The Project Gutenberg EBook of Cinq-Mars, (Tome II of 2), by Alfred de Vigny

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Title: Cinq-Mars, (Tome II of 2)
       ou, Une conjuration sous Louis XIII

Author: Alfred de Vigny

Illustrator: Pierre Georges Jeanniot

Release Date: November 16, 2013 [EBook #44199]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe n'a pas t harmonise.

Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.




    PETITE BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII


[Illustration: Jeanniot del.      Hliogr. Dujardin.]


    PETITE BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII

    PAR LE COMTE
    ALFRED DE VIGNY

    AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT
    _Reproduits en fac simile._

    TOME SECOND

    PARIS
    G. CHARPENTIER | CALMANN LVY
    DITEURS

    1882




CINQ-MARS




CHAPITRE XIV

L'MEUTE

    Le danger, Sire, est pressant et universel, et au del de tous
    les calculs de la prudence humaine.

    MIRABEAU, _Adresse au Roi_.


_Que d'une vitesse gale  celle de la pense, la scne vole sur une
aile imaginaire_, s'crie l'immortel Shakspeare avec le choeur de
l'une de ses tragdies, _figurez-vous le roi sur l'Ocan, suivi de
sa belle flotte; voyez-le, suivez-le_. Avec ce potique mouvement
il traverse le temps et l'espace, et transporte  son gr l'assemble
attentive dans les lieux de ses sublimes scnes.

Nous allons user des mmes droits sans avoir le mme gnie, nous ne
voulons pas nous asseoir plus que lui sur le trpied des units, et,
jetant les yeux sur Paris et sur le vieux et noir palais du Louvre,
nous passerons tout  coup l'espace de deux cents lieues et le temps de
deux annes.

Deux annes! que de changements elles peuvent apporter sur le front
des hommes, dans leurs familles, et surtout dans cette grande famille
si trouble des nations, dont un jour brise les alliances, dont une
naissance apaise les guerres, dont une mort dtruit la paix! Nos yeux
ont vu des rois rentrer dans leur demeure un jour de printemps; ce
jour-l mme un vaisseau partit pour une traverse de deux ans; le
navigateur revint; ils taient sur leur trne: rien ne semblait s'tre
pass dans son absence; et pourtant Dieu leur avait t cent jours de
rgne.

Mais rien n'tait chang pour la France en 1642, poque  laquelle nous
passons, si ce n'tait ses craintes et ses esprances. L'avenir seul
avait chang d'aspect. Avant de revoir nos personnages, il importe de
contempler en grand l'tat du royaume.

La puissante unit de la monarchie tait plus imposante encore par le
malheur des tats voisins; les rvoltes de l'Angleterre et celles de
l'Espagne et du Portugal faisaient admirer d'autant plus le calme dont
jouissait la France; Strafford et Olivars, renverss ou branls,
grandissaient l'immuable Richelieu.

Six armes formidables, reposes sur leurs armes triomphantes,
servaient de rempart au royaume; celles du Nord, ligues avec la
Sude, avaient fait fuir les Impriaux, poursuivis encore par l'ombre
de Gustave-Adolphe; celles qui regardaient l'Italie recevaient dans
le Pimont les clefs des villes qu'avait dfendues le prince Thomas:
et celles qui redoublaient la chane des Pyrnes soutenaient la
Catalogne rvolte, et frmissaient encore devant Perpignan, qu'il ne
leur tait pas permis de prendre. L'intrieur n'tait pas heureux, mais
tranquille. Un invisible gnie semblait avoir maintenu ce calme; car le
Roi, mortellement malade, languissait  Saint-Germain prs d'un jeune
favori; et le Cardinal, disait-on, se mourait  Narbonne. Quelques
morts pourtant trahissaient sa vie, et de loin en loin des hommes
tombaient comme frapps par un souffle empoisonn, et rappelaient la
puissance invisible.

Saint-Preuil, l'un des ennemis de Richelieu, venait de porter _sa tte
de fer_[1] sur l'chafaud, _sans honte ni peur_, comme il le dit en y
montant.

  [1] Ce nom lui fut donn pour sa valeur et un caractre trop ferme,
  qui fut son seul crime.

Cependant la France semblait gouverne par elle-mme; car le prince et
le ministre taient spars depuis longtemps: et, de ces deux malades,
qui se hassaient mutuellement, l'un n'avait jamais tenu les rnes de
son Etat, l'autre n'y faisait plus sentir sa main; on ne l'entendait
plus nommer dans les actes publics, il ne paraissait plus dans le
gouvernement, s'effaait partout; il dormait comme l'araigne au centre
de ses filets.

S'il s'tait pass quelques vnements et quelques rvolutions durant
ces deux annes, ce devait donc tre dans les coeurs; ce devait tre
quelques-uns de ces changements occultes, d'o naissent, dans les
monarchies sans base, des bouleversements effroyables et de longues et
sanglantes dissensions.

Pour en tre claircis, portons nos yeux sur le vieux et noir btiment
du Louvre inachev, et prtons l'oreille aux propos de ceux qui
l'habitent et qui l'environnent.

On tait au mois de dcembre; un hiver rigoureux avait attrist Paris,
o la misre et l'inquitude du peuple taient extrmes; cependant sa
curiosit l'aiguillonnait encore, et il tait avide des spectacles que
lui donnait la cour. Sa pauvret lui tait moins pesante lorsqu'il
contemplait les agitations de la richesse; ses larmes moins amres
 la vue des combats de la puissance; et le sang des grands, qui
arrosait ses rues et semblait alors le seul digne d'tre rpandu,
lui faisait bnir son obscurit. Dj quelques scnes tumultueuses,
quelques assassinats clatants, avaient fait sentir l'affaiblissement
du monarque, l'absence et la fin prochaine du ministre, et, comme
une sorte de prologue  la sanglante comdie de la Fronde, venaient
aiguiser la malice et mme allumer les passions des Parisiens. Ce
dsordre ne leur dplaisait pas; indiffrents aux causes des querelles,
fort abstraites pour eux, ils ne l'taient point aux individus,
et commenaient dj  prendre les chefs de parti en affection ou
en haine, non  cause de l'intrt qu'ils leur supposaient pour le
bien-tre de leur classe, mais tout simplement parce qu'ils plaisaient
ou dplaisaient comme des acteurs.

Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient t
entendus frquemment dans la Cit: les patrouilles nombreuses des
Suisses et des gardes du corps venaient mme d'tre attaques et de
rencontrer quelques barricades dans les rues tortueuses de l'le
Notre-Dame; des charrettes enchanes aux bornes et couvertes de
tonneaux, avaient empch les cavaliers d'y pntrer, et quelques coups
de mousquet avaient bless des chevaux et des hommes. Cependant la
ville dormait encore, except le quartier qui environnait le Louvre,
habit dans ce moment par la Reine et MONSIEUR, duc d'Orlans. L, tout
annonait une expdition nocturne d'une nature trs grave.

Il tait deux heures du matin; il gelait, et l'ombre tait paisse,
lorsqu'un nombreux rassemblement s'arrta sur le quai,  peine
pav alors, et occupa lentement et par degrs, le terrain sabl qui
descendait en pente jusqu' la Seine. Deux cents hommes,  peu prs,
semblaient composer cet attroupement; ils taient envelopps de grands
manteaux, relevs par le fourreau des longues pes  l'espagnole
qu'ils portaient. Se promenant sans ordre, en long et en large, ils
semblaient attendre les vnements plutt que les chercher. Beaucoup
d'entre eux s'assirent, les bras croiss, sur les pierres parses du
parapet commenc; ils observaient le plus grand silence. Aprs quelques
minutes cependant, un homme, qui paraissait sortir d'une porte vote
du Louvre, s'approcha lentement avec une lanterne sourde, dont il
portait les rayons au visage de chaque individu, et qu'il souffla,
ayant dml celui qu'il cherchait entre tous: il lui parla de cette
faon,  demi-voix, en lui serrant la main:

--Eh bien, Olivier, que vous a dit M. le Grand[2]? Cela va-t-il bien?

  [2] On nommait ainsi par abrviation le grand cuyer Cinq-Mars. Ce
  nom reviendra souvent dans le cours du rcit.

--Oui, oui, je l'ai vu hier  Saint-Germain; le vieux chat est bien
malade  Narbonne, il va s'en aller _ad patres_; mais il faut mener
nos affaires rondement, car ce n'est pas la premire fois qu'il fait
l'engourdi. Avez-vous vu du monde pour ce soir, mon cher Fontrailles?

--Soyez tranquille, Montrsor va venir avec une centaine de
gentilshommes de MONSIEUR; vous le reconnatrez; il sera dguis en
matre maon, une rgle  la main. Mais n'oubliez pas surtout les mots
d'ordre: les savez-vous bien tous, vous et vos amis?

--Oui, tous, except l'abb de Gondi, qui n'est pas arriv encore;
mais, Dieu me pardonne, je crois que le voil lui-mme. Qui diable
l'aurait reconnu?

En effet, un petit homme sans soutane, habill en soldat des gardes
franaises, et portant de trs noires et fausses moustaches, se glissa
entre eux. Il sautait d'un pied sur l'autre avec un air de joie, et se
frottait les mains.

--Vive Dieu! tout va bien; mon ami Fiesque ne faisait pas mieux.
Et se levant sur la pointe des pieds pour frapper sur l'paule
d'Olivier:--Savez-vous que, pour un homme qui sort presque des pages,
vous ne vous conduisez pas mal, sire Olivier d'Entraigues? vous serez
dans nos hommes illustres, si nous trouvons un Plutarque. Tout est
bien organis, vous arrivez  point; ni plus tt, ni plus tard, comme
un vrai chef de parti. Fontrailles, ce jeune homme ira loin, je vous
le prdis. Mais dpchons-nous; il nous viendra dans deux heures
des paroissiens de mon oncle l'archevque de Paris; je les ai bien
chauffs, et ils crieront: _Vive Monsieur! vive la Rgence! et plus
de Cardinal!_ comme des enrags. Ce sont de bonnes dvotes, tout  moi,
qui leur ont mont la tte. Le roi est fort mal. Oh! tout va bien, trs
bien. Je viens de Saint-Germain; j'ai vu l'ami Cinq-Mars; il est bon,
trs bon, toujours ferme comme un roc. Ah! voil ce que j'appelle un
homme! Comme il les a jous avec son air mlancolique et insouciant!
Il est le matre de la cour  prsent. C'est fini, le roi va, dit-on,
le faire duc et pair, il en est fortement question; mais il hsite
encore: il faut dcider cela par notre mouvement de ce soir: _le voeu
du peuple!_ il faut faire _le voeu du peuple_ absolument; nous allons
le faire entendre. Ce sera la mort de Richelieu, savez-vous? Surtout,
c'est la haine pour lui qui doit dominer dans les cris, car c'est l
l'essentiel. Cela dcidera enfin notre Gaston, qui flotte toujours,
n'est-ce pas?

--Eh! que peut-il faire autre chose? dit Fontrailles; s'il prenait une
rsolution aujourd'hui en notre faveur, ce serait bien fcheux.

--Et pourquoi?

--Parce que nous serions bien srs que demain, au jour, il serait
contre.

--N'importe, reprit l'abb, la reine a de la tte.

--Et du coeur aussi, dit Olivier; cela me donne de l'espoir pour
Cinq-Mars, qui me semble avoir os faire le boudeur quelquefois en la
regardant.

--Enfant que vous tes! que vous connaissez encore mal la cour!
Rien ne peut le soutenir que la main du roi, qui l'aime comme son
fils; et, pour la reine, si son coeur bat, c'est de souvenir et non
d'avenir. Mais il ne s'agit pas de ces fadaises-l; dites-moi, mon
cher, tes-vous bien sr de votre jeune avocat que je vois rder l?
pense-t-il bien?

--Parfaitement; c'est un excellent Royaliste; il jetterait le Cardinal
 la rivire tout  l'heure: d'ailleurs c'est Fournier, de Loudun,
c'est tout dire.

--Bien, bien; voil comme nous les aimons. Mais garde  vous,
messieurs: on vient de la rue Saint-Honor.

--Qui va l? crirent les premiers de la troupe  des hommes qui
venaient. Royalistes ou Cardinalistes?

--_Gaston_ et _le Grand_, rpondirent tout bas les nouveaux venus.

--C'est Montrsor avec les gens de MONSIEUR, dit Fontrailles; nous
pourrons bientt commencer.

--Oui, par la corbleu! dit l'arrivant; car les Cardinalistes vont
passer  trois heures; on nous en a instruits tout  l'heure.

--O vont-ils? dit Fontrailles.

--Ils sont plus de deux cents pour conduire M. de Chavigny, qui va voir
le vieux chat  Narbonne, dit-on; ils ont cru plus sr de longer le
Louvre.

--Eh bien, nous allons leur faire patte de velours, dit l'abb.

Comme il achevait, un bruit de carrosses et de chevaux se fit entendre.
Plusieurs hommes  manteaux roulrent une norme pierre au milieu du
pav. Les premiers cavaliers passrent rapidement  travers la foule
et le pistolet  la main, se doutant bien de quelque chose; mais le
postillon qui guidait les chevaux de la premire voiture s'embarrassa
dans la pierre et s'abattit.

--Quel est donc ce carrosse qui crase les pitons? crirent  la fois
tous les hommes en manteau. C'est bien tyrannique! Ce ne peut tre
qu'un ami du Cardinal de _La Rochelle_[3].

  [3] Dans le long sige de cette ville, on donna ce nom  M. de
  Richelieu pour tourner en ridicule son obstination  commander
  comme gnral en chef et s'attribuer le mrite de la prise de la
  Rochelle.

--C'est quelqu'un qui ne craint pas les amis du petit _le Grand_,
s'cria une voix  la portire ouverte, d'o un homme s'lana sur un
cheval.

--Rangez ces Cardinalistes jusque dans la rivire! dit une voix aigre
et perante.

Ce fut le signal des coups de pistolet qui s'changrent avec
fureur de chaque ct, et qui prtrent une lumire  cette scne
tumultueuse et sombre; le cliquetis des pes et le pitinement des
chevaux n'empchaient pas de distinguer les cris, d'un ct: A bas le
ministre! vive le Roi! vive MONSIEUR et monsieur le Grand!  bas les
_bas rouges_! de l'autre: Vive Son minence! vive le grand Cardinal!
mort aux factieux! vive le Roi! car le nom du Roi prsidait  toutes
les haines comme  toutes les affections,  cette trange poque.

Cependant les hommes  pied avaient russi  placer les deux carrosses
 travers du quai, de manire  s'en faire un rempart contre les
chevaux de Chavigny, et de l, entre les roues, par les portires et
sous les ressorts, les accablaient de coups de pistolet et en avaient
dmont plusieurs. Le tumulte tait affreux, lorsque les portes du
Louvre s'ouvrirent tout  coup, et deux escadrons des gardes du corps
sortirent au trot; la plupart avaient des torches  la main pour
clairer ceux qu'ils allaient attaquer et eux-mmes. La scne changea.
A mesure que les gardes arrivaient  l'un des hommes  pied, on voyait
cet homme s'arrter, ter son chapeau, se faire reconnatre et se
nommer, et le garde se retirait, quelquefois en saluant, d'autres
fois en lui serrant la main. Ce secours aux carrosses de Chavigny fut
donc  peu prs inutile et ne servit qu' augmenter la confusion. Les
gardes du corps, comme pour l'acquit de leur conscience, parcouraient
la foule des duellistes en disant mollement: Allons, messieurs, de la
modration.

Mais, lorsque les deux gentilshommes avaient bien _engag le fer_ et se
trouvaient bien acharns, le garde qui les voyait s'arrtait pour juger
des coups, et quelquefois mme favorisait celui qu'il pensait tre de
son opinion; car ce corps, comme toute la France, avait ses Royalistes
et ses Cardinalistes.

Les fentres du Louvre s'clairaient peu  peu, et l'on y voyait
beaucoup de ttes de femmes derrire les petits carreaux en losanges,
attentives  contempler le combat.

De nombreuses patrouilles de Suisses sortirent avec des flambeaux; on
distinguait ces soldats  leur trange uniforme. Ils portaient le bras
droit ray de bleu et de rouge, et le bas de soie de leur jambe droite
tait rouge; le ct gauche ray de bleu, rouge et blanc, et le bas
blanc et rouge. On avait espr sans doute, au chteau royal, que cette
troupe trangre pourrait dissiper l'attroupement; mais on se trompa.
Ces impassibles soldats, suivant froidement, exactement et sans les
dpasser, les ordres qu'on leur avait donns, circulrent avec symtrie
entre les groupes arms qu'ils divisaient un moment, vinrent se runir
devant la grille avec une prcision parfaite, et rentrrent en ordre
comme  la manoeuvre, sans s'informer si les ennemis  travers lesquels
ils taient passs s'taient rejoints ou non.

Mais le bruit, un instant apais, redevint gnral  force
d'explications particulires. On entendait partout des appels, des
injures et des imprcations; il ne semblait pas que rien pt faire
cesser ce combat que la destruction de l'un des deux partis, lorsque
des cris, ou plutt des hurlements affreux, vinrent mettre le comble
au tumulte. L'abb de Gondi, alors occup  tirer un cavalier par son
manteau pour le faire tomber, s'cria:--Voil mes gens! Fontrailles,
vous allez en voir de belles; voyez, voyez dj comme cela court! c'est
charmant, vraiment!

Et il lcha prise et monta sur une pierre pour considrer la manoeuvre
de ses troupes, croisant ses bras avec l'importance d'un gnral
d'arme. Le jour commenait  poindre, et l'on vit que du bout de
l'le Saint-Louis accourait, en effet, une foule d'hommes, de femmes
et d'enfants de la lie du peuple, poussant au ciel et vers le Louvre
d'tranges vocifrations. Des filles portaient de longues pes, des
enfants tranaient d'immenses hallebardes et des piques damasquines
du temps de la Ligue; des vieilles en haillons tiraient aprs elles,
avec des cordes, des charrettes pleines d'anciennes armes rouilles
et rompues; des ouvriers de tous les mtiers, ivres pour la plupart,
les suivaient avec des btons, des fourches, des lances, des pelles,
des torches, des pieux, des crocs, des leviers, des sabres et des
broches aigus; ils chantaient et hurlaient tour  tour, contrefaisant
avec des rires atroces les miaulements du chat, et portant, comme un
drapeau, un de ces animaux pendu au bout d'une perche et envelopp dans
un lambeau rouge, figurant ainsi le Cardinal, dont le got pour les
chats tait connu gnralement. Des crieurs publics couraient, tout
rouges et haletants, semer sur les ruisseaux et les pavs, coller sur
les parapets, les bornes, les murs des maisons et du palais mme, de
longues histoires satiriques en petits vers, faites sur les personnages
du temps; des garons bouchers et mariniers portant de larges coutelas,
battaient la charge sur des chaudrons, et tranaient dans la boue un
porc nouvellement gorg, coiff de la calotte rouge d'un enfant de
choeur. De jeunes et vigoureux drles, vtus en femmes et enlumins
d'un grossier vermillon, criaient d'une voix forcene: _Nous sommes
des mres de famille ruines par Richelieu: mort au Cardinal!_ Ils
portaient dans leurs bras des nourrissons de paille qu'ils faisaient le
geste de jeter  la rivire, et les y jetaient en effet.

Lorsque cette dgotante cohue eut inond les quais de ses milliers
d'individus infernaux, elle produisit un effet trange sur les
combattants, et tout  fait contraire  ce qu'en attendait leur patron.
Les ennemis de chaque faction abaissrent leurs armes et se sparrent.
Ceux de MONSIEUR et de Cinq-Mars furent rvolts de se voir secourus
par de tels auxiliaires, et, aidant eux-mmes les gentilshommes du
Cardinal  remonter  cheval et en voiture, leurs valets  y porter les
blesss, donnrent des rendez-vous particuliers  leurs adversaires
pour vider leur querelle sur un terrain plus secret et plus digne
d'eux. Rougissant de la supriorit du nombre et des ignobles troupes
qu'ils semblaient commander, entrevoyant, peut-tre pour la premire
fois, les funestes consquences de leurs jeux politiques, et voyant
quel tait le limon qu'ils venaient de remuer, ils se divisrent pour
se retirer, enfonant leurs chapeaux larges sur leurs yeux, jetant
leurs manteaux sur leurs paules, et redoutant le jour.

--Vous avez tout drang, mon cher abb, avec cette canaille, dit
Fontrailles, en frappant du pied,  Gondi, qui se trouvait assez
interdit; votre bonhomme d'oncle a l de jolis paroissiens!

--Ce n'est pas ma faute, reprit cependant Gondi, d'un ton mutin; c'est
que ces idiots sont arrivs une heure trop tard; s'ils fussent venus 
la nuit, on ne les aurait pas vus, ce qui les gte un peu,  dire le
vrai (car j'avoue que le grand jour leur fait tort), et on n'aurait
entendu que la voix du peuple: _Vox populi, vox Dei_. D'ailleurs, il
n'y a pas tant de mal; ils vont nous donner, par leur foule, les moyens
de nous vader sans tre reconnus, et, au bout du compte, notre tche
est finie; nous ne voulions pas la mort du pcheur: Chavigny et les
siens sont de braves gens que j'aime beaucoup; s'il n'est qu'un peu
bless, tant mieux. Adieu, je vais voir M. de Bouillon, qui arrive
d'Italie.

--Olivier, dit Fontrailles, partez donc pour Saint-Germain avec
Fournier et Ambrosio; je vais rendre compte  MONSIEUR, avec Montrsor.

Tout se spara, et le dgot fit sur ces gens bien levs ce que la
force n'avait pu faire.

Ainsi se termina cette chauffoure, qui semblait pouvoir enfanter de
grands malheurs; personne n'y fut tu; les cavaliers, avec quelques
gratignures de plus, et quelques-uns avec leur bourse de moins, 
leur grande surprise, reprirent leur route prs des carrosses par
des rues dtournes; les autres s'vadrent, un  un,  travers la
populace qu'ils avaient souleve. Les misrables qui la composaient,
dnus de chefs de troupes, restrent encore deux heures  pousser les
mmes cris, jusqu' ce que leur vin ft cuv et que le froid teignt
ensemble le feu de leur sang et de leur enthousiasme. On voyait aux
fentres des maisons du quai de la Cit et le long des murs le sage et
vritable peuple de Paris, regardant d'un air triste et dans un morne
silence ces prludes de dsordre; tandis que le corps des marchands,
vtu de noir, prcd de ses chevins et de ses prvts, s'acheminait
lentement et courageusement,  travers la populace, vers le _Palais
de Justice_ o devait s'assembler le parlement, et allait lui porter
plainte de ces effrayantes scnes nocturnes.

Cependant les appartements de Gaston d'Orlans taient dans une
grande rumeur. Ce prince occupait alors l'aile du Louvre parallle
aux Tuileries, et ses fentres donnaient d'un ct sur la cour, et
de l'autre sur un amas de petites maisons et de rues troites qui
couvraient la place presque en entier. Il s'tait lev prcipitamment,
rveill en sursaut par le bruit des armes  feu, avait jet ses pieds
dans de larges _mules_ carres,  hauts talons, et, envelopp dans
une vaste robe de chambre de soie couverte de dessins d'or brods en
relief, se promenait en long et en large dans sa chambre  coucher,
envoyant, de minute en minute, un laquais nouveau pour demander ce qui
se passait, et s'criant qu'on court chercher l'abb de La Rivire,
son conseil accoutum; mais, par malheur, il tait sorti de Paris.
A chaque coup de pistolet, ce prince timide courait aux fentres,
sans rien voir autre chose que quelques flambeaux que l'on portait en
courant; on avait beau lui dire que les cris qu'il entendait taient en
sa faveur, il ne cessait de se promener par les appartements, dans le
plus grand dsordre, ses longs cheveux noirs et ses yeux bleus ouverts
et agrandis par l'inquitude et l'effroi; il tait moiti nu lorsque
Montrsor et Fontrailles arrivrent enfin, et le trouvrent se frappant
la poitrine et rptant mille fois: _Mea culpa, mea culpa._

--Eh bien, arrivez donc! leur cria-t-il de loin, courant au-devant
d'eux; arrivez donc enfin! que se passe-t-il? que fait-on l? quels
sont ces assassins? quels sont ces cris?

--On crie: Vive MONSIEUR.

Gaston, sans faire semblant d'entendre, et tenant un instant la porte
de sa chambre ouverte, pour que sa voix pntrt jusque dans les
galeries o taient les gens de sa maison, continua en criant de toute
sa force et en gesticulant:

--Je ne sais rien de tout ceci et n'ai rien autoris; je ne veux rien
entendre, je ne veux rien savoir; je n'entrerai jamais dans aucun
projet; ce sont des factieux qui font tout ce bruit: ne m'en parlez pas
si vous voulez tre bien vus ici; je ne suis l'ennemi de personne, je
dteste de telles scnes...

Fontrailles, qui savait  quel homme il avait affaire, ne rpondit
rien, et entra avec son ami, mais sans se presser, afin que MONSIEUR
et le temps de jeter son premier feu; et, quand tout fut dit et la
porte ferme avec soin, il prit la parole:

--Monseigneur, dit-il, nous venons vous demander mille pardons de
l'impertinence de ce peuple, qui ne cesse de crier qu'il veut la mort
de votre ennemi, et qu'il voudrait mme vous voir Rgent si nous avions
le malheur de perdre Sa Majest; oui, le peuple est toujours libre dans
ses propos; mais il tait si nombreux, que tous nos efforts n'ont pu
le contenir: c'tait le cri du coeur dans toute sa vrit; c'tait une
explosion d'amour que la froide raison n'a pu rprimer, et qui sortait
de toutes les rgles.

--Mais enfin, que s'est-il pass? reprit Gaston un peu calm:
qu'ont-ils fait depuis quatre heures que je les entends?

--Cet amour, continua froidement Montrsor, comme M. de Fontrailles a
l'honneur de vous le dire, sortait tellement des rgles et des bornes,
qu'il nous a entrans nous-mmes, et nous nous sommes sentis saisis de
cet enthousiasme qui nous transporte toujours au nom seul de MONSIEUR,
et qui nous a ports  des choses que nous n'avions pas prmdites.

--Mais enfin, qu'avez-vous fait? reprit le prince...

--Ces choses, reprit Fontrailles, dont M. de Montrsor a l'honneur de
parler  MONSIEUR, sont prcisment de celles que je prvoyais ici mme
hier au soir, quand j'eus l'honneur de l'entretenir.

--Il ne s'agit pas de cela, interrompit Gaston; vous ne pourrez pas
dire que j'aie rien ordonn ni autoris; je ne me mle de rien, je
n'entends rien au gouvernement...

--Je conviens, poursuivit Fontrailles, que Votre Altesse n'a rien
ordonn; mais elle m'a permis de lui dire que je prvoyais que cette
nuit serait trouble vers les deux heures, et j'esprais que son
tonnement serait moins grand.

Le prince, se remettant peu  peu, et voyant qu'il n'effrayait pas
les deux champions; ayant d'ailleurs dans sa conscience et lisant
dans leurs yeux le souvenir du consentement qu'il leur avait donn
la veille, s'assit sur le bord de son lit, croisa les bras, et, les
regardant d'un air de juge, leur dit encore avec une voix imposante:

--Mais enfin, qu'avez-vous donc fait?

--Eh! presque rien, monseigneur, dit Fontrailles; le hasard nous a
fait rencontrer dans la foule quelques-uns de nos amis qui avaient
eu une querelle avec le cocher de M. de Chavigny qui les crasait; il
s'en est suivi quelques propos un peu vifs, quelques petits gestes un
peu brusques, quelques gratignures qui ont fait rebrousser chemin au
carrosse, et voil tout.

--Absolument tout, rpta Montrsor.

--Comment, tout! s'cria Gaston trs mu et sautant dans la chambre; et
n'est-ce donc rien que d'arrter la voiture d'un ami du Cardinal-Duc?
Je n'aime point les scnes, je vous l'ai dj dit; je ne hais point
le Cardinal; c'est un grand politique, certainement, un trs grand
politique; vous me compromettez horriblement; on sait que Montrsor est
 moi; si on l'a reconnu, on dira que je l'ai envoy...

--Le hasard, rpondit Montrsor, m'a fait trouver cet habit du peuple
que MONSIEUR peut voir sous mon manteau, et que j'ai prfr  tout
autre par ce motif.

Gaston respira.

--Vous tes bien sr qu'on ne vous a pas reconnu? dit-il; c'est que
vous sentez, mon cher ami, combien ce serait pnible... convenez-en
vous-mme...

--Si j'en suis sr,  ciel! s'cria le gentilhomme du prince: je
gagerais ma tte et ma part du Paradis que personne n'a vu mes traits
et ne m'a appel par mon nom.

--Eh bien, continua Gaston, se rasseyant sur son lit et prenant un air
plus calme, et mme o brillait une lgre satisfaction, contez-moi
donc un peu ce qui s'est pass.

Fontrailles se chargea du rcit, o, comme l'on pense, le peuple jouait
un grand rle et les gens de MONSIEUR aucun; et, dans sa proraison,
il ajouta, entrant dans les dtails:--On a pu voir, de vos fentres
mmes, monseigneur, de respectables mres de famille, pousses par le
dsespoir, jeter leurs enfants dans la Seine en maudissant Richelieu.

--Ah! c'est pouvantable! s'cria le prince indign ou feignant de
l'tre et de croire  ces excs. Il est donc bien vrai qu'il est
dtest si gnralement? mais il faut convenir qu'il le mrite! Quoi!
son ambition et son avarice ont rduit l ces bons habitants de Paris
que j'aime tant!

--Oui, monseigneur, reprit l'orateur; et ici ce n'est pas Paris
seulement, c'est la France entire qui vous supplie avec nous de vous
dcider  la dlivrer de ce tyran; tout est prt; il ne faut qu'un
signe de votre tte auguste pour anantir ce pygme, qui a tent
l'abaissement de la maison royale elle-mme.

--Hlas! Dieu m'est tmoin que je lui pardonne cette injure, reprit
Gaston en levant les yeux; mais je ne puis entendre plus longtemps les
cris du peuple; oui, j'irai  son secours!...

--Ah! nous tombons  vos genoux! s'cria Montrsor s'inclinant...

--C'est--dire, reprit le prince en reculant, autant que ma dignit ne
sera pas compromise et que l'on ne verra nulle part mon nom.

--Et c'est justement lui que nous voudrions! s'cria Fontrailles, un
peu plus  son aise... Tenez, monseigneur, il y a dj quelques noms 
mettre  la suite du vtre, et qui ne craignent pas de s'inscrire, je
vous les dirai sur-le-champ si vous voulez...

--Mais, mais, mais... dit le duc d'Orlans avec un peu d'effroi,
savez-vous que c'est une conjuration que vous me proposez l tout
simplement?...

--Fi donc! fi donc! monseigneur, des gens d'honneur comme nous! une
conjuration! ah! du tout! une ligue, tout au plus; un petit accord pour
donner la direction au voeu unanime de la nation et de la cour: voil
tout!

--Mais... mais cela n'est pas clair, car enfin cette affaire ne
serait ni gnrale ni publique: donc ce serait une conjuration; vous
n'avoueriez pas que vous en tes?

--Moi, monseigneur? pardonnez-moi,  toute la terre, puisque tout le
royaume en est dj, et je suis du royaume. Eh! qui ne mettrait son nom
aprs celui de MM. de Bouillon et de Cinq-Mars?...

--Aprs, peut-tre, mais avant? dit Gaston en fixant ses regards sur
Fontrailles, et plus finement qu'il ne s'y attendait.

Celui-ci sembla hsiter un moment...

--Eh bien, que ferait MONSIEUR, si je lui disais des noms aprs
lesquels il pt mettre le sien?

--Ah! ah! voil qui est plaisant, reprit le prince en riant; savez-vous
qu'au-dessus du mien il n'y en a pas beaucoup? Je n'en vois qu'un.

--Enfin, s'il y en a un, monseigneur nous promet-il de signer celui de
Gaston au-dessous?

--Ah! parbleu, de tout mon coeur, je ne risque rien, car je ne vois que
le Roi, qui n'est srement pas de la partie.

--Eh bien,  dater de ce moment, permettez, dit Montrsor, que nous
vous prenions au mot, et veuillez bien consentir  prsent  deux
choses seulement: voir M. de Bouillon chez la Reine, et M. le grand
cuyer chez le Roi.

--Tope! dit MONSIEUR gaiement et frappant l'paule de Montrsor, j'irai
ds aujourd'hui  la toilette de ma belle-soeur, et je prierai mon
frre de venir courre un cerf  Chambord avec moi.

Les deux amis n'en demandaient pas plus, et furent surpris eux-mmes
de leur ouvrage; jamais ils n'avaient vu tant de rsolution  leur
chef. Aussi, de peur de le mettre sur une voie qui pt le dtourner
de la route qu'il venait de prendre, ils se htrent de jeter la
conversation sur d'autres sujets, et se retirrent charms, en laissant
pour derniers mots dans son oreille qu'ils comptaient sur ses dernires
promesses.




CHAPITRE XV

L'ALCOVE

    Les reines ont t vues pleurant comme de simples femmes.

    CHATEAUBRIAND.

    Qu'il est doux d'tre belle alors qu'on est aime.

    DELPHINE GAY.


Tandis qu'un prince tait ainsi rassur avec peine par ceux qui
l'entouraient, et leur laissait voir un effroi qui pouvait tre
contagieux pour eux, une princesse, plus expose aux accidents, plus
isole par l'indiffrence de son mari, plus faible par sa nature et
par la timidit qui vient de l'absence du bonheur, donnait de son ct
l'exemple du courage le plus calme et de la plus pieuse rsignation,
et raffermissait sa suite effraye: c'tait la Reine. A peine endormie
depuis une heure, elle avait entendu des cris aigus derrire les portes
et les paisses tapisseries de sa chambre. Elle ordonna  ses femmes
de faire entrer, et la duchesse de Chevreuse, en chemise et enveloppe
dans un grand manteau, vint tomber presque vanouie au pied de son lit,
suivie de quatre dames d'atours et de trois femmes de chambre. Ses
pieds dlicats taient nus, et ils saignaient, parce qu'elle s'tait
blesse en courant; elle criait, en pleurant comme un enfant, qu'un
coup de pistolet avait bris ses volets et ses carreaux, et l'avait
blesse; qu'elle suppliait la Reine de la renvoyer en exil, o elle se
trouvait plus tranquille que dans un pays o l'on voulait l'assassiner
parce qu'elle tait l'amie de Sa Majest. Elle avait ses cheveux dans
un grand dsordre et tombant jusqu' ses pieds: c'tait sa principale
beaut, et la jeune Reine pensa qu'il y avait dans cette toilette moins
de hasard que l'on ne l'et pu croire.

--Eh! ma chre, qu'arrive-t-il donc? lui dit-elle avec assez de
sang-froid; vous avez l'air de Madeleine, mais dans sa jeunesse, avant
le repentir. Il est probable que si l'on en veut  quelqu'un ici, c'est
 moi; tranquillisez-vous.

--Non, madame, sauvez-moi; protgez-moi! c'est ce Richelieu qui me
poursuit! j'en suis certaine.

Le bruit des pistolets qui s'entendit alors plus distinctement,
convainquit la Reine que les terreurs de Mme de Chevreuse n'taient pas
vaines.

--Venez m'habiller, madame de Motteville, cria-t-elle.

Mais celle-ci avait perdu la tte entirement, et, ouvrant un de ces
immenses coffres d'bne qui servaient d'armoire alors, en tirait une
cassette de diamants de la princesse pour la sauver, et ne l'coutait
pas. Les autres femmes avaient vu sur une fentre la lueur des torches,
et, s'imaginant que le feu tait au palais, prcipitaient les bijoux,
les dentelles, les vases d'or, jusqu'aux porcelaines, dans des draps
qu'elles voulaient jeter ensuite par la fentre. En mme temps survint
Mme de Gumene, un peu plus habille que la duchesse de Chevreuse,
mais ayant pris la chose plus au tragique encore; l'effroi qu'elle
avait en donna un peu  la Reine,  cause du caractre crmonieux et
paisible qu'on lui connaissait. Elle entra sans saluer, ple comme un
spectre, et dit avec volubilit:

--Madame, il est temps de nous confesser; on attaque le Louvre, et tout
le peuple arrive de la Cit, m'a-t-on dit.

La stupeur fit taire et rendit immobile toute la chambre.

--Nous allons mourir! cria la duchesse de Chevreuse, toujours 
genoux. Ah! mon Dieu! que ne suis-je reste en Angleterre! Oui,
confessons-nous; je me confesse hautement: j'ai aim... j'ai t aime
de...

--C'est bon, c'est bon, dit la Reine, je ne me charge pas d'entendre
jusqu' la fin; ce ne serait peut-tre pas le moindre de mes dangers,
dont vous ne vous occupez gure.

Le sang-froid d'Anne d'Autriche et cette seconde rponse svre
rendirent pourtant un peu de calme  cette belle personne, qui se
releva confuse, et s'aperut du dsordre de sa toilette, qu'elle alla
rparer le mieux qu'elle put dans un cabinet voisin.

--Dona Stephania, dit la Reine  une de ses femmes, la seule Espagnole
qu'elle et conserve auprs d'elle, allez chercher le capitaine des
gardes: il est temps que je voie des hommes, enfin, et que j'entende
quelque chose de raisonnable.

Elle dit ceci en espagnol, et le mystre de cet ordre, dans une langue
qu'elles ne comprenaient pas, fit rentrer le bon sens dans la chambre.

La camriste disait son chapelet; mais elle se leva du coin de
l'alcve o elle s'tait rfugie, et sortit en courant pour obir  sa
matresse.

Cependant les signes de la rvolte et les symptmes de la terreur
devenaient plus distincts au-dessous et dans l'intrieur. On entendait
dans la grande cour du Louvre le pitinement des chevaux de la garde,
les commandements des chefs, le roulement des carrosses de la Reine,
qu'on attelait pour fuir s'il le fallait, le bruit des chanes de
fer que l'on tranait sur le pav pour former les barricades en cas
d'attaque, les pas prcipits, le choc des armes, des troupes d'hommes
qui couraient dans les corridors, les cris sourds et confus du peuple
qui s'levaient et s'teignaient, s'loignaient et se rapprochaient
comme le bruit des vagues et des vents.

La porte s'ouvrit encore, et cette fois c'tait pour introduire un
charmant personnage.

--Je vous attendais, chre Marie, dit la Reine, tendant les bras  la
duchesse de Mantoue: vous avez eu plus de bravoure que nous toutes,
vous venez pare pour tre vue de toute la cour.

--Je n'tais pas couche, heureusement, rpondit la princesse de
Gonzague en baissant les yeux, j'ai vu tout ce peuple par mes fentres.
Oh! madame, fuyez! je vous supplie de vous sauver par les escaliers
secrets, et de nous permettre de rester  votre place; on pourra
prendre l'une de nous pour la Reine, et, ajouta-t-elle en versant une
larme, je viens d'entendre des cris de mort. Sauvez-vous, madame! je
n'ai pas de trne  perdre! vous tes fille, femme et mre de rois,
sauvez-vous et laissez-nous ici.

--Vous avez  perdre plus que moi, mon amie, en beaut, en jeunesse,
et, j'espre, en bonheur, dit la Reine avec un sourire gracieux et
lui donnant sa belle main  baiser. Restez dans mon alcve, je le
veux bien, mais nous y serons deux. Le seul service que j'accepte de
vous, belle enfant, c'est de m'apporter ici dans mon lit cette petite
cassette d'or que ma pauvre Motteville a laisse par terre, et qui
contient ce que j'ai de plus prcieux.

Puis, en la recevant, elle ajouta  l'oreille de Marie:

--S'il m'arrivait quelque malheur, jure-moi que tu la prendras pour la
jeter dans la Seine.

--Je vous obirai, madame, comme  ma bienfaitrice et  ma seconde
mre, dit-elle en pleurant.

Cependant le bruit du combat redoublait sur les quais, et les vitraux
de la chambre rflchissaient souvent la lueur des coups de feu dont
on entendait l'explosion. Le capitaine des gardes et celui des Suisses
firent demander des ordres par dona Stephania.

--Je leur permets d'entrer, dit la princesse. Rangez-vous de ce ct,
mesdames; je suis homme dans ce moment, et je dois l'tre.

Puis, soulevant les rideaux de son lit, elle continua en s'adressant
aux deux officiers:--Messieurs, souvenez-vous d'abord que vous rpondez
sur votre tte de la vie des princes mes enfants, vous le savez,
monsieur de Guitaut?

--Je couche en travers de leur porte, madame; mais ce mouvement ne
menace ni eux ni Votre Majest.

--C'est bien, ne pensez  moi qu'aprs eux, interrompit la Reine, et
protgez indistinctement tous ceux que l'on menace. Vous m'entendez
aussi, vous monsieur de Bassompierre; vous tes gentilhomme; oubliez
que votre oncle est encore  la Bastille, et faites votre devoir prs
des petits-fils du feu Roi son ami.

C'tait un jeune homme d'un visage franc et ouvert.

--Votre Majest, dit-il avec un lger accent allemand, peut voir que je
n'oublie que ma famille, et non la sienne.

Et il montra sa main gauche, o il manquait deux doigts qui venaient
d'tre coups.

--J'ai encore une autre main, dit-il en saluant et se retirant avec
Guitaut.

La Reine mue se leva aussitt, et, malgr les prires de la princesse
de Gumne, les pleurs de Marie de Gonzague et les cris de Mme de
Chevreuse, voulut se mettre  la fentre et l'entrouvrit, appuye sur
l'paule de la duchesse de Mantoue.

--Qu'entends-je? dit-elle; en effet, on crie: Vive le Roi!... Vive la
Reine!

Le peuple, croyant la reconnatre, redoubla de cris en ce moment, et
l'on entendit: A bas le Cardinal! Vive M. le Grand!

Marie tressaillit.

--Qu'avez-vous! lui dit la Reine en l'observant.

Mais, comme elle ne rpondait pas et tremblait de tout son corps, cette
bonne et douce princesse ne parut pas s'en apercevoir, et prtant la
plus grande attention aux cris du peuple et  ses mouvements, elle
exagra mme une inquitude qu'elle n'avait plus depuis le premier nom
arriv  son oreille. Une heure aprs, lorsqu'on vint lui dire que la
foule n'attendait qu'un geste de sa main pour se retirer, elle le donna
gracieusement et avec un air de satisfaction; mais cette joie tait
loin d'tre complte, car le fond de son coeur tait troubl par bien
des choses et surtout par le pressentiment de la rgence. Plus elle
se penchait hors de la fentre pour se montrer, plus elle voyait les
scnes rvoltantes que le jour naissant n'clairait que trop: l'effroi
rentrait dans son coeur  mesure qu'il lui devenait plus ncessaire de
paratre calme et confiante, et son me s'attristait de l'enjouement
de ses paroles et de son visage. Expose  tous ces regards, elle
se sentait femme, et frmissait en voyant ce peuple qu'elle aurait
peut-tre bientt  gouverner, et qui savait dj demander la mort de
quelqu'un et appeler ses Reines.

Elle salua donc.

Cent cinquante ans aprs, ce salut a t rpt par une autre
princesse, comme elle ne du sang d'Autriche, et Reine de France. La
monarchie, sans base, telle que Richelieu l'avait faite, naquit et
mourut entre ces deux comparutions.

Enfin, la princesse fit refermer ses fentres et se hta de congdier
sa suite timide. Les pais rideaux retombrent sur les vitres
barioles, et la chambre ne fut plus claire par un jour qui lui
tait odieux; de gros flambeaux de cire blanche brlaient dans les
candlabres en forme de bras d'or qui sortaient des tapisseries
encadres et fleurdelises dont le mur tait garni. Elle voulut rester
seule avec Marie de Mantoue, et, rentre avec elle dans l'enceinte que
formait la balustrade royale, elle tomba assise sur son lit, fatigue
de son courage et de ses sourires, et se mit  fondre en larmes, le
front appuy contre son oreiller. Marie,  genoux sur le marchepied
de velours, tenait l'une de ses mains dans les siennes, et sans oser
parler la premire, y appuyait sa tte en tremblant; car, jusque-l
jamais on n'avait vu une larme dans les yeux de la Reine.

Elles restrent ainsi pendant quelques minutes. Aprs quoi la
princesse, se soulevant pniblement, lui parla ainsi:

--Ne t'afflige pas, mon enfant, laisse-moi pleurer; cela fait tant de
bien quand on rgne! Si tu pries Dieu pour moi, demande-lui qu'il me
donne la force de ne pas har l'ennemi qui me poursuit partout, et qui
perdra la famille royale de France et la monarchie par son ambition
dmesure; je le reconnais encore dans ce qui vient de se passer, je le
vois dans ces tumultueuses rvoltes.

--Eh quoi! madame, n'est-il pas  Narbonne? car c'est le Cardinal
dont vous parlez, sans doute? et n'avez-vous pas entendu que ces cris
taient pour vous et contre lui?

--Oui, mon amie, il est  trois cents lieues de nous, mais son gnie
fatal veille  cette porte. Si ces cris ont t jets, c'est qu'il
les a permis; si ces hommes se sont assembls, c'est qu'ils n'ont
pas atteint l'heure qu'il a marque pour les perdre. Crois-moi, je le
connais, et j'ai pay cher la science de cette me perverse; il m'en
a cot toute la puissance de mon rang, les plaisirs de mon ge, les
affections de ma famille, et jusqu'au coeur de mon mari; il m'a isole
du monde entier; il m'enferme  prsent dans une barrire d'honneurs
et de respects; et nagure il a os, au scandale de la France entire,
me mettre en accusation moi-mme; on a visit mes papiers, on m'a
interroge; on m'a fait signer que j'tais coupable et demander pardon
au Roi d'une faute que j'ignorais; enfin, j'ai d au dvouement et  la
prison, peut-tre ternelle, d'un fidle domestique[4], la conservation
de cette cassette que tu m'as sauve. Je vois dans tes regards que tu
me crois trop effraye; mais ne t'y trompe pas, comme toute la cour le
fait  prsent, ma chre fille; sois sre que cet homme est partout, et
qu'il sait jusqu' nos penses.

  [4] Il se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l'espoir
  de l'or du Cardinal ne lui arrachrent un mot des secrets de la
  Reine.

--Quoi! madame, saurait-il tout ce qu'ont cri ces gens sous vos
fentres et le nom de ceux qui les envoient!

--Oui, sans doute, il le sait d'avance ou le prvoit; il le permet, il
l'autorise, pour me compromettre aux yeux du Roi et le tenir spar de
moi; il veut achever de m'humilier.

--Mais cependant le Roi ne l'aime plus depuis deux ans; c'est un autre
qu'il aime.

La Reine sourit; elle contempla quelques instants en silence les traits
nafs et purs de la belle Marie, et son regard plein de candeur qui
se levait sur elle languissamment; elle carta les boucles noires qui
voilaient ce beau front, et parut reposer ses yeux et son me en voyant
cette innocence ravissante exprime sur un visage si beau; elle baisa
sa joue et reprit:

--Tu ne souponnes pas, pauvre ange, une triste vrit: c'est que le
Roi n'aime personne, et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont
les plus prs d'tre abandonns par lui et jets  celui qui engloutit
et dvore tout.

--Ah! mon Dieu! que me dites-vous?

--Sais-tu combien il en a perdu? poursuivit la Reine d'une voix plus
basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pense et y
faire entrer la sienne; sais-tu la fin de ses favoris? T'a-t-on cont
l'exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de Mlle de La
Fayette, la honte de Mme de Hautefort, la mort de M. de Chalais, un
enfant, le plus jeune et le premier de tous ceux qui furent supplicis,
proscrits ou empoisonns, tous ont disparu sous un souffle, par un seul
ordre de Richelieu  son matre, et, sans cette faveur que tu prends
pour de l'amiti, leur vie et t paisible; mais cette faveur est
mortelle, c'est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui reprsente
Sml; les favoris de Louis XIII ressemblent  cette femme; son
attachement dvore comme ce feu qui l'blouit et la brle.

Mais la jeune duchesse n'tait plus en tat d'entendre la Reine; elle
continuait  fixer sur elle de grands yeux noirs, qu'un voile de larmes
obscurcissaient; ses mains tremblaient dans celles d'Anne d'Autriche,
et une agitation convulsive faisait frmir ses lvres.

--Je suis bien cruelle, n'est-ce pas, Marie? poursuivit la Reine avec
une voix d'une douceur extrme et en la caressant comme un enfant dont
on veut tirer un aveu; oh! oui, sans doute, je suis bien mchante,
notre coeur est bien gros; vous n'en pouvez plus, mon enfant. Allons,
parlez-moi; o en tes-vous avec M. de Cinq-Mars?

A ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours  genoux aux
pieds de la Reine, Marie versa  son tour sur le sein de cette bonne
princesse un dluge de pleurs avec des sanglots enfantins et des
mouvements si violents dans sa tte et ses belles paules, qu'il
semblait que son coeur dt se briser. La Reine attendit longtemps la
fin de ce premier mouvement en la berant dans ses bras comme pour
apaiser sa douleur, et rptant souvent:--Ma fille, allons, ma fille,
ne t'afflige pas ainsi!

--Ah! madame, s'cria-t-elle, je suis bien coupable envers vous; mais
je n'ai pas compt sur ce coeur-l! J'ai eu bien tort, j'en serai
peut-tre bien punie! Mais, hlas! comment aurais-je os vous parler,
madame? Ce n'tait pas d'ouvrir mon me qui m'tait difficile; c'tait
de vous avouer que j'avais besoin d'y faire lire.

La Reine rflchit un moment, comme pour rentrer en elle-mme, en
mettant son doigt sur ses lvres.

--Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison, Marie,
c'est toujours le premier mot qu'il est difficile de nous dire, et cela
nous perd souvent: mais il le faut, et, sans cette tiquette, on serait
bien prs de manquer de dignit. Ah! qu'il est difficile de rgner!
Aujourd'hui, voil que je veux descendre dans votre coeur, et j'arrive
trop tard pour vous faire du bien.

Marie de Mantoue baissa la tte sans rpondre.

--Faut-il vous encourager  parler? reprit la Reine; faut-il vous
rappeler que je vous ai presque adopte comme ma fille ane; qu'aprs
avoir cherch  vous faire pouser le frre du Roi je vous prparais le
trne de Pologne? faut-il plus, Marie? Oui, il faut plus; je le ferai
pour toi: si ensuite tu ne me fais pas connatre tout ton coeur, je
t'ai mal juge. Ouvre de ta main cette cassette d'or: voici la clef;
ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.

La duchesse de Mantoue obit en hsitant, et vit dans ce petit coffre
cisel un couteau d'une forme grossire dont la poigne tait de fer
et la lame trs rouille; il tait pos sur quelques lettres ployes
avec soin sur lesquelles tait le nom de Buckingham. Elle voulut les
soulever, Anne d'Autriche l'arrta.

--Ne cherche pas autre chose, lui dit-elle; c'est l tout le trsor
de la Reine... C'en est un, car c'est le sang d'un homme qui ne vit
plus, mais qui a vcu pour moi: il tait le plus beau, le plus brave,
le plus illustre des grands de l'Europe; il se couvrit des diamants
de la couronne d'Angleterre pour me plaire; il fit natre une guerre
sanglante et arma des flottes, qu'il commanda lui-mme, pour le bonheur
de combattre une fois celui qui tait mon mari; il traversa les mers
pour cueillir une fleur sur laquelle j'avais march, et courut le
risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit,
en prsence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus? oui, je te le dis
 toi, je l'ai aim, je l'aime encore dans le pass plus qu'on ne peut
aimer d'amour. Eh bien! il ne l'a jamais su, jamais devin: ce visage,
ces yeux, ont t de marbre pour lui, tandis que mon coeur brlait et
se brisait de douleur; mais j'tais Reine de France...

Ici Anne d'Autriche serra fortement le bras de Marie.

--Ose te plaindre  prsent, continua-t-elle, si tu n'as pas pu me
parler d'amour; et ose te taire quand je viens de te dire de telles
choses!

--Ah! oui, madame, j'oserai vous confier ma douleur, puisque vous tes
pour moi...

--Une amie, une femme, interrompit la Reine; j'ai t femme par mon
effroi, qui t'a fait savoir un secret inconnu au monde entier; j'ai t
femme, tu le vois, par un amour qui survit  l'homme que j'aimais...
Parle, parle-moi, il est temps...

--Il n'est plus temps, au contraire, reprit Marie avec un sourire
forc; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.

--Pour toujours! s'cria la Reine; y pensez-vous? et votre rang, votre
nom, votre avenir, tout est-il perdu? Rserveriez-vous ce dsespoir 
votre frre le duc de Rethel et  tous les Gonzague?

--Depuis plus de quatre ans j'y pense et j'y suis rsolue; et depuis
dix jours nous sommes fiancs...

--Fiancs! s'cria la Reine en frappant ses mains; on vous a trompe,
Marie. Qui l'et os sans l'ordre du Roi? C'est une intrigue que je
veux savoir; je suis sre qu'on vous a entrane et trompe.

Marie se recueillit un moment et dit:

--Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J'habitais,
vous le savez, le vieux chteau de Chaumont, chez la marchale
d'Effiat, mre de M. de Cinq-Mars. Je m'y tais retire pour pleurer
mon pre, et bientt il arriva qu'il eut lui-mme  regretter le sien.
Dans cette nombreuse famille afflige, je ne vis que sa douleur qui
fut aussi profonde que la mienne: tout ce qu'il disait je l'avais dj
pens, et lorsque nous vnmes  nous parler de nos peines, nous les
trouvmes toutes semblables. Comme j'avais t la premire malheureuse,
je me connaissais mieux en tristesse, et j'essayais de le consoler
en lui disant ce que j'avais souffert, de sorte qu'en me plaignant il
s'oubliait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez,
naquit presque entre deux tombeaux.

--Dieu veuille, ma chre, qu'il ait une fin heureuse! dit la Reine.

--Je l'espre, madame, puisque vous priez pour moi, poursuivit
Marie; d'ailleurs, tout me sourit  prsent; mais alors j'tais bien
malheureuse! La nouvelle arriva un jour au chteau que le Cardinal
appelait M. de Cinq-Mars  l'arme; il me sembla que l'on m'enlevait
encore une fois l'un des miens, et pourtant nous tions trangers. Mais
M. de Bassompierre ne cessait de parler de batailles et de mort; je
me retirais chaque soir toute trouble, et je pleurais dans la nuit.
Je crus d'abord que mes larmes coulaient encore pour le pass; mais
je m'aperus que c'tait pour l'avenir, et je sentis bien que ce ne
pouvait plus tre les mmes pleurs, puisque je dsirais les cacher.

Quelque temps se passa dans l'attente de ce dpart; je le voyais tous
les jours, et je le plaignais de partir, parce qu'il me disait  chaque
instant qu'il aurait voulu vivre ternellement, comme dans ce temps-l,
dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu'au jour
de son dpart, parce qu'il ne savait pas s'il tait... je n'ose dire 
Votre Majest...

Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant...

--Allons, dit la Reine, s'il tait aim, n'est-ce pas?

--Et le soir, madame, il partit ambitieux.

--On s'en est aperu, en effet. Mais enfin il partit, dit Anne
d'Autriche soulage d'un peu d'inquitude; mais il est revenu depuis
deux ans et vous l'avez vu?

--Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de fiert, et
toujours dans une glise et en prsence d'un prtre, devant qui j'ai
promis de n'tre qu' M. de Cinq-Mars.

--Est-ce bien l un mariage? a-t-on bien os le faire? je m'en
informerai. Mais, bon Dieu! que de fautes, que de fautes, mon enfant,
dans le peu de mots que j'entends! Laissez-moi y rver.

Et, se parlant tout haut  elle-mme, la Reine poursuivit, les yeux et
la tte baisss, dans l'attitude de la rflexion:

--Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait: le pass
n'est plus  nous, pensons au reste du temps. Cinq-Mars est bien
par lui-mme, brave, spirituel, profond mme dans ses ides; je l'ai
observ, il a fait en deux ans bien du chemin, et je vois que c'tait
pour Marie... Il se conduit bien; il est digne, oui, il est digne
d'elle  mes yeux; mais,  ceux de l'Europe, non. Il faut qu'il s'lve
davantage encore: la princesse de Mantoue ne peut pas avoir pous
moins qu'un prince. Il faudrait qu'il le ft. Pour moi, je n'y peux
rien; je ne suis point la Reine, je suis la femme nglige du Roi. Il
n'y a que le Cardinal, l'ternel Cardinal... et il est son ennemi, et
peut-tre cette meute...

--Hlas! c'est le commencement de la guerre entre eux, je l'ai trop vu
tout  l'heure.

--Il est donc perdu! s'cria la Reine en embrassant Marie. Pardon, mon
enfant, je te dchire le coeur; mais nous devons tout voir et tout dire
aujourd'hui; oui, il est perdu s'il ne renverse lui-mme ce mchant
homme, car le Roi n'y renoncera pas; la force seule...

--Il le renversera, madame; il le fera si vous l'aidez. Vous tes comme
la divinit de la France; oh! je vous en conjure! protgez l'ange
contre le dmon; c'est votre cause, celle de votre royale famille,
celle de toute votre nation...

La Reine sourit.

--C'est ta cause surtout, ma fille, n'est-il pas vrai? et c'est comme
telle que je l'embrasserai de tout mon pouvoir; il n'est pas grand, je
te l'ai dit; mais, tel qu'il est, je te le prte tout entier: pourvu
cependant que cet _ange_ ne descende pas jusqu' des pchs mortels,
ajouta-t-elle avec un regard plein de finesse; j'ai entendu prononcer
son nom cette nuit par des voix bien indignes de lui.

--Oh! madame, je jurerais qu'il n'en savait rien!

--Ah! mon enfant, ne parlons pas d'affaires d'Etat, tu n'es pas bien
savante encore; laisse-moi dormir un peu, si je le puis, avant l'heure
de ma toilette; j'ai les yeux bien brlants, et toi aussi peut-tre.

En disant ces mots, l'aimable Reine pencha sa tte sur son oreiller
qui couvrait la cassette, et bientt Marie la vit s'endormir  force
de fatigue. Elle se leva alors, et, s'asseyant sur un grand fauteuil
de tapisserie  bras et de forme carre, joignit les mains sur ses
genoux et se mit  rver  sa situation douloureuse: console par
l'aspect de sa douce protectrice, elle reportait souvent ses yeux sur
elle pour surveiller son sommeil, et lui envoyait, en secret, toutes
les bndictions que l'amour prodigue toujours  ceux qui le protgent;
baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds, comme si,
par ce baiser, elle et d lui glisser dans l'me toutes les penses
favorables  sa pense continuelle.

Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et pleurait.
Cependant elle se souvint qu' dix heures elle devait paratre  la
toilette royale devant toute la cour; elle voulut cesser de rflchir
pour arrter ses larmes, et prit un gros volume in-folio plac sur une
table marquete d'mail et de mdaillons: c'tait l'_Astre_, de M.
_d'Urf_, ouvrage _de belle galanterie_, ador des belles prudes de
la cour. L'esprit naf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces
amours pastorales; elle tait trop simple pour comprendre les bergers
du Lignon, trop spirituelle pour se plaire  leurs discours, et trop
passionne pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce
roman lui en imposait tellement qu'elle voulut se forcer  y prendre
intrt, et, s'accusant intrieurement chaque fois qu'elle prouvait
l'ennui qu'exhalaient les pages de son livre, elle le parcourut avec
impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter:
une gravure l'arrta; elle reprsentait la bergre Astre avec des
talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s'levant sur la
pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Cladon,
qui se noyait du dsespoir d'avoir t reu un peu froidement dans
la matine. Sans se rendre compte des motifs de son dgot et des
faussets accumules de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler
les pages sous son pouce, un mot qui fixt son attention; elle vit
celui de _druide_. --Ah! voil un grand caractre, se dit-elle; je vais
voir sans doute un de ces mystrieux sacrificateurs dont la Bretagne,
m'a-t-on dit, conserve encore les pierres leves; mais je le verrai
sacrifiant des hommes: ce sera un spectacle d'horreur; cependant
lisons.

En se disant cela, Marie lut avec rpugnance, en fronant le sourcil et
presque en tremblant ce qui suit:

[5]Le druide Adamas appela dlicatement les bergers Pimandre, Ligdamon
et Clidamant, arrivs tout nouvellement de Calais: Cette aventure
ne peut finir, leur dit-il, que par extrmit d'amour. L'esprit,
lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aim; c'est pour figurer ceci
que mes enchantements agrables vous font voir, dans cette fontaine,
la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand prtre Amazis
va venir de Montbrison, et vous expliquera la dlicatesse de cette
ide. Allez donc, gentils bergers; si vos dsirs sont bien rgls, ils
ne vous causeront point de tourments; et, s'ils ne le sont pas, vous
en serez punis par des vanouissements semblables  ceux de Cladon
et de la bergre Galate, que le volage Hercule abandonna dans les
montagnes d'Auvergne et qui donna son nom au tendre pays des Gaules;
ou bien encore vous serez lapids par les bergres du Lignon, comme
le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un
enchantement...

  [5] Lisez l'_Astre_ (s'il est possible).

L'enchantement de la _grande nymphe_ fut complet sur la princesse,
qui eut  peine assez de force pour chercher d'une main dfaillante,
vers la fin du livre, que le druide Adamas tait une _ingnieuse
allgorie_, figurant le lieutenant gnral de _Montbrison, de la
famille des Papon_; ses yeux fatigus se fermrent, et le gros livre
glissa sur sa robe jusqu'au coussin de velours o s'appuyaient ses
pieds, et o reposrent mollement la belle Astre et le galant Cladon,
moins immobiles que Marie de Mantoue, vaincue par eux et profondment
endormie.




CHAPITRE XVI

LA CONFUSION

    Il faut, en France, beaucoup de fermet et une grande tendue
    d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir
    ainsi  demeurer chez soi  ne rien faire. Personne, presque,
    n'a assez de mrite pour jouer ce rle avec dignit, ni assez
    de fonds pour remplir le rle du temps, sans ce que le vulgaire
    appelle les _affaires_.

    Il ne manque cependant  l'oisivet du sage qu'un meilleur
    nom, et que mditer, parler, lire et tre tranquille, s'appelt
    travailler.

    LA BRUYRE.


Pendant cette mme matine dont nous avons vu les effets divers chez
Gaston d'Orlans et chez la Reine, le calme et le silence de l'tude
rgnaient dans un cabinet modeste d'une grande maison voisine du Palais
de Justice. Une lampe de cuivre d'une forme gothique y luttait avec le
jour naissant, et jetait sa lumire rougetre sur un amas de papiers
et de livres qui couvraient une grande table; elle clairait le buste
de L'Hospital, celui de Montaigne, du prsident de Thou l'historien,
et du roi Louis XIII; une chemine assez haute pour qu'un homme pt
y entrer et mme s'y asseoir, tait remplie par un grand feu brlant
sur d'normes chenets de fer. Sur l'un de ces chenets tait appuy le
pied du studieux de Thou, qui, dj lev, examinait avec attention
les oeuvres nouvelles de Descartes et de Grotius; il crivait, sur
son genou, ses notes sur ces livres de philosophie et de politique
qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations; mais en ce
moment les _Mditations mtaphysiques_ absorbaient toute son attention;
le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent,
dans son enthousiasme, il frappait sur le livre en jetant des cris
d'admiration; quelquefois il prenait une sphre place prs de lui,
et, la tournant longtemps sous ses doigts, s'enfonait dans les plus
profondes rveries de la science; puis, conduit par leur profondeur
 une lvation plus grande, se jetait  genoux tout  coup devant le
crucifix plac sur la chemine, parce qu'aux bornes de l'esprit humain
il avait rencontr Dieu. En d'autres instants, il s'enfonait dans les
bras de son grand fauteuil de manire  tre presque assis sur le dos,
et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tte la trace
des raisonnements de Ren Descartes, depuis cette ide de la premire
mditation:

Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularits,
savoir: que nous ouvrons les yeux, remuons la tte, tendons les bras,
ne sont que de fausses illusions...

Jusqu' cette sublime conclusion de la troisime:

Il ne reste  dire qu'une chose: c'est que, semblable  l'ide de
moi-mme, celle de Dieu est ne et produite avec moi ds lors que
j'ai t cr. Et, certes, on ne doit pas trouver trange que Dieu,
en me crant, ait mis en moi cette ide pour tre comme la marque de
l'ouvrier empreinte sur son ouvrage.

Ces penses occupaient entirement l'me du jeune conseiller, lorsqu'un
grand bruit se fit entendre sous ses fentres; il crut que le feu d'une
maison excitait ces cris prolongs, et se hta de regarder vers l'aile
du btiment occupe par sa mre et ses soeurs; mais tout y paraissait
dormir, et les chemines ne laissaient mme chapper aucune fume qui
attestt le rveil des habitants: il en bnit le ciel; et, courant 
une autre fentre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits
se presser vers les rues troites qui mnent au quai. Aprs avoir
examin cette cohue de femmes et d'enfants, l'enseigne ridicule qui les
guidait, et les grossiers travestissements des hommes: C'est quelque
fte populaire ou quelque comdie de carnaval, se dit-il; et s'tant
plac de nouveau au coin de son feu, il prit un grand almanach sur la
table et se mit  chercher avec beaucoup de soin quel saint on ftait
ce jour-l. Il regarda la colonne du mois de dcembre, et, trouvant au
quatrime jour de ce mois le nom de _sainte Barbe_, il se rappela qu'il
venait de voir passer des espces de petits canons et caissons, et
parfaitement satisfait de l'explication qu'il se donnait  lui-mme, se
hta de chasser l'ide qui venait de le distraire, et se renfona dans
sa douce tude, se levant seulement quelquefois pour aller prendre un
livre aux rayons de sa bibliothque, et, aprs y avoir lu une phrase,
une ligne ou seulement un mot, le jetait prs de lui sur sa table ou
sur le parquet, encombr ainsi de papiers qu'il se gardait bien de
mettre  leur place, de crainte de rompre le fil de ses rveries.

Tout  coup on annona, en ouvrant brusquement la porte, un nom
qu'il avait distingu parmi tous ceux du barreau, et un homme
que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connatre
particulirement.

--Eh! par quel hasard,  cinq heures du matin, vois-je entrer M.
Fournier? s'cria-t-il; y a-t-il quelques malheureux  dfendre,
quelques familles  nourrir des fruits de son talent? a-t-il quelque
erreur  dtruire parmi nous, quelques vertus  rveiller dans nos
coeurs? car ce sont l de ses oeuvres accoutumes. Vous venez peut-tre
m'apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hlas!
les chambres secrtes de l'Arsenal sont plus puissantes que l'antique
magistrature contemporaine de Clovis; le parlement s'est mis  genoux,
tout est perdu,  moins qu'il ne se remplisse tout  coup d'hommes
semblables  vous.

--Monsieur, je ne mrite pas vos loges, dit l'avocat en entrant
accompagn d'un homme g, envelopp comme lui d'un grand manteau: je
mrite au contraire tout votre blme, et j'en suis presque au repentir,
ainsi que M. le comte du Lude, que voici. Nous venons vous demander
asile pour la journe.

--Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.

--Contre le plus bas peuple de Paris qui nous veut pour chefs, et
que nous fuyons; il est odieux: la vue, l'odeur, l'oue et le contact
surtout sont par trop blesss, dit M. du Lude avec une gravit comique:
c'est trop fort.

--Ah! ah! vous dites donc que c'est trop fort? dit de Thou trs tonn,
mais ne voulant pas en faire semblant.

--Oui, reprit l'avocat; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.

--Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets,
ajouta son compagnon.

--Ah! ah! vous dites donc qu'il va trop loin? rpondit, en se frottant
le menton, de Thou toujours plus surpris.

Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l'tait venu voir,
et lui, sans s'inquiter beaucoup, le sachant  Saint-Germain, fort
en faveur et ne quittant pas le Roi, tait trs recul pour les
nouvelles de la cour. Livr  ses graves tudes, il ne savait jamais
les vnements publics que lorsqu'on l'y obligeait  force de bruit;
il n'tait au courant de la vie qu' la dernire extrmit, et donnait
souvent un spectacle assez divertissant  ses amis intimes par ses
tonnements nafs, d'autant plus que, par un petit amour-propre
mondain, il voulait avoir l'air de s'entendre aux choses publiques, et
tentait de cacher la surprise qu'il prouvait  chaque nouvelle. Cette
fois il tait encore dans ce cas, et  cet amour-propre se joignait
celui de l'amiti; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y
et manqu  son gard, et, pour l'honneur mme de son ami, voulait
paratre instruit de ses projets.

--Vous savez bien o nous en sommes? continua l'avocat.

--Oui, sans doute; poursuivez.

--Li comme vous l'tes avec lui, vous n'ignorez pas que tout
s'organise depuis un an...

--Certainement... tout s'organise... mais allez toujours...

--Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son
tort...

--Ah! ah! c'est selon; mais expliquez-vous, je verrai...

--Eh bien, vous savez de quoi on tait convenu  la dernire confrence
dont il vous a rendu compte?

--Ah! c'est--dire... pardonnez-moi, je vois bien  peu prs; mais
remettez-moi sur la voie...

--C'est inutile; vous n'avez pas oubli sans doute ce que lui-mme nous
recommanda chez Marion de Lorme?

--De n'ajouter personne  notre liste, dit M. du Lude.

--Ah! oui, oui, j'entends, dit de Thou, cela me semble raisonnable,
fort raisonnable, en vrit.

--Eh bien, poursuivit Fournier, c'est lui-mme qui a enfreint cette
convention; car, ce matin, outre les drles que ce furet de Gondi nous
a amens, on a vu je ne sais quel vagabond _capitan_ qui, pendant la
nuit, frappait  coups d'pe et de poignard des gentilshommes des deux
partis en criant  tue-tte. A moi, d'Aubijoux! tu m'as gagn trois
mille ducats, voil trois coups d'pe. A moi, La Chapelle! j'aurai
dix gouttes de ton sang en change de mes dix pistoles; et je l'ai
vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des
deux partis, assez loyalement, il est vrai, car il ne les frappait
qu'en face et bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une
impartialit rvoltante.

--Oui, monsieur, et j'allais lui en dire mon avis, reprit du Lude,
quand je l'ai vu s'vader dans la foule comme un cureuil; et riant
beaucoup avec quelques inconnus  figures basanes. Je ne doute
pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l'ait envoy, car il donnait
des ordres  cet Ambrosio, que vous devez connatre, ce prisonnier
espagnol, ce vaurien qu'il a pris pour domestique. Ma foi, je suis
dgot de cela, et je ne suis point fait pour tre confondu avec cette
canaille.

--Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort diffrent de l'affaire de
Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se rvolter rellement:
dans ce pays, c'tait la partie saine et estimable de la population,
indigne d'un assassinat, et non anime par le vin et l'argent. C'tait
un cri jet contre un bourreau, cri dont on pouvait tre l'organe
honorablement, et non pas ces hurlements de l'hypocrisie factieuse et
d'un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par
ses gouts. J'avoue que je suis trs las de ce que je vois, et je suis
venu aussi pour vous prier d'en parler  M. le Grand.

De Thou tait fort embarrass pendant ces deux discours, et cherchait
en vain  comprendre ce que Cinq-Mars pouvait avoir  dmler avec le
peuple, qui lui avait sembl se rjouir: d'un autre ct, il persistait
 ne pas vouloir faire l'aveu de son ignorance; elle tait totale
cependant, car, la dernire fois qu'il avait vu son ami, il ne parlait
que des chevaux et des curies du Roi, de la chasse au faucon et de
l'importance du grand veneur dans les affaires de l'tat, ce qui ne
semblait pas annoncer de vastes projets o le peuple pt entrer. Enfin
il se hasarda timidement  leur dire:

--Messieurs, je vous promets de faire votre commission; en attendant,
je vous offre ma table et des lits pour le temps que vous voudrez. Mais
pour vous dire mon avis dans cette occasion, cela m'est difficile. Ah
, dites-moi un peu, on n'a donc pas ft la Sainte-Barbe?

--La Sainte-Barbe! dit Fournier.

--La Sainte-Barbe! dit du Lude.

--Oui, oui, on a brl de la poudre; c'est ce que veut dire M. de Thou,
reprit le premier en riant. Ah! c'est fort drle! fort drle! Oui,
effectivement, je crois que c'est aujourd'hui la Sainte-Barbe.

Cette fois de Thou fut confondu de leur tonnement et rduit au
silence; pour eux, voyant qu'ils ne s'entendaient pas avec lui, ils
prirent le parti de se taire de mme.

Ils se taisaient encore, lorsque la porte s'ouvrit  l'ancien
gouverneur de Cinq-Mars, l'abb Quillet, qui entra en boitant un peu.
Il avait l'air soucieux, et n'avait rien conserv de son ancienne
gaiet dans son air et ses propos; seulement son regard tait vif et sa
parole trs brusque.

--Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si tt dans vos
occupations; c'est tonnant, n'est-ce pas, de la part d'un goutteux?
Ah! c'est que le temps s'avance; il y a deux ans je ne boitais pas;
j'tais, au contraire, fort ingambe lors de mon voyage en Italie; il
est vrai que la peur donne des jambes.

En disant cela, il se jeta au fond d'une croise, et, faisant signe 
de Thou d'y venir lui parler, il continua tout bas:

--Que je vous dise, mon ami,  vous qui tes dans leurs secrets; je les
ai fiancs il y a quinze jours, comme ils vous l'ont racont.

--Oui, vraiment! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde en Scylla
dans un autre tonnement.

--Allons, faites donc le surpris! vous savez bien qui, continua l'abb.
Mais, ma foi, je crains d'avoir eu trop de complaisance pour eux,
quoique ces deux enfants soient vraiment intressants par leur amour.
J'ai peur de lui plus que d'elle; je crois qu'il fait des sottises,
d'aprs l'meute de ce matin. Nous devrions nous consulter l-dessus.

--Mais, dit de Thou trs gravement, je ne sais pas, d'honneur, ce que
vous voulez dire. Qui donc fait des sottises?

--Allons donc, mon cher! voulez-vous faire encore le mystrieux avec
moi? C'est injurieux, dit le bonhomme, commenant  se fcher.

--Non, vraiment! Mais qui avez-vous fianc?

--Encore! fi donc, monsieur!

--Mais quelle est donc cette meute de ce matin?

--Vous vous jouez de moi. Je sors, dit l'abb en se levant.

--Je vous jure que je ne comprends rien  tout ce qu'on me dit
aujourd'hui. Est-ce M. de Cinq-Mars?

--A la bonne heure, monsieur, vous me traitez en Cardinaliste; eh bien,
quittons-nous, dit l'abb Quillet furieux.

Et il reprit sa canne  bquille et sortit trs vite, sans couter de
Thou, qui le poursuivit jusqu' sa voiture en cherchant  l'apaiser,
mais sans y russir, parce qu'il n'osait nommer son ami sur l'escalier
devant ses gens et ne pouvait s'expliquer. Il eut le dplaisir de
voir s'en aller son vieux abb encore tout en colre, et lui cria:--A
demain! pendant que le cocher partait, et sans qu'il y rpondt.

Il lui fut utile, cependant, d'tre descendu jusqu'au bas des degrs
de sa maison, car il vit des groupes hideux de gens du peuple qui
revenaient du Louvre, et fut  mme alors de juger de l'importance de
leur mouvement dans la matine; il entendit des voix grossires crier
comme en triomphe:

--Elle a paru tout de mme, la petite Reine!--Vive le bon duc de
Bouillon, qui nous arrive! Il a cent mille hommes avec lui, qui
viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de La Rochelle est
mort.--Vive le Roi! vive M. le Grand!

Les cris redoublrent  l'arrive d'une voiture  quatre chevaux dont
les gens portaient la livre du Roi, et qui s'arrta devant la porte
du conseiller. Il reconnut l'quipage de Cinq-Mars,  qui Ambrosio
descendit ouvrir les grands rideaux, comme les avaient les carrosses
de cette poque. Le peuple s'tait jet entre le marchepied et les
premiers degrs de la porte, de sorte qu'il lui fallut de vritables
efforts pour descendre et se dbarrasser des femmes de la Halle, qui
voulaient l'embrasser en criant:

--Te voil donc, mon coeur, mon petit ami! Tu arrives donc, mon mignon!
Voyez comme il est joli, c't amour avec sa grande collerette! a ne
vaut-il pas mieux que c't autre avec sa moustache blanche? Viens, mon
fils, apporte-nous du bon vin comme ce matin.

Henri d'Effiat serra en rougissant la main de son ami, qui se hta de
faire fermer ses portes.

--Cette faveur populaire est un calice qu'il faut boire, dit-il en
entrant...

--Il me semble, rpondit gravement de Thou, que vous le buvez jusqu'
la lie.

--Je vous expliquerai ce bruit, rpondit Cinq-Mars un peu embarrass.
A prsent, si vous m'aimez, habillez-vous pour m'accompagner  la
toilette de la Reine.

--Je vous ai promis bien de l'aveuglement, dit le conseiller; cependant
il ne peut se prolonger plus longtemps, en bonne foi...

--Encore une fois, je vous parlerai longuement en revenant de chez la
Reine. Mais dpchez-vous, il est dix heures bientt.

--J'y vais avec vous, dit de Thou en le faisant entrer dans son
cabinet, o se trouvaient le comte du Lude et Fournier.

Et il passa lui-mme dans un autre appartement.




CHAPITRE XVII

LA TOILETTE

    Nous allons chercher, comme dans les abmes, les anciennes
    prrogatives de cette Noblesse qui, depuis onze sicles, est
    couverte de poussire, de sang et de sueur.

    MONTESQUIEU.


La voiture du Grand-cuyer roulait rapidement vers le Louvre, lorsque,
fermant les rideaux dont elle tait garnie, il prit la main de son ami,
et lui dit avec motion:

--Cher de Thou, j'ai gard de grands secrets sur mon coeur, et croyez
qu'ils y ont t bien pesants; mais deux craintes m'ont forc au
silence: celle de vos dangers, et, le dirai-je, celle de vos conseils.

--Vous savez cependant bien, dit de Thou, que je mprise les premiers,
et je pensais que vous ne mprisiez pas les autres.

--Non; mais je les redoutais, je les crains encore; je ne veux point
tre arrt. Ne parlez pas, mon ami, pas un mot, je vous en conjure,
avant d'avoir entendu et vu ce qui va se passer. Je vous ramne
chez vous en sortant du Louvre; l, je vous coute, et je pars pour
continuer mon ouvrage, car rien ne m'branlera, je vous en avertis; je
l'ai dit  ces messieurs chez vous tout  l'heure.

Cinq-Mars n'avait rien dans son accent de la rudesse que supposeraient
ces paroles: sa voix tait caressante, son regard doux, amical et
affectueux, son air tranquille et dtermin ds longtemps; rien
n'annonait le moindre effort sur soi-mme. De Thou le remarqua et en
gmit.

--Hlas! dit-il en descendant de sa voiture avec lui.

Et il le suivit, en soupirant, dans le grand escalier du Louvre.

Lorsqu'ils entrrent chez la Reine, annoncs par des huissiers vtus
de noir et portant une verge d'bne, elle tait assise  sa toilette.
C'tait une sorte de table d'un bois noir, plaque d'caille, de
nacre et de cuivre incrusts, et formant une infinit de dessins
d'assez mauvais got, mais qui donnaient  tous les meubles un air
de grandeur qu'on y admire encore; un miroir arrondi par le haut, et
que les femmes du monde trouveraient aujourd'hui petit et mesquin,
tait seulement pos au milieu de la table; des bijoux et des colliers
pars la couvraient. Anne d'Autriche, assise devant et place sur un
grand fauteuil de velours cramoisi  longues franges d'or, restait
immobile et grave comme sur un trne, tandis que dona Stephania et
Mme de Motteville donnaient de chaque ct quelques coups de peigne
fort lgers, comme pour achever la coiffure de la Reine, qui tait
cependant en fort bon tat, et dj entremle de perles tresses
avec ses cheveux blonds. Sa longue chevelure avait des reflets d'une
beaut singulire, qui annonaient qu'elle devait avoir au toucher la
finesse et la douceur de la soie. Le jour tombait sans voile sur son
front; il ne devait point redouter cet clat, et en jetait un presque
gal par sa surprenante blancheur, qu'elle se plaisait  faire briller
ainsi; ses yeux bleus mls de vert taient grands et rguliers, et
sa bouche, trs frache, avait cette lvre infrieure des princesses
d'Autriche, un peu avance et fendue lgrement en forme de cerise, que
l'on peut remarquer encore dans tous les portraits de cette poque. Il
semble que leurs peintres aient pris  tche d'imiter la bouche de la
Reine, pour plaire peut-tre aux femmes de sa suite, dont la prtention
devait tre de lui ressembler. Les vtements noirs, adopts alors
par la cour et dont la forme fut mme fixe par un dit, relevaient
encore l'ivoire de ses bras, dcouverts jusqu'au coude et orns d'une
profusion de dentelles qui sortaient de ses larges manches. De grosses
perles pendaient  ses oreilles et un bouquet d'autres perles plus
grandes se balanait sur sa poitrine et se rattachait  sa ceinture.
Tel tait l'aspect de la Reine en ce moment. A ses pieds, sur deux
coussins de velours, un enfant de quatre ans jouait avec un petit
canon qu'il brisait: c'tait le Dauphin, depuis Louis XIV. La duchesse
Marie de Mantoue tait assise  sa droite sur un tabouret, la princesse
de Gumne, la duchesse de Chevreuse et Mlle de Montbazon, Mlles de
Guise, de Rohan et de Vendme, toutes belles ou brillantes de jeunesse,
taient places derrire la Reine, et debout. Dans l'embrasure d'une
croise, MONSIEUR, le chapeau sous le bras, causait  voix basse avec
un homme d'une taille leve, assez gros, rouge de visage et l'oeil
fixe et hardi: c'tait le duc de Bouillon. Un officier, d'environ
vingt-cinq ans, d'une tournure svelte et d'une figure agrable, venait
de remettre plusieurs papiers au prince; le duc de Bouillon paraissait
les lui expliquer.

M. de Thou, aprs avoir salu la Reine, qui lui dit quelques mots,
aborda la princesse de Gumne et lui parla  demi-voix avec une
intimit affectueuse; mais, pendant cet apart, attentif  surveiller
tout ce qui touchait son ami, et tremblant en secret que sa destine ne
ft confie  un tre moins digne qu'il ne l'et dsir, il examina la
princesse Marie avec cette attention scrupuleuse, cet oeil scrutateur
d'une mre sur la jeune personne qu'elle choisirait pour compagne de
son fils; car il pensait qu'elle n'tait pas trangre aux entreprises
de Cinq-Mars. Il vit avec mcontentement que sa parure, extrmement
brillante, semblait lui donner plus de vanit que cela n'et d tre
pour elle et dans un tel moment. Elle ne cessait de replacer sur
son front et d'entre-mler avec ses boucles de cheveux les rubis qui
paraient sa tte, et n'galaient pas l'clat et les couleurs animes
de son teint: elle regardait souvent Cinq-Mars, mais c'tait plutt
le regard de la coquetterie que celui de l'amour, et souvent ses yeux
taient attirs vers les glaces de la toilette, o elle veillait  la
symtrie de sa beaut. Ces observations du conseiller commencrent 
lui persuader qu'il s'tait tromp en faisant tomber ses soupons sur
elle, et surtout quand il vit qu'elle semblait prouver quelque plaisir
 s'asseoir prs de la Reine, tandis que les duchesses taient debout
derrire elle, et qu'elle les regardait souvent avec hauteur.--Dans ce
coeur de dix-neuf ans, se dit-il, l'amour serait seul, et aujourd'hui
surtout: donc... ce n'est pas elle.

La Reine fit un signe de tte presque imperceptible  Mme de Gumne
aprs que les deux amis eurent parl  voix basse un moment avec
chacun; et,  ce signe, toutes les femmes, except Marie de Gonzague,
sortirent de l'appartement sans parler, avec de profondes rvrences,
comme si c'et t convenu d'avance. Alors la Reine, retournant son
fauteuil elle-mme, dit  MONSIEUR:

--Mon frre, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir prs de
moi. Nous allons nous consulter sur ce que je vous ai dit. La princesse
Marie ne sera point de trop, je l'ai prie de rester. Nous n'aurons
aucune interruption  redouter d'ailleurs.

La Reine semblait plus libre dans ses manires et dans son langage;
et, ne gardant plus sa svre et crmonieuse immobilit, elle fit aux
autres assistants un geste qui les invitait  s'approcher d'elle.

Gaston d'Orlans, un peu inquiet de ce dbut solennel, vint
nonchalamment s'asseoir  sa droite, et dit avec un demi-sourire et
un air ngligent, jouant avec sa fraise et la chane du Saint-Esprit
pendante  son cou:

--Je pense bien, madame, que nous ne fatiguerons pas les oreilles
d'une si jeune personne par une longue confrence; elle aimerait mieux
entendre parler de danse et de mariage, d'un lecteur ou du roi de
Pologne, par exemple.

Marie prit un air ddaigneux; Cinq-Mars frona le sourcil.

--Pardonnez-moi, rpondit la Reine en la regardant, je vous assure
que la politique du moment l'intresse beaucoup. Ne cherchez pas 
nous chapper, mon frre, ajouta-t-elle en souriant, je vous tiens
aujourd'hui! C'est bien la moindre chose que nous coutions M. de
Bouillon.

Celui-ci s'approcha, tenant par la main le jeune officier dont nous
avons parl.

--Je dois d'abord, dit-il, prsenter  Votre Majest le baron de
Beauvau, qui arrive d'Espagne.

--D'Espagne? dit la Reine avec motion; il y a du courage  cela. Vous
avez vu ma famille?

--Il vous en parlera, ainsi que du comte-duc d'Olivars. Quant au
courage, ce n'est pas la premire fois qu'il en montre; vous savez
qu'il commandait les cuirassiers du comte de Soissons.

--Comment! si jeune, monsieur! vous aimez bien les guerres politiques!

--Au contraire, j'en demande pardon  Votre Majest, rpondit-il, car
je servais avec les _princes de la Paix_.

Anne d'Autriche se rappela le nom qu'avaient pris les vainqueurs de la
Marfe, et sourit. Le duc de Bouillon, saisissant le moment d'entamer
la grande question qu'il avait en vue, quitta Cinq-Mars, auquel il
venait de donner la main avec une effusion d'amiti, et, s'approchant
avec lui de la Reine:--Il est miraculeux, madame, lui dit-il, que cette
poque fasse encore jaillir de son sein quelques grands caractres
comme ceux-ci (et il montra le Grand-cuyer, le jeune Beauvau et M. de
Thou): ce n'est qu'en eux que nous pouvons esprer dsormais, ils sont
 prsent bien rares, car le grand niveleur a pass sur la France une
longue faux.

--Est-ce du Temps que vous voulez parler, dit la Reine, ou d'un
personnage rel?

--Trop rel, trop vivant, trop longtemps vivant, madame, rpondit le
duc plus anim; cette ambition dmesure, cet gosme colossal, ne
peuvent plus se supporter. Tout ce qui porte un grand coeur s'indigne
de ce joug, et dans ce moment, plus que jamais, on entrevoit toutes les
infortunes de l'avenir. Il faut le dire, madame; oui, ce n'est plus le
temps des mnagements: la maladie du Roi est trs grave; le moment de
penser et de rsoudre est arriv, car le temps d'agir n'est pas loin.

Le ton svre et brusque de M. de Bouillon ne surprit pas Anne
d'Autriche; mais elle l'avait toujours trouv plus calme, et fut un
peu mue de l'inquitude qu'il tmoignait: aussi, quittant le ton de la
plaisanterie qu'elle avait d'abord voulu prendre:

--Eh bien, quoi? que craignez-vous, et que voulez-vous faire?

--Je ne crains rien pour moi, madame, car l'arme d'Italie ou Sedan me
mettront toujours  l'abri; mais je crains pour vous-mme, et peut-tre
pour les princes vos fils.

--Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France?
L'entendez-vous, mon frre, l'entendez-vous? et vous ne paraissez pas
tonn?

La Reine tait fort agite en parlant.

--Non, madame, dit Gaston d'Orlans fort paisiblement; vous savez que
je suis accoutum  toutes les perscutions; je m'attends  tout de la
part de cet homme; il est le matre, il faut se rsigner.

--Il est le matre! reprit la Reine; et de qui tient-il son pouvoir, si
ce n'est du Roi! et, aprs le Roi, quelle main le soutiendra, s'il vous
plat! qui l'empchera de retomber dans le nant? sera-ce vous ou moi?

--Ce sera lui-mme, interrompit M. de Bouillon, car il veut se faire
nommer rgent, et je sais qu' l'heure qu'il est il mdite de vous
enlever vos enfants, et demande au Roi que leur garde lui soit confie.

--Me les enlever! s'cria la mre, saisissant involontairement le
Dauphin et le prenant dans ses bras.

L'enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les hommes qui
l'entouraient avec une gravit singulire  cet ge, et, voyant sa mre
tout en larmes, mit la main sur la petite pe qu'il portait.

--Ah! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant  demi pour
lui adresser ce qu'il voulait faire entendre  la princesse, ce n'est
pas contre nous qu'il faut tirer votre pe, mais contre celui qui
dracine votre trne; il vous prpare une grande puissance, sans doute;
vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d'armes qui
le soutenait. Ce faisceau-l, c'tait votre vieille Noblesse, qu'il
a dcime. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j'en ai le
pressentiment; mais vous n'aurez que des sujets et point d'amis, car
l'amiti n'est que dans l'indpendance et une sorte d'galit qui
nat de la force. Vos anctres avaient leurs _pairs_, et vous n'aurez
pas les vtres. Que Dieu vous soutienne alors, monseigneur, car les
hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand;
mais surtout qu'aprs vous, grand homme, il en vienne toujours d'aussi
forts; car, en cet tat de choses, si l'un d'eux trbuche, toute la
monarchie s'croulera.

Le duc de Bouillon avait une chaleur d'expression et une assurance qui
captivaient toujours ceux qui l'entendaient; sa valeur, son coup d'oeil
dans les combats, la profondeur de ses vues politiques, sa connaissance
des affaires d'Europe, son caractre rflchi et dcid tout  la fois
le rendaient l'un des hommes les plus capables et les plus imposants
de son temps, le seul mme que redoutt rellement le Cardinal-Duc. La
Reine l'coutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre une
sorte d'empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement mue que
jamais.

--Ah! plt  Dieu, s'cria-t-elle, que mon fils et l'me ouverte  vos
discours et le bras assez fort pour en profiter! Jusque-l pourtant
j'entendrai, j'agirai pour lui; c'est moi qui dois tre et c'est moi
qui serai rgente, je n'abandonnerai ce droit qu'avec la vie: s'il
faut faire une guerre, nous la ferons, car je veux tout, except la
honte et l'effroi de livrer le futur Louis XIV  ce sujet couronn!
Oui, dit-elle en rougissant et serrant fortement le bras du jeune
Dauphin; oui, mon frre, et vous, messieurs, conseillez-moi: parlez,
o en sommes-nous? Faut-il que je parte? dites-le ouvertement. Comme
femme, comme pouse, j'tais prte  pleurer, tant ma situation tait
douloureuse; mais  prsent, voyez, comme mre je ne pleure pas; je
suis prte  vous donner des ordres s'il le faut!

Jamais Anne d'Autriche n'avait sembl si belle qu'en ce moment, et cet
enthousiasme qui paraissait en elle lectrisa tous les assistants, qui
ne demandaient qu'un mot de sa bouche pour parler. Le duc de Bouillon
jeta un regard rapide sur MONSIEUR, qui se dcida  prendre la parole.

--Ma foi, dit-il d'un air assez dlibr, si vous donnez des ordres,
ma soeur, je veux tre votre capitaine des gardes, sur mon honneur;
car je suis las aussi des tourments que m'a causs ce misrable, qui
ose encore me poursuivre pour rompre mon mariage, et tient toujours
mes amis  la Bastille ou les fait assassiner de temps en temps; et
d'ailleurs je suis indign, dit-il en se reprenant et baissant les yeux
d'un air solennel, je suis indign de la misre du peuple.

--Mon frre, reprit vivement la princesse, je vous prends au mot, car
il faut faire ainsi avec vous, et j'espre qu' nous deux nous serons
assez forts; faites seulement comme M. le comte de Soissons, et ensuite
survivez  votre victoire; rangez-vous avec moi comme vous ftes avec
M. de Montmorency, mais sautez le foss.

Gaston sentit l'pigramme; il se rappela son trait trop connu, lorsque
l'infortun rvolt de Castelnaudary franchit presque seul un large
foss et trouva de l'autre ct dix-sept blessures, la prison et la
mort,  la vue de MONSIEUR, immobile comme son arme. Dans la rapidit
de la prononciation de la Reine, il n'eut pas le temps d'examiner si
elle avait employ cette expression proverbialement ou avec intention;
mais dans tous les cas, il prit le parti de ne pas le relever, et en
fut empch par elle-mme, qui reprit en regardant Cinq-Mars:

--Mais, avant tout, pas de terreur panique: sachons bien o nous en
sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi; avons-nous de telles
craintes?

D'Effiat n'avait pas cess d'observer Marie de Mantoue, dont la
physionomie expressive peignait pour lui toutes ses ides plus
rapidement et aussi srement que la parole; il y lut le dsir de
l'entendre parler, l'intention de faire dcider MONSIEUR et la Reine;
un mouvement d'impatience de son pied lui donna l'ordre d'en finir et
de rgler enfin toute la conjuration. Son front devint ple et plus
pensif; il se recueillit un moment, car il sentait que l taient
toutes ses destines. De Thou le regarda et frmit, parce qu'il le
connaissait; il et voulu lui dire un mot, un seul mot; mais Cinq-Mars
avait dj relev la tte et parla ainsi:

--Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade qu'on vous
l'a pu dire; Dieu nous conservera longtemps encore ce prince, je
l'espre, j'en suis certain mme. Il souffre, il est vrai, il souffre
beaucoup; mais son me surtout est malade, et d'un mal que rien ne peut
gurir, d'un mal que l'on ne souhaiterait pas  son plus grand ennemi
et qui le ferait plaindre de tout l'univers si on le connaissait.
Cependant la fin de ses malheurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera
pas donne encore de longtemps. Sa langueur est toute morale; il se
fait dans son coeur une grande rvolution; il voudrait l'accomplir et
ne le peut pas: il a senti depuis longues annes s'amasser en lui les
germes d'une juste haine contre un homme auquel il croit devoir de
la reconnaissance, et c'est ce combat intrieur entre sa bont et sa
colre qui le dvore. Chaque anne qui s'est coule a dpos  ses
pieds, d'un ct les travaux de cet homme, et de l'autre ses crimes.
Voici qu'aujourd'hui ceux-ci l'emportent dans la balance; le Roi voit
et s'indigne: il veut punir; mais tout  coup il s'arrte et le pleure
d'avance. Si vous pouviez le contempler ainsi, madame, il vous ferait
piti. Je l'ai vu saisir la plume qui devait tracer son exil, la
noircir d'une main hardie, et s'en servir pour quoi? Pour le fliciter
par une lettre. Alors il s'applaudit de sa bont comme chrtien; il se
maudit comme juge souverain; il se mprise comme Roi; il cherche un
refuge dans la prire et se plonge dans les mditations de l'avenir;
mais il se lve pouvant, parce qu'il a entrevu les flammes que mrite
cet homme, et que personne ne sait aussi bien que lui les secrets de sa
damnation. Il faut l'entendre en cet instant s'accuser d'une coupable
faiblesse et s'crier qu'il sera puni lui-mme de n'avoir pas su le
punir! On dirait quelquefois qu'il y a des ombres qui lui ordonnent de
frapper, car son bras se lve en dormant. Enfin, madame, l'orage gronde
dans son coeur, mais ne brle que lui; la foudre n'en peut pas sortir.

--Eh bien, qu'on la fasse donc clater! s'cria le duc de Bouillon.

--Celui qui la touchera peut en mourir, dit MONSIEUR.

--Mais quel beau dvoment! dit la Reine.

--Que je l'admirerais! dit Marie  demi-voix.

--Ce sera moi, dit Cinq-Mars.

--Ce sera nous, dit M. de Thou  son oreille.

Le jeune Beauvau s'tait rapproch du duc de Bouillon.

--Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite?

--Non, pardieu, je ne l'oublie pas! rpondit tout bas celui-ci. Et
s'adressant  la Reine:--Acceptez, madame, l'offre de M. le Grand, il
est  porte de dcider le Roi plus que vous et nous; mais tenez-vous
prte  tout, car le Cardinal est trop habile pour s'endormir. Je
ne crois pas  sa maladie, je ne crois point  son silence et  son
immobilit, qu'il veut nous persuader depuis deux ans; je ne croirais
point  sa mort mme, que je n'eusse port sa tte dans la mer, comme
celle du gant de l'Arioste. Attendez-vous  tout, htons-nous sur
toutes choses. J'ai fait montrer mes plans  MONSIEUR tout  l'heure;
je vais vous en faire l'abrg: je vous offre Sedan, madame, pour
vous et messeigneurs vos fils. L'arme d'Italie est  moi; je la fais
rentrer s'il le faut. M. le Grand-cuyer est matre de la moiti du
camp de Perpignan; tous les vieux huguenots de La Rochelle et du Midi
sont prts au premier signe  le venir trouver: tout est organis
depuis un an par mes soins en cas d'vnements.

--Je n'hsite point, dit la Reine,  me mettre dans vos mains pour
sauver mes enfants s'il arrivait quelque malheur au Roi. Mais dans ce
plan gnral vous oubliez Paris.

--Il est  nous par tous les points: le peuple par l'archevque, sans
qu'il s'en doute, et par M. de Beaufort, qui est son roi; les troupes
par vos gardes et ceux de MONSIEUR, qui commandera tout, s'il le veut
bien.

--Moi! moi! oh! cela ne se peut pas absolument! je n'ai pas assez de
monde et il me faut une retraite plus forte que Sedan, dit Gaston.

--Mais elle suffit  la Reine, reprit M. de Bouillon.

--Ah! cela peut bien tre, mais ma soeur ne risque pas autant qu'un
homme qui tire l'pe. Savez-vous que c'est trs hardi ce que nous
faisons l?

--Quoi! mme ayant le Roi pour nous? dit Anne d'Autriche.

--Oui, madame, oui, on ne sait pas combien cela peut durer: il faut
prendre ses srets, et je ne fais rien sans le trait avec l'Espagne.

--Ne faites donc rien, dit la Reine en rougissant; car certes je n'en
entendrai jamais parler.

--Ah! madame, ce serait pourtant plus sage, et MONSIEUR a raison, dit
le duc de Bouillon; car le comte-duc de San-Lucar nous offre dix-sept
mille hommes de vieilles troupes et cinq cent mille cus comptant.

--Quoi! dit la Reine tonne, on a os aller jusque-l sans mon
consentement! dj des accords avec l'tranger!

--L'tranger, ma soeur! devions-nous supposer qu'une princesse
d'Espagne se servirait de ce mot? rpondit Gaston.

Anne d'Autriche se leva en prenant le Dauphin par la main, et,
s'appuyant sur Marie:

--Oui, MONSIEUR, dit-elle, je suis Espagnole; mais je suis petite-fille
de Charles-Quint, et je sais que la patrie d'une reine est autour de
son trne. Je vous quitte, messieurs; poursuivez sans moi; je ne sais
plus rien dsormais.

Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante et
inonde de larmes, elle revint.

--Je vous promets cependant solennellement un inviolable secret, mais
rien de plus.

Tous furent un peu dconcerts, hormis le duc de Bouillon, qui, ne
voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s'inclinant avec
respect:

--Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame, et nous n'en
voulons pas plus, persuads qu'aprs le succs vous serez tout  fait
des ntres.

Ne voulant plus s'engager dans une guerre de mots, la Reine salua un
peu schement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber sur Cinq-Mars un
de ces regards qui renferment  la fois toutes les motions de l'me.
Il crut lire dans ses beaux yeux le dvouement ternel et malheureux
d'une femme donne pour toujours, et il sentit que, s'il avait jamais
eu la pense de reculer dans son entreprise, il se serait regard comme
le dernier des hommes. Sitt qu'on quitta les deux princesses:

--L, l, l, je vous l'avais bien dit, Bouillon, vous fchez la Reine,
dit MONSIEUR; vous avez t trop loin aussi. On ne m'accusera pas
certainement d'avoir faibli ce matin; j'ai montr, au contraire, plus
de rsolution que je n'aurais d.

--Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majest, rpondit
M. de Bouillon d'un air triomphant; nous voil srs de l'avenir.
Qu'allez vous faire  prsent, monsieur de Cinq-Mars?

--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne recule jamais; quelles qu'en
puissent tre les suites pour moi, je verrai le Roi; je m'exposerai 
tout pour arracher ses ordres.

--Et le trait d'Espagne!

--Oui, je le...

De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s'avanant tout  coup, dit
d'un air solennel:

--Nous avons dcid que ce serait aprs l'entrevue avec le Roi qu'on le
signerait; car, si la juste svrit de Sa Majest envers le Cardinal
vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pens, ne pas s'exposer 
la dcouverte d'un si dangereux trait.

M. de Bouillon frona le sourcil.

--Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une
dfaite; mais de sa part...

--Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m'engager sur
l'honneur  faire ce que fera M. le Grand; nous sommes insparables.

Cinq-Mars regarda son ami, et s'tonna de voir sur sa figure douce
l'expression d'un sombre dsespoir; il en fut si frapp qu'il n'eut pas
la force de le contredire.

--Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire froid,
mais gracieux, le Roi nous pargnera peut-tre bien des choses; on est
trs fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc,
ajouta-t-il avec une inbranlable fermet, ne craignez pas que jamais
je recule; j'ai brl tous les ponts derrire moi: il faut que je
marche en avant; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tte.

--C'est singulier! fort singulier! dit MONSIEUR; je remarque que tout
le monde ici est plus avanc que je ne le croyais dans la conjuration.

--Point du tout, MONSIEUR, dit le duc de Bouillon; on n'a prpar que
ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu'il n'y a rien d'crit, et
que vous n'avez qu' parler pour que rien n'existe et n'ait exist;
selon votre ordre, tout ceci sera un rve ou un volcan.

--Allons, allons, je suis content, puisqu'il en est ainsi, dit Gaston;
occupons-nous de choses plus agrables. Grce  Dieu, nous avons un
peu de temps devant nous: moi j'avoue que je voudrais que tout ft dj
fini; je ne suis point n pour les motions violentes, cela prend sur
ma sant, ajouta-t-il, s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous
plutt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit
fort galant. Tudieu! je suis sr qu'on a parl de vous l-bas. On dit
que les femmes portent des vertugadins normes! Eh bien, je n'en suis
pas ennemi du tout. En vrit cela fait paratre le pied plus petit et
plus joli; je suis sr que la femme de don Louis de Haro n'est pas plus
belle que Mme de Gumne, n'est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on
m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah!... vous ne rpondez
pas, vous tes embarrass... elle vous a donn dans l'oeil... ou bien
vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou en la comparant  la
belle Gumne. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant,
n'est-ce pas? on le met dans un pt. Qu'il est heureux, le roi
d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on
la sert  genoux toujours, n'est-il pas vrai? oh! c'est un bon usage;
nous l'avons perdu; c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.

Gaston d'Orlans eut le courage de parler sur ce ton prs d'une
demi-heure de suite  ce jeune homme, dont le caractre srieux ne
s'accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore
de l'importance de la scne dont il venait d'tre tmoin et des grands
intrts qu'on avait traits, ne rpondit rien  ce flux de paroles
oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d'un air tonn, comme pour
lui demander si c'tait bien l cet homme que l'on allait mettre 
la tte de la plus audacieuse entreprise conue depuis longtemps,
tandis que le prince, sans vouloir s'apercevoir qu'il restait sans
rponses, les faisait lui-mme souvent, et parlait avec volubilit en
se promenant et l'entranant avec lui dans la chambre. Il craignait
que l'un des assistants ne s'avist de renouer la conversation terrible
du trait; mais aucun n'en tait tent, sinon le duc de Bouillon qui,
cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars il
fut entran par de Thou, qui lui fit faire sa retraite  l'abri de ce
bavardage, sans que MONSIEUR et l'air de l'avoir vu sortir.




CHAPITRE XVIII

LE SECRET

    Et prononcs ensemble,  l'amiti fidle
    Nos deux noms fraternels serviront de modle.

    A. SOUMET, _Clytemnestre_.


De Thou tait chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermes
avec soin, et l'ordre donn de ne recevoir personne et de l'excuser
auprs des deux rfugis s'il les laissait partir sans les revoir; et
les deux amis ne s'taient encore adress aucune parole.

Le conseiller tait tomb dans son fauteuil et mditait profondment.
Cinq-Mars, assis dans la chemine haute, attendait d'un air srieux et
triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et
croisant les bras, lui dit d'une voix sombre:

--Voil donc o vous en tes venu! voil donc les consquences de
votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-tre tuer un homme,
et introduire en France une arme trangre; je vais donc vous voir
assassin et tratre  votre patrie! Par quel chemin tes-vous arriv
jusque-l? par quels degrs tes-vous descendu si bas?

--Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement
Cinq-Mars; mais je vous connais, et j'aime cette explication; je
la voulais et je l'ai provoque. Vous verrez aujourd'hui mon me
tout entire, je le veux. J'avais eu d'abord une autre pense, une
pense meilleure peut-tre, plus digne de notre amiti, plus digne de
l'amiti, l'amiti, qui est la seconde chose de la terre.

Il levait les yeux au ciel en parlant, comme s'il y et cherch cette
divinit.

--Oui, cela et mieux valu. Je ne voulais rien dire; c'tait une tche
pnible, mais jusqu'ici j'y avais russi. Je voulais tout conduire sans
vous, et ne vous montrer cette oeuvre qu'acheve; je voulais toujours
vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma
faiblesse? J'ai craint de mourir mal jug par vous, si j'ai  mourir:
 prsent je supporte bien l'ide de la maldiction du monde, mais non
celle de la vtre: c'est ce qui m'a dcid  vous avouer tout.

--Quoi! et sans cette pense vous auriez eu le courage de vous cacher
toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce
soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mrit de vous survivre,
si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux annes
entires; vous ne m'avez prsent de votre vie que ses fleurs; vous
n'tes entr dans ma solitude qu'avec un visage riant, et chaque fois
par d'une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce ft bien coupable ou
bien vertueux!

--Ne voyez dans mon me que ce qu'elle renferme. Oui, je vous ai
tromp; mais c'tait la seule joie paisible que j'eusse au monde.
Pardonnez-moi d'avoir drob ces moments  ma destine, hlas! si
brillante. J'tais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais
le vtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu'aujourd'hui en venant
le dtruire et me montrer tel que j'tais. coutez-moi, je ne serai
pas long: c'est toujours une histoire bien simple que celle d'un coeur
passionn. Autrefois, je m'en souviens, c'tait sous la tente, lorsque
je fus bless: mon secret fut prs de m'chapper; c'et t un bonheur
peut-tre. Cependant que m'auraient servi des conseils? je ne les
aurais pas suivis; enfin, c'est Marie de Gonzague que j'aime.

--Quoi! celle qui va tre reine de Pologne?

--Si elle est reine, ce ne peut tre qu'aprs ma mort. Mais coutez:
pour elle je fus courtisan; pour elle j'ai presque rgn en France, et
c'est pour elle que je vais succomber et peut-tre mourir.

--Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je
pleurais sur la tristesse de votre victoire!

--Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe
de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n'aie pas
vu jusqu'au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le
plus fort, je le sens; j'ai entrepris une tche au-dessus des forces
humaines, je succomberai.

--Eh! ne pouvez-vous vous arrter? A quoi sert l'esprit dans les
affaires du monde?

--A rien, si ce n'est pourtant  se perdre avec connaissance de cause,
 tomber au jour qu'on avait prvu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu'on
a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en
tre cras. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m'y suis-je pas
engag devant vous tout  l'heure?

--Et c'est cet engagement mme que je voulais combattre. Quelle
confiance avez-vous dans ceux  qui vous livrez ainsi votre vie?
N'avez-vous pas lu leurs penses secrtes?

--Je les connais toutes; j'ai lu leur esprance  travers leur feinte
colre; je sais qu'ils tremblent en menaant: je sais qu'ils sont dj
prts  faire leur paix en me livrant comme gage; mais c'est  moi
de les soutenir et de dcider le Roi: il le faut, car Marie est ma
fiance, et ma mort est crite  Narbonne.

C'est volontairement, c'est avec connaissance de tout mon sort que
je me suis plac ainsi entre l'chafaud et le bonheur suprme. Il me
faut l'arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je gote en ce
moment le plaisir d'avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne
rougissez pas de m'avoir cru ambitieux par un vil gosme comme ce
Cardinal? ambitieux par le puril dsir d'un pouvoir qui n'est jamais
satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j'aime. Oui, j'aime,
et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse  tort; vous avez embelli
mes intentions secrtes, vous m'avez prt de nobles desseins (je m'en
souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles
sont vastes, peut-tre; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets
du perfectionnement des socits corrompues me semblent ramper encore
bien loin au-dessous du dvouement de l'amour. Quand l'me vibre tout
entire, pleine de cette unique pense, elle n'a plus de place  donner
aux plus beaux calculs des intrts gnraux; car les hauteurs mmes de
la terre sont au-dessous du ciel.

De Thou baissa la tte.

--Que vous rpondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez
le dsordre, vous pesez la flamme, vous calculez l'erreur.

--Oui, reprit Cinq-Mars, loin de dtruire mes forces, ce feu intrieur
les a dveloppes; vous l'avez dit, j'ai tout calcul; une marche lente
m'a conduit au but que je suis prt d'atteindre. Marie me tenait par la
main, aurais-je recul? Devant un monde je ne l'aurais pas fait. Tout
tait bien jusqu'ici: mais une barrire invisible m'arrte: il faut
la rompre, cette barrire; c'est Richelieu. Je l'ai entrepris tout 
l'heure devant vous, mais peut-tre me suis-je trop ht: je le crois 
prsent. Qu'il se rjouisse; il m'attendait. Sans doute il a prvu que
ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s'il en est ainsi,
il a bien jou. Cependant, sans l'amour qui m'a prcipit, j'aurais t
plus fort que lui, quoique vertueux.

Ici, un changement presque subit se ft sur les traits de Cinq-Mars; il
rougit et plit deux fois, et les veines de son front s'levaient comme
des lignes bleues traces par une main invisible.

--Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force
qui annonait un violent dsespoir concentr dans son coeur, tous
les supplices dont l'amour peut torturer ses victimes, je les porte
dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des
empires, pour qui j'ai tout subi, jusqu' la faveur d'un prince (et
qui peut-tre n'a pas senti tout ce que j'ai fait pour elle), ne peut
encore tre  moi. Elle m'appartient devant Dieu, et je lui parais
tranger; que dis-je? il faut que j'entende discuter chaque jour,
devant moi, lequel des trnes de l'Europe lui conviendra le mieux,
dans des conversations o je ne peux mme lever la voix pour avoir une
opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels
on ddaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore
devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre 
travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu'en
public je m'incline devant elle! son amant et son mari dans l'ombre,
son serviteur au grand jour! C'en est trop; je ne puis vivre ainsi; il
faut faire le dernier pas, qu'il m'lve ou me prcipite.

--Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un tat!

--Le bonheur de l'tat s'accorde avec le mien. Je le fais en passant,
si je dtruis le tyran du Roi. L'horreur que m'inspire cet homme est
passe dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai
sur mes pas son plus grand crime, l'assassinat et la torture d'Urbain
Grandier; il est le gnie du mal pour le malheureux Roi, je le
conjurerai: j'aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII; c'tait
une des penses de Marie, sa pense la plus chre. Mais je crois que je
ne triompherai pas dans l'me tourmente du Roi.

--Sur quoi comptez-vous donc? dit de Thou.

--Sur un coup de ds. Si sa volont peut cette fois durer quelques
heures, j'ai gagn; c'est un dernier calcul auquel est suspendue ma
destine.

--Et celle de votre Marie!

--L'avez-vous cru! dit imptueusement Cinq-Mars. Non, non! s'il
m'abandonne, je signe le trait d'Espagne et la guerre.

--Ah! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre! une guerre
civile! et l'alliance avec l'tranger!

--Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; eh! vous ai-je pri d'y
prendre part?

--Cruel! ingrat! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi? ne
savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouv que l'amiti tenait dans mon
coeur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non seulement 
votre mort? mais mme au moindre de vos malheurs! Cependant laissez-moi
vous flchir et vous empcher de frapper la France. O mon ami! mon
seul ami! je vous en conjure  genoux, ne soyons pas ainsi parricides,
n'assassinons pas notre patrie! Je dis nous, car jamais je ne me
sparerai de vos actions; conservez-moi l'estime de moi-mme, pour
laquelle j'ai tant travaill; ne souillez pas ma vie et ma mort que je
vous ai voues.

De Thou tait tomb aux genoux de son ami, et celui-ci, n'ayant plus
la force de conserver sa froideur affecte, se jeta dans ses bras en
le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d'une voix
touffe:

--Eh! pourquoi m'aimer autant, aussi? Qu'avez-vous fait, ami? Pourquoi
m'aimer? vous qui tes sage, pur et vertueux; vous que n'garent pas
une passion insense et le dsir de la vengeance; vous dont l'me est
nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m'aimer? Que
vous a donn mon amiti? que des inquitudes et des peines. Faut-il 
prsent qu'elle fasse peser des dangers sur vous? Sparez-vous de moi,
nous ne sommes plus de la mme nature; vous le voyez, les cours m'ont
corrompu: je n'ai plus de candeur, je n'ai plus de bont: je mdite le
malheur d'un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, ddaignez-moi;
je ne vaux plus une de vos penses, comment serai-je digne de vos
prils?

--En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou.
Savez-vous qu'il y va de partager votre patrie? savez-vous que si vous
livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous
que votre nom sera l'horreur de la postrit? savez-vous que les mres
franaises le maudiront, quand elles seront forces d'enseigner  leurs
enfants une langue trangre? le savez-vous? Venez.

Et il l'entrana devant le buste de Louis XIII.

--Jurez devant lui (et il est votre ami aussi!), jurez de ne jamais
signer cet infme trait.

Cinq-Mars ferma les yeux, et, avec une inbranlable tnacit, rpondit,
quoique en rougissant:

--Je vous l'ai dit: si l'on m'y force, je signerai.

De Thou plit et quitta sa main; il fit deux tours dans sa chambre,
les bras croiss, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s'avana
solennellement vers le buste de son pre, et ouvrit un grand livre
plac au pied; il chercha une page dj marque, et lut tout haut:

_Je pense donc que M. de Ligneboeuf fut justement condamn  mort
par le parlement de Rouen pour n'avoir pas rvl la conjuration de
Catteville contre l'Etat._

Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant
l'image du prsident de Thou, dont il tenait les Mmoires:

--Oui, mon pre, continua-t-il, vous aviez bien pens, je vais tre
criminel, je vais mriter la mort; mais puis-je faire autrement? Je ne
dnoncerai pas le tratre, parce que ce serait aussi trahir, et qu'il
est mon ami, et qu'il est malheureux.

Puis, s'avanant vers Cinq-Mars en lui prenant de nouveau la main:

--Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n'attendez rien
de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce trait.

Cinq-Mars tait mu jusqu'au fond du coeur de cette scne, parce qu'il
sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit
cependant encore sur lui d'arrter une larme qui s'chappait de ses
yeux, et rpondit en l'embrassant:

--Ah! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait; oui, vous me
rendez service en vous loignant de moi, car si votre sort et t li
au mien, je n'aurais pas os disposer de ma vie, et j'aurais hsit
 la sacrifier s'il le faut; mais je le ferai assurment  prsent;
et, je vous le rpte, si l'on m'y force, je signerai le trait avec
l'Espagne.




CHAPITRE XIX

LA PARTIE DE CHASSE

    On a bien des grces  rendre  son toile quand on peut quitter
    les hommes sans tre oblig de leur faire du mal et de se
    dclarer leur ennemi.

    CH. NODIER, _Jean Sbogar_.


Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que
ressentent toujours les Etats mal affermis aux approches de la mort des
princes. Quoique Richelieu ft le centre de la monarchie, il ne rgnait
pourtant qu'au nom de Louis XIII, et comme envelopp de l'clat de ce
nom qu'il avait agrandi. Tout absolu qu'il tait sur son matre, il le
craignait nanmoins; et cette crainte rassurait la nation contre ses
dsirs ambitieux, dont le Roi mme tait l'immuable barrire. Mais, ce
prince mort, que ferait l'imprieux ministre? o s'arrterait cet homme
qui avait tant os? Accoutum  manier le sceptre, qui l'empcherait de
le porter toujours, et d'inscrire son nom seul au bas des lois que seul
il avait dictes? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple
cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la
Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre  l'abri dans
les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux rcents;
les Parlements taient muets, et l'on sentait que rien ne s'opposerait
au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n'tait
du compltement par les souffrances affectes du ministre: nul
n'tait touch de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent tromp
l'espoir public, et l'loignement n'empchait pas de sentir partout le
doigt de l'effrayant parvenu.

L'amour du peuple se rveillait aussi pour le fils d'Henri IV; on
courait dans les glises, on priait, et mme on pleurait beaucoup.
Les princes malheureux sont toujours aims. La mlancolie de Louis
et sa douleur mystrieuse intressaient toute la France, et, vivant
encore, on le regrettait dj, comme si chacun et dsir de recevoir
la confidence de ses peines avant qu'il n'emportt avec lui le grand
secret de ce que souffrent ces hommes placs si haut, qu'ils ne voient
dans leur avenir que leur tombe.

Le Roi, voulant rassurer la nation entire, fit annoncer le
rtablissement momentan de sa sant, et voulut que la cour se prpart
 une grande partie de chasse donne  Chambord, domaine royal o son
frre, le duc d'Orlans, le priait de revenir.

Ce beau sjour tait la retraite favorite du Roi, sans doute parce que,
en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur  la
tristesse. Souvent il y passait des mois entiers sans voir qui que ce
ft, lisant et relisant sans cesse des papiers mystrieux, crivant des
choses inconnues, qu'il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul
avait le secret. Il se plaisait quelquefois  n'tre servi que par un
seul domestique,  s'oublier ainsi lui-mme par l'absence de sa suite,
et  vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un
citoyen exil, aimant  se figurer la misre ou la perscution pour
respirer de la royaut. Un autre jour, changeant tout  coup de pense,
il voulait vivre dans une solitude plus absolue; et, lorsqu'il avait
interdit son approche  tout tre humain, revtu de l'habit d'un moine,
il courait s'enfermer dans la chapelle vote; l, relisant la vie de
Charles-Quint, il se croyait  Saint-Just, et chantait sur lui-mme
cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur
la tte de l'empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de
ces mditations mmes, son faible esprit tait poursuivi et distrait
par des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient
paru plus beaux que dans la solitude et prs de la tombe. Entre ses
yeux et les pages qu'il s'efforait de lire, passaient de brillants
cortges, des armes victorieuses, des peuples transports d'amour; il
se voyait puissant, combattant, triomphateur, ador; et, si un rayon
du soleil, chapp des vitraux, venait  tomber sur lui, se levant
tout  coup du pied de l'autel, il se sentait emport par une soif du
jour ou du grand air qui l'arrachait de ces lieux sombres et touffs;
mais, revenu  la vie, il y retrouvait le dgot et l'ennui, car les
premiers hommes qu'il rencontrait lui rappelaient sa puissance par
leurs respects. C'tait alors qu'il croyait  l'amiti et l'appelait 
ses cts; mais  peine tait-il sr de sa possession vritable, qu'un
grand scrupule s'emparait tout  coup de son me: c'tait celui d'un
attachement trop fort pour la crature qui le dtournait de l'adoration
divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s'loigner trop
des affaires d'Etat; l'objet de son affection momentane lui semblait
alors un tre despotique, dont la puissance l'arrachait  ses devoirs;
il se crait une chane imaginaire et se plaignait intrieurement
d'tre opprim; mais, pour le malheur de ses favoris, il n'avait pas
la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colre
qui les et avertis; et, continuant  les caresser, il attisait, par
cette contrainte, le feu secret de son coeur, et le poussait jusqu' la
haine; il y avait des moments o il tait capable de tout contre eux.

Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne
pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce coeur,
qui ne pouvait ni aimer ni har compltement; aussi la position du
favori, envie de la France entire, et l'objet de la jalousie mme
du grand ministre, tait-elle si chancelante et si douloureuse, que,
sans son amour pour Marie, il et bris sa chane d'or avec plus de
joie qu'un forat n'en ressent dans son coeur lorsqu'il voit tomber le
dernier anneau qu'il a lim pendant deux annes avec un ressort d'acier
cach dans sa bouche. Cette impatience d'en finir avec le sort qu'il
voyait de si prs hta l'explosion de cette mine patiemment creuse,
comme il l'avait avou  son ami; mais sa situation tait alors celle
d'un homme qui, plac  ct du livre de vie, verrait tout le jour y
passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit
avec Louis XIII pour Chambord, dcid  choisir la premire occasion
favorable  son dessein. Elle se prsenta.

Le matin mme du jour fix pour la chasse, le Roi lui fit dire qu'il
l'attendait  l'escalier du Lis; il ne sera peut-tre pas inutile de
parler de cette tonnante construction.

A quatre lieues de Blois,  une heure de la Loire, dans une petite
valle fort basse, entre des marais fangeux et un bois de grands
chnes, loin de toutes les routes, on rencontre tout  coup un chteau
royal, ou plutt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe
merveilleuse, un gnie de l'Orient l'a enlev pendant une des mille
nuits, et l'a drob aux pays du soleil pour le cacher dans ceux du
brouillard avec les amours d'un beau prince. Ce palais est enfoui comme
un trsor; mais  ses dmes bleus,  ses lgants minarets, arrondis
sur de larges murs ou lancs dans l'air,  ses longues terrasses qui
dominent les bois,  ses flches lgres que le vent balance,  ses
croissants entrelacs partout sur les colonnades, on se croirait dans
les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur
tapis de mousse et de lierre, et la couleur ple et mlancolique du
ciel, n'attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un gnie qui leva
ces btiments; mais il vint d'Italie et se nomma le Primatice; ce fut
bien un beau prince dont les amours s'y cachrent; mais il tait Roi,
et se nommait Franois Ier. Sa salamandre y jette ses flammes partout;
elle tincelle mille fois sur les votes, et y multiplie ses flammes
comme les toiles d'un ciel; elle soutient les chapiteaux avec sa
couronne ardente; elle colore les vitraux de ses feux; elle serpente
avec les escaliers secrets, et partout semble dvorer de ses regards
flamboyants les triples croissants d'une Diane mystrieuse, cette
Diane de Poitiers, deux fois desse et deux fois adore dans ces bois
voluptueux.

Mais la base de cet trange monument est comme lui pleine d'lgance
et de mystre: c'est un double escalier qui s'lve en deux spirales
entrelaces depuis les fondements les plus lointains de l'difice
jusqu'au-dessus des plus hauts clochers et se termine par une lanterne
ou cabinet  jour, couronne d'une fleur de lis colossale, aperue de
bien loin; deux hommes peuvent y monter en mme temps sans se voir.

Cet escalier seul lui semble un petit temple isol; comme nos glises,
il est soutenu et protg par les arcades de ses ailes minces,
transparentes, et, pour ainsi dire, brodes  jour. On croirait que la
pierre docile s'est ploye sous le doigt de l'architecte; elle parat,
si l'on peut le dire, ptrie selon les caprices de son imagination.
On conoit  peine comment les plans en furent tracs, et dans quels
termes les ordres furent expliqus aux ouvriers; cela semble une pense
fugitive, une rverie brillante qui aurait pris tout  coup un corps
durable; c'est un songe ralis.

Cinq-Mars montait lentement les larges degrs qui devaient le conduire
auprs du Roi, et s'arrtait plus lentement sur chaque marche  mesure
qu'il approchait, soit dgot d'aborder ce prince, dont il avait 
couter les plaintes nouvelles tous les jours, soit pour rver 
ce qu'il allait faire, lorsque le son d'une guitare vint frapper
son oreille. Il reconnut l'instrument chri de Louis et sa voix
triste, faible et tremblante, qui se prolongeait sous les votes; il
semblait essayer l'une de ses romances qu'il composait lui-mme, et
rptait plusieurs fois d'une main hsitante un refrain imparfait. On
distinguait mal les paroles, et il n'arrivait  l'oreille que quelques
mots d'_abandon_, d'_ennui du monde_ et de _belle flamme_.

Le jeune favori haussa les paules en coutant:

--Quel nouveau chagrin te domine? dit-il; voyons, lisons encore une
fois dans ce coeur glac qui croit dsirer quelque chose.

Il entra dans l'troit cabinet.

Vtu de noir,  demi couch sur une chaise longue, et les coudes
appuys sur des oreillers, le prince touchait languissamment les cordes
de sa guitare; il cessa de fredonner en apercevant le Grand-cuyer, et,
levant ses grands yeux sur lui d'un air de reproche, balana longtemps
sa tte avant de parler; puis, d'un ton larmoyant et un peu emphatique:

--Qu'ai-je appris, Cinq-Mars? lui dit-il; qu'ai-je appris de votre
conduite? Que vous me faites de peine en oubliant tous mes conseils!!
vous avez nou une coupable intrigue; tait-ce de vous que je devais
attendre de pareilles choses, vous dont la pit, la vertu, m'avaient
tant attach!

Plein de la pense de ses projets politiques, Cinq-Mars se vit
dcouvert et ne put se dfendre d'un moment de trouble; mais,
parfaitement matre de lui-mme, il rpondit sans hsiter:

--Oui, Sire, et j'allais vous le dclarer; je suis accoutum  vous
ouvrir mon me.

--Me le dclarer! s'cria Louis XIII en rougissant et plissant comme
sous les frissons de la fivre, vous auriez os souiller mes oreilles
de ces affreuses confidences, monsieur! et vous tes si calme en
parlant de vos dsordres! Allez, vous mriteriez d'tre condamn aux
galres comme un Rondin; c'est un crime de lse-majest que vous avez
commis par votre manque de foi vis--vis de moi. J'aimerais mieux que
vous fussiez faux-monnayeur comme le marquis de Coucy, ou  la tte des
croquants, que de faire ce que vous avez fait; vous dshonorez votre
famille et la mmoire du marchal, votre pre.

Cinq-Mars, se voyant perdu, fit la meilleure contenance qu'il put, et
dit avec un air rsign:

--Eh bien, Sire, envoyez-moi donc juger et mettre  mort; mais
pargnez-moi vos reproches.

--Vous moquez-vous de moi, petit hobereau de province? reprit Louis; je
sais trs bien que vous n'avez pas encouru la peine de mort devant les
hommes, mais c'est au tribunal de Dieu, monsieur, que vous serez jug.

--Ma foi, Sire, reprit l'imptueux jeune homme, que l'injure avait
choqu, que ne me laissiez-vous retourner dans ma province que vous
mprisez tant, comme j'en ai t tent cent fois? je vais y aller,
je ne puis supporter la vie que je mne prs de vous; un ange n'y
tiendrait pas. Encore une fois, faites-moi juger si je suis coupable,
ou laissez-moi me cacher en Touraine. C'est vous qui m'avez perdu
en m'attachant  votre personne; si vous m'avez fait concevoir des
esprances trop grandes, que vous renversiez ensuite, est-ce ma faute
 moi? Et pourquoi m'avez-vous fait Grand-cuyer, si je ne devais pas
aller plus loin? Enfin, suis-je votre ami ou non? et si je le suis,
ne puis-je pas tre duc, pair et mme conntable, aussi bien que M. de
Luynes, que vous avez tant aim parce qu'il vous a dress des faucons?
Pourquoi ne suis-je pas admis au conseil? j'y parlerais aussi bien que
toutes vos vieilles ttes  collerettes; j'ai des ides neuves et un
meilleur bras pour vous servir. C'est votre Cardinal qui vous a empch
de m'y appeler, et c'est parce qu'il vous loigne de moi que je le
dteste, continua Cinq-Mars en montrant le poing comme si Richelieu et
t devant lui; oui, je le tuerais de ma main s'il le fallait!

D'Effiat avait les yeux enflamms de colre, frappait du pied en
parlant, et tourna le dos au Roi comme un enfant qui boude, s'appuyant
contre l'une des petites colonnes de la lanterne.

Louis, qui reculait devant toute rsolution, et que l'irrparable
pouvantait toujours, lui prit la main.

O faiblesse du pouvoir! caprice du coeur humain! c'tait par ces
emportements enfantins, par ces dfauts de l'ge, que ce jeune homme
gouvernait un roi de France  l'gal du premier politique du temps. Ce
prince croyait, et avec quelque apparence de raison, qu'un caractre si
emport devait tre sincre, et ses colres mme ne le fchaient pas.
Celle-ci, d'ailleurs, ne portait pas sur ces reproches vritables, et
il lui pardonnait de har le Cardinal. L'ide mme de la jalousie de
son favori contre le ministre lui plaisait, parce qu'elle supposait de
l'attachement, et qu'il ne craignait que son indiffrence. Cinq-Mars
le savait et avait voulu s'chapper par l, prparant ainsi le Roi
 considrer tout ce qu'il avait fait comme un jeu d'enfant, comme
la consquence de son amiti pour lui; mais le danger n'tait pas si
grand; il respira quand le prince lui dit:

--Il ne s'agit point du Cardinal, et je ne l'aime pas plus que vous;
mais c'est votre conduite scandaleuse que je vous reproche et que
j'aurai bien de la peine  vous pardonner. Quoi! monsieur, j'apprends
qu'au lieu de vous livrer aux exercices de pit auxquels je vous ai
habitu, quand je vous crois au _Salut_ ou  l'_Angelus_, vous partez
de Saint-Germain et vous allez passer une partie de la nuit... chez
qui? oserai-je le dire sans pch? chez une femme perdue de rputation,
qui ne peut avoir avec vous que des relations pernicieuses au salut de
votre me, et qui reoit chez elle des esprits forts; Marion de Lorme,
enfin! Qu'avez-vous  rpondre? Parlez!

Laissant sa main dans celle du Roi, mais toujours appuy contre la
colonne, Cinq-Mars rpondit:

--Est-on donc si coupable de quitter des occupations graves pour
d'autres plus graves encore? Si je vais chez Marion de Lorme, c'est
pour entendre la conversation des savants qui s'y rassemblent. Rien
n'est plus innocent que cette assemble; on y fait des lectures qui se
prolongent quelquefois dans la nuit, il est vrai, mais qui ne peuvent
qu'lever l'me, bien loin de la corrompre. D'ailleurs vous ne m'avez
jamais ordonn de vous rendre compte de tout; il y a longtemps que je
vous l'aurais dit si vous l'aviez voulu.

--Ah! Cinq-Mars, Cinq-Mars! o est la confiance? N'en sentez-vous pas
le besoin? C'est la premire condition d'une amiti parfaite, comme
doit tre la ntre, comme celle qu'il faut  mon coeur.

La voix de Louis tait plus affectueuse, et le favori, le regardant
par-dessus l'paule, prit un air moins irrit, mais seulement ennuy et
rsign  l'couter.

--Que de fois vous m'avez tromp! poursuivit le Roi; puis-je me fier
 vous? ne sont-ce pas des galants et des damerets que vous voyez chez
cette femme? N'y a-t-il pas d'autres courtisanes?

--Eh! mon Dieu, non, Sire; j'y vais souvent avec un de mes amis, un
gentilhomme de Touraine, nomm Ren Descartes.

--Descartes! je connais ce nom-l; oui, c'est un officier qui se
distingua au sige de la Rochelle, et qui se mle d'crire; il a une
bonne rputation de pit, mais il est li avec des Barreaux, qui est
un esprit fort. Je suis sr que vous trouvez l beaucoup de gens qui
ne sont point de bonne compagnie pour vous; beaucoup de jeunes gens
sans famille, sans naissance. Voyons, dites-moi, qu'y avez-vous vu la
dernire fois?

--Mon Dieu! je me rappelle  peine leurs noms, dit Cinq-Mars en
cherchant les yeux en l'air; quelquefois, je ne les demande pas...
C'tait d'abord un certain monsieur, monsieur Groot, ou Grotius, un
Hollandais.

--Je sais cela, un ami de Barneveldt; je lui fais une pension.
Je l'aimais assez, mais le Card... mais on m'a dit qu'il tait
religionnaire exalt...

--Je vis aussi un Anglais, nomm John Milton: c'est un jeune homme qui
vient d'Italie et retourne  Londres; il ne parle presque pas.

--Inconnu, parfaitement inconnu; mais je suis sr que c'est encore
quelque religionnaire. Et les Franais, qui taient-ils?

--Ce jeune homme qui a fait le _Cinna_, et qu'on a refus trois fois 
l'_Acadmie minente_; il tait fch que du Ryer y ft  sa place. Il
s'appelle Corneille...

--Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant d'un air
de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels sont ces gens-l?
Est-ce dans un pareil cercle que l'on devrait vous voir?

Cinq-Mars fut interdit  cette observation dont souffrait son
amour-propre, et dit en s'approchant du Roi:

--Vous avez bien raison, Sire; mais, pour passer une heure ou deux
 entendre d'assez bonnes choses, cela ne peut pas faire de tort;
d'ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le duc de Bouillon,
M. d'Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal de La Valette, MM. de
Montrsor, Fontrailles; et des hommes illustres dans les sciences,
comme Mairet, Colletet, Desmarets, auteur de l'_Ariane_; Faret, Doujat,
Charpentier, qui a crit la belle _Cyropdie_; Giry, Bessons et Baro,
continuateur de l'_Astre_, tous acadmiciens.

--Ah!  la bonne heure, voil des hommes d'un vrai mrite, reprit
Louis;  cela il n'y a rien  dire; on ne peut que gagner. Ce sont des
rputations faites, des hommes de poids. ! raccommodons-nous, touchez
l, enfant. Je vous permettrai d'y aller quelquefois, mais ne me
trompez plus; vous voyez que je sais tout. Regardez ceci.

En disant ces mots, le Roi tira d'un coffre de fer, plac contre le
mur, d'normes cahiers de papier barbouill d'une criture trs fine.
Sur l'un tait crit _Baradas_, sur l'autre, _d'Hautefort_, sur un
troisime, _La Fayette_, et enfin _Cinq-Mars_. Il s'arrta  celui-l,
et poursuivit:

--Voyez combien de fois vous m'avez tromp! Ce sont des fautes
continuelles dont j'ai tenu registre moi-mme depuis deux ans que
je vous connais; j'ai crit jour par jour toutes nos conversations.
Asseyez-vous.

Cinq-Mars s'assit en soupirant, et eut la patience d'couter pendant
deux longues heures un abrg de ce que son matre avait eu la patience
d'crire pendant deux annes. Il mit plusieurs fois sa main devant sa
bouche durant la lecture; ce que nous ferions tous certainement s'il
fallait rapporter ces dialogues, que l'on trouva parfaitement en ordre
 la mort du Roi,  ct de son testament. Nous dirons seulement qu'il
finit ainsi:

--Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 dcembre, il y a trois jours:
je vous parlais du vol de l'merillon et des connaissances de vnerie
qui vous manquent; je vous disais, d'aprs la _Chasse royale_, ouvrage
du roi Charles IX, qu'aprs que le veneur a accoutum son chien 
suivre une bte, il doit penser qu'il a envie de retourner au bois,
et qu'il ne faut ni le lancer ni le frapper pour qu'il donne bien dans
le trait; et que, pour apprendre  un chien  bien se rabattre, il ne
faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y
mettre le nez.

Voil ce que vous m'avez rpondu (et d'un ton d'humeur, remarquez bien
cela): Ma foi, Sire, donnez-moi plutt des rgiments  conduire que
des oiseaux et des chiens. Je suis sr qu'on se moquerait de vous et
de moi si on savait de quoi nous nous occupons. Et le 8... attendez,
oui, le 8, tandis que nous chantions vpres ensemble dans ma chambre,
vous avez jet votre livre dans le feu avec colre, ce qui tait une
impit; et ensuite vous m'avez dit que vous l'aviez laiss tomber:
pch, pch mortel; voyez, j'ai crit dessous: _Mensonge_, soulign.
On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.

--Mais, Sire...

--Un moment, un moment. Le soir, vous avez dit du Cardinal qu'il avait
fait brler un homme injustement et par haine personnelle.

--Et je le rpte, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire; c'est
le plus grand crime de cet homme que vous hsitez  disgracier et qui
vous rend malheureux. J'ai tout vu, tout entendu moi-mme  Loudun:
Urbain Grandier fut assassin plutt que jug. Tenez, Sire, puisque
vous avez l ces Mmoires de votre main, relisez toutes les preuves que
je vous en donnai alors.

Louis, cherchant la page indique et remontant au voyage de Perpignan 
Paris, lut tout ce rcit avec attention en s'criant:

--Quelles horreurs! comment avais-je oubli tout cela? Cet homme me
fascine, c'est certain. Tu es mon vritable ami, Cinq-Mars. Quelles
horreurs! mon rgne en sera tach. Il a empch toutes les lettres de
la Noblesse et de tous les notables du pays d'arriver  moi. Brler,
brler vivant! sans preuves! par vengeance! Un homme, un peuple ont
invoqu mon nom inutilement, une famille me maudit  prsent! Ah! que
les rois sont malheureux!

Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.

--Ah! Sire, elles sont bien belles les larmes que vous versez, s'cria
Cinq-Mars avec une sincre admiration: que toute la France n'est-elle
ici avec moi! elle s'tonnerait  ce spectacle, qu'elle aurait peine 
croire.

--S'tonnerait! la France ne me connat donc pas?

--Non, Sire, dit d'Effiat avec franchise, personne ne vous connat;
et moi-mme je vous accuse souvent de froideur et d'une indiffrence
gnrale contre tout le monde.

--De froideur! quand je meurs de chagrin; de froideur! quand je me
suis immol  leurs intrts? Ingrate nation! je lui ai tout sacrifi,
jusqu' l'orgueil, jusqu'au bonheur de la guider moi-mme, parce que
j'ai craint pour elle ma vie chancelante; j'ai donn mon sceptre 
porter  un homme que je hais, parce que j'ai cru sa main plus forte
que la mienne; j'ai support le mal qu'il me faisait  moi-mme, en
songeant qu'il faisait du bien  mes peuples: j'ai dvor mes larmes
pour tarir les leurs; et je vois que mon sacrifice a t plus grand
mme que je ne le croyais, car ils ne l'ont pas aperu; ils m'ont
cru incapable parce que j'tais timide, et sans force parce que je me
dfiais des miennes; mais n'importe, Dieu me voit et me connat.

--Ah! Sire, montrez-vous  la France tel que vous tes: reprenez
votre pouvoir usurp; elle fera par amour pour vous ce que la crainte
n'arrachait pas d'elle; revenez  la vie et remontez sur le trne.

--Non, non, ma vie s'achve, cher ami; je ne suis plus capable des
travaux du pouvoir suprme.

--Ah! Sire, cette persuasion seule vous te vos forces. Il est temps
enfin que l'on cesse de confondre le pouvoir avec le crime et d'appeler
leur union gnie. Que votre voix s'lve pour annoncer  la terre
que le rgne de la vertu va commencer avec votre rgne; et ds lors
ces ennemis que le vice a tant de peine  rduire tomberont devant
un mot sorti de votre coeur. On n'a pas encore calcul tout ce que la
bonne foi d'un roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que
l'imagination et la chaleur de l'me entranent si vite vers tout ce
qui est beau, et que tous les genres de dvouement trouvent prt. Le
Roi votre pre nous conduisait par un sourire; que ne ferait pas une de
vos larmes! Il ne s'agit que de nous parler.

Pendant ce discours, le Roi, surpris, rougit souvent, toussa et donna
des signes d'un grand embarras, comme toutes les fois qu'on voulait lui
arracher une dcision; il sentait aussi l'approche d'une conversation
d'un ordre trop lev, dans laquelle la timidit de son esprit
l'empchait de se hasarder; et, mettant souvent la main sur sa poitrine
en fronant le sourcil, comme ressentant une vive douleur, il essaya de
se tirer par la maladie de la gne de rpondre; mais, soit emportement,
soit rsolution de jouer le dernier coup, Cinq-Mars poursuivit sans se
troubler, avec une solennit qui en imposait  Louis. Celui-ci, forc
dans ses derniers retranchements, lui dit:

--Mais, Cinq-Mars, comment se dfaire d'un ministre qui depuis dix-huit
ans m'a entour de ses cratures?

--Il n'est pas si puissant, reprit le Grand-cuyer; et ses amis seront
ses plus cruels adversaires si vous faites un signe de tte. Toute
l'ancienne ligue des _princes de la Paix_ existe encore, Sire, et
ce n'est que le respect d au choix de Votre Majest qui l'empche
d'clater.

--Ah! bon Dieu! tu peux leur dire qu'ils ne s'arrtent pas pour moi; je
ne les gne point, ce n'est pas moi qu'on accusera d'tre Cardinaliste.
Si mon frre veut me donner le moyen de remplacer Richelieu, ce sera de
tout mon coeur.

--Je crois, Sire, qu'il vous parlera aujourd'hui de M. le duc de
Bouillon; tous les Royalistes le demandent.

--Je ne le hais point, dit le Roi en arrangeant l'oreiller de son
fauteuil, je ne le hais point du tout, quoique un peu factieux.
Nous sommes parents, sais-tu, cher ami (et il mit  cette expression
favorite plus d'abandon qu' l'ordinaire)? sais-tu qu'il descend de
saint Louis de pre en fils, par Charlotte de Bourbon, fille du duc
de Montpensier? sais-tu que sept princesses du sang sont entres dans
sa maison, et que huit de la sienne, dont l'une a t reine, ont t
maries  des princes du sang? Oh! je ne le hais point du tout; je n'ai
jamais dit cela, jamais.

--Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance, MONSIEUR et lui vous
expliqueront, pendant la chasse, comment tout est prpar, quels sont
les hommes que l'on pourra mettre  la place de ses cratures, quels
sont les mestres-de-camp et les colonels sur lesquels on peut compter
contre Fabert et tous les Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que
le ministre a bien peu de monde  lui. La Reine, MONSIEUR, la Noblesse
et les Parlements sont de notre parti, et c'est une affaire faite ds
que Votre Majest ne s'oppose plus. On a propos de faire disparatre
Richelieu comme le marchal d'Ancre, qui le mritait moins que lui.

--Comme Concini! dit le Roi. Oh! non, il ne le faut pas.. je ne le veux
vraiment pas... Il est prtre et cardinal, nous serions excommunis.
Mais, s'il y a une autre manire, je le veux bien: tu peux en parler 
tes amis, j'y songerai de mon ct.

Une fois ce mot jet, Louis s'abandonna  son ressentiment, comme
s'il venait de le satisfaire et comme si le coup et dj t port.
Cinq-Mars en fut fch, parce qu'il craignait que sa colre, se
rpandant ainsi, ne ft pas de longue dure. Cependant il crut  ses
dernires paroles, surtout lorsque aprs des plaintes interminables
Louis ajouta:

--Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma mre,
depuis ce jour o il me joua si cruellement devant toute ma cour en
me demandant son rappel quand il savait sa mort, depuis ce jour, je
ne puis obtenir qu'on la fasse inhumer en France avec mes pres? Il a
exil jusqu' sa cendre.

En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l'escalier: le Roi
rougit un peu.

--Va-t-en, dit-il, va vite te prparer pour la chasse; tu seras 
cheval prs de mon carrosse; va vite, je le veux, va.

Et il poussa lui-mme Cinq-Mars vers l'escalier et vers l'entre qui
l'avait introduit.

Le favori sortit; mais le trouble de son matre ne lui tait point
chapp.

Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-mme, lorsqu'il
crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la double partie
de l'escalier  vis, tandis qu'il descendait l'autre; il s'arrta,
on s'arrta; il remonta, il lui semblait qu'on descendait; il savait
qu'on ne pouvait rien voir entre les jours de l'architecture, et se
dcida  sortir, impatient de ce jeu, mais trs inquiet. Il et voulu
pouvoir se tenir  la porte d'entre pour voir qui paratrait. Mais 
peine eut-il soulev la tapisserie qui donnait sur la salle des gardes,
qu'une foule de courtisans qui l'attendait l'entoura, et l'obligea
de s'loigner pour donner les ordres de sa charge, ou de recevoir des
respects, des confidences, des sollicitations, des prsentations, des
recommandations, des embrassades, et ce torrent de relations graduelles
qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut une attention
prsente et toujours soutenue, car une distraction peut causer de
grands malheurs. Il oublia ainsi  peu prs cette petite circonstance
qui pouvait n'tre qu'imaginaire, et, se livrant aux douceurs d'une
sorte d'apothose continuelle, monta  cheval dans la grande cour,
servi par de nobles pages, et entour des plus brillants gentilshommes.

Bientt MONSIEUR arriva suivi des siens, et une heure ne s'tait pas
coule, que le Roi parut, ple, languissant et appuy sur quatre
hommes. Cinq-Mars, mettant pied  terre, l'aida  monter dans une
sorte de petite voiture fort basse, que l'on appelait _brouette_, et
dont Louis XIII conduisait lui-mme les chevaux trs dociles et trs
paisibles. Les piqueurs  pied, aux portires, tenaient les chiens
en laisse; au bruit du cor, des centaines de jeunes gens montrent 
cheval, et tout partit pour le rendez-vous de la chasse.

C'tait  une ferme nomme l'Ormage que le Roi l'avait fix, et toute
la cour, accoutume  ses usages, se rpandit dans les alles du
parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier isol ayant  sa
portire le Grand-cuyer et quatre personnages auxquels il avait fait
signe de s'approcher.

L'aspect de cette partie de plaisir tait sinistre: l'approche de
l'hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chnes
du parc, et les branches noires se dtachaient sur un ciel gris comme
les branches de candlabres funbres; un lger brouillard semblait
annoncer une pluie prochaine;  travers le bois clairci et les tristes
rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour,
remplis de femmes vtues de noir uniformment[6], et condamnes
 attendre le rsultat d'une chasse qu'elles ne voyaient pas; les
meutes donnaient des _voix_ loignes, et le cor se faisait entendre
quelquefois comme un soupir; un vent froid et piquant obligeait chacun
 se couvrir; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou
un masque de velours noir pour se prserver de l'air que n'arrtaient
pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n'avaient point de glaces
encore), semblaient porter le costume que nous appelons _domino_.

  [6] Un dit de 1639 avait dtermin le costume de la cour. Il tait
  simple et noir.

Tout tait languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes
gens, emports par la chasse, traversaient comme le vent l'extrmit
d'une alle en jetant des cris ou donnant du cor; puis tout retombait
dans le silence, comme, aprs la fuse du feu d'artifice, le ciel
parat plus sombre.

Dans un sentier parallle  celui que suivait lentement le Roi,
s'taient runis quelques courtisans envelopps dans leur manteau.
Paraissant s'occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient  cheval 
la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils
parlaient  demi-voix.

--C'est bien, Fontrailles, c'est bien; victoire! Le Roi lui prend le
bras  tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit? Voil M. le Grand
qui descend de cheval et monte sur le sige  ct de lui. Allons,
allons, le vieux matois est perdu cette fois!

--Ah! ce n'est rien encore que cela! n'avez-vous pas vu comme le Roi
a touch la main  MONSIEUR? Il vous a fait signe, Montrsor; Gondi,
regardez donc.

--Eh! regardez! c'est bien ais  dire; mais je n'y vois pas avec
mes yeux, moi; je n'ai que ceux de la foi et les vtres. Eh bien,
qu'est-ce qu'ils font? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse.
Racontez-moi cela, qu'est-ce qu'ils font?

Montrsor reprit:

--Voici le Roi qui se penche  l'oreille du duc de Bouillon et qui lui
parle... Il parle encore; il gesticule, il ne cesse pas. Oh! il va tre
ministre.

--Il sera ministre, dit Fontrailles.

--Il sera ministre, dit le comte du Lude.

--Ah! ce n'est pas douteux, reprit Montrsor.

--J'espre que celui-l me donnera un rgiment, et j'pouserai ma
cousine! s'cria Olivier d'Entraigues d'un ton de page.

L'abb de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit  chanter un
air de chasse:

    Les tourneaux ont le vent bon,
    Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.

... Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou
qu'il se fait des miracles dans l'an de grce 1642; car M. de Bouillon
n'est pas plus prs d'tre premier ministre que moi, quand le Roi
l'embrasserait. Il a de grandes qualits, mais il ne parviendra pas,
parce qu'il est tout d'une pice; cependant j'en fais grand cas pour sa
vaste et sotte ville de Sedan; c'est un foyer, c'est un bon foyer pour
nous.

Montrsor et les autres taient trop attentifs  tous les gestes du
prince pour rpondre, et ils continurent:

--Voil M. le Grand qui prend les rnes des chevaux et qui conduit.

L'abb reprit sur le mme air:

    Si vous conduisez ma brouette,
    Ne versez pas, beau postillon,
    Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.

--Ah! l'abb, vos chansons me rendront fou! dit Fontrailles; vous avez
donc des airs pour tous les vnements de la vie?

--Je vous fournirai aussi des vnements qui iront sur tous les airs,
reprit Gondi.

--Ma foi, l'air de ceux-ci me plat, rpondit Fontrailles plus bas;
je ne serai pas oblig par MONSIEUR de porter  Madrid son diable
de trait, et je n'en suis point fch; c'est une commission assez
scabreuse: les Pyrnes ne se passent point si facilement qu'il le
croit, et le Cardinal est sur la route.

--Ah! ah! ah! s'cria Montrsor.

--Ah! ah! dit Olivier.

--Eh bien, quoi? ah! ah! dit Gondi; qu'avez-vous donc dcouvert de si
beau?

--Ma foi, pour le coup, le Roi a touch la main de MONSIEUR; Dieu soit
lou, messieurs! Nous voil dfaits du Cardinal: le vieux sanglier est
forc. Qui se chargera de l'expdier? Il faut le jeter dans la mer.

--C'est trop beau pour lui, dit Olivier; il faut le juger.

--Certainement, dit l'abb; comment donc! nous ne manquerons pas de
chefs d'accusation contre un insolent qui a os congdier un page;
n'est-il pas vrai?

Puis, arrtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrsor, il
se pencha du ct de M. du Lude, qui parlait  deux personnages plus
srieux, et dit:

--En vrit, je suis tent de mettre mon valet de chambre aussi dans
le secret; on n'a jamais vu traiter une conjuration aussi lgrement.
Les grandes entreprises veulent du mystre; celle-ci serait admirable
si l'on s'en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu'aucune
que j'aie lue dans l'histoire; il y aurait l de quoi renverser trois
royaumes si l'on voulait, et les tourderies gteront tout. C'est
vraiment dommage; j'en aurais un regret mortel. Par got, je suis
port  ces sortes d'affaires, et je suis attach de coeur  celle-ci,
qui a de la grandeur; vraiment, on ne peut pas le nier. N'est-ce pas,
d'Aubijoux? n'est-il pas vrai, Montmort?

Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses,  six
et quatre chevaux, suivaient la mme alle  deux cents pas de ces
messieurs; les rideaux taient ouverts du ct gauche pour voir le Roi.
Dans le premier tait la Reine: elle tait seule dans le fond, vtue
de noir et voile. Sur le devant tait la marchale d'Effiat, et aux
pieds de la Reine tait place la princesse Marie. Assise de ct, sur
un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et taient
appuys sur un marchepied dor, car il n'y avait point de portires,
comme nous l'avons dj dit; elle cherchait  voir aussi,  travers
les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importune du
passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.

Ce prince du Nord tait envoy par le roi de Pologne pour ngocier de
grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour prparer la duchesse
de Mantoue  pouser le vieux roi Uladislas VI, et il dployait  la
cour de France tout le luxe de la sienne, appele alors _barbare_ et
_scythe_  Paris, et justifiait ces noms par des costumes tranges
et orientaux. Le Palatin de Posnanie tait fort beau, et portait,
ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, paisse, la tte
rase  la turque, et couverte d'un bonnet fourr, une veste courte
et enrichie de diamants et de rubis; son cheval tait peint en rouge
et charg de plumes. Il avait  sa suite une compagnie de gardes
polonais habills de rouge et de jaune, portant de grands manteaux 
manches longues qu'ils laissaient pendre ngligemment sur l'paule.
Les seigneurs polonais qui l'escortaient taient vtus de brocart d'or
et d'argent, et l'on voyait flotter derrire leur tte rase une seule
mche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi
inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes
trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.

Marie de Gonzague tait importune des saluts profonds et des grces
orientales de cet tranger et de sa suite. Toutes les fois qu'il
passait devant elle, il se croyait oblig de lui adresser un compliment
 moiti franais, o il mlait gauchement quelques mots d'esprance et
de royaut. Elle ne trouva d'autre moyen de s'en dfaire que de porter
plusieurs fois son mouchoir  son nez en disant assez haut  la Reine:

--En vrit, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal
au coeur.

--Il faudra bien raffermir votre coeur, cependant, et vous accoutumer 
eux, rpondit Anne d'Autriche, un peu schement.

Puis tout  coup, craignant de l'avoir afflige:

--Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaiet; et
vous savez qu'en fait d'odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m'a
dit l'autre jour que ma punition en purgatoire serait d'en respirer de
mauvaises et de coucher dans des draps de toile de Hollande.

Malgr quelques mots enjous, la Reine fut cependant fort grave, et
retomba dans le silence. S'enfonant dans son carrosse, enveloppe
de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intrt  tout ce qui
se passait autour d'elle, elle se laissait aller au balancement de
la voiture. Marie, toujours occupe du Roi, parlait  demi-voix  la
marchale d'Effiat; toutes deux cherchaient  se donner des esprances
qu'elles n'avaient pas, et se trompaient par amiti.

--Madame, je vous flicite; M. le Grand est assis prs du Roi; jamais
on n'a t si loin, disait Marie.

Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur
des feuilles mortes et dessches.

--Oui, je le vois avec une grande joie; Le Roi est si bon! rpondait la
marchale.

Et elle soupirait profondment.

Un long et morne silence succda encore; toutes deux se regardrent et
se trouvrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n'osrent plus se
parler, et Marie, baissant la tte, ne vit plus que la terre brune et
humide qui fuyait sous les roues. Une triste rverie occupait son me;
et, quoiqu'elle et sous les yeux le spectacle de la premire cour de
l'Europe aux pieds de celui qu'elle aimait, tout lui faisait peur, et
de noirs pressentiments la troublaient involontairement.

Tout  coup un cheval passa devant elle comme le vent; elle leva
les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la
regardait pas; il tait ple comme un cadavre, et ses yeux se cachaient
sous ses sourcils froncs et l'ombre de son chapeau abaiss. Elle
le suivit du regard en tremblant; elle le vit s'arrter au milieu du
groupe des cavaliers qui prcdaient les voitures, et qui le reurent
le chapeau bas. Un moment aprs, il s'enfona dans un taillis avec l'un
d'entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu' ce que
la voiture ft passe; puis il lui sembla qu'il donnait  cet homme
un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard
qui tombait l'empcha de le voir plus loin. C'tait une de ces brumes
si frquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d'abord comme
une petite lune sanglante, enveloppe dans un linceul dchir, et se
cacha en une demi-heure sous un voile si pais, que Marie distinguait 
peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient
 quelques pas de lui semblaient des ombres gristres. Cette vapeur
glace devint une pluie pntrante et en mme temps un nuage d'une
odeur ftide. La Reine fit asseoir la belle princesse prs d'elle
et voulut rentrer; on retourna vers Chambord en silence et au pas.
Bientt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient
les meutes gares; des chasseurs passrent rapidement prs de la
voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard et s'appelant  haute
voix. Marie ne voyait souvent que la tte d'un cheval ou un corps
sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain 
distinguer quelques paroles. Cependant son coeur battit; on appelait
M. de Cinq-Mars. _Le Roi demande M. le Grand_, rptait-on; _o peut
tre all M. le Grand-cuyer?_ Une voix dit en passant prs d'elle:
_Il s'est perdu tout  l'heure_. Et ces paroles bien simples la firent
frissonner, car son esprit afflig leur donnait un sens terrible. Cette
pense la suivit jusqu'au chteau et dans ses appartements, o elle
courut s'enfermer. Bientt elle entendit le bruit de la rentre du Roi
et de MONSIEUR, puis, dans la fort, quelques coups de fusil dont on ne
voyait pas la lumire. Elle regardait en vain aux troits vitraux; ils
semblaient tendus au dehors d'un drap blanc qui tait le jour.

Cependant  l'extrmit de la fort, vers Montfrault, s'taient gars
deux cavaliers; fatigus de chercher la route du chteau dans la
monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s'arrter
prs d'un tang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des
taillis, se jetrent sur eux, et, avant qu'ils eussent le temps de
s'armer, se pendirent  leurs jambes,  leurs bras et  la bride de
leurs chevaux, de manire  les tenir immobiles. En mme temps une voix
rauque, partant du brouillard, s'cria:

--Etes-vous Royalistes ou Cardinalistes? Criez: Vive le Grand! ou vous
tes morts.

--Vils coquins! rpondit le premier cavalier en cherchant  ouvrir les
fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom!

--_Dios el Senor!_ cria la mme voix.

Aussitt tous ces hommes lchrent leur proie et s'enfuirent dans les
bois; un clat de rire sauvage retentit, et un homme seul s'approcha de
Cinq-Mars.

--_Amigo_, ne me reconnaissez-vous pas? C'est une plaisanterie de
Jacques, le capitaine espagnol.

Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au Grand-cuyer:

--Monsieur, voil un gaillard entreprenant; je vous conseille de
l'employer; il ne faut rien ngliger.

--Ecoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne
suis pas un faiseur de phrases comme mon pre, moi. Je me souviens que
vous m'avez rendu quelques bons offices, et dernirement encore vous
m'avez t utile, comme vous l'tes toujours, sans le savoir; car j'ai
un peu rpar ma fortune dans vos petites meutes. Si vous voulez, je
puis vous rendre un important service: je commande quelques braves.

--Quel service? dit Cinq-Mars; nous verrons.

--Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de
chez le Roi par un ct de l'escalier, le pre Joseph y montait par
l'autre.

--O ciel! voil donc le secret de son changement subit et inexplicable!
Se peut-il? un Roi de France! et il nous a laisss lui confier tous nos
projets!

--Eh bien! voil tout! vous ne me dites rien? Vous savez que j'ai une
vieille affaire  dmler avec le capucin.

--Que m'importe?

Et il baissa la tte, absorb dans une rverie profonde.

--Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous
dferai de lui avant trente-six heures d'ici, quoiqu'il soit  prsent
bien prs de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l'on
voulait.

--Laissez-moi: je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.

--Ah! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison: vous
aimez mieux qu'on le dpche  coups d'pe. C'est juste, il en vaut la
peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands
seigneurs qui s'en chargent, et que celui qui l'expdiera soit en passe
d'tre marchal. Moi je suis sans prtention; il ne faut pas avoir trop
d'orgueil, quelque mrite qu'on puisse avoir dans sa profession: je ne
dois pas toucher au Cardinal, c'est un morceau de Roi.

--Ni  d'autres, dit le Grand-cuyer.

--Ah! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.

--Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles; on n'en
fait pas d'autres tous les jours. Vitry a commenc sur Concini, et
on l'a fait marchal. Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont
tu leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous
hsitez  vous dfaire d'un misrable? Richelieu a bien ses coquins, il
faut que vous ayez les vtres; je ne conois pas vos scrupules.

--Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement; je connais cela,
j'ai pens comme lui tant enfant, avant de raisonner. Je n'aurais pas
tu seulement un moine; mais je vais lui parler, moi.

Puis, se tournant du ct de Cinq-Mars:

--coutez: quand on conspire, c'est qu'on veut la mort ou tout au moins
la perte de quelqu'un... Hein?

Et il fit une pause.

--Or, dans ce cas-l, on est brouill avec le bon Dieu et d'accord avec
le diable... Hein?

_Secundo_, comme on dit  la Sorbonne, il n'en cote pas plus, quand
on est damn, de l'tre pour beaucoup que pour peu... Hein?

_Ergo_, il est indiffrent d'en tuer mille ou d'en tuer un. Je vous
dfie de rpondre  cela.

--On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, rpondit Fontrailles en
riant  demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je
vous mne avec moi en Espagne, si vous voulez.

--Je sais bien que vous y allez porter le trait, reprit Jacques,
et je vous conduirai dans les Pyrnes par des chemins inconnus aux
hommes; mais je n'en aurai pas moins un chagrin mortel de n'avoir pas
tordu le cou, avant de partir,  ce vieux bouc que nous laissons en
arrire, comme un cavalier au milieu d'un jeu d'checs. Encore une
fois, monseigneur, continua t-il d'un air de componction en s'adressant
de nouveau  Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez
plus; et souvenez-vous des paroles de nos pres thologiens, Hurtado
de Mendoza et Sanchez, qui ont prouv qu'on peut tuer en cachette son
ennemi, puisque l'on vite par ce moyen deux pchs: celui d'exposer
sa vie, et celui de se battre en duel. C'est d'aprs ce grand principe
consolateur que j'ai toujours agi.

--Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d'une voix touffe
par la fureur; je pense  d'autres choses.

--A quoi de plus important? dit Fontrailles; cela peut tre d'un grand
poids dans la balance de nos destins.

--Je cherche combien y pse le coeur d'un Roi, reprit Cinq-Mars.

--Vous m'pouvantez moi-mme, rpondit le gentilhomme; nous n'en
demandons pas tant.

--Je n'en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua
d'Effiat d'une voix svre; ils se plaignent quand un sujet les trahit:
c'est  quoi je songe. Eh bien, la guerre! la guerre! Guerres civiles,
guerres trangres, que vos fureurs s'allument! puisque je tiens la
flamme, je vais l'attacher aux mines. Prisse l'tat, prissent vingt
royaumes s'il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires
lorsque le Roi trahit le sujet. coutez-moi.

Et il emmena Fontrailles  quelques pas.

--Je ne vous avais charg que de prparer notre retraite et nos secours
en cas d'abandon de la part du Roi. Tout  l'heure je l'avais pressenti
 cause de ses amitis forces, et je m'tais dcid  vous faire
partir, parce qu'il a fini sa conversation par nous annoncer son dpart
pour Perpignan. Je craignais Narbonne; je vois  prsent qu'il y va se
rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ.
J'ajoute aux lettres que je vous ai donnes le trait que voici; il est
sous des noms supposs, mais voici la contre-lettre; elle est signe
de MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d'Olivars ne
dsire que cela. Voici encore des _blancs_ du duc d'Orlans que vous
remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends 
Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis
de Flandre.

Puis marchant vers l'aventurier qui l'attendait:

--Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le _capitan_, je
vous charge d'escorter ce gentilhomme jusqu' Madrid; vous en serez
rcompens largement.

Jacques, frisant sa moustache, lui rpondit:

--Vous n'tes pas dgot en m'employant! vous faites preuve de tact
et de bon got. Savez-vous que la grande reine Christine de Sude m'a
fait demander, et voulait m'avoir prs d'elle en qualit d'homme de
confiance! Elle a t leve au son du canon par le _Lion du Nord_,
Gustave Adolphe, son pre. Elle aime l'odeur de la poudre et les
hommes courageux: mais je n'ai pas voulu la servir parce qu'elle est
huguenote et que j'ai de certains principes, moi, dont je ne m'carte
pas. Ainsi, par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire
passer monsieur par les ports des Pyrnes  Oloron aussi srement
que dans ces bois, et de le dfendre contre le diable s'il le faut,
ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une tache ni
une dchirure. Pour les rcompenses, je n'en veux point; je les trouve
toujours dans l'action mme. D'ailleurs, je ne reois jamais d'argent,
car je suis gentilhomme. Les Laubardemont sont trs anciens et trs
bons.

--Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez.

Aprs avoir serr la main  Fontrailles, il s'enfona en gmissant dans
les bois pour retourner au chteau de Chambord.




CHAPITRE XX

LA LECTURE

    Les circonstances dvoilent pour ainsi dire la royaut du gnie,
    dernire ressource des peuples teints. Les grands crivains...
    ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui rgnent vritablement
    par la force du caractre et la grandeur des penses, sont lus
    par les vnements auxquels ils doivent commander. Sans anctres
    et sans postrit, seuls de leur race, leur mission remplie, ils
    disparaissent en laissant  l'avenir des ordres qu'il excutera
    fidlement.

    F. DE LAMENNAIS.


A peu de temps de l, un soir, au coin de la place Royale, prs d'une
petite maison assez jolie, on vit s'arrter beaucoup de carrosses et
s'ouvrir souvent une petite porte o l'on montait par trois degrs
de pierre. Les voisins se mirent plusieurs fois  leurs fentres pour
se plaindre du bruit qui se faisait encore  cette heure de la nuit,
malgr la crainte des voleurs, et les gens du guet s'tonnrent et
s'arrtrent souvent, ne se retirant que lorsqu'ils voyaient auprs de
chaque voiture dix ou douze valets de pied, arms de btons et portant
des torches. Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en
demandant mademoiselle de Lorme; il portait une longue rapire orne
de rubans roses; d'normes noeuds de la mme couleur, placs sur ses
souliers  talons hauts, cachaient presque entirement ses pieds, qu'il
tournait fort en dehors, selon la mode. Il retroussait souvent une
petite moustache frise, et peignait avant d'entrer, sa barbe lgre et
pointue. Ce ne fut qu'un cri lorsqu'on l'annona.

--Enfin le voil donc! s'cria une voix jeune et clatante; il s'est
bien fait attendre, cet aimable des Barreaux. Allons, vite un sige;
placez-vous prs de cette table, et lisez.

Celle qui parlait tait une femme de vingt-quatre ans environ, grande,
belle, malgr des cheveux noirs trs crpus et un teint olivtre.
Elle avait dans les manires quelque chose de mle qu'elle semblait
tenir de son cercle, compos d'hommes uniquement; elle leur prenait
le bras assez brusquement en parlant avec une libert qu'elle leur
communiquait. Ses propos taient anims plutt qu'enjous; souvent
ils excitaient le rire autour d'elle, mais c'tait  force d'esprit
qu'elle faisait de la gaiet (si l'on peut s'exprimer ainsi); car sa
figure, toute passionne qu'elle tait, semblait incapable de se ployer
au sourire; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui
donnaient d'abord un aspect trange.

Des Barreaux lui baisa la main d'un air galant et cavalier; puis il
fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d'un salon assez
grand o taient assembls trente personnages  peu prs; les uns
assis sur de grands fauteuils, les autres debout sous la vote de
l'immense chemine, d'autres causant dans l'embrasure des croises,
sous de larges tapisseries. Les uns taient des hommes obscurs, fort
illustres  prsent; les autres, des hommes illustres, fort obscurs
pour nous, postrit. Ainsi, parmi ces derniers, il salua profondment
MM. d'Aubijoux, de Brion, de Montmort, et d'autres gentilshommes trs
brillants, qui se trouvaient l pour juger; serra la main tendrement
et avec estime  MM. de Monteruel, de Sirmond, de Malleville, Baro,
Gombauld, et d'autres savants, presque tous appels grands hommes
dans les annales de l'Acadmie, dont ils taient fondateurs, et
nomme elle-mme alors tantt l'_Acadmie des beaux esprits_, tantt
l'_Acadmie minente_. Mais M. des Barreaux fit  peine un signe de
tte protecteur au jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un
tranger et un adolescent qu'il prsentait  la matresse de la maison
sous le nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du Roi.
L'un tait Molire, et l'autre Milton[7].

  [7] Milton passa en cette anne mme  Paris, en retournant
  d'Italie en Angleterre. (Voyez _Teland's Life of Milton_.)

Avant la lecture que l'on attendait du jeune sybarite, une grande
contestation s'leva entre lui et d'autres potes ou prosateurs du
temps; ils parlaient entre eux avec beaucoup de facilit, changeant de
vives rpliques, un langage inconcevable pour un honnte homme qui ft
tomb tout  coup parmi eux sans tre initi, se serrant vivement la
main avec d'affectueux compliments et des allusions sans nombre  leurs
ouvrages.

--Ah! vous voil donc, illustre Baro! s'cria le nouveau venu; j'ai
lu votre dernier sixain. Ah! quel sixain! comme il est pouss dans le
galant et le tendre!

--Que dites-vous du Tendre? interrompit Marion de Lorme. Avez-vous
jamais connu ce pays? Vous vous tes arrt au village de Grand-Esprit
et  celui de Jolis-Vers, mais vous n'avez pas t plus loin. Si
monsieur le gouverneur de Notre-Dame de la Garde veut nous montrer sa
nouvelle carte, je vous dirai o vous en tes.

Scudry se leva d'un air fanfaron et pdantesque, et, droulant sur
la table une sorte de carte gographique orne de rubans bleus, il
dmontra lui-mme les lignes d'encre rose qu'il y avait traces.

--Voici le plus beau morceau de la _Cllie_, dit-il; on trouve
gnralement cette carte fort galante, mais ce n'est qu'un simple
enjouement de l'esprit, pour plaire  notre petite _cabale_
littraire. Cependant, comme il y a d'tranges personnes par le
monde, j'apprhende que tous ceux qui la verront n'aient pas l'esprit
assez bien tourn pour l'entendre. Ceci est le chemin que l'on doit
suivre pour aller de _Nouvelle Amiti_  _Tendre_; et remarquez,
messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie, Cumes sur la
mer Tyrrhne, on dira _Tendre-sur-Inclination_, _Tendre-sur-Estime_
et _Tendre-sur-Reconnaissance_. Il faudra commencer par habiter les
villages de _Grand-Coeur_, _Gnrosit_, _Exactitude_, _Petits-Soins_,
_Billet-Galant_, puis _Billet-Doux_!...

--Oh! c'est du dernier ingnieux! criaient Vaugelas, Colletet et tous
les autres.

--Et remarquez, poursuivait l'auteur, enfl de ce succs, qu'il faut
passer par _Complaisance_ et _Sensibilit_, et que, si l'on ne prend
cette route, on court le risque de s'garer jusqu' _Tideur_, _Oubli_,
et l'on tombe dans le lac d'_Indiffrence_.

--Dlicieux! dlicieux! galant _au suprme_! s'criaient tous les
auditeurs. On n'a pas plus de gnie!

--Eh bien, madame, reprenait Scudry, je le dclare chez vous: cet
ouvrage, imprim sous mon nom, est de ma soeur; c'est elle qui a
traduit _Sapho_ d'une manire si agrable. Et, sans en tre pri, il
dclama d'un ton emphatique des vers qui finissaient par ceux-ci:

    L'amour est un mal agrable[8]
    Dont mon coeur ne saurait gurir;
    Mais quand il serait gurissable,
    Il est bien plus doux d'en mourir.

  [8] Lisez la _Cllie_, t. I.

--Comment! cette Grecque avait tant d'esprit que cela? Je ne puis le
croire! s'cria Marion de Lorme; combien Mlle de Scudry lui tait
suprieure! Cette ide lui appartient; qu'elle les mette dans _Cllie_,
je vous en prie, ces vers charmants; que cela figurera bien dans cette
histoire romaine!

--A merveille! c'est parfait, dirent tous les savants: Horace, Arunce
et l'aimable Porsenna sont des amants si galants!

Ils taient tous penchs sur la carte de Tendre, et leurs doigts se
croisaient et se heurtaient en suivant tous les dtours des fleuves
amoureux. Le jeune Poquelin osa lever une voix timide et son regard
mlancolique et fin, et leur dit:

--A quoi cela sert-il? est-ce  donner du bonheur ou du plaisir?
Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me sens pas bien gai.

Il n'obtint pour rponse que des regards de ddain, et se consola en
mditant _les Prcieuses ridicules_.

Des Barreaux se prparait  lire un sonnet pieux qu'il s'accusait
d'avoir fait dans sa maladie; il paraissait honteux d'avoir song un
moment  Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de cette faiblesse;
la matresse de la maison l'arrta:

--Il n'est pas temps encore de dire vos beaux vers; vous seriez
interrompu; nous attendons M. le Grand-cuyer et d'autres
gentilshommes; ce serait un meurtre que de laisser parler un grand
esprit pendant ce bruit et ces drangements. Mais voici un jeune
Anglais qui vient de voyager en Italie et retourne  Londres. On m'a
dit qu'il composait un pome, je ne sais lequel; il va nous en dire
quelques vers. Beaucoup de ces messieurs de la Compagnie Eminente
savent l'anglais; et, pour les autres, il a fait traduire, par un
ancien secrtaire du duc de Buckingham, les passages qu'il nous lira,
et en voici des copies en franais sur cette table.

En parlant ainsi, elle les prit et les distribua  tous ses rudits.
On s'assit, et l'on fit silence. Il fallut quelque temps pour dcider
le jeune tranger  parler et  quitter l'embrasure de la croise, o
il semblait s'entendre fort bien avec Corneille. Il s'avana enfin
jusqu'au fauteuil plac prs de la table; il semblait d'une sant
faible, et tomba sur ce sige plutt qu'il ne s'y assit. Il appuya son
coude sur la table, et de sa main couvrit ses yeux grands et beaux,
mais  demi ferms et rougis par des veilles ou des larmes. Il dit ses
fragments de mmoire; ses auditeurs dfiants le regardaient d'un air de
hauteur ou du moins de protection; d'autres parcouraient nonchalamment
la traduction de ses vers.

Sa voix, d'abord touffe, s'pura par le cours mme de son harmonieux
rcit; le souffle de l'inspiration potique l'enleva bientt 
lui-mme, et son regard, lev au ciel, devint sublime comme celui du
jeune vangliste qu'inventa Raphal, car la lumire s'y rflchissait
encore. Il annona dans ses vers la premire dsobissance de l'homme,
et invoqua le Saint-Esprit, qui prfre  tous les temples un coeur
simple et pur, qui sait tout, et qui assistait  la naissance du Temps.

Un profond silence accueillit ce dbut, et un lger murmure s'leva
aprs la dernire pense. Il n'entendait pas, il ne voyait qu' travers
un nuage, il tait dans le monde de sa cration; il poursuivit.

Il dit l'esprit infernal attach dans un feu vengeur par des chanes
de diamants; le Temps partageant neuf fois le jour et la nuit aux
mortels pendant sa chute; l'obscurit visible des prisons ternelles
et l'ocan flamboyant o flottaient les anges dchus; sa voix tonnante
commena le discours du prince des dmons: Es-tu, disait-il, es-tu
celui qu'entourait une lumire blouissante dans les royaumes fortuns
du jour? Oh! combien tu es dchu!... Viens avec moi... Et qu'importe
ce champ de nos clestes batailles? tout est-il perdu? Une indomptable
volont, l'esprit immuable de la vengeance, une haine mortelle, un
courage qui ne sera jamais ploy, conserver cela, n'est-ce pas une
victoire?

Ici un laquais annona d'une voix clatante MM. de Montrsor et
d'Entraigues. Ils salurent, parlrent, drangrent les fauteuils,
et s'tablirent enfin. Les auditeurs en profitrent pour entamer dix
conversations particulires; on n'y entendait gure que des paroles
de blme et des reproches de mauvais got; quelques hommes d'esprit,
engourdis par la routine, s'criaient qu'ils ne comprenaient pas, que
c'tait au-dessus de leur intelligence (ne croyant pas dire si vrai),
et par cette fausse humilit s'attiraient un compliment, et au pote
une injure: double avantage. Quelques voix prononcrent mme le mot de
_profanation_.

Le pote, interrompu, mit sa tte dans ses deux mains et ses coudes
sur la table pour ne pas entendre tout ce bruit de politesses et de
critiques. Trois hommes seuls se rapprochrent de lui: c'taient un
officier, Poquelin et Corneille; celui-ci dit  l'oreille de Milton:

--Changez de tableau, je vous le conseille; vos auditeurs ne sont pas 
la hauteur de celui-ci.

L'officier serra la main du pote anglais, et lui dit:

--Je vous admire de toute la puissance de mon me.

L'Anglais, tonn, le regarda et vit un visage spirituel, passionn et
malade.

Il lui fit un signe de tte, et chercha  se recueillir pour continuer.
Sa voix reprit une expression trs douce  l'oreille et un accent
paisible; il parlait du bonheur chaste des deux plus belles cratures;
il peignit leur majestueuse nudit, la candeur et l'autorit de leur
regard, puis leur marche au milieu des tigres et des lions qui se
jouaient encore  leurs pieds; il dit aussi la puret de leur prire
matinale, leurs sourires enchanteurs, les foltres abandons de leur
jeunesse et l'amour de leurs propos si douloureux au prince des dmons.

De douces larmes bien involontaires coulaient des yeux de la belle
Marion de Lorme: la nature avait saisi son coeur malgr son esprit; la
posie la remplit de penses graves et religieuses dont l'enivrement
des plaisirs l'avait toujours dtourne, l'ide de l'amour dans la
vertu lui apparut pour la premire fois avec toute sa beaut, et elle
demeura comme frappe d'une baguette magique et change en une ple et
belle statue.

Corneille, son jeune ami et l'officier taient pleins d'une silencieuse
admiration qu'ils n'osaient exprimer, car des voix assez leves
couvrirent celle du pote surpris.

--On n'y tient pas! s'criait des Barreaux: c'est d'un fade  faire mal
au coeur!

--Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle flamme! disait
froidement Scudry.

--Ce n'est pas l notre immortel d'Urf! disait Baro le continuateur.

--O est l'_Ariane_? o est l'_Astre_? s'criait en gmissant Godeau
l'annotateur.

Toute l'assemble se soulevait ainsi avec d'obligeantes remarques, mais
faites de manire  n'tre entendues du pote que comme un murmure
dont le sens tait incertain pour lui; il comprit pourtant qu'il ne
produisait pas d'enthousiasme, et se recueillit avant de toucher une
autre corde de sa lyre.

En ce moment on annona le conseiller de Thou, qui, saluant
modestement, se glissa en silence derrire l'auteur, prs de Corneille,
de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses chants.

Il raconta l'arrive d'un hte cleste dans les jardins d'den, comme
une seconde aurore au milieu du jour; secouant les plumes de ses ailes
divines, il remplissait les airs d'une odeur ineffable, et venait
rvler  l'homme l'histoire des cieux; la rvolte de Lucifer revtu
d'une armure de diamant, lev sur un char brillant comme le soleil,
gard par d'tincelants chrubins, et marchant contre l'ternel. Mais
Emmanuel parat sur le char vivant du Seigneur, et les deux mille
tonnerres de sa main droite roulent jusqu' l'enfer, avec un bruit
pouvantable, l'arme maudite confondue sous les immenses dcombres du
ciel dmantel.

Cette fois on se leva, et tout fut interrompu, car les scrupules
religieux taient venus se liguer avec le faux got; on n'entendait
que des exclamations qui obligrent la matresse de la maison  se
lever aussi pour s'efforcer de les cacher  l'auteur. Ce ne fut pas
difficile, car il tait tout entier absorb par la hauteur de ses
penses; son gnie n'avait plus rien de commun avec la terre dans ce
moment; et, quand il rouvrit ses yeux sur ceux qui l'entouraient,
il trouva prs de lui quatre admirateurs dont la voix se fit mieux
entendre que celle de l'assemble.

Corneille lui dit cependant:

--coutez-moi. Si vous voulez la gloire prsente, ne l'esprez pas d'un
aussi bel ouvrage. La posie pure est sentie par bien peu d'mes; il
faut, pour le vulgaire des hommes, qu'elle s'allie  l'intrt presque
physique du drame. J'avais t tent de faire un pome de _Polyeucte_;
mais je couperai ce sujet: j'en retrancherai les cieux, et ce ne sera
qu'une tragdie.

--Que m'importe la gloire du moment! rpondit Milton; je ne songe
point au succs: je chante parce que je me sens pote; je vais o
l'inspiration m'entrane; ce qu'elle produit est toujours bien. Quand
on ne devrait lire ces vers que cent ans aprs ma mort, je les ferais
toujours.

--Ah! moi, je les admire avant qu'ils ne soient crits, dit le jeune
officier; j'y vois le Dieu dont j'ai trouv l'image inne dans mon
coeur.

--Qui me parle donc d'une manire si affable? dit le pote.

--Je suis Ren Descartes, reprit doucement le militaire.

--Quoi! monsieur! s'cria de Thou, seriez-vous assez heureux pour
appartenir  l'auteur des _Principes_?

--J'en suis l'auteur, dit-il.

--Vous, monsieur! mais... cependant... pardonnez-moi... mais...
n'tes-vous pas homme d'pe? dit le conseiller rempli d'tonnement.

--Eh! monsieur, qu'a de commun la pense avec l'habit du corps? Oui, je
porte l'pe, et j'tais au sige de La Rochelle; j'aime la profession
des armes, parce qu'elle soutient l'me dans une rgion d'ides nobles
par le sentiment continuel du sacrifice de la vie; cependant elle
n'occupe pas tout un homme; on ne peut pas y appliquer ses penses
continuellement: la paix les assoupit. D'ailleurs on a aussi  craindre
de les voir interrompues par un coup obscur ou un accident ridicule
et intempestif; et si l'homme est tu au milieu de l'excution de son
plan, la postrit conserve de lui l'ide qu'il n'en avait pas, ou en
avait conu un mauvais; et c'est dsesprant.

De Thou sourit de plaisir en entendant ce langage simple de l'homme
suprieur, celui qu'il aimait le mieux aprs le langage du coeur; il
serra la main du jeune sage de la Touraine, et l'entrana dans un
cabinet voisin avec Corneille, Milton et Molire, et l ils eurent
de ces conversations qui font regarder comme perdu le temps qui les
prcda et le temps qui doit les suivre.

Il y avait deux heures qu'ils s'enchantaient de leurs discours, lorsque
le bruit de la musique, des guitares et des fltes, qui jouaient des
menuets, des sarabandes, des allemandes et des danses espagnoles que
la jeune Reine avait mises  la mode, le passage continuel des groupes
de jeunes femmes et leurs clats de rire, tout annona qu'un bal
commenait. Une trs jeune et belle personne, tenant un grand ventail
comme un sceptre, et entoure de dix jeunes gens, entra dans leur
petit salon retir, avec sa cour brillante, qu'elle dirigeait comme une
reine, et acheva de mettre en droute les studieux causeurs.

--Adieu, messieurs, dit de Thou: je cde la place  mademoiselle de
Lenclos et  ses mousquetaires.

--Vraiment, messieurs, dit la jeune Ninon, vous faisons-nous peur? vous
ai-je troubls? vous avez l'air de conspirateurs!

--Nous le sommes peut-tre plus que ces messieurs tout en dansant! dit
Olivier d'Entraigues qui lui donnait la main.

--Oh! votre conjuration est contre moi, monsieur le page, rpondit
Ninon, tout en regardant un autre chevau-lger et abandonnant  un
troisime le bras qui lui restait, tandis que les autres cherchaient 
se placer sur le chemin des oeillades errantes; car elle promenait sur
eux ses regards brillants comme la flamme lgre que l'on voit courir
sur l'extrmit des flambeaux qu'elle allume tour  tour.

De Thou s'esquiva sans que personne songet  l'arrter, et descendait
le grand escalier, lorsqu'il y vit monter le petit abb de Gondi, tout
rouge, en sueur et essouffl, qui l'arrta brusquement avec un air
anim et joyeux.

--Eh bien! Eh bien! o allez-vous donc? laissez aller les trangers
et les savants, vous tes des ntres. J'arrive un peu tard, mais notre
belle Aspasie me pardonnera. Pourquoi donc vous en allez-vous? est-ce
que tout est fini?

--Mais il parat que oui; puisque l'on danse, la lecture est faite.

--La lecture, oui; mais les serments? dit tout bas l'abb.

--Quels serments? dit de Thou.

--M. le Grand n'est-il pas venu?

--Je croyais le voir; mais je pense qu'il n'est pas venu ou qu'il est
parti.

--Non, non, venez avec moi, dit l'tourdi, vous tes des ntres,
parbleu! il est impossible que vous n'en soyez pas, venez.

De Thou, n'osant refuser et avoir l'air de renier ses amis, mme pour
des parties de plaisirs qui lui dplaisaient, le suivit, ouvrit deux
cabinets et descendit un petit escalier drob. A chaque pas qu'il
faisait, il entendait plus distinctement des voix d'hommes assembls.
Gondi ouvrit la porte. Un spectacle inattendu s'offrit  ses yeux.

La chambre o il entrait, claire par un demi-jour mystrieux,
semblait l'asile des plus voluptueux rendez-vous; on voyait d'un ct
un lit dor, charg d'un dais de tapisseries, empanach de plumes,
couvert de dentelles et d'ornements; tous les meubles, cisels et
dors, taient d'une soie gristre richement brode, des carreaux
de velours s'tendaient aux pieds de chaque fauteuil sur d'pais
tapis. De petits miroirs, unis l'un  l'autre par des ornements
d'argent, simulaient une glace entire, perfection alors inconnue,
et multipliaient partout leurs facettes tincelantes. Nul bruit
extrieur ne pouvait parvenir dans ce lieu de dlices; mais les gens
qu'il rassemblait paraissaient bien loigns des penses qu'il pouvait
donner. Une foule d'hommes, qu'il reconnut pour des personnages de
la cour ou des armes, se pressaient  l'entre de cette chambre et
se rpandaient dans un appartement voisin qui paraissait plus vaste;
attentifs, ils dvoraient des yeux le spectacle qu'offrait le premier
salon. L dix jeunes gens debout et tenant  la main leurs pes nues,
dont la pointe tait baisse vers la terre, taient rangs autour d'une
table: leurs visages tourns du ct de Cinq-Mars annonaient qu'ils
venaient de lui adresser leur serment; le Grand-cuyer tait seul,
devant la chemine, les bras croiss et l'air profondment absorb dans
ses rflexions. Debout prs de lui, Marion de Lorme, grave, recueillie,
semblait lui avoir prsent ces gentilshommes.

Ds que Cinq-Mars aperut son ami, il se prcipita vers la porte qu'il
ouvrait, en jetant un regard irrit  Gondi, et saisit de Thou par les
deux bras en l'arrtant sur le dernier degr:

--Que faites-vous ici? lui dit-il d'une voix touffe, qui vous amne?
que me voulez-vous? vous tes perdu si vous entrez.

--Que faites-vous vous-mme? que vois-je dans cette maison?

--Les consquences de ce que vous savez; retirez-vous, vous dis-je; cet
air est empoisonn pour tous ceux qui sont ici.

--Il n'est plus temps, on m'a dj vu; que dirait-on si je me retirais?
je les dcouragerais, vous seriez perdu.

Tout ce dialogue s'tait dit  demi-voix et prcipitamment; au dernier
mot, de Thou, poussant son ami, entra, et d'un pas ferme traversa
l'appartement pour aller vers la chemine.

Cinq-Mars, profondment bless, vint reprendre sa place, baissa
la tte, se recueillit, et, relevant bientt un visage plus calme,
continua un discours que l'entre de son ami avait interrompu:

--Soyez donc des ntres, messieurs; mais il n'est plus besoin de tant
de mystres; souvenez-vous que lorsqu'un esprit ferme embrasse une
ide, il doit la suivre dans toutes ses consquences. Vos courages
vont avoir un plus vaste champ que celui d'une intrigue de cour.
Remerciez-moi: en change d'une conjuration, je vous donne une
guerre. M. de Bouillon est parti pour se mettre  la tte de son
arme d'Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour
Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l'arme nous y attendent.

Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit
des clairs de joie et d'enthousiasme dans tous les yeux de ceux
qui l'entouraient. Avant de laisser gagner son propre coeur par la
contagieuse motion qui prcde les grandes entreprises, il voulut
s'assurer d'eux encore, et rpta d'un air grave:

--Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle
et la Navarre se prparent au grand rveil de leurs religionnaires,
l'arme d'Italie entrera d'un ct, le frre du Roi viendra nous
joindre de l'autre: l'homme sera entour, vaincu, cras. Les
Parlements marcheront  notre arrire-garde, apportant leur supplique
au Roi, arme aussi forte que nos pes; et, aprs la victoire, nous
nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre matre, pour qu'il
nous fasse grce et nous pardonne de l'avoir dlivr d'un ambitieux
sanguinaire et de hter sa rsolution.

Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante
dans les regards et l'attitude de ses complices.

--Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort
sa propre motion, vous ne reculez pas devant cette rsolution qui
paratrait une rvolte  d'autres hommes qu' vous? Ne pensez-vous
pas que j'aie abus des pouvoirs que vous m'aviez remis? J'ai port
loin les choses; mais il est des temps o les rois veulent tre servis
comme malgr eux. Tout est prvu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses
portes, et nous sommes assurs de l'Espagne.

Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu'
Paris. Aucune place pourtant ne sera livre  l'tranger; elles auront
toutes garnison franaise, et seront prises au nom du Roi.

--Vive le Roi! vive l'Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue!
s'crirent tous les jeunes gens de l'assemble.

--Le voici venu, s'cria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus
beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nomme imprvoyante
et lgre de sicle en sicle! de quoi t'accuse-t-on aujourd'hui? Avec
un chef de vingt-deux ans s'est conue, mrie, et va s'excuter la
plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis,
qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pense de la jeunesse excute
par l'ge mr? La jeunesse regarde fixement l'avenir de son oeil
d'aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et
tout ce que peut faire notre existence entire, c'est d'approcher de ce
premier dessein. Ah! quand pourraient natre les grands projets, sinon
lorsque le coeur bat fortement dans la poitrine? L'esprit n'y suffirait
pas, il n'est rien qu'un instrument.

Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu'un vieillard
 barbe blanche sortit de la foule.

--Allons, dit Gondi  demi-voix, voil le vieux chevalier de Guise qui
va radoter et nous refroidir.

En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lentement et
pniblement, aprs s'tre plac prs de lui:

--Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que mon
vieil ami Bassompierre sera dlivr par vous, et que vous allez venger
le comte de Soissons et le jeune Montmorency... Mais il convient  la
jeunesse, tout ardente qu'elle est, d'couter ceux qui ont beaucoup
vu. J'ai vu la Ligue, mes enfants, et je vous dis que vous ne pourrez
pas prendre cette fois, comme on fit alors, le titre de _sainte
Ligue_, _sainte Union_, de _Protecteurs de saint Pierre_ et _Piliers
de l'glise_, parce que je vois que vous comptez sur l'appui des
_huguenots_; vous ne pourrez pas non plus mettre sur votre grand sceau
de cire verte un trne vide, puisqu'il est occup par un roi.

--Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.

--Il est pourtant d'une grande importance, poursuivit le vieux Guise
au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est pourtant d'une grande
importance de prendre un nom auquel s'attache le peuple; celui de
_Guerre du bien public_ a t pris autrefois, _Princes de la paix_
dernirement; il faudrait en trouver un...

--Eh bien, la _Guerre du Roi_, dit Cinq-Mars...

--Oui, c'est cela! _Guerre du Roi_, dirent Gondi et tous les jeunes
gens.

--Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi de se
faire approuver par la Facult thologique de Sorbonne, qui sanctionna
autrefois mme les _haut-gourdiers_ et les _sorgueurs_[9], et remettre
en vigueur sa deuxime proposition: qu'il est permis au peuple de
dsobir aux magistrats et de les pendre.

  [9] Termes des ligueurs.

--H! chevalier, s'cria Gondi, il ne s'agit plus de cela; laissez
parler M. le Grand; nous ne pensons pas plus  la Sorbonne  prsent
qu' votre saint Jacques Clment.

On rit, et Cinq-Mars reprit:

--J'ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de MONSIEUR,
de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu'il est juste qu'un
homme qui joue sa vie sache  quel jeu; mais je vous ai mis sous
les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas
dtaill nos forces, parce qu'il n'est pas un de vous qui n'en sache
le secret. Est-ce  vous, messieurs de Montrsor et de Saint-Thibal,
que j'apprendrai les richesses que MONSIEUR met  notre disposition?
Est-ce  vous, monsieur d'Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai
combien de jeunes gentilshommes ont voulu s'adjoindre  vos compagnies
de gens d'armes et de chevau-lgers, pour combattre les Cardinalistes?
combien en Touraine et dans l'Auvergne, o sont les terres de la
maison d'Effiat, et d'o vont sortir deux mille seigneurs avec leurs
vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zle et la valeur
des cuirassiers que vous donntes au malheureux comte de Soissons,
dont la cause tait la ntre, et que vous vtes assassiner au milieu
de son triomphe par celui qu'il avait vaincu avec vous? Dirai-je  ces
messieurs la joie du Comte-Duc[10]  la nouvelle de nos dispositions,
et les lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon? Parlerai-je
de Paris  l'abb de Gondi,  d'Entraigues, et  vous, messieurs,
qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin
d'clater? Tandis que tous les royaumes trangers demandent la paix,
que le cardinal de Richelieu dtruit toujours par sa mauvaise foi
(comme il l'a fait en rompant le trait de Ratisbonne), tous les ordres
de l'tat gmissent de ses violences et redoutent cette colossale
ambition, qui ne tend pas moins qu'au trne temporel et mme spirituel
de la France.

  [10] D'Olivars, comte-duc de San-Lucar.

Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et
l'on entendit le son des instruments  vent et le trpignement mesur
du pied des danseurs.

Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les
plus jeunes gens de l'assemble.

Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:

--Plaisirs de la jeunesse, s'cria-t-il, amours, musique, danses
joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n'tes-vous
nos seules ambitions! Qu'il nous faut de ressentiments pour que nous
venions faire entendre nos cris d'indignation  travers les clats de
joie, nos redoutables confidences dans l'asile des entretiens du coeur,
et nos serments de guerre et de mort au milieu de l'enivrement des
ftes de la vie!

Malheur  celui qui attriste la jeunesse d'un peuple! Quand les rides
sillonnent le front de l'adolescent, on peut dire hardiment que le
doigt d'un tyran les a creuses. Les autres peines du jeune ge lui
donnent le dsespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence,
chaque matin, ces tudiants tristes et mornes, dont le front est
jauni, dont la dmarche est lente et la voix basse; on croirait qu'ils
craignent de vivre et de faire un pas vers l'avenir. Qu'y a-t-il donc
en France? Un homme de trop.

Oui, continua-t-il, j'ai suivi pendant deux annes la marche insidieuse
et profonde de son ambition. Ses tranges procdures, ses commissions
secrtes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs,
marchaux, tout a t cras par lui; il n'y a pas une famille de
France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage.
S'il nous regarde tous comme ennemis de son autorit, c'est qu'il ne
veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans,
qu'un des plus petits fiefs du Poitou.

Les Parlements humilis n'ont plus de voix; les prsidents de Mesmes,
de Novion, de Bellivre, vous ont-ils rvl leur courageuse mais
inutile rsistance pour condamner  mort le duc de La Valette?

Les prsidents et conseils des cours souveraines ont t emprisonns,
chasss, interdits, chose inoue! lorsqu'ils ont parl pour le Roi ou
pour le public.

Les premires charges de justice, qui les remplit? des hommes infmes
et corrompus qui sucent le sang et l'or du pays. Paris et les villes
maritimes taxes; les campagnes ruines et dsoles par les soldats,
sergents et gardes du scel; les paysans rduits  la nourriture et 
la litire des animaux tus par la peste ou la faim, se sauvant en pays
tranger: tel est l'ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que
ces dignes agents ont fait battre monnaie  l'effigie du Cardinal-Duc.
Voici de ses pices royales.

Ici le grand cuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en
or o Richelieu tait reprsent. Un nouveau murmure de haine pour le
Cardinal s'leva dans la salle.

--Et croyez-vous le clerg moins avili et moins mcontent? Non. Les
vques ont t jugs contre les lois de l'tat et le respect d 
leurs personnes sacres. On a vu des corsaires d'Alger commands par un
archevque. Des gens de nant ont t levs au cardinalat. Le ministre
mme, dvorant les choses les plus saintes, s'est fait lire gnral
des ordres de Cteaux, Cluny, Prmontr, jetant dans les prisons les
religieux qui lui refusaient leurs voix. Jsuites, Carmes, Cordeliers,
Augustins, Jacobins ont t forcs d'lire en France des vicaires
gnraux pour ne plus communiquer  Rome avec leurs propres suprieurs,
parce qu'il veut tre patriarche en France et chef de l'glise
gallicane.

--C'est un schismatique, un monstre! s'crirent plusieurs voix.

--Sa marche est donc visible, messieurs; il est prt  saisir le
pouvoir temporel et spirituel; il s'est cantonn, peu  peu, contre
le Roi mme, dans les plus fortes places de la France; saisi des
embouchures des principales rivires, des meilleurs ports de l'Ocan,
des salines et de toutes les srets du royaume; c'est donc le Roi
qu'il faut dlivrer de cette oppression. _Le Roi et la Paix_ sera notre
cri. Le reste  la Providence.

Cinq-Mars tonna beaucoup toute l'assemble et de Thou lui-mme par ce
discours. Personne ne l'avait entendu jusque-l parler longtemps de
suite, mme dans les conversations familires; et jamais il n'avait
laiss entrevoir par un seul mot la moindre aptitude  connatre les
affaires publiques; il avait, au contraire, affect une insouciance
trs grande aux yeux mme de ceux qu'il disposait  servir ses projets,
ne leur montrant qu'une indignation vertueuse contre les violences du
ministre, mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres
ides, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme but de
ses travaux. La confiance qu'on lui tmoignait reposait sur sa faveur
et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un
moment de silence; ce silence fut bientt rompu par tous ces transports
communs aux Franais, jeunes ou vieux, lorsqu'on leur prsente un
avenir de combats, quel qu'il soit.

Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti,
l'abb de Gondi bondissait comme un chevreau.

--J'ai dj enrl mon rgiment! cria-t-il, j'ai des hommes superbes!

Puis, s'adressant  Marion de Lorme:

--Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs: votre ruban gris
de lin et votre ordre de l'_Allumette_. La devise en est charmante:

    Nous ne brlons que pour brler les autres,

et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau,
si par bonheur on en vient aux mains.

La belle Marion, qui l'aimait peu, se mit  parler par dessus sa tte 
M. de Thou, mortification qui exasprait toujours le petit abb; aussi
la quitta-t-il brusquement en se redressant et relevant ddaigneusement
sa moustache.

Tout  coup un mouvement de silence subit se fit dans l'assemble: un
papier roul avait frapp le plafond et tait venu tomber aux pieds de
Cinq-Mars. Il le ramassa et le dplia, aprs avoir regard vivement
autour de lui; on chercha en vain d'o il pouvait tre venu; tous
ceux qui s'avancrent n'avaient sur le visage que l'expression de
l'tonnement et d'une grande curiosit.

--Voici mon nom mal crit, dit-il froidement.

  A CINQ-MARCS.

  CENTURIE DE NOSTRADAMUS.

   Quand _bonnet rouge_ passera par la fentre
   A _quarante onces_ on coupera la tte,
     Et _tout_ finira[11].

  [11] Cette sorte de prdiction en calembours fut publique trois
  mois avant la conjuration.

Il y a un tratre parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce
papier. Mais que nous importe? Nous ne sommes pas gens  nous effrayer
de ces sanglants jeux de mots.

--Il faut le chercher et le jeter par la fentre! dirent les jeunes
gens.

Cependant l'assemble avait prouv une sensation fcheuse, on ne
se parlait plus qu' l'oreille, et chacun regardait son voisin avec
mfiance. Quelques personnes se retirrent: la runion s'claircit.
Marion de Lorme ne cessait de dire  chacun qu'elle chasserait ses
gens, qui seuls devaient tre souponns. Malgr ses efforts, il rgna
dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premires phrases
du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l'incertitude sur les
intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu branl
les caractres les moins fermes.

Gondi le fit remarquer  Cinq-Mars.

--Ecoutez, lui dit-il tout bas: croyez-moi, j'ai tudi avec soin les
conspirations et les assembles; il y a des choses purement mcaniques
qu'il faut savoir; suivez mon avis ici. Je suis vraiment devenu assez
fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez
l'esprit de contradiction; cela russit toujours en France; vous les
rchaufferez ainsi. Ayez l'air de ne pas vouloir les retenir malgr
eux, ils resteront.

Le Grand-Ecuyer trouva la recette bonne, et s'avanant vers ceux qu'il
savait les plus engags, leur dit:

--Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne  me suivre; assez de
braves nous attendent  Perpignan, et la France entire est de notre
opinion. Si quelqu'un veut s'assurer une retraite, qu'il parle; nous
lui donnerons les moyens de se mettre ds  prsent en sret.

Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement
qu'elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le
Cardinal-Duc.

Cinq-Mars continua pourtant  interroger quelques personnes qu'il
choisissait bien, car il finit par Montrsor qui cria qu'il se
passerait son pe  travers le corps s'il en avait eu la seule pense,
et par Gondi, qui, se dressant firement sur les talons, dit:

--Monsieur le Grand-Ecuyer, ma retraite  moi, c'est l'archevch de
Paris et l'le Notre-Dame; j'en ferai une place assez forte pour qu'on
ne m'enlve pas.

--La vtre? dit-il  de Thou.

--A vos cts, rpondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne
voulant pas mme donner de l'importance  sa rsolution par la fermet
du regard.

--Vous le voulez? eh bien, j'accepte, dit Cinq-Mars; mon sacrifice est
plus grand que le vtre en cela.

Puis, se retournant vers l'assemble:

--Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France;
car, aprs les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore
lever une tte libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu
triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous;
la cour rgnera seule  la place des Parlements, antiques barrires
et en mme temps puissants appuis de l'autorit royale; mais soyons
vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes
moeurs et de ses srets. Du reste, messieurs, il serait fcheux
de gter un bal pour cela; vous entendez la musique; ces dames vous
attendent; allons danser.

--Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.

Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontrent vers la
salle de danse comme ils auraient t se battre.




CHAPITRE XXI

LE CONFESSIONNAL

    C'est pour vous, beaut fatale, que je viens dans ce lieu
    terrible!

    LEWIS, _le Moine_.


C'tait le lendemain de l'assemble qui avait eu lieu chez Marion de
Lorme. Une neige paisse couvrait les toits de Paris, et fondait dans
ses rues et dans ses larges ruisseaux, o elle s'levait en monceaux
gristres, sillonns par les roues de quelques chariots.

Il tait huit heures du soir et la nuit tait sombre; la ville du
tumulte tait silencieuse  cause de l'pais tapis que l'hiver y
avait jet. Il empchait d'entendre le bruit des roues sur la pierre,
et celui des pas du cheval ou de l'homme. Dans une rue troite qui
serpente autour de la vieille glise de Saint-Eustache, un homme,
envelopp dans son manteau, se promenait lentement, et cherchait 
distinguer si rien ne paraissait au dtour de la place; souvent il
s'asseyait sur l'une des bornes de l'glise, se mettant  l'abri de la
fonte des neiges sous ces statues horizontales de saints qui sortent
du toit de ce temple, et s'allongent presque de toute la largeur de la
ruelle, comme des oiseaux de proie qui, prts  s'abattre, ont reploy
leurs ailes. Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses
bras contre sa poitrine en les croisant et les tendant rapidement pour
se rchauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que garantissait mal
du froid une paire de gants de buffle montant jusqu'au coude. Enfin,
il aperut une petite ombre qui se dtachait sur la neige et glissait
contre la muraille.

--Ah! santa Maria! quels vilains pays que ceux du Nord! dit une petite
voix en tremblant. Ah! le _duz di_ Mantoue, que ze voudrais y tre
encore, mon vieux Grandchamp.

--Allons! Allons! ne parlez pas si haut, rpondit brusquement le vieux
domestique; les murs de Paris ont des oreilles de cardinal, et surtout
les glises. Votre matresse est-elle entre? mon matre l'attendait 
la porte.

--Oui, oui, elle est entre dans l'glise.

--Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l'horloge est fl, c'est
mauvais signe.

--Cette horloge a sonn l'heure d'un rendez-vous.

--Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura, voici trois
manteaux qui passent.

Ils laissrent passer trois hommes. Grandchamp les suivit, s'assura du
chemin qu'ils prenaient, et revint s'asseoir; il soupira profondment.

--La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand aurait bien
pu choisir un autre de ses gens pour rester en sentinelle comme je fais
pendant qu'il fait l'amour. C'est bon pour vous de porter des poulets
et des petits rubans, et des portraits et autres fariboles pareilles;
pour moi, on devrait me traiter avec plus de considration, et M. le
marchal n'aurait pas fait cela. Les vieux domestiques font respecter
une maison.

--Votre matre est-il arriv depuis longtemps, _caro amico_?

--Et _cara! caro!_ laissez-moi tranquille. Il y avait une heure que
nous gelions quand vous tes arrives toutes les deux; j'aurais eu le
temps de fumer trois pipes turques. Faites votre affaire, et allez
voir aux autres entres de l'glise s'il rde quelqu'un de suspect;
puisqu'il n'y a que deux vedettes, il faut qu'elles battent le champ.

--Ah? _Signor Jesu!_ n'avoir personne  qui dire une parole amicale
quand il fait si froid? Et ma pauvre matresse? venir  pied depuis
l'htel de Nevers. Ah? _Amore qui regna, amore!_

--Allons? Italienne, fais volte-face, te dis-je; que je ne t'entende
plus avec ta langue de musique.

--Ah! Jsus! la grosse voix, cher Grandchamp? vous tiez bien plus
aimable  Chaumont, dans la _Turena_, quand vous me parliez de _miei
occhi_ noirs.

--Tais-toi, bavarde! encore une fois, ton italien n'est bon qu'aux
baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les chiens savants.

--Ah? _Italia mia!_ Grandchamp, coutez-moi, et vous entendrez le
langage de la Divinit. Si vous tiez un galant _uomo_, comme celui qui
a fait ceci pour une Laura comme moi...

Et elle se mit  chanter  demi-voix:

    Lieti fiori e felici, e ben nate erbe
    Che Madona pensanda premer sole;
    Piagga ch'ascolti su dolci parole
    E del bel piede alcun vestigio serbe[12].

  [12]
    Rive o Laure garait ses pas et ses penses,
    Qui de sa voix touchante coutais les accents:
    Fleurs qui de vos parfums lui prsentiez l'encens,
    Que ses pieds dlicats ont doucement presses.

    PTRARQUE, trad. de Saint-Geniez.

Le vieux soldat tait peu accoutum  la voix d'une jeune fille; et,
en gnral, lorsqu'une femme lui parlait, le ton qu'il prenait en
lui rpondant tait toujours flottant entre une politesse gauche et
la mauvaise humeur. Cependant cette fois, en faveur de la chanson
italienne, il sembla s'attendrir, et retroussa sa moustache, ce qui
tait chez lui un signe d'embarras et de dtresse; il fit entendre mme
un bruit rauque assez semblable au rire, et dit:

--C'est assez gentil, mordieu! cela me rappelle le sige de Casal; mais
tais-toi, petite; je n'ai pas encore entendu venir l'abb Quillet, cela
m'inquite; il faut qu'il soit arriv avant nos deux jeunes gens, et
depuis longtemps...

Laura, qui avait peur d'tre envoye seule sur la place Saint-Eustache,
lui dit qu'elle tait bien sre que l'abb tait entr tout  l'heure
et continua:

    Ombrose selve, ove percote il sole
    Che vi fa co' suoi reggi alte e superbe.

--Hon! dit en grommelant le bonhomme, j'ai les pieds dans la neige et
une gouttire dans l'oreille; j'ai le froid sur la tte et la mort dans
le coeur, et tu ne me chantes que des violettes, du soleil, des herbes
et de l'amour: tais-toi!

Et, s'enfonant davantage sous l'ogive du temple, il laissa tomber
sa vieille tte et ses cheveux blanchis sur ses deux mains, pensif et
immobile. Laura n'osa plus lui parler.

Mais, pendant que sa femme de chambre tait alle trouver Grandchamp,
la jeune et tremblante Marie avait pouss, d'une main timide, la porte
battante de l'glise; elle avait rencontr l Cinq-Mars, debout,
dguis, et attendant avec inquitude. A peine l'eut-elle reconnu
qu'elle marcha d'un pas prcipit dans le temple, tenant son masque de
velours sur son visage, et courut se rfugier dans un confessionnal,
tandis qu'Henri refermait avec soin la porte de l'glise qu'elle avait
franchie. Il s'assura qu'on ne pouvait l'ouvrir du dehors et vint aprs
elle s'agenouiller, comme d'habitude, dans le lieu de la pnitence.
Arriv une heure avant elle, avec son vieux valet, il avait trouv
cette porte ouverte, signe certain et convenu que l'abb Quillet, son
gouverneur, l'attendait  sa place accoutume. Le soin qu'il avait
d'empcher toute surprise le fit rester lui-mme  garder cette entre
jusqu' l'arrive de Marie: heureux de voir l'exactitude du bon abb,
il ne voulut pourtant pas quitter son poste pour l'en aller remercier.
C'tait un second pre pour lui,  cela prs de l'autorit, et il
agissait avec ce bon prtre sans beaucoup de crmonie.

La vieille paroisse de Saint-Eustache tait obscure; seulement, avec
la lampe perptuelle, brlaient quatre flambeaux de cire jaune, qui,
attachs au-dessus des bnitiers, contre les principaux piliers,
jetaient une lueur rouge sur les marbres bleus et noirs de la basilique
dserte. La lumire pntrait  peine dans les niches enfonces des
ailes du pieux btiment. Dans une de ces chapelles, et la plus sombre,
tait ce confessionnal, dont une grille de fer assez leve, et double
de planches paisses, ne laissait apercevoir que le petit dme et la
croix de bois. L, s'agenouillrent, de chaque ct, Cinq-Mars et Marie
de Mantoue; ils ne se voyaient qu' peine, et trouvrent que, selon
son usage, l'abb Quillet, assis entre eux, les avait entendus depuis
longtemps. Ils pouvaient entrevoir,  travers les petits grillages,
l'ombre de son camail. Henri d'Effiat s'tait approch lentement; il
venait arrter et rgler, pour ainsi dire, le reste de sa destine.
Ce n'tait plus devant son Roi qu'il allait paratre, mais devant
une souveraine plus puissante, devant celle pour laquelle il avait
entrepris son immense ouvrage. Il allait prouver sa foi et tremblait.

Il frmit surtout lorsque sa jeune fiance fut agenouille en face
de lui; il frmit parce qu'il ne put s'empcher,  l'aspect de cet
ange, de sentir tout le bonheur qu'il pourrait perdre; il n'osa
parler le premier, et demeura encore un instant  contempler sa tte
dans l'ombre, cette jeune tte sur laquelle reposaient toutes ses
esprances. Malgr son amour, toutes les fois qu'il la voyait, il ne
pouvait se garantir de quelque effroi d'avoir tant entrepris pour une
enfant dont la passion n'tait qu'un faible reflet de la sienne, et
qui n'avait peut-tre pas apprci tous les sacrifices qu'il avait
faits, son caractre ploy pour elle aux complaisances d'un courtisan
condamn aux intrigues et aux souffrances de l'ambition, livr aux
combinaisons profondes, aux criminelles mditations, aux sombres et
violents travaux d'un conspirateur. Jusque-l, dans leurs secrtes
et chastes entrevues, elle avait toujours reu chaque nouvelle de ses
progrs dans sa carrire avec les transports de plaisir d'un enfant,
mais sans apprcier la fatigue de chacun de ces pas si pesants que l'on
fait vers les honneurs, et lui demandant toujours avec navet quand il
serait Conntable enfin, et quand ils se marieraient, comme si elle et
demand quand il viendrait au carrousel, et si le temps tait serein.
Jusque-l, il avait souri de ces questions et de cette ignorance,
pardonnable  dix-huit ans dans une jeune fille ne sur un trne et
accoutume  des grandeurs pour ainsi dire naturelles et trouves
autour d'elle en venant  la vie; mais  cette heure, il fit de plus
srieuses rflexions sur ce caractre, et lorsque, sortant presque
de l'assemble imposante des conspirateurs, reprsentants de tous les
ordres du royaume, son oreille o rsonnaient encore les voix mles qui
avaient jur d'entreprendre une vaste guerre, fut frappe des premires
paroles de celle pour qui elle tait commence, il craignit, pour la
premire fois, que cette sorte d'innocence ne ft de la lgret et ne
s'tendt jusqu'au coeur: il rsolut de l'approfondir.

--Dieu! que j'ai peur, Henri! dit-elle en entrant dans le
confessionnal; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses;
je tremble toujours d'tre vue de mes gens en sortant de l'htel de
Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable?
La Reine n'a pas t contente lorsque je le lui ai avou; si elle m'en
parle encore, ce sera avec son air svre que vous connaissez, et qui
me fait toujours pleurer; j'ai bien peur.

Elle se tut, et Cinq-Mars ne rpondit que par un profond soupir.

--Quoi! vous ne me parlez pas! dit-elle.

--Sont-ce bien l toutes vos terreurs! dit Cinq-Mars avec amertume.

--Dois-je en avoir de plus grandes? O mon ami! de quel ton, avec quelle
voix me parlez-vous! tes-vous fch par ce que je suis venue trop
tard?

--Trop tt, madame, beaucoup trop tt, pour les choses que vous devez
entendre, car je vous en vois bien loigne.

Marie, afflige de l'accent sombre et amer de sa voix, se prit 
pleurer.

--Hlas! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous
m'appeliez madame et me traitiez si durement?

--Ah! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie.
En effet, vous n'tes pas coupable; mais je le suis, je suis seul 
l'tre; ce n'est pas envers vous, mais pour vous.

--Avez-vous donc fait du mal? Avez-vous ordonn la mort de quelqu'un?
Oh! non, j'en suis bien sre, vous tes si bon!

--Eh quoi! dit Cinq-Mars, n'tes-vous pour rien dans mes projets? ai-je
mal compris votre pense lorsque vous me regardiez chez la Reine? ne
sais-je plus lire dans vos yeux? le feu qui les animait tait-ce un
grand amour pour Richelieu? cette admiration que vous promettiez 
celui qui oserait tout dire au Roi, qu'est-elle devenue? Est-ce un
mensonge que tout cela?

Marie fondait en larmes.

--Vous me parlez toujours d'un air contraint, dit-elle: je ne l'ai
point mrit. Si je ne vous dis rien de cette conjuration effrayante,
croyez-vous que je l'oublie? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse?
avez-vous besoin de voir mes pleurs? les voil. J'en verse assez en
secret, Henri; croyez que si j'ai vit, dans nos dernires entrevues,
ce terrible sujet, c'tait de crainte d'en trop apprendre: ai-je
une autre pense que celle de vos dangers? ne sais-je pas bien que
c'est pour moi que vous les courez? Hlas! si vous combattez pour
moi, n'ai-je pas aussi  soutenir des attaques non moins cruelles?
Plus heureux que moi, vous n'avez  combattre que la haine, tandis
que je lutte contre l'amiti: le Cardinal vous opposera des hommes et
des armes; mais la Reine, la douce Anne d'Autriche, n'emploie que de
tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.

--Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec amertume,
pour vous faire accepter un trne. Je conois que vous ayez besoin de
quelques efforts contre de telles sductions; mais avant, madame, il
importe de vous dlier de vos serments.

--Hlas! grand Dieu? qu'y a-t-il contre nous?

--Il y a Dieu sur nous, et contre nous, reprit Henri d'une voix svre;
le Roi m'a tromp.

L'abb s'agita dans le confessionnal. Marie s'cria:

--Voil ce que je pressentais; voil le malheur que j'entrevoyais.
Est-ce moi qui l'ai caus?

--Il m'a tromp en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars; il m'a
trahi par le vil Joseph qu'on m'offre de poignarder.

L'abb fit un mouvement d'horreur qui ouvrit  demi la porte du
confessionnal.

--Ah! mon pre, ne craignez rien, continua Henri d'Effiat; votre lve
ne frappera jamais de tels coups. Ils s'entendront de loin, ceux que
je prpare, et le grand jour les clairera; mais il me reste un devoir
 remplir, un devoir sacr: voyez votre enfant s'immoler devant vous.
Hlas! je n'ai pas vcu longtemps pour le bonheur: je viens le dtruire
peut-tre, par votre main, la mme qui l'avait consacr.

Il ouvrit, en parlant ainsi, le lger grillage qui le sparait de son
vieux gouverneur; celui-ci, gardant toujours un silence surprenant,
avana le camail sur son front.

--Rendez, dit Cinq-Mars d'une voix moins ferme, rendez cet anneau
nuptial  la duchesse de Mantoue; je ne puis le garder qu'elle ne me
le donne une seconde fois, car je ne suis plus le mme qu'elle promit
d'pouser.

Le prtre saisit brusquement la bague et la passa au travers des
losanges du grillage oppos; cette marque d'indiffrence tonna
Cinq-Mars.

--Eh quoi! mon pre, dit-il, tes-vous aussi chang?

Cependant Marie ne pleurait plus; mais levant sa voix anglique qui
veilla un faible cho le long des ogives du temple, comme le plus doux
soupir de l'orgue, elle dit:

--O mon ami! ne soyez plus en colre, je ne vous comprends pas;
pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d'unir, et pourrais-je vous
quitter quand je vous sais malheureux! Si le Roi ne vous aime plus,
du moins vous tes assur qu'il ne viendra pas vous faire du mal,
puisqu'il n'en a pas fait au Cardinal, qu'il n'a jamais aim. Vous
croyez-vous perdu parce qu'il n'aura pas voulu peut-tre se sparer
de son vieux serviteur? Eh bien, attendons le retour de son amiti;
oubliez ces conspirateurs qui m'effrayent. S'ils n'ont plus d'espoir,
j'en remercie Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu'avez-vous donc,
mon ami, et pourquoi nous affliger inutilement? La Reine nous aime,
et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L'avenir est beau,
puisque nous sommes unis et srs de nous-mmes. Racontez-moi ce que le
Roi vous disait  Chambord. Je vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu!
que cette partie de chasse fut triste pour moi!

--Il m'a trahi! vous dis-je, rpondit Cinq-Mars; et qui l'aurait pu
croire lorsque vous l'avez vu nous serrant la main, passant de son
frre  moi et au duc de Bouillon, qu'il se faisait instruire des
moindres dtails de la conjuration, du jour mme o l'on arrterait
Richelieu  Lyon, fixait le lieu de son exil (car ils voulaient
sa mort; mais le souvenir de mon pre me fit demander sa vie). Le
Roi disait que lui-mme dirigerait tout  Perpignan; et cependant
Joseph, cet impur espion, sortait du cabinet des Lys! O Marie! vous
l'avouerai-je? au moment o je l'ai appris, mon me a t bouleverse;
j'ai dout de tout, et il m'a sembl que le centre du monde chancelait
en voyant la vrit quitter le coeur d'un roi. Je voyais s'crouler
tout notre difice: une heure encore, et la conjuration s'vanouissait;
je vous perdais pour toujours; un moyen me restait, je l'ai employ.

--Lequel? dit Marie.

--Le trait d'Espagne tait dans ma main, je l'ai sign.

--O ciel! dchirez-le.

--Il est parti.

--Qui le porte?

--Fontrailles.

--Rappelez-le.

--Il doit avoir dj dpass les dfils d'Oloron, dit Cinq-Mars,
se levant debout. Tout est prt  Madrid; tout  Sedan; des armes
m'attendent, Marie; des armes! et Richelieu est au milieu d'elles! Il
chancelle, il ne faut plus qu'un seul coup pour le renverser, et vous
tes  moi pour toujours,  Cinq-Mars triomphant!

--A Cinq-Mars rebelle, dit-elle en gmissant.

--Eh bien, oui, rebelle, mais non plus favori! Rebelle, criminel,
digne de l'chafaud, je le sais! s'cria ce jeune homme passionn en
retombant  genoux; mais rebelle par amour, rebelle pour vous, que mon
pe va conqurir enfin tout entire.

--Hlas! l'pe que l'on trempe dans le sang des siens n'est-elle pas
un poignard?

--Arrtez, par piti, Marie! Que des rois m'abandonnent, que des
guerriers me dlaissent, j'en serai plus ferme encore: mais je serai
vaincu par un mot de vous, et encore une fois le temps de rflchir
est pass pour moi; oui, je suis criminel, c'est pourquoi j'hsite 
me croire encore digne de vous. Abandonnez-moi, Marie, reprenez cet
anneau.

--Je ne le puis, dit-elle, car je suis votre femme, quel que vous soyez.

--Vous l'entendez, mon pre, dit Cinq-Mars, transport de bonheur;
bnissez cette seconde union, c'est celle du dvouement, plus belle
encore que celle de l'amour. Qu'elle soit  moi tant que je vivrai!

Sans rpondre, l'abb ouvrit la porte du confessionnal, sortit
brusquement, et fut hors de l'glise avant que Cinq-Mars et le temps
de se lever pour le suivre.

--O allez-vous? qu'avez-vous? s'cria-t-il.

Mais personne ne paraissait et ne se faisait entendre.

--Ne criez pas, au nom du ciel! dit Marie, ou je suis perdue! il a sans
doute entendu quelqu'un dans l'glise.

Mais troubl et sans lui rpondre, d'Effiat, s'lanant sous les
arcades et cherchant en vain son gouverneur, courut  une porte qu'il
trouva ferme; tirant son pe, il fit le tour de l'glise et, arrivant
 l'entre que devait garder Grandchamp, il l'appela et couta.

--Lchez-le  prsent, dit une voix au coin de la rue.

Et des chevaux partirent au galop.

--Grandchamp, rpondras-tu? cria Cinq-Mars.

--A mon secours, Henri, mon cher enfant! rpondit la voix de l'abb
Quillet.

--Eh! d'o venez-vous donc? Vous m'exposez! dit le Grand-cuyer
s'approchant de lui.

Mais il s'aperut que son pauvre gouverneur, sans chapeau, sous la
neige qui tombait, n'tait pas en tat de lui rpondre.

--Ils m'ont arrt, dpouill, criait-il, les sclrats! les assassins!
ils m'ont empch d'appeler, ils m'ont serr les lvres avec un
mouchoir!

A ce bruit Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux comme un
homme qui se rveille. Laura, pouvante, courut dans l'glise prs de
sa matresse; tous rentrrent prcipitamment pour rassurer Marie, et
entourrent le vieil abb.

--Les sclrats! ils m'ont attach les mains comme vous voyez, ils
taient plus de vingt; ils m'ont pris la clef de cette porte de
l'glise.

--Quoi! tout  l'heure? dit Cinq-Mars; et pourquoi nous quittiez-vous?

--Vous quitter! Il y a plus de deux heures qu'ils me tiennent.

--Deux heures! s'cria Henri effray.

--Ah! malheureux vieillard que je suis! cria Grandchamp, j'ai dormi
pendant le danger de mon matre! c'est la premire fois!

--Vous n'tiez donc pas avec nous dans le confessionnal? poursuivit
Cinq-Mars avec anxit, tandis que Marie tremblante se pressait contre
son bras.

--Eh quoi! dit l'abb, n'avez-vous pas vu le sclrat  qui ils ont
donn ma clef?

--Non! qui? dirent-ils tous  la fois.

--Le pre Joseph! rpondit le bon prtre.

--Fuyez! vous tes perdu! s'cria Marie.




CHAPITRE XXII

L'ORAGE

                Blow, blow, thou winter wind
                Thou art not so unkind
                As man's ingratitude:
                Thy touth is not so keen,
              Because thou art not seen
              Altho thy breath be rude.
    Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,
    Most friendship is feigning; most loving mere folly.

    SHAKSPEARE.

                Souffle, souffle, vent d'hiver:
                  Tu n'es pas si cruel
                Que l'ingratitude de l'homme;
                Ta dent n'est pas si pntrante,
                  Car tu es invisible,
                Quoique ton souffle soit rude.
    H, ho, h! chante; h, ho, h! dans le houx vert.
    La plupart des amis sont faux, les amants fous.


Au milieu de cette longue et superbe chane des Pyrnes qui forme
l'isthme crnel de la Pninsule au centre de ces pyramides bleues
charges de neige, de forts et de gazons, s'ouvre un troit dfil,
un sentier taill dans le lit dessch d'un torrent perpendiculaire;
il circule parmi les rocs, se glisse sous les ponts de neige paissie,
serpente au bord des prcipices inonds, pour escalader les montagnes
voisines d'Urdoz et d'Oloron, et, s'levant enfin sur leur dos ingal,
laboure leur cime nbuleuse; pays nouveau qui a encore ses monts et ses
profondeurs, tourne  droite, quitte la France et descend en Espagne.
Jamais le fer relev de la mule n'a laiss sa trace dans ses dtours;
l'homme peut  peine s'y tenir debout; il lui faut la chaussure
de corde qui ne peut pas glisser, et le trfle du bton ferr qui
s'enfonce dans les fentes des rochers.

Dans les beaux mois de l't, le _pastour_, vtu de sa cape brune,
et le blier noir  la longue barbe, y conduisent des troupeaux dont
la laine tombante balaye le gazon. On n'entend plus dans ces lieux
escarps que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons,
et dont les tintements ingaux produisent des accords imprvus, des
gammes fortuites, qui tonnent le voyageur et rjouissent leur berger
sauvage et silencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre,
un linceul de neige se droule de la cime des monts jusqu' leur base,
et ne respecte que ce sentier profondment creus, quelques gorges
ouvertes par les torrents, et quelques rocs de granit qui allongent
leur forme bizarre comme les ossements d'un monde enseveli.

C'est alors qu'on voit accourir de lgers troupeaux d'isards qui,
renversant sur leur dos leurs cornes recourbes, s'lancent de rocher
en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui, et prennent
possession de leur dsert arien; des voles de corbeaux et de
corneilles tournent sans cesse dans les gouffres et les puits naturels,
qu'elles transforment en tnbreux colombiers, tandis que l'ours brun,
suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur
la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas.
Mais ce ne sont l ni les plus sauvages ni les plus cruels habitants
que ramne l'hiver dans ces montagnes; le contrebandier rassur se
hasarde jusqu' se construire une demeure de bois sur la barrire mme
de la nature et de la politique; l des traits inconnus, des changes
occultes, se font entre les deux Navarres, au milieu des brouillards et
des vents.

Ce fut dans cet troit sentier, sur le _versant_ de la France,
qu'environ deux mois aprs les scnes que nous avons vues se passer
 Paris, deux voyageurs venant d'Espagne s'arrtrent  minuit,
fatigus et pleins d'pouvante. On entendait des coups de fusil dans la
montagne.

--Les coquins! comme ils nous ont poursuivis! dit l'un d'eux; je n'en
puis plus! sans vous j'tais pris.

--Et vous le serez encore, ainsi que ce damn papier, si vous perdez
votre temps en paroles; voil un second coup de feu sur le roc de
Saint-Pierre-de-l'Aigle; ils nous croient partis par la cte du
Limaon; mais, en bas, ils s'apercevront du contraire. Descendez. C'est
une ronde, sans doute, qui chasse les contrebandiers. Descendez!

--Eh! comment? je n'y vois pas.

--Descendez toujours, et prenez-moi le bras.

--Soutenez-moi; je glisse avec mes bottes, dit le premier voyageur,
s'accrochant aux pointes du roc pour s'assurer de la solidit du
terrain avant d'y poser le pied.

--Allez donc, allez donc! lui dit l'autre en le poussant; voil un de
ces drles qui passe sur notre tte.

En effet, l'ombre d'un homme arm d'un long fusil se dessina sur
la neige. Les deux aventuriers se tinrent immobiles. Il passa; ils
continurent  descendre.

--Ils nous prendront! dit celui qui soutenait l'autre, nous sommes
tourns. Donnez-moi votre diable de parchemin; je porte l'habit des
contrebandiers, et je me ferai passer pour tel en cherchant asile chez
eux; mais vous n'auriez pas de ressource avec votre habit galonn.

--Vous avez raison, dit son compagnon en s'arrtant sur une pointe de
roc.

Et, restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un rouleau de
bois creux.

Un coup de fusil partit, et une balle vint s'enterrer en sifflant et en
frissonnant dans la neige  leurs pieds.

--Averti! dit le premier. Roulez en bas; si vous n'tes pas mort, vous
suivrez la route. A gauche du Gave est Sainte-Marie; mais tournez 
droite, traversez Oloron, et vous tes sur le chemin de Pau et sauv.
Allons, roulez.

En parlant, il poussa son camarade, et, sans daigner le regarder, ne
voulant ni monter ni descendre, se mit  suivre horizontalement le
front du mont, en s'accrochant aux pierres, aux branches, aux plantes
mme, avec une adresse de chat sauvage, et bientt se trouva sur un
tertre solide, devant une petite case de planches  jour,  travers
lesquelles on voyait une lumire. L'aventurier tourna tout autour comme
un loup affam autour d'un parc, et, appliquant son oeil  l'une des
ouvertures, vit des choses qui le dcidrent apparemment, car, sans
hsiter, il poussa la porte chancelante que ne fermait pas mme un
faible loquet. La case entire s'branla au coup de poing qu'il avait
donn; il vit alors qu'elle tait divise en deux cellules par une
cloison. Un grand flambeau de cire jaune clairait la premire; l, une
jeune fille, ple et d'une effroyable maigreur, tait accroupie dans un
coin sur la terre humide o coulait la neige fondue sous les planches
de la chaumire. Des cheveux noirs, mls et couverts de poussire,
mais trs longs, tombaient en dsordre sur son vtement de bure
brune; le capuchon rouge des Pyrnes couvrait sa tte et ses paules;
elle baissait les yeux et filait une petite quenouille attache  sa
ceinture. L'entre d'un homme ne la troubla pas.

--Eh! eh! la _moza_[13], lve-toi et donne-moi  boire; je suis las et
j'ai soif.

  [13] La fille.

La jeune fille ne rpondit pas, et, sans lever les yeux, continua de
filer avec application.

--Entends-tu? dit l'tranger la poussant avec le pied; va dire au
patron, que j'ai vu l, qu'un ami vient le voir, et donne-moi  boire
avant. Je coucherai ici.

Elle rpondit d'une voix enroue en filant toujours:

--Je bois la neige qui fond sur le rocher, ou l'cume verte qui nage
sur l'eau des marais; mais, quand j'ai bien fil, on me donne l'eau de
la source de fer.

Quand je dors, le lzard froid passe sur mon visage; mais lorsque j'ai
bien lav une mule, on jette le foin; le foin est chaud; le foin est
bon et chaud; je le mets sur mes pieds de marbre.

--Quelle histoire me fais-tu l? dit Jacques; je ne parle pas de toi.

Elle poursuivit:

--On me fait tenir un homme pendant qu'on le tue. Oh! que j'ai eu du
sang sur les mains! Que Dieu leur pardonne si cela se peut. Ils m'ont
fait tenir sa tte et le baquet rempli d'une eau rouge. O ciel! moi
qui tais l'pouse de Dieu! on jette leurs corps dans l'abme de neige;
mais le vautour les trouve; il tapisse son nid avec leurs cheveux. Je
te vois  prsent plein de vie, je te verrai sanglant, ple et mort.

L'aventurier, haussant les paules, se mit  siffler en entrant, et
poussa la seconde porte; il trouva l'homme qu'il avait vu par les
fentes de la cabane: il portait le _berret_[14] bleu des Basques sur
l'oreille, et, couvert d'un ample manteau, assis sur un bt de mulet,
courb sur un large brasier de fonte, fumait un cigare et vidait une
outre place  son ct. La lueur de la braise clairait son visage
gras et jaune, ainsi que la chambre o taient ranges des selles de
mulet autour du _brasero_ comme des siges. Il souleva la tte sans se
dranger.

  [14] Petit bonnet de laine.

--Ah! ah! c'est toi, Jacques? dit-il, c'est bien toi? Quoiqu'il y ait
quatre ans que je ne t'ai vu, je te reconnais, tu n'es pas chang,
brigand; c'est toujours ta grande face de vaurien. Mets-toi l et
buvons un coup.

--Oui, me voil encore ici; mais comment diable y es-tu, toi? Je te
croyais juge, Houmain!

--Et moi, donc, je te croyais bien capitaine espagnol, Jacques!

--Ah! je l'ai t quelque temps, c'est vrai, et puis prisonnier; mais
je m'en suis tir assez joliment, et j'ai repris l'ancien tat, l'tat
libre, la bonne vieille contrebande.

--Viva! viva! _jaleo!_ s'cria Houmain; nous autres braves, nous sommes
bons  tout. Ah a! mais... tu as donc toujours pass par les autres
_ports_[15]? car je ne t'ai pas revu depuis que j'ai repris le mtier.

  [15] Noms des chemins qui mnent d'Espagne en France par les
  Pyrnes.

--Oui, oui, j'ai pass par o tu ne passeras pas, va! dit Jacques.

--Et qu'apportes-tu?

--Une marchandise inconnue; mes mules viendront demain.

--Sont-ce les ceintures de soie, les cigares ou la laine?

--Tu le sauras plus tard, amigo, dit le spadassin; donne-moi l'outre,
j'ai soif.

--Tiens, bois, c'est du vrai valdepenas!... Nous sommes si heureux ici,
nous autres bandoleros! Ai! _jaleo! jaleo[16]!_ bois donc, les amis
vont venir.

  [16] Exclamation et jurement habituel et intraduisible.

--Quels amis? dit Jacques laissant retomber l'outre.

--Ne t'inquite pas, bois toujours; je vais te conter a, et puis nous
chanterons la Tirana[17] andalouse!

  [17] Sorte de ballade.

L'aventurier prit l'outre et fit semblant de boire tranquillement.

--Quelle est donc cette grande diablesse que j'ai vue  ta porte?
reprit-il; elle a l'air  moiti morte.

--Non, non; elle n'est que folle; bois toujours, je te conterai a.

Et, prenant  sa ceinture rouge le long poignard dentel de chaque ct
en manire de scie, Houmain s'en servit pour retourner et enflammer la
braise, et dit d'un air grave:

--Tu sauras d'abord, si tu ne le sais pas, que l-bas (il montrait le
ct de la France) ce vieux loup de Richelieu les mne tambour battant.

--Ah! ah! dit Jacques.

--Oui; on l'appelle le _roi du Roi_. Tu sais? Cependant il y a un petit
jeune homme qui est  peu prs aussi fort que lui, et qu'on appelle M.
le Grand. Ce petit bonhomme commande presque toute l'arme de Perpignan
dans ce moment-ci, et il est arriv il y a un mois; mais le vieux est
toujours  Narbonne, et il est bien fin. Pour le Roi, il est tantt
comme ci, tantt comme  (en parlant, Houmain retournait sa main sur
le dos et du ct de la paume); oui, entre le zist et le zest. Mais
en attendant qu'il se dcide, moi je suis pour le zist, c'est  dire
Cardinaliste, et j'ai toujours fait les affaires de monseigneur, depuis
la premire qu'il me donna il y a bientt trois ans. Je vais te la
conter.

Il avait besoin de gens de caractre et d'esprit pour une petite
expdition, et me fit chercher pour tre lieutenant criminel.

--Ah! ah! c'est un joli poste, on me l'a dit.

--Oui, c'est un trafic comme le ntre, o l'on vend la corde au lieu
du fil; c'est moins honnte, car on tue plus souvent, mais aussi c'est
plus solide: chaque chose a son prix.

--C'est juste, dit Jacques.

--Me voil donc en robe rouge; je servis  en donner une jaune en
soufre  un grand beau garon qui tait cur  Loudun, et qui tait
dans un couvent de nonnes comme un loup dans la bergerie: aussi il lui
en cuisit.

--Ah! ah! ah! c'est fort drle! s'cria Jacques en riant.

--Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t'assure, Jago, que je
l'ai vu, aprs l'affaire, rduit en petits tas noirs comme ce charbon,
tiens, ce charbon-l au bout de mon poignard. Ce que c'est que de nous!
voil comme nous serons chez le diable.

--Oh! pas de ces plaisanteries-l! dit l'autre trs gravement; vous
savez bien que moi j'ai de la religion.

--Ah! je ne dis pas non: cela peut tre, reprit Houmain du mme ton.
Richelieu est bien cardinal! mais, enfin, n'importe. Tu sauras que,
comme j'tais rapporteur, cela me rapporta...

--Ah! de l'esprit, coquin!

--Oui, toujours un peu! Je dis donc que cela me rapporta cinq cents
piastres; car Armand Duplessis paye bien son monde; il n'y a rien 
dire, si ce n'est que l'argent n'est pas  lui; mais nous faisons tous
comme cela. Alors, ma foi, j'ai voulu placer cet argent dans notre
ancien ngoce; je suis revenu ici. Le mtier va bien, heureusement: il
y a peine de mort contre nous, et la marchandise renchrit.

--Qu'est-ce que je vois l? s'cria Jacques; un clair dans ce mois-ci!

--Oui, les orages vont commencer: il y en a dj eu deux. Nous sommes
dans le nuage; entends-tu les roulements? Mais ce n'est rien; va, bois
toujours. Il est une heure du matin  peu prs, nous achverons l'outre
et la nuit ensemble. Je te disais donc que je fis connaissance avec
notre prsident, un grand drle nomm Laubardemont. Je ne sais pas si
tu le connais.

--Oui, oui, un peu, dit Jacques; c'est un fier avare; mais c'est gal,
parle.

--Eh bien, comme nous n'avions rien de cach l'un pour l'autre, je
lui dis mes petits projets de commerce, et lui recommandai, quand
l'occasion des bonnes affaires se prsenterait, de penser  son
camarade du tribunal. Il n'y a pas manqu, je n'ai pas  me plaindre.

--Ah! ah! dit Jacques. Et qu'a-t-il fait?

--D'abord il y a deux ans qu'il m'a amen lui-mme, en croupe, sa
nice, que tu as vue  la porte.

--Sa nice! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme une
esclave! _Demonio!_

--Bois toujours, continua Houmain en attisant doucement la braise avec
son poignard; c'est lui-mme qui l'a dsir. Rassieds-toi.

Jacques se rassit.

--Je crois, poursuivit le contrebandier, qu'il n'aurait pas mme t
fch de la savoir... tu m'entends. Il aurait mieux aim la savoir sous
la neige que dessus, mais il ne voulait pas l'y mettre lui-mme, parce
qu'il est bon parent, comme il le dit.

--Et comme je le sais, dit le nouveau venu, mais va...

--On conoit qu'un homme comme lui, qui vit  la cour, n'aime pas
avoir une nice folle chez lui. C'est tout simple. Si j'avais continu
aussi mon rle d'homme de robe, j'en aurais fait autant en pareil cas.
Mais ici nous ne reprsentons pas, comme tu vois, et je l'ai prise
pour _criada_[18]: elle a montr plus de bon sens que je n'aurais cru,
quoiqu'elle n'ait presque jamais dit qu'un seul mot, et qu'elle ait
fait la dlicate d'abord. A prsent, elle brosse un mulet comme un
garon. Elle a un peu de fivre depuis quelques jours cependant; mais
a finira de manire ou d'autre. Ah a! ne va pas dire  Laubardemont
qu'elle vit encore: il croirait que c'est par conomie que je l'ai
garde pour servante.

  [18] Servante.

--Comment! est-ce qu'il est ici? s'cria Jacques.

--Bois toujours, reprit le flegmatique Houmain, qui donnait lui-mme
un grand exemple de cette leon, sa phrase favorite, et commenait
 fermer  demi les yeux d'un air tendre. C'est, vois-tu, la seconde
affaire que j'ai avec ce petit bon Lombard dimon, dmon, des monts,
comme tu voudras. Je l'aime comme mes yeux, et je veux que nous buvions
 sa sant ce petit vin de Juranon que voici; c'est le vin d'un luron,
du feu roi Henri. Que nous sommes heureux ici! L'Espagne dans la main
droite, la France dans la gauche, entre l'outre et la bouteille! La
bouteille! j'ai quitt tout pour elle!

Et il fit sauter le goulot d'une bouteille de vin blanc. Aprs en
avoir pris des longues gorges, il continua, tandis que l'tranger le
dvorait des yeux:

--Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la
montagne depuis la fin du jour avec des gardes  lui et nos camarades,
tu sais, nos _bandoleros_, les vrais _contrabandistas_.

--Et pourquoi courent-ils? dit Jacques.

--Ah! voil le plaisant de l'affaire! dit l'ivrogne. C'est pour arrter
deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille soldats espagnols
en papier dans leur poche. Tu ne comprends pas peut-tre  demi-mot,
croquant! hein! eh bien, c'est pourtant comme je te dis, dans leur
propre poche!

--Si, si, je comprends! dit Jacques en ttant son poignard dans sa
ceinture et regardant la porte.

--Eh bien, enfant du diable, chantons la Tirana; prends ta bouteille,
jette ton cigare, et chante.

A ces mots l'hte, chancelant, se mit  chanter en espagnol,
entrecoupant ses chants de rasades qu'il jetait dans son gosier en se
renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regardait d'un oeil
sombre  la lueur du brasier, et mditait ce qu'il allait faire.

  Moi qui suis contrebandier et qui n'ai peur de rien, me voil. Je
  les dfie tous, je veille sur moi-mme, et on me respecte[19].

  _Ai, ai, ai, jaleo!_ Jeunes filles, jeunes filles, qui veut
  m'acheter du fil noir?

  [19] Aucune expression franaise ne peut reprsenter la prcision
  nergique de cette romance espagnole. Il faut l'entendre chanter
  par la voix nasillarde et clatante, dure et molle, vive et
  nonchalante tour  tour de quelque Andalous qui caresse de
  l'extrmit des doigts les cordes d'une petite guitare. Le
  mouvement est celui d'une danse, et les penses celles d'un chant
  de guerre.

    Yo que soy contrabandista
    Y campo por mi respecto,
    A todos los dsafio
    Pues a nadie tengo miedo.

    Ay, jaleo! Muchachas.
    Quien me marca un hilo negro?
    Mi caballo esta cansado,
    Y yo me marcho corriendo.

La lueur d'un clair entra par une petite lucarne, et remplit la
chambre d'une odeur de soufre; une effroyable dtonation le suivit de
prs: la cabane trembla, et une poutre tomba en dehors.

--Oh! eh! la maison! s'cria le buveur; le diable est chez nous! les
amis ne viennent donc pas?

--Chantons, dit Jacques en rapprochant le bt sur lequel il tait assis
de celui de Houmain.

Celui-ci but pour se raffermir, et reprit:

  _Jaleo! jaleo!_ mon cheval est fatigu! et moi je
           marche en courant prs de lui.
    A! a! a! la ronde vient et la fusillade s'lve
           dans la montagne.
    A! a! a! mon petit cheval, tire-moi de ce
           danger.
    Vive! vive mon cheval! mon cheval qui a le
           chanfrein blanc!
    Jeunes filles, _jaleo!_ jeunes filles, achetez-moi
           du fil noir[20]!

  [20]
    Ay! ay! que viene la ronda,
    Y se mueve el tiroteo;
    Ay! ay! cavallito mio, Ay!
    saca me deste aprieto.

    Viva, viva mi cavallo,
    Cavallo mio carreto:
    Ay! jaleo! Muchachas, ay! jaleo...

En achevant, il sentit son sige vaciller, et tomba  la renverse;
Jacques, aprs s'en tre dbarrass ainsi, s'lanait vers la porte,
lorsqu'elle s'ouvrit, et son visage se heurta contre la figure ple et
glace de la folle. Il recula.

--Le juge! dit-elle en entrant.

Et elle tomba tendue sur la terre froide.

Jacques avait dj pass un pied par-dessus elle; mais une autre figure
apparut, livide et surprise, celle d'un homme de grande taille, couvert
d'un manteau ruisselant de neige. Il recula encore, et rit d'horreur et
de rage. C'tait Laubardemont suivi d'hommes arms; ils se regardrent.

--Eh! eh! ca...a...ma...ra...de coquin! dit Houmain, se relevant avec
peine, serais-tu royaliste, par hasard?

Mais lorsqu'il vit ces deux hommes qui semblaient ptrifis l'un par
l'autre, il se tut comme eux, ayant la conscience de son ivresse, et
s'approcha en trbuchant pour relever la folle, toujours tendue entre
le juge et le capitaine. Le premier prit la parole.

--N'tes-vous pas celui que nous poursuivions tout  l'heure?

--C'est lui, dirent les gens de sa suite tout d'une voix, l'autre est
chapp.

Jacques recula jusqu'aux planches fendues qui formaient le mur
chancelant de la case: s'enveloppant dans son manteau comme un ours
accul contre un arbre par une meute nombreuse, et voulant faire
diversion et s'assurer un moment de rflexion, il rpondit avec une
voix forte et sombre:

--Le premier qui passera ce brasier et le corps de cette fille est un
homme mort!

Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment, Houmain,
agenouill, retourna la tte de la jeune femme; les yeux en taient
ferms; il l'approcha du brasier, dont la lueur l'claira.

--Ah! grand Dieu! s'cria Laubardemont s'oubliant par effroi, Jeanne
encore!

--Soyez tranquille, mon... on... seigneur, dit Houmain en essayant
de soulever les longues paupires noires qui retombaient, et la
tte qui se renversait comme un lin mouill; soi...yez tranquille;
ne...e...vou...ous fchez pas, elle est bien morte, trs morte.

Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barrire, et, se
courbant avec un rire froce sous le visage de Laubardemont, lui dit 
demi-voix:

--Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courtisan; je ne te
dirai pas qu'elle fut ta nice et que je suis ton fils.

Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se pressaient autour
de lui avec des carabines avances, et leur faisant signe de se retirer
 quelques pas, il rpondit d'une voix trs basse:

--Livre-moi le trait, et tu passeras.

--Le voil dans ma ceinture; mais si l'on y touche, je t'appellerai mon
pre tout haut. Que dira ton matre?

--Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.

--Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l'avoir donne.

--Toujours le mme, brigand?

--Oui, assassin!

--Que t'importe un enfant qui conspire? dit le juge.

--Que t'importe un vieillard qui rgne? rpondit l'autre.

--Donne-moi ce papier; j'ai fait serment de l'avoir.

--Laisse-le-moi, j'ai jur de le reporter.

--Quel peut tre ton serment et ton Dieu? dit Laubardemont.

--Et le tien, reprit Jacques, est-ce le crucifix de fer rouge?

Mais, se levant entre eux, Houmain, riant et chancelant, dit au juge en
lui frappant sur l'paule:

--Vous tes bien longtemps  vous expliquer, l'...ami; est-ce que vous
le connatriez d'ancienne date? C'est... est un bon garon.

--Moi! non! s'cria Laubardemont  haute voix, je ne l'ai jamais vu.

Pendant cet instant, Jacques, que protgeaient l'ivrogne et la
petitesse de la chambre embarrasse, s'lana avec violence contre les
faibles planches qui formaient le mur, d'un coup de talon en jeta deux
dehors et passa par l'espace qu'elles avaient laiss. Tout ce ct de
la cabane fut bris, elle chancela tout entire: le vent y entra avec
violence.

--Eh! eh! Demonio! santo Demonio! o vas-tu? s'cria le contrebandier;
tu casses ma maison! et c'est le ct du Gave.

Tous s'approchrent avec prcaution, arrachrent les planches qui
restaient, et se penchrent sur l'abme. Ils contemplrent un spectacle
trange: l'orage tait dans toute sa force, et c'tait un orage des
Pyrnes; d'immenses clairs partaient ensemble des quatre points de
l'horizon, et leurs feux se succdaient si vite qu'on n'en voyait pas
l'intervalle, et qu'ils paraissaient immobiles et durables: seulement
la vote flamboyante s'teignait quelquefois tout  coup, puis
reprenait ses lueurs constantes. Ce n'tait plus la flamme qui semblait
trangre  cette nuit, c'tait l'obscurit. L'on et dit que, dans ce
ciel naturellement lumineux, il se faisait des clipses d'un moment:
tant les clairs taient longs et tant leur absence tait rapide! Les
pics allongs et les rochers blanchis se dtachaient sur ce fond rouge
comme des blocs de marbre sur une coupole d'airain brlant et simulant
au milieu des frimas les prodiges du volcan; les eaux jaillissaient
comme des flammes, les neiges s'coulaient comme une lave blouissante.

Dans leur amas mouvant se dbattait un homme, et ses efforts le
faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tournoyant et liquide;
ses genoux ne se voyaient dj plus; en vain il tenait embrass un
norme glaon pyramidal et transparent, que les clairs faisaient
briller comme un rocher de cristal; ce glaon mme fondait par sa base
et glissait lentement sur la pente du rocher. On entendait sous la
nappe de neige le bruit des quartiers de granit qui se heurtaient, en
tombant,  des profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver
encore; l'espace de quatre pieds  peine le sparait de Laubardemont.

--J'enfonce! s'cria-t-il; tends-moi quelque chose et tu auras le
trait.

--Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.

--Le voil, dit le spadassin, puisque le diable est pour Richelieu.

Et, lchant d'une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois
dans la cabane. Laubardemont y rentra, se prcipitant sur le trait
comme un loup sur sa proie. Jacques avait en vain tendu son bras; on
le vit glisser lentement avec le bloc norme et dgel qui croulait sur
lui, et s'enfoncer sans bruit dans les neiges.

--Ah! misrable! tu m'as tromp! s'cria-t-il; mais on ne m'a pas pris
le trait... je te l'ai donn... entends-tu... mon pre!

Il disparut sous la couche paisse et blanche de la neige; on ne vit
plus  sa place que cette nappe blouissante que sillonnait la foudre
en s'y teignant; on n'entendit plus que les roulements du tonnerre et
le sifflement des eaux qui tourbillonnaient contre les rochers, car les
hommes groups autour d'un cadavre et d'un sclrat, dans la chambre 
demi-brise, se taisaient glacs par l'horreur, et craignaient que Dieu
ne vnt  diriger la foudre[21].

  [21] Il vcut et mourut avec des brigands. Ne voil-t-il pas une
  punition divine dans la famille de ce juge, pour expier en quelque
  faon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre _Grandier_, dont
  le sang crie vengeance? (PATIN, lettre LXV, du 22 dcembre 1631.)




CHAPITRE XXIII

L'ABSENCE

    L'absence est le plus grand des maux,
      Non pas pour vous, cruelle!

    LA FONTAINE.


Qui de nous n'a trouv du charme  suivre des yeux les nuages du ciel?
Qui ne leur a envi la libert de leurs voyages au milieu des airs,
soit lorsque, rouls en masse par les vents et colors par le soleil,
ils s'avancent paisiblement comme une flotte de sombres navires dont
la proue serait dore; soit lorsque, parsems en lgers groupes,
ils glissent avec vitesse, sveltes et allongs comme des oiseaux de
passage, transparents comme de vastes opales dtaches du trsor des
cieux, ou bien blouissants de blancheur comme les neiges des monts que
les vents emportent sur leurs ailes? L'homme est un lent voyageur qui
envie ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination;
ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu'il aime par le
souvenir ou l'esprance, ceux qui furent tmoins de son bonheur ou de
ses peines, et ces pays si beaux que l'on ne connat pas, et o l'on
croit tout rencontrer  la fois. Il n'est pas un endroit de la terre,
sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride o nous passons avec
indiffrence, qui n'ait t consacr dans la vie d'un homme et ne
se peigne dans ses souvenirs; car, pareils  des vaisseaux dlabrs,
avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un dbris de
nous-mmes sur tous les cueils.

O vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrnes?
C'est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine
enflamme; ils volent, ils roulent sur eux-mmes en grondant, jettent
des clairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre
 leur suite une longue trane de pluie comme une robe vaporeuse.
Dgags avec efforts des dfils de rochers qui avaient un moment
arrt leur course, ils arrosent, dans le Barn, le pittoresque
patrimoine de Henri IV; en Guienne, les conqutes de Charles VII;
dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et
de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux
domaine de Hugues Capet, s'arrtrent en murmurant sur les tours de
Saint-Germain.

--Oh! madame, disait Marie de Mantoue  la Reine, voyez-vous quel orage
vient du Midi?

--Vous regardez souvent de ce ct, ma chre, rpondit Anne d'Autriche,
appuye sur le balcon.

--C'est le ct du soleil, madame.

--Et des temptes, dit la Reine, vous le voyez; croyez en mon amiti,
mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d'heureux pour vous.
J'aimerais mieux vous voir tourner les yeux vers le ct de la Pologne.
Regardez  quel beau peuple vous pourriez commander.

En ce moment, pour viter la pluie qui commenait, le prince Palatin
passait rapidement sous les fentres de la Reine avec une suite
nombreuse de jeunes Polonais  cheval; leurs vestes turques, couvertes
de boutons de diamants, d'meraudes et de rubis, leurs manteaux
verts et gris de lin, les hautes plumes de leurs chevaux et leur air
d'aventure les faisaient briller d'un singulier clat auquel la cour
s'tait habitue sans peine. Ils s'arrtrent un moment, et le prince
salua deux fois, pendant que le lger animal qu'il montait marchait
de ct, tournant toujours le front vers les princesses; se cabrant
et hennissant, il agitait les crins de son cou et semblait saluer en
mettant sa tte entre ses jambes; toute sa suite rpta cette mme
volution en passant. La princesse Marie s'tait d'abord jete en
arrire, de peur que l'on ne distingut les larmes de ses yeux; mais ce
spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon, et elle ne
put s'empcher de s'crier:

--Que le Palatin monte avec grce ce joli cheval! Il semble n'y pas
songer.

La Reine sourit:

--Il songe  celle qui serait sa reine demain si elle voulait faire
un signe de tte et laisser tomber sur ce trne un regard de ses
grands yeux noirs en amande, au lieu d'accueillir toujours ces pauvres
trangers avec ce petit air boudeur, et en faisant la moue comme 
prsent.

Anne d'Autriche donnait en parlant un petit coup d'ventail sur
les lvres de Marie, qui ne put s'empcher de sourire aussi; mais 
l'instant elle baissa la tte en se le reprochant, et se recueillit
pour reprendre sa tristesse qui commenait  lui chapper. Elle eut
mme besoin de contempler encore les gros nuages qui planaient sur le
chteau.

--Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux pour
tre bien fidle et te bien maintenir dans la mlancolie de ton roman;
tu te fais mal en ne dormant plus pour pleurer et en cessant de manger
 table; tu passes la nuit  rver ou  crire; mais, je t'en avertis,
tu ne russiras  rien, si ce n'est  maigrir,  tre moins belle et 
n'tre pas reine. Ton Cinq-Mars est un petit ambitieux qui s'est perdu.

Voyant Marie cacher sa tte dans son mouchoir pour pleurer encore, Anne
d'Autriche rentra un moment dans sa chambre en la laissant au balcon,
et feignit de s'occuper  chercher des bijoux dans sa toilette; elle
revint bientt lentement et gravement se remettre  la fentre; Marie
tait plus calme, et regardait tristement la campagne, les collines de
l'horizon, et l'orage qui s'tendait peu  peu.

La Reine reprit avec un ton plus grave:

--Dieu a eu plus de bont pour vous que vos imprudences ne le
mritaient peut-tre, Marie; il vous a sauve d'un grand pril; vous
aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureusement ils ne se
sont pas accomplis comme vous l'aviez cru. L'innocence vous a sauve de
l'amour; vous tes comme une personne qui, croyant se donner un poison
mortel, n'aurait pris qu'une eau pure et sans danger.

--Hlas! madame, que voulez-vous me dire? Ne suis-je pas assez
malheureuse?

--Ne m'interrompez pas, dit la Reine; vous allez voir avec d'autres
yeux votre position prsente. Je ne veux point vous accuser
d'ingratitude envers le Cardinal; j'ai trop de raisons de ne pas
l'aimer! j'ai moi-mme vu natre la conjuration. Cependant vous
pourriez, ma chre, vous rappeler qu'il fut le seul en France 
vouloir, contre l'avis de la Reine-mre et de la cour, la guerre du
duch de Mantoue, qu'il arracha  l'Empire et  l'Espagne et rendit au
duc de Nevers votre pre; ici, dans ce chteau mme de Saint-Germain,
fut sign le trait qui renversait le duc de Guastalla[22]. Vous tiez
bien jeune alors... On a d vous l'apprendre pourtant. Voici toutefois
que, par amour uniquement (je veux le croire comme vous), un jeune
homme de vingt-deux ans est prt  le faire assassiner...

  [22] Le 19 mai 1632.

--Oh! madame, il en est incapable. Je vous jure qu'il l'a refus...

--Je vous ai prie, Marie, de me laisser parler. Je sais qu'il est
gnreux et loyal; je veux croire que, contre l'usage de notre temps,
il ait assez de modration pour ne pas aller jusque-l, et le tuer
froidement, comme le chevalier de Guise a tu le vieux baron de Luz,
dans la rue. Mais sera-t-il le matre de l'empcher s'il le fait
prendre  force ouverte? c'est ce que nous ne pouvons savoir plus que
lui! Dieu seul sait l'avenir. Du moins est-il sr que pour vous il
l'attaque, et, pour le renverser, prpare la guerre civile, qui clate
peut-tre  l'heure mme o nous parlons, une guerre sans succs! De
quelque manire qu'elle tourne, il ne peut russir qu' faire du mal,
car MONSIEUR va abandonner la conjuration.

--Quoi! madame...

--Ecoutez-moi, vous dis-je, j'en suis certaine, je n'ai pas besoin de
m'expliquer davantage. Que fera le Grand-Ecuyer? Le Roi, il l'a bien
jug, est all consulter le Cardinal. Le consulter, c'est lui cder;
mais le trait d'Espagne a t sign: s'il est dcouvert, que fera
seul M. de Cinq-Mars? Ne tremblez pas ainsi, nous le sauverons, nous
sauverons ses jours, je vous le promets; il en est temps... j'espre...

--Ah! madame, vous esprez! je suis perdue! s'cria Marie affaiblie et
s'vanouissant  moiti.

--Asseyons-nous, dit la Reine.

Et, se plaant prs de Marie,  l'entre de la chambre, elle poursuivit:

--Sans doute MONSIEUR traitera pour tous les conjurs en traitant pour
lui, mais l'exil sera leur moindre peine, l'exil perptuel. Voil donc
la duchesse de Nevers et de Mantoue, la princesse Marie de Gonzague,
femme de M. Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, exil!

--Eh bien, madame! je le suivrai dans l'exil: c'est mon devoir, je suis
sa femme!... s'cria Marie en sanglotant; je voudrais dj l'y savoir
en sret.

--Rves de dix-huit ans! dit la Reine en soutenant Marie.
Rveillez-vous, enfant, rveillez-vous, il le faut; je ne veux nier
aucune des qualits de M. de Cinq-Mars. Il a un grand caractre, un
esprit vaste, un grand courage; mais il ne peut plus tre rien pour
vous, et heureusement vous n'tes ni sa femme ni mme sa fiance.

--Je suis  lui, madame,  lui seul...

--Mais sans bndiction, reprit Anne d'Autriche, sans mariage enfin:
aucun prtre ne l'et os; le vtre mme ne l'a pas fait, et me l'a
dit. Taisez-vous, ajouta-t-elle en posant ses deux belles mains sur la
bouche de Marie, taisez-vous! Vous allez me dire que Dieu a entendu
vos serments, que vous ne pouvez vivre sans lui, que vos destines
sont insparables, que la mort seule peut briser votre union: propos
de votre ge, dlicieuses chimres d'un moment dont vous sourirez un
jour, heureuse de ne pas avoir  les pleurer toute votre vie. De toutes
ces jeunes femmes si brillantes que vous voyez autour de moi,  la
cour, il n'en est pas une qui n'ait eu,  votre ge, quelque beau songe
d'amour comme le vtre, qui n'ait form de ces liens que l'on croit
indissolubles, et n'ait fait en secret d'ternels serments. Eh bien,
ces songes sont vanouis, ces noeuds rompus, ces serments oublis;
et pourtant vous les voyez femmes et mres heureuses, entoures des
honneurs de leur rang; elles viennent rire et danser tous les soirs...
Je devine encore ce que vous voulez me dire... Elles n'aimaient pas
autant que vous, n'est-ce pas? Eh bien, vous vous trompez, ma chre
enfant; elles aimaient autant et ne pleuraient pas moins. Mais c'est
ici que je dois vous apprendre  connatre ce grand mystre qui fait
votre dsespoir, parce que vous ignorez le mal qui vous dvore. Notre
existence est double, mon amie: notre vie intrieure, celle de nos
sentiments, nous travaille avec violence, tandis que la vie extrieure
nous domine malgr nous. On n'est jamais indpendante des hommes, et
surtout dans une condition leve. Seule, on se croit matresse de
sa destine; mais la vue de trois personnes qui surviennent nous rend
toutes nos chanes en nous rappelant notre rang et notre entourage. Que
dis-je? soyez enferme et livre  tout ce que les passions vous feront
natre de rsolutions courageuses et extraordinaires, vous suggreront
de sacrifices merveilleux, il suffira d'un laquais qui viendra vous
demander vos ordres pour rompre le charme et vous rappeler votre
existence relle. C'est ce combat entre vos projets et votre position
qui vous tue; vous vous en voulez intrieurement, vous vous faites
d'amers reproches.

Marie dtourna la tte.

--Oui, vous vous croyez bien criminelle. Pardonnez-vous, Marie: tous
les hommes sont des tres tellement relatifs et dpendants les uns
des autres, que je ne sais si les grandes retraites du monde, que
nous voyons quelquefois, ne sont pas faites pour le monde mme: le
dsespoir a sa recherche et la solitude sa coquetterie. On prtend
que les plus sombres ermites n'ont pu se retenir de s'informer de ce
qu'on disait d'eux. Ce besoin de l'opinion gnrale est un bien, en ce
qu'il combat presque toujours victorieusement ce qu'il y a de drgl
dans notre imagination, et vient  l'aide des devoirs que l'on oublie
trop aisment. On prouve, vous le sentirez, j'espre, en reprenant
son sort tel qu'il doit tre, aprs le sacrifice de ce qui dtournait
de la raison, la satisfaction d'un exil qui rentre dans sa famille,
d'un malade qui revoit le jour et le soleil aprs une nuit trouble
par le cauchemar. C'est ce sentiment d'un tre revenu, pour ainsi
dire,  son tat naturel, qui donne le calme que vous voyez dans bien
des yeux qui ont eu leurs larmes aussi; car il est peu de femmes qui
n'aient connu les vtres. Vous vous trouveriez parjure en renonant
 Cinq-Mars? Mais rien ne vous lie; vous vous tes plus qu'acquitte
envers lui en refusant, durant plus de deux annes, les mains royales
qui vous taient prsentes. Eh! qu'a-t-il fait, aprs tout, cet amant
si passionn? Il s'est lev pour vous atteindre; mais l'ambition, qui
vous semble ici avoir aid l'amour, ne pourrait-elle pas s'tre aide
de lui? Ce jeune homme me semble tre bien profond, bien calme dans ses
ruses politiques, bien indpendant dans ses vastes rsolutions, dans
ses monstrueuses entreprises, pour que je le croie uniquement occup
de sa tendresse. Si vous n'aviez t qu'un moyen au lieu d'un but, que
diriez-vous?

--Je l'aimerais encore, rpondit Marie. Tant qu'il vivra, je lui
appartiendrai, madame.

--Mais tant que je vivrai, moi, dit la Reine avec fermet, je m'y
opposerai.

A ces derniers mots, la pluie et la grle tombrent sur le balcon avec
violence; la Reine en profita pour quitter brusquement la porte et
rentrer dans les appartements, o la duchesse de Chevreuse, Mazarin,
Mme de Gumene et le prince Palatin attendaient depuis un moment. La
Reine marcha au-devant d'eux. Marie se plaa dans l'ombre prs d'un
rideau, afin qu'on ne vt pas la rougeur de ses yeux. Elle ne voulut
point d'abord se mler  la conversation trop enjoue; cependant
quelques mots attirrent son attention. La Reine montrait  la
princesse de Gumene des diamants qu'elle venait de recevoir de Paris.

--Quant  cette couronne, elle ne m'appartient pas, le Roi a voulu la
faire prparer pour la future Reine de Pologne; on ne sait qui ce sera.

Puis, se tournant vers le prince Palatin:

--Nous vous avons vu passer, prince; chez qui donc alliez-vous?

--Chez Mlle la duchesse de Rohan, rpondit le Polonais.

L'insinuant Mazarin, qui profitait de tout pour chercher  deviner les
secrets et  se rendre ncessaire par des confidences arraches, dit en
s'approchant de la Reine:

--Cela vient  propos quand nous parlions de la couronne de Pologne.

Marie, qui coutait, ne put soutenir ce mot devant elle, et dit  Mme
de Gumene, qui tait  ses cts:

--Est-ce que M. de Chabot est roi de Pologne!

La Reine entendit ce mot, et se rjouit de ce lger mouvement
d'orgueil. Pour en dvelopper le germe, elle affecta une attention
approbative pour la conversation qui suivit et qu'elle encourageait.

La princesse de Gumene se rcriait:

--Conoit-on un semblable mariage? on ne peut le lui ter de la tte.
Enfin, cette mme Mlle de Rohan, que nous vmes toutes si fire,
aprs avoir refus le comte de Soissons, le duc de Weymar et le duc de
Nemours, n'pouser qu'un gentilhomme! cela fait piti, en vrit! O
allons-nous? on ne sait ce que cela deviendra.

Mazarin ajoutait d'un ton quivoque:

--Eh quoi! est-ce bien vrai? aimer!  la cour! un amour vritable,
profond! cela peut-il se croire?

Pendant ceci, la Reine continuait  fermer et rouvrir, en jouant, la
nouvelle couronne.

--Les diamants ne vont bien qu'aux cheveux noirs, dit-elle; voyons,
donnez votre front, Marie...

Mais elle va  ravir, continua-t-elle.

--On la croirait faite pour madame la princesse, dit le Cardinal.

--Je donnerais tout mon sang pour qu'elle demeurt sur ce front, dit le
prince Palatin.

Marie laissa voir,  travers les larmes qu'elle avait encore sur les
joues, un sourire enfantin et involontaire, comme un rayon de soleil 
travers la pluie; puis, tout  coup, devenant d'une excessive rougeur,
elle se sauva en courant dans les appartements.

On riait. La Reine la suivit des yeux, sourit, donna sa main  baiser 
l'ambassadeur polonais, et se retira pour crire une lettre.




CHAPITRE XXIV

LE TRAVAIL

    Peu d'esprance doiuent auoir les pauures et menues gens au
    fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant
    trauaill.

    PHILIPPE DE COMINES.


Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutume. Il tait
dix heures et tout dormait. Les oprations lentes et presque suspendues
du sige avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on
s'occupait peu des Franais, toutes les communications tant libres
vers la Catalogne, comme en temps de paix; et dans l'arme franaise
tous les esprits taient travaills par cette secrte inquitude qui
annonce les grands vnements. Cependant tout tait calme en apparence;
on n'entendait que le bruit des pas mesurs des sentinelles. On ne
voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumire rouge de la mche
toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout  coup les trompettes
des Mousquetaires, des Chevau-lgers et des Gens d'armes sonnrent
presque en mme temps le _boute selle_ et _ cheval_. Tous les
factionnaires crirent aux armes, et on vit les sergents de bataille,
portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique  la
main, pour rveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter.
De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient
dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille;
on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des
escadrons, annonant que la cavalerie faisait les mmes dispositions.
Aprs une demi-heure de mouvements, les bruits cessrent, les flambeaux
s'teignirent et tout rentra dans le calme; seulement l'arme tait
debout.

Des flambeaux intrieurs faisaient briller comme une toile l'une des
dernires tentes du camp; on distinguait, en approchant, cette petite
pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux
ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes  cheval
attendaient; dedans taient de Thou et Cinq-Mars.

A voir ainsi lev et arm  cette heure le pieux et sage de Thou, on
l'aurait pris pour un des chefs de la rvolte. Mais en examinant de
plus prs sa contenance svre et ses regards mornes, on aurait compris
bientt qu'il la blmait et s'y laissait conduire et compromettre par
une rsolution extraordinaire qui l'aidait  surmonter l'horreur qu'il
avait de l'entreprise en elle-mme. Depuis le jour o Henri d'Effiat
lui avait ouvert son coeur et confi tout son secret, il avait vu
clairement que toute remontrance tait inutile auprs d'un jeune homme
aussi fortement rsolu. Il avait mme compris plus que M. de Cinq-Mars
ne lui avait dit, il avait vu dans l'union secrte de son ami avec la
princesse Marie un de ces liens d'amour dont les fautes mystrieuses et
frquentes, les abandons voluptueux et involontaires, ne peuvent tre
trop tt purs par les publiques bndictions. Il avait compris ce
supplice impossible  supporter plus longtemps d'un amant, matre ador
de cette jeune personne, et qui chaque jour tait condamn  paratre
devant elle en tranger et  recevoir les confidences politiques des
mariages que l'on prparait pour elle. Le jour o il avait reu son
entire confession, il avait tout tent pour empcher Cinq-Mars d'aller
dans ses projets jusqu' l'alliance trangre. Il avait voqu les plus
graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre rsultat que
de rendre plus rude vis--vis de lui la rsolution invincible de son
ami. Cinq-Mars, on s'en souvient, lui avait dit durement: _Eh! vous
ai-je pri de prendre part  la conjuration?_ et lui, il n'avait voulu
promettre que de ne pas le dnoncer, et il avait rassembl toutes ses
forces contre l'amiti pour dire: _N'attendez rien de plus de ma part
si vous signez ce trait._ Cependant Cinq-Mars avait sign le trait,
et de Thou tait encore l, prs de lui.

L'habitude de discuter familirement les projets de son ami les lui
avait peut-tre rendus moins odieux; son mpris pour les vices du
Cardinal-Duc, son indignation de l'asservissement des Parlements,
auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice; les
noms puissants et surtout les nobles caractres des personnages qui
dirigeaient l'entreprise, tout avait contribu  adoucir sa premire
et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret  M.
de Cinq-Mars, il se considrait comme pouvant accepter en dtail
toutes les confidences secondaires; et, depuis l'vnement fortuit
qui l'avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurs, il se
regardait comme li par l'honneur avec eux, et engag  un silence
inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon
et Fontrailles; ils s'taient accoutums  parler devant lui sans
crainte, et lui  les entendre sans colre. A prsent les dangers de
son ami l'entranaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible.
Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout o
il allait, sans vouloir, par dlicatesse excessive, hasarder dsormais
une seule rflexion qui et pu ressembler  une crainte personnelle.
Il avait donn sa vie tacitement, et et jug indigne de tous deux de
faire signe de la vouloir reprendre.

Le Grand-cuyer tait couvert de sa cuirasse, arm, et chauss de
larges bottes. Un norme pistolet tait pos sur sa table, entre deux
flambeaux, avec sa mche allume; une montre pesante dans sa bote
de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d'un manteau noir, se
tenait immobile, les bras croiss; Cinq-Mars se promenait, les bras
derrire le dos, regardant de temps  autre l'aiguille trop lente  son
gr; il entr'ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint:

--Je ne vois pas mon toile en haut, dit-il, mais n'importe! elle est
l, dans mon coeur.

--Le temps est sombre, dit de Thou.

--Dites que le temps s'avance. Il marche, mon ami, il marche; encore
vingt minutes, et tout sera fait. L'arme attend le coup de pistolet
pour commencer.

De Thou tenait  la main un crucifix d'ivoire, et portait ses regards
tantt sur la croix, tantt au ciel.

--Voici l'heure, disait-il, d'accomplir le sacrifice; je ne me repens
pas, mais que la coupe du pch a d'amertume pour mes lvres! J'avais
vou mes jours  l'innocence et aux travaux de l'esprit, et me voici
prt  commettre le crime et  saisir l'pe.

Mais, prenant avec force la main de Cinq-Mars:

--C'est pour vous, c'est pour vous, ajouta-t-il avec l'lan d'un coeur
aveuglment dvou; je m'applaudis de mes erreurs si elles tournent 
votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez-moi
un moment de retour vers les ides habituelles de toute ma vie.

Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lentement sur sa
joue.

--Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tte!
Mais esprons que Dieu, qui pardonne  ceux qui aiment, sera pour nous;
car nous sommes criminels: moi par amour, et vous par amiti.

Mais tout  coup, regardant la montre, il prit le long pistolet dans
ses mains, et considra la mche fumante d'un air farouche. Ses longs
cheveux tombaient sur son visage comme la crinire d'un jeune lion.

--Ne te consume pas, s'cria-t-il, brle lentement! Tu vas allumer un
incendie que toutes les vagues de l'Ocan ne sauraient teindre; la
flamme va bientt clairer la moiti d'un monde, et il se peut qu'on
aille jusqu'au bois des trnes. Brle lentement, flamme prcieuse,
les vents qui t'agiteront sont violents et redoutables: l'amour et la
haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin, et trouvera
des chos dans la chaumire du pauvre et dans le palais du Roi. Brle,
brle, flamme chtive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.

De Thou, tenant toujours la petite croix d'ivoire, disait  voix basse:

--Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera vers; nous combattrons le
mchant et l'impie!

Puis, levant la voix:

--Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera
seule. C'est Dieu qui a permis que le trait coupable ne nous parvnt
pas: ce qui faisait le crime est ananti, sans doute; nous combattrons
sans l'tranger, et peut-tre mme ne combattrons-nous pas; Dieu
changera le coeur du roi.

--Voici l'heure, voici l'heure! dit Cinq-Mars les yeux attachs sur la
montre avec une sorte de rage joyeuse: encore quelques minutes, et les
Cardinalistes du camp seront crass; nous marcherons sur Narbonne, il
est l... Donnez ce pistolet.

A ces mots, il ouvrit brusquement sa tente et prit la mche du
pistolet.

--Courrier de Paris! courrier de la cour! cria une voix au dehors.

Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta en bas de
son cheval, entra, et remit une petite lettre  Cinq-Mars.

--De la Reine, monseigneur, dit-il.

Cinq-Mars plit, et lut:


  MONSIEUR LE MARQUIS DE CINQ-MARS,

  Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de rendre 
  ses devoirs notre bien-aime fille adoptive et amie, la princesse
  Marie de Gonzague, que votre affection dtourne seule du royaume
  de Pologne  elle offert. J'ai sond son me; elle est bien
  jeune encore, et _j'ai lieu de croire_ qu'elle accepterait la
  couronne avec _moins d'efforts et de douleur que vous ne le pensez
  peut-tre_.

  C'est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va mettre 
  feu et  sang mon beau et cher pays de France; je vous conjure et
  supplie d'agir en gentilhomme, et de dlier noblement la duchesse
  de Mantoue des promesses qu'elle aura pu vous faire. Rendez ainsi
  le repos  son me et la paix  notre cher pays.

  La Reine, qui se jette  vos pieds, s'il le faut.

  ANNE.


Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table; son premier
mouvement avait fait tourner le canon contre lui-mme; cependant il le
remit, et, saisissant vite un crayon, il crivit sur le revers de la
mme lettre:


  MADAME,

  Marie de Gonzague tant ma femme, ne peut tre reine de Pologne
  qu'aprs ma mort; je meurs.

  CINQ-MARS.


Et comme s'il n'et pas voulu se donner un instant de rflexion, la
mettant de force dans la main du courrier:

--A cheval!  cheval! lui dit-il d'un ton furieux: si tu demeures un
instant de plus, tu es mort.

Il le vit partir et rentra.

Seul avec son ami, il resta un instant debout mais ple, mais l'oeil
fixe et regardant la terre comme un insens. Il se sentit chanceler.

--De Thou! s'cria-t-il.

--Que voulez-vous, ami, cher ami? je suis prs de vous. Vous venez
d'tre grand, bien grand! sublime!

--De Thou! cria-t-il encore d'une voix touffe.

Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre dracin.

Les vastes temptes prennent diffrents aspects, selon les climats
o elles passent; celles qui avaient une tendue terrible dans les
pays du nord se rassemblent, dit-on, en un seul nuage sous la zone
torride, d'autant plus redoutables qu'elles laissent  l'horizon toute
sa puret, et que les vagues en fureur rflchissent encore l'azur du
ciel en se teignant du sang de l'homme. Il en est de mme des grandes
passions: elles prennent d'tranges aspects, selon nos caractres;
mais qu'elles sont terribles dans les coeurs vigoureux qui ont conserv
leur force sous le voile des formes sociales! Quand la jeunesse et le
dsespoir viennent  se runir, on ne peut dire  quelles fureurs ils
se porteront, ou quelle sera leur rsignation subite; on ne sait si
le volcan va faire clater la montagne, ou s'il s'teindra tout  coup
dans ses entrailles.

De Thou pouvant releva son ami, le sang ruisselait par ses narines et
ses oreilles; il l'aurait cru mort si des torrents de larmes n'eussent
coul de ses yeux; c'tait le seul signe de sa vie: mais tout  coup
il rouvrit ses paupires, regarda autour de lui, et, avec une force de
tte extraordinaire, reprit toutes ses penses et la puissance de sa
volont.

--Je suis en prsence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux.
Mon ami, il est onze heures et demie; l'heure du signal est passe;
donnez pour moi l'ordre de rentrer dans les quartiers; c'tait une
fausse alerte que j'expliquerai ce soir mme.

De Thou avait dj senti l'importance de cet ordre: il sortit et revint
sur-le-champ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et cherchant  faire
disparatre le sang de son visage.

--De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous me gnez.

--Je ne vous quitte pas, rpondit celui-ci.

--Fuyez, vous dis-je, les Pyrnes ne sont pas loin. Je ne sais plus
parler longtemps, mme pour vous; mais si vous restez avec moi vous
mourrez, je vous en avertis.

--Je reste, dit encore de Thou.

--Que Dieu vous prserve donc! reprit Cinq-Mars, car je n'y pourrai
rien, ce moment pass. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et
tous les conjurs, distribuez-leur ces passeports, qu'ils s'enfuient
sur-le-champ; dites-leur que tout est manqu et que je les remercie.
Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande; mais,
quoi que vous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de
ne point me frapper moi-mme.

A ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s'lana
brusquement hors de sa tente.

Cependant  quelques lieues de l se tenaient d'autres discours. A
Narbonne, dans le mme cabinet o nous vmes autrefois Richelieu rgler
avec Joseph les intrts de l'tat, taient encore assis ces deux
hommes,  peu prs les mmes; le ministre, cependant fort vieilli par
trois ans de souffrances, et le capucin aussi effray du rsultat de
ses voyages que son matre tait tranquille.

Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes lies et
entoures d'toffes chaudes et fourres, tenait sur ses genoux trois
jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa robe rouge;
de temps en temps il en prenait un, et le plaait sur les autres pour
perptuer leurs jeux; il riait en les regardant; sur ses pieds tait
couche leur mre, comme un norme manchon et une fourrure vivante.

Joseph, assis prs de lui, renouvelait le rcit de tout ce qu'il avait
entendu dans le confessionnal; plissant encore du danger qu'il avait
couru d'tre dcouvert ou tu par Jacques, il finit par ces paroles:

--Enfin, monseigneur, je ne puis m'empcher d'tre troubl jusqu'au
fond du coeur lorsque je me rappelle les prils qui menaaient et
menacent encore Votre Eminence. Des spadassins s'offraient pour vous
poignarder; je vois en France toute la cour souleve contre vous,
la moiti de l'arme et deux provinces;  l'tranger, l'Espagne et
l'Autriche prtes  fournir des troupes; partout des piges ou des
combats, des poignards ou des canons!...

Le Cardinal billa trois fois sans cesser son jeu, et dit:

--C'est un bien joli animal qu'un chat! c'est un tigre de salon: quelle
souplesse! quelle finesse extraordinaire! Voyez ce petit jaune qui fait
semblant de dormir pour que l'autre ray ne prenne pas garde  lui,
et tombe sur son frre; et celui-l, comme il le dchire! voyez comme
il lui enfonce ses griffes dans le ct! Il le tuerait, je crois, il
le mangerait, s'il tait plus fort! C'est trs plaisant! quels jolis
animaux!

Il toussa, ternua assez longtemps, puis reprit:

--Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d'affaires
qu'aprs mon souper; j'ai faim maintenant et ce n'est pas mon heure;
mon mdecin Chicot m'a recommand la rgularit, et j'ai ma douleur au
ct. Voici quelle sera ma soire, ajouta-t-il en regardant l'horloge:
 neuf heures, nous rglerons les affaires de M. le Grand;  dix, je me
ferai porter autour du jardin pour prendre l'air au clair de la lune;
ensuite je dormirai une heure ou deux;  minuit, le Roi viendra, et
 quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres
d'arrestations, condamnations ou autres que j'aurai  vous donner pour
les provinces, Paris ou les armes de Sa Majest.

Richelieu dit tout ceci avec le mme son de voix et une prononciation
uniforme, altre seulement par l'affaiblissement de sa poitrine et la
perte de plusieurs dents.

Il tait sept heures du soir; le capucin se retira. Le Cardinal soupa
avec la plus grande tranquillit, et quand l'horloge frappa huit heures
et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu'il fut assis prs de
la table:

--Voil donc tout ce qu'ils ont pu faire contre moi pendant plus de
deux annes! Ce sont de pauvres gens, en vrit! Le duc de Bouillon
mme, que je croyais assez capable, se perd tout  fait dans mon esprit
par ce trait; je l'ai suivi des yeux, et, je te le demande, a-t-il fait
un pas digne d'un vritable homme d'Etat? Le Roi, MONSIEUR, et tous
les autres, n'ont fait que se monter la tte ensemble contre moi, et
ne m'ont seulement pas enlev un homme. Il n'y a que ce petit Cinq-Mars
qui ait de la suite dans les ides; tout ce qu'il a fait tait conduit
d'une manire surprenante: il faut lui rendre justice, il avait
des dispositions; j'en aurais fait mon lve sans la roideur de son
caractre; mais il m'a rompu en visire, j'en suis bien fch pour lui.
Je les ai tous laisss nager plus de deux ans en pleine eau;  prsent
tirons le filet.

--Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent frmissait
involontairement en parlant: savez-vous que de Perpignan  Narbonne le
trajet est court? savez-vous que, si vous avez ici une forte arme, vos
troupes du camp sont faibles et incertaines? que cette jeune noblesse
est furieuse, et que le Roi n'est pas sr?

Le Cardinal regarda l'horloge.

--Il n'est encore que huit heures et demie, mons Joseph; je vous ai
dj dit que je ne m'occuperais de cette affaire qu' neuf heures.
En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez crire
ce que j'ai  vous dicter, car j'ai la mmoire fort bonne. Il reste
encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des juges d'Urbain
Grandier; c'tait un homme d'un vrai gnie que cet Urbain Grandier,
ajouta-t-il avec mchancet (Joseph mordit ses lvres); tous ses autres
juges sont morts misrablement; il reste Houmain, qui sera pendu comme
contrebandier; nous pouvons le laisser tranquille: mais voici cet
horrible Lactance, qui vit en paix avec Barr et Mignon. Prenez une
plume et crivez  M. l'vque de Poitiers:


  MONSEIGNEUR,

  Le bon plaisir de Sa Majest est que les pres Barr et Mignon
  soient remplacs dans leurs cures, et envoys dans le plus court
  dlai dans la ville de Lyon, ainsi que le pre Lactance, capucin,
  pour y tre traduits devant un tribunal spcial, comme prvenus de
  quelques criminelles intentions envers l'Etat.


Joseph crivait aussi froidement qu'un Turc fait tomber une tte au
geste de son matre.

Le Cardinal lui dit en signant la lettre:

--Je vous ferai savoir comment je veux qu'ils disparaissent; car il
est important d'effacer toutes les traces de cet ancien procs. La
Providence m'a bien servi en enlevant tous ces hommes; j'achve son
ouvrage. Voici tout ce qu'en saura la postrit.

Et il lut au capucin cette page de ses Mmoires o il raconte la
possession et les sortilges du magicien[23].

  [23] Voyez les Mmoires de Richelieu, _Collection des Mmoires_, t.
  XXVIII. p. 139.

Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s'empcher de regarder
l'horloge.

--Il te tarde d'en venir  M. le Grand, dit enfin le Cardinal; eh
bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n'ai pas
mes raisons pour tre tranquille? Tu crois que j'ai laiss aller ces
pauvres conspirateurs trop loin? Non. Voici de petits papiers qui te
rassureraient si tu les connaissais. D'abord, dans ce rouleau de bois
creux, est le trait avec l'Espagne, saisi  Oloron. Je suis trs
satisfait de Laubardemont: c'est un habile homme!

Le feu d'une froce jalousie brilla sous les pais sourcils de Joseph.

--Ah! monseigneur, dit-il, ignore  quel homme il l'a arrach; il
est vrai qu'il l'a laiss mourir, et sous ce rapport on n'a pas  se
plaindre; mais enfin il tait l'agent de la conjuration: c'tait son
fils.

--Dites-vous la vrit? dit le Cardinal d'un air svre; oui, car vous
n'oseriez pas mentir avec moi. Comment l'avez-vous su?

--Par les gens de sa suite, monseigneur: voici leurs rapports; ils
comparatront.

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta:

--Donc nous allons l'employer encore  juger nos conjurs, et ensuite
vous en ferez ce que vous voudrez; je vous le donne.

Joseph, joyeux, reprit ses prcieuses dnonciations et continua:

--Son minence parle de juger des hommes encore arms et  cheval?

--Ils n'y sont pas tous. Lis cette lettre de MONSIEUR  Chavigny; il
demande grce, il en a assez. Il n'osait mme pas s'adresser  moi le
premier jour, et n'levait pas sa prire plus haut que les genoux d'un
de mes serviteurs[24].

  [24] COPIE TEXTUELLE DE LA CORRESPONDANCE DE MONSIEUR ET DU
  CARDINAL DE RICHELIEU.

    _A Monsieur de Chavigny._

    Monsieur de Chavigny,

    Encore que je croie que vous n'tes pas satisfait de moy, et
    que vritablement vous en ayez sujet, je ne laisse pas de vous
    prier de travailler  mon accommodement avec Son Eminence, et
    d'attendre cet effet de la vritable affection que vous avez
    pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que votre
    colre. Vous savez le besoin que j'ai que vous me tiriez de la
    peine o je suis. Vous l'avez dj fait deux fois auprs de Son
    Eminence. Je vous jure que ce sera la dernire fois que je vous
    donnerai de pareils employs.

    GASTON D'ORLANS.

Mais le lendemain il a repris courage et m'a envoy celle-ci 
moi-mme[25], et une troisime pour le Roi.

  [25] _A Son Excellence le Cardinal-Duc._

    Mon Cousin,

    Ce mesconnoissant M. le Grand est homme du monde le plus
    coupable de vous avoir dpleu; les grces qu'il recevoit de
    Sa Majest m'ont toujours fait garder de lui et de tous ses
    artifices; mais c'est pour vous, mon Cousin, que je conserve
    mon estime et mon amiti tout entire... Je suis touch d'un
    vritable repentir d'avoir encore manqu  la fidlit que je
    dois au Roy, mon seigneur, et je prends Dieu  tmoin de la
    sincrit avec laquelle je serai toute ma vie le plus fidle de
    vos amis, et avec la mesme passion que je suis,

    Mon Cousin,

    Votre affectionn Cousin,

    GASTON.

Son projet l'touffait, il n'a pas pu le garder. Mais on ne m'apaise
pas  si peu de frais, il me faut une confession dtaille, ou bien je
le chasserai du royaume. Je lui ai fait crire ce matin[26].

  [26] _Rponse du Cardinal._

    Monsieur,

    Puisque Dieu veut que les hommes aient recours  une ingnue
    et entire confession pour tre absous de leurs fautes en ce
    monde, je vous enseigne le chemin que vous devez tenir pour
    vous tirer de peine. Votre Altesse a bien commenc, c'est 
    elle d'achever. C'est tout ce que je puis vous dire.

Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de
Sedan et gnral en chef des armes d'Italie, il vient d'tre saisi par
ses officiers au milieu de ses soldats, et s'tait cach dans une botte
de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins.
Ils s'imaginrent avoir le camp tout entier  leurs ordres, et il ne
leur demeure attach que les Compagnies rouges; tout le reste, tant
 MONSIEUR, n'agira pas, et mes rgiments les arrteront. Cependant
j'ai permis qu'on et l'air de leur obir. S'ils donnent le signal 
onze heures et demie, ils seront arrts aux premiers pas, sinon le Roi
me les livrera ce soir... N'ouvre pas tes yeux tonns; il va me les
livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s'est
fait sans vous, Joseph; nous nous en passons fort bien, et, pendant
ce temps-l, je ne vois pas que nous ayons reu de grands services de
vous; vous vous ngligez.

--Ah! monseigneur, si vous saviez ce qu'il m'a fallu de peines pour
dcouvrir le chemin des messagers du trait! Je ne l'ai su qu'en
risquant ma vie entre ces deux jeunes gens...

Ici le Cardinal se mit  rire d'un air moqueur du fond de son fauteuil.

--Tu devais tre bien ridicule et avoir bien peur dans cette bote,
Joseph, et je pense que c'est la premire fois de ta vie que tu aies
entendu parler d'amour. Aimes-tu ce langage-l, pre Joseph? et,
dis-moi, le comprends-tu bien clairement? Je ne crois pas que tu t'en
fasses une ide trs belle.

Richelieu, les bras croiss, regardait avec plaisir son capucin
interdit, et poursuivit du ton persifleur d'un grand seigneur qu'il
prenait quelquefois, se plaisant  faire passer les plus nobles
expressions par les lvres les plus impures:

--Voyons, Joseph, fais-moi une dfinition de l'amour selon tes ides.
Qu'est-ce que cela peut tre? car enfin, tu vois que cela existe
ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n'a fait toutes ces
petites conjurations que par amour. Tu l'as entendu toi-mme de tes
oreilles indignes. Voyons, qu'est-ce que l'amour? Moi, d'abord, je n'en
sais rien.

Cet homme fut ananti et regarda le parquet avec l'oeil stupide de
quelque animal ignoble. Aprs avoir cherch longtemps, il rpondit
enfin d'une voix tranante et nasillarde:

--Ce doit tre quelque fivre maligne qui gare le cerveau; mais, en
vrit, monseigneur, je vous avoue que je n'y avais jamais rflchi
jusqu'ici, et j'ai toujours t embarrass pour parler  une femme;
je voudrais qu'on pt les retrancher de la socit, car je ne vois
pas  quoi elles servent, si ce n'est  faire dcouvrir des secrets,
comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis
trop recommander  Votre minence. Elle a pens  tout, et a jet
avec beaucoup d'adresse notre petite prophtie au milieu de ces
conspirateurs. Nous n'avons pas manqu le _merveilleux_[27], cette
fois, comme pour le sige d'Hesdin; il ne s'agira plus que de trouver
une fentre par laquelle vous passerez le jour de l'excution.

  [27] En 1638, le prince Thomas ayant fait lever le sige d'Hesdin,
  le Cardinal en fut trs pein. Une religieuse du couvent du
  Mont-Calvaire avait dit que la victoire seroit au Roy, et le
  pre Joseph vouloit ainsi que l'on crt que le Ciel protgeoit le
  ministre.

  (_Mmoires pour l'histoire du Cardinal de Richelieu._)

--Voil encore de vos sottises, monsieur! dit le Cardinal; vous me
rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop
fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive plus. Ne vous
occupez que des gens que je vous donne: je vous ai fait votre part
tout  l'heure. Quand le Grand-cuyer sera pris, vous le ferez juger
et excuter  Lyon. Je ne veux plus m'en mler, cette affaire est trop
petite pour moi: c'est un caillou sous mes pieds, auquel je n'aurais
pas d penser si longtemps.

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, entour
d'ennemis arms, parlait de l'avenir comme d'un prsent  sa
disposition, et du prsent comme d'un pass qu'il ne craignait plus. Il
ne savait s'il devait le croire fou ou prophte, infrieur ou suprieur
 l'humanit.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra prcipitamment, et,
heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manire 
courir les risques de tomber, s'cria d'un air fort troubl:

--Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il a vu le
camp en rumeur et vos ennemis  cheval...

--Ils mettront pied  terre, monsieur, rpondit Richelieu en replaant
son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

--Mais... mais... monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

--Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-mme, ainsi que Joseph.

--Monseigneur, une autre chose extraordinaire: le Roi vient.

--En effet, c'est extraordinaire, dit le ministre en regardant
l'horloge; je ne l'attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.

Bientt on entendit un bruit de bottes et d'armes qui annonait
l'arrive du prince. On ouvrit les deux battants; les gardes du
Cardinal frapprent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi
parut.

Il marchait en s'appuyant sur une canne de jonc d'un ct, et de
l'autre sur l'paule de son confesseur, le pre Sirmond, qui se retira
et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s'tait lev avec la plus
grande peine et ne put faire un pas au devant du Roi, parce que ses
jambes malades taient enveloppes. Il fit le geste d'aider le prince 
s'asseoir prs du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand
fauteuil garni d'oreillers, demanda et but un verre d'lixir prpar
pour le fortifier contre les vanouissements frquents que lui causait
sa maladie de langueur, fit un geste pour loigner tout le monde, et
seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante:

--Je m'en vais, mon cher Cardinal; je sens que je m'en vais  Dieu: je
m'affaiblis de jour en jour; ni l't ni l'air du Midi ne m'ont rendu
mes forces.

--Je prcderai Votre Majest, rpondit le ministre; la mort a dj
conquis mes jambes, vous le voyez; mais tant qu'il me restera la tte
pour penser et la main pour crire, je serai bon pour votre service.

--Et je suis sr que votre intention tait d'ajouter: le coeur pour
m'aimer, dit le Roi.

--Votre Majest en peut-elle douter? rpondit le Cardinal en fronant
le sourcil et se mordant les lvres par l'impatience que lui donnait ce
dbut.

--Quelquefois j'en doute, rpondit le prince; tenez, j'ai besoin de
vous parler  coeur ouvert, et de me plaindre de vous  vous-mme. Il
y a deux choses que j'ai sur la conscience depuis trois ans: jamais
je ne vous en ai parl, mais je vous en voulais en secret, et mme, si
quelque chose et t capable de me faire consentir  des propositions
contraires  vos intrts, c'et t ce souvenir.

C'tait l de cette sorte de franchise propre aux caractres faibles,
qui se ddommagent ainsi, en inquitant leur dominateur, du mal qu'ils
n'osent pas lui faire compltement, et se vengent de la sujtion
par une controverse purile. Richelieu reconnut  ces paroles qu'il
avait couru un grand danger; mais il vit en mme temps le besoin
de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune; et, pour faciliter
l'explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations
qu'il croyait les plus propres  impatienter le Roi.

--Non, non, s'cria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous
ne m'aurez pas expliqu ces deux choses qui me reviennent toujours
 l'esprit, et dont on me parlait dernirement encore, et que je ne
puis justifier par aucun raisonnement: je veux dire le procs d'Urbain
Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre
haine pour ma malheureuse mre et mme contre sa cendre.

--N'est-ce que cela, Sire? dit Richelieu. Sont-ce l mes seules
fautes? Elles sont faciles  expliquer. La premire affaire devait
tre soustraite aux regards de Votre Majest par ses dtails horribles
et dgotants de scandale. Il y eut, certes, un art, qui ne peut
tre regard comme coupable,  nommer _magie_ des crimes dont le nom
rvolte la pudeur, dont le rcit et rvl  l'innocence de dangereux
mystres; ce fut une sainte ruse, pour drober aux yeux des peuples ces
impurets...

--Assez, c'en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, dtournant la tte
et baissant les yeux en rougissant; je ne puis en entendre davantage;
je vous conois, ces tableaux m'offenseraient; j'approuve vos motifs,
c'est bon. On ne m'avait pas dit cela; on m'avait cach ces vices
affreux. Vous tes-vous assur des preuves de ces crimes?

--Je les eus toutes entre les mains, Sire; et quant  la glorieuse
Reine Marie de Mdicis, je suis tonn que Votre Majest oublie combien
je lui fus attach. Oui, je ne crains pas de l'avouer, c'est  elle
que je dus toute mon lvation; elle daigna la premire jeter les
yeux sur l'vque de Luon, qui n'avait alors que vingt-deux ans, pour
l'approcher d'elle. Combien j'ai souffert lorsqu'elle me fora de la
combattre dans l'intrt de Votre Majest! Mais, comme ce sacrifice fut
fait pour vous, je n'en eus et n'en aurai jamais aucun scrupule.

--Vous,  la bonne heure; mais moi! dit le prince avec amertume.

--Eh! Sire, s'cria le Cardinal, le Fils de Dieu[28] lui-mme vous en
donna l'exemple; c'est sur le modle de toutes les perfections que nous
rglmes nos avis; et si les monuments dus aux prcieux restes de votre
mre ne sont pas encore levs, Dieu m'est tmoin que ce fut dans la
crainte d'affliger votre coeur et de vous rappeler sa mort, que nous
en retardmes les travaux. Mais bni soit ce jour o il m'est permis
de vous en parler! je dirai moi-mme la premire messe  Saint-Denis,
quand nous l'y verrons dpose, si la Providence m'en laisse la force.

  [28] En 1639, le Roi consulta son conseil sur la supplique de sa
  mre exile pour rentrer en France; Richelieu rpondit:

  Qui peut douter qu'il ne soit permis  un prince de se sparer
  d'une mre pour des considrations importantes?... Le Fils de Dieu
  n'a point fait difficult de se sparer un temps de sa mre et de
  la laisser en peine quelques jours. La rponse qu'il fit  sa mre,
  lorsqu'elle s'en plaignoit, apprend aux Roys que ceux  qui Dieu
  a commis le soin du bien gnral d'un royaume doivent toujours le
  prfrer  toutes les obligations particulires.

  (_Relation de M. de Fontrailles._)

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid,
et le Cardinal, jugeant qu'il n'irait pas plus loin pour ce soir dans
la persuasion, se rsolut tout  coup  faire la plus puissante des
diversions et  attaquer l'ennemi en face. Continuant donc  regarder
fixement le Roi, il dit froidement:

--Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort?

--Moi? dit le Roi: on vous a tromp; j'ai bien entendu parler de
conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose; mais je n'ai
rien ordonn contre vous.

--Ce n'est pas ce que disent les conjurs, Sire; cependant j'en dois
croire Votre Majest, et je suis bien aise pour elle que l'on se soit
tromp. Mais quel avis daignez-vous me donner?

--Je... voulais vous dire franchement entre nous que vous feriez bien
de prendre garde  MONSIEUR...

--Ah! Sire, je ne puis le croire  prsent, car voici une lettre qu'il
vient de m'envoyer pour vous, et il semblerait avoir t coupable
envers Votre Majest mme.

Le Roi, tonn, lut:

  MONSEIGNEUR,

  Je suis au dsespoir d'avoir encore manqu  la fidlit que je
  dois  Votre Majest; je la supplie trs humblement d'agrer que
  je lui en demande un million de pardons, avec un compliment de
  soumission et de repentance.

  Votre trs humble sujet,

  GASTON.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria Louis; osaient-ils s'armer
contre moi-mme aussi?

--_Aussi!_ dit tout bas le Cardinal, se mordant les lvres; puis il
reprit:--Oui, Sire, aussi; c'est ce que me ferait croire jusqu' un
certain point ce petit rouleau de papiers.

Et il tirait, en parlant, un parchemin roul d'un morceau de bois de
sureau creux, et le dployait sous les yeux du Roi.

--C'est tout simplement un trait avec l'Espagne, auquel, par exemple,
je ne crois pas que Votre Majest ait souscrit. Vous pouvez en voir les
vingt articles bien en rgle[29]. Tout est prvu, la place de sret,
le nombre des troupes, les secours d'hommes et d'argent.

  [29] Les articles de ce trait sont rapports en dtail dans la
  _Relation de Fontrailles_. V. les notes.

--Les tratres! s'cria Louis agit. Il faut les faire saisir: mon
frre renonce et se repent; mais faites arrter le duc de Bouillon...

--Oui, Sire.

--Ce sera difficile au milieu de son arme d'Italie.

--Je rponds de son arrestation sur ma tte, Sire: mais ne reste-t-il
pas un autre nom?

--Lequel?... quoi?... Cinq-Mars! dit le Roi en balbutiant.

--Prcisment, Sire, dit le Cardinal.

--Je le vois bien... Mais je crois que l'on pourrait...

--coutez-moi, dit tout  coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut
que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est  cheval  la tte de
son parti; choisissez entre lui et moi. Livrez l'enfant  l'homme ou
l'homme  l'enfant, il n'y a pas de milieu.

--Eh! que voulez-vous donc si je vous favorise? dit le Roi.

--Sa tte et celle de son confident.

--Jamais... c'est impossible! reprit le Roi avec horreur et tombant
dans la mme irrsolution o il tait avec Cinq-Mars contre Richelieu.
Il est mon ami aussi bien que vous; mon coeur souffre de l'ide de sa
mort. Pourquoi aussi n'tiez-vous pas d'accord tous les deux? pourquoi
cette division? C'est ce qui l'a amen jusque-l. Vous avez fait mon
dsespoir: vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes!

Louis cachait sa tte dans ses deux mains en parlant et peut-tre
versait-il des larmes; mais l'inflexible ministre le suivait des yeux
comme on regarde sa proie, et sans piti, sans lui accorder un moment
pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus
longtemps.

--Est-ce ainsi, disait-il, avec une parole dure et froide, que vous
vous rappelez les commandements que Dieu mme vous a faits par la
bouche de votre confesseur? Vous me dites un jour que l'glise vous
ordonnait expressment de rvler  votre premier ministre tout ce
que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous
de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidles vinssent
m'apprendre la conjuration, que les coupables eux-mmes, par un coup
de la Providence, se livrassent  moi pour me faire l'aveu de leurs
fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, rsiste encore;
et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France 
l'tranger, qui renverse en un jour l'ouvrage de mes vingt annes,
soulve les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de
l'tat, ressuscite des prtentions crases, et rallume enfin la Ligue
teinte par votre pre; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est
elle qui relve toutes ses ttes contre vous. tes-vous prt au combat?
o donc est votre massue?

Le Roi, ananti, ne rpondait pas et cachait toujours sa tte dans ses
mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit:

--Je crains qu'il ne vous vienne  l'esprit que c'est pour moi que
je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu'un tel
adversaire m'importe beaucoup? En vrit, je ne sais  quoi il tient
que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'tat
dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que depuis vingt ans
que je connais votre cour je ne suis pas sans m'tre assur quelque
retraite o, malgr vous-mme, je pourrais aller, de ce pas, achever
les six mois peut-tre qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux
spectacle pour moi que celui d'un tel rgne! Que rpondrez-vous, par
exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant ds que je ne
pserai plus sur eux, viendront  la suite de votre frre vous dire,
comme ils l'osrent  Henri IV sur son trne: Partagez-nous tous
les grands gouvernements  titres hrditaires et de souverainet,
nous serons contents[30]! Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est
la moindre chose que vous puissiez accorder  ceux qui vous auront
dlivr de Richelieu; et ce sera plus heureux peut-tre, car pour
gouverner l'Ile-de-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme
domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de
papiers.

  [30] _Mmoires de Sully_, 1595.

En parlant, il poussa avec colre la vaste table qui remplissait
presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des
portefeuilles sans nombre.

Louis fut tir de son apathique mditation par l'excs d'audace de
ce discours; il leva la tte et sembla un instant avoir pris une
rsolution par crainte d'en prendre une autre.

--Eh bien, monsieur, dit-il, je rpondrai que je veux rgner par moi
seul.

--A la bonne heure, dit Richelieu, mais je dois vous prvenir que les
affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure o l'on m'apporte mon
travail ordinaire.

--Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je
donnerai mes ordres.

--Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous
arrte, vous m'appellerez.

Il sonna:  l'instant mme et comme s'ils eussent attendu le signal,
quatre vigoureux valets de pied entrrent et emportrent son fauteuil
et sa personne dans un autre appartement; car, nous l'avons dit, il ne
pouvait plus marcher. En passant dans la chambre o travaillaient les
secrtaires, il dit  haute voix:

--Qu'on prenne les ordres de Sa Majest.

Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle rsolution et fier d'avoir une
fois rsist, il voulut sur-le-champ se mettre  l'ouvrage politique.
Il fit le tour de l'immense table, et vit autant de portefeuilles que
l'on comptait alors d'Empires, de Royaumes et de Cercles dans l'Europe;
il en ouvrit un et le trouva divis en cases dont le nombre galait
celui des subdivisions de tout le pays auquel il tait destin. Tout
tait en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque
note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut
parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment
avec la France. Ce laconisme tait  peu prs aussi nigmatique pour
Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. L, tout
tait confusion: sur des dits de bannissements et d'expropriation
des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jets les traits avec
Gustave-Adolphe et les Huguenots du Nord contre l'Empire; des notes
sur le gnral Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert,
taient roules ple-mle avec le dtail des lettres trouves dans la
cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils
renfermaient et la double interprtation qu'on et pu donner  chaque
phrase de ses billets. Sur la marge de l'un d'eux taient ces mots:
_Sur quatre lignes de l'criture d'un homme, on peut lui faire un
procs criminel_. Plus loin taient entasss les dnonciations contre
les Huguenots, les plans de rpublique qu'ils avaient arrts; la
division de la France en Cercles, sous la dictature annuelle d'un chef;
le sceau de cet Etat projet y tait joint reprsentant un ange appuy
sur une croix, et tenant  la main la Bible, qu'il levait sur son
front. A ct tait une liste des cardinaux que le Pape avait nomms
autrefois le mme jour que l'vque de Luon (Richelieu). Parmi eux se
trouvait le marquis de Bdmar, ambassadeur et conspirateur  Venise.

Louis XIII puisait en vain ses forces sur des dtails d'une autre
poque, cherchant inutilement les papiers relatifs  la conjuration, et
propres  lui montrer son vritable noeud et ce que l'on avait tent
contre lui-mme, lorsqu'un petit homme d'une figure olivtre, d'une
taille courbe, d'une dmarche contrainte et dvote, entra dans le
cabinet: c'tait un secrtaire d'Etat, nomm Desnoyers; il s'avana en
saluant:

--Puis-je parler  Sa Majest des affaires du Portugal? dit-il.

--D'Espagne, par consquent, dit Louis; le Portugal est une province
d'Espagne.

--De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons
 l'instant. Et il lut:

Don Juan, par la grce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves,
royaumes de d'Afrique, seigneur de la Guine, conqueste, navigation
et commerce de l'Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes...

--Qu'est-ce que tout cela? dit le Roi; qui parle donc ainsi?

--Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronn il y a dj une... il
y a quelque temps, Sire, par un homme appel Pinto. A peine remont sur
le trne, il tend la main  la Catalogne rvolte.

--La Catalogne se rvolte aussi? Le roi Philippe IV n'a donc plus pour
premier ministre le Comte-Duc?

--Au contraire, Sire, c'est parce qu'il l'a encore. Voici la
dclaration des Etats-gnraux catalans  Sa Majest Catholique,
contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes
_sacrilges_ et _excommunies_. Le roi de Portugal...

--Dites le duc de Bragance, reprit Louis; je ne reconnais pas un
rvolt.

--Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller
d'Etat, envoie  la PRINCIPAUT de Catalogne son neveu, D. Ignace
de Mascarenas, pour s'emparer de la protection de ce pays (et de sa
souverainet peut-tre, qu'il voudrait ajouter  celle qu'il vient de
reconqurir). Or, les troupes de Votre Majest sont devant Perpignan.

--Eh bien, qu'importe? dit Louis.

--Les Catalans ont le coeur plus franais que portugais, Sire, et
il est encore temps d'enlever cette tutelle au roi de... au duc de
Portugal.

--Moi, soutenir des rebelles! vous osez!

--C'tait le projet de Son Eminence, poursuivit le secrtaire d'Etat;
l'Espagne et la France sont en pleine guerre d'ailleurs, et M.
d'Olivars n'a pas hsit  tendre la main de Sa Majest Catholique 
nos Huguenots.

--C'est bon; j'y penserai, dit le Roi; laissez-moi.

--Sire, les Etats-gnraux de Catalogne sont presss, les troupes
d'Aragon marchent contre eux...

--Nous verrons... Je me dciderai dans un quart d'heure, rpondit Louis
XIII.

Le petit secrtaire d'Etat sortit avec un air mcontent et dcourag.
A sa place, Chavigny se prsenta, tenant un portefeuille aux armes
britanniques.

--Sire, dit-il, je demande  Votre Majest des ordres pour les affaires
d'Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte
d'Essex, viennent de faire lever le sige de Glocester; le prince
Rupert a livr  Newbury une bataille dsastreuse et peu profitable
 Sa Majest Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui
les grandes villes, les ports et toute la population presbytrienne.
Le roi Charles Ier demande des secours que la Reine ne trouve plus en
Hollande.

--Il faut envoyer des troupes  mon frre d'Angleterre, dit Louis. Mais
il voulut voir les papiers prcdents, et, en parcourant les notes du
Cardinal, il trouva que, sur une premire demande du Roi d'Angleterre,
il avait crit de sa main:

Faut rflchir longtemps et attendre:--les Communes sont fortes;--le
Roi Charles compte sur les Ecossais; ils le vendront.

Faut prendre garde. Il y a l un homme de guerre qui est venu voir
Vincennes, et a dit qu'on _ne devrait jamais frapper les princes qu'
la tte_. REMARQUABLE, ajoutait le Cardinal. Puis il avait ray ce
mot, y substituant: REDOUTABLE.

Et plus bas:

Cet homme domine Fairfax;--il fait l'inspir; ce sera un grand
homme.--Secours refus;--argent perdu.

Le Roi dit alors:--Non, non, ne prcipitez rien, j'attendrai.

--Mais, Sire, dit Chavigny, les vnements sont rapides; si le courrier
retarde d'une heure, la perte du roi d'Angleterre peut s'avancer d'un
an.

--En sont-ils l? demanda Louis.

--Dans le camp des Indpendants, on prche la Rpublique la Bible  la
main; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l'on rit.

--Mais un moment de bonheur peut tout sauver!

--Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny
respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup  penser.

--Laissez-moi, dit le Roi d'un ton d'humeur.

Le secrtaire d'Etat sortit lentement.

Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du nant
qu'il trouvait en lui-mme. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de
papiers qui l'entourait, passant de l'un  l'autre, trouvant partout
des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les
ressources mmes qu'il inventait. Il se leva et, changeant de place, se
courba ou plutt se jeta sur une carte gographique de l'Europe; il y
trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son
royaume; les rvolutions lui apparaissaient comme des Eumnides; sous
chaque contre, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre
les cris de dtresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur
des peuples; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre
sous ses pieds; sa vue faible et fatigue se troubla, sa tte malade
fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son coeur.

--Richelieu! cria-t-il d'une voix touffe en agitant une sonnette;
qu'on appelle le Cardinal!

Et il tomba vanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranim par les odeurs fortes et
les sels qu'on lui avait mis sur les lvres et les tempes, il vit un
instant des pages, qui se retirrent sitt qu'il eut entr'ouvert ses
paupires, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre
avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme
le sige d'un mdecin prs du lit de son malade, et fixait ses yeux
tincelants et scrutateurs sur le visage ple de Louis. Sitt qu'il put
l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue:

--Vous m'avez rappel, dit-il, que me voulez-vous?

Louis, renvers sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le regarda,
puis se hta de les refermer. Cette tte dcharne, arme de deux
yeux flamboyants et termine par une barbe aigu et blanchtre; cette
calotte et ces vtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui
reprsentait un esprit infernal.

--Rgnez, dit-il d'une voix faible.

--Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implacable
ministre en s'approchant pour lire dans les yeux teints du prince,
comme un avide hritier poursuit jusque dans la tombe les dernires
lueurs de la volont d'un mourant.

--Rgnez, rpta le Roi en dtournant la tte.

--Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte: Ceci est ma volont,
de les prendre morts ou vifs.

Louis, toujours la tte renverse sur le dossier du fauteuil, laissa
tomber sa main sur le papier fatal, et signa.

--Laissez-moi, par piti! je meurs! dit-il.

--Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand
politique; je ne suis pas sr de vous; il me faut dornavant des
garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.

Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne
quitteront pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses
gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majest[31].

  [31] _Manuscrit de Pointis_, 1642, no 183.

De plus:

Sa Majest s'engage  remettre les deux Princes ses fils en otage
entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son
attachement[32].

  [32] _Mmoires d'Anne d'Autriche_, 1642.

--Mes enfants! s'cria Louis relevant sa tte, vous osez...

--Aimez-vous mieux que je me retire? dit Richelieu.

Le roi signa.

--Est-ce donc fini? dit-il avec un profond gmissement.

Ce n'tait pas fini: une autre douleur lui tait rserve.

La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut,
cette fois, le Cardinal qui trembla.

--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en saisissant la sonnette pour
appeler.

Le Grand-cuyer tait d'une pleur gale  celle du Roi; et, sans
daigner rpondre  Richelieu, il s'avana d'un air calme vers Louis
XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir
sa sentence de mort.

[Illustration: Jeanniot del.      Hliogr. Dujardin.]

--Vous devez trouver, Sire, quelque difficult  me faire arrter, car
j'ai vingt mille hommes  moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus
douce.

--Hlas! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait
de telles choses?

--Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon pe, car vous
venez sans doute de me livrer, dit-il en la dtachant et la posant aux
pieds du Roi, qui baissa les yeux sans rpondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il
n'appartenait dj plus  la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec
mpris:

--Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas
vaincu.

Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.

--Et quels sont vos complices? dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et entr'ouvrit les lvres pour
parler... Le Roi baissa la tte et souffrit en cet instant un supplice
inconnu  tous les hommes.

--Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant piti du prince.

Et il sortit de l'appartement.

Il s'arrta ds la premire galerie, o tous les gentilshommes et
Fabert se levrent en le voyant. Il marcha  celui-ci et lui dit:

--Monsieur, donnez ordre  ces gentilshommes de m'arrter.

Tous se regardrent sans oser l'approcher.

--Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis
sans pe, et, je vous le rpte, prisonnier du Roi.

--Je ne sais ce que je vois, dit le gnral; vous tes deux qui venez
vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrter personne.

--Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut tre que M. de Thou; hlas!  ce
dvouement je le devine.

--Eh! ne t'avais-je pas aussi devin? s'cria celui-ci en se montrant
et se jetant dans ses bras.




CHAPITRE XXV

LES PRISONNIERS

    J'ai trouv dans mon coeur le dessein de mon frre.

    PICHALD, _Lonidas_.

            Mourir sans vider mon carquois!
    Sans percer, sans fouler, sans ptrir dans leur fange
            Ces bourreaux barbouilleurs de lois!

    ANDR CHNIER.


Parmi ces vieux chteaux dont la France se dpouille  regret chaque
anne, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d'un aspect
sombre et sauvage sur la rive gauche de la Sane. Il semblait une
sentinelle formidable place  l'une des portes de Lyon, et tenait
son nom de l'norme rocher de Pierre-Encise, qui s'lve  pic comme
une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbe sur la
route et penche jusque sur le fleuve, se runissait jadis, dit-on,
 d'autres roches que l'on voit sur la rive oppose, formant comme
l'arche naturelle d'un pont; mais le temps, les eaux et la main des
hommes n'ont laiss debout que le vieux amas de granit qui servait de
pidestal  la forteresse, dtruite aujourd'hui. Les archevques de
Lyon l'avaient leve autrefois, comme seigneurs temporels de la ville,
et y faisaient leur rsidence; depuis, elle devint place de guerre, et,
sous Louis XIII, une prison d'tat. Une seule tour colossale, o le
jour ne pouvait pntrer que par trois longues meurtrires, dominait
l'difice; et quelques btiments irrguliers l'entouraient de leurs
paisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes
de la roche immense et perpendiculaire.

Ce fut l que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut
bientt incarcrer et conduire lui-mme ses jeunes ennemis. Laissant
Louis le prcder  Paris, il les enleva de Narbonne, les tranant 
sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhne
 Tarascon, presque  son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir
de la vengeance que les hommes ont os nommer celui des dieux; talant
aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec
lenteur sur des barques  rames dores et pavoises de ses armoiries
et de ses couleurs, couch dans la premire et remorquant ses deux
victimes dans la seconde, au bout d'une longue chane.

Souvent le soir, lorsque la chaleur tait passe, les deux nacelles
taient dpouilles de leur tente, et l'on voyait dans l'une Richelieu,
ple et dcharn, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les
deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuys l'un sur
l'autre, et regardant s'couler les flots rapides du fleuve. Jadis les
soldats de Csar, qui camprent sur ces mmes bords, eussent cru voir
l'inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor
et Pollux: des chrtiens n'eurent pas mme l'audace de rflchir et d'y
voir un prtre menant ses deux ennemis au bourreau: c'tait le premier
ministre qui passait.

En effet, il passa, les laissant en garde  cette ville mme o les
conjurs avaient propos de le faire prir. Il aimait  se jouer ainsi,
en face, de la destine, et  planter un trophe o elle avait voulu
mettre sa tombe.

Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette anne,
contre-mont la rivire du Rhne, dans un bateau o l'on avait bti une
chambre de bois, tapisse de velours rouge cramoisi  feuillages, le
fond tant d'or. Dans le bateau, il y avait une antichambre de mme
faon;  la proue et  l'arrire du bateau, il y avait quantit de
soldats de ses gardes portant la casaque carlate, en broderie d'or,
d'argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son
minence tait dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le
cardinal Bigny et messeigneurs les vques de Nantes et de Chartres y
taient avec quantit d'abbs et de gentilshommes en d'autres bateaux.
Au-devant du sien, une frgate faisait la dcouverte des passagers,
et aprs montait un autre bateau charg d'arquebusiers et d'officiers
pour les commander. Lorsqu'on abordait en quelque le, on mettait des
soldats en icelle, pour voir s'il y avait des gens suspects; et n'y en
rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques  ce que deux
bateaux qui suivaient eussent pass; ils taient remplis de noblesse et
de soldats bien arms.

Et aprs venait le bateau de Son Eminence,  la queue duquel tait
attach un petit bateau dans lequel taient MM. de Thou et Cinq-Mars,
gards par un exempt des gardes du Roi et douze gardes de Son Eminence.
Aprs les bateaux venaient trois barques o taient les hardes et la
vaisselle d'argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et
soldats.

Sur le bord du Rhne, en Dauphin, marchaient deux compagnies de
chevau-lgers, et autant sur le bord du ct du Languedoc et Vivarais;
il y avait un trs beau rgiment de gens de pied qui entrait dans les
villes o Son Eminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir
d'our les trompettes qui jouaient en Dauphin avec les rponses de
celles du Vivarais, et les redits des chos de nos rochers; on et dit
que tout jouait  mieux faire.

       *       *       *       *       *

Au milieu d'une nuit du mois de septembre 1642, tandis que tout
semblait sommeiller dans l'inexpugnable tour des prisonniers, la porte
de leur premire chambre tourna sans bruit sur ses gonds, et sur le
seuil parut un homme vtu d'une robe brune ceinte d'une corde, ses
pieds chausss de sandales, et un paquet de grosses clefs  la main:
c'tait Joseph. Il regarda avec prcaution sans avancer, et contempla
en silence l'appartement du Grand-Ecuyer. D'pais tapis, de larges et
splendides tentures voilaient les murs de la prison; un lit de damas
rouge tait prpar, mais le captif n'y tait pas; assis prs d'une
haute chemine, dans un grand fauteuil, vtu d'une longue robe grise
de la forme de celle des prtres, la tte baisse, les yeux fixs
sur une petite croix d'or,  la lueur tremblante d'une lampe, il
tait absorb par une mditation si profonde, que le capucin eut le
loisir d'approcher jusqu' lui et de se placer debout face  face du
prisonnier avant qu'il s'en apert. Enfin il leva la tte et s'cria:

--Que viens-tu faire ici, misrable?

--Jeune homme, vous tes emport, rpondit d'une voix trs basse le
mystrieux visiteur; deux mois de prison auraient pu vous calmer. Je
viens pour vous dire d'importantes choses: coutez-moi; j'ai beaucoup
pens  vous, et je ne vous hais pas tant que vous croyez. Les moments
sont prcieux: je vous dirai tout en peu de mots. Dans deux heures on
va venir vous interroger, vous juger et vous mettre  mort avec votre
ami: cela ne peut manquer parce qu'il faut que tout se termine le mme
jour.

--Je le sais, dit Cinq-Mars, et j'y compte.

--Eh bien! je puis encore vous tirer d'affaire, car j'ai beaucoup
rflchi, comme je vous l'ai dit, et je viens vous proposer des choses
qui vous seront agrables. Le Cardinal n'a pas six mois  vivre; ne
faisons pas les mystrieux, entre nous il faut tre francs: vous voyez
o je vous ai amen pour lui, et vous pouvez juger par l du point o
je le conduirai pour vous si vous voulez; nous pouvons lui retrancher
ces six mois qui lui restent. Le Roi vous aime et vous rappellera prs
de lui avec transport quand il vous saura vivant; vous tes jeune, vous
serez longtemps heureux et puissant; vous me protgerez, vous me ferez
cardinal.

L'tonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait comprendre
un tel langage et semblait avoir de la peine  y descendre de la
hauteur de ses mditations. Tout ce qu'il put dire fut:

--Votre bienfaiteur! Richelieu!

Le capucin sourit et poursuivit tout bas en se rapprochant de lui:

--Il n'y a point de bienfaits en politique, il y a des intrts,
voil tout. Un homme employ par un ministre ne doit pas tre plus
reconnaissant qu'un cheval mont par un cuyer ne l'est d'tre prfr
aux autres. Mon allure lui a convenu, j'en suis bien aise. A prsent il
me convient de le jeter  terre.

Oui, cet homme n'aime que lui-mme; il m'a tromp, je le vois bien,
en reculant toujours mon lvation; mais encore une fois, j'ai des
moyens srs de vous faire vader sans bruit; je peux tout ici. Je
ferai mettre  la place des hommes sur lesquels il compte, d'autres
hommes qu'il destinait  la mort, et qui sont ici prs, dans la tour du
Nord, la tour des oubliettes, qui s'avance l-bas au-dessus de l'eau.
Ses cratures iront remplacer ces gens-l. J'envoie un mdecin, un
empirique qui m'appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants
de Paris ont abandonn; si vous vous entendez avec moi, il lui portera
un remde universel et ternel.

--Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal! aucun
homme n'est semblable  toi; tu n'es pas un homme! tu marches d'un
pas furtif et silencieux dans les tnbres, tu traverses les murailles
pour prsider  des crimes secrets; tu te places entre les coeurs des
amants pour les sparer ternellement. Qui es-tu? tu ressembles  l'me
tourmente d'un damn.

--Romanesque enfant! dit Joseph; vous auriez eu de grandes qualits
sans vos ides fausses. Il n'y a peut-tre ni damnation ni me. Si
celles des morts revenaient se plaindre, j'en aurais mille autour de
moi, et je n'en ai jamais vu, mme en songe.

--Monstre! dit Cinq-Mars  demi-voix.

--Voil encore des mots, reprit Joseph; il n'y a point de monstre ni
d'homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous
nommez vertu, vous avez manqu de causer la mort de cent mille hommes
peut-tre, en masse et au grand jour, pour rien, tandis que Richelieu
et moi nous en avons fait prir beaucoup moins, en dtail, et la nuit,
pour fonder un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut
point se mler d'agir sur les hommes, ou plutt ce qu'il y a de plus
raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme moi: Il est
possible que l'me n'existe pas: nous sommes les fils du hasard; mais,
relativement aux autres hommes, nous avons des passions qu'il faut
satisfaire.

--Je respire! s'cria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu!

Joseph poursuivit:

--Or, Richelieu, vous et moi, sommes ns ambitieux; il fallait donc
tout sacrifier  cette ide!

--Malheureux! ne me confondez pas avec vous!

--C'est la vrit pure cependant, reprit le capucin; et seulement vous
voyez  prsent que notre systme valait mieux que le vtre.

--Misrable! c'tait par amour...

--Non! non! non! non!... Ce n'est point cela. Voici encore des mots;
vous l'avez cru peut-tre vous-mme, mais c'tait pour vous; je vous
ai entendu parler  cette jeune fille, vous ne pensiez qu' vous-mmes
tous les deux; vous ne vous aimiez ni l'un ni l'autre: elle ne songeait
qu' son rang, et vous  votre ambition. C'est pour s'entendre dire
qu'on est parfait et se voir adorer qu'on veut tre aim, c'est encore
et toujours l le saint gosme qui est mon Dieu.

--Cruel serpent! dit Cinq-Mars, n'tait-ce pas assez de nous faire
mourir? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que tu nous tes;
quel dmon t'a enseign ton horrible analyse des coeurs?

--La haine de tout ce qui m'est suprieur, dit Joseph avec un rire bas
et faux, et le dsir de fouler aux pieds tous ceux que je hais, m'ont
rendu ambitieux et ingnieux  trouver le ct faible de vos rves. Il
y a un ver qui rampe au coeur de tous ces beaux fruits.

--Grand Dieu! l'entends-tu? s'cria Cinq-Mars, se levant et tendant
ses bras vers le ciel.

La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son ami, et
surtout la prsence de la mort, qui vient comme la lumire d'un astre
inconnu donner d'autres couleurs  tous les objets accoutums de nos
regards; les mditations de l'ternit, et (le dirons-nous?) de grands
efforts pour changer ses regrets dchirants en esprances immortelles
et pour diriger vers Dieu toute cette force d'aimer qui l'avait gar
sur la terre; tout avait fait en lui-mme une trange rvolution; et,
semblable  ces pis que mrit subitement un seul coup de soleil, son
me acquit de plus vives lumires, exalte par l'influence mystrieuse
de la mort.

--Grand Dieu! rpta-t-il, si celui-ci et son matre sont des hommes,
suis-je un homme aussi? Contemple, contemple deux ambitions runies,
l'une goste et sanglante, l'autre dvoue et sans tache; la leur
souffle par la haine, la ntre inspire par l'amour. Regarde,
Seigneur, regarde, juge et pardonne. Pardonne, car nous fmes bien
criminels de marcher un seul jour dans la mme voie  laquelle on ne
donne qu'un nom sur la terre, quel que soit le but o elle conduise.

Joseph l'interrompit durement en frappant du pied.

--Quand vous aurez fini votre prire, dit-il, vous m'apprendrez si vous
voulez m'aider, et je vous sauverai  l'instant.

--Jamais, sclrat impur, jamais, dit Henri d'Effiat, je ne
m'associerai  toi et  un assassinat! Je l'ai refus quand j'tais
puissant, et sur toi-mme.

--Vous avez eu tort: vous seriez matre  prsent.

--Eh! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partag qu'il serait avec
une femme qui ne me comprit pas, m'aima faiblement et me prfra une
couronne? Aprs son abandon je n'ai pas voulu devoir ce qu'on nomme
l'Autorit  la victoire; juge si je la recevrai du crime!

--Inconcevable folie! dit le capucin en riant.

--Tout avec elle, rien sans elle: c'tait l toute mon me.

--C'est par enttement et par vanit que vous persistez; c'est
impossible! reprit Joseph: ce n'est pas dans la nature.

--Toi qui veux nier le dvouement, reprit Cinq-Mars, comprends-tu du
moins celui de mon ami?

--Il n'existe pas davantage; il a voulu vous suivre parce que...

Ici le capucin, un peu embarrass, chercha un instant.

--Parce que... parce que... il vous a form, vous tes son oeuvre...
il tient  vous par amour-propre d'auteur... Il tait habitu  vous
sermonner, et il sent qu'il ne trouverait plus d'lve si docile 
l'couter et  l'applaudir... La coutume constante lui a persuad
que sa vie tenait  la vtre... c'est quelque chose comme cela... il
vous accompagne par routine... D'ailleurs ce n'est pas fini... nous
verrons la suite et l'interrogatoire; il niera srement qu'il ait su la
conjuration.

--Il ne le niera pas! s'cria imptueusement Cinq-Mars.

--Il la savait donc? vous l'avouez, dit Joseph triomphant; vous n'en
aviez pas encore dit si long.

--O ciel! qu'ai-je fait? soupira Cinq-Mars en se cachant la tte.

--Calmez-vous: il est sauv malgr cet aveu, si vous acceptez mon offre.

D'Effiat fut quelque temps sans rpondre... le capucin poursuivit:

--Sauvez votre ami... la faveur du Roi vous attend, et peut-tre
l'amour gar un moment...

--Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de semblable
 un coeur, rpondit le prisonnier, sauve-le; c'est le plus pur des
tres crs. Mais fais le emporter loin d'ici pendant son sommeil, car,
s'il s'veille, tu ne le pourras pas.

--A quoi cela me serait-il bon? dit en riant le capucin; c'est vous et
votre faveur qu'il me faut.

L'imptueux Cinq-Mars se leva, et, saisissant le bras de Joseph, qu'il
regardait d'un air terrible:

--Je l'abaissais en te priant pour lui: viens, sclrat! dit-il en
soulevant une tapisserie qui sparait l'appartement de son ami du sien;
viens et doute du dvouement et de l'immortalit des mes... Compare
l'inquitude de ton triomphe au calme de notre dfaite, la bassesse de
ton rgne  la grandeur de notre captivit, et ta veille sanglante au
sommeil du juste.

Une lampe solitaire clairait de Thou. Ce jeune homme tait  genoux
encore devant un prie-Dieu surmont d'un vaste crucifix d'bne; il
semblait s'tre endormi en priant; sa tte, penche en arrire, tait
leve encore vers la croix; ses lvres souriaient d'un sourire calme
et divin, et son corps affaiss reposait sur les tapis et le coussin du
sige.

--Jsus! comme il dort! dit le capucin stupfait, mlant par oubli
 ses affreux propos le nom cleste qu'il prononait habituellement
chaque jour.

Puis tout  coup il se retira brusquement, en portant la main  ses
yeux, comme bloui par une vision du ciel...

--Brou... brr... brr... dit-il en secouant la tte et se passant la
main sur le visage... Tout cela est un enfantillage: cela me gagnerait
si j'y pensais... Ces ides-l peuvent tre bonnes, comme l'opium pour
calmer...

Mais il ne s'agit pas de cela: dites oui ou non.

--Non, dit Cinq-Mars, le jetant  la porte par l'paule; je ne veux
point de la vie et ne me repens pas d'avoir perdu une seconde fois de
Thou, car il n'en aurait pas voulu au prix d'un assassinat: et quand il
s'est livr  Narbonne, ce n'tait pas pour reculer  Lyon.

--Rveillez-le donc car voici les juges, dit d'une voix aigre et riante
le capucin furieux.

En ce moment entrrent,  la lueur des flambeaux et prcds par
un dtachement de Gardes cossaises, quatorze juges vtus de leurs
longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangrent
et s'assirent en silence  droite et  gauche de la vaste chambre;
c'taient les commissaires dlgus par le Cardinal-Duc pour cette
sombre et solennelle affaire.--Tous hommes srs et de _confiance_
pour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis
et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Sguier vnt  Lyon
lui-mme, _pour viter_, dit-il dans les instructions ou ordres
qu'il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, _pour viter toutes les
accroches qui arriveront s'il n'y est point. M. Marillac_, ajoutait-il,
_fut  Nantes au procs de Chalais_. M. de Chteau-Neuf,  Toulouse,
 la mort de M. de Montmorency; et M. de Bellivre,  Paris, au procs
de M. de Biron. L'autorit et l'intelligence qu'ont ces messieurs des
formes de justice est tout  fait ncessaire.

Le chancelier Sguier vint donc  la hte; mais en ce moment on annona
qu'il avait ordre de ne point paratre, de peur d'tre influenc par le
souvenir de son ancienne amiti pour le prisonnier, qu'il ne vit que
seul  seul. Les commissaires et lui avaient d'abord, et rapidement,
reu les lches dpositions du duc d'Orlans,  Villefranche, en
Beaujolais, puis  _Vivey_[33],  deux lieues de Lyon, o ce triste
prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au
milieu de ses gens, qu'on lui laissait par piti, bien surveill par
les Gardes franaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter 
Gaston son rle et ses rponses mot pour mot; et, moyennant cette
docilit, on l'avait exempt en forme des confrontations trop
pnibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et
les commissaires avaient prpar M. de Bouillon, et, forts de leur
travail prliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les
jeunes coupables que l'on ne voulait pas sauver.--L'histoire ne nous a
conserv que les noms des conseillers d'tat qui accompagnrent Pierre
Sguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement
dit qu'ils taient six du Parlement de Grenoble et deux prsidents.
Le rapporteur conseiller d'tat Laubardemont, qui les avait dirigs en
tout, tait  leur tte. Joseph leur parla souvent  l'oreille avec une
politesse rvrencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec
une ironie froce.

  [33] Maison qui appartenait  un abb d'Esnay, frre de M. de
  Villeroy, dit Montrsor.

Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l'on se tut
pour couter la rponse du prisonnier.

Il parla d'une voix douce et calme.

--Dites  M. le chancelier que j'aurais le droit d'en appeler au
Parlement de Paris et de rcuser mes juges, parce qu'il y a parmi
eux deux de mes ennemis, et  leur tte un de mes amis, M. Sguier
lui-mme, que j'ai conserv dans sa charge; mais je vous pargnerai
bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la
conjuration, par moi seul conue et ordonne. Ma volont est de mourir.
Je n'ai donc rien  ajouter pour moi; mais, si vous voulez tre justes,
vous laisserez la vie  celui que le Roi mme a nomm le plus honnte
homme de France, et qui ne meurt que pour moi.

--Qu'on l'introduise, dit Laubardemont.

Deux gardes entrrent chez M. de Thou, et l'amenrent.

Il entra et salua gravement avec un sourire anglique sur les lvres,
et embrassant Cinq-Mars:

--Voici donc enfin le jour de notre gloire! dit-il; nous allons gagner
le ciel et le bonheur ternel.

--Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous apprenons par la
bouche mme de M. de Cinq-Mars, que vous avez su la conjuration.

De Thou rpondit  l'instant et sans aucun trouble, toujours avec un
demi-sourire et les yeux baisss:

--Messieurs, j'ai pass ma vie  tudier les lois humaines, et je sais
que le tmoignage d'un accus ne peut condamner l'autre. Je pourrais
rpter aussi ce que j'ai dj dit, que l'on ne m'aurait pas cru si
j'avais dnonc sans preuve le frre du Roi. Vous voyez donc que ma vie
et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque j'ai bien envisag
l'une et l'autre, j'ai connu clairement que, de quelque vie que je
puisse jamais jouir, elle ne pourrait tre que malheureuse aprs la
perte de M. de Cinq-Mars; j'avoue donc et confesse que j'ai su sa
conspiration; j'ai fait mon possible pour l'en dtourner.--Il m'a
cru son ami unique et fidle, et je ne l'ai pas voulu trahir; c'est
pourquoi je me condamne par les lois qu'a rapportes mon pre lui-mme,
qui me pardonne, j'espre.

A ces mots, les deux amis se jetrent dans les bras l'un de l'autre.

Cinq-Mars s'criait:

--Ami! ami! que je regrette ta mort que j'ai cause! Je t'ai trahi deux
fois, mais tu sauras comment.

Mais de Thou l'embrassant et le consolant, rpondait en levant les yeux
en haut:

--Ah! que nous sommes heureux de finir de la sorte! Humainement parlant
je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je
vous aime! Qu'avons-nous fait qui nous mrite la grce du martyre et le
bonheur de mourir ensemble?

Les juges n'taient pas prpars  cette douceur, et se regardaient
avec surprise.

--Ah! si l'on me donnait seulement une pertuisane, dit une voix enroue
(c'tait le vieux Grandchamp, qui s'tait gliss dans la chambre, et
dont les yeux taient rouges de fureur), je dferais bien monseigneur
de tous ces hommes noirs! disait-il.

Deux hallebardiers vinrent se mettre auprs de lui en silence; il se
tut, et, pour se consoler, se mit  une fentre du ct de la rivire
o le soleil ne se montrait pas encore, et il sembla ne plus faire
attention  ce qui se passait dans la chambre.

Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne vinssent 
s'attendrir, dit  haute voix:

--Actuellement, d'aprs l'ordre de monseigneur le Cardinal, on va
mettre ces deux messieurs  la gne, c'est--dire la question ordinaire
et extraordinaire.

Cinq-Mars rentra dans son caractre par indignation, et, croisant les
bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas qui les pouvantrent.
Le premier porta involontairement la main  son front.

--Sommes-nous ici  Loudun? s'cria le prisonnier.

Mais de Thou, s'approchant, lui prit la main et la serra; il se tut, et
reprit d'un ton calme en regardant les juges:

--Messieurs, cela me semble bien rude; un homme de mon ge et de ma
condition ne devrait pas tre sujet  toutes ces formalits. J'ai
tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort  gr et de grand
coeur: la question n'est donc point ncessaire. Ce n'est point 
des mes comme les ntres que l'on peut arracher des secrets par les
souffrances du corps. Nous sommes devenus prisonniers par notre volont
et  l'heure marque par nous-mmes; nous avons dit seulement ce qu'il
fallait pour nous faire mourir, vous ne sauriez rien de plus; nous
avons ce que nous voulons.

--Que faites-vous, ami? interrompit de Thou?... Il se trompe,
messieurs; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous offre, nous le
demandons.

--Mais, disait Cinq-Mars, qu'avez-vous besoin de ces tortures infmes
pour conqurir le ciel? vous, martyr dj, martyr volontaire de
l'amiti! Messieurs moi seul je puis avoir d'importants secrets:
mettez-moi seul  la question, si nous devons tre traits comme les
plus vils malfaiteurs.

--Par charit, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas des
mmes douleurs que lui; je ne l'ai pas suivi si loin pour l'abandonner
 cette heure prcieuse, et ne pas faire tous mes efforts pour
l'accompagner jusque dans le ciel.

Pendant ce dbat, il s'en tait engag un autre entre Laubardemont
et Joseph; celui-ci, craignant que la douleur n'arracht le rcit
de son entretien, n'tait pas d'avis de donner la question; l'autre
ne trouvant pas son triomphe complt par la mort, l'exigeait
imprieusement. Les juges entouraient et coutaient ces deux ministres
secrets du grand ministre; cependant, plusieurs choses leur ayant fait
souponner que le crdit du capucin tait plus puissant que celui du
juge, ils penchaient pour lui, et se dcidrent  l'humanit quand il
finit par ces paroles prononces  voix basse:

--Je connais leurs secrets; nous n'avons pas besoin de les savoir,
parce qu'ils sont inutiles et qu'ils visent trop haut. M. le Grand
n'a  dnoncer que le Roi, et l'autre la Reine; c'est ce qu'il vaut
mieux ignorer. D'ailleurs, ils ne parleraient pas; je les connais, ils
se tairaient, l'un par orgueil, l'autre par pit. Laissons-les: la
torture les blessera; ils seront dfigurs et ne pourront plus marcher;
cela gtera toute la crmonie; il faut les conserver pour paratre.

Cette dernire considration prvalut; les juges se sparrent
pour aller dlibrer avec le chancelier. En sortant, Joseph dit 
Laubardemont:

--Je vous ai laiss assez de plaisir ici: maintenant vous allez encore
avoir celui de dlibrer, et vous irez interroger trois prvenus dans
la tour du Nord.

C'taient les trois juges d'Urbain Grandier.

Il dit, rit aux clats, et sortit le dernier, poussant devant lui le
matre des requtes bahi.

A peine le sombre tribunal eut-il dfil, que Grandchamp, dlivr de
ses deux estafiers, se prcipita vers son matre, et, lui saisissant la
main, lui dit:

--Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous montrerai
quelque chose; au nom de votre mre, venez...

Mais la porte s'ouvrit au vieil abb Quillet presque dans le mme
instant.

--Mes enfants! mes pauvres enfants! criait le vieillard en pleurant;
hlas! pourquoi ne m'a-t-on permis d'entrer qu'aujourd'hui? Cher Henri,
votre mre, votre frre, votre soeur, sont ici cachs...

--Taisez-vous, monsieur l'abb, disait Grandchamp; venez sur la
terrasse, monseigneur.

Mais le vieux prtre retenait son lve en l'embrassant.

--Nous esprons, nous esprons beaucoup la grce.

--Je la refuserais, dit Cinq-Mars.

--Nous n'esprons que les grces de Dieu, reprit de Thou.

--Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges viennent.

En effet, la porte s'ouvrit encore  la sinistre procession, o Joseph
et Laubardemont manquaient.

--Messieurs, s'cria le bon abb s'adressant aux commissaires, je suis
heureux de vous dire que je viens de Paris, que personne ne doute de la
grce de tous les conjurs. J'ai vu chez Sa Majest, MONSIEUR lui-mme.
Et quant au duc de Bouillon, son interrogatoire n'est pas dfav...

--Silence! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes cossaises.

Et les quatorze commissaires rentrrent et se rangrent de nouveau dans
la chambre.

M. de Thou, entendant que l'on appelait le greffier criminel
du prsidial de Lyon pour prononcer l'arrt, laissa clater
involontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se
virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches de la
mort; et s'avanant au devant de cet homme, il s'cria:

--_Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!_

Puis, prenant la main de Cinq-Mars il se mit  genoux et tte nue pour
entendre l'arrt, ainsi qu'il tait ordonn. D'Effiat demeura debout,
mais on n'osa le contraindre.

L'arrt leur fut prononc en ces mots:

Entre le procureur gnral du Roi demandeur en cas de crime de
lse-majest, d'une part;

Et messire Henri d'Effiat de Cinq-Mars, Grand-cuyer de France, g
de vingt-deux ans; et Franois-Auguste de Thou, g de trente-cinq
ans, conseiller du Roi en ses conseils; prisonniers au chteau de
Pierre-Encise de Lyon, dfendeurs et accuss, d'autre part;

Vu le procs extraordinairement fait  la requte dudit procureur
gnral du Roi,  l'encontre desdits d'Effiat et de Thou, informations,
interrogation, confessions, dngations et confrontations, et copies
reconnues du trait fait avec l'Espagne; considrant, la chambre
dlgue:

1 Que celui qui attente  la personne des ministres, des princes,
est regard par les lois anciennes et constitutions des Empereurs comme
criminel de lse-majest;

2 Que la troisime ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort
contre quiconque ne rvle pas une conjuration contre l'tat;

Les commissaires dputs par Sa Majest ont dclar lesdits d'Effiat
et de Thou atteints et convaincus de crime de lse-majest, savoir:

Ledit d'Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entreprises,
ligues et traits faits par lui avec les trangers contre l'Etat;

Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites entreprises;

Pour rparation desquels crimes, les ont privs de tous honneurs et
dignits, et les ont condamns et condamnent  avoir la tte tranche
sur un chafaud, qui, pour cet effet, sera dress en la place des
Terreaux de cette ville;

Ont dclar et dclarent tous et un chacun de leur biens, meubles
et immeubles, acquis et confisqus au Roi; et iceux par eux tenus
immdiatement de la couronne, runis au domaine d'icelle; sur iceux
pralablement prise la somme de 60,000 livres applicables  oeuvres
pies.

Aprs la prononciation de l'arrt, M. de Thou dit  haute voix:

--Dieu soit bni! Dieu soit lou!

--La mort ne m'a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.

Ce fut alors que, suivant les formes, M. de Ceton, le lieutenant des
Gardes cossaises, vieillard de soixante-six ans, dclara avec motion
qu'il remettait les prisonniers entre les mains du sieur Thom, prvt
des marchands du Lyonnais, prit cong d'eux, et ensuite tous les gardes
du corps, silencieux et les larmes aux yeux.

--Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont inutiles;
mais plutt priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je ne crains pas
la mort.

Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Aprs quoi ces
gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se couvrant le
visage de leurs manteaux.

--Les cruels! dit l'abb Quillet, pour trouver des armes contre eux,
il leur a fallu fouiller dans l'arsenal des tyrans. Pourquoi me laisser
entrer en ce moment?...

--Comme confesseur, monsieur, dit  voix basse un commissaire; car,
depuis deux mois, aucun tranger n'a eu permission d'entrer ici...

       *       *       *       *       *

Ds que les grandes portes furent refermes et les portires abaisses:

--Sur la terrasse, au nom du ciel! s'cria encore Grandchamp. Et il
y entrana son matre et de Thou. Le vieux gouverneur les suivit en
boitant.

--Que nous veux-tu dans un moment semblable? dit Cinq-Mars avec une
gravit pleine d'indulgence.

--Regardez les chanes de la ville, dit le fidle domestique.

Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant  peine. Il
paraissait  l'horizon une ligne clatante et jaune, sur laquelle les
montagnes dcoupaient durement leurs formes d'un bleu fonc; les vagues
de la Sane et les chanes de la ville, tendues d'un bord  l'autre,
taient encore voiles par une lgre vapeur qui s'levait aussi de
Lyon et drobait  l'oeil le toit des maisons. Les premiers jets de la
lumire matinale ne coloraient encore que les points les plus levs
du magnifique paysage. Dans la cit, les clochers de l'htel de ville
et de Saint-Nizier, sur les collines environnantes, les monastres des
Carmes et de Sainte-Marie, et la forteresse entire de Pierre-Encise,
taient dors de tous les feux de l'aurore. On entendait le bruit des
carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison taient
silencieux.

--Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir? est-ce la beaut des
plaines ou la richesse des villes? est-ce la paix de ces villages? Ah!
mes amis, il y a partout l des passions et des douleurs comme celles
qui nous ont amens ici!

Le vieil abb et Grandchamp se penchrent sur le parapet de la terrasse
pour regarder du ct de la rivire.

--Le brouillard est trop pais: on ne voit rien encore, dit l'abb.

--Que notre dernier soleil est lent  paratre! disait de Thou.

--N'apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur l'autre rive,
une petite maison blanche entre la porte d'Halincourt et le boulevard
Saint-Jean? dit l'abb.

--Je ne vois rien, rpondit Cinq-Mars, qu'un amas de murailles
gristres.

--Ce maudit brouillard est pais! reprenait Grandchamp toujours pench
en avant, comme un marin qui s'appuie sur la dernire planche d'une
jete pour apercevoir une voile  l'horizon.

--Chut! dit l'abb, on parle prs de nous.

En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait entendre
dans une petite tourelle adosse  la plate-forme de la terrasse.
Comme elle n'tait gure plus grande qu'un colombier, les prisonniers
l'avaient  peine remarque jusque-l.

--Vient-on dj nous chercher? dit Cinq-Mars.

--Bah! bah! rpondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela; c'est
la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rde autour du fort,
et j'ai vu tomber du monde de l dans l'eau, au moins une fois par
semaine. Pensons  notre affaire: je vois une lumire  la fentre
l-bas.

Une invincible curiosit entrana cependant les deux prisonniers 
jeter un regard sur la tourelle, malgr l'horreur de leur situation.
Elle s'avanait, en effet, en dehors du rocher  pic et au-dessus
d'un gouffre rempli d'une eau verte bouillonnante, sorte de source
inutile, qu'un bras gar de la Sane formait entre les rocs  une
profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d'un
moulin abandonn depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement
semblable  celui d'un pont-levis qui s'abaisserait et se relverait
tout  coup comme par ressort en frappant contre la pierre des murs: et
trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l'eau et la faire
rejaillir en cume  une grande hauteur.

--Misricorde! seraient-ce des hommes? s'cria l'abb en se signant.

--J'ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l'air, dit
Grandchamp; ce sont des amis du Cardinal.

Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.

La lourde trappe gmit une quatrime fois. L'eau verte reut avec bruit
un fardeau qui fit crier l'norme roue du moulin, un de ses larges
rayons fut bris et un homme embarrass dans les poutres vermoulues
parut hors de l'cume, qu'il colorait d'un sang noir, tourna deux fois
en criant, et s'engloutit. C'tait Laubardemont.

Pntr d'une profonde horreur, Cinq-Mars recula.

--Il y a une Providence, dit Grandchamp: Urbain Grandier l'avait
ajourn  trois ans. Allons, allons, le temps est prcieux; messieurs,
ne restez pas l immobiles. Que ce soit lui ou non, je n'en serais pas
tonn, car ces coquins-l se mangent eux-mmes comme les rats. Mais
tchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu! je vois le
signal! nous sommes sauvs; tout est prt; accourez de ce ct-ci,
monsieur l'abb. Voil le mouchoir blanc  la fentre; nos amis sont
prpars.

L'abb saisit aussitt la main de chacun des deux amis, et les entrana
du ct de la terrasse o ils avaient d'abord attach leurs regards.

--Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il: apprenez qu'aucun des conjurs
n'a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus
 Lyon, travestis en grand nombre; ils ont vers dans la ville assez
d'or pour n'tre pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour
vous dlivrer. Le moment choisi est celui o l'on vous conduira au
supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tte
quand il faudra commencer.

Le bon abb, moiti pleurant, moiti souriant par espoir, raconta que,
lors de l'arrestation de son lve, il tait accouru  Paris; qu'un tel
secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n'y
savait le lieu de la dtention du Grand-Ecuyer; beaucoup le disaient
exil; et, lorsque l'on avait su l'accommodement de MONSIEUR et du duc
de Bouillon avec le Roi, on n'avait plus dout que la vie des autres
ne ft assure, et l'on avait cess de parler de cette affaire, qui
compromettait peu de personnes, n'ayant pas eu d'excution. On s'tait
mme en quelque sorte rjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et
son territoire ajouts au royaume, en change des lettres d'_abolition_
accordes  M. de Bouillon reconnu innocent, comme MONSIEUR; que le
rsultat de tous les arrangements avait fait admirer l'habilet du
Cardinal et sa clmence envers les conspirateurs, qui, disait-on,
avaient voulu sa mort. On faisait mme courir le bruit qu'il avait fait
vader Cinq-Mars et de Thou, s'occupant gnreusement de leur retraite
en pays tranger, aprs les avoir fait arrter courageusement au milieu
du camp de Perpignan.

A cet endroit du rcit, Cinq-Mars ne put s'empcher d'oublier sa
rsignation; et, serrant la main de son ami:

--_Arrter!_ s'cria-t-il; faut-il renoncer mme  l'honneur de nous
tre livrs volontairement? Faut-il tout sacrifier, jusqu' l'opinion
de la postrit?

--C'tait encore l une vanit, reprit de Thou en mettant le doigt sur
sa bouche; mais chut! coutons l'abb jusqu'au bout.

Le gouverneur, ne doutant pas que le calme des deux jeunes gens ne vnt
de la joie qu'ils ressentaient de leur fuite assure, et voyant que le
soleil avait  peine encore dissip les vapeurs du matin, se livra sans
contrainte  ce plaisir involontaire qu'prouvent les vieillards en
racontant des vnements nouveaux, ceux mmes qui doivent affliger. Il
leur dit toutes ses peines infructueuses pour dcouvrir la retraite de
son lve, ignore de la cour et de la ville, o l'on n'osait pas mme
prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n'avait appris
l'emprisonnement  Pierre-Encise que par la Reine elle-mme, qui avait
daign le faire venir et le charger d'en avertir la marchale d'Effiat
et tous les conjurs, afin qu'ils tentassent un effort dsespr pour
dlivrer leur jeune chef. Anne d'Autriche avait mme os envoyer
beaucoup de gentilshommes d'Auvergne et de la Touraine  Lyon pour
aider  ce dernier coup.

--La bonne Reine! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis,
et disait qu'elle donnerait tout ce qu'elle possde pour vous sauver;
elle se faisait beaucoup de reproches d'une lettre, je ne sais quelle
lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s'expliquait pas.
Elle me dit qu'elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver,
ne ft-ce que par piti pour elle,  qui vous laisseriez des remords
ternels.

--N'a-t-elle rien dit de plus? interrompit de Thou, qui soutenait
Cinq-Mars plissant.

--Rien de plus, dit le vieillard.

--Et personne ne vous a parl de moi? rpondit le Grand-cuyer.

--Personne, dit l'abb.

--Encore, si elle m'et crit! dit Henri  demi-voix.

--Souvenez-vous donc, mon pre, que vous tes envoy ici comme
confesseur, reprit de Thou.

Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars et le tirant
par ses habits de l'autre ct de la terrasse, lui criait d'une voix
entrecoupe:

--Monseigneur... mon matre... mon bon matre... les voyez-vous? les
voil... ce sont eux, ce sont elles... elles toutes...

--Eh! qui donc, mon vieil ami? disait son matre.

--Qui? grand Dieu! Regardez cette fentre, ne les reconnaissez-vous
pas? Votre mre, vos soeurs, votre frre.

En effet, le jour entirement venu lui fit voir dans l'loignement
des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs: l'une d'elles, vtue de
noir, tendait ses bras vers la prison, se retirait de la fentre comme
pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait
et ouvrait les bras, ou posait sa main sur son coeur.

Cinq-Mars reconnut sa mre et sa famille, et ses forces le quittrent
un moment. Il pencha la tte sur le sein de son ami, et pleura.

--Combien de fois me faudra-t-il donc mourir? dit-il.

Puis, rpondant du haut de la tour par un geste de sa main  ceux de sa
famille:

--Descendons vite, mon pre, rpondit-il au vieil abb; vous allez me
dire au tribunal de la pnitence, et devant Dieu, si le reste de ma vie
vaut encore que je fasse verser du sang pour la conqurir.

Ce fut alors que Cinq-Mars dit  Dieu ce que lui seul et Marie de
Mantoue ont connu de leurs secrtes et malheureuses amours. Il remit
 son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait d'une grande dame tout
entour de diamants, lesquels durent tre vendus, pour l'argent tre
employ en oeuvres pieuses.

Pour M. de Thou, aprs s'tre aussi confess, il crivit une
lettre[34]. Aprs quoi (selon le rcit de son confesseur) il me dit:
_Voil la dernire pense que je veux avoir pour ce monde: partons en
paradis._ Et, se promenant dans la chambre  grands pas, il rcitoit
 haute voix le psaume _Miserere mei, Deus_, etc., avec une ardeur
d'esprit incroyable, et des tressaillements de tout son corps si
violents qu'on eust dit qu'il ne touchoit pas la terre et qu'il alloit
sortir de luy-mesme. Les gardes toient muets  ce spectacle, qui les
faisoit tous frmir de respect et d'horreur.

  [34] Voir la copie de cette lettre  Mme la princesse de Gumne,
  dans les notes  la fin du volume.

       *       *       *       *       *

Cependant tout tait calme le 12 du mme mois de septembre 1642 dans
la ville de Lyon, lorsque, au grand tonnement de ses habitants, on
vit arriver ds le point du jour, par toutes ses portes, des troupes
d'infanterie et de cavalerie que l'on savait campes et cantonnes
fort loin de l. Les Gardes franaises et suisses, les rgiments de
Pompadour, les Gens d'armes de Maurevert et les Carabins de La Roque,
tous dfilrent en silence; la cavalerie, portant le mousquet appuy
sur le pommeau de la selle, vint se ranger autour du chteau de
Pierre-Encise; l'infanterie forma la haie sur les bords de la Sane,
depuis la porte du fort jusqu' la place des Terreaux. C'tait le lieu
ordinaire des excutions.

Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l'on appelle _Pennonnage_,
faisant environ onze ou douze cents hommes, furent ranges, dit le
journal de Montrsor, au milieu de la place des Terreaux, en sorte
qu'elles enfermoient un espace d'environ quatre-vingts pas de chaque
ct, dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui
toient ncessaires.

Au milieu de cet espace fut dress un chafaud de sept pieds de haut
et environ neuf pieds en quarr, au milieu duquel, un peu plus sur le
devant, s'levoit un poteau de la hauteur de trois pieds ou environ,
devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d'un demi-pied, si que
la principale faade ou le devant de l'chafaud regardoit vers la
boucherie des Terreaux, du ct de la Sane; contre lequel chafaud
on dressa une petite chelle de huit chelons du ct des Dames de
Saint-Pierre.

Rien n'avait transpir dans la ville sur le nom des prisonniers, les
murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien sortir ni rien
pntrer que dans la nuit, et les cachots profonds avaient quelquefois
renferm le pre et le fils durant des annes entires,  quatre pieds
l'un de l'autre, sans qu'ils s'en doutassent. La surprise fut extrme 
cet appareil clatant, et la foule accourut, ne sachant s'il s'agissait
d'une fte ou d'un supplice.

Ce mme secret qu'avaient gard les agents du ministre avait t aussi
soigneusement cach par les conjurs, car leur tte en rpondait.

Montrsor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d'Entraigues,
Gondi, le comte du Lude et l'avocat Fournier, dguiss en soldats,
en ouvriers et en baladins, arms de poignards sous leurs habits,
avaient jet et partag dans la foule plus de cinq cents gentilshommes
et domestiques dguiss comme eux; des chevaux taient prpars sur
la route d'Italie, et des barques sur le Rhne avaient t payes
d'avance. Le jeune marquis d'Effiat, frre an de Cinq-Mars, habill
en chartreux, parcourait la foule, allait et venait sans cesse de la
place des Terreaux  la petite maison o sa mre et sa soeur taient
enfermes avec la prsidente de Pontac, soeur du malheureux de Thou. Il
les rassurait, leur donnait un peu d'esprance, et revenait trouver les
conjurs et s'assurer que chacun d'eux tait dispos  l'action.

Chaque soldat formant la haie avait  ses cts un homme prt  le
poignarder.

La foule innombrable entasse derrire la ligne des gardes les poussait
en avant, dbordait leur alignement, et leur faisait perdre du terrain.
Ambrosio, domestique espagnol, qu'avait conserv Cinq-Mars, s'tait
charg du capitaine des piquiers, et dguis en musicien catalan, avait
entam une dispute avec lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer
de la vielle. Chacun tait  son poste.

L'abb de Gondi, Olivier d'Entraigues et le marquis d'Effiat taient au
milieu d'un groupe de poissardes et d'caillres qui se disputaient et
jetaient de grands cris. Elles disaient des injures  l'une d'elles,
plus jeune et plus timide que ses mles compagnes. Le frre de
Cinq-Mars approcha pour couter leur querelle.

--Eh! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean Le Roux,
qui est un honnte homme, aille couper la tte  deux chrtiens, parce
qu'il est boucher de son tat? Tant que je serai sa femme, je ne le
souffrirai pas, j'aimerais mieux...

--Eh bien! tu as tort, rpondaient ses compagnes; qu'est-ce que cela te
fait que la viande qu'il coupe se mange ou ne se mange pas? Il n'en est
pas moins vrai que tu aurais cent cus pour faire habiller tes trois
enfants  neuf. T'es trop heureuse d'tre _l'pouse_ d'un boucher.
Profite donc, ma mignonne, de ce que Dieu t'envoie par la grce de Son
minence.

--Laissez-moi tranquille, reprenait la premire, je ne veux pas
accepter. J'ai vu ces beaux jeunes gens  la fentre, ils ont l'air
doux comme des agneaux.

--Eh bien, est-ce qu'on ne tue pas tes agneaux et tes veaux? reprenait
la femme Le Bon. Qu'il arrive donc du bonheur  une petite femme comme
a! Quelle piti! quand c'est de la part du rvrend capucin, encore!

--Que la gaiet du peuple est horrible! s'cria Olivier d'Entraigues
tourdiment.

Toutes ces femmes l'entendirent et commencrent  murmurer contre lui.

--_Du peuple!_ disaient-elles; et d'o est donc ce petit maon avec ce
pltre sur ses habits?

--Ah! interrompit une autre, tu ne vois pas que c'est quelque
gentilhomme dguis? Regarde ses mains blanches: a n'a jamais
travaill.

--Oui, oui, c'est quelque petit conspirateur dameret; j'ai bien envie
d'aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire arrter.

L'abb Gondi sentit tout le danger de cette situation, et, se
jetant d'un air de colre sur Olivier, avec toutes les manires d'un
menuisier dont il avait pris le costume et le tablier, il s'cria en le
saisissant au collet:

--Vous avez raison: c'est un petit drle qui ne travaille jamais.
Depuis deux ans que mon pre l'a mis en apprentissage, il n'a fait
que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux petites filles. Allons,
rentre  la maison!

Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et
revint se placer sur un autre point de la haie. Aprs avoir tanc le
page tourdi il lui demanda la lettre qu'il disait avoir  remettre 
M. de Cinq-Mars quand il serait vad. Olivier l'avait depuis deux mois
dans sa poche, et la lui donna.

--C'est d'un prisonnier  un autre, dit-il; car le chevalier de Jars,
en sortant de la Bastille, me l'a envoye de la part d'un de ses
compagnons de captivit.

--Ma foi, dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important pour
notre ami; je la dcachette, vous auriez d y penser plus tt.

--Ah! bah! c'est du vieux Bassompierre. Lisons.

MON CHER ENFANT,

J'apprends du fond de la Bastille, o je suis encore, que vous
voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne cesse d'humilier
notre bonne vieille Noblesse et les Parlements, et de saper dans ses
fondements l'difice sur lequel reposait l'Etat. J'apprends que les
Nobles sont mis  la taille, et condamns par de petits juges contre
les privilges de leur condition, forcs  l'arrire-ban contre les
pratiques anciennes...

--Ah! le vieux radoteur! interrompit le page en riant aux clats.

--Pas si sot que vous croyez; seulement il est un peu recul pour notre
affaire.

Je ne puis qu'approuver ce gnreux projet, et je vous prie de me
bailler advis de tout...

--Ah! le vieux langage du dernier rgne! dit Olivier; il ne savait pas
crire: _me faire expert de toutes choses_, comme on dit  prsent.

--Laissez-moi lire, pour Dieu, dit l'abb; dans cent ans on se moquera
ainsi de nos phrases.

Il poursuivit:

Je puis bien vous conseiller nonobstant mon grand ge, en vous
racontant ce qui m'advint en 1560.

--Ah! ma foi, je n'ai pas le temps de m'ennuyer  lire tout. Voyons la
fin.

Quand je me rappelle mon dner chez madame la marchale d'Effiat,
votre mre, et que je me demande ce que sont devenus tous les
convives, je m'afflige vritablement. Mon pauvre Puy-Laurens est mort
 Vincennes, de chagrin d'tre oubli par MONSIEUR dans cette prison;
de Launay tu en duel, et j'en suis marri; car, malgr que je fusse
mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je
l'ai toujours tenu pour un galant homme. Pour moi, me voil sous clef
jusqu' la fin de la vie de M. le Cardinal; aussi, mon enfant nous
tions treize  table: il ne faut pas se moquer des vieilles croyances.
Remerciez Dieu de ce que vous tes le seul auquel il ne soit pas arriv
malencontre...

--Encore un -propos! dit Olivier en riant de tout son coeur; et, cette
fois, l'abb de Gondi ne put tenir son srieux malgr ses efforts.

Ils dchirrent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore la
dtention du pauvre marchal si elle tait trouve, et se rapprochrent
de la place des Terreaux et de la haie des gardes qu'ils devaient
attaquer lorsque le signal du chapeau serait donn par le jeune
prisonnier.

Ils virent avec satisfaction tous leurs amis  leur poste, et prts
 jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le peuple, en se
pressant autour d'eux, les favorisait sans le vouloir. Il survint prs
de l'abb une troupe de jeunes demoiselles vtues de blanc et voiles;
elles allaient  l'glise pour communier, et les religieuses qui les
conduisaient, croyant comme tout le peuple que ce cortge tait destin
 rendre les honneurs  quelque grand personnage, leur permirent de
monter sur de larges pierres de taille accumules derrire les soldats.
L elles se grouprent avec la grce de cet ge, comme vingt belles
statues sur un seul pidestal. On et dit ces vestales que l'antiquit
conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs. Elles se parlaient
 l'oreille en regardant autour d'elles, riaient et rougissaient
ensemble, comme font les enfants.

L'abb de Gondi vit avec humeur qu'Olivier allait encore oublier
son rle de conspirateur et son costume de maon pour leur lancer
des oeillades et prendre un maintien trop lgant et des gestes trop
civiliss pour l'tat qu'on devait lui supposer: il commenait dj 
s'approcher d'elles en bouclant ses cheveux avec ses doigts, lorsque
Fontrailles et Montrsor survinrent par bonheur sous un habit de
soldats suisses; un groupe de gentilshommes, dguiss en mariniers, les
suivait avec des btons ferrs  la main; ils avaient sur le visage une
pleur qui n'annonait rien de bon. On entendit une marche sonne par
des trompettes.

--Restons ici, dit l'un d'eux  sa suite; c'est ici.

L'air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient
singulirement avec les regards enjous et curieux des jeunes filles et
leurs propos enfantins.

--Ah! le beau cortge! criaient-elles: voil au moins cinq cents hommes
avec des cuirasses et des habits rouges, sur de beaux chevaux; ils ont
des plumes jaunes sur leurs grands chapeaux.--Ce sont des trangers,
des Catalans, dit un garde-franaise.--Qui conduisent-ils donc?--Ah!
voici un beau carrosse dor! mais il n'y a personne dedans.

--Ah! je vois trois hommes  pied: o vont-ils?

--A la mort! dit Fontrailles d'une voix sinistre qui fit taire
toutes les voix. On n'entendit plus que les pas lents des chevaux
qui s'arrtrent tout  coup par un de ces retards qui arrivent dans
la marche de tout cortge. On vit alors un douloureux et singulier
spectacle. Un vieillard  la tte tonsure marchait avec peine en
sanglotant, soutenu par deux jeunes gens d'une figure intressante
et charmante, qui se donnaient une main derrire ses paules votes,
tandis que de l'autre chacun d'eux tenait l'un de ses bras. Celui qui
marchait  sa gauche tait vtu de noir; il tait grave et baissait
les yeux. L'autre beaucoup plus jeune, tait revtu d'une parure
clatante[35]: un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges
dentelles d'or et portant des manches bouffantes et brodes, le
couvrait du cou  la ceinture, habillement assez semblable au corset
des femmes; le reste de ses vtements en velours noir brod de palmes
d'argent, des bottines gristres  talons rouges, o s'attachaient
des perons d'or; un manteau d'carlate charg de boutons d'or, tout
rehaussait la grce de sa taille lgante et souple. Il saluait 
droite et  gauche de la haie avec un sourire mlancolique.

  [35] Le portrait en pied de M. de Cinq-Mars est conserv dans le
  muse de Versailles.

Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanches,
suivait, le front baiss, tenant en main deux chevaux de bataille
caparaonns.

Les jeunes demoiselles se taisaient; mais elles ne purent retenir leurs
sanglots en les voyant.

--C'est donc ce pauvre vieillard qu'on mne  la mort?
s'crirent-elles; ses enfants le soutiennent.

--A genoux! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.

--A genoux! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve.

Tous les conjurs rptrent:--A genoux!  genoux! et donnrent
l'exemple au peuple qui les imita en silence.

--Nous pouvons mieux voir ses mouvements  prsent, dit tout bas Gondi
 Montrsor: levez-vous; que fait-il?

--Il est arrt et parle de notre ct en nous saluant; je crois qu'il
nous reconnat.

Toutes les maisons, les fentres, les murailles, les toits, les
chafauds dresss, tout ce qui avait vue sur la place tait charg de
personnes de toute condition et de tout ge.

Le silence le plus profond rgnait sur la foule immense; on et entendu
les ailes du moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent, le
passage des grains de poussire qu'il soulve; mais l'air tait calme,
le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple coutait. On tait
proche de la place des Terreaux; on entendit des coups de marteau sur
les planches, puis la voix de Cinq-Mars.

Un jeune chartreux avana sa tte ple entre deux gardes; tous les
conjurs se levrent au-dessus du peuple  genoux, chacun d'eux portant
la main  sa ceinture ou dans son sein et serrant de prs le soldat
qu'il devait poignarder.

--Que fait-il? dit le chartreux; a-t-il son chapeau sur la tte?

--Il jette son chapeau  terre loin de lui, dit paisiblement
l'arquebusier qu'il interrogeait.




CHAPITRE XXVI

LA FTE

    Mon Dieu! qu'est-ce que ce monde?

    (_Dernires paroles de M. de Cinq-Mars._)


Le jour mme du cortge sinistre de Lyon, et durant les scnes que
nous venons de voir, une fte magnifique se donnait  Paris, avec tout
le luxe et le mauvais got du temps. Le puissant Cardinal avait voulu
remplir  la fois de ses pompes les deux premires villes de France.

Sous le nom d'ouverture du Palais-Cardinal, on annona cette fte
donne au Roi et  toute la cour. Matre de l'empire par la force, il
voulut encore l'tre des esprits par la sduction, et, las de dominer,
il espra plaire. La tragdie de _Mirame_ allait tre reprsente dans
une salle construite exprs pour ce grand jour: ce qui leva les frais
de cette soire, dit Plisson,  trois cent mille cus.

La garde entire du premier ministre[36] tait sous les armes; ses
quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d'armes taient ranges
en haie sur les vastes escaliers et  l'entre des longues galeries du
Palais-Cardinal[37]. Ce brillant _Pandemonium_, o les pchs mortels
ont un temple  chaque tage, n'appartint ce jour-l qu' l'orgueil,
qui l'occupait de haut en bas. Sur chaque marche tait post l'un des
arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche  la main
et une longue carabine dans l'autre; la foule de ses gentilshommes
circulait entre ces candlabres vivants, tandis que dans le grand
jardin, entour d'pais marronniers, remplacs aujourd'hui par les
arcades, deux compagnies de Chevau-lgers  cheval, le mousquet au
poing, se tenaient prtes au premier ordre et  la premire crainte de
leur matre.

  [36] Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents
  Arquebusiers; en 1632, quatre cents Mousquetaires  pied; en 1638,
  deux compagnies de Gens d'armes et de Chevau-lgers furent formes
  par lui.

  [37] Il avait donn au Roi, sous rserve d'usufruit durant sa vie,
  ce palais avec ses dpendances, comme aussi sa magnifique chapelle
  de diamants, avec son grand buffet d'argent cisel, pesant trois
  mille marcs, et son grand diamant en forme de coeur, pesant plus de
  vingt carats; M. de Chavigny accepta cette donation pour le Roi.

  (_Histoire du pre Joseph._)

Le Cardinal, port et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer
dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle o le Roi tait couch
 demi derrire des rideaux verts qui le prservaient de l'clat des
flambeaux. Toute la cour tait entasse dans les loges, et se leva
lorsqu'il parut; la musique commena une ouverture brillante, et l'on
ouvrit le parterre  tous les hommes de la ville et de l'arme qui se
prsentrent. Trois flots imptueux de spectateurs s'y prcipitrent et
le remplirent en un instant; ils taient debout et tellement presss,
que le mouvement d'un bras suffisait pour causer sur toute la foule le
balancement d'un champ de bl. On vit tel homme dont la tte dcrivait
ainsi un cercle assez tendu, comme celle d'un compas, sans que ses
pieds eussent quitt le point o ils taient fixs, et on emporta
quelques jeunes gens vanouis. Le ministre, contre sa coutume, avana
sa tte dcharne hors de sa tribune, et salua l'assemble d'un air
qui voulait tre gracieux. Cette grimace n'obtint de rponse qu'aux
loges, le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu'il
ne craignait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis
que l'on introduist sans choix tous ceux qui se prsenteraient.
Il commenait  s'en repentir, mais trop tard. En effet, cette
impartiale assemble fut aussi froide que la _tragdie-pastorale_
l'tait elle-mme; en vain les _bergres_ du thtre, couvertes de
pierreries, exhausses sur des talons rouges, portant du bout des
doigts des houlettes ornes de rubans et suspendant des guirlandes de
fleurs sur leurs robes que soulevaient les _vertugadins_, se mouraient
d'amour en longues tirades de deux cents vers langoureux; en vain des
_amants parfaits_ (car c'tait le beau idal de l'poque) se laissaient
dprir de faim dans un antre solitaire, et dploraient leur mort avec
emphase, en attachant  leurs cheveux des rubans de la couleur favorite
de leur belle; en vain les femmes de la cour donnaient des signes
de ravissement, penches au bord de leurs loges, et tentaient mme
l'vanouissement le plus flatteur: le morne parterre ne donnait d'autre
signe de vie que le balancement perptuel des ttes noires  longs
cheveux. Le Cardinal mordait ses lvres et faisait le distrait pendant
le premier acte et le second; le silence avec lequel s'coulrent le
troisime et le quatrime fit une telle blessure  son coeur paternel,
qu'il se fit soulever  demi hors de son balcon, et, dans cette immonde
et ridicule attitude, faisait signe  ses amis de la cour de remarquer
les plus beaux endroits, et donnait le signal des applaudissements; on
y rpondait de quelques loges, mais l'impassible parterre tait plus
silencieux que jamais; laissant la scne se passer entre le thtre et
les rgions suprieures, il s'obstinait  demeurer neutre. Le matre de
l'Europe et de la France, jetant alors un regard de feu sur ce petit
amas d'hommes qui osaient ne pas admirer son oeuvre, sentit dans son
coeur le voeu de Nron, et pensa un moment combien il serait heureux
qu'il n'y et l qu'une tte.

Tout  coup cette masse noire et immobile s'anima, et des salves
interminables d'applaudissements clatrent, au grand tonnement
des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, saluant avec
reconnaissance; mais il s'arrta en remarquant que les battements de
mains interrompaient les acteurs toutes les fois qu'ils voulaient
recommencer. Le Roi fit ouvrir les rideaux de sa loge ferms,
jusque-l, pour voir ce qui excitait tant d'enthousiasme; toute la
cour se pencha hors des colonnes: on aperut alors dans la foule des
spectateurs assis sur le thtre, un jeune homme humblement vtu, qui
venait de se placer avec peine; tous les regards se portaient sur lui.
Il en paraissait fort embarrass, et cherchait  se couvrir de son
petit manteau noir trop court. _Le Cid! Le Cid!_ cria le parterre, ne
cessant d'applaudir. Corneille, effray, se sauva dans les coulisses,
et tout retomba dans le silence.

Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit
emporter dans ses galeries.

Ce fut l que s'excuta une autre scne prpare ds longtemps par les
soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctrin les gens de sa suite
avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarin, s'criant qu'il tait
plus prompt de faire passer Son minence par une longue fentre vitre
qui ne s'levait qu' deux pieds de terre et conduisait de sa loge aux
appartements, la fit ouvrir, et les pages y firent passer le fauteuil.
Aussitt cent voix s'levrent pour dire et proclamer l'accomplissement
de la grande prophtie de Nostradamus. On se disait  demi-voix: Le
_bonnet rouge_, c'est Monseigneur; _quarante onces_, c'est Cinq-Mars;
_tout_ finira, c'tait de Thou: quel heureux coup du ciel! Son minence
rgne sur l'avenir comme sur le prsent.

Il s'avanait ainsi sur son trne ambulant dans de longues et
resplendissantes galeries, coutant ce doux murmure d'une flatterie
nouvelle; mais, insensible  ce bruit des voix qui divinisaient son
gnie, il et donn tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste
de ce public immobile et inflexible, quand mme ce mot et t un
cri de haine; car on touffe les clameurs, mais comment se venger
du silence? On empche un peuple de frapper, mais qui l'empchera
d'attendre? Poursuivi par le fantme importun de l'opinion publique,
le sombre ministre ne se crut en sret qu'arriv au fond de son
palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les
adorations lui firent bientt oublier que quelques hommes avaient
os ne pas l'admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses
vastes appartements, et, regardant autour de lui, se mit  compter
attentivement les hommes puissants et soumis qui l'entouraient: il
les compta et s'admira. Les chefs de toutes les grandes familles,
les princes de l'glise, les prsidents de tous les parlements, les
gouverneurs des provinces, les marchaux et les gnraux en chef des
armes, le nonce, les ambassadeurs de tous les royaumes, les dputs
et les snateurs des rpubliques, taient immobiles, soumis et rangs
autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un regard qui ost
soutenir son regard, plus une parole qui ost s'lever sans sa volont,
plus un projet qu'on ost former dans le repli le plus secret du
coeur, plus une pense qui ne procdt de la sienne. L'Europe muette
l'coutait par reprsentants. De loin en loin il levait une voix
imprieuse, et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle
pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors
reconnatre,  l'orgueil qui s'allumait dans ses regards et  la joie
de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle
faveur; celui-l se trouvait mme transform tout  coup en un autre
homme, et semblait avoir fait un pas dans la hirarchie des pouvoirs,
tant on entourait d'adorations inespres et de soudaines caresses ce
fortun courtisan, dont le Cardinal n'apercevait pas mme le bonheur
obscur. Le frre du Roi et le duc de Bouillon taient debout dans la
foule, d'o le ministre ne daigna pas les tirer; seulement il affecta
de dire qu'il serait bon de dmanteler quelques places fortes, parla
longuement de la ncessit des pavs et des quais dans les rues de
Paris, et dit en deux mots  Turenne qu'on pourrait l'envoyer  l'arme
d'Italie, prs du prince Thomas, pour chercher son bton de marchal.

Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les
plus grandes et les moindres choses de l'Europe, au milieu d'une fte
bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine au Louvre
que l'heure tait venue de se rendre chez le Cardinal, o le Roi
l'attendait aprs la tragdie. La srieuse Anne d'Autriche n'assistait
 aucun spectacle; mais elle n'avait pu refuser la fte du premier
ministre. Elle tait dans son oratoire, prte  partir et couverte
de perles, sa parure favorite; debout prs d'une grande glace avec
Marie de Mantoue, elle se plaisait  terminer la toilette de la jeune
princesse, qui, vtue d'une longue robe rose, contemplait elle-mme
avec attention, mais un peu d'ennui et d'un air boudeur, l'ensemble de
sa toilette.

La Reine considrait son propre ouvrage dans Marie, et, plus trouble
qu'elle, songeait avec crainte au moment o cesserait cette phmre
tranquillit, malgr la profonde connaissance qu'elle avait du
caractre sensible mais lger de Marie. Depuis la conversation de
Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n'avait pas quitt un seul
instant la jeune princesse, et avait donn tous ses soins  conduire
son esprit dans la voie qu'elle avait trace d'avance; car le trait
le plus prononc du caractre d'Anne d'Autriche tait une invincible
obstination dans ses calculs, auxquels elle et voulu soumettre tous
les vnements et toutes les passions avec une exactitude gomtrique,
et c'est sans doute  cet esprit positif et sans mobilit que l'on
doit attribuer tous les malheurs de sa rgence. La sinistre rponse
de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait t cach 
la princesse Marie, dont la faute premire, il est vrai, avait t un
mouvement d'amour-propre et un instant d'oubli. Cependant la Reine
tait bonne, et s'tait amrement repentie de sa prcipitation 
crire de si dcisives paroles, dont les consquences avaient t si
graves, et tous ses efforts avaient tendu  en attnuer les suites. En
envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France,
elle s'applaudissait d'avoir touff ainsi tout  coup le germe d'une
guerre civile qui et branl l'tat jusque dans ses fondements; mais
lorsqu'elle s'approchait de sa jeune amie et considrait cet tre
charmant qu'elle brisait dans sa fleur, et qu'un vieillard sur un trne
ne ddommagerait pas de la perte qu'elle avait faite pour toujours;
quand elle songeait  l'entier dvouement,  cette totale abngation de
soi-mme qu'elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans,
d'un si grand caractre et presque matre du royaume, elle plaignait
Marie, et admirait du fond de l'me l'homme qu'elle avait si mal jug.

Elle aurait voulu du moins faire connatre tout ce qu'il valait 
celle qu'il avait tant aime, et qui ne le savait pas; mais elle
esprait encore en ce moment que tous les conjurs, runis  Lyon,
parviendraient  le sauver, et, une fois le sachant en pays tranger,
elle pourrait alors tout dire  sa chre Marie.

Quant  celle-ci, elle avait d'abord redout la guerre; mais, entoure
de gens de la Reine, qui n'avaient laiss parvenir jusqu' elle que des
nouvelles dictes par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que
la conjuration n'avait pas eu d'excution; que le Roi et le Cardinal
taient d'abord revenus  Paris presque ensemble: que MONSIEUR,
loign quelque temps, avait reparu  la cour; que le duc de Bouillon,
moyennant la cession de Sedan, tait aussi rentr en grce; et que, si
le Grand-cuyer ne paraissait pas encore, le motif en tait la haine
plus prononce du Cardinal contre lui et la grande part qu'il avait
dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel
de la justice disaient assez que, n'ayant agi que sous les ordres du
frre du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait
donc calm l'inquitude premire de son coeur, tandis que rien n'avait
adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu'elle avait contre
Cinq-Mars, assez indiffrent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa
retraite, ignor de la Reine mme et de toute la cour, tandis qu'elle
n'avait song qu' lui, disait-elle. Depuis deux mois, d'ailleurs, les
bals et les carrousels s'taient si rapidement succd, et tant de
_devoirs_ imprieux l'avaient entrane, qu'il lui restait  peine,
pour s'attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, o elle
tait presque seule. Elle commenait bien chaque soir cette rflexion
gnrale sur l'ingratitude et l'inconstance des hommes, pense profonde
et nouvelle, qui ne manque jamais d'occuper la tte d'une jeune
personne  l'ge du premier amour; mais le sommeil ne lui permettait
jamais de l'achever; et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux
noirs avant que ses ides eussent trouv le temps de se classer dans
sa mmoire et de lui prsenter des images bien nettes du pass. Ds son
rveil, elle se voyait entoure des jeunes princesses de la cour, et 
peine en tat de paratre, elle tait force de passer chez la Reine,
o l'attendaient les ternels, mais moins dsagrables hommages du
prince Palatin; les Polonais avaient eu le temps d'apprendre  la cour
de France cette rserve mystrieuse et ce silence loquent qui plaisent
tant aux femmes, parce qu'ils accroissent l'importance des secrets
toujours cachs, et rehaussent les tres que l'on respecte assez pour
ne pas oser mme souffrir en leur prsence. On regardait Marie comme
accorde au roi Uladislas; et elle-mme, il faut le confesser, s'tait
si bien faite  cette ide, que le trne de Pologne occup par une
autre reine lui et paru une chose monstrueuse: elle ne voyait pas avec
bonheur le moment d'y monter, mais avait cependant pris possession
des hommages qu'on lui rendait d'avance. Aussi, sans se l'avouer 
elle-mme, exagrait-elle beaucoup les prtendus torts de Cinq-Mars que
la Reine lui avait dvoils  Saint-Germain.

--Vous tes frache comme les roses de ce bouquet, dit la Reine;
allons, ma chre enfant, tes-vous prte? Quel est ce petit air
boudeur? Venez, que je referme cette boucle d'oreilles... N'aimez-vous
pas ces topazes? Voulez-vous une autre parure?

--Oh! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car
personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes
sont bien cruels envers nous! Je rflchis encore  tout ce que vous
m'avez dit, et tout m'est bien prouv actuellement. Oui, il est bien
vrai qu'il ne m'aimait pas; car enfin, s'il m'avait aime, d'abord
il et renonc  une entreprise qui me faisait tant de peine, comme
je le lui avais dit; je me rappelle mme, ce qui est bien plus fort,
ajouta-t-elle d'un air important et mme solennel, que je lui dis qu'il
serait rebelle; oui, madame, _rebelle_, je le lui dis  Saint-Eustache.
Mais je vois que Votre Majest avait bien raison: je suis bien
malheureuse! il avait plus d'ambition que d'amour.

Ici une larme de dpit s'chappa de ses yeux et roula vite et seule sur
sa joue, comme une perle sur une rose.

--Oui, c'est bien certain... continua-t-elle en attachant ses
bracelets; et la plus grande preuve, c'est que depuis deux mois qu'il
a renonc  son entreprise (comme vous m'avez dit que vous l'aviez fait
sauver), il aurait bien pu me faire savoir o il s'est retir. Et moi,
pendant ce temps-l, je pleurais, j'implorais toute votre puissance
en sa faveur; je mendiais un mot qui m'apprt une de ses actions; je
ne pensais qu' lui; et encore  prsent je refuse tous les jours le
trne de Pologne, parce que je veux prouver jusqu' la fin que je suis
constante, que vous-mme ne pouvez me faire manquer  mon attachement,
bien plus srieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes;
mais du moins, je crois que je puis bien aller ce soir  cette fte,
puisque ce n'est pas un bal.

--Oui, oui, ma chre enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire
cesser ce langage enfantin qui l'affligeait, et dont elle avait caus
les erreurs ingnues; venez, vous verrez l'union qui rgne entre les
princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-tre quelques bonnes
nouvelles.

Elles partirent.

Lorsque les deux princesses entrrent dans les longues galeries du
Palais-Cardinal, elles furent reues et salues froidement par le Roi
et le ministre, qui, entours et presss par une foule de courtisans
silencieux, jouaient aux checs sur une table troite et basse. Toutes
les femmes qui entrrent avec la Reine, ou aprs elle, se rpandirent
dans les appartements, et bientt une musique fort douce s'leva
dans l'une des salles, comme un accompagnement  mille conversations
particulires qui s'engagrent autour des tables de jeu.

Auprs de la Reine passrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux
maris, l'heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan; ils semblaient
viter la foule et chercher  l'cart le moment de se parler
d'eux-mmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait
avec envie: leur flicit se lisait sur le visage des autres autant que
sur le leur.

Marie les suivit des yeux:--Ils sont heureux pourtant, dit-elle  la
Reine, se rappelant le blme que l'on avait voulu jeter sur eux.

Mais, sans lui rpondre, Anne d'Autriche craignant que, dans la foule,
un mot inconsidr ne vnt apprendre quelque funeste vnement  sa
jeune amie, se plaa derrire le Roi avec elle. Bientt MONSIEUR, le
prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d'un air libre
et enjou. Cependant le second, jetant sur Marie un regard svre et
scrutateur, lui dit: Madame la princesse, vous tes ce soir d'une
beaut et d'une gaiet _surprenantes_.

Elle fut interdite de ces paroles, et de le voir s'loigner d'un air
sombre; elle parla au duc d'Orlans, qui ne rpondit pas et sembla ne
pas entendre. Marie regarda la Reine, et crut remarquer de la pleur et
de l'inquitude sur ses traits. Cependant personne n'osait approcher
le Cardinal-Duc, qui mditait lentement ses coups d'checs; Mazarin
seul, appuy sur le bras de son fauteuil et suivant les coups avec une
attention servile, faisait des gestes d'admiration toutes les fois
que le Cardinal avait jou. L'application sembla dissiper un moment
le nuage qui couvrait le front du ministre: il venait d'avancer une
_tour_ qui mettait le _roi_ de Louis XIII dans cette fausse position
qu'on nomme _Pat_, situation o ce roi d'bne, sans tre attaqu
personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun
sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire, et se
mit  sourire d'un ct des lvres seulement, ne pouvant peut-tre
s'interdire un secret rapprochement. Puis, en voyant les yeux teints
et la figure mourante du prince, il se pencha  l'oreille de Mazarin,
et lui dit:

--Je crois, ma foi, qu'il partira avant moi; il est bien chang.

En mme temps, il lui prit une longue et violente toux; souvent il
sentait en lui cette douleur aigu et persvrante;  cet avertissement
sinistre il porta  sa bouche un mouchoir qu'il en retira sanglant;
mais, pour le cacher, il le jeta sous la table, et sourit en regardant
svrement autour de lui, comme pour dfendre l'inquitude.

Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus lger mouvement
et rangea ses pices pour une autre partie avec une main dcharne et
tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernire
heure.

En cet instant une horloge sonna minuit. Le roi leva la tte:

--Ah! ah! dit-il froidement, ce matin,  la mme heure, M. le Grand,
notre cher ami, a pass un mauvais moment.

Un cri perant partit auprs de lui; il frmit et se jeta de l'autre
ct, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, tait
dans les bras de la Reine; celle-ci, pleurant amrement, dit 
l'oreille du Roi:

--Ah! Sire, vous avez une hache  deux tranchants!

Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels  la jeune
princesse, qui, entoure de toutes les femmes de la cour, ne revint
de son vanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitt
qu'elle rouvrit les yeux:

--Hlas! oui, mon enfant, lui dit Anne d'Autriche, ma pauvre enfant,
vous tes reine de Pologne.

       *       *       *       *       *

Il est arriv souvent que le mme vnement qui faisait couler des
larmes dans le palais des rois a rpandu l'allgresse au dehors; car
le peuple croit toujours que la joie habite avec les ftes. Il y eut
cinq jours de rjouissances pour le retour du ministre, et chaque
soir, sous les fentres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se
pressaient les habitants de Paris; les dernires meutes les avaient,
pour ainsi dire, mis en got pour les mouvements publics; ils couraient
d'une rue  l'autre avec une curiosit quelquefois insultante et
hostile, tantt marchant en processions silencieuses, tantt poussant
de longs clats de rire ou des hues prolonges dont on ignorait le
sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours
et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester
quelque esprance inconnue de plaisir et quelque joie insense qui
serrait le coeur. Il tait remarquable que le silence le plus triste
rgnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient
prpars pour les rjouissances, et que l'on passait avec ddain devant
les faades illumines de son palais. Si quelques voix s'levaient,
c'tait pour lire et relire sans cesse avec ironie les lgendes et
les inscriptions dont l'idiote flatterie de quelques crivains obscurs
avait entour le portrait du Cardinal-Duc. L'une de ces images tait
garde par des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres
que lui lanaient de loin des mains inconnues. Elle reprsentait le
Cardinal gnralissime portant un casque entour de lauriers. On lisait
au-dessus:

    Grand Duc! c'est justement que la France t'honore;
    Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t'adore[38].

  [38] Cette gravure existe encore.

Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu'il ft heureux; et
en effet il n'adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il
acceptait ses ftes  titre de dsordre. Tout Paris tait en rumeur, et
des hommes  longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin
et des verres d'tain qu'ils choquaient  grand bruit, se tenaient sous
le bras et chantaient  l'unisson, avec des voix rudes et grossires,
une ancienne ronde de la Ligue:

    Reprenons la danse,
    Allons, c'est assez:
    Le printemps commence,
    Les Rois sont passs.

    Prenons quelque trve,
    Nous sommes lasss;
    Les Rois de la fve
    Nous ont harasss.

    Allons, Jean du Mayne,
    Les Rois sont passs[39].

  [39] Chant des guerres civiles. (Voy. _Mm. de la Ligue_.)

Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversrent les
quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui
les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirs par la
curiosit. Deux jeunes gens envelopps dans des manteaux furent jets
l'un contre l'autre et se reconnurent  la lueur d'une torche place au
pied de la statue de Henri IV, nouvellement leve, sous laquelle ils
se trouvaient.

--Quoi! encore  Paris, monsieur? dit Corneille  Milton; je vous
croyais  Londres.

--Entendez-vous ce peuple, monsieur? l'entendez-vous? quel est ce
refrain terrible:

    Les Rois sont passs?

--Ce n'est rien encore, monsieur; faites attention  leurs propos.

--Le Parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont
morts: dansons, nous sommes les matres; le vieux Cardinal s'en va, il
n'y a plus que le Roi et nous.

--Entendez-vous ce misrable, monsieur? reprit Corneille; tout est l,
toute notre poque est dans ce mot.

--Eh quoi! est-ce l l'oeuvre de ce ministre que l'on appelle _grand_
parmi vous, et mme chez les autres peuples? Je ne comprends pas cet
homme.

--Je vous l'expliquerai tout  l'heure, lui rpondit Corneille; mais,
avant cela, coutez la fin de cette lettre que j'ai reue aujourd'hui.
Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous
sommes seuls, la foule est passe, coutez:

...... C'est par une de ces imprvoyances qui empchent
l'accomplissement des plus gnreuses entreprises que nous n'avons
pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions d penser que,
prpars  la mort par de longues mditations, ils refuseraient nos
secours; mais cette ide ne vint  aucun de nous; dans la prcipitation
de nos mesures, nous fmes encore la faute de nous trop dissminer
dans la foule, ce qui nous ta le moyen de prendre une rsolution
subite. J'tais plac, pour mon malheur, prs de l'chafaud, et je vis
s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre
abb Quillet, destin  voir mourir son lve, qu'il avait vu natre.
Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux
amis. Nous nous avanmes tous, prts  nous lancer sur les gardes
au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter
son chapeau loin de lui d'un air de ddain. On avait remarqu notre
mouvement, et la garde catalane fut double autour de l'chafaud. Je
ne pouvais plus voir; mais j'entendais pleurer. Aprs les trois coups
de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, tant  cheval
assez prs de l'chafaud, lut l'arrt de mort que ni l'un ni l'autre
n'coutrent. M. de Thou dit  M. de Cinq-Mars:

--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint
Gervais et de saint Protais?

--Ce sera celui que vous jugerez  propos, rpondit Cinq-Mars.

Le second confesseur, prenant la parole, dit  M. de Thou:

--Vous tes le plus g.

--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant  M. le Grand, lui
dit:--Vous tes le plus gnreux, vous voulez bien me montrer le chemin
de la gloire du ciel?

--Hlas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du prcipice; mais
prcipitons-nous dans la mort gnreusement, et nous surgirons dans la
gloire et le bonheur du ciel.

Aprs quoi il l'embrassa et monta l'chafaud avec une adresse et une
lgret merveilleuses. Il fit un tour sur l'chafaud, et considra
haut et bas toute cette grande assemble, d'un visage assur et qui
ne tmoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis
il fit un autre tour, saluant le peuple de tous cts, sans paratre
reconnatre aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante;
puis il se mit  genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et
lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le pre cria
au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras,
joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la mme demande
au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grce  genoux devant le
bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et
demanda au confesseur: Mon pre, serai-je bien ainsi? Puis, tandis
que l'on coupait ses cheveux, il leva les yeux au ciel et dit en
soupirant: Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre
mon supplice en satisfaction de mes pchs.

--Qu'attends-tu? que fais-tu l? dit-il ensuite  l'excuteur qui
tait l et n'avait pas encore tir son couperet d'un mchant sac
qu'il avait apport. Son confesseur, s'tant approch, lui donna
une mdaille; et lui, d'une tranquillit d'esprit incroyable, pria
le pre de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point
avoir bands. J'aperus les deux mains tremblantes du vieil abb
Quillet, qui levait le crucifix. En ce moment, une voix claire et
pure comme celle d'un ange entonna l'_Ave, maris stella_. Dans le
silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au
pied de l'chafaud; le peuple rpta le chant sacr, M. de Cinq-Mars
embrassa plus troitement le poteau, et je vis s'lever une hache
faite  la faon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple,
jet de la place, des fentres et des tours, m'avertit qu'elle tait
retombe et que la tte avait roul jusqu' terre; j'eus encore la
force, heureusement, de penser  son me et de commencer une prire
pour lui: je la mlai avec celle que j'entendais prononcer  haute
voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le
vis s'lancer sur l'chafaud avec tant de promptitude, qu'on et dit
qu'il volait. Le pre et lui rcitrent les psaumes; il les disait avec
une ardeur de sraphin, comme si son me et emport son corps vers
le ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme
celui d'un martyr, et devint plus martyr lui-mme. Je ne sais si Dieu
voulut lui accorder cette grce; mais je vis avec horreur le bourreau,
effray sans doute du premier coup qu'il avait port, le frapper sur
le haut de la tte, o le malheureux jeune homme porta la main; le
peuple poussa un long gmissement, et s'avana contre le bourreau: ce
misrable, tout troubl, lui porta un second coup, qui ne fit encore
que l'corcher et l'abattre sur le thtre, o l'excuteur se roula sur
lui pour l'achever. Un vnement trange effrayait le peuple autant
que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars,
tenant son cheval comme  un convoi funbre, s'tait arrt au pied
de l'chafaud, et, semblable  un homme paralys, regarda son matre
jusqu' la fin, puis tout  coup, comme frapp de la mme hache, tomba
mort sous le coup qui avait fait tomber la tte.

Je vous cris  la hte ces tristes dtails  bord d'une galre de
Gnes, o Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et
tous les conjurs, sommes retirs. Nous allons en Angleterre attendre
que le temps ait dlivr la France du tyran que nous n'avons pu
dtruire. J'abandonne pour toujours le service du lche prince qui nous
a trahis.

MONTRSOR.

Telle vient d'tre, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes
gens que vous vtes nagure si puissants. Leur dernier soupir a t
celui de l'ancienne monarchie; il ne peut plus rgner ici qu'une cour
dornavant; les Grands et les Snats sont anantis[40].

  [40] On appelait le Parlement _Snat_. Il existe des lettres
  adresses  _Monseigneur de Harlay_, prince du Snat de Paris et
  premier juge du royaume.

--Et voil donc ce prtendu grand homme! reprit Milton. Qu'a-t-il voulu
faire? Il veut donc crer des rpubliques dans l'avenir, puisqu'il
dtruit les bases de votre monarchie?

--Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille; il n'a voulu que rgner
jusqu' la fin de sa vie. Il a travaill pour le moment, et non pour
l'avenir; il a continu l'oeuvre de Louis XI, et ni l'un ni l'autre
n'ont su ce qu'ils faisaient.

L'Anglais se prit  rire.

--Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai gnie avait une autre
marche. Cet homme a branl ce qu'il devait soutenir, et on l'admire!
Je plains votre nation.

--Ne la plaignez pas! s'cria vivement Corneille; un homme passe, mais
un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est dou d'une immortelle
nergie que rien ne peut teindre: souvent son imagination l'garera,
mais une raison suprieure finira toujours par dominer ses dsordres.

Les deux jeunes et dj grands hommes se promenaient en parlant ainsi
sur cet emplacement qui spare la statue de Henri IV de la place
Dauphine, au milieu de laquelle ils s'arrtrent un moment.

--Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec
quelle vitesse une pense gnreuse retentit dans les coeurs franais,
et tous les soirs je me retire heureux de l'avoir vu. La reconnaissance
prosterne les pauvres devant cette statue d'un bon roi; qui sait quel
autre monument lverait une autre passion auprs de celui-ci? qui sait
jusqu'o l'amour de la gloire conduirait notre peuple? qui sait si,
au lieu mme o nous sommes, ne s'lvera pas une pyramide arrache 
l'Orient?

--Ce sont les secrets de l'avenir, dit Milton; j'admire, comme
vous, votre peuple passionn; mais je le crains pour lui-mme; je le
comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le
vois prodiguer son admiration  des hommes tels que celui qui vous
gouverne. L'amour du pouvoir est bien puril, et cet homme en est
dvor sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible! il
est tyran sous un matre. Ce colosse, toujours sans quilibre, vient
d'tre presque renvers sous le doigt d'un enfant. Est-ce l le gnie?
non, non! Lorsqu'il daigne quitter ses hautes rgions pour une passion
humaine du moins doit-il l'envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait
que le pouvoir, que ne l'a-t-il donc pris par le sommet au lieu de
l'emprunter  une faible tte de Roi qui tourne et qui flchit? Je
vais trouver un homme qui n'a pas encore paru, et que je vois domin
par cette misrable ambition; mais je crois qu'il ira plus loin. Il se
nomme Cromwell.


crit en 1826.


FIN DE CINQ-MARS




NOTES

ET

DOCUMENTS HISTORIQUES


PAGE 342.

Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.

  Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville,
  o quantit de noblesse l'attendoit, entre autres M. le comte de
  Suze, Monseigneur de Viviers le salua  la sortie de son bateau;
  mais il fallut attendre de lui parler jusques  ce qu'il fust
  au logis qu'on lui avoit prpar dans la ville. Quand son bateau
  abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit
  au bord de la rivire; aprs qu'on avoit vu s'il s'estoit bien
  assur, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couch,
  car il estoit malade d'une douleur ou ulcre au bras. Il y avoit
  six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres; et
  les liens o les hommes mettoient les mains estoient rembourrs et
  garnis de buffleteries. Ils portoient sur les paules et autour du
  cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main
  couverte de buffle; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils
  mettoient au cou estoient comme une tole qui descendoit jusques
  aux barres dans lesquelles elles estoient passes. Ainsi ces hommes
  portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons
  auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit
  tonn, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fentres; car
  auparavant qu'il arrivt, les maons qu'il menoit abattoient les
  croises des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles
  des chambres o il devoit loger, et en aprs on faisait un pont
  de bois qui venoit de la rue jusqu'aux fentres ou ouvertures de
  son logis: ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les
  rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui
  estoit prpar dans sa chambre, que ses officiers avoient tapisse
  de damas incarnat et violet, avec des ameublements trs-riches. Il
  logea  Viviers dans la maison de Montarguy, qui est  prsent 
  l'universit de notre glise. On abattit la croise de la chambre,
  qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit
  depuis la boutique de Nol de Viel, sous la maison d'Ales, du ct
  nord, jusques  l'ouverture des fentres, o le seigneur Cardinal
  fut port de la manire explique. Sa chambre estoit garde de
  tous cts, tant sous les votes qu's cts et sur le dessus des
  logements o il couchoit.

  Sa cour ou suite tait compose de gens d'importance; la civilit,
  affabilit et courtoisie estoient avec eux. La dvotion y estoit
  trs-grande; car les soldats, qui sont ordinairement indvts et
  impies, firent de grandes dvotions. Le lendemain de son arrive,
  qui estoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessrent et
  communirent avec dmonstration de grande pit; ils ne firent
  aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles.
  La noblesse aussi fit de grandes dvotions. Quand on estoit
  sur le Rhne, quoiqu'il y eust quantit de bateliers, tant dans
  les barques qu'aprs les chevaux, on n'osait jamais blasphmer,
  qu'est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une
  telle rtention; on ne leur voyait profrer que les mots qui leur
  estoient ncessaires pour la conduite de leurs barques, mais si
  modestement, que tout le monde en estoit ravi.

  Monseigneur le cardinal Bigni logea  l'archidiacon. On avoit
  prpar la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal
  Mazarin; mais au partir du bourg Saint-Andol, il prit la poste
  pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut
  report dans son bateau avec le mme ordre. (_Extrait du journal
  manuscrit de J. de Banne._)


_Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs
actes de dvotion._

La bravoure de M. de Cinq-Mars tait froide, noble et lgante.
Il n'y en a pas de mieux atteste. Si, aprs tant de dtails
historiques rsums dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves,
j'ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des
fragments du rapport qui les suit, o l'on pourra remarquer ce passage:

C'est une merveille incroyable qu'il ne tmoigna jamais aucune peur,
ni trouble, ni aucune motion, etc.

Le recueil intitul: _Journal de M. le Cardinal-Duc de Richelieu, qu'il
a faict durant le grand orage de la court, en l'an 1642, tirs de ses
Mmoires qu'il a crits de sa main_, porte ces paroles  la relation de
l'instruction du procs:

  M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole; toujours
  les mmes douceur, modration et assurance.

Tallemant des Raux dit dans ses _Mmoires_, tome I, page 418, etc.,
etc.:

  M. le Grand fut ferme, et le combat qu'il souffroit en luy-mme
  ne parut point au dehors.--Il mourut avec une grandeur de courage
  tonnante, et ne s'amusa point  haranguer. Il ne voulut point de
  bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit
  le billot si ferme, qu'on eut de la peine  en retirer ses bras.
  Il estoit plein de coeur et mourut en galant homme. Quoiqu'on
  et rsolu de ne point lui donner la question, comme portoit la
  sentence, on ne laissa pas de la lui prsenter; cela le toucha,
  mais ne lui fit rien faire qui le dmentt, et il dfaisoit dj
  son pourpoint quand on lui fit lever la main seul.

Plusieurs rapports ajoutent que, conduit  la chambre de la torture, il
s'cria:--_O me menez-vous?_--_Qu'il sent mauvais ici!_ en portant son
mouchoir  son nez. Ce ddain me semble un de ces traits de _bravoure
moqueuse_ dont notre histoire fourmille.

Il rappelle le mot d'un gentilhomme qui, conduit  l'chafaud de 1793,
dit au charretier du tombereau: Postillon, mne-nous bien, tu auras
_pour boire_. Les Franais se vengent de la mort en se moquant d'elle.


_Fragment d'une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d'Estat, 
Monsieur de Brienne, secrtaire d'Estat, laquelle fait mention de tout
ce qui s'est pass  l'instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars
et de Thou._

  MONSIEUR,

  J'ay creu que vous auriez pour agrable d'estre inform des choses
  principales qui se sont passes au jugement qui a est rendu contre
  Messieurs le Grand et de Thou; c'est pourquoi j'ay pris la libert
  de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier
  commena par la dposition de Monsieur le duc d'Orlans, laquelle
  il receut en forme judiciaire  Ville-Franche en Beau-Jolois, ou
  estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en prsence de
  sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette
  action il dclara que Monsieur le Grand l'avoit sollicit de faire
  une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter
  avec l'Espagne; ce qu'ils auroient rsolu eux trois dans l'hostel
  de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois
  dernire.

  Fontrailles fut choisi pour aller  Madrid, o il arresta le
  trait avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d'Espagne promettoit
  de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de
  vieilles troupes, quarante mille escus  Monsieur pour faire
  nouvelles leves, etc., etc. . . . . .

  La confession du trait, sans l'avoir rvl, jointe aux preuves
  qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices,
  et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeur
  prs de M. le Grand, logeant dans sa maison prs de Perpignan,
  le conseillant en ses affaires, aprs avoir eu connoissance que
  ledit sieur le Grand avoit trait avec l'Espagne, et partant qu'il
  estoit criminel de lze-majest; tout cela joint ensemble porta
  les juges  le condamner, suivant les lois et l'ordonnance qui
  sont expressment contre ceux qui ont sceu une conspiration contre
  l'Estat et ne l'ont pas rvle, encore que leur silence ne soit
  point accompagn de tant d'autres circonstances qu'estoient en
  l'affaire dudit sieur de Thou. _Il est mort en vray chrestien,
  en homme de courage_, cela mrite un grand discours particulier.
  Monsieur le Grand a aussi tmoign _une fermet toujours gale, et
  fort rsolue  la mort, avec une froideur admirable, une constance
  et une dvotion chrestienne_. Je vous supplie que je quitte ce
  discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les
  respects que je dois, et le dsir de paroistre par les effets que
  je suis,

      MONSIEUR,

      Votre-trs humble et obissant serviteur,

      MARCA.

      De Lyon, ce 16 septembre 1642.


A la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprim, en M. DC. LXV,
un journal qui, depuis peu, a t attribu lgrement  un greffier
de la ville de Lyon. Ce rapport fut trs rpandu et publi, comme on
voit, _il y a cent soixante-douze ans_. Une partie des dtails a t
reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux
sont pars, et, pour ainsi dire, sems dans le cours de la composition.
Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver
place, furent  dessein laisss de ct, et ont t omis dans les
rimpressions qui ont t faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile
de les reproduire ici. Ils compltent la peinture des caractres de ce
livre, et montrent que j'ai t religieusement fidle  l'histoire, et
n'ai pas permis  l'imagination de se jouer hors du cercle trac par la
vrit:

  Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des
  rois laisser sa tte sur l'chafaud,  l'ge de vingt-deux ans,
  mais avec une constance qui trouvera  peine sa pareille dans
  nos histoires. Nous avons vu un conseiller d'Estat mourir comme
  un saint, aprs un crime que les hommes ne peuvent pardonner
  avec justice.--Il n'y a personne au monde qui, sachant leur
  conspiration contre l'Estat, ne les juge dignes de mort, et il y
  aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de
  leurs belles qualits naturelles, ne plaignent leur malheur.

  Monsieur de Cinq-Mars arriva  Lyon le quatriesme septembre
  de la prsente anne 1642, sur les deux heures aprs midy, dans
  un carrosse traisn par quatre chevaux, dans lequel il y avoit
  quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entour
  de gardes  pied au nombre de cent qui estoient  Monsieur le
  Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart
  Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.

  M. le Grand estoit vtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout
  couvert de dentelle d'or, avec un manteau d'carlate  gros boutons
  d'argent  queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que
  d'entrer dans la ville, demanda  Monsieur de Ceton, lieutenant
  des gardes cossoises, s'il agroit qu'on fermast le carrosse; ce
  qui luy fut refus, et fut conduit par le pont Saint-Jean; de l
  au Change; et puis par la rue de Flandre jusqu'au pied du chasteau
  de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l'une
  et l'autre portire, saluant tout le monde avec une face riante,
  sortant demi corps du carrosse, et mesme recogneut beaucoup de
  personnes qu'il salua, les appelant par leurs noms.

  Estant arriv  Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy
  dit qu'il falloit descendre, et monter  cheval par le dehors de
  la ville, pour atteindre le chasteau: Voicy donc la dernire que
  je feray, dit-il, s'estant imagin qu'on avoit donn l'ordre de le
  conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demand aux gardes
  si on ne luy permettroit pas d'aller  la chasse quand il y seroit.

  Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui
  n'avoit pas d'autre vue que deux petites fenestres qui tomboient
  dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde,
  dans la chambre aussi, o Monsieur de Ceton couchoit avec quatre
  gardes dans l'arrire-chambre, et  toutes les portes il en estoit
  de mesme.

  Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme,
  et lui demanda s'il luy agroit qu'on luy envoyast quelqu'un avec
  qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu'il en
  seroit trs aise, mais qu'il ne mritoit pas que personne prist
  cette peine.

  En suite de quoi Monsieur le Cardinal de Lyon fit appeler le Pre
  Malavalete, jsuite, auquel il donna commission de l'aller voir
  puisqu'il le dsiroit; lequel y fut le 6 ds les cinq heures du
  matin, o il demeura jusques  huit heures. Il le trouva dans un
  lit de damas incarnat, incommod, ce qui le rendoit fort pasle et
  dbile. Le bon Pre sceut si bien entrer dans son esprit, qu'il le
  demanda encore sur le soir, puis continua  le voir soir et matin
  pendant tous les jours de sa prison: lequel rendit compte puis
  aprs  Messieurs les Cardinaux-Ducs et de Lyon, et  Monsieur le
  Chancelier, de tout ce qu'il avait dit, et demeura ce mesme pre
  longtemps en confrence avec Son Eminence Ducale, encore qu'elle ne
  se laissoit voir pour lors  personne.

  Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de
  Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu'il n'avoit
  point sujet d'apprhender, mais bien d'esprer toute chose  son
  advantage, qu'il savoit bien qu'il avoit affaire  un bon juge,
  qui n'avoit garde d'estre mesconnoissant des faveurs qu'il avoit
  receues _de son bienfaiteur_; qu'il savoit trs-bien que c'estoit
  par bontez et son pouvoir que le Roy ne l'avoit pas dpossd de sa
  charge; que cette faveur estoit si grande qu'elle ne mritoit pas
  seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies:
  et que c'estoit dans les occasions qu'il les y feroit paroistre.
  Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand
  avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colre contre
  Monsieur le Chancelier; mais la vritable raison de ces civilitez
  estoit la crainte qu'il avoit qu'il ne le refusast pour juge, et
  qu'il n'appelast au Parlement de Paris pour _estre dlivr par le
  peuple qui l'aymoit passionnment_.

  Monsieur le Grand luy respondit que cette civilit le remplissoit
  de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien
  que de la faon que l'on procde  mon affaire l'on en veut  ma
  vie; _c'est fait de moy, monsieur, le Roy m'a abandonn. Je ne me
  considre que comme une victime qu'on va immoler  la passion de
  mes ennemis et  la facilit du Roy._ A quoy Monsieur le Chancelier
  repartit que ses sentiments n'estoient pas justes, et qu'il en
  avoit des expriences toutes contraires.--Dieu le veuille, dit
  Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.

  Le 8, Monsieur le Chancelier l'alla voyr, accompagn de six
  maistres des requestes, de deux Prsidents et de six Conseillers de
  Grenoble, duquel aprs l'avoir interrog depuis les sept heures du
  matin jusques  deux heures de l'aprs midy, ils ne purent jamais
  rien tirer des cas  lui imposez.

Ce rapport qui, ainsi que je l'ai dit, fut imprim  la suite de la
lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la
prsence d'esprit incroyable de M. de Thou:

  Aprs sa confession, il fut visit par le pre Jean Terrasse,
  gardien du couvent de l'Observatoire de Saint-Franois de Tarascon,
  qui l'avoit visit et consol durant sa prison de Tarascon. Il fut
  bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un
  entretien spirituel. Ce pre estoit venu  l'occasion d'un voeu que
  M. de Thou avoit fait  Tarascon pour sa dlivrance, qui estoit
  de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle
  dans l'glise des pres Cordeliers de cette ville de Tarascon; il
  donna ordre pour cette fondation, voulant s'acquitter de son voeu,
  puisque Dieu, disoit-il, le dlivroit non-seulement d'une prison de
  pierre, mais encore de la prison de son corps; demanda de l'encre
  et du papier, et crivit judicieusement cette belle inscription
  qu'il voulut estre mise en cette chapelle:

      _Christo liberatori,
      votum in carcere pro libertate
      conceptum_

      _Fran. August. Thuanus
      e carcere vit jam jam
      liberandus merito solvit._

      _XII Septembr. M. D. C. XLII
      Confitebor tibi, Domine, quoniam
      exaudisti me, et factus es mihi
      in salutem._

  Cette inscription fera admirer la prsence et la nettet de
  son esprit, et fera avouer  ceux qui la considreront que
  l'apprhension de la mort n'avoit pas eu le pouvoir de lui causer
  aucun trouble. Il pria M. Thom de faire compliment de sa part  M.
  le Cardinal de Lyon, et lui tmoigna que s'il eust plu  Dieu de le
  sortir de ce pril, il avoit dessein de quitter le monde et de se
  donner entirement au service de Dieu.

  Il crivit deux lettres qui furent portes ouvertes  M. le
  Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur
  pour les faire tenir; ces lettres tant fermes, il dit: _Voil
  la dernire pense que je veux avoir pour le monde, partons au
  paradis_. Et ds lors il reprit sans interruption ses discours
  spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois
  si l'heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on
  le devoit lier, et prioit qu'on l'avertist quand l'excuteur de la
  justice seroit l, afin de l'embrasser, mais il ne le vit que sur
  l'chafaud.


_Sur la paraphrase que fit M. de Thou._

Le pre Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cit dans ce rapport,
et donne ces dtails:

  M. de Thou, tant sur l'chafaud,  genoux, rcita aussi le
  _Psaume 115_, et le paraphrasa en franais presque tout du long,
  d'une voix assez haute et d'une action assez vigoureuse, avec une
  ferveur indicible, mle d'une sainte joie, incroyable  ceux qui
  ne l'auroient point vue. Voici la paraphrase qu'il en fit, et que
  je voudrais pouvoir accompagner de l'action avec laquelle il la
  disoit; j'ai tch de retenir ses propres paroles.

  _Credidi, propter quod locutus sum._ Mon Dieu, _credidi_; je l'ai
  cru et je crois fermement, que vous tes mon crateur et mon bon
  pre, que vous avez souffert pour moi, que vous m'avez rachet
  au prix de votre sang, vous m'avez ouvert le paradis: _Credidi_.
  Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi
  vive, qui enflammoit les coeurs des premiers chrtiens: _Credidi,
  propter quod locutus sum_. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle
  pas seulement des lvres, mais que mon coeur s'accorde  toutes mes
  paroles, et que ma volont ne dmente point ma bouche: _Credidi_.
  Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue: je ne suis pas assez
  loquent; mais je vous adore d'esprit, oui, d'esprit, mon Dieu, je
  vous adore en esprit et en vrit! Ah! ah! _credidi_. Je me suis
  fi en vous, mon Dieu, je me suis abandonn  votre misricorde
  aprs tant de grces que vous m'avez faites, _propter quod locutus
  sum_; et, dans cette confiance, j'ai parl, j'ai tout dit, je me
  suis accus.

  _Ego autem humiliatus sum nimis._ Il est vrai, Seigneur, me voil
  extrmement humili, mais non pas encore comme je le mrite. _Ego
  dixi in excessu meo: Omnis homo mendax._ Ah! qu'il n'est que trop
  vrai que tout ce monde n'est que mensonge, que folie, que vanit,
  Ah! qu'il est vrai: _Omnis homo mendax! Quid retribuam Domino
  pro omnibus qu retribuit mihi?_ Il rptoit ceci d'une grande
  vhmence: _Calicem salutis accipiam_. Mon pre, il faut boire
  courageusement ce calice de la mort; oui, et je le reois d'un
  grand coeur, et je suis prt  le boire tout entier.

  _Et nomen Domini invocabo._ Vous m'aiderez, mon pre,  implorer
  l'assistance divine, afin qu'il plaise  Dieu de fortifier ma
  foiblesse, et me donner du courage autant qu'il en faut pour avaler
  ce calice que le bon Dieu m'a prpar pour mon salut.

  Il passa les deux versets qui suivent dans ce _Psalme_, et s'cria
  d'une voix forte et anime: _Dirupisti, Domine, vincula mea!_
  Ah! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup! vous avez bris
  ces liens qui me tenoient si fort attach au monde! Il falloit
  une puissance divine pour m'en dgager. _Dirupisti, Domine,
  vincula mea!_ Voici les propres mots qu'il dit ici: Que ceux
  qui m'ont amen ici m'ont fait un grand plaisir! que je leur ai
  d'obligations! Ah! qu'ils m'ont fait un grand bien, puisqu'ils
  m'ont tir de ce monde pour me loger dans le ciel.

  Ici son confesseur lui dit qu'il falloit tout oublier, qu'il ne
  falloit pas avoir de ressentiment contre eux. A cette parole il se
  tourna vers le pre tout  genoux, comme il estoit, et d'une belle
  action: Quoi! mon pre, dit-il, des ressentiments? Ah! Dieu le
  sait, Dieu m'est tmoin que je les aime de tout mon coeur, et qu'il
  n'y a dans mon me aucune aversion pour qui que ce soit au monde.
  _Dirupisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis._
  La voil l'hostie, Seigneur (se montrant soi-mme), la voil cette
  hostie qui vous doit tre maintenant immole: _Tibi sacrificabo
  hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam_
  (tendant les deux bras et la vue de tous cts, d'un agrable
  mouvement, le visage enflamm) _in conspectu omnis populi ejus_.
  Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes voeux, mon esprit, mon
  coeur, mon me, ma vie, _in conspectu omnis populi ejus_, devant
  tout ce peuple, devant toute cette assemble! _In atriis domus
  Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini._ Nous y
  voici  l'entre de la maison du Seigneur. Oui, c'est d'ici, c'est
  de Lyon, de Lyon qu'il faut monter l-haut (levant les bras vers
  le ciel). Lyon, que je t'ai bien plus d'obligation qu'au lieu de
  ma naissance, qui m'a seulement donn une vie misrable, et tu me
  donnes aujourd'hui une vie ternelle! _in medio tui Jerusalem_. Il
  est vrai que j'ai trop de passion pour cette mort. N'y a-t-il point
  de mal, mon pre? dit-il plus bas en souriant, se tournant  ct
  vers le pre. J'ai trop d'aise. N'y a-t-il point de vanit? Pour
  moi je n'en veux point.


_Dtails du supplice de M. de Cinq-Mars._

  (Fragment du mme rapport.)

  C'est une merveille incroyable qu'il ne tmoigna jamais aucune
  peur, ni trouble, ni aucune motion, ains parut toujours gai,
  assur, inbranlable, et tmoigna une si grande fermet d'esprit,
  que tous ceux qui le virent en sont encore dans l'tonnement.

  M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bands, posa _fort proprement_
  son col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit,
  tourn vers le devant de l'chafaud, et embrassant fortement de ses
  deux bras le poteau; il ferma les yeux et la bouche, et attendit le
  coup que l'excuteur lui vint donner assez pesamment et lentement,
  et s'tant mis  gauche et tenant son couperet des deux mains.
  En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme: Ah! qui fut
  touffe dans son sang; il leva les genoux de dessus le bloc, comme
  pour se lever, et retomba en la mme assiette qu'il estoit. La tte
  n'estant pas entirement spare du corps par ce coup, l'excuteur
  passa  sa droite par derrire, et, prenant la tte par les cheveux
  de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une
  partie de la trache-artre et de la peau du cou, qui n'estoit pas
  coupe; aprs quoi il jeta la tte sur l'chafaud, qui de l bondit
   terre, o l'on _remarqua soigneusement qu'elle fit encore un
  demi-tour et palpita assez-longtemps_. Elle avoit le visage tourn
  vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tte vers
  l'chafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le
  poteau, qu'il tenoit toujours embrass, tant que l'excuteur le
  tira pour le dpouiller, ce qu'il fit, et puis le couvrit d'un
  drap et mit son manteau par-dessus; la tte ayant t rendue sur
  l'chafaud, elle fut mise auprs du corps, sous le mme drap.

L'excution de M. de Thou ressemble comme celle de M. de Cinq-Mars,
 un assassinat; la voici telle que la donne ce mme journal, et plus
horriblement minutieux que la lettre de Montrsor.

  L'excuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir; mais
  comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en
  bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s'accommoda
  mieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tte sur le
  poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit rest.
  Aprs, il mit son col sur le poteau, qu'un frre jsuite avait
  torch de son mouchoir, parce qu'il estoit tout mouill de sang,
  et demanda  ce frre s'il estoit bien, qui lui dit qu'il falloit
  qu'il avanast mieux sa tte sur le devant, ce qu'il fit. En mme
  temps, l'excuteur, s'apercevant que les cordons de sa chemise
  n'estoient point dlis et qu'ils lui tenoient le cou serr,
  lui porta la main au col pour les dnouer: ce qu'ayant senti,
  il demanda: Qu'y a-t-il? faut-il encore oster la chemise? et
  se disposoit dj  l'oster. On lui dit que non, qu'il falloit
  seulement dnouer les cordons; ce qu'ayant fait il tira sa chemise
  pour dcouvrir son col et ses paules, et, ayant mis sa tte sur
  le poteau, il pronona ses dernires paroles, qui furent: _Maria,
  mater grati, mater misericordi_...; puis _In manus tuas_... et
  lors ses bras commencrent  trembloter en attendant le coup, qui
  lui fut donn tout en haut du col, trop prs de la tte, duquel
  coup son col n'tant coup qu' demi, le corps tomba du cost
  gauche du poteau,  la renverse, le visage contre le ciel, remuant
  les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut
  renverser pour achever par o il avoit commenc; mais effray des
  cris que l'on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre
  coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tte, qui demeura sur
  l'chafaud.

  L'excuteur, l'ayant dpouill, porta son corps, couvert d'un drap,
  dans le carrosse qui les avoit amens; puis il y mit aussi celui de
  M. de Cinq-Mars et leurs ttes, qui avoient encore toutes deux les
  yeux ouverts, particulirement celle de M. de Thou, qui sembloit
  tre vivante. De l, ils furent ports aux Feuillans, o M. de
  Cinq-Mars fut enterr devant le matre-autel, sous le balustre de
  ladite glise, par la bont et autorit de M. du Gay, trsorier de
  France en la gnralit de Lyon. M. de Thou a t embaum par le
  soin de madame sa soeur et mis dans un cercueil de plomb, pour tre
  transport en sa spulture.

  Telle fut la fin de ces deux personnes, qui certes, doivent laisser
   la postrit une autre mmoire que celle de leur mort. Je laisse
   chacun d'en faire tel jugement qu'il lui plaira, et me contente
  de dire que ce nous est une grande leon de l'inconstance des
  choses de ce monde et de la fragilit de notre nature.


Les dernires volonts de ces deux nobles jeunes gens nous sont
demeures par des lettres qu'ils crivirent aprs la prononciation
de leur arrt. Celle de M. de Cinq-Mars  la marchale d'Effiat, sa
mre, peut paratre froide  quelques personnes, par la difficult de
se reporter  cette poque o, dans les plus graves circonstances, on
s'attachait  contenir plus qu' exprimer chaleureusement ses motions,
et o le grand monde, dans les crits et les discours, fuyait le
_pathtique_ autant que nous le cherchons.


_Lettre de M. le Grand  madame sa mre, la marquise d'Effiat._

  Madame ma trs-chre et trs-honore mre, je vous escris,
  puisqu'il ne m'est plus permis de vous voir, pour vous conjurer,
  madame, de me rendre deux marques de votre dernire bont:
  l'une, madame, en donnant  mon me le plus de prires qu'il
  vous sera possible, ce qui sera pour mon salut: l'autre, soit que
  vous obteniez du Roy le bien que j'ai employ dans ma charge de
  grand-escuyer, et ce que j'en pouvois avoir d'autre part auparavant
  qu'il fust confisqu, ou soit que cette grce ne vous soit pas
  accorde, que vous ayez assez de gnrosit pour satisfaire  mes
  cranciers. Tout ce qui dpend de la fortune est si peu de chose,
  que vous ne devez pas me refuser cette dernire supplication, que
  je vous fais pour le repos de mon me. Croyez-moi, madame, en cela
  plutt que vos sentiments s'ils rpugnent en mon souhait, puisque,
  ne faisant plus un pas qui ne me conduise  la mort, je suis plus
  capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du
  monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez
  respecte au temps que j'ai vescu, et vous assurez que je meurs,

      Ma trs-chre et trs-honore mre,
      Votre trs-humble et trs-obissant
      et trs-oblig fils et serviteur,

      Henri D'EFFIAT DE CINQ-MARS.


Le manuscrit original est  la Bibliothque royale de Paris, manusc. no
9327, crit d'une main ferme et calme.


_Sur la dernire lettre de M. Franois-Auguste de Thou._

On a vu que, laiss seul un moment dans sa prison, M. de Thou crivit
une lettre qui fut remise  son confesseur. _Voil_, disait-il, _la
dernire pense que je veux avoir pour ce monde_. On a vu ses efforts
pour se dtacher de cette dernire pense, et ce redoublement de
prires ferventes qu'il prononce en se frappant la poitrine. Il prie
Dieu d'avoir piti de lui; il repousse tout le monde; il s'enveloppe
dj dans son linceul. Cette dernire pense tait dj la plus cruelle
qui puisse faire saigner le coeur d'un homme; c'tait un dernier regard
jet sur une femme aime; c'tait un adieu  sa matresse, la princesse
de Gumne. Le ton est grave, et le respect du rang ne s'y perd pas,
non plus que celui de sa dignit personnelle et du moment solennel
qui s'approche. J'ai retrouv dernirement cette lettre prcieuse.
(Bibliothque royale de Paris, manuscrit no 9276, page 223.) La voici:


_Copie de la lettre de M. de Thou, escrite  madame la princesse de
Gumene aprs la prononciation de l'arrest._

  Madame,

  Je ne vous ay jamais eu de l'obligation en toute ma vie
  qu'aujourd'huy qu'estant prs de la quitter, je la pers avec moins
  de peyne parce que vous _me l'avez rendue asss malheureuse_;
  j'espre que celle de l'autre monde sera bien diffrente pour
  moy de celle-cy, et que j'y trouveray des flicits autant
  pardessus l'imagination des hommes qu'elles doivent estre dans
  leur esprance: la mienne, madame, n'est fonde que sur la bont
  de Dieu et le mrite de la passion de son Filz, seule capable
  d'effacer mes pchez dont j'estois redevable  sa justice, et qui
  sont  un tel excez qu'il n'y a rien qui les surpasse que celuy de
  sa misricorde. Je vous demande pardon de tout mon coeur, madame,
  de toutes les choses que j'ay faictes qui vous ont pu desplaire
  et fais la mesme prire _ toutes les personnes que j'ay haes
   vostre occasion_, vous protestant, madame, qu'autant que la
  fidlit que je doibs  mon Dieu me le doit permettre, je meurs
  _trop asseurment_, madame, votre trs-humble et trs-obissant
  serviteur,

      DE THOU.

      De Lion ce 12e septembre 1642.


Quel reproche amer et quel mlancolique retour sur sa vie! Si cette
femme tait digne de lui, comment reut-elle une telle lettre sans en
mourir? Fut-elle jamais console de mriter un tel adieu?

La vie de madame la princesse de Gumne ne permet gure de penser que
ses rigueurs aient caus tant de tristesse et une douleur si profonde.
Tallemant des Raux dit, en plusieurs endroits, que M. de Thou tait
son amant. _On dit_, ajoute-t-il (t. I, p. 418), _qu'il lui crivit
aprs avoir t condamn_. C'est cette lettre qu'on vient de lire.
Elle me semble crite par un homme tel que le misanthrope de Molire,
avec plus de piti, et ces mots: _toutes les personnes que j'ai haes 
votre occasion_, ressemblent douloureusement :

  C'est que tout l'univers est bien reu de vous.

Mais ne cherchons pas  devancer des peines que rien ne trahit, si
ce n'est ce dernier soupir au pied de l'chafaud. Le souvenir de M.
de Thou nous doit reprsenter une autre pense et conduit  d'autres
rflexions. Elles suivront la copie de ce trait avec l'Espagne qui
fait la base du procs criminel.


_Articles du trait fait entre le Comte-Duc pour le Roy d'Espagne et
monsieur de Fontrailles pour et au nom de Monsieur,  Madrid, le 13
mars 1642, dont Monsieur fait mention dans sa dclaration du 7 juillet
dudit an. Au tome 1er des Mmoires de Fontrailles._

  Le sieur de Fontrailles aiant est envoi par monseigneur le duc
  d'Orlans vers le Roy d'Espagne avec lettres de Son Altesse pour
  Sa Majest Catholique et monseigneur le Comte-Duc de San-Lucar,
  dates de Paris, du 20 janvier, a propos, en vertu du pouvoir 
  luy donn, que Son Altesse, dsirant le bien gnral et particulier
  de la France, de voir la noblesse et le peuple de ce royaume
  dlivr des oppressions qu'ils souffrent depuis longtemps par une
  si sanglante guerre, pour faire cesser la cause d'icelle, et pour
  establir une paix gnrale et raisonnable entre l'Empereur et les
  deux couronnes, au bnfice de la chrestient, prendroit volontiers
  les armes  cette fin si Sa Majest Catholique y vouloit concourir
  de son cost avec les moyens possibles pour avancer leurs affaires.
  Et aprs avoir dclar le particulier de sa commission en ce qui
  est des offres et demandes que font les seigneurs d'Orlans et ceux
  de son party, a est accord et conclu par ledit seigneur Comte-Duc
  pour Leurs Majestez Impriale et Catholique, et au nom de Son
  Altesse par ledit sieur de Fontrailles, les articles suivants:

  1. Comme le principal but de ce trait est de faire une juste paix
  entre les deux couronnes d'Espagne et de France, pour leur bien
  commun et de toute la chrestient, ont dclar unanimement qu'on
  ne prtend en cecy aucune chose contre le Roy trs-chrestien et au
  prjudice de ses Estats, ny contre les droits et authoritez de la
  Reine trs-chrestienne et rgnante; ainsi au contraire on aura soin
  de la maintenir en tout ce qui lui appartient.

  2. Sa Majest Catholique donnera 12,000 hommes de pied et 5,000
  chevaux effectifs de vieilles troupes, le tout venant d'Allemagne,
  ou de l'empire, ou de Sa Majest Catholique. Que si par accident
  il manquoit de ce nombre 2,000 ou 3,000 hommes, on n'entend point
  pour cela qu'on ayt manqu  ce qui est accord, attendu qu'on les
  fournira le plus tost qu'il sera possible.

  3. Il est accord que, ds le jour que monsieur le duc d'Orlans
  se trouvera dans la place de seuret o il dit estre en tat de
  pouvoir lever des troupes, Sa Majest Catholique luy baillera
  quatre cens mil escus comptant, payables au consentement de Son
  Altesse, pour estre emploiez en leves et autres frais utiles pour
  le bien commun.

  4. Sa Majest Catholique donnera le train d'artillerie avec les
  munitions de guerre propres  un corps d'arme, avec les vivres
  pour toutes les troupes, jusques  ce qu'elles soient entres en
  France, l o Son Altesse entretiendra les siens, et Sa Majest
  Catholique les autres, comme il sera spcifi plus bas.

  5. Les places qui seront prises en France, soit par l'arme de Sa
  Majest Catholique, ou celles de Son Altesse, seront mises s mains
  de Son Altesse et de ceux, de son party.

  6. Il sera donn audit seigneur d'Orlans, douze mil escus par mois
  de pension, outre ce que Sa Majest Catholique donne en Flandres 
  la duchesse d'Orlans, sa femme.

  7. Est arrest que cette arme et les troupes d'icelle obiront
  absolument audit seigneur duc d'Orlans; et nanmoins, attendu
  que ladite arme est leve des deniers de Sa Majest Catholique,
  les officiers d'icelle presteront le serment de fidlit  Son
  Altesse de servir aux fins du prsent trait, et arrivant faute
  de Son Altesse, s'il y a quelque prince du sang de France dans le
  trait, il commandera en la manire qu'il avoit est arrest dans
  le trait fait avec monseigneur le comte de Soissons. Et en cas
  que l'archiduc Lopold ou autre personne, fils ou frre ou parent
  de Sa Majest Catholique, vienne  estre gouverneur pour Sadite
  Majest Catholique en Flandres, comme il sera l, par mesme moyen,
  gnral de ses armes, et que Sa Majest Catholique a tant de part
  en ce lieu: est accord que le seigneur duc d'Orlans et ceux de
  son party de quelque qualit et condition qu'ils soient, aiant
  esgard  ces considrations, tiendront bonne correspondance avec
  ledit seigneur archiduc ou autre que dit est, et luy communiqueront
  tout ce qui se prsentera, en recevant tous ensemble _les ordres de
  l'Empereur, de Sa Majest Catholique_, tant pour ce qui concerne la
  guerre que pour les plaiges de cette arme, et tous les progrez.

  8. Et d'autant que Son Altesse a deux personnes propres  estre
  mareschaux de camp en cette arme, que ledit sieur de Fontrailles
  dclarera aprs la conclusion du prsent trait. Sa Majest
  Catholique se charge d'obtenir de l'Empereur deux lettres-patentes
  de mareschaux de camp pour eux.

  9. Il est accord que Sa Majest Catholique donnera quatre-vingt
  mille ducas de pension  rpartir par mois aux seigneurs susdits.

  10. Comme aussi on donnera dans trois mois cent mil livres pour
  pourvoir et munir la place que Son Altesse a pour sa seuret en
  France. Et si celuy qui baille la place n'est pas satisfait de
  cela, on baillera ladite somme contant, et de plus cinq cents
  quintaux de poudre et vingt-cinq mil livres par mois, pour
  l'entretien de la garnison.

  11. Il est accord de part et d'autre qu'il ne se fera point
  d'accommodement en gnral ny en particulier avec la couronne de
  France, si ce n'est d'un commun consentement, et qu'on rendra
  toutes les places et pays qu'on aura pris en France, sans se
  servir contre cela d'aucuns prtextes, toutesfois et quantes que
  la _France rendra les places qu'elle a gagnes_, en quelque pays
  que ce soit, mesme qu'elle a _achetes et qui sont occupes par
  les armes qui ont serment  la France_. Et ledit seigneur duc
  d'Orlans et ceux de son party se dclarent ds maintenant pour
  _ennemis des Sudois et de tous autres ennemis de Leurs Majestez
  Impriales et Catholique_, et de tous ceux qui leur donnent et
  donneront faveur, ayde et protection. Et pour les dtruire, Son
  Altesse et ceux de son party donneront toutes les assistances
  possibles.

  12. Il est convenu que les armes de Flandres, et celle que doit
  commander Son Altesse, ainsi que dit est, agiront de commune main 
  mesme fin, avec bonne correspondance.

  13. On taschera de faire que les troupes soient prestes au plutost,
  et que ce soit  la fin de may; sur quoy Sa Majest Catholique
  fera escrire au gouverneur de Luxembourg afin qu'il die  celuy qui
  luy portera un blanc sign de Son Altesse ou de quelqu'un des deux
  seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estat. Lequel blanc
  sign, Son Altesse envoyera au plustot, afin de gagner temps si les
  choses sont presses; ou si elles ne le sont point encore lorsque
  la personne arrivera, elle s'en retournera  la place de seuret.

  14. Sa Majest Catholique donnera aux troupes de Son Altesse, un
  mois aprs qu'elles seront dans le service et ensuite, _cent mil
  livres par mois_, pour leur entretien et pour les autres affaires
  de la guerre. Et Son Altesse aura agrable de dclarer aprs le
  nombre des hommes qu'il aura dans la place de seuret, et celuy de
  ses troupes s'il trouve bon: demeurant ds maintenant accord que
  les logements et les contributions se distribueront galement entre
  les deux armes.

  15. L'argent qui se tirera du royaume de France sera  la
  disposition de Son Altesse, et sera dparty galement entre les
  deux armes, comme il est dit en l'article prcdent, et est
  dclar qu'on ne pourra imposer aucuns tributs que par l'ordre de
  Son Altesse.

  16. Au cas que ledit seigneur duc d'Orlans soit oblig de sortir
  de France et qu'il entre dans la Franche-Comt ou autre part, Sa
  Majest Catholique donnera ordre  ce que Son Altesse et les deux
  autres grands du party soient receus dans tous ses Estats, et pour
  les faire conduire de l dans la place de seuret.

  17. D'autant que ledit seigneur duc d'Orlans dsire un pouvoir de
  Sa Majest Catholique pour donner la paix ou neutralit aux villes
  et provinces de France qui la demanderont, il y aura auprs de Son
  Altesse un ambassadeur de Sa Majest avec plein pouvoir: Sa Majest
  accorde  cela.

  18. S'il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudit seigneur
  duc d'Orlans, Sa Majest Catholique promet de conserver _les
  mmes pensions auxdits seigneurs, et  un seul d'eux si le parti
  subsiste_, ou qu'ils demeurent au service de Sa Majest Catholique.

  19. Ledit seigneur duc d'Orlans asseure, et en son nom ledit sieur
  de Fontrailles, qu' mesme temps que Son Altesse se dcouvrira, il
  lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seuret,
  laquelle sera dclare  la conclusion du prsent trait: et au
  cas qu'elle ne soit trouve suffisante, ledit trait demeurera
  nul, comme aussi ledit sieur de Fontrailles dclarera lesdits
  deux seigneurs pour lesquels on demande pensions susdites dont Sa
  Majest demeure d'accord.

  20. Finalement est accord que tout le contenu de ces articles sera
  approuv et ratifi par Sa Majest Catholique et ledit seigneur duc
  d'Orlans, en la manire ordinaire et accoustume en semblables
  traitez. Le Comte-Duc le promet ainsi au nom de Sa Majest, et
  ledit sieur de Fontrailles au nom de Son Altesse, s'obligeant
  respectivement  cela, comme de leur chef ils l'approuvent ds 
  prsent, le ratifient et le signent.--A Madrid, le 13 mars 1642.
  Sign: Dom GASPAR DE GUSMAN, et, par supposition de nom: CLERMONT,
  pour FONTRAILLES.

  Nous GASTON, fils de France, frre unique du Roy, duc d'Orlans,
  certifions que le contenu cy-dessus est la vraie copie de
  l'original du trait que Fontrailles a pass en nostre nom avec
  monsieur le Comte-Duc de San-Lucar. En tesmoin de quoy nous avons
  sign la prsente de nostre main, et icelle fait signer par nostre
  secrtaire, le 26 aoust 1642,  Villefranche. Sign GASTON, et plus
  bas: GOULAS.


_Contre-lettre._

  D'autant que par le trait que j'ay sign aujourd'hui, pour et au
  nom de Sa Majest Catholique, je suis oblig de dclarer le nom
  des deux personnes qui sont comprises par Son Altesse dans ledit
  trait, et la place qu'elle a prise pour sa seuret, je dclare
  et asseure au nom de Son Altesse  monsieur le Comte-Duc, afin
  qu'il die  Sa Majest Catholique _que les deux personnes sont
  le seigneur duc de Bouillon_, et le _seigneur de Cinq-Mars, grand
  Escuyer_ de France: et la place de seuret qui est asseure  Son
  Altesse _est Sedan, que ledit seigneur de Bouillon luy met entre
  les mains_. En foy de quoy j'ai sign cet escrit  Madrid, le 13
  mars 1642. Sign, par supposition de nom: CLERMONT.

  Nous Gaston, fils de France, frre unique du Roy, duc d'Orlans,
  reconnoissons, que le contenu cy-dessus est la vraie copie de la
  dclaration que monsieur de Bouillon, monsieur le Grand et nous
  soubsignez avons donn pouvoir au sieur de Fontrailles de faire
  des noms de _ces sieurs de Bouillon et le Grand_,  monsieur le
  _duc de San Lucar_ aprs qu'il auroit pass le traitt avec lui,
  auquel traitt ils ne sont compris que sous le titre de _deux
  grands seigneurs de France_. En tmoin de quoy nous avons sign la
  prsente certification de nostre main, et icelle fait contre-signer
  par nostre secrtaire.

      _Sign_: GASTON.

      A Villefranche, le 29 aoust 1642.

      _Et plus bas_: GOULAS.


_Sur la non-rvlation_

La vie de tout homme clbre a un sens unique et prcis, visible
surtout, et ds le premier regard, pour ceux qui savent juger
les grandes choses du pass, et qui, j'espre, est demeur dans
l'esprit des lecteurs attentifs du livre de _Cinq-Mars_, le sang de
Franois-Auguste de Thou a coul au nom d'une ide sacre, et qui
demeurera telle tant que la _religion de l'honneur vivra parmi nous;
c'est l'impossibilit de la dnonciation sur les lvres de l'homme de
bien_.

Les hommes d'tat de tous les temps qui ont voulu acclimater la
dnonciation en France y ont chou jusqu'ici,  l'honneur de notre
pays. C'est dj une assez grande tache sur cette entreprise que le
premier qui l'ait forme soit Louis XI, dont la bassesse tait le
caractre et la trahison le gnie; mais cet arbre du mal qu'il planta
au Plessis-ls-Tours ne porta point ses fruits empoisonns; et l'on ne
vit personne dnoncer un citoyen.

  Et, sa tte  la main, demander son salaire.

Le salaire tait cependant stipul dans l'dit de Louis XI; et, pour
que nulle autorit ne manque  l'examen d'une question aussi grave,
j'en vais citer le point important.


_Edit contre la non-rvlation des crimes de lse-majest_

  Loys, par la grce de Dieu, Roy de France  savoir faisons  tous
  prsens et advenir que, comme par cy-devant maintes conjurations,
  conspirations damnables et pernicieuses entreprises ayant t
  faictes, conspires et machines, tant par grands personnages que
  par moyens et petits,  l'encontre d'aucuns nos progniteurs Roys
  de France, et mesmement depuis notre advenement  la couronne:

  Disons, dclarons, constituons et ordonnons par lettres, dict,
  ordonnance et constitution perptuelle, irrvocable et durable
   toujours, que toutes personnes quelconques qui dores en avant
  sauront ou auront connaissance de quelques traits, machinations,
  conspirations et entreprises qui se fairont  l'encontre de notre
  personne, de notre trs chre et ame compagne la Royne, de notre
  trs-cher et am fils le Dauphin de Viennois, et de nos successeurs
  Roys et Roynes de France, et de leurs enfants, aussi  l'encontre
  de l'Estat et seuret de nous ou d'eux et de la chose publique de
  notre royaume, soient tenus et rputs crimineux de lze-majest,
  et punis de semblable peine et de pareille punition que doivent
  estre les principaux aucteurs, conspirateurs et fauteurs et
  conducteurs desdits crimes, sans exception ni rservation de
  personnes quelconques, de quelque estat, condition, qualit,
  dignit, noblesse, seigneurie, prminence ou prrogative que
  ce soit ou puisse estre,  cause de notre sang ou autrement en
  quelque manire que ce soit, s'ils ne le revellent ou envoyent
  reveller  nous ou  nos principaux juges et officiers des pays
  o ils seront, le plustot que possible leur sera appris, qu'ils en
  auront eu connoissance; auquel cas et quant ainsy le revelleront ou
  enverront reveller, _ils ne seront en aucuns dangers des punitions
  desdits crimes; mais seront dignes de rmunration entre nous et
  la chose publique_. Toutefois, en autre chose, nous voulons et
  entendons les anciennes lois, constitutions et ordonnances qui par
  nos prdcesseurs ou de droict sont introduites, et les usages qui
  d'anciennet ont est gards et observs en notre royaume, demeurer
   leur force et vertu sans aucunement y droger par ces prsentes.
  Si nous donnons et mandons  nos ams et faux gens de notre
  grand conseil, gens de nos parlemens, et  nos autres justiciers,
  officiers et subjects qui  prsent sont et qui seront pour le
  temps advenir et  chacun d'eux, sy comme  luy appartiendra,
  que cette prsente notre loy, constitution et ordonnance ils
  facent publier par tous les lieux de leur pouvoir et jurisdiction
  accoutums, de faire cris et proclamations publiques, les lire
  publiquement et enregistrer en leurs cours et auditoires, et, selon
  icelle loy et constitution, jugent, sententient et dterminent
  dores en avant, perptuellement, sans quelconque difficult, toutes
  les fois que les cas adviendront. Et afin que soit chose ferme et
  stable  toujours, nous avons fait mettre notre scel  cesdites
  prsentes. Et pour ce que ces prsentes l'on pourra avoir 
  besogner  plusieurs et divers lieux, nous voulons que au _vidimus_
  d'icelles fait soubs scel royal, foy soit adjouste comme  ce
  prsent original.

  _Donn au Plessis du Parc-ls-Tours, le vingt-deuxime jour de
  dcembre mil quatre cent soixante-dix-sept, et de notre rgne
  le dix-septime._

      _Sic signatum supra plicam._

      _Par le Roy en son conseil_,

      L. TEXIER.

  _Et est scriptum: Lecto, publicato, et registrato, Parisiis,
  in parlemento, decima quint die novembris, anno millesimo
  quadragintesimo septuagesimo nono._


Certes il est facile de comprendre que cet dit ait t rendu par
Louis XI en 1477, c'est--dire lorsque le comte de La Marche, Jacques
d'Armagnac, venait d'avoir la tte tranche pour crime de lse-majest,
et quand ses terres et ses biens immenses avaient t impudemment
distribus  ses juges[41], hritage monstrueux et inou depuis les
Tibre et les Nron, et qui s'accomplissait pendant que l'on forait
les enfants du condamn  recevoir goutte  goutte le sang de leur pre
qui tombait de son chafaud sur leur front. Aprs ce coup fameux, il
pouvait poursuivre et se croire en droit de mpriser assez la France
pour lui jeter un tel dit et lui proposer de nouvelles infamies.
Accoutum qu'il tait  faire un perptuel march des consciences,
 beaux deniers comptants, n'allant jamais en avant qu'une bourse
dans une main et une hache dans l'autre, il suivait le vieil axiome,
qui n'est pas un grand effort de gnie et que Machiavel a trop fait
valoir, de placer les hommes entre l'esprance et la crainte. Louis
XI jouait finement son jeu, mais enfin la France se releva et joua
noblement le sien en lui montrant qu'elle avait d'autres hommes que son
barbier. Malgr le mot de son invention, car il faut le lui restituer
en toute loyaut, malgr la traduction adoucie de _dnonciation_ par
_rvlation_, personne de propos dlibr ne sortit de chez soi pour
aller rpter une confidence surprise dans l'abandon de l'amiti,
chappe  la table ou au foyer. La vile ordonnance tomba en oubli
jusqu'au jour o le cardinal de Richelieu donna le signal de sa
rsurrection. M. de Thou n'avait point d'change de place forte  faire
contre sa grce, ainsi que M. de Bouillon, et sa mort devait ajouter
 la terreur qu'inspirait celle de M. de Cinq-Mars; s'il tait absous,
ce serait au moins un censeur jeune et vertueux que conserverait M. de
Richelieu; destin  survivre au vieux ministre, il crirait peut-tre
comme son pre une histoire du cardinal, et serait un juge  son tour,
juge inflexible et irrit par la mort de M. le Grand, son ami. M.
de Richelieu pensait  tout, et ces motifs qui ne m'chappent pas ne
sauraient lui avoir chapp. Oublions, pour plus d'impartialit, son
mot sur le prsident de Thou: _Il a mis mon nom dans son histoire,
je mettrai le sien dans la mienne_. Faisons-lui la grce de l'esprit
de vengeance, il reste une duret inflexible[42], une mauvaise foi
profonde et le plus immoral gosme. La vie svre de M. de Thou, qui
pouvait devenir utile  un Etat o tout se corrompait, tait importune
et dangereuse au ministre; il n'hsita pas: n'hsitons pas non plus
 juger cette justice. Il faut  tout prix connatre le fond de ces
_raisons d'Etat_ si clbres et dont on a fait une sorte d'arche
sainte impossible  toucher. Les mauvaises actions nous laissent le
germe des mauvaises lois, et il n'est pas un passager ministre qui ne
cherche  les faire poindre pour conserver la source de son pouvoir
d'emprunt par amour de ce douteux clat. Une chose peut, il est vrai,
rassurer: c'est que toutes les fois qu'une pareille ide se porte au
cerveau d'un homme politique la gestation en est pesante et pnible,
l'enfantement en serait probablement mortel, et l'avortement est un
bonheur public.

  [41] Le seigneur de Beaujeu eut le comt de La Marche (l'arrt
  avait t prononc en son nom); le chevalier de Bonsile, le comt
  de Castre; Blosset, la vicomt Carlat; Louis de Graville, les
  villes de Nemours et de Pont-sur-Yonne; le seigneur de l'Isle
  eut la vicomt de Murat, etc.; et l'on regrette de voir, parmi
  les autres noms de ceux qui eurent part  la proie, Philippe de
  Comines partageant avec Jean de Daillon les biens de Tournai et
  du Tournaisis, qui avaient appartenu  ce duc de Nemours qu'ils
  venaient de condamner  mort.

  [42] Dupuy rapporte dans ses Mmoires que lorsque l'exempt lui
  apporta la lettre du Chancelier qui lui apprenait l'arrt:

  Et M. de Thou aussi! dit le Cardinal avec un air de satisfaction.
  M. le Chancelier m'a dlivr d'un grand fardeau. Mais, Picaut, ils
  n'ont point de bourreau!--On voit s'il pensait  tout.


Je ne pense pas qu'il se rencontre dans l'histoire un fait qui soit
plus propre que le jugement d'Auguste de Thou  dposer contre cette
fatale ide, en cas que le mauvais gnie de la France voult jamais que
la proposition ft renouvele d'une loi de non-rvlation.


Comme rien n'inspire mieux les rponses les plus sres et ne les
prsente avec de plus nettes expressions qu'un danger extrme chez un
homme suprieur, je vois que ds l'abord M. de Thou alla au fond de la
question de droit et de possibilit avec sa raison, et au fond de la
question de sentiment et d'honneur, avec son noble coeur; coutons-le:

  Le jour de sa confrontation avec M. de Cinq-Mars[43], il dit:
  Qu'aprs avoir beaucoup considr dans son esprit, savoir,
  s'il devoit dclarer au Roy (le voyant tous les jours au camp de
  Perpignan) la cognoissance qu'il avoit eue de ce trait, il rsolut
  en luy-mme pour plusieurs raisons de n'en point parler: 1 Il eut
  fallu se rendre dlateur d'un crime d'Estat de Monsieur, frre
  unique du Roy, de Monsieur de Bouillon et de Monsieur le Grand,
  _qui estoient tous beaucoup plus puissants_ et plus accrdits que
  luy, et qu'il y avoit certitude qu'il succomberoit en cette action,
  dont il _n'avoit aucune preuve_ pour le vrifier.--Je n'aurois pu
  citer, dit-il, le tesmoignage de Fontrailles, qui estoit absent,
  et Monsieur le Grand auroit peut-tre ni alors qu'il m'en eust
  parl. J'aurois donc pass pour un calomniateur, et mon honneur,
  qui me sera toujours plus cher que ma propre vie, estoit perdu sans
  ressource.

  2 Pour ce qui regarde M. le Grand, il ajoute ces paroles dj
  fidlement rapportes (p. 361) et d'une beaut incomparable par
  leur simplicit antique, j'oserai presque dire vanglique:

  --Il m'a cru son amy unique et fidle, et je ne l'ai pas voulu
  trahir.

  [43] Voir interrogatoire et confrontation (12 septembre 1612),
  Journal de M. le Cardinal-Duc, crit de sa main (p. 190).

Quelle que puisse tre l'entreprise secrte que l'on suppose, ou contre
une tte couronne, ou contre la constitution d'un Etat dmocratique,
ou contre les corps qui reprsentent une nation; quelle que soit la
nature de l'excution du complot, ou assassinat, ou expulsion  main
arme, ou meute du peuple, ou corruption ou soulvement de troupes
soldes, la situation sera la mme entre le conjur et celui qui aura
reu sa confidence. Sa premire pense sera la perte irrparable,
ternelle de son honneur et de son nom, soit comme calomniateur s'il
ne donne pas de preuves, soit comme lche dlateur s'il les donne: puni
dans le premier cas par des peines infamantes, puni dans le second par
la vindicte publique, qui le montre du doigt tout souill du sang de
ses amis.

Ce premier motif de silence, lorsque M. de Thou daigna l'exprimer,
je crois que ce fut pour se mettre  la porte des esprits qui le
jugeaient, et pour entrer dans le ton gnral du procs et dans les
termes prcis des lois, qui ne se supposent jamais faites que pour
les mes les plus basses, qu'elles circonscrivent et pressent par
des barrires grossires et une ncessit inexorable et uniforme.
Il dmontre qu'il n'et pas pu tre dlateur quand mme il l'et
voulu. Il sous-entend: Si j'eusse t un infme, je n'aurais pu mme
accomplir mon infamie, on ne m'et pas cru.--Mais aprs ce peu de mots
sur l'impossibilit matrielle, il ajoute le motif de l'impossibilit
morale, motif vrai et d'une vrit ternelle, immuable, que tous les
cultes ont reconnue et sanctionne, que tous les peuples ont mise en
honneur:

_Il m'a cru son amy._

Non seulement il ne l'a pas trahi, mais on remarquera que dans tous ses
interrogatoires[44], ses confrontations avec M. de Bouillon et M. de
Cinq-Mars, il ne nomme et ne compromet personne.

  Soudain que je fus seul avec M. de Thou, dit Fontrailles dans ses
  Mmoires, il me dit le voyage que je venois de faire en Espagne,
  et qui me surprit fort, car je croyois qu'il luy eust t cl,
  conformment  la dlibration qui en avoit est prise.--Quand
  je luy demanday comme quoy il l'avoit appris, il me dclara en
  confiance fort franchement qu'il le _savoit de la Royne_ et
  qu'elle le tenoit de Monsieur.

  Je n'ignorois pas que Sa Majest eust fort souhait une cabale et
  y avoit contribu de tout son pouvoir[45].

  [44] Voir l'interrogatoire et procs-verbaux instruits par M. le
  Chancelier, etc., 1612.

  [45] Relation de M. de Fontrailles.

M. de Thou pouvait donc s'appuyer sur cette autorit; mais il sait
qu'il fera perscuter la reine Anne d'Autriche, et il se tait. Il se
tait aussi sur le Roi lui-mme et ne daigne pas rpter ce qu'il a dit
au Cardinal dans son entretien particulier. Il ne veut pas de la vie 
ce prix.

Quant  M. de Cinq-Mars, il n'a qu'une raison  donner:

_Il m'a cru son amy._

Quand mme, au lieu d'tre un ami prouv, il n'et t qu'un homme uni
 M. de Cinq-Mars par des relations passagres, _il l'a cru son amy_,
il a eu foi en lui, _il ne l'a pas voulu trahir_. Tout est l.

Lorsque la religion chrtienne a institu la confession, elle a, je
l'ai dit ailleurs, divinis la confidence; comme on aurait pu se dfier
du confident, elle s'est hte de dclarer criminel et digne de la mort
ternelle le prtre qui rvlerait l'aveu fait  son oreille. Il ne
fallait pas moins que cela pour transformer tout  coup un tranger en
ami, en frre, pour faire qu'un chrtien pt aller ouvrir son me au
premier venu,  l'inconnu qu'il ne reverra jamais, et dormir le soir en
paix dans son lit, sr de son secret comme s'il l'et dit  Dieu.

Donc, tout ce qu'a pu faire le confesseur  l'aide de sa foi et
de l'autorit de l'Eglise, a t d'arriver  tre considr par le
pnitent comme un ami, de parvenir  faire natre ces panchements
salutaires, ces larmes sacres, ces rcits complets, ces abandons sans
rserve que l'amiti grave et bonne avait seule le droit de recevoir
avant la confession, l'amiti, la sainte amiti, qui rend en vertueux
conseils ce qu'elle reoit en coupables aveux.

Si donc le confesseur prtend  la tendresse de coeur,  la bont
suprme de l'ami, quel ami ne doit regarder comme le premier devoir
l'infaillible sret du secret dpos en lui comme dans le tabernacle
du confesseur?

Mais ce n'est pas seulement de l'ami ancien et prouv qu'il s'agit,
c'est encore de tout homme trait en ami, de tout _premier venu_ qui,
la main dans la main, a reu une confidence srieuse. Le droit de
l'hospitalit est aussi ancien que la famille et la race humaine: nulle
tribu, nulle horde, si sauvage qu'elle soit, ne conoit qu'il soit
possible de livrer son hte. Un secret est un hte qui vient se cacher
dans le coeur de l'honnte homme comme dans son inviolable asile.
Quiconque le livre et le vend est hors la loi des nations.

Ce serait une bien grande honte pour les pauvres rgnes qui ne
pourraient avoir un peu de dure qu'au prix de ces lois barbares, et
se tenir debout qu'avec de si noirs appuis. Mais voult-on en faire
usage, on ne le pourrait pas. Il faudrait, pour que ce ft praticable,
que la civilisation et march d'un pied et non de l'autre. Or on est
venu partout  une sorte de dlicatesse gnrale de sentiment qui fait
que telles actions publiques ne sont pas mme proposables. On ne sait
comment, il se fait que telles choses, utiles il y a des sicles,
ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent mme nommer
srieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on les
ait abolies. Ce sont les vritables changements de moeurs qui forcent
 natre les vritables et durables lois. Qui nous dira o est le pays
si recul qui oserait aujourd'hui donner  l'homme juge la dpouille
de l'homme jug! Toutes les lois ne sont pas de main humaine... La loi
qui dfend cet hritage sanglant n'a pas t crite, elle est venue
s'asseoir parmi nous. A ses cts s'est pose celle qui dit: _Tu ne
dnonceras pas!_ et le plus humble journalier n'oserait, de nos jours,
se placer  la table de son voisin s'il y avait manqu.

Pour moi, s'il fallait absolument aux hommes politiques quelques vieux
ustensiles des temps barbares, j'aimerais mieux leur voir drouiller,
restaurer, et mettre en scne et en usage les chevalets et les outils
de la torture; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non
l'me de la crature de Dieu. Ils feraient parler peut-tre la chair
souffrante; mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins
vil que la froide vente d'une tte sur un comptoir, et il n'y a pas
encore eu de nom qui ait t inscrit plus bas que le nom de JUDAS.

Oui, mieux vaut le danger d'un prince que la dmoralisation de l'espce
entire. Mieux vaudrait la fin d'une dynastie et d'une forme de
gouvernement, mieux vaudrait mme celle d'une nation, car tout cela se
remplace et peut renatre, que la mort de toute vertu parmi les hommes.




TABLE


  Chapitre XIV.   -- L'meute                           1
  Chapitre XV.    -- L'alcve                          33
  Chapitre XVI.   -- La confusion                      63
  Chapitre XVII.  -- La toilette                       80
  Chapitre XVIII. -- Le secret                        108
  Chapitre XIX.   -- La partie de chasse              122
  Chapitre XX.    -- La lecture                       175
  Chapitre XXI.   -- Le confessionnal                 216
  Chapitre XXII.  -- L'orage                          238
  Chapitre XXIII. -- L'absence                        266
  Chapitre XXIV.  -- Le travail                       283
  Chapitre XXV.   -- Les prisonniers                  339
  Chapitre XXVI.  -- La fte                          398
  Notes et documents historiques                      435


       *       *       *       *       *

  vreux, imprimerie de CH. HRISSEY




Note de transcription dtaille:

Cette version lectronique comporte les corrections suivantes:

  p. 64, Louis XII corrig en Louis XIII
          (le buste [...] du roi Louis XIII, qui est aussi
          mentionn en page 120);
  p. 70, tenait corrig en tentait
          (et tentait de cacher la surprise);
  p. 159, Ambijoux corrig en Aubijoux
          (N'est-ce pas, d'Aubijoux?);
  p. 272, second de manquant ajout dans
          l'avis de la Reine-mre et de la cour;
  p. 281/282, chevaux corrig en cheveux
          (Les diamants ne vont bien qu'aux cheveux noirs);
  p. 329, dont corrig en donc (Le duc de Bragance donc);
  p. 332, mme corrig en mmes
          (dans les ressources mmes qu'il inventait.);
  p. 379, mme corrig en mmes
          (ceux mmes qui doivent affliger);
  p. 450, aime corrig en anime
          (une voix forte et anime).

Les variations dans l'orthographe et l'accentuation des mots n'ont
pas t corriges.

Dans la note en bas de la page 178 (ici note 7), Teland's Life
of Milton est vraisemblablement une erreur pour Toland's Life of
Milton.





End of Project Gutenberg's Cinq-Mars, (Tome II of 2), by Alfred de Vigny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ-MARS, (TOME II OF 2) ***

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