The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5), by 
Pierre Ren Auguis

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Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol. 5/5)
       recueillies et publies, avec une notice historique sur
       la vie et les crits de l'auteur.

Author: Pierre Ren Auguis

Release Date: December 6, 2013 [EBook #44373]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.




    OEUVRES
    COMPLTES
    DE CHAMFORT,
    RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
    SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,

    PAR P. R. AUGUIS.

    TOME CINQUIME.

    [Illustration: logo]

    PARIS,
    CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
    PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

    1825.




    OEUVRES
    COMPLTES
    DE CHAMFORT.

    TOME CINQUIME.




    DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
    RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1.




AVIS.


L'abondance des matriaux que nous ont communiqus des personnes qui
avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens
prcis sur ses travaux littraires, nous a mis dans la ncessit
d'ajouter un cinquime volume au recueil de ses OEuvres: nous nous
plaisons  croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intrt des
pices dont ce volume est compos, un ample ddommagement, et nous
sauront mme quelque gr des soins que nous avons pris de ne rien
omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de
Chamfort, tomb aprs sa mort en des mains trop discrtes.




OEUVRES

COMPLTES

DE CHAMFORT.




ESSAI

D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.

NOTES SUR ESTHER.

    Tale tuum carmen nobis, divine pota,
    Quale sopor fessis in gramine quale per stum
    Dulcis aqu saliente sitim restinguere rivo.

    VIRG. _Ecl._ v.


Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
connat; mais il est encore du trs-petit nombre de ceux que tout le
monde sait par coeur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas comment Racine? Sont-ce les
beauts de cette tragdie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
 Racine lui-mme; le langage du coeur est celui qui s'entend le plus
facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses dfauts que
vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
doute, et je conviens de toutes ces vrits. Je suis loin de cette
orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
blouir tout  coup, sans mnagement pour la faiblesse de nos yeux, de
ces torrens de lumires inattendues, en nous apprenant qu'Homre
n'avait pas de gnie, que Boileau tait un pauvre auteur, et que
Rousseau manquait d'imagination. Elancs dans la sphre de ces
Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
instans, dans une espce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurit
nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime  lire
Racine, je le lis souvent, et je viens rpter avec ses admirateurs: O
Racine! celui-l n'aura point d'oreilles, que ta douce mlodie
n'enchantera pas; celui-l n'aura point d'me, que tes vers ne
toucheront pas; celui-l n'aura pas d'imagination, que la tienne
n'chauffera pas! Mais o trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
tre priv de toutes ces facults? o donc trouver un dtracteur de
Racine?

Voil ce que tout le monde a pens, ce que bien des gens ont crit,
et ce que je viens crire encore. Mes ides pourront souvent tre dj
connues, j'en conviens; je serais mme fch de n'en avoir que de
neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
littrature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
voulu seulement entrer dans le temple o l'on adore ce dieu de
l'harmonie; et ds que j'y suis entr, ai-je pu me refuser au plaisir
de brler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agrables, que
cette raison seule peut me servir d'excuse.

Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
d'entrer dans de grands dtails sur toutes les parties de cet ouvrage.
Tout cela a t fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
partie, n'a plus rien laiss  faire. Mes remarques portent sur de
trs-petits dfauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
divers genres de beauts qu'offre la seule tragdie d'_Esther_; enfin,
sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchasses, que
souvent elles chappent  beaucoup de lecteurs gars au milieu d'un
parterre maill des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
quelques-unes des plus agrables. J'ai os arracher le trs-petit
nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.

  [1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littrature_ qu'il
  a lu au Lyce.

_Esther_ sera toujours un monument mmorable de la force du gnie.
Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
d'_Andromaque_ aurait oubli ces accords magiques dont il avait su
enchanter jadis. Mais il eut  peine repris la lyre, que les sons les
plus doux s'empressrent de renatre sous ses doigts. Tel fut pour moi
le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
son rle; elle m'avait intress  ses malheurs,  sa sparation
d'avec Elise,  sa nation perscute; je l'admirai sur tout, je
tremblai pour elle, lorsqu'excite par les discours de Mardoche, elle
se dcide  braver la mort en allant trouver Assurus. Qui ne
frmirait au moment o ce roi prononce d'un air farouche:

    ... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
    Quel mortel insolent vient chercher le trpas?
    Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans tre attendue?

Esther tombe entre les bras de ses femmes:

    Mes filles, soutenez votre reine perdue.
    Je me meurs.....

Quel spectacle! mais Assurus rpond aussitt:

    Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?
    Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre?
    Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
    Pour vous, de ma clmence est un signe certain.

Mais quelle sensation dlicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
peu  elle-mme, rpond par ces deux vers d'une harmonie
enchanteresse!

    Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
    Et rappelle en mon sein mon me fugitive?

Je sens alors que mon me est touche, mon oreille est enchante, mes
sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
tre rassur par l'ide qu'une matresse peut toujours croire  la
clmence de son amant, parce que j'ai vu que cette ide n'tait entre
pour rien dans la dmarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
mes yeux; je la vois ple, perdue,  demi morte; et je ne doute plus
que, victime dvoue, elle ne marcht en holocauste pour son dieu et
sa nation. J'pouse tous ses sentimens; sa passion me pntre; je
tremble encore pour les jours de Mardoche; et l'impie Aman me parat
alors indigne de toute piti. Voil l'effet de la magie de Racine, qui
sentait le dfaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
calmes de la raison; et celui qui avait admir, dans la jeune reine,
le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clmence. Je ne
connais pas de plus belles scnes dans Esther, ni qui frappe plus
vivement l'imagination, que celle-l. Rien de si touchant que de voir
ce roi si svre, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
langage si effrayant, prendre celui de l'amnit et de la douceur, et
s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
scnes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
combien la vrit historique des moeurs est toujours observe par
Racine[2]. Un autre que ce grand pote et peut-tre mis:

    Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre poux?

Racine a mis _votre frre_; et d'un seul mot, il nous a initis dans
les moeurs trangres. Et puis quels vers!

    Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte
    L'auguste majest sur votre front empreinte.
    Jugez combien ce front, irrit contre moi,
    Dans mon me trouble a d jeter d'effroi.
    Sur ce trne sacr qu'environne la foudre,
    J'ai cru vous voir tout prt  me rduire en poudre:
    Hlas! sans frissonner, quel coeur audacieux
    Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux?
    Ainsi du dieu vivant la colre tincelle.....

Quelle majest dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
combien tout le morceau est imprgn de cette terreur profonde que
devait prouver Esther, lorsqu'elle est tombe entre les bras de ses
femmes! Nous avons t frapps de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
cette frayeur nous pntre nous-mmes. Remarquons aussi combien il est
hardi de dire un front irrit; et comme ces belles figures de la
foudre qui environne le trne, et des clairs qui partaient des yeux,
amnent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:

    Ainsi du dieu vivant la colre tincelle...

  [2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.

Si quelque chose peut tre mis  ct de cette belle scne, c'est le
livre mme d'_Esther_ dans la Bible. D'un ct, on voit toute la pompe
et tout l'clat dont la posie est susceptible; de l'autre, cette
simplicit sublime, qui tonne et qui pntre si vivement. Voyez comme
Assurus est dpeint sur son trne:

   Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
   ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
   regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
   terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
   furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
   colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.

Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
(reposa sa tte fatigue)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
oculis furorem pectoris indicasset?_

Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?

   Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
   morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hc lex constituta
   est. Accede igitur et tange sceptrum.

   Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
   ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?

   Qu respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
   est cor meum pr timore glori tu. Vald enim mirabilis es,
   Domine, et facies tua plena est gratiarum.

   Cumque loqueretur, rurss corruit, et poen exanimata est. Rex
   autem turbabatur, etc.

Je l'avouerai, ce dialogue me plat peut-tre encore plus que celui de
Racine; il me pntre davantage; aprs l'avoir lu, je suis plus
attendri, plus mu. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette rponse
d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
la haute posie n'est peut-tre pas susceptible de cette extrme
simplicit, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
pourrait encore ne pas convenir), il le rachte bien par la force de
son expression et la beaut de ses images. D'ailleurs, il est
impossible de rendre mieux, ni plus fidlement que notre pote, toute
la premire partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:

    Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frre?

Et l'image de la colre de Dieu, substitue  celle de l'ange dans la
bouche d'Esther, par le dveloppement que le pote lui a donn,
acquiert aussi cette supriorit de force que toute la scne franaise
a sur l'expression nave du livre sacr. C'est une chose digne de
remarque que de voir combien Racine, mme dans les dtails de son
plan, s'est peu cart de la _Bible_. Presque toutes les scnes
principales en sont tires, comme celle o Esther adresse sa prire 
Dieu, celle d'Assurus que l'on vient de voir, celle d'Assurus avec
Asaph, celle o la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
entraves, que Racine a mises  son imagination, n'ont fait qu'ajouter
 sa gloire par le mrite de la difficult vaincue, et ont donn aux
potes un modle de la manire de traiter des sujets trs-connus.

Quel dommage que le dfaut principal que nous avons indiqu dans le
caractre d'Esther, nous empche aussi de nous livrer  toute
l'admiration qu'inspire la scne o se dveloppe l'action de la
pice, par la chte d'Aman! Nous sommes fchs de voir Esther parler
si loquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
Cependant, ce morceau pour la diction tant un des plus beaux de cette
tragdie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
quelques endroits.

    Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux,
    N'est point tel que l'erreur le figure  vos yeux.
    L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage:
    Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
    Juge tous les mortels avec d'gales lois,
    Et du haut de son trne interroge les rois.

Ces vers sont d'une perfection o peut-tre l'on n'atteindra jamais.
On a toujours aim  voir deux grands gnies lutter ensemble dans les
mmes sujets; et ces sortes de parallles, lorsque ce n'est point la
prvention qui les a faits, ont toujours tourn au profit du got.
C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tires
d'une ode de J.-B. Rousseau.

    Les Cieux instruisent la terre
    A rvrer leur auteur:
    Tout ce que leur globe enserre
    Clbre un dieu crateur.
    Quel plus sublime cantique
    Que ce concert magnifique
    De tous les clestes corps!
    Quelle grandeur infinie,
    Quelle divine harmonie
    Rsultent de leurs accords!

    De sa puissance immortelle,
    Tout parle, tout instruit:
    Le jour au jour la rvle;
    La nuit l'annonce  la nuit.
    Ce grand et superbe ouvrage
    N'est point pour l'homme un langage
    Obscur et mystrieux;
    Son adorable structure
    Est la voix de la nature
    Qui se fait entendre aux yeux.

    (ODE II, liv. Ier).

Un troisime auteur, clbre aussi, a trait le mme sujet, et l'on a
voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:

    Au-del de leur cours, et loin dans cet espace,
    O la matire nage, et que Dieu seul embrasse,
    Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
    Dans cet abme immense, il leur ouvre un chemin.
    Par-del tous ces cieux, le Dieu des cieux rside.

On sent combien ces vers sont faibles, mme le dernier, qui est gt
par le terme prosaque de _par-del_. D'ailleurs, les _au-del_,
_loin_, _par-del_, qui disent toujours la mme chose, font un mauvais
effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
hmistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _o_, _que_
et le _dans_ du quatrime vers, embarrassent la marche, et jettent
dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:

    L'ternel est son nom, le monde est son ouvrage.

Et Rousseau, non moins vte:

    De sa puissance ternelle,
    Tout parle, tout instruit.

Prcision, justesse, beaut d'expression, tout se trouve dans ces
vers. L'imagination, frappe de coups prcipits, n'a pas le temps de
se refroidir, et reste tonne.

On ne peut s'empcher, en parlant de descriptions potiques de la
grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
sujet, dans son _Pome sur la Grce_. On y remarque ces trois vers,
qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:

    Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
    Il a dit  la mer: Brise-toi sur la rive;
    Et dans son lit troit, la mer reste captive.

Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.

En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commenc  citer, on
trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
plus sr d'en faire ressortir les beauts, et de les mieux apprcier.
Citons les deux auteurs.

    Mais, pour punir enfin nos matres  leur tour,
    Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vt le jour,
    L'appela par son nom, le promit  la terre,
    Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre,
    Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
    Mit des superbes rois la dpouille en sa main,
    De son temple dtruit vengea sur eux l'injure.
    Babylone paya nos pleurs avec usure.
    Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
    Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
    Nous rendit et nos lois et nos ftes divines;
    Et le temple dj sortait de ses ruines.
    Mais, de ce roi si sage hritier insens,
    Son fils interrompit l'ouvrage commenc,
    Fut sourd  nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
    Le retrancha lui-mme, et vous mit  sa place.

Tout le monde sent la beaut de ces vers. Combien cette coupe est
heureuse!

    L'appela par son nom, le promit  la terre,
    Le fit natre, et soudain, etc.

C'est l le grand art du pote, et que Virgile possde si minemment.
La monotonie, qui, je crois, est naturelle  la posie franaise en
gnral, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
particulier aux vers alexandrins,  cause de la rigueur avec laquelle
la suspension de l'hmistiche est observe, rend infiniment prcieuses
toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].

  [3] M. l'abb Delille est un des potes franais qui ont le
  mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
  de se soustraire  leur marche tranante. Ses _Gorgiques_ et son
  pome _des Jardins_ offrent des morceaux o ce genre de beaut
  est port  son plus haut degr de perfection. Les ouvrages de
  cet crivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
  se destine aux muses associera  ses tudes de Racine et de J. B.
  Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des potes les plus
  parfaits de la langue.

J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrtiens_, fait le tableau
suivant:

    La Palestine enfin, aprs tant de ravages,
    Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
    Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
    Et des vents du midi la dvorante haleine
            N'a consum qu' peine
    Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.

    De ses temples dtruits et cachs sous les herbes,
    Sion vit relever ses portiques superbes,
    De notre dlivrance auguste monument:
    Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
            Semblait, dans leur enceinte,
    D'un royaume ternel jeter les fondemens.

    Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
    Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
    nerva leur puissance en corrompant leurs moeurs;
    Et le ciel irrit, ressuscitant l'audace
            D'une coupable race,
    Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.

Voil deux modles de narration potique. Enfin, voyons encore ces
deux matres exprimant une mme ide; et puis nous chercherons  faire
un parallle entr'eux.

Esther, toujours dans le morceau que nous avons cit, dit:

    Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
    Des princes les plus doux l'oreille environne,
    Et du bonheur public la source empoisonne, etc.

Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
la mme figure, en parlant de la flatterie:

    Le pauvre est  couvert de ses ruses obliques;
    Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
    Serpent contagieux, qui des sources publiques
            Empoisonne les eaux.

Un homme vraiment touch des beauts de la posie, ne pourra, je
crois, jamais donner la prfrence  l'un des deux auteurs sur
l'autre, dans les morceaux que nous avons compars. Tout ce que l'on
peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractre propre de
chacun d'eux. En gnral, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
posie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
expression, une marche plus dcide. Rien de beau comme cette
comparaison:

    La Palestine enfin, aprs tant de ravages,
    Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
    Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.

Et quelle grandeur dans cette ide!

    ..... Semblait dans leur enceinte,
    D'un royaume ternel jeter les fondemens.

Dans Racine, rgne une majest plus noble et plus calme, une harmonie
peut-tre plus mlodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
seul vers!

    Et le temple dj sortait de ses ruines.

Que rsulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
auteurs, nous avons caractris presque le style propre des genres
dans lesquels ils ont crit. Esther, parlant  Assurus, est plus
presse d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
d'accumuler des comparaisons; mais le pote lyrique, livr tout entier
 son enthousiasme, s'abandonne  tous les carts de l'imagination, et
passe d'une ide  l'autre,  mesure que la ressemblance des objets
qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir  son
esprit. Aussi, en dveloppant les mmes ides, Racine et Rousseau
n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
deux ils ont acquis la perfection.

Lorsqu'on tudie beaucoup ces deux grands crivains, on voit combien
ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces vritables
dpts de la plus haute posie. Rien ne peut lever l'imagination
comme la lecture frquente de ces ouvrages. Quelle beaut dans _les
Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
brlante dans le prophte Isae! et quelle touchante simplicit dans
l'_Evangile_! L, les ides, dans leur marche fire, n'ont pas besoin,
pour tonner, de se revtir de l'clat emprunt des paroles, ni de
l'arrangement mcanique des mots; mais belles de leur propre beaut,
elles se prsentent toujours seules et n'en paraissent que plus
sublimes. C'est l que le style s'habitue  une concision nergique,
et l'crivain  resserrer son expression  proportion que son ide
s'agrandit; il n'est aucun genre de beaut dont ces livres ne nous
offrent des modles que l'on n'a point encore gals. Rien, dans
aucune langue, est-il exprim d'une manire plus touchante que ce
verset de l'vangliste Mathieu:

   Vox in Ram audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
   plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.

Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamn  la mort
pour avoir transgress la loi, en gotant d'un peu de miel, dit en
expirant:

   Gustans, gustavi paululm mellis, in summitate virg, et ecce
   morior.

Qu'on lise la premire olympique adresse  Hiron, ou quelques-unes
des belles odes d'Horace, comme celle  Drusus; y trouvera-t-on plus
de feu et de posie que dans les morceaux suivans, tirs au hasard
d'Isae:

   Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
   fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.

   Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
   legem Dei nostri, populus Gomorrhae.

   Qu mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
   plenus sum. Holocaust arietum et adipem pinguium et sanguinem
   vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.

   Ne offeratis ultr sacrificium frustr: incensum. Abominatio est
   mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
   iniqui sunt ctus vestri.

   Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos  vobis;
   et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
   vestr sanguine plen sunt.

   Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
   oculis meis: quiescite agere pervers.

Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophte
s'est  peine donn le temps de dire: nous serions comme les habitans
de Sodome et de Gomorrhe; qu'emport par son indignation, ds la
phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
Gomorrhe; voil la vritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
belle peut montrer combien Dieu pntre profondment dans le fond de
notre me, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
oculis meis_.

    loignez de mes yeux vos coupables penses.

Rousseau, dans ses Odes sacres, a fait connatre David; et tout le
monde est  porte de juger combien il est rempli de traits du plus
grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait  opposer
 Milton: Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
genre sacr, d'avoir profondment tudi la religion, qu'il faut
encore qu'elle ait form son me de cette main ferme, que l'homme de
probit sait si bien reconnatre. Cette pense d'un homme de gnie
tranger est peut-tre la plus grande rfutation des inculpations
atroces faites au Pindare moderne.

  [4] Voyez son _Essai sur la Posie sacre_,  la tte de son
  sublime pome du _Messie_.

On s'est plu souvent  comparer Racine, comme pote,  J.-B. Rousseau.
Je n'ai jamais bien dml les motifs de ceux qui travaillaient 
acqurir au premier une rputation  laquelle il parat n'avoir jamais
prtendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
choeurs de tragdie; encore moins l'est-on assez pour tre mis  ct
de l'auteur des _Odes  la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
Eugne_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
ces parallles avaient souvent servi de prtexte pour tcher de
rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
malheurs.

Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
dans l'un des choeurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le mme
sujet:

    Rois, chassez la calomnie;
    Ses criminels attentats,
    Des plus paisibles tats
    Troublent l'heureuse harmonie.

    Sa fureur, de sang avide,
    Poursuit partout l'innocent.
    Rois, prenez soin de l'absent
    Contre sa langue homicide.

    De se montrer si farouche,
    Craignez la feinte douceur:
    La vengeance est dans son coeur,
    Et la piti dans sa bouche.

    La fraude adroite et subtile,
    Sme de fleurs son chemin:
    Mais sur ses pas vient enfin
    Le repentir inutile.

Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
ceux-ci:

    Sa fureur, de sang avide,
    Poursuit partout l'innocent, etc.

Ainsi que dans les deux vers suivans:

    La vengeance est dans son coeur,
    Et la piti dans sa bouche.

quoiqu'il et fallu peut-tre tcher de renverser les deux vers, afin
de rserver le trait le plus fort pour le dernier.

Mais coutons Rousseau:

    O Dieu, qui punis les outrages
    Que reoit l'humble vrit,
    Venge-toi... dtruis les ouvrages
    De ces lvres d'iniquit;
    Et confonds cet homme parjure,
    Dont la bouche non moins impure,
    Publie avec lgret
    Les mensonges que l'imposture
    Invente avec malignit.

    Quel rempart, quelle autre barrire
    Pourra dfendre l'innocent,
    Contre la fraude meurtrire
    De l'impie adroit et puissant!
    Sa langue aux feintes prpare,
    Ressemble  la flche acre
    Qui part et frappe en un moment:
    C'est un feu lger ds l'entre,
    Que suit un long embrsement.

    (ODE XII, liv. Ier).

Assurment, il y a bien plus de force et de posie dans ces strophes
de J.-B. Rousseau; l'expression de _lvres d'iniquit_, est une de ces
expressions cres par le gnie. Quelle nergie dans ces vers:

    Sa langue aux feintes prpare,
    Ressemble  la flche acre
    Qui part et frappe en un moment.

Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
lgance et une concision tonnantes.

Il est bien inconcevable que M. l'abb Batteux, pour prouver que le
moelleux manquait  Rousseau, ne se soit jamais avis de comparer
qu'un morceau de celui-ci avec Racine, o c'est Racine qui prcisment
a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
tre bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
de la littrature_, ou _Trait de la posie_ _lyrique_[5], qu'on
compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
qui commence par ces mots:

    J'ai vu mes tristes journes,

qui est sans contredit celle o il y a le plus de moelleux, avec le
choeur _d'Esther_:

    Pleurons et gmissons.

C'est le mme sentiment qui rgne dans l'un et dans l'autre morceau.
Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
comparaison y a-t-il  faire entre les paroles d'un convalescent qui
parle de son mal, et les gmissemens d'une troupe de femmes qui sont
prs d'tre gorges, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes taient
dj sauves, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
dans les deux morceaux, il serait question d'un danger pass; mais il
n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
parce qu'il n'a plus rien  craindre; et dans Racine, au contraire,
ses femmes ont tout  craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
lesquelles le couteau est lev, et qui s'attendent  tout moment 
tre frappes. Mais enfin, puisque M. l'abb Batteux veut qu'on
compare, comparons et mettons nos lecteurs  porte de juger
sur-le-champ. Racine dit:

            Quel carnage de toutes parts!
    On gorge  la fois les enfans, les vieillards,
                  Et la soeur et le frre,
                  Et la fille et la mre,
            Le fils dans les bras de son pre!
    Que de corps entasss, que de membres pars,
                  Privs de spulture,
            Grand Dieu! tes saints sont la pture
            Des tigres et des lopards!

  [5] Tom. III, pag. 272.

J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble  cet
endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
mlancolie douce, si naturelle au convalescent chapp d'une grande
maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:

    J'ai vu mes tristes journes
    Dcliner vers leur penchant;
    Au midi de mes annes,
    Je touchais  mon couchant;
    La mort dployant ses ailes,
    Couvrait d'ombres ternelles
    La clart dont je jouis;
    Et dans cette nuit funeste,
    Je cherchais en vain le reste
    De mes jours vanouis.

    (Ode XV, liv. Ier)

Mais voyons encore plus loin, peut-tre comprendrons-nous ce que veut
dire M. l'abb Batteux. Je trouve dans le choeur _d'Esther_:

            Arme-toi, viens nous dfendre;
    Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
        Que les mchans apprennent aujourd'hui
                A craindre ta colre;
    Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre,
            Que le vent chasse devant lui.

Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
strophe suivante, crite toujours avec le mme moelleux, et cette mme
harmonie que la premire.

    Mais ceux qui, de sa menace,
    Comme moi, sont rachets,
    Annonceront  leur race
    Vos clestes vrits.
    J'irai, Seigneur, dans vos temples,
    Rchauffer, par mes exemples,
    Les mortels les plus glacs;
    Et vous offrant mon hommage,
    Leur montrer l'unique usage
    Des jours que vous leur laissez.

C'est assurment tre dou d'une manire de voir bien trange, que de
trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallle, et de nous
citer ce choeur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'et t plus mal plac;
c'tait de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mle, vigoureux et ferme
dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours consquent,
mme dans ses erreurs, M. l'abb Batteux finit par nous dire avec
lgance: On verra (aprs cette judicieuse comparaison faite) que si
M. Rousseau a eu un grand nombre des parties ncessaires pour former
les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
qu'il n'a eues que dans un degr ordinaire.

Voil assurment un morceau d'une logique et d'une littrature bien
parfaites.

Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
j'ai cites et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont suprieures, qu'il
tait plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
et les _Cantiques_ de Racine compars aux _Odes sacres_ de Rousseau
me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallles de
morceaux tirs des choeurs, avec des odes, que je voudrais me dcider
 porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
positions diffrentes; et s'ils ont quelquefois les mmes sentimens ou
les mmes ides  traiter, les personnages qu'ils ont  faire parler
sont bien diffrens; et par la manire dont ils modifient leur style,
ils dtruisent toute possibilit de comparaison. Ici, par exemple,
l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
et t du dernier ridicule que leur langage ft le mme; d'ailleurs,
l'on s'exprime toujours d'une manire plus nergique, lorsqu'on se
plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
en gnral, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
J'en reviendrai donc  dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitule _Eloge de
Crbillon_, o pourtant personne n'est lou, except Voltaire
lui-mme, que les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
les Franais ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
peu difficile  croire, quand on a lu les _Odes sacres_ VII et VIII,
l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendme sur son retour de
Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule tre regarde
comme un des plus beaux pomes de la langue franaise. D'ailleurs,
serait-il juste, si ce mme Rousseau et laiss deux ou trois scnes
de tragdie, parfaitement crites et dialogues, que ses admirateurs
voulussent l'exalter en le mettant, comme pote tragique,  ct de
Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien tranges de circonscrire
volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruaut
jusqu' se nier eux-mmes leurs jouissances intrieures. Nous n'avons
dj pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'lve personne en
abaissant un rival. Rconcilions donc deux crivains que la postrit
semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent t contemporains,
se seraient admirs et se seraient complus dans la gloire l'un de
l'autre. Racine et Rousseau sont des modles que peut-tre on
n'galera jamais. Etudions-les; voil l'hommage que leur doivent leurs
partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
dans un de ses momens o la haine n'usurpait pas les droits de la
vrit:

      Tu vis sa muse. . . . . . . .
    Manier d'une main savante,
    De David la lyre imposante,
    Et le flageolet de Marot.

    (_Temple du got._)

Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres potes,
c'est qu'ils ont presque toujours cette puret de style et cette
finesse de got qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
livrer sans rserve  la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
crit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
l'imagination et la sensibilit, que celui-ci n'avait pas. En gnral
cependant, si l'on veut une ide juste de la perfection en
littrature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
chacun dans leur genre, sont placs  la tte des autres crivains. Ce
beau triumvirat fera toujours les dlices et le dsespoir des potes
qui criront aprs eux.

Puisque j'en suis au chapitre des opinions littraires, je ne puis
m'empcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
souvent agite, de savoir si une _tragdie_ est plus difficile  faire
qu'une _ode_. Ces discussions, en gnral, n'ont pas t agites par
amour pur des lettres: la jalousie les faisait natre, et la haine les
dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
puisque je n'ai jamais prtendu tre auteur, et que personne ne m'a
fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
cherch  me tromper moi-mme. Il me semble donc qu'on a trop crit
pour la tragdie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
pas dire en faveur de celle-ci, que les Franais ne comptent encore
qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs potes tragiques? Ne
pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
sans talent, a pourtant laiss une tragdie que l'on revoit encore
avec plaisir, tandis que de son norme volume d'odes, pas une ne lui a
survcu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
genre est peut-tre plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
mme n'est pas trs estim parmi eux, et que leurs richesses lyriques
se bornent presque  la seule ode de Dryden sur la fte d'Alexandre?
Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voil sans doute
un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau  mettre
plusieurs fois en parallle, j'ai t charm qu'on ne pt se mprendre
sur mes vrais sentimens. Je reviens  mon sujet.

  [6] La perfection mme que l'on s'obstine  refuser  Rousseau,
  ne serait qu'une raison de plus pour croire  la difficult de ce
  genre.

  [7] Voyez les _Leons_ du docteur Blair _sur la Littrature_, 
  la fin de l'article du _Pome lyrique_, tom. III, pag. 145.

En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
semblent dignes d'tre cits:

    Toi qui, d'un mme joug souffrant l'oppression,
    M'aidais  soupirer les malheurs de Sion.

_Aider  soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
potique, pour dire, _aider  supporter le chagrin que causent les
malheurs_. Je l'ai rencontre rarement dans d'autres tragdies, et je
crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
particulirement dans des sujets de saintet. Il en est de mme des
expressions suivantes:

    Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes.

La phrase plus ordinairement employe est _tenir dans ses mains_, et
_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la mme
chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, o
l'une et l'autre manire de parler s'emploient et sont synonymes:

    Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
    Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.

L'expression _entre toutes les reines_ est une expression emprunte de
l'criture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
reines_, dans la mme acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
Zars dit  Aman:

    Seul entre tous les grands, par la reine invit,

Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a dj emport sur
toutes ses rivales; et srement elle ne veut pas dire qu'elle dsire
tre la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.

              Un roi sage.....

    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Est le plus beau prsent des cieux:
    La veuve en sa dfense espre;
    De l'orphelin il est le pre,
    Et les larmes du juste implorant son appui,
        Sont prcieuses devant lui.

Cette expression charmante, de _larmes prcieuses devant lui_, qui
parat aussi tre consacre  la posie sainte, a t employe par
Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacre_:

    Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
    Et les larmes de l'innocence
    Sont prcieuses devant lui.

_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacres_ de Rousseau sont les trsors
de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacr.
Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop  citer; en
voici quelques exemples tirs des deux derniers:

    Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
    Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.

Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leon pour ceux
qui parlent toujours de mon tre, d'espace, nager dans l'espace, et
tout ce froid langage mtaphysique!

    Ministre du festin, de grce, dites-nous,
    Quel mts  ce cruel, quel vin prparez-vous?

    1er ISRALITE.

    Le sang de l'orphelin.

    2me ISRALITE.

                          Les pleurs des misrables.

    1er ISRALITE.

    Sont ses mts les plus agrables...

    2me ISRALITE.

    C'est son breuvage le plus doux.

Le calme,  l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, dplac
dans un sujet profane; il faudrait s'mouvoir et employer le langage
de l'indignation. Ici la tranquillit nat de l'entire confiance dans
la justice divine, et devient sublime.

              Dieu rejeta sa race,
    Le retrancha lui-mme, et vous mit  sa place.

Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protger; et _le
retrancha lui-mme_, pour le fit mourir, sont de vritables conqutes
pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulirement au langage
sacr.

C'est par une ellipse  peu prs semblable qu'Isae a dit:

   Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Isral,
   abalienati sunt retrorsum.

  Ils ont abandonn le Seigneur; ils ont blasphm le saint
  d'Isral; ils se sont retirs.[8]

  [8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.

La phrase _ils se sont retirs_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
pour _abandonner le culte_.

Voici maintenant quelques expressions du mme genre, tires de J.-B.
Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.

    L'ambitieux immodr,
    Et des eaux du sicle altr,
    N'ose paratre en sa prsence.

    (ODE VI, liv. Ier.)

    De ton dieu la haine assoupie,
    Est prte  s'veiller sur toi.

    (EPODE, liv. Ier.)

        Tu peux de ta lumire auguste
        clairer les yeux du juste,
        Rendre sain un coeur dprav,
        En cdre transformer l'arbuste,
    Et faire un vase lu d'un vase rprouv.

    (PODE, liv. Ier.)

Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
combien ces locutions de _la colre qui s'veille sur quelqu'un_, _le
vase lu chang en un vase rprouv_, _les eaux du sicle_, pour dire
_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulires et inhrentes
au genre sacr. Je ne prtends pas dire par l qu'il soit impossible
d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
temps mme, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
sujets littraires. Ces sortes de nologismes enrichissent une
langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'ides, en prsentant 
l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le gnie peut tout.
Poursuivons.

Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:

    Et sur mes faibles mains, fondant leur dlivrance,
    Il me fait d'un empire accepter l'esprance.

_Accepter l'esprance d'un empire_ est une expression elliptique de la
plus grande hardiesse.

    Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,
    Et que je mets au rang des profanations,
    Leur table, leurs festins et leurs libations;
    Que mme cette pompe o je suis condamne,
    Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne,
    Dans ces jours solennels,  l'orgueil ddis,
    Seule, et dans le secret je le foule  mes pieds;
    Qu' ces vains ornemens, je prfre la cendre,
    Et n'ai du got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.

Ce morceau nous offre plusieurs remarques  faire. Commenons par
admirer combien il est hardi de dire, _tre condamn  la pompe_. Le
contraste qui semble exister dans ces deux termes, tonne d'abord;
mais un moment de rflexion nous fait bientt sentir toute la justesse
et la profondeur de l'ide; et de l nat le sublime de l'expression.

Cependant la tirade, en gnral, n'est pas sans quelques taches. Le
second vers,

    Et que je mets au rang des profanations,

est un peu lent,  cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.

    Seule, et dans le secret je le foule  mes pieds.

Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
Celui-ci,

    Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre,

pche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du got au spectacle_,
mais _avoir du got pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
que_ est dsagrable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
tait encore assez commun de dire _avoir du got  quelque chose_,
comme l'on dit encore, _avoir regret  son argent,  ses plaisirs
passs_; mais alors le substantif ne doit pas tre prcd de
l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
Racine. Enfin, le vers suivant mrite d'tre remarqu.

    Dans ces jours solennels,  l'orgueil ddis.

L'usage voudrait ici le mot _consacrs_, parce qu'on dit _consacrer
ses jours  la patrie,  la_ _gloire_, et non pas _ddier ses jours 
la patrie,  la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
_ddis_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blm
Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode  Duperrier:

    Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
    Par un commun trpas, etc.

Je ne crois cependant pas que beaucoup de potes voulussent rpter
avec l'abb Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
dire _le trpas dont personne n'est exempt_[9]. C'est l, au
contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
nos pres, des beauts; et la circonlocution ne serait qu'une
platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
rsulte aucune beaut, la svrit devient alors justice, parce que la
licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
faiblesse du gnie: mais lorsqu'elles servent  donner un tour plus
vif  l'ide, une plus grande prcision au vers, on doit en faire la
remarque pour ceux qui tudient la langue, mais non pas les proscrire.
Quel pote, par exemple, sacrifierait  la svrit grammaticale
l'expression de Maynard, dans une trs-belle Ode trop peu connue.

        Romps tes fers, bien qu'ils soient dors.
        Fuis les injustes adors,
    Et demeure toi-mme  l'exemple du sage.

Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:

    Lanant vos traits venimeux,
    Osez, digne du tonnerre,
    Attaquer ce que la terre
    Eut jamais de plus fameux.

  [9] _Principes de littrature_, liv. III, pag. 268.

_Injustes adors_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
toi-mme_, pour _garde ton propre caractre_; enfin _dignes du
tonnerre_, pour _mriter d'tre frapps de la foudre_, sont des
latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beauts, et
ds-lors prcieuses.

Racine dit:

    L'affreux tombeau pour jamais les dvore.

Et ailleurs:

    Souvent avec prudence un outrage endur
    Aux honneurs les plus hauts a servi de degr.

_Un tombeau qui dvore_, un _outrage qui sert de degr aux honneurs_,
sont des hardiesses non seulement permises, mais admires.

    J'ai foul sous les pieds, remords, crainte, pudeur.

Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
des tres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
un got bien sr pour employer ces faons de parler sans tomber dans
le mauvais got.

    Ainsi puisse  jamais, contre tes ennemis,
    Le bruit de ta valeur te servir de barrire!

Il est facile de voir tout ce que la pense gagne ici par la hardiesse
de l'expression, et combien l'homme doit tre grand, quand le bruit
seul de son nom en impose  ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
non moins beau du mme auteur:

    Dj de votre gloire on adorait le bruit.

L'image suivante est remplie d'agrment:

    Il erre  la merci de sa propre inconstance.

Malherbe avait dit, avec assez peu d'lgance, dans sa consolation 
Charite:

    Et livriez de si belles choses
    A la merci de la douleur.

Et dans la premire glogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:

    Errant  la merci de ses inquitudes,
    Sa douleur l'entranait aux noires solitudes.

Les potes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
que Segrais n'a pas plus copi Malherbe, que Racine n'a copi l'un et
l'autre.

Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
dans une acception que le style noble admet rarement.

    On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous.

La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
verbe neutre, et se construit aussi avec le rgime simple. Ainsi on
peut dire: _Ces masses de pierres jetes dans ce bassin ont fait
regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
souvent au figur, et alors il exige un rgime compos. Ainsi, on dit:
_regorger d'or, regorger de sang_. En posie, on a recours le plus
souvent aux sens figurs des mots pour les ennoblir; ici, au
contraire, Racine rtablit le sens propre d'un mot peu usit, et sait
encore par-l lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
gnie, avait une parfaite connaissance de sa langue, tude trop
nglige par les jeunes littrateurs.

  [10] _Dict. de l'Acad._

Hydaspe dit  Aman:

    L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

    AMAN.

    Peux-tu le demander, dans la place o je suis?

Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il et
peut-tre fallu que le dernier hmistiche ft plus dtach du premier
pour prsenter l'ide d'une manire plus frappante.

Rien n'est plus brillant en posie que les gradations; mais elles
demandent un art extrme. Il faut toujours observer la rgle de cette
figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la
force, sur celui qui le prcde, et que le dernier enfin les efface
tous. Racine nous en offre un modle dans ces vers du rle d'Aman:

    Mardoche est coupable; et que faut-il de plus?
    Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus;
    J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
    J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie.

Quelle vivacit dans ces deux derniers vers! quels coups redoubls! et
comme ils sont bien termins par le plus terrible: _il trembla pour sa
vie!_

    Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.

Ce vers vole presqu'aussi vte que la pense. Maynard, dans l'Ode dont
j'ai parl plus haut, a un trait d'une rapidit aussi sublime. Il dit
 Alcippe:

    La cour mprise ton encens;
    Ton rival monte, et tu descends.

M. l'abb d'Olivet[11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque
de grammaire bien importante; il dit: Je doute que le pronom relatif
_la_, puisse tre mis aprs _nulle paix_; et il s'appuie de cette
rgle de Vaugelas qu'on ne doit pas mettre de relatif aprs un nom
sans article. Cependant il n'admet cette rgle que pour le relatif
_le_, et non pas pour le relatif _qui_. Dans la phrase, _il la
cherche_, le _la_ semble en effet dire _il cherche nulle paix_,
puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont insparables. Pascal,
dans ses _Lettres provinciales_, l'ouvrage le plus pur de la langue
franaise, a fait aussi la mme faute. On lit dans sa VIIe lettre
(dit. 1766, vol. _in_-12, pag. 97): Et ce n'a pas t sans raison.
La voici.--Je la sais bien, lui dis-je. Pour pouvoir dire, _la voici,
je la sais_, il aurait fallu qu'il y et _et ce n'a pas t sans une
bonne raison_, ou une phrase quivalente, dans laquelle le substantif
fut prcd d'un article.

  [11] Voyez pag. 253 de ses _Remarques sur Racine_, insres dans
  le volume intitul, _Remarques sur la langue franaise_, par M.
  l'abb d'Olivet; chez Barbou, dit. de 1783, vol. _in_-12.

L o l'on aime  trouver surtout Racine, c'est dans ces images
gracieuses, o son imagination fconde s'est plu  embellir une
expression peu noble,  enrichir d'un mot cr une ide sans cela trop
commune, enfin  mtamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur
lesquels elle promne ses regards. Citons-en quelques exemples.

    L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
    L'autre, pour se parer de superbes atours,
    Des plus adroites mains empruntait le secours.

Ces deux derniers vers n'avaient assurment qu'une ide bien commune 
exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!

    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce.

Le terme de _je ne sais quoi_ semblait appartenir  la familiarit de
la conversation ou de la comdie; cependant, dans le vers cit, il
parat tre plac si naturellement, que l'lgance, loin d'en tre
blesse, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mrite de
l'expression, parce que ce naturel sied  merveille au langage d'un
amant. Aman dit ailleurs, d'une manire aussi heureuse:

    Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Tout le monde a cit ces vers o les exemples de mots communs,
ennoblis par notre pote, sont frappans:

    Baiser avec respect le pav de tes temples.

Et celui-ci, dans _Athalie_:

    Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses?

En voici un o cette hardiesse n'a pas t heureuse.

Racine fait dire  une Isralite:

    Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.

Ce vers pche par trop de familiarit. Le mot _chambre_ surtout est
choquant. Mais la phrase _payer avec usure_, qui est du nombre de
celles que l'on appelle des phrases faites, et par consquent
appartenant au langage familier, a t employe avec beaucoup de
bonheur par Racine, dans le vers suivant:

    Babylone paya nos pleurs avec usure.

Le vers est noble, et la phrase _payer avec usure_, loin de paratre
basse, ajoute mme  l'nergie.

Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de
jeunes filles emmenes en captivit, _Esther_ dit:

    Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,
    Sous un ciel tranger, comme moi transportes,
    Dans un lieu spar de profanes tmoins,
    Je mets  les former mon tude et mes soins.

Cette image nous intresse  la fois, nous meut de compassion. On ne
saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien,
jetes au milieu d'une nation qui leur est trangre.

        Ma vie  peine a commenc d'clore,
            Je tomberai comme une fleur
              Qui n'a vu qu'une aurore.
              Hlas! si jeune encore,
    Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur?

Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont
fraches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.

    Ma vie  peine a commenc d'clore,

est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.

Aman veut demander  Hydaspe quelle protection Mardoche peut avoir 
la cour. Un autre pote aurait fait de cette ide un vers qui n'et
t ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:

    Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

Et ailleurs, Hydaspe, pour demander  Aman qui jamais fut plus heureux
que lui, dit:

    Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?

Toujours des images! et voil ce qui distingue particulirement la
langue de Racine. Lorsqu'il a de belles ides  exprimer, quelque
long rcit  faire, ou des passions  traiter, il est impossible, en
exceptant cependant l'amour, que d'autres potes puissent approcher de
lui, ou mme qu'ils parviennent quelquefois  l'galer; mais quand il
faut substituer une image  l'ide simple, dire une chose que tout le
monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses
rivaux.

Citons un des tableaux les plus agrables qui se trouve dans _Esther_:

        Tous ses jours paraissent charmans:
        L'or clate en ses vtemens;
    Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
    Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens;
    Il s'endort, il s'veille au son des instrumens;
        Son coeur nage dans la molesse.
        Pour comble de prosprit,
    Il espre revivre en sa postrit;
    Et d'enfans  sa table une riante troupe
    Semble boire avec lui la joie  pleine coupe.

Toujours cette manie du pote de donner  chaque ide l'expression et
l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:

    Jamais l'air n'est troubl de ses gmissemens.

Et cet _il s'endort_ qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa
chte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir
combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est
hardie l'expression de _boire la joie  pleine coupe_.

Voyons encore Rousseau, avec son nergie et son feu ordinaires,
exprimant les mmes images:

    Cette mer d'abondance o leur me se noie,
    Ne craint ni les cueils, ni les vents rigoureux:
    Ils ne partagent point nos flaux douloureux;
    Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
        Le sort n'ose changer pour eux.

On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination
cratrice et le pinceau du grand matre; et l'on aime, aprs avoir
admir les vers de Racine cits plus haut,  payer un juste tribut
d'loge  ceux-ci:

    Cette mer d'abondance o leur me se noie,

qui est magnifique, ainsi que le dernier,

    Le sort n'ose changer pour eux.

_Le sort qui n'ose changer_, est de la plus grande force.

Pourquoi si peu de potes ont-ils t dous de cette sensibilit
profonde, si ncessaire  celui qui veut traiter tour  tour les
douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le
plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je
ne dis pas cela des potes tragiques seulement, mais encore de presque
tous ceux qui ont crit dans les autres genres; cependant, ils se
disent tous inspirs par la sensibilit et par l'amour. Ce moyen est
si sr pour plaire, qu'on ne pense pas  l'impossibilit qu'il y a
d'en imposer au coeur. Qu'est-il arriv? c'est que la plupart des
potes ont rempli leurs ouvrages de dfinitions de ces sentimens, et
que trs-peu les font reconnatre au langage qui leur est propre. Ils
n'en eussent pas parl ainsi, s'ils en avaient rellement t
pntrs, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'me
dont les dfinitions sont aussi inutiles qu'impossibles  faire, parce
qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu
cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la
rendre que faiblement  celui qui l'aura prouve. En effet, est-il
rien de plus ridicule que de vouloir dfinir l'amour, la sensibilit,
la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir;
mais elles chappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera
toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutt
ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais
cherch  expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est
incapable; les ides, les mots, tout lui manque. Il pense  celle
qu'il aime; c'est l tout ce qu'il peut dire; il est condamn 
renfermer sa passion au-dedans de lui-mme, ou  ne la manifester que
par la joie, la tristesse, le dpit, le chagrin, et d'autres mouvemens
semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret ft
rvl; l'homme ne le possde qu'avec l'impossibilit de le divulguer,
et il en perd le souvenir au moment o sa passion cesse, car ce secret
n'est jamais que l'amour mme. Voil ce que les Corneille semblent
n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes
ces maximes d'amour, si froides et si loignes de la nature. Dans
Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me dbitent aucune sentence,
ne cherchent point  me faire comprendre qu'elles aiment par des
dfinitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour--tour
accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir,
prendre la rsolution de les abandonner et les chercher partout,
vouloir bannir leur image de leur coeur et parler sans cesse d'eux.
C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intresse  ceux qui
l'prouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les
tyrannise. Mais quel coeur il faut avoir pour cela, et quelle
irritabilit dans l'imagination, pour tre frapp de tout et pour
pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute tre une me de feu que
celle d'o sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers
d'Hermione, les douces plaintes de Brnice, et les fureurs de
Phdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la mme
force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais
tre mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'_Esther_, l'loge
de cette partie du talent de ce grand pote ne dt pas y trouver
place. En effet, on avait demand  Racine une pice sans amour, il le
promit; mais fut-il en tat de tenir parole? et dpendait-il de lui
qu'on ne reconnt, mme dans ce sujet sacr, la plume brlante qui
avait exprim tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que
l'amour, si ceci n'en est point?

    Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,
    Et ces profonds respects que la terreur inspire,
    A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce
    Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
    De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
    Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
    Du chagrin le plus noir, elle carte les ombres,
    Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
    Que dis-je! sur ce trne, assis auprs de vous,
    Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
    Et crois que votre front prte  mon diadme
    Un clat qui le rend respectable aux dieux mme.
    Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas
    Quel sujet important conduit ici vos pas,
    Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent.
    Je vois qu'en m'coutant, vos yeux au ciel s'adressent.
    Parlez: de vos dsirs le succs est certain,
    Si ce succs dpend d'une mortelle main.

Sans doute, celui qui parlait ainsi tait inspir par l'amour.
Assurus n'est content que lorsqu'il est auprs d'_Esther_; il
voudrait pouvoir ne la jamais quitter:  son aspect, le chagrin fait
place au plaisir; assis  ct d'elle, il ne craint plus ni les astres
ennemis, ni les dieux; il est attentif  ses moindres mouvemens; il la
presse, il la supplie de lui rvler son secret. Il la voit lever les
yeux au ciel; l'inquitude s'empare de son esprit, il ne se possde
plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce
qu'elle exigera:

        De vos dsirs le succs est certain,
    Si ce succs dpend d'une mortelle main.

Voil le vritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle
nergie dans ces vers!

                Ce sceptre et cet empire
    A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Et quel charme dans les deux suivans!

    Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,
    Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Rien n'est plus dans le caractre de la passion que ces sortes de
rptitions, ni plus agrable que ces oppositions de mots, comme
_sereins_ et _sombres_ qui se trouvent dans le mme vers. C'est l ce
qui fait la beaut de ce vers de Virgile:

    Te, veniente die, te, decedente, canebat.

Quelques taches lgres s'aperoivent pourtant dans ce beau morceau.
Les critiques ressemblent  ceux qui examinent de grands tableaux
d'histoire, une loupe  la main. Les dfauts qu'ils aperoivent au
moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine
l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des dfauts. Au reste,
cette loupe est plus ncessaire pour Racine que pour tout autre; et
puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour
dcouvrir encore quelques petites imperfections.

    Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,
    Et ces profonds respects que la terreur inspire,
    A leur pompeux clat mlent peu de douceur,
    Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui
rgissent la mme phrase, il y en a un qui ne peut point la rgir.
Dgageons ces vers de la tournure potique, et nous aurons, _ce
sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur
possesseur_. On conoit bien le _possesseur d'un sceptre, d'un
empire_, mais non pas le _possesseur de respects_. On est _l'objet de
profonds_ _respects_, on n'en n'est pas le _possesseur_. Plus loin on
trouve ces vers:

    Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,
    Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Le relatif _en_ signifie ici _ cause de cela, de cette circonstance_,
et devrait se trouver ainsi  ct de la phrase  laquelle il se
rapporte, _assis auprs de vous, j'en crains moins le courroux des
astres ennemis_. Mais tant plac immdiatement aprs _des astres
ennemis_, on est tent de rapporter cet _en_  ces _astres_: ce qui
deviendrait alors une vritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une
petite ngligence; d'ailleurs, je crois ce _en_ trs-ncessaire, parce
qu'il revient sur l'ide principale qui occupe Assurus, et il et t
moins bien de dire:

    Que dis-je! sur ce trne assis auprs de vous,
    Des astres ennemis je crains moins le courroux.

Racan, dans ces belles stances  Tircis, fait la faute que semblait
faire Racine; il dit:

    Et voit enfin le livre aprs toutes ses ruses,
    Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.

Le _en_ est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est
exprim, le pronom ne tient la place de rien, et par consquent est de
trop.

Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point t faits par
Racine, mais qui se sont trouvs faits chez lui, et qui se sont
lancs du fond de son me.

    Demain, quand le soleil ramnera le jour,
    Contente de prir, s'il faut que je prisse,
    J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.

Cette rptition du mot _prir_ rend le second vers doux et touchant.
Les sentimens vifs et les passions aiment en gnral  revenir sur les
mmes mots, parce que l'me est toujours obsde de la mme pense.

Virgile, qui se prsente si naturellement  l'esprit lorsqu'on parle
de Racine, dit dans une de ses glogues:

    Occidet et serpens, et fallax herba veneni
    Occidet.

On voit ici l'esprance qui se complat dans l'ide de voir mourir les
serpens et les herbes venimeuses, et qui rpte avec complaisance le
mot _mourir_ (OCCIDET).

Voici quelques exemples encore du mme genre:

                Ma prompte obissance
    Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
    C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
    Devant ce fier lion qui ne te connat pas.

Cette image du lion est noble, sans tre recherche, parce qu'elle est
naturelle  une personne de qui la terreur s'est empare. On la trouve
aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet
hmistiche, _qui ne te connat pas_, dont la simplicit est si
touchante.

Le dialogue de Racine offre souvent de ces rponses d'une concision
lgante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes troites
d'un seul vers. Assurus demande  Asaph:

    Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu?

    ASAPH.

    On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.

Et plus loin, Assurus lui demande

    Vit-il encore?

    ASAPH.

                  Il voit l'astre qui vous claire.

Ce genre de beaut est peut-tre plus difficile  atteindre que
beaucoup d'autres qui semblent l'tre davantage.

La rptition du mme mot dans le vers, ajoute souvent aussi  la
majest et  la force, comme dans ces exemples:

    Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..

Ailleurs:

    Et dtests partout, dtestent tout le monde.

Ailleurs encore,

    Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
    Qu'elle-mme s'oublie..........

En gnral cependant, on doit tre sobre de cette figure; mais bien
employe, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
surtout:

    Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.

Elle donne une grande majest au vers; car, outre l'agrment de la
rptition, il renferme encore une espce de comparaison qui en
augmente la beaut. Malherbe, qui avait une critique saine et une
oreille dlicate en posie, affectionnait ces rptitions de mots. On
en trouve des exemples frquens et quelquefois heureux dans ses
posies. En voici un tir de son _Ode  Louis_ XIII:

    Donne le dernier coup  la dernire tte
                De la rbellion.

Et ailleurs:

    Est le premier essai de tes premires armes.

Nous avons dit combien le style de Racine tait toujours pur. Jamais
on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laiss blouir par le
brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
est dans la nature de la situation; et loin d'tre un dfaut, elle ne
peut alors tre qu'une beaut. L'antithse, par exemple, dans ce vers
d'Assurus, n'a rien assurment qui puisse choquer. Il dit 
Mardoche:

    Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
    Possde justement son injuste opulence.

L'clat de l'antithse n'est point ici un faux clat, parce qu'elle
sert  nous dvelopper mieux ce que veut dire Assurus. Au lieu donc
d'tre un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-l
celle de la justesse et de la latitude de l'ide. C'est aussi ce qui
fait la beaut de cette figure, dans ces vers de Rousseau:

              Et les soins mortels de ma vie,
    De l'immortalit seront rcompenss.

et ces autres vers si fameux:

    Le temps, cette image mobile
    De l'immobile ternit.

Dans tous ces exemples, l'antithse ajoute  la pense, ou plutt
n'est que la pense mme. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
critiquer.

Me serait-il permis, aprs avoir puis tous les termes de
l'admiration, de prsenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
notre pote, et le mot de Voltaire, qui voulait crire _beau,
trs-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
bornant  _Esther_ seule, ma tche sera lgre. Cependant si quelqu'un
se plaignait encore, malgr cela, de mes notes, je lui dirais de ne
s'en prendre qu' Racine lui-mme; car nous devenons, en le lisant,
comme ces sybarites dlicats, qui toujours voluptueusement couchs sur
des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blesss d'une feuille
de rose plie en deux.

On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique franais, pour
avoir dit: _Jusques  quand honorerons-nous tes autels? rside le
solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations taient
justes; mais il me semble qu'on leur a donn une importance que
d'aussi petites fautes ne pouvaient mriter. L'injustice consiste
principalement  tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
fort rares dans ce pote, des jugemens gnraux sur le mrite de ses
productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers o l'on ne peut
recueillir beaucoup de ces ngligences, qu'il est presqu'impossible
d'viter dans un pome aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragdie_;
et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
Racine, dans sa seule pice d'_Esther_,  laisser chapper

    Cieux! l'clairerez-vous cet horrible carnage?

    Toute pleine du feu de tant de saints prophtes.

    Aux plus affreux excs son inconstance passe.

    Et faire  son aspect que tout genou flchisse.
    Sortez tous.

    D'un souffle l'Aquilon carte les nuages,
      Et chasse au loin la foudre et les orages.
    Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.

    De ma fatale erreur rpareront l'injure.

Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
l'on a reprochs  Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
beauts dans lesquelles ils sont comme noys? Tout cela donc est bien
peu de chose et mrite  peine qu'on s'y arrte. Venons  des
observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
quelques unes:

              Tel qu'un ruisseau docile
    Obit  la main qui dtourne son cours,
    Et laissant de ses eaux partager le secours,
              Va rendre un champ fertile;
    Dieu de nos volonts, arbitre souverain,
      Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
nonce, ou plutt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
bien dire: _De mme que les ressorts de cette machine obissent  ma
main, ainsi ces chevaux obissent  la main qui les guide_. Mais la
phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obissent  la
main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
y ait similitude, il faut que les deux objets compars soient dans les
mmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont lis.

Or, Racine pche visiblement ici contre cette rgle; car, dans le
premier membre de sa composition, _le cheval obit  la main_; et dans
le second, _le coeur des rois est dans la main de Dieu_.

                Sur le point que la vie
    Par mes propres sujets m'allait tre ravie.

_Sur le point que_, n'est pas franais. _Sur le point_ rgit toujours
la prposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignit
allait m'tre confre_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
dignit_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
Il aurait fallu, _au moment o la vie_, etc.

Elise dit  Esther:

    Au bruit de votre mort, justement plore,
    Du reste des humains je vivais spare.

Il me semble que _justement plore_ est froid et languissant, et
qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'tait pass,
et d parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
l'on conoit aisment dans une femme qui perdait son amie. Je crois
remarquer une faute  peu prs semblable dans le vers suivant, o
Assurus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:

        Dieu puissant! quelle trange pleur,
    De son teint tout--coup efface la couleur!

Ce mot _trange_ me parat encore dplac, parce qu'il est peu
naturel. Le premier mouvement d'Assurus doit tre de dire tout de
suite, _Dieu puissant! quelle pleur_, etc.

    Dtourne, roi puissant, dtourne tes oreilles
        De tout conseil barbare et mensonger.

_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
lorsqu'il vient seul et sans tre accompagn d'une figure. Dans ces
vers du rle de Mardoche, par exemple:

    Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
    Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles.

Ce mme mot n'a rien qui choque, parce qu'il est prpar par l'image
de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
quand il est employ au singulier, comme dans Iphignie en Aulide:

    Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'veille,
    Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

Cette remarque devient plus pnible, lorsqu'on parle de
l'tre-suprme, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guid_, et non
pas _les doigts de Dieu_.

Cette raison semble tre fonde sur la conscience que nous avons tous
de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqus pour
excuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.

    Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?

_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en tait pas une, mais
cette manire de s'exprimer tait prfre  la moderne. Il y a plus
de grce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: C'est pourquoi il
prfre _je ne le veux pas faire_;  _je ne veux pas le faire_. Tous
les bons auteurs du sicle de Louis XIV crivent presque toujours
ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: Je
l'entendis bien, car il m'avait dj appris de quoi le confesseur _se
doit contenter_ pour juger de ce regret. Et Bossuet de mme, dans son
_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: Les sens nous gouvernent
trop, et notre imagination, qui _se veut mler_ dans toutes nos
penses, ne nous permet pas toujours de nous arrter sur une lumire
si pure. Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
une rgle gnrale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
dcide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions o l'on
ne peut mettre l'un pour l'autre, et o la construction grammaticale
exige absolument que le pronom soit auprs de l'infinitif, comme dans
cette phrase: il _se vint justifier_ et rpondre aux accusations qu'on
lui avait faites. La raison est, dit Corneille, que ces premiers
mots, il _se vint rpondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
parce que le pronom _se_ y est gouvern par _justifier_. On connat
par l que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et rpondre aux accusations;
et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
aussi bien avec _rpondre_ qu'avec _se justifier_. Il pourrait encore
rsulter un autre inconvnient d'loigner le pronom de l'infinitif:
c'est de changer entirement le sens par cette transposition. Dans
cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on spare
le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
qui veut dire toute autre chose. J'ai allong cet article, parce que
M. l'abb d'Olivet, dont l'autorit est d'un grand poids, semble
pencher pour la plus ancienne de ces deux manires de parler[15], et
qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle releve
par Corneille.

    Et veulent qu'aujourd'hui un mme coup mortel
    Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.

  [12] Tom. II, pag. 304, dit. 1783, qui renferme les Notes de
  Patru et de Corneille.

  [13] Pag. 143, dit. 1766, in-12.

  [14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.

  [15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragdie de
  _Bajazet_.

On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un mme
coup_: _nous nous attendons tous  un mme sort_; _c'est toujours le
mme_ _homme_, et d'autres phrases semblables, o le pronom relatif
_mme_, exprimant identit de deux choses, ne permet point que le
substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien  la
clart de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:

    Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frre?

_Suis-je pas votre frre_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
manire moins heureuse:

    Sais-je pas que Taxile est une me incertaine?

et dans les _Plaideurs_:

    Suis-je pas fils de matre?

M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
au sujet d'un vers o la particule _ne_ est omise devant le verbe:

Cette licence n'est pas mme permise en prose. Je le crois bien,
mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
posie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutt
la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
preuve contre Voltaire est ce vers mme de Racine, dans lequel
_suis-je pas votre frre_ n'est assurment pas dsagrable, et n'a t
critiqu par personne.

    O bont, qui m'assure autant qu'elle m'honore!

Et ailleurs:

    En les perdant, j'ai cru vous assurer vous mme.

Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
mais cela m'a_ ASSUR; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce mme mot ne saurait avoir
aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
tout pril, de tout danger_, comme quand Assurus dit:

    Mais plus la rcompense est grande et glorieuse,
    . . . . . . . . . . .
    Plus j'assure ma vie.

  [16] _Dict. de l'Acad._

Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
quelqu'un_, dans le mme sens, parce que, dans cette dernire phrase,
il y aurait amphibologie. Il parat au reste que ce mot n'est plus
employ dans le sens de _mettre  l'abri du danger_. En style de
commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est charg, ou
_payer la ranon de l'quipage_, dans le cas o il serait pris par
l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_  tant pour cent;
_assurer le capitaine et les matelots_[17].

    Quiconque ne sait pas dvorer un affront,
    Ni de fausses couleurs se dguiser le front.

  [17] _Dict. de l'Acad._

_Se dguiser_, pris figurment, comme il l'est ici; c'est _se montrer
autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
visage_, pour _se dguiser_; il _se dguise_ en mille manires. Mais
lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un rgime simple, il ne faut
point le faire prcder du pronom _se_; il et donc fallu dire dans ce
vers, ni _de fausses couleurs dguiser son front_. Voltaire, dans la
Henriade, fait la faute inverse, il dit:

    . . . Le hros,  ce discours flatteur,
    Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.

Ici, il et fallu le rciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
d'un sujet sur lui-mme, et non pas une action extrieure, comme
l'indique le verbe actif _couvrir_.

              Je frmis quand je voi
    Les abmes profonds qui s'ouvrent devant moi.

Et ailleurs,

            Je le voi, mes soeurs, je le voi;
    A la table d'Esther, l'insolent prs du roi
            A dj pris sa place.

Racine,  cause la rime, a retranch l'_s_ dans toutes ces premires
personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:

    Oh, Messieurs, je vous tien.

Ce sont de trs-petites licences permises aux potes; celle l l'tait
d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
trs-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premires personnes[18].
Cette _s_ tait aussi une licence, que les potes s'taient permise
d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
rgle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profit de la
permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilit de
l'lision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:

    J'ai toujours refus l'encens que je te doi.

    (ODE VII, liv. 1er.)

    On trane, on va donner en spectacle funeste,
    De son corps tout sanglant le dplorable reste.

  [18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue franaise_,
  crit toujours les premires personnes sans _s_ dans les verbes
  suivans: _je croi_, _je reoi_, _je sai_, etc.

Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abb d'Olivet
sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
peut-tre que si je me fusse rappel plutt l'ouvrage de cet excellent
littrateur, je n'aurais os entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
relu, et voyant que je ne m'tais rencontr qu'une seule fois avec mon
devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
supprimer mon travail. L'endroit o nous nous sommes rencontrs, est
prcisment sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
sacrifice de ce que j'avais dit l-dessus, pour ne pas priver le
lecteur de l'excellente remarque de l'abb d'Olivet; la voici: On dit
absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en piti_, et
beaucoup de phrases semblables, o le substantif, joint au verbe par
la prposition _en_, ne peut tre accompagn d'un adjectif. _Donner
en spectacle funeste_ est un barbarisme. Cette remarque est si
juste, que M. l'abb Desfontaines mme en est convenu[19].

    Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
      Comme d'enfans une troupe inutile;
    Et si par un chemin il entre en tes tats,
      Qu'il en sorte par plus de mille.

  [19] Voyez le _Racine veng_.

Les deux derniers vers sont lches et prosaques, et le paraissent
d'autant plus que toute la strophe jusques-l est magnifique.

On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
mauvais; et certes, on serait bien embarrass de trouver chez lui de
longues tirades mal crites. En voici cependant un exemple dans
_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zars dit  Aman:

    Pourquoi juger si mal de son intention?
    Il croit rcompenser une bonne action?
    Ne faut-il pas, seigneur, s'tonner au contraire,
    Qu'il en ait si long-temps diffr le salaire?
    Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
    Vous-mme avez dict tout ce triste appareil.
    Vous tes aprs lui le premier de l'empire.

Ces vers ne sont que de la prose rime. Rien de moins potique que
toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
_du reste_; ce style serait  peine soutenable dans la comdie. Racine
est habitu si fort  la perfection, qu'on est tout tonn qu'il ait
pu laisser subsister de semblables vers.

Avant de terminer ce petit crit, je vais ajouter quelques notes aux
Observations de M. l'abb d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
faites dans l'intention de venger ce pote; car, comme l'a dit
ingnieusement M. de La Harpe, il n'avait reu aucune offense. Je
viens seulement proposer mes doutes  ceux qui les croiront assez
intressans pour mriter d'tre claircis. Je n'offre mme toutes mes
Remarques que comme de simples doutes littraires; et si le ton
affirmatif m'est chapp quelquefois, c'est que je me suis senti
vivement mu, lorsque j'ai cru apercevoir la vrit, et qu'alors je
n'ai pu toujours rprimer la vivacit qui entranait ma plume. Mais
lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
m'empresserai moi-mme  les condamner, parce que je n'ai eu pour
motif que de m'clairer, et non pas la vanit de trancher sur le
mrite des grands hommes, dont je sens toute la supriorit.

M. l'abb d'Olivet blme ce vers:

    Condamnez-le  l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis aprs
un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
par conclure que Racine a senti que l'lision blessait l'oreille,
puisqu' ce vers il en a substitu un autre dans la suite. Dans ce
vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ tant
dsagrable: mais on ne peut en faire une rgle gnrale. Je croirais,
par exemple, que cette lision n'a rien de trs-dur dans ce beau vers
de la Henriade.

    Tout souverain qu'il est instruis-le  se connatre:
    Que ce nouvel honneur va crotre son audace.

M. l'abb d'Olivet observe ici que _crotre_ est pour _accrotre_, et
passe cela comme une licence potique. Cette remarque est trs-juste;
et l'autorit de Vaugelas, dont elle est appuye, la rend
incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
d'autres; car il est certain qu'il a t actif long-temps avant
lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accrotre_. Ainsi l'on
disait, il voulut _crotre_ son jardin[21], son enclos. Bossuet mme,
dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
Saint Irne vient un peu aprs, et l'on voit _crotre_ le
dnombrement qui se faisait des glises. La rgle de Vaugelas est
excellente, aussi a-t-elle prvalu; mais je suis tent de croire qu'au
temps de Racine, elle n'tait pas encore bien tablie. On est rarement
avou par ses contemporains, lorsqu'on prsente de nouvelles rgles 
suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
meilleures ides, pour tre universellement adoptes, ont besoin de la
sanction du temps.

    Ma colre revient, et je me reconnais;
    Immolons en parlant trois ingrats -la-fois.

  [20] Voyez les _Observations_ de Mnage _sur la langue
  franaise_; tom. Ier, pag. 73, 2e dit. de Barbin.

  [21] _Dict. de Trvoux._

  [22] Tom. Ier, pag. 206.

Ces vers assurment n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqu M.
l'abb d'Olivet. Il est extraordinaire que les potes en aient encore
conserv plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-mme, qui
l-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_ois_, chi_nois_; et
Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'aprs
les rgles.

    Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus lgers,
    Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.

Cependant _lgers_ et _airs_ sont des sons absolument diffrens l'un
de l'autre; car si l'on prononait _lgers_, en faisant sentir
l'avant-dernire consonne, on tomberait dans l'inconvnient de faire
croire que cet adjectif est au fminin, et la clart en souffrirait
trop. Peut-tre faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
_madame_ et _me_, _grce_ et _prface_[23], o l'on fait rimer une
longue avec une brve; mais la prosodie franaise, malgr l'excellent
ouvrage de M. l'abb d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
priver les potes d'une licence qui leur est si commode; ils ont dj
tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
plutt  les diminuer qu' les augmenter encore.

  [23] Voyez pag. 110 du _Trait de la Prosodie franaise_ de
  l'abb d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.

Voil tout ce que j'avais  ajouter  l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
Remarques sur Racine sont en gnral bien faites, et d'un grammairien
profond. Je conseillerai  quiconque voudra tudier la langue
franaise, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
auteur, qui tous sont crits avec la plus grande puret. Il a pu se
laisser emporter quelquefois  un esprit de systme; mais comme
c'est-l ce qu'un crivain communique le plus difficilement  ses
lecteurs, attendu que cet esprit est le rsultat de la mditation et
de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par consquent peu
dangereux. Les remarques de dtail, plus faciles  saisir, n'en
instruisent pas moins; et en rejetant les fausses consquences d'un
principe trop gnralis, on peut toujours profiter de celles qui sont
solides et vraies. Peut-tre dira-t-on qu'il est difficile de les
dmler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
vrit a son caractre propre; et ce caractre, c'est la clart, la
simplicit. Les rayons qui s'en chappent frappent d'une lumire
clatante qui dissipe aussitt le brouillard et l'obscurit; le faux
au contraire est ingnieux, et s'il en sort quelques tincelles, elles
blouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperoit toujours
que le nuage n'est pas dissip. Enfin, le faux peut quelquefois
persuader; mais le vrai seul peut convaincre.

Rsumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragdie, sous
le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris aprs un
silence de douze ans, est un de ces phnomnes dont les archives de la
littrature ne rapportent aucun exemple. Le dfaut capital du rle
d'Esther l'empchera toujours d'tre accueillie sur la scne. Mais
d'ailleurs toutes les parties de la tragdie y sont parfaitement
observes. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
sort de toute une nation. Les dveloppemens de l'action y sont
d'autant plus admirables, que presque toutes les scnes sont des
chefs-d'oeuvre[24], et la priptie est une des plus belles qu'il y
ait au thtre; car, c'est au moment o Aman s'imagine tre au fate
des honneurs, qu'il tombe tout  coup, et qu'une nation entire,
dvoue  la mort, semble sortir du tombeau pour renatre au bonheur.
Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-mme le dfaut
inhrent au sujet de son ouvrage, parat avoir cherch  le couvrir,
en y rpandant avec profusion tous les trsors de sa brillante
imagination et de sa plume harmonieuse, et par-l seul avoir ddommag
cette tragdie de ce que ses anes avaient d'avantage sur elle.

  [24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scnes du 1er acte, la 7e
  du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
  langue, rien de plus parfait.

On chrit gnralement Esther avec une sorte de prdilection; on en
parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
plus qu'aucune des autres tragdies de Racine. D'o cela viendrait-il?
Est-ce parce qu'elle est mieux crite, comme quelques littrateurs le
prtendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scne elle
offre d'avantage l'attrait de la nouveaut? En supposant mon hypothse
vraie, ce dont je ne voudrais pas rpondre, j'avoue que je penche 
croire ce dernier motif plutt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
question insoluble que de savoir laquelle des tragdies de Racine
l'emporte sur l'autre pour l'lgance de la diction. L'un nommera
_Phdre_, l'autre _Athalie_; un troisime _Iphignie en Aulide_. Tout
cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
la perfection du style.

  [25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre 
  Racine le fils.

Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulire pour _Esther_.
Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragdie en
mme temps. Outre les sentimens de piti et de crainte qu'elle me fait
prouver tour--tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les choeurs sublimes de
ces filles d'Isral, tout concourt  mon illusion. Il me semble,
lorsque je prends cette tragdie, que j'entre dans un de ces temples
antiques levs avec pompe dans Jrusalem, au culte du trs-haut. Ds
l'entre, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
autour de moi, une douce harmonie; la pit elle-mme m'adresse la
parole; ses accens pntrent mon me, enchantent mes esprits; un
transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientt
j'aperois l'intrieur du temple: sa beaut a t par-del mon
imagination; mes premiers regards s'arrtent sur un de ces anges
terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientt un spectacle
douloureux vient m'attrister profondment; je vois un combat entre le
mchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant,  qui
s'adressera le faible? il s'adresse  Dieu, et Dieu vient  son
secours: il ne veut point que son troupeau soit dvor par le loup
avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
dlices!  transport! le juste est rcompens. La tristesse alors
s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
le juste a triomph. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
Dieu est clbr, sa puissance infinie exalte, et le temple redevient
le sjour du bonheur et de l'allgresse. C'est au milieu de ces
harmonieux accords auxquels se mlent les voix angliques, que
s'vanouit mon illusion; et mon coeur reconnaissant remercie le mortel
fortun qui peut procurer  ses semblables d'aussi douces jouissances.


FIN DES NOTES SUR ESTHER.




PITRES.




PITRES.


PITRE

SUR LA VANIT DE LA GLOIRE.

   Tu n'vetul auriculis alienis collegis escas?

    C'en est donc fait, et ton me sensible
    A ses vrais gots va se livrer enfin!
    Tu suis, ami, la pente irrsistible
    Qui des beaux arts t'applanit le chemin.
    Tu sais trop bien qu'une plume immortelle
    Nous a trac les dgots, les hasards,
    Qu'en cette lice ouverte  nos regards
    Sme souvent la fortune cruelle.
    Oui, des destins la jalouse fureur,
    Osant mler l'absynthe  l'ambroisie,
    A poursuivi l'aimable posie,
    Et du nectar altr la douceur.
    Mais, cher ami, cette muse badine,
    Vive autrefois, alors un peu chagrine,
    Sur un fond noir dtrempa ses couleurs;
    Et cette abeille, en volant sur les fleurs,
    Avait senti la pointe d'une pine:
    Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,
    En badinant, combattre sa chimre;
    Faut-il des dieux emprunter le tonnerre
    Pour craser un si faible ennemi?
    Je t'obis. Tu m'ordonnes de croire
    Que ton esprit, et mme ta raison,
    N'coute ici que l'instinct de la gloire,
    Et ne se rend qu' son noble aiguillon.
    Des vanits de la nature humaine,
    Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine;
    Et du trpas je veux sauver mon nom.
    Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage
    Conserve encor ce prjug falot!
    Quoi! de la mort ton tre est le partage!
    Et tu prtends lui drober un mot!
    Ton nom! quel est cet tonnant langage!
    Quoi! ce dsir, vrai flau de ton ge,
    Va tourmenter tes jours infortuns,
    Pour illustrer ce frivole assemblage
    De signes vains par le sort combins!
    coute au moins ces argumens clbres
    Qui de l'cole ont perc les tnbres.
    Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?
    Que veux-tu dire? et quelle illusion!
    Peux-tu forcer ton me fugitive
    A s'chapper de l'ternelle nuit?
    Peux-tu renatre? et quand l'arbre est dtruit,
    Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive?
    Quoi! du nant une ombre veut jouir!
    Mais supposons que ces vains caractres,
    Que le hasard a voulu runir
    Pour distinguer, pour dsigner tes pres,
    Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.
    Par quelle voie et quel canal fidle,
    Pour te transmettre une atteinte immortelle,
    Jusques  toi pourront-ils parvenir?
    Ce grand Romain, pre de l'loquence,
    Pre de Rome et consul orateur,
    Dans son printemps adora cette erreur.
    Mais  la fin, rempli d'indiffrence,
    Sur ce vain songe il composa, dit-on,
    Un beau trait contre cette dmence,
    Cette fureur d'terniser son nom,
    Trait modeste, et sign Cicron.
    Dans un crit, voyez-vous ce grand homme
    Vanter, prner, mme assez bassement,
    Un petit Grec, un sophiste de Rome;
    Recommander, et trs-expressment,
    Au vain portier du temple de Mmoire
    De lui donner bonne place en l'histoire?
    Le Grec le fit; mais savez-vous comment
    La vanit se vit bien confondue?
    La lettre reste et l'histoire est perdue.
    Mais admirez comment, fiers d'tre fous,
    Devant l'idole ils se prosternent tous!
    Oui, disent-ils, ce sentiment sublime
    Qui fait chrir et la gloire et l'estime,
    Par la vertu fut imprim dans nous.
    D'une grande me il est l'heureux partage;
    Dans notre coeur il descend le premier,
    Survit  tous, disparot le dernier.
    Il est, dit-on, _la chemise du sage_:
    S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.
    Quoi! vous osez transformer en vertu
    Cette folie, et tirer avantage
    De ce dlire  d'autres inconnu!
    Et selon vous, tous ces mortels volages,
    Pour tre fous, ne sont point assez sages!
    Je quitte, ami, ce ton de Juvnal:
    Permets qu'au moins ma muse plus lgre
    Ose  tes yeux, sur un prisme moral,
    Analysant un prjug fatal,
    Dcomposer ta brillante chimre.
    Pardonnez-moi, rare et sublime Homre,
    L'air cavalier et le frivole ton
    Dont j'ose ici profrer votre nom.
    Vous savez bien que mon coeur vous rvre.
    Ai-je oubli que Samos, Colophon,
    Et Clazomne, et Smyrne, et l'Ionie,
    Ont disput jadis avec chaleur
    La gloire unique et l'immortel honneur
    D'avoir produit un si vaste gnie?
    Vrai crateur de l'art le plus divin,
    J'avorais bien que, quand vous y passtes,
    Et qu'on vous vit, aveugle plerin,
    Brillant de gloire, un bourdon  la main,
    Du violon vainement vous racltes.
    Chaque pays, mme l'heureux sjour
    Qui, selon lui, vous a donn le jour,
    Peut s'crier, pour appuyer sa thse:
    Couvert d'honneur et charg de mal-aise,
    Ceint de lauriers, partant manquant de pain,
    Homre ici pensa mourir de faim;
    Or, rponds-moi, gueux et divin Homre
    (Car maintenant je puis te tutoyer,
    Puisqu'il est sr qu'on a vu ta misre
    Ramper, languir dans le double mtier
    De mendiant, et mme de pote),
    Quand un savant, pay pour te louer,
    Te va prnant d'une bouche indiscrte,
    Et sans un coeur osant t'apprcier,
    Par vanit, par coutume t'admire,
    Et, t'ayant lu, te vante par oui-dire;
    Son vain encens descend-il chez les morts
    De ton esprit caresser les ressorts?
    Et toi, brillant et fertile gnie,
    Toi, son rival et son imitateur,
    Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,
    Non pour aller, besacier, voyageur,
    Piton modeste, et plerin pote,
    Faire aux passans une prire honnte;
    Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,
    Pice nouvelle et spectacles nouveaux,
    O le coeur sent lorsque l'esprit s'lve;
    Pour transporter Athnes  Genve,
    T'y consoler, dans le sein du repos,
    Et de la haine et de l'encens des sots;
    Je l'avorai, quand un mortel sincre,
    De tes crits ardent admirateur,
    Vante Arouet, il a flatt Voltaire;
    Mais quand la mort, au gr de maint auteur,
    De maint jaloux, surtout de maint libraire,
    T'aura frapp de sa faux meurtrire;
    Sous cette tombe, eh bien! parle, rponds,
    Mortel fameux: lequel de ces deux noms,
    Ces noms vants, Arouet ou Voltaire,
    Dans ton sommeil, par un plus sr pouvoir,
    Ranimera les cendres rveilles?
    Lequel des deux saura mieux mouvoir
    De ton cerveau les fibres branles?
    Auquel, enfin, devons-nous envoyer
    Ce fade encens d'un loge unanime?
    Noble fume et tribut lgitime
    Qu' tes travaux l'univers doit payer?
    Du sort jaloux un caprice ordinaire
    A mon valet donna le nom d'Hector.
    L'entendez-vous, dsoeuvr tmraire,
    Estropier, en insultant Homre,
    Les noms sacrs d'Ulysse et de Nestor;
    Et de Dacier, dans ses nobles emphases,
    Faire ronfler les ternelles phrases?
    Quand de Priam le fils infortun,
    Le nom d'Hector, ce flau de la Grce,
    S'en vient frapper son esprit tonn,
    Avez-vous vu redoubler son ivresse,
    Et sur son front, de joie enlumin,
    tinceler sa grotesque allgresse?
    Je sonne; il vient d'un air de dignit:
    Et le hros, en me versant  boire,
    Plus sr que moi de vivre dans l'histoire,
    Savoure en paix son immortalit.
    Lorsque la mort, sans toucher  sa gloire,
    Rassemblera sous ses voiles pais
    L'Hector de Troye avec l'Hector laquais,
    Et qu'un des deux quittera ma livre
    Pour endosser celle du vieux Pluton;
    Que sais-je, moi, si son me enivre
    Par les vapeurs dont jadis ce grand nom
    A chatouill sa cervelle timbre,
    Dans son erreur n'ira point partager
    Les vains honneurs dus au rival d'Achille;
    Si le Troyen ardent  se venger,
    Dont cet outrage chauffera la bile
    D'un coup de poing vaillamment assn
    Tout  l'instar d'Ulysse dans Homre,
    Ne voudra point trancher en sa colre
    Ce grand dbat, noblement termin?
    Six Annibals ont illustr Carthage;
    De tous jadis on vanta le courage;
    Deux sont encor connus par leurs exploits,
    Et de la gloire ont enrou la voix.
    L'un, des Romains l'ennemi redoutable,
    Pendant treize ans d'un snat perdu
    Fut la terreur; et l'autre plus traitable,
    Nous dit l'histoire, avait t pendu.
    Vous, pensez-vous qu'Annibal morfondu
    Dort  part soi, rempli d'indiffrence,
    Sur ses lauriers ou bien sur sa potence?
    Apprenez donc que lorsqu'en vos rcits
    Vous clbrez le fier vainqueur de Rome
    Trop vaguement, en termes peu prcis,
    Le cher pendu, qui croit tre un grand homme,
    Prend pour son compte un loge indcis.
    Quatre Platons ont honor la Grce;
    Mais d'un surtout on clbre le nom.
    Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,
    A dit un mot de l'immortel Platon,
    Apprenez-moi comment, par quelle adresse,
    Par quelle voie et quels secrets rapports,
    Ce triste mot, dans la foule des morts,
    Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse?
    Platon! Platon! voyez comme  ma voix
    Tous les Platons accourent  la fois!
    Voyez, voyez, comme chacun s'empresse!
    Chaque Platon, prenant le nom pour soi,
    Vole, et s'crie en cartant la presse:
    , rangez-vous; place, messieurs, c'est moi.
    Le vrai Platon reste seul immobile:
    Mais j'aperois venir d'un pas agile
    Et le sophiste et le grammairien:
    J'y suis, monsieur, que voulez-vous?--Moi! rien.
    Chaque pays a produit son Hercule,
    Rparateur des torts, vengeur des droits;
    Mais un surtout, imprieux mule,
    De ses rivaux a conquis les exploits.
    Un seul, malgr la docte acadmie,
    Malgr Saumaise et malgr son gnie,
    Malgr Bardus, et Lipse, et Scaliger,
    Fait aux savans les honneurs de l'enfer.
    Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colre,
    Pour se venger d'un odieux confrre,
    L'gyptien, l'Africain, le Gaulois,
    Dans l'intrt dont le noeud les rassemble,
    Contre le Grec ne se liguent ensemble,
    Et sur son dos ne tombent  la fois?
    Peut-tre aussi qu'un jour dans l'lyse,
    Signant la paix, devenus bons amis,
    Tranquillement, prs de Mgre assis,
    Tous en commun dmlant la fuse,
    difieront les mnes attendris.
    Sans nul malheur la dispute appaise
    Sur ces grands points pourra nous runir;
    Et nous saurons  quoi nous en tenir.
    Alors chez nous la vrit reue
    Saura fixer, distinguer pour jamais
    Et leur pays, et leur sicle, et leurs faits,
    Et du fuseau sparer la massue.
    Ce n'est pas tout: par un funeste sort
    Une syllabe, une lettre clipse,
    Par le hasard, par le temps efface,
    Suffit souvent pour nous rendre  la mort.
    Ce Grec fougueux, l'immortel Alexandre,
    Lequel un soir, au gr d'une catin,
    Ivre d'amour et de gloire et de vin,
    Mit par plaisir Perspolis en cendre:
    Hros jaloux, de qui la vanit
    Avait pleur sur les lauriers d'un pre
    Dont il craignait que la postrit
    Ne laisst plus  sa tmrit
    De grands exploits, de sottises  faire;
    A ce vengeur de son peuple outrag,
    A ce guerrier chacun doit son suffrage.
    Sur notre encens, sur l'ternel hommage
    De l'univers conquis et ravag,
    Il a des droits, puisqu'il l'a saccag:
    Quels sont souvent les transports de sa rage,
    Quand les honneurs qu'on lui doit accorder
    Sont, au Mogol, prodigus  Scander?
    Faut-il convaincre un esprit indocile
    Qu'un caractre, une lettre futile,
    Pour tout gter, hlas! suffit trop bien!
    Montagne est tout, et Montaigne n'est rien;
    Si quelque jour une me charitable
    Dans les enfers ne daigne l'informer
    Que des Franais la langue variable
    Dtruit son nom, voulant le rformer.
    L'auteur charmant, et qui, l'auteur! non, l'homme,
    Par notre encens n'est jamais chatouill,
    Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,
    Par un vain bruit n'est jamais veill.
    Ah! j'ai bien peur que tromp par la rime,
    Malgr mes soins, l'historien Dion
    N'ose usurper cette offrande d'estime
    Que mon coeur paie au dlicat Bion;
    Et de leurs noms maudissant l'imposture,
    Maints froids auteurs, maints hros oublis
    Offrent souvent aux mnes gays,
    D'un quiproquo la comique aventure.
    Du mme nom cent rois ont hrit:
    Tous ont vcu pour la postrit;
    Tous ont voulu consacrer leur mmoire.
    Mais vous, mortels! votre lgret,
    Par un oubli trop funeste  leur gloire,
    En les nommant ne les dsigne point:
    C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.
    Ignorez-vous qu'il faut de point en point,
    Pour les atteindre au tnbreux empire,
    Pour que l'loge ait sur eux son effet,
    Fixer les temps, les lieux, marquer, dtruire
    Leurs nom, surnom, numro, sobriquet?
    Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,
    Le fier vainqueur de l'Allemand, du Russe,
    Hros du sicle et clbre  la fois
    Par les combats, par la flte et les lois;
    Lui qu'Arouet annonait  la terre,
    Et que depuis a chansonn Voltaire;
    Ce Frdric, Dieu! quel affront cruel!
    Peut voir un jour sa grande me avilie
    Humer l'odeur d'un encens ternel,
    Faut-il le dire? avec un vil mortel,
    Un Frdric, baron de Silsie,
    Lequel voudra, comme dans son chteau,
    Donnant aux morts un spectacle nouveau,
    Porter partout, sur la rive infernale,
    Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...
    Il est bien vrai que, pour prendre un dtour,
    Le mot flatteur, quittant les grandes routes,
    Descend moins vite au tnbreux sjour;
    Que le hros, attentif aux coutes,
    Dans son cerveau moins prompt  s'branler
    Ne peut sentir qu'une atteinte lgre.
    Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;
    Et du destin quel est l'arrt svre!
    Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits;
    Mme en enfer, ils sont tous imparfaits.
    Or maintenant, qu'un censeur tmraire,
    Un bel esprit, volage papillon,
    Vienne fronder ce travail salutaire
    Qui, pour changer, pour rtablir un nom,
    Dans cette nuit apportant la lumire,
    Va compilant de vieux compilateurs,
    Des manuscrits et d'antiques auteurs.
    Sans un talent, sans de si dignes veilles,
    Tous les hros, leurs noms et leurs merveilles,
    Les vains exploits de cent mortels fameux,
    Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.
    Quel nom donner  la folle imprudence
    De ces humains qui, dans leur draison,
    Aprs avoir avec inconsquence
    Tout immol pour anoblir leur nom,
    Et qui, vieillis dans leur culte frivole,
    N'ont rien omis pour orner leur idole,
    L'osent dtruire, et dont l'aveugle erreur
    Y substitue un fantme imposteur,
    De qui jamais cette gloire n'approche?
    Quoi! Du Terrail, parrain du roi Franois,
    Ami des preux, chevalier sans reproche,
    Au bon Bayard cde tous ses exploits!
    Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence
    Je traite encor cette autre vanit
    Qui, des climats rapprochant la distance,
    Entrane au loin notre esprit emport.
    Enseigne-moi quelle est la diffrence.
    Qu'importe enfin  ta flicit
    Que dans mille ans tes vers se fassent lire,
    Ou que Stockholm aujourd'hui les admire?
    Du Nord jaloux le souffle imptueux
    Dissipera cet encens si frivole;
    Et sa fureur ira, loin de tes yeux,
    Le dposer dans les antres d'Eole.
    De prs au moins, l'loge plus flatteur,
    Voisin de toi, descendrait dans ton coeur;
    Et le zphyr, sur son aile lgre,
    Jusqu' tes sens daignerait apporter
    Une vapeur, hlas! bien passagre,
    Que tes esprits pourraient au moins goter.
    Ah! que le sort, pour moi plein d'indulgence,
    Sur le prsent borne son influence,
    Et de mes jours marque chaque moment
    Par un plaisir, ou par un sentiment:
    De l'avenir, ami, je le dispense.
    Je veux sentir, je veux jouir enfin:
    Et mon esprit, dans son indiffrence,
    D'aucun absent n'est le contemporain.
    Pauvres humains! quelle est votre inconstance!
    Qu'est-ce que l'homme  soi-mme livr?
    Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence
    Vient de traiter de fivre, de dmence,
    Ce beau dsir par les temps consacr,
    De runir la double jouissance
    D'un nom pourtant  jamais rvr;
    Que sais-je, hlas! si mon inconsquence,
    Par une sotte et double vanit,
    Ne prtend point franchir l'espace immense
    De l'univers et de l'ternit;
    Et si des temps perant la nuit obscure,
    Je ne veux point aller, dans un Mercure,
    Au bout du monde,  l'immortalit?


PITRE D'UN PRE A SON FILS,

   SUR LA NAISSANCE D'UN PETIT-FILS.

    Il est donc n, ce fils, objet de tant de voeux!
    Il respire! avec lui nous renaissons tous deux.
    Mon coeur s'est rveill: cette ardeur qui m'enflamme,
    Au jour de ta naissance a pntr ton me.
    Je te pris dans mes bras: un serment solennel
    Promit de t'lever dans le sein paternel.
    Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrire,
    De mes yeux par degrs pura la lumire:
    Vainement et trop tard allumant son flambeau,
    La raison nous claire aux portes du tombeau.
    Ah! si l'exprience, cole du vrai sage,
    Pouvait de nos enfans devenir l'hritage!
    Si nos malheurs au moins n'taient perdus pour eux!
    Un pre, en expirant, se croirait trop heureux:
    Mais il meurt tout entier; et la triste vieillesse
    Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.
    De mon vaisseau du moins que les tristes dbris,
    pars sous les cueils, en cartent mon fils.
    Je le vois, en mourant, s'loigner du rivage:
    Ah! s'il arrive au port, je bnis mon naufrage.
    Parmi tous ces mortels sur ce globe sems,
    Les uns portent un coeur, des sens inanims;
    Le feu des passions n'chauffe point leur me:
    D'autres sont embrss d'une cleste flamme:
    Mais trop souvent, hlas! sa fconde chaleur
    Enfante les talens et non pas le bonheur;
    Et de l'infortun dont elle est le partage,
    Elle fait un grand homme et rarement un sage.
    Le bonheur!  mortel!... Ose te dtacher
    D'un espoir que bientt il faudrait t'arracher:
    Si le songe est flatteur, le rveil est funeste;
    Fais le bonheur d'autrui, c'est le seul qui te reste.
    Si ton fils n'a reu que des sens mousss,
    Qu'il se trane  pas lents dans les chemins tracs:
    Sans lui frayer toi-mme une route nouvelle,
    De tes seules vertus offre-lui le modle:
    Mais si des passions le germe est dans son sein,
    Veille, pre clair, sur ce dpt divin:
    Loin de lui ces prisons o le hasard rassemble
    Des esprits ingaux qu'on fait ramper ensemble;
    O le vil prjug vend d'obscures erreurs,
    Que la jeunesse achte aux dpens de ses moeurs:
    Si ton fils ne te doit son me toute entire,
    Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son pre.
    Le chef-d'oeuvre immortel de la divinit
    Sur la terre au hasard parat tre jet.
    L'homme nat; l'imposture assige son enfance:
    On fatigue, on sduit sa crdule ignorance:
    On dgrade son tre. Ah, cruels! arrtez:
    C'est une me immortelle  qui vous insultez.
    De l'ducation l'influence suprme,
    Subjugant dans nos coeurs la nature elle-mme,
    Peut crer  son choix, des vices, des vertus:
    C'est du fils de Csar que Caton fit Brutus.
    Rgne sur le hasard, affaiblis son empire:
    L'homme peut le borner, ou mme le dtruire.
    Que son fier ascendant soit dompt par tes soins:
    Transforme pour ton fils les vertus en besoins.
    O toi! fille des Cieux que l'univers adore,
    Toi qu'il faut que l'on craigne, ou qu'il faut qu'on implore,
    Sainte religion, dont le regard descend,
    Du crateur  l'homme, et de l'homme au nant,
    Montre-nous cette chane adorable et cache
    Par la main de Dieu mme  son trne attache,
    Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel
    Et balance le monde aux pieds de l'ternel.
    Mais dj de ton fils la raison vient d'clore:
    Sache pier, saisir l'instant de son aurore,
    O l'homme ouvrant les yeux, frapp d'un jour nouveau,
    S'veille, et regardant autour de son berceau,
    tonn de penser, et fier de se connatre,
    Ose s'interroger, s'aperoit de son tre;
    Dvore les objets autour de lui sems,
    Jadis morts  ses yeux, maintenant anims;
    Demande  ces objets leurs rapports  lui-mme,
    Et du monde moral veut saisir le systme;
    A de sages leons consacre ses momens;
    De ses vertus alors pose les fondemens;
    Des vrais biens, des vrais maux, trace-lui les limites;
    Renferme ses regards dans les bornes prescrites;
    Qu'il sache tour  tour se concentrer dans lui,
    Etendre ses rapports  vivre dans autrui;
    Ne fais briller dans lui que des clarts utiles;
    Il est pour les humains des vrits striles;
    Le ciel est parsem de globes lumineux;
    Mais un seul nous claire et suffit  nos yeux.
    Prolonge pour ton fils cet heureux temps d'ivresse,
    Cet aimable dlire o la simple jeunesse,
    Ignorant l'artifice et les retours cruels,
    N'a point perdu le droit d'estimer les mortels,
    Et gote ce bonheur si pur, si respectable,
    De croire  la vertu pour aimer son semblable.
    Jeune homme, j'aime  voir ta nave candeur
    Chercher imprudemment nos vertus dans ton coeur,
    Chrir une ombre vaine, adorer ton ouvrage,
    De tes purs sentimens reproduire l'image,
    Et se plaire  crer, dans ta simplicit,
    Un nouvel univers par toi seul habit.
    Oui, que mon fils embrasse un fantme qu'il aime:
    Nous croyant des vertus, il en aura lui-mme.
    Mais voici ce moment utile ou dangereux,
    Qui, souvent annonc par un naufrage affreux,
    Des sens avec le coeur prparant l'alliance,
    Donne  l'homme tonn toute son existence,
    tablit ses devoirs sur ses rapports divers,
    Le fait vivre  lui-mme et natre  l'univers.
    Ce sont les passions, dont la fatale ivresse
    L'lve quelquefois, et trop souvent l'abaisse;
    Mais quel que soit sur nous leur ascendant vainqueur,
    Leur force ou leur faiblesse est toute en notre coeur.
    Indociles coursiers, ils prouvent leur guide;
    Le faible est entran par leur lan rapide;
    Le fort sait les dompter, les asservir au frein;
    Pour jamais de leur matre ils connaissent la main.
    Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrire,
    Rpandaient sans danger les feux et la lumire;
    Phaton les conduit: bondissans, furieux,
    Ils consument la terre, ils embrsent les cieux.
    Si ton fils des vertus a reu la semence,
    Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;
    De nos garemens on les accuse en vain;
    Le germe corrupteur dormait dans notre sein:
    De sable, de limon cet impur assemblage,
    Rebut de l'ocan, soulev par l'orage,
    Avant que la tempte et branl les airs,
    Il existait dj dans le gouffre des mers.
    Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.
    purons notre coeur sans vouloir les teindre.
    Parmi tous ces dsirs dans notre me allums,
    Le tyran le plus fier de nos sens enflamms,
    C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,
    Bienfaiteur des mortels, et prt  les dtruire.
    Qu'un seul objet, mon fils, t'enchanant sous sa loi,
    Te drobe  son sexe ananti pour toi.
    Heureux, sans doute heureux, si la beaut qui t'aime,
    Remplissant tout ton coeur, te rend cher  toi-mme,
    Et mle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,
    Ce charme des vertus qui les fait adorer!
    Noeuds avous du ciel, respectable hymne,
    De mon fils  tes lois soumets la destine!
    Que par toi, de son tre tendant le lien,
    Mon fils, pour tre heureux, soit homme et citoyen!
    Loin d'ici ces mortels, dont la folle prudence
    Refuse  leur pays le prix de leur naissance,
    Et qui prts  brler des plus coupables feux,
    Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux!
    Amiti, noeud sacr, rcompense des sages,
    Plaisir de tous les temps, vertu de tous les ges!
    Oui, mon fils chrira tes devoirs, tes douceurs.
    L'astre qui nous claire eut des blasphmateurs:
    Des monstres ont maudit sa fconde influence;
    D'autres ont de Dieu mme abhorr l'existence,
    Ont ha l'Eternel: amiti! qui jamais
    A blasphm ton nom, a maudit tes bienfaits?
    Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
    Une autre passion plus rare et plus sublime,
    Aliment des vertus, me des grands desseins:
    C'est ce noble dsir d'tre utile aux humains,
    D'avoir des droits sur eux, de vivre en leur mmoire;
    Le plus beau des besoins, le besoin de la gloire;
    Imprieux instinct que des dieux bienfaiteurs,
    Par piti pour la terre ont mis dans les grands coeurs.
    Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on l'claire.
    Il en est une, hlas! criminelle ou vulgaire,
    Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
    Qui, sous diffrens noms, flau de l'univers,
    Arme le conqurant, lui commande les crimes,
    Dicte au sage insens de coupables maximes,
    Aiguise le poignard, prpare le poison,
    Pour sauver de l'oubli le fantme d'un nom;
    Prestige d'un instant, vaine et cruelle idole,
    Non, ce n'est point  toi que le sage s'immole;
    Ses jours, dans les travaux, ne sont point consums,
    Pour laisser quelques pas sur le sable imprims:
    Mais servir, clairer le genre humain qu'il aime,
    En recherchant surtout l'estime de soi-mme;
    La mettre au plus haut prix; l'obtenir de son coeur;
    Voil quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur.
    Si de ce beau dsir ton me est dvore,
    Nourris dans toi, mon fils, cette flamme sacre,
    Tandis que tes esprits, dans leur mle vigueur,
    Du feu des passions reoivent leur chaleur.
    Ah! lorsque les glaons de la froide vieillesse
    Viennent de notre sang arrter la vtesse,
    Lorsque nous recelons dans un dbile corps
    Un esprit impuissant, une me sans ressorts,
    Plus de droits sur la gloire et sur la renomme:
    La lice de l'honneur est pour jamais ferme:
    Et sur nos sens fltris, ainsi que sur nos coeurs,
    L'oisive indiffrence panche ses langueurs.
    Mon fils, sur les humains que ton me attendrie
    Habite l'univers, mais aime sa patrie.
    Le sage est citoyen: il respecte  la fois
    Et le trsor des moeurs, et le dpt des lois:
    Les lois! raison sublime et morale pratique,
    D'intrts opposs balance politique,
    Accord n des besoins, qui, par eux ciment,
    Des volonts de tous fit une volont.
    Chris toujours, mon fils, cet utile esclavage,
    Qui de la libert doit purer l'usage.
    Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens
    Doivent de notre fils guider les premiers ans.
    J'ai vu son doux sourire  sa naissante aurore;
    Son premier sentiment  tes yeux doit clore;
    Dans ton sein paternel il ira s'pancher;
    Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher.
    Puisse un jour cet crit, gage de ma tendresse,
    Cher enfant,  ton coeur faire aimer ma vieillesse!
    Puisses-tu t'crier, saisi d'un doux transport:
    Il fit des voeux pour moi dans les bras de la mort!
    Oui, c'est toi qui, m'offrant une heureuse esprance,
    Plus loin dans l'avenir porte mon existence:
    Je t'apprends le secret de vivre et de jouir;
    Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.


PITRE

   A M. ***

    Cologne, 19 juin 1761, crite sur les bords du Rhin.

    Ami, des champs le spectacle flatteur
    Vient d'animer, de rveiller mon coeur.
    A s'attendrir ce spectacle l'invite.
    J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite.
    Hlas! au moins cach sous ces forts,
    Il m'est permis de dtourner ma vue
    De ces clochers, dont les hardis sommets,
    En s'effilant, s'lancent dans la nue,
    Et dont l'aspect me poursuit  jamais.
    N'entends-tu pas, dans ce verger paisible,
    Ce rossignol? Son organe flexible,
    Tendre toujours et toujours vari,
    Chante l'amour: je parle  l'amiti.
    Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
    Autour de moi que la nature est belle!
    Je vois du Rhin les flots majestueux
    Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
    De sept rochers les cmes ingales
    Vont  l'envi se perdre dans les cieux;
    Un bois touffu remplit leurs intervalles.
    D'un doux frisson ces trembles agits,
    De ces oiseaux la douce mlodie,
    Portent le trouble  mon me ravie;
    Pour comble encore,  mes yeux enchants
    Ces fleurs, au loin maillant la prairie,
    Pour me sduire talent leurs beauts.
    Sjour touchant! que n'es-tu ma patrie?
    N'importe, hlas! de mon coeur endormi
    Ton doux aspect a banni la tristesse.
    Je suis heureux dans cette courte ivresse:
    Je suis heureux: je songe  mon ami.
    C'en est donc fait, la trompeuse fortune
    A sur mes jours abdiqu tout pouvoir.
    Je la bnis; sa faveur importune,
    En aucun temps n'a fix mon espoir.
    Il est bien vrai que, provoqu par elle,
    J'obissais  sa voix infidelle,
    Et ton ami s'en faisait un devoir.
    Mais elle a fait ce que mon coeur demande:
    Sa trahison, que j'aurais d prvoir,
    De ses faveurs est pour moi la plus grande.
    J'avais pens, dans ma trop longue erreur,
    Que de ses dons la fatale influence
    Aplanissait le chemin du bonheur.
    Mais que les Dieux ont born sa puissance!
    Pour tre heureux il nous suffit d'un coeur.
    Je les ai vus, ses favoris coupables,
    En dpit d'elle, illustres misrables,
    Fiers d'tre sots, de leur faste blouis,
    Punis toujours de n'avoir rien  faire,
    Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
    Peindre partout, voir partout leur misre;
    Sur leurs sophas lchement tendus,
    D'esprit, de corps galement perclus;
    Du fade objet dont l'aspect les accable
    Multiplier l'image insupportable.
    J'ai vu Crassus, pour chapper au temps,
    Dans sa langueur en compter les instans.
    La montre d'or nonchalamment tire
    Dit qu'en secret il maudit sa dure.
    Son triste coeur voudrait, dans son ennui,
    La dmentir, s'inscrire en faux contre elle;
    Mais le tmoin muet et trop fidelle
    Obstinment dpose contre lui.
    Combien mes yeux ont surpris de bassesse
    Sous ces dehors, sous cet clat trompeur!
    Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
    Sur ton ami signale sa fureur,
    Si, de mon coeur dmentant la noblesse,
    J'osais tremper dans leur lche bonheur!
    Que l'amiti, pour tous deux indulgente,
    A sur nos jours panch de douceurs!
    Avec quel art sa faveur bienfaisante
    De nos plaisirs variait les couleurs!
    Par la gat tantt enlumine,
    Tantt moins vive, encor plus fortune,
    Elle portait par degrs dans nos coeurs,
    Aprs l'essor d'une libre saillie,
    Ce doux sommeil, cette mlancolie,
    Qui de l'amour imite les langueurs.
    Souvent muets dans notre nonchalance,
    Trop srs de nous pour craindre un seul moment
    Qu'on ne la prt pour de l'indiffrence,
    Nous nous taisions, et cet heureux silence
    Ne finissait que par un sentiment:
    Temps prcieux pour mon me attendrie,
    O mon esprit, emport loin de moi,
    tait absent, mais absent prs de toi.
    Plaisir du coeur, tendre mlancolie,
    Doux antidote et baume de la vie,
    Par quelle loi, par quel fatal destin,
    Faut-il, hlas! que d'un peuple volage
    L'insuffisant et strile langage
    T'ose confondre avec ce noir chagrin,
    Flau cruel de l'me dgrade,
    Par les ennuis tristement obsde?
    Souvent encor quand un diseur de riens
    Venait troubler nos charmans entretiens,
    Si par malheur sa bouche tmraire
    D'un sentiment n d'une me vulgaire
    A nos regards dvoilait la laideur,
    Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
    En saisissaient le dsaveu sincre.
    Mais qu'ai-je dit? Etait-il ncessaire
    De l'y chercher? Il tait dans mon coeur.
    Ah! cher ami, puis-je esprer encore
    De te revoir, de trouver dans le tien
    Cette amiti qui tous deux nous honore,
    Et dont l'absence a serr le lien?
    Momens heureux, je vais vous voir renatre;
    Et de plus prs  tes destins li,
    Auprs de toi, prenant un nouvel tre,
    Je vais chrir les arts et l'amiti.
    J'ignore encor ce que le sort barbare
    Pour ton ami cache dans l'avenir;
    Mais quels que soient les jours qu'il me prpare,
    De fermet prompt  me prmunir,
    Malgr ses coups, je veux suivre la pente
    De ce sentier que l'honneur me prsente,
    Et que sa main pour moi daigne aplanir.
    Je sais trop bien que sa faveur strile
    Ne me promet qu'une palme inutile;
    Mais le travail, tendre consolateur,
    M'assure au moins un abri salutaire.
    Abri sacr, ncessaire  mon coeur.
    Oui, le travail est son propre salaire.
    Par le malheur mon esprit abattu,
    Se redoutant, chrissant sa faiblesse,
    Contre lui-mme a long-temps combattu.
    Je cde enfin  l'instinct qui me presse.
    Te souviens-tu de ce chantre de Grce!
    Encourag par les dons sducteurs
    Du cercle entier de ses admirateurs,
    Oh! disait-il, partageant leur ivresse,
    Si l'intrt pouvait les clairer;
    Si dans mon coeur ce peuple pouvait lire;
    De quels transports je me sens pntrer,
    Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre;
    D'une faveur il croirait m'honorer,
    En permettant  mon heureux dlire
    De s'exercer dans cet art que j'admire.


PITRE

  A M. ***, QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN ORDRE EN
    VERS, DE N'OUVRIR QU'AU MRITE, ET DE REFUSER LA PORTE A LA
    FORTUNE.

    Je l'ai vu cet ordre authentique,
    Mis en vers joliment tourns,
    Cette consigne potique
    Qu' votre Suisse vous donnez;
    Mais elle est trop philosophique,
    Ou trop peu. Quoi! vous ordonnez
    Que l'on ferme la porte au nez
    A la Fortune! Et pourquoi faire?
    Est-ce humeur, faiblesse ou colre?
    Vous avez tort; mais apprenez
    Le dnoment de cette affaire.
    Aprs ce refus insultant
    Que fit la belle aventurire?
    Surprise de ce compliment,
    De la rebuffade impolie
    D'un portier qui la congdie,
    Croiriez-vous que dans cet instant
    (Voyez un peu quelle tourdie!)
    Elle vint chez moi brusquement?
    Je sortais: j'ouvre....--La fortune!
    Ne vous suis-je pas importune?
    Le cas arrive rarement.
    --Il arrive dans ce moment.
    Elle m'tonna, je vous jure.
    J'excusai le sage imprudent
    Qui brusquait ainsi la desse;
    Il a tort d'outrer la sagesse.
    --Vous raillez, je crois.--Nullement.
    Il fallait au moins vous admettre,
    En faisant des conditions....
    --A moi!--Sans doute.--Eh bien! voyons.
    Faites les vtres.--A la lettre
    Vous les suivrez? Premirement,
    Je vous dois un remercment:
    Vous voil sans qu'on vous appelle,
    C'est ce qu'il me faut justement.
    --Vous me plaisez assez, dit-elle.
    --Tant mieux.--Convenons de nos faits.
    --Vous ne prtendrez jamais
    A changer le fond de ma vie;
    Vous respecterez sans aigreur
    Mon caractre, mon humeur,
    Et mme un peu ma fantaisie.
    Je conserverai mes amis,
    Vous ne m'en donnerez point d'autres:
    A moi les miens,  vous les vtres.
    Le sentiment sera permis
    A mon coeur n sensible et tendre;
    De moi vous ne devrez attendre
    Que des soins, et non des soucis;
    Je n'en veux ni donner ni prendre.
    Si, par l'effet de vos faveurs,
    Je dois approcher des grandeurs,
    Partout,  la cour,  la ville,
    Je serai, rien n'est plus facile,
    Sans orgueil, mais non sans fiert,
    Vrai sans rudesse, sans audace,
    Et libre sans lgret.
    Auprs de mes amis en place
    J'aurai peu d'assiduit,
    La rservant pour leur disgrce.
    Permettez-vous?--Accord, passe.
    --Avec le mrite, l'honneur,
    Je n'entre point dans vos querelles;
    Je veux rester leur serviteur,
    Et les tiens pour amis fidles.
    --Ah! nous nous brouillerons.--Tant pis
    --Un mot encor. Toujours admis,
    Chez moi le mrite aura place
    Au-dessus de vos favoris:
    C'est la sienne, quoique l'on fasse.
    Refus net.--La dit
    Me dit, d'un ton de bonhommie:
    Moi, j'ai de la facilit;
    Mais cet article du trait,
    Par quel art, par quelle industrie,
    Le faire signer, je vous prie,
    A ma soeur?--Qui?--La vanit.
    Adieu.--Soit.--La folle immortelle
    Part et s'envole  tire d'aile,
    Me supposant de vains regrets,
    Je le souponne; car la belle,
    Tout en me quittant pour jamais,
    Regardait parfois derrire elle,
    Pour voir si je la rappelais;
    Mais je laissai fuir l'infidelle,
    Et mes voisins courent aprs.


FRAGMENS

  D'UNE PITRE DIPLOMATIQUE, ADRESSE A LA COALITION DES PRINCES
    ARMS CONTRE LA FRANCE.

    Quoi! contre nos pamphlets hrissant vos frontires,
    Vous formez des cordons, vous dressez des barrires;
    Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestifrs,
    De l'galit sainte aptres conjurs,
    Hasardant la vertu de vos bandes guerrires,
    Souffrir que d'un faux jour les rayons gars,
    Perant l'pais repli de leurs lourdes paupires,
    Offrissent  leurs yeux troubles, mal assurs,
    De nos Franais nouveaux les faons familires!
    Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
    Meurent sous vos btons en perdant vos trois sous,
    Verront-ils exposer leur fidle innocence
    Aux piges que leur tend notre indigne licence!
    Rois, laissez-vous flchir, ne nous attaquez pas;
    Plaignez plutt l'erreur de notre indpendance,
    De cette galit, flau de nos climats.
    Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misres,
    Vos sujets chargs d'or, payant sans assignats
    Le brigand brevet qui les trane en galres[26],
    Pour la mort d'un vieux cerf soustrait  vos bats.
    Avant qu'on vous apprt que les hommes sont frres,
    Funeste vrit qui peut tout perdre, hlas!
    Nuire  vos recruteurs, renchrir vos soldats,
    Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires,
    Et, trompant vos sujets gars sur nos pas,
    Leur ravir tous ces biens si chers  leurs anctres,
    Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos tats,
    Des moines, des geliers, des nobles et des prtres...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    A quoi de l'art des rois on borne les leons!
    Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
    Puis contre les Hongrois armer les Brabanons,
    Styriens  Milan, Milanais en Styrie:
    De ce profond mystre est-ce l tout le fin?
    Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
    De ce royal secret dcouvre l'industrie?
    --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux
    Que, pour aller bien loin, ce systme est trop vieux.
    Kaunitz le sentira: sa tte octognaire
    Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire?
    Je ne reconnais plus ce commode mtier
    De rgir les tats pour se dsennuyer.
    Rgner est chose grave et devient une affaire.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire,
    Frdric, expliquant ses droits rgaliens,
    Forme, allonge, largit son nouvel apanage;
    Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
    Par sage surveillance et par bon voisinage,
    Pour vous dfendre mieux contre les Autrichiens.
    Dj de ses _housards_ une troupe impolie
    A ranonn deux fois les gens de Nuremberg.
    --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie.
    --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg
    S'attend de jour en jour  la mme avanie;
    C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
    Que rpondre? on se tait: l'vque de Bamberg,
    Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
    Et du cercle alarm consulte les chapitres:
    Publicistes, docteurs,  l'escrime excits,
    En petit _in-quartos_ resserrant leur logique,
    Prouvant, dmontrant tout, hors les points contests,
    Font admirer de plus cet accord harmonique
    Qui, par des mouvemens simples, bien concerts,
    Fait marcher sans dlais ce grand corps germanique.
    Bientt le brave Hoffmann les a tous rfuts;
    Et par vingt rgimens que charme sa rplique,
    Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien posts,
    Assurent le succs de sa diplomatique.
    Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
    Attendent, comme on sait, avec impatience,
    L'arrt du congrs qui doit livrer la France
    Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
    De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
    De Rousseau, de Sieys rformant les erreurs,
    Nous gurira des maux causs par ces penseurs,
    Qui, malgr la police, ont clair le monde,
    Et, sans tre honors du poste de commis,
    Se mlent d'influer sur les lois d'un pays.
    C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige;
    La constitution le demande et l'exige.
    Il nous faut au-dehors une rvision;
    L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Catherine, posant un tome de Voltaire,
    Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-pre.
    Le pontife attendri, presque priv d'enfans,
    Veut dj dans Moscou recruter des croyans;
    Et bnissant tout bas l'auguste Catherine,
    Adresse un doux reproche  la grce divine,
    Qui, contristant les saints, diffre trop long-temps
    D'unir l'glise grecque  l'glise latine.
    Hlas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien
    Commence  s'oprer quand on ne croit plus rien?
          (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Sude._)
    Une croisade noble est oeuvre mritoire,
    Propre  toucher les coeurs des nobles Sudois,
    Utile  vos sujets, commerans et bourgeois,
    Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
    D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois.
    Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
    Ce fief du grand Rollon promis  vos exploits,
    De vos Dalcarliens excitant l'industrie,
    Prviendra la faillite assez commune aux rois,
    Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois;
    Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine;
    Avant que d'envoyer sa botte souveraine,
    Charles, votre patron, balancerait, je crois:
    Il craindrait qu' Stockholm on ne se dt peut-tre:
    Essayons: Il faut voir, sous ce commode matre,
    S'il n'et pas mieux valu, pour un peuple indign,
    Que sur lui ds long-temps cette botte et rgn.
    Ah! nous n'eussions pas vu dpeupler nos campagnes,
    En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
    Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
    Et leur fils consums en prcoces sueurs,
    Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.
    Vous voyez que dj la question se pose.
    Le texte est dangereux; prvenez-en la glose.
    Gfle en fournit un autre; et, malgr le succs,
    Vos tats assembls vers la zne polaire,
    En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrts,
    Ou contraints de payer, ou pays pour se taire,
    Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
    Ces faits accusateurs d'un heureux tmraire.
    Vous les redoutez peu; j'entends Smiramis
    Qui vous dit: Rprimons ces Franais rfractaires,
    Prchant la libert qui gne en tout pays;
    Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
    Et contre eux prtons-nous nos vaillans mercenaires.
    Unis pour opprimer, despotes solidaires,
    J'espre en vos trbans, comptez sur mes strlitz;
    Marchez et triomphez: la gloire vous appelle
    Aux combats, au congrs dans Aix dit la Chapelle:
    Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
    Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
    Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle;
    La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
    Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas,
    Dans Gfle peu refaits, retrouveront en France,
    Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
    La sant, la vigueur dont souvent mes guerriers
    M'ont prsent l'image en m'offrant leurs lauriers.
    Ainsi dit Catherine: et le hros habile,
    Qui gote le trait, mais le trouve incomplet,
    Jaloux de s'enrichir d'un article secret,
    La flatte, lve au ciel son gnie et son style,
    Ses conqutes, ses lois, en ajoutant tout bas
    Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
    Smiramis sourit, et, pour sortir de gne,
    Mdite  vingt pour cent un gros emprunt sur Gne,
    Que par les migrs on croit dj rempli.
    Tranquilles sur le nord, arrtons-nous ici:
    A nos hros franais sa voix offre un asile.
    --Ne vous y fiez pas: sa politique habile
    Songe  ses intrts plus qu' nos migrans.
    Adroit  nous ravir nos princes et nos grands,
    Elle veut transplanter au sein de son empire
    Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire,
    D'cussons, de lambels tapisser Astracan;
    Chrin doit recruter pour embellir Cazan:
    Tel est l'unique but de ses nobles dpenses.
    Elle peut, il est vrai, dans ses dserts immenses,
    En fiefs, en francs-aleux dcouper ses tats,
    Tout brillans de comts, riches de marquisats,
    Sans mme expatrier ni les ours, ni les rennes,
    Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines.
    --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aids....
    --Cent mille arpens de neige, en un jour concds,
    Peuvent soudain, s'il plat  sa munificence,
    Montrer chez les Kalmoucks la vritable France;
    La cour des vrais Bourbons, le palais des Conds.
    Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibrie,
    Voyez-les excitant une active industrie,
    Encourager de l'oeil les travaux roturiers
    Qui dfrichent pour eux leur nouvelle patrie,
    Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
    De l'Oby, de l'Irtich, les rives dlectables
    Se peuplant de Franais prsents, prsentables,
    Verront leurs champs fconds sous de si nobles mains,
    Etonner Ptersbourg de leur tributs lointains,
    Et cet hommage heureux consoler Catherine
    D'avoir des Osmanlis diffr la ruine.
    --J'entends. Et les Sudois... Gustave? Il est bien loin:
    Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
    Ses soldats pourraient bien hsiter  le suivre,
    Et de le surveiller son snat prendra soin.
    --Vous pourvoyez  tout; je me tais, et pour cause.
    Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose.
    --Eh! quoi donc, s'il vous plat--D'ennuyer: serviteur.
    --Dieu vous envoie  moi quand j'aurai de l'humeur!
    Adieu. Malgr les noms dont chez vous on vous nomme,
    J'aime votre candeur, votre sincrit,
    Et, pour un sclrat, je vous tiens honnte homme.
    --Quels que soient les surnoms dont vous soyez not,
    J'honore vos vertus et votre loyaut,
    Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome
    ..............

  [26] Les galres ne sont pas la punition de ce crime dans tous
  les tats d'Allemagne. Les peines y sont varies. Dans
  quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf,
  avec des cordes bien enlaces dans son bois: on le chasse ensuite
  dans la fort. Ce mot _galres_ n'est ici que l'indication d'un
  chtiment quelconque.

    (_Note de l'auteur._)

  [27] Anspach et Bareuth.




ODES.




ODES.


LA GRANDEUR DE L'HOMME,

ODE.

    Quand Dieu, du haut du ciel, a promen sa vue
    Sur ces mondes divers, sems dans l'tendue,
    Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur,
    Il arrte les yeux sur le globe o nous sommes:
              Il contemple les hommes,
    Et dans notre me enfin va chercher sa grandeur.

    Apprends de lui, mortel,  respecter ton tre.
    Cet orgueil gnreux n'offense point ton matre:
    Sentir ta dignit, c'est bnir ses faveurs;
    Tu dois ce juste hommage  sa bont suprme:
              C'est l'oubli de toi-mme
    Qui, du sein des forfaits, fit natre tes malheurs.

    Mon me se transporte aux premiers jours du monde
    Est-ce l cette terre, aujourd'hui si fconde?
    Qu'ai-je vu? des dserts, des rochers, des forts:
    Ta faim demande au chne une vile pture;
              Une caverne obscure
    Du roi de l'univers est le premier palais.

    Tout nat, tout s'embellit sous ta main fortune:
    Ces dserts ne sont plus, et la terre tonne
    Voit son fertile sein ombrag de moissons.
    Dans ces vastes cits quel pouvoir invincible
              Dans un calme paisible
    Des humains runis endort les passions?

    Le commerce t'appelle au bout de l'hmisphre;
    L'Ocan, sous tes pas, abaisse sa barrire;
    L'aimant, fidle au nord, te conduit sur ses eaux;
    Tu sais l'art d'enchaner l'Aquilon dans tes voiles;
              Tu lis sur les toiles
    Les routes que le ciel prescrit  tes vaisseaux.

    Spars par les mers, deux continens s'unissent;
    L'un de l'autre tonns, l'un de l'autre jouissent;
    Tu forces la nature  trahir ses secrets;
    De la terre au soleil tu marques la distance,
              Et des feux qu'il te lance
    Le prisme audacieux a divis les traits.

    Tes yeux ont mesur ce ciel qui te couronne;
    Ta main pse les airs qu'un long tube emprisonne;
    La foudre menaante obit  tes lois;
    Un charme imprieux, une force inconnue
              Arrache de la nue
    Le tonnerre indign de descendre  ta voix.

    O prodige plus grand!  vertu que j'adore!
    C'est par toi que nos coeurs s'ennoblissent encore:
    Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier!
    Je clbre avant toi... Pardonne, beaut pure;
              Pardonne cette injure:
    Inspire-moi des sons dignes de l'expier.

    Mes voeux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple;
    Je tombe  vos genoux, hros que je contemple,
    Pres, poux, amis, citoyens vertueux:
    Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire,
              Consacrs par la gloire,
    lvent jusqu' vous les mortels gnreux.

    L, tranquille au milieu d'une foule abattue,
    Tu me fais,  Socrate, envier ta cigu;
    L, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur;
    C'est Caton sans courroux dchirant sa blessure:
              Son me libre et pure
    S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.

    Quelle femme descend sous cette vote obscure?
    Son pre dans les fers mourait sans nourriture.
    Elle approche...  tendresse! amour ingnieux!
    De son lait.... se peut-il? oui, de son propre pre
              Elle devient la mre:
    La nature trompe applaudit  tous deux.

    Une autre femme, hlas! prs d'un lit de tristesse,
    Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse;
    Il lgue  son ami le droit de la nourrir:
    L'ami tombe  ses pieds, et, fier de son partage,
              Bnit son hritage,
    Et rend grce  la main qui vient de l'enrichir.

    Et si je clbrais d'une voix loquente
    La vertu couronne et la vertu mourante,
    Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux,
    Et Titus, qu' genoux tout un peuple environne,
              Pleurant au pied du trne
    Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?

    Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes
    Sont honors, grand Dieu! de tes regards sublimes.
    Tu ne ngliges pas leurs sublimes destins;
    Tu daignes t'applaudir d'avoir form leur tre,
              Et ta bont peut-tre
    Pardonne en leur faveur au reste des humains.


LES VOLCANS,

ODE.

    Eclaire, chauffe mon gnie,
    Muse de la terre et des cieux;
    Conduis-moi, sublime Uranie,
    Vers ces abmes pleins de feux,
    De l'enfer soupiraux horribles,
    Arsenaux profonds et terribles
    O, dans un cahos ternel,
    Des lmens la sourde guerre
    Forme, allume, lance un tonnerre
    Plus affreux que celui du ciel.

    Quels torrens pais de fume!
    La terre ouverte sous mes pas
    Vomit une cendre enflamme:
    L'antre mugit... Dieux! quels clats!
    Des roches dans l'air lances
    Retombent, roulent, disperses.
    Je m'arrte glac d'effroi...
    Un fleuve de feu, de bitume,
    Couvre d'une bouillante cume
    Leurs dbris pousss jusqu' moi.

    Monts altiers, voisins des orages,
    Qui reclez dans votre sein
    Les fleuves, enfans des nuages;
    Et les rendez au genre humain,
    C'est dans vos cavernes profondes
    Que du feu, de l'air et des ondes
    Fermente la sdition.
    Au fond de cet abme immense
    Je vois la nature en silence
    Mditer sa destruction.

    L'esclave qui brise la pierre,
    Et qui cherche l'or dans vos flancs,
    Sent les fondemens de la terre
    S'branler sous ses pas tremblans.
    Il palpite, coute, frissonne;
    Mais le trpas en vain l'tonne,
    La rage ranime ses sens:
    Il pardonne au flau terrible
    Qui va sous un dbris horrible
    craser ses cruels tyrans.

    Dieu! quelle avarice intrpide!
    L'antre pousse un reste de feux:
    Une foule imprudente, avide,
    Accourt d'un pas imptueux.
    Voyez-les d'une main tremblante,
    Sous une lave encor fumante,
    Chercher ces mtaux dtests,
    Et, sur le salptre et le souffre,
    Des ruines mme du gouffre,
    Btir de superbes cits.

    Mortel, qui du sort en colre
    Gmis d'puiser tous les coups,
    Sans doute le ciel moins svre
    Pouvait te voir d'un oeil plus doux.
    Mais de la nature en furie
    Tu surpasses la barbarie;
    De tes maux dplorable auteur,
    C'est la rage qui les consomme,
    Et l'homme est  jamais pour l'homme
    Le flau le plus destructeur.

    Quand ce globe a craint sa ruine,
    Quand des feux voisins des enfers
    Grondaient de Lisbonne  la Chine
    Et soulevaient le sein des mers,
    Les assassinats de la guerre
    Dsolaient, saccageaient la terre;
    Vous ensanglantiez les volcans;
    Et vous gorgiez vos victimes
    Sur les bords fumans des abmes
    Qui vous engloutissaient vivans.

    Eh quoi! tandis que je frissonne,
    Vous allumez pour les combats
    Ces volcans, effroi de Bellone,
    Ces foudres cachs sous ses pas!
    Contre la terre consterne
    Quand la nature est dchane,
    Vous l'imitez dans ses horreurs;
    Et le plus affreux phnomne
    Dont frmisse la race humaine
    Sert de modle  vos fureurs!

    Que ne puis-je, arbitre des ombres,
    Forant les portes du trpas,
    voquer des royaumes sombres
    Tous les morts de tous les climats;
    A chacun d'eux si j'osais dire:
    Un Dieu t'ordonne de m'instruire
    Qui t'a conduit au noir sjour?
    Presque tous, homme impitoyable!
    Ils rpondraient: C'est mon semblable
    Dont la main m'a priv du jour.

    Ah! jetez ces coupables armes;
    De vous-mmes prenez piti:
    Connaissez, prouvez les charmes
    De l'amour et de l'amiti!
    Que la force, que la puissance,
    Nobles soutiens de l'innocence,
    Ne servent plus  l'opprimer.
    cartez la guerre inhumaine,
    Et ne vouez plus  la haine
    Le moment de vivre et d'aimer.




CONTES.




CONTES.


LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,

APOLOGUE.

    Le riche avec le pauvre a partag la terre,
    Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
    Mais depuis ce trait qui rglait tout si bien,
    Les pauvres ont par fois recommenc la guerre:
    On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
    J'ai lu, dans un crit, tenu pour authentique,
    Qu'aprs le sicle d'or, qui dura quelques jours,
    Les vaincus, opprims sous un joug tyrannique,
    S'adressrent au ciel: c'est-l leur seul recours.
    Un humble dput de l'humble rpublique
    Au souverain des dieux prsenta leur supplique.
    La pice tait touchante, et le texte tait bon;
    L'orateur y plaidait trs-bien les droits des hommes:
    Elle parlait au coeur non moins qu' la raison;
    Je ne la transcris point, vu le sicle o nous sommes.
    Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frapp.
    Mes amis, leur dit-il, je me suis bien tromp:
    C'est le destin des rois; ils n'en conviennent gures.
    J'avais cru qu' jamais les hommes seraient frres:
    Tout bon pre se flatte, et pense que ses fils,
    D'un mme sang forms, seront toujours amis.
    J'ai bti sur ce plan. J'aperois ma mprise.
    Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
    Mais, soumis  des lois que je ne puis changer,
    Je n'ai plus qu'un moyen propre  vous soulager.
    Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
    Ils paratront souvent l'objet de mon courroux;
    Mcontens, ennuys, prodigues, vains, bizarres,
    Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
    C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
    C'en est fait, les voil pauvres tout comme vous.
    Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur systme.
    Mais, soit dit sans fronder leur volont suprme,
    Je voudrais que le ciel, moins prompt  nous venger,
    St un peu moins punir, et st mieux corriger.


LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.

        Est-ce un conte? est-ce un apologue?
    Vous en dciderez: voil tout mon prologue.

    Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
            Belle encor quoiqu'un peu passe,
    Eut, je ne sais comment, la jambe fracasse:
    Il fallut en venir  l'amputation.
    Grand fut le dsespoir, plus grande la souffrance;
    Mais on se tira bien de l'opration.
    Bref, on touche au moment de la convalescence:
    Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
    Dans une double clisse avec art enchasse,
            Supplment du membre dfunt,
        Au lieu vacant fut promptement place:
    L'autre jambe, la bonne, tait dj chausse.

    Madame de son lit descendait; mais, hlas!
            Admirez l'trange caprice,
    La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
    On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
    Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
            La voil qui gronde ses gens,
            Maltraite poux, amis, parens,
        Troupe indulgente, autour du lit groupe,
    Par piti, voyez-vous, pour la pauvre clope.
    Jugez o l'on en fut, lorsqu'en sa draison
        Elle parla de quitter la maison!
    Chez nous mme travers s'est montr tout  l'heure.
    Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
    Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
    Une jambe est coupe, et c'est le bas qu'on pleure.


LE HROS CONOME.

    Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
    Chez les mortels que nous nommons hros,
    Souvent se montre, et par de tels dfauts
    Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espce!
    Livrons le monde et la gazette aux sots.
    Pourquoi de l'or l'avidit cupide
    A-t-elle, hlas! souill plus d'un grand nom
    Fltri, perdu Dmosthnes, Bacon;
    Et, qui pis est, de sa rouille sordide
    Atteint Brutus et le premier Caton?
    La vanit me gte Cicron;
    Annibal fourbe, Agsilas perfide,
    Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
    C'est grand piti: Catinat.... je mnage
    Et ma pudeur et les mnes d'un sage.
    Sur Marlborough je serai moins discret,
    Car son pch n'tait pas un secret.
    Dans l'Angleterre prise de sa gloire,
    Sur sa lsine on faisait mainte histoire,
    En affublant d'pigramme ou chanson
    Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
    Chez les guerriers ce mlange est trs-rare;
    Et tout hros est plus voleur qu'avare:
    Mais je finis, mon prologue est trop long.
    Pour regagner sur la narration
    Le temps perdu, courons de compagnie
    Vite en Hollande, aux tats-gnraux,
    O l'on reoit en grand'crmonie
    Des allis le support, le hros,
    Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
    S'en va revoir sa brillante patrie.
    Le gnral  Windsor est mand;
    De ses emplois il est dpossd,
    Vu que soudain, mildi, son pouse,
    Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
    Prs la reine Anne a perdu sa faveur.
    Sur une robe une aiguire verse,
    Mme la jatte avec dpit casse,
    Au coeur royal ont donn de l'humeur.
    Tout va changer: la Hollande, l'Empire
    Baissent le ton, et la France respire.
    La paix natra de ce grave incident,
    Qui dans l'Europe est encor un mystre;
    Mais Marlborough, qui le sait cependant,
    Fait son paquet, et maudit, en partant,
    Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguire;
    Ce grand mchef, ces dbats fminins
    Ferment pour lui le champ de la victoire.
    Il se console  l'aspect de sa gloire,
    Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
    Le Hollandais, moins par reconnaissance
    Que pour mter le vieux roi, dit le Grand,
    Va cette fois corner sa finance.
    Faire dpit  cette cour de France
    Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
    Le seul plaisir qui vaille leur argent.
    La fte s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
    Dieux! quel accueil! quelle munificence!
    On lui prodigue, on tale  ses yeux
    Cent rarets de l'un et l'autre monde;
    Mais tout s'efface  l'clat radieux
    D'un diamant le plus beau que Golconde
    Depuis long-temps ait vu sortir du sein
    De son argile opulente et fconde.
    Il est trop cher pour plus d'un souverain:
    Il est sans prix: nul Juif ne l'value.
    Dj plac par une adroite main
    Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
    Sous un panache, il brille au front du lord.
    On applaudit sa noble contenance,
    Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
    Comme on va voir, louer sa prvoyance:
    Vers un des siens, qui du riche joyau,
    Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
    Milord s'approche, et tout bas  l'oreille:
    Songe  ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.


LE RENDEZ-VOUS INUTILE.

    Hier au soir on nous a fait un conte,
    Qui me parut assez original;
    Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
    Il est trs-court et surtout point moral.

    Damis, gl, couple lgant, volage,
    taient unis, mais par le sacrement;
    L'amour jadis les unit davantage.
    gl sensible, au sortir du couvent,
    Avait aim son poux sans partage;
    Quoiqu' la cour tout s'excuse  son ge,
    Damis lui-mme tait un tendre amant.
    Mais tout  coup, sans qu'on st trop comment
    Par ton, par air, fuyant le tte  tte,
    Avec fracas courant de fte en fte,
    Croyant surtout avoir bien du plaisir,
    De s'adorer on n'eut plus le loisir.
    Un mari mort, on souffre le veuvage;
    Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
    gl le sent: gl va se venger.
    Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
    Et minuter le beau brevet d'usage
    Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
    Mes chers amis, gl restera sage;
    Et du mari l'honneur est sans danger.
    Madame, un soir, aprs la comdie,
    Rentre chez elle: aimable compagnie,
    Cercle brillant; on apporte un billet,
    Elle ouvre...  ciel! sottise de valet.
    gl rougit, et regarde  l'adresse.
    Or, vous saurez que le susdit poulet
    Est pour Damis; que certaine comtesse
    Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
    Et que d'un mot l'orthographe mal mise
    Peut d'un vieux Suisse excuser la mprise.
    La belle gl prend son parti soudain:
    En un clin d'oeil elle devient charmante;
    Noble enjoment, gat vive et piquante
    Sont mis en jeu: le souper fut divin;
    Nul quolibet, des contes agrables;
    Les gens d'esprit, les convives aimables
    tincelaient; les sots, les ennuyeux
    Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
    Madame avait cette coquetterie
    Qui plat, enflamme, amuse tour  tour,
    Et qui permet  la galanterie
    De ressembler quelquefois  l'amour.
    Or, devinez si chacun voulut plaire.
    Mais savez-vous sur qui le charme opre
    Plus puissamment? c'est sur notre mari.
    De son bonheur avis par autrui,
    De la tendresse il a pris le langage;
    Malgr l'affront de paratre amoureux,
    Un air foltre, un riant badinage,
    Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
    Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
    Damis est seul: voil Damis heureux;
    Mme on prtend que, dans cette occurrence,
    Un doux refus, une adroite dfense
    Fit d'un poux un amant merveilleux.
    A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
    Mais un mari s'tonne d'tre aim:
    On est surpris, on veut aussi surprendre;
    L'honneur s'en mle, on se trouve anim.
    Damis se croit vainqueur de l'aventure;
    Baissant les yeux, sa modeste moiti
    Prend plaisamment un air humili:
    coutez-moi, Damis, je vous conjure;
    Je sens, dit-elle avec timidit,
    Qu' vous fixer je ne saurais prtendre;
    A la raison je sens qu'il faut se rendre,
    Et vous cder  la socit.
    Fait comme vous....--O ciel! tes-vous folle?
    Songez-vous bien?--Oui, monsieur... Je m'immole...
    Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
    Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
    --Qui? moi... J'y suis...--Le mot est bien aimable.
    Mais songez-vous qu'une femme adorable
    En ce moment... Ah! du moins, crivez...
    --Ecrire! quoi!...--Je le veux, vous devez
    Une rplique  la tendre semonce.
    Alors Damis confus, un peu troubl,
    Je ne dois rien, dit-il; et mon Egl
    A tout surpris, la lettre... et la rponse.


ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***

    Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
    O R..... et t votre poux,
    L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
    Jamais ailleurs n'et port son hommage.
    Non moins heureux, si le sort et permis
    Que vous fussiez son aimable comtesse,
    Jamais d'gl la beaut ni l'adresse
    A ses genoux n'et ramen Damis;
    Ou, de cder s'il et eu la faiblesse,
    Volant chez vous, honteux de ses succs,
    Il et si bien, dans son ardeur nouvelle,
    Rendu justice  vos charmans attraits,
    Qu'il n'aurait pu vous paratre infidelle.


LE CHAPELIER.

    Un Pnitent venait purifier
    Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
    a, mon ami, votre tat?--Chapelier.
    --Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
    --Voir la donzelle est mon cas familier.
    --Souvent?--Assez.--Et quel est l'ordinaire?
    Hem! tous les mois?--Ah! c'est trop peu, mon pre.
    --Tous les huit jours?--Je suis plus coutumier.
    --De deux jours l'un?--Plus encor; j'ai beau faire
    A tous momens le plus ferme propos...
    --Quoi! tous les jours?--Je suis un misrable.
    --Soir et matin?--Justement.--Comment diable!
    Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!


LA MARIE SANS MARI.

    Voir marier dauphin ou fils de France,
    C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
    Car, sans compter que l'on a l'esprance
    De ne pouvoir jamais manquer de roi,
    Fille sans dot,  Paris, au village,
    Qui sans hymen et langui tristement,
    Se voit payer pour prendre son amant;
    Veuille le ciel conserver cet usage!
    Or, vous saurez que tout nouvellement
    Certaine Agns, dsirant mariage,
    Chez son cur s'en alla bonnement.
    Je viens m'inscrire.--Oh! soit. Votre nom?--Lise.
    --Et le futur... Ma foi, Lise est  bout.
    --Parlez.--Eh! mais, dit la fille surprise,
    Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.


L'AVARE BORGN.

    Un Harpagon, d'un oeil hypothqu,
    Gardait la chambre en mauvaise posture.
    Grave est le cas, le globe est attaqu,
    Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
    Voyez Granjean.--Non, parbleu, je vous jure,
    Il est habile, il doit tre bien cher;
    Pour me gurir, il suffit d'un frater.
    Le frater vient, entreprend cette cure,
    Le bistourise, et de son instrument
    Lui crve l'oeil, mais trs-parfaitement.
    Harpagon crie; Esculape s'vade
    A petit bruit le long de l'escalier,
    Trs-inquiet de sa sotte algarade.
    Vite on accourt aux clameurs du malade.
    Un oeil! O ciel! ah! quel aventurier!
    Dans les deux cas, ignorance ou malice,
    Pourvoyez-vous en rparation;
    Un bon procs doit vous faire justice,
    Et contre lui vous avez action.
    Le borgne alors, d'un ton tout dbonnaire,
    Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
    Je sais trs-bien qu'il peut tre plaid;
    Mais il en cote  poursuivre une affaire:
    Et puis d'ailleurs il n'a rien demand.


FRAGMENT D'UN CONTE,

PROLOGUE.

    Vous croyez tous que, brodant quelquefois
    Nouvelle en vers, ou conte, ou comdie,
    J'aime  surprendre ou sottise, ou folie,
    Et suis charm de tout ce que je vois;
    Que quand gl, qui veut tre  la mode,
    Suit  la piste un fat suivant la cour,
    Donne une scne, ou fait quelque bon tour,
    Qui peut m'offrir un plaisant pisode;
    J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
    Non, point du tout; j'en suis trs-mcontent.
    Bien il est vrai que l'amour m'intresse:
    J'en suis fch, mais j'ai cette faiblesse.
    Damis s'en moque, et me trouve pdant;
    Clon me plaint: il fuit le sentiment,
    Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
    Ne l'aimant point, on n'a rien  lui dire.
    Delphire mme est fort de cet avis:
    C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
    C'est un grand mal, mais trs-grand, que les femmes
    Aiment un peu qu'on les ait  son tour;
    Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
    Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


PROLOGUE D'UN AUTRE CONTE.

    Je fus toujours un peu rpublicain;
    C'est un travers dans une monarchie.
    Vous conclurez, certes, que le destin,
    Sous Louis-Quinze a mal plac ma vie.
    Assez long-temps j'en ai gmi tout bas.
    On me disait: La France est ta patrie,
    Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
    Triste habitant d'une terre avilie,
    Je consolais ma pense ennoblie,
    En la tournant vers ces climats heureux,
    Qui prsentaient  mon coeur,  mes voeux,
    La libert, ma matresse chrie.
    Je m'tais fait Anglais, faute de mieux.
    Ou bien, par fois, rveur, silencieux,
    Je saluais les monts de l'Helvtie,
    Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
    L'galit, cette fille du ciel,
    Faite pour l'homme et par l'homme hae:
    Pch d'orgueil que son malheur expie.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CALCUL PATRIOTIQUE.

    Cent mille cus pour la justice!
    Deux cents pour la religion!
    Prtres, juges, la nation
    Surpaie un peu votre service.
    Mais aussi, vous craignez, dit-on,
    Qu'habilement on ne saisisse
    Cette attrayante occasion
    D'oprer, par suppression
    De maint office et bnfice,
    Quelque bonification:
    Et vraiment, vous avez raison,
    Plaise au ciel qu'on y russisse!
    Croire et plaider sont deux impts
    Que tout peuple met sur lui-mme;
    Aux dpens des heureux travaux
    De Bacchus et de Triptolme;
    Croire et plaider sont deux besoins
    De notre mince et folle espce,
    Que la France, dans sa dtresse,
    Tche de satisfaire  moins.
    De nos jours la philosophie
    A port quelqu'conomie
    Dans la dpense du chrtien.
    Mettons de ct l'autre vie:
    Ce qu'on perd en thologie,
    En finance on le gagne bien.
    L'amricaine prud'hommie
    Croit trs-peu pour ne payer rien.
    Que dites-vous de ce moyen?
    Il est bien fort pour ma patrie;
    Mais elle y viendra, je parie.
    En attendant un si grand bien,
    Je me console, en citoyen,
    Des malheurs de la sacristie.
    Courage! allons, mes chers Franais,
    Mritez un second succs:
    Attaquez cette autre manie:
    mondez l'arbre des procs;
    Et mettant de mme au rabais
    De _messieurs_ l'avare industrie:
    conomisez sur les frais
    De la seconde maladie,
    Dont nous ne gurissons jamais.


LA VRAIE SAGESSE.

    C'est encor parmi nous un grand bien d'tre sage;
    Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
    Chez les Grecs autrefois l'tait bien davantage:
    Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
    L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
    Chez ce peuple charmant, moins ennuy que nous,
              tait le prix de la sagesse.
    Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
          Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
    Leur nom, sans leurs plaisirs, et pri tout  fait.
              N'avons-nous pas oubli net
              Et leurs crits et leurs ouvrages?
              On parle encor de leur banquet.
              Socrate qui le remarquait,
              Un jour alla chez Aspasie,
    Qui ne voulait jamais tre que son amie.
    Il entre: elle brodait, dans ce got lgant,
    Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvle,
    Car la Grce est toujours en tout notre modle.
              H bien! dit-il en s'approchant,
              Serez-vous donc toujours la mme?
    Rien que de l'amiti! quoi! jamais rien de plus?
    Et d'autres voeux jamais ne seront entendus!
    Quoi! n'tre que l'ami de l'objet que l'on aime!
    Encor si votre coeur savait, ainsi que nous,
    Mler  l'amiti des mouvemens plus doux!
    Car toujours dans notre me un grain de convoitise
              Assaisonne, quoiqu'on en dise,
    Cette pure amiti que nous avons pour vous?
    Vous paraissez rveuse, et vos regards baisss
              Sur le canevas sont fixs:
              Parlez, daignez au moins m'apprendre
    Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
    --Pour qui? dit Aspasie avec tonnement.
    Eh! mais... en vrit... je ne puis vous comprendre;
    C'est pour...--H bien?--Pour un de mes amis.
    --Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
              Dit Socrate avec un souris?
    Parlez.--Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.
              Le philosophe, au comble de ses voeux,
    Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
    Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.


LA JOUISSANCE TARDIVE.

    Je te disais: Clo, prends mes leons, prends-moi;
    Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
    Use de ton printemps: chastet, c'est vieillesse,
    Pour les femmes surtout. Clo ne m'a point cru;
    Les roses de son teint, hlas! ont disparu:
    Elle connat l'erreur de sa triste sagesse.
    Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
    Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
    Elle gagne, elle perd, et compte avec son ge.
    Plus de fte: elle fuit les vains amusemens;
    Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
    Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
    Pensive, son miroir, moins entour d'amans,
    Lui parle du pass, lui dit: C'est bien dommage!
    Un dsir inquiet le lui dit davantage.
    J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
    J'ignore si je plais; je vois que j'intresse:
    Sa longue indiffrence est un poids qui l'oppresse.
    A mes voeux ngligs elle accorde un regret,
    Ses sens aident son coeur  trahir son secret;
    Son repentir tardif ressemble  la tendresse.
    Ma Clo, jouissons: prs de toi ranim,
    Mon coeur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
    Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.


PARIS JUSTIFI.

    C'est toi, c'est ta funeste flme,
    Disait Antnor  Pris,
    Qui va mettre en cendre Bergame,
    Et rougir de sang ses dbris.
    Quand de trois desses rivales,
    L'une offre  tes voeux la grandeur,
    L'autre des palmes triomphales,
    Et la sagesse et le bonheur:
    C'est Vnus que tu leur prfres!
    De ses promesses mensongres
    Hlne est le gage imposteur!
    La jouissance d'une belle,
    Arbitre insens, valait-elle
    La sagesse ou la royaut?
    --Oui, rpond Paris irrit;
    Croyons-en les trois immortelles,
    Qui, dans leurs jalouses querelles,
    Ne s'enviaient que la beaut.


LE PEINTRE D'HISTOIRE.

    Pour la premire fois la jeune Agns aimait,
    Elle veut rgaler Damis de son portrait:
    Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
                  Qui, la trouvant si belle,
    Croit dans son atelier voir le sjour des dieux.
    Son me tout entire a pass dans ses yeux.
    Il admire, il soupire, il s'crie: Ah, la peste!
    Qu'on va faire de vous un portrait sduisant;
    Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
    --H, mon Dieu! dit Agns, qui me peindra le reste?


LE CALCUL.

            Une prtresse de l'Amour,
            Soupant chez Quincy, l'autre jour,
            Vantait d'un ton de pruderie
      Et sa constance et ses beaux sentimens.
    J'ai, dit-elle, cd quelquefois dans ma vie;
    Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
    --Oui, lui rpond Quincy; le calcul est facile;
            Qui ne sait compter jusqu' mille?


LE PRONOM INDISCRET.

    Sur un homme  bonne fortune
    Quelques femmes s'entretenaient,
    Et presque toutes soutenaient
    Que de ses matresses pas une
    N'avait possd tout un jour
    Son coeur, ses sens et son amour.
    Une enfin, prenant sa dfense,
    Dit: Je crois pouvoir, dieu merci!
    Vous clairer sur ce point-ci,
    Sans redouter la mdisance:
    Chacun dans Paris me connat.
    On sait quelle est ma rpugnance
    Pour un semblable freluquet.
    Mais, tout fat et fripon qu'il est,
    Je puis jurer, en conscience
    (Et le fait est des plus certains,
    De sa matresse je le tiens),
    Qu'au moins une fois en sa vie,
    Il sut aimer solidement:
    Sa matresse tait mon amie;
    Elle m'a tout dit franchement.
    Un matin chez elle en entrant,
    Moiti transport, moiti folie,
    De cet air vif et sduisant
    Dont il subjugua tant de femmes,
    Entre ses bras il la saisit,
    Et la transporta sur son lit:
    Mmes feux consumaient leurs mes;
    Ils prouvaient mmes dsirs;
    Et l, dans des flots de plaisirs,
    Trois jours entiers _nous_ demeurmes.


LE CALENDRIER DES JSUITES.

    Fiers rejetons du fameux Loyola,
    Dont Port-Royal a foudroy l'cole;
    Vous que jadis sans cesse harcela
    Le grand Pascal, tay par Nicole;
    Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
    Ftes frapper du fatal anathme,
    Pour soutenir votre lche systme,
    Les Augustins sous le nom des Arnaud;
    Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,
    A tant de fois prouv la frule,
    Et qui, voyant dans ses puissans crits
    De Molina les sentimens proscrits,
    Contre son livre, au benin Clment Onze,
    Fites pointer le redoutable bronze;
    Vous, qui dans Chine alliez  la fois
    Confucius et Dieu mort sur la croix,
    Et dont le culte quivoque et commode
    Rapporte  Dieu celui d'une pagode;
    De la morale ternels corrupteurs,
    Qui du salut largissez la voie;
    Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
    Les pnitens que le ciel vous envoie,
    Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
    Des grands du sicle adroits adulateurs;
    Vils artisans de mensonge et de fourbe;
    De qui le dos sous l'iniquit courbe;
    Qui, dmasqus et partout reconnus,
    tes pourtant partout les bien venus
    (Car il n'est lieu de l'un  l'autre ple
    O, dieu merci, n'ayez le premier rle),
    Dites-nous donc par quel puissant moyen
    Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
    Et de coiffer la mtre des aptres
    Chez l'infidle et le peuple chrtien?
    Si l'on en croit vos longs martyrologes,
    O le mensonge a trac vos loges,
    L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
    Sur un trpied vous rendez des oracles;
    Et le payen, avide de miracles,
    Les voit clore au gr de ses dsirs;
    L'avide mort, au teint livide et blme,
    Lche sa proie  votre voix suprme;
    Par vous le sang qu'elle a coagul,
    Dans les vaisseaux a de nouveau coul;
    A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
    L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
    Et vous avez  vos commandemens
    Le vent, la foudre et tous les lmens.
    A ce propos, on m'a fait certain conte,
    Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte:
    De vers Golgonde, o la terre en son sein,
    De ses sablons forme la reine pierre,
    Dont le poli rflchit la lumire
    En cent faons, tait un jeune essain
    D'Ignaciens, qui, dans l'me indienne,
    Allait, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.
    Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
    Etaient par eux catchiss d'abord;
    Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
    De leur ct baptisaient le beau sexe.
    Tout allait bien; et leur apostolat
    Fructifiait, moyennant ce partage:
    Si que de Dieu le nouvel hritage
    Allait croissant avec beaucoup d'clat.
    L, le dmon, qu'en figure de bronze,
    Fait adorer l'ignorance du bonze,
    Grces aux fils d'Ignace et de Franois,
    Allait perdant tous les jours de ses droits.
    L'Ignacien,  ces nouvelles plantes,
    Distribuait les grces suffisantes,
    Si largement que l'efficace l
    Glanait aprs les fils de Loyola
    Petitement. Quoiqu'il en soit, les drles,
    Par maints bons tours, maintes belles paroles,
    Passaient pour saints, se faisaient vnrer
    Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
    Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
    Ce prince tait un vieux payen fieff,
    Qui de son diable tait si fort coiff,
    Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
    Il voulait voir des aptres nouveaux,
    Que de son diable on disait les rivaux.
    Bien croyait-il entendre des oracles,
    Et comme Hrode aller voir des miracles.
    Nos rvrends, le crucifix en main,
    Lui prchent Dieu mort pour le genre humain,
    En dclamant contre le simulacre
    De Satanas. Le roi, dont la bile acre
    J s'chauffait  leur beau plaidoyer,
    Leur dit: Messieurs, quand aux dieux on insulte,
    Et qu'on annonce un si singulier culte,
    Encor faut-il de preuves l'tayer?
    Depuis six mois la scheresse afflige
    Tout mon royaume; et votre zle exige
    Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
    Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,
    Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
    Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
    Reprsenter  l'absolu monarque
    Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
    Nous connatrons, dit-il,  cette marque,
    S'il est le Dieu sur la terre agissant.
    Force fut donc aux moines de promettre,
    Sauf  tenter l'avis du baromtre,
    Qui, consult par eux tous les instans,
    Ne rpondait jamais que du beau temps.
    Tous de concert allaient plier bagage,
    Pour le martire prouvant peu d'attraits,
    Quand un frater qu'ils laissaient l pour gage,
    Et qui pour eux aurait pay les frais,
    D'un tel dpart leur demanda la cause.
    Las! dirent-ils, le prince nous propose
    De dcorer nos collets de la hard,
    S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
    --Quoi! voil tout? Allez, reprit le frre,
    Par Loyola, patron du monastre,
    Dites au roi que ds demain matin
    Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.
    Pas ne mentait notre moderne Elie:
    Du sein des mers un nuage lev,
    A point nomm, de sa fconde pluie,
    Vit du pays chaque champ abreuv.
    Et de crier en Golgonde au miracle!
    Et de donner le bon frre en spectacle!
    Puis dit tout bas  nos moines joyeux:
    Mes rvrends, si j'ai tenu parole,
    Vous le devez  certaine vrole
    Qu'exprs pour vous me conservaient les cieux.
    Toutes les fois que l'atmosphre aride
    Va condensant de nouvelles vapeurs,
    L'air surcharg de l'lment humide
    Ne manque pas de doubler mes douleurs.
    On n'en dit mot  messieurs de Golgonde,
    Dans le pays il resta constat
    Que ce n'tait qu'un fruit de saintet,
    Et non celui de cette peste immonde
    Dont le pnard se trouvait infect.
    Puisque le bien nat ainsi du dsordre,
    Que le bon Dieu la conserve  tout l'ordre!


LE SAUT DE LA SOUPENTE.

    Dans le lit nuptial, aprs maintes faons,
    Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonne,
    S'attendait aux plaisirs que promet l'hymne;
    Car, malgr l'innocence, on a certains soupons:
            On pleure, on crie, on se lamente
    Au moindre mouvement que veut faire un poux;
    Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
        Ce serait bien autre peine entre nous.
        Tmoin notre pouse nouvelle,
    Modestement tapie au bord de la ruelle,
    Dans le ferme projet de faire le dragon,
    Si Blaise seulement lui prenait le menton,
        Et qui voyant le discret personnage,
    A l'autre bord du lit tablir son quartier,
    Ne put tenir son fier, et le coeur plein de rage,
        Venait, aventurant prs du sot colier,
    D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
            Point n'entendait le pauvre sire
    Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
            Ce que sa femme voulait dire,
        En lui serrant les genoux et la main:
    Il allait s'endormir, lorsque notre pouse
        Prit le parti, de crainte d'accident,
        De s'expliquer, sans doute en bgayant.
    (Car enfin, femme encor doit tre embarrasse).
    Eh bian! que ferions-nous... l... pour rire un instant?
    Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
        Eh bian! voyons; queu divertissement?...
        Un jour de noce il faut une fte complette;
        Allons... Et de sauter du lit de la pauvrette.
        O cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
            --J'ons des pommes dans la soupente,
    Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
            Vois-tu, j'entends  demi mot.
            Notre bent monte  l'chelle;
    Sa femme furieuse est bientt sur ses pas,
            Tire d'abord l'chelle  bas:
            Charche; nigaud; charche, dit-elle;
            Et puis se remet dans ses draps.
        Un bon vivant, sr de plaire  la belle,
            Qui, pour se divertir un peu,
            S'tait cach dans la ruelle,
        Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
            Sort brusquement de sa cachette,
            Se glisse au lit de la fillette,
            Et d'un baiser vous accole Perrette;
            Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
            A mes transports ne te drobe pas;
    C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
            Un mari sot et tout de glace.
    Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
            Mais elle eut veill sa mre
    Qui couchait, voyez-vous, dans le mme taudis.
        Le plus prudent tait donc de se taire,
        Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
    Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
        Et tandis que, bloti dans sa soupente,
            Ne pensant pas  son malheur,
    L'poux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
    Qu'avec ravissement lui cde son amante.
            La bonne mre aux coutes tait:
        Eh mais! pas trop mal ce me semble;
        Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
            En besogne il va tout fin droit;
            Pour ma fille plus je ne tremble;
    De ce train-l, tredame, y moudront bien ensemble.
        --Bon, disait-elle, au plus faible soupir
    Que l'Amour arrachait  Lucas,  Perrette;
            Au moindre bruit de la couchette.
        --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
            Et puis, ma fille est raisonnable;
            Y sont fort bian sur ce ton-l,
            Il est pressant, elle est traitable,
    Y ne disont plus rian... ma fi, les y voil.
        Bien juste au fond pensait la bonne dame;
        Prcisment l'affaire en tait-l.
    Mais l'poux n'avait part  ce grand opra,
    Le bent ramassait des pommes  sa femme.
    Charg comme un mulet, enfin le bon chrtien
        Cherche l'chelle et ne trouve plus rien.
    Il appelle Perrette, et puis sa belle mre;
    Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
    Mais ardente  savoir tout le fond de l'affaire,
    La bonne mre, hlas! qui croit chacun content,
        A son beau fils rpond en demandant:
    Quelle nouvelle... est-tu bien l, mon gendre?
            --Oh! palsanguienne, en vrit,
                J'y suis mont;
        Mais je ne sais comment descendre.
        --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le ct.
    --Sur le ct?... voirment, voil tout le mystre,
    Grand merci... Pa-ta-tra, mon bent tombe  terre.
    Au bruit de cette chte, aux cris de mon lourdaut,
            Mre effraye, et fille en peine,
            Du lit  bas ne font qu'un saut,
    Et vont, sans savoir o, comme la peur les mne.
    Une lumire enfin vient les rassembler tous,
            Et montre  la mre tonne,
        Blaise tendu loin du lit d'hymne,
    Et tomb de plus haut que ne tombe un poux.
        Eh mais, lui dit la mre impatiente,
    Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.
        La mre regarda Perrette et la comprit;
    Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
        Et l'poux seul, plus sot que d'ordinaire,
    Froiss, raill, tromp, fut se remettre au lit,
        Sans rien comprendre  cette affaire.


LE LINCEUL DU PLERIN.

    Hlne, de pleurs inonde,
    Songeait au courageux Mainfroi,
    Qui, dans les champs de la Jude,
    Combattait au nom de la foi.
    Dt ma funeste impatience,
    Disait-elle, aggraver mon sort,
    Dieux qui m'enviez sa prsence,
    Rendez-le moi vivant ou mort.
    Beau manoir, opulens domaines,
    Prsens que m'a fait son amour,
    Cteaux rians, fertiles plaines,
    Que j'aperois de cette tour,
    Ne m'talez point vos richesses
    S'il ne doit plus les partager;
    De ses regards, de ses caresses,
    Pouvez-vous me ddommager?
    La nuit allait couvrir la terre.
    Envelopp d'un noir manteau,
    Un plerin, au front svre,
    Aborde un page du chteau:
    --Page, va dire  ta matresse,
    Un plerin daignez ouir;
    De l'objet qui vous intresse
    Il voudrait vous entretenir.
    --Bon plerin,  mon veuvage,
    Quelle allgeance apportez-vous?
    --J'ai vu l'Idumen rivage,
    J'ai vu combattre votre poux.
    --Ah! rendez la paix  mon me;
    Quand finiront tous ces combats?
    --Votre poux le sait, noble dame,
    Mieux que personne d'ici bas.
    --Oh! combien de flches aigues
    Ont d l'atteindre et le blesser!
    --Les blessures qu'il a reues,
    J n'est besoin de les panser.
    --Mais d'o vient, parlez-moi sans feinte,
    Ne m'apportez-vous de sa part,
    Ni vrai morceau de la croix sainte,
    Ni perles fines, ni brocard?
    --Je n'ai brocard, ni perle fine;
    Tout ce que j'ai pour vous, hlas!
    C'est qu'aux champs de la Palestine
    Votre poux attend le trpas.
    A ces mots, Hlne perdue
    Remplit le chteau de ses cris;
    Les pleurs ont obscurci sa vue,
    La douleur trouble ses esprits.
    --Oh, plerin! malheur t'advienne,
    Pour m'avoir dit ces mots affreux!
    Mais ne vas pas penser qu'Hlne
    Demeure oisive dans ces lieux.
    Dt ma funeste impatience
    Aggraver l'horreur de mon sort,
    Je jouirai de la prsence
    De mon poux vivant ou mort.
    Page chri, je t'en conjure,
    Cherche-moi, dans tout le canton,
    D'un plerin l'humble chaussure,
    La robe grise et le bourdon.
    Que ces rseaux d'or et de soie,
    Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
    Tous ces atours faits pour la joie,
    Cessent d'insulter  mes pleurs.
    Coupe ma longue chevelure,
    Prends mon collier, prends mes bijoux,
    Quelque fatigue que j'endure,
    Je veux aller voir mon poux.
    Dt ma funeste impatience
    Aggraver l'horreur de mon sort,
    Je veux jouir de sa prsence,
    Et l'embrasser vivant ou mort.
    Etonn d'un amour si tendre,
    Le plerin lui dit: Restez,
    Restez, de grce; et pour m'entendre,
    Calmez vos sens trop agits:
    Porte mes adieux  ma femme,
    Me dit votre poux expirant;
    L'instant d'aprs il rendit l'me,
    Cet anneau d'or est mon garant.
    --Comment,  ciel! le mconnatre?
    Il vient de moi cet anneau d'or,
    Il n'aurait pas chang de matre,
    Si mon poux vivait encor.
    Mais que cette douceur dernire
    Aggrave ou non mon triste sort:
    Je n'ai pu fermer sa paupire;
    Je veux le voir aprs sa mort.
    --Abjure un projet inutile.
    En vain ton coeur brlant d'amour
    Presserait son coeur immobile;
    Tu ne saurais le rendre au jour.
    Vas, songe  conserver tes charmes;
    A ton destin rsigne toi;
    Ne gmis plus, sche tes larmes;
    Chacun est ici bas pour soi.
    --Respectez ma douleur amre;
    Cruel, ne m'opposez plus rien.
    Duss-je accrotre ma misre,
    J'irai voir mon unique bien.
    Aprs un moment de silence,
    Ma fille, dit le plerin,
    Tu peux jouir de sa prsence,
    Sans aller au bord du Jourdain.
    --Parle,  mon ange tutlaire!
    Fais qu'il paraisse devant moi!
    Mon or, mes joyaux, mon douaire,
    Toute ma fortune est  toi.
    L'tranger, fourbe autant qu'avare,
    Un livre ouvert devant ses yeux,
    Feint de lire un jargon barbare
    Des secrets mans des cieux.
    --De ton poux l'ombre fidle
    En ces lieux erre nuitamment.
    Mais la terreur marche avec elle;
    Un linceul est son vtement.
    --N'importe, exauce ma prire.
    Ah! duss-je aggraver mon sort;
    Je n'ai pu fermer sa paupire,
    Je veux le voir aprs sa mort.
    --Ce soir il promet d'apparatre
    O sont inhums tes vassaux.
    Cours aux pieds du souverain matre,
    Former des voeux pour son repos.
    Quand la nuit deviendra plus sombre,
    Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
    Et sans approcher de son ombre,
    Qu'il te suffise de la voir.
    Dans sa chapelle solitaire,
    Long-temps Hlne, avec ferveur,
    Compte les grains de son rosaire,
    Ou s'abandonne  sa douleur.
    Puis d'un fol espoir abuse,
    Au souffle d'un vent glacial,
    Les cheveux baigns de rose,
    Elle arrive  l'enclos fatal.
    L'astre des nuits claire  peine
    La cime de ces vieux ormeaux;
    On n'entend au loin dans la plaine
    Que le bruit du vent et des eaux;
    Et dans un coin du cimetire,
    Hlne qui rpte encor:
    Je n'ai pu fermer ta paupire;
    Je viens te voir aprs ta mort.
    A vingt pas d'elle se prsente
    Un fantme vtu de blanc;
    Elle pousse un cri d'pouvante,
    Et tombe morte au mme instant.
    Le plerin (que Dieu punisse)
    Jette le linceul imposteur,
    Et maudissant son avarice,
    S'enfonce un poignard dans le coeur.


L'ARMEMENT INUTILE.

        Matre Gaspard, marchand et marguillier,
        A cinquante ans dsirant faire souche,
            Prit jeune femme l'an dernier,
    Digne en tout point de l'honneur de sa couche.
    Gertrude tait son nom, elle avait mille attraits,
            OEil bien fendu, petite bouche,
            Les dents d'ivoire, le teint frais;
        Gaspard ayant de la bourgeoise garde
            t sergent, en certain coin
                Conservait avec soin
        Sa vieille pe avec sa hallebarde;
    Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,
            A sa femme il racontait comme,
        En telle anne, il avait eu l'honneur
        De garder le logis de tel ou tel seigneur;
        Que dans son temps il tait trs-bel homme,
        Mais qu'il paraissait bien plus beau,
        Quand il avait cocarde  son chapeau.
            Dans la ville, par aventure
            Revient un jeune jouvenceau,
        Leste, bien fait, et d'aimable figure,
        L'oeil tendre, et pourtant un peu fier;
            Bref, il tait d'une tournure
    A rchauffer les coeurs, mme au sein de l'hiver:
            De plus il tait militaire.
        Il vit Gertrude, et bientt les dsirs
    Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,
            Par tendres regards, doux soupirs,
            Il fait ses efforts pour lui plaire;
    Il fait plus: certain soir, il la trouve  l'cart;
    Il dit que, par l'amour perc de part en part,
            Il va mourir, si la belle ne cde,
        Et ne lui donne un doux et prompt remde.
        Avec courroux la belle entend son cas;
            En vain lui plat le personnage;
            Vertu de femme aime  faire fracas;
            Et puis dj j'ai dit qu'elle tait sage:
            Allez, monsieur, n'esprez pas
        Qu' mon mari je fasse un tel outrage;
    Apprenez que, depuis que je suis en mnage,
    Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.
            Le drle ne perd point courage;
            Il sait que des femmes l'honneur
            Est un brouillard, une vapeur,
        Qui sur la mer des prjugs s'lve,
            Et se dissipe  la chaleur
    Des rayons de l'amour, quand cet astre se lve.
        Le soir Gertrude tant avec Gaspard,
            Fire d'avoir fait rsistance,
        Va lui conter l'amour de l'grillard,
        Comme elle a su le tancer d'importance,
    Et que n'tant point femme  faire un tel cart,
    Elle a bien dans son coeur teint toute esprance.
    Parbleu! rpond l'poux, c'est bien manquer d'gard,
            Voyez un peu l'impertinence;
            Vouloir de moi faire un cornard!
            Je veux punir son insolence.
        S'il revient, finement attire le gaillard:
    Par un demi-soupir ou par un doux regard,
    Il te faut ranimer sa tendre ptulance;
            S'il te demande un rendez-vous,
        Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,
        Et dont l'amour amollit le courroux;
    Lui mme il se viendra livrer  ma vengeance;
    Cach prs de ton lit, arm jusques aux dents,
    Nous verrons  quel point il porte l'impudence;
        Et je saurai, quand il en sera temps,
            Chtier son incontinence;
            Ne vas pas craindre  contre-temps,
    Par quelques privauts de blesser la dcence;
            Il payera cher ces doux instans.
            Sans scrupule, laisse-le faire:
            L'arrter sera mon affaire.
            Gertrude promet d'obir.
        Le lendemain, press par le dsir,
        L'amant revient chanter sa litanie.
    Il reoit un baiser sur la bouche chrie;
        On gronde  peine: et sa flamme enhardie
        Prtend aller de faveur en faveur.
            On l'arrte, et sa douce amie
    Promet le lendemain de combler son ardeur.
            Le soir, la docile Gertrude
        Ne manque pas de dire  son poux
            L'heure et l'instant du rendez-vous.
    Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,
        Quand il viendra se rendre  l'atelier?
            --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.
            Matre Gaspard monte au grenier
            Y prend sa vieille hallebarde,
            Un sabre, un casque et son cimier;
        Il les drouille, s'arme,  la glace se mire;
        Il parat  ses yeux un Achille, un Csar;
    Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.
    Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.
        L'heure approchant, il va, dans la ruelle,
    De vengeance altr, se mettre en sentinelle.
        Le galant vient, Gertrude se repent
            D'avoir, par sa coupable adresse,
            Conduit au pige qui l'attend
            Amant si plein de gentillesse;
            Mais trop tard vient ce repentir:
            Matre Gaspard est trop prs d'elle
            Pour qu'elle puisse l'avertir,
            Sans s'exposer  paratre infidle.
            Elle ne peut, dans cette extrmit,
            Qu'esprer en la providence
            Qui, mieux que l'humaine prudence,
            Peut nous tirer de la calamit.
        Le jouvenceau que le dsir embrase,
    Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,
        Veut sans dlai lui prouver son ardeur.
        Elle rsiste autant que le veut la pudeur;
            Et puis enfin... enfin elle s'arrange.
            L'amant alors tire de ses goussets
            A deux coups deux bons pistolets,
            En lui disant: Voil, mon ange,
            De quoi punir les indiscrets,
    S'ils apportaient obstacle  nos plaisirs secrets.
    Notre poux sent alors que le front lui dmange;
        Mais par respect pour les armes  feu,
    En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,
            Tremblant et respirant  peine,
    De peur qu'on n'entendt le bruit de son haleine.
        L'amant, combl des plaisirs les plus doux,
            De Gertrude louant les charmes,
        L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.
    Gaspard lchant alors la bride  son courroux,
    Apostrophe Gertrude, et lui dit: Osez-vous,
    Aprs un tel forfait, lever sur moi la vue?
            --A tort vous tes mcontent,
    Que ne l'empchiez-vous, dit Gertrude  l'instant,
    Au lieu de rester  froid comme une statue?
    --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?
    --Arm de pied en cap, quand la peur vous entrave,
    Simple femme, comment pouvais-je tre plus brave?
        Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;
            C'est par votre rodomontade
            Qu'en ce jour je perds mon honneur;
        Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,
        N'auraient souffert une telle incartade;
            Mais de pareille lchet
        Les tribunaux me feront bien justice;
            Il me faut une indemnit
    Pour mon honneur, ou bien qu'on vous trane au supplice.
            Gaspard sentant qu'il avait tort,
            Et craignant que sa turpitude
        Ne transpirt par le bouillant transport
            Du courroux que montrait Gertrude,
            Pour l'appaiser se fit effort,
    Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;
        Mais il ne put dtacher sa cocarde.


L'ABBESSE CONDAMNE AU CHAPELAIN.

        Pour un procs pendant au Parlement,
            Vint  Paris dernirement
            Une abbesse jeune et jolie,
            Qui, d'une amoureuse folie,
        N'avait jamais connu l'garement.
            Entre au couvent ds l'enfance,
            Elle avait pu facilement
            Garder sa premire innocence.
            Elle prit un appartement
    Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse
            Dont le fils, chevalier charmant,
            Joignait  maint autre agrment
            L'esprit et la dlicatesse.
            Sans intrt il ne put voir
    L'embonpoint repos de notre aimable abbesse,
            Dont la fracheur et la finesse
    Auraient fait plus d'effet  la cour qu'au parloir:
        Nez retrouss, peau blanche, fine, oeil noir
            Rempli de feux et de tendresse,
    De l'amour dans son coeur firent passer l'ivresse;
    Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.
        Le cavalier est beau, bien fait et leste,
    L'air mle, le ton noble et le maintien modeste;
            Jamais auprs de son moutier
        N'avait paru si charmante figure,
            Sans quoi l'on pourrait parier
        Qu'elle n'et pas adopt la clture.
        Par un regard o se peint le dsir,
            Notre amant entame l'affaire;
            Aprs vient un tendre soupir,
            Que l'on coute sans colre:
    Car peut-on se fcher de ce qui fait plaisir,
    Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?
            Enhardi par l'impunit,
            L'amant ose dire qu'il aime.
        Je le crois bien, dit-elle, et moi de mme.
        Ne doit-on pas aimer sa parent?
        Ils taient seuls, et la tmrit
        Toujours se trouve o l'ardeur est extrme.
            L'amant avec vivacit
        Porte la main vers le bonheur suprme...
            D'une pareille libert
            La sensible abbesse surprise,
              Un peu tard  la vrit,
              Veut s'opposer  l'entreprise:
              Ah! monsieur, quelle indignit!
              Vous abusez de ma bont...
        Discours perdus, il ne lche point prise;
        Il savait trop qu'en ces soins l,
        L'excs peut faire seul excuser l'insolence:
              Au comble il porta la licence,
    Et le succs fit voir qu'il ne se trompait pas.
        L'pouse du seigneur, enivre, perdue,
        Le serre sans oser sur lui jeter la vue;
              Il vit, dans son tendre embarras,
    La honte et le plaisir d'avoir t vaincue.
    Quelques momens aprs, encore tout mue
    O ciel! qu'ai-je prouv! lui dit-elle tout bas,
              A jamais vous m'avez perdue;
        Sans cette volupt qui m'tait inconnue,
        Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;
    Que faire  mon couvent, quand j'y serai rendue,
    Des longs sermons d'un triste chapelain!


LE COQ ET LE CHAPON.

    De Sparte antique on regrette le temps;
    On a raison: alors jeune fillette
    De son poux connaissait les talens
    Avant qu'hymen en et fait la conqute.
    Besoin n'tait d'un regard pntrant,
    Pour qu'au travers d'une toffe discrte,
    L'amour secret allt furtivement
    D'appas cachs contrler la retraite.
    Pour voir bondir  la fleur de seize ans
    Dsirs naissans de jeune pastourette,
    Besoin n'tait aux sincres amans
    Du cercle troit d'une froide lorgnette;
    Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;
    Nature alors parlait sans interprte;
    Dans l'ombre alors point d'amoureux dduit;
    Cette pudeur dont on fait tant de bruit,
    Triste avorton d'une ardeur contrefaite,
    Du charme obscur d'une prudente nuit
    Ne voilait point la nature imparfaite.
    O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...
    Du premier homme on suivait l'innocence;
    L'amour plus jeune tait plus ingnu;
    De la beaut l'impudique dcence
    A son flambeau sans danger se montrait;
    D'un sexe  l'autre errait son inconstance;
    Fidle ardeur jamais ne l'arrtait,
    De sa pudeur avec grce voile,
    La jeune vierge innocemment marchait.
    De tant d'appas l'me  peine trouble,
    Son jeune amant prs d'elle s'approchait:
    Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme
    Elle et cueilli le pch dfendu,
    D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,
    Chaste s'asseoir auprs du premier homme.
    Amour alors, sans flche, ni flambeau,
    Au front n'avait cet aveugle bandeau,
    Nuage pais dont la sombre fume
    Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,
    Dont la vapeur obscurcit les regards,
    Les traits confus de la vierge charme.
    O l'heureux temps que ce sicle tout nu!...
    Point de surprise!... alors point de reproche!
    Brl des feux d'un amour ingnu,
    Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.
    Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?
    Pour poux, Lise a pris le jeune Alcandre.
    Qui l'et pens que ce bel ingnu,
    Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,
    A son amante et si mal rpondu?
    Aux feux brlans d'un amour perdu,
    Humainement Lise avait cru se rendre.
    O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,
    Que pour un coq Lise avait os prendre...
    Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.


LA PEUR DE LA MORT.

    Auprs d'un bois cart, solitaire,
    Un bcheron, pauvre comme il en est,
    Avait construit une frle chaumire,
    O tous les soirs le bonhomme tranait
    Son lourd fagot, sa faim et sa misre.
    Cela soit dit sans affliger ton coeur;
    Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.
    Le forestier veuf et content de l'tre,
    N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:
    C'tait Janot. Dans le rduit champtre,
    Sous le taillis o le ciel l'a fait natre,
    Il a dj compt quinze printemps,
    Et voit, dit-on, le seizime paratre,
    Plus beau pour lui que tous les prcdens.
    Trop faible encor pour porter la coigne,
    Mais de bonne heure au travail faonne,
    Tantt sa main donne au flexible osier,
    En se jouant, la forme d'un panier:
    Tantt il sme autour de son asile,
    Non pas des fleurs, mais un lgume utile
    Que l'apptit assaisonne au besoin,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et pour compagne Annette sa cousine,
    Rose naissante; elle tait orpheline
    Ds son enfance; et n'ayant d'autre appui
    Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.
    Tout beau, conteur, va dire un petit matre;
    De sa beaut vous ne nous dites mot:
    Faites la belle, ou vous n'tes qu'un sot.
    Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'tre
    A quatorze ans? mais Annette l'tait,
    Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:
    Une fontaine avait pu l'en instruire.
    Sur ce point l si Janot se taisait,
    Dans ses regards elle avait pu le lire.
    Concluons donc qu'Annette s'en doutait,
    C'tait beaucoup: lev sans culture,
    Germe tomb des mains de la nature,
    Ce couple heureux ne savait presque rien,
    A ses penchans se livrait sans mesure.
    Et conservant une me libre et pure
    Faisait sans choix et le mal et le bien.
    Un jour de ceux que le printemps ramne,
    Qui semblait natre exprs pour les plaisirs,
    Nos deux enfans que le destin entrane,
    S'tant assis  l'ombre d'un vieux chne,
    Y respiraient sous l'aile du zphir.
    Mais tout--coup sa douce et frache haleine
    Devint pour eux le souffle du dsir.
    Ma chre Annette, hlas! dans le bocage
    J'tais venu pour goter la fracheur,
    Disait Janot; mais toute sa chaleur
    Nous a suivis sous le naissant feuillage.
    --Moi, dit Annette,  ces gazons nouveaux
    Je demandais un moment de repos;
    Mais le sommeil a tromp mon attente;
    Le sommeil fuit ma paupire brlante.
    C'est pourtant l qu'hier je m'endormis:
    Mais j'tais seule, et ta main caressante
    N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;
    A mes genoux tu ne t'tais pas mis.
    Sparons-nous pour trouver l'un et l'autre
    Le calme heureux que nous venons chercher.
    Pauvres enfans! quel espoir est le vtre?
    Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
    Pour un moment aux voeux de sa cousine
    Janot sourit; mais la belle orpheline
    Fuit lentement. L'amour vient l'arrter.
    Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;
    S'il fait lui-mme un pas pour la quitter,
    Il en fait deux bientt pour la rejoindre.
    Bref, le fripon est encore  ses pieds.
    L, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:
    Nous sparer! cesse de le prtendre,
    Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouills;
    N'ordonne pas que je m'loigne encore;
    Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,
    A tes genoux je me sens retenu
    Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
    Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.
    --Mourir! quel mot, cria la jeune amante!
    Quel mot affreux  ct du plaisir!
    Et quelle image, hlas! il me prsente!
    Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?
    Dans cet tat j'ai vu ma pauvre mre;
    J'tais bien jeune alors, mais le portrait
    De mon esprit ne s'effacera gure.
    Sans mouvement et ne respirant plus,
    On a les pieds et les bras tendus,
    D'un voile pais la paupire couverte,
    Les yeux teints et la bouche entr'ouverte.
    A ce portrait bien fait pour l'alarmer,
    Le jeune amant s'tonne, s'inquite:
    S'il est ainsi, dit-il, ma chre Annette,
    Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.
    Dj leurs coeurs qu'avait glacs la crainte,
    Sont ranims par les brlans dsirs.
    Triste raison, mre de la contrainte,
    N'approche pas de cette aimable enceinte;
    Et toi, nature, appelle les plaisirs:
    Mais je les vois et la fte commence.
    Des deux cts d'abord mmes soupirs,
    Mmes sermens d'ternelle constance.
    Aux doux propos succde le silence;
    Mille baisers chauffs par l'amour,
    Sont pris, rendus et repris tour--tour;
    Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
    Les vents lgers, complices de ses feux,
    Ont dvoil tous les charmes d'Annette;
    L'un en jouant fait flotter ses cheveux,
    L'autre s'envole avec sa colerette;
    Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
    Un peu plus haut adroitement se glisse,
    Baise en passant l'albtre de sa cuisse,
    Et monte enfin au temple de Vnus.
    Janot le sut; mais le dieu de Cythre
    Vient l'arracher  ce guide incertain,
    En lui mettant l'encensoir  la main,
    Les yeux ferms le mne au sanctuaire.
    Arrte, arrte,  peintre tmraire!
    La volupt t'en impose la loi,
    De ses attraits respecte le mystre.
    Fils de Cypris, dissipe ton effroi,
    Vas, je sais tre aveugle comme toi;
    Et tes faveurs m'ont appris  me taire.
    Charme puissant des plaisirs dfendus,
    De nos crayons vous n'avez rien  craindre;
    Quand on vous gote, hlas! peut-on vous peindre!
    Peut-on vous peindre en ne vous gotant plus?
    Dans les transports de la premire ivresse,
    Janot sans force et non pas sans dsir,
    Suivant de prs la trace du plaisir,
    Le cherche encore au sein de sa matresse.
    Annette, hlas! sur les gazons fleuris,
    Ne rpond plus  des caresses vaines,
    Le doux poison rpandu dans ses veines
    Tient  la fois tous ses sens engourdis.
    L'amant novice  l'instant se rappelle
    Les traits affreux dont elle a peint la mort,
    Soulve, presse, avec un tendre effort,
    Contre son coeur, un des bras de la belle,
    Croit lui donner une chaleur nouvelle;
    Le bras chappe et tombe sans ressort,
    Annette! Annette! En vain sa voix l'appelle;
    Janot, trop sr de son malheureux sort,
    Reste un moment immobile comme elle.
    Tout en impose  sa crdulit.
    Les yeux fixs sur ceux de sa cousine
    N'y trouvent plus cette flamme divine,
    Qui tout--l'heure animait sa beaut:
    Annette est morte! hlas! je l'ai perdue,
    S'crie alors l'amant pouvant.
    Triste tableau qu'elle offrait  ma vue,
    Deviez-vous tre une ralit!
    Annette est morte, et c'est moi qui la tue.
    Qui que tu sois dont l'immense pouvoir
    Rend  nos champs leur premire verdure,
    Annette est morte et tu l'as d prvoir!
    Fais la revivre ainsi que la nature!
    En exprimant ces frivoles regrets,
    Ces vains dsirs, de larmes il arrose
    Le front d'Annette et ses mornes attraits,
    Baise en tremblant sa bouche demi-close.
    Anne s'veille! hlas! ce tendre mot
    Est le premier que ses lvres prononcent,
    Et le second que les soupirs annoncent
    Plus tendre encore est celui de Janot.
    Elle revit! Annette m'est rendue!
    Tristes regrets, vous tes effacs;
    Elle revit, tous mes maux sont passs.
    Plaisirs, rentrez dans mon me perdue.
    A ce discours Anne n'a rien compris,
    Et sur Janot fixant un oeil surpris,
    Accompagn d'une voix ingnue,
    Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?
    Moi j'tais morte!--Oui, tout comme ta mre,
    Tu ne l'es plus et je bnis mon sort.
    --Si c'est ainsi, rpond la bocagre,
    Que l'on arrive  son heure dernire,
    On est bien sot d'avoir peur de la mort.


LA CONSOLATION DES COCUS.

    D'un prambule, ami, je vous dispense,
    Figurez-vous, au sein de la Provence,
                Un couvent de nonains,
        Bien desservi par deux Bndictins,
    Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prtre;
    L'un absout les pchs; l'autre les fait commettre.
    Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,
        A trs-bon droit nomm pre Tampon,
                Au par-dessus beau sire,
    Etait chri surtout de la mre Alison,
    La fabriquante en chef d'Enfans-Jsus de cire.
    Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,
    Qu'Enfans-Jsus sortis de sa manufacture,
    Ressemblaient  Tampon toujours par quelqu'endroit,
    Et que cet endroit-l n'tait en mignature.
    Mais comme bon chrtien voit tout du bon ct,
                Il n'tait pas une seule bate
    Qui, loin de se choquer de cette disparate,
    N'y crt voir l'attribut de la divinit,
    Et n'et dit volontiers son bndicit.
    Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance
    Persuada, sans doute,  l'amoureux Tampon,
    Que pour payer les soins de la tendre Alison,
        Il devait faire aussi sa ressemblance;
    Et ds le mme soir, il bauche un poupon;
                Ce poupon l n'tait de cire;
    Erg, point ne fondit: et les nones de rire;
    J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,
                    Et qui risquaient souvent
    Dans les bras du plaisir pareil vnement.
    Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;
    Elles ne faisaient plus un pch si charmant.
    Aprs maint ris moqueur, mainte antienne fcheuse,
    Pour la maison des champs, mre Alison partit;
                    Et la soeur accoucheuse,
    Layette sous le bras, aussitt la suivit.
    En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;
    Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;
    Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,
                    Le dimanche suivant,
    En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,
        Il en lcha deux mots  la tourire,
    Qui vous le chapitra d'une trange manire;
    Et lui montrant un Christ, lui dit: Pauvre idiot,
    Avec un tel poux, veux-tu qu'une recluse
                    Puisse faire un marmot?
        Le rustre alors se prosterne  genoux,
    Et s'crie: Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;
    De ces bguines-l si vous tes l'poux,
    Las! vous tes cocu tout aussi bien que nous.


LA FIDLIT A TOUTE PREUVE.

              Une nymphe de l'Opra,
              Leste, fringante, et _ctera_,
    Aprs avoir jou le rle d'Immortelle,
    Craignait de se crotter pour retourner chez elle.
        Fort  propos, un lgant marquis
    Arrive, lorgne, admire, offre son vis--vis.
    Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle
        De demander: Que fait votre main-l?
        --Chut... ma boucle s'accroche  votre falbala.
    --Ah, monstre! je crrai; j'y suis trs-rsolue.
    --Enfance!--Mon honneur!--Comment vous en avez?
    Quel affront.--quel plaisir.--Je suis... je suis... vaincue;
    Il tait temps, ma foi; nous sommes arrivs.
    --Mais je monte chez vous; pourquoi ces rvrences?
    --Non, monsieur.--Entre amis, ridicule  ce point?
    --Fidle  mon amant, je ne me permets point...
              --Quoi!--De nouvelles connaissances.


LE CONNAISSEUR.

    Que de sots renomms pour l'esprit, pour le got,
    N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!
    C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout
    Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.
    Nous avons tous connu le clbre Milfleur,
    N, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;
    Il devait des talens se montrer idoltre.
    Aussi dans son palais avait-il un thtre,
    Des bronzes, des tableaux, des mdailles en or:
                  Mais son plus cher trsor
    tait un pavillon tapiss de gravures;
    Il en faisait d'abord admirer les bordures,
    Le sujet, le dessin; ensuite il s'criait:
                  Remarquez, s'il vous plat,
              Que toutes sont _avant la lettre_.
                  Or, comme il retenait,
              Ou bien qu'il crivait peut-tre,
    Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,
                  Et qu'il le rptait;
    Effleurant des beaux arts la surface agrable,
    Il semblait marier la palme du savant
                  Au bouquet sduisant
                  Du petit matre aimable.
    Une de nos Las, un jour, dit-on, s'y prit;
    Et son coeur partageait l'erreur de son esprit,
    Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conqute,
    crivit un billet, mais si plat, mais si bte,
                  Que la nymphe en rougit,
                  Et que, dans son dpit,
        Sur l'enveloppe elle se borne  mettre;
                  Vous n'tes plus _avant la lettre_.


LA PRUDE.

                  Amour et pruderie
        Eurent toujours quelque lger dbat;
    La dame par orgueil donne  tout de l'clat;
    Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,
    Elle finit toujours par avoir le dessous.

    A propos de cela, messieurs, connaissez-vous
        La prude Arsino?--Qui? cette prsidente
    Dont le coeur a quinze ans, le visage quarante?
        --Prcisment; veuve depuis trois mois,
    On la voit convoler pour la troisime fois.
        Dorval, hier, a fait cette conqute;
                      Il est intressant;
                      Chez le peuple insurgent,
                      Il abattit la tte
                  De maint et maint forban;
    Et troqua ses deux bras contre un double ruban.
    Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,
    Qu'en prononant son _oui_, notre bgueule fit.
    Aprs bien des faons, la voil dans son lit;
    De ceci, de cela, je vous fais encore grce;
    Le dsir, sous le lin, comme un zphyr lger,
    Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.
    L'poux tait de feu, l'pouse rsigne
    Ddiait ses soupirs au dieu de l'hymne,
    Quand.... hlas!--Vous riez? Ah! plaignons-les plutt.
    Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.
    Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,
    Appelle un prompt secours, que sa position
    Devant tout coeur bien fait, sollicite de reste.
    La volupt dit oui, mais la pudeur dit non.
    On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:
    On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;
    Enfin, notre hrone est rduite aux abois,
    De l'humanit sainte elle coute la voix;
    Dj son protg l'en payait par deux fois;
    Quand par un trait nouveau de fine pruderie,
                La voil qui s'crie:
    Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!
    L'tera qui voudra, ce ne sera pas moi.


L'ILLUSION DU CLOITRE.

        _Dsir de fille est un feu qui dvore,
        Dsir de nonne est cent fois pis encore_,
                  A dit certain auteur
                  D'immortelle mmoire.
    Des recluses surtout il connaissait le coeur,
    Son enthousiasme heureux, sa brlante ferveur;
    Et quiconque lira cette pieuse histoire,
              Va s'crier avec notre docteur:
        _Dsir de fille est un feu qui dvore,
        Dsir de nonne est cent fois pis encore_.
        Une belle au coeur tendre,  l'oeil tincelant,
    Victime de ses voeux et d'un pre tyran,
    Gmissait, sous la guimpe, au fond d'une province.
    Son poux lui laissait, consolateur trop mince,
    Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
    Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.
          Heureusement pour notre prisonnire,
                    Une pensionnaire
    Qu'embellissent dj deux lustres et trois ans,
    Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,
    Caressant ses attraits de leur aile fleurie,
                    Peignent en incarnat
    Certain petit bouton encor trop dlicat,
    L'entrouvent au dsir,  l'amour,  la vie.
          L'hymen le guette, arm de son contrat.
    Cependant  ce dieu on taillait de l'ouvrage;
    Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,
    La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.
    Souffler n'est pas jouer, va s'crier un sage.
    Ne nous amusons pas  ces distinctions;
    Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!
              Enfin un rel mariage
    Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.
                    Elle pleure, gmit;
                    Se mord les doigts, enrage;
                    Et puis en fille sage,
    Elle prend  l'cart son lise et lui dit:
    Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image
                    Du trait toujours vainqueur,
          Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...
    Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;
      Elle n'ose nommer le sduisant bijou,
    Dont en grce, jadis, toute honnte matronne
    Ornait publiquement l'albtre de son cou;
    Mais on l'a devine, et son trouble s'appaise.
    De l'emplette,  Paris, on charge une Marton.
          Le marchand dit: Ce bijou, le veut-on
          A l'espagnole, ou bien  la franaise?
    A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;
    Minces  la franaise, ils brillent en longueur.
        A cette question, l'acqureuse indcise
    N'ose risquer son got, crainte d'une mprise.
        La bonne amie  la recluse crit,
    Et voici mot pour mot ce qu'elle rpondit:
    S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,
    C'est dans le got franais surtout qu'il me plaira;
    Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,
                Autant que faire se pourra.




POSIES DIVERSES.




POSIES DIVERSES.


LES FTES ESPAGNOLES[28].

    Il me souvient d'avoir pass deux mois
    Dans un chteau de gothique structure,
    Flanqu de tours, imposante masure
    Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,
    Ou me grondait quand je daignais l'entendre.
    Mais curieux, il me plaisait d'apprendre
    Mainte anecdote; il avait vu des rois,
    Des empereurs, des princes d'Allemagne,
    Ces cours vraiment ont de trs-bons endroits.
    Sa favorite tait la cour d'Espagne;
    Il la citait sans relche et partout,
    Cherchant quelqu'un qui pour elle et du got.
    Du roi Philippe et de la Parmesane
    J'ai remport des traits assez plaisans,
    Je dis pour moi, plaisans pour un profane,
    Qui veut de loin des princes amusans.
    Mon rabcheur trouvait son passe-temps
    A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.
    Il possdait des reines, des princesses,
    En bague, en bote, en bijoux bien monts,
    Rois, lecteurs, en ordre tiquets;
    Ayant garni tout un crin d'altesses,
    Prs de la tombe, pris des dignits,
    Et raffolant surtout des majests;
    Puis, allongeant deux tiroirs parallles,
    Il m'talait cent joyaux radieux,
    Luxe enterr, pompeuses bagatelles,
    Perles, rubis, diamans prcieux,
    Prsens des rois, et qui plus est, des belles.
    En l'coutant, cent fois je me suis dit:
    Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.
    N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,
    Le suivre encor  Madrid, au Prado,
    Quitte  partir pour le Ben-Retiro
    O le roi court, quand le sourcil lui fronce:
    Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,
    Lieux enchants, palais du doux printemps
    O dans l'ennui sa majest s'enfonce
    Tout  son aise, et loin des courtisans?
    Biller tout seul marque un certain bon sens,
    Et montre au moins que la grandeur suprme
    Pour s'ennuyer se suffit  soi-mme.
    De ce babil du vieil ambassadeur
    Que j'coutais, vous en voyez la cause:
    Il m'est rest dans l'esprit, cher lecteur,
    Je ne sais quoi dont il faut que je cause.
    L.... pour causer, perdre son srieux,
    Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.
    J'ai des amis aimant le ridicule,
    Moi, .... je le peins... par amiti pour eux.
    Vous saurez donc, sans plus de prambule,
    Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,
    Prince pieux et vraiment catholique,
    Mais trop souvent battu, malgr sa foi,
    Par les Anglais, maudit peuple hrtique:
    Quand je dis lui, c'taient (vous sentez bien)
    Ses gnraux, le roi n'en savait rien;
    On lui sauvait tout chagrin politique;
    C'tait plaisir de voir comme on tendait
    Devers ce but, et comme on s'accordait
    A tenir loin tout parleur vridique;
    Pour lui tout seul la gazette mentait,
    Gazette  part, de plaisante fabrique,
    Que le ministre ou la reine dictait:
    Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!
    La cour, la chambre et le moindre valet,
    Secondaient tous la reine et le ministre:
    Tenant pour sr qu'un triste vnement,
    Un grand dsastre, un revers bien sinistre,
    Appris au roi, pouvait subitement
    Plisser son front, obscurcir son visage,
    D'un peu d'humeur y laisser le nuage
    Et retarder sa chasse d'un moment,
    Tant ce bon prince avait de sentiment!
    Or, cette fois, le mal tant extrme,
    Il fut rgl, d'aprs ce beau systme,
    Qu'on donnerait ftes de grand clat,
    Pour rparer les malheurs de l'tat.
    Le temps pressait: zle, soins et dpense,
    On prodigua tout, hors l'invention,
    Pour taler avec profusion
    Tous les plaisirs de la magnificence,
    Un beau gala, dans sa perfection,
    Jeu, grand couvert, la musique, la danse,
    Feux d'artifice, illumination,
    Tout le fracas d'une cour excde,
    Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une ide.
    Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,
    Que c'est vraiment un prince formidable;
    Que les Anglais se rendront sans combats,
    Que tous les jours la reine est plus aimable
    Malgr les ans, on ne la conoit pas;
    Que le ministre est un homme admirable;
    Que les Infans sont plus beaux que le jour:
    Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable
    Qu'un roi vivant entende dans sa cour.
    Le lendemain donne fte nouvelle.
    Vous connaissez ce que l'Espagne appelle
    _Acte de foi_. La foi devait brler
    De cent Hbreux une troupe infidelle,
    D'infortuns triste et longue squelle
    Qu'on dnombrait, la voyant dfiler;
    Et puis venait un renfort d'hrtiques,
    Seuls vrais auteurs des disgrces publiques.
    La foi console: il faut se consoler.
    C'est bien aussi ce que l'on se propose,
    Quant au public; le roi, c'est autre chose:
    Ignorant tout, rien ne peut le troubler;
    Nul embarras, nul souci ne l'approche.
    Content, heureux, et la gazette en poche,
    De l'avenir irait-il se mler?
    Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),
    Son coeur jouit d'une allgresse pure.
    Environn de messieurs les Infans,
    D'un air dvot il dit ses patentres:
    Il faut donner l'exemple  ses enfans,
    Priant pour eux la vierge et les aptres.
    Bien surveills par l'inquisition,
    Ils sont dresss  la religion
    Par des prlats humbles comme les ntres,
    Mais qui, croyant ce qu'ils prchaient aux autres,
    Avaient de plus la persuasion.
    Des trois Infans la sournoise jeunesse
    Montrait du got pour la contrition;
    Le srieux de la componction
    Tartufiait leur sombre gentillesse:
    Un maintien gauche, en dpit de l'altesse,
    Ce tour d'glise et cet air d'oraison,
    Cet humble instinct qui dtruit la raison,
    Qui plat au prtre, aussitt l'intresse
    Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.
    On a voulu qu'au sortir de la messe,
    L'an, surtout, vint  l'acte de foi
    Voir la douceur de notre sainte loi,
    Mter ses sens, sa piti, sa faiblesse,
    Enfin promettre  l'Espagne un grand roi,
    Qui vt toujours l'enfer autour de soi.
    Et dans le fait, voyant des misrables
    Prcipits dans des brasiers ardens,
    Tordant leurs bras dchirs de leurs dents,
    Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,
    Usurpateurs du bel emploi des diables,
    N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant
    Doit  l'enfer croire plus aisment?
    Aimable prince,  combien ton enfance
    En ce beau jour a donn l'esprance
    Au saint office! Il dit que tt ou tard
    Tu reprendras srement Gibraltar,
    Qui fut ton bien, et que la Providence
    A laiss prendre aux Anglais par hasard.
    Ce pronostic, qu'on rpand dans l'Espagne,
    N'eut point d'accs au journal de la cour;
    On s'y bornait  louer tour  tour
    L'auguste roi, son auguste compagne,
    Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:
    Puis de vanter, en phrases fanatiques,
    Leur zle ardent contre les hrtiques,
    Contre l'Anglais, surtout contre l'Hbreu,
    Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,
    Que l'on convient venir d'assez bon lieu;
    Mais qui, fidle  ses cahiers antiques,
    Livres chris, divins de notre aveu,
    Meurt mchamment et pour adorer Dieu
    Comme David, de qui les doux cantiques
    Lui sont chants quand on le jette au feu.
    Certes, voil de quoi mettre en colre
    Un saint journal: puis, viennent les couplets,
    Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,
    Qu'une foi vive, hypocrite ou sincre,
    Un vain dsir, ou le talent de plaire,
    Adresse au roi sur ses brillans succs;
    Car tout le plan de la crmonie
    Est un effort de son puissant gnie.
    Pourquoi, soudain, places et carrefours
    Vont de sa gloire occuper quelques jours
    Les regardans: estampes et gravures,
    Grotesque affreux, sombres caricatures,
    O, consums dans leurs sacrs atours,
    La tte en bas, feux et flamme  rebours,
    En noirs dmons, grimacent les figures
    Des torturs, infligeant des tortures;
    Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer
    Avec amour, et bnit Lucifer;
    Le doux Jsus; l'attrayante Marie,
    Qui, caressant d'un sourire amical
    Les vils suppts du monstre monacal,
    Semble exciter leur dvote furie;
    En bas, le roi d'un beau zle chauff,
    La croix en main, guidant l'auto-da-f,
    Dont le livret, lu dans chaque famille,
    D'un jacobin vu, revu, paraph,
    Va sur les mers, pieuse pacotille,
    Charmer, ravir, de Cadix  Manille,
    Ses heureux saints qui prennent leur caf.
    Vous conviendrez que maintenant l'Espagne
    Avec honneur peut ouvrir la campagne,
    Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis
    Seront bientt chasss du plat pays.
    Soit, j'en conviens; mais un moment, de grce;
    Rendons surtout la victoire efficace,
    Modrons-nous, et faisons qu'aujourd'hui
    Le roi n'ait plus une gazette  lui.
    Songeons au but de la troisime fte,
    Que cette fois pour le peuple on apprte.
    Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,
    Dans le malheur on y pense un moment.
    Le plus grand roi, quand la chance varie,
    Avec le peuple est en coquetterie.
    A son poux la reine a prudemment
    Insinu qu'au sein de la victoire,
    Un roi couvert des rayons de la gloire,
    S'il est chri, parat encor plus grand.
    Le roi, frapp, vit l'importance extrme
    De ce conseil: Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.
    Veillez-y bien, rglez tout promptement.
    On obit, et le gouvernement,
    Voyant le peuple abattu de tristesse,
    Prit le parti d'ordonner l'allgresse,
    De la payer. On prit l'argent; mais quoi?
    On ne rit pas ainsi de par le roi.
    L'auto-da-f, merveilleux en lui mme,
    Soutient le coeur, mais ne peut rjouir:
    Il faut chercher ailleurs ce bien suprme
    Et s'adresser  quelqu'autre plaisir.
    Or, le plus grand, le seul par excellence,
    Vous devinez, c'est de voir, des taureaux
    Mis en fureur, pousss  toute outrance
    Par des guerriers, des piqueurs, des hros,
    Gens vigoureux, bien arms, bien dispos.
    De ces combats la sublime science
    Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.
    Sur Caldrone elle a la prfrence:
    Elle ravit les petits et les grands,
    La cour, la ville; et sa majest mme
    Fait grand tat de ce talent suprme.
    Par cent rivaux le prix est disput:
    C'est un hommage offert  la beaut.
    L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissle,
    Que pour jamais sa matresse est fidle.
    Chez nous Franais, cet argument nouveau
    Prendrait du poids, en supposant de mme,
    Qu'on ne peut plus, ds qu'on perce un taureau,
    tre fidle  la beaut qu'on aime.
    Chaque pays a son raisonnement;
    Cervelle humaine est chose singulire.
    De ma raison votre raison diffre:
    Le coeur aussi m'tonne grandement.....
    Mais je reviens et reprends notre affaire.
    L'affaire allait plus que passablement:
    L'amphithtre tait garni de belles
    De toute espce, et mme de cruelles.
    On avait fait le signe de la croix,
    Et trois taureaux s'avanaient  la fois.
    Si je voulais faire ici le pote,
    Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;
    A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,
    Je vous fais grce; et ma muse discrte
    Des lieux communs ddaigne le secours;
    Puis, la morale a seule mes amours.
    Or, disons donc, sans soin, sans talage,
    Qu'un des taureaux, j'en ai parl, je crois,
    Deux tant morts, demeur seul des trois,
    Bless lui-mme et transport de rage,
    Glaa d'effroi l'amphithtre entier,
    Renversant tout, matador ou guerrier,
    Ngre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,
    Arms ou non; il n'eut plus d'adversaire.
    Thse, Alcide, aux sicles fabuleux,
    Eussent cherch ce taureau merveilleux,
    Pour en dcoudre: il tait leur affaire.
    Sa majest, ne pensant pas comme eux,
    Se blottissait dans sa loge grille,
    Mourant de peur, la croyant branle.
    Chacun tremblait  l'exemple du roi;
    Mais savez-vous comme, en ce dsarroi,
    Dieu secourut cette cour si trouble?
    Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,
    Vient  songer qu' l'instant il a vu
    Les boeufs d'un tel, troupeau considrable,
    Qui lentement regagnaient leur table.
    Vite il y court, les fait sortir soudain,
    Et les conduit, aid d'un vieux voisin,
    Vers cet enclos o la terrible scne
    Rpand l'horreur: les voil dans l'arne.
    En quel moment? Quand le monstre fougueux,
    Moins forcen, paraissait plus terrible;
    Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,
    Gonfl, fumant d'un nuage cumeux,
    Vainqueur et seul sur l'arne sanglante,
    Les feux pais de sa narine ardente,
    Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,
    Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
    Pour ennemis il ne voit que des boeufs
    Qui dfilaient, un par un, deux par deux,
    En plus grand nombre; et puis la troupe entire
    De plus en plus garnissait la carrire.
    De leurs gros yeux la stupide langueur
    Et de leurs pas la pesante lenteur
    N'annonant point d'intention guerrire,
    Le fier taureau, qu'tonne leur douceur,
    Tout baubi d'tre sans adversaire,
    Les tonnait d'un reste de fureur,
    Qui peut passer entre boeufs pour humeur;
    Et nulle part ne trouvant de colre,
    Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.
    Grce  leur corne, il les crut ses semblables:
    Comme ils beuglaient, il les crut ses gaux;
    Et radouci dans ce commun repos,
    Environn de voisins si traitables,
    Il imita ces prtendus taureaux.
    Ce dnoment plut fort  l'assistance,
    Au roi surtout: l'on reprend contenance,
    On se rassure, on rit de son effroi,
    Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:
    Un seul instant si l'me fut trouble,
    Chacun convient que c'tait pour le roi;
    Le roi le crut, se croyant l'assemble.
    La peur cessant, on devint curieux.
    Mais d'o vient donc ce grand convoi de boeufs?
    On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.
    Un empress courut aprs l'enfant
    Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,
    Et se sauva de l'interrogatoire.
    La reine en rit: chacun des courtisans
    Voulait qu'il ft le fils d'un de ses gens,
    Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.
    Le roi laissa disputer l-dessus,
    Indiffrent, puisqu'il ne tremblait plus.
    Hors de pril, sa majest charme
    Lche deux mots sur l'enfant, le voisin,
    Billant, distrait; et ds le lendemain
    S'en soucia comme de son arme.
    Tandis qu'il bille et ne s'amuse pas,
    Des battemens de mains, de grands clats,
    Des ris joyeux partent de la commune.
    Sa majest, que le rire importune,
    Parat surprise, elle regarde en bas:
    C'tait l'enfant qui, rentr de fortune,
    Ne craignant plus, voyez-vous, d'tre pris
    Ni prsent, curieux, s'tait mis
    Sur un gradin, debout, prs de l'issue
    Par o des boeufs se pousse la cohue,
    Troupeau bnin, qu'on chasse avec des ris.
    Et des rieurs remarquez l'insolence;
    Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux
    Est l'animal qui les fit trembler tous;
    Mais de l'enfant la nave impudence
    Fit plus d'effet encor, russit mieux.
    En revoyant ce taureau trouble-fte,
    Auteur du mal, si coupable  ses yeux,
    D'un gros bton, plaisamment furieux,
    Il va frappant de la maudite bte
    Les flancs, le dos; et le pauvre animal,
    Doublant le pas sous l'instrument risible,
    Va s'enfonant dans le groupe paisible,
    Pour se sauver de ce petit brutal.
    Vous souriez, lecteur; mais je parie
    Que vous rvez: laissons la rverie,
    Contentons-nous d'un simple enseignement,
    D'un aperu: que tel est frquemment
    Plus fort tout seul qu'avec sa confrrie.
    Vous le sentez, hlas! pniblement,
    Hommes de main, de tte, de gnie,
    Vous que j'ai vus en maint gouvernement
    (Le despotisme a bien sa prudhomie),
    Vous que je plains, abattus tristement,
    Marchant de front, btes de compagnie.
    Cet art des rois, ce secret merveilleux,
    Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;
    En ces climats le ciel fait natre encore
    Des esprits fiers et des coeurs gnreux;
    Mais les taureaux sont entours de boeufs.
    Chassons les boeufs, chassons le saint office,
    Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,
    Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
    Par maint crit o la vrit brille,
    La vrit, trsor plus prcieux
    Que du Prou l'opulente flottille;
    Et dans Madrid menant la vrit,
    Que suit bientt sa soeur la libert,
    Consolidons le pacte de famille.

  [28] Chamfort composa ce petit pome au commencement de 1792.


CALYPSO A TLMAQUE,

HRODE.

    Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,
    Fixe pour un moment ta fortune flottante!
    Tu triomphes, ingrat; et ta crdulit
    S'est de tous tes forfaits promis l'impunit!
    Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence
    Peut-tre ose accuser ma haine d'impuissance.
    Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;
    Par mon amour pass juge de ma fureur.
    Non, tu ne verras point cette Itaque chrie,
    Ce sjour que je hais, cette obscure patrie,
    Pour qui ton coeur jadis, d'un vain espoir flatt,
    Mprisa mon amour et l'immortalit.
    Grands Dieux! si vos dcrets permettent qu'il la voie,
    Puisse-t-il ne goter qu'une trompeuse joie!
    Oui, tratre, qu'aussitt un nuage odieux,
    Abusant ton espoir, la drobe  tes yeux;
    Qu' te perscuter la fortune constante,
    Promne sur les mers ta destine errante;
    Que les vents, chapps de leurs sombres cachots,
    De la mer contre toi soulvent tous les flots;
    Et, pour combler mes voeux, qu'un funeste naufrage
    M'offre ton corps mourant pouss vers mon rivage;
    Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,
    Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!
    Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive
    Rappeler vainement ton ombre fugitive!
    Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,
    Et ma prsence encor aigrira ses douleurs.
    Sans me dplaire alors, de cyprs couronne,
    Elle pourra gmir  tes pieds prosterne;
    Et je n'envrai plus ni ses gmissemens,
    Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.
    Mais je frmis, mon coeur, mon faible coeur soupire:
    Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!
    Malheureuse! je l'aime et le hais tour  tour.
    Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.
    Tlmaque! je cde; oui, c'est ma destine;
    Sous le joug de l'Amour ma haine est enchane;
    N'en crois pas les transports o j'ai pu me livrer;
    Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.
    Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prire;
    C'tait contre moi-mme armer votre colre.
    Quand mon coeur pour l'ingrat tremble au moindre danger,
    Hlas! que je suis loin de vouloir me venger!
    Quelle tait ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:
    Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;
    Et s'il faut prouver sur lui votre pouvoir,
    Consultez mon amour et non mon dsespoir.
    Mais, hlas! que dis-tu; malheureuse desse?
    Arrte; o t'emportait une indigne faiblesse?
    Songes-tu que le tratre, au mpris de ta foi,
    Ose former des voeux qui ne sont pas pour toi?
    Oui, tandis que pour lui, lchement suppliante,
    Je fais des voeux... l'ingrat en fait pour son amante;
    Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,
    Ne se souvient de moi que pour me dtester.
    Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,
    M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,
    Moi-mme je devais, prvenant tes affronts,
    Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,
    Dans ces gouffres affreux que le sort te prpare,
    Habits par la mort et voisins du Tnare.
    Dans ton coeur ennemi, pourquoi mon faible bras
    Hsita-t-il alors de porter le trpas?
    Sur la tte du fils offert  ma colre,
    Ma main devait venger la trahison du pre;
    Et ta mort, m'pargnant un fatal entretien,
    Devait punir son crime et prvenir le tien.
    Mon orgueil, offens des mpris d'un parjure,
    Se croyait dsormais  l'abri d'une injure:
    Je dfiais l'Amour, auteur de tous mes maux;
    Je jurai d'immoler au soin de mon repos
    Tous les infortuns que leur destin funeste
    Conduirait vers ces bords que Calypso dteste;
    Leur sang a ciment cet horrible serment;
    J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;
    Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;
    Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:
    A la tendre piti j'abandonne mon coeur,
    J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.
    Au meurtre ds long-temps ma main accoutume,
    Ma main par un mortel se vit donc dsarme;
    Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;
    Sanglante, je craignis de rpandre le sang.
    Cette divinit dont le mle courage
    Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,
    Dont la rage guidait les farouches transports,
    Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,
    A l'aspect d'un mortel, dsarme et tremblante,
    Soupire et n'est dj qu'une timide amante.
    Calypso ne hait plus en ce funeste jour;
    Le poignard  la main, elle implore l'Amour.
    Qu'aisment tu surpris ma raison gare!
    De mon coeur imprudent je te livrai l'entre.
    Je respectai ces jours, ces jours infortuns,
    Des piges du trpas sans cesse environns.
    O souvenir cruel d'une ardeur insense!
    O pleurs!  dsespoir d'une amante offense!
    Tlmaque!... Eucharis!... Dtestables amans!
    Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!
    Vous m'vitez en vain, je vole sur vos traces...
    Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrces?
    Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.
    Et leurs embrassemens insulter  mes feux?
    Encor, si je pouvais, au gr de ma furie,
    Briser le noeud cruel qui m'enchane  la vie,
    Etouffer mes douleurs dans le sein du trpas...
    Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!
    Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,
    Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.
    Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas prir:
    Elle triomphera de t'avoir vu mourir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Dieux! vengez par mes mains son infidlit;
    Je vous pardonne alors mon immortalit.
    Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;
    Ah! par mon dsespoir, jugez de ma vengeance.
    Sombre divinit des malheureux amans,
    Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;
    Allume dans mon coeur tous les feux de la rage;
    Je le soumets  toi, rgne en moi sans partage;
    touffe de l'amour les soupirs et les voeux:
    C'en est fait, je me livre  tes plaisirs affreux;
    Change en noire furie une timide amante;
    Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...
    Que dis-je? Il n'est plus temps, il a d m'chapper.
    Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.
    O souvenir affreux! jour fatal  ma gloire,
    O ma prsence mme ennoblit sa victoire!
    Je courais me venger et te percer le sein;
    Elle vit le poignard qui tombait de ma main:
    Elle vit expirer mon impuissante rage...
    Qu'elle va dtester ce funeste avantage!
    Oui, sur elle je veux punir ta trahison:
    Je veux de tes mpris lui demander raison.
    Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,
    Pour la justifier, cesse d'tre coupable;
    Viens me rendre le coeur qu'elle m'avait ravi.
    Ah! si du repentir le crime tait suivi,
    Si tu venais enfin, terminant mon supplice,
    Dans mes yeux attendris lire ton injustice;
    Si ta bouche abjurait ta haine et ta fiert,
    Je ne me souviendrais de ma divinit
    Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.
    Viens dsarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse
    Viens rgner avec moi. C'en est fait; oui, je veux
    Que le dieu de mon coeur soit le dieu de ces lieux;
    Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;
    Qu' ma flicit tout l'Olympe applaudisse;
    Qu'lev dsormais au rang des immortels,
    Tu partages l'encens qu'on offre  mes autels.
    Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,
    Dans cet Olympe enfin, le cleste breuvage
    Nous sera prsent par la main des amours;
    Et seuls ils fileront la trame de nos jours.
    Ne crains point qu' leurs mains la Parque les ravisse;
    Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;
    Que d'ternels plaisirs scellent notre union...
    Songe dlicieux! charmante illusion!
    Pouvez-vous un moment occuper ma pense?
    Ah! cessez d'abuser une amante insense;
    Pour mon coeur malheureux les plaisirs sont-ils faits?
    Inutiles soupirs! inutiles souhaits!
    Aveugle Calypso! desse infortune!
    Hlas!  mon malheur je suis donc enchane!
    Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;
    Je verrai tout finir, except mon amour.
    Comment me drober au feu qui me dvore?
    Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.
    Ton image importune irrite mes ennuis:
    Prsent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.
    Peut-tre apprendras-tu ma triste destine;
    Mais si tu sais les maux o tu m'as condamne,
    Si du moins la piti peut encor t'attendrir,
    Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.


L'HOMME DE LETTRES,

DISCOURS PHILOSOPHIQUE.

    Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,
    Qui, soigneux d'agrandir, de fconder votre me,
    Ajoutez en silence  ses trsors divers,
    Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:
    Qui d'entre vous n'aspire  cet honneur suprme,
    De servir les mortels en s'clairant soi-mme?
    Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,
    Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.
    Ce sont vos sentimens que ma bouche rpte;
    Ils mritaient sans doute un plus digne interprte.
    Ah! que ne puis-je au moins, retraant leur grandeur,
    Les peindre  tous les yeux, comme ils sont dans mon coeur!
    Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?
    Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?
    C'est ce noble dsir d'clairer nos esprits,
    De porter la vertu dans nos coeurs attendris;
    Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:
    Lui seul peut sur notre me exercer cet empire,
    Lui seul dans notre sein lance des traits brlans.
    L'cole des vertus est celle des talens;
    Plus l'me est courageuse et plus elle est sensible;
    L'esprit reoit de l'me une force invincible;
    Chaque vertu nouvelle ajoute  sa vigueur.
    Courez  votre ami qu'opprime le malheur;
    Par des soins gnreux rveillez son courage,
    Et des vertus ensuite allez tracer l'image.
    Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,
    D'un charme inexprimable animer vos tableaux.
    Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?
    S'il en existe un seul,  Dieu! qu'il est  plaindre!
    Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,
    Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;
    En s'immortalisant, il fltrit sa mmoire,
    Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.
    Mais de ces sentimens qui peut vous animer?
    Dans votre me  jamais comment les imprimer?
    Sera-ce en les portant dans un monde frivole?
    A d'absurdes gards il faut qu'on les immole.
    Pourriez-vous soutenir, sans dgrader vos moeurs,
    Le choc des prjugs, des vices, des erreurs,
    Dont la foule en tout temps vous assige et vous presse?
    Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?
    Ce vil prsent du sort serait trop achet;
    Vos coeurs perdaient, hlas! leur sensibilit,
    Cette austre hauteur, ce courage inflexible
    Qui porte un jugement svre, incorruptible,
    A l'homme, aux actions marque leur juste prix,
    Et par la vrit subjugue les esprits.
    Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable
    Fatigue lchement un mortel mprisable?
    Ose-t-il dispenser, de ses vnrables mains,
    Ce trsor prcieux, l'estime des humains?
    Mes amis, jurons tous, dans ce temple o nous sommes[29],
    De ne point avilir l'art de parler aux hommes,
    De faire devant nous marcher la vrit,
    De ne mentir jamais  la postrit,
    De pouvoir dire un jour  cet arbitre auguste:
    Jugez sur notre foi, votre arrt sera juste.
    C'est alors que l'on peut, par d'utiles crits,
    Des mortels incertains diriger les esprits.
    Opinion, nos gots, nos moeurs, sont ton ouvrage,
    Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;
    Du fond de sa retraite il t'impose des lois;
    Tu marchais au hasard; il te guide  son choix;
    Avec la vrit sa voix d'intelligence
    Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.
    Grands hommes, c'est  vous d'exercer son pouvoir;
    Notre coeur appartient  qui sait l'mouvoir;
    Vous avez de l'erreur dtruit la tyrannie:
    L'univers a chang devant votre gnie.
    Souvent  notre insu votre me vit en nous,
    Et la raison d'un seul est la raison de tous.
    Laissez frmir la haine, et l'erreur, et l'envie;
    Dtruire un prjug, c'est servir sa patrie.
    La vrit dfend le trne et les autels,
    Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,
    Elle mousse les traits de l'ardent fanatisme,
    Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;
    Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois
    Dmentir les flatteurs et dtromper les rois.
    Mais souvent, dans un sicle o l'on craint la lumire,
    Le gnie opprim rampe dans la poussire;
    L'orgueil intolrant en prive l'univers;
    On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:
    On dfend la pense au seul tre qui pense.
    Vous qui des souverains partagez la puissance,
    S'il est un vrai talent, par le sort opprim,
    Qui, faute d'un regard, languisse inanim;
    Craignez de l'avenir la terrible sentence;
    Mais, non: votre pays vous a jug d'avance.
    Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,
    Demandez-le  ces rois dont les soins vigilans,
    Arrachant cette plante  son climat strile,
    Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.
    Mais il reste un espoir aux talens mconnus:
    C'est de rpandre au moins l'exemple des vertus;
    Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.
    L'exemple des vertus est la dette du sage;
    Ses crits sont un don fait  l'humanit.
    Que le mortel sensible, pris de leur beaut,
    Las de voir des coeurs morts, leurs vices, leur bassesse,
    Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,
    Contemple avec transport les traits de sa grandeur,
    Et cherche un doux asile auprs de votre coeur.
    Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,
    Fatiguer, tourmenter ma pnible existence.
    Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,
    Dsespre  la fois celui qui la poursuit,
    Celui qu'elle a tromp, celui qui la possde!
    Cruelle illusion, qui m'chappe et m'obsde,
    Qu' travers mille cueils il me faudra chercher,
    Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!
    Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,
    Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,
    Souffrent que sur ma cendre on sme quelques fleurs,
    Qui croissent auprs d'elle, et naissent quand je meurs!
    Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?
    S'lever par son me, ennoblir sa mmoire,
    Crer un nom fameux triomphant de la mort,
    Que tout coeur n sensible entend avec transport;
    Des vertus, des talens prsenter l'assemblage
    A nos regards charms d'une si belle image!
    Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.
    Quand Dieu cra la terre et forma les humains,
    Il fit natre la gloire, ainsi que lui fconde,
    Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,
    De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,
    Et lui commit le soin d'achever l'univers.
    Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?
    Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?
    La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,
    Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?
    Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,
    Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,
    Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,
    N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?
    Rpandre avec chaleur son active pense,
    C'est la grandeur de l'me au dehors annonce,
    Par des signes certains offerte  tous les yeux.
    Arrachez, dchirez le voile injurieux,
    Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,
    Qui d'une me choisie atteste l'origine.
    Il faut juger les coeurs sans peser les destins:
    Epictte est par l'me gal aux Antonins.
    Les beaux arts sont de tous l'immortel hritage;
    Tous ont sur cet autel prsent leur hommage.
    Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,
    Tonnant autour du trne o son matre est assis;
    Il dispute  la fois, et d'une ardeur pareille,
    L'Alsace  l'empereur, et le Cid  Corneille.
    Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entranez mes pas.
    Mais, quoi! tous ces cueils, ces malheurs, ces combats!
    La haine qui se tait! la basse calomnie
    Sans cesse repousse et sans cesse impunie!
    L'homme vil et puissant qui, pour percer mon coeur,
    D'une main subalterne achte la fureur!
    Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable
    Vous couvre d'une gide auguste, impntrable.
    Le jugement public: voil votre vengeur,
    Votre ami, votre appui, votre consolateur;
    Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,
    Dont rien ne brisera l'invincible barrire.
    Sous ce puissant abri, placez-vous par vos moeurs.
    C'est l qu'on peut braver les absurdes rumeurs,
    De l'orgueil forcen la vengeance hautaine,
    Voir en piti la rage, et sourire  la haine.
    Ah! plutt saisissons un espoir plus heureux:
    Il est, il est encor des mortels gnreux
    Dont l'amiti touchante, active et courageuse
    Dfendra hautement votre vie orageuse,
    Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,
    Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.
    Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?
    J'embrasse avec transport ce fortun prsage;
    Mais l'avorai-je enfin? il me faut un bonheur
    Qui s'attache  mon tre, et qui tienne  mon coeur.
    Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette me immense
    Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,
    Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,
    Qui voudrait mme en vain rprimer ses lans,
    De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mre?
    Ces morts, dont la raison nous guide et nous claire,
    Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,
    De leurs coeurs enflamms rapides mouvemens?
    S'emparer de leur me et l'galer peut-tre,
    Fixer, terniser chaque instant de son tre,
    Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?
    Conserve-moi, grand dieu! le fortun penchant
    Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,
    M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,
    Et trompant de mon coeur la sensibilit,
    De ses feux sans pril nourrit l'activit.
    Tout n'appartient-il pas au mortel n sensible?
    Il est de l'univers possesseur invisible;
    Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,
    Drober les trsors, les renferme en son sein:
    Tout est vivant pour lui; son me active et pure
    Existe dans chaque tre et remplit la nature,
    Partout de son bonheur va saisir l'aliment,
    Le dvore et s'enfuit avec un sentiment.
    Un autre don du ciel ornera votre vie.
    Imagination, compagne du gnie,
    Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs
    tend sur l'univers tes riantes couleurs!
    Le gnie entour de tes heureux prestiges,
    Sous tes yeux,  ta voix enfante des prodiges.
    Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,
    Embrasse d'un coup d'oeil tous les temps, tous les lieux;
    Des empires dtruits il revoit l'origine,
    Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;
    Parcourt avidement tous ces tableaux divers
    Qu'aux regards des mortels les sicles ont offerts,
    La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,
    Miracles chapps  ses mains cratrices,
    Le combat et l'accord de tous les lmens,
    Le sillon de l'clair et la fuite des vents.
    Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;
    Un nouvel univers va sortir de son me:
    De ce monde nouveau les lmens presss
    D'abord sont au hasard et sans ordre entasss:
    L'imagination plane sur cet abme;
    Le cahos fuit, tout nat, chaque germe s'anime;
    L'esprit actif et prompt, dans un rapide lan,
    Du monde qu'il mdite a dessin le plan;
    Tout s'arrange: l'ide informe, languissante,
    Appelle autour de soi l'image obissante:
    Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,
    Vient s'unir  l'ide, et lui donner un corps.
    Tous les traits sont marqus; les couleurs s'assortissent;
    Sous de rians pinceaux les tres s'embellissent,
    Et placs avec art, contrasts avec choix,
    Sous l'oeil du crateur se pressent  la fois.
    Il frmit, il palpite; et son me ravie
    Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du gnie.
    Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,
    Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?
    Ah! bnissez plutt ce fortun partage:
    Aux vertus  jamais consacrez en l'usage.
    Vivez pour la patrie et pour l'humanit,
    Pour l'amiti, la gloire et la postrit;
    De vos coeurs avec soin dfendez la noblesse;
    D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:
    Chrissons le rival qui peut nous surpasser:
    Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.
    De la lice  l'envi franchissez la barrire,
    Et vous direz un jour, au bout de la carrire:
    Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;
    J'ai senti l'existence, et mon coeur a vcu.

  [29] L'Acadmie franaise, pour laquelle cet ouvrage a t
  compos en 1765.


BACAROLE

IMITE DE L'ITALIEN.

    Aux bords fleuris d'une fontaine,
    J'ai vu, dans les bras du sommeil,
    Des coeurs la jeune souveraine,
    L'oeil demi-clos, le teint vermeil:
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.

    Sa bouche a l'clat de la rose,
    Qu'au premier souffle du printemps,
    Avril respire, frache close
    Du sein des frimats expirans:
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.

    Sur sa main sa tte appuye
    Ressemble au lis qui mollement,
    Sur sa tige aux vents dploye,
    Reste pench languissamment.
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.

    Et sous cette gaze mouvante
    Que soulve un zphir malin,
    Palpite une gorge naissante
    Qu'envrait la fleur du matin.
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle
    Avec elle il s'veillera.

    Sa longue et blonde chevelure,
    Errant au caprice du vent,
    Tantt flotte sur sa figure,
    Et tantt sur son col descend.
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.

    Morphe,  toi par qui reposent
    Tant d'appas offerts  mes yeux,
    Permets qu'en son sein je dpose
    L'ardeur des plus aimables feux.
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.

    De nos baisers le doux change
    Dans son coeur portera l'amour:
    Transports charmans! divin mlange!
    Je vous devrai mon plus beau jour.
    Ah! qu'en dormant elle tait belle!
    Que son rveil me charmera!
    Besoin d'amour dort avec elle;
    Avec elle il s'veillera.


L'HEUREUX TEMPS.

    Temps heureux o rgnaient Louis et Pompadour!
    Temps heureux o chacun ne s'occupait en France
    Que de vers, de romans, de musique, de danse,
    Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!
    Le seul soin qu'on connt tait celui de plaire;
    On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;
    Varier ses plaisirs tait l'unique affaire.
                A midi, ds qu'on s'veillait,
                Pour nouvelle on se demandait
    Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomne,
    D'un chef-d'oeuvre nouveau devait orner la scne;
    Quel tableau paratrait cette anne au Salon;
    Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;
                Ou quelle fille de Cythre,
    Astre encore inconnu, lev sur l'horison,
    Commenait du plaisir l'attrayante carrire.
    On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,
    Profiler des leons que nous donnait Voltaire,
    Voir peindre la nature  grands traits par Buffon.
    Du profond Diderot l'loquence hardie
    Traait le vaste plan de l'Encyclopdie;
    Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;
    Nos savans, mesurant la terre et les plantes,
    Eclairant, calculant le retour des comtes,
    Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.
    La renomme alors annonait nos conqutes;
    Les dames couronnaient, au milieu de nos ftes,
    Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.
    Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles
    Coulaient leurs jours gament dans un heureux repos,
    Et sans se tourmenter de soucis inutiles,
    Sans interroger l'air, et les vents et les flots,
              Sans vouloir diriger la flotte,
    Ils laissaient la manoeuvre aux mains des matelots,
              Et le gouvernail au pilote.


LA VIE DE PARIS.

        En se cherchant, il semble qu'on s'vite.
              On rentre chez soi trs-content,
              Quand un portier intelligent
        De part ou d'autre a sauv la visite.
    On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;
    Bref, le choix tant nul dans la foule indiscrte
    Qu'on adopte sans got, qu'on quitte sans faon,
    De visages nouveaux sans cesse on fait emplte,
    Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.
              On entre en scne  dix-huit ans,
            Dans le monde on se prcipite:
    Une femme vous prend, vous promne et vous quitte.
    Bientt mon grand enfant  ses pareils dplat;
    L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.
        Que devenir? errant  l'aventure,
            Isol dans le tourbillon,
    La libert du jeu lui parat la plus sre;
            Il s'y livre d'abord par ton;
    Et le dsoeuvrement entranant l'habitude,
            A trente ans vous voyez un sot
            Qui, pour avoir vcu trop tt,
    Gmit dans le chagrin et la dcrpitude.


IMITATION D'OVIDE.

    Je ne sais point porter de chanes ternelles,
    Et j'ose me vanter de ma lgret:
    Quand l'univers nous offre tant de belles,
          Pourquoi n'aimer qu'une beaut?
    Si je vois une fille innocente et tranquille,
    Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
    Son timide embarras, sa nave candeur,
    Sont des piges cachs qui surprennent mon coeur.
    Si, marchant d'un air leste et la tte assure,
    Attaquant, provoquant la jeunesse enivre,
    Las vient  paratre, elle enflamme mes sens;
    J'ai bientt oubli ma modeste bergre,
    Et c'est la volupt, c'est l'art que je prfre,
    Afin de savourer des plaisirs diffrens.
    Du haut de sa grandeur, de sa tige clatante,
    J'aime  faire descendre une superbe amante;
    Et je crois, triomphant d'elle et de ses aeux,
    M'lever dans ses bras jusques au sein des dieux.
    Tu n'as pas moins de droits sur mon me inconstante,
    Toi, dont l'esprit orn rend l'entretien charmant:
    Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
    Et ses soins dlicats flattent un tendre amant.
    Que la voix de Clo me pntre et me touche!
    Quel plaisir, quand le coeur et l'oreille sont pris,
          D'interprter, par un baiser surpris,
    Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
          Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
    Dans les bras d'une belle une harpe enlace,
    Et mon oeil suit en feu, sur la corde pince,
    Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
    Les grces de Cinthie et sa taille lgre
    M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
    Et quand ses pas hardis l'enlvent de la terre,
    Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
    La porter en triomphe aux bosquets de Cythre.
              Le frais matin de la beaut,
              Les premiers jours de sa naissance,
              Portent, dans mon sein agit,
              La plus active effervescence.
          Son t mme a des charmes pour moi.
    O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
    Mais j'aime  partager l'encens que je vous doi,
    Et la brune me rend infidle  la blonde:
    Mon coeur ne brave pas un seul de vos attraits.
    Enfin, quelque beaut que l'on cite dans Rome,
    Que l'univers possde et l'univers renomme,
    Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
                Et comme un nouvel Alexandre,
                Anim d'un feu tout divin,
    Dans mon ambition, prt  tout entreprendre,
    Je voudrais conqurir le monde fminin.


LE PARADIS.

    L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
              O s'gare notre pense;
    D'y voyager sans fruit la mienne s'est lasse;
              Pour toujours j'en suis revenu.
              J'ai vu, dans ce pays des fables,
    Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
              Il en est bien peu d'agrables;
    Aucun n'a satisfait mon esprit et mon coeur.
              Vous mourez, nous dit Pythagore;
    Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
    Et ce globe  jamais est par vous habit.
    Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
    Philosophe imprudent et jadis trop vant?
    Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
    Mais  notre avantage on dit la vrit.
              Celui-l mentit avec grce,
    Qui cra l'Elyse et les eaux du Lth.
              Mais dans cet asile enchant,
    Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
    Aux douces volupts pourquoi l'a-t-on ferm?
    Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
    On ne se lasse point d'aimer et d'tre aim.
              Le dieu de la Scandinavie,
              Odin, pour plaire  ses guerriers,
              Leur promettait, dans l'autre vie,
    Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
    Attach ds l'enfance aux drapeaux de Bellone,
    J'honore la valeur,  d'Estaing j'applaudis;
              Mais je pense qu'en paradis
              On ne doit plus tuer personne.
    Un noble espoir sduit le ngre infortun,
    Qu'un marchand arracha des dserts de l'Afrique.
              Courb sous un joug despotique,
    Dans un long esclavage il languit enchan.
    Mais quand la mort propice a fini ses misres,
    Il revole joyeux au pays de ses pres,
    Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
    Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
              Non, Zelmis, aprs mon trpas,
    Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu natre:
              Mon paradis ne saurait tre
              Aux lieux o vous ne serez pas.
              Jadis au milieu des nuages
    L'habitant de l'Ecosse avait plac le sien.
    Il donnait  son gr le calme ou les orages;
    Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
              Entour de vapeurs brillantes,
              Couvert d'une robe d'azur,
    Il aimait  glisser sous le ciel le plus pur,
    Et se montrait souvent sous des formes riantes.
              Ce passe-temps est assez doux;
              Mais de ces sylphes, entre nous,
              Je ne veux point grossir le nombre,
    J'ai quelque rpugnance  n'tre plus qu'une ombre;
    Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
    Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
    Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
            Des houris c'est l'heureux empire;
            L, les attraits sont immortels;
        Hb n'y vieillit point; la belle Cythre,
    D'un hommage plus doux constamment honore,
    Y prodigue aux lus des plaisirs ternels.
    Mais je voudrais y voir un matre que j'adore:
    L'Amour qui donne seul un charme  nos dsirs,
    L'Amour qui donne seul de la grce aux plaisirs.
    Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
            La tranquille et pure Amiti,
    Et d'un coeur trop sensible elle aurait la moiti.
            Asile d'une paix profonde,
    Ce lieu serait alors le plus beau des sjours;
            Et ce paradis des amours,
    Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.


LA VIEILLE DE SEIZE ANS.

    Lise  quinze ans plut et fut peu cruelle;
    Mais Lise, hlas! fut quitte  seize ans.
    La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
    Crut d'tre aimable avoir pass le temps.

    Son miroir mme,  ses yeux pleins de larmes,
    Ne montrait plus ni beaut, ni fracheur;
    Toute charmante, elle pleurait ses charmes
    Et cet air simple exprimait son erreur.

    J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
    Un an dtruit ma beaut, ton ardeur.
    Mon coeur, hlas! t'aime encore, infidle!
    Mais  seize ans peut-on offrir son coeur?

    Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
    Mais j'ai seize ans; adieu tous tes dsirs!
    Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
    Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!

    Quoi! vingt printemps que toi-mme as vu natre,
    A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
    Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paratre;
    Un an d'amour a donc pu me vieillir?

    Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
    M'offrait un coeur tout prt  s'enflammer;
    Allez, lui dis-je, allez  la jeunesse;
    Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.

    Mais non, cruel, reviens  ta bergre,
    Reviens, pardonne  mes seize printemps;
    S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
    Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.


CANDIDE.

    Candide est un petit vaurien
    Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
    A ses traits on reconnat bien
    Frre cadet de la Pucelle.
    Leur vieux papa, pour rajeunir,
    Donnerait une belle somme;
    Sa jeunesse va revenir,
    Il fait des oeuvres de jeune homme.
    Tout n'est pas bien: lisez l'crit,
    La preuve en est  chaque page,
    Vous verrez mme en cet ouvrage
    Que tout est mal comme il le dit.


LA BOHMIENNE.

          Pour connatre le sort des matres des humains,
              Mon art ne m'est pas ncessaire;
    C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
          L'oracle est sr, et mon art doit se taire.
              A l'aspect de ce jeune roi,
    L'avenir se dvoile  mes yeux sans mystre;
    Son sort est d'tre heureux, d'tre aimable, de plaire,
          Et tous les coeurs l'ont prdit avant moi.
              Peuple,  qui sa prsence est chre,
              En ces lieux retenez ses pas;
              Un roi qu'on aime et qu'on rvre
              A des sujets en tous climats:
              Il a beau parcourir la terre,
              Il est toujours dans ses tats[30].

  [30] Ces vers furent chants en prsence du roi de Danemarck,
  pour lequel ils avaient t composs en 1768, pendant le sjour
  de ce monarque  Paris.


  SUR L'LECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADMIE
    FRANAISE.

    Honneur  la double cdule
    Du snat dont l'auguste voix
    Couronne, par un digne choix,
    Et le vice et le ridicule.


  SUR LA TRAGDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMDIENS
    DONNRENT UNE REPRSENTATION AU BNFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS
    1784.

    Pour les pauvres la comdie
    Donne une pauvre tragdie;
    Nous devons tous en vrit
    Bien l'applaudir par charit.


LE SICLE A DU CARACTERE.

    L'histoire en a la preuve en mains,
    C'est l'exemple qui fait les hommes.
    Si Dieu renvoyait les Romains
    Dans le pauvre sicle o nous sommes,
    Caton tournerait  tout vent,
    Lucrce serait une fille,
    Messaline irait au couvent,
    Et Brutus mme  la Bastille.


L'ABB CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.

    Chaulieu, disciple d'Epicure,
    Et des grces heureux amant,
    Quand tu chantais si tendrement
    Ces vers, enfans de la nature,
    Qui t'inspirait? le sentiment.
    O toi, qui veux suivre ses traces,
    Abb galant et dlicat,
    Dont les pinceaux donnent aux grces,
    Cet air coquet de ton tat,
    Qui t'inspire cette finesse,
    Ces traits choisis, cet agrment,
    Qui voilent le raisonnement,
    Et font badiner la tendresse?
    Tu me rponds: le sentiment.
    Mais viens sur la verte fougre
    Voir foltrer cette bergre;
    Quelle tendre simplicit!
    Son amour lui sert de parure;
    Il rend touchante sa beaut;
    On la prendrait pour la nature
    Sous les traits de la volupt.
    Ne dis-tu pas: telle est la muse
    De Chaulieu, cet aimable auteur;
    Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
    Son esprit ne parle qu'au coeur.
    S'il tient en main sa tasse pleine,
    Il est Bacchus, je suis Silne.
    Lorsque sur les lvres d'Iris,
    Il cueille ces baisers humides,
    Dont les plaisirs vifs et perfides
    Suspendent tous les sens surpris,
    Et livrent les nymphes timides
    A leurs satyres enhardis,
    Mon me s'enivre avec elle,
    Des torrens de sa volupt.
    Je songe... Plus d'une beaut
    Sait les nuits que je me rappelle.
    S'il cesse d'tre Anacron,
    Pour s'instruire chez Epicure,
    Il dtruit la demeure obscure
    O l'erreur voyait l'Achron.
    A sa voix mon coeur se rassure,
    Et mes plaisirs bravent Pluton.
    Plus froid, blouis davantage;
    Bernis, je vois dans ton ouvrage
    Autant d'clat et moins d'appas;
    Ton esprit obtient mon suffrage,
    Mais mon coeur ne le donne pas.
    Ta muse est l'adroite coquette
    Qui sait placer un agrment,
    Faire jouer un diamant,
    Femme adorable, un peu caillette,
    Toujours en habit arrang,
    Possdant l'art de la toilette,
    Et redoutant le nglig.


LES JEUNES GENS DU SICLE.

    Beauts qui fuyez la licence,
    Evitez tous nos jeunes gens;
    L'Amour a dsert la France
    A l'aspect de ces grands enfans.
    Ils ont, par leur ton, leur langage,
    Effarouch la volupt,
    Et gard pour tout apanage
    L'ignorance et la nullit;
    Malgr leur tournure fragile,
    A courir ils passent leur temps;
    Ils sont importuns  la ville,
    A la cour ils sont importans;
    Dans le monde en rois ils dcident,
    Au spectacle ils ont l'air mchant;
    Partout leurs sottises les guident,
    Partout le mpris les attend.
    Pour eux les soins sont des vtilles,
    Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
    Ils sont gauches auprs des filles,
    Auprs des femmes indcens.
    Leur jargon ne pouvant s'entendre,
    Si leur jeunesse peut tenter
    Ceux que le besoin a fait prendre,
    L'ennui bientt les fait quitter.
    Sur leurs airs et sur leur figure
    Presque tous fondent leur espoir;
    Ils font entrer dans leur parure
    Tout le got qu'ils pensent avoir.
    Dans le cercle de quelques belles
    Ils vont s'tablir en vainqueurs;
    Mais ils ont toujours auprs d'elles
    Plus d'aisance que de faveurs.
    De toutes leurs bonnes fortunes
    Ils ne se prvalent jamais,
    Leurs matresses sont si communes,
    Que la honte les rend discrets.
    Ils prfrent, dans leur ivresse,
    La dbauche aux plus doux plaisirs,
    Et gotent sans dlicatesse
    Des jouissances sans dsirs.
    Puissent la volupt, les grces,
    Les expulser loin de leur cour,
    Et favoriser en leurs places
    La gat, l'esprit et l'amour!
    Les dserteurs de la tendresse
    Doivent-ils goter ses douceurs?
    Quand ils dgradent la jeunesse,
    En doivent-ils cueillir les fleurs?


VERS COMPOSS

A L'OCCASION DE LA FTE DE M. DE VAUDREUIL.

    Du patronage il faut chanter la fte:
    A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
    Qu' vous louer ici chacun s'apprte!
    Chacun de nous en vous trouve un appui.
    Celui qu'on vit jadis en Galile,
    Benin mari, s'endormir en son lit,
    Quand prs de lui Marie, un peu trouble,
    Dvotement cachait le Saint-Esprit,
    N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
    J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
    Qui, sourd aux voeux d'une beaut touchante,
    Dort aux transports d'un coeur qui le trahit.
    Que l'innocent, arm de sa verloppe,
    Joigne sans art les ais mal assortis
    Du vieux sapin qui forme son choppe,
    J'en suis fch: les grces et les ris,
    Par cette fente en sa couche introduits,
    Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
    Et son honneur, par le ciel compromis,
    Piteusement reoit plus d'une entorse.
    Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
    Au vieux patron le mien point ne ressemble;
    De son honneur il a gard la clef;
    Cornes au front pour lui font triste ensemble;
    Il n'est besoin, quand l'amour veill
    Des volupts ouvre l'ardente coupe,
    Qu'un doux pigeon tout  coup rvl
    Entre les draps se glisse et monte en poupe;
    Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
    Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
    Prompt sans dsirs, il n'attend point qu'un autre
    Cueille en son lieu la rose du plaisir;
    L'amour n'a point de plus ardent aptre,
    Et l'amiti de plus noble visir.
    Chantons en choeur, amis, chantons la fte
    De ce Joseph pour nous si prcieux;
    Qu' le louer chacun de nous s'apprte,
    Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Docile aux voeux de son coeur perdu
    Amour pour lui fait de plus doux miracles,
    Entre ses mains son arc toujours tendu,
    D'un trait brlant, perce tous les obstacles;
    Et nul oiseau par l'amour allch
    N'est en son lit entre deux draps couch,
    Sinon l'oiseau qui, d'une aile lgre,
    Message au bec, court au sein des hasards,
    De Cythre aimable messagre,
    Porter au loin un billet doux  Mars;
    Ou bien aussi le matre de l'aurore,
    Qui, fier des feux dont son front se dcore,
    Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
    Les longs transports de son prodigue amour;
    Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
    Met dans les mains de certaine beaut,
    Quand tout  coup, de soupons agit,
    Auprs du lit o la belle incertaine
    Rve l'amour dont la ralit
    Nagure encor parfumait son haleine;
    Mre en courroux et respirant  peine,
    Parat et voit, dans ce simple appareil
    De deux amans que charme le sommeil,
    Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
    Beau comme Adam avant qu'il et mang
    Le pepin vert de la premire pomme;
    Et prs de lui, cte  cte rangs,
    Les charmes nus de sa fille endormie,
    Rvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.


MADRIGAL.

    Elle est  moi, si parfaitement toute,
    Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
    Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
    Qu'elle  penser qu'on puisse tre plus sien.
    Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
    Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
    Hors qu'il me peine  me trop souvenir
    D'un qui l'avait pour matresse choisie,
    Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
    Mais mal et bien m'en doit appartenir,
    Et du pass je suis en jalousie.


A M. DE M***,

  Qui m'avait envoy une Tasse de porcelaine avec un quatrain, o
    il me recommandait de ne pas imiter Diogne.

    On boit commodment aux sources du Permesse
    Dans ce brillant mail, prsent de votre main.
          De feu Pibrac vous prchez la sagesse,
          Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
                Votre morale trs-humaine
    Assure  vos conseils plus de succs qu'aux siens.
    De suivre vos leons vous donnez les moyens;
    Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
          Je ne cours point aprs la pauvret.
    D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
    Il suffit de la voir avec tranquillit:
    La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
    Ce fou de Diogne est trop sage pour moi:
    J'aime sa fermet, son mpris pour la vie;
    Mais son manteau perc ne m'irait point, je croi:
    La besace est de trop, je n'ai point ce beau zle;
    On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
    Sans la besace enfin je prtends au bonheur.
    Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
    Il n'avait point d'amis, ce n'est point l mon matre;
    J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
    Mes voeux l'auraient cherch trop vainement peut-tre,
    Et sa lanterne, hlas! ne m'et servi de rien.


VERS A M***.

    Je serai quitte dans huitaine
    De mon dramatique dmon;
    Et je prtends, l'autre semaine,
    Congdier ma Melpomne,
    Et voir ta petite maison.
    De ta charmante Madelaine
    La fte approche, me dit-on;
    Embrasse pour moi sans faon
    Cette aimable et tendre chrtienne;
    Fais-lui, de grce, un beau sermon
    Sur son got pour la pnitence;
    Dtourne-la de l'abstinence;
    De la table cours dans ses bras,
    Et mets-lui sur la conscience
    Tous les pchs que tu pourras.
    De ma morale un peu friponne
    Peut-tre tu t'tonneras;
    J'en rougis, mais il est des cas
    O ma gravit m'abandonne:
    Quelquefois mme je souponne
    Qu'Aristippe vaut bien Znon,
    Et qu'aprs tout, le vieux Caton
    Eut moins de plaisir que Ptrone.


A MADAME ***,

SUR UNE LOTERIE.

    J'ose esprer quelque bonheur:
    Votre nom, si cher  mon coeur,
    Doit tre cher  la fortune.
    Pour vaincre sa haine importune,
    Mon nom peut-il mieux s'assortir?
    De nos dsirs elle se joue;
    Mais si l'Amour tournait la roue,
    Je verrais le vtre en sortir.
    Ah! pourquoi de la loterie
    L'Amour n'est-il pas directeur!
    Il saurait, adroit imposteur,
    Par une aimable tricherie,
    Vous soustraire  l'tourderie
    Du hasard, autre escamoteur,
    Dont on adore les caprices;
    Des destins, par vous plus propices,
    Je partagerais la faveur:
    Pour tre heureux selon mon coeur,
    Il faut l'tre sous vos auspices.


A CELLE QUI N'EST PLUS.

            Dans ce moment pouvantable,
      O des sens fatigus, des organes rompus,
      La mort avec fureur dchire les tissus,
            Lorsqu'en cet assaut redoutable
            L'me, par un dernier effort,
      Lutte contre ses maux et dispute  la mort
      Du corps qu'elle animait le dbris prissable;
      Dans ces momens affreux o l'homme est sans appui,
      O l'amant fuit l'amante, o l'ami fuit l'ami,
      Moi seul, en frmissant, j'ai forc mon courage
      A supporter pour toi cette effrayante image.
      De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
      Le sanglot lamentable a pass dans mon coeur;
      Tes yeux fixes, muets, o la mort tait peinte,
    D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
      Ces yeux que j'avais vus par l'amour anims,
      Ces yeux que j'adorais, ma main les a ferms!


IMIT DE L'ANTHOLOGIE.

          Vnus sortait des bras de son amant:
              Une agraffe de sa cuirasse
    Au bras de la desse a laiss quelque trace.
              Diane vint, et mchamment,
    Aux Dieux, par un seul mot, dcouvrit le mystre.
              Voyez, dit-elle avec douceur,
              Voyez comment un tmraire,
    Un Diomde encor ose blesser ma soeur!


A MADAME ***.

    On ne vit qu' trente ans: tel est votre systme;
    C'est celui de mon coeur depuis que je vous aime.
    Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
    Me laissent le regret d'avoir vcu sans vous:
    J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
    Elle commence  vous; elle est  son printemps:
    Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
    Possdez  jamais mon me rajeunie.
    Vos grces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
            Eterniseront mon ivresse;
            Elle pure mes sentimens;
            Et le dlire de mes sens
            Est approuv par la sagesse.


A MADAME ***,

EN LUI ENVOYANT UN CHIEN.

          Vous l'aimerez; il passera sa vie
            A vos pieds ou sur vos genoux;
    Prs du chevet peut-tre... Ah! je lui porte envie
    Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.


MOTIFS DE MON SILENCE.

    Je touche au midi de mes ans,
    Et je me dois tous mes instans
    Pour jouir, non pour faire un livre.
    Ami, penser, sentir, c'est vivre:
    Ecrire, c'est perdre du temps.


IMITATION DE MARTIAL.

    J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
    J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
    Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
    Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'tonne.
    Ecoutez mes raisons; vous jugerez aprs.
    Dans Rome, l'or payait mon troit domicile:
    Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
    Une cendre conome, en mon humble foyer,
    Rprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
    Ici la flamme brille, et le chne et le htre
    Ptille impunment dans un tre champtre.
    Chez vous,  chaque pas, ma bourse dcroissait;
    Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
    Du luxe de mon champ ma table est dcore;
    De mon rustique habit j'admire la dure.
    Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
    On me vit me contraindre et dpendre d'autrui;
    Je dpens de moi seul pour tre heureux et sage,
    Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
    Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
    Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!


AUTRE DU MME.

    J'ai dit, belle Agla, partout et constamment,
    Que Clon, votre ami, n'tait point votre amant;
            Et j'avais presque dans le monde
            tabli mon opinion;
    Mais, votre mari mort, vous pousez Clon:
            Que voulez-vous que je rponde?


AUTRE DU MME.

    Recherch par les grands, invit par les belles,
    Vous ngligez peut-tre un peu trop l'amiti,
        Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
    Vous le disiez jadis, vous l'avez oubli.

    Adieu: jouissez bien de toute votre gloire;
    Brillez dans les salons; russissez, plaisez,
    Gardez-vous cependant de vous en faire accroire;
    On ne vous aime point, Damis: vous amusez.


MORALIT.

    Brillante et vaine ambition,
    Et vous, gloire, mulation,
    Que l'on vante et qu'on difie,
    Vous tes l'honorable nom
    Et de l'orgueil et de l'envie:
    Du coeur vous tes le poison,
    Et le tourment de notre vie.


PIGRAMME.

    J'aimai Damis ds ma jeunesse:
    Zle, bienfaits, soins dlicats,
    Ont prouv pour lui ma tendresse;
    Eh bien! Damis ne m'aime pas.
    Il me voit; il m'crit, me loue:
    Je me plaindrais injustement.
    Jamais personne, je l'avoue,
    Ne fut ingrat si dcemment.


AUTRE.

    Un thologien expert,
    Clbre par le syllogisme,
    Prtendait convertir Robert,
    Et le gurir de l'athisme.
    Mais voyez  quoi cela sert?
    C'est beaucoup que le bon Robert
    Veuille se rduire au disme,
    Encore dit-il qu'il y perd.


SUR UN MARI.

    L'heureux poux! que son sort est charmant!
    Il est tromp, si bien, si finement!
    Il est si sr de sa tendre grie,
    Que, si l'hymen s'engage avec serment
    A m'accorder le mme aveuglement,
    Sur mon honneur, demain je me marie.


VERS

   MIS AU BAS DU PORTRAIT DE MIRABEAU.

    Peintre de Frdric, il a jug ses lois,
    Et soumis l'hrosme  la philosophie.
    Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son gnie,
    L'humanit, l'tat, peut-tre tous les rois.

VERS

   A METTRE AU BAS DU PORTRAIT DE D'ALEMBERT.

              Je change,  mon gr de visage.
    Je deviens tour  tour d'Angeville, Poisson,
    Rimeur[31], historien[32], gomtre, bouffon[33];
              Je contrefais mme le sage[34].

  [31] M. d'Alembert faisait alors des vers.

  [32] Les Mmoires de la reine Christine.

  [33] On connat les talens de M. d'Alembert pour contrefaire.

  [34] Il y a sans cesse dans les ouvrages de d'Alembert: Lesage
  fait ceci ou cela.


PIGRAMME CONTRE LAHARPE.

    Ce cher Laharpe, il ne sigera pas,
    Comme Gaillard, dans le fauteuil  bras.
    J'en suis fch; sa fortune tait faite.
    --Faite! Et comment?--Cent jetons partags
    Sur un tapis entre tant d'agrgs,
    C'est pour chacun si modique recette!
    Et puis on court aprs ces jetons.--Oui;
    Mais ds l'abord on aurait du confrre
    Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractre:
    Il restait seul; la bourse tait  lui.


AUTRE CONTRE LE MME.

    Mon pauvre ami, te voil bien confus
    De voir qu'enfin chez les quarante lus
    Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
    --Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
    Avec clat sans cesse on me renomme
    Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
    C'est simplement, relisez les statuts,
    C'est simplement qu'il faut tre honnte homme.


AUTRE CONTRE LE MME.

    Depuis un temps Laharpe a des aeux:
    Surcrot d'orgueil. Le vitrier, son frre,
    En est bless; moi, je suis furieux,
    Bien moins pourtant que la limonadire.
    Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
    Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
    Dieu ne m'a point accord, comme  toi,
    Prs de trente ans pour bien choisir mon pre.


LE ROI DE DANEMARCK

EN PARTANT DE PARIS.

    Triste Paris, que tu m'assommes
    De vers, de soupers, d'opras!
    Je suis venu pour voir des hommes:
    Rangez-vous, messieurs de Duras.


A UNE FEMME

   Qui prtendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle.

        Tous vos amis songent  vous, Hortense;
    Plus d'un voudrait peut-tre y penser moins souvent;
        Mais vous devez, je crois, la prfrence
        A celui-l qui rve en y songeant.


LE PALAIS DE LA FAVEUR,

ALLGORIE EN VERS ET EN PROSE.

J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami,
vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les rcits que je
vous en fais, les rveries mme qu'elles m'occasionnent. Prose, vers,
spars ou confondus, tout est bien reu de vous; tout vous convient
galement. Il ne me faut rien moins que cet excs d'indulgence et
l'amiti qui en est la source, pour m'engager  vous crire ces
bagatelles. coutez le rcit de ma dernire aventure.

Je m'tais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la fort
de***, le moins frquent, et que cependant je connaissais. J'aperus
un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre,
persuad qu'il me conduirait  un lieu plus dlicieux encore. Je le
suivis assez long-temps: le marcher tait doux; et c'est ce qui me
faisait poursuivre, malgr la varit des dtours qui sans doute ont
fait abandonner cette route. Le terme o elle conduit est trs-dsir,
et l'on cherche  y arriver le plutt possible. J'arrivai enfin au
bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui
conduisait  un palais dont l'clat m'blouit. Je vis de loin une
foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une
fte: ma conjecture tait d'autant plus fonde, que, dans ce tumulte
et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de
joie. Quelle que ft cette fte, je voulus en avoir ma part, et je
cdai  cet instinct de curiosit qui matrise presque tous les
hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup
de peine  pntrer,  me faire jour  travers la foule. Des gens plus
presss que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient mme
presqu' dessein, et se prcipitaient pour passer les premiers: il est
vrai qu'ils se trouvaient ensuite renverss ou carts par d'autres
plus forts et plus adroits. Cet empressement gnral redoublait ma
curiosit; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque
je me sentis enlev et comme port sur les marches du palais, par un
flot imptueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui
m'abrgea la moiti du chemin. Je me dgageai de ce chaos et voulus
entrer pour m'asseoir.

Le garde qui tait dans l'intrieur m'aborda, et me demanda ce que je
voulais. Hlas! rien, lui rpondis-je du ton d'un homme
fatigu.--Dans le lieu o vous tes, me dit-il, on ne croit plus 
cette rponse.--Eh bien! monsieur, lui rpliquai-je, ce que je
demande, c'est un peu de repos.--Ce n'est pas non plus ce que l'on
vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver.
Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne dsirez que la tranquillit,
n'attendez pas le retour de ma matresse.--Eh puis-je, monsieur, vous
demander qui elle est, lui dis-je trs-poliment?--Elle se nomme
Faveur.--En quoi votre matresse pourrait-elle troubler mon
repos?--Monsieur parat tranger?--Je le suis  beaucoup de choses, 
presque tout.--C'est de bien bonne heure, me rpliqua-t-il: et il me
regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant
un air plus ouvert et plus poli: Faites-moi l'honneur de me suivre,
me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma matresse.
Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus bloui  la vue de toutes
les merveilles qui s'offrirent  mes yeux. J'avanai; et, aprs m'tre
livr  ma surprise, je regardai mon guide. Tout ceci est magique,
lui dis-je.--Point du tout, me rpondit-il; tous ces chefs-d'oeuvres
sont rels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne
soit pas dtruit dans quelques instans. Je m'approchai tour  tour
de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout tait
faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies
n'taient que de vaines dcoupures; les cristaux, les diamans
n'taient que des verres  facettes; et la perspective du fond de
l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos
thtres; les coussins, les lits, les sophas sont forms de roses
amonceles  la hte, et dont on a oubli d'arracher les pines.

Eh! monsieur, dis-je  mon conducteur, que faites-vous ici?--Je n'y
suis, me rpondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami
absent que rien ne peut dtromper, et qui a vieilli auprs de Faveur
dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une libert
qu'il ne me permet pas, et qui a pens me brouiller avec lui. Tout ce
que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblme de son
caractre et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous
recherche et vous rebute l'instant d'aprs. Importune, c'est elle qui
pourtant fuit la premire. Dans son me comme dans son palais, tout
est jou, tout est trompeur, sa beaut, sa bont mme; mais elle a des
grces dont l'attrait est presque invincible.

    On ne sait quel enchantement
    Vers elle en secret vous attire,
    Et remplit l'me en un moment
    D'un crdule ravissement,
    Qui devient ivresse ou dlire.
    Sans pouvoir se faire estimer,
    Elle a su fonder son empire
    Sur tous les moyens de sduire,
    Hors toutefois celui d'aimer.
    Aimer est pour elle impossible;
    Mais elle sait le feindre, hlas!
    Et c'est le charme irrsistible
    Qui nous enchane sur ses pas.
    Oui, dans un profil trop rapide,
    Soit naf, soit tudi,
    Souvent elle offre  l'oeil timide
    Une ressemblance perfide,
    Faut-il dire? avec l'amiti.
    Ce faux air, cette vaine image
    Commence la sduction;
    La vanit nous encourage,
    Et complte l'illusion;
    On se croit heureux, presque sage,
    En voyant que l'opinion
    Complimente votre esclavage.
    Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
    Bientt sur le ple horizon
    Vont se ternir, et c'est dommage,
    La pourpre et l'or de ce nuage
    O votre imagination
    Voyait briller un doux rayon;
    Votre bonheur et son ouvrage,
    Tout disparat; et la raison
    Ne voit plus qu'un froid paysage,
    Ornement de votre prison.--

De votre prison! m'criai-je.--Oh! monsieur, je ne veux point tre
emprisonn. Mon guide ne put s'empcher de rire de ma terreur. Fuyez
donc, me dit-il, et craignez que ma matresse ne vous voie.--Quelle
trange ide! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de
son caprice?--Pourquoi non?--Mais, monsieur, d'o vient n'avez-vous
pas cette crainte pour vous-mme?--Elle m'a vu, croit me connatre: et
c'est assez pour elle. Mais vous tes pour ses yeux un objet nouveau,
il n'en faut pas davantage.--Soyez tranquille; je veux la voir, et la
verrai sans tre aperu.--Mais savez-vous qu'on se fait souvent une
peine de ne pas l'tre?--Pour moi, je ne m'intresse pas aux chagrins
de cette espce.--Vous tes un philosophe, je le vois; et ce que
j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, aprs tout, seriez-vous
le premier sage qui et t pris  ce pige?--Non, mais je ne serais
pas non plus le premier qui s'en ft garanti.--J'entends: vous voulez
risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attach au triomphe d'un
refus.--Peut-tre ne suis-je pas insensible  cette gloire: je suis
jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.--Jeune sage,
prenez garde, me rpliqua mon guide:

    Affronter la tentation,
    C'est manquer de philosophie;
    La sagesse veut que l'on fuie;
    Mais de la cour, hlas! fuit-on,
    Sinon quand le roi vous en prie?

J'allais rpondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle
des gardes; et je crus, je dis mme  mon conducteur que sans doute
c'tait la princesse. Il ne fit que dtourner la tte; et  la sorte
de tumulte qu'il entrevit: Non, me dit-il, ce n'est que Ltitia, sa
favorite.--Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa
tournure?..--Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-tre
que non. C'est un caractre assez singulier:

    Son air est vif et smillant;
    Son esprit ne plat qu'en surface;
    Son me est un cristal mouvant
    O tout brille, change et s'efface;
    Son crdit, comme elle inconstant,
    Nat, meurt, et revit par instant.
    Jamais elle n'est en disgrce,
    Jamais en faveur pleinement.
    Mais qu'elle amuse un seul moment,
    Il n'est honneur, titre, ni place,
    Qu'elle n'enlve lestement.
    Rien ne l'meut, ne l'embarrasse;
    On la traite lgrement,
    Au ton du jour elle se plie;
    Dame ou soubrette, elle est ravie:
    Nouvel emploi, nouveau talent,
    Soit calcul, routine ou folie,
    Son rle, qui monte ou descend,
    Comme lui la diversifie.
    Son dsir le plus permanent
    N'a l'air que d'une fantaisie
    Dont elle-mme rit souvent,
    Dont l'insuccs serait plaisant:
    Et le succs la justifie.
    goste avec enjoment,
    Despotique avec bonhomie,
    On la voit, ou brusque ou polie,
    Vous gouverner obligeamment,
    Vous obliger tourdiment:
    Elle est tout ou rien, par saillie,
    Vous nuit, vous fte, vous oublie,
    Mais toujours agrablement:
    Oh! c'est une femme accomplie,
    Qui nous restera srement.

Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortge; je reconnus
aisment Ltitia,  l'air foltre et familier dont elle aborda sa
souveraine. Faveur, tout en regardant de ct et d'autre avec des yeux
caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que
des esprances, lui fit un petit signe d'amiti,  peu prs pareil 
celui dont on accueille un joli pagneul. Ltitia en fut ravie; le
ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla
 l'oreille. Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce
qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop prcieux. Ce
dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux
tmoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composes de
femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne
regarda point, attendu qu'elles taient pour la plupart assez
vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais
cru, ce que j'attribuai moins  leur philosophie qu' l'habitude de se
voir ngliges. Tout en avanant, Faveur approchait du groupe dont je
faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle
lui tait inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle
fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves
se spara pour me faire place. Je m'avanai, mais sans cet
empressement tourdi qui seul flatte la vanit de Faveur. Sa
coquetterie en fut redouble. Elle me dit que, dans un moment, elle
m'inviterait  passer dans son cabinet; et elle se remit  parcourir
la salle d'assemble.

Aussitt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pens
m'touffer, fut  mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de
ces inconnus s'efforait d'tre remarqu de moi. Un moment aprs,
Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprs d'elle. C'est alors que
je sentis tout l'empire de sa sduction. Elle prtendit me connatre
par la renomme, me dit qu'elle voulait me fixer  sa cour. Ce qu'il y
a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme
j'hsitais dans mes rponses, elle me dit: Ne jugez pas de moi sur
les bruits qu'on s'efforce de rpandre; je vaux mieux que ma
rputation. Oblige par tat d'tre la dispensatrice des grces, je
suis quelquefois condamne  paratre oublier mes amis,  paratre
inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans
le fond, je suis trs-solide. Et puis les peines attaches  ma place,
l'ennui qui me tourmente...--L'ennui, m'criai-je avec un air
tonn!--Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires!
et Tdiosus, mon ministre, qui m'assomme,  qui j'accorde tout pour
m'en dfaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tente de
lui cder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des
inconvniens.--Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le
renvoyer?--Le renvoyer, s'cria-t-elle! cela est impossible!--Comment!
dis-je, il ne s'en irait pas? Un grand clat de rire fut la rponse
de Faveur. Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous tes
trs-aimable; je prvois que vous me deviendrez ncessaire? Quand vous
verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?--Madame, on ne vous a
jamais fait sa cour pour une fois seulement.--Adieu, dit-elle: ne me
manquez point de parole, je compte sur vos soins. Je la saluai
respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur
mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits
au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir 
ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'aprs la vanit vaincue,
il reste  vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus
difficile, s'il n'est mme tout  fait impossible.

Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, o,
pour obtenir des grces, il faut ennuyer ou amuser, tre le digne
rival de Tdiosus ou de Ltitia, sans caractre, sans dignit, ne
sentir, ni n'inspirer soi-mme nul vritable intrt. Avec quel
empressement je gagnai ma maison! J'y tais attendu, ce qui n'arrive 
personne dans le lieu d'o je sortais. Mon asile me parut plus riant,
mon jardin plus dlicieux, le sourire d'une femme aimable anim d'une
grce plus touchante. D'o naissait dans mon me ce surcrot
d'attendrissement et de bonheur? Aprs en avoir got le charme, j'en
cherchai malgr moi la cause, et je crus l'avoir trouve.

    Peut-tre la triste imposture
    Des biens qu'offre la vanit,
    Montre mieux la ralit
    De ceux que la raison procure.
    Peut-tre, ouverte au sentiment,
    L'me alors, plus simple et plus pure,
    S'abandonne plus aisment
    Au doux besoin d'panchement
    Qui nous ramne  la nature.

Adieu, mon ami: le mme intrt qui nous ramne  la nature, nous
rapple aussi vers l'amiti.




LETTRES DIVERSES.




LETTRES DIVERSES.


LETTRE PREMIRE.

   A MADAME DE ***.

Je me suis dout, madame, en recevant votre billet et avant de
l'ouvrir, qu'il m'arrivait malheur; et c'tait pour moi une nouveaut
d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon
entre dans mon nouvel tablissement d'Auteuil; mais ayant diffr de
deux jours, pour vous faire ma cour avant mon dpart, il faut bien que
je diffre de deux autres, pour que les deux premiers ne soient pas
perdus. Je crois ce sentiment-l plus honnte que celui qui fait
courir les joueurs aprs leur argent; mais, dans le fond, il est  peu
prs du mme genre.

Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher
quelque temps  la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que
c'est pour travailler, pour finir ces ptres de Ninon[35] sur
lesquelles on ne cesse de m'impatienter? N'est-il pas ridicule
d'aller vivre sagement pour crire des folies? Etre fou de sang froid
ou par rminiscence, cela n'est-il pas bizarre? Voil l'inconvnient
de dire  ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m'y
reprendra plus. Etre expos  finir ce que je commence,  mettre de
l'ordre dans mes caprices: cela me parat un peu dur, et je n'en serai
plus la dupe.

  [35] Ces ptres ont t gares, ainsi que d'autres papiers, 
  la mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource;
  car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.

Je ne vous parle plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amiti,
qui dureront autant que moi.


LETTRE II.

   A ......

Voil donc, mon cher ami, comme vous vous conduisez, vous que je
croyais la raison, la prudence, la sagesse mme! A qui se fier, aprs
ce que je sais de vous? et sur qui compter dsormais? On vous ordonne
la plus grande modration dans l'usage de la pense; et madame M.....
m'a dit qu'elle avait reu de vous une lettre charmante et pleine
d'esprit, ce sont ces termes; je n'exagre rien, et je suis bien
loign de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la rcuser non
plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est  mille lieues de
toute espce de mdisance,  plus forte raison de calomnie.

Une lettre charmante et pleine d'esprit! est-il possible? Quoi! c'est
vous qui vous permettez de pareils excs! On est tranquille sur votre
compte; et tout d'un coup voil une infraction de rgime qui vient
effrayer vos amis. Si madame M...... et dit simplement une lettre
charmante, je dirais: cela peut se passer, peut-tre le mal n'est-il
pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire: c'est un
ouvrage charmant; et,  la lecture, j'ai vu que rien n'tait plus
faux: mais plein d'esprit, c'est l ce qui est une faute absolument
impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois oblig d'en faire
avertir M. Tronchin, qui ne plaisante point dans ces cas-l, et qui
saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien
la pense est nuisible  l'homme; que, par cette raison, il n'y a
presque pas d'homme qui pense la vingtime partie de sa vie; que vous
mme, pour avoir pens seulement la moiti de la vtre, vous vous en
trouvez trs-mal: et voil que, non seulement vous pensez, mais mme
vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine sant mme, il ne
fait pas sr de se donner cette licence; que l'esprit entrane de
grands inconvniens  la ville,  la cour; et c'est vous..... Je n'en
reviens pas. Bon dieu!  quoi sert la philosophie? Je ne m'y connais
point; mais je souponne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit,
la mme diffrence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est
vrai, jugez combien vous tes coupable.

Vous allez me rpliquer que vous avez beaucoup d'amiti pour madame
M......; qu'au moment o vous avez pris la plume pour rpondre  sa
lettre, le sentiment a veill l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en
a des exemples; que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et
le plus aimable; et que vous pouvez tre dans ce cas: mais, de bonne
foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse?
D'abord, il s'agirait de savoir si M. Tronchin vous permet le
sentiment. Cela m'tonnerait beaucoup dans un mdecin aussi habile, et
qui connat si bien la nature. Je doute trs-fort qu'il vous ait rien
prononc l-dessus; et vous tes trop honnte pour le compromettre
avec la facult. On sait assez que le sentiment est presque aussi
malsain que l'esprit; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le
contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est
beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet
assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne
serait qu'une dfaite; et, au fond, je ne vois pas comment vous vous
en tirerez.

La faute o vous venez de tomber d'une faon si humiliante, m'a fait
revenir sur le pass, comme il arrive en pareil cas; et je me suis
rappel que les deux dernires fois que j'ai eu le plaisir de vous
voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et mme je me
souviens de quelques rflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui
doivent ncessairement prendre sur la machine. J'ai song alors que
vous tiez assez mal environn; que mademoiselle Thomas, outre
son esprit, ayant encore celui qui nat du sentiment, peut
trs-frquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facults:
ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut
pas croire que je sois non plus sans inquitude sur M. Ducis. Ceux qui
ne connaissent que son talent tragique, ne savent  quel point il est
dangereux pour vous, et de combien de faons il peut vous nuire, par
sa conversation forte, anime et attachante. Vous ne connaissez point,
je crois, madame Helvtius; je sais, du moins, que vous n'allez point
chez elle: j'en suis enchant pour vous.....


LETTRE III.

   A ....

    20 Aot 1765.

Je crois assez connatre votre me, mon cher ami, pour pouvoir vous
donner des conseils utiles  votre bonheur. Garantissez-vous de tout
sentiment vif et profond. J'ai remarqu que toutes les fois que vous
tes vivement affect de quelque chose, vous tombez dans un chagrin
qui n'est point cette douce mlancolie si dlicieuse pour ceux qui
l'prouvent. De plus, les travaux rendent la gat ncessaire  votre
sant. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins
est-il certain qu'il ne vous dlasserait pas, et vous avez besoin
d'tre dlass. Ne craignez pas de perdre par l cette sensibilit
ncessaire  l'homme de lettres; vous en avez reu une trop grande
dose: rien ne peut l'puiser. La lecture des excellens livres
l'entretiendra davantage, sans exposer votre me  ces secousses
violentes qui l'accablent, lorsque des noeuds qui nous taient chers
viennent  se briser.

Ne donnez jamais  personne aucun droit sur vous. La roideur de votre
caractre pouvant par la suite vous forcer  cesser de les voir, vous
aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment  une
grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois  l'amiti, je
crois  l'amour: cette ide est ncessaire  mon bonheur: mais je
crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer  l'esprance de
trouver une matresse et un ami capables de remplir mon coeur. Je sais
que ce que je vous dis fait frmir: mais telle est la dpravation
humaine, telles sont les raisons que j'ai de mpriser les hommes, que
je me crois tout  fait excusable.

Si quelqu'un tait naturellement ce que je vous conseille d'tre, je
le fuirais de tout mon coeur. Est-on priv de sensibilit? on inspire
un sentiment qui ressemble  l'aversion; est-on trop sensible? on est
malheureux. Quel parti prendre? celui de rduire l'amour au plaisir de
satisfaire un besoin spontan, en se permettant tout au plus quelque
prfrence pour tel ou tel objet. Rduire l'amiti  un sentiment de
bienveillance proportionn au mrite de chacun, c'est le parti que
prit Fontenelle, qui avait toujours les jetons  la main. Vous tes n
honnte; je suis sr que vous ne pousserez pas cette dfiance trop
loin. Tout ceci se rduit  dire que votre me ne doit jamais tre
insparablement attache  l'me de personne, qu'il faut apprcier
tout le monde, et remplir tous les devoirs de l'honnte homme, et mme
de l'homme vertueux, d'aprs des ides justes et dtermines, plutt
que d'aprs des sentimens, qui, quoique plus dlicieux, ont toujours
quelque chose d'arbitraire.

C'est par le travail seul que vous chapperez  l'activit de cette
me qui dvore tout. Le temps que vous emplorez chez vous sera pris
sur celui que vous perdriez dans le monde, o vous vous amusez si peu;
o vous portez le sentiment toujours pnible de la supriorit de
votre me et de l'infriorit de votre fortune; o vous trouvez des
raisons de har et de mpriser les hommes, c'est--dire, de renforcer
cette mlancolie  laquelle vous tes dj trop sujet, qui vous met
souvent de mauvaise humeur, et qui vous expose quelquefois  vous
faire des ennemis. La retraite assurera en mme temps votre repos,
c'est--dire, votre bonheur, votre sant, votre gloire, votre fortune
et votre considration.

Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui, sans
dtruire la sant, affaiblissent au moins la vigueur du corps, donnent
une sorte de malaise, et dtruisent l'quilibre des passions.

La considration de l'homme le plus clbre tient au soin qu'il a de
ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie dcente qui n'est
indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi: l'emploi de votre
temps l'augmentera ncessairement, et, par la mme raison, votre
fortune; car, croyez-moi, ne comptez jamais que sur vous.

Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander, et
qui vous est plus difficile qu' un autre, c'est l'conomie. Je ne
vous dis pas de mettre du prix  l'argent, mais de regarder l'conomie
comme un moyen d'tre toujours indpendant des hommes, condition plus
ncessaire qu'on ne croit pour conserver son honntet.


LETTRE IV.

   A MADAME DE S...

Quoi, madame, vous avez eu la bont d'aller voir mon nouveau taudis!
Je vous reconnais bien l. Vous tes contente de mon logement; mais
moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger prs
de la rue Louis-le-Grand.

Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me
serait impossible de dsirer autre chose que ce que j'ai trouv en
elle; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions commenc. J'ai
toutes sortes de raisons d'tre enchant de mon voyage de Barge. Il
semble qu'il devait tre la fin de toutes les contradictions que j'ai
prouves, et que toutes les circonstances se sont runies pour
dissiper ce fond de mlancolie qui se reproduisait trop souvent. Le
retour de ma sant, les bonts que j'ai prouves de tout le monde; ce
bonheur, si indpendant de tout mrite, mais si commode et si doux,
d'inspirer de l'intrt  tous ceux dont je me suis occup; quelques
avantages rels et positifs, les esprances les mieux fondes et les
plus avoues par la raison la plus svre, le bonheur public et celui
de quelques personnes  qui je ne suis ni inconnu ni indiffrent, le
souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amiti nouvelle
mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein
d'esprit, de talent et de simplicit, M. Dupaty, que vous connaissez
de rputation; une autre liaison non moins prcieuse avec une femme
aimable que j'ai trouve ici, et qui a pris pour moi tous les
sentimens d'une soeur; des gens dont je devais le plus souhaiter la
connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la
mienne; enfin, la runion des sentimens les plus chers et les plus
dsirables: voil ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il
semble que mon mauvais gnie ait lch prise; et je vis, depuis trois
mois, sous la baguette de la fe Bienfaisante.

D'aprs ce dtail, vous croiriez que je vis environn de tout ce que
j'ai trouv d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une socit
charmante. Non, je vis sous une douche brlante, ou dans une
bouilloire cache au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est
parti de Barge. Il y fait un temps excrable, et le brouillard ne
laisse point souponner que les Pyrnes soient sur ma tte. Mais je
n'en suis pas moins heureux: j'avais besoin de revenir sur les
sentimens agrables dont j'ai joui avec trop de prcipitation; je les
recueille avec une joie mle de surprise; mes ides sont faciles et
douces; tous les mouvemens de mon coeur sont des plaisirs; voil le
vrai beau temps, et le ciel est d'azur.

Le ton de cette lettre est un peu diffrent de celles que je vous
crivais, madame, de la rue de Richelieu, et mme de quelques
conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous, il y a cinq
ou six mois. Que voulez-vous? je vous montrais mon me alors, comme je
vous la montre aujourd'hui: L'homme est ondoyant, dit Montaigne:
j'tais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le
bien. Les diffrentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de
les placer  propos. Znon n'avait pas tort: Epicure avait raison. Le
rgime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un
convalescent n'est pas celui d'un athlte. Je me trouve bien de ma
manire d'tre actuelle; je reviendrais  l'autre, s'il le fallait:
mais je tcherai d'carter ce qui pourrait la rendre ncessaire; je
n'y sais que cela.

Madame de Tess et M. le duc d'Ayen ont pass ici quelques jours; j'ai
fort  me louer de leurs bonts; je n'ai cependant point accept
l'offre de madame de Tess pour Luchon; je vous dirai pourquoi.

Je pars d'ici vers la fin de septembre; je comptais m'en aller en
droiture  Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes
anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles
raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B...... a trouv
absurde que je ngligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il
prtend que ma connaissance avec M. de Gr...... pourrait finir par
n'tre qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais
arriver. Il est actuellement  Chanteloup; il peut s'en assurer par
lui-mme; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'tre un peu
surpris. Quoiqu'il en soit, je dfre  son conseil et  celui de mes
amis qui blment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai 
Chanteloup qu' la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui
conviendra. J'tais fort tent de m'en retourner par le Languedoc,
pour voir la Provence qui est un fort beau pays.

Voulez-vous bien, madame, prsenter mes respects  M. S....... Je vous
adresserais aussi bien des complimens pour les personnes que vous
savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre
contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous
la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.

Conservez, je vous prie, madame, votre sant, celle de M. S......,
votre bonheur commun, vos bonts pour moi; et recevez les assurances
de mon respect et de ma tendre amiti.


LETTRE V.

   A.......

Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espce de singularit
qui me fait voir la littrature sous l'aspect o je la vois; s'il est
vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
considrable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amiti, quels sont
les moyens que j'ai employs pour arriver  ce terme que vous supposez
avoir t le but de mon ambition. Voil, ce me semble, les divers
objets de votre curiosit, autant que je puis le rsumer de votre
longue lettre. Mes rponses seront simples.

Mais je commence par vous dire que je suis presque offens de voir que
vous me supposiez un plan de conduite  cet gard. Mon tour d'esprit,
mon caractre, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
combinaison de ma part. J'ai toujours t choqu de la ridicule et
insolente opinion, rpandue presque partout, qu'un homme de lettres
qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au prige de la
fortune. Arriv  peu prs  ce terme, j'ai senti que j'avais assez
d'aisance pour vivre solitaire; et mon got m'y portait naturellement.
Mais comme le hasard a fait que ma socit est recherche par
plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considrable, il est
arriv que mon aisance est devenue une vritable dtresse, par une
suite des devoirs que m'imposait la frquentation d'un monde que je
n'avais pas recherch. Je me suis trouv dans la ncessit absolue, ou
de faire de la littrature un mtier pour suppler  ce qui me
manquait du ct de la fortune, ou de solliciter des grces, ou enfin
de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrpidement le
dernier. On (a) beaucoup cri; on m'a trouv bizarre, extraordinaire.
Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle  traduire
la pense de mon prochain. Tout ce qu'on a dit  ce sujet, voulait
dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment pay de ses peines et de ses
courses par l'honneur de nous frquenter, par le plaisir de nous
amuser, par l'agrment d'tre trait par nous comme ne l'est aucun
homme de lettres?

A cela je rponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
vanit dont les gens de lettres sont si pris, j'en ai par-dessus la
tte. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien  prtendre,
trouvez bon que je me retire. Si la socit ne m'est bonne  rien, il
faut que je commence  tre bon pour moi-mme. Il est ridicule de
vieillir, en qualit d'acteur, dans une troupe o l'on ne peut pas
mme prtendre  la demi-part. Ou je vivrai seul, occup de moi et de
mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
l'aisance que vous accordez  des gens que vous-mmes vous ne vous
aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manire
d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
selon vous, et en vrit, selon le fait tabli dans le monde? C'est un
homme  qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
cit quelquefois; on t'accordera, non quelque considration relle,
mais quelques gards flatteurs pour ta vanit sur laquelle je compte,
et non pour l'amour propre qui convient  un homme de sens. Tu
criras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
quelques loges, beaucoup d'injures et quelques cus, en attendant que
tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
cinquante, qu'il faudra disputer  tes rivaux, en te roulant dans la
fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
lui jette dans les ftes publiques.

J'ai trouv, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
mprisant  la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
littraire, j'ai immol l'une et l'autre  l'honneur de mon caractre
et  l'intrt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
preuves de dsintressement, et je ne solliciterai pas; j'ai trs-peu,
mais j'ai autant ou plus que quantit de gens de mrite: ainsi je ne
demande rien. Mais il faut que vous me laissiez  moi-mme; il n'est
pas juste que je porte, en mme temps, le poids de la pauvret et le
poids des devoirs attachs  la fortune; j'ai une sant dlicate et la
vue basse; je n'ai gagn jusqu' prsent dans le monde que des boues,
des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
d'tre cras vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
si cela n'est pas termin  telle poque, je pars.

Voil, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous tonnez que cela ait
pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une premire retraite de
six mois, o j'avais trouv le bonheur, a prouv invinciblement que je
n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste  vous
expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous dvelopper, au
moins dans le mme dtail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
me souponner de vanit, je puis vous dire que mes amis savent que je
suis propre  plusieurs choses, hors de la sphre de la littrature.
Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
cout que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
sentiment quelque calcul et quelque intrt; et les circonstances
tant favorables, il en est rsult la petite rvolution que vous
jugez si heureuse.


LETTRE VI.

   A MADAME d'ANGIVILLIERS[36].

Je vous rends mille grces du billet que vous avez eu la bont de
m'envoyer. Je n'ai pu en profiter. J'tais sorti, croyant que vous
n'tiez point  Paris, et que l'heure de la poste de Versailles tait
passe. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je
serais fch que votre bont pour moi vous engaget  des sacrifices
en ce genre. D'ailleurs, n'ayant aucune liaison avec les quatre ou
cinq personnes qui auront les quatre ou cinq premires places
vacantes, je ne suis plus dans le cas d'tre aussi empress aux
sances acadmiques; et il est juste que vous puissiez faire des
heureux pour leurs amis. Cependant, comme rien n'est sr, et que
quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir  l'Acadmie, je
vous prierais, madame, de permettre que je recourusse  vous, au cas
que l'lection tombt sur quelqu'un de ma connaissance. En attendant,
je me borne  vous solliciter pour madame la comtesse de Ronse qui
n'a jamais vu la rception, et qui serait curieuse d'en voir une.

  [36] Cette lettre, ainsi que la IXe, nous a t communique par
  M. Sencier, membre de la Socit des Bibliophiles, et dont
  l'obligeance gale le savoir.

J'ai cru pouvoir aussi, madame, me charger de vous rappeler l'intrt
que M. le comte de Rochefort prend  un honnte libraire dont il vous
a parl, et pour lequel il devait, avant son dpart, vous remettre un
mmoire adress  M. le comte d'Angivilliers: je joins ce mmoire  ma
lettre, ne voulant pas retarder, par ma faute, le bien que vous tes
toujours prte  faire aux malheureux.

J'irai quelquefois  Versailles cet t, et je tenterai d'avoir
l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul, si
j'avais l'esprance d'y russir. Mais en convenant, madame, que quatre
lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir, je trouve
qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.


LETTRE VII.

   A M. L'ABB ROMAN.

    4 Mars 1784.

C'est un voeu que j'ai fait, mon cher ami, de vous rpondre toujours 
l'instant o j'aurai reu votre lettre, et je n'ai pas besoin
d'efforts pour le remplir: il m'en faudrait pour diffrer, et je ne
veux pas lutter contre moi-mme.

Ah! mon ami, que j'ai t tonn de voir que je diffre de vous dans
la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez
pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot
pareil; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est
sans doute trs-bonne; mais pourquoi, ou plutt comment le
sentez-vous? voil ce qui m'tonne. Quoi! cette malheureuse manie de
clbrit, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan,
un protecteur! Avez-vous oubli qu'elle exige presqu'autant de
misres, de sottises, de bassesses mme que la fortune? et quel en est
le fruit? beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le
plus certain est de vous apprendre jusqu'o va la mchancet humaine,
en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procds
les plus affreux, de la part de ceux qui ne peuvent partager cette
fume, et qui sont jaloux de quelques misrables distinctions, presque
toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jug.

J'ai aim la gloire, je l'avoue; mais c'tait dans un ge o
l'exprience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, o je
croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagne de quelque repos,
o je pensais qu'elle tait une source de jouissances chres au coeur
et non une lutte ternelle de vanit; quand je croyais que, sans tre
un moyen de fortune, elle n'tait pas du moins un titre d'exclusion 
cet gard. Le temps et la rflexion m'ont clair. Je ne suis pas de
ceux qui peuvent se proposer de la poussire et du bruit pour objet et
pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des
lauriers: voil ce que disait Boileau avec quinze mille livres de
rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'
prsent; voil ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de
Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de
consoler de la rivalit et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore
ne put-il pas y tenir; et laissa-t-il,  trente six ans, cette
carrire de gloire et d'infamie, qui depuis lui est devenue cent fois
plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, ds mon premier
succs, me suis attir, sans l'avoir mrit le moins du monde, la
haine d'une foule de sots et de mchans, je regarde ce mal comme un
trs-grand bonheur; il me rend  moi-mme; il me donne le droit de
m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus
d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lass
d'tre un superflu, une espce de hors d'oeuvre dans la socit; je me
suis indign d'avoir si souvent la preuve que le mrite dnu, n sans
or et sans parchemins, n'a rien de commun avec les hommes; et j'ai su
tirer de moi plus que je ne pouvais esprer d'eux. J'ai pris pour la
clbrit autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai
retir ma vie toute entire dans moi-mme; penser et sentir, a t le
dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont
runis inutilement pour branler ma fermet: tout ce que j'cris comme
 mon insu, et pour ainsi dire malgr moi, ne sera tout au plus que
_titulus nomenque sepulcri_.

J'ai ri de bon coeur  l'endroit de votre lettre, o vous me dites que
vous m'avez cherch dans les journaux; vous m'avez paru ressembler 
un tranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me
chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en tais
l depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un tre dont le
pareil n'existe pas dans sa perfection relative  moi, qu'il m'a
montre dans le court espace de deux ans que nous avons pass
ensemble. C'tait une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il
ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs annes de plus que
moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait
une runion complte de tous les rapports d'ides, de sentimens et de
positions. Je m'arrte ici, parce que je sens que je ne pourrais
finir. Je l'ai perdue aprs six mois de sjour  la campagne, dans la
plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutt
ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur
d'tre loin de tout ce que j'ai vu sur cette scne d'opprobres qu'on
appelle littrature, et sur cette scne de folies et d'iniquits qu'on
appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au dfaut du
charme d'une socit douce et d'une amiti dlicieuse. L'indpendance,
la sant, le libre emploi de mon temps, l'usage, mme l'usage
fantasque de mes livres: voil ce qu'il me faut, si ce n'est point ce
qui me suffit. C'est ce qui m'enlvera ncessairement le succs que
vous avez la cruaut de souhaiter, et qui malheureusement est devenu,
depuis ma dernire lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'ne qui ne
veut point mordre son voisin, ni en tre mordu devant un rtelier
vide, sera forc, s'il est chang en cheval bien pans devant un
rtelier plein, de faire quelques courses et de manger pour gagner
son avoine; et quand je songe qu'en se dplaant, il aura plus
d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien prs de penser qu'il
fait un march de dupe.

  [37] On proposait  Chamfort une place de secrtaire des
  commandemens  la cour.

Vous voyez par l, mon ami, combien je suis attach aux sentimens qui
m'appellent  la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous
pouviez savoir, fortune mise  part, combien ma position m'offre de
cts agrables, quels combats j'ai  soutenir contre les amis les
plus tendres et les plus dvous, quels efforts il me faut pour
repousser ou prvenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me
retenir. Quelle est donc cette invincible fiert, et mme cette duret
de coeur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espce,
quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne
peuvent faire pour moi? Cette fiert les afflige et les offense; je
crois mme qu'ils la trouvent petite et misrable, comme mettant un
trop haut prix  ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai
point, je crois, les ides petites et vulgaires rpandues  cet gard;
je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai t une fois
empoisonn avec de l'arsenic sucr, je ne le serai plus: _manet alt
mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon me dans ma premire
lettre; il en est rest quelque chose, je crois, pour la seconde.

J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me
faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui
me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que
je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays
ait de grands inconvniens, si la retraite la plus proche de vous
n'est pas celle qui me convient le mieux.

Je vous avais promis des nouvelles littraires; mais, par mon
mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai
besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez
quelqu'intrt. On joue  prsent, avec un grand succs, malgr de
grandes hues sur la scne, et de grandes rclamations et indignations
 Paris et  Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais.
C'est un ouvrage plein d'esprit, mme de comique et de talent, mais
qui n'en est pas moins monstrueux par le mlange des choses du plus
mauvais ton et de trivialits. Les loges sont retenues jusqu' la
dixime, d'autres disent jusqu' la vingtime reprsentation. Le
spectacle, sans petite pice, ne dure plus que trois heures un quart,
depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du
_Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont
chargs de cela. Un mot sur les _Danades_, opra nouveau, o Gluk a
mis la main; c'est un ouvrage de topinambous,  jouer devant des
cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de
reprsentations.

Parlons de notre acadmie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix;
c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait
plaisir en se prsentant  l'acadmie; il cartait l'abb Maury, dont
plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de
voir comment ils feront pour l'vincer  la premire vacance qui est
trs-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan.
L'abb a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de
lettres, ses rivaux, n'en ont pas  beaucoup prs autant. Personne n'y
est appel d'une manire positive; prendre encore un homme de qualit,
serait le comble du mauvais got et le chef-d'oeuvre du ridicule.
Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes
seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai
pas fait la moiti d'une bourse  jetons qu'on m'avait demande.

Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit
mot de moi. Ma mre se porte  merveille, et n'a d'autre incommodit
que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que
cette seule incommodit n'abrge les jours d'une personne aussi vive,
et plus impatiente,  quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais
t. Il me semble que, si je restais en place une anne, je ne
pourrais plus vivre; et cette ide m'afflige sensiblement sur son
tat, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer.
Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon
coeur. Il me semble que nous n'avons pas cess de nous entendre.


LETTRE VIII.

AU MME.

    Paris, 5 octobre.

Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence?
Vous devez croire que tous les maux runis ont fondu sur ma tte.
Hlas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi
que j'ai eu le malheur de perdre ma mre; et ce n'est pas vous qui
vous tonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante
nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans
taient un ge qui devait me prparer  ce malheur, et que quinze ans
d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit
tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas
davantage, craignant d'avoir surtout dj trop rveill chez vous le
sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui
ne sera de long-temps oublie. Mon second malheur est d'avoir eu,
pendant deux mois, une fivre double-tierce, suivie d'une
convalescence trs-pnible et qui n'est pas termine. Je ne sais
comment toute ma personne tait devenue un amas de bile, ce qui m'a
empch d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guri,
comme elle et fait avant la dcouverte du spcifique. C'est un mois
de plus qu'il m'en a cot, et un mois de peines et de souffrances,
pendant lequel il m'a t impossible d'crire. Vous mander de mes
nouvelles par une main trangre, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans
la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une
stupidit rare pour dicter.

Je passe, mon ami,  un autre article dont je vous ai dj touch
quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.

Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait
s'effectuer, et ne le pourrait mme encore qu'au mois de dcembre:
encore cela ne serait-il possible que dans le cas o j'aurais un
compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures
publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile
qu'un plerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres
obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle
position.

Vous avez peut-tre lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour
moi la place de secrtaire du cabinet de madame Elisabeth, soeur du
roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne
m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi,
les premires chances ne se payent qu' un terme fort recul, il
n'en est pas moins vrai que je suis li par la reconnaissance et par
l'attachement aux personnes qui ont sollicit et obtenu cette place
pour moi, tandis que j'tais clou dans mon lit depuis six semaines;
je passerais pour un tre sauvage et indomptable, un misantrope
dsespr, et je serais condamn universellement.

Il faut vous dire, de plus, qu'indpendamment de ma nouvelle place, ma
liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a
plus moyen de penser  quitter ce pays-ci. C'est l'amiti la plus
parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous
en crire les dtails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre o
ces choses-l sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne
d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de
lettres isol, cherchant  l'tre encore plus, et un homme de la cour,
jouissant de la plus grande fortune et mme de la plus grande faveur.
Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si
purs; car on voit souvent des intrts combins produire entre des
gens de lettres et des gens de la cour des liaisons trs-constantes et
trs-durables; mais il s'agit ici d'amiti, et ce mot dit tout dans
votre langue et dans la mienne.

Voil, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empchent d'aller vous
chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de
vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins,
je vous assure; car, quoique, dans votre dernire lettre, vous eussiez
eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par
votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant
certain que j'aurais jur, au mois de mai dernier, de ne pas passer
l'hiver  Paris. Les obstacles taient de nature  pouvoir tre
vaincus, et ma fortune n'en tait pas un. Vous m'avez mand qu'il
fallait, pour vivre agrablement en Provence, avoir trois mille livres
de rente: au temps o vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je
posais la barre  ce terme, et je n'tais pas mcontent; c'est vous
qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voil satisfait, et il y
a  parier que d'ici  six mois, vous le serez infiniment davantage.
Il restera ensuite  satisfaire votre autre manie, que j'aie de la
clbrit. Je ne promets pas que j'y russisse galement; mais, soit
que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma rpugnance pour
cette clbrit dont vous paraissez faire trop de cas, il est sr que,
tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et mme
mieux, et que j'aurai plus de titres  cette clbrit, si je les
manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le pch. Je
crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de
suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme
alors: je ne suis pas d'une pice; je suis immuable quand les choses
ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout
quand elles changent  mon avantage.

J'apprends que l'on a t trs-content de notre ambassadeur 
Marseille, et c'est pour moi une joie trs-vive. J'espre qu'on le
sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait
l'habitude de ses sentimens intrieurs. C'est un de ces tres qui ont
contribu, par leurs vertus et leur commerce,  me rconcilier avec
l'espce humaine. Il faut qu'il ait prvu de grandes tribulations dans
son ambassade, puisque la dernire lettre qu'il m'crit finit par ces
mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_
J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu rpondre  votre
avant-dernire lettre, parce que j'ai pass avec lui exactement les
quatre derniers jours de son sjour  Paris: et c'est l'poque o
votre lettre m'arriva.

Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement.
J'espre que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la
suite de contre-temps qui m'ont mis en arrire, n'arrivera qu'une fois
en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en dtail, et ne me parlez que
de vous; je vous donne un bel exemple  cet gard. Je vous avertis que
je me sais par coeur, et  la fin on se lasse de soi. Adieu encore.
_Vale et ama._


LETTRE IX.

   A MADAME D'ANGIVILLIERS.

Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en
vos bonts cette anne que la prcdente; mais j'ai bien peur d'y
avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez dispos de
tous vos billets pour la sance publique du 25 de ce mois. Je suis
fort curieux d'entendre la lecture de l'loge du chancelier de
L'hospital; et vous tes, madame, ma seule esprance: mais ce n'est
pas une raison de dsesprer. Je vous supplie de vouloir bien me
mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie
le temps de faire encore d'un autre ct quelques tentatives qui aprs
tout seront probablement inutiles.

Je sais que votre sant est meilleure, et que vous tes mme venue 
la comdie; si vous aviez eu la bont de me le faire dire, j'aurais
profit de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intrt
aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveaut qu'on joue
par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en tre
ddommag le jour de la saint Louis.

Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre  M. d'Angivilliers la
lettre ci-jointe; elle contient quelques dtails sur une affaire 
laquelle vos bonts pour moi vous ont intresse, et qui est termine
aussi bien qu'elle pouvait l'tre.

Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me
connaissez, etc.

    Secrtaire des commandemens du prince de Cond,
    en dpit de ce qu'on en veut dire.

    Paris, 31 juillet.


LETTRE X.

  A L'ABB MORELLET.

    20 juin 1785.

Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit
par la plaisante prire de dire du bien de votre discours. Est-ce que
vous avez cru que je ne le lirais pas? Amiti  part, je me serais,
pardieu! bien pass la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il
y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ter d'un discours
acadmique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacs.
J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'arme de Xerxs, la
collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule
d'abord  fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques allges ou
barques suivant la flotte, pour sauver quelques dbris. Quel parti
vous avez tir de ce pauvre abb Millot! Je n'en ai jamais su tant
tirer de son vivant, et je vous aurais demand votre secret. Au
surplus, vivent les morts pour tre quelque chose!

Je sais que nombre de gens  Versailles ont trouv mauvais que, dans
la rponse du marquis de Chastellux, on citt les propres termes de la
lettre o le marquis de Lansdown vous rend un si honorable tmoignage.
Aprs avoir cout ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau
texte, j'ai cru, je me trompe peut-tre, mais j'ai cru que la vanit
des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple
homme de lettres, comme on dit, honor d'une telle preuve d'estime par
un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachete, dans
l'arrire-cabinet, cela peut se passer;  la bonne heure: mais en
public! ah, monsieur l'abb, c'est une terrible affaire! O vanit! 
sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tt ou
tard de grands chagrins! Il ne tenait qu' moi d'en jurer sur le pome
de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on
dirait que cela est pill de Dmosthnes. Je vous rends mille actions
de grces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage
m'a fait. C'est un matre livre pour vous apprendre  savoir votre
compte; et si on me l'et mis dans les mains  l'ge de quinze ans, je
m'imagine que je serais dans le cas de prter quelques centaines de
guines  l'auteur; et ce serait de tout mon coeur, assurment. Je ne
vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laiss  la campagne,
et qu'il y a quelques chapitres bons  relire et  mditer.

Adieu, monsieur l'abb; je vous salue et vous embrasse de tout mon
coeur.


_P.S._ J'ai remis  M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours,
le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parl de
faon  prvenir mon jugement, si j'tais sujet  me laisser prvenir.
Il m'a pri de vous faire tous ses remercmens; il n'est pas de ceux
que la publicit de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve
trs-bon, trs-simple, qu'on ait des talens, du mrite, mme de
l'lvation, et qu'on soit honor  ces titres, ft-ce publiquement,
quand mme on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni
premier commis. Il devance, de quelques annes, le moment o
l'orvitan de ces messieurs sera tout  fait vent.


LETTRE XI.

    A M. L'ABB ROMAN.

Je reois dans l'instant, mon ami, votre lettre crite il y a prs de
quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce dlai. Quoi
qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prt  sortir,
je reste pour vous rpondre sur le champ, et mettre moi-mme la mienne
 la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre
moi. Je ne perdrai point de temps  me plaindre de ce que vous ne
m'avez point rpondu aux deux lettres que je vous ai crites, l'une,
il y a prs de deux ans, et l'autre l'anne dernire, au mois d'avril,
juste au moment o j'ai quitt Paris, dans l'ide de n'y revenir
jamais qu'en qualit de simple voyageur tout au plus. Je suppose que
vous n'avez reu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vtre me
le persuade aisment. Le hasard qui fait que je ne reois celle-ci que
quatre mois aprs, doit me faire admettre trs-facilement une
supposition dont mon amiti s'accommode beaucoup mieux que de votre
silence. En voil assez l-dessus; les momens sont prcieux depuis que
je vous ai retrouv. Oui, mon ami, je vous remercie de votre gosme,
et je ne lui reproche que de ne s'tre pas donn encore plus de
carrire. Vous me ferez sans doute le mme reproche; mais ayant tant
de choses  vous dire, comment ne pas le mriter en partie? Jamais la
vie d'un homme n'a t moins fconde en vnemens, et jamais elle n'a
t plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une
feuille de papier; voil mon histoire depuis prs de quatre ans. Je
vous ai dj tonn en vous parlant d'un ternel adieu dit  la ville
de Paris, l'anne dernire. Oui, mon ami, c'en tait fait, et j'ai
vcu six mois en province,  la campagne, partag entre l'amiti, un
jardin et une bibliothque. C'est presque le seul temps de ma vie, que
je compte pour quelque chose.

La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans
le dsert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous
parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source ternelle de souvenirs
tendres et douloureux. Ce n'est qu'aprs six mois que ce qu'ils ont
d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pnible et d'amer. Il
n'y a pas deux mois que mon me est parvenue  se soulever un peu, et
 soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que
j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de
poste de ce sjour charmant, devenu dsormais horrible pour moi. De
l, j'ai t replong dans le genre de vie auquel j'tais enfin
parvenu  me soustraire, aprs deux ans de soins et de prtendus
sacrifices qui n'en taient pas pour moi. L'amiti de M. le comte de
Vaudreuil, qui s'tait fort accrue depuis deux ans, est devenue une
vritable tendresse, et a beaucoup contribu  soulager une partie de
mes peines. Il m'a forc d'accepter un logement chez lui, et a su me
le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui,
depuis votre dpart et avant ma retraite, a chou trois fois: deux
fois par des vnemens imprvus, et la troisime par mon fait, c'est 
dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est  dire par ma
faute, pour parler la langue commune, et non pas la vtre ni la
mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai,
dans l'ordre des biens de l'humanit, que la quatrime ou cinquime
place. Si elle exige la premire, qu'elle aille d'un autre ct, elle
ne manquera pas d'asile.

Mon tat actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans
humeur, attend un vnement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y
croit pas pour avoir t trop souvent tromp, et  qui des souvenirs
pnibles ont t toute espce de dsirs, mme ceux qui accompagnent
l'esprance. Cette indiffrence tient  la force avec laquelle je suis
dtermin  ne plus attendre un seul jour, pass le terme convenu avec
moi-mme;  l'ide o je suis que le succs de ce qu'on dsire pour
moi n'est pas un vritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que
la sant, l'indpendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un
beau ciel, dans un beau climat; c'est le vtre ou le Languedoc. Le
terme arrt dans ma conscience, rsolution que je n'ai dite encore 
personne, et que j'excuterai sans dire que c'est pour toujours, ce
terme est le 10 octobre de cette anne 1784.

Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion 
moi-mme; il est certain que je dsire le non succs d'un vnement
prtendu heureux, dont les suites, comme ncessaires, sont de me
rengager dans une carrire pleine de misres et de dgots, de me
faire exister pour le public que je mprise presqu'autant que les gens
de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanits absurdes,
etc.; de me faire ou manquer ou attendre une clbrit, qui, grce au
ton rgnant dans la littrature actuelle, n'est qu'une infamie
illustre faite pour rvolter un caractre dcent. Tels sont mes
sentimens et mes ides, qui me font passer pour un tre bizarre: tant
la vanit et la sottise ont perverti toutes les mes et tous les
esprits. On s'tonne qu'un homme, qu'on s'obstine  regarder malgr
lui comme n'tant pas dnu de tout talent, ne veuille pas subir la
loi commune impose aux gens de lettres, de ressembler  des nes
ruant et se mordant devant un rtelier vide, pour amuser les gens de
l'curie. Rien ne m'a mieux montr la misre de cette classe d'hommes,
et en gnral de presque tous les hommes, que l'tonnement avec lequel
on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui
m'chappent involontairement, et par un besoin naturel de mon me.
D'un autre ct, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose
d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre  Paris avec les
commodits de la vie et de la socit, il sera bien difficile de me
soustraire  la ncessit de payer un tribut qu'alors on exigera comme
une dette. C'est pour me drober  cette ncessit, que je souhaite la
non russite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors,
je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est  moi, sans que l'hydre
 mille ttes puisse m'en ravir la moindre portion. De l l'incurie,
la sant et l'aisance, dans un pays o les cus de trois livres valent
six francs, et o l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de
ceux de la vanit et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de
pareilles ides, je n'ai pas d trouver plaisante la phrase de votre
lettre, o vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de
livrer  l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de
lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me
souponneriez pas de songer  elle. J'en ai une si grande aversion,
que je n'ai de repos que depuis le moment o j'ai imagin un moyen sr
de lui chapper, et de faire en sorte que ce que j'cris existe, sans
qu'il soit possible d'en faire usage, mme en me drobant tous mes
papiers. Le moyen que j'ai invent, m'en rend matre absolu jusqu'au
monument et mme par-del; car je n'ai qu' me taire: et ce que
j'aurai crit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde
impression de haine et de mpris que j'ai pour les lettres,
considres comme mtier et comme tat dans le monde. Eh bien! je les
aime plus que jamais comme culture de l'me; et elles me prennent
presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouv mes facults, aprs
la perte irrparable que j'ai faite l't dernier: tant il est vrai
que la nature et l'habitude sont galement indomptables. Les lettres
seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance
elles lui prtent dj des charmes. Assurment, c'est bien sans amour
de gloire, sans manie de postrit. Accordez cela, si vous pouvez;
mais soyez sr que rien n'est plus vrai.

Adieu, mon ami, etc.

    Paris, 4 avril 1784.


LETTRE XII

   A M. DE VAUDREUIL.

    13 dcembre 1788.

Je vois que vous vous souvenez de la _Requte des filles sur le renvoi
des vques_, et que vous voudriez donner un frre ou une soeur 
cette bagatelle dont vous tes le parrain; mais je vous assure qu'il
me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi
srieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre
les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-tre 
des dsastres; et je pense qu'un crivain qui jetterait du ridicule
sur tous les partis, serait lapid  frais communs. Je ne pourrais
donc faire qu'un ouvrage srieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y
en a pas encore qui prsente, sous tous les points de vue, cette
intressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur
runion, l'claircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il?
d'un procs entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille
privilgis[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des
ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser
la maladresse de la plupart des crivains qui ont mani cette
question. Que n'ont-ils dit aux grands privilgis: Vous croyez qu'on
vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout.
Une grande nation peut lever et voir au-dessus d'elle quelques
familles distingues, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle
peut rendre cet hommage  d'antiques services,  d'anciens noms,  des
souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille
anoblis, qui, quant  l'impt, quant  l'argent, sont aux mmes droits
que les Montmorency et les plus anciens chevaliers franais?
Plaignez-vous de la fatalit qui fait marcher  votre suite cette
pouvantable cohue; mais ne brlez pas la maison qui ne peut la loger.
Ne sommes-nous pas accabls, anantis, sous cette mme fatalit qui
enfin a mis en pril ce que vous appelez vos droits et vos privilges?
Ne voyez-vous pas qu'il faut ncessairement qu'un ordre de choses
aussi monstrueux soit chang, ou que nous prissions tous galement,
clerg, noblesse, tiers-tat? Je suis vraiment afflig qu'on n'ait
point dit et rpt partout cette observation. Elle et ramen les
esprits prvenus, elle et dsarm l'amour propre, elle et intress
l'orgueil aux succs de la raison, et peut-tre et-elle sauv aux
notables l'opprobre ineffaable dont ils viennent de se couvrir  pure
perte. Un autre avantage de cette rflexion, c'est qu'elle et
sur-le-champ fait apprcier le moyen terme que quelques-uns proposent
ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement  l'impt, le
tiers-tat  l'galit numrique, en ne l'admettant que pour un tiers
seulement  dlibrer sur les objets de lgislation gnrale. Qui
est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne
chevalerie? est-ce un secrtaire du roi, du grand collge, du petit
collge, car tous ont le droit de parler ainsi? Je rponds  ce
dernier.... Mais non, je ne rponds pas: vous sentez que j'aurais trop
d'avantage. Permettre  un peuple de dfendre son argent, et lui ravir
le droit d'influer sur les lois qui doivent dcider de son honneur et
de sa vie, c'est une insulte, c'est une drision. Non, cela ne sera
point, cela ne saurait tre, la nation ne le souffrira pas; et, si
elle le souffre, elle mrite tous les maux dont elle est menace.

  [38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000.
  (_Note de l'auteur._)

Mais on parle des dangers attachs  la trop grande influence du
tiers-tat; on va mme jusqu' prononcer le mot de _dmocratie_. La
dmocratie! dans un pays o le peuple ne possde pas la plus petite
portion du pouvoir excutif! dans un pays o le plus mince suppt de
l'autorit ne trouve partout qu'obissance, et mme trop souvent
abjection! o la puissance royale ne vient que de rencontrer des
obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont
nobles ou anoblis! o le luxe le plus effrn et la plus monstrueuse
ingalit des richesses laisseront toujours d'homme  homme un trop
grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il
un o la supriorit du rang soit plus marque, plus respecte,
quoique l'infrieur n'y soit pas cras impunment? Que de faux
prtextes! que d'ignorance! ou plutt que de mauvaise foi! Pourquoi ne
pas dire nettement, comme quelques-uns: Je ne veux pas payer! Je
vous conjure de ne pas juger des autres par vous-mme. Je sais que, si
vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre,
vous seriez le premier  vous taxer fidlement et rigoureusement; mais
vous vous rappelez l'offre gnreuse faite par le clerg, pendant la
premire assemble des Notables, et l'indigne rclamation qu'il a
faite ensuite en faveur de ses immunits. Vous voyez le parlement
feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'aprs se mnager les
moyens de les conserver et mme d'accrotre son existence. Enfin, vous
savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en vidence
le projet formel de maintenir les privilges pcuniaires. M. de Chabot
et M. de Castries, ayant consign, dans un Mmoire, leur abandon de
ces privilges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont
pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer aprs eux. Les
gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur
pouvoir de se dessaisir de leurs privilges utiles, que c'est
l'hritage de leurs enfans, que ces droits seraient rclams par eux
tt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intressent leur conscience  faire
de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la
plus rvoltante un droit sacr, enfin de la tyrannie un devoir. Je
l'ai entendu.... Et vous voulez que j'crive! Ha! je n'crirais que
pour consacrer mon mpris et mon horreur pour de pareilles maximes; je
craindrais que le sentiment de l'humanit ne remplt mon me trop
profondment, et ne m'inspirt une loquence qui enflammt les esprits
dj trop chauffs; je craindrais de faire du mal par l'excs de
l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus
petits dtails une suite et un intrt qui m'tonnent moi-mme; on
fait des listes de ceux qui ont t pour et de ceux qui ont t contre
le peuple; on prte, on te tour  tour tel ou tel propos, bon ou
mauvais,  tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai ni hardiment un
mot attribu  M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a
t l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bont que vous
m'avez attires de sa part. On suppose que ce prince a dit  un
notable, dont l'avis avait t favorable au peuple: _Est-ce que vous
voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a t
dit, le notable pouvait rpondre: Non, monseigneur; mais je veux
anoblir les Franais, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir
les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour
sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqu. C'est
bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intress: c'est bien lui
qui peut dire,  la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res
agitur_. C'est de cette poque que tout va dpendre. J'ose affirmer
que, si les privilgis pouvaient avoir le malheur de gagner leur
procs, la nation, crase au dedans, serait, pour des sicles, aussi
mprisable au dehors qu'elle est maintenant mprise. Elle serait, 
l'gard de ses voisins runis, ce que le Portugal est  l'Angleterre,
une grande ferme, o ils rcolteraient, en lui faisant la loi, ses
vins, ses moissons, ses denres, etc. Si, au contraire, il arrive ce
qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que
prosprit pour la nation entire et pour ces privilgis si aveugles,
si ennemis d'eux-mmes, qui n'aperoivent pas que l'aisance du pauvre
fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de
l'tat, qui ne voient pas qu'il n'y a de libert et de dignit
particulire que sous la sauvegarde de la libert publique et de
l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour
leurs dignits? Est-ce le tiers-tat qui les leur enlvera? Est-ce le
tiers-tat qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois?
Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avr qu'en
Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres
ne datent que de la rvolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement
dans la valeur des terres, effet de la libert publique et d'un
accroissement marqu dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre
tournent toujours en dernire analyse au profit des propritaires
terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on
me demandait, dans la sincrit de mon coeur,  quelle classe d'hommes
je crois plus profitable la rvolution qui se prpare, je rpondrais
que cette rvolution, profitable  tous, l'est  chacun dans la
proportion de supriorit dj existante o son rang et sa fortune
actuels le mettent sur la grande chelle sociale. J'en excepte le
clerg dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les
ministres (pour le temps, quelquefois trs-court, pendant lequel ils
sont ministres); mais on ne se dgotera pas du mtier: et puis on ne
saurait parer  tout.

Telle est ma manire de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai
voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos
opinions se trouvaient trop diffrentes, nous ne revinssions plus sur
cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois t opposes,
sans que d'ailleurs nos mes aient cess de s'entendre et de s'aimer:
c'est le principal, ou plutt c'est tout. Je me souviens, entr'autres,
qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous emes une discussion
trs-anime sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de
subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il tait appuy,
comme il l'tait, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi
y chouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire
abattre la fort la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre
cents lieues,  pied, sur des lianes, des ronces et des pines. Ce que
l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce
qui parat impossible) que la nation soit vaincue aux prochains
tats-gnraux; je demande ce qui arrivera en 1791,  l'poque o le
troisime vingtime cessera d'tre d, o les impts (depuis
l'incomptence reconnue des parlemens) exigeront le consentement
national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perus?
Croyez-vous mme que les autres le soient exactement? Non, non; croyez
plutt qu'on ne rduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions
d'hommes, dont le mcontentement ne se montre point sous la forme de
rvolte, mais sous celle de mauvaise volont. Alors, que restera-t-il
 ceux qui auront favoris de si mauvaises mesures? Je vous supplie,
au nom de ma tendre amiti, de ne pas prendre  cet gard une couleur
trop marquante. Je connais le fond de votre me; mais je sais comme on
s'y prendra pour vous faire pencher du ct anti-populaire. Souffrez
que j'en appelle  la noble portion de cette me que j'aime,  votre
sensibilit,  votre humanit gnreuse. Est-il plus noble
d'appartenir  une association d'hommes, quelque respectable qu'elle
puisse tre, qu' une nation entire, si long-temps avilie, et qui, en
s'levant  la libert, consacrera les noms de ceux qui auront fait
des voeux pour elle, mais peut se montrer svre, mme injuste, envers
les noms de ceux qui lui auront t dfavorables? Je vous parle du
fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus
tendrement dvou, qui n'a jamais aim en vous que vous-mme, tranger
 la crainte et  l'esprance, indiffrent  toutes les distinctions
qui sparent les hommes, parce que leur coup d'oeil n'est plus rien
pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amiti, en vous
parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle
est, c'est--dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui
m'attache  tout ce que vous avez d'aimable et d'honnte, et  des
vertus que je voudrais voir apprcier par d'autres, autant qu'elles le
sont par moi-mme.


LETTRE XIII.

   A M. PANCKOUKE.

Je n'ai reu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment o je
sortais pour une affaire intressante qui m'a empch d'avoir
l'honneur d'y rpondre sur-le-champ.

Je vous dois, d'abord, des remercmens de la prfrence que vous me
donnez, en voulant m'associer  des gens de lettres que j'estime et
que j'honore; mais, aprs mes remercmens, je vous prie d'agrer le
vritable regret que j'ai de ne pouvoir tre leur cooprateur. La
partie dont je serais charg, entrane avec soi des inconvniens
auxquels ils ne sont pas exposs. Je vous avoue franchement que je ne
sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre
des auteurs, acteurs et actrices des trois thtres de Paris, et
surtout de la comdie franaise. Serais-je un critique juste et
svre? me voil l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgr leur
petit nombre, ils ne laissent pas d'tre trs-dangereux. Prendrai-je
le parti de la grande indulgence? je dshonore, je dcrdite mon
jugement; et, ce qui n'est pas indiffrent pour vous, le nombre des
souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignit. Il faut
que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la
curiosit, de la crainte, de l'esprance, en un mot, qu'il remue les
passions, comme les ouvrages de thtre dont il rend compte. Faut-il
tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice
est un vaisseau de guerre dmt,  qui les corsaires mme refusent le
salut.

On peut insister et prtendre qu'il est possible d'accorder la plus
exacte politesse avec une critique svre. Outre que je crois cet
accord trs-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses
chagrins, vous tenir compte de vos mnagemens? On injurie, on insulte,
on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut rpondre de soi?
Le sentiment de l'injustice irrite; le caractre s'aigrit; on devient
injuste, absurde soi-mme; et on finit par tomber dans un dcri, dans
un avilissement, qui quivaut  une fltrissure publique et  une
vritable diffamation. Nous en avons des exemples dplorables dans la
personne de M. Frron et de M. de Laharpe qui n'taient point sans
talens, l'un et l'autre,  beaucoup prs. Qui sait mme s'ils
n'taient pas ns honntes? En vrit, cette destine fait frmir. Il
n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.

Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait
peut-tre en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent
point comme propritaire du privilge du _Mercure_, je suis bien sr
que vous les approuverez comme homme, et comme honnte homme.


LETTRE XIV.

   A MADAME AGASSE.

Voici le moment o je commence  soulever mon me, aprs le coup qui
vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empch, mon aimable amie, de
rpondre  votre lettre. Un autre sentiment m'a empch de courir 
vous. J'ai craint, je l'avorai, j'ai craint votre prsence autant que
je la dsire; j'ai craint d'tre suffoqu en voyant, dans ces premiers
jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions
le plus souvent. Le coeur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que
j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le
matin, vers les dix heures. Je ne rponds pas du premier moment; mais
je ne suffoquerai point, parce que mon coeur peut s'pancher auprs de
vous. Mais quand je songe que ce mme jour, et sans doute  cette mme
heure o je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrte,
et ne puis plus crire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle
n'est plus, le moment le moins malheureux.


LETTRE XV.

   A LA MME.

    Paris, juillet 1789.

La veille du jour o j'ai reu votre lettre, madame, j'avais vu M.
Marmontel, et lui avais parl de celle qu'il avait reue de vous, avec
les pices justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous
intressez. J'ai pris la libert d'y joindre un petit mot de reproche
sur son dfaut de galanterie. Sa rponse m'a prouv que si, en
devenant vieux, on est expos  devenir paresseux, ou moins galant, on
peut du moins continuer  se tenir en rgle, et  mettre ses papiers
en ordre. Il m'a montr votre paquet, bien tiquet, entre ceux de vos
rivales; et il m'a dit que sa coutume tait de rpondre aprs la
dcision de l'acadmie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas 
ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai,  cet gard, le supplant
de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrtaire de notre
secrtaire.

Vous ne me paraissez pas bien appitoye sur le dcs de notre ami, feu
le despotisme; et vous savez que cette mort m'a trs-peu surpris.
C'est avec bien du plaisir que je reois de votre main mon brevet de
prophte. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a t expdi par
plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies,
plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les
prophtes, et qu'on ne brle plus les sorciers, je jouis, en toute
sret, des honneurs de ma prvoyance. Mais, en vrit, il ne fallait
qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il tait creux et pourri,
verniss en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir t
trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous
nous en tirerons.

Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et rcapituler
les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la
chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai
me ddommager quand le thermomtre sera descendu de quelques degrs.
Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amiti que je vous
ai voue, l'an cinquantime du rgne de Claude-Louis XV. C'est une
fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux
attachement sous son successeur.


_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M....,
et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus rpublicain: il n'y a
plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit
aussi hausse de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse o
elle doit tre  l'gard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en
grce, qu' ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire
des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.

    Mercr.... Paris, P. R. no 18.


LETTRE XVI.

   A LA MME.

    Paris, 1789.

Je suis mal avec moi-mme, mon aimable amie; et j'ai besoin d'esprer
que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me
peine le plus, c'est que je ne puis dner avec vous, ni mme vous voir
aujourd'hui. Je suis forc d'assister au dner de notre socit des
trente-six, o je veux prsenter deux de mes amis, pour notre grand
club, avant qu'il soit form et que le scrutin soit tabli. Je les
dsobligerais grossirement et les exposerais  n'tre pas reus; et
de plus je dplais beaucoup  la socit dj tablie, pour n'y avoir
pas dn depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'tant pas acadmique,
a t demand en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce
n'est pas cette dernire raison qui me prive de vous voir aujourd'hui,
voil pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je
ferais mieux de garder tout  fait ma chambre; car, sans tre malade,
je suis excd, ananti, et j'ai grand besoin de repos. Voil prs de
huit jours qu'il m'a t impossible de me dlivrer d'une fantaisie de
pote, vraiment potique, au moins par son acharnement. Le jour, la
nuit, le repas mme, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas tre si
jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lcher prise  cette lubie.
C'est tre mordu d'un chien enrag. Le chien n'tait pas gros, mais
c'est un chien-loup, ou plutt un chien-lion, un mlange d'horrible et
de ridicule, de raison et de folie; mais o la raison ordonnait  la
folie de paratre dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces
matins, et vous prsenter  votre lever mon redoutable petit bichon.
J'espre que, malgr ses dents, et non pas malgr lui, il pourra vous
amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous;
car je ne la ferais jamais avec moi-mme, si je n'avais pas,  vingt
reprises, cart, repouss, cette persvrante folie, souveraine
matresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce
serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accs de fivre.
Fivre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins
qu'une maladie pour m'empcher de vous envoyer bien vite ce que je
vous ai promis.

Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre  cinq fois au
livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses  dire, toutes
prpares dans ma tte; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les
retrouver, que rien ne venait; mais  la place accouraient les ides
dont j'tais rempli: la folie tait reine dans la maison. Qu'y faire?
Cder pour redevenir le matre. La voil chasse, tout  fait chasse;
et ds demain je me remets  la sagesse, c'est--dire,  ce qui peut
vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien
gnreux; car je ne prtends pas diffrer le plaisir de prendre une
tasse de chocolat auprs de votre chevet.

Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre
attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes
regrets auprs de M......?


LETTRE XVII. A LA MME.

    Paris, 15 juillet 1790.

Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bont! Que
je vous ai dsire  la place o j'tais, en face de l'autel; et tout
auprs, un asile contre les averses! Je sais o vous tiez, et vous
tiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque gronde; mais
je vous aurais aime davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura
plus de fdration, j'espre que vous vous mnagerez, que vous
soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arriv bien vite, dont j'irai
voir les progrs au plutt, peut-tre aujourd'hui mme, et dont je
vous remercie.

J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes
inbranlables dans notre religion. J'entends crier  mes oreilles,
tandis que je vous cris: _Suppression de toutes les pensions de
France_; et je dis: Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai
ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tte,
et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours
des dfauts, des vices mme; mais ils n'auront que ceux de leur
nature, et non les difformits monstrueuses qui composaient un
gouvernement monstrueux.

Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer
tout ce qui est bon de l'ancien temps qui tait si mauvais.


LETTRE XVIII.

   RPONSE A UN ANONYME.

    Paris, Ier dcembre 1791.

Il est aussi rare, monsieur, de rpondre  une lettre anonyme, que
difficile de mettre l'adresse sur la rponse. Je rponds nanmoins 
votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que
j'ai toujours respect, et que je respecterai toujours. Je me croirais
dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'tre
injuste envers moi.

Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le
passage (cit dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et _la
douleur profonde, mme accablante_, dont on l'a vu pntr, 
l'affreuse nouvelle des dsastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne
pas l'tre, dans le malheur de sa famille qu'il chrit, de plusieurs
de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses
concitoyens, colons, connus par leur humanit envers leurs esclaves,
enfin de sa patrie commune, la mtropole sur laquelle dfinitivement
retombera une partie de ces calamits? Le lien qui accorde des
sentimens qui vous paraissent opposs, est le secret des mes telles
que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le
rendre, ce lien, visible  tous les yeux, il et fallut transcrire,
non quelques lignes d'un passage isol, mais la lettre mme qui
mritait d'tre imprime tout entire. Rptez-moi qu'il a pleur,
abondamment pleur, qu'il est encore plong dans la plus amre
affliction, ce n'est pas moi que vous tonnerez. M. Chabanon n'est pas
de ceux dont on accuse la duret envers autrui, par celle dont ils
sont pour eux-mmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se
sparant de soi, conservt pour les autres une sensibilit si vive, si
prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur,
qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touch que lui des
malheurs rcens, dont gmissent tous les amis de l'humanit. Mais je
crois sa douleur d'un caractre trs-diffrent que celui que vous
supposez. J'en dis peut-tre trop pour vous, monsieur, si vous ne le
connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en
dis pas assez.

Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je
me crois dispens de vous prendre pour juge de mes principes sur la
rvolution, fussiez-vous ou eussiez-vous t lgislateur; ils tiennent
 un genre de sentimens qui paraissent vous tre peu connus, et  des
ides qui probablement ne vous sont pas assez familires pour ne pas
vous sembler un peu chimriques. Mais, en me renfermant dans le
matriel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'nonc
le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respect les
personnes, dfr  tous les souvenirs; et si, dans le cas o nul ne
s'offenserait d'une gnrosit honnte, il existe un seul individu qui
pt lgitimement se plaindre de moi. Voil sur quoi vous pourriez
prononcer, en supposant qu'il vous ft possible d'tre juste. Si cette
condition vous parat dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que
je ne vous aie rien demand du tout.


LETTRE XIX.

    Paris, 17 janvier 1792.

Je n'ai pas rpondu, mon ami,  votre dernire lettre, 1 parce que je
l'ai pas pu; 2 parce que je savais que, sous trois jours, les
journaux se chargeraient de rpondre  l'un de ses articles
principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des
rfugis brabanons  Lille, Douay, etc. Il y a des sicles depuis ce
moment, et tout est bien chang. Je vis avec des personnes (et ce ne
sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une
position bizarrement favorable, trs au fait des affaires des
Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent,
quatre jours  l'avance, ce qui se trouve vrifi par l'vnement. Ces
gens-l soutiennent que Lopold craint une guerre avec nous, plus que
les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prdisent
que sa rponse du 10 fvrier prochain sera telle que nous la pourrions
dsirer, dans le systme le plus pacifique; et je conois que les
mouvemens dj sensibles dans plusieurs de ses tats, et entr'autres
dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiter. Mais supposons
qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si,
d'ici  ce temps, il parle en alli et en bon voisin? Lui
dclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un
certain parti nous en sollicite? C'est ce qui parat impossible; et,
dans la supposition mme o il lieroit sa partie avec les princes
allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il
rendra srement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre
pouvoir excutif, matre des combinaisons militaires,  marcher en
Brabant, plutt qu' Lige,  Trves, etc.? On rit de piti, lorsqu'on
voit, aprs deux ans et demi de rvolution, le parti patriote n'ayant
pas eu le crdit de chasser un commis de la guerre, M. Bessire, par
exemple, et des commis des affaires trangres, tels que Henin et
Renneval. Contraindra-t-il le roi  agir srieusement contre son
beau-frre, avec qui se sont concerts des arrangemens djous par le
hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver
qu'aprs une crise qui compliquerait encore notre position, et la
rendrait peut-tre encore plus embarrassante. Mon ide est toujours
que tout ceci est un problme sans solution, un drame brouill et
confus, dont le dnoment tombera d'en haut comme celui des pices
d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement gnral
entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on
cherche  le retarder.

N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la sance du 15 de ce
mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout t ravi
de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait
bien son mrite, M. du Port qui, disait la surveille: Tout ceci ne
peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre
haute.

La plupart de nos dputs, quelques meneurs et quelques intrigans,
voient que M. de Lessart tire  sa fin: et c'est mme l'opinion
gnrale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire
qu'il sera trs-difficile de le draciner. Peut-tre en savez-vous
autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je
dis,  qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincrit des
Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministre-l. Je m'aperois que
je ne russis pas galement auprs de tout le monde, en parlant ainsi;
cet arrangement n'est pas celui qui convient  certaines gens que vous
savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une
plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien rgime n'tait pas
plus impudent. S. L........ aux affaires trangres! lui qui ne sait
pas plus la gographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on
croyait le gouverner, jusqu'au moment o l'anne 1793 ouvrirait la
porte aux nobles de la minorit, les seuls hommes vraiment faits pour
les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate
intrigue, d'avoir t siffls avant le lev de la toile; ils en
auraient t les dupes. Il les et jous tous et probablement fouls
aux pieds. Qu'et fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette
activit que donne  un ambitieux l'habitude du travail dans les
emplois subalternes. Il et pris la gographie de Busching, de bonnes
cartes, et parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires
trangres, se serait bourr la cervelle de tout ce qui pouvait y
entrer en quinze jours, leur et dit qu'il en savait plus qu'eux en
politique, et leur et du moins prouv qu'en intrigue et en audace il
tait leur matre  tous. Voil l'homme; et tel est le caractre qu'il
a montr depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M.
Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mrite;
mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.
Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre dpartement.
Mais le dgot que m'inspirent ici les intrigans et les fripons
ci-devant honntes, remplit l'me d'un sentiment plus mlancolique.

L'hommage de l'amiti  votre peureuse amie.


LETTRE XX.

    Paris, 12 aot 1792.

Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne nglige point mon
rgime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renverse de Louis
XV, de Louis XIV,  la place Vendme,  la place des Victoires.
C'tait mon jour de visite aux rois dtrns; et les mdecins
philosophes disent que c'est un exercice trs-salutaire. Vous serez
srement de leur avis. En tous cas, j'ai pris a sur moi.

De la place Louis XV, j'ai pouss jusqu'au chteau des Tuileries.
C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'ide. Le peuple
remplissait le jardin, comme il et fait celui du Prato  Vienne, ou
ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de
ses frres et de ses amis, et percs de coups de canon renvoys en
rponse  ceux qui les avaient massacrs la surveille. Les
conversations taient analogues  ces tristes objets. A la vrit, je
n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais,
en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de
Mdicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire
de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant t la cause d'une
guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je
me suis bien gard de rtablir le texte; j'aurais t pris pour un
aristocrate: d'ailleurs, la mprise tait si lgre, et l'intention du
conteur tait si bonne.

Voulez-vous savoir de combien de sicles l'opinion a chemin depuis
deux mois? Rappelez-vous le symptme que je vous citais de la passion
franaise pour la royaut, ce que je vous prouvais par la facilit
avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fentres, passaient de
l'air _a ira_  l'air _vive Henri_ IV! Eh bien! cet air est proscrit;
et, au moment o je vous parle, la statue de ce roi est par terre:
rien ne m'a plus tonn dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux
qui voudraient la rpublique, trouveraient sur leur chemin la
_Henriade_ et le _Lodox_ de l'universit. Non, cela n'est plus 
craindre; et je suis sr mme que le _Versalicas arces_ de nos pomes
latins modernes ne protgera pas Versailles. Il ne fallait rien moins
que la cour actuelle pour oprer ce miracle; mais enfin, elle l'a
fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute  cet
gard, depuis que j'ai entendu les discours trs-peu badauds des
Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite.
Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engag  lire
quelques mots crits sous un pied du cheval de Louis XV. Que
croiriez-vous que j'y ai trouv? le nom de Girardon, qui avait cach
l son immortalit. Cela ne vous parat-il pas l'emblme de la
protection intresse, accorde aux beaux-arts par un despote
orgueilleux, et en mme temps de la modeste btise d'un artiste, homme
de gnie, qui se croit honor de travailler  la gloire d'un tyran?
Plus j'tudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il
serait plaisant que Girardon se ft dit en lui-mme: La gloire de ce
roi ne durera pas, sa statue sera renverse par la postrit indigne
de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma
gloire aux regardans. Cet artiste-l aurait eu une philosophie qu'on
pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.

A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'ducation du
prince royal. J'y trouve une difficult. Comment saurez-vous quel
mtier il faut faire apprendre  votre lve, en cas que les Franais
ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: _cette difficult vaut bien
qu'on la propose_.

Vous tes srement bien aise que Grouvelle soit secrtaire du conseil,
et par consquent qu'un mauvais gnie ne l'ait pas plac, il y a sept
ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce mtier
bien doux, auprs de celui de prsident de section, qu'il a fait
pendant la terrible nuit d'avant hier. Un prsident de section tait,
en ce moment, un compos de commissaire de quartier, arbitre, juge de
paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres
taient l qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le
pouvoir excutif force la souverainet  recourir au pouvoir
rvolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires
trangres, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de
lui une preuve de la _Gazette de France_, tandis qu'il la faisait
sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse trs-tendrement:
vous voyez que, sans tre gai, je ne suis pas prcisment triste. Ce
n'est pas que le calme soit rtabli, et que le peuple n'ait, encore
cette nuit, pourchass les aristocrates, entr'autres les journalistes
de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les
contre-temps de cette espce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple
neuf, qui, pendant trois annes, a parl sans cesse de sa sublime
constitution, mais qui va la dtruire, et dans le vrai, n'a su
organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai;
mais cela vaut mieux que rien.

Adieu, encore une fois; je vous espre sous huitaine, ainsi que notre
cher malade. Je ne vous ai point parl de lui, parce que je vais lui
crire.


LETTRE XXI.

   A LA CITOYENNE......

    15 Frimaire an II de la Rpublique.

C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous crire; et je
suppose qu'en ce moment-ci vous tes dispose  faire grce aux
dfauts de mon criture. Je ne croyais pas, lorsque vous dchiriez
votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je
pourrais sitt tracer de ma main les remercmens que je vous ai
adresss du fond de mon coeur. Ils seront courts cette fois-ci, mais
ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des
prires, ce qui n'empche pas d'en faire quelquefois de longues qui
valent bien leur prix.

On me flatte d'obtenir bientt ma libert. Je suis difficile en
esprance; mais je ne veux pas avoir pour moi-mme la cruaut de
repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au
Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'tre votre voisin  ce
prix.

Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilit  vos
peines que je sais.


LETTRE XXII.

   AU CITOYEN LAVEAU,
   RDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.

    Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
    la Rpublique une et indivisible.

L'impartialit que vous avez montre, citoyen, en rendant compte de la
dnonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachs  la
bibliothque nationale, et en insrant le lendemain dans votre journal
la note du dnonciateur, me laisse lieu d'esprer aussi que vous
voudrez bien y donner une place  ma lettre.

Un journaliste plus dur que vous a trouv qu'une lettre flagorneuse de
Tobiezen-Duby  la citoyenne Roland n'tait pas pour moi une
justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse
les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et
n'tait-il pas naturel de faire connatre d'abord l'accusateur et ses
motifs? C'est  quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby  la
citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,
les rpublicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le crateur de
la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve  la tte des
lettres du dsintress M. Tobiezen-Duby, dposes au ministre de
l'intrieur, ne devrait pas se donner pour un rpublicain de la
premire force; et je doute que le comit puratoire des jacobins
s'accommode de cette formule.

Je devais donc d'abord me borner  faire connatre mon dnonciateur,
quand je me suis vu accus d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous
ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car
j'tais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de
l'galit a t constamment une passion dominante, un instinct inn,
indomptable et machinal! celui qui a mis au thtre, il y a plus de
vingt ans, la pice du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore
frquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe
sont mis en vente au rabais, et finalement donns pour rien! celui qui
a publi contre les acadmies un discours, lequel a devanc de deux
ans leur destruction depuis peu prononce; enfin, plusieurs autres
crits o respire cet amour de l'galit, sans laquelle la libert
politique n'est qu'une illusion, une chimre. Voil l'aristocrate de
la faon de M. Tobiezen-Duby.

Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un
tissu de calomnies atroces, de mensonges dnus mme de vraisemblance.
Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu' se
permettre d'articuler un fait, dont la fausset peut se dmontrer
sur-le-champ par une preuve sans rplique, une preuve matrielle?

Aprs avoir dit que je vais rarement aux assembles de section (ce qui
est malheureusement vrai, par l'effet de mon tat maladif,
suffocations, touffemens, dans les assembles nombreuses), M. Duby
ajoute que je n'ai pourtant pas manqu de m'y trouver  la nomination
d'un commandant gnral, _pour donner ma voix  Raffet_.

J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les
listes des votans: mais si on les conserve, je dfie qu'on y trouve
mon nom; si on ne les conserve pas, je dfie quelqu'homme que ce soit
de dire qu'il m'a vu ce jour l  la section.

Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres
inculpations plus graves, et si odieuses que je me rserve contre lui
tous les moyens de droit.

Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place  M. Duby,
quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je rsigne la mienne
ds ce moment, dt-elle lui tre donne; mais elle ne le sera pas, et
il aura calomni pour le compte d'autrui: c'est un malheur.

Salut et fraternit.


LETTRE XXIII.

   A SES CONCITOYENS,
   EN RPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.

Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.

Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme
chez qui l'amour de la libert et de l'galit a t la passion de sa
vie entire; connu ds long-temps par sa haine pour la noblesse, haine
qu'on reprsentait alors comme une manie blmable par son excs; qui,
dans une comdie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt
ans, et encore frquemment joue sans aucun changement, a mis les
nobles sur la scne, les a fait vendre _au rabais_, et finalement
_donner pour rien_.

C'est un homme  qui cette prtendue manie contre la noblesse a dict
les morceaux les plus vigoureux, insrs dans le livre sur l'_ordre_
amricain de _Cincinnatus_, ouvrage publi en 1786, et qui porta les
plus rudes coups  l'aristocratie franaise, dans l'opinion publique.

Ce mme Chamfort n'a cess depuis d'envoyer  divers journaux
patriotes, sans se nommer, sans chercher d'clat, tout ce qu'il a cru
utile  la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne
l'ignoraient pas, n'ont-elles cess de le faire dchirer dans leurs
journaux; et son nom s'est trouv, comme de raison, sur toutes les
listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.

Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque
hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles o se
trouvent plusieurs de mes lettres, crites _dans toutes les poques de
la rvolution_, on y verrait que mes principes rpublicains taient
bien antrieurs  la rpublique.

Voil ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.

Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son
patriotisme?..... mais ce serait une drision que d'en parler.
Lui-mme, dans sa lettre  la citoyenne Roland, o il demande une
place, lui-mme date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date
est un peu trop rcente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre
est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne  cette
place un ouvrage de son pre _sur les monnaies des barons et des
prlats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un
patriote de sa trempe; aussi s'est-il port pour continuateur de cette
sottise aristocratique, publie par lui en 1790, appele par lui, en
1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.

Laissons donc l le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus
que de Tobiezen-Duby lui-mme: c'est bien assez.

Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de
citer contre lui que des faits appuys de pices justificatives.

Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connatre, l'avez admis
parmi vous, l'avez plac dans votre comit de correspondance, l'avez
charg d'en faire les extraits et de les lire  votre tribune; vous
tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dnonciations soient
un moyen de chtiment ou de rpression contre les aristocrates et les
tratres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des
intrigans, une arme contre les rpublicains, venez  la bibliothque
nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.

Vous verrez ce prtendu rpublicain qui donne le nom servile de
_patron_  l'un de ses collgues, lequel lui avait rendu quelques
services, par une surprise dont bientt s'est repenti le _patron_ trop
facile.

Vous verrez le crateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,
vous le verrez protg par Le Noir, dont il vante la _sensibilit
d'me_, auquel il voue _une reconnaissance ternelle_.

Plac auprs de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby crit  Le
Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothque pour lequel j'ai le plus
de respect, d'gards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas
empch le mme Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce
mme Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste
chtiment de son aristocratie_.

Voil ce qu'il crit avec _vnration_  la _vertueuse_ Roland de
septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.

Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas l le vil caractre et la
marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien rgime, d'un intrigant du
nouveau, tartufe de probit, tartufe de patriotisme? Je supprime ici
nombre de traits consigns dans les dpts de la bibliothque, et qui
montreront  nu son caractre: jalousie, ambition, orgueil, haine pour
ses confrres bien avant la rvolution, lorsque le patriotisme
hypocrite d'un mchant ne pouvait servir de voile  ses manoeuvres et
 ses perfidies.

En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos
mains, les preuves crites de la perversit de Tobiezen-Duby,
parcourez seulement ses trois dnonciations contre la bibliothque;
car il en a fait trois.

C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des
dnoncs, allger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-l,
selon ce qu'il juge convenable  son intrt personnel, d'aprs le
moment et les circonstances.

Voyant sa premire dlation tombe dans le mpris, Tobiezen-Duby, le
flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _tromp_. Pour
accrditer son absurde dnonciation, pour la faire croire pure et
dsintresse, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.
Venez, citoyens,  la bibliothque, vous assurer que, depuis cinq ans,
la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour
avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire
donner un logement.

Remarquez sur-tout son impudente audace, ds que, sortant du cercle
des accusations vagues, il articule un fait prcis; par exemple,
lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donn ma voix  _Raffet_. J'ai affirm
et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la
liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je dfie tout homme,
quel qu'il soit, et ft-ce Tobiezen-Duby lui-mme, d'oser dire qu'il
m'a vu ce jour-l  la section.

A cela, que rpond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de
calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allgu
contre moi. Ne reconnaissez-vous pas l, citoyens, un homme qui
n'coute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa
conscience?

Comment cherche-t-il  couvrir cette honte? il fait de nouveaux
efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, mme
avant que les socits populaires fussent mises sous l'gide de la
constitution, n'ai cess (mille tmoins existent) de dire et de
rpter: Sans les jacobins, point de libert, point de rpublique.

Il me prtend li avec le ministre Roland, moi qui, de notorit
publique, n'ai eu avec lui que les relations ncessites par ma
place. Et cette place l'avais-je sollicite? l'avais-je dsire? y
avais-je seulement song? connaissais-je, mme de vue, le ministre
Roland?

Il me prtend li avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul
membre que dans des rencontres rares, imprvues et fortuites.

Ici, je porte un dfi public  quelqu'homme que ce puisse tre, de
dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul dput de la Gironde, et qu'il
ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de
personnes savent et peuvent se rappeler que mes ides ont t en
opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions
importantes, comme la garde dpartementale, le jugement de Louis
Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.

Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non
moins odieux, se produisent, comme par supplment, par surabondance,
dans sa troisime dnonciation; c'est--dire, dans le troisime accs
de sa fivre calomnieuse.

Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait
grave, le fait relatif  Raffet, rpte hardiment ses autres
impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles  repousser; et
dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions
personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les
plus estims; appelle au secours de sa haine les plus fidles
mandataires du peuple, les socits les plus patriotiques, toutes les
autorits constitues, c'est--dire, veut mettre ce qu'il y a de plus
vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus
respectable?

Mais non; les socits populaires, les autorits constitues, sont et
resteront justes, en dpit des intrigans, des calomniateurs, de
Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage
rvolutionnaire, tre surprises et trompes pour un moment; mais
bientt claires, parce qu'elles veulent l'tre, elles brisent avec
indignation le pige qu'on leur a tendu, et repoussent avec ddain le
fabricateur du pige: leur justice appelle  soi la justice publique,
dont la leur est elle-mme une grande portion. Dans le court
intervalle o la calomnie voudrait sparer ces deux justices qui
doivent n'en tre qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,
j'attends leurs regards, je les dsire; et  cet instant mme, tandis
que vous me lisez, rpublicains, je jouis de la certitude de les voir
se runir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.

Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je
resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,
faux rpublicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont
de faux rpublicains; moi, rvolutionnaire de fait et de notorit
publique avant la rvolution; rpublicain de principes et de coeur,
mme avant la rpublique.

Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de
se dire  soi-mme, _je vivrai, je mourrai rpublicain_, qu'une
dtention de vingt annes n'et pu l'affaiblir dans mon me; et, je le
proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra  la
rvolution, ne m'empchera d'appartenir du fonds du coeur, et jusqu'au
dernier soupir,  la rvolution, et au complment de la rvolution, 
la rpublique,  la rpublique une et indivisible.


_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu ds long-temps qu'il
importait au salut public que tous les salaris du peuple, sans
exception, fussent au-dessus du soupon mme, doctrine que je professe
depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'aot, au comit
de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers
bruits vagues qu'on cherchait  rpandre contre la bibliothque.

L, j'ai dpos sur le bureau un crit dans lequel je demande que tous
et chacun de ses membres soient examins sur leurs actions, sur leurs
principes et leurs sentimens. Observez que cette dmarche si nette et
si franche de ma part, antrieure d'un mois  notre dtention, a
probablement frapp les autorits constitues; et leur conduite 
notre gard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas ais
Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye  ses calomnies bien vite et pour
toujours, et que tout soit fini.

Il en a pourtant tir un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de
confirmer, par ma dmission que j'ai donne, mes principes sur _les
salaris du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir
beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier
devoir d'un rpublicain est de rester fidle  ses anciens principes.

Je laisse l ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'o
lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne
trahirait-il pas lui-mme son secret, par le dbut de sa premire
denonciation imprime? _Je suis jacobin et ardent rpublicain_,
dit-il. Et aussitt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,
comme d'un poste sr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous
vous avez vu quel rpublicain c'tait; jugez quel jacobin ce peut
tre.

Il a cru, le lche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait
tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrire ces
retranchemens, lui arracher son masque et ses mprisables armes; il
s'est tromp. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans
en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'me; moi
qui, en juillet 1791, aprs le massacre du Champ-de-Mars, entran,
malgr mon tat de maladie et de souffrance, par une force
irrsistible, courus aux jacobins, moi vingtime ou trentime....
j'ignore le nombre, mais la salle tait alors dserte. O tait alors
Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un
refuge? Je ne crois pas qu'il ft l. Quoi qu'il en soit, je m'y
prsentai; je fus admis parmi vous, et mme dans votre comit de
correspondance, o cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux
approches de l'hiver, ma dplorable sant, qui suspend trop souvent
mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assembles, me
fora, par degrs,  me priver des vtres, toujours plus brillantes et
plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'tait pas encore sauve;
mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant
de son triomphe et du vtre; et dans le redoublement des incommodits
que la foule me cause, je n'tais plus soutenu par ce sentiment si
imprieux sur certaines mes, ce je ne sais quel attrait attach aux
prils trs-instans[39].

  [39] Il est de fait que, de tous les lieux o l'affluence est
  grande, et d'o l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il
  n'y a que les jacobins o j'aie jamais t, _et toujours_ dans
  les crises violentes de l'anne 1791. Le moment que j'avais
  choisi pour me prsenter, en est une preuve suffisante.

Ce malheur, je veux dire les infirmits physiques qui m'interdisent
les grandes assembles, malheur rel pour tout vrai citoyen,
Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprs des assembles de
section. Il me prte,  ce sujet, un propos aussi absurde qu'infme,
digne d'un vieil et stupide aristocrate de chteau, et que, par cette
raison, je voue au mpris public, ainsi que l'homme qui a la btise de
me l'attribuer.

J'apprends que Tobiezen-Duby, aprs avoir rempli le rle de
_perscuteur_ de la bibliothque nationale, a os, en cherchant  se
justifier  la tribune des jacobins, usurper le rle de _perscut_
pour ses opinions par les citoyens qu'il a dnoncs, et tche
d'appeler sur lui l'intrt attach  ce second rle.

Bien loin de l'avoir perscut, je rponds affirmativement que son
patriotisme auquel on et applaudi, tait parfaitement ignor de ceux
qu'il a _perscuts_ vritablement.

J'affirme de plus, qu'avant sa dnonciation, nul de ses confrres
qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-mme ne
parlait  aucun d'eux, depuis son entre  la bibliothque sous Le
Noir: ce qui tait fort simple, vu la diffrence des fonctions
respectives qui ne les mettait point en rapports.

On dfie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _perscution_
de la part de ses confrres; et, quant  moi, la seule perscution
qu'il puisse citer, c'est d'avoir,  mon entre en place, accru ses
appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre  la
_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des
estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un
logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si dsintress, si pur,
m'imputerait-il, par hasard, cette diffrence de 1200  400 livres?
Dans cette supposition, il aurait lui-mme tout expliqu.

Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux
jacobins, comme il l'a t dans ce qu'il a dit aux autorits
constitues et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqu
d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, tmoin des faits,
tmoin de l'acharnement de ses trois dnonciations, voit clairement
que Tobiezen-Duby est le perscuteur et non le perscut. Je ne dis
donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:
_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et
voyez_.

    18e jour du 1er mois de la
    rpublique franaise.


FIN DES LETTRES DIVERSES.




DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.




DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.


    18 mars 1795.

ENTRETIEN

ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE

CHAMFORT.

Est-ce que vous ne dfendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?

  [40] M. Delacroix avait fait insrer, dans le Journal de Paris,
  une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de
  Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active
   la rvolution.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--N'tiez-vous pas de ses amis?

--J'en tais, certainement.

--Et vous l'abandonneriez!

--N'a-t-il pas t _terroriste_?

--Oui, jusqu' la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait
ncessaire de paratre terrible, pour viter d'tre cruel. Il s'est
arrt, quand il a vu la frocit frapper avec les armes que le
patriotisme alarm ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec
les hommes de sang?

--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages
qui ont prvu les consquences des dclamations incendiaires, ni des
mes courageuses qui ont travaill  empcher les fureurs populaires,
ni mme des mes sensibles qui en ont constamment gmi. N'est-ce pas
lorsque la terreur l'a atteint lui-mme, qu'il a cess d'applaudir au
terrorisme?

--C'est bien avant: et il ne s'est pas born au silence; il a frapp
sur le terrorisme, ds qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur
le despotisme dans tous les temps, et sur le modrantisme quand il l'a
cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir
refus  Hrault-Schelles d'crire contre la libert de la presse?
N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui chappa au sujet de _la
fraternit_, que les tyrans proclamaient sans cesse: Ils parlent,
dit-il, de la _fraternit_ d'tocle et de Polynice. Ce fut lui qui,
entendant dplorer l'indiffrence du public pour les chefs-d'oeuvres
de la scne tragique, l'expliqua en ces mots: La tragdie ne fait
plus d'effet depuis qu'elle court les rues. Ce fut lui qui dit de
Barrre,  la naissance de son pouvoir: C'est un brave homme que ce
Barrre; il vient toujours au secours du plus fort.--C'est un ange
que votre Pache, dit-il un jour  un ami de celui-ci; mais  sa place,
je rendrais mes comptes. Ce furent ces discours, et cent autres que
ceux-l supposent, qui indisposrent les dcemvirs contre lui. On sait
qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer;
remis en libert, ses amis lui reprochrent d'avoir tent de se donner
la mort: Mes amis, rpondit-il, du moins je ne risquais pas d'tre
jet  la voirie du Panthon. C'est ainsi qu'il appelait cette
spulture depuis l'apothose de Marat. Quelque temps aprs sa
dlivrance, un des amis qui lui ont ferm les yeux, Colchen le
flicitait d'tre chapp  ses propres coups; Chamfort lui rpondit:
Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent  tout moment
l'envie de me recommencer. Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les
sentimens d'une me sensible et courageuse?

--Je me plais  les reconnatre en lui; mais pourquoi donc cet
emportement de paroles, ce dbordement d'invectives et de menaces
contre les mmes castes, contre la plupart des mmes individus que
Marat et Robespierre proscrivirent depuis?

--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'tait pas un esprit sage;
j'ajouterai mme qu'en politique il n'tait pas un esprit clair. Il
avait vu les abus et les vices attachs  l'ancien rgime; il leur
avait jur la guerre; et il croyait ncessaire de la faire  outrance,
sans prcaution, comme sans mesure: voil son erreur.

--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais coeur dans sa conduite, et au
moins de cette mchancet qui se plat  nuire, pour peu que la
justice y autorise; de cette mchancet qui n'est pas celle du
sclrat, mais celle de l'homme dur et violent?

--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cess ses emportemens
ds qu'il a vu qu'on prenait  la lettre les discours des Marat et des
Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il
s'est arrt ds qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et
encore pour faire peur.

--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce
pas son intrt qui lui a conseill de flatter les partis dominans?

--Son intrt n'a t pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort
s'y montra suprieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non
seulement il s'attacha  la rvolution, mais mme il poursuivit avec
passion jusques sur lui-mme tous les abus, ou ce qu'il croyait tre
les abus de l'ancien rgime. Il se dchana contre les pensions,
jusqu' ce qu'il n'et plus de pension; contre l'acadmie dont les
jetons taient devenus sa seule ressource, jusqu' ce qu'il n'y eut
plus d'acadmie; contre toutes les idoltries, toutes les servilits,
toutes les courtoisies, jusqu' ce qu'il n'existt plus un homme qui
ost se montrer empress  lui plaire; contre l'opulence extrme,
jusqu' ce qu'il ne lui restt plus un ami assez riche pour le mener
en voiture ou lui donner  dner. Enfin il se dchana contre la
frivolit, le bel esprit, la littrature mme, jusqu' ce que toutes
ses liaisons, occupes uniquement des intrts publics, fussent
devenues indiffrentes  ses crits,  ses comdies,  sa
conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de
Smyrne_ comme une comdie rvolutionnaire; il s'indignait mme qu'on
se crt rduit  tenir compte de si faibles ressources pour servir une
si grande cause. Je ne croirai pas  la rvolution, disait-il souvent
en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets
craser les passans. Voici une anecdote qui le caractrise. Le
lendemain du jour o l'assemble constituante supprima les pensions,
nous fmes lui et moi voir Marmontel  la campagne. Nous le trouvmes,
et sa femme surtout, gmissant de la perte que le dcret leur faisait
prouver; et c'tait pour leurs enfans qu'ils gmissaient. Chamfort en
prit un sur ses genoux: Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras
mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la
faiblesse de pleurer sur toi, dans l'ide que tu serais moins riche
que lui. Chamfort perdait lui-mme sa fortune par le dcret de la
veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il
ne se passait rien non plus  lui-mme. Il fut misantrope peut-tre,
mais non pas inhumain; il hassait les hommes, mais parce qu'ils ne
s'aimaient point; et le secret de son caractre est tout entier dans
ce mot qu'il rptait souvent: Tout homme qui,  40 ans, n'est pas
misantrope, n'a jamais aim les hommes. On lui a reproch d'avoir t
ingrat envers des amis qui l'avaient oblig pendant leur puissance; et
l'on s'est fond sur son ardeur  poursuivre les abus dont ils
vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat,
c'est qu'il resta attach  ses amis dpouills d'abus, comme il
l'avait t quand ils en taient revtus.

--A ce compte, il n'y aurait qu' admirer dans Chamfort; et ce que
vous appelez le dfaut de sagesse de son esprit, ne serait que la
facult de s'mouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!

--Vous allez maintenant trop loin. La morosit de Chamfort, sa
misantropie furent des dfauts srieux; il irrita souvent des gens
qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honntes par des
jugemens inconsidrs. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des
passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et
de raisonnemens spcieux; et quand il avait lanc un mot piquant ou
accablant sur quelqu'homme que ce ft, il ne revenait plus sur
l'opinion qu'il en avait donne, non qu'il ft arrt par la crainte
mprisable de dprcier un mot saillant, mais plutt parce qu'il
voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop bless pour
ne pas tre irrconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le
dtracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait t un jour; il s'obstina 
soutenir que cet excellent littrateur dont il honorait d'ailleurs le
patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris
autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de
Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela
passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son
coeur.

--Je vous entends; mais, aprs tout,  quoi bon clbrer Chamfort?
Qu'a-t-il fait pour la rvolution? Il n'a pas imprim une seule ligne,
pour en hter ou en arrter la marche suivant les circonstances, non
plus que pour l'clairer.

--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont pass
mille fois dans toutes les bouches? Sa rponse  des aristocrates qui,
aprs le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que
devenait la Bastille: Messieurs, elle ne fait que dcrotre et
embellir. Ces autres paroles sur la manire de faire la guerre  la
Belgique: _Guerre aux chteaux! Paix aux chaumires!_ paroles qui,
pour tre devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France,
n'en taient pas moins justes et politiques relativement  des ennemis
trangers et des agresseurs cruels; cette prdiction, malheureusement
dmentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leon, et
fournira  l'Angleterre un ternel reproche contre lui: L'Angleterre
ne fera pas la guerre  la France, elle aimera mieux sucer notre sang
que de le rpandre; enfin cette rflexion dcisive sur des projets de
loi proposs  l'assemble constituante pour rprimer la licence des
crits calomnieux: Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce
qu'elle se vend bien. Chamfort imprimait sans cesse; mais c'tait
dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laiss d'crit; mais il n'aura
rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on rptera
dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrg ou le
germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas
 sa valeur le service qu'une phrase nergique peut rendre aux plus
grands intrts. Il est des vrits importantes, qui ne servent 
rien, parce qu'elles sont noyes dans de volumineux crits, ou
errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un mtal
prcieux en dissolution: en cet tat il n'est d'aucun usage, on ne
peut mme apprcier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que
l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous
le balancier des caractres auxquels tous les yeux puissent le
reconnatre. Il en est de mme de la pense. Il faut, pour entrer dans
la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme loquent,
qu'elle y soit marque d'une empreinte ineffaable, frappante pour
tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cess de frapper
de ce genre de monnaie, et souvent il a frapp de la monnaie d'or; il
ne la distribuait pas lui-mme au public, mais ses amis se chargeaient
volontiers de ce soin; et certes il est rest plus de choses de lui
qui n'a rien crit, que de tant d'crits publis depuis cinq ans et
chargs de tant de mots.

--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la
mmoire de Chamfort que d'crire notre entretien et de le publier? y
consentez-vous?

--Volontiers.

    M. ROEDERER.


VARITS.

    12 germinal an III.

A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou nergiques, quelques
anecdotes rapidement contes, rduites dans un cadre ingnieux, voil
ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voil ce qui plat  tous
les lecteurs, et non des discussions  la fois pesantes et trangles,
des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que
ce soit, de Salamanque ou de la comdie; vos deux pages valent mieux
qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs
reviennent encore. Je l'ai connu, ds la jeunesse, ce Chamfort; et je
doute beaucoup qu'il ft digne d'tre _misantrope  quarante ans_, si,
pour en avoir le droit, _il faut avoir aim les hommes_. Il n'aima
jamais que Chamfort: c'tait un homme habile  lancer un trait
d'esprit _acr_, comme une arbalte chasse une flche. Je vais en
dire quelques mots, non par le besoin de mdire (il n'y eut pas plus
entre nous de haine que d'amiti), mais par le dsir d'tre vrai, et
de bien juger ceux qui ont t dsireux de paratre, et qui ont eu la
triste ambition d'tre craints.

Chamfort le fut toujours; sa figure tait charmante dans la jeunesse;
le plaisir l'altra trangement, et l'humeur finit par la rendre
hideuse. Il ne montra d'abord que de la gat, et seulement un petit
germe de mchancet; mais ce germe ressemblait au plus petit des
grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Aprs un succs
acadmique, il essaya la carrire des ngociations; il eut une
correspondance qui ne fut remarque que par des lettres outrageuses
contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint 
Paris; et il dit que la politique _n'tait que du haut allemand_. Soit
qu'on eut dgot M. de Choiseul de ce caractre trop cre, soit qu'on
lui et laiss ignorer ses talens, Chamfort dsespra ou ddaigna
d'tre replac, et il se dvoua aux lettres.

Parmi ceux qui se firent connatre dans le mme temps, je me rappelle
l'abb Delille, non moins fcond en saillies, et qui l'a bien surpass
en gloire littraire. Leur caractre modifia bien diversement leur
esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait
le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour  l'abb la
richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le
plaignait de ne faire entendre que des grelots.

Les bons mots de Chamfort se heurtrent bientt contre ceux de Duclos.
Le vieux matre d'escrime montra un peu d'humeur du ton libr du
jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'tait pas jadis sur ce ton
ridicule.... */

Chamfort acheva:

    Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.

Cependant il s'aperut qu'il y avait  profiter avec cet homme. Il
remarqua, il imita, il surpassa peut-tre ce ton de flatteur brusque,
cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait
valu  Duclos, de la part d'un autre malin, l'pithte de _faux
sincre_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre
nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort et mrit
cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilit o il
tenait l'lgant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse
 lui procurer des accs  la cour; et Chamfort se rsignait 
accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il
fut secrtaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le
voulant faire secrtaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore
l 2000 fr. de pension  gagner. Mais une espce de demi-cordon bleu 
porter _en sautoir_ gtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et
c'tait alors que Chamfort invoquait la religion de l'galit, qu'il
n'et jamais connue, s'il avait pu porter ce mme cordon _de l'paule
dextre  la hanche gauche_.

D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit  notre excellent Ducis, 
qui on proposait le cordon de Saint-Michel: Que feras-tu de ce ruban?
tu ne l'auras pas plutt qu'il faudra le porter. La rvolution vint;
vous avez cont le reste. Il finit par s'enivrer de dmocratie et de
mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en
lui beaucoup de rage, et cherche _son humanit_. Il ddaignait  la
fin qu'on vantt son _Marchand de Smyrne_; il regrettait srement que
son _Zangir_ eut peu dur: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et
lgante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'ide  Mtastase.
Son loge de Molire a t lu; mais on relit surtout celui de La
Fontaine. Je voudrais qu'on publit ses notes pleines d'esprit sur ce
pote. Mais qu'a-t-il fait de son pome commenc sur la Fronde? Quand
il l'entreprit, il tait loin des sublimits du _sans-culotisme_...
Bon soir.




LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.




LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.


LETTRE I.

    4 dcembre 1783.

Expliquez-moi, mon trs-aimable ami, si les traductions grecques et
latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les
deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point
encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire
dans les _Mlanges de littrature_ qu'il a donns il y a deux ou trois
ans, que vous cherchez M. Saint-Grgoire, je n'ai point mes livres
ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma trs-petite
tablette; mais je puis les avoir dans la matine. Expliquez-vous donc;
car je n'ai reu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant
est date du 2.

Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien
dsirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mler de
feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel tat, comme vous voyez,
parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et pass par bien des
mains. Ce me sera un vritable service, et dont je vous aurai une
reconnaissance ternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en
entreprendre une censure trs-svre, soit pour le fond, soit pour la
forme.

  [41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'tat._

Quant au fond, je sais que j'ai mdit profondment le plan, et que
cependant on lui a reproch quelques dfauts d'ordre. A-t-on raison?
c'est ce que je ne veux ni ne puis dcider; mais ce que je sais
surtout, c'est que, riche en rsultats moraux comme vous l'tes en
vues profondes, en aperus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'
vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous tes capable du
noble sentiment de le vouloir, 1 parce que vous m'aimez, 2 parce que
cet ouvrage n'a pas t sans quelque utilit, et qu'ainsi c'est une
bonne oeuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3 parce que
Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruint.

Quant  la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et
peut-tre aussi de cette obscurit, dont les crits d'un reclus ne
paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne
lisent pas avec autant d'attention qu'il a crit. Pour vous qui savez
mditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'me et le
gnie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand
il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur
votre pupitre mon ouvrage, mdiocre  la vrit, mais non pas
mprisable, il mritera bientt d'tre plac au nombre des bons
livres.

Je crois ds long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que
de bons traits de morale; jugez du cas que je fais des vtres, et de
l'incroyable talent que vous a donn la nature en ce genre. Mais
parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun
pch dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard
demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne rgle, est
 moi, puisqu'il a t fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable
ami. _Vale et me ama._


Dupont vous portera lui-mme son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il
a  lui faire d'ici  mercredi prochain, le rapport d'une trs-grande
affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.

  [42] De Calonne.



LETTRE II.

    Paris, 22 juin 1784.

Je ne m'accoutume pas aisment  l'ide d'tre rduit  causer par
crit avec vous, mon ami; votre socit est si douce, votre
conversation si sduisante, et votre amiti si confiante, qu'il est
impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme.
L'union des mes ne veut point de rserve; les lettres en exigent. Eh!
qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en
soit, je ne suis pas l'enfant gt du sort, et je dois tre habitu
aux contrarits. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre
de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moiti,
puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami trs-aimable et
trs-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre
amiti pour moi; ainsi je ne me permettrai pas mme de presser votre
retour.

J'ai vu hier la difficult, et je n'en ai pas t content. D'abord, le
temps tait orageux jusqu' la tempte; et il a t impossible de se
promener au jardin. De l, tmoins, espions, humeur et rserve;
ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un
mot direct de l'homme  qui nous nous intressons; mais elle a tenu
tant de propos tranges sur les gens de lettres et sur leurs dfauts
de socit, sur l'impossibilit d'en rencontrer un d'aimable, sur le
danger d'tre leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation
dans ce sujet de conversation, et dans la manire dont il tait
trait. L'Auvergnat[43], aprs cette longue dissertation, est venu
comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire
lui-mme n'avait pas eu plus d'esprit que celui-l, que la nature lui
avait donn beaucoup de grces et de sensibilit, et que l'exercice
des lettres l'avait rendu goste et caustique. J'ai dbattu l'gosme
avec un trs-grand succs; et j'ai expliqu la causticit avec assez
d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est trs-vrai) que
cette causticit, que provoquent les ridicules, les vices et les
mchans, devient toute tolrance et bont en amiti. On est convenu de
cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de
l'humeur, et on l'a pouss jusqu' dire qu'on n'avait vu que le petit
abb de Constantinople[44] aimable en socit, quoiqu'on le ddaignt
comme ami, ou plutt qu'on le crt incapable de l'tre. Vous
connaissez cette manire de tomber d'accord dans la discussion des
dtails, et de revenir avec opinitret  l'assertion  laquelle
l'interlocuteur oppose les dtails non disputs. Tel a t le systme
de dfense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de
l'humeur; la cause n'est pas si aise  dmler. Avant-hier, j'aurais
cru sans difficult que c'tait le dpart, qui, trs-certainement, en
a beaucoup donn. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons
pu tre seuls un instant, il n'a pas t possible d'aller directement
 la dcouverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie,
beaucoup plus prompte que je ne l'avais annonc, parce que j'ai vu que
la conversation ne cesserait certainement pas d'tre amphibologique, a
fch aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans tre un
sot, on saute quelquefois pour reculer.

  [43] C'est Chamfort lui-mme qui est dsign par ce sobriquet. On
  sait qu'il tait n prs de Clermont, en Auvergne.

  [44] L'abb de Lille.

Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par crit une scne
pouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son prcieux
rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les
puissances ecclsiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter
ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont
t trs-mal reues; enfin je me suis charg de dmontrer, par un
billet, l'absurdit de cette prtention; je l'ai fait, et il a paru
que j'tais un grand poids  la pauvre brutalise. Est-ce l cette
frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquitude tenant 
l'abngation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lchet? je
ne le crois pas non plus; les caractres doux et les coeurs
superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un
moment vient o ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un
moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amiti, c'est surtout
la vrit; et voil pourquoi je vous rpte que j'ai t hier,
beaucoup plus qu'un autre jour, rduit  conjecturer. Je ne crois pas
qu'on puisse m'chapper long-temps; et j'attends avec impatience la
lettre de notre ami, comme une preuve srieuse. Alors, comme
aujourd'hui, il peut compter sur la vrit sans rticence. Je l'estime
trop pour lui tter le pouls. Qu'il compte sur mon zle  vous
suppler, et qu'il n'ait pas d'inquitude sur la foule de dtails que
je ne puis pas crire. Je n'en ai pas nglig un seul; et l'on sait,
par exemple, trs-bien que l'Auvergnat se croit guri et qu'il ne
l'est pas; qu'il s'est flicit de son voyage, et qu'il en souffre;
qu'un signe prolongera ou abrgera ce voyage; qu'en un mot, il est
vaincu, mais non pas subjugu.

Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce
pays, o vous avez  coup sr de meilleurs correspondans que moi.
Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le
tiens de la premire main. Un grand abb que vous connaissez
peut-tre, frre de Sabatier de Castres, que vous connaissez srement,
tait avant-hier aux Varits amusantes, devant un trs-petit homme,
qui lui a fait la prire usite en pareil cas. Monsieur, a rpondu
l'abb, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais,
monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du
spectacle.--Monsieur, j'en suis fch, et je garde ma place.--Je vous
assure, monsieur, qu'il est de votre intrt d'tre plus
complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis
persuad qu'il vous arrivera quelque chose de dsagrable, si vous ne
dfrez pas  ma prire.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu
m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cdez pas votre place, vous
vous en repentirez.--Parbleu! voil une manire nouvelle de prier les
gens! et certes elle ne russira pas.--Monsieur, faites bien vos
rflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrire
moi.--Monsieur, laissez moi en repos... Alors, le petit homme dit 
son voisin: Voyez-vous ce grand abb? c'est l'abb Miolan.--L'abb
Miolan!--Oui, l'abb Miolan, le grand constructeur de ballons
brls.--Messieurs, voyez-vous l'abb Miolan?[45]--L'abb Miolan!
Toute la salle rpte en cho: inutile l'abb Miolan! et les
battemens de mains et les hues; et les miau, miau, miau. Le grand
abb s'enfuit, trop heureux de n'tre pas cras... Certainement le
petit homme n'tait pas bte; et le grand abb n'est pas poli.

  [45] En (ce) temps-l, on s'occupait beaucoup des ballons
  nouvellement dcouverts par Montgolfier. Un physicien, nomm
  l'abb Miolan, en annona un qui devait s'lever du Luxembourg.
  On s'y rendit en foule; les billets d'entre cotaient six
  francs: l'exprience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent.
  L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas
  raillerie et voulait le mettre en pices. C'tait donc, peu de
  jours aprs, jouer un tour sanglant  un autre abb, que de
  l'appeler de ce nom dans un lieu public.

J'attends avec une impatience proportionne  l'objet,  la situation
et  l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet trait par un tel
homme, la traduction que vous savez. Ne la ngligez pas, je vous en
prie; vos futures moissons y sont fortement intresses. Il y a bien
loin entre savoir que des principes sont utiles, et possder l'art de
les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes
prparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a
mme quelque chose de louable, entrane les gens de bien  promulguer
les vrits qui les frappent, ds l'instant o elles s'offrent  leurs
yeux, et sans avoir rflchi si elles s'y sont prsentes dans
l'enchanement le plus propre  forcer le consentement de tous les
esprits. Rien ne diffre plus de l'ordre de gnration des ides, que
celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient dj
compltes, avant qu'on puisse faire des mthodes; il faut que les
vrits morales soient familires avant d'tre usuelles. Les langues
existaient depuis une longue suite de sicles, quand on est parvenu 
rdiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'tude plus
facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_
aient cern et dchauss tel prjug, avant que la comdie puisse
l'extirper en le vouant au ridicule.

Pour votre propre intrt, dpchez-vous donc, mon ami; mais que
diable vous parl-je de votre intrt, tandis que vous savez que le
mnage meurt de faim et spcule sur la brochure! _Vale et me ama._


LETTRE III.

    Paris, 23 juin 1784.

Je ne vous crirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1 parce que
j'ai la fivre et j'ai pass une nuit trs-agite et trs-douloureuse;
2 parce qu'ayant dmnag hier, au milieu des angoisses de la plus
cruelle pnurie, je n'ai pas t dans la maison qui ncessiterait les
relations; 3 parce que, dans le hourvaris d'un dplacement, je ne
sais o appuyer ma main, ni presque o poser ma tte. Vous voyez que
j'ai, comme M. Pinc, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si
gaies. Je ne vous aurais point du tout crit, si je n'eusse pris
l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me
donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas srement le
port; mais ma lettre d'hier, qui tait plus substantielle, vous sera
parvenue contre-signe et paraphe. Ainsi voil compensation.

Ecrivez-moi dsormais rue de la Roquette, maison de M. d'Hricourt,
prs celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances
de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce
que parat ce quartier aux yeux de mon amiti pour vous! J'aimerais
autant tre en Sibrie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je
ne sache o vous passerez l'hiver; car les mprises, en fait de
dmnagemens, sont trs-chres.

S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus dsintress des
surintendans qu'ait eu la France n'a pas ddaign de porter  une
valeur de plusieurs millions, de penser  l'indigence, et de former
des plans utiles pour elle, rvez  quelque grande entreprise de
librairie, que vous puissiez proposer  Panckouke, pour moi, et qui
m'assure la libert d'envoyer chercher dix  douze fois par an douze 
quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi
paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke
n'avait pas fait cette bte d'dition _in_-12 des Mmoires de
l'Acadmie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage
d'rudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant
qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail
sur cet amas indigeste, et tel  peu prs, pour parler modestement,
que Dieu a d le faire sur le chaos. Rvez, mon ami,  cela ou  toute
autre chose. Les chteaux en Espagne de l'amiti valent bien ceux de
l'ambition. _Vale et me ama._


LETTRE IV.

    Samedi.

J'ai reu votre terrible paquet, mon ami; et au milieu de tout le
plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines: l'une de voir que
certain attachement vous tenait plus profondment au coeur que je ne
l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux
et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce
n'est pas que je m'en tonne, ni que j'aie de tristes pressentimens.
Je ne m'en tonne point; tout homme fier et sensible s'opinitre,
surtout quand sa raison lui dit que russir c'est travailler plus
encore pour ce qu'il aime que pour lui; et cela seul peut-tre le rend
capable de supporter la ridicule concurrence d'un comptiteur indigne.
Je n'ai point de sinistres prsages; car aussi long-temps qu'il me
sera dmontr qu'Aspasie n'est pas dpourvue de toute noblesse, de
toute dlicatesse, de toute raison (et je lui crois une assez forte
dose de tout cela), je ne pourrai pas croire  la victoire de
Thersite sur Achille. Vous savez l'preuve que je crois dcisive et
mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement 
elle-mme). Vous avez bien marqu la nuance dans votre joli conte;
mais vous n'en avez pas assez tir de parti; en ce genre, comme en
beaucoup d'autres, prophtiser, c'est amener l'vnement. Avec tout
cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la
moindre parcelle de votre bonheur abandonne au hasard et 
l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour tre
trs-romanesque; vous avez l'imagination trop ardente et le coeur trop
essentiellement bon pour ne l'tre pas un peu. Aussi dout-je que
votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout
autre sujet. Quant  mes observations personnelles, je runis le
tmoignage unanime de toute l'antiquit, qui, je crois, a pouss
infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la
connaissance du coeur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce
qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur
temps des prodiges, parce que la proprit d'un miroir est de tout
rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que,
trs-srieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des
choeurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on
a si plaisamment appel le Racine de la Grce, leur lanait en plein
thtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait pas l'opinion
universelle du temps; car vous savez comment ce mme pote fut reu,
lorsque, avec tous les palliatifs de son art, il osa faire dire 
Hyppolite: Ma langue a fait serment, mon coeur ne l'a point fait.
Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquit
en ont dit, lorsqu'ils ont daign en parler (ce qui est assez rare) et
(ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions
des lgislateurs prouvent qu'ils en ont pens: je vous prrai de vous
rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Metellus Numidicus),
qui commence ainsi une harangue solennelle en plein snat:

   Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, e molesti
   caremus; sed quoniam it natura tradidit, ut nec cum illis satis
   commod, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetu
   potius qum voluptati consulendum[46].

  [46] Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions
  dlivrs de ce sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a
  faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles, ni
  nous passer d'elles de quelque faon que ce soit, il vaut mieux
  pourvoir  ce qui nous est perptuellement ncessaire qu' nos
  plaisirs.

O mon ami! ces gens-l taient plus profonds que nous; et cependant
ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que
l'ducation des femmes bien dirige pt influer sur le bonheur social,
ni qu'elle pt assurer la stabilit des lgislations, comme nous
l'avons tant dit. Ils regardaient ces tres-l comme des machines 
enfans et  plaisir; et ce n'est assurment pas qu'ils n'eussent du
feu dans l'imagination et de la grce dans l'esprit. Qu'est-ce donc,
si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces tres sans
caractre chappaient  tout ordre,  toute combinaison?

Ce pourrait bien tre de la nourriture trop forte pour vous en cet
instant, mon ami, que cette philosophie svre; ou plutt vous rirez
de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a
tant idoltres, et dont le moral, moins que le physique, s'il est
possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous crire avec cette
austrit. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'cris: vous
savez bien que je l'ai dfendu contre vous, et que je n'aime pas que
vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thse philosophique que je me
crois en tat de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la
sincrit de mon coeur, et que j'abandonne  vos mditations.

Votre historiette est charmante; et je m'en servirai au moment convenu
entre nous, sans vouloir dcider pourtant si cette ruse pisodique
n'est pas plus ingnieuse et subtile que dcidment utile et
probablement efficace. Il y a du pour et du contre: ce que je vous
promets, c'est de rendre trs-vraisemblable la confabulation. Il sera
ncessaire pourtant, et pour agir avec quelque circonspection, que je
voie la lettre de dix pages; car  un tre aussi fin, il ne faudrait
que la plus lgre discordance pour dvoiler notre complicit; et une
collusion si honnte, que le succs rendra si prcieuse  celle de qui
j'ai entrepris de lever les cataractes, connue avant le dnoment, me
perdrait dans son esprit, et la piterait contre nos efforts. Au
reste, j'ai cru, comme vous, que c'tait un progrs trs-marqu que la
tolrance avec laquelle votre lettre avait t lue.

Je sens toute la vrit de votre observation sur M. P....., mon trs
cher ami; mais j'ai l'me haute et susceptible; et comme le mot
difficile est  peine connu dans la langue de mon amiti, je n'aime
pas qu'on cde  autre chose qu' l'impossibilit. Or, elle tait 
mille lieues de lui: d'ailleurs, je vous avoue,  vous tout seul, que
j'tais en fort mauvaise disposition  son gard. Madame de N....
avait lieu d'en tre fort mcontente, et cela, sous mes yeux; elle
devait croire, ou qu'il la regardait comme une fille sans consquence
(ce qu'assurment il croit moins qu'un autre, lui qui sait son
histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus lger scrupule de sduire
la matresse de son ami; thorie que je sais tre la sienne, et qui,
de quelque manire qu'il la dfende ou l'excuse, me fait une vritable
horreur; et je le lui ai dclar. Nous avons eu une longue explication
sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas
parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans la conversation. Ce
mot-l mme est-il honnte? N'opposer que les sophismes de l'amour
propre aux plaintes de l'amiti et  l'loquence de la morale et du
coeur, est-ce le rle d'un ami, ou mme d'un honnte homme? Ce n'est
pas, je vous le rpte, qu'en toute autre chose il ne le soit
infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en
ceci puisse jamais tre un ami sr. Pour moi, j'avoue que ceci l'a mis
 distance; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que
lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur  tous deux; une
amiti de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours
plus en mesure qu'il ne faudra pour ngocier entre vous et D. P., qui
d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer, mme
avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous tre utile.

Vous avez trs-bien fait de ne me demander que vingt-cinq louis; et je
trouve mme que c'est beaucoup, d'aprs le bilan de votre aimable ami.
Il ne me parat pas sage que je ne donne point de reu; car sans rver
empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens
trs-mortel; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux
instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note
de ma main qui me tranquillise sur les vnemens. Veuillez me mander
aussi, si je dois le savoir vis--vis du prteur, et si l'hommage de
ma reconnaissance lui dplairait. Il me semble qu'il vous connat trop
pour douter que vous ne m'ayez nomm celui dont j'tais l'oblig; car
je le suis enfin, quoique tout soit accord  votre mdiation.
Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi
d'tre ingrat; mais je ne voudrais pas dplaire ni dpasser la mesure
par reconnaissance.

Bon soir, mon trs-cher ami; travaillez, mais mnagez votre sant;
marchez, digrez, esprez et aimez-moi.


_P. S._ Au reste, mon ami, j'ai pens comme vous que nous pourrions un
jour, et  chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble:
ainsi je garde l'historiette; je garde vos lettres aussi; gardez les
miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble
et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses
d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec libert, qu'on ne retrouve
plus, et qu'on est fch d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument
d'amiti, n'est-ce pas une assez douce chose?


LETTRE V.

J'ai reu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai bni votre
griffonnage mme qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le
plus profondment estimable et le plus sympathique  moi que j'aie
rencontr de ma vie. L'intrt que vous m'y montrez, et que vous avez
su rendre contagieux pour un des hommes de mrite que vous aimez et
que vous prisez le plus, a vers la consolation dans un coeur navr
par tant de cts, qu'il ne peut tre que bien souffrant, puisqu'il ne
se paralyse pas. Vritablement la persuasion intime dont je suis
pntr, que je vaux mieux que mes perscuteurs et mes ennemis, et que
dans les tres crs, rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me
rendent du sommeil, du bien-tre et mme des jouissances.

N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il
n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une me aussi
neuve et aussi forte que la vtre, un tel sujet est d'inspiration,
surtout lorsque l'crivain expose une thorie qui n'est presque qu'
lui seul et dont la pratique a compos et dirig sa vie. C'est
cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la
libert s'levant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des
dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent
sa postrit[47]. Jamais l'loquence ne dfendit une plus belle cause;
peut-tre ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des
lumires aux peuples naissans: instruits par leurs maux, ils peuvent
enseigner du moins  les viter; et la servitude mme peut tre utile
en devenant l'cole de la libert.

  [47] Ceci a rapport  l'crit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de
  ceux qui contriburent le plus  la rputation de Mirabeau, et
  dont les morceaux les plus brillans sont de Chamfort.

Le hasard me met  mme de vous donner un avis qui changera peut-tre
votre marche. Durufl arrive ce soir  Paris avec Dameri; et j'en suis
sr, car c'est chez Vitry qu'il arrive et qu'on a demand un lit pour
lui; je saurai ds aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte
rester  Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le
retrouver  Rouen. Au reste, vous savez o lui adresser une lettre, si
vous voulez vous entendre avec lui.

Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas trs-sens ce que vous
m'crivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma 4e, et il serait
bon de numroter) vous montrera qu'il m'a paru plus indfinissable que
jamais  ma dernire visite. Je n'y ai pas retourn hier, parce que
j'ai senti, avant que vous me le disiez, que, pour m'claircir si elle
s'occupait franchement de ce qui nous occupe, il fallait me rendre
plus rare et la voir venir. Mais je commence  craindre qu'il n'y ait
de la lgret dans son fait; on n'est pas de cette scurit sur les
dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai t choqu; et certes,
ce n'est pas partialit pour le gentilhomme hibernois. Si la lgret
est le principal ingrdient de ce caractre, le prix en baisse
beaucoup  mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dmocrite, puisqu'il
ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat (sobriquet qui me
paraissait plaisant[48] pourtant, au moins par anti-phrase); si M.
Dmocrite, dis-je, qui connat si bien le coeur humain des femmes, ne
sera pas aussi svre que moi  cet gard, attendu qu'il sait encore
mieux que le voeu bon ou mauvais de la nature est de placer l'pine
auprs de la rose, et qu' bon titre il compte davantage sur son
adresse  souffler sur la rose, de manire  l'panouir, jusqu' ce
qu'elle couvre l'pine. Quant  pousser notre ami du ct de sa force,
plutt que de le conduire vers la pente de sa sensibilit, vous
conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sr
qu'il est en pril. Or, comme je ne suis pas du tout dcid sur le
vritable tat des choses, comme je persiste  croire qu'Aspasie
pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami, parce qu'elle est
rellement trs-aimable, et que, si elle l'est sous un tel matre, je
vous donne  penser ce qu'elle serait dirige par le plus aimable des
philosophes et celui qui connat le mieux les femmes, sans compter les
hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai trs-bien prouv et
j'prouve encore que M. Dmocrite peut se croire guri et ne l'tre
pas, mais que sa blessure ne peut pas tre incurable, ni mme
difficile  cicatriser, attendu qu'il sait rire, et ne sait ni
s'aveugler, ni tre aveugl, je me donne avec patience et scurit
quelques jours de plus, pour une preuve sur laquelle je ne veux pas
me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-tre de mon ami,
soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon trs-cher,
que l'on crive, dt-on faire cette lettre comme la scne d'un drame
dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur; que
l'on crive, d'un style trs-tempr, mais trs-doux, qui tienne dans
une trs-grande incertitude du sentiment qui aura dict une lettre,
laquelle surtout doit pouvoir tre explique et avoue  tout
vnement. Si M. Dmocrite trouve cela difficile, tant pis; mais il
peut bien croire que ce n'est pas  lui qu'on s'adresserait pour chose
aise.

  [48] On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande rputation
  d'esprit.

Quelque chose qui vous paratra plaisant, c'est que j'ai crit, il y a
quatre jours, au gentilhomme hibernois, au sujet de sa progniture mal
baptise, prcisment les mmes choses, et presque dans les mmes
termes, que vous me les crivez; et cela a trs-bien russi, non pas
seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folle, mais  la grille
de Chaillot, tant on a l'esprit aigu et bien fait.

Somme toute, mon ami, attendez, si vous y mettez encore quelque prix.
Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans
l'incertitude: et puis, il n'est pas de ces raisonneurs profonds qui,
se trouvant en mme-temps casuistes scrupuleux, se dcident avec une
lenteur qui fait que leur rsolution ne produit aucun effet. Il creuse
fort avant; mais il est trs-leste  la dtermination. Ainsi, ne vous
en dplaise, il n'y a point de pril dans la demeure. Adieu, mon ami,
je dnerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries
charmantes (quoiqu'elle ne soit pas coquette), et forme des voeux
(j'ai presque dit soupirs) pour votre retour.


LETTRE VI.

    Paris, ce jeudi.

J'ai lu avec un grand intrt, et je garderai prcieusement, mon bon
et cher ami, la lettre que j'ai reue de vous hier. Un rsum si
nergique de la conduite sans exemple  laquelle vous a pouss la
nature, et des principes que vous vous tes faits  l'appui de cet
heureux et noble instinct, est, pour une tte et une me leve, le
germe de la plus importante thorie de libert et mme d'indpendance
 laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la
pratique en ce genre doit suivre de bien prs la thorie. Je ne
connais rien de plus imposant que les caractres que vous avez
esquisss en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont
on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation
des honntes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous tes la
preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser;
qu'on peut atteindre  la plus haute considration, sans un respect
superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver 
l'indpendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaiss ou
comprim la fiert d'un grand sentiment ou d'une pense heureuse;
qu'on peut prendre sa place, en dpit des hommes et des choses, sans
autres mnagemens que ceux dus par l'espce humaine  l'espce
humaine, par la tolrance de la vertu aux prjugs des faibles; et
que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus
escarp, il est aussi de beaucoup le plus court. Grces vous soient
rendues, mon ami, pour avoir pens que j'tais digne de vous entendre!
Il est certain que la rapidit des progrs de notre amiti, qui n'a
jamais t mme stationnaire, n'a pas d vous donner mauvaise ide de
mon me, et qu'elle m'a mis bien avec moi-mme. Ce n'est pas sans
doute que je me sois lev  une philosophie pratique aussi haute.
J'ai quitt trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions
humaines m'ont trop long-temps garrott; et lorsque les liens ont t
un peu desserrs (car pour briss, ils ne le furent jamais), je me
suis trouv encore tellement chamarr des livres de l'opinion, que
les tres environnans se sont galement opposs  ce que je fusse
l'homme de la nature, au moment o j'aurais conu qu'on peut rester
tel au milieu mme de la socit. D'ailleurs, j'avais t trop
passionn; j'avais donn trop de gages  la fortune; et ce n'est pas
au milieu des orages qu'on peut suivre une route dtermine. Mais si
j'eusse eu le bonheur de vous connatre il y a dix ans, combien ma
marche et t plus ferme! combien de prcipices et de ravines
j'aurais vits! combien le peu que je valais se ft dvelopp! et que
de dfauts acquis j'aurais contracts de moins!... Tel que je suis,
mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais,
non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour tre mritoire),
mais vous apprcier, et qu' votre avis, je suis un des hommes qui
vous ait le mieux devin. J'ai beaucoup gagn dans votre commerce, j'y
gagnerai davantage: il est peu de jours, et surtout il n'est point de
circonstance un peu srieuse, o je ne me surprenne  dire: Chamfort
froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'crivons pas cela, ou
Chamfort sera content; et alors la jouissance est double et
centuple. Ce n'est pas  vous qu'il faut dire combien est douce,
consolante, encourageante, une amiti qui, devenue pense habituelle 
ce point, fait voir dans la censure une loi irrfragable, et dans
l'approbation un trsor sans prix. Tel vous tes pour moi. Je ne vous
offrirai jamais un change digne de vous (si vous ne vouliez commercer
qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que
l'abandon d'une confiance profonde, d'un dvoment complet, d'une me
ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir
d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des
penses, mais qui sait leur prfrer un sentiment, la seule chose
incalculable  la raison mme lorsqu'elle est chauffe d'un bon
coeur: vous le trouverez en moi; et si j'ai eu le malheur de vous
connatre si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons
aims.

J'espre, mon ami, que vous serez consol de ce que votre lettre a t
remise; car je n'en ai point t fch, quand elle me l'a lue; et
peut-tre si je l'eusse ouverte d'avance, comme vous m'en avez donn
la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des
comtes n'est pas plus difficile  calculer que le mouvement du coeur,
de l'esprit, surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que
je n'ai peut-tre fait l qu'un plonasme, au lieu d'un _crescendo_;
car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est 
peu prs l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractre: or, le
caractre ne se compose que des habitudes de l'me et de l'esprit,
mlangs, il est vrai,  des doses ingales; et j'ai beaucoup de peine
 croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
dites _il est impossible de le connatre_, ne doive toute son
impntrabilit au dfaut presque absolu de caractre. N'allez pas me
citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il
dbattre, prouvent la rgle, bien loin de la dtruire. Je dis
qu'encore faudrait-il dbattre les exceptions; et en effet, dans notre
sexe, on n'a gnralement pas une certaine force de tte, sans quelque
force de caractre; dans celui-l, voyez comme l'analogie est fautive!
Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le
bonheur de madame du Chtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut
d'tre connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur
l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilit de son me en
amour, qui sduiraient  coup sr quiconque ne connatrait pas son
histoire. Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'tait pas
mme tendre, et qu'elle fut trs-galante. Qu'tait-ce donc que cette
femme, qui avait infiniment plus de force de tte, et mme de
vritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui
traait une thorie o l'me seule semble avoir dessin cette phrase
dlicieuse: Il faut employer toutes les facults de son me  jouir
de ce bonheur.... Il faut quitter la vie quand on le perd, et tre
bien sr que les annes de Nestor ne sont rien au prix d'un quart
d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit
rare; s'il tait commun, il vaudrait mieux tre homme qu'tre Dieu,
du moins tel que nous pouvons nous le reprsenter...... Qu'tait-ce
que la femme qui, trouvant et exprimant cela, n'tait qu'une femme
galante, et se donnait pour un de ces tres qui aiment tant qu'ils
aiment pour deux, que la chaleur de leur coeur supple  ce qui manque
rellement  leur bonheur, ou plutt pour le seul coeur qui et cette
immutabilit qui anantit le pouvoir des temps? Expliquez-moi cela,
mon ami; et souvenez-vous que cette mme femme avait mis,  la place
du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son sicle qui
semblait avoir subjugu son me, et dans une bote que cet homme lui
avait donne, le portrait d'un fat: chose aussi impossible  une me
aimante, mme dtrompe ou change, qu' nous la trahison et le
parjure.

N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accs de svrit me vienne
d'un mcontentement, rsultat de la dernire conversation avec
Aspasie; car au fond, je n'ai t mcontent ( deux disparates prs)
que de mon incertitude. Je vous ai demand la pure vrit; et si je ne
l'ai pas fondue dans des dtails; c'est qu'une conversation serait un
volume d'criture, chose qui, pour le dire en passant, m'a donn une
assez haute ide de la strilit des romanciers en gnral; mais vous
aurez bien rempli les lacunes, peut-tre mme aurez-vous dbord; et
certainement, si vous avez vu en noir (car, au fond, ce n'est que par
excs de prudence que je n'ai pas vu en rose), mes rflexions sur les
femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien
une abstraction, que c'est la premire chose que j'oublie dans mon
commerce avec elles; en un mot, un  parte de raison dont personne ne
m'a donn l'exemple  un aussi haut point que vous.

Au reste, mon mnage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on
avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de
chiens arrachent ces pauvres petites et frles machines  leur mre
ds le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour
rapetisser les formes (emblme trs-frappant des manipulations
politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleur; et l'on est
honteuse d'avoir pleur, et triste d'avoir employ de l'argent  une
acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolrant, mme pour cette
faiblesse, parce que cette petite bte avait vou un trs-grand
attachement  mon amie, et que tout ce qui est attach attache: raison
assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer
aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilit pour nos semblables;
et l'on frmit quand on pense que le plus honnte homme du monde
peut-tre pouss  s'gorger avec un autre homme pour un chien.

Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrme tendresse. Je
travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais
c'est une chose trs-pnible que de changer l'ordonnance de son
ouvrage sans le refaire; et je serais bien fch que cette
contrarit-l vous arrivt; car vous enverriez promener votre
besogne. _Vale et me ama._


_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reu un billet du
secrtaire de l'abb Royer, qui me prvient qu'il vient de remettre 
son patron l'extrait de mes deux requtes en cassation, etc., et que
je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain  midi. Vous jugez
bien que je dsirais voir le secrtaire avant que l'extrait ft livr;
mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis.
Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par consquent
ncessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et
avertissez ceux qui veulent bien prendre intrt  moi, qu'il est
temps de porter les grands coups. Rponse trs-prompte  ce
_post-scriptum_.


LETTRE VII.

    Lundi.

Me voil bientt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos
lettres, car vous ne m'eussiez pas crit la veille; assurment, vous
m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire
prsumer que vous ayez chang l'ordre accoutum, ains au contraire. En
consquence, j'ai recommenc mes rclamations; et puisque vous
arriverez demain, vous demanderez vous mme  la poste ce qu'est
devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espce de billet sur lequel
ils ne badineront pas.

Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas
trouver mal ce que vous crivez; et tout au plus  ce degr qui me
faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour
ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que
l'homme a pass  ct d'une jolie ide, ce qui en idime de talent,
s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre  vous
n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous
montrez toujours le vaincu, le subjugu, ce qui peut avoir deux
inconvniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins
suspendre vos progrs; le second, d'induire en erreur la pauvre
crature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne
s'apercevra que lorsque votre patience lasse et son amour propre
humili ne lui permettront gure plus qu' vous de rtrograder. Je
vous avais donn un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je
dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonne, tel jour; une
lettre fine, vive, smillante et narquoise le jour d'aprs. Qu'elle
ne soit jamais sre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'tait
donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal
trs-rparable, c'en serait peut tre un assez grand, si vous
persvriez; et c'en est mme un  ce cran, parce qu'en revenant
demain, vous n'aurez point de rponse  cette dernire, de sorte que
je ne vois pas bien la transition.

Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de
cette syrne, comme vous l'appelez; car nous ferons demain,  cet
gard, une main  fond; et mon procs, ou plutt mes procs et mes
courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je
serai rapport: ainsi je n'ai pas grand temps  perdre; et pour comble
de contrarit, l'incident que m'a suscit mon pre au parlement, et
qui, en termes de palais, est videmment un coup mont, me fait perdre
un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force  voir sont
disperss aux quatre coins de Paris. Mais le plus press, c'est
l'admission de ma requte. Une seule voix, je vous le rpte, mon
cher; que votre aimable et prcieux ami s'ingnie avec sa
circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisment devin que
M. Bignon, qui est mort, ne sigera pas; et mieux ou plutt que moi,
il saura qui a remplac M. Daguesseau.

Vous tes bien aimable de m'avoir sacrifi Navarre; mais vous le
seriez davantage de pousser votre besogne, 1. parce que vous tes
digne de mettre la gloire  rgner chez vous; 2 parce que la besogne
presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec
F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps
qu'il me faut  moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gard
pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux
de rapport, et mme les soudures, sont prts. Sans doute, c'est un
ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'ternise,
surtout depuis qu'on en parle, car l'attente  remplir est toujours
une pnible destine. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la
lettre; voyez si, pour la premire fois, vous voulez avoir induit en
erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais
mieux votre talent que vous mme, sans quoi je n'aurais pas tant de
scurit. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre
sant; et je vous interdis, de par l'amour, toute espce de travail,
si cette agitation que vous appelez la fivre, et qui n'est qu'un
mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parl plutt, revenait
seulement encore une fois.

  [49] Franklin. C'est toujours de l'crit sur l'ordre de
  Cincinnatus qu'il s'agit.

Je serai demain mardi,  cinq heures du soir,  l'htel de Vaudreuil;
nous causerons, nous nous promnerons si vos jambes ont besoin de
recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces
aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons
ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.

Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que
le brutal a fait un tapage pouvantable sur un propos de madame de
Flahaut, qui a prtendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe tait
le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez
qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le
moribond celtique a crit que ce n'tait pas assez que cela ne ft
pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dt pas. J'ai lu cette belle
phrase, et Aspasie a un peu murmur. Mais jugez quelle tincelle
ferait une lettre vtre dans ce magasin  bile. Je finis, car je n'ai
pas un moment  moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon
jour, mon ami.


LETTRE VIII.

    Mardi.

Mon bon ami, dans la ncessit de parler  M. l'abb de Prigord, je
prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la
mort de Turenne. Je ne sais o ceci me mnera, ni par consquent, si
je pourrai vous voir ce matin: or, cet aprs-midi, je suis oblig de
courir. M. Lefebvre d'Ammcourt ayant jug  propos de me gagner hier
mon procs contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de
flicitation que celui du gain d'un procs contre son pre; mais quand
on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on
s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console  d'autant
plus juste titre de cette extrmit, que c'tait mon pre qui tait
l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami;
 ce soir, ou  demain matin.


LETTRE IX.

    Londres, 20 aot 1784.

Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel
pour moi de vous avoir quitt dans ce moment, de n'tre pas votre
garde-malade, de ne pas savoir, aussitt que ma pense, comment votre
pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous tes soulag! Mon Henriette
a rapport tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles
que votre tat lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me
parlant de vos touchans adieux! Vous tes-l sous mes yeux, brlant,
agit, tourment, sans que je puisse dtourner un moment ma pense de
votre lit et de votre fivre. Ce n'est pas que votre tat soit
alarmant, je le sais; et s'il l'et t, tous les chevalets de la
Bastille exposs  ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous
souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque
tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne
pouvez pas crire; je ne veux pas que vous criviez,  moins que ce ne
soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractres: mais
suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir
d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la
justice de croire que je paierais, et de grand coeur, le mme tribut 
son amiti pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne
m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance,  moi qui vous
ai quitt dans un moment si critique pour tous deux,  moi qui,
peut-tre, hlas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui
m'tais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne
sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une
me avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne
Chamfort! combien les bonnes gens sont des tres d'habitude! et
combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour tre
ncessaire  ceux dont vous avez daign vous laisser connatre! Je
sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a
ravi mes flches. O mon ami! recouvrez votre sant; et que votre
amiti, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume
dans mon coeur, m'apprennent  supporter une situation si nouvelle,
quoique dj prouve  l'honorer,  l'embellir, et me rendent enfin
capable d'tre digne de tous les sentimens que vous m'avez montrs.

C'est de cette ville souveraine, qui, btie de briques, et sans
lgance ni noblesse dans ses difices, montre la Tamise et son port
superbe, et semble dire: qu'oseriez-vous me comparer? que l'Ocan,
que les mondes apportent ici leurs tributs! c'est de cette ville que
je vous cris  la hte, les yeux distraits par une foule d'objets
nouveaux, l'esprit occup de mille soins pnibles au prsent et dans
l'avenir, mais le coeur et l'imagination pleins de vous.

Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvniens
qui ont prcd notre dpart; vous aurez prouv sans doute  Paris le
temps dont nous avons t accueillis dans la route; et vous ne vous
ferez jamais d'ide de notre passage, qu'aprs avoir essuy une
tempte. Nous avons t deux fois au moment de prir: une fois par la
seule force du vent et de la mer qui crasait notre frle paquebot; et
une fois  l'entre de l'Adder, c'est--dire presque au port; en
revirant de bord, un faux coup de timon et un cable cach sous une
vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le
pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus
intrpides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas,
disait-il, survivre  son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie tait
dans cet horrible tat appel mal de mer, dont l'effet moral est de
rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la
mer engloutira le supplice et le supplici. J'ai vomi le sang, moi qui
n'ai jamais t malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.

Aussitt dbarqus, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un
Irlandais que je croirais honnte homme, si je n'avais toujours pens
que c'est-l que s'arrte la toute-puissance divine; d'une Franaise
qu'il avait pris la libert d'enlever  sa famille, du droit qu'a tout
Irlandais de s'approprier une riche hritire; et d'un ministre
anglais, homme doux, modr et fort instruit; nous avons pris la
poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les lgans
de l'Angleterre et la partie brillante de la cour tant 
Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y
a pas une seule diligence o l'on puisse trouver place. Au reste, les
postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des
voitures comparables  nos voitures de matre, sont  peine aussi
chres qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus
rapidement franchies. Il suit cependant de cette manire de voyager
que, malgr les talens conomiques et l'industrie hibernoise de notre
compagnon que j'ai cr marchal-gnral des logis de la caravane,
notre voyage nous a cot trois fois ce qu'il devait nous coter. Et
d'autant que le paquebot ne partait qu' trois jours de distance de
celui de notre arrive, et que les difficults pour le passeport
devenaient inquitantes, j'ai frt un navire. Si je ne craignais de
divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir  quelques
honntes gens comme ils nous ont servi, je vous dmontrerais combien
ces sublimes formalits de notre inquisition, appele amiraut, sont
inutiles  toute autre chose qu' faire gagner de l'argent aux
huissiers visiteurs: digne rsultat de toute lgislation
rglementaire!

Nous avons dn  Brightemlstone, avec la meilleure viande de
boucherie que j'aie mange de ma vie; et comme le seul acte de toucher
un plancher anglais brle la bourse, surtout dans le voisinage de la
cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons t
coucher  Lewis. N'tes-vous pas scandalis qu'un bourg anglais porte
le nom d'un de nos rois? Depuis, et ds Lewis, nous avons parcouru le
plus beau pays de l'Europe, par la varit des sites et de la verdure,
la beaut et l'opulence de la campagne, la propret et l'lgance
rurale de chaque proprit. C'est un attrait pour les yeux; c'est un
charme pour l'me, qu'il est impossible d'exagrer. Les approches de
Londres sont entre autres d'une beaut champtre dont la Hollande mme
ne m'a point fourni de modles; j'y comparerais plutt quelques
valles de la Suisse; car (et cette observation trs-remarquable
saisit  l'instant des yeux exercs) ce peuple dominateur est avant
tout et surtout agricole au sein de son le; et voil ce qui l'a sauv
si long-temps de ses propres dlires. Je sentais mon me fortement et
profondment saisie, en parcourant ces contres plantureuses et
prospres; et je me disais: Pourquoi donc cette motion si nouvelle?
Ces chteaux, compars aux ntres, sont des guinguettes. Plusieurs
cantons de la France, mme de ses provinces les plus mdiocres, et
toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurment plus
beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve  et l,
mais partout dans notre pays, de beaux difices, des ouvrages
fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus
prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus
que le reste ne m'tonne. C'est que ceci est la nature amliore et
non force; c'est que ces routes troites, mais excellentes, ne me
rappellent les corvoyeurs que pour gmir sur les lieux o ils sont
connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la
proprit; c'est que ce soin, cette proprit universelle est un
symptme parlant de bien-tre; c'est que toute cette richesse rurale
est dans la nature, et ne dcle pas l'excessive ingalit des
fortunes, source de tant de maux, comme les difices somptueux
entours de chaumires; c'est que tout me dit ici que le peuple est
quelque chose, qu'ici chaque homme a le dveloppement et le libre
exercice de ses facults, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de
choses.

Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien l la vraie cause de
l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arriv  Londres, et cette
superbe Tamise (qu'il ne faut comparer  rien, parce que rien ne lui
est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus tonn ni mme
fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber  genoux
le bon la Condamine, et s'crier: Bni soit Dieu! voici un pays o
l'on s'occupe des gens de pied. Tout le reste m'a paru ordinaire et
presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: Ce
sont des rues  droite, des rues  gauche et un chemin au milieu.
Toutes les villes sont de mme, si cependant vous accordez  celle-ci
l'avantage de cette admirable propret qui s'tend  tout, qui
embellit tout, qui a un attrait presque gal pour l'esprit et pour
l'oeil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir:
du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infme au
moral; hommes entasss et infects de leur haleine; lutte ternelle
des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misrables, de
la canaille titre et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal
que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu
d'intrt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres
m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce
un foyer d'activit et d'mulation qui ne peut pas ne point
intresser. Mais je vous rends compte de la premire impression qui a
toujours un grand fonds de vrit.

Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le
sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observ et
tt deux ou trois fois notre petite troupe, j'tais dcid  ne leur
accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais
mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans
celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille tait si bon
et notre contenance arme si simplement fire et ostensible, qu'ils
nous ont laiss passer.

J'empiterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous crire,
quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous
parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles
embotes et guindes n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier
coup d'oeil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si
aisment  ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en
voyant passer Henriette, on s'arrte et l'on dit: Oh! la belle
Anglaise! Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je
prtends, et l'on assure que j'ai dj l'air aussi breton que Jacques
Rosbiff.

Au reste, nos dames n'ont pas toujours t aussi bien traites; elles
ont essuy aujourd'hui un orage trs-vif: la beaut du temps les avait
invites  aller  pied de leur auberge  leur logement, car nous
sommes dj gts et chrement gts; elles taient pares fort  la
franaise, et sur-tout Henriette. On a murmur; on s'est attroup; on
nous a suivis; on a lanc un certain Aristophane de cabaret, qui s'est
mis  chanter devant nous, avec les gestes les plus dmonstratifs et
les expressions les plus libres des cantiques trs-peu spirituels qui
ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutume aux lubies de la
canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colre de
parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme tait
imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fcher et le
dnoment m'inquitait: dj plusieurs Anglais bien mis, en passant 
cheval avaient distribu quelques coups de fouet au Gilles, et
s'arrtant, nous avaient suppli de ne pas prendre la populace pour la
nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous
n'entendions pas. Enfin, un Franais a fendu la foule, donn de
l'argent, et fait montre d'loquence anglaise, puis nous dposant
dans une boutique, il a t nous chercher un carrosse qui a mis fin 
cette scne plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante
rparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a
eu substitu un petit chapeau  nos immenses panaches.

Avec quelque prcipitation que ceci soit bauch, mon cher ami, vous
verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous tes en tat de me
lire, de m'entendre et presque de me rpondre. L'ide de mon ami,
malade loin de moi, m'est trop importune.

Si par hasard votre convalescence tait prmature et htive autant
que je le dsire, ou si vous croyez pouvoir charger de la ngociation
que voici le bon abb de Laroche, vous le feriez le plutt possible,
parce que cela m'importe. Le vieillard a rpondu  celle de mes
lettres dont vous m'avez paru trs-content, le billet malhonnte que
voici:

Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confie; je
l'aurais fait plutt, si je n'tais retenu au lit par une fivre
trs-forte et un violent mal de tte: j'ai pris l'mtique; j'ai t
saign trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur
vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que
la dernire forme que vous avez donne  votre ouvrage est la
meilleure, qu'il peut tre sans danger publi dans le nouveau monde;
pour celui-ci, c'est  vous d'en juger, mais on aurait dsir que
vous n'eussiez fait part  personne qu'on en avait connaissance; et on
m'a dclar que la trop grande communication que vous en avez faite,
ne permettait absolument plus qu'on s'en mlt. Mes rapports avec M.
Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de
socit; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme.
Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas mme
rprhensible de mettre, sans preuve bien vidente, dans le coeur d'un
homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour,
d'aprs cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne
suis point en ce moment en tat de discuter si le bonheur du genre
humain dpend d'une vrit qui ne peut tre solidement dmontre que
par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne cooprerai en rien  ce
qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon
sincre attachement.--23 aot 1784.

Je rpondrai, et je rpondrai honntement; mais vous voyez comme je
suis pay d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de
l'excellente lettre de Clavire. Mais ce n'est ni le moment, ni la
situation de se fcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur
Price est  Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui
recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti
d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le
plus grand besoin. Ne ngligez pas cela, je vous en prie.

Adieu, mon trs-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutt
possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de
ne pas vous aimer.


LETTRE X.

    Londres, 13 octobre 1784.

Je reois, mon trs-cher ami, une lettre dont l'criture a fait
palpiter mon coeur, comme celle d'une matresse lorsque j'avais vingt
ans; car la fermet du caractre et le nombre des pages m'ont appris
en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de
forces; que votre amiti pour moi tait la mme; que vous ressentiez
toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvr la
partie la plus relle de ce qu'il m'est permis de goter de bonheur,
je veux dire, le charme et l'assurance de votre amiti. Cette rapidit
de sentiment qui, dans une seule motion, fait trouver mille
certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la
nature ait fait aux coeurs aimans; et c'est assez pour compenser tous
les maux que produit la sensibilit. Car un tre sensible jouit avec
abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aim, il a encore pour se
consoler le sentiment mme qui le fait souffrir.

Grces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tir de peine sur
vous et sur votre affection; non que j'en doutasse, il ne me faut que
tter mon coeur, pour tre sr du vtre. Mais il est si doux de
s'entendre rpter qu'on est aim de l'homme du monde qu'on aime,
estime et respecte le plus! Et puis, l'me a besoin d'tre soigne
comme le corps. C'est-l sans doute un des plus grands mcomptes de la
vanit humaine; mais il est trop vrai que l'amiti a besoin de
culture, et que la sant de l'esprit et du coeur est subordonne au
rgime et  l'habitude.

Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a
vraiment navr, et surtout par l'ide que je n'ai pas t votre garde;
mais la rflexion soulage un peu mon imagination, en ce que la cruelle
preuve que vous venez de subir, est une dmonstration irrsistible
que vous tes un des tres les plus vivaces qui existent. Or, la
tnuit de votre charpente, la dlicatesse de vos traits, et la
douceur rsigne et mme un peu triste de votre physionomie laquelle
est calme, et que votre tte ou votre me ne sont point en mouvement,
alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force.
Pour moi, vous m'avez prouv, non pas tout  fait qu'on ne meurt que
de btise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnes 
la trempe de l'me. Ainsi, l'axime proverbial _la lame use le
fourreau_ n'est pas vrai pour l'espce humaine. Comment son feu
intrieur ne le consume-t-il pas, se dit-on? eh! comment le
consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre me,
et sa frle existence va se dissoudre.

Hlas, mon ami! Tacite et vous, aurez donc toujours raison! c'est un
trange compos de lgret et de perversit que l'homme, qu'il faut
cependant servir et qu'on voudrait aimer: l'homme qui calcule les
astres, qui soumet les lmens, qui dfie et combat toute la puissance
de la nature, qui peut tout except conduire lui et ses semblables,
qui a tout trouv hors la libert et la paix, qui a su donner
l'autorit, qui a su l'endurer, et qui n'a su ni la diriger ni la
seconder, qui sait ramper et ne sait pas obir, qui sait se rvolter
et ne sait pas se dfendre, qui sait aimer et ne sait pas s'attacher,
qui a tous les contraires en bien comme en mal, dans le coeur et dans
l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit, il y a long-temps:

    Mille fois ils m'ont tout promis;
    Mais le sicle en fourbes abonde,
    Et je ne hais rien tant au monde
    Que la plupart de mes amis.

Mais c'est-l l'pigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri
n'est jamais averti par son coeur. La vtre appartient  un philosophe
qui a observ profondment, et qui donne un rsultat moral avec la
gat et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon
coeur. Il y a peu de dlicatesse  se personnifier dans un sentiment
haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la
saillie aimable d'un homme qui n'a pas t pris pour dupe, et qui aime
trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce
titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il
n'y faille pas regarder de trop prs: car on s'appauvrirait, beaucoup
plus qu'il n'est possible d'y rsoudre mme la philosophie. Bon dieu!
 quels sacrilges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les
personnes qui parlent le plus loquemment d'amiti! Je ne
m'accoutumerai jamais  ces thories que la conduite dment; mais il
faut que je m'arrte, car ce que j'aurais  vous dire ne peut pas
s'crire. Ce n'est pas que si j'avais  vous dnoncer un fait
important, je ne sautasse le foss. Mais ce n'est point dans votre
coeur que j'ai  vous blesser; et votre tte est si sage, que vous
sonderez le terrain mme sur lequel vous tes le plus habitu 
marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande
circonspection pour les faits; le trait infme que vous m'apprenez ne
l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait,
dans la bouche d'un mchant, d'une action honnte et pure (qu'il n'a
pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me
voler, piait mes actions et mes discours  chaque instant de la
journe), une malignit capable de compromettre un galant homme
auquel je ne me consolerais pas de susciter, mme le plus
indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera  l'abri, s'il n'y est
pas, lui, arm de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre
cette anecdote, quoiqu'il soit  peu prs impossible que la poste voie
tout, je puis vous assurer que les Franais de Londres sont aussi
inspects par la police de Paris qu'en France mme. Les canailles
aventurires qui salissent ici les presses, sont les espions les plus
corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit
complice en ce genre, dit espion. La complicit est un des moyens de
l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours  ce misrable
moyen, savent trs bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir.
Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne
produisent rien qu'une ressource assure  la canaille infecte qui se
voue  cette infme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais
vendus  la police de Paris; tmoin le vil entrepreneur du _Courrier
de l'Europe_, tout aussi mprisable que le rdacteur. Celui-ci, aprs
avoir t libelliste ordurier, est devenu espion gag, aussi infme
dans ses dlations qu'il tait mprisable avant ce joli mtier. C'est
de toute cette canaille que W. a t la victime; elle craint de n'tre
pas paye si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse  tort et 
travers.

Vous tes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas
trs-rassur, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai
cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se
trompe beaucoup sur la gnrosit des Anglais. Accoutums  tout
calculer, ils calculent aussi les talens et l'amiti; la plupart de
leurs grands crivains sont, presque  la lettre, morts de faim: jugez
de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premires choses qui
frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de mthode, de calcul. On peut y
dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans
l'esprit d'un Franais; mais,  tous ses inconvniens, ce genre
d'esprit exclut presque ncessairement les grands mouvemens de
sensibilit; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomni,
mme dans ce pays, o cependant il est quelque chose. En gnral, mon
ami, Clavire a raison; et j'ai t oblig de m'en convaincre, moi qui
cris contre l'aristocratie. On ne dfendra jamais bien le peuple,
quand on se laissera aller  quelque dplaisir contre lui; quand les
mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du
dfenseur. Un plus profond examen de ce qui suggre ces pithtes,
agite la tte et le coeur; on voit bientt que cette populace, cette
canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces
grossirets dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air
franais, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossires. Il faut
aussi faire le procs  ceux qui inventent, qui portent, qui
accrditent ces purilits, titres presque uniques par lesquels on se
distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais
aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux
dportemens de la canaille instruite, bien vtue, s'intitulant gens
comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?

Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tte pensante et sagace comme
la vtre vt l'Angleterre compare  tout ce qu'on voit ailleurs, et
pest les dsagrmens qu'on exagre chez vous, contre les maux rels
dont il est dfendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la
main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins
mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, o des esclaves, les fers
aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les
voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres
nations, en leur parlant des dfauts de la constitution anglaise, de
ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs
gmissemens sur de lgers liens  des esclaves chargs de lourdes
chanes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la
sensibilit, tandis que les autres tent tout sentiment. Enfin, si le
mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres
nations europennes seront arrives  leur niveau. Le philosophe doit
donc tendre  cette rvolution, avant que de dsirer l'autre. Une
meute, une sdition  Londres fait plus de bien au coeur de
l'honnte homme, que toute cette imbcille subordination dont on se
vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on
cherchait les corrlatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et
les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne
faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que
Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les
fourchettes  deux fourchons et le manque de serviettes.... Un
magistrat d'une des socits les plus libres de la terre, flicitait
l'autre jour une connaissance  moi qui a quitt l'Irlande, de n'tre
plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est
un bon homme parlant admirablement libert, pourvu qu'on laisse faire
la magistrature: et voil comme on est partout. Ds que le peuple
tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant
remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour
cause politique, ont paru en Amrique; et que cette manie a disparu,
quoique la cause rprimante soit trs peu de chose: mais les causes
pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut
remarquer aussi que l'art d'ter la raison, pour ensuite argumenter de
la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela tabli, qu'importe
de dtailler les convulsions de l'infortun dont on a irrit les nerfs
par un breuvage?.....

Mais, mon ami, voil beaucoup bavard; car il faut nous tenir dans
les gnralits. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter
la tte la plus lectrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas
mon temps ici; et si la misre et le malheur ne font pas justice de
moi, je rpondrai peut-tre  mes ennemis et  mes prtendus amis
presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manire qui
me convienne dsormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant
mon nom; car, ds le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera
pas me sera faussement attribu, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer
les viles anonymits qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez
pas  rougir de moi, soyez-en bien assur; mais quand vous
presserai-je contre mon coeur? C'est en vrit ce qu'il m'est
impossible de dire;  cet gard, j'ose  peine fixer l'avenir.

Je vous ai dj crit, mon cher ami, sur le brillant surcrot de
fortune qui vous est arriv: j'en tais en colre, et je ne suis pas
encore trs-calme  cet gard; mais je veux vous croire dguignon,
comme vous dites: c'est cependant une drision, si vous ne devez
commencer  toucher que dans trois ans,  moins qu'on ne vous en donne
neuf d'avance. Madame de N. vous crira le premier courrier.
Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent  la
lumire; elle vous prie de l'aimer, et de m'crire souvent; car elle
prtend que je suis trs-mauvaise compagnie, quand vous ne m'crivez
pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conqute a
compens toutes les pertes et toutes les mprises de mon coeur.
Conservez-moi le vtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout 
fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non
pas avec votre tte; caressez les muses; qu'elles vous comblent
long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez dsensorcel,
toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni mme
de gloire,  en juger par celle qu'il vous tait donn de mriter, et
par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. _Vale et me
ama._


_P. S._ Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas rpondus, parce
qu'une de mes lettres, qui a crois la vtre, l'a fait d'avance.


LETTRE XI.

    10 novembre 1784.

Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami;
et j'ai prouv le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses
nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos
craintes, une vive empreinte de votre amiti et c'est-l, sans doute,
une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoubl la
saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne
est malade, et malade de langueur; elle est  son onzime accs de
fivre. Heureusement les accs sont intermittens, et laissent deux
jours de passables; mais l'extrme faiblesse, l'agacement des nerfs,
les accidens de femmes qui en ont rsult, l'ont jete dans une
situation trs fcheuse, quoique au fond, peu inquitante; d'un autre
ct, ma bourse n'avait que faire de cet chec. Toute visite de
mdecin rput (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) cote
un louis  Londres; c'est acheter cher l'inquitude. Enfin, mes
ressources sont  leur terme; et non seulement je n'ai point encore
obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas mme de rponse de mes
gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment  Paris, et
se charge de mettre un terme  cette indcision cruelle.

On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le
ncessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort
incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne;
mais il faut le temps de la faire. Tout cela combin, mon ami,
dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne
saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est
pas dsespr. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon
amie; et votre lettre en a tempr l'amertume. Jugez ce que votre
amiti est et peut pour notre bonheur. Hlas! mon ami, il n'en est
qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'tre aim. Sans ce charme, je ne
pourrais dj plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons
que j'cris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons
pas de ces ides.

Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littraires,
que j'ai rencontr,  ce sujet, dans le Sjanus de Bergerac, imprim
en 1638, et ddi au duc d'Arpajon, o par parenthse l'on professe
tout haut l'athisme avec approbation et privilge du roi, j'y ai
trouv, dis-je, ces vers qui m'ont bien tonn:

    Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de natre.
    Un esclave hier mourut pour divertir son matre;
    Au malheur de la vie on n'est point enchan,
    Et l'me est dans la main du plus infortun.

En vrit, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces
deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve,  ct, de cette
force. Terrentianus demande  Sjanus s'il ne craint pas le tonnerre
des dieux; et Sjanus rpond:

    Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
    J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.

Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en
sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la
meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible;
et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur
la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je
crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous
valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du
charbon de terre, mme par son influence sur le moral. Sans penser,
avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mrs que les
pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de
quoi justifier leur orgueil froce. Mais qu'est-ce donc que la
libert, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois,
place au premier rang un peuple si peu favoris de la nature? Que ne
peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplte et
dfectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus
corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas
l'influence d'un petit nombre de donnes favorables  l'espce
humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entt (car il est
tout cela), cupide, et trs-voisin de la foi punique, vaut mieux que
la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque libert civile?
Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a rflchi
sur la nature des choses, et problme insoluble par tous les autres.
Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et
plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous dfie de vous
faire une ide de la ridiculit des prjugs accrdits sur
l'Angleterre, tantt calomnie, tantt exalte, avec la plus absurde
ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront
utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus
lger mensonge mne les voyageurs  des rsultats d'une fausset
incalculable; l'autre, qu'il est une quantit norme de choses que
nous autres, Franais, faisons en les louant, c'est--dire qui
n'existent que dans nos loges. Cette observation m'a t confirme
aujourd'hui dans un dtail peu important, mais qui vous expliquera
bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse
pitaphe  Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de
Londres: _Si monumentum quoeris, circumspice_; mais personne n'a dit
que ces quatre mots taient noys dans dix ou douze lignes de
trs-mauvais latin, o l'on a eu garde d'oublier l'_eques aureatus_ et
toutes les sottises imaginables. De mme, il y a, dans l'pitaphe de
Newton, _Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani
generis decus_; cela est bien, mais prcd de onze lignes, dans
lesquelles on lit pompeusement l'_eques aureatus_, le commentaire sur
l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, prcieuse
pour ceux qui, comme vous et moi, sont  l'afft du charlatanisme
humain. Voltaire a crit partout qu'il y avait  Montpellier une
statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: _A Louis XIV,
aprs sa mort_. Il n'y a ici que trois petits inconvniens, c'est que
1 l'inscription est en latin; 2 qu'elle est fort longue; 3 qu'elle
raconte tout uniment le fait comme il s'est pass,  savoir que la
statue a t dcrte par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et
pose depuis sa mort.--_Superstiti decrevre.--Ex oculis sublato
posure._ Et puis Voltaire ose dire  tout propos:

    Et voil justement comme on crit l'histoire.

Mais un fait plus important que j'ai compltement vrifi, que je vous
prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientt occasion de
l'encadrer, mais qui est trop prcieux pour que je ne vous l'apprenne
pas, c'est celui-ci:

Vous lisez dans le livre de l'_Esprit_, tom. II, pag. 138,  la note
(dit. _in_-8, 1778): Dans ce pays (la Turquie), la magnanimit ne
triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on
a vu, il y a quelques annes, en Angleterre: Le prince douard
poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un
seigneur; ce seigneur est accus d'avoir donn retraite au prtendant.
On le cite devant les juges; il s'y prsente et leur dit: Souffrez
qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre
vous, si le prtendant se ft rfugi dans sa maison, et t assez
vil et assez lche pour le livrer?--A cette question le tribunal se
tait, se lve et renvoie l'accus.

Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est
pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin,
j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady
Margaret-Macdonald qui a vcu en 1763  dimbourg avec M. Macdonald of
Kingborough, le hros du roman de M. Helvtius. M. Macdonald n'tait
point un seigneur; c'tait un gentilhomme, cultivateur assez pauvre;
il demeurait dans l'le de Sky, prs du chteau de son proche parent,
le chevalier Alexandre Macdonald, propritaire en grande partie de
cette le et chef du clan Macdonald, une des tribus cossaises les
plus attaches au prtendant. Les officiers du dtachement  la qute
du prtendant que l'on savait tre dans l'le de Sky, taient dans la
salle  manger du chteau avec lady Margaret. Un paysan montagnard se
prsente  la porte de la salle, et remet  milady un billet non
cachet; elle reconnat la main du prtendant qui lui demande une
bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux
prince, accabl de lassitude, tait alors assis sur une colline  un
mille du chteau, et l'on pouvait le voir des fentres de la salle.
Lady Margaret ne se troubla point; elle prtexta quelques dtails de
famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard
chez Macdonald of Kingborough: Si le prince entre chez vous, lui dit
Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous tes
perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu. Il lui
prit la main et partit.

Macdonald, avec des difficults infinies, parvint  sauver le
prtendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes,
et se rendit heureusement  bord d'un des vaisseaux que la France
avait envoys en croisire sur les ctes occidentales d'cosse, pour
faciliter son vasion. Bientt aprs, Macdonald fut arrt et mis en
prison dans le chteau d'dimbourg, o il resta quelque temps avant
qu'on lui ft son procs. Pour toute dfense, il dit  ses juges: Ce
que j'ai fait pour le prince douard, je l'aurais fait pour le prince
de Galles, s'il se ft trouv dans les mmes circonstances. Le
tribunal ne se tut point, comme dit Helvtius; mais il condamna
Macdonald  tre pendu. La sentence qui lui fut prononce, portait en
outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le coeur
arrachs pour tre jets dans un brasier allum au pied de l'chafaud,
ensuite la tte coupe, etc. C'est le supplice ordinaire des tratres
 la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland
reprsenta que cette excution alinerait sans retour le clan
Macdonald. On lui fit grce par politique, et l'on se contenta de le
tenir un an prisonnier dans le chteau d'dimbourg........ Mais
combien cela est diffrent! combien cela est vrai, simple, beau,
grand! combien Macdonald et la nature perdaient au rcit d'Helvtius!
Il a su son erreur, et il a rpondu: Ma foi cela est imprim; et
cela est encore beau comme je l'ai crit. Quand ceux qui crivent la
morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils
ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas
comme des magistrats!

L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise
considrable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces
messieurs au courant de toutes les ides saines d'conomie politique,
qu'ils ont traites jusqu'ici de vaine mtaphysique. L'ouvrage
paratrait en anglais et en franais; le plus ou le moins de succs
n'importerait qu' ma conscience et  mon amour propre, car j'aurais
une rtribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que
cet ouvrage n'tant point de nature  piquer la malignit, parce que
je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec
circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui veillt la
curiosit. Consult sur cela, j'ai dit que le plus grand service,
selon moi,  rendre aux lettres aujourd'hui, tait d'abrger, et de
guider un choix dans l'immensit des mensonges, des erreurs et des
vrits imprims; qu'en consquence, un conservateur qui donnerait en
tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui
tirerait, du fumier des ouvrages priodiques, les paillettes qui
peuvent y tre tombes, et qui deviendrait le dpt de morceaux
dtachs qui, par leur brivet, c'est--dire, par un de leurs plus
grands mrites mmes, sont bientt oublis et perdus, serait un
ouvrage trs-prcieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance,
sans ngligence, sans prcipitation, serait  peu prs sr d'un succs
d'estime moins rapide que les succs d'clat, mais durable et toujours
croissant. On dlibre sur cette ide; je la crois bonne: et si elle
l'est, faites des voeux pour qu'elle soit accepte; car elle me
vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut,
mme ici. Il est vrai que ce revenu serait achet par un travail
excessif et dsagrable, en ce qu'il m'terait le temps ncessaire
pour la culture de mes propres penses; mais je le regarderais comme
un cours d'tudes  finir, lorsque la fortune voudra me rendre
indpendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont t condamns
 des galres aussi mauvaises; et quand je me sens prt  m'irriter,
je me rappelle cet apologue arabe.

Je m'tais toujours plaint des outrages du sort et de la duret des
hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en
acheter: j'allai  la mosque de Damas, je vis un homme qui n'avait
point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer
de souliers.

Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable,
douce, bonne, tendre, que sa beaut aurait infailliblement rendue
riche, si ses excellentes qualits morales ne s'y taient pas
opposes; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore
toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le coeur ne fut
jamais ferm  l'infortune: cet apologue me rendrait trs-philosophe.

Dites-moi, mon ami, si une fois embarqu dans cette besogne, je puis
compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui
mritent d'tre analyss, soit pour un choix de pices fugitives
(littraires) dont je voudrais que cet ouvrage ft le dpt, et pour
lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre got exquis et
votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je
puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout,
avec votre franchise et votre sagacit ordinaires, ce que vous pensez
de l'ide et du plan.

Ce que vous me dites de votre sant et de votre genre de vie me fait
un trs-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien
j'aurais vcu avec vous cet hiver! combien j'aurais pass d'heures
dlicieuses, et cultiv mon me et ma pense! car, ne vous y trompez
pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon me est veuve,
philosophiquement parlant, et ma pense avorte, faute d'un ami qui
l'entende ou qui l'veille. Je combine une foule de rapports nouveaux;
et certainement il rsultera, de ces rapprochemens et de ces
combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mries
auprs de vous, dans la serre chaude de votre amiti et de vos talens.
Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai
jamais si bien senti combien vous tiez ncessaire pour m'encourager
et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres
qui sera une grande vengeance offerte  l'humanit: ce sera l'histoire
d'un des plus horribles crimes du XVIIIe sicle, dont le hasard m'a
envoy les matriaux les plus curieux et les mieux dtaills; mais un
grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai
jamais qu'auprs de vous, qui tes la trempe de mon me et de mon
esprit.

Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez;
mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou
je ne rponds pas des rechtes. Bon jour, mon ami; car en voil bien
long, et ma pauvre petite se rveille; remarquez s'il vous plat,
qu'elle est trop excuse de son silence, elle vous aime de tout son
coeur et vous regrette trs-vivement. Adieu, encore une fois, je ne
vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractristiques de ce
pays pour augmenter votre immense rpertoire, crivez-moi souvent, car
je vous en enverrai toujours en rponse. Mais je vous dirai:
crivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.

_P. S._ Vous tes srement tonn de ce que les C.[50] ne circulent
pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai
traduit  la suite un pamphlet du docteur Price, intitul:
_Observations on the importance of the american rvolution, and the
means of making it a benefit to the World_ (cela n'est pas excellent,
mais on m'en a beaucoup pri), et fait un discours et des notes sur
cet ouvrage, dont vous ne serez pas mcontent, pour avoir t fait
loin de vous.

  [50] Les Cincinnati, c'est--dire l'crit sur l'ordre de
  Cincinnatus.


LETTRE XII.

    Londres, Hatton-street in Holborn, 30 dcembre 1784.

Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interprter votre silence
d'une manire qui pt affliger mon coeur; mais j'tais inquiet de
vous: car votre constitution dbile et votre temprament ign se
conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront
souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est
beaucoup plus, du moins selon moi. Me voil rassur, jusqu' un
certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques
semaines de travail forc; et je n'aime pas assez la littrature,
quoique j'en sois idoltre, pour pouvoir dsirer de l'enrichir  vos
dpens, et d'autant moins que tt ou tard les trsors de votre gnie
lui arriveront. Pourquoi donc se hter, au risque de ruiner votre
sant? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me rcapituler la
rception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques
traits dtachs; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans rponse; et
vous ne me parlez que de celle o je vous entretiens du conservateur.
Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de
suppression, je suppose qu'elles sont arrives  bon port. Car
j'entends bien pourquoi l'on gne la libert de la presse; en dpit
des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve
qu'on peut rsumer cette question dans un argument trs-court. Quel
mal y aurait-il qu'il n'y et pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et
cela, jusques et inclusivement la Bible, o pourtant il est dit que
toute puissance vient de Dieu, et sans gard  ce que la poudre 
canon, le plus utile de tous les livres  ceux qui n'en veulent point,
serait encore dans le cerveau du pre ternel, si Adam ne nous et pas
transmis la facult de faire des livres? Qu'avez-vous  rpondre 
cela? hein! mais pourquoi gnerait-on le commerce des lettres? Il n'a
pas du tout les mmes consquences; car quel homme,  moins d'tre
insens, ne sait pas qu'il crit sous les yeux vigilans de tous les
sages et gnreux gouvernemens, qui rgissent l'univers, comme ils
disent? Donc si ce n'tait pas une trs-agrable et expdiente
occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent  beaucoup
d'honntes gens, l'interception des lettres serait une chose fort
inutile (procd  part, que pourtant tout le monde ne trouve pas
galement gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une
correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le
ciel me dfende de gloser sur une si belle institution!

Vous voil bien affairs, messieurs les distributeurs de la gloire!
que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il
devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux
lecteurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne
vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une
place  l'Acadmie; je le suis pourtant, ou  peu prs: mais
rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indpendamment du bras de mer,
ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au
nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce
qu'il y a  dire contre lui; et cela se rduit  ceci: Il a peu ou
point de titres littraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul
parmi les aspirans,  moins que ce ne soit Garat ( qui je ne voudrais
pas nuire assurment, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en
avoir. Je ne sais si vous connaissez les _Lettres d'un homme  un
homme_, le meilleur des crits polmiques qui parurent au temps de
Maupeou; cela est de lui. Vous devez connatre ce qu'il a crit sur la
censure. Une grande partie du morceau intitul: _Rflexions sur
l'ouvrage prcdent_, imprim  la suite de l'ouvrage de Price dans
mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jet en un instant. En un mot,
je vous suis garant qu'il a une vaste littrature, des connaissances
trs-nettes, et la tte pleine de choses et de bonnes choses. Par
exemple, non-seulement il est au courant de toutes les ides saines en
conomie politique, mais il en a redress plusieurs: non-seulement il
est au courant de toutes nos ides philosophiques, mais il a donn 
plusieurs beaucoup d'nergie et d'extension. Le patriciat a reu de
lui de rudes coups de knout dans le procs des Quiessat, etc. etc. De
plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commenc par
l), c'est un parfaitement honnte homme, bon, chaud, sensible, pur,
incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci
passera dans votre coeur, il est mon ami particulier; il est digne
d'tre le vtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai
pas mme demand, ni indiqu, avec toute sorte de chaleur et une grce
charmante.

Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique trs-sonore  votre me,
ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire;
mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? o est
le plus digne? o sont les donnes pour dterminer le plus digne? et
le plus digne ft-il l, votre voix le fera-t-elle lire? que va-t-on
vous proposer? quelques canailles titres, ou quelques bamboches
littraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de mdiocres
ouvrages; il n'en a point fait; il a consacr sa vie  une profession
embrasse malgr lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare
dignit, avec un grand zle, avec tout l'clat dont l'loquence du mur
mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en
est un dans sa position, rare mme et par consquent assez dsirable;
l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le dsir et la volont de
dployer ses forces; et le choix de l'acadmie, o d'ailleurs il faut
de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu
de consultations obscures ou de plaidoyers phmres; et puis,
maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de
la place pour tout le monde?

En voil bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au
coeur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target
doive votre voix  votre amiti pour moi, et je vous suis garant que
je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et mme
par ses talens.

Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens)
viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire
autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura
t fait et imprim en un mois, ici o l'on imprime la moiti moins
vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort 
l'affaire, et l'affaire m'importait fort  moi; outre qu'elle est
grande et belle, mon conservateur est accroch, parce qu'on veut qu'un
libraire franais entre dans la moiti des frais de l'dition
franaise (vous voyez que vous vous tes trop ht de me fliciter),
de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruin, j'tais aux
expdiens. Me voil sauv pour un couple de mois. Vous trouverez-l le
nom de votre hte consign avec honneur; vers le milieu du mois
prochain, cela vous parviendra.

On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec
son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les
mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M.
le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prts pour
porter  toute la terre la preuve que la France a perdu un bon
serviteur et que le serviteur en est bien fch. Quant  moi, outre
que je sais  quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses
oprations ministrielles, je suis occup en ce moment d'une tude qui
ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un
temps o il lui tait facile de la sauver et de la mettre pour
toujours hors des dangers o elle s'est abme, est un vilain bout
d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot
n'tait pas Genevois  beaucoup prs; et cependant il et tenu 
honneur de sauver une taupinire o on lui aurait dit que la libert
tait en danger, et il n'et pas marchand ses peines. Au reste, le
glorieux avait honte de son pre (je vous en dirai quelque jour les
dtails); cherchez l dessous, si vous pouvez, un grand homme.......
Cela n'empche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse tre bon,
quand on sait bien ses quatre rgles, qu'on peut conjuguer le verbe
_avoir_, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.

Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a
beaucoup  parier que je retournerai en France, car je ne veux pas
mourir de faim ici, o Rousseau aurait pri de cette triste maladie,
s'il n'et eu que ses talons  donner pour hypothque  son boucher et
 son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi
prsent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a
remis  dlibrer sur ma demande en courant et arrrages de pension
alimentaire, aprs le compte de tutelle rendu par mon pre. Il faut
avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore
une fois; crivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des
Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas
combien le principal objet de cette lettre me tient au coeur.


LETTRE XIII.

C'est  M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'tre certain que
vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est  lui
que je dois de savoir les progrs si ridiculement longs de votre
fortune, qui ne font pas moins votre loge que la honte de vos amis:
mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intresse.
Je l'ai demand enfin  Leveillard qui, malade lui-mme, mais sensible
 ma peine, m'a rpondu courrier par courrier, et m'a laiss le regret
de ne m'tre pas plutt adress  lui.

S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie
d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne
manque pas d'activit, a d souffrir de votre silence opinitre, que
je vous ai quatre fois suppli de rompre, ne ft-ce que par un mot de
votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de
quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en tais
venu  ce point que je ne permettais point  ma compagne de prononcer
votre nom; j'prouvais trop d'angoisses et d'inquitudes; tous mes
efforts taient dirigs  me distraire de vous. J'avais renonc  vous
crire jusqu' ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'crirez
et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez
trs-importun.

Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me rpondre; il a
perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables
mres de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de
tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce
sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des
rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jet dans le torrent des
affaires, ayant beaucoup de par de l dans la tte, et de mobilit
dans le coeur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui
s'occupt de son intrieur: c'est donc une perte et une trs-grande
perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait
pas eu le temps de penser  mes inquitudes: mais vous qui en tiez
l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et
ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il tre tranquille sur le
sort, la sant et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un
moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'tre
heureux et de me le dire.

Je suis si fch contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce
pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront
peut-tre quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez
encore, je vous dirai un mot de nous. Notre sant est bonne; ma
compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, gale,
courageuse, pntre de ce charme de la sensibilit qui fait tout
supporter, et mme les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici
pture  mon activit; j'apprends, je note, je fais beaucoup de
choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de
considration que je reois, je ne laisse pas que d'tre fort inquiet
sur l'avenir; la littrature franaise tant si trangre ici, la main
d'oeuvre si chre, et les libraires si timides, que le meilleur moyen
d'y mourir de faim, c'est d'y tre mme un bon crivain franais. Au
reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose,
mais qui du moins ne me coteront rien, et qu'un homme de beaucoup de
talent a bien traduits, de sorte que l'dition anglaise paratra
presqu'aussitt que la franaise. Mais jugez, par ce qui se passe 
cet gard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux
libraires de Paris, inutiles  nommer par la poste, mais dont un riche
et solide, m'ont crit pour prendre quinze cents exemplaires 
cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendt  telle ville frontire;
on a grand'peine  dcider le libraire anglais  tirer  quinze cents
l'dition franaise, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur
quelques hommes accrdits, un trs-grand effet, jamais libraire ne
l'et imprim pour son compte; les Franais accoutums au pays
conoivent  peine cet effort, et je ne le conois pas moi-mme,
depuis que je sais que Emsley a refus d'imprimer le manuscrit des
_Confessions de J. J. Rousseau_, de peur que l'dition ne lui restt.

D'un autre ct, depuis que je suis  Londres, malgr mes continuelles
instances, je n'ai pas reu un mot de mes procureurs, et j'ignore
encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un pre une
pension alimentaire  son fils.

Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, crivez-moi, et je ne regretterai
gure en France que vous et votre socit.

Bon jour, mon cher paresseux; que les trsors dont vous surcharge la
munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les
autres sont aimables et brillans; mais voil tout; et nous, nous vous
aimons.


LETTRE XIV.

    Vendredi, 4 fvrier 1785.

Mon ami, je ne vous aurais pas encore crit aujourd'hui, non pas parce
que vous tes en arrire avec moi, mais parce que je suis triste et
malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma
douce compagne que vous aurez embrasse avant de lire cette lettre; je
ne vous aurais pas crit, dis-je, quoique je vous doive des
remercmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de
reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment  secouer mon spleen et
 vaincre ma mlancolique paresse.

Je ne vous ai jamais recommand personne en France, mon bon ami, pas
mme moi, parce que j'ai toujours trouv que cette discrtion tait un
devoir troit de dlicatesse et d'honntet envers un homme que son
mrite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure,
mme intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre
son indpendance, trafiquer de leur amiti, mettre en un mot, en
manire quelconque,  profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un
tranger, homme de mrite,  recommander au dehors, comme on ne peut
souponner en aucune faon les intentions et les motifs de celui qui
s'y intresse, comme ces sortes de dfrences hospitalires honorent
les hommes en place et peuvent leur tre utiles, comme vous ne vous
tes point interdit de conseiller des actions honntes, et que c'est
mme la seule part que vous vous soyez rserve dans les affaires de
ce monde, je peux me permettre d'tre plus hardi. Aprs cette longue
prface, voici ce dont il s'agit:

M. William Manning, beau-frre de M. Vaughan, homme d'un trs-grand
mrite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et
certainement l'Anglais le plus dgag des prjugs moraux qui existe,
auquel j'ai t recommand par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes
sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches
et des plus estims planteurs des les britanniques, part pour les
Antilles, appel par de trs-grandes affaires. Il dsire d'tre
recommand  M. le comte de Damas  la Martinique, et  M. le comte
d'Arrt  Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrt est bien crit); vous
avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en
auriez pas, que votre immense considration, qui vous met de pair avec
tout le monde,  force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait
aisment; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle
recommandation, soit en Angleterre, soit aux les, ne peut tre plus
honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que
l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien
ddommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus
aisment que vous, faire crire un mot de ce bord.

Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai
peut-tre jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose
d'agrable pour l'homme de ce pays-ci qui a t le plus empress 
m'tre utile, et qui ne l'aurait pas t davantage aprs une
connaissance de plusieurs annes.

Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les
horribles tracasseries que j'ai essuyes depuis quelque temps, la
duret de mon pre, il faut trancher le mot, sa frocit, qui
incidente maintenant sur le pain qu'il est forc  me donner, et qui
met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim
(car apparemment il n'a pas encore espr de me rendre voleur de grand
chemin); le dpart rcent de mon amie qui m'a rellement mutil, et
qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au
moment o j'ai le plus lourd fardeau  porter; toutes ces
circonstances runies et l'anxit d'une situation qui n'a point
d'gale me rendraient trop amer de retracer des dtails qui vous
navreraient le coeur, et loin de me soulager, tirailleraient mes
blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera l; et sa
physionomie anglique, sa pntrante douceur, la sduction magique qui
l'entoure et la pntre, adouciront le chagrin que vous causera
infailliblement son rcit; et moi, je vous dchirerais plutt que je
ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un
volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous
seriez au courant. Nous recommencerons  causer, et vous ne ngligerez
plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au
moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.

Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon
aimable amie, et pour le succs de ses dmarches, tout ce qui sera en
vous, c'est--dire, de lui prodiguer vos consolations et vos
conseils; vous tes bon, sensible et gnreux: d'ailleurs, c'est pour
moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans
toute la sincrit de mon me, que je ne la vaux pas, et que cette me
est d'un ordre suprieur, par la tendresse, la dlicatesse et la
bont. Si le comte d'Entraigues est  Paris, avertissez-le de
l'arrive de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit
solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille 
mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de
m'obtenir sret pour rentrer en France; car il est impossible que je
vive ici, si l'on ne m'y mnage pas quelques ressources littraires,
et mon nom effarouche tous les libraires soumis  la censure; mais si
je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse
effaroucher personne, pourquoi donc le mme gouvernement qui
encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espce la
plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi?
lui suis-je donc plus dsagrable ou plus suspect que Linguet, etc.
etc.

Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre
amie, et mnagez-moi la possibilit de nous retrouver tous trois.
Parlez-moi donc de vous.

Croyez-vous qu'un choix de comdies anglaises russt en France:
c'est--dire, qu'un libraire voult l'acheter? Remarquez que c'est un
travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un march fixe,
afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les
lettres fussent ici le plutt possible.


LETTRE XV.

    Paris, 1er janvier 1788.

J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les voeux d'un ami
fidle, affectueux, dvou, et qui n'aspire aux jouissances d'une
fortune indpendante que pour prouver  vous et  un trs-petit nombre
d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du
charme de leur socit, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-mme, et
que, pour disposer de son me, de ses principes, de ses talens, il
s'tait vu oblig d'immoler son temps et ses gots personnels.

Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez tre en
course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me
prvenir si la lettre que vous destinez  la consolation de M. Crutti
sera prte assez tt pour pouvoir trouver place dans le numro qui
paratra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir
au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la
ncessit de pourvoir d'avance  nos mlanges, ensuite le dsir de
faire ce que vous m'avez persuad tre quitable et dcent, assez 
temps pour que la sensibilit de M. Crutti en reoive un
adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les
querelles renouveles.

Bon jour, mon trs-bon ami, L. C. D. M.


LETTRE XVI.

    5 octobre 1790.

Je suis vivement press, mon cher Chamfort, de faire excuter le joli
projet dont je vous ai parl, celui de recueillir ce que j'appelle des
vignettes littraires et philosophiques pour un catalogue raisonn: il
faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper
assez vous-mme pour vous y attacher. Il serait ncessaire, mon bon
ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos lus, vos
favoris: puis-je compter que les potes grecs et latins seront de ce
nombre? Si vous y joigniez nos grands matres franais, je serais bien
riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu' l'lite des auteurs
de mmoires et des moralistes, je le serais jusqu' faire envie. Un
mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous
runir pour nous prparer  rire civiquement sur les acadmies.

_Vale et me ama._


LETTRE XVII.

    Mercredi.

Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment o je pourrais
vous dire quelque chose sur les infmes papiers dont on a cru payer
votre prose et vos vers, tandis qu'on les et certainement refuss 
la mre de vos talens, je veux dire  votre me. Le rsultat de mes
informations est qu'il faut vte et vte que vous alliez en personne
chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus
brutale injonction, nommment aux membres de l'assemble nationale, de
s'abstenir de toute recommandation auprs du comit des pensions. Il
faut donc, mon ami, que je me rserve pour dfendre les vtres, si on
les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amiti que je vous
dois et l'nergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez
trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon
brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez
demain ou aprs-demain.

_Vale et me ama._

  [51] C'est--dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est
  le Discours sur les acadmies.


FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.


                                                              pages.

    AVIS                                                           4
    Essai d'un Commentaire sur Racine                              5
      Notes sur Esther                                             5

    PTRES                                                       83
      Sur la Vanit de la Gloire                                  85
      -- d'un pre  son fils, sur la Naissance d'un
         petit-fils                                               97
      --  M. ***                                                104
      --  M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse
         un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mrite et
         de refuser la porte  la Fortune                        109
    Fragment d'une ptre diplomatique, adresse  la
    coalition des princes arms contre la France                 112

    ODES                                                         119
    La Grandeur de l'Homme                                       121
    Les Volcans                                                  124

    CONTES                                                       129
    La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue                  131
    La Jambe de bois et le Bras perdu                            132
    Le Hros conome                                             133
    Le Rendez-vous inutile                                       136
    Le Chapelier                                                 139
    La Marie sans Mari                                          140
    L'Avare borgn                                              140
    Fragment d'un Conte. Apologue                                141
    Prologue d'un autre Conte                                    142
    Calcul patriotique                                           143
    La vraie Sagesse                                             144
    La Jouissance tardive                                        146
    Pris justifi                                               147
    Le Peintre d'histoire                                        147
    Le Calcul                                                    148
    Le Pronom indiscret                                          148
    Le Calendrier des Jsuites                                   149
    Le Saut de la Soupente                                       154
    Le Linceul du Plerin                                        157
    L'Armement inutile                                           162
    L'Abbesse condamne au Chapelain                             167
    Le Coq et le Chapon                                          169
    La Peur de la Mort                                           171
    La Consolation des Cocus                                     177
    La Fidlit  toute preuve                                  179
    Le Connaisseur                                               179
    La Prude                                                     181
    L'Illusion du Clotre                                        182

    POSIES DIVERSES                                             185
    Les Ftes espagnoles                                         187
    Calypso  Tlmaque. Hrode                                 199
    L'Homme de Lettres. Discours philosophique                   205
    Bacarole imite de l'italien                                 213
    L'Heureux temps                                              215
    La Vie de Paris                                              216
    Imitation d'Ovide                                            217
    Le Paradis                                                   218
    La Vieille de seize ans                                      221
    Candide                                                      222
    La Bohmienne                                                223
    Sur l'lection de MM. Lemierre et de Tressan 
      l'Acadmie franaise                                       224
    Sur la Tragdie de Coriolan, par La Harpe, dont
      les Comdiens franais donnrent une reprsentation
      au bnfice des Pauvres, le 3 mars
      1784                                                       224
    Le Sicle a du Caractre                                     224
    L'Abb de Chaulieu et le cardinal de Bernis                  225
    Les Jeunes Gens du sicle                                    227
    Vers composs  l'occasion de la fte de M. de
      Vaudreuil                                                  228
    Madrigal                                                     231
    A M. de M***, qui m'avait envoy une tasse de
      porcelaine avec un quatrain o il me recommandait
      de ne pas imiter Diogne                                   231
    Vers  M***                                                  232
    A Madame ***, sur une loterie                                233
    A celle qui n'est plus                                       234
    Imit de l'Anthologie                                        235
    A Madame ***                                                 235
    A Madame ***, en lui envoyant un Chien                       236
    Motifs de mon Silence                                        236
    Imitation de Martial                                         236
    Autre du mme                                                237
    Autre du mme                                                237
    Moralit                                                     238
    Epigramme                                                    238
    Autre                                                        239
    Sur un Mari                                                  239
    Vers mis au bas du portrait de Mirabeau                      239
    Vers  mettre au bas du portrait de d'Alembert               240
    Epigramme contre La Harpe                                    240
    Autre contre le mme                                         241
    Autre contre le mme                                         241
    Le Roi de Danemarck, en partant de Paris                     241
    A une femme qui prtendait que ses amis ne
      s'occupaient pas d'elle                                    242
    Le Palais de la Faveur. Allgorie en vers et en
      prose                                                      242

    LETTRES DIVERSES                                             253
    Lettre Ire. A madame de ***                                  255
           II.  A ....                                           256
           III. A ....                                           259
           IV.  A Madame de S***                                 262
           V.   A ....                                           266
           VI.  A madame d'Angevilliers                          270
          VII.  A M. l'abb Roman                                272
         VIII.  Au mme                                          279
           IX.  A madame d'Angevilliers                          284
            X.  A l'abb Morellet                                285
           XI.  A M. de Vaudreuil                                293
          XII.  A M. Panckouke                                   302
         XIII.  A madame Agasse                                  304
          XIV.  A la mme                                        305
           XV.  A la mme                                        306
          XVI.  A la mme                                        309
         XVII.  Rponse  un anonyme                             310
        XVIII.                                                   313
          XIX.                                                   317
           XX.  A la Citoyenne ***                               321
          XXI.  Au citoyen Laveau, rdacteur du
                journal de la Montagne                           322
         XXII. A ses concitoyens                                 325

    DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS                   337
    Entretien entre un des auteurs du journal de
      Paris et un ami de Chamfort                                339
    Varits                                                     347

    LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT                               351
    Lettre Ire.                                                  353
           II.                                                   362
           III.                                                  368
           IV                                                    370
           V.                                                    374
           VI.                                                   375
           VII.                                                  382
           VIII.                                                 386
           IX.                                                   387
           X.                                                    398
           XI.                                                   407
           XII.                                                  419
           XIII.                                                 426
           XIV.                                                  429
           XV.                                                   434
           XVI.                                                  435
           XVII.                                                 436


FIN DE LA TABLE DU CINQUIME ET DERNIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Vol
 5/5), by Pierre Ren Auguis

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***

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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

