The Project Gutenberg EBook of Cinq-Mars, (Tome I of 2), by Alfred de Vigny

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Title: Cinq-Mars, (Tome I of 2)
       ou, Une conjuration sous Louis XIII

Author: Alfred de Vigny

Illustrator: Pierre Georges Jeanniot

Release Date: November 16, 2013 [EBook #44198]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe n'a pas t harmonise.

Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.




    PETITE BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII


[Illustration: Jeanniot del.      Hliogr. Dujardin.]


    PETITE BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

    CINQ-MARS
    OU
    UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII

    PAR LE COMTE
    ALFRED DE VIGNY

    AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT
    _Reproduits en fac simile._

    TOME PREMIER

    PARIS
    G. CHARPENTIER | CALMANN LVY
    DITEURS

    1882




RFLEXIONS SUR LA VRIT DANS L'ART


L'tude du destin gnral des socits n'est pas moins ncessaire
aujourd'hui dans les crits que l'analyse du coeur humain. Nous sommes
dans un temps o l'on veut tout connatre et o l'on cherche la source
de tous les fleuves. La France surtout aime  la fois l'Histoire et
le Drame, parce que l'une retrace les vastes destines de l'HUMANIT,
et l'autre le sort particulier de l'HOMME. C'est l toute la vie. Or,
ce n'est qu' la Religion,  la Philosophie,  la Posie pure, qu'il
appartient d'aller plus loin que la vie, au-del des temps, jusqu'
l'ternit.

Dans ces dernires annes (et c'est peut-tre une suite de nos
mouvements politiques), l'Art s'est empreint d'histoire plus fortement
que jamais. Nous avons tous les yeux attachs sur nos Chroniques, comme
si, parvenus  la virilit en marchant vers de plus grandes choses,
nous nous arrtions un moment pour nous rendre compte de notre jeunesse
et de ses erreurs. Il a donc fallu doubler l'INTRT en y ajoutant le
SOUVENIR.

Comme la France allait plus loin que les autres nations dans cet amour
des faits, et que j'avais choisi une poque rcente et connue, je crus
aussi ne pas devoir imiter les trangers, qui, dans leurs tableaux,
montrent  peine  l'horizon les hommes dominants de leur histoire;
je plaai les ntres sur le devant de la scne, je les fis principaux
acteurs de cette tragdie dans laquelle j'avais dessein de peindre les
trois sortes d'ambition qui nous peuvent remuer, et,  ct d'elles, la
beaut du sacrifice de soi-mme  une gnreuse pense. Un trait sur
la chute de la fodalit, sur la position extrieure et intrieure de
la France au XVIIe sicle, sur la question des alliances avec les armes
trangres, sur la justice aux mains des parlements ou des commissions
secrtes, et sur les accusations de sorcellerie, n'et pas t lu
peut-tre; le roman le fut.

Je n'ai point dessein de dfendre ce dernier systme de composition
plus historique, convaincu que le germe de la grandeur d'une oeuvre est
dans l'ensemble des ides et des sentiments d'un homme, et non pas dans
le genre qui leur sert de forme. Le choix de telle poque ncessitera
cette MANIRE, telle autre la devra repousser; ce sont l des secrets
du travail de la pense qu'il n'importe point de faire connatre. A
quoi bon qu'une thorie nous apprenne pourquoi nous sommes charms?
Nous entendons les sons de la harpe; mais sa forme lgante nous cache
les ressorts de fer. Cependant, puisqu'il m'est prouv que ce livre
a en lui quelque vitalit[1], je ne puis m'empcher de jeter ici ces
rflexions sur la libert que doit avoir l'imagination d'enlacer dans
ses noeuds formateurs toutes les figures principales d'un sicle, et,
pour donner plus d'ensemble  leurs actions, de faire cder parfois la
ralit des faits  l'IDE que chacun d'eux doit reprsenter aux yeux
de la postrit; enfin sur la diffrence que je vois entre la VRIT de
l'Art et le VRAI du Fait.

  [1] Treize ditions relles de formats divers et des traductions
  dans toutes les langues peuvent en tre la preuve.

        (_Note de l'diteur._)

De mme que l'on descend dans sa conscience pour juger des actions qui
sont douteuses pour l'esprit, ne pourrions-nous pas aussi chercher
en nous-mmes le sentiment primitif qui donne naissance aux formes
de la pense, toujours indcises et flottantes? Nous trouverions dans
notre coeur plein de trouble, o rien n'est d'accord, deux besoins qui
semblent opposs, mais qui se confondent,  mon sens, dans une source
commune; l'un est l'amour du VRAI, l'autre l'amour du FABULEUX. Le jour
o l'homme a racont sa vie  l'homme, l'Histoire est ne. Mais  quoi
bon la mmoire des faits vritables, si ce n'est  servir d'exemple
de bien ou de mal? Or les exemples que prsente la succession lente
des vnements sont pars et incomplets; il leur manque toujours un
enchanement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence
 une conclusion morale; les actes de la famille humaine sur le
thtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette
vaste tragdie qu'elle y joue ne sera visible qu' l'oeil de Dieu,
jusqu'au dnoment qui le rvlera peut-tre au dernier homme. Toutes
les philosophies se sont en vain puises  l'expliquer, roulant sans
cesse leur rocher, qui n'arrive jamais et retombe sur elles, chacune
levant son frle difice sur la ruine des autres et le voyant crouler
 son tour. Il me semble donc que l'homme, aprs avoir satisfait
 cette premire curiosit des faits, dsira quelque chose de plus
complet, quelque groupe, quelque rduction,  sa porte et  son usage,
des anneaux de cette vaste chane d'vnements que sa vue ne pouvait
embrasser; car il voulait aussi trouver, dans les rcits, des exemples
qui pussent servir aux vrits morales dont il avait la conscience;
peu de destines particulires suffisaient  ce dsir, n'tant que
les parties incompltes du TOUT insaisissable de l'histoire du monde;
l'une tait pour ainsi dire un quart, l'autre une moiti de preuve;
l'imagination fit le reste et les complta. De l, sans doute, sortit
la fable.--L'homme la cra vraie, parce qu'il ne lui est pas donn de
voir autre chose que lui-mme et la nature qui l'entoure; mais il la
cra VRAIE d'une VRIT toute particulire.

Cette VRIT toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois
et voudrais dfinir, dont j'ose ici distinguer le nom de celui du VRAI,
pour me mieux faire entendre, est comme l'me de tous les arts. C'est
un choix du signe caractristique dans toutes les beauts et toutes
les grandeurs du VRAI visible; mais ce n'est pas lui-mme, c'est mieux
que lui; c'est un ensemble idal de ses principales formes, une teinte
lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant
de ses parfums les plus purs, un lixir dlicieux de ses sucs les
meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mlodieux; enfin
c'est une somme complte de toutes ses valeurs. A cette seule VRIT
doivent prtendre les oeuvres de l'Art qui sont une reprsentation
morale de la vie, les oeuvres dramatiques. Pour l'atteindre, il faut
sans doute commencer par connatre tout le VRAI de chaque sicle, tre
imbu profondment de son ensemble et de ses dtails; ce n'est l qu'un
pauvre mrite d'attention, de patience et de mmoire; mais ensuite il
faut choisir et grouper autour d'un centre invent: c'est l l'oeuvre
de l'imagination et de ce grand BON SENS qui est le gnie lui-mme.

A quoi bon les Arts, s'ils n'taient que le redoublement et la
contre-preuve de l'existence? Eh! bon Dieu, nous ne voyons que trop
autour de nous la triste et dsenchanteresse ralit: la tideur
insupportable des demi-caractres, des bauches de vertus et de vices,
des amours irrsolus, des haines mitiges, des amitis tremblotantes,
des doctrines variables, des fidlits qui ont leur hausse et leur
baisse, des opinions qui s'vaporent; laissez-nous rver que parfois
ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou
des mchants plus rsolus; cela fait du bien. Si la pleur de votre
VRAI nous poursuit dans l'Art, nous fermerons ensemble le thtre et
le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l'on veut des
oeuvres qui font mouvoir des fantmes d'hommes, c'est, je le rpte,
le spectacle philosophique de l'homme profondment travaill par les
passions de son caractre et de son temps; c'est donc la VRIT de cet
homme et de ce TEMPS, mais tous deux levs  une puissance suprieure
et idale qui en concentre toutes les forces. On la reconnat, cette
VRIT, dans les oeuvres de la pense, comme l'on se rcrie sur la
ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original; car un
beau talent peint la vie plus encore que le vivant.

Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques
consciences littrairement timores que j'ai vues saisies d'un
trouble tout particulier en considrant la hardiesse avec laquelle
l'imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient
jamais eu vie, je me hasarderai jusqu' avancer que, non dans son
entier, je ne l'oserais dire, mais dans beaucoup de ces pages, et qui
ne sont peut-tre pas les moins belles, L'HISTOIRE EST UN ROMAN DONT LE
PEUPLE EST L'AUTEUR.--L'esprit humain ne me semble se soucier du VRAI
que dans le caractre gnral d'une poque; ce qui lui importe surtout,
c'est la masse des vnements et les grands pas de l'humanit qui
emportent les individus; mais, indiffrent sur les dtails, il les aime
moins rels que beaux, ou plutt grands et complets.

Examinez de prs l'origine de certaines actions, de certains cris
hroques qui s'enfantent on ne sait comment: vous les verrez sortir
tout faits des ON DIT et des murmures de la foule, sans avoir
en eux-mmes autre chose qu'une ombre de vrit; et pourtant ils
demeureront historiques  jamais.--Comme par plaisir et pour se jouer
de la postrit, la voix publique invente des mots sublimes pour les
prter, de leur vivant mme et sous leurs yeux,  des personnages qui,
tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne mritant pas tant de
gloire[2] et ne pouvant porter si haute renomme. N'importe, on n'admet
point leurs rclamations; qu'ils les crient, qu'ils les crivent,
qu'ils les publient, qu'ils les signent, on ne veut pas les couter,
leurs paroles sont sculptes dans le bronze, les pauvres gens demeurent
historiques et sublimes malgr eux. Et je ne vois pas que tout cela se
soit fait seulement dans les ges de barbarie, cela se passe  prsent
encore, et accommode l'Histoire de la veille au gr de l'opinion
gnrale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l'ensemble et
se joue du dtail. Eh! qui de vous n'a assist  ses transformations?
Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du FAIT prendre par degr
les ailes de la FICTION? Form  demi par les ncessits du temps,
un FAIT est enfoui tout obscur et embarrass, tout naf, tout rude,
quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dgrossi;
les premiers qui le dterrent et le prennent en main le voudraient
autrement tourn, et le passent  d'autres mains dj un peu arrondi;
d'autres le polissent en le faisant circuler; en moins de rien, il
arrive au grand jour transform en statue imprissable. Nous nous
rcrions; les tmoins oculaires et auriculaires entassent rfutations
sur explications; les savants fouillent, feuillettent et crivent; on
ne les coute pas plus que les humbles hros qui se renient; le torrent
coule et emporte le tout sous la forme qu'il lui a plu de donner 
ces actions individuelles. Qu'a-t-il fallu pour toute cette oeuvre?
Un rien, un mot; quelquefois le caprice d'un journaliste dsoeuvr. Et
y perdons-nous? Non. Le fait adopt est toujours mieux compos que le
vrai, et n'est mme adopt que parce qu'il est plus beau que lui; c'est
que l'HUMANIT ENTIRE a besoin que ses destines soient pour elle-mme
une suite de leons; plus indiffrente qu'on ne pense sur la RALIT
DES FAITS, elle cherche  perfectionner l'vnement pour lui donner une
grande signification morale; sentant bien que la succession des scnes
qu'elle joue sur la terre n'est pas une comdie, et que, puisqu'elle
avance, elle marche  un but dont il faut chercher l'explication
au-del de ce qui se voit.

  [2] De nos jours un gnral russe n'a-t-il pas reni l'incendie de
  Moscou, que nous avons fait tout romain, et qui demeurera tel? Un
  gnral franais n'a-t-il pas ni le mot du champ de bataille de
  Waterloo qui l'immortalisera? Et si le respect d'un vnement sacr
  ne me retenait, je rappellerais qu'un prtre a cru devoir dsavouer
  publiquement un mot sublime qui restera comme le plus beau qui
  ait t prononc sur un chafaud: _Fils de saint Louis, montez au
  ciel!_ Lorsque je connus tout dernirement son auteur vritable, je
  m'affligeai tout d'abord de la perte de mon illusion, mais bientt
  je fus consol par une ide qui honore l'humanit  mes yeux. Il
  me semble que la France a consacr ce mot, parce qu'elle a prouv
  le besoin de se rconcilier avec elle-mme, de s'tourdir sur son
  norme garement, et de croire qu'alors il se trouva un honnte
  homme qui osa parler haut.

Quant  moi, j'avoue que je sais bon gr  la voix publique d'en
agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches
bizarres et des dfauts d'accord qui me font peine lorsque je les
aperois. Si un homme me parat un modle parfait d'une grande et
noble facult de l'me, et que l'on vienne m'apprendre quelque ignoble
trait qui le dfigure, je m'en attriste, sans le connatre, comme d'un
malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il ft mort
avant l'altration de son caractre.

Aussi, lorsque la MUSE (et j'appelle ainsi l'Art tout entier, tout
ce qui est du domaine de l'imagination,  peu prs comme les anciens
nommaient MUSIQUE l'ducation entire), lorsque la MUSE vient raconter,
dans ses formes passionnes, les aventures d'un personnage que je sais
avoir vcu, et qu'elle recompose ses vnements, selon la plus grande
ide de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, rparant
les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette
unit parfaite de conduite que nous aimons  voir reprsente mme
dans le mal; si elle conserve d'ailleurs la seule chose essentielle 
l'instruction du monde, le gnie de l'poque, je ne sais pourquoi l'on
serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait
subir chaque jour  chaque fait de si grandes mutations.

Cette libert, les anciens la portaient dans l'histoire mme; ils
n'y voulaient voir que la marche gnrale et le large mouvement des
socits et des nations, et, sur ces grands fleuves drouls dans
un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures
colossales, symboles d'un grand caractre et d'une haute pense. On
pourrait presque calculer gomtriquement que, soumise  la double
composition de l'opinion et de l'crivain, leur histoire nous arrive de
troisime main et loigne de deux degrs de la vrit du fait.

C'est qu' leurs yeux l'Histoire aussi tait une oeuvre de l'Art; et,
pour avoir mconnu que c'est l sa nature, le monde chrtien tout
entier a encore  dsirer un monument historique pareil  ceux qui
dominent l'ancien monde et consacrent la mmoire de ses destines,
comme ses pyramides, ses oblisques, ses pylnes et ses portiques
dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la
grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant  dserter le
POSITIF, pour apporter l'IDAL jusque dans les annales, je crois qu'
plus forte raison l'on doit s'abandonner  une grande indiffrence
de la ralit historique pour juger les oeuvres dramatiques, pomes,
romans ou tragdies, qu'empruntent  l'histoire des personnages
mmorables. L'ART ne doit jamais tre considr que dans ses rapports
avec sa BEAUT IDALE. Il faut le dire, ce qu'il y a de VRAI n'est que
secondaire, c'est seulement une illusion de plus dont il s'embellit, un
de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la VRIT
dont il doit se nourrir est la _vrit d'observation sur la nature
humaine, et non l'authenticit du fait_. Les noms des personnages ne
font rien  la chose.

L'_Ide_ est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve
de l'ide.

Tant mieux pour la mmoire de ceux que l'on choisit pour reprsenter
des ides philosophiques ou morales; mais, encore une fois, la question
n'est pas l: l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux;
elle est une puissance toute cratrice; les tres fabuleux qu'elle
anime sont dous de vie autant que les tres rels qu'elle ranime.
Nous croyons  Othello comme  Richard III, dont le monument est 
Westminster;  Lovelace et  Clarisse autant qu' Paul et  Virginie,
dont les tombes sont  l'le de France. C'est du mme oeil qu'il faut
voir jouer ses personnages et ne demander  la MUSE que sa VRIT plus
belle que le VRAI; soit que, rassemblant les traits d'un CARACTRE
pars dans mille individus complets, elle en compose un TYPE dont le
nom seul est imaginaire; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe
et toucher de sa chane galvanique les morts dont on sait de grandes
choses, les force  se lever encore et les trane, tout blouis, au
grand jour, o dans le cercle qu'a trac cette fe ils reprennent 
regret leurs passions d'autrefois et recommencent par-devant leurs
neveux le triste drame de la vie.

    crit en 1827.




[Illustration]




CINQ-MARS




CHAPITRE PREMIER

LES ADIEUX

    Fare thee well, and if for ever,
    Still for ever fare thee well.

    LORD BYRON.

    Adieu! et, si c'est pour toujours, pour toujours encore adieu...


Connaissez-vous cette contre que l'on a surnomme le jardin de
la France, ce pays o l'on respire un air si pur dans des plaines
verdoyantes arroses par un grand fleuve? Si vous avez travers,
dans les mois d't, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la
Loire paisible avec enchantement, vous aurez regrett de ne pouvoir
dterminer, entre les deux rives, celle o vous choisiriez votre
demeure, pour y oublier les hommes auprs d'un tre aim. Lorsque
l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse
de perdre ses regards dans les riants dtails de la rive droite. Des
vallons peupls de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,
des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du
cerisier, de vieux murs couverts de chvrefeuilles naissants, des
jardins de roses d'o sort tout  coup une tour lance, tout rappelle
la fcondit de la terre ou l'anciennet de ses monuments, et tout
intresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a
t inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie,
seule province de France que n'occupa jamais l'tranger, ils n'aient
pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus lger grain
de son sable. Vous croyez que cette vieille tour dmolie n'est habite
que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux,
la tte riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous
la poussire de la grande route; si vous gravissez un coteau hriss de
raisins, une petite fume vous avertit tout  coup qu'une chemine est
 vos pieds; c'est que le rocher mme est habit, et que des familles
de vignerons respirent dans ces profonds souterrains, abrites dans la
nuit par la terre nourricire qu'elles cultivent laborieusement pendant
le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme
l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol qu'ils fertilisent. On
ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilit du Nord, ni
la vivacit grimacire du Midi; leur visage a, comme leur caractre,
quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs
cheveux chtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles
comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus
pur franais, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la
langue est l, prs du berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus srieuse dans ses
aspects: ici c'est Chambord que l'on aperoit de loin, et qui, avec
ses dmes bleus et ses petites coupoles, ressemble  une grande
ville de l'Orient; l c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air
son lgante pagode. Non loin de ces palais un btiment plus simple
attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse
imposante; c'est le chteau de Chaumont. Construit sur la colline la
plus leve du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses
hautes murailles et ses normes tours; de longs clochers d'ardoise
les lvent aux yeux, et donnent  l'difice cet air de couvent,
cette forme religieuse de tous nos vieux chteaux, qui imprime un
caractre plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des
arbres noirs et touffus entourent de tous cts cet ancien manoir,
et de loin ressemblent  ces plumes qui environnaient le chapeau du
roi Henri; un joli village s'tend au pied du mont, sur le bord de
la rivire, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable
dor; il est li au chteau qui le protge par un troit sentier qui
circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les
seigneurs descendaient et les villageois montaient  son autel: terrain
d'galit, plac comme une ville neutre entre la misre et la grandeur
qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut l que, dans une matine du mois de juin 1639, la cloche du
chteau ayant sonn  midi, selon l'usage, le dner de la famille
qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui
n'taient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarqurent qu'en
disant la prire du matin  toute la maison assemble, la marchale
d'Effiat avait parl d'une voix moins assure et les larmes dans les
yeux, qu'elle avait paru vtue d'un deuil plus austre que de coutume.
Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui
s'tait alors retire momentanment  Chaumont, virent avec surprise
des prparatifs de dpart se faire tout  coup. Le vieux domestique
du marchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes
qu'il avait jur prcdemment d'abandonner pour toujours. Ce brave
homme, nomm Grandchamp, avait suivi partout le chef de la famille
dans les guerres et dans ses travaux de finance; il avait t son
cuyer dans les unes et son secrtaire dans les autres; il tait
revenu d'Allemagne, depuis peu de temps, apprendre  la mre et aux
enfants la mort du marchal, dont il avait reu les derniers soupirs
 Luzzelstein; c'tait un de ces fidles serviteurs dont les modles
sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la
famille et se rjouissent de ses joies, dsirent qu'il se forme des
mariages pour avoir  lever de jeunes matres, grondent les enfants et
quelquefois les pres, s'exposent  la mort pour eux, les servent sans
gages dans les rvolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les
temps prospres, les suivent partout et disent: Voil nos vignes en
revenant au chteau. Il avait une figure svre trs remarquable, un
teint fort cuivr, des cheveux gris argents et dont quelques mches,
encore noires comme ses sourcils pais, lui donnaient un air dur au
premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette premire
impression. Cependant le son de sa voix tait rude. Il s'occupait
beaucoup ce jour-l de hter le dner, et commandait  tous les gens du
chteau, vtus de noir comme lui.

--Allons, disait-il, dpchez-vous de servir, pendant que Germain,
Louis et Etienne vont seller leurs chevaux; M. Henri et nous, il faut
que nous soyons loin d'ici  huit heures du soir. Et vous, messieurs
les Italiens, avez-vous averti votre jeune princesse? Je gage qu'elle
est alle lire avec ses dames au bout du parc ou sur le bord de l'eau.
Elle arrive toujours aprs le premier service, pour faire lever tout le
monde de table.

--Ah! mon cher Grandchamp, dit  voix basse une jeune femme de chambre
qui passait et s'arrta, ne faites pas songer  la duchesse; elle est
bien triste et je crois qu'elle restera dans son appartement. _Sancta
Maria!_ je vous plains de voyager aujourd'hui, partir un vendredi, le
treize du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour
des deux martyrs. J'ai dit mon chapelet toute la matine pour M. de
Cinq-Mars; mais en vrit je n'ai pu m'empcher de songer  tout ce que
je vous dis; ma matresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame
qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau  travers
la grande salle  manger, et disparut dans un corridor, effraye de
voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.

Grandchamp s'tait  peine aperu de ce qu'elle avait dit, et semblait
ne s'occuper que des apprts du dner; il remplissait les devoirs
importants de matre d'htel, et jetait le regard le plus svre sur
les domestiques, pour voir s'ils taient tous  leur poste, se plaant
lui-mme derrire la chaise du fils an de la maison, lorsque tous
les habitants du chteau entrrent successivement dans la salle:
onze personnes, hommes et femmes, se placrent  table. La marchale
avait pass la dernire, donnant le bras  un beau vieillard vtu
magnifiquement, qu'elle fit placer  sa gauche. Elle s'assit dans un
grand fauteuil dor, au milieu de la table, dont la forme tait un
carr long. Un autre sige un peu plus orn tait  sa droite, mais
il resta vide. Le jeune marquis d'Effiat, plac en face de sa mre,
devait l'aider  faire les honneurs; il n'avait pas plus de vingt
ans, et son visage tait assez insignifiant; beaucoup de gravit et
des manires distingues annonaient pourtant un naturel sociable,
mais rien de plus. Sa jeune soeur de quatorze ans, deux gentilshommes
de la province, trois jeunes seigneurs italiens de la suite de Marie
de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie,
gouvernante de la jeune fille du marchal, et un abb du voisinage,
vieux et fort sourd, composaient l'assemble. Une place,  la gauche du
fils an, restait vacante encore.

La marchale, avant de s'asseoir, fit le signe de la croix et dit
le _Benedicite_  haute voix: tout le monde y rpondit en faisant le
signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s'est conserv
en France dans beaucoup de familles jusqu' la rvolution de 1789;
quelques-unes l'ont encore, mais plus en province qu' Paris, et non
sans quelque embarras et quelque phrase prliminaire sur le bon temps,
accompagnes d'un sourire d'excuse, quand il se prsente un tranger:
car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.

La marchale tait une femme d'une taille imposante, dont les yeux
grands et bleus taient d'une beaut remarquable. Elle ne paraissait
pas encore avoir atteint quarante-cinq ans; mais, abattue par le
chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu'avec peine,
fermant les yeux et laissant tomber sa tte sur sa poitrine pendant un
moment, lorsqu'elle avait t force d'lever la voix. Alors sa main,
appuye sur son sein montrait qu'elle y ressentait une vive douleur.
Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage plac  sa gauche,
s'emparant, sans en tre pri par personne, du d de la conversation,
le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas.
C'tait le vieux marchal de Bassompierre; il avait conserv sous ses
cheveux blancs un air de vivacit et de jeunesse fort trange  voir;
ses manires nobles et polies avaient quelque chose d'une galanterie
suranne comme son costume, car il portait une fraise  la Henri IV
et les manches taillades  la manire du dernier rgne, ridicule
impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour. Cela ne nous parat pas
plus singulier qu'autre chose  prsent; mais il est convenu que dans
chaque sicle on rira de l'habitude de son pre, et je ne vois gure
que les Orientaux qui ne soient pas attaqus de ce mal.

L'un des gentilshommes italiens avait  peine fait une question au
marchal sur ce qu'il pensait de la manire dont le Cardinal traitait
la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s'cria dans son langage
familier:

--Eh corbleu! monsieur,  qui parlez-vous? Puis-je rien comprendre
 ce rgime nouveau sous lequel vit la France? Nous autres, vieux
compagnons d'armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle
la cour nouvelle, et elle ne sait plus la ntre. Que dis-je? on n'en
parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s'y tait devant
le Cardinal; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux
portraits de famille et de temps en temps il en retranche la tte; mais
la devise y reste toujours, heureusement. N'est-il pas vrai, mon cher
Puy-Laurens?

Ce convive tait  peu prs du mme ge que le marchal; mais plus
grave et plus circonspect que lui, il rpondit quelques mots vagues,
et fit un signe  son contemporain pour lui faire remarquer l'motion
dsagrable qu'il avait fait prouver  la matresse de la maison
en lui rappelant la mort rcente de son mari et en parlant ainsi du
ministre son ami; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du
signe de demi-approbation, vida d'un trait un fort grand verre de vin,
remde qu'il vante dans ses Mmoires comme parfait contre la peste et
la rserve, et, se penchant en arrire pour en recevoir un autre de son
cuyer, s'tablit plus carrment que jamais sur sa chaise et dans ses
ides favorites.

--Oui, nous sommes tous de trop ici; je le dis l'autre jour  mon cher
duc de Guise, qu'ils ont ruin. On compte les minutes qui nous restent
 vivre, et l'on secoue notre sablier pour le hter. Quand M. le
Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures
qui ne quittaient pas les cts du feu roi, il sent bien qu'il ne peut
pas mouvoir ces statues de fer, et qu'il y fallait la main du grand
homme; il passe vite et n'ose pas se mler  nous, qui ne le craignons
pas. Il croit toujours que nous conspirons, et,  l'heure qu'il est, on
dit qu'il est question de me mettre  la Bastille.

--Eh! monsieur le marchal, qu'attendez-vous pour partir? dit
l'Italien; je ne vois que la Flandre qui vous puisse tre un abri.

--Ah! monsieur, vous ne me connaissez gure; au lieu de fuir, j'ai
t trouver le roi avant son dpart, et je lui ai dit que c'tait afin
qu'on n'et pas la peine de me chercher, et que si je savais o il veut
m'envoyer, j'irais moi-mme sans qu'on m'y ment. Il a t aussi bon
que je m'y attendais, et m'a dit: Comment, vieil ami, aurais-tu la
pense que je le voulusse faire? Tu sais bien que je t'aime.

--Ah! mon cher marchal, je vous fais compliment, dit madame d'Effiat
d'une voix douce; je reconnais la bont du roi  ce mot-l: il se
souvient de la tendresse que le roi son pre avait pour vous: il me
semble mme qu'il vous a accord tout ce que vous vouliez pour les
vtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la
voie de l'loge et le tirer du mcontentement qu'il avait entam si
hautement.

--Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnatre ses
vertus que Franois de Bassompierre; je lui serai fidle jusqu' la
fin, parce que je me suis donn corps et biens  son pre dans un bal;
et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille
ne manquera  son devoir envers le roi de France. Quoique les _Bestein_
soient trangers et Lorrains, mordieu! une poigne de main de Henri IV
nous a conquis pour toujours: ma plus grande douleur a t de voir mon
frre mourir au service de l'Espagne, et je viens d'crire  mon neveu
que je le dshriterais s'il passait  l'empereur, comme le bruit en a
couru.

Un des gentilshommes, qui n'avait rien dit encore, et que l'on pouvait
remarquer  la profusion des noeuds de rubans et d'aiguillettes qui
couvraient son habit, et  l'ordre de Saint-Michel dont le cordon noir
ornait son cou, s'inclina en disant que c'tait ainsi que tout sujet
fidle devait parler.

--Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le marchal,
en qui revint le souvenir de ses anctres; les gens de notre sang
sont sujets par le coeur, car Dieu nous a fait natre tout aussi bien
seigneurs de nos terres que le roi l'est des siennes. Quand je suis
venu en France, c'tait pour me promener, et suivi de mes gentilshommes
et de mes pages. Je m'aperois que plus nous allons, plus on perd cette
ide, et surtout  la cour. Mais voil un jeune homme qui arrive bien 
propos pour m'entendre.

La porte s'ouvrit, en effet, et l'on vit entrer un jeune homme d'une
assez belle taille; il tait ple, ses cheveux taient bruns, ses yeux
noirs, son air triste et insouciant: c'tait Henri d'Effiat, marquis de
CINQ-MARS (nom tir d'une terre de famille); son costume et son manteau
court taient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu'au
milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes trs vases et ses
perons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu'on
l'entendt venir de loin. Il marcha droit  la marchale d'Effiat en la
saluant profondment, et lui baisa la main.

--Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prts? A quelle
heure partez-vous?

--Aprs le dner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il  sa
mre avec le crmonieux respect du temps.

Et, passant derrire elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de
s'asseoir  la gauche de son frre an.

--Eh bien, dit le marchal tout en dnant de fort bon apptit, vous
allez partir, mon enfant; vous allez  la cour; c'est un terrain
glissant aujourd'hui. Je regrette pour vous qu'il ne soit pas rest
ce qu'il tait. La cour autrefois n'tait autre chose que le salon du
roi, o il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons,
ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dvouement
et leur amiti, jouaient leur argent avec lui et l'accompagnaient
dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la
permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tte avec eux
pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualit ne
l'enrichissaient gure, car il les payait de sa bourse; j'ai vendu une
terre  chaque grade que j'ai reu; le titre de colonel gnral des
Suisses m'a cot quatre cent mille cus, et le baptme du roi actuel
me fit acheter un habit de cent mille francs.

--Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la matresse de la
maison, que rien ne vous y forait: nous avons entendu parler de la
magnificence de votre habit de perles; mais je serais trs fche qu'il
ft encore de mode d'en porter de pareils.

--Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence
ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles
prouvaient notre indpendance; il est clair qu'alors on n'et pas
enlev au roi des serviteurs que l'amour seul attachait  lui, et dont
les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que
sa couronne ferme. Il est visible aussi que l'ambition ne pouvait
s'emparer de toutes les classes, puisque de semblables dpenses ne
pouvaient sortir que des mains riches, et que l'or ne vient que des
mines. Les grandes maisons que l'on dtruit avec tant d'acharnement
n'taient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du
gouvernement, tenaient leur place  la cour par leur propre poids,
existaient de leur propre tre, et disaient comme l'une d'elles:
_Prince ne daigne, Rohan je suis_. Il en tait de mme de toute famille
noble  qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-mme en
crivant  l'un de mes amis: _L'argent n'est pas chose commune entre
gentilshommes comme vous et moi_.

--Mais, monsieur le marchal, interrompit froidement et avec beaucoup
de politesse M. de Launay, qui peut-tre avait dessein de l'chauffer,
cette indpendance a produit aussi bien des guerres civiles et des
rvoltes comme celles de M. de Montmorency.

--Corbleu, monsieur, je ne puis entendre parler ainsi! dit le fougueux
marchal en sautant sur son fauteuil. Ces rvoltes et ces guerres,
monsieur, n'taient rien aux lois fondamentales de l'Etat et ne
pouvaient pas plus renverser le trne que ne le ferait un duel. De tous
ces grands chefs de parti il n'en est pas un qui n'et mis sa victoire
aux pieds du roi s'il et russi, sachant bien que tous les autres
seigneurs aussi grands que lui l'eussent abandonn ennemi du souverain
lgitime. Nul ne s'est arm que contre une faction et non contre
l'autorit souveraine, et, cet accident dtruit, tout ft rentr dans
l'ordre. Mais qu'avez-vous fait en nous crasant? Vous avez cass les
bras du trne et ne mettrez rien  leur place. Oui, je n'en doute plus
 prsent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande
noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d'tre la grande
proprit, cessera d'tre une puissance; la cour n'est dj plus qu'un
palais o l'on sollicite: elle deviendra plus tard une antichambre,
quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi; les
grands noms commenceront par ennoblir des charges viles; mais, par une
terrible raction, ces charges finiront par avilir les grands noms.
Etrangre  ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les
emplois qu'elle aura reus, et si les peuples, sur lesquels elle n'aura
plus d'influence, veulent se rvolter...

--Que vous tes sinistre aujourd'hui, marchal! interrompit la
marquise. J'espre que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-l.
Je ne reconnais plus votre caractre enjou  toute cette politique;
je m'attendais  vous entendre donner des conseils  mon fils. Eh bien!
Henri, qu'avez-vous donc? Vous tes bien distrait!

Cinq-Mars, les yeux attachs sur la grande croise de la salle 
manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu'il avait
sous les yeux. Le soleil tait dans toute sa splendeur et colorait
les sables de la Loire, les arbres et les gazons d'or et d'meraude;
le ciel tait d'azur, les flots d'un jaune transparent, les les
d'un vert plein d'clat; derrire leurs ttes arrondies, on voyait
s'lever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une
flotte en embuscade.--O nature, nature! se disait-il, belle nature,
adieu. Bientt mon coeur ne sera plus assez simple pour te sentir,
et tu ne plairas plus qu' mes yeux, ce coeur est dj brl par
une passion profonde, et le rcit des intrts des hommes y jette un
trouble inconnu: il faut donc entrer dans ce labyrinthe; je m'y perdrai
peut-tre, mais pour Marie...

Se rveillant alors au mot de sa mre, et craignant de montrer un
regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille:

--Je songeais, madame,  la route que je vais prendre pour aller 
Perpignan, et aussi  celle qui me ramnera chez vous.

--N'oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d'aller  Loudun voir
votre ancien gouverneur, notre bon abb Quillet; il vous donnera
d'utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de
Bouillon; et, d'ailleurs, quand il ne vous serait pas trs ncessaire,
c'est une marque de dfrence que vous lui devez bien.

--C'est donc au sige de Perpignan que vous vous rendez, mon ami?
rpondit le vieux marchal, qui commenait  trouver qu'il tait rest
bien longtemps dans le silence. Ah! c'est bien heureux pour vous.
Peste! un sige! c'est un joli dbut: j'aurais donn bien des choses
pour en faire un avec le feu roi  mon arrive  sa cour; j'aurais
mieux aim m'y faire arracher les entrailles du ventre qu' un tournoi,
comme je fis. Mais on tait en paix, et je fus oblig d'aller faire
le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois,
pour ne pas affliger ma famille par mon dsoeuvrement. Du reste, je
souhaite que Sa Majest vous reoive d'une manire aussi aimable que
son pre me reut. Certes, le roi est brave et bon; mais on l'a habitu
malheureusement  cette froide tiquette espagnole qui arrte tous
les mouvements du coeur; il contient lui-mme et les autres par cet
abord immobile et cet aspect de glace: pour moi, j'avoue que j'attends
toujours l'instant du dgel, mais en vain. Nous tions accoutums 
d'autres manires par ce spirituel et simple Henri, et nous avions du
moins la libert de lui dire que nous l'aimions.

Cinq-Mars, les yeux fixs sur ceux de Bassompierre, comme pour se
contraindre lui-mme  faire attention  ses discours, lui demanda
quelle tait la manire de parler du feu roi.

--Vive et franche, dit-il. Quelques temps aprs mon arrive en France,
je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort,  Fontainebleau;
car il voulait, disait-il, me gagner mes pices d'or et mes belles
portugalaises. Il me demanda ce qui m'avait fait venir dans ce pays.
Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu  dessein
de m'embarquer  votre service, mais bien pour passer quelque temps
 votre cour, et de l  celle d'Espagne; mais vous m'avez tellement
charm que, sans aller plus loin, si vous voulez de mon service, je
m'y voue jusqu' la mort. Alors il m'embrassa et m'assura que je
n'eusse pu trouver un meilleur matre, qui m'aimt plus; hlas! je l'ai
bien prouv... et moi je lui ai tout sacrifi, jusqu' mon amour, et
j'aurais fait plus encore, s'il se pouvait faire plus que de renoncer 
Mlle de Montmorency.

Le bon marchal avait les yeux attendris; mais le jeune marquis
d'Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s'empcher de sourire
en pensant qu'alors la princesse de Cond n'tait rien moins que jeune
et jolie. Cinq-Mars s'aperut de ces signes d'intelligence, et rit
aussi, mais d'un rire amer.--Est-il donc vrai, se disait-il, que les
passions puissent avoir la destine des modes, et que peu d'annes
puissent frapper du mme ridicule un habit et un amour? Heureux celui
qui ne survit pas  sa jeunesse,  ses illusions, et qui emporte dans
la tombe tout son trsor!

Mais, rompant encore avec effort le cours mlancolique de ses ides, et
voulant que le bon marchal ne lt rien de dplaisant sur le visage de
ses htes:

--On parlait donc alors avec beaucoup de libert au roi Henri? dit-il.
Peut-tre aussi au commencement de son rgne avait-il besoin d'tablir
ce ton-l; mais, lorsqu'il fut le matre, changea-t-il?

--Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d'tre le mme jusqu'au
dernier jour; il ne rougissait pas d'tre un homme, et parlait  des
hommes avec force et sensibilit. Eh! mon Dieu! je le vois encore
embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour mme de sa mort; il
m'avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit:
Vous tes  mon gr un des plus agrables hommes du monde, et notre
destin portait que nous fussions l'un  l'autre; car, si vous n'eussiez
t qu'un homme ordinaire, je vous aurais pris  mon service,  quelque
prix que c'et t; mais, puisque Dieu vous a fait natre un grand roi,
il fallait bien que je fusse  vous. Ah! grand homme! tu l'avais bien
dit, s'cria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-tre un peu
anim par les frquentes rasades qu'il se versait: _Quand vous m'aurez
perdu, vous connatrez ce que je valais._

Pendant cette sortie, les diffrents personnages de la table avaient
pris des attitudes diverses, selon leurs rles dans les affaires
publiques. L'un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas
avec la jeune fille de la marchale; l'autre prenait soin du vieux
abb sourd, qui, mettant une main derrire son oreille pour mieux
entendre, tait le seul qui et l'air attentif; Cinq-Mars avait repris
sa distraction mlancolique aprs avoir lanc le marchal, comme on
regarde ailleurs aprs avoir jet une balle  la paume jusqu' ce
qu'elle revienne; son frre an faisait les honneurs de la table
avec le mme calme; Puy-Laurens regardait avec soin la matresse de la
maison: il tait tout au duc d'Orlans et craignait le Cardinal; pour
la marchale, elle avait l'air afflig et inquiet; souvent des mots
rudes lui avaient rappel ou la mort de son mari ou le dpart de son
fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-mme
qu'il ne se compromt, et l'avait pouss plusieurs fois en regardant M.
de Launay, qu'elle connaissait peu, et qu'elle avait quelque raison de
croire dvou au premier ministre; mais avec un homme de ce caractre,
de tels avertissements taient inutiles; il eut l'air de n'y point
faire attention; et, au contraire, crasant ce gentilhomme de ses
regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui
et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air
d'indiffrence et de politesse consentante qu'il ne quitta pas jusqu'au
moment o, les deux battants tant ouverts, on annona _mademoiselle la
duchesse de Mantoue_.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant
assez rapides, et le dner n'tait pas  la moiti quand l'arrive de
Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle tait petite, mais fort
bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent trs noirs, sa
fracheur tait blouissante comme la beaut de sa peau. La marchale
fit le geste de se lever pour son rang, et l'embrassa sur le front pour
sa bont et son bel ge.

--Nous vous avons attendue longtemps aujourd'hui, chre Marie, lui
dit-elle en la plaant prs d'elle; vous me restez heureusement pour
remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit et baissa la tte et les yeux pour qu'on ne
vt pas leur rougeur, et dit d'une voix timide:--Madame, il le faut
bien, puisque vous remplacez ma mre auprs de moi. Et un regard fit
plir Cinq-Mars  l'autre bout de la table.

Cette arrive changea la conversation; elle cessa d'tre gnrale,
et chacun parla bas  son voisin. Le marchal seul continuait  dire
quelques mots de la magnificence de l'ancienne cour, et de ses guerres
en Turquie, et des tournois, et de l'avarice de la cour nouvelle;
mais,  son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on
allait sortir de table, lorsque l'horloge ayant sonn deux heures, cinq
chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement taient monts
par des domestiques en manteaux et bien arms; l'autre cheval, noir et
trs vif, tait tenu en main par le vieux Grandchamp: c'tait celui de
son jeune matre.

--Ah! Ah! s'cria Bassompierre, voil notre cheval de bataille tout
sell et brid; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux
Marot:

    Adieu la Court, adieu les dames!
    Adieu les filles et les femmes!
    Adieu vous dy pour quelque temps;
    Adieu vos plaisans passe-temps;
    Adieu le bal, adieu la dance,
    Adieu mesure, adieu cadance,
    Tabourins, Hauts-bois, Violons,
    Puisqu' la guerre nous allons.

Ces vieux vers et l'air du marchal faisaient rire toute la table,
hormis trois personnes.

--Jsus-Dieu! il me semble, continua-t-il, que je n'ai que dix-sept ans
comme lui; il va nous revenir tout brod, madame; il faut laisser son
fauteuil vacant.

Ici tout  coup la marchale plit, sortit de table en fondant en
larmes, et tout le monde se leva avec elle: elle ne put faire que deux
pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et
la jeune duchesse l'entourrent avec une vive inquitude et dmlrent
parmi des touffements et des pleurs qu'elle voulait retenir:
Pardon!... mes amis... c'est une folie... un enfantillage... mais je
suis si faible  prsent, que je n'en ai pas t matresse. Nous tions
treize  table, et c'est vous qui en avez t cause, ma chre duchesse.
Mais c'est bien mal  moi d'avoir montr tant de faiblesse devant lui.
Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front  baiser, et que Dieu vous
conduise! Soyez digne de votre nom et de votre pre.

Puis, comme a dit Homre, _riant sous les pleurs_, elle se leva en le
poussant et disant:--Allons, que je vous voie  cheval, bel cuyer!

Le silencieux voyageur baisa les mains de sa mre et la salua ensuite
profondment: il s'inclina aussi devant la duchesse sans lever les
yeux; puis, embrassant son frre an, serrant la main au marchal
et baisant le front de sa jeune soeur presque  la fois, il sortit
et dans un instant fut  cheval. Tout le monde se mit aux fentres
qui donnaient sur la cour, except madame d'Effiat, encore assise et
souffrante.

--Il part au galop; c'est bon signe, dit en riant le marchal.

--Ah! Dieu! cria la jeune princesse en se retirant de la croise.

--Qu'est-ce donc! dit la mre.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit M. de Launay: le cheval de monsieur
votre fils s'est abattu sous la porte, mais il l'a bientt relev de la
main: tenez, le voil qui salue de la route.

--Encore un prsage funeste! dit la marquise en se retirant dans ses
appartements.

Chacun l'imita en se taisant ou en parlant bas.

La journe fut triste et le souper silencieux au chteau de Chaumont.

Quand vinrent dix heures du soir, le vieux marchal, conduit par
son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la
porte et oppose  la rivire. La chaleur tait extrme; il ouvrit la
fentre, et, s'enveloppant d'une vaste robe de soie, plaa un flambeau
pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croise donnait sur la
plaine, que la lune dans son premier quartier n'clairait que d'une
lumire incertaine; le ciel se chargeait de nuages pais, et tout
disposait  la mlancolie. Quoique Bassompierre n'et rien de rveur
dans le caractre, la tournure qu'avait prise le dner lui revint 
la mmoire, et il se mit  repasser en lui-mme toute sa vie et les
tristes changements que le nouveau rgne y avait apports, rgne qui
semblait avoir souffl sur lui un vent d'infortune: la mort d'une
soeur chrie, les dsordres de l'hritier de son nom, les pertes de ses
terres et de sa faveur, la fin rcente de son ami le marchal d'Effiat
dont il occupait la chambre, toutes ces penses lui arrachrent un
soupir involontaire; il se mit  la fentre pour respirer.

En ce moment il crut entendre du ct du bois la marche d'une troupe
de chevaux; mais le vent qui vint  augmenter le dissuada de cette
premire pense, et tout bruit cessant tout  coup, il l'oublia. Il
regarda encore quelque temps tous les feux du chteau qui s'teignirent
successivement aprs avoir serpent dans les ogives des escaliers et
rd dans les cours et les curies; retombant ensuite sur son grand
fauteuil de tapisserie, le coude appuy sur la table, il se livra
profondment  ses rflexions; et bientt aprs, tirant de son sein un
mdaillon qu'il y cachait suspendu  un ruban noir:--Viens, mon bon
et vieux matre, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis
si souvent; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d'un ami
vritable; viens, grand homme, me consulter sur l'ambitieuse Autriche;
viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et
de la bonne foi de ton infidlit; viens, hroque soldat, me crier
encore que je t'offusque au combat; ah! que ne l'ai-je fait dans Paris!
que n'ai-je reu ta blessure! Avec ton sang, le monde a perdu les
bienfaits de ton rgne interrompu...

Les larmes du marchal troublaient la glace du large mdaillon, et
il les effaait par de respectueux baisers, quand la porte, ouverte
brusquement, le fit sauter sur son pe.

--Qui va l? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande
quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau  la main, s'avana
jusqu' lui, et lui dit avec embarras:

--Monsieur le marchal, c'est le coeur navr de douleur que je me
vois forc de vous dire que le roi m'a command de vous arrter. Un
carrosse vous attend  la grille avec trente mousquetaires de M. le
Cardinal-duc.

Bassompierre ne s'tait point lev, et avait encore le mdaillon
dans la main gauche et l'pe dans l'autre main; il la tendit
ddaigneusement  cet homme, et lui dit:

--Monsieur, je sais que j'ai vcu trop longtemps, et c'est  quoi je
pensais; c'est au nom de ce grand Henri que je remets paisiblement
cette pe  son fils. Suivez-moi.

Il accompagna ces mots d'un regard si ferme, que de Launay fut attr
et le suivit en baissant la tte, comme si lui-mme et t arrt par
le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et
trouva toutes les portes ouvertes par des gardes  cheval, qui avaient
effray les gens du chteau, au nom du roi, et ordonn le silence.
Le carrosse tait prpar et partit rapidement, suivi de beaucoup
de chevaux. Le marchal, assis  ct de M. de Launay, commenait
 s'endormir, berc par le mouvement de la voiture, lorsqu'une voix
forte cria au cocher: _Arrte!_ et, comme il poursuivait, un coup de
pistolet partit... Les chevaux s'arrtrent.--Je dclare, monsieur, que
ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la
tte  la portire, il vit qu'il se trouvait dans un petit bois et un
chemin trop troit pour que les chevaux pussent passer  droite ou 
gauche de la voiture, avantage trs grand pour les agresseurs, puisque
les mousquetaires ne pouvaient avancer; il cherchait  voir ce qui se
passait, lorsqu'un cavalier, ayant  la main une longue pe dont il
parait les coups que lui portait un garde, s'approcha de la portire en
criant: _Venez, venez, monsieur le marchal_.

--Eh quoi! c'est vous, tourdi d'Henri qui faites de ces escapades?
Messieurs, messieurs, laissez-le, c'est un enfant.

Et de Launay ayant cri aux mousquetaires de le quitter, on eut le
temps de se reconnatre.

--Et comment diable tes-vous ici? reprit Bassompierre; je vous croyais
 Tours, et mme plus loin, si vous aviez fait votre devoir, et vous
voil revenu pour faire une folie?

--Ce n'tait point pour vous que je revenais seul ici, c'est pour
affaire secrte, dit Cinq-Mars plus bas; mais, comme je pense bien
qu'on vous mne  la Bastille, je suis bien sr que vous n'en direz
rien; c'est le temple de la discrtion. Cependant, si vous aviez voulu,
continua-t-il trs haut, je vous aurais dlivr de ces messieurs dans
ce bois o un cheval ne pouvait remuer;  prsent il n'est plus temps.
Un paysan m'avait appris l'insulte faite  nous plus qu' vous par cet
enlvement dans la maison de mon pre.

--C'est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respecter ses
volonts; gardez cette ardeur pour son service; je vous en remercie
cependant de bon coeur; touchez l, et laissez-moi continuer ce joli
voyage.

De Launay ajouta:--Il m'est permis d'ailleurs de vous dire, monsieur
de Cinq-Mars, que je suis charg par le roi mme d'assurer monsieur le
marchal qu'il est fort afflig de ceci, mais que c'est de peur qu'on
ne le porte  mal faire qu'il le prie de demeurer quelques jours  la
Bastille[3].

  [3] Il y resta douze ans.

Bassompierre reprit en riant trs haut:--Vous voyez, mon ami, comment
on met les jeunes gens en tutelle; ainsi, prenez garde  vous.

--Eh bien, soit, partez donc, dit Henri, je ne ferai plus le chevalier
errant pour les gens malgr eux. Et, rentrant dans le bois pendant que
la voiture repartait au grand trot, il prit par des sentiers dtourns
le chemin du chteau.

Ce fut au pied de la tour de l'ouest qu'il s'arrta. Il tait seul en
avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descendit point de
cheval; mais s'approchant du mur de manire  y coller sa botte, il
souleva la jalousie d'une fentre du rez-de-chausse, faite en forme de
herse, comme on en voit encore dans quelques vieux btiments.

Il tait alors plus de minuit, et la lune s'tait cache. Tout autre
que le matre de la maison n'et jamais su trouver son chemin par une
obscurit si grande. Les tours et les toits ne formaient qu'une masse
noire qui se dtachait  peine sur le ciel un peu plus transparent;
aucune lumire ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq-Mars,
cach sous un chapeau  larges bords et un grand manteau, attendait
avec anxit.

Qu'attendait-il? Qu'tait-il venu chercher? un mot d'une voix qui se
fit entendre trs bas derrire la croise:

--Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars?

--Hlas! qui serait-ce? Qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la
maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu  sa mre?
Qui reviendrait pour se plaindre du prsent, sans rien attendre de
l'avenir, si ce n'tait moi?

La voix douce se troubla, et il fut ais d'entendre que des pleurs
accompagnaient sa rponse:--Hlas! Henri, de quoi vous plaignez-vous?
N'ai-je pas fait plus et bien plus que je ne devais? Est-ce ma faute
si mon malheur a voulu qu'un prince souverain ft mon pre? Peut-on
choisir son berceau? et dit-on: Je natrai bergre? Vous savez
bien quelle est toute l'infortune d'une princesse: on lui te son
coeur en naissant, toute la terre est avertie de son ge, un trait
la cde comme une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que
je vous connais, que n'ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur
et m'loigner des trnes! Depuis deux ans j'ai lutt en vain contre
ma mauvaise fortune, qui me spare de vous, et contre vous, qui me
dtournez de mes devoirs. Vous le savez bien, j'ai dsir qu'on me crt
morte; que dis-je? j'ai presque souhait des rvolutions! J'aurais
peut-tre bni le coup qui m'et t mon rang, comme j'ai remerci
Dieu lorsque mon pre fut renvers; mais la cour s'tonne, la reine me
demande; nos rves sont vanouis, Henri; notre sommeil a t trop long;
rveillons-nous avec courage. Ne songez plus  ces deux belles annes:
oubliez tout pour ne plus vous souvenir que de notre grande rsolution;
n'ayez qu'une seule pense, soyez ambitieux... ambitieux pour moi...

--Faut-il donc oublier tout,  Marie! dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hsita...

--Oui, tout ce que j'ai oubli moi-mme, reprit-elle. Puis un instant
aprs, elle continua avec vivacit:

--Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soires et mme nos
promenades de l'tang et du bois; mais souvenez-vous de l'avenir;
partez. Votre pre tait marchal, soyez plus, conntable, prince.
Partez, vous tes jeune, noble, riche, brave, aim...

--Pour toujours? dit Henri.

--Pour la vie et l'ternit.

Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, s'cria:

--Eh bien! j'en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez
 moi, Marie, ou ma tte tombera sur l'chafaud.

--O ciel! que dites-vous! s'cria-t-elle en prenant sa main avec une
main blanche qui sortit de la fentre. Non, vos efforts ne seront
jamais coupables, jurez-le-moi; vous n'oublierez jamais que le roi de
France est votre matre; aimez-le plus que tout, aprs celle pourtant
qui vous sacrifiera tout et vous attendra en souffrant. Prenez cette
petite croix d'or; mettez-la sur votre coeur, elle a reu beaucoup de
mes larmes. Songez que si jamais vous tiez coupable envers le roi,
j'en verserais de bien plus amres. Donnez-moi cette bague que je vois
briller  votre doigt. O Dieu! ma main et la vtre sont toutes rouges
de sang!

--Qu'importe? il n'a pas coul pour vous; n'avez-vous rien entendu il y
a une heure?

--Non; mais  prsent n'entendez-vous rien vous-mme?

--Non, Marie, si ce n'est un oiseau de nuit sur la tour.

--On a parl de nous, j'en suis sre. Mais d'o vient donc ce sang!
Dites vite, et partez.

--Oui, je pars; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu, ange
cleste, je vous invoquerai. L'amour a vers l'ambition dans mon
coeur comme un poison brlant; oui, je le sens pour la premire fois,
l'ambition peut tre ennoblie par son but. Adieu, je vais accomplir ma
destine.

--Adieu! mais songez  la mienne.

--Peuvent-elles se sparer?

--Jamais, s'cria Marie, que par la mort!

--Je crains plus encore l'absence, dit Cinq-Mars.

--Adieu! je tremble; adieu! dit la voix chrie. Et la fentre s'abaissa
lentement sur les deux mains encore unies.

Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s'agiter en
hennissant; son matre inquiet lui permit de partir au galop, et
bientt ils furent rendus dans la ville de Tours, que les clochers de
Saint-Gatien annonaient de loin.

Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son jeune
seigneur, et gronda de voir qu'il ne voulait pas se coucher. Toute
l'escorte partit, et cinq jours aprs entra dans la vieille cit de
Loudun en Poitou, silencieusement et sans vnement.




CHAPITRE II

LA RUE

    Je m'avanais d'un pas pnible et mal assur vers le but de ce
    convoi tragique.

    CH. NODIER, _Smarra_.


Ce rgne dont nous vous voulons peindre quelques annes, rgne de
faiblesse qui fut comme une clipse de la couronne entre les splendeurs
de Henri IV et de Louis le Grand, afflige les yeux qui le contemplent
par quelques souillures sanglantes. Elles ne furent pas toutes l'oeuvre
d'un homme, de grands corps y prirent part. Il est triste de voir
que, dans ce sicle encore dsordonn, le clerg, pareil  une grande
nation, eut sa populace, comme il eut sa noblesse, ses ignorants
et ses criminels, comme ses savants et vertueux prlats. Depuis ce
temps, ce qui lui restait de barbarie fut poli par le long rgne de
Louis XIV, et ce qu'il eut de corruption fut lav dans le sang des
martyrs qu'il offrit  la Rvolution de 1793. Ainsi, par une destine
toute particulire, perfectionn par la monarchie et la rpublique,
adouci par l'une, chti par l'autre, il nous est arriv ce qu'il est
aujourd'hui, austre et rarement vicieux.

Nous avons prouv le besoin de nous arrter un moment  cette pense
avant d'entrer dans le rcit des faits que nous offre l'histoire de
ces temps, et, malgr cette consolante observation, nous n'avons pu
nous empcher d'carter des dtails trop odieux en gmissant encore
sur ce qui reste de coupables actions, comme, en racontant la vie
d'un vieillard vertueux, on pleure sur les emportements de sa jeunesse
passionne ou les penchants corrompus de son ge mr.

Lorsque la cavalcade entra dans les rues troites de Loudun, un
bruit trange s'y faisait entendre; elles taient remplies d'une
foule immense; les cloches de l'glise et du couvent sonnaient de
manire  faire croire  un incendie, et tout le monde, sans nulle
attention aux voyageurs, se pressait vers un grand btiment attenant
 l'glise. Il tait facile de distinguer sur les physionomies des
traces d'impressions fort diffrentes et souvent opposes entre elles.
Des groupes et des attroupements nombreux se formaient, le bruit des
conversations y cessait tout  coup, et l'on n'y entendait plus qu'une
voix qui semblait exhorter ou lire, puis des cris furieux mls de
quelques exclamations pieuses s'levaient de tous cts; le groupe
se dissipait, et l'on voyait que l'orateur tait un capucin ou un
rcollet, qui, tenant  la main un crucifix de bois, montrait  la
foule le grand btiment vers lequel elle se dirigeait.--_Jesus Marie!_
s'criait une vieille femme, qui aurait jamais cru que le malin esprit
et choisi notre bonne ville pour demeure?

--Et que les bonnes Ursulines eussent t possdes? disait l'autre.

--On dit que le dmon qui agite la suprieure se nomme _Lgion_, disait
une troisime.

--Que dites-vous, ma chre? interrompit une religieuse; il y en a
sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait attach trop
de soin  cause de sa grande beaut;  prsent, il est le rceptacle
de l'enfer; M. le prieur des Carmes, dans l'exorcisme d'hier, a fait
sortir de sa bouche le dmon _Eazas_, et le rvrend pre Lactance a
chass aussi le dmon _Beherit_. Mais les cinq autres n'ont pas voulu
partir, et, quand les saints exorcistes, que Dieu soutienne! les ont
somms, en latin, de se retirer, ils ont dit qu'ils ne le feraient
pas qu'ils n'eussent prouv leur puissance, dont les huguenots et les
hrtiques ont l'air de douter; et le dmon _Elimi_, qui est le plus
mchant, comme vous le savez, a prtendu qu'aujourd'hui il enlverait
la calotte de M. de Laubardemont, et la tiendrait suspendue en l'air
pendant un _Miserere_.

--Ah! sainte Vierge! reprenait la premire, je tremble dj de tout
mon corps. Et quand je pense que j'ai t plusieurs fois demander des
messes  ce magicien d'Urbain!

--Et moi, dit une jeune fille en se signant, moi qui me suis confesse
 lui il y a dix mois, j'aurais t srement possde sans la relique
de sainte Genevive que j'avais heureusement sous ma robe, et...

--Et, sans reproche, Martine, interrompit une grosse marchande, vous
tiez reste assez longtemps, pour cela, seule avec le beau sorcier.

--Eh bien, la belle, il y a maintenant un mois que vous seriez
dpossde, dit un jeune soldat qui vint se mler au groupe en fumant
sa pipe.

La jeune fille rougit, et ramena sur sa jolie figure le capuchon de sa
pelisse noire. Les vieilles femmes jetrent un regard de mpris sur le
soldat, et, comme elles se trouvaient alors prs de la porte d'entre
encore ferme, elles reprirent leurs conversations avec plus de chaleur
que jamais, voyant qu'elles taient sres d'entrer les premires;
et, s'asseyant sur les bornes et les bancs de pierre, elles se
prparrent par leurs rcits au bonheur qu'elles allaient goter d'tre
spectatrices de quelque chose d'trange, d'une apparition, ou au moins
d'un supplice.

--Est-il vrai, ma tante, dit la jeune Martine  la plus vieille, que
vous ayez entendu parler les dmons?

--Vrai comme je vous vois, et tous les assistants en peuvent dire
autant, ma nice; c'est pour que votre me soit difie que je vous
ai fait venir avec moi aujourd'hui, ajouta-t-elle, et vous connatrez
vritablement la puissance de l'esprit malin.

--Quelle voix a-t-il, ma chre tante? continua la jeune fille, charme
de rveiller une conversation qui dtournait d'elle les ides de ceux
qui l'entouraient.

--Il n'a pas d'autre voix que la voix mme de la suprieure,  qui
Notre-Dame fasse grce. Cette pauvre jeune femme, je l'ai entendue
hier bien longtemps: cela faisait peine de la voir se dchirer le
sein et tourner ses pieds et ses bras en dehors et les runir tout 
coup derrire son dos. Quand le saint pre Lactance est arriv et a
prononc le nom d'Urbain Grandier, l'cume est sortie de sa bouche et
elle a parl latin comme si elle lisait la Bible. Aussi je n'ai pas
bien compris, et je n'ai retenu que _Urbanus magicus rosas diabolica_;
ce qui voulait dire que le magicien Urbain l'avait ensorcele avec des
roses que le diable lui avait donnes, et il est sorti de ses oreilles
et de son cou des roses couleur de flamme, qui sentaient le soufre, au
point que M. le lieutenant-criminel a cri que chacun ferait bien de
fermer ses narines et ses yeux, parce que les dmons allaient sortir.

--Voyez-vous cela! crirent d'une voix glapissante et d'un air de
triomphe toutes les femmes assembles en se tournant du ct de la
foule, et particulirement vers un groupe d'hommes habills en noir,
parmi lesquels se trouvait le jeune soldat qui les avait apostrophes
en passant.

--Voil encore ces vieilles folles qui se croient au sabbat, dit-il,
et qui font plus de bruit que lorsqu'elles y arrivent  cheval sur un
manche  balai.

--Jeune homme, jeune homme, dit un bourgeois d'un air triste, ne faites
pas de ces plaisanteries en plein air: le vent deviendrait de flamme
pour vous, par le temps qu'il fait.

--Ma foi, je me moque bien de tous ces exorcistes, moi! reprit le
soldat; je m'appelle Grand-Ferr, et il n'y en a pas beaucoup qui aient
un goupillon comme le mien.

Et, prenant la poigne de son sabre d'une main, il retroussa sa
moustache blonde et regarda autour de lui en fronant le sourcil; mais
comme il n'aperut dans la foule aucun regard qui chercht  braver le
sien, il partit lentement en avanant le pied gauche le premier, et se
promena dans les rues troites et noires avec cette insouciance d'un
militaire qui dbute, et un mpris profond pour tout ce qui ne porte
pas son habit.

Cependant huit ou dix habitants raisonnables de cette petite ville
se promenaient ensemble et en silence  travers la foule agite;
ils semblaient consterns de cette tonnante et soudaine rumeur, et
s'interrogeaient du regard  chaque nouveau spectacle de folie qui
frappait leurs yeux. Ce mcontentement muet attristait les hommes du
peuple et les nombreux paysans venus de leurs campagnes, qui tous
cherchaient leur opinion dans les regards des propritaires, leurs
patrons pour la plupart; ils voyaient que quelque chose de fcheux
se prparait, et avaient recours au seul remde que puisse prendre le
sujet ignorant et tromp, la rsignation et l'immobilit.

Nanmoins le paysan de France a dans le caractre certaine navet
moqueuse dont il se sert avec ses gaux souvent, et toujours avec ses
suprieurs. Il fait des questions embarrassantes pour le pouvoir, comme
le sont celles de l'enfance pour l'ge mr; il se rapetisse  l'infini,
pour que celui qu'il interroge se trouve embarrass dans sa propre
lvation; il redouble de gaucherie dans les manires et de grossiret
dans les expressions, pour mieux voir le but secret de sa pense; tout
prend, malgr lui cependant, quelque chose d'insidieux et d'effrayant
qui le trahit; et son sourire sardonique, et la pesanteur affecte
avec laquelle il s'appuie sur son long bton, indiquent trop  quelles
esprances il se livre, et quel est le soutien sur lequel il compte.

L'un des plus gs s'avana suivi de dix ou douze jeunes paysans,
ses fils et neveux; ils portaient tous le grand chapeau et cette
blouse bleue, ancien habit des Gaulois, que le peuple de France met
encore sur tous ses autres vtements, et qui convient si bien  son
climat pluvieux et  ses laborieux usages. Quand il fut  porte des
personnages dont nous avons parl, il ta son chapeau, et toute sa
famille en fit autant: on vit alors sa figure brune et son front nu
et rid, couronn de cheveux blancs fort longs; ses paules taient
votes par l'ge et le travail. Il fut accueilli avec un air de
satisfaction et presque de respect par un homme trs grave du groupe
noir, qui, sans se dcouvrir, lui tendit la main.

--Eh bien, mon pre Guillaume Leroux, lui dit-il, vous aussi, vous
quittez votre ferme de la Chnaie pour la ville quand ce n'est pas jour
de march? C'est comme si vos bons boeufs se dtelaient pour aller  la
chasse aux tourneaux, et abandonnaient le labourage pour voir forcer
un pauvre livre.

--Ma fine, monsieur le comte du Lude, reprit le fermier, quelquefois
le livre se vient jeter devant iceux; il m'est advis qu'on veut nous
jouer, et je v'nons voir un peu comment.

--Brisons l, mon ami, reprit le comte; voici M. Fournier, l'avocat,
qui ne vous trompera pas, car il s'est dmis de sa charge de procureur
du roi hier au soir, et dornavant son loquence ne servira plus qu'
sa noble pense: vous l'entendrez peut-tre aujourd'hui; mais je le
crains autant pour lui que je le souhaite pour l'accus.

--N'importe, monsieur, la vrit est une passion pour moi, dit Fournier.

C'tait un jeune homme d'une extrme pleur, mais dont le visage tait
plein de noblesse et d'expression; ses cheveux blonds, ses yeux bleus,
mobiles et trs clairs, sa maigreur et sa taille mince lui donnaient
l'air d'tre plus jeune qu'il n'tait; mais son visage pensif et
passionn annonait beaucoup de supriorit, et cette maturit prcoce
de l'me que donnent l'tude et l'nergie naturelle. Il portait un
habit et un manteau noirs assez courts,  la mode du temps, et, sous
son bras gauche, un rouleau de papiers, qu'en parlant il prenait et
serrait convulsivement de la main droite, comme un guerrier en colre
saisit le pommeau de son pe. On et dit qu'il voulait le drouler
et en faire sortir la foudre sur ceux qu'il poursuivait de ses regards
indigns. C'taient trois capucins et un rcollet qui passaient dans la
foule.

--Pre Guillaume, poursuivit M. du Lude, pourquoi n'avez-vous amen que
vos enfants mles avec vous, et pourquoi ces btons?

--Ma fine, monsieur, c'est que je n'aimerions pas que nos filles
apprinsent  danser comme les religieuses; et puis, pa' l'temps qui
court, les garons savons mieux se remuer que les femmes.

--Ne nous _remuons_ pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le comte,
rangez-vous tous plutt pour voir la procession qui vient  nous, et
souvenez-vous que vous avez soixante et dix ans.

--Ah! ah! dit le vieux pre, tout en faisant ranger ses douze enfants
comme des soldats, j'avons fait la guerre avec le feu roi Henri, et
j'savons jouer du pistolet tout aussi bien que les _ligueux_ faisiont.
Et il branla la tte et s'assit sur une borne, son bton noueux entre
les jambes, ses mains croises dessus et son menton  barbe blanche
par-dessus ses mains. L, il ferma  demi les yeux comme s'il se
livrait tout entier  ses souvenirs d'enfance.

On voyait avec tonnement son habit ray comme du temps du roi
barnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de
sa vie, quoique ses cheveux eussent t privs par le poignard de cette
blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un
grand bruit de cloches attira l'attention vers l'extrmit de la grande
rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannire et les
piques s'levaient au-dessus de la foule qui s'ouvrit en silence pour
examiner cet appareil  moiti ridicule et  moiti sinistre.

Des archers,  barbe pointue, portant de larges chapeaux  plumes,
marchaient d'abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se
partageant en deux files de chaque ct de la rue, renfermaient dans
cette double ligne deux lignes pareilles de pnitents gris; du moins
donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la
France,  des hommes revtus d'une longue robe de cette couleur, qui
leur couvre entirement la tte en forme de capuchon, et dont le masque
de la mme toffe se termine en pointe sous le menton comme une longue
barbe, et n'a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore
de nos jours quelques enterrements suivis et honors par des costumes
semblables, surtout dans les Pyrnes. Les pnitents de Loudun avaient
des cierges normes  la main, et leur marche lente, et leurs yeux
qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de
fantmes qui attristait involontairement.

Les murmures en sens divers commencrent dans le peuple.

--Il y a bien des coquins cachs sous ce masque, dit un bourgeois.

--Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un jeune
homme.

--Ils me font peur! s'criait une jeune femme.

--Je ne crains que pour ma bourse, rpondit un passant.

--Ah! Jsus! voil donc nos saints frres de la Pnitence, disait une
vieille en cartant sa mante noire. Voyez-vous quelle bannire ils
portent? quel bonheur qu'elle soit avec nous! certainement elle nous
sauvera: voyez-vous dessus le diable dans les flammes, et un moine
qui lui attache une chane au cou? Voici actuellement les juges qui
viennent: ah! les honntes gens! voyez leurs robes rouges, comme elles
sont belles! Ah! sainte Vierge! qu'on les a biens choisis!

--Ce sont les ennemis personnels du cur, dit tout bas le comte du Lude
 l'avocat Fournier, qui prit une note.

--Les reconnaissez-vous bien tous? continua la vieille en distribuant
des coups de poing  ses voisines, et en pinant le bras  ses voisins
jusqu'au sang pour exciter leur attention: voici ce bon M. Mignon qui
parle tout bas  messieurs les conseillers du prsidial de Poitiers;
que Dieu rpande sa sainte bndiction sur eux!

--C'est Roatin, Richard et Chevalier, qui voulaient le faire destituer
il y a un an, continuait  demi-voix M. du Lude au jeune avocat, qui
crivait toujours sous son manteau, entour et cach par le groupe noir
des bourgeois.

--Ah! voyez, voyez, rangez-vous donc! voici M. Barr, le cur de
Saint-Jacques de Chinon, dit la vieille.

--C'est un saint, dit un autre.

--C'est un hypocrite, dit une voix d'homme.

--Voyez comme le jene l'a rendu maigre!

--Comme les remords le rendent ple!

--C'est lui qui fait fuir les diables.

--C'est lui qui les souffle.

Ce dialogue fut interrompu par un cri gnral:--Qu'elle est belle!

La suprieure des Ursulines s'avanait suivie de toutes ses
religieuses; son voile blanc tait relev. Pour que le peuple pt voir
les traits des possdes, on avait voulu que cela ft ainsi pour elle
et six autres soeurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu'un
immense rosaire  grains noirs tombant de son cou  ses pieds, et
se terminant par une croix d'or; mais la blancheur clatante de son
visage, que relevait encore la couleur brune de son capuchon, attirait
d'abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l'empreinte
d'une profonde et brlante passion; ils taient couverts par les arcs
parfaits de deux sourcils que la nature avait dessins avec autant de
soin que les Circassiennes en mettent  les arrondir avec le pinceau;
mais un lger pli entre eux deux rvlait une agitation forte et
habituelle dans les penses. Cependant elle affectait un grand calme
dans tous ses mouvements et dans tout son tre; ses pas taient lents
et cadencs; ses deux belles mains taient runies, aussi blanches
et aussi immobiles que celles des statues de marbre qui prient
ternellement sur les tombeaux.

--Oh! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, soeur Agns et
soeur Claire qui pleurent auprs d'elle?

--Ma nice, elles se dsolent d'tre la proie du dmon.

--Ou se repentent, dit la mme voix d'homme, d'avoir jou le ciel.

Cependant un silence profond s'tablit partout, et nul mouvement
n'agita le peuple; il sembla glac tout  coup par quelque
enchantement, lorsque  la suite des religieuses parut, au milieu
des quatre pnitents qui le tenaient enchan, le cur de l'glise
de Sainte-Croix, revtu de la robe du pasteur; la noblesse de son
visage tait remarquable et rien n'galait la douceur de ses traits;
sans affecter un calme insultant, il regardait avec bont et semblait
chercher  droite et  gauche s'il ne rencontrerait pas le regard
attendri d'un ami; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier
bonheur d'un homme qui voit approcher son heure dernire ne lui fut pas
refus: il entendit mme quelques sanglots; il vit des bras s'tendre
vers lui, et quelques-uns n'taient pas sans armes; mais il ne rpondit
 aucun signe; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui
l'aimaient et leur communiquer par un coup d'oeil la contagion de
l'infortune. C'tait Urbain Grandier.

Tout  coup la procession s'arrta  un signe du dernier homme qui la
suivait et qui semblait commander  tous. Il tait grand, sec, ple,
revtu d'une longue robe noire, la tte couverte d'une calotte de mme
couleur; il avait la figure d'un Basile, avec le regard de Nron. Il
fit signe aux gardes de l'entourer, voyant avec effroi le groupe noir
dont nous avons parl, et que les paysans se serraient de prs pour
l'couter; les chanoines et les capucins se placrent prs de lui, et
il pronona d'une voix glapissante ce singulier arrt:

Nous, sieur de Laubardemont, matre des requtes tant envoy et
subdlgu, revtu du pouvoir discrtionnaire relativement au procs
du magicien _Urbain Grandier_, pour le juger sur tous les chefs
d'accusation, assist des rvrends pres _Mignon_, chanoine; _Barr_,
cur de Saint-Jacques de Chinon; du pre Lactance et de tous les
juges appels  juger icelui magicien; avons pralablement dcrt ce
qui suit: _Primo_, la prtendue assemble de propritaires nobles,
bourgeois de la ville et des terres environnantes est casse, comme
tendant  une sdition populaire; ses actes seront dclars nuls, et
sa prtendue lettre au roi contre nous, juges, intercepte et brle en
place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et les rvrends
pres et juges. _Secundo_, il sera dfendu de dire publiquement ou en
particulier que les susdites religieuses ne sont point possdes du
malin esprit, et de douter du pouvoir des exorcistes,  peine de vingt
mille livres d'amende et de punition corporelle.

Les baillis et chevins s'y conformeront. Ce 18 juin de l'an de grce
1639.

A peine eut-il fini cette lecture, qu'un bruit discordant de trompettes
partit avant la dernire syllabe de ces paroles, et couvrit, quoique
imparfaitement, les murmures qui le poursuivaient: il pressa la
marche de la procession, qui entra dans le grand btiment qui tenait
 l'glise, ancien couvent dont les tages taient tous tombs en
ruine, et qui ne formait plus qu'une seule et immense salle propre 
l'usage qu'on en voulait faire. Laubardemont ne se crut en sret que
lorsqu'il y fut entr, et qu'il entendit les lourdes et doubles portes
se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.




CHAPITRE III

LE BON PRTRE

    L'homme de paix me parla ainsi.

    VICAIRE SAVOYARD.


A prsent que la procession diabolique est entre dans la salle de
son spectacle, et tandis qu'elle arrange sa sanglante reprsentation,
voyons ce qu'avait fait Cinq-Mars au milieu des spectateurs en moi.
Il tait naturellement dou de beaucoup de tact, et sentit qu'il ne
parviendrait pas facilement  son but de trouver l'abb Quillet dans
un moment o la fermentation des esprits tait  son comble. Il resta
donc  cheval avec ses quatre domestiques dans une petite rue fort
obscure qui donnait dans la grande, et d'o il put voir facilement tout
ce qui s'tait pass. Personne ne fit d'abord attention  lui; mais,
lorsque la curiosit publique n'eut pas d'autre aliment, il devint le
but de tous les regards. Fatigus de tant de scnes, les habitants le
voyaient avec assez de mcontentement, et se demandaient  demi-voix si
c'tait encore un exorciseur qui leur arrivait; quelques paysans mme
commenaient  trouver qu'il embarrassait la rue avec ses cinq chevaux.
Il sentit qu'il tait temps de prendre son parti, et, choisissant sans
hsiter les gens les mieux mis, comme ferait chacun  sa place, il
s'avana avec sa suite le chapeau  la main vers le groupe noir dont
nous avons parl, et, s'adressant au personnage qui lui parut le plus
distingu:

--Monsieur, dit-il, o pourrais-je voir M. l'abb Quillet?

A ce nom, tout le monde le regarda avec un air d'effroi, comme s'il et
prononc celui de Lucifer. Cependant personne n'en eut l'air offens;
il semblait, au contraire, que cette demande ft natre sur lui une
opinion favorable dans les esprits. Du reste le hasard l'avait bien
servi dans son choix. Le comte du Lude s'approcha de son cheval en le
saluant:

--Mettez pied  terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai donner
sur son compte d'utiles renseignements.

Aprs avoir parl fort bas, tous deux se quittrent avec la
crmonieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son cheval noir,
et, passant dans plusieurs petites rues, fut bientt hors de la foule
avec sa suite.

--Que je suis heureux! disait-il chemin faisant: je vais voir du moins
un instant ce bon et doux abb qui m'a lev; je me rappelle encore ses
traits, son air calme et sa voix pleine de bont.

Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva dans une
petite rue noire qu'on lui avait indique; elle tait si troite, que
les genouillres de ses bottes touchaient aux deux murs. Il trouva au
bout une maison de bois  un seul tage, et, dans son empressement,
frappa  coups redoubls.

--Qui va l? cria une voix furieuse.

Et presque aussitt la porte s'ouvrant laissa voir un petit homme gros,
court et tout rouge, portant une calotte noire, une immense fraise
blanche, des bottes  l'cuyre qui engloutissaient ses petites jambes
dans leurs normes tuyaux, et deux pistolets d'aron  sa main.

--Je vendrai chrement ma vie! cria-t-il, et...

--Doucement, l'abb, doucement, lui dit son lve en lui prenant le
bras: ce sont vos amis.

--Ah! mon pauvre enfant, c'est vous! dit le bonhomme, laissant tomber
ses pistolets, que ramassa avec prcaution un domestique arm aussi
jusqu'aux dents. Eh? que venez vous faire ici? L'abomination y est
venue, et j'attends la nuit pour partir. Entrez vite, mon ami, vous
et vos gens; je vous ai pris pour les archers de Laubardemont et, ma
foi, j'allais sortir un peu de mon caractre. Vous voyez ces chevaux;
je vais en Italie rejoindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean,
fermez vite la grande porte par dessus ces braves domestiques et
recommandez leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu'il n'y ait pas
d'habitation prs de celle-ci.

Grandchamp obit  l'intrpide petit abb, qui embrassa quatre fois
Cinq-Mars en s'levant sur la pointe de ses bottes pour atteindre
le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite dans une troite
chambre, qui semblait un grenier abandonn, et, s'asseyant avec lui sur
une malle de cuir noir, il lui dit avec chaleur:

--Eh! mon enfant, o allez-vous? A quoi pense madame la marchale de
vous laisser venir ici? Ne voyez-vous pas bien tout ce qui se fait
contre un malheureux qu'il faut perdre? Ah! bon Dieu! tait-ce l le
premier spectacle que mon cher lve devait avoir sous les yeux? Ah!
ciel! quand vous voil  cet ge charmant o l'amiti, les tendres
affections, la douce confiance, devaient vous entourer, quand tout
devait vous donner une bonne opinion de votre espce,  votre entre
dans le monde! quel malheur! ah! mon Dieu! pourquoi tes-vous venu?

Quand le bon abb eut ainsi gmi en serrant affectueusement les deux
mains du jeune voyageur dans ses mains rouges et rides, son lve eut
enfin le temps de lui dire:

--Mais ne devinez-vous pas, mon cher abb, que c'est parce que vous
tiez  Loudun que je suis venu? Quant  ces spectacles dont vous
parlez, ils ne m'ont paru que ridicules, et je vous jure que je n'en
aime pas moins l'espce humaine, dont vos vertus et vos leons m'ont
donn une excellente ide; et parce que cinq ou six folles...

--Ne perdons pas de temps; je vous dirai cette folie, je vous
l'expliquerai. Mais rpondez, o allez-vous? que faites-vous?

--Je vais  Perpignan, o le Cardinal-duc doit me prsenter au roi.

Ici le bon et vif abb se leva de sa malle, et, marchant ou plutt
courant de long en large dans la chambre en frappant du pied:

--Le Cardinal! le Cardinal! rpta-t-il en touffant, devenant tout
rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant! ils vont le perdre!
Ah! mon Dieu! quel rle veulent-ils lui faire jouer l! que lui
veulent-ils? Ah! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux?
dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son lve dans
les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant  lire dans
ses regards.

--Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond; je pense
que ce sera le cardinal de Richelieu, qui tait l'ami de mon pre.

--Ah! mon cher Henri, vous me faites trembler, mon enfant; il vous
perdra si vous n'tes pas son instrument docile. Ah! que ne puis-je
aller avec vous! Pourquoi faut-il que j'aie montr une tte de vingt
ans dans cette malheureuse affaire?... Hlas! non, je vous serais
dangereux; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M.
de Thou prs de vous, mon fils, n'est-ce pas? dit-il en cherchant
 se calmer; c'est votre ami d'enfance, un peu plus g que vous;
coutez-le, mon enfant; c'est un sage jeune homme: il a rflchi, il a
des ides  lui.

--Oh! oui, mon cher abb, comptez sur mon tendre attachement pour lui;
je n'ai pas cess de l'aimer...

--Mais vous avez srement cess de lui crire, n'est-ce pas? reprit en
souriant un peu le bon abb.

--Je vous demande pardon, mon bon abb; je lui ai crit une fois, et
hier, pour lui annoncer que le Cardinal m'appelle  la cour.

--Quoi! lui-mme a voulu vous voir!

Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc  sa mre, et peu 
peu son ancien gouverneur se calma et s'adoucit.

--Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n'est pas mal, cela
promet: capitaine aux gardes  vingt ans, ce n'est pas mal.

Et il sourit.

Et le jeune homme, transport de voir ce sourire qui s'accordait enfin
avec tous les siens, sauta au cou de l'abb et l'embrassa comme s'il se
ft empar de tout un avenir de plaisir, de gloire et d'amour.

Cependant, se dgageant avec peine de cette chaude embrassade, le bon
abb reprit sa promenade et ses rflexions. Il toussait souvent et
branlait la tte, et Cinq-Mars, sans oser reprendre la conversation, le
suivait des yeux et devenait triste en le voyant redevenu srieux.

Le vieillard se rassit enfin, et commena d'un ton grave le discours
suivant:

--Mon ami, mon enfant, je me suis livr en pre  vos esprances; je
dois pourtant vous dire, et ce n'est point pour vous affliger, qu'elles
me semblent excessives et peu naturelles. Si le Cardinal n'avait
pour but que de tmoigner  votre famille de l'attachement et de la
reconnaissance, il n'irait pas si loin dans ses faveurs; mais il est
probable qu'il a jet les yeux sur vous. D'aprs ce qu'on lui aura dit,
vous lui semblez propre  jouer tel ou tel rle impossible  deviner et
dont il aura trac l'emploi dans le repli le plus profond de sa pense.
Il veut vous y lever, vous y dresser, passez-moi cette expression
en faveur de sa justesse, et pensez-y srieusement quand le temps en
viendra. Mais n'importe, je crois qu'au point o en sont les choses,
vous feriez bien de suivre cette veine; c'est ainsi que de grandes
fortunes ont commenc; il s'agit seulement de ne point se laisser
aveugler et gouverner. Tchez que les faveurs ne vous tourdissent
pas, mon pauvre enfant, et que l'lvation ne vous fasse pas tourner
la tte; ne vous effarouchez pas de ce soupon, c'est arriv  de plus
vieux que vous. Ecrivez-moi souvent ainsi qu' votre mre; voyez M.
de Thou, et nous tcherons de vous bien conseiller. En attendant, mon
fils, ayez la bont de fermer cette fentre, d'o il me vient du vent
sur la tte, et je vais vous conter ce qui s'est pass ici.

Henri, esprant que la partie morale du discours tait finie, et ne
voyant plus dans la seconde qu'un rcit, ferma vite la vieille fentre
tapisse de toiles d'araignes, et revint  sa place sans parler.

--A prsent que j'y rflchis mieux, je pense qu'il ne vous sera
peut-tre pas inutile d'avoir pass par ici, quoique ce soit une triste
exprience que vous y deviez trouver; mais elle supplera  ce que
je ne vous ai pas dit autrefois de la perversit des hommes; j'espre
d'ailleurs que la fin ne sera pas sanglante, et que la lettre que nous
avons crite au roi aura le temps d'arriver.

--J'ai entendu dire qu'elle tait intercepte, dit Cinq-Mars.

--C'en est fait alors, dit l'abb Quillet; le cur est perdu. Mais
coutez-moi bien.

A Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien
instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter atteinte
 votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi simple dont
votre noble famille vous a donn l'exemple, que nos pres avaient plus
encore que nous-mmes, et dont les plus grands capitaines de nos temps
ne rougissent pas. En portant votre pe, souvenez-vous qu'elle est
 Dieu. Mais aussi, lorsque vous serez au milieu des hommes, tchez
de ne pas vous laisser tromper par l'hypocrite; il vous entourera,
vous prendra, mon fils, par le ct vulnrable de votre coeur naf,
en parlant  votre religion; et, tmoin des extravagances de son zle
affect, vous vous croirez tide auprs de lui, vous croirez que votre
conscience parle contre vous-mme; mais ce ne sera pas sa voix que vous
entendrez. Quels cris elle jetterait, combien elle serait plus souleve
contre vous, si vous aviez contribu  perdre l'innocence en appelant
contre elle le ciel mme en faux tmoignage!

--O mon pre! est-ce possible? dit Henri d'Effiat en joignant les
mains.

--Que trop vritable, continua l'abb; vous en avez vu l'excution en
partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas tmoin d'horreurs
plus grandes! Mais coutez bien: quelque chose que vous voyiez se
passer, quelque crime que l'on ose commettre, je vous en conjure, au
nom de votre mre et de tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une
parole, ne faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque
sur cet vnement. Je connais votre caractre ardent, vous le tenez
du marchal votre pre; modrez-le, ou vous tes perdu; ces petites
colres de sang procurent peu de satisfaction et attirent de grands
revers; je vous y ai vu trop enclin; si vous saviez combien le calme
donne de supriorit sur les hommes! Les anciens l'avaient empreint
sur le front de la Divinit, comme son plus bel attribut, parce que
l'impassibilit attestait l'tre plac au-dessus de nos craintes, de
nos esprances, de nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi
impassible dans les scnes que vous allez voir, mon cher enfant; mais
voyez-les, il le faut; assistez  ce jugement funeste; pour moi, je
vais subir les consquences de ma sottise d'colier. La voici: elle
vous montrera qu'avec une tte chauve on peut tre encore enfant comme
sous vos beaux cheveux chtains.

Ici l'abb Quillet lui prit la tte dans ses deux mains et continua
ainsi.

--Oui, j'ai t curieux de voir les diables des Ursulines tout comme
un autre, mon cher fils; et sachant qu'ils s'annonaient pour parler
toutes les langues, j'ai eu l'imprudence de quitter le latin et de
leur faire quelques questions en grec; la suprieure est fort jolie,
mais elle n'a pas pu rpondre dans cette langue. Le mdecin Duncan
a fait tout haut l'observation qu'il tait surprenant que le dmon,
qui n'ignorait rien, ft des barbarismes et des solcismes, et ne pt
rpondre en grec. La jeune suprieure, qui tait alors sur son lit de
parade, se tourna du ct du mur pour pleurer, et dit tout bas au pre
Barr: _Monsieur! je n'y tiens plus_; je le rptai tout haut, et je
mis en fureur tous les exorcistes: ils s'crirent que je devais savoir
qu'il y avait des dmons plus ignorants que des paysans, et dirent que
pour leur puissance et leur force physique nous n'en pouvions douter,
puisque les esprits nomms _Grsil des Trnes_, _Aman des puissances_
et _Asmode_ avaient promis d'enlever la calotte de M. de Laubardemont.
Ils s'y prparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant
et probe, mais assez moqueur, s'avisa de tirer un fil qu'il dcouvrit
attach  une colonne et cach par un tableau de saintet, de manire
 retomber, sans tre vu, fort prs du matre des requtes; cette fois
on l'appela huguenot, et je crois que, si le marchal de Brz n'tait
son protecteur, il s'en tirerait mal. M. le comte du Lude s'est avanc
alors avec son sang-froid ordinaire, et a pri les exorcistes d'agir
devant lui. Le pre Lactance, ce capucin dont la figure est si noire et
le regard si dur, s'est charg de la soeur Agns et de la soeur Claire;
il a lev ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait
deux colombes, et a cri d'une voix terrible: _Quis te misit, Diabole?_
et les deux filles ont dit parfaitement ensemble: _Urbanus_. Il allait
continuer, quand M. du Lude, tirant d'un air de componction une petite
bote d'or, a dit qu'il tenait l une relique laisse par ses anctres,
et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l'prouver. Le pre
Lactance, ravi, s'est saisi de la bote, et,  peine en a-t-il touch
le front des deux filles, qu'elles ont fait des sauts prodigieux, se
tordant les pieds et les mains; Lactance hurlait ses exorcismes, Barr
se jetait  genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les
juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans tre
foudroy!) le signe de la croix.

Quand, M. du Lude reprenant sa bote, les religieuses sont restes
paisibles:--_Je ne crains pas_, a dit firement Lactance, _que vous
doutiez de la vrit de vos reliques!_

--_Pas plus que de celle de la possession_, a rpondu M. du Lude en
ouvrant sa bote.

Elle tait vide.

--Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.

J'tais indign de ces momeries et lui dis:

--Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes. C'est
pour cela que vous me voyez, mon cher ami, des bottes de sept lieues
si lourdes et si grosses, qui me font mal aux pieds, et de longs
pistolets; car notre ami Laubardemont m'a dcrt de prise de corps, et
je ne veux point le lui laisser saisir, tout vieux qu'il est.

--Mais, s'cria Cinq-Mars, est-il donc si puissant?

--Plus qu'on ne le croit et qu'on ne le peut croire; je sais que
l'abbesse possde est sa nice, et qu'il est muni d'un arrt du
conseil qui lui ordonne de juger, sans s'arrter  tous les appels
interjets au parlement,  qui le Cardinal interdit connaissance de la
cause d'Urbain Grandier.

--Et enfin quels sont ses torts? dit le jeune homme, dj puissamment
intress.

--Ceux d'une me forte et d'un gnie suprieur, une volont inflexible
qui a irrit la puissance contre lui, et une passion profonde qui a
entran son coeur et lui a fait commettre le seul pch mortel que
je croie pouvoir lui tre reproch; mais ce n'a t qu'en violant
le secret de ses papiers, qu'en les arrachant  Jeanne d'Estivre,
sa mre octognaire, qu'on a su et publi son amour pour la belle
Madeleine de Brou; cette jeune demoiselle avait refus de se marier et
voulait prendre le voile. Puisse ce voile lui avoir cach le spectacle
d'aujourd'hui! L'loquence de Grandier et sa beaut anglique ont
souvent exalt des femmes qui venaient de loin pour l'entendre parler;
j'en ai vu s'vanouir durant ses sermons; d'autres s'crier que c'tait
un ange, toucher ses vtements et baiser ses mains lorsqu'il descendait
de la chaire. Il est certain que, si ce n'est sa beaut, rien n'galait
la sublimit de ses discours, toujours inspirs: le miel pur des
vangiles s'unissait, sur ses lvres,  la flamme tincelante des
prophties, et l'on sentait au son de sa voix un coeur tout plein d'une
sainte piti pour les maux de l'homme, et tout gonfl de larmes prtes
 couler sur nous.

Le bon prtre s'interrompit, parce que lui-mme avait des pleurs dans
la voix et dans les yeux; sa figure ronde et naturellement gaie tait
plus touchante qu'une autre dans cet tat, car la tristesse semblait ne
pouvoir l'atteindre. Cinq-Mars, toujours plus mu, lui serra la main
sans rien dire, de crainte de l'interrompre. L'abb tira un mouchoir
rouge, s'essuya les yeux, se moucha et reprit:

--Cette effrayante attaque de tous les ennemis d'Urbain est la seconde;
il avait dj t accus d'avoir ensorcel les religieuses et examin
par de saints prlats, par des magistrats clairs, par des mdecins
instruits, qui l'avaient absous, et qui, tout indigns, avaient impos
silence  ces dmons de fabrique humaine. Le bon et pieux archevque
de Bordeaux se contenta de choisir lui-mme les examinateurs de ces
prtendus exorcistes, et son ordonnance fit fuir ces prophtes et taire
leur enfer. Mais, humilis par la publicit des dbats, honteux de voir
Grandier bien accueilli de notre bon roi lorsqu'il fut se jeter  ses
pieds  Paris, ils ont compris que, s'il triomphait, ils taient perdus
et regards comme des imposteurs; dj le couvent des Ursulines ne
semblait plus tre qu'un thtre d'indignes comdies; les religieuses,
des actrices dhontes; plus de cent personnes acharnes contre le cur
s'taient compromises dans l'espoir de le perdre: leur conjuration,
loin de se dissoudre, a repris des forces par son premier chec: voici
les moyens que ses ennemis implacables ont mis en usage.

Connaissez-vous un homme appel l'Eminence grise, ce capucin redout
que le Cardinal emploie  tout, consulte souvent et mprise toujours?
c'est  lui que les capucins de Loudun se sont adresss. Une femme de
ce pays et du petit peuple, nomme Hamon, ayant eu le bonheur de plaire
 la reine quand elle passa dans ce pays, cette princesse l'attacha
 son service. Vous savez quelle haine spare sa cour de celle du
Cardinal, vous savez qu'Anne d'Autriche et M. de Richelieu se sont
quelque temps disput la faveur du roi, et que, de ces deux soleils,
la France ne savait jamais lequel se lverait le lendemain. Dans un
moment d'clipse du Cardinal, une satire parut, sortie du systme
plantaire de la Reine; elle avait pour titre la _Cordonnire de la
Reine mre_; elle tait bassement crite et conue, mais renfermait des
choses si injurieuses sur la naissance et la personne du Cardinal, que
les ennemis de ce ministre s'en emparrent et lui donnrent une vogue
qui l'irrita. On y rvlait beaucoup d'intrigues et de mystres qu'il
croyait impntrables; il lut cet ouvrage anonyme et voulut en savoir
l'auteur. Ce fut dans ce temps mme que les capucins de cette petite
ville crivirent au pre Joseph qu'une correspondance continuelle
entre Grandier et la Hamon ne leur laissait aucun doute qu'il ne ft
l'auteur de cette diatribe. En vain avait-il publi prcdemment des
livres religieux de prires et de mditations dont le style seul devait
l'absoudre d'avoir mis la main  un libelle crit dans le langage des
halles; le Cardinal, ds longtemps prvenu contre Urbain, n'a voulu
voir que lui de coupable: on lui a rappel que lorsqu'il n'tait encore
que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le pas, le prit mme avant
lui: je suis bien tromp si ce pas ne met son pied dans la tombe...

Un triste sourire accompagna ce mot sur les lvres du bon abb.

--Quoi! vous croyez que cela ira jusqu' la mort?

--Oui, mon enfant, oui, jusqu' la mort; dj on a enlev toutes
les pices et les sentences d'absolution qui pouvaient lui servir de
dfense, malgr l'opposition de sa pauvre mre, qui les conservait
comme la permission de vivre donne  son fils; dj on a affect de
regarder un ouvrage contre le clibat des prtres, trouv dans ses
papiers, comme destin  propager le schisme. Il est bien coupable sans
doute, et l'amour qui l'a dict, quelque pur qu'il puisse tre, est
une faute norme dans l'homme qui est consacr  Dieu seul; mais ce
pauvre prtre tait loin de vouloir encourager l'hrsie, et c'tait,
dit-on, pour apaiser les remords de mademoiselle de Brou qu'il l'avait
compos. On a si bien vu que ces fautes vritables ne suffisaient pas
pour le faire mourir, qu'on a rveill l'accusation de sorcellerie
assoupie depuis longtemps, et que, feignant d'y croire, le Cardinal a
tabli dans cette ville un tribunal nouveau, et enfin mis  sa tte
Laubardemont; c'est un signe de mort. Ah! fasse le ciel que vous ne
connaissiez jamais ce que la corruption des gouvernements appelle
_coups d'tat_.

En ce moment un cri horrible retentit au-del d'un petit mur de la
cour; l'abb effray se leva, Cinq-Mars en fit autant.

--C'est un cri de femme, dit le vieillard.

--Qu'il est dchirant! dit le jeune homme. Qu'est-ce? cria-t-il  ses
gens qui taient tous sortis dans la cour.

Ils rpondirent qu'on n'entendait plus rien.

--C'est bon, c'est bon! cria l'abb, ne faites plus de bruit.

Il referma la fentre et mit ses deux mains sur ses yeux.

--Ah! quel cri! mon enfant, dit-il (et il tait fort ple), quel cri!
il m'a perc le coeur; c'est quelque malheur; Ah! mon Dieu! il m'a
troubl, je ne puis plus continuer  vous parler. Faut-il que je l'aie
entendu quand je vous parlais de votre destine! Mon cher enfant, que
Dieu vous bnisse. Mettez-vous  genoux.

Cinq-Mars fit ce qu'il voulait, et fut averti par un baiser sur ses
cheveux que le vieillard l'avait bni et le relevait en disant:

--Allez vite, mon ami, l'heure s'avance; on pourrait vous trouver avec
moi, partez; laissez vos gens et vos chevaux ici; enveloppez-vous
dans un manteau et partez. J'ai beaucoup  crire avant l'heure o
l'obscurit me permettra de prendre la route d'Italie.

Ils s'embrassrent une seconde fois en se promettant des lettres, et
Henri s'loigna. L'abb, le suivant encore des yeux par la fentre,
lui cria:--Soyez bien sage, quelque chose qu'il arrive; et lui envoya
encore une fois sa bndiction en disant:--Pauvre enfant!




CHAPITRE IV

LE PROCS

    Oh! vendetta di Dio, quanto tu dei
    Esser temuta da ciascun che legge
    Cio, che fu manifesto agli occhi miei.

    DANTE.

    O vengeance de Dieu, combien tu dois tre redoutable  quiconque va
    lire ceci, qui se manifesta sous mes yeux!


Malgr l'usage des sances secrtes, alors mis en vigueur par
Richelieu, les juges du cur de Loudun avaient voulu que la salle ft
ouverte au peuple, et ne tardrent pas  s'en repentir. Mais d'abord
ils crurent en avoir assez impos  la multitude par leurs jongleries,
qui durrent prs de six mois; ils taient tous intresss  la
perte d'Urbain Grandier, mais ils voulaient que l'indignation du pays
sanctionnt en quelque sorte l'arrt de mort qu'ils prparaient et
qu'ils avaient ordre de porter, comme l'avait dit le bon abb  son
lve.

Laubardemont tait une espce d'oiseau de proie que le Cardinal
envoyait toujours quand sa vengeance voulait un agent sr et prompt,
et, en cette occasion, il justifia le choix qu'on avait fait de
sa personne. Il ne fit qu'une faute, celle de permettre la sance
publique, contre l'usage; il avait l'intention d'intimider et
d'effrayer; il effraya, mais fit horreur.

La foule que nous avons laisse  la porte y tait reste deux heures,
pendant qu'un bruit sourd de marteaux annonait que l'on achevait
dans l'intrieur de la grande salle des prparatifs inconnus et faits
 la hte. Des archers firent tourner pniblement sur leurs gonds
les lourdes portes de la rue, et le peuple avide s'y prcipita. Le
jeune Cinq-Mars fut jet dans l'intrieur avec le second flot, et,
plac derrire un pilier fort lourd de ce btiment, il y resta pour
voir sans tre vu. Il remarqua avec dplaisir que le groupe noir des
bourgeois tait prs de lui; mais les grandes portes, en se refermant,
laissrent toute la partie du local o tait le peuple dans une telle
obscurit, qu'on n'et pu le reconnatre. Quoique l'on ne ft qu'au
milieu du jour, des flambeaux clairaient la salle, mais taient
presque tous placs  l'extrmit, o s'levait l'estrade des juges,
rangs derrire une table fort longue; les fauteuils, les tables, les
degrs, tout tait couvert de drap noir et jetait sur les figures de
livides reflets. Un banc rserv  l'accus tait plac sur la gauche,
et sur le crpe qui le couvrait on avait brod en relief des flammes
d'or, pour figurer la cause de l'accusation. Le prvenu y tait assis,
entour d'archers, et toujours les mains attaches par des chanes que
deux moines tenaient avec une frayeur simule, affectant de s'carter
au plus lger de ses mouvements, comme s'ils eussent tenu en laisse
un tigre ou un loup enrag, ou que la flamme et d s'attacher  leurs
vtements. Ils empchaient aussi avec soin que le peuple ne pt voir sa
figure.

Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait dominer les
juges de son choix; plus grand qu'eux presque de toute la tte, il
tait plac sur un sige plus lev que les leurs; chacun de ses
regards ternes et inquiets leur envoyait un ordre. Il tait vtu
d'une longue et large robe rouge, une calotte noire couvrait ses
cheveux; il semblait occup  dbrouiller des papiers qu'il faisait
passer aux juges et circuler dans leurs mains. Des accusateurs, tous
ecclsiastiques, sigeaient  droite des juges: ils taient revtus
d'aubes et d'toles; on distinguait le pre Lactance  la simplicit
de son habit de capucin,  sa tonsure et  la rudesse de ses traits.
Dans une tribune tait l'vque de Poitiers; d'autres tribunes taient
pleines de femmes voiles. Aux pieds des juges, une foule ignoble de
femmes et d'hommes de la lie du peuple s'agitait derrire six jeunes
religieuses des Ursulines dgotes de les approcher: c'taient les
tmoins.

Le reste de la salle tait plein d'une foule immense, sombre,
silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres, et
pleine d'une terreur qui en donnait aux juges, car cette stupeur venait
de l'intrt du peuple pour l'accus. Des archers nombreux, arms de
longues piques, encadraient ce lugubre tableau d'une manire digne de
ce farouche aspect de la multitude.

Au geste du prsident on fit retirer les tmoins, auxquels un huissier
ouvrit une porte troite. On remarqua la suprieure des Ursulines,
qui, en passant devant M. de Laubardemont, s'avana, et dit assez
haut:--Vous m'avez trompe, monsieur. Il demeura impassible: elle
sortit.

Un silence profond rgnait dans l'assemble.

Se levant avec gravit, mais avec un trouble visible, un des juges,
nomm Houmain, lieutenant criminel d'Orlans, lut une espce de mise en
accusation d'une voix trs basse et si enroue, qu'il tait impossible
d'en saisir aucune parole. Cependant il se faisait entendre lorsque ce
qu'il avait  dire devait frapper l'esprit du peuple. Il divisa les
preuves du procs en deux sortes: les unes rsultant des dpositions
de soixante-douze tmoins; les autres, et les plus certaines, des
exorcismes des rvrends pres ici prsents, s'cria-t-il en faisant le
signe de la croix.

Les pres Lactance, Barr et Mignon s'inclinrent profondment
en rptant aussi ce signe sacr.--Oui, messeigneurs, dit-il en
s'adressant aux juges, on a reconnu et dpos devant vous ce bouquet
de roses blanches et ce manuscrit sign du sang du magicien, copie du
pacte qu'il avait fait avec Lucifer, et qu'il tait forc de porter sur
lui pour conserver sa puissance. On lit encore avec horreur ces paroles
crites au bas du parchemin: _La minute est aux enfers, dans le cabinet
de Lucifer_.

Un clat de rire qui semblait sortir d'une poitrine forte s'entendit
dans la foule. Le prsident rougit, et fit signe  des archers, qui
essayrent en vain de trouver le perturbateur. Le rapporteur continua:

--Les dmons ont t forcs de dclarer leurs noms par la bouche de
leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont dposs sur cette table:
ils s'appellent Astaroth, de l'ordre des Sraphins; Easas, Celsus,
Acaos, Cdron, Asmode, de l'ordre des Trnes; Alex, Zabulon, Cham,
Uriel et Achas, des Principauts, etc.; car le nombre en tait infini.
Quant  leurs actions, qui de nous n'en fut tmoin?

Un long murmure sortit de l'assemble; on imposa silence, quelques
hallebardes s'avancrent, tout se tut.

--Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable suprieure des
Ursulines dchirer son sein de ses propres mains et se rouler dans
la poussire; les autres soeurs, Agns, Claire, etc., sortir de la
modestie de leur sexe par des gestes passionns ou des rires immodrs.
Lorsque des impies ont voulu douter de la prsence des dmons, et
que nous-mmes avons senti notre conviction branle, parce qu'ils
refusaient de s'expliquer devant des inconnus, soit en grec, soit en
arabe, les rvrends pres nous ont raffermi en daignant nous expliquer
que, la malice des mauvais esprits tant extrme, il n'tait pas
surprenant qu'ils eussent feint cette ignorance pour tre moins presss
de questions; qu'ils avaient mme fait, dans leurs rponses, quelques
barbarismes, solcismes et autres fautes, pour qu'on les mprist, et
que par ddain les saints docteurs les laissassent en repos; et que
leur haine tait si forte, que, sur le point de faire un de leurs tours
miraculeux, ils avaient fait suspendre une corde au plancher pour faire
accuser de supercherie des personnages aussi rvrs, tandis qu'il a
t affirm sous serment, par des personnes respectables, que jamais il
n'y eut de corde en cet endroit.

Mais, messieurs, tandis que le ciel s'expliquait ainsi miraculeusement
par ses saints interprtes, une autre lumire nous est venue tout
 l'heure:  l'instant mme o les juges taient plongs dans leurs
profondes mditations, un grand cri a t entendu prs de la salle du
conseil; et, nous tant transports sur les lieux, nous avons trouv
le corps d'une jeune demoiselle d'une haute naissance; elle venait
de rendre le dernier soupir dans la voie publique, entre les mains du
rvrend pre Mignon, chanoine; et nous avons su de ce mme pre, ici
prsent, et de plusieurs autres personnages graves, que, souponnant
cette demoiselle d'tre possde,  cause du bruit qui s'tait rpandu
ds longtemps de l'admiration d'Urbain Grandier pour elle, il eut
l'heureuse ide de l'prouver, et lui dit tout  coup en l'abordant:
_Grandier vient d'tre mis  mort_; sur quoi elle ne poussa qu'un seul
grand cri, et tomba morte, prive par le dmon du temps ncessaire pour
les secours de notre sainte mre l'glise catholique.

Un murmure d'indignation s'leva dans la foule, o le mot d'_assassin_
fut prononc; les huissiers imposrent silence  haute voix; mais le
rapporteur le rtablit en reprenant la parole, ou plutt la curiosit
gnrale triompha.

--Chose infme, messeigneurs, continua-t-il, cherchant  s'affermir
par des exclamations, on a trouv sur elle cet ouvrage crit de la main
d'Urbain Grandier.

Et il tira de ses papiers un livre couvert en parchemin.

--Ciel! s'cria Urbain de son banc.

--Prenez garde! s'crirent les juges aux archers qui l'entouraient.

--Le dmon va sans doute se manifester, dit le pre Lactance d'une voix
sinistre; resserrez ses liens.

On obit.

Le lieutenant criminel continua:--Elle se nommait Madeleine de Brou,
ge de dix-neuf ans.

--Ciel!  ciel! c'en est trop! s'cria l'accus, tombant vanoui sur le
parquet.

L'assemble s'mut en sens divers; il y eut un moment de tumulte.--Le
malheureux! il l'aimait, disaient quelques-uns. Une demoiselle si
bonne! disaient les femmes. La piti commenait  gagner. On jeta de
l'eau froide sur Grandier sans le faire sortir, et on l'attacha sur la
banquette. Le rapporteur continua:

--Il nous est enjoint de lire le dbut de ce livre  la cour. Et il lut
ce qui suit:

C'est pour toi, douce et belle Madeleine, c'est pour mettre en repos
ta conscience trouble, que j'ai peint dans un livre une seule pense
de mon me. Elles sont toutes  toi, fille cleste, parce qu'elles y
retournent comme au but de toute mon existence; mais cette pense que
je t'envoie comme une fleur vient de toi, n'existe que par toi, et
retourne  toi seule.

Ne sois pas triste parce que tu m'aimes; ne sois pas afflige parce
que je t'adore. Les anges du ciel, que font-ils? et les mes des
bienheureux, que leur est-il promis? Sommes-nous moins purs que les
anges? nos mes sont-elles moins dtaches de la terre qu'aprs la
mort? O Madeleine! qu'y a-t-il en nous dont le regard du Seigneur
s'indigne? Est-ce lorsque nous prions ensemble, et que, le front
prostern dans la poussire devant ses autels, nous demandons une mort
prochaine qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l'amour? Est-ce
au temps o, rvant seuls sous les arbres funbres du cimetire, nous
cherchons une double tombe, souriant  notre mort et pleurant sur
notre vie? Serait-ce lorsque tu viens t'agenouiller devant moi-mme au
tribunal de la pnitence, et que, parlant en prsence de Dieu, tu ne
peux rien trouver de mal  me rvler, tant j'ai soutenu ton me dans
les rgions pures du ciel? Qui pourrait donc offenser notre Crateur?
Peut-tre, oui, peut-tre seulement, je le crois, quelque esprit du
ciel aurait pu m'envier ma flicit, lorsqu'au jour de Pques je te
vis prosterne devant moi, pure par de longues austrits du peu
de souillure qu'avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu
tais belle! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma main
tremblante l'apporta sur tes lvres pures que jamais lvre humaine
n'osa effleurer. Etre anglique, j'tais seul  partager les secrets
du Seigneur, ou plutt l'unique secret de la puret de ton me; je
t'unissais  ton Crateur, qui venait de descendre aussi dans mon sein.
Hymen ineffable dont l'Eternel fut le prtre lui-mme, vous tiez seul
permis entre la Vierge et le Pasteur; la seule volupt de chacun de
nous fut de voir une ternit de bonheur commencer pour l'autre, et de
respirer ensemble les parfums du ciel, de prter dj l'oreille  ses
concerts, et d'tre srs que nos mes dvoiles  Dieu seul et  nous
taient dignes de l'adorer ensemble.

Quel scrupule pse encore sur ton me,  ma soeur? Ne crois-tu pas que
j'aie rendu un culte trop grand  ta vertu? Crains-tu qu'une si pure
admiration ne m'ait dtourn de celle du Seigneur?...

Houmain en tait l quand la porte par laquelle taient sortis les
tmoins s'ouvrit tout  coup. Les juges, inquiets, se parlrent 
l'oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux pres pour savoir
si c'tait quelque scne excute par leur ordre; mais, tant placs
 quelque distance de lui et surpris eux-mmes, ils ne purent lui
faire entendre que ce n'tait point eux qui avaient prpar cette
interruption. D'ailleurs, avant que leurs regards eussent t changs,
l'on vit,  la grande stupfaction de l'assemble, trois femmes en
chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge  la main, s'avanant
jusqu'au milieu de l'estrade. C'tait la suprieure, suivie des soeurs
Agns et Claire. Toutes deux pleuraient; la suprieure tait fort ple,
mais son port tait assur et ses yeux fixes et hardis: elle se mit 
genoux; ses compagnes l'imitrent; tout fut si troubl que personne ne
songea  l'arrter, et d'une voix claire et ferme, elle pronona ces
mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle:

--Au nom de la trs sainte Trinit, moi Jeanne de Belfiel, fille du
baron de Cose; moi, suprieure indigne du couvent des Ursulines de
Loudun, je demande pardon  Dieu et aux hommes du crime que j'ai commis
en accusant l'innocent Urbain Grandier. Ma possession tait fausse, mes
paroles suggres, le remords m'accable...

--Bravo! s'crirent les tribunes et le peuple en frappant des
mains. Les juges se levrent; les archers, incertains, regardrent le
prsident: il frmit de tout son corps, mais resta immobile.

--Que chacun se taise! dit-il d'une voix aigre; archers, faites votre
devoir.

Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que rien ne
l'effrayait, car la pense du ciel ne lui tait jamais venue.

--Mes pres, que pensez-vous? dit-il en faisant signe aux moines.

--Que le dmon veut sauver son ami... _Obmutesce, Satanas!_ s'cria le
pre Lactance d'une voix terrible, ayant l'air d'exorciser encore la
suprieure.

Jamais le feu mis  la poudre ne produisit un effet plus prompt que de
ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subitement, elle se leva dans
toute sa beaut de vingt ans, que sa nudit terrible augmentait encore;
on et dit une me chappe de l'enfer apparaissant  son sducteur;
elle promena ses yeux noirs sur les moines, Lactance baissa les siens;
elle fit deux pas vers lui avec ses pieds nus, dont les talons firent
retentir fortement l'chafaudage; son cierge semblait, dans sa main, le
glaive de l'ange.

--Taisez-vous! imposteur! dit-elle avec nergie; le dmon, qui m'a
possde, c'est vous: vous m'avez trompe, il ne devait pas tre jug;
d'aujourd'hui seulement je sais qu'il l'est; d'aujourd'hui j'entrevois
sa mort; je parlerai.

--Femme, le dmon vous gare!

--Dites que le repentir m'claire: filles aussi malheureuses que moi,
levez-vous: n'est-il pas innocent?

--Nous le jurons! dirent encore  genoux les deux jeunes soeurs laies
en fondant en larmes, parce qu'elles n'taient pas animes par une
rsolution aussi forte que celle de la suprieure. Agns mme eut 
peine dit ce mot que se tournant du ct du peuple:--Secourez-moi,
s'cria-t-elle; ils me puniront, ils me feront mourir! Et, tranant sa
compagne, elle se jeta dans la foule, qui les accueillit avec amour;
mille voix leur jurrent protection, des imprcations s'levrent, les
hommes agitrent leurs btons contre terre; on n'osa pas empcher le
peuple de les faire sortir de bras en bras jusqu' la rue.

Pendant cette nouvelle scne, les juges interdits chuchotaient,
Laubardemont regardait les archers et leur indiquait les points o leur
surveillance devait se porter; souvent il montra du doigt le groupe
noir. Les accusateurs regardrent  la tribune de l'vque de Poitiers,
mais ils ne trouvrent aucune expression sur sa figure apathique.
C'tait un de ces vieillards dont la mort s'empare dix ans avant que
le mouvement cesse tout  fait en eux; sa vue semblait voile par un
demi sommeil; sa bouche bante ruminait quelques paroles vagues et
habituelles de pit qui n'avaient aucun sens; il lui tait rest assez
d'intelligence pour distinguer le plus fort parmi les hommes et lui
obir, ne songeant mme pas un moment  quel prix. Il avait donc sign
la sentence des docteurs de Sorbonne qui dclarait les religieuses
possdes, sans en tirer seulement la consquence de la mort d'Urbain;
le reste lui semblait une des crmonies plus ou moins longues
auxquelles il ne prtait aucune attention, accoutum qu'il tait  les
voir et  vivre au milieu de leurs pompes, en tant mme une partie et
un meuble indispensable. Il ne donna donc aucun signe de vie en cette
occasion, mais il conserva seulement un air parfaitement noble et nul.

Cependant le pre Lactance, ayant eu un moment pour se remettre de sa
vive attaque, se tourna vers le prsident et dit:

--Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la
possession, car jamais madame la suprieure n'avait oubli la modestie
et la svrit de son ordre.

--Que tout l'univers n'est-il ici pour me voir! dit Jeanne de Belfiel,
toujours aussi ferme. Je ne puis tre assez humilie sur la terre, et
le ciel me repoussera, car j'ai t votre complice.

La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Cependant, essayant
de se remettre:--Quel conte absurde! et qui vous y fora donc, ma
soeur?

La voix de la jeune fille devint spulcrale; elle en runit toutes
les forces, appuya la main sur son coeur, comme si elle et voulu
l'arracher, et, regardant Urbain Grandier, elle rpondit:--L'amour!

L'assemble frmit; Urbain, qui, depuis son vanouissement, tait rest
la tte baisse et comme mort, leva lentement ses yeux sur elle et
revint entirement  la vie pour subir une douleur nouvelle. La jeune
pnitente continua:

--Oui, l'amour qu'il a repouss, qu'il n'a jamais connu tout entier,
que j'avais respir dans ses discours, que mes yeux avaient puis dans
ses regards clestes, que ses conseils mmes ont accru. Oui, Urbain est
pur comme l'ange, mais bon comme l'homme qui a aim; je ne le savais
pas qu'il et aim! C'est vous, dit-elle alors plus vivement, montrant
Lactance, Barr et Mignon, et quittant l'accent de la passion pour
celui de l'indignation, c'est vous qui m'avez appris qu'il aimait, vous
qui ce matin m'avez trop cruellement venge en tuant ma rivale par
un mot! Hlas! je ne voulais que les sparer. C'tait un crime; mais
je suis Italienne par ma mre; je brlais, j'tais jalouse; vous me
permettiez de voir Urbain, de l'avoir pour ami et de le voir tous les
jours...

Elle se tut; puis, criant:--Peuple, il est innocent! Martyr,
pardonne-moi! j'embrasse tes pieds! Elle tomba aux pieds d'Urbain, et
versa enfin des torrents de larmes.

Urbain leva ses mains lies troitement, et, lui donnant sa
bndiction, dit d'une voix douce, mais faible:

--Allez, ma soeur, je vous pardonne au nom de Celui que je verrai
bientt; je vous l'avais dit autrefois, et vous le voyez  prsent, les
passions font bien du mal quand on ne cherche pas  les tourner vers le
ciel!

La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de
Laubardemont:--Malheureux! dit-il, tu prononces les paroles de
l'glise.

--Je n'ai pas quitt son sein, dit Urbain.

--Qu'on emporte cette fille! dit le prsident.

Quand les archers voulurent obir, ils s'aperurent qu'elle avait serr
avec tant de force la corde suspendue  son cou, qu'elle tait rouge et
presque sans vie. L'effroi fit sortir toutes les femmes de l'assemble,
plusieurs furent emportes vanouies; mais la salle n'en fut pas moins
pleine, les rangs se serraient, et les hommes de la rue dbordaient
dans l'intrieur.

Les juges pouvants se levrent, et le prsident essaya de faire
vider la salle; mais le peuple se couvrant, demeura dans une effrayante
immobilit; les archers n'taient plus assez nombreux, il fallut cder,
et Laubardemont, d'une voix trouble, dit que le conseil allait se
retirer pour une demi-heure. Il leva la sance; le public, sombre,
demeura debout.




CHAPITRE V

LE MARTYRE

    La torture interroge et la douleur rpond.

    _Les Templiers._


L'intrt non suspendu de ce demi-procs, son appareil et ses
interruptions, tout avait tenu l'esprit public si attentif, que nulle
conversation particulire n'avait pu s'engager. Quelques cris avaient
t jets, mais simultanment, mais sans qu'aucun spectateur se doutt
des impressions de son voisin, ou chercht mme  les deviner ou 
communiquer les siennes. Cependant, lorsque le public fut abandonn
 lui-mme, il se fit comme une explosion de paroles bruyantes. On
distinguait plusieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit
gnral, comme un chant de trompettes domine la basse continue d'un
orchestre.

Il y avait encore  cette poque assez de simplicit primitive dans
les gens du peuple pour qu'ils fussent persuads par les mystrieuses
fables des agents qui les travaillaient, au point de n'oser porter un
jugement d'aprs l'vidence, et la plupart attendirent avec effroi la
rentre des juges, se disant  demi-voix ces mots prononcs avec un
certain air de mystre et d'importance qui sont ordinairement le cachet
de la sottise craintive:--On ne sait qu'en penser, monsieur!--Vraiment,
madame, voil des choses extraordinaires qui se passent!--Nous vivons
dans un temps bien singulier!--Je me serais bien dout d'une partie de
tout ceci; mais, ma foi, je n'aurais pas prononc, et je ne le ferais
pas encore!--Qui vivra verra, etc. Discours idiots de la foule, qui ne
servent qu' montrer qu'elle est au premier qui la saisira fortement.
Ceci tait la basse continue; mais du ct du groupe noir on entendait
d'autres choses:--Nous laisserons-nous faire ainsi? Quoi! pousser
l'audace jusqu' brler notre lettre au Roi! Si le roi le savait!--Les
barbares! les imposteurs! avec quelle adresse leur complot est form!
le meurtre s'accomplira-t-il sous nos yeux? aurons-nous peur de ces
archers?--Non, non, non. C'taient les trompettes et les dessus de ce
bruyant orchestre.

On remarquait le jeune avocat, qui, mont sur un banc, commena par
dchirer en mille pices un cahier de papier; ensuite, levant la
voix: Oui, s'cria-t-il, je dchire et jette au vent le plaidoyer que
j'avais prpar en faveur de l'accus; on a supprim les dbats: il
ne m'est pas permis de parler pour lui; je ne peux parler qu' vous,
peuple, et je m'en applaudis; vous avez vu ces juges infmes: lequel
peut encore entendre la vrit? lequel est digne d'couter l'homme de
bien? lequel osera soutenir son regard? Que dis-je? ils la connaissent
tout entire, la vrit, ils la portent dans leur sein coupable; elle
ronge leur coeur comme un serpent; ils tremblent dans leur repaire,
o ils dvorent sans doute leur victime; ils tremblent parce qu'ils
ont entendu les cris de trois femmes abuses. Ah! qu'allais-je faire?
j'allais parler pour Urbain Grandier! Quelle loquence et gal celle
de ces infortunes? quelles paroles vous eussent fait mieux voir son
innocence? Le ciel s'est arm pour lui en les appelant au repentir et
au dvoment, le ciel achvera son ouvrage.

--_Vade retr, Satanas!_ prononcrent des voix entendues par une
fentre assez leve.

Fournier s'interrompit un moment:

--Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage divin.
Je suis bien tromp, ou ces instruments d'un pouvoir infernal prparent
par ce chant quelque nouveau malfice.

--Mais, s'crirent tous ceux qui l'entouraient, guidez-nous: que
ferons-nous? qu'ont-ils fait de lui?

--Restez ici, soyez immobiles, soyez silencieux, rpondit le jeune
avocat; l'inertie d'un peuple est toute-puissante, c'est l sa sagesse,
c'est l sa force. Regardez en silence, et vous ferez trembler.

--Ils n'oseront sans doute pas reparatre, dit le comte du Lude.

--Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-Ferr, qui
n'avait rien perdu de tout ce qu'il avait vu.

--Et ce bon monsieur le cur, murmura le vieux pre Guillaume Leroux
en regardant tous ses enfants irrits qui se parlaient bas en mesurant
et comptant les archers. Ils se moquaient mme de leur habit, et
commenaient  les montrer au doigt.

Cinq-Mars, toujours adoss au pilier derrire lequel il s'tait plac
d'abord, toujours envelopp dans son manteau noir, dvorait des yeux
tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot de ce que l'on disait,
et remplissait son coeur de fiel et d'amertume; de violents dsirs
de meurtre et de vengeance, une envie indtermine de frapper, le
saisissaient malgr lui; c'est la premire impression que produise le
mal sur l'me d'un jeune homme; plus tard, la tristesse remplace la
colre; plus tard c'est l'indiffrence et le mpris; plus tard encore,
une admiration calcule pour les grands sclrats qui ont russi; mais
c'est lorsque, des deux lments de l'homme, la boue l'emporte sur
l'me.

Cependant,  droite de la salle, et prs de l'estrade leve pour les
juges, un groupe de femmes semblait fort occup  considrer un enfant
d'environ huit ans, qui s'tait avis de monter sur une corniche, 
l'aide des bras de sa soeur Martine que nous avons vue plaisante 
toute outrance par le jeune soldat Grand-Ferr. Cet enfant, n'ayant
plus rien  voir aprs la sortie du tribunal, s'tait lev,  l'aide
des pieds et des mains, jusqu' une petite lucarne qui laissait passer
une lumire trs faible, et qu'il pensa renfermer un nid d'hirondelles
ou quelque autre trsor de son ge; mais, quand il se fut bien tabli
les deux pieds sur la corniche du mur et les mains attaches aux
barreaux d'une ancienne chsse de saint Jrme, il et voulu tre bien
loin et cria:

--Oh! ma soeur, ma soeur, donne-moi la main pour descendre!

--Qu'est-ce que tu vois donc? s'cria Martine.

--Oh! je n'ose pas le dire; mais je veux descendre. Et il se mit 
pleurer.

--Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant, n'aie pas
peur, et dis-nous bien ce que tu vois.

--Eh bien, c'est qu'on a couch le cur entre deux grandes planches qui
lui serrent les jambes, il y a des cordes autour des planches.

--Ah! c'est la question, dit un homme de la ville. Regarde bien, mon
ami, que vois-tu encore?

L'enfant, rassur, se remit  la lucarne avec plus de confiance, et,
retirant sa tte, il reprit:

--Je ne vois plus le cur, parce que tous les juges sont autour de lui
 le regarder, et que leurs grandes robes m'empchent de voir. Il y a
aussi des capucins qui se penchent pour lui parler tout bas.

La curiosit assembla plus de monde aux pieds du jeune garon, et
chacun fit silence, attendant avec anxit sa premire parole, comme si
la vie de tout le monde en et dpendu.

--Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois
entre les cordes, aprs que les capucins ont bni les marteaux et les
clous... Ah! mon Dieu! ma soeur, comme ils ont l'air fch contre lui,
parce qu'il ne parle pas... Maman, maman, donne-moi la main, je veux
descendre.

Au lieu de sa mre, l'enfant, en se retournant, ne vit plus que
des visages mles qui le regardaient avec une avidit triste et lui
faisaient signe de continuer. Il n'osa pas descendre, et se remit  la
fentre en tremblant.

--Oh! je vois le pre Lactance et le pre Barr qui enfoncent eux-mmes
d'autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh! comme il est
ple! il a l'air de prier Dieu; mais voil sa tte qui tombe en arrire
comme s'il mourait. Ah! tez-moi de l...

Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de
Cinq-Mars, qui s'taient approchs pour le soutenir.

--_Deus stetit in synagoga deorum: in medio autem Deus dijudicat_...,
chantrent des voix fortes et nasillardes qui sortaient de cette
petite fentre; elles continurent longtemps un plain-chant de psaumes
entrecoup par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la
mesure des chants clestes. On aurait pu se croire prs de l'antre d'un
forgeron; mais les coups taient sourds et faisaient bien sentir que
l'enclume tait le corps d'un homme.

--Silence! dit Fournier, il parle; les chants et les coups
s'interrompent.

Une faible voix en effet dit lentement: --O mes pres! adoucissez la
rigueur de vos tourments, car vous rduiriez mon me au dsespoir, et
je chercherais  me donner la mort.

Ici partit et s'lana jusqu'aux votes l'explosion des cris du peuple;
les hommes, furieux, se jettent sur l'estrade et l'emportent d'assaut
sur les archers tonns et hsitants; la foule sans armes les pousse,
les presse, les touffe contre les murs, et tient leurs bras sans
mouvement; ses flots se prcipitent sur les portes qui conduisent  la
chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent
de les enfoncer; l'injure retentit par mille voix formidables et va
pouvanter les juges.

--Ils sont partis, ils l'ont emport! s'crie un homme.

Tout s'arrte aussitt, et, changeant de direction, la foule s'enfuit
de ce lieu dtestable et s'coule rapidement dans les rues. Une
singulire confusion y rgnait.

La nuit tait venue pendant la longue sance, et des torrents de pluie
tombaient du ciel. L'obscurit tait effrayante; les cris des femmes
glissant sur le pav ou repousses par le pas des chevaux des gardes,
les cris sourds et simultans des hommes rassembls et furieux, et le
tintement continuel des cloches qui annonaient le supplice avec les
coups rpts de l'agonie, les roulements d'un tonnerre lointain, tout
s'unissait pour le dsordre. Si l'oreille tait tonne, les yeux ne
l'taient pas moins; quelques torches funbres allumes au coin des
rues et jetant une lumire capricieuse montraient des gens arms et
 cheval qui passaient au galop en crasant la foule: ils couraient
se runir sur la place de Saint-Pierre; des tuiles les frappaient
quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable
loign, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion
tait extrme, et devint plus grande encore lorsque, dbouchant
par toutes les rues sur cette place nomme Saint-Pierre-le-March,
le peuple la trouva barricade de tous cts et remplie de gardes
 cheval et d'archers. Des charrettes lies aux bornes des rues en
fermaient toutes les issues, et des sentinelles armes d'arquebuses
taient auprs. Sur le milieu de la place s'levait un bcher compos
de poutres normes poses les unes sur les autres de manire  former
un carr parfait; un bois plus blanc et plus lger le recouvrait; un
immense poteau s'levait au centre de cet chafaud. Un homme vtu de
rouge et tenant une torche baisse tait debout prs de cette sorte de
mt, qui s'apercevait de loin. Un rchaud norme, recouvert de tle 
cause de la pluie, tait  ses pieds.

A ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence; pendant
un instant on n'entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par
torrents, et du tonnerre qui s'approchait.

Cependant Cinq-Mars, accompagn de MM. du Lude et Fournier, et de tous
les personnages les plus importants, s'tait mis  l'abri de l'orage
sous le pristyle de l'glise de Sainte-Croix, lev sur vingt degrs
de pierre. Le bcher tait en face, et de cette hauteur on pouvait
voir la place dans toute son tendue. Elle tait entirement vide,
et l'eau seule des larges ruisseaux la traversait; mais toutes les
fentres des maisons s'clairaient peu  peu, et faisaient ressortir
en noir les ttes d'hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons.
Le jeune d'Effiat contemplait avec tristesse ce menaant appareil;
lev dans des sentiments d'honneur, et bien loin de toutes ces
noires penses que la haine et l'ambition peuvent faire natre dans
le coeur de l'homme, il ne comprenait pas que tant de mal pt tre
fait sans quelque motif puissant et secret; l'audace d'une telle
condamnation lui sembla si incroyable, que sa cruaut mme commenait
 la justifier  ses yeux; une secrte horreur se glissa dans son me,
la mme qui faisait taire le peuple; il oublia presque l'intrt que
le malheureux Urbain lui avait inspir, pour chercher s'il n'tait pas
possible que quelque intelligence secrte avec l'enfer et justement
provoqu de si excessives rigueurs; et les rvlations publiques des
religieuses et les rcits de son respectable gouverneur s'affaiblirent
dans sa mmoire, tant le succs est puissant, mme aux yeux des tres
distingus! tant la force en impose  l'homme, malgr la voix de
sa conscience! Le jeune voyageur se demandait dj s'il n'tait pas
probable que la torture et arrach quelque monstrueux aveu  l'accus,
lorsque l'obscurit dans laquelle tait l'glise cessa tout  coup;
ses deux grandes portes s'ouvrirent, et  la lueur d'un nombre infini
de flambeaux parurent tous les juges et les ecclsiastiques entours
de gardes; au milieu d'eux s'avanait Urbain, soulev ou plutt port
par six hommes vtus en pnitents noirs, car ses jambes unies et
entoures de bandages ensanglants, semblaient rompues et incapables
de le soutenir. Il y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne
l'avait vu, et cependant il eut peine  reconnatre la figure qu'il
avait remarque  l'audience: toute couleur, tout embonpoint en avaient
disparu; une pleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme
l'ivoire; le sang paraissait avoir quitt toutes ses veines; il ne
restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient tre devenus
deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants
autour de lui; ses cheveux bruns taient pars sur son cou, et sur
une chemise blanche qui le couvrait tout entier; cette sorte de robe 
larges manches avait une teinte jauntre et portait avec elle une odeur
de soufre; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur
son sein. Il ressemblait  un fantme, mais  celui d'un martyr.

Urbain s'arrta, ou plutt fut arrt sur le pristyle de l'glise: le
capucin Lactance lui plaa dans la main droite et y soutint une torche
ardente, et lui dit avec une duret inflexible:--Fais amende honorable,
et demande pardon  Dieu de ton crime de magie.

Le malheureux leva la voix avec peine, et dit, les yeux au ciel:

--Au nom du Dieu vivant, je t'ajourne  trois ans, Laubardemont, juge
prvaricateur! On a loign mon confesseur, et j'ai t rduit  verser
mes fautes dans le sein de Dieu mme, car mes ennemis m'entourent: j'en
atteste ce Dieu de misricorde, je n'ai jamais t magicien; je n'ai
connu de mystres que ceux de la religion catholique, apostolique et
romaine, dans laquelle je meurs: j'ai beaucoup pch contre moi, mais
jamais contre Dieu et Notre-Seigneur...

--N'achve pas! s'cria le capucin, affectant de lui fermer la bouche
avant qu'il pronont le nom du Sauveur; misrable endurci, retourne au
dmon qui t'a envoy!

Il fit signe  quatre prtres, qui, s'approchant avec des goupillons
 la main exorcisrent l'air que le magicien respirait, la terre qu'il
touchait et le bois qui devait le brler. Pendant cette crmonie, le
lieutenant criminel lut  la hte l'arrt, que l'on trouve encore dans
les pices de ce procs, en date du 18 aot 1639, _dclarant Urbain
Grandier dment atteint et convaincu du crime de magie, malfice,
possession, s personnes d'aucunes religieuses ursulines de Loudun, et
autres, sculiers_, etc.

Le lecteur, bloui par un clair, s'arrta un instant, et, se tournant
du ct de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le temps qu'il
faisait, l'excution ne pouvait pas tre remise au lendemain; celui-ci
rpondit:

--L'arrt porte excution dans les vingt-quatre heures: ne craignez
point ce peuple incrdule, il va tre convaincu...

Toutes les personnes les plus considrables et beaucoup d'trangers
taient sous le pristyle et s'avancrent, Cinq-Mars parmi eux.

--... Le magicien n'a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse
son image.

Lactance sortit en ce moment du milieu des pnitents, ayant dans sa
main un norme crucifix de fer qu'il semblait tenir avec prcaution et
respect; il l'approcha des lvres du patient, qui, effectivement, se
jeta en arrire, et runissant toutes ses forces, fit un geste du bras
qui fit tomber la croix des mains du capucin.

--Vous le voyez, s'cria celui-ci, il a renvers le crucifix!

Un murmure s'leva dont le sens tait incertain.

--Profanation! s'crirent les prtres.

On s'avana vers le bcher.

Cependant Cinq-Mars, se glissant derrire un pilier, avait tout observ
d'un oeil avide; il vit avec tonnement que le crucifix, en tombant
sur les degrs, plus exposs  la pluie que la plate-forme, avait
fum et produit le bruit du plomb fondu jet dans l'eau. Pendant que
l'attention publique se portait ailleurs, il s'avana et y porta une
main qu'il sentit vivement brle. Saisi d'indignation et de toute
la fureur d'un coeur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son
manteau, s'avance vers Laubardemont, et le frappant au front:

--Sclrat, s'crie-t-il, porte la marque de ce fer rougi!

La foule entend ce mot et se prcipite.

--Arrtez cet insens! dit en vain l'indigne magistrat.

Il tait saisi lui-mme par des mains d'hommes qui criaient:--Justice!
au nom du Roi!

--Nous sommes perdus! dit Lactance, au bcher! au bcher!

Les pnitents tranent Urbain vers la place, tandis que les juges et
les archers rentrent dans l'glise et se dbattent contre des citoyens
furieux; le bourreau, sans avoir le temps d'attacher la victime, se
hta de la coucher sur le bois et d'y mettre la flamme. Mais la pluie
tombait par torrents, et chaque poutre  peine enflamme, s'teignait
en fumant. En vain Lactance et les autres chanoines eux-mmes
excitaient le foyer, rien ne pouvait vaincre l'eau qui tombait du ciel.

Cependant le tumulte qui avait lieu au pristyle de l'glise s'tait
tendu tout autour de la place. Le cri de _justice_ se rptait et
circulait avec le rcit de ce qui s'tait dcouvert; deux barricades
avaient t forces, et, malgr trois coups de fusil, les archers
taient repousss peu  peu vers le centre de la place. En vain
faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule, elle les pressait
de ses flots croissants. Une demi-heure se passa dans cette lutte,
o la garde reculait toujours vers le bcher, qu'elle cachait en se
resserrant.

--Avanons, avanons, disait un homme, nous le dlivrerons; ne
frappez pas les soldats, mais qu'ils reculent: Voyez-vous, Dieu
ne veut pas qu'il meure. Le bcher s'teint; amis, encore un
effort.--Bien.--Renversez ce cheval.--Poussez, prcipitez-vous.

La garde tait rompue et renverse de toutes parts, le peuple se jette
en hurlant sur le bcher; mais aucune lumire n'y brillait plus: tout
avait disparu, mme le bourreau. On arrache, on disperse les planches:
l'une d'elles brlait encore, et sa lueur fit voir sous un amas de
cendre et de boue sanglante une main noircie, prserve du feu par
un norme bracelet de fer et une chane. Une femme eut le courage de
l'ouvrir; les doigts serraient une petite croix d'ivoire et une image
de sainte Madeleine.

--Voil ses restes! dit-elle en pleurant.

--Dites les reliques du martyr, rpondit un homme.




CHAPITRE VI

LE SONGE

    Le bien de la fortune est un bien prissable.
    Quand on bastit sur elle, on bastit sur le sable;
    Plus on est lev, plus on court de dangers.
    Les grands pins sont en butte aux coups de la tempeste..

    RACAN.

    Les vergers languissants, altrs de chaleurs,
    Balancent des rameaux dpourvus de feuillage,
    Il semble que l'hiver ne quitte pas les cieux.

    _Maria_, JULES LEFVRE.


Cependant Cinq-Mars, au milieu de la mle que son emportement avait
provoque, s'tait senti saisir le bras gauche par une main aussi dure
que le fer, qui, le tirant de la foule jusqu'au bas des degrs, le jeta
derrire le mur de l'glise, et lui fit voir la figure noire du vieux
Grandchamp, qui dit d'une voix brusque:--Monsieur, ce n'tait rien
que d'attaquer trente mousquetaires dans un bois  Chaumont, parce que
nous tions  quelques pas de vous sans que vous l'ayez su, que nous
vous aurions aid au besoin, et que d'ailleurs vous aviez affaire  des
gens d'honneur; mais ici c'est diffrent. Voici vos chevaux et vos gens
au bout de la rue: je vous prie de monter  cheval et de sortir de la
ville, ou bien de me renvoyer chez madame la marchale, parce que je
suis responsable de vos bras et de vos jambes, que vous exposez bien
lestement.

Cinq-Mars, quoique un peu tourdi de cette manire brusque de rendre
service, ne fut pas fch de sortir d'affaire ainsi, ayant eu le temps
de rflchir au dsagrment d'tre reconnu pour ce qu'il tait, aprs
avoir frapp le chef de l'autorit judiciaire et l'agent du Cardinal
mme qui allait le prsenter au Roi. Il remarqua aussi qu'il s'tait
assembl autour de lui une foule de gens de la lie du peuple, parmi
lesquels il rougissait de se trouver. Il suivit donc sans raisonner
son vieux domestique, et trouva en effet les trois autres serviteurs
qui l'attendaient. Malgr la pluie et le vent, il monta  cheval et fut
bientt sur la grand'route avec son escorte, ayant pris le galop pour
ne pas tre poursuivi.

A peine sorti de Loudun, le sable du chemin, sillonn par de profondes
ornires que l'eau remplissait entirement, le fora de ralentir le
pas. La pluie continuait  tomber par torrents, et son manteau tait
presque travers. Il en sentit un plus pais recouvrir ses paules;
c'tait encore son vieux valet de chambre qui l'approchait et lui
donnait ces soins maternels.

--Eh bien, Grandchamp,  prsent que nous voil hors de cette bagarre,
dis-moi donc comment tu t'es trouv l, dit Cinq-Mars, quand je t'avais
ordonn de rester chez l'abb.--Parbleu! monsieur, rpondit d'un air
grondeur le vieux serviteur, croyez-vous que je vous obisse plus
qu' M. le Marchal? Quand feu mon matre me disait de rester dans sa
tente et qu'il me voyait derrire lui dans la fume du canon, il ne se
plaignait pas, parce qu'il avait un cheval de rechange quand le sien
tait tu, et il ne me grondait qu' la rflexion. Il est vrai que
pendant quarante ans que je l'ai servi, je ne lui ai jamais rien vu
faire de semblable  ce que vous avez fait depuis quinze jours que je
suis avec vous. Ah! ajouta-t-il en soupirant, nous allons bien, et, si
cela continue, je suis destin  en voir de belles,  ce qu'il parat.

--Mais sais-tu, Grandchamp, que ces coquins avaient fait rougir le
crucifix, et qu'il n'y a pas d'honnte homme qui ne se ft mis en
fureur comme moi?

--Except M. le Marchal votre pre, qui n'aurait point fait ce que
vous faites, monsieur.

--Et qu'aurait-il donc fait?

--Il aurait laiss brler trs tranquillement ce cur par les autres
curs, et m'aurait dit: Grandchamp, aie soin que mes chevaux aient de
l'avoine, et qu'on ne la retire pas; ou bien: Grandchamp, prends bien
garde que la pluie ne fasse rouiller mon pe dans le fourreau et ne
mouille l'amorce de mes pistolets; car M. le Marchal pensait  tout
et ne se mlait jamais de ce qui ne le regardait pas. C'tait son grand
principe; et, comme il tait, Dieu merci, aussi bon soldat que gnral,
il avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet venu,
et il n'aurait pas t seul contre trente jeunes gaillards avec une
petite pe de bal.

Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes pigrammes du bonhomme, et
craignait qu'il ne l'et suivi plus loin que le bois de Chaumont;
mais il ne voulait pas l'apprendre, de peur d'avoir des explications
 donner, ou un mensonge  faire, ou le silence  ordonner, ce qui et
t un aveu et une confidence; il prit le parti de piquer son cheval et
de passer devant son vieux domestique; mais celui-ci n'avait pas fini,
et, au lieu de marcher  la droite de son matre, il revint  sa gauche
et continua la conversation.

--Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette de vous
laisser aller o vous voudrez sans vous suivre? Non, monsieur, j'ai
trop avant dans l'me le respect que je dois  madame la marquise
pour me mettre dans le cas de m'entendre dire: Grandchamp, mon fils
a t tu d'une balle ou d'un coup d'pe; pourquoi n'tiez-vous pas
devant lui? ou bien: Il a reu un coup de stylet d'un Italien, parce
qu'il allait la nuit sous la fentre d'une grande princesse; pourquoi
n'avez-vous pas arrt l'assassin? Cela serait fort dsagrable pour
moi, monsieur, et jamais on n'a rien eu de ce genre  me reprocher.
Une fois M. le Marchal me prta  son neveu, M. le Comte, pour faire
une campagne dans les Pays-Bas, parce que je sais l'espagnol; eh bien,
je m'en suis tir avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M.
le Comte reut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses
chevaux, ses mulets, sa tente et tout son quipage sans qu'il manqut
un mouchoir, monsieur; et je puis vous assurer que les chevaux taient
aussi bien panss et harnachs, en rentrant  Chaumont, que si M. le
Comte et t prt  partir pour la chasse. Aussi n'ai-je reu que des
compliments et des choses agrables de toute la famille, comme j'aime 
m'en entendre dire.

--C'est trs bien, mon ami, dit Henri d'Effiat; je te donnerai
peut-tre un jour des chevaux  ramener; mais, en attendant, prends
donc cette grande bourse d'or que j'ai pens perdre deux ou trois fois,
et tu payeras pour moi partout; cela m'ennuie tant!...

--M. le Marchal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il avait t
surintendant des finances, il comptait son argent de sa main; et
je crois que vos terres ne seraient pas en si bon tat et que vous
n'auriez pas tant d'or  compter vous-mme s'il et fait autrement;
ayez donc la bont de garder votre bourse, dont vous ne savez srement
pas le contenu exactement.

--Ma foi non!

Grandchamp fit entendre un profond soupir  cette exclamation
ddaigneuse de son matre.

--Ah! monsieur le marquis! monsieur le marquis! quand je pense que
le grand roi Henri, devant mes yeux, mit dans sa poche ses gants de
chamois parce que la pluie les gtait; quand je pense que M. de Rosny
lui refusait de l'argent, quand il en avait trop dpens; quand je
pense...

--Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrompit son
matre, et tu ferais mieux de me dire ce que c'est que cette figure
noire qui me semble marcher dans la boue derrire nous.

--Je crois que c'est quelque pauvre paysanne qui veut demander
l'aumne; elle peut nous suivre aisment, car nous n'allons pas vite
avec ce sable o s'enfoncent les chevaux jusqu'aux jarrets. Nous irons
peut-tre aux Landes un jour, monsieur, et vous verrez alors un pays
comme celui-ci, des sables et de grands sapins tout noirs; c'est un
cimetire continuel  droite et  gauche de la route, et en voici un
petit chantillon. Tenez,  prsent que la pluie a cess et qu'on y
voit un peu, regardez toutes ces bruyres et cette grande plaine sans
un village ni une maison. Je ne sais pas trop o nous passerons la
nuit; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches d'arbres,
et nous bivouaquerons; vous verrez comme je sais faire une baraque avec
un peu de terre: on a chaud l-dessous comme dans un bon lit.

--J'aime mieux continuer jusqu' cette lumire que j'aperois 
l'horizon, dit Cinq-Mars; car je me sens, je crois, un peu de fivre,
et j'ai soif. Mais va-t'en derrire, je veux marcher seul; rejoins les
autres, et suis-moi.

Grandchamp obit, et se consola en donnant  Germain, Louis et tienne,
des leons sur la manire de reconnatre le terrain la nuit.

Cependant son jeune matre tait accabl de fatigue. Les motions
violentes de la journe avaient remu profondment son me; et ce long
voyage  cheval, ces deux derniers jours, presque sans nourriture,
 cause des vnements prcipits, la chaleur du soleil, le froid
glacial de la nuit, tout contribuait  augmenter son malaise, 
briser son corps dlicat. Pendant trois heures il marcha en silence
devant ses gens, sans que la lumire qu'il avait vue  l'horizon
part s'approcher; il finit par ne plus la suivre des yeux, et sa
tte, devenue plus pesante, tomba sur sa poitrine; il abandonna les
rnes  son cheval fatigu, qui suivit de lui-mme la grand'route, et,
croisant les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de
son compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros cailloux
jets par les chemins. La pluie avait cess, ainsi que la voix des
domestiques, dont les chevaux suivaient  la file celui du matre.
Le jeune homme s'abandonna librement  l'amertume de ses penses: il
se demanda si le but clatant de ses esprances ne le fuirait pas
dans l'avenir et de jour en jour, comme cette lumire phosphorique
le fuyait dans l'horizon de pas en pas. Etait-il probable que cette
jeune Princesse, rappele presque de force  la cour galante d'Anne
d'Autriche, refust toujours les mains, peut-tre royales, qui lui
seraient offertes? Quelle apparence qu'elle se rsignt  renoncer
au trne pour attendre qu'un caprice de la fortune vnt raliser
des esprances romanesques et saisir un adolescent presque dans les
derniers rangs de l'arme, pour le porter  une telle lvation avant
que l'ge de l'amour ft pass! Qui l'assurait que les voeux mmes de
Marie de Gonzague eussent t bien sincres?--Hlas! se disait-il,
peut-tre est-elle parvenue  s'tourdir elle-mme sur ses propres
sentiments; la solitude de la campagne avait prpar son me  recevoir
des impressions profondes. J'ai paru, elle a cru que j'tais celui
qu'elle avait rv; notre ge et mon amour ont fait le reste. Mais
lorsqu' la cour elle aura mieux appris, par l'intimit de la Reine,
 contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j'aspire, et que
je ne vois encore que de bien bas; quand elle se verra tout  coup en
possession de tout son avenir, et qu'elle mesurera d'un coup d'oeil
sr le chemin qu'il me faut faire; quand elle entendra, autour d'elle,
prononcer des serments semblables aux miens par des voix qui n'auraient
qu'un mot  dire pour me perdre et dtruire celui qu'elle attend pour
son mari, pour son seigneur, ah! insens que j'ai t! elle verra toute
sa folie et s'irritera de la mienne.

C'tait ainsi que le plus grand malheur de l'amour, le doute,
commenait  dchirer son coeur malade; il sentait son sang brl se
porter  la tte et l'appesantir; souvent il tombait sur le cou de son
cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses yeux; les sapins noirs
qui bordaient la route lui paraissaient de gigantesques cadavres qui
passaient  ses cts; il vit ou crut voir la mme femme vtue de noir
qu'il avait montre  Grandchamp s'approcher de lui jusqu' toucher
les crins de son cheval, tirer son manteau, et s'enfuir en ricanant; le
sable de la route lui parut une rivire qui coulait sur lui en voulant
remonter vers sa source: cette vue bizarre blouit ses yeux affaiblis;
il les ferma et s'endormit sur son cheval.

Bientt il se sentit arrt; mais le froid l'avait saisi. Il entrevit
des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre o on le
transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les lourds rideaux,
et se rendormit tourdi par la fivre qui bourdonnait  ses oreilles.

Des songes plus rapides que les grains de poussire chasss par le
vent tourbillonnaient sous son front; il ne pouvait les arrter et
s'agitait sur sa couche. Urbain Grandier tortur, sa mre en larmes,
son gouverneur arm, Bassompierre charg de chanes, passaient en lui
faisant un signe d'adieu; il porta la main sur sa tte en dormant et
fixa le rve, qui sembla se dvelopper sous ses yeux comme un tableau
de sable mouvant.

Une place publique couverte d'un peuple tranger, un peuple du Nord qui
jetait des cris de joie, mais des cris sauvages; une haie de gardes, de
soldats farouches; ceux-ci taient Franais.

--Viens avec moi, dit d'une voix douce Marie de Gonzague en lui prenant
la main. Vois-tu, j'ai un diadme; voici ton trne, viens avec moi.

Et elle l'entranait, et le peuple criait toujours.

Il marcha, il marcha longtemps.

--Pourquoi donc tes-vous triste, si vous tes reine? disait-il en
tremblant. Mais elle tait ple, et sourit sans parler. Elle monta et
s'lana sur les degrs, sur un trne, et s'assit:--Monte, disait-elle
en tirant sa main avec force.

Mais ses pieds faisaient crouler toujours de lourdes solives, et il ne
pouvait monter.

--Rends grce  l'amour, reprit-elle.

Et la main, plus forte, le souleva jusqu'en haut. Le peuple cria.

Il s'inclinait pour baiser cette main secourable, cette main adore...
c'tait celle du bourreau!

--O ciel! cria Cinq-Mars en poussant un profond soupir.

Et il ouvrit les yeux: une lampe vacillante clairait la chambre
dlabre de l'auberge; il referma sa paupire, car il avait vu, assise
sur son lit, une femme, une religieuse, si jeune, si belle! Il crut
rver encore, mais elle serrait fortement sa main. Il rouvrit ses yeux
brlants et les fixa sur cette femme.

--O Jeanne de Belfiel! est-ce vous? La pluie a mouill votre voile et
vos cheveux noirs: que faites-vous ici, malheureuse femme?

--Tais-toi, ne rveille pas mon Urbain; il est dans la chambre
voisine qui dort avec moi. Oui, ma tte est mouille, et mes pieds,
regarde-les; mes pieds taient si blancs autrefois! Vois comme la boue
les a souills. Mais j'ai fait un voeu, je ne les laverai que chez le
Roi, quand il m'aura donn la grce d'Urbain. Je vais  l'arme pour le
trouver; je lui parlerai, comme Grandier m'a appris  lui parler, et
il lui pardonnera; mais coute, je lui demanderai aussi ta grce; car
j'ai lu sur ton visage que tu es condamn  mort. Pauvre enfant! tu es
bien jeune pour mourir, tes cheveux boucls sont beaux; mais cependant
tu es condamn, car tu as sur le front une ligne qui ne trompe jamais.
L'homme que tu as frapp te tuera. Tu t'es trop servi de la croix,
c'est l ce qui te porte malheur; tu as frapp avec elle, et tu la
portes au cou avec des cheveux... Ne cache pas ta tte sous tes draps!
T'aurais-je dit quelque chose qui t'afflige? ou bien est-ce que vous
aimez, jeune homme? Ah, soyez tranquille, je ne dirai pas tout cela 
votre amie; je suis folle, mais je suis bonne, bien bonne, et il y a
trois jours encore que j'tais bien belle. Est-elle belle aussi? Oh!
comme elle pleurera un jour! Ah! si elle peut pleurer, elle sera bien
heureuse.

Et Jeanne se mit tout  coup  rciter l'office des morts d'une voix
monotone, avec une volubilit incroyable, toujours assise sur le lit,
et tournant dans ses doigts les grains d'un long rosaire.

Tout  coup la porte s'ouvre; elle regarde et s'enfuit par une entre
pratique dans une cloison.

--Que diable est-ce que ceci? Est-ce un lutin ou un ange qui dit la
messe des morts sur vous, monsieur? et vous voil sous vos draps comme
dans un linceul.

C'tait la grosse voix de Grandchamp, qui fut si tonn, qu'il laissa
tomber un verre de limonade qu'il apportait. Voyant que son matre ne
lui rpondait pas, il s'effraya encore plus et souleva les couvertures.
Cinq-Mars tait fort rouge et semblait dormir; mais son vieux
domestique jugeait que le sang lui portant  la tte l'avait presque
suffoqu, et, s'emparant d'un vase plein d'eau froide, il le lui versa
tout entier sur le front. Ce remde militaire manque rarement son
effet, et Cinq-Mars revint  lui en sautant.

--Ah! c'est toi, Grandchamp! quels rves affreux je viens de faire!

--Peste! monsieur, vos rves sont fort jolis, au contraire: j'ai vu la
queue du dernier, vous choisissez trs-bien.

--Qu'est-ce que tu dis, vieux fou?

--Je ne suis pas fou, monsieur; j'ai de bons yeux, et j'ai vu ce que
j'ai vu. Mais certainement, tant malade comme vous l'tes, monsieur le
Marchal ne...

--Tu radotes, mon cher; donne-moi  boire, car la soif me dvore. O
ciel! quelle nuit! je vois encore toutes ces femmes.

--Toutes ces femmes, monsieur? Et combien y en a-t-il ici?

--Je te parle d'un rve, imbcile! Quand tu resteras l immobile au
lieu de me donner  boire!

--Cela me suffit, monsieur; je vais demander d'autre limonade.

Et, s'avanant  la porte, il cria du haut de l'escalier:

--Eh! Germain? tienne! Louis!

L'aubergiste rpondit d'en bas:

--On y va, monsieur, on y va; c'est qu'ils viennent de m'aider  courir
aprs la folle.

--Quelle folle? dit Cinq-Mars s'avanant hors de son lit.

L'aubergiste entra, et tant son bonnet de coton, dit avec respect:

--Ce n'est rien, monsieur le marquis; c'est une folle qui est arrive 
pied ici cette nuit, et qu'on avait fait coucher prs de cette chambre;
mais elle vient de s'chapper: on n'a pas pu la rattraper.

--Comment, dit Cinq-Mars comme revenant  lui et passant la main
sur ses yeux, je n'ai donc pas rv? Et ma mre, o est-elle? et le
marchal, et... Ah! c'est un songe affreux. Sortez tous.

En mme temps il se retourna du ct du mur, et ramena encore les
couvertures sur sa tte.

L'aubergiste, interdit, frappa trois fois de suite sur son front avec
le bout du doigt en regardant Grandchamp, comme pour lui demander si
son matre tait aussi en dlire.

Celui-ci fit signe de sortir en silence; et pour veiller pendant
le reste de la nuit prs de Cinq-Mars, profondment endormi, il
s'assit seul dans un grand fauteuil de tapisserie, en exprimant des
citrons dans un verre d'eau, avec un air aussi grave et aussi svre
qu'Archimde calculant les flammes de ses miroirs.




CHAPITRE VII

LE CABINET

    Les hommes ont rarement le courage d'tre tout  fait bons ou
    tout  fait mchants.

    MACHIAVEL.


Laissons notre jeune voyageur endormi. Bientt il va suivre en paix
une grande et belle route. Puisque nous avons la libert de promener
nos yeux sur tous les points de la carte, arrtons-les sur la ville de
Narbonne.

Voyez la Mditerrane, qui tend, non loin de l, ses flots bleutres
sur des rives sablonneuses. Pntrez dans cette cit semblable 
celle d'Athnes; mais pour trouver celui qui y rgne, suivez cette rue
ingale et obscure, montez les degrs du vieux archevch, et entrons
dans la premire et la plus grande des salles.

Elle tait fort longue, mais claire par une suite de hautes fentres
en ogive, dont la partie suprieure seulement avait conserv les
vitraux bleus, jaunes et rouges, qui rpandaient une lueur mystrieuse
dans l'appartement. Une table ronde norme la remplissait dans toute sa
largeur, du ct de la grande chemine; autour de cette table, couverte
d'un tapis bariol et charge de papiers et de portefeuilles, taient
assis et courbs sous leurs plumes huit secrtaires occups  copier
des lettres qu'on leur passait d'une table plus petite. D'autres hommes
debout rangeaient les papiers dans les rayons d'une bibliothque, que
les livres relis en noir ne remplissaient pas tout entire, et ils
marchaient avec prcaution sur le tapis dont la salle tait garnie.

Malgr cette quantit de personnes runies, on et entendu les ailes
d'une mouche. Le seul bruit qui s'levt tait celui des plumes qui
couraient rapidement sur le papier, et une voix grle qui dictait,
en s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil
 grands bras, plac au coin du feu, allum en dpit des chaleurs de
la saison et du pays. C'tait un de ces fauteuils qu'on voit encore
dans quelques vieux chteaux, et qui semblent faits pour s'endormir en
lisant sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment
est soign: un croissant de plumes y soutient les reins; si la tte
se penche, elle trouve ses joues reues par des oreillers couverts de
soie, et le coussin du sige dborde tellement les coudes, qu'il est
permis de croire que les prvoyants tapissiers de nos pres avaient
pour but d'viter que le livre ne ft du bruit et ne les rveillt en
tombant.

Mais quittons cette digression pour parler de l'homme qui s'y trouvait
et qui n'y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux
fort blancs, des yeux grands et doux, une figure ple et effile 
laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse
que l'on remarque dans tous les portraits du sicle de Louis XIII.
Une bouche presque sans lvres, et nous sommes forc d'avouer que
Lavater regarde ce signe comme indiquant la mchancet  n'en pouvoir
douter; une bouche pince, disons-nous, tait encadre par deux petites
moustaches grises et par une _royale_, ornement alors  la mode, et
qui ressemble assez  une virgule par sa forme. Ce vieillard avait
sur la tte une calotte rouge et tait envelopp dans une vaste robe
de chambre et portait des bas de soie pourpre, et n'tait rien moins
qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Il avait trs prs de lui, autour de la plus petite table dont il a
t question, quatre jeunes gens de quinze  vingt ans: ils taient
pages ou domestiques, selon l'expression du temps, qui signifiait alors
familier, ami de la maison. Cet usage tait un reste de patronage
fodal demeur dans nos moeurs. Les cadets gentilshommes des plus
hautes familles recevaient des _gages_ des grands seigneurs, et leur
taient dvous en toute circonstance, allant appeler en duel le
premier venu au moindre dsir de leur patron. Les pages dont nous
parlons rdigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donn la
substance; et, aprs un coup d'oeil du matre, ils les passaient aux
secrtaires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son ct,
crivait sur son genou des notes secrtes sur de petits papiers, qu'il
glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre
main.

Il y avait quelques instants qu'il crivait, lorsqu'il aperut, dans
une glace place en face de lui, le plus jeune de ses pages traant
quelques lignes interrompues, sur une feuille d'une taille infrieure
 celle du papier ministriel; il se htait d'y mettre quelques mots,
puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu'il tait charg
de remplir  son grand regret; mais, plac derrire le Cardinal, il
esprait que sa difficult  se retourner l'empcherait de s'apercevoir
du petit mange qu'il semblait exercer avec assez d'habitude. Tout 
coup, Richelieu, lui adressant la parole schement, lui dit:

--Venez ici, monsieur Olivier.

Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant,
qui paraissait n'avoir que seize ans. Il se leva pourtant trs vite, et
vint se placer debout devant le ministre, les bras pendants et la tte
baisse.

Les autres pages et les secrtaires ne remurent pas plus que des
soldats lorsque l'un d'eux tombe frapp d'une balle, tant ils taient
accoutums  ces sortes d'appels. Celui-ci pourtant s'annonait d'une
manire plus vive que les autres.

--Qu'crivez-vous l?

--Monseigneur... ce que Votre minence me dicte.

--Quoi?

--Monseigneur... la lettre  don Juan de Bragance.

--Point de dtours, monsieur, vous faites autre chose.

--Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux, c'tait un billet
 une de mes cousines.

--Voyons-le.

Alors un tremblement universel l'agita, et il fut oblig de s'appuyer
sur la chemine en disant  demi-voix:

--C'est impossible.

--Monsieur le vicomte Olivier d'Entraigues, dit le ministre sans
marquer la moindre motion, vous n'tes plus  mon service.

Et le page sortit, il savait qu'il n'y avait pas  rpliquer; il
glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte  deux battants,
justement assez pour qu'il y et place pour lui, il s'y glissa comme un
oiseau qui s'chappe de sa cage.

Le ministre continua les notes qu'il traait sur son genou.

Les secrtaires redoublaient de silence et d'ardeur, lorsque la porte
s'ouvrant rapidement de chaque ct, on vit paratre, entre les deux
battants, un capucin qui, s'inclinant les bras croiss sur la poitrine,
semblait attendre l'aumne ou l'ordre de se retirer. Il avait un teint
rembruni, profondment sillonn par la petite vrole; des yeux assez
doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se
joignaient au milieu du front; une bouche dont le sourire tait rus,
malfaisant et sinistre; une barbe plate et rousse  l'extrmit, et le
costume de l'ordre de Saint-Franois dans toute son horreur, avec des
sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s'essuyer
sur un tapis.

Tel qu'il tait, ce personnage parut faire une grande sensation
dans toute la salle; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot
commenc, chaque crivain se leva et sortit par la porte, o il se
tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres
dtournant la tte, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par
derrire lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque
tout le monde eut dfil, il entra enfin, faisant une profonde
rvrence, parce que la porte tait encore ouverte; mais, sitt qu'elle
fut ferme, marchant sans crmonie, il vint s'asseoir auprs du
Cardinal, qui, l'ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit
une inclination de tte sche et silencieuse, le regardant fixement
comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s'empcher de froncer
le sourcil, comme  l'aspect d'une araigne ou de quelque autre animal
dsagrable.

Le Cardinal n'avait pu rsister  ce mouvement de dplaisir, parce
qu'il se sentait oblig, par la prsence de son agent,  rentrer dans
ces conversations profondes et pnibles dont il s'tait repos pendant
quelques jours dans un pays dont l'air lui tait favorable, et dont
le calme avait un peu ralenti les douleurs de la maladie; elle s'tait
change en une fivre lente; mais ses intervalles taient assez longs
pour qu'il pt oublier, pendant son absence, qu'elle devait revenir.
Donnant donc un peu de repos  son imagination jusqu'alors infatigable,
il attendait sans impatience, pour la premire fois de ses jours
peut-tre, le retour des courriers qu'il avait fait partir dans toutes
les directions, comme les rayons d'un soleil qui donnait seul la vie
et le mouvement  la France. Il ne s'attendait pas  la visite qu'il
recevait alors, et la vue d'un de ces hommes qu'il _trempait dans le
crime_, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquitudes
habituelles de sa vie plus prsentes, sans dissiper le nuage de
mlancolie qui venait d'obscurcir ses penses.

Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de
ses dernires rveries; mais bientt il en sortit plus vif et plus fort
que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcment dans le
monde rel.

Son confident, voyant qu'il devait rompre le silence le premier, le fit
assez brusquement.

--Eh bien! monseigneur,  quoi pensez-vous?

--Hlas! Joseph,  quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes,
sinon  notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci? Je
songe, depuis plusieurs jours, que les intrts humains m'ont trop
dtourn de cette unique pense: et je me repens d'avoir employ
quelques instants de loisir  des ouvrages profanes, tels que mes
tragdies d'_Europe_ et de _Mirame_, malgr la gloire que j'en ai
tire dj parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se rpandra dans
l'avenir.

Le pre Joseph, plein des choses qu'il avait  dire, fut d'abord
surpris de ce dbut; mais il connaissait trop son matre pour en rien
tmoigner, et sachant bien par o il le ramnerait  d'autres ides, il
entra dans les siennes sans hsiter.

--Le mrite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret,
et la France gmira de ce que ces oeuvres immortelles ne sont pas
suivies de productions semblables.

--Oui, mon cher Joseph, c'est en vain que des hommes tels que
Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le clbre
Mairet, ont proclam ces tragdies les plus belles de toutes celles que
les temps prsents et passs ont vu reprsenter; je me les reproche,
je vous jure, comme un vrai pch mortel, et je ne m'occupe, dans mes
heures de repos, que de ma _Mthode des controverses_ et du livre sur
la _Perfection du chrtien_. Je songe que j'ai cinquante-six ans et une
maladie qui ne pardonne gure.

--Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre
minence, dit le pre,  qui cette conversation commenait  donner de
l'humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.

Le rouge monta au visage du Cardinal.

--Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noirceur,
et je m'attends  tout. Mais qu'y a-t-il donc de nouveau?

--Nous tions convenus dj, monseigneur, de remplacer mademoiselle
d'Hautefort; nous l'avons loigne comme mademoiselle de La Fayette,
c'est fort bien; mais sa place n'est pas remplie, et le Roi...

--Eh bien?

--Le Roi a des ides qu'il n'avait pas eues encore.

--Vraiment? et qui ne viennent pas de moi? Voil qui va bien, dit le
ministre avec ironie.

--Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la place de
favori vacante? Ce n'est pas prudent, permettez que je le dise.

--Il a des ides, des ides! rptait Richelieu avec une sorte
d'effroi; et lesquelles?

--Il a parl de rappeler la Reine-Mre, dit le Capucin  voix basse, de
la rappeler de Cologne.

--Marie de Mdicis! s'cria le Cardinal en frappant sur les bras de
son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant! elle ne
rentrera pas sur le sol de France, d'o je l'ai chasse pied par pied!
L'Angleterre n'a pas os la garder exile par moi; la Hollande a craint
de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait! Non, non, cette ide
n'a pu lui venir par lui-mme. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mre,
quelle perfidie! non, il n'aurait jamais os y penser...

Puis, aprs avoir rv un instant, il ajouta en fixant un regard
pntrant et encore plein du feu de sa colre sur le pre Joseph:

--Mais... dans quels termes a-t-il exprim ce dsir? Dites-moi les mots
prcis.

--Il a dit assez publiquement, et en prsence de Monsieur: Je sens
bien que l'un des premiers devoirs d'un chrtien est d'tre bon fils,
et je ne rsisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience.

--Chrtien! conscience! ce ne sont pas ses expressions; c'est le pre
Caussin, c'est son confesseur qui me trahit! s'cria le Cardinal.
Perfide jsuite! je t'ai pardonn ton intrigue de La Fayette mais je ne
te passerai pas tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur,
Joseph, il est l'ennemi de l'tat, je le vois bien. Mais aussi j'ai agi
avec ngligence depuis quelques jours; je n'ai pas assez ht l'arrive
de ce petit d'Effiat, qui russira, sans doute: il est bien fait et
spirituel, dit-on. Ah! quelle faute! je mriterais une bonne disgrce
moi-mme. Laisser prs du Roi ce renard jsuite, sans lui avoir donn
mes instructions secrtes, sans avoir un otage, un gage de sa fidlit
 mes ordres! quel oubli! Joseph, prenez une plume et crivez vite ceci
pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au pre
Sirmond...

Le pre Joseph se mit devant la grande table, prt  crire, et le
Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps
aprs, il osa faire remettre au Roi, qui les reut, les respecta, et
les apprit par coeur comme les commandements de l'glise. Ils nous
sont demeurs comme un monument effrayant de l'empire qu'un homme peut
arracher  force de temps, d'intrigues et d'audace:

I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre
trois qualits: 1 qu'il n'ait pas d'autre passion que son prince; 2
qu'il soit habile et fidle; 3 qu'il soit ecclsiastique.

II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.

III. Ne doit jamais changer son premier ministre.

IV. Doit lui dire toutes choses.

V. Lui donner libre accs auprs de sa personne.

VI. Lui donner une souveraine autorit sur le peuple.

VII. De grands honneurs et de grands biens.

VIII. Un prince n'a pas de plus riche trsor que son premier ministre.

IX. Un prince ne doit pas ajouter foi  ce qu'on dit contre son premier
ministre, ni se plaire  en entendre mdire.

X. Un prince doit rvler  son premier ministre tout ce qu'on a dit
contre lui, _quand mme on aurait exig du prince qu'il garderait le
secret_.

XI. Un prince doit non seulement prfrer le bien de son tat, mais son
premier ministre  tous ses parents.

Tels taient les commandements du dieu de la France, moins tonnants
encore que la terrible navet qui lui fait lguer lui-mme ses ordres
 la postrit, comme si, elle aussi, devait croire en lui.

Tandis qu'il dictait son instruction, en lisant sur un petit papier
crit de sa main, une tristesse profonde paraissait s'emparer de
lui  chaque mot; et, lorsqu'il fut au bout, il tomba au fond de son
fauteuil, les bras croiss et la tte penche sur son estomac.

Le pre Joseph, interrompant son criture, se leva, et allait lui
demander s'il se trouvait mal, lorsqu'il entendit sortir du fond de sa
poitrine ces paroles lugubres et mmorables:

--Quel ennui profond! quelles interminables inquitudes! Si l'ambitieux
me voyait, il fuirait dans un dsert. Qu'est-ce que ma puissance? Un
misrable reflet du pouvoir royal; et que de travaux pour fixer sur mon
toile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente
inutilement. Je ne comprends rien  cet homme! il n'ose pas me fuir;
mais on me l'enlve: il me glisse entre les doigts... Que de choses
j'aurais pu faire avec ses droits hrditaires, si je les avais eus!
Mais employer tant de calculs  se tenir en quilibre! que reste-t-il
de gnie pour les entreprises? J'ai l'Europe dans ma main, et je
suis suspendu  un cheveu qui tremble. Qu'ai-je affaire de porter mes
regards sur les cartes du monde, si tous mes intrts sont renferms
dans mon troit cabinet? Ses six pieds d'espace me donnent plus de
peine  gouverner que toute la terre. Voil donc ce qu'est un premier
ministre! Enviez-moi mes gardes  prsent!

Ses traits taient dcomposs de manire  faire craindre quelque
accident, et il lui prit une toux violente et longue qui finit par un
lger crachement de sang. Il vit que le pre Joseph, effray, allait
saisir une clochette d'or pose sur la table, et, se levant tout  coup
avec la vivacit d'un jeune homme, il l'arrta et lui dit:

--Ce n'est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au
dcouragement; mais ces moments sont courts, et j'en sors plus fort
qu'avant. Pour ma sant, je sais parfaitement o j'en suis; mais il ne
s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait  Paris? Je suis content de voir
le Roi arriv dans le Barn comme je le voulais: nous le veillerons
mieux. Que lui avez-vous montr pour le faire partir?

--Une bataille  Perpignan.

--Allons, ce n'est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger:
autant vaut cette application qu'une autre  prsent. Mais la jeune
Reine, la jeune Reine, que dit-elle?

--Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance dcouverte,
l'interrogatoire que vous lui ftes subir!

--Bah! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je
l'ai spare de sa maison d'Autriche et du pays de son Buckingham. Mais
que fait-elle?

--D'autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidentes
sont  nous, en voici les rapports jour par jour.

--Je ne me donnerai pas la peine de les lire: tant que le duc de
Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de l; elle peut rver de
petites conjurations avec Gaston au coin du feu; il s'en tient toujours
aux aimables intentions qu'il a quelquefois, et n'excute bien que
ses sorties du royaume; il en est  la troisime. Je lui procurerai
la quatrime quand il voudra; il ne vaut pas le coup de pistolet que
tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n'avait cependant
gure plus d'nergie.

Ici le cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit  rire assez
gament pour un homme d'tat.

--Je rirai toute ma vie de leur expdition d'Amiens. Ils me tenaient
l tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de
lui, arms jusqu'aux dents, et tout prts  m'expdier comme Concini:
mais le grand Vitry n'tait plus l; ils m'ont laiss parler une heure
fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fte-Dieu, et ni
l'un ni l'autre n'a os faire un signe  tous ces coupe-jarrets. Nous
avons su depuis par Chavigny, qu'ils attendaient depuis deux mois cet
heureux moment. Pour moi, en vrit, je ne remarquai rien du tout, si
ce n'est ce petit brigand d'abb de Gondi qui rdait autour de moi et
avait l'air de cacher quelque chose dans sa manche; ce fut ce qui me
fit monter en carrosse.

--A propos, monseigneur, la reine veut le faire coadjuteur absolument.

--Elle est folle! il la perdra si elle s'y attache: c'est un
mousquetaire manqu, un diable en soutane; lisez son _Histoire de
Fiesque_, vous l'y verrez lui-mme. Il ne sera rien tant que je vivrai.

--Eh quoi! vous jugez si bien et vous faites venir un autre ambitieux
de son ge?

--Quelle diffrence! Ce sera une poupe, mon ami, une vraie poupe, que
ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu' sa fraise et  ses aiguillettes;
sa jolie tournure m'en rpond, et je sais qu'il est doux et faible. Je
l'ai prfr pour cela  son frre an; il fera ce que nous voudrons.

--Ah! monseigneur, dit le pre d'un air de doute, je ne me suis jamais
fi aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intrieure en
est plus dangereuse. Souvenez-vous du marchal d'Effiat, son pre.

--Mais, encore une fois, c'est un enfant, et je l'lverai; au lieu que
le Gondi est dj un factieux accompli, un audacieux que rien n'arrte;
il a os me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela?
est-ce croyable,  moi? Un petit prestolet, qui n'a d'autre mrite
qu'un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le
mari a pris soin lui-mme de l'loigner.

Le pre Joseph, qui n'aimait pas mieux son matre lorsqu'il parlait
de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu'il voulait
rendre fine et qui ne fut que laide et gauche; il s'imagina que
l'expression de sa bouche, tordue comme celle d'un singe, voulait dire:
_Ah! qui peut rsister  monseigneur?_ mais monseigneur y lut: _Je suis
un cuistre qui ne sais rien du grand monde_, et, sans transition, il
dit tout  coup, en prenant sur la table une lettre de dpches:

--Le duc de Rohan est mort, c'est une bonne nouvelle; voil les
huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur: je l'avais fait condamner
par le parlement de Toulouse  tre tir  quatre chevaux, et il meurt
tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu'importe?
le rsultat est le mme. Voil encore une grande tte par terre! Comme
elles sont tombes depuis celle de Montmorency! Je n'en vois plus gure
qui ne s'incline devant moi. Nous avons dj  peu prs puni toutes
nos dupes de Versailles; certes, on n'a rien  me reprocher: j'exerce
contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me
traiter au conseil de la reine-mre. Le vieux radoteur de Bassompierre
en sera quitte pour la prison perptuelle, ainsi que l'assassin
marchal de Vitry, car ils n'avaient vot que cette peine pour moi.
Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui rserve au premier
faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler; il faut tre
juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon,
 qui son Sedan donne de l'orgueil; mais je le lui ferai bien rendre.
C'est une chose merveilleuse que leur aveuglement! ils se croient tous
libres de conspirer, et ne voient pas qu'ils ne font que voltiger au
bout des fils que je tiens d'une main, et que j'allonge quelquefois
pour leur donner de l'air et de l'espace. Et pour la mort de leur cher
duc, les huguenots ont-ils bien cri comme un seul homme?

--Moins que pour l'affaire de Loudun, qui s'est pourtant termine
heureusement.

--Quoi! _heureusement?_ J'espre que Grandier est mort?

--Oui; c'est ce que je voulais dire. Votre Eminence doit tre
satisfaite; tout a t fini dans les vingt-quatre heures; on n'y pense
plus. Seulement Laubardemont a fait une petite tourderie, qui tait de
rendre la sance publique; c'est ce qui a caus un peu de tumulte; mais
nous avons les signalements des perturbateurs que l'on suit.

--C'est bien, c'est trs bien. Urbain tait un homme trop suprieur
pour le laisser l; il tournait au protestantisme; je parierais qu'il
aurait fini par abjurer; son ouvrage contre le clibat des prtres
me l'a fait conjecturer; et, dans le doute, retiens ceci, Joseph: il
faut toujours mieux couper l'arbre avant que le fruit soit pouss. Ces
huguenots, vois-tu, sont une vraie rpublique dans l'Etat: si une fois
ils avaient la majorit en France, la monarchie serait perdue; ils
tabliraient quelque gouvernement populaire qui pourrait tre durable.

--Et quelles peines profondes ils causent tous les jours  notre
saint-pre le pape! dit Joseph.

--Ah! interrompit le cardinal, je te vois venir: tu veux me rappeler
son enttement  ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille, j'en
parlerai aujourd'hui au nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le
marchal d'Estres obtiendra en arrivant ce qui trane depuis deux ans
que nous t'avons nomm au cardinalat; je commence aussi  trouver que
la pourpre t'irait bien, car les taches de sang ne s'y voient pas.

Et tous deux se mirent  rire, l'un comme un matre qui accable de tout
son mpris le sicaire qu'il paye, l'autre comme un esclave rsign 
toutes les humiliations par lesquelles on s'lve.

Le rire qu'avait excit la sanglante plaisanterie du vieux ministre
durait encore, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit, et un page
annona plusieurs courriers qui arrivaient  la fois de divers points;
le pre Joseph se leva, et, se plaant debout, le dos appuy contre
le mur, comme une momie gyptienne, ne laissa plus paratre sur
son visage qu'une stupide contemplation. Douze messagers entrrent
successivement, revtus de dguisements divers: l'un semblait un
soldat suisse; un autre un vivandier; un troisime, un matre maon;
on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor
secrets, et ils sortaient du cabinet par une porte oppose  celle
qui les introduisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer
rien de leurs dpches. Chacun d'eux dposait un paquet de papiers
rouls ou plis sur la grande table, parlait un instant au Cardinal
dans l'embrasure d'une croise, et partait. Richelieu s'tait lev
brusquement ds l'entre du premier messager, et, attentif  tout faire
par lui-mme, il les reut tous, les couta et referma de sa main sur
eux la porte de sortie. Il fit signe au pre Joseph quand le dernier
fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutt arrachrent
les paquets des dpches, et se dirent, en deux mots, le sujet des
lettres.

--Le duc de Weimar poursuit ses avantages; le duc Charles est battu;
l'esprit de notre gnral est assez bon, voici de bons propos qu'il a
tenus  dner. Je suis content.

--Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de Lorraine;
voici ses conversations particulires...

--Ah! passez, passez cela; elles ne peuvent pas tre dangereuses. Ce
sera toujours un bon et honnte homme, ne se mlant point de politique;
pourvu qu'on lui donne une petite arme  disposer comme une partie
d'checs, n'importe contre qui, il est content; nous serons toujours
bons amis.

--Voici le Long-Parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes
poursuivent leur projet: voici des massacres en Irlande... Le comte de
Strafford est condamn  mort.

--A mort! quelle horreur!

--Je lis: Sa Majest Charles Ier n'a pas eu le courage de signer
l'arrt, mais il a dsign quatre commissaires...

--Roi faible, je t'abandonne. Tu n'auras plus notre argent. Tombe,
puisque tu es ingrat!... Oh malheureux Wentworth!

Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce mme homme qui venait
de jouer avec la vie de tant d'autres, pleura un ministre abandonn
de son prince. Le rapport de cette situation  la sienne l'avait
frapp, et c'tait lui-mme qu'il pleurait dans cet tranger. Il cessa
de lire  haute voix les dpches qu'il ouvrait, et son confident
l'imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports
dtaills des actions les plus minutieuses et les plus secrtes de
tout personnage un peu important; rapports qu'il faisait toujours
joindre  ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces
rapports secrets aux dpches du Roi, qui devaient toutes passer par
les mains du Cardinal, et tre soigneusement replies, pour arriver au
prince pures et telles qu'on voulait les lui faire lire. Les notes
particulires furent toutes brles avec soin par le Pre, quand le
Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait
point satisfait: il se promenait fort vite en long et en large dans
l'appartement avec des gestes d'inquitude, lorsque la porte s'ouvrit
et un treizime courrier entra. Ce nouveau messager avait l'air d'un
enfant de quatorze ans  peine; il tenait sous le bras un paquet
cachet de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet
sur lequel un regard drob de Joseph ne put entrevoir que quatre
mots. Le Duc tressaillit, le dchira en mille pices, et, se courbant 
l'oreille de l'enfant, lui parla assez longtemps sans rponse; tout ce
que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle:
_Fais-y bien attention, pas avant douze heures d'ici_.

Pendant cet _a parte_ du Cardinal, Joseph tait occup  soustraire
de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et
d'Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu'ils
fussent pour lui. Il affectait  cet gard une philosophie qu'il tait
loin d'avoir, et, pour faire illusion  ceux qui l'entouraient, il
feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n'avaient pas tout
 fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui
avaient une connaissance plus approfondie de son caractre dmlaient
une rage profonde sous cette apparente modration, et savaient qu'il
n'tait satisfait que lorsqu'il avait fait condamner par le Parlement
le livre ennemi  tre brl en place de Grve, comme _injurieux au
Roi en la personne de son ministre l'illustrissime Cardinal_, comme
on le voit dans les arrts du temps, et que son seul regret tait que
l'auteur ne ft pas  la place de l'ouvrage: satisfaction qu'il se
donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.

C'tait son orgueil colossal qu'il vengeait ainsi sans se l'avouer 
lui-mme, et travaillant longtemps, un an quelquefois,  se persuader
que l'intrt de l'tat y tait engag. Ingnieux  rattacher ses
affaires particulires  celles de la France, il s'tait convaincu
lui-mme qu'elle saignait des blessures qu'il recevait. Joseph, trs
attentif  ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit 
part et droba un livre intitul: _Mystres politiques du Cardinal de
la Rochelle_; un autre, attribu  un moine de Munich, dont le titre
tait: _Questions quolibtiques, ajustes au temps prsent, et Impit
sanglante du dieu Mars_. L'honnte avocat Aubery, qui nous a transmis
une des plus fidles histoires de _l'minentissime_ Cardinal, est
transport de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s'crie
que le _grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis,
inspirs contre leur gr du mme enthousiasme qui a fait rendre des
oracles  l'nesse de Balaam,  Caphe et autres qui semblaient plus
indignes du don de la prophtie, l'appelaient  bon titre Cardinal de
la Rochelle, puisqu'il avait, trois ans aprs leurs crits, rduit
cette ville, de mme que Scipion a t nomm l'Africain pour avoir
subjugu cette_ PROVINCE. Peu s'en fallut que le pre Joseph, qui
tait ncessairement dans les mmes ides, n'exprimt dans les mmes
termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de
ridicule qu'il avait prise dans le sige de la Rochelle, qui, tout en
n'tant pas une _province_ comme l'Afrique, s'tait permis de rsister
 _l'minentissime_ Cardinal, quoique le pre Joseph et voulu faire
passer les troupes par un gout, se piquant d'tre assez habile dans
l'art des siges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de
cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le
ministre et congdi son jeune courrier et ft revenu de la porte  la
table.

--Le dpart, Joseph, le dpart! dit-il. Ouvre les portes  toute cette
cour qui m'assige, et allons trouver le Roi, qui m'attend  Perpignan;
je le tiens cette fois pour toujours.

Le capucin se retira, et bientt les pages, ouvrant les doubles portes
dores, annoncrent successivement les plus grands seigneurs de cette
poque, qui avaient obtenu du Roi la permission de le quitter pour
venir saluer le ministre; quelques-uns mme, sous prtexte de maladie
ou d'affaires de service, taient partis  la drobe pour ne pas tre
les derniers dans son antichambre, et le triste monarque s'tait trouv
presque tout seul, comme les autres rois ne se voient d'ordinaire qu'
leur lit de mort; mais il semblait que le trne ft sa couche funbre
aux yeux de la cour, son rgne une continuelle agonie, et son ministre
un successeur menaant.

Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient prs de la
porte o les huissiers annonaient chaque personnage qui, dans le
salon prcdent, avait trouv le pre Joseph. Le Cardinal, toujours
assis dans son grand fauteuil, restait immobile pour le commun des
courtisans, faisait une inclination de tte aux plus distingus, et
pour les princes seulement s'aidait de ses deux bras pour se soulever
lgrement; chaque courtisan allait le saluer profondment, et, se
tenant debout devant lui prs de la chemine, attendait qu'il lui
adresst la parole; ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait
 faire le tour du salon pour sortir par la mme porte par o l'on
entrait, restait un moment  saluer le pre Joseph, qui singeait son
matre et que l'on avait pour cela nomm l'minence grise, et sortait
enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrire son fauteuil, si
le ministre l'y engageait, ce qui tait une marque de la plus grande
faveur.

Il laissa passer d'abord quelques personnages insignifiants et beaucoup
de mrites inutiles, et n'arrta cette procession qu'au marchal
d'Estres, qui, partant pour l'ambassade de Rome, venait lui faire
ses adieux: tout ce qui suivait cessa d'avancer. Ce mouvement avertit
dans le salon prcdent qu'une conversation plus longue s'engageait,
et le pre Joseph, paraissant, changea avec le Cardinal un regard qui
voulait dire d'une part: Souvenez-vous de la promesse que vous venez
de me faire; de l'autre: Soyez tranquille. En mme temps, l'adroit
capucin fit voir  son matre qu'il tenait sous le bras une de ses
victimes qu'il prparait  tre un docile instrument: c'tait un jeune
gentilhomme qui portait un manteau vert trs court et une veste de mme
couleur, un pantalon rouge fort serr, avec de brillantes jarretires
d'or dessous, habit des pages de Monsieur. Le pre Joseph lui parlait
bien en secret, mais point dans le sens de son matre; il ne pensait
qu' tre cardinal, et se prparait d'autres intelligences en cas de
dfection de la part du premier ministre.

--Dites  Monsieur qu'il ne se fie pas aux apparences, et qu'il n'a pas
de plus fidle serviteur que moi. Le Cardinal commence  baisser; et
je crois de ma conscience d'avertir de ses fautes celui qui pourrait
hriter du pouvoir royal pendant la minorit. Pour donner  votre grand
prince une preuve de ma bonne foi, dites-lui qu'on veut faire arrter
Puy-Laurens, qui est  lui; qu'il le fasse cacher, ou bien le Cardinal
le mettra aussi  la Bastille.

Tandis que le serviteur trahissait ainsi son matre, le matre ne
restait pas en arrire et trahissait le serviteur. Son amour-propre et
un reste de respect pour les choses de l'glise le faisaient souffrir
 l'ide de voir le mprisable agent couvert du mme chapeau qui tait
une couronne pour lui, et assis aussi haut que lui-mme,  cela prs
de l'emploi passager de ministre. Parlant donc  demi-voix au marchal
d'Estres:

--Il n'est pas ncessaire, lui dit-il, de perscuter plus longtemps
Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez l-bas; c'est bien
assez que Sa Majest ait daign le nommer au cardinalat, nous concevons
les rpugnances de Sa Saintet  couvrir ce mendiant de la pourpre
romaine.

Puis, passant de cette ide aux choses gnrales:

--Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Pre  notre
gard; qu'avons-nous fait qui ne ft pour la gloire de notre sainte
mre l'glise catholique? J'ai dit moi-mme la premire messe  la
Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le marchal, notre
habit est partout, et mme dans vos armes; le cardinal de La Valette
vient de commander glorieusement dans le Palatinat.

--Et vient de faire une trs belle retraite, dit le marchal, appuyant
lgrement sur le mot _retraite_.

Le ministre continua, sans faire attention  ce petit mot de jalousie
de mtier et en levant la voix:

--Dieu a montr qu'il ne ddaignait pas d'envoyer l'esprit de victoire
 ses Lvites, car le duc de Weimar n'aida pas plus puissamment  la
conqute de la Lorraine que ce pieux cardinal, et jamais une arme
navale ne fut mieux commande que par notre archevque de Bordeaux  la
Rochelle.

On savait que dans ce moment le ministre tait assez aigri contre ce
prlat, dont la hauteur tait telle et les impertinences si frquentes,
qu'il y avait eu deux affaires assez dsagrables dans Bordeaux. Il y
avait quatre ans, le duc d'pernon, alors gouverneur de la Guyenne,
suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant
au milieu de son clerg dans une procession, l'appela insolent et
lui donna deux coups de canne trs vigoureux; sur quoi l'archevque
l'excommunia; et tout rcemment encore, malgr cette leon, il avait eu
une querelle avec le marchal de Vitry, dont il avait reu _vingt coups
de canne ou de bton, comme il vous plaira_, crivait le Cardinal-duc
au cardinal de La Valette, _et je crois qu'il veut remplir la France
d'excommunis_. En effet, il excommunia encore le bton du marchal,
se souvenant qu'autrefois le pape avait forc le duc d'Epernon  lui
demander pardon; mais Vitry, qui avait fait assassiner le marchal
d'Ancre, tait trop bien en cour pour cela, et l'archevque fut battu
et de plus grond par le ministre.

M. d'Estres pensa donc avec assez de tact qu'il pouvait y avoir un peu
d'ironie dans la manire dont le Cardinal vantait les talents guerriers
et maritimes de l'archevque, et lui rpondit avec un sang-froid
inaltrable:

--En effet, monseigneur, personne ne peut dire que ce soit sur mer
qu'il ait t battu.

Son Eminence ne peut s'empcher de sourire; mais, voyant que
l'expression lectrique de ce sourire en avait fait natre d'autres
dans la salle, et des chuchotements et des conjectures, il reprit toute
sa gravit sur-le-champ, et prenant le bras familirement au marchal:

--Allons, allons, monsieur l'ambassadeur, dit-il, vous avez la rpartie
bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Albornos, ni tous
les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur Espagne prs du
Saint-Pre.

Puis, levant la voix et regardant tout autour de lui comme pour
s'adresser au salon silencieux et captiv:

--J'espre, continua-t-il, qu'on ne nous perscutera plus comme l'on
fit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec l'un des plus
grands hommes de notre temps; mais Gustave-Adolphe est mort, le roi
catholique n'aura plus de prtexte pour solliciter l'excommunication
du roi trs chrtien. N'tes-vous pas de mon avis, mon cher seigneur?
dit-il en s'adressant au cardinal de La Valette qui s'approchait et
n'avait heureusement rien entendu sur son compte. Monsieur d'Estres,
restez prs de notre fauteuil: nous avons encore bien des choses  vous
dire, et vous n'tes pas de trop dans toutes nos conversations, car
nous n'avons pas de secrets; notre politique est franche et au grand
jour: l'intrt de Sa Majest et de l'Etat, voil tout.

Le marchal fit un profond salut, se rangea derrire le sige du
ministre, et laissa sa place au cardinal de La Valette, qui, ne cessant
de se prosterner, et de flatter et de jurer dvouement et totale
obissance au Cardinal, comme pour expier la roideur de son pre le
duc d'Epernon, n'eut aussi de lui que quelques mots vagues et une
conversation distraite et sans intrt, pendant laquelle il ne cessa
de regarder  la porte quelle personne lui succdait. Il eut mme le
chagrin de se voir interrompu brusquement par le Cardinal-duc, qui
s'cria, au moment le plus flatteur de son discours mielleux:

--Ah! c'est donc vous enfin, mon cher Fabert! Qu'il me tardait de vous
voir pour vous parler du sige!

Le gnral salua d'un air brusque et assez gauchement le Cardinal
gnralissime, et lui prsenta les officiers venus du camp avec lui. Il
parla quelque temps des oprations du sige, et le Cardinal semblait
lui faire, en quelque sorte, la cour pour le prparer  recevoir plus
tard ses ordres sur le champ de bataille mme; il parla aux officiers
qui le suivaient, les appelant par leurs noms et leur faisant des
questions sur le camp.

Ils se rangrent tous pour laisser approcher le duc d'Angoulme; ce
Valois, aprs avoir lutt contre Henri IV, se prosternait devant
Richelieu. Il sollicitait un commandement qu'il n'avait eu qu'en
troisime au sige de la Rochelle. A sa suite parut le jeune Mazarin,
toujours souple et insinuant, mais dj confiant dans sa fortune.

Le duc d'Halluin vint aprs eux: le Cardinal interrompit les
compliments qu'il leur adressait pour lui dire  haute voix:

--Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a cr en
votre faveur un office de marchal de France; vous signerez Schomberg,
n'est-il pas vrai? A Leucate, dlivre par vous, on le pense ainsi.
Mais pardon, voici M. de Montauron qui a sans doute quelque chose
d'important  me dire.

--Oh! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement vous dire que
ce pauvre jeune homme, que vous avez daign regarder comme  votre
service, meurt de faim.

--Ah! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de choses semblables?
Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon; nous n'avons vu que
_le Cid_ et _les Horaces_ encore; qu'il travaille, qu'il travaille,
on sait qu'il est  moi, c'est dsagrable pour moi-mme. Cependant,
puisque vous vous y intressez, je lui ferai une pension de cinq cents
cus sur ma cassette.

Et le trsorier de l'pargne se retira, charm de la libralit du
ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bont, la ddicace de
_Cinna_, o le grand Corneille compare son me  celle d'Auguste, et le
remercie d'avoir fait l'aumne  _quelques Muses_.

Le Cardinal, troubl par cette importunit, se leva en disant que la
matine s'avanait et qu'il tait temps de partir pour aller trouver le
Roi.

En cet instant mme, et comme les plus grands seigneurs s'approchaient
pour l'aider  marcher, un homme en robe de matre des requtes
s'avana vers lui en saluant avec un sourire avantageux et confiant
qui tonna tous les gens habitus au grand monde; il semblait dire:
_Nous avons des affaires secrtes ensemble; vous allez voir comme il
sera bien pour moi; je suis chez moi dans son cabinet_. Sa manire
lourde et gauche trahissait pourtant un tre trs infrieur: c'tait
Laubardemont.

Richelieu frona le sourcil en le voyant en face de lui, et lana un
regard de feu  Joseph; puis, se tournant vers ceux qui l'entouraient,
il dit avec un rire amer:

--Est-ce qu'il y a quelque criminel autour de nous?

Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa
robe; et, prcd de la foule des personnages qui devaient l'escorter
en voiture ou  cheval, il descendit le grand escalier de l'archevch.

Tout le peuple de Narbonne et ses autorits regardrent avec
stupfaction ce dpart royal.

Le Cardinal seul entra dans une ample et spacieuse litire de forme
carre, dans laquelle il devait voyager jusqu' Perpignan, ses
infirmits ne lui permettant ni d'aller en voiture, ni de faire toute
cette route  cheval. Cette sorte de chambre nomade renfermait un lit,
une table, et une petite chaise pour un page qui devait crire ou lui
faire la lecture. Cette machine, couverte de damas couleur de pourpre,
fut porte par dix-huit hommes qui, de lieue en lieue, se relevaient;
ils taient choisis dans ses gardes, et ne faisaient ce service
d'honneur que la tte nue, quelle que ft la chaleur ou la pluie. Le
duc d'Angoulme, les marchaux de Schomberg et d'Estres, Fabert et
d'autres dignitaires taient  cheval aux portires. On distinguait le
cardinal de La Valette et Mazarin parmi les plus empresss, ainsi que
Chavigny et le marchal de Vitry, qui cherchait  viter la Bastille,
dont il tait menac, disait-on.

Deux carrosses suivaient pour les secrtaires du Cardinal, ses
mdecins et son confesseur; huit voitures et quatre chevaux pour ses
gentilshommes, et vingt-quatre mulets pour ses bagages; deux cents
mousquetaires  pied l'escortaient de trs prs; sa compagnie de
gens d'armes de la garde et ses chevau-lgers, tous gentilshommes,
marchaient devant et derrire ce cortge, sur de magnifiques chevaux.

Ce fut dans cet quipage que le premier ministre se rendit en peu de
jours  Perpignan. La dimension de la litire obligea plusieurs fois de
faire largir les chemins et abattre les murailles de quelques _villes
et villages_ o elle ne pouvait entrer; en sorte, disent les auteurs
des manuscrits du temps, tous pleins d'une sincre admiration pour ce
luxe, _en sorte qu'il semblait un conqurant qui entre par la brche_.
Nous avons cherch en vain avec beaucoup de soin quelque manuscrit des
propritaires ou habitants des maisons qui s'ouvraient  son passage
o la mme admiration ft tmoigne, et nous avouons ne l'avoir pu
trouver.




CHAPITRE VIII

L'ENTREVUE

    Mon gnie tonn tremble devant le sien.


Le pompeux cortge du Cardinal s'tait arrt  l'entre du camp;
toutes les troupes sous les armes taient ranges dans le plus bel
ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique successive de
chaque rgiment que la litire traversa une longue haie de cavalerie
et d'infanterie, forme depuis la premire tente jusqu' celle du
ministre, dispose  quelque distance du quartier royal, et que la
pourpre dont elle tait couverte faisait reconnatre de loin. Chaque
chef de corps obtint un signe ou un mot du Cardinal, qui, enfin rendu
sous sa tente, congdia sa suite, s'y enferma, attendant l'heure de
se prsenter chez le Roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son
escorte s'y tait port individuellement, et, sans entrer dans la
demeure royale, tous attendaient dans de longues galeries couvertes
de coutil ray et disposes comme des avenues qui conduisaient chez
le prince. Les courtisans s'y rencontraient et se promenaient par
groupes, se saluaient et se prsentaient la main, ou se regardaient
avec hauteur, selon leurs intrts ou les seigneurs auxquels ils
appartenaient. D'autres chuchotaient longtemps et donnaient des signes
d'tonnement, de plaisir ou de mauvaise humeur, qui montraient que
quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. Un singulier
dialogue, entre mille autres, s'leva dans un coin de la galerie
principale.

--Puis-je savoir, monsieur l'abb, pourquoi vous me regardez d'une
manire si assure?

--Parbleu! monsieur de Launay, c'est que je suis curieux de voir ce que
vous allez faire. Tout le monde abandonne votre Cardinal-duc depuis
votre voyage en Touraine; vous n'y pensez pas, allez donc causer un
moment avec les gens de Monsieur ou de la Reine; vous tes en retard
de dix minutes sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de
toucher la main  Rochepot et  tous les gentilshommes du feu comte de
Soissons, que je pleurerai toute ma vie.

--Voil qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends assez; c'est
un appel que vous me faites l'honneur de m'adresser.

--Oui, monsieur le comte, reprit le jeune abb en saluant avec toute la
gravit du temps; je cherchais l'occasion de vous appeler au nom de M.
d'Attichi, mon ami, avec qui vous etes quelque chose  Paris.

--Monsieur l'abb, je suis  vos ordres; je vais chercher mes seconds,
cherchez les vtres.

--Ce sera  cheval, avec l'pe et le pistolet, n'est-il pas vrai?
ajouta Gondi, avec le mme air dont on arrangerait une partie de
campagne, en poussetant la manche de sa soutane avec le doigt.

--Si tel est votre bon plaisir, reprit l'autre.

Et ils se sparrent pour un instant en se saluant avec grande
politesse et de profondes rvrences.

Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour
d'eux dans la galerie. Ils s'y mlrent pour chercher leurs amis.
Toute l'lgance des costumes du temps tait dploye par la cour
dans cette matine: les petits manteaux de toutes les couleurs, en
velours, en satin, brods d'or ou d'argent, des croix de Saint-Michel
et du Saint-Esprit, les fraises, les plumes nombreuses des chapeaux,
les aiguillettes d'or, les chanes qui suspendaient de longues pes,
tout brillait, tout tincelait, moins encore que le feu des regards de
cette jeunesse guerrire, que ses propos vifs, ses rires spirituels
et clatants. Au milieu de cette assemble passaient lentement des
personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux
gentilshommes.

Le petit abb de Gondi, qui avait la vue trs basse, se promenait parmi
la foule, fronant les sourcils, fermant  demi les yeux pour mieux
voir, et relevant sa moustache, car les ecclsiastiques en portaient
alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnatre ses amis, et
s'arrta enfin  un jeune homme d'une fort grande taille, vtu de noir
de la tte aux pieds, et dont l'pe mme tait d'acier bronz fort
noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l'abb de Gondi
le tira  part:

--Monsieur de Thou, lui dit-il, j'aurai besoin de vous pour second
dans une heure,  cheval, avec l'pe et le pistolet, si vous voulez me
faire cet honneur...

--Monsieur, vous savez que je suis des vtres tout  fait et  tout
venant. O nous trouverons-nous?

--Devant le bastion espagnol, s'il vous plat.

--Pardon si je retourne  une conversation qui m'intressait beaucoup;
je serai exact au rendez-vous.

Et de Thou le quitta pour retourner  son capitaine. Il avait dit tout
ceci avec une voix fort douce, le plus inaltrable sang-froid, et mme
quelque chose de distrait.

Le petit abb lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua
sa recherche.

Il ne lui fut pas si facile de conclure le march avec les jeunes
seigneurs auxquels il s'adressa, car ils le connaissaient mieux que M.
de Thou, et, du plus loin qu'ils le voyaient venir, ils cherchaient 
l'viter, ou riaient de lui-mme avec lui, et ne s'engageaient point 
le servir.

--Eh! l'abb, vous voil encore  chercher; je gage que c'est un second
qu'il vous faut? dit le duc de Beaufort.

--Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c'est contre
quelqu'un du Cardinal-duc.

--Vous avez raison tous deux, messieurs; mais depuis quand riez-vous
des affaires d'honneur?

--Dieu m'en garde! reprit M. de Beaufort; des hommes d'pe comme nous
sommes vnrent toujours tierce, quarte et octave; mais, quant aux plis
de la soutane, je n'y connais rien.

--Parbleu, monsieur, vous savez bien qu'elle ne m'embarrasse pas le
poignet, et je le prouverai  qui voudra. Je ne cherche du reste qu'
jeter ce froc aux orties.

--C'est donc pour le dchirer que vous vous battez si souvent? dit
La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher abb, que vous tes
dessous.

Gondi tourna le dos en regardant  une pendule et ne voulant pas
perdre plus de temps  de mauvaises plaisanteries; mais il n'eut
pas plus de succs ailleurs, car, ayant abord deux gentilshommes de
la jeune Reine, qu'il supposait mcontents du Cardinal, et heureux
par consquent de se mesurer avec ses cratures, l'un lui dit fort
gravement:

--Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer? Le Roi a dit
tout haut: Que notre imprieux Cardinal le veuille ou non, la veuve
de Henri-le-Grand ne restera pas plus longtemps exile. _Imprieux_,
monsieur l'abb, sentez-vous cela? Le Roi n'avait encore rien dit
d'aussi fort contre lui. _Imprieux!_ c'est une disgrce complte.
Vraiment, personne n'osera plus lui parler; il va quitter la cour
aujourd'hui certainement.

--On m'a dit cela, monsieur; mais j'ai une affaire...

--C'est heureux pour vous, qu'il arrtait tout court dans votre
carrire.

--Une affaire d'honneur...

--Au lieu que Mazarin est pour vous...

--Mais voulez-vous, ou non, m'couter?

--Ah! s'il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir de
la tte, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie petite
pinglire; il en a mme parl au Roi. Allons, adieu, cher abb, nous
sommes fort presss; adieu, adieu...

Et, reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans couter un
mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit dans la multitude
des passants.

Le pauvre abb restait donc fort mortifi de ne pouvoir trouver
qu'un second, et regardait tristement s'couler l'heure et la foule,
lorsqu'il aperut un jeune gentilhomme qui lui tait inconnu, assis
prs d'une table et appuy sur son coude d'un air mlancolique.
Il portait des habits de deuil qui n'indiquaient aucun attachement
particulier  une grande maison ou  un corps; et, paraissant attendre
sans impatience le moment d'entrer chez le Roi, il regardait d'un air
insouciant ceux qui l'entouraient et semblait ne les pas voir et n'en
connatre aucun.

Gondi, jetant les yeux sur lui, l'aborda sans hsiter.

--Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur de vous
connatre; mais une partie d'escrime ne peut jamais dplaire  un
homme comme il faut; et, si vous voulez tre mon second, dans un quart
d'heure nous serons sur le pr. Je suis Paul de Gondi, et j'ai appel
M. de Launay, qui est au Cardinal, fort galant homme d'ailleurs.

L'inconnu, sans tre tonn de cette apostrophe, lui rpondit sans
changer d'attitude:

--Et quels sont ses seconds?

--Ma foi, je n'en sais rien; mais que vous importe qui le servira? On
n'en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir donn un petit coup
de pointe.

L'tranger sourit nonchalamment, resta un instant  passer sa main
dans ses longs cheveux chtains, et lui dit enfin avec indolence et
regardant  une grosse montre ronde suspendue  sa ceinture:

--Au fait, monsieur, comme je n'ai rien de mieux  faire et que je n'ai
pas d'amis ici, je vous suis: j'aime autant faire cela qu'autre chose.

Et, prenant sur la table son large chapeau  plumes noires, il partit
lentement, suivant le martial abb, qui allait vite devant lui et
revenait le hter, comme un enfant qui court devant son pre, ou un
jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d'arriver au bout d'une
alle.

Cependant, deux huissiers, vtus de livres royales, ouvrirent les
grands rideaux qui sparaient la galerie de la tente du roi, et le
silence s'tablit partout. On commena  entrer successivement et avec
lenteur dans la demeure passagre du prince. Il reut avec grce toute
sa cour, et c'tait lui-mme qui le premier s'offrait  la vue de
chaque personne introduite.

Devant une trs petite table entoure de fauteuils dors, tait debout
le roi Louis XIII, environn des grands officiers de la couronne; son
costume tait fort lgant: une sorte de veste couleur chamois, avec
les manches ouvertes et ornes d'aiguillettes et de rubans bleus, le
couvrait jusqu' la ceinture. Un haut-de-chausse large et flottant ne
lui tombait qu'aux genoux, et son toffe jaune et raye de rouge tait
orne en bas de rubans bleus. Ses bottes  l'cuyre, ne s'levant
gure  plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied,
taient doubles d'une profusion de dentelles, et si larges, qu'elles
semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau
de velours bleu, o la croix du Saint-Esprit tait brode, couvrait le
bras gauche du roi, appuy sur le pommeau de son pe.

Il avait la tte dcouverte, et l'on voyait parfaitement sa figure
ple et noble claire par le soleil que le haut de sa tente
laissait pntrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors
augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi
l'expression mlancolique;  son front lev,  son profil antique,
 son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des
Bourbons; il avait tout de ses anctres, hormis la force du regard;
ses yeux semblaient rougis par les larmes et voils par un sommeil
perptuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu gar.

Il affecta en ce moment d'appeler autour de lui et d'couter avec
attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait 
chaque minute, en se balanant un peu d'un pied sur l'autre, habitude
hrditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais
s'interrompant pour faire un signe de tte gracieux ou un geste de la
main  ceux qui passaient devant lui en le saluant profondment.

Il y avait deux heures pour ainsi dire que l'on passait devant le Roi
sans que le Cardinal et paru, toute la cour tait accumule et serre
derrire le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient
derrire sa tente; dj un intervalle de temps plus long commenait 
sparer les noms des courtisans que l'on annonait.

--Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se
retournant et regardant Montrsor, gentilhomme de Monsieur, comme pour
l'encourager  rpondre.

--Sire, on le croit fort malade en cet instant, rpartit celui-ci.

--Et je ne vois pourtant que Votre Majest qui le puisse gurir, dit le
duc de Beaufort.

--Nous ne gurissons que les crouelles, dit le Roi; et les maux
du Cardinal sont toujours si mystrieux, que nous avouons n'y rien
connatre.

Le prince s'essayait aussi de loin  braver son ministre, prenant des
forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable,
mais si difficile  soulever. Il croyait presque y avoir russi,
et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il
s'applaudissait dj intrieurement d'avoir su prendre l'empire suprme
et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un
trouble involontaire au fond du coeur lui disait bien que, cette heure
passe, tout le fardeau de l'Etat allait retomber sur lui seul; mais il
parlait pour s'tourdir sur cette pense importune, et se dissimulant
le sentiment intime qu'il avait de son impuissance  rgner, il ne
laissait plus flotter son imagination sur le rsultat des entreprises,
se contraignant ainsi lui-mme  oublier les pnibles chemins qui
peuvent y conduire. Des phrases rapides se succdaient sur ses lvres.

--Nous allons bientt prendre Perpignan, disait-il de loin 
Fabert.--Eh bien, Cardinal, la Lorraine est  nous, ajoutait-il pour La
Valette.

Puis touchant le bras de Mazarin:

--Il n'est pas si difficile que l'on croit de mener tout un royaume,
n'est-ce pas?

L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des
courtisans dans la disgrce du Cardinal, rpondit sans se compromettre:

--Ah! Sire, les derniers succs de Votre Majest, au dedans et
au dehors, prouvent assez combien elle est habile  choisir ses
instruments et  les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec cette confiance, cette
voix leve et cet air qui lui mritrent par la suite le surnom
d'_Important_, s'cria tout haut de sa tte:

--Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mne comme
un cheval avec l'peron et la bride; et comme nous sommes tous de bons
cavaliers, on n'a qu' prendre parmi nous tous.

Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car
deux huissiers  la fois crirent:--Son Eminence!

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant dlit;
mais bientt, se raffermissant, il prit un air de hauteur rsolue qui
n'chappa point au ministre.

Celui-ci, revtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuy sur
deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de
cinq cents gentilshommes attachs  sa maison, s'avana vers le Roi
lentement, et s'arrtant  chaque pas, comme prouvant des souffrances
qui l'y foraient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il
avait en face. Un coup d'oeil lui suffit.

Sa suite resta  l'entre de la tente royale, et, de tous ceux qui
la remplissaient, pas un n'eut l'assurance de le saluer ou de jeter
un regard sur lui; La Valette mme feignait d'tre fort occup d'une
conversation avec Montrsor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir,
affecta de le saluer lgrement et de continuer un _a parte_  voix
basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forc, aprs le premier salut, de s'arrter et de
passer du ct de la foule des courtisans, comme s'il et voulu s'y
confondre; mais son dessein tait de les prouver de plus prs; ils
reculrent tous, comme  l'aspect d'un lpreux; le seul Fabert s'avana
vers lui avec l'air franc et brusque qui lui tait habituel, et,
employant dans son langage les expressions de son mtier:

--Eh bien! monseigneur, vous faites une brche au milieu d'eux comme un
boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.

--Et vous tenez ferme devant moi comme devant l'ennemi, dit le
Cardinal-duc; vous n'en serez pas fch par la suite, mon cher Fabert.

Mazarin s'approcha aussi, mais avec prcaution, du Cardinal, et,
donnant  ses traits mobiles l'expression d'une tristesse profonde, lui
fit cinq ou six rvrences fort basses et tournant le dos au groupe
du Roi, de sorte que l'on pouvait les prendre de l pour ces saluts
froids et prcipits que l'on fait  quelqu'un dont on veut se dfaire,
et du ct du Duc pour des marques de respect, mais d'une discrte et
silencieuse douleur.

Le ministre, toujours calme, sourit avec ddain; et, prenant ce regard
fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers
imminents, il s'appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre
un mot ou un regard de son souverain, prit tout  coup son parti
et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa
longueur. Personne ne l'avait perdu de vue, tout en faisant paratre
le contraire, et tout se tut, ceux mmes qui parlaient au Roi; tous les
courtisans se penchrent en avant pour voir et couter.

Louis XIII tonn se retourna, et, la prsence d'esprit lui manquant
totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glac, qui
tait sa seule force, force d'inertie trs grande dans un prince.

Le Cardinal, arriv prs du monarque, ne s'inclina pas; mais, sans
changer d'attitude, les yeux baisss et les deux mains poses sur
l'paule des deux enfants  demi courbs, il dit:

--Sire, je viens supplier Votre Majest de m'accorder enfin une
retraite aprs laquelle je soupire depuis longtemps. Ma sant
chancelle; je sens que ma vie est bientt acheve; l'ternit
s'approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi ternel, je vais
le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m'avez
remis entre les mains un royaume faible et divis; je vous le rends
uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humilis. Mon oeuvre est
accomplie. Je demande  Votre Majest la permission de me retirer 
Cteaux, o je suis abb-gnral, pour y finir mes jours dans la prire
et la mditation.

Le Roi, choqu de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne
donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal, et qu'il
lui avait vus toutes les fois qu'il l'avait menac de quitter les
affaires. Au contraire, se sentant observ par toute sa cour, il le
regarda en roi et dit froidement:

--Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et
nous vous souhaitons le repos que vous demandez.

Richelieu fut mu au fond, mais d'un sentiment de colre qui ne laissa
nulle trace sur ses traits. Voil bien cette froideur, se dit-il
en lui-mme, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne
m'chapperas pas ainsi. Il reprit la parole en s'inclinant:

--La seule rcompense que je demande de mes services, est que Votre
Majest daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, lev
de mes deniers dans Paris.

Le Roi tonn fit un signe de tte consentant. Un murmure de surprise
agita un moment la cour attentive.

--Je me jette aussi aux pieds de Votre Majest pour qu'elle veuille
m'accorder la rvocation d'une rigueur que j'ai provoque (je l'avoue
publiquement), et que je regardai peut-tre trop  la hte comme utile
au repos de l'tat. Oui, quand j'tais de ce monde, j'oubliais trop
mes plus anciens sentiments de respect et d'attachement pour le bien
gnral;  prsent que je jouis dj des lumires de la solitude, je
vois que j'ai eu tort; et je me repens.

L'attention redoubla, et l'inquitude du Roi devint visible.

--Oui, il est une personne, Sire, que j'ai toujours aime, malgr
ses torts envers vous et l'loignement que les affaires du royaume
me forcrent  lui montrer; une personne  qui j'ai d beaucoup, et
qui vous doit tre chre, malgr ses entreprises  main arme contre
vous-mme; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de
l'exil: je veux dire la Reine Marie de Mdicis, votre mre.

Le Roi laissa chapper un cri involontaire, tant il tait loin de
s'attendre  ce nom. Une agitation tout  coup rprime parut sur
toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales.
Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce
regard dcida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous
les services infatigables de Richelieu, son dvouement sans bornes,
sa surprenante capacit, et s'tonna d'avoir voulu s'en sparer; il
se sentit profondment attendri  cette demande, qui allait chercher
sa colre au fond de son coeur pour l'en arracher, et lui faisait
tomber des mains la seule arme qu'il et contre son ancien serviteur;
l'amour filial amena le pardon sur ses lvres et les larmes dans ses
yeux; heureux d'accorder ce qu'il dsirait le plus au monde, il tendit
la main au Duc avec toute la noblesse et la bont d'un Bourbon. Le
Cardinal s'inclina, la baisa avec respect; et son coeur, qui aurait d
se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d'un orgueilleux
triomphe.

Le prince, touch, lui abandonnant sa main, se retourna avec grce vers
sa cour, et dit d'une voix trs mue:

--Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connatre
un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais,
j'espre, puisqu'il a un coeur aussi bon que sa tte.

Aussitt le cardinal de La Valette s'empara du bas du manteau du
Roi pour le baiser avec l'ardeur d'un amant, et le jeune Mazarin en
fit presque autant au Duc de Richelieu lui-mme, prenant un visage
rayonnant de joie et d'attendrissement avec l'admirable souplesse
italienne. Deux flots d'adulateurs fondirent, l'un sur le Roi, l'autre
sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second,
quoique moins direct, n'adressait au prince que les remercments que
pouvait entendre le ministre, et brlait aux pieds de l'un l'encens
qu'il destinait  l'autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe
de tte  droite et donnant un sourire  gauche, il fit deux pas, et
se plaa debout  la droite du Roi, comme  sa place naturelle. Un
tranger en entrant et plutt pens que le Roi tait  sa gauche.--Le
marchal d'Estres et tous les ambassadeurs, le duc d'Angoulme,
le duc d'Halluin (Schomberg), le marchal de Chtillon et tous les
grands officiers de l'arme et de la couronne l'entouraient, et
chacun d'eux attendait impatiemment que le compliment des autres ft
achev pour apporter le sien, craignant qu'on ne s'empart du madrigal
flatteur qu'il venait d'improviser, ou de la formule d'adulation qu'il
inventait. Pour Fabert, il s'tait retir dans un coin de la tente,
et ne semblait pas avoir fait grande attention  toute cette scne. Il
causait avec Montrsor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis
jurs du Cardinal, parce que, hors de la foule qu'il fuyait, il n'avait
trouv qu'eux  qui parler. Cette conduite et t d'une extrme
maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en
vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on
disait qu'il revenait d'une bataille gagne comme le cheval du Roi de
la chasse, laissant les chiens caresser leur matre et se partager la
cure, sans chercher  rappeler la part qu'il avait eue au triomphe.

L'orage semblait donc entirement apais, et aux agitations violentes
de la matine succdait un calme fort doux; un murmure respectueux
interrompu par des rires agrables, et l'clat des protestations
d'attachement, taient tout ce qu'on entendait dans la tente. La voix
du Cardinal s'levait de temps  autre pour s'crier:--Cette pauvre
Reine! nous allons donc la revoir! je n'aurais jamais os esprer
ce bonheur avant de mourir! Le Roi l'coutait avec confiance et ne
cherchait pas  cacher sa satisfaction:--C'est vraiment une ide qui
lui est venue d'en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel
on m'avait tant fch, ne songeait qu' l'union de ma famille; depuis
la naissance du Dauphin, je n'ai pas got de plus vive satisfaction
qu'en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le
royaume.

En ce moment un capitaine des gardes vint parler  l'oreille du prince.

--Un courrier de Cologne? dit le Roi; qu'il m'attende dans mon cabinet.

Puis, n'y tenant pas:--J'y vais, j'y vais, dit-il. Et il entra seul
dans une petite tente carre attenante  la grande. On y vit un jeune
courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s'abaissrent sur
le Roi.

Le Cardinal, rest seul matre de la cour, en concentrait toutes les
adorations; mais on s'aperut qu'il ne les recevait plus avec la mme
prsence d'esprit; il demanda plusieurs fois quelle heure il tait, et
tmoigna un trouble qui n'tait pas jou; ses regards durs et inquiets
se tournaient vers le cabinet: il s'ouvrit tout  coup; le Roi reparut
seul, et s'arrta  l'entre. Il tait plus ple qu' l'ordinaire
et tremblait de tout son corps; il tenait  la main une large lettre
couverte de cinq cachets noirs.

--Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoupe, la Reine-mre
vient de mourir  Cologne, et je n'ai peut-tre pas t le premier 
l'apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard svre sur le Cardinal
impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure,  cheval, et l'attaque
des lignes. Messieurs les Marchaux, suivez-moi.

Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.

La cour se retira aprs le ministre, qui, sans donner un signe de
tristesse ou de dpit, sortit aussi gravement qu'il tait entr, mais
en vainqueur.




CHAPITRE IX

LE SIGE

    Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione supra la mia
    figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli
    omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei
    in servizio della Chiesa apostolica.

    BENVENUTO CELLINI.


Il est des moments dans la vie o l'on souhaite avec ardeur les fortes
commotions pour se tirer des petites douleurs; des poques o l'me,
semblable au lion de la fable et fatigue des atteintes continuelles
de l'insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers
de toute la puissance de son dsir. Cinq-Mars se trouvait dans cette
disposition d'esprit, qui nat toujours d'une sensibilit maladive des
organes et d'une perptuelle agitation du coeur. Las de retourner sans
cesse en lui-mme les combinaisons d'vnements qu'il souhaitait et
celles qu'il avait  redouter; las d'appliquer  des probabilits tout
ce que sa tte avait de force pour les calculs, d'appeler  son secours
tout ce que son ducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes
illustres pour le rapprocher de sa situation prsente; accabl de ses
regrets, de ses songes, des prdictions, des chimres, des craintes
et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vcu pendant son
voyage solitaire, il respira en se trouvant jet dans un monde rel
presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers vritables
rendit  son sang la circulation, et la jeunesse  tout son tre.

Depuis la scne nocturne de son auberge prs de Loudun, il n'avait
pu reprendre assez d'empire sur son esprit pour s'occuper d'autre
chose que de ses chres et douloureuses penses; et une sorte de
consomption s'emparait dj de lui, lorsque heureusement il arriva au
camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d'accepter la
proposition de l'abb de Gondi; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars
dans la personne de ce jeune tranger en deuil, si insouciant et si
mlancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour tmoin.

Il avait fait tablir sa tente comme volontaire dans la rue du camp
assigne aux jeunes seigneurs qui devaient tre prsents au Roi et
servir comme aides de camp des gnraux; il s'y rendit promptement,
fut bientt arm,  cheval et cuirass selon la coutume qui subsistait
encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du
rendez-vous. Il s'y trouva le premier, et reconnut qu'un petit champ
de gazon cach par les ouvrages de la place assige avait t fort
bien choisi par le petit abb pour ses projets homicides; car, outre
que personne n'et souponn des officiers d'aller se battre sous la
ville mme qu'ils attaquaient, le corps du bastion les sparait du camp
franais, et devait les voiler comme un immense paravent. Il tait bon
de prendre ces prcautions, car il n'en cotait pas moins que la tte
alors pour s'tre donn la satisfaction de risquer son corps.

En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps
d'examiner le ct du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait.
Il avait entendu dire que ce n'tait pas ces ouvrages que l'on
attaquerait, et cherchait en vain  se rendre compte de ces projets.
Entre cette face mridionale de la ville, les montagnes de l'Albre
et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d'attaque et des
redoutes contre le point accessible; mais pas un soldat de l'arme
n'y tait plac; toutes les forces semblaient diriges sur le nord
de Perpignan, du ct le plus difficile, contre un fort de brique
nomm le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu'un
terrain en apparence marcageux, mais trs solide, conduisait jusqu'au
pied du bastion espagnol; que ce poste tait gard avec toute la
ngligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par
ses dfenseurs, car ses crneaux et ses meurtrires taient ruins et
garnis de quatre pices de canon d'un norme calibre, encaisses dans
du gazon, et par l rendues immobiles et impossibles  diriger contre
une troupe qui se prcipiterait rapidement au pied du mur.

Il tait ais de voir que ces normes pices avaient t aux
assigeants l'ide d'attaquer ce point, et aux assigs celle d'y
multiplier les moyens de dfense. Aussi, d'un ct, les postes avancs
et les vedettes taient fort loigns; de l'autre, les sentinelles
taient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue
escopette avec sa fourche suspendue  son ct, et la mche fumante
dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et
s'arrta  considrer Cinq-Mars, qui faisait  cheval le tour des
fosss et du marais.

--_Senor Caballero_, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le
bastion  vous seul et  cheval, comme don Quixote-Quixada de la
Mancha?

Et en mme temps il dtacha la fourche ferre qu'il avait au ct, la
planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster,
lorsqu'un grave Espagnol plus g, envelopp dans un sale manteau brun,
lui dit dans sa langue:

--_Ambrosio de demonio_, ne sais-tu pas bien qu'il est dfendu de
perdre la poudre inutilement jusqu'aux sorties ou aux attaques, pour
avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mche! C'est
ici mme que Charles-Quint a jet et noy dans le foss la sentinelle
endormie. Fais ton devoir, ou je l'imiterai.

Ambrosio remit son fusil sur son paule, son bton fourchu  son ct,
et reprit sa promenade sur le rempart.

Cinq-Mars avait t fort peu mu de ce geste menaant, et s'tait
content d'lever les rnes de son cheval et de lui approcher les
perons, sachant que d'un saut de ce lger animal il serait transport
derrire un petit mur d'une cabane qui s'levait dans le champ o il
se trouvait, et serait  l'abri du fusil espagnol avant que l'opration
de la fourche et de la mche ft termine. Il savait d'ailleurs qu'une
convention tacite des deux armes empchait que les tirailleurs ne
fissent feu sur les sentinelles, ce qui et t regard comme un
assassinat de chaque ct. Il fallait mme que le soldat qui s'tait
dispos ainsi  l'attaque ft dans l'ignorance des consignes pour
l'avoir fait. Le jeune d'Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent:
et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il
reprit la sienne sur le gazon, et aperut bientt cinq cavaliers qui
se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivrent au plus
grand galop ne le salurent pas; mais, s'arrtant presque sur lui, se
jetrent  terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou,
qui le serrait tendrement, tandis que le petit abb de Gondi, riant de
tout son coeur, s'criait:

--Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment
d'immoler un coquin qui n'est pas de la famille du Roi des rois, je
vous assure!

--Eh quoi! c'est vous, cher Cinq-Mars! s'criait de Thou; quoi! sans
que j'aie su votre arrive au camp? Oui, c'est bien vous; je vous
reconnais, quoique vous soyez plus ple. Avez-vous t malade, cher
ami? je vous ai crit bien souvent; car notre amiti d'enfance m'est
demeure bien avant dans le coeur.

--Et moi, rpondit Henri d'Effiat, j'ai t bien coupable envers vous:
mais je vous conterai tout ce qui m'tourdissait; je pourrai vous en
parler, et j'avais honte de vous l'crire. Mais que vous tes bon!
votre amiti ne s'est point lasse.

--Je vous connais trop bien, reprenait de Thou; je savais qu'il ne
pouvait y avoir d'orgueil entre nous, et que mon me avait un cho dans
la vtre.

Avec ces paroles, ils s'embrassaient les yeux humides de ces larmes
douces que l'on verse si rarement dans la vie, et dont il semble
cependant que le coeur soit toujours charg, tant elles font de bien en
coulant.

Cet instant fut court; et, pendant ce peu de mots, Gondi n'avait cess
de les tirer par leur manteau en disant:

--A cheval!  cheval! messieurs. Eh! pardieu, vous aurez le temps
de vous embrasser, si vous tes si tendres; mais ne vous faites pas
arrter, et songeons  en finir bien vite avec nos bons amis qui
arrivent. Nous sommes dans une mauvaise position, avec ces trois
gaillards-l en face, les archers pas loin d'ici, et les Espagnols
l-haut; il faut tenir tte  trois feux.

Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant  soixante pas
de l avec ses seconds, choisis dans ses amis plutt que dans les
partisans du Cardinal, _embarqua_ son cheval au petit galop, selon
les termes du mange, et, avec toute la prcision des leons qu'on y
reoit, s'avana de trs bonne grce vers ses jeunes adversaires et les
salua gravement:

--Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et
de prendre du champ; car il est question d'attaquer les lignes et il
faut que je sois  mon poste.

--Nous sommes prts, monsieur, dit Cinq-Mars; et, quant  nous choisir,
je serai bien aise de me trouver en face de vous; car je n'ai point
oubli le marchal de Bassompierre et le bois de Chaumont; vous savez
mon avis sur votre insolente visite chez ma mre.

--Vous tes jeune, monsieur; j'ai rempli chez madame votre mre les
devoirs d'homme du monde; chez le marchal, ceux de capitaine des
gardes; ici, ceux de gentilhomme avec monsieur l'abb qui m'a appel;
et ensuite j'aurai cet honneur avec vous.

--Si je vous le permets, dit l'abb dj  cheval.

Ils prirent soixante pas de champ, et c'tait tout ce qu'offrait
d'tendue le pr qui les renfermait; l'abb de Gondi fut plac entre
de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproch des remparts,
o deux officiers espagnols et une vingtaine de soldats se placrent,
comme au balcon, pour voir ce duel de six personnes, spectacle qui leur
tait assez habituel. Ils donnaient les mmes signes de joie qu' leurs
combats de taureaux, et riaient de ce rire sauvage et amer que leur
physionomie tient du sang arabe.

A un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se
rencontrrent sans se heurter au milieu de l'arne;  l'instant six
coups de pistolet s'entendirent presque ensemble, et la fume couvrit
les combattants.

Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six chevaux,
que trois hommes et trois animaux en bon tat. Cinq-Mars tait 
cheval, donnant la main  son adversaire aussi calme que lui;  l'autre
extrmit, de Thou s'approchait du sien, dont il avait tu le cheval,
et l'aidait  se relever; pour Gondi et de Launay, on ne les voyait
plus ni l'un ni l'autre. Cinq-Mars, les cherchant avec inquitude,
aperut en avant le cheval de l'abb qui sautait et caracolait,
tranant  sa suite le futur cardinal, qui avait le pied pris dans
l'trier et jurait comme s'il n'et jamais tudi autre chose que le
langage des camps: il avait le nez et les mains tout en sang de sa
chute et de ses efforts pour s'accrocher au gazon, et voyait avec assez
d'humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgr lui, se
diriger vers le foss rempli d'eau qui entourait le bastion, lorsque
heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du marcage et le cheval,
le saisit par la bride et l'arrta.

--Eh bien! mon cher abb, je vois que vous n'tes pas bien malade, car
vous parlez nergiquement.

--Par la corbleu! criait Gondi en se dbarbouillant de la terre qu'il
avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet  la figure de ce
gant, il a bien fallu me pencher en avant et m'lever sur l'trier;
aussi ai-je un peu perdu l'quilibre; mais je crois qu'il est  terre
aussi.

--Vous ne vous trompez gure, monsieur, dit de Thou, qui arriva; voil
son cheval qui nage dans le foss avec son matre, dont la cervelle est
emporte; il faut songer  nous vader.

--Nous vader? c'est assez difficile, messieurs, dit l'adversaire de
Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de l'attaque; je ne
croyais pas qu'il partt si tt: si nous retournons, nous rencontrerons
les Suisses et les lansquenets qui sont en bataille sur ce point.

--M. de Fontrailles a raison, dit de Thou; mais, si nous ne retournons
pas, voici les Espagnols qui courent aux armes et nous feront siffler
des balles sur la tte.

--Eh bien! tenons conseil, dit Gondi; appelez donc M. de Montrsor, qui
s'occupe inutilement de chercher le corps de ce pauvre de Launay. Vous
ne l'avez pas bless, monsieur de Thou?

--Non, monsieur l'abb, tout le monde n'a pas la main si heureuse que
la vtre, dit amrement Montrsor, qui venait boitant un peu  cause de
sa chute; nous n'aurons pas le temps de continuer avec l'pe.

--Quant  continuer, je n'en suis pas, messieurs, dit Fontrailles;
M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi: mon pistolet avait
fait long feu, et, ma foi, le sien s'est appuy sur ma joue, j'en sens
encore le froid; il a eu la bont de l'ter et de le tirer en l'air; je
ne l'oublierai jamais, et je suis  lui  la vie  la mort.

--Il ne s'agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars; voici
une balle qui m'a siffl  l'oreille; l'attaque est commence de toutes
parts, et nous sommes envelopps par les amis et les ennemis.

En effet, la canonnade tait gnrale; la citadelle, la ville et
l'arme taient couvertes de fume; le bastion seul qui leur faisait
face n'tait pas attaqu; et ses gardes semblaient moins se prparer 
le dfendre qu' examiner le sort des fortifications.

--Je crois que l'ennemi a fait une sortie, dit Montrsor, car la fume
a cess dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers qui chargent
pendant que le canon de la place les protge.

--Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n'avait cess d'observer les murailles,
nous pourrions prendre un parti: ce serait d'entrer dans ce bastion mal
gard.

--C'est trs bien dit, monsieur, dit Fontrailles; mais nous ne sommes
que cinq contre trente au moins, et nous voil bien dcouverts et
faciles  compter.

--Ma foi, l'ide n'est pas mauvaise, dit Gondi: il vaut mieux tre
fusill l-haut que pendu l-bas, si l'on vient  nous trouver; car ils
doivent dj s'tre aperus que M. de Launay manque  sa compagnie, et
toute la cour sait notre affaire.

--Parbleu! messieurs, dit Montrsor, voil du secours qui nous vient.

Une troupe nombreuse  cheval, mais fort en dsordre, arrivait sur eux
au plus grand galop; des habits rouges les faisaient voir de loin;
ils semblaient avoir pour but de s'arrter dans le champ mme o se
trouvaient nos duellistes embarrasss, car  peine les premiers chevaux
y furent-ils, que les cris de _halte_ se rptrent et se prolongrent
par la voix des chefs mls  leurs cavaliers.

--Allons au-devant d'eux, ce sont les gens d'armes de la garde du Roi,
dit Fontrailles; je les reconnais  leurs cocardes noires. Je vois
aussi beaucoup de chevau-lgers avec eux; mlons-nous  leur dsordre,
car je crois qu'ils sont _ramens_.

Ce mot est un terme honnte qui voulait dire et signifie encore _en
droute_ dans le langage militaire. Tous les cinq s'avancrent vers
cette troupe vive et bruyante, et virent que cette conjecture tait
trs juste. Mais, au lieu de la consternation qu'on pourrait attendre
en pareil cas, ils ne trouvrent qu'une gaiet jeune et bruyante, et
n'entendirent que des clats de rire de ces deux compagnies.

--Ah! pardieu, Cahuzac, disait l'un, ton cheval courait mieux que le
mien; je crois que tu l'as exerc aux chasses du Roi.

--C'est pour que nous soyons plus tt rallis que tu es arriv le
premier ici, rpondait l'autre.

--Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire charger
quatre cents contre huit rgiments espagnols.

--Ah! ah! ah! Locmaria, votre panache est bien arrang! il a l'air d'un
saule pleureur. Si nous suivons celui-l, ce sera  l'enterrement.

--Eh! messieurs, je vous l'ai dit d'avance, rpondait d'assez mauvaise
humeur ce jeune officier; j'tais sr que ce capucin de Joseph, qui
se mle de tout, se trompait en nous disant de charger de la part du
Cardinal. Mais auriez-vous t contents si ceux qui ont l'honneur de
vous commander avaient refus la charge?

--Non! non! non! rpondirent tous ces jeunes gens en reprenant
rapidement leurs rangs.

--J'ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux
blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l'on
vous ordonnait de monter  l'assaut  cheval, vous le feriez.

--Bravo! bravo! crirent tous les gens d'armes en battant des mains.

--Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s'approchant, voici
l'occasion d'excuter ce que vous avez promis; je ne suis qu'un simple
volontaire, mais il y a dj un instant que ces messieurs et moi
examinons ce bastion, et je crois qu'on en pourrait venir  bout.

--Monsieur, au pralable, il faudrait sonder le gu pour...

En ce moment, une balle partie du rempart mme dont on parlait vint
casser la tte au cheval du vieux capitaine.

--Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l'assaut, l'assaut!
crirent les deux compagnies nobles, le croyant mort.

--Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en se
relevant, je vous y conduirai, s'il vous plat; guidez-nous, monsieur
le volontaire, car les Espagnols nous invitent  ce bal, et il faut
rpondre poliment.

A peine le vieillard fut-il sur un autre cheval que lui amenait un de
ses gens, et eut-il tir son pe, que, sans attendre son commandement,
toute cette ardente jeunesse, prcde par Cinq-Mars et ses amis, dont
les chevaux taient pousss en avant par les escadrons, se jeta dans
les marais, o,  son grand tonnement et  celui des Espagnols, qui
comptaient trop sur sa profondeur, les chevaux ne s'enfoncrent que
jusqu'aux jarrets, et malgr une dcharge  mitraille des deux plus
grosses pices, tous arrivrent ple-mle sur un petit terrain de gazon
au pied des remparts  demi ruins. Dans l'ardeur du passage, Cinq-Mars
et Fontrailles, avec le jeune Locmaria, lancrent leurs chevaux sur
le rempart mme; mais une vive fusillade tua et renversa ces trois
animaux, qui roulrent avec leurs matres.

--Pied  terre, messieurs! cria le vieux Coislin; le pistolet et
l'pe, et en avant! abandonnez vos chevaux.

Tous obirent rapidement et vinrent se jeter en foule  la brche.

Cependant de Thou, que son sang-froid n'abandonnait jamais non plus que
son amiti, n'avait pas perdu de vue son jeune Henri, et l'avait reu
dans ses bras lorsque son cheval tait tomb. Il le remit debout, lui
rendit son pe chappe, et lui dit avec le plus grand calme, malgr
les balles qui pleuvaient de tous cts:

--Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute cette
bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement?

--Parbleu, dit Montrsor qui s'avanait, voici l'abb qui vous justifie
bien.

En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les chevau-lgers,
criait de toutes ses forces:--Trois duels et un assaut! J'espre que
j'y perdrai ma soutane, enfin!

Et, en disant ces mots, il frappait d'estoc et de taille sur un grand
Espagnol.

La dfense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent pas
longtemps contre les officiers franais, et pas un d'eux n'eut le temps
ni la hardiesse de recharger son arme.

--Messieurs, nous raconterons cela  nos matresses,  Paris! s'cria
Locmaria en jetant son chapeau en l'air.

Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers des
compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes, l'pe dans la
main droite, le pistolet dans la gauche, se heurtant, se poussant et se
faisant autant de mal  eux-mmes qu' l'ennemi par leur empressement,
dbordrent enfin sur la plate-forme du bastion, comme l'eau verse
d'un vase dont l'entre est trop troite jaillit par torrents au
dehors.

Ddaignant de s'occuper des soldats vaincus qui se jetaient  leurs
genoux, ils les laissrent errer dans le fort sans mme les dsarmer,
et se mirent  courir dans leur conqute comme des coliers en
vacances, riant de tout leur coeur comme aprs une partie de plaisir.

Un officier espagnol, envelopp dans son manteau brun, les regardait
d'un air sombre.

--Quels dmons est-ce l, Ambrosio? disait-il  un soldat. Je ne les ai
pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute une arme ainsi
compose, il est bien bon de ne pas conqurir l'Europe.

--Oh! je ne les crois pas bien nombreux; il faut que ce soit un corps
de pauvres aventuriers qui n'ont rien  perdre et tout  gagner par le
pillage.

--Tu as raison, dit l'officier; je vais tcher d'en sduire un pour
m'chapper.

Et, s'approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-lger,
d'environ dix-huit ans, qui tait  l'cart assis sur le parapet; il
avait le teint blanc et rose d'une jeune fille, sa main dlicate tenait
un mouchoir brod dont il essuyait son front et ses cheveux d'un blond
d'argent; il regardait l'heure  une grosse montre ronde couverte de
rubis enchsss et suspendue  sa ceinture par un noeud de rubans.

L'Espagnol tonn s'arrta. S'il ne l'et vu renverser ses soldats, il
ne l'aurait cru capable que de chanter une romance couch sur un lit
de repos. Mais, prvenu par les ides d'Ambrosio, il songea qu'il se
pouvait qu'il et vol ces objets de luxe au pillage des appartements
d'une femme; et, l'abordant brusquement, lui dit:

--_Hombre!_ je suis officier; veux-tu me rendre la libert et me faire
revoir mon pays?

Le jeune Franais le regarda avec l'air doux de son ge, et, songeant 
sa propre famille, lui dit:

--Monsieur, je vais vous prsenter au marquis de Coislin, qui vous
accordera sans doute ce que vous demandez; votre famille est-elle de
Castille ou d'Aragon?

--Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me fera
attendre une anne. Je te donnerai quatre mille ducats si tu me fais
vader.

Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la pourpre
de la fureur; ces yeux bleus lancrent des clairs, et, en disant: De
l'argent,  moi! va-t'en, imbcile! le jeune homme donna sur la joue
de l'Espagnol un bruyant soufflet. Celui-ci, sans hsiter, tira un
long poignard de sa poitrine, et, saisissant le bras du Franais, crut
le lui plonger facilement dans le coeur: mais, leste et vigoureux,
l'adolescent lui prit lui-mme le bras droit, et, l'levant avec force
au-dessus de sa tte, le ramena avec le fer sur celle de l'Espagnol
frmissant de rage.

--Eh! eh! eh! doucement, Olivier! Olivier! crirent de toutes parts ses
camarades accourant: il y a assez d'Espagnols par terre.

Et ils dsarmrent l'officier ennemi.

--Que ferons-nous de cet enrag? disait l'un.

--Je n'en voudrais pas pour mon valet de chambre, rpondait l'autre.

--Il mrite d'tre pendu, disait un troisime; mais, ma foi, messieurs,
nous ne savons pas pendre; envoyons-le  ce bataillon de Suisses qui
passe dans la plaine.

Et cet homme sombre et calme, s'enveloppant de nouveau dans son
manteau, se mit en marche de lui-mme, suivi d'Ambrosio, pour aller
joindre le bataillon, pouss par les paules et ht par cinq ou six de
ces jeunes fous.

Cependant la premire troupe d'assigeants, tonne de son succs,
l'avait suivi jusqu'au bout. Cinq-Mars, conseill par le vieux Coislin,
avait fait le tour du bastion, et ils virent tous deux avec chagrin
qu'il tait entirement spar de la ville, et que leur avantage ne
pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc sur la plate-forme, lentement
et en causant, rejoindre de Thou et l'abb de Gondi, qu'ils trouvrent
riant avec les jeunes chevau-lgers.

--Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs, nous ne
pouvions pas manquer de triompher.

--Comment donc? mais c'est qu'elles ont frapp aussi fort que nous!

Ils se turent  l'approche de Cinq-Mars, et restrent un instant 
chuchoter et  demander son nom, puis tous l'entourrent et lui prirent
la main avec transport.

--Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine; c'est, comme
disaient nos pres, _le mieux faisant de la journe_. C'est un
volontaire qui doit tre prsent aujourd'hui au Roi par le Cardinal.

--Par le Cardinal! nous le prsenterons nous-mmes, ah! qu'il ne soit
pas _Cardinaliste_[4], il est trop brave garon pour cela, disaient
avec vivacit tous ces jeunes gens.

  [4] La France et l'arme taient divises en Royalistes et
  Cardinalistes.

--Monsieur, je vous en dgoterai bien, moi, dit Olivier d'Entraigues
en s'approchant, car j'ai t son page, et je le connais parfaitement.
Servez plutt dans les Compagnies Rouges; allez, vous aurez de bons
camarades.

Le vieux marquis vita l'embarras de la rponse  Cinq-Mars en faisant
sonner les trompettes pour rallier ses brillantes compagnies. Le canon
avait cess de se faire entendre, et un Garde tait venu l'avertir que
le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne pour voir les rsultats de
la journe; il fit passer tous les chevaux par la brche, ce qui fut
assez long, et ranger les deux compagnies  cheval en bataille dans un
lieu o il semblait impossible qu'une autre troupe que l'infanterie et
jamais pu pntrer.




CHAPITRE X

LES RCOMPENSES

    LA MORT.

    Ah! comme du butin ces guerriers trop jaloux
    Courent bride abattue au-devant de mes coups.
    Agitez tous leurs sens d'une rage insense.
    Tambour, fifre, trompette, tez-leur la pense.

    N. LEMERCIER, _Panhypocrisiade_.


Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal, avait dit
Richelieu; pour ouvrir une source d'motions qui dtourne de la douleur
cette me incertaine, que cette ville soit assige, j'y consens; que
Louis parte, je lui permets de frapper quelques pauvres soldats des
coups qu'il voudrait et n'ose me donner; que sa colre s'teigne dans
ce sang obscur, je le veux; mais ce caprice de gloire ne drangera pas
mes immuables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne sera
franaise pour toujours que dans deux ans, elle viendra dans mes filets
seulement au jour marqu dans ma pense. Tonnez, bombes et canons:
mditez vos oprations, savants capitaines; prcipitez-vous, jeunes
guerriers; je ferai taire votre bruit, vanouir vos projets, avorter
vos efforts; tout finira par une vaine fume, et je vais vous conduire
pour vous garer.

Voil  peu prs ce que roulait sous sa tte chauve le Cardinal-Duc
avant l'attaque dont on vient de voir une partie. Il s'tait plac
 cheval au nord de la ville sur une des montagnes de Salces; de ce
point il pouvait voir la plaine du Roussillon, devant lui, s'inclinant
jusqu' la Mditerrane; Perpignan, avec ses remparts de brique, ses
bastions, sa citadelle et son clocher, y formait une masse ovale et
sombre sur des prs larges et verdoyants, et les vastes montagnes
l'enveloppaient avec la valle comme un arc norme courb du nord au
sud, tandis que, prolongeant sa ligne blanchtre  l'orient, la mer
semblait en tre la corde argente. A sa droite s'levait ce mont
immense que l'on appelle le Canigou, dont les flancs panchent deux
rivires dans la plaine. La ligne franaise s'tendait jusqu'au pied
de cette barrire de l'occident. Une foule de gnraux et de grands
seigneurs se tenaient  cheval derrire le ministre, mais  vingt pas
de distance et dans un silence profond. Il avait commenc par suivre au
plus petit pas la ligne d'oprations, et ensuite tait revenu se placer
immobile sur cette hauteur, d'o son oeil et sa pense planaient sur
les destines des assigeants et des assigs. L'arme avait les yeux
sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme portant les
armes le regardait comme son chef immdiat, et attendait son geste pour
agir. Ds longtemps la France tait ploye  son joug, et l'admiration
en avait exclu de toutes ses actions le ridicule auquel un autre
et t quelquefois soumis. Ici, par exemple, il ne vint  l'esprit
d'aucun homme de sourire ou mme de s'tonner que la cuirasse revtit
un prtre, et la svrit de son caractre et de son aspect rprima
toute ide de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses.
Ce jour-l le Cardinal parut revtu d'un costume entirement guerrier:
c'tait un habit couleur de feuille morte, bord en or; une cuirasse
couleur d'eau; l'pe au ct des pistolets  l'aron de sa selle,
et un chapeau  plumes qu'il mettait rarement sur sa tte, o il
conservait toujours la calotte rouge. Deux pages taient derrire lui:
l'un portait ses gantelets, l'autre son casque, et le capitaine de ses
gardes tait  son ct.

Comme le Roi l'avait nouvellement nomm gnralissime de ses troupes,
c'tait  lui que les gnraux envoyaient demander des ordres; mais
lui, connaissant trop bien les secrets motifs de la colre actuelle de
son matre, affecta de renvoyer  ce prince tous ceux qui voulaient
avoir une dcision de sa bouche. Il arriva ce qu'il avait prvu, car
il rglait et calculait les mouvements de ce coeur comme ceux d'une
horloge, et aurait pu dire avec exactitude par quelles sensations il
avait pass. Louis XIII vint se placer  ses cts, mais il vint comme
vient l'lve adolescent forc de reconnatre que son matre a raison.
Son air tait hautain et mcontent, ses paroles taient brusques et
sches. Le Cardinal demeura impassible. Il fut remarquable que le
Roi employait, en consultant, les paroles du commandement, conciliant
ainsi sa faiblesse et son pouvoir, son irrsolution et sa fiert, son
impritie et ses prtentions, tandis que son ministre lui dictait ses
lois avec le ton de la plus profonde obissance.

--Je veux que l'on attaque bientt, Cardinal, dit le prince en
arrivant; c'est--dire, ajouta-t-il avec un air d'insouciance, lorsque
tous vos prparatifs seront faits et  l'heure dont vous serez convenu
avec nos marchaux.

--Sire, si j'osais dire ma pense, je voudrais que Votre Majest et
pour agrable d'attaquer dans un quart d'heure, car, la montre en main,
il suffit de ce temps pour faire avancer la troisime ligne.

--Oui, oui, c'est bon, monsieur le Cardinal; je le pensais aussi;
je vais donner mes ordres moi-mme; je veux faire tout moi-mme.
Schomberg, Schomberg! dans un quart d'heure je veux entendre le canon
du signal, je le veux!

En partant pour commander la droite de l'arme, Schomberg ordonna, et
le signal fut donn.

Les batteries disposes depuis longtemps par le marchal de La
Meilleraie commencrent  battre en brche, mais mollement, parce
que les artilleurs sentaient qu'on les avait dirigs sur deux points
inexpugnables, et qu'avec leur exprience, et surtout le sens droit et
la vue prompte du soldat franais, chacun d'eux aurait pu indiquer la
place qu'il et fallu choisir.

Le Roi fut frapp de la lenteur des feux.

--La Meilleraie, dit-il avec impatience, voici des batteries qui ne
vont pas; vos canonniers dorment.

Le marchal, les mestres de camp d'artillerie taient prsents,
mais aucun ne rpondit une syllabe. Ils avaient jet les yeux sur
le Cardinal, qui demeurait immobile comme une statue questre, et
ils l'imitrent. Il et fallu rpondre que la faute n'tait pas aux
soldats, mais  celui qui avait ordonn cette fausse disposition de
batteries; et c'tait Richelieu lui-mme qui, feignant de les croire
plus utiles o elles se trouvaient, avait fait taire les observations
des chefs.

Le Roi fut tonn de ce silence, et, craignant d'avoir commis, par
cette question, quelque erreur grossire dans l'art militaire,
rougit lgrement, et, se rapprochant du groupe des princes qui
l'accompagnaient, leur dit pour prendre contenance:

--D'Angoulme, Beaufort, c'est bien ennuyeux, n'est-il pas vrai? nous
restons l comme des momies.

Charles de Valois s'approcha et dit:

--Il me semble, Sire, que l'on n'a pas employ ici les machines de
l'ingnieur Pompe-Targon.

--Parbleu, dit le duc de Beaufort en regardant fixement Richelieu,
c'est que nous aimions beaucoup mieux prendre la Rochelle que
Perpignan, dans le temps o vint cet Italien. Ici pas une machine
prpare, pas une mine, un ptard sous ces murailles, et le marchal de
La Meilleraie m'a dit ce matin qu'il avait propos d'en faire approcher
pour ouvrir la tranche. Ce n'tait ni le Castillet, ni ces six grands
bastions de l'enveloppe, ni la demi-lune qu'il fallait attaquer. Si
nous allons ce train, le grand bras de pierre de la citadelle nous
montrera le poing longtemps encore.

Le Cardinal, toujours immobile, ne dit pas une seule parole, il fit
seulement signe  Fabert de s'approcher; celui-ci sortit du groupe qui
le suivait, et rangea son cheval derrire celui de Richelieu, prs du
capitaine de ses gardes.

Le duc de La Rochefoucault, s'approchant du Roi, prit la parole:

--Je crois, Sire, que notre peu d'action  ouvrir la brche donne de
l'insolence  ces gens-l, car voici une sortie nombreuse qui se dirige
justement vers Votre Majest; les rgiments de Biron et de Ponts se
replient en faisant leurs feux.

--Eh bien, dit le Roi tirant son pe, chargeons-les, et faisons
rentrer ces coquins chez eux; lancez la cavalerie avec moi,
d'Angoulme. O est-elle, Cardinal?

--Derrire cette colline, Sire, sont en colonne six rgiments de
dragons et les carabins de la Roque; vous voyez en bas mes Gens d'armes
et mes Chevau-lgers, dont je supplie Votre Majest de se servir,
car ceux de sa garde sont gars en avant par le marquis de Coislin,
toujours trop zl. Joseph, va lui dire de revenir.

Il parla bas au capucin, qui l'avait accompagn affubl d'un habit
militaire qu'il portait gauchement, et qui s'avana aussitt dans la
plaine.

Cependant les colonnes serres de la vieille infanterie espagnole
sortaient de la porte Notre-Dame comme une fort mouvante et sombre,
tandis que par une autre porte une cavalerie pesante sortait aussi et
se rangeait dans la plaine. L'arme franaise, en bataille au pied de
la colline du Roi, sur des forts de gazon et derrire des redoutes et
des fascines, vit avec effroi les Gens d'armes et les Chevau-lgers
presss entre ces deux corps dix fois suprieurs en nombre.

--Sonnez donc la charge! cria Louis XIII, ou mon vieux Coislin est
perdu.

Et il descendit la colline avec toute sa suite, aussi ardente que lui;
mais, avant qu'il ft au bas et  la tte de ses Mousquetaires, les
deux Compagnies avaient pris leur parti; lances avec la rapidit de
la foudre et au cri de _vive le Roi!_ elles fondirent sur la longue
colonne de la cavalerie ennemie comme deux vautours sur les flancs
d'un serpent, et, faisant une large et sanglante troue, passrent au
travers pour aller se rallier derrire le bastion espagnol, comme nous
l'avons vu, et laissrent les cavaliers si tonns, qu'ils ne songrent
qu' se reformer et non  les poursuivre.

L'arme battit des mains; le Roi tonn s'arrta; il regarda autour de
lui, et vit dans tous les yeux le brlant dsir de l'attaque; toute la
valeur de sa race tincela dans les siens; il resta encore une seconde
comme en suspens, coutant avec ivresse le bruit du canon, respirant et
savourant l'odeur de la poudre; il semblait reprendre une autre vie et
redevenir Bourbon; tous ceux qui le virent alors se crurent commands
par un autre homme, lorsque, levant son pe et ses yeux vers le
soleil clatant, il s'cria:

--Suivez-moi, braves amis! c'est ici que je suis roi de France!

Sa cavalerie, se dployant, partit avec une ardeur qui dvorait
l'espace, et, soulevant des flots de poussire du sol qu'elle faisait
trembler, fut dans un instant mle  la cavalerie espagnole, engloutie
comme elle dans un nuage immense et mobile.

--A prsent, c'est  prsent! s'cria de sa hauteur le Cardinal avec
une voix tonnante: qu'on arrache ces batteries  leur position inutile.
Fabert, donnez vos ordres: qu'elles soient toutes diriges sur cette
infanterie qui va lentement envelopper le Roi. Courez, volez, sauvez le
Roi!

Aussitt cette suite, auparavant inbranlable, s'agite en tous sens;
les gnraux donnent leurs ordres, les aides de camp disparaissent
et fondent dans la plaine, o, franchissant les fosss, les barrires
et les palissades, ils arrivent  leur but presque aussi promptement
que la pense qui les dirige et que le regard qui les suit. Tout 
coup les clairs lents et interrompus qui brillaient sur les batteries
dcourages deviennent une flamme immense et continuelle, ne laissant
pas de place  la fume qui s'lve jusqu'au ciel en formant un nombre
infini de couronnes lgres et flottantes; les voles du canon, qui
semblaient de lointains et faibles chos, se changent en un tonnerre
formidable dont les coups sont aussi rapides que ceux du tambour
battant la charge; tandis que, de trois points opposs, les rayons
larges et rouges des bouches  feu descendent sur les sombres colonnes
qui sortaient de la ville assige.

Cependant Richelieu, sans changer de place, mais l'oeil ardent et le
geste impratif, ne cessait de multiplier les ordres en jetant sur ceux
qui les recevaient un regard qui leur faisait entrevoir un arrt de
mort s'ils n'obissaient pas assez vite.

--Le Roi a culbut cette cavalerie; mais les fantassins rsistent
encore; nos batteries n'ont fait que tuer et n'ont pas vaincu. Trois
rgiments d'infanterie en avant, sur-le-champ, Gassion, la Meilleraie
et Lesdiguires! qu'on prenne les colonnes par le flanc. Portez l'ordre
au reste de l'arme de ne plus attaquer et de rester sans mouvement sur
toute la ligne. Un papier! que j'crive moi-mme  Schomberg.

Un page mit pied  terre et s'avana tenant un crayon et du papier.
Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite, descendit de
cheval pniblement et en jetant quelques cris involontaires que lui
arrachaient ses douleurs; mais il les dompta et s'assit sur l'afft
d'un canon: le page prsenta son paule comme pupitre en s'inclinant,
et le Cardinal crivit  la hte cet ordre, que les manuscrits
contemporains nous ont transmis, et que pourront imiter les diplomates
de nos jours, qui sont plus jaloux,  ce qu'il semble, de se tenir
parfaitement en quilibre sur la limite de deux penses que de chercher
ces combinaisons qui tranchent les destines du monde, trouvant le
gnie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.

Monsieur le marchal, ne hasardez rien, et mditez bien avant
d'attaquer. Quand on vous mande que le Roi dsire que vous ne hasardiez
rien, ce n'est pas que Sa Majest vous dfende absolument de combattre,
mais son intention n'est pas que vous donniez un combat gnral, si
ce n'est avec une notable esprance de gain pour l'avantage qu'une
favorable situation vous pourrait donner, la responsabilit du combat
devant naturellement retomber sur vous.

Tous ces ordres donns, le vieux ministre, toujours assis sur l'afft,
appuyant ses deux bras sur la lumire du canon, et son menton sur
ses bras, dans l'attitude de l'homme qui ajuste et pointe une pice,
continua en silence et en repos  regarder le combat du Roi, comme un
vieux loup qui, rassasi de victimes et engourdi par l'ge, contemple
dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de boeufs qu'il
n'oserait attaquer; de temps en temps son oeil se ranime, l'odeur du
sang lui donne de la joie, et pour n'en pas perdre le got, il passe
une langue ardente sur sa mchoire dmantele.

Ce jour-l, il fut remarqu par ses serviteurs (c'taient  peu prs
tous ceux qui l'approchaient) que, depuis son lever jusqu' la nuit,
il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement toute l'application
de son me sur les vnements ncessaires  conduire, qu'il triompha
des douleurs de son corps, et sembla les avoir dtruites  force de
les oublier. C'tait cette puissance d'attention et cette prsence
continuelle de l'esprit qui le haussaient presque jusqu'au gnie. Il
l'aurait atteint s'il ne lui et manqu l'lvation native de l'me et
la sensibilit gnreuse du coeur.

Tout s'accomplit sur le champ de bataille comme il l'avait voulu, et sa
fortune du cabinet le suivit prs du canon. Louis XIII prit d'une main
avide la victoire que lui faisait son ministre, et y ajouta seulement
cette part de grandeur et de bravoure qu'un homme apporte dans son
triomphe.

Le canon avait cess de frapper lorsque les colonnes de l'infanterie
furent rejetes brises dans Perpignan; le reste avait eu le mme sort,
et l'on ne vit plus dans la plaine que les escadrons tincelants du Roi
qui le suivaient en se reformant.

Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ de
bataille entirement nettoy d'ennemis; il passa firement sous le
feu mme des pices espagnoles, qui, soit par maladresse, soit par une
secrte convention avec le premier ministre, soit pudeur de tuer un Roi
de France, ne lui envoyrent que quelques boulets qui, passant  dix
pieds sur sa tte, vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter
 sa rputation de bravoure.

Cependant  chaque pas qu'il faisait vers la butte o l'attendait
Richelieu, sa physionomie changeait d'aspect et se dcomposait
visiblement: il perdait cette rougeur du combat, et la noble sueur
du triomphe tarissait sur son front. A mesure qu'il s'approchait, sa
pleur accoutume s'emparait de ses traits comme ayant droit de siger
seule sur une tte royale; son regard perdait ses flammes passagres et
enfin, lorsqu'il l'eut joint, une mlancolie profonde avait entirement
glac son visage. Il retrouva le Cardinal comme il l'avait laiss.
Remont  cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s'inclina,
et, aprs quelques mots de compliment, se plaa prs de Louis pour
suivre les lignes et voir les rsultats de la journe, tandis que les
princes et les grands seigneurs, marchant devant et derrire  quelque
distance, formaient comme un nuage autour d'eux.

L'habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun geste
qui pt donner le soupon qu'il et la moindre part aux vnements de
la journe, et il fut remarquable que de tous ceux qui vinrent rendre
compte, il n'y en eut pas un qui ne semblt deviner sa pense et ne
st viter de compromettre sa puissance occulte par une obissance
dmonstrative; tout fut rapport au Roi. Le Cardinal traversa donc,
 ct de ce prince, la droite du camp qu'il n'avait pas eue sous les
yeux de la hauteur o il s'tait plac, et vit avec satisfaction que
Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi prcisment comme le
matre avait crit, ne compromettant que quelques troupes lgres,
et combattant assez pour ne pas encourir de reproche d'inaction
et pas assez pour obtenir un rsultat quelconque. Cette conduite
charma le ministre et ne dplut point au Roi, dont l'amour-propre
caressait l'ide d'avoir vaincu seul dans la journe. Il voulut
mme se persuader et faire croire que tous les efforts de Schomberg
avaient t infructueux, et lui dit qu'il ne lui en voulait pas, qu'il
venait d'prouver par lui-mme qu'il avait en face des ennemis moins
mprisables qu'on ne l'avait cru d'abord.

--Pour vous prouver que vous n'avez fait que gagner  nos yeux,
ajouta-t-il, nous vous nommons chevalier de nos ordres et nous vous
donnons les grandes et petites entres prs de notre personne.

Le Cardinal lui serra affectueusement la main en passant, et le
marchal, tonn de ce dluge de faveurs, suivit le prince la tte
baisse, comme un coupable, ayant besoin pour s'en consoler de se
rappeler toutes les actions d'clat qu'il avait faites durant sa
carrire, et qui taient demeures dans l'oubli, leur attribuant
mentalement ces rcompenses non mrites pour se rconcilier avec sa
conscience.

Le Roi tait prt  revenir sur ses pas, quand le duc de Beaufort, le
nez au vent et l'air tonn, s'cria:

--Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je devenu
fou d'un coup de soleil? Il me semble que je vois sur ce bastion
des cavaliers en habits rouges qui ressemblent furieusement  vos
Chevau-lgers que nous avons crus morts.

Le Cardinal frona le sourcil.

--C'est impossible, monsieur, dit-il; l'imprudence de M. de Coislin a
perdu les Gens d'armes de Sa Majest et ces cavaliers; c'est pourquoi
j'osais dire au Roi tout  l'heure que si l'on supprimait ces corps
inutiles, il pourrait en rsulter de grands avantages, militairement
parlant.

--Pardieu, Votre minence me pardonnera, reprit le duc de Beaufort:
mais je ne me trompe point, et en voici sept ou huit  pied qui
poussent devant eux des prisonniers.

--Eh bien, allons donc visiter ce point, dit le Roi avec nonchalance;
si j'y retrouve mon vieux Coislin, j'en serai bien aise.

Il fallut suivre.

Ce fut avec de grandes prcautions que les chevaux du Roi et de sa
suite passrent  travers le marais et les dbris, mais ce fut avec un
grand tonnement qu'on aperut en haut les deux Compagnies Rouges en
bataille comme un jour de parade.

--Vive Dieu! cria Louis XIII, je crois qu'il n'en manque pas un. Eh
bien, marquis, vous tenez parole, vous prenez des murailles  cheval.

--Je crois que ce point a t mal choisi, dit Richelieu d'un air de
ddain; il n'avance en rien la prise de Perpignan et a d coter du
monde.

--Ma foi, vous avez raison, dit le Roi (adressant pour la premire
fois la parole au Cardinal avec un air moins sec, depuis l'entrevue qui
suivit la nouvelle de la mort de la Reine), je regrette le sang qu'il a
fallu verser ici.

--Il n'y a eu, Sire, que deux de nos jeunes gens blesss  cette
attaque, dit le vieux Coislin, et nous y avons gagn de nouveaux
compagnons d'armes dans les volontaires qui nous ont guids.

--Qui sont-ils? dit le prince.

--Trois d'entre eux se sont retirs modestement, Sire; mais le plus
jeune, que vous voyez, tait le premier  l'assaut, et m'en a donn
l'ide. Les deux Compagnies rclament l'honneur de le prsenter  Votre
Majest.

Cinq-Mars,  cheval derrire le vieux capitaine, ta son chapeau, et
dcouvrit sa jeune et ple figure, ses grands yeux noirs et ses grands
cheveux bruns.

--Voil des traits qui me rappellent quelqu'un, dit le Roi; qu'en
dites-vous, Cardinal?

Celui-ci avait dj jet un coup d'oeil pntrant sur le nouveau venu,
et dit:

--Je me trompe, ou ce jeune homme est...

--Henry d'Effiat, dit  haute voix le volontaire en s'inclinant.

--Comment donc, Sire, c'est lui-mme que j'avais annonc  Votre
Majest, et qui devait lui tre prsent de ma main, le second fils du
marchal.

--Ah! dit Louis XIII avec vivacit, j'aime  le voir prsent par ce
bastion. Il y a bonne grce, mon enfant,  l'tre ainsi quand on porte
le nom de notre vieil ami. Vous allez nous suivre au camp, o nous
avons beaucoup  vous dire. Mais que vois-je! vous ici, monsieur de
Thou! qui tes-vous venu juger?

--Je crois, Sire, rpondit Coislin, qu'il a plutt condamn  mort
quelques Espagnols, car il est entr le second dans la place.

--Je n'ai frapp personne, monsieur, interrompit de Thou en rougissant;
ce n'est point mon mtier; ici je n'ai aucun mrite, j'accompagnais M.
de Cinq-Mars mon ami.

--Nous aimons votre modestie autant que cette bravoure, et nous
n'oublierons pas ce trait. Cardinal, n'y a-t-il pas quelque prsidence
vacante?

Richelieu n'aimait pas M. de Thou; et, comme ses haines avaient
toujours une cause mystrieuse, on en cherchait la cause vainement;
elle se dvoila par un mot cruel qui lui chappa. Ce motif d'inimiti
tait une phrase des _Histoires_ du prsident de Thou, pre de
celui-ci, o il fltrit aux yeux de la postrit un grand-oncle du
Cardinal, moine d'abord, puis apostat, souill de tous les vices
humains.

Richelieu, se penchant  l'oreille de Joseph, lui dit:

--Tu vois bien cet homme, c'est lui dont le pre a mis mon nom dans son
histoire; eh bien! je mettrai son nom dans la mienne.

En effet, il l'inscrivit plus tard avec du sang. En ce moment, pour
viter de rpondre au Roi, il feignit de ne pas avoir entendu sa
question et d'appuyer sur le mrite de Cinq-Mars et le dsir de le voir
plac  la cour.

--Je vous ai promis d'avance de le faire capitaine dans mes gardes, dit
le prince; faites-le nommer ds demain. Je veux le connatre davantage,
et je lui rserve mieux que cela par la suite, s'il me plat.
Retirons-nous; le soleil est couch, et nous sommes loin de notre
arme. Dites  mes deux bonnes Compagnies de nous suivre.

Le ministre, aprs avoir fait donner cet ordre, dont il eut soin de
supprimer l'loge, se mit  la droite du Roi, et toute l'escorte quitta
le bastion confi  la garde des Suisses, pour retourner au camp.

Les deux Compagnies Rouges dfilrent lentement par la troue qu'elles
avaient faite avec tant de promptitude; leur contenance tait grave et
silencieuse.

Cinq-Mars s'approcha de son ami.

--Voici des hros bien mal rcompenss, lui dit-il; pas une faveur, pas
une question flatteuse!

--En revanche, rpondit le simple de Thou, moi qui vins un peu malgr
moi, je reois des compliments. Voil les cours et la vie; mais le vrai
juge est en haut, que l'on n'aveugle pas.

--Cela ne nous empchera pas de nous faire tuer demain s'il le faut,
dit le jeune Olivier en riant.




CHAPITRE XI

LES MPRISES

    Quand vint le tour de saint Guilin,
    Il jeta trois ds sur la table.
    Ensuite il regarda le diable,
    Et lui dit d'un air trs-malin:
    Jouons donc cette vieille femme!
    Qui de nous deux aura son me!

    ANCIENNES LGENDES.


Pour paratre devant le Roi, Cinq-Mars avait t forc de monter le
cheval de l'un des Chevau-lgers blesss dans l'affaire, ayant perdu le
sien au pied du rempart. Pendant l'espace de temps assez long qu'exigea
la sortie des deux Compagnies, il se sentit frapper sur l'paule et vit
en se retournant le vieux Grandchamp tenant en main un cheval gris fort
beau.

--Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui
appartienne? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours
brode en or qui taient restes dans le foss. Hlas! mon Dieu!
quand je pense qu'un Espagnol aurait fort bien pu la prendre, ou mme
un Franais; car, dans ce temps-ci, il y a tant de gens qui prennent
tout ce qu'ils trouvent comme leur appartenant; et puis, comme dit le
proverbe: Ce qui tombe dans le foss est pour le soldat. Ils auraient
pu prendre aussi, quand j'y pense, ces quatre cents cus en or que M.
le Marquis, soit dit sans reproche, avait oublis dans les fontes de
ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets! Je les avais achets
en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une dtente aussi
parfaite que dans ce temps-l. C'tait bien assez d'avoir fait tuer le
pauvre petit cheval noir qui tait n en Angleterre, aussi vrai que
je le suis  Tours en Touraine; fallait-il encore exposer des objets
prcieux  passer  l'ennemi?

Tout en faisant ses dolances, ce brave homme achevait de seller le
cheval gris; la colonne tait longue  dfiler, et, ralentissant ses
mouvements, il fit une attention scrupuleuse  la longueur des sangles
et aux ardillons de chaque boucle de la selle, se donnant par l le
temps de continuer ses discours.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu long, c'est
que je me suis foul tant soit peu le bras en relevant M. de Thou, qui
lui-mme relevait monsieur le marquis pendant la grande culbute.

--Comment! tu es venu l, vieux fou! dit Cinq-Mars: ce n'est pas ton
mtier; je t'ai dit de rester au camp.

--Oh! quant  ce qui est de rester au camp, c'est diffrent, je ne sais
pas rester l; et, quand il se tire un coup de mousquet, je serais
malade si je n'en voyais pas la lumire. Pour mon mtier, c'est bien
le mien d'avoir soin de vos chevaux, et vous tes dessus, monsieur.
Croyez-vous que, si je l'avais pu, je n'aurais pas sauv les jours de
cette pauvre petite bte noire qui est l-bas dans le foss. Ah! comme
je l'aimais, monsieur! un cheval qui a gagn trois prix de course dans
sa vie! Quand j'y pense, cette vie-l a t trop courte pour tous ceux
qui savaient l'aimer comme moi. Il ne se laissait donner l'avoine que
par son Grandchamp, et il me caressait avec sa tte dans ce moment-l;
et la preuve, c'est le bout de l'oreille gauche qu'il m'a emport un
jour, ce pauvre ami; mais ce n'tait pas qu'il voult me faire du mal,
au contraire. Il fallait voir comme il hennissait de colre quand un
autre l'approchait; il a cass la jambe  Jean  cause de cela, ce bon
animal; je l'aimais tant! Aussi, quand il est tomb, je le soutenais
d'une main, M. de Locmaria de l'autre. J'ai bien cru d'abord que lui
et ce monsieur allaient se relever; mais malheureusement il n'y en a
qu'un qui soit revenu en vie, et c'tait celui que je connaissais le
moins. Vous avez l'air d'en rire, de ce que je dis sur votre cheval,
monsieur; mais vous oubliez qu'en temps de guerre le cheval est l'me
du cavalier, oui, monsieur, son me, car, qui est-ce qui pouvante
l'infanterie! c'est le cheval. Ce n'est certainement point l'homme qui,
une fois lanc, n'y fait gure plus qu'une botte de foin. Qui est-ce
qui fait bien des actions que l'on admire! c'est encore le cheval! Et
quelquefois son matre voudrait tre bien loin, qu'il se trouve malgr
lui victorieux et rcompens, tandis que le pauvre animal n'y gagne que
des coups. Qui est-ce qui gagne des prix  la course? c'est le cheval,
qui ne soupe gure mieux qu' l'ordinaire, tandis que son matre met
l'or dans sa poche, et il est envi de ses amis et considr de tous
les seigneurs comme s'il avait couru lui-mme. Qui est-ce qui chasse
le chevreuil et qui n'en met pas un pauvre petit morceau sous sa dent?
c'est encore le cheval! tandis qu'il arrive quelquefois qu'on le mange
lui-mme, ce pauvre animal; et, dans une campagne avec M. le marchal,
il m'est arriv... Mais qu'avez-vous donc, monsieur le marquis? vous
plissez...

--Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une courroie, ou
ce que tu voudras, car je sens une douleur brlante; je ne sais ce que
c'est.

--Votre botte est coupe, monsieur, et ce pourrait bien tre quelque
balle; mais _le plomb est ami de l'homme_.

--Il me fait cependant bien mal!

--Ah! _qui aime bien chtie bien_, monsieur: ah! le plomb! il ne faut
pas dire du mal du plomb; qui est-ce qui...

Tout en s'occupant de lier la jambe de Cinq-Mars au-dessous du genou,
le bonhomme allait commencer l'apologie du plomb aussi sottement qu'il
avait fait celle du cheval, quand il fut forc, ainsi que son matre,
de prter l'oreille  une dispute vive et bruyante entre plusieurs
soldats suisses rests trs prs d'eux aprs le dpart de toutes
les troupes; ils se parlaient en gesticulant beaucoup, et semblaient
s'occuper de deux hommes que l'on voyait au milieu de trente soldats
environ.

D'Effiat tendant toujours son pied  son domestique et appuy sur la
selle de son cheval, chercha, en coutant attentivement,  comprendre
leurs paroles; mais il ignorait absolument l'allemand, et ne put
rien deviner de leur querelle. Grandchamp tenait toujours sa botte et
coutait aussi trs srieusement, et tout  coup se mit  rire de tout
son coeur, se tenant les ctes, ce que l'on ne lui avait jamais vu
faire.

--Ah! ah! monsieur, voil deux sergents qui se disputent pour savoir
lequel on doit pendre des deux Espagnols qui sont l; car vos camarades
rouges ne se sont pas donn la peine de le dire; l'un de ces Suisses
prtend que c'est l'officier; l'autre assure que c'est le soldat, et
voil un troisime qui vient de les mettre d'accord.

--Et qu'a-t-il dit?

--Il a dit de les pendre tous les deux.

--Doucement! doucement! s'cria Cinq-Mars en faisant des efforts pour
marcher.

Mais il ne put s'appuyer sur sa jambe.

--Mets-moi  cheval, Grandchamp.

--Monsieur, vous n'y pensez pas, votre blessure...

--Fais ce que je te dis, et montes-y toi-mme ensuite.

Le vieux domestique, tout en grondant, obit et courut, d'aprs un
autre ordre trs absolu, arrter les Suisses, dj dans la plaine,
prts  suspendre leurs prisonniers  un arbre, ou plutt  les laisser
s'y attacher; car l'officier, avec le sang-froid de son nergique
nation, avait pass lui-mme autour de son cou le noeud coulant d'une
corde, et montait, sans en tre pri,  une petite chelle applique
 l'arbre pour y nouer l'autre bout. Le soldat, avec le mme calme
insouciant, regardait les Suisses se disputer autour de lui, et tenait
l'chelle.

[Illustration: Jeanniot del.      Hliogr. Dujardin.]

Cinq-Mars arriva  temps pour les sauver, se nomma au bas officier
suisse, et, prenant Grandchamp pour interprte, dit que ces deux
prisonniers taient  lui, et qu'il allait les faire conduire  sa
tente; qu'il tait capitaine aux gardes, et s'en rendait responsable.
L'Allemand, toujours disciplin, n'osa rpliquer; il n'y eut de
rsistance que de la part du prisonnier. L'officier, encore au haut de
l'chelle, se retourna, et parlant de l comme d'une chaire, dit avec
un rire sardonique:

--Je voudrais bien savoir ce que tu viens faire ici? Qui t'a dit que
j'aime  vivre?

--Je ne m'en informe pas, dit Cinq-Mars, peu m'importe ce que vous
deviendrez aprs; je veux dans ce moment empcher un acte qui me parat
injuste et cruel. Tuez-vous ensuite si vous voulez.

--C'est bien dit, reprit l'Espagnol farouche; tu me plais, toi. J'ai
cru d'abord que tu venais faire le gnreux pour me forcer d'tre
reconnaissant, ce que je dteste. Eh bien, je consens  descendre; mais
je te harai autant qu'auparavant, parce que tu es Franais, je t'en
prviens, et je ne te remercierai pas, car tu ne fais que t'acquitter
envers moi: c'est moi-mme qui t'ai empch ce matin d'tre tu par ce
jeune soldat, quand il te mit en joue, et il n'a jamais manqu un isard
dans les montagnes de Lon.

--Soit, dit Cinq-Mars, descendez.

Il entrait dans son caractre d'tre toujours avec les autres tel
qu'ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette rudesse le
rendit de fer.

--Voil un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp;  votre place
certainement M. le marchal l'aurait laiss sur son chelle. Allons,
Louis, tienne, Germain, venez garder les prisonniers de monsieur et
les conduire; voil une jolie acquisition que nous faisons l; si cela
nous porte bonheur, j'en serai bien tonn.

Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se mit en
marche assez lentement pour ne pas dpasser ces hommes  pied; il
suivit de loin la colonne des Compagnies qui s'loignaient  la
suite du Roi, et songeait  ce que ce prince pouvait lui vouloir
dire. Un rayon d'espoir lui fit voir l'image de Marie de Mantoue dans
l'loignement, et il eut un instant de calme dans les penses. Mais
tout son avenir tait dans ce seul mot: _plaire au Roi_; il se mit 
rflchir  tout ce qu'il a d'amer.

En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet de ce qu'il
tait rest en arrire, le cherchait dans la plaine, et accourait pour
le secourir s'il l'et fallu.

--Il est tard, mon ami, la nuit s'approche; vous vous tes arrt bien
longtemps; j'ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc? Pourquoi vous
tes-vous arrt? Le Roi va vous demander bientt.

Telles taient les questions rapides du jeune conseiller, que
l'inquitude avait fait sortir de son calme accoutum, ce que n'avait
pu faire le combat.

--J'tais un peu bless; j'amne un prisonnier, et je songeais
au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s'il
veut m'approcher du trne? il faudra plaire. A cette ide, vous
l'avouerai-je? je suis tent de fuir, et j'espre que je n'aurai pas
l'honneur fatal de vivre prs de lui. Plaire! que ce mot est humiliant!
obir ne l'est pas autant. Un soldat s'expose  mourir, et tout est
dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractre, que de
compositions avec sa conscience, que de dgradations de sa pense
dans la destine d'un courtisan! Ah! de Thou, mon cher de Thou! je
ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l'aie vue
qu'un instant; j'ai quelque chose de sauvage au fond du coeur, que
l'ducation n'a poli qu' la surface. De loin, je me suis cru propre
 vivre dans ce monde tout-puissant, je l'ai mme souhait, guid par
un projet bien chri de mon coeur; mais je recule au premier pas; la
vue du Cardinal m'a fait frmir; le souvenir du dernier de ses crimes
auquel j'assistai m'a empch de lui parler; il me fait horreur, je
ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui
m'pouvante, comme si elle devait m'tre funeste.

--Je suis heureux de vous voir cet effroi: il vous sera salutaire
peut-tre, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et
en commerce avec la Puissance; vous ne la sentirez pas, vous allez la
toucher; vous verrez ce qu'elle est, et par quelle main la foudre est
porte. Hlas! fasse le ciel qu'elle ne vous brle pas! Vous assisterez
peut-tre  ces conseils o se rgle la destine des nations; vous
verrez, vous ferez natre ces caprices d'o sortent les guerres
sanglantes, les conqutes et les traits; vous tiendrez dans votre
main la goutte d'eau qui enfante les torrents. C'est d'en haut qu'on
apprcie bien les choses humaines, mon ami; il faut avoir pass sur
les points levs pour connatre la petitesse de celles que nous voyons
grandes.

--Eh! si j'en tais l, j'y gagnerais du moins cette leon dont vous
parlez, mon ami; mais ce Cardinal, cet homme auquel il me faut avoir
une obligation, cet homme que je connais trop par son oeuvre, que
sera-t-il pour moi?

--Un ami, un protecteur, sans doute, rpondit de Thou.

--Plutt la mort mille fois que son amiti! J'ai tout son tre et
jusqu' son nom mme en haine; il verse le sang des hommes avec la
croix du Rdempteur.

--Quelles horreurs dites-vous, mon cher! Vous vous perdrez si vous
montrez au roi ces sentiments pour le Cardinal.

--N'importe, au milieu de ces sentiers tortueux, j'en veux prendre
un nouveau, la ligne droite. Ma pense entire, la pense de l'homme
juste, se dvoilera aux regards du Roi mme s'il l'interroge, dt-elle
me coter la tte. Je l'ai vu enfin ce Roi, que l'on m'avait peint
si faible; je l'ai vu, et son aspect m'a touch le coeur malgr
moi; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut tre cruel, il
entendrait la vrit...

--Oui, mais il n'oserait la faire triompher, rpondit le sage de Thou.
Garantissez-vous de cette chaleur de coeur qui vous entrane souvent
par des mouvements subits et bien dangereux. N'attaquez pas un colosse
tel que Richelieu sans l'avoir mesur.

--Vous voil comme mon gouverneur, l'abb Quillet; mon cher et prudent
ami, vous ne me connaissez ni l'un ni l'autre; vous ne savez pas
combien je suis las de moi-mme, et jusqu'o j'ai jet mes regards. Il
me faut monter ou mourir.

--Quoi! dj ambitieux! s'cria de Thou avec une extrme surprise.

Son ami inclina la tte sur ses mains en abandonnant les rnes de son
cheval, et ne rpondit pas.

--Quoi! cette goste passion de l'ge mr s'est empare de vous, 
vingt ans, Henri! L'ambition est la plus triste des esprances.

--Et cependant elle me possde  prsent tout entier, car je ne vis que
par elle, tout mon coeur en est pntr.

--Ah! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus! que vous tiez diffrent
autrefois! Je ne vous le cache pas, vous me semblez bien dchu:
dans ces promenades de notre enfance, o la vie et surtout la mort
de Socrate faisaient couler de nos yeux des larmes d'admiration et
d'envie; lorsque, nous levant jusqu' l'idal de la plus haute vertu,
nous dsirions pour nous dans l'avenir ces malheurs illustres, ces
infortunes sublimes qui font les grands hommes; quand nous composions
pour nous des occasions imaginaires de sacrifices et de dvouement; si
la voix d'un homme et prononc entre nous deux, tout  coup, le mot
seul d'ambition, nous aurions cru toucher un serpent...

De Thou parlait avec la chaleur de l'enthousiasme et du reproche.
Cinq-Mars continuait  marcher sans rien rpondre, et la tte dans ses
mains; aprs un instant de silence, il les ta et laissa voir des yeux
pleins de gnreuses larmes; il serra fortement la main de son ami et
lui dit avec un accent pntrant:

--Monsieur de Thou, vous m'avez rappel les plus belles penses
de ma premire jeunesse; croyez que je ne suis pas dchu, mais
un secret espoir me dvore que je ne puis confier mme  vous: je
mprise autant que vous l'ambition qui paratra me possder; la terre
entire le croira, mais que m'importe la terre? Pour vous, noble ami,
promettez-moi que vous ne cesserez pas de m'estimer, quelque chose que
vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes penses sont pures
comme lui.

--Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois
aveuglment; vous me rendez la vie!

Ils se serraient encore la main avec effusion de coeur, lorsqu'ils
s'aperurent qu'ils taient arrivs presque devant la tente du Roi.

Le jour tait entirement tomb, mais on aurait pu croire qu'un jour
plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa
splendeur; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d'aucun nuage,
et semblait un voile d'un bleu ple sem de paillettes argentes:
l'air encore enflamm n'tait agit que par le rare passage de
quelques brises de la Mditerrane, et tous les bruits avaient cess
sur la terre. L'arme fatigue reposait sous les tentes dont les feux
marquaient la ligne, et la ville assige semblait accable du mme
sommeil; on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des
sentinelles qui brillaient aux clarts de la lune, ou le feu errant des
rondes de nuit; on n'entendait que quelques cris sombres et prolongs
de ces gardes qui s'avertissaient de ne pas dormir.

C'tait seulement autour du Roi que tout veillait, mais  une assez
grande distance de lui. Ce prince avait fait loigner toute sa suite;
il se promenait seul devant sa tente, et, s'arrtant quelquefois
 contempler la beaut du ciel, il paraissait plong dans une
mlancolique mditation. Personne n'osait l'interrompre, et ce qui
restait de seigneurs dans le quartier royal s'tait approch du
Cardinal, qui,  vingt pas du Roi, tait assis sur un petit tertre
de gazon faonn en banc par les soldats; l, il essuyait son front
ple; fatigu des soucis du jour et du poids inaccoutum d'une armure,
il congdiait par quelques mots prcipits, mais toujours attentifs
et polis, ceux qui venaient le saluer en se retirant; il n'avait
dj plus prs de lui que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le
Cardinal regardait du ct du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne
lui parlerait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit
entendre; les gardes du Cardinal le questionnrent et le laissrent
s'avancer sans suite, et seulement avec de Thou.

--Vous tes arriv trop tard, jeune homme, pour parler au Roi, dit
d'une voix aigre le Cardinal-Duc; on ne fait pas attendre Sa Majest.

Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix mme de Louis XIII
se fit entendre. Ce prince tait en ce moment dans une de ces fausses
positions qui firent le malheur de sa vie entire. Irrit profondment
contre son ministre, mais ne se dissimulant pas qu'il lui devait le
succs de la journe, ayant d'ailleurs besoin de lui annoncer son
intention de quitter l'arme et de suspendre le sige de Perpignan, il
tait combattu entre le dsir de lui parler et la crainte de faiblir
dans son mcontentement; de son ct, le ministre n'osait lui adresser
la parole le premier, incertain sur les penses qui roulaient dans
la tte de son matre, et craignant de mal prendre son temps, mais
ne pouvant non plus se dcider  se retirer; tous deux se trouvaient
prcisment dans la situation de deux amants brouills qui voudraient
avoir une explication, lorsque le Roi saisit avec joie la premire
occasion d'en sortir. Le hasard fut fatal au ministre; voil  quoi
tiennent ces destines qu'on appelle grandes.

--N'est-ce pas M. de Cinq-Mars? dit le Roi d'une voix haute; qu'il
vienne, je l'attends.

Le jeune d'Effiat s'approcha  cheval, et  quelques pas du Roi voulut
mettre pied  terre; mais  peine sa jambe eut-elle touch le gazon
qu'il tomba  genoux.

--Pardon, Sire, je crois que je suis bless.

Et le sang sortit violemment de sa botte.

De Thou l'avait vu tomber, et s'tait approch pour le soutenir;
Richelieu saisit cette occasion de s'avancer aussi avec un empressement
simul.

--Otez ce spectacle des yeux du Roi, s'cria-t-il; vous voyez bien que
ce jeune homme se meurt.

--Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-mme, un Roi de France
sait voir mourir et n'a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune
homme m'intresse; qu'on le fasse porter prs de ma tente, et qu'il ait
auprs de lui mes mdecins; si sa blessure n'est pas grave, il viendra
avec moi  Paris, car le sige est suspendu, monsieur le Cardinal, j'en
ai vu assez. D'autres affaires m'appellent au centre du royaume; je
vous laisserai ici commander en mon absence; c'est ce que je voulais
vous dire.

A ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, prcd par ses
pages et ses officiers tenant des flambeaux.

Le pavillon royal tait ferm, Cinq-Mars emport par de Thou et ses
gens, que le duc de Richelieu, immobile et stupfait, regardait encore
la place o cette scne s'tait passe; il semblait frapp de la foudre
et incapable de voir ou d'entendre ceux qui l'observaient.

Laubardemont, encore effray de sa mauvaise rception de la veille,
n'osait lui dire un mot, et Joseph avait peine  reconnatre en lui son
ancien matre; il sentit un moment le regret de s'tre donn  lui,
et crut que son toile plissait; mais, songeant qu'il tait ha de
tous les hommes et n'avait de ressource qu'en Richelieu, il le saisit
par le bras, et, le secouant fortement, lui dit  demi-voix, mais avec
rudesse:

--Allons donc, monseigneur, vous tes une poule mouille; venez avec
nous.

Et, comme s'il l'et soutenu par le coude, mais en effet l'entranant
malgr lui, aid de Laubardemont, il le fit rentrer dans sa tente
comme un matre d'cole fait coucher un colier pour lequel il redoute
le brouillard du soir: Ce vieillard prmatur suivit lentement les
volonts de ses deux acolytes, et la pourpre du pavillon retomba sur
lui.




CHAPITRE XII

LA VEILLE

    O coward conscience, how dost thou afflict me!
    --The lights burn blue.--It is now dead midnight
    Cold fearful drops stand on my trembling flesh.
    --What do I fear? myself?...
    --I love myself!...

    SHAKSPEARE.


A peine le cardinal fut-il dans sa tente qu'il tomba, encore arm et
cuirass, dans un grand fauteuil; et l, portant son mouchoir sur sa
bouche et le regard fixe, il demeura dans cette attitude, laissant ses
deux noirs confidents chercher si la mditation ou l'anantissement l'y
retenait. Il tait mortellement ple, et une sueur froide ruisselait
sur son front. En l'essuyant avec un mouvement brusque, il jeta en
arrire sa calotte rouge, seul signe ecclsiastique qui lui restt,
et retomba la bouche sur ses mains. Le capucin d'un ct, le sombre
magistrat de l'autre, le considraient en silence, et semblaient, avec
leurs habits noirs et bruns, le prtre et le notaire d'un mourant.

Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui semblait plus
propre  dire l'office des morts qu' donner des consolations, parla
cependant le premier:

--Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donns  Narbonne,
il conviendra que j'avais un juste pressentiment des chagrins que lui
causerait un jour ce jeune homme.

Le matre des requtes reprit:

--J'ai su par le vieil abb sourd qui tait  dner chez la marchale
d'Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars montrait plus
d'nergie qu'on ne l'imaginait, et qu'il tenta de dlivrer le marchal
de Bassompierre. J'ai encore le rapport dtaill du sourd, qui a trs
bien jou son rle; l'minentissime Cardinal doit en tre satisfait.

--J'ai dit  monseigneur, recommena Joseph, car ces deux sides
farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile;
j'ai dit qu'il serait bon de se dfaire de ce petit d'Effiat, et que je
m'en chargerais, si tel tait son bon plaisir; il serait facile de le
perdre dans l'esprit du Roi.

--Il serait plus sr de le faire mourir de sa blessure, reprit
Laubardemont; si Son Eminence avait la bont de m'en donner l'ordre,
je connais intimement le mdecin en second, qui m'a guri d'un coup
au front, et qui le soigne. C'est un homme prudent, tout dvou 
monseigneur le Cardinal-duc, et dont le brelan a un peu drang les
affaires.

--Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie ml d'un peu
d'aigreur, que si Son Eminence avait quelqu'un  employer  ce projet
utile, ce serait plutt son ngociateur habituel, qui a eu quelque
succs autrefois.

--Je crois pouvoir en numrer quelques-uns assez marquants, reprit
Laubardemont, et trs nouveaux, dont la difficult tait grande.

--Ah! sans doute, dit le pre avec un demi-salut et un air de
considration et de politesse, votre mission la plus hardie et la
plus habile fut le jugement d'Urbain Grandier, le magicien. Mais, avec
l'aide de Dieu, on peut faire d'aussi bonnes et fortes choses. Il n'est
pas sans quelque mrite, par exemple, ajouta-t-il en baissant les yeux
comme une jeune fille, d'extirper vigoureusement une branche royale de
Bourbon.

--Il n'tait pas bien difficile, reprit avec amertume le matre
des requtes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le comte de
Soissons; mais prsider, juger...

--Et excuter soi-mme, interrompit le capucin chauff, est moins
difficile certainement que d'lever un homme, ds l'enfance, dans la
pense d'accomplir de grandes choses avec discrtion, et de supporter,
s'il le fallait, toutes les tortures pour l'amour du ciel, plutt que
de rvler le nom de ceux qui l'ont arm de leur justice, ou de mourir
courageusement sur le corps de celui qu'on a frapp, comme l'a fait
celui que j'envoyai; il ne jeta pas un cri au coup d'pe de Riquemont,
l'cuyer du prince; il finit comme un saint: c'tait mon lve.

--Autre chose est d'ordonner ou de courir les dangers.

--Et n'en ai-je pas couru au sige de la Rochelle?

--D'tre noy dans un gout, sans doute? dit Laubardemont.

--Et vous, dit Joseph, vos prils ont-ils t de vous prendre les
doigts dans les instruments de torture? et tout cela parce que
l'abbesse des Ursulines est votre nice.

--C'tait bon pour vos frres de Saint-Franois, qui tenaient les
marteaux; mais moi, je fus frapp au front par ce mme Cinq-Mars, qui
guidait une populace effrne.

--En tes-vous bien sr? s'cria Joseph charm; osa-t-il bien aller
ainsi contre les ordres du Roi?

La joie qu'il avait de cette dcouverte lui faisait oublier sa colre.

--Impertinents! s'cria le Cardinal, rompant tout  coup le silence
et tant de ses lvres son mouchoir tach de sang, je punirais votre
sanglante dispute, si elle ne m'avait appris bien des secrets d'infamie
de votre part. On a dpass mes ordres: je ne voulais point de torture,
Laubardemont; c'est votre seconde faute; vous me ferez har pour rien,
c'tait inutile. Mais vous, Joseph, ne ngligez pas les dtails de
cette meute o fut Cinq-Mars; cela peut servir par la suite.

--J'ai tous les noms et signalements, dit avec empressement le juge
secret, inclinant jusqu'au fauteuil sa grande taille et son visage
olivtre et maigre, que sillonnait un rire servile.

--C'est bon, c'est bon, dit le ministre, le repoussant; il ne s'agit
pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez  Paris avant ce jeune
prsomptueux qui va tre favori, j'en suis certain; devenez son ami,
tirez-en parti pour moi, ou perdez-le; qu'il me serve ou qu'il tombe.
Mais, surtout, envoyez-moi des gens srs, et tous les jours, pour me
rendre compte verbalement; jamais d'crits  l'avenir. Je suis trs
mcontent de vous, Joseph; quel misrable courrier avez-vous choisi
pour venir de Cologne! Il ne m'a pas su comprendre; il a vu le Roi
trop tt, et nous voil encore avec une disgrce  combattre. Vous
avez manqu me perdre entirement. Vous allez voir ce qu'on va faire 
Paris; on ne tardera pas  y tramer une conspiration contre moi; mais
ce sera la dernire. Je reste ici pour les laisser tous plus libres
d'agir. Sortez tous deux, envoyez-moi mon valet de chambre dans deux
heures seulement: je veux tre seul.

On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Richelieu, les
yeux attachs sur l'entre de sa tente, semblait les poursuivre de ses
regards irrits.

--Misrables! s'cria-t-il lorsqu'il fut seul, allez encore accomplir
quelques oeuvres secrtes, et ensuite je vous briserai vous-mmes,
ressorts impurs de mon pouvoir! Bientt le roi succombera sous la lente
maladie qui le consume; je serai rgent alors, je serai roi de France
moi-mme; je n'aurai plus  redouter les caprices de sa faiblesse; je
dtruirai sans retour les races orgueilleuses de ce pays; j'y passerai
un niveau terrible et la baguette de Tarquin; je serai seul sur eux
tous, l'Europe tremblera, je...

Ici le got du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le fora d'y
porter son mouchoir.

--Ah! que dis-je? malheureux que je suis! Me voil frapp  mort; je me
dissous, mon sang s'coule, et mon esprit veut travailler encore! Pour
quoi? Pour qui? Est-ce pour la gloire, c'est un mot vide; est-ce pour
les hommes; je les mprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant
deux, avant trois ans peut-tre? Est-ce pour Dieu? quel nom!... je n'ai
pas march avec lui, il a tout vu...

Ici, il laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et ses yeux
rencontrrent la grande croix d'or qu'il portait au cou; il ne put
s'empcher de se jeter en arrire jusqu'au fond du fauteuil; mais
elle le suivait; il la prit, et, la considrant avec des regards fixes
et dvorants:--Signe terrible! dit-il tout bas, tu me poursuis! Vous
retrouverai-je encore ailleurs... divinit et supplice! que suis-je?
qu'ai-je fait?...

Pour la premire fois, une terreur singulire et inconnue le pntra;
il trembla, glac et brl par un frisson invincible; il n'osait
lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision effroyable;
il n'osait appeler, de peur d'entendre le son de sa propre voix; il
demeura profondment enfonc dans la mditation de l'ternit, si
terrible pour lui, et il murmura cette sorte de prire:

--Grand Dieu, si tu m'entends, juge-moi donc, mais ne m'isole pas
pour me juger. Regarde-moi entour des hommes de mon sicle; regarde
l'ouvrage immense que j'avais entrepris; fallait-il moins qu'un norme
levier pour remuer ces masses? et si ce levier crase en tombant
quelques misrables inutiles, suis-je bien coupable? Je semblerai
mchant aux hommes; mais toi, juge suprme, me verras-tu ainsi? Non;
tu sais que c'est le pouvoir sans borne qui rend la crature coupable
envers la crature; ce n'est pas Armand de Richelieu qui fait prir,
c'est le premier ministre. Ce n'est pas pour ses injures personnelles,
c'est pour suivre un systme. Mais un systme... qu'est-ce que ce mot?
M'tait-il permis de jouer ainsi avec les hommes, et de les regarder
comme des nombres pour accomplir une pense, fausse peut-tre? Je
renverse l'entourage du trne. Si, sans le savoir, je sapais ses
fondements et htais sa chute! Oui, mon pouvoir d'emprunt m'a sduit.
O ddale!  faiblesse de la pense humaine!... Simple foi! pourquoi ne
suis-je pas seulement un simple prtre? Si j'osais rompre avec l'homme
et me donner  Dieu, l'chelle de Jacob descendrait encore dans mes
songes!

En ce moment son oreille fut frappe d'un grand bruit qui se faisait
au dehors; des rires de soldats, des hues froces et des jurements
se mlaient aux paroles, assez longtemps soutenues, d'une voix
faible et claire; on et dit le chant d'un ange entrecoup par des
rires de dmons. Il se leva, et ouvrit une sorte de fentre en toile
pratique sur un des cts de sa tente carre. Un singulier spectacle
se prsentait  sa vue; il resta quelques instants  le contempler,
attentif aux discours qui se tenaient.

--coute, coute, La Valeur, disait un soldat  un autre, la voil qui
recommence  parler et  chanter; fais-la placer au milieu du cercle,
entre nous et le feu.

--Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-Ferr
qui dit qu'il la connat.

--Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Loudun, je
jurerais que je l'ai vue dans mon village, quand j'tais en cong, et
c'tait  une affaire o il faisait chaud, mais dont on ne parle pas,
surtout  un Cardinaliste comme toi.

--Et pourquoi n'en parle-t-on pas, grand nigaud? reprit un vieux soldat
en relevant sa moustache.

--On n'en parle pas parce que cela brle la langue, entends-tu cela?

--Non, je ne l'entends pas.

--Eh bien! ni moi non plus; mais ce sont les bourgeois qui me l'ont dit.

Ici un clat de rire gnral l'interrompit.

--Ah! ah! est-il bte! disait l'un; il coute ce que disent les
bourgeois.

--Ah bien! si tu les coutes bavarder, tu as du temps  perdre,
reprenait un autre.

--Tu ne sais donc pas ce que disait ma mre, blanc-bec? reprenait
gravement le plus vieux en baissant les yeux d'un air farouche et
solennel pour se faire couter.

--Et! comment veux-tu que je le sache, La Pipe? Ta mre doit tre morte
de vieillesse avant que mon grand-pre ft au monde.

--Eh bien! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d'abord que ma
mre tait une respectable Bohmienne, aussi attache au rgiment des
Carabins de la Roque que mon chien _Canon_ que voil; elle portait
l'eau-de-vie  son cou, dans un baril, et la buvait mieux que le
premier de chez nous; elle avait eu quatorze poux, tous militaires, et
morts sur le champ de bataille.

--Voil ce qui s'appelle une femme! interrompirent les soldats pleins
de respect.

--Et jamais de sa vie elle ne parla  un bourgeois, si ce n'est pour
lui dire en arrivant au logement: Allume-moi une chandelle et fais
chauffer ma soupe.

--Eh bien, qu'est-ce qu'elle te disait ta mre? dit Grand-Ferr.

--Si tu es press, tu ne le sauras pas, blanc-bec; elle disait
habituellement dans sa conversation: _Un soldat vaut bien mieux qu'un
chien; mais un chien vaut mieux qu'un bourgeois_.

--Bravo! bravo! c'est bien dit! crirent les soldats pleins
d'enthousiasme  ces belles paroles.

--Et a n'empche pas, dit Grand-Ferr, que les bourgeois qui m'ont dit
que a brlait la langue avaient raison; d'ailleurs, ce n'tait pas
tout  fait des bourgeois, car ils avaient des pes, et ils taient
fchs de ce qu'on brlait un cur, et moi aussi.

--Et qu'est-ce que cela te faisait qu'on brlt ton cur, grand
innocent? reprit un sergent de bataille appuy sur la fourche de son
arquebuse; aprs lui un autre; tu aurais pu prendre  sa place un de
nos gnraux, qui sont tous curs  prsent; moi, qui suis Royaliste,
je le dis franchement.

--Taisez-vous donc! cria La Pipe: laissez parler cette fille. Ce sont
tous ces chiens de Royalistes, qui viennent nous dranger quand nous
nous amusons.

--Qu'est-ce que tu dis? reprit Grand-Ferr; sais-tu seulement ce que
c'est que d'tre Royaliste, toi?

--Oui, dit La Pipe, je vous connais bien tous, allez: vous tes pour
les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Croquants, contre
le Cardinal et la gabelle; l! ai-je raison ou non?

--Eh bien, non, vieux Bas-rouge! un Royaliste est celui qui est pour un
roi: voil ce que c'est. Et comme mon pre tait valet des mrillons
du Roi, je suis pour le Roi; voil. Et je n'aime pas les Bas-rouges,
c'est tout simple.

--Ah! tu m'appelles Bas-rouge! reprit le vieux soldat: tu m'en feras
raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans la Valteline, tu
ne parlerais pas comme a; et si tu avais vu l'Eminence se promener
sur la digue de la Rochelle, avec le vieux marquis de Spinola,
pendant qu'on lui envoyait des voles de canon, tu ne dirais rien des
Bas-rouges, entends-tu?

--Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les autres
soldats.

Les braves qui discouraient ainsi taient debout autour d'un grand
feu qui les clairait plus que la lune, toute belle qu'elle tait, et
au milieu d'eux se trouvait le sujet de leur attroupement et de leurs
cris. Le Cardinal distingua une jeune femme vtue de noir et couverte
d'un long voile blanc; ses pieds taient nus: une corde grossire
serrait sa taille lgante, un long rosaire tombait de son cou presque
jusqu'aux pieds, ses mains dlicates et blanches comme l'ivoire en
agitaient les grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses
doigts. Les soldats, avec une joie barbare, s'amusaient  prparer de
petits charbons sur son chemin pour brler ses pieds nus; le plus vieux
prit la mche fumante de son arquebuse, et, l'approchant du bas de sa
robe, lui dit d'une voix rauque:

--Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te remplirai
de poudre, et je te ferai sauter comme une mine; prends-y garde, parce
que j'ai dj jou ce tour-l  d'autres que toi dans les vieilles
guerres des Huguenots. Allons, chante!

La jeune femme, les regardant avec gravit, ne rpondit rien et baissa
son voile.

--Tu t'y prends mal, dit Grand-Ferr avec un rire bachique; tu vas la
faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la cour; je vais lui
parler, moi.

Et lui prenant le menton:

--Mon petit coeur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, recommencer
la jolie petite historiette que tu racontais tout  l'heure  ces
messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur le fleuve de Tendre,
comme disent les grandes dames de Paris, et de prendre un verre
d'eau-de-vie avec ton chevalier fidle, qui t'a rencontre autrefois 
Loudun quand tu jouais la comdie pour faire brler un pauvre diable...

La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d'elle d'un air
imprieux, s'cria:

--Retirez-vous, au nom du Dieu des armes: retirez-vous, hommes impurs!
il n'y a rien de commun entre nous. Je n'entends pas votre langue, et
vous n'entendriez pas la mienne. Allez vendre votre sang aux princes de
la terre  tant d'oboles par jour, et laissez-moi accomplir ma mission.
Conduisez-moi vers le Cardinal...

Un rire grossier l'interrompit.

--Crois-tu, dit un carabin de Maurevert, que son minence le
gnralissime te reoive chez lui avec tes pieds nus? Va les laver.

--Le Seigneur a dit: Jrusalem, lve ta robe et passe les fleuves,
rpondit-elle les bras toujours en croix. Que l'on me conduise chez le
Cardinal!

Richelieu cria d'une voix forte:

--Qu'on m'amne cette femme, et qu'on la laisse en repos!

Tout se tut; on la conduisit au ministre.--Pourquoi, dit-elle en le
voyant, m'amener devant un homme arm?

On la laissa seule devant lui sans rpondre.

Le Cardinal avait l'air souponneux en la regardant.

--Madame, dit-il, que faites-vous au camp  cette heure; et, si votre
esprit n'est pas gar, pourquoi ces pieds nus?

--C'est un voeu, c'est un voeu, rpondit la jeune religieuse avec un
air d'impatience en s'asseyant prs de lui brusquement: j'ai fait aussi
celui de ne pas manger que je n'aie rencontr l'homme que je cherche.

--Ma soeur, dit le Cardinal tonn et radouci en s'approchant pour
l'observer, Dieu n'exige pas de telles rigueurs dans un corps faible,
et surtout  votre ge, car vous me semblez fort jeune.

--Jeune? oh! oui, j'tais bien jeune il y a peu de jours encore; mais
depuis j'ai pass deux existences au moins, j'ai tant pens et tant
souffert: regardez mon visage.

Et elle dcouvrit une figure parfaitement belle; des yeux noirs trs
rguliers y donnaient la vie; mais sans eux on aurait cru que ces
traits taient ceux d'un fantme, tant elle tait ple; ses lvres
taient violettes et tremblaient, un grand frisson faisait entendre le
choc de ses dents.

--Vous tes malade, ma soeur, dit le ministre mu en lui prenant la
main, qu'il sentit brlante. Une sorte d'habitude d'interroger sa sant
et celle des autres, lui fit toucher le pouls sur son bras amaigri:
il sentit les artres souleves par les battements d'une fivre
effrayante.

--Mais, continua-t-il avec plus d'intrt, vous vous tes tue avec
des rigueurs plus grandes que les forces humaines; je les ai toujours
blmes, et surtout dans un ge tendre. Qui a donc pu vous y porter?
est-ce pour me le confier que vous tes venue? Parlez avec calme et
soyez sre d'tre secourue.

--Se confier aux hommes! reprit la jeune femme, oh! non, jamais! Ils
m'ont tous trompe; je ne me confierais  personne, pas mme  M. de
Cinq-Mars, qui cependant doit bientt mourir.

--Comment! dit Richelieu en fronant le sourcil, mais avec un rire
amer; comment! vous connaissez ce jeune homme? est-ce lui qui a fait
vos malheurs?

--Oh! non, il est bon, et il dteste les mchants, c'est ce qui le
perdra. D'ailleurs, dit-elle en prenant tout  coup un air dur et
sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes
doivent accomplir. Quand il ne s'est plus trouv de vaillants dans
Isral, Dborah s'est leve.

--Eh! comment savez-vous toutes ces belles choses? continua le Cardinal
en lui tenant toujours la main.

--Oh! cela, je ne puis vous l'expliquer, reprit avec un air de navet
touchante et une voix trs douce la jeune religieuse, vous ne me
comprendriez pas; c'est le dmon qui m'a tout appris et qui m'a perdue.

--Eh! mon enfant, c'est toujours lui qui nous perd; mais il nous
instruit mal, dit Richelieu avec l'air d'une protection paternelle et
d'une piti croissante. Quelles ont t vos fautes? dites-les moi; je
peux beaucoup.

--Ah! dit-elle d'un air de doute, vous pouvez beaucoup sur des
guerriers, sur des hommes braves et gnreux; sous votre cuirasse doit
battre un noble coeur; vous tes un vieux gnral, qui ne savez rien
des ruses du crime.

Richelieu sourit, cette mprise le flattait.

--Je vous ai entendu demander le Cardinal; que lui voulez-vous enfin?
Qu'tes-vous venue chercher?

La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.

--Je ne m'en souviens plus, dit-elle, vous m'avez trop parl...
J'ai perdu cette ide, c'tait pourtant une grande ide... C'est
pour elle que je suis condamne  la faim qui me tue; il faut que je
l'accomplisse, ou je vais mourir avant. Ah! dit-elle en portant sa main
sous sa robe dans son sein, o elle parut prendre quelque chose, la
voil, cette ide...

Elle rougit tout  coup, et ses yeux s'ouvrirent extraordinairement;
elle continua en se penchant  l'oreille du Cardinal:

--Je vais vous le dire: Urbain Grandier, mon amant Urbain, m'a dit
cette nuit que c'tait Richelieu qui l'avait fait prir; j'ai pris un
couteau dans une auberge, et je viens ici pour le tuer, dites-moi o il
est.

Le Cardinal, effray et surpris, recula d'horreur. Il n'osait appeler
ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accusations; et
cependant un emportement de cette folle pouvait lui devenir fatal.

--Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout! s'cria-t-il en
la regardant fixement, cherchant dans son esprit le parti qu'il devait
prendre.

Ils demeurrent en silence l'un en face de l'autre dans la mme
attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant de s'attaquer,
ou comme le chien d'arrt et sa victime ptrifis par la puissance du
regard.

Cependant Laubardemont et Joseph taient sortis ensemble, et, avant de
se sparer, ils se parlrent un moment devant la tente du Cardinal,
parce qu'ils avaient besoin de se tromper mutuellement; leur haine
venait de prendre des forces dans leur querelle, et chacun avait rsolu
de perdre son rival prs du matre. Le juge commena le dialogue, que
chacun d'eux avait prpar en se prenant le bras, comme d'un seul et
mme mouvement:

--Ah! rvrend pre, que vous m'avez afflig en ayant l'air de prendre
en mauvaise part quelques lgres plaisanteries que je vous ai faites
tout  l'heure!

--Eh! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de l. La
charit, o serait la charit? J'ai quelquefois une sainte chaleur dans
le propos, pour ce qui est du bien de l'tat et de monseigneur,  qui
je suis tout dvou.

--Ah! qui le sait mieux que moi, rvrend pre? mais vous me rendez
justice, vous savez aussi combien je le suis  l'minentissime
Cardinal-Duc, auquel je dois tout. Hlas! je n'ai mis que trop de zle
 le servir, puisqu'il me le reproche.

--Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas; je le connais
bien, il conoit qu'on fasse quelque chose pour sa famille; il est fort
bon parent aussi.

--Oui, c'est cela, reprit Laubardemont, voil mon affaire  moi; ma
nice tait perdue tout  fait avec son couvent si Urbain et triomph;
vous sentez cela comme moi, d'autant plus qu'elle ne nous avait pas
bien compris, et qu'elle a fait l'enfant quand il a fallu paratre.

--Est-il possible? en pleine audience! Ce que vous me dites l me fche
vritablement pour vous! Que cela dut tre pnible!

--Plus que vous ne l'imaginez! Elle oubliait tout ce qu'on lui disait
dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous avons
raccommodes comme nous avons pu; et mme elle a t cause d'une scne
dsagrable le jour du procs; fort dsagrable pour moi et pour les
juges: un vanouissement, des cris. Ah! je vous jure que je l'aurais
bien chapitre, si je n'eusse t forc de quitter prcipitamment
cette petite ville de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que
j'y tienne, c'est ma plus proche parente; car mon fils a mal tourn,
on ne sait ce qu'il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite
Jeanne de Belfiel! je ne l'avais faite religieuse, et puis abbesse,
que pour conserver tout  ce mauvais sujet-l. Si j'avais pu prvoir sa
conduite, je l'aurais rserve pour le monde.

--On la dit d'une fort grande beaut, reprit Joseph; c'est un don
trs prcieux pour une famille; on aurait pu la prsenter  la cour,
et le Roi... Ah! ah!... Mlle de La Fayette... Eh!... eh!... Mlle
d'Hautefort... vous entendez... il serait mme possible encore d'y
penser.

--Ah! que je vous reconnais bien l... monseigneur, car nous savons
qu'on vous a nomm au cardinalat; que vous tes bon de vous souvenir du
plus dvou de vos amis!

Laubardemont parlait encore  Joseph, lorsqu'ils se trouvrent au bout
de la rue du camp qui conduisait au quartier des volontaires.

--Que Dieu vous protge et sa sainte Mre pendant mon absence, dit
Joseph s'arrtant; je vais partir demain pour Paris; et, comme j'aurai
affaire plus d'une fois  ce petit Cinq-Mars, je vais le voir d'avance
et savoir des nouvelles de sa blessure.

--Si l'on m'avait cout, dit Laubardemont,  l'heure qu'il est vous
n'auriez pas cette peine.

--Hlas! vous avez bien raison, rpondit Joseph avec un soupir profond
et levant les yeux au ciel; mais le Cardinal n'est plus le mme homme;
il n'accueille pas les bonnes ides, il nous perdra s'il se conduit
ainsi.

Et, faisant une profonde rvrence au juge, le capucin entra dans le
chemin qu'il lui avait montr.

Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il fut bien
sr de la route qu'il avait prise, il revint ou plutt accourut jusqu'
la tente du ministre.--Le Cardinal l'loigne, s'tait-il dit; donc il
s'en dgote; je sais des secrets qui peuvent le perdre. J'ajouterai
qu'il est all faire sa cour au futur favori; je remplacerai ce moine
dans la faveur du ministre. L'instant est propice, il est minuit; il
doit encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.

Il arrive  la tente des gardes qui prcde le pavillon.

--Monseigneur reoit quelqu'un, dit le capitaine hsitant, on ne peut
pas entrer.

--N'importe, vous m'avez vu sortir il y a une heure; il se passe des
choses dont je dois rendre compte.

--Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul! Il
entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains d'une
religieuse dans une des siennes, et de l'autre fit signe de garder
le silence  son agent stupfait, qui resta sans mouvement, ne voyant
pas encore le visage de cette femme; elle parlait avec volubilit, et
les choses tranges qu'elle disait contrastaient horriblement avec la
douceur de sa voix. Richelieu semblait mu.

--Oui, je le frapperai avec un couteau; c'est un couteau que le dmon
Bhrith m'a donn  l'auberge; mais c'est le clou de Sisara. Il a un
manche d'ivoire, voyez-vous, et j'ai beaucoup pleur dessus. N'est-ce
pas singulier, mon bon gnral? Je le retournerai dans la gorge de
celui qui a tu mon ami, comme il a dit lui-mme de faire, et ensuite
je brlerai le corps, c'est la peine du talion, la peine que Dieu a
permise  Adam... Vous avez l'air tonn, mon brave gnral... mais
vous le seriez bien plus si je vous disais sa chanson... la chanson
qu'il m'a chante encore hier au soir, quand il est venu me voir 
l'heure du bcher, vous savez bien?... l'heure o il pleut, l'heure o
mes mains commencent  brler comme  prsent; il m'a dit: Ils sont
bien tromps, les magistrats, les magistrats rouges... j'ai onze dmons
 mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche sonne... sous un
dais de velours pourpr, avec des torches, des torches de rsine qui
nous clairent; ah! c'est de toute beaut! Voil, voil ce qu'il
chante.

Et, sur l'air du _De profundis_, elle chanta elle-mme:

    Je vais tre prince d'Enfer,
    Mon sceptre est un marteau de fer,
    Ce sapin brlant est mon trne.
    Et ma robe est de soufre jaune;
    Mais je veux t'pouser demain:
    Viens, Jeanne, donne-moi la main.

N'est-ce pas singulier, mon bon gnral? Et moi je lui rponds tous les
soirs; coutez bien ceci, oh! coutez bien...

    Le juge a parl dans la nuit,
    Et dans la tombe on me conduit,
    Pourtant j'tais ta fiance!
    Viens... la pluie est longue et glace;
    Mais tu ne dormiras pas seul,
    Je te prterai mon linceul.

Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les prophtes.
Il dit: Malheur, malheur  celui qui a vers le sang! les juges de
la terre sont-ils des dieux? Non, ce sont des hommes qui vieillissent
et souffrent, et cependant ils osent dire  haute voix: Faites mourir
cet homme! La peine de mort! la peine de mort! Qui a donn  l'homme
le droit de l'exercer sur l'homme? Est-ce le nombre deux?... Un seul
serait assassin, vois-tu! Mais compte bien, un, deux, trois... Voil
qu'ils sont sages et justes, ces sclrats graves et stipendis!
O crime! l'horreur du ciel! Si tu les voyais d'en haut, comme moi,
Jeanne, combien tu serais plus ple encore! La chair dtruire la chair!
elle qui vit de sang faire couler le sang! froidement et sans colre!
comme Dieu qui a cr!

Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement ces
paroles pouvantrent Richelieu et Laubardemont au point de les
tenir immobiles longtemps encore. Cependant le dlire et la fivre
l'emportaient toujours.

--Les juges ont-ils frmi? m'a dit Urbain Grandier, frmissent-ils de
se tromper? On agite la mort du juste.

--La question!--On serre ses membres avec des cordes pour le faire
parler; sa peau se coupe, s'arrache et se droule comme un parchemin;
ses nerfs sont  nu, rouges et luisants; ses os crient; la moelle
en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rvent de fleurs et de
printemps. Que la grand'salle est chaude! dit l'un en s'veillant;
cet homme n'a point voulu parler! Est-ce que la torture est finie!
Et, misricordieux enfin, il accorde la mort. La mort! seule crainte
des vivants! la mort! le monde inconnu! il y jette avant lui une me
furieuse qui l'attendra. Oh! ne l'a-t-il jamais vu, le tableau vengeur!
ne l'a-t-il jamais vu avant son sommeil, le prvaricateur corch?

Dj affaibli par la fivre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal,
saisi d'horreur et de piti, s'cria:

--Ah! pour l'amour de Dieu! finissons cette affreuse scne; emmenez
cette femme, elle est folle!

L'insense se retourna, et jetant tout  coup de grands cris:

--Ah! le juge, le juge!... dit-elle en reconnaissant Laubardemont.

Celui-ci, joignant les mains et s'humiliant devant le ministre, disait
avec effroi:

--Hlas! monseigneur, pardonnez-moi, c'est ma nice qui a perdu la
raison: j'ignorais ce malheur-l, sans quoi elle serait enferme depuis
longtemps. Jeanne, Jeanne... allons, madame,  genoux; demandez pardon
 monseigneur le Cardinal-Duc...

--C'est Richelieu! cria-t-elle. Et l'tonnement sembla entirement
paralyser cette jeune et malheureuse beaut; la rougeur qui l'avait
anime d'abord fit place  une mortelle pleur, ses cris  un silence
immobile, ses regards gars  une fixit effroyable de ses grands
yeux, qui suivaient constamment le ministre attrist.

--Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de lui-mme;
elle est mourante et moi aussi; tant d'horreurs me poursuivent depuis
cette condamnation, que je crois que tout l'enfer se dchane contre
moi!

Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et
stupfaite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la tte penche en
avant, tait reste sous le coup de sa double surprise, qui semblait
avoir teint le reste de sa raison et de ses forces. Au mouvement du
Cardinal, elle frmit de se voir entre lui et Laubardemont, regarda
tour  tour l'un et l'autre, laissa chapper de sa main le couteau
qu'elle tenait, et se retira lentement vers la sortie de la tente, se
couvrant tout entire de son voile, et tournant avec terreur ses yeux
gars derrire elle, sur son oncle qui la suivait, comme une brebis
pouvante qui sent dj sur son dos l'haleine brlante du loup prt 
la saisir.

Ils sortirent tous deux ainsi, et  peine en plein air, le juge
furieux s'empara des mains de sa victime, les lia par un mouchoir, et
l'entrana facilement, car elle ne poussa pas un cri, pas un soupir,
mais le suivit, la tte toujours baisse sur son sein et comme plonge
dans un profond somnambulisme.




CHAPITRE XIII

L'ESPAGNOL

    Qu'un ami vritable est une douce chose
    Il cherche vos besoins au fond de votre coeur,
        Il vous pargne la pudeur
        De les lui dcouvrir vous-mme.

    LA FONTAINE.


Cependant une scne d'une autre nature se passait sous la tente de
Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient
t suivies des soins empresss des chirurgiens de la cour; une
balle morte, facilement extraite, avait caus seule son accident: le
voyage lui tait permis, tout tait prs pour l'accomplir. Le malade
avait reu jusqu' minuit des visites amicales et intresses; dans
les premires furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se
disposaient aussi  quitter Perpignan pour Paris; l'ancien page Olivier
d'Entraigues s'tait joint  eux pour complimenter l'heureux volontaire
que le Roi semblait avoir distingu; la froideur habituelle du prince
envers tout ce qui l'entourait ayant fait regarder,  tous ceux qui
en furent instruits, le peu de mots qu'il avait dits comme des signes
assurs d'une haute faveur, tous taient venus le fliciter.

Enfin il tait seul, sur son lit de camp; M. de Thou, prs de lui,
tenait sa main, et Grandchamp,  ses pieds, grondait encore de toutes
les visites qui avaient fatigu son matre bless et prt  partir pour
un long voyage. Pour Cinq-Mars, il gotait enfin un de ces instants
de calme et d'espoir qui viennent en quelque sorte refrachir l'me en
mme temps que le sang; la main qu'il ne donnait pas  son ami pressait
en secret la croix d'or attache sur son coeur, en attendant la main
adore qui l'avait donne, et qu'il allait bientt presser elle-mme.
Il n'coutait qu'avec le regard et le sourire les conseils du jeune
magistrat, et rvait au but de son voyage, qui tait aussi le but de sa
vie. Le grave de Thou lui disait d'une voix calme et douce:

--Je vous suivrai bientt  Paris. Je suis heureux plus que vous-mme
de voir le Roi vous y mener avec lui; c'est un commencement d'amiti
qu'il faut mnager, vous avez raison. J'ai rflchi bien profondment
aux causes secrtes de votre ambition, et je crois avoir devin votre
coeur. Oui, ce sentiment d'amour pour la France, qui le faisait battre
dans votre jeunesse, a d y prendre des forces plus grandes; vous
voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en action
ces songes dors de nos premiers ans. Certes, la pense est vaste
et digne de vous! je vous admire; je m'incline! Abordez le monarque
avec le dvouement chevaleresque de nos pres, avec un coeur plein de
candeur et prt  tous les sacrifices. Recevoir les confidences de son
me, verser dans la sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins
du Roi en lui apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les
plaies du peuple en les dcouvrant  son matre, et, par l'entremise de
votre faveur, rtablir ainsi ce commerce d'amour du pre aux enfants,
qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un homme au coeur de
marbre: s'exposer pour cette noble entreprise  toutes les horreurs de
sa vengeance, et, bien plus encore, braver les calomnies perfides qui
poursuivent le favori jusque sur les marches du trne: ce songe tait
digne de vous. Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais dcourag; parlez
hautement au Roi du mrite et des malheurs de ses plus illustres amis
que l'on crase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n'a
jamais conspir contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu'
cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et
jamais le monarque; dites-lui que les vieilles races de France sont
nes avec sa race, qu'en les frappant il remue toute la nation, et
que, s'il les teint, la sienne en souffrira, qu'elle demeurera seule
expose au souffle du temps et des vnements, comme un vieux chne
frissonne et s'branle au vent de la plaine, lorsque l'on a renvers
la fort qui l'entoure et le soutient.--Oui, s'cria de Thou en
s'animant, ce but est noble et beau: marchez dans votre route d'un pas
inbranlable, chassez mme cette honte secrte, cette pudeur qu'une
me noble prouve avant de se dcider  flatter,  faire ce que le
monde appelle sa _cour_. Hlas! les rois sont accoutums  ces paroles
continuelles de fausse admiration pour eux; considrez-les comme une
langue nouvelle qu'il faut apprendre, langue bien trangre  vos
lvres jusqu'ici, mais que l'on peut parler noblement, croyez-moi, et
qui saurait exprimer de belles et gnreuses penses.

Pendant le discours enflamm de son ami, Cinq-Mars ne put se dfendre
d'une rougeur subite, et il tourna son visage sur l'oreiller, du ct
de la tente, et de manire  ne pas tre vu. De Thou s'arrta.

--Qu'avez-vous, Henri? vous ne me rpondez pas; me serais-je tromp?

Cinq-Mars soupira profondment et se tut encore.

--Votre coeur n'est-il pas mu de ces ides que je croyais devoir le
transporter!

Le bless regarda son ami avec moins de trouble et lui dit:

--Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m'interroger,
et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi. Quel mauvais
gnie vous pousse donc  vouloir sonder ainsi mon me? Je ne suis pas
tranger  ces ides qui vous possdent. Qui vous dit que je ne les aie
pas conues! Qui vous dit que je n'aie pas form la ferme rsolution de
les pousser plus loin dans l'action que vous n'osez le faire mme dans
vos paroles! L'amour de la France, la haine vertueuse de l'ambitieux
qui l'opprime et brise ses antiques moeurs avec la hache du bourreau,
la ferme croyance que la vertu peut tre aussi habile que le crime,
voil mes dieux, les mmes que les vtres. Mais, quand vous voyez un
homme  genoux dans une glise, lui demandez-vous quel saint ou quel
ange protge et reoit sa prire? Que vous importe, pourvu qu'il y
tombe martyr, s'il le faut? Eh! lorsque nos pres s'acheminaient pieds
nus vers le saint spulcre, un bourdon  la main, s'informait-on du
voeu secret qui les conduisait  la terre sainte? Ils frappaient, ils
mouraient, et les hommes et Dieu mme peut-tre, n'en demandaient pas
plus; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait pas dpouiller
leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne cachaient
pas quelque autre signe mystrieux; et, dans le ciel, sans doute, ils
n'taient pas jugs avec plus de rigueur pour avoir aid la force de
leurs rsolutions sur la terre par quelque espoir permis au chrtien,
quelque seconde et secrte pense, plus humaine et plus proche du coeur
mortel.

De Thou sourit et rougit lgrement en baissant les yeux.

--Mon ami, reprit-il avec gravit, cette agitation peut vous faire mal;
ne continuons pas sur ce sujet; ne mlons pas Dieu et le ciel dans nos
discours, parce que cela n'est pas bien, et mettez vos draps sur votre
paule, parce qu'il fait froid cette nuit. Je vous promets, ajouta-t-il
en recouvrant son jeune malade avec un soin maternel, je vous promets
de ne plus vous mettre en colre par mes conseils.

--Ah! s'cria Cinq-Mars malgr la dfense de parler, moi je vous jure,
par cette croix d'or que vous voyez, et par sainte Marie, de mourir
plutt que de renoncer  ce plan mme que vous avez trac le premier;
vous serez peut-tre un jour forc de m'arrter; mais il ne sera plus
temps.

--C'est bon, c'est bon, dormez, rpta le conseiller; si vous ne vous
arrtez pas, alors je continuerai avec vous, quelque part que cela me
conduise.

Et, prenant dans sa poche un livre d'heures, il se mit  lire
attentivement; un instant aprs, il regarda Cinq-Mars, qui ne dormait
pas encore; il fit signe  Grandchamp de changer la lampe de place pour
la vue du malade: mais ce soin nouveau ne russit pas mieux; celui-ci,
les yeux toujours ouverts, s'agitait sur sa couche troite.

--Allons, vous n'tes pas calme, dit de Thou en souriant; je vais faire
quelque lecture pieuse qui vous remette l'esprit en repos. Ah! mon ami,
c'est l qu'il est le repos vritable, c'est dans ce livre consolateur!
car, ouvrez-le o vous voudrez, et toujours vous y verrez, d'un ct
l'homme dans le seul tat qui convienne  sa faiblesse: la prire et
l'incertitude de sa destine; et, de l'autre, Dieu lui parlant lui-mme
de ses infirmits. Quel magnifique et cleste spectacle! quel lien
sublime entre le ciel et la terre! la vie, la mort et l'ternit sont
l: ouvrez-le au hasard.

--Ah! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacit qui avait
quelque chose d'enfantin, je le veux bien, laissez-moi l'ouvrir; vous
savez la vieille superstition de notre pays? quand on ouvre un livre de
messe avec une pe, la premire page que l'on trouve  gauche est la
destine de celui qui la lit, et le premier qui entre quand il a fini
doit influer puissamment sur l'avenir du lecteur.

--Quel enfantillage! Mais je le veux bien. Voici votre pe; prenez la
pointe... voyons...

--Laissez-moi lire moi-mme, dit Cinq-Mars, prenant du bord de son
lit un ct du livre. Le vieux Grandchamp avana gravement sa figure
basane et ses cheveux gris sur le pied du lit pour couter. Son matre
lut, s'interrompit  la premire phrase, mais, avec un sourire un peu
forc peut-tre, poursuivit jusqu'au bout:

I. Or c'tait dans la cit de Mediolanum qu'ils comparurent.

II. Le grand-prtre leur dit: Inclinez-vous et adorez les dieux.

III. Et le peuple tait silencieux, regardant leurs visages, qui
parurent comme les visages des anges.

IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, s'cria, levant les yeux
au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit.

V. O mon frre! je vois le fils de l'homme qui nous sourit; laisse-moi
mourir le premier.

VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des larmes
indignes du Seigneur notre Dieu.

VII. Or Protais lui rpondit ces paroles:

VIII. Mon frre, il est juste que je prisse aprs toi, car j'ai plus
d'annes et des forces plus grandes pour te voir souffrir.

IX. Mais les snateurs et le peuple grinaient des dents contre eux.

X. Et, les soldats les ayant frapps, leurs ttes tombrent ensemble
sur la mme pierre.

XI. Or c'est en ce lieu mme que le bienheureux saint Ambroise trouva
la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue  un aveugle.

--Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu'il eut fini, que
rpondez-vous  cela?

--La volont de Dieu soit faite; mais nous ne devons pas la sonder.

--Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d'enfant, reprit
d'Effiat avec impatience et s'enveloppant d'un manteau jet sur lui.
Souvenez-vous des vers que nous rcitions autrefois: _Justum et tenacem
propositi virum_... ces mots de fer se sont imprims dans ma tte.
Oui, que l'univers s'croule autour de moi, ses dbris m'emporteront
inbranlable.

--Ne comparons pas les penses de l'homme  celles du ciel, et
soumettons-nous, dit de Thou gravement.

--_Amen_, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s'taient remplis de
larmes qu'il essuyait brusquement.

--De quoi te mles-tu, vieux soldat? tu pleures! lui dit son matre.

--_Amen_, dit  la porte de la tente une voix nasillarde.

--Parbleu, monsieur, faites plutt cette question  l'minence grise
qui vient chez vous, rpondit le fidle serviteur en montrant Joseph,
qui s'avanait les bras croiss en saluant d'un air caressant.

--Ah! ce sera donc lui! murmura Cinq-Mars.

--Je viens peut-tre mal  propos? dit Joseph doucement.

--Fort  propos, peut-tre, dit Henri d'Effiat en souriant avec un
regard  de Thou. Qui peut vous amener, mon pre,  une heure du matin?
Ce doit tre quelque bonne oeuvre?

Joseph se vit mal accueilli; et, comme il ne marchait jamais sans avoir
au fond de l'me cinq ou six reproches  se faire vis--vis des gens
qu'il abordait, et autant de ressources dans l'esprit pour se tirer
d'affaire, il crut ici que l'on avait dcouvert le but de sa visite, et
sentit que ce n'tait pas le moment de la mauvaise humeur qu'il fallait
prendre pour prparer l'amiti. S'asseyant donc assez froidement prs
du lit:

--Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de la part du Cardinal
gnralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il
dsire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible;
je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous
trouver veillant encore; je voulais seulement les recevoir de vos gens.

Aprs un change de politesses contraintes, on fit entrer dans la
tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oublis. Ils
parurent, l'un jeune et montrant  dcouvert une physionomie vive et
un peu sauvage: c'tait le soldat; l'autre, cachant sa taille sous un
manteau brun, et ses traits sombres, mais ambigus dans leur expression,
sous l'ombre de son chapeau  larges bords, qu'il n'ta pas: c'tait
l'officier; il parla seul et le premier:

--Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour
me dlivrer ou me pendre?

--Ni l'un ni l'autre, dit Joseph.

--Qu'ai-je  faire avec toi, homme  longue barbe? je ne t'ai pas vu 
la brche.

Il fallut quelque temps, d'aprs cet exorde aimable, pour faire
comprendre  l'tranger les droits qu'avait un capucin  l'interroger.

--Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu?

--Je veux savoir votre nom et votre pays.

--Je ne dis pas mon nom; et quant  mon pays, j'ai l'air d'un Espagnol;
mais je ne le suis peut-tre pas, car un Espagnol ne l'est jamais.

Le pre Joseph, se retournant vers les deux amis, dit:

--Je suis bien tromp, ou j'ai entendu ce son de voix quelque part:
cet homme parle franais sans accent; mais il me semble qu'il veut nous
donner des nigmes comme dans l'Orient.

--L'Orient? c'est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un homme de
l'Orient, c'est un Turc catholique; son sang languit ou bouillonne, il
est paresseux ou infatigable; l'indolence le rend esclave; l'ardeur,
cruel; immobile dans son ignorance, ingnieux dans sa superstition, il
ne veut qu'un livre religieux, qu'un matre tyrannique; il obit  la
loi du bcher, il commande par celle du poignard, il s'endort le soir
dans sa misre sanglante, cuvant le fanatisme et rvant le crime. Qui
est-ce l, messieurs? est-ce l'Espagnol ou le Turc? devinez. Ah! ah!
vous avez l'air de trouver que j'ai de l'esprit parce que je rencontre
un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de l'honneur, et
cependant l'ide pourrait se pousser plus loin, si l'on voulait; si
je passais  l'ordre physique, par exemple, ne pourrais-je pas vous
dire: Cet homme a les traits graves ou allongs, l'oeil noir et coup
en amande, les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues
basanes, maigres et rides; sa tte est rase, et il la couvre d'un
mouchoir nou en turban; il passe un jour entier couch ou debout sous
un soleil brlant, sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui
l'enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? tes-vous contents, messieurs?
Vraiment, vous en avez l'air, vous riez; et de quoi riez-vous? Moi qui
vous ai prsent cette seule ide, je n'ai pas ri; voyez, mon visage
est triste. Ah! c'est peut-tre parce que le sombre prisonnier est
devenu bavard, et parle vite? Ah! ce n'est rien; je pourrais vous en
dire d'autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si
je me mettais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que
je connais un prtre qui avait ordonn la mort de quelques hrtiques
avant de dire la messe, et qui, furieux d'tre interrompu  l'autel
durant le saint sacrifice, cria  ceux qui lui demandaient ses ordres:
_Tuez tout! tuez tout!_ ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas
tous. Monsieur que voil, par exemple, mordrait sa lvre et sa barbe.
Oh! il est vrai qu'il pourrait rpondre qu'il a fait sagement, et qu'on
avait tort d'interrompre sa pure prire. Mais si j'ajoutais qu'il s'est
cach pendant une heure derrire la toile de votre tente, monsieur
de Cinq-Mars, pour vous couter parler, et qu'il est venu pour vous
faire quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il? Maintenant,
messieurs, tes-vous contents? Puis-je me retirer aprs cette parade?

Le prisonnier avait dbit tout ceci avec la rapidit d'un vendeur
d'orvitan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut tourdi. Il se
leva indign  la fin, et s'adressant  Cinq-Mars:

--Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu'un prisonnier qui
devait tre pendu vous parle ainsi?

L'Espagnol, sans daigner s'occuper de lui davantage, se pencha vers
d'Effiat, et lui dit  l'oreille:

--Je ne vous importe gure, donnez-moi ma libert, j'ai dj pu la
prendre, mais je ne l'ai pas voulu sans votre consentement; donnez-la
moi, ou faites-moi tuer.

--Partez si vous le pouvez, lui rpondit Cinq-Mars, je vous jure que
j'en serai fort aise.

Et il fit dire  ses gens de se retirer avec le soldat, qu'il voulut
garder  son service.

Ce fut l'affaire d'un moment; il ne restait plus dans la tente que les
deux amis, le pre Joseph dcontenanc et l'Espagnol, lorsque celui-ci,
tant son chapeau, montra une figure franaise, mais froce: il riait
et semblait respirer plus d'air dans sa large poitrine.

--Oui, je suis Franais, dit-il  Joseph; mais je hais la France, parce
qu'elle a donn le jour  mon pre, qui est un monstre, et  moi, qui
le suis devenu, et qui l'ai frapp une fois; je hais ses habitants
parce qu'ils m'ont vol toute ma fortune au jeu, et que je les ai vols
et tus depuis; j'ai t deux ans Espagnol pour faire mourir plus de
Franais; mais  prsent je hais encore plus l'Espagne; on ne saura
jamais pourquoi. Adieu, je vais vivre sans nation dsormais; tous les
hommes sont mes ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bientt.
Oui, tu m'as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par
la poitrine et le renversant... je suis Jacques de Laubardemont, fils
de ton digne ami.

A ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut comme une
apparition s'vanouirait. De Thou et les laquais, accourus  l'entre,
le virent s'lancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et
dsarm, et courir vers les montagnes avec la vitesse d'un cerf,
malgr plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du dsordre
pour s'vader en balbutiant quelques mots de politesse, et laissa les
deux amis riant de son aventure et de son dsappointement, comme deux
coliers riraient d'avoir vu tomber les lunettes de leur pdagogue, et
s'apprtant enfin  chercher un sommeil dont ils avaient besoin l'un
et l'autre, et qu'ils trouvrent bientt, le bless dans son lit, et le
jeune conseiller dans son fauteuil.

Pour le capucin, il s'acheminait vers sa tente, mditant comment il
tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance possible,
lorsqu'il rencontra Laubardemont tranant par ses mains lies la jeune
insense. Ils se racontrent leurs mutuelles et horribles aventures.

Joseph n'eut pas peu de plaisir  retourner le poignard dans la plaie
de son coeur en lui apprenant le sort de son fils.

--Vous n'tes pas prcisment heureux dans votre intrieur, ajouta
t-il; je vous conseille de faire enfermer votre nice et pendre votre
hritier, si par bonheur vous le retrouvez.

Laubardemont rit affreusement:--Quant  cette petite imbcile
que voil, je vais la donner  un ancien juge secret,  prsent
contrebandier dans les Pyrnes,  Oloron: il la fera ce qu'il voudra,
servante dans sa _posada_, par exemple; je m'en soucie peu, pourvu que
monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.

Jeanne de Belfiel, la tte baisse, ne donna aucun signe
d'intelligence; toute lueur de raison tait teinte en elle;
un seul mot lui tait rest sur les lvres, elle le prononait
continuellement:--Le juge! le juge! le juge! dit-elle tout bas. Et elle
se tut.

Son oncle et Joseph la chargrent,  peu prs comme un sac de bl, sur
un des chevaux qu'amenrent deux domestiques; Laubardemont en monta un,
et se disposa  sortir du camp, voulant s'enfoncer dans les montagnes
avant le jour.

--Bon voyage! dit-il  Joseph, faites bien vos affaires  Paris; je
vous recommande Oreste et Pylade.

--Bon voyage! rpondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et OEdipe.

--Oh! il n'a ni tu son pre, ni pous sa mre...

--Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.

--Adieu, mon rvrend pre!

--Adieu, mon vnrable ami! dirent-ils tout haut--mais tout bas:

--Adieu, assassin  robe grise: je retrouverai l'oreille du Cardinal en
ton absence.

--Adieu, sclrat  robe rouge: va dtruire toi-mme ta famille
maudite; achve de rpandre ton sang dans les autres; ce qui en restera
en toi, je m'en charge... Je pars  prsent. Voil une nuit bien
remplie!




NOTES
ET
DOCUMENTS HISTORIQUES


  Lorsque parut pour la premire fois ce livre[5], il parut seul,
  sans notes, comme oeuvre d'art, comme rsum d'un sicle. Pour
  qu'en toute loyaut il ft jug par le public, l'auteur ne voulut
  l'entourer en nulle faon de cet clat apparent des recherches
  historiques, dont il est trop facile de dcorer un livre nouveau.
  Il voulut, selon la thorie qui sert ici de prface: _Sur la
  vrit dans l'art_, ne point montrer le _vrai_ dtaill, mais
  l'oeuvre pique, la composition avec sa tragdie, dont les
  noeuds enveloppent tous les personnages minents du temps de
  Louis XIII. Bientt cependant l'auteur s'aperut de la ncessit
  d'indiquer les sources principales de son travail; et comme il
  avait toujours voulu remonter aux plus pures, c'est -dire aux
  manuscrits, et,  leur dfaut, aux ditions contemporaines,
  il ajouta les renseignements les plus dtaills  la seconde
  dition de _Cinq-Mars_[6], pour rectifier des erreurs rpandues
  sur l'authenticit de quelques faits. Depuis lors il revint  la
  simple et primitive unit de son ouvrage. Mais aujourd'hui qu'on a
  multipli, au del de ce qu'il et pu attendre, cette production,
  qu'il est loin de croire irrprochable, il veut que les esprits
  curieux des dtails du _vrai anecdotique_ n'aient pas  chercher
  ailleurs des documents qu'il avait carts.

  [5] Mars 1826.--2 vol. in-18.

  [6] Juin 1826.--4 vol. in-12.


PAGE 178.

Une barbe plate et rousse  l'extrmit...

  Pendant sa jeunesse, dit l'historien du pre Joseph, il avait les
  cheveux et la barbe d'un roux un peu ardent. Il s'tait aperu que
  Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur; aussi avait-il pris
  soin de la brunir avec des peignes de plomb et d'acier, jusqu'
  ce qu'il et trouv le secret de la blanchir, que lui donna plus
  tard un empirique. L'horreur du roi tait telle pour cette couleur,
  qu'un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frre
  avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l'honneur
  d'accompagner Sa Majest  Fontainebleau, dans une partie de
  chasse, il fit tant de pluie qu'il emporta toute la peinture dont
  il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l'ayant aperue,
  en eut peur et lui dit:--Bon Dieu, que vois-je! ne paraissez plus
  devant moi. Le gentilhomme fut oblig de se dfaire de sa charge.


PAGE 180.

Son confident...

  Ce trop clbre capucin, que l'un de ses historiens appelle
  _l'esprit auxiliaire_ du Cardinal, fut non seulement son confident,
  mais celui du Roi mme. Inflexible, souple et bas, il affermissait
  les pas du ministre dans les voies du sang, et l'aidait  y faire
  descendre le faible prince. L'histoire de cet homme est partout;
  mais voici les dtails d'une de ses manoeuvres que l'on connat
  peu:

  M. de Montmorency tait pris  Castelnaudary, Louis XIII hsitait
   le faire prir. Monsieur, qui l'avait abandonn sur le champ de
  bataille, demandait sa grce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa
  mort, et ne savait comment obtenir cette prcieuse faveur. Bullion
  tait charg de la ngociation, et conseillait Gaston: ce fut  cet
  homme que Joseph s'adressa d'abord.

  Il s'empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son
  organe, fait conseiller  Monsieur de ne plus demander au Roi des
  assurances pour la grce du jeune duc, mais de s'en remettre 
  la bont seule de Louis, dont on blessait le coeur en ayant l'air
  d'en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l'intention de
  pardonner, insinue par son frre mme, et fait _son accommodement_
  pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s'en
  remettant  la clmence du Roi. C'est alors qu'en un _conseil
  troit_ entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre
  la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vocifrations
  politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de
  Louis la promesse, trop bien tenue, d'tre inflexible.

  Brulart de Lon, ambassadeur  Ratisbonne avec Joseph, dit que
  le capucin n'avait de chrtien que le nom, et ne cherchait qu'
  tromper tout le monde.

  Un ouvrage de 1635, intitul _la Vrit dfendue_, en parle en ces
  termes:

  Il est le grand inquisiteur d'tat, interroge les prtendus
  criminels, fait mettre les hommes en prison sans information,
  empche que leur justification ne soit coute, et, par des
  terreurs paniques, il tire les dclarations qui servent pour
  couvrir l'injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel
   la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses
  de l'tat.

  Du reste, il appartenait  une trs bonne famille, dont le nom
  tait _du Tremblay_.

  Je renvoie  la Vie mme de cet indigne religieux ceux qui le
  voudront mieux connatre.


PAGE 185.

Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.

  Ces insolents commandements de la _religion ministrielle_, fonde
  par Richelieu, sont extraits d'un manuscrit dsign dans l'histoire
  du pre Joseph.

  Voici comment s'exprime  ce sujet le rvrend et naf historien et
  gnalogiste, continuateur de l'abb Richard:

  Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre: _l'Unit
  du ministre, et les qualits qu'il doit avoir._ Cet ouvrage n'a
  jamais vu le jour qu'entre les mains du Roi, et c'est ce trait
  qui dtermina Sa Majest  se reposer entirement du gouvernement
  de son royaume sur Son minence. J'ai vu ce manuscrit _in-folio_,
  qui est trs bien crit. On n'aura pas de peine  reconnatre que
  le pre Joseph en est l'auteur par la lecture des principales
  propositions qui y sont prouves, premirement comme vrits
  chrtiennes, secondement, comme vrits politiques. On pourrait
  intituler ce livre: Testament politique du pre Joseph. Tous les
  _grands hommes_ du sicle pass en ont laiss. On reconnatra
  aisment le _gnie_ du pre dans l'extrait de ce testament.
  (_Histoire du pre Joseph._) Suivent les articles tels qu'on vient
  de les lire.


PAGE 194.

Quant au Marillac, etc.

  Le marchal de Marillac fut priv de ses juges lgitimes; les
  membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance
  de l'affaire, virent Mol, leur procureur-gnral, _dcrt et
  interdit;_ tran innocent de tribunaux en tribunaux, sans en
  trouver un assez habile pour lui dcouvrir un crime, le marchal
  de Marillac tomba enfin sous l'arrt des _commissaires_, lu par un
  garde des sceaux _ecclsiastique_ (Chteauneuf), auquel il fallut
  une dispense de Rome, sollicite exprs, pour condamner un homme
  sans reproche; et le Cardinal se prit  rire des _lumires_ qu'il
  avait fait descendre forcment sur les juges. Quelle confusion!
  quel temps! On ne saurait trop clairer les points principaux
  de l'histoire, pour teindre les purils regrets du pass dans
  quelques esprits qui n'examinent pas.


PAGE 274.

Ce jour-l, le Cardinal parut revtu d'un costume entirement
guerrier...

  Ce costume est exactement dcrit dans les _Mmoires manuscrits de
  Pontis_, tel qu'on le lit ici. (_Bibl. de l'Arsenal._)


PAGE 322.

D'extirper une branche royale de Bourbon...

  Le comte de Soissons, assassin  la bataille de la Marfe,
  qu'il gagnait sur les troupes du Cardinal. J'ai sous les yeux des
  relations contemporaines les plus dtailles de cette affaire.
  Elles renferment ce qui suit: Le rgiment de Metternich et
  l'infanterie de Lamboy s'estant rompus, il ne resta prs dudit
  comte que trois ou quatre des siens; lequel, dans ce dsordre, fut
  abord d'un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette
  confusion pour ennemy, qui lui donna un coup de pistolet au-dessous
  de l'oeil, dont il fut tu tout roide... Ce grand prince, n'ayant
  d'autre dessein que de servir Sa Majest et son tat, et arrester
  les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de
  lui:... il (le Cardinal) vient d'extirper une branche royale de
  Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui
  s'tait mis avec ce dessein excrable, et par son commandement,
  parmy les gens d'armes de ce prince, _ayant t reconneu tel_,
  aprs qu'il fut tu sur la place par Riquemont, escuyer du mme
  prince dfunct. (_Montglat. Fabert_, etc., etc. _Relation de
  Montrsor_, t. II, p. 520.)

  Il existe  la Bibliothque de Paris un curieux autographe, qui
  montre quel prix mettait le Cardinal  ces sortes d'expditions.


_Billet de M. des Noyers, escrit  M. le marchal de Chtillon aprs
la bataille de Sedan._

  Le Roy a rsolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa
  vie durante au gendarme qui a tu le gnral des ennemis. Monsieur
  le marchal l'enverra  Reims trouver Sa Majest aussitt qu'il y
  sera arriv. Fait  Pronne, ce 9 juillet 1641.

      DES NOYERS.

      Vol. g. 6, 233 MM.


EXAMEN DE LA CORRESPONDANCE SECRTE DU CARDINAL DE RICHELIEU
RELATIVE AU PROCS DE MM. DE CINQ-MARS ET DE THOU.

L'activit infatigable, la pntration vive, la persvrance ingnieuse
du cardinal de Richelieu  la fin de ses jours, quand les maladies, les
fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facults,
ne sont pas seulement en vidence dans la conduite de cette affaire;
il est curieux d'y observer en gmissant les voies souterraines par
lesquelles devait passer, pour arriver  son but, ce puissant mineur,
comme disait Shakspeare: _O worthy pioneer!_ Toutes les petitesses
auxquelles sont forcs de descendre les travailleurs politiques,
pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s'ils considraient
que celui-ci, aprs tous ses efforts, aprs l'accomplissement entier de
ses projets, ne russit qu' hter et assurer la chute de la monarchie
qu'il croyait affermir pour toujours.

Pour montrer ces crits sous leur vrai jour, il est ncessaire d'en
carter les longues phrases de procs-verbal, dont la scheresse et la
confusion ont dgot sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais
il importe d'en extraire les traits singuliers et vifs que l'on dmle
dans cette nuit, lorsqu'on y attache des regards attentifs.

Sitt que M. de Cinq-Mars est arrt et que le duc d'Orlans s'est
excus par la lettre que j'ai cite dans le cours de ce livre[7],
la premire inquitude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon
est arrt. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII  sa
premire affection pour Cinq-Mars, il s'arrte  Tarascon, et de l
veut s'assurer que son crdit est dans toute sa force: comme un athlte
qui se prpare  un grand combat, il essaye son bras et pse sa massue.

  [7] Chapitre XXIV, intitul LE TRAVAIL.


_Instruction, aprs l'arrest de M. le Grand,  messieurs de Chavigny
et des Noyers, estant prs du Roy, pour savoir, entre autres choses,
de Sa Majest, si Son minence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi
qu'elle le jugera  propos._

  Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir
  promptement que _l'on l'a pris avec justice_; pour ce faire, il
  faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donn advis, et
  qu'au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque
  invention par laquelle on puisse faire connoistre qu'on a cette
  dcouverte; on le peut faire en resserrant de toutes parts les
  prisonniers sans permettre de parler  personne, parce que par ce
  moyen on _pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce
  que l'on scait: ce qui leur donnera lieu de se confesser_, et 
  tout le moins de le croire.

  Faut arrester Cloniac, que l'on dit avoir des papiers secrets. Faut
  retirer la _cassette de cheveux et amourettes_ qu'a monsieur de
  Choisy.

  Faut reprsenter au Roy qu'il est trs-important de ne dire pas
  qu'il ait brusl tous les papiers, et en effet l'on croit qu'il ne
  l'a pas fait.

  Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l'Italie d'un
  chef de grande fidlit, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en
  faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux
  si monsieur de _Turenne voudroit servir_, et si l'on doit le
  laisser seul, le Roy y pourvoira s'il lui plaist.


On voit quel pige il indique; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.

La rponse ne se fait pas attendre: on a arrt M. de Bouillon; le Roi
a consenti  faire tous les mensonges qui lui sont dicts, et, pour
preuve de son obissance, il crit de sa main la lettre qui suit:


_Lettre du Roy  Son minence._

  Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup
  mieux depuis hier; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon,
  qui est un coup de parti, j'espre avec l'ayde de Dieu que tout ira
  bien, et qu'il me donnera la parfaite sant; c'est de quoi je le
  prie de tout mon coeur.

      LOUYS.


Avec ce gage on peut agir: il a fait menacer MONSIEUR, et ne lui a
rpondu que vaguement. Gaston se remet  supplier: le mme jour il
crit au Roi, au cardinal Mazarin,  M. des Noyers,  M. de Chavigny
et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c'tait  lui d'abord
qu'il avait demand pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25,
suivant en cela la hirarchie tablie par le Cardinal. Il demande grce
 tout le monde et promet une entire confession.

L-dessus, le Cardinal met le pied sur le frre du Roi, et l'crase par
la lettre froide o il lui conseille de tout confesser. On l'a lue au
chapitre _le Travail_.

Reviennent de nouveaux rapports du fidle agent Chavigny, lequel ne
connat pas d'assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il
se dit sans cesse la crature. Chavigny se moque de MONSIEUR et du
_cholra-morbus_ (dj connu, comme l'on voit), qui saisit l'agent de
ce prince, dans la peur d'tre arrt.--Il fait conseiller  Gaston
de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas
de rpondre sans que le Cardinal ait _corrig_ la lettre qu'il doit
crire.


_M. de Chavigny  Son minence._

  Le Roy parla hier  monsieur de La Rivire _aussi bien et aussi
  fortement qu'on le pouvoit dsirer_. Je luy fis mettre par escrit
  et signer tout ce qu'il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que
  Son minence verra par la copie que je luy envoye: et lorsqu'il
  fit difficult d'obir aux commandements de Sa Majest, _elle
  luy parla en maistre_, et il eut si grand'peur qu'on l'arrestt,
  qu'il luy prit presque une dfaillance, et ensuite une espce de
  _cholra-morbus_ dont il a est guary en luy rasseurant l'esprit.
  Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n'eust pas la pense de
  voir Monsieur. En parlant  Monsieur de La Rivire, je l'ai fait
  tomber _insensiblement_ dans le dessein de proposer  Monsieur
  qu'il confesse ingnument toutes les choses par un escrit qu'il
  envoyera au Roy; pour aprs avoir vu Sa Majest, s'en aller pendant
  un temps hors du royaume, avec ses bonnes grces, et _celles de Son
  Eminence_.

  Il m'a dit qu'il feroit cette proposition  Monseigneur, et qu'il
  luy demanderoit sa parole, pour la seuret de Monsieur, au cas
  qu'en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy,
  pour s'en aller par aprs hors de France.

  En ce cas, Son minence aura agrable de faire savoir  ses
  _cratures_ si Venise n'est pas le meilleur lieu o puisse aller
  Monsieur, et quelle somme elle estime qu'on puisse lui accorder par
  an.

  J'envoye  Monseigneur la rponse du Roy, qui doit estre mise au
  pied de la dclaration de La Rivire, afin qu'elle soit _corrige
  comme il lui plaira_, et de la mettre entre ses mains quand il
  passera.

  Je seray jusques  la mort, sa trs-humble, trs-oblige et
  trs-_fidle crature_.

      CHAVIGNY.

      A Montfrin, le dernier juin 1642.


Le Cardinal permet  MONSIEUR de sortir du royaume et aller  Venise,
et stipule la pension qu'il aura, de faon  le rendre sage.


_Mmoires de MM. de Chavigny et des Noyers._

  Je ne fais point de difficult, si le Roy le trouve bon, de donner
  parole  M. de La Rivire que, Monsieur, _dclarant au Roy tout ce
  qu'il sait par escrit, sans rserve_, venant voir Sa Majest avant
  que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait
  ledit sieur de La Rivire, Sa Majest le laissera aller librement,
  sans qu'il reoive mal, s'il sort du consentement du Roy. Venise
  est une bonne demeure, et en ce cas, il faut que la permission
  qu'il demandera au Roy de sortir porte: Pour ne revenir en France
  que lorsqu'il plaira au Roy nous le permettre et nous l'ordonner.

  Quant  l'argent, je crois qu'il se doit contenter de ce que le
  Roy d'Espagne luy devoit donner, savoir: dix mille cus par mois.
  Car luy donner plus, c'est luy donner moyen de mal faire; et le
  Roy ne pouvant consentir qu'il meine avec luy les mauvais esprits
  qui l'ont perdu, il n'a pas besoin davantage pour luy et pour les
  gens de bien. Cependant, s'il faut passer jusqu' quatre cent mille
  livres, je ne crois pas qu'il faille s'arrester pour peu de chose.
  Je suis entirement  ceux qui m'aiment comme vous.

      _Le cardinal_ DE RICHELIEU.

  De Tarascon, ce dernier juin 1642.

  Ou monsieur de La Rivire vient avec un simple compliment de parole
  et une confession de faute dguise, ou il vient avec charge de
  descouvrir une partie de ce qui a est fait.

  Si le premier, le Roi _doit adjouster foi (ou le tmoigner)  ce
  qu'il dit_, et respondre qu'il pardonne volontiers  Monsieur, et
  que M. de La Rivire luy rapporte ce qu'il a sur la conscience,
  qu'il n'en doit pas estre en peine:

  Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce
  qu'il dit est tout, et respondre: Ce que vous venez de descouvrir
  me surprend et ne me surprend pas.

  Il me surprend, parce que je n'eusse pas attendu ce nouveau
  tesmoignage de manque d'affection de mon Frre. Il ne me surprend
  pas, parce que M. le Grand, estant pris, s'enquiert fort si on ne
  l'accuse point d'intelligence avec Monsieur.

  Monsieur de La Rivire, je vous parleray franchement: ceux qui ont
  donn ces mauvais conseils  mon Frre ne doivent rien attendre
  de moi, que la rigueur de la justice: pour mon Frre, s'il me
  descouvre tout ce qu'il a fait sans rserve, il recevra des effets
  de ma bont, comme il en a dj receu plusieurs fois par le pass.

  Quelque instance que La Rivire fasse d'avoir promesse d'un pardon
  gnral, sans obligation de descouvrir tout ce qui s'est pass,
  le Roy demeurera dans sa dernire response, luy disant qu'il
  ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu,
  qui requiert un vrai repentir et une ingnue reconnoissance pour
  pardonner;

  Qu'il luy doit suffire qu'il l'asseure que Monsieur recevra les
  effets de sa bont, s'il se gouverne envers Sa Majest comme il
  doit, c'est--dire ainsi qu'il est dit cy-dessus.


On voit que les rles sont crits mot pour mot, et que le Roi ne doit
rien ajouter ni retrancher. Aussitt l'agent de MONSIEUR (La Rivire)
accourt, et le Cardinal l'envoie au Roi d'avance dicter sa rponse.
Avec quelle souplesse chaque personnage obit au directeur de cette
sanglante comdie!

       *       *       *       *       *

Les observateurs politiques ne s'endorment pas: ils excitent Louis XIII
par tous les moyens possibles contre le bouc missaire sur qui tout
pch doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.

       *       *       *       *       *

Des Noyers crit, le 30 juin 1642, au Cardinal:

  Le Roy m'a dit qu'il croit que M. le Grand et t capable _de se
  faire huguenot_. J'y ai adjoust qu'il se ft fait Turc pour rgner
  et oster  Sa Majest ce que Dieu luy a si lgitimement donn. Sur
  quoi le Roy m'a dit:

  --Je le crois...

  Sa Majest m'a dit ce matin que Treville avoit entretenu M. le
  Marquis sur l'arrive de M. le Grand  Montpellier, et qu'en
  entrant dans la citadelle il avoit dit:

  --Ah! Faut-il mourir  vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre la
  patrie d'aussi bonne heure! Ce qu'elle avoit trs-bien reeu.


_M. des Noyers  Son minence._

  Paris, le 1er juillet.

  Sa Majest est chauffe plus que jamais contre M. le Grand,
  car elle a seu que, durant sa maladie, ce _misrable_, que M. le
  premier-prsident nomme fort bien le _perfide public_, avait dit du
  Roy:

  --Il tranera encore!

       *       *       *       *       *

Rien n'est oubli pour irriter Louis XIII, quoiqu'il nous soit
difficile de sentir le sel du bon mot du premier-prsident.

Le mme homme (des Noyers) crit encore le 1er juillet 1642, de
Pierrelatte:

  Sa Majest continue dans de trs grandes dmonstrations d'amour
  pour Monseigneur, et dans une excration non pareille pour ce
  malheureux _perfide public_.


Ainsi le bulletin de la _colre royale_ est envoy au Cardinal heure
par heure, et l'on a soin que la fivre ne cesse pas. Les parents des
deux jeunes gens veulent supplier, on les arrte. M. de Chavigny crit
le 3 juillet 1642:

  L'abb d'Effiat et l'abb de Thou venoient trouver le Roy,  ce
  qu'on nous avoit assur. Sa Majest _a trouv bon_ qu'on envoyast
  au-devant d'eux pour leur recommander de se retirer.

       *       *       *       *       *

La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le
Cardinal crit de Tarascon:

  Les nigmes les plus obscures commencent  s'expliquer: _le
  perfide public_, confessant au lieu o il est, _qu'il a eu de
  mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu'il
  n'en a point eu que le Roy n'y ait consenti_; le mal est que la
  libert qu'il a eue jusques  prsent de se promener deux fois le
  jour, fait que ce discours commence d'tre bien espandu en cette
  province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.


Une crainte mortelle agite le Cardinal qu'on ne vienne  savoir que le
Roi a t de la conjuration: il rend la prison plus svre. Il ajoute:

  Ceton, lieutenant des gardes cossaises, g de soixante-six ans,
  a laiss promener M. le Grand deux fois le jour. Il n'y a que trois
  jours qu'il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les
  premiers ordres ont t perdus.

  M. de Bouillon n'a demand qu'un mdecin et deux valets de chambre;
  le _perfide public_ a six personnes qui doivent tre retranches.
  Autrement, il est impossible qu'_il ne fasse savoir tout ce qu'il
  voudra_; jamais prince n'en eut davantage.

  Vous parlerez adroitement de ce que dessus, _sans me mettre en jeu
  aucunement_.


Comme il attend avec impatience un _bon commissaire_, il dit:

  J'attends M. de Chaz, que _nous essayerons par M. de
  Thou_.--Faites-le hter par le Rhne, car le temps nous
  presse, et il est ncessaire que je sois icy pour l'aider  ses
  interrogations, que je lui donnerai _toutes digres_.

Comme il faut envenimer la plaie du coeur royal, il n'oublie pas un
trait qui puisse porter:

  Il est bon que le _fidle marquis de Mortemar_ dise au Roy comme
  le _perfide public_ disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur
  ses maladies, savoir, est:

  --_Il n'est pas encore assez mal._

  Pour montrer comme le _perfide_ et ses principaux confidents
  estoient mal intentionnez vers le Roy.

       *       *       *       *       *

On voit que nulle lgret de propos, nulle tourderie du jeune favori,
vraie ou suppose, n'est omise par le rus politique. Chavigny rpond
sur-le-champ et dans les mmes termes:

  Le fidle marquis n'a pu encore prendre son temps pour dire ce que
  M. le Cardinal a mand: ce sera pour demain; nous verrons ce que le
  Roy en dira.


Puis, le lendemain, le mme Chavigny crit  la hte:

  Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n'a
  pas manqu, aussitt ouy ce discours, de le rapporter  Chavigny.

C'est--dire  lui-mme: Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilit!

  Et je crois qu'il en fait de mme  M. des Noyers.

  Le Roy m'a command expressment de le faire savoir  Son
  Eminence, et lui dire qu'il croyoit M. le Grand assez dtestable
  pour avoir eu une si horrible pense, et qu'il se souvient qu'il
  avoit _ Lyon plus de cinquante gentilshommes_ qui dpendoient de
  luy.

  On n'a rien oubli pour entretenir Sa Majest _en belle humeur_.
  Le Roy a rpt plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand
  menteur du monde. Ainsi on peut esprer que l'amiti est bien use
  dans le coeur de Louis XIII.


Le 6 juillet 1642 (que l'on remarque cette rapidit), les deux
cratures du Cardinal-Duc, Chavigny et des Noyers lui disaient le
rsultat de leurs insinuations:

  Nous supplions trs humblement Monseigneur de se mettre l'esprit
  en repos, et croire qu'il ne fut jamais si puissant auprs du Roy
  qu'il est, que sa prsence oprera tout ce qu'elle voudra.


Le mme jour, le Cardinal-Duc crit au Roi trs humblement et sur le
ton d'une victime et d'un prtre candide que le Roi dfend.

       *       *       *       *       *

_Son minence au Roy._

  Ayant seu, dit-il, la nouvelle descouverte qu'il a pleu au Roy
  faire du mauvais dessein qu'avoit M. le Grand contre moy, contre
  un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de
  Dieu, assez heureusement servi son maistre; plus la malice de ce
  malheureux est grande, plus la bont de Sa Majest paroist. Du
  septiesme juillet 1642.


Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l'envoyant
chercher dans la prison de Tarascon. J'ai sous les yeux ce curieux
interrogatoire, et le donne tel qu'il a t conserv mot pour mot.
Il n'est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise
des deux personnages, dont aucun n'oublie le rang et le caractre
de l'autre, et qui semblent toujours avoir dans la pense leur vieil
adage: _Un gentilhomme en vaut un autre._


_Interrogatoire et rponse de M. de Thou  Monseigneur le
Cardinal-Duc, qui l'envoya querir en la prison du chasteau de Tarascon.
(Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand
orage de la cour, en l'anne 1642, et tir des Mmoires qu'il a escrits
de sa main M. DC. XLVIII.)_

  M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir
  donn la peine de venir icy.

  M. DE THOU. Monseigneur, je la reois avec honneur et faveur.

  Aprs, il lui fit donner une chaise prs de son lit.

  M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des
  choses qui se sont passes cy-devant.

  M. DE THOU. Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux
  savoir que Votre Eminence.

  M. LE CARDINAL. Je n'ai point d'intelligence en Espagne pour le
  savoir.

  M. DE THOU. Le Roy en ayant donn l'ordre, Monseigneur, cela n'a
  peu estre sans vous l'avoir fait connoistre.

  M. LE CARDINAL. Avez-vous escrit  Rome et en Espagne?

  M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.

  M. LE CARDINAL. Estes-vous secrtaire d'Etat pour l'avoir fait?

  M. DE THOU. Non, Monseigneur; mais le Roy me l'avait command, je
  n'ai peu faillir de le faire.

  M. LE CARDINAL. Avez-vous quelque pouvoir de cela?

  M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement
  de le faire par escrit.

  M. LE CARDINAL. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n'en a rien dit?

  M. DE THOU. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l'avoir dit; car il a
  receu le commandement aussi bien que moi.

  M. LE CARDINAL. O sont ces commandements?

  M. DE THOU. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en
  sera besoin.


Mais c'est l ce qu'il faut viter. Le Cardinal ne veut pas savoir
que le Roi a donn des ordres contre lui. Il demande  Paris des
commissaires, un surtout qu'il dsigne, M. de Lamon, pour aider M.
de Chaz  de nouveaux interrogatoires dirigs contre ce de Thou si
imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.

Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d'Orlans, MONSIEUR,
le frre du Roi, envoie sa confession et se met  genoux, en ces
termes:

  Gaston, fils de France, frre unique du Roy, estant touch d'un
  vritable repentir d'avoir _encore_ manqu  la fidlit que je
  dois au Roy mon seigneur, et dsirant me rendre digne de la grce
  et du pardon, j'avoue sincrement toutes les choses dont je suis
  coupable.


Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette
noblement toute l'affaire.

Puis une seconde confession accompagne la premire, touchant l'autre
pch:

_Monsieur, frre du Roy,  Son minence._

  D'Aigueperce, le 7 juillet.

  Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer  mon cousin le Cardinal de
  Richelieu quelle est mon extrme douleur d'avoir pris des liaisons
  et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu,
  et prie M. le Cardinal de croire que je n'ai pas eu plus grande
  connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour
  mourir, je n'aurois jamais prest ny l'oreille ny le coeur  la
  moindre proposition qui eust est contre elle, etc., etc.


La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas
assurment.

Mais le matre n'est pas content encore de ces mensonges et de ces
humiliations.

Il envoie ses ordres sur ce qui doit tre dit par MONSIEUR, s'il veut
qu'on lui permette de rester dans le royaume et qu'on lui donne de quoi
vivre.

On confrontera MONSIEUR et M. de Cinq-Mars.


_Instructions de Son minence_.

  Quand on amnera M. le Grand au lieu o sera la personne de
  MONSIEUR, MONSIEUR lui doit dire:

  Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de diffrente qualit, nous
  nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours
   mesme remde. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la
  pardonner.

  Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d'accord de ce
  qu'aura dit MONSIEUR, ou il voudra faire l'innocent; en quel cas
  MONSIEUR lui dira:

  Vous m'avez parl en tel lieu, vous m'avez dit cela, vous vinstes
   Saint-Germain me trouvez en mon escurie avec M. de Bouillon
  (tel et moy, tels et tels)... Ensuite MONSIEUR dira le reste de
  l'histoire.

  Il fera de mme lorsqu'on luy amnera M. de Bouillon.

  Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans
  jamais prtendre charge ny emploi.

  Je dis ceci, aprs avoir bien philosoph sur cette affaire, _qui
  peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais
  arrive en ce royaume de cette nature_.


Mais MONSIEUR fait beaucoup de difficult de se laisser confronter
aux accuss; il craint de manquer d'assurance devant eux. Le Roi n'ose
l'exiger de son frre; il faut trouver un biais; le chancelier Sguier
le trouve et l'envoie bien vite:

  J'ai propos au Roy de mander MM. Talon, conseiller d'Estat
  et advocat gnral, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande
  connoissance de matires criminelles, pour confrer avec moy sur
  toutes les propositions que je lui ferai.

  Leur advis est que l'on peut dispenser MONSIEUR d'tre prsent  la
  lecture de sa dclaration aux accuss.

  Cet advis est appuy d'exemples et de raisons; quant aux exemples,
  nous avons la procdure faite de La Mole et de Coconas, accuss
  de lze-majest. En ce procs, les dclarations du Roy de Navarre
  et du duc d'Alenon furent receues et leues aux accuss sans
  confrontation, encore qu'ils l'eussent demande.

  ... Une dposition d'un tmoin avec des _prsomptions infaillibles
  servent de preuve et de conviction_ contre un accus en _crime de
  lze-majest_: ce qui n'est pas aux autres crimes.

       *       *       *       *       *

On voit que le chancelier y met fort bonne volont.

Suit l'avis donn par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Omer Talon,
dcidant qu'aucun _fils de France_ n'a est ouy dans aucun procs, et
que leur _dclaration_ sert de preuve sans confrontation.

Le chancelier reoit la dclaration de MONSIEUR, en compagnie des
juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil,
de Chaz et de Sve, dans laquelle le duc d'Orlans avoue: _avoir donn
deux blancs signs  Fontrailles pour traiter avec le roi d'Espagne_,
 l'instigation de M. le Grand; il le prsente comme ayant sduit aussi
M. de Bouillon.

Aprs ces crits, le Cardinal est arm de toutes pices, et, sr du
succs, il peut partir. Il se rend  Paris; et, tandis que l'on juge 
Lyon Cinq-Mars et de Thou qu'il abandonne, il va remettre la main sur
le Roi et faire grce  MONSIEUR moyennant sa nullit politique, et 
M. de Bouillon en change de la place de Sedan.

Le rapport du procs est trs curieux  lire et trop volumineux
pour tre copi ici; il se trouve  la suite des interrogatoires. Le
rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars aprs avoir pass lgrement
sur MONSIEUR et le duc de Bouillon:

  Quant  M. le Grand, il est charg non-seulement d'estre complice
  de cette conjuration, mais ensuite d'en estre auteur et promoteur.

  M. le Grand empoisonne l'esprit de MONSIEUR par des craintes
  imaginaires et supposes par lui. Voil un crime.

  Pour se garantir de ses terreurs, _il le porte_  faire un parti
  dans l'Estat. En voil deux.

  _Il le porte_  s'unir  l'Espagne. C'en est un troisime.

  _Il le porte_  ruiner M. le Cardinal, _et le faire chasser des
  affaires_. C'en est un quatrime.

  _Il le porte_  faire la guerre en France pendant le sige de
  Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C'en
  est un cinquime.

  Il dresse lui-mme le _trait_ d'Espagne. C'en est un sixime.

  Il produit Fontrailles  MONSIEUR pour estre envoy pour le trait,
  et envoy  M. le comte d'Aubijoux. Ces suites _peuvent tre
  estimes un_ septime crime, ou au moins l'accomplissement de tous
  les autres.

  Tous sont crimes de lze-majest, celuy qui touche la personne
  des ministres des princes estant rput, par les lois anciennes et
  constitutions des empereurs, de pareil poids que _ceux qui touchent
  leurs propres personnes_.

  Un ministre _sert bien_ son prince et son Estat, on l'oste  tous
  les deux, c'est tout de mesme que qui priveroit le premier d'un
  bras et le second d'une partie de sa puissance.


Je livre ces arguments aux rflexions des jurisconsultes. Ils penseront
peut-tre qu'il y et eu quelque rponse  faire si l'on et regard
comme possible de rpondre  ces absurdits d'un pouvoir sans contrle.
Le grand fait du trait d'Espagne suffisait, et je ne transcris ce
que le rapporteur ajoute que pour montrer l'acharnement qui lui tait
prescrit contre l'ennemi, le rival de faveur du premier ministre[8].

  [8] Il y a peu de mots aussi involontairement et cruellement
  comiques que celui-ci rpt si souvent: _Il le porte _, etc.
  MONSIEUR se trouve ainsi prsent comme un colier au-dessous
  de l'ge de raison et irresponsable, que son gouverneur porte 
  quelques petites erreurs. Gouverneur de _vingt-deux ans_, lve de
  _trente-quatre_. Sanglante factie!

Si M. de Cinq-Mars et t moins ardent, moins hautain et plus habile,
il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l'tranger.
Il pouvait renverser le Cardinal  moins de frais et sans s'attacher
au front l'criteau _d'alli de l'tranger_, toujours dtest des
nations monarchiques ou rpublicaines, celui du conntable de Bourbon
et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n'avait pas la tte
tout entire aux grandes affaires. Il agissait trop vite, ht par la
passion, contre un homme d'exprience qui savait attendre avec froideur
et mettre son ennemi dans son tort.


_Sur l'interrogatoire secret._

  (Extrait des registres.)

  M. de Cinq-Mars advoua  M. le Chancelier que la plus forte passion
  qui l'avoit emport  ce qu'il avoit fait estoit de mettre hors des
  affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu'il
  ne pouvoit vaincre ny modrer.

  Il disoit que six choses lui avoient donn cette adversion.

  1. La premire, qu'aprs le sige d'Arras,  la fin duquel il
  s'estoit trouv, M. le Cardinal avoit parl de luy comme d'une
  personne qui n'avoit pas tesmoign beaucoup de coeur.

  2. Qu'aprs l'alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frre,
  le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur  sa
  maison.

  3. Qu'ayant souhait d'estre fait Duc et Pair, M. le Cardinal en
  avoit destourn le Roy.

  4. Qu'il s'estoit senti oblig de prendre la protection de M.
  l'archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu'on vouloit
  perdre.

  5. _Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mre
  vouloit faire le mariage de luy avec elle_; Son Eminence dict que
  _sa mre, Mme d'Effiat, estoit une folle, et que si la princesse
  Marie avoit cette pense, qu'elle estoit plus folle encore_.
  Qu'ayant t propose pour femme de MONSIEUR, il auroit bien de la
  vanit et de la prsomption de la prtendre; que c'estoit ridicule.

  6. Que le Cardinal avoit trouv trange que le Roy l'eust admis au
  conseil, et l'en avoit faict sortir.




TABLE


  Rflexions sur la vrit dans l'art                   1
  Chapitre I.     -- Les adieux                        19
  Chapitre II.    -- La rue                            63
  Chapitre III.   -- Le bon prtre                     85
  Chapitre IV.    -- Le procs                        110
  Chapitre V.     -- Le martyre                       131
  Chapitre VI.    -- Le songe                         152
  Chapitre VII.   -- Le cabinet                       171
  Chapitre VIII.  -- L'entrevue                       218
  Chapitre IX.    -- Le sige                         245
  Chapitre X.     -- Les rcompenses                  271
  Chapitre XI.    -- Les mprises                     297
  Chapitre XII.   -- La veille                       319
  Chapitre XIII.  -- L'Espagnol                       353
  Notes et documents historiques                      375


       *       *       *       *       *

  vreux, imprimerie de CH. HRISSEY




Note de transcription dtaille:

Cette version lectronique comporte les corrections suivantes:

  p. 20, ajout d'une virgule aprs qu'entourent des bosquets;
  p. 47, fraicheur corrig en fracheur (sa fracheur tait
          blouissante);
  p. 98, chatains corrig en chtains (vos beaux cheveux
          chtains);
  p. 113, agitaient corrig en agitait (une foule ignoble de
          femmes et d'hommes de la lie du peuple s'agitait);
  p. 122, ajout d'un guillemet fermant aprs celle du Seigneur?...;
  p. 139, nazillardes corrig en nasillardes (des voix fortes et
          nasillardes);
  p. 163, diadme corrig en diadme (j'ai un diadme);
  p. 215, . corrig en : (il dit avec un rire amer:);
  p. 223, ajout d'une virgule manquante aprs et dans et, du plus
          loin qu'ils le voyaient venir;
  p. 236, suppression d'une virgule parasite dans
          l'ternit s'approche pour moi;
  p. 274, ajout du mot manquant ct. dans le capitaine de ses
          gardes tait  son ct.;
  p. 284, qui corrig en que
          (et que pourront imiter les diplomates);
  p. 298, ajout d'un point-virgule manquant aprs le cheval gris;
  p. 328, ajout d'un tiret manquant dans Est-ce pour la gloire;
  p. 331, que ajout dans comment veux-tu que je le sache,;
  p. 348, manteau corrig en marteau (Mon sceptre est un marteau
          de fer,);
  p. 352, ajout d'une virgule manquante aprs des mains de sa
          victime,;
  p. 378, ajout d'une virgule manquante aprs aux plus pures,;
  p. 382, ajouta t-il corrig en ajouta-t-il;
  p. 384, de-couvrir corrig en descouvrir
          (il faut descouvrir les auteurs);
  p. 403, ajout d'un guillemet manquant devant Monsieur le Grand,
          quoyque.

Les variations dans l'orthographe n'ont pas t corriges. On trouve
par exemple sige et sige, vnement et vnement, ou encore
Reine mre, Reine-Mre, reine-mre et Reine-mre.

En page 35, il fut saluer a le sens de il alla saluer.

En page 359, la phrase

  Que vous importe, pourvu qu'il y tombe martyr, s'il le faut?

est incomplte dans cette dition. Il faut lire:

  Que vous importe, pourvu qu'il prie au pied des autels que vous
  adorez, pourvu qu'il y tombe martyr s'il le faut?





End of Project Gutenberg's Cinq-Mars, (Tome I of 2), by Alfred de Vigny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ-MARS, (TOME I OF 2) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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Literary Archive Foundation

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