The Project Gutenberg EBook of La Sarcelle Bleue, by Ren Bazin

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Title: La Sarcelle Bleue

Author: Ren Bazin

Release Date: November 20, 2013 [EBook #44236]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SARCELLE BLEUE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    LA
    SARCELLE BLEUE




    CALMANN LVY, DITEUR
    DU MME AUTEUR
    Format grand in-18


    A L'AVENTURE (croquis italiens)                           1 vol.
    HUMBLE AMOUR                                              1 --
    LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI                                1 --
    MADAME CORENTINE                                          1 --
    LES NOELLET                                               1 --
    MA TANTE GIRON                                            1 --
    SICILE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie
      franaise_)                                             1 --
    UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie
      franaise_)                                             1 --


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays y
compris la Sude et la Norvge.


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




    REN BAZIN

    LA

    SARCELLE BLEUE

    CINQUIME DITION

    [Illustration]

    PARIS

    CALMANN LVY, DITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

    3, RUE AUBER, 3

    1895




LA

SARCELLE BLEUE




I


--Comment s'appelle-t-elle, votre histoire?

--L'histoire de la marquise Gisle.

--Un joli nom, observa Thrse. Savez-vous, mon parrain, que vous ne
m'avez pas encore fait compliment de mon dessus de clavier? Regardez:
tout au pass, vieux rose et vieil or sur fond blanc. Est-ce joli?

--Ce sera surtout inutile.

--Oh! inutile! dit Thrse, en penchant sa tte blonde sous le rayon
de la lampe, pour nouer un brin de soie derrire la bande de drap. Et
quand ce serait? Je fais assez de choses utiles, ici, monsieur mon
oncle et parrain, pour avoir le droit de broder le soir un tapis de
piano.

--On dirait une robe de cour!

--Eh bien?

--Pour un logis comme les Ppinires, Thrse!

--Justement, c'est ce qui me plat,  moi: des dessins qui courent
bien, des couleurs, de la soie, de la laine fine. Riez, si vous
voulez: cela repose les doigts, les yeux, le coeur. N'est-ce pas,
mre?

En face, de l'autre ct du guridon, une femme encore jeune, vtue
d'une robe fonce  gilet mauve, leva la tte, en laissant retomber
posment ses deux mains qui tenaient une dentelle au crochet. Ses yeux
bruns trs calmes, l'ovale plein de ses joues, la bouche mince et un
peu longue, la ligne noble des paules, attestaient en elle une race
affine. A droite, un petit homme tout blanc et tout nerveux, rid,
l'oeil gris, les cheveux foisonnants autour d'une calotte de velours,
la barbe divise en deux pointes, comme une queue d'hirondelle, se
redressa  demi dans le fauteuil o il sommeillait.

Elle et lui sourirent du mme air de ravissement, en regardant
Thrse, et la mre dit:

--Oui, ma mignonne.

--Ce sera charmant, ajouta le pre; surtout l'oiseau de paradis. Mais
il faudra un peu arrondir les ailes.

--Comme ceci, n'est-ce pas? demanda Thrse, en dessinant, du bout de
son petit doigt, une ligne idale sur la bande brode.

M. Maldonne ferma les paupires, en signe d'assentiment, et se
renversa doucement en arrire, sans cesser de sourire.

--Alors, Thrse, vous ne m'coutez pas? dit Robert. Vous ne voulez
pas que je raconte...

--Mais si! mais si! rpondit la jeune fille, en se posant bien droite
sur sa chaise et saisissant son aiguille. Je vous coute avec
recueillement. Mais dites-moi d'abord quel ge elle avait, votre
marquise Gisle? Seize ans? Dix-sept ans comme moi?

--Elle tait marie.

Thrse eut une petite moue qui seyait bien  son visage trs jeune.

--C'est moins intressant, fit-elle.

--Vous trouvez? reprit Robert. Il y avait si peu de temps qu'elle
tait marie, deux ans  peine, et elle aimait son mari. C'tait
autrefois, Thrse, quand il existait beaucoup de grandes forts avec
peu de routes au travers. Le marquis fut oblig de partir pour la
guerre, et, en partant, il dit  sa femme: Vous aurez sans doute 
repousser les attaques de nos ennemis. Je sais qu'ils ont jur de vous
enlever par la force. Mais les murailles sont solides. Je vous laisse
de bons hommes d'armes, et j'ai confiance en vous. Au revoir, ma
petite Gisle! Au revoir! rpondit la dame, et le seigneur
s'loigna.

--Les seigneurs de ce temps-l, interrompit Thrse, c'tait comme les
officiers de marine, toujours en route. Mon amie Henriette, qui a
pous un lieutenant de vaisseau...

Elle s'arrta devant le mouvement d'impatience de Robert.

--Je vous fche, murmura-t-elle. Tenez, je ne dirai plus rien,
absolument rien. Je vous le promets!

--Vous saurez donc, Thrse, que le marquis ne s'tait pas tromp. Le
chteau fut assig. Tout le monde fit son devoir. Mais, avec le
temps, la famine arriva. Bientt, il n'y eut plus qu'un peu de farine
de seigle pour la garnison et un peu de froment, dont on faisait
chaque jour un pain pour la chtelaine. Les boeufs, les moutons, les
chevaux mme avaient t mangs. Un seul vivait encore, la jument de
la marquise Gisle, une haquene grise, rapide et pommele comme un
nuage. Pour la nourrir, l'cuyer, qui savait combien sa matresse la
chrissait, trompait la surveillance de l'ennemi, et descendait la
nuit dans les fosss, cueillant lui-mme des herbes, des roseaux, des
feuilles d'arbres qu'il rapportait sur ses bras couverts de peau de
daim, ou bien il faisait couper les plantes parasites qui poussent aux
fentes des pierres, les mousses, les paritaires, le fumeterre  fleur
rose, dont le donjon avait une couronne, en temps de paix. Malgr tant
de prvenances, la pauvre bte maigrissait  vue d'oeil. Sire cuyer,
disait la marquise, mieux vaudrait la tuer comme les autres et la
partager entre mes hommes d'armes? Car je sens bien que je n'irai plus
avec elle, mon oiseau sur le poing, chasser les hrons et les perdrix
de mon seigneur. Lui et moi, plus jamais nous ne sortirons ensemble
par la porte qui ouvre sur la fort. Mais l'cuyer la rassurait, et
refusait de tuer la haquene..

Robert, qui levait volontiers les yeux au plafond, lorsqu'il
racontait, les abaissa en ce moment vers Thrse. L'immobilit et le
silence de sa filleule l'tonnaient. Il remarqua que la bande de drap
tait  moiti chappe aux mains de la jeune fille. Une des
extrmits avait roul  terre. L'autre n'tait maintenue sur les
genoux de Thrse que par trois doigts roses qui n'avaient plus gure
conscience de leur rle. La jolie tte blonde commenait  flchir
vers l'paule, et rencontrait dj le rayon d'or de la lampe.

Robert tait susceptible. Mais il y avait une crature au monde qu'il
aimait mieux que lui-mme. C'tait l'enfant qui ne l'coutait plus.
Aprs une pause, si lgre, que ni le pre ni la mre, dont la pelote
de fil en se droulant faisait un bruit de souris, ne s'en aperurent,
il reprit, d'une voix plus basse, un peu chantante et berceuse 
dessein:

--Un jour enfin, triste, l'cuyer se prsenta devant la chtelaine, et
lui annona qu'il n'y avait plus de vivres, que les plus vaillants de
la garnison taient morts ou blesss, et qu'il fallait se rendre.
Alors...

Un petit soupir, le soulvement lger d'un coeur que le songe habite,
avertit Robert du succs de son histoire. La tte de la jeune fille,
tout incline  gauche, tait  moiti dans la lumire et  moiti
dans l'ombre.

--Alors, dit Robert en haussant la voix, il arriva que Thrse
Maldonne s'endormit, en coutant l'histoire de son parrain!

Elle se redressa vivement, et, souriante, avant mme de pouvoir ouvrir
les yeux:

--Oh! pardon, fit-elle. Je crois que je dormais! C'tait pourtant bien
joli, les paritaires, les mousses, le fumeterre du donjon!

--Il y a longtemps que nous n'en tions plus l, ma pauvre Thrse!

--Tu meurs de sommeil, dit madame Maldonne, sur le visage de laquelle,
 la moindre alerte, une ombre d'inquitude maternelle passait.--J'ai
peur que tu ne te sois fatigue, tantt, avec cette treille...

Thrse fixa les yeux sur ceux de Robert pour y lire son pardon, qui
s'y trouvait, d'ailleurs.

--C'est fini, dit-elle en passant la main sur ses paupires.

--Non, rpondit Robert. Allez recommencer l-haut. Les enfants doivent
se coucher de bonne heure.

--Et l'histoire de Gisle, nous la finirons demain, alors?

--Ou jamais, murmura-t-il avec un peu d'amertume.

--A propos, reprit Thrse, sans l'avoir entendu, que faisons-nous
demain?

--Comme tous les jours: ce que vous voudrez.

--Non, dit-elle gentiment, ce que vous dsirez, vous.

--Eh bien, une promenade au bois de Laurette? Il y a si longtemps que
nous n'y sommes alls!

--Je veux bien. Tenez, je mettrai le chapeau  coquelicots que vous
aimez.

--C'est cela.

--Pour vous, parrain, rien que pour vous! Car il n'y a que des
loriots, l-bas.

Robert sourit un peu tristement. Elle s'tait baisse pour ramasser la
bande tombe sur le parquet, puis elle s'tait redresse, debout,
panouie, retenant de ses deux bras allongs l'toffe qui barrait sa
jupe. Ses doigts se mlaient aux lames luisantes de la broderie.

--Savez-vous, Thrse, dit-il, que le jeune rose ne fait pas mal du
tout sur le vieux rose?

--Toujours complimenteur! rpondit la jeune fille.

Elle lui tendit la main, embrassa son pre, sa mre, et, glissant vers
la porte avec un bruissement de bottines qui craquent et de rubans qui
volent, elle disparut.

Tous trois la suivirent des yeux. Elle tait toute leur joie. Mais
dj M. et madame Maldonne s'taient retourns vers la lampe, et
remuaient leurs fauteuils en les rapprochant l'un de l'autre, comme il
arrive, par instinct, ds qu'une runion s'miette, et Robert fixait
encore la porte par o Thrse s'en tait alle. Devant son regard
immobile une vision passait, de celles qui troublent le coeur. Et
cependant il n'tait pas,  proprement parler, un rveur, et sa
physionomie rvlait plutt une nature nergique, doue pour l'action.
Il avait toute l'apparence, le geste, l'allure d'un officier de
cavalerie qui commence  perdre de sa sveltesse premire: sur ses
paules un peu paisses, la tte fine et bien plante, faite pour le
casque; les cheveux bruns, coups en brosse,  peine grisonnants aux
tempes; le nez droit, les joues plates, la moustache courte et la
barbiche en pointe. L'oeil tait bleu sombre, ferme, intelligent, le
sourire discret et nuanc. Ses vtements indiquaient un got
d'lgance lgrement trahi par la fortune: une jaquette luisante 
et l, un gilet blanc, et, sous un pantalon large, des bottes vernies
qui faisaient valoir le pied nerveux d'un marcheur.

L'lgance relative de Robert ressortait d'autant mieux que rien
autour de lui, ni la robe trs simple de madame Maldonne, ni le
complet de toile blanche de son mari, ni dans l'ameublement du salon
qui servait aussi de salle  manger, ne prtait  la mme remarque. Le
papier,  grands ramages, datait des premiers temps de l'invention;
les fauteuils de cuir brun, monts sur bois d'acajou, ne relevaient
d'aucun style, et l'unique ornementation, assez singulire, il est
vrai, consistait en oiseaux empaills, disposs le long des murs et
sur la chemine.

M. Maldonne, dont le dpart de Thrse avait secou l'esprit, se
pencha vers sa femme, et, prenant le peloton o elle venait de piquer
le crochet d'ivoire, le posa sur le guridon. Madame Maldonne frotta
l'une contre l'autre ses mains effiles et lasses d'avoir travaill.

--Elle est un peu rouge, ce soir, dit-elle  demi-voix.

--Je trouve aussi, rpondit M. Maldonne: qu'a-t-elle donc fait?

--Des folies. Figure-toi qu'elle s'est mise en plein midi  pamprer
une treille de chasselas!

--En juillet! Et par cette chaleur!

--Prtendant qu'elle connaissait le pied de vigne, qu'elle aurait
ainsi des primeurs... Et elle n'avait pas de chapeau!

--Pas de chapeau! rpta M. Maldonne en levant les yeux d'un air de
stupfaction et de mcontentement.

Puis, sur son visage mobile, clair par la lampe, cette premire
impression s'effaa. Quelque chose d'attendri, une joie inopinment
close, presque une larme heureuse y parut. Il regarda sa femme, et
dit:

--Est-elle enfant encore, notre Thrse!

Madame Maldonne, les cils baisss, cambrant sa taille mince, savourait
 sa manire, plus froide, plus retenue, la mme impression
secrtement goste. Un sourire infiniment lger, trs doux aussi,
relevait le coin de sa bouche.

--Oh! oui, rpondit-elle, bien enfant, Dieu merci! Tout  l'heure elle
dormait pour tout de bon, la tte sur l'paule, comme aux premires
veilles, quand elle avait douze ans. Chre petite! Elle a bien le
temps de grandir et de devenir jeune fille. N'est-ce pas, Robert?

Tir du songe qui le tenait, Robert dtourna vers ses htes son regard
o de tout autres penses, assurment, flottaient encore.

--Es-tu silencieux! reprit M. Maldonne. Nous disions que Thrse tait
une vraie enfant. Est-ce ton avis?

--Hlas!

--Tu trouves?

--Je trouve tout le contraire, mon pauvre ami. C'est une jeune fille.
Et je le dplore!

--Allons donc! Ni Genevive, ni moi...

--Non, vous ne le voyez pas, vous autres, mais je vous le dis, moi,
elle se transforme, elle grandit, elle est dj toute grande!

--Et la preuve?

--Elle dort  mes histoires!

--C'est qu'elle tait lasse.

--Du tout, car elle ne faisait que bavarder et rire tout  l'heure.

--Alors, c'est que tes histoires sont ennuyeuses.

--Non, puisqu'elles l'ont amuse, quand elle tait enfant. Mes
histoires sont restes les mmes, Guillaume, et c'est Thrse qui a
chang.

M. Maldonne leva les paules, en signe d'incrdulit.

--Je vous prie de m'excuser, Genevive, ajouta Robert, si je me retire
un peu tt. Je ne sais pas si c'est le soleil, mais je me sens la tte
un peu lourde.

--Comme vous voudrez, mon cher.

--Je l'aurais pari! s'cria M. Maldonne en riant. Quand Thrse n'est
plus l, sous un prtexte ou sous un autre, Robert trouve moyen de
nous fausser compagnie.

--Je t'assure, Guillaume...

--Va! va! mon ami, le premier article de notre rglement de vie, aux
Ppinires, c'est la libert, n'est-ce pas? Uses-en comme il te
conviendra. Seulement, dis-moi, quand reprendrons-nous le catalogue?
Demain?

Robert fit un geste vasif, indiquant l'absolu dtachement.

--Aprs la promenade, dit-il, peut-tre...

--Peut-tre! Jamais d'engagements prcis avec toi. Voil pourtant un
beau travail, toute notre exprience, toutes nos recherches et si prs
d'tre achev! Tiens, moi, dix fois le jour, je le vois, ce volume
imprim: Catalogue raisonn des oiseaux du dpartement, contenant
l'numration de toutes les espces et varits, par Guillaume
Maldonne, conservateur du muse d'histoire naturelle, avec... Voyons,
Robert, faudra-t-il ajouter la ligne qui t'associera  la gloire de
l'oeuvre: Avec la collaboration de Robert de Krdol? Est-ce pour
demain?

--Pas probable... Je n'y suis plus.

--Sais-tu que tu es affreusement paresseux?

Robert se leva.

--Il y a si longtemps! dit-il ngligemment.

Il s'approcha de madame Maldonne, l'embrassa au front: Bonsoir,
petite soeur! serra la main de Guillaume, qui rptait, moiti riant,
moiti srieux: L'amour de l'oiseau faiblit en toi, dcidment! et
prit la porte par o Thrse tait sortie.

Non, il ne pouvait rester: ni son affection pour les Maldonne, ni son
habitude de correction mondaine ne suffisaient, en ce moment,  lui
faire vaincre l'impression qu'il prouvait. Sa nature, minemment
tendre, d'une susceptibilit qu'il cachait, le plus souvent, sous les
dehors d'une indiffrence volontiers railleuse et un peu brusque,
s'tait sentie atteinte, surprise et blesse  la fois par ce petit
fait: Thrse endormie.

Dans ce mince dtail, dont le pre avait souri, il avait, lui, reconnu
le signe d'un changement profond. Je me trompais, murmurait-t-il en
montant les marches de l'escalier de bois brun, aux rampes carres et
lourdes. Je la croyais encore enfant parce qu'elle est trs gaie. Je
m'y suis laiss prendre, et elle a ferm ses chers yeux  mon histoire
de la marquise Gisle! Bien fait, Robert, bien fait! Cela t'apprendra
qu'elle aura dix-sept ans dans un mois!

Il entra dans sa chambre, vaguement claire par les lueurs tranantes
des soirs d't, alluma une bougie, qui jeta des tincelles sur les
panoplies d'pes, de sabres, d'paulettes, de fusils de chasse et de
guerre, qui tapissaient les murs, et se dirigea vers une commode noire
que surmontait,  un pied de hauteur, une petite bibliothque vitre
en bne. Sur la commode taient rangs, presss les uns contre les
autres, des livres de classe aux coins briss, aux pages
recroquevilles et chiffonneuses, des cahiers par liasses et, des deux
cts, en serre-files, des volumes de collections enfantines, bleus ou
roses, et d'autres plus gros o l'on devinait des images. C'taient
les reliques de ses annes d'enseignement, quand il s'tait
improvis,--avec quelle joie et quelle application de tout son
esprit!--le professeur de Thrse, humbles tmoins des heures de
travail ou de rcration, inutiles depuis longtemps dj, mais qu'il
gardait l, comme un bon souvenir qu'on aime  revoir. Il se disait
bien que Thrse n'ouvrirait plus, pour y apprendre ses leons, la
grammaire franaise, ni, pour y faire une lecture, l'histoire de la
poupe modle. Mais o sont-elles les mres qui n'ont pas conserv le
petit bonnet ruch du baptme, le premier jouet, la pelisse ample et
brode, pendant des mois et des mois, alors que l'enfant courait dj
tout seul devant elles? Robert les avait imites. A prsent, c'tait
bien fini.

Il avana le bras, et prit un des plus vieux volumes, long comme un
doigt, macul de taches, le dos taillad en lanires par l'usure, et
l'ouvrit  la premire page. C'tait une histoire sainte. L, d'une
grosse criture de dbutante, il y avait trois lignes bien connues de
lui: A mon bon parrain Robert, fleur de rosier de Bengale, offerte
par son lve Thrse. Un peu plus bas, l'empreinte d'une fleur qui
avait sch, puis disparu.

Il relut plusieurs fois ce texte naf, scha, du revers de la main,
une larme involontaire qui s'apprtait  couler, et, saisissant par
paquets les livres et les cahiers, il les enfouit rapidement dans un
des tiroirs de la commode.

--Allons, dit-il en fermant le meuble, tout cela est mort. Maintenant,
puisque mes histoires n'ont plus le pouvoir de l'amuser, il faudrait
trouver des lectures de son ge...

Ses yeux se levrent sur la bibliothque vitre, si coquette, avec ses
glaces  biseaux et ses colonnettes torses. Depuis qu'il professait,
M. de Krdol n'avait pas eu le temps ni le got de lire pour
lui-mme. Il possdait seulement et renfermait l une quarantaine de
volumes, ditions de poche artistement relies, qui l'avaient suivi 
travers le monde. Sous le feu de la bougie, les titres, les dos de
basane et de maroquin luisaient doucement.

Quelque chose pour une jeune fille de dix-sept ans, disait Robert,
voil qui est difficile! Voyons!... _Discours sur l'Histoire
universelle?_ trop grave... _Voyage du jeune Anacharsis?_ d'un
vieillot!... _Dominique_, oh! _Dominique_, de Fromentin? non, ce n'est
pas pour son ge... _Guide de l'Apiculteur?_ non!... Brizeux, deux
volumes? peuh! la posie? Des extraits, peut-tre... Molire, _Thetre
complet_; Michelet, _l'Oiseau_; marquis de Foudras, _les Gentilshommes
chasseurs_; _Corinne_... Dcidment, mon pauvre Robert, pas de chance:
tes histoires ne conviennent plus, ta bibliothque ne convient pas
encore. Et si peu d'oeuvres! Je suis presque au bout... _Penses_,
de Joubert; Rabelais; _Service en campagne 1866_; _Contes choisis_, de
Daudet... Voil! voil mon affaire! Les _Contes choisis_! En
choisissant encore parmi eux,--une jeune fille tout  fait jeune
fille, qui n'a rien lu!--oui, elle aimera cela. Ce Daudet, _la Chvre
de M. Seguin_, _les toiles_, oh! _les toiles!_ Comment n'avais-je
pas pens?... Elle sera contente, Thrse...

Et il souriait en cherchant dans sa poche la clef du petit meuble.
Quand il l'eut saisie, il fit jouer le ressort, qui rendit un son de
neuf, et le parfum du vieux cuir se rpandit dans la chambre.

--Voil bien l'affaire, ajouta-t-il en faisant basculer le volume
qu'il posa  plat prs du bougeoir: Daudet, un moderne, celui-l! Avec
lui, je suis sr de ne pas l'endormir. Ah! elle sera tonne, demain,
quand je lui annoncerai: Mademoiselle Thrse, dsormais les contes
choisis de Daudet remplacent les contes uss de votre oncle. Je
gage, la pauvre petite, qu'elle sera touche, reconnaissante. Vive
comme elle est, par exemple, il faudra tout de suite ouvrir le volume!

En se parlant ainsi, Robert fit quelques pas jusqu' la fentre
demeure ouverte  deux battants,  cause de la grande chaleur, et
s'appuya sur l'accoudoir. Vraiment, il tait satisfait de sa
trouvaille. Il se sentait en possession d'un moyen assur de rparer
l'chec de tout  l'heure. Ses yeux, errant sur le grand jardin noy
d'ombres tides, ne virent rien d'abord que l'image prsente  sa
pense: Thrse tout  fait heureuse et bien veille, qui le
remerciait avec des mots jeunes comme elle, tandis que lui, assis prs
d'elle, lisait, en y mettant le ton, _la Chvre de M. Seguin_. Il
voyait cela trs nettement. Puis, les rayons de lumire vive dont ses
yeux taient pntrs se dissipant peu  peu, il commena  distinguer
les teintes varies de la nuit: ici le sable ple de la grande alle,
l l'ovale d'une corbeille de ptunias, les rayures brunes des
plates-bandes du potager, des boules sombres qui taient des buis
taills, et, des deux cts du domaine, le vallonnement argent des
cimes d'arbres qui diminuaient, prenaient des mouvements de nuages, et
s'allaient runir tout au fond, dans la brume. La vision de ces choses
relles et familires effaa l'image o s'tait complu Robert, et
ramena dans son esprit la question un moment carte.

Dix-sept ans! pensait-il. Dj! Un ge effrayant. C'est si dlicieux!
Tous les rves qui closent  la fois, et trouvent le nid trop petit
pour eux, et s'en vont. Oh! si elle s'en allait! Dire que nous sommes
trois ici, qui ne vivons que d'elle et pour elle, et que, cependant,
au premier appel du dehors, elle nous quitterait peut-tre, elle nous
laisserait! Maldonne n'a pas compris!... Je sais bien qu'elle est
merveilleusement pure, ignorante de la vie. Cela peut nous la garder
quelque temps. Nous voyons si peu de monde! Les Ppinires sont loin
de la ville. Et puis, elle nous aime. Comment n'aimerait-elle pas ceux
qui ont envelopp sa jeunesse d'une tendresse pareille? C'est gal, je
ne conois plus la paix profonde o j'tais hier, ce matin encore. Il
me semble que je ne pourrai plus la regarder sans avoir peur de la
perdre... Voyons, voyons, il faut dcouvrir des moyens nouveaux pour
l'intresser, lui rendre le sjour au milieu de nous si agrable, si
pleinement doux, que cela lui suffise, trois amis  aimer. Daudet
m'aidera un peu, un tout petit peu. Et le reste? Mon Dieu! que c'est
dur de prvoir!...

Il avait tendu le bras, sans trop songer  ce qu'il faisait, vers une
tige de bignonia grimpante, qui jaillissait, au-dessous de la fentre,
du bourrelet enchevtr des clmatites et des vignes vierges. Au bout
de la tige, droite et ferme, une fleur s'ouvrait, son calice brun
tendu au souffle errant de la nuit. Robert la saisit, et l'attira.
Mais la liane tait si bien mle aux autres que toute une masse de
feuilles en fut remue; deux ou trois passereaux, gts sous ce
couvert, s'envolrent effars, et une voix venue d'en haut, une voix
frache et nette clata, comme un chant de merle fuyard:

--Ah! mon oncle, c'est vous!

Il lcha la branche, et se renversa lgrement, un seul coude appuy 
la barre de la fentre, pour regarder en l'air. Juste au-dessus de
lui,  l'tage suprieur, Thrse, penche en avant, les deux bras
tendus, les doigts engags entre les lames des contrevents, riait de
la peur qu'elle avait eue, et de la surprise de son oncle, et de se
sentir jeune, et d'avoir la libert d'tre elle-mme devant cette
campagne voile d'ombre, o son rire se perdait.

--Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle. Je ne sais pas ce que je
me suis figur. Rien du tout, je n'ai pas eu le temps. Mais j'ai eu
une peur! Vous avez agit toute cette muraille verte. A qui en
vouliez-vous?

--Moi? je cueillais une fleur de bignonia. J'ai peut-tre tir un peu
fort?

--Je le crois!

Ses lvres se dtendirent, les fossettes de ses joues disparurent, et
un sourire qui se faisait humble, trs innocent, o toute une me
d'enfant parlait, descendit d'une fentre  l'autre.

--J'espre que vous m'avez pardonn? dit-elle... Vous vous souvenez:
tout  l'heure...

--Compltement pardonn, Thrse!

--Oh! je vous remercie. Je ne sais pas ce que j'avais, car, vous
voyez, je suis tout  fait veille maintenant, gaie comme un pinson,
et je n'ai pas plus envie de dormir!... Bonsoir, parrain!

--Bonsoir, mignonne!

Robert la regardait, et, sur sa figure fatigue, une expression de
contentement se peignait. Il vit le visage de Thrse s'effacer, les
deux bras ramener les contrevents, la grande baie  demi claire
devenir subitement sombre, et il demeura cependant plusieurs minutes
immobile. Puis il se retourna, et se remit  songer.

Il tait plus rassur. Ces mots, ce sourire si jeune avaient chass
les penses troublantes. Et c'tait le pass qui s'ouvrait  lui
maintenant, les dix-huit annes de paix profonde coules aux
Ppinires, et que pas un orage n'avait traverses. Robert s'y
enfonait, il y courait d'instinct, demandant  ces jours heureux
l'esprance dont il avait besoin. Et, comme il n'abusait point de ces
retours sur lui-mme, comme tous ces souvenirs intacts lui versaient
leur douceur et comme leur premier miel, Robert s'tonnait de la
beaut de la nuit, de l'clat des toiles baignes au fond des lacs
que formaient les nuages, et surtout du bien-tre singulier, de la
plnitude de vie dont chaque respiration emplissait sa poitrine. Bien
souvent, dans les grands souffles qui remontent la valle de la Loire,
poussant devant eux les golands, il avait senti l'humidit saline et
l'emportement des mares, d'autres fois l'effluve rare, fugitif, des
vgtations tropicales, apport de trs loin, sur des nues qui le
sment. Mais, ce soir-l, c'tait autre chose: une caresse faite pour
l'me, une joie que les lvres buvaient pour elle. Du moins Robert le
croyait. Il lui semblait mme entendre des musiques lointaines, des
mots avec l'accent qu'ils avaient eu, des sons de trompette et des
bruissements de foule, les premiers cris et les premiers pas de
Thrse. Et tout cela venait de l'horizon, avec la brise sans force et
sans hte, vers la fentre ouverte.

C'est que, pour lui, cette priode du milieu de la vie avait t la
plus heureuse. Sa jeunesse ne lui offrait rien de semblable, mais une
enfance austre et contrainte dans un chteau des marches de Bretagne,
parmi des horizons de landes trempes de longues pluies, entre son
pre vieux et rude et la seconde femme de celui-ci, crature faible et
douce, opprime, maladive, dont Robert voyait encore dans ses rves
l'ternel sourire triste; aucune gaiet pour rpondre  celle de
l'enfant, pas d'cho  ses jeux,--si ce n'est une petite fille ne de
ce second mariage, trs gte, elle, trs adule,  peine connue de
son an,--une instruction courte, puis le dpart, une sorte de
fuite htive, dsire de part et d'autre, pour l'arme, et alors, sans
transition, l'Afrique, le rgiment, la discipline avec ses rigueurs et
ses relches brusques, des mois de cruelle monotonie et des mois
d'aventure  la suite des tribus arabes. Robert s'accoutuma vite. Il
tait n soldat. Il se retrouvait chez lui parmi les gens de guerre.
Rien qu' le voir passer, huit jours aprs son entre au corps, cambr
dans son dolman bleu de chasseur d'Afrique, on devinait le futur
officier; on sentait dans ses yeux clairs, dans le pli relev de sa
bouche, toute l'ardeur superbe de la vie mle  l'insouciance du
danger. Il n'avait, semblait-il, qu' laisser faire au temps. Et
certes, il y eut pour lui d'heureuses fortunes: les jours o l'on se
battait d'abord, o l'on rentrait mourant de soif avec des fusils
incrusts d'ivoire en travers de sa selle; la rencontre de Guillaume
Maldonne, plus g que lui, engag  la suite d'un coup de tte, leur
amiti bientt lie sous la tente, rapidement mrie par le pril qui
les pressait et les relchait ensemble, et des actions d'clat, et
l'avancement rapide, et presque de la gloire. Ni les hasards, ni la
misre, ni l'affection qui font les annes inoubliables n'avaient
manqu  celles-l. Cependant un voile d'ombre encore avait pes sur
elles. A peine Robert venait-il de gagner ses galons de brigadier,
qu'il apprit la mort de son pre. M. de Krdol laissait de grosses
dettes. Sans hsiter, sans recourir aux expdients commodes de la
loi, son fils accepta la succession, rsolu  tout vendre, le chteau,
les terres, les meubles,  s'endetter lui-mme,  se rduire au strict
ncessaire tout le temps qu'il faudrait pour maintenir intact
l'honneur de son vieux nom. Il y parvint, et paya tout. Mais au prix
de quels sacrifices et de quelles humiliations! Lui, si fier, si
hautain mme, traqu par les cranciers, il dut se dbattre au milieu
d'affaires et de procdures devant lesquelles il tait aussi neuf,
aussi dsarm qu'un enfant.

L'preuve dura des annes. Il en sortait  peine, quand la guerre de
1870 clata. Et la guerre, ce fut la fin de ses rves de gloire et de
sa carrire de soldat. Bless d'un coup de feu  l'paule, presque au
dbut de la campagne, le lieutenant de Krdol souffrit de longs
jours, gurit  moiti, retomba, et, dsesprant de pouvoir reprendre
du service, donna sa dmission.

Il venait d'avoir vingt-sept ans, et il se trouvait comme abandonn 
mi-chemin de la vie. O aller? Que faire, malade encore, sans
carrire, sans mtier, sans plus de ressources qu'une modique pension
de bless? Maldonne, qui aurait pu le conseiller, l'aider peut-tre,
sorti du rgiment avant 1870 et retir en Anjou, semblait avoir oubli
son ancien ami. Le temps avait fait son oeuvre. Pas une main ne se
tendait vers Krdol, pas un foyer ne s'ouvrait  lui.

Il voulut cependant faire un essai et se rapprocher de l'unique
parente qui lui restt, de sa demi-soeur, qu'il avait  peine connue
et aussi  peine aime. Il la revit jeune fille, douce et affectueuse.
La mre tait morte. Genevive de Krdol vivait chez son grand-pre
maternel. Elle accueillit son frre avec des transports de joie. Mais
celui-ci comprit vite qu'il ne pouvait se fixer prs d'elle, chez un
tranger, dans un domaine qui n'avait jamais appartenu aux siens. Et
il ne savait que rsoudre, quand une lettre arriva, qui le sauvait.

Oh! la bienheureuse lettre! Comme elle tait venue inopinment greffer
l'idylle sur ce drame bris de la vie de soldat! Comme Robert la
revoyait nettement et jusque dans les moindres dtails de la forme
matrielle qu'elle avait, longue, avec son enveloppe macule de
timbres, renvoye de bureaux en bureaux, ses lignes serres et bien
ordonnes, que terminait un paraphe compliqu, dj clbre au
rgiment! Elle disait:

   Viens, mon ami! Ma maison est assez grande pour deux et de mme
   la tche que j'ai entreprise. O peux-tu tre? Comment se fait-il
   que tu n'aies pas pens  ton vieux camarade, et que tu ne sois
   pas encore venu te soigner, te consoler et prendre chez lui ta
   retraite? Accours vite. J'ai le plus joli des mtiers  t'offrir
   ds que tu seras guri. Tu te souviens de ma passion pour
   l'histoire naturelle? Elle a dcid de mon sort. J'ai demand,
   j'ai obtenu sans lutte un emploi peu envi, peu pay, mais qui me
   ravit. Me voici conservateur adjoint du muse d'ornithologie de la
   ville,  la tte d'une collection lamentable, fane, honteuse, de
   quelques douzaines de pies et de passereaux auxquels la paille
   sort par le ventre. Tout est  faire. J'ai rsolu de tuer
   moi-mme, de prparer, de monter, d'tiqueter la collection
   complte de tous les oiseaux du dpartement, de ceux qui passent
   et de ceux qui demeurent, de ceux qu'on rencontre tous les jours
   et de ceux qui ne se montrent qu' de rares intervalles, comme des
   princes en visite. Dj je suis  l'oeuvre.

   Le prfet m'a dlivr un permis de chasse permanent. J'en aurai
   un second pour toi. Songe, mon ami, quelle belle fin de carrire:
   la chasse toute l'anne, le grand air, la libert, les bois et
   l'amiti fidle de ton compagnon d'armes,

    GUILLAUME MALDONNE,

    Ancien marchef au 2e chasseurs d'Afrique.

Robert partit. Il gurit de sa blessure. Il fut bientt en tat de
suivre son ami. Et alors commena pour tous deux l'odysse la plus
tonnante et la plus passionnante. Ils y retrouvaient chacun quelque
chose de leur ancienne vie: l'aventure, l'motion des poursuites, des
alertes, des coups heureux ou manqus, les courses lointaines, les
nuits  la belle toile. Toutes les proprits prives, les domaines
princiers, les parcs enferms de murs s'ouvraient devant ces chasseurs
d'une nouvelle sorte. Qu'importait, au propritaire le plus jaloux de
ses droits, le meurtre d'un peiche ou d'une pie-griche rose? Partout
accueillis, partout fts, ils couraient d'un bout  l'autre du
dpartement, parmi les taillis, les prs, les vignes, les marais.
Robert ne chassait pas. Mais il avait un flair extraordinaire pour
deviner le passage d'un oiseau, pour dcouvrir la trace ou le nid du
gibier, pour dire, par exemple: Guillaume, je sens qu'il y a des
bcasses dans les marouillers mls de bouleaux; la brume est
violette; elle embaume la feuille morte. Ou bien, quand le printemps
argent, au bord de la Loire, met en veil tout le petit monde des
luisettes, il tait merveilleux pour apercevoir, immobile  la pointe
d'une grve, un combattant aux plumes hrisses, ou encore, pose
entre deux chatons de saule, comme une perle enchsse,
l'insaisissable fauvette bleue.

Son compagnon tait adroit, et manquait rarement un coup de fusil. Au
retour, ils travaillaient tous deux, soit au laboratoire du muse,
soit  la maison des Ppinires, triant et classifiant leurs prises,
dissquant les plus belles, prparant les peaux avec l'arsenic et la
poudre de chaux. Mais Guillaume s'tait rserv la pose. Lui seul, il
btissait la carcasse de fil de fer tnu, la modelait  sa guise, et,
avec une adresse, une science, une sincrit d'artiste indniables,
rendait  ces paquets de plumes la vie et le mouvement, la grce et le
lustre des ailes, et le trait, si fugitif, qui marque une humeur
d'oiseau.

Presque au dbut de cette existence nouvelle, un vnement s'tait
produit qui l'avait consacre, assure, embellie. Robert, trs
communicatif en apparence, causeur plein de verve et souvent plein
d'esprit, s'tait toujours montr d'une extrme rserve sur tout ce
qui concernait sa famille. Il n'admettait personne dans les souvenirs,
bons ou tristes, du pass, et se bornait  partager le prsent, mais
le plus volontiers du monde, avec ses amis. Le plus intime de ceux-ci
ne savait pas o vivait Genevive de Krdol, ni quel parent l'avait
recueillie, dans un chteau ou dans une ville, en France ou mme
ailleurs. Or, un jour de l'automne finissant de 1871, comme il
s'agissait, entre les deux amis, de se procurer une espce de
grimpereau assez peu commun, le tichodrme chelette, un oiseau
charmant,  manteau gris perle avec des crevs rouges au fouet de
l'aile, Robert assura qu'il connaissait le rendez-vous de tous les
pics du dpartement, qu'il se chargeait de la direction de
l'entreprise et de trouver le gte et le souper.

Ils arrivrent, le lendemain soir, dans la cour d'un trs vieux logis,
en plein bois. Les murs et le toit jusqu' la moiti disparaissaient
sous les plantes grimpantes  peine tailles. Au-dessus des artes
d'ardoises moussues, la futaie, en demi-cercle, tendait ses branches,
et enveloppait, enserrait d'ombre l'habitation. En avant seulement,
une nappe d'eau de dix hectares, dont les roseaux venaient frler la
grille de la cour, faisait dans ce rideau sombre une troue de
lumire.

Celui qui demeurait l, le grand-pre maternel de Genevive de
Krdol, n'tait pas le propritaire de la fort. Il n'en possdait,
selon son expression, qu'une motte verte. Mais il tait hospitalier,
veneur comme un roi de France, et mit aussitt  la disposition des
deux amis ses chiens, ses bateaux, ses cabanes d'afft et son garde
aussi vieux que lui. Guillaume en profita largement, tandis que Robert
demeurait au chteau. Il chassait du matin au soir, et quelquefois du
soir au matin. Le tichodrme chelette ne se montra nulle part. Mais
il y avait toutes les varits d'oiseaux de proie dans les hautes
ramures des futaies et, sur l'tang, des sarcelles, des canards, des
hrons, quelques-uns rares et presque introuvables ailleurs.

Et ce fut, pendant une semaine, pour Guillaume Maldonne, une
succession de captures heureuses, un ravissement que contribuait 
entretenir, au retour, la prsence de la jeune fille, assez jolie,
avenante et gracieuse surtout, souveraine matresse et joie unique du
vieux logis. Guillaume l'aima sans l'avouer. Il tait timide, il
approchait de la quarantaine. Jamais il n'et os demander Genevive,
si peu riche et si simple qu'elle ft. Il hta lui-mme le dpart. Le
soir arriv, il allait s'loigner, trs malheureux, emportant son
secret; dj, debout derrire le groupe que formaient ses htes et son
ami causant ensemble  voix basse, autour de la chemine, il regardait
une dernire fois la jeune fille, avec cette douleur muette qui fixe
nos regrets, quand Robert se leva, prit la main de Genevive, et la
mit dans celle de Guillaume, en disant: Eh bien! mon cher ami, on
attelle les chevaux: si tu te dclarais?

Avec Genevive Maldonne, avec Thrse bientt, le bonheur tait entr
au logis des Ppinires. Madame Maldonne y avait apport sa gravit
douce, son humeur gale, ce charme que certaines femmes possdent au
point que leur seule prsence, un mot indiffrent tomb de leurs
lvres, veille comme de la reconnaissance. Thrse avait t la vie,
le mouvement, la gaiet. A peine elle tait ne, Robert l'avait
incroyablement aime. Il l'avait berce bien souvent et promene sur
ses bras. Il lui avait appris  marcher et  s'amuser. Pour elle, il
avait donn l'essor  son gnie d'invention, trouv des jouets,
construit des moulins qu'on allait planter  la cime des vieilles
souches, des bateaux avec des roues, des cerfs-volants et des poupes.
Pour elle, surtout, il avait fait ce qu'il et refus de faire pour
lui-mme: il s'tait remis  tudier. Et, pendant que son beau-frre,
retenu au muse, continuait  prparer la plus belle collection
ornithologique des provinces de l'ouest, M. de Krdol apprenait 
lire  Thrse, lui expliquait le catchisme, la grammaire, l'histoire
qu'il avait relue l'instant d'avant, et puis ils jouaient tous deux,
pour se reposer de la leon, leurs deux rires se mlaient, l'un par
l'autre attir, et l'on et dit que Robert, parfois, redevenait tout
jeune,  force d'aimer l'enfant.

Les moindres dtails de ce temps-l lui demeuraient prsents. Il se
rappelait certaines robes qu'elle avait portes, une blanche toute
brode par la mre, une autre bleue, vers trois ans, et, un peu plus
tard, une rose o il y avait un semis de pquerettes, mais surtout des
regards, des sourires pleins de ciel, des mots profonds qui n'en
savent rien, des questions si fraches qu'on les gote avant d'y
rpondre. Car, entre elle et lui, c'tait l'absolue confiance, la
permission, conquise au prix d'un grand amour, de se pencher au-dessus
d'une petite me, et d'y lire. Robert lisait  livre ouvert dans celle
de Thrse, notait tout, gardait tout en lui-mme, et, le soir, quand
Thrse dormait l-haut, dans son lit  rideaux blancs, la porte de
l'escalier entre-bille pour que le moindre cri donnt l'veil, il
partageait son trsor: il racontait  la mre et au pre l'histoire de
la journe. Aux Ppinires, c'tait le sujet habituel des
conversations, sujet toujours cher, jamais puis, et qui se
renouvelait  mesure que grandissait Thrse. Les oiseaux mmes ne
venaient qu'au second plan.

Le plus extraordinaire, c'est que Thrse ne fut pas gte. Elle
demeurait soumise, prvenante, nature dlicate qu'un reproche
confondait, qu'on ne menait qu'avec de la bont et de la raison, et
qui comprenait  merveille son rle, faisant sans compter autour
d'elle, aux trois amis qui l'entouraient, l'aumne de sa jeunesse en
fleur.

O heures dlicieuses, heures sans nombre du pass, comme il tait doux
de vous revivre, et quelle consolation vous apportiez avec vous!

Le vent frachissait. Les bignonias, les rames de vigne ou de
clmatite, fouetts en tous sens, venaient toucher la main de Robert,
comme pour dire: Il est temps, voici la nuit noire et froide,
rentrez, vous qui rvez: vous avez reu du soir ce que vous attendiez
de lui! Robert ferma la fentre, et quand il se retrouva dans le
silence de cette chambre tide, sentant la paix qui rgnait au dedans
de lui et autour de lui, il poussa un soupir de contentement. Toute
impression pnible s'tait efface. Il revoyait Thrse, sa Thrse
d'autrefois, toute nave, toute rose, toute petite.

Et cela lui redonnait confiance, grande confiance dans la vie.




II


Le lendemain, quand Robert sortit de sa chambre, le soleil dj haut
chauffait les touffes de rsda semes en cordon le long de la faade,
au midi. Par-devant, dans l'alle toute bourdonnante et traverse de
rayons d'or par le vol des abeilles, Thrse se promenait, prte 
partir.

Elle avait mis une robe grise de voyage, une voilette blanche, un
chapeau rond orn d'un piquet de coquelicots. Elle allait  pas
relevs, et, au-dessus de sa tte, l'ombrelle qu'elle tenait ouverte,
incline, rasant l'paule, tournait comme un petit moulin. Quand
Thrse entendit M. de Krdol descendre en se htant l'escalier:

--En retard, mon parrain! cria-t-elle. Huit heures et demie! Mon pre
est dj rendu au muse. Moi, j'ai eu le temps de cueillir deux
corbeilles de roses, que je vais envoyer pour l'adoration. Comment
avez-vous dormi?

--Trop bien, comme vous voyez, rpondit Robert, en paraissant sur le
seuil de la porte.

--Moi, divinement! dit Thrse.

Mais, presque aussitt elle poussa un petit cri de surprise.

--Ah! mon parrain, je ne m'tonne plus que vous soyez en retard.
tes-vous beau!

--Bah! bah! dit en riant M. de Krdol, immobile sur la margelle
d'ardoise tincelante de soleil. Que me trouvez-vous d'extraordinaire?

--Ceci d'abord, fit Thrse en dsignant du doigt l'pingle de
cravate, un minuscule cheval arabe, en or cisel. Elle est trs jolie,
d'ailleurs. Mais vous ne l'avez jamais porte ici. On ne me trompe
pas, vous savez. Et puis ce chapeau neuf! Tout cela pour les loriots
du bois de Laurette?

Robert, content d'tre si vite dcouvert, prit la main que Thrse lui
tendait, et, la serrant entre les siennes:

--Non, mon enfant, pas pour les loriots: pour vous!

--Oh!

--Pour vos dix-sept ans,  qui je veux faire honneur! Que dirait-on,
si,  ct d'une grande jeune fille comme vous,--car vous voil
grande, ma filleule,--on apercevait un parrain nglig?

Quelque chose d'mu, un frisson de plaisir et de reconnaissance passa
sur le visage de Thrse.

--Eh bien! vous voyez, dit-elle, c'est absolument comme mon dessus de
clavier dont vous vous moquiez hier soir, ce que vous venez de faire
l: c'est trs inutile, car nous ne rencontrerons personne, mais je
trouve a charmant.

Elle se recula de deux pas, considra un instant M. de Krdol, son
chapeau rond luisant, sa veste  larges boutons de nacre, ses gants,
sa canne  pomme d'or, et, avec un petit geste, comme un salut de la
main:

--Tout  fait votre air de colonel!

Rien ne flattait davantage l'ancien officier de chasseurs que cette
appellation dont le qualifiaient quelquefois les passants ou les
conducteurs d'omnibus. Un mot qu'il voulut dire, une exclamation
d'amiti, ou l'ordre du dpart, resta dans sa moustache. Elle savait
trop bien le chemin de son coeur, cette Thrse! Et Robert tait comme
beaucoup de soldats: quand le coeur lui battait, il n'avait plus que
des gestes. Il leva donc sa canne, et se mit  marcher. La bote
verte lui pendait dans le dos.

--Si vous voulez, dit Thrse en rglant son pas sur le sien, nous
rentrerons par le faubourg?

--Pourquoi faire, mignonne?

--Pour prvenir mon petit commissionnaire habituel. Je vous ai dit que
j'avais cueilli...

--Ah oui! Jean Malestroit. Il a grandi, le mioche: je l'ai vu, l'autre
jour, sur le seuil de sa porte.

--Si gentil! fit Thrse.

Tous deux furent bientt dans la route qui montait  droite, et
s'enfonait dans la campagne. A peine deux ou trois fermes, au milieu
des champs d'artichauts ou des plantations de ppinires. Les
grillons, toutes sortes d'insectes invisibles, qui chantent  l'entre
de leurs trous, commenaient la longue complainte des jours chauds. On
voyait, au bord des fosss, le luisant de l'herbe qui remue. Thrse
causait des dtails de la vie quotidienne, de mille petites choses
indiffrentes pour tous autres qu'elle et Robert. Un passant qui
l'aurait entendue se serait demand pourquoi l'autre riait, pourquoi
il s'animait et s'panouissait, sans raison apparente, sans qu'elle
et rien dit que d'ordinaire, mme sans qu'elle parlt, lorsqu'aux
barrires des champs elle s'arrtait un peu, et, toute droite, l'oeil
aux horizons, les lvres entr'ouvertes, aspirait  pleine poitrine
l'odeur de moisson mre, qui venait, rasant le sol. Et cependant, que
c'tait bon, cette promenade avec l'enfant qu'il avait leve, que
c'tait doux, ce bavardage sans suite et sans fin, o l'on ne quittait
le prsent que pour parler du pass, leurs deux domaines communs! Pas
un mot inquitant, pas une note nouvelle dont il pt s'alarmer.

--Vous n'avez pas fini votre lgende d'hier? lui dit-elle. J'ai laiss
la marquise Gisle assige, et la jument grise bien maigre. Vous
disiez: Alors il arriva... Je voudrais savoir ce qui est arriv.

--Non, ma mignonne, rpondit gaiement Robert, le temps de mes
histoires est pass.

--Vous ne m'en raconterez plus?

--Non, je vous en lirai, des contes des grands auteurs, crits pour
les grandes jeunes filles.

--Oh! que c'est aimable! Je n'aurais pas os vous le dire...

--Vous le dsiriez?

--Sans doute, un peu. Mais comment faites-vous pour deviner ce que je
dsire?

--Je pense  vous.

--Et moi aussi, mon parrain, je pense  vous, et j'ai le coeur touch
de vos attentions, bien touch, je vous assure!

Comme je la retrouve! songeait Robert, Comme la voil reconquise!
Est-elle charmante, ce matin! Et jeune! Voyez-la!

Et ils allaient tous deux lgrement.

Bientt on prit les chemins de traverse. Ils taient pleins de fleurs,
pleins de vie, pleins de fuites d'ailes effarouches. On se baissait 
chaque instant, pour une toile blanche ou jaune devine sous le
couvert des ronces. La bote s'emplissait d'herbes. Celles qui
n'taient pas rares taient au moins jolies. Thrse avait des gots
qu'il fallait contenter. Ainsi l'avait rsolu M. de Krdol. Il
cueillait tout ce qu'elle voulait: Je n'herborise pas pour moi,
songeait-il, je fauche pour elle. Et, les pieds dans la boue
tratresse des creux des fosss, ou la tte dans les pines, il se
mouillait, se piquait, et s'chauffait avec allgresse.

--Je regrette la tenue de colonel, disait Thrse.

--Moi, je ne regrette rien, si vous tes contente.

--Ravie!

--Et savez-vous, disait-il, que nous voici tout  l'heure en pleine
famille d'orchides: orchis abeille, orchis mouche, orchis
araigne?...

--O donc, parrain?

--Dans le bois, parbleu!

Chose curieuse, quand ils furent rendus sous la futaie, large et
longue tout au plus comme un champ de moyenne taille, vestige
d'ancienne fort, ni l'un ni l'autre ne songeaient plus aux orchides.
Ils taient las d'avoir tant march, tant ri, et du soleil qui faisait
danser l'air  la hauteur des yeux. Le dme des feuilles gardait un
reste de rose vapore, avec le lourd parfum qui monte du sol des
bois. A peine eut-il foul la mousse, et senti sur ses paules la
caresse des premires ombres, M. de Krdol perdit sa belle ardeur,
chercha la place la plus frache, sans une moucheture d'or, la trouva
au bord d'un foss d'eau courante, et s'assit en s'pongeant le front.
Thrse tourna un peu, pour ne pas avoir l'air aussi fatigue que son
parrain, affecta de s'intresser  des fougres, eut une phrase
banale sur la douceur de l'ombre, et finalement s'assit  trois pas de
lui. Elle arrangea les plis de sa robe,  petits coups songeurs, et se
mit  regarder devant elle. Il en faisait autant de son ct, mais,
tandis qu'il tait seulement silencieux, elle se sentait peu  peu
envahie par une mlancolie, un malaise d'me grandissant, le revers de
l'excessive gaiet qu'elle avait eue. Cela vient ainsi, tout jeune
qu'on soit. Et Thrse eut un soupir qui fit se retourner Robert. Il
la considra un instant, et remarqua le changement qui s'tait produit
en si peu de temps dans la physionomie de sa filleule. Sous la
voilette releve, les yeux de Thrse grands ouverts, srieux et comme
voils d'une pense qu'il ne pouvait lire, fixaient un point de
l'horizon. tait-ce le moulin, l-bas, de l'autre ct de la Loire,
gros comme un hanneton qui secoue ses lytres, ou les tranes ples
des champs de colza rayant les pentes, ou le nuage roul, immobile
dans l'ocan de lumire o pas un souffle ne courait? Non, sans doute.
La bouche avait un pli lger, et tout le visage cette lueur gale et
comme cette transparence qu'il prend lorsqu'aucun objet du dehors ne
l'impressionne plus, et qu'il reflte seulement un songe intime du
coeur.

--A quoi rvez-vous? demanda M. de Krdol.

--Moi?  rien, rpondit-elle sans bouger.

Robert jugea politique d'oprer une diversion, se pencha en avant,
au-dessus du courant qui filait, rapide et bleu d'acier, parmi les
cressons, les acanthes, toute une vgtation rfugie l contre
l'ardeur de l't, et cueillit une tige couronne d'un corymbe de
fleurs blanches.

--Reine des prs, dit-il, _spira ulmaria_, famille des Rosaces.
Voyez, Thrse, est-elle lgante!

Thrse fit  la plante l'aumne d'un regard distrait.

--Dites-moi, demanda-t-elle en rabaissant sa voilette, maman s'est
bien marie  dix-huit ans, n'est-ce pas?

--Oui, dix-huit ans, rpondit rapidement Robert... Je crois, Thrse,
que vous n'avez jamais tudi la reine des prs. Tenez, la feuille est
aile, duvete en dessous,  folioles ovales. J'ai lu quelque part
qu'en infusant les fleurs dans du vin, on obtient le bouquet du fameux
Malvoisie!

Et il observait, sur le visage de la jeune fille, maintenant tourne
vers lui, l'effet de cette pointe habile. Elle n'en parut pas touche.

--Vraiment? dit-elle... Mais, dix-huit ans... mon parrain, savez-vous
que je les aurai l'anne prochaine? Ce serait trs drle si...

--Qu'est-ce qui serait drle, mon enfant?

--Non, pas drle prcisment. Je veux dire, reprit-elle,--et son
sourire clatant, toute sa jeunesse enjoue reparut sur ses joues,
sur ses lvres, dans ses yeux qu'animait un clair de soleil venu on
ne sait d'o,--je veux dire que peut-tre, vous comprenez bien,
peut-tre quelqu'un pourrait penser  moi aussi... Eh bien! cela me
fait rire malgr moi.

Pour le coup, Robert laissa chapper la reine des prs, qui roula,
comme une ombrelle, sur la mousse, et tomba dans le courant.

--C'est  cela que vous pensiez? dit-il en se reculant, pour s'appuyer
au tronc d'un arbre, et la voix un peu sourde.

Elle rpondit, en montrant ses dents blanches, et en le fixant de ses
yeux bleus tonns:

--Mais oui!

--A propos de rien, comme a?

--De rien du tout. Cela me vient surtout quand je regarde devant moi,
trs loin.

--Ah! trs loin, devant vous?

--Oui, n'est-ce pas que c'est curieux?

Elle prit un air grave, appuya un coude sur un de ses genoux, et,
remuant sa jolie tte:

--Voyez-vous, parrain, je songe quelquefois au mari que j'pouserai...

--Alors, vous avez fait votre choix?

--Oh! d'une faon trs gnrale! Je voudrais pouser quelqu'un qui
aurait t malheureux!

--a se rencontre aisment, Thrse.

--Oui, quelqu'un de jeune, qui aurait souffert.

--Mme jeune, cela peut se trouver, mon enfant: seulement, je ne
comprends pas.

Elle hsita un instant, leva les yeux vers les chnes.

--Pour le consoler, dit-elle.

Et cela fut dit avec tant de navet, tant de tendresse voile, que le
pauvre Robert sentit la morsure d'une larme au coin de ses paupires.
Il eut envie de s'crier: Si vous avez soif de consoler, Thrse, ne
cherchez pas au loin, comprenez, restez pour nous trois, chassez les
rves qui, dj, si petite, vous loignent! Ayez piti de nous, ne
songez plus! Mais il eut peur de paratre goste, peur aussi de
l'inconnu qui se rvlait  lui. O mystre d'une me! N'allait-il
point la froisser, la repousser, lorsqu'elle s'ouvrait si ingnument?
Fallait-il lui laisser voir toute l'apprhension qu'un mot pareil
jetait en lui? Non pas cela, surtout pas cela. L'esprit de Thrse et
travaill sur cette crainte. Mieux valait prendre la chose lgrement,
comme une boutade sans consquence, essayer de rire. Et il essaya, et
rien ne lui vint aux lvres que ce mot qu'il ne voulait pas dire:
Restez, restez! Alors il se baissa, faisant mine de ramasser sa
canne devant lui, et resta courb un peu plus de temps qu'il n'tait
ncessaire, le temps de composer ses traits. Quand il sentit
s'effacer les deux sillons qui s'taient tout  coup creuss aux coins
de sa bouche:

--Ma petite Thrse, dit-il, nous ferions bien de partir. Je crois que
vous voulez rentrer par le faubourg?

--Oui, rpondit-elle distraitement, pour mes roses.

Il s'tait lev en parlant, et,  demi dtourn, tirait ses manchettes
avec un soin qui devait cacher un reste d'motion. Thrse ne le
remarqua pas. Elle se redressa paresseusement, et fixa une fois encore
l'horizon l-bas, o le nuage immobile dormait, tout fulgurant de
lumire, au-dessus des collines mauves. Il fallut que Robert rptt:

--Eh bien, Thrse, venez-vous?

Ils sortirent de la futaie, cte  cte, et prirent un autre chemin,
qui ramenait en demi-cercle  la ville, et aboutissait bien au del
des Ppinires, vers le milieu du faubourg. Thrse, dj repose,
rieuse comme auparavant, multipliait et variait les questions,
tentait les mmes sujets qui, tout  l'heure, avaient intress
Robert: lui ne rpondait pas toujours, et, quand il le faisait,
c'tait d'un mot, avec effort.

--Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle.

--Un peu de fatigue, mignonne, cela passera.

Hlas! il avait bien autre chose qu'un peu de lassitude: son ciel
intrieur troubl, l'inquitude de la veille maintenant fixe dans
l'me, il avait peur de la vie. Et celle qui avait caus le mal ne
s'en doutait pas. Elle tchait d'tre aimable et vivante pour deux.
Aucune autre ide ne semblait plus l'occuper. Son rle de
consolatrice, son rve sentimental de tout  l'heure, elle n'y pensait
plus. C'tait Robert qui songeait  cela, maintenant, et qui se
disait: Il y a l des signes manifestes... J'espre qu'il n'est pas
trop tard, non, mais il est grand temps, grand temps!

Ce qui le tourmentait le plus, c'est qu'il commenait  douter de
l'efficacit des moyens qu'il emploierait: attentions, lectures,
tendresses d'ami, qu'tait-ce  ct des visions qui passent au-dessus
de l'horizon bleu, quand on regarde devant soi, bien loin?

Quand ils furent arrivs au point culminant du chemin, avant de
descendre la dernire pente qui,  cent mtres de l, entrait dans la
banlieue, Thrse ralentit le pas, et releva son ombrelle pour mieux
voir. C'tait un paysage assez mdiocre et banal, aux jours d'hiver,
mais transfigur  cette heure dans la gloire du grand soleil: une
campagne coupe de jardins, plate et cultive, sans une rivire, sans
un arbre, et autour la ville, comme une dcoupure sans profondeur,
comme une dentelle ingale, d'un blanc bleutre, avec des fumes
d'usines tranantes, et tellement crible de lumire que le sommet des
tours, des clochers, les parties hautes des toits, semblaient  demi
fondus dans l'air.

--Est-ce tincelant! dit Thrse.

M. de Krdol prit son lorgnon, et jeta un regard rapide, lui aussi,
de ce ct. Mais avec quelle disposition diffrente d'esprit! Sous ses
paupires, brides par l'clat du jour, ce fut une sorte de dfi qui
passa, une pense de colre contre cette ville d'o sortirait
peut-tre le danger qui menacerait son bonheur, qui dtruirait le
repos du logis couch l-bas derrire eux, dans la verdure de ses
grands arbres.

Thrse et lui continurent  marcher, presque sans rien se dire,
jusqu' une maison du faubourg, pauvre et basse, o l'on accdait par
un corridor vot, commun avec la maison voisine. Robert s'arrta.

--Je vous attends, fit-il.

La jeune fille tait dj entre dans le couloir, et frappait  la
porte d'une chambre  gauche. L demeurait M. Malestroit, charpentier
en bateaux, tandis qu'en face, ainsi que l'indiquait un criteau de
bois blanc fleuri d'osier tress, habitait M. Colibry, vannier. Ne
recevant pas de rponse, car la mre tait sans doute en course dans
le quartier, Thrse traversa le corridor dans toute sa longueur, et
dboucha au grand soleil, dans le jardin o elle entendait des voix.

C'taient les cinq enfants du charpentier qui jouaient, assis en rond,
ttes nues, sur un tas de sable: Jean, Yvonnette, Germain, Gustave et
Pascal. Elle les connaissait bien; l'an mme, un gamin de douze ans,
tait son filleul. Et comme elle aimait les enfants, Thrse, une
minute, observa ceux-l. Ils ne la voyaient pas.

--Je propose de jouer  Adam et ve, dit l'an, en levant sa figure
espigle et roussele. Moi, je ferai Adam. Toi, Yvonnette, tu seras
ve. L'ange pour les chasser du Paradis, c'est Gustave.

--Non, non, dit Germain, je suis plus fort! C'est moi!

Mais la petite secouait ses boucles blondes.

--Tu ne veux pas, Yvonnette?

--Non.

--Pourquoi donc, mademoiselle?

--Oui, pourquoi, pourquoi?

Tous les frres taient de l'avis du chef. Mais Yvonnette continuait 
secouer la tte. Elle tait prs de pleurer. Jean devina qu'elle
devait avoir une raison grave pour ne pas faire ve.

--Autre chose, alors, dit-il.

Et, sans plus d'explication, saisissant un rameau encore orn de deux
ou trois feuilles, il le posa au-dessus de la tte de Pascal, qui
riait dj d'tre regard par ses frres, et l'y maintint une seconde.

--Deux sous? demanda-t-il.

Et ils se mirent  rire tous ensemble, de si bon coeur que leur gaiet
gagna Thrse; ils riaient, les mains trempes dans le sable qu'ils
jetaient en l'air pour mieux marquer l'exubrance de leur joie. Et le
rameau passa sur la tte de Gustave, puis sur celle d'Yvonnette, et ce
furent de nouvelles demandes d'argent, et des fuses de notes claires
qui n'avaient de sens que pour ces petits.

--Que peut-il bien leur vendre? se dit Thrse.

Elle avana de deux ou trois pas dans le pauvre terrain, tout resserr
entre ses palissades noires.

--Que vends-tu l? demanda-t-elle.

Cinq paires d'yeux flambants, effars, se retournrent vers elle, et
aussitt se baissrent ensemble vers le tas de sable qui crpitait
sous le soleil. Les cinq petits Malestroit se poussaient le coude,
pour s'engager  rpondre. Ce fut Jean, naturellement, qui prit la
parole, et, encore confus, glissant les yeux jusqu'au bas de la robe
de Thrse, trs drle, dit  demi-voix:

--Je vends de l'ombre!

Puis, il se leva, et, tandis que les quatre autres, dcontenancs,
privs de leur chef, s'enfuyaient jusqu' la palissade, il s'approcha
de Thrse, tenant encore son rameau, et penchant sa petite tte
ronde, aux cheveux ras, que le soleil dorait par places.

--Tu veux bien me faire une commission, mon filleul? dit Thrse en se
baissant pour l'embrasser.

--Oui, mademoiselle, dit Jean qui tendit un peu le front.

--Tu vas venir  la maison, tout  l'heure.

--Oui, mademoiselle.

--Tu prendras deux grands paniers de roses qu'on te donnera, un dans
chaque main. Tu ne les renverseras pas?

--Non, mademoiselle.

--Et tu les apporteras  l'glise, dans la chapelle de la sainte
Vierge, o tu sers la messe.

--Oui, mademoiselle.

Elle passa la main sur la joue de l'enfant.

--Au revoir, mon Jean!

Lui, la voyant s'en aller, se redressa tout  fait. Et quand Thrse
fut sur le point de disparatre, tout rassur, l'oeil vivant, bien
ouvert, se disant qu'aprs tout cette jeune fille tait une amie, il
cria, de sa voix claire:

--Bonsoir, mademoiselle!

Thrse se retourna, et vit qu'il tait debout, la main leve, fier de
lui, et que, dans le fond, l-bas, quatre petits sarraux bleus
faisaient la rvrence.

Dix minutes plus tard, la jeune fille ouvrait la porte du logis des
Ppinires, et s'lanait vers sa mre qui la guettait, inquite dj,
au coin de la maison, et Robert qui la suivait, la main droite  demi
gante, retrouvant sa belle humeur pour que madame Maldonne ne pt se
douter de rien, refoulant en lui-mme ce qui lui restait d'inquitude
et d'ennui, disait:

--Une promenade charmante, Genevive, charmante!

--Je viens de voir le petit Malestroit, reprit Thrse en enlevant
l'pingle de son chapeau, il avait peur de moi: un amour.




III


Le djeuner fut gai, comme de coutume. M. Maldonne tait satisfait
d'un envoi de corneilles  pattes rouges, qu'il venait de recevoir de
Belle-Isle-en-Mer; sa femme s'panouissait au rcit que Thrse
faisait de l'excursion du matin, et Thrse, en effet, mise en verve,
racontait les plus petits incidents de la route, taquinait son oncle
qui, pour un vieil Africain, disait-elle, ne s'tait pas bravement
comport sous le soleil de juillet, et n'omettait qu'un seul dtail:
la conversation de cinq minutes, dans le bois, quand elle regardait
l'horizon, et que lui cueillait des reines des prs. Robert le
remarqua.

Quand il se leva de table, M. Maldonne, par habitude, donna un coup de
brosse  son panama, fit le tour du jardin, inspecta ses tombes 
melons, entra dans le rduit o, sur des planches torrfies par la
chaleur, des graines schaient, mles  des papillons morts, et
perdit, en rcrations utiles du mme genre, le commencement de
l'aprs-midi. Vers deux heures, il annona l'intention de retourner au
muse.

--Si vous le permettez, dit Thrse, je vous accompagnerai. J'ai
promis d'aller faire des guirlandes pour l'adoration, qui a lieu
demain. Vous me laisserez  l'glise.

Le pre et la fille partirent donc ensemble. Au pas nerveux de
Maldonne, la distance fut vite franchie. Thrse monta les marches du
perron de l'glise.

--A bientt, ma chrie! Ne te fatigue pas trop!

--Ni vous?

--Toi surtout!

Il se retournait en marchant, pour la regarder. Thrse entra dans la
vaste nef qui retentissait du bruit des marteaux, des scies rognant
les planches et des commandements du vicaire alignant par tailles, aux
deux cts de l'autel majeur, des pots de lauriers-roses et des
branches de pin.

Elle fit une courte prire devant la statue de la sainte Vierge,
constata d'un coup d'oeil que les roses avaient bien t apportes 
l'endroit convenu, et s'apprtait  sortir de son banc, pour aller
rejoindre une autre jeune fille occupe  ranger dans un coin des
banderoles de gaze, quand le geste d'une femme l'arrta. C'tait une
vieille domestique retire dans le faubourg, aux environs des
Malestroit, et que Thrse connaissait. Elle se htait, grosse et
courte, bousculant les chaises, son bonnet de travers, la bouche 
demi ouverte, avec la nouvelle d'un malheur dans les yeux.

--Ah! mademoiselle, dit-elle en se penchant, avant mme d'arriver
jusqu' Thrse, vous ne savez donc pas?

--Quoi donc?

--Le petit Malestroit!

--Lequel?

--Jean, mademoiselle, un enfant si mignon!

--Eh bien! qu'y a-t-il?

--Tomb dans le faubourg... Il jouait  la toupie... tomb sous les
roues d'un camion... cras!...

--Ah! dit, Thrse en portant la main  ses yeux pour en chasser
l'affreuse vision, ce n'est pas possible!... non, il n'est pas
possible que ce soit lui... il n'y a pas plus de deux heures qu'il est
venu ici!

--Hlas! si, mademoiselle, dit la femme fondant en larmes, il est
mort, le pauvre petit! Je l'ai vu quand on l'a rapport... sa tte
saignait l, mademoiselle,  la tempe... Il est maintenant sur son
lit... Je suis venue vous le dire... vous pouvez bien y aller. Tout le
monde y va dans le quartier... C'est joli dj comme un paradis, chez
les Malestroit!

Thrse sortit, sans rien rpondre, mais si ple, si haletante, que la
vieille femme, venue l en messagre, tout mue devant cette douleur
d'enfant, inquite mme, cherchait  rejoindre la jeune fille sur les
dalles de la nef et rptait:

--Voyons, mademoiselle, faut pas se tourner le sang comme a, faut se
faire une raison... attendez-moi donc!...

Thrse n'coutait pas. Elle traversa la rue. Les Malestroit
demeuraient  cinquante pas plus loin. Et elle entra dans la grande
salle pauvre,  gauche, ouverte  tout venant par le deuil.

Il tait l, le petit marchand d'ombre. On l'avait couch au milieu
de la pice, sur un lit qui devait tre celui des parents, la tte
touchant le mur du fond, souleve et tourne vers l'unique fentre en
face. Toute la lumire semblait se concentrer et se poser sur ce
visage dcolor, mais charmant encore: le front  demi couvert par le
bandeau qui cachait la blessure, et les mches d'or ingales
au-dessus, luisant comme au grand soleil du jardin. On et dit d'un
convalescent affaibli par un long mal, et qui dort, et qui va
s'veiller. Les deux mains de l'innocent, les deux mains courtes
auxquelles la toupie venait d'chapper, pieusement jointes, retenaient
le chapelet de premire communion. Le drap tombait jusqu' terre, un
drap blanc trs fin qui avait d tre prt, et,  droite et  gauche,
sur le linge sans pli,  tendresse de l'me du peuple,  inspiration
charmante des pauvres qui s'entr'aiment! les frres, les soeurs, les
petits amis du faubourg avaient, avec une pingle, attach des
images. De chaque ct, en rangs irrguliers, on voyait un saint
Jean-Baptiste avec son agneau, des anges, de jolies vierges bleues et
blanches aux yeux levs, un enfant Jsus bnissant le monde avec son
doigt rose et jusqu' un soldat dont un coup de ciseau avait coup le
sabre, un soldat d'Epinal qu'on avait d lui acheter pour sa dernire
croix. Elle tait l aussi, la croix d'argent, orne d'un ruban rouge,
sur une pelote blanche, au pied du lit, attestant que la mort avait
pris un des plus sages, un de ceux qui promettaient et qu'on citait
pour modle  l'cole. Pauvre petit! comme tout cela, navement,
racontait sa vie, ses humbles journes d'colier qui ne savait que
lire, jouer au soldat et prier Dieu!

Thrse, un instant immobile sur le seuil, dans la muette
contemplation du chagrin, s'avana toute droite vers le lit, sans un
regard pour les gens assembls l, et qui l'observaient. Elle ne
voyait que le petit Jean.

Elle vint  lui, elle se pencha doucement, et embrassa les pauvres
yeux morts de l'enfant comme elle n'avait jamais fait, avec toute sa
piti, avec toute sa foi, avec toute son me, qui se fondit dans ce
baiser. Et Thrse se laissa glisser  genoux, la tte sur le drap
orn d'images.

Elle demeura ainsi quelque temps, secoue par les sanglots auxquels
rpondaient, dans le coin d'ombre de la chambre, l-bas, les soupirs
touffs de plusieurs femmes, moins jeunes qu'elle, et qui pleuraient
depuis plus longtemps. Puis elle se leva, et,  travers le voile de
ses larmes, chercha la mre. Elle l'aperut de l'autre ct du lit,
prs de la muraille. Madame Malestroit, toute menue et fane, tait
assise sur une chaise basse, les mains sur les genoux, serrant un
mouchoir qu'elle ne portait plus  ses yeux taris. Autour d'elle,
trois ou quatre femmes se tenaient debout, des voisines, qui avaient
puis les courtes consolations des mots, et ne l'assistaient plus
que de leur prsence, tournant seulement la tte, de temps en temps,
ou murmurant une exclamation douloureuse, la mme depuis deux heures,
pour bien montrer qu'elles pensaient toujours  la mme chose, comme
la pauvre Malestroit. Une seule personne parlait  demi-voix, un vieux
monsieur, pais dans sa redingote, la face large et rase, et qui
disait, avec une compassion vraie, retenant sa voix pour que sa parole
entrt mieux dans cette me meurtrie:

--Allons, ma petite mre, c'est une preuve... bien rude, oui, bien
rude... mais n'est-il pas plus heureux l-haut?... Il chappe  bien
des misres!... Un vrai ange qui n'a pas besoin qu'on prie pour
lui!... Tout le monde l'aimait... moi je l'aimais... je l'aimerai
toujours, voyez-vous!...

Et ses phrases espaces, prononces lentement, tombaient une  une,
comme un refrain pour endormir les peines, sur la mre muette et
accable. Thrse passant prs de lui, il s'inclina en souriant.

--Bonjour, monsieur Lofficial, rpondit-elle.

Et, passant la main sur les mains de madame Malestroit, pour appeler
son attention:

--Ma pauvre femme, dit-elle, puisque j'tais sa marraine, j'ai l-bas
des fleurs. Voulez-vous bien que je les lui donne?

Au son de cette voix connue, la femme du charpentier ne bougea pas.
Elle murmura seulement:

--Oh! oui! pour lui, tout ce qu'on pourra pour lui!

Thrse dit quelques mots  l'oreille d'une des femmes, qui partit
aussitt. Elle avait eu une de ces douces ides de jeune fille dont
elle tait coutumire. Dans le tiroir d'une table, elle trouva du fil
et des aiguilles, se mit  genoux prs du lit, et, quand la femme fut
de retour, apportant les deux paniers de roses, merveilleusement
belles et varies, destines  l'glise, on vit bien ce que Thrse
avait voulu dire. Elle prenait les fleurs, les assortissait, les
encadrait d'un peu de feuillage, et, d'un point de couture, les
assujettissait au drap. En moins d'un quart d'heure, car elle
travaillait vite, tout un ct du lit fut fleuri de la sorte. La
couche funbre du petit Jean prenait un air de chapelle en fte. Et
Thrse se rjouissait,  chaque feston, d'avoir eu cette pense.
Pauvre petit Jean, joueur de toupie, elle ne l'avait jamais tant aim!

Comme elle allait commencer  orner le deuxime ct du drap, un jeune
homme entra dans la chambre. Bien qu'il ft le plus proche voisin des
Malestroit, le propritaire du vieil htel qui couvrait de son ombre
leur logis, il semblait n'tre jamais entr chez eux. Debout sur le
seuil, un peu courb  cause de sa haute taille, il hsita, cherchant
 s'orienter parmi les gens qui se trouvaient l. Il aperut enfin M.
Lofficial, traversa la salle, et le cercle des femmes s'ouvrit pour
lui faire place. Le nouvel arrivant se trouva en face de madame
Malestroit. Il tait dj trs mu. Quand il vit, au-dessous de lui,
la mre abme dans la douleur, il se sentit vraiment malheureux, non
pas d'tre venu, mais de n'avoir aucune consolation  apporter, de ne
pas savoir comment exprimer sa sympathie  ce pauvre tre misrable,
gn aussi par le silence des gens qui se tenaient autour de lui, et
qu'il croyait motiv par cette visite inattendue. Il mit la main  sa
poche, se courba, et dit assez bas, intimid:

--Madame Malestroit, je suis venu aussi quand j'ai su l'affreux
malheur. Nous sommes voisins si proches...

Et, entre les mains de la femme, il glissa une grosse pice d'argent.

Au contact du mtal froid, la mre releva la tte. Elle fixa un
instant les yeux sur le jeune homme, et celui-ci,  travers le feu
sombre dont ils taient pleins, crut discerner beaucoup de surprise et
un peu de fiert blesse. Cependant elle ne le tmoigna pas, et, par
un instinct dlicat de son me populaire, elle accepta.

--Venez-vous, monsieur Claude? dit M. Lofficial en se penchant, moi,
je sors.

Le jeune homme, content d'tre ainsi tir d'embarras, suivit M.
Lofficial. Il fallait passer devant le lit de l'enfant. M. Lofficial
s'arrta au pied, et s'inclina. Ses lvres remurent. Thrse,
agenouille, se redressa, et cambra sa taille. Et Claude, qui n'avait
pas aperu la jeune fille en entrant, la dcouvrit tout  coup.

--Monsieur Lofficial, dit-elle, je n'aurai pas assez de roses.
Pourriez-vous faire prvenir mon parrain?

--Trs bien, chre demoiselle, j'y vais! repartit le bonhomme en
dodelinant sa tte blanche.

--Pas vous-mme, je suppose?

--Au contraire, moi-mme... C'est bien, ce que vous faites l.

Elle ne rpondit pas directement.

--Je les avais cueillies pour l'adoration, fit-elle, et vous voyez!...

Elle tourna vers le petit mort, d'un mouvement plein de grce, son
visage rose o errait un souvenir navr. Et ce sourire mlait je ne
sais quoi de maternel  son doux air de vierge.

--Pauvre petit ami! dit-elle.

Son me tait dans ces trois mots. Claude remarqua que Thrse tait
jeune, jolie, vtue de gris, et que la piti la faisait exquise.

Il passa outre. Thrse ne sembla pas le voir.

A peine dans la rue, M. Lofficial se dtourna. Sa face, pleine et
ronde, n'offrait plus qu'une trace lgre d'motion.

--Mon jeune ami, dit-il, l'aumne tait peut-tre inutile. Mais, pour
la visite, vous avez eu raison de la faire. Si proche voisin! Des
gens si prouvs!

Il prit Claude par un bouton de la jaquette.

--Et comme c'est touchant! ajouta-t-il. Ils se sont mis vingt familles
de pauvres peut-tre, pour orner le lit de ce petit de douze ans! Le
drap est  l'un, la taie d'oreiller  l'autre, les images sont  tout
le monde. Ah! la gnrosit, monsieur Claude, vertu des pauvres!

--Cependant, balbutia Claude, encore trs troubl de ce qu'il avait
vu, il me semble que vous avez donn l'exemple...

--Mais non, mais non. Ils taient l avant moi. Et vous n'avez pas
tout observ! Venez... doucement, je vous prie, doucement...

Il attira Claude jusqu' la fentre voisine, celle des Colibry. Madame
Colibry, qui n'avait plus d'enfants chez elle, depuis plusieurs
annes, avait offert l'hospitalit aux trois derniers des Malestroit,
qui jouaient bruyamment autour d'elle, sans souci du frre mort. La
chambre de la vieille, si proprette d'ordinaire, tait mise au
pillage. Et plus loin, dans le jardin qu'on apercevait par une seconde
fentre en face, Yvonnette devenue l'ane, immobile et courbe sur
elle-mme, comme une enfant qui a beaucoup pleur, causait avec le
vannier.

--Ne trouvez-vous pas cela admirable? demanda M. Lofficial, en
ramenant Claude sur ses pas. Allez! allez! jeune homme, le peuple est
notre matre en charit.

Il s'arrta bientt, devant l'htel de Claude.

--Enchant, mon voisin, dit-il, d'avoir eu le plaisir de causer avec
vous! Cela ne m'arrive pas bien souvent.

--En effet, murmura Claude, les occasions...

--Penser que nous demeurons porte  porte, et que je suis presque un
inconnu pour vous! J'avais l'honneur de voir souvent madame votre
mre, autrefois. Mais voil: c'tait une autre gnration. Je suis
trop vieux.

--Par exemple! Je vous assure, monsieur, que j'ai eu plus d'un regret
 votre endroit.

--Vraiment? dit M. Lofficial en lui tendant la main. Eh bien! un autre
jour, quand l'ide vous viendra d'entrer chez moi, j'en serai ravi. Si
vieux qu'on soit, on a toujours un coin de jeunesse dans le coeur,
voyez-vous. Pour le moment, j'ai  m'acquitter de la commission de
mademoiselle Thrse, c'est sacr... A l'honneur!

Il souleva prestement le bord de son chapeau, et s'loigna, dans la
direction de la banlieue.

Claude examina un instant, avec la curiosit de l'explorateur qui
vient de faire une dcouverte, la brosse rude et fournie qui cernait
d'un tour blanc la coiffe du haute forme, et le col trop large de la
redingote, montant et descendant en mesure sur le cou sanguin du
bonhomme.

Puis il rentra chez lui.

Il habitait dans le faubourg, entre la maison blanche de M. Lofficial,
 gauche, et les deux rduits trs humbles des Malestroit et des
Colibry,  droite, un vieil htel isol sans doute autrefois, retraite
de quelque magistrat pacifique, lentement rejointe et enveloppe par
les constructions nouvelles. Habiter n'est pas cependant tout  fait
exact. Claude Revel passait huit mois sur douze  la campagne, dans le
domaine dont la mort prmature de ses parents l'avait laiss matre,
et, sauf en hiver, ne faisait  la ville que de rares apparitions.
C'tait un grand jeune homme de vingt-sept ans, brun de cheveux et
brun de visage, qui et ressembl  plusieurs de ses aeux,
propritaires, avant lui, de la terre de la Coudraie, s'il n'avait eu
dans toute sa personne, dans sa tenue un peu sangle, dans le
froncement frquent de ses sourcils, dans ses moustaches retombantes
 la gauloise, un lger accent ou un souvenir, si l'on veut,
d'officier de rserve. La note est assez frquente aujourd'hui. Mais
s'il venait  sourire,  parler, ou seulement  saluer un ami, tout ce
masque tombait: les sourcils dtendus laissaient mieux voir deux yeux
verts, bons et lumineux, et, sous les moustaches farouches, la bouche
apparaissait, nullement railleuse et nullement dure. On devinait
alors, sous l'corce emprunte, ce qu'il tait en ralit: un coeur
excellent et une imagination ordinaire, auxquels s'ajoutait, par un
effet de nature ou bien de solitude, une petite pointe d'humour et
d'observation.

En ce moment, tout occup de ce qui venait de lui arriver,--car la
moindre motion faisait vnement dans sa vie calme,--il ne songea pas
mme  monter dans ses appartements, et, accrochant son chapeau  un
bois de cerf, il s'assit sur le divan du vestibule, au fond de la
cage de l'escalier, en face du pole en faence, croisa les jambes, et
alluma un cigare.

Sa pense suivit d'abord M. Lofficial. Depuis sa petite enfance,
Claude se rappelait  peine avoir caus deux ou trois fois avec lui.
Le peu qu'il en savait datait des annes dj lointaines o, dans son
imagination peure, ce voisin jouait des rles d'ogre. On prtendait
que M. Lofficial avait t pharmacien. Mais le bonhomme tait le seul
 en tre bien sr, car, au temps mme de son commerce, on le
rencontrait toujours, parat-il, sous les arbres de la promenade,
heureux, placide, tonnamment renseign sur toutes les histoires
locales et causeur de carrire. Sa plus grosse affaire, en tout cas,
ne durait plus que trois semaines  prsent, et c'taient ses
vendanges, qu'il conduisait lui-mme, qu'il surveillait avec une
volupt de propritaire et de gourmet, lev ds quatre heures, haut et
droit tout le jour parmi les vignerons courbs, et, le soir, assis au
milieu des ouvriers qui tournaient la marie, gris par les effluves
du mot, donnant le ton des devis joyeux et des chansons, qui ne
cessaient pas plus que le ruissellement clairet du pressoir. Les
quarante-neuf autres semaines de l'anne, il menait une existence
assez mystrieuse. Sa maison, presque toujours close du ct de la
rue, tait silencieuse comme un couvent. Le matin, il y venait
quelques personnes, hommes et femmes, pauvres gens pour la plupart.
L'aprs-midi, M. Lofficial sortait. Claude n'en savait pas davantage.

Il songea donc  son voisin, mais pas longtemps. Une autre image vint
l'en distraire, celle de la jolie inconnue agenouille prs du lit de
l'enfant. Elle lui apparaissait trs nette et trs plaisante.
Insensiblement mme, elle se dgagea de l'appareil de deuil qui
l'enveloppait. Ce ne fut plus qu'une jeune fille trs jeune, avec un
panier de roses prs d'elle, et des yeux levs pleins de piti.
Mademoiselle Thrse? Comment ne l'avait-il jamais vue, lui qui
connaissait,--comme on connat l'armorial,-- la couleur de leur
chapeau, de leur robe, ou de leurs rubans, toutes les hritires de la
ville?

Il en tait si bien occup, que le signal du dner,--un coup de timbre
qui rsonnait  l'infini le long des rampes de bois de l'escalier,--ni
l'entre dans la salle  manger glaciale, ni la silhouette immobile de
Justine attendant, au mme endroit traditionnel de l'appartement, que
son matre et achev le premier service, ne modifirent le cours de
ses penses. Il eut de vagues sourires, qu'on et pu croire adresss
aux clats d'un bouchon de carafe travers d'un rayon de jour, ou  la
fume qui montait en spirale de la soupire pour se perdre dans la
mousseline de la suspension. Et quand Justine s'approcha, maigre et
digne, une assiette  la main:

--Justine, demanda-t-il, est-ce que les Malestroit ont des parents
riches?

--Tout ce qu'ils sont de Malestroit, rpondit-elle, c'est riche  peu
prs comme moi, qui n'ai rien... M. Claude y a donc t?

--Oui, Justine, et j'ai remarqu l une jeune fille. Tu ne sais pas
son nom?

La vieille servante, qui avait toujours eu, pour la vertu de son jeune
matre, une sollicitude un peu farouche, le regarda d'un air dfiant.

--Blonde, continua-t-il avec du rouge  son chapeau. Tu ne sais pas?

--S'il fallait connatre  prsent toutes les jeunesses qui courent
les rues! fit-elle, avec un mouvement d'humeur, en changeant
l'assiette de Claude.

--Mais elle ne courait pas, celle-l, Justine: elle attachait des
piquets de roses et de feuillage aux draps du petit Jean. M. Lofficial
lui a parl!...

--a sera peut-tre une demoiselle du bureau de bienfaisance! grommela
Justine.

Elle emporta la soupire, leva les yeux vers le portrait de son
ancienne matresse, ce qui tait sa faon de les lever au ciel, et
s'en alla, d'un pas glissant, vers son royaume.

Ma pauvre Justine, songea Claude, je n'ai jamais si bien saisi ton
complet dfaut de posie et de sentimentalit. Tu es ferme  l'idal,
bien que tu aies le coeur tendre. Non, cette jeune fille n'est pas
venue l au nom d'une administration! Elle a t conduite par sa pit
et par sa piti, peut-tre aussi par le souvenir de quelque ancienne
charit faite aux parents. Rien n'attache comme d'avoir donn. Elle
tait aimable, cette enfant. La douceur de ces yeux qui ne m'ont pas
regard, et de cette voix qui ne m'a pas parl, m'est demeure
prsente. Je demanderai  M. Lofficial...

Comme il achevait ce monologue, Justine rentra. Elle avait deux
mouvements, en toute occasion, dont le premier tait hargneux, et le
second repentant et attendri. Elle revint donc, posa quelque chose sur
la table, et dit:

--Aprs a, votre demoiselle, cela pourrait bien tre mademoiselle
Thrse Maldonne, une petite dont le pre empaille pour le muse. Je
me rappelle qu'elle a t marraine chez les Malestroit, aprs que M.
Lofficial a eu pass par l. Car, vous savez, a n'a pas toujours t
droit dans la maison. Enfin, suffit. Il ne faut pas dire du mal des
gens.

Claude n'insista pas, malgr le mystre qui enveloppait les
rvlations de Justine. En poussant plus loin ses questions, il et
veill les soupons de la vieille servante, dont il avait, en bon
clibataire, une certaine crainte rvrencielle.

Aprs le dner, au lieu de sortir, comme il avait coutume de le faire,
il monta dans sa chambre, qui ouvrait sur les jardins. Il n'prouvait
aucun besoin de marche ou de distraction. Quelque chose d'mu
subsistait en lui, et l'attrait aussi de ce monde des petites gens, de
la misre, de la mort mme, qu'il avait ctoy longtemps sans le voir,
et qui s'tait rvl  lui, tout  coup, il ne savait comment. Quelle
force l'avait conduit l, chez ces voisins en deuil?

Il se mit  regarder par la fentre, vers la droite, les deux bandes
de terre bien troites, accoles  sa large cour pave. La plus proche
tait celle des Malestroit, pille, pele par le pied des enfants,
sauf un angle, tout au fond, o poussait une gerbe de chrysanthmes
autour d'un pigeonnier. La mre avait le got de cette verdure ple,
qui s'toilait, en automne, de grandes fleurs brunes. On la voyait
souvent,  pareille heure, traverser le jardin, menue et encore un peu
jolie, avec un pichet d'eau qu'elle portait  ses chrysanthmes,
tandis que son mari se promenait, athltique et rude, en fumant.
Ils s'taient aims, parat-il. On racontait que Malestroit l'avait
enleve, quand il revint de son tour de France, bronz comme un
Catalan, et superbe comme un jeune dieu. Et c'tait cela sans doute
qu'avait voulu dire Justine. Pauvres gens! Ce soir, ils ne sont pas
sortis. La maison est close. Une lame mince de lumire, glissant par
la fente de leur porte, se mle  la lueur de la lune montante. Au
del, personne non plus, derrire la palissade. C'est le domaine du
vannier, tout vert et frais, celui-l, ombrag d'un peuplier  larges
feuilles et rempli de bottes d'osier, debout et serres les unes
contre les autres, la pointe encore duvete, et qui lui donnent un
certain air de fort. Tout le jour, hiver comme t, c'est l que
travaille Colibry, un vieux trs maigre, assis au pied de l'arbre,
prs de la cuve o trempent des baguettes blanches. Quant aux maisons,
elles sont toutes deux pareilles, bien basses, ouvrant sur le
faubourg, avec un toit long du ct du jardin, un de ces toits sur
lesquels la pluie s'goutte des demi-journes, et qu'affectionnent les
pigeons, dont il y a des voles de part et d'autre... Les pigeons sont
mme la cause de querelles frquentes entre le vannier et le
charpentier en bateaux. Comment voulez-vous que les pigeons de
Malestroit n'aillent pas quelquefois manger le grain avec ceux de
Colibry? Ils vivent sans cesse vis--vis les uns des autres. Le
pigeonnier des uns, pos sur une perche, au bout du jardin de
Malestroit, regarde prcisment les deux botes pendues au-dessus de
la porte de Colibry. Entre eux, compterait-on dix coups d'aile? Ce ne
sont pas les reproches de leurs matres qui empcheront les affinits
naturelles de se manifester, ni le superbe culbutant du charpentier de
courtiser la fine pigeonne bizet du tresseur d'osier. Et, parfois, on
entend des phrases terribles: C'est encore vous qui attirez mon
culbutant, monsieur Colibry? Je lui tordrai le cou,  votre bizette!
Dieu sait que le pauvre Colibry est absolument innocent dans
l'affaire, mais il a peur de son ombre. Il ne se dfend pas, et, quand
il voit que les choses se gtent, il disparat derrire son taillis...
Pas de dispute, ce soir. Le deuil a mis entre eux sa paix profonde. La
petite Yvonnette doit dormir auprs de la mre Colibry. Il fait tout
nuit.

Claude regardait. Il se rappelait ces dtails et d'autres qui,
lentement, dans sa pense, chantaient un refrain triste. Cela
ressemblait aux sons de flte, sortis on ne sait d'o, qui suivent le
voyageur dans les nuits tides. Et, la curiosit aidant, il voulut
retourner un instant chez les Malestroit.

Il s'arrta, sans entrer, sur le seuil de la porte que le continuel
plerinage des gens du quartier avait tenue ouverte. Deux flambeaux,
sur deux chaises de jonc, brlaient  gauche et  droite du petit
Jean. Le visage de l'enfant, plus ple encore, demeurait doux et
calme. Dans l'ombre, un berceau o dormait, sans souci de la mort, le
dernier n de la famille. Dans l'ombre aussi, formant des groupes 
peine distincts, cerns de lumire douteuse, des parents, des amis,
accourus aprs la journe de travail, la mre abme sur l'paule de
madame Colibry, et puis, dans la lumire des cierges, prs du lit, le
pre, colossal, debout, les yeux fixs sur ce drap blanc d'o sortait
la tte menue de son fils. De vagues tincelles d'or et d'argent bruni
s'chappaient de la croix et des images piques sur le linge. Les
guirlandes de fleurs luisaient plus vaguement encore, et mlaient leur
parfum  l'odeur de la cire brle. Un recueillement sacr, le respect
effray du mystre, la fascination de ce visage de douze ans, que tous
ils contemplaient, les tmoignages multiplis d'attentions populaires
et naves emplissaient cette chambre d'une atmosphre pntrante.

Mais Thrse n'tait plus l.




IV


Claude habitait de nouveau la Coudraie depuis trois semaines. Les
affaires lentes et absorbantes de la campagne, la rentre des bls et
des avoines, la promenade, quelques visites aux voisins, l'occupaient
suffisamment. Il n'avait pas le temps de rver. Si l'image de Thrse
lui tait apparue, c'tait rapidement, sans qu'il et le loisir d'y
arrter son esprit. Elle ne lui avait pas sembl d'un autre ordre que
le souvenir d'un coin de fort, de la frondaison retombante d'un
groupe d'arbres ou d'une pente verte au bord d'une source. Il n'en
avait retenu qu'une impression fugitive d'ombre et de fracheur. Rien
de plus. Mais il faut compter avec les heures d'inaction.

Une aprs-midi que tout se taisait, et faisait la sieste autour de
lui, les gens des fermes, les boeufs essouffls de chaleur cherchant
l'abri des haies, les oiseaux dont aucun ne se risquait  travers
l'espace, les feuilles mme, ternies par le grand soleil qui buvait la
sve, il lisait devant sa fentre ouverte. S'il ne somnolait pas, il
se sentait cependant l'me plus molle que de coutume. Tout  coup, sur
l'acacia, en face, un cureuil surgit. Accroupi sur une matresse
branche, les oreilles droites et termines par une flamme de poils
roux, il regardait. Claude fit de mme, et, presque en mme temps, la
pense de Thrse s'offrit  lui.

Si je tuais l'cureuil, se dit-il, j'aurais un prtexte pour entrer
chez M. Maldonne. Avec un peu de bonheur, je rencontrerais
mademoiselle Thrse. Je verrais au moins la maison qu'elle habite, le
milieu o elle vit, quelque chose de plus que ce que je connais
d'elle. Pourquoi pas?

La tentation devint si forte que le jeune homme tendit la main, et
saisit au crochet d'un portemanteau une carabine, avec laquelle, au
temps des vendanges, il abattait des grives de vigne. Il appuya l'arme
sur l'assise de la fentre. L'cureuil tourna sa tte fte, comme
pour fuir. Claude pressa la dtente, et se redressa aussitt. De la
jolie bte de tout  l'heure, il ne restait qu'un paquet de poils,
pendu par les pattes de derrire  la branche de l'acacia. En trois
bonds, pouss par l'ivresse d'un coup heureux, comme un chasseur de
quinze ans, le jeune homme fut au pied de l'arbre. Le sang coulait de
la blessure,  gouttes rouges et lentes, roulait sur le cou, perlait
au bout de l'oreille, agite  chaque fois d'un frisson, et tombait
sur l'herbe en taches que buvait la terre. Claude se trouvait
affreusement cruel. Une piti, comme une souffrance humaine aurait pu
la faire natre, s'emparait de son esprit. Les pattes qui retenaient
l'animal, tremblantes d'un spasme de mort, se desserraient par degrs,
et, tout  coup, ressaisissaient la branche. Et les petits ongles
blancs criaient sur l'corce. Ils lchrent enfin.

La bte enveloppe dans un journal, Claude eut bientt fait d'oublier
le meurtre. Il pressentait une aventure. Laquelle? Comment la nouer?
Parlerait-il  M. Maldonne? Quelle sorte d'homme dcouvrirait-il en
lui? Arriverait-il jusqu' Thrse? S'il parvenait  la revoir, quelle
impression lui ferait cette jeune fille, dans un cadre tout diffrent
de celui o elle lui tait apparue? Son imagination n'allait pas au
del de ce point. Il lui suffisait, pour secouer la monotonie de
l'heure prsente, de ce trs simple et trs innocent projet: se faire
prsenter  une enfant encore mystrieuse et qui lui avait plu.

Vite, il monta dans une chambre voisine de la sienne, pour feuilleter
un vieux Buffon reli en veau, avec des aquarelles ples, dlices
de sa jeunesse. Il se remit en mmoire des noms de tribus, de
familles et d'espces, relut des passages dont la sonorit lui
tait encore familire, et, prpar de la sorte  son entrevue avec
l'ornithologiste, partit pour la ville, dans sa carriole anglaise.

Vers quatre heures, il se prsentait, son paquet sous le bras, dans la
cour du muse, vieil difice du XVe sicle, en pierre toute dentele
par l'homme et toute brunie par le temps. Le concierge eut l'air
tonn de voir quelqu'un.

--M. Maldonne?

--Dans la tourelle, au deuxime.

Claude se mit donc  grimper dans l'escalier tournant. Il courait
presque, enjambant deux ou trois de ces marches basses, d'un grain si
blanc et d'une pente si douce, faites pour un pied de chtelaine. Le
bruit de ses pas, rpercut par l'cho  tous les tages de cette cage
lgre, avait une sonorit  rveiller M. Maldonne, si le bonhomme
avait dormi. Mais M. Maldonne dormir! Quelle ide! A peine Claude
eut-il ouvert la porte cintre, au-dessus de laquelle pendait un
criteau: Cabinet du conservateur, il aperut le naturaliste, devant
une table loge dans l'paisseur du mur, prs de la fentre. M.
Maldonne, assis, un scalpel  la main, tait pench au-dessus d'une
masse de plumes rousstres. Autour de lui, dans la salle ronde vote
en ogive, des tortues de mer, des scies de squales, un crocodile, deux
ou trois singes, pices fatigues, attaches aux murs, et, en belle
lumire, prs du vitrail, le seul objet lgant et brillant qui ft
l: une aquarelle. Il se leva vivement, et, les paumes appuyes au
bord aigu de la planche, sa tte maigre tourne vers l'tranger, la
barbiche darde en avant par le pincement des lvres, parut demander:
Que voulez-vous?

--Monsieur, dit Claude, je crois que vous vous chargez de
prparer,--il n'osa pas dire d'empailler,--mme les animaux qui ne
sont pas destins au muse?

--Certainement, monsieur.

--J'ai, cette aprs-midi, tir un coup de carabine.

--En temps prohib! dit M. Maldonne, en se rasseyant.

--Et j'ai tu ceci.

Claude dveloppa le papier, et se sentit rougir en constatant l'tat
lamentable du contenu, comprim, bossu, macul de sang,
mconnaissable. Il tendit quand mme l'objet  M. Maldonne, qui partit
d'un clat de rire sonore, pareil au cri des geais qui se poursuivent
dans les bois de chnes.

--Encore un! s'cria-t-il. Je l'aurais pari! l'cureuil commun,
_sciurus vulgaris_, et avec des avaries!

Il s'arrta de rire, de peur de blesser son visiteur, et ajouta, avec
un accent ironique dont la gaiet faillit gagner Claude:

--Dites-moi, monsieur, le voulez-vous mont sur un cylindre perc, qui
reprsente son nid, ou bien debout, l'pe  la main, dans l'attitude
d'un duelliste, ou encore accroupi, la trompe de chasse en sautoir? Ce
sont les trois positions prfres des amateurs de la ville.

--Mon Dieu! fit Claude en hsitant,--car l'ide du nid lui tait
venue,--comment le poseriez-vous donc, vous, monsieur?

Les yeux de M. Maldonne lancrent une flamme.

--D'abord, dit-il, ni lui ni ses pareils ne valent la peine d'tre
monts; mais si j'entreprenais de le faire, je camperais la bte
comme elle est  l'tat sauvage, monsieur: je la saisirais, par
exemple, au moment o elle vient de bondir sur un arbre, et se
sauve... passez-la-moi... tenez, comme ceci, la tte tourne de ct,
l'oeil grand ouvert, le corps aplati contre le tronc, une cuisse
allonge; ou bien quand elle saute  terre pour y ramasser une fane,
le museau baiss alors, le corps en arc, la queue en arc, un petit
pont rouge  deux arches, et, si vous la prfriez au repos, je
l'endormirais sur la fourche d'un frne, les yeux mi-clos, mais
l'oreille droite! Voil, monsieur, ce qui serait de l'art!

--Je sais, rpondit Claude timidement, que vous tes un artiste,
monsieur, et je suis confus de vous confier une besogne aussi peu
digne de vous.

M. Maldonne jeta l'cureuil sur la table.

--Bah! dit-il avec un soupir, il le faut bien! La pie, le geai, la
huppe et le martin-pcheur des familles, la hure de sanglier et le
bois de chevreuil des chasseurs, c'est, avec l'cureuil, le menu
quotidien. Je me ddommage avec les pices rares.

--Vous avez, en effet, une fort belle collection.

--Tous les oiseaux du dpartement.

--Sans exception?

L'ornithologiste eut un mouvement de surprise, quelque chose d'inquiet
passa dans son regard.

--En connatriez-vous une, par hasard?

--Mon Dieu, monsieur...

--Mais citez-la, je vous prie, citez-moi un oiseau du pays qu'on ne
trouve pas, soit au muse, soit chez moi!

Claude tressauta. Il se sentait en plein sur la voie qu'il cherchait.
S'il parvenait  tomber juste sur un de ces spcimens que M. Maldonne
gardait jalousement chez lui! Tout arrive. Qui sait? Il fouilla les
profondeurs de sa mmoire, et jeta ce nom d'un air de doute:

--Le faucon plerin?

M. Maldonne, rassur, indiqua du doigt la porte, derrire lui.

--Dix exemplaires au muse, rpondit-il.

--La mouette rieuse?

--Commune!

--Le butor?

--Je refuse ceux qu'on m'apporte.

Claude, par un dernier effort, trouva dans ses souvenirs un nom
retentissant, et, le lanant  M. Maldonne qui attendait le coup,
l'oeil clair, la mine lgrement railleuse et flatte:

--L'aigle pygargue? dit-il.

--Eh! eh! repartit M. Maldonne, avec une moue de gourmet, la bte est
rarissime en effet: c'est  peine si, de temps  autre, il s'en gare
une  la poursuite des oies sauvages qui remontent la Loire.

--Eh bien?

--Je l'ai, monsieur!

--Pas possible?

--Chez moi!

--Chez vous, monsieur?

--Tu de ma main.

--Un vrai pygargue?

--Il n'y en a pas de faux.

--Non, monsieur, dit Claude, je n'aurais pas cru qu'un simple
particulier pt possder...

--Par exemple! Je vous le prouverai! dit M. Maldonne en se levant,
tout rouge de l'motion du collectionneur anim par le dfi et sr de
son triomphe. Avez-vous une demi-heure  perdre?

--Je suis libre, monsieur.

--Alors, venez, accompagnez-moi jusqu' la maison, et vous le verrez!

Je la verrai, pensa Claude, dissimulant sa joie sous l'apparence
d'un scepticisme poli.

C'tait l'heure o, sur toute la surface de la France, le
fonctionnaire s'vanouit, et l'homme s'panouit. Le dclin du soleil
brise des milliers de chanes, qui se renouent au matin. Le
conservateur du muse se retira dans un coin de la salle, pour changer
sa veste de travail contre une redingote noire qui dessinait son torse
maigre, se coiffa d'un chapeau de paille  bords plats, et prit une
canne de buis  gros noeuds.

Pendant ces prparatifs, Claude s'tait approch de l'aquarelle pendue
prs de la fentre. Elle reprsentait,  demi cach dans les roseaux
d'un tang, un chasseur qui rabattait son arme aprs avoir tir. Le
canon fumait encore. Un oiseau fuyait, dj trs loin, rasant la nappe
claire de l'eau.

--Tiens! dit Claude, quel est cet oiseau bleu que le chasseur vient de
manquer?

M. Maldonne se dtourna vivement, sans prendre le temps de passer la
dernire manche de sa redingote.

--Bah! rpondit-il, peu importe! Des oiseaux bleus, il y en a de
beaucoup d'espces, des perruches, par exemple, des colibris...

--Ce n'en est pas un, assurment. On dirait plutt un canard? Ne
trouvez-vous pas?

--Venez, monsieur! dit M. Maldonne en s'avanant et, lgrement
embarrass: la peinture ne doit pas avoir grand intrt pour vous,
c'est un souvenir, un cadeau d'ami... venez.

Claude jeta un dernier coup d'oeil sur le chasseur malheureux, qui lui
parut, en ce moment, ressembler au conservateur du muse, et,
traversant le laboratoire, descendit l'escalier. Son compagnon avait
un jarret d'acier et des yeux sans cesse en mouvement. Il longea
d'abord, au pas acclr, presque sans rien dire, ces files de maisons
devant lesquelles il passait quatre fois le jour, tout occup  saluer
de la main les gens qui lui souriaient ou se dcouvraient devant lui.
Puis, le faubourg franchi, des bouts de haie commencrent  rompre la
ligne des murs, et la campagne apparut: cultures de marachers et
vastes ppinires, o la ville enfonait encore,  et l, le coin
d'une btisse neuve. Presque partout, des deux cts de la route, des
forts minuscules d'arbres verts, des taillis, drus comme les poils
d'une brosse, de noisetiers, de htres, d'rables, des groupes de
jeunes marronniers levant leur bouquet de feuilles, comme des palmiers
d'oasis, au-dessus des files naines de poiriers ou de fusains, tout
cela coup en carr par des fosss sans herbe. M. Maldonne, ds qu'il
se sentit envelopp de ce paysage familier, ralentit sa marche, et
donna libre carrire  son esprit. Tout l'intressait,  prsent, le
moindre dtail du chemin, les vols d'oiseaux surtout, que le soir
attirait vers les nids, et qui s'parpillaient, balles de plumes
bondissantes, dans l'air tide et dor. Il les nommait les uns aprs
les autres: bruants, verdiers, linots, alouettes, pinsons, fauvettes.
C'tait son monde qu'il prsentait  Claude. Sa conversation abondait
en choses vues et fines. Il s'animait. Il tait quelqu'un.

Sous les pieds des promeneurs, de la terre aux ombres courtes o elle
tait blottie, une alouette se leva, monta dans la lumire, agitant
toutes ses plumes, plana, et redescendit sans avoir interrompu son
chant. M. Maldonne l'avait suivie, avec une expression de tendresse
qui ne s'adressait point  l'oiseau, avec un de ces sourires qui vont
droit  une joie prochaine. L'alouette chanteuse n'tait pour lui
qu'un symbole. Et en effet, quand elle se fut assise dans les mottes,
Claude remarqua que le regard de M. Maldonne se posait en avant, sur
un parc entour de murs. C'est l! se dit-il.

On ne distinguait encore que des arbres de venue superbe, aux cimes
arrondies, retombantes ou dcoupes en fuseaux lgers sur le ciel,
mais point de maison. Bientt, le vieux mur d'ardoise crevass, auquel
la mousse servait de ciment, et que couronnaient des girofles
dfleuries, tendit son ombre sur la route. Vers le milieu, deux
piliers de tuffeaux, surmonts de chapiteaux, encadraient un portail
massif, hriss de clous formant des arabesques et dcor d'un pied de
sanglier. De toutes parts les branches dbordaient en ourlets verts
l'arte de la pierre. Mme  ceux qui passaient, le domaine donnait
l'impression fugitive de la paix. Faut-il avoir de l'esprit pour se
loger-l! songeait Claude. Quel parfum ce doit tre au printemps!
Comme c'est doux l't! En hiver mme on est abrit du vent. Et voil
o vous demeurez, mademoiselle? Cela ne m'tonne point; cela mme me
confirme dans l'ide que je me suis faite de vous.

M. Maldonne poussa une petite porte qui fit, en s'ouvrant, comme une
dchirure dans le vaste panneau de bois.

--Entrez! dit-il.

Oh! ce premier pas dans la terre promise! Derrire la porte, les
lilas, les bniers, les acacias, cent arbres d'essences choisies et
mles se rejoignaient au-dessus du sable encore humide de la dernire
pluie. Des fleurs fanes  demi jonchaient le sol, et, chauffes par
les tranes de soleil qui tombaient de la vote, rpandaient une
odeur sucre. A vingt pas, en face, deux grandes fentres ouvertes
buvaient l'air divin. Les deux hommes suivirent l'avenue. Il y eut
quelques bruissements d'ailes dans les cimes. La maison se dcouvrit
tout entire, plus large que haute, enveloppe par les deux branches
de l'alle, qui devaient se rejoindre au del. M. Maldonne traversa un
vestibule, poussa une porte  gauche, et, s'effaant le long du mur:

--Mon cher monsieur, dit-il, vous ai-je tromp?

Sur la chemine, au fond de l'appartement, un aigle, le cou tendu,
dployait ses ailes immenses.

--Deux mtres vingt d'envergure, reprit le naturaliste, et
regardez-moi ces moustaches, les pennes blanches de la cuisse, les
cailles de la patte, est-ce un pygargue, oui ou non? En est-ce un?

Claude s'tait dj dtourn de l'oiseau, et saluait, un peu confus,
une femme qu'il n'avait point aperue tout d'abord, assise prs de la
fentre. Madame Maldonne crivait, sur des ronds de papier d'gal
rayon: Groseilles 1889.

--Qu'y-a-t-il? demanda le naturaliste en entrant aprs Claude... Ah!
ma chre, pardon... un client d'aujourd'hui, monsieur Claude Revel,
peut-tre un disciple futur, qui ne voulait pas croire  mon pygargue.
Je l'ai amen.

Claude s'inclina, et madame Maldonne lui rendit son salut, d'un lger
mouvement de la tte, avec cette gravit inquite qui caractrise les
personnes timides.

--Vous aimez l'histoire naturelle, monsieur? demanda-t-elle.

--Je ne suis qu'un dbutant, madame, rpondit Claude.

--Mais non, puisque vous discutez avec mon mari sur les espces rares.
tes-vous convaincu?

--Absolument, madame.

--Monsieur irait trs loin en ornithologie, s'il le voulait, dit
sentencieusement M. Maldonne.

--Oh! monsieur!

--Trs loin, je le rpte. Nous en avons caus en chemin, et vous
aviez tout l'air de vous intresser  la chose, monsieur!

--Avec un pareil guide! fit Claude.

Il disait cela par politesse. Mais madame Maldonne le prit autrement.
Une lueur, comme un reste de jeunesse, claira son visage. Elle
regarda son mari d'un air de ravissement. Quelqu'un lui rendait donc
justice,  lui, devant elle! Quel rare plaisir!

Elle fut un instant jolie de l'motion dlicate de son coeur.

--Pauvre ami! fit-elle. Si vous saviez, monsieur, tout ce qu'il a eu 
souffrir de la part de directeurs inintelligents, incapables de le
comprendre! Heureusement qu'il s'est impos par son talent. Pour
organiser cette collection, la plus belle de toute la province, il lui
a fallu plus de travail...

--Genevive! interrompit M. Maldonne, aussi dsireux qu'elle
d'entendre achever la phrase.

--Oui, plus de travail, d'adresse, de science et d'observation, qu'
des artistes clbres, enrichis, fts.

--Ft! Est-ce que je ne le suis pas ici, Genevive? Tout le monde me
gte, au contraire... Voyons, voyons, au lieu de nous attendrir
inutilement sur mon sort, si tu nous offrais un peu de sirop? La
soire est touffante, et monsieur doit avoir aussi chaud que moi...
Thrse?

Madame Maldonne fit un geste d'avertissement dsespr, comme pour
dire: A quoi penses-tu, mon ami? Tu sais bien que c'est impossible.
Elle ne peut pas venir! Mais il tait trop tard, mademoiselle Thrse
avait entendu. Elle tait dj l, dans l'encadrement de la porte
oppose  celle de l'entre: toute rose, la lvre suprieure
lgrement releve laissant voir quatre dents blanches, le nez petit,
les yeux grands, les sourcils un peu tonns, un vrai modle de
Greuze. Et, pour parfaire la ressemblance avec les types prfrs de
ce matre des scnes intimes, elle avait un petit tablier, les manches
retrousses, et, sur ses mains mignonnes, sur ses bras, la plus belle
couleur rouge qu'on puisse imaginer. Mademoiselle Thrse devait
faire des confitures. En apercevant un tranger, son premier mouvement
fut de rire. Elle se trouvait drle ainsi. Une seule chose paraissait
la gner: son petit tablier  bretelles. Aussi, de la main droite,
elle cherchait discrtement l'agrafe de la ceinture, tandis qu'elle
regardait tour  tour son pre, sa mre et Claude, avec les mmes yeux
pleins de fou rire contenu.

--Folle que tu es! dit M. Maldonne en lui tendant ses deux bras, qu'il
retira aussitt, par respect des convenances; apporte-nous de ce sirop
de framboises que ta mre fait si bien!

Elle voulut rpondre. Mais les mots n'obissent pas toujours. On
entendit d'abord un clat de rire touff, puis une fuse de notes
claires, dbordantes, panouies comme une chanson de printemps, qui
diminua, s'assourdit, et s'teignit dans le lointain: mademoiselle
Thrse s'tait enfuie...

Elle revint, cinq minutes aprs, sans tablier, les manches baisses et
la mine srieuse, portant sur un plateau deux verres, une carafe d'eau
frache et un carafon de sirop, le tout si propre, si net que, quand
elle entra dans le rayonnement de la fentre, tous les massifs du
jardin se mirrent aux facettes du cristal.

Claude la regarda poser le plateau sur la table  ouvrage, se
redresser, et se retirer derrire une chaise, les mains appuyes au
dossier.

--Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous tes dj initie aux
recettes du mnage.

--Il n'y a rien d'tonnant  cela, rpondit madame Maldonne. Nous
vivons ici assez loin de la ville pour nous considrer comme des
campagnards. Nous en avons les gots, et mme quelquefois les dfauts,
ajouta-t-elle, en enveloppant sa fille d'un regard trs doux, o il y
avait une ombre de reproche.

--Voyons, mre chrie, est-ce bien grave? reprit vivement Thrse. Je
vous croyais seuls. Je suis venue comme j'tais. Monsieur a bien
devin, allez? N'est-ce pas, monsieur, vous avez devin que je faisais
des confitures?

--Du premier coup d'oeil, mademoiselle.

--A mes mains? reprit-elle en tendant ses doigts, qui jouaient sur le
dossier de sa chaise.

--Oui, mademoiselle. Et peut-on savoir quelle sorte de confitures?

Elle eut un hochement de tte de commisration, pour une ignorance
pareille, et dit:

--Mais de groseilles, monsieur! En cette saison-ci, que voulez-vous
que ce soit autre chose?

Puis, subitement, ses yeux s'animrent; leur gravit d'emprunt tomba
comme un voile, et la jeunesse, qui tait derrire, la belle jeunesse
limpide et hardie rapparut.

--Les groseilles, s'cria-t-elle, voil un fruit que j'aime!

--Vraiment, mademoiselle?

--Cela vous tonne, monsieur?

--Un peu, je l'ai toujours trouv mdiocre.

--Et moi aussi, monsieur! Mais ce n'est pas pour leur got que j'aime
les groseilles.

--Et peut-on vous demander pourquoi?

--Parce qu'elles ont l'humeur gale. Avec elles on sait sur quoi
compter. Tous les ans, cela donne, tandis que les abricots, les
pches, les cerises mme, pour un coup de vent, pour une gele, s'en
vont en feuilles... Eh bien! moi, j'ai une prfrence pour tout ce qui
ne trompe pas!

Elle tait charmante, disant avec conviction ces choses fraches.

--A la mode antique, et  votre sant! dit M. Maldonne, qui avait
rempli les deux verres, et en levant le sien.

Claude s'inclina trs lgrement, du ct de la matresse du logis.
Et c'tait un spectacle assez rare, ces quatre personnes contentes 
la fois: madame Maldonne d'avoir lou son mari, le mari d'avoir un
disciple, Thrse de deviner l'hommage discret rendu  sa jeunesse,
Claude de se trouver en pleine russite de ses projets, au milieu
d'aussi braves gens, groups sous les ailes du pygargue qui lui avait
servi d'introducteur.

Le naturaliste, beaucoup moins oublieux que son hte du prtexte sous
lequel celui-ci tait venu, dtourna la conversation vers son sujet
prfr. Il raconta,--ce ne devait tre ni la premire, ni la seconde
fois,--l'histoire du coup de fusil qui lui avait valu ce trophe de
chasse, principal ornement du salon. On fit tous ensemble, et sous sa
direction, une station devant la chemine. L, sous une cloche de
verre, il y avait un chef-d'oeuvre de patience et de got: une
collection d'oiseaux des les, ou du pays, au plumage clatant, poss
dans toutes les attitudes de la vie, les ailes ployes ou croises,
mangeant, buvant, dormant la tte enfonce sous les plumes, abritant
leurs oeufs menacs, ou marchant inquiets au milieu de poussins vtus,
comme des graines de souci, d'un duvet plus long qu'ils n'taient
gros. M. Maldonne, mis en verve, ne tarissait pas. Il possdait une
mmoire prodigieuse des circonstances, des lieux, des dates.
L'auditoire suffisait  l'animer. Claude, souvent distrait, regardait
 la drobe ses voisines, penches, Thrse un peu moins que sa mre,
coutant toutes les deux avec l'attention de la tendresse que rien ne
lasse. Et cette alouette blanche? disait l'une. Et ce gupier
dor? disait l'autre.

Cependant, deux fois dj, le bonnet d'une fille de charge, apparu
dans l'entre-billement de la porte, s'tait retir devant un signe
discret de la matresse du logis. La troisime fois, le bonnet entra.
Il tait prcd d'une assiette. Le dner attendait. Claude battit en
retraite, et personne ne le retint, bien que tous eussent du regret de
le quitter. Mais la coutume, l'heure sacre. O servitude nave et
forte!

--Nous nous reverrons? demanda M. Maldonne.

Claude, avant de rpondre, suivit des yeux Thrse qui traversait
l'appartement, pour aller pousser un battant de la fentre, flamboyant
sous la lumire du couchant. Elle marchait sans bruit, la tte droite,
son cou dlicat ombr de mches folles. Sans paratre y prendre garde,
elle coutait. Claude eut cette impression trs nette qu'elle n'tait
pas indiffrente  ce qu'il allait rpondre. Peut-tre et-il lud
l'invitation et bris l'aventure, n'emportant que le souvenir agrable
de l'accueil qu'il avait reu et l'image renouvele, embellie, de
cette enfant. La nuance d'attention qu'il crut saisir chez Thrse, la
grce aussi de cette tte un peu fire, qui se dessinait sur la baie
lumineuse, en dcidrent autrement.

--Je crains, rpondit-il, d'tre un lve mdiocre, mais je reviendrai
volontiers.

--Convenu! repartit le naturaliste. Vous me trouverez presque
toujours, le soir, au jardin, o j'ai mon laboratoire, l-bas, vous
voyez?

--Le jardin, dit Thrse  demi dtourne, c'est ce qu'il y a de plus
joli ici.

Claude fut sur le point de rpondre: Oh! non! Il le pensa. Et elle
le devina. Il se sentit rougir. M. et madame Maldonne se demandrent
pourquoi. Ils n'taient plus jeunes.

--Eh bien! dit-il, je reviendrai, un soir, aprs dner.

Il salua les deux femmes, serra la main de M. Maldonne, traversa de
nouveau, cette fois les yeux  terre, le bosquet qu'il avait tant
admir une demi-heure plus tt, et se retrouva sur la route. Il
s'tonnait de l'motion vague qu'il prouvait, et de ce qu'il avait
t, timide en somme et un peu gauche. Ces gens trs simples, par leur
simplicit mme, leur cordialit vraie, l'avaient jet en dehors des
phrases convenues. Il avait promis de revenir. Se proposait-il de
devenir l'lve de M. Maldonne? Non, ce n'tait pas srieux. Alors?
D'ordinaire ses actes taient plus rflchis. Puisque je l'ai promis,
se dit-il, je reviendrai. Mais je mettrai un intervalle entre cette
premire visite et ma seconde. Il se rendait compte qu'il avait obi,
et c'tait une rcidive,  l'attrait de cette jeune fille, la fille
d'un simple conservateur de muse de province. Mais il n'insista pas,
et chercha, sur la route, quelque chose qui pt lui viter, vis--vis
de lui-mme, l'aveu complet de sa faiblesse.

A trente pas, un homme venait, vtu de telle faon qu'il ne pouvait
passer inaperu,  cette heure et  cette place: jaquette claire
ouvrant sur un gilet blanc, chapeau gris, cravate orne d'une pingle.

Au moment o il croisa Claude, il le considra attentivement, et
reporta les yeux vers l'enclos des Maldonne. Il se demandait srement:
D'o vient-il? Claude pensa de mme: O peut-il bien aller? Et
quand il se fut loign de quelques cents mtres,  l'endroit o les
premires masures s'levaient au bord du chemin, il se dtourna.
L-bas, devant le portail vert, l'inconnu s'tait arrt. Il avait le
bras lev vers la sonnette, et, par-dessus son paule, il regardait
Claude.




V


Les semaines s'en vont vite, tant que le coeur de l'homme ne
s'intresse point  leur fuite. L'impression que la visite au logis
des Ppinires avait faite sur l'esprit de Claude s'tait efface, ou
plutt elle avait disparu de la surface, comme les graines des fleurs
fragiles dont se couvrent un matin les tangs. Elles tombent,
invisibles, mles  mille dbris de poussire que rien ne ramnera
jamais du fond obscur o ils s'amassent. Elles sont confondues avec
eux. Mais en elles un germe de vie est demeur. Rien ne l'annonce,
sur lui pse la masse des eaux, agite ou dormante, sans une tige,
sans une feuille qui rappelle les vgtations mortes. Il sommeille.
Puis, un jour, de cet atome enseveli, un fil tnu s'lance. Il
grandit, mystrieux encore, inaperu. Nul ne reconnatrait en lui le
pass qui revient. Et tout  coup, sans que rien l'ait rvle, une
pointe d'or perce la surface, s'y panouit en toile, et dit aux
rives: Me voil!

Claude,  la fin d'aot, fut rappel  la ville par ses obligations
d'officier de rserve. Pendant trois semaines, il se rendit  la
caserne,  cinq heures du matin, sangl dans son dolman, admir des
mnagres qui ouvraient les contrevents, salu par les hommes de
garde, commanda le maniement d'armes et quelques mouvements
d'ensemble, savoura la douceur de l'autorit indiscute, parla de la
France avec plus de fiert, de la guerre avec des frissons
d'esprance, et fut pris deux ou trois fois, tant il portait bien
l'uniforme, pour un sous-lieutenant de l'active. Vinrent les
manoeuvres. Ce fut un jeu pour un chasseur comme lui, rompu  la
marche. Et certes, tant qu'elles durrent, les cantonnements chez
l'habitant, les rceptions dans les chteaux, les longues tapes o
l'on cause, les batailles pour rire o le coeur saute pourtant de la
mme motion que si les balles sifflaient, ne laissrent pas  Claude
un moment d'ennui. La veille au soir du dsarmement, il prouva, pour
la premire fois, un peu de lassitude, mle  un regret vague d'une
carrire trop tard connue, trop tard aime. La journe tait finie,
les hommes regagneraient le lendemain leurs foyers, lui-mme il
quitterait le galon d'or et les camaraderies bruyantes du rgiment. Il
se promenait, aprs le dner, triste de retomber dans l'habitude et le
connu de la vie, quand le souvenir lui revint des Ppinires et du
rendez-vous de M. Maldonne. Claude regarda, avec une complaisance
involontaire, la tenue qu'il avait encore le droit de porter, leva les
yeux pour s'assurer de l'humeur du temps, se sentit tout joyeux de
constater qu'il faisait beau, et partit.

C'tait un de ces soirs de septembre, o la lueur dore qui trane au
couchant prolonge presque indfiniment le crpuscule. Elle rayonne
dans tout le ciel. Et si la lune monte alors au-dessus de l'horizon,
il n'y a pas de nuit, mais un jour lunaire qui continue l'autre, et
pose sa lumire bleue sur le sol tide encore du soleil disparu.
Claude allait, un peu mu, port par une sorte d'esprance sans objet,
et douce cependant. Il aspirait  pleins poumons l'haleine des
crpuscules, qui grise les merles, et les fait chanter, certains
soirs, mme aprs les premires toiles. Des choses rimes, des dbuts
de romances fredonnaient dans sa mmoire. Quand il aperut le bosquet
des Maldonne, immobile au milieu de la campagne rase, les cimes des
arbres encore touches par la lumire et comme vanouies en elle:
Sous ces ombrages, murmura-t-il,  pas lents et rveuse...

Thrse Maldonne se trouvait tout simplement au salon, quand Claude y
entra, pas rveuse du tout, assise prs de la table qu'entouraient,
avec elle, son pre, sa mre et Robert. Celui-ci lisait  haute voix.
En entendant la domestique ouvrir la porte et le cliquetis d'un sabre,
il ferma le livre sur un de ses doigts. Les deux femmes s'taient
leves. M. Maldonne venait au-devant de Claude, l'air panoui et les
mains tendues.

--Cher monsieur, dit-il, vous nous surprenez agrablement. Je pensais
que vous nous aviez oublis... Permettez d'abord que je vous
prsente... Il se tourna vers Robert, assis de l'autre ct de la
table: Monsieur Claude Revel, un naturaliste amateur, un futur
lve, puis, vers Claude: Mon beau-frre, Robert de Krdol.

--Je crois avoir eu l'honneur de rencontrer monsieur sur la route,
lors de ma premire visite, dit Claude, trs aimable et s'inclinant.

M. de Krdol se souleva, les mains appuyes aux bras du fauteuil.

--En effet, dit-il poliment, c'est bien la seconde fois que nous nous
rencontrons.

Cependant, au ton dont il disait cela, il tait facile de deviner que
la premire lui et suffi. Sans rien ajouter, il considra Claude de
la tte aux pieds, comme autrefois il examinait un soldat, aux revues
du dimanche, sourit faiblement, et roula un peu son fauteuil en
arrire.

Thrse lui jeta un coup d'oeil qui demandait: Pourquoi vous
retirer? Il ne parut pas s'en apercevoir.

Le cercle se reforma, sans qu'il y ft compris, prs de la fentre
par o venait le parfum violent des graniums.

--Madame, dit Claude, debout et la main gauche retenant son sabre, je
suis dsol d'interrompre votre lecture. Si je suis entr, c'est qu'on
m'a prvenu que M. Maldonne ne se trouvait pas au jardin.

--Mais vous ne troublez rien, monsieur, je vous assure, dit madame
Maldonne, en retouchant les plis du fichu de tulle nou autour de son
cou. La lecture pourra se reprendre bien facilement... Dsarmez-vous,
je vous prie.

--Et asseyez-vous, dit M. Maldonne, que nous nous voyons un peu. Aprs
quoi, nous irons tous deux causer histoire naturelle.

Claude sortit pour accrocher son sabre au porte manteau, puis revint
s'asseoir  droite de Thrse, en face de madame Maldonne.

--Croiriez-vous, monsieur, dit celle-ci, que nous lisions un conte!

--Il y en a de si srieux, madame!

--Un conte de Daudet.

--Un chef-d'oeuvre, alors. On n'a rien crit de pareil en prose du
midi.

--N'est-ce pas, monsieur? dit Thrse, en considrant, d'un air
d'admiration, ce bel officier qui parlait littrature. Je n'ai rien lu
qui me plt autant. Il y en a un, surtout...

--C'est que nous avons chacun nos prfrences, interrompit madame
Maldonne, avec une certaine vivacit, rsultat sans doute de
discussions antrieures. Moi, j'aime par-dessus tout le conte des
_Vieux_. L'aimez-vous, monsieur?

--Beaucoup, madame.

--C'est si touchant!

--Moi, fit M. Maldonne: _Les Aventures d'un perdreau rouge_. Exact,
mon cher monsieur, crit par un chasseur. Vous l'aimez aussi,
celui-l?

--Je le crois bien! Et vous, mademoiselle?

--_Les toiles!_ rpondit-elle en relevant la tte, d'un mouvement
souple et fier, vers la bande de ciel de la fentre.

Aucune toile n'apparaissait encore. Mais on et dit qu'elle les
voyait toutes, tant il y avait de clart dans le regard qu'elle
dtourna ensuite vers Claude. Elle ne posait pas. Elle ne simulait
rien. Un des mots qu'elle aimait, un de ceux qui ont de l'infini, lui
tait mont aux lvres. Et cela suffisait pour qu'elle ft mue.

Claude reprit:

--Et pourquoi ce conte mieux qu'un autre, mademoiselle?

--Ah! voil! dit-elle. C'est que je comprends si bien le ptre de
Daudet, d'avoir une toile prfre  laquelle on parle! Nous en
avions une, mon parrain et moi, quand j'tais plus petite.

Et les jolis yeux clairs cherchrent de nouveau dans l'espace, et une
main de jeune fille, transparente et voile d'ombres blondes,
s'tendit vers la lumire.

--Tenez, monsieur, l-bas, au-dessus des sorbiers. C'est l qu'elle se
lve. Souvent nous l'attendions, et, quand elle paraissait, nous en
ressentions une joie. Et, de son ct, elle semblait nous reconnatre.
Il y avait chez elle, je vous assure, de l'amiti pour nous, comme
dans les yeux d'une personne chrie.

--Thrse! fit une voix, au fond de l'appartement.

Les quatre personnes groupes auprs de la fentre se dtournrent en
mme temps vers M. de Krdol.

Il tait pench en avant, et tenait, ferm sur un de ses doigts, le
petit in-dix-huit  couverture crme. Ses lvres, un peu railleuses,
le pli plus accentu de son front entre les sourcils, indiquaient
seuls une lutte intime, une colre ou une souffrance dont il voulait
demeurer matre, et qui se trahissait pourtant.

--Vous oubliez, Thrse, dit-il, que nous ne sommes pas seuls ici. De
pareils enfantillages ne sauraient intresser un tranger.

--Mais, je vous demande pardon, rpondit Claude en se levant. Ce que
dit mademoiselle est charmant!

--Peut-tre, repartit M. de Krdol avec le mme flegme impertinent,
mais je vous croyais passionn pour l'histoire naturelle, monsieur, et
c'est de l'astronomie.

Claude, que sa belle humeur de jeune homme ne quittait pas volontiers,
se prit  rire.

--De l'astronomie, monsieur? Croyez-vous?

--Ce qu'il y a de sr, interrompit M. Maldonne, en se levant  son
tour, c'est que mon cher beau-frre ne serait pas fch de reprendre
sa lecture.

--Moi? mais je n'ai pas dit cela.

--Non, tu le penses seulement. Eh bien! achve, mon ami, replonge-toi
dans l'histoire de l'_lixir du Pre Gaucher_. Nous autres, nous
sortons, et nous n'aurons rien  vous envier, car il fait une soire
admirable!

Il rpta, en dsignant l'horizon: Oui, admirable! Et le mot tomba
au milieu du silence embarrass de tout le monde.

--C'est bientt nous quitter, monsieur, dit enfin madame Maldonne, et
j'insisterais, si mon mari n'tait pas trs heureux de vous avoir pour
lui seul.

Les yeux de mademoiselle Thrse, grands ouverts et tourns vers
Claude, exprimaient le mme regret.

Mais elle n'en dit rien. Elle se contenta de sourire aimablement,
quand Claude s'inclina devant elle, et de suivre du regard, jusqu'au
moment o la porte se referma sur lui, ce jeune lieutenant de rserve,
qui partageait toutes ses prdilections pour les _toiles_ de Daudet.

Claude, qui avait salu trs froidement M. de Krdol, se trouva seul
dans le corridor, et bientt dans le jardin avec M. Maldonne.

--Un peu trange, mon beau-frre, n'est-ce pas? dit celui-ci
timidement.

--Mon Dieu, rpondit Claude, il y a tant de gens qui n'admettent pas
qu'on trouble une de leurs habitudes!

--C'est prcisment cela, repartit le naturaliste. Il a la passion des
rcits, des histoires, des lectures, et tout ce qui l'interrompt
l'meut incroyablement... Un homme excellent, au fond, je vous assure,
et si dvou pour nous tous, un si bon ami!

Tous deux ils avaient pris, cte  cte, la grande alle qui coupait
le jardin par le milieu. Il restait encore un peu de jour. Des
souffles frais commenaient  descendre avec l'ombre. En mme temps,
la terre, qui avait bu le soleil, exhalait des bouffes chaudes et
imprgnes du parfum des rsdas, des ptunias, des graniums, dont il
y avait une profusion autour des massifs de lgumes. Entre ses quatre
murs flanqus d'un rempart d'arbres, il embaumait comme une
cassolette, le potager de M. Maldonne. Le brave homme eut bien vite
fait d'oublier Robert, et l'incident de tout  l'heure, pour ne plus
penser qu'au monde familier du jardin. On a toujours le coeur pris aux
choses qu'on a semes. Rien qu' passer auprs de ses plates-bandes,
il se sentait joyeux. Il s'panchait en exclamations, en observations
courtes, tantt faisant remarquer  Claude les touffes crpeles de
ses asperges, une ligne de fraisiers, une poigne de glaeuls autour
d'un vieux cerisier, tantt secouant un limaon grimp dans un rosier,
ou, du bout de sa canne, ttant un sneon panoui sur sa route. A
mesure qu'il avanait, les diversions se multipliaient. Il s'arrtait
devant ses laitues en graine, et parlait  ses passe-roses, droites
comme des flches d'glise, et comme elles tout du long fleuries.

Les deux promeneurs s'entendaient d'ailleurs  merveille. Chacun
dcouvrait avec bonheur chez l'autre le mme amour profond et la
science de la campagne. Avez-vous observ, mon jeune ami? disait
l'un. Assurment, cher monsieur, disait l'autre. Alors vous
comprenez que nous aimions les Ppinires?--Autant que j'aime la
Coudraie. Quelque chose d'intime s'insinuait dans leurs phrases. Ils
prouvaient le mme dsir de prolonger l'entretien. Et, le premier
tour d'alle achev, ils en commencrent un second, et d'autres
encore.

A chaque fois qu'il se dtournait ainsi, tout au fond du jardin, et
apercevait au loin la maison voile d'ombre, Claude prouvait la mme
motion  regarder une petite lumire, feu tremblant d'une bougie
veillant derrire les vitres. tait-ce la fentre de Thrse, et
l'aimable jeune fille se penchait-elle quelquefois entre les plantes
grimpantes qui s'enlevaient, l, sur la muraille, comme des fumes
brunes?

Il y avait de quoi passer une heure avec cette simple question. Et M.
Maldonne se mit  causer d'ornithologie. Il y revenait, non pour
remplir une promesse, mais d'instinct, emport par la vieille passion,
ouvrant ses souvenirs aux pages prfres. Il s'amusait. Il racontait,
beaucoup pour lui-mme, un peu pour Claude. C'tait dj sa coutume
avec M. de Krdol. Et les histoires de chasse, lestement enleves,
s'en allaient, l'une aprs l'autre,  travers les buis et les
passe-roses endormies.

--Monsieur Claude, disait le naturaliste, voyez comme la nuit tombe
vite,  prsent! Quelle heure admirable et que bien peu connaissent!
Le coucher des oiseaux, leur dernier mouvement, leur dernier chant,
qui donc l'observe? Et pourtant!... Figurez-vous qu'il m'arrive encore
de passer des moitis de nuit  l'afft, ici mme. J'emmne
quelquefois ma fille. Elle aime cela comme moi. Nous nous cachons
derrire un arbre, et j'attends. Ce n'est pas pour tuer, vous
comprenez, mais pour le plaisir de revivre le pass, de retrouver
quelques-unes de mes impressions d'autrefois, quand j'allais,  la
lisire d'une taille, guetter les oiseaux nocturnes, ou les blaireaux
qui roulent en grognant vers les vignes... Tenez, maintenant que la
dernire frange d'or s'est efface l-bas, o sont les martinets? Tous
disparus, couchs, et de mme les pinsons, les verdiers, les linots,
tous ceux qui vivent du grain tomb... Quelques mangeurs d'insectes
travaillent encore... Apercevez-vous cette msange, qui tourne autour
d'une branche d'abricotier? Elle va donner encore un ou deux coups de
bec, puis renfoncer sa tte dans ses plumes souleves, et vous ne la
distinguerez plus d'avec l'corce... Les merles se chargent de la
srnade... coutez celui-ci!... Tout  l'heure, il tait  la pointe
des sorbiers; le voil qui galope dans les fouillis de ronces,
inquiet du gte de la nuit et chantant pour le dire... Quand il se
sera tu, aucun oiseau du jour ne parlera plus... Ce sera le tour des
hulottes, des orfraies, des rdeurs nocturnes... Ah! les calomnis,
ceux-l, cher monsieur! On les trouve laids! Mais rien n'est joli
comme une orfraie au clair de lune! Nous en avons quelques-unes ici.
Elles sortent de mes arbres, en arrire de la maison, ou du bois de
Laurette. Aucun bruit ne dnonce leur vol. Leurs plumes sont fines
comme des poils, blanches sur le ventre, jaunes sur les ailes. Et le
vent coule au travers. Moi je reconnais les orfraies au passage de
leur ombre, qui fait rentrer les mulots... Et que de drames, alors,
dont nous sommes tmoins!

--Monsieur Maldonne, disait Claude, vous tes plus jeune que moi!

Ils causrent ainsi, longtemps encore, sans sortir de la mme alle.
Puis, comme ils arrivaient  l'extrmit du jardin o, vingt fois
dj, ils s'taient retourns, Claude chercha devant lui la petite
lumire, et ne la vit plus. Aussitt l'histoire qu'il coutait perdit
tout intrt. Le froid de la nuit le saisit. Le jardin lui parut comme
un grand dsert morne. Rien ne trahit au dehors cette impression
subite. Et cependant, par une mystrieuse divination de l'esprit, M.
Maldonne, presque en mme temps, s'arrta de parler. Il avait senti se
briser le lien lger qui tient une me attentive.

--Voulez-vous que nous rentrions? dit-il.

Tous les deux s'en revinrent en silence, vers le logis qui grandissait
dans la brume  chacun de leurs pas. Le toit tait argent par la
lune, le reste plongeait dans l'ombre, masse indcise, terne jusqu'
la base, o pas une lueur ne veillait.

M. Maldonne entra le premier dans le vestibule, et ouvrit la porte du
salon.

--Tiens, dit-il en se dtournant vers Claude, tout mon monde envol!
Plus personne!

L'appartement tait dsert, mais les meubles conservaient le souvenir
de la dernire scne qui s'y tait passe. Au pied du fauteuil de M.
de Krdol, qui tendait les bras vers la porte, le livre gisait sur le
parquet. Il avait d couler le long du sige de cuir o on l'avait
pos, et, tout meurtri, abandonn, il soulevait quelques-unes de ses
pages blanches comme le fouet d'une aile blesse. Plus prs de la
fentre, quatre chaises formaient un demi-cercle, ouvert du ct du
fauteuil. L'clat qui les avait troubles, cartes les unes des
autres, on le devinait, tait venu de l. Sur le guridon, un d
d'argent, oubli, faisait songer  une main fine de toute jeune fille.

--Plus personne! rpta M. Maldonne, c'est tonnant, il n'est pas trs
tard...

Il tira sa montre, et l'exposa au jour douteux de la lune, qui
clairait le vestibule.

--Dix heures et demie seulement... Mais voil, quand Robert s'avise
d'tre fantasque, il ne l'est pas  demi... Je suis sr qu'il a
prtendu que nous ne reviendrions pas ici... Il est singulier...
vraiment, c'en est drle.

Il riait un peu, pour ne pas souligner la faute, mais, au fond, il se
sentait humili.

Suivi de Claude, il traversa le vestibule, puis le bosquet, et tourna
la clef dans l'norme serrure du portail.

--Bonsoir, monsieur Claude, dit-il. J'espre bien que nous n'en
resterons pas l?

--Mais, dit le jeune homme,  condition de ne rien troubler...

--Venez au muse, repartit le naturaliste, nous y serons entre nous:
vous, moi et les oiseaux. Est-ce accept?

Claude rpondit, avec moins d'ardeur:

--Sans doute, monsieur.

--J'y compte tout  fait, dit M. Maldonne.
Il tendit la main  Claude, et celui-ci, franchissant le seuil, put
encore apercevoir un instant, dans l'entre-billement de la porte, les
yeux doux et plisss et la barbiche blanche de M. Maldonne, qui, du
regard, suivait son jeune ami, et le mettait en route.




VI


Il se passa plusieurs semaines pendant lesquelles Claude, retir dans
sa terre de la Coudraie, mesura son bl, vendit son foin, fit ses
vendanges, chassa les perdreaux et les grives, et constata, dans les
rares moments o sa pense prenait forme de mditation, qu'il tait
l'homme le plus heureux du monde. A diverses reprises, suivant les
sentiers des bois humides et chauds des premires pluies, les mains
dans les poches de son gilet de chasse, son chien qutant au bord
des touffes de fougres et d'ajoncs, il s'arrta, comme gris par la
vie, par la paix, par la plnitude de joie qu'il sentait en lui et
autour de lui. D'autres fois, il est vrai, l'ide lui vint, surtout
aux heures lentes de l'aprs-dner, quand la bourrasque soufflait
dehors et l'empchait de sortir, quand il n'entendait d'autre bruit,
dans la vaste salle o il se promenait, que celui de son propre pas
renvoy par les murs, l'ide lui vint qu'une jeune femme embellirait
encore cette agrable Coudraie. Une image se prsentait  lui, sans en
avoir t prie: celle de Thrse, les mains taches de groseilles et
confuse de son tablier  bretelles, ou disant, les yeux levs: Le
conte des toiles, monsieur. Nous en avions une, mon parrain et
moi... Mais il ne s'arrtait pas longtemps  de pareilles rveries.
Elles lui paraissaient indignes d'un homme heureux, qui commande 
vingt vignerons, jouit d'une indpendance parfaite et d'un revenu plus
que suffisant. Il se contentait donc, en ces occasions, de tirer une
forte bouffe de sa pipe, s'approchait de son pagneul tendu devant
le feu, l'assurait que, de longtemps, personne ne troublerait leur
mnage  tous deux, et sortait, malgr le mauvais temps, pour
inspecter le cellier o fermentait son vin.

Quand il fut de retour  la ville, vers la fin d'octobre, seul dans
son htel du faubourg avec sa vieille Justine, l'image revint plus
frquente, et, soit que les distractions fussent moins nombreuses
autour de lui, soit paresse d'une me longuement tente, il y prit un
plaisir croissant. La plupart de ses amis n'taient pas rentrs de la
campagne. Dans les rues, des files de maisons toutes closes avaient
sur leurs contrevents la poussire de six mois; la chausse
appartenait aux moineaux, et, mme les jours ouvrables, quand il
faisait du soleil, un monde de petites gens, rendus  la libert par
l'absence des grands, s'en allait vers les prs voisins avec la ligne
sur l'paule. Comment ne pas songer un peu? Et Claude se rappelait
l'invitation de M. Maldonne: Revenez au muse. Fallait-il y
retourner? Ne devait-il pas plutt obir  des scrupules qui, par
moments, le prenaient? M. de Krdol avait manifest, par toute son
attitude, un dsir trs peu vif de voir s'tablir des relations entre
les Ppinires et la Coudraie. La proposition mme de M. Maldonne
contenait une rserve.

Un jour que ces questions s'offraient de nouveau  son esprit, il
entra, pour y rflchir, au Jardin des Plantes. Il savait qu'un des
plus srs moyens de rencontrer un peu de solitude et de recueillement
c'est encore de choisir une promenade publique, la foule ayant plutt
le got des endroits lassants o il y a de la poussire: les
boulevards, les grandes rues, les remparts des places fortes et le
tour des fontaines.

Il entra donc, et descendit l'avenue en pente borde de platanes,
admirant la limpidit de l'air et la profusion d'or que l'automne
jette sur le monde. Au bout de l'alle, il y avait plusieurs serres 
la file, dont les vitres peintes en blanc, cintres sur les arceaux de
fer, rayonnaient autour d'elles une vraie chaleur d't. L, quelques
bonnes gens, des habitus, se chauffaient en faisant la sieste. Et,
devant eux, marchant d'un pas relev, Claude aperut deux promeneurs
qu'il reconnut tout de suite, bien qu'ils se prsentassent de dos.
L'un, gros, court, le geste rond, la voix chaude, tait M. Lofficial;
l'autre, plus sobre de mouvements, droit et sangl dans sa redingote,
ne pouvait tre que le parrain de Thrse. Ils causaient avec
animation,  demi tourns l'un vers l'autre, et l'on devinait,  leur
attitude mme, au peu d'attention qu'ils accordaient aux ranges
d'invalides  gauche, et aux massifs de dahlias  droite, qu'ils
arpentaient depuis longtemps ce coin dcouvert et tide du jardin.

Claude ne voulut pas reculer, et continua sa route vers eux. Comme ils
parlaient  voix haute, bientt il put saisir des mots.

--Eh bien! non, mon cher monsieur, disait M. de Krdol, je ne crois
plus qu'elle nous quitte,  prsent. Elle a l'air tout  fait heureuse
au milieu de nous. Si vous l'aviez vue parler de ce concert de
demain!...

A ce moment, les deux promeneurs, qui s'taient arrts  l'extrmit
de la serre, se retournrent ensemble, et aperurent Claude Revel qui
allait les dpasser.

M. Lofficial tendit la main.

--Je vous arrte au passage, dit-il. Depuis le temps que je ne vous ai
vu!... Vous connaissez mon jeune voisin? ajouta-t-il en s'adressant 
M. de Krdol.

Celui-ci, probablement rassur par la fuite du temps, qui n'avait
amen aucun incident nouveau, rpondit:

--J'ai eu le plaisir de rencontrer monsieur, il y a un mois.

--Trente-cinq jours, dit Claude tourdiment.

M. de Krdol eut l'air surpris de la promptitude du calcul, et se
demanda d'o venaient ces mathmatiques. Il n'en demeura pas moins
parfaitement correct, aimable mme, fit deux fois encore le trajet
d'un bout de la serre  l'autre, questionnant Claude sur la Coudraie,
sur les dernires manoeuvres, et sur de communes relations qu'ils
avaient dans la ville. Puis il voulut prendre cong. M. Lofficial
l'entrana  deux ou trois pas, et, d'une voix qu'il s'efforait de
rendre confidentielle, mais qui arrivait bien nettement  Claude:

--Quant  votre projet pour demain, monsieur de Krdol, je suis
d'avis...

--Bien, bien, dit ce dernier, en essayant de dgager sa main...

Mais M. Lofficial le retint.

--Je suis entirement de votre avis: distraction saine, excellente!
Dites-le  Maldonne de ma part. Dites-lui que cette chre enfant ne
peut pas toujours demeurer enferme aux Ppinires...

--Je n'y manquerai pas... Au revoir! dit M. de Krdol, en se drobant
rapidement  l'treinte de M. Lofficial.

Il tait devenu tout rouge et visiblement gn.

Claude le vit saluer et s'loigner en hte, trs nerveux, faisant avec
sa canne un moulinet d'impatience.

--Qu'est-ce que c'est que ce concert? demanda-t-il en s'approchant de
M. Lofficial.

--Vous ne saviez pas?

--Non.

--Le premier de la saison, au Cirque-Thtre. M. de Krdol doit y
conduire sa soeur et mademoiselle Thrse...

M. Lofficial continuait de suivre du regard l'ancien officier de
chasseurs, qui montait l'avenue de platanes au pas de charge.

--Pauvre M. de Krdol! ajouta-t-il d'une voix plus basse. Il ne
l'aime que trop. Ce doit tre bien peu reposant d'aimer ainsi. De quel
air enthousiaste il me disait tout  l'heure: Nous sommes tous ravis
d'aller  ce concert. Thrse surtout. Et c'est moi qui ai eu la
premire pense, monsieur Lofficial, moi qui ai lutt et obtenu la
permission! Elle ne l'aurait pas demande, la chre mignonne. Car,
voyez-vous, ce qu'elle a par-dessus tout, c'est une ide dlicate du
devoir, du mieux. Par nature, autant que par pit, elle se porte vers
ce qu'elle croit tre le plus parfait. Pour plaire aux autres, il n'y
a rien qu'elle ne sacrifie, et sans pose, vous savez, sans qu'on
puisse se douter qu'elle y met un peu d'effort. Quel trsor de joie
pour nous trois!

--Vraiment, il disait cela? demanda Claude.

--Mais... oui, mon ami...

Emport par sa nature expansive et nave, M. Lofficial, le regard fix
sur les derniers arbres derrire lesquels M. de Krdol venait de
disparatre, avait tout l'air de se parler  lui-mme et d'oublier la
prsence de son voisin. Il se dtourna, et s'aperut que Claude
l'coutait avidement.

--Qu'est-ce que je vous conte l, monsieur Claude! Excusez-moi.
J'aurais d tre  vous. Mais, plus je vais, plus je me sens dans le
coeur un cho qui me rpte les choses, et que je ne puis faire taire.

--Tiens, dit Claude, il commence dj chez moi, cet cho-l. Il y a
des jours... Restez-vous au jardin, monsieur Lofficial?

--Hlas, non! J'aurais d partir avec M. de Krdol... mais le plaisir
de vous serrer la main... Il faut que je coure  la gare.

--Un voyage?

--Oh! pas bien long: jusqu'aux Luisettes, une petite commission 
faire, un coup d'oeil  donner. Je serai de retour demain. Au revoir,
monsieur Claude!

Et le bonhomme s'loigna  son tour, mais posment, distribuant,  des
anciens qui le reconnaissaient, un salut de la main, se retournant
mme une ou deux fois, pour bien montrer  Claude que ce dpart
n'tait point un prtexte, et qu'on avait toujours la pense occupe
de son jeune ami.

Claude, immobile devant la serre, prouvait une joie puissante, une
joie qui grandissait d'instant en instant. Libre de penser! Libre
d'couter les mots qui bourdonnaient si joliment autour de lui! Il
avait bien fallu les chasser tout  l'heure, pour rpondre  M.
Lofficial. Mais maintenant ils revenaient tous: La chre mignonne...
une ide dlicate du mieux... pour plaire aux autres, il n'y a rien
qu'elle ne sacrifie... quel trsor de joie!... C'tait comme une
chanson que chantaient les rayons ples du jour, les feuilles remues
par une brise insensible, les toits gays de lumire. Trsor de
joie! tout rptait l'aveu chapp  M. de Krdol et redit par
Lofficial. Claude s'enivrait lentement, avec ces mots qui grisent les
mes. Debout  la mme place, abandonn au rve, il avait l'air de
contempler la cime des arbres. Les vieux qui, sur les bancs parpills
 et l, chauffaient leurs jambes allonges, le virent avec
tonnement sourire dans le vague,  quelque chose de mystrieux qu'ils
ne purent saisir, puis rougir d'avoir t vu, puis se drober, par les
alles tournantes, aux regards des promeneurs.

La chanson continua toute l'aprs-midi. C'est vrai qu'elle est
charmante! songeait Claude; aucune contrainte n'a pes sur elle,
aucune pression, aucun moule. On ne l'a point force de fleurir: elle
est close. Comme elle s'est montre simple avec moi, diffrente de
tant d'autres dont le sourire mme est une chose apprise et
effarouchante! Moi aussi, je suis simple, mme un peu loup. Peut-tre
est-ce mademoiselle Thrse que, depuis mes vingt ans, sans le savoir,
j'ai attendue.

Il aurait voulu un conseil  qui ouvrir son me,  qui demander:
Est-ce bien elle? Que faut-il faire? Mais il n'y avait personne.
Non, il n'y avait personne, puisque sa mre tait morte, puisque ses
amis taient absents, ou trop jeunes, ou trop ignorants de Thrse et
de lui-mme pour le guider.

Mais la main maternelle qui gouverne le monde a des secrets
merveilleux. Aux carrefours o l'homme n'a pas mis de poteau
indicateur, elle pose un arbre avec un nid, une pierre moussue, une
simple branche de ronces en fleurs: ces pauvres tmoins de la route ne
savent pas ce qu'ils font, mais celui qui cherche y reconnat un
signe, et s'en va.

Claude, aprs le dner, monta dans sa chambre. Il n'y venait pas pour
pier ses voisins. Oh! non. Mais comment ne pas regarder un jeune
mnage prenant le frais du soir, en face de la fentre? Depuis une
semaine, les Colibry hbergent leur fille et leur gendre. Chmage,
vacances, on ne sait pas bien. Le gendre, qui est ferblantier, a
entrepris de planter, au bout du terrain du vannier, un jardin
d'agrment  son ide. Il y travaille six heures par jour, pour se
reposer. Il est joli homme, ce jeune mari: lanc, la tte
intelligente et maigre, de petites moustaches noires. Dans sa jaquette
brune, il a presque l'air d'un monsieur, et ses travaux prouvent qu'il
a dj le got du luxe et du rococo. Adieu les carottes sauvages, dont
les ombelles gayaient le feuillage sombre des acanthes; adieu les
orties et les arums aux cornets percs d'une lance d'or. Il pique des
fusains en boules, des houx panachs, des arbustes taills et
tiquets par un paysagiste rustiqueur des environs.

Il est moderne, assurment; il veut que son beau-pre soigne davantage
les dehors. La jeune femme admire cette transformation. Elle est
assise prs du peuplier, sur une chaise qu'elle a renverse un peu en
arrire; ses lourds cheveux bruns, piqus d'pingles ornes,
s'appuient au tronc de l'arbre;  demi tendue, les pieds soulevs de
terre, elle rit d'un rire muet, trs naf, le mme, soit qu'elle
regarde son mari dfoncer le massif, soit qu'elle se dtourne,  sa
gauche, vers le berceau d'osier que la grand'mre agite, tout
absorbe, elle, la bonne vieille, par le nouveau-n qu'elle endort. Le
vannier est  cheval sur un billot, le long du mur, un peu loin, pour
voir tout son bonheur ensemble. Il fume. Il n'entend rien des
bavardages  demi-voix qu'changent les deux femmes. L'heure indcise,
un dernier rayon de soleil qui change en aurole la ramure jaune du
peuplier, la rumeur dcroissante de la rue, les pigeons qui se
becqutent sur l'arte du toit, et se laissent, un  un, d'une aile
paresseuse, glisser au colombier, encadrent cette scne. Bientt la
grand'mre se lve; un coup de vent frais a secou les brides de son
bonnet; elle enveloppe de ses deux bras la corbeille et le trsor
qu'elle enferme. La jeune femme la suit des yeux jusqu' la porte, en
se penchant. Elle est toute charmante ainsi, la voisine. Elle a le
charme des petites gens qui n'ont pas honte d'tre heureux. Le pre,
qui a fini sa pipe, rentre aussi sans rien dire. Les deux vieux sont
attirs par le berceau. Les deux jeunes sont demeurs, elle, appuye 
l'arbre, lui, plantant ses arbustes nains. Mais cela n'a pas dur. Il
a compris qu'elle tait seule, il a tourn la tte vers elle, la fine
moustache releve montrant ses dents blanches. Leurs yeux se sont
rencontrs. Il a jet tout de suite sa bche. Sa femme est venue 
lui, et les voil qui se promnent l'un prs de l'autre. Ils
s'arrtent prs des fusains, ils repartent. Ils causent bien bas pour
ne parler que des innovations faites au jardin du pre Colibry.
L'ombre crot autour d'eux. La jeune femme s'appuie au bras de son
mari, le front lev, les yeux clins. Petit  petit, en piant s'ils
n'taient pas vus, ils se sont mis dans l'axe du gros peuplier, et se
sont embrasss.

Claude s'est loign de la fentre, troubl par ce conseil muet. Quand
il est revenu, la jeune femme et son mari avaient disparu.

De la maison close du vannier, un cri montait par intervalles, et une
voix, frle comme le son d'une flte lointaine, chantait:

    Dodo minette,
    Dodo poulette,
    Dormez donc si vous voulez,
    Je suis bien lasse de vous bercer.

Alors Claude a appuy son front sur la vitre, et il a dit en lui-mme:

Demain, j'irai au concert, et j'y verrai Thrse, parce que je
l'aime!




VII


Vers deux heures, Claude entra au cirque, et prit place dans une des
loges au fond de la salle. L'norme chef d'orchestre, courb vers ses
seconds violons, leur conseillait des tnuits de sons infinies. On ne
percevait qu'un faible murmure, sur lequel voluait un cor. Le public
vari qui se pressait sur les gradins, les auditeurs des fauteuils de
parquet, coutaient dans le mme silence la _Marche des Plerins_, et
le balancement des nuques sortant des cols de fourrures, la chute
progressive des mains qui tenaient le programme, le regard circulaire
des gens venus l par hasard et que le silence d'une foule tonne
toujours, les violoncellistes pinant leurs lvres aux trmolos,
indiquaient un beau passage. Claude chercha Thrse, parmi ces gens
immobiles et vus de dos. Au troisime rang du parquet, il aperut,
sous un feutre noir orn d'une aile rose, un cou svelte, couronn de
cheveux blonds, et qui se perdait un peu plus bas dans l'ombre d'un
tour de plumes. C'tait Thrse Maldonne. Nulle autre qu'elle n'avait
cette grce parfaite. Elle se tenait bien droite, entre sa mre en
toilette sombre, la tte incline vers l'paule, et Robert, pench en
avant, tout pelotonn dans son plaisir de dilettante. Et les seconds
violons semblaient prts  rentrer dans le nant. Et le cor en
profitait pour se plaindre amoureusement.

Hlas! rien n'est fragile comme l'motion d'une salle. Il y avait, aux
secondes, un auditeur de race noire. Nul ne s'occupait de lui.
L'innocente fantaisie lui prit d'enlever son pardessus. Il y mit un
peu de solennit. Quelqu'un prs de lui le remarqua, et dit 
demi-voix: Tiens, il va reprendre son costume national! Presque
personne n'avait entendu. Mais une fuse de rire tait partie. Elle
fila le long des banquettes des secondes, passa aux premires, gagna
le pourtour, envahit le parquet. Tout le monde se dtournait, et se
dissipait, mme les abonns, mme les passionns. Tous paraissaient
reconnaissants d'avoir t distraits, de reprendre pied dans la vie.
Cela ressemblait  un rveil gnral. Thrse, elle aussi, avait
tourn la tte. Elle souriait  peine, d'un sourire d'envie, comme
pour dire: Que je voudrais bien savoir! Comme ce doit tre drle! Ce
serait si bon de rire tout  fait! Son regard, pur et vivant, errait
sur la foule. Il arriva jusqu' Claude. Elle le reconnut. Ses lvres
s'allongrent un peu, et la frange de ses cils blonds s'abaissa
lgrement, en signe d'amiti. Cela ne dura qu'un clair. Elle ramena
les yeux, par degrs, vers sa mre qui n'avait pas chang
d'attitude,--pas plus que Robert,--lui dit un mot  l'oreille, et
l'aile rose reprit sa silhouette primitive au-dessus du chapeau noir,
tandis que le chef d'orchestre, avec des gestes agrandis pour
ressaisir le public, continuait  diriger la _Marche_ de Berlioz.

Claude, retir au deuxime rang de la loge, appuy aux cloisons
fumeuses, entre lesquelles peu de songes d'amour pareils au sien
avaient d clore, ne pensait plus qu' Thrse, et ne voyait plus
qu'elle. Oh! le merveilleux concert, et comme,  certaines heures, la
puissance cratrice de nos mes transforme et fond en un seul hymne
toutes les sensations diverses qui nous viennent du monde! Comme tout
parle une mme langue pour nous traduire nous-mmes! Que jouait-on
maintenant? de quels matres taient les symphonies qui se
succdaient? quels numros portaient-elles sur le programme tomb 
terre? Questions vaines. Il n'y avait dans la salle qu'une enfant
blonde, l-bas, et la foule, sans le savoir, et l'harmonie joyeuse ou
plaintive de l'orchestre, et toute la lumire tombant des vitrages,
tout cela n'tait que pour cette petite tte fire, pour l'ovale
aminci de ce visage de vierge. Et un seul homme comprenait et gotait
le sens mystrieux qui s'chappait de toutes choses: Claude Revel,
immobile, au fond d'une loge de cirque.

Il remarqua enfin que la foule s'coulait autour de lui, et se leva.
M. de Krdol, jusqu'alors, l'avait plusieurs fois cherch du regard
dans la salle, et ne l'avait pas rencontr. Mais, en sortant du rang
de fauteuils o il avait pris place, il se trouva tourner le dos  la
scne, et aperut Claude Revel, tout en haut, encadr dans l'troite
ouverture de la loge, les yeux fixs sur Thrse qui commenait 
monter vers lui. Soit qu'elle et devin derrire elle la surveillance
anxieuse de Robert, soit timidit de jeune fille, Thrse passa prs
de Claude, sans dtourner la tte. Sa mre la suivit, causant avec
elle. Mais M. de Krdol s'arrta un instant, au milieu de l'troite
coupure des gradins. Il n'eut pas un mot, ne fit pas un geste:
seulement, de ses prunelles bleues, dures comme un reflet d'acier,
jaillit un clair de colre  l'adresse de Claude debout  trois pas
de lui, un dfi d'homme  homme, prouvant bien que dsormais la
certitude tait acquise et la lutte rsolue.

La lutte! Hlas! elle tait bien dans la volont de Robert, dans son
coeur atteint au plus profond de ses tendresses. Mais lui-mme, en ce
moment o il prouvait une irritation violente, comme s'il en et
senti la faiblesse secrte, il se htait de fuir. A peine avait-il
descendu les marches du perron qu'il offrait le bras  madame
Maldonne, et remontait le faubourg, d'un pas plus press que
d'ordinaire, tournant et dpassant les groupes noirs qui dentelaient
la rue en pente. Thrse marchait  ct de sa mre. Elle semblait
indiffrente, nonchalante, comme ceux qu'une pense, mme indcise et
faible, isole de la foule. Aucun des trois ne parlait, si ce n'est 
mots rompus, rarement.

De loin, Claude regardait diminuer l'aile rose. Bientt, parvenu  la
route qui filait droit sur les Ppinires, parmi les bandes d'ouvriers
et de boutiquiers, Robert ralentit le pas. Il se trouvait dans
l'horizon du domaine, il atteignait la sauve. Mais aucune embellie ne
se manifesta dans son humeur.

Quand le portail du logis se fut enfin referm derrire eux, il poussa
un soupir de soulagement; puis, laissant les deux femmes entrer dans
la maison, traversa tout le jardin, pour aller s'asseoir, au fond,
sous la tonnelle de lauriers.

--Joli succs! dit-il en accrochant son chapeau  une branche et en
s'pongeant le front. Tout ce que j'essaye tourne de la mme faon...
Depuis hier je redoutais cette rencontre-l. Elle tait fatale... Et
dire qu'il est peut-tre venu, averti par moi, par l'imprudence que
j'ai eue de bavarder avec Lofficial! On a toutes les chances  son
ge, et toutes les malechances au mien!

Ses rflexions furent interrompues par Thrse. Elle avait quitt son
feutre noir, pris un chapeau de paille fane, et elle venait, de son
allure vive et dcide, nullement trouble, bien qu'elle et des
choses graves  demander.

--Tiens, c'est vous? dit Robert, que l'arrive de sa nice prenait 
court de rsolution, dans le trouble des premires mditations.

--Mais oui, moi, rpondit-elle. Nous avons  causer tous deux.

Elle ouvrit un pliant, appuy le long des treillages qu'enveloppaient
les touffes de laurier, et s'assit en face de M. de Krdol, un peu
plus bas que lui.

--Mon parrain, dit-elle en arrangeant les plis de sa robe, je suis
venue pour vous demander une preuve de grande affection.

--Je vous en ai tant donn, ma pauvre chrie! Vous devez bien savoir
que je ne vous refuserai pas.

--Oh! reprit-elle sans lever les yeux, celle-l est d'une autre sorte.
Je veux savoir de vous un secret.

--Un secret, Thrse?

--Oui. Depuis plusieurs semaines, depuis deux jours surtout, je vous
trouve...

Elle semblait hsiter entre les mots.

--Comment me trouvez-vous?

--Triste, inquiet, je ne sais pas bien exprimer cela. Mais je vous
trouve chang, comme si la maison n'avait plus le mme charme pour
vous.

--Oh! si! interrompit vivement Robert.

Thrse releva la tte, et vit qu'il tait un peu ple.

--Comme si, poursuivit-elle, vous portiez en vous-mme une peine?

--Quand ce serait, ma pauvre enfant! Pouvez-vous comprendre ce qui
passe quelquefois de sombre et d'ennuy dans l'esprit d'un vieux comme
moi?

Elle le pressait, et l'interrogeait de ses yeux clairs fixs sur lui.

--Mon pre et ma mre, continua-t-elle, ne sont-ils pas les meilleurs
amis du monde pour vous?

--Les meilleurs, oui, Thrse.

--Ai-je t moins prvenante  votre gard, moins obissante?

--Non, mon enfant, je n'ai rien  vous reprocher.

--Alors?

Il ne put supporter l'interrogation prolonge de ces grands yeux
d'enfant qui plongeaient au fond de lui-mme, et se dtourna vers les
lauriers  droite. Une de ses mains pendait le long du banc. Thrse
la prit entre les siennes, et, la caressant comme elle avait fait
souvent, pour obtenir une gterie:

--Vous voyez bien, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me
dire un secret, et cela me peine, allez, plus que vous ne pouvez
croire!

Elle laissa chapper la main, qui retomba le long du banc. Robert se
retourna. Son regard, quand il rencontra celui de Thrse, exprimait
une souffrance si profonde et si vraie, que la jeune fille en fut
toute saisie. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle.

--Thrse, fit Robert, qui se contenait pour ne pas montrer toute sa
faiblesse devant elle, Thrse, rpondez-moi franchement!

--Oh! bien sr.

--Thrse, m'aimez-vous?

--Mais oui, je vous aime!

--Beaucoup?

--De tout mon coeur! Pourquoi en doutez-vous?

--Thrse, si quelqu'un venait pour vous enlever  nous, est-ce que
vous nous abandonneriez?

--Quelqu'un?

--Oui, est-ce qu'au premier mot d'amour vous nous laisseriez l, votre
pre, votre mre, moi, comme celles qui n'ont pas eu au foyer tout le
bonheur, toute la tendresse que vous avez eus?

Elle chercha dans sa poche un petit mouchoir de batiste, le passa sur
ses yeux, et dit:

--Est-ce qu'il est venu quelqu'un?

--Non, Thrse, dit rapidement Robert, mais s'il venait?

--S'il venait?

--Oui, un jour lointain, plus tard?

La jeune fille se leva, et lui la suivit du regard qui se dressait,
souple, non plus mue, mais affectueuse, filiale comme il la trouvait
chaque jour.

--S'il venait, reprit-elle, un jour, plus tard, je lui dirais que
j'appartiens d'abord  ceux qui m'ont toujours aime.

--Oh! Thrse!

--Je lui dirais encore autre chose!

Elle se pencha vers lui.

--Je lui dirais: Adressez-vous  mon parrain,  mon meilleur ami!

Puis elle se recula jusqu' l'entre de la tonnelle.

--tait-ce bien la peine de faire tant de mystres? dit-elle. Vous
voyez, nous nous sommes expliqus. Et il n'y a rien du tout entre
nous, qu'un plus tard, un jour lointain, et qui dpendra de vous.
Voil pourquoi vous vous faites du chagrin? Rappelez-vous donc ce que
vous m'avez si souvent rpt: La tristesse sans raison est la grande
ennemie de la jeunesse. Est-ce ainsi que vous disiez?

--Oui, quand vous tiez mon lve.

--Mais je le suis, je le serai toujours.

Elle sortit de la tonnelle, et s'loigna par l'alle en face. Aprs
une vingtaine de pas, une gentille pense lui vint. Thrse se
retourna, fit une rvrence de pensionnaire, et redit, avec la plus
jolie mine, fute et tendre  la fois:

--Toujours!

Robert essaya de lui rpondre par un sourire. De loin elle put s'y
tromper. Mais quand elle eut disparu, il se sentit en proie  une
tristesse noire. Tant que Thrse avait t l, Robert s'tait
contenu, pour ne pas pleurer devant elle. Oh! non, il ne fallait pas!
C'tait indigne d'un homme. A prsent il tait seul. Il mit sa tte
dans ses mains, et se laissa emporter par ses penses. Pour la
premire fois peut-tre de sa vie, dans cet lan dsordonn de son
me, il tutoya l'enfant, dont l'image tait encore l, prsente devant
lui. Pauvre chre petite, disait-il  demi-voix, c'est ta jeunesse
que je pleure, parce qu'elle est exquise et que nous allons la perdre.
Je le pressens, je le devine  ton charme mme. Tu dis que tu resteras
mon lve! Oui, tu le voudrais peut-tre. Mais tu ne sais pas, pauvre
enfant, le changement profond que l'amour fait dans nos amitis. En
peu de semaines, quand tu aimeras, ton pre et ta mre deviendront une
affection ple, plus efface chaque jour. Moi, je ne serai plus rien,
tu entends, rien! Et voil le prix de dix-huit ans de tendresse! Ne
plus te voir qu'avec l'assentiment d'un tranger, par intervalles, par
faveur, dcouvrir en toi des penses que je n'y aurai pas vu natre, y
reconnatre la main d'un autre, moi qui t'ai forme, moi qui n'ai
gure que toi au monde! O Thrse, Thrse!

Dans ce moment d'angoisse, Robert se sentait seul. Il avait vcu dans
l'intimit de Guillaume et de Genevive, et cependant ni l'un ni
l'autre ne paraissait prouver la moindre alarme. Rien n'tait chang
dans la quitude de leur vie quotidienne. Leurs conversations  table
tmoignaient de la mme confiance dans la perptuit de ce bonheur
menac! Comment ne souffraient-ils pas  la pense que, d'une heure 
l'autre, l'enfant pouvait leur tre ravie? Etrange aveuglement! Ils ne
devaient rien souponner. Ne valait-il pas mieux les avertir, leur
dire: Allons-nous-en! Partons pour un voyage, n'importe o, loin s'il
se peut. Maldonne demandera un cong. Nous emmnerons Thrse, et nous
viterons qu'elle nous quitte. Il n'y a rien de perdu puisqu'elle
n'aime pas encore. Allons-nous-en! Ou bien, aidez-moi. cartez
doucement les occasions, veillez, ayez piti de vous-mmes et de moi.
Car je sens que la branche plie sous l'oiseau.

A qui parler ainsi? A Genevive? Une timidit singulire lui fit
repousser cette ide. Il se sentit rougir un peu. Non, pas elle, se
dit-il. Les femmes ne peuvent juger cela comme nous. Ma soeur ne
comprendrait pas. Si lger qu'il soit, Guillaume a beaucoup de coeur.
J'irai le trouver.

Robert se leva, suivit la grande alle, aux deux tiers tourna 
gauche, et se dirigea vers une petite construction en tuffeaux
couverte d'un toit de zinc. Le laboratoire de Guillaume Maldonne, une
sorte d'touffoir aux murs mansards, se trouvait au-dessus d'un
rduit de jardinage. On y accdait par un escalier raide en bois
blanc. M. de Krdol en monta les marches avec une lenteur
involontaire. Cela lui cotait, la confidence qu'il allait faire, et
cela l'effrayait presque. Il y avait longtemps qu'ils ne s'taient
entretenus d'un sujet aussi grave et intime. Pourtant, il ne voulut
pas reculer, poussa la porte, lgre comme de l'amadou  force d'tre
sche, et entra.

Guillaume Maldonne, en veste blanche,

crivait, juste au-dessous de la fentre  tabatire.

--Attends! attends! dit-il en faisant signe de la main gauche, tandis
que, de la droite, il se htait d'achever la phrase commence. Tu vas
voir! tu vas juger!

Il avait l'air si heureux, si navement content de lui, que Robert
l'enveloppa d'un regard d'envie.

La plume d'oie cria quelques secondes, et M. Maldonne radieux,
bouriff, se retournant sur sa chaise:

--Dame! dit-il, puisque tu ne veux rien faire, il faut bien que je
travaille seul!

--Au catalogue?

--Non, mon ami: un mmoire! je le destine  la Socit linnenne.
coute-moi a: _Mmoire sur les rapports qui existent entre la
coloration de l'oeuf et celle du jeune oiseau en duvet._ Est-ce une
trouvaille? Est-ce une assez jolie question?

--J'en ai une aussi, moi, dont je veux te parler, dit Robert, qui
s'tait appuy au montant de la porte. Elle est galement importante,
bien qu'il ne s'agisse pas d'histoire naturelle.

--Ah! dit Guillaume avec un dsappointement visible, et laissant
retomber sur la table le papier qu'il avait saisi. De quoi s'agit-il?

--De Thrse. J'ai peur que son imagination ne commence  travailler.
Je crois avoir des preuves qu'elle n'est pas insensible,--sans trop le
savoir, la pauvre petite!-- l'attention qu'elle veille, ds qu'elle
parat. Des nuances encore, tu comprends bien, mais, en pareil cas,
tout est grave.

--Eh! mon ami, c'est l'ge! c'est son droit! Depuis que le monde est
monde, les jeunes filles sont contentes de plaire. Pourquoi veux-tu
que Thrse fasse exception?

--Guillaume, reprit gravement Robert, il y a plus que cela, et tu as
tort de prendre lgrement mon avis. Suppose que, par notre faute,
parce que nous n'aurions pas assez veill...

--Ah! par exemple! s'il y a une fille bien garde, c'est la mienne!

--Soit! je ne discute pas pour l'instant. Plus tard, si tu es de mon
avis, je t'indiquerai les moyens...

--Les moyens? dit Guillaume, dont les yeux devinrent tout grands de
surprise.

--Oui, j'y arriverai, mais pas encore. Je suppose, Guillaume, que ta
fille ait t remarque par un jeune homme.

--Aprs? demanda tranquillement M. Maldonne.

--Cela ne t'meut pas?

--Mais si, Robert, cela me toucherait, certainement.

--Je suppose donc que ta fille, libre, sans conseil, en vienne  aimer
 son tour...

--Eh bien?

--Eh bien! mon cher, si nous n'y veillons pas, cette supposition-l
peut tre une ralit demain, oui, demain, entends-tu, nous pouvons
la voir demande en mariage, pouse, emmene, si jeune encore! As-tu
pens  cela, Guillaume, emmene?

--Quelquefois.

--Et tu peux admettre cette ide, que demain nous ne l'aurons plus?

--Que veux-tu, Robert...

--Que nous nous trouverons face  face tous trois, aux Ppinires?

--Comme autrefois, mon bon ami.

--Non, pas comme autrefois: vieillis, uss!

--C'est un peu vrai.

--Et sans Thrse! Tu peux supporter cela, toi, sans Thrse?

--Mon Dieu, mon ami, si je la savais heureuse! Les enfants, on les
lve pour d'autres, en somme, et il faut savoir tre heureux quand
ils le sont, par ricochet..

M. Maldonne disait cela d'un ton tranquille, levant par instants les
paules, en signe de rsignation et de passivit. Robert le
considrait, sans rien rpondre. Il ne s'attendait pas  rencontrer si
peu de sensibilit, une imagination si froide et si borne. Ah!
certes, il se sentait d'une autre espce, lui, de l'espce qui souffre
et se rvolte! Il ne comprenait pas la vie de cette faon moutonnire.
Quelque chose d'orgueilleux et de mprisant se soulevait en lui,  la
vue de cet homme souriant, vtu de clair, occup d'oiseaux, que le
sort de Thrse, l'abandon possible des Ppinires, ne parvenaient pas
 mouvoir. Celui-ci regardait aussi Robert avec tonnement.

--Allons, mon vieil ami, dit-il en l'attirant par la main, tu te bats
contre des moulins  vent. Laissons l toutes ces billeveses. Thrse
ne court aucun danger, je t'assure. Apaise-toi. Tiens, assieds-toi l,
je vais te lire le passage que je terminais, quand tu es entr.
Veux-tu?

Robert s'assit, du mme air offens, prs de la table. Dj Guillaume
avait saisi le cahier de papier qui contenait son mmoire. Il passa la
main sur sa barbiche, ses yeux s'animrent d'une flamme vive.

--Je suis rendu, dit-il,  la famille des Longirostres. Je viens de
traiter du _chevalier Gambette_, et j'arrive au _bcasseau
combattant_.

Et il lut, scandant la phrase avec amour: Bcasseau combattant,
_Tringa pugnax_. Quand le petit bcasseau, avec son bec et le secours
de sa mre, vient  briser la coque qui le tenait captif, la couleur
de l'oeuf, jaune gris parsem de taches bistres, tantt dissmines,
tantt groupes, se trouve reproduite avec une exactitude telle sur la
tte, le corps, les ailes de l'oiseau, que le petit ressemble  un
oeuf anim. A la lettre, mon cher! regarde! Est-ce une dcouverte?

Il dsignait, sur la table,  ct d'une coquille, un poussin vtu de
poils, mont sur de hautes pattes.

--Qu'en penses-tu? demanda-t-il.

Robert sourit amrement.

--Je te flicite, dit-il.

--N'est-ce pas?

--Oui, je te flicite d'tre  ce point absent de la vie!

Robert se leva, rouvrit d'un coup d'paules la porte  demi retombe,
et descendit l'escalier.

A quoi bon lui expliquer? murmura-t-il. Il ne comprendrait pas.
Est-il rsign  tout! Quelle scheresse de coeur! Et moi qui le
croyais capable d'nergie! Sommes-nous diffrents l'un de l'autre!

Et, comme il se demandait: Quand donc a commenc notre divergence de
vues? Robert s'aperut qu'elle datait de plusieurs annes, de
l'poque o Thrse avait commenc  grandir; que, depuis lors, malgr
la communaut de vie, il avait eu bien peu de relle intimit avec
Maldonne, et que toute sa puissance d'aimer s'tait concentre sur
Thrse. Et maintenant Robert ne retrouvait plus son ami... Ils ne se
comprenaient plus.

Cette pense se transforma bientt, et se fondit en un lan de
tendresse pour l'enfant. M. de Krdol songea que cette situation mme
lui imposait des devoirs. Puisque lui seul apercevait le danger, ne
devenait-il pas, de plein droit, le dfenseur de tous? N'tait-il pas
oblig de protger Thrse, de la garder pour ceux mmes qui ne
voyaient pas comme lui? Il sentait, avec une sorte d'amertume fire,
qu'il n'avait plus que Thrse au monde, et il ne se dit pas, mais il
fut tent de croire qu'elle aussi n'avait plus que lui.




VIII


Au moment o l'aile rose, longtemps suivie, disparaissait  l'angle
d'une rue, Claude se trouvait prs de chez lui. Il se sentait plein
d'audace pour la conqute de Thrse. Mais, de plan d'attaque, il n'en
avait pas. Dix projets s'taient levs dj de son esprit, comme un
vol de linots sort d'un buisson battu. Aucun d'eux ne valait qu'on s'y
arrtt.

Peut-tre allait-il en surgir un onzime, quand le jeune homme,
passant devant la maison voisine de la sienne, entendit une voix
forte crier:

--Gothon! o as-tu achet ces maudits sacs de papier? C'est du papier
de journal, et a craque dans la main!

--Parbleu! se dit-il, c'est M. Lofficial. On n'a pas des voisins pour
ne pas s'en servir. Il connat les Maldonne, il est bien dispos pour
moi; si j'allais lui demander conseil?

Claude s'arrta, se dcida en deux secondes, et tira la sonnette.

Gothon Lofficial,--pour employer l'expression qui la dsignait dans
tout le faubourg,--une forte vieille  visage svre, vint ouvrir,
regarda Claude du mme air souponneux dont elle et reu un mendiant.

--M. Lofficial?

--Je ne sais pas s'il est l.

--Je viens de l'entendre.

--a ne fait rien.

Elle tenait  la main un paquet de sacs fortement colls et aplatis,
avec lesquels elle s'loigna, tranant la jambe, vers le jardin dont
on voyait un coin encore feuillu et dor de soleil, dans l'enfilade du
porche blanc.

Claude perut le bruit d'un colloque chang entre le fifre aigu de
Gothon et le tonnerre contenu de M. Lofficial. Le dernier mot seul lui
parvint distinctement: C'est d'un joli exemple, allez, le dimanche,
pour un monsieur dans les oeuvres! Et, comme la vieille fille,
achevant sa phrase, rentrait dans sa cuisine en sous-sol, le visiteur
apparut sur le seuil du jardin.

--Entrez donc, monsieur Claude! Par ici! Non, pas par l, ici, ici!
disait la voix de M. Lofficial.

Le jardin n'tait pas grand. M. Lofficial n'tait pas mince, mais on
ne pouvait le dcouvrir de la porte,  cause d'un gros massif de
rhododendrons pouss comme une futaie. Il se trouvait  cheval sur le
dernier barreau d'une chelle double, au-dessous d'une treille 
l'italienne, vrai plafond de vigne, dont les pampres lui
chatouillaient le visage. Devant lui, accroch  l'chelle, un panier
se balanait, plein de papiers et de bouts de fil cirs. Et tout
autour,  porte de son bras, s'chappant des feuilles  demi jaunes,
semes de gouttes de sang par l'automne, des grappes de raisin
pendaient, mres  point, transparentes, rousseles par endroits,
quelques-unes enveloppes dj et ficeles dans la robe de papier qui
devait les conserver fraches.

Le bonhomme, en voyant Claude s'approcher, dodelina la tte d'un air
moiti content, moiti dpit.

--Vous me surprenez, dit-il, me livrant  un travail servile, le
dimanche. Gothon m'en a fait des reproches.

--Cela un travail servile! rpondit Claude.

--On pourrait discuter. Mais je n'ai que dix grappes  emmailloter de
la sorte, celles qui pressent le plus. Et vous savez l'adage: _Parum
pro nihilo reputatur_.

--Je sais surtout, mon voisin, que vous tes incapable de dsobir
mme  une virgule du Dcalogue. Ne craignez point de m'avoir
scandalis. Je ne le suis pas.

Rjoui par la rponse, qui calmait chez lui un scrupule rel, M.
Lofficial s'panouit. Il se pencha, et son ventre s'arrondit un peu
sur le barreau, prit un sac, l'entr'ouvrit, et souffla fortement entre
les deux feuilles blanches, qui se gonflrent comme une outre.

--C'est d'autant plus urgent, continua-t-il, que nous sommes dans une
anne de gupes...

Il s'tait mis entre les lvres, pour le tenir, un fil qui descendait
de chaque ct de la bouche. Et, prenant le sac par le fond, il
enfermait avec prcaution une grappe jaune comme une muscade, sans
cesser le monologue, trs attentif seulement  bien plisser
l'enveloppe raide autour de la queue du raisin.

--Une anne de gupes, rptait-il, positivement, jeune homme.
Avez-vous remarqu que ces btes de malheur sont en abondance tous les
neuf ans?

Claude, au pied de l'chelle, rpondit en souriant:

--Je n'aurais pu faire encore que deux observations de ce genre,
monsieur Lofficial, et je vous avoue que, les deux fois, cela m'a
chapp.

Maintenant, la grappe tait empaquete, ficele, et tremblait
au-dessus du front de son propritaire satisfait. M. Lofficial regarda
son interlocuteur, se trouva lui-mme lgrement ridicule d'avoir pos
la question.

--C'est vrai, dit-il, une jeunesse pareille! Qu'est-ce qui me vaut
l'honneur de votre visite, monsieur Claude?

Le jeune homme jeta les yeux du ct de la cuisine, et rpondit 
demi-voix:

--Une question de mariage.

--Oh! ne vous gnez pas, dit en riant M. Lofficial: elle y est
habitue. Je ne fais que a, des mariages!

--Vous?

--Du matin au soir.

--Ici?

--La plupart du temps au bureau, l-bas. Mais il vient des gens me
trouver jusqu'ici. Je suis quelquefois dans mon chelle, comme vous me
voyez l. Ah! je ne leur en dis pas long, un petit discours, toujours
le mme: Mes bons amis, vous offensez le bon Dieu... il ne faut pas
que a continue... il faut rparer, rparer, rparer.

--Comment, rparer?

--Mais je le crois, des dix ans, des vingt ans quelquefois! Eh bien!
presque toujours ils rpondent oui. C'est si braves gens, le peuple,
monsieur Claude!

--Vous tes donc adjoint, monsieur Lofficial?

--Eh non! prsident de la socit de Saint-Franois-Rgis! Ce que j'en
ai mis d'alliances, aux doigts de ces fiancs tardifs! a fait
plaisir et a fait piti. Enfin, mon voisin, si vous avez besoin de
moi, pour un de vos protgs, tout  vos ordres. Seulement, il faut
les papiers. Les avez-vous?

Il s'apprtait  prendre un second sac dans le panier, et dj sa main
se tendait en avant.

--Mon cher monsieur, il n'y a rien  rparer dans mon affaire,
rpondit Claude. Il s'agit de moi, qui me suis mis en tte d'aimer une
jeune fille.

M. Lofficial s'arrta court. Un bon sourire illumina sa face ronde.

--a change mes habitudes, dit-il, voyons quand mme. Mais d'abord,
puisqu'il s'agit de vous, je m'en vais descendre.

Avec plus d'agilit qu'on n'et pu lui en supposer, il passa sa grosse
jambe par-dessus le pignon des montants, descendit, saisit l'chelle,
et la porta le long du mur.

--Tout  vous, maintenant, dit-il en revenant, les mains tendues vers
le jeune homme. Allons au fond du jardin. Nous y serons mieux. Vous
avez donc une amourette?

--Mieux que cela, mon voisin, un grand amour.

--J'entends, mais au dbut, je pensais qu'on pouvait employer le
diminutif. Comme vous y allez! Et elle se nomme?

Ils s'assirent cte  cte, sur un banc  dos renvers, derrire une
touffe d'arbousiers.

--Thrse Maldonne.

--Ah! cher ami! s'cria M. Lofficial en reprenant les mains de Claude,
qu'il serra et secoua dans les siennes, tandis que ses fortes lvres
s'arrondissaient de surprise et d'admiration, cher ami, quelle perle!
Comment l'avez-vous dcouverte, elle qui sort si peu?

--Chez les Malestroit, quand le petit Jean est mort. Vous y tiez.

--Pauvre innocent! reprit le bonhomme, sur la figure duquel passa une
expression de piti. C'tait notre filleul,  elle et  moi. Mais ce
n'est pas l que vous avez pu parler  Thrse?

--Non, mais je l'ai revue chez elle, o je suis all deux fois, sous
couleur d'histoire naturelle. M. de Krdol y a fait allusion, hier,
vous vous souvenez?

--Jeunesse, jeunesse! abuser ainsi de nos manies! Vous avez tout de
mme bien fait, vous savez. Sapristi, vous avez bien fait. Je n'en
connais pas deux qui la vaillent!

Il riait largement, heureux de louer, et sur leurs deux visages, avec
des reflets diffrents, la mme pense de Thrse mettait la joie. Le
contentement dbordait des yeux de M. Lofficial, ptillants de bont
sans malice. Tout  coup, il retira ses mains, dans lesquelles il
avait gard celles de Claude. Sur sa figure, d'une mobilit, d'une
intensit de physionomie qui lui venait en droite ligne du peuple,
dont il tait  peine sorti, une sorte d'inquitude se peignit.

--Et M. de Krdol, prcisment? dit-il.

--Eh bien?

--Comment prend-il la chose?

--Assez mal. Il souponne que je ne suis pas venu chez M. Maldonne
pour l'amour seulement des oiseaux.

--Il vous bat froid. Je l'ai bien vu.

--Autant qu'il le peut.

Claude leva les paules.

--Qu'importe ce monsieur? ajouta-t-il vivement. Je puis me passer de
son consentement! Et sa mauvaise humeur, si elle est tout
l'obstacle...

--Il importe beaucoup, au contraire, interrompit M. Lofficial, les
yeux levs vers la maison en face, comptant les fentres l'une aprs
l'autre. Si M. de Krdol se jette  la traverse, vous comprenez, un
ami de vingt-cinq ans, logeant sous le mme toit...

--Mais enfin, monsieur, de quoi m'en voudrait-il?

Visiblement embarrass, M. Lofficial baissa la tte vers la terre, et
se mit  pousser, du bout du pied, le sable qu'il entassait par petits
monticules. Enfin, crasant son oeuvre sous son large brodequin:

--De rien, en effet, mon cher enfant, dit-il; c'est un homme d'honneur
et, ds lors, incapable d'une opposition dloyale. Laissons-le,
occupons-nous des moyens de vous rendre agrable aux parents de
Thrse et  Thrse elle-mme. C'est le premier point. Y avez-vous
song?

--Oui, sans rien dcouvrir. J'ai pens que vous seriez plus heureux
que moi. Vous connaissez de longue date les Maldonne.

--Assez pour bien savoir, mon ami, que si vous agissez avec Maldonne
comme vous agiriez avec un autre, vous ne russirez pas. Sa fille est
encore trs jeune. Il ne se laissera pas tenter par la fortune. Il
faut que vous lui plaisiez, qu'il ait pour vous une sympathie
prononce.

--Comment faire? Il ne reoit pas chez lui. M. de Krdol l'en
empche.

--Oui.

--Au muse, je le troublerais dans ses travaux.

--Oui.

--Alors?

--Il y aurait bien un moyen, dit M. Lofficial en souriant, mme un
trs bon... Chassez-vous?

--De pre en fils, rpondit Claude.

--Vous tirez bien?

--Passablement.

--C'est qu'il ne faudra pas manquer! Si vous manquez votre coup, vous
n'aurez pas l'occasion d'en tirer un second.

Ici la voix de M. Lofficial diminua de sonorit, et ce fut tout bas
qu'il continua:

--Je vais vous rvler un secret. N'ayez jamais l'air de le savoir:
Maldonne ne vous le pardonnerait pas! Il a runi la plus merveilleuse
collection d'oiseaux qui soit peut-tre en province.

--Je le sais.

--Pourtant il en manque un.

--Lequel?

--Un seul, d'une espce videmment rare, difficile  se procurer,
puisque Maldonne, en vingt ans de chasse, n'a pas russi  le tuer.

--Oh! dites, monsieur Lofficial, demanda Claude, l'oeil brillant, dj
prt  se mettre en route, dites son nom! O la trouve-t-on? Est-ce
trs loin?...

--Attendez, rpartit doucement le bonhomme. Je ne vous aurais pas
lanc sur une proie impossible. Je possde, sur le bord de la Loire,
un petit bien, les Luisettes.

--Et c'est l?

--Attendez donc! Devant, il y a un marais couvert de saules et de
roseaux. Mme en t, il y reste un peu d'eau. Moi, je ne suis pas
chasseur du tout. Mais j'ai si bien le temps de me promener! Eh bien!
ce que je n'avais pas dit  Maldonne, parce que le seul amour de l'art
ne me dciderait pas  faire tuer une jolie bte, je vous le confie 
vous, pour l'amour de Thrse. Mon cher ami, dans mon marais, je sais
positivement qu'il existe un couple de...

Il se pencha, mit ses mains en tuyaux:

--De sarcelles bleues!

--Ah! cher monsieur! cher monsieur Lofficial!

--Chut! n'bruitez rien. C'est sauvage  nous entendre d'ici. Et puis,
le moindre mot rapport  Maldonne gterait tout. Commencez par vous
aboucher avec le pre Malestroit. Il a le maniement des bateaux.
Colibry pourrait vous accompagner aussi, et lancer les mlons.

--Colibry, je ne dis pas, mais Malestroit? Il est rude.

--Dites que c'est pour moi. J'ai eu l'occasion de leur rendre un petit
service, autrefois, quand je commenais  m'occuper de la Rgis,
comme dit Gothon. Il revenait du tour de France. Dieu! le beau
compagnon! Enfin, c'est devenu tout  fait rang! Demandez-lui a en
mon nom.

--Que je vous remercie! s'cria Claude, en serrant la main du
bonhomme, qui s'tait lev.

--Vous me remercierez plus tard. Le tour n'est pas jou. Prenez du
plomb un peu fort.

--Oui, monsieur Lofficial.

--Pas trop gros, pour ne pas abmer la bte.

--Non, monsieur.

--Choisissez une petite brume.

Ils s'en allrent, causant de la sorte, jusqu'au bout du porche. L,
M. Lofficial, qui n'tait pas en tenue, s'effaa le long de la porte.
Claude sortit, et, sur une poigne de main rapide, ils se quittrent,
l'un tout plein de sa propre joie, le second heureux de la joie de
l'autre, comme il convenait  leurs deux ges.

Claude se rendit, sans plus tarder, chez M. Malestroit, lui exposa
l'affaire, et reut cette rponse:

--Une bonne partie, monsieur Claude, bien nourri, bien pay, pas
grand'chose  faire, a me va toujours, comptez sur moi.

Il alla ensuite chez Colibry, qui hsitait un peu, et finit par dire,
de sa voix flte:

--a ne me convient gure, mais pour vous obliger, monsieur Claude, on
ne demande pas mieux.

Le soir, dans sa bibliothque, il feuilleta des livres d'histoire
naturelle, pour y trouver la description de la sarcelle, la dcouvrit,
la relut pour s'en mieux pntrer. Puis il s'endormit, rvant que la
petite brume tait venue, et qu'il tuait l'oiseau bleu, destin 
gagner le coeur du vieux pre Maldonne.




IX


Vers le milieu de novembre, le temps se refroidit brusquement. Comme
il passait devant la boutique du vannier, Claude s'entendit appeler.

--Monsieur, souffla bien bas Colibry, Malestroit dit que a sera pour
demain matin. Il a vu la cane bleue.

--Ce n'est pas possible!

--Comme je vous vois.

--Et vous tes prt?

--Demain, si vous voulez.

--Alors, je prends cette nuit le train de trois heures. A quatre
heures et demie, je serai l-bas. Et vous?

--Oh! nous, monsieur, nous irons coucher au bord de l'eau, pour tre
plus tt pars. Malestroit dit qu'il le faut. Alors, moi, je le veux
bien.

--O vous trouverai-je?

--Juste au bas du bien de M. Lofficial, tout proche le vieux pont.

Le lendemain, en pleine nuit, Claude, le fusil en bandoulire,
envelopp d'un plaid et d'un cache-nez, des gants fourrs aux mains,
descendait du train,  l'une des stations voisines de la ville. A de
pareilles heures, les voyageurs sont rares. Il se trouva seul sur le
quai et bientt dans la campagne. Pendant la premire partie de la
nuit, le temps tait demeur clair, avec une forte gele. A prsent,
il faisait une brume intense. Claude marchait  grands pas sur la
route. A droite et  gauche, il devinait la valle, sans rien voir
que de hautes branches de peupliers, qui sortaient tout  coup du
brouillard, au-dessus de lui, comme pendues en l'air. De rares
buissons, des coups d'estompe dans le gris universel indiquant une
ferme ou un bois, on ne savait trop. La terre, sablonneuse sous le
pied, annonait le voisinage de la Loire. Cependant, des ides
singulires venaient  Claude, une crainte trs particulire  ces
temps-l, celle d'errer  l'aventure sans avancer, sorte de vertige du
silence de toutes choses, de ne pas entendre mme l'cho de son pas,
de ne pas voir  dix mtres devant soi, et de se sentir comme dans une
petite le de quelques mtres de rayon, dans l'immensit trouble qui
pse, qui tourne, toute moite et glace ensemble. Enfin, des voix lui
arrivrent de l'inconnu profond o il s'enfonait. Il les reconnut.
C'taient celles des deux hommes. Il se mit  courir, pour achever de
dissiper l'engourdissement qui le saisissait. Bientt il arriva au
pont, descendit le talus de la leve qu'il avait suivie, et aperut
Malestroit et Colibry, assis l'un en face de l'autre, sur le bord du
bateau plat qui portait  l'avant une cage pleine de canards entasss.

--Il est grand temps, dit le matre charpentier. Embarquons, monsieur
Claude, les vanneaux commencent  mouver!

Tous trois prtrent l'oreille. On entendait, en effet, du ct des
prairies inondes, quelque part au-dessus de la vaste nappe d'eau,
dont le bord seul apparaissait, terne et froid comme une lame de faux,
des cris trs doux, clairsems: le premier appel du matin sur les
eaux. Claude prit place  l'arrire, les deux hommes plongrent les
rames dans le courant presque insensible qui venait,  travers le
pont, des rives de la Loire, et le bateau s'loigna, glissant
au-dessus des prs, des talus, des bornes, des barrires, dans le
vaste damier des saules plants autour des champs. La rive avait
tout de suite disparu. La brume s'paississait de plus en plus.
Malestroit et Colibry, suivant une ligne diagonale, pointrent droit
sur la hutte, construction des plus primitives, tout simplement la
chevelure d'un saule, ramene en cne au-dessus du tronc et garnie 
l'intrieur d'une palissade de roseaux. Claude grimpa dans l'abri. Par
devant, en demi-cercle, le matre charpentier disposa les canes. Il
les retirait de la cage, une  une, leur attachait  la patte une
corde munie d'une pierre, et jetait le tout par-dessus bord. La pierre
tombait au fond, la bte nageait en se secouant, mais la corde
l'empchait de s'carter, si ce n'est d'un mtre ou deux. Quand il eut
fini, il rejoignit Claude dans la hutte.

--Toi, dit-il, en se penchant et le plus doucement qu'il put  son
compagnon demeur en bas, va o nous avons dit, et lche tes mlons au
bon moment. Si tu vois de la sarcelle, surtout, lches-en plutt deux!
Colibry, transi de froid et mu de l'importance de son rle, rpondit
un oui qui se confondit avec le soupir du vent, et, poussant  la
godille le bateau, emmenant avec lui les mlons, disparut derrire les
cpes.

Claude, immobile, accroupi dans la hutte, le fusil entre les jambes,
prouvait l'anxit dlicieuse de la premire heure d'afft. Les brins
d'osier, de saule, de jonc dont il tait envelopp, recouverts d'une
couche mince de glace, avaient des clairs de diamant, et, malgr la
brume, il voyait luire aussi des tincelles partout, dans les ramures
des souches fuyant en lignes presses  droite et  gauche, le long
des troncs que cernait le courant, sur la pointe des herbes mortes
entranes en les minuscules  la drive. La brume continuait de
passer, en grandes ondes courbes comme des voiles, comme des outres
d'un cristal dpoli, transparentes comme si chacune d'elles portait
une lumire diffuse, un flambeau dont on n'apercevait que le
rayonnement ple. Partout,  la surface des prs inonds et bien
au-dessus des arbres, c'tait la mme procession lente de ouates
blanches, impalpables, qui venaient du nord, pousses par le vent.
Tout en haut, cette blancheur s'attnuait, il s'y mlait une nuance
lgre d'azur, et l'on devinait qu'au del de cette muraille de
vapeurs, le jour naissait dans le ciel clair. Les cris d'appel se
multipliaient, apports de trs loin par la brise et par l'eau. Sur
les langues de terre merges, dans le cercle mystrieux qui entourait
les chasseurs, videmment des bandes d'oiseaux de toutes sortes
tiraient leurs ailes, et se prparaient  partir.

Un cri strident d'une cane prs de la hutte, puis le choeur de toutes
les autres, levant le bec du mme ct, firent tressaillir Claude. En
l'air,  une demi-porte de fusil, un coup de vent subit claqua juste
au-dessus de sa tte. Une trombe d'ailes de neige, affoles,
dsordonnes, avec des sifflements aigus, passa comme un clair.
Puis, ce ne furent plus que des points noirs, en avant, un chapelet de
balles s'enfonant dans les brumes, puis, plus rien.

--Des vanneaux, murmura Malestroit. Attention! Les canards vont venir.

En effet, les canes qui s'taient remises  nager, tirant sur leurs
pierres, s'agitrent et chantrent de nouveau. Un mle, lch par
Colibry, s'abattit parmi elles. Claude chercha des yeux, dans le
dsert triste du ciel, la bande d'migrants qu'annonait cette entre
en scne des appeaux. Il l'aperut  sa gauche, venant du sud. Elle
remontait le vent en triangle, d'une allure gale, pareille  une fine
dcoupure d'ombres. Elle passa, ddaigneuse de cette troupe
d'apprivoiss qui la saluaient, et se perdit au loin. Un second
canard, quelques minutes aprs, partit du pr voisin o Colibry
veillait, et monta jusqu'au-dessus des brouillards. Cette fois, quand
il redescendit, il ramenait avec lui tout un vol de grands voyageurs
aux plumes grises. Claude les vit tournoyer en spirales, dont les
cercles se resserraient de plus en plus autour de la hutte. Courb,
immobile, retenant son souffle, il entendit tout prs, par trois
reprises, le battement de leurs ailes, leurs cris mls  ceux des
canes prisonnires; il aperut, par les fentes du treillage, des dos
luisants, stris de barres blanches, des cous tendus, des pattes
pendantes; puis, faisant jaillir l'eau sous le choc de leurs
poitrines, une vingtaine de sauvages s'abattirent en dehors du cercle
form autour de la hutte: Malestroit les tudia un moment, et, se
penchant:

--Rien que des tadornes, dit-il. Mais je crois qu'il y a une sarcelle
plus loin.

Trs loin, en effet,  peinte distincte dans la bue qui roulait sur
l'eau, un oiseau plus petit approchait avec prcaution, en faisant des
bordes, s'arrtait, reprenait sa marche oblique. tait-il tomb avec
les autres? Partait-il des prs voisins? Bientt il fut possible de
distinguer ses formes plus sveltes, son cou qui s'allongeait et se
courbait au ras de l'eau, avec une coquetterie et une grce que
n'avaient pas les autres.

--C'est sr une sarcelle, dit Malestroit. Seulement, est-elle bleue?
Voil!

Elle s'avanait toujours, trs lentement, nageant d'une seule patte.
Claude sentait son coeur battre si fort qu'il se demandait s'il
pourrait ajuster. La pense de Thrse, de la maison des Ppinires
couche sous les arbres, de l'accueil qui lui serait fait s'il
rentrait avec ce gibier rarissime, l'ide qu'il le manquerait
peut-tre, et que le stratagme de M. Lofficial chouerait
misrablement par sa faute, achevrent de le troubler.

--Je l'ai vue reluire, dit  ce moment Malestroit, c'est une bleue,
monsieur Claude!

Claude, perdant la tte, se souleva un peu. Toute la bande de canards
s'enleva en criant.

--Elle y est encore! souffla le charpentier. Mais ce n'est pas votre
faute. Elle s'en va. Tirez!

A travers les brins de jonc, Claude passa le canon de son arme. Une
dtonation formidable retentit sur le lac.

--Touche! Je l'ai! je l'ai! cria le jeune homme en se levant tout
debout.

Mais Malestroit s'tait lev aussi. Il tait extrmement lourd. Sous
ce double branlement et sous le poids du charpentier, le fond de la
hutte avait cd, et, passant au travers, les deux chasseurs, avant de
s'tre rendu compte de rien, se trouvrent dans l'eau jusqu' la
ceinture, accrochs au tronc du saule.

--A nous, Colibry! cria la grosse voix de Malestroit.

Quand ils eurent entendu le bonhomme rpondre de loin, et que, ttant
le sol du pied, ils se furent assurs qu'ils ne couraient aucun
danger, Claude et Malestroit se prirent  rire de l'accident. Ce fut
mme pour Claude, malgr le froid qui le pntrait, un moment
agrable. Il regarda le charpentier, couvert des dbris de la hutte,
les cheveux mls d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui
soutenait d'une main l'difice effondr, la surface des eaux, qui lui
parut d'argent, des plaques de soleil luisant  et l sur des
presqu'les vertes, une cte  droite,  demi dgage des brumes, et
Colibry, qui semblait un gant, sur l'arrire du bateau qu'il poussait
 la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout,
un sentiment de victoire, une motion de chasseur heureux. Et quand
Colibry, accostant au plus prs, lui tendit la main pour le retirer:

--Elle y est! cria-t-il.

--Vous y tes encore plus srement, rpondit le vannier.

--Eh! qu'importe, pre Colibry? reprit le jeune homme, en passant la
jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous
avons la sarcelle? Allons, Malestroit,  votre tour! Donnez-moi la
main. Bon! Un effort! Vous y voil!

Soulev par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier
monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y tait-il entr, son large
pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'cria:

--Au large, maintenant!

--A terre! vous voulez dire, rpartit Malestroit, qui se baissait dj
pour saisir la perche.

--Non pas!  retrouver la sarcelle!

--Pour une mchante bte risquer la mort! Je ne suis pas douillet,
mais vrai...

--Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!

Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade
attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le
cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pr, o le
courant portait. La sarcelle tait l, flottant, la tte renverse et
pose entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'et voulu cacher
dans ses plumes. Claude la prit avec prcaution, examina la nuque
marque d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant
sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azur n'tait
pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'taient pas
rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il et fait d'un coffret
de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauv:

--Bleue! dit-il se parlant  lui-mme, bleue et pas gte!

Les deux hommes levrent les paules, Malestroit ouvertement, Colibry
simulant un effort vigoureux pour ramener en arrire le bateau enliz.
Puis, laissant Claude  l'avant, muet dans la contemplation de
l'oiseau bleu, ils lui tournrent le dos, s'assirent cte  cte, et,
dans le vent qui cinglait, ramrent de toutes leurs forces vers la
terre. Mais la rive tait loin. Il fallut prs d'un quart d'heure pour
l'atteindre. Quand ils arrivrent, Claude tait ple de froid, ses
dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses
vtements, et Malestroit, la figure congestionne, semblait avoir du
mal  se lever.

--Trois kilomtres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.

Il dbarqua le premier, regarda derrire lui le jeune homme qui
tremblait, portant la sarcelle presse contre sa poitrine, et ajouta,
car il avait la rudesse tendre du peuple:

--Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas
l'habitude de la misre! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous
rchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le
bras.

Claude tourdi, et comme enivr par le froid, passa le bras sous celui
du charpentier, qui secouait la tte, d'un air de doute.

--Trois kilomtres! reprenait-il.

A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint,
toute diminue par la distance.

--Oh! par ici! par ici!

Tous trois levrent la tte. A mi-coteau, dans un clos de vigne que
ceignait de brun une haie d'pines, une forme humaine se dmenait. Un
peu au del, une maison carre aux contrevents ouverts. C'tait M.
Lofficial; c'taient les Luisettes qu'ils croyaient dsertes, et qui
s'offraient  eux.

Ranim par l'ide de ce secours inattendu, Claude monta plus
rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et
grognait des mots de rconfort:

--Nous y voil, nous y voil... encore cent pas... plus que trente...
Bonjour, monsieur Lofficial!

--Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa
vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous tes tremps! Six
degrs au-dessous de zro!

Et, remarquant la mine souffrante et la pleur de Claude:

--Mon pauvre garon, reprit-il, vous avez l'air d'un noy! Mais j'ai
de quoi vous ranimer l-haut. Et de quoi vous changer. Htons-nous
seulement.

En deux minutes, ils furent dans la cuisine o flambait un feu de
sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les
chenets,  la distance prcisment d'une broche de rtissoire. Puis,
courant d'une chambre  l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes,
il parvint  dcouvrir, dans cette maison de clibataire,  peu prs
inhabite, mais monte avec une prvoyance de pre de famille, une
foule de choses qu'on ne s'attendait pas  y rencontrer: deux paires
de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit,
de l'eau-de-vie blonde  force d'tre vieille, une bouilloire dont le
rchaud n'tait pas vide, et une bote de th qui laissa s'chapper
l'arome de mille fleurs.

Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix
arrivait, tantt par une porte et tantt par une autre, tandis qu'un
nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.

--J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir ds hier
soir... malgr Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la
matine, j'ai essay de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais,
bast! un brouillard du diable... Et puis, tout  coup, sur la berge...
Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien devin l'accident... j'ai mis une
allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit,
pour chasser  la hutte!

Il parlait d'un air rjoui, faisant sonner parfois ses lvres l'une
contre l'autre, avec des impatiences de gros cureuil rebondi, quand
il ne trouvait pas,  l'instant mme, ce qu'il cherchait.

Lorsqu'il se fut enfin arrt, debout, appuy sur l'auvent de la
chemine, Claude, qu'il observait, Claude restaur et rchauff, lui
prit la main.

--Vous savez que je l'ai tue! dit-il.

--Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagne!

--Je recommencerais vingt plongeons comme celui-l, rpondit le jeune
homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront
l-bas!

Ils, c'tait la seule Thrse. Pour remercier son vieux voisin,
Claude n'avait rencontr que cette navet: parler d'elle. Il ne
savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout
le monde ne serait-il pas pay? Pour Thrse souriante, est-ce qu'on
n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M.
Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre
aux Luisettes?

Quelque chose rpondit oui, au fond du coeur de M. Lofficial. Devant
ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit mu, dispos  des
complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois,
dlicatement, sur les cheveux bruns de son protg, comme s'il et
caress son propre fils.

--Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Ppinires.

Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures tant
sches, les vtements brosss, toute trace de l'accident disparue,
Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui tait all prsider
lui-mme  l'enrnement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et
facile. Il sortit, et jeta un coup d'oeil du ct de la valle:  la
place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il
n'aperut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille mdiocre,
dcoup en petits carrs par les saules, ray,  et l, par les
bandes vertes des talus, et o pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne
rvlait plus la prsence du gibier.

--Montez dans la calche, dit M. Lofficial en s'avanant, vous n'aurez
pas froid l-dedans!

Un carrossier aurait protest contre cette dnomination donne au plus
singulier vhicule: une caisse courte, divise, aux deux tiers
environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolonge en
abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, dj monts sur
le sige. Il y avait bien quarante ans que la calche venait aux
vendanges. Claude prit place  l'intrieur, avec M. Lofficial,
s'enfona dans la plume des coussins, sentit monter jusqu' ses genoux
la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui
tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa prs de Colibry,
et les quatre voyageurs commencrent  rouler vers la banlieue o
Thrse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la
route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.

Le voyage parut dlicieux  Claude, parce que M. Lofficial, bon comme
les anciens qui se rappellent avoir t jeunes, parla tout le temps de
Thrse.

--C'est par elle, disait-il, que j'ai gagn, jadis, l'amiti de
Maldonne et de M. de Krdol, par un petit compliment que j'avais su
faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur,
elle m'a valu deux amis. J'espre bien qu'elle m'en vaudra un
troisime d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle
avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus
dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grces avant
vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle tait marraine, et
moi j'tais parrain. Nous conduisions au baptme le fils de
Malestroit. Il y a de quoi tre jaloux, monsieur Claude!

Il contait posment, avec une certaine saveur rustique et enjoue, des
traits qui eussent t sans intrt pour tous autres qu'un vieillard
qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps,
Claude se dtournait  demi, pour voir si le cornet de papier, o il
avait roul le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit,
dans la poche au fond de la capote. Une motion grandissante
l'envahissait,  mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des
Maldonne. Quand la voiture s'arrta, devant le portail orn de clous,
il tait ple comme en sortant de l'eau, le matin.

--Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer
brave!

Il tira la sonnette.

--Monsieur travaille dans la serre, rpondit la fille de charge.

En effet, prs du rduit qui lui servait de laboratoire, sous la vote
de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne
triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs  travers
une vitre claire, sourit sans se dranger, et, les laissant arriver
jusqu' lui:

--Eh bien! fit-il en se dtournant et en tendant les deux mains, vous
me surprenez comptant mes trsors.

--Et nous vous en apportons un autre! rpondit M. Lofficial.

--Une tulipe?

--Non, un oiseau rare.

M. Maldonne hocha la tte, d'un air d'incrdulit, en regardant le
cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe
transparent, ctel, barbel de racines.

--Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'changerais pas contre une seule de
ces _proserpines roses_.

--Vous auriez peut-tre tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.

Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il
aperue que, le visage altr par l'motion, sans un mot, il
bouscula ses deux htes, pour sortir plus vite et porter la bte au
grand jour.

Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la
serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du
plumage.

--Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...

Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie
exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquitude, de
jalousie. Il tait srieux, presque froiss, comme un homme qu'on veut
duper.

--D'o l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.

--Mais, je l'ai tue, monsieur! dit Claude.

--Allons donc!

--Moi-mme, ce matin!

--Pas dans le dpartement?

--A deux lieues d'ici.

M. Maldonne frona le sourcil.

--Vous saurez, monsieur, dit-il avec dignit, que cette varit
n'habite pas dans le dpartement. Elle y passe, et si rarement que
des hommes comme moi n'ont jamais eu le bonheur...

--C'est cependant vrai, mon bon ami, interrompit M. Lofficial, qui
sortait de la serre, en voyant les affaires de Claude se gter, et
arrivait en se dandinant. Rien n'est plus vrai. Monsieur, qui est bien
moins savant que toi, a t plus heureux, voil tout.

Et il se mit  raconter la chasse du matin, comment il l'avait
conseille, prpare, comment il savait aussi, depuis des annes,
qu'un couple de ces oiseaux habitait les marais des Luisettes. Il
apportait  la justification de son client l'nergie de la conviction,
levait les bras, mimait les scnes qu'il contait.

Pendant ce temps, M. Maldonne passait d'motion en motion. Le
scepticisme un peu hautain du dbut faisait place  un clair
d'admiration joyeuse, et celle-ci,  son tour, s'effaait devant le
sentiment pnible du collectionneur qui voit une pice introuvable
lui chapper. Il maniait la sarcelle, la caressait du doigt, lui
ouvrait l'oeil, redressait une plume endommage. Enfin, il la tendit 
Claude avec une lenteur qui rvlait toute la cruaut de la lutte.

--Reprenez-la, monsieur, dit-il. Je vous remercie de me l'avoir
montre.

Il poussa un soupir, et ajouta:

--Surtout, gardez-la bien: c'est un commencement prcieux pour votre
collection, puisque, je dois vous l'avouer, c'et t le couronnement
de la mienne!

--Mais, elle est  vous! s'cria Claude.

--A moi? dit M. Maldonne, rougissant sous le coup de cette brusque
fortune qui lui venait. Vous ne vous doutez pas de la raret, jeune
homme... vous ne savez pas ce que vous faites?

--Oh! si, monsieur, je sais trs bien rpondit Claude, riant malgr
lui.

--Vraiment, elle est...

--Elle est  vous, oui, monsieur!

Alors, sans prendre le temps de remercier, dans l'exubrance de sa
joie, M. Maldonne courut vers la maison, tenant la sarcelle leve au
bout de son bras droit et criant:

--Robert! Genevive! Thrse! venez voir!

Il se prcipita dans le salon, arrangea sur la table du milieu
l'oiseau qui ressemblait, sous le jour glissant,  un mail azur et
or, et, comme Robert arrivait par la porte oppose:

--Regarde! dit-il.

Robert s'approcha, considra l'oiseau, puis Maldonne.

--Ah ! dit-il, d'o vient-elle, celle-l? qui te l'envoie?

--Monsieur que voici! rpondit le naturaliste avec orgueil, en
dsignant Claude qui entrait. Il est assez bon, assez gnreux pour me
l'offrir.

Robert, en apercevant Claude, changea de visage, et sourit
ironiquement, de manire  bien faire comprendre qu'il n'tait pas
dupe de cette gnrosit. Il rendit  peine le salut que lui adressait
le jeune homme, et, devant madame Maldonne et Genevive qui
accouraient, tonnes, ne sachant rien:

--Es-tu bien sr qu'elle soit authentique? demanda-t-il d'un ton
mprisant.

--Tu n'as qu' examiner, rpondit le naturaliste. Elle a toutes les
signatures... Oui, Genevive, oui, Thrse, continua-t-il, notre jeune
ami nous apporte un trsor, celui que j'ai cherch vingt ans: la
sarcelle bleue!

--Ah! monsieur! dit madame Maldonne en tendant la main 
Claude,--comme si vraiment le cadeau lui et fait un plaisir
extrme,--est-ce aimable  vous!

--Et notez qu'il l'a tue, lui, en personne,  deux lieues d'ici, chez
ce cachottier de Lofficial.

Il continua, reprenant pour son compte le rcit qu'on venait de lui
faire  lui-mme, et conta l'aventure avec autant d'animation que s'il
y avait assist. Sa femme, en le voyant si joyeux, s'panouissait
discrtement. Elle avait l'air heureux des mres qui regardent
s'battre un enfant. Parfois son regard se posait sur Claude rest
prs de l'entre du salon, et s'aiguisait alors d'une pense
diffrente, un peu malicieuse, qui la rajeunissait. Thrse, demeure
derrire sa mre,  l'autre extrmit de l'appartement, tait devenue
tout de suite srieuse et comme intimide. Son instinct de jeune fille
l'avertissait qu'il s'agissait d'elle et d'elle seule, bien que son
nom ne ft pas prononc et que personne ne voult paratre occup
d'elle. Elle entendait l'obscure destine lui parler dans la confusion
des voix, elle la lisait dans la physionomie de ceux qui
l'entouraient, elle savait, elle tait sre,--et son coeur en tait
troubl,--que, de cette conversation lgre, quelque chose de grave
allait sortir, qui dciderait de sa vie. Les mots ne lui arrivaient
qu'au travers de ce rve. Ses yeux erraient, sans se fixer, sur ses
parents, Robert, Lofficial, et n'osaient rencontrer ceux de Claude.

--Vous oubliez, dit M. Lofficial interrompant son ami, que M. Claude,
pour vous faire cette surprise, a failli se noyer. Il ne s'en
vanterait pas, et je le dnonce. La hutte a dfonc sous le poids des
chasseurs. Il est tomb dans l'eau glace du marais et m'est arriv 
moiti dfailli.

--Bah! dit Claude prenant de la hardiesse et regardant Thrse, ce
sera un bon souvenir de plus.

--Bien dit! repartit M. Maldonne.

--Pour un oiseau! fit M. Lofficial d'un ton vainqueur, pour un oiseau
risquer sa vie, faut-il aimer la chasse!

Madame Maldonne baissait les yeux, avec un sourire indulgent.

Thrse leva les siens. Elle osa, un peu rouge, un peu confuse, dans
le demi-jour l-bas, regarder Claude, et son regard disait: Je sais
pourquoi vous avez commis cette imprudence, et j'en ai le coeur
touch, monsieur Claude.

Une motion les gagnait tous. On la sentait grandir entre eux.

Tout  coup Robert, qui, depuis le dbut, maniait la sarcelle avec une
curiosit fivreuse, clata de rire, d'un rire de colre et de
triomphe.

--Pas possible de l'empailler, cria-t-il: elle a la panse creve!

Et, prenant la jolie bte entre ses doigts, il la jeta contre le mur,
d'o elle retomba sur le parquet.

--Pas possible de l'empailler! rpta-t-il.

Quatre exclamations rpondirent  cet acte brutal:

--Robert, que fais-tu? Monsieur! Oh! mon parrain! Quel dommage!

En mme temps, M. Maldonne se prcipita pour ramasser l'oiseau. Robert
s'tait retourn en face de Claude, et se tenait trs droit, une main
appuye  la table, l'autre passe entre les boutons de sa redingote,
ple, mprisant et correct.

Claude fit un mouvement pour s'avancer sur lui. M. Lofficial le retint
par le bras, et, se penchant:

--Ne bougez pas, surtout, monsieur Claude, laissez-moi faire.

--Monsieur de Krdol, continua-t-il tout haut, d'une voix sonnante
qui attira sur lui le regard de Robert et des deux femmes, ce que vous
venez de faire l est trs mal.

--Vous dites?

--Je dis: trs mal et indigne de vous!

M. Lofficial s'tait avanc. Ses petits yeux flambaient d'une colre
d'honnte homme, et commentaient sa pense. Robert y lut sans doute un
mot qui le troubla. Trs froid, sans cesser de sourire du mme air
provocant et hautain, il leva les paules, ne rpondit rien, passa
devant madame Maldonne, et prit la porte qui conduisait aux
appartements.

M. Maldonne se relevait, aprs avoir ramass l'informe paquet de
plumes, tout  l'heure si luisantes et si bien ranges.

Il le laissa retomber.

--Il n'est que trop vrai, dit-il, d'un air dsol, l'oiseau est perdu,
tout dchir!

Il ne s'tait point aperu du dpart de Robert, et chercha un instant,
en regardant tout autour les tmoins muets de cette scne. Des larmes
mouillaient le bord de sa paupire, larmes de dpit et d'humiliation.

--Je ne l'ai jamais vu ainsi, reprit-il, ni vous non plus, n'est-ce
pas, Lofficial, n'est-ce pas, Genevive?

Personne ne rpondit. Ils taient tous affligs et gns de cette
sortie trange de M. de Krdol.

M. Maldonne, par une inspiration dlicate, remarquant la physionomie
contrainte et offense de Claude, s'avana vers le jeune homme, lui
prit la main, et, tchant de surmonter l'impression pnible qu'il
prouvait lui-mme:

--Vous, monsieur Claude, dit-il, venez au jardin. Je ne veux pas
que vous me quittiez sur cette offense. Je vous suis aussi
reconnaissant...

--Non, adieu, monsieur! La surprise que je voulais vous faire a
tristement tourn. Adieu!

Il essaya de dgager sa main, que M. Maldonne retenait dans les
siennes. Madame Maldonne intervint, et, avec une autorit, un charme
de voix et de physionomie qui faisaient d'elle comme un arbitre
souverain:

--Je vous en prie! dit-elle.

Claude s'inclina. Alors elle se tourna du ct de M. Lofficial, et lui
dit  demi-voix:

--Restez, vous, j'ai  vous parler.

M. Maldonne et Claude se dirigrent vers la porte. Thrse hsitait.
Elle allait sans doute remonter dans sa chambre. Sa mre l'arrta du
regard, et dit:

--Non, ma mignonne, va aussi, cela vaut mieux.

Thrse sortit donc, et retrouva dehors, sur le sable, son pre et
Claude qui causaient.

--La sotte affaire! disait M. Maldonne. Je vous dois de vraies excuses
de la conduite de Robert.

--Vous les faites si bien, rpondit Claude en apercevant Thrse, que
j'oublierai tout  cause de vous. Ce n'tait pas, d'ailleurs,  M. de
Krdol que j'entendais plaire, et l'attitude qu'il a prise importe
peu, vraiment.

--Incomprhensible! reprit le naturaliste, arrt au bord d'une alle
qui longeait les murs du domaine.

Il releva la tte, croisa ses mains derrire sa grosse jaquette
pointille.

--C'est  se demander, ajouta-t-il avec humeur, si ce n'est pas lui
qui a gt la sarcelle!

--Oh! pre! dit doucement Thrse, en se mettant  sa gauche.

--Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est trs capable
d'avoir fait cela par orgueil!

--Je vous assure...

--Par vanit insense d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va,
quand un marchand ou un ami nous offrait une pice rare qui nous
manquait, je l'ai vu rpondre brutalement: Remportez-la! Nous la
tuerons! Il est intraitable, par moments, d'une intolrance l-dessus
que je n'ai jamais eue au mme degr!... Je suppose au moins que c'est
cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?

Il s'engagea dans l'alle, marchant  petits pas, entre Claude et
Thrse, la tte de nouveau baisse, visiblement proccup de
l'incident qui troublait la vie des Ppinires.

La jeune fille eut un sourire trs doux. Elle leva les yeux droit
devant elle, vers la vote fuyante des htres, qui gardaient encore
quelques feuilles jaunes, tourmentes par le vent. Mais ce regard
n'tait pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait 
quelqu'un. Il tait lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et,
au lieu de rpondre directement, voyant son pre irrit:

--Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle  Claude, combien il
a t excellent pour moi.

--Il s'agit bien du pass! grommela le bonhomme.

--Je ne puis pas l'oublier, reprit Thrse sans s'mouvoir.

Et elle se mit  rappeler le dvouement, les attentions innombrables
qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prtait ingnment des
talents qu'il n'avait pas. Elle exagrait  plaisir son mrite,
cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du prsent,
dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des
histoires qu'elle disait avec une nuance de piti ou d'enfantillage,
elle couvrait de souvenirs, et cachait derrire eux la faute de son
ami. Quand son pre se rcriait, elle s'adressait  Claude, qui ne
protestait jamais. Bien au contraire, il coutait, ravi, touch de
cette bont adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi
par degrs. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine,
qu'ils avaient  peu prs oubli, M. Maldonne et Claude au moins, la
raison premire de cette promenade  trois. Et Thrse, sentant vivre
 ses cts deux mes toutes pleines d'elle, laissait la sienne
s'ouvrir: jeunesse, fracheur, indulgence, confiance dans la bont des
autres et dans la vie, elle se donnait tout entire, sans l'ombre de
coquetterie, presque  son insu, parce que l'heure tait venue, parce
_qu'il_ tait l. Le tour du jardin achev, ils prirent une seconde
fois la longue alle tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux
les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent mme. Les mots se
faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intrt, l'attrait de
cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le
rve,  prsent, un rve diffrent pour chacun, emplissait les
silences. La matine s'tait faite plus douce. Un soleil d'hiver, ple
et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux
vtus de feuilles, aux dernires roses impuissantes  s'ouvrir, qui
pendaient sur l'alle.

Bientt, M. Maldonne fut distrait par la vue d'un massif d'alkkenges,
dont on n'avait pas rcolt les fruits. Ils pendaient, comme des
oranges minuscules, luisant  travers l'enveloppe fltrie, use,
dcoupe  jour, qui leur vaut, parmi le peuple, le joli nom d'amour
en cage. M. Maldonne les aimait beaucoup.

--Des coquerets, dit-il, et on ne les a pas cueillis!

Il se pencha aussitt, et se laissa distancer. Les deux jeunes gens
continurent seuls. Et Claude vit que les souvenirs de Thrse
n'iraient pas loin dsormais. Elle dit encore deux ou trois phrases,
distraites, sans accent, destines peut-tre  la tromper elle-mme
sur cette situation nouvelle: tre seule avec lui. Puis elle se tut.
Elle regardait en avant, loin, comme le jour o, dans le bois de
Laurette, elle avait eu de si tranges ides. Un oiseau menu, les
plumes releves en collerette, vint se poser devant elle, sur l'alle,
jeta une petite note triste, et disparut. Thrse le reconnut,
tressaillit, et tourna la tte vers la maison l-bas, vers une fentre
qui tait close, au premier.

--C'est le rouge-gorge de mon oncle, dit-elle.

Et elle se mit  marcher de son pas souple, la joue un peu ple, les
yeux graves et profonds dans le vague.

Thrse avait achev sa partie dans le duo d'amour, qu'elle avait
commenc et qu'elle interrompait sous la mme impulsion mystrieuse.
C'tait  Claude de parler maintenant. Oh! ce fut bien simple. Ils
taient parvenus  l'un des angles du jardin. L'alle se coudait
autour d'une touffe de bambous. Quand il fut  l'abri de la haute
gerbe,  demi dgarnie par le froid, Claude s'arrta, et dit:

--Vous tes infiniment bonne.

--Croyez vous? rpondit-elle en tournant vers lui son regard trs
srieux et trs doux.

--Oui: tout le temps que vous parliez, j'enviais celui que vous
dfendiez.

La lueur d'un sourire lger claira le visage de Thrse.

--C'est vrai, dit-elle, ceux que j'aime, je les aime bien.

Sa main pendait le long de sa jupe,

Claude la prit. La petite main ne se retira pas. Mais elle tremblait.
Thrse se sentit attire vers lui, et elle s'abandonna un peu, et
elle entendit une voix qui disait tout prs d'elle, si prs que le
souffle des mots passait comme une caresse dans ses cheveux:

--Eh bien! moi, je vous aime!... Voulez-vous m'aimer aussi?

Elle le regarda. Elle lut, sur le visage de Claude, l'ardent et fort
amour qu'elle avait souhait.

--Oui, dit-elle faiblement, je veux bien!

Et ainsi ils engagrent leurs mes.

Derrire eux, des pas se rapprochrent. C'tait M. Maldonne qui les
rejoignait.

Alors ils se sparrent un peu l'un de l'autre, et se remirent 
marcher, cte  cte, sans rien se dire...

Thrse ne se trompait pas. Robert la voyait. Il tait l, derrire la
fentre aux rideaux baisss, en proie  des sentiments de rvolte, de
colre contre lui-mme et contre la vie, que la solitude excitait
encore. Depuis qu'il tait sorti du salon, il arpentait sa chambre 
grands pas, s'arrtant et se courbant parfois devant les vitres pour
suivre,  travers les fleurs de mousseline du rideau, la promenade de
Thrse et de Claude, qui lui semblait d'une longueur indfinie. Il
devinait les mots changs, il prouvait le supplice des sourires qui
vont  d'autres. Et de son coeur, gros d'amertume, des plaintes
s'chappaient, les unes profres  haute voix, les autres murmures
ou inintelligibles:

Comment me traite-t-on ici? Comme un tranger, comme ceux dont on se
dfie! M'a-t-on fait l'honneur de me consulter, de m'apprendre ce qui
se tramait ici? Car, c'est un coup mont, une trahison d'amiti
manifeste. Guillaume l'a introduit ici, ce jeune homme, avec la
lgret qu'il met en toutes choses; il l'a dfendu contre moi; il m'a
donn tort, par deux fois,  moi qui voulais protger la maison,
notre bonheur  tous, contre un entranement insens. Lofficial est
complice, et Genevive elle-mme. Oui, ma propre soeur! Ils se sont
ligus pour me tenir  l'cart. Voil ce que m'a valu l'absurde,
l'inepte dvouement que je leur ai montr! A quoi bon se gner, avec
ceux qui aiment trop? On est bien sr qu'ils ne quitteront pas la
maison. On leur dira plus tard, quand ils ne pourront plus s'opposer 
rien... O pauvre existence que la mienne! Je n'ai fait que ramasser
les miettes de toutes les tendresses que j'ai approches. Et  prsent
mme on me les refuse... J'avais cru avoir gagn au moins le coeur de
l'enfant, sa piti... C'tait si doux, autour de moi, cette petite que
j'avais forme, cette jeunesse. Et cela m'appelait de noms si tendres
que je me croyais aim. Eh bien! regarde, regarde-la, ta Thrse...
Es-tu oubli?... O Thrse, comme je te voudrais encore telle qu'il y
a trois mois, quand aucune autre pense que la mienne, celle de ton
pre et de ta mre n'occupait ton esprit... Ou bien plus petite, oui,
 l'ge de ta premire communion, lorsque la jeune fille n'avait point
paru, et qu'il n'y avait ici qu'une enfant dont nous partagions
fraternellement la chre prsence... Tiens, je te voudrais encore plus
petite pour t'avoir plus longtemps, je te voudrais  peine parlante,
avec tes robes longues comme le bras, et des yeux qui remerciaient si
bien, quand tu trouvais mes bonbons et mes jouets dans tes souliers de
Nol! A prsent, voir cela!

Il s'tait arrt. Son regard fixait le fond du jardin, l-bas, o les
deux jeunes gens,  demi cachs par la touffe de roseaux, se tenaient
immobiles. Robert se retira brusquement de la fentre.

--Je ne l'embrasserai plus jamais! dit-il tout haut. Elle est  un
autre!

Il s'tait recul jusqu' la glace qui surmontait sa chemine. Alors
il aperut son visage si dfait, le dsordre et la violence de ses
ides si manifestement empreints sur ses traits, qu'il en fut saisi.
Une lumire rapide se fit en lui. Oh! dit-il en se prenant le front,
est-ce que...? Et cette question, qu'il n'osa achever, le rendit tout
ple.

Quelqu'un frappait  la porte. Il n'entendit qu' la seconde fois.

--Entrez! dit-il en se dtournant.

C'tait Genevive Maldonne. Elle entra. Sa physionomie avait une
dignit plus grave, une sorte d'assurance et de tristesse  la fois,
qui ne lui taient pas habituelles. Elle ressemblait, sa tte
rgulire un peu raidie par l'motion et calme avec effort,  la
statue de la piti qui, pour une fois, serait charge de faire
justice.

--Vous me surprenez bien accabl, dit Robert, qui essayait de se
ressaisir et de faire bonne contenance devant elle. Venez, je vous
prie... Tenez, voici le fauteuil... Dsirez-vous...?

Il la conduisait, ne sachant trop ce qu'il disait, prs de la fentre.
Elle fit signe qu'elle voulait demeurer debout. Elle tait en pleine
lumire. Il la regarda de nouveau. Et il comprit si bien, qu'il baissa
les yeux, et s'assit  contre-jour, sur le bras du fauteuil.

--J'ai  vous parler de choses srieuses, Robert, dit madame Maldonne,
d'une voix nette,  peine tremblante.

Il affecta de le prendre lgrement.

--Oui, dit-il, je m'y attendais. Vous venez me gronder de la scne que
j'ai faite en bas. En votre qualit de matresse de maison
impeccable...

--Vous vous trompez, reprit-elle, du mme air sr d'elle-mme et du
devoir qui l'amenait. Il s'agit d'un sujet si dlicat, qu'il faut
toute la confiance que j'ai en votre honneur, Robert, pour oser
l'aborder avec vous.

Robert leva les yeux sur cette robe grise  plis droits, immobile 
trois pas de lui, sans oser les lever plus haut.

--Nous causons ici de femme noble  gentilhomme, et de frre  soeur,
rpondit-il, vous pouvez tout dire. De quoi s'agit-il?

--De Thrse.

--En effet, fit-il en se dtournant d'un mouvement de colre et
dsignant la fentre du doigt, je puis vous apprendre ce qu'elle
devient. Regardez-la. Elle se promne seule avec M. Claude Revel, son
fianc, je suppose... ils sont touchants... Mais, regardez donc!

Madame Maldonne ne bougea pas.

--Je n'ai pas  pier ma fille, dit-elle, je suis sre d'elle. Si elle
a choisi ce jeune homme...

--Pardon, si vous avez choisi pour elle...

--Je dis que si elle a choisi ce jeune homme, je connais assez la
droiture de Thrse, pour savoir qu'il est digne d'elle.

--Oui, oui, faites des phrases, vous ne me tromperez pas. Vous tes
tous d'accord! Thrse est fiance. Elle se marie, c'est convenu. Et
moi, je ne dois pas m'en douter, n'est-ce pas? Je suis le gneur,
l'tranger qu'on carte...

--Robert! dit svrement madame Maldonne, vous savez qu'il n'y a pas
un mot de vrai l-dedans! Que Thrse se soit prise de M. Claude
Revel, c'est possible. Je n'ai rien fait pour cela, son pre non plus.
Et la question n'est pas l, entre nous.

Devant l'obstination tranquille de Genevive, l'emportement  demi
simul de M. de Krdol tomba.

--Soit! dit-il. Alors o est la question?

--Mon pauvre ami, reprit la voix devenue compatissante de madame
Maldonne, l'troite intimit o vous avez vcu, de longues annes,
avec nous, avec Thrse, n'tait pas sans danger pour vous. Thrse
est trs enfant, trs affectueuse... trop peut-tre, et je crois...

Elle hsitait. Les mots tremblaient sur ses lvres.

--Vous croyez?...

Le regard de Robert rencontra tout  coup celui de Genevive.

Elle baissa les yeux.

--Je crois que vous l'aimez! dit-elle.

Quand elle releva la tte, il tait courb vers le parquet, le front
appuy dans ses mains. Il se taisait.

--J'aurais d le voir plus tt, reprit-elle. Cela et mieux valu pour
nous tous. Depuis le premier jour o M. Revel est entr dans la
maison, vous avez beaucoup chang. Vous avez eu des tristesses et des
dcouragements qui n'taient pas dans votre caractre. Et mme,
longtemps avant cela, il y avait des signes... quelque chose de
trop exclusif, de trop personnel dans votre dvouement... Oh!
pardonnez-moi, Robert, si je suis oblige de vous parler de la
sorte... Je sais que vous tiez de bonne foi, que c'est notre faute
autant que la vtre... J'en ai caus tout  l'heure avec Lofficial...
Vous connaissez l'estime qu'il a pour vous... Et il a t de mon
avis... Alors, mon pauvre ami, je suis monte, quoique cela me
cott... Vous voyez bien, Robert, vous souffrez... vous tes jaloux
d'elle... avouez-le!

Et lui si fier, qui se faisait un point d'honneur de se dominer, de
rester matre de ses nerfs, il fondit en larmes.

--C'est vrai, murmura-t-il sans se redresser, d'une voix que les
sanglots coupaient... Je vous jure que je ne m'en doutais pas tout 
l'heure... Je ne savais pas... Il me semblait l'aimer d'une autre
sorte... Et cependant oui, Genevive... vous avez raison... c'est
trop.

Il tait si malheureux que madame Maldonne s'approcha, carta les
mains dont il se couvrait le visage.

--Je ne vous accuse pas, dit-elle doucement, je vous plains. Vous
n'avez t que faible... 'a t une surprise de votre me.
Regardez-moi.

Il se redressa, et, comme puis, appuya sa tte sur le dossier du
fauteuil. Il ne feignait plus, il ne cherchait plus  chapper 
l'aveu de sa faiblesse.

--Oh! Genevive, dit-il en tenant les mains de sa soeur troitement
serres dans les siennes, et le regard fix sur les lames fuyantes du
parquet, je suis bien  plaindre, vous dites vrai. Tous les autres,
vous, Guillaume, Thrse, vous aviez de grandes affections qui
veillaient sur vous, qui vous protgeaient contre la vie... mais moi!
Ma mre tait morte, et, depuis lors, tout seul, sans fiance, sans
femme...

--Il y avait nous, Robert!

--Oui, reprit-il amrement, il y avait vous! Mais vous vous aimiez, et
ce partage-l, voyez-vous, ne suffit pas  nourrir les autres mes,
comme la mienne, trs tendres, exclusives, si vous voulez... Et,
alors, cette enfant qui tait libre, elle, et jeune, et souriante,
j'ai cru pouvoir m'attacher  elle uniquement... beaucoup trop... sans
le dire jamais... sans avoir d'autre ide que de ne pas la quitter...
Et maintenant, c'est pourtant bien cela... il faut...

Il se leva, reprit quelque chose de la tenue fire et correcte qu'il
avait d'habitude.

--Eh bien! dit-il avec dcision, je partirai!

A ce mot, qu'elle attendait pourtant, Madame Maldonne tressaillit, et
se recula un peu.

--Mon Dieu oui, rpta-t-il en observant qu'elle avait pli, et comme
s'il posait une question... Je partirai d'ici.

Elle plissait, mais elle ne faiblissait pas.

--Vous tes juge, dit-elle.

--Vous m'approuvez?

Elle s'arrta un instant, avant de prononcer ce qu'elle savait tre
l'arrt de sparation dfinitive, et pronona avec effort:

--Oui, Robert.

La rsolution qu'il venait de prendre grandissait Robert  ses propres
yeux. Il devinait qu'il avait reconquis toute l'estime de Genevive.

--Je crois vraiment, dit-il, que je me suis assis devant vous!
Excusez-moi.

Il s'essuya les yeux, cilla les paupires, comme pour chasser un rve
pnible, et dit, plus posment:

--Tout  fait entre nous deux, l'entretien que nous venons d'avoir?

--Je vous le promets.

--Rien  Guillaume?

--Non.

--J'inventerai quelque chose, n'est-ce pas? une affaire, une lettre
reue... Surtout... rien  Thrse!

--Non. Elle ne saura rien de vous, Robert, que ce qu'elle connat de
bien et de beau.

Il rflchit un peu, regarda autour de lui, comme pour chercher
quelque chose, quelqu'un qui retardt le sacrifice, et, ne trouvant
rien, il ouvrit les bras. Sa soeur s'y jeta. Il l'embrassa longuement,
et, tandis qu'elle rptait, de sa douce voix maternelle: Mon pauvre
cher ami, mon pauvre enfant! il fit un effort sur lui-mme, et dit
tout bas:

--Demain!

Madame Maldonne s'chappa, pour ne pas clater en sanglots. Mais elle
n'avait pas entendu la porte se refermer derrire elle, qu'elle
perdait courage  son tour, et fondait en larmes.




X


Robert ne djeuna, pas aux Ppinires. Peu d'instants aprs son
entrevue avec sa soeur, il sortit, et gagna la ville. Il avait
quelques notes  rgler et plusieurs objets  acheter, dont une
valise, meuble depuis longtemps inutile dans la vieille maison. Il
avait surtout besoin de rflchir, de reprendre possession de
lui-mme. Les affaires termines, il entra chez une pauvre femme du
faubourg, qu'il secourait, et, au lieu de l'aumne ordinaire, lui
remit tout un mois de sa retraite d'officier. Ce sera pour le temps
que durera mon voyage, dit-il, car je pars. La femme comprit qu'il ne
reviendrait pas, et le suivit du regard, tant qu'il fut en vue de la
maison, avec cet air de commisration et d'effroi qu'elles prennent
devant un mystre de souffrance qui passe.

L'aprs-midi tait trs avance lorsque M. de Krdol rentra aux
Ppinires, fit avertir M. Maldonne, et s'enferma avec lui dans le
laboratoire. Une heure plus tard, le dner runissait, comme
d'habitude, les quatre htes du logis. Ils entrrent dans la salle 
manger, les deux hommes encore anims par la discussion  peine
interrompue, Thrse et madame Maldonne par l'autre porte,
silencieuses, ples et gnes. Thrse avait appris la nouvelle, d'un
mot de sa mre, il y avait peu de temps, et ses yeux, rougis par les
larmes, disaient assez son chagrin. Robert partait!

Pour expliquer ce coup de thtre, M. de Krdol avait invent un
prtexte quelconque, le plus invraisemblable peut-tre qu'il et pu
trouver: un hritage  recueillir, une parente lointaine, qui l'avait
institu lgataire. Le temps et la prsence d'esprit lui manquaient,
pour donner une apparence ingnieuse  cette fable. Il ne l'avait
gure dfendue qu'en la rptant. M. Maldonne, aprs avoir d'abord
refus de croire  la possibilit d'un dpart, puis  la ralit du
motif, ne doutait plus de son malheur  prsent, et n'avait gure le
coeur  discuter le reste. Il apercevait les Ppinires dsertes,
l'intimit brise, tant de projets abandonns. Oh! dans cette surprise
du chagrin, comme sa vieille amiti avait bien sonn sous le coup!
Comme Robert avait reconnu l'accent vrai, la tendresse nave et
dvoue qui l'avaient conquis, bien des annes auparavant, pendant ses
campagnes d'Afrique! S'il s'tait injustement exprim, sur le compte
de cette loyale nature, maintenant, il reconnaissait son erreur. Il
rapprenait, dans l'preuve mutuelle de l'adieu, ce que valait son
ami.

Autour de la table, les quatre convives se taisaient. A peine des mots
changs avec crmonie, comme entre trangers. Aucun n'osait ouvrir
son me. Ils veillaient mme sur leurs yeux, pour que toute leur
douleur n'y ft pas.

M. de Krdol, par excs de prcaution, par un enfantillage d'esprit
qui avait son ct touchant, avait ouvert prs de lui un carnet. De
temps en temps, il y inscrivait un chiffre, puis il semblait rflchir
et se plonger dans des calculs difficiles.

--Qu'est-ce que tu comptes ainsi? demanda M. Maldonne.

--Oh! rien, rpondit ngligemment Robert, en fermant le carnet. Ce
sont des chiffres en l'air, des hypothses.

--Et elle vivait  Clamart, cette dame?

--Oui,  Clamart.

--Alors, c'est l que tu habiteras?

--Probablement... je ne puis pas savoir encore... je verrai.

M. Maldonne leva les paules. Dans son chagrin mme, lui, nature
optimiste et sans cesse remontante, il conservait quelque esprance,
celle au moins de retarder le dpart de plusieurs jours, de plusieurs
semaines. Qui sait? En s'y prenant adroitement? Il laissa donc un peu
d'intervalle, pour retrouver,--autant que cela tait possible en un
pareil moment,--un peu de sa manire ordinaire, qui tait engageante
et bonne.

--Je pense l, dit-il,  notre collection de tulipes. Nous pourrions,
si tu voulais, la partager demain ou aprs-demain?

--La partager? Pourquoi?

--Mais nous l'avons faite  frais communs,  peines communes. Tu
serais peut-tre bien heureux,  Clamart...

--Non, mon ami, rpondit M. de Krdol, en se penchant sur son
assiette, je n'emporterai rien... Tu ne peux te figurer combien je
tiens peu  tout cela maintenant.

--Il y a aussi le catalogue, reprit M. Maldonne, le catalogue qui
n'est pas achev. Nous l'avions commenc ensemble. Te rappelles-tu les
premires sances?

--Oui.

--Comme c'tait bon! Deux heures par jour, au muse, tout seuls au
milieu des oiseaux, de notre oeuvre presque vivante encore, levant les
ailes, dressant le cou, marchant autour de nous! Tu les aimais, ces
sances-l!

--C'est vrai!

--Eh bien! je crois qu'en deux petites semaines de collaboration,
trois tout au plus, nous aurions termin.

--Impossible, Guillaume, je t'assure.

Le naturaliste eut un geste d'impatience

--Tu ne peux pourtant pas nous quitter demain?

--Pardon, demain, dit Robert faiblement.

--Matin?

--Je ne sais pas encore, mon ami.

M. Maldonne aurait peut-tre insist. Sa femme, jusque-l silencieuse,
l'interrompit.

--Il faut le laisser libre, dit-elle. Tu vois que mon frre a autant
de chagrin que nous. S'il en a dcid ainsi, ce doit tre mieux, j'en
suis convaincue.

Robert la remercia d'un coup d'oeil. Et la conversation s'arrta. Mais
la mme pense continuait  les occuper tous quatre.

Thrse n'avait pas dit un mot. Elle avait remarqu que M. de Krdol
vitait de la regarder, et qu'il baissait les yeux, quand elle levait
les siens vers lui. Le dner achev, il annona qu'il sortait pour une
heure ou deux, s'enveloppa de son manteau  plerine, et prit la
porte. Thrse le suivit. Elle le rejoignit sous les arbres de
l'entre. M. de Krdol ne l'avait pas entendue marcher derrire lui.

--Parrain?

Il se dtourna, et, sous la lune voile de cette nuit d'hiver, il
aperut, tout prs, le visage triste et les yeux suppliants de
Thrse.

--Parrain, reprit-elle, vous ne partez pas tout de suite?

--Non, mon enfant, mais rentrez vite, vous n'avez pas de chle,
rentrez...

--Peu importe le froid. Il faut bien que je vous parle, rpondit-elle,
en s'abritant derrire une touffe d'arbustes verts, contre le vent qui
soufflait du fond du jardin. Et je veux vous dire...

--Quoi donc, Thrse?

--Vous savez bien ce que je vous promis l-bas, sous la tonnelle? Vous
vous rappelez?

--Oh oui! rpondit-il, enveloppant de son regard l'enfant presque
confondue avec les ramures enchevtres du bosquet, et dont il ne
voyait gure que la petite tte inquite sortant de l'ombre et tendue
vers lui... Oh oui! je me souviens...

--C'est que, voyez-vous, mon parrain, M. Claude Revel parat vouloir
m'aimer...

--Il vous l'a dit?

--J'en suis sre, reprit-elle en rougissant. Vous vous en doutiez?

--Moi?

--Oui, vous l'avez devin, je le sais. J'ai mme pens que cela
pouvait entrer pour quelque chose,--oh! pardonnez-moi de vous dire
tout ainsi,--dans vos projets, dans votre dpart...

--Comment pouvez-vous supposer? dit-il vivement...

Elle sourit, parce qu'elle avait une ide aimable dans le coeur.

--J'aurais d dire: dans votre retour, fit-elle. Je me trompe parce
que je suis un peu mue, mais vous allez voir que j'ai song  vous.
Voici ce que j'ai dcid. Si M. Revel me demande, je rpondrai: A une
condition!

M. de Krdol branla lentement la tte.

--Attendez donc! A une condition, c'est que rien ne sera chang aux
Ppinires, et que Thrse continuera d'habiter avec son pre, sa mre
et son cher parrain, le colonel. Alors, puisque rien ne sera chang
aux Ppinires, une fois vos affaires termines, vous serez bien tent
de revenir?

Elle souriait tout  fait.

--Et vous savez, ajouta-t-elle, je crois qu'il acceptera... entre
nous, je le crois bien!

Elle tendit les deux mains vers M. de Krdol. Elle s'attendait  le
voir sourire aussi, l'attirer dans ses bras, la serrer sur son coeur,
mais non: il pressa  peine les doigts de sa nice, et les laissa
retomber dans l'ombre. Ses traits se ridrent au passage d'une motion
douloureuse.

--Ma petite Thrse, dit-il, vous avez le meilleur coeur que j'aie
connu... mais cela ne se pourra pas... j'aurai trop... d'intrts,
l-bas, pour ne pas rester...

Et il s'loigna, pouvant d'avoir rpondu par cette raison, brutale
autant que fausse,  cette innocente petite qui demeurait l,
stupfaite, blesse au fond de l'me que son oncle pt prfrer un
intrt quelconque  la vie des Ppinires.

Comme il allait passer le seuil, il se dtourna, et vit Thrse
immobile dans la lumire vague, au milieu de l'alle.

--Rentrez, ma Thrse chrie! dit-il.

Et sa voix avait toute la pure tendresse des jours lointains.

       *       *       *       *       *

M. de Krdol fit encore plusieurs courses en ville, et, sur le tard,
passa devant l'htel de Claude Revel. Il s'arrta, sonna, et remit
entre les mains de Justine un billet ainsi conu:

   Monsieur, des affaires importantes et urgentes m'obligent 
   partir demain matin. Je ne sais combien durera mon absence,
   peut-tre sera-t-elle longue. Je serais heureux de vous voir, et
   de vous faire, avec mes adieux, des recommandations auxquelles je
   tiens beaucoup. Je sortirai de la maison  sept heures prcises.
   Ayez la bonne grce de vous trouver sur la route. Ne sonnez pas,
   et montrez-vous le moins possible. Je vous en serai, monsieur,
   sincrement oblig.

    R. comte de KRDOL.

Puis il revint trs lentement aux Ppinires.




XI


Robert voulait viter, pour les autres et pour lui-mme, la scne
inutile de la sparation. Il n'avait averti ni sa soeur, ni M.
Maldonne, ni Thrse.

Lev avant l'aube, le lendemain, il avait, sans bruit, fait ses
prparatifs de dpart. Il n'emportait qu'un peu de linge et quelques
livres, deux ou trois de ces pauvres manuels fatigus qui lui
rappelaient les premires annes de l'enfance. Le reste, disait-il,
dans une lettre laisse sur la commode, mes amies, ma bibliothque,
me sera envoy plus tard, si je le demande.

A ttons, pour qu'on remarqut moins sa fuite, il descendit
l'escalier, sa valise  la main, traversa le couloir, et se trouva
dehors, dans la brume d'o l'ombre de la nuit commenait  se retirer.
Si matre qu'il ft de lui-mme, ou plutt si dcid  ne pas montrer
de faiblesse, il ne put s'empcher de se dtourner, et de regarder une
dernire fois la chre maison. Elle tait close, terne, comme
affaisse dans le sommeil et dans la nuit. Les feuilles des lierres et
quelques rames sanglantes de vigne vierge pendaient, lourdes de
brouillard. Des gouttes d'eau s'en chappaient, et tombaient  terre,
une  une, comme des larmes. Personne n'assistait  ce suprme adieu.
Pas un regard pour rpondre  celui qui embrassait douloureusement
toutes ces choses familires. Cela vaut mieux ainsi, murmura M. de
Krdol. Et, redressant sa tte nergique de vieil officier,
retroussant la pointe de ses moustaches pour se donner un air de
bravoure, il continua rapidement son chemin. La petite porte dcoupe
dans le grand portail s'ouvrit, et se referma discrtement. L'exil
tait commenc.

Devant lui, Robert aperut une forme humaine, et, supposant bien que
c'tait Claude, il s'effora de se raidir encore, pour ne pas trop
rvler sa souffrance. Mais sa pleur, l'espce d'garement et
d'effarement de son visage le trahissaient si bien, que le jeune
homme, en le voyant s'approcher, lui dit:

--tes-vous malade, monsieur?

--Si ce n'tait que cela! rpondit M. de Krdol. Mais je pars,
monsieur, je pars!

--Votre billet d'hier soir me l'apprenait. Vous me demandiez de venir.
Me voici.

--Oui, rpondit M. Robert en lui tendant la main, je vous remercie...
Ayez la bont de m'accompagner. Je vous expliquerai... mais, pas
ici...

--Volontiers, monsieur. Vous n'avez personne pour porter votre valise?

--Plus bas, je vous prie, je ne veux pas qu'on se doute... non,
monsieur, je n'ai personne.

--Alors, permettez-moi de vous aider, dit Claude.

Il prit une des poignes de la valise, et tous deux, s'cartant un peu
l'un de l'autre pour partager le poids, se mirent en route. M. de
Krdol marchait d'un pas mal assur, du ct que longeait le mur, la
tte  demi tourne vers les branches, qui appuyaient leurs dentelures
mouilles parmi les mousses poilues et les paritaires. Aprs quelques
mtres, il s'arrta.

--coutez! dit-il.

Dans la langueur froide du matin, un petit sifflement trs doux
s'levait prs d'eux.

--C'est un rouge-gorge, dit Claude.

--Vous le voyez?

--Il est l, sur l'arte du mur.

--Je le connais, rpondit M. Robert; il nous suivait souvent...

Il y avait, dans ce pluriel, une pense si triste, que M. de Krdol
continua sa route, les yeux baisss.

Un peu plus loin, il demanda:

--Suit-il encore?

--Oui, le voil qui sautille de branche en branche.

--C'est le seul qui soit venu! murmura M. de Krdol.

Quand il eut dpass la limite du domaine, son pas devint plus ferme
et plus rapide. Robert se htait, pouss, sur ce chemin de l'exil, par
ses engagements de la veille, et par sa propre faiblesse, qu'il ne
sentait que trop dispose  une dfaite. Il y avait encore une lutte
dans son me. Claude en devinait quelque chose, et respectait le
silence de son compagnon. La brume, chasse par le vent, laissait
tomber maintenant des rayes de soleil,  et l. Devant eux, les
cabarets de la banlieue s'ouvraient, guettant les marachers. Des voix
d'enfants, s'chappant par les fentres, se mlaient au roulement des
carrioles. Entre les deux voyageurs, la valise se balanait d'un
mouvement rgulier.

Au moment o ils allaient entrer dans la ville:

--Monsieur Claude, dit M. de Krdol en se dtournant pour regarder
par-dessus son paule, j'ai les yeux si mauvais, ce matin, que je
distingue  peine ma route... voyez-vous encore la maison?

--Grosse comme une fve blanche.

Robert soupira profondment.

--Toute la joie de ma vie est derrire moi! dit-il.

Et il ajouta, sans transition apparente:

--Voulez-vous bien oublier ma vivacit d'hier, monsieur?

--C'est dj fait, rpondit Claude.

--Vous avez pu voir en moi un adversaire, reprit M. de Krdol...
J'aurai du moins le bonheur de ne vous avoir pas nui... je
m'loigne...

--Je suis convaincu, dit le jeune homme, qu'en tout cas votre
opposition n'et pas dur!

--Vous avez raison, rpondit gravement M. de Krdol.

Ils s'engagrent dans les rues, de plus en plus peuples, o les
boutiques, les fentres, les cours d'auberges s'veillaient. Le vieil
officier ne faisait nulle attention  cette vie renaissante du
faubourg qui, tant de fois, avait amus son oisivet. Des vendeuses de
lait qu'il connaissait, belles filles aux joues fraches des bords de
la Loire, penchant leurs pots de fer-blanc d'o coulait un flot
mousseux dans les plats des mnagres, lui faisaient un signe d'amiti
qu'il ne remarquait point. Derrire leur tal, des marchands
auxquels il causait volontiers, en flnant, le considraient avec
tonnement, et le suivaient des yeux. Plusieurs salurent, auxquels il
ne rpondit pas. Le sifflet des locomotives en manoeuvre, dans les
tranches, l-bas, parut seul le tirer de la torpeur o il tait
plong. M. Robert tressaillit, et retomba dans son rve. Il semblait
avoir tout oubli du monde rel qu'il traversait, tout, jusqu' la
prsence de ce jeune homme un peu intimid, hsitant devant cette
douleur muette, et qui se demandait: Quelles recommandations avait-il
donc  me faire? Il ne me dit plus rien.

Tous deux arrivrent  la gare, et dposrent la valise  terre, au
milieu de la salle d'entre, presque dserte. Jusque-l, M. de Krdol
s'tait fait violence pour ne pas pleurer; mais, voyant que tout tait
fini, que la dernire minute allait sonner, que, dsormais, rien
n'arrterait son dpart, tout  coup, il attira Claude contre sa
poitrine, et, sanglotant, pench sur l'paule du jeune homme et le
serrant  l'touffer:

--Mon enfant! mon enfant! aimez-la bien... aimez-la follement.... moi
aussi, je vous la donne!

Puis, avant que Claude, stupfait, et pu rpondre, il s'carta de
lui. Son visage avait une expression de prire et de tendresse
inquite.

--Je vous en supplie, dit-il en joignant les mains, faites attention,
le soir... qu'elle soit bien couverte... elle est dlicate... moi,
j'avais souvent un chle pour elle... oh! dites, quand elle sort
aussi, le matin, de bonne heure... elle est imprudente... chre, chre
petite Thrse!...

Il regarda, par la haute baie vitre, du ct o se trouvaient les
Ppinires.

--Je vous remercie d'tre venu, ajouta-t-il plus posment...
Dites-leur adieu pour moi... Allez... je n'en puis plus gure,
voyez-vous!... allez, mon ami; merci!...

Claude, trs mu, sachant bien que les mots n'ont plus de sens devant
certaines douleurs, ne rpondit rien, et le quitta. Plusieurs fois il
se dtourna, et l'aperut, immobile  la mme place, le front cach
dans les mains, tandis que les hommes d'quipe enlevaient la valise,
et interrogeaient inutilement: O allez-vous?

Quand Claude eut disparu, M. de Krdol reprit sur lui-mme le plein
empire qu'il avait d'habitude, et, entendant pour la premire fois la
question que l'employ lui posait pour la dixime peut-tre, dit, de
son air de commandement:

--O je vais? mais je n'en sais rien encore. Attendez-moi!

Il s'approcha de la bibliothque, au fond de la salle, et chercha un
annuaire militaire.

Il en dcouvrit un, l'ouvrit, parcourut rapidement une premire page.

--Mon ancien rgiment, murmura-t-il  demi-voix, sans s'occuper des
passants qui l'observaient... 2e chasseurs... colonel? inconnu de
moi... lieutenant-colonel? commandants? tous inconnus... plus
personne, plus de famille du tout, mon pauvre Robert!...

Il tourna la page.

--1er chasseurs... ah! commandant de Bernier, en voil un... nous nous
sommes connus... beaucoup mme, c'tait presque un ami... autant l
qu'ailleurs!

Il ferma rapidement le livre, le replaa dans le rayon, traversa la
salle, et, se baissant vers le guichet:

--Premire, Alger.

--Nous ne dlivrons pas de billet direct pour Alger, monsieur.

--Province! dit M. de Krdol, comme si, dj, les dix-huit annes de
sjour dans cette ville s'taient effaces pour lui.

Et, se penchant de nouveau:

--Alors, premire Paris. J'irai en deux tapes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XII


Quelques mois plus tard, au commencement du printemps, Claude et
Thrse taient fiancs. Ce fut, pour les htes des Ppinires,
prouvs par le brusque dpart de M. de Krdol, comme une
rsurrection. Toutes les tendresses auxquelles Robert avait d se
drober se renourent autour de Claude, et plus encore. M. Maldonne
dclara qu'il retrouvait dans le jeune homme beaucoup des qualits
artistes de son ancien ami; madame Maldonne l'adopta comme un fils;
Thrse l'aima. Les alles, au-dessus desquelles commenait 
s'tendre la verdure toile des premires feuilles, revirent bien des
fois la scne qu'elles avaient dj vue. Les deux fiancs s'y
promenrent, prouvant  s'interroger,  se connatre de mieux en
mieux, une joie qui se renouvelait, une srie de surprises heureuses.
Le moindre got commun, une ide pareille, une petite joie partage
leur semblaient des trsors. Ils ne se disaient que des choses trs
simples, avec des mots qui n'taient pas diffrents de ceux dont ils
usaient avec tout le monde: et cependant, il leur venait un
ravissement de s'couter l'un l'autre. Quand ils parlaient
d'avenir,--et c'tait bien souvent,--Thrse se sentait remue,
tremblante d'une crainte exquise. Elle aurait voulu marcher les yeux
clos, mais marcher encore plus vite vers ce lendemain inconnu.

Ils s'aimaient.

Une aprs-midi d'avril, ils causaient dans le salon des Ppinires,
prs de la fentre. Claude avait repris ce sujet, qu'ils n'arrivaient
pas  puiser, de leur premire entrevue, de l'impression qu'il en
avait emporte, des songeries ensuite. Dans le fond de l'appartement,
madame Maldonne travaillait, distraite. Thrse coutait. Ses yeux
erraient sur la verdure ple du jardin, que le soleil chauffait et
droulait de toutes parts. Un moment, elle laissa tomber la causerie.
Puis elle dit, regardant Claude:

--Voulez-vous venir avec moi?

--N'importe o.

--Une promenade un peu triste?

--Si vous en tes, elle ne le sera pas.

--Nous la devons, oui, nous la lui devons bien.

--De qui parlez-vous, Thrse?

--Vous verrez! Mre, vous acceptez?

Pour toute rponse, madame Maldonne se leva, et alla prendre son
chapeau. O allait-elle? Peu lui importait. Elle accueillait comme
une grce toute occasion de suivre et de sentir encore  ses cts
l'enfant qu'elle allait perdre. L'adieu pleurait en elle, goutte 
goutte et toujours. Mais elle n'en disait rien: ce sont l de ces
chagrins qu'on doit taire, parce qu'ils viennent du bonheur des
autres. Elle se leva donc, et tous trois sortirent de l'enclos, dans
la direction de la ville.

A mi-chemin, ils s'enfoncrent dans un sentier de banlieue
qu'emplissait la senteur chaude des primevres. Thrse avait son but,
qu'elle n'avouait pas encore. Elle tait moins expansive et moins
rayonnante que de coutume. Madame Maldonne enveloppait ses deux
enfants d'un regard attendri, contente d'avoir sa place et de jeter
son mot dans la conversation tranquille et lente qui s'changeait
entre eux.

Brusquement,  un dtour, de longs murs se dressrent, avec des sapins
et des ifs pointant par-dessus.

--Je comprends, dit Claude en remerciant

Thrse du regard, c'est une jolie pense.

Ils se turent en pntrant dans le cimetire. Le mme songe sans doute
de la fragilit de leur joie, le mme frisson tomba pour elle et pour
lui, qui s'aimaient, des arbres noirs tmoins de tant de larmes.
Thrse et Claude se sparrent l'un de l'autre, et Thrse, par un
dernier instinct d'enfant effraye, pour traverser l'avenue encore
molle et marque de traces de roues, chercha le bras de sa mre.

O est la tombe du petit Jean? L, assurment, dans ce massif immense
de croix blanches ou noires, presque toutes gales, presses les unes
contre les autres. Il y a, sur les tertres verts, plus ou moins
affaisss selon la date, tout le naf talage des tendresses
misrables, poignes de fleurs, rosiers, lierre taill, clmatites
piques dans un vase de verre bleu apport des mansardes, couronnes
grosses comme le poing et qui durent peu. A quoi bon durer? Les
pauvres, sous la terre comme dessus, logent au mois. Tout cela sera
boulevers, dtruit, remplac bientt. O donc est la tombe du petit
Jean?

La voici. Thrse l'a dcouverte. A Jean Malestroit, onze ans, trois
mois, huit jours, ses parents inconsolables. Au pied de la latte de
bois peinte, sont trois jacinthes en ligne et un brin de chrysanthme,
qui doit venir de l'unique gerbe arrose par la mre, l-bas, prs du
pigeonnier. La jeune fille s'est agenouille dans l'troite alle,
Claude  ct d'elle, madame Maldonne un peu plus loin. Il leur semble
 tous revoir la figure veille de l'colier, et ses cheveux roux que
le soleil,  cette heure, et fait tincelants. Et Thrse, aprs
avoir pri tout bas, s'est mise  dire  demi-voix, tourne vers
Claude, tout mue et srieuse: O notre petit Jean, enfant qui nous a
runis, je t'aimais bien quand j'tais seulement ta marraine. A
prsent, je ne pourrai plus penser au dbut de cette vie nouvelle o
j'entre, sans me souvenir que tu en as t l'occasion douloureuse. O
petit Jean, maintenant dans la puissance et dans la joie, parmi les
anges de Dieu, veille sur nous, protge-nous!

--Amen! rpondit Claude.

Ils se relevrent ensemble, et ils se sourirent. trange succession
que nous sommes d'impressions qui se heurtent et se chassent comme des
nues! Dj ils ne pensaient plus au petit marchand d'ombre. Un
souffle avait pass. L'enchantement de la vie les avait ressaisis. Ils
s'loignrent, sans mme jeter un dernier coup d'oeil derrire eux, et
regagnrent cte  cte, pressant le pas, uniquement occups de leur
amour, la campagne ouverte et pleine de soleil.

taient-ce bien les mmes sentiers? En quelques minutes, tout avait
chang d'aspect. Le jour s'tait fait plus pur et plus beau.
Par-dessus les haies d'aubpine qu'ils longeaient, le front lev, les
yeux en joie, ils regardaient l'azur ple, ils se regardaient
ensuite, et trouvaient de quoi se sourire encore. Une mme chanson
divine leur chantait dans l'me. Ils l'entendaient en eux-mmes, ils
la devinaient dans le coeur de l'autre. Les alouettes dans les bls
clairs, les alouettes toutes folles aussi, s'envolaient en secouant
leurs ailes, et saluaient l'heure unique, l'heure o toutes les
esprances se lvent, pour garder le nid qu'on va btir. Des paysans,
 et l, s'arrtaient de bcher. Quelque chose leur disait que le
bonheur passait. Puis, aprs une pause, gays ou jaloux, ils se
courbaient de nouveau. Et les fiancs continuaient leur route,
triomphants, envis, rois du chemin, et le sachant.

Derrire eux, la mre venait, oublie. Mais elle jouissait d'avoir
donn le jour  cette crature heureuse qui marchait devant elle. Elle
se souvenait. A voir l'expression de son visage, on pensait  ces
premires fleurs d'une grappe,  demi fermes, penches, comme une
image prophtique, au-dessus des jeunes qui clatent.

Les Ppinires s'ouvrirent bientt devant eux. Ils entrrent.
Quelqu'un les attendait avec impatience. C'tait M. Maldonne, qui
faisait, pour la vingtime fois, le trajet du portail  la maison.

--Vite! vite! cria-t-il: il est arriv une surprise pendant votre
absence!

Thrse, Claude et madame Maldonne se htrent, moins curieux de la
nouvelle que dsireux de plaire au vieux matre des Ppinires.
Celui-ci les emmena prs de la serre, o, sur une table de jardin, il
avait fait poser un mannequin d'osier.

--Voici l'objet, dit-il. Il est adress  M. Claude Revel, aux
Ppinires.

--Est-ce possible? fit Thrse en riant. Vous voyez, Claude, on nous
croit maris. C'est peut-tre un prsent?

--D'o vient-il? demanda Claude.

--Ma foi, dit M. Maldonne, bien fin qui le devinera: toutes les
tiquettes sont tombes dans le voyage.

Thrse, qui s'tait penche, saisit quelques brins d'herbes, entre
deux mailles de l'osier, et dit, en devenant toute rose d'motion:

--Cela vient d'Afrique. Voici de l'alfa.

Une mme pense,  ce nom qui voquait tant de souvenirs, assombrit le
petit cercle rang autour de la table.

--Puisque cela m'est adress, dit Claude, c'est  vous d'ouvrir,
Thrse.

Lgrement, en trois coups de canif, Thrse brisa les liens qui
attachaient le couvercle, et le souleva. Elle carta de la main une
jonche d'herbes sches. Des plumes apparurent, des plumes couleur de
ciel.

--La sarcelle bleue! s'cria M. Maldonne. Et splendide! Et intacte!

Il tenait dj l'oiseau par le bec, et le considrait en le retournant
au soleil. De dessous l'aile, un papier pli tomba.

--Un billet! dit Claude, en se baissant.

Il n'y avait qu'une seule ligne. Claude la parcourut, et puis, tandis
qu'ils l'observaient tous, bien mus, il lut  haute voix:

   Tue par le comte de Krdol, au bord du Chot-el-Beda.


FIN


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of La Sarcelle Bleue, by Ren Bazin

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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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