les deux!... Voyons, Monsieur Favierres, ce n'est pas pour moi,
ce n'est mme pas pour ma fille, c'est pour mon petit-fils que je vous
le demande, pour ce petit Charlie que vous prtendiez tant aimer... Je
vous en prie, promettez-moi que vous n'essayerez pas de revoir Hlne!


Favierres avait tourn le bouton de la porte:

--Monsieur Brodin, dit-il fermement, je vous promets d'viter tout ce
qui risquerait de faire du tort  Mme Lahonce ou  son fils. Cela doit
vous rassurer, il me semble!...

Et, saluant encore, il sortit.

       *       *       *       *       *

Au bruit de la porte de l'antichambre, Lahonce tait accouru:

--Eh bien? questionna-t-il.

M. Brodin, qui se promenait  travers le salon, en frottant
machinalement son bras endolori, rtorqua:

--Eh bien, a t dur! Ah! a n'a pas t tout seul!... Il manque
prodigieusement d'ducation, ce garon! Mais tout est arrang... J'ai
dit son fait au misrable, et il ne rdera plus par ici de sitt,
c'est moi qui vous le dclare!

Puis, pour se donner le loisir d'accommoder un rcit acceptable, un
rcit  son honneur et  l'honneur aussi de Lahonce, il ajouta:

--Je vous raconterai cela plus tard... Maintenant, venez avec moi...
Nous allons parler  Hlne!




IV


Dehors, Favierres fit quelques pas dans la rue de Lisbonne, puis,
tournant  gauche, il remonta lentement le boulevard Malesherbes, se
tranant, frlant les maisons, comme par un besoin vertigineux de
s'appuyer, de se dissimuler, de n'tre pas seul et en vue sur le vaste
trottoir blanchtre que rayaient de larges taches noires les ombres
projetes des arbres.

Il avait rsolu de rentrer  pied chez lui, trs loin, en plein parc
de Neuilly, de se rconforter l'esprit par cette grande marche
silencieuse, de se fatiguer un peu sa douleur dans la solitude et la
nuit frache.

Mais, arriv place Malesherbes, ses jambes ployaient de lassitude,
mollissaient comme aprs une course trop longue. Il aperut, en une
apparition dcourageante, l'immense ligne droite et sombre des espaces
qui lui restaient  parcourir avant d'atteindre la rue de
Chzy,--toutes ces minutes et ces minutes  vivre avant de gagner son
lit, le sommeil, l'oubli,--et il n'eut pas l'nergie de continuer. Il
hla un fiacre, donna son adresse:

--132, rue de Chzy... au coin du boulevard Bineau,  peu prs..

Puis il s'installa pour le voyage, s'accota dans un coin, les
paupires fermes, la tte ballotte au gr des cahots, essayant de
dormir  la fois et de se figurer ce qui advenait l-bas des affreuses
choses de tout  l'heure.

Il cherchait  s'imaginer avec prcision o tait  prsent Hlne,
dans quelle chambre, si elle pleurait, la pauvre enfant aux abois, et
comment elle ripostait, dans son trouble, aux crasantes phrases de
vertu, de morale, de rprobation que tour  tour Lahonce ou M. Brodin
devaient lcher sur sa passion en dtresse, du haut de leurs droits
reconquis.

Il aurait voulu tre auprs d'elle, dans ces instants de pril,
pouvoir la protger, de sa force de mle, contre ses agresseurs
concerts, lui souffler ces rpliques de rvolte, ces rpliques
d'insoumission et de haine qui dmontent l'ennemi, rompent les
prliminaires de paix, brlent sous le venin de l'insulte la fleur de
pardon qui allait fleurir. Il souhaitait qu'elle et le courage, mme
battue, prisonnire, aux mains des vainqueurs, de se garder  lui
pareille, de ne rien abandonner de sa puissance et de sa volont
d'aimer; et en pensant qu'elle tait peut-tre maintenant  cder, 
se repentir,  livrer par crainte leur amour, il poussa un soupir
d'accablement long comme un bris de vague, il sentit un afflux de
larmes qui soulevaient de leurs eaux lentes ses paupires  demi
fermes.

Comme elle m'aimait! Comme elle m'a aim! songeait-il ainsi que d'un
pass rvolu et dfunt... Comme elle m'a aim!

Et il se rappelait le premier jour de cette poque bienheureuse et
finie, le premier soir o, chez Mme de Jehandy, il avait t prsent
 Mme Lahonce.

Il venait alors de remporter son premier grand succs avec cette
cantate d'_Hymnis_, joue au concert de la _Socit artistique_ et
qui, d'un coup,  trente-cinq ans, lui avait assur cette renomme
copieuse et tranquille o il vivait depuis lors, ses authentiques
lettres de noblesse dans l'aristocratie des musiciens connus.

Tout de suite, au premier regard, aux premiers mots, il avait devin
qu'il plaisait  Mme Lahonce; et il s'tait de mme facilement laiss
sduire par cette jolie femme lgante, aux paroles savamment
complimenteuses, aux larges yeux humides, tendres et sans dfense.

Sur sa prire, il lui avait, le surlendemain rendu visite, il l'avait
revue ensuite en une seconde soire. Ils causaient d'abord musique,
car Mme Lahonce tait doue d'une intuition musicale trs dlicate,
possdait un talent de pianiste naturel et ais. Mais bientt, dans
leurs regards, ils avaient lu une harmonie autrement simple et
violente que celle des mlodies dont ils parlaient: l'harmonie des
dsirs fervents et qui se veulent. Il s'tait enhardi  lui dire qu'il
l'aimait. Elle ne s'tait pas offense, pas marchande, accdant
toujours  toutes ses demandes; et au bout de deux semaines elle
s'tait donne, gnreusement et instinctivement offerte, parmi des
pleurs soulags, dans une hideuse chambre d'htel, choisie par lui au
hasard,  l'improviste, un soir de fin d'hiver, aprs une promenade 
deux dans des quartiers lointains et misrables.

Au commencement, il ne l'aimait pas. Il la prenait uniquement parce
qu'elle tait jolie, complaisante, et il n'accordait aux rendez-vous
que le temps de ses loisirs; il valuait l'aventure, d'aprs la
rapidit de l'abandon, comme une de ces liaisons agrables et fragiles
qu'on brise aussi vivement qu'on les a contractes.

Mais peu  peu il se sentait davantage captiv, touch par la sincre
affection que lui prodiguait Mme Lahonce, par la dvotion de coeur
qu'elle lui rvlait plus audacieusement  chaque rencontre.

Il comprit tout  coup quelle erreur de fatuit il avait commise en
ddaignant jusque-l une tendresse si ardente en sa discrtion; et un
matin, comme Mme Lahonce arrivait au rendez-vous, il se jeta  ses
genoux, lui confessa, en lui embrassant les mains, sa honte de
l'avoir tant mconnue, implora, ainsi qu'un enfant fautif, son pardon.
Elle rpondit d'un ton mlancolique: Oui, je ne vous disais rien...
Mais je m'en apercevais bien... je savais bien que vous m'aimiez
mal!... Ils terminrent la journe, chastement, sans presque parler,
 se regarder,  se reconnatre, comme une pure journe de
fianailles. Et,  partir de ces aveux, 'avait t entre eux la haute
et suprieure union que cre, nourrit, et fortifie dans les coeurs
aimants, la passion sre et rciproque.

L'amour vrai a sur les dsirs cette supriorit qu'il est actif,
inquiet et ambitieux. Tandis que les dsirs sont borns et lches,
satisfaits aussitt qu'assouvis, l'amour parat aux amants toujours
mcontent, toujours au-dessous de ce qu'il esprait, toujours rest
trop loin d'o il voulait attendre. C'est comme une oeuvre d'art
exigeante et jamais acheve  laquelle travaillent continuellement,
dans le bonheur ou dans l'angoisse, deux artistes associs; c'est un
chef-d'oeuvre que ne se lassent jamais d'orner et de ciseler ceux qui
se sont jurs un jour de le parfaire.

Favierres et Mme Lahonce passrent ainsi les deux annes qui suivirent
 rendre leur passion plus belle et plus charmeuse. Ils se donnrent
d'abord l'un  l'autre ce qui manquait  chacun; ils se rapprochrent
graduellement dans une perfection semblable o ils s'appliquaient
tous deux, sans relche.

Mme Lahonce tait un peu frivole, avait frquemment sur les personnes,
sur les choses de la vie, des opinions superficielles, mondaines,
dnues de recherche; et elle subit de bonne grce les remontrances
que Favierres lui en faisait, l'habitude  laquelle il la pliait de
scruter les mes et les intentions, de ne juger les gens qu'avec
rflexion, sur leur valeur intime et non sur leurs dehors.

Et, de son ct, le compositeur se corrigeait progressivement de tous
ses prjugs haineux, de cet gosme et de cette irritabilit d'homme
de mtier, de cette involontaire et mprisante aversion pour le monde
qui, bien des fois, avaient choqu Mme Lahonce. Elle le voulait doux,
indulgent, affable; et il le fut. Elle dsirait qu'il allt dans les
maisons qu'elle frquentait; et il s'y montra. Elle avait enfin
demand qu'il se prsentt au cercle dont tous ses amis,  elle,
taient; et il fit admettre sa candidature.

Aprs un an de liaison, ils s'taient, de cette faon, dlivrs,
dpouills de toutes ces rugosits de caractre, adverses et natives,
qui sont, de coutume, entre amants, la cause cache des blessures et
des froissements pernicieux. Ils devenaient de jour en jour plus
proches, plus en accord, plus  l'unisson, puisque leurs penses
taient maintenant dsarmes contre l'entente sans cesse renouvele
qui scellait leurs deux coeurs; et un moment vint o ils s'aimrent
comme deux poux fidles,--comme deux poux dvous qui se sont
cherchs, choisis et adopts, pour traverser la vie ensemble.

Le petit appartement du boulevard Preire o, tous les jours, Mme
Lahonce voyait son ami, ne ressemblait en rien  une garonnire. Il
l'avait meubl, sur ses indications, de meubles sobres, d'toffes
gracieuses et sans clat; et chaque semaine, Mme Lahonce ajoutait 
cet air d'intrieur choy,  cet air habit et de _home_ qu'avait
l'appartement, en apportant de menus objets, des bibelots de toilette,
des passementeries et des ornements qui signaient les meubles, les
murailles, comme de sa signature personnelle.

Dans une des pices, un piano se dressait sur lequel Favierres
excutait ses compositions nouvelles, pour les soumettre au jugement
attentif de Mme Lahonce, ou bien travaillait, improvisait en
l'attendant.

Il lui lisait aussi les articles de critique musicale qu'il donnait 
la _Lyre moderne_, discutait avec elle si elle n'approuvait pas, ne
publiait jamais une ligne sans avoir eu son avis pralable.

De sorte que le temps qu'ils n'employaient pas  s'aimer, ils le
passaient  s'entr'aider,  tre amis l'un pour l'autre,  se grandir
dans l'intrt de cette tendresse qu'ils souhaitaient cultive
toujours par des mains plus dignes et plus envies.

Pour ne pas troubler ces heures de paix, ils taient convenus
cependant de ne parler que le moins possible de ce qui les empchait
de s'appartenir entirement: Hlne de son mari, Favierres de sa
femme. C'taient, pour eux, les personnages mauvais que ces tres
tromps et has, les ombres funestes et douloureuses dont on n'ose pas
prononcer le nom.

Ni de la confiance de l'un ni de la docilit de l'autre, Favierres et
Mme Lahonce ne pensaient avoir quoi que ce ft  craindre. Mais ils
prfraient se taire l'existence de ces ennemis, les omettre dans
leurs propos, n'voquer que par ncessit ces personnes, symboles de
gne et de servitude.

Et s'ils mentionnaient quelqu'un qui ne ft pas eux deux, ils
causaient alors le plus souvent du petit Charlie, de l'affectueux et
admiratif petit Charlie, qui adorait Favierres presque  l'gal de sa
mre, et que le compositeur s'tait pris  chrir comme son enfant,
par amour mme de Mme Lahonce.

Mais non!... Non, c'est impossible!... Non, cela ne se peut pas!
murmurait Favierres qui ne voulait pas croire  l'inconcevable fin de
ces joies, de toute cette vie de bonheur secret, de toutes ces
batitudes perdues, que rien ne remplacerait.

Non, non, c'est impossible... Elle me reviendra... Il le faut...
Elle saura... Elle est brave... Elle trouvera moyen!... rptait-il
d'une voix rauque, dtrempe par les sanglots. Et il s'enfonait dans
le front ses ongles, comme pour arracher, dchirer l'horrible
conviction contraire qui le ravageait l-dessous.

Mais la voiture tournait  gauche, s'arrtait, les roues grinant aux
pavs du trottoir, devant la grille grise d'une maison silencieuse.

Favierres descendit, paya le cocher, et ayant pouss la lourde porte
de fer, il s'avana d'un pas pesant, le long de l'troite alle
cailloute qui menait  sa maisonnette.

       *       *       *       *       *

C'tait une petite btisse  un tage, blanchtre, maigre et comme
touffe entre les deux murailles de moellons jaunes dont la
dominaient,  droite et  gauche, les vastes proprits voisines.

En bas, une large pice, servant de salon et de cabinet de travail 
Favierres, s'ouvrait par deux hautes portes-fentres  petits carreaux
dpolis, sur un jardinet en boyau,--un boyau moins resserr pourtant
que l'avenue de l'entre et divis en deux portions distinctes: la
partie de devant plante d'arbustes  fleurs et de deux frles
chtaigniers, la partie d'arrire faite de terre brune o poussaient
quelques lgumes rares, borde de fils de fer, de treillages
quadrills o s'enchevtraient des ramures de poiriers, de pommiers
et des branches minces de vigne. Alentour serpentait une alle
recouverte de cailloux criants et fins; et au fond un mur sale bornait
tout l'horizon.

En pntrant dans le salon, Favierres jeta sur un divan son paletot,
son chapeau; puis, aprs avoir allum les appliques du piano, il se
laissa choir dans un fauteuil, les jambes croises, et  la lueur
solitaire et funbre des bougies, qui montrait l'obscurit des choses
plus qu'elle ne l'clairait, il se mit  examiner rveusement cette
pice familire, comme le rclusionnaire inspecte la cellule inconnue
o ses jours doivent passer, loin de tous, sans fin et dans la peine.

Il contemplait, avec une stupeur dsespre, ces vulgaires meubles de
palissandre, ces toffes uses  des endroits, et par terre la peau de
tigre  dentelures de drap rouge, dont la tte dfonce s'aplatissait
piteusement, comme assomme  coups de talon. Il se disait qu'il
vivrait toujours ici dsormais, parmi ces objets vilains et pauvres,
que ce serait l qu'il demeurerait toujours captif--captif du malheur,
captif de sa souffrance.

Et tout  coup, comme il entendait un pitinement  l'tage suprieur,
dans la chambre de Mme Favierres, il se rappela sa femme, celle qu'il
lui faudrait subir jusqu' la mort, celle qui serait jusqu'au bout
pour lui la gardienne, la gelire, la spectatrice exasprante et
force de sa captivit.

Ah! si seulement j'tais seul, si je pouvais tre seul... S'il n'y
avait pas celle-l par-dessus tout!

Jamais autant qu'en ce moment il ne l'avait abhorre, jamais il
n'avait dsir d'une faon aussi nettement criminelle, aussi fermement
sclrate, sa disparition totale, son dpart sans retour.

Depuis longtemps, cependant, il ne l'aimait plus. Depuis longtemps
dj, il l'avait rduite au rle subalterne de gouvernante,
d'intendante de son logis; et s'il tait flatt qu'on lui ft des
visites, qu'on lui rendt les politesses dues  la femme d'un homme
considr, il vitait par contre de l'emmener chez ses amis mondains,
esquivait pour elle les invitations, ne voulait pas qu'elle lui caust
la crainte continue des agacements, des humiliations, en exhibant dans
les dners, les soires, la mdiocrit de sa mise, la timidit de ses
manires, toute sa gaucherie enfin de mnagre dfrachie et
bourgeoise.

Oui! songeait-il, en marchant sous l'excitation de la rverie... Oui,
si j'tais seul, si j'tais libre... Si je ne l'avais pas pouse...
Mais voil!...

Il se souvenait comment, de degrs en degrs, il tait descendu avec
elle au mariage, en faisant d'abord sa matresse--une matresse de
hasard trouve parmi les choristes d'un concert du dimanche o elle
chantait, sa semaine de travail chez un couturier termine--une
matresse qu'il comptait garder quinze jours, un mois, et qui lui
tait reste pour la vie; il se souvenait comment, en somme, il
l'avait aveuglment pouse, six ans auparavant, juste aprs la mort
de sa mre, par peur de la solitude, par inexprience veule et par
dcouragement.

Ah! si j'avais su... si j'avais su!

Et il revoyait, heure par heure presque, la progressive dchance de
cette Valrie Grimart devenue, par l'aide des circonstances, Mme
Favierres, Mme Favierres pour toujours.

Encore, avant de connatre Mme Lahonce, il n'tait que froid envers la
pauvre crature, ddaigneux et sans gards. Il lui en voulait d'avoir
entrav, terni son existence brillante d'un lien grotesque et
superflu. Il lui en voulait de ne plus pouvoir l'aimer, de
l'apercevoir telle qu'elle tait, telle que la lui dvoilaient
l'habitude et le temps: fltrie, commune, banale de gots, de faons,
de tendresse, et soumise en servante  ses grossiers ouvrages.

Mais du jour o il avait commenc  chrir rellement Hlne, sa
froideur s'tait change en haine, son ddain en mpris. Il avait
malmen sa femme par amour, l'avait dteste de toute la vigueur de sa
passion, l'avait torture comme par une superstition sentimentale et
vengeresse--comme si chacune des durets, des mchancets rflchies
dont il la tourmentait et t une offrande de coeur  Mme Lahonce,
une action de grces  l'amie prfre. Et peu  peu mme, dans cet
esprit de fanatisme amoureux, il en tait venu  rougir des mouvements
de piti, des vellits de regret que lui inspirait parfois la
rsignation servile et muette de sa femme sous les outrages et les
cruauts. Il prouvait des remords de l'avoir embrasse plus
affectueusement aprs une algarade trop vive, de l'avoir
paternellement console si elle pleurait tout d'un coup; et le
lendemain ou quelques heures plus tard, il ressentait un besoin
craintif de racheter ces dfaillances, ces manquements  Mme Lahonce,
par un redoublement de svrit grincheuse et d'insultante tyrannie.

Allons, conclut-il, une cigarette encore avant de dormir!

Il s'tait approch du piano pour allumer sa cigarette, mais soudain,
comme hypnotis, il demeura  contempler une de ses bagues qui
refltait la lueur des bougies et fulgurait dans l'ombre,--un anneau
tress d'or et de platine, que censment Charlie lui avait donn, pour
sa fte, le mois prcdent. Charlie! Un aussi qu'il ne reverrait plus,
dont il ne sentirait plus autour de son cou les bras embrasseurs et
gamins, dont il n'aurait plus les gentils baisers fougueux, dont il
n'aspirerait plus la douce haleine d'enfant toute neuve et framboise.
Et il l'appelait tendrement, murmurait inconsciemment:

Mon petit Charlie!... Mon bon vieux Charlie!...

Un bruit de savates claquantes dans l'escalier, un bruit de savates
qui descendaient, lui fit brusquement redresser la tte.

La porte du salon s'ouvrit et sur le seuil parut une chtive forme en
chemise blanche: Mme Favierres. Elle tenait  la hauteur de ses yeux
blouis un bougeoir de cuivre, et avec l'ample gaine ballonne de sa
chemise blanche, le fichu bruntre qui encerclait sa petite figure
ple, bouffie, cireuse, et l'encadrement de ses bigoudis qui se
tordaient comme de gros vers noirs au-dessus de son front mou, elle
semblait ainsi la personnification de la disgrce nocturne, elle
ralisait toute la laideur sacrilge que vouent impudemment  la Nuit
les femmes lasses par l'ge et sans coquetterie.

--Tu ne viens pas te coucher? demanda-t-elle... Voil un quart d'heure
que je t'entends marcher... Tu vas te faire du mal, tu vas attraper
froid, mon ami! Tu ne veux pas monter, dis?

Favierres la considrait fixement, comme pour aviver  cette burlesque
hideur sa rpulsion coutumire.

--Non, je ne monte pas, dit-il enfin... Quand je jugerai  propos de
monter, je monterai... Je te prie de me laisser tranquille...

Elle tait tout prs de lui et haussant davantage son bougeoir:

--Qu'est-ce que tu as donc, mon chri?... Mais tu as les yeux tout
rouges!... Tu as pleur?... Qu'est-ce qu'il t'est arriv, dis-moi?...
Je t'en prie, mon pauvre chri, qu'est-ce que tu as?...

Favierres battait le sol du pied, contenait son nervement, sans
rpondre.

Mme Favierres insista:

--Tu as du chagrin?... Dis-moi ce que c'est!... Je pourrai peut-tre
te consoler... Tu as de la peine, j'en suis sre!...

Et Favierres gardant le silence, elle poursuivit d'une voix pressante
o il n'y avait pas que de la compassion, mais aussi comme un espoir:

--Je t'en prie, dis-moi, dis-moi!... Je ne veux pas que tu souffres...
C'est sans doute ces dames, tes amies, ces belles dames, quoi! qui
t'ont fait de la peine... C'est sans doute elles qui...

Favierres assna un coup de poing sur le piano dont les cordes
gmirent sourdement.

--Je te dfends de dire cela! hurla-t-il. Je te le dfends, tu
entends... Ces belles dames!... Je t'interdis de me parler jamais de
ces choses-l... sur ce ton-l!... Je te dfends de parler de ce que
tu ignores, de femmes que tu ne connais seulement pas, tu entends, tu
entends?...

Il l'avait saisie par le bras, comme une voleuse, et la tranait vers
la porte:

--Allons! remonte!... Laisse-moi!... Et tche de ne plus
recommencer!...

Mme Favierres, affole, obit, et tandis que le clapotement de ses
savates gravissait marche  marche l'escalier, s'loignait, cessait
compltement, le compositeur retourna au piano pour y rallumer sa
cigarette teinte.

Sa main tremblait, manquait la flamme, mais il se sentait tout
ragaillardi par ses reprsailles brutales, tout fier d'avoir veng du
soupon sa parfaite et irrprochable amie.

Il fuma une seconde, une troisime cigarette, retenu par l'horreur de
ce qu'il savait l'attendre l-haut, n'osant monter par peur des
scnes, des pleurs, de toute cette douleur sans beaut dont il ne
pourrait s'mouvoir.

Mais quand, vers deux heures, puis par la fatigue et l'inquitude,
il se dcida  regagner la chambre conjugale, tout de suite il fut
rassur.

Mme Favierres dormait, et les bruyants soupirs qui scandaient sa
respiration rgulire, convulsions suprmes des sanglots touffs, les
longs soupirs qui bruissaient par sa bouche entr'ouverte attestaient
la loyaut de son sommeil.

Favierres pourtant se pencha sur elle, voilant de la main l'clat du
bougeoir qu'il portait.

Elle n'tait plus cireuse et ple maintenant sous les serpents des
bigoudis, la petite face molle de Mme Favierres; elle tait rouge,
balafre de rayures roses, pourpre surtout aux paupires, aux narines
qui luisaient comme graisses, polies par les larmes; et sur sa
figure, tout  l'heure si laide et ridicule, la souffrance avait mis
son charme attendrissant.

Favierres eut un lan subit de remords, de piti vritable. Il
songeait  ce que c'est que de souffrir du coeur, et il plaignait
enfin ce mal qu'il connaissait.

Pauvre femme!... Pauvre malheureuse!... Pourquoi faut-il que les gens
se martyrisent les uns les autres?... Pourquoi toutes nos douleurs
font-elles d'autres douleurs?

Il se penchait, s'inclinait plus, pouss par un sentiment de
fraternit goste, de communion dans le chagrin, et ses lvres
finirent par se poser doucement sur le front moite de sa femme
assoupie.

Elle se rveilla  demi, sursauta d'un restant de terreur.

--Hein! quoi! C'est toi?... Qu'est-ce qu'il y a?...

Il la maintenait d'un geste cordial en sa posture de repos:

--Rien, rien... Je t'embrassais... Je te demandais pardon!

Elle lui tendit sa bouche dans un sourire heureux, et il embrassa
encore bravement ces lvres dsaimes et dsertes, ces lvres toutes
brlantes et sales par les pleurs.




V


Il en est des blessures morales comme de ces lsions caches au plus
profond de notre corps. Elles ne se voient pas, ne se signalent par
rien de visible, de tangible, d'effrayant, ni par du sang qui coule,
ni par une paralysie des membres, ni par les linges ou les appareils
protecteurs: et ainsi elles nous laissent, aprs le sommeil, pour un
instant, l'illusion d'tre valides, intacts, pareils  ceux qui vont
dans la vigueur et la sant. Seulement, un effort, une tentative de
nous mouvoir, d'agir, et aussitt les sournoises dormeuses se
rveillent, reprennent prestement  l'intrieur de nous, leurs
poinonnantes et purulentes manoeuvres, nous remettent vite dans
l'tat de dbilit et d'agonie o nous tions avant.

Favierres, en se levant, se sentait moins accabl que la veille, plus
courageux, plus dispos au labeur qui occupe; et, une fois habill, il
descendit dans son cabinet et s'installa, comme de coutume, devant son
papier ray de portes,  son troite table de travail. Mais, au bout
de quelques minutes, la douleur, de nouveau, projetait en lui son
venin montant et rapide, de nouveau secouait, excitait, relanait dans
son imagination les cauchemars assoupis, les visions mauvaises. Et il
dut, par faiblesse, s'arrter; il laissa tomber sa plume, repoussa les
feuilles blanches, empoisonn soudain, oppress et pantelant
d'angoisse, sans pouvoir penser, rflchir  autre chose qu' Mme
Lahonce,  la brutale sparation,  la chre union dtruite et aux
moyens de rparer.

Il passa toute la matine, dans un malaise touffant et toujours plus
enfivr,  organiser des plans, des stratagmes impraticables pour
revoir Hlne,  attendre la lettre, la dpche, les incertaines
nouvelles qui peut-tre lui parviendraient d'elle.

Deux courriers se succdrent sans rien apporter. A l'arrive de
chacun, Favierres avait des palpitations galopantes, une rue de sang
qui lui battait  coups tumultueux les ctes, puis, le facteur parti,
c'tait une prostration brisante comme une chute, c'tait un sombre
tourdissement, la tte ballante, les yeux fixes, comme un ivrogne
morne.

Il voyait alors le temps de la longue journe, tout cet norme temps
se drouler dans l'immensit de ses casiers superposs et vides. Il le
voyait vraiment ainsi qu'on voit un objet, une vaste mappemonde de
terres ignores,--il le voyait avec toutes ses heures, toutes ses
minutes, toutes ses secondes incolores et semblables; et il se
demandait laquelle de ces grises et menues divisions serait la bonne,
sur laquelle il pouvait hardiment piquer, dresser son dsir fou d'une
lettre, comme l'pingle-fanion qui marque les victoires.

Mais, vers trois heures,  bout de patience, enrag d'anxit, il
sortit, sans avertir Mme Favierres, et gagna les boulevards du Parc,
afin de marcher un peu, de s'apaiser un peu les nerfs.

Il avait rsolu de ne pas aller dans Paris, autant pour viter des
rencontres oiseuses, des conversations pnibles, que pour rester prs
de chez lui, si l'envie d'y retourner, de revenir aux nouvelles, le
saisissait tout  coup.

Et puis le calme de ce Versailles bourgeois qu'est le parc de Neuilly
plaisait plus  sa sauvagerie de souffrance que les rues tapageuses de
la ville.

C'tait sur les larges trottoirs humides et dserts la tristesse
solennelle des premiers jours d'octobre. Le ciel noir, charg de
nuages, laissait ternes et moroses les grands arbres du bord, malgr
le plumage rouge et jaune, le gai plumage d'ara, dont les avait pars
l'automne. Les pas s'assourdissaient dans le tapis beige et moelleux
des feuilles mortes. Des maisons blanches, des proprits blanches
dissimules svrement au fond des jardins devins, derrire les
auvents gris ou verts des hautes grilles  pointes--de ces habitations
riches et paisibles, nul bruit, nulle voix ne s'levait pour troubler
le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant,
s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix
et de mlancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux
gouailleries,  toutes les blagues injurieuses des personnes
honorables.

Ah! oui, songeait-il, avec ma tte, avec la tte que j'ai, il
n'aurait plus manqu que cela d'aller  Paris... Bon si j'avais perdu
ma femme, ma femme lgitime, ma vraie femme, celle que je dteste,
enfin... Alors on aurait trouv a tout naturel de me voir des yeux en
larmes... On n'aurait pas eu assez de consolations, de condolances,
de Pauvre ami! pour comptir  ma douleur... Mais non, je n'ai perdu
que ceux  qui toute ma vie tait dvoue... Je n'ai perdu que mon
unique bonheur, je n'ai perdu que ma matresse, comme ils disent, que
le fils de ma matresse aussi,--tout bonnement... Et cela, pas moyen
de l'avouer, pas moyen d'en pleurer devant le monde... C'est
dfendu... Et si c'tait permis, ce serait ridicule... Pleurer pour
une matresse perdue!... La belle affaire!... On en reprend une
autre... Et tout est dit!...

Il s'indignait  prciser ces ides,  se dcouvrir si isol, si
rprouv, si dsarm contre tous, dans l'exaltation de son amour
exceptionnel et effrn.

Mais allez donc expliquer ces choses-l  un pre de famille,  un
brave homme,  un M. Brodin... Il vous traitera de bandit, d'alin,
de coquin... comme l'autre a fait pour moi hier!...

Et peu  peu, sa colre sombrait dans le dcouragement au spectacle de
ce monceau de joies en ruines auprs duquel il vgterait dsormais, 
la pense de ce nant d'affection o s'abmerait maintenant sa
carrire sans but.

Le monde!... Ah! je m'en moque bien du monde!... On ne m'y repincera
plus dans le monde, chez tous ces gens qui me mprisent ou qui me
jalousent... Le monde?... A quoi bon? Pour y voir des femmes qui ne
seront pas Hlne, des enfants qui ne seront pas le petit?... Merci!
Plus rien  faire par l... Et de l'autre ct non plus, du reste...
Le travail me dgote... Je ne pourrai plus travailler... jamais!...
Je le pressens... Non, ma vie est fichue, c'est bien simple,
absolument fichue!...

Il arrivait devant chez lui, et tout de suite, il se rendit  la
cuisine o, par la fentre entr'ouverte, il avait aperu Mme Favierres
qui surveillait les prparatifs du dner.

--Il n'est rien venu pour moi? questionna-t-il d'une voix brve.

--Non, rien, mon chri! fit affectueusement Mme Favierres.

--Ni lettres, ni dpches?

--Rien, rien... Je te le dirais, voyons!

Il haussa les paules et dclara:

--Je vais travailler dans le salon... Qu'on ne me drange pas avant de
servir...

Et Mme Favierres l'entendit qui s'enfermait  double tour. Vers six
heures, la nuit tant dj noire, elle gratta  la porte pour lui
proposer de la lumire. Il cria, sans ouvrir, d'un ton furieux:

--Non, je n'en ai pas besoin... Je t'ai dit de ne pas me dranger!...

Il ne pronona pas une parole pendant tout le dner, ne rpondant que
par signes aux indications que lui murmurait Mme Favierres pour qu'il
choist les bons morceaux; et, son caf bu, il sortit.

Lorsqu'il rentra une heure plus tard, il trouva la petite femme sur le
perron, sa tte frileuse enveloppe d'un fichu de laine noire.

--Tiens! mon chri! fit-elle... Voil une lettre que le facteur vient
d'apporter!

--Donne!

Il s'tait lanc dans le salon, fermait la porte  clef et, sans se
dvtir, il approcha vivement l'enveloppe d'une lampe pose sur la
table. L'criture tait celle de Mme Lahonce. Il dchira, debout,
l'enveloppe et lut:

Je ne sais pas ce que je vais t'crire, ni si je vais pouvoir, ni si
on me laissera finir, mon ami chri, mon ami plus cher et plus chri
que jamais... Je vais t'crire au hasard, comme je pourrai...
Excuse-moi... Il est deux heures et je profite de ce qu'_on_ est
sorti un instant pour t'envoyer un peu de mes pauvres nouvelles...
Mais _on_ peut rentrer d'un moment  l'autre... Alors, que je te dise
d'abord ce qu'il y a de plus triste... Nous partons demain matin en
voyage... Nous partons pour Londres... Nous n'y resterons pas... Nous
en repartirons immdiatement pour aller  l'le de Wight... Pour
combien de temps? Je l'ignore... _On_ ne veut pas le dire... Ma main
tremble... Je ne vois plus ce que j'cris, parce que je pleure... Ah!
mon chri, ce que j'ai subi depuis hier!... Et les injures et les
scnes, et _on_, et mon pre et ma mre!... C'tait  devenir
folle!... Sans notre cher petit Charlie, sans l'espoir que j'ai, que
je conserve malgr tout de te revoir un jour, mon grand Fav, je me
serais tue, j'aurais bu du laudanum, j'aurais fait n'importe quoi
pour ne plus les entendre, pour leur chapper... Mais ce qu'ils me
disaient de moi, de ma conduite, ce n'tait rien encore... C'tait ce
qu'ils me disaient sur toi, mon grand ami chri, c'taient toutes les
infamies qu'ils dversaient sur toi qui m'assassinaient, qui
m'exaspraient!... J'aurais voulu pouvoir leur crier qu'ils taient
des misrables, les trangler, leur arracher la langue... J'aurais
voulu leur dire comme tu m'aimais et comme tu avais divinement su
faire que je t'aime... J'ai dchir un mouchoir, je l'ai mis en
lambeaux avec mes dents pour ne pas rpondre... Je te l'ai gard...
Je te l'apporterai un jour... Tout est arriv par la faute de
Juliette... Tu me disais hier que j'avais tort de me fier  elle!...
Mais quand on aime, on n'a pas confiance dans les gens, on a bien
mieux: on a besoin d'eux... On se livrerait  son pire ennemi s'il
pouvait vous servir  ce que l'on dsire... Maintenant, l'a-t-elle
fait exprs? Je ne crois pas... Mais, tout de mme, je l'ai en
horreur, cette femme... D'ailleurs, _on_ veut renvoyer tous les
domestiques, mme Nanette, ma vieille nourrice, qui ira chez mes
parents... Papa dit que c'est une maladresse de renvoyer les gens,
qu'ils raconteront l'histoire partout... Mais _on_ s'obstine  vouloir
les renvoyer... Du reste, depuis hier, papa et _on_ passent leur temps
 se disputer... Toute la matine, je les ai entendus crier dans le
salon... Je suis anantie de souffrance, d'motion et de peur... J'ai
dclar que je voulais me sparer... Papa n'a rien voulu entendre de
cela... Et 'a t une autre scne... Et puis, si je me sparais, on
m'enlverait srement Charlie... Si tu l'exiges, je me rsignerai bien
 ce sacrifice... Mais toi-mme tu en souffrirais, toi mon grand Fav
qu'il aime tant et que je veux qu'il revoie... Ce matin, tu ne te
doutes pas comme il a t bon et affectueux, cet ange!... Il pleurait
de me voir pleurer... Il buvait mes larmes en m'embrassant...
Heureusement je l'emmne avec nous... Nous partons seuls, sans femme
de chambre, sans domestique, sans Nanette, compltement seuls... Je
tcherai que nous revenions le plus tt possible... Mais c'est si
difficile!... _On_ est si furieux, si mauvais, si chang!... Quel
malheur tout de mme, mon grand ami chri!... J'essaierai de t'crire
de l-bas... Papa tout  l'heure m'a dit que tu me demandais pardon...
Pardon de quoi?... De m'avoir tellement aime!... C'est fou!... Aie
confiance en mon courage, en mon coeur... Ne souffre pas trop... Ne te
dsespre pas... Nous nous reverrons, j'en suis sre... Je te dirai
mme une ide que j'ai. Voici mon ide...

La lettre s'arrtait l, brutalement interrompue par la survenue sans
doute de _on_ ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.

Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le
papier  ses lvres.

Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime! murmurait-il; et il
sentait dans sa poitrine son coeur dli s'tirer, se dtendre, comme
sous l'onction d'un baume.

Il relut deux fois encore, trois fois la lettre. Il avait un sourire
apitoy  certains endroits,  certaines expressions de fougue et de
fureur. Il se reprsentait les scnes que chaque phrase voquait,
Hlne dans des attitudes d'indomptable hrone, et les haltements de
ses seins sanglotants ou rvolts. Puis il cherchait  complter les
lignes de la fin,  parachever cette ide seulement promise, cette
ide de ruse et de joie dont il avait soif maintenant comme d'une
dernire gorge d'espoir; il se surexcitait de nouveau sans trouver.

Bah!... Je ne russis qu' me faire du mal... C'est absurde!...
Attendons!... Il n'y a qu' attendre!...

Et il monta se coucher.

Dans le lit d'acajou proche du sien, Mme Favierres lisait  la lueur
d'une basse lampe  ptrole, une collection de feuilletons du _Petit
Journal_.

--Eh bien! mon chri? demanda-t-elle discrtement... Ta promenade
a-t-elle t bonne?...

Favierres rpondit sur le mme ton de rserve:

--Pas mauvaise... pas mauvaise!...

Elle teignit quand il fut au lit et susurra:

--Bonsoir, mon chri!

--Bonsoir!

Il lui avait saisi la main dans l'obscurit et l'embrassait avec une
machinale douceur. Mais soudain il la lcha, la repoussa plutt comme
un objet rpugnant. L'image d'Hlne pleurant dans l'insomnie lui
traversait l'esprit et lui donnait sa femme en haine. Il rpta pour
s'excuser de sa brusquerie:

--Bonsoir!

Et il s'endormit en souriant, en se redisant confusment les phrases
de la lettre cache sous son oreiller, ces mots et ces mots ajusts
sans suite qui, dans le vide des espaces, avaient d'un coup refait
entre eux le fil immatriel d'union et de foi.

       *       *       *       *       *

Il se leva tard le matin, et aprs djeuner il prit un fiacre, se fit
conduire, au plus voisin, chez un libraire de Neuilly. Mais le
marchand n'avait pas les livres qu'il dsirait. Il dut descendre dans
Paris, jusqu'au boulevard. Il en revint  la nuit, avec deux guides de
l'Angleterre et une monographie illustre de l'le de Wight.

Puis, le dner termin, il s'installa  les lire, dans le salon, en
face de Mme Favierres qui cousait, ourlait des torchons, de l'autre
ct de la table, et n'osait pas parler, car dj elle s'tait, au
dessert, attir une rebuffade pour de timides questions sur le titre
des livres.

Il avait eu cette ide de se consoler, de se distraire en suivant, en
accompagnant Hlne par la pense, en s'aidant des gravures et des
descriptions afin de la voir, par del les mers, dans cette le verte
et tide o on l'avait emmene captive. Et le lendemain il employa
encore la journe et la soire  tudier ses guides,  apprendre les
rgions et les sites,  planter dans son imagination les dcors
dlicats ou rustiques dans lesquels Mme Lahonce promenait sa
tristesse.

O tait-elle, la forte et charmante amie? Dans quelle station de
l'le, dans quel htel et dans quelle chambre? A Ryde,  Shanklin, ou
 Ventnor,  Freshwater prs des grottes brunes, ou  West-Cowes
peut-tre, au port plein de yachts blancs?

Il se la figurait toujours au fond d'un landau dcouvert, avec la
svre mine de mlancolie qu'il lui connaissait, Lahonce tout sombre
aussi  sa gauche, Charlie vis--vis d'eux--parcourant des routes
propres, bordes de cottages roses, des pays de verdure moite et
grasse, ou longeant des falaises rousses au pied desquelles la mer
noire cumait dans les rocs.

Mais au bout de quelques jours, l'inquitude le reprit. Mme Lahonce
n'crivait pas. Il recommena  s'impatienter,  se tourmenter, 
s'imposer chez lui d'nervantes et oisives factions d'attente,
guettant la lettre espre comme le naufrag guette les vivres,
souhaitant avec une ferveur de moribond des nouvelles, des aliments
pour sa confiance agonisante, pour sa mmoire o le souvenir de Mme
Lahonce, o la ralit de son amie plissait, dprissait,
s'anantissait en une vague et glaciale image de keepsake. Et il avait
chaque jour des crises de larmes ou de colre, des accs de douleur
enfantine qui lui faisaient maudire Hlne  voix basse, tout en
l'invoquant.

Enfin, un matin, comme il se rveillait en sueur, aprs d'affreux
cauchemars de rupture et de mort, Mme Favierres lui plaa dans ses
mains engourdies une lettre, une lourde lettre mauve, o il dchiffra
aussitt l'criture de Mme Lahonce, au-dessous d'un timbre tranger.

Il s'tait, d'un bond, redress sur son sant et ds que Mme Favierres
fut sortie, il arracha fbrilement la lettre de l'enveloppe et lut:


    Ryde, mercredi 11 octobre 1882.

   C'est grce  ma souffrance, grce  mon amour, que je puis
   enfin t'crire, mon grand ami chri. Hier soir, j'tais si lasse,
   si extnue, si malade de tout ce que j'endure depuis huit jours
   que le docteur m'a ordonn de garder la chambre aujourd'hui. _On_
   est parti avec Charlie faire une courte promenade  cheval. C'est
   le premier moment de solitude, de libert qu'_on_ m'ait laiss
   depuis notre arrive ici. Et tu comprends, mon grand Fav, comme
   je l'aime, comme je la bnis, comme je l'exagre cette maladie
   visible, cette maladie reconnue  qui je dois de pouvoir
   t'crire, de pouvoir t'envoyer dans ton triste ermitage un peu de
   consolation et d'amour. Tu as d tre surpris, inquiet, pauvre
   aim, de ce long silence. Tu as d douter de mon nergie et de ma
   tendresse, n'est-ce pas? Ah! si tu savais pourquoi,  cause de
   quoi, j'ai t empche de t'crire!... Mais je n'ai pu faire
   autrement que je n'ai fait... Il a fallu que je fasse ce que j'ai
   fait... Et maintenant le courage me manque presque de te le
   dire, car je songe  la douleur et  la joie que je vais en mme
   temps te causer. Je voudrais pour ces aveux avoir ta tte sur ma
   poitrine et ton oreille prs de mes lvres, tre  porte
   d'touffer sous mes baisers tes paroles de reproche ou tes
   injustes plaintes... Car je t'ai menti, mon grand ami chri, je
   t'ai menti pour notre bonheur et pour le calme de ton coeur... Je
   t'ai menti en te jurant autrefois que j'tais  toi seul... Je
   puis bien te l'avouer, je puis bien te le dire maintenant que
   c'est fini, maintenant que plus jamais cela ne sera... Oui, mon
   pauvre aim avant ce terrible drame, j'ai subi de la part de _on_
   bien des choses odieuses que je te cachais par amour... Je les
   subissais dans la rage, la froideur et la honte... Seulement, je
   n'osais m'y refuser, je n'osais par mes refus risquer les
   soupons et le reste... Mais ici, mais quand _on_ a su, alors, je
   n'ai plus rien craint, j'ai rsist, j'ai lutt, je me suis
   battue instinctivement comme une vierge qu'on viole. J'ai mordu,
   griff, ferm mon corps de toute la surhumaine force de ma
   passion... Et, deux soirs de suite, 'a t dans la nuit deux
   luttes sauvages et presque silencieuses o j'ai triomph...
   Depuis _on_ m'a laisse tranquille, _on_ ne m'a plus rien
   demand, et j'ai senti que j'tais sauve de ces horreurs pour
   toujours... Mais depuis aussi, ce n'a cess d'tre des menaces
   pouvantables, une surveillance de garde-chiourme, un continuel
   espionnage de tous mes actes et de tous mes instants... Depuis,
   je n'ai plus t seule une minute, plus une minute hors de ses
   regards mauvais... Ai-je eu tort, mon Fav, dis-moi?...
   Peut-tre!... Mais je ne pouvais plus, je n'avais plus de
   prtexte  pouvoir, je te jure que je ne pouvais plus!... Tu
   n'attends pas, mon grand ami chri, que je te parle de notre vie
   ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je
   n'entends rien... Je ne me promne pas... On me promne... On me
   promne comme ces malades dans le Midi, ces malades blmes qui
   passent dans des voitures avec des chles, des airs frileux, des
   yeux hbts et vides... C'est mme  peine si je rponds  notre
   bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garon que
   jamais... L'autre jour, dans une excursion, il a parl de toi, il
   a dclar qu'il voudrait bien que tu fusses l, que cela te
   plairait joliment  toi qui aimes tant la campagne... Je
   dfaillais de frayeur, je croyais qu'_on_ allait dire sur toi
   quelque abomination ou dfendre  Charlie de prononcer ton nom...
   Mais _on_ n'a pas entendu ou _on_ a fait semblant de ne pas
   entendre... A part, d'ailleurs, qu'_on_ ne m'adresse la parole
   que pour me menacer de nous tuer tous les deux, de nous casser la
   figure et tout ce qu'il y a en nous de cassable, _on_ se plat
   assez ici, _on_ ne parle pas de partir... De sorte qu'avec les
   complications en plus que je t'ai dites, je renonce peu  peu 
   la chre ide que j'avais et que dans ma dernire lettre je n'ai
   pas eu le temps de te dire... Oui, mon grand Fav chri, j'avais
   l'intention dlicieuse et brave de te faire venir ici en
   cachette, ici ou plus tard  Londres, quand nous y serions...
   Mais plus j'y pense avec dsir, plus cette ide me semble
   maintenant funeste et prilleuse... J'entends des pas dans
   l'escalier... J'ai peur... On vient du ct de ma chambre...
   Adieu, mon pauvre aim... Je te rcrirai si je peux... Crois en
   moi et sois heureux...

   Ton ternelle amie,

    H.

Favierres resta, au premier moment, abasourdi de la rvlation, ne
ressentant d'abord que le nouvel affront, l'outrage de surcrot
qu'elle lui apportait:

Ainsi elle m'avait menti... Elle me mentait... Et ce goujat de
Lahonce me trompait comme je le trompais... Pouah! Cette brute, ce
lourdaud!... Pauvre amie! Quelle horreur!

Puis, comme rejetant ce souci retardataire au casier des douleurs
classes et mortes:

Bah! tant pis!... Puisque c'est fini!... Puisqu'elle s'est
dlivre!... J'ai bien d'autres souffrances  souffrir que
celle-l!...

Et, tout en s'habillant, il se mit  calculer les frais que lui
coterait un voyage  Londres, les sommes dont il disposait et celles
qu'il lui faudrait toucher.

Il passa la semaine  ces amusantes et rconfortantes combinaisons de
dplacements, consultant les guides, les indicateurs, comme s'il et
t sur le point,  la veille de partir srement; et souvent il allait
 Paris pour chercher un objet de toilette, des livres, des cigares ou
des parfums qu'il voulait emporter.

Il tait donc tout prt, quand, le mercredi suivant, il reut par le
premier courrier, une lettre de Mme Lahonce qui l'invitait  venir la
rejoindre. Hlne crivait:


    Londres, mardi 17 octobre 1882.

   Nous sommes ici depuis deux jours, mon grand ami chri. J'ai
   juste cinq minutes  moi pour te dire que j'ai besoin de toi, que
   je te veux, que je te supplie de venir. Il est question
   maintenant que nous allions pendant un mois  Brighton. L, il
   serait impossible que tu viennes. Je suis dsespre. Deux mois
   sans toi, c'est au-dessus de mes forces. Il faut donc que tu
   viennes ici. Peut-tre ne pourrai-je pas te voir. Mais j'implore
   de ton amour ce chanceux et peut-tre torturant voyage!... _On_
   s'est un peu apais depuis quelques jours, _quoique je n'aie rien
   fait pour cela_... Et cela me donne l'espoir que je pourrai
   m'chapper une ou deux fois et venir te retrouver dans la prison
   que je t'ai choisie. Nous, nous habitons _Albania-Htel_, sur le
   quai Victoria. Mais, tout  ct, il y a une petite rue,
   Craven-Street, pleine de petits htels peu frquents, trs
   simples et trs propres. C'est l que tu devras descendre, c'est
   dans l'un de ces htels. Retiens bien l'adresse: KEMPTON'S HOTEL,
   6, Craven-Street. Et pour plus de scurit, prends un faux
   nom--un faux nom  tes initiales. Tiens, appelle-toi: _Victor
   Frmaut_. Pour m'crire, adresse tes lettres: _L. J. 3, poste
   restante, Charing-Cross_. Et, sitt arriv, annonce-moi que tu es
   l. Jeudi matin, je tcherai de passer  la poste... Je ne sais
   plus ce que j'cris. _On_ m'attend en bas pour une visite  des
   muses que je dteste!... Mon aim, je t'en supplie, si tu viens,
   pas d'imprudence! Ne sors pas, ne te montre pas! Ce serait me
   perdre  jamais... Et suis bien toutes mes instructions! Au
   revoir, monsieur Victor Frmaut! A aprs demain peut-tre... Je
   vous adore douloureusement et j'oserai tout pour un instant
   seulement me serrer contre vous.

    Votre amie,

    H...


Favierres s'tait prcipit vers le palier et hlait sa femme:

--Valrie! Valrie!...

Mme Favierres accourut, criant ds la premire marche:

--Qu'est-ce qu'il y a, mon chri?... Qu'est-ce que tu veux?...

--Monte, je te prie!...

Puis quand elle fut dans la chambre:

--Je voudrais, fit-il, que tu m'aides  apprter ma valise.

--Comment! tu pars?... s'exclama Mme Favierres d'une voix suffoque.
Comment! tu pars?... O vas-tu?...

--Un petit voyage de deux ou trois jours... Je ne peux pas te dire...

--Et si on vient en ton absence?... Si on me demande o tu es?... Si
j'tais dans la ncessit de communiquer avec toi?...

Favierres rpliqua froidement:

--C'est peu probable... Mais tu dirais que je suis en Bretagne, chez
un de mes oncles, pour affaire de famille...

--Et c'est l que tu vas? insista Mme Favierres.

--Non!

Il avait prononc ce non, les lvres colles, les dents fermes
comme un cadenas sur le secret de sa route.

Mme Favierres soupira:

--C'est bien!... C'est bien!...

Et elle rentra un instant aprs, son frle corps tout pli  traner
derrire elle la valise.

Vers dix heures, les prparatifs taient achevs. Favierres envoya
chercher un fiacre; et avant de monter dedans, sur le seuil de la
porte, il saisit dans ses bras Mme Favierres qui se contractait la
figure  retenir ses larmes. A cette treinte, elle clata en
sanglots. De sa main qui l'enlaait, Favierres lui donnait dans le dos
de petites tapes consolatrices comme  un enfant qui pleure,  un
chien qui gmit.

--Voyons, voyons, puisque je serai revenu dans trois jours... puisque
je te le promets!...

--Non!... non! sanglotait plus fort la petite femme dans d'horribles
grimaces... Non! non! Et si j'tais malade?... Et si tu tais
malade?... Ah! quelle existence!... Comme je paie cher le pain que je
mange!... Comme tu es mchant pour moi!

Favierres fronait le sourcil en tapotant toujours:

--Allons! allons... Du courage!... Malade! malade!... En voil des
ides!...

Il appliqua un dernier baiser sur les joues mouilles de Mme
Favierres, puis sautant rsolument dans le fiacre:

--Au revoir... Au revoir!...

Le fiacre s'loignait, s'engageait dans le boulevard Bineau, et
Favierres, en se retournant, aperut sa femme que la bonne soutenait,
ramenait doucement vers la porte comme une vieille dame infirme ou
comme une blesse.




VI


Dans le train qui filait en hte vers Boulogne, Favierres eut vite
oubli cette attristante vision.

C'tait dj presque une mouvante terre trangre, c'tait dj
l'Angleterre que ce train bond d'Anglais revenant d'Italie, de
Suisse, des villes d'eaux du continent,--d'Anglais installs chez eux
en ces wagons o les passagers franais mme, par snobisme ou par
courtoisie, affectaient de ne parler que la langue d'outre-Manche.

Mais, dans un coin de la voiture, la tte obstinment tourne vers la
petite fentre en cu, vers les champs bruns et verts, les
maisonnettes et les villes grises, les marcages ou les futaies, les
tableaux changeants de la voie, Favierres ne voyait rien de ce qu'il
regardait, ne percevait rien des incomprhensibles phrases de ses
voisins jaseurs.

Un orgueil mlancolique le soulevait, la sensation ddaigneuse que
personne sans doute, dans ce train, n'allait o il allait, au bonheur
ou vers le pril--qu'aucune de toutes ces personnes n'accomplissait,
en voyageant, cet acte bizarre, audacieux, romanesque, de partir sous
un nom d'emprunt pour la prison d'un htel ignor, par amour et
passion pure.

A peine, sur le bateau, la curiosit du spectacle put-elle le tirer de
ses rveries hautaines et insensibles.

Il faisait une mer moyenne, _middling_, comme avaient dit les
matelots, au dpart; et, pench contre le bastingage, le jeune homme
s'amusait  suivre les lourds bonds du navire par-dessus les obstacles
balanceurs de l'eau sombre.

Parfois un choc plus rude l'obligeait  s'accrocher au bois du bord
pour ne pas tomber; mais, tout de suite aprs, le paquebot reprenait,
en soufflant un double souffle noir, sa marche rgulire de grande
bte vaillante et trpidante, se secouant bravement contre les
agaceries des flots, se dbarrassant  chaque bond des vagues
adverses, qu'une mer calme alentour, bonne fille et taquine,
dtachait, deux par deux,  sa rencontre comme pour l'ennuyer un peu,
simplement.

Et quand Favierres redressait la tte, dcouvrait au loin la platitude
miroitante et dserte de l'Ocan vide et sans routes, il se disait
qu'il tait comme ce vaisseau, marchant d'une allure mcanique et sre
vers un but de lui seul connu, traversant la mer mystrieuse des gens,
des choses et des principes, se frayant un chemin secret sous la
pousse savante d'un pilote invisible.

Il tait si absorb dans ses rflexions qu' Folkestone il ne
s'aperut pas qu'on arrivait et fut un des derniers  sortir du
paquebot.

Le long du train qui allait l'emporter vers Londres, qui dans trois
heures l'amnerait si prs d'Hlne, il se mit  se promener en
attendant le dpart.

Il examinait, avec des yeux tonns, toutes ces faces rien
qu'trangres qui s'agitaient autour de lui, prouvant pour la
premire fois l'impression gnante de hors de France, puisqu'il
n'avait jamais t au del de Bruxelles.

Dans la petite gare de bois, c'tait un tourdissant brouhaha de cris
et de camions rouls, d'ordres donns et d'offres de service. Des
grooms de bars proposaient du th et des sandwichs. Des gamins en
haillons hurlaient les journaux du soir, d'une voix perante de jeunes
merles affols: _'Ning pipers!... 'Ning pipers!_ Et par-dessus leurs
piaillements pointus, s'levaient les clameurs graves des petits
tlgraphistes prnant plus haut leur marchandise, avec un indicible
accent britannique: _Teleugrrramm!... Teleugrrramm!..._

Une sorte de honte mle de piti prit Favierres  la vue de tout ce
labeur humain, de toute cette misre en guenilles ou en livre, qui se
bousculait, peinait, criait si violemment pour vivre. Mais aussitt il
se ressaisit, songeant  sa misre  lui,  ses privations muettes, 
ses manoeuvres discrtes et forcenes afin de vivre aussi, de gagner
sa vie rellement, la seule vie dont il pt vraiment vivre,--la vie
avec Hlne, auprs d'elle et pour elle.

Bah! S'ils savaient, peut-tre qu'ils se refuseraient  changer!...
Tout le monde ici-bas souffre!...

Les portires se fermaient en claquant. Il grimpa dans son
compartiment, se blottit en un coin pour dormir et ne se rveilla qu'
Londres, parmi les lumires blanches de Charing-Cross-Station.

Il dut rpter trois fois l'adresse au cabman qu'il avait choisi.

Le cocher, du haut de son trne troit, inclinait vers lui, sans le
regarder, une oreille malveillante et qui ne voulait pas comprendre.

Puis il rectifia, pronona selon l'accent convenable, hissa la valise
devant lui, et de sa manivelle ouvrit les battants bombs du cab.

L'affaire tait bonne. Cinquante mtres de trot et il stoppait devant
une maison basse.

Favierres, sur un gros globe jaune, clair au gaz, lut en caractres
noirs: KEMPTON'S HOTEL.

Les battants du cab se rouvraient comme magiquement. Il descendit et,
un peu surpris, demanda en franais:

--C'est ici?

Le cabman souriait de sa mine ahurie:

--_Yes, sir... Kempton's Hotel!... Kempton's Hotel!_

Favierres saisit la valise que le cocher lui tendait et sonna  la
petite porte vernisse de l'htel. Une jeune _maid_,  calotte de
dentelle blanche, la figure anmique et lasse, apparut; et ce furent
de nouveau des pourparlers pnibles.

Enfin, avec l'aide du matre d'htel qui connaissait quelques mots de
franais, il put faire entendre ce qu'il dsirait: une chambre claire
et sur la rue.

On n'en avait plus qu'une, au second tage. On la lui montra.

--C'est bien! dclara Favierres, aprs une sommaire inspection... Je
reste!...

Le matre d'htel rentra, portant d'une main la mallette, de l'autre
un bulletin d'inscription. Favierres y traa son nom, sa profession,
son domicile: _Victor Frmaut, ngociant, Paris_.

Il commanda ensuite qu'on lui montt  dner dans sa chambre. Il dna,
 la lumire lugubre de deux hautes bougies, puis, le repas fini, il
prit dans sa valise du papier  lettre et crivit:


    Londres, mercredi soir.

    De ma prison de Kempton's Htel

   Je suis arriv, ma courageuse et chre bonne chrie, j'ai la
   chambre numro 18,--une large chambre nue et froide, avec un lit
   en cuivre  rideaux de piqu blanc, et un petit ours de
   porcelaine blanche qui danse sur la chemine, en souriant d'un
   sourire jovial que je m'explique difficilement. J'ai dn ici
   dans ma cellule et je meurs de faim. C'est te dire que le rgime
   de la maison, les lgumes  l'eau et les potes de rhubarbe ne
   sont pas en passe de devenir mes grands plats favoris. Mais tout
   de mme, malgr ma tristesse anxieuse, je suis heureux. Je suis
   dans ta ville,  Londres,  ct de toi,  deux cents mtres de
   toi. Je le sais. J'ai tudi le plan. Je suis prs de toi et
   demain j'en serai, si le destin veut, beaucoup plus prs encore,
   ma fidle et exquise amie. Il n'y a plus la mer entre nous, il
   n'y a plus la terre d'Angleterre et la terre de France; il n'y a
   qu'une rue, quelques maisons, quelques pas de marche, et l'air
   humide qui filtre par les fentes de ma fentre a peut-tre
   effleur ta bouche, mon aime... A demain donc la joie incroyable
   de t'avoir, de te revoir... A demain le bonheur de te remercier
   de ta belle tmrit d'amour, de tout ce que tu as pens, os, et
   fait pour moi pendant ces jours noirs et dsesprs.

    Ton grand ami,

    VICTOR FRMAUT.


Il inscrivit ensuite sur une enveloppe l'adresse convenue; et, ayant
sonn le matre d'htel pour qu'il ft porter la lettre  la poste, il
se dshabilla, se glissa au lit et s'endormit, au bout de quelques
minutes, d'un sommeil pesant et troubl.

Lorsque, le lendemain matin, il se rveilla, vers sept heures et
demie, il eut d'abord, au premier moment, une enfantine sensation de
stupeur alarme  se retrouver dans cette chambre trangre, parmi ces
meubles d'htel indiffrents et pauvres.

Mais il sauta  bas du lit, en un lan de curiosit, et courut  la
fentre qu'il ouvrit pour reconnatre les abords de sa prison, la rue
qui la longeait et les maisons d'en face.

Craven-Street dormait encore, silencieuse, troite et mesquine, entre
la double range de ses petits htels en brique noire, noircie de
fume,--de ses petits htels bas et sombres  grilles ternes et comme
enduites de charbon.

Il avait plu durant la nuit, et l'atmosphre vivifie  la fracheur
de l'eau exhalait avec force son cre parfum local,--cette odeur
complexe d'arrire-boutique de fruitier, cette odeur mixte de suie
mouille et de pelures de pommes pourries, qui rend unique l'air de
Londres, en fait une espce d'haleine vocatrice et sans pareille.

Favierres aspira longuement ces manations grasses, cet air rude comme
du gin, le buste avanc hors de la balustrade, essayant de distinguer
 droite,  l'extrmit de la rue, la large voie qu'il savait tre le
_Strand_,  gauche, le pont de bois de Charing-Cross-Station.

Bigre! ce n'est pas gai, gai, les environs! songeait-il en refermant
la croise.

Puis il procda lentement  sa toilette, et, quand il fut habill, il
sonna la _maid_, demanda du th et pria qu'on ft sans tarder sa
chambre.

La _maid_ revint accompagne du matre d'htel. Le gentleman
probablement s'tait tromp, mal exprim, ne voulait assurment pas
qu'on ft la chambre en sa prsence?

Favierres ritra ses instructions d'un ton impratif. Le matre
d'htel salua, communiqua les ordres  la servante et sortit en
changeant avec elle des coups d'oeil narquois, intrigus.

Vous en verrez bien d'autres! murmura Favierres entre ses dents.

Et il s'installa devant le th servi, pendant que Mary, la petite
_maid_ anmique et plate, l'examinait de ct en balayant, le
considrait furtivement de ses grands yeux cerns et luisants de
fatigue, de ses yeux prompts et dociles, qui savaient deviner 
l'clair d'un regard les plus bizarres fantaisies des clients, mais
que droutaient compltement, cette fois, les tranges caprices
sdentaires de cet trange Frenchman-l!

A dix heures, les meubles taient en ordre, la chambre prte, et sur
la table  crire, dresse contre la fentre, Favierres avait dispos
des livres, des brochures, du tabac et les menus objets de son sac de
voyage.

Il commena  attendre.

La premire heure s'coula pour lui assez rapidement  parcourir des
journaux apports de Paris, des revues,  marcher de long en large ou
 attendre, assis.

Mais  onze heures un quart, lorsqu'il aperut l'aiguille de sa
montre, place sur la table, dpasser le quart et se traner
imperceptiblement vers la demie, il ressentit un petit serrement de
coeur, il entrevit la possibilit, la presque certitude que Mme
Lahonce ne viendrait pas avant le djeuner. Et, jusqu' midi, il
s'appliqua  accepter cette premire dception,  se l'expliquer par
cent empchements normaux et vraisemblables,  la subir bravement, 
en prendre, sans faiblesse, son parti.

De midi  une heure il cessa d'attendre, se reposa  somnoler sur un
canap de velours rouge; puis, au coup d'une heure, il rclama  Mary
son djeuner que le matre d'htel apporta sous des cloches argentes
et dposa le long de la table, en s'informant, d'une voix mielleuse et
hypocrite, si le gentleman souperait galement dans sa chambre. A quoi
le gentleman rpondit affirmativement, d'un _yes_ bourru et laconique.

A deux heures, il avait fini de manger.

Il recommena  attendre.

Trois heures, quatre heures, cinq heures sonnrent successivement,
avec un bruit antique,  l'horloge d'une glise voisine.

Dans le ciel gris, le jour devenait moins limpide, moins
lger,--alourdi par les premires nues approchantes de la nuit, tout
jauni par les vapeurs du brouillard qui s'accumulaient de plus en plus
jaunes et plus paisses.

Favierres s'tait tendu sur le canap rouge, et envelopp dans une
couverture, il ne bougeait pas, respirait  peine, tentait de dormir,
de sduire par son immobilit le sommeil.

Pourtant il n'arrivait  faire que de brefs sommes fivreux, aprs
lesquels il avait des rveils accablants dans la pnombre de la
chambre pleine d'air jaune, de la chambre trangre o Mme Lahonce
n'tait pas venue.

Alors, il prtait studieusement l'oreille, il voulait  tout prix
entendre un bruissement de pas, quelqu'un qui gravit l'escalier,
quelqu'un mme qui ne ft pas Hlne, mais lui en et donn l'espoir.

Tout cependant se taisait en l'htel; et la rumeur du dehors
propageait,  travers ce silence bourgeois, plus sinistres et obscurs
encore, ses chos confus et lointains,--les murmures adoucis de la
grande ville retentissante, de la grande ville inconnue qui
grouillait, se dmenait, vivait l tout auprs dans le vacarme et dans
l'effort.

Il se figurait Londres en des imaginations puriles,--toutes ces rues
et ces parcs et ces quais dont il avait appris les noms sur le plan,
toutes ces avenues et tous ces quartiers remplis d'Anglais et
d'Anglaises rougeauds et pudiques, d'Anglais traditionnels et
caricaturaux, avec de longues dents, de longs favoris, ou d'Anglais
lgants, tels qu'il en avait rencontr dans le monde, avec des
moustaches blondes, des yeux clairs, des vtements bien ajusts; puis
il lui semblait les voir se retourner au passage de Mme Lahonce, se
pousser le coude, cligner de l'oeil par admiration, par polissonnerie
dsireuse.

Et ces penses l'exaspraient contre eux, l'exaspraient contre Hlne
dont il ne pouvait excuser le retard, le silence,--dont il doutait
dj, dont il se rappelait aussi la phrase quivoque au sujet de
l'apaisement nouveau de Lahonce. Elle n'avait rien fait pour cela,
affirmait-elle... tait-ce bien certain? Des sueurs d'effroi lui
perlaient au front en s'imaginant ce qui peut-tre avait calm le mari
et retenait Mme Lahonce maintenant. Il s'vertua  se rendormir.

Mais le tremblement tonitruant des trains qui se prcipitaient en
foule dans la gare de Charing-Cross, les sifflements lamenteurs des
locomotives, tout le tapage de fer, de vapeur et de feu qui, en
arrire, au-dessus de l'htel, s'tait dchan pendant la journe
entire, dans l'immense gare proche,--tout cet infernal tumulte du
railway mitoyen grandissait avec la nuit, vibrait plus intensment,
branlait de continuelles secousses la fragile masure de Kempton's
Hotel.

Favierres se leva en jurant, en maudissant Mme Lahonce, son invention
de voyage, puis cet infme, cet effroyable pays o les htels
flageolaient comme des maisons de cartes.

Et il demeura  marcher, en l'obscurit, les ongles nerveusement
fichs dans la paume de ses mains,-- marcher,  marcher sans trve,
avec des soupirs de bte, d'inintelligibles clats de voix, des larmes
qui lui coulaient, par instants, le long des joues,--affol, butant
aux meubles, ayant des envies de mordre, de briser tout, de crier des
cris de mort ou mme de repartir.

Il s'arrta en entendant frapper  la porte. C'tait Mary charge du
souper. Il alluma, regarda sa montre; elle marquait huit heures.
Hlne ne viendrait plus.

Il s'attabla et voulut manger. Mais dans son gosier resserr par
l'nervement et la rage les bouches ne passaient pas, et il tait
forc, pour avaler,  des contorsions du cou, du larynx. Il repoussa
d'un coup de poing les plats, les assiettes, et se mit  crire  Mme
Lahonce une interminable lettre de plaintes et de rcrimination. A
mesure qu'il crivait, il prouvait un sentiment de dlivrance, un
vritable bien-tre physique, comme si un peu de cette masse
torturante qui s'appesantissait au dedans de son corps, toujours plus
lourde depuis le matin, comme si un peu de ce lingot d'angoisse et
t graduellement, fragments  fragments, emport par les mots, par
les caractres.

Il remit la lettre  Mary et alluma un cigare.

Ce lui fut un autre plaisir, un plaisir de dtenu longtemps sevr de
fumer, un plaisir tout matriel et sauvage.

Avant, il n'avait os, craignant de fleurer le tabac quand Hlne
entrerait, lui prsenterait  baiser ses lvres parfumes.

Il ouvrit la fentre et finit son cigare, accoud au balcon, humant
comme une brise dlicieuse le brouillard pre et rugueux, se
distrayant  suivre la fuite des cabs agiles qui galopaient en
tanguant, ou les dmarches tenaces des filles dont les _Sweet heart!
Sweet heart!_ racoleurs montaient suppliants jusqu' lui dans le
silence de la petite rue boueuse et dserte.

Il se sentait mieux, moins abattu que dans le jour, et il tait
joyeux, d'une joie imprcise, qu'il savourait comme une brute, sans
l'analyser, sans chercher  comprendre,--la joie de ne plus esprer et
de ne rien attendre.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, la matine lui parut moins longue. Il russit  lire un
peu. Puis il eut deux distractions: d'abord vers neuf heures, ce fut
un bruit de musique aigre qui l'appela  la fentre et, au bout de la
rue, il vit dfiler des uniformes rouges, des soldats cossais en jupe
courte, qui se rendaient  la parade, prcds par des fifres aigus et
des cornemuses nasillardes.

Ensuite, quelques minutes avant midi, un piano mcanique, dont la
manivelle tait tourne par une Anglaise vtue en Italienne, lui
offrit une abondante aubade,--des valses, des quadrilles, des mlodies
populaires, des chansons  la mode,--un tas d'airs crapuleux et banaux
qui,  Paris, l'eussent coeur, froiss par leur basse laideur, mais
qui, dans sa captivit, dans sa dtresse indulgente de prisonnier
solitaire, lui firent plaisir  couter, l'amusrent comme les enfants
attroups autour du piano.

Il songea en djeunant:

Je m'abrutis joliment!... Peuh! prenons patience... Elle est
peut-tre rellement empche... Ce n'est peut-tre pas sa faute!...

Et aprs son caf, il ne put rsister au dsir bestial qui
l'envahissait de fumer une cigarette.

Puis il en fuma une seconde, une troisime, une quatrime, sans plus
se contenir; et il commena  lire une petite revue o il avait
dcouvert une tude sur son oeuvre.

Le critique dcrivait avec respect son talent fort et probe, sa
carrire noblement mene hors de la rclame et du puffisme.

Le jeune matre, concluait-il, nous donne ainsi un exemple, trop
rare, hlas! d'une vie entirement voue au labeur, au culte de l'Art,
 l'Idal, le plus pur et le plus lev...

--Ah! oui, parlons-en murmura Favierres. Parlons-en!

Il avait rejet la revue; et s'enveloppant dans sa couverture, il se
retournait contre le mur pour dormir.

Un heurt  la porte le fit tressaillir. Il bondit sur ses pieds,
s'lana vers la porte. C'tait encore Mary.

Elle baissait ses yeux las sous le regard farouche dont Favierres la
fixait et, lui tendant timidement une lettre, elle s'vanouit 
travers la porte entre-bille.

La lettre venait d'Hlne: une ligne griffonne au crayon, d'une
criture illisible, sur un carton macul.

Impossible, d'aller  la poste ni de te rejoindre. _On..._

Rien de plus. Ni heure, ni date! Rien de plus!

Favierres fit deux ou trois fois le tour de la chambre, comme
cherchant une issue  l'nigme de cette lettre, o sa pense se
dbattait, soudain reprise de son besoin de savoir et emprisonne de
toutes parts.

Puis il renona, se laissa retomber sur le canap rouge, sans force
pour prolonger ses investigations; et il resta l jusqu'au soir,
gisant immobile dans la gaine de sa couverture, grelottant
d'nervement et de froid, pareil  ces sauvages d'Afrique qu'on voit
au fond des cases sordides des barnums, frissonnant de fivre ou de
nostalgie, piant de leurs yeux ardents la revenue d'on ne sait quel
soleil ou l'heure du retour dans le pays natal.

A la nuit noire, il se leva, car on lui servait son souper.

Au milieu du repas, le patron de l'htel frappa  la porte et entra.

Il venait, sous prtexte de demander si le gentleman se trouvait
satisfait de la maison, mais en ralit, sans doute, pour se rendre
compte personnellement de l'individu qu'tait ce suspect M. Frmaut,
ce singulier ngociant franais qui ne sortait pas, qui se cachait
comme un assassin et que peut-tre l'administration avertie avait
recommand  sa surveillance experte.

Favierres rpondit qu'il tait trs satisfait. Puis, comme l'htelier,
pour allonger sa visite, multipliait les questions inutiles, les
offres superflues, il lui donna brusquement l'ordre de faire monter le
caf en mme temps qu'il ouvrait la porte, retenant le bouton dans sa
main, les talons joints, le regard direct, en cette attitude rsolue
de courtoise impolitesse dont on exhorte au dpart les gneurs.

Le patron s'esquiva humblement, aprs avoir salu, protest de son
zle; et ds qu'il fut dehors, Favierres, saisissant ses vtements,
son large paletot de voyage, son feutre mou et sa canne, s'habilla
prestement pour sortir.

Dj ce projet l'avait aguich, tent de se promener par les rues
tnbreuses, d'aller en cachette le long de ces quais de la Tamise,
vis--vis desquels se dressait l'_Albania-Htel_, et la visite de
l'htelier, cette visite de soupon et d'enqute, triomphait des
derniers raisonnements de prudence qu'il opposait encore  son dsir
croissant de s'vader.

Tant pis!... Je n'en peux plus... Advienne ce qui voudra!...

Dans l'escalier il se cogna  Mary qui montait le caf et poussa un
cri de frayeur en l'apercevant, comme si elle et vu un fantme anim,
une ombre,  jamais paralytique et enchane, descendre subitement 
sa rencontre.

Le gentleman sort? questionna-t-elle d'une voix timore.

--_Yes!_ riposta brusquement Favierres.

Et, dans la rue, il rabattit son chapeau sur ses yeux, releva son
collet, et s'avana l'oeil au guet, comme un escroc fuyard traqu par
la police.

       *       *       *       *       *

Arriv au quai Victoria, il stoppa en face du palais illumin
d'_Albania-Hotel_, et s'assit sur un banc de pierre d'o l'on pouvait
discerner, dans l'immense salle  manger, aux baies jaunes de
lumire, le va-et-vient des matres d'htel, les fleurs et
l'argenterie des tables, les dames qui passaient en robe dcollete et
la poitrine fulgurante de diamants, les messieurs en cravate blanche,
qui suivaient par derrire,--tout le gala somptueux des grandes tables
d'hte anglaises.

Il songeait:

Elle est l!... Elle doit tre l!... Peut-tre que je vais la
voir!...

Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'coulrent. Les yeux
fixes, en arrt vers la salle lumineuse, le coeur battant, Favierres
regardait, comme fascin, les dames en toilette d'Opra qui passaient
et repassaient, se levaient, semblaient de loin chuchoter  leurs
voisins de gais et amoureux secrets. Aucune n'tait Mme Lahonce, bien
que toutes d'abord, au dpart,  l'entre, parussent  Favierres lui
ressembler, tre elle-mme. Et il se demandait quel reste de raison
dans son hbtude d'attente, dans l'opinitre tension de tous ses
nerfs et de toute sa pense vers cette salle dfendue,--quel reste de
sagesse et de lucidit le maintenait, le garottait sur ce banc et lui
interdisait de se ruer jusqu' ces vitres flamboyantes, de les crever
du pommeau de sa canne et d'appeler, par la brche, d'un appel
irrsistible et suprme, l'amie tant dsire qui serait accourue.

Mais la chute lente et sournoise des brouillards, peu  peu, lui
glaait les paules. Il tremblait, claquait des dents; et comme neuf
heures sonnaient  un btiment proche, il se rsigna  partir.

Il allait se lever, rentrer, et il allumait une cigarette. Tout  coup
un murmure de marmonnement lui fit retourner la tte. C'tait,
derrire lui, une pauvresse  chle us,  fantastique chapeau
cabriolet, qui implorait l'aumne; et, au rougeoiement de la
cigarette, il distingua la figure ple et grassouillette de la
misreuse. Elle ressemblait traits pour traits  Mme Favierres; elle
avait la mme mlancolie dans le regard, le mme tremblement dans ses
mains maigres et violettes. Favierres tira une pice au hasard, et la
posa entre les doigts de la mendiante. La figure de la femme
s'empourpra de gratitude. Elle balbutiait:

--_God bless you, dear sir!..._

Et pendant quelques pas, elle le poursuivit de ses remerciements
bnisseurs, de ses _God bless you!_ de ses _Dieu vous bnisse!_ tandis
que Favierres, pour s'en dbarrasser, htait l'allure.

Il fut longtemps sans pouvoir s'endormir. Cette vaine attente dans le
froid, devant _Albania-Hotel_, augmentait son dcouragement. Et puis
la vision de cette pauvresse, de cette Mme Favierres anglaise et
loqueteuse, ajoutait  son chagrin comme un got amer de remords.
'avait t devant ses yeux presque la rsurrection d'une morte, tant
tait profondment enseveli en lui, recouvert de cent couches
d'gosme entasses, le souvenir de sa femme abandonne.

Il regrettait de se rappeler qu'elle existt, de se rappeler qu'il
l'oubliait tellement; et il se reprochait enfin de ne lui avoir pas
crit une fois, de l'avoir si inconsciemment, si frocement laisse
dans l'inquitude, de n'avoir pas su lui accorder un petit peu de
cette abondance de tendresse et de cette fougue de dvouement dont il
tait si riche, si gnreux pour son amie, pour Mme Lahonce.

Ah! oui... je ne suis gure chic... Je suis un drle de coeur... Rien
pour l'une, tout pour l'autre... Mais quoi!... Si c'est ma nature!...
Si je ne puis tre bon qu'en passion, qu'en amour!...

Et toute la nuit, il rva de Mme Favierres, il la revit en des
cauchemars, comme au jour du dpart, appuye au bras de la domestique
qui la soutenait sanglotante.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, au rveil, il eut une sensation de terreur en
regardant sa montre. L'aiguille marquait huit heures. Il fit des
calculs. C'tait trois heures au moins, peut-tre six, peut-tre dix,
 vivre encore dans l'angoisse et l'agacement rongeant, dix heures
encore de cellule,  la merci des plus faibles bruits, des pas dans
l'escalier, des craquements des meubles, qui lui fracassaient sans
cesse le coeur de leurs chos mensongers.

Il se leva pourtant, fit sa toilette, les mains molles, maladroites,
comme s'il s'apprtait pour le supplice; puis ce fut Mary, les
balayages, les coups de torchon, la poussire, l'entre de l'air de
Londres par les fentres ouvertes,--et le th que servait le matre
d'htel.

Mais, comme Mary sortait avec ses ustensiles, le matre d'htel
susurra d'un ton confidentiel:

--Il y a un jeune gentleman qui demande pour le monsieur du nioumro
18.

Favierres le considrait d'un oeil bahi.

--_Yes, sir_, rpta le matre d'htel... Le jeune gentleman est en
bas...

Favierres eut comme un pressentiment, un espoir aussitt refrn, et
dit avec flegme:

--C'est bien... Faites-le monter... tout de suite... tout de suite.

La porte se referma. Il y eut des cris dans l'escalier, un
gravissement de pas lgers. La porte se rouvrait, et un petit garon,
en costume de marin, parut sur le seuil, le regard hsitant, le
sourcil fronc de mfiance.

--Charlie! s'cria Favierres.

L'enfant s'tait lanc vers lui, sautait sur ses genoux; et
Favierres, sans mot dire, l'enserra dans ses bras, se mit 
l'embrasser follement,  travers les joues, dans le cou, dans ses
fins cheveux blond ple, comme une femme. Puis il bgaya:

--Charlie... mon bon vieux Charlie... Comment! Tu es ici! Mais comment
es-tu venu?... Raconte-moi cela... Raconte vite!

Charlie se dbarrassa d'abord de l'treinte, se coula des bras de
Favierres jusqu' terre, et tout en repassant de la main les plis
froisss de sa blouse:

--Eh bien! voil, dit-il... Voil, Fav!... Ce matin papa m'a permis
d'aller jouer dans le square devant l'htel... Parce que, vous savez,
papa est malade depuis quatre jours... Il a pris froid avec ce sale
brouillard d'ici... Et alors, je ne sortais pas, je m'ennuyais, vous
comprenez.

Il s'arrta pour tirer de sa poche un petit mouchoir bleu ciel et se
moucha longuement.

--Alors? questionna d'un ton impatient Favierres.

--Alors, reprit Charlie... Eh bien! alors, dans le couloir maman m'a
rattrape... Elle m'a dit que vous tiez  Londres, qu'elle l'avait lu
dans le journal, mais qu'il ne fallait pas le dire  papa, parce que
vous tiez un peu fchs ensemble, qu'elle m'expliquerait cela plus
tard... Pourquoi vous tes fchs, dites?

Favierres eut un sourire:

--Parce que nous nous sommes disputs... Mais ce n'est rien...

--Bien! bien! continua Charlie d'un ton rassur... Alors maman m'a
demand si je voulais aller vous voir et que c'tait tout  ct...
J'ai dit oui, moi... vous pensez bien!... Et puis voil... Je sais
l'anglais, vous comprenez. J'ai pas eu de peine  venir... Pourquoi
tes-vous ici, Fav?... Qu'est-ce que vous faites?...

Favierres rpondit en l'attirant debout entre ses jambes, d'un geste
affectueux, paternel:

--Je suis ici pour des affaires... un concert que je dois donner...
Mais, dis-moi, Charlie, ta mre ne t'a rien dit pour moi?

--Non, fit Charlie qui s'amusait  tirer,  rouler, entre ses doigts,
les pointes de la moustache de Favierres... Rien du tout... Ah! si, au
fait...

--Quoi donc?

--Elle ma dit de bien vous dire bonjour de sa part... Oh! cet ours sur
la chemine! Est-il rigolo, cet ours!...

Et, se drobant, il courut  la fentre:

--Elle n'est pas jolie, votre rue, vous savez...

Favierres rptait machinalement:

--Non, elle n'est pas jolie...

Il tait tout dsappoint et tout heureux  la fois, partag entre le
mcontentement que Mme Lahonce n'et pas charg Charlie d'une lettre,
d'une commission quelconque, et la joie charmante d'avoir chez lui,
prs de lui,  la disposition de ses lvres, ce petit tre tendre et
gentil qui tait un peu d'elle-mme, quelque chose d'elle-mme, et qui
apportait dans la triste chambre les relents retenus de son parfum
d'iris.

Charlie s'tait retourn, revenait vers son grand ami:

--Maintenant, dclara-t-il, au revoir... Faut que je m'en aille!... Au
revoir, Fav!

Il avait nou ses bras autour du cou de Favierres et allongeait sa
mince petite bouche pour un baiser d'adieu.

--Et qu'est-ce que je dois dire  maman de votre part?

Favierres rpondit en le pressant avec violence contre sa poitrine:

--Tu lui diras... Tu lui diras que je m'ennuie beaucoup  Londres...

--Oh! je comprends a! approuva Charlie.

--Et tu lui diras aussi que je t'aime bien, que je t'ai dit de le lui
dire... Tu te souviendras, dis, mon petit Charlie?...

--Pour sr! affirma l'enfant.

--Et toi, l'aimes-tu, ton ami Fav? insista Favierres.

--Pour sr! ritra Charlie en se serrant clinement de toutes ses
petites forces contre son grand ami. Pour sr!

Favierres le gardait encore, l'embrassait encore, s'imprgnait encore
les lvres du got de sa chair tide et laiteuse.

--Non, vous savez, observa Charlie, faut vraiment que je m'en aille...
Maman me gronderait!...

--Au revoir, mon vieux Charlie!...

--Au revoir, Fav!...

Il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre le haut bouton
de la porte. Favierres vint  son secours, lui ouvrit et, par-dessus
la rampe, il cria plusieurs fois: Au revoir... Au revoir!...,
jusqu' ce que le bret de Charlie et tout  fait disparu sous le
noir corridor de l'entre.

       *       *       *       *       *

Rest seul, Favierres, instinctivement, alla s'tendre sur le canap
rouge.

Il tait un peu tourdi, un peu ivre, comme aprs qu'on a bu un vin
rconfortant. La visite de Charlie ne lui avait presque rien appris,
rien promis. Mais il prouvait un sentiment d'tre plus allgre, moins
misrable, pour avoir hum un peu de vrai bonheur;--et de savourer les
derniers aromes fugitifs de cette joie d'un instant, cela occupait son
anxit, cela lui mitigeait de souvenirs soulageants l'attente aride
et ignorante.

Il ne recommena  se dsesprer qu'aprs djeuner, quand, vers deux
heures, le voile de la rverie tombant lui laissa revoir la chambre de
douleur, sans lettre et sans Hlne.

Toute la reconnaissance qu'il avait  Mme Lahonce de lui avoir envoy
Charlie, toute l'admiration qu'il lui vouait pour ce dlicat
subterfuge d'amour, s'croulrent au souffle mauvais de la dception.

Il se remit  douter qu'elle viendrait,  se rpter qu'elle ne
viendrait plus,  s'assigner un jour prochain de dpart. Demain soir,
c'est cela... Je lui donne jusqu' demain soir dimanche... Et si elle
n'est pas venue, je m'en vais... Cela me tue, cette vie-l... Ce n'est
pas humain de souffrir ainsi... J'aimerais mieux le bagne o au moins
je n'attendrais personne ni quoi que ce soit, pas mme ma dlivrance!

On frappait  la porte. Il courut ouvrir. Le matre d'htel tait l,
lui prsentait, sur un plateau, une lettre mauve, une lettre de Mme
Lahonce.

Il la rafla d'une main d'affam, puis, la porte close, il lut:

Et d'abord, pars, va-t'en!... Je ne veux plus que tu restes ici, dans
cet enfer, dans cette horrible ville. Mon pauvre aim, quel martyre
pour toi et pour moi que ces trois jours! _On_ a t malade, une
grosse bronchite! Pas moyen de t'crire... Une fois j'ai essay... Tu
as vu ce que cela a donn... Ce matin j'tais si affole que je t'ai
envoy Charlie... Je me rappelais ce que tu m'avais dit le dernier
jour o nous nous sommes vus, avenue Hoche, tu te souviens, mon grand
Fav!... Tu me disais que c'tait encore la chair de ma chair, qu'il
faisait encore comme partie de moi-mme, le cher petit... Alors j'ai
pens que te l'envoyer, c'tait un peu de moi-mme que je t'adressais.
Je suis sre que tu auras devin... Mais que pensera-t-il un jour, cet
enfant, s'il se souvient?... Je frmis en y songeant!... Que
pensera-t-il de toi, de moi, de nous deux?... Ds qu'il a t parti,
je me suis mise  prier, en dedans, car _on_ tait prs de moi,--
prier pour que jamais mon fils n'ait de vilaines penses sur moi. Je
ne regrette pas ce que j'ai fait... Tu le mritais, mon grand ami
chri... Et Dieu nous aidera, j'espre, ne permettra pas que notre
Charlie plus tard nous mprise... Mais comme j'ai t folle,
imprudente, comme j'ai t enfant de te faire venir ici!... Je ne me
le pardonnerai jamais, ni pour toi, ni pour lui... Je puis t'crire
parce qu'_on_ va mieux, qu'_on_ s'est enfin lev et qu'_on_ est
descendu au salon de lecture lire les journaux... Je veux que tu
partes aujourd'hui mme... Je t'en supplie, pars! Je veux que tu sois
libre, que tu ne sois plus enferm et au secret comme un malfaiteur,
toi, mon aim... Nous, nous partons lundi. _On_ est dgot de
l'Angleterre. Nous rentrons  Paris... Et jeudi, coute bien, mon
grand Fav,  moins de catastrophe, je viendrai vers deux heures et
demie chez toi,  Neuilly, obtenir mon pardon... Je viendrai avec
Charlie, sous prtexte de rendre visite  ta femme... Oui, ainsi, avec
notre bon petit dfenseur, il me semble que ma visite paratra moins
coupable, moins douteuse, au cas o, par hasard, on me suivrait...
Adieu, mon grand ami chri... Retourne  l'air libre et  ton beau
parc tranquille... Sauve-toi vite et vas-y attendre ton amie dsole
qui n'a jamais cess d'tre  toi et qui te restera malgr tous,
malgr tout.

    H.

Favierres, dans un accs d'enthousiasme gamin, s'tait mis  courir
autour de la chambre, comme d'un pas de tarentelle, brandissant
au-dessus de sa tte,  la faon d'un tambour de basque, la lettre de
cong, la lettre de tendresse, de libert certaine.

Il s'arrta, suffoqu, essouffl, devant la glace de la chemine, s'y
aperut les joues roses de plaisir, les yeux brillants, toute la
physionomie souriante, depuis l'angle des lvres jusqu'au coin pliss
des paupires.

Ah! cela me va mieux que l'attente!... Ouf!... Et je la reverrai, je
vais la revoir! Dans quatre jours, je la reverrai!...

Puis immdiatement, il sonna pour rclamer sa note, annoncer son
dpart.

Oh! ils vont en faire une tte... Ils n'y comprendront plus rien!

Il lui paraissait dj entendre la voix fatigue de Mary, se faisant
rpter la nouvelle, demandant si vritablement le gentleman s'en
allait. Un peu qu'il s'en allait, le gentleman, et bien vite encore,
par le premier train en partance,  six heures du soir tapant!

Et il finit la journe gaiement,  ranger ses effets,  refaire sa
malle, fumant, sifflant, chantonnant, oubliant toutes ses peines et
presque son amour; dans une exubrance grossire de forat libr.

A cinq heures et demie, on vint prendre ses bagages.

Il descendit, l'air agressif et assur, suivi de Mary et du matre
d'htel qui chuchotaient en arrire.

Au bas de l'escalier, le patron de _Kempton's-Hotel_ se tenait, dans
le couloir d'entre, auprs d'un Monsieur  barbe jaune et  redingote
noire, avec qui il feignait de causer d'un ton intime et trs cordial.

A la vue de M. Frmaut, les deux hommes changrent un coup d'oeil de
signal. Le Monsieur dvisagea vivement Favierres pendant que
l'htelier saluait. C'tait quelqu'un de la police.




VII


Le jeudi matin, vers dix heures, Favierres rejoignit sa femme
accroupie, dans le potager,  arracher les mauvaises herbes. Il
roulait entre ses doigts une cigarette, la tte basse, la figure
soucieuse,--sa mchante figure de despote irascible qu'il avait 
certains jours,--et lorsqu'il fut prs de Mme Favierres, il dclara
avec une intonation saccade, autoritaire:

--Dis donc, Valrie, il faudra que tu ailles  Paris aujourd'hui...

--Pourquoi cela, mon chri, fit Mme Favierres en se redressant. Est-ce
absolument ncessaire?...

--Absolument! rpta Favierres.

--Mais, mon chri, c'est que j'avais rendez-vous aujourd'hui ici avec
la couturire, tu sais bien, ma petite couturire...

Elle disait cela d'une voix pleurarde d'enfant, d'une voix qui voulait
toucher, flchir, qui faisait involontairement de cette petite
couturire un personnage infime et sympathique, tout digne de piti;
et elle refoulait machinalement dans son tablier bleu, ramen en sac
sur le ventre, les poignes d'herbes arraches.

--Eh bien! pronona Favierres, tu la dcommanderas, ta couturire...
Je te dis qu'il faut que tu ailles  Paris, parce que, moi, j'ai 
travailler et que je ne peux pas, tu saisis, je ne peux pas y aller...

Puis il donna, d'un ton bougon, presque militaire, ses instructions,
le programme des courses  faire:

--Tu iras d'abord  la _Lyre moderne_ et tu y demanderas les preuves
de mon article... Bien!... Ensuite, tu iras chez Merhuaut, l'diteur,
et tu lui diras que je le prie d'activer un peu la rimpression de mon
dernier recueil, la rimpression des _Cariatides_, tu te rappelleras
le nom?... Bon! Ensuite, voyons... Ensuite tu passeras  la Socit
des auteurs et tu y toucheras mon compte. Enfin, si tu as le temps, tu
m'achteras des cravates blanches, car il ne m'en reste plus...

--Mais, mon chri, protesta Mme Favierres, j'en ai au moins pour
jusqu' sept heures!...

Favierres tapa le sol du pied:

--Jusqu' sept heures!... Et aprs?... Si tu en avais pour jusqu'
sept heures!... J'admets!... Non, c'est phnomnal, vraiment!... On
dirait que je te demande d'aller au Tonkin... Eh! n'y va pas...
J'irai, moi! C'est bien plus simple... J'ai horreur des sacrifices...
J'irai... j'irai!...

La petite femme s'excusa en bredouillant:

--Mais non, mon chri, tu me comprends mal, je t'assure... Je voulais
dire...

Favierres l'interrompit schement:

--Allons, c'est bien... Soit... Je t'ai mal comprise... Convenu... Tu
iras... Et si tu crains de rentrer trop tard, tu n'as qu' prendre une
voiture et  djeuner plus tt... Quoi! ce n'est pas une affaire!...
Tiens! finis ton ouvrage... Je vais prvenir Sophie...

Et, de l'extrmit du jardin, Mme Favierres l'entendit qui criait  la
bonne:

--Sophie!... Sophie!... Le djeuner pour onze heures et demie... Onze
heures et demie prcises... Madame va  Paris!...

       *       *       *       *       *

A deux heures, il se trouva seul, libre et matre dans la petite
maison silencieuse.

Mme Favierres partie, il avait envoy Sophie, la bonne,--son autre
bonne--en course trs lointaine,  Levallois-Perret.

Il disposa dans les vases du salon quelques chrysanthmes fauves et
pourpres qu'il avait secrtement achets, le matin,  une fleuriste
ambulante.

Puis, pour gagner du temps, pour patienter, il se mit  relire le bref
billet par lequel Hlne, la veille, lui avait confirm la promesse de
sa visite.

Mais le tintement vieillot et rouill de la clochette d'entre
l'arrta net dans sa lecture.

Il se prcipita en courant vers la grille, le long de la petite alle
o les cailloux craquaient sous ses pieds. Il ouvrit d'un coup la
lourde porte de fer, et il vit enfin, dans un blouissement de
batitude, Mme Lahonce,--Mme Lahonce en robe de drap brun, avec une
plerine de fourrure, et,  ct d'elle, Charlie tournant le dos, tout
occup  suivre la lutte qu'avait engage, prs de l, un garon
boulanger contre le cheval rtif de son cabriolet.

Favierres s'inclina, balbutia en une parodie d'tonnement:

--Tiens!... Madame Lahonce!... Bonjour, Madame!... Quelle surprise!...
Bonjour, mon vieux Charlie!....

Charlie se retournait et offrait distraitement  baiser sa figure de
profil, sa figure qui ne s'intressait qu'au combat entre la bte et
l'homme.

--Allons! Charlie! dit Mme Lahonce... Viens, mon chri!...

Ils avaient franchi la grille. Favierres ne se risquait pas  prendre
la main d'Hlne,  la saisir entre ses doigts, de peur d'un
entranement  ce contact si doux, de quelque lan insurmontable et
trop vif dont il et peut-tre attir son amie tout entire pour
l'embrasser soudain, la serrer dans ses bras. Il referma la porte et
se dirigeant vers le salon, cte  cte avec Mme Lahonce, il dit, 
l'intention de Charlie:

--Oh! ma femme sera dsole de vous avoir manque... Elle vient de
partir pour Paris... Elle sera dsole...

--Ah! fit Hlne d'une voix qui jouait le regret... Madame Favierres
n'est pas ici?... Oh! comme c'est ennuyeux!...

Mais Charlie qui sautait en avant, ne les entendait pas, captiv qu'il
tait par un jeu nouveau, par l'amusement de faire jaillir les
cailloux en mitraille, du bout carr de ses larges petits souliers.

Mme Lahonce fixa Favierres d'un long regard srieux, d'un regard o
s'alanguissait frmissante toute la gravit heureuse de sa passion
rassure. Ils stopprent un instant  s'examiner,  se contempler, 
se couler, de nouveau, au plus profond d'eux-mmes, la tendre lave
immatrielle de leurs regards aimants. Puis Mme Lahonce poussa un
grand soupir d'oppression ou de dlivrance, et ils se remirent en
marche sans rien dire.

Ils arrivaient dans le salon et s'taient assis sur un divan en reps
vert, plac prs de la chemine.

--Dis-moi. Charlie! s'cria Favierres... Veux-tu jouer un peu? Veux-tu
aller jouer dans le jardin, hein! mon vieux Charlie?...

--Je veux bien, moi, fit Charlie... Tu veux, maman, dis?...

Mme Lahonce rpliqua en lui tirant, comme de petites chaussettes, ses
gants de coton blanc:

--Mais, oui, mon chri...

Charlie avait affectueusement bondi sur les genoux du compositeur:

--Et je pourrai jouer dans le potager avec la pelle, avec le rteau,
vous savez, Fav?

--Parfaitement! rpliqua Favierres... Seulement, attention de ne pas
te faire mal... Gare aux bleus!... Gare aux noirs!...

--Pas de danger! affirma rsolument Charlie.

Et, aprs avoir embrass sa mre, il se sauva en gambadant par la
porte-fentre, dont un des battants ferm masquait de ses petits
carreaux dpolis,  sertissure de plomb, la vue du potager et les
arbres jaunis.

Ils taient seuls, seuls dans le salon, dans la maison
dserte.--Favierres enlaa la taille de Mme Lahonce, approcha les
lvres de ses lvres, et ils se donnrent un lent baiser dlicat, un
baiser retenu, prolong, o ils semblaient vouloir dguster sans fin
la jouissance retrouve de s'embrasser encore. Puis Favierres posa sa
tte sur la poitrine de Mme Lahonce et murmura:

--Ne disons... ne disons rien... J'touffe... J'ai le vertige au
dedans de moi... Laissez-moi vous respirer... Laissez-moi vous couter
vivre!...

Car il lui disait vous parfois, au plus brlant de la passion, non
par respect mondain, mais comme par une vnration pour l'amour qui
manait d'elle.

Il rptait:

--Ne disons rien... Je ne puis rien dire...

Il sentit le bras de Mme Lahonce lui encercler la tte d'un bandeau
souple et pntrant. Elle lui baisait le front de petits baisers
lgers, et elle chuchotait de la voix discrte, acquiesante, dont on
s'adresse aux malades:

--Non, non, c'est cela... Ne dis rien... Tais-toi... Mon pauvre aim,
mon pauvre aim, comme tu as souffert!...

Dehors, on entendait le rteau de Charlie qui raclait avec furie les
cailloux.

Favierres releva la tte, pressa Mme Lahonce plus fort, d'une treinte
plus ardente, plus sensuelle, et elle fermait les yeux,--la tte
voluptueusement penche sous les baisers, comme un fate d'arbre avide
sous la dsaltrante onde.

Mais, tout  coup, elle prouva une secousse, retomba en arrire,
brusquement lche, sans appui, et comme elle rouvrait les yeux, elle
aperut Favierres, prs de la porte vitre, prs du battant demeur
clos. Il fermait l'autre d'une prompte pousse, tournait la clef dans
la serrure.

Elle implora en portant la main  son coeur:

--Qu'est-ce que tu fais?... Qu'est-ce que tu fais, mon chri?...

Favierres revenait  elle, l'treignait de nouveau plus violemment,
avec des gestes brutaux presque et froisseurs. Elle gmit:

--Fav! Fav!... Je t'en prie... Pas ici!... Tu es fou!... Cet
enfant!... Mais cet enfant qui est l!... Je t'en supplie, mon aim...
Oh!... Fav!... Fav!...

Un tambourinement rageur aux vitres de la porte-fentre fit sursauter
Favierres, et en se retournant, il distingua  travers les glauques
carreaux dpolis deux taches rostres, l'une grande, l'autre petite:
la figure et le poing minuscule de Charlie.

Mme Lahonce s'tait d'un trait releve, courait ouvrir, et Charlie
s'lana dans ses bras, se suspendit  son cou en sanglotant.

Elle bgaya toute blme, le sourcil fronc d'effroi:

--Qu'est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu, mon chri?

Charlie murmura entre deux hoquets de sanglots:

--J'ai eu peur... J'ai eu peur...

--Peur de quoi, mon chri?

Elle s'tait rassise sur le divan, tenant Charlie tout contre sa
poitrine haletante, le berant comme un nourrisson, tanchant une 
une les larmes qui mouillaient sa petite figure cramoisie.

--Peur de quoi? rpta-t-elle en jetant  Favierres debout devant eux
un preste coup d'oeil de terreur et de reproche, un coup d'oeil qui
lui dsignait Charlie comme sa victime, comme un enfant qu'il et
battu ou bless grivement.

Le petit rpliqua d'une voix entrecoupe, sanglotante toujours:

--J'ai eu peur parce que Fav a ferm la porte... parce que j'tais
tout seul... Alors j'ai tap pour qu'il ouvre...

Mme Lahonce exhala un soupir de soulagement:

--C'est  cause de cela que tu pleures, toi un grand garon, toi un
homme?

Charlie ajouta en guise de dfense:

--Non, c'est pas tout!

--Quoi donc encore? fit anxieusement Mme Lahonce.

--Eh bien, je pleurais aussi parce que, quand je suis venu  la porte
et que j'ai tap, eh bien, je ne vous voyais pas, ni toi ni Fav, par
ces vilains carreaux... Alors, a m'a fait plus peur, plus peur!...

Mme Lahonce, dans une effusion de gratitude irrflchie, serrait
Charlie  l'touffer, lui criblait la figure de baisers remercieurs,
disait en riant nerveusement:

--Un grand garon! un grand garon! Pleurer pour cela!... Tu n'es pas
honteux?

--Oh! tu me fais mal, maman! dit Charlie qui se dbattait contre cette
treinte trop troite, ces baisers aveuglants.

Mme Lahonce desserra ses bras, posa l'enfant  terre:

--Allons! tu es remis? Tu n'as plus peur?... Veux-tu retourner
jouer?...

Puis avec un sourire svre  Favierres:

--Et cette fois, sois tranquille, on ne fermera plus la porte!...

Charlie se dressa sur la pointe de ses pieds pour embrasser sa mre.

--Bon... je vais jouer, moi! dclara-t-il avec dcision.

Et, prs du seuil, il tourna un peu la tte, son petit index lev en
rappel de la promesse:

--Mais vous ne fermez pas, Fav, vous savez!... Vous ne fermez pas!...

Mme Lahonce l'coutait courir, regagner le fond du jardin, et lorsque
les petits pas se turent, elle regarda mlancoliquement Favierres.

--Eh bien! vous voyez! dit-elle en soupirant... Vous voyez comme vous
tes imprudent!... Vous voyez ce que vous avez failli faire!... J'ai
cru que nous tions perdus, qu'il avait tout vu... C'est affreux!...
Quand j'y pense, je tremble encore...

Favierres s'assit  ct d'elle et supplia de sa voix la plus
caressante:

--Oh! je t'en prie, ne sois pas fche! Ne me dis pas vous!
Rflchis!... J'tais excusable... Six semaines sans toi!... J'ai eu
un moment d'garement... Je le regrette... Mais pourquoi se dsoler,
pourquoi s'alarmer, puisque, grce  Dieu, il n'y a pas eu de mal?...

Il lui avait saisi la main et la retenait appuye  ses lvres. Mais
Hlne, au moindre bruit, tressaillait, s'chappait d'un frisson
apeur.

Enfin elle riposta:

--Pas de mal!... Qu'en savez-vous?... tes-vous bien sr que cet
enfant ne se rappellera pas un jour sa visite ici, ne se rappellera
pas cette frayeur qu'il a eue, cette porte ferme,--et qu'il ne
comprendra pas?...

Favierres, un peu dcontenanc, rpliqua par des gnralits.

--Mais non, mais non, ma chrie. Puisqu'il n'a rien vu!... Du reste,
il t'aime, il m'aime, il ne pourra jamais penser que de bonnes choses
sur nous... Et puis, vraiment, te figures-tu qu'il se souviendra de
ces dtails, de ce petit incident?... Cela a de l'importance pour
nous, parce que nous savons, parce que nous sommes dans le mal, dans
la crainte... Mais pour un enfant, pour quelqu'un du dehors, ce n'est
rien!... Tiens, il a dj oubli, il chante!...

On entendait, en effet, Charlie clamant  pleine gorge la fanfare
d'une vague marche triomphale.

Favierres poursuivit:

--Je t'en prie, ma chrie, je t'en prie, redeviens douce... Ne me
boude plus... Ne t'inquite pas, pour l-bas, pour plus tard... C'est
trop loin... Nous avons bien assez de maintenant pour nous
tourmenter... Voyons, ma chrie, dis-moi quand je te reverrai!...
Dis-moi comment cela va chez toi... Car tu ne m'as rien dit. Je ne
sais rien... Tu partiras et je ne saurai rien!...

Mme Lahonce eut un sourire:

--C'est que tu ne m'as gure laiss le temps de parler, mon Fav!...
Comment cela va  la maison?... Mais pas trop mal!... _On_ est trs
apais, trs radouci...

Favierres implora  voix basse:

--Et le soir, la nuit?

Mme Lahonce rpliqua avec calme, sans hsiter:

--C'est comme  Londres... comme depuis Wight!

--Rien?

--Rien.

--Et que pense-t-il de cela?

--Je l'ignore... Il ne me le dit pas...

--Il ne rclame jamais?

--Jamais, mon chri.

--Tu me le jures?

--Je te le jure.

Favierres pressa la main de Mme Lahonce d'une pression reconnaissante.

Il y eut une pause. Ils restaient les yeux rveurs, considrant, dans
le vide, des choses prcises, des images cruelles. Favierres reprit:

--Et quand te reverrai-je?... O te reverrai-je?...

--Jeudi prochain, je suppose, fit Mme Lahonce.

--Chez nous?

--Oh non, pas encore!... Plus tard!... Lorsque le moment sera venu, je
te le dirai... Actuellement, ce ne serait pas prudent!... Ce ne serait
pas raisonnable!...

--Alors, jeudi prochain, ici,  la mme heure?...

--Oui, je viendrai avec Charlie... Mais tu seras sage, mon grand
Fav!... Plus de ces dangereuses folies, n'est-ce pas?...

--Je te le promets!...

Mme Lahonce tapotait, refaisait devant la glace ses frisons blond
ple, un peu dfaits, dans la lutte, par les baisers.

Elle demanda sans se retourner:

--Veux-tu appeler Charlie, mon chri?

Il se rapprocha d'elle, l'enserra dans ses bras et lui donna sur les
lvres,  travers la voilette, un baiser aspirant et lent, un long
baiser  plusieurs reprises redonn et qu'il ne pouvait se rsoudre 
finir.

Elle susurra:

--Appelle Charlie, veux-tu mon aim?

Il s'avana prs de la fentre et cria:

--Charlie! Charlie!...

L'enfant accourut au galop. Il l'enleva sous les aisselles, le balana
tout riant, dans l'espace, d'un mouvement de bascule, puis,
soigneusement, il le replaa  terre en l'embrassant sur le front,
parmi ses franges lisses de cheveux dors.

Mme Lahonce enveloppait Favierres et son fils d'un regard attendri.

--Allons, Charlie, il faut partir! dit-elle enfin fermement.

Favierres lui murmura,  l'oreille, en plaisantant  demi:

--Quel dommage!... J'tais si heureux! Je suis si heureux en
famille!...

Elle rpondit avec un sourire gay et dcourag  la fois:

--Que voulez-vous?... Puisque c'est impossible!

Favierres rpta de mme:

--Oui, oui, c'est vrai, c'est impossible. Et puis je vous ai revue...
Je vous reverrai... Nous n'avons pas trop  nous plaindre!

Il les accompagna  la grille; et longtemps il demeura sur le seuil 
leur faire des signaux d'adieu,  les regarder s'loigner jusqu' ce
qu'ils eussent disparu au coin du boulevard Bineau.

       *       *       *       *       *

Le jeudi suivant, Mme Lahonce revint, selon sa promesse, et passa une
heure dans la petite villa de la rue de Chzy,  causer avec
Favierres, mais impatiemment, d'une faon gne, sans nulle caresse,
car il pleuvait,--une pluie froide comme de la neige qui les
obligeait  garder Charlie, dans le salon, auprs d'eux.

En sortant devant la porte, Hlne se heurta  Mme Favierres. La
petite femme remontait de Paris o Favierres l'avait cauteleusement
charge d'une multitude de commissions superflues, destines 
l'carter de chez lui durant la visite espre. A la vue d'Hlne,
elle se confondit en protestations de regret, en compliments au sujet
de Charlie, en politesses bourgeoises. Mais elle avait compris; et le
jeudi d'aprs, aux premiers mots de Favierres pour la dpcher 
Paris, elle dclara que cela se trouvait fort bien, qu'elle avait
justement des courses  faire de ce ct, et elle dcampa avant midi,
comme par apprhension de se rencontrer encore avec Mme Lahonce.

Ce jour-l, en entrant, Hlne, tout de suite envoya Charlie jouer au
jardin; puis, quand l'enfant fut dehors, elle prit les deux mains de
Favierres dans ses mains, et la figure toute rehausse de sourire, les
yeux scintillants d'une malice gentille, elle annona:

--Mauvaise nouvelle, mon grand ami!... je ne peux rester qu'un quart
d'heure, parce que Charlie doit tre au mange  trois heures et
demie... Mais bonne nouvelle aussi!... Je te reverrai samedi,  deux
heures et demie... Devine o?

Favierres rpliqua timidement osant  peine profrer ces ambitieuses
paroles d'espoir:

--Chez nous?

--Oui chez nous! s'exclama victorieusement Mme Lahonce... Chez nous,
mon grand Fav! J'ai bien rflchi cette semaine... je crois que nous
pouvons...

--Oh! merci, ma vaillante chrie, merci!...

Il l'attira doucement pour un baiser, sans qu'elle rsistt, et
lorsqu'elle voulut partir, il ne la retint pas. Car il n'avait plus
cette cupide parcimonie des tres malheureux qui lsinent sur les
instants de joie comme sur des parcelles d'or fuyantes. Il pouvait
prodiguer libralement ces minutes d'elle que Mme Lahonce lui
rclamait, la laisser partir sans avarice et sans chicane. Il se
sentait dj riche de bonheur, riche d'Hlne, pour la vie, 
l'infini.

       *       *       *       *       *

Le samedi, il sortit aussitt aprs le djeuner, s'achemina  pied
vers Paris et il arriva, en avance d'une heure,  l'appartement du
boulevard Pereire, tant l'impatience l'peronnait.

Il alluma le feu, vaporisa du parfum  travers les deux pices, puis
il se mit au piano afin de rendre l'attente moins pnible.

A deux heures et demie, un coup de sonnette retentit  la porte de
l'escalier. Il se rua pour ouvrir; et Mme Lahonce entra, tomba plutt
dans ses bras.

Il l'entrana toute haletante vers la chambre o tait le lit, et l
il se jeta  ses genoux en balbutiant:

--Vous revoil!... Vous revoil, mon amie, ma bonne souveraine...
Vous revoil ici, chez nous! Et dire que je vous croyais perdue pour
toujours!...

Mme Lahonce rpondit avec un sourire fier:

--J'tais bien sre que je reviendrais!...

Les mains tremblantes, Favierres lui enlevait son chapeau, sa
jaquette, son corsage; et ses lvres, ses lvres si longtemps prives,
pesaient ardemment,  mesure qu'il la dcouvrait, sur cette belle
chair nue et reconquise. Mme Lahonce le laissa faire, les yeux clos,
tout son corps dfaillant dans un enivrement docile; et ce fut juste
si elle trouva la force pour le prier de baisser les stores, de
diminuer un peu la lumire trop impudique du jour.

       *       *       *       *       *

Au moment de repartir, lorsqu'elle eut rajust sa voilette, elle se
pencha vers lui, et la tte sur son paule, dans un dernier baiser,
elle murmura:

--Et puis, tu sais, mon Fav, je t'ai prpar une surprise... Je
voulais te la cacher... Mais je n'y tiens plus... Il faut absolument
que je te la dise...

--Quoi donc? questionna Favierres d'un ton intrigu.

Elle reprit:

--Tu te rappelles, tout  l'heure, mon aim, tu te plaignais  la
pense de ne plus revoir Charlie...

--Oui, et alors?

--Alors j'ai dcouvert une combinaison pour que tu le revoies...

--Comment cela?

--Voici... Tous les quinze jours, Nanette, ma vieille nourrice, qui
est rentre chez nous... tous les quinze jours, Nanette te l'amnera
sous prtexte que tu lui donnes une leon de piano, que tu surveilles
les leons qu'on lui donne... J'ai parl du projet  Charlie, en lui
dclarant que dcidment tu tais fch avec son pre, que je n'irais
plus jamais chez toi... Je lui ai demand si cela lui plairait de
venir te voir de temps en temps, de venir tudier son piano avec
toi... Il tait ravi... Il en sautait de joie... Quant  Nanette,
c'est une brave femme qui m'a nourrie, qui m'aime comme son enfant...
Nous n'avons rien  craindre d'elle... Elle fera tout ce que je
voudrai et elle se laisserait hacher plutt que de souffler un mot du
secret... Eh bien, mon Fav, es-tu content?...

Favierres la serra contre lui en disant  mi-voix:

--Tu es exquise!... Je t'adore!...

       *       *       *       *       *

Et le jeudi suivant,  deux heures, Charlie sonnait rue de Chzy,
escort de Nanette, pour prendre avec Favierres sa premire leon.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




SECONDE PARTIE




I


Par ce matin d'avril, tide, gris et sans soleil, il planait, dans
l'avenue des Champs-Elyses, la douce joyeuset des premires matines
de printemps. Tout semblait discrtement en fte: les bruits, les
nuances, les fins parfums de l'atmosphre. Sur le pav de bois, les
voitures roulaient dans un ronronnement continu qui ne s'entendait
plus  la longue; et seuls les dlicats grelots des bicyclettes ou des
_carts_ galopeurs faisaient frmir l'espace de leurs lgres sonneries
gazouillantes et parses.

En tournant le coin de la rue Marbeuf, pour pntrer dans l'avenue,
Antoinette Warner reprit un peu aux chevaux du lourd phaton qu'elle
menait et les mit au petit trot piaffeur.

Elle ne voulait pas aller vite. Elle tenait  tre vue,  s'offrir
commodment aux yeux, dans la double inauguration qu'elle faisait, ce
matin-l, des deux carrossiers alezans que Pierre Lahonce venait de
lui acheter  l'Hippique--et aussi de son amie assise  ct d'elle,
sur le sige, de son amie Loulou Sonnier, une ancienne camarade du
Conservatoire, revenue l'avant-veille de Moscou o elle avait, pendant
dix-huit mois, jou l'oprette, et dont le retour inopin serait comme
une primeur printanire, serait le grand potin du jour parmi les dames
de la galanterie et les badauds des clubs.

Elle se guindait donc  contenir ses btes cumantes et nerves, en
une posture correcte, le buste bien droit, les mains hautes, les
coudes colls au corps; et sa petite figure sche, jauntre, sans
clat de beaut, cette classique petite figure femme du monde,  qui
elle devait tant de succs, s'imprgnait, dans l'effort de correction,
d'un air plus femme du monde encore, d'un air presque de dignit
pudique qui formait avec la physionomie blonde, bouriffe, riante, le
visage tout blanchtre et les lvres trop carmines de Loulou Sonnier
un contraste pour l'une et l'autre profitable.

Loulou Sonnier d'ailleurs, sans rester indiffrente  ces joies
vaniteuses d'exhibition, gardait une attitude moins rigide, moins
solennelle, plus conforme  son temprament foltre et bon enfant.
Mais cependant elle ne disait rien, elle pinait la bouche, elle
refoulait sous un silence appliqu les touffantes bouffes de plaisir
qui lui gonflaient la poitrine  chaque regard des pitons, des
cavaliers; et c'tait  peine si elle se permettait un semblant de
sourire satisfait, une imperceptible palpitation  la commissure des
lvres, quand, en longeant un omnibus, elle entrevoyait des visages
avides se pencher contre la balustrade de l'impriale, des visages
graves, envieux et, sans nul doute, admiratifs.

Le phaton arrivait place de l'toile, contournait, vers la gauche,
l'esplanade.

--Joli temps, n'est-ce pas? murmura Loulou Sonnier qui ne pouvait
refrner davantage son besoin de parler, de manifester son
ravissement.

Antoinette Warner rpliqua, le buste toujours droit, la tte toujours
ptrifie  surveiller les oreilles pointues de ses btes:

--Dis donc!... Regarde donc  gauche!... Regarde ce petit  cheval, en
complet marron, l,  gauche...

Le petit que sa prunelle, vite poste  l'angle des paupires,
dsignait  Loulou Sonnier tait un jeune homme qui dbouchait de
l'avenue d'Ina en caracolant sur un petit poney bai brun  crinire
rase; un grand jeune homme blond, lgant, lanc, les cheveux pais
et fins, la figure aigu, hautaine et presque imberbe, sauf une
troite lisire dore de moustache naissante au-dessus des lvres
sinueuses et minces,--une figure juvnile et svre d'engag
volontaire, de marchal des logis de bonne famille, comme on le voit,
le dimanche, sous des casques de cuirassiers ou des shakos de
hussards.

Ses longues jambes pendaient bas de chaque ct de la selle 
quartiers lisses, descendaient de toute la hauteur de leurs
molletires beiges au-dessous des flancs du poney, et, dans l'treinte
de ces longues jambes ballottantes, la petite bte sauteuse et mutine
avait beaucoup moins l'aspect d'un cheval que d'une sorte de chien
sauvage, de chien gant, nerveux et alerte, qu'on monterait par
caprice, comme une monture de luxe.

--Regarde bien! rpta Antoinette Warner.

Mais une distraction, un involontaire mouvement de la main avait trop
fait sentir l'appui du mors. Les chevaux du phaton stopprent 
moiti, piaffant sur place maintenant; et le jeune homme, qui
calculait sur une allure plus rapide, faillit se jeter dans les roues
d'arrire, dut soulever son petit poney en une volte brusque pour
viter le choc, tandis qu' travers sa figure zigzaguait un clair de
contrarit.

--_Pull up!... Pull up!_ balbutiait pitrement Warner.

Le jeune homme avait remis sa bte au trot, s'loignait en haussant
les paules.

Lorsqu'il fut  quelques mtres devant, Warner, toute rouge encore de
cette maladresse sportive, demanda:

--Tu l'as bien vu? Devine qui c'est!...

--Je ne sais pas, moi! dit Loulou Sonnier.

--Comment! fit Warner... Tu ne devines pas?... Tu n'as pas reconnu la
bouche? Mais c'est la progniture de mon seigneur et ami!... C'est le
jeune Lahonce, Charlie Lahonce, le fils de mon Pierre!...

Il y eut un temps. Puis Loulou dclara:

--Il est gentil!...

--Oui, accorda Warner, il est gentil comme cela au dehors... Mais il
faut voir au dedans... C'est moins brillant!...

--Il te connat? questionna Loulou.

--S'il me connat!... Mais tu n'as donc pas remarqu comment il
m'avait regarde!... Un brin qu'il me connat et qu'il me dteste
aussi!... C'est bien naturel au fond... Il est du ct de sa mre, cet
enfant. Il ne peut pas m'aimer...

--Et quel ge a-t-il?... Qu'est-ce qu'il fait? interrogea encore
Loulou saisissant l'occasion de rapprendre son Paris, ses clubmen et
ses gens.

--Peuh! pas grand'chose!... Il marche, je crois, sur ses vingt-deux
ans et il ne fait  peu prs rien... Comme dit son pre, c'est un
petit rossard... Ah! ils ne sont pas amis, amis, le pre et le fils...
Ah! grand Dieu non!... Lahonce voulait qu'il aille  Saint-Cyr... Le
petit a refus... Aprs cela, on voulait qu'il se prsente au quai
d'Orsay... Rien savoir!...

--Alors, qu'est-ce qu'il fait? insista Loulou qui commenait 
difier sur cette oisivet des espoirs imprcis.

--Je t'ai dit... Pas grand'chose... Il s'occupe de musique... Il crit
aussi dans des petites revues... Une fois Lahonce m'a apport une de
ses machines... Nous l'avons lue ensemble!... Ce que nous nous sommes
tordus!... C'tait l'histoire d'une soeur avec son frre... Enfin, 
n'y rien comprendre!...

--Et les femmes? hasarda encore Loulou Sonnier.

Warner prit une voix d'homme, sa voix rogue d'affaires et d'intrts:

--Les femmes?... Macache, mon enfant!... Il a t un moment avec Edme
Froissy, la petite Froissy, tu le rappelles... puis, crac! 'a t
fini et on n'a plus su o il oprait... Il doit tre pour femmes du
monde, je suppose... Lahonce croit mme qu'il serait maintenant avec
une Mme de Fleur... Seulement, je te le rpte, on ne sait plus rien
de positif!

Loulou Sonnier, du coup, renona  tout espoir, cessa instinctivement
de faire fond sur la progniture de Lahonce, revint  s'informer de la
liaison de Warner, en amie dsintresse et simplement curieuse.

--Mais toi? fit-elle par opposition. Toi, tu es contente?... Lahonce
m'a l'air d'un homme charmant, n'est-ce pas?

--Heu! fit en souriant Warner. Charmant?... Charmant? Il ne faudrait
pas exagrer... C'est un bon garon, pas rat, pas exigeant, bien
lev, propre... Pourtant il n'est pas tout neuf, tu sais!... Et pour
l'esprit, il y en a de plus amusants tout de mme!... Mais quoi! je ne
me plains pas!...

--videmment, si tu avais  te plaindre, a n'aurait pas tellement
dur! approuva Loulou.

Et elle ajouta d'un ton de sympathie finaude:

--C'est que je te connais, moi!

Warner riposta orgueilleusement:

--Oui, a commence  durer! Depuis 86!... De 86  94!... Huit ans
bientt! C'est un chiffre, cela!

Tout au loin,  l'extrmit du large tapis brun de l'alle cavalire,
Loulou Sonnier suivait du regard la silhouette diminuante de Charlie
Lahonce, ses longues jambes beiges, balances en mesure, emportes au
galop fantastique d'un petit animal indistinct, invisible.

--Ce qu'il file! Ce qu'il file! s'cria-t-elle en l'indiquant d'une
moue du menton.

Warner concda d'une voix srieuse:

--Oh! pour a, il n'y a pas  dire... Il est homme de cheval, dans le
sang!... Que veux-tu?... C'est n le chose sur une selle!

       *       *       *       *       *

La grille du Bois franchie, Charlie tourna  droite,  gauche, et
s'engagea dans l'alle des Poteaux.

Sous l'troite charmille de l'alle, aux ombrages clairsems et vert
tendre, on et dit comme une affluence de rouverture, comme la
reprise des cavalcades lgantes interrompues par les pluies, les
neiges, l'hiver boueux; et les cavaliers y marchaient si nombreux, si
presss, jambe  jambe presque, que Charlie mit son poney Jim au pas,
ne pouvant plus trotter, avancer parmi la cohue ondulante des croupes
et des encolures qui lui barraient le passage.

Mais, au bout de quelques minutes, ce train menu et funbre, ce train
rassembl dont la vivacit de Jim s'exasprait  la fin, puis tous ces
saluts mme sommaires, esquisss  peine, tous ces saluts brefs et
militaires  donner et  rendre, tous ces enchevtrements tranards et
mondains lassrent le jeune homme.

A la premire alle transversale, il lcha le cortge, vira  droite,
lana Jim en un galop soulageant et un peu fou.

Il s'tait dress debout sur ses triers, les pieds chausss  fond,
le dos vot, les mains basses de chaque ct de l'encolure, comme un
jockey, et, les lvres tout prs des oreilles de Jim, il grommelait
affectueusement:

--Eh bien! canaille, a vous va?... a vous va mieux que les Poteaux,
h! canaille?...

Et il glissait parfois ses rnes dans la main gauche, pour assner,
sur l'encolure de Jim, de sonores claques amicales qui excitaient
davantage l'ardente petite bte.

Car, bien qu'il affectt de ddaigner les plaisirs sportifs, de ne s'y
livrer que par hygine ou pour leur grce esthtique et leur noblesse
harmonieuse, il en raffolait, le jeune Charlie, il aimait le cheval
profondment, instinctivement, par got hrditaire, par habitude
d'enfance, par ducation, comme expliquait Warner; et c'tait encore
dans ces promenades quotidiennes, dans ces chevauches, chaque matin,
cte  cte, que Lahonce se sentait le plus tre le pre de ce fils si
peu son fils, si diffrent de lui,--de ce fils si glacial, si
impntrable, si bizarre avec ces drles d'ides renversantes qu'il
vous avait sur tout et cette manie ttue de travailler sans trve  ne
rien faire, parmi de gros bouquins obscurs et ennuyeux.

       *       *       *       *       *

H---l... H--l!

Charlie arrivait  la pente sous bois, parallle au champ de courses
d'Auteuil, tirait  pleins bras, en se couchant sur la croupe du
poney, puis rendait en se redressant, puis retirait, rerendait, dans
un alternatif balancement du buste, pour ralentir Jim qui s'emballait
peu  peu.

Le poney s'apaisa, cda  la pression du mors, se remit
progressivement au pas, avec de grandes secousses de l'encolure, de
la tte, contre la contrainte des rnes.

Fichtre! songea Charlie en consultant sa montre... Onze heures!... Un
tour d'Acacias et je me trotte l-bas!... Pour tre rentr  midi, je
n'ai que temps!...

Il se proposait, en effet, d'aller, avant djeuner, fliciter son
vieil ami Vincent Favierres, lu, la veille,  l'unanimit moins une
voix, membre de l'Institut, pour la section de musique.

Il revint donc en arrire, descendit au grand trot du ct de la
Cascade, puis remonta au pas l'avenue des Acacias.

Mais comme il parvenait au sommet de la courte monte qui mne 
l'avenue, brusquement il aperut un petit groupe que l'inclinaison du
terrain lui avait jusque-l masqu. C'tait un cavalier en bottes
vernies, arrt  causer avec deux dames assises dans un phaton rang
contre le trottoir,--un obse monsieur d'une cinquantaine d'annes, le
visage boursoufl, congestionn, violtre, au point que la moustache
rousse y paraissait blonde,--et dont le ventre cylindrique, prominent
semblait de loin un gros sac rond qu'il et port devant lui, sur le
pommeau de la selle: c'tait Lahonce, rougi, blanchi, gonfl par l'ge
et qui se penchait pour inspecter le phaton, l'attelage, pour en
dcouvrir les imperfections possibles ou les incorrections.

Allons, bon! pensa Charlie, le sourcil fronc, la figure assombrie...
Allons bon...! Voil papa et son chopin!... J'en ai eu une ide de
venir par ici! Et puis, pas moyen de faire demi-tour!...

Lahonce, effectivement, s'tait retourn au bruit du sable foul par
le trottinement de Jim et appelait Charlie d'un hochement de tte
affable, qu'accentuaient des clignements d'oeil d'invite.

Le jeune homme pressa Jim d'un rageur serrement de mollets, et en
quelques foules de galop, il rattrapa son pre.

--Bonjour, papa! dit-il d'un ton qui s'efforait  tre cordial.

Et, avec un salut froidement courtois, il susurrait sans regarder
Warner:

--Bonjour, Mesdames!

Lahonce demanda:

--O vas-tu comme cela?... Tu rentres?... Si tu rentres, je
t'accompagne...

Charlie rpliqua prcipitamment.

--Non, non, je ne rentre pas!...

--Et o vas-tu?...

Charlie rpondit avec flegme:

--Je vais aux obstacles du tir!...

--Bon! bon! mon garon! dit indulgemment Lahonce... Va o tu
voudras... Tu es libre... Tu sais que ce n'est jamais moi qui te
cramponnerai!... Seulement, tche d'tre  l'heure pour le
djeuner!...

--Entendu! fit Charlie.

Il avait salu de nouveau, d'un salut semblable au premier, Antoinette
Warner qui feignait de s'absorber  examiner un des traits de
l'attelage. Puis, piquant Jim, il repartit au galop, tourna  gauche,
vers le tir, sauta deux obstacles, longea le grillage du Polo-Club,
atteignit la route du bord de l'eau qu'il suivit toujours au galop et,
passant la porte de Madrid, il mit enfin au pas son petit cheval que
cette course rapide avait couvert aux flancs et  l'encolure d'une
crme paisse de sueur blanche.

Aprs quoi, sans faire halte, ne retenant plus le poney qu' bout de
rnes, il alluma une cigarette pour abrger un peu la route.

Il avait une impression vague de spleen, d'ennui, de gris dans l'me,
 cause de cette rencontre inopportune de tout  l'heure. Non pas
qu'en sa pudeur il souffrit d'avoir surpris Lahonce en compagnie de
Warner, d'avoir t, ne ft-ce qu'un instant, associ par la
conversation, les saluts,  cette liaison insultante pour sa mre.
L-dessus, depuis longtemps, il tait inform, rsign, sans colre
comme sans acquiescement. Il savait simplement la chose. Il la jugeait
naturelle, quoique blmable, lgitime, invitable, dans l'ordre de
celles que devait fatalement accomplir un homme tel que son pre, un
homme dou de ce rang social, de cette fortune, de ce temprament
irascible, vaniteux et sanguin, au bout de vingt ans de mnage et de
dsaccord conjugal.

Non, en ralit, le malaise de Charlie provenait d'ailleurs, de ce
mensonge qu'il avait t oblig de faire pour passer, de ce vulgaire
stratagme dont il avait t contraint d'user.

Il se sentait ainsi maussade, vex, mcontent chaque fois qu'une
ncessit de hasard le forait  mentir,  tromper matriellement son
pre,  lui dissimuler, par des ruses compliques, ses relations avec
Favierres.

De coutume, lorsque rien ne l'entravait, lorsque aucun obstacle ne
l'incommodait, il allait chez Favierres sans hsitation, sans remords,
comme chez un ancien ami qu'il chrissait et qu'un dsir d'affection
le poussait tout navement  revoir.

Mais il suffisait que Lahonce ft prsent quand il partait ou quand il
rentrait, se dresst par aventure sur son chemin, lui demandt o il
courait ou bien d'o il revenait, il suffisait d'une question de son
pre soit au dpart, soit au retour, pour qu'aussitt l'tranget de
cette amiti clandestine le frappt dsagrablement, lui donnt une
pnible sensation de gne coupable, de prise en faute et comme une
brve honte d'avoir  se cacher.

Est-ce stupide, cette affaire-l! pensait-il en contemplant d'un oeil
distrait les fumes jaunes en toison que les hautes chemines roses de
l'autre rive, soufflaient rgulirement, par-dessus la Seine, vers le
ciel cotonneux et blanc... Est-ce stupide, hein, de ne pas pouvoir lui
avouer!...

Et il se rptait les deux versions que tour  tour sa mre et son
pre lui avaient contes de la rupture avec Favierres.

C'tait vers ses quinze ans, quand il tait en seconde, que Mme
Lahonce lui avait expliqu un jour, sur sa prire, les vrais motifs de
la fcherie avec le musicien. Lahonce, assurait-elle, tait un peu
jaloux, avait jug que Favierres venait trop frquemment, trop
assidment dans la maison et lui en avait fait, d'un ton trs vif,
l'observation. Favierres s'tait dfendu du mme ton; d'o discussion,
propos aigres et brouille finale.

L'autre version, la version de Lahonce, Charlie l'avait obtenue trois
ans plus tard, sans la chercher,  la suite d'une tentative de
rconciliation qu'il s'tait enhardi  risquer, pour aboutir du coup 
un chec brutal.

Sr que sa mre prouvait envers Favierres une secrte sympathie,
puisqu'elle l'autorisait, l'encourageait mme  aller voir le musicien
en cachette de son pre, lui adressait doucement des reproches s'il
espaait trop ses visites, le chargeait mme,  chaque occasion, de
ses amitis ou de ses compliments pour le compositeur, il avait de
plus remarqu comme elle avait de la joie  causer avec son ami Fav
quand,  l'improviste, elle le rencontrait en un recoin recul du
Bois, dans une salle carte d'exposition au dclin, dans un des rares
endroits dserts o elle osait seulement l'aborder, car dans le monde,
dans les bals, leur intimit se bornait  des saluts corrects, ils ne
se parlaient jamais, ne s'asseyaient jamais l'un prs de l'autre.

Aussi, fort de ces remarques, entran par l'envie de complaire  sa
mre, Charlie s'tait avis d'effacer le petit malentendu qui sparait
son pre et le compositeur, de ramener Favierres chez ses parents, de
tout arranger; et un matin,  djeuner, il avait soudain entrepris
l'loge du musicien, rappel qu'il tait son petit ami autrefois et
demand avec une hypocrisie ingnue pourquoi on ne le voyait plus.

Lahonce d'abord coutait patiemment en regardant Hlne qui baissait
les yeux, mais  cette question son sang-froid lui avait chapp; il
s'tait mis  clamer, avec sa figure pourpre, sa figure violette des
grandes colres:

--Assez!... En voil assez!... Ce n'est pas un gamin de ta trempe qui
va me signifier les personnes que je dois recevoir, n'est-ce pas? qui
va me faire la leon chez moi!...

Il avait fallu que M. Brodin s'interpost, calmt son gendre,
l'empcht d'en crier plus.

Et le lendemain matin, pendant leur promenade  cheval au Bois,
Charlie se souvenait nettement de quel air grave son pre lui avait
dclar:

--Hier, je ne t'ai pas rpondu au sujet de ce Favierres, parce que je
n'admettais pas que tu veuilles te mler des gens que je reois ou
non... Mais tu es un homme... Tu es assez grand pour qu'on te dise la
vrit... Eh bien, si nous ne voyons plus ce Favierres, c'est que
c'est un goujat, c'est qu'il a t inconvenant avec ta mre...
Voil!...

Il semblait  Charlie entendre encore ces derniers mots, et il se les
redisait en souriant, en imitant l'intonation solennelle de Lahonce,
comme cent fois dj il se les tait redits.

Inconvenant avec ma mre!... Quoi! il aura flirt un peu avec elle...
il lui aura fait la cour! Et c'est pour cela qu'on l'a flanqu  la
porte, c'est pour cela que je suis oblig de me dfiler pour le voir
comme si j'allais chez une femme!... Non, c'est trop bte!...

Un flirt, un peu de coquetterie affectueuse, des deux parts, son
imagination filiale et toute dvoue aux complices ne pouvait imaginer
davantage. Il avait surtout pour Mme Lahonce cet aveuglement tendre et
partial que ressentent souvent pour leur mre certains fils, cette foi
respectueuse et immacule qu'on ne retrouve,  pareil degr, que chez
les maris aimants et crdules. Et ce n'tait jamais en lui qu'une
pense fugitive comme une brise, une pense disparue en mme temps
que conue, une pense floconneuse, insaisissable et volatile comme la
fragile chandelle des champs, cette inacceptable ide que sa mre, son
exquise mre, demeure si jolie malgr ses cheveux blancs et ses rides
commenantes, que sa mre chrie et pu jadis changer avec ce bon
vieux Fav rien d'autre, rien de plus que de longs regards d'amiti et
des serrements de mains heureuses de se rejoindre.

Pauvre maman!... Est-ce ridicule, tout de mme!... Dire que cela les
amuserait tant, elle et Fav, de se revoir, de faire de la musique
ensemble, de jaser tranquillement comme de vieux amis!

Et jusqu' la rue Borghse il s'gara dans de rancunires rveries
philosophiques sur la niaiserie des prjugs, l'odieuse tyrannie des
devoirs conjugaux, l'imbcillit des rgles sociales et l'troitesse
d'esprit de son pre.

       *       *       *       *       *

Un cart de Jim, qu'avait effarouch une brouette de cantonnier, le
rveilla tout  coup.

Il reprit le trot, en pntrant dans la rue Borghse, gagna la rue de
Chzy et sauta  terre en face de la grille de Favierres.

La porte tait entr'ouverte; il l'ouvrit tout  fait, tira Jim aprs
lui et, refermant ensuite, il lcha le poney qui dtala en cabriolant
 travers l'alle de l'entre pour s'arrter droit, avec des
hennissements de gaiet, devant le petit perron de pierre de la basse
maisonnette.

Au tapage, Mme Favierres, effraye, tait accourue. Elle s'exclama:

--Ah! c'est vous, monsieur Charlie!... Eh bien, vous nous en avez fait
une peur!

Charlie criait en s'approchant:

--Oui, c'est moi... C'est moi!... Je viens fliciter l'Immortel!

--Le quoi? fit Mme Favierres qui croyait n'avoir pas saisi.

--L'Immortel, l'acadmicien, enfin!...

--Ah! oui! fit Mme Favierres, comprenant. Ah oui!... C'est joliment
gentil  vous!...

Et elle s'empressa vers le jardin, elle appela:

--Vincent! Vincent!... C'est Monsieur Charlie qui est ici, qui vient
te complimenter.

Charlie nouait les rnes de Jim  la rampe du perron. Il laissa le
noeud  demi achev en voyant Favierres paratre au haut des marches.

Le musicien tait en costume du matin, en costume de jardinage, une
vareuse d'toffe jaune, un pantalon de toile grise, un chapeau mou de
feutre noir; et avec sa moustache brun-roux que des poils blancs
teintaient par endroits de teintes rostres, ses joues toutes stries
de sang aux pommettes et ses cheveux touffus dont le feutre noir
faisait briller plus encore l'clat argent, il avait l'air d'une
sorte de capitaine en retraite, d'un brave militaire solide, fringant
encore, mais retir aux champs et oublieux du monde.

Charlie se prcipita au-devant de lui et prit tendrement ses mains.
Bien que Favierres ft plutt de grande taille, il le dominait un peu,
de prs.

Le matre dit avec un sourire paternel:

--Te voil, petit!... Je t'attendais... C'est trs bien d'tre
venu!...

Charlie questionna:

--On s'embrasse, Fav?

--Mais pardi!...

Ils s'treignirent en une accolade masculine, les bras autour du
buste, s'effleurant vivement les deux joues d'un preste baiser amical.

--Et vous tes content? interrogea Charlie.

--Mon Dieu! fit Favierres, j'aime mieux que ce soit fini!... Oui, ces
choses-l, il ne faut pas que cela trane ou bien ce n'est plus la
peine... Du reste, je te raconterai tout  l'heure l'lection et les
intrigues de la fin et leurs ttes aprs... Tu djeunes, je
suppose?...

--Non, non! rpliqua Charlie... Je ne suis venu qu'en passant, vous
poser un baiser comme on pose une carte... Mais si vous voulez de moi
demain,  midi, Fav, je suis votre homme...

Favierres rflchit:

--Soit! Va pour demain...

Mme Favierres reparaissait sur le perron.

--Vous restez, monsieur Charlie? demanda-t-elle d'un ton d'humble
politesse, comme une fermire  son jeune chtelain... Nous avons un
bon djeuner, une omelette aux pointes, une entrecte...

--Non, Madame, fit Charlie... Dsol!... Pas aujourd'hui!... Demain!
demain!...

--Oh! comme c'est dommage!... Nous avions un si bon djeuner!
Vraiment, vous ne restez pas?... Justement Vincent qui m'avait dit...

Favierres l'interrompit schement:

--Voyons, mon amie, puisque M. Lahonce te dit qu'il ne peut pas...
qu'il viendra demain... N'insiste pas!... C'est indiscret!...

Et se tournant vers Charlie qui dtachait Jim:

--Alors  demain, petit!... Midi sonnant, tu sais!...

--Oui!... Oui!...

Ils marchrent ensemble jusqu' la grille, Jim suivant derrire comme
un grand chien fidle.

Dehors, Charlie, d'un bond agile, avait saut en selle, ajustait ses
rnes.

--Ah! j'oubliais! dit-il en retenant le poney. J'allais oublier...
Maman m'a dit de vous dire, si je vous voyais, qu'elle est trs
heureuse pour vous, trs joyeuse de votre succs...

Favierres grimaa un sourire de gratitude:

--Ah!... Ah!... Tu diras  ta mre que je la remercie bien... que je
la remercie beaucoup... de tout mon coeur!... A demain alors, mon
petit!

--A demain!

Et Charlie, touchant le bord de son chapeau, s'lana au trot allong.
Car il avait perdu du temps et ne parviendrait certainement pas chez
lui,  l'htel de l'avenue d'Ina, sans un grand quart d'heure de
retard.




II


--Eh bien! tu arrives  une jolie heure! s'exclama Lahonce en
dsignant du regard le dessert qu'on commenait  servir... Non, mais
ne te presse pas, mon garon!...

Charlie s'asseyait, aprs avoir embrass sa mre et serr la main de
M. Brodin, qui habitait avec ses enfants depuis la mort de Mme Brodin.

--Ils taient bons, les obstacles? reprit gouailleusement Lahonce. Ils
taient bons, ce matin?... Tu as d les sauter une dizaine de fois au
moins, h?...

Et, pendant quelques minutes, il continua  railler Charlie sur ces
obstacles qui l'avaient censment retenu, sur le mystre de son
retard, avec des mots  double entente, des airs malicieux de bien se
douter  quoi on avait pu s'attarder l-bas, aux environs du tir.

Lahonce aimait ainsi, quand il tait bien dispos,  traiter Charlie
en gal,  affecter envers lui un ton de plaisanterie intime, 
droger ouvertement de sa dignit de pre jusqu' une familiarit
d'ami, pour capter par des dmonstrations bonhommes son grand
gaillard de fils si indocile, si peu cordial et si froid.

Et puis ce mange l'amusait en outre comme une provocation  sa femme,
comme un dfi  Mme Lahonce, dont il apercevait parmi les fleurs de la
jardinire de milieu, de l'autre ct de la table, la figure
contracte, baisse vers la nappe, la figure rsolue au silence,
pltre de rigueur hautaine ou d'inertie songeuse.

Il ne lui parlait que rarement. Il ne souhaitait rien d'elle, que de
simples gards. Il ne dsirait ni la mcontenter ni la sduire. Il
avait, par amour-propre, renonc  elle compltement, renonc  la
possder, renonc  la vouloir, puisqu'elle ne voulait plus de lui.
Entre eux, depuis douze ans, cette jardinire de milieu, toujours
refleurie de fleurs de saison ou de gramines lgres, symbolisait
exactement la barrire lgante d'indiffrence rciproque, discrte et
polie, qui sparait leurs vies disjointes. Ils pouvaient se voir au
travers et jamais ne se regardaient.

Seulement, tout de mme, de temps en temps, Lahonce avait du plaisir 
faire, devant sa femme, acte de pre,  user en sa prsence de cette
suprme et inalinable prrogative conjugale,  lui rappeler enfin que
ce fils, l, prs d'eux, tait leur fils pourtant, issu de leurs deux
sangs.

Et Charlie, tout dcontenanc par ces moqueries affables, par le
souvenir aussi d'o il revenait, protestait, en souriant, que son pre
se trompait, que ce n'tait pas du tout ce qu'il croyait, non, pas du
tout, mais les obstacles, uniquement les obstacles, et aprs, un galop
avec son ami Alain Marroy, un dernier tour aux Poteaux qui l'avait
entran plus loin qu'il ne fallait.

--Oui, oui, c'est a! accorda Lahonce d'une voix sarcastique. C'est
a... C'est ce diable de Marroy!...

Et il ajouta:

--Ah! au fait, n'oublie pas que c'est mardi ce soir, que c'est soir
aux Franais... Tu viens avec nous, n'est-ce pas?

--Certainement, fit Charlie.

Il avait rattrap le service, termin son dessert.

Mme Lahonce repoussa sa chaise. On se leva et on passa pour le caf
dans le vaste hall de l'htel o les trois hautes fentres, grandes
ouvertes, laissaient pntrer l'air tide et neuf du dehors.

Sitt son caf bu, Lahonce tait sorti. M. Brodin s'avana vers
Charlie qui fumait une cigarette, accoud  la fentre, et lui tendant
un journal:

--Tiens, fit-il, tiens, lis-moi cela... C'est une aventure peu
ordinaire: une fille qui a empoisonn sa mre pour garder  elle seule
un homme qu'elles aimaient toutes les deux... Lis-moi cela et dis-moi
un peu ce que tu en penses, monsieur le philosophe!...

Charlie prit le journal et se mit  parcourir l'article indiqu,
pendant que M. Brodin, les mains derrire le dos, arpentait
fivreusement le hall, comme dans l'attente d'un verdict.

Une obsession nouvelle avait en effet remplac chez lui l'ancienne,
quelque temps avant la mort de Mme Brodin, survenue en 1888.

Il ne s'inquitait plus de la perversit des femmes. C'tait la ruine
du foyer, la ruine des sentiments familiaux qui maintenant
l'intressait. Il en apercevait partout des indices. Il en accumulait
avec ardeur les preuves; et il avait des petites joies de
collectionneur quand Charlie, par une rponse trop libre, un expos de
principes trop audacieux, lui fournissait des exemples  l'appui de sa
croyance rcente. Il feignait alors de dplorer la dchance des
vieilles traditions, de s'indigner, de se lamenter sur la fin de la
famille et du respect filial; mais au fond il s'en distrayait
beaucoup, et souvent mme il excitait inconsciemment son petit-fils 
dire des choses irrvrentes ou terribles, pour se confirmer dans sa
thse.

--Eh bien? interrogea-t-il en s'arrtant.

Charlie lui restituait le journal, et ngligemment:

--Eh bien! c'est une folle... Le ministre public lui-mme en
convient... Il n'y a pas de doute... C'est une folle...

--Tu crois? Tu crois? murmura M. Brodin. Bah! c'est possible!...

Et il s'en alla de son pas tranard de vieil homme, avec des
hochements de tte mcontents, sceptiques et dus.

Charlie le suivait de l'oeil en souriant.

--Tu as vu, maman? dit-il, quand M. Brodin eut pass la porte... Tu as
vu, grand-pre essayait de m'amorcer, mais cela n'a pas pris
aujourd'hui... Je n'ai pas mordu!... Ce qu'il doit tre furieux!...

Il s'approchait de Mme Lahonce, assise prs d'une table charge de
bibelots, dans l'encoignure d'un paravent de glaces qui lui formait,
au travers du hall, une sorte de cabine coquette et translucide. Puis
il tira presque devant elle un pouf bas, fait de deux coussins
superposs, et se laissant tomber dessus, le coude accot au fauteuil
de sa mre, il demanda avec volubilit, d'un ton blagueur et tendre en
mme temps:

--Bonjour, chre Madame! Voulez-vous me permettre de vous rendre une
petite visite?...

Mme Lahonce rpondit, en caressant affectueusement de la main les
pais cheveux blonds de Charlie:

--Mais volontiers, cher Monsieur...

--Eh bien, Madame, j'ai des tas de choses aimables  vous dire de la
part d'un acadmicien!...

--Ah! tu y as t ce matin, fit tranquillement Mme Lahonce.

--Oui, j'y ai t ce matin... C'est mme l que je me suis mis en
retard... Il avait l'air de mpriser cela, Fav!... Mais je te garantis
qu'il est ravi... Je l'ai bien vu  la faon dont il m'a embrass.

--Ah! vous vous tes embrasss?

--Dame! c'tait une occasion, il me semble... Et puis,  propos, je
n'y pensais plus, je djeune chez eux demain, tu sais... La mre
Favierres voulait  tout prix me retenir aujourd'hui... Sans Fav,
j'tais pinc!...

Il y eut une pause. Mme Lahonce secoua la tte d'un bref mouvement,
comme pour dtacher ses regards de la rverie o ils taient
accrochs.

--Et tu travailles aujourd'hui, mon cher enfant? reprit-elle... Tu vas
 l'Ecole de droit?...

--Non! fit Charlie... Je travaille ici.

--Prends garde! prends garde! grondait doucement Hlne... Songe  ton
examen... Songe aux deux ans de service qui te menacent encore, si tu
manquais ton doctorat... Cela me proccupe beaucoup, je t'assure...

Charlie rpliqua en lui embrassant la main de petits baisers qui
entrecoupaient ses phrases:

--N'ayez pas peur... ma bonne Madame. N'ayez pas peur... On respectera
vos cheveux blancs... On vous satisfera... On sera docteur, on vous le
promet, on vous le jure... Seulement cette semaine je commence mon
_Hypatia_, dans le prochain numro de la _Tour d'ivoire_ et il faut
absolument que je revoie les premiers chapitres...

--Et qu'est-ce que c'est que cette _Hypatia_? interrogea Mme Lahonce.

--Tu verras... C'est une histoire qui te plaira, j'en suis persuad...
C'est l'histoire d'une femme qui a rellement exist,  Alexandrie, au
quatrime sicle... Elle tait admirablement belle, loquente, comme
un homme... Elle captivait tout le monde par sa parole, son charme,
son intelligence... On l'avait surnomme _la Philosophe_. Un vque de
l-bas avait t charm comme les autres, et il l'appelait sa mre, sa
soeur, sa dame... Tu verras... Tu ne comprendras peut-tre pas le
symbole, le sens philosophique du roman... Mais l'histoire en
elle-mme te plaira... Et mme, tiens, je vais te dire, j'ai comme
l'ide qu'Hypatia devait te ressembler au physique...

--Elle avait des cheveux blancs? fit ironiquement Mme Lahonce.

Charlie rpondit en simulant un ton mlodramatique:

--Non, Madame... Elle n'a pas eu le temps... On l'a massacre avant,
la pauvre femme!...

Deux heures sonnaient  une petite pendule place sur la table.

Mme Lahonce se leva.

--O vas-tu, maman? demanda Charlie.

--Je sors... Je vais chez des fournisseurs, faire des courses...

--Tu remontes d'abord dans ta chambre?...

--Oui!

--Eh bien, je vais t'y monter, dit-il.

Et en mme temps il l'enlaait de ses bras vigoureux, la soulevait,
l'emportait  travers le hall, comme un enfant lger, tandis que Mme
Lahonce se dbattait en riant:

--Voyons, Charlie... Voyons, tu es fou... Non, je t'en prie,
laisse-moi... Tu m'touffes!... Charlie! Charlie!...

Il cda enfin, et la dposant  terre, prs de la porte:

--Au revoir, maman!... Au revoir, ma belle Hypatia!...

Elle se redressait pour l'embrasser sur le front:

--Au revoir, grand gamin!... Au revoir, grand paresseux, grand
crivain!...

Et ils gravirent ensemble l'escalier, bras dessus bras dessous, comme
deux amoureux, deux guillerets camarades, jusqu' la porte de la
chambre de Mme Lahonce o Charlie s'inclina en un salut crmonieux.

Puis il monta encore un tage, tourna le bouton d'une porte et se
trouva dans l'atelier qui lui servait de salon de rception et de
cabinet de travail.

C'tait une large pice o le jour tombait d'en haut, blanc et terne,
par des verrires dpolies,--une large pice de ton bleutre, avec des
siges anglais, amples, confortables,  grandioses ramages
versicolores. Alentour, contre les murs, des rayons de chne
montraient des ranges compactes de livres, et au milieu de la chambre
un immense bureau de noyer supportait des lettres, des paperasses, des
gravures en dsordre, le tout domin par le bloc monstrueux d'un
encrier de cristal  bouchon d'argent.

Charlie, en entrant, alla droit  un des panneaux de la bibliothque,
au casier qui renfermait les ouvrages de philosophie et inspecta un
par un les titres, cherchant un volume  lire afin de s'entraner un
peu au travail.

Tous le tentaient galement, puisque tous reprsentaient pour lui les
auteurs favoris, les matres que l'on aime, par choix ou par
gratitude.

A ses dbuts dans la vie,  dix-huit ans, au sortir du collge, comme
la plupart des jeunes gens, et surtout des jeunes gens de sa
gnration, Charlie avait eu honte de son ignorance, dpit de ne pas
plus savoir, peur enfin de se sentir si gauche, si timide, si
inexpert, auprs d'ans tellement  l'aise, virils, informs. Et,
dans ce premier moi de crainte et de modestie, les philosophes lui
taient apparus comme les fournisseurs d'assurance les plus proches,
les dtenteurs d'exprience les plus accommodants.

Il les avait lus aussitt passionnment, sans arrt, s'achalandant
chez eux de thories, de rflexions, de prceptes doctrinaires, se
tissant, jour par jour, avec la soie de leurs maximes, une sorte de
cocon protecteur, de gaine pudique et enveloppante, o il se rassurait
peu  peu. Puis, graduellement,  l'abri de ce voile bariol de
doctrines diverses, il avait acquis l'audace. Il s'tait form, sur
les tres et la socit qu'il distinguait  travers les reflets du
voile, des opinions arrogantes, sereines, inbranlables comme celles
des aveugles  demi guris, qui pensent mieux voir par leurs verres
bleus que les voyants de leurs yeux sains et nus. Il avait aussi
tudi les historiens, les potes, les livres sacrs, les vieux
recueils de lgendes, tout ce qu'on pouvait apprendre par les imprims
sur cette mobile et trouble humanit dont la ralit prsente lui
inspirait un effroi qu'il croyait du dgot. Et depuis lors, sauf son
affection pour sa mre et pour Favierres, il avait vcu une vie un peu
factice quoique paisible, une vie d'esprit retire, ddaigneuse et
calme dans ce monde imaginaire mais connu qu'il s'tait cr, dans un
noble monde des personnes potiques ou purement crbrales, agissant
par candeur primitive ou selon des systmes.

Eh... Eh!...

Il hsitait, balbutiait les noms des auteurs, ne parvenant pas  se
dcider.

Eh!... Mill... Spencer... Hegel... Spinoza...

Un coup frapp  la porte mit fin  son indcision.

--Entrez! cria-t-il.

--C'est moi! annona Alain Marroy en pntrant dans l'atelier. Je ne
vous drange pas?...

--Pas du tout!... Au contraire! fit Charlie. Vous allez m'empcher de
travailler.... Je suis enchant... Asseyez-vous donc, mon cher!...

--Vous n'tiez pas au Bois ce matin? interrogea Alain Marroy, de sa
voix lente, qu'il ralentissait encore par le soin bizarre o il
s'vertuait d'entr'ouvrir  peine pour parler ses longues dents
blanches, ses longues dents aristocratiques de cheval.

--Si, si, j'y tais... Mais je suis parti assez tt...

--Ah! c'est donc cela! murmura Marroy en tendant  moiti sa haute et
mince personne, vtue de drap gris fer, sur un norme divan rose, 
gigantesques fleurs rousses. C'est donc cela! Moi, je viens pour cette
boisson amricaine dont vous m'avez demand la recette... Vous vous
rappelez: le _Gordon's flip_. Il me faut du whiskey, deux oeufs, trois
tranches d'ananas et un pied de cleri... C'est le cleri qui fait
tout l'arme...

--Bien, bien! dit Charlie. On va vous procurer cela.

Et pendant qu'il sonnait, donnait les ordres et le menu, Marroy se
posta devant une glace pour rajuster sa grosse cravate de soie molle
et mate, dont un pli dfectueux, aperu en passant  une vitre de
boutique, taquinait depuis quelques minutes cette manie d'universelle
perfection, de toute personnelle distinction qu'il apportait aussi
bien dans les choses du costume que dans celles de la pense.

Du mme ge que Charlie, riche, bien apparent, assez plaisant de
figure sans tre joli garon, avec sa figure rose, allonge, imberbe,
de jeune lord, et ses lvres trop courtes dcouvrant  chaque parole,
comme pour hennir, ses longues dents chevalines, agile et adroit de
son corps, excellant  tous les sports, incisif en ses propos et
raffin dans ses gots, ayant publi  la _Tour d'Ivoire_, la plus
inaccessible des jeunes revues, des pomes en prose ingnieux
quoiqu'un peu contourns de forme, bon musicien et sachant composer,
dessinant  l'occasion et peignant mme l'aquarelle, il aurait ralis
un type d'amateur impuissant  crer, mais sagace et parfois agrable,
s'il n'avait gt tant de dons divers par de l'affectation, par le
souci permanent de ne pas manquer un seul instant  ses devoirs de
dilettante suprieur, par un air de travailler toujours ses attitudes
pour ses amis, pour le public,--par une application continuelle 
jouer partout, comme un rle, le curieux personnage que naturellement
il tait.

--L! dit-il, aprs une dernire contorsion pour dgager son cou du
col... L, voil qui va mieux!...

Il alluma une cigarette de tabac jaune, dont la fume fleurait le foin
coup, et s'installant dans un large fauteuil o le sige moelleux
semblait fondre sous lui comme de la neige:

--Dites donc... Vous savez, j'ai dn hier soir chez les Marteigne
avec votre jeune amie...

--Oui, oui, fit Charlie... Germaine m'avait prvenu... Et son mari a
t bien?

--Au-dessous de tout!... On causait de l'amour platonique... Il a
voulu s'en mler... Alors, 'a t le dsastre!... Jusqu'au pre
Marteigne qui, aprs dner, au fumoir, dclarait de sa voix de
commissaire-priseur: Ce M. de Fleur n'est qu'un serin, un serin, un
redoutable serin! Quant  votre petite amie, trs en beaut et tout 
fait aimable... Elle m'a pris  part pour me parler de vous, pour me
dire du bien de vous, pour me demander si je croyais que vous
l'aimiez... Et vous pensez si j'ai march! Seulement, pas de blagues,
hein? Je veux bien vous servir pour les rendez-vous, les lettres, les
commissions dans le monde--les plus sales mtiers, quoi!... Mais je ne
voudrais pas ensuite des responsabilits,--que cette enfant vienne me
faire des scnes  domicile, me pleurer que vous ne l'aimez pas, que
je l'ai trompe, que vous la trompiez, etc., etc... Cela colle
toujours, je suppose?

--Mais oui, mais oui, a colle! affirma Charlie avec un sourire.
Pourquoi voulez-vous que cela ne colle pas? Elle est jolie, elle est
gentille. Elle n'encombre pas... Pour l'intelligence, ce n'est pas
vous ni moi, ce n'est pas Hypatia... Mais deux heures d'elle trois
fois par semaine, cela se tolre, je vous assure et, de ce train-l,
a peut durer encore assez longtemps.

--Allons tant mieux, tant mieux! fit Marroy en s'approchant du plateau
o l'on avait runi les ingrdients rclams.

Et il commena  prparer sa diabolique mixture, rpant, coupant,
secouant, transvasant avec une prcision et une gravit de
professionnel _barman_.

--Tenez! dit-il quand il eut fini... Gotez-moi l'objet. C'est
fameux!...

Charlie aspira  l'aide d'une paille la boisson:

--Pas mauvais!... Pas mauvais!

Ils s'taient rassis l'un  ct de l'autre, sirotaient leurs _flips_
en silence.

--Ah! et puis il y avait aussi  dner un de vos amis! s'cria tout 
coup Marroy... Il y avait Favierres, Vincent Favierres, le
compositeur...

Charlie rougit un peu et riposta, le nez dans son verre:

--Mon ami!... Mon ami!... Vous allez trop loin. Quelqu'un que je vois
tous les trente-six du mois et qui est brouill avec ma famille!...
Non, ce n'est pas mon ami!...

--Ah! bien, c'est moi que cela ne gnerait pas qu'un Monsieur ft
brouill avec ma famille, si cela me plaisait de le voir! pronona
Alain Marroy qui ne savait pas exactement o, ni comment, ni dans
quelles conditions, ou rares ou frquentes, Charlie et Favierres se
rencontraient... Ah bien! non, par exemple!... Il n'existe dj pas
tant de gens frquentables pour qu'on se prive de ceux avec qui on a
du plaisir  frayer... Et celui-l, tenez, me parat assez gentil,
assez dlicat... sympathique enfin.

--Vous trouvez? fit Charlie, ressentant au coeur comme une rapide
caresse de joie.

--Oui, oui, je trouve! mchonna indulgemment Marroy entre ses longues
dents blanches... C'est du moins l'impression qu'il m'a faite... Un
peu raseur peut-tre... un peu trop sentimental  mon got... un peu
troubadour!... Mais quoi! chaque ge a ses plaisirs!... Et, pour un
homme de cinquante ans, il est vraiment trs supportable...

Charlie rpliqua en se contraignant  sourire:

--Je le supporte trs bien, je vous assure, mon cher...

--Vous tes fch? fit Marroy ouvrant des yeux tout tonns... Vous
tes fch?... Ah! a, c'est trop fort!... Qu'est-ce que vous vouliez
donc que je dise de votre ami?... Je dis ce que j'en pense... Du reste
cela ne compte pas... Je le connais  peine... Je ne l'ai vu qu'une
fois... C'est une impression vague...

Et, pour dtourner, il ajouta:

--Si vous me lisiez un peu de votre _Hypatia_, hein! Qu'est-ce que
vous en diriez?

--Je veux bien! fit Charlie en tirant de son tiroir un manuscrit. Je
vais vous lire le dernier chapitre, le chapitre du massacre... C'est
celui que je prfre...

Et il se mit  lire. Marroy, aux passages heureusement venus,
marmonnait des approbations douces, tranquilles, des: Bon, a, trs
bon!--du mme genre que celles dont il et honor un cocktail
d'invention habile ou une gravure de tirage unique; car
l'enthousiasme, les cris logieux lui paraissaient des manifestations
puriles, vulgaires, et, tout se valant ici-bas, il n'y avait pas 
s'exclamer davantage pour un harmonieux morceau de littrature que
pour un dessin rare ou une boisson savoureuse.

--Tout  fait bon! pronona-t-il lorsque Charlie se tut. De l'motion,
des ides, et puis un style plastique qui tombe bien, avec de beaux
plis, un style tunique... Je suis trs content... trs... trs...

Puis, pendant que Charlie rangeait ses papiers, Marroy saisit un
journal et l'levant, les bras tendus,  hauteur de ses yeux, ainsi
qu'un morceau d'toffe, il se mit  le parcourir.

--Non, sont-ils btes! sont-ils btes! grommelait-il.

De sa voix retenue, conome, il signalait une  une les bvues, les
niaiseries, les btises d'ignorance, les sottises de prjug,--celles
qui provenaient des journalistes et celles qui taient imputables  la
socit, toutes ces pauvres erreurs humaines qui se refltent chaque
matin dans les journaux, dans ces miroirs quotidiens de nos faiblesses
d'esprit et de nos vanits.

Et pour ce monde o il n'avait pas encore pris rang, pour cette
socit active et close o il ne subsistait que par sa fortune, o il
ne figurait qu'en spectateur obscur et payant, pour cet amas de gens
qui peinaient, en dehors de lui,  mener leurs existences difficiles
ou ambitieuses, il avait des cruauts de mlomane provincial, d'abonn
grincheux de petite ville, qui siffle la troupe toujours et quand
mme, qui ne permet  ses artistes qu'il solde nulle dfaillance,
nul couac et nul oubli.

Il conclut que c'tait de la dmence de vouloir se mler  cette cohue
de brutes, de snobs et d'ignares. La vie intrieure, la retraite en
soi devenaient dcidment, lorsqu'on en possdait les moyens, la seule
vie acceptable pour l'lite des cerveaux cultivs ou des coeurs
sensitifs.

Et Charlie lui donnait raison, tout en rflchissant, tout en se
demandant si vritablement ce bon Fav n'tait pas quelquefois un peu
raseur, un peu troubadour, ainsi qu'avait dit l'impitoyable Marroy.

Mais comme quatre heures sonnaient  la grande pendule carre du
cabinet, avec une sourde vibration de vieux bourdon lointain, le jeune
Lahonce se leva et d'un ton de sans-gne amical:

--Vous savez, mon petit, je suis oblig de vous mettre  la porte...
Rendez-vous  quatre heures et demie... Et il me reste encore  me
changer...

--Comment donc! fit Marroy... Je m'en vais... Je m'en vais!... J'ai
justement, moi aussi, un rendez-vous  l'Hippique avec la petite
Froissy... avec notre petite Froissy, je pourrais dire...

--Une bien brave petite fille! fit Charlie en le raccompagnant. Je
vous la recommande... Je n'en ai eu que de la satisfaction... Un peu
chre, c'est vrai... Mais elle vaut son prix!...

--On fera le ncessaire! dclara froidement Marroy, tandis qu'il
lissait de l'avant-bras une raflure qui ternissait la luisante
recourbure de son chapeau  coiffe blanche.

Et sur l'escalier, la tte leve, il ajouta:

--A demain matin, au Bois, on vous verra, j'espre?

--Oui, oui, peut-tre... peut-tre, trs probablement! rpliqua le
jeune Lahonce.

       *       *       *       *       *

Dans l'appartement meubl de la rue de Miromesnil, qu'il avait lou
deux mois auparavant, au commencement de sa liaison avec Mme de Fleur,
Charlie, en arrivant, trouva son amie dj occupe  prparer le th
qu'ils prenaient d'habitude ensemble.

C'tait une petite femme chtaine, svelte  la fois et grasse, la
taille fine et ronde, enserre dans une blouse  tons teints et
multicolores, les hanches saillantes et sensuelles sous l'tui collant
d'une jupe de tissu soyeux et gaufr, qui s'vasait, du bas, en souple
pyramide. Ses cheveux relevs sur le front laissaient chapper
quelques mches boucles et molles; et avec ses yeux gris aux
paupires brides, son nez retrouss, ses lvres au franc relevis bien
rouge, elle gardait une avenante figure d'enfant, de bonne petite
fille joueuse, malgr deux ans de mariage, quatre ans de vie mondaine,
et tout ce que lui avaient enseign, pendant ce laps, les grivoiseries
des flirts, les fantaisies conjugales et son aventure dernire avec
Charlie Lahonce.

En le voyant entrer, elle s'lana au-devant de lui et, les bras
autour de son cou, aprs deux gros baisers sonores, deux gros baisers
de nourrice, de soeur plutt que d'amante, elle s'cria:

--Tu sais, tu sais... Ecoute... Une bien drle!... Les chevaux de mon
mari, Bruce et Tom, les deux alezans prims hier  l'Hippique, sais-tu
qui les a achets?... Ton pre!... Et sais-tu pour qui?... Pour
Warner!...

--Oui, je savais! fit en souriant Charlie.

--Comment! tu savais?... Oh! raconte, raconte!...

Il riposta, le regard allum:

--Tout  l'heure!...

Et en l'embrassant, il lui enlevait sa voilette, il la dvtait
htivement, car il se sentait ennuy  cause des rserves de Marroy
sur Favierres, il voulait vite se distraire; et puis tous ces alcools,
tous ces _flips_ absorbs et ces boissons complexes l'avaient un peu
surexcit.




III


A six heures du soir, Charlie quitta Mme de Fleur et s'achemina vers
chez lui, par les Champs-Elyses.

Mais, arriv au rond-point, il tourna  gauche et suivit l'avenue
d'Antin, car toutes ces voitures montant ou descendant  grande
allure, dans un scintillement de harnais, de cuivres, de chanettes
tintinnabulantes, toutes ces toilettes claires et ces chapeaux fleuris
des dames, tous ces visages en fte, ces regards en veil, toute cette
gaiet de fin de journe printanire, qui bruissait et brillait 
travers la vaste promenade, lui avivait davantage, par le contraste,
la mlancolie qu'il ressentait.

Cela le prenait de mme aprs chaque rendez-vous: une impression de
lassitude et de dgot dont il se trouvait tout appesanti, tout
faible, tout accabl, comme sous un fardeau grandissant et trop lourd
qui ralentissait mme sa marche.

Il avait alors plus que de la mauvaise humeur, de mauvaises penses,
une malveillance gnrale, subite et sans raison, une amertume vague
contre tous,--une sensation vivace du nant des plaisirs d'amour et
une croissante envie d'ajourner l'entrevue prochaine.

En ces moments mchants, il s'apitoyait sur les pauvres gens qui
croyaient encore  tout cela,  l'amour, aux joies du coeur,  la
passion; il doutait qu'il en existt de sincres; il ne pouvait
admettre qu'un esprit raisonnable et lgant s'asservt  d'aussi
dcevantes balivernes; et il prouvait,  son insu, une secrte
rancune de n'avoir jamais t un instant boulevers par ces candides
illusions-l.

Oui, oui, je ne dis pas, songeait-il, la figure tout enlaidie de
maussaderie, je ne dis pas, a collera, comme disait Marroy...
Seulement,  condition de ne pas abuser!... Ah non! Chacun son got!
Moi, les petites femmes de salon, le sentiment, la romance, je ne suis
vritablement pas assez bon jeune homme pour m'amuser  cela!...

Et il souriait, se rappelant la voix d'oiselet craintif dont Mme de
Fleur lui demandait continuellement:

--Tu m'aimes?... Tu m'aimes?... Dis, tu m'aimes?

Bien entendu! bien entendu! murmura-t-il railleusement, en tournant
 droite, dans une rue transversale.

Puis, la place Franois-Ier passe, il s'engagea dans la rue
Jean-Goujon, dont la solitude l'attirait.

Elle avait en effet,  cette heure tardive, avec sa chausse vide, ses
trottoirs vides, tout le gristre de son bitume et de ses pavs
dserts, l'aspect morne et dormant des rues de Paris  l'aube, quand
le ciel commence  blanchir et qu'on voit les hauts becs de gaz,
inaperus dans la foule, durant le jour, dresser l'un derrire
l'autre,  la file, leurs minces silhouettes humaines, leurs fines
statures de demoiselles maigres. Au fond, les arbres de l'avenue
Montaigne bouchaient la rue comme d'une immense meule d'herbes vertes;
et les passants, auprs, dans le lointain, semblaient des flneurs
noctambules.

J'aime mieux cela que les Champs-Elyses! murmurait Charlie, lorsque
tout  coup, un roulement de roues, un piaffement de fers contre le
pav, le fit se retourner.

Un fiacre approchait, un vieux fiacre tir par un pur sang hors d'ge,
un antique pur sang dclass, dcharn, qui galopait d'un petit trot
d'habitude, poussif, rlant, puis; et, aux vitres de devant, Charlie
distingua tout de suite les deux larges bandes rouges de deux stores
abaisss. Il continuait son chemin en haussant les paules.

Sans doute qu'on en fait aussi de propres, l dedans!

Mais il n'eut pas le temps d'en penser plus. Un tambourinement
frntique aux vitres du fiacre, et la voiture s'arrtait, les roues
raclant le trottoir, la bordure en grs, si prs de lui, si
brusquement, qu'il dut bondir de ct pour viter le choc de la
portire ouverte et ballante.

Instinctivement, il avanait la tte au passage, jetait  l'intrieur
un coup d'oeil indiscret. Et une stupeur brutale le secoua tout
entier, le maintint sur place, blmissant, avec la sensation qu'on lui
arrachait le coeur comme une dent.

Car en cette voiture, ceux qui avaient baiss les stores, ceux qui se
cachaient tellement, c'tait une jolie dame  frisons argents, 
gracieux visage de marquise d'antan, c'tait un monsieur mr, 
cheveux blancs galement,  tournure militaire, et dont la cravate
blanche tranchait sur le paletot; c'taient, assis cte  cte, dans
l'ombre rose des stores, Mme Lahonce, sa mre et son ami Favierres.

Ils se tenaient immobiles, carts vivement l'un de l'autre, la bouche
toute de travers pour tenter de sourire, les traits sabrs, dmolis
d'effroi. Et en voyant l'expression gare, hbte de leurs deux
regards qui le fixaient vaguement comme un spectre de mort, Charlie
sentit ses yeux se charger d'un pareil glacis d'pouvante.

Il n'osait bouger, interroger, saluer,--ni leur rien demander, ni leur
tendre la main. Il ne pouvait que demeurer l, les contempler l, en
silence. Comme eux, plus qu'eux, il avait peur.

Enfin Mme Lahonce balbutia, tandis que Favierres descendait en
s'appuyant  la portire:

--D'o venais-tu, mon enfant?... Est-ce que tu rentres  la maison?

Ses yeux,  l'clat diffus, incertain, semblaient comme fls,
griffs, dchirs par l'angoisse; et ses lvres plies qui
s'obstinaient  feindre le sourire, restaient seulement tirs en une
oblique grimace de douleur.

Charlie rpliqua:

--Oui, je rentre... Je rentrais...

Mme Lahonce poursuivit d'une voix qu'elle rendait exprs nonchalante,
pour en dissimuler les haltements briseurs:

--Eh bien, je vais te ramener... J'avais rencontr Fa...

Elle se reprit ingnument:

--J'avais rencontr M. Favierres qui allait dner Cours-la-Reine, 
ct d'ici... Alors je lui ai propos l'hospitalit dans ma voiture...
Maintenant qu'il est arriv, tu peux le remplacer, tu peux prendre sa
place... Viens-tu Charlie?

A bout d'efforts, elle se taisait, et, en arrire du buste, sa main
travaillait furtivement  dcrocher un des stores dnonciateurs, le
store rouge de droite, que les ressorts uss laissaient pendre 
moiti flottant. Peu  peu le rideau se releva et Mme Lahonce rpta:

--Viens-tu, mon enfant?

Il y eut, de nouveau, un long silence. Les yeux dirigs vers une de
ses bottines vernies qu'il faisait rveusement pivoter autour du
talon, Charlie ne rpondait pas, paraissait hsiter, les joues
livides, frmissantes, la bouche crispe, ramasse, en rond, comme
retenant de ses lvres serres et plisses tout un noir flot
d'outrages ou de reproches furieux qu'il voulait et ne voulait pas
dire. Il revoyait clairement tout le pass, tout ce pass de mensonge,
tous ces douze ans de hontes secrtes o l'on avait si perfidement
employ, exploit, en de viles besognes de complice, sa candide amiti
pour Favierres. Il revoyait soudain transforms, expliqus, dvoils
de mystre, certains obscurs pisodes d'autrefois, certaines scnes
d'enfance nagure touchantes et tendres qui, sous la dure lumire de
vrit, devenaient indignes ou grotesques. Il se rappelait Londres, le
petit htel, la villa de Neuilly, les promenades clandestines dont on
se cachait tous les trois. Il se rappelait surtout, en une vivacit de
sensation toute neuve, l'trange scne de _Kempton's Hotel_, ces
baisers si fougueux dont Favierres l'embrassait, ces dramatiques
baisers dont un frisson de froid lui courait alors aux paules. Et il
comprenait quel sachet  baisers sa chair avait t, quelle nave
transmetteuse de caresses. Il comprenait comme on l'avait bien dup
jusqu'ici, dans quel but, pour quels intrts; et il aurait souhait
n'tre plus l, s'anantir, n'avoir jamais rien su de ces ignominies.

--Voyons, mon enfant, implora Mme Lahonce d'un ton plaintivement
impatient... Viens, je t'en prie!

Charlie redressa le front et, d'un regard grave, farouchement
attentif, d'un regard d'homme trahi et qui mesure le tratre, il
examina des pieds  la tte Favierres.

Le musicien s'offrait loyalement, crnement, au supplice de cette
inspection muette. Mais lorsque le regard de Charlie parvint  la
hauteur de son visage, lorsqu'il sentit prs de ses yeux effars, dont
il n'tait plus matre, la pointe de ce regard de fer, il perdit
contenance, il baissa la tte, il bgaya de son mieux, la main
prsente en un timide geste de paix et d'amiti:

--Au revoir, Charlie!... A demain, n'est-ce pas?

Le jeune homme avait eu un imperceptible mouvement de recul, puis,
aussitt, se dominant, il toucha, effleura, d'une preste pression, la
main tendue, la main mendiante de son vieil ami; et sans ajouter de
rponse:

--Avenue d'Ina, 15, dit-il au cocher, en montant dans le fiacre.

Favierres, trs ple, refermait la portire d'une main, pendant que de
l'autre il soulevait son chapeau.

--Au revoir, Madame! murmura-t-il, comme la voiture s'branlait.

--Au revoir, Monsieur, fit  mi-voix Mme Lahonce, s'inclinant en avant
de Charlie disparu, renfonc dans l'encoignure.

Et le fiacre indiffrent emporta la mre et le fils, au lent petit
galop de son pur sang tique.

       *       *       *       *       *

Au bas de la pente du Trocadro, la voiture avait pris le pas.

--Tu permets que j'ouvre? dit Charlie en baissant la glace
poussireuse.

Et il se mit  considrer distraitement les passants, le long de
l'avenue montante et verdoyante: des ouvriers revenant du travail, de
bons vieux  faces molles qui rentraient pour dner--et des mres avec
leurs enfants, avec de petits garons en marin, tout semblables  lui,
jadis, d'autres petits Charlie peut-tre, qu'un jour le hasard froce
instruirait.

Il pencha la figure dehors davantage. Les pommettes lui brlaient. Il
touffait. Il aurait aim respirer un autre air que celui-l, l'air
plus lger et plus pur d'un autre monde surnaturel o on l'et
transport par miracle. Seulement, ce dont il souffrait, ce n'tait
plus du pass rvolu, accompli. C'tait le prsent qui le torturait
maintenant, l'ide obsdante que Favierres restait encore, venait
d'tre tout  l'heure, sans doute, l'amant de Mme Lahonce, oui,
l'amant de sa mre.

Il se le redisait fivreusement, il se le rptait comme un cri
machinal de douleur:

Il est son amant!... Il est son amant, son amant!...

Et ce mot n'voquait pas en lui ces penses abstraites ou potiques,
ces penses incertaines ou badines qu'il suggre d'habitude. Ce mot
affaibli, dform, ne lui reprsentait pas uniquement un Favierres
galant, courtiseur, empress  satisfaire tous les caprices, toutes
les volonts de Mme Lahonce qui le chrissait en cachette.

Non, aprs le rendez-vous avec Mme de Fleur, au sortir du lit mme,
des baisers, des caresses puisantes, Charlie se souvenait trop
nettement, d'une faon trop sauvage et trop positive, pour s'abuser,
s'illusionner sur ce qu'tre un amant signifiait.

Non, Favierres tait bien cela. Favierres, l'instant d'avant,
srement, avait fait comme lui. Il avait reu Mme Lahonce dans une
chambre loue. Il l'avait ensuite presque entirement dvtue. Il
avait couvert de baisers ses seins nus. Il l'avait pousse doucement
vers un lit. Il l'avait...

Oh!... oh!...

Avec un frisson d'horreur, Charlie se rejeta en arrire, comme pour ne
pas voir, comme pour fuir le spectacle de ces profanations.

Il n'avait plus de colre contre Mme Lahonce, ni contre Fav, ni contre
leurs complots anciens.

Il prouvait plutt de la rpulsion, un dgot terrifi, une folle
rvolte de pudeur offense,  revoir sans cesse, malgr lui, sa mre
prise, sa mre nue, sa mre insouponnable et bien-aime souriant de
malice ou pme de plaisir entre les bras fervents de Favierres.

Il essaya de chasser l'image tenace, de la matriser, de s'en
dbarrasser par des raisonnements. Il ne pouvait pas.

Au dedans de lui, dans cet esprit si prt, si bien muni, si fier,
c'tait le dsordre, la dvastation, la mle des ides en droute.
Aucune ne subsistait. Au premier choc, au premier combat de la vie,
toutes les dfenses provisoires et les fragiles philosophies,--opinions,
doctrines, systmes, il semblait que tout et d'un trait cd, flchi,
saut, en confus dsarroi. Et  la place,  prsent, il ne retrouvait
plus qu'une douleur bourgeoise, une vulgaire angoisse, un sentiment
vainqueur, puissant comme la nature: la honte que sa mre et failli.

Un soupir de Mme Lahonce le fit tout  coup tressaillir. Il crut
qu'elle allait s'expliquer, s'excuser, se plaindre,--dire quelque
chose enfin sur la terrible chose.

Mais non, elle se taisait. Et dans le carreau de la voiture qui la
refltait mouvante, cadavrique et glauque, Charlie, en se retournant,
l'aperut avec sa mme expression du dpart, sa mme tragique figure
de la rencontre, sa mme bouche oblique, comme tordue de paralysie, et
ses mmes yeux au ciel, ternis et dchirs d'une trange dchirure de
deuil.

Comme elle souffre! songeait-il, comme elle est malheureuse!...

Toute sa tendresse filiale un instant refoule par la pudeur native,
par les instincts dcents et les principes moraux, se rebellait, lui
refluait au coeur en flots amollissants. Il avait un remords de
n'avoir point parl. Il regrettait son silence sans piti, ces longs
instants taciturnes o Mme Lahonce devinait certainement en quels
rves de souillure s'absorbait son mutisme opinitre. Il saisit la
main de sa mre et murmura:

--Maman!... maman!...

--Quoi, mon enfant? fit Mme Lahonce d'une voix mourante.

Charlie ne rpliqua pas. Il la regardait dans la vitre incolore, il
voyait ses yeux perdus reluire peu  peu sous le cristal des larmes.

--Maman! reprit-il... Maman... ne pleure pas!... Je t'en supplie, ne
pleure pas!

Mme Lahonce lui pressa la main d'une treinte crasante. Il
l'attirait, l'embrassait de lgers baisers sur ses joues o les larmes
faisaient une trace claire. Il rptait:

--Maman... Maman... Ne pleure pas... Ne pleure pas... Je t'adore!...

--Non, non, je ne pleure plus, mon chri! balbutiait Mme Lahonce en se
serrant nerveusement contre lui, comme contre un amant, un poux
retrouv.

Mais un cahot les spara. Le fiacre s'arrtait devant la maison.

Charlie sauta sur la chausse, courut vite de l'autre ct, pour aider
Mme Lahonce  descendre.

Puis il demeura  payer le cocher, tandis que sa mre sonnait, d'un
geste las,  la haute porte massive de l'htel.




IV


Lorsque, un peu avant dner, Charlie pntra dans le hall o Lahonce,
en habit noir et cravate blanche, lisait, debout, un journal dploy,
M. Brodin, en tenue de soire aussi, accueillit son petit-fils par une
exclamation stupfaite:

--Comment! tu n'es pas habill?... Tu ne viens donc pas avec nous au
Franais?...

--Non, je n'irai pas... Je suis souffrant! fit Charlie en serrant la
main de son grand-pre.

--Et qu'est-ce que tu as? insista M. Brodin.

Charlie s'excusait ngligemment:

--Je suis fatigu... Je ne sais ce que j'ai... C'est le printemps, le
changement de saison, je suppose...

M. Brodin haussa les paules:

--Le printemps, le printemps!... Probablement que si c'tait pour
aller  ton _Thtre-Libre_ ou  ton autre thtre, ton
thtre--comment appelles-tu cela?--ton thtre de l'_oeuvre_, oui,
probablement que tu en viendrais  bout du printemps, que tu ferais un
effort... Mais non, tu t'ennuies au Franais, c'est bien simple.... Tu
t'ennuies en famille!... Nous t'ennuyons, quoi!... De mon temps,
quand mon pre m'offrait de...

--Oh! grand-pre, je t'en prie! interrompit Charlie d'un ton excd.

--C'est bon, c'est bon! fit M. Brodin. C'est cela!... Je t'assomme,
n'est-ce pas?... Les parents, pre et mre, la famille, des
rengaines?... Oui, va, je sais ce que tu penses...

Mme Lahonce entrait toute ple, avec cette figure blanchie, apprte,
rpare des femmes qui ont pleur--et o la poudre cache mal les
meurtrissantes morsures des larmes.

--Croirais-tu que Charlie ne vient pas au thtre! s'cria Brodin en
se tournant vers elle.

Puis, comme Hlne ne rpondait pas, affectait d'arranger
studieusement, devant une glace, la dentelle-bordure de son corsage
ouvert, M. Brodin s'adressa  Lahonce:

--Au moins, vous, Pierre, vous nous accompagnez? Vous ne nous lchez
pas?...

Lahonce grommela de derrire son journal:

--Oui, oui, je viendrai... pendant un acte ou deux... je viendrai!...

Le matre d'htel annonait que Madame tait servie, et l'on passa
dans la salle  manger.

       *       *       *       *       *

Le dner fut plus morose, plus silencieux que de coutume.

M. Brodin, sous le coup de la colre que lui avait cause Charlie,
semblait, par ses grimaces rageuses, mchonner, en mme temps que les
aliments, des rflexions au got amer et vnneux. Lahonce, qui
formait le projet de s'chapper vers dix heures et de finir la soire
chez Warner, ne disait rien, se contentait de songer, entre les
services,  sa matresse, aux alezans rcemment achets,  certains
changements qu'exigeaient les harnais. Et quant  Charlie, quant  Mme
Lahonce dont les affectueux et gais propos remplissaient toujours
d'habitude, ft-ce  mi-voix, les intervalles frquents de la boiteuse
causerie des repas,--ils se taisaient, ils ne se parlaient qu'
eux-mmes, ils dtournaient vivement la tte quand, par hasard, leurs
regards se croisaient, se surprenaient  s'pier,  vouloir dchiffrer
ce que chacun pensait derrire la trompeuse transparence des
prunelles. Alors Charlie, instinctivement, dirigeait les yeux vers son
pre, le fixait prement, inspectait un  un tous ses traits, tous les
dtails connus de sa physionomie, comme pour y dcouvrir peut-tre les
dfauts repoussants, les raisons de sa disgrce, tout ce qui avait
fait qu'on cesst de l'aimer.

--Ah ! s'exclama Lahonce, apercevant soudain ces coups d'oeil
scrutateurs. Ah ! Charlie, qu'est-ce que tu as  me regarder?
Quoi?... Qu'est-ce que j'ai?... J'ai une tache?...

Et, plissant la ride grasse de son double menton, il inspectait
l'ovale intact de son plastron luisant comme de la porcelaine.

--Mais non! protesta Charlie avec un sursaut... Non, je t'assure, je
te regardais en rvant... sans savoir...

Le dner tait achev. On rentra dans le hall pour le caf. Puis
Charlie, sa tasse bue, s'avana au-devant de Mme Lahonce qui
redescendait, toute fanfreluche, toute lgre et l'aspect plus
d'autrefois, plus marquise encore, sous sa vaste houppelande Watteau
en soie claire et ses dentelles blanches mles  ses cheveux blancs.

--Bonsoir, maman! dit-il en lui donnant sur le front un baiser lent et
appuy.

Il sentait contre lui la poitrine de sa mre qui se gonflait d'un
soupir sanglotant.

--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon Charlie! chuchota Mme Lahonce.

Les mains agrafes  ses paules, elle l'treignait, l'embrassait, le
visage de profil, les paupires baisses; elle l'embrassait de toute
son nergie dfaillante, esprant exprimer, par ces caresses muettes,
sa gratitude d'avoir t absoute et sa crainte inavoue d'un retour de
mpris.

--Allons, Hlne! appela M. Brodin... Viens donc!... La voiture nous
attend...

Mme Lahonce s'enhardit, d'un lan,  subir franchement le regard de
Charlie,  lui montrer de face ses grands yeux plors; et, comme une
prire, une espce de supplication o elle et, peureusement, pour
tout implor grce, elle murmura en soupirant derechef:

--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon pauvre enfant!...

Elle sortait sans se retourner. Il y eut sous la vote un grondement
onduleux de voiture qui s'loigne. Et Charlie, rest seul, monta, 
petits pas, dans son cabinet de travail.

       *       *       *       *       *

Arriv chez lui, il tourna le bouton de l'lectricit qui claira, du
coup, la pice d'une ample et gale lumire jaune.

Puis il prit un cigare, il s'assit devant son bureau et se mit 
rflchir en fumant, la tte renverse, accote au large dossier du
fauteuil.

Il tait plus apais depuis le dner. Il discernait dans son esprit
moins de confusion, moins d'incohrence, moins de vide,--et, parmi ses
penses embrouilles, l'ordre semblait se rtablir.

Pendant le repas, d'abord, il s'tait dj promis de ne jamais
reparler  sa mre de ce que, hlas! il avait vu,--de ne jamais la
torturer d'une barbare scne d'explications.

Et tout  l'heure, quand elle partait, quand il la tenait dans ses
bras et qu'il sentait s'arracher d'elle ces soupirs si loin
venus,--quand il avait compris par quel hrosme pudique elle
s'imposait d'aller  ce thtre, de ne dire mot de son chagrin, de
feindre que rien ne ft chang,--il s'tait alors raffermi dans sa
volont de pardon.

Elle souffrait bien assez, la malheureuse femme, sans qu'il accrt sa
peine, sa honte et ses regrets par d'humiliantes questions ou des
reproches superflus.

Il voulait mme la choyer plus que de coutume, redoubler envers elle
de tendres prvenances, lui faire oublier, jour par jour,  force
d'affection et d'gards attentifs, qu'il savait le secret dernier de
son coeur.

Mais, par contre, il avait rsolu aussi de rompre avec Favierres.

Ds le premier moment de calme, cette sparation lui tait apparue
comme ncessaire, invitable, et  prsent, tout en fumant, il
mditait les termes d'une lettre de rupture, d'une lettre trs simple
et trs courte, qu'il se proposait d'crire, d'envoyer tout de suite 
Neuilly.

Enfin, il se dcidait, et saisissant une feuille de papier, il
commena ainsi:


    Monsieur,

   Aprs ce qui s'est pass tantt entre nous, vous pensez bien...


Il s'interrompit. La formule du dbut lui semblait trop classique, et
ce Monsieur hautain, d'un ton trop thtral. Il dchira la premire
feuille et sur une seconde crivit:


    Mon cher Fav,

   Vous m'excuserez si je ne viens pas djeuner demain, comme vous
   me pardonnerez, j'espre, de ne plus retourner chez vous 
   l'avenir. Je suis trs afflig de renoncer pour toujours  un ami
   tel que vous, que je m'tais habitu  aimer comme le premier, le
   plus prcieux et le plus cher de mes amis. Mais il est des
   circonstances o certaines amitis deviennent impossibles. Vous
   le reconnatrez, mon cher Fav, sans que j'aie besoin d'en ajouter
   plus. Et vous croirez, j'en suis sr, au profond chagrin que
   j'prouve  vous dire ici un dfinitif adieu.

    CHARLIE.

Sa lettre acheve, il la relut  haute voix. Il la trouvait
enchevtre et louche,--trop froide par endroits et par endroits trop
sympathique.

Il reposa le papier sur la table. Il tait tout troubl d'avoir
entendu sa voix profrer ces paroles d'adieu. Le sourcil fronc, la
mine grave d'motion, il se reprsentait Favierres avec son feutre
noir, ses cheveux blancs, sa figure rouge de militaire; il le voyait
ouvrant cette cruelle lettre, le lendemain, au rveil, lisant dans le
jardin ces lignes meurtrires; il le voyait plir, d'une pleur de
dtresse, comme l-bas, prs du fiacre, quand il tendait sa main
timide. Il s'imaginait de quel choc cet abandon brutal, avr,
dclar, craserait son ami, cet ami paternel de tant et tant
d'annes.

Et du plus obscur de lui-mme, des retraites les plus closes de sa
pense intime, s'levaient des questions informes, des pourquoi? 
peine perceptibles, des pourquoi?  peine lumineux, dont la lueur
fragile et vague graduellement s'indiquait plus.

Oui, pourquoi faisait-il cela? Pourquoi crivait-il cette lettre de
rupture? De quel droit reniait-il son ami?

Une rponse banale, immdiate, se dressa. Parce qu'il le fallait.
Parce que c'tait obligatoire. Parce que la morale, le devoir, les
convenances, parce que tout le commandait.

Charlie carta un peu son fauteuil, comme pour rflchir plus 
l'aise, dans une libert de gestes plus large.

Evidemment, songeait-il en lissant du bout de ses doigts sa fine
lisire de moustache blonde, videmment... Pas moyen de faire
autrement!

Pourtant, au dedans de lui, son antique tendresse pour Favierres
s'insurgeait, n'acceptait pas toutes ces raisons, rptait le ttu et
grandissant pourquoi?

Il se leva. Il ne pouvait rester assis. Toute une vapeur d'ides
extraordinaires et surchauffes le forait  marcher, l'empchait de
rester en place.

Il essayait de retrouver ce dgot et cette indignation des tout
premiers instants qui avaient suivi la surprise. Il essayait de se
retracer encore ces scnes abominables, ces coeurants tableaux, ces
visions horribles et exactes qui, dans le fiacre, l'atterraient.

Mais elles filaient, elles s'chappaient. Elles disparaissaient
indcises. D'autres images favorables, d'autres attendrissantes et
douces, une  une, les remplaaient. Et Charlie ne se dfendait plus,
se laissait peu  peu entraner  revivre toutes ces bonnes heures
d'amiti o le ramenaient les souvenirs.

Il revenait au dbut, bien loin, bien loin, en arrire, au temps de la
rue de Lisbonne, au temps o son grand ami Fav, si souvent tait l et
lui chantait des chansons si drles, des refrains si amusants en
s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.

Puis, c'taient,  Neuilly, les leons du jeudi, les leons dans le
grand salon pauvre. Et en t, quand le soleil gayait tout, des
promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul 
seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de Chzy, leur
retour. En face, mme en semaine, on entendait partir des les
voisines des airs tristes de danses populaires, jous par de maigres
violons et de rauques pistons pleurnicheurs,--on apercevait des noces
de petites gens, une robe blanche de marie, des hommes en bras de
chemise qui tournaient colls  leur dame. Et plus bas, vis--vis de
ces normes chnes dont les racines saillantes et rondes boivent,
comme de gros serpents, l'eau noire de la rivire, il y avait un
marchand de gaufres, des gaufres dlicieuses, parfumes de vanille, et
dont le sucre en poudre vous montait aux narines, vous desschait la
gorge...

Puis, avec l'ge, plus de Nanette. Des visites  Favierres quand cela
lui plaisait. Des leons de mtier, de contrepoint, de fugue, des
causeries amicales ou d'actives sances de piano  quatre mains.

Il avait beau chercher, plonger en sa mmoire, voquer le voyage de
Londres, voquer Paris ou Neuilly, il ne se rappelait qu'un Favierres
toujours affable, toujours ravi qu'il vnt, toujours affectueux,
intressant, enjou, quoi qu'en et dit cette gale de Marroy.

Pauvre Fav!... pauvre Fav!... murmurait Charlie ainsi que d'un mort.
Pauvre Fav! Qu'est-ce qu'il m'a fait?...

Il s'arrta de marcher, comme ahuri, confondu par la tmrit de cette
involontaire rflexion. Une claircie subite dchirait l'ombre en son
esprit. Par-dessus le chaos de bataille o luttaient ple-mle ses
prjugs et ses dsirs, enfin une question lucide dominait tout de sa
clart.

Il rpta  haute voix, d'une voix violente et de dfi:

Eh bien oui, qu'est-ce qu'il m'a fait, en somme?

Et il ajouta, il prcisa:

Oui, qu'est-ce qu'il m'a fait  moi?...  moi?...

Il pesait sur ces derniers mots; il avait l'intuition que sa raison
agile renaissait du nant, que son intelligence, enfouie sous des
ruines, se dgageait, se redressait, toute vaillante, recommenait
 le servir avec indpendance mthode et nettet.

A moi,  moi? Il ne m'a rien fait!... Il ne m'a fait que du bien...
Il n'a fait que m'aimer!..

Et en lui jaillissait tout un flux d'arguments gnreux, de dductions
plus fortes et de preuves plus pressantes,  l'appui de ses
sentiments.

Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. Mais est-ce que
a le regardait, ces affaires, ces amours? Mais avait-il donc le
droit, le devoir et la charge de venger l'honneur conjugal, l'honneur
de mari de son pre? Etait-ce lui qu'on avait insult? Etait-ce lui
qu'on avait tromp? Et fallait-il qu'en tout ceci il prt hautement sa
part de succession, sa part de dshonneur et de rancune jalouse?
Fallait-il donc qu'il optt pour son pre et contre sa mre,
fatalement? Fallait-il donc qu'il dtestt le plus cher de tous ses
amis, parce qu' cet ami sa mre s'tait donne et mme que cet ami
avait aim sa mre? Et quelle loi, quelle autorit pouvait lui
ordonner de modifier son coeur et de har quelqu'un qu'il ne hassait
pas?

Voil! songeait-il en reprenant fivreusement sa marche... Voil!...
Toute la question est l!... Agir selon les convenances, les prjugs,
l'usage... Ou agir humainement, simplement, franchement en tre
intelligent et libre... Eh bien, oui ou non, est-ce que je dteste
Favierres?.. Oui ou non, malgr tout, est-ce que je lui en veux?...
Est-que je puis mme lui en vouloir?...

Il n'osait se rpondre, s'avouer d'un mot sa prfrence. Il n'osait
d'un seul mot trahir ainsi son pre, le trahir davantage, cet homme
qui tait son pre, son pre au demeurant, il s'excitait  le
redire,--l'excellent pre  qui il devait tout: la vie tranquille et
luxueuse, l'argent qu'il dpensait, le savoir qu'il avait,--le pre
dvou qui chaque jour, depuis l'enfance, s'efforait  lui plaire, 
capter sa tendresse fuyante,  devenir aussi son confident et son ami.

Des phrases de mlodrame traversrent sa mmoire, des tirades sur la
voix du sang; et ses lvres se soulevrent d'un rictus aussitt
effac.

Certes il n'osait pas se faire la rponse, se dire l'audacieux non
que sa question appelait; seulement au fond de lui, une voix le
profrait. Et cette voix n'tait pas l'imprieuse voix du sang; la
voix rapidement tue qui, l'aprs-midi, dans la rue, criait, par tout
son tre, revanche et fltrissure. Ou plutt c'en tait une autre.
C'tait la voix familire et magique, la voix du sang maternel
triomphant, celle qui toujours l'avait guid, celle qui se rvoltait
furieuse et blesse, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on
critiquait Favierres, celle  qui, de tout temps, Charlie avait cd,
celle  qui il cdait encore.

Car sans rien conclure, sans rien rsoudre, il pressentait confusment
qu'il irait chez Favierres; il tait convaincu qu'il y retournerait.

Machinalement il s'approcha de la lettre dpose au milieu du bureau.
Il la palpait, la relisait et, d'un trait, il allait pour la dchirer.

Un restant de scrupule le retint. Il reculait comme ces femmes qui
vont s'abandonner, mais que l'excution effraie. Il s'imaginait le
lendemain son arrive chez Favierres, comment il lui serrerait la
main, comment en sachant tout il le regarderait, et il se demandait ce
que Fav peut-tre penserait bien de lui, ce qu'il croirait peut-tre.

C'est gal... Ce sera raide... ce sera bizarre d'y aller!...

L'hsitation le ressaisissait. Il aurait souhait qu'on l'aidt,
qu'on l'approuvt, qu'on le soutnt par des conseils. Il avait envie
de consulter, ft-ce en mystre, sous forme de problme, sans dsigner
personne, et d'obtenir des avis impartiaux sur ce cas.

Mais  qui se confier? Des noms surgirent, les noms de ses plus
proches.

Se confier  son grand-pre qui tomberait en garde pour sauver la
famille de ce nouveau danger, pour sabrer,  coups de discours, les
impies inventeurs de ce nouvel attentat? A Germaine qui s'excuserait,
la pauvre petite, par des baisers et des caresses, d'avoir mal cout
cette histoire anonyme, cette histoire complique de gens qu'elle
ignorait? A Marroy l'impassible,  Marroy qui jugerait l'affaire avec
dilettantisme, n'en serait pas mu, touch un seul instant, et par
principe, par _fun_, conseillerait froidement les solutions extrmes?

Tous rpondraient en gostes, tous rpondraient srement en ne
songeant qu' eux.

Charlie eut un haussement d'paules agac:

Mais je suis fou!... Je suis stupide!... Est-ce que j'ai besoin
d'eux?... Est-ce que, cent fois mieux qu'eux, je ne sais pas ce que
j'ai  faire?... Est-ce qu'il y a quelqu'un qui le sache mieux que
moi, qui y ait plus rflchi? Allons donc!... Assez d'enfantillages,
assez de faiblesses comme a!... J'ai dcid d'aller chez Fav!... Ma
conscience me le permet. Mon coeur le dsire... Cela suffit. J'irai,
voil tout, c'est bien simple!...

Il dchirait nerveusement la lettre en morceaux menus, menus, plus
menus.

L, a y est! fit-il en ouvrant la fentre et en lchant, par
l'avenue noire, la poigne voltigeante des petits papiers morcells.

Une fracheur qui fleurait la terre moite, l'humide verdure des arbres
et la nuit, pntra dans la chambre. Charlie aspira longuement cette
forte brise nocturne et, pench au balcon, il examinait les blancs
panaches des marronniers, se balanant parmi les feuilles, sous la
lueur carre que projetait la pice.

Il prouvait une molle impression de lassitude tranquille et de lutte
finie. Il n'aurait plus  discuter,  se dbattre avec lui-mme, 
sparer et  dompter ses sentiments dchans et contraires. Il
pouvait rver au hasard, se reposer enfin.

Il se souvenait de soirs semblables, de soirs identiques de printemps,
o en bas, dans le hall, il surveillait sa mre, assise prs du balcon
de pierre, assombrie, la poitrine oppresse--et contemplant fixement,
par del les tnbres, il ne sauvait quel tre cach et attirant.

Il demandait alors:

--A quoi penses-tu, maman?

Mme Lahonce tressautait:

--A rien, mon enfant,  rien!

Charlie devinait maintenant  quoi, il devinait maintenant vers qui se
tendaient jadis ces regards assidus. Pauvre mre! Pauvre Fav! Ils
n'avaient gure t heureux sans doute! Toujours guetts, perscuts,
traqus, se mfiant toujours de tout le monde, des amis et des
inconnus, ils avaient d s'aimer comme des faussaires, des assassins,
comme des sclrats qui s'unissent en tremblant pour des forfaits
ignobles. Leurs journes, durant ces quinze ans, s'taient passes,
craintives et prisonnires, dans des sortes de repaires d'amour,
donnant sur des rues tristes, en des quartiers dserts; et la nuit,
aux heures sombres de volupt pour tous, quand tous s'aimaient en
paix, mme les plus honnis et mme les plus gueux, ils taient
demeurs exils l'un de l'autre, attendant le lendemain, le moment de
se rejoindre et de s'emprisonner ensemble.

Et c'est cela leur crime!... C'est cela qui m'imposerait de mpriser
maman, de la traiter de haut et de rompre avec Fav comme avec un
gredin!... Oui, ce serait l le devoir, le vritable esprit de
famille, la conduite d'un bon fils, la conduite comme il faut... Eh
bien! non, je ne peux pas!... Je ne pourrai jamais!... Ces faons de
justicier, de magistrat implacable, ce n'est pas dans mes cordes!...
Qu'ils s'aiment donc, puisqu'ils s'aiment, puisque pendant quinze ans
leur amour a rsist  tout!...

Il eut malgr lui un sourire. Il comparait avec ses opinions
anciennes, avec son ddain pour les gens passionns et ce qu'il s'en
disait, quelques heures plus tt, en marchant par l'avenue d'Antin. Il
murmura:

Bah! j'ai chang! C'est tout ce que a prouve... Est-ce ma faute
d'ailleurs, si je me trompais? Est-ce ma faute si mon histoire avec
Germaine ne m'avait rien appris, si ce n'est qu'une petite passade, un
tout petit collage mondain? Est-ce ma faute si j'tais, avant d'avoir
souffert et vu, dans l'tat d'esprit de tous ceux de mon ge, dans
l'tat d'esprit de Marroy par exemple... si j'tais uniquement sur
fond de thories?

Il nonait cela srieusement, comme un vieillard qui parle de sa
nave jeunesse, d'erreurs lointaines et oublies, de camarades d'antan
dpasss de beaucoup.

Puis il ferma la fentre, tourna le bouton de l'lectricit, et,
entrant dans sa chambre, il se mit lentement  se dshabiller.

Au moment o il se glissait au lit, une voix en bas, une voix rude,
cria:

--Porte s'il vous plat!...

Et tout l'htel vibra du grondement de la voiture de Mme Lahonce qui
rentrait sous la vote.

C'est maman! songeait Charlie... Va-t-elle venir?... Montera-t-elle
me dire bonsoir comme d'habitude?

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, les yeux
ouverts dans l'ombre, l'oreille au guet. Mais nul bruit ne craquait
dans la maison dormante.

Oh! si elle venait, chuchotait Charlie, si elle venait, comme je
l'embrasserais, cette pauvre maman, comme je lui ferais sentir par mes
baisers qu'elle est toujours ma bonne dame, ma bonne dame que
j'adore... que j'aime autant qu'avant!...

Il ralluma pour regarder sa montre.

Une heure! Elle ne viendra plus... Elle a peur de moi... Est-ce
navrant!

Il teignit, s'enveloppa dans sa couverture, se pelotonna contre le
mur, en une posture toute rassemble.

Ses mains lui brlaient moins. Sa tte lui pesait moins. Il s'en alla
vers le sommeil avec une sensation de lgret sereine, de claire et
douce scurit, comme on fait,  la veille des lendemains bien rgls
et certains. Il n'tait plus anxieux. Il connaissait son rle, il
savait comment le remplir.

Car l'indulgence qu'il aurait, ce ne serait ni l'indulgence pdante,
philosophique et froide qu'inspirent les systmes, l'ide que rien
n'est mal et que tout est permis; ni celle que nous suggrent, dans
les moments de drame, notre sensiblerie douillette ou nos nerfs
prouvs.

Ce serait la ferme et clairvoyante indulgence virile, l'indulgence du
coeur qui aime et qui comprend.




V


Le lendemain matin, sitt rentr du Bois, Charlie grimpa vite dans sa
chambre, pour changer de vtements.

Il tait aussi rsolu que la veille, dans les mmes intentions envers
Mme Lahonce. Il ferait jusqu'au bout ce qu'il avait arrt de faire.
Mais, tout en s'habillant pourtant,  mesure qu'il venait  la
ralisation, au moment de revoir sa mre, puis Favierres, il se
sentait plus agit, plus mu; il avait cette hte maladive d'en finir
qu'exaspre,  l'approche des instants mauvais, la lenteur ponctuelle
du temps.

Les mains tremblantes et chaudes de fivre, il se pressait, il jetait
en dsordre par la pice ses vtements retirs, et  onze heures un
quart, il avait achev sa toilette. Il descendit un tage, puis
frappant lgrement  la chambre de Mme Lahonce:

--C'est moi, Charlie! cria-t-il.

--Attends, attends un peu... je t'ouvre tout de suite...

--Bien, bien, maman! fit Charlie.

Une minute seulement, plus qu'une minute de grce! Il s'appuya, sans
le vouloir, au bouton de la porte, la tte basse, les yeux brouills
de vertige. Il avait la trouble intuition qu'un drame recommenait, un
nouvel acte du drame, et qu'il allait entrer en scne! Un glissement
huileux de fer dgagea la serrure. La porte s'ouvrit et Mme Lahonce,
avec un faible sourire demanda:

--Tu m'excuses, mon chri!

Elle agrafait prestement la large matine de linon rose qu'elle avait
endosse pour ouvrir.

--Tu vois! reprit-elle... Je flnais... Je n'tais pas prte. Tu
m'excuses!

Charlie l'embrassait lentement, tendrement,  droite du cou,  gauche,
au-dessus de l'chancrure du col de guipures blanches.

--Si je t'excuse!... Naturellement que je t'excuse!... Mais,
maintenant que je t'ai dit bonjour, maman, je vais te dire au revoir!

Elle questionna d'une voix tonne, ou qui affectait de l'tre:

--Au revoir!... Pourquoi? Tu sors?... Tu ne djeunes pas ici!...

Charlie riposta, balbutia entre deux baisers:

--Non, voyons! Je djeune chez... Je djeune  Neuilly, tu sais bien!

--Ah! oui, c'est vrai! fit Mme Lahonce en s'cartant un peu de
Charlie, l'air songeur, les deux mains poses aux hautes paules de
son fils.

Il allait  Neuilly!... Etait-ce donc peut-tre qu'il n'avait pas
devin, qu'il ne devinait rien et qu'il la jugeait sans reproche?

D'un vif mouvement, elle redressa vers lui la tte, elle darda dans
ses yeux un imprieux regard, un regard fouilleur, instinctif et
qu'une flamme d'espoir intrpide avivait.

Mais brusquement Charlie s'tait dtourn d'elle, rougissant, tout
gn, incapable de feindre sous ce regard sincre qui rclamait la
vrit, qui si bravement s'exposait.

Mme Lahonce implora:

--Charlie!...

Il ne rpondait pas, ne trouvait quoi rpondre. Elle ne se contint
plus. Elle souffrait trop, depuis la veille, de cette incertitude
muette et impatiente qui lui harponnait le coeur de questions
continues. Elle s'cria au hasard, elle bredouilla d'une voix
entrecoupe:

--Ecoute, Charlie!... Ecoute mon enfant!... A prsent, nous n'avons
pas le temps... A prsent, ce n'est pas le moment... Mais aujourd'hui,
ce soir ou demain, plus tard enfin, je dsire que nous causions, je
dsire que nous ayons une conversation srieuse... Tu comprends, mon
enfant, hier il s'est pass un accident... un incident qui pourrait te
faire croire des choses... des choses qui ne sont pas... Et cela, je
ne le veux pas, tu entends, Charlie?... Je t'aime tant!... Tu sais,
n'est-ce pas, comme je t'aime? Alors, si tu ne m'aimais plus, si pour
une raison ou une autre, tu m'aimais moins, si tu... Oh!... oh!... Mon
chri, mon chri!...

Elle clatait en larmes, elle sanglotait, la tte contre la poitrine
de son fils, tandis que de ses mains crispes, elle lui griffait les
bras d'une emprise passionne.

--Voyons, maman!... Voyons maman!... Mais c'est absurde!... protestait
Charlie en l'embrassant au front, en embrassant doucement ses frisons
argents... Mais pourquoi t'aimerais-je moins?... Mais je t'adore!...

Et, comme elle sanglotait toujours, il ajouta:

--Maman, je t'en prie, calme-toi, coute-moi aussi!... Tiens, veux-tu
que je te parle franchement,  coeur ouvert?...

--Oui, oui... c'est cela... je veux bien! balbutia Mme Lahonce comme
un enfant en pleurs que l'on console.

--Eh bien! je te jure, je te jure sur ce que j'ai de plus cher, je te
jure sur ta vie, qu'il n'y a pas de raison au monde qui puisse faire
que je t'aime moins... que c'est impossible... que c'est de la folie
d'en parler seulement... L, me crois-tu?... Es-tu rassure?...

Mme Lahonce se serrait plus  lui, et d'une voix grave, hochant la
tte, rveusement:

--Oui, je te crois... je te crois, mon chri..

Puis avec un soupir:

--Ah! cela m'a fait du bien de pleurer un peu! dit-elle en lchant
Charlie. J'tais nerve ce matin.... J'avais le spleen, oh! un
spleen!...

Il reprit de son ton de plaisanterie coutumire:

--Alors, cela va mieux, ma bonne dame?... Alors, on est gurie?... On
n'aura plus besoin de conversation srieuse?... Je puis m'en aller
tranquille?... Vous serez sage?... Vous ne pleurerez plus?...

Mme Lahonce se tamponnait les yeux, en essayant de sourire:

--Non, non, je te le promets... Je serai sage... Je ne pleurerai plus
jamais, jamais... except...

--Except? interrogea Charlie.

--Except quand il m'arrivera d'avoir par trop le spleen et que tu me
permettras de pleurer un peu...

--a dpend... On ne sait pas! fit Charlie d'un accent important,
paternel.

Et embrassant de nouveau sa mre dans le cou, de longs baisers
affectueux comme tout  l'heure, lorsqu'il entrait, il murmura:

--Au revoir, ma bonne dame!... Je me sauve... On m'attend... Au
revoir,  ce soir!... Et surtout, que je vous retrouve avec des yeux
bien nets, bien gais,--vous savez, les bons yeux contents que
j'aime!...

Il ramassa son chapeau, tomb  terre, tandis que Mme Lahonce
sanglotait en ses bras.

Puis sur le seuil, il se retourna encore pour envoyer  sa mre, du
bout des doigts, un dernier et galant baiser:

--A tantt, ma bonne dame!...

       *       *       *       *       *

Dehors, il demeura quelques minutes devant la porte, au bord du
trottoir, sans hler les fiacres vides qui remontaient et descendaient
l'avenue.

Il restait tout abasourdi par ce bref dialogue mouvant o l'on avait
tant dit en si peu de mots vagues; tout stupfait aussi de la faon
rapide, inconsciente, imprvue, dont l'entente secrte, le pacte
inexprim de silence pour l'avenir s'tait si simplement conclu entre
sa mre et lui.

Il se rappelait ces phrases innocentes qu'il avait prpares, et ces
airs de candeur, d'ignorance, dont il se proposait de masquer son
visage. Mais tout s'tait autrement fait. Il n'avait prononc aucune
de toutes ces phrases. Il n'avait eu aucun de tous ces airs subtils.
Au gr du dialogue, des regards, des baisers et des larmes, les
questions dsoles, les rpliques attendries s'taient d'elles-mmes
enchevtres pour tablir l'accord souhait, discrtement, sans
mensonges hypocrites, sans nulle explication. Et Charlie se demandait
si l-bas, chez Favierres, l'entrevue se passerait avec autant
d'aisance, si leurs yeux  tous deux les aideraient de mme  se dire
ce que leurs voix pudibondes et mfiantes n'oseraient peut-tre pas
profrer.

Bah!... Nous verrons bien!... A quoi bon me tourmenter,  quoi bon
prsager ce que je vais savoir dans un instant, dans une heure?...

Il appela un fiacre ouvert, donna l'adresse:

--Vous prendrez par l'avenue de la Grande-Arme et Neuilly... Au
galop, n'est-ce pas? Je suis en retard.

Et comme machinalement il relevait la tte, il aperut  la fentre du
premier, derrire la vitre  treillage blanc, Mme Lahonce qui le
regardait partir, qui s'efforait de lui sourire, de ses lvres
indociles et lourdes de chagrin.

       *       *       *       *       *

Le fiacre s'en alla  une paisible allure d't, une allure que le dos
affaiss et maussade du cocher semblait approuver et proclamer
normale.

--Voyons! s'cria Charlie. Ce n'est pas un train, cela...
Dpchez-vous, nom d'un chien!...

Le dos rond du cocher ne bronchait pas, persistait en son affaissement
hostile et ddaigneux.

--C'est bien! ordonna d'un ton furieux le jeune homme... Arrtez!...

Il descendit, et tandis que le cocher dmarrait au grand trot, il
monta dans une autre voiture.

Celle-l marchait un peu mieux. Mais tout de mme, il tait plus de
midi un quart quand elle atteignit la lointaine rue de Chzy o
flottaient, mlanges, des odeurs tides de verdure et de cuisines en
pleine action.

Bigre! fit Charlie qui consultait sa montre... Je ne suis gure en
avance!...

Il sonna  la grille grise. Les regards baisss vers les gros pavs
roses du trottoir, il se remmorait avec une mlancolie de regret, des
attentes pareilles, quand il venait pour visiter son ami Fav, sans
rien connatre, rien souponner, et qu'il trpignait dans la porte
parce qu'on ouvrait trop lentement.

Aujourd'hui, il avait, hlas! plus de patience. Il n'tait pas press.
Il reverrait toujours assez tt son ami, ce pauvre Fav, que, malgr
lui, il se reprsentait encore, comme la veille, les joues blmes, les
yeux effars, la main tendue et suppliante.

Des pas grincrent sur les cailloux, des pas menus, prcipits. La
porte tournait en arrire, et Mme Favierres, qui ouvrait, dressa ses
bras au ciel, dans un geste bourgeois de triomphe:

--Ah! j'en tais bien sre!... J'tais sre que vous viendriez... Vous
imaginez-vous que M. Favierres disait que non, qu'il a voulu se mettre
 table?... Ah! bien, je ne suis pas fche, non, je ne suis pas
fche... Cela lui apprendra... c'est bien fait!...

Elle ajouta  mi-voix:

--Du reste, depuis ce matin, il vous est d'une humeur!... Non, je
vous assure, monsieur Lahonce, il tait temps que vous arriviez!...

Ils pntraient dans le vestibule, o Charlie dposait sa canne, son
chapeau.

--Tenez, monsieur Lahonce, dit de sa mme voix confidentielle Mme
Favierres... Entrez donc!... Moi, je vais  la cuisine pour annoncer
que vous tes l...

Charlie poussa la porte entre-bille de la salle  manger, et
Favierres,  sa vue, se leva automatiquement, se leva d'un lan
courtois, empress, comme pour un tranger, pour un invit peu intime.
Il serrait la main du jeune homme:

--Ah! ah! C'est toi... Tu me pardonnes de m'tre mis  table?... Je
croyais...

Il ne put terminer. Quelque chose l'tranglait. Il saisit son verre
sur la table, avala une ou deux gorges.

Charlie se dgantait sans le regarder et il bredouilla:

--Oui, je suis en retard, je sais... C'est ma voiture... Ces sacrs
fiacres...

Il s'arrta court, la figure empourpre, la voix tranche soudain par
ce terme maudit, par ce mot vocateur, dfendu, maladroit. Favierres
s'tait rassis et toussotait:

--Hum!... Hum!... Oui, oui... il n'y a pas de mal d'ailleurs...
Assieds-toi... Nous commencions  peine...

Puis il se retourna, lanant un regard d'appel, un regard dsespr,
vers la porte entr'ouverte. Mais Mme Favierres, comme exprs,
demeurait dans la cuisine, ne revenait pas, les laissait seuls.

Favierres, le buste toujours de travers, cria d'un ton menaant:

--Valrie... Valrie!...

--Quoi, mon ami?... interrogea une voix au loin.

--Eh bien?

--Je viens... Je viens... J'apporte les oeufs... Voil... Voil.

Elle rentrait en effet, plaait devant Charlie des oeufs tout
crpitants, tout gmissants dans leur friture bouillante.

--Et Sophie? questionna svrement Favierres... Qu'est-ce qu'elle
fait?... Elle ne peut donc pas servir elle-mme?... C'est bizarre,
cette manie que tu as de te dranger tout le temps, de faire le
travail de ta bonne!...

Mme Favierres ne rpliqua point. Elle s'assit en jetant  Charlie un
prompt coup d'oeil d'intelligence. Et le djeuner continua sous la
sauvegarde enfin de sa prsence rassurante.

Charlie essayait de causer, de parler comme de coutume, de raconter
sa promenade au Bois, les personnes rencontres ou ce qu'il avait lu,
le matin, dans les feuilles. Et Favierres, de son ct, s'appliquait
 rpondre,  discuter,  juger les uns et les autres. Mais lorsque,
par inadvertance, leurs regards se croisaient, lorsqu'ils
s'entre-heurtaient, ces regards dserteurs, errant aux mmes rgions
de rveries inavouables, aussitt le dialogue cessait. On et dit un
cong qu'ils s'accordaient tous deux aprs ce choc pnible, une sorte
d'armistice  la lutte intrieure qu'ils soutenaient chacun contre le
secret dbordant, Ils se taisaient durant quelques instants, ils se
recueillaient, ils cherchaient des sujets indcis, gnraux, toute une
matire informe de conversation banale, pour combler ces vastes
minutes de silence, o le secret se dmenait plus vaillamment en eux,
les obsdait plus fort de ses sourdes clameurs. Alors Mme Favierres
intervenait, vantait sa cuisinire, reproposait des plats. Et si
Charlie en reprenait, elle tait toute joyeuse, l'encourageait, le
remerciait presque:

--A la bonne heure!... A la bonne heure!...

Car elle aussi aimait Charlie. Jamais son coeur perclus, dompt,
atrophi, ne lui avait souffl la moindre haine contre le fils de
celle qu'elle sentait sa rivale. Enfant, elle l'admirait pour ses
gracieuses manires, pour sa gaiet bruyante et pour l'affection qu'il
marquait  Favierres. Puis plus tard cela l'avait amuse, honore de
traiter chez elle,  sa table, en ami, ce jeune homme lgant, ce
convive dlicat. Elle croyait mme alors prsider comme un de ces
repas mondains d'o on l'avait toujours bannie, un de ces dners
luxueux qu'on lui interdisait; et, dans cette illusion flatteuse, elle
oubliait souvent ses dboires, toutes les meurtrissures faites  sa
vanit.

Le djeuner allait finir. Mme Favierres demanda d'un air solennel,
mystrieux:

--Prendrons-nous le caf au jardin, messieurs? Dites, cela vous
va-t-il?

--Parfaitement, firent les deux hommes.

On se levait. Mme Favierres passa devant, suivie un peu aprs par
Charlie et Favierres.

Mais comme ils entraient dans le salon, ils la virent arc-boute  la
porte-fentre, poussant, geignant, tapant sur le battant de droite qui
refusait de s'ouvrir.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea Favierres.

--Il y a... il y a que cette sale porte... Haa!... Ae donc!...

La porte cdait, s'ouvrait toute grande. Instinctivement le musicien
et Charlie se regardrent. La mme pense sans doute leur tait  tous
deux venue, le mme souvenir peut-tre: le souvenir d'une frache
journe de novembre o derrire cette sale porte, comme disait Mme
Favierres, des choses s'taient passes que l'un savait, l'autre
ignorait--des choses srement indcentes et coupables.

--Tu fumes, n'est-ce pas? dit Favierres qui fouillait activement dans
un tiroir pour dissimuler son malaise.

Charlie prit le cigare que son ami lui offrait. Puis le matre ayant
allum sa grosse pipe en cume toute culotte de roux, ils
descendirent le perron et s'assirent des deux cts d'un petit
guridon de fer o le caf tait servi.

Mme Favierres tournait dans le jardin picorant  terre, comme une
vieille poule, les brindilles de bois et les feuilles tombes qui
jonchaient l'alle circulaire.

Et Charlie, de sa place, l'observait avec une sorte de piti curieuse,
ainsi que la veille,  table, il observait son pre.

Pauvre femme! songeait-il!... Pauvre vieille!... C'est l'autre...
leur autre victime!... Elle a d en voir de rudes, celle-l!

Mais sur-le-champ, en un naf regain d'orgueil filial:

Peuh! tout de mme... Il n'y a pas  dire... Maman est mieux,
joliment mieux!...

Et, pour rompre un peu le silence, il interrogea:

--Irez-vous  la premire de _Falstaff_, Fav?

--Oui, je pense! fit Favierres... Je pense que j'irai...

--J'ai lu la partition, continua Charlie... Cela ne me plat gure.
C'est sautillant... C'est dansatoire, c'est airs de cirque... Et
puis, c'est de la musique spirituelle,  prtentions comiques... Moi,
j'ai horreur de cela.

--Possible! rpliqua le compositeur... Moi non plus, je ne raffole pas
du genre. Seulement, c'est de la musique tout de mme, vois-tu, mon
petit... Oui, c'est de la musique, de la pte musicale un peu
souffle... mais c'est de la bonne pte bien ptrie!

Charlie esquissa un geste d'inaptitude. Et ils recommencrent  se
taire,  fumer en silence, comme des consommateurs, l'un de l'autre
inconnus, runis, par hasard,  une table de brasserie. Ils
contemplaient le ciel d'un bleu criard et neuf, les feuilles juvniles
des arbres qui se pressaient, roulaient, frmissaient sous la brise;
et l'on n'entendait plus que les tramways cornant au loin, les fuses
de fume que projetait Favierres ou les lapements claquants de ses
lvres sur la pipe.

Il semblait que le secret les engourdt tous deux, obstrut  la fois
leur pense et leur gorge, les empcht de parler s'ils ne parlaient
de lui; et c'tait aussi lui qui les retenait ensemble, qui, par un
attrait douloureux, les enchanait, l, cte  cte, jusqu' ce qu'ils
se fussent dit ce qu'ils avaient  se dire. Oui, un jour il faudrait
certainement s'expliquer. Mais comment faire? Et qui se risquerait? Et
qui entreprendrait l'attaque?

Ah! si Charlie et pu, comme auprs de sa mre, s'abstenir de
discours, s'en remettre aux baisers, employer, pour achever ses
phrases inacheves, le langage symbolique et parfait des caresses
muettes o les mes fusionnent! Et si mme il et pu, comme  un
camarade,  quelqu'un de sa gnration, noncer  Favierres avec calme
et tendresse ses rsolutions rflchies, les raisons cordiales et
claires de sa conduite!

Seulement tout les sparait: l'instinct parcimonieux qui rserve les
baisers pour l'amour, pour ceux qu'unit le lien de la chair ou du
sang,--et l'ge aussi, le temps qui, d'anne en anne, cre des races
d'hommes nouvelles, trangres aux prcdentes et dont les suivantes
s'tonneront.

Enfin,  bout d'nergie, d'expdients, Charlie proposa discrtement:

--Voulez-vous que nous fassions un peu de musique, dites, Fav?

Le compositeur vidait sa pipe en la cognant contre la table:

--a va!... a va! fit-il.

Et ils rentrrent dans le salon, s'installrent au piano, se mirent 
jouer un alerte concerto de Grieg.

Le morceau fini, ils dcidrent d'en jouer un autre, une symphonie de
Beethoven, la _Symphonie pastorale_.

Favierres, courb en deux, cherchait le recueil dans un casier plac
 droite du piano, tandis que Charlie, les yeux vers le plafond,
parcourait le clavier de nonchalants arpges.

--Dis donc! s'cria soudain Favierres, toujours courb, la tte
toujours cache... Dis donc,  propos!... Et hier, vous tes bien
rentrs?...

--Oui, oui, trs bien! fit Charlie sans interrompre ses arpges.

Il sentait son coeur s'affoler en sauts dsordonns et comme un
touffement aigu pointer dans sa poitrine. Le combat, l'assaut,
commenait. Favierres attaquait. Ce serait pour maintenant, pour tout
 l'heure, pour tout de suite!

Le matre se relevait et, feuilletant la partition, il reprit d'un ton
ngligent:

--C'tait assez curieux cette rencontre, n'est-ce pas? assez
inattendu...

Charlie, comme s'il n'entendait pas, excutait d'une main les
premires mesures de sa partie, le visage obstinment pench vers la
musique.

--Figure-toi, continua Favierres l'imitant, figure-toi que je
traversais les Champs-Elyses... do... do... sol... r... r... quand
tout  coup j'ai aperu ta mre qui me faisait signe, qui m'appelait
de sa voiture... Do... mi... la, sol... r, r... r...

Sa voix tremblotait en chantonnant les notes:

--Au dbut, je ne la reconnaissais pas, je croyais que c'tait...
Madame... Madame... celle dont le mari s'occupe de mdailles...
Madame... Voyons, tu sais bien?...

--Non, je ne sais pas, riposta schement Charlie qu'agaaient toutes
ces manoeuvres puriles, ces vaines parodies de vrit.

Il s'tait arrt de jouer et fixait Favierres d'un mle regard
d'attente presque provocatrice.

--Mon petit, fit Favierres d'un ton de reproche, pourquoi me
rponds-tu ainsi?

--Mais, disait Charlie, je vous rponds comme d'habitude...

--Non, non, pas du tout! poursuivit nerveusement le musicien... Du
reste, assez de simagres entre nous!... Depuis que tu es arriv, cela
dure... J'en suis malade, moi!... Parlons net... Tu as de mauvaises
penses, Charlie, des penses indignes...

--Moi! s'cria Charlie qu'effarait la brusquerie de l'agression.

--Oui, toi... Ne nie pas, c'est inutile!... Tu es un homme... Tu me
comprends  demi-mot, je suppose... Je te rpte que tu as des penses
odieuses...

Charlie perdait tout flegme. Il riposta d'un ton conciliant,--d'un ton
amical et lass  la fois:

--Fav!... Vous vous trompez, je vous assure... Je ne vous comprends
pas... Et puis, mme vous comprendrais-je, pourquoi parler de tout
cela?... Nous ne pourrions que nous faire du mal, de la peine... Je
ne pense qu'une chose, c'est que je vous aime bien... Je dsire
demeurer toujours votre ami... Je suis revenu, je reviendrai... Que
demandez-vous de plus, vraiment?...

--Ah! tu vois! s'exclama Favierres... Tu vois, tu avoues!... J'en
tais convaincu... Eh bien! soit, mon petit... On ne reparlera plus de
rien, tu m'entends, de rien... puisque tu t'y opposes... Seulement,
par exemple, je ne veux pas que tu aies de ces mauvaises penses... Je
veux que tu me jures de croire ce que je vais te dire...

--Je vous le jure! fit Charlie mollement.

Et Favierres dclara d'une voix toute basse, toute veloute d'motion:

--Eh bien! je te donne ma parole que je n'ai jamais eu pour ta mre
qu'une vive sympathie... une sympathie que, hlas! je n'ai gure pu
souvent lui prouver... Je te donne ma parole qu'elle a droit  tout
ton respect,  tout ton amour, la charmante femme!... Et tu sais que
je ne mens pas, n'est-ce pas, mon petit?...

Il tendait affectueusement ses deux mains  Charlie. Le jeune homme
les saisit en murmurant sans assurance:

--Oui, je sais, Fav!... Je vous remercie... je vous remercie...

Et par amicale forfanterie, dans la joie de leur soulagement, ils
restrent un instant  se considrer,  se montrer leurs regards que
teintaient, malgr eux, les ombres vacillantes du mensonge accept.

Puis, comme trois heures sonnaient  la pendule, Charlie demanda d'un
accent de prire affable:

--Fav, il va falloir que je m'en aille, que je rentre travailler. Vous
permettez?...

--Comment donc, mon petit! fit le compositeur en abandonnant les mains
du jeune homme... Attends une minute, je vais prvenir Mme Favierres
que tu pars...

Dans le vestibule, Charlie avait repris sa canne et son chapeau.

Il songeait, en regardant les dalles roses et blanches:

Voil!... 'a t dur, mais c'est fait!... C'est accompli!... C'est
comme hier, comme avant, comme quand je ne savais rien! Il ne nous en
a cot que deux petits faux serments!... Et dire que j'ai failli ne
plus revenir, faire d'un coup deux malheureux!... Aurait-ce t
mchant, imbcile et ingrat, tout de mme!...

Mme Favierres accourait, dans un fracas de galoches claquantes:

--Vous vous en allez, monsieur Charlie!... Et  quand?... A quand?...
Qu'on vous arrange un bon petit djeuner!...

Charlie rflchissait:

--A la semaine prochaine... Mardi, si vous voulez...

--Entendu! dit Favierres.

--Alors,  mardi, Madame! fit Charlie en descendant le perron.

La petite femme dsignait d'une grimace son mari qui marchait devant:

--Esprons qu'il sera de meilleure humeur!

--Bah! ce n'est rien... Tout le monde a ses nerfs! rpliqua le jeune
homme en rprimant un sourire.

Ils parvenaient  la grille. Favierres serra la main de Charlie avec
force, et d'un ton persuasif:

--A mardi... Tu n'oublies pas ce que je t'ai dit, mon petit?... Tu
n'oublies pas?...

Charlie rendait treinte pour treinte. Il rpondit vaguement, le
regard un peu fuyant:

--Mais oui... Mais oui... Au revoir, Fav!...

--Au revoir!...

La porte s'tait referme sur lui.

--Il est gentil, cet enfant! pronona Mme Favierres en manire de
flatterie  l'gard du matre.

--Oui, trs gentil!... rpta distraitement Favierres... Trs... trs
gentil!...

Puis,  mi-voix, il ajoutait, comme s'adressant  sa conscience:

--Il sait tout, mais quoi! j'ai dit tout ce que j'ai pu! j'ai fait
tout mon devoir!...

Et il rentra dans le salon pour crire, sans tarder,  Mme Lahonce.




VI


Juin touchait  sa fin. L'air de la ville avait vieilli, et la nuit
mme, sous le ciel bleui d'toiles, il ne soufflait plus, par les
rues, qu'une haleine comme dfrachie, fatigue, use par trois mois
de travail et d'excs printaniers.

Ce soir-l, Antoinette Warner quitta le Bois vers cinq heures et se
fit directement reconduire chez elle,  son htel de la rue de Prony;
car elle voulait surveiller les prparatifs du dernier grand dner, du
dner de clture qu'elle offrait  ses amis, avant de partir pour
Aix-les-Bains o elle allait soigner ce commencement de rhumatismes
qu'elle avait.

A sept heures et demie tout tait prt; et les convives arrivrent un
 un, annoncs, ds la porte, par le timbre retentissant de l'htel.

Le premier fut Lahonce qui avait prtext, pour s'chapper poliment de
l'avenue d'Ina, un dner du comit de l'_Orphelinat Germain-Lahonce_,
fond en 1869 par les soins du ministre dfunt; un comit fort actif,
s'il fallait en juger par la frquence des runions auxquelles
Lahonce, deux ou trois fois par mois, se prtendait contraint
d'assister.

Il flicita Warner de sa toilette, une trange gaine dcollete, en
toile de soie safran, dont les reflets jaunissaient davantage l'ocre
de ses joues, de ses bras, de sa poitrine,--faisant d'elle une espce
de petite femme surette d'extrieur, acide, une espce de petit citron
humain.

Et les invits se succdrent rapidement.

Des couples d'abord, les dames en peau, les messieurs en habit et
cravate blanche, des couples qui entraient avec une allure d'tre
maris, solidement unis par des liens durables et riches, la femme
jeune, jolie, pntrant la premire; l'homme lgant et plutt
mr, suivant derrire ainsi qu'un poux effac et courtois: Berthe
Mangin, une brune  bandeaux plats, et le baron Eric Marroy, le
propre oncle d'Alain Marroy, un beau vieux,  tte de gnral
ftard;--Mariette Bresson, grande, les cheveux blond roux, les narines
retrousses, volontaires, renifleuses, et M. Allry, le fameux
coulissier, un petit bonhomme noiraud, maigre,  mine de tzigane
timide et meurt-de-faim;--Lucie Darceaux, une autre blonde, la
figure mince et ple, les joues caves, le nez busqu, mcontent,
rageur, et son ami M. Lesseigne, le grand industriel, le grand
fabricant de fer, un gros bourgeois  brefs favoris teints, 
visage optimiste, tout rjoui d'avoir toujours si bien vcu.

Puis des clibataires jouant, l comme ailleurs, leur rle quivoque
de mles dpareills, et dont on ne pouvait gure dterminer s'ils
venaient soit en spectateurs, en curieux hostiles ou sympathiques,
soit dans des intentions de fraude, de larcin, de dtourner un peu de
ce luxe de femmes comme ils avaient leur part de ce luxe de festin;
des clibataires sans emploi avr, sans liaison publique: le docteur
Fornereau, un long garon dcor,  moustache poivre et sel, 
perptuel ricanement sous son pais lorgnon de fer; Legavray, un jeune
juge au Tribunal civil; Guernier, un avocat obscur mais bon plaideur;
le vicomte de Leystrade, un individu grave,  tournure de retre
dcati, qui s'occupait d'entranement, dirigeait la jeune et
malchanceuse curie d'Allry; M. Lardois, un fonctionnaire  barbe
noire, chef de division  la Prfecture de police, une utilit
celui-l, et obligeant comme pas un; Tourny, le peintre sportif,
clbre pour ses muscles d'acrobate; et enfin Sermet de Vaumoise,
ancien auditeur au conseil d'tat pendant le Septennat, ancien
candidat  la dputation, actuellement homme de main, de tout mtier,
lanceur d'affaires, intermdiaire, tripoteur, remisier le matin  la
Bourse, l'aprs-midi faiseur d'chos dans les journaux mondains, le
soir juge arrogant dans les couloirs de premire, rat, aigri,
besoigneux et jaloux, portant  travers sa face de chat bilieux  la
moustache bouriffe et rare, dans les rides qui croissaient ses
tempes et rapetissaient les paupires dures de ses yeux gris, dans
son renversement de tte narquois, dans la dmarche sautillante de ses
petits pieds juchs sur des talons pointus,--portant en tout son tre,
en toutes ses manires, cette assurance spciale et agressive de
certains boulevardiers nerveux, jouisseurs et aux abois, que chaque
chec rend d'apparence plus rsolus, plus insolents, plus satisfaits
d'eux-mmes.

Chacun en arrivant saluait les matres de la maison; puis des groupes
s'organisaient, des conversations s'engageaient. On parlait
lgrement, intimement,  mi-voix, avec des temps, des arrts, des
sourires d'entente; et dans ce bruissement cordial, sous les lueurs
roses des lampes lectriques, avec ces dames dcemment dcolletes, 
peine poudres un peu et aux gestes aiss, ces messieurs aux types de
clubmen corrects ou aux visages parisiens et connus, le salon de
Warner prenait un aspect vraiment de salon mondain, un aspect lgitime
et presque conjugal.

C'tait bien  cela du reste,  des mises en scne de ce genre, que
travaillait constamment Warner.

Par un heureux effet du sort ou par le rsultat de sages combinaisons,
ni elle ni ses camarades n'avaient jamais pti de la misre qui
rabaisse, de la dtresse qui courbe  tout, et non plus elles
n'avaient jamais couru les aventures, cherch la gloire bruyante, la
fortune tapageuse. A distance gale des demoiselles galantes, des
femmes de thtre et des femmes du monde, elles constituaient, de
longue date, un troit petit club d'amies o nulle n'tait reue qui y
aurait fait tache. Aux courses, au thtre, au Bois, partout elles ne
frayaient, ne causaient qu'ensemble. Elles avaient toutes des noms
d'honntes roturires, des noms modestes et dmocratiques. Elles
fuyaient la rclame, elles vitaient l'ostentation, et au besoin elles
demandaient qu'on ne les citt pas dans les chos des feuilles. Elles
vivaient entre elles avec leurs jeunes, mrs ou vieux amis une vie
cossue, paisible, rgulire, sans folies de passion, sans transports
dlicieux, mais sans cahots par contre et sans inquitudes. Elles ne
se permettaient de caprices qu'en cachette, prudemment,  intervalles
lointains, lorsqu'elles taient trs sres de la loyaut du complice
et qu'elles ne risquaient rien en se livrant  lui. Au sortir du
couvent, de la famille ou mme de la scne, elles avaient, chacune,
choisi leur ami, intelligemment, froidement, aprs enqute financire,
dbats nets et fermes promesses. Elles lui apportaient en change,
dans le contrat verbal de cette liaison de raison, outre l'usage de
leur personne, leur charme de distinction, leur lgance, leur
discrte tenue, l'quivalent en esprit, ducation, bonnes faons, de
ce qu'il rencontrait chez les dames de son entourage. Et, comme
disait Vaumoise, elles taient bien au-dessus du plus fier demi-monde,
elles formaient une autre caste; elles taient ce qu'il appelait: la
demi-haute bourgeoisie.

       *       *       *       *       *

--Eh bien! questionna tout  coup Lahonce... Eh bien! on ne se met pas
 table?... Nous sommes au complet, il me semble?...

--Pas du tout! fit Warner... Il manque encore M. de Neulise et les
petits!

Warner dsignait sous ce nom familier le couple tout rcemment accord
de Loulou Sonnier et du jeune J.-L.-R. Luggatt, le fils du
milliardaire amricain, que, seules, sa vnrable immense fortune et
la toute-puissante amiti de Sonnier avaient pu faire admettre dans
cette bande close de vieux Parisiens maniaques, antipathiques aux
nouveaux venus et surtout  l'extrme jeunesse.

--M. de Neulise? interrogea Vaumoise, se haussant sur ses talons en
forme de toupie... Qui est-ce, cela?

--C'est un capitaine! rpliqua Warner... Un capitaine de dragons en
garnison  Corbeil... Leystrade l'a prsent dimanche  Pierre... Un
trs aimable garon... Il monte en courses... Vous devez le connatre,
voyons... Il tait aux spahis avec un de vos cousins,  ce qu'il m'a
dit!

--Non, non, je ne connais pas! fit Vaumoise grincheusement.

Le timbre de l'htel sonnait deux coups vibrants.

--Tenez, c'est peut-tre lui! dit Warner.

La porte s'ouvrait, et les petits entrrent: Loulou Sonnier,
d'abord, en simple robe de mousseline rose, avec un rang de grosses
perles au cou,--et ensuite un jeune homme de vingt-trois ans environ,
J.-L.-R. Luggatt, qui s'avanait d'un pas un peu indcis, en
tortillant fivreusement, de sa main gante de blanc, l'indistincte
moustache courte et ple qu'on et dite colle, rapporte  sa ronde
figure lisse de lad rougeaud, trop bien nourri.

--Bonjour, mon chou! fit Warner embrassant Sonnier. A quelle heure tu
arrives!

--Oh! ne m'en parle pas! grommela Loulou en lui rendant son baiser.
Depuis six heures, je me fais une bile... Croirais-tu que J.-L.-R. ne
voulait plus venir?... Il avait bu trop de cocktails  un de ses sales
bars... Et a lui tapait sur la tte, sur le coeur. Il tait malade,
malade!... Il a fallu que je l'habille moi-mme... Enfin nous
voil!...

J.-L.-R.,--on nommait ainsi le jeune Luggatt, dans la bande, pour
abrger censment,--J.-L.-R. attendait avec patience son tour de
saluer.

--All, J.-L.-R.! fit d'un accent camarade Antoinette, en s'approchant
de lui... All, nous avons donc t souffrant?

Luggatt s'inclinait, lui baisait la main respectueusement; puis se
redressant, il la fixa d'un oeil de dfi et il commanda:

--Dites le coq, le coq, et pas le poule!...

Warner excutait l'ordre en souriant.

--N, n, rptait Luggatt... Dites coq, le coq, et pas le poule!...

Et comme Warner, complaisamment encore, cdait  ses exigences, il
commena, parmi des clats de rire stridents,  expliquer son nigme,
sa scie, recueillie dans il ne se souvenait plus quel bar,--
expliquer comment on devait, aprs le mot coq, se garder de
prononcer le mot poule.

On s'attroupait autour d'eux. Il lana  chaque convive son imprieux
dfi de dire le coq, le coq et pas le poule. Personne ne devinait.
Et alors J.-L.-R. reprenait abondamment ses explications.

--C'est stupide!... s'exclama d'un ton bourru le baron Marroy, que les
plaisanteries d'outre-Manche agaaient... Non, moi je trouve a
idiot...

Le timbre de l'htel retentit de nouveau. M. de Neulise faisait son
entre, s'excusait de son retard. Il avait t retenu au quartier,
avait mme failli manquer le train. Warner le prsenta. C'tait un
grand gaillard  dents larges et blanches, avec un teint cuivr de
soldat d'Afrique, un nez fin, aquilin, une rche moustache noire; et
son frac le pinait aux hanches comme une tunique.

--Il n'est pas mal, le militaire! murmura Vaumoise  l'oreille de
Warner.

--Oui, pas mal! fit-elle d'un ton indiffrent.

Puis, le matre d'htel criant que Madame tait servie, Antoinette
prit le bras du baron Marroy, et l'on passa dans la salle  manger o
l'air ample du soir se mlait, par les fentres ouvertes, aux senteurs
des guirlandes qui tapissaient la table.

       *       *       *       *       *

Peu  peu, la conversation, d'abord tranante et froide, s'animait,
s'chauffait, quand, soudain, dans un demi-silence, tandis qu'on
desservait les sorbets, on entendit la voix aigre de Vaumoise qui
profrait solennellement un vhment verdict d'loges:

--Favierres? Je crois bien! Grand talent!.. Grand artiste!... Et il
n'est que temps que l'Opra nous donne quelque chose de lui...

Lahonce jetait  Warner, place en face de lui, un involontaire coup
d'oeil de contrarit.

--Alors, demanda M. Lardois, de son ton affable de haut fonctionnaire,
alors, Monsieur, selon vous, ce serait pour la saison prochaine?...

--Oui, Monsieur, poursuivit avec autorit Vaumoise. Du moins, le
directeur de l'Opra me l'a assur... Et, je vous le rpte, il
n'tait que temps... Quand on songe que voici un homme qui est
l'auteur d'_Hymnis_, des _Cariatides_, d'_Amyntas_, d'une foule de
chefs-d'oeuvre, et que...

Lahonce fougueusement clata, interrompit le dveloppement:

--Comment Vaumoise!... Vous vous y connaissez aussi en musique,
maintenant?... Vous devenez mlomane!... C'est trop cocasse!....
Ainsi, srieusement, cela vous plat, la musique de ce Favierres?...

--Mais, mon cher, protestait Vaumoise d'un ton vex.

--Cela vous plat? continuait Lahonce gouailleusement... Vous allez
peut-tre me dire que vous y comprenez quelque chose  ce
brouillamini,  ce charivari?... Non pas  moi, n'est-ce pas?...
Tenez, ce qui vous convient, Vaumoise, c'est du bon Rossini, du bon
Auber, du bon Verdi... du bon opra classique, comme il en faut  de
vieux abonns tels que nous... Mais du Favierres, du Favierres?...
Non, mon cher, ce n'est pas de votre ge!...

Il ricanait, le visage tout violac de sang, le front tout luisant
d'une sueur de haine. Vaumoise, dont les yeux gris tincelaient sous
leurs paisses paupires, riposta avec calme:

--Blaguez, tant que vous voudrez, mon ami... Vous n'empcherez pas que
Favierres ne soit un des premiers musiciens de son poque...

--C'est possible!... C'est possible! grognait Lahonce, les dents
serres, en considrant machinalement Warner, pour la prendre  tmoin
de l'outrage que, chez elle, on s'obstinait  lui faire... Oui! Je ne
nie pas!

Puis, comme crachant un caillot d'injures qui l'touffait, lui
emplissait la bouche, il clama:

--Oui, c'est possible. Le musicien est sans doute trs fort, puisque
vous l'affirmez. Mais l'homme? Ah! non... Ah! non!... L'homme est un
vilain monsieur, un vilain coco... C'est moi qui vous le dis, cette
fois!... Et je vous autorise  le lui rpter, si cela peut vous tre
agrable, mon cher...

--Voyons, Pierre! implora Warner dont les pommettes citronneuses
blanchissaient d'effroi. Voyons, je t'en prie...

--Oui! marmonnait Lahonce assourdi de fureur... Parfaitement, un
vilain coco, dans toute l'acception du terme!

Vaumoise insinua d'une voix doucetre, o passait comme un sifflement
d'insulte:

--Tout le monde n'est pas de votre avis!

--Hein! Quoi? interrogeait Lahonce, saisi d'une instinctive mfiance,
au ton bizarre de Vaumoise. Quoi!... Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire, poursuivit de mme Vaumoise, je veux dire que je sais
des gens qui vous touchent de trs prs, et qui ne me semblent pas
penser comme vous...

--Quelles gens? fit durement Lahonce... Qui cela?...

Vaumoise feignit d'hsiter:

--Beaucoup de gens... Qui vous dirais-je?...

--Parlez... Dites... Nommez, si vous en connaissez tant que cela!...

Vaumoise lcha lentement:

--Eh bien, par exemple... par exemple, votre fils...

--Mon fils! chuchota Lahonce, avec un recul de la tte comme au choc
d'une balle.

--Oui, votre fils que, pas plus tard que ce matin, j'ai rencontr avec
Favierres  Neuilly... boulevard Inkermann... Et ce n'est pas la
premire fois... Toutes les fois que je reviens par l en bicyclette,
je suis  peu prs certain de les rencontrer ensemble...

Lahonce balbutia d'une voix affaisse:

--Vous m'tonnez beaucoup... J'ignorais... oui, j'ignorais
totalement...

Il y eut un silence prolong, ce silence impartial et attentif dont
les spectateurs d'une rixe accueillent l'assommade de l'un des
combattants. On se taisait. On observait. On attendait. On laissait 
Lahonce comme le loisir de se remettre. Except le baron Marroy,
Vaumoise et Warner, personne ne possdait les motifs cachs de la
querelle, mais chacun devinait que Lahonce venait de recevoir un
dangereux coup, d'tre touch grivement. Et, dans cet intermde muet,
on ne percevait plus que la voix anglaise de Luggatt, qui profitait
de l'accalmie pour tourmenter Neulise, son voisin de table, pour lui
enjoindre de dire le coq, le coq et pas le poule.

--Vous allez  Fontainebleau, demain? interrogea enfin le baron Marroy
par dvouement amical, par intention de sauver le dner d'un dsastre.

Vaumoise, les regards vers son assiette, la lvre pince d'une petite
plissure de triomphe, roulait, d'un geste nerveux, une boulette de mie
de pain, sans rpondre.

--Je vous demande si vous allez aux courses demain, Vaumoise? ritra
bravement le baron Marroy.

Vaumoise affecta de tressauter:

--Ah! c'est  moi que vous parliez?... Oui, j'irai... J'ai mme sur la
runion quelques ides qui ne sont pas d'un imbcile, je crois... Je
vous les communiquerai, si vous voulez.

J.-L.-R. intervenait, fournissait des renseignements clandestins qu'au
bar on lui avait donns. La conversation, progressivement, reprit,
redevint bruyante, confuse, et le dner se termina en un gai brouhaha,
une rumeur anonyme et joviale de causeries particulires.

       *       *       *       *       *

Dans le hall-vestibule, tout verdoyant de plantes et de palmes, o
l'on s'tait rendu pour le caf, Lahonce s'arrtait devant chacun des
Messieurs, leur tendant,  choisir, deux botes: l'une de cigarettes
et l'autre de cigares. Il souriait, plaisantait, tapait sur les
paules, s'efforait comme  rassurer les convives au sujet des suites
de sa blessure,-- leur prouver par son entrain, sa bonne humeur, que
ce ne serait rien, que c'tait pass dj.

Mais, la tourne acheve, il s'approcha de Warner, occupe avec Loulou
Sonnier  servir le caf, et lorsqu'elle fut seule il murmura, en
feignant de ranger ses botes, de chercher des allumettes, de
s'appliquer  toutes sortes de menues besognes superflues:

--Tu as entendu ce qu'a racont Vaumoise?... Hein?... Ce petit coquin
de Charlie!... Qu'est-ce que tu dis de cela?

Warner rpliqua tout bas:

--Mon Dieu!... C'est tonnant!... C'est trs ennuyeux!...

Lahonce poursuivit de mme:

--Dis que c'est ignoble!... Du reste, il faut que j'en aie le coeur
net, tout de suite... Tu vas me garder ces raseurs et moi je vais
rentrer... Je veux lui parler, et raide,  ce mauvais clampin!

Warner, sans lever la voix, protesta:

--T'en aller maintenant?... Tu n'y songes pas!... De quoi cela
aurait-il l'air?... C'est impossible... Et puis,  cette heure-ci, tu
ne le trouverais pas...

Lahonce allumait, en soufflant, en tirant, son cigare.

--C'est vrai! fit-il... Oui, tu as raison... Seulement, ne les retiens
pas... Tche qu'ils ne filent pas trop tard... Et je ne m'en irai
qu'aprs leur dpart...

--Alors, tu ne restes pas ce soir? interrogea Warner d'un ton
ngligent.

--Non, voyons... puisque je rentre...

--Bien!... Bien!...

Warner s'loignait, une tasse dans chaque main.

--Vous en avez fait une gaffe, vous! dit-elle en offrant une des
tasses  Vaumoise... Vous tiez gris?... Qu'est-ce qui vous a pris?

Vaumoise eut un haussement d'paules hargneux:

--Tant pis!... Il n'avait qu' ne pas commencer, qu' ne pas me dire
des impertinences... Une autre fois, il se mfiera!... Est-ce ma faute
si sa femme...

--Chut! fit Warner, dsignant du regard Loulou qui les rejoignait avec
le sucrier.

Puis elle se dirigea, toute souriante, vers Neulise et lui prsentant
la seconde tasse:

--Tenez! susurra-t-elle, l'oeil en garde, de ct... Tenez... Et
maintenant, attention!... Le patron ne reste pas ce soir...

--Bono! fit Neulise en son argot d'Afrique.

--Vous partirez en mme temps que tout le monde et vous reviendrez
une heure aprs. La porte sera entr'ouverte... Compris?

--Bono! rpta laconiquement Neulise.

Sonnier survenait, puis Lahonce. On s'assit sur un des divans bas qui
longeaient le mur du hall et on se mit  causer thtres, sports,
tandis que Tourny, dans le salon, chantait au piano, de sa voix
nigaude et parodiste, des chansons d'Yvette Guilbert, dont le Dr
Fornereau et Vaumoise entonnaient en choeur le refrain.

A dix heures, Tourny se retira. Le couple Eric Marroy le suivit  peu
d'intervalle. D'autres s'esquivaient furtivement, sans prendre cong.

A onze heures et demie, Loulou Sonnier secoua J.-L.-R. qui sommeillait
dans un fauteuil et fit ses adieux aux matres de la maison.

Lahonce et Antoinette demeuraient seuls dans le vestibule.

--A demain matin, au Bois, sauf pluie! dit Lahonce qui endossait son
paletot. S'il pleuvait, je viendrais ici vers deux heures.

Antoinette le raccompagnait  la porte vitre du vestibule:

--Oui, sans faute, n'est-ce pas?... Cette histoire m'inquite... Je
voudrais savoir ce que l'enfant aura dit... Au moins, ne t'emballe
pas, mnage-le... Car ce serait trs bien un petit homme  ne rien
vouloir dire, si on le brusquait...

--Sois tranquille! rpliqua Lahonce en l'embrassant d'un baiser htif
et distrait... Laisse-moi faire... Je te garantis qu'aujourd'hui ce
n'est pas lui qui aura le dernier mot!... Bonsoir!

       *       *       *       *       *

Dans le fiacre qui l'emportait avenue d'Ina, Lahonce essaya de se
ressaisir, de coordonner ses ides, d'agencer les phrases amicales,
bonhommes, par lesquelles il aborderait l'entretien avec Charlie.

Mais il y chouait. Depuis le moment o Vaumoise lui avait assn
cette barbare rplique, ce foudroyant votre fils, il sentait au
dedans de lui comme un ruissellement bouillonnant de douleur, une
longue plaie sanglante, une dchirure en charpe qui le pinait, le
lancinait, de la tte jusqu'au coeur. Depuis cet instant atroce, il
avait parl, march, agi, sans pense presque, le crne bourdonnant
d'un unique et sauvage dsir de vengeance que ses lvres avaient
profr, chuchot toute la soire,  son insu, et qu'elles
marmonnaient derechef:

Ils me le paieront... Les misrables!... Ils me le paieront!...

Quand? Comment? De quelle peine le paieraient-ils? L-dessus, Lahonce
et t bien gn pour rpondre avec exactitude.

Il savait seulement qu'il se vengerait, qu'il les sparerait, les
trois complices,--puisqu'ils se trouvaient trois,  prsent!--qu'il
romprait sans piti leur sclrate coalition, qu'il les chasserait
tous, au besoin, de chez lui, comme une fois, jadis, il avait expuls
l'un d'entre eux.

Cela lui semblait trop rvoltant aussi, d'une trop cynique audace, que
ce Favierres, aprs sa femme, lui enlevt son fils!

Bien des fois dans le monde il l'avait rencontr, bien des fois au
thtre il s'tait crois avec lui, et alors il devait se retourner,
crisper sa main autour de sa canne, contenir ses nerfs et l'lan
enrag de tout son sang, pour ne pas se ruer sur le compositeur, pour
ne pas tumfier, corcher, craser cette face hae, qui persistait 
vivre et dont il lui paraissait que ses poings avaient faim, avaient
depuis douze ans faim.

Que Favierres revt Hlne ou qu'il ne la revt pas, Lahonce de ces
dtails ne se souciait gure. Il lui importait peu que cette femme
mchante, mprisante, hautaine,--que cette ennemie taciturne qui
logeait dans sa maison et se nommait de son nom,--que cette crature
hostile et trangre ft  Favierres ou non.

Mais ce qu'il ne pardonnait pas au musicien, ce dont il lui gardait
une haine toujours chaude, toujours vivace et jeune, c'tait de lui
avoir vol l'autre Hlne, celle d'autrefois, celle d'avant la lettre
mauve, cette Hlne Brodin, si belle, si caressante, et qu'il aimait
encore  travers les annes, en un souvenir idalis, comme une
pouse morte, une pouse parfaite que Favierres lui et tue.

Puis, voil maintenant que ce mme Favierres lui drobait Charlie! Car
il n'y avait pas de doute, Vaumoise ne mentait pas. Tout confirmait
ses dires: la vraisemblance du rcit, l'assurance du dnonciateur et,
de plus, l'extraordinaire froideur de Charlie qui, pardieu! ne pouvait
pas prodiguer  son pre toute cette tendresse qu'il dpensait
ailleurs.

Eh bien! on allait voir! Oui, on verrait cette fois!

La voiture s'arrtait. Lahonce sauta  terre; sonna d'un violent coup
de bras, et s'lanant sous la vote, devant le portier qui le
contemplait effar, par les petits carreaux de sa loge, il gravit deux
 deux, en une ascension galopante, les marches des tages qui
menaient chez Charlie.

Arriv  la porte, il stoppa un moment pour reprendre haleine. Il se
remmorait soudain les conseils de Warner. Soyons habile... Ne le
brusquons pas... Conservons notre calme!

Il entra dans la chambre, tourna le bouton de l'lectricit, et comme
Charlie s'tirait, en grognant, en demandant la cause de ce bruit, de
cette subite intrusion, il rpliqua doucement:

--Rveille-toi... Ne te presse pas... J'ai  te parler... Quand tu
seras tout  fait rveill, nous causerons...

Il dposait son chapeau, s'asseyait sur une chaise, au pied du lit,
vis--vis, juste, du jeune homme.

--L! fit-il... Prends ton temps... Nous ne sommes pas  une minute
prs et je dsire que tu aies toute ta prsence d'esprit pour notre
petite conversation...

Charlie s'tait dress sur son sant, ramenait de la main ses cheveux
blonds emmls, qui lui retombaient, en tignasse, entre les yeux:

--Qu'est-ce qu'il y a? dit-il... Je t'coute...

Lahonce dclara d'un ton un peu embarrass:

--Voici... Mais, avant tout, il est entendu, n'est-ce pas? que je suis
ton ami, que, dans ce que je vais te dire, je ne souhaite que ton
bien, ton bonheur, notre bonheur  tous... Et mme si tu t'es
tromp... si tu as commis une faute... une btise... une maladresse
que tu ne devais pas faire... tu sais que tu peux avoir confiance dans
mon pardon, dans mon affection...

--Mais oui, papa... Qu'est-ce qu'il y a? rpliqua Charlie d'une voix
impatiente, inquite dj, car il pressentait vaguement  quelle
tragique btise se rfraient ces minutieux prambules.

--Eh bien! voici! continua Lahonce... Ce soir au comit, au dner du
comit, quelqu'un m'a affirm qu'il t'avait rencontr ce matin, qu'il
t'avait rencontr plusieurs fois mme avec Favierres... Est-ce
vrai?...

--Mais je ne me rappelle pas! bredouillait Charlie d'un ton glacial...
Je ne m'explique pas... O m'a-t-on rencontr? Qui est-ce?...

--Allons, mon garon, fit d'un air encourageant Lahonce... Rponds
franchement... Bah! ce serait assez fcheux, mais ce ne serait pas un
crime... Tu es jeune... Tu ne connais pas la vie... Tu as trs bien pu
te laisser entraner  frquenter ce Monsieur, sans te rendre compte
de la gravit de la chose... Seulement, tu comprends, il faut que je
sache  quoi m'en tenir...

--Et qui t'a dit cela? interrompit schement Charlie.

--L n'est pas la question, fit Lahonce qui s'nervait peu  peu. Le
nom de la personne est sans importance... Ce qui nous intresse, c'est
ce qu'on m'a dit... Oui ou non, vois-tu ce Monsieur?... Oui ou non,
est-ce vrai?...

Charlie riposta faiblement:

--Mais non!... Je ne le vois pas! Pourquoi le verrais-je?...

Lahonce s'tait lev et le fixait droit dans les yeux, d'un regard de
sommation:

--Ainsi tu ne le vois pas? Tu m'en donnes ta parole?

--Ma parole!

Lahonce tournait autour de la chambre, puis revenant auprs du lit:

--Soit mon enfant... Je ne doute pas de toi. Cependant je dsirerais
avoir des preuves de faon... de faon  confondre cette personne
quand je la retrouverai. Ses affirmations taient si absolues, si
formelles...

Charlie se rcria:

--Quelles preuves?... Je n'ai pas de preuves, moi... Je t'ai jur...
Je ne peux rien de plus!

Lahonce semblait se recueillir.

--Je te demande pardon! dit-il au bout d'un instant... Ne t'effarouche
pas de ce que je te suggre... C'est pour ton bien, je te le rpte,
pour notre tranquillit, pour notre bonheur... Si, il y a des
preuves!... Tiens, je suppose, tu me confierais tes clefs, tu me
permettrais de m'assurer que tu n'as dans tes tiroirs ni lettres de ce
Monsieur, ni quoi que ce soit enfin...

Charlie eut un soubresaut d'angoisse et se dominant, simulant un ton
de plaisanterie:

--Alors, c'est une perquisition, tout bonnement, que tu voudrais
oprer? Tu voudrais fouiller dans mes papiers comme si j'tais un
escroc, un bandit, n'est-ce pas?

--Mais non! rtorquait Lahonce... Tu exagres. Tu m'as mal saisi!...

Il y eut une pause. Charlie revoyait, en un ple-mle de bleu, de
blanc et de mauve, une centaine de lettres de Favierres, que
renfermait le tiroir de gauche de son bureau, tout  ct, dans le
cabinet de travail voisin. Que faire? Refuser, c'tait avouer, et
avouer galement que de livrer ses clefs. Il ne s'agissait plus
d'luder, de procder par rponses vasives et serments mensongers. Il
fallait se prononcer, choisir ouvertement entre les deux partis.

Et Charlie avait la sensation d'tre devant son pre comme une femme
coupable devant un mari justicier, une sensation toute fminine
d'accablement suprme et de surhumain courage  la pense de perdre
l'ami qu'il prfrait.

--Voyons, mon garon, et ces clefs? interrogea Lahonce qui avait
repris, autour de la chambre, sa promenade.

Le jeune homme se taisait. Lahonce poursuivit:

--Tu ne veux pas me les donner?... Tu es trs dcid?

Charlie se taisait encore.

--Eh bien! pronona Lahonce ne se retenant plus, eh bien! je t'ordonne
de me les remettre!... Je t'attends!... Donne!

Il allongeait la main. Charlie, avec un instinctif retrait du buste,
balbutia:

--Je suis dsol... Impossible!... Je ne te remettrai rien. J'ai
vingt-deux ans... Je ne suis plus un enfant... je ne suis pas un
esclave et je ne tolrerai pas...

Lahonce eut un ricanement rauque:

--Ha! Ha!... Tu ne tolreras pas?... Ah ! o te crois-tu donc?...
Chez moi ou chez toi, hein?... Monsieur ne tolrera pas!... Ha!...
Ha!... C'est inou!...

Il se remettait  marcher en clamant plus haut:

--Suffit!... Cela suffit!... Je sais ce que je voulais savoir!... Tu
revois ce Monsieur, malgr ce que je t'en ai racont, cet individu que
j'ai flanqu  la porte comme un chien et que je ne salue plus... Ah!
c'est du beau!... Mme, probablement que ta mre tait au courant,
t'approuvait!... Charmant!... Charmant!... J'ai une jolie famille!...
Ma femme, mon fils, c'est complet!... Et depuis combien de temps a
dure-t-il, ces malproprets?... Tu ne rponds pas?... H! suis-je
bte!... a dure depuis toujours... a n'a jamais cess!...

Charlie, sans protester, le regardait s'agiter, aller et
venir,--refrnant de toute son nergie la meute des ripostes
sacrilges, des outrageantes rpliques, qui aboyait en lui, voulait
bondir, happer, dchirer l'agresseur. Oui, la guerre tait dclare.
Charlie tait d'un camp et son pre de l'autre. Mais un scrupule
dernier de respect filial retenait le jeune Lahonce d'user de
reprsailles, de traiter en ennemi un ennemi pareil; et il se
raidissait dans son mutisme comme dans une immatrielle armure, il
parait chaque coup d'une parade de silence, il se crispait  ne pas
lancer les phrases pouvantables que sa rage tout bas aiguisait.

Lahonce s'tait arrt, se versait un plein verre d'eau. Il l'avala 
larges traits, et semblant se matriser:

--Ecoute, Charlie! dit-il... Tu m'as caus beaucoup de peine, un gros
chagrin qui ne s'effacera pas de sitt... Et l'humiliation que j'ai
reue ce soir en public ne compte pas pour moi... Ce qui me navre,
c'est ce que m'a rvl sur tes sentiments  mon gard cette pnible
dcouverte... Tu m'as fait ce qu'un fils peut faire de pis  son
pre... Tu t'es li d'amiti avec un de mes ennemis... Tu l'as vu en
cachette... Tu m'as abus, trahi, et ceci pendant plusieurs annes
peut-tre!... Mais je t'ai promis mon indulgence... Je n'ai qu'une
parole et je tcherai d'oublier... A une condition pourtant,  la
condition que tu vas crire  ce misrable pour rompre dfinitivement
avec lui... Est-ce convenu?...

Il avait profr cela d'une voix si abattue, si attriste, malgr les
clats de colre o elle se relevait par instants, que Charlie sentait
au fond de lui-mme comme un faible cho d'attendrissement s'veiller
 ce plaintif appel, comme une sorte de honte d'avoir tellement ha,
pendant quelques moments, ce pre qui l'aimait tant et pardonnait si
vite.

--Eh bien? rpta Lahonce. Est-ce convenu?

Charlie rpliqua sans le regarder:

--Oui... C'est convenu... J'crirai!...

--Bien! fit Lahonce en lui tendant la main... Bien! Je te remercie...
J'tais sr de toi... Tu as t mal conseill, mal inspir... On a
cherch  t'loigner de moi... Mais cela n'a pas russi... Nous
revoil amis, amis pour de bon, pour toujours, n'est-ce pas?

Charlie approuvait d'un hochement de tte.

--Embrasse-moi! fit Lahonce en se penchant vers lui.

Ils s'embrassrent d'un baiser vigoureux. Lahonce se redressait en
exhalant un soupir.

--Et maintenant, ajouta-t-il, fais-moi un plaisir: lve-toi et viens
crire cette lettre... Dbarrassons-nous de cette affaire... J'irai,
ce soir mme, jeter la lettre  la bote...

Charlie s'cria d'un ton ahuri:

--Tout de suite?

--Oui, tout de suite... Pourquoi retarder?... Le plus tt sera le
mieux... Viens, mon garon!...

Et il se mit  feuilleter debout un volume illustr, plac sur une
table, au milieu de la pice.

Charlie se glissait hors des draps, enfilait avec lenteur un vtement
du matin. Il se demandait si rellement il allait crire cette lettre,
biffer, anantir, en une dizaine de lignes, la plus chre de ses
amitis, abandonner Favierres, renoncer d'un seul coup leur vieille
intimit, renier sa conduite ancienne, ce qu'il accomplissait par
tendresse clairvoyante ou libre rflexion,--tout cela, parce qu'on
l'avait pris au pige de l'apitoiement, parce qu'on avait touch sa
sensibilit, parce qu'on l'avait mu par un ton d'affliction, parce
qu'on avait sduit ses nerfs. Passe encore d'tre charitable,
d'pargner  son pre les affronts, les souffrances de coeur, les
peines d'amour-propre! Mais briser avec Fav, mais dsoler sa mre,
mais les blmer tous deux par une brusque rupture, c'tait trop
rclamer de Charlie, trop exiger de sa piti, la vouloir trop
partiale!

Il demeurait assis au bord du lit, les jambes ballantes, le regard
vague, comme entendant la voix rebelle du sang maternel, de ce sang
dont presque tout entier il tait imbu, ptri,--la voix coutumire et
captivante qui commandait de rester, interdisait d'crire.

--Tu es prt?... Tu viens? questionna Lahonce en se retournant.

Charlie hsita un peu et avec fermet:

--Non, je ne viens pas... Je ne peux pas venir!

--Tu ne viens pas? s'exclama Lahonce stupfait. Tu ne peux pas
venir?...

--Non, je ne peux pas!... M. Favierres s'est toujours montr excellent
pour moi... Je m'occupe de musique avec lui... Il ne m'a jamais rien
dit contre toi et je ne l'aurais d'ailleurs pas souffert... Si je me
suis abstenu de t'avouer que je le frquentais, 'a t par crainte de
te froisser... Mais je n'ai aucune raison srieuse d'crire cette
lettre, et je te prie en grce de ne pas insister pour que je
l'crive...

Lahonce vocifra d'une voix raille rugissante:

--Ah! tu refuses?... Donc, ces promesses, tout  l'heure, ces baisers,
c'tait de l'hypocrisie, de la comdie... Ah! mon garon, tu veux
revoir ton Favierres, ton excellent Favierres, ta canaille de
Favierres... Parfait! tu le reverras... et tout le temps, et tu
t'occuperas de musique tant qu'il te plaira... Tu vas dcamper
d'ici... Tu quitteras la maison... Et tu pourras aller habiter o tu
voudras, chez ton Favierres, si tu veux, et lui demander  manger et
de l'argent de poche, et de l'argent pour tes vtements, et de
l'argent pour tes livres...

Il avait saisi le volume sur la table et le projetait d'un mouvement
forcen contre le mur.

--Oui, oui, il t'entretiendra... il te logera... il te paiera tes
chevaux, tes notes... C'est un si brave homme, si excellent!...

Il recommenait  arpenter la pice, d'un pas piaffeur et lourd, dont
le vacarme se rpercutait, dans le couloir proche, en sourde
canonnade.

Puis soudain, il stoppa court devant Charlie, et les poings brandis
au-dessus de sa tte en un geste de menace ou d'imprcation:

--Mais, malheureux, tu n'prouves donc rien!... Tu ne comprends donc
rien!... Tu as donc de l'eau dans le corps  la place de sang!... Tu
ne sais donc pas que ce Favierres... Bah! tu es trop niais aussi  la
fin!... Il faut que je te l'apprenne... Tu ne sais donc pas que ce
Favierres a t l'amant de ta mre?...

Il sembla  Charlie qu'on lui tordait le coeur avec une corde. Il
avait envie de crier: Oui, je le sais! Mais par un subit revirement,
par un besoin de faire face  l'insulte, de braver l'insulteur, de
venger sa mre, il hurla, devenu tout livide:

--Ce n'est pas vrai!... C'est un mensonge!...

Lahonce s'tait prcipit sur lui, l'agrippait des deux mains au
collet de son lger veston:

--Que dis-tu, mauvais garnement? Tu dis que ce n'est pas vrai? Tu te
permets de me donner un dmenti,  moi!...

Ils taient souffle  souffle, et Charlie apercevait, en une vision
fantastiquement grossie par la proximit, les bajoues violettes, les
yeux sanguinolents de son pre.

--Rpte un peu ce que tu as dit! clama Lahonce, le lchant, le
relanant  travers le lit d'une pousse si rude que le jeune homme en
chavira  demi... Aie donc l'impudence de le rpter!

Les bras dresss en l'air, il courait, il trottait  petits pas
affols du lit  la porte et de la porte au lit, les jarrets ployant,
le plastron de sa chemise tout frip, se gonflant hors du gilet, en
zigzags de cassure.

--Pas vrai!... Il dit que ce n'est pas vrai!... Oh! cela c'est
trop!... Mais veux-tu que j'aille chercher ta mre?... Elle te dira,
elle, si ce n'est pas vrai... Elle te dira comme elle m'a tromp,
comme elle m'a chass de son lit, quelle vie elle m'a faite  cause de
votre crapule de Favierres... Oui, c'est indigne de te parler de ces
choses-l... Mais tu m'y contrains, comme ta mre m'a contraint 
prendre des matresses! Je n'ai plus personne, ni femme, ni fils! Je
suis seul... Je dois bien me dfendre!...

Il trbuchait  un pli du tapis. Il se laissa choir dans un fauteuil
et,  bout de forces, il fondit en sanglots, les mains contre le
visage, bgayant d'une voix d'enfant abandonn:

--Je suis seul... Je suis tout seul!...

Charlie, muet, immobile, confondu, examinait de loin son pre. Il
n'avait le courage ni de discuter, ni d'excuser sa mre, ni d'objecter
Warner, ni de proclamer son droit d'aimer ceux qu'il aimait. Lui si
hardi  riposter,  rendre injure pour injure, il se trouvait tout
boulevers de regrets, tout gauche contre cette sincre douleur. Par
quelles odieuses imprcations rpondre  ces sanglots, par quel lche
surcrot de durets aggraver cette dtresse? Il se sentait vaincu pour
avoir triomph. Son pre tait le plus fort, puisqu'il souffrait,
puisqu'il pleurait.

--Papa! murmura-t-il timidement, de sa place. Papa!

Lahonce, les mains au visage, continuait  sangloter.

Charlie s'approcha, lui appuya la main sur le bras, en susurrant d'un
ton clin, mu:

--Voyons, papa!... Voyons!...

Lahonce, les mains toujours au visage, se dgageait d'un tour
d'paule:

--Papa?... Laisse-moi donc tranquille! fit-il d'une voix hoquetante de
pleurs... Papa? Mais tu ne sais seulement pas ce que c'est qu'un
pre!... Tu n'en as pas ide!...

La porte de la chambre s'ouvrait. Tous deux tournrent la tte et, sur
le seuil, ils virent surgir la haute stature de M. Brodin. Venait-il
en conciliateur ou en observateur uniquement? Lui-mme, sans doute,
l'ignorait. Mais avec sa scintillante barbe blanche, sa longue robe de
chambre bleu marin serre d'une grosse cordelire, ses pieds nus en
des sandales jaunes, il avait une silhouette de pacificateur, l'air
d'un respectable vieux moine de quelque ordre inconnu, accouru au
tapage pour prcher la concorde.

Il questionna en dposant son bougeoir sur la table du milieu:

--Pierre... mon ami... Que se passe-t-il? Que signifie ce bruit?...
Vous m'avez rveill... Pas moyen de dormir avec ces cris...

Lahonce s'avanait vers lui, les joues encore zbres de la jugulaire
des larmes:

--Ce qui se passe? C'est que j'en ai dcouvert de belles... M. Charlie
qui est l'ami intime de votre monsieur Favierres... bien plus, qui
refuse de rompre avec lui!!! Hein, c'est du propre, cela?... Qu'est-ce
que vous en pensez?...

--Comment, Charlie! fit M. Brodin d'un air atterr et provocateur  la
fois.

Charlie gardait le silence.

--Du reste, reprit Lahonce... Du reste, tout ce qui arrive, c'est
votre faute!...

--Ma faute? s'cria M. Brodin en se frappant la poitrine de l'index.

--Parfaitement!... Si dans le temps vous ne m'aviez pas empch de
faire ce que je voulais, si vous m'aviez laiss lui casser les reins,
lui crever la peau,  ce Favierres, il est probable qu'aujourd'hui
votre galopin de petit-fils ne serait pas  tu et  toi avec ce
polisson!... Il est probable aussi que votre fille...

--Cependant, ma fille, je vous affirme qu'elle...

--Vous m'affirmez! interrompit Lahonce d'un ton goguenard... Vous
m'affirmez quoi?... Qu'est-ce que vous en savez de votre fille,
qu'est-ce que vous en avez jamais su?... Taisez-vous donc!... Vous
n'avez rien  affirmer... Vous ne savez rien... Je suis roul,
archiroul, par vous, par elle, par lui, par tous les miens!...

Il virait de nouveau,  travers la pice, de ses petits pas presss et
vacillants de sanglier captif. Et soudain, comme soulev par un
regain de furie, il clama, cognant du poing,  chaque phrase, le lit,
les meubles, les murs comme autant d'adversaires abhorrs:

--Et puis j'en ai assez!... J'ai assez de vous tous... J'ai assez de
cette sale maison..... J'ai assez de cette existence de crtin et de
dupe que vous me faites mener depuis vingt ans... Oui, fini tout
cela!... Je m'en irai... J'irai vivre n'importe o... avec des
honntes gens... des gens qui, du matin au soir, ne seront pas  me
mentir,  me fourrer dedans,  m'exploiter et  se moquer de moi par
derrire... Ah! vous m'avez pouss  bout!... Ah! vous avez cru me
tenir par le monde, la crainte du scandale et toutes vos
balivernes!... Eh bien! nous allons rire!... Et le monde rira aussi...
Et ce ne sera pas de moi, je vous le garantis!... Tant pis pour vous,
mes bons amis!... Vous l'aurez voulu!... Adieu!... Bien le bonsoir!...

Il s'enfonait son chapeau tout de travers, d'un geste exaspr, et
gagnait la porte. M. Brodin, les bras carts, lui barra la route:

--Pierre... Ne commettez pas de folies, je vous en supplie... O
allez-vous?

--Alors, cela va recommencer? cria Lahonce... Vous recommencez la
scne d'autrefois, la scne de la rue de Lisbonne?... Non, non! Je
vais o cela me plat... Laissez-moi passer, je vous prie!...

--Pierre! implora M. Brodin... Vous tes injuste!... J'ai toujours t
pour vous... Je n'ai jamais cess de vous soutenir... Maintenant mme,
je suis indign de la conduite de Charlie... Je vous promets qu'il en
changera... Patientez!... Ne cdez pas  la colre... Rflchissez,
mon ami!...

--C'est tout rflchi! repartit brutalement Lahonce... Oui ou non, me
laisserez-vous passer?...

M. Brodin rtrograda un peu et tandis que Lahonce sortait:

--A votre guise!... Vous tes matre de vos actes... Pourtant,
reconnaissez...

--Je ne reconnais rien! glapit, du couloir, Lahonce.

On entendait ses pas descendre lourdement  ttons l'escalier noir,
descendre, descendre encore.

--Charlie! ordonna d'une voix touffe M. Brodin... Charlie, rattrape
vite ton pre... jette-toi  ses genoux!... Ramne-le  tout prix!...
J'ai peur d'un malheur...

Le jeune homme s'lana dans le couloir. M. Brodin, la main en cornet
contre son oreille, l'coutait dvaler le long des marches. Mais tout
 coup un sourd fracas branla le sol, fit rsonner toute la maison.
C'tait la porte de l'htel qui se refermait dans un vacarme de
dtonation lointaine.

Une minute aprs, Charlie reparut, tout essouffl, tout ple.

--Parti? demanda M. Brodin qui suffoquait.

--Oui! fit Charlie.

Il y eut un temps. M. Brodin considrait d'un oeil fixe la flamme de
la bougie qui brlait sur la table.

Il saisit enfin le chandelier et levant la main en une attitude de
dsespoir:

--Ah! mon enfant!... Qu'est-ce que tu as fait l?... Dieu veuille que
tu ne t'en repentes pas!...

Sur le seuil il se retournait, semblait questionner le plafond:

--O peut-il tre all, ce pauvre homme?...

Charlie et lui se regardrent tous deux, puis subitement ils
baissrent la tte. Car, dans leurs yeux, ils avaient lu mme
irrvrente et rassurante rponse: chez sa matresse, chez Warner.




VII


Aprs un sommeil fivreux, tortur de cauchemars confus et indicibles,
Charlie s'tait rveill presque  l'aube, et depuis deux heures dj,
tendu sur le dos, les bras replis en coussin sous la tte, dans le
demi-jour dor qui filtrait par les rideaux disjoints, il rvassait
amrement  la poignante scne de la nuit, aux moyens de calmer son
pre, d'viter un divorce, un clat scandaleux, de rparer tout le mal
que, par emportement et par loyaut, par indpendance d'esprit et de
coeur, il avait accompli la veille.

Il tchait d'apaiser les inquitudes qui le travaillaient, d'entrevoir
d'heureuses solutions:

Peuh! Cela s'arrangera peut-tre!... Tout s'arrange!... Les drames,
les catastrophes, c'est l'exception, c'est l'accident... C'est la
ressource des tout jeunes gens ou des trop pauvres diables... A
cinquante ans, quand on est riche, quand on est du monde, on ne refait
pas son existence... On l'accepte comme elle est, on la maquille, on
la recrpit, on la drogue... Mais on ne la recommence point!...

Un bruit de pas dans le couloir lui fit froncer le sourcil. Les pas
se rapprochaient, s'arrtaient devant la porte; et on frappa:

--Qui est l? cria Charlie d'un ton surpris.

--C'est moi, Monsieur... Julien...

Le valet de chambre entrait, allait ouvrir les rideaux, puis, revenant
prs du lit, il tendit au jeune homme une enveloppe blanche, sans
adresse:

--Une dame qui est en bas... qui m'a remis cette lettre pour Monsieur.
Elle dit que c'est trs press, qu'elle voudrait que Monsieur la
reoive tout de suite.

--Une dame!... A cette heure-ci!... A sept heures!...

Charlie dchirait l'enveloppe et lut, sur une carte de visite;
ANTOINETTE WARNER. Dans le coin, on avait crit au crayon: _Urgent_.

Il eut une impression de feu aux joues. Il sentait quelque chose se
dtraquer en lui, tomber comme tranch; et il ordonna d'une voix
distraite, flchissante:

--Dites de ma part  cette dame qu'elle vous dise... dites-lui... ou
plutt dites-lui de monter... chez moi... dans mon cabinet de
travail...

--Bien, Monsieur!

Charlie avait saut  bas du lit, passait vivement un pantalon, un
veston,--de deux coups de brosse se redressait les cheveux; et il
pntra dans le cabinet au moment mme o Julien y introduisait
Warner, en gracieuse tenue du matin, voilette blanche et costume de
drap beige.

Le domestique sortait. Ils se salurent brivement puis, de dessous
son paisse voilette  fleurs qui se plaquait contre son nez, lui
faisait comme un masque pointu de pltre translucide, un mchant
masque aigu de mauvaise desse, de fantastique louve blanche, Warner,
sans s'asseoir, dclara:

--Monsieur, vous m'excuserez d'tre ici... d'tre venue jusque chez
vous... C'tait indispensable... Votre pre est au plus mal et le
mdecin m'a conseill...

Charlie questionna imprieusement:

--Mon pre?... O est-il?... Qu'est-ce qu'il a?

--Il est chez moi, Monsieur!... Il a eu une attaque... une
apoplexie... Le mdecin... mon mdecin, le docteur Fornereau, appelle
cela une hmorragie crbrale... C'est lui qui m'a conseill de venir
vous informer, vous chercher...

Et elle ajouta, en achevant du geste sa subversive maxime:

--Il y a des cas o les convenances...

--Mais, Madame, bgayait Charlie, comment est-ce arriv? C'est
terrible!... Le malheureux!... Alors il est au plus bas?...

--Hlas! oui, Monsieur... Si vous voulez, je vous donnerai les dtails
en route... J'ai une voiture... Je descends et je vous attendrai...

Elle marchait vers la porte. Charlie la lui ouvrit en s'inclinant:

--Je vous remercie, Madame... Je vous rejoins  l'instant...

Rest seul, il sonna, rclama ses vtements; et tout en s'habillant,
avec une frnsie de hte, il songeait, dans un tumulte de noires et
sanglantes penses:

a y est!... Il est perdu... Il va mourir... C'est moi qui l'ai
tu!... C'est la scne d'hier!

Il tait prt, dgringolait l'escalier, puis, filant au pas de course
sous la vote, il tapa d'un poing furieux  la vitre de la loge o le
concierge finissait tranquillement de se raser:

--La porte... La porte, nom de D...!

Il s'tait lanc dans la voiture dont Warner discrtement avait fait
baisser la capote.

--Cocher, d'o nous venons! dit Antoinette.

Et le fiacre s'en alla vers la rue de Prony, par les grandes avenues
dsertes o la vie  peine s'veillait dans la torpeur dominicale.

Jusqu' la place de l'toile, ils gardrent le silence. Parfois des
officiers, des cavaliers matinaux les croisaient, s'inclinaient,
intrigus, pour mieux distinguer ce jeune couple suspect que
formaient, sous l'obscurit de la capote, Antoinette et Charlie--ce
gentil jouvenceau imberbe avec cette petite femme  voile blanc, qui
couraient les rues en cachette  une si trange heure; et Warner
aussitt se rejetait pudiquement au fond, comme par une crainte
mondaine d'tre reconnue. Enfin, la place de l'toile franchie, elle
se dcida  parler la premire, elle murmura:

--Eh bien! Monsieur, il faut tout de mme que je vous dise comment ce
malheur s'est produit...

--Si vous voulez bien! fit Charlie mollement.

--C'est que c'est trs dlicat, remarqua Warner.

Puis, aprs un temps,  mots mesurs, timors, dcents, elle reprit en
toussotant:

--Hum!... Hum!... Vous tes au courant, n'est-ce pas? de l'amiti
qu'avait pour moi votre pre... de l'espce d'amiti qu'il avait... Je
n'ai pas besoin d'insister, je suppose?...

Charlie acquiesa d'un geste de la main.

--Hier il a dn chez moi avec quelques amis... Il est parti  onze
heures et demie, de trs mauvaise humeur... Il avait eu une discussion
avec un des invits  votre sujet... Mais passons!... C'est ici que
commencent mes responsabilits... Je ne sais vraiment pas comment vous
dire...

Charlie ne bougeait pas, ne la regardait pas, semblait gar, loin de
l, dans des songeries vagues.

--Donc votre pre tait parti, poursuivit Warner... Du moins je le
croyais parti... Quand tout  coup, vers deux heures du matin, on
frappe  la porte... J'prouve le pressentiment que ce doit tre
lui--il avait toujours la clef de l'htel--et je ne rponds pas...
parce que... parce que... je n'tais pas seule... Vous savez ce que
c'est qu'une femme, Monsieur... Je l'avoue, j'avais eu la grave
inconsquence de retenir un de mes amis, de le faire revenir... Ah!
j'en suis assez dsole aujourd'hui, j'en ai assez pleur... Mais
aussi, pouvais-je deviner qu'il reviendrait?... C'est une guigne, une
calamit!... Votre pre frappe, frappe plus fort, crie, hurle, donne
des coups de poing, des coups de pied dans la porte... Dame!  la fin
j'ai ouvert!... Il est entr... et lorsqu'il a vu Neulise, tant pis,
j'ai lch le nom, vous connaissez peut-tre?... Non?... O en
tais-je?... Ah! oui, lorsqu'il a aperu Neulise qui se rhabillait
prs du lit, il a fait un ou deux pas avec des yeux de fou, sa canne
leve, et puis il est tomb en avant, sur le nez, comme si on l'avait
assomm. Je l'ai relev. Neulise m'aidait... Nous l'avons couch dans
le lit, le pauvre homme!... Il avait la figure toute noire. Il ne
parlait plus... il respirait comme avec un poids de deux cents kilos
sur la poitrine... J'ai fait appeler Fornereau... Le docteur et moi
nous l'avons soign toute la nuit... Ce matin, il a eu l'air de se
rveiller, et il s'est mis  vomir des injures, des atrocits contre
moi, contre Neulise, contre vous, contre ce M. Favierres,  cause de
qui il s'tait disput  table... Le grand dlire, quoi! et il a tout
le ct gauche paralys!... Ah! Monsieur, si j'avais su! Un si bon
garon, si brave homme!... Voil, c'est a, la vie!

Elle fouillait en arrire, dans sa poche, cherchant son mouchoir pour
essuyer les larmes qui lui jaillissaient des yeux, fonaient de
gouttes sombres les blanches floraisons de sa voilette, et comme
Charlie ne rpliquait pas, elle questionna encore:

--Vous m'en voulez beaucoup, n'est-ce pas, Monsieur?... Il y a de
quoi!... Je comprends... Oui, certainement je suis cause de tout!!!...
Seulement, pour une fois que j'ai manqu  mes devoirs, car tous les
amis de votre pre pourront vous affirmer si, pendant huit ans, je ne
me suis pas bien tenue, si je ne lui tais pas dvoue  votre pre,
et fidle et affectueuse,--pour une fois, je suis firement punie,
convenez-en!...

--Oui, oui, chuchota poliment Charlie avec un soupir.

A chacune de ces lamentations, de ces excuses, il ressentait comme un
lan de remords bavard, une tentation de couper la parole  Warner, de
faire  son tour des aveux, de lui dclarer: Taisez-vous!... Non, ce
n'est pas vous, c'est moi! Et il se contraignait  ne pas parler, par
peur d'en trop dire, tout absorb, en une obsession de criminel,  se
figurer la terrifiante entrevue avec l'agonisant, la confrontation
proche avec sa victime, le funbre spectacle o on le menait, les
infmes imprcations que srement il allait, dans un instant, subir.

Warner rabaissa sa voilette, se rencoigna silencieusement dans l'angle
de la voiture.

Dconcerte par le mutisme de Charlie, elle cherchait  quoi
l'attribuer. A la nature de petit rossard que Lahonce si souvent lui
avait dcrite comme celle de son fils? Ou, au contraire,  la
biensance, au respect de soi-mme,  ce que se devait, en une aussi
difficile circonstance, un vrai jeune homme du monde, un vrai fils de
famille? Elle penchait mme finalement pour l'approbation:

Ce pauvre enfant! Il a raison... Qu'est-ce qu'il pourrait me
rpondre?... Il se trouve gn avec moi... La matresse de son pre,
peuh! ce n'est pas commode!

Mais elle sursauta en entendant la voix de Charlie qui interrogeait:

--Enfin, Madame, qu'est-ce qu'il dit? Quelles sont ces atrocits
auxquelles vous faites allusion?

Il avait lch cette question, malgr lui, comme  bout d'imagination,
par une frayeur inapaisable de ce qui se criait l-bas peut-tre sur
sa mre, sur Favierres, devant des domestiques, des trangers, dans la
sauvage franchise du dlire.

Warner rpliqua avec hsitation:

--Mon Dieu!... Je ne puis gure vous le rpter... Ce sont des
injures... des mots... des mots... des gros mots... vous savez bien...

Le fiacre ralentissait, stoppait auprs de l'htel. Elle ajouta
vivement, d'un ton soulag:

--Du reste, nous voil arrivs... Si vous permettez, je vous montrerai
le chemin...

Ils gravirent deux tages. Warner montait en avant et, parvenue au
second, elle s'arrta:

--Attendez un peu, je vous prie, Monsieur... Je vais informer le
docteur que vous tes ici...

Et elle disparut dans un petit corridor obscur, parmi un bruissement
de soieries intimes.

Charlie se promenait impatiemment  travers le palier; et chaque fois
qu'il faisait volte-face, il discernait, dans l'entre-billure
lumineuse d'une porte voisine, une mince tache rose, un morceau
indcis de visage humain: quelqu'un qui l'piait sans doute, une
bonne, un fournisseur, curieux d'apercevoir le jeune fils de Monsieur,
le grand fils du patron.

Il y eut un bruit de pas. Warner revenait avec Fornereau toujours
souriant, qui rajustait, par contenance, son pais binocle de fer. Les
deux hommes changrent une poigne de mains. Charlie questionna:

--Comment va-t-il?

Fornereau eut une grimace mcontente:

--Pas bien... Pas bien du tout!...

--Je peux le voir?...

--Oui... Par exemple, nous irons prudemment... Vous ne vous
approcherez que lorsque je vous ferai signe...

Ils s'acheminrent, sur la pointe des pieds, vers la chambre
d'Antoinette, et, un  un, ils entrrent, le docteur d'abord, Charlie
ensuite, puis Warner.

Deux lits jumeaux, confortables, bas, en bois cir,  forme droite,
lgante et simple, deux lits d'poux anciens, allongeaient
paralllement leurs rectangles blancs au milieu de la pice. L'un
d'eux tait vide. Dans l'autre, tendu face au plafond, un homme
geignait: Lahonce, hideux, mconnaissable, avec une figure bleutre,
presque noire, une figure convulse de ngre bleu. Il ne criait pas,
il se plaignait pniblement, d'une voix lourde, saccade; et ses
gmissements rleurs semblaient couler de lui, suinter par lents jets
successifs comme le fil de bave que distillait sa bouche torve et
distendue. Il murmurait dans un effort acharn  dompter les syllabes
rtives,  soulever cette langue de plomb qui lui pesait aux dents:

--Ah! les c...ochons!... Ah! lll...es... mmm...isrables!... Ah!
lll...es... ccc...ochons!

Et  chaque mot prononc, vaincu,  chacun de ces mots qui, sans
dsigner nul coupable, les marquait tous en bloc d'une commune
fltrissure, son cou, ses joues, ses lvres tremblaient comme aprs
la secousse d'une prodigieuse pousse. Charlie accol au mur, en un
involontaire retrait d'horreur, regardait Fornereau s'avancer dans
l'intervalle des lits, se pencher vers le malade.

--Lahonce, articula nettement le docteur, Lahonce, votre fils est
l... Voulez-vous le voir?

--Mon ff...ils? gmit Lahonce... O?... O est mon fff...ils?

Fornereau, d'un clignement, appelait le jeune homme.

--O?... O?... questionna Lahonce en essayant de se retourner, en
s'appuyant sur sa main droite, sur son bras droit repli.

Charlie s'approchait et saisissant la main gauche de son pre qui
gisait aplatie le long des draps, il la porta  ses lvres.

--Ah! c'est toi Chhh...arlie! fit sourdement Lahonce, toujours  demi
retourn, supportant de son coude droit l'autre portion ptrifie de
son corps, l'autre partie dj morte de lui-mme... Tu vvv...ois, je
suis ttt...rs mmm...alade, mon ggg...aron!

Il le fixait de son oeil droit, un oeil larmoyant, rouge et avide de
borgne, de bte blesse,--car sur le gauche, la paupire pendait molle
comme un petit rideau noirtre aux ressorts briss. Charlie rpliqua
en tapotant tendrement la main de son pre entre les siennes:

--Mais non, papa!... a ne sera rien... Tu te remettras!

--Si... si... bgayait de sa voix cahote Lahonce Jjj...e suis
tttr...s mmm...alade...

Puis, brusquement, une lueur de rage fulgura dans son oeil solitaire.
L'angle droit de sa bouche s'abaissa en un rictus de nause. Il se
souvenait soudain. Et de sa main valide arrachant  Charlie le bras
insensible qu'il retenait, Lahonce hurla:

--Vvvv...a-t'en!... Pppp...etit gggg...redin!... Fff...ous-moi le
camp!... Fff...ous-moi le camp ddd'...ici!

Il tait retomb en arrire, sur le dos, et son bras droit, par-dessus
son buste, se raidissait dans un geste d'expulsion, de maldiction,
l'index point vers la porte de la chambre.

Il rpta en un chuchotement rauque:

--Fff...ous-moi le camp, mmmi...srable!

Charlie pas  pas reculait, entran par Fornereau qui murmurait:

--Allez-vous-en, Monsieur... Puisqu'il parat mal dispos contre vous,
mieux vaut ne pas le surexciter... Demeurez  ct... je vous
rappellerai, s'il y a lieu...

Mais d'un trait il s'arrta, pinant l'paule du jeune homme:

--Attendez donc!... Chut!... Ecoutez!...

Un bruit de respiration rapide, de souffle sifflant et raclant,
fusait de la bouche de Lahonce, emplissait la pice d'un ronflement au
rythme galopant, sinistre.

Fornereau colla son oreille  la poitrine du malade et, se relevant,
il l'examina attentivement, la figure devenue grave, le front pliss
d'une petite ride d'anxit.

--Il rle? interrogea Charlie... C'est l'agonie, n'est-ce pas?

Le mdecin s'cartait sans rpondre. Charlie s'agenouilla devant le
lit, et les lvres de nouveau serres sur la main rigide de son pre,
il se mit  sangloter, la nuque basse, agite aux durs chocs des
sanglots.

Warner aussi s'tait agenouille au pied du lit, et le front contre le
bois, les yeux clos, les mains jointes, elle priait.

Elle proposa  mi-voix, au bout d'un instant, dans une pense de
correction:

--Peut-tre qu'il faudrait chercher un prtre...

Charlie approuva d'un signe. Elle sortit donner les ordres. La
respiration de Lahonce se faisait plus lente, comme accroche au
passage par une accumulation incessante d'asprits touffues, de
spongieux ou liquides obstacles, comme refoule partout par l'invasion
du sang et se frayant sa route  travers le sang mme. Fornereau,  sa
droite, observait studieusement le moribond, la main en bracelet
autour de son poignet qui battait faiblement ses suprmes secondes de
vie.

Et tout  coup, au moment o Warner rentrait, d'un bond de son ct
droit, Lahonce se redressa, chappa des mains de Fornereau qui
s'efforait de le soutenir. Ses lvres noircies se parrent, aux
coins, de deux petits panaches ronds d'cume blanche, son oeil ray de
rouge s'carquilla dsesprment, toute sa face se contracta en un
palpitant spasme. Il voulait parler, formuler quelque chose de
haineux, de dfinitif. Il ne put qu'aspirer une immense bouffe d'air,
puis il se laissa aller dans les bras du docteur, la tte roulant sur
la poitrine, comme une boule inerte. Il tait mort.

Fornereau soigneusement replaait le cadavre en sa pose tendue.
Charlie lana au docteur un regard incrdule encore, Fornereau eut une
moue rsigne:

--Hlas! Monsieur, fit-il en essuyant son binocle, c'est fini!... Avec
un temprament sanguin comme celui-l, il y avait peu de chance pour
qu'on le sauvt!...

Le jeune Lahonce s'tait relev, se prcipitait sur son pre,
embrassait ardemment ces joues flasques, dont la barbe drue le
piquait,--murmurant prs de l'oreille d'une voix imperceptible:

--Pardon!... pardon!...

De petits cris aigres, des cris de chienne qui pleure, le firent
tressaillir. Il tourna la tte et il aperut dans un fauteuil Warner
qui se dbattait contre une attaque de nerfs, avec de raides dtentes
des bras, des jambes, dont Fornereau, tout en la maintenant, se garait
de son mieux.

Au hasard, Charlie saisit sur un guridon une fiole de sels anglais,
la passa au docteur. Warner humait le flacon inconsciemment, les yeux
ferms, et peu  peu elle se calmait, elle dtachait moins rudement
les ruades de ses membres disloqus par la crise.

Alors le jeune homme revint s'accouder au bois du lit. Il restait 
considrer son pre, ce pauvre cadavre dfigur, cette tte de mineur
tu par le grisou,  s'imprgner les yeux, comme par pnitence, de
cette vision de quasi-meurtre, et s'adressant enfin  Fornereau:

--Vous n'avez plus besoin de moi, docteur?

Le mdecin rpliqua sans lcher le flacon qu'il appliquait aux narines
de Warner:

--Non, Monsieur, malheureusement.

--Eh bien, serait-ce abuser de vous, docteur, que de vous prier de
recevoir M. le cur? Parce que, moi, il faut que je rentre  la
maison, que je prvienne ma famille... Je serai de retour  onze
heures environ... Ai-je l'espoir de vous retrouver?

--Mais certainement, Monsieur. Comptez sur moi... Je ne bouge pas
jusqu' votre retour! fit Fornereau tendant  Charlie sa main
inoccupe.

Le jeune Lahonce l'treignait d'une courtoise pression de gratitude:

--Je vous remercie, docteur, de ce que vous avez fait... Je vous
remercie de tout coeur!

Fornereau mima un geste sceptique, comme afin de rpondre qu'il n'y
avait pas de quoi. Et Charlie sortit en jetant un long coup d'oeil
d'adieu vers le cadavre  tte noire.

       *       *       *       *       *

En bas, le fiacre  capote baisse, oubli par Warner, attendait
devant la porte. Charlie y monta, redonna son adresse, et la voiture
dmarra.

Allons! songeait-il, rfugi au plus sombre de la capote, allons, ce
sera de nouvelles scnes... de nouvelles larmes  causer!... Comment
vais-je m'y prendre?

Mais il avait beau s'ingnier  dcouvrir des ruses de prologue, des
phrases gradues, tous les amortisseurs stratagmes qu'on emploie
auprs des vivants avant de les placer en face du nant, de
l'ternelle disparition d'un tre qu'ils ont chri,--ses recherches
demeuraient vaines.

C'tait vers lui-mme au contraire, vers le drame, vers les pisodes
prcdents que ses rflexions convergeaient, s'agglomraient dans une
mle inextricable.

Il ne souffrait plus violemment d'une instinctive souffrance, comme
tout  l'heure. Il avait plutt une honte douloureuse, une confusion
mortifiante, un coeurant dgot de penser et d'agir, une crasante
incertitude.

Il comprenait bien qu'il tait coupable et pourtant qu'il n'avait pas
 lui seul tout fait.

Cette effroyable mort, il avait bien conscience d'en tre un peu
l'auteur, mais pas compltement, mais pas uniquement.

Certes, Lahonce aurait pu ne jamais rien apprendre, ou savoir et s'en
consoler, ou aussi ne pas revenir, comme un taureau  l'assommade,
s'exposer chez cette Warner au dernier coup de dception qui l'avait
achev.

La remarque d'Antoinette retraversa l'esprit de Charlie.

C'est une calamit, une guigne!

Oui; cependant la guigne ici n'et pas suffi. Sans la trahison triple
de sa femme, de son fils, de sa matresse, Lahonce rchappait. Et
alors que conclure? Charlie, dcourag, s'y perdait.

O tait donc le vrai et o tait le faux? tait-ce donc le mal que
d'avoir obi  ce que lui ordonnaient sa raison et son coeur, d'avoir
os se conduire avec sincrit, malgr les conventions et malgr le
danger? Peut-tre!

La voiture passait juste devant un bureau de tramways. Des familles
groupes stationnaient alentour. Charlie regarda machinalement. Appuy
contre un arbre, un ouvrier en blouse portait  califourchon, sur ses
paules, son petit garon qui lui tambourinait joyeusement sur le
crne; et, au bord du trottoir, un autre pre, un bourgeois, tenait
des deux mains ses fils, deux collgiens  la mine ennuye mais
affectueuse, patiente, et il leur souriait en parlant.

Voil, pensa mlancoliquement Charlie... J'aurais d tre comme ces
petits, j'aurais d par-dessus tout adorer et servir mon pre... Il
faut faire comme tout le monde... C'est encore le plus simple, le plus
moral probablement!...

Puis il murmura ainsi qu'un verdict final, une dcision qui le
condamnait:

En tout cas, ce qu'il y a de sr, c'est que je ne reverrai plus
Fav... A prsent, ce serait rpugnant... Je n'aurais plus d'excuse...
Pas mme celle de mnager maman, puisqu'elle saura officiellement que
je sais, puisqu'elle va tout savoir, la pauvre femme!...

Il exhala un soupir. Il se rappelait les anathmes de son pre, les
poussives clameurs dont le moribond l'avait maudit, chass,--il
revoyait sa face noire convulse, sa monstrueuse face d'agonie; et des
larmes lui voilrent les yeux.

Il n'tait pas mchant, au fond!... Il m'aimait beaucoup... Il ne
m'aurait jamais voulu le moindre mal!... Ah! comme la vie est
complique!

Il se tamponna prestement les yeux, car la voiture s'engageait dans
l'avenue d'Ina, approchait de l'htel.

Aux autres maintenant! songea-t-il en sautant  terre... Tchons de
ne pas tre trop maladroit ni trop cruel... de ne pas trop les
bouleverser!

Et il monta tout droit, d'abord chez son grand-pre.

       *       *       *       *       *

En toilette de sortie, gant, chapeau sur la tte, M. Brodin se
promenait nerveusement  travers sa chambre. A la vue de Charlie, il
dressa les bras d'un geste extnu:

--Enfin! tu arrives!... D'o viens-tu? O est ton pre?... Je suis fou
d'inquitude depuis une heure!...

Charlie riposta:

--Un instant, grand-pre... Assieds-toi... Ne t'effraie pas... Je
viens prcisment de voir papa... Il n'est pas trs bien...

Et tandis que M. Brodin s'asseyait, Charlie, mot par mot, retenant les
aveux, se les faisant rclamer, arracher progressivement, raconta tout
jusqu' la mort.

M. Brodin l'coutait, dans une exaltation de curiosit, d'angoisse,
l'activant lorsqu'il s'arrtait; et quand Charlie parvint aux
derniers moments de Lahonce, le vieillard commena  pleurer. Il
balbutiait, la main contre ses yeux:

--Oh! le pauvre garon!... Ce pauvre Pierre!...

Et des larmes surgonfles, de grosses larmes ternes de vieux homme,
descendaient goutte  goutte au-dessous de sa main, se coulaient dans
sa barbe o elles brillaient un peu parmi les poils.

Charlie s'tait tu. M. Brodin demeurait le coude au dos d'une chaise,
dans son attitude d'affliction modeste. Il rflchissait.

A son rel chagrin, des soucis mondains s'ajoutaient. Le scandale
d'une telle mort en un tel lieu le confondait. Non, cela dpassait
comme immoralit, comme outrage aux bonnes moeurs, comme forfait
contre la famille, tout ce que sa maniaque sagacit avait jamais
imagin!

Et, subitement, il ne se domina plus, il dut vacuer toute cette
indignation qui fermentait au dedans de lui. Il clama en se levant, en
se remettant  marcher:

--Et chez sa matresse!... Et chez une Mademoiselle Warner!... Oh!...
Oh!... Le malheureux!... Oh!... Oh!... Oh!...

Pourtant il se matrisait et, stoppant vis--vis de Charlie:

--Je vais aller avertir ta mre, dit-il svrement. Toi, reste l...
Ce sera plus convenable... Et puis, je prsume que ce que je lui
communiquerai ne te serait pas trs agrable  entendre... Tu as eu en
tout ceci un rle assez... assez fcheux, pour ne pas dire plus...
Mais je ne tiens pas  t'accabler aujourd'hui... Nous recauserons plus
tard... Pour le moment, attends-moi... Tu iras voir ta mre lorsque
j'en serai revenu...

Et il gagna la porte en maugrant, avec un continu hochement de tte:

--Chez une Mademoiselle Warner!!!... Oh!... Oh!...

       *       *       *       *       *

Il reparut au bout d'un quart d'heure, l'air plus offusqu, plus
abattu qu'au dpart, et schement, il commanda:

--Descends chez ta mre... Elle est informe... Tu remonteras
aussitt... Nous n'avons pas une minute  perdre pour rgler les
funrailles... Va!...

Charlie sortit docilement. Il descendit un tage et frappa  la porte
de sa mre. On ne rpondait pas. Il ouvrit.

Agenouille sur une chaise basse, la tte dans ses mains, Mme Lahonce
paraissait prier. Elle se redressa au bruit. Son visage, aux sourcils
froncs, n'exprimait ni la dsolation ni le recueillement. Ses yeux
taient secs, rsolus, sans trace de larmes ou de dfaillance. Elle
avait sa farouche figure de ddain mauvais, d'agacement, celle que,
dans leurs rares discussions, Lahonce appelait sa figure d'hyne; et,
 la voir, on devinait que l'entretien avec M. Brodin s'tait pass en
violentes et rancunires querelles.

Hlne quittait la chaise, marchait vers Charlie, s'astreignant 
dguiser sous un air attrist la colre dont elle pantelait encore;
et, attirant son fils, elle murmura:

--Embrasse-moi, Charlie! Quel malheur pour lui, pour nous! Quelle
affreuse mort!...

Ils s'embrassrent longuement. Puis Mme Lahonce, d'un ton inassur,
comme rcitant une leon impose, dclara:

--Ton grand-pre m'a tout racont, mon enfant... Tu trouveras,  la
rigueur, que ce n'est pas  moi de te sermonner... Mais tu as commis
l une faute impardonnable... Ton pre t'aimait profondment... Il ne
mritait pas tant de duret de ta part...

Charlie bredouillait timidement:

--Je sais, Maman... Je ne croyais pas si mal faire!...

Il s'arrta. Mme Lahonce aussi se taisait et,  la drobe, elle
contemplait son fils. La mme complicit leur verrouillait la bouche.
Femme adultre, fils adultre, pareillement souills d'un mme mfait
secret, qui des deux pouvait donc blmer l'autre ou se plaindre, qui
aurait la grotesque audace de s'riger en juge de l'autre? Et comme
malgr elle, rejetant cette barre de gne, s'excusant de ce mutisme
forc, Mme Lahonce balbutia:

--Oui, Charlie... Nous sommes bien coupables tous les deux!... Nous
avons eu de grands torts!...

Elle avait des deux mains agraf les bras de Charlie, et, se reposant
sur lui, elle ajouta d'un ton vraiment contrit, d'un ton mu de morne
confession:

--J'ignore ce qu'il t'a dit de moi cette nuit, pendant cette scne...
Mais, si atroce que ce soit, il tait presque dans son droit, le
pauvre homme... Je ne l'ai pas rendu heureux!... Et il ne m'avait rien
fait, je n'avais rien  lui reprocher... non, rien, sinon que je ne
l'aimais plus...

Un bref sanglot lui coupa la voix, ses joues frissonnrent sous
l'impulsion des larmes, et avec une ferveur d'inquitude, en se
rapprochant de son fils:

--Ecoute, mon enfant... Je t'en prie... Dis-moi ce qu'il t'a dit... Je
veux tout savoir!... Dis-moi tout!...

Charlie, hsitant, regardait sa mre, ces yeux humilis, suppliants,
qui eussent d le condamner au lieu de l'implorer. Il eut piti et il
rpliqua dans un baiser:

--Il m'a dit ce que je savais... Rien de plus, Maman!... Ne pleure
pas!...

Il y eut derechef un silence. Mme Lahonce, distraitement, examinait
les dessins des tentures, rebaissait sur Charlie ses regards
endoloris, semblait recommencer,  travers l'espace incolore, sa
poursuite incertaine des outrages enfuis que par charit le jeune
homme lui cachait.

On cogna  la porte. Charlie doucement se dgageait; et un domestique
entra:

--C'est M. Brodin qui demande Monsieur!...

--Je viens! fit Charlie.

Puis, la porte referme, il dit en saisissant les deux mains de sa
mre:

--Avant de m'en aller, Maman, il me reste une petite prire 
t'adresser... Je vais peut-tre te contrarier... te faire de la
peine... Mais je suis dcid  ne plus revoir Favierres...

Mme Lahonce,  cette imprvue dsertion, dissimula un haut-le-corps,
et avec un calme factice:

--Parfaitement, mon enfant... Tu feras comme il te plaira... comme tu
croiras bon... Seulement te suis-je bien utile l dedans... Tu es
libre... Je n'ai ni  t'approuver ni  te dsapprouver!...

Charlie rpliqua:

--Si, Maman, tu peux m'aider, m'viter une explication douloureuse...

Mme Lahonce, de nouveau, tentait de s'esquiver:

--Comment cela?

--Voil... si tu... si tu le rencontres, je dsirerais que tu le
prviennes... Je n'ai pas l'nergie d'crire... Et quant  retourner
chez lui, ce me serait impossible, je te le jure!... Je suis sr que
Fav comprendra...

Dehors, dans l'escalier, on entendait la voix de M. Brodin qui criait:

--Charlie!... Charlie!...

--Eh bien, Maman, questionna le jeune homme... Puis-je compter sur
toi?...

--Soit, je le prviendrai, fit avec froideur Mme Lahonce en embrassant
son fils d'un baiser nonchalant.

Elle avait soudainement repris sa physionomie maussade, courrouce, et
comme Charlie se retournait sur le seuil, il la vit qui portait son
mouchoir  ses yeux.

Elle pleurait encore. Mais de quoi, cette fois? De chagrin, de honte
ou de rage?




VIII


Comme aprs djeuner, ils s'asseyaient au jardin, devant le perron,
pour prendre le caf, Mme Favierres demanda  son mari:

--Ah! au fait, hier, dans la maison o tu as dn, on ne t'a rien
racont sur cette mort?... On n'en a pas caus?

Favierres riposta glacialement en dpliant un journal:

--Non, pas un mot... Qu'est-ce que tu veux que l'on en raconte?...

Mme Favierres continua d'un ton obstin:

--Dame! on aurait pu te raconter des dtails... a n'est pas une mort
ordinaire... Les journalistes ont crit dessus... Il y en a mme un,
tu te rappelles, qui prtendait que ce M. Lahonce s'tait tu chez sa
matresse...

Favierres grommela:

--Je t'ai dj dit que tout cela, ce sont des affaires de chantage...
Et puis, tu m'ennuies  la fin avec cette mort... Tous les jours et
tous les jours tu es  me rebattre les oreilles de ces potins...
Assez, n'est-ce pas? Laisse-moi tranquille!...

Mme Favierres n'insista point. Depuis la mort de Lahonce, en effet, 
chaque repas, elle tourmentait son mari de questions sournoises sur ce
dcs obscur--aguiche  la fois par une curiosit nave de lectrice
de feuilletons, par un got romanesque pour les affaires tranges, et
aussi par l'amusement de taquiner Favierres, de le voir se contracter
d'nervement ou rougir de malaise quand elle nommait ce nom, symbole
de double trahison, et qu'ensanglantait presque cette mort
mystrieuse.

Elle acheva d'craser le sucre au fond de sa tasse et tout en avalant
le caf,  petites gorges, la tte renverse, elle recommena:

--C'est gal!... C'est drle!...

--Quoi?... Qu'est-ce qui est drle?...

--Eh bien, ce petit Charlie... Voil trois semaines qu'il n'a pas mis
les pieds  la maison... Tu tais brouill avec son pre, bon!... Mais
ce n'est pas une raison, parce que son pre est mort, pour nous
ngliger  ce point-l... Est-ce notre faute  nous?

Favierres se taisait. Elle dposa sa tasse et reprit:

--a ne te semble pas drle  toi, ni extraordinaire qu'il ne soit pas
revenu, qu'il ne t'ait pas crit, qu'il n'ait pas donn signe de
vie?...

Favierres haussa les paules:

--Si, je trouve cela trs drle!... Et ensuite?... Que veux-tu que j'y
fasse?... Veux-tu que je coure chez lui et que je le ramne ici par
l'oreille?... S'il ne vient pas, c'est, je suppose, qu'il a ses motifs
pour ne pas venir...

Mme Favierres marmonnait:

--Je ne dis pas... Mais tout de mme, c'est curieux... je n'aurais
jamais cru...

La sonnette de la grille l'interrompit de son tintement chevrotant.

--Tiens! s'cria-t-elle... A cette heure-ci, qui cela peut-il bien
tre?...

Et elle se leva pour aller voir.

Favierres distraitement prtait l'oreille. Il eut un moment de
surprise en entendant Mme Favierres qui d'un ton dfrent, bizarrement
attendri, indiquait le chemin  quelqu'un qu'elle ramenait.

--Par ici, Monsieur... M. Favierres est au jardin...

Une voix rpliqua:

--Bien, Madame!...

Favierres eut un sursaut. C'tait la voix de Charlie.

Brusquement le musicien avait quitt son sige, et, au mme instant,
le jeune Lahonce parut sur le perron.

Il tenait  la main son chapeau de paille noire; et ses sombres et
mats vtements de deuil le grandissaient, l'affinaient davantage,
semblaient faire plus ple sa mince figure hautaine, sous l'pais
encadrement de ses cheveux dors.

--Bonjour, mon petit! balbutia Favierres en lui serrant les mains...
Tu sais si je suis heureux de te voir! Nous avons tous les deux pris
une sincre part...

Mme Favierres lui coupa la parole:

--Oui, je l'ai dj dit  M. Charlie... Il m'a rpliqu qu'il serait
venu plus tt si des tas d'affaires de famille ne l'avaient pas
retenu... Et je lui ai rpondu que nous nous en doutions bien, que
nous n'avions pas song  lui en vouloir une minute, n'est-ce pas,
Vincent?...

Elle clignait de l'oeil d'un air d'indulgence, comme pour calmer son
mari, viter  Charlie une scne de reproches.

--Certainement! fit Favierres, ripostant par un regard vex, un
imprieux regard d'injonction au silence.

Mais la petite femme se dtournait, affectant de ne pas saisir, et
sitt qu'on se fut assis, elle repartit en une srie de nouvelles
condolances, tellement diverses et abondantes, profres d'une voix
tellement dolente et candide, qu'il tait impossible de discerner si
elle parlait tant par malice narquoise ou par tristesse vraie.

--Oh! oui, disait-elle... Nous vous plaignions beaucoup... Ces morts
subites, a vous frappe comme la foudre... C'est pouvantable... Moi,
j'ai continuellement peur de mourir de cette faon-l... Et madame
votre mre comment a-t-elle support ce malheur?... Et votre pauvre
grand-pre?... Tenez, celui-l, je n'ai pas cess de penser  lui...

Charlie, de son mieux, fournissait la rplique, glissait des
monosyllabes approbateurs dans l'interstice de ces questions
accumules, de ces exclamations.

Enfin elle s'arrta. Favierres essaya de la remplacer, de prononcer 
son tour quelques paroles de sympathie. Il n'avait pas sa verve
compatissante. Il s'enchevtrait, cherchait ses mots et la
conversation languissait, puise. Alors Mme Favierres se leva et
rangeant sa chaise:

--Vous me pardonnez, monsieur Charlie? dit-elle... Mon potager me
rclame!

--Faites donc, madame! murmura le jeune homme.

Ils la regardrent s'loigner vers le fond du jardin. Elle tait
arrive dans le potager et, son vaste chapeau de paille grossire
rabattu sur les yeux, elle s'agenouillait comme une femme des champs,
pour gratter la terre, sarcler les sillons, arracher d'invisibles
herbes.

Charlie pronona  mi-voix:

--Vous tes tonn, Fav, de me revoir ici?... Avouez-le!...

--Assurment! fit le musicien d'un ton mu... Aprs ce que m'avait dit
ta mre, aprs la commission dont tu l'avais charge auprs de moi, je
ne m'attendais plus  ta visite...

Il y eut un temps. Charlie se recueillait. Favierres revoyait donc sa
mre! Il en tait bien sr. Et toutefois, de le savoir positivement,
d'entendre matriellement confirmer ses soupons, cela l'avait un peu
troubl. Il poursuivit encore  mi-voix, par crainte de Mme Favierres:

--Nous partons ce soir pour les Chaumettes avec mon grand-pre... Nous
y resterons trois mois et je dsirais ne pas partir avant de vous
avoir dit adieu, puisque, jusqu' prsent, je n'ai pas eu le temps de
vous rendre cette dernire visite...

--Le temps? grommela sceptiquement Favierres.

--Le temps ou si vous prfrez le courage... Oui, en dpit de ce que
j'avais annonc  ma mre, je m'tais promis que nos relations ne
finiraient pas sans que je vous eusse revu... Mais chaque jour, je
retardais... C'est si pnible de rompre irrvocablement une amiti
telle que la ntre!... Au moins, vous tes convaincu, Fav, n'est-ce
pas, que mes sentiments envers vous n'ont pas vari?... Vous n'tes
pas fch?...

--Peuh! fit vasivement le musicien.

Charlie interrogea avec vivacit:

--Comment?... Vous ne me comprenez pas?... Vous trouvez que j'ai
tort?... Vous voudriez que, malgr ce drame, je continue  vous
frquenter?...

Favierres dressa la main en un impartial geste d'incomptence:

--Je ne veux rien, mon petit... Tu fais ce que tu crois devoir
faire... Tu te conduis selon ce que tu sens... Et ce n'est certes pas
moi qui t'en dtournerai, surtout en une circonstance aussi... aussi
dlicate...

Charlie objecta:

--Cependant, Fav..., si je vous demandais votre avis?... Si je vous
priais de me dire ce que vous pensez de ma conduite?...

Le compositeur hsita un instant, puis, d'un ton grave  la fois et
bonhomme:

--Mon Dieu! fit-il... Je n'ai gure qualit pour te conseiller... Je
ne suis qu'un pauvre bta de musicien, moi... Je ne possde pas sur la
vie, sur la morale, des ides bien nettes, bien fixes... Seulement,
j'ai pas mal vcu... Et vois-tu, mon petit, j'ai toujours remarqu que
les plus forts, les plus malins et les plus honntes agissaient tous 
peu prs de mme, au petit bonheur,  l'aveuglette, sans bien savoir
o ils allaient, en faisant ce que, sur le moment, ils avaient envie
de faire... On a, comme cela, en soi, une espce de fonds de morale
qui ne demeure jamais gal, qui hausse, qui baisse, que l'on modle,
 son insu, au gr des vnements... Ainsi, autrefois, tu venais chez
moi sans remords... Tu avais pris des arrangements avec ta
conscience... Aujourd'hui, a t'inspire au contraire de la
rpulsion!... Tu es sous l'impression d'une mort rcente, d'une mort
particulirement lamentable  laquelle tu as involontairement
particip... Et, c'tait  prvoir, tes dispositions ont chang... Tu
as des penses noires, des penses de deuil, comme tes vtements...
Dureront-elles plus ou moins longtemps qu'eux? Je l'ignore... Mais ce
dont je suis, hlas! persuad, c'est que nous sommes tous de pauvres
diables... de pauvres bougres qui avons bien de la peine  nous
dbrouiller ici-bas entre ce qu'on appelle le bien et ce qu'on appelle
le mal...

Charlie rtorqua avec fermet:

--Il existe pourtant des gens qui ne se trompent pas, qui vont droit
leur voie... Ce sont les gens qui agissent par devoir!...

Favierres se rcria:

--Le devoir!... Le devoir!... Mais il n'y a pas un devoir, il y en a
cent... il y en a mille... Et tous se contredisent! Et tous se font la
concurrence!... Comment donc s'y retrouver, comment choisir, deviner
quel est le bon, le meilleur, le devoir des devoirs?... Tiens, moi,
j'ai t pour ta mre l'ami le plus dvou, je puis le proclamer, le
plus irrprochable... Et dis-moi, par contre, ce que je vaux comme
mari... Pas grand'chose... Moins que rien!... Oui, celle-l...

Il indiquait d'un mouvement de tte sa femme, ce petit tre sans sexe,
sans ge,--diminu, asservi, fouillant la terre dans une bestiale
posture d'esclave, et il reprit:

--Oui, celle-l... elle n'est pas morte, mais ne crois-tu pas que je
l'ai tue... que j'ai dtruit en elle toute joie, tout fier sentiment,
tout agrment de vivre?... Et pour toi, mme histoire!... Fils parfait
 l'gard de ta mre, plein d'affection, de tendre dlicatesse...
Envers ton pre... juste l'oppos!... Pourquoi?... A cause de quoi?...
Je te le rpte... On ne sait pas... On fait de son mieux... Et
d'habitude le rsultat est dplorable!...

Il allumait une cigarette, puis il ajouta:

--Si, tu as peut-tre raison... Il existe des gens qui n'obissent
qu'au devoir... Ce sont des saints... Ce sont les saints... Mais par
exemple, ils se htent pour y obir, de se retirer du monde... Parce
qu'ils sentent bien que s'ils y restaient, ils ne pourraient pas
remplir constamment leur voeu... qu'il y en a trop de devoirs dans le
monde, et qu'ils ne s'y reconnatraient plus!... Ce que je pensais?...
Voil mon petit!...

Charlie considrait rveusement, au milieu des cailloux, une fourmi
qui se dpchait, trottant vers son gte:

--En somme, fit-il, vous me conseillez de revenir!... Cela ne vous
paratrait pas le comble du cynisme... comme une bravade contre un
mort?...

Favierres rpliqua doucement:

--Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, Charlie... Je serais
navr d'avoir rien que l'apparence de vouloir t'influencer!... Je ne
t'ai mme pas parl du chagrin que j'aurai de ne plus te revoir... Je
t'ai laiss libre, je n'ai nullement pes sur toi, j'ai entirement
respect tes scrupules... Tu me rendras bien cette justice, mon petit?

Charlie se levait:

--Oui, Fav, c'est vrai!... Je verrai!... Je rflchirai?... Je vous
jure que cela me dchire le coeur de vous dire adieu... Mais c'est un
sacrifice qu'il faut que je m'impose... que j'ai mrit de
m'imposer... Adieu!...

--Adieu, mon petit! fit le compositeur en lui serrant la main d'une
vigoureuse treinte... C'est cela... Tu rflchiras!...

Ils s'acheminrent silencieusement du ct du potager, et Charlie
ayant salu Mme Favierres qui renouvelait ses condolances en se
redressant, ils gagnrent la grille de l'entre.

Sur le pas de la porte, ils restrent une minute la main dans la main.
A travers ses gants, Charlie sentait brler la paume fivreuse de
Favierres.

--Alors, adieu, peut-tre, mon petit! dit le musicien d'une voix
altre... Ne m'oublie pas trop, hein?... Rappelle-toi quelquefois ton
ami Fav!...

Charlie susurra simplement, incapable d'en profrer plus:

--Adieu, Fav!

       *       *       *       *       *

Il avait grimp dans le fiacre ouvert qui l'attendait devant la porte.

Il prouva comme un coup de dague au coeur, lorsque la voiture tourna
l'angle du boulevard Bineau. Ainsi c'tait fini! Tout cet difice
charmant d'amiti clandestine, qui avait rsist pendant de si longues
annes, venait d'un coup de s'effondrer  jamais.

Charlie, malgr lui, ne pouvait y croire.

Par del les mois, les annes, il entrevoyait, dans une allgorie
d'espoir, comme sur une enseigne, sa main rejoindre la main, aux
grosses veines, de Favierres.

Il se demandait si l'lan de tendresse qui, jadis, l'avait ramen chez
son ami, ne l'y ramnerait pas encore.

Il invoquait tout bas l'instinct librateur des prjugs--non pas
l'instinct cruel que lui vantait Favierres, marchant aveuglment dans
la nuit des brutaux dsirs, mais celui dont nagure il s'tait
inspir, cet instinct perspicace, paisible et gnreux que la raison
renforce et que les ides dirigent.

Puis soudain l'image se prcisa. Charlie se vit, par un mme limpide
jour de printemps ou d't, en vtements gais et clairs, accourant
chez Favierres, se jetant dans ses bras, lui annonant la fin des
jours mauvais d'expiation.

Et il souriait vaguement  cette vision lointaine qui semblait peu 
peu se rapprocher de lui.


FIN


VREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY




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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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