The Project Gutenberg EBook of La vie simple, by Charles Wagner

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Title: La vie simple

Author: Charles Wagner

Release Date: December 1, 2013 [EBook #44323]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE SIMPLE ***




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  La Vie Simple

  PAR C. WAGNER
  Auteur de _Jeunesse_

  DOUZIME DITION

  PARIS
  Librairie Armand Colin
  5, rue de Mzires, 5

  1908

  Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.




OUVRAGES DE C. WAGNER


  Auprs du Foyer (6e dition). Un volume in-18 jsus, broch
    (Librairie Armand Colin)                                        3 50

  Justice. Huit discours (7e dition). Un volume in-12, broch
    (Fischbacher)                                                   3 50

  Jeunesse. Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise (2e
    dition). Un volume in-12, broch (Fischbacher)                 3 50

  Vaillance. Ouvrage honor d'une souscription du Ministre de
    l'Instruction publique (18e dition). Un volume in-12,
    broch (Fischbacher)                                            3 50

  Le long du chemin (4e dition). Un volume in-12, broch
    (Fischbacher)                                                   2  

  L'vangile et la vie. Discours (4e dition). Un volume in-12,
    broch (Fischbacher)                                            3 50

  Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie
    (2e dition). Un volume in-12, br. (Fischbacher)                1 25
    Reli                                                           2  

  L'Ame des choses (2e dition). Un volume in-12, broch
    (Fischbacher)                                                   3 50

  L'Ami. Dialogues intrieurs (3e dition). Un volume in-12
    (Fischbacher)                                                   3 50

  Histoires et Farciboles, pour les enfants. Un volume in-8
    illustr par Ren Henriquez (Fischbacher).

  Libre Pense et Protestantisme libral. 4 lettres de Ferdinand
    Brisson avec rponses de C. Wagner. Un volume in-12.


145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08.






LA MMOIRE DE MA MRE




PRFACE DE LA NEUVIME DITION


Aujourd'hui que _La Vie simple_ a t tellement rimprime que les vieux
clichs sont uss et qu'il faut recomposer le texte  nouveau, il ne
sera sans doute pas dpourvu d'intrt de noter ici quelques faits
concernant l'origine et la destine de ce livre.

Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et
traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer
domestique, l'diteur parisien m'crivit:

Faites-nous donc un livre sur la Vie simple. Rien ne serait plus
actuel ni plus ncessaire.

Six mois plus tard le livre paraissait.

Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent
de l'un  l'autre cette familire et solide rclame par laquelle on se
recommande mutuellement ses livres comme on se prsente ses amis. Il fut
vite connu, et sans faire le moindre bruit se rpandit et se traduisit 
travers l'Europe.

En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en lgant anglais pour
la maison Mc Clure de New-York. Un romancier amricain de marque, miss
Grace King, le faisait prcder d'une notice crite avec beaucoup de
soin et de grce.

Dj le livre commenait  marcher d'un bon train aux tats-Unis,
lorsque le Prsident Roosevelt le lut et en fut particulirement frapp.
Il crivit  l'auteur: Je prche vos livres  mes compatriotes. Il
recommanda aux Amricains la lecture de _La Vie simple_ dans deux
discours publics retentissants, l'un  Bangor, l'autre  Philadelphie.
Il invita enfin l'auteur  venir en Amrique et le 22 novembre 1904, au
grand thtre de Lafayette-Square  Washington, le prsenta lui-mme au
public en ouvrant son discours par ces mots: Ceci est la premire fois
et sera en mme temps la seule et unique, que durant ma Prsidence je
prsente un orateur  un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le
faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je dsire voir lire
comme un tract, et un tract intressant, par notre peuple entier, c'est
_La Vie simple_, crite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres
dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est,  ma connaissance,
aucun ouvrage crit ces dernires annes, ici ou  l'tranger, qui
contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amrique nous
devions prendre  coeur, que _La Vie simple_.

Dans un rcent et beau voyage aux tats-Unis, j'ai pu me convaincre 
quel point l'Amrique avait suivi le conseil de son Prsident.

Les familles, les universits, les hommes d'affaires, un large public
recrut dans les milieux les plus divers, s'est mis  lire le livre. Les
journaux l'ont publi en feuilleton, les prdicateurs en ont tir des
sries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu
les ditions populaires se criaient dans les rues par les camelots.

Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et rpond 
un besoin profond de simplification au milieu de cette poque agite et
complexe.

Par un effet trs naturel, le succs extraordinaire des traductions
rejaillit aujourd'hui sur l'dition franaise et lui imprime une nergie
nouvelle.

Puissent ces pages, en se rpandant, ramener l'attention de beaucoup de
nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et
l'organisation de la vie.

Et puissions-nous en mditant sur ce problme des problmes arriver 
comprendre que le bonheur, la force et la beaut de l'existence ont pour
une grande part leur source dans l'esprit de Simplicit.

Charles Wagner.

Paris, fvrier 1905.




PRFACE DE LA PREMIRE DITION


Le malade min par la fivre, dvor par la soif, rve pendant son
sommeil d'un frais ruisseau o il se baigne, ou d'une claire fontaine o
il boit  grandes gorges. Ainsi dans l'agitation complique de
l'existence moderne, nos mes extnues rvent de simplicit.

Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien  jamais disparu? Je
ne le pense pas. Si la simplicit se trouvait lie  quelques
circonstances exceptionnelles que de rares poques ont seules connues,
il faudrait renoncer  la raliser encore. On ne ramne pas les
civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramne les fleuves
aux flots troubls vers le vallon tranquille o les branches des aulnes
se rejoignaient sur leur source.

Mais la simplicit ne dpend pas de telles ou telles conditions
conomiques ou sociales en particulier; c'est plutt un esprit qui peut
animer et modifier des vies de genres trs diffrents. Loin d'en tre
rduits  la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je
l'affirme, en faire l'objet de nos rsolutions et le but de notre
nergie pratique.

                   *       *       *       *       *

Aspirer  la vie simple, c'est proprement aspirer  remplir la plus
haute destine humaine. Tous les mouvements de l'humanit vers plus de
justice et plus de lumire, ont t en mme temps des mouvements vers
une vie plus simple. Et la simplicit antique, dans les arts, les
moeurs, les ides, ne garde pour nous son prix incomparable que parce
qu'elle est parvenue  donner un relief puissant  quelques sentiments
essentiels,  quelques vrits permanentes. Il faut aimer cette
simplicit et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait
que la centime partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes
extrieures et qui ne chercherait pas  raliser l'esprit. En effet s'il
nous est impossible d'tre simples dans les mmes formes que nos pres,
nous pouvons le rester ou le redevenir dans le mme esprit. Nous
marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanit demeure au
fond le mme: c'est toujours l'toile polaire qui dirige le marin qu'il
soit embarqu sur un voilier ou sur un bateau  vapeur.

Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voil la chose
la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en tre
souvent carts que nous avons embrouill et compliqus notre vie.

                   *       *       *       *       *

Si je pouvais russir  faire partager cette notion tout intrieure de
la simplicit, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs
penseront qu'une telle notion doit pntrer les moeurs et l'ducation.
Ils commenceront par la cultiver en eux-mmes et lui feront le sacrifice
de quelques-unes de ces habitudes qui nous empchent d'tre des hommes.

Trop d'encombrantes inutilits nous sparent de l'idal de vrit, de
justice et de bont qui doit rchauffer et vivifier nos coeurs. Toute
cette broussaille, sous prtexte de nous abriter, nous et notre bonheur,
a fini par nous masquer la lumire. Quand aurons-nous le courage
d'opposer aux dcevantes tentations d'une vie aussi complique
qu'infconde la rponse du sage: te-toi de mon soleil?

Paris, mai 1895.




I

La vie complique.


Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vrit il y a de
quoi! Songez donc que Mlle Yvonne se marie mardi et nous voici au
vendredi!

C'est un interminable dfil de visiteurs chargs de cadeaux, de
fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les
dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont
plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturires, les
modistes, les tapissiers, les bnistes, les bijoutiers, ou dans
l'appartement livr aux peintres et aux menuisiers. De l, course rapide
par les tudes des hommes d'affaires, o l'on attend son tour en
regardant les clercs grossoyer  l'ombre des paperasses. Aprs cela,
c'est  peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se
parer pour la srie des dners de crmonie: dners de fianailles,
dners de prsentations, dner de contrat, soires et bals. Autour de
minuit on rentre harass, mais c'est pour trouver au logis tous les
derniers arrivages et une correspondance effrne. Flicitations,
compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garons
d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la
dernire heure: un deuil subit qui dsorganise le cortge, un vilain
rhume qui empche une actrice, toile amie, de chanter  l'orgue, etc.
C'est autant  recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront
prts, eux qui croyaient pourtant avoir song  tout, et tout prvu.

Et voil leur existence depuis tantt un long mois. Plus moyen de
respirer, de se recueillir une heure, d'changer une parole tranquille.
_Non, ce n'est pas une vie, cela..._

Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mre! Grand'mre touche  ses
quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaill, elle en est arrive
 envisager les choses avec cette calme sret que rapportent de la vie
ceux qui ont l'intelligence leve et le coeur aimant. Presque toujours
assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures
mditatives. Aussi la tempte affaire qui svit par la maison
s'est-elle arrte respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile
les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes
fiancs veulent se mettre un instant  l'abri, ils s'enfuient chez
grand'mre.

--Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voil nervs!
Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un  l'autre. C'est le principal.
Le reste est peu de chose, il ne mrite pas qu'on s'y absorbe!

Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines
dernires, leur amour n'a-t-il pas d cder le pas  toutes sortes de
conventions, d'exigences, d'inutilits! Ils souffrent de la fatalit,
qui  ce moment dcisif de leur vie dtache sans cesse leurs esprits de
la seule chose essentielle, pour les pousser  travers la multitude des
proccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de
l'aeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire:

--Dcidment, mes enfants, le monde se fait trop compliqu, et tout cela
ne rend pas les gens plus heureux... au contraire!...

                   *       *       *       *       *

Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu' la tombe,
dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et
de lui-mme, l'homme moderne se dbat au milieu de complications sans
nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni mme
mourir. Nous avons, de nos mains, ajout  l'existence une foule de
difficults et retranch plusieurs agrments. Je suis persuad qu'il se
trouve  l'heure prsente des milliers de mes semblables qui souffrent
des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gr de chercher 
donner une expression  leur malaise et de les encourager dans ce regret
de la simplicit qui les travaille confusment.

numrons d'abord une srie de faits qui mettent en relief la vrit que
nous dsirons faire apercevoir.

La complication de la vie nous apparat dans la multiplicit de nos
besoins matriels. Un des phnomnes universellement constats du sicle
est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un
mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrs.
C'est un signe de supriorit que d'prouver le besoin de se laver, de
porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir
avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins
dont la naissance est dsirable et qui ont droit  la vie, il en est
d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent  nos
dpens comme des parasites. C'est le nombre et le caractre imprieux de
ceux-ci qui nous proccupent. Si l'on avait pu prdire  nos anciens
qu'un jour l'humanit aurait  sa disposition tous les engins dont elle
dispose maintenant pour entretenir et dfendre son existence matrielle,
ils en auraient conclu d'abord  une augmentation de l'indpendance et
par consquent du bonheur, et en second lieu  un grand apaisement dans
les comptitions pour les biens de la vie. Il leur et t permis
ensuite de penser que la simplification de l'existence, rsultat de ces
moyens d'action perfectionns, permettrait de raliser une plus haute
moralit. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix
sociale, ni l'nergie pour le bien n'ont augment. En premier lieu, vous
semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que
leurs anctres et plus srs du lendemain? Je ne demande pas s'ils
auraient des raisons de l'tre, mais s'ils le sont en effet.  les
regarder vivre, il me parat qu'ils sont en majorit mcontents de leur
sort, avant tout proccups de leurs besoins matriels et obsds par le
souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a t
plus aigu ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux
vtu, mieux log qu'autrefois. Celui-l se trompe qui croit que la
question: que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous
vtus? ne se pose qu'aux pauvres gens exposs aux angoisses des
lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-l elle est naturelle, et
pourtant c'est encore l qu'elle se pose le plus simplement. Il faut
aller chez ceux qui commencent  jouir d'un peu de bien-tre, pour
constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est trouble par le
regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de
l'avenir matriel dans tout son luxueux dveloppement, regardez les gens
aiss et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont
pas celles qui se demandent le plus comment elles se vtiront, de mme
ce ne sont pas les rationns du strict ncessaire, qui s'interrogent le
plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une consquence ncessaire de
la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne:
_plus un homme a de bien, plus il lui en faut._

Plus il est assur du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus
il se condamne  se proccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants,
comment il tablira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner
une ide des craintes d'un homme tabli, de leur nombre, de leur porte,
de leurs nuances raffines.

De tout cela, il est rsult  travers les diffrentes couches sociales,
et selon les conditions, avec une intensit variable, une agitation
gnrale, un tat d'esprit trs complexe qui ne saurait mieux se
comparer qu' l'humeur des enfants gts  la fois combls et
mcontents.

Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus
plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gts se disputent
souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de dsirs,
plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits
sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on
se batte pour le pain, le ncessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut
sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa duret mme, et en
gnral elle se borne aux cruauts rudimentaires. Tout autre est la
bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilge, pour le
caprice, pour la jouissance matrielle. Jamais la faim n'a fait
commettre  l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition,
l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'gosme devient plus
malfaisant  mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assist de ce
temps  une aggravation de l'esprit d'hostilit entre semblables, et nos
coeurs sont moins apaiss que jamais.

Est-il utile de se demander aprs cela si nous sommes devenus meilleurs?
Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacit de l'homme d'aimer quelque
chose en dehors de lui-mme? Et quelle place reste-t-il pour le prochain
dans une vie sacrifie aux proccupations matrielles, aux besoins en
majorit factices,  la satisfaction des ambitions, des rancunes et des
fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses apptits,
les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que
lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et
l'nergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le
pratiquer. Il est livr  l'anarchie intrieure des dsirs dont nat 
la longue l'anarchie extrieure. La vie morale consiste dans le
gouvernement de soi-mme, l'immoralit consiste dans le gouvernement de
nous-mmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu  peu les bases de
la vie morale se dplacent et la rgle du jugement dvie.

Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, possder est le
bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que,
dans la concurrence acharne pour la possession, on en arrive  har
ceux qui possdent, et  nier le droit de proprit lorsque ce droit est
entre les mains d'autrui et non entre les ntres. Mais l'acharnement 
attaquer ce que possde autrui, est une preuve nouvelle de l'importance
extraordinaire que nous attachons  possder. Les choses et les hommes
finissent par tre estims  leur valeur vnale et selon le profit qu'on
en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque
ne possde rien n'est rien. La pauvret honnte risque fort de passer
pour une honte, et l'argent, mme malpropre, n'a pas trop de difficult
 compter pour du mrite...--Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez
le progrs moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux
temps,  l'actisme peut-tre?--Pas le moins du monde. C'est la plus
strile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le
pass, et l'art de bien vivre ne consiste pas  se retirer de la vie.
Mais nous cherchons  mettre en lumire, afin de lui trouver un remde,
une des erreurs qui psent le plus lourdement sur le progrs social, 
savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation
du bien-tre extrieur. Rien n'est plus faux que ce prtendu axiome
social. Au contraire, la diminution de la capacit d'tre heureux et
l'avilissement des caractres par le bien-tre matriel sans
contrepoids, est un fait que mille exemples sont l pour tablir. Une
civilisation vaut ce que vaut l'homme install  son centre. Quand cet
homme manque de direction morale, tout progrs n'aboutit qu' empirer le
mal et  embrouiller davantage les problmes sociaux.

                   *       *       *       *       *

Ce principe peut se vrifier dans d'autres domaines que celui du
bien-tre. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la libert. On
se rappelle le temps o des prophtes couts annonaient que, pour
transformer la terre mauvaise en un sjour des dieux, il suffisait
d'abattre ces trois vieilles puissances coalises: la misre,
l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophtes reprennent aujourd'hui
les mmes prdictions. Nous venons de voir que l'vidente diminution de
la misre n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce rsultat
a-t-il t atteint dans une certaine mesure par le soin louable apport
 l'instruction? Il n'y parat pas  l'heure prsente, et c'est bien l
le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent  l'ducation
nationale.--Alors il faut abtir le peuple, supprimer l'instruction
universelle, fermer les coles. Nullement: mais l'instruction, de mme
que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est aprs tout qu'un
outillage. Tout dpend de l'ouvrier qui s'en sert.

De mme pour la libert: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi
qu'on en fait. Reste-t-elle la libert lorsqu'elle appartient aux
malfaiteurs ou mme  l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La
libert est une atmosphre de vie suprieure qu'on devient capable de
respirer par une lente et patiente transformation intrieure.

Il faut une loi  toute vie,  celle de l'homme bien plus encore qu'
celle des tres infrieurs, car la vie de l'homme et des socits est
plus prcieuse et plus dlicate que celle des plantes et des animaux.
Cette loi pour l'homme est d'abord extrieure, mais elle peut devenir
intrieure. Aussitt que l'homme a reconnu la loi intrieure et s'est
inclin devant elle, il est mr pour la libert, par le respect et
l'obissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intrieure forte et
souveraine, il est incapable de respirer l'air de la libert. Cet air le
grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi
intrieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorit extrieure,
qu'un oiseau adulte ne peut vivre enferm dans la coquille de l'oeuf;
mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral o il se
gouverne lui-mme, ne peut pas plus vivre sous le rgime de la libert
qu'un embryon d'oiseau priv de la coquille protectrice. Ces choses sont
terriblement simples, et la srie de leurs preuves anciennes et
nouvelles ne cesse de s'accrotre sous nos yeux. Et pourtant nous en
sommes toujours encore  mconnatre les lments mmes d'une loi si
importante. Dans notre dmocratie, combien sont-ils, grands et petits,
qui ont compris, pour l'avoir vrifie, vcue et quelquefois subie,
cette vrit sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner
lui-mme? La libert c'est le respect; la libert, c'est l'obissance 
la loi intrieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants,
ni le caprice des foules, mais la rgle impersonnelle et suprieure
devant laquelle ceux qui commandent courbent la tte les premiers.
Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la libert? Non, mais il faut
nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient
impossible, et une nation s'achemine,  travers la licence et le manque
de discipline, aux inextricables complications de la dmagogie.

                   *       *       *       *       *

Quand on passe en revue les causes particulires qui troublent et
compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les dsigner,
et l'numration en serait longue, elles se ramnent toutes  une cause
gnrale qui est celle-ci: _la confusion de l'accessoire avec
l'essentiel_. Le bien-tre, l'instruction, la libert, tout l'ensemble
de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne
fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme
le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de
plus intime, sa conscience, son caractre, sa volont. Et tandis qu'on
soignait et embellissait le cadre, on a oubli, nglig, endommag le
tableau. Aussi nous sommes combls de biens extrieurs et misrables en
vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont  la rigueur on
pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose
ncessaire. Et lorsque notre tre profond se rveille, avec son besoin
d'aimer, d'esprer, de raliser sa destine, il prouve comme l'angoisse
d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il touffe sous l'amoncellement des
choses secondaires qui psent sur lui et le privent d'air et de lumire.

Il faut dgager, librer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute
chose  son rang et se souvenir que le centre du progrs humain est dans
la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus
orne, la mieux cisele, celle qui est faite du mtal le plus prcieux.
Une bonne lampe est une lampe qui claire bien. Et de mme on est un
homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on
s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les
honneurs ou l'indpendance dont on jouit, mais par la solidit de sa
fibre morale. Et ceci aprs tout n'est pas une vrit d'aujourd'hui,
mais une vrit de tous les temps.

 aucune poque, les conditions extrieures qu'il avait ralises par
son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de
l'tat de sa vie intrieure. La figure du monde change autour de nous,
les facteurs intellectuels et matriels de l'existence se modifient. Nul
ne peut s'opposer  ce changement dont le caractre brusque ne laisse
pas d'tre parfois prilleux. Mais la grande affaire est que, au sein
des circonstances modifies, l'homme demeure un homme, vive sa vie
marche vers son but. Or quelle que soit la route  parcourir, pour
marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les
chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il
veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour
mieux se consacrer  l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son
bagage, ft-ce mme au prix de quelques sacrifices.




II

L'esprit de simplicit.


Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le
retour  la simplicit auquel nous aspirons, il est ncessaire de
dfinir la simplicit dans son principe mme. Car l'on commet  son
endroit la mme erreur que nous venons de dnoncer et qui consiste 
confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est
tent de croire que la simplicit prsente certains caractres
extrieurs auxquels elle se reconnat, et dans lesquels elle consiste.
Simplicit et condition simple, vtements modestes, demeure sans faste,
mdiocrit, pauvret, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est
pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma
route, l'un allait en quipage, l'autre  pied, le troisime nu-pieds.
Ce dernier n'est pas ncessairement le plus simple des trois. Il se peut
en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgr sa grande
situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de mme
que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en quipage, et ne
mprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que,
sous ses haillons et les pieds dans la poussire, le troisime ait la
haine de la simplicit, du travail, de la sobrit et ne rve que vie
facile, jouissances, dsoeuvrement. Parmi les moins simples des hommes
il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie,
les parasites, tout le troupeau des obsquieux ou des envieux dont les
aspirations se rsument en ceci: arriver  saisir un lambeau, le plus
gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et
dans cette mme catgorie, rangeons, peu importe  quel milieu ils
appartiennent, les ambitieux, les rous, les effmins, les avares, les
orgueilleux, les raffins. La livre n'y fait rien, il faut voir le
coeur. Aucune classe n'a le privilge de la simplicit, aucun costume,
quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assur. Sa demeure
n'est, ncessairement, ni la mansarde, ni la chaumire, ni la cellule de
l'ascte, ni la barque du plus pauvre des pcheurs. Sous toutes les
formes que revt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas
comme au sommet de l'chelle, il y a des tres qui sont simples et
d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par l que la
simplicit ne se traduise par aucun indice extrieur, qu'elle n'ait pas
ses allures particulires, ses gots propres, ses moeurs; mais il ne
faut pas confondre ces formes qu'on peut  la rigueur lui emprunter,
avec son essence mme et sa source profonde. Cette source est tout
intrieure. _La simplicit est un tat d'esprit._ Elle rside dans
l'intention centrale qui nous anime. _Un homme est simple lorsque sa
plus haute proccupation consiste  vouloir tre ce qu'il doit tre, c
est--dire un homme tout bonnement._ Cela n'est ni aussi facile ni aussi
impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste  mettre
ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi mme de notre tre et
par consquent avec l'intention ternelle qui a voulu que nous soyons.
Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un
rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un livre, un
oiseau de proie ou un pourceau, tout est l.

Nous voici donc amens  formuler l'idal pratique de l'homme. Dans
toute vie nous observons une certaine quantit de forces et de
substances associes pour un but. Des matriaux plus ou moins bruts y
sont transforms et ports  un degr suprieur d'organisation. Il n'en
est pas autrement pour la vie des hommes. _L'idal humain consisterait
ainsi  transformer la vie en biens plus grands qu'elle-mme._ On peut
comparer l'existence  une matire premire. Ce qu'elle est, importe
moins que ce qu'on en tire. Comme dans une oeuvre d'art, ce qu'on doit y
apprcier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en
naissant, des dons diffrents. L'un a reu de l'or, l'autre du granit,
un troisime du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tche
consiste  faonner ces matires. Chacun sait qu'on peut gter la
substance la plus prcieuse, mais aussi qu'on peut tirer une oeuvre
immortelle d'une matire sans valeur. L'art consiste  raliser une ide
permanente, dans une forme phmre. La vie vraie consiste  raliser
les biens suprieurs qui sont la justice, l'amour, la vrit, la
libert, l'nergie morale dans notre activit journalire, quel qu'en
soit d'ailleurs le lieu ou la forme extrieure. Et cette vie est
possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les
dons naturels les plus ingaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages
personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de
la vie. L'clat n'y fait pas plus que la longueur: la qualit, voil le
principal.

Est-il ncessaire de dire qu'on ne s'lve pas  ce point de vue, sans
effort et sans lutte? L'esprit de simplicit n'est pas un bien dont on
hrite, mais le rsultat d'une conqute laborieuse. Bien vivre, comme
bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste 
faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques rgles
gnrales. Mais que d'obscurits et de ttonnements pour aboutir  la
dcouverte de ces rgles! Des sicles de recherche viennent souvent se
condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce
point prsente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi
commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-mme et
souvent se trompe. Mais  force d'agir et de se rendre compte de ses
actes avec sincrit, l'homme arrive  mieux savoir la vie. La loi lui
apparat, et cette loi, la voici: _Accomplir sa mission_. Celui qui
s'applique  autre chose qu' la ralisation de ce but, perd en vivant
la raison d'tre de la vie. Ainsi font les gostes, les jouisseurs, les
ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son bl en herbe.
Ils l'empchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues.
Au contraire celui qui fait servir la vie  un bien suprieur, la sauve
en la donnant. Les prceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux
regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de
vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous prserver du malheur d'avoir
vcu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramnent constamment  la
mme direction et qu'ils ont tous le mme sens: ne gaspille pas ta vie;
fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empcher de se perdre. En
cela se rsume l'exprience de l'humanit. Cette exprience, que chaque
homme est oblig de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus
prcieuse qu'elle lui a cot plus cher. claire par elle, sa dmarche
morale devient plus sre, il a ses moyens d'orientation, sa norme
intrieure  laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et
compliqu qu'il tait, il devient simple. Par l'influence constante de
cette mme loi qui grandit en lui et se vrifie tous les jours dans les
faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses
habitudes.

Une fois saisi par la beaut et la grandeur de la vie vraie, par ce
qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanit pour la
vrit, pour la justice, pour la bont, il en garde au coeur la
fascination. Et tout vient se subordonner naturellement  cette
proccupation puissante et persistante. La hirarchie ncessaire des
pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande,
l'accessoire obit, et l'ordre nat de la simplicit. On peut comparer
le mcanisme de la vie intrieure  celui d'une arme. Une arme est
forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de
l'infrieur pour le suprieur, et dans la concentration de toutes les
nergies vers un mme but. Aussitt que la discipline se relche,
l'arme souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au gnral.
Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la socit.
Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il nat des
complications ou du dsordre, c'est parce que le caporal a command au
gnral. L o la loi de simplicit pntre dans les coeurs le dsordre
disparat.

Je dsespre de jamais dcrire la simplicit d'une faon digne d'elle.
Toute la force du monde et toute sa beaut, toute la joie vritable,
tout ce qui console et augmente l'esprance, tout ce qui met un peu de
lumire sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prvoir 
travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense,
nous vient des tres simples qui ont assign un autre objet  leurs
dsirs que les satisfactions passagres de l'gosme et de la vanit et
qui ont compris que la science de _la vie_ consistait  savoir donner sa
vie.




III

La pense simple.


Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais
aussi le domaine de nos ides qui a besoin d'tre dblay. L'anarchie
rgne dans la pense humaine; nous marchons en pleines broussailles,
perdus dans le dtail infini, sans orientation et sans direction.

Ds que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'tre un
homme, il organise sa pense en consquence. Toute faon de penser, de
comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la
rejette comme malsaine.

Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste  s'amuser
de sa pense. La pense est un outil srieux qui a sa fonction dans
l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier
de peintre. Les outils sont  leur place. Tout indique que cet ensemble
de moyens est dispos en vue d'un but  atteindre. Ouvrez la porte  des
singes. Ils grimperont sur les tablis, se suspendront aux cordes, se
draperont dans les toffes, se coifferont avec des pantoufles,
jongleront avec les pinceaux, goteront aux couleurs, et perceront les
toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute
pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre
d'exercice fort intressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y
lcher des singes. De mme la pense n'est pas un terrain d'volutions
acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il
aime; il y va de tout son coeur et non avec cette curiosit dtache et
strile qui, sous prtexte de tout voir et tout connatre, s'expose  ne
jamais prouver une saine et profonde motion et  ne jamais produire un
acte vritable.

Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire
de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser  tout
propos. Je n'engage pas l'homme  se dsintresser de l'observation
intrieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son
esprit et dans ses motifs de conduite est un lment essentiel de la
bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette
application incessante  se regarder vivre et penser,  se dmonter
soi-mme comme une mcanique. C'est perdre son temps et se dtraquer.
L'homme qui, pour se mieux prparer  la marche, voudrait d'abord se
livrer  un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion
risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. Tu as ce
qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use
de ta force avec discernement. Les chercheurs de petites btes et les
marchands de scrupules se rduisent  l'inaction. Il suffit d'une lueur
de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se
regarder le nombril.

Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on dsigne par ce mot se fait
aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux
jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi  quatorze heures. Car
c'est l un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est
si agrable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne
naturelle qui se sert des moyens tout indiqus dont elle dispose, nous
arrivons  force de gnie aux plus tonnantes singularits. Plutt
drailler que de suivre la ligne simple! Toutes les dviations et toutes
les difformits corporelles que soigne l'orthopdie, ne donnent qu'une
faible ide des bosses, des torsions, des dhanchements, que nous nous
sommes infligs pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons  nos
dpens qu'on ne se dforme pas impunment. La nouveaut aprs tout est
phmre. Il n'y a de durable que les immortelles banalits et si l'on
s'en carte c'est pour courir les plus prilleuses aventures. Heureux
celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens
n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la proprit inne du
premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a cot de peine 
personne. Je le compare  ces vieilles chansons populaires, anonymes et
imprissables, qui semblent tre sorties du coeur mme des foules. Le
bon sens est le capital lentement et pniblement accumul par le labeur
des sicles. C'est un pur trsor, dont celui-l seul comprend la valeur,
qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part
je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acqurir et garder le
bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On
prend bien garde  son pe, de peur de la fausser ou de la laisser
ronger par la rouille.  plus forte raison faut-il prendre soin de sa
pense.

Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un
appel  la pense terre  terre,  un positivisme troit qui nie tout ce
qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon
sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matrielle et
d'oublier les hautes ralits du monde intrieur. Nous touchons ici  un
point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problmes de
l'humanit. Nous luttons en effet pour atteindre  une conception de la
vie, nous la cherchons  travers mille obscurits et mille douleurs; et
tout ce qui touche aux ralits spirituelles devient de jour en jour
plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du dsordre momentan
qui accompagne les grandes crises de la pense, il semble plus que
jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples.
Pourtant la ncessit mme nous vient en aide, comme elle l'a fait pour
les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement
simple aprs tout, et par cela mme que l'existence est si pressante et
qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle prcde l'ide que nous
pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait
d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos
philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait
accompli, prodigieux, irrfutable qui nous rappelle  l'ordre lorsque
nous voulons dduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir
que nous ayons fini de philosopher. Voil l'heureuse ncessit qui
empche le monde de s'arrter lorsque l'homme doute de son chemin.
Voyageurs d'un jour, nous sommes emports dans un vaste mouvement auquel
nous sommes appels  contribuer, mais que nous n'avons ni prvu, ni
embrass dans son ensemble, ni sond dans ses fins dernires. Notre part
consiste  remplir fidlement le rle de simple soldat qui nous est
dvolu, et notre pense doit s'adapter  cette situation. Ne disons pas
que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aeux, car ce
qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la
mauvaise grce  se plaindre de n'tre pas n du temps de son
grand-pre. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le
voici: depuis que le monde existe il est malais d'y voir clair. Partout
et toujours, penser juste a t difficile. Les anciens n'ont aucun
privilge en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a
aucune diffrence entre les hommes quand on en arrive  les considrer
sous ce point de vue. Que l'homme obisse ou commande, enseigne ou
apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en cote galement de
bien discerner la vrit. Les quelques lumires que l'humanit acquiert
en avanant lui sont sans doute d'une extrme utilit; mais elles
agrandissent aussi le nombre et la porte des problmes. La difficult
n'est jamais leve, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle.
L'inconnu nous domine et nous treint de toutes parts. Mais de mme
qu'on n'a pas besoin d'puiser toute l'eau des sources pour tancher sa
soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanit vit et a
toujours vcu sur quelques _provisions_ lmentaires.

Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanit vit par la
_confiance_. Par l elle ne fait que reflter, dans la mesure de sa
pense consciente, ce qui est le fond obscur de tous les tres. Une foi
imperturbable  la solidit de l'univers,  son agencement intelligent,
sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les btes,
vivent avec un calme puissant, une scurit entire. Il y a de la
confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'veille, dans le
ruisseau qui court  la mer. Tout ce qui est, semble dire: Je suis,
donc je dois tre; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons
tranquille.

Et de mme l'humanit vit de confiance. Par cela mme qu'elle est, elle
porte en elle la raison suffisante de son tre, un gage d'assurance.
Elle se repose dans la volont qui a voulu qu'elle ft. C'est  garder
cette confiance et  ne la laisser dconcerter par rien,  la cultiver
au contraire et  la rendre plus personnelle et plus vidente que doit
tendre le premier effort de notre pense. Tout ce qui augmente en nous
la confiance est bon. Parce que de l nat l'nergie tranquille,
l'action repose, l'amour de la vie et du labeur fcond. La confiance
fondamentale est le ressort mystrieux qui met en mouvement tout ce
qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que
l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui
branle cette confiance est _mauvais_, c'est du poison, non de la
nourriture.

Est malsain tout systme de pense qui s'attaque au fait mme de la vie,
pour le dclarer mauvais. On a trop de fois mal pens de la vie en ce
sicle. Quoi d'tonnant que l'arbre se fltrisse quand vous en arrosez
les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien
simple rflexion  opposer  toute cette philosophie de nant: vous
dclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remde allez-vous nous offrir contre
elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de
supprimer votre vie, de vous suicider,  quoi cela nous avancerait-il?
mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base
obscure et infrieure, toute cette pousse d'existence qui monte vers la
lumire et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de
supprimer la volont de vivre qui tressaille  travers l'immensit, de
supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors
laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein  la vie,
ne vaut-il pas mieux apprendre  l'estimer et  l'employer qu'en
dgoter les gens?--Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la
sant, on n'en mange pas. Et quand une certaine faon de penser nous te
la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non
seulement elle est une nourriture dtestable pour l'esprit, mais qu'elle
est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les penses humaines,
et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie
que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose
prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et
presque l'avoir faite. Quelle singulire attitude que celle de certains
grands penseurs de ce temps! En vrit, ils se comportent comme s'ils
avaient cr le monde dans leur jeunesse, il y a de cela trs longtemps;
mais ils en sont bien revenus et dcidment c'tait une faute.

Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos mes par des penses
rconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le
fortifie le mieux.

                   *       *       *       *       *

Si l'humanit vit de confiance, elle vit aussi d'esprance. L'esprance
est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie
est un rsultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de
dpart et tend vers un point d'arrive. Vivre c'est devenir, devenir
c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'esprance infinie. Il y de
l'esprance au fond des choses et il faut que cette esprance se reflte
dans le coeur de l'homme. Sans esprance pas de vie. La mme puissance
qui nous fait tre, nous incite  monter plus haut. Quel est le sens de
cet instinct tenace qui nous pousse  progresser? Le sens vrai c'est
qu'il doit rsulter quelque chose de la vie, qu'il s'y labore un bien,
plus grand qu'elle-mme, vers lequel elle se meut lentement, et que ce
douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de
compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanit est celle de
l'invincible esprance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini.
Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se
relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans
la mort mme, l'humanit a eu besoin d'esprer toujours et quelquefois
contre tout espoir. Voil le cordial qui la soutient. Si nous n'avions
que la logique nous aurions depuis longtemps tir cette conclusion: Le
dernier mot est partout  la mort; et nous serions morts de cette
pense. Mais nous avons l'esprance, et c'est pour cela que nous vivons
et que nous croyons  la vie.

Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les
meilleurs qui aient jamais vcu, avait une habitude touchante: chaque
fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il
s'cartait respectueusement de son chemin, dt-il pour cela se mettre
les pieds dans les pines ou dans une ornire boueuse. Je fais cela,
disait-il, pour rendre hommage  notre sainte dame la Vierge Marie.
Rendons  l'esprance un hommage semblable: quand nous la rencontrons
sous la forme du brin de bl qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve
et nourrit sa niche, d'une pauvre bte blesse qui se ramasse, se
relve et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un
champ ravag par l'inondation ou la grle, d'une nation qui lentement
rpare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extrieur
humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les
lgendes, dans les chants nafs, dans les simples croyances, saluons-la
encore! car c'est la mme toujours, l'indestructible, la fille
immortelle de Dieu.

Nous osons trop peu esprer. L'homme de ce temps a contract des
timidits tranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de
l'absurdit dans la peur, selon nos anctres gaulois, est entre dans
nos coeurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Ocan? le rayon doute-t-il
du soleil? Notre sagesse snile a ralis ce prodige. Elle ressemble 
ces vieux pdagogues grognons, dont l'office principal consiste 
rabrouer les joyeuses espigleries ou les enthousiasmes juvniles de
leurs jeunes lves. Il est temps de redevenir enfants, de rapprendre 
joindre les mains et  ouvrir de grands yeux devant le mystre qui nous
enveloppe, de nous souvenir que malgr notre savoir nous ne savons que
peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est
heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources
inconnues et on peut lui accorder quelque crdit sans se faire taxer
d'imprvoyance. Ne le traitons pas comme des cranciers un dbiteur
insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de
l'esprance. Puisque le soleil se lve encore, puisque la terre
refleurit, puisque l'oiseau btit son nid, puisque la mre sourit  son
enfant, ayons le courage d'tre des hommes et remettons le reste  Celui
qui a nombr les toiles. Quant  moi, je voudrais pouvoir trouver des
mots enflamms pour dire  quiconque se sent le coeur abattu en ce temps
dsabus: relve ton courage, espre encore, celui-l est sr de se
tromper le moins qui a l'audace d'esprer le plus. _La plus nave
esprance est plus prs du vrai que le dsespoir le plus raisonn._

                   *       *       *       *       *

Une autre source de lumire sur le chemin de l'humanit est la bont. Je
ne suis pas de ceux qui croient  la perfection naturelle de l'homme et
enseignent que la socit le corrompt. De toutes les formes du mal celle
qui m'effraie le plus est au contraire la forme hrditaire. Mais je me
suis parfois demand comment il se fait que ce vieux virus empoisonn
des instincts vils, des vices inoculs dans le sang, tout l'amas des
servitudes que nous lgue le pass, n'ait pas eu raison de nous. C'est
sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bont.

tant donn l'inconnu qui plane sur nos ttes, notre raison borne,
l'nigme angoissante et contradictoire des destines, le mensonge, la
haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? 
toutes ces questions runies une voix grande et mystrieuse a rpondu:
_Sois bon_. Il faut bien que la bont soit divine comme la confiance,
comme l'esprance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de
puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la frocit native de
ce qu'on pourrait appeler la bte dans l'homme; elle a contre elle la
ruse, la force, l'intrt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi
passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme
le prophte de la lgende sacre au milieu des fauves rugissants?

C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bont est
chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins
d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'lance
vers les hauteurs et leur chappe. Ainsi la bont se drobe aux
entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu
quelquefois ce beau triomphe de gagner ses perscuteurs: elle a vu les
fauves se calmer, se coucher  ses pieds, obir  sa loi.

Au coeur mme de la foi chrtienne la doctrine la plus sublime et, pour
qui sait en pntrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour
sauver l'humanit perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous
sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connatre qu' ce seul
signe: _La bont_.

Rparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au mchant mme, la
bont dgage la lumire sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La
part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures,
effacer les larmes, apaiser la misre, bercer les coeurs endoloris,
pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus
besoin. Aussi puisque nous songeons  la meilleure faon de rendre la
pense fconde, simple, vraiment conforme  notre destine humaine, nous
rsumerons la mthode en ces mots: _Aie confiance, espre et sois bon_.

Je ne veux dcourager personne des hautes spculations, ni dissuader qui
que ce soit de se pencher sur les problmes de l'inconnu, sur les vastes
abmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours
revenir, de ces lointains voyages, vers le point o nous sommes, et
souvent mme  la place o nous pitinons sans rsultat apparent. Il est
des conditions de vie et des complications sociales o le savant, le
penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres.
L'poque prsente nous a souvent mis en face de ce genre de situations,
et je garantis  celui qui voudra suivre notre mthode, qu'il
reconnatra bientt qu'elle a du bon.

                   *       *       *       *       *

Comme j'ai, en tout ceci, ctoy le terrain religieux, dans ce qu'il a
de gnral du moins, on me demandera peut-tre de dire en quelques mots
simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de
m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-tre ne faudrait-il pas poser la
question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la
meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractres
prcis, et des qualits ou des dfauts qui sont inhrents  chacune. On
peut donc  la rigueur les comparer entre elles; mais  cette
comparaison se mlent toujours des partis pris ou des partialits
involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma
religion est-elle bonne et  quoi puis-je reconnatre qu'elle est bonne?
 cette question voici la rponse: Votre religion est bonne si elle est
vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur
infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bont; et elle est
l'allie de la meilleure partie de vous-mme contre la plus mauvaise, et
vous fait apparatre sans cesse la ncessit de devenir un homme
nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une
libratrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des
autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins
orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-del moins obscur. Si oui, votre
religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle
soit, quand elle remplit cet office, elle procde de la source
authentique, elle vous lie aux hommes et  Dieu.

Mais vous servirait-elle par hasard  vous croire meilleur que les
autres,  ergoter sur des textes,  renfrogner votre figure,  dominer
sur la conscience d'autrui ou  livrer la vtre  l'esclavage, 
endormir vos scrupules,  pratiquer un culte par mode et par intrt, ou
 faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous
rclamiez de Bouddha, de Mose, de Mahomet ou du Christ mme, votre
religion ne vaut rien, elle vous spare des hommes et de Dieu.

Je n'ai peut-tre pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais
d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment
celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon
Samaritain. Je me retranche derrire son autorit.




IV

La parole simple


La parole est le grand organe rvlateur de l'esprit, la premire forme
visible qu'il se donne. Telle pense, telle parole. Pour rformer sa vie
dans le sens de la simplicit il faut veiller sur sa parole et sur sa
plume. Que la parole soit simple comme la pense, quelle soit sincre et
qu'elle soit sre: _Pense juste, parle franc!_

Les relations sociales ont pour base la confiance mutuelle et cette
confiance se nourrit de la sincrit de chacun. Aussitt que la
sincrit diminue, la confiance s'altre, les rapports souffrent,
l'inscurit nat. Cela est vrai dans le domaine des intrts matriels
et des intrts spirituels. Avec des gens dont il faut sans cesse se
mfier il est aussi difficile de pratiquer le commerce et l'industrie
que de chercher la vrit scientifique, de poursuivre l'entente
religieuse ou de raliser la justice. Quand il faut d'abord contrler
les paroles et les intentions de chacun, et partir du principe que tout
ce qui se dit et s'crit, a pour but de vous servir l'illusion  la
place de la vrit, la vie se complique trangement. C'est le cas pour
nous. Il y a trop de malins, de diplomates, qui jouent au plus fin et
s'appliquent  se tromper les uns les autres, et voil pourquoi chacun a
tant de mal  se renseigner sur les choses les plus simples et qui lui
importent le plus. Probablement ce que je viens de dire suffirait pour
indiquer ma pense et l'exprience de chacun pourrait apporter ici un
ample commentaire avec illustrations  l'appui. Mais je n'en tiens pas
moins  insister sur ce point et  m'entourer d'exemples.

Autrefois les hommes avaient pour communiquer entre eux des moyens assez
rduits. Il tait lgitime de supposer qu'en perfectionnant et en
multipliant les moyens d'information on augmenterait la lumire. Les
peuples apprendraient  s'aimer en se connaissant mieux entre eux, les
citoyens d'un mme pays se sentiraient lis par une fraternit plus
troite, tant mieux clairs sur tout ce qui touche la vie commune.
Lorsque l'imprimerie fut cre on s'cria: _fiat lux!_ et avec plus de
raison encore lorsque se rpandirent l'usage de la lecture et le got
des journaux. Pourquoi n'et-on pas raisonn ainsi: deux lumires
clairent mieux qu'une et plusieurs mieux que deux; plus il y aura de
journaux et de livres, mieux on saura ce qui se passe et ceux qui
voudront crire l'histoire aprs nous seront bien heureux, ils auront
les mains pleines de documents. Rien ne semblait plus vident. Hlas! on
basait ce raisonnement sur les qualits et la puissance de l'outillage,
mais on calculait sans l'lment humain qui est partout le facteur le
plus important. Or il s'est trouv que les sophistes, les retors, les
calomniateurs, tous gens  la langue bien pendue, et qui savent mieux
que personne manier la parole et la plume, ont largement profit de tous
les moyens de multiplier et de rpandre la pense. Qu'en rsulte-t-il?
Que nos contemporains ont toutes les peines du monde  savoir la vrit
sur leur propre temps et leurs propres affaires. Pour quelques journaux
qui cultivent les bons rapports internationaux, en essayant de
renseigner leurs voisins quitablement et de les tudier sans
arrire-pense, combien en est-il qui sment la mfiance et la calomnie?
Que de courants factices et malsains crs dans l'opinion publique, avec
de faux bruits, des interprtations malveillantes de faits ou de
paroles? Sur nos affaires intrieures nous ne sommes pas beaucoup mieux
renseigns que sur l'tranger. Ni sur les intrts du commerce, de
l'industrie ou de l'agriculture, ni sur les partis politiques ou les
tendances sociales, ni sur le personnel ml aux affaires publiques, il
n'est facile d'obtenir un renseignement dsintress: plus on lit de
journaux, moins on y voit clair. Il y a des jours, o aprs les avoir
lus et en admettant qu'il les croie sur parole, le lecteur se verrait
oblig de tirer la conclusion suivante: dcidment il n'y a plus que des
hommes tars partout, il ne reste d'intgres que quelques chroniqueurs.
Mais cette dernire partie de la conclusion tomberait  son tour. Les
chroniqueurs en effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait alors sous
les yeux un spectacle analogue  celui que reprsente la caricature
intitule le combat des serpents. Aprs avoir tout dvor autour d'eux
les deux reptiles s'attaquent l'un  l'autre et s'entre-dvorent,
finalement il reste sur le champ de bataille deux queues.

Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement qui est dans l'embarras, ce
sont les gens cultivs, c'est presque tout le monde. En politique, en
finance, en affaires, mme dans la science, les arts, la littrature et
la religion, il y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. Il y a
une vrit d'exportation et une autre pour les initis. Il s'ensuit que
tous sont tromps, car on a beau tre d'une cuisine, on n'est jamais de
toutes, et ceux-l mmes qui trompent les autres avec le plus d'habilet
sont tromps  leur tour, lorsqu'ils ont besoin de compter sur la
sincrit d'autrui.

Le rsultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole
humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un
vil instrument. Il n'y a plus de parole respecte pour les discuteurs,
les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont anims que par la
rage d'avoir raison ou la prtention que leurs intrts seuls sont
respectables. Leur chtiment est d'tre contraints  juger les autres
d'aprs la rgle qu'ils suivent eux-mmes: _Dire ce qui profite et non
ce qui est vrai_. Ils ne peuvent plus prendre personne au srieux.
Triste tat d'esprit pour les gens qui crivent, parlent, enseignent.
Comme il faut mpriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux
dans de semblables dispositions! Pour qui a gard un fonds d'honntet,
rien n'est plus rvoltant que l'ironie dtache d'un acrobate de la
plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire  quelques braves
gens pleins de confiance. D'un ct l'abandon, la sincrit, le dsir
d'tre clair, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne
sait pas, le menteur,  quel point il se trompe lui-mme. Le capital sur
lequel il vit c'est la confiance, et rien n'gale la confiance du
peuple, si ce n'est sa mfiance aussitt qu'il s'est senti trahi. Il
peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicit. Mais, aprs
cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui
se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et
les oreilles, jadis attentives, se sont fermes. Hlas! elles se ferment
alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est l le crime
de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils branlent la confiance
gnrale. On considre comme une calamit l'avilissement de l'argent, la
baisse de la rente, la ruine du crdit: un malheur est plus grand que
celui-l, c'est la perte de la confiance, de ce crdit moral que les
honntes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole
circule comme une monnaie authentique.  bas les faux monnayeurs, les
spculateurs, les financiers vreux, car ils font suspecter mme
l'argent loyal.  bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole,
car ils font qu'on ne se fie plus  rien ni  personne, et que la valeur
de ce qui est dit ou crit, ressemble  celle des billets de banque de
la Sainte-Farce.

On voit  quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa
langue, chtie sa plume et aspire  la simplicit. Point de sens
dtourns, point tant de circonlocutions, point tant de rticences, de
tergiversations! Cela ne sert qu' tout embrouiller. Soyez des hommes,
ayez une parole. Une heure de sincrit fait plus pour le salut du monde
que des annes de roueries.

                   *       *       *       *       *

Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse  ceux qui
ont la superstition de la parole et des dmonstrations du style. Sans
doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui gotent une parole
lgante, ou une lecture dlicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais
trop bien dire ce que l'on a  dire. Mais il ne s'ensuit pas que les
choses les mieux dites et les mieux crites soient celles qui sont les
plus apprtes. La parole doit servir le fait et non se substituer  lui
et le faire oublier  force de l'orner. Les plus grandes choses sont
aussi celles qui gagnent le plus  tre dites avec simplicit, parce
qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur
elles le voile mme transparent d'un beau discours, ni cette ombre si
fatale  la vrit, qu'on appelle la vanit d'un crivain et d'un
orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicit. Il y
a des motions sacres, de cruelles douleurs, de grands dvouements, des
enthousiasmes passionns, qu'un regard, un geste, un cri traduisent
mieux que les plus belles priodes. Ce que l'humanit possde de plus
prcieux dans son coeur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader
il faut tre vrai et certaines vrits se comprennent mieux si elles
sortent de lvres simples, infirmes mme, que si elles tombent des
bouches trop exerces, ou sont proclames  la force des poumons. Ces
rgles-l sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours.
Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie
morale, de la constante observation de ce principe: tre vrai, sobre,
simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en
particulier comme en public, ne jamais dpasser la mesure, traduire
fidlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est l le
principal.

Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre.
Ce sont des serviteurs distingus qui ont gard leurs titres et ne
remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en
offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien crit: c'est bien,
il suffit.

Combien y a-t-il de gens qui se sont contents de parler et ont cru que
cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les coutent se contentent
d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se
composer  la longue, que de quelques discours bien tourns, de quelques
beaux livres, de quelques belles pices de thtre. Quant  pratiquer ce
qui est si magistralement expos, on n'y songe gure. Et si nous passons
du domaine des gens de talent aux basses rgions qu'exploitent les
mdiocres: l, dans le ple-mle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux
qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler,
l'immense et dsesprante cohue des bavards, de tout ce qui braille,
jase ou prore et aprs cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils
oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de
besogne. Une machine qui dpense toute sa vapeur  siffler n'en a plus
pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous
retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force.

                   *       *       *       *       *

Ces rflexions nous amnent  nous occuper d'un sujet voisin, trs digne
aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer
l'exagration du langage. Quand on tudie les populations d'une mme
contre, on remarque entre elles des diffrences de temprament dont le
langage porte les traces. Ici, la population est plutt flegmatique et
calme: elle emploie les diminutifs, les termes attnus. Ailleurs, les
tempraments sont bien quilibrs: on entend le mot juste, exactement
adapt  la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin
peut-tre, un sang chaud circule dans les veines: on a la tte prs du
bonnet et l'expression outre; les superlatifs maillent le langage et
pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort.

Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffre aussi selon
les poques. Comparez le langage crit ou parl de ce temps  celui de
certaines autres priodes de notre histoire. Sous l'ancien rgime on
parlait autrement que sous la rvolution, et nous n'avons pas le mme
langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En gnral
le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de
perruque, nous ne mettons plus pour crire des manchettes de dentelles;
mais un signe nous diffrencie de presque tous nos anctres, notre
nervosit, source de nos exagrations.

Sur des systmes nerveux excits, quelque peu maladifs--et Dieu sait que
d'avoir des nerfs n'est plus un privilge aristocratique--les paroles ne
produisent pas la mme impression que sur l'homme normal. Et inversement
 l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche 
exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique,
dans la littrature et au thtre le langage calme et sobre a fait place
 un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comdiens
ont employs pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se
retrouvent  l'tat rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations,
dans le style pistolaire, et surtout dans la polmique. Nos procds de
langage sont  ceux de l'homme pos et calme ce qu'est notre criture,
compare  celle de nos pres. On accuse les plumes de fer; si l'on
pouvait dire vrai!

--Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est
en nous-mmes. Nous avons des critures d'agits et de dtraqus; la
plume de nos aeux courait sur le papier plus sre, plus repose. Ici
nous sommes en face d'un des rsultats de cette vie moderne si
complique et qui fait une si terrible consommation d'nergie. Elle nous
laisse impatients, essouffls, en perptuelle trpidation. Notre
criture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De
l'effet remontons  la source et comprenons l'avertissement qui nous est
donn. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagrer son
langage? Interprtes infidles de nos propres impressions, nous ne
pouvons que fausser par nos exagrations l'esprit de nos semblables et
le ntre. Entre gens qui exagrent on cesse de se comprendre.
L'irritation des caractres, les discussions violentes et striles, les
jugements prcipits, dpourvus de toute mesure, les plus graves excs
dans l'ducation et les rapports sociaux, voil le rsultat des
intemprances de langage.

                   *       *       *       *       *

Et qu'il me soit permis, dans cet appel  la parole simple, de formuler
un voeu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je
demande une littrature simple, non seulement comme un des meilleurs
remdes  nos mes blases, surmenes, fatigues d'excentricits, mais
aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un
art simple. Nos arts et notre littrature sont rservs aux privilgis
de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je
n'invite pas les potes, les romanciers, les peintres  descendre des
hauteurs pour marcher  mi-cte et se complaire dans la mdiocrit, mais
au contraire  monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient
 une certaine classe de la socit qu'il est convenu d'appeler la
classe populaire; est populaire ce qui est commun  tous et ce qui les
unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait natre un art simple
sont dans les profondeurs du coeur humain, dans les ternelles ralits
de la vie devant lesquelles tous sont gaux. Et les sources du langage
populaire sont  chercher dans le petit nombre des formes simples et
fortes qui expriment les sentiments lmentaires et les lignes
matresses de la destine humaine. C'est l qu'est la vrit, la force,
la grandeur, l'immortalit. N'y aurait-il pas dans un idal semblable de
quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brler en eux la flamme
sacre du beau, connaissent la piti et prfrent  l'adage ddaigneux:
Odi profanum vulgus, cette parole autrement humaine: Misereor super
turbam.--Quant  moi je n'ai aucune autorit artistique, mais de la
foule o je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reu
du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie.
Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une oeuvre
d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources
o puisrent jadis ces matres dont les crations ont dfi les ges
parce qu'ils surent donner pour vtement au gnie, la simplicit.




V

Le devoir simple.


Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous
montrent l-haut sur les toits quelque pigeon qui donne  manger  son
petit, ou l-bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval.
Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses
questions qui mettent l'esprit des parents  la torture: tout cela pour
dtourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons
de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui,
nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire.

Le premier subterfuge consiste  se demander s'il y a un devoir en
gnral, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos
anctres. Car enfin le devoir suppose la libert, et la question de la
libert nous mne jusqu'aux rgions mtaphysiques. Comment parler du
devoir tant que ce grave problme du libre arbitre n'est pas
rsolu?--Thoriquement il n'y a rien  objecter. Et si la vie tait une
thorie, si nous tions l pour laborer un systme complet de
l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir
dmontr la libert, fix ses conditions, ses limites.

Mais la vie n'est pas une thorie. Sur ce point de morale pratique comme
sur tous les autres, elle a devanc la thorie et il n'y a aucun lieu de
croire que jamais elle ne lui cde la place. Cette libert, relative, je
l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont
on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins  la base de tous les
jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous
traitons les uns les autres comme responsables, jusqu' un certain
point, de nos faits et gestes.

Le thoricien le plus enrag, ds qu'il sort de sa thorie, ne se fait
aucun scrupule d'approuver ou de dsapprouver les actes d'autrui,
d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel  la gnrosit,  la
justice de ceux qu'il veut dissuader d'une dmarche indigne. On ne peut
pas plus se dfaire de la notion de l'obligation morale que de celle du
temps ou de l'espace, et de mme qu'il faut nous rsigner  marcher
avant de savoir dfinir cet espace que nous franchissons et ce temps qui
mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre  l'obligation
morale avant d'en avoir touch de nos doigts les racines profondes. La
loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la
vie de tous les jours: chacun est prt  jeter la pierre  celui qui
n'accomplit pas un devoir vident, dt-il mme allguer qu'il n'est pas
encore arriv  la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura
mille fois raison de lui dire: Monsieur, on est un homme avant tout;
payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de
pre, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos
mditations.

Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons dtourner personne
de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des
fondements de la morale. Aucune pense qui ramne l'homme vers ces
graves proccupations ne saurait tre inutile ou indiffrente; nous
dfions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouv ces
fondements, pour faire acte d'humanit, d'honntet ou de malhonntet,
de courage ou de lchet. Et surtout, nous tenons  formuler une
rponse, bonne  opposer  tous les malins qui n'ont jamais t
philosophes,  opposer  nous-mmes lorsque nous voudrions invoquer
notre tat de doute philosophique pour justifier nos manquements
pratiques. Par cela mme qu'on est un homme, avant toute thorie
positive ou ngative sur le devoir, on a pour rgle ferme de se conduire
comme un homme. Il n'y a pas  sortir de l.

Mais on connatrait mal les ressources du coeur humain si l'on comptait
sur l'effet d'une semblable rponse. Elle a beau tre sans rplique,
elle ne peut empcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos
prtextes pour nous soustraire au devoir est gale  la somme des sables
de la mer ou des toiles des cieux.

Nous nous retranchons donc derrire le devoir obscur, le devoir
difficile, le devoir contradictoire. Certes voil des mots qui voquent
de pnibles souvenirs. tre un homme de devoir et douter de son chemin,
ttonner dans l'ombre, se voir livr aux sollicitations contraires de
devoirs diffrents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque,
crasant, qui dpasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses
arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique
dans certains vnements et de dchirant dans certaines vies. Toutefois
il est rare que le devoir ait  se faire jour  travers un tel conflit
de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'clair de l'orage.
De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous
nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve
tonnant que des chnes soient dracins par la bourrasque, ou qu'un
marcheur trbuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit
vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne
condamnera sans appel ceux qui ont t battus dans les luttes morales
presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a
jamais t une honte.

Aussi je vais tendre mes armes  ceux qui se retranchent derrire le
rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqu, contradictoire. Pour
aujourd'hui ce n'est pas l ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple,
je dirais presque du devoir facile, que je dsire leur parler.

                   *       *       *       *       *

Nous avons par an trois ou quatre grandes ftes carillonnes et beaucoup
de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques trs grands et trs
obscurs combats  livrer. Mais  ct de cela il y a la multitude des
devoirs simples, vidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres,
notre tenue est gnralement suffisante, c'est prcisment dans les
petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser
entraner par une forme paradoxale de ma pense, je dclarerai donc:
l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer  la justice
lmentaire. En gnral ceux qui perdent leur me, la perdent non parce
qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent
pas l'impossible, mais parce qu'ils ngligent d'accomplir _le devoir
simple_.

Illustrons cette vrit par des exemples.

Celui qui essaie de pntrer dans les dessous humbles de la socit ne
tarde pas  dcouvrir de grandes misres physiques et morales.  mesure
qu'il y regarde de plus prs, il dcouvre un plus grand nombre de
plaies, et,  la longue, le monde des misrables lui apparat comme une
vaste cration noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de
soulagement parat rduit  l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent
press d'accourir, mais en mme temps il se demande:  quoi bon?
videmment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le rsolvent en
ne faisant rien, de dsespoir. Ils demeurent donc striles et ce n'est
pas pourtant la piti, ni mme les bonnes intentions, qui leur manquent.
Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en
gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le nglige en dtail. Tant
de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y
a trop  faire. Ils ont besoin d'tre rappels au devoir simple. Ce
devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses
ressources, ses loisirs et ses capacits, se cre des relations dans les
milieux dshrits. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne
volont,  s'introduire dans l'entourage des ministres ou  se faufiler
dans la socit des chefs d'tat. Pourquoi ne parviendrait-on pas 
nouer des relations avec les pauvres gens et  se faire des
connaissances parmi les ouvriers qui manquent du ncessaire? Une fois
quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antcdents et
leurs difficults, vous pourrez leur tre d'une utilit extrme en
faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternit
sous la forme du secours moral et matriel. Vous aurez, il est vrai,
attaqu un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et
peut-tre entran quelque autre  faire son possible aussi. En agissant
de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la socit
beaucoup de misre, de haine sombre, de dsunion, de vice, vous y aurez
introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volonts
semblables  la vtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le
mal diminuera. Mais dussiez-vous mme rester seul  faire ce que vous
avez fait, on pourrait vous donner ce tmoignage que vous avez fait la
seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait 
vous. Or en faisant cela vous avez dcouvert un des secrets de la bonne
vie.

L'ambition humaine embrasse dans ses rves de vastes ensembles, mais il
nous est rarement donn de faire grand, et mme alors le succs rapide
et sr s'appuie toujours sur une patiente prparation. La fidlit dans
les petites choses est  la base de tout ce qui s'accomplit de grand.
Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vrit ncessaire 
connatre, c'est celle-l, surtout aux poques difficiles et dans les
passages pnibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage
sur un dbris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots
tumultueux de la vie, quand tout semble s'tre bris en miettes,
souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre
planche de salut. La dmoralisation consiste  mpriser les restes.

Vous avez t ruin, ou un grand deuil vous a frapp, ou encore vous
venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous
est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts,
de sauver votre peine perdue. Et devant l'irrparable les bras vous
tombent. Alors vous ngligez de soigner votre personne, de tenir votre
maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous
le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme
le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien 
perdre, vous allez pour cela mme perdre ce qui vous reste encore.
Ramassez les dbris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin
scrupuleux. Et bientt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient 
notre secours, comme l'effort nglig se tourne contre nous. S'il ne
vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous  cette
branche, et si vous restez seul  dfendre une cause qui semble perdue,
ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du
dluge quelques isols repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne
reposer que sur une tte isole comme il arrive qu'une vie ne tient qu'
un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre
vous apprendront en leurs laborieuses volutions, que les calamits
comme la prosprit peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas
sage de ngliger le dtail et que surtout il faut savoir attendre et
recommencer.

En parlant du devoir simple je ne puis m'empcher de penser  la vie
militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande
lutte qui est la vie. Celui-l comprendrait mal son devoir de soldat
qui, l'arme une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vtements,
d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.-- quoi bon? direz-vous
peut-tre.-- quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs faons d'tre battu?
Serait-il indiffrent d'ajouter le dcouragement, le dsordre, la
dbcle au malheur de la dfaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le
moindre acte d'nergie dans ces moments terribles est comme une lumire
dans la nuit. C'est un signe de vie et d'esprance. Chacun comprend
aussitt que tout n'est pas perdu.

Pendant la dsastreuse retraite de 1813-1814, au coeur de l'hiver, alors
qu'il devait tre presque impossible de garder une tenue quelconque, je
ne sais quel gnral se prsentait un matin  Napolon Ier en grande
tenue et ras de frais. Le voyant, en pleine dbcle, aussi soign que
s'il allait  une revue, l'empereur lui dit: _Mon gnral, vous tes un
brave!_

                   *       *       *       *       *

Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une trs commune
faiblesse empche bien des gens de trouver intressant ce qui est tout
prs d'eux; ils ne le voient que par ses cts mesquins. Le lointain au
contraire les attire et les enchante. Ainsi se dpense inutilement une
somme fabuleuse de bonne volont. On se passionne pour l'humanit, pour
le bien public, pour les lointains malheurs, marchant  travers la vie,
les yeux fixs sur des objets merveilleux qui nous captivent l-bas aux
confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou
qu'on les coudoie sans les remarquer.

Singulire infirmit qui vous empche de voir ceux qui sont l  vos
cts! Plusieurs ont fait des lectures tendues, de grands voyages; mais
ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent
grce au concours d'une quantit d'tres dont le sort leur demeure
indiffrent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les
gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent
n'ont jamais attir leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de
l'imprvoyance  ne pas connatre ses ouvriers, ses domestiques, les
quelques tres enfin qui ont avec nous des relations sociales
indispensables, cela ne leur est jamais venu  l'esprit. D'autres vont
bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu,
et rciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs
enfants. Leur dveloppement, leurs penses, les dangers qu'ils courent,
les esprances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre ferm. Bien des
enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais souponn leurs
peines, leurs luttes, ni pntr leurs intentions. Et je ne parle pas
des mauvais mnages, de ces tristes milieux, o toutes les relations
sont fausses, mais d'honntes familles composes de braves gens.
Seulement tout ce monde est trs absorb. Chacun a son intrt ailleurs
qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en
disconviens point, les rclame tout entiers et ils n'ont pas conscience
du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base
d'opration de chacun est le champ de son devoir immdiat. Ngligez
cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis.
Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de
votre glise, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de l pour
aller au del, c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme
se munisse  grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver 
suivre la marche inverse. En tout cas, le rsultat d'une si trange
confusion des devoirs est que plusieurs se mlent d'une foule d'affaires
sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre
chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son
mtier. Voil qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que
chacun s'occupt de ce qui le regarde.

                   *       *       *       *       *

Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est caus, qui doit le
rparer?--Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que
thorie. Et la consquence de cette thorie serait qu'il faudrait
laisser subsister le mal jusqu' ce que les malfaiteurs soient trouvs
et l'aient rpar. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni
ne veulent rparer?

Il pleut sur vos ttes par une tuile brise, ou le vent pntre chez
vous par un carreau cass. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et
le vitrier que vous ayez fait arrter le casseur de tuile ou de carreau?
Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien
ordinaire pratique. Les enfants s'crient avec indignation: Ce n'est
pas moi qui ai jet cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai! Et
la plupart des hommes raisonnent de mme. C'est logique. Mais ce n'est
pas cette logique-l qui fait marcher le monde.

Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous rpte tous les
jours c'est que le dommage caus par les uns est rpar par les autres.
Les uns dtruisent, les autres difient; les uns salissent, les autres
nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les
uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour
l'iniquit, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans
l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi
est logique, mais de cette logique des faits qui fait plir celle des
thories. La conclusion  tirer n'est pas douteuse. Un homme au coeur
simple la tire ainsi: tant donn le mal, la grande affaire est de le
rparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les
malfaiteurs veulent bien contribuer  la rparation: mais l'exprience
nous dconseille de trop compter sur leur concours.

                   *       *       *       *       *

Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de
l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et o se
trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour
l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparat que comme une
sollicitation extrieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par
la fentre et quand il nous bouche les fentres on s'chappe par les
toits. Mieux on le voit venir plus on l'vite srement. Il est pareil 
ce gendarme, reprsentant de la force publique et de la justice
officielle, dont un adroit filou parvient toujours  se garer. Hlas! le
gendarme russirait-il  lui mettre la main au collet, il pourrait tout
au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que
l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tomb aux mains d'une
autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; vite ceci, vite
cela, autrement gare  toi!

Cette force intrieure est l'amour. Quand un homme dteste son mtier ou
s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont
inhabiles  le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa
fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le
contraindre, mais il serait impossible de le dtourner. Il en est pour
tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir prouv ce qu'a de saint et
d'immortellement beau notre obscure destine; c'est d'avoir t
dtermins par une srie d'expriences  aimer cette vie pour ses
douleurs et pour son esprance,  aimer les hommes pour leur misre et
pour leur noblesse, et  tre de l'humanit par le coeur, l'intelligence
et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le
vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la piti et
la justice. Et cdant  cette pousse irrsistible, nous disons: _Je ne
puis faire autrement, c'est plus fort que moi._ En s'exprimant ainsi les
hommes de tous les ges et de tous les milieux dsignent une puissance
qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le coeur des
hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment lev nous apparat
comme une manifestation de ce mystre qui nous dpasse. Les grands
sentiments comme les grandes penses, comme les grands actes, sont chose
d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il
puise dans le sol les forces vitales, et reoit du soleil la lumire et
la chaleur. Si un homme, dans son humble sphre, au milieu des
ignorances et des fautes invitables, se consacre sincrement  sa
tche, c'est qu'il est en contact avec la source ternelle de bont.
Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantt
elle est l'nergie indomptable, tantt la tendresse caressante, tantt
l'esprit militant qui attaque et dtruit le mal, tantt la sollicitude
maternelle qui ramasse au bord du chemin o elle se perdait quelque vie
froisse et oublie, tantt l'humble patience des longues recherches...
Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle
anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La
servir est leur bonheur et leur rcompense. Il leur suffit d'tre ses
instruments et ils ne regardent plus  l'clat extrieur de leur
fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit,
mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les
pntre.




VI

Les besoins simples.


Quand on achte un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit
brivement ce qu'il faut  notre nouveau pensionnaire, et tout cela,
hygine, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De mme, pour
rsumer les besoins essentiels de la plupart des tres, quelques
indications sommaires suffiraient. Leur rgime est en gnral d'une
extrme simplicit et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme
des enfants obissants de mre nature. Qu'ils s'en cartent, les
complications surviennent, la sant s'altre, la gat s'en va. Seule,
la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine
vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe lmentaire, nous tombons
dans les plus tranges aberrations.

Que faut-il  un homme pour vivre matriellement dans les meilleures
conditions possibles? Une nourriture saine, des vtements simples, une
demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans
des dtails d'hygine, ni composer des menus, ou indiquer des modles
d'habitation et des coupes de vtements. Mon but est de marquer une
direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun  ordonner sa
vie dans un esprit de simplicit.--Pour nous assurer que cet esprit ne
rgne pas assez dans notre socit, il suffit de voir vivre les hommes
de toutes les classes. Posez  diffrents individus, de milieux trs
distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?... Vous verrez
ce qu'ils rpondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela.

Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie
possible en dehors d'une certaine rgion circonscrite par quelques
boulevards. L est l'air respirable, la bonne lumire, la temprature
normale, la cuisine classique, et,  discrtion, tant d'autres choses
sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la
machine ronde.

Aux divers chelons de la vie bourgeoise, on rpond  la question que
faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degr d'ambition,
ou d'ducation, et par ducation, on entend, le plus souvent, les
habitudes extrieures de la vie, la faon de se loger, de se vtir et de
se nourrir, une ducation toute  fleur de peau.  partir d'un certain
chiffre de rente, de bnfice, ou de traitement, la vie devient
possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider
parce que leur avoir tait descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils
ont prfr disparatre que de se restreindre. Notez que ce minimum,
cause de leur dsespoir, et sans doute t acceptable encore pour
d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux
gots modestes.

Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la
rgion des cultures ordinaires, celle des forts, celle des pturages,
celle des rochers nus et des glaciers.-- partir d'une certaine zone on
ne trouve plus de bl, mais la vigne prospre encore; le chne cesse
dans une rgion assez basse, le sapin se plat  des hauteurs
considrables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phnomnes
de la vgtation.

 une certaine altitude de fortune on voit russir le financier, l'homme
des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict
ncessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'quipages,
ainsi que plusieurs demeures en ville et  la campagne. Plus loin
s'panouit le gros bourgeois avec ses moeurs et ses allures propres. On
voit fleurir dans d'autres rgions l'aisance large, moyenne, ou modeste,
et des catgories fort ingales d'exigences. Puis viennent les petites
gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit
drue et serre comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, l o les
grands vgtaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces
provinces diffrentes de la socit, on vit, et ceux qui croissent l
sont des hommes, au mme titre. Il parat trange qu'il y ait entre
semblables de si prodigieuses diffrences de besoins. Et ici les
analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les
animaux des mmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine
nous amne  des observations contraires. Quelles conclusions en tirer
si ce n'est qu'il y a une lasticit considrable dans la nature et le
nombre de nos besoins!

Est-il utile, est-il favorable au dveloppement de l'individu et  son
bonheur, au dveloppement et au bonheur de la socit que l'homme ait
une multitude de besoins et s'applique  les satisfaire?--Tout d'abord
reprenons notre comparaison avec les tres infrieurs. Pourvu que leurs
besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de
mme dans la socit humaine? Non.  tous ses degrs nous rencontrons le
mcontentement. J'excepte compltement ici ceux qui manquent du
ncessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mcontents ceux
auxquels le froid, la faim, la misre arrachent des plaintes. Je ne veux
m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions
aprs tout supportables. D'o vient leur mcontentement? Pourquoi se
rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste
quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus
raffines, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales!
On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du
dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en
avoir vraiment assez. Mais eux-mmes se jugent-ils satisfaits? Pas le
moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez srs qu'ils
ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent
tre contents. Une bte est repue parce qu'elle a mang, elle se couche
et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain
temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-tre, s'en lasse
et en demande un plus grand. L'apptit n'est pas apais chez l'homme par
la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paratre absurde, c'est
la pure vrit.

Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux
qui auraient le plus de raisons pour se dclarer satisfaits, prouve bien
que le bonheur n'est pas li au nombre de nos besoins et 
l'empressement que nous mettons  les cultiver. Chacun est intress 
se pntrer de cette vrit. S'il ne le fait pas, si par un acte
d'nergie, il ne parvient  limiter ses exigences, il risque de
s'engager insensiblement sur la pente du dsir.

L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vtir, se promener, se
donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couch
au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la
femme absorbe dans ses toilettes, le viveur de bas tage ou le viveur
de marque, ou qu'il soit simplement l'picurien vulgaire, mais bon
garon, trop docile aux besoins matriels, cet homme-l, disons-nous,
est engag sur la pente du dsir, et cette pente est fatale. Ceux qui la
descendent obissent aux mmes lois que les corps roulant sur un plan
inclin. En proie  une illusion sans cesse renaissante, ils se disent:
encore quelques pas, les derniers, vers cet objet l-bas qui attire
notre convoitise... Puis nous nous arrterons. Mais la vitesse acquise
les entrane. Plus ils vont, moins ils peuvent lui rsister.

Voil le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos
contemporains. Ayant condamn leur volont  tre l'esclave de leurs
apptits, ils reoivent le chtiment de leurs oeuvres. Ils sont livrs
aux fauves dsirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs
os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de
morale transcendante, j'coute parler la vie en notant au passage
quelques-unes des vrits dont tous les carrefours nous rptent l'cho.

L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle
trouv le moyen d'teindre la soif? Non, on pourrait plutt l'appeler
l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le
dvergondage mousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspre, et
convertit le dsir naturel en obsession morbide, en ide fixe. Laissez
rgner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier
comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donn, plus ils
demandent. Il est insens celui qui cherche le bonheur dans le seul
bien-tre. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des
Danades.  ceux qui ont des millions il manque des millions,  ceux qui
ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pices de
vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils
demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de
suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a
trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui
singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles,
trop de petits employs qui jouent au clubman et au sportsman, et dans
les classes aises et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils
possdent pourrait servir  mieux qu' s'accorder toutes sortes de
jouissances pour constater aprs qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins,
de serviteurs qu'ils devraient tre, sont devenus une foule turbulente,
indiscipline, une lgion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux
comparer l'homme esclave de ses besoins qu' un ours qui a un anneau
dans le nez et qu'on mne et fait danser  volont. La comparaison n'est
pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins
qu'ils sont trans, tant de gens qui se dmnent, crient et parlent de
libert, de progrs, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire
un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs
matres. Que d'hommes et de femmes sont alls, de proche en proche,
jusqu' la malhonntet, pour la seule raison qu'ils avaient trop de
besoins et ne pouvaient pas se rsigner  vivre simplement! Il y a dans
les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en
dire long sur le danger des besoins trop exigeants.

Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il
aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son
travail, dans une jolie aisance, mais qui tait loin de suffire aux
besoins luxueux de son pouse. Toujours  court d'argent, alors qu'il
aurait pu vivre largement avec un peu de simplicit, il a fini par
s'expatrier dans une colonie lointaine o il gagne beaucoup d'argent,
laissant les siens dans la mre patrie. Je ne sais ce que cet infortun
doit penser l-bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus
belles toilettes, et un semblant d'quipage. Et pour le moment leur
contentement est extrme. Mais ils seront bientt habitus  ce luxe
aprs tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son
ameublement mesquin, et son quipage pauvre. Si cet homme aime sa femme
comme il n'en faut point douter, il migrera dans la lune pour avoir un
plus gros traitement.--Ailleurs les rles sont renverss, c'est la femme
et les enfants qui sont sacrifis aux besoins voraces du chef de famille
 qui la vie irrgulire, le jeu et tant d'autres folies coteuses font
oublier ses devoirs. Entre ses apptits et son rle paternel il s'est
dcid pour les premiers et lentement il drive vers l'gosme le plus
vil.

Cet oubli de toute dignit, cet engourdissement progressif des
sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des
classes aises. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des
petits mnages o pourrait rgner le bonheur, mais o vous verriez une
pauvre mre de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des
enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi?
Parce qu'il faut trop d'argent au pre. Pour ne parler que de la dpense
en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt
ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la
ranon de la guerre de 1870. Combien de besoins lgitimes on aurait pu
satisfaire avec ce qui a t jet en pture aux besoins factices? Le
rgne des besoins n'est pas celui de la solidarit, bien au contraire.
Plus il faut de choses  un homme pour lui-mme, moins il peut faire
pour le prochain, mme pour ceux qui lui sont attachs par les liens du
sang.

                   *       *       *       *       *

Diminution du bonheur, de l'indpendance, de la dlicatesse morale,
voire des sentiments de solidarit, tel est le rsultat du rgne des
besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvnients dont
le moindre n'est pas l'branlement de la fortune et de la sant
publiques. Les socits qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans
le prsent, elles lui sacrifient les conqutes du pass et lui immolent
l'avenir. Aprs nous le dluge! Raser les forts pour en tirer de
l'argent, manger son bl en herbe, dtruire en un jour le fruit d'un
long travail, brler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de
dettes pour rendre agrable le moment actuel, vivre d'expdients, et
semer pour le lendemain des difficults, les maladies, la ruine,
l'envie, les rancunes,... on n'en finirait pas si l'on voulait numrer
tous les mfaits de ce rgime funeste.

Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous vitons
tous ces inconvnients et nous les remplaons par une multitude
d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobrit et la temprance
sont les meilleures gardiennes de la sant.  celui qui les observe
elles pargnent bien des misres qui attristent l'existence; elles lui
assurent la sant, l'amour de l'action, l'quilibre intellectuel. Qu'il
s'agisse de la nourriture, du vtement, de l'habitation, la simplicit
du got est en outre une source d'indpendance et de scurit. Plus vous
vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous tes moins 
la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un
chmage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pav. Un changement,
mme notable, de situation ne vous dsaronne pas. Ayant des besoins
simples, il vous est moins pnible de vous accommoder aux chances de la
fortune. Vous resterez un homme mme en perdant votre place ou vos
rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni
votre table, ni votre cave, ni votre curie, ni votre mobilier, ni votre
argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversit comme un
nourrisson auquel on aurait retir son hochet ou son biberon. Plus fort,
mieux arm pour la lutte, prsentant, comme ceux qui ont les cheveux
ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus
utile  votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas
apptits, ni sa rprobation par l'talage de votre luxe, par l'iniquit
de vos dpenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins
exigeant pour votre propre bien-tre vous garderez des moyens de
travailler  celui des autres.




VII

Le plaisir simple.


Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant  moi, plutt triste
dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute
personnelle.  regarder vivre mes contemporains,  les couter parler,
je me sens malheureusement confirm dans le sentiment qu'ils ne
s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il
faut avouer qu'ils y russissent mdiocrement.  quoi cela peut-il bien
tenir?

Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions
sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se
met  grener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc aprs vous
amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions
avec plaisir. Nous avons les bras chargs d'une foule d'embarras, dont
chacun suffirait  lui seul pour nous gter l'humeur. Du matin au soir,
o que vous alliez, vous rencontrez des gens presss, harcels,
proccups. Ceux-ci ont laiss tout leur bon sang dans les mchants
conflits d'une politique hargneuse; ceux-l sont coeurs des procds
vils, des jalousies qu'ils ont rencontrs dans le monde de la
littrature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien
des sommeils; les programmes d'tudes trop exigeants et les carrires
trop encombres gtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrire subit
les consquences d'une lutte industrielle sans trve. Il devient
dsagrable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner
parce que le respect diminue: partout o l'on jette les yeux il y a des
sujets de mcontentement.

Et pourtant l'histoire nous reprsente certaines poques tourmentes, 
qui manquait autant qu' la ntre la tranquillit idyllique, et que les
plus graves vnements n'ont pas empch de connatre la gat. Il
semble mme que la gravit des temps, l'inscurit du lendemain, la
violence des commotions sociales devienne  l'occasion une source
nouvelle de vitalit. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter
entre deux batailles, et je ne crois gure me tromper en disant que la
joie humaine a clbr ses plus beaux triomphes dans les temps les plus
durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible
avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre
intrieur qui nous font peut-tre dfaut. La joie n'est pas dans les
objets, elle est en nous. Et je persiste  croire que les causes de
notre malaise prsent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous
envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances
extrieures.

Pour s'amuser de tout coeur il faut se sentir sur une base solide, il
faut croire  la vie et la possder en soi. Et c'est l ce qui nous
manque. Beaucoup d'hommes, mme hlas! parmi les jeunes sont aujourd'hui
brouills avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment
voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrire-pense qu'il vaudrait
peut-tre mieux, aprs tout, que rien n'et jamais exist? Nous
observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dpression
inquitante qu'il faut attribuer  l'abus que l'homme a fait de ses
sensations. Trop d'excs de toute nature ont fauss nos sens et altr
notre facult d'tre heureux. La nature succombe sous les excentricits
qu'on lui a infliges. Profondment atteinte dans sa racine, la volont
de vivre, malgr tout persistante, cherche  se satisfaire par des
moyens factices. On a recours dans le domaine mdical  la respiration
artificielle,  l'alimentation artificielle,  la galvanisation. De mme
nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'tres empresss 
le rveiller,  le ranimer. Les moyens les plus ingnieux ont t
invents: il ne sera pas dit qu'on a lsin sur les frais. Tout a t
tent, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics
compliqus on n'est jamais parvenu  distiller une goutte de joie
vritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de
plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour tre peintre, ou de
s'acheter  grands frais un stradivarius pour tre musicien? De mme
eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extrieur le plus
perfectionn, le plus ingnieux, vous n'en seriez pas plus avanc. Mais
avec un dbris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse
immortelle. Il faut du talent ou du gnie pour peindre, et pour s'amuser
il faut avoir la facult d'tre heureux. Quiconque la possde s'amuse 
peu de frais. Cette facult se dtruit dans l'homme par le scepticisme,
la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la
modration, les habitudes normales d'activit et de pense.

Une excellente preuve de ce que j'avance, et trs facile  recueillir,
se trouve dans ce fait que partout o se rencontre une vie simple et
saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs
naturelles. Cette vie a beau tre difficile, entrave, prive de ce que
nous considrons d'ordinaire comme les conditions mmes du plaisir, on y
voit russir la plante dlicate et rare, la joie. Elle perce entre deux
pavs serrs, dans l'anfractuosit d'un mur, dans une fissure de rocher.
On se demande comment et d'o elle vient. Mais elle vit, alors que dans
les serres chaudes, les terrains grassement fums, vous la cultivez au
poids de l'or pour la voir s'tioler et mourir entre vos doigts.

Demandez aux acteurs de thtre quel public s'amuse le mieux  la
comdie, ils vous rpondront que c'est le public populaire. La raison
n'en est pas trs difficile  saisir. Pour ce public-l, la comdie est
une exception, il ne s'en est pas satur  force d'en prendre. Et puis
c'est un repos  ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a
gagn honntement et il en connat le prix comme il connat celui des
petits sous gagns  la sueur du front. Au surplus, il n'a pas frquent
les coulisses, il ne s'est pas ml aux intrigues d'artistes, il ignore
les ficelles, il croit que c'est arriv. Pour tous ces motifs il jouit
d'un plaisir sans mlange. Je vois d'ici le sceptique blas dont le
monocle tincelle dans cette loge, jeter sur la foule amuse un regard
ddaigneux:

    Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!

Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un
tre artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et
salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.

Malheureusement la navet s'en va, mme des rgions populaires. Nous
voyons le peuple des villes, et celui des campagnes  sa suite, rompre
avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion
du jeu, les lectures malsaines, contracte peu  peu des gots maladifs.
La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup
c'est comme lorsque le phylloxra se met  la vigne. L'arbre robuste de
la joie rustique voit sa sve tarir, ses feuilles se teindre de jaune.
Comparez une fte champtre du bon vieux style avec une de ces ftes de
village soi-disant modernises. D'un ct, dans le cadre respect des
coutumes sculaires, de solides campagnards chantent les chansons du
pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des
boissons naturelles et semblent compltement  leur affaire. Ils
s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les
poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne
le coeur. Malgr soi on se dit: Bravo les enfants, c'est bien cela! On
demanderait  tre de la partie. De l'autre ct, je vois des villageois
dguiss en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme
ornement principal de la fte un ramassis de dgnrs qui braillent des
chansonnettes de caf-concert: et quelquefois  la place d'honneur
quelques cabotins de dixime ordre venus pour la circonstance afin de
dgrossir ces ruraux et leur faire goter des plaisirs raffins. Pour
boissons, des liqueurs  base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de
l'absinthe. Dans tout cela ni originalit ni pittoresque. Du laisser
aller peut-tre et de la vulgarit, mais non pas cet abandon que procure
le plaisir naf.

                   *       *       *       *       *

Cette question du plaisir est capitale. Les gens poss la ngligent en
gnral comme une futilit; les utilitaires, comme une superftation
coteuse. Ceux qu'on dsigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent
dans un domaine si dlicat comme des sangliers dans un jardin. On ne
parat se douter nullement de l'immense intrt humain qui s'attache 
la joie. C'est une flamme sacre qu'il faut nourrir et qui jette sur la
vie un jour clatant. Celui qui s'attache  l'entretenir, fait une
oeuvre aussi profitable  l'humanit, que celui qui construit des ponts,
perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on
maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la
facult d'tre heureux et qu'on puisse, comme par une espce de
contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire oeuvre
de solidarit dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de
plaisir, drider les fronts soucieux, mettre un peu de lumire sur les
chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanit!
Mais ce n'est qu'avec une grande simplicit de coeur qu'on arrive  le
remplir.

Nous ne sommes pas assez simples pour tre heureux et pour rendre les
autres heureux. Il nous manque la bont et le dtachement de nous-mmes.
Nous rpandons la joie comme nous rpandons la consolation, par des
procds tels que nous obtenons des rsultats ngatifs. Pour consoler
quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons  nier sa souffrance, 
la discuter,  lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux.
Au fond, notre langage traduit en paroles de vrit se rduit  ceci:
Tu souffres, ami. C'est trange; tu dois te tromper, car je ne sens
rien. Le seul moyen humain de soulager une souffrance tant de la
partager par le coeur, que doit prouver un malheureux consol de la
sorte?

Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agrable,
nous nous y prenons de la mme faon: nous le convions  admirer notre
esprit,  rire de nos saillies,  frquenter notre maison,  s'asseoir 
notre table et partout clate notre souci de paratre. Quelquefois aussi
nous lui faisons, avec une libralit protectrice, l'aumne d'une
distraction de notre choix.  moins que nous ne l'invitions  s'amuser
avec nous, comme nous l'inviterions  faire une partie de cartes, avec
l'arrire-pense de l'exploiter  notre profit. Pensez-vous que le
plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnatre
notre supriorit, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un
ennui comparable  celui de se sentir exploit, protg, enrl dans une
claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-mme, il
faut commencer par carter le moi qui est hassable et le tenir enchan
pendant toute la dure des divertissements. Il n'y a pas de pire
trouble-fte que celui-l. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant,
rentrons nos mdailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous  la
disposition des autres de tout coeur!

Vivons quelquefois ne ft-ce que pendant une heure, et toute autre chose
cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent,
personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour
procurer  leur entourage un peu de bonheur et d'oubli.

Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au
premier rang dans nos runions de plaisir toutes les choses qui nous
agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas
oublier pour une heure nos prtentions, nos divisions, nos
classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire
encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes
meilleurs?

                   *       *       *       *       *

Je me sens press ici de faire une remarque d'un genre tout particulier
et d'offrir par l  mes lecteurs bien intentionns des occasions de
s'atteler  une oeuvre magnifique. Mon but est de recommander  leur
attention plusieurs catgories de personnes assez ngliges au point de
vue du plaisir.

On pense qu'un balai ne peut servir qu' balayer, un arrosoir  arroser,
un moulin  caf  moudre du caf, et de mme on pense qu'un infirmier
n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire,
un prtre pour prcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter
la garde. Et on en conclut que les tres livrs aux travaux les plus
srieux sont vous  leurs fonctions comme le boeuf au labour. Des
divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activit. Poussant
cette manire de voir plus avant, on se croit autoris  penser que les
personnes infirmes, affliges, ruines, les vaincus de la vie et tous
ceux qui ont quelque lourd fardeau  porter, sont du ct de l'ombre
comme le versant nord des montagnes et qu'il est ncessaire qu'il en
soit ainsi. D'o l'on en conclut assez gnralement que les hommes
graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malsant de leur en
offrir. Quant aux affligs, ce serait manquer  la dlicatesse de rompre
le fil de leurs tristes penses. Il semble donc admis que certaines
personnes sont condamnes  demeurer toujours austres, qu'il faut les
aborder avec une mine austre et ne leur parler que de choses austres.
De mme, il faut laisser le sourire  la porte quand on va voir les
malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et
choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir 
ceux qui sont dans le noir, de l'ombre  ceux qui sont  l'ombre. On
contribue  augmenter l'isolement des isols, la monotonie des vies
mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce
qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles dserts, on parle bas en
les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de
l'oeuvre infernale de cruaut accomplie ainsi chaque jour dans le monde!
Il ne faut pas qu'il en soit ainsi.

Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrs aux tches svres
ou  l'office douloureux qui consiste  frquenter les misres humaines
et  bander les plaies, souvenez-vous que ces tres sont faits comme
vous, qu'ils ont les mmes besoins et qu'il est des heures o il leur
faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les dtournerez pas de leur
mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes
et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux
continuer leur labeur.

Et quand vous connatrez des familles prouves ou des individus
affligs, ne les entourez pas, comme des pestifrs, d'un cordon
sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des prcautions qui leur
rappellent leur triste sort. Au contraire, aprs avoir montr toute
votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les,
aidez-leur  vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose
enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde.

tendez aussi votre sympathie  tous ceux qui ont des occupations
absorbantes et sont pour ainsi dire rivs sur place. Le monde est plein
d'tres sacrifis qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la
moindre libert, le plus modeste rpit fait un bien immense. Et ce
minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si
seulement l'on y songeait. Mais voil, le balai est fait pour balayer et
il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se dbarrasser
de cet aveuglement coupable qui nous empche de voir la lassitude de
ceux qui sont toujours sur la brche. Relevons les sentinelles perdues
du devoir, procurons une heure  Sisyphe pour souffler. Prenons un
moment la place de la mre de famille que les soins du mnage et des
enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil  ceux
qu'usent les longues veilles prs des malades. Jeune fille que peut-tre
la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinire et
donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le
serez vous-mmes. Nous marchons constamment  ct d'tres chargs de
fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne ft-ce que pour un peu
de temps. Mais ce court rpit suffirait pour gurir des maux, ranimer la
joie teinte dans bien des coeurs, ouvrir une large carrire  la bonne
volont entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait
se mettre de tout coeur  la place les uns des autres et comme il y
aurait plus de plaisir  vivre!

                   *       *       *       *       *

J'ai trop parl ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse
pour y revenir ici en dtail[1]. Mais je tiens  dire en substance ce
qu'on ne saurait assez rpter: si vous voulez que la jeunesse soit
morale, ne ngligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le
soin de les lui procurer. Vous me rpondrez peut-tre que la jeunesse
n'aime pas qu'on rglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle
d'aujourd'hui est gte et ne s'amuse que trop. Je vous rpondrai
d'abord qu'on peut suggrer des ides, indiquer des directions, crer
des occasions de plaisir, sans rien rglementer. En second lieu, je vous
ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse
s'amuse trop.  part les plaisirs factices, nervants et dissolvants qui
fltrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui
reste aujourd'hui trs peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage
lgitime, a si bien barbouill la terre qu'il devient difficile de
toucher  quelque chose qu'il n'ait pas sali. De l des prudences, des
dfenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger
quand on veut viter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans
la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de
plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevr sans
inconvnients de ce vin gnreux. Impossible de prolonger cet tat de
choses sans paissir l'ombre sur les ttes de nos jeunes gnrations. Il
faut venir  leur secours. Nos enfants hritent d'un monde qui n'est pas
gai. Nous leur lguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une
vie charge d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort
pour clairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, crons-lui
des abris, ouvrons nos coeurs et nos maisons. Mettons la famille dans
notre jeu. Que la gaiet cesse d'tre une denre d'exportation.
Runissons nos fils que nos intrieurs moroses poussent dans la rue, et
nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les ftes de
famille, les rceptions et les excursions en famille; levons chez nous
la bonne humeur  la hauteur d'une institution. Que l'cole se mette de
la partie. Que les matres et les lves, coliers ou tudiants, se
rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le
travail srieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son
professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et rciproquement pour bien
comprendre un tudiant ou un colier, il faut l'avoir vu ailleurs que
sur les bancs ou sur la sellette d'examen.

  [1] Voir entre autres: _Jeunesse_, chap. _La joie_.

--Et qui fournira l'argent?--Quelle question! C'est bien l l'erreur
centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du
mme oiseau. Hlas! l'illusion est grossire! Le plaisir, comme toutes
les choses vraiment prcieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni
s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est
l'essentiel. On ne vous dfend pas d'ouvrir votre bourse si vous le
pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est
pas indispensable. Le plaisir et la simplicit sont deux vieilles
connaissances. Recevez simplement, runissez-vous simplement. Ayez bien
travaill d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour
vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succs sera
certain.




VIII

L'esprit mercenaire et la simplicit.


Nous venons de coudoyer en passant un certain prjug fort rpandu, qui
attribue  l'argent une puissance magique. Rapprochs ainsi d'un terrain
brlant, nous ne l'viterons pas; mais nous allons y poser le pied,
persuads qu'il y a sur ce point plusieurs vrits  dire. Elles ne sont
point neuves, mais elles sont si oublies!

Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu
faire jusqu' ce jour certains thoriciens ou lgislateurs qui
l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais
ils n'ont jamais pu se passer d'un signe reprsentatif de la valeur
commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative
analogue  celle qui voudrait supprimer l'criture. Il n'en est pas
moins vrai que cette question de l'argent est trs troublante. Elle
forme un des lments principaux de notre vie complique. Les
difficults conomiques o nous nous dbattons, les conventions
sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont port l'argent  un
rang si minent qu'il n'est pas tonnant que l'imagination humaine lui
attribue une sorte de royaut. Et c'est par ce ct que nous devons
aborder le problme.

Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait
point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura
de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme.
La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre rside
dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de
marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu
donner une valeur vnale  des choses qui n'en peuvent ni doivent en
avoir aucune. Les ides d'achat et de vente ont envahi des provinces o
elles peuvent tre  juste titre considres comme des trangres, des
ennemies, des usurpatrices. Il est lgitime que du bl, des pommes de
terre, du vin, des toffes soient  vendre et qu'on les achte. Il est
parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits 
la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui reprsente ces
droits. Mais ici dj l'analogie cesse d'tre complte. Le travail d'un
homme n'est pas une marchandise au mme titre qu'un sac de bl ou un
quintal de charbon. Il entre dans ce travail des lments qu'on ne peut
valuer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter:
le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui
qui nous les offre en vente peut tre considr comme un fou ou un
imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses.
Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des
valeurs illusoires en monnaie vritable. De mme, il y a des marchands
de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des
marchands de patriotisme, et ce titre de commerant qui est si honorable
quand il reprsente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une
denre commerciale devient la pire fltrissure quand il s'agit des
choses du coeur, de la religion, de la patrie.

Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique
de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son
mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la
thorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutt  une
banalit qu' une haute vrit morale, a une peine infinie  pntrer
dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont
installs jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas
seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanit a de sacr
et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt
et l'altre, c'est notre esprit mercenaire.

L'esprit mercenaire ramne tout  une seule question: _Combien cela
va-t-il me rapporter?_ il rsume tout dans un axiome: _Avec de l'argent,
on peut tout se procurer._ Avec ces deux principes de conduite une
socit peut descendre  des degrs d'infamie qu'il est impossible de
dpeindre et d'imaginer.

_Combien cela va-t-il me rapporter?_ Cette question si lgitime tant
qu'il s'agit des prcautions que chacun doit prendre pour assurer sa
subsistance par son travail, devient funeste aussitt qu'elle sort de
ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit mme
le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail pay, rien de
mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul
dsir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif
d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intresse
n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans
retrancher de son gain, soyez sr qu'il le fera. Maon, laboureur,
ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intrt, ni
dignit, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le mdecin qui n'est
proccup que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon
confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le dsir de garnir
sa bourse avec le contenu de la vtre. S'il est de son intrt que vous
souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au
lieu de fortifier votre sant. Celui qui n'aime dans l'instruction de
l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce
profit est mdiocre, mais son enseignement plus mdiocre encore. Que
vaut le journaliste mercenaire? Le jour o vous n'crivez que pour le
sou, votre prose cesse de valoir mme ce sou. Plus le travail humain
touche  des objets de nature leve, plus l'esprit mercenaire, s'il
intervient, le strilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire
que toute peine mrite salaire, que tout homme qui consacre son effort 
entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,--et quiconque ne fait
rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais
il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver  faire du
gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans
notre oeuvre, qu'elle se fasse  la force des bras, par la chaleur du
coeur, ou la tension de l'intelligence, c'est prcisment ce que
personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas
une machine, que ce fait: deux hommes  l'oeuvre avec les mmes forces,
les mmes gestes, produisent des rsultats tout diffrents. O est la
cause de ce phnomne? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a
l'esprit mercenaire, l'autre a l'me simple. Tous les deux touchent leur
paye, mais le travail de l'un est strile, l'autre a mis son me dans
son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste
toute l'ternit sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est
comme la graine vivante jete au sol, il germe et produit des moissons.
Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas
russi en employant les mmes procds extrieurs que d'autres. Les
automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit
pas de fruit.

                   *       *       *       *       *

Sans doute nous sommes obligs de nous incliner devant le fait
conomique, de reconnatre les difficults de la vie; de jour en jour il
devient plus urgent de bien combiner ses moyens d'action pour arriver 
nourrir,  vtir,  loger,  lever sa famille. Celui qui ne tient pas
compte de ces ncessits imprieuses, qui ne calcule pas et ne prvoit
pas, n'est qu'un illumin ou un maladroit, tt ou tard expos  tendre
la main  ceux dont il mprise la parcimonie. Et cependant que
deviendrions-nous, si ce genre de souci nous absorbait tout entiers? si,
parfaits comptables, nous voulions mesurer notre effort  l'argent qu'il
nous rapporte, ne plus rien faire qui n'aboutisse  une recette et
considrer comme choses inutiles ou peines perdues ce qui ne peut pas
s'aligner en chiffres sur un livre de comptes?

Nos mres ont-elles touch quelque chose pour nous aimer, nous lever?
Qu'adviendrait-il de notre pit filiale si nous voulions toucher
quelque chose pour aimer et soigner nos vieux parents?

Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vrit? du dsagrment,
quelquefois des souffrances et des perscutions. De dfendre son pays?
des fatigues, des blessures et souvent la mort. De faire du bien? des
ennuis, de l'ingratitude, des ressentiments mme. Il entre du dvouement
dans toutes les fonctions essentielles de l'humanit. Je dfie les plus
fins calculateurs de se maintenir dans le monde sans jamais faire appel
 autre chose qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents ceux qui
s'entendent  faire leur pelote. Mais regardez-y de prs. Combien,
dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent au dvouement des
simples? Auraient-ils bien russi, s'ils n'avaient rencontr dans le
monde que des malins de leur espce ayant pour devise: Pas d'argent, pas
de Suisse! Disons-le hautement: c'est grce  quelques-uns qui ne
comptent pas trop rigoureusement, que le monde se soutient. Les plus
beaux services rendus, les plus dures besognes sont en gnral peu ou
point rtribus. Heureusement qu'il restera toujours des hommes prts
aux fonctions dsintresses et mme  celles qui ne sont payes qu'en
souffrances, et qui cotent l'argent, le repos, la vie. Le rle de ces
hommes-l est souvent pnible et ne va pas sans dcouragements. Qui de
nous n'a entendu faire des rcits d'expriences douloureuses o le
narrateur regrettait ses bonts passes, le mal qu'il s'tait donn pour
ne rcolter que des dboires. On conclut gnralement ces confidences en
disant: j'ai t assez bte pour faire ceci et cela. Quelquefois on a
raison de se juger ainsi parce que c'est toujours un tort de jeter les
perles aux pourceaux; mais que de vies dont les seuls actes vraiment
beaux sont prcisment ceux dont on se repent  cause de l'ingratitude
des hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter  l'humanit, c'est que le
nombre de ces actes btes aille grandissant.

                   *       *       *       *       *

J'en arrive maintenant au credo de l'esprit mercenaire. Sa qualit est
d'tre bref. Pour le mercenaire la loi et les prophtes sont contenus
dans ce seul axiome: _Avec de l'argent on peut tout se procurer._ 
regarder la vie sociale superficiellement rien de plus vident. Nerf de
la guerre, preuve sonnante, clef qui ouvre toutes les portes, roi
du monde!... On pourrait, en recueillant tout ce qu'on a dit de la
gloire et de la puissance de l'argent, faire une litanie plus longue que
celle qui se chante en l'honneur de la Vierge Marie. Il faut avoir t
sans le sou, ne ft-ce qu'un jour ou deux, et avoir essay de vivre dans
le monde o nous sommes, pour se faire une ide de ce qui manque  celui
dont la bourse est vide. J'engage ceux qui aiment les contrastes et les
situations imprvues  essayer de vivre sans argent pendant une
demi-semaine seulement, et loin de leurs amis et connaissances, du
milieu enfin o ils sont quelqu'un. Ils feront plus d'expriences en
quarante-huit heures qu'un homme tabli pendant toute son anne. Hlas!
ces expriences quelques-uns les font malgr eux, et lorsque la ruine
vritable s'abat sur leur tte ils ont beau rester dans leur patrie,
parmi les compagnons de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs et
mme leurs obligs, on affecte de ne plus les connatre. Avec quelle
amertume ils commentent le credo mercenaire: avec de l'argent on peut
tout se procurer, sans argent impossible de rien avoir. Vous devenez le
paria, le lpreux, celui dont chacun se dtourne. Les mouches vont aux
cadavres, les hommes vont  l'argent. Aussitt que l'argent se retire le
vide se fait. Il en a fait couler des larmes le credo mercenaire! larmes
amres, larmes de sang pleures par ceux-l mmes qui avaient peut-tre
t jadis les adorateurs du veau d'or.

Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. Je ne vais pas marcher 
l'attaque, avec de vieilles rengaines comme celle de l'homme riche gar
dans un dsert et qui ne peut mme pas se procurer une goutte d'eau pour
son argent; ou celle du millionnaire dcrpit qui donnerait la moiti de
ce qu'il possde pour acheter  un solide gaillard sans le sou, ses
vingt ans et sa robuste sant! Je n'essayerai pas non plus de vous
prouver qu'on ne peut pas acheter le bonheur. Tant de gens parmi ceux
qui ont de l'argent et surtout parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de
cette vrit comme du plus us de tous les clichs. Mais j'en appellerai
aux souvenirs, aux expriences de chacun pour faire toucher du doigt le
grossier mensonge que recouvre un axiome que tout le monde va rptant.

Garnissez votre bourse du mieux que vous pourrez et partons ensemble
pour une ville d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux dire un de ces
endroits jadis inconnus, pleins de gens simples, respectueux,
accueillants, parmi lesquels il faisait bon vivre et sans grande
dpense. La Renomme aux cent trompettes les a tirs de l'ombre, leur a
enseign le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, de leur
climat, de leurs personnes. Vous partez, sur la foi de dame Renomme, et
vous vous flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous procurer une
retraite paisible, et loin du monde factice et civilis, tisser un peu
de posie dans la trame de vos jours.--La premire impression est bonne:
le cadre naturel et certaines coutumes patriarcales, lentes 
disparatre, vous frappent d'abord favorablement. Mais  mesure que les
jours passent l'impression se gte, les dessous apparaissent. Ce que
vous considriez comme du vieux authentique, pareil aux meubles de
famille sculaires, n'est que du truquage pour mystifier les gobeurs. Il
y a des tiquettes sur tout, tout est  vendre, depuis le sol jusqu'aux
habitants. Ces primitifs sont devenus les plus rous des gens
d'affaires. tant donn votre argent, ils ont rsolu le problme de se
le procurer au moins de frais possible. Ce ne sont que ficelles, piges
partout tendus comme des toiles d'araignes et la mouche que ces gens
attendaient au fond de leur trou c'est vous. Voil ce que vingt ou
trente ans de rgime mercenaire ont fait d'une population qui tait
autrefois simple, honnte, et dont le contact faisait du bien aux
citadins surmens. Le pain de mnage a disparu, le beurre sort de
l'usine, ils possdent  merveille la mthode pour crmer le lait et
les dernires recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les vices
des citadins moins leurs vertus.

En partant vous comptez votre argent. Il en manque beaucoup; et vous
vous plaignez. Vous avez tort. On n'achte jamais trop cher la
conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut pas se procurer pour de
l'argent.

Vous avez besoin dans votre maison d'un employ intelligent et habile,
essayez de vous procurer cet oiseau rare. D'aprs le principe qu'on peut
tout avoir avec de l'argent, vous devrez, suivant que vous offrez des
appointements mdiocres, ordinaires, bons, trs bons, excellents...
trouver des employs mdiocres, ordinaires, trs bons, suprieurs. Mais
tous ceux qui se prsenteront pour occuper le poste vacant se rangeront
dans la dernire catgorie, et ils se seront pralablement procur des
certificats  l'appui de leurs prtentions. Il est vrai que neuf fois
sur dix,  l'preuve de la pratique, il apparatra que ces personnages
si habiles manquent totalement de savoir-faire. Alors pourquoi se
sont-ils engags chez vous? Ils devraient  la vrit de rpondre comme
le fait dans la comdie la cuisinire cher paye et qui ne sait rien
faire.--Pourquoi vous tes-vous engage comme cordon bleu?--_C'est pour
toucher le sou du franc._ Voil la grande affaire. Vous trouverez
toujours des gens qui aiment toucher de gros traitements. Plus rarement
vous trouverez des capacits. Et si c'est de la probit qu'il vous faut,
les difficults augmenteront. Des mercenaires, vous en trouverez
aisment; du dvouement, c'est autre chose. Loin de moi la pense de
nier l'existence de serviteurs dvous, d'employs probes et
intelligents  la fois. Mais vous en rencontrerez autant, et quelquefois
plus, parmi les mal pays que parmi les plus grassement rtribus. Et
peu importe en somme o ils se rencontrent, soyez srs qu'ils ne sont
pas dvous par intrt, ils le sont parce qu'ils ont gard un fonds de
simplicit qui les rend capables d'abngation.

On va aussi rptant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans
doute la guerre cote beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose.
Est-ce  dire que pour se dfendre contre ses ennemis et faire honneur 
son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargs
jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette
preuve-l ne cessera d'tre rpte dans l'histoire. Avec de l'or on
peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas
acheter le gnie militaire, la sagesse politique, la discipline,
l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs
et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une arme de
sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille
soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent.

Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit
possible de soulager les misres et de faire du bien. Hlas! cela aussi
est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par
petites sommes, est une graine qui fait germer les abus.  moins d'y
ajouter de l'intelligence, de la bont, une grande exprience des
hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre
ceux qui reoivent vos largesses et ceux que vous avez chargs de les
distribuer.

                   *       *       *       *       *

L'argent ne peut pas suffire  tout, il est une puissance, mais il n'est
pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne dmoralise
l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la socit comme le
dveloppement de l'esprit mercenaire. Partout o il rgne, c'est la
duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier  rien ni  personne,
on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des
dtracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune:
_Tout  sa place, tout  son rang!_ Lorsque l'argent, qui doit tre un
serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie
morale, de la dignit, de la libert; lorsque les uns s'efforcent de se
le procurer  tout prix, apportant au march ce qui n'est pas une
marchandise; lorsque les autres qui possdent la richesse s'imaginent
qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis  personne de
vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossire et
criminelle superstition, crier hautement  l'imposture: que ton argent
prisse avec toi! Ce que l'homme a de plus prcieux il l'a en gnral
reu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement.




IX

La rclame et le bien ignor.


Une des principales purilits de ce temps est l'amour de la rclame.
Percer, se faire connatre, sortir de l'obscurit, quelques-uns sont 
tel point dvors par ce dsir, qu'on peut  juste titre les dclarer
atteints du prurit de la publicit.  leurs yeux l'obscurit est
l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour tre remarqus. Ils
se considrent dans leur existence ignore comme des tres perdus,
comparables aux naufrags qu'une nuit de tempte a jets sur quelque
rocher dsert et qui ont recours aux clameurs, aux dtonations, au feu,
 tous les signaux imaginables pour faire savoir  quelqu'un qu'ils sont
l. Non contents de lancer des ptards et des fuses innocentes,
plusieurs sont alls, pour se faire connatre  tout prix, jusqu' la
bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire rostrate a fait de nombreux
disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus clbres que
pour avoir dtruit quelque chose de marquant, dmoli ou essay de
dmolir une rputation illustre, signal leur passage enfin, par un
scandale, une mchancet ou quelque barbarie retentissante.

Cette rage de la notorit ne svit pas seulement parmi les cervelles
fles, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des
cabotins de tout rang, elle s'est rpandue dans tous les domaines de la
vie spirituelle et matrielle. La politique, la littrature, la science
mme, et, chose plus choquante, la charit et la religion ont t
infestes par les rclames. On sonne de la trompette autour des bonnes
oeuvres et pour convertir les mes on a imagin des pratiques criardes.
Poursuivant ses ravages, la fivre du bruit a gagn des retraites
d'ordinaire silencieuses, troubl les esprits en gnral poss et vici
dans une large mesure l'activit pour le bien. L'abus de tout montrer ou
plutt de tout taler, l'incapacit croissante d'apprcier ce qui reste
cach et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles
font, a fini par altrer le jugement des plus srieux, et l'on se
demande parfois si la socit ne finira pas par se transformer en une
vaste foire o chacun bat de la caisse devant sa baraque.

On quitte volontiers la poussire et l'intolrable cacophonie des
exhibitions foraines pour aller respirer  l'aise dans quelque vallon
cart, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la fort
discrte, et la solitude agrable. Dieu merci, il y a encore des asiles
inviols. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante
que soit la mle o s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne
porte pas au del d'une certaine limite, puis s'apaise et s'teint. Le
domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est l ce qui
nous console.

                   *       *       *       *       *

Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignor, le
labeur silencieux. Nous sommes d'emble sous ce charme qu'on prouve 
voir les neiges immacules o personne n'imprima ses pas, les fleurs des
solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans
limites.

Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus
actifs sont partout dissimuls. La nature met une sorte de coquetterie 
masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingnier
 la surprendre si l'on dsire observer autre chose que des rsultats et
pntrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la
socit humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent
invisibles et de mme encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous
avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de
nous-mmes. Plus les sentiments sont nergiques, confondus avec la
racine mme de notre tre, moins ils recherchent l'ostentation; ils
croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y
a une secrte et inexprimable joie  possder au fond de soi-mme un
monde intrieur que Dieu seul connat et d'o cependant nous vient
l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et
les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime
diminue d'intensit, quand l'homme la nglige pour soigner la surface,
il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste
fatalit, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins  mesure que
nous sommes admirs davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il
y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-l
seuls le savent qui le possdent, et s'ils le disaient ils lui teraient
du mme coup son parfum.

Quelques amants passionns de la nature l'aiment surtout chez elle dans
les coins reculs, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout
o le premier venu n'est pas admis  la contempler. Ils resteraient des
jours, oubliant le temps et la vie  regarder dans les solitudes
invioles un oiseau construire son nid ou nourrir sa couve, ou quelque
gibier se livrer  ses gracieux bats. C'est ainsi qu'il faut aller
chercher le bien chez lui, l o il n'y a plus ni contrainte, ni pose,
ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste 
vouloir tre ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre
chose.

                   *       *       *       *       *

Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le
vif. Restant anonymes elles ne pourront pas tre considres comme
indiscrtes.

Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban
interminable se prolonge sous les forts des Vosges, un casseur de
pierres que je vois  son ouvrage depuis trente ans. La premire fois
que je le vis, je partais, jeune colier, pour la grande ville, et
j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il
fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous changemes
quelques paroles et il me dit pour terminer: Allons, mon garon, bon
courage et bonne chance! Depuis lors j'ai pass et repass sur cette
route dans les circonstances les plus diverses, pnibles ou joyeuses.
L'colier a fait son chemin, le casseur de pierres est rest ce qu'il
tait: il a pris quelques prcautions de plus contre l'intemprie des
saisons; une natte de paille protge son dos et son feutre semble s'tre
enfonc plus avant afin de mieux garantir la tte. Mais la fort renvoie
toujours l'cho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre
vieux, ont pass sur son chine, que de destines contraires sur sa vie,
sa famille, son pays! il continue  casser ses pierres, et, que j'arrive
ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgr
l'ge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de
ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les
scande en cassant des pierres.--Il me serait compltement impossible
d'exprimer l'motion que me produit la vue de cet homme simple. Et
certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus
rconfortant, mais en mme temps plus svre pour la vanit qui fermente
dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui
fait son oeuvre comme le chne grandit et comme le bon Dieu fait lever
son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.

J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui
ont pass leur vie  une besogne toujours la mme: faire pntrer les
rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite
dans des ttes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela
avec leur me, tout le long d'une pnible carrire, o l'attention des
hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe
ignore, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais
leur rcompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces
inconnus.

                   *       *       *       *       *

Combien d'obscures vertus ne dcouvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher,
dans une certaine catgorie de personnes qu'on a souvent ridiculises
sans penser qu'on se rendait coupable  la fois de cruaut,
d'ingratitude et de btise. Je veux parler des vieilles filles. On se
plat  remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les
allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas  consquence; on veut bien aussi
se souvenir que d'autres, trs personnelles, se sont dsintresses de
tout except de leurs aises et du bien-tre de quelque serin, chat ou
macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbes, et
certainement celles-l ne le cdent pas en gosme aux plus endurcis
clibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus
souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la
vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc
rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour
soi-mme; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde  porter,
surtout quand  la solitude extrieure vient s'ajouter celle du coeur;
de s'oublier pour n'avoir plus d'intrt sur la terre que celui de vieux
parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout
ce que le mcanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du
dehors, ces existences presque effaces n'ont que peu de lustre, elles
excitent la piti plutt que l'envie. Ceux qui en approchent avec
respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes preuves
passes, de lourds fardeaux sous lesquels plient des paules trop
fragiles, mais ce n'est l que le ct de l'ombre. Il faudrait pouvoir
apprcier cette richesse de coeur, cette pure bont, cette puissance
d'aimer, de consoler, d'esprer, ce don joyeux de soi-mme, cette
invincible obstination dans la douceur et le pardon, mme vis--vis de
ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous
sauv de naufrags, guri de blesss, ramass d'gars, vtu de
misrables, recueilli d'orphelins, combien d'tres qui seraient seuls au
monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me
trompe. Quelqu'un vous connat; c'est la grande Piti inconnue qui
veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oublie comme vous et
souvent blasphme, elle vous a confi quelques-uns de ses plus saints
messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage
discret on croit sentir comme un frlement d'aile des anges secourables.

                   *       *       *       *       *

Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de
peine  le dcouvrir que les mfaits les mieux dissimuls. Un mdecin
russe qui avait pass dix ans de sa vie en Sibrie, condamn aux travaux
forcs pour motifs politiques, se plaisait  raconter les traits de
gnrosit, de courage, d'humanit qu'il avait observs, non seulement
chez plusieurs condamns, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le
coup on serait tent de dire: o le bien va-t-il se nicher? Et, de fait,
la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes dconcertants.
Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cots dans
leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par
l'glise,  qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils
ont le coeur sec et dur, alors qu'on est tonn de rencontrer chez
certains tres tombs, de la tendresse vritable et comme une soif de se
dvouer.

                   *       *       *       *       *

Qu'il me soit permis maintenant de parler,  propos du bien ignor, de
gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernire
injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand
ils ont fltri l'infme capital. Pour eux, tous ceux qui possdent une
grande fortune, sont des monstres gorgs du sang des malheureux.
D'autres, moins dclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la
richesse avec l'gosme et l'insensibilit. Il faut faire justice de ces
erreurs involontaires ou calcules. Sans doute, il y a des riches qui ne
se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par
ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou
hypocrite enlve-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que
souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?

J'ai connu un homme  qui taient arrivs tous les malheurs qui peuvent
nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aime,
enterr successivement tous ses enfants  des ges diffrents. Mais il
possdait une grande fortune, rsultat de son travail. Vivant dans une
extrme simplicit, presque sans besoins pour lui-mme, il passait son
temps  chercher des occasions de faire le bien et  en profiter. Ce
qu'il a surpris de gens en flagrant dlit de pauvret honteuse, ce qu'il
a combin de moyens pour soulager des misres, mettre un peu de lumire
dans les vies sombres, faire des surprises amicales  ses amis, personne
ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir tait de faire du bien aux autres
et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'o le coup
partait. Il se plaisait  rparer les injustices du sort,  faire
pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse
il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine
de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de
ses exploits qu'aprs sa mort et combien qu'on ne saura jamais.

C'tait l un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui
aspirent  s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et
vulgaires. Pour en tre il suffit d'avoir beaucoup d'apptit. Ceux qui
ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont
rares et prcieux, car pour entrer dans cette compagnie d'lite il faut
tre un brave et digne coeur, dtach de soi-mme, sensible au bonheur
comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces
partageux-l n'est pas teinte, et j'prouve une satisfaction sans
mlange  leur rendre un hommage qu'ils ne rclament pas.

                   *       *       *       *       *

On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant
d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de
charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en
respirant le parfum de ces coins perdus o fleurit la simple bont. Une
dame trangre, peu habitue sans doute  la vie parisienne, me disait
nagure l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici  ses
yeux: ces vilaines affiches, ces mchants journaux, ces femmes aux
cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafs-concerts,
au jeu,  la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine.
Elle ne pronona pas le mot de Babylone, mais c'tait sans doute par
piti pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hlas! oui,
ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu
m'en garde! rpliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous
puissiez tout voir, car s'il y a des dessous trs laids, il en est de si
rconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez 
d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous
fournira bien des lments pour corriger vos impressions sur le Paris
noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves
balayeurs, qui sortent  l'heure o se retirent les noceurs et les
escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures
austres! De quel srieux ils balayent les restes des festins de la
nuit! On dirait des prophtes au seuil de Balthazar. Il y a l des
femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans
leurs doigts et recommencent  trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-l
aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans
les ateliers, surtout dans les petits o le patron travaille comme
l'ouvrier. Voyez l'arme des travailleurs marcher  sa besogne. Comme
ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gament de leurs
quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la
ville.--Puis, visitez les intrieurs, voyez  l'oeuvre la femme du
peuple. Le salaire est modeste, la demeure troite, les enfants nombreux
et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites
gens, de budgets de petits mnages, regardez longtemps et regardez bien.

Allez ensuite voir les tudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de
scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont
lgion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce
qu'on bche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins
du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les
journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi
parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problmes de la
science ou de l'histoire? Cela n'intresserait pas le public. Tenez,
lorsque parfois l'un d'entre eux, tudiant en mdecine, meurt victime du
devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles
publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres
dtails en sont fixs, caresss. Il ne manque que le portrait des hros,
et mme pas toujours!

Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait
aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la socit
entire, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous
ne jugeriez plus si svrement. Paris est un monde, et, de mme que dans
le monde en gnral, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane.
Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se
peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'tonne au
contraire que dans cette vie tourmente, obscure, et parfois horrible,
il puisse y avoir tant de vertus!

                   *       *       *       *       *

Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la
rclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut
me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignor, et
surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se
complat dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il
s'expose  voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue  ne
remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que
facilement il succombe  la tentation de vivre pour paratre. Non
seulement il faut se rsigner  l'obscurit, mais il faut l'aimer, si
l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de thtre qui
n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se ddommage
dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposes en scne. Nous
sommes l en prsence d'un des lments essentiels de la vie morale. Et
ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les
humbles et dont le sort est de n'tre point remarqus. C'est vrai encore
et beaucoup plus pour les premiers rles. Si vous ne voulez pas tre une
brillante inutilit, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien
dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rle dans l'esprit de
simplicit du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut
qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le prilleux
honneur d'tre en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans
notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intrieur du bien
ignor. Donnons  l'difice dont nos semblables regardent la faade une
large assise de simplicit, de fidlit humble. Et puis, restons prs
des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est  eux que
nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends  tmoin tous ceux qui
ont fait dans le domaine humain cette fortifiante exprience que les
pierres caches dans le sol soutiennent tout l'difice. Tous ceux qui
arrivent  avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent 
quelques humbles anctres spirituels,  quelques inspirateurs oublis.
Un petit nombre d'tres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans,
des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que
vnrs, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple
nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure  jamais
insparable de notre for intrieur. Nous les voyons aux heures
douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent
plus lgers. Ils se tiennent serrs autour de nous, phalange invisible
et aime qui nous empche de broncher et de perdre pied dans la
bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trsor de
l'humanit, c'est le bien que le monde ne connat pas.




X

Mondanit et vie d'intrieur.


Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies
sous-prfectures de province,  trs peu de distance d'une station
balnaire frquente par l'empereur, un maire fort respectable, et
d'ailleurs intelligent, auquel la tte tourna subitement quand il pensa
que le chef de l'tat pourrait bien un jour descendre dans sa maison.
Jusque-l il avait vcu, dans la vieille demeure paternelle, en fils
respectueux des moindres souvenirs. Aussitt que l'ide fixe de recevoir
l'empereur des Franais se fut empare de sa cervelle, il devint un
autre homme. Dcidment, ce qui lui avait sembl suffisant et mme
confortable, toute cette simplicit aime des parents et des aeux,
apparut  ses yeux comme mesquine, laide, mprisable. Impossible de
faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter 
s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur
ces tapis suranns. Alors le maire appela l'architecte et les maons,
fit attaquer les murs  coups de pic, dmolit des cloisons et cra un
salon hors de proportion, par le luxe et l'tendue, avec le reste de la
maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pices triques o
gens et meubles, entasss malgr eux, se gnaient mutuellement. Puis,
ayant par ce coup de tte vid sa bourse et boulevers son intrieur, il
attendit l'hte imprial. Hlas! il vit bien arriver la fin de l'empire,
mais l'empereur non pas.

La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait
penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur
vie d'intrieur  la mondanit.

Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaant en des temps plus
agits. Nos contemporains y sont constamment exposs et un grand nombre
y succombent. Que de trsors de famille ont t gaspills en pure perte,
pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le
bonheur auquel on prtendait prparer son entre par ces sacrifices
impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un march de dupe que
de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions
tomber en dsutude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La
place de la vie d'intrieur est telle dans la socit, qu'il suffit de
l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social
tout entier. Pour jouir d'un dveloppement normal, cet organisme a
besoin qu'on lui fournisse des individus bien tremps, ayant leur valeur
propre, leur marque personnelle. Autrement la socit devient un
troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais o l'individu
puisera-t-il son originalit, ce quelque chose d'unique, qui, runi aux
qualits distinctives des autres, constitue la richesse et la solidit
d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Dtruisez cette
constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intrieur
comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractre,
vous coupez les racines mmes de l'esprit public.

Il importe  la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respect,
communiquant  ses membres une empreinte morale ineffaable. Mais avant
de poursuivre, cartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme
toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'gosme
domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermes o l'on
s'est organis pour l'exploitation du monde extrieur. Tout ce qui ne
les concerne pas elles-mmes directement leur est indiffrent. Elles se
trouvent  l'tat de colons, je dirai presque d'intrus, dans la socit
o elles vivent. Leur particularisme est pouss  un tel excs qu'elles
forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent 
ces puissantes socits formes de loin en loin  travers l'histoire,
qui s'emparrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait
qu'elles mmes. C'est cet esprit-l qui a fait quelquefois considrer la
famille comme un repaire de l'gosme qu'il fallait dtruire pour le
salut de la socit. Mais, de mme qu'il y a un abme entre l'esprit de
corps et l'esprit de parti, il y a un abme entre l'esprit de famille et
l'esprit de coterie familiale.

                   *       *       *       *       *

Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le
vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui
assurent la dure et la puissance des institutions sociales.  la base
mme de l'esprit de famille se trouve le respect du pass, car ce qu'une
famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible,
indivisible, inalinable, ces souvenirs constituent un dpt sacr.
Chacun des membres de la famille doit les considrer comme ce qu'il a de
plus prcieux. Ils existent sous une double forme: dans l'ide et dans
le fait. On les rencontre dans le langage, les ornires de la pense,
les sentiments, les instincts mme. Et sous une forme matrielle on les
voit reprsents par des portraits, des meubles, des constructions, des
costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de
ceux qui savent apprcier les choses de la vie de famille, ce sont des
reliques qu'on ne doit abandonner  aucun prix.

Mais que se passe-t-il en gnral dans le monde o nous vivons? La
mondanit fait la guerre  l'esprit de famille. Toutes les luttes sont
poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-l.--Par
les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes
nouvelles, d'exigences, de prtentions, l'esprit mondain fait irruption
dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet tranger?
ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications premptoires?
C'est ce qu'en gnral on nglige de se demander. On a tort. Nous nous
comportons  l'gard de l'envahisseur comme les pauvres gens trs
simples  l'gard d'un visiteur fastueux. Pour cet hte encombrant d'un
jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs
enfants, ngligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut
avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.

L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intrieur simple qui
a form et forme encore des caractres de marque. Les hommes, les
meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des
relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pntre. Il y
trouve tout vieilli, gauche, naf. Cela manque de modernit. D'abord il
se borne  la critique,  la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment
le plus dangereux. Prenez garde  vous, voil l'ennemi! Si vous vous
laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous
sacrifierez un meuble, aprs-demain une bonne vieille tradition, et peu
 peu les chres reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la
pit filiale, s'en iront chez le marchand de bric--brac.

Dans les habitudes nouvelles et le milieu chang, vos amis d'autrefois,
vos vieux parents seront dpayss. Vous ferez un pas de plus en les
remisant  leur tour: la mondanit supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un
cadre absolument transform, vous serez vous-mme tonn de vous y voir.
Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain,
du moins, se dclarera satisfait. Hlas! c'est ce qui vous trompe. Aprs
avoir fait jeter de purs trsors comme une vile ferraille, il vous
trouvera emprunt sous votre livre neuve, et s'empressera de vous faire
sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux et valu avoir, ds
l'abord, le courage de votre opinion et dfendre votre intrieur.

Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cdent aux inspirations de
l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donn l'exemple d'une vie
modeste; mais la nouvelle gnration croit affirmer ses droits 
l'existence et  la libert en rpudiant un genre de vie  ses yeux trop
patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer  la dernire mode, 
grands frais et se dfait  vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir
sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de
meubles tout neufs auxquels aucune pense encore ne se rattache. Je me
trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et
superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur
capiteuse de mondanit. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train,
le tourbillon. Et ft-on dispos  les oublier parfois, ils y ramnent
la pense et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas
l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intrieur s'organise
donc de telle sorte qu'il devient le pied--terre o l'on vient se
reposer un peu entre deux absences prolonges. Il ne fait pas bon y
rester longtemps. Comme il n'a pas d'me il ne parle pas  l'me. Le
temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait
somnolent, casanier.

Chacun connat des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le
monde va s'arrter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est
leur pire corve, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de
la vie d'intrieur les tient au point, qu'ils prfrent payer pour
s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.

                   *       *       *       *       *

Peu  peu, une socit drive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne
faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est
quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne
ressemble plus  la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un
autre homme. Et cette universelle banalit dtruit l'essence mme d'un
esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour
constater les ravages que l'esprit de mondanit a faits dans la socit
contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'quilibre, de calme
bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la
diminution de la vie d'intrieur. Les masses ont embot le pas derrire
le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanit
que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misre, le
vicieux tat des habitations ne suffisent pas  expliquer le courant qui
emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan dserte-t-il pour
l'auberge la maison o son pre et son aeul se plaisaient tant? La
demeure est reste la mme; c'est le mme feu dans la mme chemine;
d'o vient qu'il n'claire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des
veilles de jadis o jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est
modifi dans l'esprit des hommes. Cdant  leurs dsirs malsains, ils
ont rompu avec la simplicit. Les pres ont quitt leur poste d'honneur,
la femme vgte prs de l'tre solitaire, et les enfants se querellent
en attendant qu'ils puissent  leur tour s'en aller chacun de leur ct.

Il nous faut rapprendre la vie d'intrieur et le prix des traditions
domestiques. Une pieuse sollicitude a consacr certains monuments, seuls
restes du pass parmi nous. De mme les costumes anciens, les dialectes
provinciaux, les vieilles chansons ont trouv, avant de disparatre du
monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de
garder ces miettes d'un grand pass, ces vestiges de l'me des aeux!
Faisons de mme pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer
autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe
sous quelle forme!

                   *       *       *       *       *

Mais tout le monde n'a pas de tradition  garder. Raison de plus pour
redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de
famille. On n'a besoin pour cela ni d'tre nombreux, ni d'tre largement
installs. Pour crer un intrieur, il faut avoir l'esprit d'intrieur.
De mme que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte
morale, de mme le plus petit intrieur peut avoir son me. Oh! l'esprit
des lieux, l'atmosphre qui nous environne dans les demeures humaines!
Quel monde de mystres! Ici, ds le seuil, vous tes pntr de froid,
le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. L,
aussitt que vous avez ferm la porte sur vous, la bienveillance et la
bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils
ont aussi leur voix, leur muette loquence. Sur tout ce que contient une
demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance
de cet esprit jusque dans les intrieurs de garons et de femmes qui
vivent isols. Quel abme entre une chambre et une autre chambre! Ici,
de l'inertie, de l'indiffrence, du terre  terre; la devise de
l'habitant est crite jusque dans sa faon d'arranger ses livres et ses
photographies: _Tout m'est gal._ L, c'est la joie de vivre, l'entrain
communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes:
qui que tu sois, hte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit
sur toi!

On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intrieur, l'influence
d'une fleur aime et cultive sur la fentre, le charme d'un vieux
fauteuil o le grand-pre s'est assis, offrant ses vieilles mains rides
aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en
dmnagement ou en transformation! Nous qui,  force de modifier la
figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances,
n'avons plus o reposer nos ttes, n'augmentons pas la tristesse et le
vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intrieur.
Rallumons la flamme au foyer teint, crons-nous des abris inviols, des
nids chauds o les enfants deviennent des hommes, o l'amour trouve une
cachette, la vieillesse un repos, la prire un autel et la patrie un
culte!




XI

La beaut simple.


Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthtique contre
l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la thorie du luxe
utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des
socits civilises. Nous tenons  leur rpondre d'avance par quelques
brves remarques.

On se sera sans doute aperu que l'esprit qui anime ces pages n'est
point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la
simplicit que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle
que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits troits par faux
rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie  bon march.
Pour les autres, elle est une existence terne et vgtative o le mrite
consiste  se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.

Il ne nous dplat point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent
leur fortune en circulation au lieu de thsauriser, et fassent vivre le
commerce et prosprer les beaux-arts. Aprs tout, ils tirent un
excellent parti de leur situation privilgie. Ce que nous combattons
c'est la prodigalit stupide, l'usage goste des richesses et surtout
la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout
le ncessaire. Le luxe d'un Mcne ne saurait avoir la mme influence
sur une socit, que celui d'un vulgaire jouisseur qui tonne ses
contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un
mme terme dsigne ici des choses fort diffrentes. Semer l'argent n'est
pas tout; il y a des faons de le semer qui ennoblissent les hommes et
d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose
qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse
s'empare de ceux qui disposent de moyens limits, la question change
singulirement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de
dpenser leur bien chez ceux qui devraient le mnager. Que la
munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il
puisse mme,  la rigueur, tre soutenu que la prodigalit de certains
riches est comme une soupape destine  laisser couler le trop-plein:
nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y
a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur
intrt et de leur devoir de pratiquer l'conomie: leur luxe et leur
amour du luxe sont un malheur priv et un danger public.

                   *       *       *       *       *

Voil pour le luxe utile.

Nous dsirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthtique, oh
bien modestement, et sans empiter sur le terrain des spcialistes. Par
une illusion trop commune, on considre la simplicit et la beaut comme
deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que
luxueux, surcharg, recherch, coteux n'est synonyme de beau. Nos yeux
sont blesss par le spectacle criard d'une beaut tapageuse, d'un art
vnal, d'un luxe sans grce et sans esprit. La richesse allie au
mauvais got nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les
mains tant d'argent pour provoquer la cration d'une si prodigieuse
quantit d'oeuvres de bas tage. Notre art contemporain souffre du
manque de simplicit aussi bien que notre littrature: trop d'ornements
ajouts, de fioritures contournes, d'imaginations tourmentes.
Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donn
de contempler cette simplicit allie  la perfection, qui s'impose au
regard comme l'vidence s'impose  l'esprit. Nous avons besoin de nous
retremper dans l'idale puret de la beaut immortelle, qui met son
stigmate sur les chefs-d'oeuvre et dont un seul rayon vaut mieux que
toutes les exhibitions pompeuses.

                   *       *       *       *       *

Toutefois ce qui nous tient le plus  coeur ici, c'est de parler de
l'esthtique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre  orner
l'habitation et la personne humaine, pour donner  l'existence ce lustre
sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indiffrent que
l'homme ait ou non souci de ce superflu ncessaire. C'est  cela qu'on
reconnat s'il met de l'me dans sa vie. Loin de considrer comme une
proccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, potiser
les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La
nature mme nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mpris
pour ce fragile clat de beaut dont nous ornons nos jours rapides,
s'carterait des intentions de Celui qui a mis le mme soin et le mme
amour  peindre la fleur phmre que les montagnes ternelles.

Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossire qui nous fait
confondre la beaut vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beaut et la
posie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos
maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions.
Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les
possde sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On
n'a pas besoin d'tre riche pour donner de la grce et du charme  son
habitation et  ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du got et de
la bont. Nous touchons ici  un point trs important pour chacun, mais
qui, peut-tre, intresse les femmes dans une plus grande mesure que les
hommes.

Ceux qui engagent les femmes  se vtir d'toffes grossires,  enfermer
leur corps dans des vtements dont la plate uniformit rappelle les
sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacr et
mconnaissent compltement l'esprit des choses. Si le vtement n'tait
qu'une prcaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile
d'emballage ou une peau de bte suffirait. Mais il est bien plus que
cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme
en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple
couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des
costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos
anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose  nous
dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit
vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des
choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle
est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un
masque et un affublement. L'excs de la mode, en faisant disparatre
compltement la personne fminine sous des ornements de pure convention,
la dpouille de son attrait principal. Il rsulte de cet abus que
plusieurs choses que les femmes trouvent trs jolies, font autant de
tort  leur beaut qu' la bourse de leurs maris ou de leurs parents.

Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa
pense de termes fort choisis, exquis mme, mais reproduisant
textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme
pourrait avoir pour vous ce langage emprunt? L'effet des toilettes,
bien faites en elles-mmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur
toutes les personnes, est exactement le mme.

Je ne rsiste pas  la tentation de citer ici un passage de Camille
Lemonnier qui se rapporte  mon ide:

La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait
d'instinct, et qui est son art  elle, comme la soie est  la chenille,
ou la dentelle  l'agile et fine araigne... Elle est le pote,
l'artiste de sa grce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystre
dont s'habille son got de plaire. Tout le talent qu'elle met 
ressembler  l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et
la trouvaille d'un rien d'toffe qu'elle chiffonne.

Eh bien, je voudrais que cet art-l ft autrement honor. De mme que
l'ducation devrait consister  penser avec son esprit,  sentir avec
son coeur,  exprimer la petite chose personnelle, le moi intime,
latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformit,
je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, ft de
bonne heure la petite esthte de cette esthtique de la toilette, sa
propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses
enfants... Mais, avec le got et le don d'improviser, de se
personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalit
fminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de
chiffons.

La robe qu'on a faite soi-mme est presque toujours celle qui vous sied
le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est
ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrire et la paysanne
commettent la mme erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez
les couturires et les modistes qui leur vendent des imitations fort
douteuses de la grande mode, la grce a presque disparu du costume
populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage
le don de plaire que la frache apparition d'une jeune ouvrire ou d'une
jeune fille des champs, vtues  la mode de leur pays et belles de leur
seule simplicit?

Ces mmes rflexions peuvent s'appliquer  la faon d'arranger et de
dcorer son habitation. S'il y a des toilettes qui rvlent toute une
conception de la vie, des chapeaux qui sont des pomes, des noeuds qui
sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui,  leur
manire, parlent  l'esprit. Pourquoi, sous prtexte d'embellir nos
demeures, leur enlverions-nous ce caractre personnel qui a toujours sa
valeur? Pourquoi assimiler nos chambres  des chambres d'htel ou nos
salons  des intrieurs de gare,  force d'y faire prdominer un type
uniforme de beaut officielle?

Quel malheur que de se promener  travers les maisons d'une ville, les
villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer
partout certaines formes identiques, invitables, irritantes par leur
multiplication! Comme l'esthtique gagnerait  plus de simplicit! Au
lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prtentieux mais
insipides de banalit, nous aurions une diversit infinie. D'heureuses
trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprvu sous ses mille formes nous
rjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer  une tapisserie,
 un meuble,  un toit de maison, ce cachet de la personnalit humaine
qui donne  certaines vieilleries un prix inestimable.

Continuons et passons pour terminer  des choses plus simples encore, je
veux parler des petits dtails du mnage que plusieurs jeunes personnes
de ce temps trouvent si peu potiques. Leur mpris des occupations
matrielles, des modestes soins que rclame un intrieur, provient d'une
confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste
 penser que la posie et la beaut sont dans les choses ou n'y sont
pas. Il y a des occupations distingues, gracieuses, comme de cultiver
les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossires,
disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou
surveiller son pot-au-feu. Erreur purile! ni la harpe ni le balai ne
font rien  l'affaire, tout dpend de la main qui les tient et de
l'esprit qui anime cette main. La posie n'est pas dans les choses: elle
est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son
rve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent
sans charme malgr leur distinction extrieure, c'est parce que nous
n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui
est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes
filles s'appliquent  dvelopper en elles l'art vraiment fminin de
donner une me aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grce,
chez la femme, est dans cette oeuvre-l. Seule, la femme sait mettre
dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au pote:
Le toit s'gaie et rit. On dit qu'il n'y a pas de fes, ou qu'il n'y
en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modle original des fes
chantes par les potes, ils l'ont trouv et le trouvent encore parmi
ces aimables mortelles qui savent ptrir la pte avec nergie,
raccommoder les accrocs avec bont, soigner les malades en souriant,
mettre de la grce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.

                   *       *       *       *       *

Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de
moralisant et que nos penses et nos actes s'imprgnent  la longue de
ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de
leurs produits sont un privilge rserv  quelques-uns. Il n'est pas
donn  chacun de possder, de comprendre ou de crer de belles choses.
Mais il est un genre de beaut humaine qui peut pntrer partout: c'est
la beaut qui nat dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans
cette beaut qu'est la maison la plus orne? une habitation froide. Avec
elle, le home le plus dnud s'anime et s'claire. Parmi les forces
capables d'ennoblir et de transformer les volonts, d'augmenter le
bonheur, il n'en est peut-tre aucune d'un emploi plus universel. Elle
sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu
des pires difficults. Lorsque la chambre est petite, le budget
restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y
faire rgner de l'ordre, de la propret, de la biensance. Elle met du
soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on
fait n'est pas  ses yeux le privilge des riches, mais le droit de
tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner  son
intrieur une dignit et un agrment que n'atteignent pas les maisons
fortunes, o tout est abandonn aux mercenaires.

La vie ainsi comprise ne tarde pas  se rvler riche en beauts
inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. tre soi-mme,
raliser dans son milieu naturel le genre de beaut qu'il comporte:
voil l'idal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en
signification, lorsqu'elle se rsume ainsi  mettre de l'me dans les
choses et  donner  cette me de bont, comme symbole extrieur, ces
procds agrables et dlicats auxquels le plus brutal des tres est
sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et
d'appliquer son dsir  l'imitation maladroite d'un ornement tranger?




XII

L'orgueil et la simplicit dans les rapports sociaux.


Il serait peut-tre difficile de trouver un sujet mieux qualifi que
l'orgueil pour prouver que les obstacles  une vie meilleure, plus
apaise et plus forte, sont plutt en nous que dans les circonstances.
La diversit, et surtout le contraste des situations sociales font
surgir invitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les
rapports entre membres d'une mme socit ne seraient-ils pas, malgr
tout, simplifis si nous mettions un autre esprit dans le cadre trac
des ncessits extrieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas
avant tout les diffrences de classes, de fonctions, les formes si
dissemblables de leurs destines qui brouillent les hommes. Si tel tait
le cas on verrait une paix idyllique rgner entre collgues, camarades,
et toutes gens d'intrts analogues et de sort pareil. Chacun sait trs
bien au contraire que les querelles les plus acharnes sont celles qui
s'lvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre
intestine. Mais ce qui empche les hommes de s'entendre, c'est avant
tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hrisson qui ne peut
toucher  autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des
grands.

Ce qui me dplat dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son
quipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa
domesticit: c'est son mpris. Qu'il possde une grande fortune, cela ne
me blesse que si j'ai le caractre mal fait; mais qu'il m'clabousse, me
passe sur le corps, fasse paratre dans toute son attitude que je ne
compte pour rien  ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui,
voil ce qui m'indispose  bon droit. Il m'impose aprs tout une
souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte
gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a
de plus noble en moi qui se soulve en face de cet orgueil blessant. Ne
m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignit d'homme
qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces
impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapport de nombreuses
expriences qui justifieront nos dires  ses yeux. Dans certains milieux
vous aux intrts matriels, l'orgueil de la richesse domine  tel
point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en
bourse. L'estime est mesure au contenu du coffre-fort. La bonne socit
se compose des grosses fortunes, la socit moyenne, des fortunes
moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se
traite en toute occasion d'aprs ce principe-l. Et celui qui,
relativement riche, a fait prouver son ddain  moins opulent que lui,
est abreuv  son tour du ddain de ses suprieurs en fortune. Ainsi la
rage de se comparer svit du sommet  la base. Un milieu pareil est
comme prpar  souhait pour la culture des plus mauvais sentiments:
mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut
accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossire, surtout
ceux qui, de pre en fils, sont habitus  l'aisance. Mais ils oublient
qu'il y a une certaine dlicatesse  ne pas trop faire parler les
contrastes.  supposer qu'il n'y ait aucun mal  jouir d'un large
superflu, est-il indispensable d'taler ce superflu, d'en choquer
surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le ncessaire, d'afficher son
luxe tout prs de la pauvret? Le bon got et une sorte de pudeur
empcheront toujours un homme bien portant de parler de son apptit
vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprs de quelqu'un
qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact
quelquefois et par l mme de piti et de prudence? Ne sont-ils pas ds
lors mal inspirs en se plaignant de l'envie, aprs avoir tout fait pour
la provoquer?

Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son
orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux
sductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion purile que
de considrer la richesse comme une qualit personnelle. On ne saurait
se mprendre d'une faon plus nave sur la valeur rciproque de
l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette
question: elle est trop pnible. Et pourtant peut-on s'empcher de dire
aux intresss?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possdez
avec ce que vous tes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du
monde afin d'en percevoir avec force la misre morale et l'enfantillage.
L'orgueil nous dresse en vrit des piges trop ridicules. Il faut se
mfier d'un compagnon qui nous rend hassables au prochain et qui nous
fait perdre la clairvoyance.

Celui qui se livre  l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre
point, le plus important de tous: c'est que possder est une fonction
sociale. Sans doute, la proprit individuelle est aussi lgitime que
l'existence mme de l'individu et que sa libert. Ces deux choses sont
insparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer 
des bases si lmentaires de toute vie. Mais l'individu tient  la
socit par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en
vue de l'ensemble. Possder, est donc moins un privilge dont il
convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravit.
De mme qu'il y a un apprentissage souvent difficile  faire pour
exercer toute fonction sociale, de mme cette fonction qu'on appelle la
richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir possder, un
des moins faciles  apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches,
s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu' se laisser vivre. C'est
pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent tre riches. Aux mains
d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable
comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un ne. Ils n'ont
aucune ide de la manire de s'en servir.

Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en mme temps,
c'est--dire qui considre sa richesse comme un moyen de remplir sa
mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est
certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmont des
preuves, triomph dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne
confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou
de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables.
Sa situation exceptionnelle, loin de l'lever, l'humilie parce qu'il
sent bien tout ce qui lui manque pour tre tout  fait  la hauteur de
son devoir. Il est demeur un homme, c'est tout dire; il est
accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrire qui
le spare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher
toujours davantage. Quoique le mtier de riche ait t singulirement
gt par tant d'hommes orgueilleux et gostes, celui-l parvient
toujours  se faire apprcier par quiconque n'est pas insensible  la
justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est oblig
de faire un retour sur soi-mme et de se demander: Que serais-je devenu
dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce dtachement,
cette probit qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il
appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une socit
humaine, tant qu'il y aura d'pres conflits d'intrt, tant que l'envie
et l'gosme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que
la richesse pntre par l'esprit de simplicit. Elle fera plus que de
se faire pardonner: elle se fera aimer.

                   *       *       *       *       *

Plus malfaisant que l'orgueil inspir par la richesse, est celui
qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance
qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit tendue ou borne. Je ne
vois aucun moyen d'viter qu'il y ait dans le monde des hommes
ingalement puissants. Tout organisme suppose une hirarchie des forces.
Nous ne sortirons jamais de l. Mais je crains que, si le got du
pouvoir est trs rpandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque
introuvable.  force de le mal comprendre et d'en msuser, ceux qui
dtiennent une parcelle quelconque de l'autorit en arrivent presque
partout  la compromettre.

Le pouvoir exerce sur celui qui le dtient une influence trs forte. Il
faut qu'une tte soit bien ferme pour ne pas en tre trouble. Cette
sorte de dmence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur
toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptmes ont
exist de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend
pour se rveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire
ennemi de l'autorit, parce qu'il nous en fournit la caricature
intolrable. De l une multitude de complications sociales, de
froissements et de haines. Tout homme qui dit  ceux qui dpendent de
lui: tu feras ceci parce que telle est ma volont, ou mieux, parce que
tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous
quelque chose qui nous invite  rsister au pouvoir personnel, et ce
quelque chose est trs respectable. Car au fond nous sommes gaux et il
n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obissance parce qu'il
est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il
n'est pas permis de se laisser avilir.

Il faut avoir vcu dans les coles, les ateliers,  l'arme, dans
l'administration, avoir suivi de prs les relations entre matres et
domestiques, s'tre arrt un peu partout o la suprmatie de l'homme
s'exerce sur l'homme, pour se faire une ide du mal que font ceux qui
pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute me libre, ils font une
me d'esclave, c'est--dire une me de rvolt. Et il semble que cet
effet funeste, antisocial, se produise plus srement lorsque celui qui
commande est plus rapproch par le sort de celui qui obit. Le tyran le
plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un
contrematre met plus de frocit dans ses procds qu'un directeur
d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le
colonel. Dans certaines maisons o madame n'a pas beaucoup plus
d'ducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations
d'un forat  un garde-chiourme. Malheur partout  qui tombe entre les
mains d'un subalterne ivre de son autorit!

On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir
c'est l'humilit. La superbe n'est pas l'autorit. Ce n'est pas nous qui
sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les ttes. Nous
l'interprtons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres
il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mmes. Le commandement
et l'obissance dans la socit humaine ne sont aprs tout que deux
formes de la mme vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on
ne vous obit pas parce que vous n'avez pas obi d'abord.

Le secret de l'ascendant moral appartient  ceux qui commandent avec
simplicit. Ils adoucissent par l'esprit la duret du fait. Leur pouvoir
n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures
disciplinaires. Ils ne se servent ni de la frule, ni des menaces et
pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils
sont eux-mmes prts  tout. Ce qui confre  un homme le droit de
demander  un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de
ses passions et mme de sa vie, c'est que non seulement il est lui-mme
rsolu  tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance
intrieurement. Dans l'ordre que donne un homme anim de cet esprit il y
a je ne sais quelle puissance qui se communique  celui qui doit obir 
l'aide et faire son devoir.

Dans tous les domaines de l'activit humaine, il y a des chefs qui
inspirent, soutiennent, lectrisent leurs soldats: sous leur direction,
une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les
efforts, prt  passer par le feu, selon l'expression populaire, et
c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.

                   *       *       *       *       *

Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des
petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en
haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la
loi c'est moi, n'est pas seulement cet tre altier, imprieux, qui
provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce
subalterne dont la mauvaise tte ne veut admettre qu'il y ait quelque
chose au-dessus d'elle.

Il y a positivement une quantit de gens que toute supriorit irrite.
Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout
ordre, un attentat  leur libert. Ils ne sauraient souffrir de rgle.
Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale.
Ils nous disent  leur manire: hors nous il n'y a de place pour
personne.

De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et
susceptibles  l'excs qui, dans les conditions humbles, trouvent que
leurs suprieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et
le plus humain ne parvient pas  contenter et qui remplissent leur
devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y
a trop d'amour-propre mal plac. Ils ne savent pas tenir leur poste
simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences
ridicules et d'injustes arrire-penses.

Quand on se donne la peine d'tudier les hommes de prs, on est surpris
de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est
convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il
parvient  former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus
modestes, une paisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont
l, retranchs, barricads dans leurs ambitions et leurs ddains, aussi
inabordables que les puissants de la terre derrire leurs prjugs
aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royaut
sombre d'ennemi du genre humain. Il est le mme dans la misre et dans
les grandeurs, impuissant et solitaire, se mfiant de tous, compliquant
tout. Et jamais on ne pourra rpter assez que s'il y a entre les
classes diffrentes tant de haine et d'hostilit, c'est moins aux
fatalits extrieures que nous le devons, qu' la fatalit intrieure.
L'antagonisme des intrts et le contraste des situations creusent des
fosss entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme
ces fosss en abmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive 
l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.

                   *       *       *       *       *

Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre
sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mle au
savoir et qu'il le strilise. Nous devons le savoir, comme la richesse
et la puissance,  nos semblables. C'est une force sociale qui doit
servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur
prs de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en
instrument d'ambition, il se dtruit lui-mme.

Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la
vertu mme hassable. Le juste qui se repent du mal que font les autres,
demeure dans la solidarit et dans la vrit sociale. Au contraire, le
juste qui mprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se
retranche de l'humanit, et ses qualits, descendues au rang d'un vain
ornement de sa vanit, deviennent semblables  ces richesses que la
bont n'inspire pas,  cette autorit que ne tempre pas l'esprit
d'obissance. Autant que le riche orgueilleux et le matre arrogant, la
vertu hautaine est dtestable. Elle compose  l'homme des traits et une
attitude o se rvle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous
loigne au lieu de nous entraner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses
bienfaits se sentent soufflets.

Rsumons-nous et concluons:

C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent
tre mis au service de notre vanit. Chacun d'eux constitue pour celui
qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens
matriels, le pouvoir, le savoir, les qualits du coeur et de l'esprit
deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent  nourrir
l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les
possdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possdons
beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes dbiteurs: tout ce qu'un
homme possde il le doit  quelqu'un, et sommes-nous srs de pouvoir
payer nos dettes?

Soyons humbles si nous sommes revtus d'importantes fonctions et si nous
tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un
homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.

Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne
nous servent qu' mieux constater la grandeur de l'inconnu et  comparer
le peu que nous avons dcouvert par nous-mmes  la masse de ce que nous
devons  la peine d'autrui.

Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne
doit mieux sentir ses dfauts que celui qui a la conscience exerce, et
plus que personne il doit prouver le besoin d'tre indulgent pour
autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.

                   *       *       *       *       *

--Et que faites-vous des distinctions ncessaires? me dira-t-on
peut-tre.  force de simplicit n'allez-vous pas effacer ce sentiment
des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement
d'une socit?

--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions.
Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le
grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais
uniquement en lui-mme. Plus qu'aucun autre temps, le ntre a perc 
jour la vanit des distinctions purement extrieures. Pour tre
quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur
ou une couronne royale;  quoi servirait-il de se prvaloir d'un galon,
d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extrieurs ne sont point
condamnables, ils ont leur signification et leur utilit, mais 
condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour o ils ne
correspondent plus  rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La
seule faon vritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous
voulez que les distinctions sociales si ncessaires, si respectables en
elles-mmes, soient effectivement respectes, il faut d'abord vous en
rendre dignes. Autrement vous contribuez  les faire har et mpriser.
C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en
baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres 
marquer ce qui veut tre respect. La cause du mal est dans ce prjug
qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les
devoirs courants de la vie. En nous levant, nous croyons nous
affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obissance
et de modestie doit grandir avec la situation. Il en rsulte que ceux
qui rclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins
d'efforts pour mriter ce respect. Voil pourquoi le respect diminue.

La seule distinction ncessaire est celle qui consiste  vouloir tre
meilleur. L'homme qui s'efforce d'tre meilleur devient plus humble,
plus abordable, plus familier mme avec ceux qui lui doivent le respect.
Mais comme il gagne  tre connu de prs, la hirarchie n'y perd rien,
et il rcolte d'autant plus de respect qu'il a sem moins d'orgueil.




XIII

L'ducation pour la simplicit.


La vie simple tant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est
naturel que l'ducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.

On ne pratique gure que deux manires d'lever les enfants:

La premire consiste  lever ses enfants pour soi-mme;

La deuxime consiste  les lever pour eux-mmes.

Dans le premier cas, l'enfant est considr comme un complment des
parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les
objets qu'ils possdent. Tantt cette place est la plus noble: quand les
parents apprcient surtout la vie d'affections. Tantt aussi, lorsque
les intrts matriels dominent, l'enfant vient en second, en troisime,
en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite
autour des parents, non seulement par l'obissance, ce qui est lgitime,
mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son tre.
 mesure qu'il avance en ge, cette subordination s'accentue et devient
de la confiscation en s'tendant aux ides, aux sentiments,  tout. Sa
minorit se perptue. Au lieu d'voluer lentement vers l'indpendance,
l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'tre,
ce que le commerce, l'industrie de son pre, ou encore ce que les
croyances religieuses, les opinions politiques, les gots esthtiques de
son pre, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou
augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme
paternel. Cet absolutisme familial peut tre pratiqu par des gens qui
n'ont aucune volont; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon
ordre exige que l'enfant soit la chose des parents.  dfaut d'nergie
ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les
supplications, ou par de basses sductions. S'ils ne peuvent
l'enchaner, ils l'englueront et le prendront au pige. Mais il vivra en
eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.

Ce genre d'ducation n'est pas seulement pratiqu dans la famille mais
aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction ducatrice
principale consiste  mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les
enfermer de la faon la plus irrsistible dans les cadres existants.
C'est la rduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un
corps social, qu'il soit thocratique, communiste ou simplement
bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil systme semblerait
tre l'ducation simple par excellence. Ses procds, en effet, sont
absolument simplistes. Et si l'homme n'tait pas quelqu'un, s'il n'tait
qu'un exemplaire de la race ce serait l l'ducation parfaite. De mme
que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du mme
genre et de la mme espce ont la mme raie au mme endroit, de mme
nous serions tous identiques, ayant mmes gots, mme langue, mme
croyance et mmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de
la race et c'est pour cela que ce genre d'ducation est loin d'tre
simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut
inventer des moyens innombrables pour rduire, endormir, teindre la
pense individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui drange
tout perptuellement.  chaque instant, par une fissure, la force
intrieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des
explosions, des commotions, des dsordres graves. Et l o rien ne se
produit, o force reste  l'autorit extrieure, le mal gt au fond.
Sous l'ordre apparent se cachent les rvoltes sourdes, les tares
contractes dans une existence anormale, l'apathie, la mort.

Le systme est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque
simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.

                   *       *       *       *       *

L'autre systme est l'extrme oppos. Il consiste  lever les enfants
pour eux-mmes. Les rles sont renverss: les parents sont l pour
l'enfant.  peine est-il n qu'il devient le centre. La tte blanche des
aeux et la tte robuste du pre s'inclinent devant cette tte boucle.
Son bgaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu
fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il
faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long 
s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore
qu'il a dj le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que
crotre et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs,
tout le monde est  ses ordres. Il accepte les hommages et mme
l'immolation de son prochain; il traite en sujet rcalcitrant quiconque
ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le
parfait, l'infaillible. On s'aperoit trop tard qu'on s'est donn un
matre et quel matre! oublieux des sacrifices, sans respect, sans piti
mme. Il ne tient plus aucun compte de ceux  qui il doit tout et va par
la vie sans loi ni frein.

Cette ducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout o
le pass ne compte pas, o l'histoire commence avec les vivants, o il
n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, o ceux qui savent le
moins ont le verbe le plus haut, o tous ceux qui ont  reprsenter
l'ordre public s'inquitent du premier venu dont la force consiste 
crier fort et  ne respecter personne. Elle assure le rgne des passions
phmres, le triomphe de l'arbitraire infrieur. Je compare ces deux
ducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation
de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie
des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre.
Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit
des tres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse
entre l'esprit moutonnier et l'esprit de rvolte ou de domination.

Il ne faut lever les enfants ni pour eux-mmes, ni pour les parents:
car l'homme n'est pas plus destin  tre un personnage qu'un
chantillon. Il faut les lever pour la vie. Leur ducation a pour but
de les aider  devenir des membres actifs de l'humanit, des puissances
fraternelles, de libres serviteurs de la cit. C'est compliquer la vie,
la dformer, semer les germes de tous les dsordres que de pratiquer une
ducation qui s'inspire d'un autre principe.

Quand on veut rsumer d'un mot la destine de l'enfant, c'est le mot
_avenir_ qui monte aux lvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout:
les peines passes, les efforts prsents, les esprances. Or ce mot
l'enfant est incapable d'en mesurer la porte au moment o l'ducation
commence. Car  ce moment il est livr  la toute-puissance des
impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers
claircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les
parents, les ducateurs. Mais pour peu qu'ils rflchissent, ils sentent
que leur oeuvre n'intresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils
exercent des pouvoirs et administrent des intrts impersonnels. Il faut
que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous
l'influence de cette proccupation ils auront deux soucis qui se
complteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale,
individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la
destination sociale de cette puissance.  aucun moment de leur action
sur lui ils ne pourront oublier que ce petit tre confi  leurs soins
doit devenir _lui-mme_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de
s'exclure, ne se rencontrent jamais que combines en une indissoluble
union. Il est impossible d'tre fraternel, d'aimer, de se donner, si
l'on n'est pas matre de soi; et, rciproquement, nul ne peut se
possder, se saisir lui-mme dans ce qu'il a de distinct, sans tre
descendu  travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux
sources profondes de l'tre, o l'homme se sent li  l'homme par ce
qu'il a d'intime.

Pour aider un enfant  devenir lui-mme et fraternel, il faut le
dfendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de dsordre.

Ces forces sont extrieures et intrieures. Chacun au dehors est menac
non seulement par les dangers matriels, mais par l'ingrence violente
des volonts trangres; au dedans, par le sentiment exagr de son moi
et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger
extrieur est trs grand qui peut natre de l'influence abusive des
ducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'ducation avec une
facilit extrme. Pour faire une ducation, il faut avoir renonc  ce
droit, c'est--dire fait abngation du sentiment infrieur de notre
personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, mme de nos enfants.
Notre autorit n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, suprieure
 nous-mmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi
indispensable, et devient la meilleure garantie  son tour contre le
plus grand pril intrieur qui menace un tre: celui de s'exagrer sa
propre importance. Au commencement de la vie, la vivacit des
impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rtablir
l'quilibre, la soumettre  l'influence pacifiante d'une volont calme
et suprieure. Le propre de la fonction ducatrice est de reprsenter
cette volont auprs de l'enfant, d'une faon aussi continue, aussi
dsintresse que possible. Les ducateurs reprsentent alors tout ce
qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent  l'tre qui entre
dans la vie l'impression de quelque chose qui le prcde, le dpasse,
l'enveloppe; mais ils ne l'crasent pas; au contraire leur volont et
toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des lments
nutritifs de sa propre nergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est
cultiver l'obissance fconde, celle d'o naissent les caractres
libres. L'autorit purement personnelle des parents, des matres, des
institutions est  l'enfant ce que sont  une jeune plante les
broussailles touffues sous lesquelles elle s'tiole et meurt. L'autorit
impersonnelle, celle qui appartient  l'homme qui s'est soumis d'abord
aux ralits vnrables devant lesquelles il veut plier la fantaisie
individuelle d'un enfant, ressemble  l'atmosphre pure et lumineuse.
Elle est certes active et nous influence  sa faon, mais elle nourrit
et affermit notre vie propre. Sans cette autorit, point d'ducation.
Surveiller, diriger, rsister, telle est la fonction de l'ducateur: il
doit apparatre  l'enfant non comme une barrire de fantaisie qu' la
rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionn  la hauteur
de l'obstacle; mais comme une muraille transparente  travers laquelle
s'aperoivent des ralits immuables, des lois, des bornes, des vrits
contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi nat le respect
qui est en chacun la facult de concevoir ce qui est plus grand que
lui-mme, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant
modestes. Voil la loi de l'ducation pour la simplicit. Elle peut se
rsumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des
hommes qui soient eux-mmes et fraternels.

                   *       *       *       *       *

Dduisons de ce principe quelques applications pratiques.

Par cela mme que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au pass par la
pit. Nous lui devons de revtir la tradition, des formes les plus
pratiques et les plus susceptibles de crer une forte impression. De l
la place exceptionnelle que doivent tenir dans une ducation et dans une
maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire
du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous
remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place
d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force  un
enfant et ne dveloppe davantage en lui les sentiments de modestie, que
s'il voit son pre et sa mre observer, en toute occasion, vis--vis
d'un vieux grand-pre, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il
y a l une leon de choses perptuelle  laquelle on ne rsiste pas.
Pour qu'elle ait sa force entire, il est ncessaire que, dans une
maison, un accord tacite rgne entre toutes les personnes adultes. Aux
yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter,
de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorit ducatrice. Et, au
nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un
domestique est une grande personne et c'est le mme sentiment de respect
qui se trouve bless lorsqu'un enfant manque d'gards pour un serviteur
ou lorsqu'il en manque pour son pre ou son grand-pre. Aussitt qu'il
adresse une parole impolie ou arrogante  une personne plus ge, il
sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les
parents ngligent de l'avertir, ils s'apercevront bientt  sa conduite
envers eux-mmes que l'ennemi est entr dans son coeur.

On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement loign du
respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux
d'irrvrence que nous prsente le jeune ge. Au fond le respect est un
besoin pour l'enfant. Son tre moral s'en nourrit. L'enfant aspire
confusment  respecter et  admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne
tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par
notre manque de cohsion et de dfrence mutuelle, nous, les grands,
nous discrditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause
et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le
mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.

Cette triste vrit n'apparat nulle part avec plus de force que dans
les rapports entre matres et serviteurs tels que nous les avons crs.
Nos fautes sociales, notre manque de simplicit et de bont retombent
sur la tte de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui
comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de
faire perdre  ses enfants le respect pour les domestiques, qui
reprsentent dans nos maisons la catgorie des humbles. Rien n'est plus
vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les
distances, cette sorte de dlimitation des frontires sociales qui
permet  chacun de rester  sa place et d'observer la hirarchie. C'est
une bonne chose, j'en suis persuad, mais  condition de ne jamais
oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au mme titre que
nous. Vous imposez  vos domestiques des formules de langage et des
attitudes, signes extrieurs du respect qu'ils vous doivent.
Enseignez-vous aussi  vos enfants et employez-vous personnellement, des
procds qui font comprendre  vos serviteurs, que vous respectez leur
dignit individuelle comme vous dsirez qu'ils vous respectent? Vous
avez l chez tous  toute heure un excellent terrain d'tude pour vous
entraner  la pratique du respect mutuel qui est une des conditions
essentielles de la sant sociale. Je crains qu'on en profite trop peu.
Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous
n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour rsultat
supplmentaire, trs inattendu: d'avoir cultiv l'orgueil dans vos
enfants. Ces deux facteurs combins amassent de grosses difficults pour
cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous
avez fait une perte sensible le jour o vous avez, par vos habitudes et
vos pratiques, amen la diminution du respect.

Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous
travaillent  cette diminution. Partout et dans presque toutes les
classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit
dans l'enfance, un esprit de mpris rciproque. Ici, on mprise
quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; l, on mprise
quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants levs dans cet
esprit-l feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque
absolument de cette simplicit qui fait que des hommes de bonne volont
aux divers degrs d'une socit peuvent collaborer ensemble, sans tre
gns par les distances accessoires qui les sparent.

Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel
qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on lve
les enfants de telle sorte qu'ils ne vnrent qu'une seule patrie, la
leur, une seule politique, celle de leurs parents et matres, une seule
religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former
ainsi des tres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi?
Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'tend qu' ce qui nous touche ou
nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui
s'arrogent avec tant d'ingnue complaisance le titre d'coles de respect
et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la
patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre
le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial,
il est certes l'un des pires et des plus nergiques.

                   *       *       *       *       *

Si la simplicit du coeur est une condition essentielle du respect, la
simplicit de vie en est la meilleure cole. Quelle que soit votre
condition de fortune, vitez tout ce qui peut faire croire  vos enfants
qu'ils sont plus que les autres. Lors mme que votre situation vous
permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez
leur causer en excitant leur vanit. Prservez-les du malheur de jamais
croire qu'il suffise d'tre vtu avec recherche pour possder la
distinction, et surtout n'augmentez pas de gat de coeur, par leur
costume et leurs habitudes, les distances qui les sparent dj de leurs
semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous
fallait faire des efforts d'conomie pour offrir  vos enfants le
plaisir d'tre vtus avec lgance, je vous engagerais  rserver pour
une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le
voir mal rcompens. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux
l'pargner pour des besoins srieux; vous vous prparez pour plus tard
une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils
et vos filles  un genre de vie qui dpasse vos moyens et les leurs!
D'abord cela fait trs mal  la bourse; en second lieu, cela dveloppe
l'esprit du mpris au sein mme de la famille. Si vous habillez vos
enfants comme de petits seigneurs et leur donnez  croire qu'ils vous
sont suprieurs, quoi d'tonnant qu'ils finissent par vous ddaigner!
Vous aurez nourri  votre table des dclasss. Or ce genre de produit
cote fort cher et ne vaut rien.

Il y a aussi une certaine faon d'instruire les enfants qui a pour
rsultat le plus clair de les amener  mpriser leurs parents, leur
milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une
telle instruction est une calamit. Elle n'est bonne qu' produire une
lgion de mcontents qui se sparent par le coeur de leur souche, de
leur origine, de leurs affinits, de tout ce qui, en somme, fait
l'toffe premire d'un homme. Une fois dtachs de l'arbre robuste qui
les a produits, le vent de leur ambition gare les promne par la terre
comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits,
fermenter et pourrir les unes sur les autres.

La nature ne procde pas par sauts et par bonds, mais par volution
lente et sre. Imitons-la dans notre faon de prparer une carrire 
nos enfants. Ne confondons pas le progrs et l'avancement avec ces
exercices violents qu'on appelle des sauts prilleux. N'levons pas nos
enfants de telle sorte qu'ils en viennent  mpriser les travaux, les
aspirations et l'esprit de simplicit de la maison paternelle: ne les
exposons pas  la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvret,
s'ils parviennent jamais eux mmes  la fortune. Une socit est bien
malade le jour o les fils de paysans commencent  se dgoter des
champs, o les fils des matelots dsertent la mer, o les filles
d'ouvriers dans l'espoir d'tre prises pour des hritires, prfrent
marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une
socit est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres
s'applique  faire  peu prs ce que firent ses parents, mais mieux, et
visant  s'lever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en
les remplissant avec conscience[2].

  [2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en gnral, de son
    influence tonifiante sur l'ducation. Mais j'ai parl de ce sujet
    dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne 
    y renvoyer le lecteur.

                   *       *       *       *       *

L'ducation doit former des hommes libres. Si vous voulez lever vos
enfants pour la libert, levez-les simplement et ne craignez pas
surtout de nuire ainsi  leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant
a de joujoux luxueux, de ftes et de plaisirs recherchs, moins il
s'amuse. Il y a l une indication sre. Soyons sobres dans nos moyens de
rjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne crons pas  la lgre
des besoins factices. Nourriture, vtement, logement, distractions, que
tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqu que possible. Pour
rendre aux enfants la vie agrable, certains parents leur donnent des
habitudes de gourmandise et de paresse, leur font prouver des
excitations incompatibles avec leur ge, multiplient les invitations et
les spectacles. Tristes prsents que tout cela. Au lieu d'un homme libre
vous levez un esclave. Trop habitu au luxe, il s'en fatiguera, et
pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront,
il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez
peut-tre tous ensemble disposs dans les grandes occasions de la vie 
sacrifier la dignit humaine, la vrit, le devoir, par pure lchet.

levons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement;
entranons-les aux exercices fortifiants, aux privations mme. Qu'ils
soient de ceux qui soient mieux prpars  coucher sur la dure, 
supporter des fatigues, qu' savourer les plaisirs de la table et le
confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indpendants et
solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un
peu de bien-tre et qui nanmoins, plus que personne, auront la facult
d'tre heureux.

Une vie trop facile amne une sorte de lassitude dans l'nergie vitale.
On devient un blas, un dsillusionn, un jeune vieux, inamusable.
Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur
eux se sont poses, comme de tristes moisissures, les traces de nos
dcrpitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises
habitudes qu'ils ont contractes en notre compagnie. Que de retours sur
nous-mmes ces jeunesses fanes nous font faire! Que d'avertissements
gravs sur ces fronts!

Ces ombres nous disent par le contraste mme que le bonheur consiste 
tre un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions,
des besoins factices, des excitations maladives, ayant gard dans son
corps la facult de jouir de la lumire du jour, de l'air qu'on respire;
et dans son coeur, la capacit d'aimer et d'prouver avec puissance tout
ce qui est gnreux, simple et beau.

                   *       *       *       *       *

La vie factice engendre la pense factice et la parole mal assure. Des
habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la
ralit amnent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice
d'esclave, le refuge des lches et des mous. Quiconque est libre et
ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants
l'heureuse hardiesse de tout dire sans mcher leurs paroles! Que fait-on
d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractres, en vue de
l'uniformit qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser
avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle
inconvenance, quelle rusticit!--Oh! l'atroce ducation que celle qui
consiste  perptuellement touffer en chacun de nous la seule chose qui
lui donne sa raison d'tre. De combien de meurtres d'mes nous nous
rendons coupables! Les unes sont assommes  coups de crosse, les autres
doucement touffes entre deux dredons! Tout conspire contre les
caractres indpendants. Petit, on dsire nous voir comme des images ou
des poupes; grands, on nous aime  condition que nous soyons comme tout
le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connat tous. C'est
pour cela que le manque d'originalit et d'initiative nous a gagns et
que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre
vie. La vrit nous affranchira: apprenons  nos enfants  tre
eux-mmes,  donner leur son, sans flure ni sourdine. Faisons-leur de
la loyaut un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu
qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mrite d'avoir t mchants 
visage dcouvert.

                   *       *       *       *       *

 la franchise associons la navet dans notre sollicitude d'ducateurs.
Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si
gracieuse et si bienfaisante, tous les gards possibles. Ne
l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare
qu'elle revienne jamais. La navet n'est pas seulement la soeur de la
vrit, la gardienne des qualits propres de chacun, elle est encore une
grande puissance ducatrice et rvlatrice. Je vois autour de nous trop
de gens soi-disant positifs, qui sont arms de lunettes terrifiantes et
de grands ciseaux pour dnicher les choses naves et leur rogner les
ailes. Ils extirpent la navet de la vie, de la pense, de l'ducation
et la poursuivent mme jusqu'aux rgions du rve. Sous prtexte de faire
de leurs enfants des hommes, ils les empchent d'tre des enfants, comme
si, avant les fruits mrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs,
les parfums, les chants, la ferie du printemps.

Je demande grce pour tout ce qui est naf et simple, non seulement pour
ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des ttes boucles,
mais aussi pour la lgende, la nave chanson, les rcits du monde des
merveilles et du mystre. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la
premire forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un
oiseau priv d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de
lui garder la facult de s'lever au-dessus du terre  terre et
d'apprcier plus tard ces pieux et touchants symboles des ges disparus,
o la vrit humaine a trouv des expressions que notre aride logique ne
remplacera jamais.




XIV

Conclusion.


Je pense avoir suffisamment indiqu l'esprit et les manifestations de la
vie simple pour faire entrevoir qu'il y a l tout un monde oubli de
force et de beaut. Ceux-l pourraient en faire la conqute qui auraient
l'nergie suffisante pour se dtacher des inutilits funestes dont notre
existence est embarrasse. Ils ne tarderaient pas  s'apercevoir que, en
renonant  quelques satisfactions de surface,  quelques ambitions
puriles, on augmente sa facult d'tre heureux et son pouvoir pour la
justice. Ces rsultats portent autant sur la vie prive que sur la vie
publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance
fivreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos
dsirs le but de notre activit, en revenant aux gots modestes,  la
vie vraie, nous travaillerions  consolider la famille. Un autre esprit
soufflerait dans nos maisons, crant des moeurs nouvelles et un milieu
plus favorable  l'ducation de l'enfance. Peu  peu nos jeunes gens et
nos jeunes filles se sentiraient dirigs vers un idal plus lev et en
mme temps plus ralisable. Cette transformation intrieure exercerait 
la longue son influence sur l'esprit public. De mme que la solidit
d'un mur dpend du grain des pierres et du degr de consistance du
ciment qui les agglutine, de mme l'nergie de la vie publique dpend de
la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohsion. Le
grand desideratum de notre poque est la culture de l'lment social qui
est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la socit
nous ramne  cet lment. En le ngligeant nous sommes exposs  perdre
le bnfice du progrs et mme  faire tourner contre nous les efforts
les plus persvrants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionn,
s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur,  quoi servent les engins
dont il dispose?  empirer par leurs qualits mme les fautes de celui
qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la
grande machine moderne sont infiniment dlicats. La malveillance,
l'impritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement
redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la
socit d'autrefois. Il nous faut donc veiller  la qualit de
l'individu appel, dans une mesure quelconque,  contribuer au
fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit  la fois solide
et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: tre soi-mme et
fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous
l'influence de cette loi, qui est la mme pour tous et  laquelle chacun
doit ramener ses actions; car nos intrts essentiels ne sont point
contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicit
nous arriverions donc  donner  la vie publique une plus forte
cohsion.

Les phnomnes de dcomposition et de dlabrement que nous y remarquons
se ramnent tous  la mme cause: manque de solidit et manque de
cohsion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits
intrts de caste, de coterie, de clocher, l'pre recherche du bien-tre
personnel, sont contraires au bien social, et, par une consquence
fatale, dtruisent le bonheur de l'individu. Une socit dans laquelle
chacun n'est proccup que de son bien-tre individuel est le dsordre
organis. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irrductibles
de nos gosmes intransigeants.

Nous ressemblons trop  ces gens qui ne se rclament de leur famille que
pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur.  tous
les degrs de l'chelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous
nous prtendons tous cranciers, personne ne se reconnat dbiteur. Nos
rapports avec nos concitoyens consistent  les inviter, sur un ton
aimable ou arrogant,  s'acquitter envers nous de leurs dettes. On
n'arrive  rien de bon avec cet esprit-l. Car au fond c'est l'esprit du
privilge, cet ternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse
renaissant  une entente fraternelle.

                   *       *       *       *       *

Dans une confrence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation
est une famille spirituelle, et il ajoutait: L'essence d'une nation
est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi
que tous aient oubli bien des choses. Il importe de savoir ce qu'il
faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le pass
mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos
mmoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus
lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualit
accessoire, qui est d'tre un personnage, cultivateur, industriel,
lettr, fonctionnaire, proltaire, bourgeois, ou encore un sectaire
politique ou religieux; mais sa qualit essentielle, qui est d'tre un
enfant du pays et un homme, se trouve relgue dans l'ombre. C'est 
peine s'il en garde une notion thorique. Il en rsulte que ce qui nous
occupe et nous dicte nos actions est prcisment ce qui nous spare des
autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui
est comme l'me d'un peuple.

Il en rsulte encore que nous entretenons de prfrence les mauvais
souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes anims de l'esprit
particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns
les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans rveiller le sentiment de
leurs divisions et de leurs rivalits. Lentement il s'amasse ainsi dans
leur souvenir une provision de mauvaise volont rciproque, de mfiance,
de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses consquences.

Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il
faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes
nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme
on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus
lev se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons
souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions
aimables; en lui pargnant les procds dont il est oblig de dire
malgr lui, la haine au coeur: cela, je ne l'oublierai jamais!

L'esprit de simplicit est un bien grand magicien. Il corrige les
asprits, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les
abmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revt
dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous parat plus
admirable que lorsqu'il se fait jour  travers les barrires fatales des
situations, des intrts, des prjugs, triomphant des pires obstacles,
permettant  ceux que tout semble sparer, de s'entendre, de s'estimer,
de s'aimer. Voil le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-l que
se btit un peuple.




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages
     I.--La vie complique                                             3
    II.--L'esprit de simplicit                                       23
   III.--La pense simple                                             35
    IV.--La parole simple                                             39
     V.--Le devoir simple                                             79
    VI.--Les besoins simples                                         103
   VII.--Le plaisir simple                                           121
  VIII.--L'esprit mercenaire et la simplicit                        145
    IX.--La rclame et le bien ignor                                167
     X.--Mondanit et vie d'intrieur                                101
    XI.--La beaut simple                                            209
   XII.--L'orgueil et la simplicit dans les rapports sociaux        227
  XIII.--L'ducation pour la simplicit                              251
   XIV.--Conclusion                                                  281


145-08.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P2-08.






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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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