The Project Gutenberg EBook of Dernires Annes de la Cour de Lunville, by 
Gaston Maugras

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Title: Dernires Annes de la Cour de Lunville
       Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Author: Gaston Maugras

Release Date: November 27, 2013 [EBook #44300]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.

Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine sont
marqus =ainsi=.

Quelques rfrences relatives  la Bibliothque Nationale, ou aux
Archives Nationales, en exposant dans l'original, ont t mis en
accolade dans cette version lectronique.




    DERNIRES ANNES
    DE LA
    COUR DE LUNVILLE




DU MME AUTEUR


  =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime,
    leurs amis  et leur temps._ 8e dition. Un volume in-8
    avec des gravures hors texte et un portrait en
    hliogravure                                              7 fr. 50

  =La Disgrce du duc et de la duchesse de Choiseul.= _La
     vie  Chanteloup, le retour  Paris, la mort._ 5e
     dition. Un volume in-8 avec gravures et portrait       7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV.= 10e
     dition. Un vol. in-8 avec un portrait
     (_Couronn par l'Acadmie franaise, prix Guizot._)      7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette.= 7e
    dition. Un vol. in-8                                    7 fr. 50
    (_Couronn par l'Acadmie franaise, prix Guizot._)

  =Les Demoiselles de Verrires.= Nouvelle dition. Un
    vol. in-16 avec deux portraits                            3 fr. 50

  =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et
    le Duc de Chartres._ 2e dition. In-8 avec portrait      1 fr. 50

  =La Cour de Lunville au dix-huitime sicle.= 11e
    dition. Un volume in-8 avec une hliogravure            7 fr. 50

  =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (puis.)                1 vol.

  =Trois mois  la cour de Frdric.= (puis.)                 1 vol.

  =Les Comdiens hors la loi.= (puis.)                        1 vol.

  =La Duchesse de Choiseul.= (puis.)                          1 vol.

  =Journal d'un tudiant pendant la Rvolution.= (puis.)      1 vol.

  =L'Abb F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise._         2 vol.

  =La Jeunesse de Madame d'pinay.= (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise._         1 vol.

  =Les Dernires Annes de Madame d'pinay.= (En collaboration
    avec Lucien Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise._    1 vol.

  =La Vie intime de Voltaire aux Dlices et  Ferney.= (En
    collaboration avec Lucien Perey.)                           1 vol.


_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:

    =La Marquise de Boufflers.=


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--8734.

[Illustration: Frontispiece]




    DERNIRES ANNES
    DE LA
    COUR DE LUNVILLE

    Mme DE BOUFFLERS
    SES ENFANTS ET SES AMIS

    PAR
    GASTON MAUGRAS

    Huitime dition

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE PLON
    PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
    8, RUE GARANCIRE--6e

    1906




Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.


Published 6 June 1906.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.




AVERTISSEMENT


Ce volume a d'abord paru en librairie sous le titre de _Dernires
annes du roi Stanislas_. Ce titre a veill les susceptibilits,
d'ailleurs lgitimes, d'un historien de Nancy, M. Pierre Boy, qui a
publi _les Derniers moments du roi Stanislas_ et qui depuis de
longues annes consacre ses recherches  l'histoire complte et
dfinitive du roi de Pologne. Comme nous ne voulons  aucun degr nous
donner mme l'apparence d'un procd peu amical vis--vis d'un
confrre, que Stanislas n'est nullement, en somme, le hros de notre
rcit, et que nous ne nous occupons de lui que trs accessoirement,
nous avons adopt un nouveau titre, beaucoup mieux appropri  l'objet
de notre travail.

Nous n'avons eu en effet d'autre ambition que de suivre Mme de
Boufflers  la cour de Lunville de 1750  1766 et de faire revivre
cette spirituelle figure au milieu de son cortge de parents et
d'amis. C'est tout spcialement ce petit groupe de physionomies
curieuses et caractristiques que nous nous sommes efforc de
reconstituer en les plaant dans le cadre o elles ont vcu.

       *       *       *       *       *

Comme nous le disions dj en tte de notre premier volume sur _la
Cour de Lunville_, nous avons vit autant que possible au cours de
notre rcit les renvois et les notes; notre travail en effet n'est pas
un travail d'rudition; nous n'avons pas voulu fatiguer le lecteur ni
nous donner, par l'talage d'un imposant appareil, l'apparence de
prtentions dplaces. Mais nos lecteurs trouveront ci-dessous la
liste des principaux ouvrages auxquels nous avons eu le plus
frquemment recours.

Avant tout, nous tenons  rendre hommage aux savants travaux de M.
Pierre Boy, qui nous ont t trs prcieux. En voici la liste:

   _La Cour de Lunville en 1748 et 1749, ou Voltaire chez le roi
     Stanislas._ Nancy, 1891.
   _Le Budget de la province de Lorraine et Barrois sous le rgne
     nominal de Stanislas (1733-1766)._ Nancy, 1896.
   _Les Derniers moments du roi Stanislas._ Nancy, 1898.
   _Un Roi de Pologne et la couronne ducale de Lorraine. Stanislas
     Leszczynski et le Troisime trait de Vienne._ Paris,
     Berger-Levrault et Cie, 1898. (_Couronn par l'Acadmie
     franaise._)
   _Les Travaux publics et le rgime des corves en Lorraine au
     dix-huitime sicle._ Paris, Berger-Levrault et Cie, 1900.
   _La Lorraine commerante sous le rgne nominal de Stanislas
     (1737-1766)._ Nancy, Sidot frres, 1899.
   _La Lorraine industrielle sous le rgne nominal de Stanislas
     (1736-1766)._ Nancy, Sidot frres, 1900.
   _Lettres indites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, 
     Marie Leszczynska (1754-1766)._ Paris, Berger-Levrault et Cie,
     1901.
   _Les Salines et le sel en Lorraine au dix-huitime sicle._
     Paris, Berger-Levrault et Cie, 1904.
   _loge historique du chevalier de Solignac, premier secrtaire
     perptuel de l'Acadmie de Stanislas (1684-1773)._ Nancy,
     Berger-Levrault et Cie, 1905[1].

  [1] M. Boy a encore publi rcemment _la Querelle des vingtimes
  en Lorraine. L'exil et le retour de M. de Chteaufort_. Nancy,
  1906. Mais nous n'avons pas eu connaissance de ce travail.

Aprs les ouvrages de M. Boy nous citerons galement avec gratitude:

   _Relation des derniers moments et des funrailles de Stanislas_,
   par M. Louis LALLEMENT (1855).
   _Le Trictrac de Stanislas_, par le mme (1862).
   _Le Chteau de Lunville_, par M. JOLY (1859).
   _Mesdames  Plombires_, par M. BARTHLEMY (1868).
   _Le tour du Bain  Plombires_, par M. DUHAMEL (1870).
   _Palissot et les philosophes_, par M. MEAUME (1863).
   _La dernire maladie de Stanislas_, par M. SAUCEROTTE (1864),
     etc.
   _La Mre du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME (1885).

Toutes ces intressantes tudes nous ont surtout servi pour les
chapitres III, VIII, IX, XVI, XXI, XXV et XXVI du prsent volume.

_Journal de la Socit d'archologie lorraine_

   1853.--Lettre de la reine Marie Leczinska au prsident Hnault,
   par M. Gabriel DE VIGAN.
   _Relation de la mort de Stanislas_, par M. Louis LALLEMENT.
   1860.--_Dpart de la famille ducale_, par M. Louis LALLEMENT.
   1861.--Notes sur Hr et Lamour, par M. Louis LALLEMENT.
   _Le Chteau d'Einville_, par M. A. JOLY.
   1863.--_Les Htelleries du vieux Nancy_, par M. MOUGENOT.
   1866.--_Lamour_, par M. MEAUME.
   1867.--Vers  Stanislas.
   1871.--_Saint-Lambert au Pre-Lachaise._
   1874.--_Les chanoinesses de Poussay._

_Prcis des travaux de la Socit royale des sciences._

   1833.--_Saint-Lambert_, par M. GUERRIER DE DUMAST.

_Mmoires de la Socit royale des sciences._

   1837.--Notice sur Devaux, par GUIBAL.

_Mmoires de l'Acadmie de Stanislas._

   1866.--_Opuscules indits de Stanislas_, par M. Louis LACROIX.
   1874.--_tude sur Saint-Lambert_, par M. PIERROT.
   1881.--_Mme de Graffigny_, par M. DE GUERLE.
   1885.--_Le Chevalier de Boufflers_, par M. DRUON.

_Bulletin de la Socit d'archologie lorraine._

   1852.--_Le Chteau de la Malgrange_, par M. Louis LALLEMENT.

_Mmoires de la Socit d'archologie lorraine._

   1864.--_Cyffl, sculpteur du roi de Pologne_, par M. Alexandre
   JOLY.
   1875.--_L'Office du roi de Pologne_, par M. RENAUD.

Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu galement recours sont:

   _Voyage de Mesdames en Lorraine._ (Bibl. Nat. L{b} 38 (Rserve),
     879.)
   _Voyage de Mesdames  Plombires (1761)._ (L{b} 38, 878).
   _Voyage de Mesdames de France en Lorraine en 1762._ (L{b} 38,
     886.)
   _Mmoires de Mme du Hausset._
   _Mmoires du prince de Beauvau._
   Prsident DE BROSSES, _Lettres sur l'Italie_.
   Dictionnaire de JAL.
   MICHEL, _Biographie lorraine_.
   SOLIGNAC, _loge historique de Stanislas_.
   TRESSAN, _Portrait historique de Stanislas_.
   AUBERT (Antoine), _Vie de Stanislas_.
   _Les caveaux de N.-D. de Bonsecours_, 1869.
   _La Cour du roi Stanislas et la Lorraine en 1748_, par
     D'ALEMBERT, in-12, 1867.
   _Du reproche de vandalisme adress de nos jours  Stanislas_, par
     Louis LALLEMENT, in-8, 1850.
   _Plerinages en Lorraine_, par la comtesse DE COLLMAR. Nancy,
     1845.
   _Esquisse d'un voyage de Nancy  Bourbonne._ Nancy, 1846.
   _Histoire de la runion de la Lorraine  la France_, par le comte
     D'HAUSSONVILLE, 4 vol. Michel Lvy, 1860.
   _Voltaire et la Socit au dix-huitime sicle_, par
     DESNOIRETERRES, 8 vol. Paris, Didier, 1871.
   _Mmoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Bthune et Plon,
     1838.
   VOLTAIRE ET MADAME DU CHTELET, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
     1820.
   _OEuvres compltes de Voltaire._ Edition Garnier.
   _Lettres de Madame du Chtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
     1878.
   _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
     DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.
   _Souvenirs de la marchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
     Techener, 1872.
   _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
     Paris, Lahure, 1855.
   _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
     Boufflers._ Paris, Plon, 1855.
   _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
     1774.
   _Le Royaume de la rue Saint-Honor_, par le marquis Pierre DE
     SGUR. Paris, Calmann Lvy, 1896.
   _Le Chteau de Lunville_, par A. JOLY. Paris, 1859.
   _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
     par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lvy, 1877.
   _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.
   _Mmoires du duc de Richelieu._
   _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.
   _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, DE COLL, de D'ARGENSON.
   _Mmoires de Bachaumont._
   _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.
   _OEuvres compltes_ de SAINT-LAMBERT;
              --       de BOUFFLERS;
              --       de PALISSOT;
              --       de TRESSAN;
              --       de MONCRIF;
              --       de MARMONTEL;
              --       de VOISENON;
              --       de CHAMFORT, etc., etc.




DERNIRES ANNES DE LA COUR DE LUNVILLE




CHAPITRE PREMIER

1750

  La Cour de Lunville en 1750.--Le carnaval.--Fte  la
    _Mission_.--La socit de Mme de Boufflers.--Le comte de
    Bercheny et sa famille.


Aprs les vnements tragiques survenus  Lunville dans les derniers
jours de l'anne 1749, la cour resta morne et dsempare et pendant
quelque temps sous une impression de tristesse que rien ne pouvait
dissiper[2]. Tous les esprits taient hants de pnibles souvenirs et
le Roi plus que tout autre se montrait inconsolable. La mort de Mme du
Chtelet et le dpart de Voltaire le privaient de ses plaisirs les
plus vifs, du charme qu'il trouvait dans un commerce journalier avec
des esprits suprieurs, minemment aimables et distingus.

  [2] Voir _la Cour de Lunville au XVIIIe sicle_, par G.
  MAUGRAS.--Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1904. 11e dition.

Dans son chagrin profond Stanislas s'isolait et fuyait ses courtisans
les plus chers; il ne voulait plus d'autre socit que son chien
Griffon, son singe, et le cher Bb dont les facties de mauvais got
avaient seules encore le don de le distraire.

C'est alors qu'on composa ce distique railleur:

    Voil les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain,
    Griffon, son chien, son singe, avec Bb, son nain.

Mais un monarque n'est pas fait pour s'terniser dans la douleur, il
fallait ragir.

Tout le monde donc  la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et
le dtourner de ses penses amres; Mme de Boufflers plus que tout
autre cherche  l'amuser et, bien qu'elle soit elle-mme assombrie par
la perte d'une amie trs chre, elle fait violence  ses sentiments
intimes.

Bientt la vie reprend son cours et dans le dsir de lutter contre des
tristesses trop lgitimes, on se laisse presque emporter au del du
but; il semble qu'une vritable rage de plaisirs se soit empare 
cette poque de la cour de Lorraine.

A Lunville,  Nancy,  Commercy,  la Malgrange, partout o rside le
roi, on n'entend parler que de ftes et de rjouissances de toutes
sortes. Le carnaval de 1750 est particulirement brillant.

Stanislas s'est install  Nancy,  l'Intendance, et il s'est fait
accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemble,
redoute, comdie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle,
et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la _Servante
justifie_ et _Cnie_, la pice nouvelle que Mme de Graffigny vient de
faire reprsenter  Paris avec un succs tourdissant. Bb danse deux
fois sur le thtre, et il est couvert d'applaudissements.

Lunville n'est pas moins bien partage. Stanislas y fait venir les
comdiens italiens appels bouffons; le 18 mai ils donnent devant le
Roi _le Joueur_ et la _Serva padrona_. Les deux principaux interprtes
sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mrites rciproques
soulvent des discussions sans nombre.

Les soupers, les bals masqus, les reprsentations dramatiques se
succdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute
l'ancienne troupe de qualit qui, sous la direction de Voltaire, a
si bien interprt autrefois les pices du rpertoire, est de nouveau
mise en rquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-mme qui
paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle
dirige les rptitions avec un zle que rien ne peut lasser, mais elle
monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de
son jeu. Sous sa direction on joue _les Femmes savantes_, _Nanine_,
_la Femme qui a raison_, _le Double Veuvage_, etc., etc. On peut se
croire revenu aux plus beaux jours de l'anne 1749.

L'arrive  Lunville de quelques animaux tranges et presque inconnus
dans la rgion vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses
courtisans vont visiter une mnagerie installe sur une des places de
la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un
industriel promne de ville en ville. Mais l'animal qui soulve la
plus vive curiosit est un rhinocros femelle, g de dix mois, qui
 tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.

Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de
distraire le monarque; le Pre de Menoux revendique sa part dans ce
rle flatteur et il ne dploie pas moins de zle que la favorite.

De tous temps, du reste, l'habile jsuite et ses confrres de Nancy
ont saisi toutes les occasions de faire leur cour au prince, et lors
de ses sjours  la Malgrange, ils se sont toujours efforcs de
l'attirer  la _Mission_ et de le charmer par des reprsentations
dramatiques, des chants, des repas somptueux, voire mme des
illuminations et des feux d'artifice.

En 1750, le Pre de Menoux dcide d'riger dans la salle basse du
couvent un buste en marbre de son pnitent et bienfaiteur.
Naturellement l'inauguration de ce buste sert de prtexte  une grande
fte. Non seulement Stanislas daigne l'honorer de sa prsence, mais il
pousse la condescendance jusqu' prsider la table des Rvrends
Pres.

L'occasion tait belle pour accabler le monarque de compliments
hyperboliques et l'on n'y manqua pas.

Avant le dner, le Pre Leslie rcite une ode de sa composition o il
rappelle habilement tous les bienfaits que la Lorraine doit au roi
de Pologne. La pice est pitoyable et d'une longueur dmesure, mais
il serait cependant dommage de n'en pas citer quelques strophes, quand
ce ne serait que pour montrer jusqu' quel degr peut aller la
flagornerie humaine.

    Ainsi Rome, en Hros fconde,
    Dans ses Temples, sur ses Autels,
    Jadis pour l'exemple du monde
    Consacrait leurs traits immortels.
    Des Grands Hommes, des vrais Monarques,
    Ces monuments vainqueurs des Parques
    Rappeloient les noms, les vertus.
    A ces hroques modles
    L'univers dut les Marc-Aurles,
    Les Antonins et les Titus.

    Telle, d'un Hros sage et juste,
    De sicle en sicle la bont,
    Revivant dans ce marbre auguste,
    Instruira la postrit.
    L les Grands apprendront  l'tre,
    Les Peuples  les reconnotre,
    A les juger par leurs bienfaits,
    A n'apprcier leur mrite,
    Ni par leur rang, ni par leur suite,
    Mais par les heureux qu'ils ont faits.

    Marbre chri, durable Image
    D'un Prince mieux peint dans nos coeurs,
    Avec son Portrait, d'ge en ge,
    Transmets ses sentimens, ses moeurs,
    Ses vertus, son esprit sublime,
    Son coeur vrai, tendre, magnanime,
    Son air, ses grces, sa bont.
    Que leur alliance adorable
    Offre l'homme le plus aimable
    Dans le Roi le plus respect!

    Qu'il vive, Grand Dieu, pour ta gloire,
    Ce Roi donn pour ton amour,
    Qu'il vive autant que la mmoire
    De ses bienfaits en ce sjour!
    Conserve pour nous, pour toi-mme,
    A l'tat un Matre qui l'aime,
    Aux Autels l'appui de la Foi,
    Aux malheureux un tendre pre,
    Aux Beaux-Arts un dieu tutlaire,
    A tous ses sujets un bon Roi!

    LESLIE, J.

Quand les applaudissements que mritait un si remarquable morceau se
furent un peu calms, le buste du Roi fut couronn de lauriers par le
Pre de Menoux lui-mme et orn de rubans de diverses couleurs. Au
dessert, le Rvrend dbita un dialogue de circonstance dont les
principaux traits se rapportaient  la statue; puis on rcita des
compliments, des vers, des stances; enfin un Jsuite dou d'une belle
voix chanta une petite chanson paysanne o, sous une forme familire,
l'on rappelait tous les bienfaits du Roi; le refrain tait repris en
choeur par toute l'assistance.

Pendant que les excellents Pres chantaient ses louanges  tue-tte,
Stanislas se pmait d'aise et il ne cessait de s'extasier sur le bon
got de ses htes et leur esprit d'-propos.

Des illuminations et un brillant feu d'artifice terminrent dignement
cette belle fte. Le Roi se retira ravi.

Avant de continuer notre rcit et pour la clart des vnements qui
vont suivre, il nous parat utile de tracer une lgre esquisse de la
Cour en 1750. Rappelons rapidement quels en sont les principaux
personnages, ceux qui gravitent autour du Roi et de la favorite; nous
dirons aussi quelques mots des nouveaux venus, de ceux que les hasards
des circonstances vont appeler  y jouer un rle.

Les familiers du chteau sont toujours les mmes et nous les
connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de
Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizire, le
comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Luc, le marquis du
Chtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Pre de Menoux, M. et
Mme Hr, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la
famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers rgne
plus que jamais sur le coeur du vieux Roi et le retour de ses parents
en Lorraine n'a fait qu'accrotre son crdit[3]. Depuis que le prince
et la princesse de Craon sont installs dans leur royale rsidence
d'Harou, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur
fasse. Il va les voir, il les attire  Lunville, il parat trouver
dans leur socit un charme infini[4]. M. et Mme de Craon n'ignorent
nullement le rle que remplit leur fille auprs de Stanislas, mais ils
ne paraissent s'en soucier en aucune faon; ils viennent sans cesse 
la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement  leur aise qu'il est
possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs,
du crdit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les moeurs du temps.

  [3] Comme nous l'avons vu dans notre prcdent volume, le prince
  et la princesse de Craon taient revenus en Lorraine en 1749,
  abandonnant leur vice-royaut de Toscane, pour prendre enfin un
  repos bien gagn.

  Bien que les Lorrains fussent dtests en Toscane, M. et Mme de
  Craon avaient su, par leurs qualits personnelles, s'y crer une
  haute situation. Ils y tenaient un grand tat de maison; la
  princesse recevait beaucoup, et malgr son ge, elle tait encore
  si belle que le prsident des Brosses pouvait crire: Quoiqu'elle
  soit grand'mre d'ancienne date, en vrit, je crois qu'en cas de
  besoin, je ferais bien encore avec elle le petit duc de Lorraine.

  Si les Toscans n'aimaient pas les Lorrains, ils dtestaient encore
  plus les Espagnols. Un homme de beaucoup d'esprit, raconte encore
  de Brosses, me disait l'autre jour qu'il prfrait les Lorrains
  aux Espagnols, parce que, dit-il, les premiers m'teront bien
  jusqu' ma chemise, mais ils me laisseront ma peau (c'est -dire
  ma libert de penser), que m'arracheront les seconds, en ne me
  laissant pas le reste.

  [4] Comme bien des grands seigneurs de son poque, le prince de
  Craon tait un lettr et ses souvenirs classiques lui revenaient
  avec -propos. Se promenant un jour avec Stanislas au bois de
  Haye, il s'tonna des travaux immenses qu'on y excutait pour
  combler les deux fonds, et il cita aussitt au Roi ce passage
  d'Horace:

    Valet ima summis mutare.

    (Liv. 1, Od. 28.)

  Stanislas charm s'cria qu'il fallait lever une colonne sur le
  chemin et y graver ce passage.

La marquise n'a pas seulement auprs d'elle son pre et sa mre; son
frre, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine
depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus  Versailles
que les sjours strictement obligatoires. Les soeurs de Mme de
Boufflers, la marchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle
comtesse de Bassompierre, ses nices de Cambis et de Chimay, sont
galement presque toujours  Lunville ou  Harou, tant et si bien
que la famille de la favorite finit par former la socit presque
exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte
jamais sa soeur et elle jouit galement de la plus grande faveur. Bien
que d'une sant dlicate qui l'oblige  de grands mnagements, elle
supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande
galit d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner  tous les membres de cette heureuse
famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu
des besoins d'argent, le Roi lui acheta son htel de Nancy pour 70,000
livres; tel tait du moins le prix port sur le contrat; mais le
prince reut de la main  la main une somme supplmentaire de 60,000
livres.

Contrairement aux usages de l'poque, la marquise n'a pas consenti 
se sparer de ses enfants; elle les a gards prs d'elle et elle se
montre excellente mre, trs tendre, trs attentive. Bien qu'encore
fort jeunes, ils commencent  se montrer  la Cour et on les voit peu
 peu figurer dans toutes les runions intimes. Stanislas, avec sa
bont ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La
gat et la gentillesse de la divine mignonne, surnom flatteur que
les courtisans ont dcern  Mlle de Boufflers, sont particulirement
apprcies.

Si le crdit de la favorite n'a pas diminu, celui de son ancien
ennemi, le Pre de Menoux, n'a pas subi non plus d'altration, et il
brille toujours du mme clat.

Cependant la situation rciproque des deux adversaires a subi des
modifications profondes. Aprs bien des pripties, bien des luttes
piques, le jsuite et la matresse, se voyant impuissants  s'vincer
l'un l'autre, ont fini par o ils auraient d commencer, par vivre 
peu prs d'accord, chacun se bornant  sa spcialit et restant
jalousement cantonn sur son terrain. Le jsuite, satisfait de
conserver son influence, ne cherche plus  en abuser et il ne prtend
plus  l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la
laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise,
de son ct, toujours fine et habile, vite avec soin des querelles
qui pourraient lui coter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en
effet, il montre un dtachement de plus en plus marqu pour les biens
terrestres; par contre il parat s'attacher davantage aux rcompenses
futures. Le rle du confesseur est donc devenu plus facile  mesure
que celui de la matresse devient plus dlicat.

La vie de la Cour n'a pas chang; dans la journe on chasse, on se
promne, on sort  cheval ou en carrosse, on consacre des heures
entires au trictrac,  la comte; la marquise peint ou joue de la
harpe devant le Roi; on assiste  des concerts,  des reprsentations
dramatiques. Le soir on se runit, comme par le pass, chez la
favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime 
tort et  travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les
heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes,
se retire dans ses appartements.

Stanislas continue  avoir une grande reprsentation et les deux
millions qu'il reoit de la France y suffisent  peine. Chaque mois M.
de la Galaizire fait payer au trsorier du Roi, M. Alliot, 166,666
livres.

La dpense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les
suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'curie, la
musique, la vnerie, les btiments, les aumnes, les pensions, en un
mot toutes les dpenses ordinaires, s'lve  140,000 livres.

Depuis la mort de la Reine, la bouche a considrablement augment. La
table, qui n'tait autrefois que de seize couverts, est maintenant de
vingt-cinq. Aussi la dpense monte-t-elle, non compris le vin et le
gibier,  plus de 30,000 livres par mois.

Si Mme de Boufflers n'a presque pas chang au physique, elle n'a pas
davantage chang au moral; son coeur est toujours aussi jeune, il
prouve le mme besoin d'aimer, et moins que jamais il peut
s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhmar, aprs tant
d'autres, a t oubli. La marquise s'est prise d'une belle passion
pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour,
aimable, spirituel et du meilleur ton; il est aussi connu par la
noblesse de son caractre que par les grces qui accompagnent ses
actions; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux lu. Il semble
mme que son rgne ait t moins phmre que celui de ses
prdcesseurs.

Mais l'amour dans le coeur de l'aimable femme ne fait pas de tort 
l'amiti; elle est reste fidle  ses vieux amis: Panpan et l'abb
Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de
jour o elle ne passe avec eux de longues heures.

Quant  Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; aprs la mort de Mme
du Chtelet, il a fui Lunville et il n'y revient plus qu' d'assez
rares intervalles. C'est  Nancy qu'il a tabli sa rsidence; mais
comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui parat
un champ bien restreint pour ses mrites, il se rend frquemment 
Paris, o ses tristes aventures lui ont attir plus de rputation que
ses meilleurs pomes. Il est accueilli d'abord avec curiosit, puis
bientt recherch par toute la socit. Nous l'y retrouverons dans
quelques annes.

La marquise n'a pas renonc  ses gots littraires, elle taquine
toujours la muse et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans
ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mrite. Mais
combien diffrentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle
soit dj arrive  l'heure du dsenchantement, et que, l'ge aidant,
elle commence  mieux comprendre la vanit des choses de ce monde. La
mort de sa meilleure amie a t pour elle un grand enseignement, elle
en a gard au coeur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgr
elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre
1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce
changement d'ides et ses posies fugitives, autrefois si mordantes et
si gaies, sont agrmentes d'une pointe de philosophie morose qui,
loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable
saveur.

Elle se laisse aller sans cesse  de mlancoliques rflexions.
N'crit-elle pas un jour cette chanson dsabuse:

CHANSON

AIR: _Votre coeur aimable_.

    L'homme est n pour la tristesse,
    Son tat est la douleur.
    Esclaves de la faiblesse,
    Tyranniss par l'erreur,
    Nous nous garons sans cesse
    Pour arriver au malheur.

La vanit de la vie et des biens de ce monde est devenue le thme
ordinaire de ses mditations. C'est une pense dsesprante qui la
hante et qu'on retrouve  chaque instant sous sa plume:

CHANSON

AIR: _Quand vous entendrez le doux zphyr_.

            Pour un instant,
          On sort du nant,
    Et ds qu'on vit, on est las de vivre;
            On hait son sort
          Et l'on craint la mort
          Sans estimer la vie.

            Dieu tout-puissant,
          Qu'on dit bienfaisant,
    Tous les mortels pleurent de vos prsents;
            Et soit qu'ils meurent
            Ou qu'ils demeurent
          Tous sont mcontents.

            Rien n'est un bien,
          Le pass n'est rien,
    Et le prsent passe comme un songe;
            De l'avenir
          Ne crois pas jouir,
        L'espoir est un mensonge.

Panpan, lui non plus, n'a pas renonc au culte des muses, mais quand
il rime, c'est toujours en l'honneur de la divine marquise. Chaque
anne il compose pour sa fte un bouquet qu'il vient lui dbiter en
grande crmonie. En 1750, il crit pour elle ce couplet:

SUR L'AIR: _Ton humeur, Catherine_.

    C'est votre fte, Thmire.
    Pourquoi cet air glacial?
    Tout reconnat votre empire,
    L'amour mme est mon rival.
    Ce dieu, malgr cette mine
    Dont sont obscurcis vos traits,
    Ce dieu qui vous examine
    Applaudit  vos attraits.

    Il arrive,  tire d'ailes,
    Chmer ce jour avec nous;
    Il rit, vous voyant si belle,
    Son triomphe en est plus doux.
    Sur nous sa victoire est sre.
    Il vous donne, au lieu de fleurs,
    De sa mre la ceinture,
    Son carquois et tous les coeurs.

Le cher abb Porquet, toujours jeune et smillant, n'entend pas tre
en reste de galanterie: lui aussi consacre ses loisirs  dcocher
d'aimables flatteries  la mre de son lve:

    D'gl sur tous les coeurs si l'empire s'tend,
            Dit un jour la reine de Gnide,
            C'est de moi seule qu'il dpend;
            Qu'on la regarde et qu'on dcide.
    C'est, rpliqua Minerve, un effet de mes soins;
          Qu'on l'coute et puis qu'on prononce.
            Du dbat les Grces tmoins
    Aux deux divinits firent cette rponse:
    Desses, terminez des discours superflus;
    gl vous doit beaucoup, mais nous doit encore plus;
    Tout ce qu'en sa faveur votre amour n'a pu faire,
        A vos bienfaits nous l'avons ajout;
    Vous donnez, il est vrai, l'esprit et la beaut,
        Mais c'est par nous que vos dons savent plaire.

Panpan et Porquet ne sont pas les seuls  chanter la grce souveraine
et l'irrsistible charme de Mme de Boufflers. La divine marquise est
l'unique et ternel sujet des potes de la cour.

L'un d'eux lui adresse ce songe:

_A Mme de Boufflers_

    Dans mon sommeil j'ai cru suivre les traces
    D'un jeune enfant aux rives de Paphos;
    Il m'a conduit dans le Temple des Grces,
    Et sur l'Autel il a grav ces mots:

    gl parot, c'est assez, elle enchante,
    Sur le secours de ses heureux talens;
    En l'coutant on dit: Qu'elle est charmante!
    Elle a de trop tous les traits du Printemps.

    gl ne veut ni briller ni sduire
    Par son esprit, par toute sa gat;
    Elle vous plat comme une autre respire;
    On n'aperoit jamais sa vanit.

    Cessons, dit-il, gl toujours nouvelle
    Est le sujet de mille heureux portraits;
    Il faut avoir presque autant d'esprit qu'elle,
    Pour dfinir tout ce qu'elle a d'attraits.

En 1750 le bruit se rpand que la noble dame, sous l'influence des
souvenirs qui l'oppressent, songe  son salut, qu'elle parle de
pnitence, d'austrits; ce langage si nouveau bouleverse toute la
Cour et M. de Luc se fait l'interprte de l'moi gnral en la
dtournant d'un excs de zle si fcheux, et en la suppliant de
continuer  faire des heureux. Chacun ne gagne-t-il pas le ciel  sa
manire, et celle qu'elle a adopte n'est-elle pas en somme la plus
facile et la plus agrable?

C'est le jour de la Sainte-Catherine que le galant Luc dpose aux
pieds de la marquise ce bouquet, un peu vif assurment, mais d'un tour
fort plaisant.

          Votre patronne fut, dit-on,
          Vierge, philosophe et martyre;
          Croyez-le, et n'allez pas en rire,
          Baillet en est la caution.
          Elle eut ces vertus incroyables,
          Sublimes, inassociables,
    Qu'en ses lus jadis Dieu voulut runir,
          Afin d'avoir  nous offrir
          Des modles inimitables.
          Ce mme Dieu, pour nous punir
          De voir, de penser, de jouir
          Et d'oser tre raisonnables,
        Nous a privs de ces biens ineffables;
    Et ne nous a laiss dans son juste courroux,
          Pour consoler notre misre,
    Que le don d'tre heureux, et ce dsir d'en faire
          Que nous adorons tous en vous.
          Depuis ce tems la saintet
    Devint de jour en jour plus simple et plus facile;
    D'un ton, de jour en jour, on baissa l'Evangile,
          Pour l'ajuster  la fragilit
          De notre faible humanit.
    Dans notre sicle, enfin, il n'est plus de miracles,
          On n'entend plus tonner d'oracles,
    Et vous seule en rendez  ce peuple d'amans
          Qui vient admirer, sur vos traces,
          L'esprit qui pare les talens,
          La beaut qu'animent les grces.
          Je sais que de cette faon
    Avec bien moins de gloire, et bien moins de renom,
          On arrive au cleste dme:
          Mais pourvu qu'on entre en Sion,
    Qu'importe que ce soit en suivant S. Platon,
    Le grand S. Bayle, ou l'ardent S. Jrme?
          Tous ces chemins mnent  Rome.
          Puisque nous avons  choisir
        Pour nous sauver, embrassons la mthode
          La plus simple, la plus commode,
          La plus faite pour russir.
          L'ambition insatiable,
          Dans le grand oeuvre du Salut,
          Trop souvent fait manquer le but,
          Et devient un excs coupable.
          On doit craindre de s'garer
          Par un dbordement de zle:
          L'humble seul ne sauroit errer.
    Vous pensez, vous sentez, vous serez toujours belle;
    Irez-vous nuit et jour vous en dsesprer?
        Non, non. Sentez, pensez, songez  plaire:
          Mais vous plaisez sans y songer.
    Vivez donc, n'allez pas tristement vous plonger
        Dans les dtails de l'ternelle affaire,
          Dont le trs haut daigna charger
        Un anglique et prudent missaire,
          Qui sans vous saura l'arranger.

Comme  l'ordinaire, la cour de Lunville ne manque pas de visiteurs;
leur prsence charme le Roi, qui les accueille toujours avec grand
plaisir.

La princesse de la Roche-sur-Yon, fidle  ses habitudes, arrive en
Lorraine au mois de mai 1750 et elle partage son t entre Plombires
et Lunville. Stanislas, bien qu'il ne songe pas un instant  donner
suite aux tranges projets de sa fille[5], fait grand accueil  la
princesse, dont l'esprit et la gat l'amusent; pour la distraire, il
donne des dners, des spectacles, des feux d'artifice, et il cherche 
la retenir prs de lui le plus longtemps possible. Pendant son sjour,
M. et Mme de Craon, Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Chimay ne
quittent pas le Roi et l'aident  faire les honneurs du chteau.

  [5] Voir _la Cour de Lunville_, ch. XIX.

Il y a quelques nouveaux venus en Lorraine, et notre esquisse de la
cour ne serait pas complte si nous n'en faisions un portrait rapide.

D'abord l'vque de Troyes, Poncet de la Rivire[6]. C'est un prlat
galant et fort ambitieux. Persuad que le meilleur moyen de gagner les
bonnes grces du Roi est de faire la cour  Mme de Boufflers, il se
dclare aussitt fort pris de la marquise; mais,  sa grande
surprise, ses avances sont repousses et il en est pour ses frais. Il
porte alors ses hommages aux pieds d'autres dames de la cour, et il
obtient par leur influence le poste de grand aumnier du Roi de
Pologne. Stanislas tait flatt, dit Voltaire, d'avoir un vque 
ses gages, et  de trs petits gages.

  [6] N  Paris en 1707, mort en 1780.

Nous avons vu que, lors de ses frquents voyages  Versailles,
Stanislas s'arrtait toujours au chteau de Luzancy, chez un de ses
vieux amis, un Hongrois, le comte de Bercheny, celui dont la faveur
avait autrefois caus tant de soucis  Mme du Chtelet[7]. Mais les
courts sjours que le comte faisait en Lorraine ne suffisaient pas 
l'amiti plus exigeante du Roi;  partir de 1750, il fut dcid que M.
de Bercheny viendrait habiter Lunville avec sa famille, c'est--dire
ses six enfants[8], sa belle-soeur, et le fils d'un de ses parents,
qu'il avait pour ainsi dire adopt, le jeune Valentin Esterhazy. Toute
cette nombreuse famille fut loge dans un vaste appartement de l'aile
droite du chteau, sur la cour d'honneur.

  [7] M. de Bercheny tait propritaire de la terre de Luzancy,
  dont il restaura le chteau. Il tait venu en France  la suite
  de la dfaite de Rakoczy et il avait offert son rgiment de
  hussards au Roi, qui le combla d'honneurs. En 1744, il fut nomm
  lieutenant-gnral.

  [8] Il en avait eu seize.

M. de Bercheny tait un parfait honnte homme de l'ancien temps, mais
il n'aimait pas le monde et tait de formes peu polices. Il se levait
de bonne heure, faisait de longues prires, fumait deux pipes et
prenait deux tasses de caf  l'eau, aprs quoi il s'habillait et
recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il
allait se promener, et dnait  midi. L'aprs-dner, si ses
occupations ne le rclamaient pas, il restait dans le salon et
faisait une partie. A huit heures il soupait, fumait sa pipe et, ses
prires dites, allait se coucher. Il tait du reste bon, sensible,
bienfaisant; il aimait et respectait sa femme et adorait ses enfants.

La comtesse tait une fille de rien, assez belle et bien faite; elle
possdait une jolie voix, peu d'esprit, un mauvais ton; bonne femme au
fond, mais d'humeur fantasque et menant son mari avec l'apparence de
la soumission... elle tait personnelle et avare. Elle tenait les
cordons de la bourse. A la fin de sa vie elle n'tait jamais de
sang-froid en sortant de table[9].

  [9] _Souvenirs de Valentin Esterhazy._

La soeur de Mme de Bercheny, Mlle de Wiett, tait une brave paysanne
alsacienne, sans manires et d'une dtestable ducation. Elle avait
toujours t galante, d'abord dans l'espoir de se faire pouser,
ensuite par habitude.

Ce tableau de famille ne serait pas complet si nous ne disions
quelques mots du prcepteur des enfants, l'abb Leconte, digne mule
de l'abb Porquet, avec lequel il se lia du reste trs rapidement.

L'abb Leconte avait de l'esprit naturel et plus d'usage du monde que
sa naissance et son ducation n'eussent d lui en procurer. Peu
instruit, il avait une notion trs imparfaite de toutes les
connaissances, mais un extrieur fort dcent et une figure douce et
franche le rendaient attachant.

Il n'avait pas plus de moeurs que les abbs de son temps, car un jour
ses lves, grce  une porte mal ferme, le virent donner  Mlle de
Wiett une leon de physique exprimentale qui les intressa beaucoup
mais leur parut fort surprenante.

Pour le rcompenser de si bons soins, M. de Bercheny obtint pour lui
de Stanislas le prieur d'Hrival.

On peut croire que la famille de Bercheny, telle que nous venons de la
dpeindre, n'obtint pas grand succs  la cour de Lorraine, lgante
et lettre. Si les moeurs simples et la bonhomie du comte trouvrent
grce devant Mme de Boufflers, il n'en fut pas de mme des manires
ridicules de Mme de Bercheny et de sa soeur; on ne leur pargna ni les
moqueries cruelles, ni les sarcasmes, si bien qu'elles s'isolrent
rapidement dans leur demeure et ne firent bientt plus  la cour que
les apparitions indispensables.




CHAPITRE II

1750-1751

  Arrive du comte de Tressan en Lorraine.--Il s'prend de la
    marquise de Boufflers.--Panpan devient son confident.--Il
    reoit le roi de Pologne  Toul.


Dans les premiers jours de l'anne 1750 tait arriv en Lorraine un
nouveau personnage, le comte de Tressan.

Nous avons dj eu l'occasion de parler de lui incidemment dans la
premire partie de cet ouvrage, mais il va bientt jouer  la cour de
Lunville un rle si important qu'il est indispensable de donner sur
lui de plus amples dtails[10].

  [10] Voir _la Cour de Lunville_, chap. XIX, p. 363 et suiv.

Louis-lisabeth de Lavergne, comte de Tressan, tait n le 5 octobre
1705, dans le palais piscopal du Mans, dont son oncle tait vque.

Aprs avoir t attach  la personne de Louis XV pendant sa jeunesse
et avoir partag ses tudes et ses amusements, Tressan avait obtenu du
Rgent, en 1723, une commission de mestre de camp et une compagnie.

Aussi bien au physique qu'au moral, Tressan tait dou des plus
prcieuses qualits. Il avait une physionomie charmante, beaucoup de
grces naturelles, une politesse facile et des formes aimables; de
plus il possdait de l'imagination, de l'esprit, des connaissances, un
got trs dcid pour les sciences exactes et la posie[11]. Des
dbuts assez heureux dans des genres si dissemblables lui attirrent
trs jeune une vritable rputation. Malheureusement son caractre
souffrit de ces faciles succs et il ne put se dfendre d'un peu de
vanit et de beaucoup de pdanterie.

  [11] Il s'occupait beaucoup de mathmatiques, de physique,
  d'anatomie, d'histoire, d'art militaire, etc., etc.; il publia un
  mmoire important sur le fluide lectrique, et en 1749 il fut
  reu  l'Acadmie des sciences.

Toutes les bonnes qualits de Tressan taient, en outre, gtes par
son esprit caustique et son got pour l'pigramme. On l'a compar
plaisamment  une gupe tombe dans du miel.

Ses travaux srieux ne l'empchaient nullement de se distraire et il
avait l'art prcieux de mener de front le travail et les plaisirs. A
Versailles, il partageait les amusements d'une cour jeune et
brillante. A Paris, il faisait partie des socits les plus agrables.

Il tait de celle de _Pantin_, compose d'hommes spirituels et de
femmes charmantes. Ils avaient lou  frais communs une vaste
habitation; on y faisait de la musique, on y dansait, on y jouait la
comdie, on y donnait des ftes.

Il frquentait aussi le salon de Mme de Tencin, et parmi ses btes
(c'est ainsi qu'elle dsignait ses habitus), il portait le surnom de
_mouton_, qui ne convenait gure, cependant,  son genre d'esprit.

Ce mme surnom l'avait suivi dans la socit de la Reine, qu'il
frquentait assidment. Marie Leczinska l'honorait d'une bienveillance
particulire et lui pardonnait une indpendance d'ides et des
incartades de conduite qu'elle n'et pas aisment supportes chez
d'autres.

Tressan, en effet, tait philosophe et frondeur; il ne se contentait
pas de courir les socits galantes et les bureaux d'esprit de la
capitale, il frquentait le clan philosophique, la socit du Temple
et celle du Palais-Royal; c'est l qu'il se lia avec l'abb de
Chaulieu, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Hnault, l'abb Nollet,
Montcrif, Gentil-Bernard, etc., etc. Il leur donnait  souper, leur
montrait ses productions et recevait leurs encouragements.

Voltaire, plus que tout autre, paraissait apprcier le jeune pote.
Ds 1732, il chantait son prcoce talent en ces vers charmants:

_A M. de Tressan_

    Tressan, l'un des grands favoris
    Du dieu qui fait qu'on est aimable,
    Du fond des jardins de Cypris,
    Sans peine, et par la main des Ris,
    Vous cueillez ce laurier durable
    Qu' peine un auteur misrable,
    A son dur travail attach,
    Sur le haut du Pinde perch,
    Arrache en se donnant au diable.
    Vous rendez les amants jaloux;
    Les auteurs vont tre en alarmes;
    Car vos vers se sentent des charmes
    Que l'Amour a verss sur vous.
    Tressan, comment pouvez-vous faire
    Pour mener si facilement
    Les neuf pucelles dans Cythre
    Et leur donner votre enjouement?
    Ah! prtez-moi votre art charmant,
    Prtez-moi votre main lgre,
    Mais ce n'est pas petite affaire
    De prtendre vous imiter:
    Je peux tout au plus vous chanter:
    Mais les dieux vous ont fait pour plaire.
    Je vous reconnais  ce ton
    Si doux, si tendre et si facile:
    En vain vous cachez votre nom;
    Enfant d'amour et d'Apollon,
    On vous devine  votre style.

Pas une lettre de Voltaire qui ne contienne des loges hyperboliques 
l'adresse de son correspondant. On aurait lieu de s'en tonner, si
l'on ne savait que Tressan est aussi bien vu  la Cour que Voltaire y
est peu apprci. La protection du jeune officier est donc bien
prcieuse pour un pauvre philosophe honni, pourchass, et dans les
moments les plus critiques, c'est  Tressan que Voltaire s'adresse
pour tter le terrain et savoir s'il peut rentrer en France sans
courir risque de la Bastille:

Voil la grce que vous demande celui qui vous a aim ds votre
enfance, lui crit-il en dcembre 1736, qui a vu un des premiers ce
que vous deviez valoir un jour et qui vous aime avec d'autant plus de
tendresse que vous avez pass ses esprances. Soyez aussi heureux que
vous mritez de l'tre et  la Cour et en amour...

Si Tressan avait born ses travaux  des tudes littraires ou
scientifiques, et s'il s'tait content de succs mondains, il et
vcu plus heureux, mais, nous l'avons dit, il avait l'pigramme
facile, il ne savait pas rsister  un bon mot. On se rappelle le
quatrain mordant et outrageant qu'il avait compos sur la jeune
duchesse de Boufflers:

    Quand Boufflers parut  la Cour,
    De l'Amour on crut voir la mre;
    Chacun s'empressait  lui plaire,
    Et chacun l'avait  son tour[12].

  [12] Nous reproduisons ce quatrain, qui a t cit de faon
  incorrecte dans _la Cour de Lunville_, chap. VII, p. 128.

Ce got pour la satire n'tait pas sans attirer quelquefois au pote
de fcheux dsagrments. Ainsi Mme de Boufflers, devenue la marchale
de Luxembourg, lui demanda un jour si le fameux quatrain tait de lui,
bien qu'il en et toujours avec indignation repouss la paternit.
Elle l'interrogeait avec tant de bonhomie, elle disait avec tant de
candeur: Cette chanson est si bien tourne que, non seulement je
pardonnerais  l'auteur, mais je l'embrasserais.--Eh! bien, dit
Tressan, par l'odeur allch, c'est moi, madame la Marchale.--Il
n'avait pas achev qu'il recevait deux grands soufflets.

Une msaventure analogue lui arriva avec Louis XV. Il s'tait permis
une pigramme sur Mme de Chteauroux. Le Roi l'interrogea, en ajoutant
qu'il ne pouvait croire que cette mchancet ft de lui, parce qu'elle
tait trop bte. Tressan, froiss dans son amour-propre d'auteur, ne
sut se contenir et il dfendit ses vers avec une si grande chaleur
qu'autant valait les avouer. Le lendemain il tait envoy en disgrce.

Cela ne l'empcha pas de faire les campagnes de Flandre de 1744 
1747, en qualit de marchal de camp, d'assister aux siges de Menin,
d'Ypres, de Furnes, de Fribourg, de Tournai et d'tre bless
grivement deux fois  Fontenoy.

En 1747 il quitta la maison du Roi, fut fait lieutenant gnral et
employ dans ce grade sur les ctes de Bretagne. Il y menait une vie
fort agrable, lorsqu'il eut encore, car il tait incorrigible,
l'imprudence d'crire quelques vers satiriques sur Mme de Pompadour.
La marquise n'entendait pas raillerie sur ce point, et l'imprudent
Tressan fut enlev  son poste des ctes de Bretagne et nomm
commandant de la ville de Toul.

Tel tait l'homme que les disgrces de la vie de cour envoyaient en
Lorraine.

Si, en faisant exiler le comte de Tressan  Toul, Mme de Pompadour
avait cru frapper d'un cruel chtiment l'homme qui l'avait persifle,
elle se trompait trangement. Toul tait bien en effet la plus triste
des rsidences, mais cette petite localit ne se trouvait qu' une
courte distance de Lunville, et les charmes de la cour de Stanislas
taient de nature  faire oublier bien vite le morne ennui de la
capitale du Barrois.

Tressan n'arrivait pas seul dans sa nouvelle garnison; il amenait avec
lui sa femme et ses enfants. Mme de Tressan tait une excellente
crature, trs douce, trs modeste, qui aimait peu le monde et se
consacrait tout entire aux soins de sa famille. Son mari se croyait
trs suprieur  elle; il la respectait, mais il s'en occupait le
moins possible et la trompait le plus consciencieusement du monde.

Ds que son installation  Toul fut  peu prs termine, M. le
gouverneur s'empressa, comme c'tait son devoir, d'aller prsenter ses
hommages au roi de Pologne. La disgrce de Mme de Pompadour tait un
titre certain  la bienveillance de Stanislas. De plus, ce dernier
avait vu Tressan maintes et maintes fois  la cour de sa fille; il
apprciait les qualits de son esprit, sa rare rudition, ses gots
scientifiques; il fut charm de le revoir; il l'accueillit  merveille
et lui fit toutes sortes d'avances. Ravi d'une rception si douce pour
un homme en disgrce, le comte se prit d'une belle passion pour cette
cour galante, spirituelle et lettre, qui lui rappelait les meilleurs
jours de Versailles. Chaque fois que les soucis de son commandement
lui laissaient quelque loisir, ce qui tait bien frquent, le
gouverneur de Toul abandonnait gaiement sa femme et ses enfants, et il
accourait  Lunville prendre sa part des rjouissances de la Cour. Il
chercha naturellement  gagner tous les coeurs, et il y russit
parfaitement. Bientt il est li avec tous les htes que nous
connaissons; non seulement il fait la conqute de Stanislas, mais il
ne dplat pas  Mme de Boufflers, qui l'admet dans sa socit
particulire; il est au mieux avec Mmes de Craon, de Bassompierre, de
Cambis, de Chimay, il est intime avec Panpan, avec l'abb Porquet, le
chevalier de Listenay, etc., etc.

Panpan est tellement sous le charme de son nouvel ami qu'il ne
l'appelle plus que Tressanius et qu'il lui dcoche cette ptre
louangeuse:

    De la cour les brillants orages,
    Ses intrigues, ni ses plaisirs,
    N'ont pu drober tes loisirs
    Aux spculations des sages.
    Mais, sage sans austrit,
    Savant avec amnit,
    Dans les esprits, dont tu t'empares,
    Tu fais germer la vrit;
    La vertu perd son pret
    Sous les attraits dont tu la pares.
    Cher comte,  des talents si rares
    Tu joins les plus aimables dons;
    Rival de nos Anacrons,
    Et des Chaulieux et des Lafares
    Tu feras oublier leurs noms...

Tressan avait  cette poque quarante-cinq ans bien sonns, il avait
beaucoup aim et l'on pouvait croire que l'ge avait calm chez lui la
fougue premire des passions; il le pensait lui-mme et se croyait
dsormais  l'abri des coups de l'Amour. Il n'en tait rien cependant
et il allait en faire la cruelle exprience.

Mme de Boufflers touchait  sa trente-neuvime anne, mais elle tait
reste telle que nous l'avons connue autrefois. Aussi bien au physique
qu'au moral, le temps avait gliss sur elle sans l'atteindre; personne
ne lui aurait donn plus de trente ans. Elle tait toujours aussi
sduisante, aussi charmante.

Tressan fut bloui. Certes, il avait connu  Versailles des femmes
bien dlicieuses; pas une ne lui avait fait une impression aussi
profonde, pas une ne lui avait paru aussi dsirable; ds leur premire
rencontre, il se sentit entran vers la favorite par un irrsistible
sentiment.

Le comte avait eu dans sa vie trop de bonnes fortunes pour ne pas tre
confiant dans l'avenir; cependant, sur ce terrain nouveau, il fallait
tre prudent et ne rien compromettre par une prcipitation indiscrte.
Mme de Boufflers tait marie, elle tait toujours la matresse
attitre du Roi, elle avait une liaison connue avec le comte de Croix;
il fallait agir doucement et se concilier peu  peu les bonnes grces
de la dame.

Du reste, par une dplorable fatalit, la marquise ne paraissait
nullement subir l'ascendant du sduisant gouverneur; certes elle
l'accueillait trs aimablement, mais, soit crainte de cet esprit
railleur, soit manque de sympathie, elle lui dcochait de temps 
autre quelque plaisanterie mordante qui dchirait le coeur du pauvre
soupirant.

Un amour heureux peut se passer de confident; un amour malheureux a
besoin de s'pancher et de crier sa douleur. Ainsi pensa Tressan et il
chercha dans l'entourage de la marquise une me compatissante qui pt
le secourir. Le brave et excellent Panpan lui parut tout dsign pour
cette mission de confiance.

Certes, le comte n'ignorait pas que le lecteur du Roi, dans des temps
plus anciens, avait joui auprs de la grande dame d'une singulire
faveur; mais c'tait le pass, et si Tressan avait d s'en soucier il
aurait eu vraiment trop  faire. Panpan n'tait-il pas rest le
meilleur ami de la marquise? n'avait-il pas gard sur elle une
influence considrable? Cela suffit pour dcider le gouverneur 
confier  son nouvel ami ses tourments et ses esprances.

Panpan, en maintes circonstances, nous l'avons vu, avait dj rempli
ces mmes fonctions, aussi ingrates que dlicates. Il accueillit avec
une indulgence souriante les aveux de son ami, et il lui promit son
bienveillant concours, dans la mesure, du moins, o cela lui tait
possible.

Il rsulta de cette complicit secrte, non seulement une extrme
intimit, mais pendant les absences forces du gouverneur une
correspondance des plus actives,  laquelle nous ferons de frquents
emprunts. C'est par l'intermdiaire de l'officieux Panpan que Tressan
s'efforce d'obtenir des nouvelles de celle qui l'occupe exclusivement:

    Toul, mardi.

   Vous croyez donc, monsieur de Panpan, que deux ou trois
   plaisanteries que Mme de Boufflers a laiss tomber sur moi avec
   un air de ngligence, et seulement comme pour n'en pas perdre
   l'habitude, que ces plaisanteries, dis-je, suffisent pour
   rpondre  la lettre que je vous ai crite?

   Oh! dtachez-vous un peu de cette confiance, jouez quatre coups
   de moins au volant, fichez sept ou huit points de moins dans
   votre ouvrage, et crivez  vos amis.

   Je pars aprs demain pour Metz, et je vous promets d'attendre
   jusqu' mardi ou mercredi  mdire de vous avec l'ami
   Saint-Lambert. Je compte qu'une lettre de vous m'y dterminera 
   lui parler toujours du cher Panpan avec ce plaisir, cette
   vivacit qu'il inspire  ceux qui l'aiment d'aussi bonne foi que
   moi.

   Assurez Mme de Boufflers et Mme de Bassompierre de mes respects
   et dites-leur que je les regretterais, quand mme je n'aurais pas
   pass la journe de mercredi avec dix-huit suisses, celle d'hier
   avec dix-huit chanoines, et celle d'aujourd'hui avec M. de
   Roqupine, qui m'a paru plus bavard et plus extraordinaire que
   jamais[13].

  [13] Toute la correspondance entre Tressan et Panpan, cite au
  cours de ce volume, est indite; elle nous a t gracieusement
  communique par Mme Morrison, qui possde les originaux.

Depuis que Tressan tait arriv en Lorraine, Stanislas s'tait efforc
 plusieurs reprises d'amliorer son sort et il avait fait 
Versailles, en sa faveur, plusieurs dmarches pressantes. Mais, en
dpit de l'appui de Marie Leczinska, l'hostilit de Mme de Pompadour
avait tout arrt.

Si le roi de Pologne n'a que peu d'influence  Versailles, en Lorraine
fort heureusement on l'coute plus volontiers; puis n'est-il pas
intimement li avec le marchal de Belle-Isle, son chrissisme
marchal, sous les ordres duquel se trouve Tressan? C'est donc  M.
de Belle-Isle que s'adresse le Roi pour obtenir quelque adoucissement
 la situation de son nouvel ami. Le marchal s'empresse d'accder au
dsir de Stanislas et il charge le gouverneur de Toul de missions
importantes, entre autres d'inspecter plusieurs garnisons de la
rgion, de surveiller les frontires, de visiter les mines, de
rectifier la carte du pays, etc. Ces fonctions grandissent le rle du
gouverneur et lui procurent une augmentation de traitement fort
apprciable.

Aussi crit-il, ravi,  Panpan:

   Toul, 1750.

   J'ai reu hier un ordre de M. le marchal de Belle-Isle qui me
   rend seigneur et commandant dans plus de pays que le marquis de
   Carabas n'en possdait et que le diable n'en offrit sur la
   montagne du Thabor. Je prie Mme la marquise de Boufflers, si elle
   en peut trouver le moment, de tmoigner au roi toute ma
   reconnaissance de la bont qu'il a eue d'autoriser cet
   arrangement.

   Mais il ne suffit pas d'tre nomm, il faut encore se montrer
   digne des postes que l'on vous confie. Tressan, qui a de
   l'amour-propre, et qui espre, grce  ses nouveaux emplois,
   parvenir aux plus hautes destines, se prpare  les remplir avec
   zle:

   Je vais rassembler quelques chevaux  bon march pour me mettre
   en tat de commencer mes tournes les premiers jours de juillet.
   Vous savez, mon cher Panpan, qu'il n'est pas permis  un homme
   qui pense de s'acquitter ngligemment de ses devoirs. On vient de
   me tirer du service born dans lequel je languissais pour m'en
   donner un actif et honorable; c'est une paire d'ailes qu'on
   m'attache pour continuer  m'lever, et je dois m'en servir, et
   employer le peu de talent que j'ai reu pour aller avec prudence,
   mais avec zle et activit, aux grands commandements auxquels je
   peux prtendre sans chimre.

   Mes tournes ne m'loigneront jamais de Lunville et mon coeur
   me rappellera sans cesse  la fontaine de l'amour. Que j'aimerai
    vous retrouver sur ses bords!

Malheureusement, au moment mme o Tressan, plein d'ardeur, se
prparait  parcourir la province qu'on confiait  ses soins et  sa
vigilance, il tomba assez gravement malade. Ds qu'il va mieux, il
crit  Panpan, pour lui confier ses malheurs.

    A Toul, ce 14 juin 1750.

   Je suis bien loign, mon cher Panpan, d'tre en tat d'aller
   voir M. d'Argenson. La fivre et les accidents ont redoubl, et
   malgr une mdecine, une saigne du bras et une saigne du pied
   que j'ai encore essuyes depuis mon retour, je ne suis pas encore
    la fin de toutes mes misres.

   Assurez Mme la marquise de Boufflers de mon respect, dites-lui
   que j'ai vu couler mon sang avec plaisir, que je trouve ce
   remde-l fort doux et que je le prfrerais au remde du prince
   de Guise. J'ai joui de quelques petits moments dont mon ami
   Montaigne m'a appris  connatre tout le prix, mais comme je me
   rends justice, je ne mrite pas d'tre parfaitement heureux.

   J'ai la grossiret d'tre bien aise de l'assurance presque
   certaine d'un retour prochain  la sant. On ne peut pas tre
   malade avec plus de dignit que je le suis  Toul; j'ai des
   mdecins aimables et de bonne compagnie qui songent galement de
   me gurir et de m'amuser.

   Adieu, mon cher Panpan, je vous embrasse bien tendrement. Je
   vous souhaite bien du moment de voir Mme de Boufflers et bien des
   comtes qui vous ddommagent de l'ennuyeuse ncessit de voir les
   autres.

Comme tout bon philosophe, Tressan est sceptique et incrdule et il ne
croit pas plus  l'art d'Hippocrate qu'aux mystres de la religion; il
plaisante mme agrablement les mdecins et proclame volontiers qu'il
n'a en eux aucune confiance, ce qui ne l'empche pas de les appeler 
grands cris ds qu'il est le moindrement souffrant:

Vous sentez bien, crit-il bravement  Panpan aussitt qu'il se
trouve mieux, vous sentez bien que je ne vois de mdecins que par
pure biensance; ils ne me font gure plus d'impression que les
prdicateurs. Cependant il n'est point  ngliger de les voir; ils
connaissent mieux que nous les vertus des remdes et peuvent ouvrir
un bon avis dont on profite.

Touch de la cruelle disgrce de son ami, Panpan lui rpond,
l'encourage; il lui parle de la cour, des vnements qui s'y passent,
et de ce qui par-dessus tout lui tient au coeur, de Mme de Boufflers.
Tressan, ravi de ne pas tre oubli, reprend la plume aussitt.

    A Toul, ce 19 juin 1750.

   Ah! que je suis heureux, mon cher et aimable Panpan, que vous
   vous accoutumiez  m'crire, moi misrable, qui n'ai d'autre
   plaisir que de penser, que de parler de notre divinit et d'en
   parler avec vous.

   Je me porte  merveille; le peu qui me reste de sang circule
   avec aisance; je me suis dfait d'un vilain sang noir et pais,
   tel que celui qui rend le teint de la jalousie si plomb et si
   livide dans les vers d'Homre et de Virgile. L'air me parat plus
   pur, le soleil plus brillant, les fleurs de mon jardin plus
   fraches et plus colores. Les dsirs renaissent, mais plus vifs
   et plus sensibles, et ont toujours le mme objet.

   Je vais prendre des bouillons rafrachissants pendant quelques
   jours et, aprs ce temps, je serai rendu  la vie ordinaire.

Son premier soin et son plus grand bonheur sera de se retrouver 
Lunville, dans cette cour charmante o l'infortun a laiss son coeur
et o il brle de retourner. En attendant l'heureux jour qui le
ramnera aux pieds de sa divinit, il rime en son honneur:

    Toul, juin 1750.

    De ces lieux l'aimable desse,
    Boufflers, avec grce et finesse,
    Amuse les tendres amours
    Par quelque innocente caresse,
    Et d'une main enchanteresse
    Serre leurs chanes tous les jours.
    Ce n'est point la langue d'Astre
    Qu'on parle en ces aimables lieux,
    On y sent bien pour deux beaux yeux
    Ardeur encor plus pure,
    Mais le ton est moins prcieux.
    Les ruisseaux, les bois, les prairies
    Sur le soir se changent en jeux
    Et quelquefois en harmonies...

   Je m'explique; elles ne m'ont jamais paru belles lorsqu'on
   jouait ut, ut, ut, mi, sol, ut, ou cette musette divine dont mon
   coeur bat toujours la mesure, mais bien lorsque j'ai entendu
   dshonorer des brionnettes par le son rauque d'un maudit violon,
   et certaine bouche qui en bredouillait les paroles. Oh! pardieu,
   M. de Panpan, vous me le pardonnerez, et on est un peu en droit
   de dire de ces choses-l quand on a essuy huit jours de fivre
   et quatre saignes.

   Je suis pntr de reconnaissance de la bont que notre divine
   Egl a eue de reprocher le petit procd qu'on a eu pour moi au
   sujet du logement, mais c'est une misre dont il ne faut plus
   parler.....

   Je comptais, mon cher Panpan, n'aller  la Cour que lorsqu'elle
   serait  la Malgrange, mais le diable me bat pour aller bientt 
   Lunville; ce diable-l pourrait bien avoir des ailes couleur de
   roses. Comme je me cache  moi-mme les motifs les plus vifs,
   l'amiti m'en prsente un autre qui est bien plus que suffisant
   pour me dterminer, c'est celui de vous voir, de vous embrasser,
   et de passer deux jours entre les bras de l'amiti. Cela me
   ddommagera, autant qu'il est possible, d'tre si loign d'tre
   dans ceux de l'amour.

Les sentiments de Tressan pour Mme de Boufflers n'ont fait que
s'exasprer par l'loignement et la maladie; il ne pense plus qu'
elle, ne parle que d'elle et le cher Panpan tant rest huit jours
sans donner de nouvelles, Tressanius est hors de lui.

Il est guri maintenant, bien portant, il est tout prt  se dplacer.
Mme de Boufflers ne l'invitera-t-elle pas  venir faire un sjour? Ah!
si Panpan pouvait obtenir pareille faveur, quelle reconnaissance il
lui en garderait!

    Toul, ce 26 juin 1750.

   Vous m'avez laiss dans le silence et la solitude, mon cher
   Panpan, depuis prs de huit jours, et j'ignore si Mme de
   Boufflers se porte bien et si elle se souvient quelquefois de ce
   pauvre Tressanius.

   Le roi va mercredi  la Malgrange; je compte y aller jeudi
   matin, mais absolument en gentilhomme campagnard qui vient voir
   le seigneur du chteau, et qui ne se vante d'avoir port son
   bonnet de nuit que quand on l'a suffisamment pri  coucher.

   Je ne suis pas n haut, mais trs sensible; un dgot me perce
   le coeur, et j'en peux essuyer un second par reconnaissance et
   par attachement, mais je n'en essuierai pas un troisime.

   Jugez, divin Panpan, combien cela me tourmente et me fait
   souffrir, moi qui voudrais passer aux pieds de notre
   enchanteresse, ou au bout de son clavecin, tous les moments o je
   ne suis pas un animal bavardant ou griffonnant de par le roi.
   Dites-lui donc cela, je vous en conjure, et elle est assez bonne
   pour faire en sorte qu'on parle du Tressanius en galante
   compagnie et qu'on dise: Pourquoi ne le voyons-nous plus? est-il
   encore malade? quand viendra-t-il?

   Donnez-moi rponse sur cela avant jeudi, je vous en supplie; je
   ne partirai qu'aprs votre lettre reue.

   Je suis assez heureux pour avoir trouv un cheval excellent pour
   moi, deux bons chevaux de chaise, et deux de suite,  assez bon
   compte, mais aussi je suis rduit  la plus complte mendicit,
   et si j'tais  Lunville, j'irais chercher dans le clavecin,
   dans le coquemart, et dans toutes les petites caches o on trouve
   de bons petits gars. Ah! mon cher Panpan, que tout ce que je
   trouverais dans cet appartement-l m'enchanterait! Je baise les
   cheveux de Mme de Boufflers, dussent-ils sentir la chandelle!
   L'air qu'on respire auprs d'elle est la preuve la plus
   triomphante de ma chre lectricit.

   Je viens de louer une petite maison sur les bords de la Moselle,
   btie, embellie par le prince d'Elbeuf; on y voit les statues
   d'Antinos, de Narcisse, de Bacchus, d'Anteros; il reste une
   place vide, j'y placerai celle du cher Panpan. Cependant je me
   prpare  brler des parfums et purifier cette solitude.
   Envoyez-moi quelque chose qui ait touch  Mme de Boufflers, cela
   suffira pour rpandre une flamme plus pure, et inspirer d'autres
   sentiments  ceux qui l'habiteront.

M. et Mme de Tressan possdaient en effet une maison vaste et commode,
ce qui leur permettait de recevoir leurs amis et les nobles
personnages qui de temps  autre traversaient la ville. C'est ainsi
que Tressan a quelquefois l'heureuse fortune d'accueillir Mme de
Boufflers et ses amies de la cour. Malgr la modicit de ses
ressources, il n'est sorte de frais qu'il ne fasse en leur honneur.

Dans les premiers jours de juillet, la princesse de la Roche-sur-Yon
s'arrte quelques heures  Toul avec sa suite et elle daigne accepter
un goter chez le gouverneur. Laissons Tressan lui-mme raconter la
galante rception qu'il offre  ses invites et les charmantes
surprises qu'il leur mnage.

    A Toul, ce 10 juillet 1750.

   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Le lundi Mlle de la Roche-sur-Yon me fit l'honneur de venir
   descendre chez moi avec Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de
   Saint-Germain, de Lambertye, et la divine mignonne, que j'eus le
   bonheur de mener p.....

   En arrivant, la princesse trouva une table couverte de crmes,
   de fruits rouges, de glaces, de toutes espces de fleurs, de
   meringues, et un buffet avec de fort bon caf; toutes les dames
   eurent de beaux bouquets. Comme je n'ai point de faucon, j'tais
   embarrass, mais Mme de Boufflers ne voulut jamais permettre que
   je fisse mettre jonquille  la broche; cela aurait retard la
   princesse.

Tressan ne se contente pas d'offrir aux dames un goter fort galant,
il a encore pour elles les plus dlicates prvenances; il sait qu'en
voyage, on se trouve souvent fort dpourvu, et il a dispos prs de la
salle  manger un asile discret o elles peuvent trouver caches sous
un monceau de fleurs de prcieuses ressources. Le comte lui-mme nous
raconte son ingnieuse invention et le succs qu'elle obtint auprs de
ses illustres convives:

Dans le cabinet  ct il s'levait une pyramide entrelace et
couronne de fleurs. J'avais eu une attention extrme de n'en
admettre aucune qui n'eussent des couleurs aussi vives, aussi
brillantes que le teint de Mme de Lambertye ou celui du beau prince
quand il a fait une bonne plaisanterie ou une pointe.

Cette pyramide tait btie de _petits bourdaloues_ dignes d'une
dvote, et  l'usage qu'on en a fait, s'ils pouvaient parler, comme
celui d'acajou, ils me diraient srement les plus jolies choses du
monde.

Je fus combl des bonts et des marques d'amiti de la princesse et
des dames, et elles me parurent contentes de la galanterie du
Tressanius.

Une autre fois, c'est Mme de Craon qui doit dner chez le comte: une
rception digne d'elle lui est prpare; malheureusement, par la faute
et la rapacit d'Alliot, la princesse ne peut arriver en temps voulu.
Tressan nous raconte sa dconvenue:

   Le mercredi j'avais une petite fte toute prpare pour Mme la
   princesse de Craon, Mme de Mirepoix et Mlle de Chimay; mais 
   trois heures et demie elles m'envoyrent dire qu'elles ne
   viendraient point, et moi et ma compagnie affams dvormes le
   dner. M. Alliot avait oubli d'envoyer des relais  la
   princesse, mais non de dmnager la Malgrange de tout ce qui a eu
   vie; les dames firent un vrai souper de Bramine et vcurent d'un
   plat de lait et d'un bouquet de fleurs d'orange.

   La princesse ayant profondment rflchi a choisi, entre vingt
   ou trente rsolutions, celle de retourner  Harou. Mme de
   Mirepoix, qui heureusement n'en avait qu'une, est venue hier avec
   Mlle de Chimay et elles m'ont fait l'honneur de dner chez moi.

   Je comptais aller demain  Commercy, mais Mme de Mirepoix
   m'ayant dit que le beau prince pouvait bien passer demain samedi
   ici, le seul espoir de le voir un moment plus tt fait que je
   retarde mon voyage jusqu' dimanche; j'y serai donc sans doute ce
   jour-l, mais aux pieds mme de notre divinit; je soupirerai de
   n'y pas voir le cher Panpan.

   Je ne serai que trois ou quatre jours: il faut que je sois le 17
    Metz, et le 20 je pars pour mes grandes courses. Je
   m'arrangerai pour finir par Charmes et Bayon, et qui mieux est
   pour arriver  Lunville  l'heure du dner, et j'irai demander
   un poulet non  M. de Panpan, mais  M. de Vaux le pre et en
   famille. De dire  peu prs le jour, c'est ce que j'ignore et ce
   que je me garderai bien de laisser deviner, mais ce ne pourra
   tre au plus que dans le mois prochain.

   Adieu, mon cher Panpan, je vous plains d'tre loign de tous
   vos amis, je vous embrasse mille fois et du plus tendre de mon
   coeur.

   J'ai crit deux lettres  l'ami Saint-Lambert en commun pour
   notre ami Libault; point de rponse. Si ce dernier est avec
   vous, je vous fais mon compliment  tous deux. Ne m'oubliez pas
   auprs de M. votre pre.

Tressan n'avait pas seulement la joie d'accueillir dans son petit
palais toutes les dames de la cour de Lorraine; il avait quelquefois
le bonheur d'y recevoir Stanislas lui-mme. Quand ses dplacements le
menaient dans la direction de Toul, le roi de Pologne s'arrtait
volontiers chez son cher gouverneur, et il daignait accepter son
hospitalit. On peut supposer l'allgresse de Tressan quand pareille
bonne fortune lui arrivait et tout ce qu'il dployait d'amabilit pour
charmer son hte.

La premire fois que le roi de Pologne s'arrta  Toul, le comte
l'accueillit par ce compliment:

    Le Dieu qui lance le tonnerre
    Vint voir Philmon et Baucis.
    Un repas frugal sut lui plaire;
    Il reut leurs voeux runis.

    Aimez notre petit mnage,
    Vous qui l'honorez en ce jour;
    Vous y recevrez un hommage
    Bien tendre et bien rare  la cour.

    Tout ici retrace l'image
    De la simplicit des champs;
    Le coeur de celle qui m'engage
    En conserve les sentiments.

    Votre bont, votre prsence,
    La touchent plus que mon retour;
    Pour vous notre reconnaissance
    Est plus vive que notre amour.

Il n'est sorte de grce, de flatteries que Tressan n'imagine pour se
mettre bien en cour et gagner la faveur de Stanislas. Un jour o ce
dernier a encore fait l'honneur au gouverneur de venir dner chez lui,
il trouve sur son couvert quatre bouquets: le premier d'immortelles,
le second d'pis de bl, le troisime de rameaux de lauriers et le
quatrime de lis. Chaque bouquet portait un des vers suivants:

    Vos crits sont gravs au temple de mmoire.

    Vous rpandez ces dons sur vos peuples heureux.

    Vous les avez cueillis dans les champs de la gloire.

    Ces lis naissent de vous pour vos derniers neveux[14].

  [14] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
  Versailles, Henry Lebon, 1897.




CHAPITRE III

1750-1751

  Mort de la princesse de la Roche-sur-Yon.--Mort du marquis de
    Boufflers.--Fondation de l'Acadmie de Nancy.--Rle
    prpondrant jou par Tressan.--Panpan est nomm
    acadmicien.--Correspondance de Voltaire et de Panpan.


La fin de l'anne 1750 fut attriste par un deuil cruel. Le 30
novembre le Roi apprenait par un courrier de Versailles que la
princesse de la Roche-sur-Yon avait succomb le 27  un mal presque
foudroyant. Stanislas, qui prouvait pour elle une vritable amiti,
et qui se rappelait non sans plaisir les nombreux sjours qu'elle
tait venue faire  sa cour, celui qu'elle faisait encore quelques
mois auparavant, ressentit un rel chagrin de cette perte si
inattendue. La cour prit le deuil aussitt.

Les dbuts de l'anne 1751 ne furent pas plus heureux.

Le 8 janvier, c'tait le chancelier de La Galaizire qui tait frapp
dans ses plus chres affections. Son fils, le chevalier de Mareil,
aprs une indisposition de deux jours, tait trouv mort dans
l'appartement qu'il occupait au chteau. Le malheureux jeune homme, 
peine g de vingt ans, tait capitaine en second des gardes du corps
de Stanislas, et il donnait les plus belles esprances[15]. On peut
deviner la douleur du pre infortun.

  [15] Il avait t d'abord sous-lieutenant au rgiment des gardes
  lorraines, ensuite capitaine au rgiment d'Heudicourt
  (cavalerie), puis aide de camp du marchal de Saxe, enfin mestre
  de camp de cavalerie.

Puis on apprit une nouvelle qui consterna la France, la mort du comte
de Saxe. Le corps du hros fut transport en grande pompe de Chambord
 Strasbourg. Bien que le marchal ft le fils de celui qui lui avait
enlev le trne de Pologne, Stanislas voulut que les plus grands
honneurs fussent rendus  sa dpouille mortelle pendant la traverse
de la Lorraine. Quand le cortge arriva  Nancy, le 31 janvier, 
trois heures de l'aprs-midi, il fut reu au bruit du canon et par
toutes les troupes assembles. Le fourgon funbre fut dpos 
l'arsenal dans la ville vieille, o une chapelle ardente avait t
prpare. Le 1er fvrier, le triste convoi partit  huit heures du
matin pour Lunville; il y fut reu avec la mme pompe; toutes les
troupes formaient la haie.

A peine avait-on rendu au marchal de Saxe les derniers honneurs
qu'une catastrophe inattendue vint une fois encore affliger la Cour.

Aprs la mort du chevalier de Mareil, Stanislas avait dcid de faire
quelques changements parmi les principaux officiers de ses gardes du
corps; il lui fallait avoir l'agrment du ministre franais, et c'est
pour l'obtenir qu'il chargea le marquis de Boufflers de se rendre 
Versailles.

Le marquis partit de Lunville le 11 fvrier, accompagn de son neveu
le prince de Chimay. Le temps tait trs froid et une prodigieuse
couche de neige couvrait la terre. Le lendemain matin, vers sept
heures, dans les environs de Sandreux, les postillons, tromps par la
neige, et peut-tre aussi  moiti endormis, abandonnrent la route et
le carrosse versa dans un prcipice. Quand on retira le marquis de la
voiture, on s'aperut qu'il tait sans connaissance et trs grivement
bless  la tte.

Le prince, qui avait t assez heureux pour s'en tirer avec quelques
contusions, courut chercher des secours  la ville voisine, mais,
quand il revint, son oncle avait dj succomb.

La triste nouvelle parvint  Lunville le lendemain, et elle y causa
un moi facile  deviner. Cependant, pour couper court  des scnes
pnibles et attristantes, on dcida de ne pas ramener le corps du
dfunt; le roi envoya  Bar-le-Duc l'abb Alliot, avec mission de
faire inhumer convenablement le pauvre marquis dans l'glise de
Saint-Pierre. Quant  Mme de Boufflers, le saisissement, et la douleur
aussi, esprons-le, l'empchrent de se dplacer.

Ainsi mourut de tragique faon cet homme paisible et doux qui
s'appelait le marquis de Boufflers. C'tait un tre excellent, de peu
de moyens assurment, mais si facile  vivre, si accommodant, si peu
gnant! Sa mort passa presque inaperue, comme l'avait t sa vie.

Dire qu'il fut trs regrett serait assurment excessif. Mme de
Boufflers ne pleura pas longtemps ce mari dbonnaire qui depuis des
annes ne jouait plus dans sa vie qu'un rle purement dcoratif. Aprs
un simple deuil de convenance, elle reprit sa vie comme par le pass.

Il faut rendre cette justice  Stanislas, il ne pleura pas davantage
le commandant de ses gardes du corps. Le jour mme o la nouvelle du
funeste vnement arriva  Lunville, il nomma  la place du dfunt le
jeune prince de Chimay, celui-l mme qui avait si miraculeusement
chapp  l'accident o son compagnon avait trouv la mort. De cette
faon ce poste envi ne sortait pas de la famille.

Dans son ardent dsir de quitter le moins souvent possible la cour de
Lorraine et l'aimable femme qui en faisait tout le charme, Tressan
cherchait de mille manires  complaire au roi de Pologne et 
augmenter la faveur dont il jouissait dj prs de lui.

C'est ainsi qu'il fut amen  jouer un rle trs important dans la
cration de l'Acadmie de Nancy.

Depuis plusieurs annes dj, le chevalier de Solignac avait suggr 
Stanislas l'ide de fonder une acadmie comme il en existait dans
quelques grandes villes d'Europe. Le roi aimait passionnment les
lettres et les arts, l'ide lui parut fort heureuse. Outre le charme
de discussions littraires et philosophiques dont il prendrait sa
part, Stanislas voyait dj les plus illustres savants de l'Europe
briguant le brevet d'acadmiciens de Nancy, et il songeait avec
orgueil  l'honneur et  la rputation qui en rsulteraient pour la
Lorraine.

Malheureusement, quand le roi s'ouvrit de ses projets  M. de la
Galaizire, il se heurta  des objections de toutes sortes. Le
chancelier ne lui cacha pas le peu de got qu'il prouvait pour une
socit de beaux esprits qui chapperaient  sa juridiction et qui,
pour se donner de l'importance, trouveraient spirituel de crer un
foyer d'opposition.

La vrit est que le chancelier, qui avait pour mission de dtruire
peu  peu l'autonomie de la Lorraine, tait dans l'obligation, de par
ses fonctions mmes, de s'opposer  tout ce qui de prs ou de loin
pouvait contribuer  reconstituer cette autonomie.

Stanislas, toujours pacifique, et quoi qu'il lui en cott, s'inclina
devant la volont de son terrible chancelier, et il attendit
patiemment qu'une occasion meilleure lui permt de mettre son projet 
excution.

L'arrive du comte de Tressan allait lui faciliter l'accomplissement
de ses dsirs.

Tressan tait dj membre de l'Acadmie des sciences de Paris, des
Acadmies de Londres et d'dimbourg; sa rputation littraire et
scientifique tait grande; en somme, c'tait un personnage
considrable et dont l'opinion n'tait pas de peu d'importance.

Mis au courant des projets avorts du Roi et de Solignac, le comte
s'empressa de les adopter, et il composa pour les dfendre un mmoire
qui, s'il faut en croire Durival, tait fort sduisant et d'un style
enchanteur.

Pour ne pas heurter de front l'opposition du chancelier, et ne pas
veiller de nouveau ses susceptibilits, il fut convenu que la future
acadmie prendrait modestement le titre de _bibliothque publique_,
et, en apparence, ne serait destine qu' ceux qui voudraient
s'instruire. Elle devait tre surveille par des censeurs royaux, qui
seraient appels en mme temps  dcerner chaque anne des prix aux
Lorrains qui se distingueraient dans les lettres et les arts.

Tressan, le vritable inspirateur de la socit, ne voulait pas avouer
les motifs tout politiques qui l'obligeaient  tant de prudence; et il
abritait sous des raisons purement littraires l'humilit de la
nouvelle cration. C'est ainsi qu'il crivait  un de ses amis:

    Toul, 16 dcembre 1750.

   Je vais  Lunville pour un grand projet que le roi de Pologne
   veut excuter; ce prince, aprs avoir fait les tablissemens les
   plus utiles pour l'ducation et le bonheur de ses sujets, veut
   couronner l'ouvrage en tablissant une bibliothque publique et
   une socit littraire. Il sent bien que les sciences et les
   belles-lettres sont presque dans leur berceau en Lorraine, et que
   ce seroit compromettre l'honneur d'une acadmie naissante et mme
   du fondateur que de prtendre l'lever tout d'un coup au ton des
   anciennes acadmies. Il va donc commencer par fonder la
   bibliothque des prix, et quelques pensionnaires qui n'auront
   d'abord que le nom de censeurs; les gens qui lui sont attachs
   travailleront de leur ct  former une socit, et des
   confrences, qui  mesure qu'elles deviendront plus fortes et
   plus compltes pourront se joindre au premier tablissement, et
   alors la totalit pourra prtendre au nom d'acadmie ou de
   socit royale; je vais tcher de trouver quelques moyens sages
   de concilier l'utile, l'agrable, et la prudence[16].

  [16] _Indite._ Bibliothque de Nancy.

Cette _bibliothque_ n'avait rien qui ft de nature  effrayer le
chancelier, et elle trouva grce  ses yeux.

Elle fut fonde par un dit royal du 28 novembre 1750 et installe
dans la salle des cerfs de l'ancien chteau. Ds le 16 janvier les
censeurs formaient, suivant le voeu de Tressan, une petite socit
particulire qui devenait la _Socit littraire_ de Nancy.

Stanislas lui-mme, comme fondateur, fut le premier membre de la docte
compagnie, puis il dsigna ses collaborateurs immdiats Solignac et
Tressan; il s'adjoignit ensuite l'vque de Troyes, Poncet de la
Rivire; l'abb de Choiseul, primat de Nancy; Saint-Lambert; enfin,
pour bien montrer son clectisme, le Roi invita les Pres de Menoux et
Leslie  faire partie de la nouvelle socit[17].

  [17] Les censeurs taient:

  Le Pre de Menoux; le Pre Leslie; M. Thibault, lieutenant gnral
  du bailliage de Nancy; M. de Tervenus; M. l'abb Gautier,
  professeur d'histoire et de mathmatiques  Lunville; le
  chevalier de Solignac, bibliothcaire; l'abb Montignot,
  sous-bibliothcaire; l'vque de Troyes; le comte de Tressan; le
  Primat de Nancy; M. Dguerty.

La crmonie d'inauguration eut lieu le 3 fvrier 1751;  10 heures et
demie du matin, l'abb de Choiseul clbra la messe  la Primatiale et
le Pre de Menoux pronona en chaire un discours sur l'tablissement
de la _Bibliothque publique_. Les vques de Chlons et de Troyes
taient prsents.

A 3 heures et demie, dans une grande assemble  la salle des cerfs,
on procda  l'ouverture de la Bibliothque.

La runion tait superbe; tous les courtisans, les dames de la cour,
tous les gens de lettres et de robe taient prsents; le prince de
Craon, le duc Ossolinski, M. de la Galaizire, Mme de Boufflers et ses
soeurs, Mmes de Bassompierre et de Chimay, trnaient au premier rang.
Le roi de Pologne n'assistait pas  la crmonie.

M. de Solignac donna d'abord lecture des rglements de l'association;
puis Tressan, nomm directeur par le Roi en rcompense de son zle et
du succs obtenu, pronona un long discours dans lequel il exposa le
but de l'institution et fit un loge pompeux de son fondateur. La
sance se termina par une trs belle harangue de l'vque de Troyes
sur _le got_; le prlat fut plus applaudi que tous les autres
orateurs.

Quelques jours aprs, les membres de la socit choisirent pour patron
saint Stanislas et ils dcidrent que son pangyrique serait clbr
chaque anne dans l'glise des Cordeliers.

La seconde runion eut lieu le 8 mai,  Nancy, dans la grande galerie
de l'htel de Craon. L'assistance tait encore fort nombreuse; Mme de
Boufflers et sa famille s'y trouvaient au complet, ainsi que toute la
Cour. Le directeur eut le plaisir d'annoncer  ses confrres que la
cration de la savante compagnie n'avait pas pass inaperue et que
d'illustres personnalits briguaient dj l'honneur d'en faire partie;
le prsident Hnault, Montesquieu, son fils M. de Secondat avaient
crit au Roi pour solliciter leur admission. Il fut fait droit  leur
requte.

Puis le Pre Leslie fit un discours interminable; Solignac lut le
_Lysimaque_ de Montesquieu[18], enfin Saint-Lambert pronona son
discours de rception.

  [18] Voir appendice no I.

Comment notre ami Panpan ne se trouvait-il pas au nombre des
acadmiciens du Roi? N'avait-il pas des titres littraires plus que
suffisants? n'tait-il pas un des familiers de la cour, le plus cher
ami de Mme de Boufflers? l'intime de Tressan? Soit par oubli, soit
pour toute autre cause, le lecteur du Roi n'avait pas t nomm.

Tressan avait  Panpan trop d'obligations, il esprait trop de son
influence sur la marquise pour ne pas s'efforcer de lui faire rendre
une tardive justice. Bientt le Roi cdait et Panpan tait admis au
nombre des Immortels Nanciens. Panpan acadmicien! quel rve!

Comme il n'ignore pas qu'il doit  Tressan ce nouvel honneur, le
reconnaissant lecteur s'empresse de remercier son ami, qui lui rpond:

Vous tes trop bon,  mon cher Panpan, de me faire un mrite d'un
acte qui m'est aussi agrable. Et qu'ai-je donc fait que de suivre ce
que l'esprit, le got et le coeur m'inspiraient pour vous?

Ne faites-vous pas plus d'honneur  la littrature lorraine que vingt
tristes commentateurs? Le langage de la raison, la connaissance du
beau, du naturel, et de l'art de le peindre et de le bien exprimer, le
talent de faire les plus jolis vers, le don de sentir vivement, la
justesse dans le got, le ton de la bonne compagnie, et par-dessus
tout cela, tout ce qu'il faut pour mriter et conserver des amis: vous
manque-t-il aucun de ces traits? et croyez-vous qu'ils ne m'aient pas
fait tour  tour une impression durable? Avec votre chienne de
modestie vous m'enquinaudez et l'ami Libaut m'accusera de coqueter
avec vous, mais je compte bien qu'il aura son tour et que je
renverserai certains remparts jsuitiques, car enfin ce n'est pas tout
que d'tre homme d'honneur et d'esprit avec eux, leur amiti ne se
donne pas  si bon march.

Mais le coeur de Panpan dborde de reconnaissance; il a combl son ami
de remerciements, il veut l'en accabler et il redouble en effusions
pistolaires. Cette fois Tressan se fche et il riposte  son
correspondant en ce style plus que familier:

Je vous prie d'aller une fois de plus vous faire f..... pour vous
apprendre  me faire un beau compliment sur votre place 
l'acadmie...

Croit-il donc que la Socit littraire lui a fait grand honneur en
lui ouvrant ses portes? Mais c'est tout le contraire qui est la
vrit. Vous tes un de ceux, lui dit-il, qui sauverez cette socit
de la langueur et du ridicule qui l'accable.

Les critiques de Tressan n'taient dj que trop justifies. En dpit
des efforts de ses organisateurs, les dbuts de la nouvelle socit
taient plutt pnibles et les sances se tranaient en de lamentables
banalits. On se bornait en gnral dans chaque runion  couvrir
d'loges le roi de Pologne, puis  prononcer de pitoyables discours
souvent sur les sujets les plus invraisemblables. Le 11 mars 1751
Tressan parle longuement de deux enfants ns  Nancy et qui ont un
coeur commun; un jour il est question des redoutables dangers des
rapports entre les deux sexes; une autre fois un acadmicien fait un
discours si dplac sur les scrtions du corps humain, qu'on est
oblig en hte de lui enlever la parole, etc., etc.

Ce fut le 20 octobre 1752 que Panpan fut admis  prononcer son
discours de rception. Il avait pris pour sujet l'_esprit
philosophique_.

Alors comme aujourd'hui ces ftes littraires taient trs
recherches; elles l'taient d'autant plus qu'elles avaient pour les
Lorrains l'attrait de la nouveaut. Panpan jouissait du reste de trop
de rputation pour ne pas faire salle comble. Le 20 octobre
l'assistance tait donc des plus brillantes, on se pressait dans la
salle des sances, les plus jolies dames de la cour assistaient  la
crmonie. Inutile d'ajouter que Mmes de Boufflers et de Bassompierre
occupaient les places d'honneur.

Le discours de Panpan, fort bien compos et lu avec beaucoup d'art,
fut trs got de la nombreuse assistance et il remporta un suffrage
unanime. L'auteur fut couvert d'applaudissements.

Tressan, que ses devoirs de gouverneur avaient empch d'assister  la
crmonie, s'empressa d'crire  son ami pour le fliciter:

    Toul, 1752.

   Je sais que vous avez prononc un discours charmant et applaudi
   sur l'_esprit philosophique_. Je me doute bien que vous n'aurez
   pas donn la prfrence aux stoques et que vous aurez vant et
   prouv cette paix de l'me qui conduit Fontenelle dans une route
   seme de fleurs jusqu' cent ans; de cette paix dlicieuse 
   laquelle vous ne souffrez quelque petite secousse que les jours
   de cong, et qui vous rend gal, riant et jouissant de la socit
   dans votre grand fauteuil et aux pieds de nos charmantes
   marquises.

Si l'on pouvait s'tonner que Panpan n'ait pas ds le dbut fait
partie de la Socit littraire, il tait encore beaucoup plus
extraordinaire que Stanislas n'ait pas song  offrir  son ami
Voltaire un sige dans son Acadmie. Le philosophe n'tait-il pas tout
dsign pour en faire partie, et par son illustration, et par son
amiti avec le Roi et par les souvenirs imprissables qu'il avait
laisss de son sjour  la cour de Lorraine? Et cependant il n'en fut
pas question.

Il est vraisemblable que, livr  lui-mme, Stanislas se serait
empress de nommer un homme dont le nom seul suffisait pour
immortaliser la jeune Acadmie, mais le Pre de Menoux ne l'entendait
pas ainsi; outre qu'il n'avait pas oubli les querelles anciennes, il
caressait l'espoir de dominer la nouvelle socit et il ne se souciait
nullement d'avoir pour confrre son ennemi jur, un rival dont
l'autorit inconteste rduirait  nant ses ambitieux projets. Il usa
donc de toute son influence sur le roi et il obtint qu'on laisserait 
l'cart l'illustre philosophe.

Certes le titre d'acadmicien de Nancy tait pour Voltaire d'une bien
mince importance; il fut cependant surpris et froiss d'un ostracisme
auquel il ne devait pas s'attendre. On sent, dans sa correspondance,
combien l'oubli dans lequel on l'a laiss lui a t sensible.

Panpan allait lui fournir l'occasion de manifester sa mauvaise humeur
et ses secrets dsirs.

Depuis qu'il avait quitt la cour de Lunville, aprs les tristes
vnements de septembre 1749, le philosophe avait sjourn dans la
capitale et fait de frquentes apparitions  Versailles. Mais il
n'avait pas reu  la cour l'accueil qu'il esprait, et en particulier
la froideur de Mme de Pompadour lui avait t fort pnible.

D'autre part, Frdric ne cessait de lui rappeler ses promesses si
souvent renouveles et il lui offrait  Potsdam une fastueuse
hospitalit. En juin 1750 Voltaire, indign des mauvais procds dont
on l'abreuvait, se dcida  partir pour Berlin. Il y fut reu avec
enthousiasme et bientt l'univers entier fut au courant des honneurs
exceptionnels qui lui taient rendus et de l'intimit qui rgnait
entre le roi et son hte.

Panpan avait  Lunville un ami d'enfance, Libault, avec lequel il
avait toujours gard les plus cordiales relations. Aprs avoir t
dans l'arme et fait brillamment plusieurs campagnes, Libault tait
revenu en Lorraine et se trouvait en qute d'une situation sociale.

En apprenant le crdit dont Voltaire jouissait  la cour de Berlin,
Panpan, toujours obligeant, eut l'ide de lui crire pour lui demander
s'il ne pourrait pas obtenir une place auprs d'un prince pour un
officier de ses amis.

La rponse ne se fait pas attendre et elle est des plus
satisfaisantes:

    Potsdam, 8 mai 1751.

   Mon cher Pan Pan (car il n'y a pas moyen d'oublier le nom sous
   lequel vous tiez si aimable), le jour mme que je reus vos
   ordres de servir votre ami (prire est ordre en ce cas), je
   courus chez un prince, et puis chez un autre, et les places
   taient prises. J'crivis le lendemain  la soeur d'un hros, 
   la digne soeur du Marc-Aurle du Nord, pour savoir si elle avait
   besoin de quelqu'un d'aimable, qui ft  la fois de bonne
   compagnie et de service; point de dcision encore. Je comptais ne
   vous crire que pour vous envoyer quelque brevet sign
   _Wilhelmine_, pour votre ami, mais, puisqu'on tarde tant, je ne
   peux pas tarder  vous remercier de vous tre souvenu de moi.

   Quand vous recevrez une seconde lettre de moi, ce sera srement
   l'excution de vos volonts, et M. Libault pourra partir
   sur-le-champ: si je ne vous cris point, c'est qu'il n'y aura
   rien de fait.

Ainsi  la cour de Lorraine, quand on a besoin d'un service, on
n'hsite pas  recourir au crdit du philosophe, et cela au moment
mme o on le traite avec une dsinvolture si blessante, un oubli si
mprisant! Voltaire, bien que peu flatt du procd, n'a garde de s'en
plaindre, il se borne  faire une allusion discrte  l'Acadmie; mais
en mme temps il n'est pas fch de montrer que si la cour de Lorraine
est ingrate, celle de Prusse sait rcompenser le mrite, et il raconte
complaisamment le bonheur dont il jouit, la douceur de sa vie, les
honneurs dont on l'accable: une norme pension, une clef de
chambellan, un grand cordon, etc., etc.

   Mon cher Panpan, mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la plus
   aimable veuve des veuves; je ne l'oublierai jamais et quand je
   retournerai en France, elle sera cause assurment que je prendrai
   ma route par la Lorraine. Vous y aurez bien votre part, mon cher
   et ancien ami; je viendrai vous prier de me prsenter  votre
   acadmie.

   Notre sjour  Potsdam est une acadmie perptuelle: je laisse
   le Roi faire le Mars tout le matin, mais le soir il fait
   l'Apollon et il ne parat pas  souper qu'il n'ait exerc cinq 
   six mille hros de six pieds; ceci est Sparte et Athnes: c'est
   un camp et le jardin d'Epicure; des trompettes et des violons, de
   la guerre et de la philosophie.

   J'ai tout mon temps  moi; je suis  la Cour, je suis libre; et
   si je n'tais pas entirement libre, ni une norme pension, ni
   une clef d'or qui dchire la poche, ni un licou qu'on appelle
   _cordon d'un ordre_, ni mme les soupers avec un philosophe qui a
   gagn cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de
   bonheur. Je vieillis, je n'ai gure de sant, et je prfre
   d'tre  mon aise avec mes paperasses, mon Catilina, mon sicle
   de Louis XIV et mes pilules, aux soupers des Rois et  ce qu'on
   appelle honneurs et fortune. Il s'agit d'tre content, d'tre
   tranquille, le reste est chimre: je regrette mes amis, je
   corrige mes ouvrages et je prends mdecine. Voil ma vie, mon
   cher Pan Pan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunville qui se
   souvienne du solitaire de Potsdam, prsentez mes respects  ce
   quelqu'un.

Comment crire  Panpan sans lui parler de leurs amis communs, de ces
amis tout-puissants  la Cour, et leur lancer quelques reproches
discrets? Voltaire termine ainsi sa lettre:

   Il a t un temps o tout ce qui porte le nom de Beauvau me
   prenait sous sa protection, ce temps est-il absolument pass? Mme
   la marquise de Boufflers daigne-t-elle me conserver quelques
   bonts, serait-elle bien aise de me revoir  sa Cour, serait-elle
   assez bonne de dire au Roi de Pologne, qui ne s'en souciera
   peut-tre gures, que je serai toute ma vie pntr des bonts de
   Sa Majest. C'est le meilleur des Rois, car il fait tout le bien
   qu'il peut faire.

   Adieu, mon trs cher Pan Pan, aimez toujours les vers, et
   n'aimez que les bons, et conservez quelque bonne volont pour un
   homme qui a toujours t enchant de votre caractre. _Vale et me
   ama._

Malheureusement la bonne volont de Voltaire et ses efforts en faveur
de Libault n'ont pas de rsultats favorables, et peu de temps aprs
le philosophe est oblig d'avouer le peu de succs de ses dmarches.

    Potsdam, 1751.

   Mon cher Pan Pan, je vous assure que je ressens bien vivement la
   douleur de vous tre inutile. Croyez que ce n'est pas le zle qui
   m'a manqu. Vous ne doutez pas de la satisfaction extrme que
   j'aurais eue  faire russir ce que vous m'avez recommand, mais
   ce qui est difficile en Lorraine est encore plus difficile en
   Prusse, o la quantit de surnumraires est prodigieuse.

Puis le philosophe revient sur la question de l'acadmie; on sent que
le coup lui a t rude et qu'en dpit de tout, il n'a pu en prendre
son parti. Puisqu'on n'a pas voulu comprendre une allusion discrte,
cette fois il expose son dsir de telle sorte qu'on ne puisse s'y
mprendre. On sent qu'il espre toujours qu'on lui rendra un honneur
mrit:

   Je compte bien profiter de bonts du roi Stanislas et venir me
   mettre aux pieds de Mme de Boufflers au premier voyage que je
   ferai en France; et assurment je postulerai fort et ferme une
   place dans votre acadmie. J'aurais le bonheur d'appartenir par
   quelque titre  un Roi qu'on ne peut s'empcher de prendre la
   libert d'aimer de tout son coeur. Cette place, mon cher et
   ancien ami, me serait encore plus prcieuse si je comptais au
   nombre de vos confrres...

   Je vous supplie de ne pas m'oublier auprs de Mme de Boufflers.

   Tout ce que je sais de votre cour, c'est que je la regrette,
   mme dans la socit du hros philosophe auprs de qui j'ai
   l'honneur d'tre.

Le philosophe en fut pour ses avances et ses politesses. Il tait
loin, le Pre de Menoux tait prs; Stanislas ne se soucia pas d'avoir
des querelles avec son confesseur pour un philosophe ingrat qui avait
prfr les bords de la Spre aux rives de la Moselle.

Le temps se passe et l'on n'entend plus parler de Voltaire. Panpan
revient  la charge, mais cette fois la rponse du philosophe est tout
 fait dcourageante. Il est froiss de voir que l'on n'a rien fait
pour lui, pourquoi se mettrait-il en frais pour ceux qui l'ont oubli?
Et puis il est malade, il y a huit mois, s'il faut l'en croire, qu'il
n'est sorti de sa chambre; comment irait-il solliciter?

    Potsdam, 7 octobre 1752.

   Ce n'est point ma paresse, monsieur, mais ma mauvaise sant qui
   a retard ma rponse, et qui m'empche mme de vous rpondre de
   ma main; je crois que j'aurais grand besoin d'aller faire un tour
   aux eaux de Plombires, dans votre voisinage. Le dsir de faire
   encore ma cour au roi de Pologne, et de vous revoir fera mon
   motif principal. Je voudrais bien, en attendant, pouvoir faire ce
   que vous me demandez pour votre ami, mais les places sont ici
   bien rares. Il est vrai qu'il y a un petit nombre d'lus, mais il
   n'y a aussi qu'un petit nombre d'appels. Ma mauvaise sant ne me
   permet gure d'tre  porte de chercher ailleurs. Il y a huit
   mois entiers que je ne suis sorti de ma chambre que pour aller
   dans celle du roi. Je suis son malade comme Scarron tait celui
   de la reine...

   Adieu, mon cher et ancien ami, je vous embrasse du meilleur de
   mon me.

Si Voltaire ne fit pas partie de l'Acadmie de Stanislas, en revanche
il eut le profond dplaisir d'y voir nommer son ennemi acharn Frron.
Ce dernier mourait d'envie d'tre acadmicien et, faute de mieux,
Nancy lui suffisait. Il avait couvert d'loges dans ses feuilles
l'Histoire de France du prsident Hnault; c'est  lui qu'il s'adressa
pour obtenir de Stanislas le titre qu'il ambitionnait. Hnault crivit
au Pre de Menoux, qui, ravi de jouer un bon tour  Voltaire, mit
autant de chaleur  prner la candidature de Frron qu'il en avait mis
 s'opposer  celle du philosophe.

Stanislas ne rsista pas aux instances de son confesseur: le
folliculaire fut nomm et le roi poussa mme l'amabilit jusqu' lui
envoyer une bote avec son portrait.

Frron, ravi d'un honneur aussi inattendu, s'empressa de remercier le
monarque, en lui adressant ces vers:

    Pandore fut des dieux le plus parfait ouvrage;
          Ils se plurent  la former;
    Minerve lui donna la sagesse en partage,
          Vnus l'art de se faire aimer,
    Les Grces leurs souris, les Muses leur langage.
          Les Dieux ont des mmes prsents
          Combl Stanislas, leur image,
          Mais avec des traits diffrents.
          La bote que donna Pandore
    Renfermait tous les maux, et celle que je tiens
    M'offre les traits chris du hros que j'adore;
          Elle renferme tous les biens.




CHAPITRE IV

1750-1752

Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.

Correspondance avec Panpan.

Tressan ne consacrait pas uniquement les loisirs que lui laissait son
gouvernement  la cration de l'Acadmie de Nancy; il avait encore
d'autres soins. Plus il vivait  la cour de Lunville, plus il
subissait le charme de la marquise de Boufflers, plus il se sentait
entran vers elle par un irrsistible penchant.

On voit par sa correspondance les progrs inquitants que fait l'amour
dans le coeur du pauvre gouverneur. Pas de jour, pas d'heure o sa
pense ne se reporte  Lunville, dans cette cour dlicieuse, prs de
ces deux soeurs galement sduisantes, prs de celle surtout qui peu 
peu s'est empare de toutes ses facults. On sent combien il l'aime, 
quel point elle le possde tout entier. Il ne songe plus qu' elle, au
bonheur de la revoir, et, en attendant ce jour bni, il veut qu'elle
soit au courant de tout ce qui lui arrive, des moindres incidents de
sa vie.

Un jour il fait une chute assez grave et se blesse srieusement au
pied. Bien vite il charge Panpan d'annoncer sa msaventure  la dame
de ses penses, mais la triste nouvelle ne parat pas affecter outre
mesure la divine marquise.

    A Toul, ce dimanche.

   Je vois par la rponse du cher Panpan que Mme la marquise n'a
   pas grande piti du pauvre Tressanius. J'ose esprer cependant
   qu'elle le plaindrait, s'il paraissait un moment  ses yeux.

   Ma blessure tait au pied gauche et assez profonde pour
   m'inquiter, d'autant plus qu'au moment de la blessure, j'avais
   eu des blouissements et des maux de coeur, preuve certaine que
   la gaine d'un tendon avait souffert. Je me suis pans avec de
   l'eau d'arquebusade de Berne, qui est trs bonne mais trs forte.
   Ma blessure en effet a t bien gurie en quatre jours, mais la
   chaleur de l'eau d'arquebusade m'a attir un accs de goutte
   affreux; j'ai jet les hauts cris, j'ai trouv que la douleur
   tait un grand mal, j'ai us vainement du remde de Mme
   d'Aiguillon; j'ai eu beau me rappeler tous les charmes de nos
   deux charmantes soeurs; tout ce que j'adore en elles n'a pu
   m'empcher de crier en leur vouant tout ce qui me restait alors
   de moi-mme.

   L'orage est un peu calm, mais mon pied est du double de sa
   grosseur, et j'ai bien peur d'tre plus de huit jours sans en
   pouvoir faire le moindre usage. Heureusement la tte est revenue;
   je peux lire et mme penser et sentir quelque chose d'agrable,
   puisque je vous cris.

   Je suis dans mon lit, buvant de la tisane comme Chaulieu. Je
   m'en consolerais si je faisais des vers comme lui et si Mme de
   Boufflers tait ma Mazarin. Enfin, cher Panpan, cher veau plus
   divin que celui d'gypte, je vous donne le premier instant de mon
   retour  la vie. J'ai eu certainement l'existence d'un autre
   pendant trois jours et je n'imagine pas qu'on puisse prouver
   rien de plus cruel.

   Faites ma cour aux divines soeurs. Ds que je pourrai me
   traner, j'irai  Lunville. Le beau prince dirait  cela: venez
   toujours, vous y serez sur le mme pied que M. de Croix; mais
   comme je n'ai pas encore attrapp les grces du fauteuil, comme
   j'aime  suivre Mme de Boufflers comme son barbet, j'attendrai
   d'tre un peu raffermi sur mes pieds.

   Pendant ce temps malheureux, mes renoncules fleurissent, mes
   petits pois, mes fraises mrissent. Je ne peux rien voir, rien
   manger. Mme de Tressan triomphe et commande despotiquement
   jusqu'au plus petit de mes mouvements.

   Voil mon tat, cher ami. Le seul plaisir qui ait pu aller
   jusqu' mon coeur est de lire votre lettre. Adieu, car on me
   gronde et je sue  grosses gouttes pour vous crire ces quatre
   mots... ma tte ne me permet nulle application. Je ne peux vous
   exprimer combien elle a t branle...

Ds qu'il est rtabli, Tressan veut annoncer lui-mme sa gurison 
Mme de Boufflers, et c'est encore Panpan qui sert de bote aux
lettres.

    Toul, mardi.

   Enfin, mon cher Panpan, je suis guri sans fivre, sans mal de
   tte; je veux l'apprendre moi-mme  Mme de Boufflers. Donnez-lui
   ce mot de lettre et soutenez le pauvre Tressanius, qui vous aime,
   auprs de la seule femme dont il estime l'esprit, dont les
   charmes pussent le faire radoter aussi compltement qu'il l'a
   fait, le fait et le fera sans doute,  moins qu'elle ne m'en
   empche, car elle seule peut dfendre ceux qui l'approchent de
   l'adorer en leur en faisant connatre  tous moments l'inutilit
   et la draison. Encore ne sais-je si elle russirait  me
   persuader aussi bien l'un que l'autre. Un seul moment, de ceux
   qu'on ne saisit point auprs d'elle, mais qui pntrent le coeur,
   suffirait pour confondre et mes raisonnements de deux mois et les
   siens.

pris comme il l'est, Tressan peut-il ne pas rimer en l'honneur de
celle qui est devenue son unique pense? A quoi servirait la langue
des dieux si elle n'aidait les pauvres mortels  chanter les mrites
incomparables de la femme adore et  lui avouer ce qu'on n'ose encore
lui dire?

L'amoureux gouverneur compose une chanson qu'il envoie  sa
bien-aime:

SUR L'AIR: _Ah! combien l'amour a de charmes_

    Le printemps ne fait point clore
    De fleurs plus brillantes que vous;
    Les oiseaux chantant ds l'aurore
    N'ont point des accents aussi doux;
    Sans cesse une grce nouvelle
    Se dvoile et vient vous parer:
    Heureux qui, vous voyant si belle,
    Ne fera que vous admirer!

    Plus heureux qui pourra vous plaire:
    Qu'il soit digne d'un sort si doux!
    Que rien ne puisse l'en distraire,
    Qu'il soit sans cesse  vos genoux!
    Qu'il vous dise: Je vous adore...
    Mais d'un ton si vif, si touchant,
    Qu'il puisse l'tre plus encore
    Que vos regards et votre chant.

La passion de Tressan devient si vive qu'il en oublie ses travaux, ses
tudes, ses recherches mme sur l'lectricit, qui peu de jours avant
le passionnaient encore si compltement. C'est dans une ptre assez
finement tourne que le pote exprime  la marquise les sentiments
qu'elle lui inspire:

    De ma chre lectricit,
    O rivale trop redoutable!
    Pourquoi ne suis-je plus tent
    De dcouvrir la vrit,
    Ou tout au moins la vraisemblable!
    Quel pouvoir me tient enchant!
    Belle gl, vous faites renatre
    La douce esprance en mon coeur;
    Par la plus lgre faveur,
    Vous me donnez un nouvel tre,
    Et me rappelez au bonheur.
    Chre gl, je n'ai d'existence
    Que celle que je tiens de vous...
    Dans le Styx, par votre courroux;
    Dans le nant, par votre absence;
    Et dans l'Olympe,  vos genoux.
    C'est alors que, d'un vol rapide,
    Je suis votre esprit qui me guide,
    Je m'lve au plus haut des airs;
    clair par vos feux, j'embrasse,
    Et l'immensit de l'espace,
    Et l'agent qui meut l'univers.
    Sur les ailes de la pense,
    Quand vous dissertez sagement,
    Et dmlez si finement
    La ralit d'une ide,
    Des nuances d'un sentiment,
    Par vous ma raison claire
    Apprend  juger sainement:
    Si vous la voyez gare,
    L'esprit, les grces, l'enjouement
    La rappellent si doucement
    Que, de ce bonheur enivre,
    Et d'un trait de feu pntre,
    Elle soumet son jugement.
    Jamais Apollon ne m'inspire;
    Je crains ses savantes leons:
    gl seule accorde ma lyre,
    Je lui dois les plus tendres sons.
    Lorsque je vois sa main charmante
    Voltiger sur un clavecin,
    Et d'une ariette brillante
    Rendre par sa touche savante
    Les agrmens et le dessin,
    L'enchantement de l'harmonie,
    Le feu qui brille dans ses yeux,
    Mieux que la cleste Uranie,
    Me donnent l'art et le gnie
    Que m'avoient refus les dieux.
    L'amour est mon unique matre!...
    gl!... vous seule faites natre
    Mon got et mes faibles talens:
    Chre gl!... ce que je puis tre
    Dpendra de vos sentimens:
    Ah! rendez mes progrs moins lents.
    Que votre feu brillant m'claire,
    Que le mien passe en votre coeur
    Et, par l'excs de mon bonheur,
    Rendez-moi digne de vous plaire.

Qu'prouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? tait-elle
touche d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir
couronner sa flamme? En aucune faon. Les temps sont bien changs.
Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu rsister, a
compltement chang d'allures; elle se pique maintenant de fidlit,
relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du
beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il
prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent,
empress, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les mtaphores
de _l'Astre_ et de _Cllie_, qu'il voque les bergers des bords du
Lignon et tous les hros de d'Urf et de Mlle de Scudri, la marquise
se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses
protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre.
Quand il parle amour elle lui rpond amiti, et le pauvre Tressanius
ne fait pas le moindre progrs dans le coeur de celle qu'il aime.

Et cependant ce rle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut  aucun
prix; il le trouve impossible  soutenir. Il aime Mme de Boufflers et
il veut devenir son amant.

Autrefois, gt par de faciles amours, il a toujours t plein de
confiance en lui; maintenant, en prsence de la marquise, il perd
toute assurance.

Malgr la sincrit de sa passion, on ne peut s'empcher de sourire du
style boursoufl, emphatique de cet homme  bonnes fortunes, de
l'irrsistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable
rhtorique pouvait subjuguer le coeur des belles dames de l'poque.

Le caractre si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait
s'accommoder de pareilles exagrations sentimentales, et ce mlange
prtentieux de pdanterie et d'amour devait lui paratre aussi
insupportable qu'incomprhensible.

C'est  son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses
craintes.

    Toul, lundi.

   Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de
   bonne heure, faites en sorte qu'elle s'veille en pensant  moi;
   je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre o j'ose
   peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher
   l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui
   doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir
   joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour
   m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien
   craindre un trouble qui peut m'empcher d'exprimer tout ce que je
   sens. Mme de Genlis ne m'a fait connatre que celui de la
   jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je
   l'avoue mme, la supriorit d'esprit, tout me donnait alors une
   confiance en moi-mme que je n'ai plus. Je frmis, mon cher
   Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut
   plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paratre aimable
   qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...

Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter
aux pieds de l'adore et lui dcouvrir ses sentiments, qui mieux que
Panpan, cet ami si dvou, ce confident si prouv, pourrait se
charger de ce soin? C'est donc  lui que Tressan s'adresse: c'est lui
qu'il charge d'tre l'interprte de ses sentiments amoureux et de
plaider sa cause auprs de la cruelle, qui jusqu' prsent feint de
tout ignorer.

   Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins 
   quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes
   dsirs dans mon coeur; que je voudrais que le mme feu, qui me
   fait mourir  chaque instant, dtruist tout ce qui l'importune;
   il le dtruira peut-tre en effet, mon cher Panpan. Mes nuits
   sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allum et, malgr
   cet tat violent, j'prouve des saisissements qui en arrtent le
   cours.

   Hier, en la revoyant,  peine pouvais-je lui parler et chercher
   ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon tat  tout ce qui
   m'entoure, et, ce qui me perce le coeur, il faut lui en cacher la
   plus grande partie  elle-mme. Mais je ne raisonne plus, je me
   livre  toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma
   vie. Toutes les rflexions ne font qu'augmenter mon amour et les
   charmes de celle que j'aime. Je suis sr du moins que cette
   ardeur me soutiendra et m'empchera de tomber malade tant que je
   la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour
   Paris!

Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la
capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle
jalousie lui dvorera le coeur, quand il saura Mme de Boufflers prs
de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison
qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les thories si
larges de l'poque et il n'a pas la sottise d'tre jaloux. Que lui
importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu' fermer les
yeux, mais  une condition, c'est qu'il se sache prfr; il suffirait
d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dvorent. Panpan ne
pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?

Laissons le comte professer lui-mme cette trange philosophie; il le
fait dans des termes qui sont de vritables perles dans la bouche d'un
amant en survivance.

   Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui
   laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu' l'amour
   heureux de l'tre, et je la connais trop pour avoir un sentiment
   aussi odieux. Si j'tais sr de son coeur, je n'exigerais point de
   sacrifices marqus de celle dont je connais toute la fermet. Un
   mot de sa bouche me suffirait: Je ne l'aime plus et je vous
   aime. Voil, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destine, ce qui
   me ferait souffrir sans mourir d'tre loign d'elle, ce qui me
   rassurerait contre tous les reproches, toutes les perscutions
   qu'on tenterait en vain de lui faire.

   Adieu, mon cher Panpan, ayez piti d'un misrable qui connat,
   mais trop tard, que l'amour ne lui avait port que de faibles
   coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux o
   vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui
   va dcider de sa vie ou de sa mort.

Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle
le possdait au point de lui faire perdre  peu prs compltement la
tte, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient
une marche absolument inverse. Soit que des hommages suranns
n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus
son adorateur se montrait soumis, ardent, passionn, plus elle se
montrait agressive, froide, sans piti.

La marquise n'tait pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses
mauvais jours, malheur  qui devenait l'objet de ses railleries!
Tressan l'apprit souvent  ses dpens. Par un sentiment assez naturel
 la femme, elle trouvait plaisir  martyriser celui qui gmissait 
ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait
de flches acres qui le mettaient au dsespoir: un jour o ses
assiduits l'avaient plus particulirement nerve, elle lui dcochait
brutalement cette pigramme:

AIR: _Rveillez-vous_.

    Votre triste pdanterie
    Partout vous rend fort ennuyeux;
    Votre froide plaisanterie
    Vous cote plus, ne vaut pas mieux.

Les sarcasmes de la marquise dchiraient le coeur de Tressan; et il en
perdait le boire et le manger. Cependant il les supportait sans se
plaindre, car il craignait par-dessus tout d'tre disgraci.
Qu'adviendrait-il de lui s'il tait chass de la prsence de l'objet
aim? Cette seule pense le glaait d'effroi. Affol, dsespr, le
malheureux se tournait alors vers Panpan; il s'panchait navement
dans le sein de son ami, lui contait ses douleurs, ses souffrances et
le suppliait de le faire rentrer en grce.

    Toul, lundi.

   Je ne peux vous exprimer, mon cher Panpan, tout ce que je
   souffre depuis hier; il faut qu'on m'ait fait quelque noirceur
   auprs de Mme de Boufflers ou qu'elle ait interprt en mal un
   plat propos que j'ai tenu, mais dont le sens qu'elle pouvait y
   donner est trop loign de ma faon de penser, pour qu'elle
   puisse s'y arrter.

   Vous connaissez, mon cher Panpan, quels sont mes sentiments, et
   combien ils me rendent malheureux! Je n'ai point t assez sage
   pour n'adorer dans Mme de Boufflers que tout ce qui rend son
   amiti si dsirable; la passion la plus vive m'a entran, et les
   rflexions ne m'ont point encore ramen  la raison. Cependant
   mes propos, ni mon maintien ne lui parlent que du respect et du
   tendre attachement que j'ai pour elle. Je renferme dans mon coeur
   tout ce qui fait mon malheur, sans la toucher, et je me force 
   ne lui rendre que les devoirs les plus simples et les plus
   ordinaires dans la socit.

   Vous aurez pu voir, mon cher Panpan, que depuis plusieurs jours,
   elle m'accable de ddains divers, de persiflages; elle est trop
   juste pour le nier. Elle ne me croit pas assez imbcile pour ne
   le pas sentir, mais j'ai toujours espr que ce n'tait que par
   bont et amiti pour moi, qu'elle voulait me corriger d'un dfaut
   qu'elle m'a reproch, et qu'elle ne voulait qu'prouver si
   l'amour-propre tait teint et savait recevoir une bonne
   plaisanterie.

   Pouvait-elle douter que rien puisse balancer les sentiments que
   j'ai pour elle, et ne me croit-elle pas assez soumis, assez
   attach pour lui tout sacrifier?

   Mais pourquoi me faire sentir aussi cruellement qu'elle commence
    me prendre en aversion, si elle n'en a pas des raisons? Elle
   est trop juste, trop bonne amie, pour dsesprer un homme qui
   l'adore, si elle ne s'y croit pas fonde.

   Tchez donc, mon cher Panpan, de pntrer ses raisons. Si on m'a
   fait des noirceurs, qu'elle me permette de m'en justifier. Si
   elle m'a cru assez bte et maussade pour attacher un sens  la
   platitude que j'ai dite hier  la comte, mettez-moi  ses pieds
   pour lui en demander pardon. Enfin, mon cher Panpan, peignez-lui
   toute la douleur que j'ai, et que je sens qui ne peut
   qu'augmenter. Ramenez-moi auprs d'elle, mon cher Panpan. De tous
   les maux le plus cruel et le plus insupportable pour moi est de
   ne pas la voir ou de la voir irrite contre moi.

   Je ne crains point de paratre  ses yeux le plus faible de tous
   les hommes. Quand je n'aurais que sa piti, je me trouverais
   heureux encore de la mriter. Finissez, mon cher ami, une
   tracasserie qui me perce le coeur et donnez-m'en promptement des
   nouvelles.

Si le gouverneur de Toul tait vraiment fort malheureux en amour, il
avait du moins, au point de vue de sa carrire, quelques
compensations. Stanislas, qui l'apprciait de plus en plus, saisit
avec empressement la premire occasion qui se prsenta de l'attacher
 sa personne. En 1751, le marchal de Montmorency tant mort, M. du
Chtelet le remplaa comme grand chambellan. La place de marchal des
logis qu'occupait M. du Chtelet restait donc vacante; le Roi la donna
au comte de Tressan.




CHAPITRE V

1740-1753

  Mme de Graffigny  Paris.--_Cnie._--_Les engagements
    indiscrets._


On n'a pas oubli l'aimable femme qui avait protg les dbuts dans le
monde de Panpan et de Saint-Lambert, celle qui avait cherch une
consolation  ses malheurs dans des distractions extra-conjugales, et
aussi en formant  Lunville un petit cnacle littraire, dont elle
tait la reine[19]. Depuis ses msaventures  Cirey avec Voltaire et
Mme du Chtelet, Mme de Graffigny s'tait tablie  Paris et elle y
avait eu une trange fortune[20].

  [19] Voir _la Cour de Lunville_, chap. IV, page 73, et chap. VI,
  page 103.

  [20] L'adresse de Mme de Graffigny  Paris tait: rue
  Sainte-Hyacinthe, vis--vis le corps de garde des grenadiers des
  Gardes Franaises.

A peine arrive dans la capitale, grce  l'amiti de la duchesse de
Richelieu, elle avait vu tous les salons s'ouvrir devant elle. Quand
sa situation dans le monde fut bien tablie, elle voulut refaire, et
dans de meilleures conditions, ce qui lui avait dj si bien russi 
Lunville; elle ouvrit un bureau d'esprit et se mit  recevoir.
Bientt elle runit chez elle la meilleure compagnie. Sa nice, Mlle
de Ligniville, qui l'avait suivie dans la capitale, l'aidait  tenir
son salon.

Les gots de Mme de Graffigny la poussaient surtout vers les socits
littraires; elle attira chez elle tous les gens de lettres un peu
marquants de l'poque et principalement les encyclopdistes. On
rencontrait dans son salon Diderot, d'Alembert, Helvtius, Thomas,
Turgot, Morellet, l'abb de Voisenon, Mlle Quinault, etc., etc.

Si l'esprit et la verve de la matresse de la maison groupaient
facilement autour d'elle une socit nombreuse, la beaut et la
jeunesse de Mlle de Ligniville n'taient pas non plus compltement
trangres  cette affluence.

Quand les conversations dans le salon taient par trop srieuses ou
philosophiques, Minette (c'tait le surnom donn par les habitus 
Mlle de Ligniville) se levait tout simplement, et elle s'en allait
dans la pice voisine o elle se livrait avec ses amis 
d'interminables parties de volant. Les partners les plus assidus de la
jeune fille taient Turgot et Helvtius.

Turgot,  peine g de vingt-trois ans, tait charmant, sduisant au
possible; il prouva bientt pour Minette une amiti trs tendre et il
tait pay de retour. On s'tonnait qu'il ne songet point 
l'pouser, lui qui se montrait si chaud partisan des mariages
d'inclination[21]; mais il tait encore  la Sorbonne, il n'avait
aucune fortune et il se fit un honorable scrupule d'associer  sa
misre celle qu'il aimait.

  [21] Turgot crivait un jour  Mme de Graffigny ces rflexions si
  sages: Il y a longtemps que je pense que notre nation a besoin
  qu'on lui prche le mariage, et le bon mariage; nous faisons les
  ntres avec bassesse, par des vues d'ambition ou d'intrt, et
  comme par cette raison il y a beaucoup de malheureux, nous voyons
  s'tablir de jour en jour une faon de penser bien funeste aux
  tats, aux moeurs domestiques.--Il relve dans la mme lettre ce
  propos qui se tient, dit-il, tous les jours: Il a fait une
  sottise, un mariage d'inclination.

Helvtius, lui aussi, avait subi le charme de la jeune fille. Sa
beaut, les agrments de son esprit, la dignit avec laquelle elle
supportait la mauvaise fortune avaient fait sur lui une profonde
impression. Aprs tre rest avec elle pendant plus d'un an dans les
termes d'une trs simple amiti et sans jamais lui parler du got
qu'il prouvait pour elle, il vint un jour lui offrir de partager son
sort. Mlle de Ligniville appartenait  la plus haute noblesse
Lorraine; pouser un fermier gnral, si riche ft-il, tait une
msalliance considrable. Elle accepta cependant et le mariage eut
lieu au mois de juillet 1751[22].

  [22] Helvtius s'est montr dans ses crits tout l'oppos de ce
  qu'il tait dans la ralit. Rien ne ressemble moins 
  l'ingnuit de son caractre que la singularit prmdite et
  factice de ses ouvrages. Par une vritable aberration d'esprit,
  il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-mme, pour
  ne donner aux actions morales d'autre motif que l'intrt. Or il
  avait dans l'me tout le contraire de ce qu'il a crit; il tait
  libral, gnreux, sans faste, bienfaisant; il n'existait pas un
  meilleur homme. Il mourut le 26 dcembre 1771.

Auparavant Helvtius avait abandonn la ferme gnrale et achet la
charge de matre d'htel de la Reine.

Le mariage de Mlle de Ligniville priva le salon de Mme de Graffigny
d'un de ses plus grands attraits[23].

  [23] Par son mariage, Helvtius tait devenu le neveu du prince
  de Craon, et le cousin de Mme de Boufflers, du prince de Beauvau,
  etc. Mais il y avait alors une telle distance entre un grand
  seigneur et un bourgeois que, lors de la mort du prince de Craon,
  Mme Helvtius seule prit le deuil; son mari crut de bon got de
  ne pas l'imiter et tout le monde applaudit  cette modestie.

En dpit de l'ge, l'ancienne amie de Panpan avait conserv le coeur
tendre que nous lui avons connu et elle ne pouvait se dcider 
renoncer aux joies de l'amour. Depuis l'abandon de l'ingrat Desmarets,
elle avait eu plusieurs liaisons plus ou moins phmres. La pauvre
femme cependant ne se faisait pas illusion sur sa propre faiblesse,
elle la confessait navement. Elle crivait  Panpan, son ternel
confident:

Je maudis l'amour, mais cela ne me gurit de rien. Je crois
quelquefois que c'est un rve, car j'ai toutes les peines du monde 
convenir, qu' mon ge, de ma figure, je puisse faire tourner la tte
 quelqu'un.

Mme de Graffigny n'avait que de bien modestes ressources et le train
de vie qu'elle menait les absorbait et au del. Elle avait autrefois
crit de petites pices qui avaient t joues avec succs  la cour
de Lopold. Ses amis, au courant de la situation prcaire de sa
fortune, l'engagrent  crire pour augmenter ses revenus. Elle
suivit leur conseil et composa une petite nouvelle: _Le mauvais
exemple produit autant de vertus que de vices_ (1745), qui parut dans
le _Recueil de ces Messieurs_. Deux ans plus tard, elle publia les
_Lettres d'une Pruvienne_, pastiche des _Lettres persanes_, de
_Pamla_, et des _Amusements srieux et comiques_[24].

  [24] Une jeune Pruvienne, Zilia, transporte tout  coup au
  milieu d'un monde dont les moeurs et les usages lui sont
  totalement inconnus, raconte ses impressions. Il y a des
  descriptions charmantes, un compos de sentiments nafs autant
  que passionns, mais plus ordinairement

    Une mtaphysique o le jargon domine
    Souvent imperceptible  force d'tre fine.

L'ouvrage eut le plus grand succs. Naturellement il souleva des
jalousies et l'on prtendit que Mme de Graffigny s'tait fait
beaucoup aider par l'abb Perrault. Mais si cela avait t vrai,
l'abb aurait-il gard le secret?

La publication des _Lettres pruviennes_ fut pour l'auteur une
vritable bonne fortune. Elle tait toujours reste en relations
avec la cour de Vienne. Le succs de son ouvrage engagea
l'impratrice  lui demander quelques petites pices, simples
et morales, qui pussent tre reprsentes par les jeunes
archiduchesses. Mme de Graffigny s'empressa de dfrer  l'imprial
dsir et elle composa cinq ou six comdies qui furent joues
effectivement par les princesses et les dames de la cour[25].

  [25] Entre autres, _Le Temple de la vertu_ et _Clidor_.

  En remerciement, l'empereur accorda  l'auteur une pension de
  1,500 livres, mais  la condition que les pices ne seraient pas
  imprimes.

  La margrave de Bayreuth ne se montra pas moins gnreuse que
  l'empereur. Elle aussi accorda une pension  la femme-auteur; elle
  chercha mme  l'attirer auprs d'elle, mais Mme de Graffigny prit
  prtexte de son ge pour repousser une offre flatteuse et demeurer
  auprs de ses amis de Paris.

Enhardie par le succs des _Lettres pruviennes_, Mme de Graffigny
voulut s'essayer dans l'art dramatique; elle composa un roman en cinq
actes, intitul _Cnie_, et elle le proposa aux comdiens franais. La
pice fut admirablement monte et joue  ravir. Grandval et Sarrasin,
Mlles Gaussin et Dumesnil, y taient inimitables et ils firent verser
aux spectateurs des torrents de larmes. Le succs fut tourdissant.
Frron crivait  l'auteur:

    Besoin n'tait qu'on ft dfense
    A la critique de railler.
    Quand mme elle pourrait parler,
    Vous la rduiriez au silence.

_Cnie_ fut reprise au mois de novembre et elle eut onze
reprsentations[26], ce qui tait norme pour l'poque.

  [26] Mme de Graffigny vendit sa pice au libraire Duchesne pour
  la somme de 2,000 livres.

  La reprise de _Cnie_ lui valut, pour onze reprsentations, du 18
  novembre au 12 dcembre, comme droits d'auteur, 1,613 livres qui
  lui furent payes ainsi: 2 sacs de 600 livres, 17 louis, et 5
  francs de monnaie.

Ce n'est pas seulement  Paris que l'auteur de _Cnie_ fut couvert
d'loges; en Lorraine on se montra trs fier de son succs, qui
rejaillissait sur ses compatriotes.

Le 3 fvrier 1751, Solignac, prononant un discours  l'Acadmie de
Nancy, s'criait:

Votre province, messieurs, vient de nous fournir un exemple bien
clatant que les sciences n'ont jamais que d'heureux effets dans les
mes bien nes. Permettez  l'amiti un loge o mon sujet me conduit
naturellement, que je ne puis refuser  la justice, que je dois 
votre gloire, et qui est propre  exciter en vous une noble mulation.

Vous connaissez _Cnie_, et o ne la connat-on pas au moment que je
parle? Quelle pice de thtre a-t-on faite de nos jours qui marque
plus de finesse et d'agrment dans l'esprit, plus d'lvation et de
dlicatesse dans les sentiments, o la vertu se montre avec tant de
charmes; et qui fasse passer si rapidement de l'admiration de
l'ouvrage  l'amour de l'auteur? Ouvrez les _Lettres pruviennes_,
vous y verrez des traits curieux d'une philosophie, jusqu' prsent
inconnue dans nos romans, et vous conviendrez de ce que j'ai voulu
prouver d'aprs un si bel exemple, que c'est uniquement des germes
d'un mauvais coeur que viennent les fruits amers qu'on attribue aux
belles-lettres.

Mme de Graffigny, dsireuse de montrer sa reconnaissance de l'accueil
qu'elle avait reu autrefois  la cour de Lorraine, avait envoy 
Stanislas le premier exemplaire de _Cnie_, mais par une inexplicable
et dplorable erreur, le relieur, au lieu des armes du roi de
Pologne, avait grav sur la couverture les armes de l'lecteur de
Saxe. Stanislas, sans croire  une plaisanterie, qui et t de fort
mauvais got, fut froiss de l'inadvertance et il donna l'exemplaire.

Mais aprs les loges arrivrent les critiques. Comme pour les
_Lettres pruviennes_, on accusa l'auteur de plagiat et en particulier
d'avoir pill _Nanine_, _Tom Jones_ et surtout _la Gouvernante_ de La
Chausse, qui venait de paratre. Il est vrai que la dame soutenait
que c'tait au contraire La Chausse qui lui avait drob son sujet.
Et l'abb de la Galaizire prtendait qu'elle avait raison.

On s'aperut aussi,  la lecture, que le style de _Cnie_ tait
souvent nologique et prcieux. On trouva que l'on ne devait pas dire
que _les charmes d'une jeune personne s'embellissent de la dcrpitude
de son mari_ et que _la caducit d'un vieillard ternise la jeunesse
de sa femme_. On fut tonn de lire des phrases de ce genre: _L'amour
double notre sensibilit naturelle; il multiplie des peines de dtail
dont la rptition nous accable_. On ne s'accoutumait point  cet
amour qui double une sensibilit en multipliant des peines[27].

  [27] Quant  Coll, qui s'tait d'abord montr enthousiaste, il
  crivait aprs avoir lu la pice:

  Je fais amende honorable du peu de bien que j'en ai dit.

  Je trouve cette rapsodie au-dessous de celle de La Chausse. Mal
  crite, toutes les penses sont communes, fausses, louches, jamais
  le terme propre. Enfin la forme et les dtails sont aussi mauvais
  que le fonds, qui est bien la plus pitoyable cration que l'on ait
  faite depuis cent cinquante ans.

Soit que les lauriers dramatiques de sa vieille amie l'empchassent de
dormir, soit qu'il voult se montrer digne de son titre d'acadmicien,
Panpan composa  son tour une petite comdie en un acte, dont, 
l'usage des auteurs, il pensait beaucoup de bien. Aprs avoir
sollicit la critique et obtenu l'approbation de Mme de Boufflers, le
lecteur du Roi se jugea digne d'affronter la rampe et il envoya sa
comdie  Mme de Graffigny, en la priant d'user de tout son crdit
pour la faire reprsenter par les Comdiens-Franais.

Mme de Graffigny n'avait rien  refuser  Panpan; elle s'acquitta de
la commission et bientt elle eut la satisfaction d'annoncer  son ami
que _les Engagements indiscrets_, tel tait le titre de la pice,
allaient entrer en rptition.

La joie de Panpan et t complte s'il avait pu se rendre  Paris
pour s'entendre avec les comdiens, choisir ses interprtes, conduire
les rptitions; malheureusement des intrts indispensables le
retenaient  Lunville, et il dut s'en rapporter au zle et 
l'intelligence de sa correspondante.

Fort heureusement, vers la fin de l'anne 1752, Tressan fit le voyage
de Paris dans l'espoir d'obtenir quelque amlioration  sa situation
pcuniaire. Panpan recommanda donc  son collgue de la Socit Royale
de joindre ses efforts  ceux de Mme de Graffigny, pour laquelle il
lui donna les plus pressantes recommandations.

Mais on ne fait bien ses affaires que soi-mme, le lecteur du Roi
allait en faire la triste exprience. Tressan tait trs occup pour
son propre compte, et trs naturellement se rservait toutes les
influences dont il pouvait disposer, puis il connaissait  peine les
comdiens, craignait de froisser Mme de Graffigny, bref il se tint
assez  l'cart.

Quant  l'auteur de _Cnie_, elle s'occupa peu de son ami et elle
dfendit fort mal ses intrts. Mlle Gaussin devait jouer le principal
rle; on le lui enleva pendant une absence et il fut confi  Mlle
Guant, jeune actrice de seize ans, qui possdait la plus jolie figure
du monde, mais qui tait sans voix, sans intelligence et sans
talent[28].

  [28] Elle tait la nice de Mlle de Seine, qui avait pous
  Dufresne, le clbre comdien. Elle tait entretenue par M. de
  Voyer, fils du marquis d'Argenson. Elle mourut en 1758 de la
  petite vrole,  l'ge de vingt-quatre ans.

_Les Engagements indiscrets_ furent jous le 26 octobre, pendant que
la cour tait  Fontainebleau. Mlle Guant, comme ce n'tait que trop
facile  prvoir, s'acquitta fort mal du rle qu'on lui avait confi,
et pour comble de disgrce Mlle Lamotte[29] fit en scne une chute qui
faillit tout compromettre. Cependant la pice reut du public un
accueil favorable, puisqu'elle eut cinq reprsentations, ce qui tait
un succs fort honorable.

  [29] Mlle Lamotte (1704-1769), tait fille d'un officier; elle
  fut leve au couvent des Ursulines de Metz, se fit enlever et
  entra au thtre. Elle avait t protge par le marchal de
  Saxe.

La critique fut bienveillante: Cette pice est bien crite, dit
Frron, et bien dialogue; on y trouve des dtails agrables, des
traits ingnieux[30].

  [30] Comme Mme de Graffigny s'tait occupe de la pice de Panpan
  et en avait surveill les rptitions, on lui en attribua trs
  faussement la paternit. On lit en effet dans les _Cinq annes
  littraires_, par Clment, La Haye, 1752:

  On nous a donn ces jours-ci  la Comdie-Franoise une pice
  nouvelle en prose et en un acte, de Mme de Graffigny, dit-on,
  auteur des _Lettres pruviennes_ et de _Cnie_, qui lui ont fait
  une rputation difficile  soutenir. Ceci est moins une intrigue
  qu'un embrouillement sans noeud, d'o il rsulte pourtant quelques
  situations comiques, mais foiblement rendues, et si communes! Des
  qui pro quo de tabatire, des mal-entendus de portrait,
  imaginez-vous. Mais ce qui n'est pas commun, c'est que les deux
  amans, se rencontrant en scne vive, s'enfuient pour ne pas
  s'expliquer et pour se dclarer leur passion par crit. Le comique
  du style n'est qu'un enjouement prcieux, un pointillage, une
  espce de jeu de mots, ou de travail d'esprit: je vous avois dj
  fait remarquer quelque chose d'approchant dans _Cnie_, si vous
  vous en souvenez; mais c'est de toutes les maladies du got la
  plus dangereuse pour une femme, et celle qui fait les progrs les
  plus rapides: je ne doute point cependant qu'on ne puisse gurir
  avec beaucoup d'attention sur soi-mme et sur le triste ridicule
  des modles qu'on se pique d'imiter. Il serait plaisant et je
  serais charm que ce ne ft point Mme de Graffigny qui et fait
  cette pice. Elle est intitule: _Les engagements indiscrets_.
  Parlez-moi d'une bonne comdie bourgeoise. Quand reverrons-nous
  cela? ou d'un franc galimatias, bien naturel et rjouissant.
  (_Lettre CXI_, Paris, 15 novembre 1752.)

Cependant ce demi-succs fut loin de rpondre  l'attente de l'auteur.
Tressan, pour le consoler et pour dgager sa propre responsabilit,
rejetait bien entendu toute la faute sur Mme de Graffigny; il allait
mme jusqu' la souponner de jalousie littraire. Il mandait 
Panpan:

    Ce vendredi 1752.

   J'ai reu il y a cinq jours la lettre du cher et aimable
   confrre Panpanius optimus et je suis parti sur-le-champ pour lui
   faire rponse moi-mme...

   Il est vrai que Mme de Graffigny avec tout son esprit ne pouvait
   mieux s'y prendre pour vous faire une niche. Votre pice s'est
   soutenue malgr la btise de la petite Guant et la culbute et
   les soixante ans de la Lamotte.

   J'ose dire qu'il a fallu une loquence aussi mle et aussi
   pntrante que la mienne pour vous raccommoder avec Mlle Gaussin.
   Elle connaissait le rle, elle l'aimait, elle dsirait le jouer
   et s'en faire un mrite auprs de vous, qu'elle aime dj sur ma
   parole. On lui souffle ce rle dans une absence, et de l elle a
   dit hautement qu'elle se promettait  l'avenir de refuser tous
   ceux qui ne lui plairaient pas. La petite d'Anchevolle est dans
   le mme cas et a prononc le mme arrt. Leur colre est
   flatteuse pour vous, puisqu'elle nat de leurs regrets.

   J'ai tout raccommod, on ne s'en prend point  vous, et si vous
   voulez dans six mois ou un an faire reprendre votre pice et
   n'avoir pas la btise (le mot est de Saint-Lambert) de la faire
   jouer pendant une absence, elles reprendront leurs rles, et je
   m'en charge.

   Adieu, cher et aimable confrre, mettez-moi aux genoux des deux
   charmantes soeurs, et gardez-moi dans votre coeur o mes
   sentiments pour vous me mriteront toujours une place.

Soit que Panpan ait pardonn le peu de zle de Mme de Graffigny pour
sa pice, soit qu'en homme d'esprit il ait pris son parti gament d'un
insuccs relatif, ds que sa comdie fut imprime, il envoya un
exemplaire  son amie avec cette ddicace flatteuse:

_A Mme de Graffigny._

    Graffigny, je dois tout  votre amiti tendre,
    Cet ouvrage est  vous, je ne puis vous l'offrir;
    S'il a quelques beauts, vous stes l'embellir.
    Je ne vous donne rien, je ne puis que vous rendre[31].

  [31] Mme de la Marre a bien voulu nous communiquer tous les
  documents que son pre, M. Arthur Ballon (1816-1883), l'aimable
  et savant conservateur de la Bibliothque de Nancy, avait runis
  sur Mme de Graffigny. Ces pices nous ont t trs prcieuses et
  nous exprimons  Mme de la Marre nos plus vifs remerciements.




CHAPITRE VI

1753

  Correspondance de Tressan.--Passion dsordonne pour Mme de
    Boufflers.


Aussitt de retour en Lorraine, Tressan, auquel l'absence a paru
longue, s'empresse d'accourir  Lunville et de voler aux pieds de la
divine marquise. Certes jusqu' prsent il n'a pas lieu de se louer
du succs de ses efforts, mais la femme est changeante, Mme de
Boufflers plus que toute autre; qui sait si un jour elle ne se
laissera pas attendrir par un amour si persvrant.

Du reste, la marquise n'est pas toujours impitoyable; et par moments
elle donne  son mourant, pour emprunter la langue de Mlle de
Scudri, quelques lueurs d'espoir qui lui rendent un peu de vie. En
dpit de ses railleries mordantes, elle s'intresse  lui et quand
elle le voit, absorb par la passion, ngliger tous ses intrts, elle
s'en inquite et le force elle-mme  montrer plus de souci de son
avenir.

Le gouverneur s'incline devant une volont  laquelle il ne saurait
rsister, mais il en profite pour plaider lui-mme sa cause, sans
intermdiaire cette fois, et tcher de flchir la cruelle qui le
repousse.

    Toul, mardi.

   Je viens de vous obir. C'est  votre amiti,  vos ordres que
   je dois le courage d'avoir pu m'occuper de mes affaires et
   d'crire deux longues lettres que j'ai interrompues vingt fois
   pour penser  vous. Je crois qu'elles sont bien, mais je serais
   bien insensible  leur russite, si je n'avais le bonheur d'tre
   sr que vous vous intressez  mon sort.

   Croyez-vous qu'il me soit possible de finir ma journe sans vous
   crire, sans vous remercier de m'avoir forc  suivre le projet
   que vous m'avez dict. Hlas! je ne le dois peut-tre qu' votre
   piti! Vous voyez que je ne pense, que je ne respire que pour
   vous aimer, et malheureusement, trop matresse de vous-mme, vous
   vous servez de votre raison pour rparer le dsordre de la
   mienne. N'importe! Tout ce qui tient  un de vos sentiments est
   adorable pour moi. Ah! si quelque chose vous touchait aussi, que
   vous me trouveriez d'ardeur pour m'y livrer tout entier; toujours
   prt  me sacrifier moi-mme pour vous, je ne dsire que votre
   bonheur; si je ne suis pas assez heureux pour russir jamais  y
   contribuer, soyez sre que mme celui qui fera le malheur de ma
   vie me sera respectable. J'aime mieux mourir dans la douleur et
   dans le silence que de troubler un de vos moments. Jamais je ne
   ferai de questions qui puissent me donner des armes dont je
   rougirais de me servir. Du moins, j'espre que vous ne trouverez
   rien que d'estimable dans mes sentiments pour vous.

   L'ide que vous seule m'avez donne de l'amour teint tout ce
   qui tient  l'art, ou aux faibles ordinaires des amants: je vous
   adore, mais avec une simplicit, avec une ardeur qui ne connat
   ni la dfiance ni la jalousie. Vous avez triomph de la
   philosophie qui calmait mon coeur, des tudes qui occupaient mon
   esprit, des gots qui l'amusaient. Vous me faites oublier de mme
   tout ce que j'ai pu apprendre par l'usage du monde.

   Que je me suis bien dfini lorsque j'ai dit que je n'ai plus
   d'autre existence que celle que vous me donnez! En vrit, je
   commence  croire Malebranche, car il est bien sr que je ne vois
   plus rien qu'en vous. Jamais on n'a t ananti comme je le suis!
   Vous ne me souponnerez pas du moins d'tre en tat de me faire
   un systme de conduite pour vieillir auprs de vous. Il ne me
   vient pas une ide qui ne soit un dsir, et mme elles se
   succdent trop rapidement pour que je puisse m'arrter  la
   crainte d'tre toujours malheureux; celle de vous dplaire, de
   vous perdre, d'tre oblig de m'loigner de vous, est plutt en
   moi un instinct, un sentiment qu'une rflexion, mais je suis bien
   sr que tout ce qui pourrait me menacer d'un pareil malheur me
   frappera au coeur trop soudainement pour que je puisse m'y
   mprendre et ne le pas rparer.

   Je suis sr d'tre aussi prudent avec les autres qu'perdu et
   soumis  vos genoux. Ah! dieux! si j'tais dans ce moment! Mais
   vous auriez peut-tre encore la cruaut de voir d'un oeil
   tranquille, et mon amour, et ma timidit. Eh, quoi! n'aurez-vous
   jamais piti d'un homme que vous dsesprez? Vous tes trop sre
   de soumettre tous les dsirs que vous faites natre, vous
   triomphez des faveurs mmes que vous m'accordez. Ah! du moins, ne
   fuyez donc point des moments qui me feront peut-tre mourir. Mais
   Maupertuis n'a rien dit de trop: un instant de bonheur avec vous
   m'est plus cher que le reste de ma vie.

   Je ne vous crois pas assez barbare pour vous moquer d'un
   misrable qui vous crit, entran par une passion qui ne trouve
   rien d'assez vif pour s'exprimer. Quand je suis auprs de vous,
   vos yeux animent ou teignent ma voix, je ne distingue plus mes
   penses, et mme dans ce moment-ci vous rpandez dans ma lettre
   un trouble que vous devriez me pardonner. Hlas, on ne se fait
   aimer que lorsqu'on parvient  le faire sentir.

   Adieu, puissent ces beaux yeux, qui font le charme et le malheur
   de ma vie, s'ouvrir du moins plus brillants, plus doux que
   jamais. S'ils sont un instant attachs sur les miens, si je suis
   assez heureux pour oser y lire une piti mle de tendresse,
   n'ayez plus la cruaut de les en punir en les forant  l'air de
   la plaisanterie; l'autre mine leur sied bien mieux, quoique
   celle-ci soit charmante.

   Non, vous ne verrez pas cette lettre que je ne peux finir, que
   je n'cris que pour fixer sur le papier une tincelle de tout ce
   qui m'agite; c'est pour moi que je l'cris, et srement je la
   trouverai trop faible, trop raisonnable; elle ne peut ressembler
    ce que je souffre et  ce que je dsire[32].

  [32] _Indite._ Bibliothque de Nancy.

Ce n'est pas de Tressan qu'on peut dire: loin des yeux, loin du coeur.
Quand il est absent, il n'en pense que davantage  sa dulcine, 
celle qui pour jamais lui a ravi le coeur; il ne trouve de bonheur
qu' lui crire. Ayant t oblig de suivre le Roi  la Malgrange, il
raconte, sans tarder,  la marquise les rares incidents du voyage:

    A la Malgrange,  10 heures du soir.

   Enfin, je suis seul et je me livre au seul plaisir qui puisse me
   toucher, tant loign de vous. Qu'il m'est doux de vous donner
   tous les moments qui sont  moi et de les passer  penser  vous
   ou  vous crire!

   Je suis arriv  Bon-Secours dans le moment qu'on allait chanter
   une grande messe. Jugez de ce que devait tre ce vieux et triste
   opra chant par des Minimes! J'ai saisi l'instant de voir le
   visage du matre: il tait doux, riant, plein de bont. L'instant
   d'aprs, comme je ne voyais plus que son derrire, j'ai lu
   Tibulle et, mille fois plus amoureux que lui, j'ai bien regrett
   de n'avoir ni son esprit ni son harmonie pour vous faire aimer
   tout ce que je voudrais vous dire:

    A l'amour je demande en vain
    Des dons dignes de ma Thmire,
    Je sens qu'il fait trembler ma main.
    Il se plat  voir mon dlire;
    Quoique soumis, il est mutin;
    Quoique tout en pleurs, il dsire,
    Et souvent, au lieu d'une lyre,
    Il ne m'offre, d'un air malin,
    Que les chalumeaux d'un satyre.

   Hlas, je ne sais que trop que de pareils sons vous effarouchent
   et ne peuvent vous plaire! Vous ne les couteriez qu'avec cette
   mine si jolie mais si redoutable qui me ferait tomber  vos pieds
   confondu et constern et peut-tre encore plus coupable. Vous ne
   saurez donc rien de tout ce que je sens, de tout ce que m'inspire
   le souvenir de quelques moments mls de dlices et de dsespoir.

   Hlas, je suis dj assez malheureux, sans aller encore risquer
   de me faire une querelle de si loin. Rien ne me dfend dans votre
   coeur et vous ne me pardonnerez point un trouble, une ardeur que
   vous ne sentez jamais. Mais ne me sera-t-il pas seulement permis
   de vous dire que jamais sainte Thrse n'a senti un feu aussi
   doux, aussi vif dans son coeur, les jours qu'elle se croyait dans
   les baisers de l'poux...

Pauvre sainte Thrse! que vient-elle faire en si profane aventure!

Soit piti, soit changement d'humeur, Mme de Boufflers se montre un
beau jour un peu moins cruelle; elle accorde mme quelques menues
faveurs  son vieux Cladon. Aussitt celui-ci croit toucher au but
suprme de ses dsirs, il exulte, il crit une lettre dithyrambique:
cette fois, s'il laisse en paix sainte Thrse, dans son amoureux
dlire il invoque Promthe, Brahma, Platon, Ptrarque, Laure,
Malebranche, que sais-je encore!

    Lundi.

   Depuis hier au soir, je me sens un nouvel tre, je crois comme
   Promthe avoir enlev le feu cleste, deux ou trois rayons de la
   divinit se sont unis  mon existence! Ah! qu'aisment ils sont
   devenus moi, mais en devenant ce moi, ils l'ont ananti pour vous
   le soumettre  jamais.

   Ah! si vous saviez comme je frmis que vous n'ayez eu les mains
   chaudes, que mignonne ne se soit attendrie pour votre oeil droit,
   que vous n'ayez eu un petit air abattu, qui vous sied cependant
   si bien! Malheureux que je suis, toutes vos rflexions sont
   contre moi, et je ne m'en fais point qui ne m'attachent  vous.
   Un instant de piti vous paratrait une faiblesse; vous regardez
   un nouvel attachement comme un garement dont vous tes rsolue 
   vous dfendre.

   Pour moi je me livre sans crainte  une passion qui ne peut que
   m'clairer. Quelle espce de raison pourrait tre honteuse de
   vous tre soumise? Vous tes ne pour polir, pour inspirer et
   pour instruire tous ceux que vous charmerez. Vous vous plaignez
   quelquefois de mes distractions, mais croyez-vous donc que je
   vous abandonne un seul instant de ma vie? Votre ide m'est trop
   prsente. Mais quelquefois une ardeur insparable de l'amour
   gare mon esprit et mon attention dans ces moments si vifs que
   vous ne voulez pas connatre. Ah! dieux! si je vous les voyais
   partager, je crois que tous mes esprits se dissiperaient  la
   fois; mon me s'unirait  la vtre et Brahma craindrait de les
   sparer. Il n'y a aucune espce d'amour que je ne sente et dont
   je ne sois capable pour vous.

   Quand vous parlez, je vous aime comme un disciple de Platon;
   quand vous dites des vers, quand vous chantez ou jouez du
   clavecin, je vous aime comme Ptrarque aimait Laure; quand nous
   nous promenons ensemble et que nous sommes au milieu de la
   socit, je me crois sur les bords du Lignon et je vous adore
   comme Astre; mais quand je vous vois dans ce nglig digne des
   bosquets de Gnide, que ces beaux cheveux sont bien chiffonns,
   que les corsets, que les jupons blancs ne doivent plus leurs
   grces et leurs contours agrables qu' cette taille divine, ah!
   comment oser vous dire quels sont les hommages que je leur rends!
   Eh! pourquoi voudriez-vous les rejeter? Ne les mritez-vous pas
   comme les autres? Pourquoi voulez-vous ter les dsirs 
   l'amour? Contentez-vous de lui couper les ailes, vous qui, sans
   crainte, pouvez lui ter son bandeau. Mais serai-je donc toujours
   maladroit et malheureux? Vous n'aimez pas les figures, et vous
   allez m'accuser de m'en tre servi dans une lettre qui n'est
   cependant que l'ouvrage du sentiment...

   J'ai trs bien fait de revenir ce matin! j'en meurs de regret,
   mais j'aurai demain le mme courage, le vritable amour n'en peut
   manquer. Il n'y a que les passions faibles qui ne tiennent qu'
   la volupt, qui trouvent des difficults  se vaincre dans de
   certains moments. Je ne passe pas un instant auprs de vous qui
   ne me paraisse le plus doux de ma vie, mais je n'en passe pas un
   qui ne me donne l'esprance et le dsir de mourir auprs de vous.
   Je voudrais avoir toutes les grces de la jeunesse, mais je me
   console d'tre plus vieux en pensant que vous me fermerez les
   yeux, que vous embellirez mes derniers moments et que vous les
   sauverez d'une faiblesse humiliante pour la raison...

   Cette lettre ne partira point d'ici. Quoique je l'envoie au cher
   Panpan, je ne la veux confier qu' un de mes gens que je ferai
   repartir demain matin en arrivant  Toul.

   Adieu, reine de mes penses, de mon coeur, de ma raison; soyez 
   jamais unique matresse d'un homme qui doit  l'amour qu'il a
   pour vous le peu de dons et de talents qu'il possde, aimez un
   peu votre ouvrage, et croyez que je ne suis plus et ne veux tre
   que ce que vous voulez que je sois, pour vous adorer sans vous
   dplaire, et occuper quelques moments de votre vie.

   Je baise la main droite avec tout le respect qui est d aux
   doubles cadences; je baise aussi cette pauvre petite main gauche
   qui voltige si bien les doubles octaves. Avouez que je suis bien
   gnreux de les baiser, ces coquines de mains-l, aprs tous les
   mauvais tours qu'elles me jouent. Ah! si j'osais! Mais o
   serait-il possible que je puisse placer un baiser qui ne ft pour
   moi tel que celui que promettait la mre de l'Amour[33].

  [33] _Indite._ Bibliothque de Nancy.

On peut supposer que ces interminables lucubrations, o l'ithos et le
pathos se mlaient fort pitoyablement, n'taient gures de nature 
toucher le coeur de la marquise et  lui inspirer des sentiments fort
tendres. Elles n'avaient d'autre rsultat que de provoquer chez elle
de vritables accs d'hilarit et son esprit pratique et moqueur y
trouvait matire  de faciles railleries.

Ne pouvant prendre au srieux son amoureux transi, elle en fait son
jouet et se moque de lui le plus cruellement du monde, sans se soucier
autrement du mal qu'elle peut lui faire. Un jour elle semble
s'attendrir, il entrevoit dj les flicits suprmes; quelques jours
aprs, sans motif ni raison, elle le repousse brusquement et l'accable
de ddains et de mpris. Le malheureux, qui dj se flattait d'avoir
ravi quelques rayons de la divinit, est tourdi, affol de ce
changement d'humeur inexplicable et il s'effondre lamentablement. Dans
sa dtresse, il n'a mme pas le courage de se retirer et de garder le
silence; il reste sans force, sans dignit, et il a la faiblesse
d'crire encore  celle qui le torture, pour lui avouer tout ce qu'il
souffre et essayer de la flchir.

    Toul, jeudi.

   Je n'ai ni l'art ni le courage de vous cacher l'accablement o
   je suis et je frmis d'achever de me perdre auprs de vous par
   des plaintes trop importunes. J'ai tout perdu dans votre coeur.
   J'avais du moins le plaisir de lire dans vos yeux que je vous
   adorais sans vous dplaire; j'y trouvais de la douceur et cette
   intelligence qu'on n'a qu'avec ceux dont on aime les sentiments
   et la faon de penser; je n'y trouve aujourd'hui que la froideur,
   la distraction, quelquefois un air de piti, mais cet air est
   ml d'ennui, d'embarras et de persiflage. Croyez que rien ne
   m'chappe, et mme dans ce moment je vous vois sourire finement,
   bien moins touche de ce que je vous dis qu'amuse de voir que
   toutes vos petites mchancets russissent et que je n'ai de
   sentiments que ceux que vous vous divertissez  m'inspirer tour 
   tour.

   Mais pourquoi me laisser si longtemps dans l'tat o srement je
   suis le plus hassable; pourquoi ne pas carter un peu des nuages
   qui anantissent le peu de moyens de plaire que je peux avoir? Ne
   sentirai-je plus auprs de vous que le trouble de la douleur et
   de la crainte? Celui de l'esprance me sirait bien mieux. Cette
   misrable imagination que vous me reprochez ne produirait plus
   que des fleurs, elle ne s'occuperait plus  dguiser mes
   plaintes, elle ne me dicterait plus vingt lettres que j'ai toutes
   dchires; elle vous parlerait dans celle-ci de ses dsirs, mais
   d'une faon si soumise, si tendre, que votre faon de vous en
   dfendre ne tiendrait plus au dnigrement, mais au badinage et 
   la piti. Je vous jure que ce que je vais vous dire, loin d'tre
   un reproche, est un trait charmant pour moi, si vous me permettez
   de l'expliquer comme je le dsire.

   Vous avez vu M. de Lomont piqu et afflig de ce que vous aviez
   dit avant-hier, et vous l'avez rpar avec toutes les grces qui
   vous sont si naturelles. Vous me voyez depuis trois jours abim
   dans la douleur et dans les rflexions les plus sombres:
   qu'avez-vous fait pour les bannir?

   Mais je serai trop heureux si vous pensez que l'amour le plus
   tendre me tient sans cesse  vos pieds, que vous avez d rappeler
   M. de Lomont, et qu'un seul regard vous suffit pour me rendre
   heureux et soumis.

   Je ne peux vous exprimer tout ce que je souffre quand vous
   vitez les moments de vous trouver seule avec moi. Comme je ne
   suis que trop sr que vous ne m'aimez pas assez pour les
   craindre, je dois trembler qu'ils ne vous soient odieux. Je me
   tais et j'aime mieux en mourir que de vous dplaire. Je vous
   sacrifie tout ce qui peut vous donner l'ide de la violence de
   mon tat prsent; vous tes bien assez cruelle pour me reprocher
   d'tre trop sensible. Que serait-ce, grands Dieux! si vous saviez
   tout ce qui se passe dans mon coeur!

Dans une circonstance aussi critique, le pauvre Tressan a-t-il au
moins trouv quelque utile consolation? Son cher Panpan, cet ami si
prcieux dans le malheur, lui a-t-il t secourable? En aucune faon:

Panpan vint hier au soir me reconduire, il fut attendri de mon tat,
mais il fut assez maladroit pour ne me donner d'autre conseil que de
chercher  me gurir. Je ne peux vous exprimer le dsespoir o me jeta
un conseil que je crus qu'il avait pris dans votre faon de penser
pour moi. Je le quittai sur-le-champ pour le lui cacher, je renvoyai
mes gens et je passai deux heures dans un tat qui ne vous paratrait
qu'une situation pille des romans de l'abb Prvost et dont je ne
veux point livrer les dtails  votre indiffrence, peut-tre mme 
ce fond de plaisanterie qui vous peint en ridicule tout ce qui ne fait
qu'effleurer ou votre coeur ou votre esprit.

Enfin, pour laisser sa correspondante sur une impression moins
pnible, Tressan termine cette longue srie de gmissements et de
plaintes par quelques dtails d'un naturalisme excessif et qui durent
provoquer un sourire sur le visage de la marquise:

   Un saignement de nez assez violent termina la tragdie.
   J'espre que vous et Melpomne me pardonnerez qu'un poignard ne
   l'ait pas fait couler. Cela m'a guri des battements que j'avais
   dans le reste, et je ne m'en soucie que parce que cela me met en
   tat de vous voir aujourd'hui.

   Il est charmant pour moi de vous crire et c'est mon unique
   bonheur quand je ne vous vois pas, mais il est bien cruel d'tre
   forc  ne pouvoir vous exprimer que par des lettres que vous
   lisez en courant, et peut-tre avec un examen qui ne tient point
   au sentiment, tout ce que je voudrais dire en tombant  vos
   genoux[34].

  [34] _Indite._ Bibliothque de Nancy.




CHAPITRE VII

  Naissance de Mlle de Tressan.--Mort du prince de Craon.--Voltaire
    en Alsace et en Suisse.


En dpit de ses dceptions amoureuses, Tressan continuait sa vie en
partie double, tantt  Toul, se consacrant  sa famille et  ses
devoirs de gouverneur, tantt  Lunville, aux pieds de la cruelle
marquise. Les semaines, les mois se suivaient et la situation ne se
modifiait pas; en dpit de ses efforts, le gouverneur ne paraissait
pas faire de progrs dans le coeur de Mme de Boufflers; cet chec
cruel pour son amour-propre ne fut sans doute pas tranger  la
recrudescence d'intimit qu'il prouva pour Mme de Tressan et aux
consquences qui en rsultrent.

En 1753, en effet, la comtesse mettait au monde une fille qui eut pour
parrain le roi de Pologne et pour marraine Marie Leczinska.

L'vnement passa fort inaperu, au point mme que l'heureux pre,
assez piqu, s'en plaignit  ses amis. Il crit  Panpan:

    A Toul, ce 22 dcembre 1753.

   En vrit, mon cher Panpan, votre amiti est trop silencieuse,
   et vous ne vous souciez que des amis qui habitent Versailles ou
   la grande ville. Pour moi, quand j'aime quelqu'un, j'y pense
   souvent, et je lui cris.

   Mme de Tressan est accouche, et quoique ce ne soit qu'une
   petite fille, il fallait toujours me faire un compliment qui
   m'et t bien doux. Vous pensez comme ce jeune Athnien qui ne
   se leva point au spectacle pour un vieux snateur, parce que,
   dit-il, ce snateur n'avait point fait d'enfant qui pt le lui
   rendre un jour. Vous pensez de mme que vous ne recevrez jamais
   de compliment de moi sur les heureuses couches de Mme Devaux.

   Je ferai de mon mieux pour me rendre le premier jour de l'an 
   Lunville...

   Mme de Tressan vous fait mille tendres compliments, et moi, mon
   cher et aimable confrre, je vous embrasse et vous suis attach
   avec une tendresse qui tient presque de l'amour.

Dans le courant de la mme anne 1753, le 20 mars, Panpan avait eu la
douleur de perdre son pre. Entre autres qualits, le lecteur du Roi
tait un excellent fils, il adorait l'auteur de ses jours et il
n'avait cess de lui donner les marques du plus filial attachement; il
ressentit de sa perte un chagrin profond. Seules les marques
d'affection de Mme de Boufflers et de quelques amis fidles purent
apporter une attnuation  ses regrets.

Pendant le cours de l'anne 1754 Tressan continua ses visites 
Lunville. Malgr ses infructueuses assiduits auprs de Mme de
Boufflers, malgr les rigueurs qu'elle ne lui pargnait pas, ses
sjours  la cour de Lorraine paraissaient dlicieux au pauvre
amoureux et il n'tait jamais plus dsol que quand il lui fallait
s'loigner de celle qu'il adorait.

Un jour, aprs une semaine charmante passe  Lunville, il crit 
Panpan:

    Toul, ce mercredi.

   Me voil, mon cher Panpan, dans mon triste empire. Il me fait
   dsirer d'tre roi de la Cte d'Ivoire pour avoir le plaisir de
   vendre tous mes sujets.

   J'ai trouv M. de Pimodan plus mort que jamais, Mme du Bosc plus
   bavarde, Mgr l'vque plus douillettement emmitoufl, mes Suisses
   plus Suisses; ma seule consolation a t de trouver mon jardin
   fleuri, mais ces fleurs, en me faisant souvenir de Mme de
   Boufflers, ont bien vivement rappel toute ma douleur d'tre
   loign d'elle; dites-lui bien que son cabinet est un sanctuaire
   o mon coeur rside au milieu de vous tous. Je meurs de peur
   qu'elle n'aille le jucher  ct de ces magots si chers  la
   _divine mignonne_. J'aimerais bien mieux qu'elle lui permt de se
   cacher dans une de ses jolies mules couleur de rose, quoique je
   ne suis pas sr cependant qu'il pt s'y loger...

   J'irai aprs-demain  Commercy passer deux jours, et il n'y a
   point de roquet qui fasse autant de tours et de petites
   gentillesses pour entrer dans la salle  manger, que j'en ferai
   pour me mettre en droit d'aller un moment  la Malgrange.

   J'ai encore reu une lettre de M. de Belle-Isle qui me donne
   rendez-vous le 1er juin  Metz. J'ignore si j'irai  Sedan, mais
   je le crois. Tout cela mne bien loin, et surtout cela ne mne
   point au plaisir et aux pieds de la meilleure joueuse de volant
   qui soit en de du Gange. Les autres louanges sont trop
   communes, quoique personne ne les mrite comme elle, et
   d'ailleurs elles ont l'air de prtendre  quelque chose. Moi,
   misrable,  peine puis-je esprer d'tre souffert; ce n'est plus
   qu'en tremblant que je lve ces tristes paupires qu'on
   ridiculise.

   Bonsoir, cher Panpan; au lieu de toucher, je sens que tout au
   plus je pourrai faire rire, et je ne veux plus qu'on aime mes
   lettres mieux que moi. Mettez-moi aux pieds de la divine
   Laurette, et gardez-moi dans votre coeur. Ce sont les deux places
   que je dsirerais bien d'habiter, jusqu'au moment o je ne serai
   plus qu'une pauvre monade esseule.

   Mettez trois ou quatre morceaux de papier dans votre tabatire
   et autant sur chaque manche, ou seulement un seul sur le corset
   de Mme de Boufflers, pour vous souvenir de demander  M. de
   Lomont la thorie des sentiments agrables de ce pauvre M. de
   Pouilly, qui ne fait plus de livres depuis qu'il ressemble  M.
   de Pimodan.

Ce n'est pas seulement  Panpan que Tressan s'adresse pour avoir des
nouvelles de la cour, dans ses moments de dtresse morale, quand la
vie de la province lui parat par trop dure et trop amre; il n'hsite
pas  porter ses dolances aux pieds de la divinit elle-mme. Il
n'ose certes esprer une rponse directe, mais ne peut-on lui faire
crire?

    Toul, avril 1754.

    MADAME,

   Le Tressanius est inquiet de votre sant et, ne devant avoir
   l'honneur de vous voir qu' la fin du mois, il vous supplie de
   lui faire donner de vos nouvelles.

   Je suis trs tonn de me trouver le plus raisonnable de la
   ville de Toul. Notre saint vque est plus parti que jamais pour
   ce pays o l'Arioste fait voyager Astolphe mont sur
   l'hippogriffe. Ma prsence tait trs ncessaire pour remettre un
   peu d'ordre dans la ville. Enfin tout est calme et je jouis
   tristement de la langueur des vnements qui se succdent 
   Toul...

   J'espre, madame, avoir l'honneur de vous voir  la Malgrange,
   et je travaille  rtablir une chtive sant qui est encore trs
   altre.

   Je tousse toute la nuit et j'cris tout le jour. Je vois peu de
   monde, j'ai retrouv mes livres, mon cabinet, mais je serais de
   bien mauvaise foi si je vous disais qu'ils me rendent heureux. Je
   regrette vingt fois le jour de n'tre pas auprs de mon matre et
   de ne pouvoir vous faire ma cour.

Le gouverneur de Toul saisit toutes les occasions de se rendre 
Lunville, dans cette cour adorable o il voudrait passer sa vie, mais
il est souvent empch et de fcheux contretemps le retiennent  son
grand dsespoir. C'est au cher Panpanius qu'il confie ses plaintes et
ses regrets:

    A Toul, ce 31 mai 1754.

   Je suis dsempar, mon cher et aimable Panpan, de ne point aller
    Lunville, mais, en vrit, il semble que les fes m'aient
   enguignonn: tantt un officier de cavalerie fait une sottise, il
   faut que je la raccommode; toujours on en dit, et il faut que je
   les entende. Mille dtails purils, tenaces et fcheux se
   succdent les uns aux autres et le pauvre Tressanius reste clou
   dans son triste Toul.

   Donnez-moi de vos nouvelles. J'espre que votre pauvre petite
   sant aura repris vigueur...

   J'attends une femme de mes amies qui arrive chez moi pour aller
   de l  Plombires. J'attends Mr l'vque de Toul qui fera son
   entre jeudi. Je ne peux aller que de dimanche en huit 
   Lunville.

   Mandez-moi la marche du Roi et s'il vient  la Malgrange.
   Mettez-moi  ses pieds si vous en trouvez le moment. Mille
   respect  Mmes de Boufflers et de Bassompierre, et mille tendres
   compliments  MM. de Maillebois et de Lomont.

   Adieu, cher et aimable confrre; puissent les jours de cong se
   multiplier sans que vous toussiez... Je vous embrasse bien
   tendrement et vous suis attach de mme.

Mais le pauvre Panpan est malade, fatigu, il se trane misrablement.
Des amis charitables, et qui ont beaucoup voyag, lui ont recommand
un remde indien, le sgo, qui, parat-il, fait merveille dans les cas
de dpression physique. Panpan ne demanderait pas mieux que d'en faire
usage; que ne ferait-on pas pour se gurir! Mais o trouver du sgo? A
quelle porte frapper? Tressan est un savant, il doit tout connatre;
c'est donc  lui que s'adresse le malade, et bien lui en prend.

Le gouverneur de Toul lui rpond:

    A Toul, ce 14 novembre 1754.

   Oui, mon cher et aimable confrre, vous aurez du sgo. Je
   voudrais envoyer le pigeon Gasul pour le rapporter plus vite.
   J'crirai demain  Boulogne, je prierai qu'on en envoye une livre
   sur-le-champ et par la poste, adresse  M. Alliot. Ayez soin de
   l'en prvenir. J'en demanderai une quantit honnte qui me
   viendra par les voitures publiques.

   Il serait indcent qu'un auguste membre de notre acadmie se
   gurt comme un imbcile par une nourriture dont il ignorerait la
   nature et l'histoire.

   Apprenez donc que dans l'le Mindanao, la principale des
   Philippines, les habitants possdent ce fameux palmier qui
   fournit  tous les besoins de la vie. Tous les ans, il fait une
   pousse considrable; l'extrmit la plus tendre se mange et se
   confit comme des culs d'artichaut; elle en a la consistance et le
   got. On fend l'arbre en quatre de la longueur de quelques pieds;
   on en tire une moelle abondante, saine, agrable, rafrachissante
   et onctueuse; cette moelle s'paissit, se ptrit, on la passe par
   un crible, et on la fait grainer: c'est le Sego. Il se garderait
   cent ans sans corruption.

   Les Anglais ayant dcouvert cette nourriture, remde presque
   universel des Japonais et des Indiens les plus orientaux, ils en
   ont apport chez eux. Les docteurs Freindmead et Arbuthnot en ont
   fait les plus grands loges, et les expriences les plus
   heureuses. On donne cette nourriture aux femmes en couches, aux
   malades qui ne peuvent digrer un bouillon, aux enfants
   dsesprs et surtout  ceux qui sont attaqus de la
   consomption...

   Avouez que M. Purgon ne vanterait pas mieux les mirobolants, et
   le plus grand des charlatans son essence de vie.

   La faon de le prparer est d'en mettre une bonne cuillere, ou
   une et demie, dans du bouillon ou dans du lait; il faut le
   laisser tuver et bouillir imperceptiblement pendant deux ou
   trois heures. Alors ce grain si petit se gonfle jusqu' la
   grosseur d'une petite groseille blanche et y ressemble. En
   l'avalant, on croit se tapisser l'estomac de velours et son got
   presque imperceptible tire sur celui du baume de la Mecque.

   Soyez sr que vous n'en manquerez pas. Tenez ferme pour votre
   lait; tout ce que je dsire, c'est qu'en gurissant vos
   entrailles, il adoucisse votre caractre et vos moeurs et qu'il
   diminue de ce courage froce que vous portiez dans la dispute
   comme dans les combats.

Pendant cette mme anne 1754, Mme de Boufflers avait eu la douleur de
perdre son pre, le prince de Craon.[35] Le vieux gentilhomme
jouissait de la plus robuste sant, lorsqu'au mois de mars il tomba
gravement malade; l'on crut d'abord qu'il triompherait du mal, en
dpit de ses soixante-quinze ans, mais bientt il ne fut plus possible
de se faire illusion sur l'issue fatale et prochaine qui allait se
produire. Ses enfants accoururent  son chevet; le prince de Beauvau,
Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, ses petits-enfants, le marquis
et l'abb, son ami Saint-Lambert, tous se trouvaient  son lit de mort
et reurent sa bndiction.

  [35] Il tait n le 29 avril 1679.

L'affliction de sa femme et de ses enfants fut pro onde, car le vieux
prince tait entour du respect et de la vnration de tous[36].

  [36] Voici la copie de l'inscription grave sur une plaque de
  marbre dans l'glise d'Harou.

    D. O. M.

    CI GT
    TRS HAUT ET TRS PUISSANT SEIGNEUR
    MARC DE BEAUVAU
    PRINCE DE CRAON ET DU SAINT-EMPIRE,
    GRAND CUYER DE LORRAINE,
    GRAND D'ESPAGNE DE PREMIRE CLASSE,
    CHEVALIER DE LA TOISON D'OR, VICE-ROI DE TOSCANE,
    DESCENDANT DES ANCIENS COMTES D'ANJOU
    ET ROIS D'ANGLETERRE.
    IL NAQUIT EN 1679,
    IL POUSA EN 1704 MARGUERITE,
    COMTESSE DE LIGNVILLE.
    EN 1737 LES TOSCANS FIRENT FRAPPER UNE MDAILLE
    EN SON HONNEUR.
    LE 8 AVRIL 1739 LE ROI LUI DONNA
    AINSI QU'A TOUTE SA POSTRIT,
    PAR LETTRES PATENTES ENREGISTRES AU PARLEMENT,
    LE TITRE DE COUSIN DE SA MAJEST,
    COMME RCOMPENSE
    DE SES LOYAUX ET VALEUREUX SERVICES,
    ET EN MMOIRE D'ISABEAU DE BAVIRE
    HUITIME AEULE DU ROI.
    IL MOURUT AU CHATEAU DE CRAON
    LE 10 MARS 1754.

Pendant que la vie s'coulait paisible et douce  la cour de
Lunville, Voltaire avait prouv de singuliers dboires.

La dernire fois qu'il avait donn signe de vie  ses anciens amis, il
se trouvait encore auprs de Frdric et il racontait complaisamment
les louanges et les honneurs insignes dont son hte couronn
l'accablait. Depuis, la situation tait bien change. Frdric et
Voltaire avaient les caractres les moins faits pour s'accorder; ils
s'taient assez vite heurts,  l'amour avait succd la haine, et une
haine d'autant plus violente qu'on s'tait davantage aim. Puis tait
arrive la sparation, le dpart, ensuite les accusations basses et
les procds infmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de
sa nice  Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de
Frdric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes 
l'univers entier?

Aprs cette douloureuse msaventure, Voltaire passa trois semaines 
Mayence,  scher ses habits mouills par le naufrage, puis le 28
juillet il partit pour Mannheim, chez l'lecteur palatin. Le 15 aot,
il tait  Rastadt et le lendemain  Strasbourg. Il y retrouva une de
ses anciennes interprtes de Lunville, la belle comtesse de
Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empress.

La situation de Voltaire est des plus singulires; on sent qu'il
avance  pas compts, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au
moins s'loigner de la frontire, de faon,  la moindre alerte, 
pouvoir chapper  ses perscuteurs: en mme temps il tte le terrain
de tous cts, il voudrait bien trouver un asile, possder enfin un
abri o reposer sa tte; cette vie ternellement errante, expose aux
caprices des htes chez lesquels il rside, lui est devenue odieuse;
il a assez de l'hospitalit, mme royale.

Il possdait une rente viagre sur un bien du duc de Wurtemberg, 
Harbourg, prs de Neuf-Brisach; un instant il pensa  se faire btir
un asile sur ce terrain: en mme temps il ngociait avec Mme de
Lutzelbourg l'achat du chteau de feu son frre,  _Ober-ker-Ghein_;
il lui promettait mme un petit quatrain comme pot-de-vin si elle
russissait dans sa ngociation; d'un autre ct, d'Argental lui
proposait l'acquisition du chteau de Sainte-Payaie,  quatre lieues
d'Auxerre.

Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir  Colmar, et se
trouver ainsi plus prs des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment
le fameux libraire de la Haye, Jean Naulme, publiait l'_Histoire
universelle_ sous le nom mme de Voltaire. Le philosophe a beau
protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abus de son
nom, que la publication est tronque, falsifie, etc., personne ne
croit  ses dngations et le scandale est grand. Effray, Voltaire
crit une lettre attendrissante  Mme de Pompadour pour se disculper;
mais la marquise lui rpond schement que le Roi ne veut pas de lui 
Paris et qu'il ait  en rester loign.

Cette dure rplique tait aussi menaante pour le prsent que pour
l'avenir, mais comme il ne fallait  aucun prix passer pour un homme
en disgrce, Voltaire n'hsite pas  crire  ses innombrables
correspondants que ce sont les bonts de la Cour de Versailles qui lui
ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappel en France, dont sa
sant seule le tient loign.

La rponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dicte par les jsuites,
inspira  l'exil les plus graves inquitudes. La Compagnie de Jsus
jouissait en Alsace d'une influence considrable. Le philosophe
s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sret. Il lui vint alors une
autre ide qui peut-tre allait le tirer d'embarras.

Colmar tait prs de la Lorraine. N'tait-ce pas bien tentant de voir
si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont
il avait fait les dlices quelques annes auparavant? Mais  qui
s'adresser?

Il y avait un homme trs influent sur l'esprit du Roi et qui avait
toujours fait au philosophe une guerre acharne, c'tait le Pre de
Menoux. Si le jsuite avait adouci son opposition et manifestait des
sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait
hardiment se prsenter, il tait sr de trouver  Lunville un
bienveillant accueil.

Prenant prtexte de difficults soi-disant souleves par un jsuite de
Colmar nomm Mrat, Voltaire crit donc au Pre de Menoux pour lui
demander son appui, et en mme temps il lui dcoche les plus dlicates
flatteries ainsi qu' la Socit  laquelle il a l'honneur
d'appartenir.

    Colmar, 17 fvrier 1754.

   Vous ne vous souvenez peut-tre plus, mon rvrend Pre, d'un
   homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est
   bientt finie. J'tais venu  Colmar pour arranger un bien assez
   considrable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a
   trois mois que je suis dans mon lit.

   Les personnes les plus considrables de la ville m'ont averti
   que je n'avais pas  me louer des procds du Pre Mrat, que je
   crois envoy ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont
   je puisse esprer de la consolation, ce serait d'un de vos Pres
   et de vos amis que j'aurais d l'attendre. Je l'esprais d'autant
   plus que vous savez combien j'ai toujours t attach  votre
   socit et  votre personne..... Il aurait d bien plutt me
   venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zle
   charitable.....

   Je suis persuad que votre prudence et votre esprit de
   conciliation prviendront les suites dsagrables de cette petite
   affaire; le Pre Mrat comprendra aisment qu'une bouche charge
   d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas tre la trompette de la
   calomnie... et que des dmarches peu mesures ne pourront
   inspirer ici que de l'aversion pour une socit respectable, qui
   m'est chre, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous
   supplie de lui crire.

Si Voltaire avait eu la navet de croire que son long exil avait pu
ramener le jsuite  de meilleurs sentiments, la rponse qu'il en
reut dut singulirement le dsabuser. Il tait impossible de se
moquer de lui de faon plus impertinente:

    Nancy, 23 fvrier 1754.

   Je suis flatt, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.

   L'tat de votre sant me touche et m'alarme.

   Ce que vous me mandez du Pre Mrat me surprend d'autant plus
   que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours
   comport en homme sage et modr. Depuis qu'il n'est plus de ma
   communaut je n'ai plus aucune autorit sur lui. Je vais pourtant
   lui crire..... Peut-tre vous a-t-on fait des rapports peu
   fidles.....

   De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dvous
   comme nous  la religion se taisent toujours, quand ils entendent
   attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la
   plus sacre et la plus salutaire?..... Je me suis toujours tonn
   qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait
   pas encore trouv un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez
   pargn cette foule de chagrins qui ont troubl la gloire et la
   douceur de vos jours.....

   Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...

La rponse du Rvrend Pre ne laissait  Voltaire aucun doute sur
l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.

Mais il lui restait  prouver une dernire amertume. Le Pre de
Menoux, non content de l'avoir persifl, eut encore la cruaut de
publier leur correspondance, ce qu'ils s'taient crit dans le secret
d'un commerce particulier, ce qui doit tre une chose sacre entre
honntes gens, s'crie le philosophe, indign d'un procd qui le
couvrait de ridicule.

Bien que cette dconvenue ait dcid Voltaire  renoncer  des projets
qui un instant lui avaient paru ralisables, cependant, comme on ne
sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours mnager l'avenir,
chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de
ses anciens amis et il proclame les sentiments trs tendres qu'il a
gards pour eux.

En juillet, il est install  Plombires, cet antre pierreux qu'il
avait jur de ne jamais revoir, et c'est de l qu'il crit  Panpan:

    Plombires, 19 juillet 1754.

   Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement
   pendant qu'on dansait  deux pas de chez elle, et on n'a pas
   cess de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde
   et d'tre regrett, a tort..... Elle m'avait montr une lettre de
   vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous
   souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette
   lettre des bonts que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent
   bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis
   touch, et  quel point je dsirerais leur faire encore ma cour;
   mais ma sant dsespre et mes affaires me rappellent  Colmar,
   o j'ai quelque bien qu'il faut arranger.

   Adieu, mon ancien; votre belle me et votre esprit me seront
   toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos
   vrais amis.

L'anne suivante, le philosophe a enfin trouv l'asile si
laborieusement cherch, il s'est tabli aux _Dlices_ prs de Genve,
il y gote un repos bien gagn. C'est l qu'il reoit une requte de
Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'chec relatif
des _Engagements indiscrets_; il veut tenter de nouveau la fortune et
faire reprendre sa pice; comme cette fois il n'a plus confiance en
Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-mme de le recommander aux
Comdiens franais.

Le philosophe lui rpond:

    Aux Dlices, 26 juillet 1755.

   Mon trs cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrment
    la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part
   la trs bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oubli. Si
   j'tais d'une assez bonne sant pour voyager encore, je sens que
   je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais
   trop mal mon temps lorsque vous en partez.

   Je suis bien loin actuellement de songer  des comdies, mais
   faites-moi savoir le titre de la vtre; j'crirai un petit mot 
   l'aropage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je
   ne peux partager.

   Mille respects, je vous prie,  Mme de Boufflers.

   Je vous embrasse tendrement.

    V.

Puisque Voltaire a tant de bonne volont pour son ancien ami, pourquoi
Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il crit
de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entres  la
Comdie, et il obtient encore gain de cause.

    Aux Dlices, 18 septembre 1755.

   Je peux, mon cher Pan Pan, vous prter quelque triste lgie,
   quelque ptre chagrine; cela convient  un malade; mais pour des
   comdies, faites-en, vous qui parlez bien et qui tes jeune et
   gai.

   Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comdiens pour
   vous donner votre entre. Il se peut qu'ils aient cette
   complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requte
   pour vous obliger: comme je leur ai donn quelques pices gratis,
   et en dernier lieu des _Magots chinois_, j'ai quelque droit de
   leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme
   aussi aimable que vous.

   Mille respects, je vous prie,  Mme de Boufflers, et 
   quiconque daigne se souvenir de moi  Lunville.

    V.

Panpan mit ses projets  excution, il se rendit  Paris, eut la joie
de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lana dans la
socit littraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dpit de
toutes les influences, les Comdiens franais se montrrent
impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction
de voir jouer _les Engagements indiscrets_.




CHAPITRE VIII

1755

  Incendie du chteau de Lunville.--Inauguration de la Place
    Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de Tressan.--Le
    _Cercle_ de Palissot.


On se rappelle qu'en 1744 un violent incendie avait dtruit toute une
aile du chteau de Lunville et en particulier les appartements du
chancelier de la Galaizire. Semblable accident survint au dbut de
l'anne 1755 et la famille du chancelier faillit encore en tre la
victime.

Le 6 fvrier,  trois heures du matin, les habitants du chteau furent
rveills par ce cri sinistre: au feu! au feu! Toute l'aile droite des
btiments tait en flammes. Il fut impossible de rien sauver et l'on
dut se borner  prserver le principal corps de logis. Le froid, qui
tait excessif, rendait les secours fort difficiles et ajoutait encore
 l'horreur du sinistre. Presque tous les habitants durent s'chapper
par des chelles, sans mme avoir eu le temps de se vtir. Mme de la
Galaizire, le comte de Luc, le marquis de Mnessaire, M. de Bercheny
et toute sa famille s'enfuirent en chemise, ce qui, vu la rigueur de
la temprature, ne laissait pas d'tre assez dangereux. Une
chanoinesse de Remiremont ne dut son salut qu' un sergent des gardes
qui, au risque de la vie, vint l'enlever au milieu des flammes. Pour
comble de disgrce, tous les effets des htes du Roi furent brls, ou
vols par cette lie de la population que les catastrophes ne manquent
jamais d'attirer[37].

  [37] En 1759, un nouvel incendie clata. Le feu prit  six heures
  du soir dans la cuisine du marchal de Bercheny et on eut encore
  toutes les peines du monde  viter un dsastre.

M. de la Galaizire, aid par les gardes de service, put sauver ses
papiers les plus prcieux.

Cette anne, qui commenait sous d'aussi fcheux auspices, allait voir
l'achvement d'une des oeuvres les plus belles et les plus glorieuses
du rgne de Stanislas. C'est, en effet, au courant de l'anne 1755 que
fut termine cette fameuse place Royale, qui aujourd'hui encore fait
notre admiration.

L'origine de ce merveilleux monument est assez singulire. En dcembre
1751, Hr, cet apprenti maon dont Stanislas avait su deviner le
gnie et dont il avait fait son architecte prfr, assistait un soir
au coucher du Roi. Tout  coup le monarque a une inspiration subite;
il demande un crayon, du papier, il expose un projet qui vient de
germer dans sa cervelle. Hr discute, approuve, blme; bref, aprs
une heure de discussion, le roi et son architecte se trouvaient
d'accord et le plan gnral de la place Royale tait arrt et dcid.
Stanislas, impatient, dclara que les travaux commenceraient ds le
lendemain. Le jour suivant, en effet, vingt ouvriers taient 
l'oeuvre.

Ds le 18 mars 1752, le duc Ossolinski posa solennellement la premire
pierre de la place, avec une inscription grave sur une lame d'airain.

Mais ce projet grandiose n'tait pas encore suffisant aux yeux de
Stanislas; dsireux d'merveiller ses contemporains, il imagina
d'lever une statue  son gendre. Il crivait navement: J'ai rsolu
une chose dont il n'y a pas eu d'exemple jusqu' moi; aucun Roi n'a
rig une statue  un Roi vivant, ni un beau-pre  son gendre! Il
fut dcid que cette statue s'lverait au milieu de la place Royale,
dont elle deviendrait le plus bel ornement.

Un arrt du conseil des finances du 24 mars dclara que le Roi ayant
rsolu de former une place publique dans sa bonne ville de Nancy et
d'y riger la statue du Roi Trs Chrtien, son gendre, pour servir de
monument ternel de sa tendre affection envers Sa Majest, ce qui
contribuera en outre de plus en plus  l'embellissement de la dite
ville et  la commodit de ses habitants, il ordonne que la porte
Royale servant de passage de la ville vieille  la ville neuve sera
dmolie et qu'il en sera ouvert une autre pour le mme usage au point
milieu.

Louis XV, par la dclaration de Versailles du 8 juin 1752, enregistre
en la chambre des comptes de Paris le 14 juillet suivant, agra et
confirma les dispositions de Stanislas. Nous nous sommes, dit-il,
dtermin d'autant plus volontiers  concourir  ce qu'Elle dsire,
que le succs de son projet tend  notre gloire,  l'embellissement de
l'une des plus belles villes, qui doit faire partie de notre royaume,
et  affermir l'amour de ses habitants pour leurs souverains.

On vit donc s'lever, avec une clrit qui rpondait  l'impatience
de Stanislas, l'Arc de Triomphe ou Porte-Royale, la place Royale, la
place d'Alliance, la nouvelle rue de la Congrgation, la rue neuve
Sainte-Catherine, la rue l'vque, la rue d'Alliance, les portes
Saint-Stanislas et Sainte-Catherine, etc.

En 1755 tout tait prt. Le Roi dcida que l'inauguration de la statue
et celle de la place Royale auraient lieu le mme jour et avec toute
la pompe imaginable.

Sur le conseil de Mme de Boufflers, qui prenait toujours le plus vif
intrt  tout ce qui concernait l'Acadmie, le Roi voulut que la
savante compagnie jout un rle important dans la crmonie et il
demanda  Tressan de prononcer un discours au nom de ses collgues.
Trs flatt, le gouverneur de Toul s'empressa d'accepter et il se mit
 l'oeuvre. Mais tout n'allait pas se passer sans encombre.

Si Stanislas s'tait par hasard imagin que la concorde et la paix
rgneraient toujours parmi les membres de la Socit royale, il
connaissait bien mal les gens de lettres et il ne tarda pas  tre
cruellement dsabus.

Dj les tracasseries taient incessantes et le Roi passait son temps
 calmer les amours-propres irrits. Tressan, d'une part, prtendait
tout diriger et voulait faire dominer l'esprit philosophique; le Pre
de Menoux, d'autre part, s'efforait de s'emparer de l'Acadmie et de
la diriger dans le sens contraire, c'est--dire, dans le sens dvot.

Au commencement de 1755, lorsque la Socit se runit pour lire son
prsident annuel, grce aux intrigues du Pre de Menoux, elle dsigna
l'abb de Choiseul, primat de Nancy. Tressan, qui s'attendait  tre
nomm pour cette anne mmorable, crit aussitt  Mme de Boufflers
une lettre o le dpit perce  chaque ligne; dans sa colre, il offre
de renoncer  ses droits et d'abandonner  M. de Choiseul le soin de
prononcer le fameux discours.

    Toul, samedi.

   M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majest avait fait dire 
   la Socit d'lire M. le Primat pour directeur et Sa Majest ne
   pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a dj prsid une
   anne avec toute la dignit possible.

   Au reste, madame, je vous supplie de faire agrer de Sa Majest
   que je dfre  M. le Primat le discours que Sa Majest m'avait
   charg de faire pour le jour de la ddicace de la statue et de la
   place. Quelque honneur que me ft une pareille commission, je
   manquerais essentiellement  M. le Primat, si je ne lui offrais
   de s'en charger comme Prsident de la Socit et je ne puis
   l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-mme.

   Je serais trs fch qu'on pt me reprocher d'avoir viol par
   vanit les lois des Acadmies; je les remplirai toutes, mais je
   remplirai aussi ce que je me dois  moi-mme vis--vis de ceux
   dont je connais les sentiments, et je ne me compromettrai jamais
    me trouver en sous-ordre avec des gens qui, de toutes faons,
   sont faits pour l'tre toujours avec moi. J'espre que le Roi
   aura assez de bont et de justice, pour ne pas exiger de moi de
   me voir prsid par M. d'Hequerty, et de donner ce ridicule
   spectacle aux gens qui pensent au moins cinq ou six fois par
   jour.

   M. de Solignac ressemble au statuaire de la fable, il a fait un
   dieu de son bloc de marbre, il peut aussi lui faire prononcer ses
   oracles, et en effet M. de Solignac a beaucoup de choses des
   anciens prtres, qui les dictaient et les dbitaient au vulgaire;
   pour moi qui, depuis un an, ai eu tout le loisir de connatre les
   dtours obscurs du sanctuaire qu'il a prpar  son idole, j'aime
   mieux rester dans mon cabinet que de les habiter.

Prvenu par Mme de Boufflers des susceptibilits du gouverneur, le Roi
s'empressa de lui crire pour le calmer et en mme temps il lui
confirmait aimablement la mission dont il l'avait charg. J'espre
que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire  l'rection de la
statue, lui crivait-il. Je compte beaucoup sur l'honneur que vous me
ferez  la fte que je prpare.

Donc Tressan, apais, se remet  l'oeuvre. Un de ses plus chers dsirs
tait d'arriver  l'Acadmie franaise. Qui sait si ce bienheureux
discours n'allait pas lui faire obtenir le fauteuil tant convoit?
Aussi le veut-il excellent, parfait; il mande  Panpan ses esprances
et ses inquitudes.

    Toul, lundi.

   J'ai beaucoup chang  mon discours; sans l'allonger, les
   liaisons sont plus exactes, l'intrt bien plus vif vers la fin.
   Je voudrais bien vous le lire, et j'espre que peu de processions
   pourraient vous attendrir davantage. Je suis dsol, mon cher et
   adorable ami, de ne pouvoir partager les soins de ceux qui vous
   tiennent compagnie, et de ne pouvoir vous consulter sur ce petit
   morceau qui m'inquite.

   Mes amis de Paris m'ont averti qu'on me guettait, que l'Acadmie
   franaise tait en veil sur le succs de ce discours, et la
   seule dmarche que je veuille faire auprs de cette compagnie est
   de tcher de rendre ce discours digne d'approbation. Le diable,
   c'est que l'-propos de Nancy sera froid et perdu pour Paris. Qui
   sont ceux qui veulent, en lisant un ouvrage, se prter aux
   circonstances et entrer dans tous les gards que l'auteur a eu 
   mnager? C'est un f.... mtier que d'crire et de parler sur la
   tribune. C'en est un bien plus doux de rire, de bavarder, et de
   faire des flonflons avec des amis tels que vous.

Toute la Lorraine ne songeait qu'aux ftes qui se prparaient.

Au mois d'avril, le clbre chanteur Jelyotte traversa Lunville et
son arrive vint changer un peu le cours des proccupations qui
absorbaient les habitants. Jelyotte tait la coqueluche des Parisiens
et surtout des Parisiennes; il jouissait dans la capitale d'une vogue
inoue, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus. On tressaillait de
joie ds qu'il paraissait sur la scne, dit Marmontel, on l'coutait
avec l'ivresse du plaisir,... les jeunes femmes en taient folles: on
les voyait  demi-corps, lances hors de leurs loges, donner en
spectacle elles-mmes l'excs de leur motion et plus d'une, des plus
jolies, voulait bien la lui tmoigner...

Jelyotte fut accueilli  la cour de Stanislas avec enthousiasme. Il y
fut ft, caress, admir par tous. Il chanta plusieurs fois  la
cour, chez Mme de Boufflers, chez Mme de Talmont, chez M. de la
Galaizire.

La veille de son dpart, et pour le remercier du plaisir qu'il lui
avait caus, le roi lui remit une tabatire en or, orne de son
portrait.

De Lunville, Jelyotte se rendit  Nancy, o il s'arrta une journe 
la demande du Pre de Menoux. Mme de Talmont et Mme de Boufflers
avaient accompagn le comdien, dans l'espoir de l'entendre une fois
encore. Elles furent rcompenses de leur zle. Jelyotte consentit 
chanter  la _Mission_. Tout Nancy et les environs se pressaient sous
les fentres du couvent, ne se lassant pas d'entendre cette admirable
voix et la foule enthousiaste couvraient d'applaudissements
frntiques le clbre chanteur.

En avril 1755, les travaux de la place Royale taient  peu prs
termins; on finissait l'arc de triomphe et on se disposait  poser
les bois de l'htel du gouvernement; Joly achevait la salle de
comdie; Girardet peignait  fresques celle de l'htel de ville; Jean
Lamour avait pos la grille prs de la Comdie, et on commenait le
pav de la place Royale.

Il tait grand temps de s'occuper de la statue. On voulut la fondre
dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 mai; malheureusement, vers les
neuf heures du soir, le fourneau souffla par la mauvaise qualit des
briques du creuset qui se vitrifirent et se mlrent au bronze, mais
on s'aperut  temps de l'accident et le moule ne fut pas atteint.

Il fallut recommencer l'opration; cette fois, elle russit 
merveille. La statue fut coule  Lunville le 15 juillet,  sept
heures du soir, en trois minutes, dans le jardin du sculpteur Guibal.

Le roi de Pologne, qui tait  Commercy, apprit cette nouvelle le
lendemain matin avec un plaisir incroyable et le soir il fit tirer
un feu d'artifice en signe de rjouissance.

Stanislas, trs dsireux de hter la crmonie, souhaitait que le
bronze ft en place pour la fin d'aot, mais des retards imprvus
survinrent et l'inauguration dut tre remise au mois de novembre.

Enfin, tout paraissant prt pour la crmonie, le prince en fixa la
date au 26 novembre.

Cette date ne plaisait pas  Tressan, qui crivait  son ami Panpan:

Je suis dsol que le Roi persiste  donner sa fte le 26; elle
ressemblera un peu aux ftes de Tentules o l'on immolait tant de
victimes humaines; nous le serons tous par le froid et la boue, et les
dames se plaindront que la seule r...... qu'il y ait dans Nancy soit
celle de la statue.

Stanislas, dans son ravissement, s'occupa lui-mme des moindres
dtails de la fte; le programme est tout entier de sa main[38].

  [38] Avec l'aide de Dieu,

  Ma rsolution tant prise de dresser la statue le 26 novembre,
  voici le rglement qui doit tre observ ce jour-l:

  Je me rendrois  huit heures du matin pour entendre la grande
  messe et un sermon. A neuf heures, aprs le service, je me
  rendrois  l'hostel de ville, o je dois trouver l'acadmie, M.
  Tressan portant la parolle.

  A dix heures un hros  cheval ayant dj devant lui six
  trompettes avec le tymballier faira le tour de la place en
  annonant le jour destin  l'lvation de la statue.

  A onze heures, on dcouvrira la statue au bruit du canon et toute
  la garnison range dans le milieu de la carrire faisant trois
  salves de la mousqueterie.

  A midy on donnera le repas selon l'arrangement partyculier et
  bien rgl pour viter toute confusion.

  A deux heures aprs midy des fenestres de chacque pavillon de la
  place, on jettera de l'argent au peuple.

  A quatre heures, on ira  la Comdie et au concert.

  A huyt heures aprez que l'illumination sera allum on ira 
  l'intendance pour voir le feu d'artyfice.

  Au retour on commencera le bal qui terminera la feste.

Dans la journe du 15 novembre, la statue fut place sur un chariot
fait exprs et amene vers le soir devant le corps de garde du chteau
de Lunville. Le 16,  huit heures et demie du matin, elle partit pour
Nancy, trane par trente-deux chevaux et accompagne de deux brigades
des gardes du corps; elle arriva  huit heures du soir devant la porte
Saint-Georges. Le lendemain 17 elle fut introduite dans la ville et
amene sur la grande place, o se trouvait un dtachement de la
garnison pour la recevoir. A peine arrive, les troupes formrent le
carr et elles ne laissrent plus pntrer que les ouvriers. Le 18 
midi, la statue tait dresse sur son pidestal; elle fut aussitt
recouverte d'un voile pour en drober la vue  la curiosit du public.

Le 21, Stanislas quittait Lunville, suivi de toute la Cour, et il
venait s'installer  la Malgrange, afin de pouvoir surveiller plus
aisment les derniers prparatifs de la crmonie.

Mais les dcisions royales soulevrent des difficults que le monarque
n'avait pas prvues et qui lui causrent bien du souci. Tout d'abord
un conflit s'leva entre l'archevque de Besanon, grand aumnier, et
l'vque de Toul; tous deux avaient la prtention de clbrer la messe
 laquelle le prince devait assister. Stanislas chercha  les
concilier, mais les prlats n'en furent que plus acharns  dfendre
ce qu'ils considraient comme leurs droits et leurs prrogatives. La
dispute prit de telles proportions que le Roi, puisque sa prsence
tait la pierre d'achoppement, dclara qu'il n'assisterait ni  l'une
ni  l'autre des crmonies annonces.

Dans l'espoir d'apaiser la querelle, un esprit ingnieux proposa une
combinaison, qui pouvait tout arranger: c'est que le Roi, au lieu
d'une messe, en entendt deux. Cette solution plut  Stanislas, qui
s'y arrta. On voit en effet, par les comptes rendus officiels, qu'il
assista le 26  la messe de Bon-Secours, clbre par le grand
aumnier, et ensuite  celle de Saint-Roch, dite par l'vque de Toul.

Le monarque entra  Nancy  deux heures aprs-midi: une partie du
rgiment du Roi faisait la haie depuis la porte Saint-Nicolas; l'autre
partie tait sur la place Royale. Sa Majest Polonaise, en arrivant 
l'Htel de Ville, que gardait un dtachement des gardes lorraines, fut
complimente par M. Thibault  la tte des magistrats. Stanislas
s'tant ensuite plac sur le balcon du grand salon, le hraut d'armes
partit de l'Arc de triomphe, prcd par les trompettes et les
timbales; il fit le tour de la place et, s'arrtant devant chaque
pavillon, il rpta  haute voix cette proclamation: Messieurs, c'est
aujourd'hui que le Roi fait la ddicace du monument que Sa Majest a
fait riger comme un gage de son amour pour le Roi son gendre. Vive le
Roi!

Le reste de la crmonie se droula scrupuleusement suivant le
programme arrt. Tressan pronona son discours et reut les
flicitations du Roi et de la Cour. Puis le Pre Menoux, qui
n'entendait pas jouer un rle muet, rcita une chanson de
circonstance, qui fut galement fort gote. Aussitt aprs on
dcouvrit la statue, et la population, habilement prpare, poussa de
longues acclamations[39].

  [39] Cette statue fut renverse et dtruite par les Marseillais,
   leur passage en 1792.

Un incident futile faillit amener une terreur panique et transformer
ce jour de fte en un jour de deuil. Pendant que le Roi tait dans
la grande salle de l'Htel de Ville, au premier tage, quelques
morceaux de pltre se dtachrent d'une corniche du vestibule du
rez-de-chausse. Un garde du corps, qui s'en aperut, s'cria que la
salle o se trouvait Sa Majest allait s'crouler: la panique fut
terrible. On se prcipita sur le Roi pour le sauver, mais l'affluence
de ceux qui se pressaient aux portes tait telle qu'il tait
impossible d'avancer. Alors le prince de Chimay, capitaine des gardes,
mit l'pe  la main pour faire faire place; les personnes plus
loignes, voyant des pes en l'air et entendant grand bruit, crurent
qu'on en voulait au Roi et mirent aussi l'pe  la main. Ce n'tait
que trouble et confusion; plusieurs personnes, entre autres le marquis
de Lenoncourt et Mlle d'Endreselle, faillirent tre prcipites du
haut du grand escalier. On se remit enfin de cette terreur folle et
que rien ne motivait, et la crmonie s'acheva sans nouvel incident.

A quatre heures, toute la Cour se transporta au thtre de la ville
pour entendre une comdie nouvelle d'un jeune Lorrain, Palissot de
Montenoy[40]; l'auteur, bien qu' peine g de vingt-cinq ans, tait
dj fort connu et avait l'honneur de faire partie de la Socit
royale. La pice, intitule _le Cercle_[41], tait agrable et gaie;
l'auteur y raillait les travers d'une grande dame bel esprit et les
ridicules des auteurs reus dans son intimit. J.-J. Rousseau tait
trs vivement pris  partie et assez clairement dsign pour qu'on ne
pt s'y mprendre.

  [40] Palissot de Montenoy, n  Nancy en 1730, donnait ds sa
  plus tendre enfance les plus belles esprances. Son pre, ancien
  conseiller de Lopold, lui fit donner une brillante ducation. A
  neuf ans, il composait un pome pique en vers latins;  douze
  ans il avait termin son cours de philosophie;  treize ans il
  soutenait une thse de thologie. On le fit entrer  l'Oratoire,
  mais il ne put s'y supporter. A dix-huit ans il tait mari, et
  il avait dj compos plusieurs tragdies.

  Sa prcocit et la rputation qu'elle lui attirait avaient dcid
  Stanislas  comprendre Palissot au nombre des membres
  correspondants de son acadmie.

  Il mourut  Paris le 15 juin 1814, dans les sentiments de la plus
  vive pit.

  [41] _Le Cercle_ ou _les Originaux_.--L'auteur mettait en scne
  des originaux de toutes sortes; on y voyait figurer des potes,
  un financier, un mdecin, de beaux esprits, une femme auteur avec
  son entourage, et enfin un philosophe. Les premiers personnages
  taient de fantaisie, mais le philosophe reprsentait  s'y
  mprendre J.-J. Rousseau. L'auteur signalait ironiquement ses
  contradictions, ses ridicules, son esprit paradoxal, son amour de
  la clbrit et de la singularit.

La comdie eut le plus vif succs et Stanislas personnellement parut y
prendre grand plaisir.

Le soir il y eut bal par, masqu, ambigu, etc.; Mmes de Boufflers et
de Bassompierre brillrent par leur grce et leur animation.

Malheureusement, une petite pluie fine et continue s'tant mise 
tomber, l'on fut dans la ncessit de remettre au lendemain
l'illumination ainsi que le feu d'artifice.

Le 27, par une nuit trs noire, l'illumination put enfin avoir lieu et
elle fut des plus brillantes; il n'en fut pas de mme du feu
d'artifice tir sur la place de la Carrire, en face de la nouvelle
Intendance. Les poudres avaient pris de l'humidit pendant la nuit
et la plupart des pices ratrent, au grand chagrin des badauds.

Comme consolation, les fontaines de la place Royale, au lieu d'eau,
versaient des flots de vin, et les habitants, toujours pratiques, se
prcipitaient munis de tous les rcipients qu'ils avaient pu trouver
pour recueillir le prcieux liquide.

Le 28, Stanislas repartit pour Lunville.

Si les ftes avaient russi au gr de ses dsirs, elles ne lui
donnrent pas cependant des joies sans mlange.

Les discours officiels prononcs en grande pompe par les autorits, et
en particulier par Tressan, les louanges hyperboliques dcernes 
Stanislas et  son gendre n'avaient pu faire complte illusion sur les
sentiments de la population et sur le peu de sympathie qu'elle
prouvait pour le nouveau rgime.

Un incident qu'il fut impossible de cacher affligea singulirement le
monarque.

Le soir mme de la crmonie, pendant que les soldats du rgiment du
Roi, attabls sur la place publique, portaient encore des toasts  la
sant de Louis XV, un groupe de vieux Lorrains, dbouchant, musique en
tte, de la place du March, ne craignirent pas de manifester leurs
sentiments en allant devant un buste de Lopold chanter sur de vieux
airs du pays les louanges du feu duc.

Stanislas, qui croyait s'tre attach ses sujets par ses bienfaits,
fut profondment affect par cette manifestation inattendue et il ne
put dissimuler  son entourage le chagrin qu'il en prouvait.

D'autres soucis allaient encore attrister le coeur du bon Roi. Ses
deux sculpteurs favoris, Guibal et Cyffl, avaient l'un et l'autre
travaill  la statue et tous deux en revendiquaient la paternit.
Stanislas crut apaiser la querelle et s'en tirer par un bon mot: La
statue a t faite par Guibal d'un coup de Cyffl, dit-il, et il fit
graver sur le socle: _Guibal fecit cooperante Cyffl._ Mais ce
dernier, furieux de n'tre nomm qu'en second, fit gratter la partie
de l'inscription qui le concernait[42].

  [42] Guibal mourut peu aprs et Cyffl fut nomm sculpteur
  ordinaire du roi de Pologne.

Tressan tait si satisfait du discours qu'il avait prononc et si
heureux des flicitations qu'il avait reues, qu'il voulut faire
rpandre dans la capitale ce rare morceau d'loquence, et l'ide lui
vint en mme temps de jouer un bon tour  son ennemi le Pre de
Menoux. Le jsuite tait parti pour Paris aussitt aprs les ftes.
Quel fut son tonnement de recevoir un jour une norme caisse
contenant d'innombrables brochures! C'tait le rcit des ftes de
Nancy avec le discours de Tressan; l'auteur, assez indiscrtement,
priait le rvrend Pre de rpandre son oeuvre  profusion dans les
cercles littraires et philosophiques.

Le Pre de Menoux avait beaucoup d'esprit; loin de se fcher, il
s'empressa d'accuser rception de l'envoi  son confrre en le
couvrant de louanges et en se moquant de lui trs finement:

    Versailles, 30 dcembre 1755.

    Mon illustre confrre,

   Je ne crains point que les loges puissent vous causer le
   moindre scrupule; vous tes dans l'habitude d'en recevoir, et
   qui mieux est de le mriter... Que deviendraient les lettres si
   dans un sicle o la licence et le mauvais got, qui en est
   insparable, sont si fconds en productions, il ne nous restait
   pas des crivains accrdits qui mlent l'honnte aux grces et 
   la correction!...

   L'action du Roi de Pologne est si sublime, si intressante,
   qu'il n'y a presque nul mrite  la mettre dans un beau jour;
   vous ferez plus que me pardonner cette remarque, qui semble
   diminuer le prix des choses charmantes que vous avez faites 
   l'occasion de cette fte, vous m'applaudirez de n'envisager dans
   tous les ouvrages auxquels ce jour si clbre a donn lieu que le
   monarque qui y est peint.

   Jugez donc quelles obligations je vous ai de m'avoir fait part
   d'un grand nombre d'exemplaires de tous ces crits.

   J'ai satisfait  l'empressement de bien des personnes de mrite
   dans les acadmies. J'en ai remis  nos journalistes, je les ai
   vus, chauffs de zle et d'admiration, se prparer  publier cet
   immortel vnement.

   Quel attrait vous me prsentez de me faire envisager la
   possibilit d'aller passer quelques jours avec vous, d'tre plus
   rapproch du monarque que nous adorons!

   Ce ne peut tre qu'un mouvement d'amiti qui ait pu vous
   inspirer. Le bonheur de voir souvent Sa Majest sera votre
   rcompense. Ma reconnaissance, cependant, et l'attachement que je
   vous ai vous, mon illustre confrre, n'en seront que plus vifs
   et plus durables. Je vous ferai part successivement de ce que
   m'criront les personnes de marque  qui j'ai envoy les ouvrages
   dont il s'agit...

Le Pre de Menoux, en persiflant, savait fort bien ce qu'il faisait,
et il n'ignorait pas le cruel dboire qui menaait son confrre
acadmique.

Tressan, en rcompense du rle important qu'il avait jou le jour de
la crmonie, avait reu du Roi une mdaille d'argent. Quelles furent
sa dception et sa colre en apprenant que le Pre de Menoux avait
reu une mdaille d'or!

C'est dans le sein de Panpan qu'il panche sa bile, et dans des termes
d'une bien amusante navet:

    Toul, 10 fvrier 1756.

   Je ne peux me refuser au dsir de vous envoyer une copie de la
   lettre que j'cris aujourd'hui  M. le chancelier. Je vous avoue
   que je suis indign que le Roi ait fait donner une mdaille d'or
   au Pre de Menoux pour sa chanson de Pont-Neuf, et une  M.
   l'vque de Toul pour une bndiction qu'on ne lui demandait pas.

   Je crois sans vanit que, dans une cour o l'on aurait des
   oreilles et quelque got, le discours que j'ai prononc valait
   bien cette petite marque de distinction.

   Comme je reconnais plus que jamais que c'est une duperie que de
   ne pas se plaindre des mauvais procds, je vais commencer 
   ressembler  ce valet de comdie qui dit: Mon matre ne
   m'habille ni ne me paie, mais je lui dis tout ce que je veux, et
   je l'aime  la folie.

   J'espre que le cher Panpan approuvera la tournure de la lettre
   dans laquelle j'ai renvoy la mdaille d'argent que j'ai t
   assez bent pour recevoir.

Tressan, en effet, avait renvoy au chancelier la mdaille d'argent
accompagne d'une lettre qu'il croyait pleine d'esprit et d'ironie, et
qui nous parat aussi sotte que suffisante. La voici:

    Monsieur,

   Je compte assez sur l'honneur de votre amiti pour esprer que
   vous voudrez bien ordonner qu'il me soit permis de faire un
   change.

   J'ai l'honneur de vous renvoyer, monsieur, la mdaille d'argent
   que vous m'avez donne et je vous prie de m'en faire donner
   d'autres en bronze pour le prix de celle-l. L'valuation ( peu
   prs) sera facile  faire.

   On dit que le Rvrend Pre de Menoux en a reu une d'or pour sa
   chanson. Mr l'vque de Toul me montra hier celle que la
   bndiction lui a valu. Je conviens, monsieur, qu'une bndiction
   est impayable, et j'ai ou dire dans ma jeunesse qu'une bonne
   chanson est un ouvrage immortel; je n'oserais donc en concevoir
   de la jalousie; mais, monsieur, je dsire d'envoyer cette
   mdaille  plusieurs confrres trangers qui me la demandent et
   qui ont daign me faire compliment sur mon discours; je voudrais
   rpondre  leurs dsirs. Ordonnez donc cet change, je vous en
   prie. Pourvu qu'il m'en reste une de bronze qui puisse rappeler
   un jour  mes enfants les traits chris du matre auguste que
   j'ai le bonheur de servir et que j'ai eu celui de clbrer, cela
   me suffit pour fixer dans ma famille l'poque heureuse du plus
   beau jour de ma vie.

   J'ai l'honneur...

Ainsi les ftes de Nancy, au lieu de la satisfaction qu'il en
attendait, n'avaient gure procur  Stanislas que des soucis en
soulevant autour de lui mille tracasseries.

Ce n'tait pas fini. On se rappelle que le jour de l'inauguration de
la place royale, on avait jou devant le Roi et  la satisfaction
gnrale une pice de Palissot intitule _le Cercle_. Personne ne
s'tait avis alors que cette comdie pt choquer qui que ce soit, ni
que l'auteur se ft rendu coupable d'un crime de lse-philosophie.

Palissot, flatt du succs qu'il avait obtenu, s'empressa de faire
imprimer son oeuvre et d'en envoyer des exemplaires  tout ce qui
portait un nom dans la littrature; les encyclopdistes en particulier
ne furent pas oublis.

Mais  la lecture du _Cercle_, d'Alembert s'indigne; les plaisanteries
qui ont paru fort innocentes  la scne deviennent  ses yeux
d'abominables sarcasmes, une indcente diatribe contre un philosophe,
et l'un des plus illustres. Or s'attaquer aux philosophes, aux
encyclopdistes, n'tait-ce pas un crime irrmissible? A l'appel de
d'Alembert, toute la secte philosophique se lve comme un seul homme.

Charg de porter la parole, au nom de tous, d'Alembert crit  Tressan
pour lui demander vengeance, et il rclame imprieusement l'expulsion
du coupable de l'Acadmie de Nancy.

Tressan tait intimement li avec d'Alembert; il l'avait comme
confrre  l'Acadmie des sciences, il comptait sur son appui pour
entrer  l'Acadmie franaise, o son influence grandissait chaque
jour; il n'avait donc rien  lui refuser. De plus n'tait-il pas tenu
d'pouser avec ardeur les querelles de ses amis les encyclopdistes?

Il se chargea donc de rdiger un rapport foudroyant contre l'auteur du
_Cercle_. Comme la flatterie est toujours de saison, il rappelait
l'honneur insigne que J.-J. Rousseau avait reu lorsqu'un grand roi
avait bien voulu combattre ses opinions: Cela seul ne suffisait-il
pas pour assurer au philosophe l'immortalit et le rendre sacr  tout
homme respectable? Quelle folie avait frapp Palissot d'oser
s'attaquer  un homme avec lequel Stanislas avait daign discuter[43]!

  [43] En 1751, J.-J. Rousseau avait publi son fameux discours sur
  le tort caus par les lettres et les sciences  la puret des
  moeurs. Ce discours souleva  Paris et dans toute la France un
  vritable enthousiasme et il fut couronn par l'Acadmie de
  Dijon. Stanislas, qui ne partageait pas l'opinion du philosophe,
  crivit une rfutation pour prouver que les lettres et les moeurs
  pouvaient fort bien s'allier, et il n'en voulait d'autre preuve,
  disait-il, que l'exemple mme donn par Rousseau.--Le philosophe
  riposta, mais de la faon la plus courtoise. J'avais le bonheur,
  dit-il, dans ses _Confessions_, d'avoir  faire  un adversaire,
  pour lequel mon coeur plein d'estime pouvait, sans adulation, la
  lui tmoigner; c'est ce que je fis avec assez de succs, mais
  toujours avec dignit. Mes amis, effrays, croyaient dj me voir
   la Bastille. Je n'eus pas cette crainte un seul moment et j'eus
  raison. Ce bon prince, aprs avoir vu ma rponse, dit: J'ai mon
  compte, je ne m'y frotte plus.

Tressan crivait en mme temps  J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir
Palissot de son attentat, allait le chasser de son Acadmie. Mais
Jean-Jacques, qui tait dj en assez mauvais termes avec les
encyclopdistes, se montra mdiocrement flatt du soin que l'on
prenait de sa rputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui
sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il rpondit  Tressan
en prenant la dfense de celui qui l'avait persifl et en sollicitant
sa grce.

Cependant Palissot avait t inform de ce qui se tramait contre lui
et il s'tait empress de protester auprs du Roi contre l'injuste
interprtation donne  sa pice. Il soutenait qu'on ne pouvait le
condamner pour un ouvrage qui, aprs avoir subi l'preuve de la
censure, avait t reprsent devant le roi de Pologne lui-mme et que
ce prince n'avait dsapprouv ni  l'audition ni  la lecture. Il
invoquait enfin le droit du thtre et s'abritait derrire les
illustres exemples d'Aristophane et de Molire.

Comme, entre temps, Rousseau avait crit sa lettre gnreuse,
Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac
put rpondre  Palissot que Sa Majest tait revenue des mauvaises
impressions qu'on lui avait donnes et qu'il serait maintenu sur la
liste des acadmiciens.

Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulev tant de
passions et fait verser des flots d'encre.




CHAPITRE IX

1756-1759

Correspondance de Voltaire avec Tressan.


L'anne 1756 fut marque par plusieurs pnibles vnements.

Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui
avait rempli si longtemps le rle de favorite[44], fut enleve presque
subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait
rveill tout  coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait
autrefois prouvs pour la duchesse. En effet, par un mouvement de
reconnaissance peut-tre excessif, il ne voulut pas tre spar dans
la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donn tant de doux
moments. Abusant des liens de parent qui les unissaient, il ordonna
que sa cousine serait inhume  Bon-Secours, dans le caveau mme qu'il
avait fait lever pour lui et o la reine Opalinska, depuis neuf
annes dj, dormait son dernier sommeil.

  [44] Voir _la Cour de Lunville_, chap. III.

Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui
survcut six mois cependant; il mourut  la Malgrange le 1er juillet
de la mme anne; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succomb 
la douleur.

Par esprit de justice, le Roi lui accorda galement les honneurs du
tombeau royal, et le corps fut dpos dans le caveau de Bon-Secours,
aux pieds de la reine Opalinska.

Stanislas fut profondment affect de la disparition si rapide de ce
mnage qui vivait avec lui depuis de longues annes et qui, dans des
genres diffrents, lui avait rendu d'inapprciables services.

En fvrier un fatal accident vint interrompre brusquement les
rjouissances du carnaval qui s'annonait des plus brillants.

Le chancelier de la Galaizire venait de fiancer sa fille  M. de
Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait tre clbr le
1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les
intresss eux-mmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi
de France avait sign au contrat. M. de Guitaut arriva  Lunville le
28 fvrier,  midi, en compagnie de l'vque de Toul. Quels furent sa
stupeur et son dsespoir lorsqu'il apprit que le matin mme,  sept
heures, sa fiance avait t trouve morte dans son lit, sans qu'il y
et le moindre drangement dans les draps et les couvertures. On fit
l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien
d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient
probablement touffe. Elle fut inhume le 29,  six heures et demie
du soir, dans l'glise paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune
pompe, en raison de l'tat de sant inquitant de Mme de la
Galaizire.

Ce dplorable vnement plongea la Cour dans la consternation et la
douleur.

On se rappelle que M. de la Galaizire avait dj perdu un fils,
presque subitement, peu de temps auparavant.

La mort du duc Ossolinski avait fait rentrer Stanislas en possession
du domaine de la Malgrange, dont le feu duc avait la jouissance
viagre. Le roi en profita pour ajouter une nouvelle faveur  toutes
celles qu'il avait dj accordes  Mme de Boufflers: il lui fit don
de la Malgrange, ferme, cour, basse-cour, jardins et dpendances,
pour en jouir pendant sa vie, et il prit toutes les prcautions
ncessaires pour que, ni dans le prsent ni dans l'avenir, elle ne pt
tre inquite ni trouble dans sa jouissance[45].

  [45] Il rendit un dcret qu'il fit approuver par le conseil des
  finances le 25 aot 1756.

  Moi soussign, j'atteste par cet crit que je donne la jouissance
   Mme la marquise de Boufflers de la ferme de Malgrange avec tout
  le territoire, maisons, btiments et jardins tout comme en
  jouissait feu M. le duc Ossolinski, en y ajoutant tous les meubles
  qui se trouvent et dont elle prendra possession suivant
  l'inventaire qui en a t fait, en assurant sur ma parole que
  durant toute ma vie elle possdera cette ferme en toute
  tranquillit, sans qu'elle en soit trouble et sans que jamais de
  mon vivant je veuille la reprendre, et pour qu'aprs mon dcs
  elle puisse y avoir tout le droit d'une tranquille jouissance, je
  m'engage d'obtenir du Roi une assurance par crit pour que,
  moyennant une redevance usite aux domaines, elle en jouisse avec
  la mme scurit sous le rgne du Roi comme elle en jouira toute
  ma vie sous le mien.

  Le 25 d'aot 1756  Lunville,

    STANISLAS ROI.

  La redevance annuelle fut fixe  42 l. 16.

  Cette pice nous a t gracieusement communique par M. Nol
  Charavay.

Pour viter toute difficult au moment o la Lorraine reviendrait  la
France, le roi de France avait, le mme mois, pris un arrt
reconnaissant et ratifiant ladite concession.

Les bonts de Stanislas pour la famille de Boufflers sont frquentes,
et chaque fois qu'il en trouve l'occasion il ne manque jamais de
donner  la favorite ou  ses enfants des marques de son affection.

Dj, en 1750, il a nomm son fils an,  peine g de quatorze ans,
capitaine d'une compagnie de ses gardes du corps.

En 1751, le 14 aot, voulant marquer de plus en plus sa satisfaction
de l'attachement pour sa personne de demoiselle de Boufflers, il l'a
gratifie d'une pension viagre de 600 livres.

En 1752, l'abb de Boufflers, qui n'a que treize ans, est nomm
coadjuteur de l'abbaye de Bchamp.

En octobre 1753,  la pressante sollicitation de Stanislas, Louis XV
accorde au jeune marquis de Boufflers l'exercice de la charge de menin
du dauphin[46].

  [46] Le marquis de Boufflers n'tait g que de seize ans et ne
  devait exercer qu' vingt-cinq ans.

En 1756, aussitt aprs la mort du duc Ossolinski, Stanislas dsigne 
sa place comme grand matre de sa maison le prince de Beauvau. Louis
XV accorde en mme temps au prince les entres de la chambre comme les
avait le feu duc.

Le 22 novembre de la mme anne, M. de Beauvau est encore nomm bailli
d'pe du bailliage de Lunville.

Le 1er octobre 1757, nouvelle libralit en faveur de l'abb de
Boufflers. Non content des bnfices qu'il lui a dj accords en
diffrentes circonstances, le roi de Pologne, bien inform des bonnes
vies, moeurs, suffisance, capacit et conversation du sieur
Stanislas-Catherine de Boufflers, lui fait don d'une pension de 600
livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont--Mousson[47].

  [47] Arch. Nat., T. 471{11-12}.

Quelques jours plus tard, encore  la sollicitation de Stanislas,
Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envi de capitaine des
gardes du corps. Le prince quitte Lunville le 31 octobre, pour se
rendre  Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre
il prte serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne
fait plus  Lunville que de rares apparitions, il habite presque
toujours Paris ou Versailles.

Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait
quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en
tait tout diffremment quand Tressan tait en jeu. Rien n'avait pu
apaiser la colre de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrce qui
frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan prouva en
1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant
des dboires que lui attirait la haine de la favorite. Frdric lui
envoya le diplme de l'Acadmie de Berlin et Maupertuis fut mme
charg de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le mme grade et
le mme traitement que ceux qu'il avait en France.

Mais Tressan rpondit au roi trs noblement:

Sire, Votre Majest me console de mes malheurs, mais dussent-ils
encore s'accrotre, je suis Franais, je me dois au Roi mon matre et
 ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je
cessais de lui tre fidle.

Cette conduite pleine de dignit n'pargna pas au comte une nouvelle
dconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque
temps menaait entre la France et la Prusse avait fini par clater.
Tressan avait t dsign parmi les officiers gnraux qui devaient
prendre part  la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans
bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait
rayer son nom. C'tait lui enlever toute chance de se distinguer et,
par suite, tout espoir d'avancement; c'tait briser sa carrire
irrmdiablement. Tressan resta ananti. Il lui fallut cependant se
rsigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour
de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de
Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[48], etc., etc.,
partaient joyeusement pour faire campagne.

  [48] Saint-Lambert avait obtenu un brevet de colonel au service
  de France; il fit les campagnes de Hanovre (1756-1757), comme
  attach  l'tat-major de l'arme de Contades. Il ne se distingua
  pas particulirement et renona  l'tat militaire.

Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres
et l'amiti de ses amis.

Tressan, depuis de longues annes, tait en relations avec Voltaire et
ils changeaient mme des lettres assez frquentes. Le sjour du comte
en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunville n'avaient pas
mis un terme  leurs effusions pistolaires, bien au contraire; il
semble mme qu'ils aient provoqu chez le philosophe un redoublement
de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amiti flattait
prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de tmoigner  son
illustre ami les gards les plus respectueux.

Aussitt aprs les ftes de Nancy, et ds que le fameux discours
d'inauguration eut t imprim, l'auteur s'tait empress d'en envoyer
un exemplaire  Voltaire. Ce dernier tait alors install prs de
Lausanne, dans un ermitage charmant o il se consolait des dceptions
qu'il avait prouves  la Cour de Prusse.

Le philosophe remercie aussitt son correspondant de cet aimable
envoi et en mme temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a
connus  Lunville, quelques annes auparavant.

    A Montrion, prs de Lausanne
    11 janvier 1756.

   Il me parat, monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme
   bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien
   dire. Mon coeur est aussi pntr de votre lettre que mon esprit
   a t charm de votre discours. Je prends la libert d'crire au
   Roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de
   votre nom pour autoriser cette libert.

   J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon coeur l'a dicte,
   et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me
   consoler un quart d'heure dans ma chambre,  la Malgrange,  la
   mort de Mme du Chtelet; ses bonts me sont toujours prsentes;
   j'ose compter sur celles de Mme de Boufflers et de Mme de
   Bassompierre.

   Je me flatte que M. de Luc ne m'a pas oubli; mais c'est  vous
   que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours esprer,
   j'espre que j'aurai la force d'aller  Plombires, puisque Toul
   est sur la route. Vous m'avez crit  mon chteau de Montrion.
   C'est Ragotin qu'on appelle Monseigneur. Je ne suis point homme 
   chteaux...

   Voici ma position: j'avais toujours imagin que les environs du
   lac de Genve taient un lieu trs agrable pour un philosophe,
   et trs sain pour un malade; je tiens le lac par les deux bouts:
   j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genve, un autre aux
   portes de Lausanne; je passe de l'un  l'autre; je vis dans la
   tranquillit, l'indpendance et l'aisance, avec une nice qui a
   de l'esprit et des talents et qui a consacr sa vie aux restes de
   la mienne.

   Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais
   manger des truites de notre lac; mais si jamais il avait cette
   fantaisie, nous le recevrions avec transports, nous compterions
   ce jour parmi les plus beaux de notre vie...

   Je crois avoir renonc aux rois, mais non pas  un homme comme
   vous. Je m'intresse  Panpan comme malade et comme ami.[49]

Nous ne possdons pas la lettre de Voltaire  Stanislas, mais nous
avons la rponse du Roi crite dans le mauvais franais dont le
monarque est coutumier. Cette rponse est fort aimable assurment,
mais le ton est bien chang. Quelle diffrence avec les tendresses de
1748 et de 1749!

  [49] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
  Versailles, 1897.

    Lunville, 27 avril 1756.

   J'ai reu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre que
   M. le comte de Tressan m'a rendue.

   Je suis charm de voir que dans votre retraite, qui pourrait
   faire croire que vous avez renonc aux amorces du monde, vous
   vous souvenez de ceux qui ne vous oublieront jamais.

   Je ne saurais rpondre  ce que vous me dites de plus flatteur
   que par vos propres ides. On peut envier en effet aux cantons
   que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre
   prsence, et plaindre ceux qui en sont privs.

   Si vous m'attribuez le dsir de rendre mes sujets heureux, soyez
   persuad qu'en vous dclarant celui de coeur, un des plus vifs
   plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout o vous tes,
   aussi parfaitement content que vous le mritez et aussi
   constamment que je suis avec toute estime et considration votre
   trs affectionn.

Quelque temps aprs, Tressan crit encore au philosophe; il le met au
courant de la vie de la cour, il lui soumet quelques essais potiques
dont il occupe ses loisirs, entre autres un pome sur Jeanne d'Arc, et
incidemment il lui parle de l'Acadmie franaise, objet suprme de ses
dsirs.

Voltaire lui rpond gaiement:

    Aux Dlices, 18 aot 1756.

   Vous tes donc comme messieurs vos parents que j'ai eu l'honneur
   de connatre trs gourmands, vous en avez t malade. Je suis
   pntr, monsieur, de votre souvenir; je m'intresse  votre
   sant,  vos plaisirs,  votre gloire,  tout ce qui vous touche.
   Je prends la libert de vous ennuyer de tout mon coeur.

   Vous avez vraiment fait une oeuvre pie de continuer les
   aventures de Jeanne et je serais charm de voir un si saint
   ouvrage de votre faon. Pour moi qui suis dans un tat  ne plus
   toucher aux pucelles, je serais enchant qu'un homme aussi fait
   pour elles que vous l'tes daigne faire ce que je ne veux plus
   tenter. Tchez donc de me faire tenir comme vous pourrez cette
   honnte besogne, qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n'ai
   pas eu la force d'aller  Plombires, cela n'est bon que pour les
   gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.

   J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et trs
   digne de l'tre. Je voudrais bien que vous fissiez quelque jour
   le mme honneur  mes petites _Dlices_; vous tes assez
   philosophe pour ne pas ddaigner mon ermitage.

   Je vous crois plus que jamais sur les Anglais, mais je ne peux
   comprendre comment ces dogues-l qui, dites-vous, se battirent si
   bien  Ettingen, vinrent pourtant  bout de vous battre; il est
   vrai que depuis ce temps-l, vous le leur avez bien rendu. Il
   faut que chacun ait son tour en ce monde.

   Pour l'Acadmie franoise ou franaise et les autres acadmies,
   je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de
   l'honneur  celles dont vous serez. Quelle est la socit qui ne
   cherchera  possder celui qui fait le charme de la socit?

   Dieu donne longue vie au roi de Pologne! Dieu vous le conserve,
   ce bon prince qui passe sa journe  faire du bien et qui, Dieu
   merci, n'a que cela  faire! Je vous supplie de me mettre  ses
   pieds. Je veux faire mon petit btiment chinois  son honneur
   dans un petit jardin; je ferai un bois, un petit Chanteheu grand
   comme la main et je le lui ddierai[50].

  [50] Voir _la Cour de Lunville_, chap. XI.

Mlle Clairon est  Lyon; elle joue comme un ange des Idanie, des
Mrope, des Zare, des Alzire. Cependant je ne vais pas la voir. Si je
faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir la consolation de
rendre mes respects  Mme de Boufflers, et  ceux qui daignent se
souvenir de moi. Vous jugez bien que si je renonce  la Lorraine, je
renonce aussi  Paris, o je pourrais aller comme  Genve, mais qui
n'est pas fait pour un vieux malade planteur de choux.

Comptez toujours sur les regrets et le bien tendre attachement de

    V.[51]

  [51] _Souvenirs du comte de Tressan._

En 1758, Voltaire est toujours du dernier bien avec son correspondant:
il lui crit en lui parlant des occupations qui l'accablent:

Je suis enchan d'ailleurs au char de Crs comme  celui
d'Apollon; je suis maon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous
que je n'ai pas un moment  moi, et que je ne croirais pas vivre si je
vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe.

En mme temps qu'il lui envoie ses oeuvres compltes, imprimes chez
les frres Cramer, il lui parle des divisions dplorables qui ont
clat parmi les encyclopdistes, de la scission qui en est rsulte,
et dans l'intrt du parti il le supplie d'user de son influence pour
y mettre un terme.

    13 fvrier 1758.

   Je reois, monsieur, une rponse  la lettre que j'eus l'honneur
   de vous crire hier; votre bont m'avait prvenu. Je ne savais
   pas que vous eussiez dj reu le fatras norme dont vous voulez
   bien charger les tablettes de votre bibliothque. Il y a l bien
   des inutilits, mais si l'on se rduisait  l'utile,
   l'encyclopdie mme n'aurait pas tant de volumes...

   Voil le temps o tous les philosophes devraient se runir. Les
   fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les
   philosophes disperss se laissent battre en dtail; on les gorge
   un  un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se
   brouillent ensemble et prtent des armes  l'ennemi commun...

   D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lchement de
   continuer. Si vous avez du crdit sur Diderot et consorts, vous
   ferez une action de grand gnral de les engager  se joindre
   tous,  marcher serrs,  demander justice, et  ne reprendre
   l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice
   et libert honnte. Il est infme de travailler  un tel ouvrage
   comme on rame aux galres. Il me semble que les exhortations d'un
   homme comme vous doivent avoir du poids. C'est  vous de donner
   du coeur aux lches.

   Vous persistez donc dans le got de la physique. C'est un
   amusement pour toute la vie. Vous tes-vous fait un cabinet
   d'histoire naturelle? Si vous avez commenc, vous ne finirez
   jamais. Pour moi, j'y ai renonc et en voici la raison: un jour,
   en soufflant mon feu, je me suis mis  songer pourquoi du bois
   faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouv
   qu'il n'y a point d'exprience de physique qui approche de
   celle-l.

   J'ai plant des arbres et je veux mourir si je sais comment ils
   croissent. Vous avez eu la bont de faire des enfants et vous ne
   savez pas comment.

   Je me le tiens pour dit, je renonce  tre scrutateur;
   d'ailleurs je ne vois gure que charlatanisme et, except les
   dcouvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est
   systme absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.

   Ma physique est rduite  planter des pchers  l'abri du vent
   du Nord. C'est encore une belle invention que les poles dans les
   antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver.
   Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare 
   Lausanne. Plt  Dieu que le mien pt vous servir de grosses
   truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous
   le long de mon beau lac de Lausanne,  Genve.

   Recevez les tendres respects du vieux Suisse.

    V.

Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de
l'Encyclopdie qui le passionne:

    Aux Dlices, 22 mars 1758.

   Mon adorable gouverneur, je suis toujours trs fch que les
   auteurs de l'Encyclopdie n'aient pas form une socit de
   frres; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent
   comme on rame aux galres; qu'un livre qui doit tre
   l'instruction des hommes devienne un ramas de dclamations
   puriles qui tient la moiti des volumes; tout cela fait saigner
   le coeur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France
   d'avoir des livres o il y a de bonnes choses et pas un bon
   livre.

Puis il invite Tressan  le venir voir dans sa petite mais ravissante
retraite:

   Si vous vous mettez  voyager autour de votre province, mon cher
   gouverneur, tchez de prendre le temps o nous jouons des
   comdies  Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.

   Vous vous imaginez donc que j'ai un chteau prs de Lausanne;
   vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien
   btie dans un faubourg, elle sera chteau quand vous y serez. Je
   fais actuellement le mtier de jardinier dans ma petite retraite
   des Dlices qui serait encore plus _dlices_ si on avait le
   bonheur de vous y possder.

   Conservez vos bonts au Suisse.

    V.

En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.

    7 juin 1758.

   M. de Florian, mon trs cher gouverneur, ne sera pas assurment
   le seul qui vous crira du petit ermitage des Dlices. C'est un
   plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je
   n'ai joui de cette consolation: ma dplorable sant rend ma main
   aussi paresseuse que mon coeur est actif, et puis on a tant de
   choses  dire qu'on ne dit rien...

   Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une
   raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicron et
   que je vois avec quelle libert il s'explique au milieu des
   guerres civiles et sous la domination de Csar, je conclus qu'on
   disait plus librement sa pense du temps des Romains que du temps
   des Postes. Cette belle facilit d'crire d'un bout de l'Europe
    l'autre trane avec elle un inconvnient assez triste, c'est
   qu'on ne reoit pas un mot de vrit pour son argent. Ce n'est
   que quand les lettres passent par le territoire de nos bons
   Suisses qu'on peut ouvrir son coeur.

   N'aurai-je jamais le bonheur de m'entretenir avec vous?
   N'irai-je jamais  Plombires? Pourquoi Tronchin ne
   m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si
   loin de votre gouvernement quand mon coeur en est si prs?...

Le projet de revenir en Lorraine et de reparatre  cette cour de
Lunville, dont il avait t autrefois l'idole, hantait toujours
Voltaire. Depuis ses msaventures avec Frdric et le refus trs net
qu'il s'tait attir de Mme de Pompadour lorsqu'il avait voulu rentrer
 Paris, le philosophe n'avait jamais compltement abandonn l'espoir
de retrouver un asile auprs de Stanislas.

Certes,  l'entendre, il tait le plus heureux des hommes dans ses
douces retraites librement choisies sur les rives du Lman, mais
Montrion, les Dlices n'taient que des abris prcaires, et il le
savait bien. Combien de temps l'y laisserait-on en repos? Combien de
temps ces pasteurs, aussi intolrants en vrit que les jsuites,
supporteraient-ils sa prsence?

S'il habitait la Lorraine, au contraire, c'tait vivre sous la
protection de Stanislas, c'tait le repos assur, la scurit
certaine. N'en avait-il pas fait dj l'heureuse exprience? C'tait
par-dessus tout s'ouvrir une porte pour rentrer en France, objet de
ses plus ardents dsirs.

Aprs avoir assez timidement tt le terrain  plusieurs reprises,
sans succs du reste comme nous l'avons vu, le philosophe se dcida en
1758  faire une dmarche officielle auprs de Stanislas, mais sans
aborder de front la question qui lui tenait au coeur. Il crivit fort
habilement au monarque, qu'il avait 500.000 francs  placer et que son
rve le plus cher tait d'acheter une terre en Lorraine pour mourir
dans le voisinage de son Marc-Aurle.

Malgr de prcdents et cruels dboires, il ne craignait pas de
mendier encore une fois l'appui du Pre de Menoux, en jouant la
comdie de la religion et en lui disant toute l'horreur qu'il
prouvait  la pense qu'il pourrait mourir en terre huguenote: Mon
ge et les sentiments de religion qui n'abandonnent jamais un homme
lev chez vous, lui crivait-il hypocritement, me persuadent que je
ne dois pas mourir sur les bords du lac de Genve.

Le projet de Voltaire tait des plus srieux; il avait mme commenc
des pourparlers de plusieurs cts. On lui offrait deux terres en
Lorraine, l'une celle de Fontenoy, l'autre celle de Craon; il ne
savait trop pour laquelle se dcider. A ce moment mme il reut une
lettre de son ancien rival Saint-Lambert qui rsidait alors 
Commercy, auprs de Stanislas. Quelle meilleure occasion pour le
philosophe de se renseigner sur les terres qu'on lui propose et en
mme temps d'tre fix sur les intentions de la Cour?

Voltaire se trouvait en sjour chez l'lecteur palatin; c'est de l
qu'il crit  Saint-Lambert:

    9 juillet 1758.

   Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrce.

   Je suis pntr des bonts de Mme de Boufflers et je voudrais
   l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez
   l'lecteur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire
   que je lui suis oblig. J'en ferais davantage pour votre Cour,
   pour Mme de Boufflers et pour vous.

   J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nomm _les
   Dlices_, auprs de Genve; je suis devenu jardinier, vigneron et
   laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne
   fait en grand, que je plante, dplante, et btisse des nids 
   rats, quand il rve des palais.

   Je dteste les villes, je ne puis vivre qu' la campagne, et,
   tant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est
   fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisime,
   mais ce troisime m'approcherait de vous. J'ai trs bonne
   compagnie  Lausanne et  Genve, mais vous tes meilleure
   compagnie. Mes _Dlices_ n'ont que soixante arpents, cotent fort
   cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre
   hrtique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu
   me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru
   tout propre  faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000
   livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me
   rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi  cause de
   la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis
   c'est tout? Il n'y a rien l  cultiver,  labourer et  planter.

   J'ai une nice qui joue _Mrope_ et _Alzire_  merveille, toute
   grosse et courte qu'elle est, et qui, malgr le droit des gens de
   Puffendorf et de Grotius, a t trane dans les boues 
   Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majest le
   Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du
   moins jusqu' prsent, je me crois oblig en conscience de lui
   laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assur. Voil ce
   qui m'a fait penser  Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite
   difficult, c'est de savoir si on vend cette terre.

   Quoi qu'il en soit, la tte me tourne de l'envie de vous revoir.
   Ma reconnaissance  Mme de Boufflers.

   Si vous voyez l'vque de Toul, dites-lui que le bruit de ses
   sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-l
   m'a converti tout net.

   Avez-vous  Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le
   plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis
   Panpan? est-il aussi  Commercy? Conservez-moi un peu d'amiti.
   Comment va votre machine, jadis si frle? Je suis un squelette
   de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que
   vous les inspirez.

Nous ne possdons pas la rponse de Saint-Lambert; il est probable
qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se crer
de difficults ni avec son gendre ni avec le Pre de Menoux, montra
peu d'empressement  recevoir son ancien ami. Toujours est-il que
Voltaire renona  son projet et qu'il se rsigna  vivre en terre
hrtique.

    Les Dlices.

   J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y tes,
   crivait le philosophe  Tressan, et y arriver comme Triptolme
   avec le semoir de Mme de Chteau-Vieux; il m'a paru que je ferais
   mieux de rester o je suis. J'ai combattu les sentiments de mon
   coeur, mais quand on jouit de la libert, il ne faut pas hasarder
   de la perdre. J'ai augment cette libert avec mes petits
   domaines. J'ai achet le comt de Tournay, pays charmant qui est
   entre Genve et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne
   doit rien  Genve. J'ai trouv le secret que j'ai toujours
   cherch d'tre indpendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de
   vivre avec vous.

   Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne; il fait
   du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de
   mal au genre humain; il me mandait l'autre jour que j'tais plus
   heureux que lui; vraiment je le crois bien, mais vous manquez 
   mon bonheur.

    Mille tendres respects.

    V.[52]

  [52] _Souvenirs du comte de Tressan._

A force de chercher et de s'ingnier cependant, le philosophe finit
par dcouvrir un territoire neutre, le pays de Gex, o il se
trouverait relativement  l'abri aussi bien des jsuites que des
pasteurs. Il s'empressa d'y acheter la terre de Ferney, o il rsida
jusqu' sa mort dans une tranquillit relative.




CHAPITRE X

1756-1758

  Sjour de Mme de Boufflers  Versailles.--Mort de Mme de
    Graffigny.


Dans le courant de l'anne 1757, la cour de Lunville fut bouleverse
par le dpart de Mme de Boufflers pour Versailles. Depuis plusieurs
annes l'aimable marquise avait t nomme dame de Mesdames en
survivance, mais elle n'avait pas encore t appele  exercer sa
charge[53]. En 1757, une vacance s'tant produite, elle fut nomme
dame titulaire, et elle dut se rendre  Versailles pour prendre
possession de ses fonctions. Son absence devait se prolonger assez
longtemps et tous ses amis taient dans la dsolation. Tressan,
toujours amoureux, gmissait sur le sort funeste qui privait la Cour
de toute sa joie, de tout son charme, mais il se consolait en pensant
aux succs qui srement attendaient la dame de ses penses.

  [53] Voir _la Cour de Lunville_, chap. XX.

Si les sentiments de Tressan sont rests immuables, son style,
malheureusement pour nous, ne s'est nullement amlior et il est
rest tout aussi embrouill, prtentieux et pdant que par le pass.
Quelle diffrence avec les lettres de Voltaire, tincelantes d'esprit,
de verve et de clart!

Comme  l'ordinaire, c'est au fidle Panpan que Tressan confie ses
plaintes et ses esprances:

    A Toul, ce dimanche.

   Cher et aimable confrre, il est donc bien vrai que notre chre
   et divine marquise part pour Versailles? Mandez-moi donc le
   temps, la semaine, le jour; je veux absolument la voir, causer
   avec elle et savoir tout ce qu'elle voudra bien m'apprendre des
   dtails de son voyage. Il n'y a rien d'elle qui ne me touche et
   je ne peux vous exprimer le vif intrt que je prends  une
   russite dont je suis sr ds qu'elle paratra.

   Qu'elle ne perde rien de ce qu'elle porte  la Cour, c'est tout
   ce que je lui demande; ce maintien noble, doux et dcent sied
   bien  la rputation d'esprit qu'elle s'est tablie. Je vois
   d'ici M. le Dauphin et Mesdames en faire leur amie, la Reine en
   raffoler, et il va bien  sa faon de penser,  ses principes, et
    une raison aussi claire que la sienne de se tenir  ces
   branches fermes et durables. Les fleurs et les feuilles tombent,
   se schent et s'envolent. Ce langage oriental est trs
   intelligible pour quelqu'un qui a le bon esprit de ne pas
   prfrer la personne du jour  celles de tous les temps...

   Dites bien  Mme la marquise que notre petit mnage est  ses
   genoux et que si elle veut l'honorer de sa prsence en passant,
   Beaucis tuera son vie et le Tressanius son faucon.

   Rpondez-moi vite sur le temps de son dpart, car vraiment je
   vais bien me faire honneur de l'annoncer  mes amis qui mritent
   de devenir les siens...

   J'avais bien peur que toutes ces vilaines espces ne m'eussent
   barbouill auprs du Roi. Le Pre de Menoux, avec tout son
   esprit, a fait un furieux pas de clerc; il en a assez dit pour se
   faire des ennemis immortels et il a la honte de retrancher 
   l'impression une bonne partie de ce qu'il a dit. Le Roi a t
   peut-tre d'abord un peu fch de mes protestations contre
   l'impression, mais avec le temps, il connatra qu'elles taient
   dcentes dans ma bouche, qu'elles sauvent l'honneur de la
   socit, et que c'est une bien bonne leon pour l'avenir.....

   Adieu, cher ami, aimez toujours le Tressanius qui a un trop
   tendre attachement pour vous et de trop jolis enfants pour ne le
   pas mriter.

Mme de Boufflers partit donc pour Versailles, ainsi qu'il tait
dcid, et  peine arrive, elle prit son service auprs de Mesdames.

Soit qu'elle ft revenue  l'gard de Tressan  des sentiments moins
farouches, soit que l'absence et l'loignement lui aient inspir
quelque piti, il lui prit un jour fantaisie d'crire  son adorateur
platonique:

    Paris[54].

   Je suis bien sre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous crivant
   pas, je ne vous en aime que mieux, et je veux me flatter que vous
   ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne
   me l'avez dit, et cela commence  m'inquiter. Je vous aime trop
   pour ne pas vaincre mes rpugnances et changer mme de caractre,
   s'il le faut, plutt que de vous laisser douter de moi un moment.
   Songez aussi que votre amiti m'est absolument ncessaire, parce
   qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie.

  [54] _Souvenirs du comte de Tressan._

Croyez-vous que je n'ai pas encore pu voir Alliot un moment seul? Il
vint avant-hier chez moi pour la premire fois, parce qu'il avait t
 Versailles. J'avais des visites qui ne me laissrent pas la libert
de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort pri
de revenir, il me l'a promis; mais je crains bien de ne le voir qu'en
Lorraine, car je suis oblige d'aller ce soir  Versailles pour
remplacer trois femmes de semaine malades. Vous croyez bien que
j'arriverai le mois prochain, tout le plus tt que je pourrai, et que
je m'en fais un vrai plaisir.

En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier: que la
dpouille de M. le prince de Dombes a t donne, sauf les Suisses,
que tous les princes demandaient,  M. le comte d'Eu; le gouvernement
du Languedoc  M. le comte d'Eu; et la Guyenne qu'il avait  M. le
marchal de Richelieu; le commandement de Languedoc  M. de Mirepoix;
l'artillerie runie au secrtariat de la guerre, et les carabiniers
dtruits et runis  l'infanterie,  ce que l'on croit, car cet
article n'a pas t dcid en mme temps que les autres.

Votre oncle est assez mal  ce que disent les mdecins; vous seriez
effray de son changement; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir
une maladie dans les formes, ne saurait aller loin.

Adieu, beau Tressanius; mille compliments  Mme de Tressan et 
Marichou[55].

  [55] Surnom qu'on avait donn  Mlle de Tressan. Le roi de
  Pologne, son parrain et Marie Leczinska, sa marraine, l'avaient
  appele Maryczka, ce qui veut dire en polonais chre petite
  Marie. Maryczka se transforma en Maroutzchou, puis en Marichou,
  puis par abrviation en Michou. Michou devint plus tard marquise
  de Maupeou.

Tressan, ravi d'une tendresse  laquelle il n'est pas habitu, accorde
sa lyre et c'est dans la langue des dieux qu'il rpond  l'aimable
marquise:

    Charmante nymphe du Madon,
    Vous qui sur ces rives sauvages
    Apportez les moeurs du Lignon,
    Et qui mritez les hommages
    D'Adamas et de Cladon,
    Pendant votre cruelle absence,
    L'infortun Tressanius
    Vouloit de ses amis en us
    Ranimer la correspondance,
    Mais c'est  vous seule qu'il pense
    Ds l'instant qu'il ne vous voit plus.
    Que tiens-je d'eux que je compare
    Au bonheur de vous couter?
    Ils ne m'apprennent qu' douter;
    Sur leurs pas souvent je m'gare,
    Ou me plais  les rfuter;
    Prs de vous, mon me enchante
    Jouit du calme le plus doux,
    Et ne veut plus avoir d'ide
    Qu'elle ne la tienne de vous.
    La vtes-vous jamais rebelle
    A votre imagination,
    Qui, toujours brillante et nouvelle,
    Sait, dans la moindre bagatelle,
    Porter la vie et l'action,
    Et de la folle fiction
    Tirer une beaut relle?
    Non, gl! mais pour l'clairer,
    Vous la troubltes trop cette me:
    N'en parlons plus... Sans m'garer,
    Je veux qu'une si douce flamme
    Ne serve plus qu' m'inspirer.
    Mais je vous dois quelques nouvelles,
    Et ne vous parle que de moi.
    Commenons... Hier en dsarroi,
    Ddaigneuses sans tre belles,
    Sans chevaliers, sans palefroi,
    Vinrent les cousines du roi.
    Chacun courut au-devant d'elles,
    J'y suivis le...
    Ah! qu'il fut grand!... jargon, sourire,
    De lui tout sut les amuser;
    De l'art de parler sans rien dire
    Avec grce il sut abuser...
    Mais... puis-je un seul instant mdire,
    Puis-je conserver de l'humeur,
    Quand je me plais  vous crire,
    Vous  qui je ne voudrais dire
    Que ce qui se passe en mon coeur?

    Revenez, charmantes princesses,
    Effacer ces tristes altesses,
    Revenez parer ce sjour?
    Beauvau, Bouillon!... noms que l'amour,
    Les ans, les Franois et la gloire
    Ont consacrs du mme jour
    O l'on commence notre histoire;
    Revenez orner notre Cour,
    Et faire  la nuit la plus noire
    Succder les feux d'un beau jour.
    Telle on voit la naissante aurore,
    Avec l'toile du matin,
    Dans l'horizon qu'elle colore
    Effacer l'clat incertain
    D'une comte ou d'un phosphore,
    Et dans nos vergers faire clore
    La rose, le myrte et le thym[56].

  [56] _Souvenirs du comte de Tressan._

Mme de Boufflers profita naturellement de son sjour  Paris pour
aller voir tous ses amis; elle poussa mme le zle jusqu' rendre
visite  l'ancienne amie de Panpan,  Mme de Graffigny. La vieille
dame n'tait pas dans un tat d'esprit trs bienveillant et la
marquise eut tout lieu de s'en apercevoir. Elle mande  Panpan:

    Paris, 7 janvier 1758.

   J'arrive de chez Mme de Graffigny, que je n'avais pas encore
   vue. Elle souffre d'une espce de clou et des nerfs. Nous avons
   parl de vous. J'ai commenc par lui demander des nouvelles de
   votre sant. Elle m'a dit que vous vous portiez  merveille, m'a
   parl assez raisonnablement sur le lait, et puis avec aigreur sur
   votre conduite et sur vos lettres.

   La jalousie perait dans toutes les paroles qu'elle m'adressait;
   mais je rpondais avec la modration et la douceur qu'inspire le
   bonheur. Elle me paraissait si malheureuse de ne plus vous aimer
   que je ne cherchais qu' adoucir la situation, et assurment elle
   conviendra un jour qu'on ne saurait triompher plus modestement.
   Cependant, il ne faudrait pas que vous lui parliez de tout ceci,
   car dans la disposition o elle est, cela me ferait srement une
   tracasserie...[57]

  [57] _Indite._ Collection d'autographes de M. G. Maugras.

Peu de temps aprs la visite de la marquise, Mme de Graffigny,
encourage par l'clatant succs de _Cnie_ et pousse aussi par le
besoin de gagner quelque argent, prsenta une nouvelle pice au
thtre franais: _la Fille d' Aristide_. Elle crut faire prsent aux
comdiens d'un vritable trsor.

C'est Coll qui fut charg de lire la pice; elle fut reue 
l'unanimit pour tre joue aprs le retour de Fontainebleau. L'auteur
voulait garder l'incognito, mais Mlle Gaussin reconnut le style et
Mme de Graffigny dut se dclarer.

Autant qu'on peut juger une pice de thtre sur le papier, crivait
Coll, je parierais que celle-ci aura un grand succs.

C'tait montrer peu de perspicacit. _La Fille d'Aristide_ fut joue
le 29 avril 1758. La pice tait froide, sans intrt et ne fit aucun
effet; elle tomba piteusement.

Coll se vengea de s'tre si lourdement tromp en crivant: J'ai t
d'un aveuglement qui me dmontre bien que je n'entends rien aux pices
de ce genre et qui prouve que, quelque habitude qu'on ait du thtre,
on ne peut bien juger d'une pice qu'au thtre mme; le jour et la
nuit ne sont pas plus diffrents que la lecture et la rptition.

Voisenon, de son ct, disait: Mme de Graffigny me lut sa pice, je
la trouvai mauvaise, elle me trouva mchant. Elle fut joue, le public
mourut d'ennui et l'auteur... de chagrin.

C'est effectivement ce qui arriva.

La pauvre femme prouva de son chec un vritable dsespoir.
Naturellement on fut sans piti pour elle et ses confrres et rivaux
ne lui mnagrent pas les sarcasmes.

On eut la cruaut de lui envoyer ces vers:

    Bonne maman de la gente _Cnie_,
    A cinquante ans vous ftes un poupon;
    On applaudit, on le trouva fort bon;
    On passe un miracle en la vie,
    Mais, d'un effort moins circonspect,
    Sept ans aprs tenter mme aventure
    Et travailler encor dans le got grec,
    Pardon, maman, si la phrase est trop dure,
        Je le dis, sauf votre respect,
    C'est de tout point vouloir forcer nature.

Tressan, indign de la conduite des auteurs, crivait  Panpan:

    Toul, 3 juin 1758.

   Je suis bien aise que vous soyez rassur sur la sant de Mme de
   Graffigny et qu'elle se porte mieux que sa pice. Ah! l'horrible
   mtier que celui d'auteur! On a eu la lchet de faire une
   pigramme contre l'adorable auteur de _Cnie_, mais l'pigramme
   est si plate qu'elle ne donne de ridicule qu' celui qui l'a
   faite.

L'amour-propre froiss, le dpit agirent si fortement sur Mme de
Graffigny qu'elle tomba malade; ses maux de nerfs, ses vapeurs, toutes
les misres auxquelles elle tait sujette augmentrent sensiblement;
les efforts qu'elle fit pour dissimuler son tat ne firent que le
rendre plus prcaire. Sa maladie tait trange. De temps en temps,
pendant la conversation, elle s'arrtait net au milieu d'une phrase et
elle avait un vanouissement de quatre  cinq minutes, puis elle
revenait  elle et reprenait sa phrase au point o elle l'avait
laisse, sans s'tre aperue qu'elle avait perdu connaissance.

Son tat s'aggrava assez rapidement et elle succomba, le 12 dcembre
1758, ge de soixante-quatre ans.

Sa dernire pense fut pour son vieil ami Panpan; elle lui lgua tous
ses papiers et, en outre, un coffret auquel tait attach ce billet:

   Cette cassette ne contient que des lettres appartenantes  M. de
   Vaux le fils, receveur des finances de Lorraine. Je veux et je
   prie mon excuteur testamentaire de les faire remettre audit M.
   de Vaux sans avoir t lues par personne. J'en charge sa probit,
   sa conscience et celle de mes hritiers. Telle est ma volont
   expresse.

   A Paris, le 27 mai 1745.

    D'HAPPONCOURT DE GRAFFIGNY[58].

  [58] Pice autographe dont nous devons la communication 
  l'obligeance de M. Nol Charavay.

Il ne nous semble pas qu'aprs la lecture de cette note, il puisse
rester le moindre doute sur la nature des relations qui avaient exist
autrefois entre Mme de Graffigny et Panpan.

En apprenant que Mme de Graffigny avait lgu tous ses papiers au
lecteur de Stanislas, Coll, furieux d'tre frustr d'un hritage sur
lequel il comptait, crivait ces lignes pleines de fiel:

Elle a laiss ses manuscrits  M. de Vaux. C'est bien le plus sot
homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie
caillette. Mme de Graffigny avait vcu beaucoup avec lui en Lorraine
et il avait t toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a
toujours t de toutes les femmes de qualit qui l'ont voulu avoir 
leur suite comme un animal priv. Il est depuis longtemps le
souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme
une espce de valet de chambre bel esprit.

Pauvre Panpan! tre devenu lecteur du Roi de Pologne, acadmicien de
Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir trait de
caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!
Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes
et que dictait seule une basse jalousie.

Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait  propos, et
cependant le mauvais tat de ses affaires tait tel qu'elle tait
menace de tomber dans la misre noire.

Gnreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament
de nombreux legs. Elle n'avait oubli qu'une chose, c'est qu'il serait
impossible de les acquitter; on ne put mme pas payer les dettes assez
considrables qu'elle laissait derrire elle.

Mme Helvtius tait reste intimement lie avec son ancienne
protectrice et sa mort lui causa un rel chagrin. Mue par un sentiment
de pit presque filiale, elle voulut prserver de l'oubli la mmoire
de son amie et elle adressa  Panpan cette lettre touchante:

   Vor, 1758.

   Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la
   perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous
   avez t dans tous les temps l'ami de son coeur et elle vous en
   donne  sa mort une marque bien chre. Elle vous lgue tous ses
   crits, c'est sa volont expresse qu'ils vous soient tous remis.
   Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout
   Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher
   Panpan, que vous aimez trop son nom et sa rputation pour
   frustrer l'attente du public. Sans doute, ds qu'on vous les aura
   remis, vous travaillerez sans relche  les rendre dignes de son
   juste empressement et  en donner une dition qui soit galement
   honorable  l'auteur et  l'diteur: mais ne croyez-vous pas, mon
   cher Panpan, qu'il soit ncessaire que vous veniez passer  Paris
   au moins un an pour vous mettre en tat de la mieux faire par les
   secours et les avis des gens de lettres qui chrissaient la
   gloire de notre amie commune autant qu'ils chrissaient sa
   personne?

   Vous pensez quel intrt nous y avons tous les deux. Il me
   semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis
   recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer 
   rendre la mmoire de ma chre maman immortelle! Vous tes bien en
   tat, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me
   dfierais un peu de votre paresse, qui peut-tre n'est
   occasionne que par votre mauvaise sant, que je craindrais de
   rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous
   vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous
   prie trs instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai
   que vous le ferez mieux que tout autre, inspir surtout par
   l'amiti. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter
   des dispositions prsentes du public. Elles sont tout  fait
   heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si lger et si
   inconsquent que ce mme public, il ne faut pas le laisser
   languir, il nous en punirait.

   Partez donc, mon cher Panpan, aussitt ma lettre reue. Je crois
   cela ncessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre
   amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amiti vous en fait
   une loi indispensable.

   Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres
   d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernire
   impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les
   anecdotes les plus intressantes de sa vie; car,  la tte de ses
   ouvrages, il faudra, s'il vous plat, que vous en donniez un
   abrg dans lequel vous aurez soin de dvelopper, avec toute la
   force et l'nergie dont vous tes capable, la grandeur de son
   me, la sensibilit inoue de son coeur, la pntration et
   l'tendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne,
   ainsi vous tes plus en fonds pour en faire un portrait digne
   d'elle et de vous et de la postrit; attachez-vous surtout 
   faire connatre cette douce et sublime philosophie du coeur qui
   caractrisait ses moeurs et ses ouvrages.

   Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon coeur, et mon
   mari aussi[59].

  [59] _Le salon de Mme Helvtius_, par GUILLOIS.

S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers
amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies,
et tout cela pour rendre hommage  un souvenir trs tendre assurment,
mais si lointain! Vraiment Mme Helvtius en parlait  son aise.

C'est qu'elle tait bien loin de se douter de l'tat d'me de Panpan.
La vrit est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des annes
et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il
ne songea pas un instant  se rendre  Paris, ainsi qu'on l'en priait
si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de prparer une
publication destine  glorifier les mrites littraires de Mme de
Graffigny.

L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guid ses premiers pas
tait, en somme, trs humaine et trs naturelle; on doit cependant la
dplorer. On se rappelle l'entrain endiabl, la verve incomparable des
lettres crites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de
Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spcimens, tait
sur le mme ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les
publiant pas, Panpan nous a privs d'une oeuvre charmante qui aurait
class Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels
pistoliers du dix-huitime sicle.




CHAPITRE XI

1757-1759

Difficults politiques en Lorraine.


On se rappelle que les difficults politiques qui avaient troubl les
premires annes du rgne de Stanislas s'taient peu  peu apaises;
la noblesse avait cess son hostilit et s'tait franchement rallie
au nouveau souverain. Depuis 1744 Stanislas vivait en paix.

Aprs bien des dsaccords et des souffrances d'amour-propre
pniblement dissimules, le roi avait fini par rendre justice aux
grands talents de son chancelier et il entretenait maintenant avec lui
d'agrables rapports. Il lui avait mme fait cadeau de la terre de
Neuviller, prs de Nancy, et il allait trs souvent lui demander 
dner.

Cependant l'administration de M. de la Galaizire tait dure et le
peuple gmissait sous le poids des impts; mais depuis que la noblesse
se taisait, personne n'osait lever la voix.

De nouvelles difficults s'levrent en 1756 et elles se prolongrent
jusqu'en 1759, avec des alternatives de violence et de calme qui
troublrent grandement la quitude du roi. L'existence en fut  ce
point bouleverse que Mme de Boufflers entrevit le moment o il lui
faudrait quitter sa chre Lorraine pour aller habiter Meudon ou
Saint-Germain avec le vieux monarque.

Cette fois, c'tait la Cour Souveraine de Nancy qui se chargeait de
reprendre la lutte contre le chancelier et de soutenir les intrts du
peuple. Les magistrats avaient l'avantage sur les gentilshommes de ne
pouvoir tre souponns de se laisser guider par des intrts
personnels ou de caste.

Les sujets de lgitime protestation ne manquaient pas. Tantt les
magistrats dfendaient la libert de conscience, viole par la
scandaleuse obligation impose aux malades de s'adresser  un
confesseur qu'ils n'avaient pas choisi; tantt ils s'insurgeaient
contre les procds violents de la marchausse, tantt contre les
impts excessifs et les corves insupportables qui ruinaient le pays,
etc., etc.

Naturellement la population soutenait de toute sa force les magistrats
et elle ne leur mnageait ni les encouragements ni les acclamations.

En 1757, parurent deux brochures attaquant violemment
l'administration. Un arrt du Conseil du roi les supprima et Stanislas
envoya cet arrt  la Cour Souveraine avec ordre de l'enregistrer.
Mais la Cour s'y refusa; elle se borna  dsigner un conseiller pour
instruire l'affaire et donner des conclusions sur ces libelles.

Ce refus irrita Stanislas au plus haut point. Ce ne fut qu'aprs de
longues dmarches que la Cour consentit  cder.

Une autre affaire beaucoup plus grave allait soulever de nouvelles
rclamations.

Sur la demande de La Galaizire, le roi consentit  modifier les
marchausses qui existaient en Lorraine et  les mettre sur le mme
pied que celles de France. La Cour Souveraine adressa aussitt au
prince un long mmoire pour lui peindre la dsolation et la misre qui
rgnaient dj dans le pays et l'impossibilit pour les malheureux
habitants de supporter cette nouvelle et lourde taxe. Elle s'levait
en mme temps contre les travaux en nature imposs aux populations et
qui les rduisaient  la misre.

Un peuple, disait la Cour, qui ne subsiste que par la culture des
terres, se ruine et prit s'il n'est mnag par une juste proportion
de ses forces avec les travaux qui lui sont imposs; l'arracher aux
occupations qui lui donnent la subsistance, pour l'attacher  des
ouvrages qui ne lui procurent ni nourriture ni salaire, le forcer 
s'loigner de son champ pour l'employer pendant des semaines, des mois
entiers  des travaux pnibles et gratuits, c'est puiser  la fois sa
fortune et sa sant.

On n'a pas oubli qu'au moment de la guerre de la succession
d'Autriche, M. de La Galaizire avait impos, au mpris de toute
justice, l'impt du vingtime  la province, tel qu'il existait en
France[60].

  [60] Voir _la Cour de Lunville_, chap. VII.

Cet impt tait d'autant plus inique que la Lorraine ne faisait pas
encore partie du royaume de Louis XV, et qu'elle n'tait en hostilit
avec personne. Dans tous les cas, il ne pouvait tre appliqu qu'en
temps de guerre; cependant, mme aprs la signature de la paix, il
continua  tre peru. C'est en vain que les magistrats avaient
protest, La Galaizire tait rest sourd  leurs lgitimes
revendications.

En septembre 1757, lorsque s'ouvrit la guerre de Sept ans, le
chancelier mit la prtention d'tablir un second vingtime.
L'indignation fut gnrale dans la province. La Cour Souveraine, se
faisant l'interprte de la population, refusa absolument de
reconnatre le nouveau rglement. Malgr les injonctions ritres du
Roi, elle ne voulut pas obir, tout en protestant de son respect et de
son amour pour la personne du monarque.

Stanislas exila le procureur gnral; puis il fit venir  Lunville le
premier prsident et un autre dput, et il leur parla avec affection
et bienveillance.

Il les supplia d'avoir piti de son ge, de ses efforts pour rtablir
la concorde, de ne pas troubler par de pnibles divisions les quelques
jours qui lui restaient  vivre:

Je suis infiniment touch des assurances que me donne ma Cour
Souveraine de son attachement pour ma personne, leur dit-il; je le
serais bien plus encore si cet amour qu'on me tmoigne tait le mme
pour mon gouvernement, qui en est insparable.

J'ouvre ici mon coeur, qui n'est point du tout dispos ni  punir
avec rigueur, ni  flchir avec indignit... ma sant affaiblie par
mon ge ne saurait supporter aucune tracasserie. Je jouis de la
douceur de la paix sous la faveur de l'heureux rgne et de la
puissance de Louis XV, mon gendre; au bout du compte, ce pays qui me
sert d'asile est son domaine perptuel; je ne le gouverne qu'avec
juridiction viagre; ainsi dsormais si je ne puis tre assez heureux
que de concourir au zle de ma Cour Souveraine, qui prtend tre
au-dessus du mien pour le bien de l'Etat, je veux qu'on adresse toutes
les remontrances directement au Roi Trs Chrtien sur lesquelles la
rsolution prise n'exigera de moi que l'excution.

La situation du Roi tait fort difficile. D'un ct il tait au
dsespoir de la misre de ses sujets; il reconnaissait la justice de
leurs rclamations et il aurait voulu leur obtenir un meilleur sort;
d'autre part, il tait attach  son chancelier, il le redoutait et
entendait  tout prix le soutenir. Or, La Galaizire se montrait
intraitable et il exigeait l'enregistrement de l'dit.

Le 28 avril, le prsident reut l'ordre de se rendre  Lunville avec
treize de ses collgues. Il refusa. Onze conseillers furent exils. La
Cour suspendit ses sances.

Au bout de peu de temps, Stanislas voulut donner lui-mme l'exemple de
la conciliation et il rappela huit conseillers. Seuls MM. de
Chteaufort, avocat habile et estim, Protin et de Beaucharmois
demeurrent en exil.

Malgr la bonne volont vidente du Roi, la Cour ne consentit pas 
reprendre ses sances.

Le dchanement contre M. de la Galaizire tait gnral: on l'avait
surnomm _le loup_ et l'on invitait la noblesse  le traquer comme une
bte fauve. Le pays tait inond de libelles contre lui; on avait
propos de descendre la chsse de saint Sigisbert et de la promener
par la ville comme dans les temps de calamit publique, dans l'espoir
qu'elle dlivrerait la province du flau qui la dvastait.

Tout le pays tait boulevers et les esprits au dernier degr de la
surexcitation. M. de Raigecourt-Fontaine avait crit  un de ses
parents une longue lettre politique o il ne dsignait le chancelier
que sous le nom du _monstre_. Il avait charg une femme marie qu'il
avait sduite, Mme Biet, de faire parvenir cette lettre. Le mari s'en
empara et la porta au chancelier, qui la remit au Roi. Celui-ci,
enchant de cette dcouverte qu'il appelait un coup du ciel, disait
qu'il donnerait quatre millions pour poursuivre le Raigecourt.

On rpandait tant de libelles et de calomnies contre le chancelier, le
dchanement contre lui tait si gnral, que Mme de la Galaizire
finit par s'en mouvoir. Le Roi lui crivit aussitt pour lui donner
sa parole qu'il ne se sparerait jamais de son mari; il l'engageait en
mme temps  se rassurer, lui disant que le plus grand plaisir qu'elle
pt faire  ses ennemis tait de marquer quelque crainte.

Un des adversaires les plus violents du chancelier tait la vieille
marquise des Armoises, nice du prince de Craon, qui habitait le
chteau de Flville, et qui jouissait d'une grande influence dans la
province. Elle aimait beaucoup Stanislas et le voyait frquemment.
Elle ne manquait jamais dans ses conversations avec lui d'attaquer La
Galaizire, si bien que Stanislas, impatient, finissait par l'viter.
Un jour o, grce  la connivence de Mme de Boufflers, la vieille
marquise avait pu forcer la porte du Roi, celui-ci s'cria fort en
colre: Marquise, je n'ai pas l'honneur d'tre un Alexandre, mais la
ville de Nancy est une Babylone!

Au mois de juillet 1758, Stanislas, obsd de toutes ces tracasseries,
dcida, pour y chapper, d'aller passer quelques semaines au chteau
de Commercy. Avant de s'loigner, il fit venir M. de Marcot, procureur
gnral, et il le chargea de dire aux membres de la Cour Souveraine
qu'il partait pour Commercy pour ne plus entendre parler d'eux, qu'il
les abandonnait, qu'ils pouvaient s'adresser au roi son gendre, etc.

La vrit est que Stanislas tait dsol de ne pouvoir mettre fin 
ces querelles et qu'il trouvait que la France lui faisait jouer un
fort sot personnage.

Aprs son sjour  Commercy, il se rendit  Versailles, dcid 
demander  Louis XV de reprendre le gouvernement de la Lorraine, dont
il ne voulait plus se mler, puisqu'il n'tait pas le matre de s'y
faire obir. Son intention tait de se retirer  Saint-Germain ou 
Meudon, prs de sa fille, pour y finir paisiblement ses jours. Mais
quand il s'ouvrit de ses projets  Marie Leczinska, elle y fit la plus
vive opposition.

En attendant, les ministres du Roi mettaient en avant toutes sortes de
combinaisons pour venger M. de la Galaizire et punir la Cour
Souveraine. Tantt on proposait de la supprimer et de faire ressortir
les bailliages au parlement de Metz; on aurait en mme temps supprim
les conseils et la chancellerie de Lorraine. Tantt on faisait venir
le parlement de Metz  Nancy, etc. En dpit des objurgations de sa
fille, Stanislas, dans un grand conseil tenu devant les ministres,
proposa pour sa tranquillit personnelle d'abandonner une partie de
son autorit. On lui rpondit qu'il serait encore bien plus tranquille
s'il abandonnait compltement le pouvoir.

A cette proposition, la reine de France, qui tait prsente, se leva
indigne et elle dit aux ministres qu'elle n'toit plus surprise si
le royaume toit si mal gouvern; qu'apparemment les conseils qu'ils
donnoient au Roy Trs Chrtien ne valaient pas mieux que celui qu'ils
venoient de donner  son pre; elle ajouta encore beaucoup d'autres
choses, avec une loquence et une force qu'on ne lui croyoit pas.

Tous ces projets taient dangereux, tant donnes les liaisons qui
existaient dj entre les divers parlements du royaume; il tait 
craindre que le Parlement de Paris ne prt fait et cause pour la cour
de Nancy. Il parut plus sage de rester dans le _statu quo_.

Stanislas se rsigna donc  conserver un pouvoir qui lui tait 
charge, mais quand il vit que la Cour de Versailles tait dcide 
lui laisser les responsabilits, il chercha la solution la moins
dfavorable  ses sujets.

Sur ces entrefaites, on apprit que le duc de Choiseul tait appel au
ministre des affaires trangres  la place de M. de Bernis et qu'il
allait traverser la Lorraine en revenant de Vienne.

En arrivant  Blamont, le duc apprit la mort de sa mre[61], qui
venait de succomber  Nancy, le 25 novembre. Il s'arrta  Flville et
il eut le lendemain une longue confrence avec Mme des Armoises, la
marchale de Mirepoix et le prince de Beauveau, qui venait de l'arme
de Contades avec son neveu de Chimay. Il ne fut question que des
affaires de la Cour Souveraine. En qualit de Lorrain, Choiseul
n'aimait pas La Galaizire; il n'aimait pas davantage les jsuites,
qui soutenaient le chancelier; il couta donc avec bienveillance les
dolances de ses compatriotes.

  [61] Franoise-Louise de Bassompierre, marquise de Stainville.

A peine au ministre, il donna des ordres en consquence. La
Galaizire dut cder en partie; il consentit  remplacer le deuxime
vingtime par un abonnement fix  un million de livres tournois.

Aussitt, Stanislas rappela les exils et la Cour consentit 
reprendre ses sances.

Cette nouvelle fut accueillie dans toute la Lorraine par des
transports de joie. Le jour o MM. Protin et de Beaucharmois revinrent
 Nancy, tous les habitants se portrent  leur rencontre jusqu' deux
heures des portes de la ville. Les principaux magistrats les
harangurent, la foule des carrosses tait norme; sur tout le
parcours retentissaient des acclamations enthousiastes. Le soir, on
tira des botes d'artifice, on fit des illuminations; ce fut un
vritable triomphe.

Ces manifestations n'avaient pas uniquement pour cause la joie de
revoir les exils; elles avaient surtout pour but de montrer la haine
que l'on portait au chancelier.

Le retour de M. de Chteaufort fut particulirement brillant. Beaucoup
de ses amis vinrent au devant de lui jusqu' Lunville. Il eut la
sagesse de vouloir se drober aux ovations qu'on lui prparait,
estimant qu'il ne convenait pas  des magistrats d'chauffer le
peuple, mais il ne put cependant viter l'clat qui l'attendait 
Saint-Nicolas, o se trouvaient une grande partie de ses collgues. Il
y eut sonnerie, des botes, des: Vive la Cour Souveraine et M. de
Chteaufort!. A partir de Bon-Secours, la ville tait illumine.
C'tait une ivresse et une dmence vritable dans tout Nancy; on
poussait des cris de joie, on criait: _le pot de terre a cass le pot
de fer!_ si bien que M. de Chteaufort tait en mme temps flatt,
honteux et fch de tout ce tintamarre.

A la suite de ces vnements, en fvrier 1759, M. de la Galaizire,
sentant sa situation compromise, demanda un cong et il annona son
dpart pour Paris.

Le lendemain, M. de Luc, causant avec Stanislas, lui dit que c'tait
le moment de marquer  son frre des bonts dont il avait grand
besoin:

--Que dois-je donc faire, demanda le monarque?

--crire au roi de France, rpondit M. de Luc.

Sur ce mot, Stanislas lui dit de se retirer, qu'il savait ce qu'il
avait  faire.

L'aprs-midi, le Roi, rencontrant M. de Luc, lui dit:

--Je suis fch  toi[62].

  [62] Stanislas ne se contentait pas d'crire le franais de faon
  fort incorrecte, il le parlait plus mal encore. Il avait aussi
  pour habitude de tutoyer les courtisans qui vivaient dans son
  intimit.

--Sire, ce serait le plus grand malheur qui pourrait m'arriver.

--Crois-tu avoir imagin tout seul ce qu'il fallait faire? Je l'avais
pens avant toi; je sais ce qu'il faut faire dans les occasions
importantes.

Peu aprs, Stanislas remit  son chancelier une lettre tout entire de
sa main pour le Roi, son gendre; il rclamait sa justice et ses bonts
pour M. de la Galaizire, victime d'une cabale, et il affirmait
qu'il n'avait rien trouv  reprendre  son administration depuis
vingt-deux ans.

Le soir mme, le chancelier, heureux de la satisfaction obtenue, soupa
chez M. Alliot, avec plusieurs dames de la Cour; puis il joua  la
comte et il quitta le jeu pour monter en carrosse et se rendre 
Paris.

La Galaizire, tout en conservant son titre et ses fonctions de
chancelier, dut donner sa dmission d'intendant de Lorraine, mais il
fut remplac par son fils[63], ce qui ne changeait rien.

  [63] Il tait auparavant intendant de Montauban.

Ds que la fin des troubles fut assure, Tressan s'empressa d'crire 
Mme de Boufflers pour l'en prvenir. Elle tait  Plombires,
attendant anxieusement ce qui allait se passer. Sa joie fut grande en
apprenant que son cher Stanislas allait enfin retrouver le calme de
l'esprit et qu'elle-mme allait pouvoir continuer  vivre en Lorraine,
sans rien changer aux conditions de son existence.




CHAPITRE XII

Les voyages du Roi  Versailles.


Depuis que Tressan tait arriv en Lorraine, et en particulier  la
suite des vnements que nous avons raconts, son intimit avec le Roi
n'avait fait que crotre. La mort du duc Ossolinski avait contribu
encore  nouer entre le monarque et le gouverneur des relations plus
troites. Stanislas voyait avec anxit les vides se faire de plus en
plus frquents autour de lui et il sentait le besoin, pour viter la
solitude menaante, de se crer des attachements nouveaux.

Les gots littraires et scientifiques de Tressan lui plaisaient
infiniment; aussi ne ngligeait-il aucune occasion d'attirer  sa Cour
cet esprit distingu. Quand il lui crivait, il le faisait toujours
dans les termes les plus affectueux et sans rien dissimuler du plaisir
qu'il prouvait  le voir prs de lui.

Il lui mandait, le 1er janvier 1757:

    Lunville.

   Vous tes toujours le trs bien venu quand vous venez, et maudit
   quand vous ne venez pas. J'attendrai donc avec impatience votre
   arrive pour lever la maldiction et bnir le jour par votre
   prsence. Au reste, je vous souhaite, en vrit, pour cette
   anne, plus de bonheur que vous ne sauriez dsirer. Il est d 
   votre mrite et  la part que j'y prends. Je suis de tout mon
   coeur votre trs affectionn

    STANISLAS, Roi.

En 1758, Tressan, press par la ncessit, ayant sollicit une
augmentation de traitement pour ses fonctions de marchal des logis,
le Roi lui mande[64]:

    Lunville, 9 octobre 1758.

   Je ne fais rponse  la lettre que vous m'avez crite que pour
   vous dire qu'il ne faut pas tant vous prvaloir de l'exemple que
   vous citez de la charge de marchal-des-logis, dont je n'ai
   absolument pas besoin; mais comme j'ai beaucoup d'amiti pour
   vous, que j'ai besoin de votre attachement, et que je ne suis pas
   fort riche pour mettre un prix  une douceur si inestimable, ce
   que je vous ai assign a t  proportion de mes facults,  quoi
   j'ajoute encore mille francs du premier jour de l'anne, en
   n'exigeant de vous autre chose, que de me voir autant que ma
   socit vous sera agrable.

   Je vous embrasse de tout mon coeur.

    STANISLAS, Roi.

  [64] Les moluments de la charge de grand marchal des logis
  s'levaient  4,000 l.

Maintenant, quand il se rend  Versailles voir sa bien-aime Maryczka,
Stanislas, qui a perdu son fidle compagnon Ossolinski, le remplace
souvent par Tressan. C'est ce qui a lieu en particulier en septembre
1759.

A ce moment, les difficults politiques qui ont si gravement troubl
la vie en Lorraine sont  peu prs apaises et on peut enfin prvoir
une re de calme et de tranquillit; aussi le Roi s'empresse-t-il de
partir pour Versailles. Il emmne avec lui MM. de la Galaizire, de
Luc, et de Tressan; la situation pcuniaire de ce dernier est devenue
si critique qu'il ne peut mme plus nourrir ses chevaux ni ses gens;
il se berce de l'espoir qu'avec l'aide du Roi il obtiendra du ministre
quelque faveur.

A mesure qu'il vieillit, Stanislas fait  Versailles des voyages de
plus en plus frquents. Soit qu'il sente venir l'heure prochaine et
invitable de la sparation et qu'il veuille profiter de ses dernires
annes, soit qu'il sente que sa chre Maryczka a plus besoin que
jamais de sa tendresse et de ses consolations, malgr son grand ge,
il se rend rgulirement deux fois par an auprs de sa fille.

Il supporte allgrement le voyage, et s'il va moins vite qu'autrefois,
c'est par gard pour ses compagnons, dont la sant s'accommode mal de
ces dplacements rapides. Le Roi est encore si vigoureux que quand
Marie Leczinska veut lui pargner cette route longue et fatigante par
des temps trop rigoureux, il lui rpond galamment que les saisons ne
lui font rien, et que quand il s'agit de la venir voir il trouve
toujours les chemins sems de fleurs.

Le crmonial des voyages royaux est immuable. Les compagnons de route
de Stanislas sont toujours les mmes, M. de la Galaizire, M. de
Thianges, M. de Luc, Tressan ou le prince de Chimay. Le Roi voyage
dans un vis--vis avec un de ses courtisans; les autres suivent dans
une seconde voiture.

Stanislas est toujours prcd d'un officier de la bouche et d'un
surtout, qui marchent en poste devant lui. Chaque jour il dit  quel
endroit il veut dner le lendemain; le surtout part avec l'officier et
va coucher au lieu indiqu, de faon que quand le Roi arrive il trouve
son dner tout prt dans une auberge,  l'heure qu'il a ordonn, non
seulement pour lui, mais encore pour sa suite.

D'ordinaire, Stanislas couche  Jarry, maison de campagne de l'vque
de Chlons, et le second jour  Luzancy, chez son cher ami le comte de
Bercheny.

A Versailles, il s'installe  Trianon, qu'on lui a une fois pour
toutes rserv; mais dans la journe il reste prs de sa fille, qu'il
quitte le moins possible; il occupe dans le chteau l'appartement du
prince de Clermont. C'est la Reine qui lui donne  dner.

Stanislas n'a rien chang  ses vieilles habitudes d'autrefois et sa
vie est toujours rgle de la mme faon. Il se lve  cinq heures et
se couche  dix heures au plus tard; il dne copieusement, mais ne
soupe pas. Plusieurs fois par jour on le voit fumer sa pipe.

Sa sant parat toujours excellente et son esprit est aussi gai qu'
l'ordinaire; malheureusement il commence  ressentir quelques-unes des
infirmits de la vieillesse; il marche difficilement et sa vue
s'affaiblit, ce qui le prive de bien des distractions qui lui taient
chres: Il ne peut presque plus lire; il a d renoncer  la peinture;
quant  la musique, il l'entend toujours volontiers, mais il jouait de
la flte et il a d y renoncer.

Le Roi a toujours eu un got marqu pour les arts et les sciences;
toutes les nouvelles dcouvertes ont le don de le passionner et, ds
que son arrive est connue, on est sr de voir accourir  Trianon tout
un dfil d'inventeurs qui viennent lui soumettre leurs dcouvertes
plus ou moins extraordinaires.

Un jour, c'est un sieur Bonnel, teinturier  Dieppe, qui a invent un
appareil de sauvetage, trs utile aussi pour passer les rivires sans
danger. Il se compose d'une espce de cuirasse forme de plusieurs
morceaux de lige cousus ensemble avec du fil goudronn, et qui
entoure le corps par devant et par derrire, depuis le col jusqu'aux
hanches.

Un autre jour c'est un sieur Grossin qui a imagin un procd du mme
genre. Ce sont des tablettes de lige attaches les unes au-dessus
des autres avec des morceaux de cuir cousus avec du fil goudronn; les
tablettes couvrent l'estomac par devant et l'entre-deux des paules
par derrire. L'inventeur prtend que l'eau maintenant les tablettes
horizontales, on peut se tenir debout sans aucun risque et avancer par
le moyen des mains.

Une autre fois on prsente au Roi un modle de remorqueur destin 
traner sur une rivire tout un train de bateaux chargs. Puis un
inventeur a imagin de peindre le verre de telle faon qu'il imite
ainsi le marbre  s'y mprendre, etc., etc.

Pendant que le Roi occupe ses loisirs de Versailles en examinant les
dcouvertes les plus bizarres, Mme de Boufflers, suivant son habitude
pendant les absences du monarque, fait une saison  Plombires; comme
elle redoute l'ennui par-dessus tout, elle s'est fait accompagner de
ses enfants et aussi de ses insparables amis Panpan et l'abb
Porquet.

Avant de quitter la Lorraine, l'amoureux Tressan lui a crit une
longue ptre; il est plus pris que jamais, et malgr le peu de
succs de ses dclarations enflammes, il s'efforce toujours de faire
l'aimable, et de gagner par d'agrables facties les bonnes grces de
la noble dame.

    La Malgrange, ce vendredi.

   J'ai bien excut la commission dont la Reine de mes penses m'a
   honor; j'ai bais les deux mains du Roi et je donnerais Marichou
   pour pouvoir faire ce dont ce prince m'a charg.

   Je pars demain  la suite; je tcherais de le tenir gaillard et
   de lui plaire. C'est en vrit tout ce que j'espre de mon
   voyage.

   Sur la rponse de... j'ai crit au Marchal pour avoir un ordre
   de toucher cette somme sur mes appointements. Mes chevaux seront
   vendus ou j'en ferai faire un pt pour nourrir mes gens cet
   hiver.

   Mais voyez comment cette belle dame est bonne de penser  toutes
   les petites affaires du Tressanius! Il est encore bien plus
   honnte  elle de me regretter. Ah! madame! avec quel transport
   de joie j'aurais sond avec vous la profondeur du foyer des eaux
   de Plombires! Comme nous aurions bien discut, pes, calcul
   analys tous les phnomnes qui se rassemblent pour vous
   chauffer le bout du doigt quand vous vous y faites donner la
   douche!

   Je crois avoir lu dans Scaliger ou dans Grvius que la nymphe
   Egia s'tant mise en colre contre Tuceneia, sa femme de chambre,
   qui avait mis de l'eau presque bouillante dans son bidet, elle
   renversa le tout d'un coup de pied. Les dieux ne font rien en
   vain. Cette eau se multiplia encore mieux que la source que fit
   jaillir Moschus; elle prit son cours vers le vallon que vous
   habitez, et voil, disent ces habiles commentateurs, l'origine la
   plus sre des eaux de Plombires.

   Laissez-les donc refroidir, madame, qu'elles puissent ne vous
   causer qu'une sensation douce et mme agrable! Que ne puis-je
   m'y baigner auprs de vous! vous y voir baigner! vous baigner! et
   d'encore en encore...

   Monsieur l'abb, prenez garde  vous! le moindre petit degr de
   chaleur de plus dans votre existence vous changerait en
   salamandre, et dans votre tat, il faut quelquefois tre carpe.

   Cher Panpan, ne craignez point ce feu liquide qui ne peut
   embraser votre maison, ni changer Popole en statue de sel.

   Aimez-moi tous les trois, plaignez-moi de n'tre pas avec vous;
   j'crirai de Versailles bien exactement, et si vous voulez
   rafrachir mon foie dessch par votre absence, crivez un peu au
   Tressanius, qui recevra vos lettres comme le chasseur de Lybie
   tendu sur l'arne brlante ouvre son sein au vent du nord.....

   Mme de Tressan et Marichou prient bien tendrement Mme la
   marquise d'tre bien persuade qu'elles sont pntres des
   marques de bont et d'amiti dont elle les a combles.

   Avouez qu'il faut tre bien pris pour crire si longtemps avec
   une aussi mauvaise plume et de si mauvais papier. _pris_, c'est
   le mot; ce sera toujours mon tat auprs de vous. Tout ce qui
   m'en afflige, c'est que la plus aimable de mes amies n'ait jamais
   got un instant tout le plaisir que cet tat m'a donn, me donne
   et me donnera.

   Il faudra m'crire  Versailles chez le duc de la Vauguyon et
   surtout me mander la marche de la dame de mes penses.

Soit que la vie de Plombires lui donne des loisirs, soit que
l'loignement la rende moins cruelle, Mme de Boufflers rpond trs
aimablement  son correspondant; elle parat mme s'intresser  son
sort; entre temps, elle lui donne des nouvelles de leurs amis communs:

    Plombires, lundi.

   Vous avez beau dire, mon cher Tressanius, Mme Baron est trs
   aimable et Mlle Baron est belle; Panpan dit aussi que M. Baron
   est beau, et il faut l'en croire. Vous tes assez aimable de
   m'avoir crit, car personne ne s'en avise; mais vous le serez
   davantage quand vous me manderez des nouvelles.

   Je ne saurais croire que vous ne tirez aucun fruit de votre
   voyage. Avez-vous vendu vos chevaux, et le roi de Prusse est-il
   aussi cras que nous le dsirons? Tous les Anglais sont-ils
   pendus ou noys?

   C'est ce que nous ne savons pas.

   Tenez-vous compagnie assidue au Roi, ainsi que vous me l'avez
   promis? Baisez-lui les mains pour moi; parlez-lui de mon
   attachement, de mon ennui de ne pas le voir et de mon regret de
   l'avoir quitt huit jours trop tt.

   Je meurs d'envie de vous revoir tous; vous me retrouverez sous
   les arbres de la Malgrange et peut-tre plus loin. Mandez-moi
   comment vont les affaires de M. de la Galaizire. Je hais bien
   les violences et je dsire de tout mon coeur que tout se pacifie.

   Panpan vous embrasse et vous respecte de tout son coeur. Voici
   des vers de l'abb pour une jolie femme d'ici qui lui en a
   demand!

    Le premier jour que je la vis, j'aperus sa beaut,
                Mais je n'aperus qu'elle;
          Et le jour que je l'entendis,
          Je la trouvai bien plus que belle;
    J'admirai son esprit, je louai ses attraits,
    Sans penser que mon me en serait enflamme.
    Si j'avais su d'abord combien je l'aimerais,
          Je ne l'aurais jamais aime[65]!

  [65] _Souvenirs du comte de Tressan._

Aprs son sjour habituel auprs de sa fille, Stanislas reprend la
route de la Lorraine, avec ses compagnons. Suivant son habitude, il
s'arrte chez la marquise de Mauconseil, dans sa superbe proprit du
Bois de Boulogne qu'on appelle _Bagatelle_.

Mme de Mauconseil avait t dame d'atours de la reine Opalinska;
Stanislas avait pour elle beaucoup de bonts, et il ne manquait
jamais,  chacun de ses voyages, de prendre un repas chez elle.

La marquise, flatte d'un si grand honneur, ne se borne pas  offrir 
dner au roi, elle organise toujours des surprises, quelquefois de
vritables ftes champtres avec compliments en prose, en vers,
musique, comdie, etc.

Le roi de Pologne arrive gnralement vers dix heures du matin. Aprs
un compliment de circonstance, l'on se met  table et l'on sert un
dner fort recherch et de trs bonne mine. Pendant le repas, des
musiciens et des musiciennes chantent des chansons  la louange du
monarque.

Toute la socit se rend ensuite dans le parc pour prendre le caf, et
alors l'on offre au Roi les attractions les plus varies; tantt on
joue devant lui un petit acte d'opra, tantt on le promne dans une
foire de village o se trouvent runis tous les divertissements usits
en pareille occurrence, tantt on le fait pntrer dans un petit
cabinet de verdure avec cette enseigne: Au grand caf de
_Bagatelle_, et deux jeunes filles, agrablement costumes, viennent
servir le noble invit; tantt il y a des marionnettes. Le tout est
accompagn de danses, de chants, de musique, et de couplets en
l'honneur du prince.

Puis toute la socit et tous les acteurs accompagnent le Roi jusqu'
son carrosse, et il part pour Luzancy, o il s'arrte toujours pour
coucher.

Cette bonne marquise de Mauconseil, si dvoue  Stanislas, fut un des
exemples les plus frappants des extravagances et de la mobilit de la
mode  la fin du dix-huitime sicle, et il serait vraiment dommage de
ne pas rappeler les msaventures qui lui advinrent. Un beau jour, Mme
de Mauconseil tomba malade assez gravement, et sa fille, Mme d'Hnin,
trs inquite  juste titre, vint s'installer prs d'elle. Mais Mme
d'Hnin tait fort  la mode; sa pit filiale souleva un
enthousiasme gnral et ses amies les plus intimes rclamrent le
droit de lui venir en aide et de veiller elles aussi la malade  tour
de rle; on vit donc camper sur des lits de sangle, dans les salons
qui prcdaient la chambre, Mmes de Turenne, de Poix, de Tess, de
Lauzun, de Bayes, de Brancas, etc.; on trouvait dans tous les coins
des bonnets, des corsets, des sachets, des sultans, des flacons, des
mantilles, des pantoufles, etc. Ces dames avaient amen leurs femmes,
qui couchaient dans la seconde antichambre, sur des canaps; quant 
la premire antichambre, elle tait occupe par des valets de la
maison, qui dormaient sur des banquettes.

Cependant les amies de ces dames s'enflammrent  leur tour, et douze
ou quinze femmes sensibles vinrent s'tablir dans la galerie de
tableaux, o elles couchrent sur des bergres, des sophas, des
coussins ou des tapis. Les parents, les amis, les maris, les amants
afflurent; on passait les nuits  jouer dans ce vaste dortoir, o les
plus grandes dames taient ranges sur des malles, des coffres, des
tapis rouls et mme sur des meubles de garde-robe recouverts de leurs
sarreaux de toile de Perse.

Bien entendu, dans la salle  manger, la table tait mise en
permanence, chacun apportait des victuailles, et c'tait une odeur de
comestibles  ne pas tenir dans la maison.

Les personnes les plus favorises jouaient au loto dans la chambre de
la malade.

Malgr tout, la marquise s'en tira, et l'on clbra sa gurison par
une comdie champtre et toutes sortes d'extravagances.

Six mois aprs, Mme de Mauconseil retomba malade. Personne n'y prit
garde, elle avait cess d'tre  la mode. L'on n'apprit sa mort que
par le billet d'enterrement.

Les voyages du Roi ne se passaient pas toujours sans encombre. En
1757, pendant la route, il arriva un accident qui aurait pu tre fort
grave. Stanislas n'adorait pas seulement les inventions nouvelles, il
avait aussi la manie de les exprimenter; il avait imagin une voiture
 trois roues dont il attendait merveille et, bien que Mme de
Boufflers et essay de l'en dtourner, il avait absolument voulu en
faire l'essai lui-mme. A l'aller, tout se passa bien et le Roi tait
ravi, mais au retour il n'en fut pas de mme. En approchant de
Saint-Dizier, le postillon ayant voulu tourner trop court, la voiture
et le cheval de brancard furent renverss sur le ct gauche; MM. de
la Galaizire, de Luc et de Tressan, qui se trouvaient dans le
carrosse de suite, accoururent au secours du roi et leur effroi fut
grand en trouvant Stanislas immobile, muet et comme s'il tait
inanim; sa tte tait cache dans la voiture et on ne voyait que son
dos couvert de dbris de glaces. On ne savait comment le retirer de
cette situation prilleuse lorsqu'il s'cria enfin: Ce n'est rien!
Mais il eut le bon esprit de rester immobile jusqu' ce que tous les
morceaux de glace qui pouvaient le blesser eussent t enlevs. Enfin,
aprs bien des efforts, on put le retirer par la portire de droite.
Il tait sain et sauf, trs calme, et, pour bien montrer qu'il n'avait
aucun mal, il fit une longue marche  pied pendant qu'on relevait la
voiture et qu'on la rparait. Son chien Griffon, qui tait avec lui
dans le carrosse, ne fut pas moins heureux et s'en tira sans la
moindre blessure.




CHAPITRE XIII

1756-1760

  Les enfants de la marquise de Boufflers.


Ainsi que nous l'avons vu au cours des prcdents chapitres, les trois
enfants de la marquise de Boufflers avaient grandi auprs de leur
mre, qui s'occupait d'eux fort tendrement, et ils s'taient trouvs
peu  peu mls  la vie de la Cour. Stanislas leur tmoignait
beaucoup d'affection. Mlle de Boufflers en particulier, celle que les
courtisans avaient surnomme la divine mignonne, avait, par sa gat
juvnile et son esprit, conquis les bonnes grces du Roi, et il
l'appelait souvent auprs de lui.

L'an des enfants, celui qui,  la mort de son pre, avait pris le
titre de marquis, quitta assez jeune Lunville pour aller  Versailles
occuper la place envie de menin du dauphin, place qu'il devait
naturellement  la protection de Stanislas.

Quant au cadet, sur lequel nous insisterons davantage, parce qu'il va
jouer dans notre rcit un des premiers rles, il tait n
prmaturment, le 31 mai 1738, sur la grand'route de Bar-le-Duc 
Commercy; la marquise tait seule dans son carrosse quand l'accident
lui arriva, et c'est le postillon qui lui donna des soins. Transport
aussitt  Nancy, ainsi que sa mre, l'enfant fut ondoy le lendemain
 Saint-Roch[66]. Il eut pour parrain et pour marraine le Roi et la
Reine de Pologne, et il reut en leur honneur les noms de
Stanislas-Catherine.

  [66] Voici l'acte de baptme du chevalier:

   Stanislas-Jean, fils lgitime de haut et puissant seigneur
   messire Louis-Franois, marquis de Boufflers, capitaine de
   dragons pour le service de Sa Majest trs chrtienne, et de
   haute et puissante dame, madame Marie-Catherine de Beauvau-Craon,
   son pouse, tant n  Nancy le 31 mai 1738, fut baptis le
   lendemain dans la paroisse Saint-Roch. Les crmonies ayant t
   diffres par ordre de Monseigneur l'vque ont t supples le
   21 juin de la mme anne dans la chapelle du Roi; il a eu pour
   parrain et marraine Leurs Majests le Roi et la Reine, qui ont
   sign avec moi.

    STANISLAS, Roy,              CATHERINE.

    CL. VERLET C. R., cur de lunville.

   C'est par erreur que l'acte de baptme porte les prnoms de
   Stanislas-Jean. Boufflers, en ralit, reut les prnoms de
   Stanislas-Catherine, en l'honneur de son parrain et de sa
   marraine.

L'enfant fut immdiatement mis en nourrice chez une brave paysanne
d'Harou, et c'est l qu'il passa ses premires annes, prs de la
magnifique rsidence de ses grands-parents. Mme de Boufflers venait
trs souvent l'y voir, mais, rappele par ses devoirs  la Cour,
elle ne faisait jamais que de courtes apparitions et l'enfant se
trouvait presque toujours seul. Il n'tait pas cependant sans s'tre
cr quelques relations agrables dans la basse-cour du chteau,
entre autres celle d'un gros chien de garde, install dans la cour
d'honneur, et qui rpondait au nom de Pataud. Stanislas-Catherine et
Pataud se comprenaient  merveille et ils passaient leur vie
ensemble. Quand on cherchait Stanislas, on tait toujours sr de le
retrouver dans la niche de son meilleur ami; quand on appelait l'un,
l'autre arrivait galement, tant et si bien qu'on arriva  les
confondre et que tous deux finirent par rpondre au mme nom de
Pataud.

Quand Stanislas eut atteint l'ge de neuf ans, Mme de Boufflers
estima que les tudes srieuses devaient commencer pour lui et elle
le fit venir  Lunville. L'enfant s'arracha non sans larmes et
regrets  la vie libre et insouciante et  la prcieuse intimit de
Pataud pour commencer l'apprentissage de la vie.

Nous avons vu dans le premier volume de cet ouvrage que son
ducation avait t confie  cet ineffable abb Porquet, dont nous
avons cont l'trange libert d'allures et la singulire absence de
principes[67].

  [67] Voir _la Cour de Lunville_, chap. X.

L'ducation de l'enfant fut ce qu'elle devait tre, tant donn le
milieu dans lequel il vivait et le prcepteur que la prudence de sa
mre lui avait choisi. Si elle ne laissa rien  dsirer au point de
vue intellectuel, au point de vue moral il y eut de terribles lacunes.
Aussi, personne, et Mme de Boufflers moins que tout autre, ne put
s'tonner du rsultat.

Stanislas, du reste, tait le digne fils de sa mre; il paraissait
admirablement dou, et plus il avanait en ge, plus il brillait par
une intelligence vive et primesautire qui surprenait tous ceux qui
l'entouraient; dj on lui prdisait les plus hautes destines.

Un jour, tant en sjour chez sa grand'mre de Craon,  Harou, il
donna une preuve singulire de son tonnante prcocit.

Le P. de Neuville, clbre alors par son loquence, venait souvent
chez la princesse; la grande dame avait renonc aux erreurs de ce
monde et elle s'adonnait  la dvotion. Aussi tait-elle assidue aux
sermons du R. P. et y conduisait-elle volontiers ses petits-enfants.
Un jour, aprs avoir prch, le Pre de Neuville vint la voir et il
fut frapp de l'extrme attention avec laquelle le regardait le jeune
Stanislas.

--Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.

--C'est, reprit l'enfant, parce que vous avez trs bien prch ce
matin.

--Vous rappelleriez-vous quelque chose de ce que j'ai dit? repartit
le Pre tonn.

L'enfant fit un prcis tellement exact du sermon, que tout le monde
fut confondu. A partir de ce moment, le P. de Neuville eut de lui une
grande ide[68].

  [68] Voir le charmant volume publi en 1894 chez Calmann Lvy par
  le comte DE CROZE: _Le chevalier de Boufflers et la comtesse de
  Sabran_, et aussi les articles du mme dans le _Correspondant_.

L'on faisait naturellement honneur  l'abb Porquet des brillantes
dispositions de son lve et on lui en attribuait tout le mrite; on
en concluait de plus que Stanislas-Catherine avait pour l'glise une
vocation des plus dcides, et comme c'tait  l'tat ecclsiastique
qu'on le destinait, ainsi qu'il tait d'usage dans les familles nobles
pour les cadets, tout le monde se rjouissait de cette heureuse
concidence. Tout paraissait donc s'arranger pour le mieux.

Le Roi, qui aimait beaucoup son filleul, tait ravi de cette vocation
inespre; il l'appelait, non sans emphase, une fleur destine 
parer les autels; en prvision de la mission sacerdotale dont
l'enfant devait plus tard tre charg, et pour l'encourager dans la
bonne voie, il s'empressa de le gratifier de plusieurs fructueux
bnfices. C'est ainsi que Boufflers fut nomm abb de Longeville et
de Bchamp.

Les talents du futur abb ne firent que s'accentuer avec l'ge; non
seulement il apprenait avec facilit tout ce qu'on lui enseignait,
mais il tait dou des dons naturels les plus prcieux; il excellait
aux exercices du corps, montait parfaitement  cheval, cultivait avec
succs la musique et la peinture, etc.; il marquait pour la posie des
dispositions qui enchantaient sa mre et toute sa famille et qu'on
s'empressait d'encourager.

En avril 1754,  peine g de seize ans, Boufflers traduisit en vers
une pice de Snque, et l'oeuvre du jeune homme souleva les cris
d'admiration de Stanislas, de Porquet, de Panpan et de toute la Cour.

DISCOURS DE THSE, SORTI DES ENFERS.

    Je suis enfin sorti de ces cavernes sombres
    O des morts gmissants Pluton retient les ombres,
    Et dj du soleil le flambeau lumineux
    D'un clat inconnu vient tonner mes yeux.
    Oui, quatre fois ce dieu, dans sa noble carrire,
    A sur les champs dors rpandu sa lumire:
    Et quatre fois la nuit, en fournissant son cours,
    Vit son espace gal  l'espace des jours;
    Tandis que de mon sort l'affreuse incertitude
    Dans mon coeur perdu versoit l'inquitude;
    Et tandis qu'enchan dans cet affreux chaos,
    Du ciel et de l'enfer je souffrois tous les maux.
    Mais vainqueur de Pluton, le vaillant fils d'Alcmne
    De son ami captif enfin brisa la chane:
    Sa bouillante valeur assurant mon retour,
    Je sortis des enfers, je reparus au jour;
    Je quittai de Pluton la demeure abhorre,
    Et je revins enfin sous la vote azure,
    Mais de tous ces travaux la pnible longueur
    De mon ancien courage nerve la vigueur;
    Et mon corps abattu, ma force chancelante,
    Ne peuvent seconder ma valeur languissante.

L'abb Porquet s'extasiait sur cet lve qui lui faisait tant
d'honneur; Mme de Boufflers tait ravie des succs de son fils, elle
admirait la varit de ses aptitudes, son humeur originale, la
vivacit de ses reparties; Stanislas raffolait de ce jeune homme si
bien dou, si gai, dont l'entrain le rajeunissait; il tait pour lui
plein d'indulgence et il lui passait mille fantaisies. Enhardi par la
bont du Roi, l'abb s'tait mis avec lui sur un pied presque
familier.

La jeune muse de Boufflers ne s'attaquait pas seulement aux sujets
srieux; ceux-ci taient mme, il faut l'avouer, l'exception. Un jour
c'est sur le singe mme de Stanislas que le pote prtend exercer sa
verve; mais il a soin de glisser dans son quatrain une dlicate
flatterie:

    Ces climats ne l'ont point vu natre,
    Et par un coup du sort, il tomba dans nos mains;
    Mais par son amour pour son matre,
    Jacko est devenu le singe des Lorrains.

Le Roi, trs amus par la verve du jeune homme, encourage ses essais
potiques, et Boufflers, que le succs rend audacieux, ose composer
pour la fte du Roi une chanson qu'il dbite  la table royale, aux
applaudissements de tous les courtisans:

CHANSON

    Si l'on cherche un roi qu'on aime (_bis_),
    On peut le trouver ici;
    Et qui nous aime de mme,
    On peut l'y trouver aussi.
    Si l'on cherche un roi qu'on aime
    On peut le trouver ici.

    Tous nos coeurs sont sa conqute (_bis_),
    C'est sur eux qu'il rgne ici,
    On fte aujourd'hui sa fte,
    N'est-ce pas la ntre aussi?
    Tous nos coeurs, etc.

    A nos respects il prfre (_bis_)
    L'amour qu'on lui porte ici;
    De sa cour il est le pre,
    De son peuple il l'est aussi.
    A nos respects, etc.

    Partout on pourrait en dire (_bis_)
    Tout ce qu'on en dit ici:
    Car si de prs on l'admire,
    De loin on l'admire aussi.
    Partout, etc.

    Que parmi nous il s'arrte (_bis_)
    Qu'il rgne cent ans ici;
    Nos vrais biens sont sur sa tte,
    Nos beaux jours y sont aussi.
    Que parmi nous, etc.

Stanislas, charm, ne trouve pas sur le moment de meilleure rcompense
que d'embrasser le jeune pote et le couvrir d'loges. Mais n'tait-ce
pas insuffisant et n'y avait-il pas d'autre moyen d'encourager ce
talent qui donnait de si belles promesses?

Mais si, assurment. Il y a une Acadmie  Nancy, et quand on tourne
si bien le couplet, on est digne d'en faire partie. L'abb est bien un
peu jeune, il n'a que vingt ans, mais Stanislas connat ses
classiques, et il sait qu'

                Aux mes bien nes,
    La valeur n'attend pas le nombre des annes.

Il est vrai que les statuts de la Socit royale interdisent
formellement de briguer les suffrages acadmiques avant l'ge de
vingt-cinq ans, mais les rglements sont-ils donc faits pour un Roi!
et qui oserait se permettre une critique? Ce serait, en vrit, une
plaisante aventure. Donc Boufflers sera acadmicien, de par la volont
du prince.

Mais que va dire l'abb Porquet? Au plaisir de voir son lve monter
si haut ne se mlera-t-il pas une pointe de jalousie? Et puis est-il
d'un bon exemple de placer le prcepteur dans un tat d'infriorit
vis--vis de son lve? Stanislas, dans sa sagesse, trouve le moyen de
tout concilier. Porquet est un homme de got, il cultive les lettres,
il sera nomm acadmicien le mme jour que Boufflers. Ainsi en dcide
le Roi, non pas sans opposition.

L'abb de Choiseul, en effet, fait les plus vives objections; il
soutient entre autres que les fonctions de prcepteur sont
inconciliables avec celles d'acadmicien; mais o a-t-il vu pareille
incompatibilit? Du reste, Mme de Boufflers a dcid que Porquet
serait de l'Acadmie. Qui oserait rsister  la favorite?

On runit en hte la compagnie, on lui signifie les volonts du Roi.
Boufflers et Porquet sont nomms  l'unanimit. Mais dans la mme
sance, et pour bien montrer que le rglement n'est pas un vain mot,
M. de Champigneulles voit sa candidature rsolument carte parce
qu'il ne remplit pas les conditions d'ge exiges.

Le 20 octobre 1758 les deux nophytes furent officiellement admis dans
le cnacle. La sance fut magnifique. Le Roi tait prsent ainsi que
Mme de Boufflers, Mme de Mirepoix, la marquise des Armoises, le
chancelier, M. et Mme de Tressan, M. de Luc, etc. Boufflers avait
choisi comme sujet de son discours _De l'loquence_.

Le prsident lui adressa quelques paroles de bienvenue et lui dit
entre autres compliments:

Vous vous tes livr jusqu' ce moment  l'tude des livres sacrs et
de la thologie, parce que vous tes n pour clairer de vastes
diocses et pour tre mis ensuite entre les premires colonnes de
l'glise: honneurs qui sont la rcompense due aux grands talents,
lorsqu'ils sont soutenus d'un grand nom.

A partir de ce moment, l'abb de Boufflers assiste assidment aux
sances acadmiques; il prend souvent la parole et on l'entend aborder
des sujets qui au premier abord paraissaient lui tre peu familiers.
Ne s'avise-t-il pas un jour de prononcer un long et pathtique
discours sur les charmes de la vertu!

Les grandeurs, cependant, n'blouissent pas Boufflers, car il a
beaucoup d'esprit: son titre mme d'acadmicien le laisse froid, il ne
s'en soucie gure plus que de la thologie, et il continue plus que
jamais  rimer  tort et  travers pour les jolies dames de la Cour,
sans souci aucun de la morale et de la rserve qu'on tait en droit de
lui demander.

En dcembre 1760, le jour de la Sainte-Catherine, il adresse  sa mre
ce bouquet fort galant assurment, mais bien inquitant sous la plume
d'une future colonne de l'glise, bien tonnant dans la bouche d'un
fils:

    Votre patronne, au lieu de rpandre des larmes,
    Au jour qu'elle souffrit pour le nom de Jsus,
    Parla comme Caton, mourut comme Brutus;
            Elle obtint le ciel, et vos charmes
            L'obtiendront comme ses vertus.
    Reniez Dieu, brlez Jrusalem et Rome,
    Pour docteurs et pour saints n'ayez que les Amours,
            S'il est vrai que le Christ soit homme,
            Il vous pardonnera toujours.

Ce bouquet aurait d faire scandale, soulever l'indignation de Mme
de Boufflers, attirer sur la tte de l'audacieux abb tous les
anathmes; il n'en fut rien, bien loin de l. On le trouva charmant,
d'une grce inimitable; l'auteur fut combl d'loges et la marquise se
pma d'aise. C'tait si bien le ton de la cour de Lunville!

L'abb a un got marqu pour la plaisanterie, voire mme pour
l'pigramme, got qu'il gardera toute sa vie, et dans son exubrante
gat, il n'pargne mme pas sa famille. Ne le voit-on pas un jour
pousser l'audace jusqu' s'gayer aux dpens de son oncle, le prince
de Beauvau, de cet oncle si respect cependant, qui occupe une si
haute situation, et qui dans la famille inspire  tous une crainte
salutaire.

C'est la similitude de nom du prince et de Panpan qui sert de thme
aux facties du jeune abb:

AIR.--_De la Camargo._

    Si Monsieur Deveau
    tait un peu beau,
    Que Monsieur de Beauveau
    Ft un peu moins beau;
    Ce Monsieur Deveau
    Serait un Beauveau,
    Et Monsieur de Beauveau
    Ne serait qu'un veau.

        Si le frre
        De ma mre
    Par hasard et t veau;
        Ses parentes
        Et mes tantes
        Seraient un troupeau
        De nymphes Io.

    Hlas! s'il tait veau
    Ce valeureux Beauveau,
    Que toute sa famille redoute,
        Je me doute
        Que la crote
    D'un grand godiveau
    Serait son tombeau.

Boufflers et sa soeur ne quittaient pas la Cour et la suivaient dans
tous ses dplacements.

C'est ainsi qu'en 1759, il s'en fallut de peu que le chteau de
Commercy ne ft la proie des flammes, grce  l'imprudence de l'abb.

Il habitait un appartement du premier tage; il commit l'tourderie de
placer une chandelle trop prs d'une tapisserie, puis de s'absenter
pour aller rendre une visite  une dame qui lui voulait du bien; leur
conversation, fort attachante videmment, se prolongea trs tard, si
tard qu' deux heures du matin l'abb n'tait pas encore rentr chez
lui: il fut rveill en sursaut par les cris au feu! au feu! qui
retentissaient dans le chteau. Il n'eut que le temps de se prcipiter
dans les corridors, et c'est alors qu'il s'aperut que son appartement
tait en flammes. Par grande chance, les secours ne se firent pas
attendre et l'on put conjurer le danger, mais l'appartement de l'abb
fut entirement consum. Heureusement, l'on n'tait pas collet-mont 
la cour de Stanislas, et Boufflers, au lieu de reproches, reut mille
flicitations sur l'heureuse circonstance qui lui avait probablement
sauv la vie.

Pendant que l'abb risquait d'incendier Commercy, son frre, le
marquis, faisait la campagne d'Allemagne avec son oncle de Beauvau, et
il se couvrait de gloire. Grce  la protection de Stanislas, il avait
t nomm colonel du rgiment Dauphin Infanterie, puis gouverneur des
villes et chteau de Pont--Mousson (1758). L'amiti intime du Dauphin
lui prsageait un avenir plus brillant encore.

Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots des vnements qui
se sont passs  cette poque dans la famille de la favorite et aussi
dans l'entourage immdiat du roi.

Deux mariages sensationnels ont eu lieu  la Cour en 1757. Le 2 mai,
le fils de M. de Bercheny a pous Mlle de Baye,  six heures du
matin, dans l'glise paroissiale de Lunville. Le Roi a offert un
somptueux repas de noces au chteau de Chanteheu.

Le 26 juin, M. de Caraman, petit-fils de Riquet, le clbre
constructeur du canal de Languedoc, a pous Mlle de Chimay,
petite-fille du prince de Craon. La crmonie a t clbre en grande
pompe dans la chapelle du chteau  Lunville; c'est Stanislas qui a
fait les frais de la noce, et il a gard les deux poux prs de lui
pendant toute une anne. En l'honneur du mariage, M. de Caraman a t
nomm chambellan du roi de Pologne.

La mme anne, le 25 septembre, Mme de Boufflers apprenait la mort, en
Languedoc, de son beau-frre le marchal de Mirepoix, qui commandait
les troupes du midi. C'tait une perte cruelle pour la marchale, qui
adorait son mari, et qui resta longtemps inconsolable de sa fin
prmature.

M. de Mirepoix tait capitaine des gardes du corps de Stanislas. En
bonne soeur, la marchale crivit au roi que la plus grande
consolation qu'elle pouvait recevoir de la perte de son poux serait
de le voir remplac par son frre de Beauvau. Stanislas s'empressa de
dfrer  un voeu aussi pieux et le prince fut nomm aussitt.

Un an aprs, un nouveau deuil frappait la maison de Beauvau:

La princesse douairire de Chimay mourut au chteau de Commercy, le 22
juillet 1758,  une heure du matin. Quelques jours auparavant,
Thoumain de Nancy, le clbre chirurgien, lui avait fait l'extraction
d'un polype du poids d'une livre et demie dans la matrice. Sa mre,
la princesse de Craon, sa soeur, la marquise de Boufflers, son frre,
le chevalier de Beauvau, et enfin sa belle-fille l'assistaient  son
heure dernire.

L'anne suivante, son fils, le prince de Chimay, tait tu  la tte
des grenadiers de France, le 9 aot,  la bataille de Toddenhausen,
prs de Minden; c'est lui qui avait si miraculeusement chapp  la
mort lors de l'accident arriv au marquis de Boufflers en 1751. Ce
jeune prince donnait de grandes esprances; il fut trs regrett.

Sa place de commandant des gardes du corps du Roi de Pologne
fut donne au fils an de Mme de Boufflers, le marquis de
Boufflers-Rmiencourt. Peu de temps aprs, il tait encore nomm
bailli d'pe du bailliage de Pont--Mousson.

On voit que Stanislas, dans sa paternelle bienveillance, ne cessait de
combler de ses faveurs les membres des familles de Beauvau et de
Boufflers.

Le 16 mars 1758, le Roi eut la grande satisfaction d'apprendre par un
courrier de M. de Belle-Isle que le roi de France, cdant  ses
instances, venait de nommer le comte de Bercheny marchal de France;
c'tait le glorieux couronnement d'une brillante carrire militaire.

En aot de la mme anne, le roi de Pologne prouva un chagrin
vritable. Son officier d'office, le clbre Gilliers, cet artiste
culinaire qui avait publi le _Cannamliste franais_ et que
Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutt comme
un ami que comme un serviteur, succomba  une cruelle maladie[69].

  [69] Voir _la Cour de Lunville_, p. 215.

Pendant les dernires heures du pauvre Gilliers survint un incident
assez burlesque. Il tait  l'agonie, on ne pouvait plus, depuis
longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait
qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes
rcitaient les prires d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles
interrompit ses litanies pour dire  ses compagnes: Heureusement que
Mme Gilliers est encore frache et qu'elle trouvera aisment  se
remarier.--Vieille garce! s'cria d'une voix trangle le moribond,
en se dressant sur sa couche et en regardant avec colre la femme qui
avait parl. Tous les assistants, terroriss, s'enfuirent; Gilliers,
puis par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitt le
dernier soupir.

Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir
disparatre un homme avec lequel il entretenait de frquents et
agrables rapports, Bernard Conigliano. C'tait un ngociant fort
habile, d'une grande probit et que le monarque tenait en haute
estime: aussi lui avait-il accord le privilge des fournitures de la
Cour avec le titre de marchand du Roy de Pologne, chang plus tard
en celui, plus vague et plus relev, d'agent du Roy. Conigliano
tait n  Strasbourg, o son pre, assesseur au Grand Snat de
cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services 
Stanislas pendant les dures annes de Wissembourg. Le jeune Conigliano
s'tait attach  la fortune du prince et l'avait suivi  Lunville,
o il s'tait mari. Il laissait plusieurs enfants.




CHAPITRE XIV

1758-1760

  La vie de la Cour.--Les reprsentations dramatiques.--Passage du
    prince Xavier de Saxe.--Arrive du nain Borwslaski.--Chagrin de
    Bb.--Les runions chez la marquise de Boufflers. Mme
    Durival.--Galanteries de Panpan.--Fcheuse aventure de Mlle
    Alliot.


Les dsastres de la guerre de Sept ans avaient-ils eu quelque
influence sur la cour de Lunville, et Stanislas avait-il ressenti
comme il convenait les revers ritrs qui frappaient les armes de
son gendre? En aucune faon, et c'est  peine si l'on paraissait se
douter en Lorraine de l'tat critique du gouvernement franais.
Cependant,  la fin de 1759, la situation financire devint si
dsastreuse que l'tat se trouvait accul  la faillite. Pour viter
une aussi fcheuse extrmit, Louis XV invita ses fidles sujets 
envoyer  la monnaie leur vaisselle plate ou monte, et lui-mme donna
l'exemple.

Stanislas, quoi qu'il lui en cott, ne crut pas pouvoir se dispenser
d'imiter la conduite de son gendre et il fit dposer son argenterie 
la monnaie de Metz.

Ce sacrifice accompli, et ce tribut pay  ses relations de famille,
la vie foltre continua plus que jamais, sans souci des difficults
o se dbattait la France.

Malgr son grand ge, Stanislas avait conserv son entrain et sa gat
d'autrefois; dans les ftes incessantes qui se donnaient  la Cour, il
ne se contentait pas d'tre un spectateur bienveillant, il payait de
sa personne: pas un bal n'avait lieu o il ne danst tantt avec Mme
de Boufflers, tantt avec Mme de Bassompierre, tantt avec quelque
autre dame de sa socit.

Le thtre est toujours la passion dominante de la petite Cour. La
troupe de qualit forme autrefois par Voltaire et Mme du Chtelet a
t modifie et renouvele. Maintenant c'est Mme de Boufflers qui fait
fonction d'impresario et qui stimule le zle de tous. Mesdames de
Boufflers, de Bassompierre, de Thianges, de Cambis, Mlles de
Boufflers, Alliot, Dufrne, de Luzancy sont les principales
interprtes.

Quand ce n'est pas la troupe de qualit qui donne, ce sont des
acteurs de passage; ils jouent successivement: _Smiramis_, _Blaise le
savetier_, _le Frondeur_, _la Fausse aventure_, _l'Ecossaise_,
_Rodogune_, _Tartuffe_, _la Bohmienne_, _l'Orpheline_, _la Fausse
Agns_, _Iphignie en Tauride_, etc.

En 1759, on vit dbuter le fils du directeur des thtres de la Cour,
qui devait acqurir plus tard dans son art une grande clbrit.
Fleury, g de sept ans, eut l'honneur de jouer en prsence du Roi de
Pologne. Aprs la reprsentation, on conduisit le petit comdien
devant le monarque, et ce dernier, charm de sa gentillesse et de son
talent prcoce, l'embrassa et il lui fit en mme temps un riche
cadeau.

De frquentes et illustres visites apportaient souvent dans la vie de
la Cour une agrable distraction.

Au mois de juin 1758, Stanislas reut le second fils d'Auguste III,
Xavier, frre de la dauphine[70]. Le prince allait  Versailles pour
voir sa soeur et offrir ses services  Louis XV.

  [70] Franois-Xavier Auguste, n  Dresde, le 25 aot 1730. Le
  Roi le nomma lieutenant-gnral et le plaa  la tte d'un corps
  de 10,000 Saxons. En 1771, le prince se fixa en France, o il
  acheta le chteau de Pont-sur-Seine. Il prit alors le nom de
  comte de Lusace. Chass par la Rvolution en 1790, il mourut 
  Zabelitz, le 21 juin 1806.

Bien qu'il caresst toujours l'espoir de voir renverser Auguste III et
de le remplacer sur le trne de Pologne, Stanislas, pour ne pas
mcontenter son gendre, fit au jeune prince un accueil magnifique et
il l'entoura de mille prvenances. Il envoya le chevalier de Beauvau
et le marquis de Boufflers au devant de lui jusqu' Chanteheu avec les
carrosses de la Cour; lui-mme alla l'attendre jusqu'aux grilles du
Bosquet. Le prince arriva  neuf heures du soir, et il y eut un
magnifique souper au Kiosque, avec illumination.

Le lendemain, aprs une messe en musique  la chapelle du chteau, il
y eut table de trente-six couverts, et musique. Puis toute la Cour
monta en carrosse et se rendit  Chanteheu; au retour, l'on fit jouer
la cascade, et l'on mit en mouvement les figures du Rocher;  quatre
heures et demie, le prince remonta en voiture pour continuer sa route,
charm de l'amabilit du Roi et de l'accueil qu'il avait reu.

Au mois de novembre, on reut la visite du prince de Cond, qui venait
de l'arme de Broglie, puis celles du baron de Gleichen, du baron de
Breteuil, etc.

Toutes les visites n'taient pas toujours aussi importantes, mais
elles taient quelquefois plus amusantes.

A la fin de 1759, le 2 dcembre, arriva  Lunville la comtesse
Humiecska, parente de Stanislas, et femme du grand porte-glaive de la
couronne. Elle tait accompagne d'un gentilhomme polonais, nomm
Borwslaski, g de vingt-deux ans, et qui tait le nain le plus
surprenant qu'on pt imaginer. Bien qu'il n'et que vingt-huit pouces
de haut, il tait trs bien pris dans sa taille et tous ses membres
taient parfaitement proportionns; sa physionomie tait douce et
fine, ses yeux trs beaux, tous ses mouvements pleins de grce, enfin
il dansait  merveille. Son esprit tait aussi dlicat et parfait que
son corps: Il avait une trs bonne mmoire, savait lire, crire,
compter; il parlait l'allemand et le franais et ses reparties taient
fines et spirituelles. Il professait la religion catholique, dans
laquelle il tait fort instruit[71].

  [71] M. Borwslaski avait cinq frres et soeurs; deux taient
  galement nains, mais remarquables par leur intelligence et leur
  gentillesse. Il mourut  l'ge de quatre-vingt-dix-huit ans, en
  1837. Il s'tait mari et avait eu deux enfants.

L'arrive de M. Borwslaski  Lunville fit le dsespoir du pauvre
Bb.

Aprs avoir t longtemps le plus heureux des nains, et avoir joui 
la Cour d'une situation privilgie, Bb avait prouv quelques
dboires. Certes, Stanislas manifestait toujours la mme passion pour
son jouet favori, et il ne manquait jamais, dans les reprsentations
de gala, de faire danser  Bb des danses de caractre, mais
l'intelligence du nain n'avait pas fait le moindre progrs, et le Roi
s'en dsolait.

Jamais on n'avait pu faire entrer dans la cervelle de Bb les notions
les plus lmentaires, son esprit ne s'tait pas form; on n'avait pu
lui donner une ide de la religion, ni lui apprendre  lire: Il est
imbcile, colre, crit le correspondant de la _Gazette de Hollande_,
et le systme de Descartes sur l'me des btes serait plus facilement
prouv par l'existence de Bb que par l'existence d'un singe ou d'un
barbet. Cela n'empchait pas le nain d'avoir de lui la plus haute
opinion.

Hlas! ce n'tait pas tout encore. Jusqu' quinze ans, Bb s'tait
fort bien port et il tait trs agrablement proportionn. La pubert
eut sur son caractre et sur son tat physique une dplorable
influence. Il devint colre, jaloux; il eut des passions, des dsirs
ardents; s'tant aperu qu'on permettait bien des choses  des nains
de son espce, il prenait plaisir  passer ses petites mains dans le
corsage des dames de la Cour, puis il en faisait au Roi des
descriptions fort indiscrtes.

Peu  peu, son corps frle et dbile s'tiola, ses forces
s'puisrent, son pine dorsale se courba, ses jambes s'affaiblirent,
son teint se fltrit, il perdit sa gat et devint valtudinaire.

C'est au moment mme o le pauvre Bb,  peine dans sa dix-huitime
anne, ressentait les atteintes d'une vieillesse prcoce que la
comtesse Humiecska fit son entre  Lunville avec Borwslaski.

Le chagrin de Bb en voyant un nain plus petit que lui fut profond.
Il crevait de dpit de l'arrive de cet intrus qui se permettait
d'avoir cinq pouces de moins que lui[72]. Sa colre n'eut pas de
bornes quand il vit toute la Cour s'extasier devant le nouveau venu,
lui faire mille caresses et le Roi lui-mme ne pas cesser de
l'admirer. Quand on mit les deux nains en prsence l'un de l'autre,
Borwslaski s'excusa poliment auprs de Bb d'tre plus petit que lui.
Bb lui rpondit trs aigrement qu'il avait t malade et que c'est
ce qui l'avait fait grandir; puis il se refusa  un plus long
entretien et il alla bouder dans la petite maisonnette qui lui servait
d'appartement.

Le lendemain, quand il se retrouva avec son confrre, Bb, incapable
de dominer sa jalousie, chercha  le faire tomber dans le feu; mais il
avait affaire  plus fort que lui et il reut une verte correction.

  [72] Bb avait 33 pouces, c'est--dire 89 cent. 5 et Borwslaski
  28 pouces, c'est--dire 75 cent. 6.

La comtesse Humiecska et son nain passrent quelques jours  Lunville
trs entours et trs fts, puis ils partirent pour Paris, o Mme de
Boufflers, qui se rendait galement dans la capitale, leur offrit
l'hospitalit.

Si la Cour du vieux roi Stanislas avait conserv en partie la gat
d'autrefois, le petit cercle intime de Mme de Boufflers n'tait pas
non plus moins brillant. Comme au temps jadis, les runions chez la
favorite taient dlicieuses, illumines par son esprit et son
irrsistible charme; plus que jamais on y rimait  rime que veux-tu,
et quand l'abb de Boufflers crivait ses chansons joyeuses et
grillardes, il ne faisait en somme que suivre les leons de sa mre,
de son prcepteur et du cher ami Panpan.

La marquise cultive encore les muses et ses oeuvres fugitives sont
toujours pleines d'agrment. Elle est si dpourvue d'hypocrisie
qu'elle ne craint pas de se peindre elle-mme. Quoi de plus charmant
que cette chanson o elle fait un mlancolique retour sur le pass et
o elle avoue si ingnument les regrets qu'elle prouve  ne plus voir
autour d'elle une cour d'adorateurs:

AIR: _L'avez vous vu mon bien aim?_

        Dans mon printemps
        Tous les passants
    Me parlaient de tendresse,
        Mais  prsent
        D'aucun amant
    Je ne suis la matresse.

    J'ai fait natre tous les dsirs,
    J'ai got de tous les plaisirs.
        Que ces beaux jours
        Ont t courts!
    J'ai cess d'tre femme,
        Nos sentiments
        Sont dans nos sens
    Et nos sens sont dans notre me.

Toutes ses penses sont fines et dlicates et elle les rend sous une
forme exquise, mais elles n'ont plus la gaiet d'autrefois:

SUR L'AIR: _Vive le vin! Vive l'amour!_

    J'ai toujours cherch le bonheur,
    J'ai vu qu'il n'est que dans le coeur.
    L'on est tromp par l'apparence.
    Heureux qui sent plus qu'il ne pense,
    Qui ne prvoit point l'avenir!
    Il ne faut pas se presser de jouir,
    Le plaisir est dans l'esprance.

Le petit cnacle s'est enrichi d'une nouvelle venue, Mme Durival[73];
c'est une femme charmante, admirablement doue, toute de fantaisie et
d'invention. La marquise raffole de sa nouvelle amie, et comme elle ne
peut plus s'en passer, elle l'a fait nommer dame du palais. Un jour
elle crit pour elle cette jolie chanson qu'elle adresse au mari:

SUR L'AIR: _Ah! ma voisine, es-tu fche?_

    Tout ici doit rendre les armes
        A ses beaux yeux.
    Sans regret nous vantons les charmes
        De ses beaux yeux.
    Comme vous plus d'un coeur soupire
        Pour ses beaux yeux.
    Mais vous seul avez droit de lire
        Dans ses beaux yeux.

  [73] Louise-lisabeth Dufrne tait ne le 3 fvrier 1738, 
  Lunville. Son pre tait matre d'htel du roi de Pologne et
  lieutenant des chasses. Louise fut leve dans une grande
  intimit avec les enfants du chancelier de la Galaizire. Elle
  pousa, le 24 mai 1761, noble Jean Durival, secrtaire greffier
  des conseils du Roi. C'est par erreur que dans le premier volume
  de cet ouvrage nous avons fait figurer Mme Durival  la Cour en
  1747; elle n'y fit son entre qu'en 1757.

Mme de Boufflers n'est pas seule  taquiner la muse, tout son
entourage rime  l'envi, le lecteur du Roi tout le premier. Mais il
reste fidle  ses sentiments anciens et c'est le plus souvent  la
louange de la divine marquise qu'il exerce ses talents. Les annes
ont pass, l'amour s'en est all, mais le temps n'a pu dtruire ce
touchant attachement. La charmante femme exerce toujours sur lui le
mme attrait, la mme sduction, elle est toujours l'objet unique de
son adoration. Un jour il lui envoie ce quatrain flatteur:

    Le temps ne vous a rien t;
    Les mois pour vous sont des journes.
    Je touche  la caducit,
    Les jours pour moi sont des annes.

Lorsqu'elle lui reproche sa partialit envers elle, il riposte
galamment:

    Votre intraitable modestie
    Accuse fort mal  propos
    Un de mes vers de flatterie;
    Je lui rponds en peu de mots.
    Je ne le sais que trop: Tout passe.
    Cependant je n'ai point flatt;
    Le temps peut trop sur la Beaut,
    Mais il ne peut rien sur la grce.

Personne plus que Panpan n'admire les productions lgres de Mme de
Boufflers, ces oeuvres fugitives composes en se jouant, pleines de
fantaisie, d'originalit et d'un tour si facile. Il les juge dignes de
la postrit. Aussi, en 1759, lui envoie-t-il pour sa fte une
critoire accompagne de ce gracieux bouquet:

      Lorsqu'en un temps plus fortun
    Pour clbrer ce jour que novembre ramne,
          Je vous offris une fontaine
    Que l'art forma d'un vase  la Chine tourn,
    Je souhaitois du ciel, invoquant la puissance,
    Que, fixant sur vos pas la grce et la beaut,
    Ma fontaine, pour vous, fut celle de Jouvence.
    On a vu que des dieux, je fus presque cout.
    Cependant je vous offre aujourd'hui davantage
    Car, si de mon prsent vous daignez faire usage,
          Il vous sera garant de l'immortalit.

La verve potique de Panpan n'pargne personne, pas mme ses meilleurs
amis. Il compose ce quatrain sur le cher abb Porquet, plus maigre et
plus gourmand que jamais:

    Ce squelette affam qui croque  belles dents
        Tout notre dner sans mot dire,
        N'est-il pas l'image du temps
        Sur les ruines de Palmyre?

Cependant ce n'est pas toujours pour Mme de Boufflers que Panpan
accorde sa lyre; il adresse quelquefois des vers  d'autres dames de
la Cour,  Mme de Lenoncourt,  Mme de Neuvron,  Mme de Bassompierre,
 Mme de Thianges, etc.

Un jour o trois de ses amies le sont venues voir dans sa modeste
demeure, il les rgale de ce triolet galant:

    Oui, je crois tre en Paradis,
    Boisgelin, Cambis et Thianges,
    Quand je vous vois dans mon taudis,
    Oui, je crois tre en Paradis.
    Si vous n'tes pas des houris,
    Vous tes pour le moins des anges;
    Oui, je crois tre en Paradis,
    Boisgelin, Cambis et Thianges.

Le bon Lecteur, abusant de la libert que donne la posie, est souvent
assez vif dans ses chansons, mais c'est le ton de la maison et
personne ne s'en plaint. Il y a deux personnes qui excitent
particulirement sa verve, c'est Mme Alliot, la femme de l'austre
intendant, et son aimable fille Rosette, celle qui joue si bien la
comdie et que Mme de Boufflers a enrle dans la troupe de qualit.

Tantt c'est Mme Alliot qui est l'objet des attentions du pote:

SUR L'AIR DE _Joconde_.

    Le temps en vous ne peut fltrir
        Les dons de la nature.
    Pour plaire, le got du plaisir
        Est une route sre.
    Vous verrez toujours sous vos lois
        Les enfants de Cythre.
    Vous tiez leur soeur autrefois
        Et vous tes leur mre.

Mais Rosette est jeune et charmante et Panpan n'est pas insensible 
ses attraits. Mme de Boufflers, qui aime beaucoup la jeune fille,
s'occupe souvent de ses toilettes et se charge mme quelquefois de
l'habiller. Panpan prtend donner son conseil  l'occasion et
contribuer lui aussi  faire valoir la beaut de Rosette. Il crit un
jour  la marquise:

        Ordonnez sur toute autre chose,
    Mais je veux aujourd'hui partager vos projets;
    Je prtends, comme vous, embellir notre Rose
    Et qu'on me doive un peu de ses nouveaux attraits.
    Dbarrassons surtout cette taille lgre
    De ces maussades plis qui la voilent aux yeux;
    Elle n'a pas besoin de la montrer pour plaire,
    Mais nous avons besoin de la voir un peu mieux.
          Que la plus simple polonoise
          Nous en dessine les contours;
          Il n'est que la grce qui plaise,
          Et la grce plat sans atours.

Le pote parat tout  fait sous le charme de la jeune fille; il ne se
lasse pas de rimer en son honneur.

    Dans Rosette, qui nat  peine,
    On voit, on entend  la fois,
    Air de nymphe, voix de sirne,
    Gentils propos, joli minois.
    Dans cette fleur si tendre encore
    Lorsqu'en sa premire saison
    On voit tant de grces clore,
    On connat la rose au bouton.

Quelquefois mme le lecteur se laisse entraner  des propos grivois,
mais on sait qu'avec lui cela ne tire pas  consquence.

Un jour, dans un grand dner, voyant Rosette si sduisante, il
improvise pour elle ce quatrain:

SUR L'AIR: _Pour passer doucement la vie_

    Ah! que Rosette est adorable
    Et que sa gat l'embellit.
    On doute en la voyant  table
    Qu'elle puisse tre mieux au lit.

Cette frquentation de la cour et des aimables dames qui en font
l'ornement, en particulier de Mme de Boufflers, ne parat pas avoir
particulirement russi  la charmante Rosette. Il lui arriva un petit
dsagrment qui dut tre fort pnible au svre Alliot.

Rosette rencontrait sans cesse chez la marquise le chevalier de
Beauvau. Ce dernier se laissa prendre aux attraits de la jeune fille
et elle-mme ne sut pas rsister aux douces paroles du brillant
officier.

Ce petit roman fut men fort loin, aussi loin mme qu'il tait
possible, si bien qu'un jour arriva o il fallut  tout prix en
cacher les consquences. Il ne pouvait tre question de rparation, un
mariage entre un Beauvau et une Alliot tant une pure monstruosit; on
eut alors recours  l'expdient ordinaire: un certain M. de Pont,
conseiller  la Cour Souveraine, cherchait  se marier; on lui
persuada que Mlle Alliot tait la femme de ses rves; il n'y contredit
pas, et le mariage fut clbr dans la chapelle du chteau, en
prsence du Roi et de toute la Cour. Par malchance, l'heureux poux
fut plus perspicace qu'on ne s'y tait attendu, ou la situation de la
jeune fille plus apparente qu'il ne fallait; toujours est-il que le
mariage  peine clbr, M. de Pont en demanda la cassation et intenta
un procs  l'officialit de Nancy. Pendant que le procs
s'instruisait, la jeune femme accouchait paisiblement  Paris d'un
fils qui fut ouvertement baptis en la paroisse de la Madeleine sous
le nom de Basile-Amable, fils naturel de Marie-Louise Alliot et de
Ferdinand-Jrme de Beauvau! M. de Beauveau tait si loin de
contester sa paternit qu'il signa tout simplement l'acte de
baptme[74].

  [74] Anecdotes touloises, Bib. Nat. Mss. n. acq. fran. 4502.




CHAPITRE XV

1759-1760

  Tressan est nomm gouverneur de Bitche.--Voltaire envoie au roi
    de Pologne l'_Histoire de Charles XII_.--Le Roi riposte par son
    ouvrage: l'_Incrdulit combattue par le bon sens_.


Les dmarches de Stanislas et les sollicitations de Tressan auprs du
duc de Choiseul n'avaient pas t sans rsultat. Quand le gouverneur
de Toul tait revenu avec le Roi  Lunville, en 1759, il avait pu
annoncer  Mme de Boufflers qu'il avait obtenu la survivance du
commandement de Bitche et de la Lorraine allemande. C'tait un poste
trs important, mais il ne devait entrer en fonctions que quand le
titulaire, M. de Bombelles, cesserait de l'occuper; comme ce dernier
tait fort malade, la succession, selon toute vraisemblance, ne devait
pas se faire attendre trop longtemps; jusque-l on accordait au comte
une gratification annuelle.

Voltaire, qui cherchait  consoler son ami Tressan des dceptions
qu'il prouvait aussi bien dans la carrire acadmique que dans la
carrire militaire, lui crivait aussitt pour le fliciter:

    Aux Dlices, ce jeudi.

   Vous ne trouverez peut-tre pas  Bitche beaucoup de
   philosophes, vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu
   de chaises de poste en cul de singe, mais en rcompense vous
   aurez tout le temps de cultiver votre beau gnie, d'ajouter
   quelques connaissances de dtail  vos profondes lumires. Vos
   amis viendront vous voir, vous partagerez votre temps entre
   Lunville, Bitche et Toul; et qui vous empchera de faire venir
   auprs de vous des artistes et des gens de mrite qui
   contribueront aux agrments de votre vie?

   Il me semble que vous tes trs grand seigneur; cinquante mille
   livres de rente  Bitche sont plus que cent cinquante mille 
   Paris. Je ne vous dirai pas que votre rgne vous advienne, mais
   que les gens qui pensent viennent dans votre rgne.

   Si je n'tais pas aux Dlices, je crois que je serais  Bitche,
   malgr frre Menoux.

Si Voltaire daigne couvrir de fleurs son modeste confrre, celui-ci,
on peut le supposer, n'est pas en reste de compliments et de
flagorneries. Le patriarche ayant envoy  Stanislas son _Histoire de
Charles XII_, c'est Tressan et Panpan alternativement qui en font la
lecture au Roi en prsence de Mme de Boufflers. L'enthousiasme du
prince n'a pas de bornes, et comme il ne peut crire, ayant presque
compltement perdu la vue, c'est Tressan qui est charg de transmettre
 l'auteur les compliments du monarque. Voici en quels termes il s'en
acquitte:

    A Commercy, ce 11 juillet 1759.

   Vous allez vous moquer de moi, mon cher et divin matre et
   ancien ami, mais je conois trop la noirceur de l'envie et
   combien mille esprits rampants cherchent  rpandre le doute sur
   les rcits les plus fidles et les vrits les mieux prouves
   pour ne vous pas envoyer en bonne forme un certificat dict
   d'aprs ce que je viens d'entendre dire au roi de Pologne; le
   destructeur des mensonges imprims ddaignerait-il en ce moment
   mon zle pour constater la vrit scrupuleuse qui rgne dans
   votre _Histoire de Charles XII_!

   Le roi de Pologne a t transport de plaisir tant que la
   lecture de cette histoire a dur; il en aime le style enchanteur,
   il admire les traits d'un grand matre qui caractrisent en peu
   de mots les vertus, les faibles, l'hrosme d'un souverain ou le
   gnie de diffrentes nations; le prince enfin, dans
   l'enthousiasme o il tait, m'a fait l'honneur de me dire, en
   prsence de la marquise de Boufflers et de plusieurs personnes de
   sa Cour, ce que je vais rapporter dans mon certificat ci-joint;
   j'ai senti  l'instant tout l'intrt qu'un de vos anciens amis
   doit prendre  votre gloire, et celui qu'un honnte homme doit 
   tout ce qui peut constater la vrit d'une histoire si singulire
   et si intressante; j'ai demand au roi de Pologne la permission
   de vous envoyer littralement ce qu'il m'a fait l'honneur de me
   dire; non seulement il me l'a permis, mais mme il m'a ordonn de
   vous l'crire et de vous assurer de son estime et de son amiti.

   Je doute que vous ayez jamais  faire usage du tmoignage du roi
   de Pologne, quelque respectable, quelque honorable qu'il soit
   pour vous, mais si quelque vil littrateur osait jamais attaquer
   cette histoire, je vous prie de faire imprimer ce certificat, qui
   serait mme sign par S. M. polonaise sans la peine qu'elle a
   prsentement  crire, et qui le sera quand vous le voudrez par
   les personnes les plus claires de la cour.

   Donnez-moi de vos nouvelles  Commercy; vous devez en vrit un
   remerciement  notre cher et aimable roi de Pologne pour
   l'amiti, le feu qu'il a port dans son jugement sur cette
   _histoire_, et pour le sentiment qui l'a port  m'ordonner de
   vous en rendre compte sur le champ.

   Je lui fais venir cette nuit votre _Histoire universelle_.

   L'ami Panpan et moi nous lisons tour  tour, et c'est vraiment
   bien ce qui peut nous arriver de mieux, car quel bonheur de vous
   lire et d'tre distrait pendant quelques heures de tant de gens
   qui parlent sans rien dire!

   Mme de Boufflers vous fait mille tendres compliments. Panpan dit
   qu'il se met  vos genoux; daignez du fate de votre temple de la
   Libert jeter un coup d'oeil sur nous autres, misrables
   serviteurs des rois. Tout ce qui nous console, c'est que les rois
   sont aimables et qu'on pourrait les aimer de l'amour de M. de
   Guyon.

   Que vos jardins fleurissent toujours  l'ombre du bonnet de
   Tell; aimez bien nos chers Genevois, auxquels je suis tendrement
   attach. Si vous voyez M. Pictet le pre dans Diesbach, dites-lui
   que je l'aime de tout mon coeur et que je suis sr d'en tre
   aim; quoiqu'on ait pendu un de mes arrire grands-oncles au haut
   de ces crneaux sacrs de Genve qu'il avait essay de violer, je
   n'en aime pas moins ces murs qui tiennent en sret des sages, et
   des sages qui vous aiment et parmi lesquels vous vivez heureux.

   Mille respects, je vous supplie,  Madame votre nice; aimez
   toujours le plus attach et le plus fidle de vos amis et
   serviteurs[75].

  [75] Bibl. de Nancy.--_Indite._

A la lettre tait joint le certificat annonc. Voltaire, ravi,
s'empresse d'crire  Stanislas une ptre enthousiaste. Quelques
jours plus tard, Tressan, au nom du Roi, envoyait encore au philosophe
ces quelques lignes:

    A Commercy, ce 29 juillet 1759.

   Sa Majest Polonaise, monsieur, veut que je supple  sa vue
   pour rpondre  la lettre charmante qu'elle vient de recevoir de
   vous. Ce prince m'ordonne de vous assurer de son amiti pour
   vous, et de sa haute estime pour vos ouvrages.

   Sa Majest confirme de nouveau l'attestation qu'elle m'avait
   ordonn de vous envoyer au sujet de l'exacte vrit de tous les
   faits connus dans votre _Histoire de Charles XII_. Elle apprend
   par vous, monsieur, avec un plaisir sensible, que le roi son
   gendre, en renouvelant les anciens privilges de vos terres, vous
   donne une marque distingue de sa bienveillance et de son estime.
   Mais je sens, monsieur, tout ce que vous perdriez si vous ne
   voyez pas du moins les caractres d'une main que vous baiseriez
   avec tant de plaisir; un seul mot de ce prince ador, qui excute
   sans cesse tout ce que vous aimez  clbrer dans les grands
   rois, sera mille fois plus prcieux pour vous que tout ce que le
   plus fidle de vos serviteurs et amis pourrait vous dire.

    TRESSAN.

A la suite de la lettre, Stanislas avait griffonn ce post-scriptum
presque illisible:

Je vous rponds de coeur, au dfaut de vue, pour vous assurer que je
conserve toujours les sentiments d'une parfaite estime et amiti pour
vous.

Craignant que Voltaire ne pt dchiffrer le grimoire royal, Tressan
avait ajout ce second post-scriptum:

Votre coeur vous fera deviner ce que mon cher et aimable matre vous
crit: _Je vous rponds de coeur, au dfaut de vue_, etc. Plaignez une
me active (et celles des Rois le sont si rarement); heu! plaignez-la
d'tre prive du bonheur de revoir ses ouvrages, de ne pouvoir plus
lire, crire, peindre, jouer des instruments, et voir votre ancienne
amie, chez qui le Roi vient d'crire ce petit mot.

Saint-Lambert tait en ce moment  Lunville et il avait contribu de
son mieux  faire valoir auprs du roi de Pologne les mrites de
l'_Histoire de Charles XII_. Le philosophe, touch et reconnaissant,
lui mande:

    Aux Dlices, 1760.

   Je viens, mon trs aimable Tibulle, de vous crire une lettre o
   il ne s'agit que de Charles XII; je suis plus  mon aise en vous
   parlant de vous, en vous ouvrant mon coeur, en vous disant
   combien il est pntr du bon office que vous me rendez. Vraiment
   je vous enverrai toutes les _Pucelles_ que vous voudrez,  vous
   et  Mme de Boufflers, rien n'est plus juste..... Si vous voyez
   frre _Jean des Entommeures_ Menoux, dites-lui, je vous prie, que
   j'ai de bon vin, mais j'aimerais encore mieux le boire avec vous
   qu'avec lui.

   Mes respects, je vous prie,  Mme de Boufflers et  Mme sa
   soeur. Je vous aime, je vous remercie: je vous aimerai toute ma
   vie.

    V.

Stanislas, s'il n'a aucun dsir de revoir  sa Cour l'encombrant et
dangereux Voltaire, n'en reste pas moins son lecteur enthousiaste et
il se fait lire toutes ses oeuvres; pas un opuscule qu'il ne veuille
connatre. C'est gnralement Panpan qui est charg de faire apprcier
au Roi les productions de Ferney.

Quand il lui fait la lecture de _Candide_ et qu'il en arrive  ce
passage o les rois dtrns sont runis dans une auberge de Venise,
Stanislas se montre d'autant plus intress qu'il joue un rle dans le
rcit. Voltaire met en effet dans la bouche du monarque ces quelques
mots:

Je suis aussi roi des Polaques; j'ai perdu mon royaume deux fois;
mais la Providence m'a donn un autre tat, dans lequel j'ai fait plus
de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu
faire sur les bords de la Vistule; je me rsigne aussi  la
Providence, et je suis venu passer le carnaval  Venise.

Eh! quoi! s'crie Stanislas  cette lecture, pourquoi tous ces rois
dtrns ne sont-ils pas venus  Lunville? Je les aurais tous
accueillis et fts.

Panpan, qui sait si bien faire valoir aux oreilles du prince les
oeuvres du philosophe, est _persona grata_  la cour de Ferney. Aussi
quand ses lucubrations potiques lui paraissent dignes d'un illustre
examen, il les soumet humblement au jugement du matre. Voltaire lui
rpond par des billets charmants, pleins de cordialit et d'affection:

    Les Dlices.

   Je ne sais, mon cher Pan Pan, si Alexandre se connaissait en
   vers aussi bien que vous et j'aime bien autant votre taudis que
   ses tentes. Vos petits vers sont fort jolis; en vous remerciant.

   Mais,  propos, Tibulle de Saint-Lambert doit avoir reu un gros
   paquet contresign La Reynire, adress  Nancy. Je crains
   quelque mprise.

   Vous voyez donc souvent Mme de Boufflers! Que vous tes heureux,
    Pan Pan!

    V.

Enhardi par le succs de son _Histoire de Charles XII_, Voltaire se
dcide  envoyer  Lunville l'_Histoire de Pierre le Grand_, et c'est
encore Tressan, puisqu'il a si bien russi une premire fois, qui est
charg de l'offrir  Stanislas.

    Les Dlices.

   J'ai l'honneur de vous envoyer les deux premiers exemplaires de
   l'_Histoire de Pierre le Grand_; de ces deux exemplaires, il y en
   a un pour le roi de Pologne. Je manquerais  mon devoir si je
   priais un autre que vous de mettre  ses pieds cette faible
   marque de mon respect et de ma reconnaissance. Il est vrai que je
   lui prsente l'histoire de son ennemi, mais celui qui embellit
   Nancy rend justice  celui qui a bti Saint-Ptersbourg, et le
   coeur de Stanislas n'a point d'ennemi. Permettez donc, mon
   adorable gouverneur, que je m'adresse  vous pour faire parvenir
   _Pierre le Grand  Stanislas le Bienfaisant_.--Ce dernier titre
   est le plus beau.

    V.

Cette fois, Stanislas n'admire pas sans rserve l'oeuvre de
l'historien; il fait quelques objections, et c'est Saint-Lambert qui
est charg de les transmettre  Ferney. Voltaire riposte en crivant 
Tressan:

Frre Saint-Lambert, qui est mon vritable frre (car Menoux n'est
que faux frre), frre Saint-Lambert, dis-je, qui crit en vers et en
prose comme vous, m'a mand que le roi Stanislas n'tait pas trop
content que je prfrasse le lgislateur Pierre au grand soldat
Charles; j'ai fait rponse que je ne pouvais m'empcher en conscience
de prfrer celui qui btit des villes  celui qui les dtruit, et que
ce n'est pas ma faute si Sa Majest Polonaise elle-mme a fait plus de
bien  la Lorraine par sa bienfaisance que Charles XII n'a fait de mal
 la Sude par son opinitret.

En 1760, et avec l'active collaboration du Pre de Menoux, le Roi
compose un opuscule qui a pour titre: _L'incrdulit combattue par le
bon sens_, essai philosophique par un Roi. L'auteur y combat avec
violence les philosophes et l'athisme qu'il leur reproche amrement.

Puisque l'ermite de Ferney envoie fidlement  Stanislas ses oeuvres
les plus importantes, n'est-il pas de toute justice que le Roi en
fasse autant? N'est-ce pas l un change de bons procds habituel
entre confrres? Ainsi pense Stanislas et il charge son collaborateur
d'adresser  Voltaire leur oeuvre commune.

Le Jsuite, ravi de jouer un bon tour  son vieil ennemi, s'empresse
d'expdier  Ferney un exemplaire avec quelques mots ironiques.

Voltaire lui rpond par cette lettre charmante:

    Aux Dlices, 11 juillet 1760.

   En vous remerciant du Discours royal et de vos quatre lignes,

   Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi _ad multos annos_.

   Envoyez surtout beaucoup d'exemplaires en Turquie, ou chez les
   athes de la Chine: car, en France, je ne connais que des
   chrtiens. Il est vrai que, parmi ces chrtiens, on se mange le
   blanc des yeux pour la grce efficace et versatile, pour
   Pasquier, Quesnel et Molina, pour des _billets de confession_.
   Priez le roi de Pologne d'crire contre ces sottises, qui sont le
   flau de la socit: elles ne sont certainement bonnes ni pour ce
   monde ni pour l'autre.

   Berthier est un fou et un opinitre, qui parle  tort et 
   travers de ce qu'il n'entend point. Pour le Rvrend Pre colonel
   de mon ami _Candide_, avouez qu'il vous a fait rire, et moi
   aussi. Et vous, qui parlez, vous seriez le Rvrend Pre colonel
   dans l'occasion, et je suis sr que vous vous en tireriez bien,
   et que vous auriez trs bon air  la tte de deux mille hommes.

   Je suis trs fch que votre palais de Nancy soit si loin de mes
   chteaux, car je serais fort aise de vous voir; nous avons, l'un
   et l'autre, d'excellent vin de Bourgogne, nous le boirions au
   lieu de disputer.

   Une dvote en colre disait  sa voisine: Je te casserai la
   tte avec ma marmite.--Qu'as-tu dans ta marmite? dit l'autre.--Un
   bon chapon, rpondit la dvote.--Eh bien! mangeons-le ensemble,
   dit la bonne femme.

   Voil comme on en devrait user. Vous tes tous de grands fous,
   molinistes, jansnistes, encyclopdistes. Il n'y a que mon cher
   Menoux de sage; il est  son aise, bien log, et boit de bon vin.
   J'en fais autant; mais, tant plus libre que vous, je suis plus
   heureux. Il y a une tragdie anglaise qui commence par ces mots:
   _Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste_. Cela
   n'est pas tragique, mais cela est fort sens.

   Bonsoir. Ce monde-ci est une grande table o les gens d'esprit
   font bonne chre: les miettes sont pour les sots, et certainement
   vous tes homme d'esprit. Je voudrais que vous m'aimassiez, car
   je vous aime.

    V.

Mais il ne suffisait pas d'envoyer une missive mordante au
collaborateur du roi et de l'accabler sous d'ironiques remerciements,
Voltaire devait encore adresser des flicitations  son confrre
couronn. Il n'a garde de manquer  un devoir aussi sacr, mais il en
profite pour glorifier les philosophes aux dpens des dvots et lancer
quelques sarcasmes au Pre de Menoux.

   _A Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar._

    Aux Dlices, 15 auguste 1760.

   Sire, je n'ai jamais que des grces  rendre  Votre Majest. Je
   ne vous ai connu que par vos bienfaits, qui vous ont mrit votre
   beau titre[76]. Vous instruisez le monde, vous l'embellissez,
   vous le soulagez, vous donnez des prceptes et des exemples. J'ai
   tch de profiter de loin des uns et des autres autant que j'ai
   pu. Il faut que chacun dans sa chaumire fasse  proportion
   autant de bien que Votre Majest en fait dans ses tats; elle a
   bti de belles glises royales; j'difie des glises de village.
   Diogne remuait son tonneau quand les Athniens construisaient
   des flottes. Si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous
   autres petits nous en soulagions dix. Le devoir des princes et
   des particuliers est de faire, chacun dans son tat, tout le bien
   qu'il peut faire.

  [76] C'tait en dcembre 1751 que le titre de Bienfaisant avait
  t donn  Stanislas.

   Le dernier livre de Votre Majest, que le cher Frre Menoux m'a
   envoy de votre part, est un nouveau service que Votre Majest
   rend au genre humain. Si jamais il se trouve quelque athe dans
   le monde (ce que je ne crois pas), votre livre confondra
   l'horrible absurdit de cet homme. Les philosophes de ce sicle
   ont heureusement prvenu les soins de Votre Majest. Elle bnit
   Dieu sans doute de ce que, depuis Descartes et Newton, il ne
   s'est pas trouv un seul athe en Europe. Votre Majest rfute
   admirablement ceux qui croyaient autrefois que le hasard pouvait
   avoir contribu  la formation de ce monde; elle voit sans doute
   avec un plaisir extrme qu'il n'y a aucun philosophe de nos jours
   qui ne regarde le hasard comme un mot vide de sens. Plus la
   physique a fait de progrs, plus nous avons trouv partout la
   main du Tout-Puissant.

   Il n'y a point d'hommes plus pntrs de respect pour la
   Divinit que les philosophes de nos jours. La philosophie ne s'en
   tient pas  une adoration strile, elle influe sur les moeurs. Il
   n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes:
   ils aiment l'tat et le monarque; ils sont soumis aux lois; ils
   donnent l'exemple de l'attachement et de l'obissance. Ils
   condamnent, et ils couvrent d'opprobre ces factions pdantesques
   et furieuses, galement ennemies de l'autorit royale et du repos
   des sujets; il n'est aucun d'eux qui ne contribut avec joie de
   la moiti de son revenu au soutien du royaume.

   Continuez, sire,  les seconder de votre autorit et de votre
   loquence; continuez  faire voir au monde que les hommes ne
   peuvent tre heureux que quand les rois sont philosophes, et
   qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. Encouragez de votre
   voix puissante les voix de ces citoyens qui n'enseignent dans
   leurs crits et dans leurs discours que l'amour de Dieu, du
   monarque et de l' tat; confondez ces hommes insenss livrs  la
   faction, ceux qui commencent  accuser d'athisme quiconque n'est
   pas de leur avis sur des choses indiffrentes.

   Le docteur Lange dit que les Jsuites sont athes, parce qu'ils
   ne trouvent point la cour de Pkin idoltre. Le frre Hardouin,
   jsuite, dit que les Pascal, les Arnaud, les Nicole sont athes,
   parce qu'ils n'taient pas molinistes. Frre Berthier souponne
   d'athisme l'auteur de l'_Histoire gnrale_, parce que l'auteur
   de cette histoire ne convient pas que des nestoriens conduits par
   des nues bleues sont venus du pays de Tacin, dans le septime
   sicle, faire btir des glises nestoriennes  la Chine[77].
   Frre Berthier devrait savoir que des nues bleues ne conduisent
   personne  Pkin, et qu'il ne faut pas mler des _contes bleus_ 
   nos vrits sacres.

  [77] Voyez le _Dictionnaire philosophique_ au mot Chine.

   Un gentilhomme breton ayant fait, il y a quelques annes, des
   recherches sur la ville de Paris, les auteurs d'un journal qu'ils
   appellent chrtien, comme si les autres journaux taient faits
   par des Turcs, l'ont accus d'irrligion au sujet de la rue
   Tire-Boudin et de la rue Trousse-Vache; et le Breton a t oblig
   de faire assigner ses accusateurs au Chtelet de Paris.

   Les Rois mprisent toutes ces petites querelles, ils font le
   bien gnral, tandis que leurs sujets, anims les uns contre les
   autres, font les maux particuliers. Un grand Roi tel que vous,
   sire, n'est ni jansniste, ni moliniste, ni anti-encyclopdiste;
   il n'est d'aucune faction; il ne prend parti ni pour ni contre un
   dictionnaire; il rend la raison respectable, et toutes les
   factions ridicules; il tche de rendre les jsuites utiles en
   Lorraine, quand ils sont chasss du Portugal; il donne douze
   mille livres de rentes, une belle maison, une bonne cave  notre
   cher Menoux, afin qu'il fasse du bien; il sait que la vertu et la
   religion consistent dans les bonnes oeuvres, et non pas dans les
   disputes; il se fait bnir et les calomniateurs se font dtester.

   Je me souviendrai toujours, Sire, avec la plus tendre et la plus
   respectueuse reconnaissance, des jours heureux que j'ai passs
   dans vos palais; je me souviendrai que vous daigniez faire le
   charme de la socit, comme vous faisiez la flicit de vos
   peuples; et que, si c'tait un bonheur de dpendre de vous, c'en
   tait un plus grand de vous approcher.

   Je souhaite  Votre Majest que votre vie, utile au monde,
   s'tende au del des bornes ordinaires. Aurengzbeg et
   Muley-Ismal ont vcu l'un et l'autre au del de cinq cents
   ans[78]; si Dieu accorde de si longs jours  des princes
   infidles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant?

   Je suis avec le plus profond, etc.

    V.

  [78] Voltaire, dans son _Essai sur les moeurs_, dit qu'Aurengzeb
  mourut  cent trois ans. Muley-Ismal, dont il porte la vie 
  plus de cent annes, n'en a vcu que quatre-vingt et une.

Voltaire est si content de sa rponse et de ses irrfutables
arguments, si content du fougueux loge des philosophes par lequel il
a ripost  la diatribe du Pre de Menoux, qu'il envoie des copies de
sa lettre  tous ses amis,  Thiriot,  Mme d'Epinay,  d'Alembert,
etc., avec prire de la rpandre pour la bonne cause.

Il crit en particulier  d'Argental:

    28 auguste 1760.

   Il faut que je vous dise que Frre Menoux, jsuite, m'a envoy
   une mauvaise dclamation de sa faon, intitule: _l'Incrdulit
   combattue par le simple bon sens_. Il a mis cet ouvrage sous le
   nom du roi Stanislas, pour lui donner du crdit; il me l'a
   adress de la part de ce monarque, et voici la rponse que j'ai
   faite au Monarque. Voyez si elle est sage, respectueuse et
   adroite. Vous pourriez peut-tre en amuser M. le duc de Choiseul,
   en qualit de Lorrain.




CHAPITRE XVI

1760-1761

La comdie des _Philosophes_ de Palissot.--Querelles  l'Acadmie de
Nancy.


En prenant les philosophes sous sa protection et en proclamant la
puret de leurs doctrines, Voltaire savait bien ce qu'il faisait. La
lutte qui depuis si longtemps rgnait sourdement entre le parti dvot
et le parti philosophique menaait d'clater au grand jour et il ne
faisait que porter les premiers coups.

Un incident imprvu allait mettre le feu aux poudres et porter la
polmique au plus haut degr de violence.

Dj en 1755, avec la comdie du _Cercle_, Palissot, on se le
rappelle, avait provoqu des querelles assez vives. Ce fut bien autre
chose quand, en 1760, il fit jouer par les Comdiens franais la pice
des _Philosophes_. L'auteur se moquait impitoyablement de la secte
encyclopdique. Les philosophes les plus connus, sous un voile qui les
dguisait  peine, taient bafous sans piti. Les moyens employs
pour les ridiculiser taient du reste aussi plats que grossiers; ils
consistaient entre autres  faire voir sur la scne J.-J. Rousseau
marchant  quatre pattes et broutant une laitue. Mme Geoffrin,
Diderot, d'Alembert, Helvtius, etc., taient reprsents comme des
sclrats ennemis de toute autorit et de toute morale. Le but avou
de l'auteur tait de montrer  quelle dgradation conduit cette
exemption des prjugs, soit religieux, soit politiques, soit de
convention qu'affichent les encyclopdistes.

La pice souleva un scandale effroyable et porta l'exaspration des
partis  leur comble.

Les encyclopdistes prtendaient diriger l'opinion; leur fureur ne
connut plus de bornes quand ils se virent couverts de ridicule sur la
premire scne parisienne. Leurs partisans jetaient feu et flamme,
criaient  la perscution et demandaient la tte de Palissot. Leurs
adversaires, au contraire, applaudissaient  outrance.

Tout Paris tait boulevers par cette misrable querelle. Personne ne
songeait  la guerre, aux dsastres de l'arme du Rhin; on ne parlait
que des _Philosophes_, de Palissot, des encyclopdistes.

Rien ne peint mieux le caractre de cette nation que ce qui vient de
se passer sous nos yeux, crit Grimm. On sait que nous avons quelques
mauvaises affaires en Europe; quel serait l'tonnement d'un tranger
qui, arrivant  Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler
que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voil cependant o nous en
sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagne tait arrive le jour
de la premire reprsentation des _Philosophes_[79], c'tait une
bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en
aurait parl!

  [79] La comdie des _Philosophes_ ne fut imprime qu'en 1762. Le
  9 juin, Palissot crivait au duc de Choiseul en lui envoyant sa
  comdie: J'espre qu'on la lira mieux qu'elle n'a t coute;
  j'ai voulu tre l'Aristophane de la France et donner une comdie
  athnienne. Mon but est de corriger le caractre de la nation,
  altr par l'habitude des rveries philosophiques et par une
  tournure anglaise qui, n'tant pas naturelle  notre sol, ne peut
  y produire que des monstres.

  Palissot publia quelque temps aprs _la Dunciade_: Dunciade,
  dit-il, drive du mot anglais _dunce_, qui signifie un sot, un
  stupide, un hbt, et  la tte de la bande des hbts il
  plaait Marmontel, Thomas, Diderot, Raynald. Le mme auteur
  provoqua encore un scandale effroyable en 1775 avec sa pice des
  _Courtisanes_, que tout le parti dvot soutenait avec rage.

A peine la pice eut-elle t joue que parurent force pamphlets
contre Palissot. Les _Quand_ de Voltaire, les _Si_ et les _Pourquoi_
de Morellet. Enfin l'on publia sous le voile de l'anonyme une critique
trs fine et trs sarcastique: _la Vision de Charles Palissot_. On la
vendait au Palais-Royal. Le libraire fut arrt jusqu' ce qu'il et
dnonc l'auteur.

Deux grandes dames avaient particulirement protg la comdie des
_Philosophes_: la comtesse de la Mark et la princesse de Robecq.
Toutes deux taient violemment prises  partie dans _la Vision_. Mme
de Robecq surtout, qu'on reprsentait mourante, et qui l'tait en
effet.

On eut la cruaut d'envoyer _la Vision_  la princesse, qui ignorait
la gravit de sa maladie; cet crit la lui rvla et l'motion qu'elle
en ressentit fut terrible.

Le duc de Choiseul, passionnment pris de Mme de Robecq, dcouvrit
facilement l'auteur du pamphlet et Morellet fut enferm  la
Bastille[80]. Quinze jours aprs, la princesse mourut. L'affaire fit
grand bruit, et l'opinion publique se pronona si fortement contre
l'abb, qu' sa sortie de prison, il fut oblig de quitter Paris. Une
particularit assez piquante fut qu'il dut son largissement  la
propre belle-mre de Mme de Robecq, la marchale de Luxembourg.

  [80] Morellet, n  Lyon le 10 mars 1727, mourut  Paris le 12
  janvier 1819. Il fut nomm  l'Acadmie franaise par l'influence
  du parti philosophique.

Ce ne fut pas seulement dans la capitale que la comdie des
_Philosophes_ provoqua du scandale; les querelles qui divisaient Paris
allaient avoir leur cho en Lorraine.

Depuis quelques annes, la concorde ne rgnait gure parmi les membres
de la Socit royale; une lutte violente s'tait dclare entre le
parti philosophique et le parti dvot, le premier dirig par Tressan,
le second ayant  sa tte le Pre de Menoux. Chaque jour les
discussions devenaient plus pres et plus amres, au grand chagrin de
Stanislas, qui se trouvait sollicit par les uns et par les autres, si
bien que cette Socit, qui devait faire ses dlices, finissait par
faire son tourment.

Mais Tressan n'tait pas de force  lutter contre son redoutable
adversaire. Le jsuite, par sa tnacit et d'habiles manoeuvres, tait
arriv peu  peu  s'emparer de l'esprit de ses confrres;  mesure
que son influence grandissait, celle de Tressan diminuait
naturellement, et ce dernier, peu  peu, prenait en haine cette
Acadmie qu'il avait tant contribu  fonder.

Un jour, Panpan lui ayant conseill de poser la candidature d'un de
leurs amis communs, de Libault, Tressan lui rpond: tes-vous fol de
me proposer srieusement de parler de notre ami Libault  la Socit
de Nancy? Songez donc que ma voix serait plus effrayante pour eux que
celle de Spinosa. J'ai un projet trs raisonnable, c'est d'lever  la
brochette une petite socit particulire, trs libre et tant soit peu
libertine[81]; et srement il sera du nombre des officiers que nous
lirons.

  [81] Libertin s'employait autrefois dans le sens de
  libre-penseur.

Du reste, le gouverneur se dsintresse compltement de l'Acadmie; il
va aux sances pour ne pas manquer au Roi, mais il y reste muet pour
ne pas se manquer  lui-mme; de sa vie, il ne se mlera plus de rien
de ce qui regarde cette socit.

En attendant, il cherchait  se venger et ne mnageait pas les
pigrammes  son ennemi. Un jour que le Roi venait,  la sollicitation
de Menoux, d'accorder des pensions  plusieurs membres de la compagnie
de Jsus, Tressan lui dit ironiquement: Sire, Votre Majest ne
fera-t-elle rien pour la famille de ce pauvre Damiens, qui est dans
la plus profonde misre?

Ces querelles intestines nuisaient  la rputation de la Socit
royale et faisaient mal augurer de l'avenir; aussi publiait-on force
pigrammes sur sa fin prochaine. En voici une entre mille:

    Il va prir ce corps d'lite.
    Husson le Franciscain[82],
    Le goupillon en main,
    Va lui donner de l'eau bnite.

  [82] Un des membres de l'Acadmie.

A la suite des graves incidents qui s'taient passs  Paris au moment
de la reprsentation des _Philosophes_, il y eut un redoublement de
haine entre les deux factions qui divisaient la Socit; des deux
cts on ne cherchait que les occasions de se quereller et de soulever
de scandaleuses discussions. La prsence du Roi et de Mme de Boufflers
n'arrtait pas toujours les passions dchanes.

La sance du 20 octobre 1760 fut une des plus orageuses. Le Roi y
assistait ainsi que le chancelier, Mme de Boufflers et sa fille.
L'Acadmie recevait ce jour-l trois nouveaux membres. L'un d'eux, le
comte de Luc, aprs avoir remerci ses nouveaux confrres, fit
l'loge de la philosophie et la vengea des calomnies du cagotisme.
Durival cadet pronona  son tour son discours de remerciement et lut
un _Essai sur l'infanterie_. Tressan, en qualit de directeur,
rpondit aux rcipiendaires, et il traita le mme sujet brlant que M.
de Luc; plus que lui encore il parla en faveur des philosophes.

On croyait la sance termine et Stanislas se disposait  se lever
quand le Pre de Menoux, effrontment et au mpris des statuts de la
Socit, prit la parole et, s'adressant au roi, il parla de manire
insultante de l'opinion de MM. de Luc et de Tressan[83].

  [83] Il tait interdit en sance publique de faire une lecture ou
  de prononcer un discours qui n'avaient pas t soumis d'avance 
  la Socit.

Le scandale fut grand. Plusieurs membres, indigns, demandrent
l'expulsion du Rvrend Pre.

Enfin,  force de prires, Stanislas parvint  calmer la fureur des
combattants. Il exigea mme une rconciliation immdiate et publique;
pour satisfaire le Roi, les deux adversaires durent s'embrasser
incontinent, ce qui, l'on peut le supposer, fut fait sans enthousiasme
et plutt du bout des dents.

Le Rvrend Pre de Menoux, malgr son hypocrite baiser, ne se tint
pas pour battu. Il voulut  tout prix ruiner le crdit de son
adversaire, et il employa dans ce but tous les moyens, mme les moins
dlicats.

Aprs la fameuse sance dont nous venons de parler, il n'eut rien de
plus press que de signaler  Marie Leczinska les doctrines soit
disant irrligieuses professes par son ancien favori.

A cette nouvelle, Tressan indign crivait  M. de Solignac:

Je suis bien fch, mon cher confrre, que le Pre de Menoux ait
pouss la folie et la fureur jusqu' la calomnie la plus claire et
la plus odieuse. Il vient enfin de se dmasquer aux yeux du Roi et
de la Lorraine. Et que lui avons-nous fait, M. de Luc et moi, pour
l'engager  faire de pareilles horreurs?... Mon premier mouvement
tait de porter en droiture mes plaintes  Rome au Rvrend Pre
gnral...

La Reine, trs mue, crivit  son pre pour lui signaler la conduite
du comte et lui dire que si les reproches taient fonds, elle ne
voulait plus ni le voir ni entendre parler de lui: Mon ami, ma fille
est indigne contre vous, dit le roi  Tressan; il faut vous justifier
ou vous retracter.--Je ne demande pas  Votre Majest d'o part la
calomnie, riposta le gouverneur, je saurai la confondre; mais s'il
faut me rtracter, il ne m'en cotera pas d'imiter Fnelon, et il
ajouta: Je supplie Votre Majest de se ressouvenir qu'il y avait
trois mille moines  la procession de la Ligue et pas un philosophe.

Il envoya aussitt une copie de son discours  la Sorbonne et une
autre  l'vque de Toul, en sollicitant leur jugement.

L'vque rpondit en envoyant l'approbation la plus authentique, et la
Sorbonne en fit autant.

La Reine, satisfaite, s'apaisa, mais elle recommanda  son pre de
veiller  l'avenir plus attentivement sur ses amis les gens de
lettres.

Pendant que ces querelles prenaient fin, Mme de Boufflers se trouvait
 Paris avec Panpan; tous deux s'taient employs activement en faveur
de leur ami. Ds que Tressan est rassur sur son sort, il se hte de
les en aviser:

    A Bitche, ce 20 janvier 1761.

   Enfin, mon cher et aimable Pan, toutes mes maudites tracasseries
   sont finies et M. de la Vauguyon m'a crit la lettre la plus
   tendre, et le pre Bieganski[84] m'a crit aussi une lettre trs
   obligeante de la part de la Reine.

  [84] Confesseur polonais de la Reine.

   Quelle horreur! Quelle complication de faussets et de
   mchancets! N'en parlons plus, tout est dit pour moi. Pour la
   Socit de Nancy, je n'y remettrai les pieds de ma vie.

   Le pauvre abb de Saint-Cyr excite mes respects quoique j'eusse
   lieu d'en tre fort mcontent. Bien d'autres excitent ma piti et
   un certain sentiment qui me rend mes rochers de Bitche plus
   aimables que les lieux o l'on est trahi, persifl, et abandonn
   aux mouches.




CHAPITRE XVII

1760

  Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de Boisgelin.--Chagrin
    de Tressan.


Pendant que Mme de Boufflers s'ingniait  distraire le vieux Roi des
soucis politiques qui l'obsdaient, un vnement de famille des plus
importants se prparait.

La divine mignonne que nous avons vue faire ses dbuts  la Cour et
inspirer  l'occasion la verve potique de Panpan et de Tressan, la
divine mignonne avait grandi; elle touchait  sa dix-huitime anne
et en 1760 l'on songea  la marier. A Lunville, Mme de Boufflers ne
trouvait aucun parti  sa convenance. Elle demanda  ses parents de
Paris de l'aider dans cette difficile recherche. La marchale de
Mirepoix aimait beaucoup sa nice, elle se mit en campagne, et bientt
elle crut avoir dcouvert celui qu'elle jugeait digne de faire le
bonheur de la jeune fille. Il s'agissait d'un certain comte de
Boisgelin, orphelin de mre, qui paraissait appel  possder un jour
une grande fortune. Des amis communs s'entremirent, et bientt l'union
projete parut marcher au gr des deux familles. Si bien que Mme de
Boufflers, jugeant la prsence de la principale intresse
indispensable, partit pour Paris avec sa fille; elle se fit
accompagner de son fils, le futur abb, et de ses confidents
ordinaires, l'insparable Panpan et le non moins insparable Porquet.
Tous descendirent rue Neuve, prs l'ancienne porte Saint-Honor,
paroisse Sainte-Madeleine de la Ville l'vque.

A peine arrive, les prsentations eurent lieu et le mariage fut
immdiatement dcid.

Quelque dsir qu'il en et, Tressan n'avait pas t admis 
accompagner les voyageurs. Rebut depuis dix ans dans ses tentatives
amoureuses auprs de la marquise, ce vieux fou ne s'tait-il pas
avis de reporter ses ardeurs sur Mlle de Boufflers et de s'prendre
pour elle d'une vritable passion. Bien loin de dissimuler ce
sentiment trs ridicule, il ne craignait pas de l'avouer et il
poussait mme l'inconscience jusqu' adresser  la jeune fille des
vers fort dplacs.

Usant des privilges de l'ge et d'une vieille amiti, il embrassait
volontiers la divine mignonne et celle-ci, fort innocemment, lui
rendait son baiser. Tressan en restait tout tourdi et il ne cachait
pas  la jeune personne le trouble profond qu'elle portait dans ses
sens.

Il lui crivait en effet:

    Je vous aimai ds votre enfance,
    Mais il est temps de fuir vos coups.
    J'ai bien senti mon imprudence
    En gotant un plaisir trop doux.

    Mon coeur d'un seul baiser frissonne,
    Et c'est trop tard qu'il s'aperoit
    Que c'est l'amiti qui le donne,
    Que c'est l'amour qui le reoit.

Quand il fut question du mariage de Mlle de Boufflers, le gouverneur
manifesta la plus ridicule douleur. Son chagrin fut si vif que pour
changer le cours de ses ides et calmer l'esprit en fatiguant la bte,
il se mit  arroser ses fleurs quinze heures par jour,  bcher son
jardin,  tailler ses arbres, etc. Ces drivatifs violents
produisaient le plus heureux rsultat, lorsqu'un malheureux accident
vint tout compromettre: un jour, Tressan, perch au sommet d'une
chelle, s'absorbait dans une taille savante, lorsqu'il fut pris d'un
tourdissement, et il tomba lourdement sur le sol. On releva en fort
piteux tat l'amoureux transi.

C'est  Panpan, au fortun Panpan qui a suivi Mlle de Boufflers dans
la capitale que le gouverneur de Toul raconte sa triste aventure. Il
ne lui cache pas que Mme de Tressan le soigne avec un si complet
dvouement qu'il se sent pris une fois de plus d'un regain de
tendresse pour cette admirable femme.

    Toul, ce vendredi 13 1760.

   Ah! mon cher et aimable ami, que vous auriez t attendri si
   vous m'aviez vu hier mme, et que vous le seriez si vous voyiez
   l'excs d'abattement, de douleur et de dsespoir dont
   l'impression est reste sur toutes les parties de mon corps.
   Non, les enfers n'ont point de supplice semblable  celui que je
   viens d'essuyer pendant huit jours.

   Quand M. du Chtelet passa, j'tais mal, mais je l'ai t mille
   fois plus les trois jours depuis son dpart. Des convulsions
   continuelles, des douleurs qui m'arrachaient des cris et des
   larmes. La pauvre Mme de Tressan et Soulches en taient aux
   larmes et n'ont presque pas dormi pendant ce temps. Je ne peux
   trop vous dire  quel point je suis touch de la tendresse de la
   mre. Son me, sa conduite, ses soins pour moi sont plus que le
   bien et l'esprit de la duchesse de Chaulnes. Oui, mon ami,
   j'adore cette bonne et honnte femme, digne d'tre peinte par
   Rousseau et aime de tous les coeurs sensibles.

   Enfin me voil un peu mieux, mais j'ai encore la fivre, et
   l'impression gnrale de douleur qui me reste. Le premier moment
   de plaisir que je sente est en vous crivant, en vous ouvrant mon
   me tendre et heureuse par la sensibilit que j'ai trouve dans
   celle que j'aime.

   Quel que soit le chagrin qu'il ressente, Tressan est trop
   sincrement attach  Mlle de Boufflers pour ne se pas rjouir
   avec elle d'un heureux vnement. Il pousse mme le dvouement
   jusqu' donner  la jeune fille les conseils les plus surprenants
   dans sa bouche; lui qui fait du mariage l'usage que l'on sait
   recommande  sa jeune amie le devoir, la vertu, par-dessus tout
   de chercher le bonheur dans l'union qu'elle va contracter. On ne
   peut dire qu'il prche d'exemple:

   Ce qui peut me soutenir dans ce retour  la vie, c'est de savoir
   que notre aimable et chre _mignonne_ va tre heureuse. Elle sera
   grande dame, riche, et son mari est jeune et aimable; elle pourra
   l'aimer, elle fera bien de l'aimer; elle sera constamment
   heureuse en l'aimant; dites-le-lui bien et empchez que tous les
   sophismes les plus spirituels n'entrent dans une me douce et
   honnte, et qui est faite pour trouver les plaisirs les plus doux
   dans ce que nos pres appelaient des _devoirs_, nom dur 
   l'oreille pour une me fougueuse et indpendante, mais agrable
   et cher  celui qui croit  la vertu.

   Comme son accident parat l'avoir fortement prouv et qu'il le
   regarde comme un chtiment cleste, Tressan se montre bien dcid
    renoncer  toutes ses absurdes folies et  rentrer enfin dans
   le devoir:

   Mandez-moi vite ce que vous saurez du mariage, car me voil
   encore pour plus de dix jours sans pouvoir marcher. J'ai les deux
   pieds gros comme la tte, un genou retir encore. Je vis avec
   deux bouillons par jour; en un mot, mon cher et aimable confrre,
   voici l'poque dcisive de ma vie; de ce moment je me condamne au
   plus exact rgime. Quelle funeste et affreuse punition! il
   faudrait que je fusse fol enrag pour m'exposer encore  un
   pareil supplice. J'arriverai  Lunville au moment o je pourrai
   faire quatre pas de suite et souffrir la voiture.

   C'est un grand bonheur pour moi d'avoir essuy cet accident 
   Toul, o du moins j'ai t bien soign et  mon aise.

   Je vous demande pardon, mon cher ami, de ma longueur sur mes
   maux, et de mes effusions, mais ma tte est encore en dsordre...

   Je vous embrasse, mon cher ami, je vous suis attach pour la
   vie; la mre vous embrasse, je voudrais que vous y eussiez du
   plaisir en faveur de ce que je lui dois; mille tendresses et
   respects  la charmante mignonne.

Une fois rtabli, le gouverneur va tenir compagnie au Roi, qui se
morfond  Commercy. Il emmne avec lui Mme de Tressan, dont il n'a pas
oubli les touchants procds. Mais hlas! qu'est-ce que la Cour quand
Mme de Boufflers en est absente? La vie y est navrante; l'ennui, le
mortel ennui gagne tout le monde:

    A Commercy, le 15 juillet 1760.

   Mon cher ami, je me meurs, je pris d'ennui ici; il m'est
   impossible d'y tenir quand Mme de Boufflers n'y est pas. Le Roi
   n'y cause pas plus avec moi qu'avec le dernier imbcile de la
   cour et je lui suis trs inutile. Mes enfants ne sont point ici,
   faute de logement, et M. Alliot nous a logs exprs trs mal 
   notre aise.

   On ne joue point, la socit y est dcousue, et je mande  Mme
   de Boufflers que la tideur, la langueur, la fadeur y closent
   sans cesse aux ples regards de sa triste soeur.

   Mme de Tressan retournera bientt  Toul, et moi je n'attends
   que des nouvelles de Mme de Boufflers pour en faire autant. Si je
   lui suis utile, je resterai, sinon, j'irai manger mes melons chez
   moi.

   Il est trs incertain que j'aille  Paris; il m'est impossible
   de toucher un cu. Je suis dans une misre et une dsolation
   affreuses, et je suis bien aise de faire sentir  mes amis de
   Versailles qui m'y dsirent la force des raisons qui m'empchent
   de faire ce voyage, pour leur faire honte de n'y pas remdier.

   J'ai fait vos compliments  tous vos amis d'ici, qui vous
   embrassent et vous regrettent beaucoup. Mlle Clairon se porte 
   merveille, nous la voyons souvent.

   Adieu, cher et aimable ami, je vous embrasse bien tendrement. La
   mre en fait autant et soupire comme moi aprs vous.

Pendant que l'on se morfondait  Lunville et  Commercy, Mme de
Boufflers achevait les derniers prparatifs du mariage de sa fille.

Le contrat fut pass  Paris devant matre Delaleu, notaire, les 21 et
22 septembre 1760.

Le pre du fianc[85] n'avait pu venir, il s'tait fait reprsenter
par son fils an, Raymond de Boisgelin, abb de Cuc, vicaire gnral
du diocse de Rouen.

  [85] Louis Bruno de Boisgelin, n en novembre 1734, tait entr
  comme enseigne au rgiment des gardes, en novembre 1748; il fut
  nomm mestre de camp en octobre 1758.

  Les titres du fianc taient:

  Trs haut et trs puissant seigneur Louis-Bruno du Boisgelin de
  Cuc, chevalier seigneur de Lesturgant, de Kerhuluc, de Bothmar,
  du Perso, du Li, de Bogar, du Trechef, du Kerisoet, de Taloet,
  Keridec et autres lieux.

La fiance, Marie-Stanislas-Catherine de Boufflers, comtesse
et chanoinesse de Poussay, tait assiste de sa mre, la
marquise douairire de Boufflers; de ses frres, le marquis de
Boufflers-Remiencourt, colonel du rgiment Dauphin-infanterie, et de
Stanislas Catherine, abb de Boufflers; du prince de Beauvau et du
chevalier de Beauvau, ses oncles; du marquis et de la marquise de
Bassompierre, ses oncle et tante, et de quelques cousins, parmi
lesquels figuraient le marquis du Chtelet.

La dot de la marie s'levait  la somme de 50,000 livres, que Mme de
Boufflers douairire s'engageait  verser la veille des pousailles,
en deniers comptants.

Les biens du mari consistaient:

1 En un emploi de matre de la garde-robe de Sa Majest, qu'il venait
d'acheter du comte de Maillebois, moyennant 640,000 livres;

2 En la somme de 180,000 livres tant en deniers comptants que dans le
prix de la vente qu'il venait de faire au comte de Rochechouart de sa
charge de premier cornette de la premire compagnie des mousquetaires
de la garde du Roy;

3 En une rente annuelle de 10,000 livres, que son pre, le marquis de
Cuc, s'engageait  lui fournir.

En considration dudit mariage, l'abb de Cuc abandonnait  son frre
cadet son droit d'anesse et tous les droits et prrogatives attachs
 ce titre.

Le contrat fut sign par le Roi et la Reine au chteau de Choisy, le
21 septembre, et le lendemain par les princes du sang.

Puis toute la famille, matre Delaleu compris, partit pour Lunville.

Le 27 septembre, le roi de Pologne signait  son tour. La crmonie
eut lieu dans la salle du chteau, en prsence de notre vieil ami
Pierre Charles Porquet, docteur en Sorbonne, aumnier de Sa Majest
le roi de Pologne et de Messire Nicolas-Franois-Xavier Liebault.

En l'honneur du mariage, Stanislas combla M. de Boisgelin: d'abord il
le nomma premier gentilhomme de la chambre; puis il lui donna le
gouvernement de Saint-Mihiel, qui rapportait 5,200 livres par an.
Enfin on se rappelle qu'en 1757, le Roi avait accord  Mme de
Boufflers la jouissance viagre de la terre de la Malgrange; il
tendit le bnfice de cette donation aux futurs poux Boisgelin et 
leurs enfants, s'ils en avaient[86].

  [86] Le 24 fvrier 1761, un arrt du Conseil confirmait la
  concession faite  M. de Boisgelin.

Le prince de Beauvau s'tait trs gnreusement dmis de sa charge de
colonel des Gardes Lorraines (Infanterie) et de la pension de 6,000
francs qui y tait attache, en faveur de son futur neveu; le roi,
par brevet du 27 septembre, confirma la nomination de M. de Boisgelin
et il paya de sa cassette les 40,000 livres qui taient dues au prince
pour prix du rgiment. Il fut en outre stipul que dans le cas o M.
de Boisgelin se dferait du dit rgiment, la somme de 40,000 livres
qu'il en retirerait reviendrait  la comtesse, sa femme,  laquelle Sa
Majest en faisait don.

Le mariage fut clbr en grande pompe  Lunville, le 6 novembre
1760. On donna  la cour de grandes rjouissances  cette occasion.

Quelques jours aprs, les jeunes poux partaient pour Paris. M. de
Boisgelin prsenta sa femme  Versailles le 30 novembre, et deux jours
aprs, sur les pressantes sollicitations de Stanislas, elle tait
nomme dame pour accompagner Mesdames.

Mme de Boufflers, toujours assez besoigneuse, ne put acquitter que le
27 dcembre la somme qu'elle avait promis de payer la veille du
mariage. La scne se passa chez matre Delaleu. Elle remit  son
gendre, en louis d'or, d'argent et monnaie, bons et ayant cours,
compts, nombrs, et rellement dlivrs  la vue des notaires
soussigns, la somme de 50,000 livres.

L'union de Mme de Boisgelin s'annona d'abord sous les plus heureux
auspices. La jeune femme eut ou crut avoir des esprances de
grossesse; elle avait des vomissements quotidiens qui la
ravissaient. Malheureusement, si ces incommodits continuaient, rien
n'annonait la ralisation des esprances conues. Au bout de
quelques mois, il fallut bien admettre qu'il y avait erreur. Ce fut
pour la jeune femme une cruelle dsillusion.

Le mnage allait prouver bien d'autres dceptions.

La charge de matre de la garde-robe, que M. de Boisgelin avait
achete fort cher dans l'espoir qu'elle lui vaudrait ou un
gouvernement ou une lieutenance gnrale, ou des grces pcuniaires,
non seulement ne lui rapporta rien, mais fut la cause directe et
certaine de sa ruine. Il avait d emprunter des sommes considrables
et les intrts levs qu'il devait payer le rduisirent peu  peu 
la gne, bientt  la misre[87]. Dans l'espoir de se distinguer dans
la carrire militaire, il fit les campagnes de 1761 et de 1762. Il
reut, il est vrai, la croix de Saint-Louis, mais il rapporta de ses
expditions des rhumatismes si violents qu'il resta estropi d'un bras
et d'une jambe[88].

  [87] M. de Boisgelin avait achet sa charge pour la somme de
  640,000 l., dont il ne possdait pas le premier sol.

  Il avait d payer en prtant serment entre les mains du Roi, 6,000
  l. et aux notaires, pour les sommes qu'il lui avait fallu
  emprunter, 10,350 l. Il devait donc 656,350 l.

  Les appointements de sa charge tant de 15,785 l., il tait oblig
  d'ajouter de sa poche, tous les ans, 17,015 l. pour payer les
  intrts de ses emprunts.

  Pour comble de disgrce, sa charge ne lui rapporta rien pendant
  les trois premires annes, et il dut encore emprunter 90,000 l.

  [88] Cela ne l'empcha pas d'tre nomm brigadier en 1769 et
  marchal de camp en 1780.

Ces dceptions de carrire, de sant et de fortune n'eurent pas une
heureuse influence sur le jeune couple et bientt les deux poux
furent aussi dsunis qu'il tait d'usage  cette poque. Du reste, si
M. de Boisgelin tait un fort honnte homme, il tait d'une
intelligence plus qu'ordinaire et sa femme, trs vive, trs avise, ne
fut pas longue  s'en apercevoir.

Mme de Boufflers, elle-mme, malgr tout son esprit, ne pouvait se
dfendre de temps  autre d'tre belle-mre, et alors malheur  son
gendre! Un jour il lui avait fait une visite un peu longue, pendant
laquelle il n'avait gure parl que de ses propres mrites. Il n'avait
pas tourn les talons que la marquise agace composait ce malicieux
quatrain:

    Mon cher Cuc, va-t'en bien vite,
    Ou du moins ne me dis plus rien;
    Tu me parles de ton mrite,
    Et ne dis jamais rien du mien.




CHAPITRE XVIII

1760-1762

  Dpart de l'abb de Boufflers pour le sminaire.--Son
    chagrin.--La langue fourre.--Mauvaises plaisanteries du jeune
    abb.--_Aline, reine de Golconde._


Mme de Boufflers avait donc russi  tablir convenablement deux de
ses enfants; il s'agissait maintenant de s'occuper du troisime.

L'abb ne pouvait ternellement rimer aux toiles et se livrer  des
facties plus ou moins spirituelles: l'ge arrivait, il avait
vingt-deux ans, il tait grand temps qu'il termint son ducation
sacerdotale et se livrt enfin aux exercices et aux tudes exigs pour
obtenir la prtrise.

Vers la fin de 1760, la marquise, aprs en avoir longuement confr
avec le Roi, dcida que son fils partirait pour Paris et qu'il irait
achever sa thologie au sminaire de Saint-Sulpice, sous la direction
du savant Pre Couturier.

Avis de cette dcision, le jeune homme manifesta la plus vive
rpulsion, et mme un vritable dsespoir; il s'tait si bien berc de
l'esprance qu'on l'oublierait, et qu'il continuerait  mener  la
cour du bon Stanislas cette douce vie qui lui convenait si bien! Mais
le rve tait fini, il se trouvait en prsence de la douloureuse
ralit.

C'est en vain qu'il se jeta aux pieds de sa mre en la suppliant de
rvoquer un ordre barbare, Mme de Boufflers fut inflexible: il tait
le cadet, il devait entrer dans les ordres. C'est en vain qu'il
faisait valoir combien il avait peu de dispositions pour la profession
ecclsiastique,  quel point la vocation lui manquait; la marquise lui
rpondait de ne la point fatiguer de billeveses, qu'il n'tait qu'un
songe-creux et que personne ne lui demandait de vocation; pourquoi en
aurait-il eu besoin quand l'immense majorit du clerg de son poque
s'en passait si aisment! La sagesse de sa famille lui avait destin
une situation fort brillante et trs lucrative, il n'avait qu' s'y
tenir, et pour commencer il fallait obir.

Dsesprant de flchir sa mre, Boufflers s'imagina qu'il serait
peut-tre plus heureux auprs du Roi, qui en toutes circonstances lui
tmoignait une grande bont. Il ne lui cacha pas le chagrin qu'il
prouvait de s'loigner de lui et le dgot de plus en plus marqu
qu'il ressentait pour une profession si contraire  ses gots et  ses
ides. Stanislas s'effora de le consoler en lui faisant entrevoir
tout ce qu'il comptait faire pour lui et le brillant avenir qu'il lui
destinait; il l'assura qu'il le ferait parvenir aux plus hautes
charges de l'glise. L'abb lui rpondit trs sensment qu'il ne se
souciait pas d'avancer dans son tat, que l'ambition tait un
sentiment tranger  son coeur et qu'il se sentait plus fait pour tre
heureux que pour tre grand, que du reste le Roi l'avait dj combl
de grces, et que ft-il plus encore, il ne pouvait ajouter  sa
reconnaissance et  son contentement.

Bien que touch de sentiments si noblement exprims, Stanislas ne
voulut pas se mettre en opposition avec les volonts de Mme de
Boufflers, et l'abb, la mort dans l'me, dut se rsigner  partir
pour Saint-Sulpice.

On peut supposer ce que furent les penses du jeune sminariste quand
il quitta cette cour patriarcale o il faisait si bon vivre et o il
avait pass de si douces annes. changer le somptueux palais de
Stanislas, le parc superbe, les gais horizons contre les sombres murs
du noviciat de Saint-Sulpice, passer des mains de l'abb Porquet, si
dpourvu de prjugs, si indulgent aux faiblesses humaines, dans
celles de l'austre Pre Couturier, quel effondrement, quel
irrparable dsastre! Adieu la libert, les jeunes et jolies femmes,
les joyeuses parties, la vie heureuse et sans souci!

Pour rendre la transformation plus complte, et lui enlever jusqu'au
souvenir du pass, l'infortun Boufflers dut encore changer de nom; en
entrant au sminaire on l'obligea  prendre le nom d'abb de
Longeville, d'une des abbayes qu'il devait  la libralit de
Stanislas.

A peine les portes du sminaire sont-elles refermes sur lui que le
jeune homme est saisi d'un dcouragement  nul autre pareil. On lui a
fait esprer que sa mre viendrait le voir; il lui crit bien vite
pour la supplier de hter son arrive, et en mme temps il lui narre
en termes pathtiques les malheurs qui l'accablent. Tout en pleurant
et en annonant les pires pronostics pour sa sant, il possde une
gaiet si exubrante qu'il ne peut se dfendre de plaisanter:

    Saint-Sulpice.

   Je suis dans une impatience de vous voir que vous ne concevrez
   que quand je vous aurai bien expliqu combien je vous aime, et je
   ne l'entreprendrai jamais. L'abb Porquet me marque que votre
   dpart est arrt pour le 6 ou le 7; c'est une distance
   effroyable pour un malheureux qui compte les jours et qui est
   bien longtemps  compter un.

   J'ai appris des choses affreuses: c'est qu'on ne permet ici de
   sortir qu'environ deux fois par mois, au lieu de deux fois par
   semaine, et qu'il faut toujours tre rentr  cinq heures du
   soir. J'imagine par le nombre des gens qui sont ici que cette
   rgle souffre des adoucissements, car il serait bien difficile de
   trouver cent trente deux personnes qui la suivissent.

   L'inquitude de l'avenir me tourmente plus ici que le mal
   prsent: si vous tes encore absente pour moi aprs votre retour,
   que deviendrai-je? Cependant je me sens un fonds de patience qui
   me fera supporter tous mes maux jusqu' ce que j'y trouve un
   remde. J'aimerais bien mieux en triompher par ma gat, car la
   gat dispense de la patience, qui n'est qu'un abandon de
   soi-mme  ce qu'on souffre, qui fait soutenir tristement la
   douleur, mais qui n'en console point. On dit que c'est un remde
    tous les maux, et on a tort, car elle n'a d'autre mrite que de
   ne les faire pas trouver plus grands qu'ils ne sont.

   Souvenez-vous toujours de cette lettre du Roi de Pologne. Elle
   me sera d'une utilit infinie, en ce qu'elle me facilitera les
   moyens de rester ici, si elle fait effet, et d'en sortir, si elle
   n'en fait point. J'ai bien peur que le prtexte de ma sant, que
   je mdite en cas de sortie, ne soit bientt une bonne raison. Ma
   poitrine ressemblera dans peu  presque toutes celles d'ici que
   les frquentes prires  genoux ruinent je ne sais par quelle
   raison.

   J'ai reu la permission du Primat et une grande lettre difiante
   de l'vque de Toul[89]. C'est un bon homme: c'est dommage que ce
   soit un bon vque. Au reste, peut-tre n'est-il qu'un bon
   aptre.

  [89] Claude Drouas de Boussey (1712-1773), vque de Toul en
  1754.

   Je vais travailler de toutes mes forces  mon sermon. Je compte
   en faire un vrai sermon depuis les pieds jusqu' la tte. Je
   mettrai de l'criture et des Pres partout, et je substituerai
   galamment l'apostolique  l'acadmique.

   Adressez dornavant les lettres que vous m'crirez  Tonton[90],
   car l'archevque de Toulouse[91] et l'vque de Condom[92] ont
   recommand  Mme de Mirepoix de me dire de me dfier de
   l'inquisition des lettres, qu'on dit tre ici des plus tyranniques
   et des plus contraires au droit des gens.

  [90] Le marchal de Beauvau.

  [91] Arthur Richard Dillon (1721-1806), vque d'vreux en 1753,
  archevque de Toulouse en 1758 et de Narbonne en 1762.

  [92] tienne-Charles de Lomnie de Brienne (1724-1794).

   Baisez ma soeur de ma part et battez-la bien  cause qu'elle
   m'crit en raison inverse de ce que je l'aime.

   Si je vous dis de baiser ma soeur, jugez de ce qu'il vous faut
   faire.

   J'cris au Roi.

On pourra trouver que l'archevque de Toulouse et l'vque de Condom
donnaient au jeune sminariste de singuliers conseils, mais les deux
prlats ne brillaient pas par leur orthodoxie et ils taient loin
d'offrir l'exemple de toutes les vertus. Si l'on veut s'en convaincre,
nous renvoyons le lecteur au chapitre du _Duc de Lauzun_ o il est
donn sur la vie de monseigneur Dillon de si curieux dtails[93].

  [93] _Le duc de Lauzun et la Cour de Louis XV_, chap. XXII.

En arrivant dans la capitale, le jeune abb n'tait certes pas isol;
il y retrouvait une grande partie de sa famille, d'abord son oncle le
prince de Beauvau, Tonton, comme il l'appelle; sa tante, la marchale
de Mirepoix; ses cousines de Caraman, de Cambis, les amies de sa
mre, la marchale de Luxembourg, Mme du Deffant, et tant d'autres.
Tous naturellement allaient s'efforcer d'adoucir son sort et
d'attnuer pour lui la rigueur du sminaire. Il n'eut bientt que trop
d'occasions de se distraire et de perdre de vue le but srieux qu'il
poursuivait.

Mme de Boufflers, de son ct, eut la faiblesse de cder  ses
pressantes instances, et elle obtint du roi une lettre pour le
directeur de Saint-Sulpice. Stanislas, invoquant des raisons de sant
et aussi les pieuses dispositions du jeune abb, pressait instamment
le suprieur d'accorder quelque libert  son ouaille et de la traiter
avec indulgence. Le Pre Couturier n'tait pas homme  rsister  la
prire d'un monarque; il s'empressa de dfrer aux voeux de Stanislas
et la vie de Boufflers devint plus supportable. C'est  sa mre que
l'abb raconte cet heureux vnement et il lui fait part en mme temps
des bonnes fortunes culinaires qui adoucissent son sort:

    Saint-Sulpice.

   La lettre du Roi est  merveille et elle a dj produit un grand
   effet. Mme de Luxembourg a demand aujourd'hui la permission de
   m'emmener pour quatre ou cinq jours  Villeroy et l'a obtenue. Ce
   petit voyage qui m'aurait paru trs insipide autrefois,  la
   socit de Mme de Luxembourg prs, devient  prsent une
   dissipation pour moi et me fera un trs grand bien, en ce qu'il
   abrgera le temps qui doit s'couler d'ici  votre retour.

   Je suis dans une inquitude inexprimable que le prince ne
   retarde votre dpart plus que vous ne comptez. Je n'ouvrirai
   dornavant toutes vos lettres qu'en tremblant, de peur d'y
   trouver des contradictions  mes dsirs.

   Que cela ne vous empche pourtant point de m'crire, car votre
   silence serait encore pire que les plus mauvaises nouvelles.

   J'ai fait depuis peu beaucoup de chansons que vous ne saurez
   qu' votre arrive et je ne vous enverrai aujourd'hui que ma
   correspondance avec le prsident Hnault. Il m'a envoy une
   langue fourre avec un couplet que voici. Je ne peux pas de mme
   vous envoyer la langue, par la raison d'Arlequin:

   AIR _De Blot_

    Ce n'est point la langue latine,
    Ni la grecque que j'imagine
    Pour vous venger de Couturier;
    Cette langue tendre et discrte,
    Qui vient du meilleur charcutier,
    Vous sera remise en cachette.

L'envoi d'une langue n'tait pas un don indiffrent et Boufflers
l'apprciait  sa valeur. Aussi s'tait-il empress de rpondre au
gnreux donateur par ce couplet:

RPONSE

    Les langues que j'aime le mieux
    Ne sont point le Grec ni l'Hbreux,
    C'est l'Italienne et la fourre,
    Mais la fourre est prfre:
    L'une est la langue des amants
    Et l'autre celle des gourmands.
    De figures de rhtorique
    Ses discours ne sont point orns,
    Mais ils sont tous assaisonns
    D'un sel qui vaut mieux que l'attique.

REMERCIEMENT

    J'ai deux langues en ce moment:
    Dieu m'a donn l'une et vous l'autre.
    Si Dieu m'en avait donn cent,
    Toutes clbreraient la vtre.

Le pieux rgime du sminaire ne convenait en aucune faon  l'abb et
le nouvel ordinaire auquel il tait soumis lui paraissait d'une
austrit dplorable. Aussi bnissait-il les mes charitables qui lui
permettaient en cachette de l'amliorer. Sa famille, ses amis, tous
contribuaient gnreusement  garnir son garde-manger secret.

Lui-mme raconte gament  sa tante de Mirepoix les heureuses aubaines
qui lui adviennent et comment, grce  la libralit de ses amis, il
parvient  rendre sa situation supportable. C'est  la fois un rcit
et une invite.

    Saint-Sulpice.

   Je vous prie instamment, madame la Marchale, de vouloir bien
   vous faire tous mes compliments, vous assurer de tous mes
   respects, vous demander comment vous vous portez, si vous avez
   fait bon voyage, si vous n'tes pas bien fatigue... enfin de
   vous faire de ma part toutes les petites politesses que le public
   croit que je vous dois, et je vous ordonne de me rendre un compte
   exact de votre commission.

   Je viens de vous quitter un moment pour djeuner avec une moiti
   de pt que la princesse de Chimay m'a envoye; j'y ai puis un
   courage invincible pour braver la dite du sminaire et je me
   suis fait un fonds de sobrit admirable pour toute une journe.

   Mme du Deffand m'a envoy dernirement deux perdrix froides
   excellentes: ces deux pauvres petites cratures m'ont tenu une
   charmante compagnie. Hlas! je les regrette bien: je les ai tant
   baises qu'il ne m'en reste rien du tout.

   M. le Prsident m'a envoy une langue bien plus faite pour
   russir au sminaire que la mienne; elle est fourre, et j'en
   suis bien aise parce qu'elle est ainsi hors d'tat d'avertir M.
   Couturier de tous mes dportements. Il y a joint un petit couplet
   auquel j'ai rpondu de suite, mais point en chanson.

   Vous pouvez voir par l'exposition que je vous fais de mes
   provisions et de mes vers, que ma chambre est moiti Parnasse et
   moiti garde-manger, et que celui qui l'habite est moiti pote
   et moiti ogre, mais plus grand ogre que pote.

   Oh! a! ma chre tante, assurez bien ma grand'maman de mes
   respects, et baisez-vous au front dans votre miroir de ma part.
   J'entends une cloche qui sonne, je prends mon surplis et mon
   camail et je vole  la paroisse.

   Vous pouvez juger de mon ennui par le plaisir excessif que m'a
   fait hier la visite du chevalier de Laurancy. Remerciez bien Mme
   du Deffand de toutes ses bonts quand vous lui crirez, et pensez
   quelquefois  moi, madame la Marchale, pardieu! je vous en prie.
   Adieu, adieu.

   Si on me gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez arrt.
   Bonjour, bonjour[94].

  [94] Toutes les lettres de Boufflers cites dans ce chapitre nous
  ont t gracieusement communiques par M. le comte de
  Croze-Lemercier.

Tous les membres de la famille taient successivement mis en
rquisition, soit pour fournir des victuailles, soit pour faire sortir
l'abb sous un prtexte quelconque de son odieuse prison. A tous, il
adresse des lettres attendrissantes, dans l'espoir qu'on aura piti de
son infortune.

Il crivait  sa cousine germaine Mme de Caraman:

    Saint-Sulpice.

   En vrit, madame, il y a trop longtemps que je n'ai eu le
   bonheur de vous voir: ces ftes-ci m'ont retenu aux pieds des
   autels et n'ont pas laiss de contrarier un peu le dsir que
   j'avais de vous faire ma cour. Si je pouvais esprer ce
   bonheur-l demain, je demanderais ce soir la permission de
   sortir; sinon, je resterai  l'attache jusqu' ce que vous
   vouliez bien m'en tirer.

   Ma mre est  Versailles, ma grand'mre est  Harou, mon autre
   grand'mre est morte, j'ai perdu tous mes aeux, et vous tes la
   seule d'entre eux qui me restiez. Donnez-moi donc  dner demain
   ou un autre jour de la semaine, car je me meurs de faim, et je
   n'ai autre chose que mon frein  ronger.

   Si cependant vous ne le pouviez pas, je vous prie de me faire
   savoir l'heure  laquelle je pourrais vous baiser les pieds. Je
   tcherai de me contraindre si bien et de faire si fort contre
   fortune bon coeur que vous croirez que ce n'est pas prcisment
   pour votre dner que je vous aime.

   Soyez bien persuade, madame, que jamais mon apptit n'galera
   mon respect.

Mais l'on va entrer dans le carme et tout le sminaire se prpare aux
exercices et aux macrations d'usage pendant cette pieuse priode.
L'abb va-t-il enfin rentrer dans le devoir et s'inspirer de penses
plus austres? En aucune faon. Il ne songe qu'aux plaisirs profanes
et ds le Mercredi des cendres il mande  sa belle cousine de Caraman:

    Ce Mercredi des cendres.

   Allons, madame, allons  Roissy; j'ai un cheval qui a trois
   jambes et moi j'en ai deux; elles seront demain toutes cinq en
   campagne pour vous aller voir. Cinq jambes me suffiront bien pour
   faire les cinq lieues qui me sparent de vous. S'il ne s'agissait
   que de les faire une fois, il ne m'en faudrait pas tant; j'irais
   bien  cloche-pied, mais elles seront bien plus pnibles la
   seconde parce que les chemins ne seront plus aplanis par le dsir
   de vous voir. Tenez, voil la plus belle phrase que j'ai faite de
   ma vie; c'est dommage que ce soit un sentiment et point un
   compliment, car cela en compliment prouverait beaucoup d'esprit,
   au lieu qu'en sentiment cela ne prouve que beaucoup d'amiti pour
   vous.

   Adieu, madame, si vous n'aviez pas le roman de Rousseau, je
   serais dans mon tort avec vous, mais je m'en suis fi au zle des
   colporteurs, qui ne sont point rests au lit le jour que les
   ballots sont arrivs.

   Il faut tre bon homme et bonne femme pour le lire avec bien du
   plaisir. Il n'y a point d'honntes gens qui n'y puissent trouver
   leur portrait.

   J'ai l'honneur de vous lancer ma rvrence, aussi bien qu' M.
   le Margrave.

Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et tait arrive 
Paris, escorte de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abb Porquet.
Aprs une entrevue des plus touchantes avec son fils, aprs l'avoir
rconfort et lui avoir prodigu les meilleurs conseils, elle tait
partie pour Versailles, o son service l'appelait.

Panpan et Porquet taient demeurs dans la capitale; ils couraient les
thtres, les lieux de plaisir, les cercles littraires, visitaient
leurs amis; entre temps ils allaient  Saint-Sulpice porter  l'abb
de Longeville leurs encouragements et les tmoignages de leur
affection.

Tressan, que sa grandeur enchanait en Lorraine, se consolait de sa
mauvaise fortune en crivant  ses vieux amis et en leur parlant de
celle qu'il adorait toujours; en mme temps il les chargeait de ses
souvenirs pour l'abb et de commissions de tous genres:

    Bitche, ce 20 janvier 1761.

   L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux
   passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce
   avec le reste du genre humain.

   J'ai oubli dans ma dernire lettre de la prier de donner un
   louis  mon petit abb pour ses trennes, la premire fois qu'il
   la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y
   trouvez, et de me mander  qui vous voulez que je le remette ici.

   Je vous prie  genoux ainsi que l'abb Porquet de vouloir bien
   voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir
   les tomes _in-quarto_ de l'Acadmie des sciences depuis 1720
   jusqu' 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je
   voudrais avoir bien conditionns. Mandez-moi ce que ces dix-sept
   volumes me coteront et je vous en enverrai sur-le-champ le
   montant payable  vue sur Paris.

   Quand pouvons-nous esprer de voir la dame de mes penses en
   Lorraine? Mme de Cuc viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi
   grande fille que grande dame? Mille respects  toute cette
   charmante grce.

   J'embrasse l'abb Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mre et
   tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons
   de notre tendre et durable attachement.

On peut aisment supposer que l'abb de Longeville devait donner peu
d'agrment  son directeur, le Pre Couturier. On peut deviner
galement qu'il devait tre pour ses collgues du sminaire d'un
exemple plutt fcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus
volontiers de ses escapades  la cour de Lunville qu'il ne se pliait
aux exercices rigoristes auxquels on prtendait le soumettre. Il n'est
pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imagint pour troubler
le recueillement du sminaire et le calme de cette pieuse demeure.
Tantt, rditant les facties classiques, il versait de l'encre dans
les bnitiers de la chapelle, tantt il troublait le sommeil des
futurs prlats en coupant des orties dans leurs lits, tantt il
donnait  quelques collgues choisis de joyeux soupers dans sa
cellule, et il leur faisait, aprs boire, lecture de vers impies;
tantt il s'amusait  interrompre les classes en imitant le braiement
de l'ne ou le chant du coq, petits talents de socit o il
excellait.

Ces plaisanteries de mauvais got faisaient le dsespoir de ses
suprieurs, et cependant elles n'auraient pass que comme l'excs de
sve d'un jeune seigneur et on les lui aurait volontiers pardonns,
s'il s'en tait tenu l. Mais il avait le got des lettres et, au lieu
d'tudier les Pres de l'glise, il passait son temps  crire des
facties: un soir il compose ce rbus:

    L--n--n--e--o--p--y--l--i--a--t--t--l--i--a--m--e
    l--i--a--e--t--m--e--l--i--a--r--i--t--l--i--a--v--q--l
    i--e--d--c--d--a--c--a--g--a--c--k--c

Il prtendait qu'en prononant ces lettres de suite comme il les avait
crites, elles donnaient distinctement ces mots:

Hlne est ne au pays grec; elle y a tt, elle y a aim, elle y a
t aime, elle y a hrit, elle y a vcu, elle y est dcde assez
ge, assez casse.

Malheureusement les essais littraires de Boufflers ne se bornaient
pas toujours  des plaisanteries aussi innocentes; qu'il crivt en
vers ou en prose, il affectionnait particulirement les sujets
grivois.

Dans un jour de gaiet il crit un conte: _Aline, reine de Golconde_.
C'est l'histoire d'une petite laitire, d'humeur facile, qui
d'aventures en aventures, et de chutes en chutes monte sur le trne de
Golconde. Le style est ais, alerte, lgant, mais l'auteur ne recule
pas devant les plus voluptueuses peintures[95].

  [95] _Le Mercure_ voulut reproduire ce conte qui avait tant de
  succs, mais il crut devoir l'purer  l'usage de ses lecteurs.
  Grimm crit  ce propos: Si vous voulez voir un chef-d'oeuvre de
  btise et d'impertinence, il faut lire ce conte tel qu'il a t
  insr dans le dernier _Mercure_. L'auteur de ce journal a voulu
  rendre ce conte dcent, mais dcent  pouvoir tre lu pour
  l'dification des sminaires o il a t compos et des couvents
  de religieuses. Les changements auquel ce projet l'a oblig 
  chaque ligne sont, pour la platitude et la btise, une chose
  unique en son genre.

  _Aline, reine de Golconde_, fut plus tard mise  la scne et joue
  comme opra; Sedaine en composa les vers et Monsigny la musique.

Boufflers, assez satisfait, et  juste titre, de son travail, n'eut
rien de plus press que de le montrer  quelques amis; il plut
beaucoup et il fut bientt dans toutes les mains.

_Aline_ eut mme un tel succs que Grimm pouvait crire: C'est une
des plus jolies bagatelles que nous ayons eues depuis longtemps. Si M.
de Voltaire l'avait faite, je crois qu'il n'en serait pas fch.

Cet essai d'un apprenti vque aurait d faire scandale, mais telle
tait l'indulgence de l'poque que personne ne s'en tonna. On trouva
mme assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette oeuvre
licencieuse.

Par ses relations de famille Boufflers frquentait un monde sceptique,
frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gat de sa
conversation et son inpuisable verve et nul ne songeait  le blmer.
Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait 
l'Encyclopdie, bref faisait tout ce qui tait le moins conforme  son
futur tat.

Le bruit des succs du jeune abb arrivait jusqu' Ferney et Voltaire
crivait  Panpan:

    Ferney, 26 octobre 1761.

   Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans
   et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur,
   que je vous vois encore pour la premire fois avec Mme de
   Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout
   disparatre en un clin d'oeil! Heureusement le roi de Pologne se
   porte bien.

   Ah! mon cher Pan Pan, que n'tes-vous venu dans mes petites
   retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abb de
   Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les
   plus clairs et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point
   vu la _Reine de Golconde_, mais j'ai vu de lui des vers
   charmants, il ne sera peut-tre pas vque; il faut vite le faire
   chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il
   n'ait point charge d'mes; il me parat que sa charge est de
   faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme
   la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus
   pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mre et du Fils. Je vois
   d'ici les orages de ce monde d'un oeil assez tranquille; il n'y a
   que ce pauvre Frre Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en
   suis fch pour frre Menoux, mais j'espre qu'il n'en perdra pas
   l'apptit. Il est n gourmand et gai: avec cela on peut se
   consoler de tout.




CHAPITRE XIX

1760-1762

  Les sorties du sminaire.--L'abb  l'Ile-Adam.--Il quitte la
    soutane et devient capitaine de hussards.--Il fait la campagne
    de Hesse.--Son retour  la Cour de Lorraine.


Si l'abb de Longeville ne parvenait pas  scandaliser une socit
blase et indiffrente, en revanche il scandalisait fort ses
directeurs, car il n'avait pas l'inconduite modeste. Il montrait
complaisamment  ses collgues toutes ses productions, ses chansons
gaillardes et impies; elles faisaient le tour du Sminaire et le
pauvre abb Couturier frmissait d'indignation et de terreur. Il
aurait voulu svir, chasser cette brebis impure qui menaait de
pervertir tout le troupeau, mais comment toucher au protg du roi de
Pologne, au neveu du prince de Beauvau, de la marchale de Mirepoix?
tait-ce possible sans s'attirer de terribles inimitis? Le Pre
gmissait en secret et s'en remettait  la Providence.

Quand il sortait du sminaire, Boufflers avait-il au moins une tenue
plus rserve? En aucune faon. Affol par la vie sdentaire, son
premier soin, pour prendre un peu de mouvement, tait de courir les
rues sur un grand diable de cheval, qu'il menait bien entendu  des
allures dsordonnes, sans se soucier des vilains qui ne se rangeaient
pas assez vite et qu'il crasait peu ou prou; aussi son passage
tait-il marqu par de virulentes vocifrations et d'unanimes
maldictions. Mais l'abb n'en avait cure.

L'ardeur de son sang un peu calme par ces exercices violents, le
jeune homme allait visiter sa famille, mais surtout ses belles
cousines et leurs amies; il ne puisait pas chez elles des leons de
morale.

Il les suivait souvent dans les chteaux des environs, et en
particulier  l'Isle-Adam, o Mme de Cambis tait fort en faveur; tout
le monde y faisait fte au futur prlat. On s'amusait fort chez le
prince de Conti; la rserve n'y tait gure de mise, et Boufflers
n'eut pas de peine  se mettre  l'unisson des jeunes fous et des
aimables tourdies que le prince aimait  runir prs de lui. Aussi
l'abb se plaisait-il extrmement dans ce riant sjour, o il menait
une vie si parfaitement conforme  ses gots et si diffrente de celle
de l'odieux sminaire[96].

  [96] Voir _le Duc de Lauzun_, chap. IX.

C'est de l'Isle-Adam qu'il crivait  Mme de Mesmes cette fort galante
ptre:

    A l'Isle-Adam.

   Allons, il faut bien tenir sa parole et avoir piti des honntes
   gens qu'on laisse dans la douleur!

   A peine tous vos ennuis de Paris pourraient-ils vous donner une
   ide de tous nos plaisirs de l'Isle-Adam. On nous compte ici par
   bataillons et ce qui vous tonnera davantage, c'est qu'on y
   compte les jolies femmes par douzaines. Je crois tre au Salon de
   peinture, o tout enchante mes regards et rien ne les fixe; il
   semble continuellement qu'on fasse tort  l'ensemble de
   l'attention qu'on fait au dtail; aussi j'ai pris ici mon parti
   d'aimer tout le monde  la fois. Si vous saviez quel embarras
   font dans cette place que vous connaissez mieux que personne,
   parce que vous y logez toujours, quel embarras, dis-je, font ces
   dames de Monaco, d'Egmont, de Choisy, de Blot, de Villebonne,
   etc., vous me plaindriez beaucoup.

   Cependant, si vous voulez que je vous fasse une confidence,
   leurs chars, quoique les plus brillants, ne sont pas ceux
   auxquels vous me verriez attach. J'ai trouv quelqu'un qui
   joignait l'air de la candeur  celui de la sensibilit, qui m'a
   paru tout  la fois une femme d'esprit et une jolie femme,  qui
   une langueur naturelle dans tous ses mouvements donne plus de
   grces, et des grces plus touchantes que celles de la vivacit
   la plus agrable. Ses regards sont tendres sans y penser, et le
   son de sa voix va au coeur par des chemins que les autres ne
   prennent point. J'ai vu tout cela et j'ai dit tout de suite:

   SUR L'AIR: _Les bourgeois de Chartres_.

    Partout plus de cent belles
    Attirent nos regards;
    Cent autres, ainsi qu'elles,
    Mritent des gards.
    Mais quiconque verra
    La charmante de Mesme;
    Plein d'admiration, dondon
    Sans doute il s'criera, lala
    Personne n'est de mme.

   Ce qui m'afflige en pensant  l'impression qu'elle m'a faite,
   c'est que peut-tre je n'aime pas encore. Cependant cela n'est
   pas sr et il ne s'agit plus que d'une preuve pour tre
   convaincu. Nous verrons si la vue de certains objets de votre
   connaissance lui fera tort  mon retour; si elle rsiste  cela
   comme je l'imagine, toute la place publique s'croulera comme une
   dcoration d'opra,  l'exception de votre chteau-fort, qui est
   indestructible parce que l'amiti l'a bti, et il ne restera plus
   au lieu de toutes les petites guinguettes, o tant de mauvaises
   compagnies se trouvent mles  la bonne, que deux temples ddis
    deux divinits que le coeur humain est fait pour adorer:
   l'amiti et l'amour. Mon coeur en sera peut-tre attrist, mais
   il sera ennobli; dans le fond je ne ferai qu'y gagner.

    Sans crainte au dieu d'amour je me donne aujourd'hui.
    Il va me rendre heureux en me rendant plus tendre,
        Les pleurs qu'il me fera rpandre
    Vaudront tous les plaisirs que j'ai gots sans lui[97].

  [97] _Indite._ Communique par M. le comte de Croze-Lemercier.

Si Boufflers s'tait born  d'imprudentes escapades et  des
inconsquences qui ne laissent pas de traces, le mal n'et pas t
grand, mais il aimait trop rimer, c'est ce qui le perdit. Un soir,
pouss par ses amis, et le champagne aidant, il composa quelques
chansons d'une rare indcence. Elles eurent, bien entendu, le plus
grand succs et l'auteur fut lou  l'envi. Malheureusement il n'en
fut pas de mme  la Cour, o ces chansons furent colportes; le
Dauphin en particulier se montra trs choqu de voir un lve de
Saint-Sulpice produire des oeuvres aussi grivoises. C'est en vain que
Boufflers chercha  s'excuser et fit plaider par ses amis les
circonstances attnuantes; le Dauphin lui fit dire qu'il ferait mieux
de choisir un tat plus conforme  son caractre et  la tournure de
son esprit.

Ces msaventures firent longuement rflchir l'abb de Longeville, et
le rsultat de ses rflexions fut que la vie qu'on lui imposait lui
tait insupportable et qu' tout prix il la voulait quitter.

Du reste, heureusement pour lui, l'abb, quoique pote, avait du bon
sens et du jugement, un sentiment trs droit, beaucoup d'honntet
naturelle. Bien qu' l'poque on st parfaitement concilier les
fonctions du sacerdoce, voire mme de l'piscopat, avec une vie
dprave et des moeurs scandaleuses, il estima qu'il y avait
incompatibilit complte entre ses gots, ses penchants, ses
instincts, son temprament et la vie  laquelle on le destinait. Il
prit sa dcision sans consulter personne, ni sa mre, ni le roi de
Pologne, ni aucun des siens; il sortit un jour de Saint-Sulpice et il
n'y rentra pas. Dire que le Pre Couturier montra un trs vif chagrin
de ne pas voir son ouaille revenir au bercail serait peut-tre
excessif; le digne jsuite se borna  prvenir la famille du dpart de
la brebis gare et il se rjouit dans son for intrieur d'tre
dbarrass d'un lve dont la conduite compromettait si gravement la
bonne rputation du sminaire.

En jetant le froc aux orties, Boufflers s'attira les plus violents
reproches de tous les siens, mais il donnait en ralit un grand
exemple d'honntet et de sincrit, et loin de mriter le blme, il
se montrait digne des plus vifs loges.

Ravi d'tre dbarrass de cette soutane, qui tait pour lui la tunique
de Nessus, le jeune homme n'hsita pas une seconde sur le parti qui
lui restait  prendre. Il alla trouver son oncle de Beauvau, et par
son influence il obtint le grade de capitaine dans les hussards
d'Esterhazy et un poste d'aide de camp  l'arme de Soubise. Il
endossa sans plus tarder le dolman des hussards, qui lui allait 
merveille; il tait au comble de la joie, et il se montrait partout
dans son nouvel uniforme.

Mais ce n'tait pas tout pour Boufflers de quitter la soutane: il
fallait encore garder les bnfices qu'il tenait de la gnrosit du
roi de Pologne. Il trouva le moyen de tout concilier en se faisant
affilier  l'ordre de Malte, ordre  la fois religieux et militaire;
grce  lui, il put continuer  porter l'uniforme et en mme temps
conserver ses bnfices. Il dut, il est vrai, faire voeu de clibat,
ce qui lui importait peu, mais non de chastet, ce qui lui importait
beaucoup. Il obtint en outre le titre de _prieur_, avec le privilge
d'endosser le surplis pardessus l'uniforme et d'assister dans ce
bizarre accoutrement aux offices religieux.

L'abb de Longeville subit donc une nouvelle transformation; il devint
chevalier de Malte, d'o le nom de chevalier qui lui resta toute sa
vie.

Dans sa joie exubrante, Boufflers prouve le besoin de crier sa
satisfaction sur les toits. Il l'prouve d'autant plus que sa
dtermination a soulev bien des critiques et que beaucoup le blment.
Il n'en fait que rire, et il riposte aux censeurs par une pice de
vers, intitule _l'Apostasie_; mais elle est  ce point inconvenante
qu'on n'en peut citer que la premire partie:

SUR L'AIR: _Eh! mais oui da, etc._

    J'ai quitt ma soutane
    Malgr tous mes parents;
    Je veux que Dieu me damne
    Si jamais je la prends.

        Eh! mais oui da,
    Comment peut-on trouver du mal  a?
        Eh! mais oui da,
      Se fera prtre qui voudra.

        J'aime mieux mon Annette
        Que mon bonnet carr,
        Que ma noire jaquette
        Et mon rabat moir.

      Eh! mais...

        Mon Annette est l'idole
        Que j'encense  genoux
        Eh! ses bras sont l'tole
        Qu'elle me jette au cou.

      Eh! mais...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le chevalier, en rupture de petit collet, se moque bien de ses
dtracteurs; il a bien autre chose  faire que de leur rpondre. Ne se
bat-on pas en Hesse? Quelle meilleure occasion d'trenner son bel
uniforme! Donc il part sans plus tarder rejoindre l'arme de Soubise.

Avant de s'loigner cependant, Boufflers veut se disculper auprs de
sa famille, mais comme il n'ose affronter la colre de sa mre, c'est
 l'abb Porquet qu'il crit pour expliquer les motifs qui l'ont
pouss  prendre une aussi grave dtermination.

Si cette lettre, dont nous citons les passages les plus saillants,
fait grand honneur au chevalier, si elle montre une droiture et une
honntet trs rares, c'est en mme temps un saisissant rquisitoire
contre la faon dont se recrutait le clerg  cette poque.

    Paris, 1762.

   Enfin, mon cher abb, me voici sur le point d'excuter un projet
   que mon esprit a toujours chri et que votre raison a toujours
   blm, celui de changer d'tat. Ce n'est point une petite affaire
   que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie  l'ge de
   vingt-quatre ans: vous me direz peut-tre qu'il faudrait mettre 
   cela plus de rflexion que mon ge et surtout ma vivacit ne me
   le permettent; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une
   dernire fois; et, comme en matire de bonheur il n'y a de
   vritables juges que les parties, laissez-moi, s'il vous plat,
   plaider et dcider dans ma propre cause.

   J'tais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y
   avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les
   plus favorables semblaient rassembles pour prsenter  mon
   imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mrite,
   j'aurais pu, comme tant d'autres, obtenir encore quelques
   bnfices: avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement
   devenu vque; peut-tre avec un peu de friponnerie, cardinal;
   qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne
   m'auraient point mis  la tte du clerg? mais j'ai mieux aim
   tre aide-de-camp dans l'arme de Soubise: _Trahit sua quemque
   voluptas_.

   La premire rgle de conduite n'est point de devenir riche et
   puissant; c'est de connatre ses vritables dsirs et de les
   suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le
   sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans
   Babylone; et un petit ptre de dix-huit ans le trouvera dans son
   hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.

   Mais quittons Alexandre, et revenons  moi, qui ressemble
   beaucoup plus au petit ptre qu' lui. Vous savez qu'un sang
   bouillant, un esprit inconsidr, une humeur indpendante, sont
   les trois premiers traits qui me caractrisent. Comparez ce
   caractre-l avec tous les devoirs de l'tat que j'avais
   embrass, et vous me direz si j'y tais propre. Vous n'ignorez
   pas de quelle impossibilit il est pour moi, et de quelle
   ncessit il est pour un ecclsiastique, de cacher tout ce qu'il
   dsire, de dguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde  tout
   ce qu'il dit, et d'empcher qu'on ne prenne garde  tout ce qu'il
   fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies,
   aux perfidies indignes qui rgnent encore plus dans les coeurs
   des prtres que dans les autres, et  toute la prise que ma
   simplicit, mon indiscrtion, ma licence mme, auraient donne
   sur moi; vous conviendrez que je n'tais pas fait pour vivre
   parmi ces gens-l. Comptez-vous pour rien le cri gnral qui
   s'tait lev contre la libert de ma conduite? Ce sont les sots
   qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux
   que ce fussent les gens d'esprit  parler et presque  penser
   comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent
   la langue des vainqueurs.

   D'aprs l'extrme vnration dont vous me voyez pntr pour la
   toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher  rentrer en
   grce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau
   moment de ma vie celui de ma rconciliation avec les premiers
   souverains du monde? Pardonnez-moi de m'gayer un peu dans le
   cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, 
   supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modle,
   permet de rire en disant la vrit; et le premier philosophe de
   l'antiquit n'tait srement pas Hraclite. J'aurais pu, me
   direz-vous, d'aprs mon respect pour l'avis des sots, quitter mon
   tat sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il
   fallait avoir un tat dans la socit. Je leur ai propos d'avoir
   celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder,
   parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demand ce
   qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont rpondu:
   Il y a quelques sicles que nous avons voulu que tu fusses
   gentilhomme; nous voulons  prsent que tout gentilhomme aille 
   la guerre. L-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai
   pris la croix de Malte, et je pars.

Mais, lui rpondra l'abb, ce n'est pas tout de prendre un parti, il
faut encore le faire de faon convenable et dcente. Comment n'a-t-il
pas consult ses parents les plus proches avant de se dcider?
Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En
ne les consultant mme pas, n'a-t-il pas manqu  ce qu'il leur devait
essentiellement? La rponse est aise:

   Il est vrai que je me suis content de faire part  ma mre et 
   mon frre de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il
   tait inutile de le faire. Ma rsolution tait forme; je les
   aurais tromps si je leur avais demand leur avis avec l'air
   d'tre dispos  le suivre. S'ils avaient pens comme moi, les
   choses auraient t comme elles vont: s'ils avaient t
   contraires  mes ides, j'aurais souffert de ne point leur cder.
   J'ai mieux aim manquer  une petite formalit que de les
   tromper, ou de leur rsister en face. De deux maux ingaux, vous
   savez lequel il faut choisir.

   Mais il ne fallait peut-tre pas former une rsolution aussi
   forte que celle-l.

   Est-on matre de sa volont? peut-on l'affaiblir ou la fortifier
    son gr? et l'homme, esclave n de ses plus folles fantaisies,
   peut-il commander aux dsirs que sa raison approuve?

   Mais ne doit-on pas obir  ses parents?

   Le respect d aux parents n'a point de terme; l'obissance en a
   un, marqu par la nature; c'est celui de l'entier dveloppement
   des organes de notre corps et des facults de notre esprit. A ce
   moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de
   nous-mmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos
   mains, et, aprs avoir appris des autres  vivre, nous commenons
    vivre pour nous.

Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour
lui, rsume toute sa pense et les mobiles qui l'ont fait agir:

   Concluez de ma longue lettre, mon cher abb, et surtout du long
   temps que nous avons vcu ensemble, que je pourrai, comme il
   m'arrive souvent, tre emport loin de mes devoirs par la
   lgret de mon esprit, par la vivacit de mon ge, par la force
   de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'tre
   honnte!

Il tait impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyaut,
et si nous avons souvent plaisant l'abb Porquet sur ses mdiocres
aptitudes pour l'ducation, il nous faut avouer qu'il avait donn 
son lve sur certains points essentiels des principes excellents et
qui,  l'poque, n'taient pas communs.

L'insouciance et la gaiet qui avaient t si funestes au chevalier
pendant son sjour au sminaire lui furent au contraire trs
profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de
montrer sur les champs de bataille une bravoure tincelante; au camp
il charmait toute l'arme par sa verve et ses bons mots.

Il avait baptis ses deux chevaux de selle du nom des gnraux
ennemis; l'un s'appelait _le Prince hrditaire_, l'autre _le Prince
Ferdinand_. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui
demandait avec le plus grand srieux si le _Prince Ferdinand_ et le
_Prince hrditaire_ taient trills: Oui, monsieur le chevalier,
rpondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravit dont il
tait capable, disait  sa compagnie: Je les fais triller tous les
matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos marchaux.

Lorsque le trait de Hubertsbourg (13 fvrier 1763) eut mis fin  la
guerre de Sept ans, Boufflers revint  Lunville,  cette chre cour
de Stanislas o il avait pass de si douces annes et o tout le
rappelait. Son escapade tait oublie, pardonne, sa mre le reut 
bras ouverts, le Roi lui fit grande fte, tous les amis de son
enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie
sans pareille. C'tait le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa
fte, un grand banquet runit au chteau tous les htes de Stanislas;
on porta la sant du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de
l'attendrissement gnral, l'abb Porquet se leva pour lire une
chanson de circonstance dont l'esprit et l'-propos parurent des plus
heureux:

    Messieurs et dames, du silence:
    Clbrons l'heureuse naissance
    De notre aimable chevalier;
    Et faisons-lui la rvrence,
    L'abb Porquet tout le premier.

    Il parle mieux qu'un chancelier,
    Il crit mieux qu'homme de France,
    Il est de plus grand chevalier:
    Faisons-lui donc la rvrence,
    L'abb Porquet tout le premier.

    Modeste amant et fier guerrier,
    Il excelle dans tout mtier;
    (Exceptons-en pourtant la danse):
    Faisons-lui donc la rvrence,
    L'abb Porquet tout le premier.

    O l'tre heureux et singulier!
    Son matre, dans chaque science,
    Est devenu son colier:
    Faisons-lui donc la rvrence,
    L'abb Porquet tout le premier.




CHAPITRE XX

1761

  Le rgiment des gardes franaises passe  Lunville.--Voyages de
    Mesdames  Plombires.--Plombires au dix-huitime
    sicle.--Rjouissances en l'honneur des princesses.


Pendant l'anne 1761 Stanislas, apprenant que le rgiment des gardes
franaises rentrait en France, demanda qu'il s'arrtt  Lunville.
Les officiers lui furent prsents au moment o il allait avec Mme de
Boufflers et quelques dames  la chapelle pour assister au salut; il
les reut avec beaucoup de dignit. A peine rentr dans ses
appartements, il les fit appeler. Lorsqu'ils furent tous dans le
salon, il ordonna de fermer les portes. Alors s'approchant d'eux, il
leur dit avec bont: Mes bons amis, vous avez vu fermer ces portes;
l'tiquette est reste derrire. Regardez-vous ici comme en famille,
auprs d'un pre tendre qui veut ddommager ses enfants des fatigues
de la guerre. Et se tournant du ct de Mme de Boufflers et des dames
de la cour: Mesdames, dit-il, aidez-moi  faire les honneurs  mes
enfants.

Aussitt mesdames de Boufflers, de Boisgelin, de Bassompierre, de
Girardin, de Cambis, etc., s'empressrent auprs des officiers et
l'on installa plusieurs parties de jeu. Le roi s'approchait
successivement de toutes les tables, demandant aux officiers si la
fortune les traitait bien. Lorsque la rponse n'tait pas favorable:
Tant pis, s'criait-il, mais prenez-y garde; nos dames de Lunville
sont un peu friponnes. Puis s'adressant aux dames, il leur disait:
Je vous en prie, mesdames, ne jouez pas tout votre jeu. Je sais par
exprience que lorsqu'on revient de l'arme, on n'a pas d'argent de
reste.

Il engagea plusieurs officiers qui ne jouaient pas  aller voir ses
appartements. A leur retour il leur demanda s'ils avaient vu dans sa
chambre  coucher, au-dessus de son lit, le portrait de sa matresse:
Sire, nous y avons vu celui de Charles XII, rpondirent les
officiers.

   Eh! c'est cela mme, rpliqua-t-il; il y a peu de matresses qui
   aient agi aussi bien avec leurs amants; c'est par ses faveurs que
   j'ai t plac deux fois sur le trne, et c'est sans doute ma
   faute si j'en suis tomb.

Toute l'assistance passa ensuite dans la salle  manger, o un souper
magnifique fut servi. Le roi s'assit un instant, prit un bouillon et
dit  ses htes:

   Mes enfants, je voudrais bien prolonger la satisfaction d'tre
   avec vous, mais je serais peut-tre tent de manger quelque
   chose, et mes mdecins me tiennent  un rgime bien svre; ils
   veulent que je sacrifie mes plaisirs  ma sant. J'obis et je
   demande qu'on suive mon exemple, car je veux absolument que
   personne ne se drange. Adieu, mes amis, je vous souhaite un bon
   voyage. Je n'ai pas besoin de vous recommander de bien aimer ma
   fille; je parle  des Franais, et elle est la femme de votre
   Roi.

Tous se retirrent charms de l'accueil du monarque, de sa simplicit
et de sa bonhomie.

Au cours de l't de 1761, le roi de Pologne allait prouver une
grande joie.

La sant de ses petites-filles Adlade et Victoire laissait quelque
peu  dsirer et le mdecin de la cour ayant vivement conseill les
eaux de Plombires, Louis XV dcida que les princesses iraient faire
une saison dans la clbre station.

La Reine, dsole de voir ses filles s'loigner, souhaitait s'endormir
pendant toute leur absence et ne se rveiller que pour les recevoir.
Je voudrais, disait-elle tristement, tre la Belle au Bois dormant.

Les princesses quittrent Marly le 30 juin,  neuf heures du matin;
elles taient accompagnes de la duchesse de Beauvilliers, des
comtesses de Durfort, de Civrac, de Narbonne, des marquises de
Brancas, de Castellane, de l'Hpital, etc.

Sur tout le parcours elles reurent les honneurs dus  leur rang, les
coeurs ainsi que les yeux volaient sur leur passage.

La joie du vieux Stanislas  la pense qu'il allait revoir ses
petites-filles, les possder quelque temps sous son toit, tait
profonde. Dans son impatience de jouir plus tt de leur prsence, il
se rendit au-devant d'elles jusqu' son chteau de Commercy.

Le 2 juillet, jour de leur arrive, il alla les attendre sous les
ombrages de la Fontaine royale avec les principaux personnages de la
Cour. Une superbe collation tait prpare. L'entrevue fut des plus
touchantes. Le monarque tmoigna sa joie par des embrassades sans fin
et bien des larmes. L'on partit ensuite pour Commercy, o l'on arriva
 neuf heures du soir.

Le lendemain fut consacr au repos; on retourna  la Fontaine royale
et le soir on traversa les jardins illumins par sept mille terrines
ou pots  feu. Aprs le souper il y eut feu d'artifice, illumination,
etc.

Le samedi 4 juillet l'on se rendit  la Malgrange.

Le cortge arriva  Nancy  sept heures du soir. Une compagnie de
cavalerie bourgeoise s'tait rendue au-devant de Mesdames jusqu' deux
lieues de la ville avec tendards, timbales et trompettes. Les
princesses furent reues au bruit du canon, au son de toutes les
cloches et aux acclamations d'un peuple immense. Toutes les boutiques
taient fermes et les maisons taient tapisses de verdure; des
dtachements d'invalides et des hommes choisis parmi les trois
bataillons de milice bourgeoise faisaient la haie.

Accueillies aux portes de la ville par le corps municipal, les
autorits, l'tat-major, la noblesse, Mesdames eurent  subir
naturellement force discours et compliments, mais elles taient
accoutumes  ce genre de souffrances et elles les supportrent avec
beaucoup de bonne grce.

Le cortge se rendit ensuite au milieu d'une foule compacte jusqu' la
place Royale. Tous les difices, les croises, les balcons, les
entresols, les toits eux-mmes taient remplis de monde.

Par une heureuse concidence, le ciel, qui toute la journe avait t
menaant, se dcouvrit compltement et les derniers rayons du soleil
couchant vinrent clairer la statue de Louis XV au moment mme o
Mesdames la considraient avec amour. Ce spectacle, dit le
chroniqueur, tira des larmes de joie aux assistants.

On offrit ensuite aux illustres voyageuses les prsents de la ville;
ils consistaient en deux paniers couronns de fleurs d'Italie, orns
de taffetas blancs, de dentelles de blonde, remplis de drages de
Verdun, de mirabelles de Metz, de gteaux faits dans les couvents 
Nancy.

Enfin on vit s'avancer un char couvert d'un superbe baldaquin; vingt
et une jeunes filles de la bourgeoisie s'y trouvaient runies, toutes
costumes en nymphes ou en vestales. A leur tour elles lurent un
compliment et prsentrent dans un bassin deux bouquets que Mesdames
daignrent prendre dans leur voiture et flairer.

Le cortge prit ensuite la route de la Malgrange, en passant par le
faubourg de Bon-Secours. Aprs un court arrt  la Mission pour
recevoir la bndiction du Pre de Menoux, qui n'entendait pas se
laisser oublier, l'on arriva  l'glise de Bon-Secours, o l'on
entendit le salut.

Enfin l'on parvint  la Malgrange o le Roi de Pologne offrit  ses
petites-filles un magnifique repas. La beaut de la rception causait
une joie gnrale. Les appartements, les parterres, les bosquets
taient remplis de monde. Le peuple, que l'on avait admis  considrer
de loin ce brillant spectacle, exprimait navement sa joie et criait 
tue-tte: Vive Mme Adlade et aussi la Victoire!

Le 5, Mesdames partirent  huit heures et demie du matin pour
Plombires; elles y arrivrent  sept heures du soir, aprs un voyage
des plus heureux.

Plombires, o nous avons dj  plusieurs reprises conduit nos
lecteurs, et dont Voltaire nous a laiss une si navrante description,
tait avec Spa la ville d'eaux la plus clbre du dix-huitime
sicle[98]. Les malades y affluaient des quatre coins de l'Europe,
mais particulirement de France, d'Allemagne, de Suisse et
d'Angleterre.

  [98] Voir _la Cour de Lunville_, chap. XVIII.

Puisque les hasards de notre rcit nous amnent une fois encore dans
la valle de l'Eaugronne, profitons de l'occasion pour donner quelques
dtails sur la localit.

Voici ce qu'en crit un contemporain:

Plombires est une petite ville de Lorraine situe au bas des
montagnes escarpes qui l'environnent et que l'on nomme montagnes des
Vosges. Elle est renomme par ses eaux chaudes et savonneuses, qui
sont trs salutaires. Son terrain, qui est fort mauvais et trs
pierreux, ne produit que du sarrasin, peu de seigle, du chanvre, des
pommes de terre, du foin et du bois.

La ville, qui ne se compose que d'une seule rue, est traverse dans
toute sa longueur par un ruisseau o l'on pche des truites
excellentes. Sur la rive gauche de ce ruisseau, sur la route de
Remiremont, s'lve une manufacture de papier; sur la rive droite, sur
la route de Besanon, on a construit une filerie actionne par le
cours d'eau.

Lorsque la fabrique est arrte, les eaux reprennent leur cours
naturel et forment une cascade dont nul art ne peut galer la
beaut.

C'est un sjour assez triste, mais surtout depuis le mois de
novembre jusqu'au mois de mai; les montagnes, pendant ce temps-l,
sont toujours couvertes de neige. La vapeur des eaux chaudes y rend
l'air trs pais. Si l'on veut respirer un air plus vif, il faut
monter sur le sommet des montagnes, o l'on rencontre partout des
sources.

Les trois principaux tablissements de Plombires sont la maison des
dames de Remiremont, un couvent de Capucins et un hpital fond par
Stanislas pour les pauvres et les soldats qui ont besoin de prendre
les eaux[99].

  [99] Cet hpital tait desservi par les soeurs de la Charit
  connues en Lorraine sous le nom de soeurs de Saint-Charles.

Au milieu de l'unique rue de la ville s'lve le grand bain; c'est une
vaste piscine qui exige seize heures pour se remplir; on ne peut donc
la vider que de temps en temps! Il y a une seconde piscine situe
vis--vis des Capucins, d'o son nom de bain des Capucins, et une
troisime dite bain des Dames, dans la maison des chanoinesses de
Remiremont. Ces deux dernires ne mettent que douze heures  se
remplir; aussi pour le plus grand profit des baigneurs les vide-t-on
presque tous les jours.

Comme on le voit, les bains se prennent en commun. Les baignoires
isoles sont une vritable raret, et il n'en existe que dans quelques
maisons particulires.

La plupart des habitations de la ville sont bties en pierre, et
couvertes de merrain taill en forme de petites tuiles[100].

  [100] Plus tard, aprs 1770, on se servit pour couvrir les
  maisons de lave ou pierre plate qu'on trouvait sur les hauteurs 
  2 ou 3 pieds de profondeur.

A Plombires il y a presque autant d'auberges que de maisons. La
grande rue de la ville est maille d'enseignes: le Grenadier de
France, le Grand-Cerf, l'Aigle d'Or, les Trois Rois, l'Ours, le
Dauphin, la Couronne, la Poire d'Or, la Tte d'Or, le Corbeau, les
Trois Princes, l'Ours couronn, l'arbre d'Or, l'Ange, la Fleur de Lys,
la Croix Rouge, la Croix Blanche, la Vigne, l'cu de France, etc.,
etc. Outre les auberges, toutes les maisons particulires reoivent
des baigneurs, et les propritaires louent fort cher aux trangers les
chambres dont ils peuvent disposer.

La nuit qui prcda l'arrive de Mesdames, un orage trs violent,
comme il en arrive frquemment dans cette rgion, avait clat; la
rivire avait dbord et caus dans la ville de grands dgts,
dtruisant  peu prs tous les prparatifs faits par les habitants.

Les princesses s'installrent dans la maison des dames de Remiremont,
qui avait t dispose pour elles; le mobilier en tait des plus
modestes.

L'usage,  cette poque, tait de saigner les malades pour les mieux
prparer  l'action bienfaisante des eaux. Mesdames ne cherchrent pas
 se soustraire  cette obligation; Mme Adelade fut donc saigne le 6
juillet au soir et Mme Victoire le 7 au matin.

Elles s'taient fait accompagner d'un jsuite, leur confesseur. Cela
permit au Pre de Menoux de venir  plusieurs reprises sous le
prtexte de visiter son confrre, mais en ralit pour faire sa cour
aux petites-filles du Roi et s'efforcer de gagner leurs bonnes grces;
il y russit parfaitement.

Mesdames, pendant leur sjour, distriburent d'abondantes aumnes,
mais ce qui par-dessus tout souleva l'enthousiasme des habitants,
c'est que tous les jours ils taient admis  l'ineffable bonheur de
regarder manger les princesses. Tant de bont, de gnrosit porta
au comble la reconnaissance des Lorrains.

Le temps se passait fort agrablement  faire des parties champtres
et  visiter les environs, Luxeuil, le Val d'Ajol, Remiremont et son
abbaye, etc.

Il avait t dcid que les princesses feraient deux cures successives
et qu'elles iraient passer  Lunville, prs de leur grand-pre,
l'intervalle entre les deux saisons.

Le 13, la premire saison tant termine, elles partirent pour
Lunville, mais elles dcidrent de s'arrter  pinal, dont elles
voulaient visiter l'abbaye.

En passant sur le pont d'Epinal, elles firent arrter leur voiture
afin de mieux admirer la belle cascade que forme  cet endroit la
Moselle. A ce moment mme les magistrats de la ville s'avancrent
respectueusement et ils offrirent aux princesses des lignes tout
amorces. C'est ainsi que de leur carrosse Mesdames purent se livrer
au plaisir de la pche. Le poisson comprenait si bien ce qu'il devait
aux petites-filles du Roi qu'il vint de lui-mme s'offrir aux hameons
et qu'en quelques instants, Mesdames eurent la satisfaction de prendre
des carpes et des truites magnifiques.

Stanislas, dans son ravissement, se rendit au-devant des voyageuses
jusqu' trois lieues de la ville. Son aimable ingniosit leur avait
prpar d'agrables surprises. En traversant un bois, le cortge
rencontra un char sur lequel se trouvait Diane, avec ses flches et
son carquois, entoure de douze nymphes galamment habilles. Une
meute conduite par des piqueurs, qui sonnaient du cor, suivait le
char.

Diane, s'approchant du carrosse royal, prsenta  Mesdames diffrents
gibiers en leur disant:

    Diane de sa chasse, adorables Princesses,
    Vous offre le tribut. Ah! que son sort est doux!
    Le rang qu'elle occupait au nombre des Desses
    Flattait bien moins son coeur que d'tre  vos genoux.

Une nymphe offrit ensuite une carnasssire remplie d'oiseaux vivants:

    Ces oiseaux peuvent-ils regretter ces bocages?
    Que je les trouve heureux dans leur captivit!
    Ils passent sous vos loix: ce charmant esclavage
            Vaut la plus douce libert.

Les princesses logrent au chteau, Mme Adlade dans l'appartement du
Roi, Mme Victoire dans celui de la feue Reine.

Toute la ville tait illumine, les monuments publics, les tours de la
paroisse, beaucoup de maisons particulires; au chteau on avait fait
de magnifiques prparatifs: quatre mille lampions devaient figurer les
noms d'Adlade et de Victoire et les armes du Roi et de France.
Malheureusement une pluie torrentielle, un vent affreux et par-dessus
tout la mauvaise qualit du suif firent tout chouer.

Dans son dsir d'tre agrable  ses petites-filles, Stanislas invente
chaque jour de nouvelles distractions:

Le 14 il les conduit au Rocher mouvant. Le soir, un certain M.
Chevalier, garde du corps, excute sur la terrasse un superbe feu
d'artifice de sa composition. La dcoration tait une pyramide trs
haute sur laquelle un feu chinois formait des mosaques au milieu du
nom de Mesdames et du Roi.

Le lendemain 15, fte militaire. Aprs le dner, l'infanterie, la
cavalerie bourgeoise et les grenadiers manoeuvrent sous les fentres
du chteau et dfilent ensuite en bon ordre. Bb, le nain du roi, en
uniforme et l'pe  la main, marchait en tte des grenadiers. Le
capitaine Bb,  la tte des plus beaux hommes de la ville, tait
certes un spectacle fort plaisant! Il fit la joie des princesses.

Le 16, fte nautique. Le Roi offre  dner  Mesdames et  toute la
Cour  la Cascade. Pendant le repas, les musiciens du Roi excutent
une pastorale dont les paroles sont du chevalier de Solignac et la
musique du sieur Perardel, musicien du Roi.

A peine le fruit fut-il servi qu'on vint avertir Stanislas qu'il
paraissait au bout du canal, vis--vis le Rocher, un vaisseau qui
battait pavillon hollandais. Tout le monde accourut sur le balcon pour
voir le dbarquement, qui se fit dans le plus grand ordre.

Treize matelots et douze matelottes descendirent deux  deux, marchant
en cadence, les matelots chacun une rame sur l'paule et la pipe  la
bouche, et les matelottes une guirlande de fleurs  la main. L'habit
des matelots tait jaune, relev de noir, galonn sur toutes les
coutures; celui des matelottes tait des plus galants: elles portaient
un corset de taffetas citron, garni d'un rseau d'argent; les manches,
en amadis, taient garnies de blonde; le jupon de mousseline avec
falbalas, et pour coiffure elles avaient un petit chapeau couvert de
taffetas, orn de rubans: une fraise borde d'agrment bleu leur
servait de collier.

Cette troupe se forma au bout de l'alle, en face du pavillon, et
commena un ballet hollandais.

Par la disposition de cette danse, les trois matelottes, qui se
trouvrent vis--vis de Mesdames, firent, l'une aprs l'autre, leur
compliment. Celle du milieu dbuta ainsi:

      Filles d'un Roi, le plus puissant des Rois,
    Vous venez de nouveau soumettre la Lorraine
          Au prince aimable qui l'enchane
      Par ses bienfaits autant que par ses loix.
    Au rgne heureux d'un Pre  qui tout doit hommage
    Vos grces, vos vertus vont prparer les coeurs:
      Attendez tout de l'esprit et des moeurs
    D'un peuple qui, toujours soumis, fidle et sage,
    Aima ses souverains jusques dans leurs malheurs.
    Quel peuple, en vous voyant, ne voudroit se soumettre.
          Au doux empire des Franais!
          Quoique libres dans nos marais,
    Qui de nous ne voudroit avoir Louis pour Matre?
      Des matelots ne sont pas ns flatteurs,
    Et Hollandois sur tout, nous n'aimons pas  feindre.
    Puissions-nous seulement, princesses, vous bien peindre
          Les vrais sentiments de nos coeurs,
      Voir, ds ce jour, vos sants rtablies,
          Nos ardeurs applaudies,
    Et vos ans prolongs et combls de plaisirs
          Au gr de nos dsirs!

Mesdames retournrent en se promenant au chteau, tenant leurs rames 
la main, ce qui mit le comble  la joie de tout le peuple.

A leur arrive nouvelle surprise: douze Alsaciens et douze Alsaciennes
vtues  la mode de leur pays et accompagns d'une musique dansrent
plusieurs allemandes, et entre autres celle qu'ils appellent
Kokerfberg. Mesdames parurent s'en amuser beaucoup.

Ds que les Alsaciens se furent retirs, la musique du Roi parut et la
fte commena. Stanislas ouvrit le bal avec Mme Adlade et
l'embrassa. Ensuite il se rendit auprs de Mme Victoire: Il vous en
cotera autant qu' Madame, lui dit-il. Aprs lui avoir fait la
rvrence et l'avoir embrasse, il la conduisit  sa place.

Le 17 le Roi mne ses petites filles  Einville.

Le 18 aprs la messe, Stanislas et Madame tiennent sur les fonts de
baptme le fils du comte de Clermont Tonnerre[101] qui reoit les noms
de Stanislas-Marie-Adlade.

  [101] Un des gentilshommes de la Chambre.

Le 19 l'on va dner  Chanteheu, o les filles du village, costumes
en bergres, prsentent aux princesses un agneau avec ce compliment:

    Mesdames, cet agneau dont l'instinct est si doux,
        toit l'honneur de notre bergerie:
    Il veut vous tre offert et s'immoler pour vous.
    Ce bonheur lui parot prfrable  la vie.
    Je crois, de bonne foi, qu'il pense comme nous.

Chaque soir il y a danse, jeu, concerts, comdies, fte au kiosque.
Comme la chaleur est touffante, l'on dne presque tous les soirs sous
les bosquets.

Le 28 Mesdames repartent pour Plombires et le 30 elles commencent
leur seconde saison.

Le 8 septembre tait le jour de la fte des princesses. Les habitants
voulurent clbrer cet heureux vnement par des rjouissances
inaccoutumes; on planta une alle de sapins depuis la maison de
Mesdames jusqu'aux Capucins: partout se dressaient des cartouches avec
cette inscription: Vivent Mesdames de France. Le soir, suivant
l'habitude, on alluma des ranges de lampions. Les princesses
daignrent sortir malgr l'avis des mdecins et se promener dans la
foule: Tout le monde, crit le naf chroniqueur de ce rcit, fut si
pntr de cette bont, que l'on a vu plusieurs personnes en verser
des larmes de tendresse.

Stanislas vint trois fois voir ses petites-filles, malgr la chaleur
et la fatigue de la route. Il logeait chez M. Grillot,  l'htel des
_Deux-Saumons_.

En revenant  Lunville, lors de sa dernire visite, survint un
accident assez grave. L'exempt des gardes qui escortait le carrosse
tomba de cheval si rudement qu'il rendait le sang par la bouche. Le
Roi, trs mu et toujours plein de bont, fit descendre son compagnon
de voyage, le chevalier de Listenay, et donna sa place au malheureux
bless. Quant  Listenay, il le fit tout simplement monter derrire la
voiture.

Le 24 septembre, Mesdames quittrent Plombires et reprirent la route
de Paris.




CHAPITRE XXI

1762

  L'ordre des Jsuites est menac.--Stanislas appelle Cerutti 
    Nancy.--Exil des Jsuites.--Chagrin de Marie Leczinska et de
    son pre.--Mesdames viennent encore faire une saison 
    Plombires.--Arrive de Christine de Saxe.--Projets de
    mariage.--Ftes  Plombires et  Lunville.--Incendie du
    kiosque.--Ftes  Nancy.--Retour  Plombires.


La fin de l'anne 1761 avait t marque par un triste vnement: le
15 septembre, Mme de la Galaizire, dont la sant tait depuis
longtemps fort branle, avait succomb  ses maux.

L'anne 1762 commena encore sous de fcheux auspices. D'abord l'on
apprit la mort du fils de M. de Bercheny. Le malheureux jeune homme
tait attach  l'arme de Contades et il avait t enlev par une
violente attaque de petite vrole.

Puis une vritable pidmie d'influenza se dclara  Lunville, et, en
dpit de toutes les prcautions, fit dans la ville de terribles
ravages. Le carnaval n'en fut pas moins gai, car il n'tait pas
d'usage  cette poque, quoi qu'il advint, de s'abandonner  la
tristesse.

Pour occuper le Roi, Mme de Boufflers et son fils le chevalier
s'efforaient d'apporter dans les runions de la Cour la plus grande
animation possible. Il y eut nombre de soupers, de bals et de
redoutes; plusieurs troupes vinrent donner des reprsentations; celle
de Fleury, entre autres, joua le _Pre de famille_, _Tancrde_, _les
Trois Sultanes_, etc. Stanislas et la marquise ne manqurent pas une
seule reprsentation.

Bien qu'il se laisst assez facilement distraire, le Roi tait assig
de pnibles proccupations et ses courtisans les plus intimes, la
favorite elle-mme, avaient quelquefois bien de la peine  l'arracher
aux penses affligeantes qui l'obsdaient.

Depuis quelques annes, il s'inquitait vivement de la situation des
jsuites. Il leur tait profondment attach, et les attaques
violentes dont ils taient l'objet lui dchiraient le coeur, en mme
temps qu'elles lui inspiraient pour l'avenir une grande anxit. Ayant
entendu parler en 1760 d'un jeune professeur de l'Ordre, Joachim
Cerutti, qui donnait les plus belles esprances, il demanda qu'on le
lui envoyt  la Mission de Nancy, dans le but de lui confier la
dfense de l'Institut menac.

Cerutti tait n  Turin en 1738. Aprs avoir fait de brillantes
tudes chez les jsuites de cette ville, il s'tait fait admettre dans
la Socit, et il promettait d'en devenir un des plus clbres
adeptes.

Se conformant au dsir de Stanislas, Cerutti, sous la direction des
Pres de Menoux et Leslie, composa une dfense de l'Ordre qui parut
en 1762[102]. La plume alerte et vive du jeune Pre fit merveille et
son Apologie provoqua beaucoup d'admiration.

  [102] _Apologie de l'Institut des Jsuites_, 1762, 3 vol. in-12.

L'anne suivante, Stanislas, dsireux de rcompenser le brillant
dfenseur des jsuites, le fit admettre  l'Acadmie de Nancy.

En mme temps, Cerutti tait accueilli et ft par toute la socit
lorraine; la protection avre de Stanislas lui ouvrait toutes les
portes; il fut bientt en commerce d'amiti avec la marquise des
Armoises, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, Panpan, et la
meilleure compagnie de Lunville.

Son Apologie cependant ne put dtourner des jsuites la catastrophe
qui les menaait, l'affaire fut voque devant le Parlement.

Ce fut un coup terrible, non seulement pour Stanislas, mais encore et
surtout pour sa fille Marie Leczinska.

Depuis quelques annes, la vie de la Reine s'tait singulirement
assombrie. Compltement abandonne du Roi, elle vivait de plus en plus
retire, aussi s'adonnait-elle plus que jamais aux pratiques troites
de la dvotion.

Souvent elle allait passer la journe au couvent des carmlites:

Mon Dieu! que l'on y est bien et que tout ce qui agite le monde et le
tourmente parat puril! crivait-elle... On n'a pas le temps de
respirer chez elles, les heures y sont des minutes; c'est l'ternit
anticipe... des louanges de Dieu continuelles, permanentes. Enfin,
quand elles meurent, cela a l'air de quelqu'un qui se dshabille pour
s'aller reposer, et quel repos! Qu'elles sont heureuses!

De grands chagrins avaient contribu  accabler la malheureuse
princesse.

Le 6 dcembre 1759, elle a perdu de la petite vrole sa fille marie
au duc de Parme. En mars 1761, elle a vu succomber sous ses yeux son
petit-fils le duc de Bourgogne. Ce n'est pas tout encore. L'tat du
Dauphin lui-mme lui inspire dj de trs cruelles proccupations.

Ces malheurs ritrs ont eu sur sa sant la plus fcheuse influence
et son moral en a t profondment atteint. Elle crit au prsident
Hnault: J'ai des vapeurs  crever.

C'est au milieu de ces tristesses prsentes et futures qu'une nouvelle
douleur vient la frapper.

Autant que son pre, et plus peut-tre encore, elle aimait les
jsuites, et elle en avait toujours un prs d'elle comme
confesseur[103]. L'intervention menaante du Parlement la consterna
et sa correspondance montre bien l'amertume qu'elle ressentit:

Ce que le Parlement fait contre nos pauvres Pres est affreux et
indigne, crit-elle  Hnault. Hlas, mon Dieu, o sommes-nous?
C'est le pays o saint Louis a rgn! Quel sicle! Il n'y a plus que
ce qui est extravagant qui soit adopt...

Tout ce que l'on voit pntre de douleur; tout va de mal en pis:
religion, autorit du roi, tout s'en va, et ce qu'il y a de pis,
c'est que l'autorit s'en va, comme si cela devait tre, sans que
personne s'y oppose...

La main de Dieu est visiblement appesantie sur nous.

  [103] Marie Leczinska avait toujours eu pour confesseur un
  jsuite polonais. Depuis 1756, c'tait le P. Bieganski qui
  remplissait ces fonctions. Malgr les dits du Parlement, la
  famille royale conserva au chteau de Versailles les jsuites qui
  possdaient sa confiance. Mais aprs l'dit de 1764, Louis XV
  n'osa plus les disputer au Parlement. La Reine, cependant, put
  garder prs d'elle deux jsuites polonais, dont la prsence,
  disait-elle, tait ncessaire  la paix de sa conscience; mais
  ils durent prendre le costume des simples ecclsiastiques; ils
  demeurrent  la Cour jusqu' la mort de Marie Leczinska.

Pendant que le sort de la Socit de Jsus se discutait au Parlement,
Stanislas crivait  sa fille:

    10 juin 1762.

   Sur mes chers jsuites, je ne sais plus sur quoi fonder mes
   esprances. Voyons avec rsignation si la Providence a rsolu
   leur perte entire.

    23 juin 1762.

   Pour les jsuites, je les crois perdus, puisque le Roi ne
   s'oppose pas  leur perte. Malgr cela, je ne puis la
   comprendre, puisqu'elle est contre la raison et contre toute
   justice, et plus elle est norme, et plus elle doit faire esprer
   qu'elle ne pourra pas subsister.

Le 6 aot, l'arrt prononant l'expulsion des jsuites fut prononc.

La reine dsole crit  son pre:

Je ne vous parle pas de ce que le Parlement a fait, car cela me fait
mal, j'en suis dans la douleur: ce sont les indulgences de Luther!

Elle reste accable et dans un dgot profond de toutes choses:

Je ne vis que d'amertume, et ma consolation c'est Dieu et de penser
que cette vie est courte.

Ce que je puis vous dire, c'est que ni lecture, ni peinture, ni
tous les plaisirs de la solitude ne m'empchent point de sentir tout
ce qui se passe, parce que cela touche l'intime de mon me; il n'y a
que le cabinet de la belle mignonne[104] o je prie Celui qui seul
peut y remdier et qui peut donner la force aux faibles.

  [104] La belle mignonne tait le crne de Ninon de Lenclos, que
  la Reine illuminait intrieurement et parait de rubans et de
  fanfreluches pour mieux se pntrer de la vanit des choses
  humaines.

Et elle ajoute cette phrase prophtique:

C'est une sotte chose que d'tre reine. Hlas! pour peu que les
choses continuent  aller comme elles vont, on nous dpouillera
bientt de cette incommodit.

Stanislas, trs noblement, se refusa  abandonner les jsuites dans
l'infortune; non seulement il crivit  son gendre en leur faveur,
mais il leur ouvrit ses tats et leur offrit une large hospitalit.
Malgr tout, il n'tait pas trop rassur sur la valeur de l'asile
qu'il leur offrait, ni sur le sort de ceux qui habitaient la Lorraine.
Il crivait  sa fille le 3 mars 1763:

Je ne suis pas un moment tranquille sur la sret des miens
(jsuites) en Lorraine, qu'il me semble que je ne tiens que par la
queue.

En guise de protestation contre la mesure qui frappait l'Ordre qui lui
tait cher, Stanislas envoya Cerutti  Paris en le recommandant  son
petit-fils. Le Dauphin l'attacha  sa personne et lui tmoigna bientt
la plus grande confiance.

Malheureusement la mort inattendue du prince vint briser toutes les
esprances du jeune crivain.

Nous le retrouverons dans quelques annes.

Pendant que le sort de la Compagnie de Jsus se dcidait, une heureuse
runion de famille tait venue dtourner Stanislas de ses tristes
penses et adoucir le coup qui le frappait dans une de ses plus vives
affections.

En 1761, aprs le sjour de Mesdames  Plombires, les mdecins
avaient pens qu'une nouvelle saison d'eaux serait trs favorable aux
princesses.

En prvision de cet vnement, et pour leur permettre de faire dans la
petite localit un sjour plus confortable, Stanislas, aussitt aprs
le dpart de ses petites-filles, avait fait construire une maison de
belle apparence avec neuf croises de faade sur la grande rue. Le
rez-de-chausse en arcades formait une promenade  couvert fort
agrable. Ce btiment fut surnomm le _Palais royal_.

A peine termin, il allait servir au but auquel on l'avait destin.

En effet, en mai 1762, on annona la prochaine arrive de Mesdames. A
cette nouvelle, Stanislas prouva une joie d'autant plus grande qu'il
traversait des circonstances plus critiques et qu'il avait besoin de
plus de consolations. Comme l'anne prcdente, il vint attendre les
princesses  Commercy. Le 26 mai, jour marqu pour leur arrive, le
Roi, accompagn de toute sa cour, se rendit jusqu' Saint-Aubin o il
accueillit les voyageuses avec beaucoup de tendresse.

Le 27, la Cour sjourna  Commercy; on retourna  la fontaine Royale,
on revit le chteau d'eau, le pont d'eau, etc., et toutes les
merveilles du parc.

Le 28, les princesses partirent pour la Malgrange:  Nancy toutes les
rues taient garnies d'une double haie de troupes depuis la porte
Saint-Jean jusqu' celle de Saint-Nicolas.

Mesdames, escortes d'une troupe de cavalerie, traversrent la ville
au bruit des timbales, trompettes, fifres et tambours, au son des
cloches, au bruit du canon et aux acclamations de tout le peuple qui
se portait en foule sur leurs pas.

Elles arrivrent le 29  Plombires, accompagnes du comte de Croix,
que Stanislas avait choisi pour le reprsenter. On ne pouvait en
vrit faire un meilleur choix.

Le sjour de Mesdames fut fort agrable. Tous les matins elles
allaient  la messe aux Capucins  sept heures; il y avait musique 
cette occasion. Tout le monde y courait pour voir les princesses et
couter l'orchestre et les chanteurs. Le Roi avait donn  ses
petites-filles une partie de ses musiciens et chaque jour elles
entendaient un concert des mieux choisis. Quatre cents hommes dtachs
du rgiment de Royal-Navarre formaient une garde d'honneur.

Le comte de Croix, pour distraire les princesses, organisa des bals,
des promenades dans les environs, des ftes champtres; dans une salle
en planches on donna la premire reprsentation du _Mariage de
Figaro_; Beaumarchais, qui faisait lui-mme une saison d'eaux, avait
dirig les rptitions. Enfin M. de Croix fit tout ce qu'il put
imaginer pour varier les plaisirs. Par sa gat et le charme de son
esprit, il contribuait beaucoup  l'agrment de toutes les runions.
Il russit si bien que Plombires tait devenu un petit Versailles.
L'honnte libert, l'aimable dcence, l'enjouement le plus naturel,
les ris, les jeux et les grces composaient la cour de Mesdames.

Une fte entre toutes fit sensation; ce fut celle donne par la
comtesse de Civrac dans une ferme qu'elle possdait dans la montagne,
 une demi-lieue de la ville. Une grange avait t dcore de
guirlandes de fleurs et de feuillages qui formaient des panneaux et
des losanges orns des chiffres des princesses en fleurs et en rubans.

Comme l'usage des carrosses tait impraticable dans ce pays
montagneux, on avait arrang des chars pour transporter les invits.
Celui de Mesdames, dispos d'une faon commode et galante, tait
tran par quatre boeufs blancs; celui destin aux personnes de la
suite tait attel de quatre boeufs noirs.

Aprs un concert d'airs champtres des mieux ordonns, les princesses
collationnrent avec plaisir. Le repas tait  peine termin que
quatre bergres, galamment vtues et accompagnes de moutons
enrubanns, se prsentrent et invitrent quatre personnes de la suite
de Mesdames; ils dansrent une contredanse excute par deux musettes,
deux hautbois et un basson. Cette contredanse ouvrit le bal et on
dansa jusqu' la nuit.

Comme l'anne prcdente, Stanislas vint  plusieurs reprises voir ses
petites-filles.

Lors de sa seconde visite, il leur donna une _feuille_ dans le bois,
prs de la grange Civrac. Ayant appris qu'il y avait non loin de l
une fontaine, il s'y fit porter et il en fut merveill: C'est une
des beauts de la nature, dit-il, et je veux qu'elle porte mon
nom[105]. Il fut fait suivant son dsir.

  [105] _Plombires ancien et moderne_, par Jean PARISOT. Paris,
  Champion, 1905.

Pendant l'un de ces sjours, il rencontra la soeur de la Dauphine, la
princesse Christine de Saxe, qui voyageait incognito sous le nom de
comtesse de Henneberg. Elle se rendait  Versailles dans l'espoir d'y
trouver un tablissement en rapport avec son rang.

C'est  l'instigation de Marie Leczinska que la princesse s'tait
arrte  Plombires. En effet, malgr la mort de Mme de La
Roche-sur-Yon, la Reine n'avait pas renonc  ses anciens projets;
elle caressait toujours l'espoir de voir se raliser un mariage qui
enlverait Stanislas  une liaison irrgulire, et bien que le Roi et
quatre-vingt-deux ans et la princesse Christine vingt-neuf, c'est sur
cette dernire que Marie Leczinska avait jet les yeux.

Lorsqu'elle avait mis loyalement son pre au courant de ses
intentions, le vieux Roi lui avait spirituellement rpondu:

Je me chatouille de rire sur votre projet de mon mariage. Je viens
d'apprendre que ma prtendue pouse est terriblement laide. Vous jugez
bien que je ne voudrais pas me marier sans vous donner une _belle
mre_ et non une laide.

Quelques jours plus tard, il lui crivait encore:

Votre ide sur mon mariage m'a fait crever de rire.

Quand Stanislas rencontra la princesse, il la trouva instruite et
agrable, mais cette impression ne modifia nullement ses ides.

Je reviens dans ce moment de Plombires, crit-il  sa fille, le 29
juin 1762, ayant laiss les chres Mesdames dans une parfaite sant et
Mme la comtesse d'Henneberg dans une estime gnrale de tout le monde,
qu'elle s'est acquise par son mrite, lequel pourrait faire un progrs
particulier sur moi et raliser votre pense. Mais il y a une raison
insurmontable  ne pas me faire aller plus avant. Voulez-vous la
savoir? C'est que cette union ne produirait pas une autre Reine de
France, ma chre et incomparable Marie. Ainsi cet vnement ne sera
pas mis dans le compte des extraordinaires de ce sicle.

Stanislas fit mille grces  la princesse, l'engagea  le venir voir 
Lunville, invitation qui fut accepte avec ravissement, et il resta
ds lors en relations suivies avec elle. En effet,  partir de ce
moment, on la retrouve trs frquemment  la Cour; elle y fait des
sjours prolongs et elle obtient mme du roi,  l'automne de 1762, la
promesse de sa nomination comme coadjutrice de l'abbaye de
Remiremont[106].

  [106] L'abbesse tait la princesse Charlotte. La princesse
  Christine de Saxe lui succda en 1773; elle eut elle-mme pour
  coadjutrice la comtesse de Brionne, de la maison de Lorraine.

Mme de Boufflers, sre de son influence, ne se proccupait nullement
d'une rivalit qui ne pouvait l'atteindre et elle faisait toujours 
la princesse l'accueil le plus aimable.

Le 10 juillet, la premire saison d'eaux tant termine, Mesdames
partirent pour Lunville, o leur grand-pre les attendait
impatiemment.

Sur toute la route, les maisons taient garnies de feuillages, les
rues dcores de fleurs, d'emblmes, de devises. Partout les bourgeois
avaient pris les armes, partout ce n'taient qu'acclamations, cris de
vivent Mesdames de France!

Le roi de Pologne s'tait rendu au devant de ses petites-filles
jusqu' Gerbeviller et il revint avec elles  Lunville.

Le 11, Mesdames assistrent  une messe chante en musique. Le
cardinal de Choiseul leur prsenta l'eau bnite et il leur donna la
patne  baiser.

Le soir, aprs le souper, l'on tira sur la terrasse du chteau un
merveilleux feu d'artifice. Huit portiques taient orns des chiffres
du Roi, de Stanislas, de Mesdames, entours de nombreuses fleurs de
lis.

Il y avait de chaque ct du trophe deux bouquets en roses, et une
comte de droite et de gauche du chiffre de Louis le Bien-Aim; un
grand soleil faisant son cours dont ce chiffre tait le centre, plus
de cent gerbes  la romaine, quantit de bouquets chinois, une lune
qui faisait son cours, et nombre d'autres artifices.

A une heure aprs minuit tout reposait dans le chteau, lorsqu'on
entendit les appels des sentinelles qui criaient: Au feu! au feu!
C'tait le pavillon chinois qui brlait. Comme le btiment tait en
bois et que les secours arrivrent tardivement, il fut impossible de
rien sauver.

Les habitants de la ville et des villages voisins accoururent pour
porter des secours, mais il fallut se borner  prserver l'htel de
Craon et les maisons proches de l'incendie. Il s'en fallut de peu
qu'elles ne fussent, elles aussi, la proie des flammes. A six heures
du matin, on tait parvenu  conjurer le danger, mais le pavillon
chinois tait rduit en cendres, et tous les arbres voisins corcs
jusqu'au sommet.

Personne ne voulait annoncer cette mauvaise nouvelle au roi. Ce fut
Alliot qui dut s'en charger. Il entra le premier dans l'appartement de
Stanislas, qui lui parla beaucoup de la fte de la veille et en
tmoigna sa satisfaction.

Oui, sire, dit l'intendant, elle tait belle, mais elle serait encore
plus agrable sans le petit accident arriv cette nuit.

--Eh! quoi donc? reprit le Roi avec vivacit.

--Sire, votre pavillon chinois est rduit en cendres.

--Les maisons voisines n'ont-elles pas souffert? demanda Stanislas
aprs un moment de silence.

--Il y en a trois d'endommages.

--Qu'on les rpare bien vite, ajouta le prince. Quant au kiosque, je
ne le regrette pas, je vais en imaginer un bien plus beau.

Et il ne fut plus question de l'accident.

A partir de ce jour, les plaisirs et les ftes se succdent sans
interruption. Le 13, toute la cour va dner  Chanteheu. Le 14, on se
rend  Einville. Le 15, le Roi donne un grand dner  Jolivet. Enfin,
le 17, il y a fte et repas  la cascade.

Le 19, doivent avoir lieu de grandes rjouissances  Nancy,
accompagnes de spectacles, d'illuminations, etc. On a fait de grands
prparatifs; les comdiens de Metz sont arrivs pour reprsenter des
opras bouffons; une arme d'ouvriers et d'allumeurs a t mobilise.
Le Roi, la princesse Christine, Mesdames, ont promis de venir de
Lunville pour jouir du spectacle.

Durival, prfet de police, prit des mesures srieuses pour viter
l'encombrement et les accidents. Le 19 au matin, on afficha sur tous
les murs de Nancy l'avis suivant:

AVIS POUR LE JOUR DE L'ILLUMINATION

Les Bourgeois de Nancy sont avertis de balayer les rus chacun
vis--vis de soi, et d'arroser devant les maisons sur le passage de
Mesdames  six heures du soir, de renouveller l'arrosement  sept
heures et d'illuminer les croises au premier coup de cloche du
Beffroy.

On aura attention qu'il ne reste ni chevaux, ni voitures dans les
rus o passeront Mesdames, et dans la place de la Carrire et la
place Roale. Enjoint de retenir les enfans au-dessous de sept ans
dans les maisons.

Deffenses de tirer des botes, fuses, serpenteaux et autres
artifices, aux peines portes par les rglemens.

Stanislas partit de Lunville  trois heures avec la princesse
Christine; ils arrivrent  six heures  la Mission, o le chancelier
de la Galaizire les attendait. Ils firent leur entre  Nancy  sept
heures et se rendirent immdiatement  l'Intendance, dont les salons
taient brillamment clairs. Mesdames n'arrivrent qu' huit heures
trois quarts. Aussitt l'illumination commena.

Une foule prodigieuse d'trangers tait accourue pour jouir de ce
spectacle; on n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Le naf
chroniqueur, dans son admiration, crit:

Un allumeur, qui toit en l'air au fronton de l'htel de ville,
fixe l'ide qu'on aura longtems de cette fte. Il s'arrta
d'admiration en regardant l'Intendance et dit: Ah! mon Dieu, qui
auroit cru cela? Non, un homme de cent ans n'aura jamais vu et ne
verra jamais pareille chose!

A dix heures, le Roi avec Mesdames et la princesse Christine vint 
pied se promener sur la Carrire et sur la place Royale, puis ils
montrent en carrosse et se rendirent  la Malqrange.

Il y eut ensuite un bal populaire, auquel assista la comtesse de
Civrac et plusieurs personnes de la suite des princesses.

Mesdames rentrrent  Plombires le 25 juillet. Leur seconde saison ne
fut pas moins agrable que la premire. Stanislas vint  deux reprises
passer quelques jours avec elles.

Leur dpart tait fix au 4 septembre. Elles sjournrent encore trois
jours  Lunville auprs de leur grand-pre, et le 7 elles partirent
pour Versailles.




CHAPITRE XXII

1763-1764

  Mort de la princesse de Beauvau.--Mariage du prince avec Mme de
    Clermont.--Stanislas publie les oeuvres du _philosophe
    bienfaisant_.--Mort d'Auguste III.--Le chevalier de Boufflers
    va complimenter la princesse Christine.--Ses vers  cette
    occasion.--Il va assister au sacre de l'Empereur  Francfort.


Au mois d'aot 1763, la princesse de Beauvau vint faire un sjour en
Lorraine avec sa fille. Aprs quelques semaines charmantes passes
tantt  Harou, auprs de Mme de Craon, tantt  Lunville avec ses
belles-soeurs et  la cour de Stanislas, la princesse regagnait Paris
lorsqu'elle tomba malade  Commercy de la petite vrole. Ds le
premier jour, la maladie prit un caractre des plus inquitants. Mmes
de Boufflers et de Bassompierre accoururent auprs de leur soeur, mais
ni leurs soins ni leur dvouement ne purent la sauver. La princesse
succomba le 6 septembre,  midi.

Son neveu, le prince de Turenne, avait pu encore la revoir; quant 
son mari et  son frre, le duc de Bouillon, ils arrivrent trop tard.

Pendant son agonie, faisant allusion  la liaison connue du prince de
Beauvau, la pauvre femme ne cessait de s'crier: L'toile de Mme de
Clermont m'a tue!

M. de Beauvau regretta en elle une femme qu'il avait toujours vue
contente de lui. Elle tait bonne, gaie, ignorante et d'une simplicit
tout aimable. Elle avait cette facilit d'tre heureuse qui prserve
galement les femmes des garements, des inquitudes et de l'humeur.
Mais si le prince la traitait avec considration et s'il avait pour
elle les plus grands gards, son coeur tait ailleurs; en vrai mari du
dix-huitime sicle, il ngligeait sa femme et rendait des soins  la
veuve du comte de Clermont d'Amboise, qu'il avait rencontre dans le
monde et pour laquelle il s'tait pris de la plus violente passion.

Au physique comme au moral, c'tait une femme dlicieuse, et les
contemporains la louent  l'envi: La figure de Mme de Clermont, sans
tre rgulire, a toujours fait plus d'impression que celle des
beauts les plus parfaites; on en est plus occup que frapp et elle
plat longtemps. Parmi les femmes qui font honneur  leur sexe, il n'y
en a pas dont l'esprit soit plus  elle. Elle a de la gat, mais
dcente et modre, elle jouit de celle des autres; son caractre est
lev, noble, gnreux; son amiti est gale, vive, raisonnable; on ne
craint avec elle ni les caprices ni l'art infernal des tracasseries.

Peu de temps aprs la mort de sa femme, le prince, plus amoureux que
jamais, pousa Mme de Clermont; il avait alors quarante-trois ans, et
elle en avait trente-quatre. Jamais on ne vit un mnage plus
tendrement uni et, pour la raret du fait, il vaut la peine d'tre
signal. M. et Mme de Beauvau s'adoraient et s'adorrent jusqu' leur
dernier jour. Leur union fut du petit nombre de celles qui dmentent
l'assertion de La Rochefoucauld qu'_il n'y a pas de mariages
dlicieux_[107].

  [107] _Vie de la princesse de Poix_ par la vicomtesse DE
  NOAILLES. Paris, Lahure, 1855.

A la vue de cette intimit si douce, de cette union incomparable,
unique peut-tre au dix-huitime sicle Saint-Lambert, qui resta
jusqu' la mort du prince le commensal habituel de la maison,
crivait:

J'ai t le tmoin assidu de leur vie; qu'il me soit permis de leur
en marquer toute ma reconnaissance: je dois sans doute leur rendre
grce des services qu'ils ont rendus  mes amis et  moi, mais c'est
en versant des larmes de tendresse et d'admiration que je les
remercie de m'avoir fait jouir pendant quarante annes du spectacle
de leur bonheur et de leur vertu.

Depuis qu'il rgnait en Lorraine et jouissait aprs tant d'aventures
d'une vie calme et paisible, Stanislas avait profit des loisirs
forcs qu'il devait  sa nouvelle existence pour s'adonner  un de ses
gots favoris et mettre au jour de nombreux opuscules sur la politique
et la philosophie. Ces oeuvres, qui partaient d'un bon naturel mais
qui n'avaient qu'une mdiocre valeur, taient, comme de juste,
accueillies par les courtisans avec des transports d'admiration.

En 1763, le secrtaire du Roi, M. de Solignac, eut l'ide de runir
toutes ces oeuvres parses et d'en faire une dition complte, qui
perptuerait  jamais les sentiments gnreux du monarque et resterait
comme un monument imprissable  sa gloire.

Il s'en ouvrit au Roi, qui n'eut garde de dsapprouver un projet qui
flattait si agrablement sa vanit; Stanislas chargea donc son
secrtaire de procder  une rvision complte et approfondie de ses
oeuvres, non seulement d'en modifier, s'il tait ncessaire, le fonds,
mais encore et surtout de corriger le style, si souvent
incomprhensible, et de le mettre en bon franais. Le secrtaire eut
aussi pour mission de composer en guise de prface un historique
complet de la vie du Roi de Pologne. C'tait une mission fort
dlicate; il ne fallait pas accabler le monarque de louanges
excessives, il ne fallait pas davantage se borner  la stricte vrit.

Solignac s'acquitta de son travail avec un tact qui lui conquit tous
les suffrages. Tout en restant courtisan, il mit tant d'habilet dans
les loges qu'il dcernait  son matre, que celui-ci se dclara trs
satisfait: il lui crivait en effet:

    Lunville.

   Votre rflexion, mon cher Solignac, ne mrite pas seulement mon
   approbation mais encore le remerciement que je vous fais.
   L'avertissement que vous m'avez envoy est parfait sans y changer
   aucune syllabe. Je vous prie que tout le sens du discours y soit
   relatif. Je vous renvoie l'exemplaire. J'attends celui auquel
   sera jointe la suite. Je ne doute pas que tout ne soit bien suivi
   tant entre vos mains. _Je vous embrasse de tout mon coeur._

    STANISLAS, Roy.

   N'oubliez pas de mettre, au lieu d'_Avertissement_, autre _Avis
   de l'diteur_, comme vous l'avez marqu. Je vous envoie mme
   votre lettre, pour que vous suiviez au pied de la lettre tout ce
   qu'elle contient. J'en suis enchant ainsi, il n'y a qu' mettre
   sous la presse aprs que vous l'aurez mis dans le sens o cela
   doit tre[108].

  [108] _Indite._ Collection G. Maugras.

Les oeuvres compltes du Roi parurent en 1763; elles furent publies
en 4 vol. in-8 et sans nom d'auteur. Elles portaient comme titre:
_OEuvres du philosophe bienfaisant_.

Personne n'ignorait que le _philosophe bienfaisant_, c'tait
Stanislas. Le surnom lui avait t donn par ses sujets eux-mmes en
raison de toutes les institutions charitables qu'il avait pris plaisir
 crer autour de lui.

Il est certain que la bienfaisance de Stanislas tait extrme et que
son coeur tait profondment accessible aux souffrances des
malheureux.

Il s'ingniait sans cesse en effet  chercher des occasions de les
soulager. Un jour un de ses courtisans lui dit ironiquement: Sire, je
crois que vous avez puis la srie des fondations, sauf une seule, o
votre perspicacit est en dfaut.--Laquelle? fit le monarque
vivement.--C'est de fonder des carrosses pour les pauvres.--Dieu
merci, riposta Stanislas, j'ai bien assez de mes mendiants en
carrosse, sans en accrotre le nombre. Et le bon roi de rire de son
excellente plaisanterie.

Non seulement Stanislas s'occupait des malheureux, mais en toutes
circonstances il laissait voir la bont de son me et la gnrosit de
son coeur. Ne s'tait-il pas imagin de fonder des messes perptuelles
pour ses amis et ennemis, vivants ou dfunts, pour ceux auxquels il
pouvait avoir donn sujet de scandale, pour ceux qui avaient pri  la
guerre pendant les rvolutions de Pologne, etc., etc.! La liste en
tait interminable.

Malgr son ge, Stanislas n'avait jamais perdu l'espoir de remonter un
jour sur le trne de Pologne. En 1763, ayant appris que l'tat de
sant d'Auguste, son successeur, tait des plus graves, il se persuada
que ses anciens sujets allaient peut-tre le rappeler. Son imagination
aidant, cet espoir devint bientt pour lui une certitude, et il
s'effora par tous les moyens de reconqurir cette couronne de Pologne
qu'il regrettait si vivement. Il profita de l'intimit de ses
relations avec la princesse Christine pour suivre de prs la marche
des vnements et se faire tenir au courant de tout ce qui se passait
 Dresde.

Les Lorrains n'ignoraient pas les secrets dsirs de leur matre et ils
lui reprochaient des projets qui ne tendaient rien moins qu' les
abandonner.

            Peuples amis de la libert,
        Qui dans un Roi ne chrissez qu'un sage,
    Venez  Stanislas rendre un troisime hommage,
            C'est le rendre  l'humanit.
        Mais,  vous, Stanislas! vous, des Rois le modle,
    A votre propre loi seriez-vous infidle?
    Vous rgnez sur nos coeurs, que voulez-vous de plus?
            La monarchie universelle
            N'est que l'empire des vertus.

Auguste s'teignit le 5 octobre 1763. Mais en dpit de toutes les
intrigues et malgr les plus actives dmarches, Stanislas choua
compltement. Sa dception fut d'autant plus cruelle que ses
esprances avaient t plus grandes. Poniatowski fut lu le 27 aot
1764.

Malgr son habituelle philosophie, le Roi ne put jamais prendre son
parti de cet chec et il en resta longtemps accabl;  partir de ce
jour, son caractre changea: il devint aigri et mcontent.

Il ne voulut pas cependant faire retomber sur la princesse Christine,
qui n'en pouvait mais, la colre qu'il prouvait de sa dconvenue;
fidle  sa parole, au mois de janvier 1764, il la nomma au poste
envi de coadjutrice de l'abbaye de Remiremont. Toujours galant, il
dcida d'envoyer  la future abbesse un ambassadeur pour lui porter
ses flicitations et ses voeux, et il jeta les yeux sur le chevalier
de Boufflers pour remplir cette mission flatteuse.

Nous avons vu dans un prcdent chapitre qu'aprs la paix de 1763, le
chevalier de Boufflers tait revenu vivre prs de sa mre,  la cour
du roi Stanislas.

Mais le chevalier tait atteint d'une maladie, bien frquente de nos
jours, beaucoup plus rare  son poque, celle de la locomotion; il ne
pouvait tenir en place. A chaque instant, sous les prtextes les plus
futiles, on le voyait partir sur son cheval gris, et l'on n'entendait
plus parler de lui pendant quinze jours, un mois, puis un beau matin
il revenait, le visage rjoui, l'humeur  l'avenant, mais c'tait pour
repartir encore.

Sa mre, sa famille, ses amis, tout le monde profitait de l'humeur
voyageuse du jeune officier pour lui donner des missions dont il
s'acquittait trs volontiers, ravi d'avoir des occasions de se
dplacer. Le Roi lui-mme ne crut pouvoir mieux faire pour flatter sa
manie que d'en faire son ambassadeur ordinaire, et chaque fois qu'une
mission se prsentait, c'est  Boufflers qu'il s'adressait.

Donc en janvier 1764, le Roi donne au chevalier l'ordre de partir pour
Remiremont.

Bien que Boufflers, par malchance, ft,  ce moment, afflig d'une
norme fluxion, il n'tait pas homme  reculer devant un dplacement;
il sauta dans une chaise de poste et se mit en route. Mais la
princesse tait altire, et elle fit au jeune ambassadeur un accueil
plutt glacial. A peine rpondit-elle quelques mots  ses compliments
empresss et elle se borna  lui remettre une lettre pour Stanislas.

Boufflers, avec ou sans fluxion, n'aimait pas  tre mal reu. Piqu
de l'accueil de la princesse, il reprit aussitt la route de
Lunville, mais chemin faisant, et pour se venger, il s'amusa 
composer sur son ambassade une chanson mordante et assez risque; il
se moquait sans piti du peu de grces physiques de la future abbesse
et s'gayait  ses dpens en raillant les projets matrimoniaux dont
elle souhaitait vainement la ralisation.

SUR L'AIR: _Et j'y pris bien du plaisir_.

    Enivr du brillant poste
    Que j'occupe en ce moment,
    Dans une chaise de poste
    Je me campe firement,
    Et je vais en ambassade,
    Au nom de mon souverain,
    Dire que je suis malade
    Et que lui se porte bien.

    Avec une joue enfle,
    Je dbarque tout honteux:
    La princesse boursoufle,
    Au lieu d'une, en avait deux;
    Et Son Altesse sauvage
    Sans doute a trouv mauvais
    Que j'eusse sur mon visage
    La moiti de ses attraits.

AIR: _Que ne suis-je la fougre?_

    Princesse, le Roi mon matre
    Pour ambassadeur m'a pris.
    Il veut vous faire connatre
    Que de vous il est pris.
    Quand vous seriez sous le chaume,
    Il donnerait, m'a-t-il dit,
    La moiti de son royaume
    Pour celle de votre lit.

AIR: _Et j'y pris bien du plaisir_.

    La princesse  son pupitre
    Compose un remerciement:
    Elle me donne une ptre
    Que j'emporte lestement.
    Et je m'en vais dans la rue
    Fort satisfait d'ajouter
    A l'honneur de l'avoir vue,
    Le plaisir de la quitter.

Et comme la princesse a fait donner six louis  l'ambassadeur pour ses
frais de dplacement, Boufflers ajoute  sa chanson ce quatrain:

SUR L'AIR: _Ne v'l-t-il pas que j'aime!_

    De ces beaux lieux en revenant
    Je quitte l'Excellence,
    Et je reois pour traitement
    Cent vingt livres de France.

Son premier soin en arrivant  Lunville fut de raconter  sa famille
et  ses amis la mdiocre russite de son ambassade, mais en mme
temps il rcitait la chanson qu'il avait compose pendant la route, et
elle eut trs grand succs. Elle parvint naturellement  Versailles,
o elle ne fut pas moins gote; cependant la dauphine ne put cacher
l'irritation que lui causait le ridicule dont on couvrait sa soeur.

Stanislas ne se laissa pas dcourager par le rsultat, en somme assez
peu satisfaisant, de la premire mission du chevalier. Peu de temps
aprs, une nouvelle occasion se prsentait d'envoyer un ambassadeur et
c'est encore  Boufflers que le roi de Pologne s'adressa.

L'lection du roi des Romains allait avoir lieu  Francfort et l'on
savait que les suffrages se porteraient sur le fils de Marie-Thrse
et de Franois Ier, l'archiduc Joseph[109]. De pompeuses crmonies et
de grandes rjouissances devaient avoir lieu, car l'impratrice et
l'empereur accompagnaient leur fils.

  [109] Voir _la Cour de Lunville_, chap. I.

Stanislas estima qu'il serait de bon got de se faire reprsenter
auprs de son prdcesseur sur le trne de Lorraine, dans une
circonstance aussi solennelle, et il chargea le chevalier de se rendre
 Francfort avec une lettre autographe pour l'empereur Franois[110]
et une seconde pour le futur Roi.

  [110] Franois mourut l'anne suivante, en 1765; son fils fut
  nomm empereur sous le nom de Joseph II. Il succda 
  Marie-Thrse en 1780.

Le choix du chevalier tait d'autant plus indiqu pour cette mission
que sa grand'mre, la princesse de Craon, se rendait elle-mme 
Francfort et qu'il tait tout naturel qu'il l'y accompagnt. La
princesse, qui ne quittait jamais sa magnifique retraite d'Harou,
avait cru qu'elle devait ce tmoignage de fidlit et d'attachement au
fils et au petit-fils de l'homme qu'elle avait tant aim, et malgr
son ge elle prit la route de Francfort. Boufflers n'tait pas seul 
l'accompagner; elle emmenait encore avec elle son petit-fils, le
prince de Chimay et son neveu, le comte de Ligniville.

Bien entendu, le chevalier avait promis  sa mre de lui faire une
exacte description de tout ce qu'il verrait et entendrait. A peine
arriv, il tint parole:

    27 mars 1764.

   L'lection du roi des Romains s'est faite aujourd'hui avec toute
   la pompe, la majest, la magnificence et l'ennui possibles, et
   c'est l'archiduc Joseph qui a t lu d'un commun consentement,
   comme Mme la marquise de Boufflers me l'avait judicieusement
   prdit avant mon dpart.

   Rien n'est comparable  tout ce qu'on voit ici; il semble que
   tous les vassaux et sujets de l'Empereur cherchent  paratre
   plus grands seigneurs que lui. L'or et l'argent me sortent par
   les yeux plus encore que par les poches. J'ai vu aujourd'hui
   trois abbs  cheval mieux monts que je ne l'ai jamais t; les
   ambassadeurs des six lecteurs laques les suivaient. Jamais
   rien n'a t si beau, de quelque sens qu'on l'envisage: c'taient
   les plus belles voitures, les plus beaux chevaux, la plus belle
   garde, la plus belle livre, la plus belle assemble, le plus
   beau temps. Il n'y manquait que de l'ordre; mais la bourgeoisie
   de Francfort et moi nous regardons l'ordre comme un attentat  la
   libert.

   Une circonstance qui intressera le Roi, c'est que les portes de
   la ville sont fermes depuis hier au soir et viennent seulement
   d'tre ouvertes  six heures. La ville de Francfort est si
   jalouse de ses droits, relativement  l'lection, qu'elle ne
   permet  aucun tranger d'y rester, sans la protection d'un
   ambassadeur lectoral: tous les autres, soit ambassadeurs, soit
   trangers, M. du Chtelet[111] entre autres, sont sortis hier
   matin de la ville et n'y rentrent que ce soir.

  [111] Fils de Mme du Chtelet. Il tait ambassadeur de France 
  Vienne.

   Une autre circonstance qui vous intressera, c'est que c'est
   l'ambassadeur de Prusse qui brille le moins. Il a de vieux
   carrosses argents et des chevaux qui ne valent pas beaucoup
   d'argent; sa livre est pauvre, sa maison est mauvaise et sa
   figure est triste. On voit que le Roi de Prusse aime mieux
   dpenser son argent  Berlin qu' Francfort.

   L'ambassadrice est plus belle encore que la fte et plus
   magnifique que tous les couronnements du monde[112]. Elle n'a
   rien perdu de tout ce que nous aimons en elle, et elle se fait
   aimer de toute l'Europe; elle est adore  Vienne et elle le
   serait  Francfort, si on la connaissait; mais personne ne sait
   le nom de son voisin, ce qui met beaucoup de varit dans les
   compagnies, avec un peu d'embarras dans les socits.

  [112] Diane-Adlade de Rochechouart-Faudoas, marquise du
  Chtelet.

Mais ce qui par-dessus tout devait intresser Mme de Boufflers,
c'tait ce qui concernait sa mre, la princesse de Craon. Quelle
figure faisait-elle dans cette brillante assistance! Quel accueil
avait-elle reu de l'Empereur? Boufflers se charge de satisfaire sa
lgitime curiosit:

   Ma grand'mre n'est gure plus magnifique que le roi de Prusse,
   mais ils sont respects tous les deux  leur manire. Hier,
   l'lecteur de Mayence lui avait promis de faire retarder contre
   toutes les lois de l'empire, si elle n'tait pas revenue assez
   tt de chez l'Empereur, qui demeure, comme vous savez,  deux
   lieues. C'tait la premire fois qu'elle lui faisait sa cour;
   nous l'y avons accompagne, M. de Chimay, M. de Ligniville et
   moi. Voici la relation vritable:

   La princesse,  son arrive, a fait demander M. de Kevenhller,
   grand chambellan: il est venu sur-le-champ et a fait entrer la
   princesse par une petite porte de derrire dans l'appartement de
   l'Empereur. Il est venu quelqu'un  sa rencontre qui lui a dit:
   Je veux vous servir d'ambassadeur. Elle a demand  M. de
   Kevenhller qui c'tait; il lui a dit que c'tait l'Empereur. Ils
   ont caus le plus amicalement du monde tous les deux assis
   pendant plus d'une demi-heure. Pendant ce temps-l, M. de Chimay,
   M. de Ligniville et moi nous tions avec toute la Cour dans
   l'antichambre. Tout  coup il est venu quelqu'un  nous qui nous
   a dit d'entrer, et nous avons vu venir  nous l'Empereur, qui
   venait de quitter ma grand'mre en lui disant: Je vous laisse
   avec mes enfants et je vais voir les vtres.

   Il a d'abord parl  M. de Chimay avec beaucoup de bont,
   ensuite il m'a parl trs longtemps, surtout de vous, en me
   recommandant de vous gronder de sa part de n'tre pas venue le
   voir. Il me l'a rpt plusieurs fois avec beaucoup de gaiet et
   a fini par nous dire: Ah a, je vais chercher mes enfants et
   retourner avec votre grand'mre.

   L-dessus il s'en est all et nous a ramen les archiducs,  qui
   il nous a prsent, lui-mme. Notre cour faite, nous nous en
   sommes alls, laissant ma grand'mre avec l'Empereur. Quand elle
   est sortie, nous sommes alls  la porte de derrire par o elle
   tait entre, pour lui donner le bras. L'Empereur, qui la
   reconduisait, m'a dit: _Ah ! n'oubliez pas de dire mille
   injures  votre mre et de la bien gronder, mais prenez garde 
   la revanche._

   Voil le rcit vritable de notre rception, qui m'a rellement
   charm, et mme touch, quelque blas que je doive tre sur
   l'affabilit.

   . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Je me porte  merveille, je ne joue point et ne dpense rien: mes
   gens ne me cotent pas plus cher qu' Paris. Je n'ai pas encore
   parl de ma lettre. M. du Chtelet m'a dit qu'elle pourrait me
   valoir un diamant. En ce cas-l, mon voyage serait une folie faite
    bon march; il m'en coterait plus d'une autre manire pour tre
   sage.

   Adieu, madame, je vous aime beaucoup pendant mon absence,
   quoique srement vous attendiez mon retour pour m'aimer[113].

  [113] Communique par le comte de Croze-Lemercier.




CHAPITRE XXIII

1764

Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse.


De retour  Lunville, Boufflers songe bien vite  de nouveaux
dplacements; comme Stanislas, malgr sa bonne volont, n'a pas
d'ambassade  lui offrir, le chevalier ne trouve rien de mieux que de
s'en confier une  lui-mme et de raliser enfin un projet longtemps
caress.

Bien qu'il ft encore trs jeune en 1748, lors du sjour de Voltaire 
la cour de Lorraine, le chevalier n'tait pas sans avoir t frapp de
la prsence du philosophe, des hommages qu'on lui rendait et de la
considration dont on l'entourait. Que de fois mme Voltaire, toujours
bonhomme, avait plaisant avec le futur abb et la divine mignonne,
pris part  leurs jeux enfantins! Quand le triste vnement que nous
connaissons eut loign  jamais le philosophe de Lunville, son
souvenir n'y resta pas moins vivant dans les esprits et dans les
coeurs. Comment oublier cet homme qui, pendant deux ans, avait tenu la
Cour et le Roi sous le charme; comment oublier ces heures dlicieuses
que Stanislas ne se rappelait jamais sans attendrissement! On parlait
sans cesse de Voltaire, des aventures dont il avait t le hros, de
son sjour en Lorraine, des vnements qui lui advenaient, de ses
oeuvres. Le Roi, Mme de Boufflers, Panpan, Tressan, etc.,
n'avaient-ils pas mille anecdotes  raconter sur le philosophe,
n'changeaient-ils pas avec lui des lettres qu'on se montrait avec
orgueil?

Il et t prsent qu'on n'aurait pas davantage parl de lui.
L'imagination du jeune chevalier, nourrie de ces rcits, se montait de
plus en plus; Voltaire devint pour lui un dieu, une idole, et son rve
fut bientt de revoir enfin cet homme qui pour lui reprsentait le
rsum le plus complet et le plus brillant de l'intelligence humaine.

Donc, l'occasion lui paraissant propice, Boufflers dcida de rendre au
patriarche de Ferney cette visite qui lui tenait tant au coeur, et en
mme temps il rsolut de parcourir la Suisse, dont quelques voyageurs
vantaient les sites montagneux et agrestes et qu'il devenait  la mode
de visiter.

Cette fois, comme Boufflers agit pour son compte et qu'il est son
matre, il imagine toute une mise en scne qui va, il le suppose du
moins, le prodigieusement divertir. Comme il voyage pour son agrment,
pour s'instruire, pour tudier les moeurs des peuples trangers, il
dcide de garder l'incognito. Il veut devoir  son mrite personnel et
non pas  son nom les heureuses aventures qui ne peuvent manquer de
lui advenir. Le chevalier de Boufflers n'est plus; l'homme qui
parcourt le monde est un jeune peintre fort inconnu, M. Charles, qui,
pour payer son cot, fait le portrait de son hte et au besoin celui
des dames de bonne volont qu'il trouve sur sa route. Le chevalier
voit dans cet incognito mille perspectives amusantes, mille rencontres
imprvues, il est ravi de son ide, et comme il crit  Voltaire pour
lui annoncer sa visite, il lui fait part de son travestissement en le
suppliant de ne pas le trahir.

Les agrables pripties que Boufflers se promettait se ralisrent au
del de ses esprances; bien qu'inconnu, il reut partout le plus
charmant accueil et son voyage fut un enchantement de tous les
instants.

Et cependant, il faut l'avouer, l'aspect extrieur du chevalier ne
prvenait gure en sa faveur; sa lgret et son tourderie ne lui
permettaient gures de songer  sa toilette; aussi, qu'il ft en
hussard ou en peintre, sa mise tait-elle toujours trs nglige et
son apparence premire assez hirsute. Il avait de la gaucherie dans le
maintien, de la pesanteur, enfin du malvenu dans toute sa personne. La
beaut de ses traits rachetait-elle ce que son apparence premire
pouvait avoir de dplaisant? Hlas! non; le chevalier tait
franchement laid. Mais ds qu'il parlait sa figure s'animait et ses
yeux brillaient d'esprit; et puis il plaisantait si agrablement, il
savait donner  tous ses rcits un tour si vif, si original, si
amusant, il avait toujours  sa disposition tant d'histoires
drlatiques, qu'on oubliait bien vite sa laideur pour rester sous le
charme de son esprit.

Avec les femmes il tait galant, empress et d'une audace surprenante,
qui du reste lui russissait presque toujours. Il a eu bien des bonnes
fortunes, mais sa lgret naturelle lui interdisait d'tre constant
et il n'avait pas plutt obtenu ce qu'il dsirait qu'il passait bien
vite  d'autres amours. Il a t aussi clbre par son inconstance que
par ses succs.

Donc  l'automne de 1764, vers la fin de septembre, Boufflers part
pour la Suisse,  petites journes.

A peine arriv  Colmar, il crit  sa mre pour lui faire part de ses
impressions et en mme temps il la charge de ses instructions pour le
personnel qu'il a laiss  Lunville:

    4 octobre 1764.

   Je serai demain matin  Ble, d'o je vous crirai. Adressez-moi
   vos lettres, si vous m'crivez, chez M. de Voltaire, sous le nom
   de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu' mon
   passage.

   J'ai pris le parti de rformer mon cocher et mon postillon, et
   deux chevaux, dont l'un nomm vulgairement la Grise, sera vendu 
   quelque prix que ce soit; et l'autre, appel par mes gens le
   Grand Entier, et par moi l'vque de Toul, sera donn pour quinze
   louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abb Porquet de
   cette excution-l; qu'il veuille bien crire  M. Rollin pour
   avoir l'argent ncessaire, et qu'il dise  mon piqueur de faire
   hacher la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le
   grand maigre, surnomm la Lanterne,  cause de sa transparence;
   et que le susdit abb Porquet soit toujours bien persuad qu'il
   n'a jamais eu d'lve aussi soumis que moi.

   Adieu, ma trs belle maman, je me rjouis de parler de vous  M.
   de Voltaire, et de lui dire tout ce que j'en pense; car je parie
   qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mrite.

De Colmar, Boufflers se rend  Soleure, o rside le chevalier de
Beauteville, le nouveau reprsentant de la France:

    Du 9 octobre 1764.

   Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reu comme un
   Suisse qui descendrait du ciel  cheval sur un rayon. Il est en
   vrit charmant. Je suis arriv au moment de son entre et des
   dputations des treize cantons qui viennent le reconnatre.

   La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute Suisse; les
   femmes y sont charmantes; je serais mme tent de les croire
   coquettes, si les femmes pouvaient l'tre.....

Mais Boufflers ne voyage pas seulement pour son agrment, il a la
prtention d'observer. Son tonnement est grand de voir ce qu'est un
pays libre; combien le peuple y est plus heureux qu'en Lorraine et en
France, o on l'crase d'impts! Bien qu'il sache  n'en pas douter
que ses lettres seront lues non seulement par sa mre, mais aussi par
le Roi, Boufflers crit tout ce qu'il pense, sans souci de choquer
personne, et dans sa juvnile indignation, il n'hsite pas  tablir
un saisissant contraste entre la situation d'un pays libre et celle
d'un pays sous le joug.

   Ce peuple-ci me reprsente le peuple gaulois: il en a la
   stature, la force, le courage, la douceur et la libert. Il n'y a
   pas plus d'hommes  proportion qu'en Lorraine. Le pays en
   lui-mme est moins bon, mais la terre y est cultive par des
   mains libres. Les hommes sment pour eux et ne recueillent pas
   pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquimes de
   leur avoine mange par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras
   et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont
   grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque
   que partout o il y a de grands hommes, il y a de belles femmes;
   soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les
   chercher, ce qui ne serait pas dcent.

   Cette nation-ci ne s'amuse gure, mais elle s'occupe beaucoup.
   On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour
   qui est sr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir 
   labourer qu' moissonner. Les lois des Suisses sont austres;
   mais ils ont le plaisir de les faire eux-mmes, et celui qu'on
   pend pour y avoir manqu a le plaisir de se voir obir par le
   bourreau.

   Adieu, madame, je me porte bien.

    B.

   Faites souvenir le Roi que dans le pays le plus libre, il a 
   cette heure le plus fidle de ses sujets; et vous, chantez de ma
   part: _Aimez-moi comme je vous aime_.

En quittant Soleure et les pompes officielles, le chevalier se dirige
vers le lac de Genve et c'est dans la dlicieuse petite ville de
Vevey, sur le bord du lac, aux pieds des collines couvertes de
chtaigniers qu'il s'installe pour faire un sjour prolong.

Il crit  sa mre une jolie description du lac, de sa situation et
des montagnes qui l'entourent.

    26 octobre 1764.

   Me voici dans le charmant pays de Vaud. Je suis au bord du lac
   de Genve, bord d'un ct par les montagnes du Valais et de
   Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles dont on fait, 
   cette heure, la vendange. Les raisins sont normes et excellents;
   ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura,
   en sorte que d'un mme coup d'oeil je vois des vendangeurs les
   pieds dans l'eau, et d'autres juchs sur des sommets  perte de
   vue.

   C'est une belle chose que le lac de Genve. Il semble que
   l'Ocan ait voulu donner  la Suisse son portrait en miniature.
   Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau
   la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un ct les
   chtaigniers de la Savoie et de l'autre les raisins du pays de
   Vaud. Du ct de la Savoie, la nature tale toutes ses horreurs,
   et de l'autre toutes ses beauts.

   Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne
   couvre les toits et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce
   que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens
   du pays.

Boufflers n'est pas seulement enthousiasm des beauts de la nature,
il trouve chez les habitants une simplicit, une droiture qui
l'enchantent. Il a pntr dans quelques socits; tout le monde
ignore son rang, sa situation sociale, et partout cependant on lui a
fait grand accueil:

   Mais ce qu'il y a de plus intressant, c'est la simplicit des
   moeurs de la ville de Vevey. On ne m'y connat que comme peintre
   et j'y suis trait partout comme  Nancy. Je vais dans toutes les
   socits, je suis cout et admir de beaucoup de gens qui ont
   plus de sens que moi et j'y reois des politesses que j'aurais,
   tout au plus,  attendre de la Lorraine; l'ge d'or dure encore
   pour ces gens-l. Ce n'est pas la peine d'tre grand seigneur
   pour se prsenter chez eux, il suffit d'tre homme. L'humanit
   est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parent serait pour un
   autre.

Boufflers est ravi parce qu'il s'est prsent comme peintre dans un
brave mnage, qu'on lui a command le portrait de la femme et que, le
travail termin, on lui a remis pour sa peine 36 francs avec beaucoup
de remerciements. Mais, au grand bahissement de ses htes, il n'a
voulu accepter que 12 francs, et encore, par-dessus le march, il a
fait le portrait du mari.

Le jeune homme est enchant de la Suisse, des habitants, des moeurs:

   Nous voyons plus d'honntes gens dans une ville de trois mille
   habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les provinces de la
   France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne
   s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. Oh! le bon
   et le mauvais pays!

Il termine sa lettre par ces rflexions amusantes:

   Adieu, Madame, voil une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce
   que j'ai toujours  vous dire de mon adoration pour vous, vous
   mourriez d'ennui.

   Mettez-moi aux pieds du Roi, contez-lui mes folies et
   annoncez-lui une de mes lettres, o je voudrais bien lui manquer
   de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus
   besoin d'tre divertis qu'adors. Il n'y a que Dieu qui ait un
   assez grand fonds de gaiet pour ne pas s'ennuyer de tous les
   hommages qu'on lui rend.

Mais qui donc avait parl  Boufflers du rigorisme et de la pruderie
des femmes de la Suisse? L'heureux chevalier ne s'en aperoit gure.
Les femmes du canton du Vaud sont fort jolies et il ne leur dplat
pas se l'entendre dire. Aussi M. Charles ne se fait-il pas faute de
les combler de compliments intresss:

   Malgr tout ce que j'avais entendu dire de la sagesse, et mme
   de l'austrit des moeurs de ce pays-l, j'ai vu que La Fontaine
   avait raison de dire que la femme est toujours femme. Non
   seulement la femme y est femme, mais elle y est belle.

Boufflers ne se contente pas de visiter le canton de Vaud et de
charmer les habitantes par sa verve intarissable; il va plus avant, il
entre dans la valle du Rhne, et pntre dans la grande montagne
jusqu'aux pieds du Simplon.

    Novembre 1764.

   Oh! pour le coup, me voil dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a
   des endroits ici o un enrhum peut cracher  son choix dans
   l'Ocan ou dans la Mditerrane.

   O est Panpan? C'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les
   deux mers de sa pituite, au lieu d'en inonder votre chambre.

   O est l'abb Porquet? que je le place, lui et sa perruque, sur
   le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte devienne, pour la
   premire fois, le point le plus lev de la terre.

   Pardonnez-moi mon transport, Madame, les grandes choses amnent
   les grandes ides, et les grandes ides les grands mots.

   Je suis  cette heure dans le Valais, frontire d'Italie. C'est
   le pays le plus indpendant de toute la Suisse. C'est le seul o
   les femmes aient constamment conserv leur ancien habillement. Ce
   sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croiss
   assez singulirement, de petits bguins de dentelles, et de
   petits chapeaux par-dessus, avec des noeuds de rubans.

   Je suis occup d'avoir des vulnraires de ce pays-ci pour le
   Roi; ils sont infiniment suprieurs  ceux du reste de la
   Suisse.....

Mais le pays est si sauvage, si froid, il y a tant de neige, que
Boufflers ne prolonge pas son sjour et il revient bien vite sur les
rives du Lman, o la temprature est plus clmente.

En revenant, il s'arrte  Sion, o il a l'heureuse fortune de
rencontrer l'illustre et savant Haller; il peut mme,  sa grande joie
s'entretenir quelques heures avec lui:

   J'ai dn et soup avec le grand clbre Haller[114]; nous avons
   eu pendant et aprs le repas une conversation de cinq heures de
   suite, en prsence de dix ou douze personnes du pays, qui taient
   trs tonnes d'entendre raisonner un Franais. Mais, malgr
   l'attention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que
   pour parvenir  une certaine supriorit, les livres valent mieux
   que les chevaux.

  [114] Haller (Albert de), n  Berne en 1708, mort en 1777, fut
  aussi clbre comme mdecin que comme botaniste et physiologiste.
  Sollicit de toutes parts par les gouvernements trangers, il
  allait peut-tre quitter sa patrie, lorsque le Snat de Berne
  rendit un dcret qui dclarait Haller en rquisition perptuelle
  pour le service de la Rpublique, et crait une charge spciale
  pour lui.

   Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas
   assez jaloux, et par chelons, aprs avoir t d'Haller 
   Voltaire, j'irai de Voltaire  vous.

   Mettez-moi toujours aux pieds du Roi, et dites-lui que la vue
   des peuples libres ne me portera jamais  la rvolte.

   Adieu maman, je vous aime partout o je suis, partout o vous
   tes.

    B.

En quittant le Valais pour se rendre enfin  Ferney, but et objet
suprme de son voyage, Boufflers s'arrte  Lausanne, ville trs
importante et qu'il ne peut manquer de visiter. Il n'y devait faire
qu'un court sjour, mais il est si bien reu, si bien ft qu'il ne
peut plus s'arracher aux dlices de cette nouvelle Capoue. Alors comme
aujourd'hui, les femmes de Lausanne taient charmantes, fines,
spirituelles; comment s'arracher  ces aimables Vaudoises si
avenantes, si accueillantes, qui se laissent si volontiers peindre au
pastel, qui se montrent si heureuses des quatrains qu'il leur
prodigue? Elles n'taient certes pas habitues, de la part de
leurs compatriotes,  tant de grce et d'empressement; aussi
raffolaient-elles du galant chevalier. Boufflers charm crit  sa
mre:

    Lausanne, 10 dcembre 1764.

   Il faut que vous n'ayez pas reu mes lettres, par la ngligence
   de mon palefrenier, qui a oubli de les affranchir, ou que vous
   vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de
   votre chair, des os de vos os.

   Je suis ici dans l'le de Circ, sans tre ni aussi fin, ni
   aussi brave, ni aussi sage qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne
   est connu dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne
   compagnie: je vis dans une socit que Voltaire a pris soin de
   former, et je cause un moment avec les coliers, avant d'aller
   couter le matre. Il n'y a pas de jour o je ne reoive des
   vers, et o je n'en rende; pas un o je ne fasse un portrait et
   une connaissance, pas un o je ne prenne une tasse de chocolat le
   matin, suivie de trois gros repas; enfin je m'amuse au point de
   vous souhaiter  ma place.

   Je vais aprs-demain  Ferney, o Voltaire m'attend; il m'a
   crit une lettre charmante; je me rjouis de vous parler de lui.
   Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais on
   boit le vin de Tokay jusqu' la lie. Surtout assurez bien le Roi
   que je ne reviendrai point diste.

   Adieu, maman, je vous aime comme on admire le Roi dans ma
   romance pour sa fte.




CHAPITRE XXIV

Sjour du chevalier de Boufflers  Ferney.


Nous avons vu comment Voltaire, aprs bien des pripties et de
cruelles msaventures, avait enfin trouv un asile dans le pays de
Gex, aux pieds du mont Jura. Il ne s'tait pas content de faire de
Ferney une rsidence dlicieuse, entoure de beaux ombrages et de
terrasses d'o la vue s'tendait  l'infini, sur les montagnes, le
lac, et tout le pays environnant; domin par cette bont et ce coeur
compatissant qu'on ne peut lui contester, il tait devenu en peu de
temps le bienfaiteur du pays. Quiconque arrivait  Ferney tait frapp
de la grande situation dont jouissait le philosophe, et de la
vritable adoration dont il tait l'objet de la part des habitants.

Boufflers, observateur perspicace et dlicat, s'en aperut bien vite;
ses premires lettres montrent l'impression profonde que lui fit le
chtelain de Ferney et combien, contre l'ordinaire des choses de ce
monde, il lui parut plus grand de prs que de loin. Le jeune homme
est enthousiasm de son hte; jamais il n'aurait pu se l'imaginer si
bon, si affable, si simple.

    Dcembre 1764.

   Enfin me voici chez le roi de Garbe, car jusqu' prsent j'ai
   voyag comme la Fiance. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis
   reproch le temps que j'ai pass sans le voir: il m'a reu comme
   votre fils, et il m'a fait une partie des amitis qu'il voudrait
   vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir
   et il vous aime comme s'il vous voyait.

   Vous ne pouvez pas vous faire l'ide de la dpense et du bien
   qu'il fait. Il est le roi et le pre du pays qu'il habite; il
   fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon pre de
   famille que bon pote. Si on le partageait en deux, et que je
   visse d'un ct l'homme que j'ai lu, et de l'autre celui que
   j'entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront
   beau faire, il sera toujours la meilleure dition de ses livres.

   Il y a ici Mme Denis et Mme Dupuis, ne Corneille. Toutes deux
   me paraissent aimer leur oncle. La premire est bonne de la bont
   qu'on aime; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs
   et un teint brun; elle me parat tenir plus de la corneille que
   du _Corneille_.

   Au reste, la maison est charmante; la situation superbe, la
   chre dlicate, mon appartement dlicieux, il ne lui manque que
   d'tre  ct du vtre; car j'ai beau vous fuir, je vous aime,
   et j'aurai beau revenir  vous; je vous aimerai toujours.

   Voltaire m'a beaucoup parl de Panpan, et comme j'aime qu'on en
   parle. Il a beaucoup recherch dans sa mmoire l'abb Porquet
   qu'il a connu autrefois, mais il n'a jamais pu le retrouver; les
   petits bijoux sont sujets  se perdre.

   Adieu, ma belle, ma bonne, ma chre mre; aimez-moi toujours
   beaucoup plus que je ne mrite, ce sera encore beaucoup moins que
   je ne vous aime.

Ce ne sont pas l des impressions phmres et sur lesquelles, aprs
plus ample inform, le chevalier est appel  revenir. Bien au
contraire. Plus il voit le patriarche de prs, plus il vit dans son
intimit et plus il l'admire, plus son enthousiasme grandit:

   Vous ne sauriez vous figurer combien l'intrieur de cet homme-ci
   est aimable, crit-il  sa mre; il serait le meilleur vieillard
   du monde s'il n'tait point le premier des hommes; il n'a que le
   dfaut d'tre fort renferm, et sans cela il ne serait point
   aussi rpandu. Cet homme-l est trop grand pour tre contenu dans
   les limites de son pays; c'est un prsent que la nature a fait 
   toute la terre...

Voltaire n'avait pas grand effort  faire pour se montrer affable et
accueillant vis--vis du chevalier. Essentiellement reconnaissant par
temprament, il n'avait jamais oubli les bonts dont le Roi et Mme de
Boufflers l'avaient combl pendant son sjour en Lorraine. Aussi
tait-il ravi de possder sous son toit ce jeune homme qu'il avait
connu enfant, qu'il avait vu jouer sur les pelouses du parc de
Lunville, le fils de cette incomparable marquise de Boufflers, si
sduisante, si spirituelle, la meilleure amie de Mme du Chtelet! La
prsence du chevalier rajeunissait de quinze ans le chtelain de
Ferney, et si elle lui rappelait un vnement bien douloureux, elle
lui rappelait aussi les plus douces annes de sa vie.

Ce n'est pas seulement au souvenir du pass que le chevalier est
redevable des bonnes grces de Voltaire. Son mrite personnel y a sa
part. Il est si gai, si original, ses reparties sont si fines, il
laisse voir si ingnument l'admiration qu'il prouve, que le
philosophe, amus et flatt, s'prend pour lui d'une vritable
affection. Il ne croit pas pouvoir moins faire que d'crire  Mme de
Boufflers combien il est heureux de possder dans son ermitage un
jeune peintre aussi distingu.

    Ferney, 15 dcembre 1764.

   J'ai l'honneur, madame, d'avoir actuellement dans mon taudis le
   peintre que vous protgez. Vous avez bien raison d'aimer ce jeune
   homme; il peint  merveille les ridicules de ce monde, et il n'en
   a point; on dit qu'il ressemble en cela  madame sa mre. Je
   crois qu'il ira loin. J'ai vu des jeunes gens de Paris et de
   Versailles, mais ils n'taient que des barbouilleurs auprs de
   lui. Je ne doute pas qu'il aille exercer ses talents  Lunville.
   Je suis persuad que vous ne pourrez vous empcher de l'aimer de
   tout votre coeur quand vous le connatrez. Il a fort russi en
   Suisse. Un mauvais plaisant a dit qu'il tait l comme Orphe,
   qu'il enchantait les animaux; mais le mauvais plaisant avait
   tort. Il y a actuellement en Suisse beaucoup d'esprit; on a senti
   trs finement tout ce que valait votre peintre.

   S'il va  Lunville, comme il le dit, je vous assure, madame,
   que je suis bien fch de ne pas l'y suivre. J'aurais t bien
   aise de ne pas mourir sans avoir eu l'honneur de faire encore ma
   cour  madame sa mre. Tout vieux que je suis, j'ai encore des
   sentiments; je me mets  ses pieds et, si Elle veut le permettre,
   aux pieds du Roi. J'aurais prfr les Vosges aux Alpes, mais
   Dieu et les dvots n'ont pas voulu que je fusse votre voisin.

   Gotez, madame, la sorte de bonheur que vous pouvez avoir; ayez
   tout autant de plaisir que vous le pourrez; vous savez qu'il n'y
   a que cela de bon, de sage et d'honnte. Conservez-moi un peu de
   bont et agrez mon sincre respect.

    Le vieux Suisse VOLTAIRE.

Le philosophe ne se contente pas d'crire  Mme de Boufflers; il parle
volontiers de son hte  ses correspondants et  tous il vante son
esprit, sa candeur, sa gaucherie pleine de grces et la bont de son
caractre. Il ne tarit pas en loges.

Il mande  Dupont, le 15 janvier 1765:

Nous avons  Ferney un de vos compatriotes: c'est M. le chevalier
de Boufflers, un des plus aimables enfants de ce monde, tout plein
d'esprit et de talents.

Avec le marchal de Richelieu il est encore plus dithyrambique:

    Ferney, le 21 janvier 1765.

   Le chevalier de Boufflers est une des singulires cratures qui
   soient au monde. Il peint en pastel fort joliment. Tantt il
   monte  cheval tout seul  cinq heures du matin et s'en va
   peindre des femmes  Lausanne; il exploite ses modles. De l, il
   court en faire autant  Genve, et de l il revient chez moi se
   reposer des fatigues qu'il a essuyes avec des huguenotes.....

Comment, si prs de la cit de Calvin, Boufflers pourrait-il ne pas y
aller? Comment laisserait-il inacheves ces tudes sur les moeurs de
la Suisse qu'il a si complaisamment et heureusement commences? De
Ferney, le chevalier va donc de temps  autre faire de courtes visites
 Genve, il pntre dans la socit et il y reoit, comme  Lausanne,
l'accueil le plus empress. Les rflexions que lui inspirent ses
nouveaux amis sont aussi fines qu'amusantes.

    24 dcembre 1764.

   J'ai t hier pour la premire fois  Genve. C'est une grande
   et triste ville, habite par des gens qui ne manquent pas
   d'esprit, et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de
   l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de trs joli  Genve, ce sont
   les femmes; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles
   mriteraient bien de s'amuser.

   Le peuple suisse et le peuple franais ressemblent  deux
   jardiniers dont l'un cultive des choux et l'autre des fleurs.
   Remarquez encore avec moi que moins on est libre et mieux on aime
   les femmes. Les Suisses s'en servent moins que les Franais et
   les Turcs davantage.

    Vous dont tout reconnat l'empire et la beaut,
    Sexe charmant, je plains le Suisse qui vous brave,
    De quoi peut lui servir sa triste libert,
    Si le ciel vous destine  consoler l'esclave?

   En voil assez sur les femmes en gnral; il est temps de
   revenir  ma mre, qui est femme aussi, mais d'un ordre
   suprieur. Elle est aux femmes ce que les sraphins sont aux
   anges, et les cardinaux aux capucins...

   Adieu, madame, je vous aime comme il faut vous aimer quand on
   est votre fils et mme quand on ne l'est pas.

   Voici un impromptu que j'ai fait dernirement.

   J'arrivai chez une belle dame crott et mouill; elle me proposa
   de me faire donner des souliers de son mari:

    De votre mari, belle Iris,
    je n'accepte point la chaussure;
    Si je lui donne une coiffure,
    Je veux la lui donner gratis.

Boufflers est en coquetterie rgle avec les jolies Genevoises qui
viennent  Ferney. Mme Cramer, entre autres, qui a beaucoup d'esprit,
s'amuse un jour en prsence du jeune homme  faire un couplet sur le
Pre Adam, l'aumnier de Voltaire; le chevalier l'aide  trouver ses
rimes:

    Il faudrait que Pre Adam,
    Voult tre mon amant.
    Oui, que la peste me crve,
    S'il me veut, je suis son ve,
    Et je serai, ds demain,
    La mre du genre humain.

Boufflers rclame aussitt le prix de sa collaboration:

    Pendant que la chanson s'achve,
    Payez-moi le prix qui m'est d;
    Et si jamais vous tes ve,
    Que je sois le fruit dfendu.

Voltaire, qui considre d'un oeil indulgent tout ce marivaudage, y
prtend cependant jouer un rle et il adresse de son ct  Mme Cramer
ce huitain:

    Mars l'enlve au sminaire,
    Tendre Vnus, il te sert:
    Il crit avec Voltaire,
    Il sait peindre avec Hubert,
    Il fait tout ce qu'il veut faire;
    Tous les arts sont sous sa loi:
    De grce, dis-moi, ma chre,
    Ce qu'il sait faire pour toi.

Entre temps, le chevalier poursuit ses succs artistiques, il peint,
dessine, croque au pastel les plus jolies femmes de ses relations;
Voltaire lui-mme n'chappe pas  son spirituel crayon; le chevalier
est si satisfait de son lger croquis qu'il l'adresse  sa mre:

    Dcembre 1764.

   Je vous envoie pour vos trennes un petit dessin d'un Voltaire
   pendant qu'il perd une partie aux checs. Cela n'a ni force ni
   correction, parce que je l'ai fait  la hte,  la lumire, et au
   travers des grimaces qu'il fait toujours quand on veut le
   peindre; mais le caractre de la figure est saisi et c'est
   l'essentiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commenc que
   bien fini, parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par
   les dtails.

   Je continue  m'amuser beaucoup ici; je suis toujours fort aim,
   quoique j'y sois toujours...

   J'ai peint ici une jolie petite femme de Genve, minaudire,
   avec un grand succs, et comme on la croyait fort difficile, tout
   le monde est  mes pieds pour des portraits; mais je suis fort
   las de ne pas vous voir au milieu des diffrents plaisirs que
   j'ai ici, pour cder aux instances qu'on me fait; j'ai beau
   m'amuser, vous me manquez partout; il me semble presque que tous
   mes plaisirs ont besoin de vous.

   Adieu, madame la marquise, il est deux heures, je meurs de
   sommeil, et je crois mme que je vous endors par ma lettre.

La marquise n'est pas une correspondante fidle et elle laisse trop
souvent sans rponse les charmantes ptres de son fils, si bien que
ce dernier se plaint de l'abandon dans lequel on le laisse:

    Janvier 1765.

   Vous jouez un peu le personnage de _ggio muto_ dans notre
   correspondance; je dirais  quelque autre qu'elle n'en est pas
   moins aimable mais vous ne gagnez rien  vous faire prier; vous
   avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos
   richesses. Je vois qu'il faudra bientt que je retourne 
   Lunville pour vous aider  m'crire...

   Souvenez-vous de moi, madame, auprs de vous et auprs du Roi;
   dites-lui de ma part sur la nouvelle anne:

    De tout temps unanimement,
    Sire, on vous la souhaite bonne,
    Et pour rpondre au compliment,
    Votre Majest nous la donne.

   Et vous, ma chre maman, comme vous valez mieux que tout ce qui
   m'amuse ici, pour briser tous mes liens, mandez-moi que vous tes
   malade et que vous avez besoin de moi: ce sera une raison pour
   tout brusquer, et pour revoler  vous. Mais n'allez pas vous y
   prendre grossirement, parce que je serai oblig de montrer votre
   lettre.

L'intimit est si grande entre le jeune chevalier et le vieux
philosophe, ils ont tant de plaisir  tre ensemble, que Voltaire
compose en l'honneur de son nouvel ami une charmante ptre:

    Croyez qu'un vieillard cacochyme,
    Charg de soixante et dix ans,
    Doit mettre, s'il a quelque sens,
    Son me et son corps au rgime.
    Dieu fit la douce illusion
    Pour les heureux fous du bel ge;
    Pour les vieux fous, l'ambition,
    Et la retraite pour le sage.
    Vous me direz qu'Anacron,
    Que Chaulieu mme et Saint-Aulaire,
    Tiraient encore quelque chanson
    De leur cervelle octognaire:
    Mais ces exemples sont trompeurs.
    Et quand les derniers jours d'automne
    Laissent clore quelques fleurs,
    On ne leur voit point les couleurs
    Et l'clat que le printemps donne;
    Les bergres et les pasteurs
    N'en forment point une couronne.
    La Parque, de ses vilains doigts,
    Marquait d'un sept suivi d'un trois
    La tte froide et peu pensante
    De Fleury qui donna des lois
    A notre France languissante.
    Il porta le sceptre des Rois,
    Et le garda jusqu' nonante.
    Rgner est un amusement
    Pour un vieillard triste et pesant;
    De toute autre chose incapable;
    Mais vieux pote, vieil amant,
    Vieux chanteur insupportable,
    C'est  vous,  jeune Boufflers,
    A vous dont notre Suisse admire
    Les crayons, la prose et les vers,
    Et les petits contes pour rire;
    C'est  vous de chanter Thmire
    Et de briller dans un festin,
    Anim du triple dlire
    Des vers, de l'amour et du vin.

Boufflers s'tait bien promis, par respect et par pudeur, de ne pas
crire un seul vers aussi longtemps qu'il serait l'hte de Voltaire;
mais comment ne pas rpondre  une aussi dlicieuse ptre! C'est une
question de reconnaissance. Il renonce donc  son voeu et les dieux
rcompensent la puret de ses intentions, car, pour la premire fois
de sa vie, il fait quelques vers de suite sans en tre mcontent.

Voici la rponse qu'il adresse au chtelain de Ferney:

    Je fus, dans mon printemps, guid par la folie,
    Dupe de mes dsirs et bourreau de mes sens;
          Mais, s'il en tait encore temps,
          Je voudrais bien changer de vie.
    Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis;
          Convertissez-moi, je vous prie,
          Vous en avez tant pervertis!
          Sur mes fautes je suis sincre,
    Et j'aime presque autant les dire que les faire.
          Je demande grce aux amours:
          Vingt beauts  la fois trahies,
          Et toutes assez bien servies,
    En beaux moments hlas! ont chang mes beaux jours.
          J'aimais alors toutes les femmes;
          Toujours brl de feux nouveaux,
          Je prtendais d'Hercule galer les travaux,
          Et sans cesse auprs de ces dames
    J'tais l'heureux rival de cent heureux rivaux.
    Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux;
    Je regrette les airs que j'ai faits pour mes belles;
          Je regrette vingt bons chevaux
          Qu'en courant par monts et par vaux
          J'ai, comme moi, crevs pour elles;
          Et je regrette encore plus
    Les utiles moments qu'en courant j'ai perdus.
          Les neuf muses ne suivent gure
    Ceux qui suivent l'amour. Dans le mtier galant
    Le corps est bientt vieux, l'esprit longtemps enfant.
    Mon corps et mon esprit, chacun pour son affaire,
          Viennent chez vous sans compliment
    L'esprit pour se former, le corps pour se refaire.
    Je viens dans ce chteau, voir mon oncle et mon pre,
          Jadis les chevaliers errants,
    Sur terre aprs avoir longtemps cherch fortune,
          Allaient chercher dans la lune
          Un petit flacon de bon sens:
    Moi je vous en demande une bouteille entire;
          Car Dieu mit en dpt chez vous
    L'esprit dont il priva tous les sots de la terre
    Et toute la raison qui manque  tous les fous.

Aprs un sjour de deux mois  Ferney, Boufflers se dcida enfin 
s'arracher  ce lieu de dlices et  regagner la Lorraine.

De part et d'autre, le chagrin fut gal; Voltaire tait dsol de voir
s'loigner ce jeune compagnon auquel il s'tait sincrement attach
et dont la prsence interrompait l'ternel tte--tte avec Mme Denis.
Le chevalier tait inconsolable de quitter l'homme illustre auprs
duquel il et voulu passer sa vie. Enfin on se quitta enchants les
uns des autres, en se promettant un revoir prochain et de tromper les
longueurs de l'absence en s'crivant de temps  autre.

En arrivant  Lunville, Boufflers fut fort tonn d'apprendre que les
lettres crites au jour le jour pendant son voyage avaient t fort
apprcies  la Cour de Stanislas, qu'on les avait mme juges dignes
d'tre envoyes  Paris, o elles n'avaient pas eu moins de succs, et
que de l'avis de tous on les regardait comme des chefs-d'oeuvre du
style pistolaire.




CHAPITRE XXV

1763-1765

  Mort de Bb.--Brouille du Roi avec le Pre de
    Menoux.--Installation de Tressan  la Cour de Lorraine.--Les
    dernires annes du Roi.--Sa tristesse.--Ses amusements: la
    chasse, la pche, le trictrac.--Le jeu  la Cour.--Le Faro.--
    Les plaisanteries du Roi.--Visites de Le Kain et del princesse
    Christine.--La fte du Roi.--L'Acadmie de Nancy.


En 1764, Stanislas eut le chagrin de voir s'teindre sous ses yeux un
des tres les plus aims de son entourage.

Depuis deux ans, la sant de Bb allait en dclinant; c'est en vain
que le Roi avait eu recours  la science des plus habiles mdecins,
c'est en vain qu'il avait tout essay pour prolonger une existence qui
lui tait chre, tout avait chou devant l'inexorable consomption.

La dernire anne de sa vie, et bien qu'il n'et que vingt-deux ans,
Bb n'tait plus qu'un vieillard dcrpit et  peine pouvait-on lui
arracher quelques paroles. Quand il faisait trs chaud, on le sortait
un peu au soleil; alors il paraissait se ranimer et il essayait de
faire quelques pas. Au mois de mai, il eut un rhume accompagn de
fivre; il se gurit, mais il resta dans un tat de vritable
lthargie; son agonie fut longue, il ne mourut que le 9 juin.

Stanislas prouva un vritable chagrin de cette fin prmature et il
voulut que l'on rendt  son nain des honneurs dignes de l'affection
qu'il lui portait. Il ordonna de dposer ses restes dans l'glise des
minimes de Lunville, o il fit lever  sa mmoire une petite
pyramide surmonte d'une urne funraire. Sur une plaque de cuivre on
grava le portrait du dfunt et au-dessous se lisait cette pitaphe:

    D. O. M.
    HIC JACET
    NON CORPUSCULUM SEDEXTA
    NICOLAI FERRI LOTHARINGI,
    E VICO DE PLANE
    IN SALMENSI PRINCIPATU
    NATI DIE 14 NOVEMBRI ANNI 1741.

La mort de Bb n'avait pas seulement contrist le coeur du bon Roi,
elle avait vivement mu tous les savants de l'poque.

On voulut conserver, pour l'offrir en curiosit aux gnrations
futures, le squelette de cet trange phnomne: Rnnow[115], le
premier mdecin, et Saucerotte, le chirurgien du Roi, firent d'abord
l'autopsie du dfunt, puis ils dcharnrent les os et, sur l'ordre
de Stanislas, envoyrent le squelette au cabinet du _Jardin du Roi_.
L on fabriqua une poupe de cire superbement habille et on l'exposa
 ct du squelette, dont elle avait toutes les dimensions. Bb tait
revtu d'un long habit de soie bleu-clair pass, d'une cravate
blanche, d'un jabot et de manchettes de dentelles; un long gilet
gris-clair, une culotte rouge, des bas gris, des souliers gris-fonc 
boucle d'argent compltaient son costume; il tenait  la main un
tricorne noir. Il resta ainsi longtemps expos  la curiosit des
visiteurs[116].

  [115] Rnnow (Casten), n en Sude, le 15 fvrier 1700. Il
  s'attacha  Stanislas en 1735, pendant son sjour  Koenigsberg,
  et il ne le quitta plus jusqu' sa mort.

  [116] Le squelette de Bb existe encore au Musum.

La mme anne 1764, le Roi eut la douleur de voir s'loigner de lui un
homme qu'il n'avait cess de combler de ses faveurs, et auquel il
tait profondment attach, le Pre de Menoux.

Cependant la dvotion du monarque ne faisait qu'augmenter avec l'ge,
et l'influence du jsuite aurait d crotre en proportion; mais ce
dernier, gris par le succs, avait fini par manquer de tact et par
lasser la patience de son royal pnitent. Entre autres prtentions,
n'avait-il pas exig qu'on ft disparatre la naade qui surmontait
une des fontaines de la place Royale de Nancy, sous prtexte que sa
nudit alarmait la pudeur des habitants! Le Roi rsista aux
indiscrtes sollicitations du Rvrend Pre; leur intimit en
souffrit, et le 30 septembre 1764, le Pre de Menoux se dmit
bruyamment de ses fonctions de suprieur des missions royales de
Lorraine. Stanislas, quelque chagrin qu'il en prouvt, le laissa
s'loigner; ils ne se revirent jamais.

Si le Roi de Pologne avait perdu quelques-uns de ses plus fidles
courtisans, il avait eu la satisfaction de voir s'tablir prs de lui,
et cette fois  titre dfinitif, un homme qu'il honorait d'une
affection toute particulire, le comte de Tressan.

Aprs la paix de 1763, Tressan s'tait vu priv du traitement de
lieutenant gnral qu'il avait obtenu de M. de Belle-Isle. Sa
situation pcuniaire tait dj des plus modestes; ce nouveau coup de
la fortune la rduisit  un tat plus que prcaire. Dans
l'impossibilit de soutenir son rang dans ses fonctions de gouverneur
de Bitche, il demanda et obtint la dispense de rsider dans son
gouvernement, et il se retira avec toute sa famille  cour de
Lunville.

Stanislas, ravi d'avoir prs de lui un homme qu'il aimait et dont les
gots concordaient avec les siens, accueillit avec empressement son
nouvel hte; il le logea au chteau, ainsi que toute sa famille, il le
nomma grand marchal du Palais et le combla de bonts.

A mesure qu'il vieillit, les sujets de tristesse ne manquent pas 
Stanislas; non seulement il a vu peu  peu disparatre autour de lui
tous ceux qu'il a aims, tous ses vieux amis polonais, tous ceux qui
ont t les compagnons fidles de ses infortunes ou de sa vie
heureuse, mais il assiste pour ainsi dire  sa propre dchance, et
il a la douleur de se survivre  lui-mme.

Il est g de quatre-vingt-neuf ans, mais s'il conserve les apparences
extrieures de la sant, en ralit il est afflig de cruelles
infirmits qui peu  peu l'ont priv de ses plus prcieuses
distractions. Sa vue s'affaiblit de plus en plus; il ne peut plus
lire,  peine crire. Puis il devient sourd et cette infirmit
l'attriste peut-tre plus que toutes les autres. Autrefois il aimait
beaucoup l'exercice, mais son embonpoint  fait de tels progrs qu'il
a d renoncer  la marche  peu prs compltement.

Son tat moral n'est gure plus brillant que son tat physique. La
dception si vive qu'il a prouve en voyant s'vanouir son rve
insens de remonter sur le trne de Pologne,  la mort d'Auguste III,
a eu sur son esprit le plus fcheux contre-coup. Il n'est plus que
l'ombre de lui-mme; il s'absorbe souvent dans de pnibles rflexions
et il tombe dans un assoupissement dont on ne le tire qu'avec peine.

Son entourage a subi l'influence du matre. La cour s'est assombrie
depuis deux ans et elle est devenue aussi triste, morne et dsole,
qu'elle tait autrefois joyeuse, anime, brillante. Les jeunes
courtisans se sont loigns, ils se sont tourns vers le soleil
levant, et ils ont pris la route de Versailles. Il ne reste plus 
Lunville que quelques amis fidles, Mme de Boufflers et ses enfants,
le marquis et le chevalier, M. et Mme de Boisgelin, M. de Bercheny,
de Croix, Tressan, le chevalier de Listenay, Alliot, Panpan, Porquet,
Solignac, etc.

Mme de Boufflers a le coeur trop haut plac pour abandonner Stanislas
dans ses heures de dtresse et elle s'efforce d'entourer de soins et
d'affection les dernires annes de son vieil ami. Mais il faut bien
l'avouer, le rle de garde-malade, de soeur de la charit ne convient
ni  l'ge ni  l'humeur de la marquise, la tristesse n'est pas son
fait, et elle cherche par de frquents voyages dans la capitale 
gayer une vie qui tous les jours devient plus morose et plus sombre.

Quant  Stanislas, il apprcie  leur valeur les marques d'attachement
de son amie; si elle n'est pas auprs de lui aussi souvent qu'il le
souhaiterait, il se dit qu'il ne faut pas demander  la vie plus
qu'elle ne peut donner,  la femme encore moins, et il sait, en
philosophe dsabus, faire la part de la nature et de la lgret
naturelle  celle qu'il a tant aime et qui a rpandu tant de charme
et d'agrment sur la seconde moiti de sa vie.

Le grand ge de Stanislas et ses infirmits l'obligent  modifier sa
vie et ses rapports avec les courtisans; aussi les rouages officiels
se relchent, le prestige du roi s'attnue, la dignit de la Cour
disparat; dans les dernires annes, Stanislas n'a plus qu'une ombre
d'autorit. Depuis l'entourage immdiat du monarque jusqu'au moindre
valet, chacun agit un peu  sa guise et sans trop se soucier du
matre.

Bien qu'aucun de ces changements ne lui chappe, le monarque n'a rien
perdu de son enjouement et de sa douceur; il ne se plaint de rien, de
personne et il supporte avec rsignation l'abandon relatif dans lequel
il vit. Bien souvent le pauvre vieux prince n'a d'autre compagnie que
son chien Griffon, ami fidle et sr, qui, lui, ne le quitte jamais.

C'est seulement au moment de la nouvelle anne que Lunville retrouve
son animation des anciens jours. Toute la noblesse accourt prsenter
au Roi ses voeux et ses souhaits, mais ce devoir accompli, tous
s'empressent de retourner  leurs plaisirs ou  leurs occupations et
la Cour retombe dans la tristesse.

Stanislas s'est si bien accoutum  son isolement qu'il le regrette
presque quand par hasard on vient l'en troubler. Il crit  sa fille
le 5 janvier 1765 aprs les brillantes et officielles rceptions du
1er janvier:

Me voil dlivr de la grande compagnie que la nouvelle anne m'a
attire et rduit  ma solitude. J'ai tout le temps sans aucune
distraction de penser  ma chre Maryczka.

Plus que jamais en effet le Roi adore sa fille; elle est devenue
l'unique objet de ses penses, et bien que sa vue soit perdue, il
s'efforce encore de lui griffonner quelques mots d'affection. Ses
lettres sont presque illisibles, mais d'une tendresse vraiment
touchante. Il ne l'appelle jamais que ma bien chre petite mignonne,
mon cher coeur, mon trs cher coeur, mon incomparable
Marie[117]. Lui-mme se dsigne en riant sous le nom de gros papa
Lala (en polonais _lalka_ qui signifie poupon.)

  [117] Toutes les lettres du Roi portent en tte une croix. Tous
  ses crits sont prcds des initiales de ces mots: _Ad Majorem
  Dei gloriam beatque Mari semper Virginis honorem_.

Les distractions du Roi ne sont pas nombreuses et les journes
s'coulent souvent bien lentement  son gr. Il a d successivement
renoncer  tous les exercices physiques qui autrefois le charmaient,
la promenade, le cheval, la chasse. La meute, et tout le service de la
vnerie ont t supprims, au grand regret des gamins de Lunville,
pour lesquels c'tait fte de partir en traque sur les grands
chariots de corve. Quelquefois encore Stanislas se livre au plaisir
de la chasse  tir, mais combien diffrente d'autrefois! Appuy sur un
parapet du parc, il massacre au hasard les lapins que des rabatteurs
ramnent sur lui.

Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisment,
c'est la pche; malgr sa vue, ou plutt  cause de sa vue, Stanislas
y obtient des succs inattendus; aussi affectionne-t-il
particulirement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la
ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va
attacher un poisson  l'hameon: Tirez, sire, tirez vite, le poisson
mord! lui criait-on, et le prince, ravi de son habilet,
s'merveillait cependant de cette pche miraculeuse qui ne lui faisait
jamais dfaut.

Un des grands plaisirs du Roi a toujours t de jouer au trictrac; sa
passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'ge et
l'impossibilit de trouver d'autres distractions. Tous les jours
rgulirement de deux  quatre, il y a une partie tablie. Mme de
Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidles partners du
monarque, mais ils sont souvent occups, absents, malades; alors que
faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans
gard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges
pour esquiver cette ternelle partie de trictrac. Stanislas, par
bont, n'ose insister, mais il prouve un dsespoir enfantin et sa
journe est perdue; dans son chagrin, il en arrive  chercher des
partners parmi les bourgeois de Lunville.

Tous les jours le Roi djeune au Bosquet entre onze heures et midi,
puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre
l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tcher de trouver un
adversaire. Ds qu'il aperoit un bourgeois de la ville se promenant
lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre  son
aise, puis commence  causer avec lui familirement; il l'interroge
sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui
dit avec bonhomie: Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma
partie de trictrac?[118]

  [118] Stanislas possdait un trictrac en bois de grenadine, avec
  seize dames noires et seize blanches; le couvercle servait en
  mme temps d chiquier. Le Roi le lgua  Panpan.

Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse,
en disant qu'il ne sait pas jouer: Comment, vous ne savez pas
jouer au trictrac! s'crie le roi. Et son accent est si dsol,
que son interlocuteur s'loigne navr. Alors le Roi cherche une
nouvelle victime et il recommence son petit mange avec l'espoir
d'tre plus heureux. Bientt les habitants de Lunville, pour
complaire  leur vieux matre, eurent tous appris le trictrac.

Quand Stanislas a trouv un partner, il le ramne avec lui au chteau.
A deux heures exactement on s'asseoit  la table de jeu, le Roi prend
un cornet et jette le d. A quatre heures prcises il se lve et si la
partie n'est pas termine, il dit  son invit: Monsieur, je compte
que vous reviendrez demain pour achever cette partie. Si le joueur
n'est pas de la ville, le Roi l'invite  dner.

Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrire le grand
fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude
de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au
moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre
mission que de le ramasser et de le remettre en place[119].

  [119] LALLEMENT, _Socit d'archologie lorraine_, anne 1862.

Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses
courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus  la Cour
de Lorraine; elle y rgne au contraire plus que jamais. Mais
l'honnte et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour mouvoir
des mes blases. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de
hasard, le faro, o l'on peut perdre en peu de temps beaucoup
d'argent. Il fait bientt les dlices de la Cour.

Les soires se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on
cause, on fait de la musique, on joue, c'est une runion familiale
pleine d'dification. Mais ds que le monarque s'est retir dans ses
appartements particuliers, c'est--dire vers neuf heures, la scne
change du tout au tout. La socit, un instant auparavant si paisible
et si calme, se prcipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et
alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se
montre la plus ardente, la plus acharne, et elle perd sans sourciller
des sommes considrables.

Bientt la passion pour le faro devient gnrale: des salons elle
gagne l'antichambre et descend mme jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas
tout encore. Peu  peu on voit les laquais, les marmitons eux-mmes
pntrer timidement dans les appartements de rception, assister  la
partie, bientt mme y prendre part; on les voit debout, jeter leurs
cus par-dessus la tte des personnages de la Cour et suivre avec
anxit les pripties du jeu. Ces scnes indcentes et scandaleuses
se prolongent souvent jusqu' l'aube.

Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de
l'innocence.

Le trictrac, la chasse, et la pche ne sont pas les seules
distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle
de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il
a toujours t un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table;
il a en particulier une passion dsordonne pour le melon, et pour la
satisfaire il a fait tablir  Lunville une melonnire modle, de
faon  avoir des fruits toute l'anne; il entretient  grands frais
des jardiniers melonniers, spcialement affects  la culture de ce
prcieux cucurbitac.

En dpit d'indispositions frquentes et souvent dangereuses, le Roi
mangeait trs gloutonnement, et ses mdecins taient impuissants 
modifier sa manire de faire. Il avait conserv des habitudes
grossires de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un
jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait
sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait
particulirement; tout  coup l'enfant se penche  l'oreille de
l'aimable marquise et lui dit  voix basse: Le Roi mange comme un
cochon.

Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: Que
dit le petit Cogliano?[120] Aprs un moment d'hsitation, la marquise
rpond hardiment: Sire, il dit que vous mangez comme un cochon, et
elle clate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi
que toute l'assistance.

  [120] Le roi appelait toujours ainsi les Conigliano.

Malgr le peu de dlicatesse de ses manires lorsqu'il tait  table,
Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et
confiant dans le respect qu'inspirait la majest royale, ne craignait
pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle  ses
fidles sujets.

Pendant un de ces dners d'apparat, il arriva un jour une assez
plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se
trouvait une jeune et frache villageoise que le hasard avait place
auprs d'un vnrable franciscain. Tous deux, merveills du
spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des
femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort tourdie, remarqua le couple
et par espiglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha,
sans se faire remarquer, par une forte pingle, la jupe de la paysanne
 la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un
mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient
encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient
du ct du moine, elle balbutie: Mon pre... mon pre... mais
laissez-moi, je vous prie. Le moine la regarde avec stupfaction,
puis, voulant s'loigner  son tour, il se sent retenu de faon
invincible. Il toise d'un air courrouc la paysanne, mais il n'en est
pas plus avanc. Enfin tous deux indigns s'loignent brusquement et
l'on voit,  la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible
les retient l'un  l'autre.

S'apercevant de l'moi gnral et des rires des assistants, Stanislas
demande la raison de cette gat hors de saison. On est oblig de lui
tout avouer. Trs mcontent de l'inconvenante plaisanterie dont un
ministre de la religion a t l'objet en sa prsence, le Roi veut
connatre l'auteur du mfait, on accuse les pages, on souponne les
assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la
coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de
reproches et la chasse. Marguerite, c'tait le nom de la femme, court
se jeter aux pieds du Roi et demande grce en sanglotant: Quoi!
s'crie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au chteau.--Non, non,
dit la pauvre fille avec -propos, j'aimerais mieux mourir que de vous
quitter. A ces mots le Roi s'attendrit, et se met  pleurer tout
comme Marguerite: Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y
reviens plus[121].

  [121] JOLY, _le Chteau de Lunville_.

Tressan tait bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant
amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le
caractre agressif de son grand marchal; il disait un jour de lui:
Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne
mchancet. Il tait si bien accoutum  sa socit qu'il ne lui
laissait gure un instant de libert. O est Tressan? tait
l'invariable refrain du Roi ds qu'il se trouvait seul; il n'avait de
cesse qu'on ne l'et retrouv et qu'on ne le lui et amen; alors il
ne le lchait plus et l'infortun devait tenir compagnie au monarque
jusqu' l'heure du coucher.

Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez frquemment,
Stanislas se faisait porter auprs de son lit: Plains-toi, mon ami,
lui disait-il, jure, crie, gronde  ton aise. Le patient profitait de
la permission et tous deux se livraient  d'interminables
conversations, entrecoupes des plaintes, des gmissements, et des
maldictions du malade.

Stanislas n'avait rien perdu de son got pour la plaisanterie, et
chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner
cours. La majest des crmonies religieuses n'tait mme pas pour lui
un obstacle.

Deux exemples entre cent donneront l'ide des facties dont le vieux
prince tait coutumier.

En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, fait
la cne et lave les pieds  treize pauvres de la ville. Le dernier
tait un faible d'esprit nomm Lami; quand ils furent tous placs 
table, Sa Majest prit de la soupe dans une cuillre et la prsenta 
Lami, qui, allch, ouvrit aussitt une bouche immense, mais le Roi,
au lieu de le faire manger, absorba lui-mme le contenu de la
cuillre, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure
dconfite du pauvre diable.

La familiarit de Stanislas avec le grand marchal tait extrme et ce
dernier tait souvent victime de l'humeur joviale de son matre. Le 18
mai 1764, jour de la Saint-Flix, le Roi voulut aller entendre la
messe aux Capucins. On fit venir des chaises  porteurs. Tressan
soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Ds qu'il fut
arriv devant sa chaise, Stanislas dit  son compagnon: Monte,
mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins. Tressan
obit et s'installe confortablement. Mais aussitt, le Roi crie aux
porteurs: Arrtez! arrtez! et il monte  son tour en s'asseyant sur
les genoux de Tressan constern. Les courtisans clatent de rire en
voyant la mine piteuse du grand marchal. Seuls les porteurs ne rient
pas et aprs s'tre consults du regard dclarent qu'il leur est
impossible de soulever un poids aussi considrable: Qu'on prenne des
valets de pied! s'crie Stanislas, qui ne veut pas dmordre de son
ide. Aprs plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints
aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les
Capucins, o l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et
Tressan demi-pm.

Tout le monde entend la messe pieusement, mais  la bndiction,
Tressan, qui craint que le Roi, mis en got, ne s'avise de revenir
dans le mme quipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de
le retrouver de la journe.

Stanislas n'est pas seul  avoir l'esprit tourn  la plaisanterie.
Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi
dans cet ordre d'ides et il n'est sorte de facties qu'il n'imagine
dans ses jours de gaiet. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du
meilleur got ni sans porter quelquefois atteinte  la majest royale,
mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont
l'entrain et la verve l'amusent en dpit de tout.

On sait que le frre du chevalier, le marquis de Boufflers, tait
capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas
de rdiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des
plus plaisantes o il numre toutes les raisons qui doivent dcider
le ministre  lui donner la survivance de son frre.

   Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de
   l'incapacit du marquis de Boufflers, a rsolu de confier la
   compagnie de ses gardes  un officier digne de ce poste
   important; il a jett les yeux sur le chevalier de Boufflers,
   dont l'exprience, la gravit, la sagesse et surtout l'assiduit
   lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frre.

   Sa Majest prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en consquence
   au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perptuer
   l'heureux accord, qui a toujours exist entre le service de
   Lorraine et le service de France.

   On sera peut-tre tonn que le Roi de Pologne,  son ge,
   nomme un survivant  un officier de vingt-neuf ans. On rpond que
   le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les
   objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majest Polonoise et la
   maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la diffrence
   d'ge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les
   voeux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de
   Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du
   marquis de Boufflers.

   Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire
   pendant quatre mois; il a extrmement fatigu le prince
   Ferdinand, toute la dernire campagne[122]; c'est un sujet propre
    rtablir dans les troupes cette gaiet franoise que le marquis
   de Boufflers attriste par sa svrit, et cet ancien esprit de la
   nation, auquel le marquis de Boufflers a port tant d'atteintes.
   Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse
   de boire  la sant de M. le duc de Choiseul et de le bnir dans
   toutes ses chansons.

  [122] On se rappelle que les chevaux de guerre du chevalier
  s'appelaient l'un _le Prince Ferdinand_, l'autre _le Prince
  hrditaire_.

Cette singulire apologie du chevalier par lui-mme amusa beaucoup le
Roi.

Boufflers, toute plaisanterie  part, se jugeait volontiers trs
suprieur  son an: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il
s'appliquait naturellement: Les ans sont le coup d'essai de la
nature, les cadets en sont le chef-d'oeuvre.

Les relations entre Stanislas et le chevalier taient des plus
cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour
o ils avaient longuement parl du bonheur, Boufflers crivait au Roi
cette jolie lettre:

    Sire,

   Je viens d'tre heureux un moment en prenant de Votre Majest
   une leon de bonheur. Il n'appartient  personne d'en parler
   aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant
   d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son mtier.
   Votre Majest nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la
   raison et l'instinct, et elle fait penser  une quatrime plus
   sre encore, plus abondante que les trois premires, c'est  un
   bon Roi[123].

  [123] _Indite_, communique par le comte de Croze-Lemercier.

Au mois d'avril 1764 eut lieu une clipse de soleil dont l'annonce
seule amena une profonde perturbation dans toute la Lorraine. Les
bruits les plus absurdes circulaient et trouvaient d'autant plus de
crance qu'ils taient moins fonds. On annonait les pires
catastrophes, que les puits allaient tarir, que l'obscurit serait
complte, qu'on ne pourrait sortir sans risque de la vie, enfin des
mauvais plaisants ou des mchants avaient fait afficher sur les murs
de Nancy et de Lunville cette annonce effrayante:

AVIS AU PUBLIC

Le public est averti que la nuit du jour qui suivra immdiatement
l'clipse du 1er avril, il y aura un tremblement de terre trs
considrable, et le mme que celui qui arriva  la mort de N. S. J.
C. Voil ce qu'une tude continuelle et des recherches trs exactes
sur le cours de la nature nous a fait dcouvrir, seulement depuis
dix  douze jours. Depuis ce temps nous parcourons les villes du
royaume pour en donner avis, et tant passs  Nancy fort tard, nous
avons cru que le meilleur parti tait de faire  la hte quelques
petites affiches pour instruire le public de cet vnement, en
l'avertissant de se tenir sur ses gardes cette nuit, et le plus
qu'il sera possible hors des maisons, surtout de celles qui seront
places au midi.

Toute la ville tait affole; les habitants avaient fait des
provisions d'eau et de victuailles comme pour soutenir un sige. On se
serait cru au 1er mai de nos jours.

La Cour, sans partager l'effroi de la population, avait fini par subir
l'influence ambiante et l'on n'y tait qu' moiti rassur.

Elle fut pourtant bien innocente, cette clipse qui bouleversait si
profondment la Lorraine. Elle commena le 1er avril, vers neuf et
demie du ct de l'ouest. Avant onze heures elle tait dans son
milieu, le bas ou midi du soleil formait un C de ce qui restait du
disque. Le ciel tait un peu couvert, il y avait un demi-jour et de
la fracheur.

Le soir, tous les habitants couchrent dehors par crainte du
tremblement de terre, mais ds que le jour parut ils tmoignrent par
mille folies leur joie d'avoir chapp  un si grand danger.

Au cours de l'anne 1765, Stanislas eut la satisfaction de recevoir
plusieurs visites fort agrables. D'abord la duchesse de Gramont;
ensuite Lekain, l'illustre tragdien, vint faire un sjour 
Lunville: il daigna,  la demande du Roi, paratre sur la scne; il
joua d'abord le rle de Zamore dans _Alzire_; puis, flatt du succs
obtenu et des flicitations enthousiastes de Stanislas, il parut
successivement dans _Rhadamiste_, _le duc de Foix_, _Iphignie en
Tauride_, _Mithridate_, etc.

Mme de Boufflers, qui n'aimait pas Lekain, refusa de se dranger et
elle resta  la Malgrange, o elle tait installe.

Peu de temps aprs le dpart du comdien, Stanislas vit arriver la
princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'anne
prcdente, avait fait un si mchant accueil au brillant chevalier de
Boufflers. Bien que la princesse ne ft pas toujours des plus
aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites
apportaient une prcieuse diversion  la monotonie de la vie.

La future abbesse tait venue pour assister  la fte du Roi, et ce
dernier, charm d'une si dlicate attention, crivait  Marie
Leczinska:

    9 mai 1765.

   Mon trs cher coeur, votre chre lettre est un beau bouquet pour
   ma fte, que j'ai plant au fond de mon coeur pour qu'il ne se
   fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie  Marly: je viens de
   dner  Chanteheu. La plus belle pice de mon cabinet est Mme la
   princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le
   plus bel ornement. Il faut s'tourdir en jouissant du beau temps
   qu'il fait, pour ne pas songer  tout ce qui fait de la peine.

Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'taient
pas seules  fter l'anniversaire de Stanislas.

A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du
march de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place
taient toutes en bois et leurs propritaires redoutaient toujours
avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne
l'auraient dsir,  l'clat des rjouissances publiques. En 1765, on
dcida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer
par un feu d'artifice sur la place Royale. Une dcoration de boiserie
peinte ornait les quatre faces du pidestal de la statue de Louis XV,
des transparents en bleu clair laissaient voir  jour les chiffres du
Roi de Pologne et ces mots: _Vive Stanislas le bienfaisant!_

A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes
les croises taient remplies du plus beau monde. On fit faire un
grand cercle  environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on
fit partir successivement les artifices des quatre faces aux
acclamations du peuple, qui criait _vive le Roi!_ de trs bon coeur.

Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de
s'occuper de son Acadmie; il en parle souvent avec Tressan et
Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'clat
et augmenter la rputation de cette fondation, qu'il regarde comme une
des plus utiles de son rgne. En dpit de son ge et de ses
tristesses, le bon Roi n'a pas renonc aux succs littraires et il
cherche encore  obtenir les suffrages de ses confrres; mais pour ne
pas les influencer et tre bien sr de la sincrit de leur
apprciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se
prsente  leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en
est la dupe, sauf le Roi lui-mme.

Au mois de mai 1765, Solignac vient mystrieusement apporter au
prsident de l'Acadmie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre:
_Recueil de diverses matires_; c'est, dit-il, l'oeuvre d'un jeune
homme qui donne des esprances et qui, avant de se lancer dans la
carrire littraire, dsire savoir de la bouche mme des meilleurs
juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrter.

L'Acadmie se runit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui
prsentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme tait
g de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut  peu prs au complet.

L'ouvrage tant anonyme, l'Acadmie crut pouvoir ne rien mnager, et
elle n'hsita pas  le couvrir des louanges les plus hyperboliques.

Elle dclare sans ambages au jeune homme qui sollicite si modestement
son avis que son coup d'essai est un coup de matre, qu'il a atteint
 la perfection, qu'il mrite d'tre couronn, qu'il crit en chrtien
clair et soumis, en savant philosophe, en excellent politique, que
sa morale est divine, sa philosophie saine, sa politique humaine et
bienfaisante, son style prcis et pur, ses penses solides et
sublimes, ses comparaisons justes et brillantes, etc., etc.

Si le Roi n'tait pas satisfait, il tait vraiment bien difficile;
mais il fut ravi, d'autant plus ravi qu'ayant conserv l'incognito, il
pouvait tre bien convaincu que les louanges qu'on lui prodiguait
taient sincres et spontanes.

Un membre de l'Acadmie crut mme devoir publier une pice de vers 
ce sujet:

    Encore un coup, messieurs, tout beau!
    Ce qu'on nous donne pour esquisse
    Me parat un fort grand tableau;
    Ne tombons point dans le panneau:
    Dans l'art l'auteur n'est point novice.
    Un apprenti sur ce pied-l
    En saurait donc plus que les matres.




CHAPITRE XXVI

1766

  Sjour de Marie Leczinska  Commercy.--Mort du Dauphin.--Chagrin
    de Stanislas.--Crmonie funbre  la Primatiale de
    Nancy.--Accident arriv  Stanislas.--Ses souffrances.--Sa
    mort.--M. de la Galaizire s'empare des deux duchs au nom de
    la France.--Testament du Roi.


Les seuls plaisirs vritables que gota Stanislas pendant les annes
assombries de sa vieillesse taient les courts sjours qu'il pouvait
encore faire  Versailles auprs de sa chre Maryczka, auprs de celle
qui tait devenue l'unique joie de sa vie. Rien ne pouvait le faire
renoncer  ces voyages, et pour revoir sa fille, il affrontait gament
aussi bien les fatigues de la route que les intempries des saisons.

Au mois de juillet 1765, le Roi voulut, comme  l'ordinaire, faire ses
prparatifs de dpart, mais il tait si vieux, si cass, si fatigu
qu'on craignit qu'il ne pt arriver au terme du voyage et on l'crivit
 Marie Leczinska. La Reine, trs mue, s'empressa de dtourner son
pre d'un projet qui pouvait lui tre si dangereux, mais pour le
consoler elle lui annona qu'elle viendrait elle-mme  Commercy et
qu'elle passerait trois semaines auprs de lui.

Fidle  sa promesse, la Reine partit de Compigne le 17 aot et elle
arriva  Commercy le 19 au soir. On peut supposer la joie du vieux
monarque en revoyant sa fille bien-aime; cette runion fut pour tous
deux un enchantement de tous les instants; on aurait dit qu'un
pressentiment les avertissait qu'il ne se reverraient plus en ce
monde.

Marie Leczinska est si heureuse qu'elle trouve tout charmant,
dlicieux; elle ne cesse de rpter que Commercy est un palais
enchant. Stanislas, ravi de son admiration, lui montre avec un
orgueil enfantin toutes les merveilles dont il est l'auteur; il la
promne dans ces jardins magnifiques qui s'tendent  perte de vue
devant le chteau et qu'il fait entretenir avec tant de soin; il lui
fait admirer les tangs, les cascades, le pont d'eau avec ses colonnes
lumineuses, le kiosque, le chteau d'eau avec sa vue unique au monde,
etc.

Le monarque, en l'honneur de sa fille, veut faire chanter les
merveilles de ce riant sjour et c'est  Panpan qu'il s'adresse, 
Panpan qui est devenu le pote attitr de la cour.

Le lecteur du roi se met  l'oeuvre, mais hlas! l'inspiration lui
manque et il accouche de ce pnible pome, dont les flatteries ne
dissimulent pas la pauvret:

    Aprs mille dtours dans ces plaines fertiles,
    Sous les yeux de son Roi, la Meuse s'applaudit
          De prter ses ondes dociles
          Aux loix que le got leur prescrit.
          C'est peu de porter jusqu'aux nus
    Par d'innombrables jets ses flots ambitieux;
          Ici, dans les airs suspendues
          En nappe ses eaux tendues
    Temprent du soleil l'clat trop radieux.
    L, leur cristal  l'oeil parat tre solide
    Et de son lment n'avoir que la fracheur:
    Rival hardi du marbre, en colonne fluide
    Il semble soutenir un palais enchanteur.
    Et quel est donc le dieu qui produit ces miracles?
    C'est un sage ador, c'est le meilleur des Rois.
          Les plus magnifiques spectacles
          S'empressent d'clore  sa voix,
    La nature  ses voeux semble s'tre asservie,
          Il est par son vaste gnie
          Au-dessus de l'humanit;
          Le Bien qu'il fait  la Patrie
    Le rapproche encor plus de la Divinit.

Par les plus chaudes journes, toute la Cour se rend  la Fontaine
Royale; l, sous les pais ombrages, auprs des eaux jaillissantes, le
Roi et sa fille passent de longues heures  causer du pass et de leur
mutuelle tendresse; de l'avenir il n'est jamais question, car tous
deux le redoutent galement. Vers cinq heures, on sert dans le
pavillon une magnifique collation  laquelle sont convis tous les
courtisans.

C'est encore l'heureux Panpan qui est charg de clbrer pour la
postrit les charmes de la Fontaine Royale:

    Dans ces palais de superbe structure,
    Je vis hier le triomphe des arts.
    Dans ces lieux, aujourd'huy, je vois de toutes parts
          Le triomphe de la nature.
    Ces chnes, que le temps a courbs en berceau,
    Aux feux brlants du jour opposent leurs ombrages.
          Voyez sous leurs pais feuillages
    Couler en murmurant ce limpide ruisseau;
    A peine a-t-on aid la pente qui l'entrane
          Un flot  l'autre flot s'enchane,
    En suivant seulement le penchant du coteau.
    Des grottes de ces bois les timides naades
    Aprs avoir err de canal en canal,
          Par d'imperceptibles cascades,
    Ouvrent un lit plus vaste  leurs flots de cristal.
    Un essaim d'habitants peuple ces eaux tranquilles,
    Et joue en sret sous leur nappe d'argent;
    Sur tout tre qui vit l'humanit s'tend;
    Le filet respecta leurs paisibles asiles.
    Sur leurs bords tapisss d'un gazon toujours frais
    S'lve l'humble toit d'un champtre palais,
    O rgnent  l'abri du tumulte des villes,
    Mme au sein de la cour, l'innocence et la paix.
          C'est dans ces beaux lieux o nous sommes
          Que le plus illustre des Rois,
    Dposant sa grandeur, veut n'tre quelquefois
          Que le plus aimable des hommes.

Stanislas, pour distraire sa fille et la dtourner de trop sombres
penses, donna des ftes, des rjouissances; il fit  plusieurs
reprises illuminer les jardins, le canal, le pont d'eau et tirer
devant le chteau des feux d'artifice merveilleux.

C'est pendant ce sjour qu'on apprit la mort inopine de l'empereur
Franois, survenue  Inspruck le 18 aot. Les Lorrains, qui taient
toujours rests fidles au souvenir de leur ancienne dynastie,
tmoignrent une profonde douleur. Une foule extraordinaire accourut
de la campagne pour assister aux services clbrs  Lunville et 
Nancy en mmoire du fils de Lopold. Ces marques d'attachement
montraient  Stanislas qu'en dpit de ses bienfaits il n'avait pu
faire oublier  ses sujets leurs anciens souverains, et il en fut
pniblement affect.

Le sjour de la Reine dura trois semaines. Les dernires journes
furent attristes par la perspective de la sparation prochaine. Enfin
l'heure fatale arriva. Stanislas, dsol, voulut accompagner sa fille
jusqu' Saint-Aubin. Tous deux taient si vivement mus qu'ils ne
pouvaient parler, ils se tenaient troitement serrs l'un contre
l'autre et versaient d'abondantes larmes. La Reine monta en sanglotant
dans son carrosse, et elle prit la route de Versailles.

Quand le moment fut venu de retourner  Lunville, Stanislas ne
cessait d'exprimer les regrets qu'il prouvait de quitter son cher
Commercy qu'il aimait tant. Le jour du dpart il tait  ce point
troubl qu'il embrassa la concierge du chteau avant de monter en
carrosse.

Le dpart de sa fille chrie n'tait pas la seule douleur qui
oppresst le coeur du bon Roi.

La sant du Dauphin donnait depuis quelques mois des inquitudes et il
en avait t souvent question dans les longs entretiens entre le pre
et la fille. Bien que les nouvelles de Versailles fussent de nature
plutt rassurante, Stanislas ne pouvait se dfendre d'une vague
apprhension et il parlait de son petit-fils avec une angoisse qu'il
ne savait dissimuler. Pendant les mois d'octobre et de novembre, la
sant du prince devint de nouveau prcaire et on attendait
anxieusement les courriers de Versailles.

A la fin de novembre, une fcheuse nouvelle vint attrister la Cour. On
apprit la mort du vieux marquis du Chtelet; le grand chambellan
venait de succomber chez son frre, au chteau de Loisey,  l'ge de
soixante-dix ans. Stanislas fut vivement affect de la perte de ce bon
serviteur qui, depuis tant d'annes, avait t intimement li  sa vie
et dont la prsence lui rappelait les jours heureux des annes 1748 et
1749. Fidle  son souvenir, il dsigna aussitt son fils pour le
remplacer.

Au commencement de dcembre, l'tat de sant du Dauphin devint d'une
gravit extrme; le Roi de Pologne tait dans la dsolation; pas une
lettre o il ne parle de son petit-fils avec angoisse, o il ne dise
les voeux ardents qu'il forme pour son rtablissement. Non seulement
il priait lui-mme pour l'auguste malade, mais il ordonna des prires
publiques dans toutes les glises de la Lorraine.

Le 19 dcembre, le chevalier de Boufflers arriva de Fontainebleau; il
apportait de dsastreuses nouvelles; le prince dclinait de jour en
jour, d'heure en heure; une issue fatale paraissait prochaine.

Ces sinistres prvisions n'taient que trop justifies; le Dauphin
s'teignit le 20 dcembre.

La nouvelle ne parvint  Lunville que le 23; elle fut apporte par un
courrier qui se rendait  Dresde, porteur du triste message. Stanislas
fut constern; en dpit de toute esprance, il esprait encore; il
avait tant pri qu'il comptait fermement sur un miracle de la
Providence. Il ne pouvait admettre que la mort inexorable frappt
aveuglment un homme en pleine jeunesse, l'unique espoir d'une antique
monarchie, alors qu'elle pargnait un vieillard charg d'ans, infirme
et inutile  tous.

La douleur du Roi fut immense; il avait report sur son petit-fils
toutes ses affections, tous ses rves d'avenir; il resta inconsolable.
Il s'enferma dans ses appartements privs et pendant plusieurs jours
ne voulut voir personne que Mme de Boufflers: Hlas! s'criait-il
dans sa douleur, j'ai perdu deux fois la couronne et je n'en ai pas
t branl; la mort de mon cher Dauphin m'anantit.

Quant  Marie Leczinska, dans sa dsolation elle crivait  son pre:

Je vis encore aprs mon malheur affreux... Je pleure un saint... Dieu
est ma seule consolation...

Je pleure un fils et un ami, le malheur de l'tat... Il n'y a que le
bonheur dont jouit mon fils par la misricorde de Dieu qui me
console....

Stanislas voulut qu'un service solennel ft clbr  la mmoire du
malheureux prince,  l'glise primatiale de Nancy, et il en fixa la
date au 3 fvrier. Il chargea un jsuite, le pre Coster, de composer
l'oraison funbre. Le pre, en bon courtisan, s'tendait avec
complaisance dans son discours sur les vertus et les mrites de
Stanislas lui-mme. Quand on soumit au Roi le projet et qu'il entendit
son loge, il s'cria: Il faut que le Rvrend Pre supprime ce
passage, dites-lui de le garder pour ma propre oraison funbre.

Stanislas avait choisi la date du 3 fvrier parce que lui-mme devait
se trouver  ce moment  la Malgrange, ayant pour habitude de faire
ses dvotions  Bon-Secours cinq fois par an, aux grandes ftes de la
Vierge; or, cette anne, la Purification se trouvait le 2 fvrier.

Le roi quitta Lunville avec Mme de Boufflers le 1er fvrier, par un
froid rigoureux; en passant il s'arrta  Bon-Secours pour y prier;
mais au lieu de se placer, comme  son ordinaire, dans sa tribune
au-dessus de la sacristie, il s'agenouilla dans le choeur, sur le
caveau mme o reposaient les restes de la reine Opalinska et de la
duchesse Ossolinska. En sortant, il dit  la marquise: Savez-vous ce
qui m'a si longtemps retenu dans l'glise? Je pensais que dans trs
peu de temps, je serai trois pieds plus bas que je n'tais.

Stanislas tait du reste hant d'ides lugubres et la pense de la
mort prochaine le poursuivait sans cesse. On prtend mme qu'il eut un
trange pressentiment. Il faisait un jour remarquer  ses courtisans
combien de ttes couronnes avaient t frappes par la mort depuis
peu de temps, tandis que lui, le plus g de tous les souverains du
monde, avait t pargn. Il racontait tous les prils auxquels il
avait t expos, au cours de son aventureuse existence, et dont il
avait t miraculeusement prserv; il y en avait de tous les genres,
sauf un seul, le feu: Il ne me manquerait plus, dit-il, que d'tre
brl pour tre pass par tous les dangers.

La Providence lui rservait cette nouvelle et dernire preuve, qui
allait lui tre fatale.

Le 2 fvrier, Stanislas se rendit  Bon-Secours pour y communier.

Le lendemain 3 eut lieu la crmonie  la Primatiale, mais le prince,
redoutant de pnibles froissements, prfra ne pas y assister, et il
resta  la Malgrange. Son fauteuil seul fut plac dans l'glise.
L'absence du souverain fut heureuse, car il se produisit parmi les
assistants des rivalits de prsance qui faillirent dgnrer en
scandale.

Le cardinal de Choiseul, qui officiait, exigea que le Pre Coster, en
prononant l'oraison funbre, lui adresst la parole; sinon il
menaait de remonter  l'autel et de continuer la crmonie. D'autre
part, la Cour Souveraine dclara que si l'orateur ne s'adressait pas
directement  elle, il serait immdiatement dcrt. Un incident
imprvu trancha la difficult. La Cour s'tant prsente accompagne
de la marchausse, les gardes du corps qui taient de service aux
portes de l'glise refusrent de laisser pntrer l'escorte des
magistrats. La Cour, offense, se retira purement et simplement et ses
stalles restrent vides.

Le 4 fvrier, dans l'aprs-midi, le prince repart pour Lunville et le
soir mme il reoit  sa table la fille de Robert Walpole, lady Mary
Churchill, et son mari. Mme de Boufflers l'aide  faire les honneurs.
Le Roi fait accueil  ses htes, est aimable et gai  son habitude; il
parat jouir de toutes ses facults.

Le 5 fvrier, Stanislas se lve, comme  son ordinaire,  six heures
et demie. Un de ses valets de chambre, Montauban, l'habille; le prince
revt une camisole de satin double de molleton, une veste en soie des
Indes fort mince et  boutons, enfin une robe de chambre de la mme
toffe que la veste et rembourre de ouate de coton, prsent de sa
fille. Ds qu'il est habill, Montauban se retire; le prince s'assied
dans son fauteuil prs du feu et se met  fumer sa pipe. Au bout d'une
demi-heure, il veut poser sa pipe sur la chemine, mais il y voit 
peine; il s'approche trop prs du feu et le bas de sa robe de chambre
est attir par la flamme; elle se met  se consumer lentement, sans
qu'il s'en aperoive. Tout  coup, il se voit environn de flammes. Il
appelle, il crie, il hurle, personne ne vient. Par une fatalit
inexplicable, Montauban s'est loign un instant et le garde du corps
de service galement. Pendant ce temps le malheureux prince impotent
se trouve dans l'impossibilit de se dbarrasser du vtement qui le
dvore; dans ses efforts, il est tomb prs de la chemine et ne peut
plus se relever. Enfin ses cris sont entendus d'une vieille femme de
charge occupe  laver des carreaux  l'tage suprieur. On accourt et
on parvient  se rendre matre du feu en roulant le Roi dans une
couverture. Mais le prince avait de graves brlures au bras, au
ventre, et mme  la figure. La coiffe de son bonnet de nuit avait t
brle jusqu'au ruban qui l'attachait.

On se fit d'abord de grandes illusions sur l'tat du monarque.
Lui-mme avait conserv toute sa prsence d'esprit et il ne cessait de
plaisanter sur son accident. Pendant qu'on lui prodiguait les premiers
soins, il disait  la vieille femme de charge accourue la premire 
son secours et qui avait t elle-mme lgrement brle: Qui et dit
qu' nos ges nous brlerions des mmes feux! Il faisait crire  sa
fille Marie Leczinska en lui annonant son accident: Vous m'avez
recommand de me prserver du froid: c'tait contre le chaud que vous
auriez d me dire de prendre mes prcautions.

Mme de Boufflers, prvenue en hte, tait accourue une des premires
au chevet du Roi; son moi tait extrme et sa douleur profonde, et
elle ne parvenait pas  les dissimuler. Stanislas, au contraire, trs
matre de lui, ne songeait qu' la consoler et  la rassurer. Malgr
les douleurs qu'il prouvait, le digne prince avait conserv toute sa
douceur et ses faons aimables. Il montrait tant de fermet que, le
jour mme de l'accident, le Pre lise, qui prchait l'Avent, ne
craignit pas de lui lire dans sa chambre un sermon sur la mort.

Le lendemain, Stanislas apprit la mort de son ancien favori le Pre de
Menoux, qui avait succomb la veille  Nancy. Cet vnement, qui
autrefois l'et affect profondment, le laissa presque indiffrent;
il n'avait jamais revu le jsuite depuis leur brouille, en 1764.

L'moi fut grand en Lorraine quand on connut l'accident. De toutes
parts les paysans accouraient  Lunville pour avoir des nouvelles.
Les auberges ne suffisaient plus pour les abriter et ces malheureux
mangeaient dans les avenues du parc. Le Roi, inform de ce qui se
passait, dicta ce billet pour son intendant:

Je suis touch, mon cher Alliot, de l'tat de dtresse o
j'apprends que sont les pauvres gens qui viennent tous les jours de
fort loin pour savoir de mes nouvelles et qui ne trouvent pas mme 
se reposer dans la ville. Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit?
Prenez donc des mesures pour leur faire distribuer du pain et mme
du vin, parce qu'il fait bien froid. Que l'on donne aux plus pauvres
l'argent ncessaire pour gagner leur pays. Tchez aussi de leur
faire entendre qu'ils ne doivent pas tant s'alarmer[124].

  [124] JOLY, _le Chteau de Lunville_.

Les habitants de Lunville, exasprs contre le valet de chambre dont
l'absence avait caus tout le mal, lui appliqurent le sobriquet de
_rtisseur du roi_, et le malheureux, dsespr, mourut de chagrin
peu de temps aprs.

Durival, qui tenait son frre au courant de tous les incidents
importants de la Cour, lui donne presque jour par jour le bulletin de
la sant morale et physique du Roi. Personne n'est plus vridique et
mieux renseign:

6 fvrier.--Le Roi seul n'a point t effray de son accident; il
ne tarit pas en bons mots sur son aventure, sa gaiet n'a fait
qu'augmenter. Il garde la chambre et on y fait sa partie.

7.--Le Roi continue  bien se porter, et  plaisanter d'une
aventure qui fait encore frmir, quand on pense qu'il pouvait prir
en une minute.

11.--J'ai vu le Roi dans sa chambre. Il a le bras gauche envelopp.
Les crotes du visage commencent  se fermer. Il est sans
inquitude, sans fivre et dort bien. Ce que j'ai appris de son
accident par ceux qui s'y sont trouvs le rend encore plus
effrayant. La gurison sera longue.

Cependant des symptmes alarmants ne tardrent pas  se manifester; la
fivre se dclara, les plaies noircirent et l'inquitude gagna la
Cour.

On a prtendu que le prince, par pnitence, portait sur sa peau un
reliquaire d'argent avec des pointes; ces pointes, chauffes et
presses contre son corps lorsqu'on teignit le feu, lui causrent un
grand nombre de blessures qui contriburent  aggraver rapidement son
tat.

A partir du 17 les bulletins envoys par Durival  son frre
deviennent de plus en plus alarmants:

17.--La situation du Roi de Pologne est toujours la mme,
c'est--dire beaucoup de douleur dans les pansements, surtout de la
main gauche, de la fivre, et c'est ce dernier article qui inquite
parce qu'on en craint des accidents fcheux. Des taches noires se
sont manifestes sur la peau; le quinquina les a fait disparatre,
mais on en craint le retour. Le Roi a fait ce matin quelques
signatures de chancellerie.

18.--La nuit a t moins tranquille que la prcdente. Le Roi a
souffert et s'est fait mettre dans son fauteuil.

19.--Les nouvelles sont trs satisfaisantes. Le Roi a eu une nuit
trs tranquille, les escars tombent. Il conserve sa srnit et sa
gaiet.

20.--Le Roi eut hier  dix heures du soir un frisson de quelques
minutes, ce qui donne  penser qu'il ne provient que de
refroidissement, sans principe de fivre. Les plaies ont t
trouves, au pansement de ce matin, encore en meilleur tat que dans
ceux d'hier et donnant de bonnes esprances pour les suivants,
d'autant que la fivre de suppuration est fort diminue.

Les nouvelles particulires, cependant, taient moins optimistes.
Durival crivait confidentiellement ce mme jour:

L'affaissement est trs sensible, la fivre continue, et plus forte
la nuit que le jour. Enfin l'tat du malade n'est rien moins que
satisfaisant. M. le chancelier est dans la douleur.

Le 21 le bulletin laissait entrevoir la vrit malgr des paroles
encore rassurantes.

Le prince, dont l'affaissement pendant la journe d'hier avait
donn de l'inquitude, se trouva beaucoup mieux le soir, et tint son
assemble ordinaire, avec la mme gaiet qu'avant l'accident.

Le prsage qu'on en tira pour une nuit plus tranquille que la
prcdente s'est confirm en partie; le Roi a passablement dormi
depuis minuit jusqu' six heures. Le pansement ne s'est fait qu'
huit heures, les chairs reprennent dans les parties dcouvertes; on
a lev de nouveaux escars dans quelques autres; ces derniers bien
plus profonds qu'on ne l'avait cru, mais bien dtachs malgr
l'paisseur. Beaucoup des parties tenaces sont disposes  se
dtacher aux pansements prochains. Dans celui de ce matin les plaies
ont t trouves et laisses dans le meilleur tat possible, et sauf
les accidents nous ne sommes pas sans esprance.

Stanislas avait conserv tout son calme, sans se faire du reste aucune
illusion sur le danger de son tat. Il voulut revoir lady Churchill et
son mari, qui avaient dn avec lui la veille de l'accident. Il les
reut avec une grande bienveillance, leur fit ses adieux et leur dit
en souriant: Il ne manquait qu'une pareille mort  un aventurier
comme moi.

Il disait, en parlant de la population qui assigeait les avenues du
chteau: Voyez comme ce bon peuple m'est encore attach, aujourd'hui
qu'il n'a plus rien  craindre ni  esprer de moi.

Mme de Boufflers passait par de cruelles angoisses; bien qu'elle
chercht  se leurrer encore, elle ne pouvait cependant se dissimuler
l'aggravation survenue, et son inquitude tait extrme; Panpan,
Porquet, Mme de Boisgelin ne la quittaient pas; tous s'efforaient de
la consoler et ils cherchaient  lui donner des esprances
qu'eux-mmes taient loin de partager.

Ce qu'il y avait peut-tre de plus cruel dans la situation de la
marquise, c'est qu'elle pouvait juger de l'tat du Roi par l'attitude
que prenaient vis--vis d'elle ceux qui, la veille encore, se
montraient les plus empresss, les plus respectueux: sous prtexte de
soins  donner, d'ordres des mdecins, de repos ncessaire, on
l'loignait peu  peu de la chambre du malade; bientt, malgr ses
instances, on lui en interdit l'entre. Par contre, on entourait le
chancelier, ses moindres paroles taient des ordres absolus: il
s'tait install dans l'appartement royal, il n'en bougeait plus ni
jour ni nuit; seuls, lui et quelques serviteurs prouvs avaient accs
dans la chambre o le vieux monarque agonisait: il fallait  tout prix
viter que le roi subt une influence trangre et qu'il prt des
dispositions dernires qui auraient pu contrarier les projets de la
France.

A Nancy, l'on vivait dans l'anxit et l'on attendait impatiemment les
nouvelles. Le 22, on vit avec effroi passer deux courriers pour
Versailles; ils portaient  la Reine la nouvelle que son pre tait au
plus mal.

Le cardinal de Choiseul fit descendre la chsse de saint Sigisbert et
on l'exposa  la Primatiale. Il ordonna des prires publiques et une
procession solennelle.

Le 22  quatre heures et demie, Durival reut de son frre ce
laconique billet:

    Lunville, 22 fvrier,
    neuf heures du matin.

   Je vous marquai hier soir l'tat du Roy. Je n'ai, ce matin, rien
   de consolant  vous annoncer; le malade respire, mais sa
   situation ne laisse que peu d'esprance, et peut-tre bientt...
   Dieu veuille que je me trompe!

A sept heures du soir, l'vque de Toul traversa Nancy, se rendant en
toute hte  Lunville. Il ordonna de sonner dans toutes les glises
pour les prires des quarante heures. Aussitt, on crut le roi mort et
l'alarme fut gnrale dans la ville.

A onze heures arrive une nouvelle lettre:

    Lunville, 22 fvrier,
    huit heures et demie du soir.

   Notre matre respire encore. Aprs avoir reu l'extrme-onction
   vers dix heures du matin, sans connoissance ni mouvement, il a eu
   quelques instants lucides. A midi une moiteur salutaire. Elle
   s'est soutenue et a rtabli la suppuration. Quelques paroles
   sont sorties avec effort de la bouche du malade, avant et aprs
   le pansement. Ce soir la tte est plus libre... On n'espre
   presque plus rien; mais enfin il vit encore, et c'est beaucoup.
   On ne pntre plus dans la chambre du Roi, except les gens
   ncessaires et M. le Chancelier qui s'y renferme, peut-tre pour
   toute la nuit.

Le lendemain 23, les billets se succdent tous plus inquitants les
uns que les autres.

    8 h. du matin.

   Il n'y a plus d'esprance de conserver notre bon Roi; il n'a
   plus qu'un souffle de vie.

    10 h. du matin.

   Les mdecins ne donnent pas quatre heures de vie au malheureux
   prince.

    11 h. du matin.

   Je n'ai rien de plus  vous dire sur l'tat du Roi, que ce que
   je vous en ai marqu. Sa Majest a donn quelques signes de
   connoissance, mais sa situation est absolument dsespre; je ne
   vous parle pas de l'accablement de la Cour. Nous sommes tous dans
   la douleur.

Le 23, les plaies taient sches et noires; le malade vivait dans un
assoupissement continuel et on ne parvenait  le rveiller que par de
violents cordiaux.

Le chancelier, l'intendant et les gens de service ne quittaient plus
la chambre du monarque.

Un envoy du Roi nouvellement lu de Pologne, Stanislas Poniatowski,
s'tant prsent de la part de son matre, La Galaizire ordonna de le
laisser pntrer auprs du moribond; le Roi entendit encore ce qu'on
lui disait, mais il ne put articuler un mot; il eut seulement la force
de tendre la main  l'ambassadeur.

Puis Mme de Boufflers se prsenta pour revoir une dernire fois celui
dont elle avait embelli la vie, mais le chancelier, agissant en
matre, eut la cruaut de lui faire refuser la porte.

L'agonie fut longue et douloureuse. A quatre heures et quelques
minutes le Roi, toujours install dans son fauteuil, rendait le
dernier soupir.

La triste nouvelle se rpandit bientt dans la ville; la dsolation
tait gnrale, on n'entendait que cris, clameurs et gmissements. Si
les Lorrains avaient conserv pour leur ancienne dynastie une
inaltrable affection, ils avaient su cependant apprcier la bont de
Stanislas et tout le bien qu'il avait cherch  leur faire; ils lui
taient sincrement attachs. Enfin la pense d'appartenir  un
nouveau matre leur causait une vritable angoisse et redoublait la
douleur qu'ils prouvaient.

Aussitt que Stanislas eut expir, on l'exposa sur un lit de parade,
la face dcouverte. L'embaumement eut lieu le lundi suivant.
Immdiatement aprs, le corps fut plac dans un cercueil fermant 
clef, garni de velours cramoisi et bord d'un galon d'or et
transport dans une chapelle ardente; sur la bire furent dposs la
couronne, le sceptre et le cordon bleu avec l'ordre du Saint-Esprit.
Le coeur, qui tait d'une taille extraordinaire, fut embaum, puis
enferm dans une bote de plomb et dpos sur un grand plat d'argent
recouvert d'un crpe[125].

  [125] Aprs l'autopsie, les entrailles du Roi furent renfermes
  dans une caisse de plomb et dposes  l'glise paroissiale de
  Lunville, dans un monument en forme d'urne. En 1793 le monument
  fut bris, la caisse de plomb convertie en balles et les restes
  qu'elle contenait disperss. Ce n'est qu'en 1859 que le monument
  fut restaur.

Jusqu'au 3 mars ce fut un interminable dfil de toutes les autorits,
de tous les corps constitus et d'une grande partie de la population.

Enfin le jour fix pour les obsques arriva. Le convoi funbre partit
de Lunville le lundi  six heures du soir pour se rendre  l'glise
de Bon-Secours.

Le cortge tait somptueux. En tte marchait la marchausse de
Lunville. Trois voitures drapes et avec les chevaux caparaonns
contenaient les huissiers, les gentilhommes de la Chambre, le
cardinal. Les ordres religieux, les confrries, cent pauvres habills
en casaque noire, les valets de pied, les palefreniers  cheval, tous
portant un flambeau  la main, escortaient les voitures.

Ensuite venait le char funbre recouvert d'un grand pole dont
quatre aumniers  cheval, habills en surplis et bonnet carr,
portaient les quatre coins. Il tait accompagn par tous les gardes
du corps, leurs officiers et de nombreuses troupes.

Malgr un temps affreux, une foule norme suivit le convoi; sur la
route l'affluence du peuple tait si considrable qu'elle retardait la
marche des chevaux. La tristesse et la consternation se lisaient sur
tous les visages: C'est que la dernire illusion de la patrie allait
descendre dans les caveaux de Bon-Secours avec le cercueil de
Stanislas.

On n'arriva  l'glise qu' une heure avance de la nuit et le corps y
fut dpos en grande pompe[126].

  [126] Le monument de Stanislas est plac dans l'glise de
  Bon-Secours, du ct de l'ptre, vis--vis le mausole de la
  reine de Pologne. Ce dernier reprsente un ange conduisant la
  princesse  l'immortalit. Il est de toute beaut.

  Le mausole du Roi est d'un travail moins dlicat. La statue du
  prince est assise sur une urne, laquelle est appuye contre une
  grande pyramide.

Le lendemain eut lieu la crmonie officielle[127].

  [127] En 1793, le caveau de Stanislas fut profan, les cercueils
  qu'il contenait briss et les ossements disperss. Ce n'est qu'en
  1803 que l'administration municipale fit ouvrir le caveau et
  recueillir dans un mme cercueil les ossements qui gisaient
  pars; c'taient ceux du Roi et de la Reine de Pologne, du duc et
  de la duchesse Ossolinski; il y avait aussi le coeur de Marie
  Leczinska qui, suivant son dsir, avait t dpos, aprs sa
  mort, dans le caveau.

Le testament de Stanislas montre bien la bont de son coeur; il dbute
par cet aveu charmant et vraiment touchant:

   Au nom de la Trs Sainte Trinit.

   Ma plus grande satisfaction pendant ma vie tant de rendre
   heureuses les personnes attaches  mon service, je souhaiterais,
   aprs ma mort, pouvoir leur continuer le mme bonheur, mais en me
   rglant sur la possibilit, j'ai tch de laisser  celles qui en
   auront le plus besoin quelques ressources en me perdant, et 
   toutes en gnral une marque de mon souvenir[128]...

  [128] Voir appendice, no III, le testament du Roi.

Le Roi, en effet, laissait  tous les fonctionnaires de sa cour, 
tous les pensionns, une anne de traitement,  tous ses domestiques
une anne de gages. Personne n'est oubli depuis le plus lev
jusqu'au plus humble.

Quelques-uns, les amis les plus chers, sont l'objet de legs
particuliers: la princesse de Talmont, M. de la Galaizire, le
marchal de Bercheny, le prince et la princesse de Beauvau, Alliot,
Rnnow, Solignac, etc.[129].

  [129] Voir appendice, nos IV, V, VI.

Le Roi dsigne comme ses excuteurs testamentaires MM. de la
Galaizire et Alliot[130].

  [130] Comme cette infinit de legs devait absorber des sommes
  considrables, il avait eu la prcaution de dposer de son vivant
  940,000 livres au trsor royal de France pour subvenir aux
  dispositions de son testament, et le Roi, son trs cher frre et
  gendre, s'tait engag  les faire payer au moment de son dcs
   ses excuteurs testamentaires.

Par un oubli qui serait inexplicable s'il n'tait volontaire, ni Mme
de Boufflers ni ses enfants n'taient nomms dans le testament. Cdant
 un sentiment de dlicatesse, Stanislas n'avait pas voulu que la
marquise ft l'objet d'aucun traitement particulier, mais dans les
dernires annes de sa vie il lui avait donn un grand nombre d'objets
mobiliers tirs des chteaux de Lunville et de Commercy.

Le lendemain de la mort du Roi, M. de la Galaizire, muni de pleins
pouvoirs envoys d'avance de Paris, prenait dfinitivement possession
des deux duchs au nom de Louis XV. Le mme jour il mettait les
scells sur tous les chteaux royaux et il envoyait son frre, M. de
Luc, porter  Versailles le testament de Stanislas.

En mme temps il abdiquait ses dignits de chancelier et de garde des
sceaux de Lorraine et Barrois, et reprenait sa qualit de simple
intendant de province.

       *       *       *       *       *

Si nous n'avons que rarement indiqu nos sources au cours de ce
rcit, c'est pour ne pas surcharger le texte de renvois et de notes.
En dehors des indications que nous avons donnes, l'immense majorit
de nos documents provient des manuscrits de la bibliothque de
Nancy; ils nous ont t communiqus par l'aimable et savant
conservateur, M. Favier, qui s'est mis  notre disposition avec la
plus extrme obligeance. Nous lui adressons l'expression de notre
bien sincre gratitude.


       *       *       *       *       *

Nous avions l'espoir d'achever dans le volume que nous publions
aujourd'hui la vie de Mme de Boufflers; l'abondance de documents
intressants et indits ne nous l'a pas permis. Nous verrons dans une
tude qui paratra trs prochainement ce que devint la marquise aprs
la mort du Roi de Pologne et nous la conduirons jusqu' sa mort en
1786. Nous verrons galement quel fut le sort de Mme de Boisgelin, du
spirituel chevalier, de Tressan, de Panpan et des principaux
personnages qui ont jou un rle  la Cour de Lunville.




APPENDICE


I

Montesquieu avait crit  Solignac en lui envoyant son Lysimaque:

   Monsieur,

   Je crois ne pouvoir mieux faire mes remerciements  la Socit
   littraire qu'en payant le tribut que je lui dois, avant mme
   qu'elle me le demande, et en fesant mon devoir d'acadmicien au
   moment de ma nomination; et comme je fais parler un monarque que
   des grandes qualits levrent au trne de l'Asie, et  qui ces
   mmes qualits firent prouver de grands revers; que je le peins
   comme le Pre de la Patrie, l'amour et les dlices de ses sujets,
   j'ai cru que cet ouvrage convenoit mieux  votre Socit qu' tout
   autre. Je vous supplie d'ailleurs de vouloir bien lui marquer mon
   extrme reconnaissance.

   Vous me dites, Monsieur, des choses bien flatteuses, quand vous
   me parlez d'un voyage en Lorraine; vos paroles ont rveill en moi
   toute l'ide de ce bonheur que l'on trouve dans la prsence de Sa
   Majest.

   Du reste, Monsieur, je me flicite de ce que votre Socit a un
   secrtaire tel que vous, et aussi capable d'entrer dans les
   grandes vues du Roi et dans l'excution des belles choses qu'il a
   projetes.

   Je vous supplie de vouloir bien me conserver l'honneur de votre
   amiti; il me semble que la mienne s'augmente pour l'historien de
   la Pologne.

   J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, avec un attachement respectueux,
   votre trs humble et trs obissant serviteur,

    MONTESQUIEU.

   A Paris, ce 4 avril 1751. (_Indite._)


II

26 fvrier 1766.

RAPPORT OFFICIEL PAR RNNOW, MDECIN DU ROI

Le 5 fvrier  sept heures du matin, le Roi en se levant seul
approcha de la chemine pour se chausser, en robe de chambre d'une
toffe de soie des Indes fort mince et fortement double de ouate de
coton. Le feu prit au bas de sa robe du ct gauche et s'alluma si
promptement que la flamme surpassait la tte avant qu'on vnt  son
secours.

Nous, soussign, premier mdecin et chirurgien du Roi de Pologne,
certifions avoir vu, quelques minutes aprs l'accident, les brlures
de Sa Majest et avons trouv toute la main gauche, depuis le poignet
jusqu'au bout des ongles en dessus et en dessous, vivement brle au
point que Sa Majest ne se plaignit que de sa main et de ses ongles.

Nous avons en outre trouv une brlure sur la partie antrieure de la
cuisse gauche d'environ dix  douze pouces de longueur sur deux 
trois de largeur dont Sa Majest ne se plaignit point; une autre sur
le bas-ventre qui s'tendait depuis la hanche gauche, jusqu' trois ou
quatre pouces au del du nombril ct droit, qui avait environ vingt 
vingt-trois pouces de largeur sur huit, neuf  dix pouces de hauteur.
Comme la flamme avait surpass la tte et avait mis le feu dans son
bonnet de nuit, du mme ct, elle avait brl la joue, la lvre
infrieure de la bouche, la narine intrieurement et extrieurement,
et les cils des paupires et le sourcil de l'oeil gauche, de mme
l'oreille et les cheveux au-dessus. Toutes les brlures du visage ont
t guries au bout de dix ou douze jours. La main et les doigts aprs
la premire exfoliation parurent d'une bonne couleur; mais de jour 
autre il se formait de nouvelles escarres gangreneuses, qui firent
tomber toute la peau de la main et des doigts; la mme chose est
arrive  celle du bas-ventre et de la cuisse, dont la plupart est
tombe par elle-mme et d'autres qu'il a fallu sparer par les
instruments. Malgr tout cela, et l'usage du quinquina intrieurement
et extrieurement, dont on avait fait usage ds le commencement des
premires taches, conjointement avec d'autres remdes antiseptiques
tant intrieurs qu'extrieurs, les plaies n'ont pas voulu se nettoyer
et ont toujours fourni une matire licheneuse et ftide.

Du quinzime au seizime jour de l'accident, le Roi s'tant couch 
huit heures du soir eut un frisson dans son lit  dix heures, au point
qu'il a fallu le rchauffer avec des serviettes chaudes; ce frisson
fut suivi d'un peu plus de fivre; nanmoins sans altration. Aprs ce
temps la suppuration des plaies a toujours t en diminuant et
l'assoupissement est toujours devenu plus considrable jusqu'au
dernier jour que les plaies taient presque sches.


III

PRINCIPAUX PASSAGES DU TESTAMENT DU ROI

30 JANVIER 1761.

Au nom de la Trs Sainte Trinit.

Ma plus grande satisfaction pendant ma vie tant de rendre heureuses
les personnes attaches  mon service, je souhaiterais, aprs ma mort,
pouvoir leur continuer le mme bonheur, mais en me rglant sur la
possibilit, j'ai tch de laisser  celles qui en auront le plus
besoin quelques ressources en me perdant, et  toutes en gnral une
marque de mon souvenir...

Je dclare en consquence par ces prsentes... que ma dernire
volont est qu'il soit pay  chacun de mes officiers et domestiques
qui sont compris dans l'tat gnral de ma maison et qui seront  ma
mort  mon service une anne pleine et entire de leurs gages.

(En dehors de ces libralits, beaucoup d'officiers et de serviteurs
reurent encore des legs supplmentaires.)

Le tout se montait  506,462 l. 6 s. 3 d.

Le Roi faisait ensuite des legs particuliers  un grand nombre de
personnes et  tous ceux de ses serviteurs qui l'approchaient le plus
frquemment:

Au comte de Ligniville, grand veneur, pour marque de mon souvenir,
10,000 l.

A M. de la Galaizire, mon chancelier, pour marque de mon souvenir,
un diamant de la valeur de 60,000 l.

A Alliot, commissaire gnral de ma maison, pour reconnatre ses
services, 60,000 l.

Au Pre Hubermonovitz, mon confesseur, 12,000 l.

A Rnnov, mon premier mdecin, 10,000 l.

A Solignac, mon secrtaire, 5,000 l.

Voulant donner  ma chre cousine, la princesse de Talmont, une
dernire marque de mon souvenir, je veux qu'il lui soit dlivr une
somme de 24,000 l.

Il sera dlivr aux Pres Minimes de Bon-Secours, dans l'glise
desquels je choisis ma spulture, prs du corps de la Reine, ma trs
chre pouse, une somme de 6,000 l., pour l'excution de la fondation
faite d'un service perptuel le jour de mon dcs, pour le repos de
mon me et de celle de la Reine.

Je veux qu'incontinent aprs mon dcs il soit clbr deux mille
messes pour le repos de mon me.

(Suivent encore d'autres legs pieux  des institutions religieuses.

Il lgue  la Reine sa fille une rente de 121,000 livres viagres
provenant de ses diffrentes proprits.)

Dans l'esprance o je suis qu'il plaira au Roi d'accorder  la Reine
la jouissance du chteau de Commercy, j'y ai fait  mes frais une
dpense considrable pour rendre cette maison commode, utile et
agrable et je donne  la Reine tous les meubles et effets mobiliers
qui y sont.

Je laisse  l'absolue disposition du Roi, mon trs cher frre et
gendre, tous les meubles meublants  moi appartenant dans mon chteau
de Lunville, de mme que ceux de la Malgrange, Einville, Hauviller et
Chanteheu.

Je donne au prince de Beauvau la mnagerie  moi appartenant au bout
des bosquets de Lunville et tout ce qui en dpend.

Je donne au marchal comte de Bercheny tous mes chevaux de carrosse,
de chaise, de selle, de mange qui sont dans mes curies, tous mes
mulets, tous mes carrosses, berlines, chaises, brancards, chariots,
fourgons et tous les harnais et quipages de chevaux...

Je donne au comte de Ligniville mon quipage de chasse.

Je donne mon grand service de porcelaine de Saxe  colonnes et tout
ce qui le compose en glaces, groupes, vases et figures  Mme la
princesse de Beauvau pour marque de mon souvenir.

Tous mes livres de Lunville seront remis  ma bibliothque publique
de Nancy, lui en faisant don.

L'argent qui se trouvera dans ma cassette au moment de mon dcs doit
tre remis  la reine, ma fille, pour acquitter les frais d'excution
du testament[131].

  [131] A la mort de Stanislas on trouva dans sa cassette 580,000
  livres; dans le tiroir de sa table 1,200 livres.


IV

TAT DES PENSIONS ACCORDES PAR LE ROI AU PREMIER DCEMBRE 1765[132].

Savoir:

    Mlle Carbonnard dite Bereza                                  250
    Mme la princesse de Talmont                               24.000
    M. de Vauchout                                             4.000
    M. de Bthune                                              3.000
    M. le comte de Cuc                                        4.000
    M. le marquis de la Vergne                                 1.000
    M. l'abb Mias Kouski                                        600
    M. le comte de Clermont fils                               1.000
    M. le comte de Croix                                       6.000
                                                            -------
                                              _A reporter_    43.600
                                              _Report_        43.600
    M. de Saint-Lambert                                          500
    M. de Lubert                                               1.000
    Les quatre fils de feu M. de la Barollire,
      600 livres chacun                                        2.400
    M. Dumont                                                    500
    Mme la marquise de Boufflers                              12.000
    Mme la comtesse de Bercheny                                3.000
    Mme de Marsanne                                            1.000
    Mme de Polignac                                            1.000
    Mme d'Orlick                                               1.000
    Mme de Mennessaire                                         1.000
    Mme de Villaucourt                                         1.000
    Mlle de Saint-Lambert                                        600
    Multzer, valet de chambre tailleur du Roi                    100
    La veuve Frantz Ney                                          200
    Le sieur Montigny, fils                                      300
    Le sieur Najac, officier                                     200
    Le sieur Bacusheim                                           150
    Mlle d'Ossay de Rieuse                                       100
    OEme, ancien couvreur de table                               414
    Le sieur Suster, premier valet de chambre                    300
    Le sieur Montauban, premier valet de chambre                 300
    Le fils de feu le sieur Lapierre                             336
    M. Peterson                                                  300
    La veuve Bagnol                                              200
    Le fils de feu Frantz Ney                                    100
    Mlle Carbonnard dite Bereza                                  250
    Le sieur Belpr fils                                         100
    La veuve Osseloks                                            300
    Mme Boyard mre                                              700
                                                             -------
                                              _A reporter_    72.950
                                                  _Report_    72.950
    Mlle Boyard                                                  700
    La veuve Trabouillet                                         300
    Mlle Montauban                                               200
    La veuve George                                              700
                                                             -------
                                                              74.850

  [132] Archives Nationales, K 1188.

  Pensions accordes aux personnes qui taient au service de feu la
    Reine:

    Mme la marquise de Boufflers                               2.000
    Mme la marquise de Choiseul                                2.000
    Mme la marquise Desarmoises                                2.000
    Mme la marquise de Bassompierre                            2.000
    Mme la comtesse de Raigecourt                              2.000
    Mme la marquise de Montrevel                               2.000
    Mme la marquise de Mauconseil                              2.000
    M. le marquis de Choiseul                                  3.000
    M. Hurdvansky                                              2.200
    Mme de Beauregard                                            800
    Mlle de Ligniville                                           500
    Mlle Montigny                                                300
    Mlle Marchant                                                300
    Mlle Tournel                                                 500
                                                             -------
                                                              21.600

V

  TAT DES OFFICIERS ET DOMESTIQUES COMPOSANT LA MAISON DE FEU S.
    M. LE ROI DE POLOGNE AU 1er MARS 1766 ET DES APPOINTEMENTS ET
    GAGES DONT ILS JOUISSAIENT ET POUR LESQUELS ILS TAIENT
    EMPLOYS CHAQUE MOIS SUR LES TATS GNRAUX ET PARTICULIERS DE
    LA MAISON DE LADITE MAJEST.

Savoir:

_Grands officiers._

    M. le prince de Beauvau, grand matre de la maison        24.000
    M. le comte de Lomont, grand chambellan                    6.000
    M. le marchal de Bercheny, grand cuyer                   6.000
    M. le comte de Ligniville, grand veneur                    4.000
    M. le comte de Tressan, grand marchal des logis           4.000
                                                             -------
                                                              44.000


_Premiers gentilshommes de la Chambre._

    M. le comte de Brassac                                     6.000
    M. le comte de Croix                                       6.000
    M. le marquis de Mennessaire                               4.000
    M. le comte de Thianges                                    4.000
    M. le chevalier de Beauvau                                 4.000
    M. le comte de Bassompierre                                4.000
    M. le marquis d'Amezaga                                    2.000
    M. le chevalier de Marbeuf                                 4.000
    M. le chevalier de Soupire                                 2.000
    M. le chevalier de Lvy                                    4.000
    M. le comte de Bercheny                                    2.000
    M. le comte de Sommivre                                   2.000
    M. le comte de Cuc                                        4.000
    M. le comte de Choiseul-la-Baume                           4.000
    M. le marquis de Boesse                                    4.000
    M. le baron de l'Hpital                                   4.000
                                                             -------
                                                              60.000


_Gentilshommes de la Cour._

    M. de Valanglart                                           2.000
    M. de Plunkett                                             2.000
    M. de Szitt                                                2.000
    M. Alliot de Serdier                                       2.000
    M. de Lamotte                                              2.000
                                                             -------
                                                              10.000


_Intendants, contrleurs, trsoriers de la maison, secrtaires et
notaires._

    M. Alliot, intendant, commissaire gnral de la maison     5.000
    M. Michel, contrleur gnral de la maison                 3.000
    M. Jankovitz, contrleur ordinaire                         1.500
    M. Trager, trsorier de l'htel                            2.400
    M. Latran, conseiller et secrtaire du Roi                 1.200
    M. Georgel,    --            --         --                 1.200
    Le sieur Febv, secrtaire                                   600
    Le sieur Febvrel, notaire                                    400


_Chapelle._

    Le R. P. Luskina, confesseur du Roi                        1.000
    M. l'abb Moreau, aumnier                                   800
    M. l'abb Porquet, aumnier                                  800
    M. l'abb George, chanoine rgulier, aumnier                800
    Diot, sacristain                                             400
    Thirion, sous-sacristain                                     288


VI

   TAT GNRAL DE MA MAISON ARRT ET SIGN DE MOI LE 25 NOVEMBRE
   DERNIER, DONT JE FAIS RAPPORTER ICI EN GROS CHAQUE ARTICLE DE
   DPARTEMENT[133].

  [133] Cet tat est tout entier de la main du Roi de Pologne.


1

    Grands officiers                                          46.000 livres
    Premiers gentilshommes de la chambre                      50.000
    Gentilshommes de la Cour                                  12.000
    Intendant, contrleur et trsorier de la maison
        et secrtaires des archives                           12.700
    Chapelle                                                   4.016
    Cabinet                                                    8.000
    Mdecins, chirurgiens, apothicaires                        8.740
    Valets de chambre et huissiers de la chambre               9.300
    Autres domestiques de la chambre                           3.876
    Premier matre d'htel et matres d'htel ordinaires       7.900
    Cuisines                                                   7.950
    Dpenses                                                   1.600
    Office                                                     3.420
    Rtisserie                                                 1.710
    Ptisserie                                                 1.340
    Panneterie et la cave                                      2.666
    Couvreur de table                                          2.804
    Fourrire                                                  3.220
    Valets de pied de grande livre                           10.568
    Valets de pied de petite livre                            4.680
    Coureurs                                                   1.080
    Porteurs de chaise                                         1.242
    Suisses                                                   10.500
    Htel des pages                                            2.720
    Premier cuyer et cuyers                                  5.800
    Sous-cuyers, contrleurs et domestiques d'curie         28.683
    Heyducs                                                    2.970
    Musique                                                   54.036
    Premier architecte, architecte, concierge, et
        autres pour btiments et fontaines                     8.289   4
    Orangerie et jardins                                       5.015  12 3
    Gardes de bosquets                                         1.377
    Compagnie de cadets                                       23.323  10
    Compagnie des gardes du corps                             97.392
    Trompettes et timballiers des plaisirs                     6.048
    Vnerie, chasses de Lunville et chasses de Commercy      13.920
    Commercy                                                   5.912
    La Malgrange                                               2.820
    Einville                                                   1.100
    Jolivet                                                      700
    Chanteheu                                                    500




TABLE DES MATIERES


CHAPITRE PREMIER

1750

  La Cour de Lunville en 1750.--Le Carnaval.--Fte  la
    _Mission_.--La socit de Mme de Boufflers.--Le comte de
    Bercheny et sa famille                                         1

CHAPITRE II

1750-1751

  Arrive du comte de Tressan en Lorraine.--Il s'prend de la
    marquise de Boufflers.--Panpan devient son confident.--Il
    reoit le Roi de Pologne  Toul                               23

CHAPITRE III

1750-1751

  Mort de la princesse de la Roche-sur-Yon.--Mort du marquis de
    Boufflers.--Fondation de l'Acadmie de Nancy.--Rle
    prpondrant jou par Tressan.--Panpan est nomm
    acadmicien.--Correspondance de Voltaire et de Panpan         47

CHAPITRE IV

1750-1752

  Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.--Correspondance
    avec Panpan                                                   68

CHAPITRE V

1740-1753

  Mme de Graffigny  Paris.--_Cnie._--_Les engagements
    indiscrets_                                                   83

CHAPITRE VI

1753

  Correspondance de Tressan.--Passion dsordonne pour Mme de
    Boufflers                                                     96

CHAPITRE VII

1754

  Naissance de Mlle de Tressan.--Mort du prince de
    Craon.--Voltaire en Alsace et en Suisse                      110

CHAPITRE VIII

1755

  Incendie du chteau de Lunville.--Inauguration de la
    Place Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de
    Tressan.--Le _Cercle_ de Palissot                            129

CHAPITRE IX

1756-1759

  Correspondance de Voltaire avec Tressan                        153

CHAPITRE X

1756-1758

  Sjour de Mme de Boufflers  Versailles.--Mort de Mme de
    Graffigny                                                    175

CHAPITRE XI

1757-1759

  Difficults politiques en Lorraine                             191

CHAPITRE XII

  Les voyages du Roi  Versailles                                203

CHAPITRE XIII

1756-1760

  Les enfants de la marquise de Boufflers                        217

CHAPITRE XIV

1758-1760

  La vie de la Cour.--Les reprsentations dramatiques.--Passage
    du prince Xavier de Saxe.--Arrive du nain Borwslaski.
    --Chagrin de Bb.--Les runions chez la marquise de
    Boufflers. Mme Durival.--Galanteries de Panpan.--Fcheuse
    aventure de Mlle Alliot                                      234

CHAPITRE XV

1759-1760

  Tressan est nomm gouverneur de Bitche.--Voltaire envoie
    au Roi de Pologne l'_Histoire de Charles XII_.--Le Roi
    riposte par son ouvrage: _L'Incrdulit combattue par
    le bon sens_                                                 248

CHAPITRE XVI

1760-1761

  La Comdie des _Philosophes_ de Palissot.--Querelles 
    l'Acadmie de Nancy                                          265

CHAPITRE XVII

1760

  Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de
    Boisgelin.--Chagrin de Tressan                               274

CHAPITRE XVIII

1760-1762

  Dpart de l'abb de Boufflers pour le sminaire.--Son
    chagrin.--La langue fourre.--Mauvaises plaisanteries
    du jeune abb.--_Aline, reine de Golconde_                   286

CHAPITRE XIX

1760-1762

  L'abb quitte la soutane et devient capitaine de
    hussards.--Il fait campagne.--Son retour  la Cour de
    Lorraine                                                     305

CHAPITRE XX

1761

  Le rgiment des gardes franaises passe  Lunville.--Voyage
    de Mesdames  Plombires.--Plombires au dix-huitime
    sicle.--Rjouissances en l'honneur des princesses           320

CHAPITRE XXI

1762

  L'ordre des Jsuites est menac.--Stanislas appelle Cerutti
     Nancy.--Exil des Jsuites.--Chagrin de Marie Leczinska
    et de son pre.--Mesdames viennent encore faire une saison
     Plombires.--Arrive de Christine de Saxe.--Projets de
    mariage.--Ftes  Plombires et  Lunville.--Incendie du
    kiosque.--Ftes  Nancy.--Retour  Plombires                336

CHAPITRE XXII

1763-1764

  Mort de la princesse de Beauvau.--Mariage du prince avec
    madame de Clermont.--Stanislas publie les oeuvres du
    _philosophe bienfaisant_.--Mort d'Auguste III.--Le
    chevalier de Boufflers va complimenter la princesse
    Christine.--Ses vers  cette occasion.--Il va assister
    au sacre de l'Empereur  Francfort                           353

CHAPITRE XXIII

1764

  Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse                     369

CHAPITRE XXIV

1764-1765

  Sjour du chevalier de Boufflers  Ferney                      382

CHAPITRE XXV

1763-1765

  Mort de Bb.--Brouille du Roi avec le pre de
    Menoux.--Installation de Tressan  la cour de
    Lorraine.--Les dernires annes du Roi.--Sa
    tristesse.--Ses amusements: la chasse, la pche,
    le trictrac.--Le jeu  la Cour.--Le faro.--Les
    plaisanteries du roi.--Visites de Le Kain et de la
    princesse Christine.--La fte du Roi.--L'Acadmie
    de Nancy                                                     396

CHAPITRE XXVI

1766

  Sjour de Marie Leczinska  Commercy.--Mort du
    Dauphin.--Chagrin de Stanislas.--Crmonie funbre
     la Primatiale de Nancy.--Accident arriv 
    Stanislas.--Ses souffrances.--Sa mort.--M. de la
    Galaizire s'empare des deux duchs au nom de
    la France.--Testament du Roi                                 420

APPENDICE 443

TABLE 455




    PARIS
    TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
    Rue Garancire, 8





End of the Project Gutenberg EBook of Dernires Annes de la Cour de
Lunville, by Gaston Maugras

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIRES ANNES DE LA COUR ***

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
