The Project Gutenberg EBook of Chroniques de J. Froissart, Tome Premier,
1re partie, by Jean Froissart

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Title: Chroniques de J. Froissart, Tome Premier, 1re partie

Author: Jean Froissart

Release Date: December 17, 2013 [EBook #44453]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.

Quelques notations, suivies d'une ou de plusieurs lettres en exposant
dans l'original, et dont l'abrvation n'est pas vidente ou non
courante, ont t mis en accolade dans cette version lectronique:
verso v{o}, r{o} recto, Folio F{o}, folio f{o}, folios f{os} et XVI{m}
(seize mille).




    CHRONIQUES
    DE
    J. FROISSART


    CHRONIQUES
    DE
    J. FROISSART

    PUBLIES POUR LA SOCIT DE L'HISTOIRE DE FRANCE
    PAR SIMON LUCE

    TOME PREMIER
    1307-1340
    (DEPUIS L'AVNEMENT D'DOUARD II JUSQU'AU SIGE DE TOURNAY)

    Ire PARTIE

    _Reproduction par le procd anastatique excutee en 1888_

    [Illustration: logo]

    A PARIS
    CHEZ MME VE JULES RENOUARD
    LIBRAIRE DE LA SOCIET DE L'HISTOIRE DE FRANCE
    RUE DE TOURNON, No 6

    M DCCC LXIX




    REPRODUCTION A CENT EXEMPLAIRES DE L'DITION
    ORIGINALE PAR LE PROCD ANASTATIQUE DANNENBERG




EXTRAIT DU RGLEMENT.


ART. 14. Le conseil dsigne les ouvrages  publier, et choisit les
personnes les plus capables d'en prparer et d'en suivre la
publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage  publier, un Commissaire responsable,
charg d'en surveiller l'excution.

Le nom de l'diteur sera plac en tte de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paratre sous le nom de la Socit sans
l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagn d'une dclaration
du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mriter
d'tre publi.

       *       *       *       *       *

_Le Commissaire responsable soussign dclare que l'dition des_
CHRONIQUES DE J. FROISSART, _prpare par_ M. SIMON LUCE, _lui a paru
digne d'tre publie par la_ SOCIT DE L'HISTOIRE DE FRANCE.

    _Fait  Paris, le 1er mai 1869._
      _Sign_ L. DELISLE.

    _Certifi_,
      Le Secrtaire de la Socit de l'Histoire de France,
      J. DESNOYERS.




    INTRODUCTION
    AU PREMIER LIVRE
    DES CHRONIQUES
    DE
    J. FROISSART.


   DE L'IMPORTANCE DES CHRONIQUES DE FROISSART,
   ET DU PLAN QUI A PRSID EN GNRAL A CETTE DITION.


Froissart est un monde. Au triple point de vue historique, littraire,
philologique, on pourrait mme ajouter romanesque et potique, le
chroniqueur de Valenciennes reprsente  peu prs seul pour le commun
des lecteurs un sicle presque entier, et ce sicle est le
quatorzime, poque de transition et de crise, de dcomposition et
d'enfantement o finit le moyen ge, o commencent vritablement les
temps modernes. Froissart n'a pas born ses rcits au pays qui l'a vu
natre et dont la langue est la sienne: il a racont l'Angleterre
aussi bien que la France, la France de la Seine, de la Loire et de la
Garonne aussi bien que celle de l'Escaut et de la Meuse, l'Espagne et
le Portugal aussi bien que l'Italie; son oeuvre intresse  la fois,
quoiqu' des degrs divers, toutes les nations qui jouaient au temps
o il a vcu un rle plus ou moins marqu dans la civilisation
occidentale.

Au quatorzime sicle, les anciennes institutions tombaient en ruines,
et les institutions nouvelles n'avaient pas encore eu le temps de
s'asseoir: il ne restait debout que des individus isols par la
fodalit, exalts par l'idal chevaleresque. Froissart a cd 
l'influence de son temps, sans doute aussi  celle de son propre
gnie, et il a fait aux individus une part norme dans ses rcits. De
l vient l'importance exceptionnelle, incomparable de son oeuvre au
point de vue de la gographie et de la biographie: dans l'histoire de
l'Europe, telle qu'il l'a comprise et trace, des milliers de familles
anciennes retrouvent leur propre histoire. Un pareil trsor est
d'autant plus prcieux que la plupart de ces familles appartiennent 
la France et  l'Angleterre, c'est--dire aux deux plus grandes
nations dont s'honore l'humanit depuis la race grecque, aux deux
nations qui ont fond la libert et l'galit sur le travail.
Trs-indiffrent, il faut bien l'avouer, aux recherches nobiliaires
proprement dites, nous pensons que l'amour des anctres, l'esprit de
famille, le sentiment d'troite solidarit des gnrations qui se
succdent est la source vive de toute vertu, la condition
indispensable de tout progrs durable. Aussi les Chroniques de
Froissart, considres  ce point de vue, nous semblent-elles
avoir un caractre particulirement vnrable; nous y voyons ce que
les Romains auraient appel un temple international, un panthon des
dieux lares: il sied d'autant plus  la France nouvelle d'honorer ces
dieux qu'elle leur rend dsormais un culte exempt de toute exclusion
de caste non moins que d'idoltrie.

Autant l'oeuvre de Froissart est importante, autant il est difficile
d'en donner une bonne dition. Les Chroniques se divisent, comme on
sait, en quatre livres, qui forment autant d'ouvrages distincts, dont
chacun dpasse en tendue le plus grand nombre des compositions
historiques de l'antiquit et du moyen ge. Ces livres sont tellement
distincts que, dans le cas o le mme manuscrit en contient plusieurs,
un diteur des Chroniques a parfois besoin,  notre avis du moins,
d'tudier chacun d'eux  part, en faisant abstraction de ceux qui le
prcdent ou le suivent. Personne n'ignore que le classement pralable
des manuscrits par familles est le fondement indispensable de toute
dition qui veut revtir un caractre scientifique, qui aspire  tre
quelque peu solide et durable. Or, il peut arriver, il arrive que dans
le mme manuscrit tel livre appartient  une famille, tel autre livre
 une autre famille. Il convient alors de suivre la mthode de
Jussieu; et, sans tenir compte d'une juxtaposition purement
matrielle, il faut tcher de dmler dans chaque livre, sous des
apparences souvent trompeuses, les caractres gnriques, essentiels,
afin de le classer dans la famille  laquelle ces caractres le
rattachent. Tel est le travail que nous avons entrepris pour les
manuscrits du premier livre des Chroniques et dont on trouvera le
rsultat consign dans cette introduction.

Il ne faut donc pas chercher ici des vues sur l'ensemble de l'oeuvre
de Froissart; ce n'est pas le lieu d'exposer ces vues, et d'ailleurs
un volume y suffirait  peine. Il n'y faut pas chercher davantage,
pour les motifs qu'on vient d'indiquer, un classement des manuscrits
des quatre livres. A chaque jour suffit sa peine. La prudence autant
que la logique conseillait de suivre le prcepte de notre Descartes et
de diviser les difficults pour les mieux rsoudre.

Ce qui pourra sembler trange, c'est qu'aucun des diteurs prcdents,
fort nombreux pourtant, n'avait fray la voie o nous avons d le
premier nous engager; et le classement que nous allons soumettre au
public se recommandera,  dfaut d'autre mrite, par son entire
originalit et par sa nouveaut. C'est  l'illustre Dacier que les
rudits sont redevables du travail le plus important qui ait t fait
jusqu' ce jour sur Froissart, au point de vue des sources; mais ce
travail est une simple description, non un classement de la plupart
des manuscrits de notre Bibliothque impriale et d'un certain nombre
de manuscrits trangers[1]. Nous esprons complter un jour le tableau
de Dacier et donner la description dtaille, minutieuse et pour ainsi
dire technique de tous les manuscrits de Froissart, sans exception,
ainsi que la bibliographie des ditions des Chroniques qui ont paru
soit en France, soit dans les autres pays; comme nous avons 
coeur de rendre ce travail aussi complet que possible, il a sembl
sage de le rserver avec le glossaire et les tables pour la fin de
notre dition.

  [1] Buchon l'a publi d'aprs les notes de Dacier, _Chroniques_,
  d. du Panthon, t. III, p. 376  394.

La tche que nous nous proposons est autre et plus restreinte: si l'on
excepte quelques observations sur l'accentuation et la ponctuation qui
ont un caractre plus gnral, nous n'entretiendrons pour le moment le
lecteur que du premier livre. Distinguer et caractriser les diverses
rdactions de ce premier livre, fixer, s'il est possible, sinon leur
date prcise, du moins l'ordre chronologique dans lequel elles se sont
succd, distribuer et grouper par familles naturelles les manuscrits
qui appartiennent  chacune de ces rdactions: tel est le but
principal de l'introduction qui va suivre.

Cette introduction se compose de trois parties dont la premire est
consacre au classement des diffrentes rdactions et des divers
manuscrits du premier livre, la seconde  l'expos du plan de
l'dition, la troisime enfin  quelques aperus sur la valeur tant
historique que littraire du premier livre et sur le gnie de
Froissart.




PREMIRE PARTIE

DU CLASSEMENT DES DIFFRENTES RDACTIONS ET DES DIVERS MANUSCRITS DU
PREMIER LIVRE.

On compte trois rdactions du premier livre des Chroniques
profondment distinctes les unes des autres.

L'une de ces rdactions est celle que donnent tous les manuscrits
autres que ceux d'Amiens, de Valenciennes et de Rome; elle est
reprsente par environ cinquante exemplaires: c'est pourquoi, en
attendant que nous ayons essay de prouver qu'elle est la premire en
date, nous l'appellerons provisoirement la rdaction _ordinaire_.

Une autre rdaction que nous considrons comme la seconde, s'est
conserve seulement dans les deux manuscrits d'Amiens et de
Valenciennes: nous la dsignerons jusqu' nouvel ordre par le
principal manuscrit qui la reprsente et nous la nommerons rdaction
d'_Amiens_.

Enfin, une dernire rdaction, que tout le monde s'accorde  regarder
comme la troisime, ne subsiste que dans le clbre manuscrit de Rome.

Nous allons examiner successivement dans les trois chapitres suivants
chacune de ces rdactions.




CHAPITRE I.

DE LA PREMIRE RDACTION.


 1. _Quelle est la premire rdaction?_

Froissart n'a pas pris soin de nous dire  quelle poque il a compos
soit la rdaction ordinaire, soit celle d'Amiens: cela tant, la
comparaison attentive du contenu de ces deux rdactions peut seule
nous clairer sur leur date respective. Si l'on examine  ce point de
vue toute la partie de la rdaction ordinaire antrieure  l'anne
1373, on voit qu'il n'y est fait mention d'aucun fait postrieur 
cette date. La mention la plus rcente que l'on y puisse dcouvrir se
rapporte  la mort de Philippe de Hainaut[2], la clbre reine
d'Angleterre, qui eut lieu le 15 aot 1369. Il est vrai que l'on
rencontre cette mention ds les premiers chapitres; d'o il faut
conclure que la rdaction ordinaire, pour toute cette partie du
premier livre qui s'tend de 1325  1373, a t compose aprs 1369.
Les rgles de la critique ne permettent pas, d'ailleurs, d'attribuer
ce passage  une interpolation, car on le retrouve dans tous les
manuscrits de la rdaction ordinaire _proprement dite_ qui offrent un
texte complet[3]. Si ce passage fait dfaut dans les manuscrits
de la rdaction ordinaire _revise_, c'est que, comme nous le verrons
plus loin, ces derniers manuscrits prsentent pour le commencement du
premier livre une narration qui leur est propre[4].

  [2] Voyez p. 233 de ce volume. Quand on ne trouvera dans les
  notes que l'indication de la page, cette indication se rapporte
  toujours au tome I de la prsente dition.

  [3] Ce passage manque dans le clbre manuscrit de Breslau et
  dans les manuscrits de la mme famille dsigns A 23  29 dans
  nos variantes, parce que le texte du premier livre a t abrg
  dans ces manuscrits.

  [4] Les manuscrits de la rvision ne deviennent semblables aux
  autres manuscrits de la rdaction ordinaire qu' partir du  11,
  depuis ces mots: _Si singlrent par mer_. Voyez p. 26.

La rdaction d'Amiens, au contraire, ne peut avoir t compose
qu'aprs 1376, puisqu'il est question, presque ds les premiers
folios[5] des deux manuscrits qui nous l'ont conserve, de la mort du
prince de Galles[6], le fameux Prince Noir, qui arriva le 8 juillet de
cette anne. La supposition d'interpolation, outre qu'elle est
gratuite, ne serait pas plus admissible ici que dans le cas prcdent
par la raison que le manuscrit d'Amiens, comme nous le montrerons dans
le chapitre II consacr  la seconde rdaction, semble  certains
indices avoir t copi servilement sur un exemplaire d'criture
cursive assez illisible et, sinon autographe, au moins original.

  [5] Cette mention se trouve au f{o} 20 du ms. d'Amiens qui se
  compose de 208 folios et au f{o} 42 du ms. de Valenciennes qui
  compte 123 folios.

  [6] P. 349.

Il faut aussi prendre garde que Froissart, mentionn pour la premire
fois comme cur des Estinnes-au-Mont[7] dans un compte du receveur de
Binche du 19 septembre 1373[8], _ne prend la qualit de prtre dans le
prologue d'aucun des manuscrits de la rdaction ordinaire_[9], tandis
qu'il a grand soin de faire suivre son nom de ce titre dans les
deux manuscrits d'Amiens[10] et de Valenciennes: cette circonstance
donne lieu de croire que la rdaction ordinaire a t compose avant
1373 et par consquent entre 1369 et 1373.

  [7] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, cant. Binche,  13 kil.
  de Mons.

  [8] _La cour de Jeanne et de Wenceslas_, par M. Pinchart, p. 68.

  [9] P. 7 et 209  211.

  [10] P. 209.

Ces dductions, dj lgitimes par elles-mmes, n'acquerraient-elles
pas un degr d'vidence irrsistible si l'tat matriel des manuscrits
de la rdaction ordinaire venait les confirmer, en d'autres termes si
le texte des exemplaires les plus anciens, les plus authentiques, les
meilleurs de cette rdaction s'arrtait prcisment entre 1369 et
1373? Or, cette supposition est la ralit mme. Le premier livre se
termine entre ces deux dates, comme le  suivant l'exposera plus en
dtail, dans les manuscrits de notre Bibliothque impriale cots
20356, 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le manuscrit no 131 de sir
Thomas Phillipps, qui reprsentent incontestablement les cinq plus
anciens exemplaires de la rdaction ordinaire que l'on connaisse.

On est fond  conclure de cet ensemble de faits que la rdaction
ordinaire a prcd celle d'Amiens: aussi, dsormais, appellerons-nous
l'une premire rdaction et l'autre seconde rdaction.


 2. _De la formation successive des diverses parties de la premire
rdaction._

Un des caractres distinctifs de la premire rdaction, c'est qu'elle
n'a pas t pour ainsi dire coule d'un seul jet; on y distingue
aisment des soudures qui marquent comme des temps d'arrt dans
le travail de l'auteur. La composition de cette rdaction parat avoir
travers trois phases distinctes que nous allons indiquer
successivement.

_Premire phase._ Le point de dpart de toute recherche srieuse sur
la formation successive des diverses parties de la premire rdaction
devra toujours tre le passage suivant de Froissart:

Si ay tousjours  mon povoir justement enquis et demand du fait des
guerres et des aventures qui en sont avenues, et par especial depuis
la grosse bataille de Poitiers o le noble roy Jehan de France fut
prins, car devant j'estoie encores jeune de sens et d'aage. Et ce non
obstant si emprins je assez hardiement, moy yssu de l'escolle, 
dittier et  rimer les guerres dessus dites et porter en Angleterre le
livre tout compil, si comme je le fis. Et le presentay adonc  trs
haulte et trs noble dame, dame Phelippe de Haynault, royne
d'Angleterre, qui doulcement et lieement le receut de moy et me fist
grant proffit[11].

  [11] Voyez p. 210 et cf. la note qui se rapporte  ce passage
  dans le sommaire du prologue de la premire rdaction.

Froissart dit quelque part qu'il tait dj en Angleterre en 1361[12].
Le livre que le jeune chroniqueur prsenta  la reine d'Angleterre
devait donc contenir le rcit des vnements arrivs depuis la
bataille de Poitiers, c'est--dire depuis 1356 jusqu'en 1359 ou 1360.
Ce livre n'a pas t retrouv jusqu' prsent, mais ce n'est pas une
raison pour rvoquer en doute le tmoignage si formel de Froissart. On
remarque d'ailleurs,  partir de 1350, une solution de continuit
tout  fait frappante, une vritable lacune dans la trame du premier
livre: n'est-il pas remarquable que cette solution de continuit finit
juste en 1356? Une telle lacune, comble dans les manuscrits de la
premire rdaction proprement dite  l'aide d'un insipide fragment,
n'indique-t-elle pas que la partie du premier livre qui s'arrte 
1350 et celle qui commence  1356 taient, malgr le raccord d'emprunt
qui les relie aujourd'hui, primitivement distinctes?

  [12] _Chroniques de Froissart_ publies par Buchon, d. du
  Panthon, t. III, p. 333, col. 2.

Le livre que Froissart prsenta  la reine d'Angleterre tait-il crit
en vers ou en prose? M. Kervyn de Lettenhove[13] a soutenu la premire
opinion, M. Paulin Paris[14] a adopt la seconde. La rponse  cette
question dpend surtout de la place respective des deux mots _rimer_
et _dicter_ dans une phrase de Froissart cite plus haut: .... Si
empris je asss hardiement, moy issu de l'escole,  _rimer et
ditter_[15] lez guerres dessus dictes.... Comme la leon: _rimer et
dicter_ est fournie par 19 manuscrits qui appartiennent  7 familles
diffrentes, tandis que la leon: _dittier et rimer_ ne se trouve que
dans 13 exemplaires rpartis entre 3 familles seulement, il semble, en
bonne critique, que l'opinion de M. Paulin Paris est plus probable que
celle de M. Kervyn de Lettenhove.

  [13] Froissart, _tude littraire sur le quatorzime sicle_, par
  M. Kervyn de Lettenhove, tome Ier, p. 52 et 53. Bruxelles, 1857,
  2 vol. in-12.

  [14] _Nouvelles recherches sur la vie de Froissart et sur les
  dates de la composition de ses Chroniques_, par M. P. Paris, p.
  14. Paris, 1860.

  [15] Le texte de cette dernire leon est emprunt au ms. de
  notre Bibliothque impriale cot 2655, f{o} 1 v{o}.

Le livre offert  Philippe de Hainaut en 1361, tel est le point de
dpart, le germe qui nous reprsenterait, si nous le possdions,
la phase initiale de la composition du premier livre, et, par
consquent, de l'oeuvre entire de Froissart; c'est l'humble source
qui, se grossissant sans cesse d'une foule d'affluents, est devenue
cet immense fleuve des chroniques.

_Seconde phase._ On a dit plus haut que le texte du premier livre
s'arrte entre 1369 et 1373 dans un certain nombre d'exemplaires de la
premire rdaction: c'est ce qui constitue la seconde phase de la
composition de cette rdaction. Les manuscrits dont il s'agit sont au
nombre de cinq: quatre sont conservs  notre Bibliothque impriale
sous les nos 20356, 2655, 2641 et 2642; le cinquime appartient  sir
Thomas Phillipps, et il figure sous le no 131 dans le catalogue de la
riche collection de cet amateur. Ces manuscrits offrent un ensemble de
caractres qui doit les faire considrer comme les exemplaires les
plus anciens, les plus authentiques, les meilleurs de la premire
rdaction: les rgles de l'ancienne langue y sont relativement mieux
observes, les noms de personne et de lieu moins dfigurs que dans
les copies plus modernes. Le texte s'arrte  la prise de la
Roche-sur-Yon, en 1369, dans le ms. 20356 et  la reddition de la
Rochelle, en 1372, dans les mss. 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le
ms. 131 de sir Thomas Phillipps,  Cheltenham.

On pourrait ajouter  la liste qui prcde le tome I d'un manuscrit de
notre Bibliothque impriale, dont il ne reste aujourd'hui que le tome
II, cot 5006. Comme ce tome II est reproduit textuellement dans le
tome II d'un autre exemplaire, cot 20357, il y a lieu de croire que
le tome I, qui nous manque, se retrouve galement dans le tome I de
cet autre exemplaire, cot 20356. L'empreinte du dialecte wallon
et la distinction du cas sujet et du cas rgime, qui sont
trs-marques dans le texte du ms. 5006, attestent l'antiquit et
l'authenticit exceptionnelles de cette copie; et le tome I, si par
malheur il n'tait perdu, nous offrirait certainement le plus ancien
exemplaire de la premire rdaction.

Enfin, le premier livre, dans le manuscrit de notre Bibliothque
impriale cot 86, ainsi que dans le clbre exemplaire de la ville de
Breslau, semble aussi appartenir  la seconde phase de la deuxime
rdaction; car il est encore plus court que dans le ms. 20356, et ne
va pas au del du sige de Bourdeilles en 1369. Il est vrai que les
manuscrits 86 et de Breslau sont relativement modernes et n'ont t
excuts que pendant la seconde moiti du quinzime sicle; mais comme
ils appartiennent  des familles diffrentes et ne drivent l'un de
l'autre en aucune faon, ils reproduisent sans doute un exemplaire
beaucoup plus ancien qu'on devrait alors considrer comme le spcimen
le moins tendu de la premire rdaction.

Tous les manuscrits qu'on vient de mentionner sont d'ailleurs complets
dans leur tat actuel; et s'ils coupent le premier livre plus tt que
les autres exemplaires de la premire rdaction, ils n'ont pourtant
subi aucune mutilation.

Quoique la coupure du premier livre soit toujours place entre les
annes 1369 et 1373, on aura remarqu qu'elle ne s'arrte pas au mme
endroit dans les divers manuscrits indiqus plus haut; elle est fixe,
dans les mss. 86 et de Breslau, au sige de Bourdeilles; dans les mss.
5006 et 20356,  la prise de la Roche-sur-Yon; enfin dans les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps,  la reddition
de la Rochelle. Pendant le laps de temps qui s'est coul de 1369 
1373, il est probable que Froissart a fait excuter plusieurs copies
de son oeuvre. Chacune de ces copies a d naturellement s'enrichir de
ce que l'auteur avait trouv le moyen d'ajouter  son rcit dans
l'intervalle d'une copie  l'autre. Ne pourrait-on pas expliquer ainsi
les diversits de coupure que nous venons de signaler, diversits qui,
d'aprs cette hypothse, correspondraient  autant de copies
successives, et, par suite,  une rdaction de plus en plus complte,
de plus en plus avance? Les scribes qui ont excut ces copies
avaient sans doute l'ordre de transcrire tout ce que Froissart
pourrait rdiger tandis qu'ils accomplissaient leur besogne, et l'un
d'eux a accompli sa tche avec une ponctualit si machinale, que les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps se terminent par
une phrase inacheve[16]. Il est trs-remarquable, comme Dacier en a
fait l'observation[17], que les mss. 2641, 2642, 2655 et sans
doute[18] aussi le ms. 131 de sir Thomas Phillipps, malgr leur
ressemblance profonde, n'ont point t copis cependant les uns sur
les autres: cela n'indiquerait-il pas que, sinon ces manuscrits, du
moins leurs prototypes, ont t excuts par diffrents scribes
sur le texte original lui-mme?

  [16] Les derniers mots sont dans le ms. 2655 et le ms. 131 de sir
  Thomas Phillipps: _esperons encore  nuit_, dans les mss. 2641 et
  2642: _esperons encore_. Cf. _Chroniques_ dans Buchon, d. du
  Panthon, t. I, p. 645.

  [17] Voyez les notes de Dacier sur les mss. de Froissart
  conservs  la Bibliothque du Roi, dans Buchon, t. III, p. 384.

  [18] Je dis sans doute, car j'ai fait exprs en 1868 le voyage de
  Cheltenham pour tudier le ms. 131, et le malheur a voulu que sir
  Thomas Phillipps n'ait pu le retrouver. C'est par M. Kervyn que
  j'ai appris quels sont les derniers mots du ms. 131, et je
  renouvelle ici publiquement au clbre rudit belge mes
  remerciments.

D'ailleurs, si la fin du premier livre a je ne sais quoi d'court et
d'un peu htif dans les exemplaires dont il s'agit, il faut peut-tre
attribuer ce caractre moins encore  l'impatience des grands
seigneurs pour lesquels les copies ont t faites qu'au besoin
pressant que devait prouver l'auteur de recevoir une rmunration
lgitime de son travail. N'oublions pas, en effet, que la seconde
phase de la composition de la premire rdaction correspond  une
priode de la vie de Froissart o ce chroniqueur semble n'avoir eu, 
dfaut de patrimoine, d'autres moyens d'existence que le produit de sa
plume. Le jeune protg de Philippe de Hainaut venait de perdre par
suite de la mort de la bonne reine d'Angleterre arrive le 15 aot
1369 la position de clerc qu'il occupait auprs de cette princesse; il
avait d revenir dans son pays, sans doute pour y chercher les
ressources assures qu'il ne trouvait plus dsormais au del du
dtroit. D'un autre ct, nous voyons par les comptes du duch de
Brabant[19] qu'il n'tait pas encore cur des Estinnes-au-Mont en
1370; et peut-tre ne fut-il pourvu de cet important bnfice que
l'anne mme o il apparat pour la premire fois avec le titre de
cur, c'est--dire en 1373. Qui sait si des ncessits plus ou moins
imprieuses et le dsir de se crer de nouveaux titres  une position
qui lui tint lieu de celle dont il venait d'tre priv par la mort de
sa protectrice, qui sait, dis-je, si ces circonstances plus ou
moins difficiles ne sont pas venues se joindre dans une certaine
mesure  une vocation naturelle pour stimuler le gnie de Froissart?

  [19] M. Pinchart, qui a publi des extraits de ces comptes, est
  le savant qui aura le plus fait en ce sicle pour la biographie
  positive de Froissart. Voyez sa brochure intitule: _La cour de
  Jeanne et de Wenceslas_, p. 68.

Dans cette seconde phase, l'auteur des Chroniques a d plus ou moins
remanier l'essai prsent jadis  Philippe de Hainaut, et il a ajout
 son oeuvre primitive, d'une part, le rcit des vnements depuis
1325 jusqu'en 1356, de l'autre, la narration des faits survenus de
1359 ou 1360  1372. Il a puis les matriaux de la partie antrieure
 1356 soit dans la chronique de Jean le Bel soit dans ses propres
renseignements, tandis qu'il semble avoir compos la partie
postrieure  1359  peu prs exclusivement d'aprs ses informations
personnelles.

Quand nous plaons entre 1369 et 1373 la seconde phase de la
composition de la premire rdaction, est-ce  dire que l'auteur des
Chroniques n'ait rien crit au point de vue historique de 1359 ou 1360
 1369? Telle n'est pas notre pense. Froissart, qui a vcu pendant
cet intervalle  la cour d'Angleterre en qualit de clerc de la reine
Philippe, avait  un trop haut degr la passion de l'histoire pour ne
pas tirer parti d'une situation aussi favorable: il a d recueillir
sans cesse des matriaux, prendre des notes, enregistrer des faits et
des dates. Ce rle d'historiographe tait mme inhrent aux fonctions
du jeune clerc, comme le prouvent les paroles suivantes du marchal
d'Aquitaine venant annoncer  Froissart en 1367 la naissance de
l'enfant qui fut plus tard Richard II: Froissart, escripsez et mettez
en memoire que madame la princesse est accouche d'un beau fil qui est
venu au monde au jour des Rois[20]. Lors donc qu'on fixe de 1369
 1373 la seconde phase de la premire rdaction, il faut entendre
seulement que la mise en oeuvre dfinitive, la composition proprement
dite en un mot n'eut lieu qu' cette date.

  [20] _Chroniques de Froissart_ dans Buchon, dit. du Panthon, t.
  III, p. 369.

On vient de dire que Froissart a puis les matriaux de la premire
rdaction, pour la partie antrieure  1356, dans la chronique de Jean
le Bel. Le prologue de cette rdaction contient les lignes suivantes
qu'on ne saurait trop mditer: ..... Je me vueil _fonder et ordonner_
sur les vraies croniques jadis faites et rassembles par venerable
homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint Lambert
du Lige, qui grant cure et toute bonne diligence mist en ceste
matire et la continua tout son vivant au plus justement qu'il pot, et
moult lui cousta  acquerre et  l'avoir. Et plus loin: ..... J'ay
emprinse ceste histoire  _poursuir_ sur l'ordonnance et fondation
devant dite. Un autre passage de ce mme prologue nous apprend que
Froissart avait racont dans un premier essai historique les
vnements survenus depuis la bataille de Poitiers; cet essai devait
s'arrter  1361, puisque nous savons que c'est l'anne o il fut
prsent  la reine Philippe; d'o il suit que le mot _poursuir_ dans
la dernire phrase cite s'applique videmment  la continuation de
cet essai jusqu'en 1369 ou 1372. Quant  la partie antrieure  1356,
il est impossible d'exprimer plus clairement que par ces mots: _Je me
vueil fonder et ordonner_, toutes les obligations que notre
chroniqueur reconnat devoir  Jean le Bel pour cette premire partie.

Des trois rdactions du premier livre la premire est certainement
celle o l'on trouve en gnral, de 1325  1356, le moins de
dveloppements originaux et o l'on constate les emprunts les plus
nombreux, les plus serviles  la chronique du chanoine de Lige. Ces
emprunts  Jean le Bel abondent tellement dans la premire rdaction
qu'on a plus vite fait d'y relever ce qui est original que ce qui
provient d'une source trangre.

Dans le prsent volume, notamment, cette rdaction, si l'on ne tient
pas compte d'une foule de modifications de dtail, n'offre gure
d'autres additions un peu importantes et entirement propres 
Froissart que les suivantes: entrevue du roi de France Charles le Bel
avec sa soeur Isabelle d'Angleterre[21];--voyage d'douard III en
France et prestation d'hommage de ce prince  Philippe de
Valois[22];--prparatifs d'une croisade projete par le roi de
France[23];--combat de Cadsand[24];--divers incidents de la chevauche
de Buironfosse: prise de Thun-l'vque par Gautier de Mauny[25]; sac
de Relenghes[26] et d'Haspres[27] par les Franais, d'Aubenton[28] par
les Hainuyers. Si l'on excepte ces additions, tout ce qui reste de la
premire rdaction est puis plus ou moins intgralement dans la
chronique de Jean le Bel.

  [21] P. 15 et 17, 220 et 221.

  [22] P. 90  100.

  [23] P. 114  118.

  [24] P. 132  138.

  [25] P. 154  156.

  [26] P. 190 et 191.

  [27] P. 194  196.

  [28] P. 199  204.

Parfois mme Froissart a transcrit mot  mot le texte du chanoine de
Lige. On peut citer comme exemple l'admirable rcit des derniers
moments de Robert Bruce, la plus belle page peut-tre de ce
volume[29]: la foi qui a fait les croisades n'a rien inspir de plus
simple, de plus mu, de plus navement grand. Ni Villehardouin, ni
Joinville n'ont atteint cette hauteur d'loquence o l'on sent passer
comme un souffle de la chanson de Roland. Malheureusement pour
Froissart, tout l'honneur de cette page incomparable revient  Jean le
Bel dont le chroniqueur de Valenciennes s'est content de reproduire
le rcit sans y rien changer. On en peut dire autant du clbre
passage o l'lvation de Jacques d'Arteveld[30] est raconte avec
tant de malveillance et de parti pris. Quel rcit passionn, curieux
mme dans ses erreurs et ses injustices! Comme il respire bien
l'tonnement, le ddain que dut prouver la fire aristocratie des
bords de la Meuse pour l'insolente tentative du chef des vilains de
Flandre! C'est qu'en effet le vritable auteur du rcit dont nous
parlons n'est pas Froissart, mais le noble chanoine de Lige qui,
n'allant  la messe qu'avec une escorte d'honneur de seize ou vingt
personnes[31], trouve bien impertinent cet Arteveld qui se fait
accompagner de soixante ou quatre-vingts valets! Deux des rcits les
plus vants de la premire rdaction, l'pisode des amours d'douard
III et de la comtesse de Salisbury, la narration du sige de Calais,
sont aussi  peu prs littralement emprunts au galant et
chevaleresque chanoine. On s'tonne moins de ces emprunts quand on
admet comme nous que la rdaction o ils sont le plus frquents et
surtout le plus serviles a prcd les autres.

  [29] P. 77  79. Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, d. Polain, t. I,
  p. 79  81.

  [30] P. 126  129. Cf. Jean le Bel, t. I, p. 127  129.

  [31] Il faut lire dans J. de Hemricourt la description du train
  de vie fastueux que menait le chanoine grand seigneur: .... Ilh
  n'alloit onkes les commons jours delle semaine alle eglize qu'ilh
  n awist sauzo ou vingt personnes quy le conduysoient, tant de ses
  proymes come de ses maynyes et de cheaz quy estoyent  ses dras.
  Et quant c'estoit az jours solempnes, chilz quy estoyent  ses
  dras le venoyent qure en son hosteit et le mynoyent alle eglize.
  Sy avoit soventfois assy grant rotte aprs ly com aprs l'evesque
  de Lige, car ilh avoit bin chinquante ou de moins quarante
  parsiwans qui tos demoroient al dineir deleis ly.... _Miroir des
  nobles de la Hasbaye_, par Jacques de Hemricourt, d. de Salbray,
  p. 158.

Sous quelle influence a t compose la premire rdaction? Les
dernires lignes du prologue fournissent la rponse  cette question:
....  la prire et requeste d'un _mien chier seigneur et maistre
monseigneur Robert de Namur_, seigneur de Beaufort,  qui je vueil
devoir amour et obissance, et Dieu me laist faire chose qui lui
puisse plaire![32] Robert de Namur figure dans deux autres passages
de la premire rdaction. Froissart nous apprend que ce gentil et
vaillant chevalier, neveu de Robert d'Artois dont il portait le nom,
au retour d'une croisade en Prusse et en Palestine, vint offrir ses
services  douard III pendant le sige de Calais en 1346[33]. Nous
retrouvons Robert de Namur dans les rangs des Anglais en 1369  cette
chevauche de Tournehem o il joue un rle si brillant et dont il a d
fournir  notre chroniqueur les dtails trs-circonstancis[34].
Robert, qui toucha jusqu' la mort d'douard III en 1377 une pension
de trois cents livres sterling sur la cassette de ce prince,
avait encore resserr les liens qui l'unissaient au parti anglais en
se mariant par contrat du 2 fvrier 1354  lisabeth de Hainaut, soeur
de la reine d'Angleterre. Il n'est donc pas tonnant que le jeune
clerc de Philippe, revenu dans son pays aprs la mort de sa
bienfaitrice en 1369, ait trouv des encouragements auprs d'un
personnage aussi chevaleresque et aussi dvou  la cause anglaise que
Robert de Namur.

  [32] P. 211.

  [33] Ms. 2655, f{o} 154. Cf. Froissart de Buchon, d. du
  Panthon, t. I, p. 259.

  [34] Ms. 2655, f{os} 312 et 313. Cf. Froissart de Buchon, t. I, p.
  593  595.

On a prtendu que Froissart n'est entr en relations avec Robert de
Namur qu'aprs 1373,  l'occasion du mariage de Marie de Namur, nice
de Robert, avec Gui de Blois. La seule raison qu'on donne, c'est que
l'auteur du _Joli buisson de Jonce_, pome compos le 30 novembre
1373[35], n'a pas nomm Robert parmi ses protecteurs[36]. Quoiqu'il ne
faille pas demander  une oeuvre de posie lgre une prcision en
quelque sorte statistique et que l'on puisse signaler d'autres lacunes
dans la liste du _Joli buisson_, l'omission du nom de Robert de Namur
a nanmoins, on doit en convenir, quelque chose de frappant et de
caractristique. Faut-il y voir un simple oubli analogue  celui
qu'allait commettre Froissart lorsqu'il dit:

    Haro! que fai? Je me bescoce;
    J'ai oubliiet le roy d'Escoce
    Et le bon conte de Duglas[37].

L'auteur de la rdaction ddie  Robert de Namur aurait-il t
peu satisfait de la rcompense qu'il reut de son travail, ou y
avait-il alors quelque brouille entre Robert et Gui, _le bon seigneur
de Beaumont_, pour lequel le pote du _Joli buisson_, ds lors cur
des Estinnes, tmoigne cette dfrence particulire que l'on rend 
son matre et seigneur? Il serait tmraire de rpondre  ces
questions. Ce qui est certain, c'est que, quoique la premire
rdaction ait t compose  la requte de Robert de Namur, le nom de
ce seigneur a t omis ou plutt supprim dans le prologue de tous les
manuscrits reviss de cette rdaction, suppression bien plus
surprenante que l'omission releve dans le _Buisson de Jonce_. Et
pourtant on ne peut contester que les manuscrits o l'on trouve la
rvision ne soient postrieurs  ceux qui ne la contiennent pas et o
l'on voit figurer le nom de Robert de Namur. A plus forte raison
serait-on mal fond  tirer de l'omission de ce nom dans un pome une
conclusion contre la date que nous avons assigne  la premire
rdaction.

  [35] Bibl. imp., ms. fr. cot 831, f{o} 161 v{o}.

  [36] _tude sur Froissart_, par M. Kervyn de Lettenhove, t. I, p.
  242 et 243, en note.

  [37] Bibl. imp., ms. fr. no 831, f{o} 157 v{o}.

D'aprs l'opinion que nous combattons, Froissart se serait attach 
Robert de Namur de 1390  1392, et il faudrait reporter entre ces deux
dates la rdaction du premier livre, entreprise sous les auspices de
ce seigneur. Mais cette hypothse est entirement gratuite, en
opposition avec les faits les mieux tablis et contraire  toute
vraisemblance. Froissart dit en termes formels dans le prologue du
troisime livre, compos prcisment vers 1390, qu'il a pour matre et
seigneur Gui, comte de Blois: Et pour ce je sires Jehans Froissars,
qui me sui ensoingnez et occupez de dicter et escripre ceste hystoire
_ la requeste et contemplacion de hault prince et renomm messire_
_Guy conte de Bloys, mon bon maistre et seigneur_[38].... Depuis
le jour o notre chroniqueur, devenu ds 1373 cur des Estinnes, o
Gui de Chtillon possdait un fief dpendant de la seigneurie de
Chimay, s'attacha par un lien troit  la fortune et mme au service
de la maison de Blois, rien, absolument rien ne fait supposer que la
protection dont cette illustre maison ne cessa de l'entourer se soit
dmentie un seul instant. Au contraire, dans le prologue du quatrime
livre, Froissart apparat pour la premire fois investi d'un canonicat
dont il tait certainement redevable  la faveur du comte de Blois,
seigneur de Chimay. L'auteur des Chroniques s'intitule dans ce
prologue presbiterien et chapelain  mon trs cher seigneur dessus
nomm (Gui de Blois) et pour le temps de lors _tresorier et chanoine
de Chimay_ et de Lille en Flandres. Un des plus rcents biographes de
Froissart n'en a pas moins intitul l'un des chapitres de son livre:
_Froissart chez Robert de Namur_[39]. Il est vrai que l'on se borne
dans ce chapitre  raconter divers incidents des dernires annes de
la vie de Robert mort le 18 aot 1392, incidents qui n'ont rien 
dmler ni avec la personne ni avec la vie du chroniqueur: on n'y
trouve pas un mot d'o l'on puisse infrer que le chapelain de Gui de
Blois ait vcu, comme on le prtend, de 1390  1392, auprs du
pensionnaire, du partisan dvou des Anglais.

  [38] Ms. de Besanon, t. II, f{o} 201.

  [39] _tude littraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, ch.
  XII, p. 242  246.

Le caractre essentiel, le trait distinctif de cette partie de la
premire rdaction qui s'arrte entre 1369 et 1373 et qui a t
compose  la requte et sous les auspices de Robert de Namur,
c'est que l'influence anglaise y est beaucoup plus marque que dans
les autres rdactions du premier livre et mme que dans le reste des
Chroniques. Sans doute, Froissart est trop anim de l'esprit
chevaleresque pour ne pas rendre hommage  la gnrosit,  la
bravoure,  la grandeur, partout o il les voit briller; il n'en est
pas moins vrai qu' la complaisance avec laquelle il s'tend sur les
vnements o l'Angleterre a jou le beau rle,  l'insistance qu'il
met  faire ressortir les prouesses des chevaliers du parti anglais,
on reconnat aisment la prdilection de l'auteur pour la patrie
adoptive de Philippe de Hainaut. Au sujet des diffrends, des guerres,
des batailles qui, de 1325  1372, mirent aux prises la France et
l'Angleterre, la rdaction ddie  Robert de Namur donne presque
toujours la version anglaise. On peut citer comme exemple le rcit des
journes de Crcy et de Poitiers qui dans cette rdaction est fond
principalement, suivant le tmoignage de Froissart lui-mme, sur le
tmoignage des compagnons d'armes d'douard III et du Prince Noir.
Prise dans son ensemble, la rdaction faite pour Robert de Namur doit
tre considre avant tout comme un monument lev par une me
enthousiaste, par une main amie et pieuse  la gloire anglaise. Et
l'on voudrait attribuer une pareille oeuvre au serviteur d'une maison
aussi franaise que celle des comtes de Blois, au chapelain de ce Gui
de Chtillon dont le pre avait t tu  Crcy et qui, donn lui-mme
en otage aux Anglais, n'avait obtenu sa mise en libert que moyennant
une ranon ruineuse! Et l'on voudrait placer la composition de cette
oeuvre vers 1390, c'est--dire  une poque o la gloire des
premires annes du rgne d'douard III tait depuis longtemps
vanouie, o les superbes vainqueurs de Crcy et de Poitiers, aprs
les revers ritrs de leurs armes en France, en Espagne, en cosse,
taient rduits  trembler sous la menace d'une invasion franaise!

Combien il est plus naturel d'admettre la conclusion  laquelle nous
ont conduit des preuves non pas plus fortes, mais plus topiques et
plus prcises, en faisant remonter la rdaction du premier livre
inspire par Robert de Namur  cette priode comprise entre 1369 et
1373 o quelques checs partiels avaient  peine entam le prestige de
la puissance anglaise, o l'on tait encore sous l'blouissement
produit par des victoires merveilleuses, o surtout l'ancien clerc de
la reine Philippe, qui venait de passer les huit plus belles annes de
sa vie  la cour d'douard III, avait des raisons personnelles de
ressentir avec une vivacit particulire l'admiration gnrale!

Outre la partialit pour l'Angleterre que nous venons de signaler, on
remarque dans la premire rdaction un caractre de jeunesse,
d'entrain belliqueux que n'offrent pas  un gal degr les rdactions
postrieures. On dirait que le souffle guerrier qui anime nos grands
pomes du douzime sicle a pass tout entier dans cette rdaction.
Notre chroniqueur, il est vrai, a toujours aim les descriptions de
combats, mais il y porte ici une verve, un clat, une furie de pinceau
suprieure. Les rcits des batailles de Crcy et de Poitiers, pour ne
rappeler que ceux-l, sont des chefs-d'oeuvre qu'on n'a pas surpasss.
Froissart lui-mme, lorsque plus tard il a voulu raconter de
nouveau ces mmorables journes, n'a plus retrouv la largeur de
dessin, la vivacit de coloris, l'heureuse fougue qui distinguent
l'inspiration de la fleur de l'ge. Combien la seconde rdaction
crite par un chapelain parvenu  la maturit reste sous ce rapport,
malgr des beauts d'un autre ordre, infrieure  la premire! Dans
celle-ci, qui remonte  une priode o l'auteur n'avait gure plus de
trente ans, on sent qu'une jeunesse ardente ajoute encore sa flamme
aux instincts d'une nature chevaleresque.

Qui sait si Froissart n'a pas eu le premier conscience de cette
supriorit de la premire rdaction au point de vue qui devait le
plus toucher les lecteurs de son temps et si la prfrence littraire
de l'auteur n'est pas pour quelque chose dans la multiplicit des
copies de cette rdaction, dont quelques-unes ont t excutes de son
vivant, tandis que la seconde rdaction, reprsente par l'unique
exemplaire d'Amiens, dont le manuscrit de Valenciennes n'est qu'un
imparfait abrg, demeurait isole et inconnue dans les archives de ce
chteau de Chimay dont les matres l'avaient inspire?

En rsum, la partie de la premire rdaction antrieure  1373,
compose par Froissart immdiatement aprs son retour d'Angleterre 
la demande de Robert de Namur, l'un des partisans les plus dvous de
la cause anglaise, cette rdaction affecte un triple caractre: 1
Pour la partie qui s'arrte  1356, elle contient gnralement moins
de dveloppements originaux, elle fait des emprunts plus nombreux et
surtout plus serviles au texte de Jean le Bel que les deux rdactions
postrieures; 2 l'auteur y montre partout plus de sympathie,
d'admiration et mme de partialit pour les Anglais que dans les
autres parties de ses Chroniques; 3 on y trouve, notamment dans les
rcits de batailles, l'expression la plus brillante peut-tre du gnie
littraire de Froissart.

_Troisime phase._ C'est aprs 1378 que se place la troisime phase de
la composition de la premire rdaction. Froissart a continu dans
cette priode le rcit des vnements de 1372  1378; il a fait cette
continuation  deux reprises et sous deux formes fort diffrentes.
L'une de ces continuations est plus sommaire, elle a un caractre en
quelque sorte provisoire, et l'on dirait parfois qu'elle a t
esquisse un peu au fur et  mesure des vnements: c'est celle qui
caractrise la premire rdaction _proprement dite_. L'autre
continuation qui semble avoir t crite d'un seul jet, est une
rvision de la premire dont elle corrige les erreurs ou dont elle
enrichit le texte par des dveloppements et mme par des rcits tout
nouveaux: c'est celle qui distingue la premire rdaction _rvise_;
et elle forme, comme on le verra, une sorte de trait d'union entre la
premire rdaction et la seconde o elle se retrouve aussi.

L'exemplaire le plus ancien de la continuation, qui appartient en
propre  la premire rdaction proprement dite, pourrait bien tre
offert par le beau manuscrit de Besanon o le premier livre s'tend
jusqu' ces mots: Adonc s'esmeut la guerre entre le roy de Portingal
et le roy Jehan de Castille qui dura moult longuement, si comme vous
orrs recorder avant en l'istore. Le premier livre du manuscrit de
Besanon empite ainsi sur les quarante-deux premiers chapitres du
second livre des autres manuscrits[40]. Plus tard sans doute, ces
quarante-deux chapitres furent reports en tte du second livre, et
Froissart les remplaa en ajoutant  la fin du premier livre certains
dveloppements qui manquent dans le manuscrit de Besanon. Ces
dveloppements commencent aprs ces mots: ..... Laquelle fille estoit
convenance au damoisel de Haynault, filz aisn du duc Aubert[41];
ils se terminent ainsi: ..... et par toutes les marches sur le clos
de Costentin. Les quatre ou cinq chapitres additionnels o sont
contenus ces dveloppements marquent la fin du premier livre dans les
manuscrits de la premire rdaction proprement dite.

  [40] Cf. dans Buchon, t. II, p. 49.

  [41] Ms. de Besanon, f{o} 371 v{o}. Le manuscrit de notre
  Bibliothque impriale cot 2649, reproduction gnralement
  fidle de celui de Besanon, contient quelques lignes seulement
  de plus que la partie de ce dernier manuscrit qui correspond au
  premier livre des autres exemplaires de la premire rdaction
  proprement dite. Le manuscrit 2649 se termine  ces mots: ....
  ains passrent oultre et prindrent. Cf. Froissart dans Sauvage,
  dit. de 1559, t. I, p. 457, ligne 11.

Quant  la continuation qui distingue la premire rdaction revise,
si l'on excepte les manuscrits 5006 et 20357 o, comme on l'a fait
remarquer plus haut, cette continuation  partir de 1369 est comprise
dans le second livre, elle s'arrte dans le manuscrit 6477-6479  ces
mots qui finissent le premier livre: ..... je parlerai plus  plain
quant j'en serai mieux inform[42]; la coupure est rejete quatre ou
cinq chapitres plus loin dans le manuscrit de Mouchy-Noailles qui se
termine au sige de Bergerac et dont voici la dernire ligne: .....
prs receu un grant damage[43].

  [42] Cf. dans Buchon, t. I, p. 717, col. 2, fin du chap. 394.

  [43] Cf. dans Buchon, t. II, p. 4, fin de la col. 1.


 3. _Des deux branches de la premire rdaction:_ 1 _Premire
rdaction proprement dite; 2 premire rdaction rvise;--caractres
distinctifs de ces deux branches._

La division de la premire rdaction en deux branches tire surtout,
ainsi qu'on vient de le voir, sa raison d'tre de la partie du premier
livre postrieure  1372. En effet, dans un certain nombre de
manuscrits de la premire rdaction, le rcit des vnements, depuis
1372 jusqu'en 1377, comme aussi depuis 1350 jusqu'en 1356[44], est
tout autre et plus ample, plus dvelopp que celui qu'on trouve dans
la partie correspondante des autres exemplaires de la mme rdaction.

  [44] Selon M. Kervyn, cette version plus originale, particulire
  aux manuscrits de la premire rdaction revise pour les annes
  1350  1356, serait postrieure  1388, poque du voyage de
  Froissart en Barn: Elle est postrieure  1388, dit-il,
  _puisque Froissart y raconte les dmls du sire d'Albret avec
  les habitants de Capestang, d'aprs ce que ceux-ci lui dirent_.
  Je la crois crite vers 1391. Froissart, t. I, p. 243 en note.
  Voici le passage sur lequel s'appuie l'argumentation de M.
  Kervyn: _Depuis me fu_ dit qu'ils (il s'agit des habitants de
  Capestang) laissrent prendre leurs ostages.... Voyez Buchon,
  d. du Panthon, t. I, p. 317. Froissart ne dit nullement dans ce
  passage qu'il tient les dtails qu'il va raconter de la bouche
  mme des habitants de Capestang; par consquent il n'y a pas lieu
  d'en conclure avec M. Kervyn que la version des manuscrits
  reviss pour les annes 1350  1356 est postrieure au voyage du
  chroniqueur en Barn en 1388 et a t crite vers 1391.

Laquelle des deux branches dont il s'agit a prcd l'autre?
videmment, les manuscrits o la narration a le moins d'originalit et
d'ampleur doivent tre considrs comme les plus anciens; les
exemplaires de cette branche, qui sont de beaucoup les plus
nombreux, constituent ce que nous avons appel dj dans le paragraphe
prcdent la premire rdaction _proprement dite_, par opposition aux
manuscrits o le rcit a reu plus de dveloppement entre les dates
indiques ci-dessus, qui forment la premire rdaction _revise_.

Il importe aussi de faire remarquer que le commencement du premier
livre diffre dans les deux branches de la premire rdaction jusque
vers le milieu du paragraphe 11 de ce volume[45]. Au contraire, le
texte de ces dix premiers paragraphes est le mme dans la seconde
rdaction que dans la premire rdaction proprement dite.

  [45] Voyez p. 26, l. 21. Le texte devient semblable dans les
  manuscrits des deux branches aprs ces mots: _Si singlrent par
  mer_.

La premire rdaction revise et la seconde offrent deux traits
communs d'une importance capitale: elles remplacent l'une et l'autre,
entre 1350 et 1356, le fragment d'emprunt de la premire rdaction
proprement dite, par une version originale et plus dveloppe qui,
sans tre identique dans les deux rdactions, prsente du moins
beaucoup d'analogie. En outre, le texte plus complet et meilleur que
donne la premire rdaction revise pour la partie comprise entre 1372
et 1377, se retrouve intgralement dans la seconde rdaction. Des
ressemblances aussi caractristiques, aussi considrables entre celle
des branches de la premire rdaction qui a t crite la dernire, et
la seconde rdaction confirment d'une manire frappante la date plus
rcente que nous avons assigne  la composition de celle-ci. En
effet, supposer, comme on l'a fait, que la premire rdaction
proprement dite est postrieure  la seconde rdaction, c'est supposer
que Froissart a substitu de gaiet de coeur, 1 de 1350  1356, un
fragment emprunt et insipide  une version plus originale dont il
tait l'auteur; 2 de 1372  1377, un texte imparfait  un texte plus
complet et meilleur, en un mot,  un texte revis. Une telle hypothse
n'est-elle pas contraire  la vraisemblance?


 4. _De la premire rdaction proprement dite;--classement des
manuscrits de cette rdaction._

Les manuscrits de la premire rdaction sont extrmement nombreux; on
en compte environ cinquante, tandis que la seconde n'est reprsente
que par les deux exemplaires d'Amiens et de Valenciennes, et la
troisime par le texte unique de Rome. Une disproportion aussi norme
peut tre considre comme un argument de plus en faveur de la
priorit de la rdaction qui compte un si grand nombre de copies, car
il tombe sous le sens que des trois rdactions, c'est la premire en
date qui a d tre le plus tt et le plus souvent reproduite.
L'exprience enseigne que, dans ce cas, l'avantage reste quelquefois
au premier occupant; mais cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit d'une
transcription aussi longue et aussi coteuse que celle du premier
livre des Chroniques. Serait-il tmraire d'attribuer, en partie du
moins,  l'apparition plus tardive des seconde et troisime rdactions
la raret vraiment singulire des exemplaires qui les reprsentent?

Des cinquante manuscrits de la premire rdaction, plus de quarante
appartiennent  la premire rdaction proprement dite; il reste
six mss. seulement de la premire rdaction revise. Encore faut-il
comprendre parmi ces six un ms. o le premier livre presque tout
entier est perdu, un simple fragment et un abrg.

On a prvenu le lecteur qu'il ne devait pas chercher ici une
description des manuscrits; diverses raisons ont fait renvoyer cette
description  la fin de l'dition. Le tableau sommaire qu'on trouvera
ci-dessous n'en a pas moins cot  l'diteur plus de six mois de
travail; il a ncessit de lointains voyages et des recherches sans
nombre. Il a prsent d'autant plus de difficults qu'il est
impossible de grouper les manuscrits par familles, en se fondant sur
les caractres saillants, extrieurs et pour ainsi dire matriels de
ces mss. L'diteur avait, au dbut de son travail, nourri cette
illusion; mais il a d y renoncer aprs bien des ttonnements et de
vains efforts. Ainsi, il semble au premier abord que les manuscrits o
le premier livre est coup au mme endroit et se termine beaucoup plus
tt que dans les autres, doivent tre rattachs  la mme famille; et
pourtant il est tel cas o l'on s'garerait infailliblement en suivant
cette mthode. Le ms. de Besanon, par exemple, ne contient pas trois
ou quatre chapitres qui terminent le premier livre dans les mss. 2649,
2663, 2674, etc., et nanmoins il appartient  la mme famille que ces
derniers exemplaires. Au contraire, le ms. de notre Bibliothque
impriale cot 86 et le ms. de Breslau finissent l'un et l'autre le
premier livre au sige de Bourdeilles, en 1369; ce qui n'empche pas
ces copies de se rattacher  deux familles diffrentes.

cartant donc ces apparences trompeuses et ces analogies purement
superficielles, il a fallu pntrer plus avant pour essayer de saisir
les caractres vraiment gnriques qui sont les _variantes du texte_.
On comprend tout ce qu'une pareille tche exige de comparaisons
minutieuses et combien ces comparaisons sont difficiles lorsqu'elles
doivent porter sur d'normes manuscrits souvent fort loigns les uns
des autres! Heureusement, un fil conducteur nous a guid dans ce
ddale: ce fil, nous l'avons trouv dans les titres des chapitres qui,
provenant uniquement du fait des copistes, constituent un indice  peu
prs sr de l'identit des variantes et par suite de la communaut
d'origine des manuscrits o ces intituls ajouts au texte sont
semblables. Conformment  cette mthode, on n'a rang dans la mme
famille que les manuscrits dont le texte prsente des modifications
identiques qui leur sont exclusivement propres et que l'on ne retrouve
point dans les autres. Toutefois, une exception a t admise en faveur
de certains exemplaires qui, tout en offrant gnralement les mmes
variantes que ceux auxquels on les a runis, se distinguent cependant
de ceux-ci par des diffrences plus ou moins notables, sans qu'on
puisse d'ailleurs les rattacher  une autre famille. Ces manuscrits
excentriques ont t joints  ceux dont ils se rapprochent le plus;
seulement, on les a laisss en dehors de l'accolade pour bien marquer
leur singularit.

MSS. DE LA PREMIRE RDACTION

PREMIRE CLASSE.

MSS. DONT LE TEXTE EST COMPLET.

             Mss. A  1 == ms. de la bibl. de la ville de Besanon.
                 {A  2 == ms. 2649[46].
                 {A  3 == ms. 2663.
   1re famille.  {A  4 == ms. 2674.
                 {A  5 == ms. 6471.
                 {A  6 == ms. de la bibl. royale de la Haye.

                 {A  7 == ms. 2655.
                 {A  8 == ms. 2641.
   2e famille.   {A  9 == ms. 2642.
                 {A 10 == ms. 131 de sir Thomas Phillipps,  Cheltenham.

                 {A 11 == ms. 2640.
   3e famille.   {A 12 == ms. 2675.
                 {A 13 == ms. 2657.
                 {A 14 == ms. de la bibl. de la ville d'Arras.

                 {A 15 == ms. 6474.
   4e famille.   {A 16 == ms. de lord Ashburnham,  Ashburnham-Place.
                 {A 17 == ms. de la bibl. de l'Universit de Leyde.

                 {A 18 == ms. 2662.
   5e famille.   {A 19 == ms. no 67 du fonds Arundel au British Museum.

  [46] Les manuscrits dsigns simplement par un chiffre
  appartiennent  notre Bibliothque impriale. Il faut ajouter 
  la liste ci-jointe, le bel exemplaire du premier livre conserv
  dans la bibliothque du chteau de Branitz (Prusse).
  Malheureusement, il ne nous a pas t donn de voir, d'tudier
  nous-mme ce manuscrit; et les renseignements transmis par Son A.
  le prince de Puckler-Muskau ne nous ont pas permis de le
  comprendre dans notre classement.


PROPREMENT DITE == MSS. A.

SECONDE CLASSE.

MSS. DONT LE TEXTE EST PLUS OU MOINS ABRG.

               {A 20 == ms. 86.
  1re famille. {A 21 == ms. de la bibl. de la ville de Berne.
               {A 22 == ms. du fonds de la bibl. royale au British
                        Museum.

               {A 23 == ms. 2643.
               {A 24 == ms. 2665  2667.
  2e famille.  {A 25 == ms. 15486.
               {A 26 == ms. 144 de la bibl. de l'Arsenal,  Paris.
               {A 27 == ms. de la bibl. de la ville de Saint-Omer.
               {A 28 == ms. de la bibl. de la ville de Carpentras.
               {A 29 == ms. de la bibl. de la ville de Breslau.

               {A 30 == ms. 2651.
  3e famille.  {A 31 == ms. de la bibl. de la ville de Tours.
               {A 32 == ms. de la bibl. de la ville de Toulouse.
               {A 33 == ms. du muse Hunter,  Glasgow.


TROISIME CLASSE.

FRAGMENTS.

    {A 34 == ms. 2677.
    {A 35 == ms. 2647.
    {A 36 == ms. Laud misc. 745 de la bibl. Bodlienne,  Oxford.
     A 37 == ms. de la bibl. de la ville de Rouen.


QUATRIME CLASSE.

ABRGS PROPREMENT DITS.

    A 38 == ms. 5005.
    A 39 == ms. HF 145 de la bibl. de l'Arsenal.
    A 40 == ms. de la bibl. royale de Bruxelles.

Dans ce tableau comme dans tout le cours de notre dition, la premire
rdaction proprement dite est dsigne par la lettre A suivie d'un
chiffre qui varie pour chacun des manuscrits de cette rdaction.

La premire classe comprend les manuscrits o le texte du premier
livre est reproduit intgralement; non qu'il n'y manque  et l des
mots ou mme des membres de phrase, mais ces lacunes rsultent de
l'inadvertance des copistes et n'ont pas le caractre de suppressions
systmatiques.

Dans la premire famille de cette classe, le ms. de Besanon a[47] t
mis  part, non-seulement  cause de son antiquit exceptionnelle,
mais encore parce que le premier livre, s'il s'tend beaucoup plus
loin dans cet exemplaire que dans les cinq congnres, manque en
revanche des trois ou quatre chapitres qui le terminent dans ces
derniers mss.

  [47] Mon ami, M. A. Castan, a publi une excellente tude sur le
  ms. de Saint-Vincent de Besanon. _Bibl. de l'cole des Chartes_,
  t. XXVI, p. 114  148. Buchon croyait ce manuscrit gar si non
  perdu; M. Castan ne l'a pas seulement retrouv, il a clairci
  toutes les questions qui s'y rattachent.

La seconde famille (mss. A 7  10[48]) comprend les copies  la fois
les moins tendues et les plus anciennes du premier livre; ces
manuscrits ont cela de trs-particulier qu'ils ne semblent pas driver
les uns des autres et ne prsentent pas toujours les mmes variantes.

  [48] Sur la manire dont se terminent ces manuscrits, voyez ce
  qui a t dit plus haut, p. XIII et XIV, XXVII et XXVIII.

Les troisime, quatrime et cinquime familles de la premire classe
(mss. A 11  19) sont plus modernes que les deux familles
prcdentes; et un certain nombre d'additions des mss. A 11  19, mais
surtout des mss. A 11  14, ne doivent provenir que du fait des
copistes.

La seconde classe embrasse les manuscrits o le texte est tantt
complet, tantt plus ou moins abrg. Dans les exemplaires de cette
classe, les lacunes, les abrviations, au lieu d'tre comme dans ceux
de la premire une exception due  la distraction d'un scribe,
deviennent la rgle; et ce systme de suppressions s'tend  toutes
les parties, on pourrait presque dire  tous les chapitres du texte.

La premire famille de la seconde classe (mss. A 20  22) drive de la
premire famille de la premire classe (mss. A 1  6).

Le texte est encore plus abrg dans les mss. A 23  28 que dans les
mss. A 20  22.

Si dans la deuxime famille de la seconde classe le ms. de Breslau a
t mis en dehors de l'accolade, c'est qu' partir de 1340 le texte y
est plus dvelopp et offre certains dtails qu'on ne trouve pas dans
les autres mss. de la mme famille.

Les simples fragments du premier livre sont rangs dans la troisime
classe. Les mss. 34  36, qui sont la reproduction les uns des autres,
ne contiennent que le commencement du premier livre; le texte,
d'ailleurs complet, de ces mss. s'arrte  la mort de Philippe de
Valois en 1350. Quant au ms. de Rouen, dcouvert et signal pour la
premire fois par M. Delisle, on n'y trouve que des chapitres
dtachs.

Les mss. A 38  40, qui composent la quatrime classe, renferment le
mme rsum des quatre livres des Chroniques abrgs chapitre par
chapitre; le premier livre est divis dans ce rsum en 167 chapitres.


 5. _De la premire rdaction revise;--classement des manuscrits de
cette rdaction._

La premire rdaction revise, compare  la premire rdaction
proprement dite, prsente trois diffrences caractristiques: 1 le
texte des onze premiers paragraphes du premier livre est diffrent
dans les deux rdactions; 2 de 1350  1356, la premire rdaction
revise substitue un rcit plus ample au fragment fort sec que la
premire rdaction proprement dite offre pour la mme priode; 3 de
1372  1378, le texte de la premire rdaction proprement dite est
revis et dvelopp dans la premire rdaction appele pour cette
raison _revise_.

Ces deux dernires diffrences sont tout  l'avantage de la premire
rdaction revise et prouvent surabondamment, comme nous l'avons dit
plus haut, qu'elle a t compose aprs la premire rdaction
proprement dite sur laquelle elle constitue un progrs notable. Il
n'en est pas ainsi de la premire diffrence: on trouve dans les
manuscrits de la branche plus ancienne un meilleur texte que dans ceux
de la branche plus moderne. Serait-ce pour cette raison qu'il a t
reproduit dans la seconde rdaction de prfrence  celui de la
premire rdaction revise?

Suivant une remarque dj faite, les manuscrits de Froissart sont
d'autant plus nombreux que la rdaction qu'ils reprsentent est plus
ancienne. Le nombre des exemplaires de la premire rdaction
revise confirme cette observation. Cette rdaction ne compte
aujourd'hui que trois manuscrits complets; mais notre Bibliothque
impriale en possde un quatrime exemplaire dont malheureusement le
tome I, qui contenait la plus grande partie du premier livre, ne se
retrouve plus. L'Anglais Johnes, qui vivait au commencement de ce
sicle et dont il parat que la riche collection a pri dans un
incendie, devait aussi avoir en sa possession au moins un manuscrit de
la rdaction dont il s'agit, puisqu'il a signal et publi le premier
certaines variantes propres  cette rdaction[49]; et la bonne leon
de 1350  1356, renvoye en appendice  la fin du ms. du fonds Arundel
67 au British Museum, avait peut-tre t extraite au quinzime sicle
des manuscrits qui plus tard ont appartenu au chtelain de Hafod. On
arrive ainsi pour la premire rdaction revise  un total de cinq
manuscrits au moins contre quarante de la premire rdaction
proprement dite, deux de la seconde, un seulement de la troisime.

  [49] Voyez l'dition imprime par Johnes en son chteau d Hafod
  en 1803, formats in-4 et in-8. Johnes est galement l'auteur
  d'une traduction anglaise des _Mmoires de la Curne de
  Sainte-Palaye sur Froissart_, qui parut  Londres en 1801. Notre
  chroniqueur a su toujours inspirer de belles passions  nos
  voisins; esprons que Johnes aura des successeurs.


Mss. DE LA PREMIRE RDACTION REVISE == Mss. B.

   B 1 == ms. 6477  6479[50].
  {B 2 == (t. I manque); t. II cot 5006 (du f{o} 1 au f{o} 104).
  {B 3 == ms. 20356 et 20357[51] (du f{o} 1 au f{o} 81 v{o}).
   B 4 == ms. de Mouchy-Noailles,  Mouchy-le-Chtel.

   B 5 == ms. du fonds Arundel 67 au British Museum (du f{o} 358 au
          f{o} 373).

   B 6 == ms. 10144 (du f{o} 422 au f{o} 532 et du f{o} 809 au
          f{o} 886).

  [50] Dans ce tableau, comme dans le prcdent, les manuscrits
  dsigns par un simple chiffre appartiennent  notre Bibliothque
  impriale.

  [51] Ce manuscrit, qui provient du fonds de Gaignires, est
  toujours appel dans les variantes du texte de ce volume: _Ms. de
  Gaignires_. Dans les volumes suivants, il sera dsign sous la
  rubrique B3, le ms. 6477  6479 sous la rubrique B1, le ms. de
  Mouchy-Noailles sous la rubrique B4.

Dans le tableau qui prcde et dans le cours de cette dition, de mme
que la lettre A dsigne la premire rdaction proprement dite, la
lettre B correspond  la premire rdaction revise dont les divers
manuscrits sont indiqus par les chiffres qui suivent B.

A dfaut du tome I aujourd'hui perdu du manuscrit B2, le manuscrit B1,
le plus ancien de beaucoup et le meilleur de la branche dont il fait
partie, a t adopt comme texte du premier livre; et l'on exposera
plus loin les raisons qui ont dict ce choix[52].

  [52] Voyez le chapitre I de la seconde partie de cette
  introduction.

Les mss. B2 et B3 offrent le mme texte, plus ancien dans le ms. B2,
plus moderne dans le ms. B3 qui n'est qu'une copie du premier;
voil pourquoi ces deux mss. ont t runis par une accolade. Une main
postrieure a pris  tche de faire disparatre du ms. B2, en grattant
ou en ajoutant des lettres  certains mots, une empreinte wallonne
trs-caractrise ainsi que les signes usits dans notre ancienne
langue pour marquer la distinction du cas sujet et du cas rgime qui
est encore gnralement observe dans ce prcieux ms. Il est fcheux
que nous ne connaissions pas la date prcise de l'excution du ms. B3:
nous saurions ainsi  quelle poque la fameuse rgle de l's est
devenue, non-seulement une lettre close, mais encore un objet de
scandale pour ceux qui faisaient copier ou copiaient les manuscrits.
Ce qui prouve, malgr la diffrence de l'orthographe, que le ms. B3 a
t copi sur le ms. B2, c'est que la plupart des notes marginales du
t. II cot 5006 se trouvent reproduites sur les marges du t. II de
l'exemplaire provenant du fonds de Gaignires cot 20357.

Les mss. B1, B2-3 et B4 ont cela de particulier qu'aucun des trois n'a
t copi sur l'un des deux autres[53]; en d'autres termes, chacun
d'eux a sa valeur propre et indpendante. La raret relative des
exemplaires de la premire rdaction revise rend cette circonstance
doublement prcieuse.

  [53] Sur la manire dont se termine le premier livre dans les
  divers manuscrits de la premire rdaction revise, voyez plus
  haut la fin du  2, p. XIII et XIV, XXVII et XXVIII.

Comme le ms. du British Museum fonds Arundel no 67 appartient  la
premire rdaction proprement dite, il ne donne pour la partie du
premier livre comprise entre 1350 et 1356 que le sec fragment qui
caractrise les exemplaires de cette branche. Mais une note place en
marge du ms., au feuillet 173, renvoie  la leon plus ample propre 
la premire rdaction revise que le copiste du ms. Arundel avait sans
doute connue trop tard pour l'insrer dans le corps du texte. Cette
note est conue en ces termes: Aprs ceste presente rubriche de rouge
coumensant: _Coument le roy Phelippe de France trespassa_, fault seize
feiles lesquelx vous trouverez au dernier du livre. Et coumence la
rubriche de rouge: _Du chapelet de perles que le roy Edouart
d'Angleterre donna_.... Le fragment du ms. Arundel figure sous la
rubrique B5 dans le tableau des mss. de la premire rdaction revise
et sera dsign ainsi dans notre dition.

On conserve  notre Bibliothque impriale sous le numro 10144 un
abrg du premier livre tellement original qu'on pourrait le
considrer presque comme une quatrime rdaction. Cet abrg se
termine par l'_explicit_ suivant: Che sont les croniques de
Froissart. Cest croniques escript Bertoulet Lebrun, archis de corps
de Phelippe duc de Bourgoigne, que Dieu absol! et le commencha au Noel
mil CCCLXXVII[54]; et furent fait quinze jours devant le Saint Jehan
Baptiste en sievant. Et pris  Dieu pour luy, et il pri[er]a  Dieu
pour vout (sic) et pour tous vos amis. Et avoit le dit Bertoulet
soissante trois ans quant il furent parfait. Le caractre
palographique du ms. 10144 s'accorde bien avec la date de 1477 que le
copiste a voulu crire, et l'orthographe de ce ms. sent, comme on
vient de le voir, son archer d'une lieue. D'ailleurs, rien dans le
contenu de cet abrg n'autorise  mettre en doute l'authenticit de
l'exemplaire unique qui nous l'a conserv. Il porte comme tous les
bons manuscrits des Chroniques une forte empreinte de dialecte wallon;
et il rectifie ou complte parfois heureusement les autres rdactions
du premier livre[55].

  [54] Le copiste doit avoir oubli un C. Ces mots: _que Dieu
  absol_ ne peuvent se rapporter qu' Philippe le Bon, duc de
  Bourgogne, mort  Bruges le 14 juin 1467.

  [55] Notre dition est la seule o l'on ait utilis ce prcieux
  abrg.

Le ms. 10144 contient, du feuillet 423 au feuillet 532, pour les
annes 1350  1356, le mme texte, mais plus abrg, que les mss. de
la premire rdaction revise. Il renferme aussi,  partir du feuillet
809, pour les annes 1372  1375, un sommaire de la version
particulire  ces mmes manuscrits. Ces deux circonstances nous ont
dtermin  le classer sous la rubrique B6 parmi les exemplaires de la
premire rdaction revise.




CHAPITRE II.

  DE LA SECONDE RDACTION;--MANUSCRITS D'AMIENS ET DE
    VALENCIENNES;--CARACTRES DISTINCTIFS DE CETTE RDACTION.


La seconde rdaction ne nous est parvenue que dans les deux manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes.

Le manuscrit d'Amiens[56] est le seul qui reprsente la seconde
rdaction d'une manire complte; il contient le premier livre
tout entier de 1325  1377 et se termine par la mme phrase que le ms.
de notre Bibliothque impriale 6477  6479, le plus ancien texte
aujourd'hui conserv de la premire rdaction revise: En ce temps se
faisoit une grant assamble de gens d'armes en le marce de Bourdiaux
au mandement dou ducq d'Anjou et du conestable, car il avoient une
journe areste contre les Gascons engls de laquelle je parlerai plus
plainement quant j'en seray mieux enfourmez.

  [56] Grand in-fol. vlin de 208 feuillets. Le texte est dispos
  sur deux colonnes dont chacune a soixante lignes. Ecriture de la
  premire moiti du quinzime sicle.

Le manuscrit de Valenciennes[57] renferme seulement la partie du
premier livre qui embrasse le rcit des vnements de 1325  1340.
Sauf l'addition d'un chapitre o Froissart dcrit la crmonie
d'investiture d'douard III comme vicaire de l'Empire[58], le
manuscrit de Valenciennes n'est, malgr de nombreuses variantes de
dtail, qu'un abrg de la partie correspondante de la seconde
rdaction; et si cet abrg n'a pas t rdig d'aprs le manuscrit
d'Amiens lui-mme, comme la reproduction de certaines fautes qui ne
peuvent provenir que de la distraction du copiste de ce dernier
manuscrit le fait supposer[59], du moins il a t certainement excut
d'aprs un modle commun.

  [57] In-4 papier de 123 feuillets. Le texte est dispos sur une
  seule colonne. criture de la fin du quinzime sicle.

  [58] P. 425  427 de ce volume.

  [59] Voyez la note de la p. 329.

Les armes de la maison de Croy, carteles de Craon et de Luxembourg,
qui sont inscrites en tte du premier feuillet du ms. d'Amiens,
donnent lieu de croire que ce ms. a t excut pour Jean de Croy,
comte de Chimay, conseiller et chambellan de Philippe le Bon, duc
de Bourgogne, mort  Valenciennes en 1472. On lit galement entre les
jambages de la premire lettrine du ms. de Valenciennes la signature
autographe d'un Croy; il y a lieu de supposer par consquent que
l'exemplaire avait appartenu  ce seigneur avant de faire partie de la
bibliothque de la ville o est n Froissart. On voit que les deux
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes ont la mme origine. D'un autre
ct, la seconde rdaction, certainement postrieure  1376, a d tre
compose, comme nous le verrons tout  l'heure,  l'instigation et
sous les auspices de Gui de Chtillon, II du nom, comte de Blois,
_seigneur de Chimay et de Beaumont, ses deux rsidences de
prdilection_. Or, les chteaux de Chimay et de Beaumont passrent
plus tard aux Croy: il n'est donc pas tonnant que les deux
exemplaires, qui nous restent de la seconde rdaction, portent le nom
et les armes de cette illustre famille. N'y a-t-il pas entre tous ces
faits une liaison et une harmonie frappantes?

Au point de vue de la langue, on remarque d'ailleurs une ressemblance
notable entre les deux exemplaires qui nous restent de la seconde
rdaction. La notation wallonne de l'article fminin: _le_ pour _la_
est commune aux manuscrits d'Amiens et de Valenciennes; elle est
toutefois plus usite dans le premier que dans le second. Un autre
trait caractristique de l'orthographe wallonne, qui consiste 
remplacer par un double _w_, le _b_, le _v_ ou l'_u_ tymologique de
certains mots, par exemple dans e_w_ist, de_w_ist, pe_w_ist[60] et
mme  ajouter parfois entre deux voyelles un double _w_
parasite, ce trait apparat seulement dans le manuscrit d'Amiens. En
revanche, tous les exemples de _leur_ employ adverbialement pour _l
o_, relevs jusqu' ce jour par l'diteur, appartiennent  l'abrg
de Valenciennes[61].

  [60] P. 244, dernire ligne, 264, 277, 281, 297, 308, 383, etc.
  Le manuscrit 6477-6479, auquel nous avons emprunt le texte du
  premier livre et o l'empreinte wallonne est aussi trs marque,
  offre parfois la mme particularit. Voyez p. 19, l. 17.

  [61] .... si qu'ilz ne seurent dedens deux jours _leur_ il
  estoient. f{o}o 9 v{o}.--.... liiez sur une esquielle _leur_
  tout le peuple le veoient. f{o} 12 v{o}.

Malgr de nombreuses exceptions dues  l'influence,  la prpondrance
croissantes du dialecte franais, l'emploi du _ch_  la place du __
doux franais et du _c_ dur au lieu du _ch_ franais, commun 
l'origine aux dialectes picard, wallon et mme normand, est encore
assez gnral dans les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes avec
cette diffrence que le changement du __ doux en _ch_ est beaucoup
plus frquent dans le premier de ces manuscrits, et l'usage du _c_ dur
plus marqu et plus tendu dans le second. Ainsi, on lit d'ordinaire:
_ch_it[62], pourvean_ch_e[63] dans le ms. d'Amiens et: _c_it[64],
pourvean_c_e[65] dans le ms. de Valenciennes; en retour, le ms. de
Valenciennes crit: wi_q_uet[66] et clo_q_ue[67] l o l'on trouve
dans le ms. d'Amiens: gui_ch_et[68], clo_c_e[69] ou clo_ch_e[70]. Le
ms. d'Amiens substitue mme parfois un _ch_ au _c_ dur picard comme
dans: pour_ch_achier[71] ou au _c_ dur franais, par exemple, dans:
_ch_ouchirent[72]; mais ce sont l des exceptions, ainsi que le
prouvent d'autres passages o les mots cits figurent sous la forme
ordinaire, et ces exceptions doivent sans doute tre mises sur le
compte de l'allitration[73].

  [62] P. 253.

  [63] p. 277.

  [64] Ms. de Valenciennes, f{o} 12 v{o}.

  [65] _Ibid._, f{o} 18 v{o}.

  [66] P. 446.

  [67] p. 485 et 490.

  [68] p. 445.

  [69] p. 490.

  [70] p. 485.

  [71] P. 221: .... acquerre et pourchachier amis et
  confortans.... _Pourchachier_ est une forme wallonne du franais
  actuel _pourchasser_.

  [72] P. 333: .... il chouchirent grant foison d'arbres et de
  bois.... _Chouchier_ est une forme vraiment trange qui pourrait
  bien tre l'quivalent de _couchier_.

  [73] En attendant le glossaire qui doit tre joint  cette
  dition, c'est ici l'occasion de signaler aux philologues le mot
  _kecke_ dans le passage suivant du ms. d'Amiens: .... chiaux de
  se _kecke_ ensanglants.... Voyez page 264. M. Kervyn a lu:
  _sieute_. OEuvres de Froissart, _Chroniques_, t. II, p. 123.
  C'est bien le sens, mais _sieute_ n'est pas dans le manuscrit.

La seconde rdaction prsente deux particularits par o elle se
rapproche tour  tour des deux branches de celle qui l'a prcde:
ainsi les onze paragraphes du commencement du premier livre jusqu'au
dpart d'Isabelle pour l'Angleterre en 1326 sont semblables dans les
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes et dans ceux de la premire
rdaction proprement dite, tandis que de 1372  1377 le texte plus
ample qui caractrise les exemplaires de la premire rdaction revise
est reproduit dans le ms. d'Amiens. Cette dernire ressemblance est
importante au plus haut point et mrite une attention spciale: elle
tend  prouver tout  la fois, pour le dire en passant, que la
premire rdaction revise et la seconde rdaction sont l'une et
l'autre postrieures  la premire rdaction proprement dite.

Pour toute la partie du premier livre, comprise entre le retour
d'Isabelle en Angleterre en 1326 et la reddition de la Rochelle en
1372, les premire et seconde rdactions offrent encore  et l des
parties communes; on peut dire nanmoins qu'entre ces deux dates la
seconde rdaction est profondment distincte de la premire dans
le fond aussi bien que dans la forme.

On a vu dans le chapitre prcdent que la premire rdaction s'est
forme successivement et par parties. Il ne semble pas qu'il en ait
t ainsi de la seconde; du moins on ne distingue dans le ms. d'Amiens
aucune trace de ces lacunes, de ces sutures si visibles dans les
exemplaires de la premire.

A quelle date a t compose la seconde rdaction? La rponse  cette
question a t faite plus haut[74], mais il importe de reproduire ici
textuellement les deux passages des manuscrits d'Amiens et de
Valenciennes qui ont dict cette rponse. On lit dans le ms. d'Amiens:
Et puis fu chils enfez prinche de Gallez et trs bons, hardis et
entreprendans chevaliers et qui durement et fierement guerria tant
qu'il vesqui; _ms il mourut ds le vivant le roy son pre_, ensi
comme vous orez en ceste histoire[75]. F{o} 20. Ce passage se
retrouve en abrg dans le ms. de Valenciennes: .... et fist en
France et ailleurs moult de beaux fais d'armes, et _mourut josne du
vivant son pre_[76]. F{o} 42. Ainsi ds les premiers feuillets des
manuscrits d'Amiens et de Valenciennes il est fait mention de la mort
du prince de Galles qui eut lieu en 1376: on est forc d'en conclure
que la seconde rdaction n'a pu tre compose qu'aprs cette date.

  [74] Voyez chap. I,  1, p. VII  IX.

  [75] P. 349.

  [76] P. 349, en note.

Rien n'autorise  supposer que le passage dont il s'agit est le
rsultat d'une interpolation; outre que cette supposition serait
gratuite, un dtail matriel du manuscrit d'Amiens la rend tout  fait
inadmissible. Les premiers feuillets de ce ms. prsentent un
caractre particulier qui frappe le lecteur: la plupart des noms
propres y sont laisss en blanc[77] ou bien ils sont affreusement
estropis. On y lit, par exemple: Phelippes de _Valeur_[78] pour
Phelippes de Valois. Ces lacunes ou ces erreurs grossires sont
d'autant plus tranges qu'on les rencontre seulement dans les premiers
feuillets et que le manuscrit est du reste excut avec beaucoup de
soin. On parvient  les expliquer en supposant que le copiste avait
sous les yeux un brouillon en criture cursive plus ou moins illisible
dont il n'avait pas encore l'habitude quand il a crit ces premiers
feuillets: il a devin d'abord plutt qu'il n'a lu les mots
ordinaires; les noms propres sont les seuls que le contexte n'aide pas
 dchiffrer, c'est pourquoi il les a estropis ou laisss en blanc;
puis, il s'est vite accoutum  ce grimoire, il en a trouv la clef,
et alors les lacunes et les bvues monstrueuses ont disparu presque
entirement de sa copie. En mme temps que ces lacunes attestent chez
le copiste le dsir de reproduire servilement et scrupuleusement le
modle, elles font supposer que ce modle tait un autographe ou du
moins un original en caractres tracs  la hte sous la dicte de
Froissart, car l'criture des manuscrits de cette poque excuts 
loisir par des scribes proprement dits est gnralement plus ou moins
pose et dans tous les cas trs-lisible.

  [77] Voyez nos variante, p. 211, 213, 217, etc. Les lacunes du
  manuscrit d'Amiens ont t combles  l'aide du texte de
  Valenciennes.

  [78] P. 211, l. 14.

Cette explication est trop naturelle pour ne s'tre pas dj
prsente  l'esprit des rudits qui ont examin le manuscrit
d'Amiens. Le manuscrit d'Amiens, dit M. Rigollot, a t _copi avec
beaucoup de scrupule, peut-tre sur un manuscrit autographe_; on
remarque sur le premier feuillet que plusieurs mots sont rests en
blanc, probablement parce que le copiste n'avait pu les lire sur les
premires pages de l'original qui auront t plus uses que les
autres[79]. On ne saurait donc attribuer  une interpolation le
passage qui mentionne ds les premiers feuillets des manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes la mort du Prince Noir; d'o il suit, pour
le rpter encore une fois, que la seconde rdaction est dans toutes
ses parties postrieure  1376.

  [79] Mmoire sur le manuscrit de Froissart de la ville d'Amiens
  et en particulier sur le rcit de la bataille de Crcy, par M.
  Rigollot, dans le t. III des _Mmoires de la socit des
  antiquaires de Picardie_, p. 133, en note.

Cette date de 1376 nous amne  l'poque o les liens les plus troits
qui unissaient Froissart au pays adoptif de Philippe de Hainaut,  la
patrie du Prince Noir, sont dsormais rompus; c'est aussi le temps o
la France se relve grce  la sagesse de Charles V,  l'pe de
Duguesclin et fait reculer de jour en jour ses envahisseurs. Lorsque
l'auteur des Chroniques composa de 1369  1373 la partie de sa
premire rdaction antrieure  ces deux dates, il venait de passer
huit annes  la cour d'Angleterre; il avait entendu raconter par des
chevaliers de cette nation les victoires qui avaient port si haut la
gloire d'douard III, notamment celles de Crcy et de Poitiers: enfin
le rcit mme qu'il entreprenait lui tait command, il a soin de nous
le dire dans le prologue, par ce Robert de Namur qui, entr au service
du roi son beau-frre depuis le sige de Calais en 1346,
combattait encore dans les rangs des Anglais  la chevauche de
Tournehem en 1369. Qui s'tonnerait aprs cela que Froissart ayant
vcu si longtemps dans un pareil milieu et rest soumis  la mme
influence nous ait donn presque toujours dans sa premire rdaction
la version anglaise des grands vnements de cette priode et entre
autres du sige de Calais, des batailles de Crcy et de Poitiers! Qui
ne comprend que le peintre a pu sans parti pris faire prdominer la
couleur anglaise dans ses tableaux! Comme cette couleur se prsentait
seule sous sa palette, elle est venue pour ainsi dire d'elle-mme
s'empreindre sur la toile.

Mais aprs 1376 nous trouvons le cur des Estinnes, le pote de
Wenceslas, le chapelain du comte de Blois plac dans un tout autre
milieu, soumis  des influences bien diffrentes. Wenceslas de
Luxembourg, duc de Brabant, tait fils de cet hroque roi de Bohme
qui avait voulu, quoique aveugle, se faire tuer  Crcy en combattant
pour la France. Wenceslas, dit excellemment M. Pinchart, quoique
d'origine allemande, avait reu, comme ses prdcesseurs, une
ducation toute franaise. Il introduisit au palais de Bruxelles bien
des changements calqus sur la cour des rois de France qu'il avait
souvent visite: entre autres voyages qu'il y fit, Jeanne et lui
furent prsents au sacre de Charles V  Reims en 1364; _ils avaient
mme pour ce prince une affection telle qu'ils portrent le deuil  sa
mort_[80].

  [80] _tudes sur l'histoire des arts au moyen ge_, par Pinchart,
  p. 17 et 18.

La cour de Gui II de Chtillon tait encore plus propre que celle de
Wenceslas  dpayser les affections, les prventions de l'ancien clerc
de la reine Philippe et  diminuer l'ascendant de ses souvenirs
anglais. Champenoise d'origine et chevaleresque entre toutes,
l'illustre maison de Chtillon  laquelle appartenait Gui tait
vraiment deux fois franaise. Le pre de Gui, Louis de Chtillon avait
succomb  Crcy sous les coups des Anglais; et sa mre, Jeanne de
Hainaut tait la fille unique de Jean de Hainaut qui, ralli  la
France, s'tait tenu constamment aux cts de Philippe de Valois dans
la dsastreuse journe du 26 aot 1346. Gui lui-mme avait t donn
en otage au roi d'Angleterre  l'occasion de la mise en libert du roi
Jean; et pour se racheter il avait d cder par un contrat pass 
Londres le 15 juillet 1367 son comt de Soissons  Enguerrand, sire de
Coucy. Fait plus tard chevalier pendant une croisade contre les paens
de la Prusse, Gui s'tait joint en 1370 aux ducs de Berry et d'Anjou
et avait pris part en Guyenne  la guerre contre les Anglais; en 1382
enfin il commandait l'arrire-garde de l'arme franaise  Roosebecke.
crite certainement aprs 1376 et probablement de 1376  la fin de
1383, poque o mourut Wenceslas et o Froissart fut attach
dfinitivement au service de Gui de Blois, la seconde rdaction a t
compose dans le milieu, sous la double influence que nous venons
d'indiquer; et si l'auteur ne l'a pas fait prcder d'une ddicace
comme il en avait mis une dans le prologue de la premire, ne
serait-ce point parce qu'il lui rpugnait de manifester une prfrence
entre deux puissants protecteurs dont il avait galement  se louer et
qui avaient prodigu l'un et l'autre  son oeuvre leurs
encouragements[81]?

Toutefois, c'est la veine potique du rimeur du Mliador que le
romanesque Wenceslas semble avoir surtout favorise et rcompense,
tandis que Gui de Blois mieux inspir encouragea avec une prdilection
singulire le gnie narratif et historique du chroniqueur. Une foule
de passages de la seconde rdaction que l'on chercherait vainement
dans la premire trahissent la sympathie de Froissart pour la maison
de Blois. Ainsi, ds les premires lignes du prologue des manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes, notre chroniqueur cite parmi les plus
vaillants chevaliers de France messires _Carles de Blois_[82] dont
il n'avait fait nulle mention dans la rdaction ddie  Robert de
Namur. Il dira plus loin en parlant de ce mme Charles de Blois qu'il
tait le mieux et le plus grandement enlinagis en Franche et qui le
plus y avoit de prochains de tous costs et de bons amis, et l'on
voit en comparant les deux rdactions que cette phrase a t ajoute
dans le rcit compos aprs 1376.

  [81] Un extrait des comptes du receveur de Binche, publi par M.
  Pinchart, constate que, le 25 juillet 1382, le duc de Brabant fit
  don d'une somme de dix francs valant douze livres dix sous 
  messire Jehan Froissard, curet de Lestinnez ou Mont, _pour un
  livre qu'il fist pour monseigneur_. Qui sait si ce livre n'tait
  pas un exemplaire de la seconde rdaction du premier livre?

  [82] Les mots: _Carles de Blois_ que le copiste n'avait sans
  doute pas pu lire ont t laisss en blanc dans le manuscrit
  d'Amiens, mais nous les avons restitus  l'aide du manuscrit de
  Valenciennes.

Est-ce  dire que l'auteur des Chroniques soit all jusqu' altrer la
vrit par dvouement pour une famille qu'il aimait? Ce serait ne pas
rendre justice  l'inspiration vraiment large et chevaleresque
qui a dict les rcits de Froissart: il a protest d'avance contre une
telle supposition. [Qu'on ne dise pas que je aye eu la noble
histoire] corrompue par la faveur que je aye eu au conte Gui de Blois
qui le me fist faire et qui bien m'en a pay tant que je m'en
contempte, pour ce qu'il fut nepveu et si prouchains que filz au conte
Loys de Blois, frre germain  saint Charles de Blois qui, tant qu'il
vesqui, fut duc de Bretaigne. Nennil vrayement! Car je n'en vueil
parler fors que de la verit et aler parmy le trenchant, sans
coulourer l'un ne l'autre. Et aussi le gentil sire et conte, qui
l'istoire me fist mettre sus et ediffier, ne le voulsist point que je
la feisse autrement que vraye[83]. Il y a, si nous ne nous trompons,
dans ces paroles plus et mieux qu'une simple affirmation, il y a
l'accent profond de la sincrit.

  [83] Ms. de Besanon, t. II, f{o} 333. Les premiers mots omis
  dans le ms. de Besanon ont t restitus  l'aide des mss. de
  notre Bibliothque impriale, qui appartiennent  la mme
  famille.

  [84] La forme Lestinnes, qui parat tre une abrviation de les
  Estinnes, est seule usite dans les documents du quatorzime
  sicle.

  [85] Nous devons l'indication dtaille de cet acte, conserv aux
  Archives du Nord, dans le fonds de la Chambre des Comptes, carton
  B744,  l'obligeance de MM. Desplanque, Mannier et Losfeld. Voyez
  l'_Inventaire sommaire des archives du Nord_, t. I, p. 130 et
  131.

Froissart ne prend le titre de prtre que dans la seconde rdaction,
et l'on sait par un compte du receveur de Binche qu'il tait cur des
Estinnes ds 1373; mais ce que personne n'a fait encore remarquer
jusqu' ce jour, c'est qu'un fief important situ aux Estinnes ou 
Lestinnes[84], suivant l'orthographe du quatorzime sicle, localit
dont le nom s'est conserv dans les deux villages des Estinnes-au-Mont
et des Estinnes-au-Val, appartenait, lorsque Froissart en fut cur, 
Gui de Blois. En effet, nous voyons par un acte dat du 6 novembre
1336[85] que Jean de Hainaut se dessaisit en faveur de Jeanne sa
fille unique,  l'occasion du mariage de celle-ci avec Louis de
Chtillon, seigneur d'Avesnes, fils an du comte de Blois, de
plusieurs parties de la terre de Chimay, et notamment de tout chou
entirement qu'il a  _Lestinnes, ou tierroit et s appartenances_.
Or, Lestinnes dont il s'agit ici ne peut tre que les Estinnes et non
Lessines[86], car la terre et seigneurie de Lessines avait t cde
depuis quelques mois seulement  Guillaume, comte de Hainaut, en
faveur duquel Willaume de Mortagne, sire de Dossemer, ber ou baron de
Flandre, s'tait dshrit de la dite seigneurie au mois d'avril
1336[87]. On sait, d'un autre ct, qu'aprs la mort de Louis de
Chtillon, frre an de Gui, en 1372, la seigneurie de Chimay et ses
dpendances churent  ce dernier, dj pourvu de la terre de Beaumont
en vertu d'un acte de partage du 27 avril 1361 entre lui et ses deux
frres, Louis et Jean[88]. Il faut donc prendre  la lettre les vers
suivants du _Buisson de Jonce_ crit en 1373 o Froissart numrant
ses protecteurs dit au sujet de Gui de Blois:

    Et ossi mi signeur de Blois
    Loys, Jehan et Gui; des trois
    Moult acoints j un tamps fui
    _Et especiaument de Gui_
    _Et encor le sui tous les jours;
    Car dals li gist mes sejours:
    C'est li bons sires de Biaumont
    Qui m'amonneste et me semont_[89].

  [86] Lessines, Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, chef-lieu de
  canton.

  [87] En vertu d'une transaction date du 13 mai 1363, une rente
  de deux mille livres fut donne par le comte de Hainaut  titre
  d'apports d'Elisabeth de Hainaut, marie  Robert de Namur en
  1354; et cette rente fut constitue sur les terres d'Estrew
  (Estreux), de Chivre et de Lessine. _Hist. gnal._, par le P.
  Anselme, t. II, p. 748.

  [88] _Histoire de la maison de Chastillon-sur-Marne_, par Andr
  du Chesne, p. 166 et 167. Paris, 1621, in-fol.

  [89] Bibl. imp., ms. fr. 831, f{o} 157 v{o}.

On a dit que Froissart obtint le bnfice des Estinnes grce  l'appui
dvou d'un de ses amis, Grard d'Obies, prvt de Binche, qui tait
en mme temps le confident le plus intime du duc Wenceslas[90]. Mais
si la collation de ce bnfice tait rserve au chapitre de Cambrai,
Gui, en sa qualit de seigneur de Chimay et probablement de Lestinnes
ou des Estinnes, devait avoir le droit de prsentation: il est donc
naturel de voir dans la nomination de Froissart  une cure alors
importante le premier gage de cette faveur dont le comte Gui ne cessa
de l'entourer, et il ne faut pas s'tonner si la seconde rdaction o
se rvle l'influence toute franaise de la maison de Blois, a t
compose pendant le sjour du chroniqueur aux Estinnes.

  [90] _tude littraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, p.
  101.

Cette influence est manifeste dans le rcit des grandes affaires entre
Franais et Anglais telles que les journes de Crcy et de Poitiers.
Dans sa premire rdaction crite immdiatement aprs son retour
d'Angleterre avec des matriaux recueillis en grande partie dans ce
pays, ddie en outre  Robert de Namur alors engag dans le parti
d'douard III, Froissart avait racont les mmorables journes des 26
aot 1346 et 19 septembre 1356 surtout d'aprs le tmoignage des
chevaliers anglais; il a pris soin d'en prvenir loyalement le
lecteur. Mais lorsque l'auteur des Chroniques entreprit et acheva
la seconde rdaction, il vivait depuis longtemps, par ses relations
avec Wenceslas et surtout avec Gui de Chtillon, dans un milieu
essentiellement franais. Comme nous le disions tout  l'heure, Jean
de Bohme, pre de Wenceslas, et Louis de Chtillon, pre du comte de
Blois, taient morts tous les deux  Crcy pour les fleurs de lis; le
grand-pre maternel de Gui, Jean de Hainaut avait march dans cette
journe aux cts du roi de France, et Froissart dans sa seconde
rdaction rappelle  plusieurs reprises cette circonstance: Et cils
qui se tenoit che jour le plus prochains dou roy, c'estoit messires
Jehans de Haynnau, car li dis roys l'avoit retenu dallez lui pour
deviser et ordonner par son conseil en partie de ses ennemis[91]. Et
plus loin: Adonc estoit dallez le roy messires Jehans de
Haynnau[92].... Une fois cur des Estinnes, Froissart, invit  la
table du duc de Brabant et du comte de Blois son seigneur, dut se
trouver presque tous les jours en compagnie de chevaliers qui avaient
combattu  Crcy sous la bannire de Jean de Bohme, de Louis de
Chtillon ou de Jean de Hainaut, mais tous dans les rangs franais; il
leur entendit raconter avec cette conviction chaleureuse propre aux
tmoins oculaires une version de la bataille  laquelle ils avaient
assist qui diffrait pour certains dtails de sa premire narration:
sans prendre garde  ces diffrences, il rapporta dans la seconde
rdaction le rcit des chevaliers du parti franais avec la mme
fidlit qu'il avait reproduit dans la premire le tmoignage des
gens d'armes du parti anglais. On en peut dire autant de la bataille
de Poitiers. Froissart, aprs avoir adopt dans le travail ddi 
Robert de Namur la version anglaise de cette journe fameuse, y a
substitu dans le remaniement postrieur  1376 la version franaise.

  [91] Ms. d'Amiens, f{o} 93 v{o}.

  [92] Ibid.

Or il y avait un chroniqueur qui, longtemps avant Froissart, avait
aussi donn la version franaise des journes de Crcy et de Poitiers,
et en gnral de tous les vnements postrieurs  l'anne 1345,
poque o Jean de Hainaut, d'abord attach  la cause anglaise,
s'tait ralli au parti de la France: ce chroniqueur, c'tait Jean le
Bel. On sait par J. de Hemricourt que le belliqueux chanoine de Lige
fut delle hosteit monsseigneur Jehan de Haynnau, saingnor de Beamont
et de Cymay[93]. Jean le Bel, d'ailleurs, a pris soin de nous dire,
notamment en ce qui concerne la bataille de Crcy, qu'il raconte cette
bataille d'aprs le tmoignage de Jean de Hainaut et des chevaliers
qui combattirent aux cts du seigneur de Beaumont: Je l'ay escript
au plus prez de la vrit, ainsy que je l'ay ouy recorder  mon
seigneur et amy messire Jehan de Haynaut, que Dieu absoulle, de sa
propre bouche, et  dix ou  douze chevaliers et compaignons de son
hostel qui furent en la presse avecques le proeu et gentil roy de
Bohesme, auxquelz les chevaulx furent tuez dessoubs eulx; et si l'ay
aussy ouy recorder en telle manire  plusieurs chevaliers angls et
d'Alemaigne qui furent l de l'aultre partie[94]. Il n'est donc pas
surprenant que le rcit de Jean le Bel et celui de Froissart dans
la seconde rdaction se ressemblent: ils drivent d'une source
commune. Peut-tre, du reste, le cur des Estinnes-au-Mont, qui de
1325  1360 s'est souvent inspir de son devancier dans ses deux
premires rdactions, a-t-il mis  profit la chronique du chanoine de
Lige pour la narration de la journe de Crcy, quoiqu'il ait dispos
les faits dans un ordre tout diffrent.

  [93] _Miroir des nobles de la Hasbaye_, d. de Salbray, p. 158.

  [94] _Les vrayes chroniques de messire Jehan le Bel_, publies
  par M. L. Polain, t. II, p. 89.

Nous arrivons ici  l'origine mme de l'erreur regrettable qui a fait
considrer jusqu' prsent le texte d'Amiens comme la premire en date
des rdactions du premier livre. Dans une dissertation sur la bataille
de Crcy publie en 1840[95], feu M. Rigollot a eu l'honneur de
signaler le premier  l'attention des rudits le prcieux manuscrit
d'Amiens et de montrer son caractre profondment original.
Malheureusement, il borna son examen au rcit de la catastrophe qui
intressait particulirement son patriotisme picard; il supposa avec
sagacit que ce rcit est beaucoup plus rapproch de Jean le Bel dans
la rdaction nouvelle que dans celle des imprims: il en conclut avec
une certaine apparence de raison que le manuscrit qu'il avait sous les
yeux nous a conserv le plus ancien texte du premier livre. Adopte
par des savants aussi considrables que MM. de Cayrol, L. Polain et
Kervyn de Lettenhove, l'opinion de M. Rigollot est devenue la base de
la belle dition du premier livre des Chroniques qui a paru sous les
auspices de l'Acadmie royale de Belgique.

  [95] _Mmoires de la socit des antiquaires de Picardie_, t.
  III, p. 132  184. A la dissertation de M. Rigollot est joint un
  trs-bon travail de M. de Cayrol.

Cette opinion a un dfaut capital: elle repose sur une tude
incomplte, restreinte presque  un seul point; et par consquent la
conclusion que l'on en tire n'est pas lgitime. La publication
intgrale de la chronique du chanoine de Lige, trs-postrieure  la
dissertation de M. Rigollot, a prouv que si l'pisode de la bataille
de Crcy est plus voisin du texte de Jean le Bel dans la seconde
rdaction que dans les autres, il s'en faut de beaucoup que l'on en
puisse dire autant de l'ensemble du premier livre. C'est une
particularit que prsente seule, pour les raisons indiques plus
haut, la partie comprise entre 1345 et 1356, et mme dans cette partie
l'on rencontre plus d'une exception. Que l'on prenne par exemple dans
le rcit du sige de Calais qui succde immdiatement  la narration
de la journe de Crcy le clbre pisode du dvouement des six
bourgeois o l'humiliation des Franais sert  faire ressortir la
piti gnreuse de la reine d'Angleterre ainsi que la clmence finale
d'douard III: on verra que Froissart, qui dans sa premire rdaction
avait emprunt  peu prs mot pour mot cet pisode  Jean le Bel, ne
l'a pas reproduit dans la seconde.

Si l'explication de nos contradicteurs tait fonde, la ressemblance
plus grande, la parent plus troite qu'ils signalent entre la
chronique de Jean le Bel et la rdaction d'Amiens, au lieu de se
borner  un assez petit nombre d'vnements postrieurs  1345,
devrait s'tendre aussi  la priode qui prcde cette date, mais il
n'en est rien. Au contraire, avant 1346 la seconde rdaction est
beaucoup plus originale, elle fait des emprunts moins frquents et
surtout moins serviles  Jean le Bel que la premire. A la diffrence
de celle-ci qui n'est souvent que la copie littrale du texte du
chanoine de Lige, l'auteur de la seconde ne reproduit presque jamais
un passage du modle sans l'courter ou bien sans le critiquer et
surtout sans noyer l'emprunt au milieu d'additions originales plus ou
moins importantes qui parfois ne s'accordent pas avec ce qui est de
provenance trangre.

Toutefois, le caractre distinctif, essentiel de cette dernire
rdaction, c'est la quantit, l'tendue, l'importance des
dveloppements absolument originaux qu'on y rencontre et dont il n'y a
pas la moindre trace dans la rdaction antrieure. C'est l le fait
capital qu'il importe de mettre dans tout son jour et de bien tablir,
parce qu'il est de nature  rpandre la plus vive lumire sur la date
respective des deux rdactions.

On pourra mesurer en quelque sorte l'importance des additions
originales qui appartiennent en propre  la seconde rdaction par un
rapprochement matriel, par un simple coup d'oeil jet sur ce premier
volume. On a adopt pour le texte, comme il a t dit plus haut, la
premire rdaction, et l'on a renvoy en appendice  la fin de chaque
volume les parties ajoutes dans les seconde et troisime rdactions
en y joignant, pour simplifier le travail du lecteur, les variantes
extraites des divers manuscrits de la premire rdaction. D'o il suit
que, si l'on excepte ces dernires variantes qui sont trs-courtes et
ne portent que sur des mots ou des membres de phrase, l'norme
appendice du prsent volume, par exemple, se compose tout entier
d'additions originales tires soit de la seconde, soit de la troisime
rdaction. Or, _le tiers environ de cet appendice est fourni
par les manuscrits d'Amiens et de Valenciennes, c'est--dire par la
seconde rdaction_.

La narration des campagnes d'cosse de 1333  1336, qui ne forme dans
la premire rdaction que quatre paragraphes trs-courts[96], ne
remplit pas moins de trente pages dans la seconde[97]. Le long pisode
de la guerre de Gascogne en 1338 et 1339, qui semble tre l'oeuvre
tout  fait personnelle de Froissart et occupe onze pages de nos
variantes[98], ne se trouve que dans la seconde rdaction.

  [96] P. 103  114.

  [97] P. 313  315, 316  319, 321, 322, 329  336, 341  352.

  [98] P. 377  388.

Le rcit relatif  l'lvation de Jacques d'Arteveld et  la rvolte
des Flamands, offre en petit une image exacte de la manire diffrente
dont Froissart a procd dans ses trois rdactions. Dans la premire
il se contente de reproduire littralement le texte de Jean le Bel,
sans y rien ajouter, sans en rien retrancher[99]. Dans la seconde, il
conserve encore la version hostile et partiale du chanoine de
Lige[100], mais il y ajoute d'importants dveloppements[101] o les
causes conomiques des troubles de Flandre sont exposes avec plus
d'impartialit, une profonde intelligence politique, une ampleur
vraiment magistrale. Enfin dans la troisime rdaction, le chanoine de
Chimay supprime dfinitivement le passage emprunt  Jean le Bel pour
y substituer des dtails entirement originaux et une apprciation
vraiment personnelle; il y appelle Jacques d'Arteveld hauster homme,
sage et soutil durement[102].

  [99] P. 126  129.

  [100] P. 395 et 396.

  [101] P. 388  393.

  [102] P. 394 et 395.

Froissart mentionne  plusieurs reprises Jean le Bel dans la
seconde rdaction, et l'on a voulu voir dans ces mentions rptes,
qui font dfaut dans la premire, un indice des obligations plus
troites que l'auteur de la seconde aurait eues envers le chanoine de
Lige. Comment n'a-t-on pas vu que dans les passages dont il s'agit,
le chroniqueur de Valenciennes n'a d'autre but que de constater les
additions, les dveloppements, les corrections qu'il a apportes au
texte de son devancier? Au sujet du sige de Tournai, par exemple, o
la seconde rdaction s'est enrichie d'une foule de dtails qu'on
chercherait en vain dans Jean le Bel et dans la premire rdaction,
Froissart n'oublie pas de prendre acte de cette addition: Si comme je
vous recorde, che sige durant devant Tournay, avinrent pluisseurs
avenues et grans fs d'armes tant en France comme en Gascoingne et en
Escoche, qui ne sont mie  oubliier, car ainssi l'ai je proummis 
messires et mestres ou coummenchement de mon livre que tous les biaux
fs d'armes dont j'ai le memore et le juste infourmation je les
remeteray avant, _j soit ce que messires Jehans li Biaux, en ses
cronikes, n'en fait mies de tous mention_. Ms ungs homs ne puet mies
tout scavoir, car ces gerres estoient si grandes et si dures et si
enrachines de tous costs que on y a tantost oubliiet quelque cose,
qui n'y prent songneusement garde[103].

  [103] Ms. d'Amiens, f{o} 46 v{o}.

Le rcit de la guerre de Bretagne, o Charles de Blois et Louis de
Chtillon, le premier oncle, et le second pre du comte de Blois,
jourent un rle si considrable, est infiniment plus complet dans la
seconde rdaction que dans la premire,  plus forte raison que
dans la chronique de Jean le Bel. Aussi Froissart n'prouve-t-il aucun
embarras  rappeler que le point de dpart de son propre travail a t
l'essai du chanoine de Lige; on dirait qu'il cherche  provoquer une
comparaison qui ne peut que lui tre favorable. Pluiseur gongleour et
enchanteour en place ont chant et rimet lez guerres de Bretagne et
corromput par leurs chanons et rimes controuves le juste et vraie
histoire, dont trop en desplaist  monsseigneur Jehan le Biel, qui le
_commencha_  mettre en prose et en cronique et  moy sire Jehan
Froissart qui loyaument et justement l'ay poursuiwi  mon pooir, car
leurs rimmes et leurs canchons controuvees n'ataindent en riens la
vraie matre, ms velle ci comme nous l'avons faite et rachieve par
le grande dilligensce que nous y avons rendut, car on n'a riens sans
fret et sans penne. Jou sire Jehans Froissars, dairains venus depuis
monsseigneur Jehan le Bel en cel ouvraige, ai ge all et cherchiet le
plus grant partie de Bretaingne, et enquis et demand as seigneurs et
as hiraux les gerrez, les prises, les assaux, les envaies, les
batailles, les rescousses et tous les biaux fs d'armes qui y sont
avenut, mouvant sur l'an de grasse mil CCCXL, poursieuwans jusquez 
le dairainne datte de ce livre, tant  la requeste de mes dis
seigneurs et  ses fraix que pour me plaisance acomplir et moy fonder
sus title de verit, et dont j'ay estet grandement recompenss[104].

  [104] Ms. d'Amiens, f{o} 52.

Tout le monde connat le fameux pisode des amours d'douard III et de
la comtesse de Salisbury, et l'on sait maintenant qu'il est emprunt
textuellement  Jean le Bel. Froissart a supprim seulement ce
qui est relatif au viol de la comtesse par le roi d'Angleterre. Il est
vrai que notre chroniqueur n'en nomme pas moins le chanoine de Lige
dans la seconde rdaction, mais il ne le nomme que pour le critiquer
et le redresser. D'ailleurs, par les dtails tout nouveaux qui
embellissent ici le rcit primitif, notamment par la dlicieuse partie
d'checs, Froissart a trouv le moyen de surpasser un modle qu'on et
pu croire inimitable: il peut donc cette fois voquer le souvenir de
son devancier sans que son originalit ait rien  souffrir, sa gloire
rien  redouter du parallle. .... voirs est que messire Jehans li
Biaux maintient par ses cronickes que li roys engls asss
villainement usa de ceste damme et eult, ce dist, ses vollentez si
comme par forche: dont je vous di, se Dieux m'at, que j'ai moult
repairiet et converss en Engleterre, en l'ostel dou roy principaument
et des grans seigneurs de celui pays, ms oncques je n'en oy parler en
nul villain cas[105].

  [105] Ms. d'Amiens, f{o} 83 v{o}.

La conclusion  tirer de ces citations, c'est que si l'auteur des
Chroniques mentionne plus souvent Jean le Bel dans la seconde
rdaction, ce n'est point parce qu'il a plus d'obligations au chanoine
de Lige dans cette rdaction que dans les autres, c'est, au
contraire, parce qu'il y est plus original que dans la premire, et se
croit, par consquent, plus en tat de soutenir avantageusement la
comparaison avec son devancier: on ne cite jamais si volontiers ses
prdcesseurs et ses mules que lorsqu'on est sr de les avoir
surpasss.

Du reste, Froissart avait marqu avec tant de force dans le prologue
de la premire rdaction, toute l'tendue de ses obligations envers
Jean le Bel, qu'il a cru sans doute pouvoir se dispenser d'y revenir
dans le cours de cette rdaction: .... je me vueil _fonder et
ordonner_ sur les vraies chroniques jadis faites et rassembles par
venerable homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint
Lambert du Lige, qui grant cure et toute bonne diligence mist en
ceste matire et la continua tout son vivant au plus justement qu'il
pot, et moult lui cousta  acquerre et  l'avoir. Mais quelque fraiz
qu'il y eust ne fist, riens ne plaingny, car il estoit riches et
puissans, si les povoit bien porter, et de soy mesme larges,
honnourables et courtois, et qui le sien voulentiers despendoit[106].

  [106] P. 210.

Combien est diffrent le langage que tient l'auteur des Chroniques
dans la seconde rdaction! Au lieu du bel loge qu'on vient de lire,
c'est  peine s'il accorde ici  son prdcesseur une mention de deux
lignes dont la scheresse a quelque chose d'un peu ddaigneux: Voirs
est que messires Jehans li Biaux, jadis canonnes de Saint Lambert de
Lige, _en croniza  son temps auqune cose_[107]. Froissart fait
ensuite ressortir avec une insistance marque tout ce qu'il lui en a
cot pour donner  son oeuvre un caractre original: Or ay je che
livre et ceste histoire _augment_ par juste enqueste que j'en ay fait
en travaillant par le monde et en demandant as vaillans hommes,
chevaliers et escuyers, qui les ont aidis  acroistre, le verit des
avenues, et ossi  aucuns rois d'armes et leurs mareschaus, tant en
Franche comme en Engleterre o j'ay travilli apris yaux pour
avoir la verit de la matre...._ mout de paine et de travail en euch
en pluiseurs mannierres ainchois que je l'euisse compill ne acompli,
tant que de le labeur de ma teste et de l'exil de mon corps_; mais
touttes coses se acomplissent par plaisance et le bonne dilligence que
on y a, ensi comme il apparra avant en cest livre.

  [107] P. 209.




CHAPITRE III.

  DE LA TROISIME RDACTION;--MANUSCRIT UNIQUE DE LA BIBLIOTHQUE
    DU VATICAN;--CARACTRES DISTINCTIFS DE LA TROISIME RDACTION.


La troisime rdaction n'est reprsente que par un manuscrit unique
conserv aujourd'hui  la bibliothque du Vatican et qui dans nos
variantes est toujours dsign sous la rubrique: _Ms. de Rome_.

Cette troisime rdaction ne comprend que le tiers environ du premier
livre; et le rcit s'arrte  la mort de Philippe de Valois en 1350.
Il est vrai que la phrase tronque: _les trieuves est_, qui termine le
manuscrit de Rome, indique qu'il ne nous est pas parvenu dans son
entier; mais trois feuillets seulement en ont t retranchs, comme le
prouve la souche encore trs-apparente de ces feuillets: il faut en
conclure que le manuscrit de Rome n'a jamais dpass l'tendue qu'il
avait avant la mutilation des trois derniers feuillets.

On a prtendu que le manuscrit de Rome, dont l'criture est de la
premire moiti du quinzime sicle, avait appartenu  Jean de
Moreuil; malheureusement c'est une pure hypothse qui ne s'appuie
sur aucune preuve solide. Il n'en est pas moins vrai que ce manuscrit
offre tous les caractres intrinsques et extrinsques d'authenticit.
Un certain nombre de notes marginales, dont l'criture semble presque
aussi ancienne que celle du texte, prsentent les caractres du
dialecte wallon le plus prononc[108]: on est ainsi fond  croire que
le manuscrit de Rome a d'abord appartenu  quelque habitant du pays o
est mort Froissart.

  [108] On lit: _le_ roine, f{o} 5 r{o}; _le_ fille, f{o} 21
  v{o}; _le_ bataille de Cassiel, f{o} 25 v{o}; _le_ mort dou
  conte, f{o} 26 r{o}; _le_ chevallerie dou conte Guillaume,
  f{o} 40 r{o}; _le_ bataille de Gagant, f{o} 41 r{o}, _le_
  bataille de Cre_ch_y, f{o} 117 v{o}.

De plus, le texte lui-mme a gard dans maint passage l'empreinte de
ce dialecte wallon qui caractrise, comme nous l'avons dit, les
manuscrits les meilleurs, les plus anciens, les plus authentiques des
deux premiers livres des chroniques. Comme cette empreinte a
gnralement disparu dans les deux ditions successives donnes par le
savant M. Kervyn,  qui revient du reste l'honneur insigne d'avoir
appel le premier l'attention sur le manuscrit de Rome, on me
permettra d'appuyer par plusieurs citations une assertion aussi
importante que nouvelle: _le_ carge[109],--_le_ ost[110],--_le_
porte[111],--il vinrent devant la ville de Bristo, qui est forte
asss; si _le_ assegirent[112],--la barge par ceuls meismes qui _le_
menoient.... fu ramene[113],--_le_ propre ane[114]. Un autre trait
caractristique qui dnote aussi l'origine wallonne du texte de Rome,
c'est la fidlit remarquable avec laquelle la distinction du cas
sujet et du cas rgime est souvent observe dans un manuscrit qui
ne date pourtant, comme nous le verrons tout  l'heure, que des
premires annes du quinzime sicle. On peut citer tel passage o _li
abbes_ du nominatif latin _bbas_ est employ au sujet, et l'_abbet_
ou l'_abb_, form sur l'accusatif _abbtem_, au rgime; il n'y a dans
la page et pour le mot dont il s'agit qu'une infraction  la rgle, et
encore elle est douteuse[115].

  [109] P. 234 de ce volume.

  [110] P. 236.

  [111] P. 239.

  [112] P. 243.

  [113] P. 245.

  [114] P. 247.

  [115] P. 239 et 240.

L'examen du texte lui-mme se joint aux caractres extrinsques du
manuscrit de Rome pour tablir la parfaite authenticit de la
troisime rdaction. Froissart s'y met plus d'une fois en scne.
Lorsqu'il raconte que Jean Chandos fut fait chevalier de la main
d'douard III  Buironfosse, le chroniqueur n'oublie pas d'ajouter
qu'il tient ce dtail de Chandos lui mme[116]. Ailleurs, il voque le
souvenir de son voyage d'cosse en 1365 qui dura trois mois[117]; il
parle du sjour qu'il fit au mois de septembre 1366 au chteau de
Berkeley[118] et de ses excursions  travers l'Angleterre en compagnie
d'douard Spenser: Et pluisseurs fois avint que, quant je cevauchoie
sus le pais avoecques lui, car les terres et revenues des barons
d'Engleterre sont par places et moult esparses, il m'appelloit et me
dissoit: Froissart, ves vous celle grande ville  ce haut
clochier?--Je respondoie: Monsigneur, oil: pourquoi le dittes
vous?--Je le di pour ce: elle deuist estre mienne, mais il i ot une
male roine en ce pais, qui tout nous tolli[119]. De mme qu'douard
Spenser reconnaissait de loin les domaines confisqus sur sa famille 
la hauteur de certains clochers, qui ne reconnatrait  ce
dialogue vif et pittoresque le prince des chroniqueurs, sire[120] Jean
Froissart?

  [116] P. 471.

  [117] P. 269.

  [118] P. 247.

  [119] P. 257.

  [120] Froissart se donne  la fin du prologue de la premire
  rdaction revise (voyez p. 7) le titre de sire; il semble
  toutefois reconnatre implicitement qu'il n'y avait pas droit,
  car il ajoute aussitt ce correctif: _qui tant me voet honnerer_.
  On sait en effet que la qualification de _sire_ ou _messire_,
  applique parfois aux clercs  titre gracieux, tait plus
  particulirement rserve aux gentilshommes; mais il y a une
  noblesse inne, personnelle, qui s'impose en dpit de toutes les
  conventions sociales: qui possda jamais cette noblesse  un plus
  haut degr que le chroniqueur de Valenciennes?

A quelle date a t compose la troisime rdaction? Il suffit, pour
trouver la rponse  cette question, de lire, entre beaucoup d'autres,
le passage suivant relatif  la belle Jeanne de Kent, femme du Prince
Noir et mre de l'infortun Richard II: Celle jone damoiselle de Qent
estoit cousine germainne dou roi Edouwart d'Engleterre; et fu en son
temps la plus belle dame de tout le roiaulme d'Engleterre et la plus
amoureuse; mais TOUTE _sa generation vint  povre conclusion_ par les
fortunes de ce monde qui sont moult diversez, ensi que vous ors
recorder avant en l'istore[121]. Ces lignes renferment une allusion
vidente  la fin malheureuse de Richard II et sont par consquent
postrieures  l'anne 1400, date de la mort de ce prince.

  [121] P. 304.

C'est ici l'occasion de signaler le trait caractristique qui
distingue, au point de vue historique, la troisime rdaction de
celles qui l'ont prcde. Il est impossible de lire cette rdaction
sans tre frapp de la gravit, de la svrit inaccoutumes, quoique
souvent justes et parfois profondes, des rflexions de Froissart sur
le caractre et les institutions du peuple anglais; et comme les
vnements relatifs  l'Angleterre tiennent une trs-grande place dans
le premier livre, le rcit des faits dj raconts dans les premire
et seconde rdactions revt dans la troisime, sous l'influence que
nous indiquons, une physionomie toute nouvelle. Engls, dit quelque
part le chroniqueur, sueffrent bien un temps, maiz en la fin il paient
si crueusement que on s'i puet bien exempliier, ne on ne puet jeuer 
eulz. Et se lieuve et couce uns sires en trop grant peril qui les
gouverne, car j ne l'ameront ne honneront, se il n'est victorieus, et
se il n'ainme les armes et la guerre  ses voisins, et par especial 
plus fors et  plus riches que il ne soient[122]. Ailleurs, Froissart
fait observer que les habitants de Londres ont t, sont et seront
toujours les plus puissants de toute l'Angleterre[123]. Il ajoute dans
un autre endroit que, lorsque les Londriens s'entendent, nul ne leur
peut rsister. Grce aux richesses dont ils disposent et au nombre de
gens d'armes qu'ils peuvent mettre sur pied, ils sont plus forts que
tout le reste de l'Angleterre[124]. Quelques pages plus loin, le
chroniqueur prte  ces mmes habitants de Londres les paroles
suivantes: ... Nous n'avons que faire d'un roi endormit ne pesant,
qui trop demande ses aises et sez deduis. Nous en ocirions avant un
demi cent, tout l'un apris l'autre, que nous n'euissions un roi 
nostre seance et volent[125]. Les Anglais sont ombrageux et croient
plus volontiers le mal que le bien[126]. Ils sont dfiants et ils
rompent le lendemain une convention  laquelle ils ont souscrit la
veille[127]. Le roi d'Angleterre doit consulter ses sujets et
obtenir leur consentement avant de conclure aucun trait de paix ou de
guerre avec une puissance trangre[128]. Les Anglais ne savent ne
veulent ni ne peuvent rester longtemps en paix; il leur faut la
guerre, n'importe sous quel prtexte, et ils y portent une passion,
une aptitude extrmes[129]. Il n'y a pas sous le soleil de peuple plus
orgueilleux et plus prsomptueux que le peuple anglais[130]. Il faut
que le roi d'Angleterre obisse  ses sujets et fasse tout ce qu'ils
veulent[131]. Enfin, Froissart, aprs avoir rapport un jugement
trs-svre des cossais sur les Anglais, s'associe  ce jugement dans
les termes suivants: Ensi disoient les Escoois, et non pas euls tant
seullement, mais toutes aultres nations, qui congnoissent la nature et
condition des Englois; car, desous le solel, ne sont gens plus
perilleus ne mervilleus  tenir, ne plus divers que sont Englois. Ils
sont de belles aquintises et de biau samblant; mais nulz qui sages
est, n'i doit avoir trop grant fiance[132].

  [122] P. 214.

  [123] P. 224.

  [124] P. 243.

  [125] P. 249.

  [126] P. 294.

  [127] P. 306.

  [128] P. 307, 319 et 327.

  [129] P. 312.

  [130] P. 321.

  [131] P. 337.

  [132] P. 338.

Que nous sommes loin de l'admiration presque sans rserve pour
l'Angleterre et les Anglais qui clate dans tant de pages de la
seconde et surtout de la premire rdaction! Si un changement analogue
s'tait produit dans les sentiments de Froissart  l'gard des autres
nations, on pourrait attribuer une svrit aussi insolite  ce
dsenchantement, fruit amer de l'exprience de la vie, que les annes
apportent d'ordinaire avec elles; mais il n'en est rien. Notre
chroniqueur continue d'apprcier comme par le pass les Flamands,
les Allemands, les Franais; on dirait mme que sa sympathie pour la
France, plus marque dans la seconde rdaction que dans la premire,
s'est encore accrue dans le texte de Rome. D'o vient donc cette
svrit exceptionnelle  l'endroit des Anglais qui distingue la
troisime rdaction? Ah! c'est qu'entre cette dernire et celles qui
l'ont prcde il y a l'abme profond, sanglant qu'ont creus les
troubles de la fin du rgne de Richard II. Ce prince, qui avait si
bien accueilli notre chroniqueur lors de son dernier voyage en
Angleterre, n'tait-il pas le fils du Prince Noir, n'tait-il pas
surtout le petit-fils de la bonne reine Philippe de Hainaut, cette
auguste bienfaitrice dont son ancien clerc adora le souvenir jusqu'
son dernier jour[133]. Lorsqu'on fut inform sur le continent de la
dposition, puis de la mort de Richard, ainsi que des scnes cruelles
qui prcdrent et suivirent ces deux tragiques vnements, Froissart
dut se sentir frapp dans les plus chers souvenirs de sa jeunesse,
dans ses plus vives affections; il dut prouver une indignation gale
 sa surprise. Nul doute que la troisime rdaction ne nous apporte
dans les passages indiqus plus haut comme un cho de ces
sentiments[134].

  [133] Voyez p. 286 de ce volume en quels termes touchants
  Froissart parle de Philippe de Hainaut: Et tant comme elle
  vesqui, li roiaulmes d'Engleterre eut grasce, prosperit, honnour
  et toutes bonnes aventures; ne onques famine ne chier temps de
  son resgne n'i demorrent. Ce passage appartient  la troisime
  rdaction, et Froissart tait chanoine de Chimay lorsqu'il
  crivit ce bel loge de sa bienfaitrice.

  [134] Froissart avait toujours eu des tendances aristocratiques;
  mais nulle part il ne les accuse avec plus de force que dans la
  troisime rdaction, o le ddain pour les vilains est parfois
  pouss jusqu' l'injustice et mme jusqu' l'insulte. Il dit des
  Flamands qui combattirent  Cassel (voyez p. 300): Toutes fois
  Dieus ne volt pas consentir que li signeur fuissent l desconfi
  de tel _merdaille_. Il faut plaindre Froissart d'avoir qualifi
  avec une telle grossiret ces braves communiers flamands qui se
  firent tuer avec tant de courage. Lorsqu'il crivit ces lignes,
  les excs de la populace anglaise taient sans doute prsents 
  sa pense et ne lui inspiraient que du dgot pour ce peuple dont
  il tait pourtant sorti, comme Jeanne d'Arc allait bientt en
  sortir. C'est l'ternelle histoire: on fait expier au peuple les
  fautes et les crimes de la populace.

Au point de vue littraire, la troisime rdaction ne prsente pas un
caractre moins frappant que sous le rapport historique; et si, pour
le fonds des ides, la svrit des jugements sur le peuple anglais
est le trait distinctif de cette rdaction, le but principal, on
pourrait dire, exclusif de Froissart, en ce qui concerne la forme,
semble avoir t d'effacer toute trace des emprunts parfois serviles,
textuels, qu'il avait faits  Jean le Bel dans les rdactions
antrieures. Voil pourquoi l'on ne retrouve dans le texte de Rome ni
le fameux passage relatif  Jacques d'Arteveld ni le clbre pisode
des amours d'douard III et de la comtesse de Salisbury, ni tant
d'autres morceaux o le chroniqueur de Valenciennes se contentait de
reproduire plus ou moins littralement dans ses deux premires
rdactions le rcit du chanoine de Lige. Voil pourquoi, alors mme
qu'il emprunte dans sa troisime rdaction le fond et la matire 
Jean le Bel, il a bien soin de modifier assez profondment la forme
pour lui donner un caractre vraiment original, au risque de lui faire
perdre quelquefois, comme il est arriv, par exemple, dans le rcit
des derniers moments de Robert Bruce, quelque chose de sa valeur
littraire[135]. Voil pourquoi enfin,  partir de la bataille de
Crcy, la troisime rdaction se rapproche plus de la premire que de
la seconde, parce qu' partir de la mme date, la seconde, comme on
l'a dit plus haut, est souvent moins originale et fait plus d'emprunts
que la premire  la chronique du chanoine de Lige.

  [135] P. 289 de ce volume. Froissart, qui ne tenait pas de
  premire main le rcit de cette admirable scne, n'a pas atteint
  la grandeur simple du chanoine de Lige, comme on le verra en
  comparant la premire rdaction (p. 79  81), reproduction pure
  et simple du texte de Jean le Bel,  la narration originale qui
  lui a t substitue dans la troisime (p. 289).

On sait que le texte de Jean le Bel, qui s'arrte au mois d'avril
1361, prend, notamment dans la partie comprise entre 1350 et 1356, le
caractre d'un abrg chronologique que Froissart avait en partie
reproduit dans sa premire rdaction proprement dite. Mais comme, d'un
ct, notre chroniqueur avait remplac cet abrg dans la premire
rdaction revise ainsi que dans la seconde par un rcit original et
plus ample, comme, d'un autre ct, il nous apprend lui-mme qu'il
avait commenc  voler de ses propres ailes  partir de la bataille de
Poitiers en 1356, il suit de l que, pour raliser pleinement la
pense qui semble avoir prsid  sa troisime rdaction, c'est--dire
pour se dbarrasser de tous les emprunts faits  Jean le Bel, le
chanoine de Chimay n'avait  remanier son premier livre que jusqu'en
1350. Aussi, nous pensons que, sans la regrettable mutilation qui nous
a privs des trois derniers feuillets du manuscrit de Rome, nous
aurions ce manuscrit dans son entier et tel que Froissart a voulu le
transmettre  la postrit, en le faisant suivre pour le reste du
premier livre de l'une de ses deux rdactions antrieures ou plus
probablement d'un choix fait entre les diverses parties de ces deux
rdactions. En d'autres termes, le texte du Vatican n'est
nullement, comme on l'a cru jusqu' ce jour, une bauche imparfaite,
une oeuvre inacheve; c'est un tout complet auquel son auteur a mis la
dernire main et auquel il ne manque que ce qu'un caprice destructeur
y a enlev.

M. Kervyn de Lettenhove pense comme nous que le manuscrit de Rome ne
devait gure aller plus loin que 1350; mais il suppose que c'est la
mort qui a empch Froissart de poursuivre son travail.
Malheureusement, dit-il, le manuscrit du Vatican est incomplet. Les
derniers feuillets ont t dtruits, et ce qui nous en a t conserv
ne donne que le rgne de Philippe de Valois. Le texte allait-il
beaucoup plus loin? J'en doute, car, _vers la fin, je crois dcouvrir
dans la rdaction certains symptmes d'puisement et de lassitude. Les
chapitres deviennent trs-courts._ Le rcit, loin d'tre dvelopp
comme dans d'autres parties de ce texte, n'offre plus que le rsum de
ce que nous connaissons, et nous avons bien le droit de nous demander
si le jour o fut suspendu le travail du chroniqueur, ne fut pas aussi
celui o l'on creusa  Chimay cette tombe que l'on ne retrouve
plus[136].

  [136] _Le premier livre des Chroniques de Jehan Froissart_,
  prface, p. XII et XIII. Bruxelles, 1863, 2 vol. in-8.

Ces symptmes d'puisement et de lassitude sont incontestables, si on
ne lit le texte de Rome que dans les deux ditions qu'en a donnes M.
Kervyn; mais l'honneur de Froissart nous oblige  dire que ces
ditions ne reproduisent pas fidlement le manuscrit; et depuis le
feuillet 100 surtout jusqu'au feuillet 152 et dernier, il n'y a
presque pas de page o des mots, des lignes, souvent des phrases
entires n'aient t omises par le savant diteur belge ou plutt par
ses copistes. Il serait trop long d'numrer toutes ces lacunes; il
suffira, pour prouver notre assertion, de mettre en regard, dans un
certain nombre de passages, le texte publi par M. Kervyn et le texte
rel que nous avons copi nous-mme, comme c'tait notre devoir
rigoureux, sur le manuscrit.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Et avoit en ceste nove ville dou roi (il s'agit d'une ville
   fonde par douard III pour y loger son arme pendant le sige de
   Calais), toutes coses necessaires, apertenans  un host.

   Quant messires Jehans de Viane fu venus en Calais, et il ot veu
   le sige et comment les Englois estoient amas, ensi que pour
   demorer vint ou trente ans l devant au sige, et il ot fait
   visiter la poissance des vivres qui estoient en la ville, il en
   fist un jour widier et partir plus de XXVIIe, hommes, femmes et
   enfans, pour alegerir la ville.

   Quant chil peuples issi hors premierement de Calais, auquns
   Englois quidirent, quant il les veirent issir, que il les
   venissent courir sus. Si se assamblrent  l'encontre de euls les
   archiers, et les fissent requler jusques ens s fosss de la
   ville. L i ot, entre ces Englois, auquns preudommes piteus, qui
   congueurent tantos que ce n'estoient pas gens pour faire nul
   contraire. Si fissent cesser les aultres de euls courir sus, et
   lor demandrent o il aloient. Il respondirent que on les avoit
   bout hors de Calais pour tant que il cargirent trop la ville,
   et aloient ailleurs  l'aventure querir lor mieuls. Ces nouvelles
   vinrent au roi d'Engleterre qui, meus en pit, les fist entrer en
   l'oost, et commanda que tout et toutes fuissent bien disn[137].

  [137] _OEuvres de Froissart, publies sous les auspices de
  l'Acadmie royale de Belgique. Chroniques_, t. V, p. 87 et 88.
  Bruxelles, 1868 in-8.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Et avoit en ceste nove ville dou roi toutes coses necessaires
   apertenans  un hoost _et[138] plus encores, et place ordonne
   pour tenir marchiet le merquedi et le samedi. Et l estoient
   halles de draps et de merchiers et aussi estas de bouciers et de
   boulengiers. Et de toutes coses on i pooit recouvrer aussi
   largement comme  Bruges ou  Londres, et tavernes de tous vins
   de Grenate, de Grec, de Malevisie, de Rivire, de vins de
   Gascongne, de Poito, de France et de Rin, bons cabars et bien
   pourveus de chars, de volilles, de poissons. Et lor venoient de
   Flandres les marceandises toutes prestes de Hollandes, de
   Zellandes et d'Alemagne, et tout par mer. Et en i avoit l
   pluisseurs ouvriers juponniers, parmentiers, corduaniers,
   peletiers, cabareteur, fourniers et tavreniers qui i gissoient
   asss mieuls  lor plaisance et pourfit que donc que il fuissent
   chis leur. Et furent bien courouciet qant li siges se desfist
   et que Calais fut conquise, car il perdirent le flour de lor
   wagnage._

  [138] Les passages souligns sont ceux qui manquent dans
  l'dition de M. Kervyn.

Qant mesires Jehans de Viane fu venus en Calais et il ot veu _et
consider_ le sige et comment les Englois estoient amas ensi que
pour demorer vint ou trente ans l devant au sige, et il ot fait
viseter la poisanee des vivres qui estoient en la ville, il en fist un
jour widier et partir plus de vint sept cens honmes, fenmes et enfans,
pour alegerir la ville. Qant chil peuples issi hors premierement de
Calais _tous en blancs qamises et portoient confanons de moustiers en
signe de humelit_, auquns Englois quidirent, qant il les veirent
issir, que il les venissent courir sus. Si se assamblrent 
l'encontre de euls les archiers, et les fissent requler jusques ens s
fosss de la ville. L i ot entre ces Englois auquns preudonmes
piteus, qui congneurent tantos que ce n'estoient pas gens pour faire
nul contraire. Si fissent cesser les aultres de euls courir sus, et
lor demandrent o il aloient. Il respondirent que on les avoit bout
hors de Calais, pour tant que il cargoient trop la ville _et le
foulloient de vivres, et en aloient_ ailleurs  l'aventure querir lor
mieuls _ensi que povres gens qui avoient tout perdu sans nul
recouvrier_. Ces nouvelles vinrent au roi d'Engleterre _et as
signeurs que chils povres peuples de Calais estoit l ensi  merchi.
Li rois_, meus en pit, les fist entrer en l'oost, et conmanda que
tout et toutes fuissent bien disn. F{o} 124 v{o}.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Quant la congnissance en fu venue au duch de Normendie comment
   messires Gautiers de Mauni estoit pris et mis en prison, si en fu
   durement courouchis[139].

  [139] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 104.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Qant la congnisance en fu venue au duch de Normendie conment
   messires Gautiers de Mauni, _sus se asegurance et sauf-conduit,
   avoit celle painne et desplaisance que_ estoit pris et mis en
   prison _en Chastellet l o on met et boute les larrons_, si en
   fu durement courouchis. F{o} 126 v{o}.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Plus n'en i ot  celle table, et l sus la fin dou disner on
   presenta  messire Gautier de Mauni de par le roi moult rices
   jeuiauls d'or et d'argent et furent mis devant lui sus la table,
   et qui les avoit aports, ce furent li sires de Biaujeu et
   messires Carles de Montmorensi. Apris la table, encores estoient
   li jeuiel sus la table[140].

  [140] Ibid., p. 106.

TEXTE DU MANUSCRIT.

   Plus n'en i ot  celle table, et l sus la fin dou disner, on
   presenta  messire Gautier de Mauni, de par le roi, moult rices
   jeuiauls d'or et d'argent, et furent mis _et assis_ devant lui
   sus la table. Li chevaliers, _qui fu moult sages et moult
   honnerables, remercia grandement ceuls qui jeuiauls_ avoient
   aports: ce fu li sire de Biaujeu et mesire Carle de Montmorensi.
   _Qant li heure vint de lever la table_, encores estoient li
   jeuiel sus la table. F{o} 127 v{o}.


TEXTE DE M. KERVYN

   Quant il furent venus jusques  l, il asallirent la ville et le
   prisent d'asaut, mais au chastiel ne porent il riens faire, et
   vinrent devant Marant,  quatre lieues de la Rocelle, mais il le
   trouvrent si fort que point n'i tournrent pour le asallir, et
   passrent oultre, et puis vinrent  Lusignan et ardirent la
   ville, mais au chastiel il ne fourfissent riens, et laissirent
   derrire euls Pons en Poito et Saintes, mais pourtant que elles
   estoient fortes et bien pourveues, il n'i livrrent nuls assaus
   et vinrent  Taillebourc sus la Charente.[141]

  [141] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 111.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Qant il furent venu jusques  l, il asallirent la ville et le
   prisent d'asaut, mais au chastel ne porent il riens faire, _car
   il est trop fors et s'est bien gards tous jours par usage, pour
   tant que il fait frontire sus la Giane, et puis chevauchirent
   deviers Aunai et conquissent ville et chastiel et puis Surgires
   et Benon_. Et vinrent devant Marant  quatre lieues de la
   Rocelle, mais il le trouvrent si fort que point n'i tournrent
   pour le asallir et passrent oultre et puis vinrent  Luzegnen et
   ardirent la ville, mais au chastiel il ne fourfissent riens et
   laissirent derire euls Pons en Poito et Saintes; mais pour tant
   que elles estoient fortes et bien pourveues, il n'i livrrent
   nuls assaus, _et laissirent Niorth et Chiset et point n'i
   asalirent_, et vinrent  Taillebourc sus la Carente. F{o} 128.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Ensi orent en ce temps les Englois et les Gascons la chit de
   Poitiers et i furent quatre jours, et quant il se departirent,
   tout cargiet d'or et d'argent, de draps[142]...

  [142] Ibid., p. 116.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Ensi orent en ce temps les Englois et les Gascons la chit de
   Poitiers, _et i fissent che que il vorrent. Elle fu toute
   courue, et grandement i pourfitrent les Englois et i
   sejournrent quatre jours._ Et qant il se departirent tout
   cargiet d'or et d'argent, de draps.... F{o} 128 v{o}.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Quant li rois de France et ses consauls veirent que li rois
   d'Engleterre et les Englois estoient arest devant Calais, si en
   furent moult courouchi. Si jetrent lor vise li
   Franchois[143]....

  [143] _OEuvres de Froissart_, t. V, p. 122.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Qant li rois de France et ses consauls veirent que li rois
   d'Engleterre et les Englois estoient arest devant Calais _et
   tellement fortefiiet et ordonn que on ne lor pooit porter
   contraire ne damage ne lever le sige, car de perdre telle ville
   que Calais est, ce pooit estre trop grandement au blame et ou
   prejudice dou roiaulme de France et par especial des marces et
   frontires de Piqardie_, si en furent moult courouchi. Si
   jeterent lor vise li Franois.... F{o} 129.


TEXTE DE M. KERVYN.

   Le lettres vinrent, et messires Godefrois, qui estoit dals le
   roi d'Engleterre, fu moult resjois et dist: Sire, madame la
   roine d'Engleterre est une vaillans femme: c'est une noble paire
   de vous deus. Dieus est en vostres oevres et mains. Persevers
   tousjours avant: vous venrs  chief ou en partie de vostre
   entente et calenge; et se vous avs, ensi que vous auers, celle
   ville de Calais, vous auers un grant avantage et porters les
   clefs dou roiaulme de France  vostre ceinture, et  bonne heure
   passai la mer pour vous; car considers le biau voiage que vous
   avs fait et desconfi vostre ennemis.--Godofroi, dist li rois,
   vous dittes verit, et je sui grandement tenus, et aussi est tous
   mes roiaulmes de rendre graces  Dieu que ce nous a
   envoyet[144].

  [144] Ibid., p. 141.


TEXTE DU MANUSCRIT.

   Le[s] lettres _escriptes et seeles, honme bien esploitant
   furent cargiet de faire ce message et se missent  voie et
   chevaucirent tant quoitousement de nuit et de jour que il
   vinrent  Douvres. Et tantos entrrent en un vassiel et furent
   oultre de une mare, et vinrent deviers le roi premierement, et
   baillirent lors lettres de par la roine. Li rois les ouvri et
   lissi tout au lonc. Et qant il ot entendu toute la substance de
   la lettre et la prise dou roi d'Escoce, son serouge et son
   adversaire, et l'ordenance de la bataille et les noms des mors et
   des pris, des honmes d'onnour qui  la bataille avoient est, et
   conment Jehans de Copelant, esquiers de Northombrelande, l'avoit
   pris et le tenoit en un chastiel, et ne le voloit rendre  nul
   honme ne fenme ne  la roine sa fenme meismement, et toutes ces
   coses et nouvelles la roine li specifioit clerement, vous devs
   savoir que il ot grant joie; et appella tantos mesire Godefroi de
   Harcourt qui estoit dals lui, et li lissi les lettres tout au
   lonch. De ces nouvelles fu mesires Godefrois moult resjois et
   dist_: Sire, madame la roine d'Engleterre est une vaillans
   fenme: c'est une noble paire de vous deus. Dieus est en vostres
   oevres et mains. Persevers tousjours avant: vous venrs  chief
   ou en partie de vostres ententes et calenge. Et se vous avs,
   ensi que vous auers, celle ville de Calais, vous auers un grant
   avantage et porters les clefs dou roiaulme de France  vostre
   ainture. Et  bonne heure passai la mer pour vous, _car je vous
   ai resvilliet;  trs grant painne vous amenai je par de de_.
   Considers le biau voiage que vous avs fait et desconfi vostres
   ennemis. _Et d'autre part et tout une saison vostre fenme a eu
   une telle journe pour lui que pris le roi d'Escoce et toute la
   fleur de celi roiaulme. Jamais de vostre eage ne se releveront
   les Escoois. Vostres coses vous viennent  plain et pur
   souhet._--Godefroi, dist li rois, vous dittes verit. Et je sui
   grandement tnus, et aussi est tous mes roiaulmes, de rendre
   graces  Dieu qui ce nous a envoiiet. F{o} 132 v{o}.

M. Kervyn de Lettenhove, personne ne le niera aprs avoir lu ce qui
prcde, n'a pas tout  fait tort de voir dans la dernire partie des
deux ditions dont l'rudition lui est redevable de nombreux symptmes
d'puisement et de lassitude; seulement, ce sont des symptmes de
l'puisement et de la lassitude de ses copistes, dont l'honorable
savant, qui est l'un des plus vifs admirateurs de l'auteur des
Chroniques, regrettera certainement d'avoir rendu Froissart
responsable.

Une phrase rsumera tout ce chapitre. La troisime rdaction o, d'une
part, la piti pour Richard II perce  chaque page sous forme de
jugements svres ports sur le peuple anglais, o, d'autre part, une
narration vraiment originale au moins dans la forme a t substitue 
toute la partie du premier livre emprunte plus ou moins servilement 
Jean le Bel dans les rdactions antrieures, la troisime rdaction,
dis-je, est un monument de la reconnaissance affectueuse en mme temps
que de l'honntet littraire de Froissart.




SECONDE PARTIE.

DE L'DITION DU PREMIER LIVRE.




CHAPITRE I.

DU CHOIX DU TEXTE.


Froissart ne se recommande pas seulement par l'importance historique
du monument dont nous lui sommes redevables, il est encore un de nos
crivains les plus aimables et les plus navement originaux. Les
moyens d'information et de vrification dont un chroniqueur, si
consciencieux qu'il ft, pouvait disposer avant l'invention de
l'imprimerie taient fort imparfaits, tandis que la critique a
maintenant sous la main des instruments de contrle de toute sorte.
Aussi, les progrs de l'rudition tendent, il faut bien en convenir, 
diminuer la valeur purement historique de l'oeuvre de Froissart: on
peut, on doit mme y relever, soit dans les noms de lieu ou de
personne, soit dans les dates, soit dans le rcit des faits,
d'innombrables erreurs, en prenant garde toutefois de ne pas faire
sonner trop haut ces faciles triomphes, sous peine de tomber dans un
pdantisme qui ne serait pas exempt de niaiserie. Froissart historien
est condamn  vieillir, et il ne reste debout que par parties. Seul,
Froissart crivain, Froissart peintre du dtail des moeurs, est
toujours jeune; et l'on peut dire qu'il dfie les atteintes du temps
et de la critique.

Tenir compte de ce double aspect, littraire et historique, de
l'oeuvre de Froissart, et ne sacrifier, s'il est possible, aucun des
deux  l'autre, telle est la premire, l'indispensable condition que
doit remplir une bonne dition des Chroniques.

Il y a une mthode qui consiste  dcouper plus ou moins
arbitrairement le premier livre par chapitres et  publier les uns 
la suite des autres les petits fragments des diverses rdactions qui
correspondent  chacun de ces chapitres. Dans ce systme, le lecteur
voit se succder sans cesse par morceaux des textes diffrents et
souvent contradictoires qui viennent rompre presque  chaque page le
fil du rcit dont ils troublent en mme temps l'unit morale. Une
dition ainsi comprise est d'une excution relativement facile, mais
elle a un inconvnient capital: elle rend Froissart  peu prs
illisible, elle enlve  ce chroniqueur le bnfice d'une narration
homogne, limpide, courante, et le dpouille dans une certaine mesure
de ce charme littraire qui constitue la part la plus brillante, la
plus durable de sa gloire. D'ailleurs, un si bizarre mlange, on
dirait presque, une telle macdoine, qui peut plaire  des esprits
proccups avant tout du solide et du copieux, n'aurait que peu de
chances de recevoir un accueil favorable, en France du moins, o l'on
porte jusque dans l'rudition un got moins robuste peut tre que dans
d'autres pays. Enfin, ne serait-il pas regrettable, pour ne pas dire
imprudent, de prsenter au public un travail qui ferait double emploi
avec l'dition si pleine d'ampleur, publie sous les auspices de
l'Acadmie de Belgique? Il a fallu, du reste, des considrations aussi
puissantes pour qu'on se dcidt  rejeter une mthode que recommande
l'imposante autorit de M. le baron Kervyn de Lettenhove.

A dfaut d'une combinaison satisfaisante de tout point que l'on a
vainement cherche, on a d se contenter du systme suivant qui a
sembl le moins mauvais: on a adopt comme texte l'une des trois
rdactions du premier livre, et l'on a renvoy en appendice  la fin
de chaque volume les variantes des autres rdactions qui ajoutent
quelque chose  ce texte au point de vue des faits historiques.

Des trois rdactions, quelle est celle qui avait le plus de titres 
devenir le texte de cette dition?

On doit supposer que la dernire en date, c'est--dire la troisime
tait dans la pense de Froissart une dition dfinitive de son
premier livre; car on ne s'expliquerait pas autrement pourquoi ce
chroniqueur aurait pris la peine de remanier encore une fois son
oeuvre. Aussi, cette rdaction mriterait sans nul doute la
prfrence, si elle tait complte; mais elle ne comprend qu'un tiers
environ du premier livre et s'arrte  la fin du rgne de Philippe de
Valois. On ne pouvait donc la choisir comme texte sans emprunter  une
autre rdaction la partie postrieure  1350: on a repouss cette
combinaison pour ne pas retomber dans l'inconvnient d'un texte
composite que l'on voulait viter  tout prix.

La seconde rdaction a sur la troisime l'avantage d'embrasser le
premier livre dans son entier. Toutefois, nous avons la preuve que
l'auteur de cette seconde rtractation ne la considrait pas comme
la forme dfinitive de son premier livre, qu'elle n'tait pas ce
qu'il et dsir qu'elle ft: cette preuve, c'est le fait mme d'une
rdaction postrieure  la seconde qui la fournit. On ne voit pas, en
effet, pourquoi Froissart, parvenu sur le seuil de la vieillesse, s'il
avait t pleinement satisfait de la seconde, aurait repris la plume
pour crire la troisime.

Il a sembl qu' tout prendre ce qu'il y avait de mieux  faire,
c'tait de choisir comme texte la premire rdaction. Les seconde et
troisime rdactions, longtemps ensevelies dans les archives de
quelques grandes familles, avaient dormi dans un oubli complet jusqu'
nos jours: on ne connat que deux manuscrits de la seconde et qu'un
seul de la troisime. La premire rdaction, au contraire, a joui aux
quatorzime et quinzime sicles d'une vogue immense, atteste encore
aujourd'hui par les cinquante manuscrits qui nous en restent, ainsi
que par les nombreuses ditions qui datent des premiers temps de
l'imprimerie. Or, la vogue d'un livre s'ajoute  sa valeur intrinsque
pour le recommander  l'attention de la postrit, parce que cette
vogue qui ne peut s'expliquer que par une certaine affinit entre la
nature de l'ouvrage, les opinions, les passions, les tendances de
l'auteur et celles de ses contemporains, est un indice prcieux des
moeurs et du gnie d'une poque. De plus, il ne faut pas perdre de vue
qu'on lit toujours le texte d'un livre avant les variantes: ne
convient-il pas ds lors de demander ce texte  celle des trois
rdactions qui a prcd les deux autres?

Rien n'est plus curieux que d'tudier dans les trois rdactions du
premier livre les modifications de toute sorte que Froissart a
successivement apportes au rcit des mmes vnements; rien n'est
plus piquant que de rechercher, soit dans la vie du chroniqueur, soit
dans l'histoire de son temps, la cause de ces modifications. Mais ces
recherches ne peuvent tre sres et ces comparaisons fcondes que si
les diverses rdactions apparaissent au lecteur dans l'ordre o elles
se sont succd chronologiquement: une considration aussi grave,
aussi puissante, aurait suffi pour faire adopter comme texte la
premire rdaction; et si l'ordre chronologique que nous avons adopt
est exact, la conformit  cet ordre assure  notre dition un
avantage inapprciable qu'on ne trouve dans aucune autre.

La premire rdaction revise, qui a t choisie de prfrence  la
premire rdaction proprement dite, offre d'ailleurs, de 1372  1377,
le mme texte que la seconde; elle a, suivant une remarque dj faite,
moins d'originalit et de dveloppement que cette dernire de 1325 
1345; en revanche, elle est souvent plus complte et parfois
suprieure au point de vue littraire pour toute la partie du premier
livre comprise entre 1345 et 1372.

Le manuscrit de la Bibliothque impriale cot 6477  6479 = B1
renferme sans contredit le plus ancien et le meilleur des trois
exemplaires complets qui nous restent de la premire rdaction
revise; le choix de ce manuscrit comme texte du premier livre de
notre dition tait donc naturellement indiqu. L'empreinte du
dialecte wallon, qui est trs-marque dans B1, pourra drouter un peu
le lecteur; mais c'est un signe non douteux d'antiquit et
d'authenticit, un trait caractristique qui distingue les meilleurs
manuscrits des deux premiers livres des Chroniques[145].

  [145] Ce manuscrit, chef-d'oeuvre de la calligraphie de la fin du
  quatorzime sicle, semble avoir appartenu  quelque membre de la
  famille flamande des Berthout, seigneurs de Grammene, dont on
  voit les armes: D'ARGENT _ trois pals de gueules_, sur le
  feuillet de garde plac en tte du premier volume. Sur les armes
  des Berthout, seigneurs de Grammene, voyez Butkens, _Trophes de
  Brabant_, dit. de 1724, t. I, p. 319. Les Berthout de Grammene
  taient une branche cadette de l'illustre et puissante famille
  des Berthout, avous de Malines, qui portaient: D'OR _ trois
  pals de gueules_. On peut lire sur ces derniers le beau mmoire
  de M. Flix van den Branden de Reeth, couronn par l'Acadmie de
  Belgique, 1844, in-4 de 195 pages.

On rencontre a et l dans le manuscrit B1 des lacunes et de mauvaises
leons; on a combl ces lacunes et corrig ces leons dfectueuses 
l'aide des autres manuscrits de la premire rdaction revise, en
ayant soin d'indiquer au bas de la page les manuscrits qui ont fourni
ces restitutions, et de mettre entre parenthses les mots ou les
passages emprunts.

Le manuscrit B1, comme tous les exemplaires vraiment anciens, n'a pas
de titres de chapitres. Le texte y est divis en alinas dont le
commencement est marqu par des lettres capitales alternativement
rouges et bleues. Cette division a t, sauf de trs-rares exceptions,
scrupuleusement maintenue; seulement, les alinas du manuscrit B1
forment autant de paragraphes dans notre dition.

La loi que s'est impose l'diteur de faire lui-mme toutes ses copies
et collations, a permis d'apporter au texte, dj publi tant de fois,
de la premire rdaction, des amliorations vraiment imprvues. Comme
on s'est abstenu d'avertir le lecteur par des notes places au bas des
pages, c'est ici le lieu de citer au moins un exemple de ces
corrections. Dans le rcit de la bataille de Cassel, tous les diteurs
qui nous ont prcd ont lu ainsi le passage suivant: .... onques _de
tous ces XVI{m} Flamens n'en escapa_ NUL, et fu leur chapitainne mors.
Et si ne seut onques nuls de ces signeurs nouvelle li uns de l'autre,
jusques adont qu'il eurent tout fait; et onques _des XV{m} Flamens qui
mors y demorrent_, n'en recula uns seuls[146].... Ces lignes
renferment une contradiction flagrante qui aurait d rendre la leon
suspecte et veiller la dfiance des diteurs. Il est clair, en effet,
que si quinze mille Flamands seulement sur seize mille sont morts,
Froissart n'a pas pu dire dans la phrase prcdente qu'il n'en est pas
chapp un seul. Dacier semble avoir aperu cette contradiction, et
c'est sans doute pour tourner la difficult que le savant diteur
avait substitu le chiffre de seize mille morts[147] aux quinze mille
du texte; mais aucun manuscrit n'autorise cette substitution. On
trouvera pour la premire fois dans notre dition ce passage restitu
tel que Froissart a d l'crire: .... onques de tous ces seize mille
Flamens n'en escapa MIL[148].... Du reste, nous avons corrig sur ce
point les ditions antrieures sans y viser le moins du monde; et
grande a t notre surprise lorsque nous avons vu que tous nos
prdcesseurs avaient mal lu le passage dont il s'agit. Ce curieux
exemple prouve une fois de plus que dans les travaux d'rudition il
faut tout faire soi-mme. M. Jourdain faisait de la prose sans le
savoir: en ne confiant  personne le soin de transcrire et de
collationner les manuscrits, le plus humble corrige parfois les
erreurs des autres sans s'en douter.

  [146] _OEuvres de Froissart_, publies sous les auspices de
  l'Acadmie de Belgique, par M. le baron Kervyn de Lettenhove,
  _Chroniques_, t. II, p. 223.

  [147] _Chroniques de Froissart_, dit. de Dacier, p. 50. Buchon a
  suivi Dacier ici comme partout. Voyez l'dition du Panthon, t.
  I, p. 40.

  [148] Froissart et les autres chroniqueurs du quatorzime sicle
  ont singulirement exagr les pertes des Flamands  Cassel.
  Notre ami, M. Mannier a publi les noms des victimes dont le
  nombre ne dpassa gure 3000. Voyez _Les Flamands  la bataille
  de Cassel_. Paris, A Aubry, 1863.




CHAPITRE II.

DES VARIANTES.


Les variantes comprennent tout ce qui, dans les diffrentes rdactions
et les divers manuscrits, ajoute quelque chose au texte au point de
vue historique. La nature, le nombre de ces variantes qui, pour le
premier livre du moins, dpassent presque toujours en tendue, et
souvent en importance, le texte lui-mme, les a fait renvoyer en
appendice  la fin de chaque volume, o elles sont distribues par
paragraphes correspondant  ceux du texte et selon l'ordre
chronologique des rdactions.

A dsigne la premire rdaction proprement dite; B la premire
rdaction revise; les chiffres placs aprs A et B indiquent les
divers manuscrits qui appartiennent  ces deux rdactions.

La mention: _Ms. d'Amiens_ quivaut  la seconde rdaction, ainsi
nomme du principal manuscrit qui la reprsente; cette mention
s'applique, non-seulement au manuscrit d'Amiens, mais encore  celui
de Valenciennes, qui n'est le plus souvent qu'un abrg du
premier, et dont le texte s'arrte au sige de Tournai, en 1340. Ce
manuscrit offre nanmoins quelques additions que l'on trouvera dans
notre appendice; et toutes les fois que les leons par o il diffre
de l'original ont sembl plus ou moins intressantes au point de vue
historique, on les a recueillies avec soin et places au bas de la
page comme variantes du texte d'Amiens.

La rubrique: _Ms. de Rome_ correspond  la troisime rdaction que le
manuscrit unique de la Bibliothque du Vatican nous a conserve.

En tte de chaque variante figure l'indication du manuscrit qui l'a
fournie, et dont le feuillet est marqu aprs cette variante. Ce soin
constant de renvoyer au feuillet, plus indispensable pour les
manuscrits, quoique moins usit, que l'indication de la page pour les
imprims, est une petite innovation de l'diteur.

Si plusieurs manuscrits donnent la mme variante, on s'impose la tche
de les indiquer tous; et dans ce cas le feuillet de la variante se
rapporte toujours au manuscrit indiqu le premier et d'aprs lequel a
t tabli le texte de cette variante. Vous lisez, par exemple: _Mss.
A_ 7, 18, 19, 23  35: ce roi Philippe nomm Beau de France. F{o} 2
v{o}[149]. Le f{o} 2 v{o} est celui du manuscrit A 7 d'o la variante
est tire; et si vous vous reportez au paragraphe[150] consacr au
classement des manuscrits A, vous y voyez que A 7 dsigne le ms. de la
Bibliothque impriale cot 2655. Avec ce systme, on ne publie pas
une seule variante sans en faire connatre la provenance; or il
est trs-intressant pour l'historien comme pour le philologue de se
rendre un compte exact de cette provenance.

  [149] P. 217.

  [150] Voyez la premire partie de cette Introduction, chap. I, 
  4, p. XXXIV.

Ce serait, qu'on ne l'ignore pas, se mprendre trangement que de voir
dans cette numration de tous les manuscrits qui reproduisent la mme
variante un vain talage d'rudition. Une leon a plus ou moins de
valeur selon le nombre, l'anciennet, l'authenticit des manuscrits
qui la fournissent. Relever cette leon sans indiquer tous les
exemplaires o on la trouve, c'est ne faire que la moiti de la tche;
c'est produire un tmoignage sans offrir au public les moyens de
l'apprcier et de le contrler.

Notre dition ne donne que les variantes _historiques_, mais on a
compris le mot _historique_ dans son sens le plus large, comme on
pourra s'en convaincre si l'on jette un regard sur l'norme appendice
de ce volume. Les variantes relatives aux dates, aux noms de lieu et
de personne, qui sont historiques au premier chef, ont t l'objet
d'une attention toute spciale. On a pris soin de recueillir les
leons mme dfectueuses, toutes les fois qu'elles modifient
essentiellement la forme d'un nom. Bref, on a rejet seulement les
variantes de pure forme, celles qui n'auraient ajout au texte ni un
fait ni un dtail nouveau. Du reste, les philologues n'y perdront
rien, car les mots et les tournures plus ou moins remarquables sont
rservs pour le glossaire qui doit embrasser tous les manuscrits et
toutes les variantes sans exception.

Le but qu'on s'est propos, en ne publiant que les variantes
historiques, a t moins d'conomiser du temps et de l'espace que
d'viter les rptitions et surtout de dgager nettement, de bien
mettre en lumire ce qui appartient en propre  chaque rdaction. Tel
est en effet le principal avantage du systme adopt dans cette
dition: il permet de comparer et de mesurer matriellement, de
toucher pour ainsi dire du doigt les diffrences que les diverses
rdactions du premier livre prsentent entre elles. L'oeuvre de
Froissart ressemble  ces forts o les arbres sont si rapprochs et
si touffus qu'ils portent un ombrage trop pais; pour faire pntrer
davantage le jour et circuler la lumire dans les profondeurs de cette
fort, nous y avons perc des avenues, nous en avons lagu les
broussailles et les branchages parasites.

On sera peut-tre surpris de ne pas trouver ici un certain nombre de
variantes d'un intrt historique qui figurent dans l'dition de
Dacier d'o elles ont sans doute pass dans celle de M. Kervyn de
Lettenhove; mais il y avait une bonne raison de ne les pas reproduire:
elles sont fausses. Il convient de citer quelques exemples  l'appui
d'une assertion qui ne manque pas de gravit. La leon: huit[151]
dans l'dition de Dacier, p. 40, et dans celle de M. Kervyn, t. II, p.
168 au bas de la page; la leon: quatre cens Dacier, p. 42 et M.
Kervyn, t. II, p. 177; la leon: mars Dacier, p. 57 et M.
Kervyn, t. II, p. 234 en note; la leon: neuf Dacier, p. 64 et
Kervyn, t. II, p. 273 en note; ces leons et une foule d'autres dont
il serait fastidieux de donner le dtail, doivent tre le rsultat de
mauvaises[152] lectures, car on n'a pu les retrouver dans aucun des
nombreux manuscrits du premier livre; et pourtant tous ceux que Dacier
et M. Kervyn ont compulss ont t mis  contribution. L'illustre
acadmicien franais semble avoir commis la faute grave de laisser 
des copistes le soin de recueillir les variantes de son dition: il
n'y a donc pas lieu de s'tonner si les erreurs abondent dans cette
partie de son travail. La reproduction de ces erreurs dans la belle
publication de M. Kervyn est un peu plus difficile  comprendre:
peut-tre faut-il l'expliquer en supposant que l'rudit belge a cru
pouvoir emprunter des variantes garanties par le nom de Dacier, sans
les soumettre  un contrle pralable.

  [151] Une note de Dacier relative  ce passage prvient le
  lecteur que la leon huit est, non une restitution pure et
  simple, mais une correction de l'diteur. L'dition de Dacier
  dont il s'agit ici, commence avant 1789, tait en cours de
  publication lorsque la Rvolution vint l'interrompre, et elle ne
  fut jamais reprise par son auteur; il n'en reste que des bonnes
  feuilles dont le beau caractre fait le plus grand honneur aux
  presses de l'Imprimerie royale. Notre exemplaire compte 632
  pages, et il a t achet  la vente du cabinet de feu
  Champollion-Figeac.

  [152] Le lecteur voudra bien remarquer qu'on s'est abstenu dans
  le cours de l'dition de signaler les fautes commises par les
  prcdents diteurs. Ici, force nous tait de critiquer les
  autres, si nous ne voulions laisser croire qu'un certain nombre
  de variantes vritablement historiques ont t omises dans notre
  relev. Il n'en est pas moins vrai que nous n'avons aucun got,
  Dieu merci, pour ce genre de besogne. Qui sait d'ailleurs si
  notre paresse n'y trouve pas son compte?




CHAPITRE III.

DU SOMMAIRE.


Le texte et les variantes forment deux parties qui, bien que
distinctes par leur place respective, n'en sont pas moins
insparables; et si on les compare, les rapports qu'elles
soutiennent se prsentent sous un double aspect: tantt, et c'est le
cas le plus ordinaire, les variantes n'ajoutent au texte que des faits
de dtail et des dveloppements plus complets; tantt au contraire, la
seconde et la troisime rdaction, qui ont fourni la majeure partie
des variantes du premier livre, prsentent de foncires diffrences,
non-seulement entre elles, mais encore avec le texte, c'est--dire
avec la premire rdaction. Dans ce dernier cas, il n'y a videmment
rien autre chose  faire, mme dans un sommaire, qu' rsumer les
rdactions diffrentes en les publiant les unes  la suite des autres
et selon l'ordre chronologique. Mais dans le premier cas, dans le cas
o les variantes enrichissent le texte plutt qu'elles ne le
dmentent, o les diverses rdactions, loin de se contredire, se
compltent, il y a lieu d'assigner au sommaire un rle vraiment
important et jusqu' un certain point original.

Il suffit de parcourir superficiellement l'ensemble de ce volume pour
tre frapp de la multitude innombrable de dtails prcieux dissmins
 et l, mais qui risquent d'chapper par leur parpillement 
l'attention des rudits eux-mmes. Combien il serait dsirable qu'il
ft fait un choix, un triage intelligent de tout ce que l'on rencontre
d'intressant, soit dans le texte, soit dans les variantes! Combien il
serait commode de trouver rsume, condense dans une narration unique
la matire historique parse dans les diverses rdactions!

Le but principal de notre sommaire est prcisment de rpondre  ce
besoin. C'est une tche dlicate, ardue, ncessairement imparfaite
comme toute besogne composite, pleine de difficults de plus d'un
genre qu'on ne se flatte nullement d'avoir surmontes; mais l'utilit
et la commodit qui doivent rsulter d'un pareil travail rendront le
lecteur, on l'espre du moins, indulgent pour les fautes invitables
de l'excution.

Notre sommaire ne pouvait atteindre le but propos sans prendre des
dveloppements relativement considrables. Aussi a-t-il le caractre
d'une traduction  peu prs littrale dans tous les passages que leur
importance rend dignes d'une attention plus spciale. Un cadre aussi
large a permis en outre d'identifier presque tous les noms de lieu et
de restituer les noms de personne sous leur forme moderne. Lorsqu'il
s'agit de noms peu connus ou d'identifications et de restitutions plus
ou moins sujettes  controverse, on a plac des notes au bas des pages
pour expliquer et, s'il y a lieu, justifier la solution que l'on a
adopte. On a soulign les noms que l'on n'a pu parvenir  identifier
afin d'appeler sur ces petits problmes l'attention d'rudits plus
spciaux et plus comptents. Il n'a t apport du reste au texte de
Froissart que de trs-lgres et trs-rares corrections de dtail qui
modifient  et l un prnom, un nom ou une date, et ces corrections
sont toujours mises entre parenthses. Ainsi conu, notre sommaire ne
tient sans doute pas lieu d'un glossaire ou de tables gographique et
onomastique; mais il aidera peut-tre  attendre avec moins
d'impatience ce complment indispensable de notre dition. Ce n'est
pas encore la critique, mais c'est dj l'lucidation aussi complte
que possible du premier livre des Chroniques.

Ce sommaire est divis en un certain nombre de chapitres dont chacun
comprend une srie de faits qui se relient entre eux et prsentent un
caractre d'unit vritable. Ces chapitres pourraient donner lieu 
autant de dissertations critiques qui seraient destines, dans une
publication en quelque sorte parallle,  complter et  contrler
l'oeuvre de Froissart  l'aide de tous les documents contemporains,
imprims ou manuscrits. Dans ces dissertations, on poserait  propos
de chacun des chapitres du sommaire, et l'on essayerait, s'il tait
possible, de rsoudre les trois questions suivantes: 1 Froissart
a-t-il puis son rcit dans un autre chroniqueur, ou l'a-t-il tir de
son propre fonds? 2 Quelles modifications ont t apportes au rcit
primitif dans les rdactions successives du premier livre? 3 Enfin,
quelle est la part de la vrit et celle de l'erreur dans le texte des
Chroniques? Ces dissertations critiques permettraient de rassembler et
de grouper en quelque sorte toute la matire historique du quatorzime
sicle autour de l'oeuvre de Froissart: les tmoins si nombreux et si
divers de cette curieuse poque seraient entendus tour  tour, mais
c'est le chroniqueur de Valenciennes qui conduirait le choeur.




CHAPITRE IV.

DE L'ORTHOGRAPHE, DE LA PONCTUATION ET DE L'ACCENTUATION.


L'orthographe du texte comme des variantes est la reproduction fidle
des manuscrits. On attache tant de prix  cette fidlit qu'on n'a
recul devant aucun voyage, aucune dpense, aucun sacrifice pour
l'obtenir. Il n'y a pas dans ce volume et il n'y aura pas, s'il plat
 Dieu, dans les volumes suivants une seule ligne qui n'ait t copie
ou collationne par l'diteur lui-mme; et c'est l certainement le
principal titre qui recommandera notre dition  l'indulgence des
juges impartiaux.

Cette fidlit littrale devait tre ici d'autant plus recherche
qu'il y a plusieurs bonnes raisons de ne rien entreprendre pour le
texte de Froissart qui rappelle, par exemple, le beau travail de
correction et de restitution fait rcemment sur Joinville par notre
vnr matre M. Natalis de Wailly. D'abord, les manuscrits du premier
livre, d'aprs lesquels on a tabli le texte proprement dit ainsi que
la plus grande partie des variantes, sont  peu prs contemporains de
l'poque o vivait l'auteur; ensuite, il ne nous reste de Froissart
aucun manuscrit, sinon autographe, au moins incontestablement
original, qui puisse fournir  la critique le solide point d'appui que
le savant auteur des _lments de Palographie_ a trouv dans les
chartes manes de la chancellerie de Joinville. On peut ajouter que,
quand mme ce manuscrit qui nous manque existerait, il ne devrait tre
considr comme un criterium sr que pour une certaine priode,
car qui sait si les diffrentes phases de la vie errante et vagabonde
du chroniqueur n'ont pas amen des modifications successives et
correspondantes dans sa langue ou du moins dans son orthographe? Ces
observations s'appliquent aussi bien aux posies de Froissart qu' sa
prose. Il est vrai que la rime garantit contre les altrations des
scribes la phontique des syllabes finales de chaque vers ou du moins
permet de la restituer srement; mais qui nous dit que le
versificateur n'a pas en certains cas modifi plus ou moins son
orthographe ordinaire pour les besoins de la rime? Il faut aussi faire
la part de ce qu'il doit y avoir de factice dans la langue de ces
pomes de cour. Il est certain, toutefois, que l'on retrouve dans le
clbre manuscrit des posies de Froissart conserv  la Bibliothque
impriale le bizarre mlange de formes wallonnes et franaises, tantt
conformes, tantt contraires aux rgles anciennes, qui distingue la
prose du chroniqueur.

Quoi qu'il en soit, il y a une raison plus haute et pour ainsi dire
plus philosophique de ne point tenter la correction des fautes, des
irrgularits qu'on retrouve, non-seulement dans les divers manuscrits
des Chroniques, mais encore dans tous les textes qui datent de la mme
poque: supprimer ces fautes, en effet, ce serait enlever  la langue
du chroniqueur de Valenciennes son caractre rel, historique, le
trait distinctif qui la recommande surtout  l'attention des savants
et qui fait des Chroniques un monument d'une incomparable importance
pour les philologues aussi bien que pour les lettrs et les rudits
appliqus  l'observation des vnements.

Tout se tient dans ce vaste organisme qui compose la vie des socits,
et la dcadence de la langue accompagne toujours celle des
institutions et des moeurs. C'est l l'un des faits les mieux tablis
et en mme temps l'un des enseignements les plus graves que puisse
offrir l'tude du pass; mais jamais cette vrit n'a t plus
clatante qu'en France au quatorzime sicle. A cette poque,
l'organisation fodale, aprs avoir atteint son apoge dans les
sicles prcdents, est dj en pleine dissolution, et la
centralisation monarchique, qui doit aboutir au despotisme de Louis
XI, de Richelieu et de Louis XIV, vient  peine d'essayer ses forces
sous Philippe le Bel et n'a pas encore russi  se constituer: la
socit, ainsi qu'il arrive toujours dans ces temps de crise, est en
proie  la confusion, au dsordre,  tous les maux de l'anarchie. Il
se produit alors un phnomne bien digne d'tre mdit et approfondi.
Sous l'influence de causes diverses, la langue du quatorzime sicle
en gnral, celle de Froissart en particulier, revt le mme caractre
mixte, btard, de transition que l'poque dont elle est l'expression,
que la socit qui la parle: comme cette socit, elle est pleine de
dsordre, d'irrgularits, d'incohrences, parce que tantt elle suit
les rgles de l'ancien franais, et tantt elle s'en affranchit pour
prendre le caractre qu'a conserv le franais moderne. D'ailleurs, si
la royaut, qui tend depuis longtemps  absorber les pouvoirs locaux,
est loin encore d'avoir atteint ce but  l'poque de Froissart;
l'idiome de l'Ile-de-France, de son ct, quoiqu'il pntre et altre
de plus en plus,  la mme poque, les dialectes des autres provinces,
ne les a pas nanmoins supplants; il en rsulte un ple-mle
provisoire qui, se rgularisant peu  peu, doit devenir un jour la
langue dfinitive. Un diteur des Chroniques commettrait donc une
trange mprise s'il ne reproduisait pas avec un soin scrupuleux ces
irrgularits, ces incohrences, ce ple-mle. Il ne pourrait les
corriger sans fausser la ralit, sans rompre, par consquent, avec la
mthode scientifique, pour tomber dans la pure fantaisie; autant
vaudrait supprimer l'histoire.

Il ne s'agit ici, bien entendu, que des fautes qui proviennent de
l'tat gnral, et pour ainsi dire organique de la langue; quant 
celles qui ne peuvent tre attribues qu' la ngligence ou  la
distraction des copistes, et qui ont, comme on dirait en pathologie,
le caractre de lsions purement superficielles et accidentelles, un
diteur intelligent, consciencieux, n'a pas seulement le droit, il a
le devoir strict de les effacer et de les corriger[153].

  [153] La distinction capitale que nous essayons de marquer ici
  s'applique, du moins dans une certaine mesure, aux ouvrages de la
  dcadence grecque et latine aussi bien qu' ceux qui reprsentent
  la dcomposition de l'ancien franais. On n'a pas tenu peut-tre
  un compte suffisant de cette distinction lorsqu'on a publi, au
  seizime sicle et mme de nos jours, certains auteurs de la
  basse latinit ou de la basse grcit. C'est surtout en matire
  de langage, ce perptuel _devenir_, que la mthode naturaliste et
  scientifique, propre  notre sicle, doit remplacer l'abus du
  dogmatisme classique.

Le caractre mixte, composite de la langue de Froissart est d'autant
plus sensible dans le premier livre, que les meilleurs, les plus
importants manuscrits de ce livre sont crits en dialecte wallon. Or,
on sait que l'une des particularits de ce dialecte, c'est qu'il a
maintenu plus longtemps que les autres la distinction du cas sujet et
du cas rgime, fondamentale dans l'ancien franais. Un passage de
ce volume offre un curieux exemple de cet archasme. Dans ce passage,
_abbes_ du nominatif _abbas_, est toujours employ au cas sujet, et
_abbet_, form sur l'accusatif _abbatem_, au rgime[154].

  [154] Voyez p. 168, lignes 16 et 28.

La ponctuation a t l'objet d'une attention toute spciale, et l'on
peut dire que ce dtail, en apparence infime, donne  notre dition un
aspect entirement nouveau. Qui ne se rappelle avoir vu dans les
ditions antrieures, ces phrases vraiment interminables dont les
divers membres, enchans ensemble par la conjonction _et_
indfiniment rpte, s'embarrassent et s'entravent en quelque sorte
les uns les autres? Toutes les fois que le sujet est sous-entendu en
tte d'une phrase, comme il arrive d'ordinaire si ce sujet est un
pronom, les prcdents diteurs n'ont presque jamais plac devant
cette phrase un point; dans ce cas, ou bien ils se sont abstenus de
tout signe de ponctuation, ou bien ils n'ont mis qu'un point et
virgule, ou mme qu'une simple virgule. L'diteur de ce volume a suivi
d'autres errements: il a remplac trs-souvent par des points les
virgules dont on avait un peu abus jusqu' ce jour, de telle sorte
que l o le texte ne formait nagure qu'une seule phrase, le lecteur
en trouvera maintenant quatre ou cinq. Outre que cette innovation
s'appuie sur l'autorit de quelques manuscrits anciens[155], elle a
l'avantage d'imprimer au rcit une allure plus dgage, plus facile,
plus rapide, plus conforme, en un mot, au vritable gnie de
Froissart. Si l'on prend la peine de comparer sous ce rapport les
dernires ditions, on verra que le systme de ponctuation adopt dans
la ntre change compltement et peut-tre heureusement la physionomie
du texte des Chroniques.

  [155] On peut citer notamment le manuscrit de la Bibl. imp., cot
  6477  6479 = B1 d'aprs lequel a t tabli le texte du premier
  livre et o la fin de chaque phrase est marque par des points.

On sait qu'il n'y a pas trace de nos signes d'accentuation dans les
manuscrits; cette absence d'accents, tels du moins que nous les
entendons aujourd'hui, donne lieu  certaines difficults quand il
s'agit d'imprimer d'anciens textes franais. Les Allemands, qui
ignorent la mesure et ne s'arrtent pas volontiers aux moyens termes,
ont mis rcemment  la mode l'orthographe dite diplomatique; ils
publient les monuments de notre vieille langue, en les calquant pour
ainsi dire, et sans y ajouter le moindre signe d'accentuation. On a
rejet dans cette dition un systme aussi absolu, et l'on a fait
usage des accents, du moins dans une certaine mesure; mais _le lecteur
est expressment prvenu qu'on n'entend engager, par l'emploi ou la
nature de ces accents, aucune question de prononciation_. Si l'on a
mis, par exemple, un accent aigu, grave ou circonflexe sur une
voyelle, on ne prtend pas dire que cette voyelle se prononait de
telle faon plutt que de telle autre; on veut simplement indiquer
qu'elle n'tait pas muette.

C'est ici videmment affaire d'empirisme, non de logique et de
science. La commodit, l'agrment du lecteur, qui ncessite cet
empirisme et le justifie, doit passer avant toute autre considration.
Employer les accents toutes les fois qu'ils sont consacrs par l'usage
et que le texte y peut gagner quelque chose en clart, et ne les
admettre que dans ce cas; tel est le double principe qui domine
le systme d'accentuation adopt par l'diteur.

En vertu de ce principe, on a conserv les accents que l'orthographe
moderne a pris l'habitude de mettre sur certains mots qui sont
parfaitement semblables d'aspect et ne laissent pas nanmoins d'avoir
une acception diffrente, par exemple, sur __ prposition et _o_
adverbe, afin de les distinguer pour l'oeil de _a_ verbe et de _ou_
conjonction; en revanche, on a supprim les signes d'accentuation que
l'usage actuel inscrit sur les voyelles initiales ou intrieures d'un
grand nombre de vocables, comme dans p__n__trer, r__v__ler,
__ternel, __cret, parce que ces signes n'ajoutent absolument rien 
la clart de la phrase. L'accent n'a t maintenu sur la voyelle que
dans les syllabes qui portaient en latin l'accent tonique, sur la
finale dans esper__, am__, dont les prototypes sont sper__tus,
am__tus, sur la pnultime dans esp__re, _ai_me, premi_er_re, qui
correspondent  sp__rat, __mat, prim__ria.

Il importe de faire remarquer que, dans ces deux derniers exemples,
comme du reste dans tout le cours de notre dition, l'accent ne
surmonte la pnultime ni dans _ai_me ni dans premi_er_re, quoique
d'aprs le principe pos tout  l'heure cette pnultime doive tre
accentue. C'est que la notation _ai_ dans le premier de ces mots et
le redoublement de la consonne _r_ dans le second quivalent  notre
accent: l o l'orthographe moderne aurait crit __me, l o elle
crit premi__re, l'orthographe ancienne crivait presque toujours
_ai_me, elle crivait souvent premi_er_re. En conservant cette
orthographe archaque, avec sa valeur propre au point de vue de
l'accentuation, partout o il la trouve observe dans les
manuscrits, l'diteur n'a fait que se conformer au systme actuel qui
admet les mmes anomalies: tandis que nous mettons aujourd'hui
l'accent sur la pnultime suivie d'une muette dans premire,
fid__le, esp__ce, n'crivons-nous pas sans accent, mais avec le
redoublement de la consonne v_er_re, cru_el_le, par_es_se, selon les
errements de l'orthographe ancienne?




TROISIME PARTIE.

DE LA VALEUR HISTORIQUE ET LITTRAIRE DU PREMIER LIVRE.




CHAPITRE I.

DE LA PARTIALIT ET DE LA SINCRIT DE L'AUTEUR DES CHRONIQUES.


Froissart a donn  ses rcits le titre qui leur convient rellement
en les appelant des Chroniques: c'est ce qu'il ne faut pas perdre un
seul instant de vue lorsqu'on veut l'apprcier quitablement, car on
ne saurait sans injustice demander  un crivain autre chose que ce
qu'il a voulu faire. S'entourer de tous les renseignements, peser tous
les tmoignages, les contrler les uns par les autres, essayer d'y
dmler la part de la vrit et celle de l'erreur: c'est le devoir,
c'est l'honneur de l'historien vraiment digne de ce beau nom.
Froissart n'eut jamais une ambition aussi leve, et l'on peut ajouter
qu'il eut raison de ne pas l'avoir. Le clerc de la reine Philippe, le
cur des Estinnes-au-Mont, le chapelain de Gui de Blois vcut toujours
dans une position plus ou moins subalterne qui ne lui assurait pas
l'indpendance absolue ni peut-tre les ressources matrielles
indispensables de son temps pour se placer dans les conditions o
l'histoire proprement dite peut clore et fleurir. En outre, la
plus grande partie de ses Chroniques est consacre  la narration des
vnements contemporains; or il est impossible, quand il s'agit de
faits trop rapprochs, d'atteindre l'harmonie de la composition, la
justesse des proportions par o se manifeste, dans la forme en mme
temps que dans le fond, cet esprit de justice distributive qui est
l'me de l'histoire. Pour atteindre ou plutt pour poursuivre srement
un but si difficile, la prudence commande d'attendre que les
vnements se soient masss dans la perspective des sicles. Soit donc
que Froissart ait obi  la ncessit, soit qu'il ait suivi son
instinct, soit mme, si l'on veut, qu'ayant surtout gard  sa
commodit, il ait cd  des calculs plus ou moins gostes, on ne
serait nullement fond  lui reprocher, ds l'instant o il
s'appliquait au rcit des faits contemporains, de n'avoir crit que
des Chroniques.

Les obligations qui incombent  l'annaliste sont beaucoup moins
svres et moins troites que celles auxquelles est astreint
l'historien vritable. Enregistrer pour ainsi dire au jour le jour les
vnements les plus marquants tels qu'il les entend raconter autour de
lui: l se borne la tche modeste du chroniqueur. Aussi, tandis que la
sincrit de l'historien ne va pas sans l'impartialit et sans la
critique judicieuse des divers tmoignages, il suffit au chroniqueur,
pour tre sincre, de ne pas transmettre un cho trompeur, mensonger,
des bruits d'alentour: la fidlit de la reproduction est tout ce que
l'on attend de sa bonne foi.

A ce point de vue, qui est le seul quitable, on doit rendre hommage 
la sincrit de Froissart. Dans les rcits qu'il fait de premire
main, on admire gnralement, avec la fidlit en quelque sorte
minutieuse de certains dtails, cette fidlit plus haute et vraiment
suprieure qui reproduit jusqu' la couleur des temps et des lieux,
jusqu'au geste et  l'accent des personnages et qui est le privilge
des grands artistes.

Non-seulement le chroniqueur n'a pas besoin, comme l'historien, de
concilier, de fondre dans une harmonie gnrale les diverses parties
de son oeuvre, mais encore il n'est pas tenu  la rigueur de mettre
d'accord les rcits diffrents qu'il donne du mme fait, pourvu qu'il
rapporte fidlement dans chacun d'eux ce qu'il a entendu raconter. En
d'autres termes, plus heureux que l'historien qui doit s'efforcer de
dgager la vrit, l'annaliste n'a qu' transmettre exactement
l'information telle qu'il l'a reue, si incomplte, si partiale
qu'elle puisse tre, pour s'acquitter envers son lecteur.

Froissart a largement us et parfois, il faut bien en convenir, un peu
abus de ces immunits du genre infrieur qu'il avait adopt. Avec un
courage, une persvrance infatigables, il a compos  d'assez longs
intervalles trois rdactions de son premier livre profondment
distinctes les unes des autres, mais il parat n'avoir jamais song 
faire ce qu'on appellerait aujourd'hui la critique compare de ces
diffrentes rdactions. Il ne tente nulle part de les confronter, de
les rapprocher ou de les opposer entre elles. Qu'elles se confirment
ou qu'elles se contredisent, on dirait que peu lui importe. Il raconte
le mme vnement une seconde, une troisime fois, avec une allure
aussi dgage et sans plus de souci de ses rcits antrieurs que
quelqu'un qui y serait compltement tranger. Cette habitude est
constante, et l'on ne peut gure citer comme exception qu'un curieux
passage du manuscrit de Rome, c'est--dire de la troisime rdaction
o Froissart, non content d'adopter une version tout  fait contraire
 celle qu'on trouve dans les deux rdactions prcdentes, prend la
peine de reproduire sa premire version pour la contredire et y
opposer le dmenti le plus formel[156].

  [156] Cf. la page 221 des variantes, lignes 1  14 avec la p. 18,
  lignes 24  30 du texte.

On n'aurait le droit d'adresser des reproches  l'auteur des
Chroniques que s'il avait voulu donner le change sur le caractre
born, exclusif, intress et par suite plus ou moins partial des
tmoignages qui ont servi de base  ses rcits. Ne semble-t-il pas
avoir prvu cette objection lorsque, dans la premire rdaction, avant
de raconter la bataille de Crcy, il prvient loyalement le lecteur
qu'il est surtout redevable de sa narration  des chevaliers du parti
anglais? Il n'est nulz homs, tant fust presens  celle journe, ne
euist bon loisir d'aviser et ymaginer toute la besongne ensi que elle
ala, qui en seuist ne peuist imaginer ne recorder le verit,
especialement de le partie des Franois, tant y eut povre arroy et
ordenance en leurs conrois. _Et ce que j'en sai, je le seuch_ LE PLUS
_par les Engls qui imaginrent bien leur couvenant_[157]. Au
contraire, l'auteur de la seconde rdaction fait douter de sa parfaite
bonne foi quand, aprs avoir dcrit la journe de Crcy dans un
tableau dont les traits principaux trahissent une origine purement
franaise, il ajoute nanmoins les lignes suivantes: ... Si
comme cil le tesmoingnent qui y furent _tant d'ung ls comme de
l'autre_, et par lesquelx le pure verit en est escripte[158]. Mais
ces cas sont rares, et d'ordinaire nul dfaut de sincrit ne vient
altrer la fidlit pure et simple de reproduction qui recommande les
Chroniques, alors mme que l'auteur a compos sa narration sous la
dicte de tmoins intresses, par consquent avec un caractre de
partialit plus ou moins notoire.

  [157] Ms. 6477, f{o} 187 v{o}.

  [158] Ms. d'Amiens, f{o} 93.

Il ne faudrait pas se mprendre sur le caractre habituel des
variantes plus ou moins importantes qu'on remarque entre les diverses
rdactions. Ce n'est pas prcisment que Froissart dise blanc dans
l'une aprs avoir dit noir dans l'autre: ce qui ressort surtout de ces
divergences, c'est que les tmoins dont le chroniqueur a
successivement reproduit la version, placs dans des camps opposs,
ont envisag le mme fait d'un point de vue diffrent. L'infatigable
auteur des trois rdactions du premier livre visait sans doute
beaucoup moins  reprsenter toutes les faces de la ralit historique
qu' plaire aux matres et seigneurs dont il a recueilli les bienfaits
tour  tour; mais qu'importe, puisque, si, comme nous le croyons, il a
t chaque fois un narrateur aussi fidle que partial, le rsultat est
le mme pour la postrit! Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un
son, dit le proverbe. Froissart a frapp  toutes les cloches et nous
fait entendre ainsi tous les sons. Son premier livre si riche, si
touffu, avec ses rdactions diffrentes et parfois contradictoires,
avec ses variantes infinies, rappelle tout  fait ces carillons fameux
des Flandres qui branlent les airs par une cadence  la fois si
varie et si profonde. Seulement,  la diffrence des carillonneurs de
Bruges ou d'Anvers, l'auteur des Chroniques n'essaye pas de fondre
sous son clavier tant de timbres, tant de bruits divers: il se
contente de les noter fidlement pour les transmettre  la postrit,
laissant  celle-ci le soin d'en dgager cette harmonie de l'histoire
qui s'appelle la vrit.

Cette fidlit de reproduction a t d'autant plus facile  Froissart
qu'il ne parat anim d'aucun sentiment de haine contre quelqu'un ou
contre quelque chose: il ignore toute espce de fanatisme; il n'est
obsd d'aucune de ces passions de caste ou de nationalit qui
offusquent la vue et troublent le jugement. S'il n'avait eu soin de
nous dire qu'il fut prtre, on l'aurait devin difficilement en lisant
ses Chroniques[159]; n dans les rangs du peuple, il se proccupe de
la noblesse outre mesure et montre pour elle une complaisance, une
indulgence parfois excessive; s'il aime avec une tendresse
particulire et vraiment filiale le Hainaut sa patrie, une
prdilection si naturelle ne le rend point injuste pour les autres
pays. A le bien prendre, notre chroniqueur porte en son me un
idal qui est l'unique objet de son culte, qui lui dicte ses jugements
sur les faits ainsi que sur les individus: cet idal, moins troit que
le patriotisme, presque aussi ardent que la foi religieuse, c'est
l'esprit chevaleresque.

  [159] Il est curieux de comparer sous ce rapport Froissart aux
  chroniqueurs des sicles prcdents: le cur des Estinnes, le
  chanoine de Chimay, est beaucoup plus dgag des proccupations
  ecclsiastiques qu'un Villehardouin ou un Joinville, par exemple;
  il a davantage ce qu'on peut appeler _l'esprit laque_, cet
  esprit qui a dispens la France au seizime sicle de se faire
  protestante, et auquel la Rvolution franaise doit ce qu'elle a
  de sain, la partie malsaine ayant t recueillie dans l'hritage
  de la centralisation monarchique. Il faut juger l'arbre par ses
  fruits: la France, anime de cet esprit large, qui est l'une des
  faces de son gnie, a joui de la _libert religieuse_ dans les
  moeurs aussi bien que dans les lois avant les pays de l'Europe
  qui ont embrass la Rforme.

Cet esprit chevaleresque, qui a constitu tout  la fois l'une des
grandeurs et l'une des faiblesses du moyen ge en gnral et du
quatorzime sicle en particulier, est aussi la source des meilleures
qualits et des dfauts les plus saillants qu'on remarque dans les
Chroniques. Si, comme on l'a dit plus haut, Froissart nglige de
mettre de l'unit dans ses diverses rdactions, c'est qu'videmment,
malgr la curiosit naturelle de son esprit, il n'attache qu'un prix
assez mdiocre aux circonstances accessoires, aux dtails de la
narration: ce qui l'intresse, ce qui l'meut, ce qui le passionne
par-dessus tout, c'est l'idal mme qui a t le principe vivifiant
des hauts faits qu'il raconte, c'est--dire la chevalerie. Aussi, l'on
remarquera que notre chroniqueur s'carte volontiers de sa rserve
habituelle pour juger les faits ou les hommes et manifester ses
propres sentiments si l'honneur chevaleresque est srieusement en jeu,
et dans ce cas on peut avoir toute confiance en son impartialit.

C'est en effet la gloire du quatorzime sicle, de ce sicle
d'ailleurs si misrable, que l'esprit magnanime, hroque de la
chevalerie, y exera dans l'opinion sinon dans les actes un empire
incontest et reconnu de tous. En s'inspirant de cet esprit, un
chroniqueur plac comme Froissart dans une position dpendante pouvait
prononcer un jugement svre sur tel ou tel grand personnage sans
encourir la disgrce des protecteurs puissants qui se trouvaient
plus ou moins directement atteints par ce jugement. Pour s'en
convaincre, il suffit de lire plus loin ce que Froissart dit 
plusieurs reprises de la dloyaut de Jean III duc de Brabant envers
Philippe de Valois, dloyaut dont un brave chevalier nomm Lon de
Crainhem fut si honteux d'avoir t l'instrument qu'il en mourut. Rien
assurment ne forait notre chroniqueur  emprunter  Jean le Bel le
rcit de cette vilaine action; et pourtant dans ses deux premires
rdactions, composes  une poque o il avait tout intrt  mnager
la fille de Jean III, Jeanne, femme de Wenceslas, dont il recevait
annuellement les bienfaits, il a fait ressortir, il a fltri avec une
certaine insistance la mauvaise foi du pre de la duchesse de
Brabant[160]. Appliques aux jugements rendus  ce point de vue lev,
les protestations d'indpendance[161] que l'auteur des Chroniques a
pris soin de renouveler dans les diverses parties de son ouvrage,
mritent une entire crance. Robert de Namur, Wenceslas, Gui de Blois
taient, comme Froissart lui-mme, trop anims de l'esprit de leur
temps pour avoir seulement l'ide d'exercer une influence, une
pression quelconque sur leur protg en ce qui touche  la chevalerie
et  l'honneur chevaleresque.

  [160] P. 151, 161, 437, 438. Cf. Jean le Bel, d. de M. Polain,
  t. I, p. 149 et 150.

  [161] Voyez plus haut, p. LIV.

Lors donc que Froissart a vari dans ses sentiments, dans ses
jugements soit sur les individus, soit sur les peuples, on peut tre
sr qu'il a modifi sa manire de voir en toute libert, en toute
sincrit. Rien n'est plus curieux  cet gard que le changement
qui s'est opr dans les dispositions de notre chroniqueur  l'endroit
des Anglais: aprs les avoir admirs d'abord presque sans rserve,
notamment dans la premire rdaction de son premier livre, il finit
par les juger dans la troisime rdaction de ce mme livre avec la
svrit la plus perspicace. On se rendra aisment compte de ce
changement si l'on se rappelle ce que nous disions tout  l'heure, 
savoir que l'auteur des Chroniques se place toujours, pour juger les
peuples aussi bien que les individus, au point de vue de la
chevalerie.

La premire rdaction o Froissart exalte surtout les Anglais, a t
compose, comme on l'a vu plus haut, de 1369  1373. A cette poque,
Froissart venait de passer huit annes  la cour d'douard III comme
clerc de Philippe de Hainaut, sa compatriote et sa protectrice, qui
l'avait combl de faveurs. Toutefois, on se tromperait sans nul doute
en attribuant seulement  la reconnaissance personnelle l'enthousiasme
pour l'Angleterre qui clate  toutes les pages de la premire
rdaction: cet enthousiasme a une autre cause plus noble encore et
surtout plus dsintresse. La premire rdaction ne comprenait, du
moins sous sa seconde forme, que la partie du rgne d'douard III
antrieure  1373, et l'on sait que cette brillante priode, signale
par les victoires de Crcy et de Poitiers, marque l'apoge de la
gloire et de la puissance anglaise. Durant le mme temps, la noblesse
normande, transplante de l'autre ct du dtroit, lutta d'esprit
chevaleresque non moins que de courage avec la noblesse franaise; et
quand on vit le jeune vainqueur de Poitiers servir  table son
royal prisonnier, un tel acte de courtoisie souleva l'admiration de
l'Europe entire. Comment Froissart, l'historien, j'allais dire, le
chantre de la chevalerie, n'aurait-il pas ressenti, lui aussi, pour
l'Angleterre d'douard III et du Prince Noir, un enthousiasme qui ne
fut jamais ni plus lgitime ni plus universel?

Tout tait bien chang lorsque, trente ans plus tard, notre
chroniqueur, devenu chanoine de Chimay, entreprit d'crire la
troisime rdaction de son premier livre. L'infortun Richard II,
dpouill de sa couronne par un usurpateur, venait de prir
misrablement aprs avoir subi les plus indignes traitements; et
Froissart avait d prouver une profonde douleur en voyant disparatre
dans la personne de ce prince, qui l'avait si bien accueilli lors de
son dernier voyage en Angleterre, le petit-fils de Philippe de
Hainaut, le fils du Prince Noir, le rejeton d'une dynastie qu'il
aimait[162]. D'ailleurs, comme ces temptes qui soulvent jusqu' la
surface les monstres endormis au sein des mers, les troubles
prcurseurs de la dposition, de la mort de Richard avaient mis  nu
et pour ainsi dire dchan ce fond d'gosme effrn, indomptable,
barbare au besoin, que recouvre d'ordinaire le flegme de la race
anglo-saxonne. A partir de ce moment, il est visible que l'Angleterre
cesse d'apparatre  notre chroniqueur comme la terre chevaleresque
par excellence. Froissart se dgote du pays des Lancastre et de leurs
sicaires sous l'empire du mme sentiment qui le remplissait nagure
d'admiration pour la patrie des Chandos; et s'il continue de rendre
justice dans sa troisime rdaction aux fortes qualits de la nation
anglaise, on s'aperoit aisment qu'il ne lui accorde plus comme
autrefois sa sympathie.

  [162] Justice a t rendue  Richard II par un digne compatriote
  de Froissart, M. H. Wallon dans son beau livre intitul: _Richard
  II, pisode de la rivalit de la France et de l'Angleterre_.
  Paris, Hachette, 1864, 2 vol. in-8. Un art discret est mis dans
  cet ouvrage au service d'une science approfondie, d'une
  conviction pleine de chaleur contenue; le pass y est tudi pour
  lui-mme, et l'on n'y trouve aucune de ces allusions par o les
  _partisans_ dguiss en historiens mettent ce qu'ils appellent
  l'amorce aux passions de leurs contemporains. Aussi le livre de
  M. Wallon a-t-il chapp  la mode, mais en revanche il ne se
  fanera pas.

Il est une nation au sujet de laquelle les sentiments de Froissart
n'ont jamais vari: c'est la nation allemande pour laquelle il laisse
percer partout l'aversion la plus profonde. Il importe d'autant plus
de constater ici ce fait qu'on y trouve l'occasion de signaler un
trait saillant du caractre de notre chroniqueur qui n'est pas une des
moindres garanties de sa sincrit, je veux dire le dsintressement.
Il n'y eut jamais d'me plus franaise que celle de Froissart, parce
qu'il n'y eut jamais d'me plus chevaleresque et plus dsintresse.
Admirer le courage, l'honneur, la gnrosit, la magnificence, la
beaut et faire partager, en les racontant dignement, cette admiration
 la postrit: tel semble avoir t le but dominant du chroniqueur
d'un bout  l'autre de sa carrire; le souci de sa personne, de ses
intrts ne parat avoir jou dans sa vie qu'un rle tout  fait
secondaire. Froissart sait joindre, comme les gnies vraiment
franais,  l'activit fconde,  l'inspiration cratrice, au labeur
tenace, l'esprit de dsintressement et l'absence de proccupation
personnelle, tandis que dans d'autres pays, l'gosme plus ou moins
pre des artistes hors ligne est presque toujours le principal ressort
de leur force. Il ne faut donc pas s'tonner si l'auteur des
Chroniques juge svrement les Allemands et s'il saisit toutes
les occasions d'exprimer cette svrit. Ce qu'il leur reproche avec
insistance, c'est d'tre dvors d'une convoitise insatiable, c'est de
prsenter dans leur caractre un mlange inou d'insolence et de
platitude, c'est de faire prendre en dgot les qualits mmes qui les
distinguent, en les mettant toujours au plus offrant et dernier
enchrisseur[163]. Du reste, le mpris pour la bassesse et la vnalit
tudesques n'est pas moins marqu dans la chronique de Jean le
Bel[164]. Cet esprit dsintress, chevaleresque, constituait
videmment, ds le quatorzime sicle, une sorte de courant moral qui
creusera toujours, qu'on ne l'oublie pas, un fleuve cent fois plus
large et plus profond que le Rhin entre l'Allemagne et la France de
l'Escaut ou de la Meuse. Toutefois, Jean le Bel et Froissart ont
peut-tre conclu un peu vite du particulier au gnral; ils se
seraient montrs plus justes en admettant des circonstances
attnuantes: l'pret au gain est le dfaut des races laborieuses et
intelligentes, mais pauvres. Quant  la servilit obsquieuse, elle
est la dpravation du penchant le plus profond, le plus
caractristique des natures germaniques qui les porte  l'enthousiasme
en prsence de toutes les manifestations de la force. L'Allemagne est
essentiellement naturaliste: elle n'a pas seulement le gnie, elle a
le culte de la force. La France, au contraire, est humaine par
excellence: sans doute elle est loin de manquer de ce gnie de la
force sans lequel il n'y a point de grande race, mais elle y joint
une adoration de la faiblesse, du malheur qui va parfois jusqu'
je ne sais quelle folie sublime. Aussi, je le dis avec une conviction
moins ardente que raisonne, le jour o notre gnreuse nation
disparatrait de la scne du monde, c'est le coeur mme de l'humanit
qui aurait cess de battre.

  [163] P. 395, 437, 449. On retrouvera des passages analogues et
  plus significatifs encore dans tous les volumes de cette dition.

  [164] Voyez Jean le Bel, dit. Polain, t. I, p. 122, 125, 133.

Soit que l'on compare les diverses rdactions du premier livre au
point de vue de leurs ressemblances, soit qu'on les confronte sous le
rapport de leurs divergences, on voit que l'esprit dsintress,
chevaleresque de Froissart et la fidlit, sinon l'impartialit de ses
rcits, ressortent victorieusement de cette comparaison. Les limites
imposes  cette Introduction ne permettent pas d'entreprendre ici un
pareil travail qui trouverait mieux sa place dans les dissertations
critiques dont le plan a t esquiss plus haut[165]. Cette
publication, on peut le dire ds maintenant, confirmera pleinement, au
point de vue de la sincrit des sentiments et des jugements, le
tmoignage que Froissart se rend  lui-mme, lorsqu'il dit dans le
prologue de la premire rdaction revise: .... J'ai ce livre
hystoriiet et augment....  le relation et conseil des dessus dis,
_sans faire fait, ne porter partie, ne coulourer plus l'un que
l'autre_, fors tant que li biens fais des bons, de quel pays qu'il
soient, qui par proce l'ont acquis, y est plainnement veus et
cogneus, car _de l'oublier ou esconser, ce seroit_ PECHIS[166]....

  [165] Voyez la seconde partie de cette Introduction, chap. III,
  p. XCVIII.

  [166] P. 1 et 2.




CHAPITRE II.

DE L'EXACTITUDE RELATIVE DE FROISSART.


La conscience de Froissart n'est pas moins incontestable que sa bonne
foi; mais, de mme que celle-ci n'empche pas toujours la partialit,
la conscience de l'auteur des Chroniques n'exclut point, hlas! un
frquent dfaut de critique. Il serait souverainement injuste de
demander  un chroniqueur qui a d composer la plupart de ses rcits
d'aprs des tmoignages purement oraux l'exactitude matrielle qu'il
est si facile d'atteindre aujourd'hui grce aux ressources de tout
genre mises  la disposition des historiens depuis la dcouverte de
l'imprimerie.

Si l'on veut apprcier quitablement le degr de conscience apport
par Froissart dans la recherche de la vrit, il le faut comparer sous
ce rapport aux autres annalistes ses contemporains: on verra que la
comparaison n'est nullement dfavorable au chroniqueur de
Valenciennes.

Assurment, ce qu'il y a de plus dfectueux dans l'oeuvre de
Froissart, c'est sa chronologie et sa gographie ou plutt sa
stratgie; et pourtant il est loin de fausser les dates, de confondre
et d'estropier les noms au mme degr que tel autre chroniqueur de la
mme poque, Jean le Bel, par exemple. Quelques-unes des plus
grossires erreurs de ce volume, Cardueil ou Carlisle plac en
_Galles_[167], _Guillaume_[168] de Douglas et _Louis_[169] de
Crainhem substitus  Jacques de Douglas et  Lon de Crainhem, le
titre de _comte de Richemont_[170] confr  Robert d'Artois, le noble
et riche Jacques d'Arteveld transform en simple _brasseur de
miel_[171]: ces erreurs et une foule d'autres sont autant d'emprunts
malheureux faits  la chronique du chanoine de Lige.

  [167] Voyez Jean le Bel, _Chroniques_, dit. Polain, t. I, p. 46.
  Cf. Froissart, t. I de notre dition, p. 50.

  [168] Jean le Bel, t. I, p. 80. Cf. Froissart, t. I, p. 78.

  [169] Jean le Bel, p. 135. Cf. Froissart, t. I, p. 151.

  [170] Ibid., t. I, p. 95. Cf. Froissart, t. I, p. 105.

  [171] Ibid., p. 127. Cf. Froissart, t. I, p. 127.

Combien Froissart est moins inexact que son modle dans les parties
qui lui appartiennent en propre, telles que le rcit des campagnes
d'cosse[172] de 1333  1336 ou de la guerre de Gascogne[173]! L
encore sans doute notre chroniqueur intervertit souvent l'ordre des
vnements, il brouille les dates, surtout il ne se rend pas
toujours un compte bien exact des mouvements stratgiques, il
altre parfois au point de la rendre mconnaissable la forme de
certains noms de personne ou de lieu: il n'en est pas moins vrai
que l'diteur a pu identifier  peu prs srement la plupart des
localits d'cosse ou de Gascogne mentionnes dans les deux longues
narrations dont il s'agit.

  [172] P. 316  352 de ce volume.

  [173] P. 377  388.

La gographie de Froissart est mme en certains cas d'une exactitude
minutieuse jusque dans les dtails les plus infimes. Ainsi dans le
rcit de la guerre de Gascogne, l'auteur des Chroniques dit quelque
part que les Franais mirent le sige devant Miremont, qui siet sur
le rivire de Dourdonne[174]. Ce mot de Dourdonne fait supposer au
premier abord qu'il s'agit de la Dordogne: on consulte la carte de
Cassini, et l'on voit que Miramont se trouve  une assez grande
distance de cette rivire. Il ne faudrait pas se presser d'en conclure
que Froissart s'est tromp, car on ne tarde pas  dcouvrir, si l'on
poursuit cette recherche, que Miramont est en effet situ sur un tout
petit ruisseau qui s'appelle encore aujourd'hui, comme au temps du
chroniqueur, la Dourdoine.

  [174] P. 385.

Aprs Jean le Bel, prenez le continuateur de Guillaume de Nangis, le
moine Jean de Venette ou encore le continuateur des Grandes Chroniques
de France pour les rgnes de Philippe de Valois, de Jean et de Charles
V. Personne ne niera que ce dernier principalement se trouvait dans
les conditions les plus favorables pour donner  son oeuvre un
caractre particulier d'exactitude: il tait  la source des documents
authentiques. De plus, il semble que la maigreur un peu sche de ses
rcits, la discrtion officielle, compasse, de son allure, aurait d
le prserver des carts, des faux pas o s'expose et se laisse
invitablement entraner le gnie primesautier, abondant, aventureux
du chroniqueur de Valenciennes. Et pourtant on n'ignore pas que les
erreurs de tout genre ne sont gures moins nombreuses dans les Grandes
Chroniques de France que dans celles de Jean de Venette et de
Froissart.

Entre les diverses compositions du mme genre que nous a lgues le
quatorzime sicle, celle qui soutient avec le plus d'avantage le
contrle des chartes est la _Chronique des quatre premiers Valois_.
Telle est du moins l'opinion d'un juge dont personne ne rcusera la
comptence, M. Lopold Delisle. Dans cette _Histoire du chteau de
Saint-Sauveur-le-Vicomte_ o il a renouvel de fond en comble
l'histoire de la premire partie de la guerre dite de Cent ans,
le savant membre de l'Institut a eu l'occasion de confronter les
principaux chroniqueurs contemporains de Froissart avec les pices
authentiques, originales; et c'est la _Chronique des quatre premiers
Valois_ qui a le mieux rsist  une aussi redoutable preuve; mais
cette chronique ne mesure, soit dans le temps soit dans l'espace,
qu'un champ fort restreint, elle est presque exclusivement
provinciale; il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'elle a d tre
crite par un Normand.

Des considrations qui prcdent il ressort avec vidence que
Froissart, quoiqu'il ait embrass dans sa narration l'histoire de
plusieurs pays et qu'il ait donn  son oeuvre une tendue tout  fait
exceptionnelle, gale nanmoins, s'il ne surpasse, au point de vue de
l'exactitude, la plupart des chroniqueurs contemporains. D'o vient
donc que l'opinion contraire est passe pour ainsi dire  l'tat de
lgende, alors que tant d'annalistes du haut moyen ge ou de
l'Antiquit, qui sont peut-tre moins exacts que le chroniqueur de
Valenciennes, jouissent sous ce rapport d'une meilleure renomme? La
raison en est que les rudits ont abondamment ce qu'il faut pour
contrler et rectifier Froissart, pour le percer  jour, tandis que
nombre d'auteurs anciens chappent plus ou moins  la critique par
leur isolement relatif et l'obscurit mme dont ils sont envelopps.
Sans parler d'Hrodote et de Tite-Live aussi mal fams que l'auteur
des Chroniques, est-il bien sr que les Commentaires de Csar, par
exemple, si nous en pouvions vrifier pour ainsi dire jour par jour
les moindres dtails  l'aide d'une masse norme de documents de
tout genre analogue  celle qui projette sur l'histoire du quatorzime
sicle ce faisceau de lumire dont les chroniqueurs de la mme poque
ont tant de peine  soutenir l'clat, est-il bien sr, dis-je, que,
placs dans ces conditions, les Commentaires de Csar eux-mmes
garderaient parfaitement intacte leur rputation classique
d'exactitude? Certes, on admirera toujours les belles lignes
architecturales d'un Thucydide ou d'un Salluste qui se dessinent avec
l'harmonie d'un fronton de Phidias dans le ciel lumineux et pur: qui
sait cependant si, le jour o il nous serait donn d'appliquer  ces
incomparables historiens les moyens de contrle nombreux, varis,
prcis dont la critique dispose pour l'poque moderne, nous n'aurions
pas  faire des rserves sur l'exactitude d'une foule de dtails
qu'ils ont raconts?

Voil pourquoi, soit dit en passant, les esprits vraiment soucieux
d'atteindre aussi srement que possible, sinon la vrit, du moins la
ralit historique, n'abordent pas volontiers l'tude de l'Antiquit
et notamment des priodes o la pnurie des documents rend le contrle
multiple, dtaill des faits presque impossible. Le peu qui nous reste
sur ces poques obscures ressemble  ces nuages flottant  l'horizon
que notre imagination faonne  sa guise, o elle met elle-mme ce
qu'elle veut y voir. Qui pourrait empcher un historien des premiers
temps de Rome, pourvu que son rudition procde avec logique, de
donner pleine carrire  sa fantaisie et d'lever gravement les
constructions les plus chimriques? O il y a si peu de chose, pour ne
pas dire rien, le roi ne perd-il pas ses droits?

La situation change et devient tout autre s'il s'agit de l'histoire de
l'Europe occidentale, surtout  partir du douzime sicle. Depuis
cette poque jusqu' l'invention de l'imprimerie, il faut convenir
qu'au point de vue de l'exactitude les chroniqueurs qui ont vcu dans
l'intervalle se prsentent  la postrit dans des conditions
exceptionnellement dfavorables. D'une part, en effet, ils n'ont pas
eu  leur disposition les ressources inpuisables que la presse a
fournies  leurs successeurs: la raret des manuscrits, des pices
authentiques, originales, en les forant  s'appuyer presque
exclusivement sur des tmoignages oraux, ne leur a pas permis de
soumettre les faits  une vrification complte, minutieuse,
approfondie. D'autre part, les documents deviennent assez nombreux,
assez varis, assez prcis  partir du douzime sicle pour que la
critique y trouve aujourd'hui les instruments dont elle a besoin et
contrle avec leur aide les compositions historiques contemporaines de
ces documents. Il arrive ainsi que les chroniques, rdiges du
douzime sicle  la fin du quinzime, nous paraissent moins exactes
et les chroniqueurs moins consciencieux qu'avant et aprs cette date,
quoique cette apparence puisse tre dpourvue de fondement. De telles
conditions sont encore plus dfavorables pour les chroniqueurs dont
nous parlons, s'ils ont entrepris, comme Froissart et Villani, pour ne
citer que ces deux noms, d'embrasser  la fois l'histoire de plusieurs
pays, et si, comme le chroniqueur de Valenciennes, ils n'ont pas
craint de donner  leur oeuvre une tendue suprieure  celle des
monuments du mme genre les plus considrables que l'Antiquit nous
ait laisss. A qui ne rflchit pas  cet ensemble de circonstances,
Froissart peut sembler un prodige d'inexactitude, mais en ralit il
n'y a l qu'un simple malentendu. Ce n'est pas notre chroniqueur qui
est plus inexact que tel annaliste qui l'a prcd, que Richer, par
exemple, c'est nous qui sommes infiniment mieux instruits sur le
quatorzime sicle que sur le dixime: ce n'est pas l'eau de la source
qui est plus froide, c'est notre main qui est plus chaude.




CHAPITRE III.

DU GNIE LITTRAIRE DE FROISSART.


Si l'exactitude de Froissart peut tre mise en doute, ce que personne
ne conteste, c'est le charme du narrateur, le talent de l'crivain,
pour ne pas dire du peintre. Ce charme est vraiment irrsistible, il a
parfois t inspirateur; et ce n'est pas une mdiocre gloire pour
l'auteur des Chroniques d'avoir contribu puissamment  veiller le
gnie de l'un des plus grands enchanteurs de ce sicle, de Walter
Scott.

Ce qui fait goter un si vif agrment  la lecture de Froissart
prosateur, c'est que la pense ou le sentiment y porte toujours
l'expression: le procd, le mtier, l'cole ne se trahit nulle part;
on sent que l'on a affaire  un homme, non  un rhteur ou, comme on
dirait aujourd'hui,  un virtuose. Aussi, les beauts du chroniqueur
n'ont-elles rien d'artificiel, d'apprt, rien qui sente la serre
chaude: elles fleurissent souvent au milieu mme des asprits ou
de la rusticit inculte de la langue, et elles ont moins d'clat que
de parfum.

Toutefois, au point de vue littraire, comme au point de vue
historique, on n'a peut-tre pas rendu jusqu' ce jour pleine justice
 Froissart, parce qu'on ne le connaissait pas tout entier. La
troisime rdaction du premier livre, dont la publication est
trs-rcente, nous montre une face inattendue et nouvelle du gnie du
grand chroniqueur. Dans cette rdaction qui date des dernires annes
de sa vie, Froissart, mri sans doute par l'ge et l'exprience, fait
preuve d'une profondeur d'observation qu'aucun crivain n'a surpasse.
Il suffit, pour s'en convaincre, de lire cet admirable portrait de la
nation anglaise.

Engls sont de mervilleuses conditions, chaut et boullant, tos esmeu
en ire, tart apaisi ne amod en douour; et se delittent et
confortent en batailles et en ocisions. Convoiteus et envieus sont
trop grandement sus le bien d'autrui, et ne se pucent conjoindre
parfaitement ne naturelment en l'amour ne aliance de nation estragne,
et sont couvert et orguilleus. Et par especial desous le solel n'a nul
plus perilleus peuple, tant que de hommes mestis, comme il sont en
Engleterre. Et trop fort se diffrent en Engleterre les natures et
conditions des nobles aux hommes mestis et vilains, car li gentilhomme
sont de noble et loiale condition, et li communs peuples est de fle,
perilleuse, orguilleuse et desloiale condition. Et l o li peuples
vodroit moustrer sa felonnie et poissance, li noble n'aueroient point
de dure  euls. Or sont il et ont est un lonch temps moult bien
d'acort ensamble, car li noble ne demande au peuple que toute raison.
Aussi on ne li soufferroit point que il presist, sans paiier, un
oef ne une poulle. Li homme de mestier et li laboureur parmi
Engleterre vivent de ce que il svent faire, et li gentilhomme, de
lors rentes et revenues; et se li rois les ensonnie, il sont paiiet,
non que li rois puist taillier son peuple, non, ne li peuples ne le
vodroit ne poroit souffrir. Il i a certainnes ordenances et pactions
assisses sus le staple des lainnes, et de ce est li rois aidis au
desus de ses rentes et revenues; et quant ils fait gerre, celle
paction on li double. Engleterre est la terre dou monde la mieulz
garde[175].

  [175] P. 214.

Quelle vigueur de coloris, quelle justesse de ton, et comme le peintre
a fait puissamment saillir tous les traits caractristiques de son
modle! Aussi le portrait n'est pas moins vivant, moins ressemblant
aujourd'hui qu'il y a quatre sicles.

Les termes emprunts  la peinture viennent naturellement sous la
plume quand on parle de l'auteur des Chroniques: c'est que Froissart
est avant tout un peintre dont les tableaux prsentent les mmes
caractres que ceux des matres de l'cole flamande. Il a le plus
souvent la grce nave[176], la candeur expressive de Jean van Eyck
son contemporain, ou d'Hemling; mais le beau portrait du peuple
anglais prouve qu' l'occasion il possde aussi la touche large, le
dessin correct d'Antoine van Dyck. Quand on lit dans la premire
rdaction la narration si chaude, si colore, si pleine de mouvement,
des journes de Crcy ou de Poitiers, on croit tre devant des
batailles de Rubens. Relisez, car vous devez l'avoir lu, le ravissant
pisode de la partie d'checs entre douard III et la belle comtesse
de Salisbury dans la seconde rdaction, et vous conviendrez que les
Hollandais eux-mmes, Miris, Metzu, n'ont jamais peint scne
d'intrieur avec une finesse plus exquise. Et toutes les scnes de la
chevauche  travers le pays de Foix, le Barn, en compagnie d'Espaing
de Lyon, ne dirait-on pas autant de toiles de Tniers qui se droulent
successivement devant nos yeux!

  [176] Froissart n'a parfois besoin que d'un coup de crayon pour
  donner la vie  ses figures. Il dit, par exemple, p. 219 de ce
  volume, en parlant de la reine Isabelle, mre d'douard III: Si
  estoit elle trs belle dame et feminine et doucement enlangagie.
  Voil bien cette heureuse simplicit, ce naturel aimable jusque
  dans sa ngligence que gotait tant Fnelon. Et deux pages plus
  loin,  propos du sjour d'Isabelle et de son jeune fils douard
   la cour de Charles de Valois: Et les veoit li rois volentiers
  et prendoit  la fois grant plaisance ou jone Edouwart, car il
  estoit biaus fils et rians; et s'esbatoit li rois, qui estoit son
  oncle, en ses jonces. P. 221. N'y-a-t-il pas ici comme un rayon
  de cette grce suave et lgre qui est l'atticisme de la France?

Certains critiques prtendent que l'on trouve en raccourci dans
l'_Iliade_ d'Homre tous les dveloppements ultrieurs de la
civilisation grecque. De mme, Froissart rsume avec clat les divers
aspects de ce gnie du pittoresque intime, familier,  la fois
individualiste et pathtique, par o les matres de l'cole flamande
ont introduit dans l'art comme un nouveau monde.

Il ne faut donc pas s'tonner de la prdilection que la France de
l'Escaut a toujours tmoigne pour l'auteur des Chroniques; elle
retrouve en lui, non-seulement un de ses plus glorieux enfants, mais
encore le reprsentant peut-tre le plus complet des rares qualits
qui la distinguent; elle se reconnat dans cet crivain qui sait
joindre  tant de dons heureux, une patience  toute preuve, une
persvrance infatigable.

Qui ne serait saisi d'admiration en voyant que Froissart a remis sur
le mtier et refondu compltement,  deux reprises diffrentes, un
ouvrage d'une tendue aussi considrable que son premier livre! De
quelle vocation imprieuse il fallait tre anim pour recueillir des
matriaux historiques au prix de voyages lointains, de chevauches par
monts et par vaux, d'enqutes poursuivies pendant prs de cinquante
ans! La vieillesse elle-mme ne ralentit pas le zle du chroniqueur;
il tait plus que sexagnaire lorsqu'il entreprit de remanier une
dernire fois son premier livre, et tout porte  croire qu'il ne
dposa la plume qu'avec la vie. L'amour, a dit Pascal, est un ternel
recommenceur. Froissart aimait tant les beaux faits d'armes, les
hautes _emprises_, les nobles aventures, qu'il en recommena le rcit
jusqu' sa mort.

       *       *       *       *       *

Je manquerais  mon devoir si je ne remerciais, avant de terminer
cette Introduction, la Socit de l'histoire de France de l'honneur
insigne qu'elle m'a fait en me choisissant comme diteur de Froissart.
M. Jules Desnoyers, secrtaire de la Socit, M. Lopold Delisle,
prsident du comit de publication, MM. Jules Quicherat, Jules Marion,
Henri Bordier, membres du mme comit, qui m'ont prsent au choix du
conseil, ont particulirement droit  mes remercments.

M. Lopold Delisle mrite un hommage spcial. Le premier, il a eu
l'ide de me proposer pour une dition dont la Socit l'a nomm
commissaire responsable; il a revu les preuves avec cette conscience
qu'il apporte dans tous ses travaux. Que d'utiles conseils il m'a
donns! Que d'erreurs son esprit vraiment critique a fait disparatre
de mon travail! Du reste, j'ai de vieille date tant d'obligations 
l'minent diplomatiste, que depuis longtemps je ne les compte plus.
J'prouve mme quelque plaisir  voir ma dette s'accrotre de jour en
jour, car je sens que, si grande que doive tre ma reconnaissance,
elle n'galera jamais mon estime.

Aprs M. Delisle, c'est  M. Natalis de Wailly que je suis le plus
redevable. Le savant conservateur de la Bibliothque impriale ne m'a
pas seulement facilit le prt des manuscrits dont j'avais besoin; il
m'a gracieusement autoris  lui soumettre les difficults qui
pouvaient m'arrter, et je n'ai jamais eu recours en vain  son esprit
si prcis, si logique,  sa science approfondie de l'ancien franais.
Parmi les philologues qui ont bien voulu m'aider  rsoudre certains
problmes relatifs  l'tablissement du texte, il m'est doux de
compter aussi l'habile diteur des _Anciens potes de la France_, mon
ancien et cher matre, M. Guessard.

Je me reprocherais de ne pas rendre hommage ici  la mmoire de M.
Victor Le Clerc, car c'est surtout  l'instigation de ce savant
illustre que j'ai dirig mes tudes vers le quatorzime sicle. Un des
meilleurs amis de M. Le Clerc, M. Guigniaut n'a pas peu contribu
aussi, par la bienveillance qu'il m'a tmoigne en toute circonstance,
 me mettre en mesure d'entreprendre le travail dont je publie
aujourd'hui le premier volume.

Son Exc. M. le ministre de l'instruction publique doit figurer au
premier rang des bienfaiteurs de cette dition. Sur la proposition
de M. Bellaguet, l'un des membres fondateurs de la Socit de
l'histoire de France, M. Duruy a daign me confier en 1867 et 1868
deux missions qui m'ont permis d'tudier tous les manuscrits de
Froissart conservs dans les bibliothques publiques ou particulires
de l'Europe. Je m'estime heureux d'avoir reu ce tmoignage de haute
bienveillance d'un ministre profondment patriote et qui s'est dvou
avec autant d'ardeur que de succs au progrs de l'instruction
populaire.

Je n'ai pas trouv moins de bienveillance au Ministre de la Maison de
l'Empereur et des Beaux-Arts dont je dpends en qualit d'archiviste
aux Archives de l'Empire. Sur la proposition d'un chef excellent et
trop rudit pour ne pas encourager l'rudition, M. Huillard-Brholles,
grce  l'appui de MM. L. de Laborde et A. Maury qui se sont succd
dans la Direction gnrale des Archives de l'Empire, de M. le baron
Dard, chef du personnel au Ministre de la Maison de l'Empereur, Son
Exc. M. le marchal Vaillant m'a gnreusement accord les congs qui
m'taient ncessaires pour recueillir par toute l'Europe les matriaux
d'une dition des Chroniques de Froissart.

A la recommandation de M. Guizot, prsident de la Socit de
l'histoire de France et de M. Thiers, membre du Conseil de cette
Socit, Son m. le cardinal Antonelli a bien voulu m'ouvrir, par une
faveur spciale, l'accs de la bibliothque du Vatican en dehors des
heures de travail ordinaires. Je prie ces trois illustres hommes
d'tat d'agrer l'expression de ma plus vive gratitude.

Je dois galement des remercments  une foule de savants ou d'hommes
du monde, tant Franais qu'trangers, qui sont venus  mon aide
avec une si parfaite obligeance. Le dfaut d'espace me condamne 
nommer seulement:  Paris, M. le duc de Mouchy[177], Mme la duchesse
de la Rochefoucauld, M. le baron de Witte; MM. Douet d'Arcq, Lot,
Demay, Meyer, Gautier, Claude, mile Mabille, Michelant, Servois,
Anatole de Barthlemy, Alphonse de Ruble, de Beaucourt, Mannier, P.
Lacroix, Borel d'Hauterive, Godefroy, Longnon;--en province, MM.
Castan de Besanon, Garnier d'Amiens, Desplanque de Lille, Caffiaux de
Valenciennes, Gouget de Bordeaux, Caron et A. d'Hricourt d'Arras,
Dorange de Tours, Pont de Toulouse;--en Suisse, M. Steiger de
Berne;--en Belgique, MM. Gachard et Pinchart de Bruxelles, Kervyn de
Lettenhove de Saint-Michel-lez-Bruges;--en Hollande, MM. Campbell de
la Haye et du Rieu de Leyde;-- Rome, Son m. le cardinal Pitra, le R.
P. Theiner, archiviste du Vatican;  Vienne, M. Ferdinand Wolf
fils;--en Prusse, MM. Pertz de Berlin, Pfeiffer de Breslau, prince de
Puckler-Muskau  Branitz;--enfin en Angleterre, MM. Stevenson du
Record-Office, Holmes et Granville du British Museum, lord Ashburnham
 Ashburnham-Place, sir Thomas Phillipps  Cheltenham.

  [177] M. le duc de Mouchy, en consentant avec tant de bonne grce
   me prter son prcieux manuscrit, a rendu  la Socit de
  l'histoire de France et  son diteur un service de premier
  ordre.

J'ai trouv dans ce dernier pays surtout un accueil que je n'oublierai
pas. L'Angleterre, dont tant de cts sont admirables, ne m'a pas t
moins douce qu'elle ne le fut il y a quatre sicles pour Froissart
lui-mme: le savant M. Stevenson m'a reu avec cette bont
affectueuse qui rappelle les moeurs patriarcales de l'cosse, son pays
d'origine; et la magnifique hospitalit d'Ashburnham-Place m'a remis
en mmoire ce que l'auteur des Chroniques raconte de son sjour chez
les grands seigneurs contemporains d'douard III.

Plus heureux que Johnes, dont la traduction parut au plus fort des
guerres terribles qui ont ensanglant le commencement de ce sicle,
l'diteur de la Socit de l'histoire de France publie son travail 
une poque o la France et l'Angleterre, associes l'une  l'autre par
une alliance dj prouve, tendent de plus en plus  tablir entre
elles un change fcond d'ides, de sentiments et d'intrts. Loin de
chercher  raviver le souvenir des luttes anciennes, celui qui crit
ces lignes n'a rien tant  coeur que l'union intime de deux grands
pays trop longtemps rivaux, et il ddie cette dition  l'alliance
librale, pacifique, civilisatrice de la France et de l'Angleterre.

    Paris, 1er mai 1869.




SOMMAIRE




SOMMAIRE.




PROLOGUE.


_Premire rdaction[178]._--Froissart dclare qu'il veut composer son
livre en s'appuyant sur les vraies Chroniques jadis faites et
rassembles par Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Lige, qui
travailla  cette oeuvre, tant qu'il vcut, avec un grand soin et tout
le zle imaginable, et  qui il en cota beaucoup pour l'excuter.
Mais quelques frais qu'il dt s'imposer, ce seigneur ne les pargna
point, car il tait riche et puissant: il les pouvait bien supporter;
et de lui-mme il tait gnreux, magnifique et courtois, il ne
regardait pas  la dpense. Aussi fut-il en son vivant l'ami intime de
monseigneur Jean de Hainaut, dont il est souvent question dans ce
livre, et  juste titre, car le sire de Beaumont fut le chef de
plusieurs belles expditions et le proche parent des rois; grce 
cette intimit, Jean le Bel fut initi  de nobles besognes qui sont
racontes ci-dessous.

  [178] Les manuscrits de la premire rdaction sont dsigns dans
  les variantes sous la rubrique _Mss. A_. Comme les prologues
  mritent une attention toute spciale  divers points de vue,
  notre analyse sommaire devient presque une traduction, toutes les
  fois que l'importance du texte semble l'exiger.

Quant  moi, qui ai entrepris de composer ce livre, j'ai toujours
frquent avec prdilection les nobles et grands seigneurs, tant en
France qu'en Angleterre, en cosse, en Bretagne et autres pays, et
j'ai pu ainsi les connatre et m'instruire en leur compagnie. Toujours
aussi, je me suis spcialement enquis, autant qu'il tait en mon
pouvoir, des guerres et des aventures, surtout depuis la fameuse
bataille de Poitiers o le noble roi Jean de France fut fait
prisonnier, car auparavant j'tais encore jeune d'ge et
d'intelligence. Et pourtant j'entrepris par une insigne hardiesse,
 peine sorti de l'cole, de rimer[179] et d'crire l'histoire
des guerres dessus dites et de porter en Angleterre le livre tout
compil, ce que je fis. Et je prsentai alors ce livre  trs-haute et
trs-noble dame, Philippe de Hainaut, reine d'Angleterre, qui le reut
avec joie et me donna bonne rcompense.

  [179] _Mss. A 7  19, 23, 30  36_  rimer et  ditter. F{o} 1
  v{o}.--_Mss. A 1  6, 20  22, 24  29_:  dittier et  rimer. 19
  mss., qui appartiennent  sept familles diffrentes, donnent la
  premire leon, tandis qu'on ne trouve la seconde que dans 13
  mss. rpartis entre trois familles seulement, dont les deux
  dernires sont un simple abrg de la premire. On doit donc, du
  moins au point de vue de la critique diplomatique, donner la
  prfrence  la premire leon sur la seconde.

Or, il se peut que ce livre ne soit pas labor et compos avec le
soin que telle chose requiert, car les faits d'armes sont si chrement
achets qu'ils doivent tre attribus et loyalement dpartis  qui de
droit. Donc, pour m'acquitter envers tous comme de raison, j'ai
entrepris de parfaire cette histoire, en m'appuyant pour la composer
sur l'autorit devant dite,  la prire et requte de mon cher
seigneur et matre, Robert de Namur, seigneur de Beaufort sur Meuse, 
qui je veux devoir amour et obissance. Que Dieu m'accorde la grce de
faire chose qui lui puisse plaire! P. 210 et 212.

Froissart nomme parmi les preux les plus illustres de son temps--en
Angleterre: le roi douard III, le prince de Galles son fils, le duc
de Lancastre, Renaud de Cobham, Gautier de Mauny en Hainaut, Jean
Chandos, Frank de Halle;--en France: Philippe de Valois, le roi Jean
son fils, Jean roi de Bohme, le comte d'Alenon, le comte de Foix,
Jean de Saintr, Arnoul d'Audrehem, Boucicaut, Guichart d'Angle, les
seigneurs de Beaujeu, pre et fils. P. 211 et 212.

_Premire rdaction revise[180]._--Froissart se veut appliquer 
crire et mettre en prose les merveilles et les beaux faits d'armes
qui ont signal les guerres de France, d'Angleterre et des royaumes
voisins, d'aprs le rcit vridique des vaillants hommes qui ont t
les hros de ces hauts faits et aussi de plusieurs rois d'armes et
marchaux qui, par position, doivent tre des rapporteurs impartiaux
et dsintresss de telles besognes. P. 1.

  [180] Les manuscrits de la premire rdaction revise sont
  dsigns dans les variantes sous la rubrique _Mss. B_.

Il est vrai que feu messire Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de
Lige, a pris plaisir, en son temps,  raconter quelque chose de
ces faits d'armes dans ses Chroniques. Et moi aussi, j'ai pris plaisir
 historier et enrichir ce livre, d'aprs le rcit des tmoins dont je
viens de parler, sans prendre fait et cause pour personne, sans mettre
l'un plus en lumire que l'autre. Au contraire, les hauts faits des
braves, de quelque pays qu'ils soient, sont mis ici dans tout leur
jour, car ce serait un pch et une indignit de les laisser dans
l'oubli ou de les passer sous silence. P. 1 et 2.

J'ai dit tout d'abord que j'ai  parler de merveilles. Assurment,
tous ceux qui liront ce livre se pourront et devront bien merveiller
des grandes aventures qu'ils y trouveront. Car je crois que, depuis la
cration du monde et que l'on a commenc  porter les armes, on ne
trouverait en nulle histoire tant de merveilles et de hauts faits,
comme il en est advenu pendant les guerres dessus dites, par terre et
par mer, dont je ferai mention ci-dessous. loge de Prouesse.... P. 2.

Or donc tous les jeunes gentilshommes, qui se veulent avancer, doivent
avoir ardent dsir d'acqurir le fait et la renomme de prouesse, afin
d'tre mis au rang des preux, et considrer comment leurs
prdcesseurs, dont ils sont les hritiers et dont ils portent les
armes, sont honors et recommands pour leurs hauts faits. Je suis sr
que, s'ils lisent ce livre, ils y trouveront autant de grands faits et
de belles apertises d'armes, de dures rencontres, de forts assauts, de
fires batailles et de toutes autres actions qui relvent de Prouesse,
que dans n'importe quelle histoire, soit ancienne, soit nouvelle. Il y
aura l pour eux une invitation et un encouragement  bien faire, car
la mmoire des braves et le souvenir des preux attisent et enflamment
 bon droit les coeurs des jeunes bacheliers qui tendent  toute
perfection d'honneur, dont Prouesse est le fondement principal et le
certain ressort. P. 2 et 3.

Et aussi je n'admets pas qu'un bachelier s'excuse sur sa pauvret pour
ne pas suivre la carrire des armes, pourvu qu'il soit dou de
l'aptitude corporelle indispensable  la guerre, mais je veux qu'il
enlve la fortune de haute lutte et la prenne d'assaut  force
d'nergie. Il trouvera bientt de hauts et nobles seigneurs qui
s'occuperont de lui, s'il le mrite, l'aideront et l'avanceront, s'il
en est digne, et le traiteront selon sa valeur. En outre, il surgit
dans la carrire des armes tant d'vnements extraordinaires et de
belles aventures qu'on ne saurait imaginer les fortunes qui s'y
poussent; et vous verrez en ce livre, si vous le lisez, comment
plusieurs chevaliers et cuyers se sont faits et avancs plus par leur
prouesse que par leur naissance.... P. 3 et 4.

On voit encore tel preux bachelier s'asseoir par le plus insigne
honneur  table de roi, de prince, de duc et de comte, l o plus
noble de sang et plus riche d'avoir ne s'est point assis. Car, de mme
que les quatre vanglistes et les douze aptres sont plus proches de
Notre-Seigneur, ainsi les preux sont plus proches d'Honneur et plus
honors que les autres; et c'est bien raison, car ils conquirent le
nom de preux  force de souffrances, de labeurs, de soucis, de
veilles, de marches forces jour et nuit, sans trve. Et quand leurs
hauts faits sont vus et connus, ils sont raconts et proclams, comme
il est dit ci-dessus, crits et enregistrs dans les livres et les
Chroniques.... Ainsi va le monde. Les vaillants hommes affrontent le
pril dans les combats pour s'avancer et accrotre leur honneur; le
peuple s'entretient d'eux et de leurs aventures; les clercs crivent
et enregistrent leurs faits et gestes. P. 4 et 5.

Il est remarquable que Prouesse a rgn, tantt dans un pays, tantt
dans un autre. Aprs avoir fleuri d'abord en Chalde avec Ninus et
Smiramis, elle a rgn successivement--en Jude, avec Josu, David et
les Machabes,--en Perse et en Mdie avec Cyrus, Assurus et
Xercs,--en Grce avec Hercule, Thse, Jason et Achille,-- Troie
avec Priam, Hector et ses frres,-- Rome, pendant cinq cents ans
environ, avec les snateurs, consuls, tribuns et centurions jusqu'
l'poque de Jules Csar, le premier empereur romain, dont tous les
autres sont descendus. P. 6.

De Rome, Prouesse est venue demeurer en France avec Ppin, Charlemagne
son fils, roi de France et d'Allemagne et empereur de Rome, et avec
les autres nobles rois leurs successeurs. Ensuite, Prouesse a rgn
longtemps en Angleterre par le fait du roi douard III et du prince de
Galles son fils, car de leur temps les chevaliers anglais ou allis au
parti anglais ont fait autant de belles apertises d'armes, de grandes
bacheleries et de hardies emprises que chevaliers en peuvent faire,
comme on le verra ci-aprs en ce livre. P. 6.

J'ignore si Prouesse se veut encore avancer au del de l'Angleterre ou
si elle veut revenir sur ses pas, car elle a fait le tour des
royaumes et des pays ci-dessus nomms, elle a rgn et sjourn plus
ou moins parmi les divers peuples, selon son caprice; mais j'en ai
assez dit sur ces bizarres rvolutions du monde. Je reviens  la
matire dont j'ai parl en commenant, et je vais raconter comment la
guerre clata d'abord entre les Anglais et les Franais. Et pour qu'au
temps  venir on puisse savoir qui a compos cette histoire et qui en
a t l'auteur, je me veux nommer. On m'appelle, qui me veut faire
tant d'honneur, sire Jean Froissart, n dans le comt de Hainaut, en
la bonne, belle et frisque ville de Valenciennes. P. 6 et 7.

_Seconde rdaction[181]._--Afin[182] que les grands faits d'armes qui
ont signal les guerres de France et d'Angleterre, soient enregistrs
dignement, et que les braves y puissent prendre exemple, je me veux
appliquer  les mettre en prose. Il est vrai que feu messire Jean le
Bel, chanoine de Saint-Lambert de Lige, raconta, en son temps,
quelque chose de ces faits d'armes dans ses Chroniques. Or, j'ai
ajout des dveloppements  ce livre et  cette histoire au moyen
d'une enqute impartiale que j'ai faite, en voyageant  travers le
monde et en interrogeant les vaillants hommes, chevaliers et cuyers,
sur les actions o ils ont pris part. J'ai surtout recherch, en
France comme en Angleterre, les rois d'armes et marchaux, pour mieux
savoir la vrit, car ils sont par leur fonction mme des narrateurs
aussi quitables que bien informs, et je crois qu'ils n'oseraient par
point d'honneur mentir en telle matire. Dieu aidant, j'ai fait, crit
et compos ce livre avec les matriaux ainsi recueillis, sans mettre
l'un plus en lumire que l'autre; au contraire, la belle action d'un
preux, dans quelque camp qu'il soit, est ici pleinement raconte et
expose, comme le lecteur pourra s'en apercevoir. Et pour que la
postrit sache srement quel est l'auteur de ce livre, on m'appelle
sire Jean Froissart, prtre[183], n en la ville de Valenciennes.
Ce livre m'a cot beaucoup de peine, beaucoup d'efforts de toute
sorte; et je n'ai pu venir  bout de le compiler qu'en m'imposant de
durs labeurs et mme en m'expatriant; mais avec du zle et de la bonne
volont, on triomphe de tous les obstacles, et ce livre en est la
preuve. P. 209.

  [181] La seconde rdaction est reprsente par les manuscrits
  d'Amiens et de Valenciennes.

  [182] Ceci est une traduction  peu prs littrale du prologue du
  ms. d'Amiens dont le prologue du ms. de Valenciennes ne diffre
  que par des variantes insignifiantes.

  [183] Froissart se dsigne ainsi dans le prologue des mss. A:
  Pour tous nobles cuers encouragier et eulx monstrer exemple et
  matire d'onneur, _je Jehan Froissart_ commence  parler aprs la
  relation faicte par monseigneur Jehan le Bel. Ms. A 1, f{o} 2.
  On voit que Froissart parle ici de lui-mme sur un ton beaucoup
  plus modeste; mais ce qui est surtout remarquable, c'est qu'il ne
  fait pas suivre encore son nom de la mention de la qualit de
  prtre. On lit dans les mss. A 18, 19, 23  36: Je, _sire_ Jehan
  Froissart. F{o} 1 v{o}.

Froissart nomme parmi les preux les plus illustres de son temps--en
Angleterre: douard III, le prince de Galles son fils, les deux ducs
de Lancastre Henri et Jean son gendre, le comte de Warwick, Renaud de
Cobham, Jean Chandos, Gautier de Mauny, Jacques d'Audley, Pierre
d'Audley, Robert Knolles, Hugues de Calverly;--en France, Philippe de
Valois, le roi Jean son fils, le duc de Bourgogne, Charles de Blois,
le duc de Bourbon, le comte d'Alenon, Louis d'Espagne, Bertrand
Duguesclin, Arnoul d'Audrehem. P. 211.

_Troisime rdaction[184]._--Le prologue de la troisime rdaction est
la reproduction  peu prs textuelle du prologue de la premire
rdaction revise.

  [184] La troisime rdaction n'est reprsente que par le
  manuscrit de Rome.

On n'y trouve qu'une addition qui mrite d'tre releve, mais elle a
une importance capitale. Ds les premires lignes du manuscrit de
Rome, Froissart s'intitule: _Je, Jean Froissart_, TRSORIER ET
CHANOINE DE CHIMAY. P. 212.




CHAPITRE I.

  1307-1325. GNRALITS SUR LES DIX-HUIT PREMIRES ANNES DU REGNE
    D'DOUARD II ( 1  5).


Faiblesse du rgne d'douard II compar au rgne d'douard Ier, son
pre.--1308, douard II se marie  Isabelle de France, fille de
Philippe le Bel. P. 9 et 213.--Portrait du caractre des Anglais. P.
214.--1314. Robert Bruce, roi d'cosse, reprend Berwick,
dimbourg, Dumbarton, Dundee, Dunbar, Dalkeith, Saint-Johnston
(Perth), Dunfermline et en gnral toutes les forteresses jusqu' la
Tweed. Dfaite des Anglais  Stirling. P. 9, 10, 215 et 216.--Noms des
enfants d'douard II et des maris de ses deux filles. P. 10,
217.--1328. Avnement de Philippe de Valois. P. 11, 217, 218.--Faveur
des Spenser, pre et fils, auprs d'douard II.--1322. A l'instigation
de ces deux seigneurs, le roi d'Angleterre fait mettre  mort
vingt-deux des plus grands barons de son royaume et entre autres le
comte Thomas de Lancastre, son oncle. P. 12, 13, 218, 219.--Spenser
parvient  jeter le trouble entre douard II, d'une part, Isabelle, sa
femme, et Edmond, comte de Kent, son frre, de l'autre.--1325. Fuite
de la reine d'Angleterre qui se rend en France, accompagne de son
fils, du comte de Kent, son beau-frre, et de Roger de Mortimer. P.
14, 219 et 220.




CHAPITRE II.

  1325 et 1326. SJOUR D'ISABELLE EN FRANCE ET EN HAINAUT. ( 6 
    11).


1325. La reine d'Angleterre, dbarque  Boulogne, passe  Amiens et
arrive  Paris o le roi Charles le Bel, son frre, lui fait le plus
favorable accueil ainsi qu'au jeune douard, fils d'Isabelle. La reine
expose  son frre les raisons qui l'ont dtermine  quitter
l'Angleterre. P. 15  17, 220.--Le pape Jean XXII, gagn par Spenser,
s'oppose au mariage projet du jeune douard d'Angleterre avec une des
nices de Charles le Bel. P. 222 et 223.

1326. La reine Isabelle est invite  repasser en Angleterre avec son
fils par un certain nombre de barons et par les habitants de Londres,
ligus contre Spenser. P. 18, 223 et 224.--Charles le Bel, gagn par
les prsents de Spenser et menac d'excommunication par le pape,
retire son appui  sa soeur et dfend  aucun de ses sujets de
s'enrler dans l'expdition projete par la reine d'Angleterre. P. 19,
225 et 226.--Isabelle et son fils quittent la France et se rendent en
Hainaut o Jean de Hainaut s'empresse de venir au-devant d'eux jusqu'
Buignicourt, en Ostrevant, pour leur faire escorte. Narration
dtaille, d'abord de l'entrevue de la reine et du sire de Beaumont,
puis du voyage de Buignicourt  Valenciennes, ainsi que de la
rception magnifique faite  Isabelle d'Angleterre et  son fils dans
cette dernire ville. P. 20  23, 226  233.--Jean de Hainaut se met 
la tte d'une expdition destine  ramener de force Isabelle et son
fils en Angleterre. Rcit circonstanci du dpart de Valenciennes, de
l'embarquement  Dordrecht, des incidents de la traverse, enfin du
dbarquement en Angleterre. P. 24  27, 234  240.




CHAPITRE III.

  1326 et 1327. DPOSITION D'DOUARD II ET AVNEMENT D'DOUARD III
    ( 12  21).


1326. La reine d'Angleterre et ses partisans, dont les plus nombreux
et les plus puissants taient les habitants de Londres, viennent
assiger dans Bristol douard II et les deux Spenser, ses favoris. P.
28, 241  243.--Reddition de la ville de Bristol et excution de
Hugues Spenser le Vieux et du comte d'Arundel. P. 29  31, 243 et
244.--douard II et Hugues Spenser le Jeune, assigs dans le chteau
de Bristol o ils s'taient rfugis, essayent en vain de s'chapper
par mer dans une barque; ils tombent entre les mains d'un chevalier
nomm Henri de Beaumont qui les livre  la reine d'Angleterre.
Emprisonnement d'douard II au chteau de Berkeley sous la garde du
seigneur du lieu, et supplice horrible inflig en la ville de Hereford
 Hugues Spenser le Jeune. P. 31  35, 244  248.--Retour triomphal de
la reine et de son fils  Londres; description du splendide festin
offert aux chevaliers et aux gens d'armes du Hainaut avant leur dpart
d'Angleterre. P. 35, 36, 248  252.

1327. Un parlement runi  Londres proclame la dchance d'Edouard II
et l'avnement de son fils sous le nom d'Edouard III. P. 37, 38, 253
et 254.--Aprs les ftes du couronnement, Jean de Hainaut, combl de
prsents et d'honneurs par la reine et par son fils, quitte la cour
d'Angleterre et retourne dans son pays pour assister, en compagnie
d'un certain nombre de jeunes chevaliers anglais,  un tournoi qui
devait se tenir  Cond sur Escaut. P. 39, 40, 255 et 256.--Bon
gouvernement du jeune douard III et d'Isabelle sa mre; influence du
comte de Kent, de Roger de Mortimer et de Thomas Wager. P. 40,
256.--Restitution partielle des biens confisqus de Spenser  sa
veuve et  ses enfants. Relations personnelles de Froissart, dans sa
jeunesse, avec douard Spenser, l'an des fils du favori d'douard
II. P. 256 et 257.




CHAPITRE IV.

  1327. PRLIMINAIRES DE LA PREMIRE CAMPAGNE D'DOUARD III CONTRE
    LES COSSAIS ( 22  27).


Robert Bruce, roi d'cosse, dfie le jeune roi d'Angleterre. P. 41,
257, 258.--Jean de Hainaut, appel par douard III, retourne en
Angleterre. Noms des chevaliers du Hainaut, de la Flandre, du Brabant,
du Hesbaing[185] qui prennent part  l'expdition. Chevaliers du
Hainaut: Gautier d'Enghien, Henri d'Antoing, le seigneur[186] de
Fagnolles, Fastres du Roeulx, Robert et Guillaume de Bailleul son
frre, le seigneur de Havr[187], chtelain de Mons, Alard et Fastres
de Briffoeuil, Michel de Ligne, Jean de Montigny le Jeune et son
frre, Sausses[188] de Boussoit, le seigneur de Gommegnies[189],
Perceval de Sepmeries, le seigneur de Floyon, Sanse de Beaurieu, les
seigneurs de Potelles[190], de Wargnies[191], de Vertain[192], de
Blargnies, de Mastaing, Nicolas d'Auberchicourt, le seigneur de
Floursies et le Borgne de Robersart.--Chevaliers de Flandre: Hector
Vilain, Jean de Rhode, Vulfard de Ghistelles, Guillaume van Straten,
Gossuin van der Moere, Jean dit le _duchere_ (seigneur) d'Halluin[193]
et le seigneur de Brigdamme.--Chevaliers du Brabant: le seigneur de
Duffel[194], Thierry de Valcourt, Raes van Gavere[195], Jean de
Gaesbeek[196], Jean Pyliser, Gilles de Quarouble[197], les trois
frres de Harlebeke[198], Gautier de Huldenbergh[199].--Chevaliers
hesbegnons[200]: Jean le Bel[201] et Henri le Bel son frre, Godefroi
de la Chapelle, Hue d'Ohay, Jean de Libyne, Lambert d'Oupeye[202] et
Gilbert de Herck. Jean de Hainaut a aussi sous ses ordres quelques
chevaliers du Cambrsis, de l'Artois et du Vermandois qui portent
l'effectif de sa compagnie  cinq cents armures de fer; et il est
rejoint vers les ftes de la Pentecte par Guillaume de Julliers
et Thierry d'Heinsberg qui furent depuis, le premier comte de Juliers
aprs la mort de son pre Grard VI (en 1329), le second comte de Looz
(en 1336). P. 43 et 44, 261 et 262.

  [185] Pays de Lige.

  [186] Hugues de Fagnolles.

  [187] Grard d'Enghien, sire de Havr.

  [188] Jean, dit Sausses, sire de Boussoit.

  [189] Guillaume de Jauche, sire de Gommegnies.

  [190] Guillaume, sire de Potelles.

  [191] Guillaume, sire de Wargnies.

  [192] Eustache, sire de Vertain.

  [193] Jean de Halluin, fils d'Olivier, sire de Heitserot,
  petit-fils de Roland. Ce Jean mourut au combat de Cadsand en
  1337.

  [194] Henri Berthout IV, sire de Duffel.

  [195] Gavere est en Flandre ( 19 kil. de Gand); mais Raes
  (quivalent flamand d'Erasme) van Gavere relevait plusieurs fiefs
  du duch de Brabant, notamment ceux de Liedekerke ( 22 kil. de
  Bruxelles) et de Hrinnes (Hrinnes-lez-Enghien,  30 kil. de
  Bruxelles).

  [196] La seigneurie de Gaesbeek appartenait en 1327  damoiselle
  Batrix de Louvain, qui avait succd en 1324  son frre Jean,
  mort sans enfants, et qui fit hommage en 1325 pour la seigneurie
  de Gaesbeek  Jean III, duc de Brabant (voyez la belle
  publication de M. L. Galesloot, _Livre des feudataires de Jean
  III_, p. 26). Guillaume de Hornes, dit de Gaesbeek, succda vers
  1339  Batrix, sa cousine germaine, dans la seigneurie de
  Gaesbeek. Jean de Gaesbeek m'est inconnu. Serait-ce Jean de
  Kesterbeke appel _Casterbeke_ dans le _Livre des feudataires_,
  p. 143?

  [197] La forme du texte: _Quaderebbe_ a t assimile 
  Quarouble, Nord, arrondissement et canton de Valenciennes.

  [198] Harlebeke est dans la Flandre occidentale ( 15 kil. de
  Courtrai), et cette seigneurie appartenait  la branche ane de
  la famille de Halluin: Gautier de Halluin II du nom, sire de
  Roosebeke, vicomte de Harlebeke, mourut  Harlebeke en 1338; mais
  ses petits-fils, Gautier, Roger et Thierry, fils de Daniel, dont
  on ignore trop la date de naissance pour les assimiler srement
  aux _trois frres de Harlebeke_ de Froissart, pouvaient relever,
  comme Raes van Gavere, certains fiefs du duch de Brabant, 
  moins que Jean le Bel et notre chroniqueur n'aient confondu
  Arnoul, Renier, Jean ou Adam de Holsbeek en Brabant ( 33 kil. de
  Bruxelles) avec les seigneurs de Harlebeke. Voyez Galesloot,
  _Livre des feudataires_, p. 38, 245, 227, 232, 296.

  [199] Nous avons assimil la forme _Hoteberge_ du texte 
  Huldenbergh, village et seigneurie du Brabant ( 20 kil. de
  Bruxelles).

  [200] Du pays de Lige.

  [201] Ce Jean le Bel n'est autre que le chanoine de Lige, le
  clbre chroniqueur qui a servi de modle  Froissart pour toute
  la partie du premier livre comprise entre 1325 et 1356.

  [202] Le nom de ce chevalier est dfigur dans toutes les
  rdactions et tous les mss. du premier livre des _Chroniques_.
  Comme Froissart reproduit ici littralement Jean le Bel, nous
  avons restitu mme dans le texte le nom vritable d'aprs la
  chronique du chanoine de Lige. Lambert III de Dammartin de
  Warfuse, dit d'Oupeye, marchal de l'vque de Lige, mourut le
  1er janvier 1345. Voyez J. de Hemricourt, _Miroir des nobles de
  la Hesbaye_, dit. de Jalheau, p. 55. La famille de Dammartin, 
  laquelle appartenait ce chevalier, fut transplante, au douzime
  sicle, de France d'o elle est originaire, dans le pays de
  Lige. Cette incomparable famille, qui, ds le temps de
  Hemricourt, ne comptait pas moins de cent seize branches, a
  couvert de ses innombrables rameaux toute la France de la Meuse;
  et encore aujourd'hui il n'y a gure en ce pays de famille
  ancienne qui ne se rattache au tronc puissant et franais des
  Dammartin.

douard III,  la tte de plus de 60 000 hommes, tablit son quartier
gnral  York. Une rixe clate dans cette ville,  l'occasion du jeu
de ds, entre les gens d'armes de Jean de Hainaut et des archers
anglais du comt de Lincoln. Aprs une lutte sanglante, o Jean le
Bel, chanoine de Lige, auquel Froissart dit qu'il emprunte le rcit
de cet incident, court les plus grands dangers, les gens d'armes du
Hainaut restent matres du champ de bataille, et le roi d'Angleterre
les prend sous sa spciale sauvegarde. Abondance, bon march de tous
vivres aussi bien que des vins de Gascogne, de l'Alsace et du Rhin, 
York et dans le pays environnant. P. 45  49, 263  268.--Aprs avoir
termin ses prparatifs, douard III va camper  six lieues au nord de
York, puis trois jours aprs,  Durham,  l'entre du Northumberland.
Un corps d'arme, sous la conduite du marchal d'Angleterre, occupe
Newcastle, sur la Tyne, pour garder le passage de cette rivire contre
les cossais. A l'ouest, en amont de cette mme rivire, la ville et
forteresse de _Carduel_[203] _en Galles_ est dfendue par une troupe
de Gallois, sous les ordres du comte de Hereford et du sire de
Mowbray. Le roi d'Angleterre trouve toute la frontire de ce pays
ravage et incendie par les cossais qui,  son approche, ont repass
la Tyne. P. 50, 51, 268.

  [203] Sans doute Carlisle, qui est, non sur la Tyne, comme le dit
  Froissart, d'aprs Jean le Bel, mais sur l'den, non en Galles,
  ainsi que l'affirment aussi les deux chroniqueurs, mais  quelque
  distance du Galloway. _Luguvallum_, l'ancien nom de Carlisle au
  temps des Romains et au moyen ge, a pu se contracter en _luel_,
  qui, par l'addition de _caer_, bourg, ville, aurait donn Carluel
  ou Carduel.




CHAPITRE V.

  1327. PREMIRE CAMPAGNE D'DOUARD III CONTRE LES COSSAIS. ( 28
     37).


1327. Comment les cossais font la guerre: ils servent tous  cheval,
except la valetaille qui les suit  pied: les chevaliers et
cuyers sont monts sur bons gros roncins, et les gens du commun sur
petites haquenes. Leur sobrit est telle qu'ils n'ont besoin
d'autres provisions que celles qu'ils emportent avec eux sur leurs
chevaux. P. 51 et 52.--Robert Bruce, vieux et malade, met  la tte de
ses troupes les deux plus puissants barons d'cosse [Jacques] de
Douglas et le comte de Murray. P. 53. (Froissart parle  ce propos du
voyage qu'il a fait en cosse en 1365: recommand par Philippe de
Hainaut, reine d'Angleterre, dont il tait un des clercs et familiers,
 David Bruce, fils de Robert Bruce, notre chroniqueur passe trois
mois  la cour de ce prince et visite avec lui toute l'cosse. P.
269).--L'arme anglaise, ordonne en trois batailles, s'engage  la
poursuite des Ecossais qui mettent tout  feu et  sang sur leur
passage, mais elle ne parvient pas  les atteindre  cause de la
difficult du pays. Aprs une journe de poursuite suivie d'un
campement, les Anglais laissent l leurs bagages et leurs provisions,
et ils entreprennent,  la faveur d'une marche force, de passer la
Tyne, pour couper la retraite  leurs ennemis. Description pittoresque
des difficults et des incidents de cette marche  travers les
montagnes, les valles, les bruyres, les marais, les fondrires et
les forts, peuples de fauves, du Northumberland, dont les habitants,
compars aux Anglais, sont comme des demi-sauvages. P. 54  57, 269 et
270.--Passage  gu de la Tyne, et campement d'douard III et de son
arme sur le bord de cette rivire,  quatorze lieues anglaises de
Newcastle et  onze lieues de Carduel ou Carlisle. Dtresse des
Anglais qui seraient morts de faim ainsi que leurs chevaux, s'il ne
leur tait venu de Newcastle quelques provisions. Chert excessive des
vivres; complet dnment; situation fausse et doublement mauvaise des
gens d'armes du Hainaut. P. 58  60, 271  273.--Les Anglais
dmoraliss repassent la Tyne, et douard III promet le titre de
chevalier avec cent livres sterling de revenu hrditaire  qui saura
dcouvrir les ennemis que l'on poursuit en vain et dont on n'a nulles
nouvelles. Un cuyer anglais, nomm Thomas Housagre[204], parti  la
dcouverte, vient dire que les cossais, entre les mains desquels il
tait tomb et qui l'ont relch, sont camps  quelques lieues
de l sur une montagne o ils attendent de pied ferme qu'on vienne
livrer bataille. P. 61, 62, 273  275.--L'arme anglaise s'avance en
bon ordre contre les cossais qui s'ordonnent en trois batailles sur
la pente de la montagne o ils sont camps et au pied de laquelle
coule une rivire grosse, rapide et escarpe. Les cossais refusent la
bataille qui leur est offerte par les Anglais. Les deux armes restent
ainsi campes en face l'une de l'autre pendant trois jours qui ne sont
signals que par quelques escarmouches. Le quatrime jour,  minuit,
les cossais, menacs de famine, dlogent et vont se poster sur une
autre montagne plus forte encore que la prcdente et assise sur la
mme rivire, au milieu d'un bois. Les Anglais les y poursuivent, et,
aprs avoir pris position en face de leurs ennemis, ils offrent en
vain la bataille  plusieurs reprises: les cossais la refusent comme
la premire fois. P. 63  68, 275  277.--Exploit de [Jacques] de
Douglas:  la tte d'une poigne d'hommes d'armes, il va _rveiller_
les Anglais dont il tue un trs-grand nombre et pntre jusqu' la
tente d'douard III. Pendant vingt-deux jours, les escarmouches
continuelles des cossais ne laissent ni paix ni trve aux Anglais. P.
68, 69, 278.--Le dernier jour des vingt-deux, les cossais prennent la
fuite pendant la nuit,  l'insu des Anglais, laissant derrire eux
dans le camp qu'ils abandonnent leur butin, leurs provisions et de
nombreux ustensiles de leur cuisine portative. A cette nouvelle, le
roi d'Angleterre ramne son arme  Durham, puis  York o l'attendait
la reine sa mre; et l il donne cong  ses gens: il fait escorter
jusqu' Douvres Jean de Hainaut et les autres compagnons d'outre mer,
aprs les avoir combls de prsents. P. 69  74, 279  282.

  [204] Cet cuyer est appel Thomas de Rokesby dans une charte
  d'douard III, date de Lincoln le 28 septembre 1327. Voyez
  _Rymer_, vol. II, part. II, p. 717. Du reste il n'est pas
  absolument impossible que ces deux noms _Housagre_ ou _Whittaker_
  et _Rokesby_, dsignent le mme personnage dont _Whittaker_ peut
  avoir t le nom patronymique ou le surnom, et _Rokesby_ le nom
  de fief.




CHAPITRE VI.

  1327. MARIAGE D'DOUARD III AVEC PHILIPPE DE HAINAUT. ( 38 ET
    39).


1327. Une ambassade est envoye en Hainaut avec mission de demander
pour le jeune douard III la main de Philippe[205], l'une des
filles du comte Guillaume de Hainaut. Les ambassadeurs vont d'abord 
Beaumont prier Jean de Hainaut de vouloir bien appuyer leur demande et
solliciter son frre en leur faveur; de l ils se rendent au Quesnoy
auprs du comte de Hainaut qui s'empresse de consentir au mariage de
sa fille avec le roi d'Angleterre. La parent des futurs poux rend
ncessaire une dispense que le pape Jean XXII accorde volontiers, sur
la demande des dits ambassadeurs. P. 74, 75, 282  285.--Philippe est
pouse  Valenciennes par deux vques envoys par le roi
d'Angleterre et en vertu d'une procuration spciale. Aprs la
crmonie, elle prend cong de ses parents et part pour l'Angleterre
en compagnie de Jean de Beaumont, son oncle, et d'un certain nombre de
chevaliers du Hainaut, notamment d'un jeune cuyer qui devint plus
tard fameux sous le nom de Gautier de Mauny. La jeune reine s'embarque
 Wissant et arrive  Douvres. Cette princesse, qui fut mre de onze
enfants, porta bonheur  l'Angleterre: ce pays fut couvert de gloire
et ne connut ni famine ni disette, tant qu'elle vcut. Philippe de
Hainaut,  peine dbarque, se rend en plerinage  Canterbury, elle
passe  Rochester, puis  Dartford; et, aprs s'tre arrte  la
rsidence royale d'Eltham o elle prend cong de son oncle, elle va
rejoindre son mari douard III et Isabelle, la reine mre,  York o
elle tait attendue. Aprs une rception magnifique, le mariage est
clbr solennellement dans la cathdrale de cette ville. A Pques,
les nouveaux poux vont au chteau de Windsor, ils font ensuite leur
entre  Londres o des ftes de toute sorte, qui durent plus de trois
semaines, et de grandes jotes sont clbres en leur honneur. P. 76,
77, 285  288.

  [205] Ds le 27 aot 1326, Isabelle, reine d'Angleterre, s'tait
  engage  ne rien ngliger pour faire accomplir dans le dlai de
  deux ans le mariage projet entre douard duc de Guyenne et
  Philippe de Hainaut. (Orig. parch., aux Archives du Nord.)




CHAPITRE VII.

  1328  1330. MORT DE ROBERT BRUCE, ROI D'COSSE, ET EXPDITION DE
    JACQUES DE DOUGLAS EN ESPAGNE. AVNEMENT DE DAVID BRUCE, ET
    MARIAGE DE CE PRINCE AVEC JEANNE, SOEUR DU ROI D'ANGLETERRE.
    ( 40 et 41.)


1328. Les cossais repassent la Tyne vers la partie suprieure de son
cours, dans la direction de Carduel ou Carlisle, et rentrent dans leur
pays. Une trve est conclue pour trois ans et signe  York le 30
janvier entre le roi d'Angleterre et le roi d'cosse. P. 77, 288.

1329. Robert Bruce,  son lit de mort, charge [Jacques] de Douglas,
comme le plus brave de ses chevaliers, de porter son coeur au
Saint-Spulcre, pour accomplir en quelque manire le voeu fait jadis
par le roi d'cosse de guerroyer les ennemis du Christ et de la foi
chrtienne, voeu que des guerres continuelles avec l'Angleterre ne lui
ont pas permis de raliser. Robert Bruce meurt [vers la fin de juin
1329]. Son corps est embaum et enterr, aprs qu'on en a retir le
coeur,  Dunfermline o se fait la crmonie des obsques avec
beaucoup de solennit. Quant au coeur du roi dfunt, il est enferm
dans un reliquaire d'or massif auquel est attache une chane du mme
mtal que [Jacques] de Douglas suspend  son cou, en jurant qu'il ne se
sparera ni jour ni nuit de ce prcieux dpt, avant de l'avoir port
au Saint-Spulcre,  la face des mcrants. David Bruce est couronn
roi  la place de son pre et investi du gouvernement, malgr son
jeune ge, avec l'assistance du comte de Murray, de Robert de Vescy et
d'Archibald de Douglas. P. 78  80, 289 et 290.

1330. Au printemps qui suit la mort de Robert Bruce, [Jacques]
de Douglas s'embarque  Montrose, en cosse, avec une nombreuse suite
de chevaliers, et va d'abord jeter l'ancre  l'cluse en Flandre,
esprant recruter sur le continent des compagnons pour la croisade
qu'il veut entreprendre; il reste l une quinzaine de jours, sans
mettre pied  terre, menant le train le plus somptueux, traitant 
table dans une vaisselle d'argent et d'or, avec deux ou trois espces
de vins, tous les gens d'armes qui le viennent visiter. [Jacques]
de Douglas apprend que la guerre vient d'clater entre Alphonse XI,
roi de Castille, et les Maures de Grenade; il se dirige aussitt vers
l'Espagne, tant il est impatient d'exercer son courage contre les
Sarrasins, avant mme d'aller les combattre en Terre-Sainte. Bataille
entre les Espagnols et les Maures. [Jacques] de Douglas qui, ds le
premier signal, s'tait lanc avec ses cossais en avant du reste de
l'arme d'Alphonse, est abandonn lchement  ses seules forces par
les Espagnols, jaloux d'avoir t devancs; il est entour par les
mcrants qui lui coupent la retraite; et, aprs des prodiges de
valeur, il trouve une mort glorieuse et sainte, ainsi que la plus
grande partie de ses gens. P. 81, 82, 291  293.

1328. Mariage entre le jeune David Bruce, roi d'cosse, et [Jeanne],
soeur du roi d'Angleterre. Ce mariage, conclu sans l'avis du parlement
et ngoci secrtement  l'insu des prlats, des barons et des bonnes
villes, est fort mal accueilli en Angleterre o il rend impopulaires
le comte de Kent et Roger de Mortimer qui en ont t les principaux
fauteurs. La jeune reine est remise  Newcastle aux ambassadeurs du
roi d'cosse, puis elle est amene  Berwick o David Bruce l'pouse
en grande pompe. Des ftes et des jotes sont clbres  Edimbourg en
l'honneur de ce mariage, mais le mcontentement gnral empche la
plupart des chevaliers d'Angleterre d'y prendre part. P. 82 et 294.




CHAPITRE VIII.

  1328. AVNEMENT DE PHILIPPE DE VALOIS AU TRNE DE FRANCE, ET
    VICTOIRE DE CASSEL REMPORTE PAR CE PRINCE CONTRE LES FLAMANDS.
    ( 42.)


Charles IV, dit le Bel, roi de France, se marie trois fois. Sa
premire femme, nomme Blanche, fille d'Otton IV, comte de Bourgogne,
est enferme pour crime d'adultre au Chteau-Gaillard prs des
Andelys vers 1315, et une sentence de divorce est prononce contre
elle par le pape le 19 mai 1322. Aprs son avnement au trne, Charles
IV se remarie, sur les instances de ses conseillers, le 21 mai 1322, 
Marie, fille de l'empereur d'Allemagne, Henri VII, dit de Luxembourg,
et soeur du roi de Bohme. Marie de Luxembourg, la plus modeste et la
plus honnte des femmes, meurt  Issoudun en Berry  la suite
d'une fausse-couche, et certains personnages sont souponns de
l'avoir fait prir de mort violente. La troisime femme de Charles IV,
Jeanne, fille de Louis, comte d'vreux, tait enceinte lorsque son
mari est atteint de la maladie dont il devait mourir. A son lit de
mort, Charles IV, aprs avoir mand auprs de lui les douze pairs et
les plus hauts barons de France, dclare en leur prsence que, si la
reine sa femme met au monde un fils, Philippe de Valois exercera en
qualit de tuteur la rgence du royaume; si au contraire elle donne le
jour  une fille, les douze pairs et les hauts barons aviseront 
donner la couronne  qui de droit. Sur ces entrefaites, Charles le Bel
meurt le 1er fvrier 1328. P. 83, 84, 295 et 296.

1328. La reine Jeanne tant accouche le 1er avril d'une fille nomme
Blanche, les douze pairs et les hauts barons de France appellent au
trne, d'un commun accord, Philippe de Valois, fils du comte de
Valois, neveu de Philippe le Bel et cousin germain du dernier roi,
Charles le Bel, excluant ainsi le jeune roi d'Angleterre, quoique
celui-ci soit plus rapproch d'un degr en sa qualit de neveu de ce
mme Charles le Bel. Les pairs disent, pour justifier cette exclusion,
que la reine Isabelle, mre d'douard III, n'ayant aucun droit au
trne de France de par la loi salique, ne peut transmettre  son fils
un droit qu'elle n'a pas. Philippe VI est sacr  Reims le 29 mai en
prsence des rois de Bohme et de Navarre, du comte d'Artois et d'un
certain nombre de seigneurs de France et mme de l'Empire qui sont
dnomms. Guillaume, comte de Hainaut, Gui[206], comte de Blois, et
surtout Robert, comte d'Artois, qui ont pous les trois soeurs de
Philippe de Valois, sont les principaux fauteurs de cet avnement de
leur beau-frre  la couronne. P. 84, 296.--A la suite d'un curieux et
dramatique dialogue chang  la crmonie du sacre entre
Philippe[207] de Valois et son cousin Louis de Nevers chass de
Flandre par la rvolte de ses sujets, le roi de France fait serment de
ne rentrer  Paris qu'aprs avoir remis son cousin en possession du
comt de Flandre. P. 297.

  [206] Gui Ier de Chtillon, pre de Louis Ier de Chtillon et
  grand-pre de Gui II, le protecteur de Froissart.

  [207] Philippe de Valois, la veille de son sacre, avait fait
  chevalier le comte de Flandre. De Camps, portef. 83, f{o} 141
  v{o}.

Les villes de Bruges, du Franc de Bruges, de Poperinghe, d'Ypres,
de Bergues et de Cassel, trempent plus ou moins ouvertement dans la
rvolte. Gand seule semble tre reste fidle, et encore cette
fidlit n'est qu'apparente. Environ seize mille Flamands, aux gages
des villes rvoltes, viennent, sous les ordres de Zannequin, homme
hardi et audacieux, occuper le Mont-Cassel. P. 85, 298, 299.

Aussitt aprs son couronnement, Philippe de Valois marche contre ces
Flamands, il va de Reims  Pronne et puis  Arras o il fixe le
rendez-vous gnral de son arme. De l il se rend  Lens, il passe 
Bthune et  Aire et il tablit son camp entre cette dernire ville et
le Mont-Cassel. Le roi de Bohme, le comte Guillaume de Hainaut et
Jean de Hainaut son frre, le comte Gui de Blois, Ferri duc de
Lorraine[208], douard comte de Bar et Robert d'Artois comte de
Beaumont le Roger combattent avec le roi de France. P. 84, 297 et 298.

  [208] Ferri IV, dit _le Lutteur_, fut tu  la bataille de
  Cassel.

La dfaite de Cassel est amene par la tmrit des Flamands. Le jour
de la Saint-Barthlemy[209] en aot, dans l'aprs-midi, Zannequin et
ses gens partent sans bruit de Cassel pour surprendre le roi de France
et son arme. Ils arrivent au camp franais sans tre aperus, tuent
un gentilhomme nomm Renaud de Lor[210], le premier qui se trouve sur
leur passage, et tombent  l'improviste au milieu de leurs ennemis.
Les Flamands sont diviss en trois colonnes dont la premire commande
par Zannequin va droit  la tente de Philippe de Valois, tandis que la
seconde s'attaque aux gens du roi de Bohme et la troisime  ceux du
comte de Hainaut. Toutefois, Dieu ne permet pas que des gentilshommes
soient mis en dconfiture par une telle _merdaille_. Le comte de
Hainaut, assailli le premier, a deux chevaux tus sous lui, mais ses
gens ne tardent pas  envelopper leurs agresseurs; et, aprs les avoir
rais en pleine droute, ils se portent au secours du roi de France.
Alors commence une lutte horrible. Le capitaine des Flamands,
Zannequin, est tu aprs avoir fait des prodiges de valeur. Un bon
cuyer de Hainaut, nomm le Borgne[211] de Robersart, a le mme sort:
il est transperc par les longues piques de six Flamands  la
poursuite desquels il s'tait lanc, laissant bien loin derrire
lui ses compagnons. Les Flamands arms, les uns de haches ou
d'espaffus, les autres de gros btons ferrs en manire de piques, se
dfendent comme des lions, et il en est fait un grand carnage: quinze
mille[212] des leurs restent sur le champ de bataille, et mille
seulement cherchent leur salut dans la fuite. Les gens d'armes du
Hainaut sont les premiers qui portent les bannires de leur comte et
de Jean son frre sur le Mont-Cassel; ils les font flotter sur les
remparts de la ville et au haut de la tour du moustier. Le roi de
France prend possession de Cassel et y met garnison. P. 85, 86, 299 
301.

  [209] La Saint-Barthlemy tombe le 24 aot.

  [210] Lor, Aisne, ar. Laon, c. Neufchtel.

  [211] Robersart, Nord, ar. Avesnes, c. Landrecies. Alard de
  Robersart, fils de Grard, dit _le Borgne_, est mentionn en
  1325.

  [212] Ce chiffre est trs-exagr. Du ct des Flamands, le
  nombre des victimes, d'aprs un relev officiel et nominal,
  dress dans les diverses paroisses complices de la rvolte, ne
  fut que de 3192, auxquels il faut ajouter les morts de Cassel non
  compris dans le relev excut pour la chambre des comptes. Voyez
  Mannier, _Les Flamands  la bataille de Cassel_, p. 15.

A la nouvelle de la dfaite de Cassel, les villes[213] de Flandres,
qui s'taient insurges contre leur comte, telles que Bruges, Ypres et
Poperinghe, s'empressent de dsavouer toute complicit avec Zannequin
et de faire leur soumission au roi de France. Philippe de Valois entre
en vainqueur  Bergues et  Ypres qu'il force  rentrer, ainsi que
Bruges, sous l'obissance du comte de Flandre. P. 86, 301 et 302.

  [213] Tous les biens des rebelles ayant t confisqus, Cassel
  composa pour 4800 livres parisis, Bergues pour 10 000 livres bons
  parisis forts, Bailleul pour 500 livres. (Arch. de l'empire, JJ
  66, p. 1479, 1432, 1477.) Par un don verbal fait  Lille en
  retournant de la bataille devant Cassel, Philippe de Valois
  accorda au comte de Flandre le tiers des biens meubles confisqus
  sur les rebelles, lequel don fut confirm en mars 1330 (v. st.).
  (Arch. de l'empire, JJ 66, p. 709, f{o} 287.)

Aprs avoir ainsi rintgr son cousin, le roi de France retourne 
Aire o il donne cong aux seigneurs qui l'taient venus servir. Puis
il prend le chemin de France; et aprs s'tre arrt  Compigne, il
fait son entre triomphale  Paris. Escort des rois de Bohme et de
Navarre, il est reu solennellement  Notre-Dame, et de l il se rend
au Palais o se tiennent les rceptions les plus somptueuses. P. 302.

La magnificence de la cour de France s'accrut beaucoup sous le rgne
de ce prince qui avait la passion des joutes, des tournois et autres
divertissements chevaleresques dont il avait contract le got alors
qu'il cherchait fortune dans sa jeunesse. Malheureusement,
Philippe de Valois, d'un naturel  la fois crdule et emport, subit
l'influence de Jeanne, sa femme, fille du duc de Bourgogne, reine
mchante et cruelle, qui, sacrifiant tout  ses caprices et  ses
haines, fit mettre  mort injustement plusieurs chevaliers. P. 86, 87,
302 et 303.




CHAPITRE IX.

  1330. EXCUTION DU COMTE DE KENT SUIVIE DU SUPPLICE DE ROGER DE
    MORTIMER, ET RCLUSION DE LA REINE ISABELLE, MRE D'DOUARD
    III. ( 43.)


douard III, pendant les premires annes de son rgne, est livr 
l'influence de la reine Isabelle sa mre, de Roger de Mortimer, de
Henri, comte de Lancastre, et d'Edmond, comte de Kent, ses oncles.
Rivalit du comte de Kent et de Roger de Mortimer, favori de la reine
mre. Celui-ci profite de la mort de Jean d'Eltham, frre d'douard
III, pour attribuer ce trpas prmatur  un empoisonnement dont le
comte de Kent se serait rendu coupable et pour persuader au roi que
son oncle, dsireux de lui succder, lui rserve le mme sort qu' son
frre. douard III, crdule et ombrageux, demande  sa mre ce qu'elle
pense de ces accusations, et Isabelle, gagne par Mortimer, rpond de
manire  confirmer les soupons de son fils. P. 87, 303 et 304.

1330. Arrt par ordre du roi son neveu et enferm d'abord  la Tour
de Londres, ensuite au palais de Westminster, le comte de Kent,
honnte, sage et vaillant homme, subit la dcollation dans les jardins
de ce palais. Il est universellement regrett des grands et des
petits, des nobles et des non-nobles, mais surtout des habitants de
Londres qui l'auraient regrett bien davantage encore s'ils ne lui
avaient gard rancune de sa participation au mariage de la soeur
d'douard III avec David d'cosse. Le comte de Kent laissait une
fille, ge de sept ans, que la jeune reine Philippe, femme d'douard,
qui n'avait pu empcher le supplice du pre, recueillit et prit avec
elle. Cette demoiselle de Kent[214] fut en son temps la plus
belle dame de toute l'Angleterre et la plus amoureuse, mais tous les
rejetons de sa race eurent une fin misrable. P. 87, 88 et 304.

  [214] Jeanne de Kent, surnomme _la belle vierge de Kent_, marie
  en  douard, prince de Galles, le fameux Prince Noir, mre de
  l'infortun Richard II.

L'excution du comte de Kent soulve contre Roger de Mortimer, qui en
avait t l'instigateur, l'indignation gnrale. Bientt le bruit se
rpand dans le royaume que la reine mre est enceinte, et que sa
grossesse est l'oeuvre de Mortimer. D'un autre ct, des doutes se
font jour dans l'esprit du roi sur la culpabilit de son oncle qu'il
vient de sacrifier  la haine du favori de sa mre. Sous l'influence
de ces soupons et de ces remords, douard III fait arrter Mortimer
qui est amen  Londres et mis en accusation devant un parlement tenu
au palais de Westminster, hors de Londres. Il est dclar coupable du
crime de haute trahison et condamn au dernier supplice. Aprs l'avoir
tran sur un bahut  travers la cit, on l'amne en la grande rue de
Cep (Cheapside). L, on lui tranche la tte qui est expose au bout
d'une pique sur le pont de Londres, puis on lui coupe le membre viril,
on lui arrache du ventre le coeur et les entrailles, et l'on jette le
tout dans les flammes. Aprs quoi, on l'cartelle, et l'on envoie les
quartiers aux quatre matresses cits d'Angleterre aprs Londres. P.
88, 89, 304 et 305.

Quant  la reine mre Isabelle, complice de Mortimer, douard III la
relgue dans un beau chteau[215] situ sur les marches de Galles,
avec des dames de compagnie et des chambrires, des chevaliers et des
cuyers d'honneur et tout l'appareil qui convient  son rang. Il lui
assigne en outre de grandes terres dans le voisinage et de forts
revenus, pays de terme en terme, qui permettent  la reine exile de
mener comme auparavant un train de vie vraiment royal. Seulement, il
est dfendu  Isabelle de se montrer nulle part, de franchir
l'enceinte du chteau et de prendre ses bats ailleurs que dans le
verger et les magnifiques jardins de sa rsidence. La reine mre vcut
ainsi environ trente-quatre ans, recevant, deux ou trois fois par an,
la visite de son fils. P. 89, 90.

  [215] Castle Rising dans le comt de Norfolk.




CHAPITRE X.

  1329. AMBASSADE ENVOYE EN ANGLETERRE PAR PHILIPPE DE VALOIS;
    VOYAGE D'DOUARD III EN FRANCE ET ENTREVUE D'AMIENS. ( 44 et
    45.)


1329. Philippe de Valois se dcide  sommer le roi d'Angleterre de
venir en France faire hommage pour la Guyenne et le Ponthieu. Deux
chevaliers, le sire d'Aubigny et le sire de Beaussault, et deux
conseillers au Parlement de Paris, Simon d'Orlans et Pierre de
Maizires[216], sont envoys en ambassade auprs d'douard III. Ils
s'embarquent  Wissant, dbarquent  Douvres, o ils s'arrtent un
jour pour attendre leurs chevaux, et vont trouver le roi et la reine
d'Angleterre au chteau de Windsor. Ils exposent l'objet de leur
message  douard III qui les reoit honorablement et les invite 
dner  sa table; mais il leur dclare qu'il ne pourra leur faire
rponse qu'aprs avoir pris l'avis de son conseil. Ils retournent, le
soir mme de leur arrive  Windsor, coucher  Colebrook[217], et le
lendemain ils se rendent  Londres. P. 90 et 91.

  [216] Mon ami et collgue M. Henri Lot a bien voulu faire des
  recherches d'o il rsulte que Simon d'Orlans et Pierre de
  Maizires ne figurent pas sur la liste des conseillers au
  Parlement pour l'anne 1329 (voyez U 497, f{o} 113), ni sur celle
  des avocats; mais leurs noms ont pu tre omis, car il s'en faut
  que ces listes soient compltes.

  [217] Peut-tre le souvenir de cette localit s'est-il conserv 
  Londres dans Colebrook-row, l'une des rues du quartier
  d'Islington.

Le roi d'Angleterre runit un parlement en son palais de Westminster.
Les envoys de Philippe de Valois y sont appels pour lire la requte
du roi leur seigneur; et aprs qu'ils se sont retirs, le parlement
entre en dlibration. Le rsultat de cette dlibration, annonc
solennellement aux ambassadeurs par l'vque de Londres qui porte la
parole au nom d'douard III, est qu'il sera fait droit  la juste
rclamation du roi de France, et que le roi d'Angleterre s'engage 
passer le dtroit sans dlai pour s'acquitter des obligations o il se
reconnat tenu. Cette rponse comble de joie les envoys franais.
douard III leur donne au palais de Westminster pendant une quinzaine
de jours l'hospitalit la plus somptueuse, et il ne les laisse partir
qu'aprs leur avoir distribu de grands dons et de beaux joyaux. P.
91, 92 et 306.

Philippe de Valois est enchant du rsultat de cette ambassade.
Il est convenu que l'entrevue avec son cousin d'Angleterre aura
lieu  Amiens. On fait dans cette grande ville toute sorte
d'approvisionnements; et des htels, maisons, salles et chambres, sont
prpars pour recevoir les deux rois et leur suite. Le roi de France
convie  cette entrevue les rois de Bohme et de Navarre, les ducs de
Lorraine, de Bretagne, de Bourgogne et de Bourbon ainsi que Robert
d'Artois. Dans la suite de Philippe de Valois, on compte plus de trois
mille chevaux. P. 93 et 306.

douard III se met en route pour Amiens avec une suite de quarante ou
cinquante chevaliers et une escorte de plus de mille chevaux; il faut
deux jours  cette escorte pour passer de Douvres  Wissant. Le roi
d'Angleterre s'arrte un jour  Boulogne, il va de l 
Montreuil-sur-Mer o il rencontre une escorte de chevaliers envoye au
devant de lui sous les ordres du conntable de France. Il est reu 
Amiens par Philippe de Valois, par les rois de Bohme, de Navarre et
de Majorque, par les douze pairs et par une foule innombrable de ducs,
de comtes et de barons qui font cortge au roi de France. P. 94 et 95.

Au moment o douard III se prpare  prter serment de foi et
d'hommage, la dfiance naturelle aux Anglais, jointe  leur
connaissance imparfaite de la langue franaise dont ils ne comprennent
pas bien tous les termes, si ce n'est  leur profit, inspire aux
conseillers du jeune roi d'Angleterre des scrupules sur certaines
exigences des pairs et conseillers du roi de France. Jean de Hainaut,
qui sert d'interprte aux Anglais, s'efforce en vain de concilier les
deux parties. Les Anglais engagent leur roi  ne pas procder plus
avant sans avoir consult le parlement qui doit se runir  la
Saint-Michel au palais de Westminster. Sur leurs instances, douard
III fait hommage de bouche et de parole seulement, sans mettre ses
mains entre les mains du roi de France; et il exprime le dsir
d'attendre, pour parfaire le serment, son retour en Angleterre o il
examinera  loisir et pices en main la question pendante, en s'aidant
des conseils et des lumires de son parlement. Philippe de Valois
consent d'autant plus volontiers  accorder ce dlai qu'il nourrit ds
lors un projet de croisade auquel il espre associer le roi
d'Angleterre. L'entrevue se passe en ftes et divertissements de tout
genre. douard III retourne au chteau de Windsor o il raconte 
la reine Philippe sa femme la merveilleuse rception qu'il a trouve
en France o l'on s'entend  faire les honneurs mieux qu'en nul autre
pays du monde. P. 95, 96, 306 et 307.




CHAPITRE XI.

  1330 et 1331. NOUVELLE AMBASSADE ENVOYE A LONDRES PAR PHILIPPE
    DE VALOIS, ET PRESTATION DE FOI ET HOMMAGE AU ROI DE FRANCE PAR
    LE ROI D'ANGLETERRE. ( 46 et 47.)


1330. Philippe de Valois envoie en Angleterre l'vque de
Chartres[218], l'vque de Beauvais[219], Louis de Clermont
duc de Bourbon, Jean IV comte de Harcourt et Jean II sire de
Tancarville[220], pour recevoir l'hommage lige qui n'a pas t prt 
Amiens. Les envoys franais assistent  Londres aux parlements runis
par douard III pour dlibrer sur la question de l'hommage auquel il
est tenu comme duc de Guyenne. L'opinion circule dj parmi le peuple
que le roi d'Angleterre a plus de droits  la couronne de France que
Philippe de Valois, mais douard III et ses conseillers ne font pas
encore attention  ces rumeurs. P. 96 et 97.

  [218] Pierre de Chappes, fait cardinal en 1327, fut vque de
  Chartres de 1326  1336.

  [219] Jean Ier, frre du clbre Enguerrand de Marigny, fut
  vque de Beauvais de 1313  1347, anne o il fut promu 
  l'archevch de Rouen.

  [220] Froissart dsigne ce seigneur par le titre de comte de
  Tancarville, mais ce titre ne fut confr  Jean de Melun qu'en
  1352.

1331. Aprs avoir pass tout l'hiver  Londres sans pouvoir obtenir
une rponse dfinitive, les ambassadeurs de Philippe de Valois
reoivent enfin, le 30 mars 1331, des lettres patentes d'douard III,
scelles de son grand sceau, o le roi d'Angleterre se reconnat
l'homme lige du roi de France et lui fait prestation de foi et hommage
lige. Voici en substance la teneur de ces lettres. P. 97.

Le roi d'Angleterre rappelle que nagure,  Amiens, il s'est refus 
la prestation de foi et hommage lige, et qu'il n'a fait hommage au roi
de France que par paroles gnrales, en disant qu'il entendait faire
seulement ce que ses prdcesseurs avaient fait; mais aujourd'hui
il n'hsite pas, aprs plus ample information,  se reconnatre
l'homme lige du roi de France, et  dclarer lige l'hommage prt
jadis  Amiens, tant pour le duch de Guyenne que pour les comts de
Ponthieu et de Montreuil. douard III promet en outre, en son nom et
au nom de ses successeurs, ducs de Guyenne, de faire hommage
dsormais, soit pour le duch de Guyenne, soit pour les comts de
Ponthieu et de Montreuil, selon les formules de l'hommage lige qui
sont textuellement nonces. Enfin, le roi d'Angleterre termine en
disant que ses successeurs, ducs de Guyenne et comtes de Ponthieu et
de Montreuil, seront tenus de renouveler ces prsentes lettres,
toutes les fois qu'ils entreront en l'hommage du roi de France. P. 97
 99.




CHAPITRE XII.

  1331  1334. BANNISSEMENT DE ROBERT D'ARTOIS QUI, APRS AVOIR
    SJOURN EN BRABANT ET DANS LE MARQUISAT DE NAMUR, SE RFUGIE
    EN ANGLETERRE. ( 48 ET 49.)


1331. Robert d'Artois, mari  la soeur de Philippe de Valois qu'il a
contribu plus que tout autre  faire arriver au trne de France,
jouit d'un trs-grand crdit pendant les trois premires annes du
rgne de son beau-frre. Robert fabrique, dit-on, une fausse charte,
esprant gagner par ce moyen un procs pendant entre lui et Jeanne II,
femme d'Eudes IV, duc de Bourgogne, au sujet du comt d'Artois.
Philippe de Valois, sollicit par la mchante reine Jeanne de
Bourgogne sa femme, soeur de l'adversaire du comte d'Artois, prend
parti contre ce dernier. La charte est reconnue fausse et cancelle en
sance du Parlement, une demoiselle Divion, complice de Robert, est
brle, et le comte d'Artois n'chappe  la mort qu'en vidant le
royaume[221]. P. 100, 307 et 308.

  [221] En mai 1332, Philippe de Valois donne  son fils Jean, duc
  de Normandie, comte d'Anjou et du Maine, .... la maison qui fu
  Robert d'Artoys et toutes les appertenances d'icelle assise 
  Paris en la rue de Saint-Germain des Prs devant l'ostel de
  Navarre confisque ainsi que tous les biens du dit Robert par
  arrt du Parlement. (Arch. de l'Empire, JJ 66, p. 659, f{o} 275.)

_Premire rdaction._ 1331  1334.--Robert se rend d'abord  Namur
auprs de Jean II, son neveu, fils de sa soeur. A cette nouvelle,
Philippe de Valois fait mettre en prison la femme et les deux enfants
du fugitif. Bientt mme le jeune [marquis] de Namur, menac d'une
guerre par Adolphe de la Marck, vque de Lige, tout dvou au roi de
France, est oblig de congdier son oncle. P. 101.

Robert se rfugie alors auprs du puissant duc de Brabant, son cousin,
qui l'accueille avec empressement et le rconforte dans son malheur.
La haine de Philippe de Valois poursuit son ennemi dans ce nouvel
asile, et le duc Jean III, craignant de s'attirer une mauvaise affaire
avec le roi de France, tient son cousin cach au chteau d'Argenteul
(Argenteau-sur-Meuse, selon Lancelot[222]). La cachette est dcouverte
par les missaires de Philippe de Valois dont l'irritation ne connat
plus de bornes et qui soudoie  grands frais le roi de Bohme ainsi
que plusieurs seigneurs des marches d'Allemagne pour qu'ils aillent
dfier le duc de Brabant. Ces seigneurs auxquels refuse de s'associer
le jeune marquis de Namur, malgr l'invitation du roi de France, aprs
avoir reu un grand renfort de gens d'armes commands par le comte
d'Eu, pntrent en Brabant en passant  travers le Hesbaing (pays de
Lige) et s'avancent jusqu' Hanut; ils ravagent  deux reprises le
pays environnant et brlent tout sur leur passage. P. 101, 102, 310 et
311.

  [222] _Mmoires de l'Acadmie des inscriptions_, t. X, p. 622.

Le comte Guillaume de Hainaut envoie en France Jean de Beaumont, son
frre, ainsi que sa femme, soeur de Philippe de Valois, ngocier une
trve entre les belligrants. Le roi de France n'accorde cette trve
qu' grand peine, et le duc de Brabant doit prendre l'engagement de
subir toutes les conditions qui lui seront faites, tant par son
adversaire que par les allis de celui-ci, et de mettre dans un dlai
fix Robert d'Artois hors de ses tats. P. 102 et 103.

1334. D'aprs le conseil du duc de Brabant, Robert d'Artois, traqu en
France et dans l'Empire, passe en Angleterre, sous un dguisement de
marchand. douard III l'accueille avec bienveillance, le retient  sa
cour et de son Conseil et lui assigne en fief le comt de Richmond. P.
105.

_Seconde rdaction._ 1331  1334.--Robert d'Artois, chass de
France, se rend  Valenciennes auprs du comte Guillaume de Hainaut.
Le comte fait le meilleur accueil au fugitif, et il charge Jean son
frre et l'vque de Cambrai d'aller en France implorer la clmence du
roi en faveur du prince exil. Cette dmarche reste infructueuse, et
Philippe menace Guillaume de toute sa colre s'il continue de prter
main forte  Robert d'Artois. P. 308.

Les barons de Hainaut engagent leur comte  ne pas se mettre pour ce
sujet en guerre avec le roi de France. Robert, avant de quitter
Valenciennes, est combl de prsents en vtements, chevaux et joyaux,
et six mille vieux cus lui sont remis pour payer ses dpenses par le
comte Guillaume. Robert d'Artois va voir  Namur sa soeur, le jeune
Jean II son neveu et les frres de celui-ci, Guillaume, Robert et
Louis, encore fort jeunes.

Les menaces du roi de France forcent Jean II  congdier son oncle qui
va chercher un asile  Leeuw[223] auprs de Jean III, duc de Brabant,
son cousin. Ce dernier rpond  Philippe de Valois, qui rclame
l'expulsion du fugitif, que les obligations d'une parent
trs-rapproche lui font un devoir de venir en aide  Robert d'Artois,
et que d'ailleurs il n'est pas convaincu du tout de la culpabilit de
son cousin. P. 309, 311.

  [223] Sans doute Leeuw-Saint-Pierre, Belgique, province de
  Brabant,  13 kilomtres de Bruxelles.

1334. Philippe dclare alors la guerre au duc Jean qui n'obtient la
paix qu' la condition de mettre hors de son pays l'ennemi du roi de
France. Congdi ainsi par le duc de Brabant aprs avoir reu six
mille vieux cus pour payer ses frais, Robert d'Artois s'embarque pour
l'Angleterre  Anvers et arrive  Sandwich. Il se met en marche pour
rejoindre douard III qui fait alors la guerre en cosse. Il passe par
Stamford, Lincoln, Doncaster et parvient  York, qu'on dit Ebruich, o
il trouve la reine Philippe, sa nice, enceinte d'un fils [qui fut
nomm plus tard Guillaume de Hatfield.] La reine fait fte  son oncle
et le retient prs d'elle environ une semaine; la joie de Philippe est
encore accrue par la nouvelle, qu'elle reoit en ce moment-l mme, de
la reddition du chteau d'dimbourg. Entour d'une escorte de trois
cents archers dont Henri de Beaumont est le chef, Robert d'Artois se
rend  Berwick en cosse o il passe trois jours. L, il apprend
qu'douard III, aprs avoir tabli garnison au chteau d'dimbourg,
est all mettre le sige devant Stirling, et il se dirige vers cette
ville. P. 313 et 314.

Prvenu de l'arrive de Robert d'Artois par Henri de Beaumont qui a
pris les devants, douard III envoie quelques-uns de ses barons  la
rencontre de son oncle qu'il reoit avec magnificence. Robert d'Artois
raconte ses malheurs, l'emprisonnement de ses deux fils Jean et
Charles, la confiscation de ses biens, enfin son bannissement: il
n'est plus nulle part en sret sur le continent; et il n'est ni comte
de Hainaut ni duc de Brabant ni [marquis] de Namur qui consente  lui
donner asile, par crainte du roi de France. P. 314.

Le roi d'Angleterre relve le courage de Robert d'Artois et lui dit:
Bel oncle, nous avons assez pour nous et pour vous. Soyez sans
inquitude et sans crainte, car si le royaume de France est trop
petit pour vous, celui d'Angleterre vous sera tout grand
ouvert.--Monseigneur, reprend Robert d'Artois, toute mon esprance
gt en Dieu et en vous, et je confesse ici que j'ai eu tort et que
j'ai pch en prtant les mains nagure  votre exhrdation. J'ai
contribu pour ma part  faire celui-l roi de France qui ne m'en sait
aucun gr et qui n'y a pas autant de droit que vous, car vous tes
plus rapproch d'un degr de feu Charles, le dernier roi: Philippe
n'est que son cousin germain et vous tes son neveu. douard III
devient tout pensif en entendant ces paroles qui ne laissent pas
toutefois de lui tre agrables, mais pour lors il n'y donne point
d'autre suite, se rservant d'y revenir, quand il croira le moment
venu. P. 314 et 315.

_Troisime rdaction._ 1331  1334.--Robert d'Artois, aprs avoir
sjourn successivement  Namur et en Brabant, vient en Hainaut
trouver le comte Guillaume son beau-frre. La comtesse de Hainaut et
Jean de Hainaut entreprennent inutilement un voyage en France afin de
flchir Philippe de Valois et de le rconcilier avec Robert. Ce que
voyant, le comte d'Artois, dsespr, jure qu'il honnira tout et
plongera la France en de telles luttes et divisions que les suites
s'en feront encore sentir dans deux cents ans. Il reoit du comte de
Hainaut tout l'argent ncessaire pour payer ses dpenses, et il prend
la rsolution de passer en Angleterre; mais auparavant il retourne
auprs du duc de Brabant qui, aprs l'avoir retenu  sa cour en lui
promettant de le dfendre envers et contre tous, est bientt contraint
de cder aux menaces du roi de France. P. 309 et 310.

1334. Robert d'Artois s'embarque  Anvers pour l'Angleterre et il se
rend auprs d'douard III au moment o ce prince, qui l'accueille
courtoisement, se dispose  entrer en campagne contre les cossais. Au
retour de cette campagne, le roi d'Angleterre fait proposer en sance
du parlement d'assigner une dotation  Robert d'Artois, l'un des plus
hauts et plus nobles seigneurs qu'il y ait au monde. Philippe de
Valois a mis en prison la femme, les enfants, il a confisqu les biens
de son ennemi, aprs l'avoir banni de son royaume. C'est justice,
maintenant que Robert d'Artois fait partie du conseil d'Angleterre, de
le ddommager dans son pays d'adoption de ce qu'il a perdu en France.
La proposition d'douard III est agre, et l'on assigne  Robert le
comt de Bedford dont le revenu est valu trois mille marcs. Robert
d'Artois remercie son neveu et les seigneurs, et devient ainsi l'homme
lige du roi d'Angleterre pour le comt de Bedford. P. 315 et 316.




CHAPITRE XIII.

  1332 et 1333. PRLIMINAIRES DE LA REPRISE DES HOSTILITS ENTRE
    LES ANGLAIS ET LES COSSAIS ( 49 ET 50).


_Premire et seconde rdaction._ 1332.--Un an environ aprs
l'expiration de la trve conclue pour trois ans entre douard III et
Robert Bruce, le roi d'Angleterre envoie des ambassadeurs auprs de
David Bruce, fils et successeur de Robert, sommer ce prince de lui
livrer Berwick et de reconnatre sa suzerainet sur le royaume
d'cosse. David Bruce, aprs avoir consult son conseil, rpond aux
envoys d'douard III que les rois ses prdcesseurs n'ont jamais fait
hommage aux rois d'Angleterre, et, quant  Berwick, que Robert Bruce
son pre, aprs l'avoir loyalement conquise, la lui a lgue comme
lgitime hritage, et qu'il est bien rsolu  ne s'en point dessaisir.
Le roi d'cosse ajoute qu'il a lieu d'tre surpris de voir son
beau-frre d'Angleterre, en qui il devrait trouver un dfenseur,
vouloir ainsi s'approprier injustement le bien d'autrui. Une telle
rponse est loin de satisfaire douard III qui convoque  un parlement
 Londres, pour dlibrer sur cette question, tous les barons,
chevaliers et conseillers des bonnes villes de son royaume. P. 103 
105, 313.

_Premire rdaction._ 1333.--douard III fait exposer devant les
reprsentants des trois Ordres la rponse ngative rapporte par les
ambassadeurs qu'il vient d'envoyer vers David Bruce. L'avis unanime du
parlement est qu'il faut contraindre par la force des armes le roi
d'cosse  faire hommage et  donner satisfaction au roi d'Angleterre,
son lgitime suzerain. P. 105 et 106.

douard III, ravi de trouver ses gens aussi bien disposs, les invite
 faire leurs prparatifs pour entrer en campagne et leur donne
rendez-vous, au jour fix,  Newcastle. En mme temps, il dpute
encore une fois des ambassadeurs auprs de son beau-frre pour le
sommer de nouveau et ensuite pour le dfier, si David Bruce persiste
dans ses premires dispositions. P. 106 et 107.

_Seconde rdaction._--1333. douard III, quoique mcontent de la
rponse faite  ses ambassadeurs par son beau-frre, est assez dispos
 en rester l, mais ses conseillers ne lui pargnent aucune
remontrance pour le pousser  la guerre. Ils lui reprsentent surtout
que les cossais ne cessent de menacer Newcastle, Brancepeth, Percy,
Arcot et les autres chteaux voisins. P. 316 et 317.

Grandes ftes et joutes magnifiques  Londres; Jean de Hainaut y vient
assister en compagnie de douze chevaliers du continent. Le prix des
chevaliers trangers est dcern au sire de Fagnolles, et le prix des
cuyers  Frank de Halle qui fut fait chevalier cette mme anne en
cosse aux cts du roi d'Angleterre. Ces ftes et ces joutes, qui
durent huit jours, attirent un grand concours de dames et de
damoiselles. Aprs ces ftes, douard III convoque un parlement.
L'vque de Lincoln y expose au nom du roi le refus fait par David
Bruce de livrer la cit de Berwick, la forteresse de Roxburgh et de
faire hommage pour son royaume d'cosse. P. 317.

Le parlement consult est unanime  dclarer que tous les torts sont
du ct de David Bruce. Il est vident, disent les conseillers
anglais, que les rois d'cosse faisaient autrefois hommage  nos rois,
car leur pays n'a jamais form une province distincte: ce n'est qu'une
enclave de la province d'York qui est un archevch d'Angleterre. De
plus, ils fabriquent leurs monnaies d'aprs nos usages et ordonnances,
ils ont les mmes lois et les mmes coutumes que les Anglais, et ils
parlent la mme langue. D'o il appert que le royaume d'cosse est une
dpendance de celui d'Angleterre. Il convient d'envoyer une
nouvelle ambassade  David Bruce, et, s'il s'obstine, de le dfier et
de lui dclarer la guerre. P. 318.

L'vque de Durham, les seigneurs de Percy, de Mowbray, de Felton sont
chargs de cette ambassade. douard III ne s'en prpare pas moins 
entrer en campagne et il fixe le rendez-vous gnral de son arme 
Newcastle. Retour de Jean de Beaumont en Hainaut. P. 318 et 319.

_Troisime rdaction._--Les Anglais n'aiment pas, n'ont jamais aim et
n'aimeront jamais les cossais: ils ont vu avec un profond dplaisir
le mariage de la soeur de leur roi avec le jeune David Bruce; et quand
la trve conclue pour trois ans avec l'cosse est expire, ils ne
souffrent pas qu'on la renouvelle, car ils veulent avoir la guerre.
Telle est la nature des Anglais: ils ne savent pas, ils ne peuvent
pas, ils ne veulent pas rester longtemps sans guerroyer; ils demandent
 se battre, peu leur importe sous quel prtexte, et ils n'ont que
trop la passion et le gnie des combats. Ils ne pardonnent pas aux
cossais de leur avoir pris et d'avoir gard Berwick, et c'est pour
cela surtout que le comte de Kent s'est rendu nagure si impopulaire
en consentant au mariage de la princesse [Jeanne] d'Angleterre avec le
roi d'cosse. P. 311 et 312.

A l'expiration de la trve, les cossais dputent  Londres, pour
renouveler cette trve, une ambassade compose des vques de
Saint-Andrews et d'Aberdeen, de Robert de Vescy, d'Archibald[224] de
Douglas, de Simon Fraser et d'Alexandre de Ramsay. douard III et la
reine Philippe tenaient  cette poque leur cour, tantt  Windsor,
tantt  Eltham. Les ambassadeurs d'cosse se rendent  Eltham o la
cour se trouvait alors, dsireux de conclure une longue trve ou mme
un trait de paix, car c'en est fait de la puissance de l'cosse,
depuis que Robert Bruce, [Jacques] de Douglas et le comte de Murray
sont morts. P. 312.

  [224] Ce prnom est encore port aujourd'hui et s'est conserv
  dans l'onomastique franaise sous la forme _Archambaud_ ou
  _Archambauld_.

douard III fait aux seigneurs cossais l'accueil courtois qui est d
 des ambassadeurs de son beau-frre. Il leur promet de soumettre leur
demande aux dlibrations de son parlement, et d'user de toute son
influence en faveur de la paix. Sur ce, les envoys du roi d'cosse
retournent  Londres. P. 312 et 313.

Le parlement est convoqu  Westminster, car rien ne peut ni ne doit
se faire sans son concours. L'vque de Saint-Andrews y porte la
parole au nom du roi d'cosse. L'archevque de Canterbury rpond au
nom du roi d'Angleterre en demandant du temps pour dlibrer sur les
propositions de David Bruce. Sur ces entrefaites, douard III s'en
vient demeurer en son htel de Sheen sur la Tamise,  peu de distance
de Westminster, et les cossais passent plus d'un mois  Londres avant
de pouvoir obtenir une rponse. P. 319 et 320.

La crainte de voir le jeune douard III s'amollir dans l'oisivet
comme son pre douard II jointe au dsir de reprendre Berwick,
Dunbar, Dalkeith, dimbourg, Stirling et tout le pays jusqu'au dtroit
de Queensferry, dtermine le parlement  refuser de renouveler les
trves et de conclure la paix avec l'cosse tant qu'elle n'aura pas
restitu les dites villes  l'Angleterre. Les envoys de David Bruce
quittent le palais de Westminster aussitt qu'ils ont reu cette
rponse qui est une dclaration de guerre dguise; ils cheminent au
long de Londres et viennent  Saint-John's-lane en Gracechurch o ils
sont descendus, et de l ils retournent en cosse. P. 320.

Les plus sages entre les cossais disent en apprenant les nouvelles
apportes  dimbourg par l'vque de Saint-Andrews: Nous aurons la
guerre, et nous ne sommes pas prts. Cette fois-ci, les Anglais nous
abattront, ou nous les abattrons eux-mmes. Notre roi est jeune, et
aussi le leur. Il faut qu'ils s'essayent. Il n'y a pas sous le soleil
de peuple plus orgueilleux et plus prsomptueux que le peuple
anglais. Les jeunes chevaliers et cuyers d'cosse, au contraire, qui
aiment les armes et ont  coeur de s'avancer, sont au comble de la
joie. P. 321.




CHAPITRE XIV.

  GUERRE D'COSSE; CAMPAGNE DE 1333: SIGE ET PRISE DE BERWICK (
    51 et 52).


_Premire rdaction._--douard III vient avec le gros de son arme 
Newcastle o il reste quatre jours, attendant ceux de ses gens qui ne
l'ont pas encore rejoint. Le quatrime jour, il se dirige du ct de
Berwick, en traversant les terres des seigneurs de Percy et de
Nevill, deux grands barons de Northumberland, qui, comme les seigneurs
de Ross, de Lucy et de Mowbray, font frontire aux cossais. P. 107.

douard III passe la Tweed qui spare l'Angleterre de l'cosse et,
sans s'arrter devant Berwick, il ravage et incendie quantit de
villes du plat pays entoures seulement de fosss et de palissades, il
s'empare du fort chteau d'dimbourg et y met garnison. Puis, il passe
la seconde rivire d'cosse sous Stirling [le Forth]. Les Anglais
courent tout le plat pays des environs et s'avancent jusqu'
Saint-Johnston (Perth) et Aberdeen. Ils brlent et pillent
Dunfermline; l'abbaye seule est pargne sur l'ordre exprs du roi.
Ils poussent leurs incursions jusqu' Dundee et Dumbarton o le roi et
la reine d'cosse se sont rfugis. Les cossais fuient devant les
envahisseurs sans leur opposer de rsistance et mettent leurs
personnes et leurs biens en sret dans les forts de Jedburgh
impraticables pour quiconque ne connat pas le pays. P. 107 et 108.

Le roi David Bruce et Guillaume de Douglas, neveu de [Jacques] de
Douglas mort en Espagne, ont quinze ou seize ans; le comte de Murray
est encore plus jeune: l'cosse, prive de ses plus braves et de ses
plus habiles capitaines, est livre sans dfense aux attaques
victorieuses des Anglais. P. 108.

Aprs avoir pris le chteau de Dalkeith,  cinq lieues d'dimbourg,
qui appartient au comte de Douglas, le roi d'Angleterre vient mettre
le sige devant Berwick, cit bien fortifie, situe aux confins de
l'cosse et du _royaume_ de Northumberland, environne d'un bras de
mer et pourvue d'une bonne garnison. Ce n'est tous les jours, pendant
la dure du sige, qu'assauts, hutins, escarmouches et apertises
d'armes. Les cossais font plusieurs fois des sorties, soit de jour,
soit de nuit, pour rveiller et surprendre les assigeants; mais
chaque fois ils trouvent les Anglais prts  les recevoir et ils sont
repousss aprs avoir essuy des pertes plus ou moins graves. Les
assigs, menacs de famine, demandent et obtiennent une trve d'un
mois, promettant de se rendre si le roi d'cosse ne leur envoie aucun
secours dans cet intervalle. Robert d'Artois, qui voudrait voir
douard III tourner tout l'effort de ses armes contre la France,
contribue beaucoup  dcider le roi d'Angleterre  accorder cette
trve. P. 109  111.

Reddition de la ville et du chteau de Berwick. Les bourgeois se
soumettent  douard III auquel ils prtent serment de foi et hommage.
Le roi d'Angleterre fait son entre solennelle  Berwick au son des
trompes et des nacaires; il quitte cette ville aprs y avoir sjourn
quinze jours, y laissant une garnison de jeunes chevaliers et cuyers
sous les ordres d'douard Baillol. Aprs quoi, il donne cong  ses
gens et retourne  Windsor. Robert d'Artois, qui l'accompagne partout,
ne cesse de l'exhorter  faire valoir ses droits  la couronne de
France. P. 111 et 112.

_Seconde rdaction._--douard III, arriv avec le gros de son arme 
Newcastle, y reoit la nouvelle que ses prtentions sont repousses
par les cossais; il se met aussitt en marche pour assiger Berwick.
Prcd de ses marchaux, le comte de Suffolk et Thomas Wager, il va
coucher  Arcot[225], chteau et ville qui appartient au seigneur de
Percy: les cossais avaient pill la ville sans pouvoir prendre le
chteau. Le lendemain, le roi d'Angleterre vient dner  Percy
(Alnwick). P. 321 et 322.

  [225] Froissart appelle cette localit _Urcol_. Arcot, avec
  lequel nous identifions Urcol, est un village situ dans le sud
  du Northumberland, au nord de Newcastle,  peu de distance de
  l'ancienne route de Londres  Edimbourg, qui passait par
  Newcastle et par Percy ou Alnwick. Cette identification serait 
  peu prs sre, s'il tait tabli qu'il y avait  Arcot un chteau
  su quatorzime sicle. Il appartient aux savants anglais de nous
  renseigner sur ce point.

L'arme anglaise ne compte pas moins de dix mille hommes  cheval et
de vingt mille hommes  pied, archers et gallois, sans compter la
ribaudaille. Sige de Berwick. Les machines et pierriers des
assigeants abattent les officines et mme les combles des salles et
des chambres, et bientt il ne reste plus aux assigs que deux
grosses tours o ils se rfugient. Les cossais demandent et
obtiennent une trve de quinze jours, promettant de se rendre et de
vider le chteau, sauf leur vie et leurs biens, s'ils ne reoivent pas
de secours dans l'intervalle. En mme temps, ils dpchent un cuyer,
charg de rclamer ce secours,  Saint-Johnston (Perth), une bonne
ville situe sur un bras de mer, o se tiennent alors auprs de leur
roi et de leur reine le jeune comte de Murray, le jeune Guillaume de
Douglas, neveu de [Jacques] de Douglas, Robert de Vescy, Simon Fraser
et une foule d'cuyers et de bacheliers d'cosse. David Bruce marche
au secours de Berwick en passant par son chteau d'dimbourg. Le
lendemain de son dpart de cette dernire ville,  une heure
d'aprs-midi, le roi d'cosse vient camper avec son arme prs d'une
grande abbaye de moines noirs (bndictins), nomme au temps du roi
Arthur la Noire Combe,  cause de sa situation dans une valle et sur
le bord d'une Noire[226] Rivire qui spare l'cosse de l'Angleterre.
Cette abbaye jouit du privilge d'immunit dans les guerres entre les
deux pays en vertu de chartes et de bulles qui lui ont t confres.
Elle est situe  neuf lieues anglaises de Roxburgh et  dix-huit de
Berwick. P. 329 et 330.

  [226] Ces mots de _Noire Rivire_ dsignent sans doute la
  _Blackadder_, un des affluents de la Tweed. L'abbaye de
  bndictins dont parle Froissart tait peut-tre l'un des deux
  monastres dont on voit encore aujourd'hui les ruines sur le
  Herrit's Dykke prs de Greenlaw.

La nuit mme qui suit leur arrive prs de cette abbaye, au coucher du
soleil, le jeune Guillaume de Douglas, le jeune comte de Murray,
Robert de Vescy et Simon Fraser partent avec quatre cents armures de
fer pour rveiller les Anglais. Ils chevauchent  travers des landes
dsertes et arrivent vers minuit assez prs de Berwick,  une petite
lieue de l'arme anglaise. Ils tombent  l'improviste sur leurs
ennemis qui ont  peine le temps de se reconnatre, en tuent ou
blessent plus de deux cents, en font prisonniers plus de quarante,
puis ils regagnent sains et saufs le camp cossais en traversant les
bois par o ils sont venus. P. 331 et 332.

Deux jours aprs cette escarmouche dont le succs l'enhardit, le roi
d'cosse prend la rsolution de joindre les Anglais. Son arme se
compose d'environ seize mille hommes tous  cheval selon l'usage, les
chevaliers et cuyers monts sur bons coursiers et gros roncins, les
autres sur haquenes bien disposes et endurcies  la fatigue. Parvenus
 deux lieues anglaises de Berwick, les cossais se divisent en deux
batailles: la plus petite bataille doit prendre les devants pour
rveiller et escarmoucher les Anglais, tandis que la bataille la plus
nombreuse formera la rserve en s'tendant sur les ailes, pour se
porter o besoin sera. Les Anglais, avertis par leurs sentinelles,
s'arment en toute hte et conviennent de laisser l'ennemi s'avancer
jusque dans leur camp, sans avoir l'air de se douter de rien et sans
opposer tout d'abord aucune rsistance. Les cossais, tmoins de cette
immobilit, souponnent quelque ruse, ils ne tardent pas 
s'apercevoir que les Anglais se sont mis  l'abri d'une surprise. Ils
se postent alors sur une petite montagne  ct d'un bois qui sert de
pturage  leurs chevaux. L'escarpement de cette montagne en
dfend l'abord d'un ct, et les cossais, aprs avoir fortifi le
seul ct par o elle reste accessible  l'aide de troncs d'arbres
abattus, en font garder l'entre par leurs marchaux. P. 333 et 334.

Le roi d'Angleterre envoie un de ses hrauts offrir la bataille au roi
d'cosse ou,  dfaut de bataille, un combat partiel entre un nombre
limit de chevaliers pris dans les deux armes. David Bruce, aprs
avoir consult son conseil, refuse d'accepter cette proposition. P.
334.

Un dtachement, compos de cinq cents hommes d'armes au centre avec
cinq cents archers sur chaque aile, va par l'ordre d'douard III
escarmoucher les cossais, qui sont chauds et bouillants, pour les
exciter et les dcider  accepter la bataille. Les seigneurs de
Willoughby, de Bradeston, de la Ware, douard Spenser, fils du favori
d'douard II, le seigneur de Greystock, Gautier de Mauny et Guillaume
de Montagu, les deux frres d'armes, sont faits chevaliers  cette
occasion de la main du roi d'Angleterre; mais l'escarmouche reste sans
rsultat, et l'on ne russit pas  entraner l'ennemi hors de ses
positions. P. 335.

Les cossais veulent prendre leur revanche en rveillant vers minuit
les Anglais, ils sont repousss  leur tour. Ils voient bien qu'ils ne
sont pas de force  engager la lutte contre un ennemi trs-suprieur
en nombre, ils aiment mieux perdre Berwick que de tenter l'aventure,
et ils effectuent leur retraite pendant la nuit. Le lendemain matin,
les Anglais s'aperoivent que les cossais ont dcamp. Depuis la
veille, la trve accorde aux habitants de Berwick est expire.
douard III envoie quatre chevaliers sommer les assigs de tenir leur
parole. Les clefs de Berwick sont apportes au roi d'Angleterre, qui
fait son entre dans la ville et le chteau le 7 juillet 1333. P. 336.

_Troisime rdaction._--Vers la Saint Jean-Baptiste [1333], le roi et
la reine d'Angleterre viennent  York chasser aux cerfs, daims et
chevreuils. Le rendez-vous gnral de l'arme qui doit marcher contre
l'cosse est fix pour le 1er aot. D'York douard III se rend 
Durham, puis  Newcastle o il attend les hommes d'armes des
lointaines marches qui ne l'ont pas encore rejoint. P. 322.

A cette nouvelle, les cossais s'empressent de mettre leurs villes et
chteaux en tat de dfense, surtout la cit de Berwick dont la
garnison a pour capitaine Alexandre de Ramsay. David Bruce et la reine
sa femme se tiennent en la marche d'dimbourg. Les cossais, qui
ne se sentent pas en force pour soutenir une lutte ouverte contre les
Anglais, se dcident  faire une guerre de partisans. P. 322.

Sur ces entrefaites, Robert d'Artois, traqu de tous cts par le roi
de France, vient implorer l'appui du roi d'Angleterre qui l'accueille
avec bienveillance comme son proche parent. P. 323.

douard III, aprs avoir pass douze jours  Newcastle o il runit
sous ses ordres six mille hommes d'armes, chevaliers et cuyers, et
cinquante mille archers, passe la Tyne sur le pont de cette ville, et,
prenant la direction, non de Berwick, mais de Roxburgh, il arrive 
Alnwich dans la terre du seigneur de Percy. P. 323.

A Alnwich, un hraut d'cosse nomm Dundee sollicite et obtient du roi
d'Angleterre des lettres de sauf-conduit pour sept ambassadeurs
envoys par David Bruce, deux prlats et cinq chevaliers. Ces
ambassadeurs partent de Moreham et viennent trouver le beau-frre de
leur roi  Alnwich. douard III leur souhaite la bienvenue dans sa
propre langue qui diffre trs-peu de la langue cossaise. P. 323 et
324.

Ces sept ambassadeurs sont les vques de Saint-Andrews et d'Aberdeen,
le frre de [Jacques] de Douglas qui porta le coeur de Robert Bruce en
Grenade o il mourut, Archibald de Douglas son fils, le comte de
Carrick, Robert de Vescy et Simon Fraser. L'vque de Saint-Andrews
prie le roi d'Angleterre, au nom des liens d'troite parent qui
l'unissent au roi d'cosse, son beau-frre, de vouloir bien nommer
quatre prlats et autant de barons de son royaume chargs de
s'entendre avec un gal nombre de prlats et de barons cossais pour
renouveler les trves et conclure une paix durable. P. 324 et 325.

douard III consulte son conseil. Renaud de Cobham, pre du chevalier
du mme nom qui se rendit depuis si fameux par ses prouesses conseille
de n'accorder la paix aux cossais qu' deux conditions. La premire
est la prestation de l'hommage d par David Bruce au roi d'Angleterre
pour tout le royaume d'cosse, except certaines les situes du ct
de l'Irlande et de la Norvge, dites les _Sauvages Escos_, dont le
seigneur a nom Jean des Adultilles[227] et n'est tributaire que du roi
d'cosse. La seconde condition est la reddition de Berwick et de
tout le pays jusqu' la mer d'cosse. P. 325.

  [227] Peut-tre Jean des Athol-les ou Jean d'Athol, suivant une
  conjecture un peu hardie, mais ingnieuse, de Buchon.

Les ambassadeurs cossais,  la demande desquels Renaud de Cobham est
charg de rpondre, dclarent qu'ils ne peuvent prendre sur eux
d'accepter de pareilles conditions. P. 326.

Ils quittent Alnwich et retournent vers le roi d'cosse auquel ils
transmettent la rponse hautaine et orgueilleuse des Anglais. Ils font
remarquer que le roi d'Angleterre n'a nulle puissance en toutes ces
choses et que c'est le peuple anglais lui-mme qui prend fait et cause
pour la revendication d'hommage et le recours  la force; ils ont bien
vu que, quand mme douard III voudrait renoncer  cette
revendication, ses gens n'y consentiraient pas. La guerre est
invitable: il ne reste plus qu' s'y prparer. P. 327.

Le roi d'Angleterre quitte Alnwich  la tte de cent mille chevaux, y
compris les sommiers qui portent les provisions et les bagages. Les
Anglais prennent le chemin de Roxburgh et de Melrose. Melrose est une
abbaye de Saint-Benot, situe sur une petite rivire qui spare
l'cosse de l'Angleterre. Ils laissent pour le moment Berwick  leur
droite sans s'y arrter et passent outre, car ils ne cherchent que la
bataille et ils veulent voir s'ils trouveront  qui parler. Ils
portent le ravage et l'incendie par tout le plat pays d'cosse. P.
327.

Il y a trs-peu de villes fortifies en cosse; en revanche, les
chteaux y abondent, quoiqu'ils soient dix fois moins nombreux qu'en
Angleterre. Les cossais ont pour principe, dans leurs guerres contre
les Anglais, de se tenir en rase campagne. Les seigneurs eux-mmes ne
s'enferment point dans leurs chteaux; ils disent qu'un chevalier, ds
lors qu'il est ainsi enferm, cesse de valoir plus que le premier
venu. Les envahisseurs, contre leur attente, ne trouvent pas 
dimbourg, qui est le Paris de l'cosse, le roi David Bruce; celui-ci
s'est retir avec la reine sa femme dans la partie la plus sauvage de
son royaume. Ainsi ont fait les chevaliers et cuyers du pays dont les
meubles, les objets prcieux et l'immense btail ont t mis en sret
dans les inaccessibles forts de Jedburgh[228]. P. 328.

  [228] L'ancien nom de Jedburgh est Jedweorth ou Jedwarth. On voit
  encore sur les bords de la Jed, rivire qui a donn son nom 
  Jedburgh, des grottes  trois compartiments qu'on suppose avoir
  servi de refuge aux habitants du pays durant les invasions des
  Anglais.

douard III fait son entre dans dimbourg, ville grande, plantureuse
et dpourvue de fortifications. Il va se loger  l'abbaye de
Sainte-Croix. Prise du chteau d'dimbourg aprs quinze jours de
sige. Prise de Dalkeith, chteau des Douglas, situ  cinq petites
lieues d'dimbourg. Les Anglais ravagent et brlent toute l'cosse
jusqu' Saint-Johnston (Perth.) P. 328.

Le roi d'Angleterre occupe une belle petite ville qu'on appelle
Dunfermline. Il y a dans cette ville une abbaye de moines noirs
(bndictins) qui est trs-grande et belle; cette abbaye contient les
spultures de la plupart des rois d'cosse. Les Anglais mettent le feu
 la ville, mais douard III leur dfend de toucher  l'abbaye o il
est log. Le roi, voyant que la mauvaise saison s'approche, se dispose
 retourner en Angleterre; il suit un autre chemin que celui par
lequel il est venu en cosse. Il ctoie le rivage de la mer, car il
veut aller mettre le sige devant Berwick. C'est en vain que sur la
route il essaye de prendre Dunbar; cette ville maritime rsiste
pendant cinq jours  tous les assauts des Anglais. P. 329.

douard III assige Berwick dont la garnison a pour capitaine
Alexandre de Ramsay. Les Anglais posent leur camp le long de la Tweed,
rivire qui se jette dans la mer sous Berwick; il s'y trouve un port
par o ils reoivent des approvisionnements. Le pays des environs est
fertile et bien pourvu de toute sorte de grains et de fourrages; et
l'on y trouve du gibier et des volailles en abondance. Le roi
d'Angleterre s'y livre au plaisir de la chasse avec ses chiens et ses
oiseaux; et pendant qu'il prend ainsi ses bats, le comte de
Northampton, conntable d'Angleterre, surveille l'ennemi  la tte de
cinq cents lances et de mille archers. P. 337.

Certes, ce n'est pas du temps de Robert Bruce ni de [Jacques]
de Douglas mort en Grenade, ni de Jean de Murray, que le roi
d'Angleterre et ainsi os prendre ses bats en Ecosse avec ses chiens
et ses oiseaux. Mais les cossais commencent  redouter douard III et
disent qu'il a la mine et les allures d'un brave. Les Anglais excitent
et entretiennent la bravoure de leur roi, et ils font bien, car qui
veut tenir terre et rgir peuple doit tre de hardies et grandes
emprises. Les cossais conviennent entr'eux que le roi d'Angleterre,
beau-frre de David Bruce, est tenu de faire en toutes choses les
volonts du peuple anglais, sous peine d'avoir le sort de son pre
douard II, P. 337 et 338.

Cette opinion des cossais est partage par tous ceux qui connaissent
le caractre des Anglais, car il n'y a pas sous le soleil de peuple
plus difficile  gouverner et plus rvolutionnaire: ils sont de bonne
compagnie et ils ont de beaux dehors; mais il ne faut pas trop s'y
fier, si l'on est sage. P. 338.

Alexandre de Ramsay, capitaine de Berwick, craignant de se voir
bientt contraint de livrer cette ville aux Anglais, sollicite et
obtient des assigeants une trve de quinze jours; il promet de se
rendre s'il ne reoit pas de secours dans cet intervalle. En mme
temps, il fait demander des renforts  David Bruce par deux chevaliers
qu'il expdie  Aberdeen o se tient alors le roi d'cosse. David
Bruce rpond qu'il est dans l'impossibilit de secourir Berwick. Ce
que voyant, Alexandre de Ramsay prend le parti de se rendre. douard
III fait son entre en grande pompe dans la ville et le chteau de
Berwick et il y tient sa cour en compagnie de la reine Philippe alors
enceinte. Il tablit garnison dans le chteau dont il confie la garde
au seigneur de Percy. Puis il revient  Newcastle dont il fait le
seigneur de Nevill capitaine, et il va passer deux jours au chteau de
Brancepeth qui appartient au seigneur de Percy[229]. Robert d'Artois
accompagne partout le roi et la reine d'Angleterre qui, aprs s'tre
arrts trois jours  Durham, arrivent  York o ils restent jusqu'
la Pque de l'anne suivante [1334]. P. 338  341.

  [229] Il y a lieu de croire que Froissart ajoute ici une
  confusion de nom aux autres erreurs dont ce rcit abonde:
  Brancepeth, prs de Durham, semble avoir toujours appartenu aux
  Nevill, non aux Percy.




CHAPITRE XV.

  GUERRE D'COSSE; CAMPAGNES DE 1334 A 1336: SIGE ET PRISE DE
    ROXBURGH, DE DALKEITH ET DE STIRLING. ( 53.)


_Premire rdaction._--Guillaume de Montagu et Gautier de Mauny,
chargs de garder la frontire d'Angleterre du ct de l'cosse, se
couvrent de gloire. Guillaume de Montagu fait de Roxburgh, qui n'tait
auparavant qu'une bastille, une forteresse de premier ordre. douard
III le cre comte de Salisbury en rcompense de ses services et lui
procure le mariage le plus brillant. Gautier de Mauny, de son
ct, est fait chevalier et devient un des conseillers intimes du roi
d'Angleterre. Ces deux chevaliers sont en butte aux incursions
continuelles des ennemis rfugis dans les forts marcageuses de la
sauvage cosse, et Guillaume de Montagu perd un oeil dans une de ces
escarmouches. P. 112 et 113.

1306. C'est aussi dans ces marais et ces forts que Robert Bruce, pre
de David, avait jadis cherch un refuge lorsqu'il avait t contraint
de fuir devant les armes victorieuses d'douard I; et c'est de l
qu'il s'tait lanc pour reconqurir par cinq fois son royaume. P.
113 et 114.

1307. douard I,  la nouvelle de l'un de ces retours offensifs,
s'tait mis en marche pour combattre le roi d'cosse; mais il avait
t surpris par la mort  Berwick. Avant de mourir, il fit appeler en
prsence de toute sa cour son fils an qui lui succda sous le nom
d'douard II et lui fit jurer sur des reliques que, sitt qu'il serait
mort, on mettrait son corps  bouillir dans une chaudire jusqu' ce
qu'il ne restt que les os; et, toutes les fois que son fils irait en
guerre contre les cossais, il devrait emporter ces os: tant qu'il les
aurait avec lui, il battrait toujours ses ennemis. douard II ne tint
pas la promesse qu'il avait faite  son pre: aussi fut-il dfait 
Stirling et dans une foule d'autres rencontres. P. 114.

_Seconde rdaction._--Aprs la prise de Berwick, douard III va mettre
le sige devant le chteau de Roxburgh, situ  douze lieues de l aux
confins de l'Angleterre et de l'cosse; la garnison de ce chteau a
pour capitaine un cuyer cossais nomm Alexandre de Ramsay. P. 341.

Pendant ce temps, l'arme cossaise, qui s'est retire devant l'arme
anglaise, prend position sur une petite rivire appele dans le pays
_la Boe_[230]. L, on dcide que le jeune roi d'cosse se mettra en
sret dans Dumbarton, un trs-fort chteau de la sauvage cosse,
tandis que Guillaume de Douglas, les comtes de Murray et de
Sutherland, Robert de Vescy et Simon Fraser mettront  profit les
retraites impntrables des forts de Jedburgh pour faire aux Anglais
une guerre de partisans. Les cossais se contentent de mettre des
garnisons  dimbourg,  Saint-Johnston (Perth),  Aberdeen,  Dundee,
 Dalkeith,  Saint-Andrews; et, aprs avoir ravag eux-mmes le plat
pays pour n'y rien laisser  prendre aux envahisseurs, ils se retirent
dans les profondeurs inaccessibles de leurs forts. P. 342.

  [230] Peut-tre, puisque Froissart avertit qu'il donne le nom
  local, la _White_ ou la _Blanche_, aujourd'hui _Whiteadder_,
  petite rivire situe au N. O. de Berwick, qui, aprs avoir fait
  sa jonction avec la _Blackadder_, vient se jeter dans la Tweed.
  Froissart a d crire le nom de cette rivire, tel qu'il l'a
  entendu prononcer par les habitants du pays: _Voee_ ou Boe,
  _Vethe_ ou Bethe.

Le sige du chteau de Roxburgh est signal par un combat singulier
entre Alexandre de Ramsay, capitaine du dit chteau et Guillaume de
Montagu, gentilhomme anglais fait nouvellement chevalier. Cet exploit
d'armes n'est point consign dans les Chroniques de Jean le Bel, mais
il fut racont  Froissart par les seigneurs du pays pendant son
voyage en cosse. Guillaume de Montagu propose ce combat singulier,
et, pour tre plus sr de le faire agrer, il promet de se racheter au
prix de mille nobles si Alexandre de Ramsay est vainqueur. Le
capitaine de Roxburgh accepte la proposition. P. 343.

Le roi d'Angleterre accorde  cette occasion une trve  la garnison
de Roxburgh pendant tout le jour que le combat doit avoir lieu et le
lendemain jusqu' soleil levant. Ce combat singulier se livre en
plaine,  peu de distance du chteau, en prsence d'douard III et des
gens d'armes tant anglais qu'cossais. Les deux champions, monts sur
leurs chevaux, aprs avoir rompu d'abord leurs glaives, puis leurs
pes, en changeant des coups, finissent par se prendre  bras le
corps, sans parvenir  se dsaronner l'un l'autre. Ce que voyant, le
roi d'Angleterre fait cesser le combat. P. 344.

La garnison de Roxburgh se rend, aprs avoir soutenu un sige qui dure
depuis l'entre d'aot jusqu' la Toussaint. Les gens d'armes qui
composent cette garnison, libres d'aller o bon leur semble, se
retirent, les uns  Dumbarton, les autres dans les forts de Jedburgh
avec Guillaume de Douglas, le comte de Murray et autres chevaliers
d'cosse qui rveillent et harclent les Anglais. P. 345.

Aprs avoir pass huit jours  Roxburgh et y avoir ft la Toussaint,
douard III chevauche vers dimbourg, trs-beau chteau et fort situ
prs de la mer au sommet d'un rocher d'o l'on dcouvre tout le pays
environnant. Les marchaux de l'arme anglaise font des incursions par
tout le comt de March et le long du rivage de la mer, au sud, jusqu'
Dunbar et Ramsay, au nord, jusqu' Saint-Andrews; ils pillent et
brlent la ville de Queensferry sur le dtroit de ce nom et ils
viennent attaquer Dunfermline. Le comte de Suffolk, douard Spenser,
Thomas Biset et Eudes de Pontchardon sont blesss au sige de cette
ville qui, grce au seigneur de Lindsay, rsiste  tous les assauts
des Anglais. Les marchaux, ainsi repousss de Dunfermline, vont
rejoindre douard III qui a mis le sige devant Dalkeith, un chteau
des Douglas, situ  cinq lieues d'dimbourg. P. 345 et 346.

Ce chteau de Dalkeith n'est pas trs-grand, mais il est bien amnag
et il a une grosse tour carre et vote  l'preuve des machines; il
est bti sur un petit rocher  pic entour d'une rivire [Esk] qui ne
devient un peu forte que quand il tombe des pluies en abondance. La
garnison de Dalkeith se compose de trente-six compagnons dont le
capitaine, nomm Patrick d'Orkney, s'arme d'argent  trois clefs de
sable. P. 346.

Le sige de Dalkeith dure tout l'hiver. Au printemps, une ruse de
guerre livre ce chteau aux Anglais. Les comtes de Lancastre, de
Pembroke, de Hereford, de Warwick, les seigneurs de Percy, de
Greystock, de Nevill et de Felton s'avisent de faire endosser leurs
armures  huit de leurs valets et de les envoyer  l'assaut; et
pendant que les assigs, qui ont fait une sortie, sont occups 
repousser ces valets, les chevaliers anglais, auteurs du stratagme,
pntrent dans le chteau par le pont-levis qui reste abaiss et se
rendent ainsi matres de Dalkeith. P. 346 et 347.

Aprs la prise de Dalkeith, douard III attaque le chteau
d'dimbourg. Il se loge dans une abbaye de moines noirs (bndictins)
voisine de la ville et  laquelle les cossais ont mis le feu, afin
que l'ennemi ne puisse s'en servir. dimbourg rsiste aux efforts et
aux machines des assigeants, mais le pays des environs a t
tellement dvast, soit par les habitants, soit par les envahisseurs,
que les Anglais sont rduits  faire venir leurs vivres d'Angleterre,
par mer. P. 348.

Le roi d'Angleterre va mettre alors le sige devant Stirling. Stirling
est un beau et fort chteau assis au sommet d'un rocher escarp de
tous cts sauf un seul,  vingt lieues d'dimbourg,  douze de
Dunfermline,  trente de Saint-Johnston (Perth). Cette forteresse
tait appele _Smandon_ au temps du roi Arthur; et c'est l que se
runissaient les chevaliers de la Table-Ronde, ainsi qu'il fut dit 
Froissart sur les lieux mmes, lorsqu'il alla passer trois jours au
chteau de Stirling en compagnie du roi David d'cosse. A
l'poque de ce voyage, le chteau de Stirling appartenait  Robert de
Vescy qui avait aid  le reprendre aux Anglais. P. 348 et 349.

Le sige de Stirling est pouss avec vigueur malgr les conseils de
Robert d'Artois qui ne cesse de dire  douard III: Laissez ce pauvre
pays; que le feu d'enfer le brle, et ne songez qu' revendiquer le
trne de France, votre lgitime hritage! Pendant ce temps, la reine
Philippe, qui rside  York, met au monde un fils qui reoit le nom
d'douard comme son pre et son parrain douard Baillol. C'est ce fils
qui devint depuis si fameux sous le titre de prince de Galles[231],
mais il mourut du vivant de son pre, comme on le verra ci-aprs. P.
349.

  [231] Quoique la rectification des erreurs historiques de
  Froissart doive faire l'objet d'une publication spciale, la
  mprise commise ici est tellement grossire qu'il est impossible
  de ne la pas relever. Notre chroniqueur parat avoir confondu
  dans ce passage la naissance d'douard, depuis prince de Galles,
  qui eut lieu le 16 juin 1330, avec celle de Guillaume, que la
  reine Philippe mit au monde  Hatfield en 1336, pendant la guerre
  d'cosse.

La garnison de Stirling demande et obtient une trve de quinze jours
pendant lesquels elle attend en vain des renforts; elle rend le
chteau  l'expiration de cette trve. P. 349 et 350.

Aprs la reddition de Stirling, Robert d'Artois exhorte plus que
jamais le roi d'Angleterre  revendiquer le trne de France. Les
comtes de Lancastre, de March, de Suffolk, de Hereford, de Warwick et
le seigneur de Percy conseillent  douard III de se rendre  Londres
et de soumettre la question, souleve par Robert d'Artois, aux
dlibrations du parlement. Avant de quitter l'cosse, le roi
d'Angleterre met de bonnes garnisons  Berwick,  Dalkeith, 
Roxburgh,  Dundee,  _Astrebourch_,  _la bastide de March_, _au fort
Saint-Pierre_,  dimbourg et  Stirling; en mme temps, il place tout
le pays conquis sous le commandement et sous la garde de Guillaume de
Montagu et de Gautier de Mauny. Aprs quoi, il congdie ses barons 
Roxburgh, en leur assignant rendez-vous  un parlement qui doit se
runir prochainement  Londres. Puis il va rejoindre la reine sa femme
 York, en passant par Arcot, Percy (Alnwich), Newcastle-on-Tyne et
Durham. De retour  Londres, il fait clbrer aux Augustins de cette
ville un office solennel pour l'me de Jean d'Eltham son frre,
rcemment mort, et il tient sa cour tantt  Westminster, tantt
 Sheen, tantt  Eltham. P. 350 et 351.

Les cossais profitent du dpart d'douard III pour faire aux gens
d'armes anglais qu'il a laisss dans le pays conquis une guerre de
partisans. Les chevaliers des deux royaumes se livrent des
escarmouches dont l'honneur revient principalement, du ct des
cossais,  Guillaume de Douglas,  Robert de Vescy, au comte de
Murray,  Simon Fraser, et, du ct des Anglais,  Gautier de Mauny et
 Guillaume de Montagu. Ce dernier devint dans la suite comte de
Salisbury par son mariage avec Alix, hritire de ce comt, qui dans
sa jeunesse avait fait partie de la maison de Philippe, reine
d'Angleterre. P. 351 et 352.




CHAPITRE XVI.

  1336. VOYAGE DE PHILIPPE DE VALOIS A AVIGNON ET PRPARATIFS D'UNE
    CROISADE PROJETE PAR CE PRINCE ( 54 et 55).


1336. clat de la cour de Philippe de Valois. C'est un roi magnifique
en toute chose, et qui sait bien ce que c'est que bachelerie, car il a
t bachelier et homme d'armes  gages dans sa jeunesse, en Lombardie,
du vivant du comte de Valois son pre. Il tient sa cour tantt 
Paris, tantt au bois de Vincennes. Noms des principaux grands
seigneurs qui frquentent cette cour. P. 353.

Philippe de Valois, voyant ses chevaliers impatients de l'inaction o
la paix les condamne, entreprend d'occuper leur activit en les menant
 la croisade dlivrer la Terre Sainte; il part pour Avignon en
compagnie des rois de Bohme et de Navarre, afin de prier le pape
Benot XII de prter son appui  cette croisade et de la publier par
toute la chrtient. Arriv  Lyon aprs avoir travers la Bourgogne,
il s'embarque sur le Rhne pour voyager plus commodment, tandis que
ses gens continuent leur route par terre, et il vient se loger avec sa
suite  Villeneuve-ls-Avignon. Il est reu avec joie par le pape et
par le roi Pierre d'Aragon[232]. Benot XII donne plusieurs fois 
dner  Philippe de Valois et aux autres rois dans son palais qui
n'tait pas alors si beau ni si considrable qu'il est maintenant. P.
114, 115, 353, 354.

  [232] Au lieu du roi d'Aragon, le manuscrit de Rome nomme le roi
  Robert de Naples, comte de Provence, qui serait venu exprs de
  Sicile et de Pouille pour se rencontrer avec le roi de France; et
  un autre manuscrit ajoute le roi de Majorque.

Le pape prche la croisade et accorde une indulgence plnire  tous
ceux qui en feront partie. Les rois prsents, plusieurs cardinaux et
plus de deux cents grands seigneurs prennent la croix. P. 114, 115,
354.

Philippe de Valois retourne  Paris en passant par Montpellier, par
l'Auvergne, le Berry, la Beauce et le Gtinais. Le royaume de France
tait alors florissant, populeux et plantureux, ses habitants taient
riches et pourvus de grands biens, et l'on n'entendait parler de nulle
guerre. P. 116 et 117.

Philippe de Valois fait pour la croisade les plus grands et les plus
beaux prparatifs que l'on et vus depuis le temps de Godefroi de
Bouillon. On rassemble  Marseille,  Aigues-Mortes,  Lattes et
dans les ports qui avoisinent Montpellier et Narbonne, des
approvisionnements de toute sorte en biscuit, en vins, en eau douce,
en salaisons, avec un nombre suffisant de vaisseaux, d'huissiers, de
caraques, de gales, de barques, pour transporter trente mille ou mme
soixante mille hommes. Le comte de Narbonne et Charles Grimaldi[233]
de Gnes sont prposs  cette flotte de transport. P. 117, 354 et
355.

  [233] En novembre 1339, Philippe de Valois fit don  son am et
  fal conseiller Charles Grimaldi, chevalier, de 1000 livres
  tournois de rente annuelle et perptuelle sur la claverie
  (douane) d'Aigues-Mortes. (Arch. de l'Empire, JJ 74, p. 70, f{o}
  41.)

Le roi de Hongrie, le vaillant Hugues IV de Lusignan, roi de Chypre,
Robert, roi de Naples informent Philippe de Valois qu'ils sont
disposs  livrer passage aux plerins de Dieu  travers leurs tats.
Le grand prieur de France,  qui les Templiers obissent, est charg
de prparer des vivres et des approvisionnements dans l'le de Rhodes.
Les Gnois et les habitants de la rivire de Gnes fournissent
quantit de gales et de barques toutes prtes  prendre la mer. Les
Vnitiens garnissent l'le de Crte, une de leurs possessions, de
concert avec les chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem. Bref, plus de
trois cent mille personnes prennent la croix; mais les Sarrasins ne
s'en porteront pas plus mal, car le roi de France ne donne pas suite 
son projet. P. 118 et 357.

A la demande de Philippe de Valois, Louis V de Bavire, mari de
Marguerite de Hainaut et empereur de Rome malgr les Romains, accorde
aux croiss le voyage sur son territoire jusqu'en Hongrie, en
promettant de les fournir de vivres pendant ce voyage.

1328. Froissart raconte  ce propos l'expdition de Louis de Bavire
en Italie et son couronnement  Rome, mais il place  tort ces
vnements sous le pontificat de Benot XII, tandis qu'ils eurent lieu
sous celui de Jean XXII. Louis de Bavire, que ce dernier pape refuse
de reconnatre, traverse la Lombardie  la tte d'une puissante arme
et vient  Milan dont il donne le gouvernement  l'archevque
moyennant un tribut annuel; puis il se rend  Rome o il fait avec la
connivence des Romains douze cardinaux et un pape qui le couronne
empereur. Au moment o il vient de quitter Rome, les Allemands qui
servent sous ses ordres, et auxquels il n'a point donn de solde,
restent un peu en arrire et se payent eux-mmes en livrant au pillage
la ville ternelle. Quand ils se sont gorgs de dpouilles, d'or,
d'argent et de joyaux, ils vont rejoindre Louis de Bavire qui les
attend  Viterbe. Aprs un tel guet-apens, l'amour des Romains pour
l'Empereur fait place  la haine; et le pape et les cardinaux crs
par Louis se soumettent au pape d'Avignon. P. 355 et 356.




CHAPITRE XVII.

  1337. DOUARD III ENVOIE DES AMBASSADEURS SUR LE CONTINENT
    CHARGS DE NGOCIER UNE ALLIANCE CONTRE LA FRANCE AVEC LE COMTE
    DE HAINAUT, LE DUC DE BRABANT ET LES SEIGNEURS DES MARCHES
    D'ALLEMAGNE ( 56  58).


_Premire rdaction._--Robert d'Artois redouble d'efforts pour dcider
douard III  revendiquer le trne de France. Le roi d'Angleterre
prendrait volontiers ce parti, mais il est retenu par la crainte
d'encourir le blme en faisant valoir ses prtentions, sans tre prt
 les appuyer par la force des armes; or il ne s'estime pas assez fort
pour engager seul la lutte contre le grand royaume de France: il
prouve le besoin de s'assurer auparavant,  prix d'or, l'alliance de
seigneurs puissants en l'Empire et ailleurs. Il consulte son
conseil sans le concours duquel il ne veut rien entreprendre. P. 119.

L'opinion du conseil est qu'on envoie des ambassadeurs sur le
continent demander l'avis du comte de Hainaut et de Jean de Hainaut
son frre, qui doivent inspirer pleine confiance et sont plus en
mesure que tous autres d'indiquer les seigneurs dont il convient de
rechercher l'alliance. P. 120.

douard III charge de cette mission l'vque de Lincoln et lui adjoint
deux chevaliers bannerets et deux clercs en droit. Les envoys anglais
dbarquent  Dunkerque, traversent la Flandre et arrivent 
Valenciennes o ils sont combls de ftes et d'honneurs par Guillaume,
comte de Hainaut, et par Jean son frre. Le comte de Hainaut souffre
tellement de la goutte et de la gravelle qu'il garde le lit sans
pouvoir faire aucun mouvement. Les ambassadeurs anglais exposent
l'objet de leur mission. P. 120 et 121.

Aprs avoir donn des loges  la prudence du roi d'Angleterre, le
comte de Hainaut dclare qu'il a plus  coeur le succs d'douard III,
son gendre, que celui de Philippe de Valois, son beau-frre. Ce
dernier a mis obstacle au mariage de l'une des filles du comte, nomme
Isabelle, avec le jeune duc de Brabant  qui il a fait pouser sa
propre fille[234]. Guillaume de Hainaut ajoute que son gendre peut
compter entirement sur son aide ainsi que sur celle de Jean son
frre, mais Hainaut est un bien petit pays en comparaison du royaume
de France, et l'Angleterre est bien loin pour dfendre un alli.
L'vque de Lincoln prie alors Guillaume de Hainaut d'indiquer les
seigneurs dont il convient de rechercher l'alliance. Le comte nomme le
duc de Brabant, l'vque de Lige, le duc de Gueldre, l'archevque de
Cologne, le marquis de Juliers, Arnoul de Blankenheim et le seigneur
de Fauquemont. Ce sont seigneurs trs-belliqueux, qui peuvent bien
mettre sur pied huit on dix mille armures de fer, pourvu qu'on les
paye  proportion, car ils vendent volontiers leurs services. Si
jamais le roi d'Angleterre parvient  acheter l'alliance de ces
seigneurs, il pourra bien aller au del de l'Oise offrir la bataille 
Philippe de Valois. P. 121  123.

  [234] Marie, fille de Philippe de Valois et de Jeanne de
  Bourgogne, marie  Jean de Brabant, duc de Limbourg.

Les ambassadeurs anglais retournent dans leur pays et reviennent
 Londres o ils rapportent  leur souverain les conseils du comte de
Hainaut et de Jean de Hainaut. douard III reoit ces conseils avec
dfrence et se promet bien d'en faire son profit. P. 123.

Pendant ce temps, on apprend en France que le roi anglais se dispose 
rclamer ses droits  la couronne. A cette nouvelle, Philippe de
Valois suspend les prparatifs de la croisade qu'il a entreprise; il
contremande les officiers et les approvisionnements jusqu' ce qu'il
sache sur quel pied le roi d'Angleterre veut danser[235]. P. 123.

  [235] Les hostilits sourdes commencrent entre le roi de France
  et le roi d'Angleterre ds le mois de juin 1337. (V. de Camps,
  portef. 83, f{o} 190.) Par un mandement en date du 24 aot 1337,
  Philippe de Valois enjoint  Grard de Picquigny,  Bernard de
  Moreuil et  Renaud d'Aubigny de convoquer les gens d'armes de
  l'Aminois dans la quinzaine de la Nativit pour repousser les
  ennemis qui inquitent les frontires sans avoir dclar la
  guerre (de Camps, portef. 83, f{o} 156). Par acte donn  Gisors
  le 7 mai 1337, Philippe de Valois dcide que tous les bourgeois,
  marchands ou non marchands domicilis en la ville et les
  faubourgs de Paris, nous feront en ceste prsente anne, en
  nostre host que nous entendons  avoir  l'ayde de Dieu, ayde de
  quatre cens hommes de cheval par l'espace de six mois, se nous
  alons ou dit host en nostre propre personne, ou par l'espace de
  quatre mois, se nous n'y alons et la guerre estoit, laquelle
  aide cesserait se il avenoit par aventure que il convenist que
  le commun des gens de la dicte ville alast ou dit host par
  manire de arrre ban ou autrement. Arch. de l'Empire, JJ 70, p.
  371, f{o} 179.

douard III, de son ct, renvoie  Valenciennes l'vque de Lincoln
en compagnie de dix chevaliers bannerets et de quarante chevaliers
jeunes bacheliers pour traiter avec les seigneurs de l'Empire indiqus
par le comte de Hainaut et pour faire tout ce que Guillaume et Jean de
Hainaut conseilleront. Plusieurs des bacheliers, qui font partie de
cette ambassade, ont un oeil recouvert d'un morceau d'toffe, ce qui
les empche de voir de cet oeil. On dit qu'ils ont jur aux dames de
leur pays qu'ils ne verront jamais que d'un oeil, tant qu'ils n'auront
pas accompli en France certaines prouesses dont ils refusent de
s'ouvrir  ceux qui les interrogent. P. 124.

Ces ambassadeurs vont d'abord, d'aprs le conseil du comte de Hainaut,
trouver le duc de Brabant. Celui-ci promet de soutenir dans son pays
le roi ainsi que les gens d'armes d'Angleterre et de leur livrer
passage; il promet mme, moyennant une certaine somme de florins, que
si douard III, son cousin germain, a soin de dfier en bonne
forme le roi de France et parvient  acqurir l'alliance des seigneurs
d'Allemagne ci-dessus nomms, il dfiera lui aussi Philippe de Valois
et marchera sous la bannire d'Angleterre  la tte de mille armures
de fer. Cette promesse fut bien mal tenue, comme on le verra ci-aprs.
P. 125.

Les envoys anglais reviennent  Valenciennes o l'or et l'argent du
roi d'Angleterre attirent le duc de Gueldre, beau-frre d'douard III,
le marquis de Juliers, qui vient tant en son nom qu'au nom de son
frre Valerand, archevque de Cologne, enfin le seigneur de
Fauquemont. Ces seigneurs, gagns par l'appt de grosses sommes de
florins promises  eux et  leurs gens, s'engagent  se joindre au roi
d'Angleterre pour dfier le roi de France et  servir leur alli  la
tte d'un certain nombre de gens d'armes  heaumes couronns. On
parlait alors de heaumes couronns; et les seigneurs ne tenaient nul
compte des gens d'armes, s'ils n'taient  heaumes et  timbres
couronns. Aujourd'hui, on a chang tout cela; et l'on ne parle que de
lances, de glaives et de jacques. P. 125 et 126.

Les envoys anglais essayent de gagner Adolphe [de la Marck], vque
de Lige, mais toutes leurs dmarches restent infructueuses. Cet
vque ne veut rien entendre ni rien entreprendre contre le roi de
France dont il est devenu l'homme lige et  qui il a prt serment de
foi et hommage. Aucune tentative n'est faite auprs du roi de Bohme
que le mariage de Bonne, sa fille, avec Jean, duc de Normandie,
attache par un lien si troit au parti du roi de France. P. 126.

_Seconde rdaction._--douard III runit  Londres un grand parlement;
Robert d'Artois y expose les droits du roi d'Angleterre  la Couronne
de France. P. 359.

L'opinion du parlement est qu'avant de prendre une rsolution
dfinitive il importe de sonder les dispositions et de savoir l'avis
du comte de Hainaut, de Jean de Hainaut, du duc de Brabant et du comte
de Gueldre. En consquence, douard III dpute vers ces princes les
seigneurs de Beauchamp, de Percy, de Stafford et de Cobham. P. 360 et
361.

Arrivs  l'cluse en Flandre, les envoys du roi d'Angleterre se
dirigent d'abord vers le Hainaut et viennent  Valenciennes o ils se
logent sur le march, chacun dans un htel diffrent. Ils se rendent
ensuite  la Salle, rsidence du comte de Hainaut auquel ils
soumettent l'objet de leur mission. P. 361 et 362.

Le comte de Hainaut promet son alliance aux ambassadeurs d'Angleterre
et leur conseille d'acqurir  tout prix celle du duc de Brabant, du
comte de Gueldre, du pays de Flandre et de Louis de Bavire, empereur
d'Allemagne. P. 367.

C'est que les messagers d'douard III arrivent dans un moment o le
comte de Hainaut a plusieurs raisons d'tre fort mal dispos envers le
roi de France. D'abord, celui-ci a empch le mariage d'Isabelle,
fille du comte, avec le fils an du duc de Brabant auquel il a fait
pouser sa propre fille. Puis, ayant appris que Guillaume de Hainaut
vient d'acheter le chteau de Crvecoeur sur la frontire du Cambrsis
et du Hainaut ainsi que le chteau d'Arleux en Palluel aux confins du
pays de Douai et de l'Ostrevant, Philippe de Valois a fait rompre le
march et au moyen d'une surenchre a achet pour son propre compte
ces deux chteaux qu'il a donns au duc de Normandie, son fils[236].
Depuis lors, le comte de Hainaut ne cherche qu'une occasion de se
venger de ces mauvais procds. P. 365 et 366.

  [236] Un change fut fait  Paris, en aot 1337 _pour le profit
  de Jehan de France, duc de Normandie_, du chastel et de la
  chastellenie de Chauny-sur-Oise appartenant au roy de France
  contre _les chastiaus de Crievecuer et de Alleus et la
  chastellenie de Cambrai avecques leurs appartenances_ appartenant
   nostre chre et feale cousine Beatrix de Saint-Pol, dame de
  Neele. (Arch. de l'Empire JJ 70, p. 322, f{o} 146.) Batrix de
  Saint-Pol tait marie  Jean de Nesles, sire d'Offmont.

Aprs avoir pass six jours  Valenciennes, les envoys anglais vont 
Leeuw trouver le duc de Brabant, cousin germain d'douard III, qui se
reconnat tenu par les obligations de la parent de faire tout ce que
voudra le roi d'Angleterre. A la suite d'un voyage dans le comt de
Gueldre, les ambassadeurs d'Angleterre obtiennent le mme engagement
du souverain de ce comt. Ils retournent alors auprs d'douard III
auquel ils rendent compte du rsultat de leur mission. P. 368.

Sur ces entrefaites, Philippe de Valois est inform des prtentions et
des menes du roi d'Angleterre. Il s'en proccupe assez peu, car il
n'estimait gure alors les Anglais et leur puissance. Toutefois, il
renonce  ses projets de croisade; et aprs dispense et mme sur
l'ordre exprs du saint-pre, les prparatifs faits  Marseille, 
Aigues-Mortes,  Narbonne, et  Lattes reoivent une autre
destination. P. 368.

Le roi d'Angleterre, d'aprs l'avis de ses conseillers, dpche
vers Louis de Bavire, empereur d'Allemagne, l'vque de Lincoln,
Richard de Stafford, les seigneurs de la Ware et de Multon. Ces
envoys s'embarquent au havre de la Tamise  Londres, dbarquent 
Dordrecht en Hollande, o ils se reposent deux jours, et se rendent 
Coblenz auprs de l'empereur et de Marguerite de Hainaut, impratrice
d'Allemagne. P. 369 et 370.

Louis de Bavire, qui n'aime pas le roi de France, promet son alliance
aux messagers d'douard III et les charge d'inviter leur matre  le
venir voir en Allemagne. Le marquis des Meissen et d'Osterland, le
marquis de Brandebourg, les archevques de Mayence et de Cologne, font
les mmes promesses qui sont rapportes au roi d'Angleterre par ses
ambassadeurs. P. 369.

Le comte Louis de Flandre se tient alors  Gand. Le roi de France lui
recommande instamment de se faire aimer des Flamands, ce  quoi le
comte fait ce qu'il peut, et de bien garder les ctes de Flandre 
l'encontre des Anglais. Ce Louis de Flandre est bon et loyal
Franais[237]. Il aime beaucoup, et pour de bonnes raisons, le roi
Philippe de Valois qui l'a rintgr les armes  la main dans le comt
de Flandre, aprs avoir battu les Flamands  Cassel. P. 369.

  [237] Un trait d'alliance offensive et dfensive fut conclu en
  l'abbaye du Moncel lez Pont Sainte-Maxence, le 16 aot 1337 entre
  Philippe de Valois et Louis, comte de Flandre, de Nevers et de
  Rthel, considerans la bonne voulent qu'il (le comte de
  Flandre) a nous servir en nostre presente guerre qui est en
  apparent encontre le roy d'Engleterre, le Bavaire (l'empereur
  Louis de Bavire), leurs complices et leurs adherens. Arch. de
  l'Empire, JJ 70, p. 337 et p. 207.

Le roi d'Angleterre apprend que le comte de Flandre arme des pirates
et cumeurs de mer qui infestent les ctes de son royaume et
s'emparent des navires isols qu'ils rencontrent; il fait donner la
chasse  ces cumeurs. De plus, douard III dfend d'exporter des
laines anglaises en Flandre, afin que les Flamands ne puissent
fabriquer de drap faute de matire premire. Cette dfense ruine les
Flamands qui vivent de l'industrie du tissage: ils migrent en
Hainaut, en Artois et en Cambrsis et sont rduits  la mendicit. Le
roi d'Angleterre leur fait savoir qu'il ne leur rendra leur gagne-pain
que s'ils consentent  entrer dans son alliance. Il y a des Flamands
qui sont favorables  cette alliance, car leur pays a plus d'avantages
 en retirer que de celle de la France. Mais le comte de Flandre
s'oppose  toutes les propositions qui sont faites dans l'intrt
gnral, en tant qu'elles sont contraires  la Couronne de France. P.
370.

Les deux rois ne se sont encore adress aucun dfi; il n'y a que des
bruits et des soupons de guerre. Le roi d'Angleterre, comte de
Ponthieu de par sa mre et grand feudataire en Gascogne et en
Normandie, hsite, malgr les excitations de Robert d'Artois, 
renvoyer son hommage et  dfier le roi de France. P. 370 et 371.

A l'instigation du roi de Bohme, du duc de Lorraine, des comtes de
Bar et de Namur, de Jeanne de Valois, comtesse de Hainaut, de la
comtesse de Soissons, femme de Jean de Hainaut, de la dame de
Varenne[238] soeur du comte de Bar, marie en Angleterre au comte de
Pembroke, qui craignent de voir clater la guerre entre leurs parents
des deux pays, le pape d'Avignon Benot XII envoie deux cardinaux 
Paris en leur donnant mission de s'entremettre pour le maintien de la
paix entre les rois de France et d'Angleterre. Grce aux dmarches et
sur les pressantes instances de ces lgats, il est convenu qu'un
certain nombre d'ambassadeurs, tant d'un pays que de l'autre, se
runiront  Valenciennes avec pleins pouvoirs de rgler, aprs avoir
pris l'avis du comte de Hainaut, les diffrends des deux rois. P. 371.

  [238] Jeanne, marie  Jean de Varenne, comte de Sussex, soeur
  d'douard Ier, comte de Bar, mort dans l'le de Chypre 
  Famagouste en 1337.

Les vques de Lincoln et de Durham se rendent  Valenciennes, de la
part du roi d'Angleterre, en compagnie de dix chevaliers bannerets et
de dix simples chevaliers. Le comte de Hainaut fait Guillaume son fils
chevalier,  la Salle, en prsence de ces seigneurs; grandes ftes et
joutes  cette occasion. Le fils du comte se marie bientt aprs 
Jeanne, fille ane du duc Jean de Brabant. P. 371 et 372.

Cependant, on attend en vain les dlgus que Philippe de Valois a
promis d'envoyer  Valenciennes. Le comte de Hainaut,  la prire des
ambassadeurs anglais, charge la comtesse sa femme et Jean de Hainaut
son frre de se rendre auprs du roi de France pour lui rappeler sa
promesse et le prier de la mettre  excution. Philippe de Valois
dclare  la comtesse de Hainaut sa soeur et au seigneur de
Beaumont qu'aprs avoir consult  plusieurs reprises les conseillers
en qui il a le plus de confiance, il est dcid, toute rflexion
faite,  n'envoyer personne  Valenciennes et  ne point entrer en
pourparlers avec les Anglais. En consentant  se faire reprsenter
dans une confrence o devrait tre dbattue la question en litige, il
donnerait lieu de supposer qu'il ne considre pas les prtentions de
son adversaire comme dpourvues de fondement. Cette rponse est
transmise aux envoys du roi d'Angleterre qui prient alors le comte de
Hainaut de mander  Valenciennes, tant en son nom qu'au leur, les
seigneurs de l'Empire dont il importe de se mnager l'alliance. P. 373
et 374.

Les comtes de Gueldre et de Mons, les marquis de Juliers et de
Brandebourg, l'archevque de Cologne, les seigneurs de Fauquemont, de
Duvenvoorde et de Blankenheim, le seigneur de Cuyk de la part du duc
de Brabant se rendent  l'invitation qui leur est adresse et viennent
 Valenciennes o ils restent trois semaines. Les princes et seigneurs
d'Allemagne expriment le voeu qu'douard III passe la mer et dbarque
 Anvers, afin qu'ils puissent le voir et s'entendre avec lui. P. 377.

_Troisime rdaction._--Robert d'Artois ne cesse d'exhorter douard
III  revendiquer le trne de France. Le roi d'Angleterre a trois
avantages qui doivent assurer le succs de cette revendication.
D'abord, il a de bonnes finances; puis, son peuple est remuant et
belliqueux. Enfin, il trouvera sur le continent des allis prts  le
seconder, car les Allemands ne dsirent rien tant que d'avoir un
prtexte de guerroyer contre la France, pour abattre le grand orgueil
de ce pays et se partager ses richesses. Bientt mme Robert d'Artois
parvient  dterminer dans ce sens un mouvement de l'opinion
populaire. P. 357  359.

douard III convoque un parlement solennel au palais de Westminster.
La plus grande salle de ce palais est remplie de prlats, de nobles et
de conseillers des bonnes villes. On fait asseoir les assistants sur
des escabeaux, afin qu'ils puissent voir plus  l'aise le roi qui
sige sur son trne avec les vtements royaux, la couronne sur la tte
et le sceptre en main. Deux degrs plus bas se tiennent les prlats,
comtes et barons, et encore un degr au-dessous plus de six cents
chevaliers. Sur ce dernier rang sigent aussi les reprsentants des
cinq ports, des cits et bonnes villes d'Angleterre. Un clerc,
licenci en droit canon et civil, qui sait le latin, le franais et
l'anglais, prononce en anglais, pour tre mieux compris de tout le
monde, un discours dont la teneur a t concerte  l'avance entre
lui, le roi d'Angleterre et Robert d'Artois. Henri de Lancastre,
charg de rpondre au nom du parlement, conseille d'envoyer des
ambassadeurs sur le continent pour demander l'avis du comte de Hainaut
et de Jean de Hainaut. Le parlement se runira de nouveau au retour de
ces ambassadeurs et prendra une dcision d'aprs la rponse qu'ils
transmettront. P. 359 et 360.

L'vque de Lincoln, l'vque lu d'Oxford, docteur en droit canon et
civil, matre Robert Weston, Renaud de Cobham et Richard de Stafford
sont chargs de cette ambassade. P. 361.

Ces ambassadeurs s'embarquent  Douvres et abordent  Wissant; ils se
rendent de l  Valenciennes, en passant par Alquines, Throuanne,
Aire, Bthune, Lens et Douai. Arrivs  Valenciennes, ils se logent
dans trois htels situs sur le March, au Cygne,  la Bourse et  la
Clef. Ils vont  l'htel de Hollande rendre visite au comte de
Hainaut, alors alit et trs-souffrant de la goutte. L'vque de
Lincoln expose au comte au nom de ses collgues l'objet de leur
mission. Le comte de Hainaut, aprs avoir entendu l'vque de Lincoln,
frappe de la main sur la poigne de son fauteuil, rflchit un moment
et finit par demander aux envoys du roi d'Angleterre trois ou quatre
jours pour leur rpondre. Ces quatre jours se passent en ftes, dners
et rceptions. Le cinquime jour, Guillaume de Hainaut dclare aux
messagers d'douard III que le bon droit est du ct de leur matre
pour le succs duquel il fait des voeux, qu'il est prt  aider son
gendre et  lui prter main forte en toutes choses, mais qu'avant de
rien entreprendre il convient de s'assurer l'alliance du duc de
Brabant, du comte de Gueldre, du marquis de Juliers et en gnral des
princes d'Allemagne. Les ambassadeurs anglais, dont on croit que le
voyage  Valenciennes n'a pas d'autre cause que la maladie du comte,
retournent en Angleterre et rapportent  douard III la rponse de
Guillaume de Hainaut, son beau-pre. P. 364 et 365.

L'anne mme que cette ambassade vint  Valenciennes, les terres de
Crvecoeur en Cambrsis et d'Arleux en Palluel, sur la rivire de la
Sense, avaient t mises en vente. Le comte de Hainaut tait en
march pour les acheter et les deniers pour les payer taient
tout prts, lorsque Jean, duc de Normandie et dauphin de Viennois,
intervint par ordre du roi son pre pour faire casser ce march et
acheta les dites terres. Le comte de Hainaut gardait de cette affaire
une sourde rancune contre Philippe de Valois, lorsqu'il reut la
visite des envoys anglais. Aussi, loin de chercher  les calmer, il
les avait plutt excits, et quelques-uns voient dans cette attitude
de Guillaume de Hainaut la cause principale de la guerre qui clata
entre la France et l'Angleterre; mais il y a des vnements qui
doivent arriver fatalement et qu'on ne saurait empcher. P. 366 et
367.

douard III envoie sur le continent une seconde ambassade compose des
vques de Lincoln et de Durham, des comtes de Salisbury, d'Arundel,
de Northampton et de Warwick, de Renaud de Cobham, de Richard de
Stafford et des seigneurs de Felton et de Sulli. Cette ambassade, qui
a pour mission de traiter avec le duc de Brabant et les princes
d'Allemagne, emporte avec elle cent mille florins, car on connat la
cupidit excessive des Allemands qui ne font rien que pour de
l'argent. Les envoys anglais, aprs avoir relch  Gravesend,
dbarquent  Dordrecht et se rendent  Valenciennes. Ils tiennent dans
cette ville si grand tat qu'on dirait que l'argent leur tombe des
nues, et ils achtent toutes choses le prix qu'on leur fait. Afin de
prvenir les abus, les chevins de Valenciennes tablissent une taxe
et un tarif raisonnable pour la vente de tous les objets, ce dont les
Anglais sont trs-reconnaissants. L'vque de Lincoln est log aux
Jacobins, et l'vque de Durham aux frres Mineurs. D'aprs le conseil
du comte de Hainaut, les messagers d'douard III se rendent  Louvain
auprs du duc Jean de Brabant qui leur fait bon accueil, parce qu'ils
viennent de la part du roi d'Angleterre son cousin germain, et aussi
parce qu'il est alors en dmls avec le roi de France. Le duc
s'engage  recevoir l'arme anglaise dans son pays, et si douard III
passe la mer en personne,  le servir  la tte de mille heaumes
couronns, moyennant une certaine somme de florins pour lui et pour
ses gens. P. 374  376.

Gagns aussi par l'argent d'Angleterre, les seigneurs allemands dessus
nomms[239] et plusieurs chevaliers des bords du Rhin fort grossiers
viennent  Valenciennes; et l, en prsence du comte et de Jean de
Hainaut, ils s'engagent  dfier le roi de France de concert avec
douard III et  servir le roi anglais avec un certain nombre de
heaumes couronns, car alors il n'tait pas encore question de lances
ni de bassinets, on ne parlait que de heaumes. Aucunes dmarches ne
sont tentes auprs du roi de Bohme; et celles qui sont faites auprs
de l'vque de Lige chouent. Le roi de France est inform de ces
menes d'douard III, mais il n'en tiendrait nul compte si elles ne le
foraient  diffrer sa croisade. Philippe de Valois montre surtout de
l'irritation contre le comte de Hainaut et il dit: Mon frre de
Hainaut est en march pour faire mettre son pays  feu et  sang! P.
377.

  [239] Voyez plus haut, p. CXC.




CHAPITRE XVIII.

  1337  1339. GUERRE EN GASCOGNE ENTRE LES FRANAIS ET LES
    ANGLAIS. SIGE ET PRISE DE SAINT-MACAIRE, DE CIVRAC ET DE BLAYE
    PAR LES ANGLAIS. (Fin du  58.)


_Seconde rdaction._--A une cour plnire tenue par le roi
d'Angleterre  Westminster le 13 avril 1338, le [lundi] de Pques, on
voit arriver un hraut anglais nomm Carlisle; ce nom a t donn 
celui qui le porte par douard III pendant les guerres d'cosse.
Carlisle est absent d'Angleterre depuis cinq ans qu'il a passs 
parcourir le monde; il est all en Prusse, en _Iffland_, au
Saint-Spulcre, et il est revenu par les tats Barbaresques et par
l'Espagne; le roi de ce dernier pays lui a remis une lettre pour
douard III. De l, il s'est rendu en Navarre et en Gascogne, et il
vient de trouver les seigneurs de ces provinces en grande guerre les
uns contre les autres. P. 377 et 378.

Au nombre des seigneurs du parti franais figurent Jean I, comte
d'Armagnac, Gaston II comte de Foix, Jean comte de Comminges, Jean
comte de Clermont dauphin d'Auvergne, Aimeri VII [vicomte] de
Narbonne, [Pierre de la Palu] snchal de Toulouse, [Pierre Flotte]
dit Flotton de Revel, les seigneurs de Tournon[240], de Baix et de
Chalanon[241]. Les Franais assigent  la fois Penne[242] et
Blaye. Ils menacent Bordeaux et se sont rendus matres du cours de la
Gironde. En prsence de forces suprieures, les seigneurs du parti
anglais renoncent  tenir la campagne et sont rduits  s'enfermer
dans les forteresses. Ces seigneurs, notamment ceux de Bordeaux, ont
remis des lettres  Carlisle et l'ont charg de demander du secours au
roi d'Angleterre. Le hraut s'est embarqu  Bayonne, ville anglaise;
et, aprs une traverse de cinq jours et quatre nuits, il est arriv 
Southampton d'o il est venu en un jour et demi  Londres. P. 378 et
379.

  [240] Louis et Hugues de Tournon servirent en Gascogne de 1338 
  1340; mais il s'agit sans doute ici de Gilles, sire de Tournon.
  De Camps, portef. 83, f{o} 224 v{o}.

  [241] Il est sans doute question ici d'Aymar de Poitiers,
  cinquime fils d'Aymar IV du nom, comte de Valentinois, et de
  Sibille de Baux. Aymar, nomm aussi parfois Am ou Aymaret, porta
  d'abord le titre de seigneur de Chalanon, puis celui de seigneur
  de Veyne. D'un autre ct, Jean Eynard, seigneur de Chalanon,
  est mentionn comme servant en Guyenne dans le parti anglais, le
  1er juillet 1337. Voyez Rymer, _Foedera_, t. II, pars II, p. 981.

  [242] Penne, Lot-et-Garonne, arrondissement de
  Villeneuve-sur-Lot, sur la rive gauche du Lot. Par acte dat de
  la Penne en Agenais le 1er avril 1339 confirm en mai de la mme
  anne, le Galois de la Baume, matre des arbaltriers, capitaine
  et gouverneur s parties de Gascogne, donne au comte de Foix,
  pour le rcompenser et le ddommager des frais et dpenses de la
  prsente guerre, _notamment en la prise de la ville et chteau de
  la Penne_, la ville et chteau de Sorde (Landes, arr. Dax, canton
  Peyrehorade) sur la frontire de sa terre de Barn. (Arch. de
  l'Empire, JJ 71, p. 238.)

douard III prend connaissance des lettres apportes par Carlisle; il
apprend par ces lettres que ses affaires vont mal en Gascogne et il
invite le hraut  fournir de vive voix de plus amples dtails.
Carlisle rpond que le seigneur de _Noyelles_, Poitevin, ayant t
reconnu par jugement du Parlement de Paris crancier du roi
d'Angleterre pour une somme de trente mille cus hypothqus sur la
ville et chtellenie de Condom, commission gnrale a t donne de
percevoir les revenus des terres anglaises en Gascogne jusqu'
concurrence de cette somme, et un procureur du roi nomm matre
Raymond Foucaut[243] a t charg de mettre  excution la sentence du
Parlement. Mais Raymond Foucaut s'tant prsent en compagnie du
seigneur de _Noyelles_  Condom, le chtelain de cette ville a assen
au procureur un tel coup de bton qu'il lui a fracass la tte, et il
a mis en prison le seigneur de _Noyelles_. A la suite de cet incident,
le roi de France a frapp de confiscation toutes les possessions
anglaises du continent. Les Franais ont dj pris _Prudre_,
Sainte-Bazeille[244], Saint-Macaire[245]; et au moment du dpart de
Carliste, ils assigeaient Penne et Blaye. P. 379 et 380.

  [243] Par acte donn  la Penne d'Agenais (auj. Penne) le 3
  janvier 1339 (n. st.), Gaston, comte de Foix, vicomte de Barn,
  dlivre des lettres de quittance gnrale  Raymond Foucaut,
  jadis procureur du roi en la snchausse de Carcassonne et de
  Bziers, qui est au service royal depuis environ quarante ans, et
  qui, aprs avoir exerc le dit office de procureur pendant
  vingt-deux ans, est trop bris par la fatigue et par l'ge pour
  continuer de le remplir. Ces lettres de quittance furent
  confirmes  Melun-sur-Seine le 27 avril 1339 et au bois de
  Vincennes, en dcembre de la mme anne. (Arch. de l'Empire, JJ
  73, p. 73, f{o} 57.)

  [244] Sainte-Bazeille, Lot-et-Garonne, arrondissement et canton
  de Marmande, sur la rive droite de la Garonne. Sainte-Bazeille
  est surtout clbre par le sige que la garnison anglo-gasconne
  qui occupait ce chteau soutint contre Jean de Marigny, vque de
  Beauvais, lieutenant du roi de France s parties de langue d'oc
  et de Saintonge. Ce sige mmorable dura au moins depuis le 20
  aot 1342 (Arch. de l'Empire, JJ 74, p. 143) jusqu'au 14 dcembre
  de la mme anne (JJ 74, p. 125).

  [245] Saint-Macaire, Gironde, arrondissement de la Role, sur la
  rive droite de la Garonne. Par une lettre date du 20 mars 1337,
  douard remercie les habitants de Saint-Macaire de leur fidlit
  et les flicite du courage qu'ils dploient dans la dfense de
  leur ville contre les Franais. Rymer, _Foedera_, t. II, pars 2,
  p. 963. Autre lettre d'douard III au chtelain et aux jurs de
  Saint-Macaire, date du 25 juin 1337. Rymer, p. 976.

1338. Robert d'Artois est mis  la tte de l'expdition qui doit se
rendre en France pour porter secours aux Gascons du parti anglais. Les
principaux seigneurs qui font partie de cette expdition, sont avec
Robert d'Artois les comtes de Huntingdon, de Suffolk et de
Cornouailles, Thomas d'Agworth, Thomas de Holland, Richard de
Pembridge, douard Spenser, le seigneur de Ferrers, beau-frre de
Spenser, les seigneurs de Milton, de Bradeston et de Willoughby. Les
Anglais, au nombre de cinq cents armures de fer et de trois mille
archers, s'embarquent  Southampton et arrivent  Bordeaux o ils sont
accueillis avec joie par les habitants de la ville et par les deux
frres Jean et Hlie de Pommiers. P. 380 et 381.

Aprs avoir pass trois jours  Bordeaux, Robert d'Artois entreprend
de forcer les Franais  lever le sige de Penne, et il se dirige vers
ce chteau  la tte de huit cents hommes d'armes, de trois mille
archers  cheval et de quatre mille fantassins; le comte de Suffolk
est marchal de son arme. P. 381.

A la nouvelle de l'arrive prochaine des Anglais et des Gascons,
Gaston II, comte de Foix, Arnaud d'Euze, [vicomte] de Caraman, Roger
Bernard, comte de Prigord, Jean de Lvis, marchal de Mirepoix,
_le comte de Quercy_, [Pierre Flotte] dit Flotton de Revel et les
autres seigneurs franais, qui assigent le chteau de Penne,
rflchissent qu'ils se sont trop loigns de Blaye o se tient le
gros de leur arme dont ils sont spars par la Dordogne; et dans la
crainte qu'on ne leur coupe la retraite, ils se dcident  lever le
sige. Les Anglo-Gascons arrivent  Penne un jour aprs le dpart des
Franais. Aprs avoir fait reposer ses gens dans ce chteau pendant
deux jours, Robert d'Artois va mettre le sige devant Saint-Macaire,
un autre chteau occup par les Franais. P. 381 et 382.

Prise de Saint-Macaire aprs une rsistance nergique des assigs qui
sont tous passs au fil de l'pe, except les femmes, les enfants et
les vieillards. Deux chevaliers, les seigneurs de _Ponpeestain_ et de
_Zedulach_[246] et six cuyers sont faits prisonniers. P. 382.

  [246] Une charte date du 15 avril 1339 mentionne un cuyer nomm
  Jean de Pons, seigneur de Saint-Aubin de Cadelech, de Lubersac et
  _co-seigneur de Sadillac_ (Dordogne, arr. Bergerac, canton
  Eymet). Fait prisonnier par les Anglais en combattant pour le roi
  de France, ce malheureux cuyer fut rduit pour se racheter 
  vendre  Hlie de la Roche, sous forme d'change, les belles
  seigneuries de Sadillac et de Saint-Aubin dans le diocse de
  Sarlat, limites par le Drot, la seigneurie d'Eymet, la
  Gordonte, la seigneurie de Puyguilhem, celle de Castillonns et
  enfin celle de Roquepine. (Arch. de l'Empire, JJ 73, p. 201). Ce
  Jean de Pons, seigneur de Sadillac, pourrait bien tre le
  seigneur de _Zedulach_ de Froissart.

Aprs la prise de Saint-Macaire, les Anglais assigent
_Sebilach_[247], un chteau trs-fort et dfendu contre le gr des
habitants par une garnison de bidaux et de Gnois sous les ordres d'un
cuyer nomm Begot de Villars. Les assigeants se font ravitailler de
Bordeaux, par terre et par eau. P. 383.

  [247] Probablement Civrac-de-Dordogne, Gironde, arrondissement de
  Libourne, canton de Pujols, sur la rive gauche de la Dordogne. Le
  _Sebilach_ de Froissart devait tre situ sur un des affluents de
  la Garonne, puisque les assigeants purent se faire ravitailler
  de Bordeaux _par eau_; en outre, cette forteresse, aprs avoir
  t prise par les Franais sur les Anglais, fut reprise par les
  Anglais sur les Franais. Or, ces deux circonstances conviennent
   la localit appele tantt _Sievrac_ (Arch. de l'Empire, JJ 72,
  p. 212), tantt _Syorac sur Dourdonne_ (JJ 72, p. 566),  cause
  de sa situation sur la rive gauche de la Dordogne. Cette place
  forte, aprs avoir t emporte d'assaut vers la fin de 1337 par
  les Franais que commandait Raoul, comte d'Eu, conntable de
  France, retomba au pouvoir des Anglais  une date que l'on ne
  saurait prciser, mais certainement entre 1337 et 1340.

Sur ces entrefaites, les habitants de Blaye, presss par la famine,
implorent le secours de leurs amis de Bordeaux; et ceux-ci  leur tour
mandent  Robert d'Artois la dure extrmit o la garnison de Blaye
est rduite. Robert d'Artois rpond en engageant les Bordelais  venir
eux-mmes en aide  la ville assige: pour lui, il travaille 
reconqurir les forteresses enleves aux Anglais qu'il trouve sur son
chemin; aussitt aprs la prise de Sebilach, il ira dlivrer les
habitants de Blaye. C'est alors que les Franais, camps devant cette
place, s'avisent d'un stratagme qui leur en ouvre les portes. Une
centaine de sommiers, chargs de provisions, sont amens sur un tertre
situ prs de Blaye  porte de la vue des assigs, aprs que trois
individus, qui se donnent pour des marchands, sont venus annoncer 
l'une des portes l'arrive d'un fort convoi de vivres expdi par les
habitants de Miramont, de Bordeaux, de Cognac et des autres
forteresses du parti anglais. P. 383 et 384.

Les assigs, qui sont accourus en trs-grand nombre  la rencontre du
convoi annonc, se disposent  rentrer dans la ville en conduisant
devant eux les sommiers, lorsqu'ils voient tout  coup fondre sur eux
deux mille ennemis placs non loin de l en embuscade sous les ordres
du comte dauphin d'Auvergne et du marchal de Mirepoix. En mme temps,
le conducteur des sommiers renverse trois mulets tout chargs sous la
porte, afin qu'on ne puisse la fermer. P. 384.

Les habitants de Blaye[248] se dfendent bravement, mais ils ne
peuvent rsister aux forces suprieures des Franais. Ils sont presque
tous tus ou faits prisonniers. Les plus heureux se jettent dans des
barques avec leurs femmes et leurs enfants et ils se rendent avec la
mare par la Gironde  Bordeaux.

  [248] Par acte dat du 20 mars 1337, douard III recommande 
  Olivier de Ingham, son snchal de Gascogne, d'employer Berard de
  Labret  la dfense du chteau de Blaye, sauf  prendre toutes
  les mesures ncessaires pour mettre en sret les biens du dit
  chevalier. Rymer, t. II, pars 2, p. 963.

La ville est livre au pillage; au moment o l'on va y mettre le feu,
les seigneurs franais se dcident  y tenir garnison; ils confient le
commandement de cette garnison  _Jean Fouqure_ et  _Guillaume
Tyris_[249]. Puis, ils partent de Blaye pour aller assiger
Miramont, chteau situ sur les bords de la Dourdoine[250]. P. 385.

  [249] Par acte dat de Compigne en septembre 1339, Philippe de
  Valois donne  Jean de Melun, sire de Tancarville, chambellan de
  Normandie et  ses frres, depuis que noz gens prindrent par
  force d'armes le chastel et la ville de Blaive, le dit chteau
  et la dite ville avec toute la chtellenie qui appartient au dit
  Jean et  ses frres de droit hritage, comme il a t dclar
  contre le roy d'Engleterre par arrest de nostre parlement.
  (Arch. de l'Empire, JJ 73, f{o} 15.) Les frres de Melun
  vendirent Blaye  Renaud de Pons, seigneur de Ribrac.

  [250] Miramont ou Miremont, selon l'orthographe ancienne, canton
  de Lauzun, arrondissement de Marmande, Lot-et-Garonne, sur la
  Dourdoine, petit ruisseau qui se jette dans le Drot lequel est
  lui-mme un des affluents de la Garonne,  droite de ce fleuve.

Les Anglais sont toujours devant Sebilach. Begot de Villars, capitaine
de ce chteau, est un brave cuyer, bien n, avis, hardi et trs-bon
compagnon; mais il aime trop le jeu de ds; et, quand il perd, il est
mauvais joueur. A la suite d'une querelle de jeu, Begot tue un jour un
des plus riches jeunes gens de la ville nomm Simon Justin; et Clment
Justin, frre de la victime, livre par vengeance le chteau de
Sebilach aux Anglais. Begot de Villars et tous les gens d'armes de la
garnison sont passs au fil de l'pe. Ce n'est pas le premier malheur
qui a t amen par le jeu de ds, et ce ne sera pas le dernier.
Maudit soit ce jeu de ds: c'est chose pernicieuse de tout point. P.
386.

Aprs la prise de Sebilach, Robert d'Artois, qui veut  tout prix
reprendre Blaye aux Franais, retourne  Bordeaux. L il fait
appareiller ses navires qui dorment  l'ancre et les fait pourvoir de
toute artillerie; puis un soir il met  la voile et arrive avec la
mare, un peu aprs minuit, devant Blaye dont le flot de la mer bat
les murs haut et fort. La ville est bientt prise malgr la courageuse
dfense de la garnison que les Franais y ont laisse. Les deux
capitaines de cette garnison se retranchent dans une glise
trs-forte, situe  l'une des extrmits de la ville dont ils
barricadent les portes et les fentres; et l ils prolongent encore
leur rsistance un jour et une nuit, et ils ne se rendent qu'aprs
avoir obtenu la vie sauve. P. 386 et 387.

Les Franais, qui assigent Miramont, se repentent de n'avoir pas mis
le feu  Blaye, lorsqu'ils apprennent que les Anglais ont russi  y
rentrer. Robert d'Artois fait rparer les murs et refaire les fosss
de Blaye; il repeuple cette ville en y rappelant les hommes, femmes et
enfants qui en taient partis et la remet en bon tat. P. 387.

Pendant le sjour de Robert d'Artois  Blaye et le sige de Miramont
par les Franais, les vques de Saintes et d'Angoulme s'entremettent
avec tant de succs auprs des deux partis qu'ils parviennent 
dcider les rois de France et d'Angleterre  conclure une trve qui
doit durer un peu plus d'une anne. C'est pourquoi les Franais lvent
le sige de Miramont, et Robert d'Artois retourne en Angleterre. P.
387 et 388.




CHAPITRE XIX.

  1337 et 1338. RVOLTE DES FLAMANDS CONTRE LEUR COMTE; INFLUENCE
    DE JACQUES D'ARTEVELD ( 59).


_Premire rdaction[251]._--Les Flamands se rvoltent contre leur
comte qui ose  peine rester en Flandre o il n'est plus en sret. Il
surgit alors  Gand un homme qui a t brasseur de miel. Il est entr
si avant dans les bonnes grces et la faveur populaires qu'on fait
toutes ses volonts d'un bout de la Flandre  l'autre. Les plus
puissants n'osent enfreindre ses ordres ni le contredire. Il se fait
suivre  travers les rues de Gand par une nombreuse escorte de valets
arms parmi lesquels se trouvent quelques sicaires prts  tuer les
plus hauts seigneurs sur un signe de leur matre. P. 126, 127, 395 et
396.

  [251] Le rcit qui va suivre est la reproduction littrale du
  texte de Jean le Bel, du moins dans la premire rdaction.
  Froissart a maintenu ce rcit dans la seconde rdaction des
  Chroniques, en y ajoutant seulement par-ci par-l quelques traits
  nouveaux que nous mettons entre parenthses pour les distinguer
  du reste.

Plusieurs grands personnages sont mis  mort de cette manire. Aussi,
l'auteur de ces meurtres est tellement redout que personne n'ose le
contredire ni mme en concevoir la pense. Il se fait reconduire  son
htel par sa bande de valets qui ne le quittent qu'aux heures des
repas; aprs le dner, ces valets reviennent et ils flnent dans la
rue jusqu' ce qu'il plaise  leur matre d'aller se promener et
s'amuser par la ville. [La nuit, ils font le guet devant l'htel de
leur chef qui a de bonnes raisons de penser qu'il n'est pas aim de
tout le monde et surtout du comte de Flandre]. Chacun de ces
mercenaires reoit une solde de quatre compagnons ou gros de
Flandre par jour, et ils sont rgulirement pays de semaine en
semaine. Cet homme a ainsi par toutes les villes et chtellenies du
comt gens  ses gages chargs d'excuter ses ordres et de dnoncer
les personnes qui pourraient dire ou tramer quelque chose contre lui.
S'il se trouve dans une ville un rcalcitrant, il ne saurait chapper
longtemps  la mort ou au bannissement. Le mme sort attend tous les
personnages marquants, chevaliers, cuyers, bourgeois des bonnes
villes, qui se montrent favorables au comte en quelque manire: ils
sont bannis de Flandre, et la moiti de leurs biens est confisque;
l'autre moiti est rserve pour l'entretien de leurs femmes et de
leurs enfants. La plupart de ces bannis, qui sont en trs-grand
nombre, se rfugient  Saint-Omer o on les appelle _avols_ et
_outre-avols_. P. 127, 128 et 396.

Bref, on ne vit jamais en Flandre ni ailleurs comte, duc, prince ni
autre, tenir  ce point un pays  sa discrtion. L'homme qui exerce
cette toute-puissance [et qui devait l'exercer environ neuf ans]
s'appelle Jacques d'Arteveld. Il fait lever par toute la Flandre les
rentes, tonlieus, vinages, droitures et autres revenus ainsi que les
malttes qui appartiennent au comte: il les dpense  son caprice et
les distribue sans en rendre nul compte; [il en[252] dpense la moiti
selon son bon plaisir et met l'autre moiti en trsor.] Et quand il
lui plat de dire que l'argent lui manque, on l'en croit sur parole,
et il faut bien l'en croire, car on n'ose le contredire. Et quand il
veut emprunter une somme  quelque bourgeois, il n'est personne qui
ose refuser de lui prter cette somme. P. 128, 129 et 396.

  [252] Cette variante est fournie par un abrg du premier livre
  des Chroniques, rdig en 1477 et dsign sous la rubrique B6
  dans les variantes de cette dition.

_Abrg de 1477 ou ms. B6._--Les Gantois prennent tellement en haine
leur seigneur que celui-ci n'ose plus rester  Gand et s'en vient
demeurer  Termonde. P. 388.

douard III n'a rien plus  coeur que de se faire aimer des Flamands
et de les attirer dans son alliance; il sait que des excutions
terribles ont rendu le comte de Flandre odieux  ses sujets, surtout 
ceux de Gand: c'est pourquoi, il mande aux habitants de cette ville
que, s'ils veulent contracter alliance avec l'Angleterre, il rtablira
 leur profit l'exportation et la vente des laines sans laquelle
ils ne peuvent vivre et dont la suppression expose leur commune, qui
perd ainsi son gagne-pain, aux plus grands dangers. P. 393.

C'est alors que se rvle et surgit un bourgeois de Gand nomm Jacques
d'Arteveld, homme habile et d'une haute intelligence; il ne tarde pas
 gagner la confiance de ses concitoyens qui lui donnent plein pouvoir
de faire, dfaire, ordonner et entreprendre tout ce qu'il veut. Ce
Jacques d'Arteveld est dou d'une loquence merveilleuse. Il fait
beaucoup de discours et si pleins de persuasion qu'il dcide les
Flamands  chasser leur comte hors de leur pays. Il ne cesse de
rpter dans le commencement  ses compatriotes que l'alliance
anglaise leur est plus avantageuse que l'alliance franaise, car c'est
d'Angleterre ou  la merci de l'Angleterre que leur viennent les
denres et matires premires excellentes dont ils tirent profit et
qui leur sont indispensables, comme la laine, par exemple, pour la
fabrication du drap; or cette fabrication sustente la Flandre qui sans
cette industrie et sans le commerce ne pourrait le plus souvent pas
vivre. P. 394.

Ce Jacques d'Arteveld, en peu de temps, s'lve  un si haut degr de
faveur et de popularit que, quoi qu'il lui plaise de dcider et
d'ordonner, on fait aussitt sa volont par toute la Flandre. Il parle
si bien, avec une loquence si judicieuse et si vive, que les Gantois,
gagns par le charme de sa parole non moins que par l'ascendant de la
vrit, se rangent  son opinion. Ils le font les premiers matre et
souverain seigneur de leur ville d'o son autorit s'tend ensuite par
tout le comt, car Bruges, Ypres et Courtrai refusent d'abord de
tremper dans l'insurrection. Mais les habitants de Gand, investis de
tout temps de la suprmatie sur le reste de la Flandre, forcent les
autres villes  se joindre  eux et  Jacques d'Arteveld qui prend en
main le gouvernement du pays tout entier. Le comte Louis, chass de
Flandre, se rfugie auprs du roi Philippe de Valois son cousin qui
assure au prince exil et  sa femme les moyens de vivre et de tenir
leur rang, car leur comt, tant que vcut Arteveld, leur fut de fort
peu de ressource. P. 394.

_Seconde rdaction._--Le roi d'Angleterre fait garder tous les ports
et les ctes de son royaume et dfend de rien exporter en Flandre,
surtout les laines et agnelins. Cette prohibition frappe les Flamands
de stupeur, car la draperie est l'industrie principale dont ils
vivent, et une foule de bons bourgeois et de riches marchands en sont
bientt rduits  la pauvret. Il leur faut vider le pays, hommes et
femmes, eux que le travail de la draperie faisait vivre auparavant
dans l'aisance; ils viennent en Hainaut et ailleurs, l o ils
esprent trouver des moyens d'existence. Cette situation soulve un
grand mcontentement par tout le pays de Flandre, et spcialement
parmi les habitants des bonnes villes. Ils disent qu'ils expient au
prix d'amers et pnibles sacrifices l'attachement de leur seigneur
pour les Franais, car c'est leur comte qui attire sur eux ce dsastre
et la haine d'douard III; ils ajoutent que l'intrt gnral de tout
le pays de Flandre est de faire alliance avec le roi d'Angleterre
plutt qu'avec le roi de France. P. 388 et 389.

Il est vrai qu'il leur vient de France bls de toute sorte; mais s'ils
n'ont pas de quoi les acheter et les payer, parce qu'ils ne gagnent
pas d'argent, ils n'en sont pas moins  plaindre, car avec de l'argent
on est sr d'avoir du bl, malheur  qui n'a pas d'argent. Mais c'est
d'Angleterre que leur viennent ces laines, qui sont pour eux la source
de tant de profits, et qui les font vivre dans l'aisance et dans la
joie. Quant au bl, leur alliance avec le Hainaut suffit pour assurer
leur consommation. P. 389.

Ces considrations et beaucoup d'autres, tires de l'intrt public,
excitent souvent des murmures en Flandre et surtout  Gand, car c'est
de toutes les villes flamandes celle o l'on fabrique le plus de drap,
et qui peut le moins se passer de cette industrie, celle aussi par
consquent qui souffre le plus du chmage. Les Gantois font des
rassemblements sur les places, et l ils tiennent les propos les plus
outrageants, ainsi qu'il est d'usage entre gens du peuple, sur le
compte de Louis leur seigneur. Ils disent entre eux que cette
situation est intolrable et que, si cette misre dure longtemps, les
plus grands, les plus riches eux-mmes en seront atteints, et le pays
de Flandre sera menac d'une ruine complte. P. 389.

Le comte de Flandre n'ignore pas ces plaintes que ses sujets lvent
contre lui. Il fait ce qu'il peut pour les apaiser et leur dit: Mes
bonnes gens, cela n'aura qu'un temps, je le sais d'une manire sre
par des amis que j'ai en Angleterre. Apprenez que les Anglais sont
encore plus furieux contre leur roi, qui les empche de faire argent
de leurs laines, que vous n'tes impatients d'acheter ces laines. Ils
ne peuvent les vendre et en trafiquer ailleurs qu'en Flandre, ou
alors ce n'est pas sans grande perte. Prenez patience, car j'aperois
plusieurs moyens de remdier au mal, qui vous donneront satisfaction
pleine et entire, et gardez-vous de rien penser et dire contre ce
noble pays de France d'o tant de biens vous abondent. P. 389 et 390.

Le comte de Flandre tient ce langage  ses sujets pour les consoler et
leur faire prendre patience. Mais les Flamands, qui sont presque tous
sous le coup d'une pauvret sans cesse croissante, ne veulent rien
entendre; car, quoi qu'on leur dise, ils ne voient rien qui leur donne
lieu d'esprer le retour de leur ancienne prosprit. C'est pourquoi,
le trouble et l'agitation augmentent de jour en jour et de plus en
plus. Mais personne n'est assez hardi pour prendre l'initiative, par
crainte du comte. P. 390.

Il se passe un certain temps pendant lequel on se borne  se runir
par petits groupes sur les places et aux carrefours. A Gand o les
habitants accourent ainsi de divers endroits et de plusieurs rues de
la ville pour confrer ensemble, quelques compagnons sont frapps de
la sagesse d'un bourgeois qui prend la parole dans ces runions: ce
bourgeois s'appelle Jacques d'Arteveld, et il est brasseur de miel.
Ces compagnons remarquent les discours d'Arteveld entre tous les
autres et ils le proclament un trs-habile homme. Ils lui entendent
dire que, si on le veut couter et croire, il se fait fort de remettre
promptement la Flandre en situation de recouvrer son ancienne
prosprit; il promet en outre d'assurer  la fois  son pays
l'alliance du roi de France et celle du roi d'Angleterre. Ces paroles
sont rptes avec empressement, et elles circulent si bien de l'un 
l'autre que presque tous les habitants de Gand en ont connaissance,
notamment les petites gens et le peuple que le manque de travail fait
le plus souffrir. On voit alors les attroupements recommencer de plus
belle par les rues et les carrefours. P. 390.

Il arrive qu'un jour [de[253] fte] aprs dner, il se forme un
rassemblement de plus de cinq cents compagnons; ils marchent  la
file, s'appellent de maison en maison et disent: Allons, allons
entendre le conseil du sage homme! Ils parviennent ainsi jusqu' la
maison de Jacques d'Arteveld qu'ils trouvent au seuil de sa
demeure. Du plus loin qu'ils l'aperoivent, ils tent leurs chaperons,
le saluent et lui disent: Ha! cher sire, pour Dieu merci, veuillez
nous entendre. Nous venons vous demander conseil, car on nous dit que
le grand bien de vous remettra le pays de Flandre en bon point.
Veuillez nous dire comment: vous ferez aumne, car nous avons bien
besoin que vous ayez gard  notre pauvret. Jacques d'Arteveld
s'avance alors et dit: Seigneurs compagnons, il est trs-vrai que
j'ai dit que, si l'on veut m'couter et me croire, je mettrai Flandre
en bon point, sans que notre seigneur le comte en soit ls en rien.
Tous alors de l'embrasser  qui mieux mieux et de le porter en
triomphe en s'criant: Oui, vous serez cru, cout, craint et
servi.--[Seigneurs compagnons, ajoute Arteveld, je suis natif et
bourgeois de cette ville et j'y ai le mien. Sachez que de tout mon
pouvoir je voudrais vous venir en aide et  mon pays. Et s'il y a un
homme qui soit dcid  assumer le fardeau, je suis prt  exposer ma
vie et ma fortune pour marcher  ses cts; ou si vous autres me
voulez tre frres, amis et compagnons en toutes choses et faire cause
commune avec moi, je me chargerai volontiers, malgr mon indignit, de
la besogne.] Il convient que j'expose d'abord mes projets devant la
plus saine partie de la population de Gand, et il faut que vous, qui
tes ici, et les vtres et ceux qui se runiront  vous, me juriez de
m'appuyer et de me prter main-forte en toute circonstance jusqu' la
mort. [Les assistants rpondent tout d'une voix: Nous vous
promettons loyalement d'tre avec vous en toutes choses et d'y
aventurer corps et biens, car nous savons que dans tout le comt de
Flandre il n'y a personne autre que vous qui soit  la hauteur de la
tche.] Jacques d'Arteveld donne alors rendez-vous  ses affids pour
le lendemain matin sur la place de la Biloke o il veut exposer devant
tous les projets qu'il a forms dans l'intrt commun. P. 390 et 391.

  [253] Le rcit du manuscrit de Valenciennes contient quelques
  variantes et mme certaines additions intressantes que nous
  intercalons dans ce sommaire, en les mettant entre parenthses.

Ces nouvelles se rpandent  Gand et se propagent dans les trois
parties de la ville. Le lendemain matin toute la place de la Biloke se
remplit de gens, ainsi que la rue o demeure Jacques d'Arteveld. Port
sur les bras de ses partisans, Jacques fend la foule qui se compose de
gens de toutes les classes et arrive  la Biloke: il prend place sur
une belle estrade prpare pour le recevoir. Et l il se met  parler
avec tant d'loquence et de sagesse qu'il gagne tous les coeurs  son
opinion. Il conseille  ses compatriotes de tenir leur pays ouvert et
prt  recevoir le roi d'Angleterre et les siens, s'ils veulent y
venir, car on n'a rien  gagner et l'on a tout  perdre dans une
guerre contre les Anglais. [Quant au roi de France, il a tant
d'affaires sur les bras qu'il n'a pouvoir ni loisir de nuire  la
Flandre. douard sera ravi d'avoir l'amiti des Flamands, et le roi de
France finira lui aussi par rechercher cette amiti. Arteveld ajoute
que l'alliance de l'Angleterre assurera  la Flandre celle du Hainaut,
du Brabant, de la Hollande et de la Zlande.] Les Gantois approuvent
les projets de Jacques d'Arteveld, ils jurent de le tenir dsormais
pour leur seigneur et de ne rien faire que par son conseil, puis ils
le reconduisent  son htel. Ces vnements se passent vers la
Saint-Michel 1337. P. 391 et 392.

Le roi de France est vivement contrari en apprenant ces nouvelles. Il
comprend que, si les Flamands deviennent ses ennemis, ils peuvent lui
tre trs-nuisibles en permettant au roi d'Angleterre de passer 
travers leur pays pour envahir la France. Il engage le comte de
Flandre  aviser aux moyens de se dbarrasser de Jacques d'Arteveld
qui menace d'enlever le comt  son seigneur lgitime. P. 392.

[Le comte mande auprs de lui Jacques d'Arteveld qui va au
rendez-vous avec une escorte si nombreuse qu'on n'ose rien tenter
contre lui. Louis de Nevers invite Arteveld  user de son
influence pour maintenir le peuple en l'amour du roi de France; il
fait en outre  son ennemi les plus belles offres, et il entremle
le tout de paroles de soupon et de menace. Jacques ne se laisse
point intimider par ces menaces, et au surplus il aime du fond du
coeur les Anglais. Il rpond qu'il tiendra ce qu'il a promis au
peuple en homme qui n'a point de peur, et, s'il plat  Dieu, il
espre venir  bout de son entreprise. Puis il prend cong du
comte de Flandre.] P. 393.

Louis de Nevers met alors dans ses intrts quelques personnes qui
appartiennent aux plus grandes familles de Gand; il a d'ailleurs
dans son parti les jurs qui lui ont prt serment de fidlit.
Les amis du comte dressent  plusieurs reprises des piges et des
embches  Jacques d'Arteveld; mais toute la communaut de Gand
est si dvoue  son chef qu'avant de faire mal  celui-ci, il
faudrait avoir raison de trente ou quarante mille hommes. Arteveld
est entour de gens de toute sorte, qui n'ont d'autre occupation
que d'excuter ses ordres et de le dfendre en cas de besoin. P.
392 et 393.

_Troisime rdaction._--A l'poque dont je parle, il s'lve un grand
dbat entre le comte de Flandre et les Flamands. Ce comte Louis, mari
 Marguerite d'Artois, ne sait se matriser ni se contenir ni vivre en
paix avec ses sujets dans son comt; aussi les Flamands ne purent
jamais l'aimer. Il est forc de vider le pays dfinitivement, de
partir de Flandre et de venir en France avec sa femme; il se tient
 Paris  la cour de Philippe de Valois, qui pourvoit de ses
deniers  l'entretien du comte et de la comtesse. Ce comte tait
trs-chevaleresque, mais ses sujets disaient qu'il tait trop franais
et qu'ils n'avaient nul bien  en attendre. P. 388.

Les habitants de Gand donnent les premiers le signal de la rvolte, et
ils entreprennent de soulever tout le reste du pays de Flandre; ils
s'assurent l'alliance de Termonde, d'Alost et de Grammont. Sur ces
entrefaites, et pendant que les ambassadeurs d'Angleterre entament des
ngociations  Valenciennes, il apparat  Gand un bourgeois qui se
nomme Jacques d'Arteveld, homme d'une audace, d'une capacit et d'une
astuce extraordinaires; ce bourgeois acquiert une telle influence que
toute la ville de Gand le prend pour chef et se soumet  ses volonts.
Les ambassadeurs anglais, qui sont venus  Valenciennes, se dcident,
par le conseil du comte de Hainaut et de son frre,  envoyer des
dlgus auprs de Jacques d'Arteveld pour inviter les Gantois  faire
alliance avec le roi d'Angleterre et les prier d'accorder  douard
III et  son arme le libre passage  travers la Flandre. L'vque de
Durham, le comte de Northampton et Renaud de Cobham sont chargs de
cette mission. P. 394 et 395.

Les dlgus anglais reoivent  Gand un accueil magnifique et sont
combls d'attentions, d'honneurs et de festins. Un trait est conclu
grce aux actives dmarches de Jacques d'Arteveld qui dteste le comte
de Flandre; et ce trait, ratifi par la commune de Gand, stipule que,
si le roi d'Angleterre passe la mer et veut traverser la Flandre, avec
ou sans gens d'armes, en payant comptant tout ce dont il se fera
besoin sur la route, il trouvera le pays ouvert. Il est vrai que
Bruges, Ypres et Courtrai restent hostiles aux confdrs, mais les
Gantois comptent bien s'y prendre de telle sorte que, sous bref dlai,
le pays tout entier ne fera qu'un avec eux. P. 395.

Les dlgus anglais sont ravis de joie d'avoir obtenu ce trait qui
est scell du sceau aux causes de la ville de Gand; ils retournent
 Valenciennes annoncer l'heureux rsultat de leur mission au
comte de Hainaut et aux autres ambassadeurs d'Angleterre. Guillaume de
Hainaut dit alors aux envoys d'Edouard III: Vos affaires sont en
trs-bonne voie, si vous avez l'alliance de la Flandre et du Brabant.
Dites  mon fils d'Angleterre que ce lui sera d'un grand secours et
que sa guerre en sera plus belle; mais il faut qu'il passe la mer au
printemps prochain pour apprendre  connatre les seigneurs et les
pays qui voudront faire alliance avec lui. Quand vous serez de retour
en Angleterre, dcidez-le  se rendre sur le continent avec force gens
d'armes et archers et avec grandes sommes d'argent, car les Allemands
sont d'une cupidit sans gale, et ils ne font rien si on ne les paye
d'avance  beaux deniers comptants. P. 395.




CHAPITRE XX.

  1337. ARRESTATION ET EXCUTION DE SOHIER DE COURTRAI; MORT DE
    GUILLAUME I, COMTE DE HAINAUT ( 60).


Le comte de Hainaut conseille aux ambassadeurs d'Angleterre, qui sont
venus  Valenciennes, de profiter de la msintelligence survenue entre
le roi de France et le comte de Flandre, d'une part, et les Flamands,
de l'autre, pour rechercher l'amiti de ces derniers, et surtout de
Jacques d'Arteveld dont l'influence peut seule assurer le succs de
leurs dmarches. Les envoys anglais suivent ce conseil et ils se
partagent la tche; ils vont les uns  Bruges, d'autres  Ypres, le
plus grand nombre  Gand; ils mnent si grand train qu'on dirait que
l'argent leur tombe des nues. Ils donnent de beaux dners dans les
bonnes villes o ils passent, et ils rpandent le bruit dans le pays
que, si les Flamands font alliance avec le roi d'Angleterre, ils
seront trs-riches, vivront en paix et auront lainages et draperie 
profusion. L'vque de Lincoln[254] et ceux de ses collgues, qui sont
alls  Gand, russissent, par belles paroles et autrement,  se faire
bien venir des Gantois; ils gagnent l'amiti de Jacques d'Arteveld et
aussi celle d'un vieux, brave et riche chevalier de Gand, trs-aim
des habitants de cette ville o il prend plaisir  traiter
magnifiquement tous les trangers, spcialement les barons et
chevaliers d'honneur et de nom. Ce chevalier banneret, nomm [Sohier]
de Courtrai, est tenu pour le plus preux de Flandre, et il a toujours
servi ses seigneurs avec un courage sans gal. P. 129, 130, 396.

  [254] _Troisime rdaction_: l'vque de Durham.

Ce Sohier de Courtrai tient compagnie et prodigue les honneurs aux
ambassadeurs d'Angleterre, ainsi qu'un galant homme doit toujours le
faire, selon ses moyens,  des chevaliers trangers. Ces nouvelles
parviennent  la connaissance du comte de Flandre qui se tient 
Compigne avec la comtesse sa femme. Le comte est irrit de ne plus
toucher les revenus de son comt et de voir les Flamands incliner de
jour en jour davantage  l'alliance des Anglais; il mande secrtement
en France auprs de lui Sohier de Courtrai. L'infortun chevalier se
rend sans dfiance  l'appel de son seigneur qui lui fait trancher la
tte[255]. Sohier de Courtrai, entour de l'estime et de l'affection
gnrales, est profondment regrett de tous les Flamands qui sentent
redoubler leur haine contre le comte, auteur de cet attentat. P. 130,
397.

  [255] L'excution de Sohier de Courtrai, arrt  la suite du
  voyage des ambassadeurs anglais en Flandre, n'eut lieu que le 21
  mars 1338.

Jacques d'Arteveld runit  plusieurs reprises les reprsentants des
bonnes villes de Flandre pour leur soumettre les propositions
d'alliance apportes par les ambassadeurs d'Angleterre. Les Flamands
consentent  accorder au roi anglais et  son arme le libre passage 
travers leur pays; mais ils ont de telles obligations au roi de France
qu'ils ne le pourraient attaquer ni entrer en son royaume, sans avoir
 payer une somme de florins si forte qu'ils sont hors d'tat de la
fournir. En consquence, ils dsirent que la conclusion d'une alliance
offensive soit remise  une autre fois. Les ambassadeurs d'Angleterre,
qui ne se sentent plus en sret en Flandre depuis le meurtre de
Sohier de Courtrai, se tiennent pour satisfaits d'avoir obtenu cette
rponse et retournent  Valenciennes. Ils envoient souvent des
messages  douard III pour le tenir au courant de toutes les phases
des ngociations, et le roi d'Angleterre leur expdie en retour or et
argent en abondance pour payer leurs frais et faire des largesses 
ces seigneurs d'Allemagne qui n'ont souci d'autre chose. P. 130, 131,
397.

Sur ces entrefaites, le comte Guillaume de Hainaut meurt le 7 juin
1337. Sa mort excite beaucoup de regrets, car il tait large,
noble, preux, hardi, courtois, avenant, humain et bon pour tout le
monde. Il est pleur amrement par ses enfants. Le roi et la reine
d'Angleterre prennent le deuil aussitt qu'ils ont reu la fatale
nouvelle, et font clbrer un service  leur rsidence de Windsor. Le
comte de Hainaut est enterr aux Cordeliers  Valenciennes, et c'est
l qu'ont lieu ses obsques. La messe est chante par Guillaume III
d'Auxonne, vque de Cambrai. Une foule de ducs, de comtes et de
barons assistent  la crmonie. Le comte laisse un fils qui succde 
son pre sous le nom de Guillaume II dans les comts de Hainaut, de
Hollande et de Zlande. Ce fils avait pous Jeanne, fille de Jean
III, duc de Brabant, qui apporta en dot  son mari la belle et riche
terre de Binche. Jeanne de Valois, veuve de Guillaume I et mre de
Guillaume II, va finir ses jours  Fontenelles, abbaye de dames situe
sur l'Escaut prs de Valenciennes. Guillaume I laisse en outre quatre
filles dont trois sont maries. L'ane Marguerite, femme de Louis de
Bavire, est reine d'Allemagne et impratrice de Rome. La seconde
Jeanne, marie  Guillaume V, est [marquise] de Juliers[256]. La
troisime Philippe, la bonne et noble compagne d'douard III, est
reine d'Angleterre. La plus jeune lisabeth reste  marier, et ce
n'est que longtemps aprs la mort de son pre qu'elle pouse Robert de
Namur et devient ainsi dame de Renais en Flandre et de Beaufort sur
Meuse. P. 131 et 132, 397 et 398.

  [256] Le comt de Juliers fut rig en marquisat et principaut
  par Louis de Bavire en faveur de Guillaume V en 1336.




CHAPITRE XXI.

  1337. RETOUR DES ENVOYES ANGLAIS DANS LEUR PAYS; PRPARATIFS DE
    GUERRE ET CHANGE DE DFIS ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET
    D'ANGLETERRE ( 62).


_Premire rdaction._--Le duc de Brabant, qui vient de s'engager 
prter son appui effectif au roi d'Angleterre, craint de s'attirer
l'inimiti du roi de France. Il craint qu'en cas d'chec des Anglais,
Philippe de Valois ne le fasse payer pour les autres. C'est pourquoi,
il prend soin de se justifier  l'avance vis--vis du roi de France
auprs duquel il envoie l'un de ses conseillers nomm [Lon] de
Crainhem, chevalier d'un trs-grand sens: il se dfend d'tre entr
dans aucune coalition contre son puissant voisin; seulement, il n'a pu
se dispenser d'accorder au roi d'Angleterre, son cousin germain, le
libre passage  travers son duch; mais du reste il ne fera rien qui
soit de nature  dplaire au roi de France. Philippe de Valois se
tient pour satisfait de ces excuses. Ce qui n'empche pas le duc de
Brabant de recruter  ce moment-l mme, dans son pays et ailleurs, le
nombre de gens d'armes qu'il a promis de fournir au roi d'Angleterre.
P. 133.

Sur ces entrefaites, l'vque de Lincoln[257], Renaud de Cobham et les
autres envoys anglais quittent le Hainaut et reprennent le chemin de
leur pays. Ils s'embarquent  Dordrecht[258] en Hollande, pour viter
de passer prs de l'le de Cadsand, car ils craignent de tomber entre
les mains d'une bande d'cumeurs qui occupent cette le  la solde du
roi de France et du comte de Flandre. Le roi d'Angleterre accueille
avec joie la nouvelle des alliances qui ont t conclues avec le comte
de Hainaut, le duc de Brabant et un certain nombre de seigneurs des
marches d'Allemagne. P. 134, 407, 408.

  [257] L'vque de Lincoln dont il s'agit ici est le clbre Henri
  de Burghersh, mort  Gand en 1340, dont la passion pour la chasse
  a donn lieu  une lgende populaire.

  [258] _Troisime rdaction_:  Anvers. P. 407.

_Seconde rdaction._--Les ambassadeurs d'Angleterre quittent
Valenciennes aprs neuf mois de sjour et retournent dans leur pays.
Ils annoncent qu'en prsence du refus de Philippe de Valois d'entrer
en pourparlers avec eux, ils se sont assur l'appui d'un certain
nombre de seigneurs d'Allemagne qui prient le roi d'Angleterre de
passer la mer et de venir s'entendre avec ses allis du continent. Ils
prviennent aussi douard III que le comte de Flandre tient dans l'le
de Cadsand une garnison dont les Anglais ont beaucoup  souffrir. P.
400 et 401.

Le roi d'Angleterre convoque  Londres les reprsentants des trois
Ordres de son royaume pour la Saint-Michel 1337. Ce parlement se tient
 Westminster hors Londres et dure trois semaines. Les vques de
Lincoln et de Durham et les autres seigneurs qui ont t envoys en
ambassade  Valenciennes exposent devant la haute assemble le
rsultat de leur mission. Le parlement, aprs mre dlibration, est
d'avis que le roi d'Angleterre doit renvoyer son hommage et
dfier le roi de France. L'vque de Lincoln est charg de porter le
dfi. P. 401 et 402.

Le mme parlement dicte et arrte les mesures suivantes. 1 Il est
ordonn que, pour venir en aide au roi, on payera double imposition
par chaque sac de laine, tant que durera la guerre. Sur la proposition
de six bourgeois, deux de Londres, deux d'York et deux de Coventry, la
somme annuelle alloue au roi pour sa dpense, est augmente de trois
cent mille nobles, ce qui porte cette somme  six cent mille nobles
payables en trois termes. 2 Il est dfendu, sous peine de mort, par
tout le royaume d'Angleterre, de se divertir  un autre jeu que celui
de l'arc  main et des flches, et il est fait remise de leurs dettes
 tous les ouvriers qui fabriquent des arcs et des flches. 3 Les
chevaliers, cuyers et compagnons, qui prendront part  la guerre,
recevront des gages du roi; mais ils s'entretiendront  leurs frais,
chacun selon son tat, pendant six mois de l'anne, et ils feront leur
profit de tous les prisonniers qui pourront tomber entre leurs mains
ainsi que du butin. 4 Les habitants de la presqu'le de Cornouaille,
des les de Guernesey, de Wight, de Southampton et de Sheppy sont
dclars exempts de toute leve et semonce; mais il leur est impos de
garder leurs marches et frontires, d'habituer leurs enfants  manier
les armes et  tirer de l'arc. 5 Il est enjoint aux gens de toute
condition de faire apprendre la langue franaise  leurs enfants, afin
que ceux-ci soient plus capables de se renseigner et moins dpayss 
la guerre. 6 Il est interdit de transporter des chevaux d'un point
quelconque des ctes d'Angleterre sur le continent, sans la permission
du chancelier. P. 402.

Le parlement dcide aussi qu'une expdition sera dirige contre la
garnison flamande de l'le de Cadsand; Guillaume de Montagu, qui vient
de se couvrir de gloire ainsi que Gautier de Mauny dans la guerre
contre les cossais, reoit pour prix de ses exploits la main d'Alix
de Salisbury, une des plus belles jeunes dames du monde, dont le roi
tient la terre en sa main et en sa garde. La session du parlement est
 peine termine que chacun rentre chez soi et s'empresse de faire ses
prparatifs, afin d'tre en mesure d'accourir au premier signal. De
son ct, l'vque de Lincoln se rend sur le continent pour dfier le
roi de France. P. 403.

L'envoy du roi d'Angleterre arrive  Paris pour la Toussaint de
l'an 1337 au moment o les rois de Bohme et de Navarre et une foule
de grands seigneurs se trouvent  la cour de Philippe de Valois. Il
prsente au roi de France la lettre de dfi date de Westminster le 19
octobre 1337. Froissart reproduit la teneur de cette lettre d'aprs le
tmoignage du seigneur de Saint-Venant[259] prsent  l'entrevue.
Philippe de Valois ne fait que rire des menaces d'douard III et se
contente de dire au porteur du message que la lettre du roi
d'Angleterre ne mrite point de rponse. Il transmet copie du dfi
qu'il vient de recevoir  plusieurs seigneurs, en France et hors de
France, notamment au comte de Hainaut et au duc de Brabant. Il somme
ces deux princes de ne contracter aucune alliance avec le roi
d'Angleterre sous peine de voir leur pays mis  feu et  sang, il
adresse la mme invitation au comte de Bar et au duc de Lorraine, mais
il est sans inquitude du ct de ces derniers qui sont bons et loyaux
Franais. En mme temps, il fait renforcer ses garnisons sur les
frontires de l'Empire, car il se dfie des Allemands; et il mande aux
habitants de Tournai, Lille, Bthune, Arras et Douai, de mettre ces
villes, ainsi que les chteaux et chtellenies d'alentour, en tat de
dfense. P. 404 et 405.

  [259] Robert de Wavrin, sire de Saint-Venant, snchal de
  Flandre. Au mois de novembre 1336, Louis comte de Flandre avait
  donn  ce chevalier et  son hritier mle la snchausse de
  Flandre avec une somme de 500 livres une fois paye. (Arch. du
  Nord, _Invent. de la Chambre des Comptes_, t. I, p. 130.)

Des gens d'armes sont envoys sur toutes les frontires pour les
garder. numration des principaux points de ces frontires au nord, 
l'ouest, au sud et  l'est. Godemar du Fay[260] est mis en garnison 
Tournai, et le seigneur de Beaujeu  Mortagne sur Escaut. Une flotte
de Normands et de Gnois, arme en course sous les ordres de Hue
Quieret, de [Nicolas] Behuchet et de Barbavera, fait des descentes et
porte le ravage sur les ctes d'Angleterre. Enfin, le comt de
Ponthieu est donn avec toutes ses dpendances  Jacques de Bourbon.
P. 405 et 406.

  [260] Godemar du Fay fut en effet nomm en 1337 gouverneur de
  Tournai et des frontires avec 120 hommes d'armes sous ses
  ordres. De Camps, portef. 83, f{o} 217.

Aprs avoir termin ses prparatifs, sur mer comme sur terre, Philippe
de Valois mande confidentiellement au comte de Flandre de faire tous
ses efforts pour se concilier l'affection de ses sujets, afin de
les empcher de s'allier avec les Anglais. En outre, il charge le
comte de Vendme et le seigneur de Montmorency de porter de sa part en
Flandre des propositions d'amiti et de bon voisinage: il promet aux
Flamands de leur tenir ouverts les passages de Tournai, de Bthune,
d'Aire, de Saint-Omer et du Warneton sur le Lis et de fournir leur
pays de bls et de tous grains  volont[261]. Ces propositions sont
accueillies presque partout avec une extrme froideur, car les
tisserands de Flandre ont bien plus besoin des laines d'Angleterre,
source de leurs profits dans la draperie, que de bls et d'avoines
dont leurs marchs sont remplis. Toutefois, les envoys franais
russissent  ramener Louis de Nevers  Gand et  le faire assez bien
venir de Jacques d'Arteveld et des Gantois, mais cette bonne entente
ne dure pas longtemps. P. 406 et 407.

  [261] Philippe de Valois, ayant vu ses propositions d'alliance
  repousses par les Flamands, fit dfense d'exporter hors du
  royaume vivres, armeures ne quelconques autres choses des
  quelles noz anemis pourroient estre confortez, par les bailliages
  d'Amiens, de Vermendois, de Vitry et de Chaumont. Le 22 janvier
  1340, une enqute fut ordonne contre Jehan de Kievresis et Jehan
  de Tiergeville, dputs  la garde des dits bailliages et accuss
  d'avoir laiss passer par corruption, faveurs ou negligance,
  vins, bls et autres choses hors de nostre royaume, les qules
  choses nous desplaisent moult forment. (Arch. de l'Empire, JJ
  72, p. 285, f{o} 207.)




CHAPITRE XXII.

  1337. VICTOIRE DE CADSAND REMPORTE PAR LES ANGLAIS SUR LES
    FLAMANDS ( 61  64).


Deux cents chevaliers ou cuyers et quatre ou cinq mille combattants
vont, par l'ordre du comte de Flandre, occuper l'le de Cadsand[262]
d'o ils capturent les navires et infestent les ctes d'Angleterre.
Cette garnison de Cadsand tient  sa discrtion l'entre du port de
l'cluse et intercepte les communications entre l'Angleterre et la
Flandre. Elle rend impossible toute exportation de laines anglaises
sur le continent, ce dont l'industrie flamande souffre beaucoup, et
spcialement la draperie. La situation devient bientt intolrable et
soulve des plaintes par toute la Flandre. Jacques d'Arteveld et les
Gantois, allis du roi d'Angleterre, s'associent de grand coeur au
mcontentement des villes de l'cluse, de Damme, de Bruges, du Franc
de Bruges, d'Ypres, de Courtrai; et l'habile Jacques d'Arteveld,
heureux de trouver une occasion d'entraner les habitants de ces
villes dans le parti anglais, presse douard III de venir au secours
des Flamands et de les dlivrer de la piraterie des gens d'armes  la
solde de Louis de Nevers. Cet appel est entendu, et un corps d'arme
de cinq ou six cents lances et de deux mille archers est envoy contre
la garnison de Cadsand sous les ordres du comte de Derby[263]. Les
principaux seigneurs qui prennent part  cette expdition sont le
comte de Suffolk, le sire de Berkeley, Guillaume Fitz-Waren, Louis et
Roger de Beauchamp, Renaud de Cobham, Richard de Stafford, Gautier de
Mauny nouvellement revenu d'cosse et fait conseiller du roi en
rcompense de ses services. Les Anglais s'embarquent sur la Tamise; et
aprs deux stations  Gravesend et  Margate, ils viennent jeter
l'ancre de nuit devant Cadsand, la veille de la Saint-Martin d'hiver
(10 novembre) 1337. P. 132  135, 398  400, 407  409.

  [262] Ile situe entre la ville de l'cluse et l'le de Walcheren
  en Zlande.

  [263] L'importante assemble de gens d'armes qui eut lieu 
  Boulogne-sur-Mer  la fin d'octobre 1337, fut sans doute
  provoque par l'expdition anglaise dirige contre Cadsand. De
  Camps, portef. 83, f{o} 214 v{o}  217.

Les gens d'armes de Cadsand reconnaissent les Anglais aux lopards des
bannires qui flottent sur les navires. La garnison de l'le se
compose d'environ cinq mille hommes choisis entre les plus braves.
Gui, btard de Flandre, frre du comte Louis, Jean dit le _duckere_
(seigneur), de Halluin, Jean de Rhode, Gilles de Le Trief, Simon et
Jean de Brigdamme, Pierre d'Englemoustier, Pierre d'Ypres, Louis
Vilain, Baudouin Barnage, Robert Marchal, Arnoul de Vorst combattent
 la tte des chevaliers flamands. Ils se rangent en ordre de bataille
sur le rivage pour s'opposer au dbarquement des Anglais. Ils font
trs-bonne contenance et dploient un grand courage; mais leurs
arbaltriers ne peuvent riposter au tir beaucoup plus rapide des
archers d'Angleterre qui lancent sur l'ennemi, de l'avant de leurs
navires, une grle de flches. Les assaillants russissent  prendre
terre  la suite d'une lutte acharne, et alors on en vient 
combattre corps  corps et  se disputer le terrain pied  pied.
Aprs quatre heures de rsistance, les Flamands sont mis en pleine
droute; ils perdent environ trois mille des leurs, dont une douzaine
de chevaliers et une trentaine d'cuyers de Flandre ou d'Artois; le
duckere de Halluin[264], Jean de Rhode, les deux frres de Brigdamme
et Gilles de Le Trief restent parmi les morts. Les Anglais mettent le
feu  la ville, et l'le tout entire est livre au pillage,  la
grande satisfaction des habitants de Bruges, de Damme et de l'cluse.
Gui de Flandre, fait prisonnier, est amen  Londres o, sduit par
les offres d'douard III, il passe cette anne mme dans le parti
anglais. Henri de Lancastre le Jeune, comte de Derby, cousin germain
du roi, inaugure dignement par cette victoire sa nouvelle chevalerie,
et Gautier de Mauny se signale aux cts de ce prince par des prodiges
de valeur. P. 135  138, 409  411.

  [264] Le chevalier appel ici le _duckere_ (seigneur) de Halluin
  est Jean de Halluin fils d'Olivier de Halluin, seigneur de
  Henserode et de Lacken, et de Marguerite, fille de Colart de
  Pruines. Voyez le P. Anselme, t. III, p. 919.




CHAPITRE XXIII.

  1338. VOYAGE D'DOUARD III A ANVERS ET POURPARLERS DE CE PRINCE
    ET DE SES ALLIS ( 65  67).


_Premire rdaction._--L'affaire de Cadsand a le plus grand
retentissement. Les Flamands rejettent sur leur comte toute la
responsabilit du dsastre. Jacques d'Arteveld seul y trouve son
compte et il fait prier le roi d'Angleterre de venir  Anvers
s'entendre avec les bonnes villes de Flandre. P. 138 et 139.

douard III passe la mer  l't suivant et arrive  Anvers qui tient
le parti du duc de Brabant. Des pourparlers ont lieu dans cette ville
de la Pentecte  la Saint-Jean (du 16 mai au 24 juin) entre le roi
anglais et ses allis dont les principaux sont les ducs de Brabant et
de Gueldre, le marquis de Juliers, Jean de Hainaut et le seigneur de
Fauquemont. Ces seigneurs, invits  s'excuter et  prter aux
Anglais l'appui effectif qu'ils ont promis de fournir, prennent
exemple sur les atermoiements du duc de Brabant et font des rponses
vasives  toutes les demandes d'douard III. Le roi d'Angleterre
est forc d'assigner  ses allis un nouveau rendez-vous qu'il fixe 
trois semaines aprs la Saint-Jean. Dans l'intervalle, il fait sa
rsidence  l'abbaye Saint-Bernard d'Anvers, tandis que le duc de
Brabant, qui habite Leeuw, renouvelle au roi de France ses
protestations d'amiti. P. 139  141.

Quand le jour du rendez-vous est arriv, les seigneurs de l'Empire
font dire au roi d'Angleterre qu'ils sont prts  marcher  la
condition que le duc de Brabant, qui ne semble faire aucuns
prparatifs, leur donne l'exemple. douard III redouble ses instances
auprs du duc son cousin, qui veut, avant de rien faire, se concerter
une dernire fois avec les seigneurs d'Allemagne. Rendez-vous est pris
pour le 15 aot, et ce rendez-vous est fix  Halle[265] en
considration du jeune comte Guillaume de Hainaut et de Jean de
Hainaut son oncle. P. 141 et 142.

  [265] _Seconde rdaction_:  Diest.

Le duc de Brabant, le comte de Hainaut et les seigneurs de l'Empire,
qui prennent part  l'entrevue de Halle, dclarent, aprs mre
dlibration, qu'il leur est impossible de s'engager dans une guerre
contre la France si le roi d'Angleterre ne s'assure d'abord l'alliance
de l'empereur d'Allemagne et s'il ne parvient  dcider Louis de
Bavire lui-mme  se prononcer contre Philippe de Valois. Ils
ajoutent que l'achat de Crvecoeur en Cambrsis et d'Arleux en
Palluel, qui sont terres d'Empire, ne peut manquer d'tre aux yeux de
l'Empereur un motif plus que suffisant de se joindre  ses feudataires
pour dfier le roi de France. Le roi d Angleterre, forc de contenir
son dpit en prsence de cette nouvelle fin de non-recevoir suggre
par le duc de Brabant, rpond  ses allis qu'il sera fait selon leur
volont. P. 142  144.

_Abrg de 1477 ou ms. B6._ Aprs la victoire de Cadsand, douard III
renouvelle sa dfense d'exporter des laines anglaises en Flandre. Les
Flamands, dont la draperie est menace d'une ruine complte, sont au
comble de la dsolation. Jacques d'Arteveld, dont le coeur est plus
anglais que franais, parvient  faire partager les mmes sentiments 
la majorit de ses compatriotes, et il invite le roi d'Angleterre 
visiter les Flamands qui sont impatients de le voir. douard III
consent alors  lever la dfense d'exporter des marchandises en
Flandre, et il rend  la ville de Bruges l'taple des laines
qu'il lui avait enleve. Bientt aprs, il passe la mer et vient
dbarquer  Anvers en compagnie de la reine sa femme et de Robert
d'Artois, _comte de Richemont_. P. 412, 417.

Le duc de Brabant envoie l'un de ses chevaliers souhaiter la bienvenue
au roi d'Angleterre qui reoit aussi la visite de Jacques d'Arteveld
et des seigneurs des marches d'Allemagne. Il s'engage alors entre
douard III et ses allis de grands pourparlers auxquels le jeune
comte de Hainaut refuse d'abord de prendre part, en disant qu'il
entend rester Franais et tenir le parti du roi son oncle. P. 417.

Sur ces entrefaites, la reine d'Angleterre met au monde un fils qui
reoit le nom de Lion et qui fut depuis duc de Clarence. Pendant que
Philippe fait ses relevailles, douard III se rend  Gand  une
entrevue qui dure quinze jours et o il a convi le duc de Brabant, le
comte de Hainaut et les grands feudataires des marches d'Allemagne.
L, on dcide, d'aprs le conseil de Jean le Mayeur, que le roi
d'Angleterre doit d'abord se faire nommer vicaire de l'Empire, afin de
fournir aux seigneurs allemands, qui seront tenus  ce titre de lui
obir, un prtexte lgitime de marcher sous ses ordres contre le roi
de France. P. 423.

_Seconde rdaction._--Aprs la dfaite de Cadsand, les Flamands
envoient par le conseil de Jacques d'Arteveld douze bourgeois des
principales villes de Flandre auprs du roi d'Angleterre; ces
bourgeois ont mission de disculper leurs compatriotes de toute
complicit avec les gens d'armes vaincus et d'inviter le vainqueur 
venir dans leur pays. douard III, qui reoit ces envoys  Eltham,
leur promet de se rendre  Anvers  Nol prochain pour s'entendre avec
le comte et,  dfaut du comte, avec les bonnes villes du comte. En
attendant son voyage, il autorise jusqu'au 1er janvier la reprise des
relations entre la Flandre et l'Angleterre. P. 411 et 412.

Quand tout est prt  Anvers pour le recevoir, le roi d'Angleterre
s'embarque pour la Flandre; il emmne avec lui la reine sa femme alors
enceinte, Robert d'Artois, les comtes de Derby, de Warwich, de
Pembridge, de Suffolk, d'Arundel et de Kent, les vques de Lincoln et
de Durham, Renaud de Cobham, Richard de Stafford, Guillaume
Fitz-Waren, Gautier de Mauny, Philippe de Hastings, les seigneurs de
la Ware, de Beauchamp, de Ferrers, de Basset, de Willoughby et de
Bradeston. douard III dbarque  Anvers vers la Saint-Aubert et
la Sainte-Luce (13 dcembre). P. 416 et 417.

Peu de temps aprs l'arrive du roi anglais  Anvers, la reine sa
femme met au monde un fils qui reoit le nom de Lion; et le comte de
Hainaut, frre de Philippe, vient assister aux pompeuses relevailles
de sa soeur en compagnie de Jean de Hainaut son oncle. Press par
Jacques d'Arteveld de s'entendre avec douard III, le comte de Flandre
dclare qu'il aime mieux perdre tous les revenus de son comt que de
s'allier avec le roi d'Angleterre contre son cousin le roi de France;
et de peur qu'on ne le veuille contraindre  cette alliance, Louis de
Nevers quitte la Flandre et se retire en France avec Marguerite sa
femme et Louis son fils  la cour de Philippe de Valois. P. 418.

Jacques d'Arteveld se rend alors  Anvers auprs du roi d'Angleterre,
accompagn de soixante bourgeois des plus grands de Flandre; et sur
les instances du chef de cette dputation, ami dvou des Anglais,
douard III consent  rendre aux Flamands l'taple des laines qu'ils
ont perdue depuis trois ans,  la condition qu'il pourra dsormais
aller et venir en Flandre, avec ou sans arme, comme il lui plaira;
mais les envoys des bonnes villes refusent de s'engager au nom de
leurs compatriotes  envahir le Tournsis, les chtellenies de Lille
et de Douai et  prendre les armes contre le roi de France. Aprs le
dpart de ses collgues, Jacques d'Arteveld passe son temps en alles
et venues de Gand  Anvers; il est sans cesse en visite auprs
d'douard III auquel il promet de le rendre matre de la Flandre. Il
se fait fort, quoi qu'en aient dit les autres dputs flamands, de
mettre sur pied au besoin cent mille combattants prts  attaquer et 
envahir la France par le ct qu'douard III leur dsignera. C'est
qu'autant Jacques d'Arteveld est prochain et ami du roi d'Angleterre,
autant il est craint et redout par toute la Flandre. Depuis le dpart
du comte, il y rgne en souverain; et nul n'est plus puissant que lui,
principalement  Gand.... P. 419.

douard III convoque  Anvers ses principaux allis, le duc de
Brabant, le comte de Gueldre, le marquis de Juliers, les comtes de
Clves et de Salm, le marquis de Brandebourg, le sire de
Fauquemont[266]; et le comte de Hainaut seul refuse de se rendre 
l'appel de son beau-frre. P. 417.

  [266] _Fauquemont_ est la traduction franaise de _Valkenburg_,
  localit qui fait partie aujourd'hui de la Hollande et qui est
  situe prs de Maestricht.

Mis en demeure de fournir les secours promis au roi d'Angleterre, ces
seigneurs demandent du temps pour rflchir; et l'on convient d'une
nouvelle entrevue qui doit avoir lieu trois semaines aprs la
Saint-Jean. En attendant cette entrevue, douard III va habiter avec
sa femme l'abbaye Saint-Bernard d'Anvers. P. 420.

En Brabant, le roi d'Angleterre compte plus de partisans que le roi de
France, spcialement parmi les habitants des bonnes villes; mais le
duc, qui est prudent et avis, ne se veut point mettre en guerre avec
son puissant voisin, et il se promet bien de ne jamais tre anglais,
si en Hainaut et en Flandre on ne l'est encore plus que lui. Quant aux
Flamands, ils inclinent de plus en plus du ct de l'Angleterre. C'est
que Jacques d'Arteveld, qui est alors tout en Flandre, fait sans cesse
des discours aux habitants de Gand, de Bruges, d'Ypres, de Courtrai,
d'Audenarde, o il montre si bien les avantages de l'alliance anglaise
que ses compatriotes sont prts  marcher  son commandement sous la
bannire d'douard III. Les dispositions sont les mmes dans le
Hainaut o les gens des communes surtout sont trs-favorables aux
Anglais; mais le jeune comte Guillaume dit que Philippe de Valois son
oncle lui est plus prochain et la France plus amie qu'douard III et
l'Angleterre. P. 420 et 421.

_Troisime rdaction._--Jacques d'Arteveld fait en sorte que les
changes ne recommencent pas entre la Flandre et l'Angleterre
immdiatement aprs l'affaire de Cadsand. Les marchands anglais, qui
ont sur le quai de Londres et ailleurs une quantit norme de sacs de
laine, ne dsirent rien tant que de les vendre pour avoir de l'argent.
Les drapiers de Flandre et du Brabant, de leur ct, ne dsirent rien
tant que de les acheter pour les employer  la fabrication du drap.
Jacques d'Arteveld, qui sait tout cela, n'en crit pas moins au roi
d'Angleterre pour l'engager  ne pas lever les prohibitions jusqu'
nouvel ordre. P. 413.

Lorsque les habitants de Bruges, de Damme, de l'cluse, d'Ypres, de
Courtrai et du terroir du Franc voient que la mer n'est pas plus
ouverte aprs l'affaire de Cadsand qu'auparavant, ils commencent 
murmurer et vont se plaindre au chef populaire de la ville de Gand. On
convient aprs de longues dlibrations de nommer dans chaque
bonne ville deux bourgeois qui iront en Angleterre avec Jacques
d'Arteveld prier douard III de rendre aux Flamands l'taple des
laines, et on leur donne pleins pouvoirs d'adhrer au nom de toute la
Flandre au trait conclu par l'vque de Durham et les autres dputs
anglais avec les Gantois. Ces dputs s'embarquent  l'cluse et
arrivent  Londres o ils vont loger dans la rue _de la Riole_[267].
P. 413  415.

  [267] Ces expressions de Froissart: _la rue de la Riole_,
  dsignent peut-tre le Strand.

Le roi d'Angleterre, aprs avoir ft  Eltham les envoys flamands et
surtout Jacques d'Arteveld, runit son conseil au palais de
Westminster, et l'on y dcide qu'il sera fait droit  la requte des
Flamands. Ceux-ci promettent en retour de recevoir dans leur pays
douard III et son arme et mme de se joindre au duc de Brabant et
aux seigneurs allemands pour marcher contre Tournai ou Cambrai, l o
il plaira au roi anglais de les conduire. Les dputs de Flandre sont
 peine rentrs dans leur pays qu'on voit les laines anglaises affluer
 l'cluse,  Damme et  Bruges o les drapiers du Brabant et
d'ailleurs viennent les acheter. P. 415 et 416.

Vers la Saint-Jean (24 juin), douard III laisse  Windsor la reine sa
femme alors enceinte d'une princesse qui reut le nom d'Isabelle et
fut depuis dame de Coucy. Puis il s'embarque au port de Londres en
compagnie de Robert d'Artois qui a inspir et foment toute cette
entreprise. La flotte anglaise jette l'ancre devant Anvers la nuit de
la Saint-Jacques et Saint-Christophe (25 juillet). Le roi d'Angleterre
ne tarde pas  recevoir dans cette ville la visite de Jean de Hainaut,
puis du duc de Brabant son cousin germain, du comte de Gueldre et du
marquis de Juliers. P. 416, 417 et 418.




CHAPITRE XXIV.

  1332  1338. VOYAGES[268] ET SJOUR DE DAVID BRUCE, ROI D'COSSE,
    EN FRANCE ( 69).


_Premire rdaction._--David Bruce, dpouill de la plus grande
partie de son royaume, prend le parti de se retirer en France o il
trouve ainsi que la reine sa femme l'accueil le plus empress.
Philippe de Valois met  la disposition du roi d'cosse plusieurs de
ses chteaux et se charge de pourvoir  tous les frais d'existence de
son hte. Par l'entremise de David Bruce, un trait d'alliance
offensive et dfensive est conclu entre le roi de France et les
seigneurs d'cosse partisans de David: Philippe de Valois s'engage 
secourir de tout son pouvoir les cossais qui promettent en retour de
n'accorder aucune trve aux Anglais sans le consentement de leur royal
alli. Arnoul d'Audrehem, marchal de France, et le sire de
Garencires, envoys en cosse  la tte d'un corps d'auxiliaires, se
couvrent de gloire[269]. P. 146  148.

  [268] Nous crivons _voyages_ au pluriel, parce que, s'il parat
  bien tabli que l'arrive de David Bruce en France remonte 
  1332, un voyage de ce prince en cosse, avant l'ouverture des
  hostilits entre la France et l'Angleterre, n'a rien que de
  conforme  la vraisemblance. Certains dtails de la seconde et de
  la troisime rdaction, notamment la rencontre des cossais et
  des cumeurs normands, font supposer que ce second voyage, s'il a
  exist rellement, a d avoir lieu en 1338.

  [269] Cette expdition dut avoir lieu en 1335. Au mois d'avril
  1343, Philippe de Valois donna au comte d'Eu mille livres
  tournois de rente sur le Trsor  Paris comme ds l'an de grce
  _mil CCC trente et cinq nous eussions ordenn  Chastelheraut de
  envoier en Escoce nostre am et feal cousin le comte de Eu,
  connestable de France, en l'aide du roy d'Escoce contre le roy
  d'Engleterre_; et pour ce que nostre dit cousin, qui tenoit en
  Engleterre et en Yrlande certaine terre en fi du roy
  d'Engleterre, ne devoit ne voloit aler encontre li sanz avant li
  renvoier son hommage, par nostre volent et ordenance li renvoya
  de lors l'ommage de la dite terre, laquelle vaut quatre mille
  livres tournois par annes communes.... (Arch. de l'Empire, JJ
  74, p. 74, f{o} 44.)

_Seconde rdaction._--Toutes les forteresses du plat pays d'cosse
sont tombes au pouvoir des Anglais, et Guillaume de Montagu, comte de
Salisbury, occupe dimbourg. Le comte de Murray, Guillaume de Douglas,
Robert de Vescy, Simon Fraser, Alexandre de Ramsay se sont rfugis
dans les forts de Jedburgh: le centre d'oprations de ces dfenseurs
de l'cosse est le fort chteau de Dumbarton o le jeune David Bruce
et la reine sa femme ont fix leur rsidence. Lorsque les seigneurs
cossais apprennent qu'douard III se dispose  entrer en campagne
contre le roi de France, ils chargent Guillaume de Douglas, le comte
de Sutherland et Robert de Vescy d'aller en compagnie du roi d'cosse
ngocier un trait d'alliance avec Philippe de Valois. David Bruce
s'embarque  Aberdeen avec la reine et les seigneurs ci-dessus
nomms. Pendant la traverse, les quatre navires qui portent le roi
d'cosse et sa suite, pousss par un fort vent d'est  l'embouchure de
la Tamise prs de Margate, tombent au milieu d'une flotte de
soixante-quinze vaisseaux monts par des Normands et des Gnois en
croisire dans ces parages. Les Normands croient d'abord avoir affaire
 des Anglais et ils commencent  donner la chasse  ces quatre
navires; mais les cossais se font reconnatre, et aussitt Hue
Quieret[270], qui commande la croisire, s'empresse de les escorter
jusqu'au port de Calais. Une fois dbarqu, David Bruce passe 
Throuanne, Arras, Bapaume, Pronne et arrive  Paris. P. 429  431.

  [270] Hue Quieret, chevalier et conseiller du roi, son amiral en
  mer, fut capitaine de Douai du 28 octobre au 6 dcembre 1339
  (Bibl. imp., De Camps, portef. 83, f{o} 311). Parmi les
  chevaliers qui servirent sur les frontires de Flandre en 1339 et
  1340, on voit figurer Hue Quieret avec un cuyer venu de
  Roust-ls-Fresnemontiers (auj. Fresmontiers, Somme, arr. Amiens,
  canton Conty). Le 24 avril 1340, Hue Quieret, cuyer, fils de feu
  Gurard Quieret, chevalier, vendit aux chapelains de Notre-Dame
  d'Amiens tout le fief dit de Gueraville, tenu de Gaucher de
  Chtillon, seigneur de la Fert en Ponthieu et de Marie de
  Toutecourt sa femme et situ  Doins (auj. Doingt-Flamicourt,
  Somme, arr. et canton Pronne). Arch. de l'Empire, JJ 72, p. 555.

Philippe de Valois, qui vient de recevoir le dfi d'douard III,
accueille avec joie le roi d'cosse; il est heureux de trouver dans
les propositions d'alliance qu'on lui vient soumettre un moyen de
forcer son adversaire  dtourner contre un pays autre que la France
une partie des forces de l'Angleterre. Aussi, la conclusion du trait
ne se fait pas attendre, et Robert de Vescy retourne en porter la
nouvelle  ses compatriotes. Aussitt qu'douard III est inform de
cette nouvelle, il renvoie en Angleterre l'vque de Durham, les
seigneurs de Lucy et de Mowbray, et il les charge d'inviter le comte
de Salisbury, les seigneurs de Percy, de Nevill, de Greystock et
douard Baillol, capitaine de Berwick,  renforcer toutes les
garnisons sur la frontire d'cosse. P. 431 et 432.

_Troisime rdaction._--Aprs la prise de Berwick, David Bruce, forc
de se retirer  Aberdeen et aux environs dans la Sauvage cosse,
apprend que le roi d'Angleterre,  l'instigation de Robert d'Artois,
se dispose  revendiquer le trne de France; et il forme le
projet de se rendre sur le continent pour ngocier un trait
d'alliance avec Philippe de Valois. Ce projet reoit l'approbation des
cossais qui ont toujours t plus partisans des Franais que des
Anglais. Le roi d'cosse s'embarque au port de Montrose en compagnie
de la reine sa femme, de Guillaume de Douglas, de vingt-six chevaliers
et cuyers, des dames et damoiselles de la suite de la reine; il
confie la dfense du royaume en son absence  Archibald de Douglas, 
Robert de Vescy,  Alexandre de Ramsay et  Simon Fraser. Les cossais
abordent  l'cluse o ils se font passer pour des plerins et
plerines qui vont  Saint-Maur des Fosss. De l'cluse, ils se
rendent par eau  Bruges o ils attendent leurs chevaux et
renouvellent leur quipage. Ils passent  Lille,  Arras, 
clusier[271],  Lihons[272] en Santerre,  Roye,  Canny[273], 
Ressons[274]  Creil, et ils ne s'arrtent qu' Luzarches[275].
Arrivs l, Guillaume de Douglas et David de Lindsay prennent les
devants pour prvenir le roi de France. Philippe de Valois, qui tient
alors sa cour  l'htel du bois de Vincennes, envoie au-devant du roi
et de la reine d'cosse les seigneurs de Montmorency et de
Garencires. De Luzarches, le cortge royal vient coucher 
Saint-Denis; et l'entrevue des deux rois et des deux reines a lieu le
lendemain au Bois avant la messe. Le sjour du roi et de la reine
d'cosse en France dura neuf ans pendant lesquels ils habitrent la
ville et le chteau de Nemours que Philippe de Valois leur avait
assign pour leur demeure avec une rente de mille cus par mois. P.
432  435.

  [271] clusier-Vaux, Somme, arr. Pronne, c. Bray.

  [272] Lihons, Somme, arr. Pronne, c. Chaulnes.

  [273] Canny-sur-Matz, Oise, arr. Compigne, c. Lassigny.

  [274] Ressons-sur-Matz, Oise, arr. Compigne.

  [275] Luzarches, Seine-et-Oise, arr. Pontoise.




CHAPITRE XXV.

  1338. INSTITUTION D'DOUARD III EN QUALIT DE VICAIRE DE L'EMPIRE
    ( 68, 70, 71).


Le roi d'Angleterre et ses allis dcident qu'une dputation se rendra
auprs de l'empereur d'Allemagne afin de solliciter le titre de
vicaire de l'Empire en faveur d'douard III. Cette dputation se
compose du comte de Gueldre et du marquis de Juliers, qui reprsentent
les seigneurs allemands, de l'vque de Lincoln, de Renaud de Cobham
et de Richard de Stafford qui sont dlgus par le roi d'Angleterre.
Ces dputs[276] vont trouver l'empereur  Nuremberg[277] o leur
mission, seconde par l'impratrice Marguerite de Hainaut, est
couronne d'un plein succs. Les lecteurs et les plus hauts barons de
l'Empire, tels que le duc de Saxe, les marquis de Brandebourg, de
Meissen et d'Osterland, les archevques de Cologne, de Trves et de
Mayence sont convoqus  cette entrevue solennelle qui dure trois
jours; le duc de Brabant, convoqu aussi, se fait excuser et remplacer
par le seigneur de Cuyk[278]. L, devant tous ces princes et
seigneurs, Louis de Bavire rige en marquisat le comt de Juliers et
en duch le comt de Gueldre. En mme temps, il fait douard III son
vicaire par tout l'Empire, il l'autorise  battre monnaie en son nom,
et il enjoint  tous ses sujets d'obir au vicaire imprial comme 
lui-mme; enfin, il donne mission aux dlgus tant anglais
qu'allemands de remettre de sa part au roi d'Angleterre les insignes
et titres de la nouvelle dignit dont il l'a investi. P. 144, 145, 424
et 425.

  [276] D'aprs l'abrg de 1477 ou ms. B6, l'entrevue eut lieu 
  _Coblenz_, non entre des dlgus du roi d'Angleterre, mais
  _entre le roi d'Angleterre lui-mme et l'empereur d'Allemagne_.
  Cette version est la seule qui soit de tout point conforme  la
  vrit historique.

  [277] D'aprs la premire et aussi d'aprs la troisime
  rdaction, l'entrevue se tint  Floreberg; mais Floreberg ou
  Florenberg semble provenir de quelque mprise de copiste et
  probablement d'une mauvaise lecture.

  [278] Otton, sire de Cuyk, fils de Jean, mari  Jeanne dame de
  Heverl, puis en 1333  Jeanne de Flandre, fille du sire de
  Tenremonde. Otton mourut sans enfants peu aprs 1350. Cuyk fait
  aujourd'hui partie de la Hollande.

Aussitt que les habitants de Cambrai, qui est chambre et terre de
l'Empire, apprennent qu'douard III vient d'tre nomm vicaire de
l'empereur, ils craignent que le roi anglais ne veuille s'emparer de
leur ville pour en faire un de ses avant-postes contre la France. Et
comme ils sont et veulent rester bons Franais, ils chargent leur
vque Guillaume d'Auxonne, excellent patriote, originaire du Berry et
de la Sologne, d'implorer pour eux, au cas o ils seraient attaqus,
l'appui du roi de France. Philippe de Valois promet de venir 
leur secours, et l'on verra qu'il tint sa promesse[279]. P. 427 et
428.

  [279] Un vritable trait d'alliance fut conclu en novembre 1339
  entre Philippe de Valois et la cit de Cambrai. Entre autres
  privilges qui furent accords aux habitants de la dite ville, le
  roi de France prit l'engagement d'entretenir  ses frais 300
  hommes d'armes et 300 arbaltriers pour dfendre Cambrai contre
  tous, except contre l'empereur de Rome, roi d'Allemagne. (Arch.
  de l'Empire, JJ 73, p. 244, f{o} 191.)

Rendez-vous est pris pour entendre la rponse de l'empereur Louis de
Bavire. Quoique les seigneurs d'Allemagne aient dsign Utrecht comme
plus  leur convenance, ce rendez-vous a lieu, sur l'insistance du duc
de Brabant,  Herck[280] dans le comt de Looz le jour de la
Saint-Martin d'hiver (11 novembre). La crmonie se tient dans la
grande vieille halle de la ville, magnifiquement dcore pour la
circonstance. douard III sige, la couronne en tte, sur un tal de
boucher transform en trne. L, devant un immense concours de
seigneurs et de peuple, il est donn lecture des lettres qui
instituent le roi d'Angleterre vicaire de l'Empire et qui
l'investissent de toutes les prrogatives affrentes  cette haute
dignit. douard III et ses allis se sparent en s'ajournant  trois
semaines aprs la Saint-Jean pour aller mettre le sige devant Cambrai
qui doit relever de l'Empire. P. 149, 150, 435 et 436.

  [280] _Troisime rdaction_: Herck en Hesbaing (pays de
  Lige).--C'est aujourd'hui Herck-la-Ville, prov. de Limbourg, 
  12 k. de Hasselt.

Le roi d'Angleterre, de retour au chteau de Louvain, requiert  titre
de vicaire de l'Empire et se fait promettre le libre passage pour lui
et pour ses gens  travers le comt de Hainaut; puis, il mande  la
reine sa femme, reste en Angleterre, de passer la mer et de le venir
rejoindre. Philippe s'embarque au palais de Westminster, aborde 
Anvers et fait son entre  Louvain avec une escorte de plus de deux
mille hommes. Le roi et la reine tiennent leur cour pendant tout
l'hiver dans le chteau du duc de Brabant avec beaucoup de
magnificence. Ce sjour est trs-onreux pour les finances d'douard
III qui entretient en outre  ses frais sur le continent plus de deux
mille chevaliers ou cuyers et environ huit mille archers. Il faut
solder tous les mois les gages de ces gens d'armes, sans compter les
cadeaux destins  gagner l'amiti des seigneurs allemands qui ne font
rien, ni pour parent ni autrement, si on ne les paye d'avance  beaux
deniers comptants. Pendant ce temps, le duc de Brabant continue
de renouveler ses protestations de dvouement au roi de France par
l'intermdiaire de [Lon] de Crainhem[281] dlgu  cet effet auprs
de Philippe de Valois. Et lorsque bientt aprs les actes viennent
donner un dmenti  ces protestations, l'honnte et loyal reprsentant
du duc, honteux d'avoir t l'intermdiaire d'aussi impudents
mensonges, en meurt de douleur. P. 151, 436  439.

  [281] _Abrg de 1477 ou ms. B6_: Louis de Granchon.

_Manuscrit de Valenciennes._--Le samedi avant la Nativit (5
septembre), Louis de Bavire, empereur de Rome, est assis  Coblenz en
sige imprial sur une estrade de douze pieds de haut; il est vtu
d'une toffe de soie de couleurs varies recouverte d'une dalmatique
avec fanon (manipule) au bras et tole croise par devant  la manire
des prtres, le tout blasonn aux armes de l'Empire; il a les pieds
chausss de soie comme le reste du corps, et la tte coiffe d'une
mitre ronde qui supporte une magnifique couronne d'or; il a les mains
gantes de soie blanche et aux doigts des anneaux du plus grand prix.
Il tient de la main droite un globe d'or surmont d'une croix
vermeille, et de l'autre main le sceptre. A la droite de Louis de
Bavire, le marquis de Meissen a la garde du globe d'or. Tout  ct
de l'empereur sige le roi d'Angleterre vtu d'une toffe vermeille
d'carlate avec un chteau en broderie sur la poitrine. A la gauche
des empereurs, le marquis de Juliers est le dpositaire du sceptre.
Les lecteurs sont deux degrs plus bas; et le seigneur de Cuyk,
reprsentant du duc de Brabant, qui tient en main une pe nue, a la
prsance sur eux tous. Aprs avoir fait renouveler et confirmer par
les lecteurs les statuts fondamentaux de l'Empire, Louis de Bavire
dclare qu'il contracte alliance, ainsi que plusieurs prlats et
barons d'Allemagne, avec douard III l prsent, et qu'il institue le
roi d'Angleterre son vicaire par tout l'Empire et en toutes choses. P.
425  427.




CHAPITRE XXVI.

  1337  1339. CROISIRES ET INCURSIONS DES NORMANDS SUR LES CTES
    D'ANGLETERRE; SAC DE SOUTHAMPTON, PRPARATIFS DE GUERRE DU ROI
    DE FRANCE, SUR TERRE ET SUR MER ( 72, 74.)


1337  1339. Philippe de Valois arme en course et entretient sur mer
une flotte compose de Normands, de Bretons, de Picards, de Gnois et
de Biscayens sous les ordres de Charles Grimaldi, amiral de France, de
Hue Quieret, de [Nicolas] Behuchet[282] et de Barbavera[283]. Ces
cumeurs, au nombre de vingt ou trente mille, ont leurs principaux
quartiers depuis Dieppe jusqu' Harfleur, et c'est de l qu'ils
partent pour donner la chasse aux Anglais et aux Flamands; ils
infestent surtout les parages de Douvres, de Winchelsea, de Margate et
en gnral les ports qui avoisinent l'embouchure de la Tamise. P. 153.

  [282] Nicolas Behuchet ou Beuchet, d'origine normande, tait
  chevalier, trsorier et conseiller du roi (Arch. de l'Empire, JJ
  74, p. 154).

  [283] Pietro Barbavera, qualifi sergent d'armes tait de
  Gnes. Le 19 dcembre 1337, Philippe de Valois fit don  son
  bien am et fal sergent d'armes Pierre dit Berbevaire de 100
  livres tournois  prendre sur les moluments de la prvt de la
  Rochelle. Une seconde donation de 100 autres livres tournois de
  rente fut faite le 12 janvier 1341 au dit Pietro Barbavera,  la
  condition de faire venir des parties de Jane (Gnes) en nostre
  dit royaume sa fame et ses enfanz pour y converser d'ores en
  avant et faire leur perptuel residence. (Arch. de l'Empire, JJ
  74, p. 233.)

1337. Hue Quieret et ses Normands surprennent un dimanche matin vers
la Nativit (8 septembre) le port de Southampton  l'heure o les
habitants sont  la messe; les cumeurs franais se rendent matres de
la ville sans coup frir et l'occupent tout un jour; ils massacrent
grand nombre de bourgeois, violent les femmes, les jeunes filles et ne
reprennent la mer qu'aprs avoir charg leurs navires de l'immense
butin qu'ils ont pu ramasser dans cette cit, alors pleine de
richesses. Pendant qu'ils pillent ainsi la ville, ils envoient
quelques-uns des leurs mettre le feu aux hameaux des environs. Ce coup
de main jette l'pouvante dans tout le pays, et les nouvelles en
viennent  Winchester,  Salisbury,  Guildford et jusqu' Londres.
Les milices de ces villes accourent  cheval au secours de
Southampton; mais quand elles arrivent, les Franais sont dj partis.
P. 153, 158 et  l'_addenda_ les var. des p. 153 et 158.

1339. Le roi de France apprend que l'intention du roi d'Angleterre est
de venir mettre le sige devant Cambrai. Il envoie aussitt dans cette
ville une garnison de deux cents hommes d'armes, tant de France que de
Savoie, sous les ordres de Louis de Savoie, d'Etienne dit le Galois de
la Baume, d'Am de Genve, de Miles de Noyers, de Louis de Chalon, de
Jean de Grosley, des seigneurs de Beaujeu[284], de Saint-Venant[285],
de Bazentin[286], d'Aubigny[287], de Roye[288], de Vinay, de
Fosseux[289], de Beaussault, de Coucy[290] et de Neuchtel[291]. Ces
seigneurs approvisionnent Cambrai de vivres et de fourrages et font
enterrer trois des portes de la ville. Philippe de Valois envoie en
outre au Cateau-Cambrsis Thibaud de Moreuil, le marchal de
Mirepoix[292] et le seigneur de Raineval[293]; il pourvoit  la
dfense de Bohain[294], de la Malmaison[295], de Crvecoeur[296],
d'Arleux[297] et en gnral de toutes les frontires d'Artois, de
Cambrsis et de Vermandois. Par l'ordre du seigneur de Coucy, le
seigneur de Clary[298] va avec quarante lances de bons compagnons
occuper Oisy en Cambrsis. En mme temps, Philippe convoque tous ses
gens d'armes  Compigne,  Pronne,  Bapaume et  Arras. Avis est
aussi donn de l'ouverture des hostilits  Jean, roi de Bohme, 
Raoul, duc de Lorraine,  Henri IV, comte de Bar,  Adhmar de
Monteil, vque de Metz,  Adolphe de la Marck, vque de Lige; et
ces princes s'empressent d'assurer le roi de France de leur fidlit.
Le jeune comte de Hainaut, prvenu comme les prcdents, fait rponse
 Philippe de Valois son oncle que, vassal de l'empire d'Allemagne
pour une partie de sa terre, il ne peut refuser de marcher avec
douard III, vicaire de l'empereur, autant du moins que celui-ci se
tiendra dans les limites du territoire de l'Empire; mais Guillaume II
proteste qu'au del de ces limites, il est prt  servir le roi de
France contre tout homme. P. 157, 447, 448 et 452.




CHAPITRE XXVII.

  1339. DCLARATION DE GUERRE ET OUVERTURE DES HOSTILITS ENTRE LA
    FRANCE ET L'ANGLETERRE: ASSEMBLES DE VILVORDE ET DE MALINES;
    CHEVAUCHE DE GAUTIER DE MAUNY EN CAMBRSIS ET PRISE DE
    THUN-L'VQUE PAR LES ANGLAIS ( 72 et 73).


L'hiver se passe en prparatifs de guerre, tant du ct des Anglais
que du ct des Franais. Aprs la Saint-Jean (24 juin), douard III
quitte le chteau de Louvain et vient  Vilvorde prs de Bruxelles o
il a donn rendez-vous  ses gens ainsi qu'au duc de Brabant et  ses
allis d'Allemagne. L'arme anglaise, compose de six cents armures de
fer et de huit ou dix mille archers, tous gens d'lite, reste campe
dans les belles prairies qui s'tendent entre Vilvorde et Bruxelles,
depuis la Madeleine (22 juillet) jusqu' la Nativit (8 septembre). Le
roi d'Angleterre, fatigu d'attendre en vain l'arrive des seigneurs
d'Allemagne, les convoque  une entrevue qui doit se tenir 
Malines[299] le jour de saint Gilles (1er septembre). Le duc de
Gueldre, les marquis de Juliers, de Meersen et d'Otterland[300],
de Brandebourg, Jean de Hainaut, les comtes de Berg, de Salm et de
Looz, le seigneur de Fauquemont, Arnoul de Blankenheim[301] et son
frre Valerand de Juliers, archevque de Cologne et plusieurs
chevaliers, francs rustres d'Allemagne, se rendent  cette entrevue.
Tous ces seigneurs s'accordent  dfier le roi de France de concert
avec douard III. Le duc de Brabant seul refuse de faire comme les
autres; il dit qu'il se rserve de dfier le roi de France isolment,
lorsque le roi anglais et ses allis auront mis le sige devant
Cambrai. L'vque de Lincoln reoit la mission de remettre les lettres
de dfi  Philippe de Valois. Cet vque, aprs avoir attendu 
Valenciennes le retour du hraut charg de lui apporter un
sauf-conduit, se rend  Paris en passant par le Cateau-Cambrsis,
Saint-Quentin, Ham, Noyon, et il va loger au Chteau-Ftu[302] dans la
rue du Tiroir, derrire les Innocents; il est reu en audience par
Philippe de Valois qui habite alors l'htel de Nesle outre Seine.
L'envoy du roi d'Angleterre commence par rendre au nom de son matre
l'hommage tout entier, tant pour le comt de Ponthieu que pour
certaines terres de Guyenne comprises entre Dordogne et Gironde, car
le reste des possessions anglaises sur le continent n'est point
assujetti  l'hommage; puis il remet au roi de France les lettres de
dfi dont il est porteur. P. 152  154, 439  444.

  [284] douard de Beaujeu.

  [285] Robert de Wavrin, sire de Saint-Venant. Robert de Wavrin,
  sire de la ville de Saint-Venant, chevalier banneret, servit sur
  les frontires de Flandre du 30 octobre 1339 au 27 septembre 1340
  avec 1 bachelier et 40 cuyers. (Bibl. imp., De Camps, portef.
  83, f{o} 314 v{o}.)

  [286] Renaud de Bazentin tait venu avec 11 cuyers de
  Pimprez-lez-Noyon (Oise, arr. Compigne, c. Ribecourt). De Camps,
  portef. 83, f{o} 338 v{o}.

  [287] Bernard d'Aubigny.

  [288] Jean de Roye.

  [289] Jean de Fosseux, banneret, servit en Flandre et en Hainaut
  de 1337  1389 avec 3 chevaliers et 25 cuyers. (De Camps,
  portef. 83, f{o} 317 v{o}.)

  [290] Enguerrand, sire de Coucy, banneret, servit sur les
  frontires de Flandre et de Hainaut  partir du 2 mars 1339 avec
  1 autre chevalier banneret, 2 bacheliers et cuyers. (De Camps,
  portef. 83, f{o} 322 v{o}.)

  [291] Louis de Neufchtel.

  [292] Jean de Lvis, marchal de Mirepoix.

  [293] Raoul de Raineval.

  [294] Aisne, arr. Saint-Quentin, ch.-l. de c.

  [295] Ce chteau situ dans la commune d'Ors, arr. de Cambrai,
  appartenait aux vques de cette ville et fut dmoli sous
  l'piscopat de Jean de Lens en 1428.

  [296] Nord, arr. Cambrai, cant. Marcoing.

  [297] Nord, arr. Douai, ch.-l. de c.

  [298] Robert, sire de Clari, servit avec 3 cuyers  Douai sous
  Hue Quieret en 1339. (De Camps, portef. 83, f{o} 311 v{o}).

  [299] D'aprs l'_abrg de 1477_, l'entrevue dfinitive d'douard
  III et des seigneurs d'Allemagne se tint  Anvers. P. 443.
  D'aprs la _Troisime rdaction_, cette entrevue eut lieu d'abord
   Vilvorde mme, puis  Malines. P. 440 et 448.

  [300] Partie orientale de la Hollande.

  [301] Blankenheim ou Blankenham fait aujourd'hui partie de la
  Hollande, arr. Zwolle, c. Vollenhove.

  [302] Voyez sur le Chteau-Ftu et la rue du Tiroir, situs dans
  le voisinage de la rue Saint-Honor et de la rue de l'Arbre-Sec,
  la _Topographie historique du vieux Paris_, par Berty, t. I, p.
  48  51.

Ces lettres de dfi sont  peine remises que Gautier de Mauny inaugure
la guerre contre la France par deux beaux faits d'armes. Ce chevalier
a fait voeu nagure en Angleterre, en prsence de dames et seigneurs,
d'tre le premier qui entrera en France et y prendra chteau ou place
forte. Jaloux d'accomplir ce voeu, Gautier quitte Vilvorde[303], se
met  la tte d'environ soixante bons compagnons et chevauche tant, de
nuit comme de jour, qu'il parvient en Hainaut; il traverse les bois de
Blaton[304], de Briffoeuil[305] et de Wiers[306], et il arrive,
un peu avant le lever du soleil, devant Mortagne[307] sur Escaut, 
quatre lieues de Tournay. Quatre de ses hommes, habills en paysannes
avec grands paniers plats recouverts de nappes blanches comme pour
aller au march vendre du beurre ou du fromage, pntrent dans la
ville  la faveur de ce dguisement; ils se saisissent du portier et
ouvrent la porte toute grande  leurs compagnons. Gautier de Mauny
s'lance, enseignes dployes,  l'assaut du donjon; mais il trouve le
guichet ferm et toutes les entres bien gardes, car la sentinelle a
dj donn l'veil. Ce que voyant, il prend le parti de se retirer,
non sans avoir mis le feu  un certain nombre de maisons de Mortagne.
Il revient sur ses pas jusqu' Cond[308] o il passe l'Escaut et la
Hayne, et, laissant Valenciennes  sa gauche, il vient dner 
Denain[309] dont l'abbesse est sa cousine. Aprs avoir pass une
seconde fois l'Escaut  Bouchain, au confluent de ce fleuve avec la
rivire de la Sense, il surprend de grand matin la garnison de
Thun-l'vque[310], fort chteau situ sur la rive gauche de l'Escaut
et relevant de l'vch de Cambrai. Il arrive devant cette place juste
au moment o les valets du chteau mnent les bestiaux patre dans les
prs d'alentour. La forteresse n'est pas d'ailleurs pourvue d'une
garnison suffisante, car le pays ne croit pas tre en guerre: le
chtelain est fait prisonnier dans son lit. Gautier de Mauny met bonne
garnison dans Thun-l'vque sous les ordres de son frre Gilles
surnomm Grignart. Cette garnison causa dans la suite beaucoup
d'ennuis aux habitants de Cambrai, car elle faisait trois ou quatre
fois par semaine des incursions jusques sous les murs de cette ville,
situe  une lieue seulement de Thun-l'vque. Aprs cet exploit dont
l'vque de Cambrai se plaint amrement au roi de France, le
vainqueur retourne en Brabant o il reoit les flicitations du roi
d'Angleterre. P. 154  156, 444  447.

  [303] _Abrg de 1477_: Gand. _Seconde rdaction_:
  Anvers.--_Troisime rdaction_: Vilvorde. Nous adoptons cette
  dernire version comme la plus vraisemblable.

  [304] Blaton, Belgique, prov. de Hainaut,  26 k. de Tournay.

  [305] Briffoeuil, Belgique, dp. de Wasmes-Audemez, prov. de
  Hainaut,  17 k. de Tournay.

  [306] Wiers, Belgique, prov. de Hainaut,  17 k. de Tournay.

  [307] Mortagne, Nord, arr. Valenciennes, c. St-Amand.

  [308] Cond, Nord, arr. Valenciennes.

  [309] Denain, Nord, arr. Valenciennes, c. Bouchain, autrefois
  sige d'un chapitre noble de chanoinesses, fond en 764. D'aprs
  la _Troisime rdaction_, G. de Mauny dne  l'abbaye de Vicogne
  (dp. de Raismes, c. St-Amand), et, aprs avoir travers de nuit
  les bois de Wallers, il entre en Ostrevant et passe la Sense
  entre Douai et Cambrai. P. 446 et 447.

  [310] Thun-l'vque, Nord, arr. et c. Cambrai.




CHAPITRE XXVIII.

  1339. SIGE DE CAMBRAI PAR DOUARD III ET SES ALLIS ( 75 
    77).


douard III, dont les forces runies  celles de ses allis s'lvent
 vingt mille hommes, quitte Malines[311] et vient  Bruxelles parler
au duc de Brabant. Le roi anglais et les seigneurs allemands entrent
seuls dans la ville; l'arme reste campe hors des murs. Somm une
dernire fois par les confdrs, le duc de Brabant promet de les
rejoindre devant Cambrai  la tte de douze cents heaumes et de vingt
mille hommes des villes de son duch. De Bruxelles, douard III va
coucher  Nivelles; puis il se rend  Mons o il passe deux jours en
compagnie du jeune comte et de Jean de Hainaut. On est au mois de
septembre, et l'on a partout fait la moisson. L'arme anglo-allemande
se rpand dans les villages de la marche de Valenciennes o elle
trouve vivres en abondance. Les Anglais consentent  payer ce qu'ils
prennent; quant aux Allemands, ils ont l'habitude d'tre,  moins
qu'on ne leur force la main, d'assez mauvais payeurs. P. 158, 159, 448
et 449.

  [311] _Premire rdaction._ Vilvorde.

Aprs avoir couch la veille et dn au prieur de Saint-Saulve,  une
demi-lieue de Valenciennes, douard III fait son entre dans cette
ville par la porte Montoise au milieu d'un imposant cortge de
seigneurs anglais et allemands, tandis que son arme prend le chemin
d'Haspres et va camper sur les bords de la rivire d'Escaillon. Le
comte Guillaume, escort de son oncle, des seigneurs d'Enghien, de
Fagnolles, de Verchain et de Havr, conduit par la main le roi anglais
jusqu' l'htel appel la Salle, dcor pour la circonstance avec une
magnificence vraiment royale. Au moment o le cortge monte les degrs
du perron de cet htel, l'vque de Lincoln somme  haute voix et par
trois fois, au nom de son matre, Guillaume d'Auxonne, vque de
Cambrai, d'ouvrir les portes de cette ville impriale au roi
d'Angleterre, vicaire de l'empereur, sous peine de forfaiture[312]. Le
comte de Hainaut, somm  son tour et avec le mme crmonial, rpond
qu'il est tout prt  faire son devoir de vassal de l'Empire, et que
dans trois jours il aura rejoint son beau-frre  la tte de cinq
cents lances. Aprs un souper somptueux, douard III passe la nuit
dans l'htel de la Salle rserv exclusivement pour son usage par le
comte et la comtesse de Hainaut installs  l'htel de Hollande. Le
lendemain, le comte Guillaume fait la conduite au roi anglais jusqu'
Haspres; et les deux beaux-frres rendent visite sur le chemin 
Jeanne de Valois, douairire de Hainaut, leur mre et belle-mre, qui
habite l'abbaye de Fontenelles. D'Haspres o il reste deux jours,
douard III vient camper avec son arme  Naves[313],  Iwuy et 
Cagnoncles, et il met le sige devant Cambrai. P. 160 et 161, 450 
452.

  [312] Guillaume d'Auxonne rpondit  cette sommation en lanant
  l'interdit contre le comte de Hainaut. Au mois d'octobre 1339,
  appel fut fait au Saint-Sige par Guillaume, comte de Hainaut, de
  l'interdit lanc contre lui par Guillaume d'Auxonne, vque de
  Cambrai,  la suite de l'entre  main arme du comte en
  Cambrsis. (Arch. du Nord, 4e cartulaire de Hainaut, p. 20.)

  [313] Naves, Iwuy et Cagnoncles sont des communes limitrophes
  situes dans le dp. du Nord, arr. et c. de Cambrai.

Le second jour du sige, le comte de Hainaut et Jean de Hainaut son
oncle,  la tte de cinq cents lances, rejoignent les assigeants; et
quatre jours aprs l'arrive de ce renfort, le duc de Brabant se rend
 son tour devant Cambrai avec neuf cents lances, sans compter les
autres armures de fer; il va occuper, du ct de l'Ostrevant, la rive
gauche de l'Escaut sur lequel les assigeants jettent un pont pour
assurer les communications entre leurs diffrents corps d'arme. Les
coureurs anglais et allemands portent tous les jours le ravage dans le
Cambrsis, et ils poussent leurs incursions jusqu' Bapaume; mais les
habitants du pays, qui ont t prvenus  temps, ont eu soin de mettre
leurs biens en sret dans les forteresses, et ils ont chass devant
eux leur btail jusqu'en Artois et en Vermandois. Jean de Hainaut,
Gautier de Mauny, le seigneur de Fauquemont et quelques chevaliers de
Gueldre et de Juliers ont coutume de faire ensemble leurs chevauches.
Un jour ces seigneurs,  la tte de cinq cents lances et de mille
autres combattants, vont livrer un assaut terrible au chteau
d'Oisy[314] en Cambrsis; mais ce chteau est si bien dfendu par la
garnison, place sous les ordres du seigneur de Coucy, que les
assaillants sont repousss aprs avoir perdu beaucoup de monde. P. 161
et 161, 452  454.

  [314] Nord, arr. et c. Valenciennes. Jean de Hordain tait
  chtelain d'Oisy en 1339 et 1340. Voyez De Camps, portef. 83,
  f{o} 346 v{o}. Le chteau et la chtellenie d'Oisy appartenaient
   Enguerrand de Coucy, fils de Guillaume, sire de Coucy, d'Oisy
  et de Montmirail. En 1342, le sire de Coucy fit assiette de 600
  livres de terre dues  son oncle Enguerrand, vicomte de Meaux,
  _en la terre de Cambresis, en la chastellerie d'Oisi_,... sur ses
  bois d'Havraincourt (Havrincourt). (Arch. de l'Empire, JJ 74, p.
  663.)

Un samedi matin, le valeureux Guillaume de Hainaut met pied  terre et
vient avec ses gens assaillir la porte de Saint-Quentin. Le comte est
suivi de ses marchaux rard de Verchain et Henri d'Antoing ainsi que
des seigneurs de Ligne, de Gommegnies, de Briffoeuil, de la Hamaide,
de Mastaing, de Roisin, de Berlaimont et de Henri d'Houffalize. La
porte est dfendue par des gens d'armes de Savoie sous les ordres
d'Am de Genve et du Galois de la Baume. L'attaque de cette porte est
signale par un combat singulier qui se livre en dedans des barrires
entre Jean Chandos, alors cuyer, et un vaillant cuyer nomm Jean de
Saint-Dizier[315]. Aprs une lutte acharne, Jean de Hainaut reste
matre de l'espace compris entre la porte de Saint-Quentin et les
barrires. Pendant ce temps, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers,
les seigneurs d'Enghien et de Blankenheim livrent un assaut non moins
terrible  une autre porte, appele la porte Robert, dfendue par
Louis de Chlon et le seigneur de Vinay, tandis que Jean de Hainaut,
Thierry de Walcourt et le seigneur de Fauquemont s'efforcent d'enlever
la porte de Douai confie  la garde de Thibaud de Moreuil et du
seigneur de Roye. Le comte Raoul d'Eu amne fort  propos un renfort
de deux cents lances qui pntre dans Cambrai par la porte du ct de
Bapaume et relve le courage des assigs. Aprs un assaut qui a dur
tout un jour, les assigeants prennent le parti de se retirer. Sur ces
entrefaites, le jeune marquis Guillaume de Namur vient avec deux cents
lances servir sous la bannire de Guillaume de Hainaut. Le comte
de Hainaut et le marquis de Namur dclarent, du reste, l'un et
l'autre, que s'ils font cause commune avec douard III sur le
territoire de l'Empire, ils n'en sont pas moins dcids  aller
rejoindre Philippe de Valois aussitt que le roi anglais mettra le
pied en France. P. 162 et 163, 454 et 455.

  [315] Josseran, sire de Saint-Disier, figure dans l'tablie des
  frontires de Flandre et de Hainaut sous Mahieu de Trie du 28
  juin au 27 octobre 1339. (Bibl. imp., De Camps, portef. 83, f{o}
  445 v{o}.)




CHAPITRE XXIX.

  1339. CHEVAUCHE DE L'ARME ANGLAISE EN VERMANDOIS, EN LAONNOIS
    ET EN THIRACHE: SIGE D'HONNECOURT ET PRISE DE GUISE PAR JEAN
    DE HAINAUT; SAC DE NOUVION PAR LES ALLEMANDS ( 78  83).


Cambrai rsiste depuis cinq semaines  toutes les attaques du roi
d'Angleterre et de ses allis. Pendant ce temps, le roi de France
achve de rassembler ses gens d'armes  Pronne en Vermandois. douard
III, inform de ces prparatifs, rflchit que la ville qu'il assige
est trs-forte, pourvue d'une bonne garnison et bien approvisionne;
il voit d'ailleurs que l'hiver approche et avec l'hiver les longues
nuits. C'est pourquoi, de l'avis de ses principaux conseillers, Robert
d'Artois, Jean de Hainaut et le comte de Derby, il prend le parti de
lever le sige de Cambrai pour entrer en France et marcher  la
rencontre de Philippe de Valois. Le duc de Brabant, mis en demeure de
renoncer  sa politique ambigu et de se dclarer dfinitivement dans
un sens ou dans l'autre, se dcide  dfier le roi de France tant en
son nom qu'au nom des seigneurs de Cuyk, de Berg, de Bautersem, de
Petersem, de tous ses feudataires et des barons de son pays. Philippe
de Valois reoit ce dfi  Pronne et envoie aussitt  Paris prvenir
[Lon] de Crainhem qui ne cesse avec une parfaite bonne foi de se
porter garant de la fidlit du duc de Brabant son matre. Ce brave
chevalier est tellement indign d'avoir t l'instrument d'une
dloyaut, qu'il en tombe malade et finit par en mourir de chagrin. P.
163, 164, 455  457.

Cependant l'arme anglaise s'branle et se met en marche dans la
direction du Mont-Saint-Martin[316] qui est de ce ct l'entre de
France. Cette marche se fait en bon ordre, par conntablies,
chaque seigneur au milieu de ses gens. L'arme anglaise a pour
marchaux les comtes de Northampton, de Gloucester et de Suffolk et
pour conntable le comte de Warwick. Arrivs  quelque distance du
Mont-Saint-Martin, Anglais, Allemands et Brabanons passent la rivire
d'Escaut qui n'est gure large en cet endroit. Avant le passage, le
comte de Hainaut et le marquis de Namur prennent cong du roi
d'Angleterre; Guillaume de Hainaut annonce qu'il va servir en France
Philippe de Valois dont il est le vassal pour la terre d'Ostrevant, de
mme qu'il a servi le vicaire de l'empereur en l'Empire. Aussitt
qu'douard III a pass l'Escaut et mis le pied en France, il mande
auprs de lui Henri de Flandre, alors jeune cuyer, le fait chevalier
et lui assigne en Angleterre deux cents livres sterling de rente
annuelle. Le roi anglais vient se loger dans l'abbaye du
Mont-Saint-Martin o il passe deux jours, tandis que ses gens se
rpandent dans le pays environnant et que le duc de Brabant occupe
l'abbaye de Vaucelles[317]. P. 164 et 165, 457 et 458.

  [316] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Ctelet, c. Gouy, Abbaye
  de Prmontrs au diocse de Cambrai.

  [317] Aujourd'hui hameau de Crvecoeur, arr. de Cambrai. Abbaye
  de l'ordre de Cteaux au diocse de Cambrai.

Le comte Raoul d'Eu, conntable de France, aussitt aprs la leve du
sige de Cambrai, revient en toute hte  Pronne prvenir le roi de
France que l'arme anglaise se dispose  envahir le Vermandois. A
cette nouvelle, Philippe de Valois envoie  Saint-Quentin les comtes
d'Eu et de Guines, de Blois[318] et de Dammartin[319], les seigneurs
de Coucy[320], de Montmorency[321], de Hangest[322], de Canny[323], de
Saucourt[324], avec cinq cents armures de fer, pour garder la ville et
faire frontire contre les Anglais. Charles de Blois est charg de
dfendre Laon ainsi que le pays des environs et spcialement la terre
de Guise qui appartient  sa famille. Le seigneur de Roye  la tte de
quarante lances occupe Ham en Vermandois; Moreau de Fiennes est mis
dans Bohain, et Eustache de Ribemont est prpos  la garde de la
forteresse du mme nom. Le roi de France ne tarde pas  venir lui-mme
camper avec son arme sur les bords de la belle rivire de Somme
entre Pronne et Saint-Quentin. P. 165 et 166, 458 et 459, 462.

  [318] Louis de Chtillon Ier du nom, comte de Blois.

  [319] Charles de Trie, comte de Dammartin.

  [320] Enguerrand, sire de Coucy.

  [321] Charles, sire de Montmorency.

  [322] Rogue, sire de Hangest.

  [323] Raoul le Flamand, sire de Canny.

  [324] Gilles, sire de Saucourt.

Pendant le sjour d'douard III  l'abbaye du Mont-Saint-Martin, ses
gens d'armes courent tout le pays des environs jusqu' Bapaume et aux
alentours de Pronne et de Saint-Quentin. Ils trouvent ce pays riche
et abondant en ressources de toute espce, car il n'y pas eu de guerre
depuis longtemps. Ils avisent assez prs de l un village appel
Honnecourt,[325] petit, mais bien fortifi, pourvu de portes, de murs
d'enceinte et de fosss o les habitants du plat pays se sont mis en
sret eux et leurs biens. Les seigneurs de Honnecourt[326], de
Jaucourt[327], de Walincourt[328] et d'Estourmel[329] sont  la tte
de la garnison. Aprs une tentative infructueuse d'Arnoul de
Blankenheim et de Guillaume de Duvenvoorde, Jean de Hainaut dirige une
nouvelle attaque contre Honnecourt  la tte de cinq cents combattants
parmi lesquels on distingue les seigneurs de Fauquemont, de Berg, de
Cuyk, de Wisselare, Gautier de Mauny, Grard de Bautersem et Henri de
Flandre qui veut inaugurer sa nouvelle chevalerie par quelque beau
fait d'armes. A Honnecourt il y a un monastre dont l'abb, qui est
hardi et belliqueux, a fait venir  ses frais des arbaltriers de
Saint-Quentin. Par les soins de cet abb, on a construit devant la
principale porte d'Honnecourt une barrire dont les poteaux n'ont
qu'un demi pied d'entre-deux. Un combat singulier se livre  cette
barrire entre l'abb et Henri de Flandre. Aprs une lutte acharne,
l'abb parvient  saisir le bras de son adversaire et il le tire si
fort qu'il le fait entrer jusqu'aux paules dans l'entre-deux des
poteaux de la barrire. Les compagnons de Henri le tirent, de leur
ct, tant et si bien que le malheureux chevalier est grivement
bless. Son glaive reste entre les mains de l'abb, et il a t
pendant de longues annes expos dans la grande salle de l'abbaye
d'Honnecourt. Du moins, il y tait encore un jour que Froissart passa
par l, et les moines le montraient comme un magnifique trophe. Les
assaillants, repousss aprs un assaut qui dure jusqu' la tombe de
la nuit, reviennent sur leurs pas vers Gouy-en-Arrouaise[330]. Le
comte de Warwick n'est pas plus heureux le mme jour dans une attaque
contre le chteau de Ronsoy[331] qui appartient au seigneur de
Fosseux[332].

  [325] Nord, arr. Cambrai, c. Marcoing. Abbaye de l'ordre de
  Cteaux au diocse de Cambrai.

  [326] Gautier de Thourotte, seigneur d'Honnecourt, tait
  capitaine de par le roi de France, pour la garde dudit chteau,
  avec 2 bacheliers et 27 cuyers, pendant les annes 1338 et 1339.
  (Bibl. imp., De Camps, portef. 83, f{o} 346 v{o}.)

  [327] rard, sire de Jaucourt, bachelier, sert en 1339 et 1340
  avec 5 cuyers; venu de Jaucourt lez Bar-sur-Aube. (De Camps,
  portef. 83, f{o} 345 v{o}.)

  [328] Jean, sire de Walincourt.

  [329] Raimbaud Creton, sire d'Estourmel, fils de Watier et pre
  de Jean.

  [330] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet.

  [331] Somme, arr. Pronne, c. Roisel.

  [332] Jean de Fosseux, chevalier banneret du comt d'Artois,
  servit sur les frontires de Hainaut de 1337  1340.

L'arme du roi de France est toujours campe entre Saint-Quentin et
Pronne, entre Bapaume et Lihons[333] en Santerre. Le lendemain de
l'attaque d'Honnecourt, le roi d'Angleterre se dloge du
Mont-Saint-Martin aprs avoir donn l'ordre de ne faire nul mal 
l'abbaye. L'arme d'douard III et de ses allis, forte de quarante
mille hommes, est divise en trois batailles. La premire bataille ou
avant-garde est commande par les marchaux d'Angleterre; la seconde a
pour chefs douard III en personne, le duc de Brabant, Robert
d'Artois, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et l'archevque de
Cologne. Enfin, la troisime bataille ou arrire-garde marche sous les
ordres des marquis de Meissen et d'Osterland et de Brandebourg, des
comtes de Berg[334], d'Elle[335], de Meurs[336], de Salm, de Jean de
Hainaut, d'Arnoul de Blankenheim et de Guillaume de Duvenvoorde, des
seigneurs de Cuyk et de Fauquemont.

  [333] Somme, arr. Pronne, c. Chaulnes.

  [334] Nous identifions le comte de Mons de Froissart avec le
  comte de Berg. Berg faisait autrefois partie du banc de
  Vtravie, dans le comt de Zutphen.

  [335] Le comte des Eles de Froissart est peut-tre Arnoul,
  seigneur d'Elle en Westphalie, feudataire du duc de Brabant.
  Voyez le _Livre des feudataires_, publi par M. Galesloot,
  Bruxelles, 1865. P. 12.

  [336] Le comte de Meurs, dont le comt tait enclav dans le
  diocse de Cologne, figure aussi parmi les feudataires de Jean
  III, duc de Brabant. _Livre des feudataires_, p. 30.

Le roi d'Angleterre, laissant Saint-Quentin  droite, vient se loger,
d'abord  l'abbaye de Fervaques[337] prs de Fonsommes[338], puis 
l'abbaye de Bohries[339]. Le gros de son arme est camp entre
ces deux abbayes. La troisime bataille ou arrire-garde, qui se
compose d'environ deux mille armures de fer, se forme en corps de
fourrageurs sous la conduite de Jean de Hainaut, d'Arnoul de
Blankenheim, des seigneurs de Cuyk et de Fauquemont; elle passe
[l'Omignon] sous l'abbaye de Vermand[340], met le feu aux faubourgs de
Saint-Quentin, franchit l'Oise prs de Bernot[341] et porte le ravage
sur la rive gauche de cette rivire. Origny-Sainte-Benote[342] et son
abbaye, la forteresse de Ribemont, o l'abbesse et les religieuses
d'Origny,  la nouvelle de l'approche des ennemis, ont couru se
rfugier avec leur reliquaire et leurs biens, la ville de Guise
elle-mme, quoiqu'elle ait pour seigneur le comte de Blois, gendre de
Jean de Hainaut, deviennent la proie des flammes. C'est en vain que la
comtesse de Blois, qui se tient dans le chteau de Guise, essaye de
flchir son pre. Remonte vite  ton donjon, rpond Jean de Hainaut 
sa fille, si tu crains que la fume ne te fasse mal. P. 170  172,
462  465.

  [337] Abbaye de femmes de l'ordre de Cteaux au diocse de Noyon.

  [338] Aisne, arr. et c. Saint-Quentin.

  [339] Aujourd'hui Vadencourt-et-Bohries, Aisne, arr. Vervins, c.
  Guise. Abbaye d'hommes de l'ordre de Cteaux au diocse de Laon.

  [340] Vermand, Aisne, arr. Saint-Quentin. Abbaye de Prmontrs au
  diocse de Noyon. Vermand n'est pas situ sur la Somme, comme
  Froissart semble le croire, mais sur l'Omignon, affluent de la
  rive droite de la Somme.

  [341] Bernot, Aisne, arr. Vervins, c. Guise.

  [342] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Ribemont. Abbaye de femmes de
  l'ordre de Saint-Benot au diocse de Laon. Par une charte donne
  au bois de Vincennes le mercredi avant Nol 1339, considerans
  les granz dommages et aianz compassion des habitanz du dit lieu
  et communalt et de leur estat...., _comme la communalt de la
  fille de Origny Sainte-Benoite ait est arse et destruite
  nagures par noz ennemis_, Philippe de Valois fait remise
  auxdits habitants de quarante livres parisis de rente annuelle en
  quoi ils taient tenus envers le roi de France,  la condition
  que chaque feu payera  l'avenir douze deniers parisis chaque
  anne. (Arch. de l'Empire, JJ 72, p. 87.)

Pendant ce temps, l'vque de Lincoln, Gautier de Mauny, Renaud de
Cobham, Guillaume Fitz-Waren, Richard de Stafford, les seigneurs de
Felton, de la Ware et les marchaux d'Angleterre, qui commandent
l'avant-garde, vont avec cinq cents lances brler Moy[343],
Vendeuil[344], la Fre et la ville de Saint-Gobain dont le chteau
seul est pargn; ils s'avancent vers Saint-Lambert[345], Nizy[346],
la terre du seigneur de Coucy[347] et poussent leurs incursions
jusqu' Vaux sous Laon et mme jusqu' Bruyres[348] o ils mettent le
feu. Informs soudain que le roi de France est arriv  Saint-Quentin
et qu'il s'apprte  passer la Somme, les coureurs anglais reviennent
en toute hte sur leurs pas. Au retour, ils brlent le pont 
Nouvion[349] et tous les hameaux des environs, Crcy-sur-Serre et
Marle[350], et ils vont rejoindre la bataille de Jean de Hainaut sous
les murs du chteau de Guise. P. 171, 460, 461, 465.

  [343] Moy ou Moy-de-l'Aisne, Aisne, arr. Saint-Quentin.

  [344] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Moy.

  [345] Saint-Lambert, commune Fourdrain, Aisne, arr. Laon, c. la
  Fre.

  [346] Nizy-le-Comte, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne.

  [347] Coucy-le-Chteau, Aisne, arr. Laon.

  [348] Aujourd'hui Bruyres-et-Montbrault, Aisne, arr. et c.
  Laon.

  [349] Aujourd'hui Nouvion-et-Catillon ou Nouvion-l'Abbesse,
  Aisne, arr. Laon, c. Crcy-sur-Serre. La seigneurie de Pont 
  Nouvion appartenait  Jean de Nesles, sire d'Offmont, qui
  l'assigna en dot  son fils Gui de Nesles en 1342. (Arch. de
  l'Empire, JJ 74, p. 315.)

  [350] Aisne, arr. Laon.

Sur ces entrefaites, le roi d'Angleterre se tient toujours  l'abbaye
de Bohries o il trouve vivres et fourrages en abondance, car cette
chevauche se fait au mois d'octobre, dans la plus plantureuse saison
de l'anne. A la nouvelle de l'approche du roi de France, le gros
de l'arme anglaise quitte ses positions de Fervaques, de
Vadancourt-et-Bohries, de Montreux-les-Dames[351], de Lesquielle[352]
et s'avance dans la direction de Fesmy-l'Abbaye[353], de
Buironfosse[354], de la Capelle et de la Flamengrie[355]. Pendant
cette marche, les Allemands d'Arnoul de Blankenheim, de Guillaume de
Duvenvoorde et du seigneur de Fauquemont, qui sont revenus de leur
expdition sur la rive gauche de l'Oise, livrent un assaut infructueux
devant Tupigny[356] dont le beau et fort chteau, dfendu par son
seigneur[357], rsiste  toutes leurs attaques; en revanche, ils
pillent et brlent Hirson[358], Bou[359] et chevauchent jusqu'au
Nouvion[360] en Thirache, grosse ville et riche qui appartient
au comte de Blois. Les habitants du pays ont cherch un refuge dans la
fort du Nouvion o ils ont emport ce qu'ils ont de plus prcieux, et
ils se sont cachs derrire des monceaux de branchages et de troncs
d'arbres abattus. Mais les Allemands, guids par leurs instincts
cupides, parviennent  dcouvrir et  forcer la retraite des fugitifs;
ils en tuent ou blessent plus de quarante et s'emparent d'un prcieux
butin. P. 172, 464, 466.

  [351] Aujourd'hui Montreux, hameau de Lesquielle-Saint-Germain.

  [352] Aujourd'hui Lesquielle-Saint-Germain, Aisne, arr. Vervins,
  canton Guise.

  [353] Auj. Fesmy, Aisne, arr. Vervins, c. Nouvion. Abbaye de
  l'ordre de St-Benot au diocse de Cambrai.

  [354] Aisne, arr. Vervins, c. la Capelle.

  [355] Ibid.

  [356] Aisne, arr. Vervins, c. Wassigny.

  [357] Jean de Tupigny, chevalier banneret, fut commis par le roi
  de France en la garde de son chteau en 1338 et 1339 avec 17
  cuyers. Voyez De Camps, portef. 83, f{o} 346.

  [358] Aisne, arr. Vervins.

  [359] Aisne, arr. Vervins, c. Nouvion.

  [360] Le Nouvion, Aisne, arr. Vervins. Ce Nouvion ne doit pas
  tre confondu avec Nouvion prs Laon.

Tandis que le roi d'Angleterre et ses quarante mille hommes sont logs
 la Flamengrie, le roi de France vient camper avec une arme
d'environ cent mille hommes  Buironfosse,  deux petites lieues
seulement de son adversaire. Le soir mme de son arrive 
Buironfosse, Philippe de Valois reoit un renfort de plus de cinq
cents lances que lui amne du Quesnoy son neveu Guillaume, comte de
Hainaut. Le jeune comte, aprs s'tre excus de son mieux auprs du
roi son oncle d'avoir servi douard III devant Cambrai, se voit
assigner par Robert Bertrand et Mahieu de Trie, marchaux de France,
les positions les plus voisines de l'ennemi. P. 173 et 174, 466 et
467.




CHAPITRE XXX.

  1339. PRPARATIFS D'UNE GRANDE BATAILLE A BUIRONFOSSE SUIVIS DE
    LA RETRAITE DES DEUX ARMES ANGLAISE ET FRANAISE ( 84  88.)


Par le conseil du duc de Brabant, le roi d'Angleterre envoie un hraut
du duc de Gueldre prendre jour avec le roi de France pour la bataille.
On est au mercredi, et l'on convient des deux parts de livrer bataille
le vendredi suivant. Philippe de Valois et les seigneurs franais
accueillent avec joie le hraut envoy par douard III et lui font
cadeau de bons manteaux fourrs pour le remercier de la bonne nouvelle
qu'il apporte. P. 174 et 175, 467 et 468.

Le jeudi matin, deux chevaliers de la suite du comte de Hainaut, les
seigneurs de Fagnolles et de Tupigny, montent  cheval et s'avancent
en claireurs  trs-peu de distance de l'arme anglaise. Or, il
arrive que le seigneur de Fagnolles monte un coursier fougueux et
ombrageux qui prend le mors aux dents et emporte son cavalier au
milieu des tentes du roi d'Angleterre. Le seigneur de Fagnolles, fait
prisonnier par le seigneur de Horstebergh, chevalier allemand,
doit s'engager, pour recouvrer sa libert,  payer une ranon de mille
vieux cus. Inform de cette aventure, Jean de Hainaut invite  dner
le seigneur de Fagnolles, son compatriote, en compagnie du seigneur de
Horstebergh. Aprs le dner, il prie le chevalier allemand d'exiger
une ranon moins forte d'un prisonnier dont la capture n'est due qu'
un heureux hasard. Monseigneur, rpond l'Allemand, j'avais bien
besoin que Dieu m'amne ce prisonnier, car hier soir j'avais perdu
tout mon argent aux ds. Alors les chevaliers se mettent  rire, et
bientt par suite d'un nouvel arrangement la ranon du seigneur de
Fagnolles est fixe  six cents vieux cus que Jean de Hainaut prte 
son compatriote et qu'il verse le soir mme entre les mains du
seigneur de Horstebergh. Le seigneur de Fagnolles, mont sur son
coursier que Jean de Hainaut lui a fait rendre malgr la rsistance
des Allemands, regagne l'arme du roi de France et la bataille du
comte Guillaume de Hainaut. P. 175  177, 468 et 469.

Le vendredi au matin, les deux armes, avant d'en venir aux mains,
entendent la messe, chaque seigneur sous sa tente et au milieu de ses
gens. La plupart se confessent et communient afin d'tre prts au
besoin  mourir. Dans le camp anglais, tout le monde met pied  terre;
on place les chevaux, les bagages et le charroi dans un petit bois
situ sur les derrires pour se fortifier de ce ct. L'arme
d'douard III et de ses allis est divise en trois batailles. La
premire bataille, compose d'Allemands, a pour chefs Renaud II, duc
de Gueldre, Guillaume V marquis de Juliers, Louis Ier de Bavire
marquis de Brandebourg, Jean de Hainaut, Frdric II marquis de
Meissen, Adolphe VIII comte de Berg, Nicolas Ier comte de Salm,
Thierry d'Heinsberg comte de Looz, Thierry III seigneur de Fauquemont,
Guillaume de Duvenvoorde et Arnoul de Blankenheim.--Jean III, duc de
Brabant, est  la tte de la seconde bataille. Sous les ordres de leur
duc marchent tous les barons et chevaliers du Brabant, les seigneurs
de Cuyk[361], de Bergh[362], de Breda[363], de Rotselaer[364], de
Vorsselaer[365], de Bautersem[366], de Bornival, de Schoonvorst[367],
de Witham[368], d'Aerschot[369], de Becquevoort[370], de
Gaesbeek[371], de Duffel[372], Thierry III de Walcourt, Raes van
Gavere, Jean de Kesterbeek, Jean Pyhser, Gilles de Quarouble[373], les
trois frres de Harlebeke[374], Gautier de Huldenbergh[375] et Henri
de Flandre dont le grand tat mrite une mention spciale. A ces
Brabanons sont venus se joindre quelques chevaliers flamands: le
seigneur d'Halluin[376], Hector Villain, Jean de Rhode, le seigneur de
la Gruthuse[377], Vulfard de Ghistelles, Guillaume van Straten,
Gossuin van der Moere. La bataille du duc de Brabant comprend
vingt-quatre bannires, quatre-vingt pennons et sept mille
combattants.--La troisime bataille et la plus considrable est
compose d'Anglais et commande par le roi d'Angleterre en personne.
Les principaux seigneurs de la suite d'douard III sont: le comte
Henri de Derby, fils de Henri de Lancastre au Tors Col, les vques de
Lincoln et de Durham, le comte de Salisbury marchal de l'arme
anglaise, les comtes de Northampton, de Gloucester, de Suffolk, de
Hereford, de Warwick, de March, de Pembroke, Robert d'Artois _comte de
Richemont_, Jean vicomte de Beaumont, Renaud de Cobham, Richard de
Stafford, les seigneurs de Percy, de Ross, de Mowbray, Louis et Jean
de Beauchamp, les seigneurs de la Ware, de Langtown, de Basset, de
Fitz-Walter, Guillaume Fitz-Waren, Gautier de Mauny, Hue de Hastings,
Jean de Lille, les seigneurs de Scales, de Felton, de Ferrers, de
Bradeston, de Mulleton. Le roi anglais fait l plusieurs nouveaux
chevaliers et entre autres Jean Chandos, le plus vaillant chevalier
qu'il y eut jamais en Angleterre. Cet illustre capitaine a dit
plusieurs fois en prsence de Froissart qu'il avait t fait chevalier
de la main d'douard III le vendredi de l'assemble de Buironfosse. La
bataille du roi d'Angleterre se compose de vingt-huit bannires, de
quatre-vingt-dix pennons, de six mille hommes d'armes et de six mille
archers. Trois mille hommes d'armes  cheval et deux mille archers
placs sur les ailes forment la rserve; les principaux chefs de cette
rserve sont Robert d'Artois, Gautier de Mauny, les seigneurs de
Berkeley et de Clifford, Richard de Pembridge et Barthlemy de
Burghersh. P. 177  179, 469  472.

  [361] Otton, sire de Cuyk. Cuyk fait aujourd'hui partie de la
  Hollande, prov. de Noord-Brabant.

  [362] En 1340, la seigneurie de Bergh devait appartenir  Jean,
  sire de Fauquemont, du chef de sa femme Jeanne, dame de Voirne et
  de Bergh, fille et hritire de Mathilde de Wesemaele et d'Albert
  de Voirne.

  [363] La seigneurie de Breda appartenait alors au richissime
  Guillaume, sire de Duvenvoorde, dj nomm parmi les chevaliers
  allemands. Jean III, duc de Brabant, aprs avoir achet en 1326
  ladite seigneurie de Grard, sire de Rassegem et de Lens, et
  d'Alix, dame de Lidekerke et de Breda, sa femme, fut oblig d'en
  laisser l'usufruit  Guillaume de Duvenvoorde, son crancier. La
  seigneurie de Breda fut revendue en 1350  Jean, sire de Polaenen
  et de le Lecke. Voyez Butkens, t. I, p. 396  399.

  [364] Jean, sire de Rotselaer.

  [365] Grard, sire de Vorsselaer.

  [366] Henri, sire de Bautersem.

  [367] Renaud de Schoonvorst, sire de Monjoie.

  [368] Jean de Corsselaer, sire de Witham.

  [369] Jean d'Arschot de Schoonhoven.

  [370] Est-ce Jean de Becquevoort ou Adam, fils de Jean?

  [371] Guillaume de Gaesbeek.

  [372] Henri Berthout IV, sire de Duffel.

  [373] Voyez chap. IV, p. CXLVI.

  [374] Ibid.

  [375] Ibid.

  [376] Sans doute Gautier, II du nom, fils de Roland, seigneur de
  Halluin et de Tronchiennes.

  [377] Jean de la Gruthuse.

Dans l'arme du roi de France il y a deux cent vingt-sept bannires,
cinq cent soixante pennons, quatre rois, six ducs, trente-six comtes,
quatre mille chevaliers et plus de soixante mille hommes de pied
fournis par les communes de France. Aux cts du roi de France se
tiennent Jean de Luxembourg, roi de Bohme, Philippe d'vreux roi de
Navarre, David Bruce roi d'cosse, Jean duc de Normandie, Eudes IV duc
de Bourgogne, Jean III duc de Bretagne, Louis Ier duc de Bourbon,
Raoul duc de Lorraine, Gautier duc d'Athnes. Les comtes sont Charles
II de Valois, comte d'Alenon, frre du roi de France, Louis de Nevers
comte de Flandre, Guillaume II comte de Hainaut, Gui de Chtillon
comte de Blois, Henri IV comte de Bar, Guigues VIII comte de Forez,
Gaston II comte de Foix, Jean Ier comte d'Armagnac, Jean dauphin
d'Auvergne, Ancel sire de Joinville, Louis II comte d'tampes,
Bouchard VI comte de Vendme, Jean IV comte de Harcourt, Jean de
Chtillon comte de Saint-Pol, Raoul II comte de Guines, Philippe comte
d'Auvergne et de Boulogne, Jean V comte de Roucy et de Braisne,
Charles de Trie comte de Dammartin, Louis Ier de Poitiers comte de
Valentinois, Jean II de Ponthieu comte d'Aumale, Jean II de Chlon
comte d'Auxerre, Louis II comte de Sancerre, Am comte de Genve,
Pierre comte de Dreux, douard III comte de Ponthieu, Jean Ier vicomte
de Melun et sire de Tancarville, Henri IV comte de Vaudemont, Jean de
Noyers comte de Joigny, Gaucher IV de Chtillon comte de Porcien, Jean
vicomte de Beaumont, Jean comte de Montfort, Aymeri VIII vicomte de
Narbonne, Roger Bernard comte de Prigord, Arnaud de la Vie sire de
Villemur, Pierre Raymond Ier comte de Comminges, le _vicomte de
Murendon_[378], les comtes de Douglas et de Murray d'cosse, Guillaume
Ier marquis de Namur. L'arme du roi de France est rpartie en trois
batailles dont chacune comprend quinze mille hommes d'armes et vingt
mille hommes de pied. P. 180 et 181, 472 et 473.

  [378] _Murendon_ est peut-tre pour Montredon (Tarn, arr.
  Castres), seigneurie qui appartenait aux vicomtes de Lautrec.
  Amauri ou Amalric, vicomte de Lautrec, seigneur de Montredon,
  mourut vers 1341.

Deux opinions ont cours parmi les Franais. Les uns sont d'avis qu'on
livre bataille; les autres sont d'un avis contraire: ils disent que le
roi de France, outre le danger de trahison auquel il est expos, a
tout  perdre, s'il est vaincu, et n'a rien  gagner, s'il est
vainqueur. Vers midi, un livre qui vient se jeter parmi les Franais,
occasionne un grand vacarme. Les chevaliers, qui de loin entendent ce
bruit, s'imaginent que c'est la bataille qui commence; ils mettent 
la hte bassinet en tte et glaive en main. Le comte de Hainaut fait
alors quatorze nouveaux chevaliers qu'on appela toujours depuis _les
chevaliers du livre_. Robert, roi de Sicile, trs-vers dans
l'astrologie, a prdit une dfaite aux Franais. Sans s'mouvoir de
cette prdiction, Philippe de Valois est impatient d'en venir aux
mains; toutefois il fini par cder  l'opinion des chaperons fourrs
dont l'influence domine dans son conseil, et la bataille n'a pas lieu.
Quant au roi d'Angleterre et aux Anglais, ils sont tout disposs 
continuer la campagne; mais le duc de Brabant, qui est partisan de la
retraite, parvient  ranger  son opinion le duc de Gueldre, le
marquis de Juliers et les seigneurs allemands. douard III et ses
allis lvent leur camp le soir mme, passent la Helpe au pont
d'Avesnes, la Sambre, traversent le Hainaut et gagnent le duch de
Brabant. Le comte de Hainaut quitte aussi le roi de France ds le
vendredi et reprend le chemin de son comt par Landrecies et le
Quesnoy. Philippe de Valois, furieux d'avoir laiss partir les Anglais
sans leur livrer bataille, part de Buironfosse le samedi au matin et
retourne  Saint-Quentin o il donne cong  ses gens d'armes. Avant
de revenir  Paris, il met des garnisons  Tournai,  Lille,  Douai
et dans toutes les forteresses de la frontire; il laisse  Tournai
Godemar du Fay,  Mortagne sur Escaut douard de Beaujeu, avec le
titre de souverains capitaines et gardiens de tout le pays des
environs. P. 181  184, 473  479.




CHAPITRE XXXI.

  1340. ASSEMBLES DE BRUXELLES ET DE GAND A LA SUITE DESQUELLES
    DOUARD III PREND LE TITRE DE ROI DE FRANCE, ET RETOUR DE CE
    PRINCE EN ANGLETERRE ( 88  90).


Revenu en Brabant aprs l'quipe de Buironfosse, le roi d'Angleterre
prouve plus que jamais le besoin de s'assurer l'alliance effective
des Flamands. C'est pourquoi, il convoque  un parlement qui doit se
tenir  Bruxelles dans l'htel de Coudenberg, rsidence du duc de
Brabant, les habitants de Gand, de Bruges, d'Ypres, de Courtrai, de
Damme, de l'cluse, du terroir du Franc et des autres bonnes villes de
Flandre. Les Flamands, et  leur tte Jacques d'Arteveld, rpondent
avec empressement  l'appel d'douard III qui les invite  conclure
avec lui une alliance offensive et dfensive contre le roi de France,
leur promettant en revanche de les faire rentrer en possession de
Lille, de Douai et de Bthune. Les reprsentants des bonnes villes
flamandes dclarent au roi d'Angleterre qu'ils sont tout prts  le
servir; ils ne mettent qu'une condition  leur concours, c'est
qu'douard III prenne le titre et les armes de roi de France. P. 184
et 185, 479 et 480.

Le roi d'Angleterre voit plus d'un inconvnient  assumer un titre qui
ne rpond encore  aucune ralit; toutefois, il a tellement besoin de
l'appui des Flamands qu'il se dcide  accepter la condition qui lui
est impose. Il convoque  Gand un nouveau parlement o assistent, en
compagnie de Jacques d'Arteveld et des reprsentants des bonnes villes
de Flandre, les ducs de Brabant et de Gueldre, les marquis de Juliers,
de Meissen et de Brandebourg, le comte de Berg, l'archevque de
Cologne, Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont, Robert d'Artois et
beaucoup d'autres seigneurs. L, en prsence de tous ses allis,
douard III prend les armes de France carteles d'Angleterre et se
fait reconnatre comme roi de France. P. 186, 480 et 481.

Il est aussi dcid  l'assemble de Gand que l't prochain on ira
mettre le sige devant Tournai. Cette rsolution comble de joie les
Flamands qui ne doutent pas qu'aprs la prise de Tournai ils ne soient
promptement remis en possession de Lille, de Douai et de Bthune,
villes qui doivent faire retour au comt de Flandre dont elles sont
des dpendances lgitimes. Les Flamands et les Brabanons voudraient
en outre attirer dans la coalition le Hainaut dont le territoire
offrirait une base d'oprations trs-utile; mais le comte Guillaume
s'abstient de se rendre  ce parlement de Gand o il a t invit, et
il dit pour s'excuser qu'il ne peut prendre parti contre le roi de
France son oncle, tant que celui-ci ne lui en a pas donn le sujet.
Sur ces entrefaites, la reine d'Angleterre vient habiter la ville de
Gand et fixe sa rsidence dans l'abbaye de Saint-Pierre. douard III
se dcide  retourner dans son royaume o il n'a pas mis le pied
depuis prs de deux ans et o il est rappel par des affaires
pressantes et surtout par la guerre contre l'cosse; il laisse en
Flandre Guillaume de Montagu, comte de Sallsbury, et le comte de
Suffolk, avec deux cents lances et cinq cents archers; il confie la
reine Philippe sa femme  l'affection des Cantois et s'embarque pour
l'Angleterre  Anvers en compagnie des comtes de Derby, de
Northampton, de Gloucester, de Warwick, de Pembroke, de Hereford, de
Renaud de Cobham, du baron de Stafford, de l'vque de Lincoln, de
Gautier de Mauny et de Jean Chandos; il arrive  Londres vers la
Saint-Andr (30 novembre) 1339. P. 187 et 188, 481  483.




CHAPITRE XXXII.

  1340. COURSES MARITIMES DES NORMANDS.--HOSTILITS DES FRANAIS
    CONTRE JEAN DE HAINAUT: INCURSIONS DANS LA SEIGNEURIE DE
    CHIMAY; PRISE ET DESTRUCTION DU CHTEAU DE
    RELENGHES.--ESCARMOUCHE ENTRE LES FRANAIS DE LA GARNISON DE
    CAMBRAI ET LES ANGLAIS OU HAINUYERS DE THUN-L'VQUE; MORT DE
    GILLES DE MAUNY ( 91, 92).


Pendant tout l'hiver, une flotte d'environ quarante mille marins
normands, gnois, picards et bretons, commande par Hue Quieret,
Behuchet et Barbavera, infeste les ctes d'Angleterre. Calais,
Wissant, Boulogne, le Crotoy, Saint-Valery-sur-Somme, Dieppe, Harfleur
sont les ports o se tiennent surtout ces cumeurs; c'est de l qu'ils
s'lancent pour courir sus aux navires anglais, afin d'empcher le roi
d'Angleterre de repasser sur le continent; ils croisent en vue de
Douvres, de Rye, de Winchelsea, s'avancent jusqu' Weymouth,
Dartmouth, Plymouth, ravagent et brlent l'le de Wight. Un jour les
coureurs normands capturent un grand et beau vaisseau appel _le
Christophe_, charg de laines et d'autres marchandises qu'douard III
expdie en Flandre, et ils l'amnent avec la cargaison  Calais, leur
quartier gnral. Ce succs comble de joie les Franais en mme temps
qu'il jette une consternation mle de terreur parmi les Anglais qui
n'osent plus sortir de leurs havres et de leurs ports. P. 188 et 189,
483.

Philippe de Valois a une revanche  prendre contre Jean de Hainaut
qui, non content d'avoir dirig l'invasion anglaise, a ravag en
personne le Cambrsis et la Thirache. Par l'ordre du roi de France,
les chevaliers voisins de la Thirache, pays qui a t dvast et
brl par les Anglais ou les Allemands, Jean de Coucy, sire de Bosmont
et de Vervins, Hue vidame de Chlons, Jean de la Bove, Jean et
[Gaucher][379] de Lor[380], Enguerrand sire de Coucy, Renaud sire de
Pressigny, Robert sire de Clary, Mathieu sire de Locq[381],  la tte
d'environ mille armures de fer, envahissent la terre de Chimay,
seigneurie qui appartient  Jean de Hainaut. Ces gens d'armes, aprs
avoir travers les bois de Thirache, la fort de Chimay, arrivent au
lever du soleil dans le sart[382] de Chimay et viennent surprendre les
faubourgs de la ville de ce nom. Ces faubourgs, alors considrables,
sont habits par beaucoup de gens riches et de grands leveurs de
bestiaux que l'on fait prisonniers dans leurs lits. Les Franais
recueillent un immense butin dans ces faubourgs et dans les environs;
ils s'emparent de douze mille blanches btes, de mille porcs, de cinq
cents vaches et boeufs, car c'est une marche abondamment fournie de
bestiaux et d'lves du btail. Aprs s'tre ainsi gorgs de butin,
les envahisseurs mettent le feu aux faubourgs de Chimay et abattent
les moulins qui  cette poque taient situs en dehors de la
forteresse. Ils courent ensuite tout le pays des environs; ils brlent
Virelles[383], Lompret, Vaulx-lez-Chimay, Baileux, Bourlers, Forges,
Poterie, Villers-la-Tour, Beaurieu, Saint-Remy-lez-Chimay,
Sainte-Genevive, Sales, Bailivre, Wallers[384], _brtres_,
Momignies, Seloigne et tous les villages du sart de Chimay. Jean de
Hainaut est transport de fureur  la nouvelle du ravage de sa terre;
il reoit cette nouvelle  Mons auprs du comte son neveu auquel il
fait partager son irritation; toutefois le comte de Hainaut engage son
oncle  se tenir tranquille pour le moment. P. 189 et 190, 484 et 485.

  [379] Froissart donne  ce chevalier le prnom de Grard; mais
  les montres de l'arme de Buironfosse mentionnent Gaucher, non
  Grard de Lor.

  [380] Lor, Aisne, arr. Laon, c. Neufchtel.

  [381] Locq, Aisne, arr. Laon, commune Anizy-le-Chteau.

  [382] La plaine de Chimay s'est longtemps appele _le sart_,
  parce qu'elle s'est forme aux dpens de la fort de ce nom, dont
  on a dfrich de bonne heure une grande partie pour la mettre en
  culture.

Dans ce mme hiver, les Franais de la garnison de Cambrai vont un
jour attaquer la petite forteresse de Relenghes[385] situe  quelque
distance de cette ville. Cette forteresse est occupe par une garnison
de vingt-cinq ou trente compagnons sous les ordres d'un chevalier
nomm Jean le Btard, fils naturel de Jean de Hainaut. Les assigs,
aprs avoir tenu tte un jour tout entier  leurs agresseurs,
dsesprent de dfendre plus longtemps Relenghes dont les fosss sont
gels et gagnent de nuit Bouchain et Valenciennes. Le lendemain, les
Cambrsiens reviennent raser la forteresse; et les pierres provenant
de la dmolition sont transportes  Cambrai. P. 190, 486.

Gilles de Mauny dit Grignart, mis en garnison dans Thun-l'vque par
son frre Gautier de Mauny qui aprs avoir conquis ce chteau en a
reu l'investiture du roi d'Angleterre, vicaire de l'Empire, fait
presque tous les jours des courses contre les Franais de la garnison
de Cambrai et s'avance jusque sous les murs de cette ville. Un jour,
dans une escarmouche qui se livre devant les barrires mmes de
Cambrai,  la porte Robert, un jeune et brave gentilhomme nomm
Guillaume Marchand[386], chanoine de Cambrai et neveu de l'vque,
engage un combat singulier contre Gilles de Mauny et tue son
adversaire. Jean et Thierry de Mauny, en garnison  Bouchain,
sollicitent et obtiennent des Cambrsiens la remise du corps de leur
frre qui est enterr dans l'glise des Cordeliers ou de
Saint-Franois  Valenciennes; puis Jean et Thierry, qui ont  coeur
de tirer vengeance de la mort de Gilles, viennent prendre le
commandement de la garnison de Thun-l'vque; et douard III leur
adjoint un vaillant chevalier anglais nomm Richard de Limousin. P.
191  193, 487 et 488.

  [383] Toutes les localits dont les noms suivent,  l'exception
  de Wallers, sont situes en Belgique, dans la province de Hainaut
  et le canton de Chimay. On a essay sans succs d'identifier
  srement _brtres_.

  [384] Wallers, Nord, arr. Avesnes, c. Trlon.

  [385] Relenghes, lieu dit de la commune d'Escaudoeuvres, Nord,
  arr. et c. de Cambrai.

  [386] Guillaume le Marchand est ainsi mentionn sur la liste des
  gens d'armes qui servirent  Cambrai, par lettres du 28 octobre
  1339, sous Humbert de Cholay, capitaine de ladite ville:
  Guillaume le Marchant, chanoine de Cambray, pour 13 escuiers.
  De Camps, portef. 83, p. 314.




CHAPITRE XXXIII.

  1340. DCLARATION DE GUERRE ET OUVERTURE DES HOSTILITES ENTRE LA
    FRANCE ET LE HAINAUT: SAC D'HASPRES PAR LES FRANAIS ET
    D'AUBENTON PAR LES HAINUYERS; DPART DU COMTE DE HAINAUT POUR
    L'ANGLETERRE ( 93  98).


Godemar du Fay tient garnison pour le roi de France  Tournay, douard
de Beaujeu  Mortagne sur Escaut, Jean de la Roche, snchal de
Carcassonne,  Saint-Amand, Am de Poitiers  Douai, tienne dit le
Galois de la Baume, Humbert de Villars, Jean de Lvis marchal de
Mirepoix, Thibaud de Moreuil, les seigneurs de Villers et de
Roussillon  Cambrai. Ces chevaliers et leurs gens d'armes n'attendent
qu'un signal pour guerroyer en Hainaut afin de piller ce pays et d'y
faire du butin. De son ct, Guillaume d'Auxonne, vque de Cambrai,
qui se tient  Paris  la cour de Philippe de Valois, se plaint sans
cesse de l'hostilit du comte de Hainaut, qui est de toutes les
assembles des Anglais, et des incursions des Hainuyers qui courent,
pillent et brlent le Cambrsis. Philippe est tellement indispos
contre son neveu qu'il donne cong  la garnison de Cambrai et aux
garnisons des forteresses voisines d'envahir le Hainaut et de dvaster
ce pays, non pas il est vrai au nom du roi de France, mais sous le
couvert du duc de Normandie bailli du Cambrsis. Cinq ou six cents
hommes d'armes partent un samedi soir de Cambrai, du Cateau-Cambrsis
et de la Malmaison[387] sous les ordres de Thibaud de Moreuil, de
Renaud de Trie, de Dreux de Roye, du seigneur de Malincourt[388];
ils arrivent au milieu de la nuit  Haspres[389], ville riche mais
dpourvue de fortifications et surprennent les habitants dans leurs
lits. Ils font un immense butin et l'entassent sur des charrettes
qu'ils ont amenes avec eux; puis ils mettent le feu  Haspres, et
l'incendie dvore si compltement les maisons qu'il n'en reste que les
murs. On conserve dans l'glise d'Haspres les reliques de saint
Achaire, saint terrible et qui est bien  redouter[390]; cette glise
est une prvt gouverne par les moines de Saint-Vaast d'Arras. Sans
la prvoyance du prvt qui avait eu soin de faire transporter 
Valenciennes la fiert (chsse) du saint, le reliquaire et les plus
riches ornements de l'glise, tout aurait t perdu, car les ennemis
pillent l'abbaye aussi bien que la ville dont ils abattent et brlent
les moulins. P. 193  195, 488  490.

  [387] La Malmaison, lieu dit de la comm. d'Ors, Nord, arr.
  Cambrai, c. le Cateau.

Les habitants de Valenciennes ne tardent pas  tre informs du sac
d'Haspres; on court  la Salle et l'on rveille le comte de Hainaut
pour lui annoncer cette nouvelle. Guillaume II se lve aussitt,
s'arme et fait armer ses gens. Grard de Verchin, snchal de Hainaut,
Henri d'Antoing, Henri d'Houffalize, Thierry de Valcourt, les
seigneurs de Potelles, de Floyon, de Roisin, de Gommegnies, de
Mastaing, de Vendegies, de Hartaing, de Sars, de Berlaimont, de
Wargnies, de Boussu, de Vertaing s'empressent de rpondre  l'appel du
comte. Sans attendre que ces seigneurs l'aient rejoint, Guillaume II
se rend sur la place du March et fait sonner la cloche du beffroi 
toute vole. A ce signal, Jean de Haussy, alors prvt de
Valenciennes, vient  la tte d'un certain nombre de bourgeois de la
ville se ranger sous la bannire du comte qui s'lance par la porte de
Cambrai sur la route d'Haspres, impatient de rencontrer ses ennemis.
Arriv entre Maing[391] et Monchaux aprs avoir chevauch environ une
heure, Guillaume II reoit la nouvelle de la retraite des Franais. Il
revient alors sur ses pas, et chemin faisant il va rendre visite  sa
mre  l'abbaye de Fontenelle[392]. Jeanne de Valois essaye en vain de
calmer la colre de son fils en disant que le sac d'Haspres n'est
pas le fait du roi de France, mais de l'vque et des habitants de
Cambrai; le comte jure de tirer vengeance de cet acte d'hostilit. P.
195 et 196, 490 et 491.

  [388] Nord, arr. Cambrai, c. Clary. Ce village servait d'apanage
   un cadet de la maison de Walincourt.

  [389] Nord, arr. Valenciennes, c. Bouchain.

  [390] Les reliques de saint Achaire passaient pour gurir la
  folie.

  [391] Maing et Monchaux, Nord, arr. et c. Valenciennes.

  [392] Abbaye de femmes de l'ordre de Cteaux au diocse de
  Cambrai, commune de Maing.

Avant de prendre un parti, Guillaume II veut consulter ses hommes et
convoque  une assemble qui doit se tenir  Mons les barons, prlats,
abbs, chevaliers et conseillers des bonnes villes du Hainaut. Il fait
dans le mme temps un voyage  Bruxelles et  Gand afin de s'assurer,
dans la guerre qu'il veut entreprendre contre Philippe de Valois, le
concours du duc de Brabant et des Flamands. Jacques d'Arteveld
s'engage  mettre sur pied aux frais des villes de Flandre un corps
d'arme auxiliaire de soixante mille combattants. La nouvelle du sac
d'Haspres comble de joie Jean de Hainaut qui ne cherche qu'une
occasion de se venger du ravage de sa terre de Chimay. Ce seigneur se
rend  l'assemble de Mons; et tandis que les seigneurs d'Enghien, de
Barbanon et de Ligne sont d'avis qu'on commence par demander
rparation au roi de France et des excuses, le seigneur de Beaumont
insiste au contraire pour qu'on envoie immdiatement dfier Philippe
de Valois, et il russit  faire triompher son opinion. Seul de tous
les chevaliers du Hainaut, le sire de Naast[393] refuse de signer le
dfi, et pour le punir, le comte confisque les terres du vassal
rcalcitrant. Thibaud Gignos, abb de Crespin[394], est charg de
porter ce dfi en France. Philippe de Valois n'en fait que rire et dit
que son neveu est un fou et un prsomptueux. Gui de Chtillon, comte
de Blois, vassal du comte de Hainaut, son cousin germain, pour les
terres d'Avesnes et de Landrecies, renvoie son hommage au comte pour
rester Franais et suivre le parti de Philippe de Valois, ce  quoi
l'obligeait sa qualit de pair de France. Guillaume II, en revanche,
se saisit d'Avesnes, de Landrecies, du chteau de Sassegnies[395]
et y met garnison. Le comte de Hainaut parvient  recruter, tant dans
son comt qu'en Hasbaing, en Brabant et en Flandre, une arme de dix
mille armures de fer; Jean de Hainaut et Thierry III, sire de
Fauquemont, fournissent pour leur part un contingent, le premier de
trois cents, le second de deux cents lances. Jean de Looz, sire
d'Agimont[396] et le seigneur de Mon-Jardin[397] sont aussi venus
servir Guillaume II. De Mons o elle s'est runie, cette arme prend
le chemin de Merbes-lez-Chteau[398], passe la Sambre, traverse la
Fagne[399] de Trlon, les bois de Chimay et vient un soir loger 
Chimay et aux environs. L'intention du comte de Hainaut et de Jean de
Hainaut son oncle est de s'emparer le lendemain par surprise
d'Aubenton, et de ravager la Thirache et toute la terre de Jean de
Coucy, sire de Bosmont[400] et de Vervins, principal auteur de la
dvastation de Chimay. P. 196  198, 491  494.

  [393] Naast, Belgique, prov. Hainaut, arr. et c. Soignies. Ce
  seigneur est sans doute Godefroi de Naast, qui servit en 1339 sur
  les frontires de Hainaut et qui est ainsi mentionn dans une
  montre: Godefroi de Nast bann. 1 bach. et 7 esc; venu de Brugny
  en Champagne. De Camps, 83, f{o} 322 v{o}. Dans les premiers
  mois de l'anne 1340, Tristan d'Oisy, Pierre Maubuisson, le
  seigneur de Naast, Jean, vicomte de Melun, chambellan de France,
  Jean, sire de Walincourt et le seigneur de Ham renvoyrent 
  Guillaume, comte de Hainaut, les hommages qu'ils tenaient de lui
  pour se mettre au service du roi de France contre ledit comte.
  _Invent. de la chambre des Comptes de Lille_, t. I, p. 137.

  [394] Abbaye de bndictins au diocse de Cambrai, comm. Crespin,
  Nord, arr. Valenciennes, c. Cond.

Aubenton[401] n'a d'autres fortifications que des palissades et de
petits fosss; mais sur la demande des habitants qui prvoyaient
l'attaque de Jean de Hainaut et du comte son neveu, le grand bailli
de Vermandois a mis dans cette place une garnison de trois cents
armures de fer sous les ordres de Hue, vidame de Chlons, de Jean
de la Bove, de Jean de Bosmont, sire de Vervins, et du seigneur
de Grosley. Aprs avoir brl sur leur route  droite et  gauche
Signy-l'Abbaye[402], Signy-le-Petit[403], Marcilly[404], Regniowez[405],
Maubert-Fontaine[406], le comte de Hainaut et ses gens d'armes
arrivent un vendredi matin devant Aubenton, grosse ville et riche
o l'on fabrique beaucoup de drap. Les assigeants livrent un assaut
ds le lendemain: ils forment trois corps de bataille. Le comte de
Hainaut commande la premire bataille, Jean de Hainaut, sire de
Beaumont, la seconde; et Thierry III, sire de Fauquemont, est  la
tte de la troisime, compose d'hommes d'armes de son pays,
d'Allemands et de Brabanons. Ce que voyant, les assigs se divisent
aussi en trois corps pour tenir tte  leurs adversaires. La bataille
du comte de Hainaut donne l'assaut  une porte qui est vaillamment
dfendue par Hue, vidame de Chlons, et trois de ses neveux que leur
oncle fait l chevaliers. Jean de Hainaut attaque avec un acharnement
tout particulier la porte situe du ct de Chimay, parce que Jean de
Coucy, sire de Bosmont, et Jean de la Bove, qui gardent cette porte,
ont pris part au ravage de la terre de Chimay dont Jean de Hainaut est
le seigneur. Thierry III, sire de Fauquemont, avec ses Allemands et
ses Brabanons, tourne tous ses efforts contre la troisime porte dont
le seigneur de Lor lui dispute l'entre. Ceux du dedans jettent du
haut des portes des planches, des poutres, des vases pleins de chaux
vive et font pleuvoir une grle de pierres et de cailloux sur les
assaillants. Le sige dure cinq jours, et les assigeants livrent des
assauts tous les jours; un brave cuyer de Hainaut de la terre de
Binche[407], nomm Beaudoin de Beaufort, est grivement bless  l'un
de ces assauts. P. 198  201, 494  496.

  [395] Nord, arr. Avesnes, c. Berlaimont.

  [396] Belgique, prov. Namur, arr. Philippeville, c. Florennes.

  [397] Mon-Jardin, lieu dit de la comm. d'Aywaille, Belgique,
  prov. et arr. Lige, c. Louveign.

  [398] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin.

  [399] La Fagne de Trlon, lieu dit de la comm. de Trlon, Nord,
  arr. Avesnes. Ce lieu dit dsigne un bois, reste de l'immense
  fort qui couvrait autrefois le pays et en occupe encore
  aujourd'hui une grande partie. Le nom de Fagne, dont la racine
  est le latin _fagus_, a sans doute t donn  ce bois, parce que
  le htre y tait l'essence dominante.

  [400] Bosmont, Aisne, arr. Laon, c. Marle.

  [401] Aisne, arr. Vervins, ch.-l. de c.

  [402] Ardennes, arr. Mzires.

  [403] Ardennes, arr. Rocroi.

  [404] Marcilly, lieu dit de la comm. de Barzy-Courtemont, Aisne,
  arr. Vervins, c. Nouvion.

  [405] Ardennes, arr. et c. Rocroi.

  [406] Ibid.

  [407] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin,  17 k. de Mons.

Le samedi des Brandons[408] au matin (4 mars), Aubenton est pris
d'assaut malgr l'hroque rsistance de la garnison; et Jean de
Hainaut entre le premier dans la ville, prcd de sa bannire que
porte Thierry de Senselles. Hue vidame de Chlons et un certain nombre
de chevaliers et d'cuyers se ramassent alors sur la place devant
l'abbaye; et ils lvent l leurs bannires et leurs pennons, bien
dcids  prolonger jusqu'au bout la rsistance. Mais Jean de Bosmont,
sire de Vervins, qui prvoit que sa participation au ravage de la
terre de Chimay l'empchera d'tre pris  ranon par Jean de Hainaut,
se sauve de toute la vitesse de son cheval, et il est suivi dans sa
retraite par Jean de la Bove. A cette nouvelle, Jean de Hainaut
s'lance avec ses gens  la poursuite de son ennemi auquel il donne la
chasse, sans toutefois parvenir  le ratteindre, jusqu'aux portes
du chteau de Vervins, ville situe  deux lieues d'Aubenton. Pendant
ce temps, Hue vidame de Chlons et ses trois neveux font des prodiges
de valeur. Le vidame, aprs avoir vu deux de ses neveux prir  ses
cts, est bless grivement et fait prisonnier ainsi que le neveu qui
lui reste et les seigneurs de Lor, de Vendeuil et de Saint-Martin. Le
mme sort est rserv aux gens d'armes de la garnison et  bien deux
cents habitants d'Aubenton; puis on pille la ville dont les richesses,
qui consistent surtout en laines et en drap, sont transportes 
Chimay; enfin, on met le feu aux maisons, et l'incendie n'en pargne
pas mme une seule. Aprs la destruction d'Aubenton, Jean de Hainaut
revient habiter Chimay. Thierry III sire de Fauquemont et Jean de
Looz, sire d'Agimont, se dirigent vers Dinant[409]. Le comte Guillaume
II, Grard, sire d'Enghien et les autres chevaliers du Hainaut
retournent  Mons. Au retour, tous ces gens d'armes pillent et brlent
Aubencheul-aux-Bois[410] et plus de quarante villages ou hameaux des
environs. P. 201  204, 495  497.

  [408] Le premier dimanche de carme.

  [409] Belgique, prov. Namur.

  [410] Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet.

Le comte de Hainaut entreprend plusieurs voyages; il visite 
Cologne Louis de Bavire empereur d'Allemagne son beau-frre,
 Bruxelles Jean III duc de Brabant son beau-pre,  Gand sa
soeur Philippe reine d'Angleterre et aussi Jacques d'Arteveld
chef de la confdration des bonnes villes de Flandre. Le but
de ces voyages est d'imprimer une nouvelle activit  la coalition
dej forme contre Philippe de Valois. Bientt mme Guillaume II
se dcide  passer en Angleterre afin de concerter avec douard III
le plan d'une nouvelle campagne contre la France. Avant son dpart,
il tient  Mons une assemble solennelle o il fait reconnatre
Jean de Hainaut son oncle comme rgent et gouverneur de Hainaut,
Hollande et Zlande en son absence. Sur ces entrefaites, le bruit
se rpand que le duc de Normandie se prpare  envahir le Hainaut
et doit venir assiger Valenciennes  la tte d'une puissante arme.
A cette nouvelle, Jean de Hainaut confie la garde de Valenciennes
 quatre chevaliers, Henri d'Antoing, les seigneurs de Wargny[411]
et de Gommegnies[412] et Henri d'Houffalize. Il met  Maubeuge
Thierry de Valcourt marchal de Hainaut avec cent lances, au Quesnoy
Thierry III sire de Fauquemont avec cent armures de fer,  Landrecies
le seigneur de Potelles,  Bouchain les trois Conrard, chevaliers
allemands,  Escaudoeuvres Grard de Sassegnies[413],  Avesnes le
seigneur de Montignies-Saint-Christophe[414],  Thun-l'vque Richard
de Limousin, chevalier anglais avec les deux frres Jean et Thierry
de Mauny, au chteau de Rieulay[415], les seigneurs de Raismes[416]
et de Goeulzin[417],  Cond-sur-l'Escaut[418] les seigneurs de
Blicquy[419] et de Bury[420],  Verchin[421] Grard de Verchin
snchal de Hainaut, pour faire frontire contre les Cambrsiens.
P. 204 et 205, 497  500.

  [411] Jean de Wargny.

  [412] Grard, sire de Gommegnies en 1340.

  [413] Ce seigneur fut dcapit en 1340 pour crime de haute
  trahison. Guerart de Sasseignies servit dans le parti franais
  sous Godemar du Fay, du 18 octobre 1339 au 1er octobre 1340, avec
  trois cuyers. Voyez De Camps, portef. 83, f{o} 309 v{o}.

  [414] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, c. Merbes-le-Chteau.

  [415] Nord, arr. Douai, c. Marchiennes.

  [416] Nord, arr. Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux.

  [417] Nord, arr. Douai, c. Arleux.

  [418] Nord, arr. Valenciennes.

  [419] Belgique, prov. Hainaut, arr. Ath, c. Chivres.

  [420] Belgique, prov. Hainaut, arr. Tournay, c. Pruwelz.

  [421] Verchin ou Verchain-Maugr, Nord, arr. et c. Valenciennes.




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fondation en 1834_.

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