The Project Gutenberg EBook of Bonaparte et les Rpubliques Italiennes
(1796-1799), by Paul Gaffarel

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Title: Bonaparte et les Rpubliques Italiennes (1796-1799)

Author: Paul Gaffarel

Release Date: December 5, 2013 [EBook #44356]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BONAPARTE

ET LES

RPUBLIQUES ITALIENNES

(1796-1799)


PAR


PAUL GAFFAREL

Doyen de la Facult des Lettres de Dijon




PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLRE ET Cie

FLIX ALCAN, DITEUR

108, Boulevard Saint-Germain, 108


1895

Tous droits rservs



 LA MME LIBRAIRIE


AUTRES OUVRAGES DE M. P. GAFFAREL

=Les Colonies franaises=. 1 vol. in-8 de la _Bibliothque
d'histoire contemporaine_. 5e dition,1893. 5 fr.

=La Dfense nationale en 1792=. 1 vol. in-32 de la _Bibliothque
utile_. Broch, 60 cent.; cartonn  l'anglaise. 1 fr.

=Les Frontires franaises et leur dfense=. 1 vol. in-32 de la
_Bibliothque utile_. Broch, 60 cent.; cartonn  l'anglaise. 1 fr.


vreux, Imprimerie de Charles Hrissey




AVANT-PROPOS


L'Italie,  la suite des campagnes de 1796 et 1797, a t comme
transforme par Bonaparte. Vieilles monarchies, rpubliques
aristocratiques ou dmocratiques, principauts lectives ou
hrditaires, il a, de sa tranchante pe, tout branl, tout
boulevers, tout modifi. Ses marches rapides dans la pninsule, ses
foudroyantes victoires, l'entre dans les capitales ennemies, le
dfil des prisonniers, des drapeaux, des objets d'art, seule, cette
hroque pope a longtemps occup l'imagination. On a peut-tre eu
le tort de trop laisser de ct ce qu'on pourrait appeler la partie
intrieure de la question italienne. Les batailles ont fait oublier
les ngociations et les coups de force les traits; et pourtant
l'histoire des rpubliques phmres cres, renouveles ou prpares
par Bonaparte prsente un grand intrt! Nous avons essay, nous
n'osons dire de combler cette lacune, mais  tout le moins de rparer
cette omission, en prsentant, dans un tableau rapide, l'histoire
de la cration des cinq rpubliques improvises par le conqurant.
Nous le verrons crer de toutes pices la _Rpublique Cisalpine_;
dtruire pour la reconstituer sous une forme dmocratique la
_Rpublique Ligurienne_; renverser, mais cette fois pour la partager,
la _Rpublique Vnitienne_; enfin prparer les deux _Rpubliques
Romaine_ et _Parthnopenne_. Tantt il interviendra directement, et,
par une brusque dcision, saura rsoudre une situation complique;
tantt ses confidents agiront seuls, mais sous sa haute direction.
Prsent ou absent, sa main, sa lourde main, psera toujours dans la
balance.  lui, et rien qu' lui, les contemporains reporteront la
responsabilit des vnements. C'est donc lui qui, de prs ou de
loin, sera toujours en scne.

Au moment o je ne sais quel souffle rvolutionnaire passe de nouveau
sur l'Italie et menace d'branler, non pas l'unit italienne, mais
la monarchie pimontaise, peut-tre ne sera-t-il pas sans intrt
d'voquer des souvenirs dj sculaires, et de montrer, par l'tude
du pass, que ce que firent les Italiens  la fin du XVIIIe sicle,
les Italiens pourraient bien le refaire  la fin du XIXe sicle.

                                                        PAUL GAFFAREL.




BONAPARTE ET LES RPUBLIQUES ITALIENNES




CHAPITRE PREMIER

FONDATION DE LA RPUBLIQUE CISALPINE (1796-1797)

     La domination autrichienne dans le Milanais. -- Le parti
     national Italien. -- Fuite de l'archiduc Ferdinand. -- Entre
     des Franais  Milan. -- Organisation d'un gouvernement
     provisoire. -- Les premires dceptions. -- Les _extractions_
     et les rquisitions. -- Insurrection de Pavie. -- Rpression
     de l'meute. -- Brutalits et pillages. -- La guerre aux
     fournisseurs. -- Bonaparte  Mombello. -- Les modrs et les
     exalts. -- Le journalisme et le thtre. -- Le _Ballet du
     Pape_. -- Les ftes patriotiques. -- Les derniers partisans de
     l'Autriche. -- Bonaparte se prononce en faveur des modrs.
     -- Les thoriciens politiques. -- Cration de la rpublique
     Cisalpine. -- Formation territoriale. -- Annexion de la
     Valteline. -- Prosprit apparente.


I

Depuis le trait d'Utrecht qui termina la guerre de Succession
d'Espagne, en 1713, l'Autriche[1], matresse du Milanais et du
Mantouan, tait fortement campe dans l'Italie du nord. C'tait
une occupation militaire plutt qu'une prise de possession
vritable, car il existait, entre les Autrichiens et les Italiens
trop de diffrences dans les moeurs, les usages, la langue et les
institutions pour que jamais ces deux peuples pussent renoncer  leur
rivalit sculaire et se fondre en une race homogne. Les Autrichiens
taient matres par le fait de la guerre, par la raison du plus fort,
et les Italiens avaient le sentiment de leur infriorit, mais la
compression brutale de l'Autriche n'avait pas encore teint dans
les coeurs Italiens le souvenir de l'antique gloire et le dsir de
la ressusciter. Il existait donc, dans les provinces italiennes de
l'Autriche, ce qu'on pourrait appeler, si l'expression n'tait bien
moderne, un parti autonomiste, c'est--dire tout dispos  recouvrer
son indpendance nationale. Ce parti se composait surtout des
classes moyennes. Les ngociants, les industriels, les propritaires
aiss, les mdecins, les professeurs en faisaient la force et le
nombre. Quelques descendants des vieilles familles aristocratiques
qui avaient ou ddaign ou repouss les faveurs de l'Autriche, les
Serbelloni, les Visconti, les Melzi, donnaient encore au parti
italien l'appui de leur influence. Le voisinage de la France, la
contagion des ides nouvelles[2], le vent de rformes sociales et
politiques qui soufflait alors sur l'Europe entire, avaient comme
enfivr les esprances des patriotes, car on les dsignait dj
sous ce nom, mais ces esprances ils n'osaient encore les dvoiler
au grand jour; l'Autriche en effet surveillait attentivement toute
explosion de sentiments contraires aux intrts de la dynastie, et,
bien que les gouverneurs de la Lombardie eussent reu l'ordre de
traiter avec douceur les sujets italiens, ils taient impitoyables
 l'gard de tous ceux qui paraissaient vouloir renverser le
gouvernement tabli. On ne connaissait pas encore en Europe le
_carcere duro_ ou _durissimo_, plus tard illustr par Silvio Pellico,
mais on le pratiquait dj, et, si quelque patriote tait en quelque
sorte protg par l'clat de son nom ou de sa rputation, l'exil, 
dfaut de la prison, avait vite raison du rcalcitrant.

[Note 1: _Correspondance de_ BONAPARTE, t. I, II, III.--_Oeuvres de_
NAPOLON _ Sainte-Hlne_, campagnes d'Italie.--BOTTA, _Histoire
d'Italie de 1789  1814_.--CANTU, _Histoire des Italiens_ (t. XI de
la traduction franaise).--CUSANI, _Storia di Milano_.--BECCATINI,
_Storia del memorabile triennale governo francese e se dicente
Cisalpino_.--_Giornale storico del 1797 al 1806_.--_Compendio
della Storia patria della Republica Cisalpina_. (Les 38 volumes du
Giornale et les 9 volumes du Compendio se trouvent  la bibliothque
Ambrosienne de Milan.)--BONFADINI. _La Republica Cisalpina e il
primo regno d'Italia_.--G. DE CASTRO. _Milano e la Republica
Cisalpina giusta la poesie, le caricature ed altre testimonianze dei
tempi_.--VERRI. _Storia del invasione dei Francesi nel Milanese_.
(Rivista cont. di Torino, juillet-aot 1850.)]

[Note 2: L'Autriche les redoutait tellement qu'elle avait fait
traduire par Fontana le livre d'Arthur Young contre la France, et
avait command  l'abb Soave un ouvrage, ou plutt un pamphlet, o
les Franais taient reprsents comme des cannibales.]

Le parti national italien  la fin XVIIIe sicle, vivait uniquement
d'esprances. Son opposition tait surtout littraire et, pour
ainsi dire, historique. Elle s'exprimait par des conversations
particulires ou de temps  autre par des articles de journaux, dont
les allusions discrtes n'taient mme pas comprises par tous les
lecteurs; aussi l'Autriche se souciait-elle trs peu des innocentes
pigrammes d'un Parini, d'un Verri ou d'un Carli. Elle laissait
mme  peu prs toute libert aux rdacteurs du journal _Il Caffee_
parfois savait leur fermer la bouche en leur accordant quelque grasse
sincure. Soutenue par le clerg qui prchait l'obissance, par le
peuple qui suivait l'impulsion du clerg, par les fonctionnaires
qui tenaient  conserver leurs positions et enfin par cette masse
d'indiffrents qui, sous n'importe quel rgime, est toujours prte 
sacrifier sa libert  son bien-tre, l'Autriche se croyait  tout
jamais la matresse inconteste de la Lombardie. Elle riait mme des
prtentions du parti italien, et se moquait de ceux qu'elle appelait
les Guelfes, comme si les esprances des patriotes eussent t aussi
hors de propos que cette appellation qui rappelait un autre ge.

Les Guelfes allaient pourtant avoir leur revanche, plus prompte
et plus complte qu'ils n'eussent os l'esprer. On sait combien
fut terrible le rveil de l'Autriche, comment en quelques jours
fut dtruit l'difice dont elle croyait des fondements si solides,
comment la Lombardie tomba entre nos mains, et comment le parti
italien se vit tout  coup investi de la toute-puissance et  la
veille de raliser ses plus secrets dsirs. Voyons-les donc 
l'oeuvre ces patriotes. Quel usage feront-ils de cette victoire
inattendue? Comment les Franais leurs allis leur permettront-ils de
jouir de cette libert improvise?


II

Bonaparte venait d'imposer au Pimont l'armistice de Cherasco. Il
avait, par une manoeuvre hardie, occup sans grande bataille la
moiti de la Lombardie et frapp sur Beaulieu un coup retentissant
au pont de Lodi. Le chemin de Milan lui tait donc ouvert. Malgr
la prsence d'une forte garnison autrichienne qui occupait encore
le chteau, la nouvelle de ces victoires avait t accueillie avec
plaisir par toutes les classes de la population, d'abord parce
que la gloire exerce une vritable fascination, ensuite parce que
le changement plat toujours aux masses populaires. Les couleurs
nationales, vert, blanc et rouge, reparurent. Ce fut un certain
Carlo Salvadori, Espagnol d'origine, Italien de naissance, ancien
ami de Marat, qui osa le premier se montrer avec cette cocarde dans
les rues de Milan. Les cussons impriaux furent aussitt lacrs ou
couverts de boue, et, lorsque l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie[3], eut suivi la retraite de ses troupes, on afficha sur
la porte de son palais: _maison  louer, s'adresser au commissaire
Saliceti_. Ce dernier, ex-conventionnel, tait le dlgu du
Directoire charg de toutes les oprations non militaires.

[Note 3: L'archiduc Ferdinand tait accus de spculer sur les
grains. Le fameux peintre Gros fit sa caricature sous la forme d'un
cochon, dont un soldat franais ouvrait le ventre, pour en extraire
le grain mal acquis. Il se vendit en un jour vingt mille exemplaires
de ce dessin. Voir STENDHAL, _Chartreuse de Parme_,  1er.]

Une municipalit provisoire fut cre. Deux des rdacteurs du
_Caffee_ devinrent les chefs, Pietro Verri, un conomiste distingu,
et le pote Parini, l'auteur du _Jour_, critique fine et mordante des
travers de l'poque. En mme temps Melzi d'Eril que sa naissance,
ses richesses et son pass dsignaient  cet honneur, fut dput 
Bonaparte pour le prier d'entrer  Milan[4]. Melzi partit le 13 mai
1796 et s'avana jusqu' Melegnano, o il rencontra le vainqueur
de Lodi. Le lendemain 14, Massna entra avec l'avant-garde et
fut reu aux portes de la ville par le comte Francesco Nava. Le
surlendemain Bonaparte fit son entre[5]. Les grenadiers de Lodi
ouvraient la marche. Ils furent couverts de fleurs et reus avec
des transports de joie. Les volontaires Polonais, commands par
Dombrowsky, qui servaient en assez grand nombre dans notre arme,
reurent aussi un accueil empress, car les Milanais, avec cet
instinct de gnrosit et de dlicate prvenance qui les a toujours
caractriss, comprenaient qu'ils devaient, plus encore qu'aux
Franais, de la reconnaissance  ces exils volontaires qui, privs
de leur patrie, bravaient mille dangers pour leurs frres Italiens.
Nos soldats tonnrent par leur aspect et leur tenue ceux qui se
rappelaient la raideur mthodique et la propret scrupuleuse des
bandes autrichiennes. Ils campaient sans tentes, crivait un tmoin
oculaire[6] et leur marche n'avait rien de compass. Leurs habits
de couleurs diverses, taient dchirs. Quelques-uns n'avaient pas
d'armes[7]. Peu ou point de canons. Chevaux dmonts et mauvais.
Ils faisaient sentinelle assis. Au lieu d'une arme, on aurait dit
une population sortie audacieusement de son pays pour envahir les
contres voisines. La tactique, l'art et la discipline cdaient
constamment  l'audace et  l'imptuosit nationale d'un peuple
qui combat de lui-mme contre des automates contraints de se
battre par crainte du chtiment. Quand parut le gnral en chef,
petit, ple, au costume simple mais au regard ardent et au geste
impratif, l'impression fut profonde. Ce n'tait pas seulement un
librateur, c'tait dj un dominateur qui prenait possession de sa
premire conqute. Quelques heures plus tard, Bonaparte recevait
 sa table, avec tous les gnraux du corps expditionnaire, les
principaux Milanais et il en faisait les honneurs avec une aisance
incroyable. Le mme soir, dans un grand bal, il ouvrait les salons
de son quartier-gnral, on disait dj son palais, aux belles
Milanaises[8], et tenait au milieu d'elles une cour vritable.
C'tait la premire de ces ftes triomphales qui si souvent
marqurent sa vie. Il y faisait comme l'apprentissage de sa grandeur
future, et, ds le premier jour, tout en marquant  chacun son rang
et sa place, il se maintenait au-dessus de tous.

[Note 4: On lui avait adjoint le dcurion Giuseppe Resta.]

[Note 5: Lettre de Marmont  son pre (Milan, 15 mai 1700) insre
dans les _Mmoires_ du marchal (t. I, p. 322). Mon tendre pre,
nous sommes aujourd'hui  Milan. Hier, nous y avons fait notre entre
triomphale. Elle m'a donn l'ide de l'entre  Rome des anciens
gnraux romains, lorsqu'ils avaient bien mrit de la patrie. Je
doute que l'ensemble de l'action offrit un coup d'oeil, un spectacle
plus beau et plus ravissant. Milan est une trs grande ville, trs
belle et trs peuple. Les habitants aiment les Franais a la folie,
et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
qu'il nous ont donnes.]

[Note 6: Verri, cit par CANTU, _Histoire des Italiens_, t. XI,
p. 01. Cf. les premires pages de la _Chartreuse de Parme_, par
STENDHAL. Ce n'est qu'un roman, mais qui, par la prcision des
dtails et l'exactitude des descriptions, vaut bien des livres
d'histoire.]

[Note 7: Dans sa _Vie de Napolon_ (p. 127), Stendhal est revenu
sur ce dnuement de l'arme d'Italie. Il raconte que le lieutenant
Robert possdait pour toute chaussure des empeignes, mais dpourvues
de semelle. Deux officiers n'avaient  eux deux qu'un pantalon de
Casimir couleur noisette et une longue redingote croise sur la
poitrine, plus trois chemises, le tout misrablement rapic. Ce fut
seulement  Plaisance que ces deux officiers, qui venaient de toucher
quelques pices de monnaie sur leur solde arrire, purent complter
leur garde-robe.--Cf. _Moniteur_ du 7 juin 1796.]

[Note 8: On citait alors parmi ces Milanaises Mme Visconti, qui
inspira  Berthier une passion si persistante, Mme Grassini, qui aima
Bonaparte, Mme Lambert, jadis distingue par l'empereur Joseph II,
Mme Monti, la femme du pote, Mme Ruge, femme d'un avocat qui plus
tard devint Directeur, Mme Pietra Grua Marini, femme d'un mdecin,
etc.]

Au commencement de l'occupation franaise, les Milanais furent
tout  leurs nouveaux allis[9]. Les classes moyennes croyaient
fermement que Milan deviendrait le noyau d'une Italie reconstitue
en puissante nation; le peuple toujours amoureux de changement et
qui s'abandonnait  la joie, les fonctionnaires et les nobles, les
prtres eux-mmes flatts par les prvenances de Bonaparte et comme
tirs de leur torpeur par ces grands mots de patrie et de libert,
qu'on ne prononce jamais sans que vibrent les coeurs, toutes les
classes de la socit en un mot tmoignaient leur satisfaction
de la venue des Franais. De toutes parts les municipalits se
constituaient et les Lombards attendaient avec impatience les
dcisions de leurs nouveaux matres.

[Note 9: Il n'y eut qu'un seul homme, un acteur, Marchesi, qui eut
le courage de rester fidle  ses opinions. Il refusa de chanter
au thtre en l'honneur des Franais. Voir ALFIERI, _Miso Gallo_,
p. XXIV, note 36. Le gnral Dupuy lui intima l'ordre de quitter
Milan dans les vingt-quatre heures. Par grce, Berthier lui permit
de rester enferm dans une maison de campagne qui lui appartenait.
Pourtant, ds l'anne suivante, Marchesi, qui se trouvait alors 
Gnes, ne refusa pas, dans l'opra de Sauli intitul: _Il Trionfo
della Liberta_, le rle du dieu Mars combattant pour l'humanit
oppresse. Cf. MASI: _Parruche e Sanculotti_, p. 337. D'aprs BOTTA
(liv. VI, p. 430): D'innombrables crits furent publis  la louange
de Bonaparte bien plus qu' la louange de la libert. Il faut le
dire, les Italiens se rpandirent alors en adulations dgotantes.
Celui-ci l'appelait Scipion, cet autre Annibal, le rpublicain Ranza
le nommait Jupiter.]

Ces dcisions furent d'abord favorables. Il semble vraiment que
Bonaparte ait eu l'intention de rendre  cette malheureuse contre,
tant de fois opprime par l'tranger, son indpendance pleine
et entire. Italien d'origine, il songea  crer une rpublique
italienne. C'est ainsi qu'il supprima la _giunta_ ou commission
extraordinaire tablie  Milan le 9 mai par l'archiduc Ferdinand. Il
supprima galement la chambre des dcurions, mais garda le conseil
d'tat de treize membres, qui devait exercer ses fonctions au nom de
la Rpublique Franaise et approuva la cration des municipalits
provisoires[10]. Il forma galement une garde nationale destine
 concourir  la police et  la dfense du pays et plus encore
 persuader aux Italiens qu'ils allaient dsormais se gouverner
eux-mmes. Il chercha mme  se rendre populaire en flattant
les puissances de l'esprit, et en accueillant avec distinction
les artistes et les savants. La pense est devenue libre dans
l'Italie, crivait-il au mathmaticien Oriani[11]. Il n'y a plus
ni inquisition, ni intolrance, ni despotes. J'invite les savants
 se runir, et  me proposer leurs vues sur les moyens qu'il y
aurait  prendre et les besoins qu'ils auraient pour donner aux
sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie ... Le peuple Franais
ajoute plus de prix  l'acquisition d'un savant mathmaticien,
d'un peintre de rputation, d'un homme distingu, quel que soit
l'tat qu'il professe, qu' celle de la ville la plus riche et la
plus populeuse. Belles paroles assurment mais prononces pour la
galerie, car, au moment mme o ses oreilles retentissaient encore du
bruit des compliments et des vivats dont on avait salu son entre
 Milan, le surlendemain de sa rception triomphale, voici ce qu'il
crivait au Directoire[12]: Milan est trs port pour la libert,
il y a l un club de 800 individus, tous avocats ou ngociants. Nous
allons laisser exister les formes de gouvernement qui sont en usage;
nous changerons seulement les personnes qui, ayant t nommes par
Ferdinand, ne peuvent mriter notre confiance. Nous tirerons de ce
pays-ci vingt millions de contribution. Cette contre est une des
plus riches de l'univers, mais entirement puise par cinq annes de
guerre. D'ici vont partir les journaux, les crits de toute espce
qui vont embraser l'Italie, o l'alarme est extrme. Si ce peuple
demande  s'organiser en rpublique, doit-on le lui accorder? Voil
la question qu'il faut que vous dcidiez et sur laquelle il serait
bon que vous manifestassiez vos intentions. Ce pays-ci est beaucoup
plus patriote que le Pimont, il est plus prs de la libert.[13]

[Note 10: Arrt du 10 mai 1796.]

[Note 11: La municipalit de Milan comptait seize membres: Visconti,
Caccianini, Serbelloni, Lattuada, Bignami, Corbetta, Sopransi, Poro,
Verri, Pioltini, Sommariva, Sangiorgio, Crespi, Pelegata, Ciani,
Parea.]

[Note 12: _Correspondance_, t. I, p. 322 (Milan, 24 mai 1796). Cf.
lettre aux municipalits de Milan et de Pavie (Milan, 24 mai 1796.
_Corresp._, t. I, p. 323): Je dsire, Messieurs, que l'Universit de
Pavie, clbre  bien des titres, reprenne le cours de ses tudes.
Faites donc connatre aux savants professeurs et aux nombreux
coliers de cette Universit que je les invite  se rendre de
suite  Pavie, et  me proposer les mesures qu'ils croiront utiles
pour activer et redonner une existence plus brillante  la clbre
Universit de Pavie.]

[Note 13: _Correspondance_, t. I, p. 286. Milan, 17 mai 1797.]

Rien donc n'est encore dcid dans l'esprit de Bonaparte. Les
Milanais seront ce que le Directoire voudra qu'ils deviennent. On
leur donnera des assurances vagues, des promesses sans prcision,
mais on ne s'engagera pas avec eux, et en attendant le Milanais
deviendra une mine inpuisable et une officine de propagande
rvolutionnaire. Les Lombards s'imaginaient qu'ils allaient restaurer
la patrie antique: ils ne seront entre les mains d'un vainqueur sans
scrupules que les instruments inconscients de ses futurs desseins.

Aussi bien l'heure des dceptions arriva bien vite. Ds le 19 mai
une proclamation annonait aux Lombards que la France tait dispose
 les considrer comme des frres, mais que ceux-ci leur devaient
un juste retour[14]. En consquence on leur imposa une contribution
de vingt millions exigible sur-le-champ. Les considrants du dcret
sont curieux  connatre: Vingt millions de francs sont imposs
dans les diffrentes provinces de la Lombardie autrichienne; les
besoins de l'arme les rclament. Les poques des payements, qui
doivent tre, autant qu'il sera possible, trs rapproches, seront
fixes par des instructions particulires. C'est une bien faible
rtribution pour des contres aussi fertiles, si on rflchit surtout
 l'avantage qui doit en rsulter pour elles. La rpartition et pu
sans doute en tre faite par des agents du gouvernement franais; ce
moyen et t lgitime: la rpublique franaise veut nanmoins s'en
dpartir, elle la dlaisse  l'autorit locale, au congrs d'tat;
elle lui indique seulement une base, c'est que cette contribution
doit individuellement frapper sur les riches, les gens vritablement
aiss, sur les corps ecclsiastiques ... c'est que la classe
indigente doit tre mnage. Un arrt du mme jour, 19 mai[15],
portait nomination d'un agent  la suite de l'arme franaise en
Italie pour _extraire_ et faire passer sur le territoire de la
Rpublique les objets d'art et de science qui se trouvaient dans les
villes conquises. Il est vrai que la spoliation devait tre opre
dans les formes, car, en vertu de l'article 3, il ne pourra tre
fait aucune _extraction_ sans en avoir t dress procs-verbal et
sans tre accompagn d'un membre d'une autorit reconnue par l'arme
franaise. On avait prvu jusqu'aux difficults de l'_extraction_.
En vertu de l'article 5, dans le cas o il serait impossible 
l'agent des transports de procurer les moyens d'enlvement, les
commissaires des guerres et commandants des places les lui feront
fournir, et, au cas o il ne pourrait se les procurer par cette voie,
l'agent sera autoris lui-mme  requrir des chevaux et voitures
dans la ville o se feront les _extractions_. Or qu'entendait-on par
objets d'art ou de science? Le dcret numrait tableaux, statues,
manuscrits, machines, instruments de mathmatiques, cartes, etc.,
ce qui comportait une singulire varit d'objets, tant donne
surtout la bonne volont de ceux qui taient chargs d'interprter
le dcret. En effet, le jour mme o paraissait le dcret, taient
_extraits_, pour tre dirigs sur Paris, six tableaux de Luini,
Rubens, Giorgione, Lucas de Leyde, Lonard de Vinci, le Calabrese,
le carton de l'cole d'Athnes par Raphal, un vase trusque, le
fameux manuscrit de Josphe, le manuscrit de Virgile ayant appartenu
 Ptrarque, et un manuscrit qualifi de trs curieux sur l'histoire
des papes, le tout enlev  la Bibliothque Ambrosienne de Milan,
sans prjudice d'un Titien et d'un Ferrari extraits d'alle Grazzie et
d'un Salvator Rosa extrait d'alla Vittoria[16].

[Note 14: _Correspondance_, t. I, p. 298.]

[Note 15: _Correspondance_, t. I, p. 300.]

[Note 16: _Correspondances_ t. I, p. 292. tat des objets de sciences
et arts dsigns par le gnral Bonaparte pour tre emports  Paris.]

Est-il vrai que tout finit par se compenser dans ce monde, et que les
fils un jour ou l'autre payent pour les pres? Certes nous frmissons
de colre  la pense des vols, des pillages et des extorsions dont
nos villes ou nos chteaux ont souffert dans la terrible guerre de
1870-1871, et on rira longtemps de l'amour immodr, de la sympathie
irrsistible qui poussaient les Allemands vers nos montres et nos
pendules; mais soyons avant tout impartiaux et reconnaissons que nous
avons peut-tre fait pis encore en Italie  la fin du dernier sicle.
Que d'excs rvoltants, que de pillages honteux! Nous ne parlons
seulement pas des tableaux et des statues, bien que le fait en
lui-mme soit profondment regrettable, et que le triste exemple que
nous avons alors donn ait autoris depuis bien des revendications
plus ou moins lgitimes; mais, abstraction faite de tout amour-propre
national, avions-nous le droit de dpouiller les muses de Pavie
pour enrichir notre Jardin des plantes et notre cabinet d'histoire
naturelle? taient-ce vraiment des objets d'art et de science ces
armes hrditaires conserves dans les palais italiens, et que nos
officiers s'approprirent sans scrupule? Que dire des chevaux de luxe
qui finirent par tre compris dans les objets d'art? Nous lisons en
effet dans la correspondance de Bonaparte ces deux lettres tonnantes
adresses, la premire[17]  Faypoult, ministre de France  Gnes, et
la seconde au Directoire: Je vous choisirai deux chevaux parmi ceux
que nous requrons  Milan; ils serviront  vous dissiper des ennuis
et des tiquettes du pays o vous tes. Je veux aussi vous faire
prsent d'une pe[18].--Il part demain de Milan cent chevaux de
voiture, les plus beaux qu'on ait pu trouver dans la Lombardie: ils
remplaceront les chevaux mdiocres qui attellent vos voitures.

[Note 17: Milan, 21 mai 1796. _Corresp._, t. I, p. 312.]

[Note 18: Peschiera, 1er juin 1796. _Corresp._, t. I, p. 346.]

C'tait le gnral en chef qui se conduisait ainsi. Il commenait
par deux chevaux et continuait par cent, et, le plus singulier,
c'est qu'il ne paraissait pas se douter de la vilenie de l'action
commise[19]. Est-ce donc qu'Alfieri[20] a raison quand il lance
contre le triomphateur cette terrible pigramme: Je fais la guerre
en Italie et non le trafic ni le commerce, disait Godefroy, le chef
illustre et invincible. Je vole en Italie, et je n'y guerroie pas;
j'y cherche de l'or sonnant et non une gloire frivole, dit l'ignoble
capitaine gueux qui trane aprs lui toute la ladrerie de Provence et
de Languedoc.

  _Rubo in Italia, e non guerregio, cerco
  Oro sonante, e non frivola luce,_
  _Dice l'ignobil Capitan Pitocco,
  Ch'or dietro a se ne adduce
  Ladreria di Proenza, e Linguadocco!_

[Note 19: Cf. Lettre au Directoire (8 mai 1796.--_Correspondance_,
t. I, p. 291). J'ai fait passer  Torlone pour au moins deux
millions de bijoux et d'argent en lingots, provenant de diffrentes
contributions. Ils attendront l jusqu' ce que vous ayez donn des
ordres pour leur destination ultrieure.]

[Note 20: ALFIERI, _Misogallo_, pigramme LXI. Traduction indite
d'Hugues.]

Le Directoire pourtant trouvait qu'il fallait tendre plus loin
encore cette dnomination si commode d'objets d'art et de science. Il
crivait  Bonaparte pour lui recommander des bois de construction
prts  tre embarqus, des chanvres de belle qualit, de la toile 
voile, et il terminait par ces tranges paroles: Rendons l'Italie
fire d'avoir contribu aux progrs de notre marine. Argent,
approvisionnements, produits de l'industrie et de l'agriculture,
rien n'chappait  l'oeil exerc des rquisiteurs, et ce systme
de spoliation sans exemple dans l'histoire des nations modernes,
on le dcorait sans pudeur du beau nom de patriotisme. L'Italie
tait devenue une ferme qu'on exploitait sans piti, et la guerre
n'tait plus qu'une opration financire bien conduite. Bonaparte
ne s'en cachait pas, et il indiquait mme le moyen de continuer
ces bnfices: Plus vous nous enverrez d'hommes, crivait-il[21]
au Directoire, plus non seulement nous les nourrirons facilement
mais encore plus nous lverons de contributions au profit de la
Rpublique. L'arme d'Italie a produit dans la campagne d't
vingt millions  la Rpublique, indpendamment de sa solde et de
sa nourriture; elle peut en produire le double pendant la campagne
d'hiver, si vous nous envoyez en recrues et en nouveaux corps une
trentaine de mille hommes. Rome et toutes ses provinces, Trieste et
le Frioul, mme une partie du royaume de Naples deviendront notre
proie; mais, pour se soutenir, il faut des hommes.

[Note 21: Modne, 17 octobre 1796. _Corresp._, t. II, p. 58.]

Ces spoliations taient en quelque sorte officielles. On les
avouait au grand jour. Elles avaient un semblant d'excuse: la
ncessit de vivre en prsence de l'ennemi. Les patriotes italiens,
bien que dsenchants et vite revenus de leurs illusions, s'y
seraient peut-tre rsigns, mais une vritable fivre de vol et
de pillage s'tait abattue sur l'arme. Les gnraux eux-mmes
donnaient l'exemple, Massna surtout dont les exactions sont restes
lgendaires. Une nue de fournisseurs, de commissaires, d'agioteurs
de toute espce et de voleurs de toutes qualits s'tait comme
empar,  la suite de nos soldats, de cette malheureuse rgion.
Ne prtendaient-ils pas se faire nourrir par les habitants[22]?
Il fallut l'intervention directe du gnral en chef pour faire
disparatre cet abus: mais que de vexations quotidiennes! Que de
souffrances caches! Ordres du jour svres, excutions mme, rien
n'y faisait. C'tait un mal invtr. Il est vraiment regrettable
d'avoir  tracer ce triste tableau, mais la vrit a des droits
imprescriptibles, et c'est un mauvais service  rendre  ses
compatriotes que de leur cacher toutes les parties de l'histoire qui
ne leur sont pas favorables.

[Note 22: _Correspondance_, t. I, p. 295. Lettre de Bonaparte  la
municipalit de Milan.]

La consquence immdiate de cette srie de malversations et de
svices fut une insurrection populaire. Il y avait  Milan un
mont-de-pit trs riche, o l'on gardait soit des bijoux de famille,
soit divers objets prcieux. On les conservait pour constituer
des dots ou pour former des rserves jusqu'au moment du mariage.
Bonaparte et Saliceti s'en emparrent sans autre forme de procs.
Cette spoliation fut connue, et excita l'indignation gnrale. Les
Milanais coururent aux armes, mais le gnral Despinoy, prvenu 
temps, parcourut les rues avec de fortes patrouilles de cavalerie, et
dispersa les rassemblements.

Les choses se passrent autrement dans la banlieue. Le 24 mai
on entendit le tocsin sonner avec fureur dans tous les villages
entre Milan et Pavie. Des paysans parcouraient la campagne par
bandes armes, et se jetaient sur nos dtachements. Les bruits
les plus sinistres taient rpandus. Tantt on apprenait que les
Anglais venaient d'entrer  Nice et que le prince de Cond avec
les migrs se dirigeait par la Suisse sur Milan; tantt c'tait
Beaulieu qui reprenait l'offensive  la tte d'une arme de 60.000
hommes. Bonaparte se disposait alors  rentrer en campagne contre
l'Autriche. Or les insurgs menaaient ses derrires et le prenaient
entre deux feux. Il tait imprudent de s'avancer avant d'avoir
comprim l'insurrection. D'heure en heure les mauvaises nouvelles
se succdaient au quartier gnral. Pavie s'tait insurge, et le
commandant franais avait t fait prisonnier avec toute la garnison.
L'avant-garde des rvolts s'tait mme avance jusqu' Binasco, sur
la route de Milan. Milan grondait sourdement. La population tait
hostile et menaante. Elle semblait n'attendre qu'un signal pour se
dclarer. Les mcontents avaient renvoy tous leurs domestiques,
sous prtexte de manque de ressources. C'taient autant de recrues
pour l'insurrection. Dj la garnison autrichienne qui occupait
encore la citadelle s'apprtait  donner la main aux insurgs. Les
douaniers avaient pris les armes. La cocarde nationale avait t
foule aux pieds. Les prtres couraient la campagne et prchaient
la guerre sainte contre les mcrants qui dpouillaient les glises
et ne respectaient pas la famille. C'tait une Vende italienne qui
s'organisait.

Bonaparte, inquit par ces dmonstrations hostiles, suspendit
aussitt le mouvement commenc contre l'Autriche et rentra  Milan.
Le gnral Despinoy, qu'il avait nomm gouverneur de Milan, n'avait
pas attendu son retour pour essayer de rprimer l'insurrection.
Il avait contenu les Autrichiens dans la citadelle, lanc des
patrouilles dans toute la ville, et dispers les mcontents qui
s'taient dj installs  la porte de Pavie afin de donner la main
aux insurgs. Lannes[23], envoy contre eux, les rencontra  Binasco,
s'empara de ce petit village malgr leur rsistance et ne fit aucun
quartier. Pendant ce temps, Bonaparte arrivait  Milan, ordonnait
l'arrestation de nombreux otages[24], faisait fusiller tous ceux
qu'on avait pris les armes  la main, et marchait sur Pavie. Il
s'tait fait prcder de la proclamation suivante[25]: Une multitude
gare, sans moyens rels de rsistance, se porte aux derniers excs
dans plusieurs communes, mconnat la Rpublique et brave l'arme
triomphante de plusieurs rois. Ce dlire inconcevable est digne
de piti. On gare ce pauvre peuple pour le conduire  sa perte.
Le gnral en chef, fidle aux principes qu'a adopts la nation
franaise, qui ne fait pas la guerre aux peuples, veut bien laisser
une porte ouverte au repentir, mais ceux qui, sous vingt-quatre
heures, n'auront pas pos les armes et n'auront pas de nouveau prt
serment d'obissance  la Rpublique, seront traits comme rebelles;
leurs villages seront brls. Que l'exemple terrible de Binasco leur
fasse ouvrir les yeux. Son sort sera celui de toutes les villes et
villages qui s'obstineront  la rvolte.

[Note 23: ROSA. _Il sacco di Pavia_, 1797.--MUONI. _Binasco_, studi
storici, 1864.]

[Note 24: Ces otages, auxquels on joignit ceux de Pavie, furent jets
en voiture, avec escorte de cavalerie, conduits  Tortone, puis 
Cuneo, et enfin  Nice. Ils revinrent les uns aprs les autres, mais
aprs avoir fait trs humblement leur soumission. Voir G. DE CASTRO,
ouv. cit., t. I, p. 87-88.--Cf. _Correspondance_, t. I, p. 135.
Lettre de Bonaparte au gnral Despinoy.]

[Note 25: Proclamation aux habitants de la Lombardie, Milan, 25 mai
1796. _Correspondance_, t. I, p. 323.]

L'archevque de Milan s'tait charg de porter cette proclamation
 Pavie. Il y fut trs mal accueilli, et Bonaparte se vit oblig
de svir. Plusieurs milliers de paysans s'taient enferms dans la
vieille cit gibeline, et faisaient mine de prolonger la rsistance.
Bonaparte ordonna d'en enfoncer les portes  coups de canon, et
le gnral Dommartin pntra avec ses grenadiers par la brche
improvise. Le massacre fut terrible. Tous ceux que l'on surprit dans
les caves ou sur les toits des maisons furent passs par les armes.
Les fuyards furent poursuivis  outrance et sabrs sans misricorde.
Pendant plusieurs heures la ville fut livre au pillage[26]. C'tait
une atrocit depuis longtemps proscrite par les nations civilises,
et encore Bonaparte eut-il l'art de la prsenter comme un acte de
clmence. Trois fois l'ordre de mettre le feu  la ville expira sur
mes lvres, crivit-il au Directoire[27], lorsque je vis arriver la
garnison du chteau qui avait bris ses fers, et venait, avec des
cris d'allgresse, embrasser ses librateurs. Je fis faire l'appel,
il se trouva qu'il n'en manquait aucun. Si le sang d'un seul Franais
et t vers, je voulais faire lever, des ruines de Pavie, une
colonne sur laquelle j'aurais fait crire: Ici tait la ville de
Pavie. J'ai fait fusiller la municipalit, arrter deux cents otages,
que j'ai fait passer en France. Tout est aujourd'hui parfaitement
tranquille, et je ne doute pas que cette leon ne serve de rgle aux
peuples de l'Italie.

[Note 26: Botta (VII, p. 473) reconnat pour tant que les soldats se
contentrent de voler, de violer et de brler: ils ne turent pas.
N'oublions pas de dire que, parmi ces violations de la proprit,
ces insultes  la chastet, le sang du moins ne rougit pas les mains
du vainqueur, sujet bien digne, je ne dirai pas de surprise, mais des
plus grands loges, puisque le soldat trouvait  la fois impunit et
profit.]

[Note 27: Lettre au Directoire, 1er juin 1796, _Correspondance_, t.
II, p. 34.--L'ordre avait t donn de respecter les btiments de
l'Universit et les maisons des professeurs. Il fut scrupuleusement
excut.]

Afin de prvenir le retour de semblables meutes, une proclamation
draconienne annona qu' l'avenir tous les villages insurgs
seraient brls, et les prisonniers fusills. Les prtres et les
nobles seront considrs comme otages et envoys en France. Tous
les villages o sonnera le tocsin seront brls. Quand un Franais
aura t assassin, les villages sur le territoire duquel aura t
commis le crime, devront livrer l'assassin, ou sinon ils paieront
une amende gale au tiers de la contribution qu'ils payaient dans
une anne. Tout dtenteur d'armes et de munitions de guerre sera
fusill, et sa maison brle. Tous les nobles ou riches qui
seront convaincus d'avoir excit le peuple  la rvolte, soit
en congdiant leurs domestiques, soit par des propos contre les
Franais seront arrts comme otages, transfrs en France et la
moiti de leurs revenus confisqus. Les patriotes lombards, en
accueillant les Franais, avaient espr conqurir l'indpendance.
Tel tait le rgime d'arbitraire et de bon plaisir qu'on prtendait
leur imposer. Certes l'insurrection de Pavie devait tre rprime,
mais tait-il ncessaire de la noyer dans le sang? Avait-on publi
que nos provocations, que nos spoliations iniques taient la cause
principale de cette effervescence populaire? Ainsi que l'a crit
un des historiens les plus rcents de Napolon[28], huit jours
avaient suffi pour changer un peuple ami, connu par la douceur de
ses moeurs, et dont les sympathies pour la France allaient jusqu'
l'enthousiasme, en une population dfiante, hostile, irrite, que la
terreur seule empchait de manifester ses vritables sentiments.

[Note 28: LANFREY, _Histoire de Napolon 1er_, t. I.]


III

On s'en aperut bien quand la fortune des armes sembla nous tre
contraire, lorsque Wurmser,  la tte de 70.000 hommes, descendit
la valle de l'Adige pour aller dbloquer Mantoue et dispersa nos
avant-postes.  la nouvelle de ses premiers succs, les nobles,
les prtres et tous les mcontents reprirent courage. De nombreux
missaires furent envoys dans les campagnes, porteurs d'crits
injurieux et de billets diffamatoires contre la France. Ces menes
russirent.  Casal Maggiore la petite garnison franaise fut
gorge, et le commandant, qui s'tait enfui en bateau avec sa femme
et son enfant, fut arrt et impitoyablement fusill.  Crmone, le
soulvement fut gnral. L'arbre de la libert fut conserv, mais
parce qu'on le destina  pendre les patriotes, et de vritables
listes de proscription furent dresses. Tous ceux qui refusrent de
quitter la cocarde tricolore furent accabls de mauvais traitements.
Quelques-uns de nos partisans furent mme poursuivis et massacrs. La
masse de la population nanmoins resta tranquille. On et dit qu'elle
attendait pour se dclarer l'issue de la lutte engage.

Les Lombards avaient eu raison d'attendre, car les victoires de
Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano, etc., dispersrent les
renforts autrichiens, et nous consolidrent dans notre conqute.
Bonaparte en sut gr aux Lombards, et leur tmoigna sa satisfaction.
Lorsque l'arme battait en retraite, crit-il  la municipalit
de Milan[29], lorsque les partisans de l'Autriche et les ennemis
de la libert la croyaient perdue sans ressource, lorsqu'il tait
impossible  vous-mmes de souponner que cette retraite n'tait
qu'une ruse, vous avez montr de l'attachement pour la France et de
l'amour pour la libert; vous avez dploy un zle et un caractre
qui vous ont mrit l'estime de l'arme et vous mriteront la
protection de la Rpublique Franaise. Chaque jour votre peuple
se rend davantage digne de la libert; il acquiert chaque jour de
l'nergie, il paratra sans doute un jour avec gloire sur la scne du
monde. Recevez le tmoignage de ma satisfaction et du dsir sincre
que forme le peuple franais de vous voir libres et heureux.

[Note 29: Vrone, 9 aot 1796. _Correspondance_, t. I, p. 533.]

En dpit de ces compliments et de ces promesses, et malgr le dsir
peut-tre alors sincre qu'prouvait Bonaparte de donner la libert
 un peuple italien, les faits dmentaient cruellement les paroles.
Alors que le gnral en chef paraissait si bien dispos pour les
Lombards, ses lieutenants et surtout ses agents subalternes les
traitaient au contraire avec un sans-gne rvoltant. Plus que jamais
ce beau pays tait ravag et foul aux pieds. Le gnral Despinoy,
que Bonaparte avait investi du commandement de Milan, avec la double
charge de s'emparer du chteau de cette ville que dfendait encore
une garnison autrichienne, et de prsider les sances du conseil
municipal, s'tait acquitt de sa mission. Le chteau avait capitul,
ce qui rendait difficile un retour offensif de l'Autriche, et les
conseillers municipaux avaient t prsids avec une implacable
duret. Ils ne pouvaient prendre la moindre mesure, mme la plus
inoffensive, sans l'assentiment de Despinoy[30]. On raconte mme
qu'un jour il s'emporta jusqu' frapper de son pe la table des
dlibrations, et rappela aux municipaux tremblants qu'ils n'taient
bons qu' enregistrer les volonts du vainqueur, Parini saisissant
alors son charpe tricolore, la lui tendit en s'criant: Vous feriez
bien mieux de la passer  notre cou et de nous trangler avec. Ainsi
qu'il arrive toujours, les infrieurs exagraient l'attitude hautaine
et les procds mprisants de leurs chefs.  Cme le Corse Valeri,
s'tant procur une satire rdige contre lui, rassembla dans la
cathdrale tous les hommes au-dessus de douze ans, et leur fit crire
 chacun son nom afin que, par la confrontation des caractres, on
connt l'auteur du libelle. Ceci n'tait que ridicule; mais que dire
des actes froces et des facties cruelles? Que dire des vexations
de chaque jour? Dfense de se promener ou de sortir de la ville
sans passeport; dfense d'exercer publiquement le culte catholique;
interception des journaux trangers; violation du secret des lettres;
dfense de porter des habits  l'ancienne mode[31], et le tout au nom
de la libert.  libert, que de crimes on commet en ton nom! disait
Mme Roland. Que d'absurdits et d'inconsquences, que de maladresses
et de turpitudes, pourrions-nous ajouter!

[Note 30: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 10.]

[Note 31: Ordre. Milan, 13 juillet 1797. _Correspondance_, t. III,
p. 179: Le gnral en chef, instruit que la tranquillit publique a
t un moment trouble  Milan, que l'on n'y a pas vu sans quelque
inquitude des individus vtus d'_habits dits carrs_, forme
d'habillement signale dans l'opinion comme tenant  un parti, dfend
 tout individu tenant  l'arme de porter des habits dits carrs,
sous peine d'tre arrt et puni comme perturbateur]

Lorsque, pour la seconde fois, une nouvelle arme autrichienne,
commande par Allvintzy, essaya, en novembre 1796, de dbloquer
Mantoue, les ennemis de la France, et leur nombre avait
singulirement grandi, crurent le moment venu de la vengeance et de
la raction. Nos troupes, dconcertes par cette subite irruption
dans leurs lignes, furent un moment branles. On crut en Italie 
leur prochaine dfaite, et les mcontents s'apprtrent  profiter
de la victoire probable de l'Autriche.  Milan,  Pavie,  Crmone,
dans presque toutes les villes lombardes, bien qu'occupes par des
garnisons franaises, tous ceux qui regrettaient l'ancien rgime,
tous ceux dont les dceptions galaient les regrets, tressaillirent
d'esprance. Cette fois encore, la victoire se dclara en notre
faveur. Arcole et Tivoli achevrent la ruine de l'Autriche et
affermirent la domination franaise. La Lombardie reut le contre
coup de ces victoires. On la punit durement d'avoir os manifester
son dsir d'tre traite plus doucement qu'un pays conquis. Tous les
commandants de place nomms par Bonaparte rivalisrent de duret,
on dirait volontiers de tyrannie. Un comit de police gnrale fut
institu  Milan, qui dporta pour dlit d'opinion, pour malveillance
suppose, pour services rendus  l'ancienne administration. La forme
avait chang; le fond restait le mme.  la tyrannie autrichienne
tait substitue la tyrannie franaise, d'autant plus odieuse qu'elle
se colorait du beau nom d'alliance.  l'archiduc avaient succd
les gnraux, les commissaires, et tous ces agents subalternes qui
redoublaient de svrit pour prouver leur zle, et aussi pour cacher
de scandaleuses malversations; car, plus que jamais, la Lombardie
tait un march ouvert, une grande agence de spculations hontes et
de vols scandaleux.

Au moins rendrons-nous cette justice  Bonaparte que les tripotages
financiers le dgotrent promptement, il consentait bien 
exploiter, ou, comme il l'crivait,  _faire produire_ les pays
conquis, mais dans l'intrt de la Rpublique Franaise. Les voleries
des particuliers l'indignaient. Ce qu'il tolrait pour l'tat, il
l'interdisait absolument pour les individus. Aussi dclara-t-il
la guerre aux pillards honts qui dshonoraient la victoire,
et cette guerre il la poursuivit sans relche.  chaque page de
sa Correspondance clate son mpris pour les agioteurs et les
tripoteurs d'affaires vreuses. Il finit par ordonner la cration
d'une commission de cinq membres, sous la prsidence du gnral
Baraguey d'Hilliers, et l'investit de pouvoirs extraordinaires pour
faire rendre gorge aux voleurs et les punir svrement. Nous avons
conquis l'Italie, tait-il dit[32] dans les considrants de cet
arrt, pour amliorer le sort de ses peuples; nous y avons tabli
des contributions pour assurer notre conqute, offrir  la patrie
une juste indemnit et aux soldats une rcompense due  leur valeur;
mais jamais il n'a t dans l'intention du gouvernement franais
d'autoriser les abus de toute espce, les extorsions scandaleuses que
se sont permis plusieurs agents  la suite de l'arme. La loi, en les
rendant justiciables des conseils militaires, m'a impos l'obligation
d'tre leur accusateur; mais, au milieu des occupations immenses qui
absorbent tous mes moments, il m'est impossible de dcouvrir moi-mme
la vrit dans ce labyrinthe de procs et les milliers de plaintes
qui me sont portes sur des objets aussi importants.

[Note 32: Brescia, 30 aot 1796. _Correspondance_, t. I, p. 573.]

C'est sans doute sur cette difficult de dmler la vrit que
comptaient les voleurs officiels ou extraordinaires; car, malgr les
ordres impratifs de Bonaparte, malgr la commission des cinq, les
pillages et les tromperies continurent. Bonaparte dut se contenter
de dnoncer et de punir quand il prenait sur le fait. Je m'occupe de
faire la guerre aux fripons crivait-il au Directoire[33], j'en ai
fait juger et punir plusieurs. Je dois vous en dnoncer d'autres.
Ce sont surtout les agents de la compagnie Flachat, les nomms La
Porte, Peragallo et Payan, qu'il semble poursuivre de sa haine. Ce
n'est qu'un ramassis de fripons, crivait-il, sans crdit rel, sans
argent et sans moralit. Je ne serai pas suspect pour eux, car je les
croyais actifs, honntes et bien intentionns, mais il faut se rendre
 l'vidence. Ils ont reu quatorze millions, et n'ont pay que six
millions, et encore ont-ils fourni de mauvaises marchandises et opr
des versements factices. Ce ne sont pas des ngociants, mais des
agioteurs comme ceux du Palais Royal. Quant aux commissaires des
guerres, sauf Dennie, Mazade, Boinod, et deux ou trois autres, ce
sont tous des fripons. L'un, Gosselin, vend  36 francs le foin qu'il
se procure pour 18. L'autre, Flach, vend  son profit une caisse
de quinquina donne par le roi d'Espagne pour les soldats franais
atteints par la fivre; ceux-ci passent  leur compte des matelas et
des toiles fines donns par la ville de Crmone pour les hpitaux.
Ils volent d'une manire si ridicule que, si j'avais un mois de
temps, il n'y en a pas un qui ne pt tre fusill. Les agents de
l'administration valaient moins encore. L'un d'entre eux, Thvenin,
avait vendu  Bonaparte quelques beaux chevaux, et ne voulait
pas en recevoir le prix malgr les instances du gnral en chef,
esprant que ce dernier fermerait les yeux. Ce dernier visait moins
 la fortune qu'au pouvoir. Son ambition tait plus haute. Aussi
repoussa-t-il avec indignation la complicit dshonnte de Thvenin.
Faites-le arrter, crivait-il, retenez-le six mois en prison. Il
peut payer 500,000 cus de taxe de guerre en argent. C'taient
surtout les entrepreneurs de charrois[34], dont les exactions taient
scandaleuses. Bonaparte en signale quelques-uns, Sonolet, Auzon,
Elie, Hartea, comme d'effronts voleurs. Il aurait mme voulu que
trois d'entre eux, Boekly[35], Chevilly et Descrivains, qui avaient
fait des versements factices, fussent condamns  mort: mais ces
fripons avaient de hautes protections, mme dans l'entourage immdiat
du gnral en chef[36], et ils chapprent au chtiment qu'ils
mritaient si bien.

[Note 33: Milan, 12 octobre, 1796. _Correspondance_, t. II, p.
50.--Cf. lettre du 2 octobre (t. II, p. 29).]

[Note 34: en outre, ils se donnaient le genre d'tre royalistes et
affichaient leurs esprances ractionnaires. Les charrois sont
pleins d'migrs, crivait Bonaparte. Ils s'appellent Royal-charrois
et portent le collet vert sous mes yeux. _Correspondance_, t. II, p.
51.]

[Note 35: Milan. 1er janvier 1797. _Correspondance_, t. II, p.
219. Lettre  Berthier: Je demande que ces trois employs soient
condamns  la peine de mort, ne devant pas tre considrs comme de
simples voleurs, mais comme des hommes qui, tous les jours, attnuent
les moyens de l'arme.]

[Note 36: Lettre du 12 octobre 1796 (t. II, p. 51): Diriez-vous que
l'on cherche  sduire mes secrtaires jusque dans mon antichambre?]

Le dsordre continua, depuis la compagnie Flachat[37] qui volait
cinq millions  la fois, jusqu'aux simples gardes de magasins qui
grappillaient sur les fournitures, et tous ces vols, toutes ces
tromperies retombaient sur les malheureux Italiens.  vrai dire le
corps expditionnaire tout entier,  l'exception de son chef et de
quelques officiers ou soldats, dont l'me tait trop bien situe pour
accepter de pareils moyens de s'enrichir, l'arme franaise puisait
 pleines mains dans les trsors italiens. Certes les Lombards
faisaient un dur apprentissage de la libert. Il tait grand temps
pour eux qu'un ordre relatif s'tablit. Heureusement l'Autriche fut
dfinitivement vaincue, et Bonaparte, qui lui avait impos presque
sous les murs de Vienne les prliminaires de Leoben, revint  Milan
pour y jouir de sa gloire et organiser sa conqute.

[Note 37: Lettre  Garrau.--Modne, 16 octobre 1796.
_Correspondance_, t. II, p. 56. De tous cts, on rclame contre
la Compagnie Flachat; tous ses agents sont d'un incivisme si marqu
que je suis fond  croire qu'une grande partie sert d'espions 
l'ennemi.--Cf. Lettre au Directoire, Forli. 3 fvrier 1797 (t. II,
p. 303): Vous ne souffrirez pas que ces voleurs de l'anne trouvent
leur refuge  Paris ... Si l'on ne trouve pas moyen d'atteindre la
friponnerie manifestement reconnue de ces gens-l, il faut renoncer
au rgne de l'ordre,  l'amlioration de nos finances, et  maintenir
une arme aussi considrable en Italie.]


IV

Malgr la tyrannie franaise, malgr les spoliations iniques de
nos agents, les patriotes italiens n'avaient pas dsespr. Ils ne
pouvaient croire que la France les rendrait  l'Autriche, et, au lieu
d'assurer leur indpendance, confirmerait leur servitude. Mme aux
plus mauvais jours de l'occupation franaise, ils s'taient toujours
comports comme de sincres allis. Non seulement ils avaient pay
toutes les contributions de guerre, mais encore ils avaient organis
des rgiments[38] et rendu  Bonaparte de rels services en tenant
garnison dans les places fortes et en lui servant de troupes de
rserves. Le gnral en chef leur avait  plusieurs reprises exprim
sa satisfaction. Ds le mois de juin 1796, c'est--dire avant que
les grands coups n'eussent t ports contre les Autrichiens, avant
que la question militaire par consquent n'eut t tranche en notre
faveur, voici comment il s'exprimait sur le compte des Lombards dans
un rapport[39] au Directoire: La municipalit de Milan, celle des
principales villes de la Lombardie m'ont manifest le voeu d'envoyer
des dputs  Paris. Le citoyen Serbelloni est  la tte. Il est
patriote, ce qui a produit ici un effet d'autant plus avantageux
qu'il jouit d'une grande considration, tant de la premire famille
du Milanais, et fort riche. Ces dputs ont manifest leurs voeux
ici contre la maison d'Autriche. Ils savent qu'il n'y aurait plus
de sret pour eux dans un retour. La Lombardie est parfaitement
tranquille. Les chansons politiques sont dans la bouche de tout le
monde. L'on s'accoutume ici  la libert. La jeunesse se prsente en
foule pour demander du service dans nos corps; nous n'en acceptons
pas, parce que cela est contraire, je crois, aux lois: mais peut-tre
serait-il utile de former un bataillon de Lombards, qui, commands
par des Franais, nous aiderait  contenir le pays. Je ne ferai rien
sur un objet aussi important et dlicat sans vos ordres.

[Note 38: Cf. _Correspondance_, 11 octobre 1796 (t. II, p. 45).--17
octobre 1796 (t. II, p. 59).--11 mai 1797 (t. III, p. 47).]

[Note 39: Milan, 11 juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 387.]

Bonaparte n'avait donc pas encore d'ide bien arrte, mais
ses sympathies taient visibles. Il ne demandait pas mieux que
d'utiliser[40] les bonnes dispositions des Lombards, sauf  les
rcompenser de leur dvouement  la paix gnrale. Au fur et 
mesure que grandirent ses penses, en mme temps qu'augmentrent ses
victoires, il comprit la ncessit de s'attacher les Lombards par les
liens de la reconnaissance et de l'intrt, et ne cessa de prendre en
main leur cause, de les protger contre les exactions de ses agents,
et de les rassurer sur l'avenir. Un peu avant Leoben, quand le bruit
commena  se rpandre de la chute et du partage projet de Venise,
les Lombards prirent peur, et envoyrent une dputation au gnral
victorieux. Ce dernier s'empressa de les rassurer: Vous demandez des
assurances pour votre indpendance  venir, leur rpondit-il[41],
mais ces assurances ne sont-elles pas dans les victoires que l'arme
d'Italie remporte chaque jour? Chacune de ces victoires est une ligne
de votre charte constitutionnelle. Les faits tiennent lieu d'une
dclaration par elle-mme purile. Vous ne doutez pas de l'intrt et
du dsir bien prononc qu'a le gouvernement de vous constituer libres
et indpendants. Depuis le jour de son entre  Milan, Bonaparte
n'avait donc pas vari dans l'expression de ses dsirs, et, bien
qu'il et constamment refus de prendre un engagement dfinitif, les
Lombards avaient le droit de compter sur lui.

[Note 40: Cf. Lettre du 8 octobre 1796 (_Correspondance_, t. II, p.
43) adresse  l'administration gnrale de la Lombardie: J'approuve
le zle qui anime le peuple de Lombardie. J'accepte les braves
qui veulent venir avec moi participer  notre gloire et mriter
l'admiration de la postrit; ils seront reus par les rpublicains
franais comme des frres qu'une mme raison arme contre leur ennemi
commun. La libert de la Lombardie, le bonheur de leurs compatriotes,
seront la rcompense de leurs efforts et le fruit de la victoire.]

[Note 41:  l'administration gnrale de la Lombardie. Lettre crite
de Gratz, le 12 avril 1797. (_Correspondance_, t. II, p. 483.)]

Le moment tait venu de raliser ces promesses. Ce fut la grande
proccupation de Bonaparte ds son retour  Milan. Comme il tait par
sa famille et son origine  demi Italien, il chercha  satisfaire
les voeux et les aspirations des Italiens, non pas seulement pour
acqurir une facile popularit, mais parce que c'tait rellement
une grande ide, fconde en rsultats, que celle de crer dans la
pninsule des tats libres, et intresss  conserver l'alliance de
la nation qui leur aurait procur l'indpendance. L'amiti certaine
de la Lombardie valait bien mieux pour la France que sa conqute. En
rendant la libert aux Lombards, en les entourant du prestige d'une
rvolution pacifique, non seulement les Franais se dlivraient de
l'embarras de tenir des garnisons sur les derrires de leur arme, et
se mnageaient de prcieux auxiliaires, mais encore ils se voyaient
seconds par ceux qui autrement eussent t leurs ennemis. Bonaparte
ne l'ignorait pas. Il tait donc parfaitement rsolu  crer une
rpublique indpendante; mais, avant de se prononcer d'une faon
dfinitive, il voulut tudier le terrain et se rendre compte de
l'tat des esprits.

Telles n'taient pas les intentions du Directoire. Il n'avait
autoris la marche en avant de Bonaparte et l'occupation des
provinces italiennes de l'Autriche qu'avec l'arrire-pense de les
restituer  titre de compensation territoriale contre la Belgique.
Aussi n'avait-il jamais consenti  prendre un engagement quelconque
vis--vis des Lombards. Bonaparte pensait autrement, et, comme il
n'tait dj plus de ceux auxquels un gouvernement rgulier impose
des volonts, comme il se sentait indispensable et se souciait peu
des instructions les plus formelles, il ne tint aucun compte des
sentiments bien connus du Directoire, et rsolut, cette fois encore,
de n'agir qu' sa guise et au mieux de ses intrts.

Il s'tait install  Montebello ou Mombello, prs de Milan, dans un
magnifique palais qui devint aussitt le centre des affaires et la
vritable capitale. Sa mre et sa femme l'y avaient rejoint, ainsi
que sa soeur Pauline, ses frres Joseph et Louis, et son oncle Fesch.
Ils l'aidaient  faire les honneurs de cette fastueuse rsidence. On
et dit la cour d'un souverain. L'tiquette la plus svre rgnait.
Le temps tait pass des brusqueries jacobines. Aides de camp en
grande tenue, nombreux domestiques en livre correcte, voitures de
gala, dners en public, audiences solennelles et particulires, rien
ne manquait  Mombello. Le Napolitain Gallo, l'Autrichien Merfeldt
taient ses htes habituels. Melzi, Serbelloni, et les chefs de
l'aristocratie milanaise, ainsi que les reprsentants de tous les
princes allemands ou italiens taient accourus auprs de lui et le
sollicitaient avec plus d'ardeur qu'un souverain lgitime. Dans son
cortge figuraient les gnraux des autres armes de la Rpublique
attirs par sa rputation, des agents du Directoire qui saluaient
en lui leur matre futur, des savants[42] et des artistes qu'il
captivait par de gracieuses avances. Ce n'tait dj plus le gnral
d'une rpublique triomphante[43]. C'tait un conqurant pour son
propre compte imposant ses lois aux vaincus.

[Note 42: Lettre  Lalande, Milan, 5 dcembre 1796 (_Correspondance_,
t. II, p. 138). Curieuse dissertation sur les avantages de
l'astronomie: Partager une nuit entre une jolie femme et un beau
ciel, le jour  rapprocher ses observations et ses calculs me parat
tre le bonheur sur la terre. Voir une autre lettre de Napolon
 Lalande, directeur de l'Observatoire, qui lui avait recommand
l'astronome Cagnoli: Mombello, 10 juin 1797. (_Corresp._, t. III, p.
102): Si le clbre astronome Cagnoli, ou quelqu'un de ses collgues,
avait t froiss par les vnements affligeants qui se sont passs
dans cette ville (Vrone), je les ferais indemniser. Je saisirai
toutes les occasions pour faire quelque chose qui vous soit agrable,
et pour vous convaincre de l'estime et de la haute considration que
j'ai pour vous. Avant de finir, je dois vous remercier de ce que
votre lettre me mettra peut-tre  mme de rparer un des maux de la
guerre, et de protger des hommes aussi estimables que les savants de
Vrone.]

[Note 43: MIOT. _Mmoires_, t. I, p. 150.]

Les Lombards surtout, dont les destines se rglaient alors,
entouraient l'heureux gnral et s'efforaient de surprendre le
secret de ses rsolutions; mais Bonaparte acceptait leurs avances,
les coutait tous et restait impntrable. Il voulait voir les partis
venir  lui.

Il y avait en effet dj dans cette Lombardie,  peine mancipe
du joug autrichien, deux partis, les modrs et les exalts. Les
modrs appartenaient  la bourgeoisie et aux nobles qui, ds le
dbut, s'taient jets dans nos bras. Serbelloni, Melzi, Visconti,
Contarini, Litta, Morosini, en taient les chefs les plus marquants.
Les modrs croyaient sincrement  l'avenir de la patrie italienne.
Ils acceptaient la domination franaise, mais comme une ncessit
temporaire[44]. Leur foi dans les destines italiennes tait
inbranlable, peut-tre mme un peu nave. Les uns auraient accept
le roi de Sardaigne comme souverain, car c'et t le moyen d'arriver
plus vite  constituer une Italie une et indpendante; les autres se
seraient volontiers accommods de Bonaparte. Il est certain que des
ouvertures lui furent faites en ce sens. On a conserv une lettre[45]
fort intressante, qui sans doute n'est pas signe, mais qui ne peut
avoir t crite que par un Italien trs au courant de la politique
et des intrigues contemporaines. D'aprs l'auteur anonyme, Bonaparte
n'avait que trois partis  prendre: le premier, de retourner en
France et d'y vivre en simple citoyen, mais il ne convenait ni aux
circonstances ni au gnie de Bonaparte; le second, de rentrer en
France  la tte de l'arme et de s'y poser en chef de parti, mais
c'tait un coup d'tat, et on n'osait le conseiller. Voici quel est
le troisime: Formez de l'Italie un grand empire, que ce nouvel
tat prenne un fort ascendant dans la balance de l'Europe, qu'il
tienne le milieu entre l'Empire et la France, et tablisse entre ces
puissances un quilibre parfait, en se dclarant contre celle qui
voudrait opprimer l'autre. Soyez le chef de cet empire, gardez 
votre solde une grande partie de l'arme franaise pour contenir les
diffrents peuples et assurer l'excution de ce plan. La France vous
devra l'loignement de cette arme qu'elle ne pourrait entretenir
qu'avec peine, et dont l'esprit troublerait sa tranquillit. Elle
vous devra la paix et vous aurez mrit son estime et son admiration.
Soyez son plus fidle alli.... Vous pouvez aussi devenir redoutable
par vos forces maritimes et disputer par la suite l'empire de la mer
aux Anglais, ou au moins les chasser entirement de la Mditerrane.
Cette entreprise digne de vous, gnral, et dont je ne dtaille pas
tous les avantages, qui vous frapperont au premier aperu, est la
seule qui puisse mettre le sceau  votre gloire, ramener une paix
durable en France, procurer de la stabilit au gouvernement, et, en
vous levant au fate des grandeurs, vous faire encore bien mriter
de la patrie. Certes la perspective qu'ouvrait  l'ambition de
Bonaparte l'auteur de cette lettre tait vaste, mais il est probable
que les projets du gnral ne s'arrtaient plus  la pninsule.
C'est  la France et non plus  l'Italie qu'il pensait. Sans doute
il aurait consenti  se faire de l'Italie comme un marche-pied, mais
pour monter plus haut. J'ai entendu raconter au jeune et candide
Villetard, crit Botta[46], que se promenant un jour  Montebello
avec Bonaparte et Dupuis, qui mourut gnral en gypte dans la
rvolte du Caire, Bonaparte, s'arrtant tout  coup, leur dit: Que
penseriez-vous si je devenais roi de France? et que Dupuis, grand
rpublicain de profession, lui rpondit: Je serais le premier 
vous plonger un poignard dans le coeur. Sur quoi Bonaparte se mit 
rire. Le gnral riait, mais il ne parlait pas au hasard et cette
soudaine effusion cachait mal de secrtes penses. Le premier rang,
mme en Italie, ne lui convenait plus. Il ne le jugeait pas digne de
sa fortune et de son avenir, et, sans nul doute, dans ce jardin de
Montebello, songeait dj au coup d'tat qui devait lui donner la
suprme autorit en France.

[Note 44: C'est d'eux que Bonaparte parlait quand il crivait au
Directoire (Milan, 20 octobre 1796, t. II, p. 28): Le peuple de
la Lombardie se prononce chaque jour davantage, mais il est une
classe trs considrable qui dsirerait, avant de jeter le gant 
l'Empereur, d'y tre invite par une proclamation du gouvernement,
qui ft une espce de garant de l'intrt que la France prendra  ce
pays-ci  la paix gnrale.]

[Note 45: DARU. _Histoire de Venise_. Pices justificatives, t. VII,
p. 392.]

[Note 46: BOTTA. Ouv. cit., liv. XII, p. 46.]

Aussi bien, si Bonaparte ne se considrait pas comme l'homme de
l'Italie[47], les Italiens, de leur ct, mme les modrs, ne
tenaient  lui que mdiocrement. Quelques-uns d'entre eux, honteux
de leur asservissement, songeaient dj  chasser les Franais
d'Italie. C'taient les chefs de la garde nationale lombarde, Lahoz,
Pino, Teuli, Birago. Ils avaient fond une socit secrte, dite des
_Rayons_, dont le but tait la cration d'une Italie non plus avec le
secours de l'tranger, mais exclusivement par les forces italiennes.
Peu  peu cette socit s'tendra et ses opinions finiront par
s'imposer. C'est dj le parti national, ce qu'on pourrait appeler la
Jeune Italie.

[Note 47: Bonaparte connaissait parfaitement la situation, si l'on en
juge par cette lettre, par lui adresse au Directoire, le 28 dcembre
1796: Il y a en ce moment-ci en Lombardie trois partis: 1 celui qui
se laisse conduire par les Franais; 2 celui qui voudrait la libert
et montre mme son dsir avec quelque impatience; 3 le parti ami des
Autrichiens et ennemi des Franais. Je soutiens et j'encourage le
premier, je contiens le second et je rprime le troisime.]

Quant aux exalts, ils se composaient de tous ceux qui, dans la
sincrit de leur coeur, ou par misrable calcul d'intrt personnel,
s'imaginaient qu'il tait de bon got de copier les exagrations
jacobines. Quelques bourgeois, ou plutt quelques boutiquiers, des
ouvriers, de petits fonctionnaires, et la tourbe des dclasss
appartenaient  ce parti. Les journalistes qui se grisaient
eux-mmes au cliquetis de leurs priodes en constituaient la force
apparente. Ils prchaient avec ardeur la dmocratie ou plutt la
dmagogie, grand mot ronflant, systme dont ils ne comprenaient
seulement pas les obligations. Pour eux toute contrainte tait une
gne, toute obissance un abus. Aussi plaignaient-ils comme un
martyr tout citoyen frapp par la loi, comme une victime quiconque
tait oblig soit de payer un impt, soit de ne pas satisfaire ses
dsirs. Un journal de Milan, _le Thermomtre Politique_, tait
devenu le principal de leurs organes. C'est l qu'agitaient les
esprits par leurs articles furibonds, Salvadori, Lattanzi, Salfi,
Poggi et Abamonti. Habiles dans les luttes de la rvolution[48],
mais non dans les combats de la libert, ils dployaient du talent,
l o il fallait du caractre. Avec la mme audace qu'ils avaient
montre pour renverser les premires barrires, ils foulaient aux
pieds les principes et les moeurs, et abusaient de la libert
jusqu' l'outrage. Toute une littrature rpublicaine sortait de
ces officines milanaises: _Notions dmocratiques_[49] _ l'usage
des coles normales; Penses d'un rpublicain sur le bonheur public
et priv; Doctrine des Anciens sur la libert; De la souverainet
du peuple; Un rpublicain jadis noble aux anciens nobles._ Ces
pamphlets, aussi mdiocres pour le fond que dtestables pour la
forme, taient imprims  un nombre considrable d'exemplaires, et
lus avec avidit. De Milan ils se rpandaient dans l'Italie entire.
Il est vrai que Milan tait devenu comme l'asile des rfugis
italiens, romains, napolitains, modnais ou vnitiens, qui tous,
comme de juste, taient venus y grossir les rangs des exalts. On
citait parmi eux deux prtres qui avaient abjur, le mtaphysicien
Poli et Melchior Gioja, le savant statisticien; Tambroni un rudit,
Beccatini un historien, Custodi un conomiste. Le mdecin Rasori,
l'architecte Romain Barbieri, et le savant commentateur des douze
Tables, Valoriani, se signalaient parmi les plus fougueux adversaires
de l'ancien rgime. Un jeune improvisateur Romain, Gianni, mlait
 de furibondes attaques contre les tyrans de plates adulations
en l'honneur du hros librateur de l'Italie. Le Vnitien Foscolo
travaillait  sa tragdie de _Tieste_, et prenait du service dans
l'arme lombarde. C'tait surtout dans les clubs, plus encore
que dans les journaux, que ces Lombards ou Italiens, donnaient
carrire  leur exaltation. Tantt ils se contentaient d'mettre
des propositions simplement absurdes, partage des proprits, taxe
progressive sur les comestibles, ateliers nationaux, etc., tantt ils
discrditaient par d'insolentes bravades la libert et la Rpublique.
Aujourd'hui ils demandaient la permanence de la guillotine, demain
le massacre de tous les pres et de toutes les mres appartenant
 la noblesse, afin que leurs enfants fussent levs dans les
nouveaux principes[50]. Ils proposaient encore de brler le Vatican,
ou bien de jeter les Bourbons de Naples dans le Vsuve, ou bien
encore de disperser les cendres de la famille royale pimontaise,
dposes  la Superga, et de les remplacer par celles des patriotes
immols. Dans ces clubs, et spcialement dans celui qui s'tait
pompeusement intitul _Socit de l'instruction publique_, la fureur
rvolutionnaire atteignait son paroxysme. Cette socit n'avait-elle
pas inscrit dans son programme: destruction de toutes les religions,
renversement de tous les trnes[51].

[Note 48: CANTE. _Histoire des Italiens_, liv. XI, p. 67.]

[Note 49: _Nozioni democratiche per uso della scuole
normali.--Pensieri di un republicano sulla pubblica et privata
flicita.--Elementi republicani, par Cavriani.--Dottrina degli
antichi sulla liberta.--Della sovranita del popolo.--Un republicano
che fu nobile agli ex nobili._]

[Note 50: Voir B. GIOVIO. _La conversione politica o lettere ai
Francesi. Corresp. 1799_, let. XIV.--cf. GIOVANNI DE CASTRO, ouv.
cit., p. 129.]

[Note 51: BECCATINI, ouv. cit, I, 23. Distruggere tutte le
religioni existenti nel nostro piccolo globo, rovesciare tutti i
troni d'Europa.]

Bonaparte n'prouvait pour ces dmagogues qu'une sympathie mdiocre.
Soyez sr, crivait-il  Greppi[52], qu'on rprimera cette poigne
de brigands, presque tous trangers  Milan, qui croient que la
libert est le droit d'assassiner, qui ne peuvent pas imiter le
peuple franais dans les moments de courage et les lans de vertus
qui ont tonn l'Europe; mais qui chercheraient  renouveler les
scnes horribles produites par le crime, et qui sont l'objet ternel
de la haine et du mpris du peuple franais.

[Note 52: _Correspondance_, II, 132 (25 novembre 1796).]

La masse du peuple au contraire se laissait prendre  ces folles
dclamations. Les ardentes philippiques des journalistes et des
clubistes trouvaient un cho retentissant dans toutes les grandes
villes. Le thtre[53] lui-mme devenait une cole de corruption, ou
tout au moins une arne politique dont se servaient les exalts pour
rpandre leurs bizarres conceptions[54]. C'est ainsi qu' Modne, ds
le mois de dcembre 1795, en prsence du grand-duc Hercule, et  une
reprsentation de la _Cloptre_ de Nasolini, de mauvais plaisants
firent entendre le chant du coq, allusion transparente  la prochaine
venue des Franais. Quelques mois plus tard, et dans cette mme
ville, on reprsentait le _Fnelon_ de Chnier traduit par Salfi,
l'_Alexandre VI_ du modnais Gidotti, et deux pices dplorablement
ennuyeuses d'un certain Giambattista Nasi, dont il suffit de citer
les titres pour comprendre l'inspiration: _L'Aristocratie vaincue par
la persuasion_, et le _Rpublicain se connat  ses actes_[55]. 
Bergame, Salfi fait reprsenter _Virginie de Brescia_, o l'on voit
un patriote tuer sa fille sduite par un tyran.

[Note 53: ERNESTO MASI. _Parruche e sanculotti nel secolo_ XVIII.
Milan 1886. Voir pages 271-344. Il teatro Giocobino in Italia.--Cf.
PAGLICI-BROZZI: _Sul Teatro giacobino e antigiacobino in Italia,_
1796-1805, Milan, 1887.--MARCELLIN PELLET. _Le thtre de la
Cisalpine_ (Revue politique et littraire, 21 avril 1888).]

[Note 54: Il n'est que juste de reconnatre que les partisans de
l'ancien rgime avaient donn le mauvais exemple. En 1791, avait t
reprsent  Milan _Il Cagliostro_, par Natale Boriglio; en 1792,
_Voltaire muore come un disperato in Parigi_ par le mme; en 1793,
_la Morte di Luigi XVI_, par Tommasso de Terni; en 1794, _la Morte di
Maria Antonietta d'Austria_, par le mme, etc.]

[Note 55: Voici le titre exact de ces rhapsodies, auxquelles
Pindemonte n'hsitait pourtant pas  reconnatre une grande valeur.
Il les appelait l'eccellente lezione di morale republicana. 1
_E meglio una volta che mai, ossia l'aristocratia vinta della
persuasione_.--2 _Il republicano si conosce alle azioni, ossia lo
secolo dei buoni costume_.]

C'est surtout  Bologne et  Milan que les auteurs dramatiques se
donnent toute licence et dpassent toute mesure. Un jeune Bolonais,
Luigi Zamboni, avait, en 1794, form le projet de soustraire sa
ville natale  l'oppression des lgats pontificaux. Un tudiant, de
Rolandis di Castel-Alfeo, qui s'chappait la nuit de son couvent
pour assister aux conciliabules, fut son premier affid. Dnoncs
et vendus, ces deux jeunes gens furent jets dans les prisons du
lgat et prirent l'un, Zamboni, en prison, l'autre, de Rolandis,
sur le gibet. Le chtiment tait excessif. Les Bolonais conservrent
le souvenir de ces premiers martyrs de la libert[56]. En 1797 ils
recueillirent leurs cendres et leur levrent une colonne triomphale.
Un pote Bolonais, Luigi Giorgi, composa en leur honneur une tragdie
intitule, _Au temps des lgat et des Pistrucci_. C'est une violente
satire dirige contre l'auditeur Pistrucci, le principal auteur de
la condamnation des patriotes, contre le cardinal lgat Vincenti,
l'archevque Gianneti, les gonfaloniers et les snateurs. Cette
tragdie est suprieure aux pices de circonstance. Il s'y rencontre
mme des scnes  la Shakspeare, lorsque par exemple on pntre
dans le cabinet du lgat, au moment o il lit et signe la sentence
de mort de Rolandis, ou bien au dnouement, lorsque les victimes
de la tyrannie pontificale font appel aux Franais[57]. Et vous,
s'crie le docteur Veridici, vous qui devez veiller sur les destines
du peuple pouvez-vous tre jugs? Un lgat _a latere_ peut-il
soutenir un perfide?--Le Lgat: retirez-vous! Auditeur: faites-le
arrter.--L'archevque: Oui, oui, faites-le arrter. Quelle est donc
cette manire de parler?--Pistrucci: approchez, brigand.--Veridici:
Hlas!  ciel! Voici que descendent des Alpes les destructeurs de
la tyrannie. Avancez,  Franais, et vengez l'humanit offense. 
Bologne fut encore reprsente en 1797, la _Rivoluzione, commedia
patriotica_. On y voyait un noble, tyran de sa principaut, mais
chass par le peuple et condamn  mort. Au moment o il est conduit
les yeux bands, sous l'arbre de la libert, pour tre fusill, il
est sauv par un autre noble, qui aime sa fille, mais qui s'est
converti aux nouveaux principes. L'ex-tyran renonce aussitt  ses
erreurs, et tous chantent un hymne en l'honneur de l'arbre de la
libert.

  _Sorgi, felce pianla, sorgi beati segno,
  Caro, ed eterno segno di nostra liberta!
  Eviva Bonaparte! viva la liberta._

[Note 56: AUGUSTO AGLEBERT. _I primi martiri della liberta italiana._
Une complainte fut compose en leur honneur. En voici deux couplets:

  O di nostra liberta
  Primi martiri ed eroi,
  Questo a voi, cantiamo a voi
  Inno sacro alla pieta.

  L'innocente vostro sangue
  Avia, presto, avia vendetta
  E tremonte gi l'aspette
  La Romana crudelt.]

[Note 57: _I tempi dei Legati e dei Pistrucci_, acte III, scne
XXIII.--Io, o cielo ... Etieni anche sull Alpi i distruttori dei
tiranni? Avanzateei, o Francesi, e vendicate l'offesa umanita.]

 Milan Jean Pindemonte, l'auteur des _Bacchanales de Rome_, avait
donn une composition tragi-comico-ridicule, dont le titre est
perdu, mais des prtres et des nonnes en costume y parodiaient les
crmonies du culte, et, comme les reprsentations taient gratuites,
elles furent suivies par un nombreux public. C'est encore  Milan
que fut reprsent le _Mariage du Moine_ par Ranza. L'auteur avait
donn comme sous-titre: drame rvolutionnaire  reprsenter pour
l'instruction des chrtiens dans tous les thtres de l'Italie
rgnre, mais c'tait une singulire instruction qu'il prtendait
donner. On assiste en effet au conclave de 1774, aux intrigues des
cardinaux Bernis et Fantuzzi, aux scandaleuses orgies des aspirants
 la tiare. Les candidats finissent par se jeter  la tte plats
et vaisselle, et les valets se partagent les reliefs du feslin, en
essayant de remettre d'aplomb leurs matres tombs sous la table.

On trouvera sans doute que Ranza avait donn libre carrire  sa
verve aristophanesque. Il fut pourtant dpass par l'auteur d'un
ballet, galement reprsent  Milan: Salfi, un des rdacteurs du
_Thermomtre_, tait l'auteur ou du moins le parrain de ce livret,
dont la paternit doit, parat-il, tre attribue  un certain
Lefvre, qui fut plus tard perscut par le clerg milanais, et
mourut dans la misre  Paris. Il est intitul le _Ballet du Pape
ou le gnral Colli  Rome[58]_. L'affiche du spectacle, qui devait
tre jou en grande pompe  la Scala, tait accompagne de ce curieux
commentaire[59]: ce ballet annonce le rgime de la raison. Il n'est
pas invent  plaisir, il est comme la reproduction des faits et des
caractres qui forment la trs intressante histoire de ce qui s'est
pass tout rcemment  Rome. On pourra vrifier l'exactitude de tous
les dtails, qu'il importe de faire connatre au grand public, en
parcourant la collection du _Thermomtre Politique_ de la Lombardie.
Puisse ce commencement de la vrit rduire en cendres l'imposture
et le fanatisme, et faire triompher la religion et la paix. Salut et
fraternit.

[Note 58: _Il ballo del Papa, ossio il generale Colli a Roma_.]

[Note 59: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 120. Cf. MASI. _Parruche
e sanculotti_, p. 272.]

 la premire nouvelle du scandale qui se prparait, l'archevque de
Milan essaya d'intervenir. Il crivit mme  Bonaparte. On rpondit
 cette dmarche si digne et si naturelle par un sermon antipapal
prononc  l'glise San Lorenzo. En mme temps on rpandit dans le
peuple des libelles injurieux contre la Papaut: _Le credo du pape
pour deux sous, la bulle de Pie VI, la conversion du Pape, Dialogue
dans le Paradis entre frre Locatelli, thologien de la cathdrale,
et saint Charles Borrome_, etc. En sorte que l'opinion tait
singulirement excite quand arriva le jour de la reprsentation
(premier jour du carme de 1797).

La scne reprsente la salle du Consistoire  Rome. On y discute les
articles de paix proposs par la France. Le gnral des Dominicains,
qui parait grand partisan des rformes, et tout pntr de l'esprit
des temps nouveaux, dmontre par un avant-deux expressif la ncessit
de se conformer aux ordres de Bonaparte. Le gnral des Jsuites
lui rpond par un autre pas de caractre, et dcide le pape  la
rsistance. Puis, remplaant la danse par le chant, tous ensemble se
disposent  festoyer et sans la moindre transition et uniquement

  Per rendere la gioja palese,
  D'un bel canto patrioto francese,
  L'aria interno faccian risonar!

Ce chant, accommod sur un air italien emprunt  l'_Astuta in amore_
de Fioraventi, est  tous le moins mdiocre:

  D'ge en ge, de race en race,
  Que le plus brillant souvenir
  Porte jusqu'au sombre avenir
  Les prodiges de notre audace.
  Que nos neveux, leurs enfants,
  Par nous  jamais triomphants,
  Nous doivent leur indpendance!
  Que le monde brise ses fers!
  Et que ce jour cher  la France
  Soit la fte de l'univers.

Tous les assistants l'accueillirent pourtant avec enthousiasme, et
rptrent le refrain en criant _Vive la France! Vive l'Italie!_ Un
spectateur malintentionn s'avisa pourtant de crier _Vive la Denise!_
Nous dirions aujourd'hui _Vive la Marianne!_

Au second acte nous sommes transports au Vatican. Les nices du
pape, les princesses Braschi et Santa Croce, remplissent de leurs
intrigues et de leurs amours le palais pontifical, et le malheureux
Pie VI joue entre ces deux cratures le rle d'un Gronte bern et
conspu. Au troisime acte, sur la place Saint-Pierre, on vient
d'apprendre les victoires franaises. Aussitt le pape prend le
bonnet de la libert, et, avec les membres du sacr collge, danse
quelques pas fort vifs, afin de mieux montrer ses belles jambes,
dont, parait-il, il tait fort vain. Tous les personnages ainsi
tourns en ridicule taient vivants et les acteurs avaient emprunt
leurs costumes et, autant que possible, leur physionomie. Il est
certes difficile d'imaginer une bouffonnerie plus impie.

Aussi bien une sorte de fivre d'irrligion semblait s'tre empare
de la population. Depuis qu'un cercle avait t install dans
l'glise de la Rose[60], chaque ville avait d convertir en club
une de ses glises, et c'est dans ces assembles que se dbitaient
les insanits les plus criantes. Ce n'taient pas seulement des
dclamations plus ou moins retentissantes contre le fanatisme ou la
superstition. Tantt une jeune fille proposait son coeur et sa main
 celui qui lui apporterait la tte du pape[61]; tantt un chapp
des galres romaines, comme le qualifient les crits du temps[62],
un certain Lattanzi, vomissait d'obscnes imprcations contre le
Christ et ses ministres[63]. Un jour[64] un jeune capucin renonait
 ses voeux et suspendait sa robe brune, en guise de trophe, aux
branches de l'arbre de la libert. Un professeur de thologie, un
sexagnaire, le pre Aprini, assistait  un banquet donn en son
honneur, et dansait la carmagnole. On ne se contentait pas d'abolir
le nom des saints, qu'on remplaait par des hros grecs ou romains,
on interdisait encore toute manifestation extrieure du culte. Il
est vrai qu'en pleine rue toutes les manifestations anticatholiques
taient tolres: ainsi on mettait la corde au cou d'une statue de
saint Ambroise, et on la tranait ignominieusement dans la rue.
Une littrature anticatholique, immonde et sans esprit, avait t
improvise. _Prires  rciter matin et soir par les chrtiens en
l'honneur de la trs sainte et trs bienheureuse libert; Confession
d'un Jacobin aux pieds au pape; Pater noster patriotique, Credo
patriotique;_ cette dernire prire commenait ainsi: Je crois  la
Rpublique franaise, et  son fils le gnral Bonaparte.

[Note 60: FUMAGALLI. _L'ultim messa celebrata nello chiesa della
Rosa_, 1851.]

[Note 61: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

[Note 62: _Scapatto al remo e al tiberin capestro_.]

[Note 63: _Milano in uniformo republicano, ossia Ribattezamento delle
porte, piazze, contrade, Milan_, sans date, cit par DE CASTRO, 129.]

[Note 64: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

Les exalts se livraient aussi aux caprices de leur imagination
 propos des ftes dites patriotiques. Ils dbutrent par des
plantations d'arbres de la libert. Bientt chaque quartier de Milan
eut le sien. On en planta jusque dans la cour du sminaire. De la
ville la mode passa dans les villages, et ce ne fut qu'une longue
suite de ftes, de danses et de festins qui se prolongrent pendant
plusieurs mois. D'ordinaire, un pote improvisait des vers pour la
circonstance. Le faiseur le plus rput tait un certain Gerolamo
Costa[65], mais ses posies brillent par le mauvais got aussi bien
que par le ddain le plus absolu des rgles de la prosodie. Il se
contente d'accommoder le _a ira_ au got italien et de clbrer plus
ou moins platement l'alliance franco-italienne:

  _Alore cantem uni de sci et del
  La Carmagnola cout el sa-ir.
  Viva, viva pur i Francs
  Lun el ciar de stij pas!_

Aprs les plantations des arbres de la libert, ce fut le tour
des anniversaires. Grande fte le 5 juillet 1796 dans le Jardin
public. Nouvelle fte en septembre pour clbrer la fondation de
la rpublique franaise. On avait pour la circonstance converti en
amphithtre la place du Dme. Au centre avait t dress l'autel
de la patrie. Un char triomphal, tran par six chevaux et couvert
d'emblmes allgoriques, portait une jeune femme qui figurait la
libert, entoure d'enfants couronns de guirlandes. Des inscriptions
rappelaient le nom de tous les rgiments qui avaient pris part 
la campagne[66]. Le cortge dfila devant Josphine Bonaparte,
qui assistait  la crmonie du haut d'un des balcons du palais
Serbelloni, et, quand il arriva sur la place du Dme, on inaugura
solennellement un arbre de la libert; mais les dcharges rptes de
l'artillerie, qui accompagnaient la crmonie, brisrent les vitraux
de la cathdrale, perte irrparable pour l'art.

[Note 65: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 92.]

En fvrier 1797,  propos des victoires de Bonaparte, une grande fte
fut encore clbre  Milan. Il y eut aussi des dfils de chars
emblmatiques, puis des banquets publics, et des distributions de
vivres. Sur le soir,  la Porte Orientale, grand feu d'artifice. La
libert immola l'aristocratie dans des flammes, vertes et rouges de
Bengale, et un aigle empenn, qui commenait  voler, fut bientt
rduit en cendres par la foudre des artificiers.

[Note 66: MINOLA, _Diario_ 1796.--CUSANI, _Storia di Milano_, V, 51.]

Mis en got[67] par ces ftes, qui exaltaient les esprits, et, 
ce qu'ils croyaient du moins, rpandaient l'amour des institutions
rpublicaines, les exalts n'hsitrent pas  clbrer les
anniversaires les plus sinistres de la rvolution franaise; par
exemple, celui de l'excution de Louis XVI. Ils avaient, pour la
circonstance, compos divers criteaux et les portaient gravement sur
la poitrine. _Il fulmine colga tutti i re in un fascio.--Il coltello
di Bruto possa spaventare gli Schiavi di Cesare e gli imitatori
di Antonio.--Al popolo che sente una volta la sua indipendenza,_
etc. Les maladroits s'imaginaient qu'ils sauvaient la patrie par
ces imprcations contre des tyrans qui n'existaient pas, et ces
crmonies symboliques, dont ils comprenaient seuls le sens cach.
Ainsi, le 16 octobre 1797[68], pour clbrer la mort de la reine de
France, on brla sur la place du Dme des livres de droit canon,
quelques bulles pontificales, une histoire de la guerre d'Italie par
Bolzani, quelques journaux hostiles rdigs par Taglioretti, Motta,
Polini, et deux grandes gravures reprsentant l'une la tiare papale,
l'autre l'aigle  deux ttes. Les organisateurs de cet autodaf
s'imaginaient srieusement qu'ils portaient ainsi un coup mortel 
l'ancien rgime. Ce sont sans doute les mmes personnages, grotesques
 force d'tre nafs, qui s'avisrent tout  coup de trouver un air
menaant  la statue du roi Philippe II, qui, depuis deux sicles
se dressait sur la place des Marchands. Ils lui couprent la tte
et la remplacrent par celle de Brutus, le hros du jour. Ils lui
enlevrent son sceptre et lui mirent entre les mains l'inscription
suivante: _All'ipocrisia di Filippo II succda la virt di Marco
Junio Bruto!_

[Note 67: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 101.]

[Note 68: MINOLA, _Diario 1797_.]


V

Pendant ce temps, les partisans secrets de l'Autriche s'organisaient,
et les modrs, que dgotaient ces excs, sans se rapprocher
d'eux, commenaient  craindre de s'tre inutilement compromis. Ces
partisans de l'Autriche n'taient pas nombreux, mais ils avaient
de l'influence par leurs richesses. En outre, ils avaient, dans
les campagnes par leurs tenanciers, et dans les villes par leurs
domestiques, une vritable clientle. Au jour du danger, ils
pouvaient devenir redoutables. L'un d'entre eux, Gambanara, n'avait
pas hsit  payer de sa personne. Il tait descendu dans la rue,
lors de l'insurrection de Binasco et de Pavie. D'autres restaient
enferms dans leurs palais et se contentaient d'y forger pniblement
de lourdes pigrammes contre les Franais et de les imprimer
eux-mmes pour ne mettre personne dans la confidence, comme le comte
Pertusati, dont un historien contemporain, Giovanni de Castro, a fait
connatre l'oeuvre informe et dcousue, mais malicieuse[69]. D'autres
enfin s'taient retirs dans leurs chteaux[70], correspondaient
mystrieusement avec l'Autriche, et attendaient le moment d'assouvir
leurs rancunes.

[Note 69: L'oeuvre principale de Pertusati se nomme _Meneghin_,
c'est--dire Polichinelle, _sott' ai Francesi_. M. de Castro en a
donn plusieurs extraits dans son _Milano e la Republica cisalpina_
(1879). Sur Pertusati on peut encore consulter: CENNI, _sulla vita et
sugli scritti del conte F. Pertusati_. Milan, 1823.]

[Note 70: Voir dans la _Chartreuse de Parme_, de Stendhal, le curieux
portrait du comte del Dongo, enferm dans son chteau de Grianta.]

Entre les modrs dont il devait ranimer la bonne volont, les
exalts dont il mprisait les tendances[71], mais dont il apprciait
le zle, et les partisans de l'ancien rgime qu'il affectait de
mpriser, mais dont il surveillait les dmarches, le rle de
Bonaparte et t difficile s'il n'et, depuis longtemps, pris son
parti. Homme de guerre et de discipline, il sentait d'instinct
que la modration seule donnerait  la Lombardie une forme de
gouvernement qui allierait la force  la libert. Les excs de la
dmagogie le dgotaient, et il ne se cachait pas pour le dire. 
maintes reprises, il avait exprim son mpris  propos de certains
articles du _Thermomtre politique_. Il avait interdit les attaques
furibondes contre la religion, contre le pape, et spcialement
contre le roi de Sardaigne, dont il apprciait la dignit et la
solidit. Les lucubrations de Lattanzi avaient le privilge de
l'agacer. Il finit par en ordonner la suppression. Il se pronona
mme trs catgoriquement en faveur des modrs, et leur envoya,
le 10[72] dcembre 1796, une sorte de manifeste qui eut un grand
retentissement. Il engageait les Lombards  l'union. Je suis bien
aise, ajoutait-il, de saisir ces circonstances pour dtruire des
bruits rpandus par la malveillance. Si l'Italie veut tre libre, qui
pourrait dsormais l'en empcher?... Rprimez surtout le petit nombre
d'hommes qui n'aiment la libert que pour arriver  une rvolution;
ils sont ses plus grands ennemis; ils prennent toute espce de
figure pour remplir leurs desseins criminels ... Vous pouvez, vous
devez tre libres sans rvolutions, sans courir les chances et sans
prouver les malheurs qu'a prouvs le peuple franais. Protgez les
proprits et les personnes, et inspirez  vos compatriotes l'amour
de l'ordre et des vertus guerrires qui dfendent et protgent les
rpubliques et la libert. Ces sages conseils taient fort gots
par le parti modr, mais ils dplaisaient d'autant aux exalts.
Seulement, comme Bonaparte tait le matre, on n'osait protester,
mais les exalts commenaient  trouver sa domination pesante. Les
modrs, au contraire, se rapprochaient de plus en plus du gnral,
disposs  toutes les concessions pour se l'attacher d'une faon
dfinitive. Aussi bien le gnral n'allait pas tarder  se prononcer
en leur faveur.

[Note 71: Curieuse lettre de Bonaparte  Talleyrand, 20 septembre
1797 (_Correspondance_, t. III, p. 342): Que l'on ne s'exagre
pas l'influence des prtendus patriotes Pimontais Cisalpins et
Gnois; et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un
coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces
prtendus patriotes seraient gorgs par le peuple. Il s'claire, il
s'clairera tous les jours davantage, mais il faut le temps et un
long temps.]

[Note 72: Lettre au Congrs d'tat de la Lombardie.
(_Correspondance_, t. II, p. 157.)]

Un jour, l'ambassadeur de France  Florence, Miot[73], vint trouver
Bonaparte  Mombello, et eut avec lui et Melzi une conversation
singulire, dont nous retrouvons le souvenir dans les intressants
mmoires de ce diplomate. Il faut  la nation, disait-il  Miot en
parlant de la France, un chef illustre par la gloire et non par des
thories de gouvernement, des phrases et des discours d'idologues
auxquels le pays n'entend rien. Quant  votre pays, Melzi, il y
a encore moins qu'en France d'lments de rpublicanisme, et il
faut encore moins de faons avec lui qu'avec tout autre. Vous le
savez mieux que personne. Nous en ferons tout ce que nous voudrons;
mais le temps n'est pas encore venu. Il faut cder  la fivre du
moment. Nous allons avoir ici une ou deux rpubliques de notre
faon. Monge nous arrangera cela. Ce qu'il appelait la fivre du
moment, c'taient les ordres du Directoire qui voulait imposer 
tous les tats conquis la constitution franaise, et jeter dans le
mme moule pour ainsi dire des pays diffrents par les usages et
les institutions. Bonaparte ne se sentait pas encore assez fort
pour rsister au Directoire, mais il entendait prendre une prompte
revanche, et, comme il le disait  Miot dans ce mme entretien, qui
vraiment semble arrang aprs coup et pour les besoins de la cause,
tant Bonaparte s'y montra stupfiant d'impudence dans la candeur de
ses aveux: Je ne voudrais quitter l'Italie que pour aller jouer en
France un rle  peu prs semblable  celui que je joue ici, et le
moment n'est pas encore venu. La poire n'est pas mre!

[Note 73: MIOT. _Mmoires_, t. I, p. 175.]

En attendant l'heureux moment de la maturit de ses dsirs, Bonaparte
se dcida  faire en Italie l'essai de ses thories de gouvernement,
et s'occupa srieusement d'organiser la future Rpublique. Sans
avoir un penchant dcid pour telle ou telle forme de gouvernement,
Bonaparte aurait voulu une administration concentre et nergique.
Bien qu'il ne crt pas, comme les mtaphysiciens constitutionnels
de l'poque, que l'art de gouverner les peuples ft une science
abstraite, qui ne dpendait ni du temps ni des lieux, il pria son ami
Talleyrand de lui envoyer, pour l'aider de leurs conseils, les hommes
qui passaient pour avoir mdit sur les divers systmes politiques.
Talleyrand lui proposa Siys. Par la rputation dont il jouit,
lui crivait-il, il est propre  remplir avec succs une place de
membre du Directoire excutif. Il est d'ailleurs tellement compromis
avec les Autrichiens qu'il est une des personnes de l'opinion de
laquelle nous devons tre les plus srs. Bonaparte parait n'avoir
jamais prouv pour Siys qu'une sympathie mdiocre. Il gotait
peu les thories et les qualifiait volontiers d'utopie. Pourtant
la rputation de Siys tait si bien tablie qu'il crut devoir
remercier Talleyrand de son choix, et lui annona que Siys serait
le bienvenu en Italie[74]. Je crois effectivement comme vous que sa
prsence serait aussi ncessaire  Milan qu'elle aurait pu l'tre
en Hollande, et qu'elle l'est  Paris. Malgr notre orgueil, nos
mille et une brochures, nous sommes trs ignorants dans la science
politique morale ... Croyez que vous me ferez un sensible plaisir si
vous pouvez contribuer  faire venir en Italie un homme dont j'estime
les talents et pour qui j'ai une affection toute particulire. Il
est vrai que, dans la mme lettre, tout en dbitant ces compliments,
Bonaparte esquissait un plan de constitution, o il donnait tous
les pouvoirs et tous les droits au chef de l'tat au dtriment des
assembles lgislatives, et il se plaignait des[75] mille lois de
circonstances qui s'annulent toutes seules par leur absurdit et
qui nous constituent une nation sans lois avec trois cents in-folio
de lois. Siys qui tenait  rserver sa rputation et songeait 
appliquer ses thories constitutionnelles non pas en Italie mais en
France, comprit qu'il jouerait un jeu dangereux en essayant d'imposer
ses volonts au vainqueur de l'Italie. Il remercia donc Talleyrand et
ne quitta point Paris.

[Note 74: Lettre  Talleyrand. Passariano, 10 septembre 1797.
_Correspondance_, t. III, p. 313.]

[Note 75: Id. _Id._]

Talleyrand avait aussi song  Benjamin Constant[76]: C'est un homme
 peu prs de votre ge, avait-il crit  Bonaparte, passionn pour
la libert, d'un esprit et d'un talent en premire ligne. Il a marqu
par un petit nombre d'crits d'un style nergique et brillant, pleins
d'observations fines et profondes. Son caractre est ferme et modr.
C'est un rpublicain inbranlable et libral. Bonaparte n'avait
attendu ni Siys qu'il devait retrouver au 10 brumaire, ni Benjamin
Constant, qu'il n'appellera  lui qu'en 1815, pour rgler le sort des
Milanais. Il chargea un comit italien[77] de prparer un projet de
constitution. Le plus clbre de ces lgislateurs tait un Tyrolien,
longtemps professeur  Pavie, le pre Grgorio Fontana. Ce savant
aurait voulu se drober, mais Bonaparte tenait  donner  la future
constitution l'autorit de son nom. Fontana se rsigna et se mit au
travail. Ce fut peine inutile. Les injonctions du Directoire taient
formelles, et Bonaparte ne permettait la discussion que pour la
forme. Il fut donc rsolu que la nouvelle Rpublique jouirait d'une
constitution calque sur la constitution franaise, c'est--dire
que le pouvoir excutif serait confi  cinq directeurs assists de
ministres et le pouvoir lgislatif  un corps lgislatif de 40  60
Anciens et  un grand conseil de 120 Jeunes. En outre la Rpublique
serait divise en dpartements et administre comme l'tait la
France. Par prudence, et pour la premire fois, Bonaparte se rserva
de dsigner les premiers directeurs, lgislateurs ou fonctionnaires.
Ses choix furent heureux. Les cinq directeurs furent Serbelloni, un
des plus grands seigneurs de l'Italie, le savant mdecin Moscati,
et trois citoyens rputs pour leur modration, Alessandri Paradisi
et le Ferrarais Costabile Containi. Sommariva fut dsign comme
secrtaire du Directoire. Au ministre de la guerre fut appel
Birago,  celui des finances Ricci,  celui de la justice Luosi, 
celui des affaires trangres Testi,  celui de la police Porro.
Dans les conseils entrrent tous ceux qui s'taient fait un nom par
leurs sentiments rpublicains, par les services rendus  la patrie ou
par leur dvouement  Bonaparte. Sauf de rares exceptions, c'tait
assurment l'lite de l'Italie qui arrivait aux affaires[78]. Qu'il
nous suffise de citer parmi ces ouvriers de la premire heure Melzi,
Cicognara, Martinego, Fenaroli, Lecchi, Pallavicini, Arese, Colonna,
Bossi le pote, Mascheroni le mathmaticien, Lamberti, Cavedoni,
Guglielmini, Somaglia, et le jeune Romain Gianni, que Bonaparte
rcompensa de ses loges emphatiques en lui donnant droit de cit
dans la premire rpublique italienne.

[Note 76: Cit par BARANTE. _Histoire du Directoire_, t. II, p. 505.]

[Note 77: Lettre de Bonaparte au Directoire, 8 mai 1797 (_Corresp._,
t. III, p. 30): Je fais rdiger ici, par quatre comits diffrents,
toutes les lois militaires, civiles, et administratives qui doivent
accompagner la Constitution. Je ferai pour la premire fois tous
les choix, et j'espre que, d'ici  vingt jours, toute la nouvelle
Rpublique Italienne sera parfaitement organise, et pourra marcher
toute seule.]

[Note 78: Curieuse lettre de Bonaparte, au Directoire, 8 mai 1797
(_Corresp._, t. III, p. 30): Mon premier acte a t de rappeler
tous les hommes qui s'taient loigns craignant les suites de la
guerre. J'ai engag l'administration  concilier tous les citoyens et
 dtruire toute espce de haine qui pourrait exister. Je refroidis
les ttes chaudes et j'chauffe les froides. J'espre que le bien
inestimable de la libert donnera  ce peuple une nergie nouvelle
et le mettra dans le cas d'aider puissamment la Rpublique franaise
dans les guerres futures que nous pourrons avoir.]

Ces changements furent annoncs aux Lombards par une de ces
proclamations retentissantes, comme Bonaparte savait les rdiger: La
Rpublique Cisalpine, leur disait-il, tait depuis longtemps sous
la domination de la maison d'Autriche. La Rpublique franaise a
succd  celle-ci par droit de conqute: elle y renonce ds ce jour
et la Rpublique Cisalpine est libre et indpendante. Reconnue par la
France et par l'Empereur, elle le sera bientt par toute l'Europe.
Le Directoire de la Rpublique franaise, non content d'avoir
employ son influence et les victoires des armes rpublicaines pour
assurer l'existence politique de la Rpublique Cisalpine, porte plus
loin sa sollicitude. Convaincu que, si la libert est le premier
des biens, une rvolution entrane  sa suite les plus terribles
des flaux, il donne au peuple cisalpin sa propre constitution,
le rsultat des connaissances de la nation la plus claire de
l'Europe. Du rgime militaire le peuple cisalpin doit donc passer 
un rgime constitutionnel.... Depuis longtemps il n'existait plus de
Rpublique en Italie, le feu sacr de la libert y tait touff, et
la plus belle partie de l'Europe vivait sous le joug des trangers.
C'est  la Rpublique Cisalpine  montrer au monde, par sa sagesse,
par son nergie, par la bonne organisation de ses armes, que
l'Italie moderne n'a pas dgnr et qu'elle est encore digne de la
libert[79].

[Note 79: Proclamation aux Lombards, Mombello, 29 juin 1797.
(_Correspondance_, t. III, p. 152.)]

Quelques jours plus tard, le 9 juillet, tait clbre en grande
pompe l'inauguration de la Rpublique[80]. Dans l'immense enceinte
du Lazaret, devenu le Champ de la Confdration, se runissaient
les dputs de toutes les communes et plus de 400 000 Italiens en
habits de fte. Les dtonations de l'artillerie et le carillon des
cloches annonaient la crmonie[81]. L'archevque de Milan clbrait
une messe solennelle sur l'autel de la patrie, et bnissait les
drapeaux. Serbelloni, le prsident du Directoire, prononait une
pompeuse harangue et prtait le premier serment de fidlit  la
Constitution et  la Rpublique. Le serment tait rpt par les
voix enthousiastes de la foule. Puis commenaient les danses et les
rjouissances qui se succdaient jusqu'au lendemain. En souvenir de
la fte, on dcrtait l'rection de huit pyramides quadrangulaires,
dont les inscriptions rappelleraient le nom des braves qui avaient
succomb ou des citoyens qui s'taient sacrifis pour leur nouvelle
patrie.

[Note 80: Cf. le trs curieux programme d'une fte clbre plus
tard, le 14 juillet 1797. (_Correspondance_, t. III, p. 179.)]

[Note 81: On composa sur cette crmonie divers crits satiriques:
_L'imperatore, l'arciduca e il conte di Wilzek (1797). L'arciduca
Ferdinando spectatore incognito alla gran festa della federazione
e dialogo fra lui e Carpanino_(1797).--De nombreux sonnets furent
galement improviss. On les conserve  la bibliothque Ambrosienne.
Cf. DE CASTRO, I, 160.]

Le jour mme on ordonnait la fermeture de la _Socit d'Instruction
publique_. Sans doute les membres de cette Socit l'avaient
compromise par leurs exagrations et leurs bravades, mais, au moment
o l'on prodiguait les assurances de libert, n'tait-ce pas rappeler
durement aux Cisalpins qu'en dpit des protestations de Bonaparte le
rgime militaire durait toujours[82].

[Note 82: Cf. divers ordres de police pour la Cisalpine (_Corresp._,
III, 18) contre les trangers, mme les Franais, astreints  se
faire inscrire  la police;--contre tous les citoyens non militaires
porteurs de cocarde;--contre les Italiens, non Cisalpins, qui
porteraient indment les couleurs italiennes, etc.]


VI

Il est vrai de reconnatre que, si Bonaparte se souciait peu de
mnager les intransigeants Milanais, et si, d'un autre ct, il
ne tenait pas grand compte des constitutions, il se proccupait
des rformes sociales. Son oeuvre personnelle fut l'introduction
en Italie de l'galit par l'abolition des privilges fodaux,
de la dme, des fidicommis, des majorats, par la dclaration
d'admissibilit de tous les citoyens aux emplois publics. Pourtant,
bien qu'il bouleverst si compltement l'ancien rgime, il s'effora
de rattacher aux institutions nouvelles ceux qui en souffraient le
plus, les nobles et les prtres, car il se dfiait de la foule, ou
plutt des meneurs de la foule. Par instinct il se ralliait au grand
parti: conservateur il n'tait rvolutionnaire que par ncessit. Ses
avances furent accueillies avec empressement. Grce  cette habile
modration, tous ceux qui par caractre ou par tradition eussent t
les ennemis les plus acharns de la jeune Rpublique, devinrent au
contraire les premiers intresss  la soutenir. Bonaparte esprait
ainsi donner  ce nouvel tat toutes les garanties de la stabilit,
et lui assurer le bienfait des rformes sociales de notre Rvolution,
tout en lui pargnant les agitations qui avaient troubl la France
depuis 1789.

Une question fort importante  rgler tait celle des frontires
de la nouvelle Rpublique, et du nom qu'elle porterait. Il n'y
avait aucune difficult pour les anciennes provinces autrichiennes,
Milanais et Mantouan. L'Autriche avait renonc  tous ses droits
sur ces provinces. Elles devaient donc appartenir, par le fait mme
de cette cession,  la nouvelle Rpublique: mais rduites  leurs
seules forces, ces deux provinces n'auraient pas t capables de
vivre ou tout au moins de se dfendre, et les patriotes italiens,
dans leurs aspirations unitaires, rvaient dj de faire de cet
tat comme le noyau de la future Italie, libre et indpendante des
Alpes  l'Isonzo et  la mer Ionienne. Des annexions territoriales
taient donc ncessaires. Une petite Rpublique avait t forme
aux dpens du duc de Modne et du Pape: la Rpublique Cispadane.
Cette rpublique conserverait-elle son autonomie, ou se fondrait
elle avec la rpublique Lombarde? Bonaparte connaissait l'gosme
municipal des cits italiennes. Comme il ne se souciait gure de
crer dans la pninsule un tat trop puissant, il aurait voulu que
la Cispadane vct  part, et que la Lombardie formt une autre
rpublique galement indpendante sous le nom de Transpadane. Mais
 Milan, comme  Bologne,  Modne, on comprenait l'importance et
la ncessit de l'union. Transpadans et Cispadans portaient le mme
uniforme, et se battaient sous le mme drapeau. L'opinion publique
se pronona avec tant de force que Bonaparte ne crut pas devoir
s'opposer  cette manifestation patriotique. Il dclara donc, avec
l'assentiment du Directoire, que les deux Rpubliques se fondraient
en une seule, qui porterait le nom de Rpublique Cisalpine. On avait
bien pens  lui donner le nom de Rpublique Lombarde, mais les
Lombards n'avaient jamais t que des usurpateurs. On avait galement
voulu lui donner le nom de Rpublique Italienne: c'tait mme le voeu
le plus gnral: mais on tait alors en paix avec les rois de Pimont
et de Naples, avec le duc de Parme, avec la Toscane. On craignait, en
ressuscitant ce nom, de rveiller trop de souvenirs, de soulever trop
d'esprances, et on adopta la dnomination de Rpublique Cisalpine,
qui mnageait toutes les susceptibilits.

Un nouvel et important accroissement de territoire fut donn  la
Cisalpine aux dpens de Venise. Nous raconterons plus loin la chute
et le partage de cette infortune Rpublique, dont le seul crime fut
de ne pas avoir t  la hauteur de sa vieille rputation, et qui
fut sacrifie aux convoitises de ses voisins, et aux implacables
exigences d'une diplomatie sans mnagements et sans scrupules. Il
nous suffira de rappeler ici que, lors du partage des dpouilles
vnitiennes, la Cisalpine hrita de toutes les villes en de
du Mincio, Bergame, Cme, Brescia, Peschiera, etc. Sa frontire
orientale fut de la sorte porte au lac de Garde et au Mincio. Peu 
peu la Cisalpine s'arrondissait et devenait importante.

Avant de quitter l'Italie, Bonaparte fit un dernier cadeau 
l'tat qu'il avait fond, et qu'il semblait affectionner. Une
petite valle suisse, la Valteline, tait  la merci de magistrats
ignorants, les podestats, qui, ayant achet leurs charges, ne
cherchaient qu'a recouvrer avec usure l'argent qu'elles avaient
cot. Aussi la justice tait-elle vnale, et les abus tolrs. On
pouvait se racheter de tout crime, sauf d'homicide qualifi, et,
comme les procs taient une source de profits, les podestats non
seulement cherchaient  dcouvrir des dlits, mais encore  en faire
commettre. Ils avaient  leur service de malheureuses cratures, qui
pratiquaient la sduction et dnonaient ensuite leurs complices. Ils
provoquaient encore des tumultes, pour avoir occasion de confisquer
des proprits ou de prononcer des amendes.

Or la Valteline appartient gographiquement  l'Italie, car elle
forme la valle suprieure de l'Adda. Tout ce qu'il y avait dans
le pays de citoyens honntes et instruits, dgots de la tyrannie
des podestats, voulait secouer le joug de la Suisse. Le voisinage
de la Cisalpine acheva de provoquer un mcontentement gnral. Des
troubles clatrent, et bientt l'meute prit le caractre d'une
guerre sociale, car les paysans de la valle avaient  se venger
de plusieurs sicles de contrainte et d'humiliations. Les cantons
suisses intervinrent pour rtablir leur domination. L'Autriche qui
avait des partisans dans la valle, entre autres la puissante famille
des Planta, leva des prtentions. Aussitt Bonaparte, averti du
danger par les amis hrditaires de la France, la famille de Salis,
se fit appeler par les paysans en qualit de mdiateur, et pronona
en leur faveur contre les Grisons et indirectement contre l'Autriche.
Seulement il outrepassa, suivant son habitude, les pouvoirs qui lui
avaient t confrs, et, malgr le dsir exprim par ses protgs
de continuer  faire partie de la confdration helvtique  l'tat
de canton libre, dclara qu'ils taient annexs  la Cisalpine[83].
Il y eut quelques protestations, quelques soulvements mme, mais
bientt tout rentra dans le calme, car Murat avait t envoy pour le
rtablir  la tte d'une forte brigade et ces Cisalpins, de par la
grce de Bonaparte et sans volont nationale, s'habiturent  leur
qualit de membres de la premire Rpublique fonde par la France.

[Note 83: Lettre de Bonaparte aux chefs des trois ligues Grises.
Milan, 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 433.]

L'annexion de la Valteline reculait jusqu'aux Alpes la frontire
septentrionale de la Cisalpine. Dfendue  l'est par le lac de Garde,
le Mincio et l'Adriatique,  l'ouest par les Apennins et le Tessin,
au centre de la pninsule, matresse des plaines les plus riches et
des valles les plus fertiles, entoure d'tats allis ou sujets de
la France, la Cisalpine semblait n'avoir rien  craindre. Ce fut
alors qu'on la divisa en vingt dpartements, et un certain nombre de
districts. Dans chaque district des municipalits librement lues
administraient les affaires locales. Les affaires d'un intrt plus
gnral taient confies aux administrateurs des dpartements. Les
dpartements furent ainsi dnomms: Olona (Milan); Tessin (Pavie),
Lario (Cme), Verbano (Varse), Montagne (Lecco), Serio (Bergame),
Adda et Oglio (Sondrio), Mela (Brescia), Benaco (Desenzano), Mincio
(Mantoue), Adda (Lodi), Crostolo (Reggio), Panaro (Modne), Alpes
Apuanes (Massa), Reno (Bologne), P suprieur (Cento), P infrieur
(Ferrare), Liamone (Faenza), Rubicon (Rimini).

Les institutions ne suffisaient pas. Il fallait encore et surtout
retremper les caractres. Bonaparte espra qu'en accoutumant les
Italiens  la noble carrire des armes il leur inspirerait des
sentiments d'honneur et l'amour de la gloire. Des gardes nationales
furent partout organises[84]. Des rgiments de ligne se formrent
peu  peu. Les lgions polonaises de Dombrowsky s'enrlrent sous
les drapeaux de la nouvelle Rpublique et de nombreux officiers
franais obtinrent l'autorisation de mettre leur exprience militaire
au service de la jeune arme Italienne. Ds ce jour les moeurs
se modifirent. L'esprit national se forma. On remarqua que les
enfants, au lieu de jouer  la chapelle, eurent des jeux militaires,
et que les jeunes gens frquentrent non plus les sacristies ou
les boudoirs, mais les manges et les salles d'armes. Le thtre
lui-mme, qui longtemps avait tourn en ridicule la pusillanimit
italienne, retentit de chansons guerrires et patriotiques, et les
femmes, ces arbitres suprmes de l'opinion, repoussrent les hommages
qui leur taient offerts par d'autres que des patriotes prouvs.

[Note 84: Proclamation de Bonaparte. Milan, 14 mai 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 47). C'est  vous qu'il appartient
de consolider la libert de votre pays. C'est le soldat qui fonde
les rpubliques: c'est le soldat qui les maintient. Sans arme,
sans force, sans discipline, il n'est ni indpendance politique, ni
libert civile. Quand un peuple entier est arm et veut dfendre sa
libert, il est invincible. Suit le projet d'organisation des gardes
nationales.]

Heureux de ce changement dont il tait en grande partie l'auteur[85],
Bonaparte n'aurait pas voulu revenir en France avant de voir reconnue
par l'Europe entire la nouvelle Rpublique. Visconti avait t
nomm ambassadeur  Paris. Il fut reu en audience publique le 27
aot 1797, et adressa au Directoire un discours emphatique qui lui
valut une rponse pompeuse et ampoule. Les chefs du gouvernement
lui promirent la protection de la France, et comme l'Autriche, qui
n'avait pas encore sign le trait de Campo-Formio, montrait peu
d'empressement et faisait mine de reprendre les hostilits, ils
profitrent de l'occasion pour lancer contre elle de retentissantes
menaces. Marescalchi avait t envoy comme ambassadeur  Vienne.
L'Autriche diffra sa reconnaissance. Elle prtendit que le trait
dfinitif n'tait pas encore sign, et que d'ailleurs la nouvelle
Rpublique n'tait pas encore libre, puisque son territoire tait
occup par des soldats trangers. videmment l'Autriche se rservait.
Il fallut se contenter de ces mauvaises raisons, et attendre son
consentement pour des jours meilleurs. L'Espagne, Parme, le roi de
Naples, le grand-duc de Toscane, le roi de Sardaigne, la Rpublique
Ligurienne et le Pape lui-mme, lis  la France par des traits
ou menacs par ses armes, s'inclinrent devant le fait accompli,
et envoyrent leur reconnaissance. L'Angleterre et la Russie, qui
n'avaient pas dpos les armes, protestrent par leur silence.

[Note 85: Bonaparte ne se faisait pourtant pas illusion sur son
oeuvre, si du moins on en juge par cette lettre  Talleyrand
(Passariano, 7 octobre 1797, t. III, p. 370): Je n'ai point eu,
depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire l'amour des peuples
pour la libert et l'galit, ou du moins cela a t un auxiliaire
trs faible. Mais la bonne discipline de notre arme, le grand
respect que nous avons tous eu pour la religion, que nous avons port
jusqu' la cajolerie pour ses ministres; de la justice; surtout une
grande activit et promptitude  rprimer les malintentionns et 
punir ceux qui se dclaraient contre nous, tel a t le vritable
auxiliaire de l'arme d'Italie. Voil l'historique. Tout ce qui est
bon  dire dans des proclamations, des discours imprims sont des
romans.]

La Cisalpine n'en tait pas moins reconnue par la moiti de l'Europe
et directement soutenue par la France. Elle occupait une solide
position militaire. Tout semblait devoir annoncer  ces trois ou
quatre millions d'Italiens, pour la premire fois depuis des sicles
libres et runis, une re nouvelle de prosprit et de grandeur. Dj
les patriotes italiens oubliaient les spoliations du dbut pour rver
un avenir glorieux. Peu  peu disparaissaient les mauvais souvenirs,
les blessures se fermaient, l'ordre renaissait; l'universit de Pavie
avait rouvert ses cours longtemps interrompus[86]. Hlas! cette
prosprit tait trompeuse; ces jours de paix n'taient qu'une trve
passagre.  peine Bonaparte tait-il rentr en France que tous les
abus recommenaient, et qu' la priode de l'organisation succdait
la priode de l'anarchie.

[Note 86: Proclamation de Bonaparte au peuple Cisalpin. Milan, 11
novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 431.]




CHAPITRE II

LA RPUBLIQUE LIGURIENNE

     Gnes et la dcadence de l'aristocratie. -- Politique de
     neutralit dsarme. -- Violations de territoire. -- Affaire
     de la _Modeste_. -- Mission de Bonaparte  Gnes en 1794.
     -- Intrigues de Girola et de Drake. -- Affaire des fiefs
     impriaux. -- Les Barbets. -- Sac d'Arquata. -- Affaire de
     Santa Margarita. -- Mnagements calculs de Bonaparte. -- Les
     dmocrates et les aristocrates. -- meute du 23 mai 1797. --
     crasement des dmocrates. -- La mission de Lavalette. -- Le
     trait de Mombello. -- Les excs des dmagogues. -- Rvolte du 4
     septembre. -- Batailles d'Albaro et de San Benigno. -- Cration
     de la Rpublique Ligurienne.


En 1796, lorsque les Franais descendirent en Italie, ils y
trouvrent deux rpubliques, jadis puissantes et glorieuses, mais
dont la dcadence tait alors irrmdiable.

Venise et Gnes, unies dans la bonne, comme dans la mauvaise fortune,
n'avaient plus que les apparences de la force et ne se soutenaient
que par leur antique rputation. De ces deux rpubliques, nos
gnraux dtruisirent et partagrent la premire. C'est un des
pisodes les plus douloureux de notre histoire contemporaine. Sous
prtexte de transformer la seconde, ils ne lui laissrent qu'une
ombre d'indpendance. C'est un des chapitres les moins glorieux de
l'histoire de la domination franaise en Italie.

Gnes tait devenue de bonne heure un centre important de commerce.
Btie au fond du golfe qui porte son nom,  l'endroit o les
Apennins s'inflchissent brusquement dans la direction du sud-est
pour former l'Italie pninsulaire,  mi-chemin, par consquent,
entre l'Italie du Nord et l'Italie du Sud, Gnes s'lve en
amphithtre sur les gradins arides et brls des premires sommits
de l'Apennin, entre les deux petites valles de la Polcevera et du
Bisagno. Sa grande prosprit commence avec les croisades. Elle
profite alors des routes nouvelles ouvertes au commerce par les
guerres saintes et tend sa domination en Italie sur cette longue
et troite bande de terrain, resserre entre les Alpes Maritimes
et les Apennins d'un cot, la Mditerrane de l'autre, qu'on est
convenu d'appeler la rivire de Gnes. En Orient, comme elle aide
les empereurs de Constantinople dans leurs entreprises, elle est
rcompense par d'importants privilges. Les faubourgs de Pera et
Galata  Constantinople lui appartiennent. Sur tous les points de
l'Archipel, elle se fait cder des stations avantageuses: Scio,
Mtlin, Tndos, Smyrne. Les rois de Chypre lui paient tribut. Au
fond de la mer Noire, elle s'empare de Caffa et d'Azow, et accapare
le commerce de l'Inde par la mer Caspienne. Ce qu'on a nomm depuis
les chelles du Levant lui appartient. Quelques-uns de ses hardis
capitaines s'engagent mme dans l'Ocan Atlantique et arborent le
pavillon de Saint-Georges sur quelques les et certains points
de la cte africaine. Cette prosprit se soutint du XIe au XIVe
sicle. Gnes humilie ses rivales; elle comble le port de Pise;
elle menace Venise jusque dans ses lagunes; elle occupe la Corse;
elle envoie ses ngociants s'emparer des Canaries; en un mot, elle
devient la puissance prpondrante en Italie et presque dans la
Mditerrane. Mais, au lieu de continuer  diriger vers la mer et
vers le commerce l'exubrante activit et l'ardeur intelligente de
ses citoyens, Gnes s'abme dans les discordes intestines. Lorsque
la dcouverte de l'Amrique, en transportant de la Mditerrane 
l'Ocan le commerce du monde, les frappa d'un coup terrible; lorsque
les Turcs, en s'emparant de Constantinople, leur enlevrent leurs
comptoirs orientaux; les Gnois, au lieu de se tourner dans une autre
direction, ne surent plus que s'entretuer dans les rues de leur
capitale, et  la glorieuse priode des conqutes d'outre-mer et des
grandes guerres contre les puissances rivales succda la triste et
lamentable priode des dissensions municipales et des guerres civiles.

Nous ne pouvons entrer ici dans le dtail de ces luttes sculaires.
Il nous suffira de rappeler que deux partis, les dmocrates et les
aristocrates, se disputeront longtemps le pouvoir  Gnes.  la
tte des dmocrates taient les Fregosi et les Adorni. Les chefs de
l'aristocratie se nommaient les Doria, Spinola, Grimaldi, Fieschi,
etc. Ce furent les aristocrates qui l'emportrent dfinitivement.
Ils russirent  fonder un gouvernement qui leur assurait la
perptuit du pouvoir. Quatre cent trente-sept familles de noblesse,
dite nouvelle et vingt-huit familles de noblesse dite ancienne,
c'est--dire quatre cent soixante-cinq familles, taient inscrites
au livre d'or, et se partageaient entre elles le pouvoir et les
honneurs,  l'exclusion absolue des bourgeois et du peuple. Un grand
conseil compos de quatre cents membres et un petit conseil de
cent membres, le petit conseil ou Snat lu par le Grand Conseil,
dlibraient en commun sur les lois, les impts et les douanes.
Huit Gobernatori ou gouverneurs choisis parmi les Snateurs taient
investis du pouvoir excutif; enfin un Doge choisi parmi les huit
Gobernatori reprsentait la Nation. Ses pouvoirs taient bisannuels,
ainsi que ceux des Gobernatori; mais il pouvait tre rlu.

Pendant que l'aristocratie gnoise, dans son maladroit gosme,
ne songeait qu' maintenir sa domination, peu  peu tombaient les
derniers dbris de l'empire colonial. Rduite au rle honteux de
cliente de l'Espagne, Gnes, qui, jadis, tait surnomme la Superbe,
subissait humiliations sur humiliations. En 1684, Louis XIV la
faisait bombarder et forait le Doge  lui prsenter en personne les
excuses de la Rpublique. En 1746, les Autrichiens s'en emparaient et
la traitaient en ville conquise. En 1768, la Corse se soulevait, et
Gnes, qui ne pouvait mme plus la dompter, tait force de la vendre
 la France. Ainsi s'affaiblissent et disparaissent les tats que
les proccupations de la politique intrieure et les dchirements de
la guerre civile absorbent au point qu'ils ngligent leurs intrts
extrieurs.

Une faute plus grave encore, commise par les Gnois, fut de se
dsintresser des brlantes questions politiques qui agitrent
l'Europe  la fin du XVIIIe sicle. Placs entre la France qui
cherchait  rpandre au loin son influence, le Pimont qui ne
demandait qu' annexer leur territoire afin de devenir du jour au
lendemain puissance maritime et l'Autriche, devenue leur voisine
directe par le Milanais et indirecte par la Toscane, les Gnois
auraient d, pour assurer leur indpendance, quiper une arme ou
tout au moins une flotte qui leur aurait permis de faire respecter
leur pavillon. Ainsi que les Vnitiens, ils s'imaginrent, bien 
tort, que leur position leur imposait la ncessit de garder la
neutralit et la neutralit dsarme. Certes,  ne considrer que les
apparences, ils ne pouvaient que gagner  cette politique, puisque
les Franais, les Autrichiens et les Pimontais allaient les employer
forcment comme intermdiaires pour toutes leurs transactions, et
que les ngociants gnois, en devenant les fournisseurs attitrs
des belligrants, raliseraient des gains normes. Au point de vue
strictement commercial, leurs calculs taient fonds; mais il n'y
a pas en ce monde que sa bourse  mnager: l'honneur national et
l'indpendance territoriale ne sont pas des mots vides de sens.
Les Gnois en feront bientt la dure exprience! Il tait vident
que si les ngociants gnois allaient profiter, pour s'enrichir,
de la guerre entre la France et l'Autriche, ces deux puissances se
rserveraient d'agir  leur guise ou pour ou contre Gnes. Que si au
contraire, ds le dbut des oprations, les Gnois avaient prouv
par d'imposantes manifestations qu'ils taient rsolus  maintenir
l'indpendance et l'intgrit de leur territoire, non seulement ils
auraient  leur aise continu leur commerce avec les belligrants,
mais encore la France ou l'Autriche auraient cherch  se procurer
leur alliance, mme au prix des plus lourds sacrifices. Ils ne le
firent pas. Les proccupations mercantiles les aveuglrent. Ils
allaient expier leur politique insense, d'abord par une srie
d'humiliations, et, en second lieu, par la perte de leur indpendance.

Dans les premires annes de la guerre, de 1792  1796, Gnes
crut d'abord n'avoir qu' se fliciter de ne pas sortir de la
neutralit. Elle fournissait galement aux besoins des Franais et
des Austro-Pimontais, et s'enrichissait par le commerce; mais, peu 
peu, les belligrants se rapprochrent. Les Franais taient dj 
Nice et  Monaco, les Pimontais menaaient Gavi, et les Autrichiens
occupaient les principaux dfils des montagnes. Le territoire avait
t souvent viol.  la premire occasion, les belligrants, sans se
soucier de Gnes, n'hsiteraient pas  occuper tous les points  leur
convenance.

Ds le 8 mars 1793, Tilly, charg d'affaires de la France  Gnes,
recevait de la Convention les instructions suivantes: Il est
vraisemblable que nous serons forcs d'emprunter le territoire de
Gnes pour envoyer des troupes en Pimont. La rpublique de Gnes,
dont les frontires sont couvertes de troupes sardes et autres  la
solde du roi de Sardaigne, serait sans doute fonde  requrir notre
assistance pour opposer  ces troupes des forces suffisantes pour se
garantir d'une action prsume, etc.

Notre consul  Gnes, La Cheize, partageait cette manire de voir.
Le 25 aot 1793, il demandait au Comit de Salut public d'envahir
la Lombardie en passant par le territoire gnois[87]. Un officier
de l'arme du Rhin mettait le mme avis. Les Autrichiens et les
Sardes, de leur cot, passaient continuellement sur le territoire, et
les Anglais croisaient avec leur flotte tout le long de la Rivire,
et n'attendaient qu'une occasion pour s'emparer d'un des ports de
la cte, peut-tre mme de la capitale. C'tait le cas ou jamais
pour Gnes de mettre sous les armes la vaillante population de ses
ctes et de faire garder par ses braves montagnards les dfils
impraticables des Apennins qui lui appartenaient encore; mais
d'immenses capitaux gnois circulaient en France ou en Autriche. On
hsitait  prendre une dtermination virile. Ces hsitations et cet
gosme allaient tre svrement chtis.

[Note 87: Mmoire servant d'instructions pour le citoyen
Tilly.--Projet d'une diversion imprvue en Italie et en Allemagne.
Ces deux mmoires, conservs aux Archives nationales, ont t
analyss par IUNG: _Bonaparte et son temps_, t. I, p. 419.]

Une frgate franaise, _la Modeste_, et deux tartanes, sorties de
Toulon et poursuivies par l'escadre anglaise qui observait les ctes
de Provence, avaient russi  s'esquiver et avaient trouv un refuge
dans le port de Gnes. Trois vaisseaux anglais, commands par le
capitaine Man de Bedfort, sans tenir compte de la neutralit gnoise,
entrrent  leur suite dans le port, et, malgr les protestations
officielles des commandants gnois, les prirent et regagnrent la
haute mer avec leur capture. C'tait un insolent dfi! Au temps
des Doria, les forts auraient ouvert un feu destructeur contre les
Anglais, ou du moins les vaisseaux gnois auraient  tout prix essay
de reprendre la frgate et les tartanes. Mais le temps tait pass
des actes hroques. Les Gnois ne surent que s'incliner devant le
fait accompli.  la premire nouvelle de cet acte inqualifiable,
Tilly avait protest: Le charg d'affaires de la Rpublique
franaise apprend qu'il vient de se commettre une atrocit contre
ceux de sa nation. Il demande si la Rpublique de Gnes continue
de vouloir la paix ou commence la guerre avec celle de France, en
souffrant que les proprits soient envahies et les Franais gorgs
dans son port et sous ses yeux. Robespierre jeune et Ricord, les
deux Commissaires de la Convention  l'arme d'Italie, envoyaient
un ultimatum  Gnes, ds le 13 octobre, et donnaient l'ordre  nos
rgiments de s'apprter  une marche en avant[88]. Vous jugerez
probablement, crivait Robespierre jeune au Comit de Salut public,
que nous ne devons plus ngocier longuement et tortueusement avec la
finesse italienne. Mettez tout votre zle et vos lumires  conduire
les affaires gnoises  un terme heureux et prompt. Vous presserez
le ministre de la guerre pour qu'il tourne toute son attention de
ce ct. Si nous avions dix mille hommes, nous serions  Turin ou 
Gnes en moins de trois semaines.

[Note 88: IUNG, ouv. cit., t. I, p. 416.]

Ce qui augmentait encore les griefs de la France contre Gnes, c'est
que le gouvernement oligarchique nous tait notoirement hostile.
Ainsi que l'observait Tilly, nous sommes hors d'tat de rien offrir
aux oligarques qui puisse les disposer favorablement pour nous,
puisqu'ils n'ambitionnent que l'accroissement de la richesse et du
pouvoir, et que notre pnurie et nos principes ne nous permettent de
satisfaire ni  leur cupidit ni  leur ambition. Nous ne devons, par
consquent, pas esprer obtenir la majorit, ni dans le Snat, ni
dans les Collges composs d'hommes riches, cupides et ambitieux.
Gnes tait mme devenu un foyer d'intrigues antifranaises. Quelques
migrs remuants, Cazals, de Nailhac, de Marignan, avaient mme
runi un corps de douze  quinze cents dserteurs et promettaient
leur concours arm  l'agent anglais Drake, qui agissait en matre
de la situation. Il paratrait mme que le charg d'affaires de
Gnes  Paris, Mazzucone, profitait de sa situation pour envoyer des
renseignements secrets qui permettaient aux coaliss de combiner
leurs oprations et d'inquiter nos agents en Italie. Tous ces griefs
exigeaient une rparation. Robespierre jeune tait donc parfaitement
fond  envoyer un ultimatum  Gnes.

 nos lgitimes rclamations, les Gnois n'avaient qu' rpondre par
une dclaration de guerre. On s'y attendait  la Convention. On s'y
attendait d'autant plus que Drake, l'agent anglais, menait grand
bruit  Gnes et annonait[89] l'entre de la flotte anglaise dans
le port pour concourir  la dfense ou une attaque immdiate en cas
d'accommodement avec la France.

[Note 89: Il s'agit de savoir si la Rpublique de Gnes veut ou ne
veut point renvoyer de ses tats le nomm Tilly et tous les autres
agents ou suppts de la Convention soi-disant nationale ... et la
remise des proprits de la France  Gnes ... sinon le blocus aura
lieu, et la destruction du commerce de Gnes sera complte. Cit par
IUNG, t. I, 417.]

Ces menaces intempestives servirent nos intrts. Les Gnois
entamrent une ngociation pour nous payer une indemnit. Ils
ordonnrent  Drake et  ses vaisseaux de quitter le port (11
novembre), expulsrent les dserteurs et quelques migrs, entre
autres Cazals, et remplacrent,  Paris, Mazzucone par Boccardi.
Cinq semaines plus tard[90], le 22 dcembre 1793, un trait de
neutralit tait sign entre les deux Rpubliques. La satisfaction
tait donc aussi complte que possible; mais cette humiliation
ne devait pas tre la seule. Gnes avait livr le secret de sa
faiblesse. On en abusa bientt, et elle apprit  ses dpens ce qu'il
en cote  un tat d'abdiquer sa dignit et de sacrifier son honneur
 ses intrts.

[Note 90: C'est sans doute  ce moment et probablement dans les
bureaux de Tilly que fut compose,  Gnes, une chanson contre les
Anglais, dont M. Boccardi, le savant professeur de l'Universit de
Gnes, cite le couplet suivant dans ses _Imbreviature di Giovanni
Scriba:_

  Les Gnois avaient dit entre eux:
  Les Anglais sont de f... gueux;
  Ne dansons dsormais
  Aucun pas anglais;
  Dansons la Carmagnole,
  Vive le son, vive le son!
  Vive le son du canon!]

Le gnral Bonaparte, alors attach  l'arme d'Italie, fut charg,
en juillet 1794, d'infliger  Gnes une de ces humiliations qui
allaient constituer son histoire pour ainsi dire quotidienne. Gnes,
malgr la paix signe avec la France, continuait  ne pas cacher
ses mauvaises dispositions. Elle tait comme le rendez-vous de
nos dserteurs. En outre, on y avait tabli un dpt de ces faux
assignats qu'on fabriquait avec si peu de scrupules en Angleterre.
Enfin les Autrichiens ne demandaient mme plus l'autorisation de
passer sur son territoire, et, pour faciliter leurs oprations
militaires, ils faisaient construire un grand chemin de Cva 
Savone, sous le couvert de quelques ngociants gnois. Robespierre,
qui dtenait encore le pouvoir, tait au courant de la situation. Le
14 juin 1794, il crivait  un certain Buchot[91]: Le gouvernement
gnois dploie les moyens les plus perfides pour nuire  la
Rpublique franaise. Il est ncessaire de montrer du caractre avec
ce gouvernement. Il ne peut nous tre favorable que par la crainte.
Il faut donc, loin de chercher  le flatter ou  le gagner, exiger
de lui des marques clatantes d'estime pour la Rpublique et pour
ses armes. Ce fut sans doute pour exiger ces marques clatantes
d'estime que Robespierre jeune et Ricord[92] chargrent Bonaparte
d'une mission militaire pour Gnes. Le gnral devait se plaindre
de la construction de la grande route de Cva  Savone. Il dira
 ce gouvernement que la Rpublique franaise n'a pas pu voir
indiffremment le passage accord sur le territoire de la Rpublique
de Gnes  des hordes de brigands non enrgiments, que les
montagnards de la Rivire eussent repousss, si l'on n'et paralys
leur bonne volont.

[Note 91: Lettre cite par IUNG, t. I, 433.]

[Note 92: Instructions de Ricord  Bonaparte (IUNG, t. I, 437).]

Bonaparte quitta Nice le 11 juillet. Il tait accompagn par son
frre Louis, par Marmont, Junot et Songis. Arriv  Gnes dans la
nuit du 15 au 16, il voyait Tilly et lui remettait la note destine
au secrtaire d'tat. Le Doge ne rsista que pour la forme. Il
donna toutes les satisfactions dsirables, promit qu'on cesserait
de travailler  la route de Cva  Savone et s'engagea  observer
la plus stricte neutralit. Le 3 septembre, il publiait mme
l'ordonnance suivante: Toujours ferme dans le systme salutaire
que nous avons adopt d'une parfaite neutralit dans la guerre
actuelle, nous croyons que, en consquence de ce mme systme,
tous les habitants de l'est de la Srnissime rpublique doivent
s'abstenir de prendre aucune part dans les oprations des puissances
belligrantes ou de leurs armes. Nous dfendons par consquent  qui
que ce soit de servir, travailler ou assister, sur la rquisition
des commandants ou officiers d'aucune de ces armes, pour le
transport d'armes, artillerie, munitions, rparation de chemins ou
pour la construction de fortifications, sous peine de l'indignation
publique. Il tait difficile d'obtemprer avec moins de dignit 
des injonctions plus raides, mais Gnes n'en tait plus  compter
avec les blessures d'amour-propre, et ces mnagements lamentables ne
devaient pourtant pas la sauver.

Lorsque Bonaparte revint en Italie, en 1796, mais cette fois en
qualit de gnral en chef, il n'avait pas encore,  l'gard de
Gnes, d'ide politique bien arrte. Tantt il penchait vers la
modration, et demandait instamment qu'on renouvelt les traits de
neutralit; tantt il conseillait l'intervention directe et au besoin
l'annexion. Notre position avec Gnes est critique, crivait-il
au Directoire, le 28 mars 1796[93] ... le gouvernement de Gnes a
plus de tenue et de force qu'on ne croit. Il n'y a que deux partis
avec lui: prendre Gnes par un coup de main prompt, mais cela est
contraire  vos intentions et au droit des gens; ou bien vivre en
bonne amiti, et ne pas chercher  leur tirer leur argent, qui est
la seule chose qu'ils estiment. Mais ds qu'il eut remport ses
premires victoires, le jeune vainqueur changea de ton et prit une
autre attitude. Sans hsitation, il crivit[94]  notre reprsentant
 Gnes pour lui recommander la plus grande fermet: Dites bien au
gouvernement gnois que la Rpublique franaise protgera Gnes et la
mettra  l'abri des entreprises de ses ennemis, mais que malheur aux
hommes perfides, puissants dans ce gouvernement, qui cherchent depuis
longtemps  altrer l'union des deux nations et  se coaliser. S'ils
manquent  ce qu'ils doivent au premier peuple du monde, bientt ses
ennemis ne seront plus, et je dirigerai mon arme selon la conduite
qu'on aura tenue.

[Note 93: CORRESPONDANCE, I, 110.]

[Note 94: _Id._, 10 avril 1796, I, 120. Cf. lettre du 26 avril
au Directoire (I, 180): Quant  Gnes, vous serez le matre de
prescrire ce que vous voulez qu'on fasse. Il serait bon, pour
l'exemple, que vous exigiez de ces messieurs quelques millions. Ils
se sont conduits d'une manire horrible  notre gard.--_Id._, 20
avril, t. II, 207.]

Ces menaces pouvantrent les Gnois. Il y avait alors  Gnes,
comme dans presque toutes les cits italiennes, deux partis
opposs: les dmocrates, qui s'appuyaient sur la France, et les
aristocrates, qui comptaient sur l'Autriche et sur l'Angleterre.
Les premiers appartenaient  la bourgeoisie; ils n'avaient aucune
part au gouvernement, et n'en dsiraient que davantage les victoires
de la France, qui auraient t comme le prlude de l'introduction
des principes franais et par consquent de leur participation aux
affaires publiques. Les seconds taient  la tte des affaires et
ne cherchaient qu'a s'y maintenir: aussi ne dsiraient-ils que les
victoires des allis, qui les confirmeraient dans la possession de
leurs privilges hrditaires. Pendant toute l'anne 1796, selon
que la fortune des armes sembla vacillante ou que la victoire
au contraire se dclara en notre faveur, il y eut dplacement
d'influence entre les deux partis. Les ambassadeurs des puissances
belligrantes essayaient de faire pencher l'opinion de leur ct.
 Tilly, rvoqu le 4 septembre 1794, avaient succd Villars,
puis Faypoult de Maisoncelle. Ce dernier avait fait ses tudes 
l'cole militaire de Mzires, d'o il tait sorti avec le grade de
lieutenant du gnie. De bonne heure il se pronona pour les opinions
nouvelles. Ses qualits solides et son caractre conciliant lui
valurent de nombreuses amitis. Roland le nomma chef de division au
ministre de l'intrieur et Garat lui confia plus tard les dlicates
fonctions de secrtaire gnral  ce mme ministre. Faypoult s'tait
toujours strictement renferm dans les devoirs de sa place. Frapp
par le dcret qui proscrivait tous les nobles, il dut chercher en
province un asile ignor et ne sortit de sa retraite qu'aprs le
9 thermidor. Nomm ministre plnipotentiaire  Gnes, il y joua
bientt un rle prpondrant, et devint le chef avou des dmocrates.
Bonaparte le tenait en haute estime. Plusieurs des lettres de la
Correspondance lui sont adresses[95]. En toute occasion, il s'ouvre
 lui de ses projets, et lui confie ses plus secrets desseins.
Faypoult en effet allait devenir entre ses mains un merveilleux
instrument de dsorganisation.

[Note 95: Ces lettres sont remarquables par le ton de confiance et
d'intimit qui y rgne. Voir notamment lettre du 1er avril 1797,
_Correspondance_, t. I, p. 120.]

Les ambassadeurs de l'Autriche et de l'Angleterre se nommaient
Girola et Drake. L'un et l'autre hassaient la France de toute
l'ardeur de leurs convictions, et ils mettaient au service de leur
haine une nergie incomparable et une activit inoue. Drake est
ce mme ministre anglais qui plus tard se rendit clbre par les
machinations et les complots perptuels qu'il trama contre le premier
consul. Son collgue Girola et lui s'efforaient de donner du coeur
aux aristocrates. Ils les engageaient  sortir de la neutralit,
et leur promettaient, en cas de dclaration de guerre contre la
France, les secours immdiats de leurs gouvernements respectifs.
Comme l'aristocratie gnoise, effraye par les victoires rptes
de Bonaparte, n'osait se prononcer ouvertement contre la France,
ils essayrent de lui forcer la main. Drake inventa et colporta de
fausses nouvelles.  l'entendre, tantt les Franais avaient t
anantis par Wurmser ou par Allvintzy, il venait d'en recevoir la
nouvelle officielle; tantt au contraire ils taient victorieux,
et marchaient sur Gnes, disposs  s'en emparer. Tout d'abord on
ajouta foi  ces mensonges intresss; mais Drake en fut bientt
pour ses frais d'imagination, et,  l'exception de quelques nobles
qui ne demandaient qu' se laisser convaincre, il ne russit qu'
exciter des sourires d'incrdulit. Il voulut alors parler de haut,
et menaa Gnes de la bloquer, si elle persistait dans la neutralit.
Ces menaces taient srieuses, car la flotte de Nelson croisait dans
la rivire de Gnes, et, au premier signal de l'ambassadeur, pouvait
arriver devant la ville; mais Gnes tait en tat de repousser
une attaque de vive force. Depuis l'affaire de _la Modeste_, les
forts qui l'entouraient avaient t mis en tat de dfense, des
mercenaires avaient t enrls, et les milices bourgeoises avaient
reu des armes. Les menaces de Drake ne firent pas plus d'impression
que ses mensonges, et les Gnois continurent  rester neutres.

L'ambassadeur d'Autriche, Girola, procda avec plus d'habilet. Ses
intrigues, adroitement conduites, faillirent jeter Gnes dans les
bras de l'Autriche. Il existait  cette poque, enclavs dans le
territoire de la Rpublique, un certain nombre de cantons, qu'on
appelait les fiefs impriaux, vritables principauts qui taient
censes dpendre directement de l'Autriche, et sur lesquelles par
consquent Girola avait pleine et entire autorit. Les principaux
de ces fiefs[96] impriaux taient Arquata, Tortone, Massa, Carrare
et la Lunigiane. Girola voulut en faire des centres de rsistance
 l'influence franaise, et, couvert qu'il tait par la neutralit
gnoise, non seulement il y appela tous les mcontents, mais aussi
y runit des soldats autrichiens, surtout les prisonniers qui
parvenaient  s'chapper, leur envoya des armes, de l'argent, et
organisa sur les derrires de l'arme franaise un ardent foyer
de raction. Un noble gnois, le marquis de Spinola, possdait
d'importantes proprits dans l'un de ces fiefs,  Arquata. Gagn
par Girola qui lui promettait monts et merveilles en cas de
russite, il souleva plusieurs milliers de paysans, et fit de sa
seigneurie d'Arquata le centre de l'insurrection[97]. Ce mouvement
pouvait, en s'tendant, devenir dangereux. Dj tous nos tranards
taient assassins, nos courriers arrts et maltraits, les petits
dtachements qui rejoignaient l'arme insults et menacs. Quatre 
cinq mille paysans bloquaient mme dans le Montferrat quelques-unes
de nos garnisons. Le gnral d'artillerie Dujard venait d'tre tu,
et les assassins, protgs par la connivence du Snat de Gnes, se
vantaient publiquement,  Novi et dans d'autres localits, du nombre
de leurs victimes[98].

[Note 96: Deux de ces fiefs repoussrent toutes les ouvertures de
Girola. Pour les rcompenser, Bonaparte leur accorda une sorte
d'immunit. Il n'y sera frapp aucune rquisition,  moins d'ordres
particuliers. Dfense sera faite par le gnral en chef de l'arme
d'Italie, aux diffrents employs de la Rpublique franaise, de
donner aucune espce d'ordre dans ces susdits fiefs. Tortone, 13
juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 307.]

[Note 97: Lettre de Bonaparte au Directoire, le 11 juin 1796.
_Corresp._, I, 415. Les grands chemins de Gnes  Novi ont t
couverts de nos courriers et de nos soldats assassins. Les
assassins, protgs dans la Rpublique, se vantaient publiquement ...
du nombre d'hommes qu'ils avaient assassins. On esprait que tant de
raisons d'inquitude ralentiraient notre marche et nous obligeraient
 affaiblir notre corps d'arme.]

[Note 98: Voir dans la _Correspondance_ un rapport en date de
Tortone, 13 juin 1796: Le gnral en chef porte plainte  la
commission militaire contre le seigneur d'Arquata, M. Augustin
Spinola, comme tant le chef de la rbellion qui a eu lieu 
Arquata, o il a t assassin plusieurs soldats, dchir la cocarde
tricolore, pill les effets de la Rpublique, et arbor l'tendard
imprial.... Il demande que la commission militaire le juge
conformment aux lois militaires....]

Aussi bien il est bon de rappeler que, de tout temps, dans les
montagnes de la Ligurie, se sont maintenues des bandes armes,
vritables brigands comme il s'en rencontre encore dans quelques
cantons de Grce ou de Sicile, qui pillaient amis ou ennemis, et,
srs de l'impunit  cause de la faiblesse ou de l'apathie de Gnes
ou du Pimont, taient arrivs  se constituer rgulirement. On les
nommait les _Barbets_. Profitant des circonstances pour couvrir du
beau nom de zle politique leurs vols honts, les Barbets s'taient
poss comme les dfenseurs de l'indpendance nationale. Deux de
leurs chefs, Ferronne et Contino, prtendus champions de la cause
patriotique, mais en ralit simples mercenaires soudoys par Girola,
s'taient joints aux bandes insurges dans les fiefs impriaux, et
rendaient difficiles les communications de Bonaparte avec la France.
 plusieurs reprises, Faypoult s'tait plaint au Snat de Gnes
de l'appui secret qu'il prtait  ces insurgs et  ces bandits.
On lui avait promis justice, mais les dprdations continuaient.
Bonaparte rsolut d'en finir; il avait eu un instant l'intention
de faire arrter Girola en pleine ville de Gnes[99], mais il ne
se crut pas encore assez fort pour braver aussi ouvertement la
Rpublique, et prfra user de son droit et disperser les Barbets
et leurs singuliers allis. Le gnral Garnier, qui tait  Nice,
se mit  la tte d'une colonne mobile, tomba  l'improviste sur les
Barbets, et tua leurs deux chefs, Ferrone et Contino; mais leur
entire destruction tait impossible dans ce pays accident et
qu'ils connaissaient admirablement. Nanmoins leurs bandes furent
dsorganises, et le brigandage rduit  des attaques isoles.

[Note 99: Lettre de Bonaparte  Faypoult (7 juin 1796).
_Correspondance_, t. I, p. 375: ... Je suis instruit que le ministre
de l'Empereur  Gnes excite les paysans  la rvolte et leur fait
passer de la poudre et de l'argent. Si cela est, mon intention est de
le faire arrter dans Gnes mme.]

Restaient les fiefs impriaux. Bonaparte chargea le gnral Lannes
de les rduire. Un ordre du jour impitoyable fut rdig. Toutes
les communes qui n'amneraient pas immdiatement  Tortone trois
dputs avec les procs-verbaux de prestation d'obissance  la
France, seraient traites en ennemies; tous les seigneurs qui, dans
les cinq jours, ne se rendraient pas de leurs personnes  Tortone
pour y prter serment, auraient leurs proprits confisques. Tous
ceux qu'on trouverait nantis d'armes et de munitions seraient
fusills. Toutes les cloches qui auront servi  sonner le tocsin
seront descendues du clocher et brises; vingt-quatre heures aprs
le reu du prsent ordre, ceux qui ne l'auront pas fait, seront
rputs rebelles et le feu sera mis  leur village[100]. Lannes
excuta sans rmission ces ordres draconiens. Il enferma tous les
conseillers municipaux des sept  huit villages compromis, et leur
annona froidement qu'ils allaient tre fusills, si, dans un quart
d'heure, ils ne donnaient pas la liste des assassins de leur village.
Cette liste fut donne. Une colonne mobile tait aussitt forme, les
assassins saisis, et, sans autre forme de procs, fusills devant
leurs maisons. Arquata osa rsister. Lannes s'en empara, et passa
tous les rvolts au fil de l'pe. Quant au village, il fut brl.

[Note 100: Ordre du jour du 11 juin 1790. _Corresp._, I, 101.
On peut rapprocher du cet ordre du jour la lettre du 16 juin
(_Correspondance_, I, 410) adresse au gouverneur de Novi: Vous
donnez refuge aux brigands, les assassins sont protgs sur votre
territoire; il y en a aujourd'hui dans tous les villages. Je vous
requiers de faire arrter tous les habitants des fiefs impriaux qui
se trouvent aujourd'hui sur votre territoire. Vous me rpondrez de
l'excution de la prsente rquisition. Je ferai brler les villes et
les maisons qui donneront refuge aux assassins ou ne les arrteront
pas.]

Pendant ce temps, Murat se prsentait de la part de Bonaparte au
Snat de Gnes. Il tait charg par lui de donner des explications
sur l'excution d'Arquata. Le choix du ngociateur tait prmdit.
Bonaparte avait pris la prcaution de s'expliquer sur ce point
avec Faypoult: Si vous prsentiez ma lettre, lui avait-il crit,
il faudrait quinze jours pour avoir rponse, et il est ncessaire
d'tablir une communication plus prompte, qui lectrise davantage
ces messieurs. Or, le bouillant et imptueux Murat tait fort
capable d'_lectriser_ les snateurs gnois. Il entra  Gnes
comme dans une ville conquise, annona qu'une commission militaire
avait fait justice des principaux insurgs, et demanda, en outre,
que le Snat expulst immdiatement l'ambassadeur Girola, punt
Spinola de sa coupable conduite en confisquant ses biens et en
prononant son exil, enfin changet les gouverneurs dont les
sentiments taient notoirement hostiles  la France. Si le Snat
prouvait quoique vellit de rsistance, Murat avait reu l'ordre
de menacer les Gnois d'une punition exemplaire. Voici, du reste,
les quelques passages de la lettre de Bonaparte qu'il tait charg
de leur lire[101]: Pour l'avenir, je vous demande une explication
catgorique. Pouvez-vous, ou non, purger le territoire de la
Rpublique des assassins qui le remplissent? Si vous ne prenez pas
des mesures, j'en prendrai. Je ferai brler les villes et les
villages o sera commis l'assassinat d'un seul Franais et les
maisons qui donneraient asile aux assassins. Je punirai le magistrat
ngligent qui aura transgress le premier les principes de la
neutralit en accordant asile aux brigands.

[Note 101: _Correspondance_, 16 juin 1796, I, 405.]

Pour mieux appuyer ces menaces, Bonaparte crivait en mme temps 
Faypoult[102] en lui annonant sa prochaine arrive  la tte des
rgiments victorieux de l'Autriche. Certes, l'aristocratie gnoise
aurait eu le droit de repousser de pareilles prtentions; mais elle
eut peur d'engager avec le jeune conqurant une lutte dont l'issue
n'tait que trop facile  prvoir. Elle se soumit  toutes ses
exigences. Non seulement la commission militaire franaise fonctionna
librement sur le territoire gnois, mais encore Spinola reut un
ordre d'exil, et l'ambassadeur d'Autriche Girola fut pri de sortir
immdiatement de Gnes et de la Rpublique gnoise.

[Note 102: _Correspondance_ t. I, p. 453. Roverbella, 5 Juillet 1796:
Si la Rpublique de Gnes continue de se conduire comme elle aurait
d ne jamais cesser de le faire, elle vitera les malheurs qui sont
prts  tomber sur elle. Il nous faut quinze millions d'indemnit
pour les btiments que, depuis cinq ans, elle laisse prendre sur sa
cte... Mes troupes sont en marche. Avant cinq jours j'aurai 18,000
hommes sous Gnes.]

Girola ne renona pas  la lutte. Il s'tait rfugi dans la valle
de la Scrivia, au chteau de Santa Margarita et continuait  y
ourdir de nouvelles intrigues contre la France. Peu  peu, les
dbris des Barbets et des bandes d'Arquata se grouprent autour de
lui (juin-juillet 1796). Wurmser, inform de ce rassemblement, et
comptant sur une diversion, lui fit passer des armes et des officiers
instructeurs. Santa Margarita fut comme le rendez-vous des dserteurs
et des prisonniers de guerre vads. Un prtre, Coirazza, excitait
jusqu'au fanatisme ces bandes inexprimentes; Malaspina, le seigneur
du chteau, leur prtait l'appui de son nom et de ses richesses.
Enfin le rsident anglais  Gnes, Drake, vint les rejoindre  la
suite d'une affaire assez trange. Les Anglais, renouvelant leur
triste exploit de _la Modeste_, venaient de s'emparer d'une tartane
franaise dans la rade gnoise de San Pietro d'Arena. Les Gnois
avaient essay cette fois de dfendre leur neutralit en tirant
contre les vaisseaux anglais quelques coups de canon. Nelson avait
aussitt demand satisfaction, et, comme il ne l'avait pas obtenue,
comme au contraire les Gnois avaient provisoirement ferm tous
leurs ports aux Anglais, il s'en vengea en occupant l'le gnoise
de Capraja. Aussitt Drake reut l'ordre de quitter le territoire.
Il n'obit qu' moiti, car il rejoignit Girola  Santa Margarita
(septembre). Cette fois, Bonaparte, qui tait au courant de toutes
ces menes, rsolut d'agir. Le commandant franais de Tortone cerna
le chteau, mais des souterrains existaient, dont on n'avait pas
connaissance, et par lesquels s'enfuirent Girola, Drake, Coirazza,
Malaspina, en un mot tous ceux qu'on avait espr surprendre, et le
brigandage continua.

Bonaparte ne se faisait pas illusion sur les sentiments de
l'aristocratie gnoise  l'gard de la France. Vainqueur il tait
assur de sa docilit; vaincu, il se savait  l'avance dvou aux
rancunes patriciennes. Or, comme il avait l'intention bien arrte
de ngliger tous les sujets de mcontentement que lui fourniraient
les tats secondaires, il ne voulut pas brusquer la situation. Tant
que le duel engag avec l'Autriche ne serait pas termin  son
avantage[103], il entendait avoir toutes ses forces en main, et,
par consquent ne pas en distraire une partie contre Gnes, Rome ou
Naples, non pas qu'il ne fut  l'avance persuad de l'issue de la
lutte, mais il se proposait d'agir suivant les occasions, sauf 
faire natre ces occasions. Sa correspondance avec Faypoult est trs
instructive  cet gard. Il ne lui dissimule pas son mpris[104] pour
l'aristocratie gnoise, et lui fait part  plusieurs reprises de son
projet de la renverser; mais, comme il ne sent pas encore le terrain
solide, il ne veut s'engager qu'en toute scurit. Il prescrit donc
au ministre de France d'entretenir avec le Snat gnois une querelle
toujours ouverte, de telle sorte qu'on puisse ou l'assoupir ou en
faire un _casus belli_, suivant les circonstances. Je connais trop
bien l'esprit du perfide gouvernement de Gnes[105], lui crivait-il
de Bologne le 22 juin 1796, pour ne pas avoir prvu la rponse qu'il
aurait faite. Voil donc deux sujets de plainte. Tenez querelle
ouverte sur l'un et l'autre sujet. La lettre[106] du 11 juillet
1796 est plus explicite encore: Le temps de Gnes n'est pas encore
venu, pour deux raisons: 1 parce que les Autrichiens se renforcent
et que bientt j'aurai une bataille; vainqueur, j'aurai Mantoue, et
alors une simple estafette  Gnes vaudra la prsence d'une arme;
2 les ides du Directoire excutif sur Gnes ne me paraissent pas
encore fixes. Il m'a bien ordonn d'exiger la contribution, mais
il ne m'a prescrit aucune opration politique. Je lui ai expdi un
courrier extraordinaire avec votre lettre, et je lui ai demand des
ordres, que j'aurai  la premire dcade du mois prochain. D'ici ce
temps-l, oubliez tous les sujets de plainte que nous avons contre
Gnes. Faites-leur entendre que vous et moi nous ne nous en mlons
plus, puisqu'ils ont envoy M. de Spinola  Paris.... N'oubliez
aucune circonstance pour faire renatre l'esprance dans le coeur
du Snat de Gnes, et l'endormir jusqu'au moment du rveil...
enfin, citoyen ministre, faites en sorte que nous gagnions quinze
jours, et que l'espoir renaisse ainsi que la confiance entre vous
et le gouvernement gnois, afin que, si nous tions battus, nous le
trouvions ami[107].

[Note 103: Voir _Correspondance_ de Bonaparte, II, 33 (2 octobre
1796): Il est une autre ngociation qui devient indispensable:
c'est un trait d'alliance avec Gnes. _Id._, II, 42--(8 octobre):
Environn de peuples qui fermentent, la prudence veut qu'on se
concilie celui de Gnes jusqu' nouvel ordre.--_Id._, II, 46--(11
octobre): Je reviens  mon principe en vous engageant  traiter
avant un mois avec Gnes.]

[Note 104: Curieuse lettre du 15 juin 1796, adresse par Bonaparte 
Faypoult: Nous avons tabli beaucoup de batteries sur la rivire de
Gnes. Il en faudrait vendre aujourd'hui les canons et les munitions
aux Gnois, afin de ne pas avoir  les garder, et de pouvoir
cependant les trouver en cas de besoin. Est-il possible de traiter
avec plus de dsinvolture un gouvernement tranger!]

[Note 105: _Correspondance_, t. I, p. 421. Consulter,  propos de
ces mnagements calculs, le trs intressant article de M. Ludovic
Sciout: _la Rpublique franaise et la Rpublique de Gnes_.(Revue
des Questions Historiques, janvier 1880.)]

[Note 106: _Correspondance_, t. I, p. 472.]

[Note 107: Malgr ces protestations intresses, Bonaparte avait dj
sa rsolution arrte au sujet de Gnes. Voici, en effet, ce qu'il
crivait  Faypoult, ds le 20 juillet 1796, au sujet d'un incident
vulgaire, d'une bataille des rues (_Correspondance_, t. I, p. 487):
Je suis aussi indign qu'il est possible de la conduite insolente
et ridicule de la populace de Gnes. Je ne m'attendais certes pas 
un vnement aussi extravagant; cela htera le moment.... Au reste,
peut-tre n'est-il pas mauvais que ces gens-l se donnent des torts:
ils les paieront tous  la fois.]

Un autre motif engageait encore Bonaparte  mnager Gnes pour
le moment. Cette ville tait en effet devenue le grand march
d'approvisionnement de nos troupes. De plus, les banquiers gnois
taient nos complaisants intermdiaires pour toutes les gigantesques
oprations financires[108] qui taient la consquence de l'invasion
franaise. Enfin les fournisseurs et les agioteurs qui avaient eu
confiance en Bonaparte, et lui avaient donn les moyens d'entrer en
campagne, avaient  Gnes des intrts considrables engags. Haller,
Cerfbeer, Collaud, Flachat et plusieurs autres, avaient besoin
d'une ville neutre pour y prparer et y brasser leurs affaires. Le
gouvernement, lui-mme, avait besoin d'un march financier  l'abri
de toute surprise. C'est  Gnes par exemple que se concentrait
l'argent des contributions de guerre, et c'est de Gnes que partait
l'argent ncessaire pour l'entretien de nos armes. Gnes tait, en
outre, devenue comme le quartier gnral de ceux de nos agents ou de
nos officiers que Bonaparte avait chargs de reprendre la Corse aux
Anglais. C'est de Gnes que partait le chef d'escadron Bonnelles[109]
avec des armes et de l'argent pour nos partisans en Corse;  Gnes
encore que rsidaient les citoyens Broccini et Paravicini, chargs
de se mnager une correspondance avec les patriotes corses; c'est un
banquier gnois, Balbi, qui fournissait les fonds pour l'achat des
armes et l'entretien des espions. Pour tous ces motifs divers, et
jusqu' nouvel ordre, la neutralit gnoise devait donc tre et fut
respecte. Lorsque nos victoires rptes sur l'Autriche eurent jet
l'Italie tout entire aux bras de Bonaparte, lorsque le signataire
des prliminaires de Leoben se fut install dans sa fastueuse
rsidence de Mombello pour y rgler  son aise les affaires de la
pninsule, tout changea de face. Il n'y avait plus alors besoin de
dissimulation ou de mnagements. Ds le 6 juillet 1796[110], au
plus fort de la lutte contre l'Autriche, Bonaparte avait crit au
Directoire, et au confident de ses secrets desseins,  Carnot, pour
leur soumettre un projet de reconstitution de la Rpublique gnoise.
Il s'agissait d'expulser un certain nombre de familles suspectes de
sympathies autrichiennes, et de confier le pouvoir aux amis de la
France. Si vous approuvez ce projet-l, ajoutait-il en forme de
conclusion, vous n'avez qu' m'en donner l'ordre, et je me charge
des moyens pour en assurer l'excution. Or le moment semblait venu
d'excuter ce projet, et les Gnois, par un inexplicable aveuglement,
vinrent, pour ainsi dire, au-devant de Bonaparte, et lui fournirent
l'occasion que d'ailleurs il et fait natre.

[Note 108: _Correspondance_, Lettre  Faypoult, du 11 juillet 1796
(t. I, p. 472): Faites passer promptement  Tortone tout ce qui se
trouve chez M. Balbi. L'intention du Directoire est de runir tout 
Paris pour faire une grande opration financire. J'y ferai passer
trente millions. Cf. lettres du 22 juin 1796 (t. I, p. 421).--Du 17
juin 1796, au gnral Meynier (t. I, p. 412).]

[Note 109: _Correspondance_, Milan, 21 mai 1796. I, 310. _Id._, I,
311.--_Id._]

[Note 110: _Correspondance_. Lettre du 6 juillet 1796, date de
Roverbella: Je pense, comme le ministre Faypoult, qu'il faudrait
chasser de Gnes une vingtaine de familles qui, par la constitution
mme du pays, n'ont pas le droit d'y tre, vu qu'elles sont
feudataires de l'Empereur ou du roi de Naples; obliger le Snat 
rapporter le dcret qui bannit de Gnes huit ou dix familles nobles;
ce sont celles qui sont attaches  la France et qui ont, il y a
trois ans, empch la Rpublique de Gnes de se coaliser. Par ce
moyen-l, le gouvernement de Gnes serait compos de nos amis, et
nous pourrions d'autant plus y compter que les nouvelles familles
bannies se retireraient chez les coaliss, et ds lors les nouveaux
gouvernants de Gnes les craindraient comme nous craignons chez nous
le retour des migrs.]

On sait que deux partis se divisaient la ville, les dmocrates
soutenus par la France, et les aristocrates encourags par
l'Autriche. Les victoires de la France, la chute de l'aristocratique
Venise, les rformes radicales accomplies par Bonaparte d'abord dans
la Cispadane, puis dans la Cisalpine, avaient comme exaspr les
esprances et les convoitises des dmocrates. Ils avaient pour chef
le pharmacien Morando, rpublicain de l'cole jacobine, sincrement
convaincu de la ncessit d'une rvolution pour obtenir la libert,
dont il s'tait cr un idal fantastique, d'ailleurs, honnte
et loyal, admirable instrument d'anarchie que maniaient  leur
guise un certain Philippe Doria, qui n'avait que le nom de commun
avec la famille patricienne des Doria, et surtout un Napolitain
rfugi, Vitaliani, loquent, aimable, persuasif, et qui tramait
sous le couvert de l'ambassade franaise la ruine de l'tat, qui
lui donnait l'hospitalit. Parmi les plus zls jacobins gnois
figuraient aussi Jean-Baptiste Serra[111] et son frre Jean-Charles.
Jean-Baptiste s'tait rendu  Paris dans l't de 1792 et y tait
devenu l'ami de Robespierre. Au _Moniteur_ du 17 octobre 1792 on peut
lire une longue lettre rdige par lui o il dnonce l'existence 
Gnes d'un comit autrichien et ne cache pas ses sympathies pour
la France. Un de leurs amis, Gaspare Sauli, avait galement voyag
en France, s'y tait li avec le frre de Robespierre, et avait, 
diverses reprises, essay de prcher  Gnes les nouveaux principes
franais. Arrts une premire fois en 1793 par les inquisiteurs
d'tat, et durement traits par eux, Serra et Sauli avaient t
relchs grce au ministre de France; mais ils n'avaient pas oubli
leur captivit, et avaient jur de se venger. Aussi bien ils
avaient trouv de puissants protecteurs. Faypoult leur tait tout
dvou. Saliceti, commissaire civil du Directoire, tait venu tout
exprs s'installer  Gnes, et passait tout son temps avec eux. La
boutique de Morando, une arrire-salle du Grand Caf sur la piazza
des Bianchi, et le palais de l'ambassade franaise taient devenus
les lieux de runion habituels des dmocrates. Ils y conspiraient
au grand jour, et, plus le terme approchait, plus ils se croyaient
srs du succs, et agissaient presque  dcouvert. Un soulvement
populaire tait imminent, d'autant plus dangereux que les conjurs
se sentaient soutenus par la France. L'aristocratie gnoise, de son
ct, ne voulut pas succomber sans essayer de lutter.  la propagande
dmocratique elle rpondit par la propagande ractionnaire. Les
riverains de la Polcevera et du Bisagno reurent des armes. Les
montagnards des Apennins promirent de les seconder.  Gnes, les deux
puissantes corporations des charbonniers et des portefaix, menaces
par les dmocrates dans l'exercice de leurs privilges, jurrent de
les maintenir en exterminant leurs ennemis. Des deux cts en un mot
ou s'apprtait  la lutte. L'aristocratie se crut mme assez forte
pour prendre les devants. Elle cra des inquisiteurs d'tat avec des
pouvoirs trs tendus, et ces derniers ordonnrent l'arrestation de
Vitaliani. Aussitt Faypoult le rclame comme couvert par l'immunit
de l'ambassade, et le gouvernement gnois a l'insigne faiblesse de le
relcher. Il eut honte pourtant de cette incroyable condescendance,
et ordonna l'arrestation de deux autres dmocrates connus par
l'exaltation de leurs sentiments. Ce fut comme l'tincelle qui mit le
feu aux poudres.

[Note 111: MARCELLIN PELLET. La Rvolution de Gnes en 1797.--Cf.
ACH. NERI. _Un giornalista della rivoluzione genovese (Illustrazione
Italiana, fv. 1887_).--BELGRANO, _Imbreviature di Giovanni Scriba_
(1882).]

Le 21 mai 1797, plusieurs centaines de dmocrates marchrent sur le
palais Ducal en hurlant la _Marseillaise_. Ils rclamaient la mise
en libert des deux dtenus. Chemin faisant leur nombre augmenta;
mais les Snateurs leur rpondirent avec fermet que justice serait
faite. Comme une garde imposante les dfendait; comme d'un autre ct
les dmocrates ne se sentaient ni assez forts ni assez bien arms
pour engager tout de suite les hostilits, ils feignirent d'agrer
les explications des Snateurs, et se rendirent ensuite au palais
de France. Le rle de Faypoult tait tout indiqu. Il aurait d se
renfermer dans son caractre officiel, et engager les dmocrates 
se disperser; mais il avait sem la discorde depuis trop longtemps
pour ne pas rcolter la rvolte. Il rpondit donc aux dmocrates
qu'il appuierait leurs rclamations auprs du Snat, et, en effet,
quand deux snateurs, Durrazzo et Cataneo, vinrent le prier de
dclarer qu'il ne protgeait pas les dmocrates, il les exhorta 
modifier leur constitution et  rendre la libert aux dtenus. Le
ministre de France avouait donc qu'il prenait une part effective
 la conspiration, et la France, en sa personne, travaillait au
renversement de l'antique constitution.

Faypoult se croyait, plus encore qu'il ne l'tait, le matre de la
situation. Il s'imaginait pouvoir exciter et retenir  son gr le
parti dmocratique. Toujours est-il, crivait-il  Bonaparte[112],
qu'en voil assez pour crer un fil avec lequel il sera facile de
mener les conseils, les collges, et la rformation invitable de
Gnes, avec l'acclration ou le retardement de vitesse qui nous
conviendra ... pour qu'il soit notoire que la France, trangre 
l'organisation politique d'un peuple ami et indpendant, ne s'en sera
mle que comme protectrice de la tranquillit de ce peuple. Il se
trompait: les fureurs populaires taient dchanes, et la rvolution
allait commencer.

[Note 112: Lettre cite par BOTTA, t. II, p. 451.]

Certains du succs depuis que l'ambassadeur de France s'tait
compromis en leur promettant officiellement son concours, les
dmocrates passrent la nuit du 21 au 22 dans le dlire de la joie,
et dans l'attente de prochains dsordres. Un certain nombre de
Cisalpins et quelques Franais se joignirent  eux. Les uns et les
autres portaient la cocarde tricolore. Aux cris de vive le peuple!
vive la libert! ils se portrent au palais de France, pendant que
quelques-uns d'entre eux s'emparaient de la Darse, de l'Arsenal, du
pont Royal, du fort de la Lanterne, et des portes Saint-Thomas et
Saint-Bnigne. Ils eurent le tort de se porter aux prisons de la
Malpaga, rceptacle immonde de dbiteurs et de faillis, dlivrrent
les prisonniers, leur donnrent des armes, et les associrent  leur
entreprise. Les condamns du bagne furent aussi dchans, et c'est
avec cette escorte de voleurs et d'assassins qu'ils publirent 
grand bruit le renversement de l'aristocratie, la libert de Gnes,
l'abolition des taxes pour les pauvres, la dchance des anciens
magistrats et la nomination de leurs successeurs.

Le Snat, surpris par cette brusque attaque, ne savait quel parti
prendre. Les citoyens fidles au gouvernement lgitime restaient
inactifs. Effars, hors d'tat de prendre une dtermination, ils
dputrent deux d'entre eux  Faypoult, en le priant de s'interposer.
Faypoult ne demandait pas mieux. Il trouvait dj que ses amis les
dmocrates allaient trop loin, et il avait appris avec peine la
dlivrance des faillis et des forats. Il engagea donc les snateurs
 se rsigner aux vnements, et  rformer la Constitution dans
un sens dmocratique. Quatre d'entre eux furent aussitt dsigns
pour s'entendre avec un nombre pareil de dlgus du peuple sur les
changements  oprer; mais il tait dj trop tard!

Les dmocrates, surexcits par leur premier succs, ne voulaient
plus d'un accommodement. Ils rclamaient l'abolition complte de
tous les privilges et la chute absolue de l'aristocratie. Dj mme
ils entouraient en armes le palais du Gouvernement et s'apprtaient
 en enfoncer les portes  coups de canon, et  imposer de la sorte
leurs volonts aux snateurs. Mais la populace d'une grande ville est
toujours assez nombreuse pour que chaque parti y recrute  sa guise
des adhrents. L'aristocratie comptait parmi le peuple de nombreux
partisans, surtout parmi les charbonniers et les portefaix; les
premiers, rudes montagnards habitus aux privations dans leurs ventes
de l'Apennin; les autres, robustes compagnons vivant au grand air
sur les quais de Gnes. Excits par le clerg qui avait ordonn des
prires de quarante heures, et moiti par haine pour les novateurs,
moiti par amour de la religion qu'ils croyaient outrage, les deux
corporations coururent aux armes aux cris de vive Marie! vive la
religion! Ceux des membres de l'aristocratie qui n'avaient pas encore
perdu tout courage, descendent aussitt dans la rue, et prennent le
commandement de ces bandes improvises, qu'ils conduisent au combat.
La mle fut atroce dans ces rues troites, surchauffes par un
soleil ardent, surtout  l'Arsenal et au pont Royal, o Doria se
battit avec une vaillance digne d'une cause meilleure. Les dmocrates
furent enfin battus, et la raction commena. Le cadavre de Doria,
frapp  la tte des siens, fut longtemps l'objet des outrages de ces
furieux. Faypoult, qui avait essay d'arrter le massacre, fut couch
en joue, et il et t tu sans une garde de cent hommes, que lui
envoya le Doge. La maison du consul de France, La Cheise, fut pille,
et quelques Franais mis  mort, entre autres Mnard, commissaire
de la marine. Ce qui exalta la fureur du parti victorieux, c'est
qu'on trouva dans la boutique de Morando des listes de proscription
prpares  l'avance d'aprs les rgles des conspirations classiques,
et des lettres, beaucoup plus compromettantes, qui prouvaient les
rapports des rvolutionnaires avec l'ambassade de France.

Une scne burlesque marqua cette triste journe du 23 mai. Les
dmocrates avaient donn la libert  un Turc esclave, et lui avaient
appris  crier vive le peuple! Ce Turc tombe entre les mains d'une
troupe de charbonniers qui, l'entendant crier vive le peuple! le
maltraitent horriblement et le forcent  crier vive Marie! Ramen,
dans la confusion du combat, au milieu des dmocrates, ce partisan
improvis de la Vierge est aussitt par eux rou de coups. Le
malheureux, meurtri, effar, ne comprenant plus rien aux vnements,
disait que les chrtiens taient devenus fous, et il avait raison!

Force tait donc reste  la loi, au gouvernement tabli, et les
dmocrates, malgr l'appui secret de la France et leurs premiers
succs, taient rduits  fuir la vengeance des patriciens: mais
l'incertitude o se trouvait le Snat sur la manire dont Bonaparte
recevrait ces nouvelles le jetait dans une grande perplexit. Le Doge
lui crivit une lettre pleine de soumissions et d'excuses au sujet du
meurtre des Franais. Bonaparte avait t dj inform par Faypoult
de ces graves vnements, et il lui avait rpondu[113] sur-le-champ
en lui enjoignant de quitter Gnes dans les vingt-quatre heures, si
le Gouvernement ne lui accordait pas toutes les satisfactions qu'il
exigeait. Il envoya en mme temps son aide de camp Lavalette, avec
une lettre insolente adresse au Doge, et qu'il devait lire en plein
Snat. Quand Lavalette se prsenta  Faypoult pour lui faire part de
sa mission, ce dernier lui objecta que jamais tranger n'avait paru
devant le Snat prsid par le Doge. Il serait bien plus trange,
rpondit l'aide de camp, qu'un ordre du gnral Bonaparte ne ft
pas excut. Je me rendrai dans une heure au palais, et j'entrerai
au Snat sans m'occuper des formes de l'tiquette. En effet, une
demi-heure aprs, Lavalette tait introduit, et, le sabre au ct,
le poing sur la hanche, il donnait lecture de la lettre suivante,
qui mrite d'tre cite dans son intgralit, comme donnant la note
exacte de la jactance franaise et de la faiblesse italienne, aux
temps troubls dont nous avons essay de retracer l'histoire[114].

[Note 113: _Correspondance_, t. III, p. 75. Mombello, 27 mai 1797:
Les puissances de l'Italie se joueront-elles donc toujours de notre
sang? Je vous requiers, si, vingt-quatre heures aprs que mon aide de
camp aura lu la prsente lettre au Doge, les conditions n'en sont pas
remplies dans tous ses dtails, de sortir sur-le-champ de Gnes et de
vous rendre  Tortone. Je crois qu'il est ncessaire de prvenir les
Franais tablis  Gnes, qui auraient des craintes, qu'ils cherchent
 se mettre en sret. Puisque l'aristocratie veut nous faire la
guerre, il vaut mieux qu'elle se dclare actuellement que dans toute
autre circonstance. Elle ne vivra pas dix jours.--Cf. nouvelle
lettre  Faypoult, du 29 mai 1797 (_Corresp._, III, 80).--Cf. la
lettre crite au Directoire, de Mombello, le 30 mai 1797, pour le
mettre au courant de l'meute du 21-23 mai, et lui annoncer une
svre rpression, T. III, p. 81: Les petites puissances d'Italie
sont accoutumes depuis sept ans  vilipender les Franais,  les
laisser assassiner dans les rues et  n'avoir pour eux aucune espce
de considration ni de justice. Ce ne sera que par des exemples
svres, que par une attention soutenue du Gouvernement franais
pour faire punir les hommes qui, dans les diffrents tats, prchent
la populace contre nous, que l'on parviendra  revtir les citoyens
franais des mmes gards que l'on a eus pour les sujets des autres
puissances. LAVALETTE. _Mmoires_.]

[Note 114: _Correspondance_, t. III, p. 75, Mombello, 27 mai
1797.--Cf. t. III, p. 84, Lettre du 1er juin 1797, adresse au
Directoire pour lui annoncer qu'il va faire peur au Gouvernement
gnois, et lettre du 3 juin (t. III, p. 90) o il rend compte de la
mission de Lavalette.]

Srnissime Doge, j'ai reu la lettre que votre Srnit s'est donn
la peine de m'crire. J'ai tard  y rpondre jusqu' ce que j'aie
reu les renseignements sur ce qui s'tait pass  Gnes, et dont
votre Srnit m'a donn la premire nouvelle. Je suis afflig et
sensiblement affect des malheurs qui ont menac et menacent encore
la Rpublique de Gnes. Indiffrente  vos discussions intrieures,
la Rpublique franaise ne peut pas l'tre aux assassinats, aux
voies de fait de toute espce qui viennent de se commettre dans
vos murs contre les Franais. La ville de Gnes intresse sur tant
de points la Rpublique franaise et l'arme d'Italie, que je me
trouve oblig de prendre des mesures promptes et efficaces pour y
maintenir la tranquillit, y protger les proprits, y conserver les
communications, et assurer les nombreux magasins qu'elle contient.
Une populace effrne et suscite par les mmes hommes qui ont fait
brler la _Modeste_, aveugle par un dlire qui serait inconcevable,
si l'on ne savait que l'orgueil et les prjugs ne raisonnent pas,
aprs s'tre assouvie du sang franais, continue encore  maltraiter
tous les citoyens franais portant la cocarde tricolore.

Si, vingt-quatre heures aprs la rception de la prsente lettre,
que je vous envoie par un de mes aides de camp, vous n'avez pas mis 
la disposition du ministre de France tous les Franais qui sont dans
vos prisons; si vous n'avez pas fait arrter les hommes qui excitent
le peuple de Gnes contre les Franais; si enfin vous ne dsarmez
pas cette populace, qui sera la premire  se tourner contre vous
lorsqu'elle comprendra les consquences terribles de l'garement o
vous l'avez entrane; le ministre de la Rpublique franaise sortira
de Gnes et l'aristocratie aura exist.

Les ttes des snateurs me rpondront de la sret de tous les
Franais qui sont  Gnes, comme les tats entiers de la Rpublique
me rpondront de leurs proprits.

Je vous prie, du reste, de croire aux sentiments d'estime et  la
considration distingue que j'ai pour la personne de votre Srnit.

Tel tait le langage superbe et injurieux de Bonaparte  un
gouvernement respectable par son antiquit, et au chef d'un peuple
brave et gnreux. Il y eut un moment de fureur, mais trop court,
dans l'assemble. Les vieux souvenirs des temps hroques se
rveillrent. _Ci batteremo_. Eh bien! nous nous battrons! s'cria
un snateur: mais cet appel aux nobles passions du coeur humain
resta sans cho. Au contraire, on et dit que les snateurs gnois
avaient peur du courage de l'un d'entre eux, car ils ne songrent
plus qu' obir. Lavalette alla lui-mme dlivrer les prisonniers
franais qui s'attendaient  tre massacrs, et les fit conduire par
des officiers gnois jusqu' l'htel de l'ambassade,  travers les
rangs presss d'une foule qui commenait  trembler de son audace.
Il demanda et obtint l'largissement des prisonniers cisalpins, qui,
pourtant, taient venus tout exprs  Gnes pour y renverser le
gouvernement, et avaient t pris les armes  la main. Enfin, il fit
procder au dsarmement gnral. Le Snat se prta sans rsistance
 cette dernire mesure, car il craignait de se trouver  la merci
d'un soulvement populaire. Il promit mme une gratification de deux
livres  tous ceux qui reporteraient leurs armes au dpt militaire;
mais, quand il fallut livrer  la vengeance de Bonaparte Grimaldi
et Spinola, les inquisiteurs d'tat qui pourtant n'avaient fait
que leur devoir en essayant de soutenir le gouvernement tabli;
quand il fallut se rsigner  la honte d'abandonner Cataneo, le
snateur qui s'tait mis  la tte des charbonniers et des portefaix,
l'humiliation fut profonde, et les regrets amers. Il est vrai que
tout le monde avait le sentiment de l'impuissance absolue de la
Rpublique. Deux divisions franaises[115] taient dj en marche
contre Gnes. Le temps tait pass de la rsistance. Les patriciens
gnois s'inclinrent devant la force brutale, et acceptrent toutes
les exigences de ce vainqueur sans combat.

[Note 115: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 1er Juin 1797
(_Corresp._, t. III, p. 81) Aujourd'hui arrivent  Tortone 3  4,000
hommes que j'y ai envoys. Je les ferai soutenir au besoin par les
8,000 Pimontais qui sont  Novare, comme nous en sommes convenus
avec l'envoy du roi de Sardaigne.]

Aussi bien le but principal de ces menaces n'tait pas la libration
de quelques dtenus ou l'emprisonnement de trois magistrats. Dans
la pense de Bonaparte, ce n'taient l que les cts secondaires
de la question. Ce qu'il voulait surtout, c'tait un changement
de gouvernement, c'tait la substitution de la dmocratie 
l'aristocratie. Ses agents, Faypoult surtout, insistaient auprs du
Snat gnois et l'engageaient  faire des concessions dmocratiques,
et  ouvrir une porte aux ides de rforme, s'ils ne voulaient
tre entrans par elles. Ces exhortations, vivement prsentes,
produisirent un effet immdiat.  la vrit, le plus grand nombre des
Snateurs redoutaient ces concessions, qui ne leur rapporteraient
que mpris et perscutions; l'exemple de Venise les terrifiait.
Quelques-uns d'entre eux pensaient au contraire qu'une rforme
tait indispensable, et ils l'aimaient mieux, rdige par Bonaparte
qu'impose par la faction dmocratique. Le Snat restait donc
indcis, et il se complaisait dans cette incertitude, suivant
l'habitude de tous les gouvernements sniles qui s'attachent  tout
prix au _statu quo_. Mais les divisions franaises de Rusca et de
Serrurier s'approchaient de Gnes. D'autres troupes s'branlaient
de Crmone pour les appuyer en cas de besoin. Les dmocrates[116],
encourags par la prsence de nos troupes, relevaient la tte, et
dj reprenaient confiance.  Finale,  Savone,  Porto-Maurizio,
ils avaient dj plant des arbres de libert, en sorte que, menacs
par un parti puissant, entours de soldats trangers, harcels
par les agents du Directoire ou les lieutenants de Bonaparte, les
snateurs gnois n'avaient mme plus la libert de dlibrer. Ils se
rsignrent donc  envoyer  Bonaparte trois d'entre eux, Cambiaso,
Carbonaro et Serra, trois patriotes clairs et fort estims. En
mme temps, ils expdirent  Paris Rivarola, en lui recommandant,
puisqu'il fallait se plier  la ncessit, de faire en sorte que
l'ancienne forme de gouvernement subt le moins d'altration
possible, et surtout de sauvegarder l'intgrit du territoire.

[Note 116: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 3 juin 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 90): Mon aide de camp Lavalette a
trouv le peuple de Gnes extrmement divis. Les charbonniers et les
portefaix ameuts, pays et arms par le Snat, paraissent anims au
dernier point contre les Franais; le reste du peuple, spcialement
les ngociants et les marchands, extrmement bien disposs pour la
Rpublique Franaise, dont ils esprent quelques modifications dans
leur gouvernement.]

C'tait  Mombello, plus encore qu' Paris, que devaient tre
fixes les destines de la Rpublique gnoise. Les ngociations ne
tranrent pas en longueur, car les ides de Bonaparte se trouvrent
en harmonie avec celles des ngociateurs gnois. Bonaparte acceptait
la dmocratie, mais la dmagogie lui rpugnait. Homme de guerre et
de discipline, il cherchait avant tout  maintenir l'ordre: aussi
penchait-il vers les ides modres et confiait-il volontiers
la direction des affaires  ceux qui, par raison plutt que par
sympathie, acceptaient les rformes et raisonnaient leur adhsion. Le
5 juin fut sign un trait provisoire[117]. Le gouvernement devait
appartenir dornavant au peuple tout entier, et non plus seulement
aux nobles, c'est--dire que le dogme de la souverainet nationale
tait proclam. Le pouvoir lgislatif tait confi  deux Chambres de
300 et de 500 membres; le pouvoir excutif  12 snateurs prsids
par un Doge.  partir du 14 juin[118], un gouvernement provisoire de
22 membres, sous la prsidence du Doge, serait institu pour mnager
la transition, et une commission spciale rglerait les dtails de
la nouvelle Constitution. Des articles spciaux garantissaient le
libre exercice de la religion catholique, la franchise du port de
Gnes, la dette publique et la banque de Saint-Georges. La France
accordait en outre le respect du territoire, et, sauf indemnit pour
les Franais insults ou lss dans les journes du 22 et du 23 mai,
amnistie pleine et entire. Certes, ces modifications taient de tous
points excellentes, car le principe de l'galit devant la loi tait
admis, les privilges suranns disparaissaient, mais le principe
de l'autorit tait respect et la licence comprime. Pourtant les
exalts du parti dmocratique ne se contentrent pas de ces rformes.

[Note 117: Les conditions en sont numres dans la _Correspondance_,
t. III, p. 94.]

[Note 118: Lettre du 7 juin 1797 adresse au Doge, pour l'avertir que
la convention est signe et lui communiquer la liste du gouvernement
provisoire de vingt-deux membres (_Correspondance_, t. III, p. 109).
Mme date, lettre  Faypoult (III, 102).]

La nouvelle du trait de Mombello ne fut connue  Gnes que le 14
juin. Les rues et les places publiques sont aussitt encombres
par la foule, qui pousse des cris de joie en apprenant la chute de
l'aristocratie. Des arbres de libert sont dresss sur les places
publiques[119]. Les cocardes tricolores sont galement arbores.
Quelques dames avaient prpar des bonnets  trois couleurs,
qu'elles appelaient bonnets de libert: elles les distriburent aux
dmocrates, qui s'en parrent avec bonheur. Morando ne se sentait
plus d'aise. Vitaliani haranguait la multitude, et l'excitait  crier
vive la libert! Bientt commencrent les excs, car l'imitation
servile des tragi-comdies jacobines prvalut. La foule, guide par
Morando et Vitaliani, se porta au palais Ducal, afin de brler le
livre d'or, soigneusement dpos dans une chambre d'o il ne sortait
que pour recevoir l'inscription d'une famille rcemment anoblie. Ce
n'tait  vrai dire qu'une sorte d'almanach de la noblesse. On s'en
empara aprs avoir bris toutes les portes, et on le brla sur la
place d'Acqua Verde. On descendit mme jusqu' la purilit; car on
pera  coups de baonnette ou de sabre cet emblme innocent. En
mme temps le peuple brla la chaise  porteur du Doge, l'urne au
scrutin du Snat, et quelques instruments  l'usage des patriciens.
On croyait ainsi tuer l'aristocratie[120].

[Note 119: Voir la relation adresse par un certain Poggi, dans le
style emphatique de l'poque,  la Socit d'instruction populaire
de Milan: Le peuple entier nageait dans les douceurs rserves
aux purs rpublicains, si l'on en excepte le brutal oligarque qui,
accroupi dans un coin secret, mordait peut-tre la poussire reste
veuve de son or fatal, sem mal  propos. Tout  coup la voix sonore
de la Renomme annonce que, dans le quartier du Pr, le peuple dans
l'ivresse a plant le premier arbre de libert. Ce fut une voix
cratrice. Dans un instant on vit des arbres se dresser sur chaque
place. Gnes parut un bois, car plus de cent furent plants dans
un jour. Ce morceau ridicule est cit par CANTU: _Histoire des
Italiens_, t. XI, p. 98.]

[Note 120: Poggi, cit par Cantu (_ut supra_, p. 69), raconte
ainsi, dans son absurde phrasologie, cette crmonie d'expiation:
Les cendres furent livres au vent, qui les emporta sur la mer
Tyrrhnienne pour les confondre avec celles du livre d'or nagure
brl sur les lagunes Adriatiques, et l, sur les ailes d'autres
vents, elles furent transportes au gouffre profond de l'Achron!]

Une action autrement blmable fut de renverser et de briser, dans
la cour du palais Ducal, la statue d'Andr Doria, leve par la
reconnaissance des anciens Gnois  la mmoire et aux vertus de ce
citoyen minent. On en suspendit la tte et les bras  l'arbre de la
libert, et les autres morceaux furent jets dans les gouts[121].
Que prsageaient aux vivants les outrages dirigs contre les morts
illustres, et l'oubli des services minents rendus  la patrie?
Bonaparte, et cet acte l'honore, rougit de cette lchet et rappela
les Gnois au sentiment de la pudeur en leur adressant la lettre
suivante: Citoyens, j'apprends avec le plus grand dplaisir que,
dans un moment de chaleur, l'on a renvers la statue d'Andr Doria.
Andr Doria fut grand marin, et homme d'tat. L'aristocratie tait
la libert de son temps. L'Europe entire envie  votre ville le
prcieux avantage d'avoir donn le jour  cet homme clbre. Vous
vous empresserez, je n'en doute pas,  relever sa statue. Je vous
prie de vouloir m'inscrire pour supporter une partie des frais que
cela occasionnera, et que je dsire partager avec les citoyens les
plus zls pour la gloire et pour le bonheur de votre patrie[122].

[Note 121: _Correspondance_, t. III, p. 134, Mombello, 10 juin 1797.
Au gouvernement provisoire de Gnes.--Cf. _Giornale Ligustico_, an
XIV, fas. 3-4 1887. A. N. _La statue et une mdaille d'Andr Doria_.]

[Note 122: Cf. La curieuse lettre du 10 juin 1797, adresse au
gouvernement provisoire, et renfermant, avec un appel  la concorde,
des conseils de modration et de prudence (t. III, p. 131).]

Aussi bien Bonaparte s'inquitait de l'opinion publique et prenait 
son gard des mnagements infinis. Il crivait[123]  Faypoult, en
le priant d'engager Poussielgue, qui maniait facilement la plume, 
composer une relation de la rvolution de Gnes: Ce n'est que parce
que les patriotes et les gens sages n'crivent jamais, ajoutait-il,
que l'on livre l'opinion  un tas de misrables stipendis qui la
pervertissent et tuent l'esprit public. Une pareille invitation
tait un ordre auquel se conforma Poussielgue. Il composa donc la
relation de la rvolution de Gnes, et en envoya un exemplaire 
Bonaparte qui le remercia de son attention, et crivit tout de
suite  Faypoult en le priant d'acheter pour son compte cinq cents
exemplaires, non pas tant pour encourager l'auteur que pour rpandre
un crit qui expliquait et justifiait son intervention  Gnes.
Ingnieux et prcis dans ses instructions, il recommandait en mme
temps  Faypoult de distribuer ces cinq cents exemplaires de faon
 contenter tout le monde: Vous m'en enverrez directement cent,
lui disait-il[124], et cent autres au citoyen Girardin, libraire au
Palais-Royal, sans aucune espce de lettre d'envoi. Je vous prie
d'envoyer les trois cents autres  tous nos ministres en Europe,
 tous les ministres des affaires trangres des gouvernements
italiens, aux membres les plus marquants de tous les partis du
conseil des Cinq Cents, des Deux Cent Cinquante, au Congrs des
Grisons, aux principaux cantons de la Suisse, et  nos principaux
consuls en Espagne.

[Note 123: _Correspondance_, t. III, p. 270. 9 septembre 1797.]

[Note 124: _Correspondance_, t. III, p. 227.]

La libert tait donc proclame  Gnes. Il fallait maintenant en
rgler l'exercice. Les vingt-deux membres du gouvernement provisoire
avaient t choisis avec soin par Bonaparte parmi les hommes les plus
connus pour leurs opinions modres, et les plus estims pour leurs
talents. Serra, Cambiaso, Pareto, Corvetto, Maglione et Ruzzo en
taient les membres les plus influents. Ils publirent un manifeste
adroit, o, tout en remerciant Bonaparte de sa bienveillance et
les nobles gnois de leurs gnreux sacrifices, ils exhortaient
les citoyens  la concorde, et leur annonaient d'importantes
amliorations.

Les principales villes du littoral s'associrent volontiers au
mouvement dmocratique, et envoyrent des adresses de flicitations.
Les anciens fiefs impriaux renoncrent mme  leur prcaire
indpendance[125], et demandrent  faire partie intgrante de
la rpublique. Peu  peu les esprits s'apaisaient. Tout semblait
indiquer, aprs cette premire effervescence populaire, une re de
paix et de libert sous le patronage de la France. Les conseils
municipaux s'organisrent et on travailla  rdiger la Constitution;
mais la bonne union ne dura pas longtemps, et de nouveaux troubles
clatrent  propos de cette Constitution.

[Note 125: Lettre de Bonaparte  Faypoult, date de Mombello, 27 juin
1797 (t. III, p. 152),  propos de la runion des fiefs impriaux.
L'article 11 du trait secret de Campo-Formio confirme l'annexion
des fiefs impriaux: Sa Majest l'Empereur ne s'oppose pas  ce que
la Rpublique franaise a fait des fiefs impriaux en faveur de la
Rpublique Ligurienne. Sa Majest runira ses bons offices  ceux
de la Rpublique franaise pour que l'Empire germanique renonce aux
droits de suzerainet qu'il pourrait avoir en Italie, et spcialement
sur les pays qui font partie des Rpubliques Cisalpine et Ligurienne,
ainsi que sur les fiefs impriaux.]

Un des vingt-deux membres du gouvernement provisoire, l'vque
de Noli, Solari, tait un des plus ardents disciples du fameux
rformateur toscan, Ricci. Il fit dcider que l'autorisation du
gouvernement serait ncessaire pour confrer les ordres sacrs, et
pour recevoir, dans les couvents, des moines ou des religieuses:
mesures trs sages assurment, mais qui portaient un coup 
la domination du clerg. De plus, Serra fit dcrter que des
missionnaires, envoys par le gouvernement, prcheraient, pendant ou
aprs le service divin, la dmocratie au peuple. Or, le clerg gnois
tenait  ses privilges et son influence. Menac par les rformes de
l'vque Solari, choqu par les innovations  tout le moins tranges
de Serra, il se pronona rsolument contre la nouvelle Rpublique,
et, comme il tait encore trs puissant, surtout dans les campagnes,
le nombre des ennemis de la dmocratie s'accrut encore dans de fortes
proportions.

Quant aux nobles, ils n'avaient pas attendu les rformes de la
Commission des vingt-deux pour se prononcer nergiquement. Contenus,
il est vrai, par le voisinage de l'arme franaise, ils n'osaient
entrer en lutte ouverte, mais les principaux d'entre eux, les
Spinola, Durazzo, Doria et Grimaldi, n'attendaient qu'une occasion
favorable pour recouvrer leurs privilges. Comme ils conservaient
encore une nombreuse clientle, ils entretenaient l'incertitude dans
les esprits et la haine contre le nouvel ordre de choses.

 cette opposition latente, mais srieuse, du clerg et de la
noblesse, se joignait le mcontentement des gros ngociants,
inquits dans leur commerce par les rapines des Barbaresques,
rapines d'autant plus fcheuses que la France avait garanti la marine
gnoise contre leurs attaques. Enfin et surtout, la prsence des
troupes et des gnraux franais contribuait  aigrir les esprits,
car elle dmontrait ou bien que l'indpendance gnoise n'tait qu'un
vain mot, ou bien que Bonaparte se dfiait des Gnois. Aussi les
ennemis du nouveau rgime se prvalaient-ils de la prsence d'une
arme franaise pour proclamer la ruine et la servitude de la patrie.
Ils annonaient que les forteresses de Savone et de San Remo, les
seuls remparts de l'indpendance gnoise du ct de la France,
allaient tre dtruites. Ils faisaient remarquer qu'on dgarnissait
l'arsenal. La noblesse, le clerg et leurs nombreux partisans
fomentaient ces dispositions ennemies. Tout semblait indiquer un
prochain soulvement.

En effet la rvolte clata le 4 septembre,  la nouvelle de
l'arrestation, par ordre du gouvernement provisoire, de quelques
nobles, notoirement connus par leur opposition. Les paysans
s'armrent, et, pleins de fureur, marchrent contre Gnes. Le gnral
Duphot[126],  la tte d'une division franaise et des dmocrates
gnois, se prsenta au-devant des insurgs. Une bataille sanglante
s'engagea dans le faubourg d'Albaro. Les paysans, fanatiss par le
moine Pezzuolo et un certain Marc Antoine, rsistrent avec nergie;
mais la discipline et la science militaire triomphrent du nombre et
du fanatisme. Les rvolts s'enfuirent  la dbandade.

[Note 126: Duphot tait  Gnes depuis le 12 aot. Voir lettres de
Bonaparte  Faypoult (_Correspondance_, t. III, p. 232) et  Berthier
(III, 231).]

 peine la sdition du Bisagno tait-elle apaise, que de nouveaux
bruits de guerre se firent entendre dans la Polcevera. Une multitude
arme, beaucoup plus nombreuse que dans le Bisagno, s'empara par
surprise du fort de l'peron qui domine Gnes, et occupa la seconde
enceinte de murailles,  l'exception de la batterie de San Benigno.
L'effroi s'empara du gouvernement. La garnison tait faible, des
signes de rbellion commenaient  se manifester  l'intrieur, et la
reddition de la ville semblait invitable.

Duphot, qui revenait du Bisagno, ranima tous les courages, et
conduisit ses soldats  une nouvelle bataille. Le combat dura
quatre heures et fut vivement disput. Chasss de leurs positions,
les paysans de la Polcevera prirent la fuite, poursuivis par les
dmocrates, qui leur turent beaucoup de monde et entassrent dans
les prisons de Gnes plusieurs centaines de captifs.

La double victoire d'Albaro et de San Benigno suffit pour arrter
toute explosion nouvelle. Tout rentra dans le repos, mais c'tait
un calme menaant, celui de la terreur et nullement celui de la
fidlit. La vengeance en effet suivit de prs la victoire. Un
conseil de guerre condamna  mort une douzaine de paysans, d'autres
furent envoys aux galres. Quant  Bonaparte, comme ces troubles,
sans l'inquiter, l'irritaient, il rsolut de svir, et envoya le
gnral Lannes  Gnes pour l'occuper militairement. J'ai t trs
tonn, crivait-il  Faypoult[127], d'apprendre le soulvement des
paysans de la montagne. J'ai bien reconnu l le caractre italien,
dont il faut toujours se mfier. Le gouvernement provisoire est un
peu jeune. Il est trop confiant. J'ai envoy hier des ordres pour
que le gnral Lannes, avec une colonne mobile, se rendt  Tortone,
o il sera  votre disposition. J'ai envoy galement le gnral
Casabianca avec des sous-officiers d'artillerie et ce que demandait
le gnral de Gnes. Qu'on punisse svrement les auteurs de cette
insurrection, sans quoi on recommencera toujours, et vous sentez
combien, surtout pour une ville de commerce, cela fait mauvais effet.
Au reste, j'espre qu'au moyen de prcautions[128] qu'on prendra, et
de l'esprit de dfiance qu'on montrera, de pareils vnements ne se
renouvelleront plus.

[Note 127: _Correspondance_, t. III, p. 276.--Passariano, 9 septembre
1797.--Cf. Lettre  Faypoult, du 10 septembre (t. III, p. 281) pour
se plaindre de la faiblesse du gouvernement provisoire gnois,
et demander l'envoi d'otages  Milan.--Lettre au gouvernement de
Gnes (10 sept.).--_Corresp._, III, p. 285: Agissez avec force;
faites dsarmer les villages rebelles; faites arrter les principaux
coupables; faites remplacer les mauvais prtres, chassez les curs,
ces sclrats qui ont ameut le peuple et arm le bon paysan contre
sa propre cause, etc.]

[Note 128: Voir, dans la _Correspondance_ (t. III, p. 284.
Passariano, 10 septembre 1797), la curieuse lettre adresse par
Bonaparte  l'archevque de Gnes, pour le remercier d'une pastorale
pacifique: J'ai cru entendre un des douze aptres. C'est ainsi que
parlait saint Paul. Que la religion est respectable lorsqu'elle a des
ministres comme vous! Vritable aptre de l'vangile, vous inspirez
le respect, vous obligez vos ennemis  vous estimer et  vous
admirer; vous convertissez mme l'incrdule. Pourquoi faut-il qu'une
glise qui a un chef comme vous ait de misrables subalternes qui ne
sont pas anims par l'esprit de charit, de paix? et les conseils
de modration qu'il adressa quelques jours plus tard (Passariano, 6
octobre, t. III, p. 366) au gouvernement provisoire.]

Lannes excuta strictement les ordres qu'il avait reus. La ville et
les forts furent occups par de fortes garnisons franaises, et on
attendit les vnements, l'arme au pied. Les Gnois taient alors
dans l'pouvante. Ils venaient d'apprendre la chute et le partage
de Venise, et redoutaient pour eux un sort semblable. En face de
la France menaante, de Bonaparte impntrable, de ses lieutenants
gardant un silence de commande, les anciens partis tremblaient de
peur. Ils oublirent momentanment leurs divisions intestines pour
ne songer qu'au salut commun, et supplirent Bonaparte de les tirer
d'incertitude en leur faisant connatre ses volonts et surtout en
arrtant la rdaction dfinitive de la Constitution.

Bonaparte se contenta d'abord de donner des conseils, et ils taient
forts sages: J'apprends avec peine que vous tes diviss entre
vous, et que par l vous donnez un champ libre  la malveillance et
aux ennemis de la libert. touffez toutes vos haines et runissez
tous vos efforts, si vous voulez viter de grands malheurs  votre
patrie et  votre famille. Il leur recommandait en outre de mnager
les susceptibilits religieuses, et de supprimer rsolument toutes
les commissions extraordinaires: Vous ne devez pas vous gouverner
par des excs, comme vous ne devez pas vous laisser prir par la
faiblesse[129].

[Note 129: Lettre de Bonaparte au prsident du gouvernement
provisoire, 6 octobre 1797. _Correspondance_, III, 366.--Cf. lettre
du 26 septembre (_Corresp._, III, 344) au comit des relations
extrieures de la Rpublique Ligurienne: touffez tous les ferments
de haine qui commencent  diviser votre gouvernement. Prenez garde de
vous dsunir. La libert a dj assez d'ennemis dans votre pays, sans
en accrotre le nombre par une dfiance mal place....]

 ces conseils, qui risquaient de demeurer platoniques, Bonaparte,
en homme pratique, joignit un projet de Constitution. La Rpublique
gnoise serait maintenue; elle prendrait seulement le nom des
Rpublique Ligurienne, car c'tait alors la mode de ressusciter les
noms antiques. Le pouvoir excutif serait confi  un Directoire
de cinq membres, et le pouvoir lgislatif appartiendrait  un
conseil des anciens de trente membres, et  un conseil des jeunes
de soixante membres. Le peuple serait convoqu dans ses comices et
prononcerait, en dernier ressort, sur l'acceptation ou le rejet de la
nouvelle Constitution. Bonaparte, avec une hauteur de vues et une
impartialit dont on ne saurait trop le louer, engageait les Gnois
 ne pas exclure les nobles des fonctions publiques. Ce serait une
injustice rvoltante, ajoutait-il[130]. Vous feriez, ce qu'ils ont
fait. Il terminait par un sage appel  la concorde Mfiez-vous de
tout homme qui veut exclusivement concentrer l'amour de la patrie
dans ceux de sa coterie; si son langage a l'air de dfendre le
peuple, c'est pour l'exasprer, le diviser.... Dans un moment o vous
allez vous constituer en un gouvernement stable, ralliez-vous. Faites
trve  vos mfiances; oubliez les raisons que vous croirez avoir
pour vous dsunir, et, tous d'accord, organisez et consolidez votre
gouvernement.

[Note 130: Lettre du 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 420.]

Aussi bien Bonaparte dsirait terminer cette importante affaire,
avant de rentrer en France. Il ne se dissimulait pas que l'Autriche
n'avait dpos les armes que momentanment, et n'attendait qu'une
occasion pour revendiquer ses droits et intervenir de nouveau
en Italie. Aussi s'emportait-il contre les maladroits ou les
fanatiques qui, par leurs excs de zle, compromettaient l'oeuvre
du gouvernement provisoire gnois. Il en voulait surtout  quelques
rfugis napolitains dont les furibondes dclamations contre la
religion entretenaient dans les esprits une incurable dfiance. Il
pressait Faypoult de leur imposer silence, et de conclure au plus
vite. Il est bien important que tout soit libre sur nos derrires,
lui crivait-il, car nous aurons besoin de toutes nos forces pour
donner un vigoureux coup de collier.

On n'osait dj plus ne pas excuter les ordres de Bonaparte.
Faypoult comprit que le moment tait pass des hsitations, et se
chargea de le faire comprendre au gouvernement provisoire.

Les Gnois se rsignrent. Ils taient entre les mains de la France:
mieux valait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et accepter
ce qu'on ne pouvait plus viter. Le peuple fut donc convoqu dans
ses comices le 19 janvier 1798. Malgr la pression des baonnettes
franaises, 17,000 citoyens eurent le courage de dposer un vote
ngatif, mais 100,000 suffrages affirmatifs consacrrent la ruine
de l'antique indpendance. Les cinq nouveaux directeurs, Corvetto,
Littardi, Maglione, Molfino et Costa furent aussitt lus, les
membres des conseils nomms, et de plates adresses de remerciement
furent envoyes au Directoire.

Ainsi prit, ou du moins fut transforme, la Rpublique gnoise; mais
fire, courageuse, et aprs avoir vers du sang pour sa dfense, non
pas humblement docile comme l'avait t la Rpublique Cisalpine, non
pas gmissante comme le fut la Rpublique Vnitienne. Ce fut une
consolation dans son infortune; ce sera son honneur aux yeux de la
postrit.




CHAPITRE III

CHUTE ET PARTAGE DE LA RPUBLIQUE VNITIENNE (1796-1797)

     Grandeur et dcadence de la Rpublique vnitienne. -- La
     politique de neutralit dsarme. -- Le comte de Lille est
     expuls de Vrone. -- Violations du territoire vnitien. --
     Entre des Franais  Vrone. -- Le podestat Ottolini. --
     Mnagements calculs de Bonaparte. -- Ngociations d'alliance.
     -- Les exigences de Bonaparte. -- Prparatifs de guerre. --
     Les dmocrates soulvent Bergame, Brescia, Salo, mais ils sont
     crass. -- Manifeste de Battaglia. -- Les prliminaires de
     Leoben. -- Mission de Junot  Venise. -- Les Pques vronaises.
     -- L'assassinat de Laugier. -- Mission Dona et Giustiniani.
     -- Punition de Vrone. -- Transformation de la Rpublique
     aristocratique en Rpublique dmocratique. -- Trait de Milan.
     -- Les convoitises autrichiennes. -- Mission Querini. -- Motion
     Dumolard. -- Dsorganisation de la nouvelle Rpublique. --
     Pillages. -- Ngociations de Campo-Formio. -- Les instructions
     du Directoire et les rsolutions de Bonaparte. -- Trait de
     Campo-Formio. -- Comment est accueillie la nouvelle. -- Les
     scrupules de Villetard. -- Les dpouilles de Venise. -- Prise de
     possession par les Autrichiens.


Que Bonaparte ait t l'auteur de la chute et du partage de la
Rpublique vnitienne en 1797[131], tout le monde est d'accord sur ce
point: mais qu'il soit entr en Italie avec l'intention bien arrte
de dtruire Venise, et qu'il ait subordonn toute sa politique 
cette arrire-pense, nous ne le croyons pas. L'examen attentif des
documents contemporains nous prouvera au contraire que ce furent
les vnements et nullement Bonaparte qui prcipitrent la chute de
cette ville infortune. Il est vrai que le gnral en chef de l'arme
d'Italie profita de ces vnements sans le moindre scrupule, et ne
fit rien pour prvenir cette ruine lamentable. Il est certes bien
coupable d'avoir agi de la sorte, mais il n'est pas le seul coupable.
C'est ce que nous allons essayer de dmontrer en instruisant 
nouveau ce grand procs historique.

[Note 131: Consulter DARU, _Histoire de Venise_, dition 1819, t. V,
et surtout t. VII, avec les pices justificatives;--NAPOLON Ier,
_Correspondance_, t. I, II, III;--TINTORI, _Raccolta chronologica
raggionata di documenti inediti che formano la storia diplomatica
della rivoluzione e caduta della Republica di Venezia_; --CANTU,
_Histoire des Italiens_, trad. Lacombe, t. XI;--BARRAL, _Chute d'une
rpublique, Venise_, 1885;--SYBEL, _l'Europe pendant la rvolution_,
trad. Dosquet, t. IV;--BOTTA, _Histoire d'Italie de 1789  1814_, t.
I, II, III.]


I

En 452 aprs Jsus-Christ, quelques pcheurs,  l'approche des
Huns et de leur terrible chef Attila, s'enfuirent dans les lagunes
qui bordent la cte septentrionale de l'Adriatique et y btirent
un misrable village, Venise, qui grandit peu  peu, car tous les
exils attirs en ces lieux par la facilit de la dfense s'y
donnrent comme rendez-vous et grossirent la population primitive.
En 697 les chefs des diverses les se runirent pour lire un chef
unique,  vie, auquel ils donnrent le nom de duc ou doge. Menacs
par les pirates de l'Istrie, ils les repoussrent et tendirent leur
domination sur l'Illyrie. Matres de l'Adriatique, les Vnitiens
portrent au loin leur commerce. Les croisades augmentrent leur
prosprit en leur ouvrant le chemin de l'Orient. Venise entre
alors dans la priode des conqutes; elle couvre de ses colonies
les deux rives de l'Adriatique; elle vend ses services aux croiss
en obtenant le privilge de possder dans chaque ville d'Orient un
quartier  elle; elle s'empare des les de l'Archipel et des ctes du
Ploponse. Une rpublique rivale, Gnes, lui disputait l'empire de
la Mditerrane. Elle engage avec elle un sicle de guerre, et finit
par lui arracher la suprmatie maritime. Elle tourne alors ses forces
vers l'Italie, et conquiert successivement ce qu'on nomma depuis
les tats de terre ferme: Trvise, Vicence, Venise, Padoue, Brescia,
Bergame, etc. Au XVe sicle Venise tait une des premires puissances
de l'Europe. Elle s'intitulait la _Dominante_, et cette domination
elle la devait moins  ses conqutes qu' son prodigieux commerce.
Sur toutes les ctes de la Mditerrane, elle avait des comptoirs:
ses matelots taient les meilleurs de l'Europe, ses capitaines les
plus instruits, ses vaisseaux les mieux quips. L'industrie tait
florissante, les beaux-arts taient cultivs avec amour. Au XVIe
sicle la dcadence commence. La dcouverte de l'Amrique et du
Cap de Bonne-Esprance la frappe d'un coup mortel, en transportant
de la Mditerrane  l'Atlantique le commerce du monde. Occupe 
se dfendre contre les Turcs, qui lui enlvent ses possessions de
l'Archipel et de la More, elle laisse les Franais, les Espagnols et
les Allemands dominer tour  tour en Italie.  la Venise guerrire
succde une Venise somptueuse et galante, ville d'intrigues et de
plaisirs, et non plus d'activit et d'avenir. Ds lors elle ne vcut
que par la tolrance de ses puissants voisins. Venise s'endormait. Le
rveil fut terrible pour elle.

Il est vrai que les Vnitiens avaient confiance en leur gouvernement,
et que ce gouvernement jouissait en Europe d'une rputation qui fut
longtemps mrite. La Rpublique Vnitienne tait essentiellement
aristocratique. Tous les nobles formaient une assemble nomme
le Grand-Conseil.  partir de 1315 l'entre de ce Grand-Conseil
tait devenue hrditaire par la cration du livre d'or, registre
sur lequel n'taient inscrits que les descendants des familles
qui avaient fait partie du Grand-Conseil avant cette mme anne.
Ces patriciens inscrits au livre d'or choisissaient dix d'entre
eux, le fameux Conseil des Dix, vritable ministre investi
d'attributions trs tendues. Ce conseil disposait arbitrairement
du trsor public comme des biens et de la vie des citoyens. Pour
augmenter ses pouvoirs, il choisit dans son sein,  partir de 1454,
le terrible tribunal des trois inquisiteurs d'tat, magistrats
souponneux et dfiants, qui avaient rig la dnonciation en mthode
gouvernementale. Les dnonciations taient reues dans la gueule
des lions qui dcoraient la place Saint-Marc. La procdure tait
mystrieuse, les sentences rendues et excutes en secret. Au-dessus
des inquisiteurs d'tat tait le Doge, personnage de reprsentation,
chef officiel de la Rpublique, mais qui n'avait en ralit d'autres
pouvoirs que ceux que lui abandonnaient les inquisiteurs d'tat.
Pendant plusieurs sicles ces patriciens se montrrent dignes de
la haute position qu'ils occupaient. Les noms de Cornaro, Xeno,
Dandolo, Barberini, Pisani, etc., sont rests clbres. La diplomatie
vnitienne tait admirablement informe; les rapports adresss 
Venise par ses ambassadeurs constituent mme une des principales
sources de l'histoire moderne; mais bientt les descendants dgnrs
des grandes familles d'autrefois ne surent plus que se maintenir
par la terreur, et jouir des normes richesses amasses par leurs
anctres. Peu  peu un nouvel esprit se fit jour. La bourgeoisie,
systmatiquement repousse du livre d'or, et la noblesse des
provinces, jalouse des privilges que s'arrogeaient les patriciens
de la capitale, unirent leurs ressentiments et leurs convoitises.
On commena  parler de rformes, et de changements  introduire
dans la Constitution. Ces demandes ne furent pas accueillies,
mais une opposition se forma, et grandit. Il est vrai que les
classes populaires, traites avec mnagement, avec douceur mme, et
retenues dans une ignorance absolue, soutenaient les patriciens.
L'aristocratie vnitienne avait donc pour elle l'immense majorit de
la population, et l'autorit de la tradition.

Pass glorieux, gouvernement respect, Venise, malgr sa dcadence,
malgr les partis qui commenaient  la dchirer, tait une puissance
avec laquelle il fallait encore compter. Son pavillon flottait avec
honneur sur la Mditerrane. Elle possdait l'Adriatique. Les les
Ioniennes lui assuraient le commerce des mers grecques. Sur les ctes
d'Illyrie et de Dalmatie, des montagnards braves et nergiques et
des matelots habitus  la difficile navigation de ses ctes lui
fournissaient des soldats pour ses rgiments et des marins pour
ses quipages. Elle avait une flotte de guerre considrable, et, 
Venise mme, un arsenal fameux regorgeait de richesses de tout genre.
Sur la terre ferme une ceinture de places fortes, Brescia, Bergame,
Peschiera, Vrone, Legnano du ct de l'Italie; Palmanova, Gradisca,
Udine du ct de l'Autriche, assuraient la scurit de ses frontires
continentales. Elle pouvait mettre sur pied, bien qu'elle n'et pas
fait la guerre depuis soixante et dix ans, au moins cinquante mille
hommes. Les revenus, prs de neuf millions de ducats, taient bien
quilibrs et suffisants pour tous les besoins. Le gouvernement
vnitien faisait donc en Europe honorable figure, et personne ne se
doutait encore qu'une catastrophe le menat.

Par malheur la politique des Vnitiens manquait de franchise. Dans
le grand mouvement d'opinion qui marqua en Europe les dernires
annes du XVIIIe sicle, ils auraient du prendre un parti et se
prononcer ou pour ou contre la France. La France tait leur allie
naturelle, puisqu'il n'existait, entre elle et Venise, aucun motif
de rivalit ou de guerre, et l'Autriche tait au contraire leur
ennemie hrditaire[132], puisqu'elle convoitait la possession de
leurs provinces continentales. Leur intrt les poussait vers la
France, mais leurs prjugs les jetaient dans les bras de l'Autriche.
Les patriciens de Venise dtestaient en effet l'esprit dmocratique
de la France et ne redoutaient rien autant que la contagion de ces
principes dmocratiques, en sorte que, par intrt, ils penchaient
vers l'alliance franaise, mais, par temprament, redoutaient la
Rpublique franaise. Inquits par la dmocratie, ils se dfiaient
du despotisme. Dans cette incertitude, ils prirent le plus dplorable
des partis, celui de la neutralit.

[Note 132: Rapport des agents franais au Directoire en 1796 et 1797.
Cf. SYBEL, _Histoire de l'Europe pendant la rvolution franaise_, t.
IV, p. 190.]

Les avertissements ne leur firent pas dfaut. Querini, l'ambassadeur
de la Rpublique  Paris, Grimani, l'ambassadeur  Vienne, San
Fermo, le plnipotentiaire qu'ils envoyrent au congrs de Ble,
ne cessaient, dans leurs dpches, de dmontrer aux inquisiteurs
d'tat la ncessit de se prononcer. Ils leur annonaient, pour
ainsi dire jour par jour, les projets de la France contre l'Italie
et spcialement contre Venise  qui elle rservait le sort de la
Hollande. Ils lui dnonaient, les sourdes menes[133] des agents
secrets envoys pour disposer les esprits  la rvolution. Ils les
avertissaient des prparatifs de l'invasion. Le gouvernement fermait
les yeux et persistait  s'endormir dans la neutralit.

[Note 133: SYBEL, _Europe pendant la rvolution franaise_, t. IV, p.
191.]

Si du moins les Vnitiens s'taient mis en mesure de faire respecter
cette neutralit, c'est--dire de repousser toute pression extrieure
et de se comporter avec la plus grande impartialit envers tous les
belligrants: mais ils s'imaginrent, trs  tort, qu'en mnageant
tout le monde, ils seraient eux-mmes respects. Quelques patriciens
mieux aviss taient partisans de ce qu'on pourrait appeler la
neutralit arme. Ils voulaient que Venise se mit en tat de rsister
aux prtentions des belligrants et de repousser au besoin ces
prtentions par la force. Ds le 14 juillet 1788, l'ambassadeur de
Venise  Paris, Antonio Capello, prvoyant la Rvolution prochaine,
et redoutant pour sa patrie les consquences du systme politique
de la paix  tout prix, crivait[134]: La crise imprvue de la
France a fait natre un nouvel ordre de choses dans le systme
politique gnral. Aujourd'hui, il faut tenir pour certain que
Venise peut tre trs trouble dans son systme de neutralit qui
ne lui procurera peut-tre que des embarras. Peut-il convenir 
notre scurit de rester ainsi isols de toutes les puissances? _Se
concenga alla nostra sicurezza starsene isolati da tutti gli altri?_
Ces prophtiques avertissements ne furent pas ngligs. Un parti se
forma; il avait pour chefs Foscarini, Barbarigo, Giustiniani, Zeno
et surtout les deux procurateurs Morozini et Pezaro, qui voulaient
ne pas tre surpris par les vnements et demandaient avec instance
que Venise se dcidt  sortir de sa torpeur. Mais ces patriciens
ne formaient qu'une imperceptible minorit. Tous les indiffrents,
c'est--dire la majorit, tous les indolents et les partisans
encore rares des ides franaises, et  leur tte se trouvaient des
patriciens, Georges Pisani, Valaresso, Ruzzini, Giuliani, Battaglia,
Premieri, prtendaient au contraire que Venise n'avait qu' gagner 
conserver la neutralit, mme dsarme, et  prouver ainsi son dsir
de mnager  titre gal Franais et Autrichiens.

[Note 134: BOTTA, ouv. cit., liv. IV, p. 248.]

Lorsque la situation s'aggrava et que la France vit se former
contre elle la premire coalition, Venise conserva son attitude
expectante. En 1793, le procurateur Pesaro demanda formellement la
leve des milices et l'armement des lagunes. Il aurait mme voulu
l'alliance autrichienne. Valaresso l'emporta sur lui et rien ne fut
modifi. L'anne suivante, Pesaro renouvela sa demande et runit
dans le conseil 119 voix contre 67: mais Valaresso, Battaglia, Zeno
et les autres patriciens, qui venaient d'tre mis en minorit,
firent en sorte que les armements dcids fussent conduits avec une
lenteur dsesprante. Sept mille hommes furent donc,  grand'peine,
runis en quelques mois, et encore, ds l'anne suivante (1795),
les partisans de la neutralit dsarme prenaient leur revanche
en rejetant les conseils guerriers que leur donnait l'ambassadeur
anglais, le chevalier Worsley[135]. En outre ils recevaient 
Venise, comme reprsentant de la Rpublique franaise, Lallement,
et envoyaient  Paris, comme ambassadeur extraordinaire, Alvise
Querini. Ce dernier fut reu avec de grandes dmonstrations d'amiti.
On l'admit aux honneurs de la sance  la Convention Nationale,
et Larvellire-Lpeaux, qui prsidait, lui adressa une de ces
harangues dclamatoires dont il avait le secret: Lorsque la guerre
n'avait pas encore prononc, la gnreuse Venise a reu avec clat
l'ambassadeur de la Rpublique franaise. La France rendra gnrosit
pour gnrosit. Son allie n'a pas hsit  saluer sa fortune
incertaine; elle jouira en paix de sa fortune consolide. La France
rpublicaine sera plus reconnaissante que la France des rois. Venise
aura pour son allie la plus sincre la nation franaise.

[Note 135: Le chevalier Worsley, rsident d'Angleterre  Venise,
n'avait pas cess de prcher l'intervention directe. Toutes les fois
qu'un courrier ou qu'un ambassadeur franais passait par Venise pour
se rendre en Orient, il protestait. Il aurait voulu entraner tout de
suite la Rpublique dans la coalition contre la France.]

Les Vnitiens prirent-ils au srieux ces dclarations emphatiques,
ou s'aveuglrent-ils de parti pris sur les dangers de l'indcision
en matire politique, toujours est-il que, dans leur optimisme,
non seulement ils persistrent dans la neutralit dsarme, mais
encore se firent les aptres de cette doctrine. Ce furent eux qui,
par exemple, engagrent le grand-duc de Toscane  les imiter en
reconnaissant la Rpublique Franaise et en signant avec elle un
trait de neutralit. Ils ne devaient gagner  ces mnagements que le
mpris de la France et les hostilits mal dguises de l'Autriche,
et, grce  ce systme dplorable dans lequel ils s'obstinrent, ils
ressentirent le contre-coup de tous les vnements extrieurs. Ils
taient destins  passer d'anxits en anxits, et cela ds que les
belligrants se rapprochrent de leur territoire.

En effet, tant que la guerre eut pour thtre le Rhin, les Alpes ou
les Pyrnes, c'est--dire de 1792  1796, Venise crut n'avoir qu'
se fliciter d'avoir jusqu'alors trait la Rvolution franaise comme
un objet de police et le voisinage des armes autrichiennes comme
un pouvantail sans consquences; mais ses illusions se dissiprent
ds que les Franais descendirent en Italie pour y vider leur
querelle comme en un champ clos. Elle ne tarda pas  comprendre non
seulement que sa tranquillit tait compromise, mais mme que son
existence tait discute. Lors des confrences de Ble, elle avait
dj t singulirement inquite par la thorie des compensations
territoriales qui y avait t discute et admise: non pas qu'elle
redoutt encore une compensation donne  ses dpens, mais elle
ne pouvait se dissimuler tous les dangers de ce nouveau droit des
gens, surtout pour les puissances secondaires, et peut-tre se
repentait-elle de ne pas s'tre mise en mesure de rsister aux
exigences possibles de la France ou aux revendications hautaines de
l'Autriche.

Bonaparte n'avait pas encore ouvert les hostilits que dj le
Directoire agissait contre Venise, comme si la Rpublique tait
 ses pieds. Le 1er mars 1796, Delacroix, ministre des relations
extrieures, crivait  l'ambassadeur de Venise  Paris, Querini,
pour se plaindre du sjour  Vrone du comte de Lille[136], celui
qui s'intitulait Louis XVIII, et exiger son renvoi immdiat. Pour
donner plus de poids  sa demande, il faisait remarquer que la
neutralit de Venise n'tait qu'un mot vide de sens, puisque les
troupes autrichiennes avaient  plusieurs reprises travers le
territoire vnitien pour se rendre dans leurs cantonnements du
Milanais et dans le Pimont. Le Grand Conseil fut convoqu. Pesaro,
qui penchait toujours pour la rsistance, aurait voulu que le comte
de Lille ft entour des mmes gards que par le pass. Son discours
entrana quarante-sept de ses collgues, mais cent cinquante-six se
prononcrent contre lui. On fit donc savoir au Directoire que le
comte de Lille serait pri de quitter Vrone; quant au passage des
troupes autrichiennes sur le territoire de la Rpublique, il tait
autoris par des conventions antrieures. Le Directoire se contenta
de cette demi-satisfaction, mais il exigea le dpart immdiat de
Louis XVIII. Lallement reut l'ordre d'insister. Le Grand Conseil
dut s'excuter. Il le fit mme avec une certaine rudesse. Dlgus
par les inquisiteurs d'tat, Gradenigo et Carletto avertirent le
prince de l'arrt d'expulsion. Le comte de Lille obit  la brutale
ncessit qui lui imposait un nouvel exil, et quitta Vrone (21
avril), mais en exigeant qu'on effat le nom de sa famille du livre
d'or, et qu'on lui rendt l'armure dont Henri IV avait fait prsent 
la Rpublique[137].

[Note 136: Le comte de Lille pourtant n'avait pas fait acte de
souverain. Il vivait trs retir dans une maison de campagne
appartenant au comte Gazzola. Il avait mme pouss le scrupule
jusqu' ne pas faire imprimer  Vrone, ni dater de cette ville, le
manifeste qu'il adressa aux Franais, lors de son avnement.]

[Note 137: C'est  ce moment que la Russie, mcontente de cette
expulsion, et dans l'espoir de susciter de nouvelles difficults,
attacha  son ambassade  Venise la principal agitateur de
l'migration franaise, le comte d'Antraigues.]

Ce n'tait que la premire des exigences qui allaient tre imposes 
Venise. Sa faiblesse et ses complaisances les autorisaient. Bonaparte
venait d'entrer en Italie et d'inaugurer cette srie d'clatantes
victoires qui le conduisirent bientt aux portes de Vienne. On a
prtendu qu'il avait ds lors l'intention bien arrte de signer la
paix aux dpens de la Rpublique Vnitienne, et qu'il n'tait que
l'instrument des secrets desseins du Directoire contre Venise. Il
suffit pourtant de parcourir la correspondance change entre le
gouvernement franais et le gnral victorieux pour tre convaincu
que, ni d'un ct ni de l'autre, il n'y avait d'entente pralable.
Bonaparte n'avait pas reu l'ordre d'agir contre Venise, et lui-mme
ne nourrissait aucune prvention particulire contre l'aristocratie
vnitienne; seulement, ds qu'il se fut rendu compte de sa faiblesse
et de sa dcadence, il en abusa sans le moindre scrupule; et, du jour
o il pressentit qu'en sacrifiant Venise  l'Autriche il obtiendrait
plus aisment la paix, il adopta contre elle une politique sans
piti, et, suivant une expression clbre, se montra plus inexorable
 son gard qu'Attila lui-mme. Quant au gouvernement franais, qui
rpugnait d'abord  l'ide de ce triste arrangement, il se laissa
forcer la main, mais sans trop protester.


II

Le Pimont et le Milanais taient conquis. Beaulieu avait t rejet
par la bataille de Borghetto jusque sous les murs de Mantoue. Ce fut
 ce moment critique que le Directoire demanda  Venise une somme de
douze millions, qui serait reporte sur le passif de la Rpublique
Batave qui devait pareille somme. Il rclama encore la mise sous
squestre des capitaux dposs dans les banques vnitiennes par les
puissances ennemies de la France, et la confiscation de tous ceux de
leurs navires qui stationnaient dans les eaux vnitiennes[138]. Sans
mme attendre sa rponse, qui ne pouvait tre que ngative,  moins
que Venise ne ft dcide  se jeter dans les bras de la France,
Bonaparte, poursuivant le cours de ses oprations militaires, viola
le territoire vnitien.

[Note 138: D'aprs BOTTA (liv. VI, p. 445): Le Directoire ne
dsirait-il pas  cet gard un refus plutt qu'un consentement? Je le
croirais volontiers, si je ne savais d'ailleurs que la docilit mme
de Venise n'et pas assur son salut.]

Le gnral autrichien Kerpen, aprs la bataille de Lodi, avait
travers Brescia et entran une colonne franaise  sa poursuite.
Il avait ainsi fourni  Bonaparte le prtexte dont il avait besoin
pour occuper la province. En effet, ds le 20 mai, Bonaparte occupait
Brescia. Il est vrai qu'il protestait de l'amiti qui unissait
les deux Rpubliques, et annonait[139] que ses soldats agiraient
toujours en amis dvous. C'est pour dlivrer la plus belle contre
de l'Europe du joug de fer de l'orgueilleuse maison d'Autriche
que l'arme franaise a brav les obstacles les plus difficiles 
surmonter. La victoire d'accord avec la justice, a couronn ses
efforts. Les dbris de l'arme autrichienne se sont retirs au del
du Mincio. L'arme passe, pour les poursuivre, sur le territoire
de Venise, mais elle n'oubliera pas qu'une longue amiti unit les
deux Rpubliques. La religion, le gouvernement, les usages, les
proprits seront respects. Que les peuples soient sans inquitude;
la plus svre discipline sera maintenue; tout ce qui sera fourni 
l'arme sera exactement pay en argent. Le gnral en chef engage les
officiers de la Rpublique de Venise, les magistrats et les prtres,
 faire connatre ces sentiments au peuple afin que la confiance
cimente l'amiti qui depuis longtemps unit les deux nations. Fidle
dans le chemin de l'honneur comme dans celui de la victoire, le
soldat franais n'est terrible que pour l'ennemi de sa libert et de
son gouvernement.

[Note 139: Proclamation de Brescia, 29 mai 1796. _Correspondance_, t.
I, p. 332.]

Ce n'taient l que de banales protestations. En ralit Bonaparte
agissait comme en pays ennemi. Deux jours aprs l'occupation de
Bergame, il entrait  Peschiera[140], autre place vnitienne, que les
Autrichiens avaient dj  maintes reprises traverse et mme qu'ils
venaient d'occuper, et ordonnait  Massna de pousser sur Vrone,
et de s'emparer des ponts de cette ville, afin de dominer le cours
de l'Adige.  Vrone se trouvait alors, en qualit de provditeur
gnral des provinces de terre ferme, Nicolo Foscarini, ancien
ambassadeur de Venise  Constantinople. Somm par Bonaparte de venir
le trouver  son quartier gnral de Peschiera, il n'obit qu'en
tremblant. Il se considrait presque comme une victime expiatoire.
Je pars, crivait-il[141] au grand conseil, que Dieu daigne bnir
mes efforts et me recevoir en holocauste! et dans une autre lettre:
J'ai rempli mon devoir de citoyen. Je suis all  Peschiera; je me
suis trouv entre les mains des Franais; j'ai travers les longues
colonnes de ces farouches soldats. J'ai vu le gnral Bonaparte.
Ce dernier comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de
l'pouvante du provditeur. Il affecta une grande colre[142], et
annona qu'il avait reu l'ordre de brler Vrone, si on ne lui en
ouvrait aussitt les portes. perdu, Foscarini offrit de recevoir
les Franais. Il ne se crut en sret que lorsqu'il se fut retir.
Bonaparte se serait bien gard de le retenir. Foscarini en effet
communiqua aux Vronais la terreur qui le paralysait.  peine eut-il
annonc que les Franais arrivaient que les patriciens et les riches
bourgeois migrrent en toute hte[143]. Les routes qui conduisaient
 Venise furent en un instant encombres. Les barques et les radeaux
descendirent l'Adige chargs de passagers de toute condition qui
se redisaient avec effroi que le gnral avait promis de brler
la ville[144], pour la punir d'avoir donn asile  Louis XVIII.
Pendant ce temps les troupes de Massna prenaient possession de cette
citadelle (1er juin), qui aurait pu si longtemps les retenir, et
compltaient leur mouvement offensif en occupant quelques jours plus
tard Legnano et la Chiusa.

[Note 140: _Correspondance_, t. I, p. 311. Lettre  Massna.]

[Note 141: Lettres de Foscarini du 31 mai et du 1er juin 1796, cite?
par DARU, t. V, p. 214.]

[Note 142: Lettre de Bonaparte au Directoire, Peschiera, 1er juin
1796 (_Correspondance_, t. I, p. 346): Je me suis fort brouill avec
M. le provditeur gnral sur ce que la Rpublique a laiss occuper
par les Impriaux Peschiera, qui est une place forte, mais, grce 
la victoire de Borghetto, nous nous en sommes empars, et je vous
cris aujourd'hui de cette ville.]

[Note 143: BOTTA, liv. VII, p. 19.]

[Note 144: Id., Vrone, 3 juin (_Correspondance_, t. I, p. 359): Je
n'ai pas cach aux habitants que, si le roi de France n'et vacu la
ville avant mon passage du P, j'aurais mis le feu  une ville assez
audacieuse pour se croire la capitale de l'Empire franais.]

Le gouvernement vnitien fut effray par la rapidit de cette
prise de possession, mais il ne pardonna pas  Bonaparte de
l'avoir rveill de sa torpeur[145], et, ds ce moment, le
considra comme le pire de ses ennemis. Aussi bien, on comprend
que ces patriciens, fiers  l'excs et jaloux de leurs privilges,
n'avaient accept qu' contre-coeur les humiliations dont on les
abreuvait. Ils dtestaient dj les principes franais, mais quand
une arme franaise, enorgueillie par vingt victoires, commande
par d'incomparables gnraux, se fut tablie  demeure sur leur
territoire, vivant  leurs dpens, rquisitionnant effets de
subsistance, approvisionnements et munitions, imposant ses volonts
 tous les fonctionnaires; lorsque surtout la noblesse provinciale
et la bourgeoisie, dj mcontentes et aspirant  des rformes,
furent ouvertement encourages par la prsence de nos troupes 
renouveler ces demandes de rforme; les patriciens de Venise eurent
alors peine  contenir l'expression de leur fureur. Ils auraient
d avoir la franchise de leurs opinions, se jeter dans les bras
de l'Autriche et nous dclarer la guerre. C'est ce que voulaient
quelques-uns d'entre eux, en qui semblait revivre l'ardeur de leurs
anctres. Ainsi, le podestat de Bergame, Ottolini[146], crivait
qu'on pouvait compter sur environ dix-huit mille montagnards, bien
arms, mais  qui manquaient des officiers pour les conduire au feu.
Les inquisiteurs d'tat, de leur ct, transmettaient au gouvernement
la communication suivante[147]: Si Venise n'arme pas avec nergie,
elle sera foule aux pieds comme les autres. Il est vrai qu'il est
tard; il serait possible que, s'ils remarquaient des prparatifs
considrables, les Franais voulussent en connatre l'objet, mais en
les faisant dans l'intrieur du Dogado, ils seront moins facilement
aperus. D'ailleurs, on pourra dire qu'on prend des prcautions pour
contenir le peuple mcontent et pour repousser les Autrichiens.
Cette rponse leur donnera  rflchir. Aux armes donc! Aux armes!
et qu'il n'y ait pas moins de quarante mille Esclavons et de quatre
mille cavaliers, si l'on ne veut pas tre mis sous le joug. Ces
exhortations produisirent leur effet. Les milices furent leves, de
nombreux mercenaires enrls, tous les vaisseaux reurent l'ordre
de rentrer  Venise, l'arsenal redoubla d'activit, des impositions
extraordinaires furent votes et les dons patriotiques accepts.
Tout annonait la guerre, et le gouvernement paraissait dcid  la
soutenir avec nergie.

[Note 145: Ds le 2 juillet le doge crivait  Querini  Paris pour
se plaindre de la brutalit de nos soldats, de leurs rquisitions
incessantes et surtout della continua dilatazione di truppe in nuovi
puncti delo stato nostro.]

[Note 146: Rapport du podestat Ottolini (15 juin 1796).]

[Note 147: Cit par DARU, V, 222.]

Ces prparatifs hostiles n'avaient chapp ni  Bonaparte ni 
ses lieutenants. L'un d'entre eux, brave soldat plutt que bon
observateur, Augereau, les avait pourtant signals  son chef[148]:
Je m'aperois, gnral, lui crivait-il, et je suis mme certain que
les Vnitiens, bien loin de vouloir observer la neutralit  notre
gard, prparent et fomentent sourdement des actes d'hostilit contre
nous. Je ne puis en douter, puisque les hostilits commencent dj.
Une de mes patrouilles ne saurait aller  une lieue de son camp sans
tre accueillie et fusille par les paysans qui se rassemblent en
armes au son du tocsin. Plusieurs volontaires ont dj t assassins
sans que j'aie pu dcouvrir les coupables et avoir justice. Ce matin,
 deux heures, mon avant-poste de cavalerie a t attaqu par une
avant-garde de hussards ennemis. D'aprs des renseignements certains,
cette troupe tait guide par des nobles du pays... Il en est un
surtout dont j'ai le nom, qui promet de se dfaire des gnraux, en
leur faisant tendre des embuscades... Il est donc temps de voir les
intentions du gouvernement de Venise, qu'il nous dise si nous sommes
en guerre ou en paix avec lui.

[Note 148: Lettre d'Augereau  Bonaparte (Vrone, 31 aot 1796),
cite par DARU, VII, p. 260.]

C'tait justement la rponse que Venise ne voulait donner  aucun
prix. Il tait dans les traditions de la Rpublique de dissimuler
jusqu'au dernier moment. Cette politique fausse et tortueuse ne
convenait plus aux circonstances. L'aristocratie vnitienne ne
comprit pas que le temps tait pass des rserves diplomatiques et
des finesses d'autrefois. Elle affecta de garder la plus stricte
neutralit; au moment mme o elle annonait au podestat[149] de
Bergame l'envoi d'un gnral, Noveller, pour commander ses bandes
improvises, elle lui ordonnait de ne rien prcipiter, et surtout
de garder le secret le plus absolu.  l'heure prcise o de tous
les cts ses soldats couraient aux armes, elle envoyait deux
dputs[150]  Bonaparte pour endormir ses dfiances. Elle tait, en
un mot, dcide  la guerre, mais elle se rservait de choisir et son
jour et son heure.

[Note 149: Dpche cite par la _Raccolta chronologica_, etc, Dans
l'impossibilit de dterminer toutes les circonstances et de donner
cours ds  prsent  une chose si dlicate, nous nous bornons  vous
charger de manifester aux dputs des divers cantons l'approbation du
Snat et la ntre. Ils en verront un tmoignage dans le soin qu'on a
pris de leur envoyer le sergent gnral Noveller, homme de beaucoup
d'exprience, qui, de vive voix, fera part  Votre Seigneurie de ses
instructions... Il faut surtout viter tout mouvement prmatur qui
serait dangereux, et peut-tre mme fatal.]

[Note 150: Ils se nommaient Battaglia et Erizzo. Le rapport des
deux envoys, dat de Vrone le 5 juin 1796, a t insr dans le
_Raccolta chronologica_. Il est conforme  la dpche adresse par
Bonaparte au Directoire le 7 juin.]

Malheureusement pour Venise, Bonaparte avait beaucoup trop de
pntration pour ne pas percer  jour cette politique snile. Il
savait que les Vnitiens tomberaient sur lui au premier chec, mais
d'un autre ct il n'ignorait pas qu'ils attendraient jusqu'au
dernier moment pour se jeter sur son flanc. Il accueillit donc les
dputs de Venise, et feignit mme d'agrer leurs excuses: mais il
accumula les griefs, et eut grand soin de tenir ce qu'il appelait
une querelle ouverte. Il ne dsirait pas, en effet, se brouiller du
jour au lendemain avec Venise, et lui aussi voulait se rserver pour
l'heure favorable.  trompeur trompeur et demi. Aussi bien la dpche
qu'il adressa  ce propos au Directoire ne laisse aucun doute sur ses
intentions[151]: Le Snat de Venise vient de m'envoyer deux sages
du Conseil pour s'assurer dfinitivement o en taient les choses.
Je leur ai renouvel mes griefs, je leur ai aussi parl de l'accueil
fait  Monsieur, je leur ai dit que, du reste, je vous avais rendu
compte de tout, et que j'ignorais la manire dont vous prendriez
cela; que, lorsque je suis parti de Paris, vous croyiez trouver dans
la Rpublique de Venise une allie fidle au principe, que ce n'tait
qu'avec regret que leur conduite  l'gard de Peschiera m'avait
engag  penser autrement; que du reste je croyais que ce serait
un orage qu'il serait possible  l'envoy du Snat de conjurer. En
attendant ils se prtent de la meilleure faon  me fournir ce qui
peut tre ncessaire  l'arme. Si votre projet est de tirer cinq
ou six millions de Venise, je vous ai mnag exprs cette espce de
rupture.... Si vous avez des intentions plus prononces, je crois
qu'il faudrait continuer ce sujet de brouillerie, m'instruire de
ce que vous voulez faire, et attendre le moment favorable que je
saisirai suivant les circonstances, car il ne faut pas avoir affaire
 tout le monde  la fois.

[Note 151: Milan, 7 juin 1796 (_Correspondance_, t. I, p.
372). Cf. dpche de Roverbella (4 juin) adresse  Lallement
(_Correspondance_, t. I, p. 362): Il ne faut pas cependant nous
brouiller avec une rpublique, dont l'alliance nous est utile.]

De cette dpche ressort la preuve de la non prmditation des
desseins de Bonaparte contre Venise. Ni lui ni le Directoire
n'avaient encore rsolu, comme on l'a crit et rpt  tort, de
partager la Rpublique vnitienne.

Le jour mme o l'arme franaise franchissait le P, le 7 mai
1796, voici en quels termes le Directoire traait  Bonaparte le
plan de la conduite  tenir avec Venise[152]. Venise sera traite
comme une puissance neutre, mais elle ne doit pas s'attendre 
l'tre comme une puissance amie; elle n'a rien fait jour mriter
nos gards. Huit jours plus tard, le 18 mai[153], les prtentions
du Directoire augmentaient dj: La Rpublique de Venise pourra
peut-tre nous fournir de l'argent; vous pourrez mme lever un
emprunt  Venise. Le 11 juin[154], nouvelles exigences. Il s'agit
cette fois de confisquer les vaisseaux et les proprits appartenant
aux ennemis de la France et qui sont dans les ports de la Rpublique:
On pourra en outre lui emprunter cinq millions. Le 18 juin[155],
la somme a grossi. L'emprunt sera de douze millions.  vrai dire,
le Directoire n'avait aucun plan suivi  l'gard de Venise. Il se
rservait, suivant les circonstances, ou de l'imposer fortement, ou
d'occuper son territoire, ou de la dmembrer[156]. Dans tous les
cas, il voulait exploiter la situation  son profit et contre les
Vnitiens. Ds lors, sans se brouiller avec eux, il n'avait qu'
les tenir en haleine pour ainsi dire, les harceler par des plaintes
ou des demandes continuelles, mais attendre pour se prononcer
dfinitivement. Comme d'un autre ct les Vnitiens se sentaient trop
faibles pour rompre avec la France, et qu'ils attendaient pour le
faire une occasion favorable, leur politique tait galement, comme
celle des Franais, une politique d'expectative. C'est ainsi que
s'expliquent les tiraillements, les hsitations, les demi-mesures et
les tromperies rciproques, qu'il nous faudra enregistrer, jusqu'
l'heure de l'explosion.

[Note 152: Dpche du Directoire  Bonaparte, DARU, VII, 253.]

[Note 153: _Correspondance_, t I, p. 362.]

[Note 154: _Id._, p. 255.]

[Note 155: _Id._, p. 256.]

[Note 156: Dpche du 1er aot (DARU, VII, 259). Le Directoire vous
autorise  prendre toutes les mesures que vous vous tes proposes,
en attendant que les vnements militaires, dont nous attendons
l'heureuse issue, dterminent, d'une manire positive, notre conduite
 l'gard de cette puissance.]

La tactique de Bonaparte, disions-nous, consistait  inquiter les
Vnitiens par des reproches incessants, afin de leur faire perdre
toute prsence d'esprit et mettre tous les torts de leur cot, s'il
tait rduit  la ncessit de les frapper avant l'heure marque
par lui. Ainsi le 7 juillet[157], il crit au provditeur gnral
Foscarini pour se plaindre des assassinats commis contre des soldats
franais par des habitants de Ponte San Marco et rclamer une
punition exemplaire. Le 8 juillet[158], nouvelle plainte au mme
Foscarini contre les mauvaises dispositions des Esclavons et ordre
de les faire sortir de Vrone. C'est maintenant au provditeur de
Brescia qu'il s'adresse, et avec une raideur impertinente, pour lui
intimer l'ordre de faire cesser les assassinats et de prendre soin
des blesss dans les hpitaux[159]: Votre prdcesseur, ajoute-t-il,
se conduisait favorablement aux Franais; c'est sans doute la raison
pour laquelle on l'a disgraci. Je vous prie de me faire connatre
sur quoi je dois compter. Vous ne souffrirez pas que nos frres
d'armes meurent sans secours dans les murs de Brescia, ou assassins
sur les grands chemins. Si vous tes insuffisant pour faire la
police de votre pays et pour faire fournir par la ville de Brescia
ce qu'elle doit pour rtablissement des hpitaux et les besoins de
l'arme, je prendrai des mesures plus efficaces. Parfois encore
Bonaparte ne se contente pas de menacer: il agit, comme le jour par
exemple o il fait couronner[160] d'artillerie franaise les remparts
de Vrone et confisque tous les bateaux vnitiens qui sont dans le
lac de Garde[161]; ou bien encore quand il fait saisir avec toutes
les mesures de prvoyance et d'gards que l'on doit  la neutralit
soixante-cinq caisses d'effets divers, dont trois d'argenterie,
appartenant au grand-duc Ferdinand[162]; ou bien quand il ordonne aux
habitants de Vrone, aprs la bataille de Castiglione, de dclarer
 la police militaire les soldats autrichiens qui ont trouv refuge
dans les maisons de la ville ou y ont dpos des armes et des effets.

[Note 157: Roverbella, 7 juillet 1796, (_Correspondance_, t. I, p.
472): Je reois plusieurs rapports des assassinats qui ont t
commis par les habitants de Ponte San Marco contre les Franais. Je
ne doute pas que vous n'y mettiez ordre le plus tt possible; sans
quoi ces villages se trouveraient exposs au juste ressentiment
de l'arme et je ferai sur eux un exemple terrible. Je me flatte
que vous ferez arrter les coupables, et que vous placerez de
nouveaux dtachements de troupes dans cette ville pour assurer la
communication.]

[Note 158: Vrone, 8 juillet, (_Correspondance_, t. I, p. 463). Il y
a entre les troupes franaises et les Esclavons une animosit que les
malveillants se plaisent sans doute  cimenter. Il est indispensable,
pour viter de plus grands malheurs, aussi fcheux que contraires
aux intrts des deux Rpubliques, que vous fassiez sortir demain
de Vrone, sous les prtextes les plus spcieux, les bataillons
d'Esclavons que vous avez dans cette ville.]

[Note 159: Castiglione, 21 juillet (_Correspondance_, t. I, p. 489).
Cette question des hpitaux de Brescia proccupait Bonaparte. Voir
lettres du 28 juillet au provditeur (_Corresp._, t. I, p. 499), du
12 aot (I, 538), aux reprsentants de la ville de Brescia, et du
12 aot (I, 538) au provditeur, o il impose des rquisitions et
finit par dire: Il est indispensable que ces fournitures soient
faites dans la journe.  dfaut de quoi je taxerai la contribution
de la ville de Brescia  trois millions, et je serai oblig de faire
prendre moi-mme ce que vous ne fournirez pas.]

[Note 160: Lettre au provditeur Foscarini, 9 juillet
(_Correspondance_, t. I, p. 465).]

[Note 161: Ordre au gnral Guillaume, Brescia, 30 aot
(_Correspondance_, t. I. p. 577), de ramasser dans le lac tous les
btiments appartenant aux Vntiens, afin de pouvoir embarquer 3,500
hommes.]

[Note 162: Lettre au gouverneur de Vrone, 8 aot (_Correspondance_,
t. I, p. 532).

Ordre du 13 juillet,  l'adjudant Gnral Vial (_Correspondance_, t.
I, 473). Cf. lettre curieuse d'Ottolini au doge  propos de cette
saisie. Il compare Bonaparte  Cromwell et  Robespierre, et parle
avec indignation de ses soldats, _questi moderni vandali_.]

S'il mnageait si peu les Vnitiens, c'est qu'il n'attendait pour
agir contre eux qu'une occasion favorable, mais, avec sa prudence
ordinaire, il ne pouvait se dissimuler tous les inconvnients d'une
dclaration formelle de guerre, tant que les Autrichiens ne seraient
pas expulss dfinitivement de la Pninsule. Aussi, dans les rapports
qu'il adresse au Directoire, a-t-il grand soin de faire remarquer
que le moment n'est pas encore venu, mais qu'il faut toujours se
rserver un ou plusieurs prtextes d'intervention.  cet gard les
trois dpches du 12 juillet, du 20 juillet et du 26 aot sont fort
curieuses. Peut-tre, crit-il dans la premire[163], jugerez-vous
 propos de commencer ds  prsent une petite querelle au ministre
de Venise  Paris, pour que, aprs la prise de Mantoue, et lorsque
j'aurai chass les Autrichiens de la Brenta, je puisse trouver plus
de facilit pour la demande que vous avez l'intention que je leur
fasse de quelques millions. Messieurs du Snat de Venise, crit-il
dans la seconde[164], voulaient nous faire comme ils firent  Charles
VIII. Ils calculaient que, comme lui, nous nous enfermerions dans
le fond de l'Italie, et nous attendaient paisiblement au retour...
aujourd'hui je suis oblig de me fcher avec le provditeur,
d'exagrer les assassinats qui se commettent contre nos troupes, de
me plaindre amrement de l'armement qu'on n'a pas fait du temps que
les Impriaux taient les plus forts, mais, par l, je les obligerai
 fournir, pour m'apaiser, tout ce qu'on voudra. Voil comme il faut
traiter avec ces gens-ci. Ils continueront  me fournir, moiti gr,
moiti force jusqu' la prise de Mantoue, et alors je leur dclarerai
ouvertement qu'il faut qu'ils me payent la contribution porte dans
votre instruction, ce qui sera facilement excut. Dans la troisime
dpche[165], crite au moment o Bonaparte s'apprtait  poursuivre
dans le Tyrol les rgiments de Wurmser, il est moins affirmatif.
On voit qu'il n'est pas encore assur de remporter la victoire:
J'ai commenc  entamer les ngociations avec Venise, je leur ai
demand des vivres pour les besoins de l'arme... Ds l'instant que
j'aurai balay le Tyrol, on entamera une ngociation conforme  vos
instructions; dans ce moment-ci, cela ne russirait pas. Ces gens-ci
ont une marine puissante et sont  l'abri de toute insulte dans leur
capitale.

[Note 163: Vrone, 12 juillet. _Correspondance_, t. I, p. 413.]

[Note 164: Castiglione, 20 juillet. Id., t. I, p. 482. Les termes de
cette lettre taient peut-tre exagrs, mais le fond tait vrai.
Voici comment le gnral Augereau rendait compte  Bonaparte des
vritables sentiments qui animaient alors contre nous la majorit des
Vnitiens: Je m'aperois et je suis mme certain que les Vnitiens,
bien loin du vouloir observer la neutralit  notre gard, prparent
et fomentent sourdement des actes d'hostilit contre nous. Je ne puis
en douter, puisque les hostilits commencent dj.]

[Note 165: Milan, 20 aot. _Correspondance_, t. I, p. 567.]

Non seulement le Directoire ne songeait pas alors  rduire Venise
 l'extrmit de nous dclarer la guerre, mais encore il cherchait
srieusement  contracter une alliance avec la Rpublique. Les
ngociations avaient t engages  Constantinople, ds la fin de
1795, entre notre ambassadeur Verninac et le baile vnitien Foscari.
Il s'agissait d'une quadruple alliance  signer entre la France,
Venise, la Turquie et l'Espagne[166]. Verninac faisait remarquer que
les circonstances les invitent  s'unir puisqu'elles leur donnent
le mme ennemi. Cet ennemi, qui n'est que trop connu du Snat,
c'est cette puissance inquite qui a dessch les sources de la
prosprit des provinces vnitiennes sur la terre ferme, qui, de jour
en jour, fait dcliner le port de Venise de son antique splendeur,
qui n'aspire  rien moins qu' dominer dans l'Adriatique aprs
avoir envahi les importantes provinces de la cte orientale. Mais
l'Autriche n'est pas le seul ennemi qui doive exciter l'inquitude
du Snat. La Cour de Saint-Ptersbourg, qui marche aujourd'hui si
ouvertement  la conqute de toute la Turquie europenne, a dj jet
les fondements de son empire dans le coeur de la Grce, et n'est
pas moins dangereuse que la maison d'Autriche pour l'indpendance
et la sret de la Rpublique de Venise. L'ambassadeur de Venise 
Constantinople, Foscari, et celui de Madrid, Gradenigo, appuyaient
ces propositions, mais le Grand Conseil, qui ne croyait pas au
succs dfinitif de la France, les repoussa dans la sance 27 mai
1796, et dclara qu'il persistait dans son systme de neutralit.
Le Directoire revint  la charge.  la fin de juillet 1790 notre
ministre  Venise, Lallement, prsentait au gouvernement vnitien
une note fort tudie o il tait dit[167]: Il est temps que la
Rpublique de Venise sorte enfin de la longue inertie o elle
croupit depuis la paix de Passarowitz, et qu'elle reprenne entre
les puissances le rang qu'elle occupait avant 1718. La France
lui en offre aujourd'hui les moyens; Venise peut augmenter son
territoire, acqurir des places qui consolident sa puissance et
serviront  former, entre les deux rpubliques, un parti fdratif
fond sur leurs intrts rciproques. Ces avances furent inutiles.
Les patriciens dtestaient la rvolution franaise. Il n'est que
trop vrai, crivait[168] Lallement  Bonaparte, que la haine pour
nous a t soigneusement fomente, excite, et que la plupart des
ttes, mme celles de plusieurs personnages importants, ont t
chauffes, gares par le fanatisme religieux. Mais, d'un autre
cot, les rgiments franais taient tout prs de Venise, menaants,
redoutables. Ils avaient  leur tte un gnral hardi, et que
n'embarrassaient pas les scrupules diplomatiques. Les patriciens
s'imaginrent que l'unique moyen de tout concilier tait de gagner
du temps. Ils rpondirent  Lallement qu'ils allaient tudier la
question, et que, en attendant, ils persistaient dans leur systme de
neutralit.

[Note 166: Note cite par DARU, t. V, p. 227. Cf. SYBEL, ouv. cit.,
t. IV, p. 192.]

[Note 167: DARU, VII, p. 258.]

[Note 168: Lettre de Lallement  Bonaparte, du 20 juillet 1796.]

Ni le Directoire qui croyait avoir besoin de Venise, ni Lallement qui
mettait son amour-propre  obtenir cette alliance, ne se rebutrent.
Le 27 septembre notre ministre[169] prsentait une nouvelle note au
gouvernement vnitien, o il le mettait en garde contre l'ambition de
l'Autriche, de la Russie et de l'Angleterre. Il dclarait mme, et
c'est la premire trace certaine des projets de partage qui seront
bientt excuts, que l'Autriche, dans la perte ventuelle de ses
possessions en Italie, entrevoyait dans les provinces vnitiennes
de terre ferme le ddommagement le plus convenable du systme de
prpondrance dont elle ne se croyait pas encore oblige de se
dsister. Lallement ajoutait ces paroles prophtiques: Le droit
public n'existe plus, et toute trace d'quilibre politique a disparu
de l'Europe. Il ne reste plus de garantie aux tats faibles, que
celle qu'ils peuvent trouver dans la force fdrative; et il
proposait formellement l'alliance franaise. Autrement si, par gard
pour ses ennemis naturels, qui mditent sa perte, elle continue
de fermer les yeux sur ses vritables intrts, elle aura laiss
chapper le moment de se soustraire pour toujours  l'ambition
autrichienne. Environne de prils, prive du droit de rclamer
un appui, elle aura  se reprocher d'avoir nglig les offres et
repouss l'amiti de la seule puissance de qui elle peut attendre une
garantie.

[Note 169: DARU, V, p. 246.]

Certes ce langage tait clair. Si Venise refusait notre alliance,
on l'abandonnerait aux convoitises autrichiennes; on chercherait,
mme  ses dpens, une compensation territoriale. Ce n'tait pas
une menace, mais un avertissement officieux; un des directeurs,
Rewbell, allait mme jusqu' prvenir l'ambassadeur de Venise 
Paris que Venise pourrait bien tre quelque jour occupe par l'arme
franaise[170]. On se demande comment les patriciens de Venise se
sont abuss sur leurs intrts au point de ne pas comprendre que
l'heure tait venue de prendre une rsolution. Leurs prjugs ou
plutt leurs haines antidmocratiques devaient tre bien violents
pour les aveugler ainsi! Peut-tre encore restaient-ils persuads
de la vrit immuable de cette maxime politique que les Franais ne
peuvent longtemps rester les matres de l'Italie. Toujours est-il
qu'ils reculrent une fois encore devant la responsabilit d'une
dcision nergique, et rpondirent  Lallement qu'ils taient fort
sensibles  cette proposition d'alliance, qu'ils l'en remerciaient,
mais qu'ils trouvaient, dans leurs principes de modration, de
bonne intelligence et d'impartialit, la garantie de la paix et de
la tranquillit de leur pays. Une conduite diffrente ne ferait
que compromettre leur sret en les exposant  tomber dans le
gouffre d'une guerre qui pse sur toutes les nations, mais dont les
sentiments paternels du gouvernement pour ses sujets lui rendent
l'ide seule insupportable[171].

[Note 170: BARRAL, ouv. cit. Che non dovera dargli alcun ombra se il
paviglione francese fu piantato sulle mure dlia Veneta citta.]

[Note 171: Ce fut  ce moment que la Prusse, par l'intermdiaire de
son reprsentant  Paris, baron de Sandoz-Rollin, offrit son alliance
 Venise. Cette proposition tait intresse. La Prusse cherchait 
contre-balancer l'influence autrichienne et  prendre pied en Italie;
mais l'alliance prussienne aurait sans doute sauv Venise. Le Snat,
toujours par gard pour la neutralit, eu grand tort de la rejeter.]

Les Vnitiens persistaient donc dans le systme dmod et dangereux
de la neutralit dsarme, et cela au moment o les Franais et les
Autrichiens s'apprtaient  livrer sur le territoire mme de la
Rpublique la bataille qui allait dcider du sort de l'Italie. Ils ne
tardrent pas  subir les consquences de cette dplorable inertie.
Tout d'abord, et malgr les esprances des patriciens, les Franais
furent encore vainqueurs,  Arcole, et  Rivoli. Bonaparte profita
aussitt de ces nouveaux succs pour redoubler d'exigences, et on
dirait presque d'impertinences envers les fonctionnaires vnitiens.
Voici par exemple comment il persifle le provditeur Battaglia,
qui lui avait adress quelques observations sur la conduite de nos
soldats[172]: Je n'ai point reconnu dans la note que vous m'avez
fait passer la conduite des troupes franaises sur le territoire de
la Rpublique de Venise, mais bien celle des troupes de Sa Majest
l'Empereur, qui, partout o elles ont pass, se sont portes 
des horreurs qui font frmir. Le style de cinq pages, sur les six
pages que contient la note qu'on vous a envoye de Vrone, est d'un
mauvais colier de rhtorique, auquel on a donn pour thse de faire
une amplification. Eh! bon Dieu, monsieur le Provditeur, ces maux
insparables d'un pays qui est le thtre de la guerre, produits
par le choc des passions et des intrts sont dj si grands que ce
n'est pas, je vous assure, la peine de les augmenter au centuple, et
d'y broder des contes de fe, sinon rdigs avec malice, au moins
extrmement ridicules. Puis passant tout  coup de l'ironie  la
menace: Il vous parat, s'crie-t-il, qu'on nous jette le gant.
tes-vous, dans cette dmarche, autoris par votre gouvernement? La
Rpublique de Venise veut-elle se dclarer aussi ouvertement contre
nous? Dj je sais que la plus tendre sollicitude l'a anime pour
l'arme du gnral Allvintzy[173].... Malheur aux hommes perfides
qui veulent nous susciter de nouveaux ennemis! Ceux qui voudraient
mconnatre la puissance de la France, assassiner ses citoyens et
menacer ses armes, seront dupes de leur perfidie et confondus par
la mme arme qui, jusqu' cette heure et non encore renforce, a
triomph des plus grands ennemis.

[Note 172: Milan, 8 dcembre 1796. _Correspondance_, t. II, p. 149.
Cf. lettre analogue, du 10 dcembre (t. II, p. 156), adresse au
mme Battaglia: Je vous demande seulement que vous vouliez bien
engager les gouverneurs qui sont sous vos ordres, lorsqu'ils auront
des plaintes  me faire, qu'ils m'indiquent simplement ce qu'ils
voudraient que l'on ft, sans le noyer dans un tas de fables.]

[Note 173: Confirmation de ce renseignement dans une lettre de
Bonaparte au Directoire. Milan, 6 dcembre 1796 (_Correspondance_, t.
II, p. 141).]

Dans la bouche du vainqueur d'Arcole ce n'taient pas de vaines
menaces. Bonaparte prouvait un rel mpris pour ces patriciens trop
lches pour avouer leur haine au grand jour, et dont la rputation
d'habilet lui paraissait singulirement usurpe. Il n'aurait
pas mieux demand que d'agir. Ce sont des ennemis, ne cessait-il
d'crire au Directoire. Ils ne sont retenus que par l'espoir de notre
prochaine dfaite. La Rpublique de Venise a peur[174]. Elle traite
avec le roi de Naples et le Pape. Elle se fortifie et se retranche
dans Venise. De tous les peuples de l'Italie, le Vnitien est celui
qui nous hait le plus. Ils sont tous arms, et il est des cantons
dont les habitants sont braves. Leur ministre  Paris leur crit
que l'on s'arme. On ne fera rien de tous ces gens-l si Mantoue
n'est pas pris. Aussi Bonaparte les traitait-il avec un mpris
extraordinaire. Il ne se contentait pas de vivre  leurs dpens,
en puisant leurs magasins, en consommant leurs munitions et en
s'installant dans leurs hpitaux, il s'emparait aussi de leurs places
fortes. C'est ainsi qu'il ordonnait au gnral Baraguey d'Hilliers
de prendre possession de la citadelle de Bergame[175] et annonait
cette nouvelle violation de la neutralit au provditeur Battaglia
sans mme prendre la peine de s'excuser[176]. Je vous avouerai que
j'ai t bien aise de saisir cette circonstance pour chasser de cette
ville la grande quantit d'migrs qui s'y taient rfugis et punir
un peu les libellistes qui sont en grand nombre dans cette ville, et
qui, depuis le commencement de la campagne, ne cessent de prcher
l'assassinat contre les troupes de la Rpublique et qui ont jusqu'
un certain point produit un effet, puisqu'il est constant que les
Bergamasques ont plus assassin de Franais que le reste de l'Italie
ensemble. On le voyait mme faire acte de souverainet, distribuer
le blme ou l'loge aux fonctionnaires vnitiens[177], et menacer
d'amende la municipalit d'une ville vnitienne, Iseo[178], qu'il
accusait de favoriser la fuite des prisonniers autrichiens. Si les
Vnitiens supportaient ces empitements quotidiens, si Bonaparte de
son ct affectait de croire encore  l'existence d'un gouvernement
rgulier, il tait de plus en plus vident que la situation devenait
intolrable et qu'une crise tait imminente.

[Note 174: Milan, 2 octobre 1796.]

[Note 175: Lettre au Directoire, Milan, 28 dcembre (_Corresp._,
t. II, p. 204): Les Vnitiens ayant accabl de soins l'arme du
gnral Allvintzy, j'ai cru devoir prendre une nouvelle prcaution en
m'emparant du chteau de Bergame, qui domine la ville de ce nom et
empcherait les partisans ennemis de venir gner notre communication
entre l'Adda et l'Adige.]

[Note 176: Lettre  Battaglia, du 1er janvier 1797 (t. II, p. 221).]

[Note 177: Mme lettre: Engagez le provditeur  tre un peu plus
modeste, plus rserv et un peu moins fanfaron, lorsque les troupes
franaises sont loignes de lui. Engagez-le  tre un peu moins
pusillanime,  se laisser un peu moins dominer par la peur  la vue
du premier peloton franais. Par contre, grands loges  l'vque de
Bergame.]

[Note 178: Lettre  Battaglia, Vrone, 26 janvier 1797
(_Correspondance_, t. II, p. 281).]


III

Le dpart de Bonaparte pour les tats hrditaires autrichiens
conjura cette crise. Les Vnitiens esprrent un instant qu'ils
allaient tre enfin dbarrasss de cet impitoyable vainqueur, et que
l'archiduc Charles, plus heureux que Wurmser et qu'Allvintzy, les
vengerait de leurs humiliations. Quant  Bonaparte, qui avait besoin
de toutes ses forces pour la campagne dcisive qu'il entreprenait, et
qui redoutait une diversion vnitienne sur les derrires de l'arme
franaise, alors qu'elle serait engage en Autriche, il rsolut
d'attendre encore, et de profiter jusqu'au dernier moment de cette
neutralit dsarme, qui lui avait t jusqu'alors si utile. Le
moment d'excuter vos ordres pour Venise n'est pas encore arriv,
crivait-il au Directoire[179]. Il faut avant ter toute incertitude
sur le sort des combats que les deux armes vont avoir. Et en effet,
avant d'entrer en campagne il crivait sur un ton singulirement
radouci  ce mme Battaglia[180], que nagure il rappelait  l'ordre
avec tant de sans-gne. Le Snat de Venise ne peut avoir aucune
espce d'inquitude, devant tre bien persuad de la loyaut du
gouvernement franais et du dsir que nous avons de vivre en bonne
amiti avec votre Rpublique; mais je ne voudrais pas que, sous
prtexte de conspiration, l'on jett sous les plombs du palais
Saint-Marc tous ceux qui ne sont pas ennemis de l'arme franaise, et
qui nous auraient, dans le cours de cette campagne, rendu quelques
services. Il poussait mme les scrupules et les mnagements jusqu'
crire au provditeur d'Udine[181] pour excuser  l'avance les maux
insparables de la guerre, et lui promettre qu'il les rparerait dans
la mesure du possible.

[Note 179: Mantoue, 6 mars (_Corresp._, t. II, p. 367). Cf. lettre
du 24 mars (t. II, p. 415). Bonaparte, qui est alors engag dans les
dfils de l'Allemagne, ne cherche qu' gagner du temps, et il le dit
expressment.]

[Note 180: Bassano, 10 mars 1797 (_Corresp._, t. II, p. 373).]

[Note 181: Goritz, 21 mars 1797 (_Corresp._, t. II, p. 406).]

Pendant que Bonaparte, engag au fond de l'Allemagne, et cherchant,
comme il l'crivait au Directoire[182],  gagner du temps,
affectait pour la Rpublique vnitienne une amiti toute nouvelle
et des gards bien inattendus, le Snat s'apprtait  profiter des
vnements, et continuait avec activit ses armements. Il prescrivit
un impt extraordinaire de 400.000 ducats, qui fut immdiatement
pay, avec un million sous forme de contributions volontaires.
Venise, toutes les places voisines et les lagunes recevaient de
fortes garnisons. On mettait en tat les batteries. Tous les navires
de guerre taient rentrs  l'arsenal. Dans les tats de terre ferme
les paysans, irrits par les excs de nos soldats, prenaient les
armes, et, rien que dans la province de Bergame, le provditeur
Ottolini organisait dix-huit rgiments de milice, qu'il armait en
toute hte, et dont il donnait le commandement  des officiers
de l'arme rgulire. Des rixes frquentes clataient entre les
troupes franaises et les Esclavons. Il devenait dangereux pour nos
compatriotes de se promener hors des villes, et mme en petites
troupes. Le nombre des assassinats augmentait de jour en jour. 
Venise mme le gouvernement ne prenait pour ainsi dire plus de
prcautions pour dguiser son hostilit. Tout annonce des intentions
perfides de la part du gouvernement vnitien, crivait  Bonaparte,
ds le 19 octobre 1796, le citoyen Aillaud[183]. Ses projets ne me
paraissent plus un mystre. Il ne faudrait qu'un moment favorable
pour les voir clater. Nous devons avoir les yeux ouverts sur toutes
ses dmarches. Trop de scurit pourrait tre funeste aux armes
de la Rpublique. Il y a dix-huit mois que je suis  Venise. Il ne
fallait qu'un coup d'oeil pour voir que le Snat tait un ennemi
irrconciliable de la Rpublique franaise. Mais dans ce moment,
ce n'est plus l'aristocratie seule que nous avons  craindre, elle
a mont le peuple  un tel degr d'effervescence qu'il n'attend
qu'un signal pour se dchaner contre nous. On a mis en jeu tous
les ressorts du fanatisme religieux, et on l'a fait avec tant de
succs qu'on entend des individus du peuple se plaindre de ce que le
gouvernement ne leur permet pas de s'armer contre nous.

[Note 182: Lettre de Goritz, 21 mais 1797 (_Corresp._, t. II, p.
415): Le grand point dans tout ceci est de gagner du temps.]

[Note 183: Lettre cite par DARU, t. VII, p. 267.]

Mais si nous avions des ennemis  Venise, nous y comptions aussi
des amis. La preuve en est que les patriciens les surveillaient
avec un soin jaloux, et, quand ils ne les jetaient pas en prison,
les malmenaient ou mme les foraient  s'exiler. On sait que
l'aristocratie vnitienne a de tout temps fait peser une vritable
tyrannie sur ses sujets, surtout dans les provinces de terre ferme.
Du jour o les Franais descendirent en Italie en promettant  tous
les peuples la libert et l'indpendance, tous les mcontents vinrent
 nous. On conspira au grand jour la chute du gouvernement vnitien,
et il y eut bientt presque dans toutes les villes un parti d'action,
dtermin  se rvolter pour secouer la tyrannie de Venise.

Les provditeurs taient au courant de cette propagande dmocratique,
et ils n'taient pas tendres pour ses instigateurs. Ds le mois de
juillet 1795 un Brescian tait all trouver Villars, ambassadeur
franais  Gnes, et le reprsentant du peuple Baffroi. Il leur
avait annonc qu'un complot s'tait form  Brescia contre Venise.
Quelques familles nobles, les Lecchi, les Gambarra, devaient se
mettre  la tte du mouvement et proclamer l'indpendance nationale.
La Convention accueillit ce plan, mais elle en jugea l'excution
prmature. Ce fut Bonaparte qui l'excuta. En effet, au contact des
Franais,  l'expansion des ides librales si longtemps comprimes,
un long frmissement remua tous ceux qui s'intitulaient dj les
patriotes. Ils rsolurent d'agir sans plus tarder, et de profiter de
la prsence des Franais pour imiter leurs compatriotes de Milan, de
Modne ou de Bologne.

La rvolution commena  Bergame, dans cette province dont les
patriciens de Venise se croyaient si srs, et o les paysans avaient
dj pris les armes pour courir contre les Franais. Le provditeur
de Bergame, Ottolini, prvoyait cette rvolution. Il accablait
de ses dpches[184] les trois inquisiteurs d'tat, Barbarigo,
Corner et Anzolo, et les suppliait de l'autoriser  svir contre
les perturbateurs: mais le gouvernement vnitien, craignant de se
compromettre, engageait le provditeur  patienter. Pendant ce
temps les conspirateurs, sous la protection du commandant franais,
prenaient tranquillement leurs dispositions. Dans la matine du
12 mars, une ptition se couvrait de signatures pour demander la
nomination d'une municipalit provisoire. Les habitants prenaient les
armes, et ils votaient la runion de Bergame  la future Rpublique
italienne. Aussitt l'tendard vnitien tait renvers, et lorsque
Ottolini protestait auprs du commandant de la place, Lefaivre, ce
dernier le menaait brutalement de la prison. Le provditeur n'avait
que le temps de s'enfuir  Brescia avec ses soldats, mais dsarms.
La municipalit nouvelle couvrait les murs d'affiches, appelait aux
armes les paysans, ordonnait l'rection dans toutes les communes
d'arbres de la libert, et, pour mieux chauffer l'enthousiasme,
envoyait partout des missaires, surtout des Cispadans et des
Polonais, annoncer la bonne nouvelle.

[Note 184: Voir le rapport d'un missaire, Stephani, envoy  Milan
par Ottolini (10 mars 1797).]

Brescia se rvoltait  son tour le 17 mars. Dans cette ville
le gouvernement vnitien tait reprsent par le provditeur
Battaglia, investi du titre de vice-podestat. Battaglia avait 
ses cts comme commandant des troupes vnitiennes un homme fort
nergique, Mocenigo, qui le poussait  la rsistance. Il avait
de plus t rejoint par Ottolini, qui lui apportait la liste des
conspirateurs brescians, lui indiquait le jour et l'heure du
soulvement projet, et l'engageait  faire de ces renseignements
l'usage que lui dicteraient les circonstances et le sentiment de
ses devoirs. L'ambassadeur de Venise  Milan, Vincenti, l'avait
galement prvenu, en le conjurant de prendre des mesures svres;
mais Battaglia tait comme frapp d'impuissance. Il avait peur des
Franais et surtout de leur gnral, qui ne lui avait pargn ni les
rcriminations ni les menaces. Il craignait d'assumer sur lui une
trop lourde responsabilit en prvenant les menes rvolutionnaires.
gar par cet esprit de vertige, que nous avons dj signal parmi
la majorit des patriciens, il voulut persister jusqu'au bout dans
le systme qui tait celui de son gouvernement, la neutralit
dsarme. Le 17 mars au soir quelques insurgs brescians, conduits
par des officiers cisalpins, prennent prtexte d'un passage de
soldats vnitiens envoys par Battaglia sur Chiari pour s'emparer
du bourg de Ceccaglia. Le lendemain 18, ils surprennent une des
portes de la ville et somment le vice-podestat d'avoir  se retirer.
Au lieu de donner  la garnison vnitienne l'ordre de disperser le
rassemblement, ainsi que le demandait Mocenigo, Battaglia parlemente
avec les insurgs. L'un d'entre eux, Lecchi, lui dclare que Brescia
ne rentrera jamais sous la domination vnitienne, et que les Franais
l'aideront  recouvrer son indpendance. En effet la garnison
franaise restait immobile et le bruit courait que le gnral
Kilmaine venait de faire braquer les canons de la citadelle contre
la ville. Battaglia pouvant ordonne  ses soldats de rentrer dans
leurs quartiers, et se livre aux insurgs.  cette nouvelle ceux qui
hsitaient encore se joignent  eux. Un ancien condamn aux plombs de
Venise, qu'on gardait sans doute pour la circonstance, est exhib. Sa
vue enflamme le peuple. Le soulvement devient gnral, et la runion
de Brescia  la future Rpublique italienne est vote d'enthousiasme.
Pendant ce temps l'infortun provditeur croyait sa dernire heure
venue. Il n'avait mme pas le courage de rdiger son rapport au
gouvernement et laissait ce soin  son lieutenant Mocenigo[185].

[Note 185: Ce rapport, qui a t conserv, est fort curieux. On y
accuse Bonaparte d'une ambition effrne: il aurait, parat-il,
voler esse il Cromwell della Italia.]

Le 24 mars, la petite ville de Salo sur le lac de Garde se rvoltait
 son tour. Deux jours plus tard, le 27 mars, un officier de
cavalerie franaise se prsentait  Crema et demandait  y tre
log. Deux dtachements de soldats survenaient  l'improviste, qui
dsarmaient la garnison vnitienne, s'emparaient de l'Htel de Ville
et couchaient en joue le podestat. Aussitt arrivaient des Milanais,
et le peuple, excit par eux et par les patriciens de Crema, se
soulevait, nommait une nouvelle municipalit, abattait le lion de
Saint-Marc, et proclamait son union  la future Rpublique italienne.

Ce furent les seules conqutes de la rvolution. Partout ailleurs
les villes et les campagnes restrent fidles au gouvernement. 
Vrone, il y eut mme comme une protestation indigne contre ces
tentatives. Les Esclavons, seconds par les Vronais, voulaient
marcher tout de suite contre les rvolts, et ils les auraient
probablement rduits  la raison, car ces derniers n'avaient pas
encore eu le temps de s'organiser, mais le Snat, toujours prudent,
et redoutant de trouver des Franais derrire ses sujets rebelles,
retint l'ardeur de ses soldats et des Vronais, et se contenta de
protester auprs du ministre de France  Venise et de son ambassadeur
 Paris. Ni Lallement, ni Querini n'avaient assez d'influence pour
modifier la situation. Le matre de la situation tait Bonaparte qui
continuait, dans sa marche victorieuse sur Vienne,  balayer devant
lui les rgiments autrichiens et dont l'importance grandissait avec
la fortune. Aussi le Snat agit-il sagement on lui expdiant deux
des siens, le procurateur Pesaro et Jean-Baptiste Cornaro. Les deux
patriciens rejoignirent Bonaparte  Goritz le 25 mars 1797[186]. Il
les reut fort bien et eut avec eux deux longues confrences. Il
commena par leur dire qu'il n'tait pas responsable des vnements
de Bergame et de Brescia, et qu'il ne voulait pas intervenir, sauf
au cas o la Rpublique vnitienne le chargerait officiellement de
rtablir l'ordre. Il refusa de rendre les citadelles occupes par
ses troupes, et non seulement s'entta dans sa rsolution de vivre
aux dpens de la Rpublique, mais encore finit par demander une
contribution de six millions. Le Snat dlibra sur le rapport de ses
dputs et eut l'insigne faiblesse de consentir par 116 voix contre
7  cette exigence, que ne justifiaient ni les circonstances ni la
conduite du gouvernement. C'tait voter sa propre dchance!

[Note 186: Leurs dpches au Snat ont t publies par DARU, t. V,
p. 303-313. Cf. lettre de Bonaparte au Directoire (_Correspondance_,
t. II, p. 415). J'ai dit  M. Pesaro que le Directoire excutif
n'oubliait pas que la Rpublique de Venise tait l'ancienne allie
de la France, que nous avions un dsir bien formel de la protger de
tout notre pouvoir... que nous ne soutenions pas les insurgs; qu'au
contraire je favoriserais les dmarches que ferait le gouvernement.]

Pendant ces ngociations les deux partis ennemis en taient venus
aux mains. Quelques milliers de paysans s'taient rus sur la ville
de Salo, y avaient surpris un dtachement de 200 Polonais[187], et
massacr quelques patriotes. Les montagnards des Vals Camonica,
Trompia et Sabbia, conduits par le comte Fioravanti, couraient
la campagne et assassinaient les tranards franais qu'ils
rencontraient.  Vrone se concentraient des forces imposantes sous
le commandement de deux provditeurs jeunes et dvous, Giovanelli
et Erizzo. Le Snat avait donn pleins pouvoirs au comte Emilio des
Emiles, et ce dernier levait des hommes, prparait des magasins et
prparait ouvertement la contre-rvolution. Le parti de la raction
comprenait la grande majorit de la population, les nobles par
attachement hrditaire  la vieille Rpublique, qui avait fait la
fortune de leurs maisons, les prtres irrits par la spoliation
des glises, et les paysans, accabls d'impts et de rquisitions,
brutaliss et obligs par un rcent arrt de payer la valeur des
bagages pris sur nos soldats par les Autrichiens. D'ailleurs la vue
du drapeau franais sur les forteresses vnitiennes indignait tous
ceux qui croyaient encore  la patrie vnitienne, et ils confondaient
dans une haine gale et les usurpateurs trangers et ceux de leurs
compatriotes qui profitaient des malheurs du temps pour s'entendre
avec les trangers et se sparer avec clat de la mre patrie. La
guerre contre la France tait donc imminente, mais la guerre civile
avait dj commenc.

[Note 187: Rapport d'Antonio Turini, syndic du Val-Sabbia (4 avril
1797).]

Ce fut  ce moment, le 22 mars, que parut un manifeste retentissant,
qu'on attribua au provditeur Battaglia, mais dont ce dernier nia
toujours la paternit, et qui parat en effet avoir t compos
par un rfugi italien, un certain Salvadou, qui ne cherchait qu'
brouiller encore la situation afin d'en profiter. Le voici: Le
dlire fanatique de quelques brigands, ennemis de l'ordre et des
lois, a excit les crdules Bergamasques  la rbellion contre
leur souverain lgitime. Ils ont dirig une multitude de sclrats
stipendis sur les villes et les provinces pour les entraner 
la rvolte. Nous exhortons les sujets rests fidles  se lever
en masse,  dissiper,  dtruire ces ennemis de l'tat sans faire
quartier  aucun, se ft-il mme rendu prisonnier. Qu'ils soient
certains que le gouvernement s'empressera de leur fournir des secours
d'argent et de troupes rgles. Dj les Esclavons  la solde de la
Rpublique sont prts  marcher. Que personne ne doute du succs
de l'entreprise; nous pouvons affirmer que l'arme autrichienne
a envelopp et battu compltement les Franais dans le Tyrol et
le Frioul. Elle poursuit le reste de ces hordes sanguinaires et
impies, qui, sous le prtexte de combattre l'ennemi, ont dvast
les campagnes et pill les sujets de la Rpublique, toujours
sincres, toujours exacts  observer la neutralit. Les Franais se
trouvent donc dans l'impossibilit de porter secours aux rebelles.
C'est  nous d'attendre le moment favorable pour leur couper la
retraite devenue leur unique ressource. Nous invitons en outre les
Bergamasques demeurs fidles et les autres peuples  chasser les
Franais des villes et des forts dont ils se sont arbitrairement
empars, et  s'adresser  nos commissaires Zanchi et Locatelli pour
recevoir les instructions ncessaires aussi bien que la paie de
quatre livres par jour pendant la dure du service.

Ce manifeste tait un vritable appel aux armes qui dtruisait la
neutralit et autorisait toutes les reprsailles. Il est certain que
ces excitations furibondes, ces mensonges intresss, ces enrlements
constituaient une provocation ou pour mieux dire une dclaration
de guerre; mais Battaglia tait trop prudent pour s'tre permis un
pareil clat. Ni par ses fonctions, ni par son caractre, il n'tait
homme  brusquer ainsi la situation. Il s'empressa de dsavouer le
manifeste qu'on lui attribuait, et le doge, sur sa prire, en fit
autant[188]: Le grand Conseil, assembl pour la circonstance, dclara
de son ct que le manifeste du 22 mars est oppos aux sentiments
que n'a cess de professer le gouvernement  l'gard d'une nation
amie. Il ne peut, dans le cas qui se prsente, que protester contre
d'aussi odieuses perfidies, et il observe  ses fidles sujets qu'ils
ne doivent pas se laisser sduire par ces souillures. Les maximes
du Snat sont de vivre, comme prcdemment, en parfaite harmonie et
amiti avec la nation franaise. En effet, tout semble indiquer que
ce manifeste tait fabriqu, mais il servait si bien les intrts de
la France et des rvolts vnitiens, qu'on feignit de croire  son
authenticit. On le colporta, on l'imprima, on le rpandit partout
en le prsentant comme la meilleure des preuves de la duplicit du
gouvernement vnitien. Quant  Bonaparte, il allait s'en servir comme
d'une arme terrible contre la Rpublique.

[Note 188: Dclaration du Doge: Le Snat n'a pas appris sans
surprise et sans indignation qu'un acte sign du nom du provditeur
Battaglia, essentiellement faux et contenant des principes en tout
contraires  ceux que le gouvernement vnitien professe pour le
gouvernement franais, tait colport partout. Il entendait le
dmentir et le proclamait une embche oppose aux tendances continues
de la Seigneurie.]

Bonaparte venait de remporter contre les Autrichiens une nouvelle
srie de victoires. Il tait alors aux portes de Vienne. Rien ne
l'empchait d'entrer dans cette capitale; mais il se sentait bien
isol. Il se rendait compte de la rsistance nationale dont il lui
faudrait triompher, s'il rduisait ses adversaires aux dernires
extrmits. D'ailleurs il dsirait signer la paix, non seulement
pour ne pas aventurer dans une partie suprme les rsultats acquis,
mais surtout pour ajouter  la gloire du conqurant celle du
pacificateur. Peu  peu germa dans son esprit la pense de faire
cette paix aux dpens de Venise. Sans doute, nous n'tions pas en
guerre avec Venise, mais les griefs s'accumulaient, et la thorie
des compensations territoriales tait si sduisante que Bonaparte
avait grande envie d'en faire l'essai aux dpens d'un gouvernement
peu sympathique. Les scrupules ne l'avaient jamais arrt longtemps.
Puisque l'occasion se prsentait de signer une paix glorieuse, mme
en sacrifiant un tat que liait  la France une alliance plusieurs
fois sculaire, il saurait faire litire de ses scrupules!

Seulement des prtextes taient ncessaires. Bonaparte ne fut pas
embarrass pour en trouver. Ds le 5 avril[189], il crivait au
procurateur Pesaro pour se plaindre des placards affichs  Vrone
contre la France, des assassinats commis contre les Franais, d'une
prtendue insulte  notre consul  Zante, du mauvais accueil fait 
une de nos frgates, _la Brune_, et surtout des perscutions diriges
contre nos partisans. Il terminait par ces paroles menaantes: La
Rpublique franaise ne se mle pas des affaires intrieures de
la Rpublique de Venise; mais la ncessit de veiller  la sret
de l'arme me fait un devoir de prvenir les entreprises que l'on
pourrait faire contre elle. Bonaparte lui crivait encore le mme
jour[190], pour le prvenir qu'il considrait le gouvernement
vnitien comme responsable d'une somme de trente millions, dpose
 Venise par le duc de Modne, et dont il venait de prononcer le
squestre. Enfin, et pour mieux accentuer son mcontentement, il
annonait aux municipalits provisoires de Brescia et de Bergame
qu'il ne voulait pas intervenir en leur faveur, mais aussi qu'il
empcherait tout mouvement de troupes dirig contre les rvolts, ce
qui tait en quelque sorte reconnatre la lgalit de la rvolte[191].

[Note 189: Lettre de Schetting, _Corresp._, t. II, 458.]

[Note 190: Id., _id._]

[Note 191: Id., _id._ Mon intention est qu'il n'y ait aucune espce
de trouble ni de mouvements de guerre, et je prendrai toutes les
mesures pour maintenir la tranquillit sur les derrires de l'arme.
Les troupes franaises continueront de vivre avec le peuple dans le
mme esprit de neutralit et de bonne intelligence, et je dsire,
dans toutes les occasions, vous donner des preuves de l'estime que
j'ai pour vous.]

Le manifeste de Battaglia vint trs  propos lui fournir le
motif de rupture dont il avait besoin pour justifier l'acte
inqualifiable qu'il venait de commettre. Il avait en effet sign,
le 7 avril, l'armistice de Judenbourg, qui allait tre bientt
suivi des prliminaires de Leoben, et ces prliminaires stipulaient
expressment des compensations territoriales pour l'Autriche aux
dpens de Venise. Trois projets prliminaires avaient t soumis 
l'Empereur[192]. Tous trois stipulaient la cession de la Belgique
et de la rive gauche du Rhin  la France, et des compensations
territoriales pour l'Autriche en Italie. Ils variaient pour ces
compensations. Le troisime offrait la restitution de la Lombardie,
le premier et le second sacrifiaient  l'Autriche tout ou partie
des tats vnitiens. L'Empereur n'hsita pas. C'tait une bonne
fortune inespre que cette proposition. Il s'agissait d'changer
une province spare des tats hrditaires contre un territoire
limitrophe. Aussi envoya-t-il  ses plnipotentiaires, Merfeldt et
Gallo, les pouvoirs ncessaires, et, ds le 18 avril, taient signs
les prliminaires de Leoben.

[Note 192: Lettre de Bonaparte au Directoire, Leoben, 16 avril.
_Corresp._, t. II, p. 489.]

Par ces prliminaires[193] l'Empereur renonait en faveur de la
France  la Belgique et  la Lombardie, ainsi qu' la rive gauche
du Rhin, mais il tait ddommag de ces sacrifices par l'abandon
de l'Istrie, de la Dalmatie, et des provinces vnitiennes, situes
entre l'Oglio, le P et l'Adriatique. Quant  Venise et aux autres
tats de terre ferme, ils devaient tre runis  la Lombardie et 
la Rpublique Cispadane. Les parties contractantes se garantissaient
l'une  l'autre les territoires cds. Elles devaient en outre se
concerter pour lever tous les obstacles qui pourraient s'opposer  la
prompte excution des articles prcdents, et nommer  cet effet des
commissaires ou des plnipotentiaires qui seraient chargs de tous
les arrangements convenables  prendre avec la Rpublique de Venise.
Enfin il tait formellement stipul que ces articles resteraient
secrets jusqu' la signature du trait de paix dfinitif. En autres
termes, Bonaparte et les reprsentants de l'Empereur venaient
de dcider le partage de la Rpublique Vnitienne, c'est--dire
d'un tat neutre, que le droit des gens,  dfaut d'engagements
solennels, aurait d protger contre les convoitises autrichiennes
et la trahison franaise. Le plus singulier c'est que le Directoire
n'avait pas autoris le gnral de l'arme d'Italie  sacrifier ainsi
Venise, et Venise se doutait si peu de la catastrophe qui la menaait
qu'elle continuait son dplorable systme de neutralit dsarme,
et, par son inconcevable faiblesse, se mettait  la merci de ses
vainqueurs sans combat.

[Note 193: Articles secrets des prliminaires. _Id._, II, 497. Lettre
de Bonaparte au Directoire (II, 489).]

Bonaparte se rendait trs bien compte de l'acte inique qu'il
commettait. Il n'ignorait pas non plus qu'il outrepassait ses
instructions, en disposant ainsi du sort d'un peuple alli, ou du
moins neutre. Aussi rsolut-il de prendre les devants, d'abord en
expliquant sa conduite au Directoire, puis en rduisant Venise  la
ncessit de se dfendre, afin d'avoir un prtexte pour la dmembrer.
Le jour mme o il faisait part au Directoire de la signature des
prliminaires, il cherchait  les justifier en accusant Venise: Le
gouvernement de Venise[194] est le plus absurde et le plus tyrannique
des gouvernements. Il est d'ailleurs hors de doute qu'il voulait
profiter du moment o nous tions dans le coeur de l'Allemagne pour
nous assassiner. Notre Rpublique n'a pas d'ennemis plus acharns,
comme les migrs et Louis XVIII d'amis qui leur soient plus
vritablement dvous. Son influence se trouve considrablement
diminue, et cela est tout  notre avantage. Cela d'ailleurs lie
l'Empereur  la France, et obligera ce prince, pendant les premiers
temps de notre paix,  faire tout ce qui pourra nous tre agrable.
En mme temps, et pour mieux excuser cette inqualifiable violation du
droit des gens, il prenait la rsolution de pousser  bout Venise, et
de montrer par tous les moyens possibles qu'il avait le droit d'agir
contre elle comme il le faisait.

[Note 194: Lettre de Bonaparte au Directoire. Leoben, 19 avril 1707.
_Corresp._, t. II, p. 501.]

Le 7 avril avait t sign l'armistice de Judenbourg. Ds le 9,
taient lances de Judenbourg contre Venise diverses lettres qu'il
nous faut analyser, car elles dmontreront jusqu' l'vidence que,
ds cette poque, Venise tait condamne dans l'esprit de Bonaparte.
La premire de ces[195] lettres est adresse au ministre de France
 Venise, Lallement. Bonaparte le prvient qu'il vient d'envoyer 
Venise un de ses aides de camp, Junot, porteur d'une lettre au Doge.
Il lui adresse en mme temps une note numrant sept griefs[196] dont
il exigera le redressement immdiat: Vous demanderez au Snat de
Venise une explication catgorique dans douze heures, savoir si nous
sommes en paix ou en guerre, et, dans le dernier cas, vous quitteriez
sur-le-champ Venise. Vient ensuite une proclamation[197] au peuple
de terre ferme. Il plaint les Vnitiens du peu d'gards que leur
ont tmoign les patriciens, et leur annonce une prompte vengeance:
Je sais que, n'ayant aucune part  son gouvernement, je dois vous
distinguer dans les diffrents chtiments que je dois infliger aux
coupables. L'arme franaise protgera votre religion, vos personnes
et vos proprits. Vous avez t vexs par ce petit nombre d'hommes
qui se sont, depuis le temps de la barbarie, empars du gouvernement.
Si le Snat de Venise a sur vous le droit de conqute, je vous
en affranchirai. S'il a sur vous le droit d'usurpation, je vous
restituerai vos droits. Il prescrivait en mme temps au gnral
Kilmaine, auquel il avait laiss le commandement de toutes les
forces laisses en arrire, de dsarmer les garnisons vnitiennes de
Padoue, Trvise, Bassano, Vrone, Brescia et Bergame, et d'installer
partout des municipalits provisoires[198]. Vous aurez bien soin de
ne vous laisser arrter par aucune espce de considration. Si dans
vingt-quatre heures la rponse n'est pas faite, que tout se mette en
marche  la fois, et que sous vingt-quatre heures il n'existe pas un
soldat vnitien sur le continent... Tout va fort bien ici, et, si
l'affaire de Venise est bien mene, comme tout ce que vous faites,
ces gaillards-l se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie. Le
gouvernement de Venise, concentr dans sa petite le, ne serait pas,
comme vous le pensez bien, de longue dure.

[Note 195: _Correspondance_, t. II, p. 474.]

[Note 196: Id., id.]

[Note 197: Id., p. 477.]

[Note 198: Id., p. 476.--Cf. lettre du 11 avril au gnral Baraguey
d'Hilliers (_Correspondance_, t. II, p. 479).]

Ultimatum menaant adress au Snat sous la double forme d'une
note remise par le ministre de France et d'une lettre lue au doge
par un aide de camp, appel  la rvolte des peuples rests soumis,
mesures militaires destines  prvenir toute rsistance: comme
on le voit, Bonaparte n'a pas mnag Venise, et il prvoyait si
peu une opposition quelconque  ses ordres, qu'il prenait soin, ce
mme jour 9 avril 1797, d'envoyer au Directoire copie des lettres
prcdentes[199], et il y ajoutait cet trange commentaire: Quand
vous lirez cette lettre, nous serons matres de tous les tats
de terre ferme, ou bien tout sera rentr dans l'ordre et vos
instructions excutes. Si je n'avais pas pris une mesure aussi
prompte et que j'eusse donn  tout cela le temps de se consolider,
cela aurait pu tre de la plus grande consquence.

[Note 199: _Correspondance_, II, p. 498. Cf. la curieuse lettre
adresse par Bonaparte  Pesaro, le 11 avril (_Correspondances_,
t. II, p. 483). Il serait singulier que le Snat de Venise nous
obliget  lui faire la guerre, dans le moment o nous sommes en paix
avec tout le continent.]

Avant que la rponse du Directoire  ces diverses communications ne
ft parvenue, Junot se rendit  Venise et y excuta les ordres de
son gnral[200]. Arriv le 14 avril, il tait, ds le lendemain,
introduit au grand Conseil et donnait lecture de la lettre
suivante[201]: Toute la terre ferme de la srnissime Rpublique
de Venise est en armes; de toutes parts les paysans, que vous avez
arms et soulevs, crient: mort aux Franais! plusieurs centaines
de soldats de l'arme d'Italie en ont dj t victimes. C'est en
vain que vous dsarmerez des rassemblements que vous-mmes vous
avez organiss. Croyez-vous que, dans le moment o je me trouve au
coeur de l'Allemagne, je ne puisse pas faire respecter le premier
peuple de l'univers? Le snat de Venise a rpondu par la perfidie la
plus noire aux procds gnreux que nous avons toujours eus avec
lui... La guerre ou la paix. Si vous ne prenez pas, sur-le-champ, les
moyens de dissiper les rassemblements, si vous ne faites pas arrter
et livrer en mes mains les auteurs des assassinats qui viennent de
se commettre, la guerre est dclare. Le Turc n'est pas sur vos
frontires. Aucun ennemi ne vous menace: cependant, de dessein
prmdit, vous avez fait natre des prtextes pour avoir l'air de
justifier un rassemblement dirig contre l'arme. Il sera dissous
dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles
VIII.  ces insultes qu'aggravait encore l'affectation de rudesse
militaire avec laquelle Junot les jetait  la face du Snat, il n'y
avait qu' rpondre par la guerre immdiate, et, puisqu'on voquait
le souvenir des temps anciens, se rappeler que Venise avait jadis
lutt contre le pape, les rois de France et d'Espagne et l'empereur
d'Allemagne coaliss: mais on venait d'apprendre la terrible nouvelle
des prliminaires de Leoben. On n'en connaissait pas le texte, mais
on souponnait quelque trahison. D'ailleurs on n'ignorait pas que
l'Autriche ne viendrait pas au secours de la ville menace, et que
le gnral vainqueur n'avait, pour ainsi dire, qu' tendre la main
pour excuter ses menaces. La rponse du doge fut[202] donc humble,
plus peut-tre qu'il n'aurait convenu au chef d'une Rpublique
autrefois si orgueilleuse. Il protestait de ses bonnes intentions,
de l'ingnuit de sa conduite, annonait que satisfaction serait
accorde sur tous les points et esprait que les bons rapports
continueraient entre les deux Rpubliques. Quant au Snat, il
s'associa par un vote aux paroles de son chef et dcrta, par cent
cinquante-six suffrages, que deux dputs, le censeur Francesco Dona
et l'ancien ministre de la guerre, Leonardo Giustiniani, seraient
envoys  Bonaparte pour lui faire agrer les excuses de la
Rpublique. Mais il tait dj trop tard. Deux vnements survinrent
 l'improviste qui renversrent toutes leurs esprances et donnrent
 Bonaparte le prtexte qu'il cherchait et l'excuse dont il avait
besoin.

[Note 200: Rapport de Junot  Bonaparte, cit par DARU, t. VII, p.
302.]

[Note 201: _Corresp._, t. II, p. 473.]

[Note 202: La lettre du Doge a t donne par _Daru_, t. V, p.
335-338.]

Le gnral Kilmaine, au reu de la dpche du 9 avril, avait excut
ses ordres. Nulle part il n'avait rencontr de rsistance. Les
garnisons vnitiennes avaient t partout dsarmes, sauf  Vrone,
car dans cette ville s'taient concentrs plusieurs rgiments
d'Esclavons qui ne paraissaient nullement disposs  l'obissance,
et se sentaient soutenus par des bandes de paysans qui tenaient la
campagne et par l'arme autrichienne de Laudon qui campait dans le
voisinage, aux dbouchs du Tyrol. Kilmaine se contenta d'augmenter
la garnison franaise. Elle comprenait environ 1.900 hommes, sans
parler des 300  400 malades ou employs d'administration pars
dans la ville, sous le commandement d'un chef nergique, le gnral
Balland, et campait dans les forts; mais, de part et d'autre, on
tait sur le qui-vive. Ds le 16 avril, des barques, charges de
vivres pour l'arme franaise, avaient t arrtes et pilles 
Pescentina par des paysans vnitiens. Le nombre des assassinats
augmentait. C'tait un vritable tat de guerre. La moindre tincelle
allait provoquer l'incendie.

Le 17 avril, lundi de Pques, deux patrouilles vnitienne et
franaise se rencontrrent dans la ville et s'insultrent[203].
Aussitt les Vnitiens se jettent sur les Franais rpartis dans
les diffrents quartiers de la ville et commencent  les gorger.
Le gnral Balland fait battre le rappel et ordonne de tirer le
canon des chteaux. La premire vole enleva le fate du palais des
Scaliger. Enfivre par ces dtonations inattendues, la populace
sort des maisons, le couteau  la main, et gorge sans piti tous les
Franais isols qu'elle rencontre. Tous ceux qui ne parvinrent pas
 se rfugier dans les forts, ou qui ne trouvrent pas asile chez
quelques Vronais, tels que les comtes Nogarola et Carlotti, assez
gnreux pour risquer leur vie en bravant les fureurs populaires,
hommes, femmes et enfants furent massacrs, et souvent avec d'odieux
raffinements. Nos blesss et nos malades ne furent pas respects dans
les hpitaux. On les arrachait de leurs lits de souffrance et les
cadavres taient jets dans l'Adige: C'tait, raconte l'historien
Botta, c'tait un spectacle  la fois dplorable et terrible que ces
malades languissants, poursuivis par des assassins couverts de sang;
que ces femmes pouvantes foules aux pieds par des femmes en furie.
J'ai vu un portique encore dgouttant du sang des Franais, assomms
plutt qu'gorgs par le peuple exaspr; j'ai vu retirer des puits
et des gouts des uniformes ensanglants; j'ai vu les assassins
porter en triomphe les dpouilles de leurs victimes; mais c'tait
 l'hpital qu'on remarquait le plus d'acharnement et de cruaut.
Plusieurs malades furent tus, d'autres maltraits et dpouills. Ni
les supplications, ni l'tat de faiblesse, ni l'aspect mme de la
mort ne pouvaient inspirer de la piti  ces cruels qui n'avaient
plus de l'homme que la forme.

[Note 203: D'aprs le rapport du provditeur et du podestat (dat
de Vienne, 18 avril): il tait  peu prs quatre heures du soir
lorsque, sans que rien nous en et fait connatre la cause, on
entendit partir du fort le plus lev au-dessus de la ville, trois
coups de canon  poudre qui paraissaient un signal. D'aprs les
relations franaises, Balland n'aurait ouvert le feu, qu'en apprenant
les premiers assassinats. Les relations franaises ont t imprimes
dans le recueil de pices relatives aux affaires de Venise, du 22
floral an V.]

Le gnral Balland avait ouvert et continuait contre la ville un
feu destructeur. Les magistrats vnitiens qui jusqu'alors avaient
tout laiss faire, mais sans paratre, envoyrent un parlementaire
au gnral en le priant d'arrter le dsastre, ou sinon ils ne
promettaient pas de faire respecter quelques malheureux Franais
qui avaient trouv asile dans le palais du gouverneur. Balland
pour les sauver consentit  traiter, mais on ne put s'entendre sur
les conditions. Il exigeait avec raison le dsarmement universel
et des otages. Les insurgs, dont le nombre augmentait d'heure en
heure, rclamaient l'vacuation des forts. La lutte continua. Les
magistrats, incapables de matriser plus longtemps cette multitude
furieuse, disparurent, et les massacres recommencrent.

Pendant quelques jours la situation de Balland fut critique. Les
insurgs taient nombreux et interceptaient les communications. Le
comte Francesco des Emiles s'emparait de la porte San-Zeno. Les
capitaines Nogarola et Caldgano prenaient les portes de l'vque
et Saint-Georges, et donnaient la main aux paysans insurgs. Les
Esclavons pressaient le sige des chteaux. Le vieux fort adoss 
la ville, et spar d'elle seulement par un mauvais pont ferm par
une grille en fer, tait fort compromis. Le chteau de Saint-Flix
tait bombard par des batteries tablies  Pescentina. Enfin Laudon,
prvenu par les insurgs, accourait  marches forces. Balland pour
se dgager essayait d'oprer des sorties, mais elles taient toujours
ramenes avec perte. Il n'avait d'autre ressource que de tirer sur la
ville  boulets rouges afin d'allumer des incendies et d'obtenir de
la sorte quelque rpit, mais il n'tait que temps pour lui et pour la
petite garnison franaise de recevoir des secours.

Le 21 avril le gnral Chabran arriva le premier de Brescia avec 1200
hommes de renfort[204]; il passa sur le ventre  un corps nombreux
de paysans, mais ne put oprer sa jonction avec Balland. Le 23 on
apprenait la signature des prliminaires de Leoben et le gnral
autrichien Laudon suspendait sa marche. Kilmaine, au contraire,
prcipitait la sienne[205]. Il arrivait avec la garnison de Mantoue.
Celle de Bologne tait annonce. Victor accourait de Padoue avec
une petite arme de 6.000 hommes. Les Vronais n'avaient plus qu'
se soumettre. Le chef des Esclavons, le gnral Fioraventi, voulut
prvenir l'attaque des Franais, mais il fut battu  Croce-Bianca et
oblig de se rendre. Un nouveau combat,  Pescentina, nous permit
enfin d'entrer dans la cit rebelle. Kilmaine la livra au pillage,
fusilla les chefs de l'insurrection, et lana sur les routes sa
cavalerie pour dsarmer les paysans et sabrer ceux qui rsisteraient.
L'ordre fut donc rtabli, mais prs de 400 Franais avaient succomb
dans cet affreux massacre rest clbre dans l'histoire sous le nom
de Pques Vronaises. Ce fut comme une manifestation spontane de
ressentiments dvors en silence. On et dit que la haine populaire,
plus clairvoyante que la politique des hommes d'tat, semblait avoir
devin qu'au moment mme Bonaparte abandonnait  l'Autriche les
dpouilles de Venise.

[Note 204: Rapport du gnral Chabran dat de Croce-Bianca.]

[Note 205: Rapports adresss par Kilmaine  Bonaparte, Mantoue, 22
avril, et Vrone, 27 avril. Rapport du gnral Balland, Vrone, 27
avril.]

Certes nous ne chercherons pas  justifier un acte aussi odieux
que les Pques Vronaises. Les Vnitiens mritaient une punition
exemplaire: mais l'histoire est si souvent faite de mensonges et de
conventions que les erreurs s'accrditent, et qu'il devient difficile
de les faire disparatre. Ainsi n'avons-nous pas lu et sans doute
ne lirons-nous pas encore que ce fut pour se venger des Pques
Vronaises que Bonaparte abandonna Venise  l'Autriche? Un simple
rapprochement de dates suffira pour dmontrer que Venise tait dj
sacrifie. Les prliminaires de Leoben furent signs le 18 avril,
et les plnipotentiaires en discutaient les conditions depuis le 7
avril, jour o fut sign l'armistice de Judenbourg. Quant aux Pques
Vronaises elles commencrent le lundi 17 avril,  quatre heures
de l'aprs-midi. Bonaparte ne pouvait videmment deviner ce qui se
passait  cent cinquante lieues derrire lui: ce n'est que plus tard,
et pour se justifier, qu'il affecta de reprsenter la cession de
Venise comme une vengeance du massacre de Vrone, et la postrit a
eu le tort d'accepter, sans mme le discuter, ce jugement erron.

Aussi bien un acte plus odieux encore[206] allait fournir  Bonaparte
de nouveaux griefs galement srieux. Le 29 avril, un lougre
franais de huit canons, mont par trente-quatre hommes d'quipage,
et command par le capitaine Laugier, poursuivi dans le golfe de
Venise par des frgates autrichiennes, s'tait engag dans la passe
du Lido afin de trouver un refuge dans le port. Or d'antiques
rglements dfendaient l'entre du port  tout navire belligrant.
Le capitaine Laugier reut l'ordre d'appareiller. Il allait obir,
lorsque les forts vnitiens le criblrent de boulets. Il fut tu avec
quelques-uns de ses matelots, et les autres furent faits prisonniers
et laisss toute la nuit sans vtements sur le pont du navire[207].
Les Vnitiens ont prtendu plus tard que le lougre de Laugier tait
un corsaire, qu'il avait attaqu le premier les navires vnitiens
ancrs dans le port, et qu'on n'avait fait qu'user de reprsailles 
son endroit, mais est-il probable qu'un navire, dj poursuivi par
des forces suprieures, ait cherch  attaquer d'autres navires,
dfendus par des fortifications? Laugier demandait simplement un
refuge, et il fut assassin comme l'taient au mme moment ses
compatriotes dans les rues de Vrone. Ce dplorable vnement allait
singulirement aggraver les dangers de la Rpublique Vnitienne.

[Note 206: Sur l'affaire de Laugier, voir la protestation du ministre
Lallement. Elle a t insre par DARU dans les pices justificatives
de son _Histoire de Venise_, t. VII, p. 309. Cf. lettre de Bonaparte
au Directoire (Trieste, 30 avril. _Correspondance_, t. III, p. 12).]

[Note 207: Le rapport de l'officier vnitien a t cit par DARU, t.
V, p. 356. Cf. la relation envoye par le Snat  son ambassadeur 
Paris, le 26 avril 1797.]

Les patriciens, surpris par la rapidit et par l'imprvu des
vnements, n'avaient encore pris aucune rsolution: ils attendaient
sans doute, pour se dcider, l'issue des combats livrs dans
Vrone. Ils apprirent en mme temps et la dfaite des insurgs et
la signature des prliminaires de Leoben. Il fallait  tout prix
dsarmer Bonaparte! Le Doge commena, et ce dsaveu[208] tait une
premire punition, par protester de la puret de ses intentions
au sujet des Pques Vronaises; puis il envoya un exprs aux deux
dputs qui n'avaient pas encore rejoint le quartier gnral, et leur
donna pleins pouvoirs pour accorder toutes les satisfactions qu'on
leur demanderait.

[Note 208: Lorsqu'une rvolution aussi fatale qu'imprvue a clat
dans les villes au del du Mincio, les sentiments unanimes de nos
peuple leur ont fait prendre spontanment les armes dans la seule
intention de comprimer la rvolte et de repousser la violence des
insurgs... Si, dans une confusion aussi grande, quelques malheurs
sont arrivs, il ne faut les attribuer qu' la confusion mme et
nullement  la volont du Snat. Empress de satisfaire  votre
demande, le Snat fait rechercher pour les consigner en vos mains
ceux qui ont os commettre des assassinats sur les individus de
l'arme franaise. Les mesures les plus efficaces sont prises pour
en dcouvrir les auteurs, afin qu'ils subissent le chtiment qu'ils
mritent. Document cit par BARRAL, p. 269.]

Bonaparte ne l'a jamais crit dans sa _Correspondance_, mais il
est probable qu'il reut avec grand plaisir la nouvelle des Pques
Vronaises et de l'assassinat de Laugier. Il avait absolument besoin
de prtextes plausibles pour justifier les prliminaires de Leoben,
et cette double violation du droit des gens arrivait  point pour
justifier les reprsailles.

Ds le 22 avril[209], avant qu'il eut appris les vnements de Vrone
et de Venise, il crivait au Directoire: Peut-tre serait-il bon
de dclarer la guerre aux Vnitiens. Par l l'Empereur serait 
mme d'entrer en possession de la terre ferme de Venise, et nous de
runir  la rpublique milanaise Bologne, Ferrare et la Romagne. Si
l'on veut continuer la guerre, je crois qu'il faut encore commencer
dans cet entr'acte par dclarer la guerre  la Rpublique de Venise,
remuer toute la terre ferme et donner le pouvoir au parti contraire 
celui de l'aristocratie.  peine eut-il reu les dpches relatives
au double massacre que, sans mme attendre la rponse du Directoire,
il se prpara  envahir le territoire vnitien, et  jeter lui-mme
par terre le gouvernement dont il avait conspir la perte. Il faut
avant tout, crivait-il encore au Directoire[210], prendre un parti
pour Venise... Je sais que le seul parti qu'on puisse prendre est de
dtruire ce gouvernement atroce et sanguinaire.

[Note 209: Eggen-Wald, 22 avril 1797 (_Correspondance_, t. III, p.
1).]

[Note 210: Trieste, 30 avril (_Corresp._, t. III, p. 11). Cf. seconde
lettre du mme jour: Si le sang franais doit tre respect en
Europe, si vous voulez qu'on ne s'en joue pas. Il faut que l'exemple
de Venise soit terrible. Il nous faut du sang.]

Pendant ce temps, les envoys de Venise, Dona et Giustiniani, avaient
rejoint Bonaparte  Gratz, et avaient eu avec lui une premire
entrevue (26 avril)[211]. Personne encore ne connaissait l'affaire
Laugier. Le gnral en chef reut les dputs avec courtoisie,
mais leur dclara net et clair qu'il ne se contenterait pas de
satisfactions illusoires. J'ai quatre-vingt mille hommes et vingt
barques canonnires, leur dit-il. Je ne veux plus d'inquisition,
plus de Snat, je serai un Attila pour Venise. Quand j'avais en
tte le prince Charles, j'ai offert  M. Pesaro l'alliance de la
France, je lui ai offert notre mdiation pour faire rentrer dans
l'ordre les villes insurges. Il a refus, parce qu'il lui fallait un
prtexte pour tenir la population sous les armes, afin de me couper
la retraite, si j'en avais eu besoin; maintenant, si vous rclamez
ce que je vous avais offert, je le refuse  mon tour. Je ne veux
plus d'alliance avec vous, je ne veux plus de vos projets, je veux
vous donner la loi. Les deux commissaires ne purent qu'opposer de
vaines protestations  cette mise en demeure. Aussi bien ils avaient
entendu dire tout le long de la route que Venise tait sacrifie et
son territoire partag.  l'angoisse patriotique qui les treignait
se joignait la difficult de ngocier avec un gnral irrit, et
qui visiblement avait dj son parti pris  l'avance. Ils luttrent
pourtant avec une obstination qui les honore, et obtinrent que les
ngociations continueraient.

[Note 211: Voir le rapport de Dona et Giustiniani, en date du 28
avril. Il est cit par DARU, t. V, p. 367.]

Ce fut alors qu'on apprit  la fois la bataille de Vrone et
l'assassinat de Laugier. Effrays par la responsabilit qui les
crasait, Dona et Giustiniani sollicitrent une nouvelle entrevue
par une lettre humble et suppliante o ils se mettaient  la merci
de ce vainqueur sans combat: Si des circonstances[212] impossibles
 prvoir ont amen des vnements pour lesquels la Rpublique
Franaise se croie en droit d'exiger des rparations; si, au terme
des plus glorieux succs militaires, elle jugeait que le gouvernement
vnitien et quelque chose  faire pour complter le nouveau systme
d'quilibre politique, que la France jugera  propos de donner 
l'Europe, nous supplions Votre Excellence de s'expliquer. La France,
au point de grandeur o elle est parvenue, objet de l'admiration
universelle, trouvera certainement plus de gloire dans les efforts
volontaires que la Rpublique vnitienne s'empressera de faire que
dans une conduite hostile contre un gouvernement qui se reconnat
sans dfense. La rponse de Bonaparte fut dure, impitoyable.
Elle sonnait le glas de la Rpublique[213]. La voici: Je n'ai lu
qu'avec indignation la lettre que vous m'avez crite relativement
 l'assassinat de Laugier. Vous avez aggrav l'atrocit de cet
vnement, sans exemple dans les annales des nations modernes,
par le tissu de mensonges que votre gouvernement a fabriqus pour
chercher  se justifier. Je ne puis pas, Messieurs, vous recevoir.
Vous et votre Snat tes dgouttants du sang franais. Quand vous
aurez fait remettre en mes mains l'amiral qui a donn l'ordre de
faire feu, le commandant de la tour et les inquisiteurs qui dirigent
la police de Venise, j'couterai vos justifications. Vous voudrez
bien vacuer dans le plus court dlai le continent de l'Italie.
Cependant, si le nouveau courrier que vous venez de recevoir tait
relatif  l'vnement de Laugier, vous pourriez vous prsenter
chez nous. Dsesprs, Dona et Giustiniani voulurent tenter cette
dernire chance de rconciliation. Ils se rendirent auprs du gnral
 Palmanova, et le supplirent de ne pas traiter la Rpublique
Vnitienne, cette amie sculaire de la France, plus durement que les
ennemis[214] auxquels il accordait la paix, les peuples conquis  qui
il donnait la libert, les neutres dont il acceptait l'alliance.
Le gnral se contenta de leur rpter froidement les termes de sa
lettre, et comme les infortuns, pousss au dsespoir, recoururent
au pire des moyens, et essayrent de le corrompre: Non, non, leur
rpondit-il avec violence, quand vous couvririez cette plage d'or,
tous vos trsors, tout l'or du Prou ne peuvent payer le sang
franais. Venise tait dcidment condamne. Il ne restait plus qu'
excuter la condamnation.

[Note 212: Lettre cite par DARU, t. V, p. 378.]

[Note 213: Trieste, 30 avril. _Correspondance_, t. III, p. 13.]

[Note 214: Rapport des envoys vnitiens en date du 1er mai. Il est
cit par DARU, t. V, p. 379.]


IV

Bonaparte,  la premire nouvelle de ces attentats qui venaient
si  propos donner  son crime de lse-nation une apparence de
lgalit, avait crit  Lallement pour lui intimer l'ordre de quitter
Venise. Sa lettre tait mme conue en termes tellement vifs qu'elle
semblait rendre impossible tout arrangement ultrieur. Et, en effet,
sa rsolution tait bien prise de rduire Venise  la dernire
extrmit, pour la livrer plus facilement  l'Autriche et obtenir
ainsi, aux dpens de cette ville infortune, la paix dont il avait
besoin. Le sang franais a coul dans Venise, crivait-il[215],
et vous y tes encore! Attendez-vous donc qu'on vous en chasse?
Les Franais ne peuvent plus se promener dans les rues, ils sont
accabls d'injures et de mauvais traitements, et vous restez simple
spectateur! Depuis que l'arme est en Allemagne, on a, en terre
ferme, assassin plus de quatre cents Franais, on a assig la
forteresse de Vrone qui n'a t dgage qu'aprs un combat sanglant,
et, malgr tout cela, vous restez  Venise!... Faites une note
concise et digne de la grandeur de la nation que vous reprsentez et
des outrages qu'elle a reus; aprs quoi partez de Venise et venez
me joindre  Mantoue. Il crivait en mme temps  Augereau[216] de
prendre le commandement en chef  Vrone, et de punir svrement les
principaux instigateurs de la rvolte. La division Victor prenait
position sur l'Adige, Massna occupait Padoue, Bernadotte Udine,
Serrurier Sacile, Joubert Vicence et Bassano. Tous les navires
franais qui croisaient dans l'Adriatique recevaient l'ordre de
se rapprocher de Venise. L'arme franaise en un mot s'branlait
tout entire contre Venise, et, ds le premier jour, la rsistance
nationale se trouvait paralyse.

[Note 215: Palmanova, 30 avril 1797. _Correspondance_, t. III, p. 14.]

[Note 216: Lettres  Augereau, Milan, 5 mai (_Corresp._, III, 21).
Ordre gnral du 6 mai (III, 27). Ordre du 8 mai (III, 31).]

Ds le 2 mai, Bonaparte avait lanc contre Venise un manifeste[217]
qui quivalait  une dclaration de guerre. Dix-sept griefs y taient
numrs, les uns sans gravit, les autres, malheureusement pour
Venise, trs srieux. Il informait en mme temps le Directoire[218]
de la rsolution qu'il venait de prendre et terminait par ces mots
significatifs: Tant d'outrages, tant d'assassinats ne resteront
pas impunis; mais c'est  vous surtout et au corps lgislatif qu'il
appartient de venger le nom franais d'une manire clatante. Aprs
une trahison aussi horrible, _je ne vois plus d'autre parti que celui
d'effacer le nom vnitien de dessus la surface du globe_. Il faut le
sang de tous les nobles vnitiens pour apaiser les mnes des Franais
qu'ils ont fait gorger... Ds l'instant o je serai arriv 
Trvise, j'empcherai qu'aucun Vnitien ne vienne en terre ferme, et
je ferai travailler  des radeaux, afin de pouvoir forcer les lagunes
et chasser de Venise mme ces nobles, nos ennemis irrconciliables et
les plus vils de tous les hommes... L'vque de Vrone a prch, la
semaine sainte et le jour de Pques, que c'tait une chose mritoire
et agrable  Dieu que de tuer les Franais. Si je l'attrape, je le
punirai exemplairement.

[Note 217: Manifeste de Palmanova (_Corresp._, t. III, p. 16).]

[Note 218: Lettre de Palmanova, 3 mai 1797 (_Corresp._, t. III, p.
21).]

Ce furent les ouailles de l'vque de Vrone qui ressentirent les
premiers effets de la colre de Bonaparte[219]. Augereau avait t
charg de les punir. La punition fut terrible. Les Vronais durent
payer une contribution de 12.000 sequins pour la dpense de l'arme,
et une contribution de 50.000 sequins  distribuer entre les soldats
et officiers qui avaient pris part au sige et  la dlivrance de
la ville. Le squestre tait mis sur les objets dposs au mont de
pit, sauf ceux d'une valeur moindre de 50 francs qu'on restituerait
au peuple. Confiscation de tous les chevaux de voiture et de selle.
Rquisition de cuir pour 40.000 paires de souliers et 2.000 paires
de bottes; de draps pour 12.000 culottes, 12.000 vestes, 4.000
habits; de toiles pour 12.000 chemises et 12.000 gutres; 12.000
chapeaux et 12.000 paires de bas. Confiscation de l'argenterie
des glises et des autres tablissements publics. Arrestation de
cinquante Vronais compromis. Ils seront envoys garrotts  Toulon
et de l transfrs  la Guyane. S'il se trouve des nobles parmi
eux, on les fusillera. Les biens des condamns seront confisqus.
Dsarmement de tous les Vronais. Confiscation des tableaux,
collections de plantes, de coquillages, etc., appartenant soit 
la ville, soit aux particuliers. Ces ordres impitoyables furent
excuts. Ils furent mme dpasss. Un commissaire des guerres,
Bouquet, et un colonel, Landrieux, se signalrent si bien par leurs
exactions qu'Augereau se vit oblig de fltrir leur conduite et
de provoquer une enqute. Certes les Vronais payaient bien cher
la faute qu'ils avaient commise de recourir  l'assassinat pour
recouvrer leur indpendance.

[Note 219: Arrt de Milan, 6 mai 1797 (_Corresp._, t. III, p. 23).]

Restait Venise, et Venise, derrire ses lagunes, faisait encore
figure honorable. Venise est en effet dans une position militaire
incomparable. Btie sur soixante et dix les, relies entre elles
par quarante-cinq ponts, protge du ct du continent par un
impraticable marais dfendu par le fort Malghera, du ct de la mer
par d'troits bourrelets de sable dfendus par les forts San Pietro,
Alberoni, Malamocco, et Lido, elle prsentait des obstacles presque
invincibles, mme au gnral qui venait d'humilier l'Autriche. Bien
que Bonaparte affectt le ddain[220] le plus profond et feignt mme
de ne pas croire  la possibilit de la rsistance, au fond du coeur
il n'tait pas tellement rassur. Venise avait dj vu plusieurs fois
l'ennemi  ses portes, et avait victorieusement repouss toutes les
attaques. Ne pouvait-elle pas encore, dans l'excs de son dsespoir,
essayer la rsistance? Quelques vaisseaux de ligne, 38 frgates
ou galres, 168 chaloupes canonnires, 750 canons, 8.500 matelots
et canonniers, 3.500 Italiens et 11.000 Esclavons comme garnison,
des vivres pour huit mois, des munitions considrables, certes la
rsistance pouvait se prolonger, car nous n'tions pas matres de
la mer, et nous ne pouvions marcher dans les lagunes que la sonde 
la main, exposs au feu d'innombrables batteries. L'Autriche enfin
n'avait pas dit son dernier mot. Si elle rejetait les prliminaires
et nous attaquait avant que Venise et capitul, nous tions pris
entre deux feux. Les Vnitiens, par malheur pour eux, n'taient
plus que l'ombre d'eux-mmes. Ils avaient perdu tout ressort, toute
nergie. En face de l'ennemi, ils auraient d n'avoir qu'une pense,
lui tenir tte; mais ils taient diviss. La noblesse et le peuple
faisaient, il est vrai, cause commune, mais la noblesse, pour ne
pas avoir  compter plus tard avec le peuple, n'osait le pousser 
de viriles rsolutions. La bourgeoisie se rjouissait de l'approche
des Franais, mais ne laissait pas clater sa joie, par crainte
d'un massacre. Les Esclavons enfin, mercenaires  moiti barbares,
n'attendaient qu'une occasion pour se livrer au pillage. Aussi
n'envisageait-on qu'avec terreur l'ventualit d'un sige. Une pense
goste se mlait encore  ces proccupations. Les uns craignaient le
ravage de leurs proprits de terre ferme, les autres la suppression
des emplois ou des pensions dont ils vivaient, tous les horreurs du
sac et du pillage. La dmoralisation la plus complte rgnait dans
les esprits. On ne songea bientt plus qu' dsarmer  tout prix un
vainqueur justement irrit.

[Note 220: Lettre du 8 mai au Directoire (_Corresp._, t. III, p. 29):
Je ne suis loign actuellement que d'une petite lieue de Venise, et
je fais les prparatifs pour pouvoir y entrer de force, si les choses
ne s'arrangent pas. J'ai chass de la terre ferme tous les Vnitiens,
et nous en sommes en ce moment exclusivement les matres. Il n'existe
plus de lion de Saint-Marc.]

Le 30 avril, lorsqu'on reut le rapport de Dona et de Giustiniani,
annonant pour la premire fois la rsolution prise par Bonaparte
de modifier la forme du gouvernement, le doge convoqua dans ses
appartements privs quarante-trois des plus hauts fonctionnaires
de la Rpublique et demanda leur avis. Daniel Delfino, ancien
ambassadeur  Paris, prit le premier le parole, et proposa de
s'adresser au banquier Haller qui consentirait sans doute 
servir d'intermdiaire, et apaiserait la colre du gnral; mais
le procurateur Capello se moqua de cet expdient qu'il trouvait
puril, et la proposition fut abandonne. Le procurateur Pesaro
demanda alors qu'on se dfendt.  ce moment mme fut apporte une
dpche du commandant de la flottille demandant l'autorisation de
dtruire les ouvrages que commenaient les Franais. Pesaro, Priuli,
Erizzo appuyrent sa demande, mais Capello fit remarquer qu'on ne
connaissait pas encore les prliminaires de Leoben et qu'il tait
peut-tre dangereux de renoncer brusquement au systme de neutralit.
L'assemble se spara, aprs avoir pris la rsolution de convoquer le
Grand Conseil. C'en est fait de ma patrie, s'cria Pesaro les larmes
aux yeux; je ne puis la secourir, mais un galant homme trouve une
patrie partout: Il faut aller en Suisse.

Le Grand Conseil se rassembla le 1er mai. Six cent dix-neuf
patriciens prirent part  cette dlibration suprme[221]. Le
doge leur fit, d'une voix entrecoupe par les sanglots, l'expos
de la situation, et leur demanda de donner pleins pouvoirs 
deux dputs pour adopter, de concert avec le gnral Bonaparte,
quelques modifications dans la forme du gouvernement. Cinq cent
quatre-vingt-dix-huit patriciens acceptrent cette proposition.
C'tait son abdication, c'tait la chute de la Rpublique que venait
ainsi de dcider cette assemble, compose en partie de vieillards
nervs par la consternation gnrale.

[Note 221: Voici le texte de la dlibration: Vu le malheur des
circonstances et le pril imminent de la patrie, le Snat ayant, dans
sa prudence, jug ncessaire d'envoyer deux dputs auprs du gnral
en chef Bonaparte, pour tcher d'viter la ruine dont la Rpublique
et cette capitale sont menaces, et ayant autoris ces deux citoyens
et l'amiral des lagunes  entrer en ngociation, le Grand Conseil
juge ncessaire d'tendre leurs pouvoirs jusqu' traiter, mme sur
des objets qui sont de la comptence de son autorit souveraine, sous
la rserve cependant de sa ratification.]

Bonaparte ne tenait nullement  commencer contre Venise des
hostilits relles, car il apprciait la difficult d'emporter les
lagunes et redoutait toujours une intervention de l'Autriche; mais
il reut trs mal les deux commissaires qui le rejoignirent 
Malghera[222], et leur dclara qu'il ne traiterait qu'aprs qu'on
lui aurait livr les trois inquisiteurs d'tat et le commandant du
Lido. Il se laissa pourtant arracher une suspension d'armes de six
jours. Il esprait en effet que la terreur des Vnitiens grandirait
et qu'ils subiraient toutes ses exigences[223]. En effet il n'y avait
plus moyen de rsister aux injonctions de Bonaparte, car le pril
devenait grave. La bourgeoisie conspirait au grand jour, le peuple
s'agitait, et les Esclavons menaaient de tout piller. Le bruit se
rpandait mme que tous les patriciens allaient tre massacrs, s'ils
ne se dcidaient  changer la forme du gouvernement.

[Note 222: Voir le rapport des commissaires (DARU, V, 399): Il
a ajout que dans quinze jours il serait matre de Venise, que
les nobles Vnitiens ne se droberaient plus  la mort qu'en se
dispersant pour aller errer sur la terre, comme les migrs franais;
que leurs biens dans les provinces dj conquises allaient tre
confisqus; que les lagunes ne l'pouvantaient pas; qu'il les
trouvait conformes  l'ide qu'il s'en tait faite, et sur laquelle
il avait arrt ses plans. Tous nos arguments furent inutiles. Cf.
lettre transmise par Berthier aux dputs Dona et Giustiniani, et
confirmant tous les dtails de l'entrevue (_Corresp._, t. III, p.
16). Lettre date de Mestre, 2 mai 1797.]

[Note 223: Aussi Bonaparte n'hsitait-il pas  crire au Directoire
(Milan, 8 mai 1797, _Correspondance_, t. III, p. 29): Le Grand
Conseil a dclar qu'il allait abdiquer sa souverainet et tablir
la forme de gouvernement qui me paratrait la plus convenable. Il
compte d'aprs cela y tablir une dmocratie, et mme faire rentrer
dans Venise 3  4000 hommes de troupes. Je crois qu'il devient
indispensable que vous renvoyiez M. Querini.]

Le 4 mai, le Grand Conseil s'assembla de nouveau.  la majorit
de sept cent quatre voix contre douze, la proposition du doge fut
accepte. Elle portait que les commissaires taient autoriss 
stipuler des changements dans la constitution de l'tat. En outre,
une procdure tait commence contre les inquisiteurs d'tat et le
commandant du Lido. Donat et Giustiniani partirent aussitt pour
informer Bonaparte de cette nouvelle concession.

Avant qu'ils l'eussent rejoint  Milan, Venise tait bouleverse
par une rvolution intrieure[224]. L'arrestation des inquisiteurs
d'tat avait dsorganis la police vnitienne, la bourgeoisie
devenait menaante, les Esclavons faisaient craindre les plus
horribles excs, et le peuple, excit sous main par les patriciens,
n'attendait qu'un signal pour se jeter contre les bourgeois. Aussi
la terreur tait-elle  son comble. Le secrtaire de la lgation
franaise  Venise, un ardent patriote nomm Villetard[225], crut
l'occasion favorable pour signaler son zle. Il s'empara de la
direction des affaires et persuada les partis en prsence que le
seul moyen de prvenir la Guerre civile tait d'aller au-devant
des voeux de Bonaparte, en oprant une rvolution pacifique. Il
rdigea mme ou fit rdiger une sorte d'ultimatum[226] qui devait
tre prsent au grand Conseil. Cet ultimatum tait divis en deux
parties, la premire relative aux mesures  prendre sur-le-champ
et la seconde aux mesures  prparer aujourd'hui pour les excuter
demain. Il fallait en premier lieu arrter Antraigues, le charg
d'affaires de Louis XVIII, et saisir ses papiers, largir tous les
dtenus pour cause politique, ouvrir les prisons et spcialement
les plombs, abolir la peine de mort, licencier les Esclavons et
constituer une garde nationale. On rclamait ensuite la nomination
d'une municipalit provisoire de vingt-quatre membres, un
gouvernement dmocratique, la destruction des insignes de l'ancien
rgime, une amnistie, et l'introduction des Franais  Venise. Le
doge et ses conseillers venaient de lire ce document trange, et
taient encore sous le coup de l'tonnement, quand ils reurent
un rapport de Nicolas Morosini, charg de veiller  la scurit
publique dans Venise, qui dclinait toute responsabilit et annonait
l'imminence de la guerre civile. Le doge et les vieillards qui
l'entouraient perdirent la tte, et convoqurent pour la troisime
fois le Grand Conseil, afin de prendre une dtermination suprme.
Cinq cent trente-sept personnes assistrent  l'assemble. Le doge
parla avec loquence de la situation. Au moment o la dlibration
s'engageait, des coups de fusil se firent entendre. C'taient,
dirent les uns, des gens affids qui voulaient jeter l'pouvante
dans le Grand Conseil; c'taient, prtendaient les autres, les
Esclavons qu'on licenciait[227], et qui dchargeaient leurs armes
avant de les remettre. Les patriciens s'imaginrent qu'ils allaient
tre tous massacrs, et, en toute hte,  la majorit de cinq cent
douze suffrages contre douze et cinq voix nulles, prononcrent la
dchance de l'aristocratie: Aujourd'hui, pour le salut de la
religion et de tous les citoyens, dans l'esprance que leurs intrts
seront garantis, et avec eux ceux de la classe patricienne et de
tous les individus qui participaient aux privilges concds par la
Rpublique; enfin pour la sret du trsor et de la banque: le Grand
Conseil, d'aprs le rapport de ses dputs, adopte le systme qui lui
a t propos, d'un gouvernement reprsentatif provisoire, en tant
qu'il se trouve d'accord avec les vues du gnral en chef, et, comme
il importe qu'il n'y ait point d'interruption dans les soins qu'exige
la sret publique, les diverses autorits demeurent charges d'y
veiller. Le gouvernement se suicidait: mieux aurait valu succomber
sous les coups de l'ennemi!

[Note 224: C'est ce que constatait Bonaparte dans une dpche au
Directoire: Milan, 13 mai 1797 (_Corresp._ t. III, p. 41). Les
affaires marchent  grands pas dans Venise mme, o l'emprisonnement
des Inquisiteurs et l'effervescence populaire rendront les proprits
incertaines sans la prsence d'une force franaise.]

[Note 225: Il est probable que Villetard avait des instructions
secrtes. Cf. lettre de Bonaparte  Haller (Mombello, 21 mai 1797,
_Corresp._, t. III, p. 61): Villetard, qui part  l'instant pour
Venise, a eu de moi diverses instructions verbales pour la conduite
politique qu'il doit y tenir.]

[Note 226: L'ultimatum de Villetard, ou du moins attribu 
Villetard, a t insr tout au long dans l'ouvrage de DARU, t. V, p.
412, 415.]

[Note 227: Bonaparte tenait  ce licenciement des Esclavons. Ce qui
semblerait indiquer qu'il connaissait  l'avance l'ultimatum prsent
par Villetard ou du moins par ses amis, au Grand Conseil, c'est
que, ds le 14 mai, c'est--dire au surlendemain de la rvolution
dmocratique, il rclamait l'excution d'une des conditions qui
figuraient dans cet ultimatum. Voir lettre aux Vnitiens, date de
Milan (_Correspondance_, t. III, p. 34): Si vingt-quatre heures
aprs la publication du prsent ordre, les Esclavons n'ont pas,
conformment  l'ordre qui leur a t donn par les magistrats
de Venise, quitt cette ville pour se rendre en Dalmatie, les
officiers et les aumniers des diffrentes compagnies d'Esclavons
seront arrts, traits comme rebelles, et leurs biens en Dalmatie
confisqus.]

 la nouvelle de cette rsolution extraordinaire, une raction se
produisit parmi le peuple en faveur de l'ancien gouvernement. On
sentait d'instinct que, malgr tous ses dfauts, ce gouvernement
reprsentait la patrie et l'indpendance vis--vis de l'tranger. La
guerre civile clata. On pilla les maisons de quelques-uns de ceux
qui passaient pour avoir pris la plus grande part  cette rvolution.
Le pillage s'tendit jusqu'aux magasins. Quelques bourgeois
furent mme gorgs. Villetard se crut menac et chercha un refuge
chez le ministre d'Espagne. Mais l'ordre se rtablit bientt. Une
municipalit provisoire de soixante membres fut cre, et son premier
acte fut de prescrire l'envoi de la flotte vnitienne pour aller
au-devant des Franais et les introduire  Venise. Une division de
4.000 hommes, commands par Baraguey d'Hilliers, prit possession de
la ville au milieu d'un morne silence. C'tait le 16 mai 1797, le
dernier jour de l'indpendance vnitienne.

Le mme jour, Bonaparte signait  Milan[228] avec les reprsentants
vnitiens, Donat, Giustiniani et Mocenigo, un trait de paix et
d'alliance avec la nouvelle Rpublique. Il y tait stipul que le
Grand Conseil de Venise, ayant  coeur le bien de sa patrie et le
bonheur de ses concitoyens, et voulant que les haines qui ont eu
lieu contre les Franais ne puissent plus se renouveler, renonce 
ses droits de souverainet, ordonne l'abdication de l'aristocratie
hrditaire et reconnat la souverainet de l'tat dans la
runion de tous les citoyens, sous la condition cependant que le
gouvernement garantisse la dette publique nationale, l'entretien
des pauvres gentilshommes qui ne possdent aucun bien fonds, et
les pensions viagres accordes sous le titre de provisions. Cinq
articles secrets, annexs au trait de Milan, portaient que les deux
Rpubliques, franaise et vnitienne, s'entendraient pour l'change
de divers territoires, que Venise paierait une contribution de trois
millions en numraire, trois millions en chanvres, cordages et agrs,
fournirait trois vaisseaux de ligne et deux frgates et cderait
vingt tableaux et cinq cents manuscrits.

[Note 228: Art. II du trait. Voir _Correspondance_, t. III, p. 49.]

Le mme jour, 16 mai, le Directoire renvoyait de Paris l'ambassadeur
Querini, et dclarait la guerre  Venise, en sorte qu' la mme
heure un gouvernement s'effondrait, un trait de paix et d'alliance
tait sign avec ce mme gouvernement, et la guerre lui tait
officiellement dclare, tant il y avait d'incohrence dans la
direction des affaires, tant les chefs des deux Rpubliques
agissaient sans plan convenu et au hasard des vnements, tant
Bonaparte tait l'unique matre de la situation et se servait de sa
toute-puissance pour dcider, au gr de ses caprices, ou plutt au
mieux de ses intrts, des destines d'une Rpublique quatorze fois
sculaire!

Ainsi tomba sans efforts le gouvernement aristocratique, mais rien
ne semblait menacer l'autonomie de Venise. Elle avait chang de
constitution sous la pression des baonnettes franaises, mais
enfin elle existait encore. Elle esprait mme reprendre sous notre
protection une vie nouvelle, d'autant plus qu'on lui avait fait
esprer l'annexion de Bologne, de Ferrare et de la Romagne. Puisque
le trait de Milan laissait subsister le nom et le souvenir de cette
noble Rpublique, le peuple vnitien ne pouvait-il pas se retremper
dans des institutions nouvelles, et rester uni  l'Italie? Telles
furent les esprances dont se beraient les patriotes vnitiens.
Leurs illusions furent de courte dure, Bonaparte avait dj dans son
esprit rsolu la ruine et le partage de l'tat qu'il venait de fonder.


V

La Rpublique dmocratique de Venise avait t constitue par le
trait de Milan le 16 mai 1797. Le 26 du mme mois, Bonaparte
crivait  la municipalit qui venait d'tre nomme  Venise[229]:
Dans toutes les circonstances, je ferai tout ce qui sera en mon
pouvoir pour vous donner des preuves du dsir que j'ai de voir se
consolider votre libert, et de voir la misrable Italie se placer
enfin avec gloire, libre et indpendante des trangers, sur la scne
du monde, et reprendre, parmi les grandes nations, le rang auquel
l'appellent sa nature, sa position et le destin. Le lendemain
27[230],  une heure du matin, ces chiffres ont leur loquence, il
annonait au Directoire qu'il avait propos  l'Autriche de lui
donner Venise  titre d'indemnit, et il ajoutait cet incroyable
commentaire: Approuvez-vous notre systme pour l'Italie? Venise
qui va en dcadence depuis la dcouverte du cap de Bonne-Esprance
et la naissance de Trieste et d'Ancne, peut difficilement survivre
aux coups que nous venons de lui porter. Population inerte, lche et
nullement faite pour la libert; sans terres, sans eaux; il parat
naturel qu'elle soit donne  ceux  qui nous donnons le continent.
Nous prendrons tous les vaisseaux, nous dpouillerons l'arsenal,
nous enlverons tous les canons, nous dtruirons la banque, nous
garderons Corfou pour nous... On dira que l'Empereur va devenir
puissance maritime? Il lui faudra bien des annes, il dpensera
beaucoup d'argent et ne sera jamais que de troisime ordre; il aura
effectivement diminu sa puissance. Ainsi donc, au moment mme o
Bonaparte adressait aux Vnitiens des paroles si flatteuses, il
trafiquait d'eux! Sans qu'ils lui eussent donn le moindre sujet de
plainte, il les vendait  des trangers! Sans qu'il eut cd  la
moindre pression du ct des Autrichiens, il leur livrait de lui-mme
la Rpublique cre par lui, garantie par un trait sign de lui, et
 laquelle il envoyait constamment des assurances de sa protection!
Rien ne justifiait cette dloyaut ou plutt cette trahison. La
Pologne venait d'tre partage, mais au moins la France n'avait pas
tremp dans cette infamie. Nous allions donner une seconde dition
du partage de la Pologne, et aux dpens d'un tat dont le seul tort
tait d'avoir cru aux promesses de la France! Hlas! nous ne les
connaissons que trop les dplorables consquences de ces honteux
maquignonnages de peuples. La force dornavant primera le droit,
et, si la malheureuse Alsace, si l'infortune Lorraine se dbattent
en ce moment sous la main de leurs oppresseurs, n'est-ce pas une
punition rtrospective, et n'expions-nous pas en ce moment le fatal
aveuglement de nos pres!

[Note 229: Mombello, 26 mai 1797 (_Correspondance_, t. III, p. 70).]

[Note 230: _Id._, id., t. III, p. 74. On peut rapprocher de cette
lettre l'article qui parut dans le _Moniteur_ du 29 mai: Voici ce
qu'on lit dans plusieurs journaux. Les chants joyeux de la paix
se font entendre de toutes parts. Bientt toute l'Europe, tout le
globe en va retentir. L'Angleterre et Venise seules restent sur le
champ de bataille, mais ne tarderont pas l'une  renoncer  ses
projets ambitieux et destructeurs, l'autre  expier ses imprudentes
perfidies.]

Il est vrai que le Directoire n'accepta pas du jour au lendemain
ce honteux march. Il n'tait jamais entr dans ses desseins de
rayer Venise du nombre des nations libres, surtout au profit de
l'Autriche. Exploiter la terreur et la faiblesse des patriciens,
vivre  leurs dpens, ranonner Venise en un mot, rien de mieux;
mais dtruire Venise, il n'y avait mme pas song. En janvier 1797,
lorsqu'il avait envoy Clarke  Vienne prsenter un projet de trait
prpar par Bonaparte et approuv par eux, le nom de Venise n'y tait
mme pas prononc. Il y tait sans doute question de compensations
territoriales, mais  prendre en Allemagne et nullement en Italie.
Les prliminaires de Leoben avaient brusquement modifi la situation,
puisqu'ils n'avaient t signs qu' la condition expresse de donner
 l'Autriche, aux dpens de Venise, les compensations qu'elle
rclamait; mais enfin l'indpendance de Venise tait maintenue, et
le Directoire ne songeait pas  l'anantir; voici que brusquement
Bonaparte lui proposait d'en finir avec ce gouvernement vermoulu et
cette rpublique use! Voici qu'il prsentait la chute et le partage
de Venise comme une ncessit qui s'imposait, et sans doute qu'il
agissait dj, suivant sa mthode habituelle, comme si Venise tait
condamne[231]!

[Note 231: Ce projet de trait se trouve dans la _Correspondance_ (t.
II, p. 267).]

Le Directoire se trouvait fort embarrass. La dsinvolture et le
sans-gne de son plnipotentiaire n'taient pas sans lui porter
ombrage. D'ailleurs un des Directeurs tait personnellement intress
au maintien de la Rpublique Vnitienne. L'ambassadeur de Venise
 Paris, Alvise Querini[232], n'avait pas oubli que la corruption
avait t rige par son gouvernement en systme politique. Il
rsolut d'acheter celui des Directeurs dont la conscience passait
pour tre la plus accommodante. Toujours prudent, il ne le dsigne
jamais, dans ses dpches, que par son titre, mais l'hsitation
n'est pas permise. C'est de Barras qu'il s'agit. Barras tait loin
d'tre incorruptible, et les personnes qui servirent d'intermdiaires
 la ngociation taient ses amis particuliers, entre autres son
secrtaire Bottot. Querini s'adressa donc  Barras et le supplia de
sauver Venise. Barras ne prit aucun engagement, mais laissa sans
doute entrevoir que, si Venise y mettait le prix, il lui vendrait
ses services, car Querini s'empressa de rdiger une dpche pour
avertir les patriciens[233]. Il alla mme jusqu' parler de six 
sept millions qui seraient le prix du march. Avant que la rponse
 cette ouverture ft arrive  Paris, un confident de Barras, sans
doute son secrtaire Bottot, venait trouver l'ambassadeur et lui
mettait le march en main. Il lui apprit que deux des cinq directeurs
taient hostiles et deux favorables  Venise, que tout dpendait par
consquent du cinquime et que ce cinquime offrait de se prononcer
pour Venise[234],  condition de recevoir pour lui directement
600.000 livres tournois et pour ses amis encore 100,000 livres.
Querini accepta, mais  condition que Brescia, Bergame et les autres
cits rebelles seraient rduites  l'obissance et les patriciens
rintgrs dans tous leurs droits. Bottot revint le jour mme et
annona que l'affaire tait conclue. _Tutto era accordato_.

[Note 232: Les dpches de Querini, toutes rdiges de sa main, et
faisant partie de sa collection, ont t lgues  Venise par son
fils et sa fille. C'est  Venise que les a consultes M. Barral,
qui en a tir un excellent parti dans son _Histoire de la chute de
Venise_.]

[Note 233: Dpche du 8 avril 1797. Che forse si protrebbe ottener
cosi essenziali oggeti con qualche sacrifizio in danare che
dall'Eccelentissimo Senato fosse ancora per forsi... Di penetrare che
sei o sette millioni di franchi sarebbero sufficienti.]

[Note 234: Dpche du 17 avril: E che era venuto da me per veder se
voleva far un qualque sacrifizio; che in tal caso m'assicurava che la
questione sarebbe stata decisa a favor del mio governo.]

 Venise, le march fut ratifi. On fit mme une traite de 700.000
francs sur la banque gnoise de Pallavicini[235], mais  condition
que toutes les villes de terre ferme, actuellement rvolutionnes
et occupes par les troupes franaises, ressentiront l'effet des
promesses que vous avez reues de la part de ceux qui les ont
consenties. Tout  coup arrive la nouvelle des prliminaires de
Leoben, de la dclaration de guerre et bientt de la chute du
gouvernement aristocratique. Querini tombait avec ce gouvernement.
Le 22 mai, il recevait l'ordre de quitter Paris; au moins avait-il
la satisfaction d'apprendre que les lettres de change qu'il avait
souscrites taient annules. Pour achever l'histoire de cette
honteuse transaction, rappelons ici que Barras eut l'audace de
prsenter au banquier Pallavicini les traites chues en juillet.
Elles furent naturellement protestes par Querini. Barras en conut
un tel ressentiment qu'il fit arrter et jeter en prison,  Milan,
l'ancien ambassadeur. Le 11 fvrier 1799, aprs une longue dtention
prventive, Querini tait interrog par le colonel Pascalis et lui
avouait qu'il avait confi tous ses papiers au ministre du duc de
Toscane. On fut oblig de le relcher. La concussion n'en est pas
moins nettement tablie, et le rle de Barras est doublement honteux,
puisqu'il vendait son vote et poursuivait comme un criminel d'tat le
fonctionnaire vnitien, qui n'avait commis d'autre crime que de ne
pouvoir achever la transaction qu'il avait propose.

[Note 235: Dpche du Doge  Querini,  la date du 20 avril.]

Aussi bien ce n'tait pas seulement au sein du Directoire que Venise
trouvait des amis et des protecteurs. L'opinion publique commenait
 s'mouvoir. Quelques journalistes avaient dj protest contre le
partage projet. Quelques militaires avaient fait remarquer le danger
auquel on s'exposait en donnant  l'Autriche, au lieu du Milanais,
province isole, et qu'il tait facile d'attaquer, un territoire
continu et de meilleures frontires. Un membre du conseil des Cinq
Cents, Dumolard, se fit l'interprte de ces rpulsions et de ces
craintes. Il monta  la tribune pour demander des explications (23
juin 1797).

L'honneur et le devoir du Corps Lgislatif, dit-il, l'intrt
mme de nos armes ordonnent de rompre un trop long silence sur
des vnements qui frappent toute l'Europe, et qui ne sont ignors
que dans cette enceinte. Je viens parler de l'Italie. Le manifeste
du gnral Bonaparte contre l'tat de Venise a retenti dans toute
l'Europe: il vous a t transmis officiellement par le Directoire
le 27 floral dernier. Vous frmtes alors d'une juste indignation
contre les attentats dont nos soldats furent les victimes. Quelques
crivains ont pu lever des doutes sur la vrit des faits allgus
dans ce manifeste. Le Corps Lgislatif a d croire  un manifeste
garanti par la puissance excutive. Le moment n'est pas arriv de
discuter si on devait dclarer la guerre. Vous ne pouviez la faire
sans l'initiative du Directoire qui, lui-mme, ne pouvait prendre des
mesures hostiles sans vous en instruire sur-le-champ. La renomme
a publi dans toute l'Europe la rvolution de Venise; nos troupes
y sont entres, sa marine est en notre pouvoir, le plus ancien
gouvernement de l'Europe n'est plus, il reparat sous des formes
dmocratiques... C'est  vous  examiner si le Directoire n'a pas
viol la constitution; si, en termes dguiss, il n'a pas fait de
son chef la guerre, la paix, et peut-tre des traits dont il ne
vous a donn aucune connaissance... Nous ne sommes plus  ces temps
dsastreux o Clootz et sa secte des illumins voulaient planter
l'arbre de la libert rpublicaine dans tout le globe. Nous voulons
jouir de notre libert en respectant les autres gouvernements.
L'orateur concluait en demandant des claircissements au Directoire.
Aussitt s'engagea une vive discussion. Bailleul qualifia le discours
de son collgue de tissu d'absurdits, et demanda l'ordre du jour.
Guillemardet s'tonna de ce qu'on se plaignit au conseil des Cinq
Cents d'une rvolution dmocratique et des justes reprsailles
infliges  des ennemis. Mais Garaud-Coulon, Doulcet et Boisy
demandrent et obtinrent l'impression du discours de Dumolard, et
Thibaudeau proposa de nommer une commission charge d'tudier les
vnements de Venise. Cette proposition fut adopte  une forte
majorit: ce qui indiquait non pas prcisment un parti pris, mais
une dfiance prononce  l'gard des projets de Bonaparte.

La sance du 5 messidor eut un grand retentissement  Paris, et plus
encore en Italie. Tous les rpublicains honntes et consciencieux
s'associrent au noble langage de Dumolard. Les Vnitiens se crurent
sauvs, mais ils avaient compt sans les irrsolutions du Directoire,
et surtout sans la colre de Bonaparte. Ce dernier exhala son
dpit ou plutt sa fureur dans une lettre[236] clbre. Je reois
 l'instant, citoyen Directeur, la motion d'ordre de Dumolard...
J'avais le droit, aprs avoir conclu cinq paix et donn le dernier
coup de massue  la coalition, sinon  des triomphes civiques, au
moins  vivre tranquille, et  la protection des premiers magistrats
de la Rpublique; aujourd'hui je me vois dnonc, perscut, dcri
par tous les moyens, bien que ma rputation appartienne  la patrie.
J'aurais t indiffrent  tout; mais je ne puis pas l'tre  cette
espce d'opprobre dont cherchent  me couvrir les premiers magistrats
de la Rpublique... J'ai le droit de me plaindre de l'avilissement
dans lequel ils tranent ceux qui ont agrandi, aprs tout, la gloire
du nom franais. Je vous ritre, citoyen Directeur, la demande que
je vous ai faite de m'accorder ma dmission. J'ai besoin de vivre
tranquille, si les poignards de Clichy veulent me laisser vivre.
Vous m'aviez charg des ngociations, j'y suis peu propre. Le
mme jour il rdigeait une note[237] sur les vnements de Venise,
dans laquelle il cherchait  dmontrer que les Vnitiens avaient
exaspr la patience franaise, et s'taient donn les torts de
l'agression; puis brusquement et comme emport par la violence de
son ressentiment, il coupait court aux explications, et terminait
par cette foudroyante apostrophe: Mais je vous prdis, et je parle
au nom de 80.000 soldats, ce temps o de lches avocats et de
misrables bavards faisaient guillotiner les soldats est pass; et,
si vous y obligez, les soldats d'Italie viendront  la barrire de
Clichy avec leur gnral, mais malheur  vous!

[Note 236: Lettre prsume de Mombello, 30 juin 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 151).]

[Note 237: Note sur les vnements de Venise, prsume de Mombello,
30 juin 1797 (_Correspondance_, t. III, p. 156).]

 ces menaces qu'on ne prenait mme plus la peine de dguiser, le
Directoire, s'il avait eu de l'nergie, aurait d rpondre par une
destitution, mais Bonaparte n'tait dj plus de ceux qui excutent
sans discussion les ordres qu'on leur donne, et, comme il avait soin
de le faire remarquer, le temps tait pass o les avocats faisaient
la loi aux gnraux. Les Directeurs feignirent de ne pas avoir
compris la menace et de ne pas avoir reu l'offre de la dmission.
Les ngociations continurent, et Bonaparte resta le matre.

Pendant que se discutaient ses futures destines, la nouvelle
Rpublique vnitienne prsentait le spectacle de la dsorganisation.
Sans doute les Vnitiens s'taient empresss de se mettre  la
mode du jour. Ils avaient dcrt la dmolition des prisons de
l'Inquisition d'tat. Ils avaient sur l'vangile ouvert que tenait
le lion de Saint-Marc, et sur lequel on lisait: _Pax tibi, Marc,
evagelista meus_, substitu les mots: Droits de l'homme et du
citoyen, ce qui fit dire plaisamment  un gondolier que le lion
avait enfin retourn la page; ils avaient adopt une cocarde
tricolore, et, sous le nom de socit de l'instruction publique,
fond une succursale du club des Jacobins. Les Procuraties vieilles
et nouvelles s'appelaient Galeries de la libert[238]. On jouait au
thtre: _Il matrimonio Democratico ossia il flagello dei feudatari_
d'Antonio Sografi, ou bien encore l'_Ex marchesa della Tomboletta a
Parigi_. Les citoyens avaient endoss la carmagnole, et les femmes
se promenaient demi-nues, en tuniques  l'athnienne, en chapeaux
 la Pamla, en cheveux courts  la guillotine: ce n'taient l
que les changements extrieurs. Au fond la plus grande inquitude
rgnait dans les esprits. On redoutait les convoitises autrichiennes,
on avait peur de Bonaparte, on sentait de toutes parts crouler
l'antique difice, et s'imposer, pour le remplacer, la domination
trangre.

[Note 238: CANTU, liv. XI, p. 87.]

Padoue, l'antique rivale de Venise, donna le signal. Invite par le
gnral Victor, qui avait son quartier gnral dans cette ville,
 abattre le lion de Saint-Marc, non seulement elle le fit avec
empressement, mais encore dclara rompus tous ses liens avec la
Rpublique. Elle poussa mme la jalousie jusqu' vouloir priver
Venise de l'usage des eaux douces de son territoire. La municipalit
de Chiozza[239], un faubourg de Venise, s'adressait  Bonaparte pour
demander son annexion  la future Rpublique Cisalpine: Le peuple
de Chiozza, crivaient les reprsentants de cette petite ville, n
contemporain de celui de Venise, mais libre et indpendant de ce
dernier, fait, depuis plusieurs sicles, partie de l'tat vnitien,
dont le gouvernement tyrannique le rendit sujet, aprs avoir
rpandu le sang de quelques milliers de Chiozzates qui voulaient
dfendre leur libert. Daignez exaucer le voeu gnral. Ajoutez un
nouveau prix au don prcieux que vous nous avez fait de la libert,
en runissant ce peuple  celui de la Rpublique Cisalpine. Les
provinces de Vicence[240] et de Bassano proclamaient galement leur
indpendance.  vrai dire tout s'effondrait, tout tait boulevers,
et Bonaparte continuait  garder le secret des ngociations. C'tait
une situation intolrable et la municipalit[241] de Venise ne
pouvait la supporter plus longtemps sans s'exposer  une nouvelle
rvolution.

[Note 239: DARU, ouv. cit., t. VII, p. 373.]

[Note 240: DARU, id., 396. Les provinces qui gmissaient sous le
joug des Vnitiens, reprsentes par leurs dputs runis dans un
congrs central, rclament de vous leur libert et leur runion  la
Rpublique Cisalpine. Cf. lettre de Joubert  Bonaparte, Bassano,
14 mai 1797 (DARU, VII, p. 315). Id., Vicence, 9 aot 1797 (VII, p.
396).]

[Note 241: Arnault crivait  Bonaparte, le 5 juin 1797: La
municipalit, faible et divise, ne se regarde pas comme
suffisamment constitue; les oprations se ressentent de ce manque de
confiance. Compose d'un grand nombre d'hommes timides et de quelques
hommes trop hardis, elle donne peu  esprer et beaucoup  craindre.
Livre  elle-mme, elle passerait facilement de son inaction
actuelle aux plus terribles abus de l'autorit rvolutionnaire.]

Battaglia, l'ancien provditeur, crut pouvoir prendre sur lui
de s'adresser directement  Bonaparte en le consultant sur ses
intentions. Ce dernier, gn par cette mise en demeure, et ne voulant
d'ailleurs prendre aucun engagement formel, rpondit[242] par de
banales protestations et des plaintes contre l'oligarchie, mais ne
laissa rien percer de ses futurs desseins. La loyaut de votre
caractre, la puret de vos intentions, la vritable philosophie
que j'ai reconnue en vous tout le temps que vous avez t charg du
pouvoir suprme sur une partie de vos compatriotes, vous ont mrit
mon estime; si elle peut vous ddommager des maux de toute espce
que vous avez endurs pendant ces derniers temps, je m'estimerai
heureux... L'oligarchie de Venise aurait d cder  un gouvernement
plus sage; elle aurait au moins fini sans se rendre coupable d'un
crime dont les historiens franais ne peuvent trouver le semblable
sans tre obligs de remonter  plusieurs sicles. Ces compliments
emphatiques, ces creuses dclamations, rassurrent Battaglia et les
membres de la municipalit. Ils s'imaginrent que les prliminaires
de Leoben n'avaient t qu'un leurre pour l'Autriche, et qu'une
menace pour le gouvernement oligarchique. Ils ne pouvaient croire
d'ailleurs qu'aprs la solennelle reconnaissance de la nouvelle
rpublique par la France et le trait de Milan, l'autonomie de Venise
ne serait pas respecte. Aussi s'efforcrent-ils, tout en mnageant
leurs vainqueurs, de vivre et d'agir comme s'ils devaient continuer
 tre libres et indpendants. Ils clbrrent mme des ftes en
l'honneur du nouvel ordre de choses.  la Pentecte ils plantrent
en grande pompe des arbres de la libert. On avait construit sur la
place Saint-Marc, en face de l'glise, une grande loge avec estrade
pour les musiciens. L'arbre tait couch au milieu de la place. Deux
enfants, un jeune homme et une jeune femme qu'on allait marier, et
deux vieillards s'approchrent de l'arbre qui bientt fut dress
aux applaudissements de l'assistance et au bruit du canon. Un _Te
Deum_ fut ensuite clbr  Saint-Marc, le jeune couple fut mari,
et l'abb Collalto pronona un discours bizarre o il comparait
 la croix l'arbre de la libert. On dansa dans toutes les rues,
le thtre Fenice donna une reprsentation gratuite, et le gnral
Baraguey d'Hilliers, qui avait assist  la fte, daigna dclarer
qu'il tait trs satisfait de l'empressement des Vnitiens[243]. Il
est vrai que, le mme jour, les excs avaient commenc. La foule
s'tait porte au palais grand-ducal, avait lacr les bannires,
monuments de tant d'insignes victoires, brl le sige du doge, et le
fameux livre d'or. L'anneau que les doges jetaient dans l'Adriatique
le jour de l'Ascension, quand ils montaient sur le _Bucentaure_, fut
sauv par hasard et vendu  un orfvre pour cent soixante livres.
Ainsi disparaissaient les derniers tmoins de tout un pass de gloire.

[Note 242: Mombello, 3 juillet 1797. _Corresp._ III, 167.]

[Note 243: Le mme jour, l'arbre de la Libert tait plant dans
toutes les villes du territoire vnitien, sauf  Udine o Bernadotte,
qui connaissait les projets de Bonaparte, ne voulut pas se prter 
une indigne comdie, et aima mieux prparer les habitants  la pense
de leur prochain abandon.]

Afin de mieux endormir les soupons, Bonaparte engagea sa femme,
Josphine,  se rendre  Venise[244]. On la reut avec un dploiement
inou d'adulations et d'honneurs, au bruit du canon, comme on
n'aurait pas reu la princesse hritire d'un grand empire. La
municipalit se porta  sa rencontre, l'accabla de compliments et
lui donna quatre jours de fte, avec soupers de gala, rgates,
illuminations et feux d'artifice. On lui offrit mme un collier de
grosses perles, tir du trsor de Saint-Marc. Ainsi que le remarque
l'historien Botta, si l'offre fut honteuse, l'acceptation le fut
davantage; mais Bonaparte ne connaissait dj plus de limites 
son ambition, et trouvait naturels les hommages prodigus  sa
femme. Quant aux membres du gouvernement vnitien, ils savaient trs
bien que leur sort tait entre les mains de Bonaparte, et, pour se
concilier ses bonnes grces, ils auraient consenti  de tout autres
sacrifices.

[Note 244: MARMONT, _Mmoires_, t. I, p. 293.]

Peu  peu cependant les illusions se dissipaient. Un congrs avait
t runi  Bassano. Vrone y avait envoy Monga, Padoue Savonarola,
Brescia Beccalozzi et Venise Giuliani. Udine n'tait pas reprsente.
Le gnral Bernadotte n'avait pas voulu laisser aux habitants de
la province qu'il administrait la dangereuse illusion de croire 
leur future indpendance. Aussi bien c'tait un gnral franais,
Berthier, qui prsidait les sances du congrs. Les dputs, au
lieu de s'entendre pour une action commune, se disputrent sur le
choix d'une capitale. Plusieurs d'entre eux auraient voulu tre
annexs  la Cisalpine, mais les directeurs de la nouvelle Rpublique
italienne leur adressrent une rponse hautaine et tortueuse qui les
dcouragea. Berthier mit un terme  leurs hsitations et  leurs
rivalits en prononant la dissolution du congrs, sous prtexte que
les dputs n'avaient pu s'entendre sur le projet d'union.

Cette brutale immixtion d'un gnral franais dans les affaires
intrieures de la Rpublique fut pour beaucoup de patriotes un
srieux avertissement. Les bruits les plus sinistres continuaient
 circuler. Non seulement les Franais ne faisaient rien pour les
dissiper, mais, par leur attitude, ils laissaient croire  une
connivence secrte avec les Autrichiens. En effet, ces derniers
occupaient en silence, mais sans perdre un jour, les provinces
orientales de la Rpublique, en Istrie et en Dalmatie, et partout
l'arme franaise vacuait les territoires et les laissait s'tendre
 leur aise. Sur la terre ferme, mme dans les grandes villes,
mme  Venise, les Franais agissaient comme en pays ennemi.
Rquisitions, impts extraordinaires, pillages honts non seulement
des tablissements publics, mais mme des htels et des collections
prives, un impitoyable vainqueur n'pargnait aucune humiliation.
 Vrone la galerie des Bevilacqua tait violemment dpouille.
Soixante et dix-neuf mdailles disparaissaient des muses Muselli
et Verita.  Venise la bibliothque perdait prs de deux cents
manuscrits, entre autres deux manuscrits arabes sur papier de soie,
donns  la Rpublique par le cardinal Bessarion. Les bibliothques
de Trvise et de Saint-Daniel-en-Frioul taient indignement pilles.
On ne se contentait pas des manuscrits, on prenait galement les
Incunables ou les prcieuses ditions des Alde. Tableaux arrachs
aux glises, statues enleves sur les places, meubles ou armes
prcieuses, tout devenait une proie. La rapine s'tendait mme aux
dpts confis  l'honneur vnitien, et le duc de Modne perdait
son trsor, environ deux cent mille sequins, qui furent soi-disant
attribus aux besoins de l'arme.

Un Vnitien se rencontra qui eut le courage de protester contre
ces abus de la force. Il se nommait Barzoni. Il publia contre ces
dprdations honteuses un vigoureux pamphlet qu'il intitula: les
_Romains en Grce_. Il tait facile de reconnatre les Franais et
les Italiens dguiss en Romains ou en Grecs, et Flaminius sous les
traits de Bonaparte. Notre charg d'affaires, Villetard, se plaignit
 la municipalit. On lui rpondit avec raison qu'il tait difficile
de poursuivre une oeuvre anonyme. Fier de son succs, Barzoni se
livra  des provocations directes. Rencontrant un jour Villetard
dans un caf, il lui tendit la main, et, comme ce dernier retirait
la sienne, il lui tira un coup de pistolet. Villetard agit en cette
circonstance avec une grande dignit. Il crivit  Bonaparte pour
excuser son assassin, qu'il essaya de faire passer pour un fou par
dpit amoureux; il lui procura mme, sous un faux nom, un passeport
 l'aide duquel Barzoni put se rfugier  Malte. Bonaparte avait
d'abord t tent de svir: J'ai appris avec peine, citoyen,
crivait-il[245]  Villetard, ce qui vous est arriv. J'imagine
que le gouvernement de Venise aura fait arrter cet assassin qui,
heureusement, a manqu son coup. Vous avez tort de regarder cela
comme une folie; c'est un assassinat, et qui mrite une punition
exemplaire.

[Note 245: Passariano, 6 octobre 1797, _Correspondance_, t. III, p.
368.]

Aussi bien, ce n'tait plus un citoyen, c'tait un peuple entier qui
allait se trouver ls dans ses intrts, trahi dans ses affections,
du dans ses esprances! Il ne s'agissait plus de venger des injures
particulires, c'tait un crime de lse-nation qui allait tre
commis! Venise allait tre vendue et livre  l'Autriche!

Il ne peut entrer dans notre sujet de raconter les ngociations
longues, dlicates et embrouilles qui, aprs les prliminaires de
Leoben, prparrent et amenrent la paix de Campo-Formio. Nous ne
voulons en retenir que ce qui regarde Venise. Trois ides principales
se dgagent de la lecture des nombreux documents o sont relates
les ngociations: la premire, c'est que les Autrichiens, avec une
persvrance qui est  l'honneur de leurs diplomates, ont tout
subordonn  leur pre dsir d'obtenir Venise; la seconde, c'est
que le Directoire n'a pas cess de dfendre Venise, et contre
l'Autriche qui la convoitait, et contre Bonaparte qui l'abandonnait;
la troisime, c'est que Bonaparte tait dcid  signer la paix au
prix de n'importe quel sacrifice, et que, trouvant dans Venise la
compensation territoriale dont il avait besoin pour la proposer 
l'Autriche, il fit de la cession de Venise comme le pivot de sa
diplomatie.

Nous savons dj que les Autrichiens n'avaient si facilement
pos les armes  Leoben que parce que Bonaparte leur avait fait
entrevoir l'annexion probable de Venise  leur territoire.
Les plnipotentiaires autrichiens, Cobenzl, Merfeldt, Gallo,
s'attachrent obstinment  cette ide. Ils voulaient non
seulement tout le territoire de la Rpublique, mais mme les
lgations pontificales et Modne. Il fallut que Bonaparte leur
rappelt qu'ils n'avaient pas de conditions  imposer: Je leur
ai demand, crivait-il au Directoire[246],  combien de lieues
leur arme se trouvait de Paris, et je me suis vigoureusement
fch sur l'impertinence de nous faire de pareilles propositions;
ils l'ont senti, mais nous ont dclar que leurs instructions ne
leur permettaient pas de conclure  moins. Comme Bonaparte avait
en effet donn ses ordres pour que l'arme s'apprtt  rentrer
en campagne, les plnipotentiaires se relchrent quelque peu de
leurs prtentions[247]. Ils renoncrent  Modne,  Bologne et aux
Lgations, mais plus que jamais revendiqurent l'annexion de Venise.
C'tait en effet pour eux une question capitale. Sans Venise, ils
n'taient plus que camps en Italie; avec Venise au contraire,
ils avaient la chance de pouvoir, un jour ou l'autre, jouer dans
la pninsule un rle prpondrant, et, de plus, ils donnaient 
l'Autriche une marine et des ctes. Bonaparte, qui savait  propos
faire des sacrifices, comprit que les Autrichiens taient rsolus
 continuer la guerre plutt que de renoncer  l'espoir d'occuper
Venise. Comme son ambition tait alors de signer la paix, et que
cette ambition tait d'accord avec l'obstination autrichienne, il
consentit  abandonner cette ville tant convoite, et c'est ainsi
que les plnipotentiaires autrichiens furent rcompenss de leur
persvrance.

[Note 246: Passariano, 6 septembre. Lettre de Bonaparte au ministre
des relations extrieures. _Corresp._, t. III, p. 205.]

[Note 247: _Correspondance_, 13 septembre, III, 295.]

Thugut, le premier ministre autrichien, avait admirablement cach son
jeu. Interrog  plusieurs reprises par l'ambassadeur de Venise 
Vienne, Grimani[248], il tait rest impntrable. Il n'avait voulu
faire connatre aucune des conditions des prliminaires de Leoben, ce
qui tait bien grave, comme l'observait avec raison Grimani, car s'il
avait eu de bonnes nouvelles  donner, il ne les aurait pas caches.
Le 1er mai, l'ambassadeur vnitien fit une nouvelle tentative auprs
de Thugut, mais il ne put lui arracher aucune dclaration officielle.
Il ne parvint mme pas  savoir si les troupes franaises, aprs
avoir vacu les tats hrditaires autrichiens, occuperaient ou
abandonneraient le territoire vnitien. Ce silence obstin tait de
mauvais augure. Grimani se rappelait que Thugut avait dj t un
des principaux ngociateurs des partages de la Pologne et il tait
comme hant par ce malencontreux souvenir. En effet, tout tait dj
dcid, et, si le ministre autrichien gardait encore le silence,
ce n'tait nullement pour mnager les Vnitiens, mais pour tenir
en haleine Bonaparte et ne signer dcidment la paix que lorsque
Bonaparte aurait triomph des scrupules du Directoire, et obtenu de
haute main la cession de Venise.

[Note 248: Dpche de Grimani, du 29 avril. Il mio spirito non cessa
di cercare vie a penetrare l'arcano de segnati preliminari di pace.]

Le Directoire, en effet, non seulement ne nourrissait contre Venise
aucune pense hostile, mais encore il tait dispos  la dfendre.
Mme aprs l'attentat de Vrone, mme aprs le massacre du Lido, tout
en tant rsolu  punir la ville coupable, il entendait respecter
son indpendance. Dans les instructions[249] qu'il envoyait, le 6
mai 1797, aux gnraux Bonaparte et Clarke, il prvoyait sans doute
la cession d'une partie du territoire vnitien  l'Autriche, mais il
stipulait soit la formation d'une Rpublique Lombarde, comprenant
le Milanais, Modne, les Lgations et Venise, soit la runion de
Venise aux Lgations, soit l'indpendance absolue de Venise. Le 1er
juillet, le ministre des relations extrieures, sur le bruit dj
rpandu des intentions de Bonaparte, avait soin de lui rappeler les
intentions formelles du gouvernement[250]: Quant aux tats vnitiens
que nous occupons, il faut distinguer ceux que nous devons vacuer
et que l'Empereur pourra occuper en vertu des prliminaires, si
la paix se conclut, et ceux qui sont rservs par l'article 11 de
ces mmes prliminaires, ces derniers ayant toujours t regards,
depuis leur occupation, comme devant tre gouverns par les principes
rpublicains.

[Note 249: Document cit par DARU, ouv. cit., t. VII, p. 331.]

[Note 250: DARU, VII, 379.]

Le 19 aot[251] nouvelle dpche, plus explicite, du mme ministre,
qui, passant en revue les diverses hypothses des remaniements
territoriaux, appelle toujours l'attention des ngociateurs sur ce
point que Venise doit tre ou runie  la Cisalpine, ou libre,
mais, en aucun cas, cde  l'Empereur. Un mois plus tard, le 16
septembre, comme l'Autriche levait des prtentions singulires, et
que Bonaparte semblait dispos  lui cder Venise, le Directoire
se dcide  envoyer un ultimatum[252]: Dites-leur en rponse 
ces tranges communications, et signifiez-leur comme ultimatum du
Directoire qu'en Italie l'Empereur gardera Trieste, et gagnera
l'Istrie et la Dalmatie; qu'il renoncera  Mantoue,  Venise, 
la Terre-Ferme et au Frioul vnitien, et qu'il vacuera Venise...
Vous aurez carte blanche, mais je ne puis trop vous dire combien le
Directoire dsire et combien il est de l'intrt de la Rpublique
que vous puissiez faire passer les articles ci-dessus. L'Empereur
doit tre entirement cart de l'Italie; ses ddommagements doivent
consister en biens ecclsiastiques sculariss en Allemagne. Le
29 septembre, confirmation de l'ultimatum, et avec des arguments
nouveaux, trop vrais par malheur, puisqu'on n'en a pas tenu compte,
mais que le gouvernement, s'il avait eu la fermet ncessaire, aurait
d imposer et non pas proposer. Si on cde Venise et son territoire
 l'Autriche, lisons-nous dans cette dpche[253], nous lui aurons
fourni le moyen de nous attaquer avec plus d'avantage, nous aurons
trait en vaincus, indpendamment de la honte d'abandonner Venise,
que vous croyez vous-mme si digne d'tre libre. Et ce serait la
France qui gratifierait l'Empereur des lments d'une marine faite
pour s'emparer de son commerce du Levant! Le mme jour, et pour
mieux marquer la pense du Directoire, le ministre des relations
extrieures expdiait une seconde dpche[254]  Bonaparte. Il lui
signifiait la dcision dfinitive du gouvernement, et lui enjoignait
de se prparer  la reprise des hostilits: Je vous rpte que les
conditions de paix que le Directoire accordera  l'Empereur sont
les suivantes: L'Empereur gardera Trieste et gagnera l'Istrie et
la Dalmatie vnitienne. La rivire de l'Isonzo servira de limite;
il renoncera  Mantoue,  Venise,  la Terre-Ferme, au Frioul
vnitien... Telles sont les dernires instructions diplomatiques que
le Directoire ait  vous faire passer: elles sont irrvocables, et il
regarde la guerre comme invitable si l'Empereur ne se soumet pas 
ces conditions... Montrez aux Vnitiens que c'est de leurs intrts
qu'il s'agit ici, que c'est uniquement pour eux, pour leur assurer la
libert et les soustraire  la maison d'Autriche que nous continuons
la guerre, et qu'ainsi, ils doivent faire les plus grands efforts en
hommes, en chevaux et en argent.

[Note 251: Id., VII, 399: Le principal de ces objets est d'loigner
l'Empereur de l'Italie et d'insister sur ce qu'il s'tende en
Allemagne. Vous concevez sans peine l'intrt que nous y avons. Nous
rduisons sa puissance maritime; nous le mettons en contact avec son
ancien rival, le roi de Prusse, et nous l'cartons des frontires de
la rpublique, notre allie, qui, dnue de forces militaires, et
situe entre les tats du grand-duc de Toscane et ceux de l'Empereur,
serait bientt influence et subjugue par la maison d'Autriche.]

[Note 252: DARU, VII, 411.]

[Note 253: Id., VII, 420.]

[Note 254: Id., VII, 422.]

Il n'y a donc pas d'hsitation possible. Depuis le jour de
l'ouverture des ngociations, le Directoire n'a pas vari dans sa
ligne de conduite. Sous toutes les formes et sur tous les tons, il a
rpt  Bonaparte qu'il considrait comme un malheur et une faute la
cession de Venise  l'Autriche. Il a mme fini par lui intimer des
ordres et a formellement exig que Venise restt libre.

Quel est le cas que Bonaparte a fait de ces instructions? Comment
a-t-il excut les ordres reus? Nous avons peine  l'avouer, mais
Bonaparte n'a consult que ses intrts et s'est jou des ordres
impratifs qu'il recevait. Il avait besoin de la paix. Il ne
l'obtiendrait qu'en abandonnant Venise. Venise tait le seul obstacle
qui l'empchait de raliser ses dsirs: sans le moindre scrupule,
sans la moindre piti, il la vendit  l'ennemi.

Il est vrai que, dans sa Correspondance, on ne trouvera nulle part
la preuve de son intention d'acheter la paix aux dpens de Venise,
mais on n'y trouvera non plus nulle part la preuve de son obissance
aux volonts du Directoire. Il feint mme de les ignorer. Ainsi le
19 septembre[255] il crira au Directoire que la paix est possible
si on cde  l'Empereur la ligne de l'Adige y compris la ville de
Venise, et il ajoute: Je crois donc que, si votre ultimatum est
de garder Venise, vous devez regarder la guerre comme probable.
Quelques jours plus tard, le 18 septembre, rendant compte au
Directoire des ngociations, il lui montrera, sans en avoir l'air,
que, sans Venise, la paix serait dj conclue[256]: Lorsque je
leur ai dit que le gouvernement franais venait de reconnatre le
ministre de la Rpublique de Venise, et que ds lors je me trouvais
dans l'impossibilit de consentir, sous aucun prtexte et dans aucune
circonstance,  ce que Sa Majest Impriale devint matresse de
Venise, je me suis aperu d'un mouvement de surprise qui dcle assez
la frayeur  laquelle a succd un silence assez long, interrompu 
peu prs par ces mots: Si vous faites toujours comme cela, comment
voulez-vous qu'on puisse ngocier? Je me tiendrai dans cette ligne
jusqu' la rupture. Je ne leur bonifierai point Venise, jusqu' ce
que j'aie reu une nouvelle lettre du gouvernement. Bonaparte tait
pourtant rsolu  _bonifier_ Venise, comme il le disait; il prenait
mme  l'avance le soin de se justifier, et, avant d'avoir reu les
instructions nouvelles dont il prtendait avoir besoin, il insistait
sur la ncessit de signer la paix, et terminait par cette attaque
contre le peuple dont il trahissait les intrts, et qu'il cherchait
 rabaisser pour mieux cacher l'indignit de sa trahison[257]. Vous
connaissez peu ces peuples-ci. Ils ne mritent pas qu'on fasse tuer
quatre mille Franais pour eux. Je vois par vos lettres que vous
partez toujours d'une fausse hypothse; vous vous imaginez que la
libert fait faire de grandes choses  un peuple mou, superstitieux,
pantalon et lche. Je n'ai pas  mon arme un seul Italien, hormis,
je crois, quinze cents polissons, ramasss dans les rues des
diffrentes villes d'Italie, qui pillent et ne sont bons  rien.

[Note 255: Passariano, 19 septembre. _Correspondance_, t. III, p.
309. Cf. lettre du mme jour adresse au ministre des affaires
trangres, Id., III, 308.]

[Note 256: _Correspondance_ III, 345.]

[Note 257: Lettre au ministre des affaires trangres, 7 octobre
1797. _Corresp._, t. III, p. 360.]

Bonaparte tait tellement rsolu  signer la paix comme il
l'entendait, et non pas d'aprs les dsirs du Directoire, qu'il
recourut au grand moyen,  celui qui lui avait dj russi lors de
son entre en Lombardie, et aprs Rivoli: il offrit sa dmission.
Le 25 septembre 1797 il crivait[258] au Directoire: Un officier
est arriv avant-hier de Paris  l'arme d'Italie. Il a rpandu
dans l'arme qu'on y tait inquiet de la manire dont j'aurais
pris les vnements du 18 fructidor... Il est constant que le
gouvernement en agit envers moi  peu prs comme envers Pichegru,
aprs vendmiaire. Je vous prie, citoyens Directeurs, de me remplacer
et de m'accorder ma dmission. Aucune puissance sur la terre ne sera
capable de me faire continuer de servir aprs cette marque horrible
de l'ingratitude du gouvernement. Quatre jours plus tard, et sans
attendre la rponse, il renouvelait sa demande dans une lettre au
ministre des affaires trangres: Tout ce que je fais, tous les
arrangements que je prends dans ce moment-ci, sont le dernier service
que je puisse rendre  la patrie. Ma sant est entirement dlabre,
et la sant est indispensable et ne peut tre substitue[259] par
rien  la guerre. Le gouvernement aura sans doute en consquence
de la demande que je lui ai faite il y a huit jours, nomm une
commission de publicistes pour organiser l'Italie libre, de nouveaux
plnipotentiaires pour continuer les ngociations ou les renouer,
si la guerre avait lieu, au moment o les vnements seraient
les plus propices, et enfin un gnral qui ait sa confiance pour
commander l'arme; car je ne connais personne qui puisse me remplacer
dans l'ensemble de ces trois missions, toutes trois galement
intressantes... Quant  moi je me vois srieusement affect de me
voir oblig de m'arrter dans un moment o peut-tre il n'y a plus
que des fruits  cueillir, mais la loi de la ncessit matrise
l'inclination, la volont et la raison. Je puis  peine monter 
cheval: j'ai besoin de deux ans de repos.

[Note 258: Passariano, 25 sept. 1797, t. III, p. 337.]

[Note 259: DARU, VII, 425, donne le mot substitue. La
_Correspondance_ (t. III, p. 425) a corrig et mis suppl. On se
demande pourquoi ce changement?]

 cette insolente mise en demeure,  cette hautaine affirmation de
son importance,  ces menaces  peine dguises, le Directoire,
s'il avait eu le sentiment de la dignit, aurait d rpondre par
une destitution, ou du moins par une acceptation de la dmission;
mais le 18 fructidor venait d'avoir lieu (4 septembre), avec l'aide,
nous dirions presque la connivence de Bonaparte et de ses amis. Plus
que jamais Bonaparte tait l'homme indispensable. Le Directoire
lui crivit (3 octobre 1797) en l'accablant de compliments et de
protestations[260]. Vous parlez de repos, de sant, de dmission.
Le repos de la Rpublique vous dfend de penser au vtre... Non, le
Directoire ne reoit pas votre dmission. Non, vous n'avez pas besoin
avec lui de vous rfugier dans votre conscience et de recourir au
tmoignage tardif de la postrit. Le Directoire excutif croit  la
vertu du gnral Bonaparte; il s'y confie... S'il pouvait vous rester
du doute... mais non, citoyen gnral, vous ne devez plus en avoir
au moment o cette dpche pourra vous parvenir, et dsormais vous
compterez sur le Directoire excutif, comme il compte sur vous.

[Note 260: DARU, VII, 427.]

 vrai dire, le Directoire venait d'abdiquer entre les mains de
Bonaparte. Arm d'un pareil document, l'audacieux gnral pouvait
tout. Il osa tout, et, au mpris des engagements et des promesses,
malgr les supplications et les prires, il signa le 17 octobre 1797
le trait de Campo-Formio.

Voici les clauses de ce trait qui rglaient les destines de Venise:
 l'Empereur taient cds (art. VI) l'Istrie, la Dalmatie, les
les de l'Adriatique, les bouches de Cattaro, Venise, les lagunes
et les pays compris entre les tats hrditaires autrichiens et une
ligne qui, partant du Tyrol, traversait le lac de Garde jusqu'
Lazise, aboutissait  San Giacomo, suivait la rive gauche de l'Adige
jusqu' l'embouchure du canal Blanc et la rive gauche dudit canal, du
Tartaro, de la Polesella, et du grand P:  la Rpublique Cisalpine
(art. VIII) tous les tats ci-devant vnitiens  l'ouest et au sud
de la ligne prcite:  la France (art. II), les les Ioniennes,
Butrinto, Arta, Vonitza et les comptoirs d'Albanie. L'article I
garantissait les biens et les personnes de tous ceux qui auraient pu
tre inquits par leur conduite politique ou leurs opinions. Il
accordait  tous ceux qui voudraient migrer un dlai de trois ans
pour vendre leurs biens, meubles ou immeubles, ou en disposer  leur
volont.

Ainsi fut consomme cette scandaleuse iniquit. C'tait comme une
seconde dition du partage de la Pologne, et la France prtait
les mains  cette infamie! Bonaparte avait conscience du crime de
lse-nation qu'il venait de commettre. Ds le 10 octobre, mme
avant la signature du trait, il avait en quelque sorte cherch
 s'excuser. La ville de Venise renferme[261] il est vrai trois
cents patriotes, avait-il crit au Directoire, leurs intrts seront
stipuls dans le trait, et ils seront accueillis dans la Cisalpine.
Le dsir de quelques centaines d'hommes ne vaut pas la mort de
20.000 Franais... Si, dans tous ces calculs, je me suis tromp,
mon coeur est pur, mes intentions sont droites. Le 18 octobre,
c'est--dire le lendemain de la signature du trait, et dans la
lettre o il annonait au Directoire ce grand vnement, il revenait
avec insistance sur ce sujet[262]. On et dit qu'il cherchait  se
disculper d'une faute que pourtant personne encore ne lui avait
reproche: Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement 
dprcier le trait que je viens de signer. Tous ceux cependant qui
connaissent l'Europe et qui ont le tact des affaires seront bien
convaincus qu'il tait impossible d'arriver  un meilleur trait sans
commencer par se battre et sans conqurir deux ou trois provinces de
la maison d'Autriche. Cela tait-il possible? oui. Probable? non.
Plus tard, comme gn par un remords rtrospectif, Bonaparte est
revenu  plusieurs reprises sur ce sujet. Il a essay de justifier
cette clause dplorable du trait de Campo-Formio. Mais ses excuses
ont t ou singulires ou odieuses. Ainsi n'a-t-il pas prtendu[263]
qu'en sacrifiant Venise il avait cherch  jeter une pomme de
discorde au milieu des coaliss,  changer l'tat de la question,
et  crer d'autres passions et d'autres intrts. Il esprait que
la Russie et l'Angleterre seraient indisposes par cette usurpation,
et que les puissances secondaires, la Bavire par exemple, effrayes
par cette disparition subite d'une nation, feraient un retour sur
elles-mmes et deviendraient _ipso facto_ les adversaires rsolues
de l'Autriche. Il a mme eu l'audace de prtendre qu'il n'avait
agi que dans l'intrt de Venise, pour lui faire dtester la
domination trangre, et l'habituer peu  peu  l'ide de devenir
partie intgrante de la grande Italie. Le passage mrite d'tre
cit[264]: Les divers partis qui divisaient Venise s'teindraient;
aristocrates et dmocrates se runiraient contre le sceptre d'une
nation trangre. Il n'y avait pas  craindre qu'un peuple de moeurs
aussi douces pt jamais prendre de l'affection pour un gouvernement
allemand, et qu'une grande ville de commerce, puissance maritime
depuis des sicles, s'attacht sincrement  une monarchie trangre
 la mer et sans colonies, et, si jamais le moment de crer la nation
italienne arrivait, cette cession ne serait point un obstacle. Les
annes que les Vnitiens auraient passes sous le joug de la maison
d'Autriche leur feraient recevoir avec enthousiasme un gouvernement
national, quel qu'il ft, un peu plus ou un peu moins aristocratique,
que la capitale ft ou non fixe  Venise.

[Note 261: Passariano, _Correspondance_, III, 376.]

[Note 262: Passariano, _Id._, III, 390.]

[Note 263: Oeuvres de Napolon  Sainte-Hlne. dition de la
_Correspondance_, t. XXIX, p. 355.]

[Note 264: _Correspondance_, t. XXIX, p. 355.]

Est-il possible de se jouer avec plus de cynisme des sentiments et
des aspirations nationales? Bonaparte ne pouvait allguer qu'une
excuse[265], c'est qu'il avait besoin de la paix, et que, dans sa
pense, le trait de Campo-Formio n'tait qu'une trve passagre. Le
fait n'en subsistait pas moins dans sa sinistre ralit. Venise tait
vendue, et vendue  celui qu'elle avait le droit d'appeler son ennemi
hrditaire!

[Note 265: Un des admirateurs de Napolon, Stendhal, n'est-il pas
dans le vrai, lorsqu'il crit dans sa curieuse _Histoire de Napolon_
(p. 270):  l'occupation de Venise finit la partie potique et
parfaitement noble de la vie de Napolon. Dsormais, pour sa
conservation personnelle, il dut se rsigner  des mesures et  des
dmarches, sans doute fort lgitimes, mais qui ne peuvent plus tre
l'objet d'un enthousiasme passionn.]


VI

Comment fut accueillie la nouvelle de ce scandaleux march? En
Autriche, avec bonheur; en France, avec indiffrence; en Italie, avec
terreur;  Venise avec dsespoir.

On comprend les sentiments de joie prouvs par l'Autriche. changer
une province loigne contre un territoire limitrophe, relier ses
domaines italiens  ses possessions slaves, acqurir des ctes et
devenir, du jour au lendemain, puissance maritime, serrer de plus
prs la Turquie, ce qui lui permettrait de jouer un rle prpondrant
au jour prochain du partage de l'empire ottoman, certes l'Autriche
avait le droit de s'estimer satisfaite. Elle et t victorieuse,
qu'elle n'et pas exig davantage. Bonaparte semblait aller au-devant
de ses secrets dsirs.

En France, pas plus en 1797 que de nos jours, on ne se rend un compte
bien exact des remaniements territoriaux. On savait vaguement, dans
la masse du public s'occupant de politique extrieure, que des
Franais avaient t massacrs  Vrone et au Lido, et, ds lors,
la cession de Venise  l'Autriche paraissait une punition et une
vengeance mrites. On ignorait qu'un trait solennel et qui n'avait
jamais t viol, que des engagements formels, que des promesses de
protection et de garantie nous liaient  la nouvelle Rpublique.
Aussi ne prta-t-on qu'une mdiocre attention  cette clause du
trait. Bonaparte avait bien calcul. Toutes les classes de la
socit dsiraient si vivement la fin de la guerre que les plaintes
des intresss furent comme noyes dans l'immense joie qui se
manifesta par tout le pays  la nouvelle de la conclusion de la paix.

En Italie, l'effet produit fut dplorable[266]. Les patriotes
lombards, modnais ou romains n'eurent aucune illusion sur le sort
qui les attendait. On avait vendu leurs frres de Venise contre
tout droit, contre toute attente; on avait trafiqu d'eux comme 
ces temps excrs o les rois se partageaient les peuples  leur
convenance; leur tour viendrait sans doute bientt. Dcourags et
dsols, les patriotes italiens commencent  croire qu'ils ont
t les dupes de leurs esprances. Plusieurs se taisent, d'autres
songent  la prochaine raction et s'organisent en socits secrtes.
Lahoz et d'autres officiers, ses camarades, prparent dans l'ombre
leur dfection. C'est  ce moment qu'Alfieri compose les strophes
vengeresses de son _Miso Gallo_ et que ses amis rptent, mais en se
cachant, les beaux vers o il annonait la vengeance et prophtisait
l'avenir[267]: Le jour viendra, oui, il viendra le jour o les
Italiens, dsormais ressuscits, reparatront audacieux sur le champ
de bataille et non pas avec un fer tranger, pour s'y dfendre
lchement, mais pour battre les Franais. Ils auront  leurs flancs
vigoureux deux perons ardents: leur antique vertu et mes vers, le
souvenir de ce qu'ils furent et de ce que j'ai t les embrasera
d'une flamme irrsistible. Et, arms alors de cette fureur divine
qu'allumrent en moi les exploits de leurs aeux, ils rendront mes
chants funbres  la France. Et je les entends dj me dire:  notre
pote, tu naquis en un sicle mauvais et pourtant c'est toi qui as
enfant l're sublime que tu prophtisais de ton vivant.

[Note 266: Il nous faut pourtant signaler une exception. Les
Milanais, sans doute par ressentiment hrditaire, ne tmoignrent
que peu de sympathies  Venise. Une presse, probablement vendue, se
permit mme contre l'infortune Rpublique de cruelles attaques.
C'est  Milan que furent publis divers factums trs violents:
_Testamento del leone Adriatico_, _Trame degli oligarchi Venedi_,
_I delitti della Veneta aristocratia_, etc.  Milan furent aussi
composes et graves de nombreuses caricatures. L'une d'entre elles
intitule _I funeralli della republica Adricatica_, figure le lion de
Saint-Marc, jambes lies et tte en bas, port, comme un trophe de
chasse, par des soldats franais. Une autre caricature est intitule:
_Il faut danser_, et, en effet, le Vnitien Pantalon danse d'une
faon grotesque, mais c'est un soldat fianais qui lui tire la barbe.]

[Note 267: ALFIERI, _Conclusion du Miso Gallo_. Traduction indite
d'Hugues.]

 Venise la douleur, l'indignation, le dsespoir clatrent.
Bonaparte avait crit[268] de Passariano, le 20 octobre 1797, 
Villetard pour lui annoncer la fatale rsolution. Il lui expliquait,
avec un cynisme de dtails rvoltant, qu'il fallait profiter de notre
sjour  Venise pour tirer parti de ses ressources. Il numrait
avec complaisance les vaisseaux de guerre, les canons et les poudres
qu'on devait enlever. Il faut, disait-il, ne rien laisser qui puisse
tre utile  l'Empereur et favoriser l'tablissement d'une marine
militaire. Il faut faire aller en France tout ce qui peut tre utile
 la marine.

[Note 268: _Correspondance_, t. III, p. 395.]

Pris cependant d'une piti tardive et de scrupules rtrospectifs pour
les infortuns[269] qu'il abandonnait aprs les avoir compromis, il
informait Villetard que tous les Vnitiens qui voudraient quitter
leur pays pour se rendre dans la Rpublique Cisalpine y jouiraient
du titre de citoyens, et auraient trois ans pour la vente de leurs
biens. Il consentait en outre  former un fonds de secours en
faveur de ceux des migrs vnitiens dont les ressources seraient
insuffisantes. Il est vrai que cette gnrosit ne lui cotait
pas bien cher: c'tait en effet la Rpublique Cisalpine et Venise
elle-mme qui en payaient les frais: la premire en renonant au
profit des migrs  diffrentes proprits allodiales, et la seconde
en cdant des vivres, des effets et des munitions qu'on devait vendre
 Ferrare.

[Note 269: Voir les belles lettres d'Ugo Foscolo dans Jacopo Ortis.
Lettre du 11 octobre 1797: Le sacrifice de notre patrie est
consomm: tout est perdu; et la vie, si l'on daigne nous la laisser,
ne nous servira plus qu' dplorer nos malheurs et notre infamie.
Mon nom est sur la liste de proscription, je le sais: mais veux-tu
donc que, pour me soustraire  mes oppresseurs, je me livre  des
tratres? Console ma mre: Vaincu par ses larmes, je lui ai obi, et
j'ai quitt Venise pour viter les premires perscutions qui sont
toujours les plus cruelles. Lettre du 13 octobre: Dans quel lieu
chercherai-je un asile? Sera-ce dans l'Italie, cette terre prostitue
qui devient sans cesse le prix de la victoire? Pourrais-je voir
devant mes yeux ces hommes qui nous ont dpouills, insults, vendus,
et ne pas rpandre des larmes de colre? Dvastateurs des peuples,
ils se servent de la libert, comme les papes se servaient des
croisades... Et ces autres misrables, ils ont achet notre esclavage
et reconquis, au prix de l'or, ce qu'ils avaient lchement perdu par
les armes. Ah! pourquoi nous faire voir et sentir la libert, pour
nous la ravir ensuite pour toujours et avec tant d'infamie!]

Villetard avait t l'agent sincre et honnte d'une politique sans
loyaut et sans honneur. Le trait de Campo-Formio le dsespra.
Charg par Bonaparte et d'ailleurs investi par ses fonctions de la
terrible tche d'informer officiellement les Vnitiens du malheur
qui les frappait, il ne cacha pas sa tristesse, et dans le beau
discours[270] qu'il adressa  cette occasion  la municipalit,
il ne donna d'autre argument que la ncessit pour la France de
songer  ses intrts immdiats. Quelques-uns d'entre vous, leur
dit-il encore,  l'exemple des Ottomans vos voisins, sont dcids 
subir le joug de la fatalit, quelques autres, comme les Vntes,
vos glorieux anctres, veulent abandonner des monceaux de chaux
et de briques, emporter sur leurs navires leur vritable patrie
et ce qu'il y a d'hommes libres parmi leurs concitoyens; d'autres
enfin ont jur d'expirer sous les dbris de leurs murailles plutt
que de les cder  l'tranger. Il ne m'appartient point de dcider
entre une rsignation stoque, une retraite honorable, et un
dvouement gnreux; mais, aprs avoir combattu les calomniateurs
du gouvernement franais, je viens offrir en son nom les services
qu'il est prt  rendre  ceux d'entre vous qui voudront se btir
une autre Venise dans des lieux inaccessibles  la tyrannie. La
Rpublique Cisalpine,  la voix de la France et de la libert, vous
ouvre son sein. Vous y jouirez du titre et des droits de citoyen,
vous y trouverez un emplacement pour la nouvelle Venise soit dans les
places fortes, soit dans les cits populeuses, soit sous l'humble
chaume, sjour des hommes libres et vertueux. Vous pourrez emporter
avec vous vos richesses; la Rpublique franaise vous en a rserv la
facult par les traits. Ainsi, ne pouvant garantir,  un si grand
loignement, l'indpendance de votre tat, elle a du moins assur des
destines libres  ceux qui prfrent la libert aux lagunes.

[Note 270: Le discours de Villetard est rapport par BOTTA, liv. XII.]

Ce discours fut accueilli par des cris de fureur. Les Vnitiens
repoussrent les prsents de Bonaparte, qui taient les dpouilles
de Venise, et dclarrent qu'ils ne cderaient qu' la force. C'tait
en effet le seul moyen de terminer noblement une noble histoire, et
puisque Venise tait condamne, mieux valait pour elle succomber les
armes  la main; mais une longue oisivet avait nerv le peuple, les
grands tremblaient de peur. D'ailleurs une forte garnison franaise
occupait dj la ville, et les Autrichiens accouraient pour s'emparer
de leur proie. Comment rsister dans ces conditions!

Quelques patriciens s'imaginrent que la corruption, qui pendant
si longtemps avait t leur meilleur instrument de domination, les
sauverait peut-tre. Ils envoyrent au Directoire, sous le prtexte
de lui demander l'autorisation de se dfendre contre l'Autriche, mais
en ralit pour reprendre les ngociations de Querini avec Barras,
et pour acheter  tout prix ses suffrages, une dputation compose
de Dandolo, Sordina, Carminati et Giuliano. Les dputs se mirent en
route. Ils taient dj arrivs en Pimont, quand ils furent rejoints
par Duroc, aide de camp de Bonaparte, qui leur intima l'ordre de
rebrousser chemin et de venir avec lui rendre compte de leur mission
 Bonaparte, qui les attendait  Milan.

Bonaparte en effet n'tait pas sans inquitude sur l'excution du
trait de Campo-Formio. Il savait trs bien d'un ct qu'il avait
outrepass ses instructions et s'tait mis en quelque sorte en tat
d'hostilit contre le gouvernement lgal de son pays, de l'autre
qu'il avait suscit contre lui en Italie bien des haines, et provoqu
bien des ressentiments. Il avait en quelque sorte conscience de
l'indignit qu'il avait commise. Au lendemain de la signature du
trait, quand il revenait en Italie, il s'arrta  Vicence. Interrog
par les Vnitiens sur les dcisions prises, il n'osa pas leur avouer
que Venise tait cde  l'Autriche. Le patriote Tiene lui ayant
dclar que ses amis et lui taient disposs  tout sacrifier pour
maintenir leur indpendance, il rpliqua que la France ne disposerait
jamais d'un peuple sur lequel elle n'avait aucun droit. Arriv 
Vrone, et se sentant au milieu de ses soldats, il leva le masque, et
annona au prsident Angioli que Vrone tait cde  l'Autriche,
et, comme ce dernier clatait en reproches: Eh bien, eut-il la
cruaut de rpondre, dfendez-vous! Emport par la grandeur de
l'offense et le caractre odieux de la raillerie: Va-t'en, tratre,
riposta Angioli, fuis ces contres! Rends-nous les armes que tu
nous as ravies, et nous saurons nous dfendre! Ce ne fut bientt
qu'un cri par toute la ville. Effray par cette soudaine explosion,
et craignant peut-tre de nouvelles Pques Vronaises, Bonaparte
partit en hte pour Milan. Ce fut alors qu'il apprit le dpart pour
Paris de la dputation vnitienne. Ces dputs pouvaient russir,
non seulement parce que certains Directeurs taient accessibles 
la corruption, mais aussi parce que le Directoire tout entier tait
fort capable de saisir cette occasion de ne pas ratifier un trait
qui lui dplaisait: ds lors toute son oeuvre tait compromise. Il
n'tait plus le dispensateur des territoires en Italie, le protecteur
de l'Autriche, le conqurant et le pacificateur: il redevenait
le gnral au service de la Rpublique, et l'agent dsavou du
gouvernement. Il importait donc  son ambition prsente et  ses
projets ultrieurs d'arrter la ngociation.

Les dputs vnitiens furent conduits  Bonaparte par Duroc. J'tais
dans le cabinet du gnral en chef, crit Marmont[271], quand
celui-ci les y reut. Ils l'coutrent avec calme et dignit, et,
quand il eut fini, Dandolo rpondit. Dandolo, ordinairement dnu
de courage, en trouva ce jour-l dans la grandeur de sa cause. Il
parlait facilement: en ce moment il eut de l'loquence. Il s'tendit
sur le bien de l'indpendance et de la libert, sur les intrts de
son pays et le sort misrable qui lui tait rserv; sur les devoirs
d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements, sa
conviction, sa profonde motion agirent sur l'esprit et sur le coeur
de Bonaparte au point de faire couler les larmes de ses yeux. Il ne
rpliqua pas un mot, renvoya les dputs avec douceur et bont, et,
depuis, a conserv pour Dandolo une bienveillance, une prdilection
qui ne s'est jamais dmentie.

[Note 271: _Mmoires_ de MARMONT, t. I, p. 307.]

Ces larmes et cette motion taient peut-tre sincres, mais
Bonaparte tait nanmoins dcid  faire excuter toutes les clauses
du trait. Villetard, dont l'motion et le chagrin taient rels,
lui avait rendu compte de la triste mission dont on l'avait charg.
Sa lettre[272] est mme touchante (24 octobre 1797): Il fallait
autant de stocisme que d'amour de la patrie pour accepter la mission
douloureuse dont vous m'avez charg. J'tais prt  la remplir autant
qu'il tait en moi, mais je me rjouis du moins d'avoir trouv,
dans les membres du gouvernement de Venise, des mes trop fires
pour se prter elles-mmes  l'excution des mesures que vous leur
proposiez par mon organe. Ils iront chercher ailleurs un sol libre,
mais ils prfreront, s'il est ncessaire, l'indigence  l'infamie.
Ils ne voudront pas qu'on dise d'eux qu'ayant usurp pendant quelques
jours la souverainet de leur nation ils ont fui en partageant ses
dpouilles. Ils prouveront du moins par cette conduite qu'ils n'ont
pas mrit les fers qu'on leur prpare... Huit ans de rvolutions
ne les ont point encore faonns au malheur, et ils gmissent; ne
les ont point mris au machiavlisme, et ils blasphment; ne les
ont point corrompus  l'effronterie politique, et ils n'osent...
Je ne vois d'autre moyen de leur tre gratuitement utile que le
rgime militaire, au moyen duquel vous rglerez, par l'organe de vos
gnraux, au nom de la France, ce qu'ils refuseraient de faire au
nom de la souverainet du peuple, dont ils avaient la confiance.
Cette lettre irrita Bonaparte, sans doute parce qu'elle tait vraie
et mrite. D'ailleurs son motion s'tait dissipe. Plus que jamais
il tait rsolu  ne pas cder. Au moins aurait-il pu respecter le
malheur, et ne pas insulter ceux dont il causait la ruine. La lettre
qu'il rpondit le 26 octobre  Villetard est inexcusable. C'est un
vritable factum  l'adresse du peuple vnitien, et en mme temps un
insolent dfi port par un vainqueur inexorable  l'ennemi qu'il
tient sous ses pieds. Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que la force
prime le droit, mais tout se paie en ce monde! Nos pres ont abus de
la force: nous sommes punis pour eux. Voici les principaux passages
de cette philippique[273]:

[Note 272: Elle a t conserve par BOTTA, liv. XII.]

[Note 273: _Correspondance_, III, 399.]

J'ai reu votre lettre du 3 brumaire; je n'ai rien compris  son
contenu. Il faut que je ne me sois pas bien expliqu avec vous.
La Rpublique franaise n'est lie avec la municipalit de Venise
par aucun trait qui nous oblige  sacrifier nos intrts et nos
avantages  celui du comit de salut public ou de tout autre individu
de Venise. Je sais bien qu'il en coterait  une poigne de bavards,
que je caractriserais bien en les appelant fous, de vouloir la
Rpublique universelle. Je voudrais que ces messieurs vinssent faire
une campagne d'hiver. D'ailleurs la nation vnitienne n'existe
pas: divis en autant d'intrts qu'il y a de villes, effmin
et corrompu, aussi lche qu'hypocrite, le peuple d'Italie, et
spcialement le peuple vnitien, est peu fait pour la libert. S'il
tait dans le cas de l'apprcier, et s'il a les vertus ncessaires
pour l'acqurir, eh bien! la circonstance actuelle lui est trs
avantageuse pour le prouver: qu'il la dfende!... Au reste, la
Rpublique franaise ne peut pas donner, comme on parat le croire,
les tats vnitiens; ce n'est pas que, dans la ralit, ces tats
n'appartiennent  la France par droit de conqute, mais c'est qu'il
n'est pas dans les principes du gouvernement franais de donner aucun
peuple. Lors donc que l'arme franaise vacuera ce pays-ci, les
diffrents gouvernements seront matres de prendre toutes les mesures
qu'ils pourraient juger avantageuses  leurs pays.

Villetard n'a pas laiss un grand nom dans l'histoire, mais il aura
l'honneur de la protestation suprme. Voici la belle rponse qu'il
fit  Bonaparte: Ce ne[274] sont point des bavards des fous et des
lches qui voudraient qu'on leur ft, aux dpens du sang franais,
une Rpublique universelle, dont je vous parlais dans ma dernire
lettre. Je sais apprcier comme vous les phrases, la politique et
le courage de ces sortes de gens; mais c'tait de plusieurs pres
de famille, ngociants, vieillards, qui, abattus par la nouvelle
de l'vacuation de leur pays et de l'invasion des troupes de
l'Empereur, qui doit en tre la suite, ne se sont point cru en droit
de gouverner, lorsqu'ils n'avaient plus  le faire qu' leur profit,
et qu'ils ne se sentaient revtus que d'une autorit provisoire que
leur nation n'avait point confirme. Croyez au reste qu'il entre dans
leur refus de piller en quelque sorte la nation vnitienne au profit
du parti dmocratique une dlicatesse et une probit malheureusement
trop rares.

[Note 274: Lettre conserve par BOTTA, liv. XII, p. 101.]

Pendant que s'changeaient ces correspondances inutiles, la ruine
de Venise s'achevait. On commena par la piller et ce sont les
Franais qui donnrent l'exemple. Bien qu'aucun des articles du
trait n'autorist ces dprdations, les muses et les glises furent
dpouills des chefs-d'oeuvre qui les ornaient. Ainsi disparurent le
_Saint Pierre martyr_, la _Foi du doge Grimani_, et le _Martyre de
saint Laurent_ du Titien, l'_Esclave dlivr_ et la _Sainte Agns_
du Tintoret, une vierge de Bellini, l'_Enlvement d'Europe_ et le
_Festin  la maison de Lvi_ par Paul Vronse, le Jupiter Egiochus
de la bibliothque et prs de deux cents manuscrits. Les reliquaires
du trsor de Saint-Marc furent dpouills de leurs pierres prcieuses
et envoyes  la Monnaie. Les officiers franais ne rougirent pas
de se partager les armes historiques que l'on conservait dans la
salle du conseil des Dix[275]. Les collections prives ne furent pas
pargnes. Les monuments eux-mmes furent confisqus. On enleva le
lion de la Piazzeta et les chevaux de bronze, attribus  Lysippe,
qui gardaient le portail de Saint-Marc. Et ce fut un pote qui
signala les chevaux  la rapacit franaise Arnault, le futur auteur
de _Marins  Minturnes_, se trouvait alors  Venise, et voici ce
qu'il ne rougit pas d'crire  Bonaparte[276]: Ces colonnes me
rappellent qu'elles furent accompagnes de quatre superbes chevaux,
grecs d'origine, et successivement romains et vnitiens par droit de
conqute. Ces chevaux sont placs sur le portail de l'glise ducale.
Les Franais n'ont-ils pas quelque droit  les revendiquer ou du
moins  les accepter de la reconnaissance vnitienne? ne serait-il
pas raisonnable aussi, de les faire accompagner par les lions que
Morosini fit enlever au Pire? Paris ne peut refuser un asile  ces
pauvres proscrits, plus recommandables pourtant par leur antiquit
que par leur beaut.

[Note 275: Cf. MINUTELLI, _Dernires cinquante annes_, p. 226. Avec
le catalogue des objets d'art enlevs  Venise.]

[Note 276: Lettre du 5 juin 1797 cite par DARU (_Histoire de
Venise_), t. VII, p. 370.]

Dans les villes de province furent exerces les mmes rapines. 
Padoue spcialement, Massna se permit des exactions qui compromirent
son honorabilit et le renom de la France. Bonaparte lui-mme se
crut autoris  emporter de Vrone la collection d'ichtyolites du
comte Gazzola. C'est surtout  l'arsenal de Venise que se commirent
les actes les plus odieux. Sous prtexte d'quiper la flotte qui
devait nous mettre en possession des les Ioniennes, on le saccagea.
Le 16 mai 1797, Baraguey d'Hilliers crivait  Bonaparte: J'ai
visit l'arsenal et je l'ai examin minutieusement. C'est l'un
des plus beaux de la Mditerrane. Il y a tout ce qu'il faut pour
armer, en deux mois, moyennant la dpense de deux millions, une
flotte de sept  huit vaisseaux de ligne de 74, six frgates de 30
 40 et cinq cutters. Il y a une immense quantit de canons[277]
en fer ou en bronze, des fonderies, des bois de construction, une
corderie magnifique, des chantiers extrmement beaux, etc. Toutes
ces richesses furent gaspilles. Les bois de Cansiglio, de Montello,
de l'Istrie, le cuivre d'Agordo, les chanvres du Ferrarais et du
Bolonais furent vendus ou vols. Les provisions de goudron, de
cordages, d'ancres et de ferrements, de toiles  voiles furent
disperses au hasard des acheteurs. Ce qu'on ne pouvait emporter ou
vendre, on le brisa. C'est ainsi que furent couls quelques navires
qu'on ne pouvait utiliser, ainsi que furent brls le _Bucentaure_,
ce respectable tmoin des splendeurs d'autrefois, et les splendides
barques de parade, les _Peatoni_, dont les richesses et les ornements
excitaient l'admiration dans les ftes ducales. Srurier[278] et
Haller, envoys l'un et l'autre par Bonaparte pour consommer cette
iniquit, se signaleront par leur acharnement. Srurier prenait,
Haller vendait. Aprs avoir vid les magasins publics, dtruit
les ressources maritimes, ananti, ruin ou dispers tout ce qui
rappelait la gloire nationale, il ne restait plus qu' remettre la
ville aux Autrichiens. C'tait le dernier acte de cette lamentable
tragdie.

[Note 277: D'aprs une indication de Cantu, on comptait 5.293 canons,
dont 1.518 en bronze  l'arsenal, et dans les forts 4.478 canons dont
1.925 en bronze.]

[Note 278: Lettre de Bonaparte  Villetard, Milan, 2 novembre 1797.
_Correspondance_, t. III, p. 402. Je donne ordre au gnral Srurier
de se concerter avec la municipalit pour que tout reste tranquille
 Venise, d'employer tous les moyens pour cela, et de fermer mme la
socit d'instruction publique s'il le juge ncessaire.]

Les Autrichiens n'avaient pas attendu la conclusion du trait de
Campo-Formio pour entrer en possession des territoires qui devaient
leur tre attribus. Ds le mois de juin, le gnral autrichien
Terzi avait ordonn  son lieutenant Klenau d'entrer en Istrie et
de s'installer  Pirano, Umago, Cittanova, Parenzo, Osseroi et
Rovigno. En mme temps, le colonel Casimir plaait des garnisons
sur le littoral istriote et dans les les de Veglia, Cherso, Arbo
et Pago. Nulle part il ne rencontra de rsistance. En Dalmatie
et sur toutes les ctes de l'Adriatique, dans ces contres rudes
et sauvages o la domination vnitienne avait eu tant de peine 
s'asseoir, mais o elle tait profondment enracine, le patriotisme
local fut comme exaspr  la nouvelle du dsastre. Partout des
soulvements clatrent. Aids par les mercenaires esclavons qui
taient rentrs dans leurs villages, les paysans, surtout ceux de
Sebenico, coururent aux armes. Ils massacrrent le consul de France,
pillrent les maisons de Calafatti et Gavagnin, envoys par Venise
pour organiser la rpublique dmocratique, et se portrent  tous
les excs contre les partisans rels ou prtendus de la France. Les
Autrichiens n'attendaient qu'un prtexte pour intervenir. Ils se
prsentrent comme les dfenseurs de l'ordre, et 4000 Autrichiens,
commands par Roccavina, Lusignan et Casimir, partirent pour Zara.
Ils furent bien reus par les habitants, mais ils ne leur laissrent
pas ignorer qu'ils venaient au nom de l'Empereur, en vertu de droits
anciens et qu'ils prenaient possession de la province. Les couleurs
autrichiennes furent dployes et les anciens soldats de Venise
remirent le vieil tendard de Saint-Marc  leurs nouveaux camarades.
Ce fut une crmonie touchante. Tous ces vtrans pleuraient 
chaudes larmes en renonant  ce drapeau qu'ils aimaient. Les
gnraux autrichiens respectrent ces nobles sentiments. Ils remirent
l'tendard de Venise au vicaire gnral de Zaro, Mgr Armani, qui
entonna le _De Profundis_ et l'ensevelit aprs que les citoyens et
les soldats l'eurent une dernire fois bais comme une relique.

Le colonel Casimir, continuant sa marche, s'empara de Spalatro,
Clissa, Singo, pendant que le gnral Roccavina entrait  Sebenico
et se dirigeait sur les bouches de Cattaro. Les Autrichiens ne
rencontrrent de rsistance qu' Perasto, Risano et Geganovich.
Partout ailleurs ils furent accueillis froidement il est vrai, mais
avec rsignation.

Pendant ce temps, les Franais[279] occupaient les les Ioniennes
et les Cisalpins mettaient garnison  Brescia, Bergame et dans les
autres villes  eux attribues par le trait de Campo-Formio. De tous
cts s'croulait le vieil difice, et presque sans protestation, aux
yeux de tous, s'accomplissait le grand crime de la vente d'un peuple.

[Note 279: GAFFAREL, _La France aux les Ioniennes._ _Nouvelle
Revue_, 1880.]

La municipalit dmocratique de Venise ne demandait qu' rsister.
Elle convoqua les assembles primaires pour savoir si les Vnitiens
voulaient ou non conserver la libert; mais ce n'tait l qu'une
vaine formalit. Personne n'osa prendre la parole pour soutenir
l'honneur national. Les Autrichiens n'occuprent la terre ferme et
Venise qu'en 1798. Le 9 janvier, sous le commandement de Wallis, ils
entraient  Udine, Cividale et Monte-Falcone, le 10,  Palma Nova, le
18 seulement  Venise. Quand ils se prsentrent devant la capitale,
non seulement ils en trouvrent toutes les portes ouvertes, mais
encore la populace se porta  leur rencontre, et quelques patriciens
acceptrent le fait accompli et cherchrent  en profiter. Ce fut
l'un d'entre eux, Francesco Pesaro, qui, devenu commissaire imprial,
reut le serment de fidlit. Le dernier doge, Manini, prta ce
serment entre ses mains, mais il fut saisi d'une telle motion, qu'il
tomba sans connaissance[280].

[Note 280: DARU, t. V, p. 442.]

Ainsi disparut la rpublique vnitienne. Le peuple vnitien n'est pas
mort avec elle, car la conscience publique proteste et protestera
toujours contre les abus de la force. Botta[281] finissait par ces
paroles mlancoliques le livre qu'il a consacr aux malheurs de
Venise: Un temps viendra, peut-tre il n'est pas loign, o Venise
voudra dire un amas de dbris, un champ d'algues marines, aux lieux
mmes o s'levait jadis une cit magnifique, la merveille du monde.
Voil l'oeuvre de Bonaparte! Botta se trompait ou il exagrait
son ressentiment. Venise est encore debout, et les Vnitiens, par
leur magnifique rsistance  l'Autriche en 1849, ont montr qu'ils
n'taient pas au-dessous de leur vieille rputation d'hrosme. Mais
le crime de Campo-Formio n'a t rpar que trs tard, et il a lgu
 l'Europe, pour de longues annes, comme un hritage de dangers et
de complications. En 1866, les Autrichiens occupaient encore Venise
et s'y maintenaient par la terreur, avec patrouilles dans les rues et
canons braqus sur les places publiques. Depuis Venise est redevenue
libre et appartient  une grande nation: mais ce qui doit tre pour
nous comme un dernier chtiment, comme un suprme remords, c'est que
ce crime, commis par des mains franaises, n'a t rpar que par des
mains prussiennes!

[Note 281: BOTTA, ouv., cit., liv. XII.]




CHAPITRE IV

LA RPUBLIQUE ROMAINE

     La Papaut et la Rvolution. -- Affaire Hugon de Basville. --
     La Convention et le pape Pie VI. -- Les thophilanthropes. --
     Les instructions du Directoire  Bonaparte. -- Prparatifs
     de guerre. -- Entre des Franais  Bologne. -- Armistice de
     Bologne. -- Prise d'armes des pontificaux. -- Mission Mattei. --
     Affaire de Lugo. -- Confrences de Florence. -- Seconde prise
     d'armes des pontificaux. -- Bataille du Senio. -- Ngociations
     pour la paix. -- Paix de Tolentino. -- Joseph Bonaparte
     ambassadeur  Rome. -- Les mcontents se groupent autour de lui.
     -- Affaire Provera. -- Assassinat de Duphot. -- Dclaration
     de guerre du Directoire. -- Berthier est charg de renverser
     le gouvernement pontifical. -- Proclamation de la Rpublique
     Romaine. -- Expulsion de Pie VI. -- Organisation de la nouvelle
     Rpublique. -- Dprdations et pillages. -- Rvolte des Franais
     contre leur gnral Massna. -- Insurrections locales. --
     Dcadence et ruine prochaine de la nouvelle Rpublique.


Lorsque commena la Rvolution franaise, les relations entre la
Papaut et le nouveau rgime furent tout de suite mauvaises. La
plupart des membres de l'Assemble Constituante, imbus des doctrines
philosophiques de leur poque et sincrement rsolus  entrer
dans la voie des rformes, se heurtrent aux prtentions opposes
de l'glise. La rsistance les irrita. Ils portrent dans cette
lutte une animosit extraordinaire. Souvent mme ils dpassrent
la mesure, et ne russirent qu' compliquer par les embarras d'une
guerre religieuse une situation dj fort embarrasse. Suppression
des annates, confiscation des biens de l'glise, occupation du
comtat Venaissin, et surtout constitution civile du clerg, telles
furent les principales attaques diriges contre la Papaut par les
jansnistes, alors nombreux, de la Constituante. Le pape rgnant
tait alors Pie VI. Il rpondit  ces attaques en rappelant le nonce
et en rompant toute relation diplomatique avec la France (2 aot
1791).

Les ennemis de la Papaut furent heureux de cette rupture. Ils
auraient voulu pousser les choses plus loin et forcer le roi 
dclarer la guerre  Pie VI: mais Louis XVI, qui n'avait dj
sanctionn les dcrets que contraint et forc, ne voulait  aucun
prix la guerre contre le chef de l'glise. Le Pape, de son ct,
regrettait d'avoir t pouss  la dure extrmit d'une rupture avec
la France. Bien que sollicit par les souverains, qui formaient
alors une coalition contre notre pays,  entrer dans la ligue, il se
contenta de les assurer de ses sentiments d'amiti, mais n'ordonna
aucun prparatif militaire. Des deux cts, tout en simulant une
indiffrence officielle, on s'occupait donc de ce qui se passait dans
les deux pays, et il n'tait pas une des journes de la rvolution
parisienne qui n'et  Rome son retentissement et son contre-coup.

Une catastrophe imprvue faillit amener la guerre directe. Un envoy
de la France  Rome, Hugon de Basville[282], qui avait provoqu la
populace romaine par d'inopportunes manifestations, fut assassin,
et tous ceux de nos compatriotes qui rsidaient alors dans la
capitale du monde chrtien insults, battus et pills (janvier
1793). Quand arriva  Paris la nouvelle de l'attentat, il n'y eut
qu'un cri de fureur et d'indignation.  peine avait-on achev la
lecture du rapport adress par le conseil excutif que, de toutes
parts, on rclama l'urgence.  la Convention comme dans la presse,
ce fut un vritable dbordement d'injures contre la papaut, mais
ces dclamations n'aboutirent  rien, car on entrait alors dans la
terrible anne 1793. L'Europe entire assigeait nos frontires.
La guerre civile avait clat dans la moiti de nos dpartements.
La Convention se dchirait elle-mme. Dans le tumulte de ces luttes
gigantesques, la question romaine fut oublie. Sans doute la Papaut
et la Rpublique romaine furent censes en tat de guerre, et, de
temps  autre, quelque ministre ou quelque journaliste, pour se
donner un regain de popularit, proposa de marcher contre Rome et de
laver dans le sang du dernier des pontifes l'injure de la France,
mais le crime n'en resta pas moins impuni, et, pour employer une
expression du temps, les cendres de Basville restrent longtemps sans
vengeance.

[Note 282: L'affaire Basville a t tudie et raconte avec de
minutieux dtails par Fr. MASSON. Voir ses trois ouvrages: _Le
cardinal de Bernis depuis son ministre._ _Le dpartement des
affaires pendant la Rvolution._ _Les Diplomates de la Rvolution._
On peut galement consulter: MONTI. _In morte di Ugo Bassville,
cantica._ VICCHI. _Saggio d'un libro intitulato: Vincenzo Monti, le
lettere e la politica in Italia dal 1750 al 1830_ (1879).]

Bonaparte fut ce vengeur. Lorsqu'il descendit en Italie, en 1796, on
avait depuis longtemps, de part et d'autre, substitu  la guerre de
fait la guerre de propagande. Pie VI ne se contentait pas d'ouvrir
ses tats aux migrs et de leur assurer des ressources, il prchait
une vritable croisade en faveur de ceux qu'on appelait dj les amis
du trne et de l'autel; il encourageait  la rsistance Vendens et
royalistes; il soutenait de ses exhortations tous ceux des membres
du clerg, et ils taient nombreux, qui n'avaient pas voulu prter
serment  la Constitution civile; il promettait  nos ennemis les
secours du ciel, et ses reprsentants auprs des cours trangres se
faisaient remarquer par leur acharnement contre la France. Le Pape en
un mot n'tait pas le plus puissant, mais un des plus dtermins et
des plus dangereux membres de la coalition forme contre notre pays.

Il est vrai que les divers gouvernements qui se succdrent en France
semblaient prendre  tche d'exciter les colres pontificales par
leurs attaques inconsidres. Ils ne tarissaient pas en dclamations
sur la ncessit de renverser l'idole romaine. C'tait comme un
thme convenu dans les discours de l'poque. Comme les souvenirs
antiques hantaient alors les imaginations et qu'on se grisait en
quelque sorte avec les mots de Brutus, de Tarquin ou de Capitole, les
descendants de Camille taient menacs d'une nouvelle invasion de
Gaulois conduits par un autre Brennus. Ce n'taient pas seulement
des orateurs de club, jaloux de se fabriquer  peu de frais une
popularit de quelques instants, ou des journalistes en qute d'un
article retentissant; les membres du gouvernement eux-mmes se
laissaient aller  ces invectives passionnes. Le Directoire surtout
se signala par cette haine rtrospective. L'un des cinq premiers
directeurs croyait avoir contre le Pape des griefs tout particuliers.
C'tait Larvellire-Lpeaux, le trs honnte mais assez ridicule
fondateur d'une religion nouvelle, qu'il avait intitule la
thophilanthropie. Cet inventeur de religion avec garantie du
gouvernement considrait Pie VI comme un rival, ou plutt comme
un concurrent, et ne cessait de pousser ses collgues  la guerre
contre Rome, esprant qu'il parviendrait de la sorte  substituer
 la superstition romaine le culte idal de la thophilanthropie.
C'est surtout dans ses mmoires, imprims mais non publis, on ne
sait en vertu de quel scrupule, par la famille du directeur, qu'il
faut suivre la trace de la campagne dirige par Larvellire-Lpeaux
contre celui qu'on appelait plaisamment son collgue. On voit,
en parcourant ces mmoires, dont quelques exemplaires ont t
distribus, comment le thophilanthrope, ne pouvant, comme il l'et
dsir, conduire  Rome les armes franaises, dirigea contre son
ennemi toute une lgion de gazetiers et de pamphltaires, mme de
jansnistes vindicatifs, et  la propagande ractionnaire dans nos
dpartements de l'Ouest rpondit par la propagande dmocratique et
anticatholique dans les tats pontificaux.

Aussi bien les autres membres du Directoire, s'ils ne poursuivaient
pas en Pie VI un ennemi personnel, partageaient nanmoins contre
la Papaut la plupart des prventions de Larvellire-Lpeaux.
Lorsqu'ils dcidrent l'entre de Bonaparte en Italie, ils
insistrent dans leurs instructions au gnral sur la ncessit de
dtrner le Pape et de dtruire le pouvoir temporel. Pie VI tait
 leurs yeux un de leurs plus dangereux ennemis, et il n'tait que
temps de le punir de son intervention dans nos affaires intrieures.
Les membres du Directoire n'ont jamais vari sur ce point. La chute
de Pie VI tait en quelque sorte un des axiomes de leur programme
politique. Elle tait sans doute subordonne aux circonstances, mais
il tait entendu qu'on profiterait de ces circonstances, qu'on les
provoquerait au besoin. Voici du reste, et nous la choisissons entre
plusieurs, comme tant l'expression dfinitive des intentions du
gouvernement franais  cet gard, voici une dpche du directeur
Rewbell  Bonaparte, en date du 3 fvrier 1797, trs explicite et
ne laissant aucun doute: En portant son attention sur tous les
obstacles qui s'opposent  l'affermissement de la Constitution
franaise, le Directoire excutif a cru s'apercevoir que le culte
romain tait celui dont tous les ennemis de la libert pouvaient
faire d'ici  longtemps le plus dangereux usage. Vous tes trop
habitu  rflchir, citoyen gnral, pour n'avoir pas senti, tout
aussi bien que nous, que la religion romaine sera toujours l'ennemie
irrconciliable de la Rpublique, d'abord par son essence, et,
en second lieu, parce que ses sectateurs et ses ministres ne lui
pardonneront jamais les coups qu'elle a ports  la fortune et au
crdit des premiers, aux prjugs des autres... Le Directoire vous
invite donc  faire tout ce qui vous paratra possible pour dtruire
le gouvernement papal, de manire que, soit en mettant Rome sous une
autre puissance, soit, ce qui serait mieux encore, en y tablissant
une forme de gouvernement intrieur qui rendrait mprisable et odieux
le gouvernement des prtres, de manire que le Pape et le sacr
collge ne pussent concevoir l'espoir de jamais siger dans Rome, et
fussent obligs d'aller chercher un asile dans quelque lieu que ce
ft, o au moins ils n'auraient plus de puissance temporelle.

Si Bonaparte avait suivi  la lettre ces instructions, son premier
soin, aussitt aprs la dfaite des Pimontais et la conqute de
Lombardie, et t de courir  Rome et d'y proclamer la Rvolution.
Quelques-uns de ses lieutenants, gars par leurs prjugs, le
poussaient  cette entreprise. Les agents du Directoire, tous les
partisans des doctrines jacobines, et de nombreux Italiens qui
croyaient de bonne foi que la destruction du pouvoir temporel leur
ouvrirait une re de libert sans mlange et de prosprit sans fin,
pressaient l'heureux vainqueur d'entrer  Rome. Heureusement pour
lui et pour son arme, Bonaparte ne cda pas  ces sollicitations.
Il ne voulut pas s'exposer  tre enferm dans sa propre conqute.
Il prfra engager avec l'Autriche un duel de plusieurs mois qui
se termina par un clatant triomphe, et se rserva d'aller plus
tard  Rome. On a prtendu que, saisi de respect pour le Pape, il
ne voulut pas rompre avec le chef du catholicisme. Pourtant les
prjugs religieux ne furent jamais une entrave bien gnante pour
Bonaparte. Bien souvent, dans le cours de sa prodigieuse carrire, il
devait, suivant les circonstances, se servir du catholicisme comme
d'une arme de combat, ou essayer de le rduire  l'impuissance,
lorsqu'il croyait utile de l'annihiler. Quant  son respect pour les
souverains et pour les vieillards, ce respect fut toujours subordonn
 ses intrts. Si donc, malgr les instructions trs prcises
du Directoire, et la pression, souvent importune, de ceux qui
l'entouraient, Bonaparte ne voulut pas s'engager dans une expdition
 fond contre la Papaut, ce ne fut ni par crainte des ressources
temporelles du chef de la catholicit, ni par respect involontaire
et en quelque sorte inconscient pour sa personne, ce fut uniquement
parce qu'il considrait l'Autriche comme son principal adversaire,
et qu'il tait rsolu  concentrer, jusqu' nouvel ordre, tous ses
efforts contre l'Autriche. Il tait certes trop bon tacticien pour
se dissimuler les dangers d'une diversion tente sur son flanc droit
par une arme pontificale, mais il savait trs bien que cette arme
pontificale n'tait pas bien redoutable, et comme chez lui les
proccupations militaires remportaient sur les haines politiques, il
voulait, non sans raison, se dbarrasser du plus redoutable de ses
ennemis, l'Autriche, avant d'accabler le plus faible, c'est--dire le
Pape.

On se demande avec tonnement d'un autre ct pourquoi Pie VI ne
profita pas des circonstances, puisqu'il tait en lutte avec la
France et n'ignorait pas les desseins forms contre lui par le
Directoire, pour courir au secours de l'Autriche et empcher, par
cette irruption dans nos lignes, la marche en avant de Bonaparte;
mais le Pape, pas plus lui que les autres princes italiens, ne
s'attendait  la brusque invasion de la Pninsule par l'arme
franaise; il s'attendait encore moins aux victoires rptes de
Bonaparte. Il n'avait pas d'arme organise, en tat d'entrer en
campagne, et, avec les ressources dont il disposait, il ne pouvait
improviser cette arme. Il agit nanmoins dans la mesure de ses
forces pour s'opposer  nos succs. Par ses ordres la chaire retentit
d'emphatiques et furibondes attaques contre la France. Quelques
exalts allrent mme, dans l'exagration de leur zle, jusqu'
traiter les Franais de cannibales. On imprima, les brochures
existent encore[283], que les Franais ne croyaient ni  Dieu, ni au
diable, mais que cependant ils adoraient des idoles, entre autres des
bonnets phrygiens et des arbres de libert. On rpandit sur leurs
moeurs mille contes effrayants, et les pseudo-miracles clatrent en
foule. Ici des madones, exposes  la vnration des fidles dans
les glises ou au coin des rues avaient clign des yeux; l elles
avaient pleur, ou bien une pleur livide s'tait rpandue sur leurs
joues, sans doute  l'approche de ces paens de Franais. L'abb
Vincent Albertini[284] composa mme  ce sujet un ouvrage de haute
dvotion, qui fut distribu  profusion dans les campagnes, et o il
se rpandit en invectives contre [285]cette race abominable d'hommes
antisociaux et inhumains, se disant philosophes et rgnrateurs.

[Note 283: ANNIBALE MARIOTTI.--_Parlata intorno ad alcune imputazioni
che si credino_ (juin 1800).]

[Note 284: _Quadro storico-morali dell'Italia nazione seguita nel
1796, e del portentoso e contemporaneo aperimente d'occhi della sagra
imagine di Maria santissima venerata nella cattedrale di Ancona._]

[Note 285: Abominal razza di antisociali e misantropi, se dicenti
filosofi rigeneratori.]

On esprait prparer ainsi contre les Franais de nouvelles vpres
siciliennes. En effet la populace ignorante des villages, les
montagnards des Apennins surtout, fanatiss par leurs curs et
leurs moines, se disposrent  une nergique rsistance, mais, dans
les grandes villes, les bourgeois et les fonctionnaires riaient de
ces moyens sniles de rchauffer l'enthousiasme. Dans les villes
du nord, particulirement  Bologne,  Ferrare, et dans toutes les
lgations, qui taient loignes de la capitale et regrettaient leurs
privilges municipaux, on ne tenait nul compte de ces excitations
officielles. On se prparait mme  bien accueillir les Franais, et,
comme les grands mots de libert et de patrie avaient profondment
retenti dans l'Italie entire, tous ceux qui croyaient  l'avenir
de la nation, non seulement taient rsolus  ne pas seconder
l'action du gouvernement pontifical, mais encore n'attendaient qu'une
occasion pour se dclarer en notre faveur.  Rome mme bon nombre de
citoyens rvaient dj la chute de Pie VI et le rtablissement de
la Rpublique. L'un d'entre eux, un architecte distingu, Francesco
Milizia[286], crivit  ses amis des lettres qui, depuis, ont t
publies, et qui ne prsentent pas qu'un intrt local, car elles
font connatre l'opinion de la bourgeoisie romaine. Or, dans ses
lettres, Milizia parle  plusieurs reprises du dgot que lui
inspiraient  ses amis et  lui les menes pontificales, et de la
sympathie qu'ils ressentaient au contraire pour les Franais.

[Note 286: Milizia tait n  Oria, prs d'Otrante, en 1725. Il vcut
dans la familiarit des artistes les plus clbres et du ministre
espagnol Azara. Il a compos un _Dictionnaire biographique des
architectes_, des _lments d'architecture_, etc. Les lettres de
Milizia ont t publies dans les _Mmoires de Ricci, traduction de
Potter_.]

Le gouvernement pontifical a toujours t admirablement inform. Pie
VI et ses conseillers savaient donc que l'opinion publique tait
hsitante et que les succs de la France trouvaient  Rome un cho
complaisant. Ils n'ignoraient pas d'un autre ct que le Directoire
pressait Bonaparte d'entrer  Rome. Ils activrent donc l'armement
de leurs troupes et se disposrent  intervenir directement. Le
moment paraissait favorable. La Lombardie tait mcontente, Venise
s'agitait, Gnes et le Pimont s'insurgeaient sur nos derrires, la
Toscane ouvrait aux Anglais Livourne et Porto-Ferraio, enfin Wurmser
s'apprtait  dboucher du Tyrol, pour dbloquer Mantoue,  la tte
de 70,000 hommes. Si les 20,000 pontificaux arrivaient  temps pour
se joindre aux Autrichiens, Bonaparte tait pris entre deux feux, et
la situation de l'arme franaise gravement compromise.

Bonaparte n'avait jusqu'alors qu'annonc une prochaine expdition
contre Rome. Il avait mme, dans sa proclamation du 26 avril,
parl des cendres des vainqueurs de Tarquin que foulaient encore
les assassins de Basville, mais il s'tait content de cette
priode retentissante, et n'avait pas dirig un seul de ses soldats
contre le Pape. Il voulut nanmoins, puisque le Pape manifestait
l'intention d'entrer en campagne contre la France, et que cette
intervention pouvait,  un moment donn, devenir dangereuse, il
voulut la prvenir, tout en donnant une apparence de satisfaction aux
rancunes directoriales. Augereau reut donc l'ordre de disperser le
rassemblement pontifical.

Les Bolonais, qui ont toujours dtest le gouvernement des prtres,
venaient de dputer  Bonaparte les snateurs Caprara et Malvasia et
l'avocat Pistorini, pour le prier de les affranchir d'une domination
abhorre. Prompt  saisir les occasions, Bonaparte enjoignit  son
lieutenant Augereau de marcher d'abord sur Bologne et sur Ferrare.
Les Franais y entrrent sans rsistance. L'imposante citadelle de
Ferrare et Urbino capitulrent sans tirer un coup de canon. Bonaparte
arriva lui-mme  Bologne le 19 juin et fut accueilli par une
immense acclamation. Il s'empressa de renvoyer les cardinaux lgats
Pignatelli et Vincenti, et flatta l'amour-propre des Bolonais en leur
promettant de restaurer la Rpublique[287]. Aussitt Faenza suivit
le mouvement, et la Romagne tout entire se dtacha de la Papaut.
Bonaparte comprit qu'il lui suffisait d'exploiter la situation pour
effrayer Pie VI, et qu'une expdition sur Rome tait  tout le moins
inutile. Il me sera facile d'aller jusqu' Rome, crivait-il[288]
 Carnot; cependant, comme les oprations de l'Allemagne peuvent
changer notre position d'un instant  l'autre, je crois qu'il serait
bon qu'on me laisst la facult de conclure l'armistice avec Rome
ou d'y aller. Dans le premier cas, me prescrire les conditions de
l'armistice; dans le second, me dire ce que je dois y faire, car
mes troupes ne pourraient pas s'y maintenir longtemps. L'espace
est immense, le fanatisme trs grand. En mme temps, pour faire
accepter plus facilement sa dsobissance aux ordres formels du
Directoire[289], il s'tendait avec complaisance sur les moyens
nouveaux que la rvolte de la Romagne mettait  sa disposition. Pour
faire trembler la cour de Rome et lui faire sentir que sa magie sur
le peuple n'aurait pas d'effet contre nous, j'ai autoris le Snat
de Bologne  regarder comme nuls et non avenus tous les dcrets de
Rome, attentatoires  sa libert. Cela fait le plus grand plaisir 
ce pays-ci, et en sera d'autant plus sensible  la cour de Rome. Cela
vous ouvre le chemin pour faire de ce pays,  la paix dfinitive,
ce que vous jugerez convenable. Pendant tout le temps que durera
l'armistice, nous n'aurons pas besoin de tenir de troupes ici, car,
de la manire dont je les brouille avec la cour de Rome, ils en
craindront toujours la vengeance et le ressentiment.

[Note 287: Bologne, 20 juin 1796. _Corresp._, I, 413.]

[Note 288: Milan, 7 juin 1796, _Corresp._, I, 377.]

[Note 289: _Id._, I, p. 421.]

Bonaparte, en effet, songeait dj  ngocier un accommodement;
mais, fidle  la tactique qui lui avait plusieurs fois russi, il
poursuivait sa marche tout en ngociant. Les unes aprs les autres,
toutes les forteresses pontificales tombaient entre nos mains, et
les canons qui garnissaient leurs murailles taient aussitt envoys
sous Mantoue pour activer le sige de la citadelle autrichienne.
Une nouvelle division franaise, commande par Vaubois, menaait
Rome par la Toscane, et, ds le 26 juin, arrivait  Pistoa. Rome
tait consterne. On y parlait dj du conntable de Bourbon; on se
figurait que les Franais allaient y renouveler les horreurs du sac
de 1527; mais Bonaparte, qui ne partageait[290] pas contre Pie VI les
prjugs du Directoire, ne tenait pas  s'enfoncer dans la pninsule.
Il se rappelait que toutes les invasions franaises avaient chou
parce que nos soldats avaient pntr dans le coeur de l'Italie
avant d'en avoir occup les avenues. D'ailleurs, il lui tardait de
continuer contre les Autrichiens la grande lutte qui seule dciderait
des destines de la pninsule. Aussi accueillit-il avec empressement
le ministre d'Espagne, Azara, auquel Pie VI avait donn plein pouvoir
pour ngocier, s'il tait possible, un accommodement honorable.

[Note 290: Cf. la curieuse lettre crite par Marmont, alors aide
de camp de Bonaparte,  son pre (_Mmoires_ du Marchal, t. I, p.
327): Enfin, la voix de la raison a t entendue, et le gouvernement
renonce  une expdition aussi ridicule que dangereuse par ses
suites. Nous n'irons pas  Rome. Notre arme n'tait pas assez
forte pour la diviser ainsi, et les dix mille hommes jets au fond
de la botte n'entraneront point la grande arme dans des malheurs
incalculables. Le plan sage, si bien conu, de Bonaparte est adopt.
Nous reprendrons incessamment l'offensive. Car c'est le moyen le plus
sr de triompher.]

Bonaparte n'attendit pas de nouvelles instructions du Directoire,
et profita du dsarroi o ses rapides manoeuvres avaient jet la
cour pontificale, pour signer le 23 juin, assist de Garreau et de
Salicetti, l'armistice de Bologne[291]. Les conditions en taient
dures. Il y tait dit que le gouvernement franais, par dfrence
pour le roi d'Espagne, consentait  suspendre les hostilits, mais
le pape s'engageait  envoyer un plnipotentiaire  Paris pour y
rgler la paix dfinitive. Il relchait les patriotes, promettait une
indemnit pour le meurtre de Basville, fermait tous les ports de ses
tats aux ennemis de la France, consentait  ce que les lgations
de Bologne, de Ferrare et la citadelle d'Ancne continuassent 
tre occupes par nos troupes, promettait cent tableaux, cinq cents
manuscrits et vingt et un millions, dont quinze et demi payables en
numraire et cinq et demi en marchandises. Les paiements se feraient
en trois termes, dans quinze jours, un mois et trois mois. Enfin le
Pape donnerait passage sur son territoire aux troupes franaises
toutes les fois que la demande lui en serait adresse.

[Note 291: Armistice entre la Rpublique franaise et le Pape
(_Correspondance_, I, 426). Bonaparte avait, ds le 7 juin, rsolu
les conditions de cet armistice. Curieuse lettre au Directoire
(_Correspondance_, t. I, p. 371).]

Ces conditions taient dures. Elles l'auraient t bien davantage
sans l'adresse d'Azara qui, ne pouvant rien obtenir de Bonaparte,
s'tait retourn du ct de Carreau et de Saliceti, et avait fini par
leur arracher l'aveu que l'arme franaise ne pouvait marcher sur
Rome[292]. Il en avait aussitt profit pour lever ses prtentions.
Il avait notamment refus que les trsors de Notre-Dame de Lorette
fussent remis  la France. Bonaparte fut oblig d'ordonner une
marche de nuit sur Ravenne. Ce fut seulement quand il eut appris
cette nouvelle manoeuvre qu'Azara consentit  la contribution de
vingt et un millions, dont un million figurant la ranon de Lorette.
Dans la pense des deux parties contractantes, les conditions de
cet armistice n'taient pas dfinitives. De part et d'autre, on ne
cherchait qu' gagner du temps pour reprendre ce qu'on avait donn.
Bonaparte ne pouvait, en effet, se dissimuler qu'il avait outrepass
les instructions du Directoire en mnageant un souverain qu'on lui
avait ordonn de renverser  tout prix. Aussi crut-il ncessaire
de se justifier. Il insistait[293] sur la haine que les Bolonais
portaient au Pape, il dmontrait[294] l'importance stratgique
d'Ancne, enfin il affirmait que l'armistice n'tait qu'une
suspension d'armes commande par les circonstances. L'armistice,
crivait-il, tant plutt conclu avec la canicule qu'avec l'arme du
Pape, mon opinion serait que vous ne vous pressiez pas de faire la
paix, afin que, au mois de septembre, si nos affaires d'Allemagne
et du nord de l'Italie vont bien, nous puissions nous emparer de
Rome[295]. Pie VI, de son ct, ne pouvait se rsigner  perdre,
sans seulement avoir essay de les dfendre, les plus riches de ses
provinces, et il hassait d'autant plus la France qu'il avait t
plus humili par elle. Son premier soin fut de se rapprocher du roi
de Naples, d'enrler de nombreux mercenaires et de se mettre en tat
de prendre l'offensive  la premire occasion favorable. Il appela
mme  lui, pour diriger ses troupes, un gnral pimontais fort
rput, Colli, que l'armistice conclu entre la France et le Pimont,
venait de rduire  l'inaction et qui ne demandait qu' entrer de
nouveau en ligne contre son jeune vainqueur.

[Note 292: Lettre de Bonaparte au Directoire, Pistoa, 26 juin 1796.
_Corresp._, I, 431: Cette manire de ngocier  trois est absolument
prjudiciable aux intrts de la Rpublique, parce qu'un homme habile
se retourne, va chercher chez l'un ce qu'il ne peut obtenir chez
l'autre... Azara, voyant qu'il ne pouvait obtenir de diminution,
s'est tourn du ct des commissaires du gouvernement et il a si bien
fait, qu'il leur a arrach notre secret, c'est--dire l'impossibilit
o nous tions d'aller sur Rome. Alors il n'a t possible d'en tirer
vingt millions qu'en faisant la nuit une marche sur Ravenne.]

[Note 293: Id. _Id._ La lgation de Bologne est une des parties les
plus riches des tats du Pape. On ne se fait pas une ide de la haine
que cette ville a pour la domination papale.]

[Note 294: Id. _Id._ Si jamais vous pensez qu'il est de votre
intrt de garder  perptuit Ancne, je vous engage  y envoyer un
ingnieur, afin d'accrotre ses moyens de dfense.]

[Note 295: Lettre au Directoire, Bologne, 21 juin. (_Correspondance_,
t. Ier, p. 121.)]

Un[296] des commissaires franais envoys  Rome pour surveiller
l'excution de l'armistice de Bologne, Miot, a laiss, dans ses
Mmoires, le curieux tableau de la capitale du catholicisme  ce
moment troubl de son histoire: Rome, crit-il[297], prsentait
le spectacle le plus singulier et le plus repoussant. Un sombre
fanatisme, que les moines excitaient, et que les plus absurdes
rcits entretenaient, avait rempli toutes les mes. Des pratiques
religieuses, des prdications fougueuses occupaient uniquement
toute la population, et les classes les plus leves de la socit
n'osaient s'en abstenir. Les rues taient encombres de longues
files de prtres et de moines marchant en procession et une foule
immense les suivait. Enfin les imaginations exaltes ne rvaient
que prodiges, meurtres et vengeances. Le gouvernement, loin de
calmer cette effervescence, la fomentait sans merci et se figurait
y trouver la plus puissante garantie contre la propagation des
principes rvolutionnaires, dont, plus que tout autre, il redoutait
l'introduction. Miot fut donc mal accueilli  Rome, sauf par le
pape Pie VI, qui se montra cordial et presque affectueux; mais les
cardinaux se dtournaient de lui. Ils affectaient de le considrer
comme un agent provocateur. Ds le mois de juillet, lorsque furent
rpandus de fcheux bruits sur de prtendues dfaites subies par
la France, Miot fut menac dans sa scurit et oblig de regagner
prcipitamment la Toscane.  Spolte, il fut mme entour par la
populace furieuse, qui jeta des pierres contre sa voiture. Il ne
parvint qu' grand'peine  se dgager et  s'enfuir.

[Note 296: Lire dans la _Correspondance_ (I. 451) une lettre de
Bonaparte  Miot (Bologne, 2 juillet 1796) pour le fliciter d'avoir
accept une mission  Rome, et le presser de partir. -- L'autre
commissaire tait Cacault. Voir dans la _Correspondance_ deux lettres
en date du 21 juillet 1796 (t. I, p. 490-491) pour l'accrditer
auprs du cardinal Zlada, et prciser ses instructions au sujet de
l'excution de l'armistice de Bologne.]

[Note 297: MIOT. _Mmoires_, t. I, p. 112.]

L'occasion attendue par le gouvernement pontifical depuis l'armistice
de Bologne ne tarda pas  se prsenter. Wurmser et ses 70 000 soldats
dessinaient alors leur attaque (juillet 1796). Ils descendaient du
Tyrol pour dbloquer Mantoue, et, sur toute la ligne, refoulaient
nos avant-postes. Bonaparte tait oblig de lever le sige de la
forteresse autrichienne, et concentrait ses forces pour repousser
cette dangereuse attaque. En cas de dfaite il tait perdu. Pie VI,
malgr les sages reprsentations du ministre d'Espagne, Azara, ne
voulut pas attendre l'issue de la lutte. Dans l'imprudente persuasion
que les Franais allaient tre chasss d'Italie, il envoya le
cardinal Mattei reprendre possession de Ferrare, dont la garnison
franaise tait sortie le 21 juillet, et donna l'ordre  ses troupes
d'entrer en campagne. La trs sainte ville par excellence, crivait
 ce propos l'architecte Milizia  son ami Lorenzo Lami, se rend
plus ridicule que jamais par ses extravagances. On s'obstine encore
 croire les excrables Franais battus et chasss d'Italie. C'est
pourquoi l'autre matin les valeureux Romains s'attrouprent en foule
pour huer et poursuivre  coups de pierre et le couteau  la main
deux commissaires franais. La populace romaine[298] n'tait pas
seule  prendre les armes. Excits par leurs curs, les paysans de
la Romagne s'insurgeaient, et leurs bandes se concentraient  Lugo,
dans le Ferrarais. Ne leur avait-on pas fait croire[299] tantt que
Bonaparte avait t battu, tantt qu'il avait t fait prisonnier et
enferm dans une cage de fer, ou mme qu'il avait t tu et enterr
 Florence, dans le jardin de Miot! Aussi l'exaltation de ces bandes
tumultueuses tait-elle considrable. Elles ne croyaient pas aller au
combat, mais plutt au massacre. C'tait, suivant une expression de
l'poque, une Vende pontificale qui s'organisait sur notre flanc.

[Note 298: Curieuse lettre de Milizia. Le premier jour d'aot, au
matin, le fiscal Barberini est nomm dictateur, ne quid detrimenti
res publica capiat, et monsignor Consalvi magister equitum. Le soir,
aux armes! Les places, les ponts, les rues, tout est encombr du
soldats. Le palais de Montecavallo est mis en tat de sige. On ne
voit que canons, caissons, escadrons, cuirassiers et chevau-lgers
arms de carabines, troupes de ligne et gardes nationaux. Qui va ci?
qui va l? En arrire! On ne passe pas. Le gnral Giustiniani, le
gnral Sinibaldi, tous les gnraux enfin font pendant la nuit la
veille qui ne fut pas celles des capacits.]

[Note 299: Lettre de Milizia  Lami.]

Sur ces entrefaites, Bonaparte remporta coup sur coup les victoires
de Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano et Saint-Georges. Wurmser
fut enferm  Mantoue. La cour pontificale resta seule expose 
notre vengeance.

Bonaparte, cette fois encore, agit avec prudence. Il feignit[300] de
considrer comme une incartade sans consquence les dmonstrations
hostiles de la Papaut, et se contenta de roccuper les villes cdes
par l'armistice de Bologne. Il ordonna cependant au cardinal Mattei
de venir le rejoindre  son quartier gnral. Le malencontreux
serviteur de la Papaut croyait aller au-devant du dernier supplice,
mais il obit[301]. Savez-vous, Monseigneur, se contenta de lui
dire Bonaparte, que je peux vous faire fusiller?--Je le sais,
rpondit avec dignit le cardinal, et je ne vous demande qu'un
quart d'heure pour me prparer  la mort.--Pas du tout, rpliqua
le gnral, qui admirait le vrai courage, ou qui peut-tre n'avait
cherch qu' produire sur l'esprit de ce vieillard une impression de
terreur, calmez-vous, ne soyez pas si irritable, et causons, car je
suis le meilleur ami de Rome. En effet il lui dvoila sa politique,
et le persuada qu'au prix de quelques concessions territoriales ou
pcuniaires, il garantirait  la Papaut le libre exercice de ses
droits en matire religieuse. Ce n'tait de la part de Bonaparte
qu'une feinte, car il crivait[302] au mme moment  l'ambassadeur
d'Espagne, Azara, et avait grand soin d'numrer tous ses griefs
contre la Papaut. Il se rservait videmment d'agir au moment
opportun, et, s'il avait pris soin de se poser aux yeux du cardinal
Mattei comme le fils dvou de l'glise, c'est parce qu'il croyait
utile  ses desseins de mnager le Pape jusqu' nouvel ordre, et
pensait que Mattei serait l'instrument inconscient de ses projets.

[Note 300: Lettre de Bonaparte  Cacault (I, 450). Brescia, 12 aot
1796: Le Pape a envoy un cardinal lgat  Ferrare, dans le temps
qu'il croyait sans doute les Franais perdus. Cela est-il conforme
au trait d'armistice que nous avons sign?... Je viens de donner
l'ordre  ce cardinal de se rendre sur-le-champ au quartier gnral.
Cf. lettres au Directoire du 13 et du 26 aot (I, 544-569).]

[Note 301: Lettre de Milizia  Lami: Si Bonaparte avait encore
demand une douzaine de cardinaux et six douzaines de prlats et
douze douzaines d'abbs, le tout avec plusieurs autres musiciens de
tout sexe, il aurait fallu qu'ils fussent tous alls se prosterner
devant lui. Oh! Quanto abbiamo daridere!]

[Note 302: Brescia, 17 aot 1796 (Correspondance, t. I, p. 541). On
m'assure que la cour de Rome vous a demand de lui prouver que la
France tait rige en Rpublique. Ou m'assure que Rome ne veut plus
accorder de bndictions aux Ferrarais et aux Bolonais, mais bien 
ceux de Lugo. Joignez  cela le lgat envoy  Ferrare, et le retard
de l'excution de l'armistice, et le roi votre matre se convaincra
de la mauvaise foi d'un gouvernement dont l'imbcillit gale la
faiblesse.]

En ralit, Bonaparte avait t fort irrit de l'hostilit dclare
de la cour pontificale. La preuve de cette irritation, ce fut
l'nergie sauvage avec laquelle furent disperses les bandes de
paysans insurgs. Ces paysans s'taient enferms  Lugo. Ils y
avaient install une sorte de gouvernement provisoire, et, ce
qui tait plus grave, ils avaient fait tomber dans une embuscade
une soixantaine de dragons franais, leur avaient coup la tte
et avaient expos les cadavres dans la maison commune. Le charg
d'affaires d'Espagne, baron Capelletti, s'tait rendu au foyer de la
sdition et avait essay de calmer les rebelles, mais il n'avait
rien obtenu. Lorsque Augereau, charg par Bonaparte de tout faire
rentrer dans l'ordre, s'approcha de Lugo et envoya un parlementaire
aux insurgs pour les sommer de capituler, les paysans accueillirent
cet officier par une grle de balles. Aussi la rpression fut-elle
terrible. Voici comment Augereau en rendit compte[303] au gnral
en chef, dans le style lgrement emphatique de l'poque: L'arme
apostolique et son quartier gnral n'existent plus. Les chouans
de la Romagne et du Ferrarais ont t chasss, battus, disperss
sur tous les points, et, si je ne me trompe, la fantaisie de nous
combattre ne les reprendra pas de longtemps... Je marchai contre
eux hier matin avec  peu prs huit cents hommes d'infanterie, deux
cents chevaux, et deux pices d'artillerie.  une lieue et demie de
la ville, leurs avant-postes cachs dans les chanvres commencrent 
fusiller. Nos claireurs les firent dguerpir, et les conduisirent,
plus vite que le pas, dans la ville o ils se crurent en sret.
J'y fis diriger quelques coups de canon et mettre le feu  quelques
maisons: cet appareil, joint  une fusillade assez vive, les fit
dloger  la hte; ils se rpandirent en dsordre dans la campagne,
o je les fis poursuivre avec chaleur. Trois cents environ restrent
sur la place. Afin de prvenir le retour de rvoltes semblables,
Augereau dicta une srie de mesures draconiennes: tout citoyen
arm sera fusill! Toute ville ou village o un Franais aura t
assassin sera brle! Tout habitant convaincu d'avoir tir sur un
Franais sera fusill et sa maison incendie! Tout village o sonnera
le tocsin sera brl! Tout attroupement dispers par la force[304].
Certes la guerre a de cruelles ncessits, mais les retours de la
fortune sont singuliers, et n'est-il pas dplorable de penser que
d'autres peuples, dans des circonstances analogues, n'ont fait que
suivre l'exemple que nous leur avions donn en Italie, en 1796!

[Note 303: Lettre du 8 juillet 1796, cite par A. DE MONTOR. _Pie
VI_, t. I, p. 20.]

[Note 304: Sur l'affaire de Lugo on peut consulter deux lettres de
Bonaparte au Directoire (14 juillet, t. I, p. 477) et  d'Azara
contre Capelletti (12 aot, t. I, p. 541).]

En prsence d'une hostilit aussi dclare, il peut sembler trange
que Bonaparte n'ait pas, ds lors, cherch  briser la puissance
pontificale, d'autant plus que les ordres du Directoire  cet gard
devenaient de plus en plus impratifs, et que quelques-uns de ses
lieutenants, Augereau surtout, l'engageaient  en finir au plus
vite avec ce foyer de coalitions et de haines antifranaises; mais
Bonaparte ne jugeait pas gagne d'une faon dfinitive la partie
militaire. Il voulait ne s'avancer qu' coup sr, et, comme il
venait d'apprendre que l'Autriche prparait contre lui un nouvel
et formidable armement, sous les ordres d'Allwintzy, il croyait,
non sans raison, avoir besoin de toutes ses forces pour repousser
ce redoutable adversaire. Il venait mme de rendre la libert au
cardinal Mattei en lui crivant[305]: J'aime  me persuader que
cela n'a t de votre part que l'oubli d'un principe, dont vous avez
trop de lumire et de connaissance de l'vangile pour ne point tre
convaincu: que tout prtre qui se mle des affaires politiques ne
mrite point les gards qui sont dus  son caractre. Enfin, sur
ses instances, le Directoire venait de dsigner Saliceti et Garreau
comme plnipotentiaires chargs de ngocier avec la Papaut un trait
dfinitif, et Mgr Lorenzo Caleppi venait d'arriver  Florence,
avec les pleins pouvoirs du Pape, pour rgler toutes les questions
pendantes (4 septembre). Bonaparte semblait donc rsolu  prvenir
toute explosion nouvelle, et il semblait que la Rpublique franaise
et l'glise, grce  la prudence des gnraux en chef, fussent  la
veille de se rconcilier.

[Note 305: Milan, 26 septembre 1796 (_Correspondance_, t. II, p. 13).
Cf. lettre du 5 octobre (t. II, p. 37).]

Or, les ngociations de Florence n'aboutirent pas. Caleppi croyait
n'avoir  discuter que les bases d'un trait politique, et les
commissaires du Directoire lui prsentrent  l'improviste un trait
en vingt-neuf articles, dont vingt et un publis et huit secrets. Les
huit articles secrets taient relatifs  l'attitude du Saint-Sige
vis--vis la Rvolution, et  des projets de traits de commerce et
de convention consulaire. Le Directoire exigeait notamment que Pie VI
retirt tous ses brefs contre la Rpublique, contre la confiscation
des biens de mainmorte, contre la constitution civile du clerg,
qu'il supprimt l'inquisition, qu'il renont  l'usage d'avoir des
castrats dans ses glises, etc. Caleppi fit remarquer avec raison
que le Pape acceptait les faits accomplis, et n'avait de prfrence
pour aucune forme de gouvernement. Il allgua mme comme preuve le
bulle du 5 juillet, _Pastoralis sollicitudo_ qui avait t adresse
omnibus Christefidelibus catholicis communionem cum sede apostolica
habentibus, in Gallia commorantibus, de pace servanda ac debita
constitutis potestatibus subjectione. Il finit par dclarer qu'il ne
pouvait rien prendre sur lui, et demanda  en rfrer au Saint-Sige.
On ne lui accorda que huit jours pour accepter ou pour refuser en
bloc les vingt-neuf articles. Pie VI assembla aussitt le Saint-Sige
et repoussa le trait propos: Sa Saintet a reconnu avec la plus
vive douleur, qu'outre l'article qui avait t propos  Paris,
et par lequel on avait voulu l'obliger  dsapprouver, rvoquer
et annuler toutes les bulles, tous les brefs, tous les rescrits
apostoliques mans de l'autorit du Saint-Sige, et relatifs aux
affaires de France depuis 1789, il y en avait encore d'autres qui,
tant infiniment prjudiciables  la religion catholique et aux
droits de l'glise, taient par consquent inadmissibles et elle n'a
pas voulu entrer en discussion au sujet de ceux qui lui paraissaient
destructifs de la souverainet de ses tats, nuisibles au bonheur et
 la tranquillit de ses sujets, et ouvertement contraires aux gards
dus aux autres nations et puissances, puisqu'ils ne permettaient pas
au Saint-Sige de garder la neutralit.

Cette dclaration entranait la rupture des confrences de Florence.
Elle quivalait  une dnonciation des hostilits. Aussi bien la cour
romaine semblait-elle dcide  entrer srieusement en campagne. Le
feld-marchal Allwintzy venait de commencer ses oprations, et le
dbut en avait t heureux. Pie VI, malgr la double leon qu'il
avait dj reue, se persuada que l'Italie allait, cette fois
encore, devenir le tombeau des Franais, et rsolut de faire entrer
ses troupes en campagne, afin de donner la main aux Autrichiens
d'Allwintzy. Dans une crmonie brillante, il investit le gnral
Colli du commandement suprme, et le bnit comme le chef d'une
nouvelle croisade. Les Romains semblaient pleins d'ardeur. Leur
enthousiasme avait t surexcit par de fanatiques exhortations.
Contributions volontaires, enrlements, tout semblait marcher 
souhait. On avait malheureusement escompt la victoire, et les
illusions tombrent bien vite, car Arcole et Rivoli furent la
foudroyante rponse  cette leve de boucliers intempestive.

Bonaparte n'avait conserv aucune illusion sur les sentiments de
la cour pontificale. Non seulement il avait appris que le cardinal
Albani avait t envoy secrtement  Vienne, pour resserrer
l'alliance autrichienne, mais encore il avait intercept une lettre
adresse par le cardinal Busea  l'ambassadeur  Vienne, Mgr Albani,
qui dissipait toute quivoque. On y lisait entre autres passages:
Tant qu'il me sera permis d'esprer du secours de l'Empereur, je
temporiserai rsolument aux propositions de paix que les Franais ont
faites... Toujours ferme dans mes opinions, je croirais compromettre
mon honneur en traitant avec les Franais, lorsqu'une ngociation est
entame avec la cour de Vienne. La connivence du Saint-Sige avec
les Autrichiens tait donc parfaitement tablie, et Bonaparte avait
le droit d'accuser de trahison Pie VI et ses ministres.

Aussi bien le vainqueur de Wurmser et d'Allwintzy[306] s'estimait
fort heureux du prtexte que lui fournissait le Saint-Sige d'entrer
en lutte contre lui. Les Autrichiens taient refouls en Tyrol et
dans le Frioul, Mantoue avait capitul, les Romains seuls taient
en armes. Comme il avait le champ libre, il pouvait maintenant
marcher contre eux et les accabler. Il le pouvait d'autant mieux
que les souverains catholiques paraissaient tout disposs  le
laisser partager  sa guise les tats pontificaux. Cacault, notre
reprsentant  Rome[307], l'avait averti que l'Empereur demandait au
Pape, pour prix de son alliance, Ferrare et Commachio. Prignon[308]
notre ambassadeur  Madrid, l'informait que le premier ministre
espagnol, don Manuel Godo, ne demandait pas mieux que de transfrer
Pie VI en Sardaigne,  condition que les tats du duc de Parme
fussent agrandis par l'annexion de quelques territoires pontificaux.
Le roi de Naples, de son ct, soulevait de vieilles prtentions
sur Bnvent et Ponte Corvo, et laissait entendre que, moyennant
la cession d'Ancne, il deviendrait l'alli de la Rpublique. 
dire vrai le Pape tait abandonn de tous ceux qui auraient d le
soutenir, et cela au moment mme o le vainqueur de l'Autriche avait
la libre disposition de toutes ses forces, et s'apprtait  les
tourner contre lui.

[Note 306: Curieuse lettre de Bonaparte au Directoire, en date de
Milan, 28 dcembre 1796 (_Correspondance_, II, 205).]

[Note 307: Lettre du 12 janvier 1707.]

[Note 308: Lettre du 6 mars 1797.--Cf. lettre du 7 janvier, adresse
par le cardinal Busca au cardinal Albani alors  Vienne: Je vois
que les propositions du prince du la Paix avaient pour objet de nous
intimider, et que, si l'on n'avait pas pour but de dpouiller le Pape
de sa puissance temporelle, au moins voulait-on lui en retrancher une
bonne partie. La reine d'Espagne a le plus grand dsir d'agrandir
les tats de l'infant de Parme, mari de sa fille, et fera tout pour
le contenter. Le chevalier Azira, mcontent de nous, ne laisse pas
de souiller, mais je ne crois pas que la cour de Vienne puisse voir
tranquillement les Espagnols matres des meilleures parties de
l'Italie.]

L'arme pontificale, bien que fanatise, bien que soutenue et
entretenue par les dons volontaires des populations, ne pouvait
srieusement[309] entrer en lutte avec les soldats qui venaient
de battre les solides rgiments de Wurmser et d'Allwintzy. On le
comprenait si bien en Italie qu'on considrait Pie VI comme battu,
avant mme que ses troupes eussent tir un coup de fusil. Une pice
bouffonne, intitule _Dialogo fra il sante Padre ed il signor Colli_,
reprsente le gnralissime pontifical comme profondment dcourag.
Il se plaint de l'attitude peu martiale de ses soldats, qui se
prsentent au combat un rosaire  la main, et Pie VI ne peut trouver
pour le consoler que la promesse de donner les clefs du paradis  qui
lui livrera Bonaparte pieds et poings lis[310]. Une caricature est
consacre  l'enterrement de la Papaut. Le souverain pontife est
port en terre sur un brancard qui se brise, pendant qu'il essaie de
reprendre l'quilibre, en jetant les jambes en l'air et en perdant sa
tiare. Deux gnraux le prcdent pleurant  chaudes larmes et levant
les bras au ciel. Un autre le suit sans chapeau, tout dpenaill, et
l'habit dchir. Les Romains eux-mmes ne croyaient pas au succs
final. Je crois, crivait Gianni[311]  son ami l'vque Ricci, que
lorsque aura lieu la premire dfaite des soldats bnis du pape, dj
prpars par de saints exercices  monter au ciel, Pie VI sera alors
saisi d'une belle peur. 

[Note 309: Lettre de Milizia: Messieurs les Romains se prsentent la
bourse  la main pour fournir des dons gratuits en faveur des armes
pontificales, qui feront monts et merveilles. Les femmes aussi, mme
celles qui n'ont rien, donnent gratis ce qu'elles savent donner. Vous
seriez-vous jamais attendu  voir les troupes du Pape monter  50.000
hommes?]

[Note 310: Castro, Ouv. cit, t. II, p. 18.]

[Note 311: Lettre du 3 fvrier 1797. Cf. les lettres de Milizia.]

 vrai dire Bonaparte n'avait qu' marcher droit devant lui, pour
disperser le rassemblement pontifical. Le 1er fvrier 1797, il
dnona l'armistice de Bologne et ouvrit les hostilits[312]. Il
comptait tellement sur le succs que, le mme jour, il l'annonait 
l'avance au ministre de Toscane, Manfredini: Vous trouverez ci-joint
plusieurs pices relatives aux affaires actuelles avec Rome. Ces
gens-l ont voulu se perdre, quoi qu'on ait fait pour les sauver,
et, comme le fanatisme et l'enttement des vieillards produit des
rsultats incalculables, ils sont gens  se perdre tout  fait. Le
gnral Colli[313] avait post une avant-garde de 6.000 hommes 
Castel Bolognese sur les bords du Senio. Le 3 au matin, ils furent
attaqus par Lannes et Lahoz, et, malgr les excitations des moines
qui parcouraient les rangs le crucifix en main, se dispersrent
sans rsistance. Plus de 1,200 d'entre eux tombrent entre nos
mains. Bonaparte affecta de les considrer comme peu dangereux.
Il les runit aprs le combat, les assura de ses dispositions
bienveillantes, et les laissa se rpandre dans le pays, comme autant
de messagers de paix. Cette politique tait habile. Non seulement les
paysans dposrent les armes, mais toutes les villes ouvrirent leurs
portes, Faenza, Forli, Cesena, Rimini, Fano.

[Note 312: Cf. _Correspondance_. t. II. p. 291.--Lettre de Bonaparte
 Cacault, en date du 22 janvier 1797 (_Corresp._, II, 265): Vous
aurez la complaisance de partir de Rome six heures aprs la rception
de cette lettre, et vous viendrez  Bologne. On vous a abreuv
d'humiliations  Rome et on a mis tout en usage pour vous en faire
sortir. Aujourd'hui rsistez  toutes les instances: partez.]

[Note 313: Lettre de Bonaparte au Directoire (3 fvrier).
_Correspondance_, II, 301.]

Colli avait post le gros de ses forces en avant d'Ancne. Bonaparte
se porta contre lui, afin de couper ses communications avec Rome.
Le gnral quitta aussitt cette position o il risquait d'tre
envelopp, et, par Macerata, se dirigea vers le sud. Aussitt
Bonaparte dtacha une division de son arme, commande par Victor,
pour prendre possession de l'importante place d'Ancne. Quelques
milliers de pontificaux commands par Bartolini en dfendaient les
approches. Au premier coup de canon ils se jetrent  plat ventre,
et se laissrent prendre. Ce fut dans cette journe que le gnral
Lannes[314] s'avana sur le bord de la mer, et, au dtour du
chemin, se trouva face  face avec un corps de cavalerie ennemie,
d'environ trois cents chevaux, command par un seigneur romain
nomm Bischi. Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et
huit  dix ordonnances.  son aspect le commandant de cette troupe
ordonne de mettre le sabre  la main. Lannes, en vrai Gascon, paya
d'effronterie, et fit le tour le plus plaisant du monde. Il courut au
commandant et d'un ton d'autorit lui dit: De quel droit, monsieur,
osez-vous faire mettre le sabre  la main? Sur-le-champ, le sabre au
fourreau.--Subito, rpond le commandant.--Que l'on mette pied  terre
et que l'on conduise ces chevaux au quartier gnral.--Adesso, reprit
le commandant, et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le soir:
si je m'en tais all, les maladroits m'auraient lch quelques
coups de carabine. J'ai pens qu'il y avait moins de risques  payer
d'audace et d'impudence.

[Note 314: _Mmoires_ de Marmont, I, 259.]

Les unes aprs les autres toutes les villes pontificales tombaient
entre nos mains. Aprs Ancne ce fut le tour de Lorette. Bonaparte y
courut. Il voulait faire d'Ancne comme une place d'armes imprenable
et comptait la garder  la paix gnrale pour s'en servir dans ses
futurs desseins sur le monde oriental. Quant  Lorette, ce n'tait
qu'un sanctuaire enrichi par les dons des plerins. II n'y trouva
que quelques bijoux et la fameuse madone qu'il se contenta d'envoyer
au Directoire avec cette sche mention: La madone est en bois.
Partout o il passait il rassurait les populations[315], organisait
des municipalits provisoires, et recommandait  ses soldats la plus
stricte discipline. Il essayait mme de gagner les prtres  sa
cause, les accablait de caresses et se servait d'eux, par exemple
du gnral des Camaldules et du prieur des bndictins de Cesena,
Ignazio, comme d'intermdiaires auprs des paysans et des bourgeois.
Il continuait  renvoyer les prisonniers de guerre, et annonait
 tous qu'il ne voulait pas dtruire la religion, mais simplement
rformer les abus du gouvernement clrical. Il avait mme[316], par
un acte de gnreuse clmence, rassur les prtres franais, migrs
en grand nombre dans les tats pontificaux, et obligs de fuir devant
leurs compatriotes,  la vue desquels ils se mettaient  pleurer.

[Note 315: Arrts pris  Forli (4 fvrier),  Pesaro (7 fvrier), 
Macerata (15 fvrier). Voir _Correspondance_, II, 308, 313, 335.]

[Note 316: Lettre au Directoire (_Correspondance_, II, 332): Ils
sont trs misrables; les trois quarts pleurent quand ils voient un
Franais. D'ailleurs,  force d'en faire des battues, on les force 
se rfugier en France. Comme ici, nous ne touchons en aucune manire
 la religion, il vaut beaucoup mieux qu'ils y restent. Si vous
approuvez cette mesure, et qu'elle ne contrarie pas les principes
gnraux, je tirerai de ces gens-l un grand parti en Italie. Cf.
Proclamation de Macerata, du 15 fvrier 1797, t. II, p. 334.]

 la nouvelle des succs inattendus de Bonaparte, Pie VI et les
cardinaux s'taient prpars  la fuite. Ils avaient mme fait
emballer et transporter  Terracine ce que le trsor et les glises
contenaient de plus prcieux; mais apprenant que Bonaparte ne
se prsentait nullement comme le destructeur de la religion et
l'irrconciliable ennemi du Saint-Sige, ils reprirent courage, et
songrent  entamer de nouvelles ngociations. Ils s'adressrent
aux reprsentants de la Toscane, de l'Espagne, de Naples mme, et
les supplirent d'obtenir du vainqueur sinon la paix dfinitive au
moins un armistice. Ce fut l'ambassadeur de Naples, le prince de
Belmonte Pignatelli, qui prit sur lui d'aller trouver Bonaparte 
Ancne, et de lui exposer son dsir de voir signer la paix entre la
France et Rome. La cour de Naples en effet se souciait trs peu du
voisinage des Franais, et Pignatelli avait reu l'ordre de proposer
la mdiation arme de son souverain.  cette ouverture Bonaparte
s'emporta et dclara qu'il tait tout prt, puisque le roi de Naples
lui jetait le gant,  le relever. Pignatelli s'tait trop avanc:
il se contenta d'offrir ses bons services et de supplier Bonaparte
d'accorder la paix.

Bonaparte songeait dj  reprendre l'offensive contre l'Autriche. Il
ne voulait pas s'engager dans cette nouvelle entreprise sans avoir
termin son diffrend avec le Saint-Sige. D'ailleurs Pie VI n'avait
pas encore fait appel aux passions religieuses, et il tait urgent
de ne pas s'exposer  une guerre de principes, qui aurait peut-tre
soulev contre les Franais l'Italie entire. Il feignit donc de
condescendre au dsir exprim par la cour de Naples, et comme au mme
moment les ambassadeurs d'Espagne et de Toscane, Azara et Massimi,
firent auprs de lui une dmarche analogue  celle de Pignatelli, il
se dclara prt  ouvrir des ngociations. Pie VI envoya aussitt
auprs de lui, en qualit de plnipotentiaires, Massimi, le duc
Braschi, Caleppi et Mattei.

Le choix de ce dernier s'imposait en quelque sorte. Bonaparte avait
toujours affect de le considrer comme un intermdiaire ncessaire
entre lui et la Papaut. Il l'avait choisi comme le confident[317],
d'ailleurs trs involontaire, de ses desseins. Il lui avait mme
crit  plusieurs reprises, ds le 21 octobre 1796, alors que les
confrences de Florence venaient d'tre rompues. Il s'tait plaint
au cardinal de cette faute politique, dont il dplorait d'avance les
consquences, et le priait d'clairer le Pape sur ses vritables
intrts. La cour de Rome a refus les conditions de paix que lui
a offertes le Directoire; elle a rompu l'armistice en suspendant
l'excution des conditions; elle arme, elle veut la guerre, elle
l'aura. Vous connaissez les forces et la puissance de l'arme que
je commande. Pour dtruire la puissance temporelle du Pape, il ne
me faudrait que le vouloir. Allez  Rome, voyez le Saint-Pre,
clairez-le sur ses vritables intrts, arrachez-le aux intrigues
de ceux qui veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le 22
janvier, au moment o il se dcidait  entrer en campagne, il avait
encore crit[318]  Mattei: Les trangers qu'influencent la cour de
Rome ont voulu et veulent encore perdre ce beau pays; les paroles
de paix que je vous avais charg de porter au Saint-Pre ont t
touffes par ces hommes pour qui la gloire de Rome n'est rien,
mais qui sont entirement vendus aux cours qui les emploient. Nous
touchons au dnouement de cette ridicule comdie. Vous tes tmoin
du prix que j'attachais  la paix et du dsir que j'avais de vous
pargner les horreurs de la guerre, les lettres que je vous fais
passer, et dont j'ai les originaux entre les mains, vous convaincront
de la perfidie et de l'tourderie de ceux qui dirigent actuellement
la cour de Rome. Un mois plus tard, le 13 fvrier, c'est encore
 Mattei qu'il s'adressait[319] pour se plaindre de l'aveuglement
des conseillers de Pie VI. On s'est ralli aux ennemis de la
France lorsque les premires puissances de l'Europe s'empressaient
de reconnatre la Rpublique, et de dsirer la paix avec elle; on
s'est longtemps berc de vaines chimres, et on n'a rien oubli pour
consommer la destruction de ce beau pays. Il finissait sa lettre en
assignant un terme de cinq jours pour envoyer des plnipotentiaires,
ou sinon il ne rpondait pas de l'avenir.

[Note 317: Ferrare, 21 octobre (_Corresp._, II, 66). Il est vrai
que Bonaparte, tout en affectant une grande confiance  l'gard
du cardinal, ne cherchait au fond qu' utiliser ses services.
N'crivait-il pas au Directoire,  la date du 24 octobre (_Corresp._,
II, 68): Je l'ai envoy  Rome sous prtexte de ngocier, mais dans
la ralit pour m'en dbarrasser.]

[Note 318: _Correspondance_, t. II, p. 264.]

[Note 319: _Id._, t. II, p. 329.]

Mattei tait donc l'homme de la situation, mais il n'avait ni la
finesse ni la tranquillit d'esprit ncessaires pour lutter avec
Bonaparte. D'ailleurs, il tait dispos  toutes les concessions
politiques, pourvu qu'on mnaget les intrts spirituels de la
Papaut, et Bonaparte, qui ne nourrissait pas contre le Saint-Sige
la haine irraisonne d'un Larvellire-Lpeaux ou des sectaires
jacobins, ne demandait pas mieux que de faire sur le terrain
religieux toutes les concessions possibles. Mattei qui se souvenait
encore de sa premire entrevue  Ferrare avec Bonaparte, ne put
dominer son motion quand il se retrouva le 18 fvrier en sa
prsence. Il n'osa pas ouvrir la bouche. Heureusement pour lui,
Cacault, l'ancien ministre, promit de l'avertir et mme de le
rveiller  n'importe quelle heure pour le prvenir des intentions de
Bonaparte. C'est ce qui eut lieu dans la nuit du 18 au 19 fvrier. On
raconte mme que le duc Braschi, troubl dans son sommeil, reut fort
mal l'officieux intermdiaire, et que Cacault se retirait furieux,
lorsque le cardinal Mattei se jeta  ses pieds en le conjurant de
lui communiquer les articles du trait, et de lui accorder quelques
heures de rflexion.  vrai dire, cette dernire prcaution tait
inutile, car Bonaparte tait rsolu  ne rien changer aux conditions
de ce trait, et les envoys de Pie VI n'avaient pas  le discuter,
mais bien  le signer.

Il n'y avait pas, en effet, deux puissances belligrantes en
prsence, mais un souverain dsarm,  la merci d'un vainqueur
tout-puissant. Que faire de ce souverain? Deux solutions se
prsentaient: le renverser ou le maintenir. Le Directoire penchait
vers la premire solution. Un des amis du Directoire, l'ancien
vque Grgoire, tait tellement persuad de la chute prochaine
du Pape que, ds le 13 janvier 1797, il avait crit  son ami et
collgue, le rformateur Ricci: Je ne serais pas surpris, et
surtout je serais fort aise de voir renatre la Rpublique Romaine
et les vertus chrtiennes y resplendir dans tout leur clat. Le
Directoire, en effet, songeait srieusement  rpublicaniser l'Italie
entire, et Rome tait la premire puissance destine  disparatre.
Miot, notre reprsentant[320]  Florence, avait mme t consult
sur l'opportunit de cette rvolution, cela ds l't de 1796, et,
malgr l'avis dfavorable qu'il avait donn, de nombreux agents
avaient t envoys en Italie pour prparer les esprits  cette
transformation. Pour peu que Bonaparte se ft associ  ces rancunes
et  ces projets de vengeance[321], le Saint-Sige tait condamn.
Mais Bonaparte tait avant tout un homme de gouvernement. tranger
aux prventions et aux haines de la plupart de ses contemporains
contre les ides que reprsentait la Papaut, il n'avait pas t
sans remarquer l'immense influence que conservait encore le clerg
catholique, et dsirait le mnager pour ses desseins ultrieurs.
Aussi, bien qu'il et parl  diverses reprises de la ncessit
de dtruire le pouvoir temporel, bien qu'il et mme propos au
Directoire de cder les tats pontificaux  l'Espagne[322] en change
du duch de Parme, il ne dsirait au fond du coeur que terrifier la
cour romaine, puis se prsenter  elle comme un sauveur. Ce n'tait
certes point par scrupule religieux qu'il voulait mnager Pie VI,
mais uniquement parce que Pie VI pouvait lui tre utile pour ses
futurs desseins. Aussi bien, voici[323] comment il parlait du
souverain pontife. Le 24 octobre, crivant  Cacault, qui n'avait
pas encore quitt Rome: Le grand art, lui disait-il[324], est de
se jeter rciproquement la balle, pour tromper ce vieux renard.
Quatre jours plus tard, s'adressant au mme personnage: Vous pouvez
assurer le Pape, crivait-il, que c'est en consquence de mes
instances particulires et ritres que le Directoire m'a charg
d'ouvrir la route d'une nouvelle ngociation. J'ambitionne bien plus
le titre de sauveur que celui de destructeur du Saint-Sige. Lors
de son entre en campagne, il s'tait galement prsent[325] comme
le protecteur de la religion: L'arme franaise, avait-il dit dans
sa proclamation, va entrer dans le territoire du Pape. Elle sera
fidle aux maximes qu'elle professe; elle protgera la religion et
le peuple. Le soldat franais porte d'une main la baonnette, sr
garant de la victoire, offre de l'autre aux diffrentes villes et
villages, paix, protection et sret. Bonaparte tait donc rsolu 
ne point pousser  fond la campagne contre le Pape,  ne pas dtruire
le pouvoir temporel. Sans doute, en agissant ainsi, il se heurtait
contre les instructions prcises du Directoire, mais n'tait-il pas
habitu  ne considrer que ce qu'il croyait son intrt? D'ailleurs
il avait une mthode infaillible pour triompher des hsitations du
Directoire: il agissait, et, quand tout tait rgl, il daignait
annoncer au Directoire ce qu'il avait rsolu. Ce fut ainsi que le
13 fvrier[326] il fit part au Directoire de son dsir de signer la
paix avec le Saint-Sige, et que le 19 cette paix fut signe, avant
que le Directoire et seulement reu la lettre par laquelle il lui
notifiait son intention de terminer le diffrend entre la Rpublique
et le Saint-Sige. Cette paix porte le nom de la ville de Tolentino,
o elle fut signe. Pie VI tait maintenu dans la possession de Rome
et de l'Ombrie, mais il renonait  Avignon et au comtat Venaissin,
aux lgations de Bologne et de Ferrare ainsi qu' la Romagne, il
abandonnait Ancne jusqu' la paix gnrale, se retirait de toute
alliance forme contre la France, licenciait son arme, fermait
ses ports aux navires de guerre des puissances ennemies de la
France, accordait une amnistie gnrale, dsavouait l'assassinat de
Basville[327], rtablissait notre cole des beaux-arts  Rome, nous
cdait de nombreux objets d'art ou de science, et payait une nouvelle
contribution de guerre de trente millions.

[Note 320: MIOT. _Mmoires_, I, p. 121. Voici les conclusions de sa
rponse au Directoire: Une rvolution complte en Italie est, selon
moi, impossible. Si cela pouvait avoir lieu dans l'tat actuel des
esprits, elle serait terrible par les excs auxquels se porteraient
des hommes froces et sans principes. Elle serait sans avantages
pour l'humanit et le bonheur de la socit, parce qu'elle serait
l'ouvrage du fanatisme et de la vengeance.]

[Note 321: On s'attendait  Rome  la prochaine arrive de Bonaparte.
Le club des Amis de la Libert lui avait mme crit pour l'inviter 
assister  l'inauguration d'une statue en son honneur. L'inscription
avait mme t rdige  l'avance: Alexandre Boneparti, duci Gallorum
invictissimo, quod senatum populumque Romanum, a Pontificibus maximis
vi et metu conculcatum, in pristinum splendorem et auctoritatem
restituent. Cf. BARRAL, _Histoire de la chute de Venise_, p. 213.]

[Note 322: Lettre du 1er fvrier 1797 (_Corresp._, t. II, p. 271):
Ne pourrait-on pas donner Rome  l'Espagne? Alors nous pourrions
restituer  l'Empereur le Milanais, le Mantouan et le duch de Parme,
au cas o nous fussions obligs d'en passer par l afin d'acclrer
la paix dont nous avons besoin.]

[Note 323: _Correspondance_, t. II, p. 69.]

[Note 324: Vrone, 28 octobre 1796. _Correspondance_, t. II, p. 79.]

[Note 325: Bologne, 1er fvrier 1797. _Corresp._, II, 289.]

[Note 326: Cette lettre du 13 fvrier (_Correspondance_, II, 329) est
bien curieuse: Bonaparte annonce au Directoire qu'il est partisan de
la paix: 1 parce que cela m'vitera une discussion qui peut tre
trs srieuse avec le roi de Naples; 2 parce que le Pape et tous les
princes se sauvant de Rome, je ne pourrai jamais en tirer ce que je
demande; 3 parce que Rome ne peut pas exister longtemps, dpouille
de ses belles provinces, une rvolution s'y fera toute seule; 4
enfin, la cour de Rome nous cdant tous ses droits sur ce pays, on
ne pourra pas,  la paix gnrale, regarder cela comme un succs
momentan, puisque ce sera une chose trs finie.]

[Note 327: Article 18 du trait. Indemnit de 300,000 fr.  rpartir
entre tous ceux qui avaient souffert de l'attentat.]

Ce qui subsistait du pouvoir temporel n'tait plus qu'un simulacre
de puissance, mais la Rpublique franaise, malgr ses dclarations
si souvent rptes, n'en acceptait pas moins le principe. Ainsi que
l'crivait[328] Mattei au Pape: Les conditions sont extrmement
dures et ressemblent  la capitulation d'une place assige. J'ai
jusqu' cette heure trembl pour Votre Saintet, pour Rome, pour
l'tat tout entier; mais Rome est sauve, et la religion aussi. Le
Directoire renonait donc  sa haine invtre. Larvellire-Lpeaux
laissait  son prtendu collgue un abri pour traverser les jours
d'orage. Bien qu'impos par la ncessit, ce trait tait donc
aussi favorable  Pie VI qu'il pouvait l'esprer aprs tant de
dmonstrations hostiles, et c'est ainsi que le Saint-Sige s'y
rsigna. Ds le 23 fvrier, la paix tait donc solennellement
proclame  Rome, et le Directoire, bien qu' contre-coeur, se dcida
 envoyer sa ratification. Aussi bien la bonne entente ne fut pas
et ne pouvait pas tre de longue dure. Il n'y avait de sincrit
ni d'un ct ni de l'autre. Le Pape regrettait ses concessions, et
ses sujets puiss par l'norme contribution de guerre, exploits
par les agents franais, humilis en voyant passer chaque jour les
longues files de voitures qui emportait leurs contributions et les
chefs-d'oeuvre de l'art[329], ne cachaient pas leur mcontentement.
Le Directoire, de son ct, trouvait qu'il n'avait pas suffisamment
profit de la victoire. Il ne pardonnait pas  Bonaparte de lui
avoir, pour ainsi dire, forc la main en signant ce trait. Le plus
singulier c'est que Bonaparte lui-mme semblait se repentir d'avoir
t trop indulgent. Il avait crit  Joubert pour lui annoncer
qu'il traitait avec cette prtaille[330], mais uniquement pour
en tirer des terres et de l'argent. Le jour mme de la signature
du trait, il avait envoy son aide de camp Marmont  Pie VI, avec
une note respectueuse[331], o il l'assurait de son dsir de lui
prouver dans toutes les occasions son respect et sa vnration, et il
crivait en mme temps au Directoire[332]: Le trait est sign, mais
rassurez-vous, Rome ne peut plus exister. Cette vieille machine se
dtraquera toute seule.

[Note 328: Lettre cite par SYBEL, IV, 395.]

[Note 329: Rclamations prsentes  Bonaparte par le marquis
Massimi. Voir _Correspondance_, Goritz, 25 mars 1797, t. II, p. 419.
En effet, on ordonne de rendre les marchandises appartenant  des
ngociants romains, de lever le squestre mis en Romagne sur des
bnfices dont les propritaires rsident  Rome, de restituer les
biens et bnfices appartenant  des princes romains. Lettres de
Bonaparte  Pie VI (t. II, p. 418) et  Massimi (t. II, p. 419) pour
leur annoncer ces mesures gracieuses.]

[Note 330: _Correspondance_, t. II, p. 238.]

[Note 331: _Id._, t. II, p. 347.]

[Note 332: _Id._, t. II, p. 342.]

La paix de Tolentino n'tait donc et ne pouvait tre qu'une trve
passagre. Entre deux gouvernements si opposs par leur origine,
par leurs principes, par leurs mthodes, tout accommodement est
impossible. La lutte, un instant interrompue, allait donc reprendre
avec plus de force que jamais, et cette fois, entraner pour la cour
pontificale la plus dramatique des catastrophes.


III

Bonaparte avait obtenu du Directoire la nomination de son frre
Joseph comme ambassadeur de France auprs de Pie VI. Doux et
conciliant, galement loign de la rudesse jacobine et des
servilits de l'ancien rgime, Joseph convenait  la situation. Il
avait t fort bien accueilli[333]  Rome. Le Pape, qui gardait
 son frre une profonde reconnaissance du trait de Tolentino,
le traitait avec distinction. Les cardinaux le mnageaient 
double titre, et comme reprsentant de la France, et comme frre
du tout-puissant gnral qui rsidait encore en Italie,  la tte
de son arme victorieuse. Quant aux partisans de la France, ou du
moins des ides franaises, et leur nombre avait singulirement
augment depuis que la terreur de nos armes les avaient dlivrs de
l'oppression sacerdotale, ils se groupaient autour de lui[334]. Le
palais de l'ambassade tait devenu comme leur lieu de runion. Mme
Joseph Bonaparte en faisait les honneurs avec la grce sduisante
et l'urbanit de bon got qui valurent plus tard tant d'amies  la
reine de Naples et d'Espagne. La soeur de son mari, la toute belle
Pauline Bonaparte, fiance au gnral Duphot, tait auprs d'elle.
Eugne Beauharnais, le futur vice-roi d'Italie, et Arrighi, servaient
d'aides de camp  l'ambassadeur. Il tait difficile de trouver alors
 Rome une maison plus aimable et plus aime.

[Note 333: Joseph n'avait pas t le seul  recevoir un bon accueil.
Voir _Mmoires de Marmont_ (I, 263) que Bonaparte avait envoy  Rome
pour veiller  l'excution du trait.]

[Note 334: On a conserv les noms de quelques-uns de ces libraux:
Sogetti, docteur Lucci, docteur Giavasetti, Bambocci, Pietro Succi,
Zamboni, Borghe, Tomessani, Forne, Alessio Succi, etc. Cf. _Mmoires
de Joseph_ (I) et _Correspondance_, t. II, p. 448, 2 juillet 1796.]

Le parti antifranais ne s'tait pas rsign aux humiliations de
Tolentino. Les cardinaux Busca et Albani ne rvaient que revanche
et vengeance. Ils affectaient  l'gard de l'ambassadeur une
indiffrence absolue, mais, profitant des privauts de leurs
charges, ils ne cessaient de prsenter au Pape, sous le jour le
plus dfavorable, tous les faits et gestes de l'ambassade. Ainsi,
Bonaparte avait pri[335] son frre de demander au Pape un bref
pour recommander aux prlats l'obissance  la Rpublique. La
Papaut qui, de tout temps, fut  peu prs indiffrente aux formes
de gouvernement, aurait volontiers accd  ce dsir: mais les
cardinaux prsentrent  Pie VI cet acte de complaisance comme
une honteuse compromission. Ils s'opposrent galement  ce qu'il
accordt le chapeau rouge  l'archevque de Milan, et  ce qu'il
reconnt sur-le-champ la Rpublique Cisalpine[336]. Ils finirent mme
par prsenter comme des missaires de la Rpublique, encourags par
Joseph dans leurs sinistres desseins, les jeunes artistes de l'cole
franaise de Rome qui, dans l'exubrance de leurs opinions, avaient
peut-tre eu le tort de ne pas assez mnager leurs expressions, mais
n'taient certes pas des conspirateurs. Un troisime cardinal, le
secrtaire d'tat Doria Pamphili, celui qu'on surnommait,  cause
de sa petitesse, le bref du pape, secrtement gagn par Albani et
Busca, entassa les dnonciations contre l'ambassade et les libraux
romains qu'elle tait cense soutenir. Il fallut mme que Bonaparte
intervnt directement, et rappelt le souponneux fonctionnaire 
des sentiments plus modrs. Le coup n'en tait pas moins port.
Pie VI obsd, circonvenu, irrit par ces perfides insinuations,
commena  prter une oreille plus favorable aux ennemis de la
France. Ces derniers essayrent de profiter de ce premier succs
pour renouer contre nous une vaste coalition. Ils persuadrent au
Pape que le roi de Naples n'attendait qu'un mot pour voler  son
secours, que l'amiral Nelson, au premier signal, dbarquerait dans
les tats romains, et que l'Autriche, qui n'avait pas encore sign le
trait de Campo-Formio, se joindrait aux coaliss. Ils l'engagrent
donc  prendre les devants, et, malgr les lourdes charges de la
contribution de guerre,  reformer l'arme pontificale. Ils le
poussrent mme  une dmarche plus significative encore, celle de
donner le commandement en chef de l'arme pontificale au gnral
autrichien Provera.

[Note 335: _Correspondance_, t. III, p. 254. Cf. Lettre du 3 aot
1797 (III, 218): Le Pape pensera peut-tre qu'il est digne de sa
sagesse, et de la plus sainte des religions, de faire une bulle
ou mandement qui ordonne aux prtres de prcher l'obissance au
gouvernement, et de faire tout ce qui sera en leur pouvoir pont
consolider la constitution tablie.]

[Note 336: _Correspondance_, p. 255.]

Joseph n'avait pas eu besoin de beaucoup de clairvoyance pour
se rendre compte du changement survenu dans les dispositions du
pontife  l'gard de la France. Il n'tait pas difficile de dmler
une sourde hostilit  travers les tmoignages de respect dont on
affectait de l'accabler. Aux empressements du dbut avaient succd
les protestations officielles. Peu  peu le vide se faisait autour de
lui, et on pressentait quelque explosion soudaine. Fidle  son rle
de conciliateur, Joseph avait feint d'tre la dupe de ces mensonges
intresss, mais il avertissait son frre et le Directoire de ces
intrigues malveillantes[337]. En apprenant la nomination de Provera,
qui quivalait  une dclaration de guerre, vu les sentiments bien
connus du gnral autrichien, et le rle qu'il avait jou dans la
dernire guerre, il se dcida  sortir de la neutralit et exigea le
retrait immdiat de cette maladroite nomination.

[Note 337: _Correspondance_, t. III, p. 255. Lettre  Joseph: Il est
indispensable que, tout en cherchant  maintenir une bonne amiti
entre la Rpublique franaise et la cour de Rome, vous rprimiez
cependant cette fureur, qui semble animer plusieurs ministres de
cette cour, d'opprimer les hommes qui ont accueilli nos artistes ou
servi nos ambassadeurs.]

Bonaparte fut trs irrit de ce qu'il considrait  juste titre comme
une provocation. Ne souffrez pas, crivit-il[338]  son frre,
qu'un gnral aussi connu que M. Provera prenne le commandement des
troupes de Rome. L'intention du Directoire excutif n'est pas de
laisser renouer les petites intrigues des princes d'Italie. Dployez
un grand caractre... Dites publiquement dans Rome que si M. Provera
a t deux fois[339] prisonnier de guerre dans cette campagne, il ne
tardera pas  l'tre une troisime. S'il vient vous voir, refusez
de le recevoir. Je connais bien la cour de Rome, et cela seul, si
cela est bien jou, perd cette cour. Il revenait avec insistance
sur la ncessit de ce renvoi dans une autre lettre[340]: Vous
pouvez dclarer positivement  la cour de Rome que, si elle reoit 
son service un officier connu pour tre ou avoir t au service de
l'Empereur, toute bonne intelligence entre la France et la cour de
Rome cesserait  l'heure mme, et la guerre se trouverait dclare.
Les conseillers de Pie VI en effet, comme l'avait conjectur
Bonaparte, furent effrays par l'nergie de cette rsolution, et
conseillrent la prudence  leur matre. Ils ne sentaient pas le
terrain assez solide et ne voulaient ouvrir les hostilits qu' coup
sr, Provera fut donc remerci presque aussitt que nomm, et cet
acte de fermet raffermit  Rome l'influence de la France.

[Note 338: _Mmoires de Joseph_. Lettre crite de Passariano, 29
sept. 1797. Cf. _Correspondance_, t. III, p. 351.]

[Note 339: En ralit, Provera avait t trois fois pris:  Cosseria,
 la Favorite et  Mantoue.]

[Note 340: Cf. Lettre crite dans le mme sens au cardinal Mattei
(Milan, 14 novembre 1797, t. III, p. 242): La cour de Rome commence
 se mal conduire. Je crains bien que les maux que vous avez en
partie pargns  votre patrie ne tombent sur elle. Souvenez-vous
des conseils que vous avez donns au Pape  votre dpart de Ferrare.
Faites entendre  Sa Saintet que, si elle continue  se laisser
mener par le conseiller Busca et d'autres intrigants, cela finira mal
pour nous.]

Encourags par le succs diplomatique que venait de remporter
Joseph, tous les ennemis de la Papaut  Rome voulurent profiter
de l'occasion pour imposer au Pape les rformes qu'ils dsiraient.
Aussi bien les tats de l'glise taient alors le pays le plus mal
administr de l'Europe. L'arbitraire le plus absolu, le despotisme
illimit, tempr seulement par la mansutude du pontife, telle
tait la rgle unique. Non pas que les lois fissent dfaut, ni
mme les magistrats, mais ces derniers eux-mmes se perdaient dans
le ddale des rglements et des dcisions ayant force de loi, et,
peu  peu, au rgime de la justice s'tait substitu celui du bon
plaisir. On pouvait rclamer jusqu' six fois la rvision du mme
procs, et, comme le Pape se rservait le droit de prononcer sur
toutes les causes pendantes, on ne possdait aucune garantie contre
un acte de caprice ou d'arbitraire. Les singularits de la procdure
compliquaient encore la situation. Ainsi, dans un procs criminel, ne
paraissaient ni l'accusateur ni les tmoins  charge: on demandait
simplement  l'accus de faire la preuve de son innocence. Mme rgle
pour une affaire civile. tiez-vous accus, par exemple, de ne pas
avoir pay une dette: il fallait d'abord consigner le montant de la
somme discute, puis prouver sa non-culpabilit, le souverain pontife
se rservant toujours d'intervenir comme le _Deus ex machina_ de la
tragdie antique, et avec des arguments irrsistibles. Ne s'tait-il
pas, en effet, attribu le droit de condamner aux galres pour
motifs  nous connus?

Il est vrai que, dans l'application, les Papes gouvernaient avec
une grande douceur, mais cette douceur mme n'est-elle pas comme
la condamnation de l'absolutisme, puisqu'elle dmontre l'absence
de toute garantie lgale? Comme l'a si bien dit un des adversaires
les plus dtermins du gouvernement des prtres, Doellinger[341],
le prtre, lorsqu'il est investi de la toute-puissance juridique
et administrative, rsiste trs difficilement  la tentation
de soumettre ses actes officiels  l'influence de son opinion
personnelle, de son apprciation des individus, de sa piti, de
ses penchants. Comme prtre, il est avant tout le serviteur et le
hraut de la misricorde, du pardon de la rmission. Il oublie
trop facilement que la loi humaine doit tre sourde et inexorable,
que toute faiblesse envers un individu est un tort fait  un ou 
plusieurs autres. Il s'habitue peu  peu, sous l'inspiration des
meilleures intentions,  mettre son caprice au-dessus de la loi.

[Note 341: Doellinger, _glise et tat_, p. 546, cit par SYBEL.
_Europe pendant la Rvolution franaise_, t. IV, p. 375.]

Cet arbitraire dans l'exercice de la justice, on le retrouvait
partout, dans l'agriculture, dans l'industrie, jusque dans
l'instruction. Ainsi les paysans n'avaient pas le droit de vendre
leurs bls avant que l'approvisionnement de la capitale n'et t
assur. Un magistrat spcial, le prfet de l'annone, fixait les
prix, et ne permettait la vente hors des tats de l'glise qu'
quelques privilgis, qui achetaient chrement ses faveurs. Aussi
les paysans ne cultivaient-ils que ce dont ils avaient besoin pour
leur consommation immdiate. Malgr la fertilit du sol clataient
de frquentes famines, et le prfet de l'annone tait oblig de
recourir aux services des corsaires barbaresques. Comme au temps de
Tacite[342], les grands domaines, les _cillarum infinita spatia_,
s'tendaient dmesurment, la population agricole se clairsemait,
et on n'arrivait plus  Rome qu'aprs avoir travers de vritables
solitudes. Mmes entraves pour le commerce des bestiaux, des viandes
fumes ou sales, des oeufs, de l'huile, etc. Dans les villes,
les meuniers ne pouvaient travailler qu'aprs avoir obtenu une
autorisation par crit, et les boulangers de Rome taient forcs
d'acheter  la prfecture de l'annone leur farine et leur charbon. 
Bologne, comme on avait imagin une taxe sur le vin en tonneaux, il
tait interdit de le dbiter en bouteilles. Peu ou point d'industrie.
crass par le grand nombre de jours fris, par la routine, par les
douanes, elle tait rduite  l'impuissance. Tout arrivait du dehors,
et, comme consquence naturelle de cette dprciation de l'industrie
nationale, le commerce tait entre les mains des trangers.

[Note 342: TACITE. _Annales_ III, 53.]

Cette routine invtre[343], ce ddain absolu du progrs matriel,
cette immixtion du gouvernement dans tous les actes de la vie,
telles semblent avoir t les rgles immuables dont s'inspiraient
les Papes dans la conduite et le gouvernement de leurs sujets.
Sous leur direction le citoyen romain tait, pour ainsi dire,
surveill ds sa naissance. On s'attachait  touffer en lui
tout sentiment d'indpendance intellectuelle. Livres et journaux
taient suspects. La littrature trangre tait un vritable fruit
dfendu, par suite des prohibitions extraordinaires de la douane.
Les maisons d'instruction taient pourtant assez nombreuses, mais
on y distribuait un enseignement bien singulier. Ainsi dans les
Universits les professeurs taient forcs de se conformer  de
vritables manuels approuvs par les vques; dans les gymnases,
le grec et les mathmatiques taient proscrits, et l'histoire ne
figurait point sur les programmes. La science tait affaire de pure
forme. On ne demandait que de l'ingniosit, mais toute initiative
tait formellement interdite. Quant aux coles populaires, diriges
par des moines, on se contentait d'y parler aux enfants de la Vierge,
du diable et des superstitions locales. Pour les suspects ou les
indpendants, l'Inquisition fonctionnait toujours. Elle avait, il
est vrai, teint ses bchers, mais nullement ferm ses geles. Le
moindre cur de paroisse n'avait-il pas le droit de condamner 
quelques semaines de sjour dans une maison de correction tous ceux
des habitants de sa paroisse qui ne suivaient pas les prescriptions
de l'glise!

[Note 343: GRELLMANN. _Situation de l'tat papal_, Helmstadt, 1792.
SILVAGNI. _La Corte et la societa Romana nei secoli XVIII et XIX_.
Firenze, 1881.]

En rsum, le gouvernement pontifical, anim peut-tre de bonnes
intentions, tait mauvais. Les Romains ne l'ignoraient pas, non pas
le peuple tout endormi dans une ignorance plusieurs fois sculaire
et abti par de ridicules superstitions, mais les bourgeois des
villes qui avaient entendu siffler  leurs oreilles le vent de
rformes qui agitait alors l'Europe entire, et surtout les membres
de l'aristocratie qui voyageaient, qui lisaient, qui avaient des
relations tendues  l'tranger, et  l'esprit desquels s'imposaient
de dsavantageuses comparaisons. Les jansnistes, encore assez
nombreux  Rome malgr les perscutions dont ils avaient t
l'objet, commenaient de leur ct  relever la tte. Le peuple
tait cras par les impts que rendait ncessaire la contribution
de guerre exige par la France. Le clerg lui-mme se voyait avec
peine menac dans ses proprits et dans ses privilges: en sorte
que la fermentation tait gnrale. Bien que le gouvernement
pontifical, qui se sentait menac, redoublt de prcautions et de
surveillance, on tait comme dans l'attente d'vnements nouveaux. On
pressentait sinon des rvolutions, au moins de prochains changements.
L'intervention franaise allait donner un corps  ces vagues
aspirations, et bon nombre de Romains, malgr la rsistance de leur
souverain, deviendront bientt les meilleurs instruments de la
propagande rvolutionnaire[344].

[Note 344: On peut consulter sur la cration de la Rpublique
romaine: ARTAUD DE MONTOR, _Histoire du pontificat de Pie VI_.--ABB
BALDASSARI (traduction Lacouture), _Vie de Pie VI_.--ABB BLANCHARD,
_Vie de Pie VI_.--PONCET, _Pie VI  Valence_ (1868).--DUPPA,
_Relation abrge de la destruction du gouvernement papal_, en
1798.--ABB BARRUEL, _Histoire de Pie VI_.--ABB BERTRAND, _Le
pontificat de Pie VI et l'athisme rvolutionnaire_.--BRANCADORO
(traduction d'Auribeau), _Oraison funbre de Pie VI_, prononce 
Venise le 31 octobre 1799.--BOURGOING, _Mmoires historiques sur
Pie VI et son pontificat jusqu' sa retraite en Toscane_.--LUDOVIC
SCIOUT, _Le Directoire et la Rpublique romaine_ (Revue des
questions historiques, janvier 1886).--SILVAGNI, _La Corte e la
societa Romana nei secoli XVIII et XIX_ (1881). En outre, il existe
 la Bibliothque nationale (Lb. 620) un recueil factice en deux
tomes (297 pices dans le premier et 241 dans le second) intitul:
_Collezione della stampe publicale dal di 22 piovoso fino a tutto
l'anno VI dell ere repub., con l'indice in principio cronologico
analitico delle med, ed attro in fine alfabetico delle materie
spellanti o relative al ministre delle finanze_. Voici l'indication
des principales pices de ces deux volumes:

T. I: 2. Proclamation de Berthier pour le respect du culte, des
ambassadeurs et des trangers.--5. Ordre du trsorier gnral romain
G. Della Porta pour la dclaration des effets en marchandises
appartenant aux nations en guerre avec la Rp. franaise.--9.
Proclamation de la Rpublique romaine.--11. Ordonnance de Berthier
sur l'exclusion des migrs franais.--13. Suppression du droit
d'asile et de juridiction des ambassadeurs.--15. Affectation d'une
partie des biens religieux  l'extinction du papier monnaie.--27.
Programme de la fte funbre en l'honneur du gnral Duphot.--31.
Avis du ministre de l'intrieur, Ennio Visconti, pour calmer les
inquitudes des habitants des campagnes et les engager  reprendre
leurs travaux.--34. Proclamation des consuls au peuple et au clerg,
au sujet du fanatisme religieux.--35. Id. au sujet de l'insurrection
des Transtvrins, du 7 ventse.--53. Ordre aux Transtvrins de
dposer leurs armes.--68. Proclamation du ministre de la police,
Giuseppe Toriglioni, relative aux armes de la Rpublique romaine
 poser sur tous les difices publics.--76. Proclamation d'Ennio
Visconti pour procurer des vtements aux soldats.--87. Police des
thtres.--90. Ordonnance du gnral Vial, commandant la place de
Rome, contre les excitations hostiles de quelques prdicateurs.--101.
Programme de la fte de la Fdration.--105. Arrt de Toriglioni
dclarant ennemis de la Rpublique ceux qui refuseraient de
recevoir le papier monnaie.--122. Ministre de l'intrieur, Camille
Corona, annonce distribution des secours aux pauvres.--126. Ordre
de Toriglioni aux marchands d'toffes de tenir leurs magasins
ouverts.--139. Id.  tous les marchands de comestibles.--110. Ordre
 tous les trangers non domicilis de sortir de Rome.--149. Vente
de biens nationaux.--169. Dcret des consuls pour l'organisation de
la garde nationale.--197. Dfense aux Franais d'acheter du savon
sans tre munis d'un ordre du commandant de place.--202. Dfense
d'exporter les dentes ncessaires  l'alimentation.--203. Dfense
de recevoir des novices dans les couvents.--205. Dfense de loger
les trangers sans autorisation.--209. Ordre d'arrter tous les
prtres des communes o pourraient clater des insurrections.--215.
Suspension de toutes les permissions de chasse.--225. Ministre des
finances, Bufalini, annonce prohibition des marchandises anglaises,
russes et portugaises  la foire de Sinigaglia.--227. Dcret des
consuls ordonnant aux citoyens de livrer la moiti de leur argenterie
 titre de prt forc.--233. Organisation judiciaire.--238. Rduction
du nombre des ftes.--249. Dcret de Gouvion Saint-Cyr portant
dfense aux citoyens de porter le plumet tricolore ou des habits
garnis de galons d'or et d'argent.--254. Condamnation de Pierre
Borga, accus de propos sditieux.--264. tat des personnes qui ont
pay l'amende de trois piastres pour ne pas avoir illumin leurs
fentres.--273. Ordre  tous les Franais non fonctionnaires de
sortir de Rome.--291. Avis des grands diles, Maggi, Franchi et Laute
aux paysans contre les instigations antirpublicaines.

T. II: 4. Indication des objets que peuvent emporter de leur
couvent les religieuses qui renoncent  la vie monastique.--9.
Fixation du revenu des vques.--10. Suppression de toutes
les corporations et associations laques.--12. Alination de
biens nationaux pour les fournitures de l'arme franaise.--13.
Secours aux agriculteurs pauvres.--16. Dissolution du cercle dit
constitutionnel.--23. Avis des membres du tribunal d'appel pour
engager les dfenseurs  ne jamais s'carter des rgles de la dcence
et de la modration.--30. Ordonnance de Gouvion de Saint-Cyr pour la
suppression des clubs.--31. Ordonnance des consuls pour interdire
aux fonctionnaires de recevoir ou laisser leurs domestiques exiger
aucun pot-de-vin.--40. Introduction du calendrier rpublicain.--60.
Soumission des Juifs  la loi commune.--73. Ordonnance des grands
diles relative aux aqueducs et fontaines publiques de Rome.--97.
Dcret de Macdonald contre les membres de la compagnie de la
Foi-de-Jsus.--100. Rpression des troubles dans le dpartement
de Circeo.--103. Arrt Bufalini enjoignant aux propritaires de
dclarer leur revenu, afin d'assurer l'excution de la loi sur
l'emprunt forc.--106. Dcret de Macdonald contre les auteurs et
instigateurs de troubles.--125. Ordre  tous les propritaires de
grains rcolts dans la saison courante de donner aux autorits
le dtail de ce qu'ils en possdent.--136. Dcret de Macdonald
contre attroupements sditieux.--140, 141, 142. Condamnation de
Belardini, Trina, Patughelli.--166. Dcret de Macdonald sur les
biens des tablissements laques supprims, qui passeront aux
hpitaux.--168. Proclamation de Duport, Florent et Bertolio, au sujet
des bruits malveillants rpandus contre l'expdition d'gypte.--186.
Rglement de la poste aux lettres et de la poste aux chevaux.--200.
Proclamation Duport et Bertolio contre les prvaricateurs et les
ennemis de la Rpublique.--206. Dcret de Macdonald supprimant
plusieurs monastres  Rome.--221. Id. contre les migrs.--227.
Proclamation des consuls au sujet des victoires en gypte, et ordre
d'illuminer.--229. Dcret de Macdonald acceptant dmission des
consuls Reppi, Angelucci, Matheis, et destituant consuls Panazzi
et Visconti.--231. Nomination de nouveaux consuls.--236. Grande
fte pour clbrer l'anniversaire de la fondation de la Rpublique
franaise.]

Au commencement de dcembre 1797, le sculpteur Ceracchi, et un
notaire de Prouse, Agretti, tous deux connus par l'exaltation
de leurs sentiments avaient cru le moment venu de provoquer
l'explosion. Ils avaient eu l'audace de planter en plein jour un
arbre de la libert sur le Monte Pincio, mais la police avait
dispers le rassemblement, et cette tentative inopportune, tout de
suite dsavoue par l'ambassadeur de France, avait misrablement
avort. Quelques jours plus tard, le 26 dcembre, on vint avertir
Joseph qu'une rvolution claterait pendant la nuit, et que la
Rpublique serait proclame. Joseph fit remarquer aux messagers que
son caractre officiel lui interdisait d'accueillir une pareille
communication, et il les engagea, dans leur intrt,  renoncer  une
entreprise qui ne pouvait aboutir. Les conjurs se retirrent fort
mcontents, mais sans renoncer  leur dessein.

Le lendemain 27, de grand matin, l'ambassadeur d'Espagne Azara,
qui s'tait li d'amiti avec Joseph, courut le prvenir que la
conspiration tait dcouverte, et qu'un mouvement se prparait
contre les Franais, secrtement encourag par le Pape. Joseph lui
rpondit, et c'tait la vrit, qu'il avait toujours observ la plus
stricte neutralit, et qu'il esprait que le secrtaire d'tat, Doria
Pamphili, saurait faire respecter l'htel de l'ambassade. Quelques
heures aprs, un rassemblement se formait  la villa Mdicis,
c'est--dire  l'Acadmie de France. Des cris taient pousss de
vive la Rpublique! Tous les conjurs portaient au chapeau la
cocarde tricolore; ils semblaient donc agir de connivence avec la
France; mais leur voix ne rencontra nul cho, et, quand la troupe
arriva, le rassemblement se dispersa, en abandonnant sur le terrain
un sac rempli de cocardes franaises; ce qui semblait indiquer que
les Franais n'taient pas trangers  cette manifestation, et
qu'ils comptaient en profiter. Joseph se transporta aussitt chez
le secrtaire d'tat et protesta avec nergie. Il s'tonna de la
facilit et de l'-propos avec lequel on avait trouv sur le terrain
une pice  conviction aussi importante que le sac de cocardes, et
n'eut pas de peine  dmontrer l'intervention officieuse de la police
romaine. D'ailleurs, afin de prvenir jusqu' l'ombre d'un soupon,
il demanda qu'on arrtt tous les individus non compris dans la
liste des Franais ou des Romains attachs  l'ambassade, et qu'on
trouverait dans les limites de la juridiction franaise. Il tait
difficile d'agir plus correctement, et Joseph mettait de son ct et
la lgalit et les apparences de la lgalit.

Le 28 dcembre, un nouveau rassemblement se forma sous les fentres
de l'ambassade. Un artiste prit la parole, et dclama avec vhmence
contre le gouvernement pontifical. Peu  peu l'attroupement
grossissait. On y remarquait des individus notoirement connus pour
appartenir  la police. C'tait visiblement une provocation que l'on
cherchait. Joseph donna l'ordre  ses gens de fermer les portes de
l'htel et alla revtir son costume officiel.  peine tait-il mont
dans sa chambre qu'une dcharge retentit. Un piquet de cavalerie
venait d'entourer les conjurs, au moment o on les repoussait de la
cour, et les avait fusills  bout portant.

Aprs un moment de stupeur, des cris clatrent, cris de fureur et de
plainte. Les portes de l'htel furent enfonces, et ces malheureuses
victimes de la politique s'y prcipitrent dans l'espoir d'y trouver
un refuge. Joseph, entour de Duphot, Arrighi, Beauharnais, de
quelques employs et serviteurs, s'lance  leur rencontre. Une
compagnie d'infanterie suivait les cavaliers. Elle s'arrte un
moment  la vue de l'ambassadeur, et rtrograde, mais pour tirer
plus  l'aise dans cette foule compacte. Cette fois la dcharge est
meurtrire: les morts et les mourants jonchent le sol. Le gnral
Duphot, indign, et n'coutant que la voix de l'honneur, court aux
soldats pontificaux et les somme de cesser le feu. Les soldats le
saisissent, et l'entranent vers la porte Septiminiana. Bientt un
coup de feu l'atteint en pleine poitrine. Il tire son pe. Un second
coup le jette par terre, et cinquante fusils sont dchargs sur son
cadavre. Joseph, Arrighi, Beauharnais et les autres Franais n'ont
que le temps de s'enfuir  l'htel. Ils en fermaient les portes,
quand ils essuyrent le feu d'une seconde compagnie d'infanterie,
qui accourait au pas de charge, et cribla de ses balles les fentres
et les murs de l'ambassade. De toute vidence le guet--pens tait
prmdit. Ce rassemblement suspect, ce piquet de cavalerie et ces
compagnies d'infanterie qui arrivent  point nomm, ces dcharges
rptes sans sommation pralable, les ennemis de la France avaient
tout combin pour que, dans le tumulte, l'ambassadeur ft assassin.
C'tait une vengeance italienne, trame avec art, excute de
sang-froid, et qui n'avait chou que par hasard.

Au premier moment, le personnel de l'ambassade fut pouvant. Une
vingtaine de cadavres jonchaient la cour; de nombreux blesss se
tranaient en gmissant sur les pavs. Une foule de personnages
 mine suspecte rdaient dans les chambres, tous prts  piller
ou  tuer. Mme Bonaparte fondait en larmes, Pauline, qui venait
d'apprendre la mort de son fianc, clatait en sanglots, et le feu
ne discontinuait pas. Joseph, avec une admirable nergie, rassura
tout le monde et organisa la rsistance. Il commena par expulser de
l'htel tous les sinistres rdeurs qui le remplissaient, ramassa les
blesss et envoya demander des secours au cardinal Doria Pamphili.
Bientt la petite colonie franaise se raffermit. Au dsespoir
succda la fureur. Bravant la fusillade, quelques serviteurs
poussrent le courage jusqu' aller chercher le cadavre de Duphot.
Ce n'tait plus qu'une masse informe. Les pontificaux l'avaient
dpouill de ses vtements, et avaient cribl ce misrable cadavre de
coups de baonnette ou de pierres. On sut plus tard que le capitaine
de la compagnie, il se nommait Amadeo, s'tait appropri l'pe et le
ceinturon du gnral, le cur de la paroisse avait pris sa montre,
d'autres assassins s'taient partag ses dpouilles[345].

[Note 345: Voir dans les _Mmoires de Joseph_ la longue et
intressante dpche qu'il adressa  Talleyrand, le 30 dcembre 1797,
et la rponse de ce dernier.--Cf. Lettre de l'abb Masi  Ricci
(POTTER, III, 243), en date du 20 dcembre 1797, o est racont tout
au long l'attentat. Voir galement le rapport, rdig en franais,
afin d'tre communiqu  l'ambassadeur, du chef de la patrouille
romaine. Ce rapport, dat du 28 dcembre 1798, a t insr par
Artaud de Montor dans son _Histoire de Pie VII_, t. I, p. 41.

La patrouille de ronde de la caserne Pont-Sixte, compose du chef
Macchiola et de six soldats, tait sortie vers les vingt-deux heures
et demie et se trouva poursuivie d'une multitude de peuple arm, dont
le plus grand nombre portait la cocarde nationale. Le chef de ladite
patrouille ayant t averti par les citadins de se retirer, parce
qu'il y avoit un projet de le dsarmer, le susdit chef, d'aprs cet
avis et vu l'ingalit des forces qui le mettoit dans l'impossibilit
de se dfendre, jugea  propos de se retirer dans son quartier pour y
prendre les mesures convenables.

Dans sa retraite, il fut insult par les cris et les sifflets du
peuple dont la fureur le poursuivit mme jusqu' son quartier. Le
tumulte fit penser aux officiers de la compagnie qu'il tait 
propos de faire armer tous les individus qui la composoient et de
leur distribuer les postes de dfense, pour lesquels ils avoient t
rangs par pelotons en ordre de bataille au dedans des palissades.
Aussitt s'avance une phalange de peuple arms la plupart d'armes
blanches et aussi tirent plusieurs coups de fusil par les palissades,
qui en conservent encore des marques irrcusables.  la tte du
peuple toient deux Franais vtus de bleu, avec cocarde et le
sabre nu, criant: galit! Libert! Prs de ceux-ci toit un autre
Franais, avec un drapeau tricolore. Aprs des coups de fusil tirs
 la barrire, nous ne pouvions plus retenir les soldats, et les
bourgeois nous crioient du dehors: Si vous ne sortez pas pour nous
dfendre, nous forcerons les palissades et nous nous dfendrons avec
vos armes.

 ce moment, arriva une patrouille de quatre dragons qui sollicita
vivement la compagnie de sortir, qu'autrement elle seroit perdue.
Alors les soldats forcrent les palissades, et, se portant avec
l'escorte de dragons vers Santa Dorotea, ils firent feu pour les
dloger de Longara, d'o toit venue cette multitude arme. Ils
tinrent bon sous la porte Settimiana, o un officier de milice
remit le poste au caporal Marinelli. Quand les soldats y furent
tablis, une grande multitude portant cocarde franaise s'y porta de
nouveau; elle avoit  sa tte deux Franois, sabres nus, cocarde en
main. Un d'eux invitoit les troupes du Pape, en criant: Avancez!
Allons, courage! Vive la Libert! Je suis votre gnral. La troupe
rpondit, en couchant en joue: N'approchez pas! Et ceux-ci, sans
y faire attention, s'approchrent toujours davantage et rptoient,
en sautant, ces mmes paroles: Vive la Libert! Courage! Je suis
votre gnral! Mais les soldats se virent trs exposs pour avoir
trop laiss approcher les Franois, ainsi que cette multitude arme;
un d'eux touchoit de son sabre la baonnette du caporal Marinelli.
Ce caporal, aprs les avoir plusieurs fois invits  mettre bas les
armes, voyant que ceux-ci approchoient davantage leurs sabres des
fusils, fit faire feu et en renversa quelques-uns, du nombre desquels
toit celui qui le menaoit du sabre. Ils se retirrent alors et
le tumulte cessa pour le moment. Le caporal n'avoit pas quitt son
poste, et, peu de temps aprs, une autre troupe du peuple ayant fait
feu, le caporal fut contraint de poursuivre son feu. Repouss par le
grand nombre, il fut oblig ensuite de se replier sur la place de la
caserne, auprs desdits seigneurs officiers, ayant laiss d'autres
soldats pour apaiser les nouveaux troubles survenus dans les places
voisines et dans les petites rues de Transtevere.]

Fidle jusqu'au bout  son caractre officiel, Joseph avait une
premire fois crit au cardinal Pamphili pour lui demander ses
passeports. Il l'invitait en mme temps  venir  l'htel de
l'ambassade, pour se rendre compte de l'attentat. Le porteur de la
lettre fut accueilli par des coups de fusil, mais il parvint  la
transmettre  son adresse.  huit heures du soir la rponse n'tait
pas encore parvenue, et les troupes pontificales entouraient toujours
l'htel dans une attitude hostile. Angiolini, envoy de Toscane 
Rome, russit le premier  traverser les patrouilles, et vint porter
 Joseph l'expression de son indignation. Azara, l'ambassadeur
d'Espagne, le suivit de prs. Sur leurs conseils,  onze heures
du soir, Joseph se dcida  crire une seconde lettre au cardinal
Pamphili, dont le silence prolong semblait indiquer la complicit
avec les assassins. Cette fois encore, il n'obtenait pas de rponse.
Aussi le lendemain 29,  six heures du matin, il lui crivit pour la
troisime fois, mais en le menaant de la vengeance de la France,
et quitta Rome, aprs avoir recommand au chevalier d'Azara et 
Angiolini les Franais, qu'il ne pouvait mener avec lui.

Les instigateurs de ces scnes odieuses avaient-ils compt sur la
modration de Joseph, ou bien espraient-ils que la force serait
repousse par la force? En ce cas une collision leur et fourni le
prtexte dont ils avaient besoin: mais Joseph avait interdit toute
tentative de rpression. La correction de son attitude avait t
absolue, tandis que le sang de Duphot et l'insulte inflige  la
France dans la personne de son ambassadeur criaient vengeance. Pie
VI, il est vrai, devait tre mis hors de cause dans cette dplorable
affaire. Il tait malade, cass par l'ge, et ne sortait plus de son
palais. Il ne fut inform que bien tard de l'attentat et en tmoigna
de sincres regrets. Toutes les responsabilits doivent donc retomber
sur ses ministres, surtout sur le secrtaire d'tat, Doria Pamphili,
qui avait autoris et peut-tre tram cette odieuse machination; mais
il s'aperut bientt qu'il avait fait fausse route.  l'unanimit
tous les ambassadeurs protestrent contre l'indigne traitement dont
leur collgue Joseph venait d'tre la victime; et ils avertirent
le cardinal qu'il ne devait pas compter sur eux pour essayer de
dtourner l'orage. Azara, d'ordinaire si bienveillant, tmoigna mme
toute son horreur du forfait, et refusa positivement de servir de
mdiateur. Dans sa perplexit, Pamphili s'adressa directement  la
France, et pria l'envoy romain  Paris, Massimi, de prsenter les
excuses officielles du gouvernement pontifical, d'accorder toutes les
satisfactions qu'on exigerait, et d'annoncer l'envoi d'un lgat _a
latere_.

Il tait trop tard! La mesure tait comble. Toutes les vieilles
inimitis, qu'on croyait teintes, se rallumrent soudain. Il y eut
en France comme une explosion de fureur contre le gouvernement snile
qui ne prouvait sa vitalit que par des crimes. Le Directoire reprit
avec empressement ses anciens projets, et comme alors Bonaparte
n'tait plus l pour les enrayer, on ne parla plus que de dtruire 
tout jamais la puissance temporelle des Papes. Seulement les agents
du Directoire taient diviss d'opinion. Les uns, tels que Faypoult,
auraient voulu donner Rome  un prince allemand; les autres, tels que
Cacault, Miot ou Belleville, parlaient de la livrer au duc de Parme,
ou au roi de Pimont, ou  tout autre souverain; le plus grand nombre
proposaient le rtablissement de la Rpublique Romaine: de la sorte
on punirait un ennemi acharn et on tendrait l'influence franaise
par la cration d'une nouvelle rpublique vassale. Les ouvertures
de Massimi furent donc cartes, les excuses de Pamphili repousses
avec ddain, et la guerre vote par le conseil des Cinq-Cents et le
conseil des Anciens  la presque unanimit.

Rome tait dans la consternation, car la vengeance approchait et
le chtiment tait mrit. On crut remdier au mal en redoublant
de ferveur. Ce n'taient que processions[346] extraordinaires,
ostension de reliques fameuses et voeux solennels; mais la
bourgeoisie ne cachait plus ses sentiments hostiles et dans toutes
les classes de la socit rgnait une sourde irritation. De cruelles
pigrammes circulaient: on a conserv la suivante:

  _Sextus Tarquinius, Sextus Nero, Sextus et iste:
  Semper sub Sextis perdita Roma fuit._

[Note 346: Lettre de Milizia, en date du 2 fvrier 1798: Nous avons
un carnaval continuel de processions, en signe de pnitence, pour la
dcouverte de certaines reliques qu'on a tires du sanctum sanctorum,
et qui sont accompagnes de prophties qui promettent des miracles
de miracles. En attendant, les armes franaises ont occup Urin, la
Marche, l'Ombrie, et l'invasion de Rome est imminente.]

Un instant la cour pontificale crut  l'intervention arme de Naples,
mais il fallut bientt renoncer  cette dernire illusion[347].
Dcidment l'orage tait dchan, et il se dirigeait avec
imptuosit contre Rome. Ainsi que l'crivait l'avocat Milizia, il
faut prendre le temps comme il vient, et, s'ils arrivent jusqu'ici,
il faudra bien aller les complimenter et danser gaiement avec eux la
carmagnole. Ce fut bientt un sauve qui peut gnral. Les neveux du
pape, les Braschi, donnrent l'exemple, et s'enfuirent  Naples avec
leurs trsors. Tous ceux qui craignaient les vengeances franaises
les imitrent. Il ne resta bientt plus  Rome que le Pape, retenu 
son poste par le sentiment de l'honneur, et deux partis en prsence
qui s'exaltaient par la contradiction, et passaient chaque jour par
les angoisses du dsespoir et les anxits de l'esprance.

[Note 347: Le Directoire avait pris ses prcautions pour empcher
l'intervention napolitaine. Lettre amre  Berthier (Arch. nationales
AF3, C85): Si vous n'aviez  craindre que les papistes, la moiti
des forces que le Directoire dsire que vous runissiez  Ancne vous
suffirait; mais il faut que vous soyez dans une position qui puisse
en imposer au roi de Naples ... Il faut d'abord l'amadouer, gagner
du temps, etc ... Si le roi de Naples intervenait avec des forces
importantes, alors vous feriez votre trait avec le Pape ...]

Le 29 janvier 1798 l'arme franaise entra en campagne. Elle tait
commande par Berthier, l'ancien chef d'tat-major de Bonaparte.
C'taient les vtrans des guerres contre l'Autriche, d'incomparables
soldats, fiers de leurs victoires, anims de sentiments
ultra-rpublicains, et qui se rjouissaient  la pense de renverser
celui que, dans leurs clubs, ils nommaient, fort irrvrencieusement,
la vieille idole. La rsistance tait impossible. Elle n'entrait
mme pas dans les prvisions du Directoire qui s'tait content
d'ordonner  Berthier d'occuper le territoire pontifical et d'entrer
dans Rome o il vengerait l'assassinat de Duphot et l'insulte de
Joseph. Il lui enjoignait en mme temps de se servir de son influence
pour engager les Romains  se constituer en rpublique, et il tait
 l'avance tellement sr du rsultat de la campagne qu'il confia 
Monge, Faypoult, Florent et Daunou le soin de donner une constitution
 la nouvelle rpublique.

En effet, ds le 10 fvrier, Berthier paraissait aux portes de Rome
sans avoir prouv de rsistance. Il s'emparait du chteau Saint-Ange
et envoyait un de ses aides de camp  Pie VI, pour le prvenir de
l'arrive des Franais; mais fidle  ses instructions, il refusa
d'entrer en ville avant que les Romains n'eussent eux-mmes dcid
de leur sort.  l'exception de quelques cardinaux rests auprs de
Pie VI, parce qu'ils conservaient le secret espoir de dsarmer la
France par de nouveaux sacrifices, il n'y avait plus  Rome que
les partisans du systme rpublicain et les dernires classes de
la population, indiffrentes aux rvolutions qui n'amliorent pas
leur sort, mais qui pourtant, par amour-propre national ou par
respect hrditaire pour un gouvernement qui s'croulait, voyaient
avec regret l'intervention trangre. On envoya donc une dputation
 Berthier, pour le prier d'entrer en ville. Il rpondit qu'il ne
le ferait qu'aprs la rvolution. Pourtant, ds le 12 fvrier, il
dsarmait les milices pontificales, ordonnait l'arrestation de
Consalvi, prenait comme otages quatre cardinaux et quatre princes
romains et mettait sous le squestre les proprits des Anglais,
des Portugais et des Russes, avec lesquels nous tions encore en
guerre. Enfin, les Romains, sous la pression de nos baonnettes, se
dcidrent  crer ou plutt  restaurer la Rpublique Romaine. Le
15 fvrier, ils se rassemblrent en armes au Campo-Vaccino, dans
l'ancien Forum, et firent enregistrer par plusieurs notaires l'arro
del popolo sovrano constituant la rpublique avec sept consuls, des
diles et d'autres magistrats dont les noms et les fonctions taient
renouvels de la Rome antique. Aussitt, ils envoyrent une nouvelle
dputation  Berthier, qui se dcida  entrer en ville, suivi de
son tat-major, monta au Capitole, salua au nom de la France la
Rpublique Romaine, et pronona un discours emphatique o il tait
question des Gaulois arrivant avec le rameau d'olivier, pour relever
les autels du premier Brutus[348].

[Note 348: Consulter  ce propos la curieuse correspondance change
entre l'vque rformateur Ricci et le chef des jansnistes franais,
Grgoire. Le premier, dans une lettre de Pontremoli (17 fvrier 1798)
ne cache pas sa joie de la chute du Pape. D'aprs lui, il doit en
rsulter pour l'glise un bien inapprciable, et il ajoute: Ecco
finalmente abbolito l'obbrobrioso nome di corte; ecco annichilata
la superba monarchia. Grgoire, de son ct, lui rpond (Paris, 20
germinal an VI): Voil enfin la Rpublique romaine tablie. Combien
je l'avais dsir! Combien j'en suis rjoui! Je respecte dans Pie VI
le chef de l'glise, mais je ne puis m'empcher de dire qu'il nous a
fait bien du mal. D'un mot, d'un seul mot, il aurait pu calmer les
troubles qui dchiraient l'glise anglicane; ce mot et empch le
sang de couler, il ne l'a pas fait.]

Le Pape, enferm dans son palais, ne souponnait mme pas la
gravit des vnements. Les prvenances de Berthier avaient achev
de l'garer. Quelle ne fut pas sa surprise, quand il apprit par
le gnral Cervoni, que ses sujets venaient de le trahir et qu'il
n'avait plus qu' quitter Rome! On aurait voulu qu'il abdiqut sa
souverainet temporelle, mais il rpondit avec une fermet que ne
laissait pas prvoir sa vie passe, que sa conscience lui interdisait
de renoncer  un pouvoir dont il n'tait que le dpositaire. Il
promettait d'ailleurs de ne pas essayer de reconqurir son autorit
et demandait pour unique faveur la grce de mourir  Rome. Vous
pouvez mourir partout, lui rpondit brutalement le commissaire
Haller qui, joignant le geste  l'insulte, le fouilla, enleva son
bton pastoral, lui arracha l'anneau qu'il portait au doigt et le
jeta dans une chaise de poste qui l'emmena en Toscane, au couvent
des Augustins de Sienne (25 fvrier 1798). Le grand-duc de Toscane
n'avait seulement pas t prvenu de l'arrive de cet hte illustre,
mais il s'empressa de donner des ordres pour que la rception ft
convenable. Le Directoire trouvait que Sienne tait trop rapproche
de Rome, mais il ne voulait pas prendre sur lui l'odieux d'une
nouvelle expulsion. Il aurait dsir que le grand-duc de Toscane se
charget lui-mme de cette iniquit, et,  diverses reprises, nos
agents firent entendre au ministre Manfredini qu'on verrait avec
plaisir le pape quitter Sienne. Manfredini rpondit avec dignit
qu'on n'obirait qu' une rquisition formelle du Directoire, mais
que l'intrt du grand-duc rpondait que le sjour du Pape dans ses
tats ne donnerait aucun sujet de plainte au gouvernement franais.
Or, le Directoire qui tenait  mnager les puissances catholiques,
Espagne et Autriche, ne voulait pas donner cette rquisition,
mais il ne mnagea au gouvernement toscan ni les insinuations ni
mme les menaces. Tantt il lui faisait parvenir des plaintes
venues de Rome, tantt il lui demandait l'internement de Pie VI
 Livourne ou  Cagliari, tantt il se plaignait de prtendus
complots ourdis  Sienne. Le grand-duc, fort embarrass du rle
honteux qu'on voulait lui faire jouer, prit le parti de traner en
longueur les ngociations. Il finit par proposer  la France de se
charger directement de la surveillance du prisonnier. Le Directoire
refusa, non point par dlicatesse, mais uniquement parce qu'il ne
voulait pas dgager le grand-duc d'une responsabilit qu'il se
rservait d'exploiter contre lui. Telles furent ses exigences et ses
incessantes rclamations, que le grand-duc ne tarda pas  comprendre
que lui aussi tait condamn. Pour viter un dtrnement brutal, il
se retira de lui-mme aprs avoir sign non pas une abdication, mais
un engagement de rester en Autriche jusqu' la paix gnrale.

Pie VI n'avait plus de dfenseurs. Il fut oblig de prendre le
chemin de l'exil, et de passer par toutes les stations de la vie
douloureuse qui le conduisit  Valence o il mourut. Ces disgrces,
disait-il avec une touchante rsignation au ministre Manfredini,
me prouvent que je ne suis pas un indigne vicaire de Jsus-Christ.
Elles me rappellent les premires annes de l'glise qui furent le
commencement de son triomphe. Aussi bien ces indignes traitements
soulevrent un dgot gnral. Ce n'tait pas seulement  la majest
du souverain, mais plus encore  la dignit du vieillard qu'on
insultait ainsi, et plus d'un parmi nos soldats rougit de cette
perscution, qui faisait d'eux comme les complices du bourreau. Il
est vrai que d'autres proccupations allaient leur faire oublier ces
scnes regrettables.


IV

La Rpublique romaine tait fonde: restait  l'organiser et surtout
 la maintenir. Ce n'tait pas une tche aise. Les commissaires du
Directoire, Monge, Daunou, Faypoult et Florent s'y employrent avec
beaucoup d'activit. L'ambassadeur de France  Turin, Miot[349],
qu'ils avaient visit lors de leur passage dans cette ville, ne leur
avait pourtant pas cach que, avec les instruments que nous tions
obligs d'employer, avec des gnraux et des agents corrompus et
avides de richesse, c'tait une chimre que de prtendre rgnrer
une population ignorante et fanatique. Ils l'essayrent pourtant
avec une navet qui prouve que au moins deux d'entre eux, Monge et
Daunou, taient des thoriciens plus habitus  manier les ides que
les hommes. En effet ils fabriqurent  l'usage des Romains une bien
singulire constitution. Il n'y tait pas dit un mot du catholicisme
dans cette capitale du catholicisme, mais, par contre, tous les
citoyens devaient prter un serment[350] civique et jurer haine 
la monarchie. Un Snat et un Tribunal se partageaient le pouvoir
lgislatif et le pouvoir excutif tait confi  cinq Directeurs,
revtus du titre pompeux de consuls, ressuscit pour la circonstance.
Les cinq consuls furent Angelucci, de Matheis, Panazzi, Reppi et
Visconti. Le territoire de la Rpublique tait partag en huit
dpartements[351], et partout les prtres rduits  leurs fonctions
ecclsiastiques; c'est--dire que, du jour au lendemain, dans cette
terre classique de la tradition et du respect invtr des usages, on
introduisait toutes les rformes franaises. Il tait difficile de
procder avec plus de maladresse, et de tenir si peu de compte des
prjugs et des usages!

[Note 349: MIOT, _Mmoires_, t. I, p. 203.]

[Note 350:  propos du serment civique impos aux Romains, consulter:
ABB MASTROFINI. _Honntet du serment civique impos par l'article
367 de la Constitution romaine._--BOLGENI. _Jugement de Bolgeni,
bibliothcaire du collge romain, sur le serment civique prescrit
par la Rpublique romaine aux professeurs et aux fonctionnaires
publics._--_Mtamorphoses du docteur Jean Marchetti chang de
pnitencier en pnitent, expos par Vincent Bolgeni, thologien de la
sainte pnitencerie catholique._]

[Note 351: Ils furent dnomms Cinino, Circeo, Clitumno, Metauro,
Musone, Tevere, Trasimne, Trento.]

Rien que les noms antiques eussent reparu, bien que de glorieux
souvenirs fussent voqus, la Rpublique n'existait que de nom.
Il n'y avait qu'une seule autorit, l'autorit militaire, qu'un
seul rgime, celui du sabre, qu'une seule ralit, la ncessit de
payer. Les Romains s'en aperurent bientt. Ils avaient consenti
volontiers  la crmonie expiatoire ordonne en l'honneur de
Duphot (22 fvrier). Le peuple s'tait rpandu sous la colonnade de
Saint-Pierre; il avait contribu  l'rection d'un catafalque sur la
place de cette glise; il avait cout et mme applaudi l'oraison
funbre du gnral prononce par Gagliulfi. C'tait une rparation
qui s'imposait, et aucune protestation ne s'tait leve, mais la
dception fut grande quand on apprit que Berthier, aussitt aprs
le dpart de Pie VI, et sans consulter les conseils de la nouvelle
Rpublique, avait rendu deux arrts portant, le premier l'abolition
du droit d'asile dans les glises et dans les juridictions des
ambassadeurs, et le second l'expulsion dans les vingt-quatre heures
de tous les migrs, notamment du cardinal Maury et la vente de leurs
biens. Les cardinaux effrays essayrent de conjurer l'orage qui
s'amassait sur leurs ttes en prchant l'obissance. S'autorisant
d'une encyclique de Pie VI qui avait dit qu'il ne fallait har aucun
gouvernement, et encourag par cette autorisation tacite, le cardinal
vicaire, della Sommaglia, fit chanter un _Te Deum_  Saint-Pierre en
l'honneur de la nouvelle Rpublique, et tous ceux de ses collgues
qui taient  Rome assistrent  la crmonie: mais ces concessions
ne dsarmrent pas les Franais. Les uns aprs les autres, tous
les cardinaux furent brutalement disperss et mme embarqus 
Civita-Vecchia. Deux d'entre eux, Altieri et Antici, n'obtinrent
de rester  Rome qu'en renonant formellement  leur dignit et en
rentrant dans la vie civile, Bientt les ecclsiastiques d'origine
trangre furent  leur tour expulss. On supprima comme inutile la
Propagande, dont on dispersa la prcieuse bibliothque.  peine si
on respecta ses archives. Les confrries et les congrgations furent
supprimes (29 juin 1798), leurs biens mis en vente, et les pillages
commencrent: ils furent scandaleux.

En effet, c'tait moins la haine des prtres que l'amour de l'argent
qui semblait animer les nouveaux matres de Rome. Ils l'avouent
ingnument dans leurs dpches[352] au Directoire: Quand on pourrait
se rsigner au rtablissement de la Papaut et aux sacrifices de
tous les patriotes romains qui ont si mal mrit d'elle, il faudra
examiner encore si l'arme d'Italie pourra remplacer par d'autres
ressources celles que lui permettent ici l'acquittement successif de
l'imposition militaire, la vente des biens confisqus au profit de la
Rpublique franaise et de ceux que la convention avec le Consulat
nous a rservs. Dans cette mme dpche et comme pour bien montrer
que l'unique principe de gouvernement semble avoir t l'exploitation
 outrance de la nouvelle Rpublique, les commissaires ne reculent
pas devant cet aveu scandaleux[353]: La rvolution  Rome n'a pas
t assez rendante. L'unique parti  prendre pour en tirer dsormais
un parti plus convenable, c'est de considrer et de traiter les
finances de l'tat romain comme finances de l'arme franaise.
Quelque trange que soit ce langage, nous sommes loin de le reprocher
 ceux qui le tiennent puisqu'il ne leur est suggr que par des
besoins auxquels ils touchent le plus prs.

[Note 352: Cit par SCIOUT, p. 177. La lettre des commissaires se
trouve aux Archives nationales (A. F. 3,77).]

[Note 353: Cf. lettre de Florent au Directoire: Nous sommes enlacs
dans des filets qui partent des bureaux de Paris. On y a sem
l'or  pleines mains pour consolider le systme de rapines et de
dilapidations qui fait la base de toutes les entreprises et de toutes
les dilapidations de l'arme d'Italie.]

Tout commentaire serait inutile: aussi bien c'est une triste
histoire que celle des rquisitions imaginaires, des contributions
monstrueuses, des emprunts forcs, des mesures arbitraires
qu'enregistrent froidement les documents contemporains. Le vol est
en quelque sorte autoris par l'arrt du 6 germinal an VI, en vertu
duquel l'tat romain paiera trente-deux millions en valeurs, plus
trois en quipement, trois pour les besoins de l'arme et des objets
d'art pour une somme indtermine. Le Directoire (art. 9) se rserve
en toute proprit tous les biens meubles et crances appartenant
au Pape,  sa famille,  la famille Albani, au cardinal Busca,
ainsi que les emphythoses dont ils jouissaient. Il se rserve
(art. 21) l'argenterie superflue des glises, et tous les biens des
tablissements supprims ou confisqus. Il fera connatre (art. 22)
sa volont sur le musum, les bibliothques, le cabinet des tableaux
et sur le sol du pays de Bnvent.

Que dire des exactions particulires? Les Chigi  eux seuls durent
payer 300,000 cus. Un simple graveur, Volpato, fut impos  12,000
cus de contribution payables dans les vingt-quatre heures. On
vendit  vil prix, sans parler de ceux qu'on emporta  Paris, les
objets d'art appartenant aux cardinaux Albani et Busca. Les muses
et les bibliothques furent livrs en proie  des commissaires aussi
ignorants qu'avides. On enleva des palais pontificaux jusqu'aux
portes et aux gonds, jusqu'aux ustensiles de cuisine! Rome n'tait
plus qu'un grand march, o l'on tenait bureau public de vol et de
dvastation. Sous prtexte de l'arrt pris par Berthier contre les
migrs, ne s'avisa-t-on pas d'inventer de faux migrs, dont les
biens taient aussitt mis en vente, et qui ne parvenaient  se
racheter qu'en payant de vritables ranons? On se croyait presque
revenu  ces temps nfastes o les retres et les lansquenets
de Bourbon taient les matres de Rome et s'en partageaient les
dpouilles[354].

[Note 354: Voir lettre des consuls romains aux commissaires du
Directoire (6 brumaire an VII): Comment concevra-t-on l'espoir
d'un crdit solide, tant qu'on verra partout un pillage scandaleux,
des dilapidations qui effrayeraient mme des brigands vulgaires,
tant qu'on n'aura pas arrach le maniement des deniers publics et
des fournitures  ce tas de dprdateurs qui ne connaissent la
Rpublique que par les trsors qu'ils volent?]

Le plus dplorable tait que le mauvais exemple partait de haut.
Berthier avait t rappel brusquement et remplac par Massna. Or,
ce dernier, excellent gnral, tait un dplorable administrateur.
Ardent et imptueux, quand le rle de modrateur et seul convenu,
dissipateur et prodigue, avide de richesses et dpourvu de scrupules
dans la faon de les acqurir, il tait en outre mal entour, par des
fournisseurs et des agioteurs qui achetaient sa complaisance ou mme
sa conscience, et se livraient effrontment  de honteux tripotages.
Le scandale fut tel que les soldats et les officiers de l'arme
franaise, qui gardaient encore le sentiment de l'honneur, rougirent
de ces infamies et envoyrent une protestation  Massna[355].
Ce dernier se crut brav et rpondit par des paroles de rage 
cette demande si lgitime. Les troupes exaspres se rassemblrent
au Panthon (27 fvrier 1799), et rdigrent une ptition au
Directoire pour rclamer le rappel du gnral. C'tait une vritable
insurrection, et le bon droit, sinon la lgalit, tait du ct des
insurgs. Le lendemain 28, Massna fit battre la gnrale et ordonna
 l'arme de quitter Rome. Les soldats refusrent d'obir. Aussitt
il se dmit de ses fonctions et remit le commandement au gnral
Dallemagne[356].

[Note 355: Lettre curieuse de Faypoult au Directoire (Arch. nat. A.
F. 3, 77): Depuis un certain temps il s'est rpandu dans tous les
corps militaires de l'arme, dans toute l'Italie, des impressions
dfavorables au citoyen Massna; elles sont tellement gnralises
que le soulvement de tous les officiers contre son autorit n'a
d'tonnant que l'irrgularit, l'illgalit de ce mouvement. Une
multitude de guerriers remarquables par leurs longs et continuels
services ont dit et rpt hautement qu'ils mourront, quand vous
l'ordonnerez, pour la patrie, mais qu'ils mourront aussi plutt que
de servir sous Massna.]

[Note 356: L'insurrection de l'arme a t raconte avec dtail par
le gnral Koch. Cf. GARDEN, _Histoire gnrale des traits de paix_,
t. VI, p. 385-489.]

Mme dsorganisation dans les administrations locales. Les consuls
de la nouvelle Rpublique non seulement avaient  soutenir les
intrts de leurs concitoyens, mais encore  se dbattre contre
les prtentions opposes des commissaires du Directoire, du gnral
commandant l'arme d'occupation, et mme de l'autorit militaire
sigeant  Milan. De l des tiraillements continuels, des dmissions
ou des destitutions et une srie de vritables coups d'tat.
Angelucci, Reppi, Matheis, Visconti, Panazzi, Pierelli, Calisti,
Zaccaleoni, Brissi, Rey, se remplacent  peine installs et mritent,
il faut le reconnatre, cette svre apprciation de l'un de ceux qui
avaient contribu  les renverser: Il est difficile de trouver dans
l'histoire un genre de gouvernants plus avilis ... La corruption, la
vnalit, les passions haineuses et vindicatives animaient toutes les
dlibrations. Des sances entires se passaient en vives discussions
pour faire placer un parent, un ami, un partisan, un homme qui avait
pay  deniers comptants le poste qu'il occupait. La chose publique
ne les occupait presque jamais. On savait  Rome qu'il y avait des
consuls, mais on l'ignorait dans les dpartements ou on feignait
impunment de l'ignorer. Les administrations soit centrales, soit
municipales, formaient des corps  part, s'isolaient, gouvernaient
suivant les rgles de leurs caprices et de leurs intrts privs et
dtournaient  leur propre usage jusqu'au produit des contributions
publiques[357].

[Note 357: Rapport de Daunou et Monge (Archiv. nat. A. F. 3, 78).]

Les ennemis de la France et de la Rpublique profitrent de cette
dplorable situation pour tenter une raction. Les Transtvrins
s'taient toujours signals par leurs haines antifranaises. Ds
le mois de mars 1798[358] ils s'taient soulevs, mais avaient t
facilement rprims. Le jour mme o Massna sortit de Rome (mars
1799), ils coururent encore aux armes, mais le sentiment de la
discipline n'tait pas encore teint, et les patriotes romains,
bien que dsillusionns d'une libert si coteuse, la prfraient
encore  l'ancien rgime. Ils se joignirent  nos soldats qui prirent
leur poste de combat, et l'ordre fut bientt rtabli. Vingt-quatre
rvolts furent fusills et plusieurs cardinaux emprisonns, parmi
eux Doria Pamphili, le secret instigateur de l'meute.

[Note 358: Voir dans l'ouvrage de POTTER (_Mmoires de Ricci_) une
lettre de Ricci (10 mars 1798) et une lettre du prtre Palmieri
(Gnes, 12 mai).]

De Rome, le soulvement s'tendit aux provinces. En avril 1799, un
premier soulvement avait eu lieu. L'Ombrie s'tait souleve sous
la direction d'un certain Bernardini. La garnison franaise de
Cita di Castello avait t massacre, et celle d'Urbin assige;
mais les insurgs, qui ne pouvaient plus compter sur les soldats
pontificaux qu'on venait de licencier, avaient t battus et ds le
mois de mai tout tait rentr dans l'ordre. Le mouvement paraissait
plus srieux en mars 1799, surtout dans les dpartements de Cimino
et du Trasimne.  Castel Gandolfo,  Rocca di Papa,  Ascoli, 
Imola et dans toute l'Ombrie, les paysans se dclarrent en faveur
de la Papaut, et, ce qui compliquait la situation, c'est que le
commandant en chef de l'arme d'Italie rclamait  ce moment mme les
soldats du corps d'occupation de Rome. Les commissaires du Directoire
s'opposrent  leur dpart, car, ainsi qu'ils l'crivaient[359], on
ne pourrait garder que Rome et Ancne, Civita-Vecchia et plusieurs
positions importantes seraient vite occupes par les rebelles; les
campagnes cesseraient de payer les contributions et la Rpublique
serait renverse. Nos soldats restrent donc, et, sans grande peine,
dispersrent les uns aprs les autres tous les rassemblements arms.
Cette nouvelle tentative avait donc avort.

[Note 359: SCIOUT, ouvrage cit, p. 177.--_Mmoires du gnral
Thiebaut_, t. II.]

Ds lors un ordre relatif s'tablit. Dallemagne, le successeur
de Massna, fit condamner  mort et fusiller comme voleur un
certain Charrier, qui s'tait signal par ses pillages honts.
D'autres Franais, convaincus de vol, furent condamns  des peines
afflictives. La discipline se rtablit et les Romains ne furent plus
traits en peuple conquis. Dallemagne, qui avait t un des chefs
de la sdition militaire contre Massna, ne pouvait rester le chef
de l'arme de Rome. On lui donna comme successeur d'abord Gouvion
Saint-Cyr, puis Championnet. Les fournisseurs furent surveills avec
soin, les agents civils durent se renfermer dans la limite de leurs
attributions, en un mot la Rpublique Romaine semblait entrer dans
la priode d'organisation qui seule peut donner de la stabilit 
un gouvernement. Mais il tait dj trop tard! La seconde coalition
se formait contre la France, et la Rpublique Romaine allait tre
dtruite la premire par nos ennemis.




CHAPITRE V

LA RPUBLIQUE PARTHNOPENNE

     Les Bourbons de Naples. -- Lazzaroni et bourgeois. -- Essais
     de coalition contre la France. -- Insulte  Mackau. -- La
     Touche-Trville dans le golfe de Naples. -- Dclaration de
     guerre  la France. -- La reine Marie-Caroline et sa haine de
     la France. -- Armistice accord par Bonaparte  Pignatelli. --
     Mnagements stratgiques de Bonaparte. -- Nouveaux prparatifs
     de guerre et paix de Campo-Formio. -- Assistance prte aux
     Anglais. -- Nouvelle dclaration de guerre  la France. --
     Mack envahit le territoire romain. -- Entre du roi Ferdinand
      Rome. -- Championnet et les Franais reprennent l'offensive.
     -- Marche contre Naples. -- Fuite de la famille royale. --
     Entre des Franais  Naples et proclamation de la Rpublique
     parthnopenne. -- Retraite de Macdonald. -- Rvolte des
     Abruzzes et de la Calabre. -- Ruffo et les Sanfdistes. --
     Sige de Naples. -- Capitulation de Naples. -- Nelson viole la
     capitulation. -- Les massacres et les excutions juridiques. --
     Fin de la Rpublique parthnopenne.


De tous les tats italiens, le royaume de Naples[360] fut celui
qui accueillit avec le plus de crainte et de dfiance la nouvelle
des prodigieux vnements dont la France tait alors le thtre,
Ferdinand IV de Bourbon rgnait depuis 1759. Comme il n'avait que
huit ans quand il monta sur le trne, on l'avait confi aux soins
d'un conseil de rgence. Son gouverneur, San Nicandro, l'avait laiss
grandir dans une ignorance presque complte et ne s'tait attach
qu' dvelopper en lui le got des exercices corporels. Au lieu de
le prparer au maniement des affaires, il lui avait appris  jouer
 la paume,  chasser ou  pcher. Aussi le jeune roi tait-il
parfaitement incapable de gouverner, et de bonne heure il abandonna
le pouvoir  sa femme, Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine. Cette
princesse au contraire tait fort intelligente et trs instruite.
Fille de Marie-Thrse, soeur des empereurs Joseph II et Lopold
II et de notre Marie-Antoinette, belle, active, nergique, si la
destine l'avait appele sur un autre trne, elle aurait peut-tre
jou un grand rle dans l'histoire. Par malheur elle fut mal
conseille par deux trangers qui l'entranrent, elle et son mari, 
de dplorables aventures et les jetrent sans merci, aux implacables
svrits de l'histoire.

[Note 360: CUOCO. _Saggio storico sulla rivoluzione di Napoli_.
Milano, an IX.--PEPE. Mmoires.--LOMONACO. Rapport fait au
citoyen Carnot, ministre de la guerre, sur les causes secrtes
et les principaux vnements de la catastrophe napolitaine, sur
le caractre du roi, de la reine et du fameux Acton.--FORGUES.
_Vie de Nelson_.--MICHELET. _Histoire du XIXe sicle_.--COLETTA.
_Histoire de Naples_ de 1734  1825. Traduction B. et Lefebvre,
1840.--MARESCA. Correspondance de la reine Marie-Caroline avec le
cardinal Ruffo. 58 lettres de fvrier  octobre 1799 (Archivio
storico per la provincie napoletane, 5e anne, fasc. 2).--NELSON.
_Despatches and letters_, 1844.--SACCHINELLI. _Vie du cardinal
Ruffo_.--HARRISON'S. _Life of Nelson_.--PIETRO ULLOA. _Marie
Caroline d'Autriche_. Paris, 1872.--HELFERT. _Konigin Carolina von
Neapel and Sicilien in Kampf gegen die franzosischen Welterschaft_,
1790-1804. Vienne, 1878.--HUFFER. _Die Napoletanische Republick des
Jahres_1799; 1885.--G. FORTUNATO. _I Napoletani del 1799_. Florence,
1884.--DIOMEDE MARINELLI. _Manuscrit sur les vnements de 1799_, t.
IX. Bibliothque nationale de Naples.--PALUMBO. _Maria Carolina di
Napoli_. Lettres autographes appartenant au British Museum, 1866.
Volumes 1615, 1616, 1618, 1619, 1620, 1621 de la Bib. Eg.--GAGNIRE.
_La reine Marie-Caroline de Naples d'aprs les documents
nouveaux_, 1886.--BOGHETTI, _Nelson alla corte di Maria-Carolina
di Napoli_. (Nuova antologia, 16 mai 1886).--GEORGES ANNESLEY,
VICOMTE DE VALENTIA. _Private journal of the affairs of Sicily_.
(British-Museum, manuscrit 19426).--GNRAL THIBAUT, _Mmoires_, T.
II.]

Depuis 1799 vivait  Naples un aventurier irlandais, Acton, qui
s'tait empar de l'esprit de la reine, et, par sa faveur, avait
obtenu successivement trois ministres, marine, guerre, affaires
trangres. Au lieu de se dvouer  son pays d'adoption, Acton ne
travailla jamais que dans les intrts de sa patrie d'origine,
et fut toute sa vie l'instrument servile du cabinet anglais. Or
l'ambassadeur d'Angleterre  Naples se nommait William Hamilton.
C'tait le frre de lait de Georges III. Courtisan assidu, compagnon
de chasse du roi, coureur en sa compagnie de galantes aventures, il
avait exploit cette amiti en pillant les trsors archologiques de
Pomp. Accrdit  Naples depuis de longues annes, il vivait dans
l'intimit de la famille royale, mais sans se priver d'exercer  ses
dpens sa verve caustique. Trs libre dans ses propos, ne croyant
 rien qu' ses plaisirs, tout  fait revenu des illusions de ce
monde et dispos  traiter de bagatelles les vertus domestiques,
c'tait un picurien ou plutt un cynique Anglais, de la pire espce
des railleurs, car la plaisanterie sied mal  ses compatriotes. Il
avait montr par un clatant exemple combien il pratiquait lui-mme
en matire de morale la plus large des tolrances, car il avait
pous une aventurire anglaise, Emma Harte, une des femmes les plus
sduisantes de son temps, mais dont la jeunesse s'tait coule dans
les tripots de Londres. Prsente  la cour, lady Hamilton y fit
briller les grces de son esprit et les merveilleuses ressources de
son imagination. Malgr la honte de sa vie passe, elle plut  tout
le monde, surtout  Marie-Caroline qui, ressentant pour sa nouvelle
amie tous les emportements d'une passion antique, la traita en
favorite et se mit compltement  sa merci. Acton et lady Hamilton
dominaient donc la reine et, par son intermdiaire, taient les
vritables matres du royaume de Naples.

Les Napolitains paraissaient rsigns  cette triste domination. Il
est vrai que les lazzaroni, qui constituaient la masse du peuple,
s'occupaient peu de politique. Dans ce merveilleux pays o l'on n'a
pour ainsi dire que la peine de vivre, les lazzaroni gotaient avec
volupt les charmes de la paresse.  peine avaient-ils gagn de quoi
satisfaire leurs besoins matriels qu'ils s'tendaient au soleil
et dormaient paisiblement. Fanatiques, passionns, susceptibles
d'un lan furieux, d'un crime mme, sauf  retomber ensuite dans
leur apathique indiffrence, ils justifiaient la fameuse thorie de
Montesquieu sur l'influence des climats. Ce n'tait pas prcisment
l'intelligence qui leur manquait, mais le souci de leur dignit.
Aussi bien, ils n'avaient pas conscience de leur dgradation morale,
car on les retenait dans une ignorance systmatique.

La bourgeoisie napolitaine, au contraire, tait fort claire.
Quelques-uns des rois qui s'taient succd  Naples, au XVIIIe
sicle, avaient pris  tche de relever le niveau de l'instruction
chez leurs sujets, et ils y avaient en partie russi; mais, en mme
temps que l'instruction, avait grandi le besoin des rformes. Les
bourgeois non seulement gmissaient sur l'ignorance des lazzaroni,
mais encore commenaient  rclamer des changements politiques et
sociaux. La majeure partie des nobles se ralliaient  eux. Les grands
seigneurs napolitains et siciliens, en effet, dans leurs voyages 
travers l'Europe ou par leurs relations, avaient appris  connatre
et  apprcier le salutaire effet des amliorations modernes, et en
demandaient l'application dans leur pays. Un parti libral existait
donc  Naples. Il avait pour chef Domenico Cirillo, un des mdecins
les plus estims de l'Europe, Gabriel Manthone, Massa, Bassetti,
Ettore Caraffa et Schipani, presque tous officiers ou ingnieurs.
Le prince de Santa Severina et l'amiral Caracciolo taient, parmi
les nobles, ceux que leurs opinions rattachaient  ce parti. La
cour dtestait les libraux, et attisait contre eux les haines mal
raisonnes de la populace. On aurait dit qu'elle pressentait en eux
de futurs adversaires; mais elle se contentait de les surveiller et
ne les perscutait pas.

Sur ces entrefaites clata la Rvolution franaise. Bourgeois et
nobles la salurent comme l'aurore des temps nouveaux. La cour,
effraye par la subite explosion de ces sentiments et de ces besoins
inassouvis, se prpara tout aussitt  la lutte. D'ailleurs, le roi
n'aimait pas la France par instinct monarchique. Il appartenait  la
famille de Bourbon, et, par tradition autant que par temprament,
rpudiait toute concession aux ides modernes. Marie-Caroline tait
la soeur de Marie-Antoinette et le sort de cette infortune princesse
portait  son paroxysme la haine qu'elle avait voue  notre pays.
Quant  Acton et  lady Hamilton, grassement pays par l'Angleterre,
qui avait tout intrt  diminuer notre influence en Italie, ils
entretenaient la famille royale dans une excitation furibonde. Du
concours de ces haines allait se former contre la France une troite
alliance, et se prparer des vnements fconds en pripties
tragiques.

Le roi et la reine de Naples par leur naissance, par leur ducation,
par leurs alliances de famille ne pouvaient prouver pour la
Rvolution franaise que des sentiments de rpulsion. Alors que
leur beau-frre Louis XVI rgnait encore en France comme souverain
constitutionnel, ds 1791, ils avaient essay d'organiser en Italie
une coalition contre la France. Le roi de Sardaigne ne demandait
pas mieux que d'accepter cette proposition, mais le pape Pie VI
n'tait pas d'humeur  tenter la fortune des armes. Le grand-duc de
Toscane refusait de sortir de la neutralit. Gnes trouvait  cette
neutralit trop d'avantages pour ne pas dcliner toute proposition de
guerre contre la France. Venise ne voulait que le repos. L'Autriche
enfin dsapprouvait la centralisation des forces italiennes.
Ferdinand IV et Marie-Caroline furent donc forcs de remettre  des
temps meilleurs leurs projets de vengeance, mais ils se prparrent
 des vnements qu'ils appelaient de tous leurs voeux, et, ds ce
moment, commencrent leurs armements pour la prochaine guerre.

L'arme napolitaine ne comptait en 1791 que 24,000 hommes d'effectif,
moiti mercenaires, moiti Napolitains. Une longue paix et la
pauvret du trsor avaient fait ngliger toutes les institutions qui
tiennent  la guerre. Arsenaux mal approvisionns, forteresses en
ruines, traditions, souvenirs, moeurs militaires, tout tait perdu,
tout tait  refaire. Acton, ministre tout-puissant, mais tranger
par ses origines et par ses affections aux peuples qu'il gouvernait,
entreprit la lourde tche de rorganiser cette arme. Des Suisses et
des Dalmates furent enrls, et des soldats recruts partout. Trois
trangers de haute naissance, les princes de Hesse-Philipstadt,
de Saxe et de Wurtemberg prirent du service sous les drapeaux
napolitains. On se mit  fondre des canons,  fabriquer des
voitures, des armes, des munitions, en un mot, on se prpara avec une
grande activit  de prochaines hostilits.

Pendant ce temps, la royaut franaise tait entrane vers l'abme.
Insult aux Tuileries dans la journe du 20 juin 1792, chass de son
palais le 10 aot, Louis XVI se rfugiait au sein de l'Assemble
lgislative, qui prononait sa dchance et l'envoyait au Temple.
La cour napolitaine accueillit ces nouvelles avec stupeur et
indignation, mais sa colre fut impuissante, car l'arme n'tait pas
encore en tat de prendre la campagne, et d'ailleurs la Convention
nationale, qui venait de succder  l'Assemble lgislative, venait,
par la conqute de la Savoie et de Nice, de frapper un coup qui
retentit profondment dans l'Europe entire. Les mots de patrie
et de libert n'avaient pas t prononcs impunment. Les esprits
s'agitaient.  Naples et  Palerme tous les mcontents, et ils
taient nombreux, tournaient du ct de la France leurs voeux et
leurs esprances. Se jeter dans les hasards d'une guerre trangre,
alors que la guerre civile menaait, et t de la dmence. Ferdinand
et Marie-Caroline rsolurent, pour la seconde fois, d'attendre
une occasion, et, pour mieux assurer leurs desseins ultrieurs,
ils comprimrent par la terreur tous ceux de leurs sujets qu'ils
souponnaient d'applaudir aux rformes rvolutionnaires.

Sur ces entrefaites on apprit  Naples le procs, et bientt
l'excution de Louis XVI. Le roi et la reine furent consterns.
Voici un billet que Marie-Caroline adressait  ce propos  son amie
l'ambassadrice d'Angleterre (7 fvrier 1793)[361]: J'ay t bien
touche de l'intrt que vous prenez  l'excrable catastrofe dont
ce sont souill les infmes franais. Je vous envoie le portrait de
cet innocent enfant[362] qui implore vengeance, secours, ou, s'il est
aussi immol, ces cendres unis  ceux de ces infortuns parens crient
avant l'ternel une clatante vengeance. Je compte le plus sur votre
gnreuse nation pour remplir cet objet et pardonez  mon coeur
dchir ses sentimens. Votre attache amie. La cour napolitaine
semblait donc dcide  entrer en campagne. Toutes les rjouissances
du carnaval, publiques ou prives, furent interdites, et le roi,
accompagn de toute sa maison civile et militaire, se rendit en grand
crmonial  la cathdrale pour y pleurer et prier sur la royale
victime. Un envoy de la Rpublique franaise, Mackau, ayant demand
une audience, Ferdinand la lui refusa brutalement. Il adressait
en mme temps aux souverains italiens, et spcialement au roi de
Sardaigne et  Venise, une nouvelle proposition de confdration.
Tout donc semblait dcid, et la guerre allait tre dclare, mais,
par un singulier revirement, et, pour la troisime fois, la cour
napolitaine fut encore rduite  l'impuissance.

[Note 361: GAGNIRE. Ouvrage cit.]

[Note 362: Louis XVII.]

 la nouvelle du refus d'audience inflig  Mackau, refus qui
impliquait la non-reconnaissance de la Rpublique franaise, la
Convention avait ordonn  l'amiral Latouche-Trville de se rendre
tout de suite  Naples avec la flotte de Toulon, et d'arracher, de
gr ou de force, le consentement du roi. Latouche-Trville, avant
que les anciennes batteries du rivage fussent rpares, et que
de nouvelles fussent tablies, parut devant Naples avec quatorze
vaisseaux de guerre qu'il embossa devant la ville, tout prt  ouvrir
le feu si on ne lui accordait pas satisfaction. Le roi convoqua son
conseil, et, bien que les moyens de rsistance fussent suprieurs
 ceux de l'attaque, le conseil dcida qu'on reconnatrait la
Rpublique franaise, et qu'on accrditerait un ambassadeur  Paris.
Aussitt Latouche-Trville mit  la voile pour sortir du port, mais,
peu de temps aprs, ayant essuy une tempte, il reparut dans le
golfe et demanda l'autorisation de rparer ses vaisseaux endommags
et de renouveler ses provisions. Ferdinand aurait bien voulu, mais il
ne pouvait refuser. Aussitt un grand nombre de jeunes Napolitains,
enthousiastes des nouvelles doctrines, entrrent en relations avec
les officiers de la flotte franaise, et, comme la Rpublique
cherchait alors  pousser les peuples vers la libert, pour les
associer  ses dangers, Latouche-Trville enflamma ces jeunes ttes,
et leur conseilla de s'organiser en socits secrtes. Les choses
allrent mme si loin que, dans un repas, les convives attachrent
 leurs boutonnires un petit bonnet rouge, symbole du jacobinisme.
La cour n'ignorait aucune de ces dmarches, mais elle ajournait
le chtiment pour attendre le dpart de ces htes importuns. Elle
affectait mme un grand empressement et fournissait des ouvriers, des
matriaux et jusqu' des vivres.

La flotte franaise partit enfin: aussitt commena la raction. Les
partisans de la France furent jets en prison, et une junte d'tat
fut institue pour punir les crimes de lse-majest, c'est--dire
de sentiments favorables  notre pays. Malgr sa haine, la cour
napolitaine hsitait pourtant  se prononcer, car elle craignait
une nouvelle apparition de la flotte franaise dans les eaux de
Naples. L'Angleterre arriva fort  propos pour la tirer d'embarras,
et lui permettre de raliser ses projets de vengeance. Les escadres
anglaises venaient, en effet, d'entrer dans la Mditerrane, et,
comme elles taient bien suprieures aux ntres, peu  peu elles
refoulrent tous nos vaisseaux sur la cte et dlivrrent la cour
napolitaine de la crainte d'une autre intervention franaise.
Aussitt Ferdinand et Marie-Caroline lvent le masque. Ils publient
un trait secret rcemment conclu avec l'Angleterre et envoient douze
navires et six mille hommes rejoindre la flotte de l'amiral Hood.

Cette flotte anglo-napolitaine eut bientt l'occasion de se signaler.
Le 24 aot 1793, Toulon avec son arsenal, ses vaisseaux et ses
imposantes fortifications tait livr aux ennemis de la France.
Aussitt, les troupes napolitaines, commandes par le marchal
Fortiguerri et par les gnraux de Gambs et Pignatelli, se jetaient
dans la place. Ils la dfendirent de concert avec les Anglais et les
Espagnols. Nous n'avons pas  raconter ici le sige de Toulon. Il
nous suffira de rappeler que les Napolitains, jusqu'au dernier jour,
rsistrent aux troupes rpublicaines. Lorsqu'ils furent obligs,
avec les autres allis, d'vacuer prcipitamment la ville, ils
laissrent entre nos mains 600 d'entre eux, avec une norme quantit
de munitions et d'approvisionnements. Cette expdition, sur laquelle
la cour de Naples avait fond de grandes esprances, choua donc
misrablement; mais le roi et surtout la reine hassaient tellement
la France que, malgr cet insuccs clatant, ils persvrrent dans
leur rsolution de continuer la guerre. Souverains absolus, ils
ne pouvaient que dtester un rgime qui tait la ngation de leur
propre autorit; catholiques par conviction, ils avaient en quelque
sorte horreur d'un gouvernement qui perscutait le catholicisme;
princes de la maison de Bourbon, ils redoutaient pour eux-mmes
la destine de Louis XVI, et, comme ils confondaient volontiers
leurs intrts dynastiques avec les intrts de la nation, ils
croyaient sincrement accomplir leur devoir, en se prononant avec
nergie contre la France. Leur premier ministre, Acton, crature de
l'Angleterre, entretenait cette ardeur et lady Hamilton, la femme
de l'ambassadeur anglais, exploitait l'amiti ou plutt la passion
qu'elle avait inspire  la reine en l'excitant contre la France. La
flotte napolitaine continua donc  assister la flotte anglaise dans
la Mditerrane, et une division de cavalerie napolitaine fut envoye
dans l'Italie du Nord, o elle combattit, non sans honneur, dans les
rangs de l'arme austro-pimontaise.

La reine Marie-Caroline poussait mme si loin cette haine contre la
France qu'elle n'hsita pas, dans l'espoir de nous nuire,  commettre
des indiscrtions qui ressemblent  des actes de trahison. En 1795,
en effet, l'Espagne, qui n'avait essuy que des dfaites dans la
guerre qu'elle soutenait contre la France, songeait  se retirer
de la coalition. Galatone, ambassadeur de Naples  Madrid, informa
son gouvernement des ngociations entames, et ses informations
taient d'autant plus prcises que la famille royale d'Espagne ne
se dfiait aucunement de la famille royale napolitaine  laquelle
l'attachaient tant d'intrts communs. Or, l'Angleterre tenait 
ne rien ignorer de ce qui se passait  Madrid. Marie-Caroline,
sans le moindre scrupule et uniquement pour tre agrable  son
amie Emma, lui communiqua tous les renseignements qu'elle avait 
sa disposition[363]. On dchifre le chifre, lui crivait-elle au
commencement de 1795; si je sais quelque chose de plus, vous le
saurez. Le 28 avril elle lui adressait le billet suivant[364]:
Je vous envoie un chifre venu d'Espagne, de Galatone, qu'avant
vingt-quatre heures vous me devez rendre afin que le roi la retrouve.
Il y a des choses trs intressantes pour le gouvernement anglais et
que j'aime  leur communiquer, et montrer mon attachement pour eux et
ma confiance au digne chevalier, auquel je prie seulement de ne pas
me compromettre. Le digne chevalier, il s'agissait de l'ambassadeur
Hamilton, ne compromit pas en effet la reine, puisqu'on n'a connu
cette trahison que par la publication tardive de la correspondance
change entre Marie-Caroline et Emma; mais l'Angleterre profita de
l'indiscrtion, car elle bombarda Cadix, et, se jetant sur la flotte
espagnole sans mfiance, la dtruisit au combat de Saint-Vincent.

[Note 363: GAGNIRE, p. 43.]

[Note 364: GAGNIRE, p. 44.]

Si donc la haine de la France aveuglait Marie-Caroline au point de
lui faire commettre une vritable trahison contre un souverain, un
alli, un proche parent, comment la Rpublique franaise aurait-elle
t traite par cette implacable ennemie, si elle avait trouv le
moyen d'assouvir sa haine! Par bonheur pour la France, Marie-Caroline
avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre les dangers d'une
intervention plus active, et, de son ct, Ferdinand tait trop
indolent pour s'occuper d'une affaire qui l'aurait dtourn de ses
occupations favorites, la chasse ou la pche. Ce fut donc surtout
contre leurs propres sujets suspects de libralisme ou tout au
moins d'indulgence vis--vis des principes nouveaux que le roi et
la reine de Naples tournrent leur colre; et, de 1793  1796, bien
que comptant parmi les souverains coaliss contre la France, ils ne
prirent qu'une part indirecte aux hostilits.

 partir de 1796, lorsque Bonaparte descendit en Italie et
remporta la srie des victoires qui devaient aboutir au trait de
Campo-Formio,  cette indiffrence succda une terreur vritable. Le
Directoire n'avait nullement cach son intention de punir tous les
souverains italiens, dont il croyait avoir  se plaindre. Le roi de
Naples tait un des plus menacs. Il savait que l'invasion de ses
tats serait en quelque sorte le complment de la conqute franaise.
Il put mme craindre un moment que Bonaparte, abandonnant l'Autriche,
ne se dtournt contre l'Italie pninsulaire. Telle tait en effet
l'intention du Directoire: mais on sait comment le gnral en chef de
l'arme franaise, n'coutant que ses propres inspirations, et guid
d'ailleurs par le bon sens et l'instinct de la grande stratgie,
refusa d'occuper Rome et Naples, avant d'avoir dfinitivement expuls
les Autrichiens de l'Italie septentrionale. Naples fut donc menace
par le gnral vainqueur, mais jamais inquite srieusement. Ce
n'tait nanmoins que partie remise, et le roi Ferdinand savait trs
bien qu'il tait accul  une double difficult: ou bien s'engager 
fond dans la lutte, ou bien traiter avec la Rpublique. Il prfra
traiter.

Ce ne fut pas sans de nombreuses dfaillances qu'il se rsolut 
prendre cette prudente dtermination. Il y avait  Naples deux
partis, celui de la guerre  la tte duquel se trouvait la reine,
excite par son entourage, et celui de la paix, qui n'avait pas de
chef, mais dont le roi tait le principal soutien. Ces deux partis
l'emportaient tour  tour, selon que Bonaparte tait victorieux ou
que ses succs semblaient compromis. Rien de plus curieux et souvent
de plus amusant  suivre que les ngociations entames alors par
la cour napolitaine. C'est une srie de retours offensifs ou de
prudentes retraites, de rodomontades ou de palinodies qui dnotent
d'un ct la haine furieuse que portaient  la France les Bourbons
de Naples, et d'autre part la terreur que leur inspiraient nos armes
victorieuses. On ne demanderait qu' entrer en campagne, mais aussi
comment s'exposer bnvolement  un dsastre? Mieux vaut attendre
une occasion! Or, cette occasion ne se prsente jamais, et, comme on
s'est compromis soit par des dmarches inconsidres, soit par des
dmonstrations intempestives, il faut bien faire amende honorable et
tcher d'adoucir un vainqueur sans combats. Telle est la pitoyable
comdie, en plusieurs pisodes, que vont jouer ces acteurs royaux,
jusqu'au jour o se croyant les matres de la situation, ils se
dcideront  lever le masque et joueront le tout pour le tout.

Ferdinand, dans le printemps de 1796, semblait d'abord tout dispos
 entrer en campagne. Il avait dj prt sa cavalerie  Beaulieu,
et mme ces cavaliers s'taient  diverses reprises distingus,
notamment  Valenza[365],  Fombio et  Borghetto. Aussi crut-il
devoir au nom qu'il portait et au rang qu'il occupait de faire de
nouveaux efforts. Il envoya donc 30,000 hommes prendre position sur
la frontire pontificale, ordonna une leve en masse, et adressa
aux vques du royaume des circulaires pressantes pour les conjurer
d'user de leur influence, afin d'exciter leurs ouailles  dfendre
le sol national. Pris d'un beau zle, le roi entra mme en campagne
et visita les camps de Sangro, San-Germano, Sora et Gate. Il fut
reu par les soldats avec empressement: mais cette ardeur s'vanouit
bien vite, quand il apprit que Beaulieu tait refoul dans le Tyrol,
que les ducs de Parme, de Modne et de Toscane taient rduits 
l'impuissance, que le Pape, malgr sa bonne volont, ne pouvait
couvrir sa frontire, et que, les unes aprs les autres, toutes les
villes de la Romagne ouvraient leurs portes aux Franais. Le roi
craignit que l'orage qui s'approchait n'clatt sur ses tats. Il se
dcida non pas prcisment  la paix, mais  un armistice, et chargea
son ministre Belmonte-Pignatelli de ngocier cet armistice.

[Note 365: Lettres au Directoire du 2 mai 1796 (Bosco), du 6 mai
(Tortone) et du 1er juin (Peschiera), _Corresp._, I, 218, 236, 345.]

Bonaparte, malgr les instructions formelles du Directoire, tait
parfaitement dcid  ne pas renouveler les fautes stratgiques
des souverains ou des gnraux franais qui l'avaient prcd en
Italie. Il ne voulait pas s'enfoncer dans la pninsule, alors que
les Autrichiens tenaient encore Mantoue, et pouvaient d'un instant 
l'autre, soit par le Tyrol, soit par la Vntie, dboucher sur ses
derrires. Ainsi qu'il l'crivait[366] avec un grand bon sens au
Directoire: Eussions-nous 20,000 hommes, il ne nous conviendrait
pas de faire vingt-cinq jours de marche, ds le mois de juillet
et d'aot, pour chercher la maladie et la mort. Pendant ce temps,
Beaulieu repose son arme dans le Tyrol, la recrute, la renforce
des secours qui lui arrivent tous les jours, et nous reprend
dans l'automne ce que nous lui avons pris dans le printemps.
Aussi accueillit-il avec empressement les propositions de la cour
napolitaine, qui lui furent prsentes par Miot[367]. En deux heures
tout fut arrang[368]. Les hostilits cessaient immdiatement. Les
cavaliers napolitains, qui servaient dans l'arme impriale, s'en
sparaient pour se rendre dans des cantonnements spciaux,  Brescia,
Bergame et Cme. La suspension d'hostilit tait tendue  la flotte.
Enfin, le passage tait laiss libre pour les courriers franais ou
napolitains. Aucune indemnit n'tait exige.

[Note 366: Milan, 7 juin. Lettre au Directoire. (_Corresp._, t. I, p.
373.)]

[Note 367: MIOT. _Mmoires_, t. I, p. 88.]

[Note 368: Conditions d'une suspension d'hostilits entre les troupes
franaises et les troupes napolitaines. Brescia, 5 juin 1796.
(_Corresp._, t. I, p. 363.)]

Ces conditions taient honorables. Elles taient relativement douces;
mais Bonaparte ne cherchait alors qu' diminuer le nombre de ses
ennemis. Il ne redoutait certes pas une diversion napolitaine, mais
il voulait avoir toutes ses forces disponibles pour lutter avec plus
d'avantages contre l'Autriche. D'ailleurs, comme il l'crivait[369]
au Directoire en lui notifiant les conditions de l'armistice: Si
vous faites la paix avec Naples, la suspension aura t utile, en ce
qu'elle aura affaibli de suite l'arme allemande. Si au contraire,
vous ne faites pas la paix avec Naples, la suspension aura encore
t utile, en ce qu'elle nous mettra  mme de prendre prisonniers
les 2,400 hommes de cavalerie napolitaine, et que le roi de Naples
aura fait un pas qui n'aura pas plu  la coalition. Bonaparte avait
donc eu raison de mpriser les fanfaronnades de ce souverain, et de
se montrer modr  son gard. Le roi de Naples aurait pu devenir
dangereux. Il tait dsormais compromis aux yeux de ses anciens
allis et rduit  l'impuissance.

[Note 369: Milan, 7 juin, t. I, p. 373.]

Il avait t convenu que l'armistice serait bientt converti en
paix dfinitive. Le prince Belmonte-Pignatelli avait t dsign
comme plnipotentiaire pour ngocier cette paix; mais soit manque
d'empressement de sa part, soit plutt duplicit du ct de la cour
napolitaine, il restait toujours en Italie. Bonaparte lui avait
pourtant crit  deux[370] reprises pour le prier de hter son
dpart. Le prince promettait toujours[371] de se mettre en route,
mais ne bougeait pas. Son matre, en effet, croyait inutile de
dissimuler plus longtemps, et, comme Wurmser s'apprtait alors 
entrer en Italie avec une arme de renfort, il s'imaginait de trs
bonne foi, comme d'ailleurs tous les autres princes italiens, que
Bonaparte ne pourrait lui rsister; aussi s'apprtait-il  profiter
des circonstances, et c'est pour ce motif qu'il suspendait le dpart
de son plnipotentiaire.

[Note 370: Lettres du 7 juin et du 20 juin. _Correspondance_, t. I,
374.--_Id._, p. 433.]

[Note 371: Lettre du 26 juin (I, 434) au Directoire. Le prince
Pignatelli part demain pour Paris en passant par Ble. Je lui ai
signifi l'ordre d'tre rendu dans cette premire ville avant quinze
jours. Il parat dispos  s'y conformer.]

Bonaparte connaissait assez les hommes pour ne conserver aucune
illusion sur les sentiments du roi de Naples. Heureusement pour lui
Ferdinand n'tait pas en mesure d'entrer en campagne. Il se contenta
de mettre en mouvement une petite arme de 24,000 hommes, qui,
suivant les circonstances, se joindraient  Wurmser ou marcheraient
contre Livourne. Ils ne dpassrent mme pas les frontires du
royaume, car Bonaparte remporta les victoires de Lonato et de
Castiglione; Wurmser fut refoul dans le Tyrol, et les esprances
des princes italiens se trouvrent rduites  nant. Bonaparte n'en
avait pas moins eu  redouter un instant la division napolitaine,
et il nourrissait un vritable ressentiment contre le souverain
versatile qui lui avait pour un moment inspir des inquitudes.
 deux reprises, il demanda[372] au Directoire l'autorisation de
traiter en prisonniers de guerre les cavaliers napolitains, et se
montra dispos  punir le roi de son intervention, bien qu'elle
n'et pas t active. Cette cour, crivait-il, est perfide et bte.
Je crois que, si M. Pignatelli n'est pas encore arriv  Paris, il
convient de squestrer les 2,000 hommes de cavalerie que nous avons
en dpt, arrter toutes les marchandises qui sont  Livourne,
faire un manifeste bien frapp, pour faire sentir la mauvaise foi
de la cour de Naples, principalement d'Acton. Ds l'instant qu'elle
sera menace, elle sera humble et soumise. Les Anglais ont fait
croire au roi de Naples qu'il tait quelque chose. J'ai crit  M.
d'Azara,  Rome. Je lui ai dit que, si la cour de Naples, au mpris
de l'armistice, cherche encore  se mettre sur les rangs, je prends
l'engagement  la face de l'Europe de marcher contre ses prtendus
70,000 hommes avec 6,000 grenadiers, 4,000 hommes de cavalerie et 50
pices d'artillerie lgre.

[Note 372: Lettres du 13 aot (_Correspondance_, t. I, p. 544) et du
26 aot (Id., t. I, p. 568).]

Certes, Bonaparte tait homme  ne pas se contenter de menaces en
l'air, et, plus que personne, il tait en mesure de renouveler les
exploits de Charles VIII et de s'emparer de Naples avec une poigne
de Franais; mais il ne se serait engag que trs  contre-coeur dans
cette entreprise, car il comprenait que la partie suprme n'tait pas
encore gagne dans la Haute-Italie. Aprs Beaulieu, aprs Wurmser,
l'inpuisable Autriche s'apprtait  lancer contre lui une nouvelle
arme et un nouveau gnral, Allwintzy. Malgr son dsir de punir le
roi de Naples de ses mensonges et de ses revirements de politique,
Bonaparte ne voulait pas s'enfoncer dans l'Italie mridionale ou
se priver d'une partie de son arme pour la seule satisfaction de
dtrner un prince. Aussi, malgr les exhortations du Directoire,
malgr son pre dsir de vengeance, rservait-il  d'autre temps
la punition du roi. Si vous voulez que l'on aille  Naples,
crivait-il[373] au Directoire, songez srieusement  m'envoyer des
renforts. Si vous pouviez tenir ce que vous m'annoncez de l'arme du
Rhin, cela me suffirait. Soyez srs que l'on fera tout ce qui sera
possible pour frapper de grands coups et correspondre aux hautes
destines de la Rpublique.

[Note 373: Lettre du 6 septembre 1796. T. I, p. 598. Cf. lettre du 2
octobre (I, II, p. 33).]

Aussi bien le roi de Naples commenait  trouver que le jeu en se
prolongeant risquait de devenir dangereux. Il s'tait dcid 
envoyer  Paris le prince Belmonte-Pignatelli, pour y signer une
paix qui n'tait que la confirmation de l'armistice prcdemment
conclu. Les grandes victoires d'Arcole et de Rivoli avait
refroidi son enthousiasme, en lui dmontrant que les Autrichiens
taient incapables de dbusquer les Franais de la Haute-Italie.
Ferdinand n'avait pourtant renonc ni  sa haine ni  ses projets
d'intervention. Lorsque Bonaparte entreprit contre Pie VI la campagne
qui devait aboutir au trait de Tolentino, cette fois encore le roi
de Naples, qui prvoyait la dfaite de son ancien alli et redoutait
le voisinage immdiat des Franais, annona sa rsolution de secourir
le chef de la catholicit: mais il se borna  envoyer  Bonaparte
le prince Belmonte-Pignatelli avec ordre d'annoncer au gnral que
l'arme napolitaine entrerait en campagne si la France n'accordait
pas  la Papaut d'honorables conditions de paix. Bonaparte
accueillit fort mal cette ouverture. Il le prit mme de trs haut
avec le malencontreux ngociateur et lui rpondit[374] que, s'il
avait jusqu'alors patient, c'est qu'il n'avait pas comme aujourd'hui
des troupes disponibles, et que, puisque son matre lui jetait ainsi
le gant, il le ramasserait. Pignatelli se confondit en excuses,
et affirma qu'il avait mal exprim les intentions du roi, et que
Naples tait rsolue  conserver l'alliance franaise. Bonaparte,
qui prparait alors sa campagne offensive contre l'Autriche et
ne se souciait pas d'une guerre avec Naples, qui l'aurait encore
retard, feignit d'accepter ces explications, et annona mme au
plnipotentiaire napolitain qu'il mnagerait le Pape en considration
de son souverain[375].

[Note 374: _Correspondance_, t. II, p. 322. Lettre d'Ancne, 12
fvrier 1707.]

[Note 375: Lettre de Bonaparte  Pignatelli, 13 fvrier 1797.
_Corresp._, t. II, p. 318.]

Le langage ferme et soutenu de Bonaparte en imposa-t-il au roi
Ferdinand, ou plutt le voisinage de nos troupes victorieuses lui
inspira-t-il de srieuses rflexions, toujours est-il que, par une
nouvelle volte-face, il parut se rapprocher de la France. Il est vrai
que ces dmonstrations d'amiti taient fort intresses. Il esprait
que, dans le remaniement et la nouvelle distribution des territoires
que prparait Bonaparte, le royaume napolitain serait favoris. Avec
une impudeur nave, et tout comme s'il et rendu  la France de
grands services, il n'hsitait pas  demander tantt les dpouilles
de Venise, et particulirement les les Ioniennes, tantt celles de
la Papaut, son allie d'hier. C'tait surtout la marche d'Ancne qui
excitait ses convoitises. Bonaparte, qui rsidait alors  Mombello,
et ne suivait que de loin les ngociations, tait comme harcel par
les demandes incessantes des diplomates napolitains; mais, habitu
qu'il tait  renverser plutt qu' agrandir les petits tats, il
accueillait ces ouvertures avec une hauteur mprisante. Le marquis
de Gallo, crivait-il[376] au Directoire, dsirerait fort la marche
d'Ancne pour Naples. Comme vous voyez, cela n'est pas maladroit,
mais c'est la chose du monde  laquelle nous devons le moins
consentir. --Le roi de Naples m'a dj fait faire des propositions
d'arrangement, lisons-nous dans une de ses dpches au ministre
Delacroix, mais Sa Majest ne voudrait avoir rien moins que la marche
d'Ancne. Il faut se garder de donner un aussi bel accroissement 
un prince aussi mal intentionn et si videmment notre ennemi le plus
acharn.

[Note 376: Lettres du 26 mai 1797, t. III, p. 65 et 72.]

Le roi Ferdinand fut sans doute inform de ces dispositions
malveillantes de Bonaparte; car, voyant que ses avances taient
repousses, il se prpara  un nouveau changement dans sa politique.
Les ngociations pour la paix dfinitive entre la France et
l'Autriche ne marchaient alors qu'avec peine. L'Autriche massait des
troupes sur la frontire, et menaait de rentrer en ligne. Pie VI, le
grand-duc de Toscane et le roi de Naples, excits et encourags par
ses missaires secrets, se disposaient  prendre une part effective 
la prochaine campagne. Le roi Ferdinand concentrait ses troupes, et
laissait entendre qu'il avait l'intention de les mener  Rome, pour
les unir aux soldats pontificaux, et tenter ensuite une diversion
srieuse sur les derrires de l'arme franaise. Toutes ces intrigues
taient signales  Bonaparte par notre ambassadeur  Naples,
Canclaux. Elles parurent assez srieuses pour tre surveilles de
plus prs encore. Bonaparte crivit[377]  son frre Joseph, alors
ambassadeur  Rome, pour le prier d'envoyer un de ses aides de camp 
Naples. 29 septembre 1797. Il s'assurera par lui-mme du mouvement
des troupes napolitaines, auquel je ne puis pas croire, quoique je
m'aperoive qu'il y a depuis quelque temps une espce de coalition
entre les cours de Naples, de Rome et mme de Florence, mais c'est
la ligue des rats avec les chats. Bonaparte prvoyait mme le
cas d'une entre prochaine des Napolitains  Rome, et, en ce cas,
disait-il  son frre, vous devez continuer  y rester, et affecter
de ne reconnatre d'aucune manire l'autorit qu'y exercerait le
roi de Naples, de protger le peuple de Rome et faire publiquement
les fonctions de son avocat, mais d'avocat tel qu'il convient  un
reprsentant de la premire nation du monde. Il crivait le mme
jour  Canclaux pour le prvenir que le Directoire ne resterait pas
tranquille spectateur de la conduite hostile du roi de Naples.

[Note 377: _Correspondances_, t. III, p. 352.]

Cette fois encore l'entre en campagne des Napolitains fut remise
 des temps plus propices. L'Autriche en effet venait de signer la
paix de Campo-Formio, et tous les princes italiens, qui s'taient
compromis par leur attitude fanfaronne, n'avaient plus qu'
faire oublier leurs vellits d'indpendance. Tel fut le cas du
roi Ferdinand. Il dut contenir jusqu' nouvel ordre son ardeur
belliqueuse et feindre pour la France et son reprsentant sinon de
l'amiti, au moins une grande bienveillance. Il fut mme oblig, en
vertu des traits, d'observer la plus stricte neutralit entre les
puissances qui n'avaient pas encore dpos les armes, c'est--dire
entre la France et l'Angleterre; mais ce fut bien  contre-coeur
qu'il se rsigna  cette comdie politique. Le roi de Naples n'tait
et ne pouvait tre qu'un ennemi cach de la France. Il consentait 
dissimuler, mais il se rservait d'intervenir.

Lorsque, dans le courant de l'anne 1798, la France se dcida
 renverser la Papaut, et cra la rpublique romaine, la cour
napolitaine fut pouvante de ce dnouement imprvu, et l'explosion
faillit avoir lieu. Si, ds ce moment, l'Angleterre s'tait rsolue
aux sacrifices d'argent qu'elle fit plus tard, si, en un mot, elle
avait pris  sa solde les Napolitains, il est hors de doute que la
cour napolitaine se serait dclare en sa faveur. Les lettres intimes
changes, durant cette priode, entre la reine Marie-Caroline et sa
confidente Emma le prouvent surabondamment. La reine ne parle[378]
qu'avec horreur des progrs et des victoires de la France. Tout cecy
me rend bien compltement malheureuse, lui crit-elle en apprenant
l'entre de Berthier  Rome. Dans la semaine on va expdier un
courrier  Londres pour voir s'il n'y aurait pas moyen de faire
resouvenir cette brave Nation qu'ils perdent l'Italie, son commerce
 jamais et dans nous leurs plus fidles allis. Elle a grand soin
de conserver des relations suivies avec Londres. Entre temps[379]
je veux vous aviser que, ce soir, part un courrier pour Londres qui
usera toutes les prcautions pour ne pas tomber entre les mains de
ces monstres nos voisins. L'Angleterre repoussa ses ouvertures.
Elle ne se sentait pas encore menace directement: mais tout changea
du jour au lendemain, quand elle apprit que Bonaparte venait de
s'embarquer pour l'gypte. Tout changea galement  Naples, qui ne
redoutait plus la prsence du conqurant de l'Italie.

[Note 378: Gagnire, p. 46.]

[Note 379: Gagnire, p. 46.]

Telle tait pourtant la frayeur qu'inspiraient encore les armes
franaises que la cour de Naples, malgr sa haine et ses esprances,
n'osa pas se dclarer du jour au lendemain. La reine se contenta
d'avertir la flotte anglaise de nos moindres dmarches, et de
former des voeux pour son succs. Les coquins de franais,
crivait-elle[380]  Emma Hamilton, prtendent avoir des secrets pour
incendier la flotte anglaise. J'espre bien que cela n'est pas vrai.
Le vent et le bon Dieu veuillent bien les bnir (les Anglais) et les
accompagner! Mes voeux, prires les suivent, et je brle d'tre au
moment o toutes nos forces et moyens les aideront, et prouveront ce
que je serai toute ma vie, leur sincre et reconnaissante amie. En
attendant cet heureux moment, on commenait  ne pas pargner  nos
nationaux les mauvais procds. Quelques btiments franais avaient
t enlevs par les Anglais dans les eaux napolitaines, Garat, notre
ambassadeur  Naples, leva officiellement des rclamations. On ne
lui rpondit mme pas et voici comment la reine rendait compte[381]
de cette insulte  son amie: Garat a fait un ofice (note) pour les
Proies (prises) digne de Garat et de ses cometans, mais qui aura
rponse comme il faut. On expdie  Paris nos plaintes sur cet office
et sur Malthe, mais plaintes hautes, et demain on expdie  Londres
et  Vienne pour les pousser.

[Note 380: GAGNIRE, p. 50.]

[Note 381: GAGNIRE, p. 50, 51.]

La cour napolitaine ne cherchait donc qu'un prtexte pour rentrer en
campagne. Elle allait mme au-devant de nos rclamations, en nous
fournissant d'elle-mme de srieux griefs. Par le trait de 1796, il
avait t convenu que le roi fermerait ses portes aux Anglais. Or,
l'amiral Nelson, dans sa course furieuse  travers la Mditerrane
 la poursuite de la flotte franaise, venait d'arriver en Sicile
avec une escadre trs avarie et manquant de vivres. Il demanda
l'autorisation de se ravitailler. C'tait non seulement rompre les
engagements pris avec la France, mais encore fournir un concours
effectif  l'Angleterre. Le roi Ferdinand hsitait, mais la reine,
excite et encourage par lady Hamilton, l'emporta. Des ordres
secrets permirent au gouverneur de Syracuse de fournir  Nelson tout
ce dont il aurait besoin. Il tait difficile de rendre  l'amiral
un service plus opportun. Aussi bien il le reconnaissait lui-mme.
Voici comment, dans son testament, il s'exprime sur ce point: La
flotte anglaise commande par moi n'aurait jamais pu la seconde fois
retourner en gypte, si l'influence de lady Hamilton sur la reine
de Naples n'avait obtenu qu'on crivit des lettres au gouverneur de
Syracuse pour qu'il se mit en devoir de ravitailler la flotte de
toutes choses. Arrivs  Syracuse nous remes toutes les provisions.
De l je me rendis en gypte o je dtruisis la flotte franaise.

Ce fut donc la trahison napolitaine qui rendit possible le dsastre
d'Aboukir. Il est vrai que jamais nouvelle n'excita de pareils
transports. Ce fut  Naples comme un dlire, quand on apprit que le
jour tait enfin venu d'assouvir une haine trop longtemps contenue.
La reine ne sait plus contenir l'expression de sa joie. Quel
bonheur, quelle gloire, crit-elle  sa chre Milady, quelle
consolation pour cette unique, grande et illustre nation. Que je
vous suis oblige, reconnaissante! J'ai pleine vie. J'embrasse
mes enfants, mon mary ... Hope, hope, je suis folle de joie. Ce
fut bien autre chose lorsque le vainqueur, cdant aux pressantes
invitations qu'on lui avait adresses, se dcida  jouir de son
triomphe en s'arrtant[382]  Naples. Jamais souverain ne fut reu
avec plus d'apparat. La cour entire se porta  sa rencontre. On le
flicita, on l'embrassa, on le proclama par avance le librateur de
l'Italie.  son dbarquement les lazzaroni rptrent ces cris, et la
toute belle Emma, qui tait alle  sa rencontre sur le _Vanguard_,
tomba vanouie, foudroye d'motion,  la vue du hros, mais elle
eut soin de tomber dans ses bras, car c'tait une scne prpare
qu'elle venait de jouer en comdienne consomme, et Nelson, si brave
en prsence de l'ennemi, mais si crdule et si confiant vis--vis
des femmes, venait de tomber dans le pige qu'on lui tendait.
Nous ne voulons pas en effet remuer le bourbier de la corruption
italienne; il nous suffira de dire qu'Emma Hamilton qui poussait
jusqu'aux dernires complaisances le dvouement  Marie-Caroline et 
l'Angleterre, eut bientt subjugu le rude marin, et, quand elle eut
muscl ce lion, elle le livra  son amie, et mit avec lui la flotte
anglaise et aussi l'honneur de l'Angleterre au service des passions
et des rancunes de la cour de Naples.

[Note 382: Lettre de Nelson  sa femme: Sir William et lady Hamilton
vinrent au-devant de moi, accompagns d'une multitude de barges
et de canots chargs d'emblmes et dcors de banderoles. L'un et
l'autre taient convalescents ... Milady de s'lancer et de tomber
inanime devant moi: je la crus morte. Ses larmes heureusement se
firent un passage et elle parut aussitt soulage. Le roi arrivait.
Cette seconde scne, dans son genre, fut des plus attendrissantes.
Sa Majest daigna me tendre la main, en m'appelant son librateur,
et en me donnant tous les autres noms qu'ait jamais invents la
reconnaissance. Enfin, mme Naples, je crois, m'a proclam son
librateur.]

Aprs un pareil clat, la guerre tait invitable. Forte de l'appui
de Nelson, et de la prsence de la flotte anglaise, la reine
Marie-Caroline aurait voulu entrer immdiatement en campagne.
De nombreux soldats avaient t enrgiments. On en comptait,
vtrans ou conscrits, prs de 60,000. Ils avaient t runis sur
la frontire du nord, surtout au camp de San Germano, et la cour
assistait aux manoeuvres. Marie-Caroline, comme autrefois sa mre
l'illustre Marie-Thrse, aimait  parader devant les troupes, en
brillant uniforme, casaque bleu de ciel toute brode de lis d'or,
et panache blanc au chapeau. Ce qui augmentait sa confiance, c'est
que l'Autriche lui avait envoy pour commander cette arme un
gnral, ou plutt un thoricien militaire, de grande rputation, le
fameux Mack. Ce dernier s'tait aussitt rendu  son poste, et du
matin jusqu'au soir il exerait ses soldats, organisant marches et
contremarches, attaques de nuit, surprises, etc. Tout ce mouvement
en imposait. La reine et ses amis croyaient de bonne foi que Mack
allait remporter victoires sur victoires. Nelson, observateur plus
clairvoyant, n'avait pas d'illusions. Il avait inspect l'arme de
San Germano, et tudi son gnral. Mack, crivait-il  l'amiraut,
ne peut bouger sans emmener cinq voitures. Cela m'a donn une bien
triste opinion de lui. Il n'pargnait pas les railleries  l'adresse
de son collgue. Ces hommes iront jusqu' Paris, lui disait un jour
l'Autrichien. Oh non, rpondit froidement Nelson, la police ne le
souffrirait pas. On raconte mme qu'assistant  une manoeuvre de
l'arme napolitaine qui n'avait pas russi. Cet homme, se serait-il
cri en parlant de Mack, ne connat pas le premier mot de son
mtier!

Telle n'tait pas l'opinion de Marie-Caroline, qui pria le grand
homme en esprance de tout disposer pour une prochaine entre en
campagne. Aussitt Mack apporta un plan d'invasion admirable. 
l'entendre, il suffisait de pousser devant soi les 15 ou 20,000
soldats qui gardaient la Rpublique romaine. Les Pimontais[383]
seconderaient ce mouvement par une insurrection, et les Anglais
dbarqueraient  Livourne une division qui couperait la retraite
 nos soldats. Enfin, les Autrichiens dboucheraient dans la
Haute-Italie et triompheraient sans peine des Franais dmoraliss
par cette attaque gnrale. Certes, le plan tait merveilleux sur le
papier, mais,  ce moment mme, le Pimont tait annex  la France,
les Autrichiens taient rsolus  temporiser encore, et les Anglais,
toujours prudents, entendaient bien ne dbarquer  Livourne que pour
profiter de la victoire et nullement pour la prparer. En fin de
compte, la cour de Naples entrait seule en campagne.

[Note 383: Le prince Belmonte Pignatelli avait crit  ce propos
au ministre pimontais Priocca une lettre, qui fut intercepte, et
qui prouve  quel point d'aveuglement et de passion tait arrive
la cour napolitaine. Nous savons que, dans le conseil de votre
roi, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides,
frmissent  l'ide de parjure et de meurtre, comme si le dernier
trait d'alliance entre la France et la Sardaigne tait un acte
politique  respecter. N'a-t-il pas t dict par la force oppressive
du vainqueur? De pareils traits ne sont que des injustices du plus
fort  l'gard de l'opprim qui, en les violant, s'en ddommage 
la premire occasion que lui offre la faveur de la fortune. Lettre
cite par Coletta, t. II, p. 46 de la Traduction franaise.]

Malgr son incurable apathie, le roi Ferdinand ne manquait pas de bon
sens. Il comprenait trs bien qu'on lui promettait beaucoup, mais
il ne voyait rien venir et aurait dsir ne pas se compromettre.
Plusieurs de ses ministres, Pignatelli, Marco, Gallo, Colli, Parisi,
l'engageaient  ne pas se mettre en avant, mais Acton et la reine
avaient dcid qu'on partirait. Marie-Caroline arracha l'ordre fatal
 son mari. On prtend mme qu'elle inventa une fausse lettre de
l'empereur d'Allemagne, son frre, qui provoquait le commencement des
hostilits. Le pauvre roi se laissa persuader, et, sans seulement
dclarer la guerre aux Franais, les somma d'vacuer les tats
romains.

Mack avait sous ses ordres immdiats prs de 50,000 hommes;
admirables soldats,  ne considrer que leur apparence. Pour les
quiper on avait puis le trsor; mais ce n'taient que des soldats
de parade qui n'avaient jamais vu le feu; mal commands, sans
discipline, sans tradition d'honneur militaire. Pourtant, comme ils
formaient une masse aprs tout imposante, s'ils s'taient avancs en
une seule colonne dans la direction de Rome, ils auraient peut-tre
battu les Franais, car notre arme ne comptait que 46,000 hommes
environ, disperss dans tout le pays. Mack, par bonheur pour nos
soldats, tait l'homme des vieilles traditions. Il voulut envelopper
les Franais et divisa ses soldats en six colonnes qui, par des
chemins diffrents, devaient tomber sur nos soldats isols, et,
infailliblement, les craser. Il n'avait oubli qu'une chose, qu'il
fallait, avant de les envelopper, les battre, et nos soldats, par
une srie d'habiles manoeuvres, allaient non seulement suppler 
l'insuffisance du nombre par la supriorit de leur tactique, mais
encore remporter une clatante victoire.

Le gnral en chef de l'arme franaise tait Championnet, mort
trop jeune pour sa rputation, car il et t un des plus glorieux
lieutenants de Napolon. Championnet s'tait signal  la reprise
des lignes de Wissembourg et au dblocus de Landau. Nomm gnral
de division  l'arme de Sambre-et-Meuse, il fit, sous les ordres
de Jourdan, toutes les belles campagnes qui portrent si haut le
renom de cette arme. Championnet avait une audace extraordinaire,
beaucoup de prsence d'esprit et un entrain singulier. Il avait
tudi soigneusement son mtier et le pratiquait avec amour. Nomm en
1798 gnral en chef de l'arme de Rome, et averti  temps du pril,
il prit le parti d'vacuer la capitale, et de se retirer en arrire
sur l'excellente position dfensive de Civita-Castellana, o il
concentra toutes ses forces. Il savait que ce sacrifice n'tait que
momentan et qu' la premire victoire la capitale retomberait bien
vite entre ses mains. Cette sage conduite contrastait avec l'absurde
stratgie de Mack, qui divisait ses forces au moment o il aurait d
les runir. Il est vrai que le gnral autrichien se croyait sr de
la victoire. N'avait-il pas envoy  son adversaire un ultimatum[384]
par lequel il lui accordait quatre heures pour s'engager par crit
 vacuer Rome et la Toscane: La rponse doit tre positive et
catgorique, ajoutait-il. Une rponse ngative serait considre
comme une dclaration de guerre, et Sa Majest Sicilienne soutiendra
les armes  la main la juste demande que je vous adresse en son nom.
Championnet ne rpondit  cette insultante bravade que par le silence
du mpris; mais le plus singulier c'est que la reine Marie-Caroline
prit ce silence pour un acquiescement. J'ai eu hier soir, grce 
Dieu[385], crivait-elle  sa chre Emma, des nouvelles du roi, de
Frosinone. Il y est arriv heureusement. Messieurs les rpublicains
ont cd  la sommation et sont partis.

[Note 384: Cette incroyable bravade, d'une longueur dmesure, est
reproduite in extenso dans le rapport adress par Lomonaco  Carnot.]

[Note 385: Gagnire, p. 81.]

Pendant ce temps les colonnes napolitaines s'branlaient toutes
 la fois, et s'avanaient firement sur les routes, o elles ne
rencontraient aucune rsistance. Le 27 novembre Mack faisait son
entre  Rome, et courait  Civita-Castellana. Sa marche tait si
rapide que ses soldats mouraient de faim et tombaient de fatigue.
Le roi entrait  son tour  Rome, mais comme un triomphateur. Pour
se reposer sur ses lauriers, il descendait  son palais Farnse et
s'empressait d'crire au pape Pie VI la curieuse lettre que voici:
Votre Saintet apprendra par cette lettre que, par la grce de Dieu
et la miraculeuse protection de saint Janvier, je suis entr en
triomphateur dans Rome, la ville sainte. Les impies qui l'occupaient
ont fui pouvants devant la croix du Christ et mes armes. Laissez
donc votre modeste asile de la Chartreuse et, sur les ailes des
anges, comme la vierge de Lorette, venez et descendez au Vatican
pour le purifier par votre sainte prsence. Il crivait galement
au roi de Pimont pour l'engager  se jeter sur les Franais. La
populace romaine, aussi folle que ce grotesque souverain, n'avait pas
attendu la prsence des Napolitains pour se livrer  tous les excs.
Les maisons des patriotes avaient t pilles, et plusieurs d'entre
eux massacrs. Des juifs furent jets dans le Tibre. Deux rfugis
napolitains, les frres Corona, furent mme saisis et excuts par
ordre du roi.

Napolitains et Romains taient encore dans l'exaltation de cette
facile conqute, quand on apprit que deux des colonnes napolitaines,
celles que commandaient Micheroux et San Filipo, venaient d'tre
battues par les Franais  Fermo et  Terni. Ces premiers checs
refroidirent singulirement l'enthousiasme. Nelson, qui prvoyait le
rsultat final, crivit  l'amiraut: Si Mack est dfait, le royaume
sera perdu en quinze jours, car l'empereur d'Autriche n'a pas encore
fait bouger son arme, et le royaume de Naples rduit  lui-mme
n'est pas en tat de rsister. Marie-Caroline elle-mme commena 
rflchir sur les inconvnients de la prcipitation[386]. Dans les
lettres qu'elle adressait alors  sa chre confidente, elle parlait
de se retirer aux champs et vantait le bonheur des paysans. Elle
disait[387] aussi, avec un singulier pressentiment de l'avenir: Il
n'y a pas encore eu bataille, et nos troupes se comportent trs mal.
Cela m'attriste et m'anantit. Elle prenait mme ses prcautions en
cas de dfaite, et s'criait: Nous ferons de tout, si ces malandrins
viennent en masse. Nous sacrifierons vie, tout. Mais si ces gens-l
(les Napolitains) continuent  fuir comme des lapins, nous sommes
perdus. Aussi la permanence du brave amiral,  qui je pourrai
confier, en cas de malheur, mes chers enfants sera un grand bien.
Nous ferons tout except de nous avilir, mais j'ai l'esprit bien
oppress.

[Note 386: Gagnire, p. 84.]

[Note 387: Id., p. 85.]

Ces sinistres pressentiments ne devaient que trop se raliser! Mack
comprenant un peu tard la faute qu'il avait commise et apprenant que
Championnet concentrait toutes ses forces  Civita-Castellana pour
reprendre ensuite l'offensive, voulut alors prvenir ce mouvement,
mais il fut surpris en flagrant dlit de concentration et les
Napolitains ne purent soutenir le choc de nos vieilles bandes.
Ils s'vanouirent au bruit du canon, et la dbcle commena. 
Monte-Buono, Otricoli, Calvi, Regnano, partout o ils essayrent
de tenir tte, ils furent crass. Un seul corps napolitain, celui
que commandait un migr, le gnral Damas, soutint l'honneur du
drapeau. Il fut battu  la Storta,  la Toscanella,  Orbitello, mais
obtint une capitulation honorable. Les autres gnraux ne savaient
que fuir. Canons, drapeaux, prisonniers tombent entre nos mains,
et la retraite se convertit en droute surtout lorsque Mack, qui
aurait voulu rsister dans Rome, se voit abandonn par le roi et
donne l'ordre d'vacuer les tats romains[388]. Toujours battus et
toujours malheureux, commands par des trangers, voyant dans leurs
rangs beaucoup de Franais, gnraux ou colonels, qui, en qualit
d'migrs, taient intresss  fuir pour chapper aux dangers de
la captivit, les Napolitains supposrent qu'ils taient trahis.
Leurs chefs furent traits par eux de jacobins et les liens de la
discipline se relchrent.

[Note 388: Coletta, Histoire de Naples, t. II, p. 56.]

Ce fut bien pis encore quand on apprit que Championnet, passant de la
dfensive  l'offensive, et non content d'tre rentr  Rome aprs
dix-sept jours d'absence, se disposait  attaquer le roi dans ses
propres tats. Sans doute la prudence conseillait au jeune vainqueur
de se maintenir  Rome, mais il venait, avec moins de 45,000 hommes,
de disperser une arme trois fois plus considrable et il apprciait
 leur juste valeur et le courage des Napolitains et surtout les
talents de leur gnral: aussi rsolut-il de pousser en avant.
C'tait pourtant une entreprise bien hardie que de s'enfoncer avec
une aussi faible arme, loin de ses communications, et dans un pays
 peu prs inconnu, dont les habitants pouvaient soutenir une guerre
de partisans longue et dangereuse; mais Championnet comptait sur ses
soldats, et mprisait ses ennemis. Il poursuivit donc les Napolitains
 outrance.

Tout favorisa le jeune vainqueur.  sa gauche Duhesme, Monnier et
Rusca s'emparaient des Abruzzes et entraient sans coup frir 
Civitella del Trento et  Pescara, deux places fortes qui auraient pu
soutenir un long sige.  droite, Ney occupait Gate  la premire
sommation; au centre Championnet poussait Mack devant lui, lui
enlevait prisonniers et canons, et le rejetait en dsordre derrire
le Volturno. Ce fleuve est rapide et profond. Il forme une barrire
difficile  franchir. Il est de plus dfendu par la forte place
de Capoue. Mack s'y arrta et appela les paysans napolitains aux
armes. Cet appel fut entendu. En quelques jours plusieurs milliers
de partisans entrrent en campagne. Ils remportrent mme quelques
succs. Championnet fut repouss  Capoue, eut pendant trois jours
ses communications coupes, et fut oblig d'attendre que ses
autres divisions l'eussent rejoint. Mack ne sut pas ou ne voulut
pas profiter de ce retour de fortune. Comprenant que ces bandes
indisciplines ne pouvaient rsister  une arme aussi fortement
organise que l'arme franaise, il entra en ngociations avec
Championnet et signa bientt avec lui, le 11 janvier 1799, un
armistice par lequel il cdait aux Franais tout le royaume de Naples
au del du Volturno, et leur payait une contribution de guerre de
huit millions.

 cette nouvelle, l'arme napolitaine se rvolta. Elle cria  la
trahison, et, au lieu de s'en prendre  sa propre lchet, voulut
massacrer le gnral que nagure elle proclamait le librateur de
l'Italie. Mack n'eut d'autre refuge que l'arme franaise. Bien qu'il
eut tenu,  l'gard de Championnet et de ses soldats, un langage
peu convenable, le gnreux vainqueur, oubliant ses injures, le
reut avec empressement, l'admit  sa table, et lui laissa mme son
pe. Seulement, autoris qu'il tait par le refus d'excuter les
conditions de l'armistice, il s'avana contre Naples, et annona
qu'il tait dtermin  la prendre d'assaut en cas de rsistance.

Naples tait alors en pleine anarchie. Elle appartenait  la
populace qui s'y livrait  d'affreux excs, car toute autorit, tout
gouvernement avaient disparu. Le roi se discrditait  plaisir.
Aprs s'tre fix  Rome en triomphateur antique et en restaurateur
de la Papaut, il avait fui honteusement,  la premire nouvelle de
l'approche des Franais. Il avait mme pri son grand cuyer, Ascoli,
de changer d'uniforme avec lui, et l'avait trait en souverain,
tant qu'il ne s'tait pas cru en sret derrire les murailles de
son palais. Quand les Franais approchrent de la capitale, le
grotesque Nazone, comme le surnommaient les lazzaroni, troubl dans
sa bate quitude, ne sut qu'accabler de ses sarcasmes la reine et
ses confidents, qui taient la cause principale de la catastrophe,
mais il ne prit aucune mesure pour la prvenir. Au contraire, au lieu
d'apaiser le peuple qui s'agitait, et menaait d'gorger ministres
et gnraux, le roi ordonna de distribuer des armes aux lazzaroni.
C'tait en quelque sorte mettre le feu aux poudres. Aussitt
commencrent les assassinats et les pillages. Un des serviteurs du
roi, Antonio Ferreri, qu'il avait envoy en Autriche pour demander
 son beau-frre l'Empereur quelques renseignements prcis, fut
assassin aux portes mmes du palais, et sous les yeux de Ferdinand.
Les assassins montrent le cadavre dans le palais, et forcrent le
roi  jurer, la main tendue sur le mort, qu'il ne quitterait pas
Naples.

Ferdinand n'avait jusqu'alors, malgr les sollicitations de la reine,
manifest aucun dsir de quitter sa capitale. tait-ce courage de
sa part, tait-ce plutt crainte de changer d'habitudes, ou bien
encore difficult de fuir, puisque les lazzaroni assigeaient les
grilles du palais? L'assassinat de Ferreri prcipita sa rsolution.
Il annona donc qu'il tait dcid  passer en Sicile, et pria Nelson
de l'aider  excuter ce projet. La reine se prparait[389] depuis
longtemps  cette fuite. De concert avec l'ambassadeur Hamilton et
sa triste pouse, elle avait tout dispos pour un dpart clandestin.
Les meubles prcieux de la couronne, les chefs-d'oeuvre de l'art,
et tout le numraire, depuis longtemps entass dans la prvision
d'une catastrophe, avaient t soigneusement emballs. La liste
des personnes qui devaient accompagner la famille royale avait
t discute; chacun des favoriss avait mme reu une sorte de
laissez-passer, que le hasard des temps a conserv. C'est une sorte
de carte figurant trois enfants joufflus, dont l'un sonne de la
trompette sous un cyprs et agite la main gauche pour appeler les
deux autres. Dans un des angles est une ligne imprime: Imbarcate,
vi prega M. C. On attendait pourtant l'autorisation royale.  peine
le roi l'eut-il accorde que Nelson prta son concours  cette
fuite honteuse, et l'organisa avec autant de soin que s'il se ft
agi d'un ordre de combat. C'est lui qui, par un passage souterrain
qui conduisait du palais  la mer, fit embarquer par des matelots
anglais les caisses et les bagages: c'est lui qui reut les fugitifs
dans trois chaloupes: la premire ne devait prendre  son bord que
la famille royale, Acton, Castelcicala, Belmonte et Thurn. Les
deux autres emportaient ple-mle chambellans et dames d'honneur,
nourrices et domestiques, aumnier et apothicaire, sans oublier
monsieur Pernet, cuisinier du roi. Le convoi se composait de trois
vaisseaux anglais et d'une frgate napolitaine, le Sannita. Le
commandant de cette frgate, l'amiral Caracciolo, suppliait le roi de
monter  son bord, le pont du Sannita tant encore terre napolitaine.
Le roi allait y consentir, mais Marie-Caroline ne voulait pas se
sparer de sa chre Emma, dj embarque sur le vaisseau de Nelson,
le Vanguard, et ce fut l'Angleterre qui donna l'hospitalit  cette
triste famille. Pendant deux longues journes les vents contraires
retinrent l'escadre dans la rade. Nobles et prtres, fonctionnaires
et soldats, ne pouvant croire  tant de lchet, envoyrent au roi
dputs sur dputs pour le supplier de ne point les abandonner.
Ferdinand ne voulut recevoir que l'archevque et ce fut pour lui
dclarer que sa dcision tait irrvocable. Le 23 dcembre au soir,
Nelson se dcida  lever l'ancre. Une affreuse tempte assaillit le
convoi. La famille royale se crut perdue, et le roi dchargea sa
colre par de furieuses invectives contre sa femme et ses confidents.
Un de ses enfants, le prince Albert, tomba soudainement malade,
et mourut entre les bras de lady Hamilton. Durant une embellie on
remarqua la faon admirable dont se comportait le Sannita. Le roi
en fit  dessein l'observation  Nelson, dont l'orgueil froiss ne
pardonna jamais  Carracciolo. Ce fut seulement le 26 dcembre que le
Vanguard entra dans le port de Palerme.

[Note 389: Lire au sujet de ces prparatifs les curieuses lettres
adresses par la reine  Emma Hamilton. En voici quelques extraits
(Gagnire, p. 94): Je brle de vous envoyer ce soir tout notre
argent d'Espagne, du roi et le mien. Ils sont [Montant illisible]:
Voil tout notre avoir, mais nous n'avons jamais thsauris. Les
diamants de toute la famille, hommes et femmes, arriveront demain
soir pour tre tout consign au respectable amiral lord Nelson.
Id., p. 96. 18 dcembre: Voici encore trois malles et une petite
caisse. Dans les trois premires, il y a un peu de lingerie pour tous
mes enfants, pour servir  bord et quelques habits dans la caisse.
J'espre ne pas tre indiscrte en vous les envoyant. Le reste de
ce qui pourra aller ira sur un btiment sicilien. Id. 19 dcembre:
J'abuse de votre bont et de celle de notre cher amiral. Les caisses
grandes, faites-les dposer  fond de cale, et petites plus  porte
de la main. C'est que j'ai malheureusement une nombreuse famille.
Je suis dans le comble de la dsolation et des larmes ... Adieu, ma
chre. L'horrible ruine abrge deux tiers de notre pure existence.
Je m'en remettrai  la divine Providence et m'en ferai une raison.
Id. p. 97. 19 dcembre: Voyez les bijoux de toute une malheureuse
famille, le paquet de notre personnelle et un peu d'argent, et une
caisse avec des chemises et hardes en cas de besoin sur le bord.
Demain, j'enverrai des autres pour mes enfants, tant douze personnes
de famille ...]

Telle fut la dplorable issue de la prise d'armes napolitaine. Ce
qu'il y eut de plus honteux dans cette campagne, ce ne fut pas un
premier revers qui pouvait se rparer, mais le soudain effondrement
qui prcipita cette fuite honteuse, et surtout le dpart clandestin
de cette cour, qui ne trouvait de sauvegarde que sous le pavillon
anglais. Aussi bien la famille royale avait pris ses prcautions.
Les caisses, au dmnagement furtif desquelles avait prsid
l'ambassadrice d'Angleterre, contenaient un vritable trsor. D'aprs
le rapport de Nelson  son commandant en chef, lord Saint-Vincent
Lady Hamilton, du 14 au 21 dcembre, reut toutes les nuits les
richesses de la famille royale, ainsi que les bagages des nombreuses
personnes  embarquer. Quant au numraire, je suis dpositaire de
deux millions cinq cent mille livres sterling (62,500,000 francs).
C'est ce que Marie-Caroline appelait un peu d'argent et quelques
bijoux.

Les Anglais, gens prudents et aviss, voulurent tourner  leur profit
la protection qu'ils accordaient aux fugitifs. Avant de quitter
Naples, et sous le prtexte de ne pas laisser tomber entre les mains
des Franais des ressources qui pouvaient leur servir, ils brlrent
les chantiers de construction et les arsenaux, et incendirent
toute la flotte de guerre. En plein jour, le comte de Thurn ordonna
l'incendie de deux vaisseaux napolitains et de trois frgates qui
taient  l'ancre dans le golfe. Le feu[390], quoique au milieu
du jour, apparaissait aux spectateurs sous une couleur sombre et
blanchtre. On voyait les flammes sortir comme de la mer, se glisser
le long des flancs des vaisseaux, s'lancer  travers les mts, les
vergues, les cbles goudronns et les voiles, dessinant en traits de
feu les vaisseaux qui, un instant aprs, tombaient rduits en cendres
et disparaissaient. Aprs tout, n'tait-ce pas une flotte de moins
dans la Mditerrane, et le service que l'Angleterre rendait aux
Bourbons ne valait-il pas le sacrifice de quelques btiments qu'on
remplacerait plus tard?

[Note 390: Coletta, ouv. cit., t. II, f. 77.]

Pendant ce temps Championnet s'approchait de Naples. Ferdinand avait
dlgu tous ses pouvoirs au prince Pignatelli, qu'il avait nomm
vice-roi et vicaire gnral. Pignatelli n'tait qu'un personnage de
reprsentation tout  fait incapable de s'lever  la hauteur des
circonstances. Il ne sut que rpandre dans le peuple de furibondes
dclamations, tout en envoyant une dputation aux Franais, Bientt
mme, ne se croyant plus en sret derrire les murailles du fort
Saint-Elme, il s'embarqua secrtement pour la Sicile. Cette honteuse
dfection livrait la ville  la populace. Les lazzaroni, dont la
fureur tait augmente par l'imminence du danger, essayrent de
dfendre la capitale, et ils le firent avec plus de bravoure qu'on
ne pouvait l'attendre de leur part. Seulement, sous le prtexte
d'arrter la trahison, ils se livrrent  de tels excs que tout
ce qu'il y avait de gens honntes et modrs souhaitaient l'entre
des Franais. On crivit  Championnet pour le prvenir que Naples
ouvrirait ses portes aux Franais. En effet, le fort Saint-Elme nous
fut livr, mais les lazzaroni se dfendirent dans les rues, et ils
allaient peut-tre incendier la ville, si un de leurs chefs, fait
prisonnier et trait avec beaucoup d'gards par les Franais, ne leur
et persuad de dposer les armes et de traiter avec les vainqueurs
(janvier 1799).

Championnet, par la prise de Naples, tait le matre de presque toute
la partie continentale du royaume. Deux mois et moins de 20,000
hommes lui avaient suffi pour repousser l'invasion napolitaine et
dsarmer les lazzaroni. Cette courte et brillante campagne lui valut
une grande rputation. Le Directoire le chargea de consolider sa
conqute et d'organiser le pays en rpublique. Cette transformation
tait au moins prmature. Ni les moeurs, ni les traditions
napolitaines ne prparaient  un changement aussi radical, mais
le peuple aime tout ce qui est nouveau, et la bourgeoisie, dont
tous les voeux se trouvaient de la sorte plus que combls, accepta
avec plaisir les propositions franaises. Tout ce que Naples
renfermait alors de noms illustres et d'hommes considrs se rallia
immdiatement; les nobles suspects  la cour, et les propritaires
suspects aux lazzaroni se runirent  Championnet. Ils devinrent
rpublicains par instinct de conservation. On dcida donc qu'une
rpublique nouvelle serait institue, que sa constitution serait
modele sur la constitution franaise et que la nouvelle rpublique
serait intitule Parthnopenne, du nom port jadis par Naples.
Cinq directeurs furent chargs du pouvoir excutif. Le docteur
Cirillo devint prsident du Corps lgislatif; un ancien capitaine
d'artillerie, Manthone, fut nomm ministre de la guerre et gnral
en chef de l'arme; le prince Caracciolo, qui tait revenu de
Sicile, eut le commandement des quelques chaloupes canonnires qui
composaient la marine parthnopenne; enfin on leva deux lgions de
volontaires. Il y eut alors une heure de joie et d'esprance. On crut
 l'avenir de la jeune Rpublique. Les plus nobles dames qutaient
dans les glises pour les blesss. On ne reprsentait plus au thtre
que les tragdies d'Alfieri, tout imbues de l'esprit rpublicain.
Une femme qui fut  la fois peintre et improvisatrice, et qui
devait mourir martyre, Eleonora Pimentel, rdigeait le _Moniteur
rpublicain_ et rchauffait de sa verve brlante les esprits attidis
et dcourags. Les lazzaroni eux-mmes acceptaient la rvolution.
Championnet n'avait-il pas donn une garde d'honneur  leur saint
favori, saint Janvier, et, malgr les insinuations des royalistes,
le miracle de la liqufaction du sang n'avait-il pas eu lieu dans
les formes ordinaires, et mme plus vite que d'habitude? Il est vrai
que le gnral avait eu la prcaution de prvenir le cur de la
cathdrale qu'il le rendait responsable des dsordres qui pourraient
s'lever si le miracle n'avait pas lieu.

Cet enthousiasme ne devait pas tre de longue dure. L'idylle allait
tourner au drame. La jeune Rpublique avait trop d'ennemis intresss
 sa ruine. Elle allait bientt succomber.

Ce furent les Franais qui l'abandonnrent les premiers. Il est
vrai qu'ils cdrent  la ncessit. La seconde coalition venait
d'clater. Nos armes taient battues en Allemagne, menaces en
Hollande et en Suisse, menaces surtout en Italie. C'et t le
comble de l'imprudence, au moment o nous avions besoin de toutes
nos forces, que d'en dtourner une partie pour maintenir et protger
un tat dont la cration avait t tout accidentelle. Championnet
n'tait plus l pour maintenir et perptuer son oeuvre. Ne s'tait-il
pas avis de vouloir protger les Napolitains contre les agents
du Directoire, qui ne cherchaient  faire de la conqute qu'une
opration lucrative? Il avait expuls le commissaire Faypouet, qui
empitait sur ses attributions, et dchir ses dcrets comme tant
injurieux, indcents, sditieux et funestes. Aussi tait-il devenu
l'idole des Napolitains. On dterra dans les registres de baptme
un certain Giovanni Championn, n, il est vrai, quarante ans avant
le Jean Championnet de Valence, mais les lazzaroni n'en crurent pas
moins  l'origine napolitaine de leur conqurant. Ils l'auraient du
reste suivi jusqu'en Sicile, et Championnet s'apprtait srieusement
 passer dans l'le, malgr les Anglais, et  achever sa conqute,
lorsqu'il fut subitement rappel par le Directoire. Il obit sans la
moindre hsitation et revint  Rome, o il fut arrt, puis transfr
 Turin. Il ne devait quitter sa prison que pour marcher  de
nouveaux combats, et mourir, peut-tre empoisonn, au moment mme o
son rival de gloire, son collgue Bonaparte, tranglait la Rpublique
franaise dans l'orangerie de Saint-Cloud.

Macdonald, le successeur de Championnet  l'arme de Naples, fut
donc oblig de battre prcipitamment en retraite, et d'vacuer le
territoire de la Rpublique Parthnopenne pour courir  de nouveaux
dangers, il laissa pourtant au gnral Duhesme quelques soldats qui
tinrent garnison  Capoue,  Gate et dans les forts de Naples.
Les troupes taient insuffisantes, mais au moins leur prsence
attestait-elle que nous n'abandonnions nos allis que par force
majeure, et avec l'espoir d'un prochain retour.

Or la Rpublique Parthnopenne comptait de nombreux ennemis. Sans
parler des Anglais, des Turcs et des Russes qui menaaient ses ctes,
du roi et surtout de la reine Marie-Caroline, qui, de son palais de
Palerme, ne cessait de prcher la contre-rvolution, la Rpublique
avait  redouter surtout ses propres sujets. Le peuple des campagnes
s'tait prononc contre elle. Les sauvages populations des Abruzzes
et de la Calabre avaient, ds le premier jour, refus d'obir. Tant
que les Franais avaient fait respecter et excuter leurs ordres,
on n'avait pas os bouger; mais, ds que leur dpart fut connu,
les bandes s'organisrent et la guerre civile commena, atroce,
sanguinaire, sans piti. Dans la Pouille quatre aventuriers corses,
un laquais, de Cesare, un dserteur, Bocchechiampe, et deux voleurs,
Corbara et Colonna, donnent le signal. Corbara se fait passer pour
le prince Franois, hritier prsomptif du trne, et Cesare, pour le
duc de Saxe. On les croit sur parole. L'archevque d'Otrante se garde
de dmasquer l'imposture. Une des filles de Louis XV, la princesse
Victoire, qui se trouvait alors  Tarente, reconnat publiquement
pour son neveu ce bandit malpropre. Aussitt plusieurs milliers de
paysans fanatiss se rangent sous ses ordres. On vole, on brle,
on tue, et Corbara, qui a ramass beaucoup d'argent, s'enfuit pour
le mettre en sret, et se fait tuer par un corsaire grec. Colonna
disparat galement; Cesare et Bocchechiampe continuent  piller
et ravager l'un la terre d'Otrante, l'autre celle de Bari. Au mme
moment la principaut de Salerne s'insurgeait sous la direction d'un
mauvais policier, Sciarpa. Dans les Abruzzes les paysans prennent les
armes sous la conduite d'un assassin jadis condamn aux galres. Dans
la terre de Labour une troupe de brigands et d'assassins, commande
par le fameux Michel Pezzo, qu'une fantaisie de Scribe a popularis
comme un voleur galant et gnreux sous le nom de Fra Diavolo, et
par un monstre altr de sang, vrai cannibale ou plutt bte froce,
le meunier Gaetano Mammone, massacre et pille sous prtexte de
politique. En deux mois, ce dernier fit fusiller 350 personnes et ses
satellites plus du double. Dans les Calabres enfin l'insurrection
prend les proportions d'un mouvement national. Les Calabrais sont
intelligents, sobres, habitus  une vie rude et active. Ils ont la
pratique des armes  feu. Ils sont excellents pour une guerre de
partisans. Excits par les missaires de Marie-Caroline, ils taient
tout prts  entrer en campagne lorsqu'un de leurs curs, Rinaldi,
crivit au roi,  Palerme, pour lui faire part des dispositions des
habitants. Ferdinand tait alors fort dcourag. Il n'esprait plus
sa restauration que des succs des armes coalises. Les propositions
de Rinaldi furent donc coutes avec indiffrence, mais elles avaient
frapp un ambitieux, jaloux de se distinguer, qui s'offrit pour
conduire l'entreprise. On n'avait rien  perdre, et on pouvait tout
gagner. Le roi accepta cette fois l'offre qu'on lui faisait, et nomma
vicaire gnral du royaume le hardi compagnon, qui lui promettait de
le reconduire  Naples.

Cet homme tait le cardinal Ruffo. Il appartenait  une des
meilleures familles du pays. N'tant que cadet, il avait, suivant
l'usage du temps, embrass la carrire ecclsiastique, o
l'attendaient les honneurs rservs  sa naissance. Il n'avait
longtemps donn que le pire des exemples. Il avait fatigu Rome
et la cour pontificale du bruit de ses dissipations et de son
dsoeuvrement. Pour s'en dbarrasser, le pape Pie VI l'avait nomm
son trsorier apostolique et avait fini par lui donner la pourpre de
cardinal[391]. Ce fut encore pour s'en dbarrasser qu'Acton dcida le
roi Ferdinand  l'envoyer en Calabre.

[Note 391: Un contemporain, Cuoco, l'a trait bien svrement, t.
III,  44. C'tait un sclrat ambitieux, sans principes d'honneur
et de morale. Il avait toujours mille expdients pour russir
dans ses projets. Suo Ruffo ad onta dello porposa onde apparivo
rivestito, non ero che un capo di brianti.]

 peine dbarqu en Calabre, dans les domaines de sa famille, le
nouveau vicaire gnral fut rejoint par des paysans insurgs, des
dserteurs ou des soldats que la Rpublique avait eu l'imprudence de
licencier. Il le fut aussi par des chapps de prison et de bagne.
Tous les curs de la province, marchant eux-mmes  la tte de leurs
paroisses, accoururent sous ses drapeaux.  la tte de ces bandes,
Ruffo s'empare de Mileto, de Cotrone, de Catanzaro et de Cosenza. 
chaque pas en avant, ses bandes grossissent et deviennent peu  peu
une arme. Pour les exciter, il leur promet des rcompenses clestes,
mais aussi l'exemption pendant six ans de tout impt, sans parler
des bnfices  oprer sur les biens des rebelles confisqus par le
trsor royal. Il leur donne pour tendard la croix blanche, pour
cocarde la cocarde blanche des Bourbons et intitule pompeusement sa
petite arme: arme de la Sainte Foi (Santa Fede), et ses soldats
improviss les Sanfdistes.

La Calabre tait conquise. Ruffo entre alors dans la Pouille, la
soumet sans plus de peine, opre sa jonction avec les bandes de
Cesare, Sciarpa, Mammone, Fra Diavolo, et arrive sous les murs de
Naples le 13 juin 1799. Les horreurs commises par les Sanfdistes
sur leur passage dpassent l'imagination. Ruffo lui-mme, s'il ne
donnait pas l'exemple, au moins ne savait pas ou ne voulait pas
interdire le pillage et le massacre  ses hommes. Tout suspect de
libralisme tait alors jet en prison, battu, ou tu, parfois
avec d'odieux raffinements de torture, et ses biens partags entre
ses assassins. Entre tous se signala Mammone: Celui qui crit
ces lignes, lisons-nous dans l'histoire de Vincenzo Cuoco[392], a
vu boire  Mammone du sang humain qui coulait des victimes qu'il
venait de massacrer. Il mangeait devant une table couverte de ttes
frachement coupes, et buvait dans un crne encore sanguinolent.
Aussi bien une sorte de furie sanguinaire semblait dchane sur ces
malheureux Napolitains. Les Anglais eux-mmes donnaient l'exemple
de la frocit. Un lieutenant de Nelson, Towbridge, terrorisait
l'le de Procida. On a conserv de lui une lettre dans laquelle il
demande  l'amiral un honnte juge pour faire pendre sept ou huit
des rebelles ses prisonniers. L'amiral[393] lui promet le juge en
question et ajoute: crivez-moi bientt qu'on a coup quelques
ttes, il ne faut rien moins que cela pour me rconforter un peu.
Or le juge sur lequel on comptait prouva des scrupules. Il voulait
assurer aux condamns les secours de la religion: il prtendait
qu'avant d'excuter les prtres, il fallait les dgrader. Je lui ai
rpondu, crivait Towbridge  l'amiral, qu'il fallait commencer par
les pendre, et que, s'il ne les croyait pas suffisamment dgrads
par cette opration, je me chargerais de le faire. Pendant que ces
officiers anglais changeaient ces sinistres plaisanteries, un autre
Sanfdiste, moins scrupuleux que le juge de Procida, un certain
Vitella, procdait  des excutions sommaires et, comme gage de
bonne amiti, envoyait  Towbridge un singulier cadeau. Notre ami
Towdbrige, crit Nelson  Lord Saint-Vincent, a reu l'autre jour
avec un panier de raisins frais pour son djeuner, la tte d'un
jacobin proprement arrange dans une bote. Towbridge s'excuse de ne
pas me l'avoir fait passer sur ce que le temps tait trop chaud pour
un semblable message. Il est vrai qu'il avait donn  l'assassin un
certificat de bonne conduite, et que, dans son rapport  Nelson, il
le qualifiait de brave garon: A jolly fellow!

[Note 392: Liv. III, p. 239. Chi scrive lo ha vedute egli stesso
beversi il sangue suo, dopo essersi valassate, e cerca con avidita
quelli degli altri scolassati che erano con lui; beveva in un cranio.]

[Note 393: Aussi comprend-on et partage-on l'indignation du
napolitain Cuoco. (Liv. III, p. 216): E voi, Inglesi, voi che vi
chiamate i piu colti, piu buoni tra popoli: voi stessi permetteste,
voi vedeste, voi anche eccitaste tali orrori!]

De tels faits se passent de commentaires. Ils soulvent le dgot et
l'indignation. Ce n'tait pourtant l que le prlude de bien d'autres
tragdies!

 la nouvelle de ces massacres, la terreur se rpandit dans le pays
entier. On comprenait d'instinct que la fureur populaire serait
dpasse par la vengeance royale. Aussi les derniers dfenseurs de
la Rpublique Parthnopenne s'enfermrent-ils  Naples avec la
rsolution d'y combattre jusqu'au dernier soupir, plutt que de
tomber entre les mains des gorgeurs sanfdistes. Le sige de Naples
commena. 60.000 hommes environ entouraient cette ville, tous bien
arms, excits par le fanatisme religieux et toutes les mauvaises
passions dchanes. Dans l'intrieur de la ville les partisans de
la royaut conspiraient, les lazzaroni remuaient de nouveau et bon
nombre d'entre eux mditaient d'ouvrir les portes aux assigeants.
Une division russe accourait  marches forces au secours de Ruffo,
et la flotte anglaise de Nelson, commande en sous-ordre par Foote,
bloquait le port et empchait tout secours ou toute vasion. La
situation des rpublicains tait donc comme dsespre. Ils le
comprirent, et dans l'impossibilit de soutenir la dfense d'une
aussi grande ville avec des forces tellement infrieures, ils
rsolurent de l'vacuer et de s'enfermer dans les forts, afin d'y
attendre des temps meilleurs, ou bien d'y honorer par leur rsistance
les derniers jours de l'indpendance Parthnopenne. Les forts
taient au nombre de trois: les Franais et leur chef, le colonel
Mjean, se retirrent au fort Saint-Elme, et les derniers dfenseurs
de la Rpublique aux forts du Chteau-Neuf et de l'Oeuf.

Les premiers jours du sige furent marqus par d'heureuses sorties.
Les Parthnopens surprirent les Sanfdistes, enclourent une
batterie de canons, firent sauter les caissons et regagnrent leur
poste aprs avoir rpandu la terreur dans le camp ennemi. Ruffo,
trs effray de ce retour offensif, et apprenant d'un autre ct
qu'une flotte franaise de vingt-cinq vaisseaux venait de quitter
Toulon, fit proposer aux assigs une capitulation honorable. Ceux-ci
hsitrent, car ils connaissaient la mauvaise foi napolitaine; mais
le colonel Mjean se laissa, parat-il[394], acheter  prix d'argent
et consentit  livrer le fort Saint-Elme. Comme le gnral russe Her
Handy, le capitaine anglais Foote, et jusqu'au reprsentant de la
Turquie, se portaient garants de la capitulation et s'engageaient
 apposer leur signature  ct de celle du cardinal Ruffo, dont
les pouvoirs en qualit de vicaire gnral, taient illimits, les
Parthnopens se dcidrent  leur tour. Le trait portait que les
garnisons des forts du Chteau-Neuf et de l'Oeuf sortiraient avec les
honneurs de la guerre, et seraient respectes dans leurs biens. On
leur permettait, ou bien de s'embarquer pour Toulon sur des vaisseaux
parlementaires, ou bien de rester dans le royaume sans avoir rien
 craindre pour leur scurit. Ces conditions devaient s'tendre
aux prisonniers faits dans la dernire guerre. Quant aux Franais,
ils resteraient au fort Saint-Elme, et on leur donnait comme otages
quatre des principaux personnages de la cour (19 juin).

[Note 394: La trahison de Mjean n'est que trop prouve. Lire le
rapport accablant de Lomonaco  Carnot, et surtout les deux lettres
de Marie-Caroline  Emma, en date du 7 et du 18 juillet 1799
(GAGNIRE, p. 171): Je vous conjure, que l'on ne paye pas un sou 
Mjean. Aprs une si obstine dfense, ce serait rellement tre dup
et me faire croire que c'est parce que le gnralissime (de l'arme)
cisalpine la veut partager avec Mjean.--Je relve tout ce que vous
me dites de Mjean. Je dsire beaucoup que cette affaire soit mise
entirement au clair et que tout soit dcouvert pour n'avoir plus
avec vous aucune sorte de tratres ...]

L'engagement tait donc solennel. Tout avait t prvu, indiqu,
promis. L'Angleterre, la Russie et la Turquie, par l'intermdiaire
de leurs reprsentants, avaient sanctionn cet engagement contract
par un vice-roi, lgalement investi de pouvoirs illimits. De part
et d'autre, par consquent, on tait tenu de le respecter. En effet,
ds que les otages furent changs, et les hostilits suspendues, les
plus compromis d'entre les vaincus s'embarqurent sur les navires qui
devaient les conduire en France. Soudain Nelson parut  l'entre du
golfe. Son arrive apportait la mort  ceux qui se croyaient  juste
titre sauvs, et sa prsence allait donner le signal d'une raction
odieuse et inexpiable! (25 juin.)

Depuis six mois Nelson tait entirement domin par la reine et par
lady Hamilton. Malgr les admonestations de l'amiraut, malgr les
prires de ses amis, ou les railleries brutales de Souvoroff qui lui
crivait non sans raison que Palerme n'tait pas Cythre, le grand
amiral perdait son temps, sa sant et son honneur dans des plaisirs
excessifs et des ftes qui ressemblaient singulirement  des orgies.
Marie-Caroline et Emma, la seconde surtout, avaient touff en lui le
sentiment de l'honneur, et mme celui de la dignit anglaise. Entre
leurs mains Nelson ne fut plus qu'un instrument, et, par malheur pour
sa rputation, un instrument de vengeance. Affol par leurs discours,
enivr par leurs promesses, surexcit et comme enivr par leur pre
dsir de vengeance, le malheureux amiral accourut de Naples, bien
rsolu  n'accorder aucun pardon. Aussi bien lady Hamilton l'avait
suivi comme pour le mieux surveiller. On assure qu' la vue du
pavillon qui annonait la suspension des hostilits, elle s'lana
sur le gaillard d'arrire o se tenait l'amiral et lui cria dans un
accs de folle colre: Nelson, faites abattre ce pavillon de trve.
On n'accorde pas de trve aux vaincus. Le premier acte de l'amiral
fut en effet de prendre  la remorque et de conduire sous les canons
du chteau de l'Oeuf les vaisseaux, chargs de rfugis, qui, sur la
foi de la capitulation, s'apprtaient  partir pour Toulon, et de les
transformer en prisons flottantes.

Le cardinal Ruffo tait aussitt accouru  bord du _Foudroyant_.
Nelson lui apprit que l'intention du roi tait de considrer comme
nulle et non avenue toute capitulation signe avec des rebelles. Le
cardinal dfendit avec une noble nergie les droits qu'il avait reus
de son souverain, Nelson le traita avec mpris, l'accusa de crer 
Naples un parti hostile aux vues de son souverain et finit par le
congdier. Le capitaine de Foote  son tour fit observer  Nelson
qu'il avait reu de lui le droit de ratifier une capitulation, et
le supplia de faire honneur  la signature de l'Angleterre. Nelson
fut inexorable. Il se dbarrassa mme de ce censeur incommode en
l'envoyant  Palerme pour se mettre avec sa frgate  la disposition
de la famille royale; puis, il attendit pour les excuter, les
rsolutions dfinitives de Ferdinand et de Marie-Caroline.

Un dcret du roi, une lettre de Marie-Caroline  son amie Emma, et
la copie de la capitulation annote par la reine furent prsents 
l'amiral le 27 juin, et firent disparatre ses dernires hsitations,
si toutefois il hsita un instant  se dshonorer pour les beaux yeux
de sa matresse et les flatteries intresses de la reine de Naples.
Voici ces trois documents qui mritent d'tre reproduits comme un
exemple clatant du dsarroi dans les consciences et de l'aveuglement
o peuvent jeter les passions politiques.

Le dcret du roi portait que le souverain n'ayant jamais eu
l'intention de capituler avec des rebelles, la capitulation devait
tre casse; qu'il fallait crer une junte d'tat qui condamnerait
les chefs  mort, les subalternes  la prison et  l'exil et tous 
la confiscation des biens. Ferdinand dclarait en mme temps que,
pour rcompenser les services de l'amiral Nelson, il le nommait duc
de Bronte. C'tait le prix du sang qu'on lui demandait de verser.

Voici quelques extraits de la lettre de la reine[395]: ... Les
rebelles patriotes doivent mettre bas les armes, sortir  discrtion
et volont du roi. Alors, si l'on m'en croit, il se fera un exemple
des principaux chefs, reprsentants et les autres seront dports
avec l'engagement sign d'eux-mmes de la peine de mort, s'ils
remettent les pieds dans les tats du Roi. On en prendra note,
filiation, et dans ce nombre seront compris les chefs de brigade, les
clubistes et les plus furieux crivains. Aucun militaire qui aura
servi ne sera admis dans l'arme. Enfin une svrit exacte, prompte,
juste. La mme chose se fera pour les femmes qui se sont distingues
dans la rvolution, et cela sans piti. Il n'y a pas besoin d'une
junte d'tat. Il n'y a ni procs, ni discussion. C'est un fait avr,
prouv, patent, o les sclrats se rendront  l'imposante force de
l'amiral, o il faudra runir les corps des troupes, en faire mme
venir du dehors, si cela est besoin, avertir les pauvres femmes et
les enfants de sortir, prendre par force les deux forts selon les
rgles de la guerre, et ainsi terminer cette coupable et prilleuse
rsistance ... Enfin, ma chre Milady, recommandez  milord Nelson
de traiter Naples comme si c'tait une ville rebelle d'Irlande qui
se ft conduite ainsi. Il ne faut pas avoir gard au nombre: les
milliers de sclrats de moins rendront la France plus faible, et
nous nous en trouverons mieux ...

[Note 395: GAGNIRE, p. 187.]

Comme commentaire  ces odieuses paroles, et sans doute afin de
prvenir toute quivoque, la reine renvoyait en mme temps  l'amiral
la capitulation annote de ses propres mains. Pas un article ne
trouve grce devant la furie royale. Elle accuse de trahison ou
de bassesse tous ceux qui l'ont signe. Elle est inexorable pour
ses propres sujets, et pleine de mpris pour les Franais qu'elle
voudrait bien traiter comme des gens en dehors de tout droit. Elle
termine par cette dclaration de principes: Ce trait est une chose
si infme que si, par un miracle de la Providence, il ne vient pas
quelque vnement qui le rompt ou dtruise, je me considre perdue
et dshonore. Et je crois qu'au risque de mourir de la mal'aria,
des fatigues ou d'une arquebusade des rebelles, le roi, d'un ct,
le prince hritier, de l'autre, doivent immdiatement armer les
provinces, marcher contre la ville rebelle, et s'ensevelir sous les
ruines si elle rsiste, plutt que de rester les vils esclaves de
ces coquins de Franais et de leurs infmes mules les rebelles. Mon
sentiment, si cette infme capitulation est respecte, est tel que je
serais moins afflige de la perte du royaume que des effets que j'en
attends.

Aussitt Nelson lana un ordre qui dclarait que si, dans l'espace
de vingt-quatre heures les partisans de l'infme Rpublique ne
s'abandonnaient pas  la clmence du roi, il les considrerait comme
encore en rbellion et comme des ennemis de S. M. Sicilienne. En
vertu de cet ordre quatre-vingts rpublicains furent extraits des
vaisseaux qui auraient d les transporter  Toulon, et conduits
enchans, au milieu des hurlements de mort de la populace, dans
les casemates des forts. Le colonel Mjean, encore matre du fort
Saint-Elme, aurait d protester pour l'honneur de son pays et se
dfendre jusqu' la dernire extrmit. On avait achet ce misrable.
Il ouvrit les portes de la citadelle,  condition que la garnison
en sortirait avec les honneurs de la guerre et serait rapatrie,
mais en autorisant les agents du roi  arrter les rfugis
napolitains, pourtant couverts par le drapeau franais et par une
double capitulation. En effet, les sbires de Ferdinand arrtrent
au milieu de nos soldats quelques infortuns qui avaient chapp 
leurs recherches, et que Mjean leur signala. Il leur livra mme deux
officiers d'origine napolitaine, mais qui servaient depuis plusieurs
annes dans l'arme franaise, Matera et Belpaladi. On et dit que
tout ce monde officiel se dshonorait  plaisir!

Parmi les prisonniers de la premire heure tait le prince
Caracciolo, amiral de la flotte Parthnopenne. C'tait un
septuagnaire. Il avait mrit l'estime et l'affection des Anglais,
au temps o les deux flottes britannique et napolitaine voguaient
de conserve; mais il avait servi la nouvelle rpublique, et, avec
quelques canonnires, n'avait pas craint d'assaillir  plusieurs
reprises, les frgates anglaises. Trahi par un de ses domestiques,
il fut conduit  bord du Foudroyant, le vaisseau amiral, le 27 juin,
 neuf heures du matin. Nelson assembla immdiatement un conseil
de guerre, dont les membres avaient reu l'ordre de n'admettre ni
tmoins  dcharge, ni dfenseur: les membres de cette cour martiale,
si singulirement transforms en cour d'excution, n'osrent pourtant
condamner l'illustre vieillard qu' la prison perptuelle. On
transmit la dcision  Nelson. Non, rpondit-il, la mort! Et les
juges obirent! Aussitt l'amiral donna ses ordres pour l'excution
immdiate. Caracciolo devait tre pendu  bord de la _Minerva_,
et son cadavre jet  la mer.  cette nouvelle le cardinal Ruffo
intervint de nouveau. Ce sera son honneur et en quelque sorte sa
justification. La confrence fut orageuse: mais lady Emma tait
aussi  bord du _Foudroyant_, et encourageait Nelson  ne pas cder.
L'amiral obissait-il  un zle fanatique, ou cdait-il  d'infmes
suggestions, on l'ignore, mais il resta inflexible. Rduit  une
dernire esprance, Caracciolo fit prier lady Hamilton d'intercder
en sa faveur, mais cette Eumnide ferma sa porte, et ne sortit de
sa cabine que pour se repatre du spectacle de l'excution. Elle se
hta d'en rendre compte  la reine, qui lui rpondit (2 juillet):
... J'ai vu aussy la triste et mrite fin du malheureux et forcen
Caracciolo. Je sens bien tout ce que votre excellent coeur aura
souffert, et cela augmente ma reconnaissance.[396]

[Note 396: GAGNIRE, p. 208.]

Pour que rien ne manqut  l'horreur de cette tragdie, le cadavre
de l'infortun fut jet  la mer avec un lest de 250 livres, mais
il surnagea, et, par un hasard qui ressemblait  un commencement
de punition divine, se prsenta aux yeux du roi Ferdinand quand ce
dernier se dcida  rentrer  Naples. Saisi d'un tremblement nerveux,
que veut ce mort? dit en balbutiant le roi. Sire, rpondit le
chapelain du Foudroyant, ce mort vient rclamer une spulture
chrtienne.--Il l'aura! Le cadavre fut en effet recueilli et inhum
le mme jour dans l'glise de Sainte-Marie aux Liens sur le quai
Sainte-Lucie. Il y repose encore aujourd'hui.

Cette mort ou plutt cet assassinat donna le signal des atrocits.
Comme on devait une rcompense aux bandits et aux lazzaroni, on leur
livra la ville. Du 29 juin au 8 juillet, jour de l'arrive du roi,
Naples fut la proie de tous les brigands de l'Italie mridionale.
L'horreur du massacre, crit un tmoin oculaire, Marinelli, du
pillage, du libertinage, tait monte  un tel point qu'il m'est
impossible de tout crire. La basse plbe s'ingniait  qui
inventerait un supplice nouveau, une obscnit plus horrible. Une
femme de qualit subit,  l'instigation de lady Hamilton, les plus
atroces outrages: dshabille, fouette sur la place publique, et
ensuite abandonne  la bestiale populace.--On vit, crit[397]
Coletta, au milieu de la place mme du palais Royal flamber un
norme bcher: dans ce brasier ardent la populace jeta cinq victimes
vivantes, et, lorsque les chairs furent suffisamment grilles,
les cannibales se mirent  les manger. Dgot de ces crimes, le
cardinal Ruffo essaya de rtablir l'ordre, mais il n'y russit qu'en
appelant  son aide les soldats russes qui occupaient les forts.

[Note 397: COLETTA. Ouv. cit., t. II, p. 221.]

Aussi bien les vengeances juridiques furent plus odieuses que ce
qu'on nomma pompeusement la justice du peuple. En vertu d'une
proclamation royale, qui enveloppait dans une proscription gnrale
tout individu ayant exerc des fonctions sous la Rpublique ou port
les armes contre les Sanfdistes, prs de 30,000 citoyens, rien qu'
Naples, furent jets en prison, ou du moins dans les souterrains et
dans les caveaux o on leur interdisait les lits, les siges, la
lumire, les objets ncessaires pour boire et pour manger. On les
entassa aussi sur les vaisseaux anglais, transforms en pontons, et
l'amiral toujours flanqu de lady Hamilton, apercevait du haut de sa
dunette les prisonniers se tordre et hurler de douleur sous les coups
de nerf de boeuf.

Ce n'tait rien encore: la Junte venait d'entrer en fonctions, et
de commencer le procs des plus illustres victimes de la trahison
anglaise. Les membres de la Junte avaient t choisis avec soin.
L'histoire vengeresse a conserv leurs noms: prsident: Felice
Damiani; procureur du roi: Giuseppe Guidobaldi; conseillers: Della
Rossa, Speziale, Fiore, Samausti; bourreau: Tommaso Paradiso. Sauf
le Calabrais Della Rossa, tous taient Siciliens. Fiore, sclrat
reconnu, tait le seul magistrat maintenu par la cour, Guidobaldi
chef des espions et des dlateurs, et Speziale, un aventurier
mpris, avaient t nomms directement par la reine. C'est ce
Guidobaldi qui disait  ses familiers: Je ne dne avec apptit que
lorsque j'ai envoy la tte d'un Jacobin rouler sur l'chafaud de la
place du March-Neuf. Quant  Speziale, il parcourait les prisons
pour se repatre des souffrances des prisonniers. Pour ses dbuts il
avait pendant deux mois tenu  Procida une vritable boucherie de
chair humaine. N'avait-il pas condamn  mort un tailleur, qui avait
commis le crime de costumer la municipalit rpublicaine, et fait
pendre un notaire parce que c'est un homme adroit, et il est bon
qu'il meure? Tels taient les hommes qui devaient dcider du sort de
prs de 40,000 de leurs compatriotes.

Aussi bien les membres de la Junte taient si fermement rsolus  ne
pas user de clmence que le premier soin du procureur gnral fut de
transiger avec le bourreau. D'ordinaire chaque excution rapportait
 l'excuteur six ducats. Il fut dcid qu'on ne lui allouerait
plus que cent ducats par mois, car on ne voulait pas trop grever
le trsor, et on prvoyait de nombreuses condamnations. Elles ne
furent en effet que trop nombreuses. Trois listes des victimes ont
t dresses, la premire par Lomonaco en 1800 et la seconde par le
gnral d'Ayala en 1865: mais elles sont toutes les deux inexactes.
La troisime a t publie en 1870 par Fortunato: Elle rectifie et
complte les deux prcdentes, grce au journal indit de Marinelli
et au registre de la congrgation des Blancs de la Justice, pnitents
qui accompagnaient les condamns  l'chafaud. Cette liste comprend
quatre-vingt-dix-neuf noms, ceux des chefs: deux femmes, dix-huit
princes ou ducs, quatorze gnraux, trois vques, onze prtres,
dix-huit propritaires, huit professeurs, cinq mdecins, deux
magistrats, deux tudiants et un notaire: mais on ne connatra jamais
les noms de ceux qui furent excuts par les Anglais sur les pontons,
ou par les Sanfdistes dans les forts de Naples, les noms de ceux qui
prirent dans la lutte, de ceux qui moururent en prison ou en exil.
Quelques-unes de ces prisons taient sinistres. Guillaume Pepe, qui
fut un des prisonniers, a racont les souffrances horribles qu'il
endura durant sa captivit: mais combien se sont tus qui n'ont pas
os lever la voix, ceux par exemple qui pourrirent dans la fosse de
l'Asinara, ou ceux qu'on relgua dans l'lot de Favignana, cratre
teint, le long des parois duquel les geliers de Nron avaient jadis
taill un escalier conduisant  la Fosse, c'est--dire au fond mme
du cratre, cavit humide et malsaine, o ne pntre pas un rayon de
soleil, o les animaux eux-mmes ne peuvent vivre.

Parmi les plus illustres de ces victimes de la raction, nous
signalerons les gnraux Schipani et Spano, pris les armes  la main,
et qui furent immols dans un premier moment d'effervescence. Massa,
qui avait rdig et sign la capitulation, Ettore Caraffa montrent
au gibet. Gabriel Manthone, interrog par Speziale sur ce qu'il
avait  dire pour sa justification, se contenta de rpondre: J'ai
capitul.--Cela ne suffit pas.--Je n'ai aucune raison  donner  qui
foule aux pieds les traits. Et il marcha avec calme  la mort. Le
comte de Ruvo fut moins patient: Si nous tions tous deux libres,
dit-il au juge qui l'insultait, tu parlerais avec plus de prudence.
Ce sont ces chanes qui te rendent si hardi. Plein d'une noble
fiert, il voulut rester couch sur le dos pour voir descendre sur sa
tte l'instrument de mort. Un accus, Velasco, essaya de se venger en
tranglant Speziale, mais il ne put que l'entraner vers une fentre,
pour s'y prcipiter avec lui. Speziale se vengea de la terreur qu'il
avait prouve en redoublant de cruauts et d'infamies. Une de ses
victimes, Batistessa, n'tait pas morte  la potence, o elle avait
t suspendue pendant vingt-quatre heures. Speziale le fit gorger
par le bourreau. Un de ses anciens amis, Nicolo Fiani, tait dtenu,
mais aucune charge ne pesait contre lui. Speziale l'appelle auprs de
lui, l'embrasse en pleurant, lui dit que sa perte est assure, s'il
ne lui livre tous ses secrets, les lui fait crire, puis l'envoie au
supplice. Francesco Conforti tait un illustre crivain, qui avait
 plusieurs reprises dfendu les droits de la royaut contre les
empitements de Rome. Speziale lui fait crire un nouveau mmoire,
plein d'rudition, de raison et de force, et, pour sa rcompense,
l'envoie  la mort. C'est encore Speziale qui eut l'impudeur de
faire arrter des enfants de cinq ans, qui en fit exiler de douze
ans, qui en fit excuter qui n'avaient pas atteint leur majorit;
c'est lui qui fit arrter jusqu' des fous dtenus  l'hospice des
alins, lui qui fit jeter en prison le professeur Bosco, pour avoir
os apprendre  ses lves que jadis existait une Rpublique romaine,
qui jouissait d'institutions librales. Le ridicule se joignit mme 
l'odieux. Ne s'avisa-t-on pas d'intenter un procs criminel au patron
de Naples,  saint Janvier, qui avait paru approuver la Rpublique,
en oprant le miracle priodique de la liqufaction de son sang? Le
saint fut condamn. On lui interdit de nouveaux miracles, et il eut
pour successeur saint Antoine de Padoue.

Trois procs eurent un grand retentissement: ceux du docteur Cirillo,
d'Eleonora Pimentel et de la marquise de San Felice. On voulait
sauver Cirillo qui jadis avait t le mdecin de la famille royale et
dont la rputation tait europenne. Quel ge avez-vous? lui demande
Speziale.--Soixante ans.--Quelle est votre profession?--Mdecin sous
la monarchie, reprsentant du peuple pendant la Rpublique.--Et
devant moi qui es-tu?--En ta prsence, lche, je suis un hros.
Condamn  mort, on lui fit entendre que, s'il demandait sa grce au
roi, il l'obtiendrait. Il refusa et marcha bravement  l'chafaud.

Eleonora Pimentel, la directrice du _Moniteur Rpublicain_, avait
commis la lourde faute de se moquer des mascarades du camp de San
Germano. La reine Marie-Caroline ne lui avait pas pardonn ces
railleries. Condamne  mort, elle marcha froidement, demandant 
une femme quelques pingles pour rajuster son corsage drang par le
bourreau, et rptant ce vers: _Forsan et hc olim meminisse juvabit_.

La marquise de San Felice avait, pour sauver son amant, dnonc
une conspiration royaliste. Ferdinand avait jur de se venger.
L'infortune tait enceinte. L'excution fut ajourne. Le roi,
perdant toute pudeur, adressa par crit de vifs reproches  la Junte
et prtendit que cette grossesse tait simule. Un second examen fut
ordonn. Il confirma la grossesse. Le roi ordonna que la San Felice
attendrait son accouchement dans les prisons de Palerme et serait
ensuite excute. La princesse Marie-Clmentine, qui s'intressait
 la prisonnire, supplia le roi son beau-pre de lui accorder sa
grce. Ferdinand refusa brutalement et la malheureuse fut excute.
Voici comment le docteur Marinelli termine sa lugubre numration:
Aujourd'hui 11 septembre, a t dcapite donna Luisa Molins San
Felice. Cela a mis la place du march en rumeur. Donna Luisa avait
t mise dj deux fois en chapelle, mais elle en tait sortie. Cette
fois elle ne l'a point chapp. Avant de marcher au supplice, elle
s'tait ouvert l'utrus: aussi a-t-il fallu la porter. La hache en
tombant, au lieu de la tte, a frapp une paule.  cause de cela le
bourreau a achev de lui couper la tte avec son couteau.

Pendant que s'accomplissaient ces abominables tragdies, que
devenaient en effet les vainqueurs? La reine Marie-Caroline tait
reste  Palerme, mais sans cesser un seul instant d'exciter  la
vengeance. Ses lettres  lady Hamilton font frmir. Pas un mot de
piti. Pas un sentiment de compassion! Je vous prie de ne faire
aucune faveur particulire, lui crit-elle[398] le 18 juillet.
Et plus loin[399]: J'espre que les membres de la Junte feront
rase justice, ne se laissant sduire ni par les larmes, ni les
protections, ni les richesses des parents des accuss ... Pour
Belmonte, silence sur ce point. Si on envoie une centaine  la
potence, j'ai calcul que l'on ira jusqu' lui; mais si l'on n'envoie
qu'une cinquantaine, il ne peut tre du nombre, ses crimes n'tant
pas aussi grands. Je n'en parlerai, ni n'y penserai plus, et je
regrette seulement de vous avoir donn le plus petit embarras pour
lui. Quant au roi, jusqu'alors inoffensif, il subit comme un accs
de folie furieuse. Surexcit par son entourage, pouss  bout par
ses serviteurs, il vit rouge, comme l'crit un de ses historiens.
Voici comment un tmoin oculaire, Cuoco[400], l'a dpeint dans la
rade de Naples, sur le vaisseau de Nelson, car ce souverain, jadis
si fier de ses prrogatives, n'avait pas os descendre  terre, et
continuait  recevoir l'hospitalit anglaise: Le roi tait sur un
btiment, entour d'autres btiments pleins de personnes arrtes,
qui mouraient sous ses yeux, tus par le resserrement du lieu dans
lequel elles se trouvaient entasses, par le manque de nourriture et
surtout d'eau, par l'immense quantit d'insectes, par la canicule la
plus brlante ... et il avilissait la majest royale au point de se
promener en leur prsence. Ce n'tait plus un roi, mais un mannequin
revtu des ornements royaux!

[Note 398: GAGNIRE, p. 237.]

[Note 399: Id., p. 233.]

[Note 400: T. III, p. 9-10.]

Ruffo et Nelson, les deux matres de la situation, sont assurment
les principaux coupables, et c'est sur eux que doit retomber la
responsabilit de ces crimes. Ruffo tait en effet rest vicaire
gnral, et par consquent chef du gouvernement. On a parl de ses
bonnes intentions, de son impuissance  calmer la multitude, et 
apaiser la vengeance royale; mais, puisqu'on avait abus de son nom,
puisqu'il ne pouvait contenir les passions dchanes, pourquoi ne se
retirait-il pas? Pourquoi laissait-il souiller par de nouveaux crimes
sa pourpre cardinalice, dj salie par les excs de la guerre civile?
Ruffo avait soif des honneurs; et, pour en jouir il se dshonora
par ces honteuses complaisances: aussi portera-t-il la peine de sa
faiblesse et de son ambition aux yeux de la postrit.

Que dire des rcompenses dont furent gorgs les acolytes du
cardinal? Tous ces bandits, tous ces assassins, tous ces chefs de
bande devinrent capitaines ou colonels. On les combla de cadeaux
et de pensions. On leur distribua des terres. Tous obtinrent des
dcorations. La reconnaissance royale s'tendit jusque sur les
officiers turcs et russes qui reurent de grands prsents. Quant aux
Anglais, ils obtinrent ce qu'ils demandrent. La reine Marie-Caroline
passa au cou de son amie Emma son portrait en miniature suspendu 
un collier de diamants dont elle lui fit lire l'exergue: _Oeterna
gratitudine_. Elle lui donna encore deux voitures de gala et des
diamants pour une valeur de 150,000 guines. Tous les capitaines
anglais reurent des tabatires, des bagues et des montres enrichies
de diamants. Towbridge, le hros d'Ischia, fut nomm baron, et
Nelson, le nouveau duc de Bronte, reut une pe, dont la garde en
or massif disparaissait sous les diamants. C'tait l'pe remise
par Louis XIV  Philippe V lors de son dpart pour l'Espagne. Elle
aurait d tre sacre pour un prince de la maison de Bourbon: mais ne
fallait-il pas payer le sang vers?

Le chtiment n'tait pas loign. Quand on apprit les horreurs
commises par les Sanfdistes, et les pouvantables vengeances de la
Junte royale, ce fut par toute l'Europe comme un cri d'indignation.
En France Arna et Briot dnonceront ces attentats  la tribune des
Cinq Cents. En Angleterre, malgr la popularit de Nelson, malgr
les services minents qu'il avait rendus  son pays, on ne put
oublier, on n'oublia pas qu'il avait sali le drapeau anglais en
violant une capitulation pour plaire  une courtisane royale. Fox et
Sheridan crasrent de leurs invectives ce roi insens et l'amiral
anglais qui s'tait institu son excuteur. Leur arrt restera
celui de l'histoire. Rien ne peut justifier ni Nelson, ni ceux qui
le poussrent  cette odieuse raction; et comme, tt ou tard, sont
punis tous les crimes, n'est-il pas vrai que la justice divine a
puni les perscuteurs, et que le petit-fils, et arrire-enfant,
dpouills de leur royaume, exils, errant de ville en ville, expient
aujourd'hui les crimes commis jadis par Ferdinand et Marie-Caroline?




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

FONDATION DE LA RPUBLIQUE CISALPINE

La domination autrichienne dans le Milanais, 1. -- Le parti national
italien, 3. -- Fuite de l'archiduc Ferdinand, 4. -- Entre des
Franais  Milan, 5. -- Organisation d'un gouvernement provisoire,
7. -- Les premires dceptions, 8. -- Les extractions et les
rquisitions, 9. -- Insurrection de Pavie, 13. -- Rpression de
l'meute, 16. -- Brutalits et pillages, 18. -- La guerre aux
fournisseurs, 21. -- Bonaparte  Mombello, 23. -- Les modrs et les
exalts, 26. -- Le journalisme et le thtre, 30. -- Le Ballet du
Pape, 35. -- Les ftes patriotiques, 37. -- Les derniers partisans
de l'Autriche, 40. -- Bonaparte se prononce en faveur des modrs,
41. -- Les thoriciens politiques, 43. -- Cration de la Rpublique
Cisalpine, 45. -- Formation territoriale, 47. -- Annexion de la
Valteline, 49. -- Prosprit apparente, 51.


CHAPITRE II

LA RPUBLIQUE LIGURIENNE

Gnes et la dcadence de l'aristocratie, 55. -- Politique de
neutralit dsarme, 58. -- Violations de territoire, 59. -- Affaire
de la Modeste, 60. -- Mission de Bonaparte  Gnes en 1794, 62. --
Intrigues de Girola et de Drake, 66. -- Affaire des fiefs impriaux,
67. -- Les Barbets. 68. -- Sac d'Arquata, 69. -- Affaire de Santa
Margarita. 71. -- Mnagements calculs de Bonaparte, 72. -- Les
dmocrates et les aristocrates, 78. -- meute du 23 mai 1797, 77. --
crasement des dmocrates, 78. -- La mission de Lavalette, 81. -- Le
trait de Mombello, 84. -- Les excs des dmagogues, 85. -- Rvolte
du 4 septembre, 89. -- Batailles d'Albaro et de San Benigno, 90. --
Cration de la Rpublique Ligurienne, 93.


CHAPITRE III

CHUTE ET PARTAGE DE LA RPUBLIQUE VNITIENNE

Grandeur et dcadence de la Rpublique vnitienne, 95. -- La
politique de neutralit dsarme, 99. -- Le comte de Lille est
expuls de Vrone, 103. -- Violation du territoire vnitien, 104.
-- Entre des Franais  Vrone, 106. -- Le podestat Ottolini,
108. -- Mnagements calculs de Bonaparte, 111. -- Ngociations
d'alliance, 115. -- Les exigences de Bonaparte, 118. -- Prparatifs
de guerre, 120. -- Les dmocrates soulvent Bergame, Brescia, Salo,
mais ils sont crass, 123. -- Manifeste de Battaglia, 127. -- Les
prliminaires de Leoben, 131. -- Mission de Junot  Venise, 133.
-- Les Pques vronaises, 136. -- L'assassinat de Laugier, 139. --
Mission Donato et Giustiniani, 141. -- Punition de Vrone, 145.
-- Transformation de la Rpublique aristocratique en Rpublique
dmocratique, 147. -- Trait de Milan, 152. -- Les convoitises
autrichiennes, 154. -- Mission Querini, 155. -- Motion Dumolard,
157. -- Dsorganisation de la nouvelle Rpublique, 159. -- Pillages,
163. -- Ngociations de Campo-Formio, 166. -- Les instructions
du Directoire et les rsolutions de Bonaparte, 169. -- Trait de
Campo-Formio, 173. -- Comment est accueillie la nouvelle, 176. -- Les
scrupules de Villetard, 178. -- Les dpouilles de Venise, 185. --
Prise de possession par les Autrichiens, 186.


CHAPITRE IV

LA RPUBLIQUE ROMAINE

La Papaut et la Rvolution, 189. -- Affaire Hugon de Basville, 199.
-- La Convention et le pape Pie VI, 191. -- Les thophilanthropes,
192. -- Les instructions du Directoire  Bonaparte, 193. --
Prparatifs de guerre, 195. -- Entre des Franais  Bologne, 197.
-- Armistice de Bologne, 199. -- Prise d'armes des pontificaux, 202.
-- Mission Mattei, 203. -- Affaire de Lugo, 205. -- Confrences de
Florence, 206. -- Seconde prise d'armes des pontificaux, 208. --
Bataille du Senio, 210. -- Ngociations pour la paix, 213. -- Paix de
Tolentino, 218. -- Joseph Bonaparte ambassadeur  Rome, 220. -- Les
mcontents se groupent autour de lui, 221. -- Affaire Provera, 223.
-- Assassinat de Duphot, 227. -- Dclaration de guerre du Directoire,
234. -- Berthier est charg de renverser le gouvernement pontifical,
235. -- Proclamation de la Rpublique Romaine, 236. -- Expulsion
de Pie VI, 237. -- Organisation de la nouvelle Rpublique, 239. --
Dprdations et pillages, 241. -- Rvolte des Franais contre leur
gnral Massna, 243. -- Insurrections locales, 245. -- Dcadence et
ruine prochaine de la nouvelle Rpublique, 246.


CHAPITRE V

LA RPUBLIQUE PARTHNOPENNE

Les Bourbons de Naples, 247. -- Lazzaroni et bourgeois, 249. -- Essai
de coalition contre la France, 250. -- Insulte  Mackau, 253. --
La Touche-Trville dans le golfe de Naples, 254. -- Dclaration de
guerre  la France, 255. -- La reine Marie-Caroline et sa haine de la
France, 256. -- Armistice accord par Bonaparte  Pignatelli, 258. --
Mnagements stratgiques de Bonaparte, 258. -- Nouveaux prparatifs
de guerre et paix de Campo-Formio, 261. -- Assistance prte aux
Anglais, 266. -- Nouvelle dclaration de guerre  la France, 268. --
Mack envahit le territoire romain, 269. -- Entre du roi Ferdinand
 Rome, 271. -- Championnet et les Franais reprennent l'offensive,
273. -- Marche contre Naples, 275. -- Fuite de la famille royale,
276. -- Entre des Franais  Naples et proclamation de la Rpublique
Parthnopenne, 279. -- Retraite de Macdonald, 281. -- Rvolte des
Abruzzes et de la Calabre, 282. -- Buffo et les sanfdistes, 283. --
Sige de Naples, 289. -- Capitulation de Naples, 287. -- Nelson viole
la capitulation, 289. -- Les massacres et les excutions juridiques,
291. -- Fin de la Rpublique Parthnopenne, 299.


Table des matires 301


vreux, Imprimerie de Charles Hrissey






End of the Project Gutenberg EBook of Bonaparte et les Rpubliques
Italiennes (1796-1799), by Paul Gaffarel

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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