The Project Gutenberg EBook of Note sur l'invasion des Sarrasins dans le
Lyonnais, by Aim Vingtrinier

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Title: Note sur l'invasion des Sarrasins dans le Lyonnais

Author: Aim Vingtrinier

Release Date: November 21, 2013 [EBook #44242]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTE SUR L'INVASION DES SARRAZINS ***




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Note de transcription:

 l'exception des erreurs clairement introduites par le typographe,
et des corrections suivantes, le texte d'origine est inchang.

  p. 13: , remplace par ; dans ;  une faible distance,
  p. 20: ajout d'un guillemet ouvrant devant la premire note de bas
         de page (numrote 18 dans cette dition lectronique).




  NOTE
  SUR L'INVASION DES SARRASINS
  DANS LE LYONNAIS.


  Lyon.--Typ. d'A. Vingtrinier.




  NOTE
  SUR L'INVASION DES SARRASINS
  DANS LE LYONNAIS

  PAR
  AIM VINGTRINIER


    .... Au surplus, le fait de l'incendie se dduit
    si naturellement de la prsence des Sarrasins, constate
    par la nomenclature locale, que l'on pourrait
    dj se rendre  cette vidence lors mme que la
    lgende latine ne nous y autoriserait pas. Tout
    le pays est couvert de noms mauresques.

    DSIR MONNIER, _Annuaire du Jura_, 1842.


    La tradition elle-mme n'a recueilli que des
    contes sur les conqutes et les talents des Sarrasins.

    CHAMBEYRON, _Recherches historiques
    sur la ville de Rive-de-Gier_.


  [Illustration]


  LYON
  IMPRIMERIE D'AIM VINGTRINIER
  Rue de la Belle-Cordire, 14.

  1862




NOTE

SUR L'INVASION DES SARRASINS

DANS LE LYONNAIS.


Un des vnements les plus graves de l'histoire de France, dont les
consquences ont failli changer non-seulement la face de notre pays,
mais de la chrtient tout entire, l'envahissement du pays des
Visigoths et des Francs par les conqurants arabes a t si peu ou si
mal dcrit qu'on ne sait aujourd'hui o s'enqurir des dtails de cette
pope, et que tout manque  l'investigation du savant.

Un samedi de la fin d'octobre 732, dit M. Henri Martin, le 3 octobre
732, disent quelques autres crivains, Abdrame fut vaincu, dans les
plaines de Poitiers, par le clbre chef austrasien Charles-Martel; la
droute des Arabes fut affreuse; leur camp, rempli de richesses, fut
pill, et eux-mmes eurent une peine infinie  regagner Narbonne ou 
traverser les Pyrnes; pour ce premier fait, c'est  peu prs tout.
Arabes et chrtiens gardent sur cette dfaite un prudent silence. Et
cependant la France tait sauve, le christianisme restait possesseur
du continent europen, et la fortune du Prophte avait reu un chec
dont la honte ne devait jamais s'effacer.

On sait encore vaguement que Lyon, Mcon, Autun furent pris et
ravags, que la ville d'Auxerre eut le mme sort; que sa citadelle
rsista; enfin que l'archevque de Sens repoussa et mit en fuite les
envahisseurs; mais l aussi les dates prcises et les dtails nous
font dfaut. D'ailleurs le vaillant prlat n'eut-il affaire qu'
une troupe de fourrageurs traversant la France par l'Aquitaine et
l'Orlanais avant le dsastre de Poitiers, et venue, par hasard, se
heurter aux murs de sa petite cit, comme l'avance M. Henri Martin[1],
ou eut-il  repousser cette arme formidable d'Athim et d'Amorrhe[2],
venue, quatre ans plus tard, par la valle du Rhne, pour attaquer
les Francs au centre de leur puissance, comme le soutiennent nos
vieux chroniqueurs bourguignons? les Arabes, qui devaient atteindre
bientt  une si haute civilisation, vinrent-ils en conqurants ou en
ravageurs? voulaient-ils piller ou coloniser? dtruisirent-ils ds leur
premier choc toutes les cits qu'ils trouvrent sur leur passage ou
ne s'attaqurent-ils qu'aux biens du clerg? les avis sont partags,
ou plutt l'histoire moderne n'a pas d'avis. Nul crivain ne parat
attacher quelque importance  ces dtails. Moins ddaigneux, nous
allons essayer de nous prononcer, et ds l'abord nous ne cacherons
point nos sympathies pour nos vieux chroniqueurs, et cela uniquement
parce qu'ils habitaient le pays o ces terribles vnements se sont
passs.

  [1] _Hist. de France_, tome 2.

  [2] L'mir Othman, l'_Adthima_ des chroniqueurs.... l'mir Omar,
  l'_Amor_ de nos chroniqueurs. (HENRI MARTIN, _Hist. de France_,
  tom. 2; REINAUD, _Invasions des Sarrazins_).

L'histoire crite au fond d'une bibliothque, avec l'aide de copistes
et de collectionneurs qui cherchent des dates et vous prparent vos
matriaux, pourra bien briller par un plan vaste, une philosophie
svre, un style magique et des qualits d'ensemble qui assurent la
vogue  votre ouvrage et l'immortalit  votre nom; mais si les grands
faits sont rapports d'une manire satisfaisante, combien de dtails
vous chappent! combien d'erreurs vous rptez avec vos devanciers[3]!
Aujourd'hui la science commence  vouloir visiter elle-mme les lieux
qu'elle dcrit. Elle suit pas  pas la marche des armes, cherche le
gu des rivires, tourne le flanc des montagnes et voit pourquoi telle
invasion s'est arrte. Des hommes spciaux font l'histoire d'une cit
ou d'une province et, en face d'un champ de bataille, comprennent le
choc des bataillons, voient fuir les vaincus, campent ou marchent avec
les vainqueurs. La chronique du chteau explique celle de la contre,
la tradition vient en aide aux documents crits; l'histoire provinciale
se forme, et, sous le contrle de l'homme du pays qui a vu, l'histoire
gnrale se complte ou se rectifie, l'obscurit se dissipe, et le
savoir patient trouve enfin la vrit.

  [3] Le P. Berthaud et le P. Perry placent l'irruption des
  Sarrasins en Bourgogne en 719 et 720. Ces dates sont certainement
  inexactes. (FOUQUE, _Hist. de Chlon-sur-Sane_).

  C'est,  son tour, victime d'une profonde erreur que Victor Fouque,
  dans son _Histoire de Chlon-sur-Sane_, prtend que la Bourgogne
  fut envahie de toutes parts par les Sarrasins, commands _par leur
  roi Abdrame_.

Pour connatre ce qu'a t le sjour des Sarrasins dans nos contres,
il faut, non pas consulter les rudits, surtout ceux qui ont crit
loin de nous, mais aller de chaumire en chaumire, des marcages
de la Dombes aux flancs escarps du Jura. L, tout vous rappellera
le passage, les triomphes ou les dfaites de ces guerriers que le
fanatisme amena du fond des dserts de l'Asie, et dont la grande
histoire a si bien perdu les traces qu'elle ne sait plus o les
trouver. Une lettre de Leidrade  Charlemagne nous apprend qu'il relve
les monastres dtruits par les Sarrasins; la Chronique de l'abbaye
d'Ambronay atteste que le monastre, fond par saint Maur, l'glise
consacre  la Sainte-Vierge et la statue, objet de la vnration des
fidles, ont t renverss par les paens. Ces paens n'taient pas
les Hongrois venus deux sicles plus tard, puisque saint Barnard avait
dj, en 803, reconstruit la chapelle et le couvent. L'histoire de Lyon
nous apprend que les recluseries de la Platire et de Saint-Clair, les
glises de Saint-Georges et de Saint-Paul, les abbayes dj clbres
de Saint-Pierre et de l'Ile-Barbe taient tombes sous les coups des
sectateurs du Coran, mais ni M. Henri Martin ni nos autres historiens
ne nous disent quel fut le sort des armes musulmanes aprs les
derniers triomphes de Charles-Martel; M. Reinaud ne croit pas que des
tribus sarrasines aient pu rester parmi nous, et M. Pilot met au nombre
des fables la prise de Grenoble par les Maures et la prsence de bandes
sarrasines dans les montagnes du Dauphin.

Quant  nous qui, au fond de nos valles, avons vu ces familles au
teint brun, aux coutumes bizarres, au nom sans contredit oriental, et
qui se disent elles-mmes d'origine arabe, nous croyons qu'on pourrait
complter ce que l'histoire ne dit pas ou rectifier ce qu'elle avance
d'erron. Les tribus arabes n'ont pas regagn l'Espagne, et cependant
elles n'ont pas t ananties par les Francs. Poursuivies par un ennemi
suprieur, elles ont travers la Sane et se sont rfugies dans les
marcages de la Dombes, les forts de la Bresse ou les gorges escarpes
du Jura et du Dauphin; la preuve, c'est qu'elles y sont encore. Si
l'homme qui crit l'histoire d'un peuple ne peut approfondir tous les
faits, si l'crivain systmatique nie, de parti pris, ce qui lui parat
singulier ou bizarre, c'est aux esprits moins vastes ou moins entiers 
descendre dans ces infiniment petits qui auront peut-tre aussi un jour
leur utilit et leur importance.

Battus  Poitiers, qu'ils traversaient en allant s'emparer du trsor
de Saint-Martin, et bien avant d'avoir atteint cette Neustrie qu'on
leur avait dite si opulente et si bonne  ravager[4], les Arabes et
les Brbres, pres  la conqute, avides de pillage et ardents 
se venger, aprs avoir, pendant quatre ans, rpar les dsastres de
leur dfaite, attaqurent le pays des Francs par la partie orientale,
plus facile  envahir. D'immenses renforts accourus de l'Afrique
et de l'Asie avaient couvert l'Espagne, franchi les Pyrnes et
s'taient rpandus dans cette Septimanie o dj plus d'une fois les
Visigoths leur avaient tendu la main[5]. Organiss en vue de toutes
les prvisions; accompagns de leurs femmes et de leurs troupeaux comme
pour coloniser[6], mais surtout fiers d'une cavalerie nombreuse et sans
gale, les Arabes remontrent le cours du Rhne sans presque livrer de
combats[7]. La Bourgogne, crase par le despotisme et l'avidit des
Francs, ouvrit ses portes aux musulmans qu'elle reut presque comme
des librateurs[8]. Le clerg seul protesta contre les propagateurs
d'une religion nouvelle, et le clerg seul eut  subir les lois de la
guerre avec une impitoyable rigueur. Les juifs surtout firent cause
commune avec les musulmans, et leur influence, puissante dans toutes
les cits, ne contribua pas peu  faciliter l'envahissement du pays[9].
A Loudun, comme ils appelaient Lyon, les musulmans s'emparrent des
biens de l'glise, renversrent les couvents[10], mais respectrent la
population; le culte extrieur fut seul dfendu, les moeurs et les lois
furent conservs[11]. Suivant leur tactique, et pour ne pas affaiblir
leur arme, les Arabes confirent la garde de la cit aux juifs et 
quelques seigneurs bourguignons, et, comme force morale, laissrent un
poste de cavaliers autour du drapeau musulman. Ici, particulirement,
l'histoire est muette, mais la tradition parle, et grce  elle on peut
encore suivre le fil des vnements.

  [4] L'Espagne fut donne pour la seconde fois 
  Abdoulrahman-Ben-Abdoullah-el-Gafiki, l'anne de l'hgire 113,
  et la neuvime du califat d'Accham (731)... Ds que cette rvolte
  fut dissipe, Abdoulrahman rsolut de porter la guerre au dehors
  et d'occuper les Arabes... il se jette dans l'Aquitaine, passe
  la Garonne et s'empare de Bordeaux... Il traverse le Prigord, la
  Saintonge, le Poitou... Il pntre jusqu' Tours... Eudes implore
  le secours de Charles-Martel. Ce prince, justement alarm du
  danger commun, marche contre les Arabes avec toutes les forces de
  la Germanie, de l'Austrasie, de la Bourgogne et de la Neustrie.
  (CARDONNE, _Hist. de l'Afr. et de l'Esp. sous la domination des
  Arabes_.)

  Les Barbares essayrent mme de se venger sur les provinces de
  Charles-Martel de la dfaite que ce grand capitaine leur avait fait
  essuyer quelques annes auparavant. Leurs dtachements, _occupant
  de nouveau Lyon_, envahirent la Bourgogne. (REINAUD, _Invasions
  des Sarrazins_.)

  On voit que l'envahissement de la Bourgogne suivit la bataille de
  Poitiers et ne la prcda pas.

  [5] Entreprenans la guerre d'un grand coeur (les Visigoths)
  appellerent en leur ayde les Sarrazins, encores ennemys des
  Franois, pour raison de la perte qu'ils avoient receu devant
  Tours. Ainsi tous ensemble viennent passer le Rhne... et tirant
  outre prindrent quasi toute la Bourgongne. (Guillaume PARADIN,
  _Annales de Bourgogne_.)

  Alhatan... leur avoit command... de venger Abdrame et de se
  souvenir incessamment de la bataille de Tours. Les chefs qu'il
  leur donna furent Athin et Amorrhe qu'il jugea capables d'un si
  grand employ..... Nulle esglise ne fut espargne. Lyon, Mascon,
  Auxerre et toutes les villes de la Bourgogne, jusqu' Sens, furent
  saccages. (CHORIER, _Hist. du Dauphin_.)

  [6] Le tmoignage des plus anciennes chroniques nous assure que
  les Arabes, en franchissant les Pyrnes, entranaient aprs eux
  leurs femmes et leurs enfants, comme s'ils eussent eu le dessein
  form de s'tablir sur ce sol nouveau pour eux. (Nol DESVERGERS,
  _L'Arabie_, p. 342.)

  Sarraceni cum uxoribus et parvulis venientes... (WARNEFRID,
  _Hist. Longobard_.)

  [7] Au moment de ce vaste choc, les Arabes, encore dans la
  premire ferveur de l'Islam, avaient plus d'humanit, de moralit,
  de lumires que les Franks. (Henri MARTIN, _Hist. de France_, tom.
  2.)

  [8] La Bourgogne paya chrement sa rsistance aux prtentions
  de Charles; ce royaume fut partag entre ses partisans les plus
  dvous. Les Bourguignons furent exclus de toutes les magistratures
  et subirent les consquences d'une invasion trangre. (FOUQUE,
  _Hist. de Chlon-s.-San._)

  Les bandes teutoniques commirent sans doute, dans cette
  expdition, de bien grandes violences, et les leudes franks ou
  germains, qui avaient dpossd les comtes _romains_ ou burgondes,
  exercrent une bien brutale tyrannie, car il s'alluma contre le
  rgne des Franks des haines qui ne tardrent pas  clater de la
  manire la plus trange. (H. MARTIN, _Hist. de Fr._, t. 2.)

  737.--Comme Martel estoit usurpateur, chaque gouverneur croyoit
  avoir droit de lui dsobir et trenchoit du souverain. Mauronte,
  gouverneur de Marseille, afin d'establir son indpendance, appella
  le secours des Sarrazins et leur livra la ville d'Avignon, d'o ils
  s'espandirent dans le Dauphin, le Lyonnois et, s'il est croyable,
  mme jusqu' Sens. (MEZERAY, _Hist. de France_, t. I, p. 131.)

  Les chefs des Bourguignons se flattrent de recouvrer
  leur indpendance en favorisant l'invasion des Sarrasins.
  (LATEYSSONNIRE, _Recherches hist. sur le dpart. de l'Ain_).

  [9] Les Juifs taient trs-nombreux, trs-riches et trs-forts
  dans les villes septimaniennes, et ils secondaient partout
  la conqute arabe de leurs intrigues en reprsailles des lois
  tyranniques portes contre eux. (Henri MARTIN, _Hist. de France_,
  tom. 2.)

  L'vque Agobard crivait  l'archevque de Narbonne Nibridius:
  Dieu mercy, il n'y a plus de paens en ce pays, mais il y a
  quantit de juifs qui demeurent en cette ville et sont rpandus
  dans tous les lieux circonvoisins. (MENESTRIER, _Hist. cons._, p.
  216.)

  [10] Les Sarrasins, dans leurs invasions, avaient dvast
  la plupart des glises et des couvents et avaient alin les
  biens affects  ces tablissements. (REINAUD, _Invasions des
  Sarrazins_.)

  _L'an 732?_ Les Sarrasins entrent en Bourgogne, ruinent Autun
  jusques dans ses fondements. L'glise de Saint-Nazaire fut brle
  avec tous les titres et papiers. Le monastre de Saint-Martin,
  fond par la reine Brunehaut et o elle reut la spulture, fut
  pill et dtruit; celui de Saint-Jean-le-Grand eut le mme sort.
  (Edme THOMAS, _Hist. d'Autun_.)

  [11] Les villes qui avaient capitul conservrent leurs comtes
  goths ou _romains_, leurs lois nationales et l'exercice de leur
  culte dans l'intrieur des glises, mais  condition de recevoir
  des garnisons musulmanes, de payer le _kharad_, tribut annuel qui
  variait du dixime au cinquime des revenus fonciers, et peut-tre
  de livrer leurs chevaux et leurs armes, ainsi que les trsors de
  l'glise. Les domaines de la couronne et des citoyens morts en
  combattant les musulmans furent confisqus, probablement avec la
  majeure partie des biens de l'glise. (Henri MARTIN, _Hist. de
  France_, tom. 2.)

  L'exercice libre de la religion chrtienne tait garanti dans
  l'intrieur des glises. Toute glise existante devait tre
  conserve; mais il n'en pouvait point tre bti de nouvelles
  sans l'autorisation du chef musulman.--Les lois anciennes du pays
  taient maintenues. (HUGO, _France monument._, p. 232.)

  Les conditions imposes par les gnraux musulmans aux villes
  conquises n'taient ni trop onreuses ni trop humiliantes,
  compares au sort qui,  cette poque de barbarie, pesait sur les
  habitants des villes tombes au pouvoir d'ennemis chrtiens comme
  eux. (HUGO, _France monument._, p. 232.)

  Dans les crmonies publiques,  Messine, on dployait deux
  tendards. Le premier, qui appartenait aux Sarrasins, reprsentait
  une tour de couleur noire sur un champ vert; le second, qui servait
  aux Chrtiens, portait une croix d'or brode sur un champ rouge.
  (EBN-KHALDOUN, _Hist. de l'Afrique_...)

  Abdoulah, conformment  la loi mahomtane, et pour viter
  l'effusion du sang, offrit la paix  Grgoire en lui donnant 
  choisir d'embrasser l'islamisme ou de se rendre tributaire du
  calife. (CARDONNE, _Hist. de l'Afrique et de l'Espagne sous la
  domination des Arabes_.)

  On sait que de tout temps l'islamisme offrait aux vaincus deux
  partis: embrasser la foi musulmane ou payer tribut aux vainqueurs.
  (EBN-KHALDOUN.)

Lyon tait dj une ville puissante qui, en se soulevant, aurait pu
craser mme une forte garnison. Il n'et pas t prudent de confier
 son incertaine amiti la vie ou la libert des soldats laisss 
la garde du drapeau; mais Lyon est arros par deux larges fleuves;
des collines l'entourent: sur quel point dut s'tablir le poste arabe
qui devait maintenir la paix de la cit, assez prs pour savoir les
nouvelles, assez loin pour ne pas tre envahi par la rvolte? les
livres ne le savent pas, mais les gens de la campagne le savent, et
c'est d'eux que nous l'avons appris.

Plus haut que la vieille ville gauloise, assise entre le premier
confluent de ses deux fleuves; plus haut que le faubourg moderne de
la Croix-Rousse, qui n'existait pas alors, la montagne allonge que le
Rhne et la Sane entourent perd de sa largeur; on dirait que les deux
fleuves amoureux, impatients de s'embrasser, ont fait un effort pour
s'unir avant d'avoir  baigner les murs de la ville; en cet endroit
fut jadis une villa romaine; aujourd'hui un riche et gracieux village
y rpand ses maisons. Un double chemin descend d'un ct au Rhne, de
l'autre  la Sane; le Mont-d'Or s'tend vis--vis, comme un rideau. On
a nomm Caluire, c'est l que s'levait le drapeau du croissant.

Le camp arabe, gourbis ou tentes, tait l, en effet, dans une
admirable position, non loin des rivires,  l'abri de toute insulte,
dominant l'espace, et prt  s'envoler au rapide galop de ses coursiers
si un danger srieux l'et menac. Un conqurant voulant garder
Lyon avec une poigne de soldats, ne pourrait choisir un meilleur
emplacement; et, en effet, aujourd'hui mme, c'est non loin de Caluire
que le gouvernement franais a tabli le camp qui lui rpond de
la cit, sur l'emplacement o jadis Albin avait camp ses lgions.
Romains, Franais, Arabes, peuples au gnie militaire, ont compris
que Caluire est la clef de la ville; la topographie n'a pas chang, le
secret est rest le mme; c'est toujours de l qu'on dominera Lyon.

Nous n'avons pas de preuves _crites_ de ce que nous avanons, mais
le mamelon escarp qui domine la campagne des Brosses, au levant de
Caluire, s'appelle la _butte des Sarrasins_; le chemin qui descend au
Rhne  travers les Brosses s'appelle la _voie des Sarrasins_;  une
faible distance de l, au nord-est, se trouve la _ferme des Sarrasins_.

Les Arabes et les Brbres envahirent la Burgondie, et, avides
de conqutes, fidles  leur mission de convertir le monde, ils se
dirigrent vers le nord  la recherche des soldats de Charles-Martel.
L'arme des Francs vaincue, l'Europe appartenait au croissant, c'en
tait fait de la chrtient, et le rve des Musulmans de rentrer
dans leur patrie par Constantinople s'accomplissait; mais avant de
rencontrer les fiers soldats de l'Austrasie, les Arabes trouvrent
un ennemi bien plus puissant que les Francs, plus terrible que ces
gants couverts de fer qui les avaient vaincus  Poitiers, ennemi dont
les historiens n'ont jamais parl, qui arrta leur lan, brisa leur
vigueur, dompta leur courage et mritait cependant d'tre signal pour
avoir, mieux que la massue de Martel, protg le sol gaulois contre la
nue de ses envahisseurs.

Lorsque le peuple de Dieu prvariquait, lorsqu'il pousait des femmes
infidles et encensait les idoles, l'esprit divin se retirait de lui,
ses chefs taient frapps d'aveuglement, et il tait livr sans piti
 la fureur des Amalcites et des Philistins. Lorsque les enfants du
Prophte eurent prvariqu  leur tour, lorsque la loi la plus formelle
du livre sacr eut t viole dans les caves profondes de la Bourgogne,
que le vin eut coul dans leurs festins, que les tables n'eurent plus
horreur de se charger des viandes impures et maudites de la Squanie,
que les lvres des vrais croyants eurent savour la chair immonde
des porcs du pays des Eduens, c'en fut fait du fanatisme guerrier des
conqurants; la gloire du croissant s'clipsa, l'amour du proslytisme
s'teignit. Ne cherchez pas ailleurs la cause de la dfaite des Arabes;
la foi n'y tait plus; leur lan incertain ne put emporter la citadelle
d'Auxerre, et il vint mourir contre les faibles remparts de la ville de
Sens.

Alors, des bruits sinistres circulrent au milieu des tribus. La
jalousie qui avait toujours rgn entre les Asiatiques et les Africains
se rveilla plus active et plus ardente que jamais. Les Brbres, les
premiers, dclarrent qu'ils se contentaient des biens de la terre, et
que d'autres pouvaient porter la semence de la parole jusque dans les
neiges d'Upsal, dans ces lieux reculs et inconnus o Odin tait encore
ador comme un dieu[12]. Alors l'archevque Ebbon n'eut qu' se montrer
 la tte de ses guerriers; l'effroi des grandes forts de la Gaule du
nord, le souvenir des frais coteaux de Dijon et de Nuits firent tourner
la tte en arrire aux cavaliers qui avaient brav le simoun, travers
l'Afrique brlante, et qui devaient au dpart conqurir le monde[13].
Leurs escadrons lgers se rpandirent sur les bords de la Sane, et,
quand Childebrand vint  marches forces, par le centre de la France,
couper les renforts qui remontaient le Rhne, il y avait longtemps
que l'arme d'Athim et d'Amorrhe n'tait plus un danger pour les
chrtiens.

  [12] Il s'leva des disputes entre les Arabes de Damas et ceux de
  l'Arabie-Heureuse, entre les Brbres et les Modarites, et ils se
  firent une guerre cruelle. (HIDJAZI, _Mesheb_.)

  La vrit est que les Berbers sont un peuple bien diffrent des
  Arabes, except peut-tre les tribus des Sanhadjah et des Ketamah,
  qui, selon moi, doivent tre regardes comme parentes et allies
  des Arabes. Mais Dieu le sait. (_Histoire de l'Afrique sous la
  dynastie des Aghlabites_, par EBN-KHALDOUN.)

  [13] Se sentans estre entrs trop avant en France et craignans
  d'estre enclos, retournrent en mesme hastivet qu'ils estoient
  venus et retournant en arrire achevoyent de brusler et dtruire ce
  qui estoit demour entier,  ce que Charles-Martel ne trouvast rien
  d'entier aprs eux... Ainsi fut toute la Bourgongne mise en ruine
  par les Visigoths et par les Sarrazins. (G. PARADIN, _Annales de
  Bourgogne_.)

Mais que faire de ces hordes souilles? de ces tribus qui n'avaient
plus de musulman que le nom? Les ramener en Espagne, en Afrique,
en Arabie, peut-tre? Montrer aux croyants de Mdine et de Damas
l'pouvantable spectacle de musulmans ivres de vin ou gorgs des
graisses impures des troupeaux de la Squanie! Un sacrifice tait
ncessaire, il fut ordonn. L'influence occulte, mais toute-puissante
des marabouts et des imans, profita des divisions qui rgnaient entre
les Arabes et les Brbres; l'arme fut condamne  prir, et chaque
scheik, chaque mir dispersa ses cavaliers dans les forts de la haute
Bourgogne, les marcages de la Dombes, les rochers du Bugey et du
Dauphin[14], au milieu desquels, trois cents ans plus tard, les exils
vivaient encore  l'tat de nation  part, de peuple spar et maudit,
avec ses lois, sa religion, ses moeurs, et o, aujourd'hui mme, on
les retrouve avec tonnement soit organiss en villages, soit, plus
souvent, comme familles maintenues intactes, sans mlanges avec leurs
voisins et ayant conserv sinon le culte, du moins le type physique et
moral de la race  laquelle appartenaient leurs pres.

  [14] Ravage par les Huns, les Ostrogoths, les Bourguignons,
  les Lombards et les Sarrasins... la Maurienne est peut-tre de
  toutes nos provinces celle dont l'histoire prsente le plus de
  pripties. (_Travaux de la Soc. d'hist. et d'archologie de la
  province de Maurienne_, Ier Bulletin, p. III.)

  Ce ne fut qu'au Xe sicle que les Sarrasins couprent le rocher
  sur lequel s'lve la chapelle de sainte Thcle et desschrent
  la plaine. (L'abb TRUCHET, _Notice historique sur la commune de
  Valloires_).

  Les Sarrasins avaient pouss leurs incursions jusque dans nos
  montagnes (942). Hugues de Provence, roi d'Italie, les chargea
  de garder les principaux passages des Alpes du nord contre son
  comptiteur Brenger. (DUCIS, _Voies romaines_, Revue Savoisienne,
  15 avril 1861.)

  Nous citerons ensuite ces colons, d'origine videmment trangre,
  qui vivent depuis des sicles isols dans les marais desschs de
  la Bresse. (ROGET DE BELLOGUET, _Ethnognie gauloise_.)

Lorsque Childebrand eut accompli sa mission et camp avec l'avant-garde
des Francs sur les bords du Rhne, que l'approche de Charles-Martel
eut t signale par toutes les voix de la renomme, la fureur des
musulmans se rveilla, et ils brlrent toutes les cits au milieu
desquelles ils purent promener leur vengeance. Alors eurent lieu
ces atrocits qui remplirent d'effroi les populations, alors on vit
ces dvastations dont les sicles ont eu de la peine  gurir les
blessures, mais dont ils n'ont pu effacer le souvenir.

Parmi les lieux o on peut retrouver des traces de la fuite
des musulmans, lorsqu'ils traversrent la Sane, nous citerons
particulirement Chlon[15], Tournus, Boz, Uchizy, Sermoyer,
Fleurville, Ozan, Arbigny, Mcon, Lyon. Plusieurs tribus s'arrtrent
ds qu'elles eurent mis la rivire entre elles et leurs ennemis;
 Pont-de-Veyle,  Louhans, en d'autres lieux encore, on montre la
_chausse_ ou la digue des Sarrasins, dnomination qui, si elle ne
prouve pas que ces ouvrages leur appartiennent, indique du moins
combien leur nom est encore vivant dans le pays. Dans le Bugey,
trois villes importantes furent dtruites, et deux d'entre elles si
compltement, qu'on ne sait o trouver le lieu o elles existaient.
Isernore,  la douce appellation, a conserv les ruines d'un temple
clbre; Orindinse a d s'lever au confluent de l'Ange et de l'Oignin;
la ville des Tattes devait tre sur les bords de la Valserine, non
loin de Chtillon-de-Michaille. La _Chronique de Saint-Amand_, un des
plus anciens documents de l'histoire du Bugey, ne donne que des dtails
incomplets  cet gard.

  [15] Vers 645, le sige piscopal de Chlon-sur-Sane tait
  occup par un homme de bien nomm Gratus qui habitait le faubourg
  Saint-Laurent: dj  cette poque le faubourg communiquait avec
  la ville par un pont. Comme  Tournus et  Mcon, le pont de Chlon
  servit de passage aux Sarrasins et fut dtruit derrire eux.

Les monastres de Nantua, d'Ambronay et de Saint-Rambert-de-Joux, dans
la gorge de l'Albarine, furent renverss. La Franche-Comt, la Savoie,
le Dauphin se couvrirent de ruines. Les histoires de ces provinces
donnent de douloureux dtails sur les ravages que commirent les
Orientaux.

Les tribus qui occupaient Lyon n'pargnrent pas notre cit. Les
troupes en marche et qui avaient dpass Valence, vinrent se rfugier
dans nos murs. Quand elles virent que la fortune devenait contraire et
que la cause de l'islam ne se relverait pas, le pillage, l'incendie
et la dvastation assouvirent le besoin de vengeance de ces coeurs
ulcrs; Romains, Gaulois, Francs, Visigoths, tous devinrent gaux
devant les terribles musulmans, qui n'taient plus des convertisseurs
zls, mais de farouches ennemis. Ce fut un massacre gnral, une ruine
universelle, et ds lors le peuple de la cit ne pronona plus qu'avec
une superstitieuse terreur le nom de cette race maudite de Dieu.

La ville dtruite, les hordes musulmanes se retirrent vers les
montagnes  l'orient de Lyon[16], o elles rejoignirent les autres
tribus fugitives; mais dsormais indpendantes, elles ne runirent
leurs drapeaux que pour lutter contre les difficults du moment et
pour se frayer un passage  travers les populations belliqueuses
de ces contres. La plaine d'Ambrieu conserve encore plusieurs
castramtations qu'on leur attribue[17]; les montagnes sont pleines
de leurs noms; les flots de l'Albarine, comme ceux du Haut-Rhne,
baignent la grotte des Sarrasins, la balme des Sarrasins, la chambre,
les crches, les forts, la maison des Sarrasins, et mme cette grotte
de Roland o fut trouv, il y a cinq sicles, un cor arabe de la plus
magnifique beaut; Seillonas, Ordonnas, Benonce reurent les colonies
africaines; la valle d'Amby, de l'autre ct du Rhne, vit se dresser
un camp formidable que les voyageurs vont encore visiter. La tradition
raconte de longs et sanglants combats livrs entre les Squanes, les
Ambarres, les Allobroges et les lgers cavaliers de l'Arabie. Ces
derniers furent probablement vainqueurs, puisque partout ils parvinrent
 se maintenir dans les valles qu'ils avaient choisies et o sont
encore leurs descendants.

  [16] Les Sarrasins qui ne purent oprer leur retraite en Provence
  ou en Septimanie, se rfugirent dans les montagnes (du Jura et du
  Dauphin) et s'y retranchrent dans des positions inexpugnables.
  Notre province (Bresse et Bugey) est au nombre de celles qui
  furent envahies; elle leur servit de refuge en leur prsentant des
  positions naturellement fortifies. (Paul GUILLEMOT, _Monog. hist.
  du Bugey_).

  [17] Parcourons, dans le Bugey, les diverses contres qui les
  reclent,  commencer cette investigation dans la plaine qui
  s'tend des rivages du Rhne et de l'Ain jusqu' la chane non
  interrompue des premires montagnes. C'est l que les Sarrasins
  sont arrivs aprs avoir saccag Lyon. (Paul GUILLEMOT, _Monog.
  hist. du Bugey_.)

Si le paysan qui passe sur la montagne est brun, maigre, avec le
regard ardent, un nez aquilin, l'oeil enfonc sous l'orbite; si ses
cheveux d'un noir de corbeau ont des reflets bleus au soleil; s'il
rpond au nom de Babolah, Kaffon, Tabardet, Ciza-Cartet, Ciza-Buiron,
Alamercery, ou Galaffre comme un hros de l'Arioste, demandez-lui
s'il n'appartient pas  une famille sarrasine, et, l'oeil attach sur
vous pour approfondir votre pense, soyez certain qu'il vous rpondra
affirmativement.

Messieurs Monnier, Riboud, Guillemot, Lapierre, Fauch-Prunelle, ont
runi de curieux et prcieux documents sur le sjour des Arabes dans
la Franche-Comt, la Bresse, le Bugey, la Savoie et le Dauphin; mais
ces savants modestes ont fait des chapitres, des monographies, non un
livre; les historiens de longue haleine n'ont pas encore utilis leurs
travaux, et, malgr l'ouvrage de M. Reinaud, l'histoire de l'invasion
des Sarrasins est encore  faire, surtout au point de vue de nos pays.

L'influence de cette invasion fut grande sur la civilisation de
nos contres. Outre les connaissances pratiques dont la mdecine,
l'agriculture[18] et l'industrie profitrent; outre la bougie, le
papier, l'ouate, la bourrache, le tambour qu'ils firent connatre  la
Gaule, les Arabes dotrent la Bresse de cette race admirable de chevaux
que les mauvais soins n'ont pu faire dgnrer; de ces volailles que
les gourmets ont rendues clbres[19]; de ce bl noir, fortune du
pauvre, que le Dombiste mange, en pte lgre dlaye dans de l'eau
ou du lait et cuite lgrement entre deux plaques brlantes, comme le
voyageur du dsert; le commerce s'est enrichi de ces chiffres simples
et commodes qui ont fait presque oublier la numration embarrasse
des Romains; la langue s'est empare d'une foule de mots dont elle ne
pourrait plus se passer, depuis _alambic_ jusqu' _taffetas_[20]; mais,
surtout, il est un nom qui mrite l'attention de l'historien et qui
serait une rvlation, si l'histoire ne devait accepter qu'avec rserve
ce qui lui est appris par les potes. Voil ce que dit M. de Lamartine,
dans cette prose magique dont lui seul a l'usage et qui est une posie
comme tout ce qui jaillit de sa puissante imagination:

Quand on chemine  pied de Mcon  Saint-Claude, on trouve d'abord la
Bresse, bocagre et plane comme la grasse Attique, ruisselant d'huile,
entre le Pyre et Athnes.

  [18] L'agriculture, en Sicile, dut aux Arabes ses plus grands
  progrs: le coton apport par eux des champs syriens, la canne 
  sucre, le frne qui produit la manne, le pistachier, etc., etc.
  (EBN-KHALDOUN, _Histoire de l'Afrique_.)

  [19] _Courrier de l'Ain_, la _Presse_.

  [20] Nous pouvons citer: alcali, alchimie, alcool, algarade,
  algbre, almanach, ambre, amiral, mesquin.

L'olivier de la Bresse, c'est le ple saule qui ne verse que l'ombre
lgre aux vaches blanches des prairies et qui, tondu tous les trois
ans par la serpette de l'mondeur, penche son tronc chauve sur les
mares ou sur les tangs. On croit lire une glogue de Virgile: _O
utinam!_ et plt aux dieux que je n'eusse t qu'un pauvre mondeur
de saules sur les rives du lac ou du Mincio, dans cette laiteuse
Lombardie, Bresse de l'Italie!

A l'extrmit de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre
tout  coup, au lieu de l'eau stagnante et fivreuse des prairies de la
Dombes, une rivire bleue comme le firmament de la Suisse italienne,
joueuse comme des enfants sur des cailloux, cumante comme l'eau de
savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante comme une
vole de tourterelles bleues et blanches abattues sur un champ de
lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'cume  et l, sur son
cours, comme ces oiseaux parpillant leurs plumes en se peignant du
bec sur les touffes du lin; on s'arrte, tout tonn, sur la grve des
cailloux arrondis par le roulis ternel de cette rivire de montagne,
dbouchant, tout tonne elle-mme, dans la plaine. On demande son nom
au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de pche
 un tronc de saule pour verser son filet, frtillant de truites, sur
le sable.--C'est la rivire d'Ain, vous dit-il avec un air de fiert
locale, la rivire qui descend du Jura et qui donne son nom  toutes
ces plaines.

Si, comme moi, vous avez chevauch dans les dserts et dans les
valles des deux Arabies, vous reconnatrez bien vite que les hommes,
descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de Scythie
en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comt et en Bresse, ont pass par
l, ont colonis ces contres, et ont impos, au plus beau fleuve du
pays, ce nom arabe et gnrique d'Ain (l'eau par excellence) dont, en
perdant l'accent An, nos pres, moins euphoniques que les Arabes,
ont fait Ain, nom rendu guttural et trivial comme le balbutiement 
bouche ouverte d'un enfant hbt. C'est le progrs selon la doctrine
des _progressistes indfinis_, ces adorateurs obstins du temps, qui
les dment dans les langues comme dans les choses; ces adorateurs
du prsent, qui les dvore eux-mmes, et qui anantit tout autant de
choses humaines qu'il en cre.

Mais pardon de cette digression dplace  propos de la rivire d'Ain,
 laquelle les Arabes avaient donn un nom sonore comme l'cho des
rochers d'o il tombe en cascades de saphir, et que les Gaulois ont
rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc.

Aprs s'tre rafrachie et enivre comme l'Arabe lui-mme au vent,
cette rivire, femelle du Rhne, se prcipite vers lui en face des
plaines du Dauphin.

Ainsi donc, croyance potique et gracieuse, ce serait aux Musulmans que
ce torrent bleu, que nos paysans appellent la _grand'rivire_, doit
son nom? Ce mot est, dans le dsert, le nom de l'eau par excellence;
c'est aussi le cristal de l'oeil, limpide et pur comme l'eau des
fontaines; c'est l'onde, pour nos populations qui n'ont jamais 
souffrir de sa privation, An pour la caravane altre qui voit devant
elle la dlivrance et la vie. D'aprs M. de Lamartine, les tribus
poursuivies par l'pe de Charles-Martel ont salu ces flots d'un cri
de joie; ce cristal si pur, ce miroir tincelant, c'tait la barrire
infranchissable pour leurs ennemis; c'tait la fin de leurs angoisses
et de leur terreur; c'tait, comme au dsert, la dlivrance, An,
la rivire! Pardonnons la distraction du pote, qui a fait venir nos
parrains par la Hongrie et l'Allemagne; acceptons ce baptme dont se
porte garant un homme de gnie, et voyons-y une preuve de plus du rle
immense que les guerriers de l'Yemen et du Nedjd ont jou dans nos
pays.

Mais, diront  leur tour les hommes graves, oubliez-vous le vieux
nom, l'antique nom de notre potique rivire, le Danus des chartes
et des cartulaires, le Dain de notre ancien langage, dont la racine
parat tre la mme que celle du Danube, nom autochthone, impos,
avant les Arabes, par nos pres les Gaulois[21]? Eh puis! ajouteront
les personnes dlicates, est-il convenable de s'enorgueillir d'une
appellation qui rappellerait un peuple mcrant, souill de sang,
ennemi de notre culte, destructeur de nos lieux saints, enrichi des
dpouilles de notre patrie, charg de la maldiction de nos pres? La
premire observation seule a du poids, la seconde nous parat futile.

  [21] Mots qui se rapportent galement au kymrique et au galique:
  _dan_, audacieux, violent. (ROGET, baron de BELLOGUET, _Ethnogn.
  gaul._)

  Si le nom originaire est Ain, c'est un vieux mot celtique qui
  signifie _source_, _fontaine_, et qui mme a cette signification
  dans les langues orientales. (BACON-TACON, _Recherches sur les
  origines celtiques_, t. I, p. 192).

On n'a point horreur du souvenir des Romains; leurs monuments ont
couvert notre sol, et cependant qu'taient les compagnons de Romulus?
d'infames bandits. Qu'taient les guerriers de Csar? d'avides et
rapaces conqurants. Qu'taient nos gouverneurs? des proconsuls, dont
le nom est rest comme une tache et une injure. Si, au lieu de maudire
chaque trace de leurs pas sur le sol sacr de la Gaule, on se pare et
on se vante des stygmates que nous ont laisss ces cruels dominateurs,
toute vrit historique mise  part, toute tymologie rserve, que
notre rivire s'appelle An ou Dain, nous ne voyons pas qu'on ait 
rougir de ce qui peut rappeler dans nos contres les compatriotes de
Job, d'Avicennes et d'Antar[22].

  [22] Voyez Paradin, Chorier, J.-Cl. Martin, Jean Brunet, Lapierre,
  Thomas Riboud, Lateyssonnire, MM. Paul Guillemot, Chaix, Borel
  d'Hauterive, Fauch-Prunelle, D. Monnier, etc.





End of the Project Gutenberg EBook of Note sur l'invasion des Sarrasins dans
le Lyonnais, by Aim Vingtrinier

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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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