The Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aeules, by Albert Robida

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Title: Mesdames Nos Aeules
       dix sicles d'lgances

Author: Albert Robida

Release Date: November 15, 2013 [EBook #44187]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MESDAMES
NOS AEULES

[Illustration: TOILETTE DE BAL, RESTAURATION.]


  MESDAMES
  Nos Aeules
  DIX SICLES D'LGANCES


  TEXTE ET DESSINS

  _Par A. ROBIDA_

  [Illustration]

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE
  8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

  Tous droits rservs.




[Illustration]

I

  BALLADE
  DES MODES DU TEMPS JADIS

  _Du tout premier Vertugadin,
  Celui qu'inventa Madame Eve
  A celui qu'admirons soudain,
  Que d'autres passant comme rve!
  Combien leur existence est brve!
  Tu resplendis toujours pourtant,
  O beaut changeante sans trve,
  Mais o sont les modes d'antan._


  _O donc es-tu, riche bliaut
  Armori sur chaque maille,
  Et le pelion d'Isabeau?
  Escoffion de haute taille
  Pour qui l'on vit mainte chamaille,
  Hennin qui charma Buridan?
  Hlas, ce n'est plus qu'antiquaille...
  Mais o sont les modes d'antan!_


  _O est la fraise de Margot,
  Et le surcot doubl d'hermine,
  O sont les manches  gigot?
  Habit cavalier d'hrone
  Que portait Reine ou baladine,
  Large panier pompadourant,
  Et toi-mme aussi, crinoline...
  Mais o sont les modes d'antan!_


  _ENVO_

  _Dame, il ne fut point de semaine
  Depuis le temps d'Eve pourtant
  Qui n'et caprices par trentaine.
  Mais o sont les modes d'antan!_

[Illustration]




[Illustration: La Couturire de l'impratrice Josphine.]

II

LES CARTONS DU PASS

Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les cartons du
  pass.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et architecture.
  --Vtements de pierres et vtements d'toffes.--La poupe costume,
  journal des modes du moyen ge.


Il n'y a de nouveau dans ce monde que ce qui a suffisamment vieilli, a
dit, non pas un grand philosophe mais une femme, la couturire de
Josphine de Beauharnais, pouse de Napolon Bonaparte, consul de la
Rpublique franaise, lequel pensait de mme, puisqu'il ressuscita
l'Empire de Rome.

Et conformment  cet axiome profond, la couturire de Josphine montait
ou plutt descendait chercher trs loin dans le pass, chez mesdames les
Grecques et les Romaines, les nouveauts lgantes vieilles de deux
mille annes, destines  tourner la tte des salons et promenades de
Paris,  charmer les Parisiennes et aussi les Parisiens, et  faire le
tour du monde enfin, tout comme les pompons, les baonnettes et les
drapeaux des voltigeurs franais de la mme poque, qui furent des
touristes forcens.

--Vous demandez o sont les modes d'antan? m'a dit, rpondant  ma
ballade  la mode de Franois Villon, un autre philosophe paradoxal qui
doit tre un mari rendu lgrement grincheux par des notes de
couturire, vous le demandez! mais elles sont sur les paules des dames
d'aujourd'hui, mon cher monsieur, comme elles le seront encore sur
celles des dames de demain et d'aprs-demain! Vous ignorez donc que rien
ne change, que tout le nouveau a t invent il y a bel ge, vers les
premiers temps o les dames ont commenc  s'habiller, c'est--dire que
tout a t trouv dans l'espace de quatre saisons, dans les premiers
douze mois qui ont suivi la sortie de l'Eden.--C'est ce que je faisais
observer encore hier  ma femme  propos de trois ou quatre costumes
dont la soi-disant nouveaut l'avait frappe, et qu'elle allait se
commander bien inutilement... Tout se porte, s'est port et se portera!
lui disais-je, alors pourquoi essayer de changer, pourquoi mettre de
ct par pur caprice un ornement ou une toilette qu'on doit forcment
reprendre...

--Oui, mais dans trois cents ans...

--Allez aux Champs-Elyses par un beau jour de soleil et dites-moi si
vous n'avez point par moments des visions de la cour des Valois, devant
certaines toilettes contemporaines, manches bouffantes Renaissance,
collerettes Renaissance, toffes  dessins Renaissance...

--Ou des illusions de Longchamps 1810 devant les robes Empire, les
paules bouffantes, le drap des jupes, et les dessins, palmettes,
grecques et autres ornements...

--Et les dames Louis XVI, ou moyen ge, ou Louis XV... Je dclare
Monsieur, qu'une femme de n'importe quelle poque, des ges rvolus,
couls et enfoncs aussi loin que vous voudrez dans la nuit des temps,
peut revenir et se montrer parmi nos contemporaines, et se trouver
parfaitement  la mode, moyennant seulement quelques petites
modifications  son costume antique... Oui, tenez, qu'Agns Sorel ou
Marguerite de Bourgogne daignent reparatre en costumes de leur temps et
je leur changerai seulement leurs chapeaux, et l'on dira devant elles:
Jolie toilette de vernissage! Dlicieux costume pour le Grand-Prix!

--Arrtez! n'exagrez-vous pas quelque peu, mon cher monsieur?

[Illustration: XVIe sicle.]

--Aucunement. Je vous dis que des mrovingiennes ou mme des dames de
l'ge de pierre, avec quelques petits arrangements de toilette,
n'tonneraient pas trop les femmes actuelles qui les prendraient tout
simplement pour des mondaines excentriques... La mode d'aujourd'hui,
Monsieur, ce sont les modes d'autrefois reprises et refondues par le
got de l'heure prsente. L'aiguille de la mode tourne comme l'aiguille
d'une pendule toujours dans le mme cercle, mais plus capricieusement,
en avant ou en arrire, en sautant, en virant, en faisant des bonds
soudains, d'un ct ou de l'autre... Quelle heure est-il  l'horloge de
la mode? Six heures du matin ou huit heures du soir, peut-tre toutes
les heures  la fois comme en ce moment... Mais n'importe, c'est
toujours une heure charmante.

La plus jolie mode, il n'y a pas  en douter et tout le monde est
d'accord l-dessus, c'est toujours celle du temps prsent, et il y a
pour cela une raison bien simple: les modes passes ne sont que des
souvenirs dcolors, ds qu'elles ne sont plus portes, nous apercevons
facilement leurs dfauts et leurs ridicules, nos yeux, indulgents quand
elles rgnaient, sont devenus froids et svres, tandis que, sans peine,
la mode d'aujourd'hui triomphe... Ce qui charme et sduit tout le monde,
ce que nous apercevons en elle, Monsieur, ce qui nous semble si
ravissant, c'est le rayonnement de la grce fminine, c'est la femme
elle-mme.--Non, jamais on ne s'est mieux habill qu'aujourd'hui! A
toutes les poques, pour toutes les modes, les femmes l'ont dclar de
bonne foi en se regardant dans leur miroir, et les hommes, juges
quelquefois difficiles, l'ont pens aussi.

Notre aeule de l'ge de pierre vtue de peaux de btes trouvait son
costume trs seyant et souriait un peu de sa grand'mre habille d'un
vertugadin de sauvage. Ses contemporaines, les farouches habitantes des
cavernes, pensaient de mme.

La plus jolie mode, c'est celle qui s'panouit aujourd'hui; il n'y a eu
pour s'inscrire en faux contre cette formelle allgation de tous les
temps, il n'y a eu,  toutes les poques galement, que les messieurs
d'un certain ge, tout  fait d'un certain ge, les vtrans ayant
dpass la soixantaine. Ceux-ci ont toujours protest par une autre
allgation:

--Les modes d'aujourd'hui sont ridicules, disent-ils en choeur, on ne
s'habille plus comme de notre temps! C'est alors,--en 1830,--ou en 1730,
en 1630, en 1530, etc., en l'an 30--que les modes taient gracieuses,
seyantes, lgantes, distingues, charmantes... ah, 1830!--ou 1730,
1630, 1530 ou l'an 30!--Quelle belle poque!

--Il nous la baille belle le choeur des sexagnaires! oui, quelle belle
poque! parce que c'tait l'heureux temps o ces messieurs taient
jeunes, o le soleil leur semblait plus chaud, n'est-ce pas? le
printemps plus verdoyant et les modes plus belles! Mais il n'importe,
malgr tout ce que diront les vtrans et ce que nous dirons nous-mmes
plus tard, l'axiome suivant sera toujours proclam:

--Jamais on ne s'est mieux habill qu'aujourd'hui!

Mais puisque rien ne passe tout  fait et que dans le cercle que
parcourt l'aiguille au cadran de la mode les heures passes peuvent
renatre, il suffit peut-tre, pour connatre les modes de demain,
d'tudier tout simplement celles d'hier.

Fouillons donc ce pass disparu et donnons-nous ce plaisir, qui ne va
pas sans quelque mlancolie, d'voquer les lgances et les beauts
d'autrefois, les lointaines lgances ensevelies sous des sicles
d'inventions et de nouveauts accumules, dlaisses et oublies, et les
lgances toutes rcentes et non moins oublies des bonnes grand'mamans
actuelles, qui, dans leurs songeries au fond de leurs grands fauteuils,
sont seules  se revoir en fermant les yeux, brunes ou blondes,
pimpantes et lgres, dans les atours de leur bel ge... Chres
grand'mamans!

[Illustration: Grande toilette. XVe sicle.]

Mais ce pass qui nous semble si lointain l'est-il tant que cela? Les
grand'mres de nos grand'mres sont nes sous Louis XV au temps de la
poudre et des falbalas.

Sept ou huit grand'mres additionnes, si nous osons nous permettre
cette opration, nous conduisent au temps d'Agns Sorel et des dames 
grands hennins. C'tait hier. Vous le voyez bien!

Un point qu'il faut tablir d'abord, c'est que l'art de la toilette et
l'art de construire sont de trs proche parent. Mode et architecture
sont soeurs, mais la mode est peut-tre bien l'ane.

La maison est un vtement, un habillement de pierre ou de bois que nous
passons par-dessus l'habillement de toile, de laine, de velours ou de
soie, pour nous protger mieux contre les intempries des saisons; c'est
un second vtement qui doit se plier  la forme du premier,  moins que
ce ne soit le premier qui s'adapte aux ncessits du second.

En tout cas, sans remonter plus haut que le dluge, est-ce que les robes
histories et armories, les costumes taillads et dchiquets du moyen
ge, ne sont pas de l'architecture gothique et de la plus flamboyante,
de mme que les modes plus simples et plus rudes de l'poque prcdente
tiennent du rude et svre style roman.

Quand la pierre se dcoupe, se tord, flamboie presque en magnifiques
efflorescences sculptes, l'toffe plus souple se dcoupe, se tord
et flamboie aussi. Les hautes coiffures que nous qualifions
d'extravagantes, ce sont les toits effils des tourelles qui montent
partout vers le ciel. Tout est multicolore, les gens d'alors aiment les
couleurs gaies, toute la gamme des jaunes, des rouges, des verts est
employe.

Plus tard le costume se met plus au large en mme temps que
l'architecture. C'est la Renaissance et ses modes plus amples et plus
molles; on cherche du nouveau dans le vieux, l'Italie influe sur les
toilettes comme sur les difices, il n'est pas jusqu'aux armures de
guerre ou de parade des princes, aux vtements de fer des riches
seigneurs, qui ne recherchent quelques formes antiques et ne se couvrent
de rinceaux, ou d'ornements  la romaine.

La svrit, nous pouvons dire la maussaderie des modes de la fin du
XVIe sicle, ne se retrouve-t-elle pas dans les difices d'une poque
assombrie par tant de troubles?

[Illustration: Renaissance.]

L'normment ennuyeux et somptueux palais de Versailles, les grands
htels solennels d'une architecture pleine de morgue, ce sont bien
vraiment les couvercles qui convenaient aux normes et solennelles
perruques du grand Roi, aux corsages guinds et empess, aux raides
cornettes de madame de Maintenon. Et le XVIIIe sicle aprs l'ennuyeuse
fin du XVIIe?

[Illustration: NOBLE DAME, FIN DU XIVe SICLE.]

L'architecture et la toilette mettent de ct, en mme temps, le pompeux
et le solennel; toilette rococo, architecture  falbalas, c'est tout
un.

[Illustration: Sous le Grand Roi.]

Plus tard, les gens de la Rvolution et de l'Empire se costumant  la
grecque et  la romaine, difices et maisons font de mme. Puis les
modes et les difices sont absolument sans style et de toute banalit de
1840  1860, poque de transition et d'attente.

De nos jours enfin, poque de recherches et de fouilles archologiques,
d'essais et de reconstitutions, temps d'rudition plus que d'imagination
et de cration, nous voyons la mode et l'architecture, marchant
toujours de conserve, fouiller ensemble dans les cartons du pass,
essayer galement l'un aprs l'autre tous les styles, s'prendre
successivement de toutes les poques, en adopter les formes pour les
rejeter vite l'une aprs l'autre... Soyons donc de notre temps et
plongeons nous aussi dans les cartons du pass  la recherche des jolies
choses et des originalits de jadis.

Au del d'une certaine poque, les documents certains n'abondent pas et
nous devons nous contenter de suppositions. Qui nous dira vraiment ce
qu'taient le costume et la mode, et par cela l'aspect de la vie, aux
temps mrovingiens et carlovingiens, lorsque:

  Quatre boeufs attels, d'un pas tranquille et lent,
  Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Qui nous dpeindra les lgances de ces poques nbuleuses? car, en
dpit de la rudesse et de la barbarie, il devait s'en trouver tout de
mme, puisqu'en maints passages de leurs crits, dj les vieux
chroniqueurs, vques ou moines, fulminent contre le luxe effrn des
femmes.

[Illustration: Sous Louis XV.]

Qui nous dpeindra les contemporaines de Charlemagne et nous renseignera
un peu sur les lgances du Xe sicle? Quelques statues peut-tre,
parvenues jusqu' nous plus ou moins cornes, seront nos seuls
documents; nous devrons nous en contenter et les rapprocher des vagues
renseignements contenus dans les barbares illustrations des manuscrits
d'alors, encore si loignes des magnifiques miniatures que les
enlumineurs du moyen ge prodigueront plus tard.

Le premier journal de modes, c'est donc pour nous quelque portail de
cathdrale ou quelque statue tombale chappe par miracle aux ravages du
temps et au marteau des iconoclastes huguenots ou sans-culottes.

Plus tard, les miniatures, les vitraux, les tapisseries nous apporteront
des renseignements plus complets et plus certains, des figures bien plus
prcises; le document abondera.

D'ailleurs, ds le XIVe sicle, le vrai journal de modes existe; il n'a
pas encore adopt la forme gazette que nous lui connaissons depuis cent
ans seulement, mais c'est le journal de modes tout de mme, le
renseignement voyageant sous la forme de poupes qui portent des modles
de costumes d'un pays  un autre, de Paris surtout.

Car Paris tenait dj le sceptre et gouvernait la mode, non pas, il est
vrai, comme aujourd'hui, d'un ple  l'autre, des confins de l'Amrique
glaciale  l'Australie, voue encore aux petits os passs dans les
narines pour toute coquetterie, il y a cinquante ans  peine, de la cour
des Radjahs d'Asie au srail du Grand Turc et au palais de S. M.
l'impratrice du Nippon fleuri.

Au moyen ge, des grandes dames, en notre cher petit coin d'Europe,
s'envoyaient de petites poupes habilles  la dernire mode du jour par
des coupeurs de robes, des couturires ou des couturiers dont le nom
n'est point pass  la postrit.

Dans son chteau lointain, perdu dans les landes bretonnes ou perch sur
quelque roc des bords du Rhin, la duchesse ou la margrave avait ainsi
dans les grandes occasions, communication plus ou moins rapide des
lgances  la mode dans les grands centres de luxe comme la cour de
Paris ou la cour de Bourgogne, rivales en faste et en blouissements, et
dont les comptes remis au jour nous rvlent les grandes dpenses avec
tous les dtails de ces somptuosits dont les contemporains taient
blouis et que tous les chroniqueurs ont rapportes.

Certaines villes importantes recevaient aussi de la mme faon les
dcrets de la mode, puisque nous voyons, pendant des sicles, Venise,
autre centre d'arts somptuaires, trait d'union entre le ngoce de
l'Orient et le luxe de l'Occident, recevoir chaque anne une poupe
parisienne. Dans la ville des doges, c'tait un usage immmorial
d'exposer, le jour de l'Ascension, sous les arcades de la Merceria, au
bout de la place Saint-Marc, la toilette de l'anne, cette image d'une
parisienne  la dernire mode, pour l'dification des nobles vnitiennes
qui se portaient en foule  l'exhibition.

[Illustration: Sous Louis XII.]




[Illustration: L'Escoffion.]

III

MOYEN AGE

Les Gauloises teintes et tatoues.--Premiers corsets et premires
  fausses-nattes.--Premiers dits somptuaires.--Influence byzantine.
  --Bliauds, surcots, cottes hardies.--Les robes histories et
  armories.--Les ordonnances de Philippe le Bel.--Hennins et
  Escoffions.--La croisade de frre Thomas Connecte contre les Hennins.
  --La dame de Beaut.


Il faut avoir le courage de l'avouer, ici mme, dans ce Parisis qui
porte et fait triompher partout l'tendard de l'lgance, les aeules
de Mesdames les Parisiennes, il y a quelque deux mille ans, se
promenaient un peu attifes  la mode des lgantes No-Zlandaises
d'aujourd'hui, dans la grande et sombre fort qui des bords de la Seine
remontait aux rives de l'Oise et s'en allait toucher aux Ardennes en un
vaste et inextricable bois de Boulogne.

Ces Gauloises, belles et rudes, allant paules dcouvertes et bras nus,
taient peinturlures et probablement tatoues; dans tous les cas il est
certain qu'elles se teignaient les cheveux.

Les nombreux bijoux parvenus jusqu' nous, fibules, torques ou colliers,
bracelets, agrafes en bronze et quelquefois en argent ou en or,
tmoignent que ces demi-sauvagesses primitives connaissaient un certain
luxe. Tous ces objets prsentent dans leur style une grande analogie
avec le style d'ornementation qui s'est perptu jusqu' nos jours dans
la Bretagne actuelle.

La vieille Gaule barbare devenue la Gaule romaine, les Gauloises se
montrrent vite,  l'imitation des Romaines, trs raffines en
civilisation et en luxe. Le corset, mesdames, date de cette poque,
corselet d'toffe moulant le corps plutt qu'instrument de torture
violentant les lignes.

Le got primitif pour la peinture clatante ne se perdit pas tout 
fait, la teinture devint du simple fard; dj les essences pour
entretenir la fracheur du visage taient inventes et aussi les fausses
nattes. Ces tresses d'un blond ardent,--couleur ds longtemps  la mode,
on le voit,--taient achetes aux paysannes de la Germanie, aux
Gretchens du temps d'Arminius.

Un retour  la barbarie et  la simplicit suivit les invasions de ces
Francs, dont les femmes, rudes gaillardes, taient vtues pour tout luxe
d'une simple chemise  bandes de pourpre.

Les modes romaines, mlanges aux modes gauloises et franques, les modes
mrovingiennes, dont quelques statues raides et hiratiques peuvent nous
donner l'ide, se transformrent peu  peu.

Au milieu de sa cour, parmi les femmes de ses ducs et de ses comtes, qui
montraient le got le plus effrn pour la parure, les toffes
somptueuses et les bijoux, le grand Empereur  la barbe fleurie,
Charlemagne, affectait pour lui-mme au contraire, une grande simplicit
de vtements, comme d'autres grands empereurs ou rois, Frdric II et
Napolon. Choqu par le dploiement de faste des femmes de sa famille,
Charlemagne dut dicter les premires lois somptuaires, lesquelles ne
furent suivies naturellement que par les simples bourgeoises, par les
bonnes dames qui n'avaient que faire de dfenses et de prohibitions pour
se priver de somptuosits qu'elles ne pouvaient songer  s'acheter,
faute d'argent.

La socit de ce temps-l, nous la voyons fige en grandes figures
hiratiques, sculptes sous les porches romans de nos plus vieilles
glises. Ranges de rois et de reines, raides et svres, encadrs sous
les vieilles arcatures, princes et princesses couchs sur les dalles
funraires, vieux spectres de pierre, taills d'un rude et barbare
ciseau, qui nous dira ce que vous tiez vraiment, ce qu'tait, dans le
mouvement et la vie, ce monde que vous dirigiez?

Vous vous taisez, vous gardez votre secret, fronts mystrieux de
fantmes sculpts, debout aux faades que vous avez fondes, ou couchs
dans les muses qui vous ont recueillis.

Nos villes o les gracieuses Franaises, filles de ces aeules de
pierre, se promnent dans le tourbillon press des foules, devant les
brillants magasins de notre sicle vivant d'une vie si intense, nos
vieilles cits existaient dj toutes, mais combien de fois ont-elles
fait peau neuve! Des vestiges de ces temps tout a disparu, les dernires
pierres sont ensevelies sous les fondations des plus anciens monuments.

Nous en savons presque aussi peu, des faons de vivre d'alors, que de la
civilisation des villages de l're des dolmens, et c'est dans les
premiers et plus anciens pomes ou romans chevaleresques qu'il nous faut
chercher  et l  travers coups de lance ou de hache, quelques
dtails intimes sur la vie sociale d'alors.

[Illustration: Le Surcot  garde-corps.]

Voici le moyen ge. L'influence byzantine de la Rome transplante sur le
Bosphore, rgne d'abord dans le vtement des femmes comme dans celui des
hommes et domine vers l'poque des premires croisades.

C'est alors le temps des longues robes  plis trs fins, des doubles
ceintures, une  la vraie taille et une sur les hanches, des voiles
transparents.

[Illustration: Coiffure de crmonie. XIVe sicle.]

C'est bien une poque de transition, on voit la mode ttonner, retourner
en arrire et reprendre, avec quelques modifications, des formes
oublies; le costume romain, modifi d'abord par Byzance, arrang, rendu
semi-oriental, revient presque au jour.

Puis soudain,  l'aurore du XIIIe sicle, quand les temps nouveaux
commencent  sortir du crpuscule de la vieille barbarie, les modes
nouvelles se dessinent, nettement, franchement.

C'est la vraie naissance de la mode franaise, du costume purement
franais, franais comme l'architecture dgage aussi des imitations,
des emprunts et des souvenirs de Rome et de Byzance, franais comme
l'art ogival jaillissant de notre sol.

La statuaire, les vitraux et les tapisseries du moyen ge vont nous
fournir les meilleurs documents. Ces figures sculptes en grand costume
sur leurs tombeaux, sont de vritables vocations de nobles chtelaines,
des portraits extrmement remarquables avec tous les dtails des
ajustements, des robes et de la coiffure nettement indiqus, et
quelquefois portant encore des traces de peinture qui nous donnent les
couleurs du costume.

Les vitraux sont encore plus intressants, on trouve l des
reprsentations de toutes les classes de la socit, depuis la grande
dame noble jusqu' la femme du peuple: dans les vitraux commmoratifs,
dans les vitraux des chapelles seigneuriales ou des chapelles de
corporations des villes, dans les grandes compositions qui nous
prsentent si souvent, au bas des fenestrages, les portraits des
donataires,--les dames nobles  opulents costumes, agenouilles en face
de bons chevaliers en armures, les riches bourgeoises en face de leurs
maris chevins ou notables.

Les tapisseries sont quelquefois plus sujettes  caution comme vrit,
l'artiste introduisant parfois des fantaisies dcoratives dans ses
compositions; nanmoins, que de figures donnant des indications prcises
et venant corroborer les autres renseignements et s'ajouter aux
innombrables et merveilleuses illustrations des manuscrits.

Sur la robe de dessous, sur la jupe ou la cotte, la femme du XIe sicle
portait le _bliaud_ ou _bliaut_, espce de robe pare, de fine toffe,
serre par une ceinture. Confectionn tout d'abord d'toffe simplement
gaufre, le bliaut s'enrichit bientt de dessins et d'ornements d'un
joli style.

On se perd dans les transformations du bliaut et de la cotte. La robe de
dessous devient la _cotte hardie_ et le _surcot_ remplace le bliaud.
Cette robe de dessous, trs ajuste, est lace par derrire ou par
devant, et dessine bien les formes et contours du corps.

Dans le costume par, un garde-corps, ou devant de corsage de fourrure
s'ajoute au surcot et lui donne un supplment de somptuosit. Mais la
forme gnrale se modifie par mille dispositions particulires, cottes
et surcots varient de toutes les faons, suivant les fantaisies du jour,
le got particulier, suivant la mode des provinces ou des petites cours
princires ou ducales, isoles par circonstances ou situation.

[Illustration: ROBE ET HOUPPELANDE HISTORIES XVe SICLE.]

Elles sont superbes, les lgantes du moyen ge, avec leurs longues
robes collantes, dont les dessins se rptent rgulirement, rosaces
semes sur toute l'toffe, carreaux alterns de couleurs diffrentes,
faisant comme un damier de tout le corps, fleurs et ramages en larges
dispositions, souvent tisses d'or ou d'argent. Ces toffes font des
plis superbes et drapent naturellement d'une faon sculpturale, des
chantillons nous en restent dans les muses, nous pouvons juger de
l'effet qu'elles devaient faire, coupes en belles robes tranantes.

[Illustration: Noble Chtelaine.]

Les armoiries, nes avec les premires organisations sociales, avec les
premiers chefs de clan ou chefs de guerre, mais rgularises plus tard,
paraissent sur les robes des dames, timbres comme les pavois des maris,
d'cussons symtriquement disposs. Cet usage se dveloppe, cette mode
prend, comme nous dirions maintenant, et bientt les armoiries s'talent
plus largement sur les robes dites _cottes histories_.

Voyons aux ftes de la cour ou des chteaux, dans ces vastes salles
ouvertes aujourd'hui aux vents des quatre points cardinaux, et hantes
par les seuls corbeaux, derniers habitants des nobles ruines; voyons aux
tables des festins d'apparat, entre les hautes chemines et les tribunes
des musiciens, ou bien encore sur les estrades ou _eschaffaux_, autour
des lices o les chevaliers tournoient, ces nobles dames, aux robes du
haut en bas armories et timbres aux armes de leurs maris ou de leurs
familles, arborant, ainsi que de superbes panonceaux vivants, toutes les
belles inventions du blason, toutes les btes de la mnagerie
hraldique, les lions et les lopards, les chimres et les griffons, les
loups et les cerfs, les cygnes et les corbeaux, les sirnes et les
dragons, les poissons et les licornes, tous d'allure fantastique, tous
ails, ongls, griffus, dentus et cornus, issant, passant ou rampant sur
les champs les plus tincelants, gueules, azur, or ou sinople.

Et les robes non armories ne sont pas moins riches ni moins brillantes,
semes de grandes fleurs contournes ou d'ornements d'un trs large
sentiment dcoratif.

Les formes, en apparence trs varies, drivent cependant toutes du mme
principe. Le surcot n'a pas de manches, il est ouvert plus ou moins
largement sur le ct depuis l'paule jusqu' la hanche pour laisser
paratre la robe de dessous, d'une autre couleur s'harmonisant bien avec
celle du dessus et seme de dessins, ou plus, ou moins que le surcot, de
telle faon qu'il n'y ait pas galit d'ornementation.

Un _garde-corps_ ou devant de corsage d'hermine garnit le haut du
surcot; la fourrure est chancre sur les paules pour laisser voir,
bien et chaudement encadr, le haut de la poitrine garni de joyaux et,
surtout dans les robes d'apparat, trs libralement dcollet. Une bande
d'hermine borde ainsi toute l'chancrure du surcot sur les paules et
les hanches.

Grande varit dans les formes des corsages, des cottes ou des surcots,
grande varit dans l'ornementation des paules, dans l'encadrement du
cou. Certains dcolletages manquent de modestie, les prdicateurs
tonnent en chaire contre l'immoralit de la mode et les conteurs des
vieux fabliaux, qui ne sont pas prudes, s'en gayent largement.

Lors de l'invention de la toile de lin, les femmes non contentes de se
dcolleter pour montrer leurs gorgerettes de lin ou le haut des
chemises, inventrent, pour montrer un peu mieux ces chemises de lin, de
fendre leurs robes sur le ct, faisant ainsi de l'paule  la hanche,
de longues ouvertures laces.

Il y avait dj,--il y a eu toujours,--des lgantes exagres qui
outraient les fantaisies de la mode. Ainsi certaines se montraient en
robes si troites et si collantes qu'elles semblaient cousues dedans; ou
bien les surcots taient beaucoup plus longs que ces dames, et il
fallait porter ce qui dpassait au moyen de poches places sur le devant
des robes, dans lesquelles on passait les mains, ou bien relever la
jupe et la rattacher  la ceinture, ce qui aprs tout tait fort
gracieux et faisait ces admirables plis casss que nous voyons aux robes
des statues.

[Illustration: Le petit hennin.]

Les manches de ces longs surcots,  trane en _queue de serpent_, que
les grandes dames pouvaient faire porter par un page, s'allongrent
aussi. Les manches de la robe de dessous descendent jusqu'au poignet,
avec un vasement qui recouvre souvent une partie de la main.
Par-dessus, les manches du surcot, plus larges, sont ouvertes
quelquefois depuis l'paule et tombent presque jusqu' terre, parfois
fendues du coude au poignet ou pourvues seulement d'une ouverture par
laquelle passe l'avant-bras.

Il y a cent modifications diffrentes aux manches: les manches longues,
amples ou serres, les manches coupes et boutonnes en dessous du haut
en bas, les manches chancres ou renfles au coude, on voit mme les
manches dites  _mitons_, dont l'extrmit peut se relever en formant
mitaines fermes, et les manches-poches fermes au bout, toutes
inventions gracieuses ou commodes aprs tout.

Il y a enfin les grandes manches en ailes taillades et dcoupes en
dents de scie, en feuilles de chne, ou bordes d'une mince ligne de
fourrure.

La joaillerie prend une grande importance. Grandes dames ou bourgeoises,
toutes les femmes enrichissent leurs costumes de joyaux et de bijoux
plus ou moins coteux: colliers, cercles de tte orns de pierres
prcieuses joyaux sur le couvre-chef, gros bijoux en agrafes, ceintures
de passementerie et d'orfvrerie.

A la ceinture est attache l'aumnire ou escarcelle, de riche toffe
borde d'or,  fermoir et ornements dors. Les grandes dames
blouissent, elles tincellent... Les lois somptuaires n'y peuvent rien.
Philippe le Bel en 1194 a eu beau dcrter et rglementer, interdire aux
bourgeoises le vair et l'hermine, les ceintures d'or ornes de perles et
de pierreries, il a eu beau arrter que:

  Nulle damoiselle, si elle n'est chastelaine ou dame de deux mille
  livres de rente, n'aura qu'une paire de robbes par an, et si elle
  l'est, en aura deux paires et non plus.

  De mme que les ducs, comtes et barons de six mille livres de rente
  pourront faire faire quatre paires de robbes par an et non plus, et 
  leurs femmes autant.....

Philippe le Bel a eu beau fixer un maximum du prix de l'aune d'toffe
pour les robes, en chelle descendante pour toutes les conditions,
depuis vingt-cinq sols tournois l'aune pour les grands barons et leurs
femmes, jusqu' sept sols pour les cuyers, et--ce qui est assez
remarquable et montre bien, mme en ces temps lointains, la richesse des
bourgeois et gros commerants des Villes,--permettant aux femmes des
bourgeois d'aller jusqu' seize sols l'aune, Philippe le Bel a eu beau
tout prvoir et tout rglementer, rien n'y a fait, pas mme la menace
des amendes. Grandes dames et riches bourgeoises ont brav les dfenses
du roi tout aussi bien que les remontrances de messieurs les maris et
les admonestations que le clerg se fatiguait de leur adresser 
l'glise.

C'est vainement que les prdicateurs s'attaquent  toutes les parties du
costume, qualifiant de _portes d'enfer_, les crevs, parfois bien
inconvenants du surcot, traitant les souliers  la poulaine d'_outrages
au crateur_, et faisant surtout aux coiffures, hennins, cornes ou
escoffions, une guerre acharne; les femmes laissent dire et gardent
imperturbablement les modes attaques.

[Illustration: CHATELAINE, MILIEU DU XVe SICLE.]

En fait de mode, elles ne relvent que d'elles-mmes et nient toute
autorit, royale ou ecclsiastique, et mme la suzerainet maritale.

[Illustration: Le Hennin  grand voile.]

Les dames de ce temps-l portent aussi quelque peu les souliers 
poulaines, les fameux souliers  bec relevs, dont les lgants de
l'autre sexe s'taient pris et qu'ils agrmentaient souvent d'un grelot
tintinnabulant au bout.

Elles ne connaissaient pas encore les hauts talons, mais elles se
grandissaient par des espces de mules, ou par des quantits de semelles
mises l'une sur l'autre.

Les coiffures des dames sont de proportions extravagantes. Le hennin
triomphe entre toutes. Il y a l'_escoffion_ qui affecte diffrentes
formes, en turban, en croissant; il y a le _bonnet en coeur_, norme
coiffure d'toffe brode, treillisse de ganses, orne de perles, avec
un gros bourrelet relev de joaillerie retombant en coeur sur le front.
Mais c'est le grand escoffion  cornes qui, sur tous les autres,
scandalise les prdicateurs, l'escoffion qui est une large carcasse
orne de pierreries embotant les oreilles et laissant tomber de chaque
corne sur les paules une fine mousseline flottante.

Ces escoffions venaient, dit-on, d'Angleterre, ainsi qu' toutes les
poques maintes excentricits de costumes; l'Anglomanie qui svit de
temps en temps, date de loin, on le voit. Viollet-le-Duc, dans son
_Dictionnaire du Mobilier_, donne un exemple de grand escoffion pris sur
une statue tombale d'une comtesse d'Arundel du commencement du XVe
sicle.

Comparant les femmes ainsi coiffes  des figures sataniques,  des
btes cornues, prdicateurs et moralistes dclarent que la femme douze
fois infidle va au Purgatoire, mais ils jettent directement et sans
rmission  l'Enfer celles qui portent ces escoffions  cornes!

Le grand hennin est un immense cornet plaqu sur le front, emprisonnant
compltement les cheveux, un tube conique en toffe ramage orne de
perles, avec une voilette plus ou moins longue sur le front, et tout en
haut,  la pointe de l'difice, un flot de lgre mousseline retombante.
Edifice extravagant, soit, incommode, mais non ridicule, monumental mais
charmant, et que les femmes s'obstinrent  porter pendant prs d'un
sicle, parce qu'il tait en ralit trs seyant et donnait  la
physionomie,  l'ensemble d'une figure, de pied en cape un caractre
trs imposant. Et enfin, raison principale dont on ne se rendait pas
compte peut-tre, mais qu'on reconnaissait inconsciemment: parce que ces
grands hennins cadraient avec les architectures d'alors.

Magnifique poque d'expansion et de monte! Fines et dardes haut, les
flches des glises escaladent le ciel, entranant les mes avec elles,
toutes les lignes des architectures montent, s'panouissent et
fleurissent. Quand on songe que c'est le temps des merveilleuses faades
de maisons ou de palais, des orfvreries de pierre sculpte, des fines
tourelles, des crtes festonnes, le temps des villes hrissant mille
clochers et mille pointes, l'ascension des hennins se comprend trs
bien. Comme toutes les ascensions, c'est encore une monte vers l'idal,
puisque ces grands hennins aux longs voiles flottants donnent forcment
une relle noblesse  l'attitude et  la dmarche.

_Guerre aux hennins!_ Tel fut cependant partout le cri des moines et des
prdicateurs. Le plus violent de tous et celui qui fut le plus entendu,
sinon cout, c'tait un carme de Rennes, nomm frre Thomas Connecte.

[Illustration: Le grand hennin.]

Il entreprit dans sa ville une vritable campagne contre le dbordement
du luxe, en particulier contre les pauvres hennins. De la Bretagne, il
passa dans l'Anjou, en Normandie, en Ile-de-France, en Flandre, en
Champagne, prchant partout solennellement et dans chaque ville du haut
d'une estrade dresse en plein air sur une place publique, accablant
d'invectives celles qui se complaisaient aux raffinements de la toilette
et les menaant de la colre du ciel.

Tous les malheurs qui fondaient sur le monde, tous les vices du temps,
toutes les hontes, tous les pchs, toutes les turpitudes de l'humanit,
provenaient suivant lui de l'extravagance coupable des hennins et des
escoffions dmoniaques.

Et dans la chaleur de sa conviction, frre Thomas ne s'en tenait pas 
la parole;  la fin de son sermon, le digne homme, enflamm d'une sainte
ardeur, saisissait un bton et passant  travers les rangs effars des
dames, nobles ou bourgeoises, venues pour l'entendre, il faisait sans
piti, malgr les cris et la bousculade, un grand massacre de hennins.

--Au hennin! au hennin! A ce cri, les polissons ameuts par le frre
poursuivaient par les rues toute femme dont le couvre-chef dpassait les
modestes proportions d'une coiffe ordinaire.

Nanmoins, malgr sermons et voies de fait, les hennins ne s'en
portaient pas plus mal et se relevaient aprs le passage du moine. De
ville en ville, celui-ci continuant sa croisade contre le luxe, s'en fut
 Rome, et l, le spectacle moins qu'difiant offert alors par la
capitale de la chrtient, le surexcita tellement qu'il oublia toute
mesure, et que, laissant les hennins tranquilles, il s'attaqua aux
cardinaux et princes de l'Eglise. Ceci tait jeu plus dangereux. Le
pauvre homme, accus d'hrsie, fut apprhend et tout simplement brl
en place publique.

Dans l'histoire de la mode, il y a le roman de la mode! Dans les annales
de la coquetterie fminine, que d'pisodes curieux et aussi que de
figures romanesques qui traversent la grande histoire, charmantes,
attirantes, parfois trangement potiques, fleurs dlicates parmi toute
la ferraille remue par le sicle--et parfois aussi, dangereuses sirnes
qui donnent bien raison au frre Thomas Connecte!

[Illustration: Les Manches taillades et dchiquetes.]

L'histoire de la mode pourrait s'crire avec une douzaine de portraits
de femmes espacs de sicle en sicle, portraits de reines de la main
droite et de reines de la main gauche,--plus souvent de la main
gauche,--de grandes dames et de grandes courtisanes.

[Illustration: DAME SOUS CHARLES VIII.]

Il suffit d'crire leurs noms, chacun d'eux c'est une page qui se
tourne, un chapitre nouveau qui commence: Agns Sorel, Diane de
Poitiers, la reine Margot et Gabrielle d'Estres, la premire femme et
la dernire _mie_ du roi Henri, Marion Delorme, la Grande Mademoiselle,
Montespan, premire partie du rgne du roi Soleil, Maintenon, seconde
partie du rgne du monarque renfrogn, Madame de Pompadour,
triomphe du pimpant XVIIIe sicle, Marie-Antoinette, dernier et
mlancolique clat d'un monde qui finit, Madame Tallien, Josphine...,
etc.

[Illustration: La Houppelande.]

Aprs Isabeau de Bavire, reine de France et reine de la mode, la
gracieuse et magnifique pouse de Charles VI, d'abord reine des bals et
des ftes, mais qui devint bientt la reine des guerres civiles, sans
cesser, dans un temps de sombres horreurs, de rver somptueux costumes
et recherches d'lgance,--aprs les modes d'Isabeau, c'est le temps et
ce sont les modes d'Agns Sorel, la dame de Beaut de Charles VII.

Charles VII s'endort  Bourges et ne songe gure  reconqurir son
royaume: ses matresses et ses plaisirs sont tout l'univers pour lui. La
grande et sainte Jehanne a endoss le harnais des hommes de guerre pour
combattre l'Anglais, elle a dj reconquis au roi une forte partie de
son royaume; une autre femme, ni grande ni sainte, va continuer son
oeuvre, Agns Soreau de Saint-Graud, la belle Agns Sorel, blonde aux
yeux bleus, par la puissance et l'ascendant de la beaut, enflamme le
roi Charles, elle le lance contre l'Anglais, lui fait reprendre, ville 
ville, le reste du domaine des fleurs de lys et mriter dans l'histoire
le surnom de Victorieux.

C'est elle la victorieuse! Les _pcunes_ qui sont les nerfs des guerres
sont consacres  payer les rudes gens d'armes, les lances et les
bombardes du roi, ainsi qu' entretenir le luxe coteux de la belle, 
payer les mille inventions de sa coquetterie. Ce sont dpenses de guerre
aussi, puisque le roi bataille mieux quand _Agns l'ordonne_, comme dit
la vieille romance.

La vierge hroque, la vaillante Jehanne, se couvrait de la cuirasse
pour mener au combat ducs, seigneurs et gens d'armes; la belle Agns,
adore par le roi, poursuivait d'une tout autre manire l'oeuvre
nationale, elle se dcouvrait les paules, inventait des corsages
indcemment dcollets jusqu' la taille, outrait les proportions des
grands hennins  barbes flottantes... Et les armes de Charles
marchaient, emportant chteaux, villes et provinces, pourchassant les
Anglais. Agns, en somme, mourut  la bataille, puisqu'elle trpassa
prs de Jumiges pendant la reconqute de la Normandie o elle avait
suivi le roi.

La cour de Bourgogne, rivale de celle de Paris en faste comme en tout le
reste, introduit dans la mode franaise des lments trangers, de
Flandre surtout. C'est la dernire poque pour le costume du moyen ge,
l'blouissement dernier, l'panouissement et l'tincellement des plus
tranges somptuosits.

Les gigantesques houppelandes des hommes et des femmes ressemblent  de
grandes pices de tapisserie,--les grandes lignes disparaissent sous la
complication. La Renaissance va venir aprs une priode de transition et
de ttonnements.

Que de jolies choses et de particularits intressantes il y aurait
encore  citer dans les _atours_, _garnements_ et _parements_ des femmes
du moyen ge, dans les vtements de crmonie, de splendide toffe et
d'tincelante garniture, dans les vtements d'intrieur ou de sortie de
toutes les classes, aussi bien que dans les vtements de voyage et de
chasse ports par les nobles dames chevauchant sur des mules richement
harnaches, ou enfourchant les grands palefrois pour courre le gibier le
faucon sur le poing.




[Illustration: Sous Franois Ier.]

IV

LA RENAISSANCE

Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La belle
  Ferronnire.--Eventails et manchons.--Les modes tristes de la Rforme.
  --L'escadron volant de Catherine.--Dentelles et guipures.--Etats de
  services du vertugadin.--Le masque et le touret de nez.--Fards et
  cosmtiques.


A la suite des expditions de Charles VIII, un coup de vent souffle sur
les modes du moyen ge. Les temps gothiques sont finis, le costume
masculin se transforme tout  coup et le costume fminin va changer
aussi. Ce coup de vent emporte, avec bien d'autres choses, avec notre
architecture nationale, avec notre got national, ces hennins qui,
malgr l'apparence, tenaient si bien sur les ttes qu'ils avaient dur
prs d'un sicle.

Le costume s'amollit et se complique. Le corset ou corsage remplace le
surcot, il est d'une autre couleur que la robe et tout charg
d'ornements et ramages dors, sous plusieurs rangs de colliers couvrant
le haut de la poitrine dcollete. Les manches aussi sont d'une autre
couleur que le corsage, ce sont de grandes ailes taillades et
flottantes ou bien des manches de plusieurs pices rattaches par des
aiguillettes ou des rubans, laissant voir la chemise de fine toile de
Frise bouffante aux paules et aux coudes.

C'est le commencement des manches  bourrelets successifs et  crevs
qui vont durer si longtemps.

Les souliers _patts_ ou  bouts carrs remplacent les souliers pointus;
on va comme toujours d'une extrmit  l'autre.

Grande varit dans les coiffures trs basses maintenant. Ce sont larges
bourrelets ou turbans embotant l'occiput avec coiffes  dessins dors
encadrant le front et le visage; ces bourrelets et coiffes, orns de
rseaux perls, se modifient dans les pays o l'influence flamande ou
rhnane lutte contre l'influence italienne, par l'adjonction sur la
coiffe d'une sorte de chapeau taillad qui deviendra le grand bret
dcoup et largement dchiquet des lansquenets suisses ou allemands.

Ce sont ces modes qui vont rgner pendant tout le temps de Franois Ier,
 la cour blouissante du Roi Chevalier, et  la ville chez les nobles
dames et les bourgeoises aises.

L'innovation principale, celle qui doit influer sur le reste du
vtement, en dterminer en partie la coupe et les proportions, la
dominante du costume d'alors, c'est le vertugadin, dit aussi vertugalle,
vertugardien... Chose non vue encore, grande nouveaut qui va
bouleverser le costume et changer toutes les lignes.

[Illustration: Commencement de la Renaissance.]

Le vertugadin, c'est--dire la jupe large soutenue par une armature
quelconque, en voil pour trois sicles, pendant trois cents ans, avec
des interrgnes plus ou moins longs, il durera sous des noms diffrents,
panier, crinoline, pouf, tournure, etc. Il dure encore et nous le
reverrons.

[Illustration: A LA COUR DU ROI-CHEVALIER.]

Depuis trois cents ans la largeur des jupes suit un mouvement rgulier,
d'abord modeste, elle augmente peu  peu, lentement, en habituant
progressivement l'oeil  ses proportions, elle arrive  une envergure
formidable, exagre, impossible, puis elle diminue lentement reprenant
l'une aprs l'autre ses tapes successives.

Les femmes, qu'elle a transformes pour un temps plus ou moins long en
normes cloches, redeviennent clochettes, elles diminuent et
s'amincissent jusqu' disparition complte de toute apparence de
vertugadin. Les modes sont ultra collantes pour quelques annes, puis un
soupon de tournure reparat, une illusion de vertugadin se remontre et
la progression recommence.

Vilipend, chansonn, ridiculis sans trve ni merci  toutes les
poques et quelque fut son nom, il a triomph toujours, mme des dits
qui prtendaient diminuer son envergure. Et pourtant nulle puissance au
monde n'a vu se liguer autant d'ennemis enflamms contre elle, aucune
institution n'a t attaque avec autant de vigueur et d'acharnement.

La Monarchie ou la Rpublique ont des adversaires, mais aussi des
dfenseurs. Vertugadins, paniers ou crinolines avaient contre eux tous
les maris, tous les hommes! Le corset seul a eu presque autant
d'ennemis--dont il a toujours galement triomph.

Le Vertugadin, n sous Franois Ier, vers 1530, marque la fin du moyen
ge, mieux et plus compltement que n'importe quel changement politique.
C'est la disparition des robes collantes ou flottantes  plis droits, si
sculpturales. Un monde est fini.

Le vertugadin s'appelle premirement _hoche-plis_. Ce nom s'applique
d'abord seulement au bourrelet godronn soutenu par une carcasse de fils
de fer qui s'attache  la taille pour donner de l'ampleur aux jupes.
Puis le nom s'tend  tout un systme de cerceaux de bois ou de baleine
formant cage sous la jupe jusqu'en bas.

Le costume fminin sous Franois Ier est ample et majestueux plutt que
gracieux, les robes sont de velours, de satin, de brocatelle  fleurs de
couleurs varies, avec de larges manches tombantes, doubles de zibeline
ou des manches normes engonant les paules et formant comme une
succession de bourrelets jusqu'aux poignets, avec des crevs ouverts sur
des bouillons de soie claire.

Le corset  busc appel alors basquine apparat. Trs probablement ce
n'tait pas encore une armature dissimule sous le corsage, mais bien le
corsage lui-mme raidi par des baleines, du moins les descriptions assez
confuses donnent lieu de le penser.

Pour la coiffure, _attifet_, _chaperon_, _toque_ ou _toquet_, ainsi que
pour l'ornement du cou et des paules qui sortent considrablement des
corsages,--on a rapport de la molle et licencieuse Italie de jolies
ouvertures de corsages, que les maris pourtant auraient pu trouver
offusquantes, mais les hommes se dcolletent bien aussi--les lgantes
dpensent en joaillerie et orfvrerie plus que messieurs les maris ne
voudraient. Reines, grandes dames, bourgeoises se ruinent en chanes
d'or, joyaux maills, perles, pierreries, escarboucles.

La belle Ferronnire, une des matresses du roi aprs le rgne de la
duchesse d'Etampes, invente de porter une escarboucle retenue par un
fil au milieu du front. Un bijou de plus  porter quand on a dj garni
autant que l'on pouvait la coiffure, le corsage et la ceinture d'une
tincelante joaillerie, quelle belle ide! La coiffure  la Ferronnire
a vite un trs grand succs.

Voici maintenant des accessoires de toilette inconnus. Pour l't, c'est
l'ventail de plumes, joli prtexte  garniture d'orfvrerie, et le
manchon pour l'hiver. Manchons noirs pour les bourgeoises et manchons de
couleurs varies pour les dames nobles seulement, suivant les
ordonnances royales. Les ombrelles aussi sont venues d'Italie, seulement
elles sont trop lourdes et ne russissent gure.

Mais voici sur l'blouissante poque, l'teignoir de la Rforme, les
jours troubls et tristes.

[Illustration: Les Manches  crevs.]

Etincelante, chatoyante, superbe d'ampleur somptueuse et de richesse
pendant tout le rgne de Franois Ier, roi chevalier, prince brillant,
prodigue et ostentatif en un temps de bravoure et de _braverie_ et
aussi de licence,--la mode va changer soudain de caractre et devenir
aussi austre qu'elle a t fastueuse, aussi sombre et lugubre qu'elle a
t blouissante et multicolore.

C'est pendant le commencement du rgne d'Henri II une vritable lutte
entre les modes tristes et les modes gaies, mais bientt les modes
tristes triomphent et peu  peu l'clat de l'lgance s'teint, la mode
tourne et va bien vite des couleurs ternes et maussades au noir pur.

Les temps deviennent difficiles et tournent au noir aussi. C'est la
Rforme, les dissensions religieuses, guerres de sermons et de prches
d'abord, puis guerre effective  coups de canon et d'arquebuses,  coups
de bchers, ou de potences.

Le roi Henri II ds 1549 commena les hostilits contre le luxe; un dit
interdisant un grand nombre d'ornements ou d'toffes, passements,
bordures, orfvreries, cordons, canetilles, draps d'or ou d'argent,
satins, etc., rglementa svrement la mode et dtermina pour les
diffrentes classes de la socit les qualits des toffes et jusqu'aux
couleurs.

Le droit de porter habillement complet de dessous et de dessus en rouge
cramoisi fut rserv aux princes et princesses; les dames nobles et
leurs maris ne pouvaient prendre cette clatante couleur que pour une
seule pice de leur costume.

Pour les dames de rang infrieur, elles avaient droit, d'abord les plus
leves en rang, aux robes de toutes couleurs sauf le cramoisi, et les
autres au rouge teint ou au noir. Mme chelle descendante pour les
toffes, des satins et des velours au simple drap.

De longs cris de lamentation retentirent par toute la France, quand on
voulut passer  l'excution de l'dit.

Les dames de France, au nord comme au midi,  l'ouest comme  l'est, en
bataille serre, dfendirent courageusement, pied  pied, leurs joyaux
et leurs belles parures, leurs toffes et leurs couleurs, discutant avec
les agents de l'autorit et trouvant mille raisons ingnieuses pour tout
sauver, pour tout garder.

Il fallut que le roi reprt la plume, qu'il compltt son dit par une
srie d'articles explicatifs et dtaillt point  point ce qui tait
permis et ce qui tait prohib. Il faisait quelques concessions aux
dames et permettait encore quelques petites coquetteries, mais pour le
reste, ce qui fut dfendu resta dfendu et la loi somptuaire fut
excute rigoureusement.

  Le velours, trop commun en France,
  Sous toy reprend son vieil honneur...

dit Ronsard dans une ptre au Roi o il loue le monarque de ses
ordonnances rformatrices.

[Illustration: La Coiffure de Catherine de Mdicis.]

La sombre Catherine, l'Italienne dont le sang a empoisonn celui de la
race des Valois, l'empoisonneuse qui finira toute bouffie de crimes,
domine la Cour de France encore brillante, comme un grand fantme noir,
emblme de l're de crimes et de massacres qui va s'ouvrir.

Elle laisse les recherches de la coquetterie aux dames de la Cour et 
la matresse de son mari,  Diane de Poitiers, la suprme beaut, la
desse quasi mythologique de la Renaissance, que Jean Goujon sculpta
comme plus tard Canova sculptera une autre beaut princire, Pauline
Borghse. Les plus jolies crations de l'poque, ce sont des toilettes 
tons sobres, d'une lgance svre composant des harmonies grises ou des
harmonies en blanc et noir, les couleurs de Diane de Poitiers.

[Illustration: SOUS HENRI II.]

A la mort d'Henri, Catherine adopte, pour ne plus le quitter, le
costume de veuve, et entoure pourtant d'un essaim de jeunes et
brillantes beauts, de ses filles d'honneur qu'on appelle _l'escadron
volant de la Reine_,--escadron qui, dans les mille intrigues qu'elle
noue et dnoue, la sert plus avantageusement que des escadrons de
retres,--elle traverse les trois rgnes tourments des rois ses fils,
noire des pieds  la tte, noire comme la nuit, noire comme son me.

[Illustration: Sous Henri II.]

Large jupe noire, corsage noir en pointe, grandes ailes noires aux
paules, collet noir relev en forme de fraise; et pour coiffure une
sorte de chaperon ou de toquet  visire noire qui descend en pointe sur
ce front aux penses dures et sinistres.

Ce fut Catherine, parat-il, qui importa en France, en arrivant de
Florence pour son mariage, les fraises qu'adoptrent rapidement les
hommes et les femmes.

Il y en avait de toutes sortes, de modestes et d'inoues, de trs
simples en linge godronn et d'autres en merveilleuses dentelles.
Invention charmante et superbe, incommode sans doute comme bien d'autres
inventions de la mode, mais qui encadrait si bien dans les rosaces et
les rinceaux de la plus fine dentelle, qui sertissait comme un bijou
prcieux la figure de la femme.

C'taient des chefs-d'oeuvre de cet art si fminin de la dentelle o
brillait toute l'lgance dcorative de la Renaissance; les mmes
artistes qui ciselaient le bronze, l'argent et l'or, qui sculptaient ces
fines dcorations de pierre sur les faades des palais, fournissaient
les dessins de ces fraises; la dentelle avait ses Benvenuto Cellini, 
Bruxelles,  Gnes et surtout  Venise, premiers centres de fabrication.

Mais les fraises ne prirent pas tout de suite ces belles proportions,
qu'elles n'atteignirent que sous Henri III. Elles furent d'abord de
simples collerettes  plis ronds ou godrons qui enserraient le cou
jusqu'aux oreilles, fraises austres et fermes d'un temps qui
s'assombrissait de plus en plus; l'austrit protestante gagnait
rapidement et si les catholiques conservaient leurs habitudes et leurs
moeurs plus faciles, les querelles de religion avaient pris toute leur
pret et la guerre civile planait sur la France.

Sous le rgne phmre de Franois II, qui vit passer  la cour de
France la figure aurole par le malheur de la pauvre Marie Stuart, sous
celui de Charles IX, les costumes ont une lgance sobre et discrte.
Comme les pourpoints des hommes, les corsages sont taillads, ainsi que
les manches raides et bouffantes en haut.

Les seuls bijoux sont quelques boucles et pendants de ces grandes
ceintures dites cordelires, des garnitures d'aumnires, un collier
sous la collerette, petite fraise  godrons qui se trouve aussi aux
poignets.

Le chancelier de l'Hpital, ennemi de la trop grande ampleur des
vertugadins, les avait un peu dgonfls et diminus par une svre
ordonnance en 1563, par laquelle il interdisait galement aux hommes les
hauts de chausses rembourrs. Mais  un passage du roi Charles IX 
Toulouse, les belles Toulousaines tant venues implorer un adoucissement
aux rigueurs de l'austre chancelier, le roi, plus clment qu'il ne se
montrera plus tard aux Huguenots, fit grce au vertugadin et lui permit
de reprendre ses monumentales proportions.

Ne nous moquons pas de cette ampleur des vertugadins, un jour elle sauva
la France s'il est vrai, comme la chronique le dit, que Marguerite de
Valois put prserver les jours d'Henri de Navarre son mari, en le
cachant sous un immense vertugadin quand les massacreurs de la
Saint-Barthlemy se mirent  dpcher  coups de hallebarde les
huguenots qu'on avait logs au Louvre  l'occasion des noces d'Henri et
de Margot.

[Illustration: Sous Charles IX.]

Les modes s'assombrissent comme le temps, comme l'architecture, comme le
mobilier, comme tout. C'est une loi gnrale, l'architecture est svre,
ce n'est plus l'exubrance dbordante, la gaiet paenne de la
Renaissance, les formes sont plus contenues. Aprs une dbauche
d'inventions souriantes, l'architecture fait pnitence. Le mobilier qui
garnit ces htels renfrogns est raide et gourm.

Voyez ces tables et ces siges carrs, sans ornements ni sculptures, de
bois brut recouvert d'toffe sombre seme de gros clous. C'est le style
catafalque.

Dans ces architectures svres, dans ces appartements qui semblent
revtus de tentures d'enterrement, s'agitent des gens  costumes
tristes. Longues robes tombant sur de larges vertugadins et collets
montants; le buste est emprisonn et comprim durement dans un raide
corset  busc fermant par derrire, dans une armature solide appele un
_corps piqu_, que recouvre un corsage d'toffe raidie et baleine
aussi.

Pour sortir dans la rue, les femmes ajustent sous leurs chaussures des
patins lgers  semelles de lige, ce qui s'est dj fait aux sicles
prcdents, mais on raille beaucoup les femmes de petite taille qui ont
pris pour habitude de se jucher sur des patins formidables, ou de se
hausser par des souliers  nombreuses semelles superposes.

Pour la coiffure, c'est la coiffe de rseau, la pointe sur le front
faisant de la figure une sorte de coeur, ce que nous connaissons surtout
sous le nom de coiffe  la Marie Stuart, ou bien c'est le chaperon de
velours noir, une sorte de chapeau assez peu seyant.

Il est de mauvais ton pour les dames nobles et mme pour les bourgeoises
de sortir sans masque. trange mode, ce masque noir est encore une note
triste ajoute  un ensemble dj bien sombre.

Les masques, de velours noir, sont courts, laissant voir le bas du
visage, ou  mentonnire; ils s'attachent derrire les oreilles ou bien,
ce qui est plus raffin, se maintiennent au moyen d'un bouton de verre
tenu avec les dents. Cette mode passant des femmes de qualit aux toutes
petites bourgeoises durera longtemps, jusque sous Louis XIII.

Le masque cependant est coquet, il y avait moins joli, il y avait le
_touret de nez_, pice d'toffe noire attache par les cts au
chaperon, qui s'ajustait sous les yeux et cachait tout le bas du visage,
invention bizarre et peu sduisante qui ressemblait, en laid, au voile
de figure des femmes du Caire.

Ces tourets de nez, parat-il, ont leur raison d'tre et leur utilit.
Ne les soulevons pas. Les dames se fardent outrageusement suivant une
mode venue d'Italie avec Catherine de Mdicis, elles se peignent comme
de simples Carabes et s'appliquent sur les joues, sous le touret de
nez, les couleurs les plus vives et les plus dangereuses pour
l'piderme. Les visages fminins sont enduits de plaques de vermillon,
ou bien, sous prtexte d'entretenir la fracheur du teint, de pommades
et de drogues vraiment peu ragotantes.

Horrible!

Une _Instruction pour les jeunes dames_ donne des indications sur la
composition de ces _oints_ ou plutt de ces fricasses dplorables o
il entre de la trbenthine, des fleurs de lis, du miel, des oeufs, des
coquilles, du camphre, etc., le tout cuit dans l'intrieur d'un pigeon,
tritur et distill ensuite.

Pouah! le touret de nez parat assez indispensable aprs cela.

[Illustration: DAME DU TEMPS DE CHARLES IX.]

Le florentin Ren, amen par Catherine, fournissait aux belles dames de
la cour fards, parfums et cosmtiques; on sait qu'il cuisina souvent
pour la reine mre d'autres fournitures plus nuisibles destines 
supprimer avec lgance et discrtion les gens embarrassants.

[Illustration: Etoffes ramages.]

Quelle poque! d'un bout du royaume  l'autre, dans le mlange des
partis en lutte, on se dispute, on se hait, on se bat. Pendant trente
ans tout est boulevers, les armes catholiques et huguenotes se
poursuivent par les provinces, mettant tour  tour les villes  sac,
brlant les chteaux les uns des autres, guerre sans merci o les femmes
et les enfants sont envelopps, guerre de surprises et de massacres.

Les villes sont assiges, les campagnes sont ravages par les argoulets
et arquebusiers catholiques, par les retres protestants, les chteaux
et manoirs enlevs par de rapides coups de main... Il faut fuir quand on
ne se sent pas le plus fort, ou prir...

On comprendrait, qu'en ces lugubres temps, les costumes des femmes se
soient un peu masculiniss. Les pauvres femmes ont si souvent besoin,
pour se tirer d'affaire dans les moments difficiles, d'enfourcher
chevaux ou mules, de chevaucher comme les hommes!

Ainsi, en 1568, Cond surpris en pleine paix, dut, pour chapper aux
troupes de Catherine, s'enfuir de son chteau de Noyers prs d'Auxerre
et courir jusqu' la Rochelle, chapper aux partis de cavalerie,
traverser la Loire  gu, avec sa femme enceinte porte dans une
litire, avec trois enfants au berceau, la famille de l'amiral Coligny,
celle d'Andelot, nombre d'enfants et de nourrices...

Les femmes empruntrent au costume masculin une espce de pourpoint 
hauts de chausses qui se mettait sous la robe. Ces _caleons_, ainsi
s'appelaient-ils, permettaient, malgr les larges jupes, d'enfourcher
plus commodment les arons.

Les vertugadins continuaient  se porter et  grandir malgr tout

  Et les dames ne sont pas bien accommodes
  Si leur vertugadin n'est large dix coudes,

dira bientt un satirique _Discours sur la mode_.

[Illustration: Au temps de la Rforme.]




[Illustration: Coiffure et Collerette Valois.]

V

HENRI III

La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plisses, godronnes ou en
  cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes manches.--Horribles mfaits
  du corset.--La reine Margot et ses pages blonds.


Le rgne de Henri III n'apporte aucun changement dans la situation. Les
temps furent plus sombres peut-tre et le pays plus boulevers.
Cependant malgr la sainte Ligue, malgr le redoublement des guerres
civiles, malgr l'incendie de ses provinces et le sang qui coulait de
partout, Henri III, roi de la France tiraille  quatre chevaux, prit en
main le sceptre de la mode.

Aprs le sombre Charles IX, ddaigneux du luxe et des affiquets de la
toilette, venait un roi mignard, fris, frais, musqu, fard, qui, tout
en renouvelant les dits de Charles IX contre le luxe, lanait la cour,
et aprs la cour tout ce qui peut suivre la mode, dans un dbordement de
folies luxueuses, de somptuosits excentriques et extravagantes.

Sous ce roi de _l'le des Hermaphrodites_, comme des pamphlets
l'appelrent, le roi-femme, et l'homme-Reine de d'Aubign:

  Son visage de blanc et de rouge empt,
  Son chef tout empoudr nous montrrent l'ide
  En la place d'un roi d'une fille farde.

tout est dsordonn et drgl  la cour. Le luxe et les dbordements
sont tels que la plus chaste Lucrce y deviendrait une Faustine, dit la
chronique de l'toile.

Le royaume de la mode lui-mme est boulevers, il n'y a plus de
frontires naturelles et les modes se confondent pour les deux sexes. Le
roi, par un got singulier, fminisa le plus possible ses costumes,
cherchant ce qui pouvait se prendre aux modes fminines, depuis la
coiffure jusqu' l'ventail.

Comme les dames de la cour, le roi et ses mignons adoptrent les
colliers de perles, les boucles d'oreilles, les dentelles de Venise et
les grandes fraises. Comme les dames, pour entretenir la fracheur de
leur teint, ils se fardrent et se cosmtiqurent d'une faon ridicule,
allant jusqu' mettre la nuit des masques et des gants enduits de
pommade; tranges modes effmines pour un temps de poignards levs et
de prils constants.

Ces _mignons et popelirots_ ne portaient-ils pas comme les dames une
sorte de corset pour faire taille fine, le pourpoint  busc descendant
trs bas en pointe, devenu bientt le ridicule pourpoint  panse
rembourre formant une espce de ventre pointu  la faon de
Polichinelle. Ne se coiffaient-ils pas de la toque fminine orne de
plumes et de pierreries...

Les femmes ne prirent rien aux modes masculines, mais elles se
rattraprent en exagrant considrablement les dimensions et
l'ornementation de tous les lments du costume, en recherchant la
somptuosit des toffes, en se surchargeant encore d'accessoires et de
joaillerie. C'est Marguerite de Valois, soeur du Roi, la reine Margot
d'Henri IV qui mne la mode, et moins le ridicule que la grce fminine
esquive, elle fait bien le pendant de l'tonnant Henri III, le satrape
musqu et fard qui empse et godronne lui-mme ses fraises et celles de
la reine, et se promne avec des petits chiens sur les bras ou le
bilboquet  la main.

[Illustration: Toilette de Cour.]

Les fraises ont pris des proportions fantastiques, ce sont d'immenses
cornets vass, soutenus par des fils de laiton, de magnifiques
dentelles ou broderies de point de Venise, qui partant du corsage,
laissent voir les paules et montent derrire la tte jusque par-dessus
la coiffure. La figure farde ainsi encadre dans cette dentelle 
pointes, c'est une fleur clatante ou un fruit, ou plutt c'est une
tte d'idole, trop apprte, peinte et repeinte, ruisselante de
bijouterie et de clinquant.

[Illustration: TOILETTE DE COUR HENRI III.]

Encadrement de corsage en joaillerie, or, pierreries, perles, colliers,
boucles d'oreilles, perles et diamants  la coiffure, les princesses
et les grandes dames tincellent. Les coiffures sont trs basses, les
cheveux arrangs en pointe sur le front et relevs en rouleau sur les
tempes, dessinent un coeur que couronne un simple cercle orn de pierres
et de perles fines.

[Illustration: Le Masque.]

Sur les corsages et sur les jupes, des lignes de perles forment des
quadrills ou des losangs. La ceinture  pendants trs longs, est en
joaillerie galement;  l'extrmit pend un petit miroir, prcieusement
encadr, que les dames ont  tout instant  la main, pour vrifier
l'tat de cette prcieuse toilette si difficile  porter, de ces fraises
immenses, d'une si haute et si majestueuse lgance, pour lesquelles les
dames sont  la gne dans les runions et dans la presse des ftes de la
cour.

Il suffit pour en juger de voir au Louvre un tableau du temps,
reprsentant un bal  la cour, aux ftes donnes pour le mariage du duc
de Joyeuse avec la belle-soeur du roi, noces fameuses, clbres avec un
faste inou par vingt-cinq ou trente journes de festins, de joutes ou
de mascarades, pendant lesquelles toute la cour, les princes et
princesses, seigneurs et nobles dames rivalisrent de richesses et de
somptuosits folles, dans leurs toilettes renouveles de fte en fte.

D'aprs ce tableau des noces de Joyeuse, attribu  Clouet, les
seigneurs et les nobles dames rivalisrent surtout de ridicule dans
leurs ajustements. Ce ne sont que corsages  pointes, fantastiquement
serrs ou pourpoints  abdomens pointus, qui donnent aux uns et aux
autres, des apparences d'insectes, fines gupes ou gros bourdons.

[Illustration: Les Manches bouffantes.]

Ces corsages, dont les buscs n'en finissent pas, ont des manches normes
et rembourres, aussi grosses aux paules que le corps tout entier,
formes d'une succession de gros bourrelets  crevs, bords de perles
ou de clinquant, avec des poignets de fine dentelle assortis  la
fraise.

Quant aux vertugadins, ils ballonnent et s'largissent considrablement,
ce sont maintenant plus que des cloches, ce sont de vastes soupires
renverses, sur lesquelles on porte deux robes superposes, la robe de
dessus, de riche brocart ou d'toffes charges de mille broderies,
s'ouvrant pour laisser voir l'autre, laquelle est de couleur diffrente
et non moins ornemente.

Au plus pais des troubles et confusions, quand ligueurs, royaux et
huguenots se heurtaient, s'arquebusaient et se pendaient d'un bout du
royaume  l'autre, Damville, l'an des trois fils du conntable de
Montmorency, qui avait lev la lance pour un quatrime parti, celui des
politiques, alli dans le Midi aux huguenots, dut une belle chandelle 
l'invention de ces encombrants vertugadins. Cern dans Bziers, il
allait tre pris et courait grands risques, mais une de ses parentes,
Louise de Montagnard, femme de Franois de Tressan, l'enleva dans son
carrosse, cach sous l'talement de son immense vertugadin, et le fit
passer  la barbe de ses ennemis.

[Illustration: Le petit manteau Henri III.]

C'est le second sauvetage opr par le vertugadin; peut-tre aurait-il 
faire valoir bien d'autres actes de service, si l'histoire avait daign
les enregistrer. La crinoline, que nous avons connue, n'a pas de haut
fait pareil  son actif. Sa vaste envergure fut aussi utilise, non pour
de si dramatiques vasions, mais seulement par d'ingnieuses fraudeuses,
qui se contentaient d'accrocher sous leurs jupes,  ses cerceaux, des
objets soumis aux droits.

[Illustration: Sous Henri III.]

Le corset n'est plus la simple _basquine_, assez inoffensive des
commencements, le _corps piqu_ qu'endurent, sous prtexte de
s'avantager la poitrine, les belles dames de ce temps, c'est un
vritable instrument de torture, un moule dur et solide dans lequel il
fallait entrer, souffrir et rester, malgr les clisses de bois qui
entraient dans la chair, mettaient la taille  vif et faisaient
chevaucher les ctes les unes par-dessus les autres, ce sont Montaigne
et Ambroise Par qui le disent, et ce dernier pouvait en savoir quelque
chose.

Comme le vertugadin et plus que le vertugadin, le corset passera les
sicles, durera  travers toutes les modes, malgr toutes les attaques,
malgr les mdecins qui l'excommunient avec unanimit, victorieux de
tous et de toutes, victorieux contre l'vidence. Les absurdes mignons
d'Henri III l'ont bien un moment fait adopter par les hommes!

Les beauts clbres du temps, Mme de Sauves, la reine Margot, dans
leurs atours de crmonie, avec tous leurs joyaux et pierreries, dans
leurs corsages raidis et luisants, couverts de rinceaux d'or, ont l'air
de desses revtues de cuirasses damasquines. Ne m'approchez pas,
disent les grandes fraises  pointes de ces beauts, qui pourtant ne
sont gure inaccessibles.

[Illustration: La Reine Margot.]

Cette folie de luxe,  une poque si sombre pourtant, a gagn toutes les
femmes. Il n'est pas de femme de petite noblesse, de femme de robin, de
bourgeoise qui n'essaie d'approcher des grands modles, au grand
dplaisir des maris, au grand pril des fortunes dj bien atteintes par
les malheurs des temps.

[Illustration: GRANDE TOILETTE MDICIS.]

Le brillant XVIe sicle, le sicle de la Renaissance, illustr par tant
d'artistes et de lettrs, tant d'tincelants chevaliers et de dames
blouissantes, le XVIe sicle finit mal cependant. Il plane sur cette
fin, sur cette poque d'Henri III, aux raffinements corrompus, sur la
cour et la ville, sur ces belles et nobles dames, sur ces reines
vnneuses, sur ces mignons et ces raffins, une telle odeur de sang,
que dans ce bouleversement et dans cette corruption sociale, ce n'est
pas de trop de tous les parfums violents dont on use, de ce musc et de
cette ambre pour la masquer.

[Illustration: Grande Fraise Henri III.]

Marguerite de Valois, fleur au parfum dangereux, survivra  ce temps et
finira en 1615, quelques annes aprs Henri IV, son ex-mari; elle finira
vieille coquette, farde et musque, essayant, malgr l'ge, malgr
l'embonpoint qui dtriore sa prestance d'ex-desse, de garder les
grces solennelles et apprtes de son beau temps et ses grands costumes
d'apparat, tranant une petite cour de ses chteaux du Languedoc  son
logis parisien de l'htel de Sens qui existe encore, distinguant de
temps  autre quelque trop joli cavalier, ou quelque gentil jeune page,
de ces pages qui occupaient dj la chronique en ses belles annes,
quand on l'accusait de les faire tondre pour se fabriquer des perruques
blondes avec leur toison.

Tout  la fin de cette reine, devenue la grotesque Margot, l'un de ces
pages prfrs ayant t dagu dans l'htel mme par un jeune cuyer,
jaloux de possder les bonnes grces de la vieille reine, Marguerite
entra en fureur comme une lionne blesse, et pour venger l'objet de ses
dernires amours, elle prtendit exercer fodalement le droit de haute
justice dans sa maison; elle condamna le coupable  mort et le fit
dcapiter sans dsemparer, sous ses yeux affams de sang, devant le
populaire assembl dans le carrefour, sur la porte mme de l'htel de
Sens.




[Illustration: La fraise collerette.]

VI

HENRI IV ET LOUIS XIII

Retour  une simplicit relative.--Les femmes-tours.--Hautes coiffures.
  --Excommunication du dcolletage.--Les robes  grands ramages de
  fleurs.--Collets monts et collets rabattus.--Tailles longues.--Les
  dits de Richelieu.--La dame suivant l'dit.--Tailles courtes.


Il y a des sicles qui ont la vie dure, et d'autres qui meurent avant
l'ge, le XVIe sicle, de complexion sans doute particulirement
robuste, se prolongea jusqu' la fin du rgne du Barnais, avec ses
ides et ses moeurs, ses faons et ses modes. On verra plus tard le
XVIIe durer de mme avec Louis XIV au dtriment du XVIIIe, et ce pauvre
et charmant XVIIIe finir tristement avant l'ge, de mort subite en
l'anne 89.

Ces annes de grce du XVIe sicle sous le sceptre du roi Henri, sont
une convalescence aprs les longues annes de fivre chaude; la France,
que la maladie a mise si bas, renat, le poison qu'elle avait dans les
veines est expuls, tout se rpare, se nettoie et s'assainit.

Aprs les raffinements ridicules et maladifs du rgne de Henri III, le
costume prend un caractre sans faon, un aspect de bonne et simple
franchise, s'il peut y avoir de la franchise dans le costume. C'est
cependant presque le mme costume, mais simplifi dans les lignes et
dbarrass de ce qu'il avait de surabondant et de trop cherch dans les
dtails.

Les modes sont moins lgantes, certainement, celles des femmes comme
celles des hommes; elles ont bien des ridicules aussi, mais ce sont des
ridicules nafs. On est sorti de la prtention excessive, de la grce
raffine et corrompue; en allant dans la simplicit, on est tomb dans
la lourdeur et la gaucherie, pourtant de cette lourdeur inlgante mais
saine, se dgagera bientt la grce cavalire du costume Louis XIII. Il
ne faut cependant pas prendre ce mot simplicit au pied de la lettre:
htons-nous de dire que cette simplicit n'est que trs relative.

Les jours d'apparat, les dames arboraient encore la mme quantit de
joailleries et de pierreries que par le pass. La reine qui a remplac
Marguerite de Valois aprs le divorce,--une deuxime alliance Mdicis
qui ne parat pas avoir trop russi au Barnais, bien pay dj pour se
souvenir de Catherine--la reine de la main droite Marie de Mdicis et la
reine du ct coeur Gabrielle d'Estres, duchesse de Verneuil, et les
autres belles dames, se montraient aux ftes, ballets, mascarades et
collations, richement pares et magnifiquement atournes et si fort
charges de pierres et pierreries qu'elles ne pouvaient se remuer.

La reine montra lors d'une grande occasion, une robe, toffe de
trente-deux mille perles et trois mille diamants, et  son exemple les
grandes dames et les dames de moyenne toffe dpensaient volontiers plus
que leurs revenus, en somptuosits, en habillements de brocart, satins,
damas admirables, ramags et passements d'or, chargs et surchargs de
clinquant et de joailleries diverses.

Voil une bien trange simplicit, et pourtant quand on examine tableaux
et estampes du temps, ces documents n'en montrent pas moins une grande
diffrence entre les suprmes raffinements des modes de Henri III et
l'lgance un peu mastoque du temps de Henri IV.

Les coiffures sont plus hautes, les ttes se surchargent de cheveux
achets chez le coiffeur,  la couleur  la mode.

Pour un temps les perruques des rgnes de Louis XIV et Louis XV
apparaissent, mais sur la tte des dames: perruques brunes ou blondes,
perruques de simple filasse mme, pour celles qui ne pouvaient s'offrir
mieux. Et avec les perruques la poudre aussi se montre. C'est plutt un
empois mlangeant la pommade aux poudres les plus diverses, depuis les
fines poudres parfumes  la violette et  l'iris, jusqu' la poudre de
chne pourri, et  la simple farine pour les naves campagnardes.

Ce temps voit aussi clore les mouches qui reparatront galement au
XVIIIe sicle, mais ce sont d'abord des mouches larges comme des
empltres et d'un aspect moins sduisant que les coquettes
_assassines_ de plus tard.

Les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie ont gard l'ancien
chaperon, coiffure modeste, pendant que les femmes de la haute classe,
coiffes en cheveux avec perles et bijoux, adoptent pour sortir le
chapeau ou la toque  petit bouquet de plumes.

Voici le portrait d'une dame  la mode:

En ces temps heureux de vivre et de respirer, aprs tant de sombres
annes, une lgante est sangle et comprime dans un corsage dur et
rigide, fortement arm de baleines, une vritable gaine descendant tout
d'une pice, sans indication de model, en longue pointe sur la jupe.

[Illustration: Toilette de Cour Henri IV.]

Il faut dire qu'on se rattrape de cette mise  la _gehenne_ par le
dcolletage du corsage, trs libralement chancr en pointe aussi, trop
libralement mme, puisque Sa Saintet le Pape se croit oblig
d'intervenir et menace d'excommunication les belles qui continueront 
se dcolleter dans des proportions exagres.

[Illustration: DAME LOUIS XIII.]

Cette menace d'excommunication--amende  payer seulement l-haut--n'a
pas beaucoup d'effet, et les grandes fraises, les collets monts de
magnifiques dentelles soutenues de fils d'archal, continuent 
encadrer les opulences du corsage. La fine dentelle va si bien autour de
la chair, elle fait si bien ressortir les paules et les paules font si
bien valoir les merveilles des points de Venise ou de Flandre, cette
dlicate et si artistique orfvrerie  l'aiguille!

[Illustration: La belle Gabrielle.]

D'normes manches qui ne sont pas des manches tiennent au corsage. Ce
sont des ailes ouvertes fendues ds l'paule, descendant trs bas,
garnies de boutons serrs qui ne se boutonnent pas. La vraie manche
parat en dessous, toujours rembourre et remontante aux paules,
termine par des poignets en dentelles appels rebras.

Les jupes sont moins ballonnes que jadis, le vertugadin est plus
modeste, c'est une simple cloche lourde et tombant droit, ou plutt cela
ressemble  la grosse caisse bariole d'un bataillon de Suisses, mais
les hanches sont renfles en coupole et accuses de faon grotesque par
un rang de tuyaux godronns de la mme toffe que la robe.

Il est assez difficile aux femmes d'avoir avec cela une dmarche
lgante et lgre; cependant les beauts de l'poque tiennent  ces
jupes et l'idal de la grce est d'affecter en marchant un dandinement
de canard pour leur donner un balancement rythmique.

Une dame lgante a sous la robe trois autres jupes qu'elle doit montrer
en se retroussant lgamment, trois autres jupes d'ornementation et de
couleurs diffrentes.

Dans la liste des toffes et des couleurs  la mode, elle a de quoi
choisir, nous avons alors une srie de noms aussi drolatiques que ceux
invents plus tard par le capricieux XVIIIe sicle.

  _Couleur triste amie, ventre de biche, face gratte, couleur de rat,
  fleur mourante, singe mourant, couleur de veuve rjouie, de temps
  perdu, de trpass revenu, Espagnol malade, pch mortel, jambon
  commun, racleur de chemine, etc._

Le temps de la rgence de Marie de Mdicis est une poque de transition
entre les modes du XVIe et celles du XVIIe sicles; le vrai costume
Louis XIII ne se dgagera compltement des derniers vestiges des modes
de la Renaissance que vers 1630,  l'poque des dits rformateurs de
Richelieu qui, prohibant draps et brocards d'or et d'argent, broderies
et passementeries de fils d'or, dentelles, points coups, forcrent les
lgants  se contenter d'toffes et de lingeries plus simples et
induisirent les tailleurs de robes et d'habits  chercher des formes
nouvelles.

Pendant la premire partie du rgne, la mode se dgage lentement de sa
lourdeur, le vertugadin diminue peu  peu et le si disgracieux
renflement godronn au-dessus des hanches disparat, remplac par un
retroussis  grands plis de la jupe de dessus.

Le vertugadin humili a pass la frontire, il rgne en Espagne o sous
le nom de _guarde infante_, il prend de si colossales proportions que
l'autorit veut par des dits, comme en France, arrter leur
dveloppement. A l'amende s'ajoute la saisie et l'exposition publique
des objets prohibs. L'dit, svrement appliqu, suscita des
rsistances violentes et des meutes o le sang coula.

Le vertugadin eut la vie si longue de l'autre ct des Pyrnes que les
galants de la cour de Louis XIV le revirent avec surprise port par les
dames de la cour espagnole lors de l'entrevue dans l'le de la
Confrence pour le mariage de Louis avec Marie-Thrse.

En France, la recherche, la richesse et le faste, la multiplicit des
ornements, la surcharge de joaillerie se remettent  dominer dans la
mode et toutes les dames, mme celles de la plus simple bourgeoisie
donnent dans l'abus des superfluits coteuses et du clinquant.

[Illustration: D'aprs Callot.]

Comment une galante femme en habits se comporte, un pote satirique va
nous le dire:

  Il lui faut des carcans, chanes et bracelets,
  Diamants, affiquets et montants de collets,
  Pour charger un mulet, et voire davantage...
  Il lui faut des rabats de la sorte que celles
  Qui sont de cinq ou six villages damoiselles;
  Cinq collets de dentelle haute de demi-pi
  L'un sur l'autre monts...

Si les vertugadins ont diminu, les fraises ont plutt gagn en hauteur
et dveloppement; les grands portraits de Rubens et ensuite ceux de Van
Dick nous montrent ces fraises de la dernire priode, en
demi-circonfrences s'vasant derrire la tte.

Mais les estampes de Callot et d'Abraham Bosse vont nous renseigner sur
les modes parisiennes d'avant et d'aprs les dits de Richelieu.

Callot qui avant 1630 a dessin de sa merveilleuse pointe tant
d'lgants et pittoresques cavaliers en pourpoint de soie ou de buffle,
tant d'officiers en hongreline,  petites bottes et grandes flamberges,
de seigneurs bien XVIIe sicle, dans ces costumes si charmants et d'une
si jolie crnerie, ports avec tant de prestance et de laisser-aller, a
grav aussi quelques costumes de femmes, qui, bien que de la mme poque
sont encore un peu dans le style des modes du sicle prcdent.

Ces dames portent encore les robes  taille longue serre dans le _corps
piqu_ rigide, les manches  bourrelets avec crevs taillads en grande
ou petite _dchiquetade_, de couleurs vives, les jupes releves sur le
vertugadin rtrci.

Elles sont chausses de souliers  pont-levis, avec attaches sur le coup
de pied, une mode nouvelle.

  Les bourgeoises non plus que les dames ne vont
  Nulle part maintenant, qu'avec soulier  pont,
  Qui aye aux deux cts une large ouverture
  Pour faire voir leurs bas, et dessus pour parure
  Un beau cordon de soie en noeud d'amour li...

Ceci dcrit suffisamment le soulier Louis XIII d'une si cavalire
lgance. Le Muse de Cluny dans sa riche collection de chaussures en
possde d'admirables, trs dcoups et dcors d'ornements noirs sur le
cuir fauve et d'autres plus simples avec le noeud de rubans dit _noeud
d'amour_.

Les dcoupures laissaient voir les bas de soie incarnat, couleur  la
mode; pour sortir on ajoutait  ces souliers des patins de velours
cramoisi  trs hautes semelles.

[Illustration: Fraise Mdicis.]

Les gants des lgantes taient non moins jolis, orns de dessins sur le
dos et d'arabesques brods sur le grand crispin embotant le poignet.

[Illustration: FIN DU RGNE DE LOUIS XIII.]

De vives chamarrures, de grands ramages de fleurs courent sur toutes les
robes comme ils couvrent toutes les toffes du temps. Le jardin des
plantes, autrefois jardin du Roi, doit sa cration  cette mode; le
noyau primitif fut sous Henri IV le jardin d'un horticulteur avis o
toutes les sortes de plantes franaises ou trangres taient cultives
en vue de fournir des modles aux dessinateurs d'toffes ou de
broderies.

[Illustration: Corsage Louis XIII.]

Les coiffures varient. Longtemps  cause des grands collets des fraises,
elles sont restes trs hautes, ondes ou frises en bonnet d'astrakan
et ornes seulement de bijoux. Plus tard les fraises s'abaissent tout 
coup et se sparent _en rabats_ de dentelle de _point coup_, rabattus
sur l'chancrure carre du corsage, et en _collets abaisss_, sinon
rabattus aussi.

La coiffure peut s'abaisser aussi avec ces fraises basses; on forme un
petit chignon dit _culebutte_ derrire la tte et on encadre la figure
de jolies boucles tombantes ou frises. Cette mode s'exagre un peu, les
femmes se font avec leur coiffure frisotte et les petites mches
plaques sur le front, une tte ronde comme une boule.

Viennent les dits de Richelieu qui veut empcher l'or de France de s'en
aller, au dtriment du commerce franais, enrichir les manufactures
trangres en achats de passementeries de soie de Milan et de dentelles
ou broderies, les dits qui prohibent ensuite les galons et franges,
parfilures et canetilles enrichies d'or et d'argent, en ne permettant
que les galons troits de simple toffe; le costume va changer tout 
coup,

    Il faut serrer ces belles jupes
    Qui brillent de clinquants divers.
    On a pris les dames pour dupes,
  Leurs habits n'en seront point couverts,

dit une dame dessine par Abraham Bosse en 1634 aprs les dits et la
rformation du costume.

[Illustration: Bourgeoise Louis XIII.]

Changement radical, plus de surcharge d'ornements, plus d'toffes 
ramages, plus de fines dentelles de Venise ou de Bruxelles. La dame
_suivant l'dit_ d'Abraham Bosse porte sur une jupe plate,  plis
tombant droit, sans le moindre soupon de vertugade, un corsage 
basques,  taille trs haute serre par un simple ruban, des manches
larges, ouvertes sur une manche de dessous trs simple sans la moindre
broderie ni garniture.

La grande fraise, le grand collet mont ou rabattu est remplac par un
grand rabat de lingerie qui monte jusqu'au menton. Il n'y a plus dans ce
costume aucun reste des modes du XVIe sicle dfinitivement trpasses.

Mais ce costume extrmement simple, d'une sobrit qui touche 
l'austrit, restera celui des toutes petites bourgeoises, des bonnes
mnagres  qui les dits somptuaires ne causent pas grand souci ni
douleur; c'est en somme dans les grandes lignes, le costume actuel des
soeurs de Saint-Vincent de Paul, aux couleurs prs.

Les belles dames vont prendre ce modeste costume d'aprs les dits et le
transformer bien vite et en faire un des ensembles les plus lgants et
les plus charmants que la mode ait invents, un type vraiment
remarquable de haute distinction, juste au moment o le costume masculin
si dgag, si cavalier des premiers temps de Callot, va se modifier en
mal, devenir lourd et guind avec les justaucorps  taille sous les
bras et les hauts de chausses tombant au mollet.

[Illustration: Fin du rgne de Louis XIII.]

La robe s'ouvre du haut en bas, laissant voir un devant de corsage de
satin clair orn d'aiguillettes et termin en pointe arrondie sur une
jupe de dessous de soie ou satin mordor. La robe de dessus ainsi
largement ouverte et assez longue, a tous ses plis sur les cts ou par
derrire.

Les manches bouffantes sont coupes en minces bandes du haut en bas,
rattaches sur la saigne par un ruban ou simplement ouvertes sur une
riche manche de dessous et garnies sur l'ouverture d'aiguillettes ou de
noeuds de rubans.

Plus de collets monts, rien que des collets rabattus. Ces grands
collets et rabats de lingerie ont bien vite repris quelques riches
broderies, dont les pointes tombent maintenant trs bas sur les paules
et sur les bras, en mme temps que de hautes manchettes denteles et
dcoupes de la mme broderie montent des poignets jusqu'au coude.

Et touffes et bouffettes de rubans partout, rosettes au corsage;
guirlandes de rosettes  la ceinture, et colliers de perles tombant dans
le corsage, carcans de bijouterie serrs au cou, diamants et pierres sur
les aiguillettes et les ferrets. Voici la dame  la mode de 1635 qui
s'en va promener ses riches atours  la Place Royale parmi les galants
 moustaches retrousses, qui papillonnent sous les arcades.

Ce sera tout  l'heure le costume des hrones de la Fronde, des
duchesses ligues contre Mazarin, et cela deviendra en se modifiant peu
 peu le grand costume des ftes blouissantes de la cour de Louis XIV.

[Illustration: Elgante Louis XIII.]




[Illustration: Marion.]

VII

SOUS LE ROI-SOLEIL

Les hrones de la Fronde.--De la Vallire  la Maintenon.--Les robes
  dites transparentes.--Triomphe de la dentelle.--Le roman de la mode.
  --Les Steinquerques.--La coiffure  la Fontanges.--Le rgne de
  Mme de Maintenon ou trente-cinq ans de morosit.


Le rgne du grand roi. Le rgne des architectures talant une somptuosit
d'apparat, une solennit majestueuse et le rgne des perruques
galement solennelles et majestueuses, des modes d'un luxe crasant, o
la superbe crase un peu l'lgance!

[Illustration: A LA COUR DU ROI-SOLEIL.]

Le grand sicle! la grandeur pousse jusqu'au gonflement et la splendeur
jusqu' la surcharge, la mme lourde magnificence dans le style des
htels ou des palais, demeures des nobles seigneurs emperruqus, dans le
mobilier noble et pompeux que dans l'habillement masculin et fminin et
dans les fantaisies raffines du costume.

Le grand rgne a un prologue lgrement agit, la Fronde, qui donne
occasion aux belles dames de faire un peu de galante politique et de se
donner une petite ide des motions de leurs grand'mres du temps de la
Ligue. La mort a desserr la forte main qui tenait les brides du
royaume, Richelieu disparu, on peut caracoler.

Et  l'exemple de messieurs les ducs, les hrones de la Fronde ont
caracol! Ce commencement, quand le grand roi n'est encore que le petit
roi, a une jolie allure romanesque.

Mmes les Duchesses, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Bouillon,
Mme de Longueville et la duchesse de Montpensier, Mademoiselle, la
Grande Mademoiselle, petite-fille d'Henri IV, qui aide  battre les
soldats du roi  coups de canon, en attendant qu'elle soit,  coups de
canne, battue par son mari, le beau Lauzun pris  dfaut de Louis,--les
belles et sduisantes rebelles aux libres allures, aux beaux yeux et aux
belles tailles sans aller jusqu' la casaque des gardes et la hongreline
soldatesque, arborent avec crnerie des costumes semi-militaires.

Pendant les annes de troubles et d'meutes, de guerre civile  Paris et
de cavalcades armes dans les provinces, n'assistent-elles pas aux
parades des troupes leves par les princes contre les troupes du Roi,
avec Cond ou contre Cond;--ces amazones, du haut du perron de l'Htel
de Ville, ne haranguent-elles pas les Parisiens toujours en got
d'meute, le populaire hriss de vieilles hallebardes et d'arquebuses
ligueuses, ne passent-elles pas en revue dans Paris un peu assig les
forces de la Fronde, les milices parisiennes qui tranent bruyamment ce
qui reste du pittoresque bric--brac guerrier du temps de M. de Guise,
la _Cavalerie des portes cochres_ et le rgiment de Corinthe de M. le
Coadjuteur,--et ne tirent-elles pas vaillamment, quand les affaires se
gtent, le canon de la Bastille sur l'arme royale? Quel joli prtexte 
modes cavalires.

Tout est  la Fronde, les modes comme le reste. La mode pouvait avoir
quelque motif d'en vouloir au Mazarin qui renouvelait les dits
prohibitifs, ces ternels dits sans doute oublis ou bravs aussitt
que publis et qu'il fallait renouveler toujours, frappant
alternativement les passementeries au profit des guipures, et les
guipures au bnfice de passementeries.

Louis a grandi, il rgne.

Mais le roi est jeune, le grand sicle songe  se divertir, il aime la
gloire, mais il aime aussi le plaisir. C'est sa premire manire, plus
tard le sicle et le roi, vieillis tous deux, tout en gardant le culte
de la gloire, songeront  se repentir du plaisir.

[Illustration: Une Duchesse de la Fronde.]

La dernire reine de la mode, reine austre et pince qui mettra le
sicle en pnitence pour le punir de toutes les frivoles inventions de
son bel ge, ce sera la rfrigrante Mme de Maintenon.

En attendant, c'est Ninon de l'Enclos la sductrice qui traverse tout ce
sicle, ou c'est la Vallire, c'est Montespan, c'est Fontanges, avec
une foule de reines d'un jour ou de demi-reines.

Comme Louis dit: l'Etat c'est moi, la marquise de Montespan peut dire:
_la Mode c'est moi!_ Cela n'empche pas une foule de gnies fminins
de trouver chaque jour quelque idal colifichet, quelque coquetterie
jolie  faire tourner toutes les ttes, quelque arrangement nouveau que
les marquis de Molire trouveront dlicieux.

Pour les hommes c'est le temps des canons, des rhingraves, ces bizarres
hauts de chausses en forme de jupons enrubanns, des _petites oies_ en
bouquets de rubans. Pour les femmes, nulle poque ne vit ajustements
plus riches. Hommes et femmes se ruinent en dploiement de faste.

Pas trop de changements dans les grandes lignes, mais d'incessantes
petites modifications de dtails et d'ornementation. Ce fut un dfil de
modes rapides, se succdant plus somptueuses ou lgantes les unes que
les autres, et l'on trouva pour les dsigner une foule d'appellations
pittoresques: les galants, les chelles, les fanfreluches ou menues
bouffettes de soie, les transparents, les falbalas, les prtintailles,
les steinquerkes et les coiffures  la Fontanges, l'hurluberlu, etc.

Voyons les portraits des belles du sicle, des belles des commencements,
du temps des ruelles et des prcieuses de l'htel de Rambouillet, et des
belles des Tuileries ou de Versailles, toiles des ftes du roi du
Soleil. C'est la coiffure en largeur qui domine d'abord, ce sont pendant
longtemps les cheveux friss sur le front et tombant en frisures, en
boucles trs larges sur le ct ou en cadenettes suivant la mode
invente sous Louis XIII par M. de Cadenet, frre du conntable de
Luynes, longues tresses noues par des noeuds de rubans dnomms
_galants_. Avec cela des robes fort dcolletes, laissant largement
voir les paules, des colliers de grosses perles, les derniers rabats de
dentelles qui diminuent et disparaissent compltement, des corsages en
pointe  belles et fines broderies, des manches courtes ouvrant sur des
flots de linon ou des manchettes de dentelles.

[Illustration: Commencement du grand rgne.]

La premire jupe se relve comme des courtines de rideaux et se rattache
sur le ct par des agrafes enrichies de brillants ou par des noeuds de
rubans, dcouvrant ainsi de merveilleuses, d'tincelantes robes de
dessous.

Louis XIV a mis  la mode la bride sur le cou en laissant tomber les
dits somptuaires de Mazarin. Les dentelles prohibes reparaissent, les
somptueuses toffes interdites reviennent au jour. Les tissus d'or et
d'argent seuls sont interdits, le roi se les a rservs pour lui et pour
la cour.

Le roi fait des cadeaux de pices de ces prcieuses toffes d'une
ornementation noble et touffue aux personnages en grande faveur, comme
il accorde aux courtisans favoriss des justaucorps _ brevet_.

Mme de Montespan rgne aprs La Vallire. A certaine fte de la Cour,
elle tincelle dans une robe d'or sur or, rebrod d'or, rebord d'or,
et par-dessus un or fris, rebroch d'un or ml avec un certain or qui
fait la plus divine toffe qui ait jamais t imagine, ainsi que le
dit Mme de Svign.

[Illustration: SOUS LE GRAND ROI.--FIN DU XVIIe SICLE.]

Les robes _transparentes_ ont un succs fou. Ce sont des robes
d'toffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges
bouquets de fleurs multicolores ont t peints ou imprims, portes sur
un dessous de satin moir et brillant,--ou bien c'est tout le contraire,
des robes de brocart  grands ramages courant sur fond or ou azur,
par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu lger transparent
comme de la dentelle.

[Illustration: Une favorite du Roi-Soleil.]

La dentelle s'accommode de toutes faons, du haut en bas du costume
fminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans
qui nouent les cheveux, forment des _chelles_ de grands noeuds sur les
corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.

Des manufactures de dentelles ont t cres de tous cts, inventant
les points d'Alenon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.; les
dentellires franaises produisent pour toutes les bourses, bourses de
duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple
commerante, depuis la riche guipure cotant des centaines de pistoles,
que portera la favorite aux ftes de la cour, jusqu'aux dentelles dites
_gueuses_ ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou mme
la dame de la halle aux jours de crmonie.

En 1680, rvolution dans la coiffure. Le vent dcoiffe pendant une
chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le coeur de Louis
aprs la Montespan. Pour rtablir l'harmonie de sa coiffure, la belle
bouriffe prend le ruban de sa jarretire et rattache ses cheveux avec
une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il
pas toujours exquis et dlicieux? Les nobles seigneurs se pment devant
la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et ds le lendemain se
dcoiffent  la Fontanges.

Les coiffures  la Fontanges font fureur et rgnent pendant des annes,
revues, modifies et considrablement augmentes. Elles deviennent un
difice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de
dentelles caractristique qui, d'aprs Saint-Simon, monte  deux pieds
de haut, soutenue par du fil d'archal,--ensemble compos de pices
diverses qui, toutes, avaient leurs noms.

La Fontanges, d'origine foltre, dura longtemps, plus tard elle cessa de
plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austres
de la veuve de Scarron.

La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavire, fille de
l'lecteur palatin, qui vint en France en 1671 pour pouser Monsieur,
frre du roi, ayant adopt une sorte de petit mantelet court pour
couvrir un peu ses paules trop dcouvertes par la mode des corsages
trs dcollets, ces petites mantes adoptes bien vite par toutes les
dames, furent appeles palatines comme la princesse.

Le roman de la mode, toujours galant et hroque, nous fournit encore
pour ce temps les Steinkerques.

Epoque de chevalerie enrubanne et de bravoure empanache  la
mousquetaire.--La position sera dure  enlever, dit un colonel  sa
troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que
plus de plaisir  raconter l'affaire  nos matresses!

A la bataille de Steinkerque gagne sur Guillaume d'Orange par le
marchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orlans alors g de
quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendme, avaient charg avec
la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu dbraills,
leurs cravates de dentelles dnoues et flottantes. Dans la joie de la
victoire, la mode adopta ces cravates ngligemment passes et toutes les
femmes portrent des dentelles  la Steinkerque.

[Illustration: Premires coiffures  la Fontanges.]

La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et
les faons de la cour, et la bourgeoise les suit galement d'un peu
moins prs seulement. Furetire dans son roman bourgeois et Sbastien
Leclre dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures
bourgeoises, mais coquettes, ddaignant le chaperon de leurs mres,
portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrs et
presque autant de dentelles et de rubans qu'on en porte  Versailles.
L'indiscret Furetire nous les montre mme empruntant des diamants pour
les crmonies et entrant  l'glise avec un laquais d'emprunt pour
tenir la queue de la robe.

Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molire, c'est
une bonne fille. Sbastien Leclre l'a dessine aussi avec sa coiffe
assez simple, sa jupe releve et sa camisole  larges basques qui est la
hongreline des officiers de Louis XIII, adopte plus tard par les dames.

Et les marchandes et les dames de la halle, qu'il a dessines galement,
portent grands rabats et dentelles avec un air de dignit et de majest
qui montre qu'elles sont, elles aussi, du grand sicle.

La priode panouie et brillante du rgne du grand roi fut en ralit la
plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de
l'influence de Mme de Maintenon, que le roi pousa secrtement en 1685.

Nous n'irons plus au bois, les roses sont coupes, ainsi que presque
tous les lauriers.

Le rgne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq
ans. Ainsi, le roi-soleil qu'on voit toujours dans le cadre pompeux de
sa jeunesse, aurol de gloire et de galanterie, au milieu de ses
courtisans enrubanns, planant parmi les ftes, les bals et les
carrousels, sur des constellations d'tincelantes beauts, le grand roi
fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuy, aimant toujours la
pompe, mais avec une affectation de solennit compasse, quelque chose
comme une somptueuse austrit.

Le grand sicle fut aussi le sicle ennuyeux, l'ennui dor en habit
d'apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de
sa jeunesse, tourn maintenant vers la dvotion et l'austrit,
entendait que tout le monde ft comme lui.

La mode immdiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se
modifia dans le sens de la svrit; les ornements trop clatants ou
trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d'or qui jadis
avaient bloui la cour et la ville disparurent pour faire place  des
ajustements plus sobres et plus discrets.

[Illustration: Fin du grand sicle.]

Cela dura jusqu'au temps o Louis XIV lui-mme, ayant eu prs des
coiffes austres de Mme de Maintenon son compte de morosit, jugea qu'il
ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de
rendre  sa cour l'clat et la splendeur des jours d'autrefois, avant
que la dvotion ne ft  la mode. Il est inutile de dire si l'invitation
fut entendue et si les habillements luxueux tardrent  reparatre.

[Illustration: SOUS LA RGENCE.]

Les dames de cette dernire priode du grand sicle sont vtues
d'toffes splendides chamarres et ramages de la plus tincelante
faon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines
dentelles, de brocart ou de damas tiss d'or, avec les jupes releves et
drapes sous un petit tablier de dentelle qui n'est pas la pice la
plus heureuse de leur ajustement et qui ne va gure avec les toilettes
de sortie.

Sur la tte, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures  la
Fontanges, difice compliqu devenu tout  fait extravagant, avec brides
de dentelle voltigeant par derrire.

Pour orner les jupes, la mode a les _falbalas_ et les _prtintailles_;
les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonns tags sur la
jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante  queue,
releve sur le ct; ils ont t invents par un personnage nomm
Langle, fils d'une femme de chambre de la reine, devenu  la cour
l'arbitre du got et l'oracle de la mode.

Quant aux _prtintailles_, c'tait le nom donn  une nouvelle faon de
chamarrer les robes au moyen de grandes dcoupures de fleurs de toutes
les tailles et de toutes les couleurs, appliques sur l'toffe,
dcoration clatante qui faisait que les dames semblaient s'tre
confectionn des robes avec des tapisseries ou des toffes  fauteuils.




[Illustration: Coiffure d'intrieur.]

VIII

XVIIIe SICLE

La Rgence.--Folies et frivolits.--Cythre  Paris.--Les modes Watteau.
  --Les robes volantes.--Naissance des paniers.--Criardes. Considrations
  et Matres des requtes.--Mme de Pompadour.--L'ventail.--Promenade de
  Longchamps.--Carrosses et chaises  porteurs.--Modes d'hiver.


La France, ayant connu--aprs toutes les gloires et toutes les
magnificences--toutes les amertumes et tous les dsenchantements,
contemplait tristement le long et mlancolique crpuscule du
roi-soleil.

Tenue depuis des annes dans une atmosphre d'ennui pesant par le vieux
monarque et la vieille dame au visage pinc, elle eut comme un poids de
moins sur la poitrine lorsqu'elle vit Louis dans son caveau de
Saint-Denis et Mme de Maintenon rfugie  Saint-Cyr, et du jour au
lendemain, il y eut une explosion: toute la jeunesse comprime, toute la
frivolit rentre, toutes les aspirations au plaisir sortirent et le
grand coup de folie de la Rgence commena.

Le fringant XVIIIe sicle, tenu sous la frule de ce vieux XVIIe
grondeur et impotent qui ne voulait pas finir, allait soudain comme un
jeune page mancip s'en donner jusque-l et jeter sa perruque bien haut
par-dessus tous les moulins.

La mode que les moralistes disent fille de la frivolit, inventa pour
faire honneur  sa mre mille folies nouvelles et comme ce n'tait pas
assez, on reprit parmi les anciennes ce qu'il y avait d'assez oubli
pour paratre dlicieux.

La caractristique de la mode au XVIIIe sicle, ds la Rgence, c'est
l'ampleur, le retour aux considrables envergures des jupes du temps de
Henri III, c'est--dire au vertugadin, avec toutes ses consquences,
l'ampleur des manches et l'ascension des coiffures qu'on sera bientt
amen  exagrer en vertu d'une loi d'quilibre et d'harmonie!

Sous Henri III, ce sont les fraises qui montent et mettent la tte dans
un grandissime cornet; sous Louis XV et Louis XVI, c'est la coiffure qui
se fait monumentale.

Les vertugadins reparaissent sous le nom de paniers. Ils viennent de
l'autre ct de la Manche. Ce sont deux dames anglaises qui les
apportent  Paris et les exhibent au jardin des Tuileries.

L'ampleur extravagante des robes de ces dames excita une telle surprise
parmi les promeneurs et promeneuses que la foule s'amassa autour d'elles
et les pressa tellement qu'elles coururent grand risque d'tre touffes
ou tout au moins trs aplaties. Il fallut l'intervention d'un officier
de mousquetaires pour tirer ces dames et leurs paniers de ce mauvais
pas.

[Illustration: Chasseresse Rgence.]

Les modes alors ne faisaient pas comme aujourd'hui le tour du monde
civilis en six mois pour disparatre pas uses compltement en moins de
deux saisons. Elles mettaient du temps  natre et  se dvelopper et
avec les modifications, adjonctions ou amliorations que la fantaisie
pouvait chaque matin leur apporter, elles duraient dans leurs lignes
principales pendant de longues annes.

Le panier vivra tout le long du sicle et il ne faudra rien moins que la
Rvolution pour le tuer.

Il fallut quelques annes au vertugadin pour reconqurir Paris; sa
restauration se fit lentement, timidement, par petits essais modestes;
puis un beau jour, vers 1730, il domine, il rgne sans conteste. Toutes
les dames, laissant les demi-mesures et les demi-paniers, adoptent le
grand panier de six pieds de diamtre dont le dveloppement exige pour
le moins dix aunes d'toffe.

Panier tait le nom tout indiqu puisque les premiers bouffants de jupes
furent des ouvrages de vannerie composs de cerceaux d'osier ou de jonc,
de vritables cages  poules qu'on arrangea plus tard avec une armature
de baleines.

[Illustration: Robe volante.]

Un matre des requtes du nom de Pannier ayant pri dans un naufrage en
revenant des Antilles, son infortune servit de prtexte  la mode
cruelle pour donner un surnom au panier alors dans le commencement de sa
gloire. Il y avait eu les _petits paniers jansnistes_ descendant
seulement au genou; les _criardes_, tournures de toile gomme et
plisse, qui _criaient_ au moindre mouvement; les _boute-en-train_, les
_ttez-y_, les _gourgandines_, les _culbutes_, des noms bien oss,
trouvs par un temps peu bgueule, et les petits paniers, plus
respectables sans doute, dits _Considrations_. Les grands paniers
furent quelque temps des _matres des requtes_.

La vogue des paniers amena naturellement un changement dans la faon des
robes. Alors commencent ces modes trs gracieuses, mais quelque peu
cythrennes, lgrement dshabilles, que nous avons baptises du nom
de modes Watteau, en l'honneur du grand peintre des ftes galantes qui a
jet sur la toile tant de belles dames de ce temps foltre, en paniers
plus ou moins larges, rouge et mouches au visage, l'ventail ou la
grande canne  la main, toujours prtes  s'embarquer pour Cythre avec
quelque galant seigneur  talon rouge.

[Illustration: TOILETTE DE COUR LOUIS XV.]

Allez, belles dames, marquises ou filles d'opra, figures gracieuses et
folles, la vraie Cythre est  Paris, gouverne par Monsieur le Rgent
ou par le roi Louis XV le Bien-Aim. Le sicle a cinquante annes devant
lui pour s'amuser et foltrer, cinquante annes pour les jeux et les
ris, mais le temps viendra o les larmes enlveront le rouge et les
mouches de vos joues.

La mode invente donc les robes _volantes_ sans corsage ni ceinture du
tout, tombant tout droit des paules sur l'ampleur du panier, ou bien
ajustes seulement par devant  la taille et laisses flottantes avec de
larges plis par derrire, faon originale qui donne  la dmarche un air
de douce nonchalance et une grce amollie, la marque du sicle.

Pour ces robes flottantes, pour draper l'immensit des paniers, on
abandonne les lourdes toffes de l'poque prcdente et l'on adopte les
tissus plus lgers, linon, basin, mousseline, les fines toffes piques
de petits bouquets, semes de fleurettes ou mme de petits attributs
champtres.

Sur les promenades, par les beaux jours, on dirait une foule en
dshabill du matin, ce ne sont que manteaux volants, robes flottantes
qui semblent des robes de chambre; les bras sortent des flots de
dentelles, les visages sont encadrs de molles collerettes; les
lgantes en corsage lche qui se promnent ainsi jouant de l'ventail
et faisant claquer languissamment leurs mules  hauts talons ont toutes,
suivant un contemporain, _un air de bonne fortune prochaine_.

C'est la rgence. Que de soupers, que d'orgies galantes au Palais-Royal
et ailleurs et que de folles Parabre un peu partout dans la fivre de
plaisirs qui svit, dans Paris surexcit encore par une fivre nouvelle,
la spculation, qui du jour au lendemain avec Law, enrichit ou ruine,
fait monter les uns jusqu'aux fabuleuses fortunes permettant toutes les
jouissances, ou prcipite les autres dans des dtresses telles qu'il
faut bien s'tourdir  tout prix.

Robes flottantes, paniers, coiffures, colifichets que la mode chaque
jour invente, les satiristes de la plume et du crayon ont beau jeu. Les
comdies et les chansons, le thtre italien et le thtre de la foire,
les caricatures, les pamphlets, raillent de toutes les faons les
extravagants paniers et les paniers triomphants se moquent des moqueurs,
s'enflent de plus en plus dmesurment.

[Illustration: Grands paniers.]

Tout le monde en rit ou s'en plaint. Comment faire tenir plusieurs dames
dans un carosse qu'une seule suffit  remplir de ses jupes
outrageusement ballonnes? Tout est trop petit, les maisons sont trop
troites, il faut largir les portes des salons pour livrer passage aux
belles dames trop larges, comme plus tard il faudra les agrandir par en
haut pour permettre aux gigantesques coiffures de passer sans anicroche.

Les fauteuils aussi manquent de largeur, comment s'asseoir avec ces
immenses cerceaux qui refusent d'entrer entre les bras des siges ou se
relvent indiscrtement?

Il n'importe, les paniers s'largiront toujours jusqu'aux premiers temps
de Marie-Antoinette et les jupes l-dessus se compliqueront de grands et
petits volants, de treillis, de plisss, de lambrequins, de rubans
arrangs dans tous les styles, de cent faons des plus gracieuses et des
plus compliques et des plus baroques aussi.

Sous la robe qui reste longtemps volante dans le dos,  la Watteau, le
_corps_ ou le corset emprisonne solidement le buste, le corsage de satin
est en pointe descendant trs bas; comme il est dcollet, _un devant de
gorge_ de dentelles et de rubans, protge la poitrine contre le froid.

Suivant la saison ou la temprature, on porte des mantelets, des
_coqueluchons_, c'est--dire de coquets petits mantelets recouvrant les
paules, avec capuchon lger de soie ou de satin, orns de festons et de
plisss, coiffures et mantelets tout  la fois, ou bien des manteaux
recouvrant toute la personne jusqu'aux talons, espces de dominos avec
le coqueluchon arrondi par un cerceau de fil de laiton autour de la
tte.

En somme, la mode pour les robes conserve longtemps les mmes formes,
modifies seulement par les accessoires. De 1725  1770 ou 75, ce sont,
 peu de diffrences prs, les mmes dispositions et les mmes lignes,
le mme ballonnement des jupes, toujours les flots de dentelles tombant
des manches, toujours les floches de rubans.

La belle poque pour la mode XVIIIe sicle, celle qui fournit le plus
joli type de costume Louis XV, c'est l'espace compris entre 1750 et
1770, poque de juste milieu entre les ampleurs exagres de la Rgence
et celles non moins exagres du temps de Louis XVI.

C'est le rgne de Sa trs belle, trs fine, trs artiste et trs
envahissante Majest madame de Pompadour.

[Illustration: Petite Modiste.]

Pour voquer cette poque heureuse de vivre, pour en deviner tout le
charme, il suffit de citer les noms de Boucher, Baudoin, La Tour,
Lancret, Pater, Eisen, Gravelot, Saint-Aubin et de toute la pliade des
petits-matres si lgers, si musqus, mais d'une grce si dlicieuse.

Certes il y a sous le parfum des roses une odeur de corruption, et il ne
faut pas trop gratter le brillant de cette socit au vernis Martin. Il
y a partout un tel laisser-aller, un tel laisser-faire, une si
remarquable difficult  se scandaliser de quoi que ce soit.

Louis XV, aprs Pompadour tombe  Dubarry et il a son srail, comme le
grand Turc, au Parc-aux-Cerfs, mesdames ses filles Loque, Chiffe et
Graille, font monter du corps de garde des pipes et de l'eau-de-vie.
Grands seigneurs et financiers ont leurs folies, o dfilent grandes
dames ou filles d'opra, les marquises s'attablent  ct des
gardes-franaises chez Ramponneau...

Mais que ce XVIIIe sicle a soign son dcor et qu'il s'est arrang pour
se faire une vie douce et charmante, sans se soucier et sans se douter
de ce qui l'attendait au cinquime acte de sa ferie! Sa
personnification la plus exquise est dans le grand pastel de Latour,
dans le portrait de Mme de Pompadour, en nglig d'intrieur, un petit
pome de satin, de rubans et de dentelles.

[Illustration: Toilette de sortie.]

La femme rgne et domine, le sceptre de cette souveraine, c'est
l'ventail. Depuis longtemps l'ventail tait en usage, le moyen ge
l'appelait _Esmouchoir_; il y avait eu l'ventail carr en drapeau ou en
girouette, l'ventail de plumes qu'une chane de bijouterie attachait 
la ceinture des dames nobles du XVIe sicle, l'ventail pliss apport
d'Italie par Catherine de Mdicis et adopt par Henri III.

[Illustration: PARISIENNE SOUS LOUIS XV.]

Ds le temps de Louis XIV, l'ventail est le complment indispensable de
la toilette des dames, mais sa grande poque, celle qui cra les plus
jolis modles, c'est le XVIIIe sicle.

[Illustration: D'aprs G. de Saint-Aubin.]

Montures de nacre et d'ivoire miraculeusement dcoupes et ciseles,
peintures exquises de Watteau, Lancret et des autres, les ventails
Louis XV, sceptres galants d'une socit musque, poudre et fminise,
sont dignes de mener, par les mains des favorites, monarque, ministres
et gnraux, les arts, les lettres, la politique et le monde.

L'estampe de Gabriel de Saint-Aubin, intitule _le Bal Par_, nous
montre les lgantes de ce temps en grandes toilettes; encore les plis
Watteau, les robes volantes ouvertes sur le corsage et sur la robe de
dessous, rattaches  la ceinture par des rubans et releves bien de
ct sur le ballonnement des paniers; puis des garnitures voltigeantes,
bordures de fourrures ou bandes plisses, des volants de satin ou de
dentelle.

Les coiffures commencent bien  monter, mais elles sont toujours
lgantes et seyantes, la chevelure poudre est releve sur le front
bien dgag, arrange en coques et en rouleaux, mle avec des touffes
de rubans, des plumes et des perles.

Voyons ces mmes dames  la promenade de Longchamps, au grand dfil
traditionnel de Pques, dans les superbes carrosses peinturlurs et
dors,--vritable carrosserie de conte de fes, auprs de laquelle les
plus somptueux quipages cirs, brosss et vernis de notre prosaque
poque, sembleraient de vilaines et funbres botes, talant un luxe
croque-mort.

Dans ces imposants carrosses, mens par d'imposants cochers en
perruques, soutachs et galonns, avec de grands diables de laquais aux
clatantes livres accrochs  l'arrire-train, dans toutes ces
blouissantes voitures, quel dploiement de toilettes luxueuses, de
dentelles, de plumes et de rubans, de diamants et de perles!

[Illustration: D'aprs Moreau le Jeune.]

Des heiduques galopent aux portires, des coureurs en bizarres costumes,
jouent des jambes  travers le flot des quipages, des cavaliers et des
belles amazones, tandis que sur les bas cts de la route, dans la foule
accourue pour admirer les beauts  la mode et la mode elle-mme, dans
le brouhaha des rencontres, des conversations avec les jeunes seigneurs,
les petits-matres et les grands rous, la marquise et la prsidente, la
dame de qualit et la financire coudoient la demoiselle d'opra, la
folle actrice, coqueluche des jeunes galants de la comdie, qui se la
disputent, ou l'impure chappe de quelque _folie_ de grand seigneur ou
de gros traitant, la courtisane qui sera peut-tre la semaine prochaine
Reine de la main gauche.

Vienne l'hiver, et ces lgantes laisseront leurs carrosses et leurs
chaises  porteurs;--encore une des plus dlicieuses crations de ce
sicle charmant,--elles quitteront leurs chaises, peintes au vernis
Martin de sujets galants et de bergeries  la Boucher ou  la Watteau;
elles quitteront dentelles et rubans, s'habilleront, s'envelopperont et
se coifferont de fourrures, et s'en iront, leur joli nez rose enfoui
dans la zibeline ou le renard bleu, les mains enfonces dans l'immense
manchon gros comme un tambour, courir sur la neige dans les superbes
traneaux contourns, tarabiscots et peinturlurs, orns de figures
sculptes et dores, de la plus tonnante fantaisie.




[Illustration: Grand Chapeau Louis XVI.]

IX

XVIIIe SICLE--LOUIS XVI

Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs, jardins
  potagers et paysages anims de figures sur les ttes.--La coiffure
   la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes champtres.--Les robes
  _ngligentes_.--Couleurs  la mode.--Le _Monument du costume_.--Les
  amazones.--Modes anglaises.--Les bourgeoises.


Il vieillit, le sicle des grandes lgances poudres et musques, le
sicle aux exquises coquetteries, il prend de l'ge et s'ennuie dans
son papillotant dcor rocaille.

Son got s'est un peu fatigu, il ne se renouvelle plus que
difficilement, depuis longtemps la mode est stationnaire et tourne
toujours dans le mme cercle.

Le style Louis XV est devenu aussi ennuyeux que jadis le style Louis
XIV, le rococo parat  son tour perruque et vieux jeu; mais attendez,
la mode va essayer de donner un brusque coup d'aile et tout risquer,
mme de tomber dans le baroque,--ce qu'elle peut bien se permettre trois
ou quatre fois par sicle, aprs tout.

Le grain de folie qui couve toujours au fond de la petite cervelle
frivole et hurluberlue de la desse de la mode, va donc faire des
siennes. Conservant encore pour un temps les gracieuses faons Pompadour
et Watteau, la mode va se rattraper sur les coiffures et prendre pour
champ d'exercice de ses caprices les plus fous, pour thtre de ses plus
incroyables fantaisies la tte de la femme, qu'elle va charger,
arranger, surcharger des plus folles inventions, sous prtexte de
l'embellir, qu'elle--transformera en paysage champtre ou mme
maritime, qu'elle empanachera et rehaussera fabuleusement, sur laquelle
elle btira des difices et ira mme jusqu' faire promener de petits
bonshommes ou de petites bonnes femmes, des poupes de carton.

Paris alors pullulera de coiffeurs de gnie, les Legros et les Lonard,
Raphals et Rubens, ou plutt Soufflots de la coiffure, qui tiendront
des acadmies pour enseigner les principes de leur architecture
capillaire; qui lutteront  qui trouvera, pour orner les ttes
aristocratiques, le comble du ridicule et qui le trouveront plusieurs
fois.

Les perruquiers avaient eu dj leurs jours de gloire au grand sicle,
avec les majestueuses perruques des hommes; devenus maintenant les
_Acadmiciens de la coiffure_, ils vont triompher de nouveau, mais aux
dpens de la grce fminine.

[Illustration: GRANDS PANIERS LOUIS XVI.]

Voyons la femme  sa toilette, se prparant pour les visites ou pour la
sortie aux Tuileries,  l'heure du beau monde. C'est l'affaire
importante de la journe, ce petit travail de laboratoire o l'art et
la fantaisie accommodent la beaut toute simple au got du jour. Cette
heure de la toilette aprs le petit lever, Lancret, Baudoin et tous les
peintres galants ou lgants du sicle, l'ont clbre avec toutes les
coquetteries de leur pinceau charmeur, et les caricaturistes ne se sont
pas privs d'en sourire.

Dans le cabinet de toilette aux boiseries blanches, moulures et
sculptes dans le style rocaille, devant son miroir au cadre contourn,
Madame a t habille par ses suivantes, femmes de chambre ou
soubrettes; elle a pu  son petit lever donner audience  ses galants et
 ses modistes, au marquis et au financier, au pote qui clbre ses
charmes dans l'_Almanach des Muses_, au dlur chevalier et au galant
abb de Cour  petit collet.

--Qu'en dit l'abb? L'abb a du got et ses avis sur tout ce qui
touche aux fantaisies de la mode sont prcieux.

Mais tout ce monde frivole a t renvoy, c'est maintenant l'heure du
coiffeur, le moment srieux de la journe, le seul moment vraiment
important.

L'artiste a besoin d'tre seul pour ne pas effaroucher l'inspiration, et
d'ailleurs l'oeuvre est longue, difficile et demande tant de prparatifs
et de soins pour tre mene  bien! Une ou deux femmes de chambre qui le
comprennent  demi-mot et lui passent tout ce qui lui est ncessaire
lorsqu'il est dans le feu de la composition, c'est tout ce qu'il peut
tolrer autour de lui.

Suivant le rang de la dame, c'est le grand artiste  la mode, venu en
carrosse, courant d'htel en htel dans le noble faubourg, attendu aux
Tuileries ou chez quelque princesse, ou bien c'est l'un de ses lves
qui opre, en frac et manchettes de dentelles et l'pe au ct.

L'inspiration vient, et sous les doigts, sous le peigne, sous le fer 
friser de l'artiste, les plus tranges monuments de boucles naturelles,
adroitement mlanges  d'normes quantits de tresses rapportes,
s'lvent, se roulent en volutes, s'tagent, se superposent en _coques_,
_taps_, _marrons_, _frisures_, _barrires_, _dragonnes_, _bquilles_,
etc.

Pendant vingt ans, c'est un dfil d'architectures tranges sous
prtexte de coiffures. La folie a lu domicile sur la tte des dames. On
peut citer, parmi les plus extravagantes inventions, les coiffures  la
_Quesaco_, les coiffures  la _Monte-au-ciel_ dont le nom indique assez
les proportions, la coiffure  la _Comte_, le _hrisson  quatre
boucles_ invent par Marie-Antoinette qui porta jusqu' l'exagration de
l'exagration l'empanachement des coiffures, le _parterre galant_, le
chapeau en _berceau d'amour_,  la _novice de Cythre_...

Il y avait aussi les _poufs_, coiffures abracadabrantes, le _pouf au
sentiment_, assemblage absurde de fleurs et de verdures pousses sur une
haute colline chevelue, avec des oiseaux sur les branches, des papillons
et des amours de carton voltigeant dans ce bocage ridicule; le _pouf 
la chancelire_, le _pouf  droite_, le _pouf  gauche_.

[Illustration: Une impure, d'aprs Wille.]

Le pouf au sentiment donne toute latitude possible aux combinaisons et 
l'talage des affections et des gots, ne voit-on pas la duchesse de
Chartres, mre du roi Louis-Philippe, porter sur son pouf un petit
muse de figurines: son fils an dans les bras de sa nourrice, un petit
ngre, un perroquet becquetant une cerise et des dessins excuts avec
les cheveux de ses parents les plus chers.

[Illustration: Toilette de Cour.]

Aprs la coiffure jardin, on trouve la coiffure dite cascade de
Saint-Cloud, avec une cascade de boucles poudres tombant du sommet de
la tte, la coiffure potager montrant quelques bottes de lgumes
accroches aux frisons, la coiffure agreste, les paysages montrant une
colline avec des moulins qui tournent, une prairie traverse par un
ruisseau argent avec une bergre gardant ses moutons, des montagnes,
une fort avec un chasseur et un chien faisant lever du gibier.

Puis viennent la coiffure au Colyse,  la candeur, aux clochettes, au
mirliton,--la laitire, la baigneuse, la marmotte, la paysanne, le
fichu, l'orientale, la circassienne,--le casque  la Minerve, le
croissant, le bandeau d'amour,--le chapeau  l'nigme, au dsir de
plaire, la calche retrousse, l'conome du sicle, la Vnus plerine,
la baigneuse  la frivolit, etc., les frisures en sentiments soutenus
et en sentiments replis...

Les grandes coiffures d'apparat, fleuries, enguirlandes, empanaches,
immenses et trs lourds chafaudages, tenaient une telle place que les
dames taient forces, dans les carosses o dj elles avaient tant de
peine  caser leurs paniers, de tenir la tte penche de ct ou mme
de rester agenouilles.

Des caricatures reprsentent les dames ainsi coiffes, dans des chaises
 porteurs dont le couvercle a t enlev pour laisser passer le sommet,
blanc comme une Alpe, de la gigantesque coiffure.

La plus tonnante de toutes ces grandes coiffures fut celle dite _ la
Belle-Poule_, en l'honneur de la victoire remporte en 1778, par la
frgate _la Belle-Poule_ sur le navire anglais _l'Arthuse_. Sous la
masse des cheveux arrangs en grandes vagues, une frgate de belle
taille, avec tous ses mts, ses vergues, ses canons et ses petits
matelots, naviguait toutes voiles dehors. Aprs avoir compos ce
chef-d'oeuvre, Lonard ou Dag pouvaient se pendre, ils ne trouveraient
jamais mieux.

[Illustration: Coiffure  la Belle-Poule.]

Ce fut donc vraiment jusqu'en 89, un dfil d'inventions ridicules sur
les ttes fminines. La plus haute donnait l'exemple. Hlas! elles
devaient expier! La tte avait pch, la tte paya. Et si la plus haute
tomba, ce fut justement par la faute de celui qui pendant les heureuses
annes avait prodigu pour elle les inventions excentriques.

[Illustration: PARISIENNES 1789.]

Lonard, l'illustrissime coiffeur de la reine, tait du voyage de
Varennes. En ces jours terribles, dans le grand naufrage de la
monarchie, que songe-t-on  sauver? L'indispensable Lonard! Et cette
faiblesse dernire tourna mal pour la pauvre reine, car ce serait,
dit-on, sur un renseignement erron donn trs innocemment par
Lonard parti en avant,  un dtachement des troupes du marquis de
Bouill, que le secours manqua  la famille royale arrte  Varennes.

[Illustration: Grand Pouf.]

... Quand l'lgante tait coiffe, quand elle avait, en s'abritant la
figure dans un grand cornet de papier, t convenablement saupoudre
d'une couche paisse de poudre--mode trange qui depuis le commencement
du sicle mettait la neige des ans sur tous les fronts, qui recouvrait
des mmes frimas toutes les ttes masculines et fminines--quand elle
avait sur les joues une forte teinte de rouge, contrastant durement avec
le blanc de la chevelure,--le rouge c'est la loi et les prophtes, avait
dit Mme de Svign,--il n'y avait plus, pour que l'lgante ft
irrsistible, qu' placer les mouches destines  relever certains
dtails de physionomie,  donner du piquant  l'expression.

Ces mouches que les femmes s'tudiaient  placer de la faon la plus
avantageuse pour leur genre de beaut particulier, portaient suivant
leur place les noms amusants que voici:

La _majestueuse_ se pose sur le front et _l'enjoue_ dans le coin de la
bouche; sur les lvres des brunes, c'est _la friponne_; sur le nez
_l'effronte_, lgrement comique; au milieu de la joue _la galante_,
prs de l'oeil cette mouche qui fait le regard  volont languissant ou
passionn, c'est _l'assassine_, sans compter les fantaisies, les
mouches en croissant, en toile, en comte, en coeur...

Mais voici les derniers jours d'un monde qui va s'effondrer, d'une
socit qui va disparatre dans une soudaine catastrophe.

Ds 1785, l'ancien rgime est atteint, la rvolution est faite... dans
les toilettes!

C'est une rvolution complte, venue presque sans transition, le galant
costume XVIIIe sicle est abandonn pour une srie d'inventions
nouvelles donnant des lignes tout  fait diffrentes.

Adieu paniers, vendanges sont faites. Les immenses paniers sont dcds,
on a commenc par les remplacer par les paniers dits _ coude_,
consistant en un simple renflement sur lequel on pouvait appuyer les
coudes et par deux petits jupons rembourrs appels _btises_ ports sur
les cts et par un troisime plac tout  fait derrire et trs crment
dnomm. Puis on les a rejets compltement, et les femmes en jupes
presque plates se sont achemines peu  peu vers la robe fourreau et le
trop _simple appareil_ de la Rvolution.

[Illustration: Coiffure d'intrieur.]

Marie-Antoinette fermire de Trianon, amne un peu de paysannerie dans
les modes, de la paysannerie d'opra-comique, de la bergerie  la
Florian ou au Devin du Village. On voit apparatre les chapeaux de
paille, les tabliers, les caracos, les casaquins.


Lonard rgnant sur les ttes et les gouvernant  sa fantaisie, pour le
reste, l'arbitre du got  la cour de Marie-Antoinette, c'est Mlle Rose
Bertin, la grande marchande de modes de la reine, celle qu'on appelle
_son ministre des modes_.

[Illustration: Grand Chapeau.]

Rose Bertin ordonne et dcrte, elle invente et elle compose, les femmes
crient merveille  tout ce qui sort de ses mains, et les maris se
plaignent de l'immensit de ses mmoires... comme toujours.

Vers 1780, la mode tourne et cherche des faons de robes nouvelles. On
invente les robes polonaises et les robes circassiennes qui n'ont rien
de polonais ni de circassien, des robes courtes d'abord, avec des
relevs sur des paniers, puis de longues robes de dessus flottantes.

La tendance aux modes ngliges va bientt s'accentuant, on voit
paratre les robes lvites qui sont l'occasion d'un scandale au jardin
du Luxembourg; une comtesse se promne avec une lvite _ queue de
singe_, c'est--dire  queue bizarrement coupe et tortille, elle est
suivie par une foule moqueuse, et il faut pour la dgager faire avancer
la garde.

Aprs les _lvites_ viennent les robes _ngligentes_ et
_demi-ngligentes_, les robes _en chemise_, les _baigneuses_ et les
_dshabills_.

Pour ces toilettes dj si singulirement baptises, les couleurs  la
mode sont:

Couleurs _queue de serin_, _cuisse de nymphe mue_, _carmlite_.

Couleurs _au Dauphin_.

Couleurs de _gens nouvellement arrivs_.

Couleurs _vive Bergre_ et _Vert pomme_.

Couleur _soupir touff_.

[Illustration: Robe lvite.]

Une puce s'tant gare  la cour,--la garde qui veille  la porte du
Louvre n'en prserve pas l'piderme des reines,--on a la srie des
couleurs _puce_: _Ventre de puce_, _dos de puce_, _cuisse de puce_,
_vieille puce_, _jeune puce_, etc.

Ces couleurs puce font soudainement place  une autre couleur galement
ne  la cour et plus gracieusement dnomme; c'est la couleur _cheveu
de la Reine_, appellation trouve par le comte d'Artois. Immdiatement
toutes les toffes doivent tre couleur _cheveu de la Reine_.

L'amazone, le costume fminin pour la promenade  cheval n'tait pas au
XVIIIe sicle l'uniforme noir et lugubre inflig par le got moderne
avec l'affreux chapeau de haute forme pour complment et aggravation,
aux lgantes de nos jours.

Moreau le jeune qui, dans la suite d'estampes du _Monument du costume_,
a fait passer toute la belle socit de son temps, vue au milieu de ses
ftes, de ses crmonies et de ses plaisirs, au salon et au boudoir, au
chteau,  la Cour,  l'Opra et au bois de Boulogne, a dessin les
lgantes de 1780, en tenue de cheval, avec les longues jupes et les
ceintures, les redingotes anglaises ou les petites vestes, les grands
chapeaux  plumes ombrageant les catogans poudrs.

[Illustration: PROMENADE PARISIENNE 1790.]

Elles taient charmantes, et multicolores et varies, ces amazones
XVIIIe sicle, et certes, la foule dans l'avenue des Champs-Elyses ne
prsentait pas alors le sombre aspect qu'elle garde aujourd'hui, mme
aux plus beaux jours de printemps.

[Illustration: Amazone d'aprs Moreau le Jeune.]

Les dernires annes de la monarchie voient, comme une revanche de la
guerre d'Amrique, l'invasion des modes britanniques. Les formes sont
bien nouvelles et tranchent compltement dans l'ensemble comme dans tous
les dtails des modes prcdentes.

La toilette a des airs sans faon ou un cachet anglais tout  fait
nouveau rgime. On porte des vestes, des corsages  basques ouvrant sur
des gilets, des fracs  gros boutons ou  lacets, et des redingotes 
grands revers et triples collets, serres  la taille et tombant trs
bas par derrire. Les boutons normes et voyants de ces vestes et de ces
redingotes sont en mtal de toutes les formes possibles et quelquefois
illustrs de peintures; il en existe de curieux chantillons dans les
collections.

Les lgantes, comme les hommes  la mode, portent deux montres avec
deux longues breloques tombant du gilet, elles ont des gilets, des
cravates, des catogans et des cadenettes comme les hommes, elles portent
de grandes cannes comme les hommes. Il est vrai que les hommes prennent
bien le gros manchon  l'occasion.

[Illustration: Modes anglaises.]

Et des fichus!... Toutes les femmes en portent avec toutes les
toilettes, d'immenses fichus faisant au-dessus de la taille trs longue
et horriblement serre, un gonflement de poitrine invraisemblable.

Ces toilettes arborent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les plus
fraches et les plus vives ou les plus bizarres; ce sont des satins, des
taffetas, des draps citron, rose, vert pomme, jaune serin, des
gourgourans changeants, des mousselines de tous les tons, unies ou
rayes. Les rayures ont un immense succs en 1787 sur le dos des
lgantes et sur celui des lgants. Pendant l't de cette anne-l,
hommes, femmes et enfants, tout le monde est en toilettes rayes.

La coiffure aussi est rvolutionne, c'est dj la coiffure comme le
XIXe sicle va la comprendre, c'est la naissance du chapeau moderne.

Les femmes sont toujours poudres, elles ont toujours sur la tte une
immense quantit de cheveux arrangs en normes perruques floconnantes
autour de la figure, dans le genre de la perruque masculine, avec de
grandes boucles tombant de chaque ct du corsage et dans le dos, ou,
comme les hommes, un gros catogan par derrire.

[Illustration: Chapeau bonnette.]

Les chapeaux sont de formes et de dimensions extraordinaires; bords
immenses, fonds normes avec d'extravagantes accumulations de
garnitures. On ne se met plus une frgate, toutes voiles dehors, sur la
tte, mais on se coiffe d'une espce de galiote renverse, mise de
travers et assez large pour servir de parapluie  l'occasion. On porte
le chapeau _bonnette_ et le _demi-bonnette_, un peu moins large mais
aussi haut, garni de noeuds de rubans, de ruchs et de bouquets de
plumes de coq, le chapeau _turban_, haut bonnet de janissaire ray,
avec charpe de gaze et panache de plumes, le chapeau _ la Caisse
d'escompte_, c'est--dire sans fonds, en panier perc comme cette
caisse, le chapeau _Cardinal sur la paille_ aprs l'affaire du Collier,
chapeau en paille bord d'un ruban rouge cardinal, le grandissime
chapeau  la Tarare, le chapeau  la Basile invent aprs le grand
succs de Beaumarchais avec bien d'autres modes  la Figaro, le chapeau
 la veuve du Malabar, les bonnets  la Montgolfier, au Globe fix, au
ballon, au moment des premires expriences arostatiques, puis le
bonnet aux trois ordres qui commence  la runion des tats gnraux le
grand dfil des modes rvolutionnaires...

[Illustration: Le chapeau turban.]

Mais dans ce dix-huitime sicle qui va finir si lugubrement,  ct des
belles de la cour et de la ville, des dames plus ou moins grandes, car
il y a dj le demi-monde, les danseuses illustres et les courtisanes
clbres,  ct des reines de la mode qui vont  Longchamps
accompagnes d'un heiduque  turban pour porter leur parasol, prcdes
d'un coureur en maillot et bonnet  plume, la grande canne  la main, 
ct des lgantes empanaches qui suivent toutes les fantaisies de la
capricieuse fe aux chiffons, il y a les adorables petites bourgeoises
que l'on retrouve dans les vieux portraits et dans les petits mmoires,
charmantes et tendres figures qui ne s'entourent pas, comme les autres,
du mme nuage de plumes et de dentelles, qui restent dans une note plus
discrte, suivant la mode un peu de ct et conservant mieux les
vieilles traditions et les vieux atours.

A elles les jolies petites coiffes si diffrentes des pyramides de
cheveux et de colifichets  la Lonard, ces coiffes bien plus seyantes
que l'on recouvre, pour sortir, d'un capuchon retenu par un fil de
laiton,  elles les robes de coupe plus modeste et les petits paniers
moins surchargs que les paniers  falbalas de vingt pieds de
circonfrence.

Jolies petites bourgeoises qui ont conserv dans un sicle licencieux
l'honntet des bonnes vieilles moeurs, existences plus calmes se
droulant dans un cercle troit d'occupations familiales et de plaisirs
simples, allant tout doucement du sermon du dimanche  la paroisse,--aux
runions sans faon et aux bonnes parties champtres.

[Illustration: MERVEILLEUSE EN TUNIQUE A LA GRECQUE.]

C'est un monde qui s'en va finir aussi, dans la grande fusion et
confusion des classes, au fond de la chaudire rvolutionnaire, dans la
rvolution politique et ensuite dans la rvolution industrielle et
scientifique, bouleversement norme qui aboutira pour tous  la vie
fivreuse et haletante de notre sicle.

En attendant, sans se douter des temps difficiles qu'il va falloir
passer, sans voir l'effrayant nuage de sang qui monte  l'horizon, la
petite bourgeoise gaie et insouciante dans son petit salon blanc,
fredonne  son clavecin quelque joli petit air bien tendre, et bien
diffrent de nos compliqus logarithmes musicaux.

  Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
  Chagrin d'amour dure toute la vie.

[Illustration: 1789.]




[Illustration: Le bonnet Charlotte Corday.]

X

LA RVOLUTION ET L'EMPIRE

Modes dites  la Bastille.--Modes rvolutionnaires.--Notre-Dame de
  Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquit  Paris.
  --Athniennes et Romaines.--Une livre de vtements.--Tuniques
  diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.--Le rticule ou
  ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques blondes et oreilles de
  chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.--Petits bonnets et
  Chapeaux-Shakos.--Les turbans.


L'ouragan qui devait pendant vingt-cinq ans rouler comme un cyclone sur
notre vieille Europe, souffle dj sur Paris o il s'est form. Il
bouscule, il abat, il broie. Comme un chteau de cartes ou une Bastille,
la monarchie sculaire va s'crouler sur les dcombres de la vieille
socit.

Et pendant ce temps, pendant que l'meute ensanglante la rue fivreuse,
que les tueurs promnent de ples ttes coupes fiches au bout des
piques, pendant qu' l'Assemble ou  la Commune, les nouveaux matres
de la France dcident tumultueusement du sort des millions d'hommes que
la guerre va jeter les uns sur les autres, pendant que dj, dans l'aube
sinistre, se dresse sur son peuple, toute rouge, ses deux bras levs
tenant le glaive, la nouvelle reine, la Guillotine,--la mode
imperturbable songe  des combinaisons nouvelles, elle modifie des
jupes, elle arrange des corsages, elle chiffonne des rubans d'une faon
indite, elle a les inventions les plus fraches et les plus charmantes,
elle lance des toilettes idylliques d'une exquise nouveaut;  une
nation nouvelle ne faut-il pas des costumes nouveaux?

Le mouvement commenc ds les dernires annes tranquilles de Louis
XVI, s'acclre et s'accentue. La mode est sur une voie nouvelle, et peu
 peu disparaissent tous les caractres du costume d'antan, de l'ancien
rgime, comme on dit.

Dans la fameuse estampe de Debucourt, _la Promenade publique_, donnant
la vision multicolore d'une foule lgante des premires annes de la
Rvolution, dans cette charmante runion de petites matresses et de
muscadins qui ne semblent gure songer au grand drame, que reste-t-il
des costumes et des modes du sicle? De la poudre, quelques tricornes
sur des ttes de vieux bourgeois retardataires et c'est tout.

Les femmes ont un aspect tout  fait nouveau. Les modes anglaises ont
prdomin d'abord, c'est--dire les vestes et les redingotes d'amazones,
puis les robes se sont simplifies comme faon et comme toffes.

[Illustration: Oreilles de chien.]

Les temps deviennent durs, adieu les riches tissus, les soies et les
satins, adieu les falbalas coteux de jadis! La toile de Jouy,
l'indienne et le linon remplacent la soie et les couturires s'en
tiennent aux formes droites avec trs peu d'ornements et d'accessoires.
On voit des corsages de linon forme chemise laissant les bras nus 
partir du coude, des jupes toutes simples, presque plates, qui se
portent avec des ceintures  longs rubans flottants. Pour relever cette
extrme simplicit on a les rubans aux couleurs nationales, les trophes
et les attributs rvolutionnaires imprims sur l'toffe ou quelque
maigre ruch ajout au bas des jupes.

On continue  porter beaucoup de fichus de mousseline, et, pour les
grandes occasions, la toilette se complte avec des bouquets de fleurs
tricolores ports  gauche sur le coeur, des bijoux patriotiques,
mdaillons de cou, boucles de ceintures, d'acier ou de cuivre, cocardes,
boucles d'oreilles, boutons  la Bastille, au Tiers-Etat,  la
constitution, etc. Pendant un temps tout est _ la Bastille_, jusqu'aux
chapeaux.

Les grands chapeaux, en cne dmesur,  trs larges bords et surchargs
de rubans, aprs avoir essay de tenir quelque temps, ont disparu; il
n'y a bientt plus que des bonnets, des bonnets  grande coiffe
bouillonne enrubanns aussi, des bonnets ressemblant quelque peu  des
coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits  la paysanne ou
 la laitire, la jolie coiffe  grandes barbes de dentelle que nous
appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, pique d'une large cocarde
tricolore.

Presque plus de poudre blanche,--on va en consommer tant de noire--on
porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplment aussi car
la vogue des perruques blondes commence.

[Illustration: Le chapeau Hussard.]

Mais bientt la tempte se dchane tout  fait, c'est la Terreur.
Peut-il tre encore question de frivolits luxueuses et de modes? Les
rangs des lgantes s'claircissent, elles sont  l'Abbaye,  la Force,
dans cent prisons, ou  Coblentz,--elles se cachent ou elles sont
mortes.

L'extrme simplicit que chacun affecte dans sa mise par prudence ou
garde par dcouragement, ne suffit pas toujours  prserver de ce titre
de suspect ou de suspecte qui donne des droits immdiats  l'chafaud.

Talleyrand a dit qu'ils ne connaissaient pas la douceur de vivre,
ceux-l qui n'avaient pas vcu dans la vieille socit d'autrefois. En
93, le problme est de vivre, n'importe comment, cach dans un trou de
souris, s'il le faut. La Loi sous ce doux rgne de Libert, ordonne que
dans chaque maison une pancarte placarde porte les noms et prnoms de
tous les habitants et mme l'ge, dure contrainte. Que de braves gens
qui ont connu des jours heureux et brillants essayent dans quelque rue
tranquille, au fond d'un appartement silencieux, d'oublier l'orage qui
gronde et le tumulte des rues et les horribles clameurs des clubs et des
journaux.

[Illustration: MERVEILLEUSE DU DIRECTOIRE.]

Cependant un petit groupe s'obstine  tenir haut et ferme devant les
sans-culottes le drapeau de l'lgance; des vaillants et des vaillantes
montrent encore au Palais-Royal, sur les boulevards, aux promenades,
dans les thtres qui persistent  jouer, des toilettes lgantes et
bravent les citoyens en carmagnole et bonnet rouge, et les mgres
tricoteuses de la guillotine, mais  quels risques!

La mode n'ose plus lutter, la pauvrette a cach sa tte sous son aile et
regarde perdument le ciel, esprant toujours quelque claircie.

La guillotine fonctionne toujours, s'interrompant seulement de temps 
autre pour quelque fte idyllique, fte de l'tre suprme, fte de
l'agriculture ou de la vieillesse, avec thories de jeunes filles en
blanc, desses de la Libert, choeur d'adolescents et de vieillards;
pastorales charmantes, spectacles qui meuvent doucement le coeur du bon
Marat et du sensible Robespierre. On a jet du sable sur le sang, le
lendemain le ruisseau rouge recommence  couler.

9 thermidor! Pour les beaux yeux de la citoyenne Thrse Cabarrus, astre
qui va se lever, Tallien a brav la mort suspendue sur toutes les ttes.
Il a jet bas Robespierre et l'a pouss  son tour dans les bras
impassibles de la desse Guillotine!

Mme Tallien devient Notre-Dame de Thermidor, celle qui sauve par la
souveraine puissance de la beaut!

Un immense soupir de soulagement passa sur la France et immdiatement
les lgances comprimes et terrorises sortirent de terre, avec le
luxe, avec la frivolit, la folie mme, avec la joie, le rire, dont on
semblait avoir un besoin furieux aprs tant de sang et tant de larmes.

Les incroyables et les merveilleuses qui s'taient dj montrs avant la
Terreur remplissent soudain les promenades et les boulevards, et la
mode,  qui le rgime de Robespierre a sans doute tourn la tte, toute
ple encore de son motion, se livre tout de suite  mille
extravagances.

Tandis que les incroyables si bien nomms, les muscadins de la jeunesse
dore, avec leurs habits  grands collets, leurs immenses cravates et
leurs gourdins si ncessaires contre les Jacobins et les sectionnaires
terroristes, cherchaient leurs inspirations dans l'imitation des modes
anglaises, les merveilleuses se vouaient toutes  l'antiquit. Pendant
quelques annes, plus de Parisiennes, rien que des Grecques et des
Romaines.

Robes troites sans taille, simples fourreaux serrs sur le sein mme
par une ceinture, courts par devant pour laisser voir le pied, un peu
tranants par derrire, tel est le vtement des merveilleuses. On ne
connat plus que l'antiquit. C'est un recommencement.

Dans ce passage sombre de la Terreur on a oubli la pudeur. Ces robes 
l'athnienne ne sont que de simples deuximes chemises,--ce qui pourrait
passer, n'taient les bijoux, pour un symbole de la pauvret de ces
temps de ruine o le louis d'or valait huit cents livres en
assignats,--ce sont des tuniques d'un linon transparent, qui plaquent
sur le corps de la femme au moindre mouvement.

De plus les tuniques diaphanes des grandes lgantes ne sont-elles pas
fendues sur les cts  partir des hanches.

Notre Dame de Thermidor, Thrse Cabarrus devenue la citoyenne Tallien,
est la Reine de la Mode, elle se montre  Frascati, ainsi vtue ou
plutt dvtue, sa robe  l'athnienne fendue latralement laissant voir
ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d'or  la
place des jarretires et des cothurnes  l'antique et des bagues 
chaque doigt de ses pieds de statue.

Dans les salons, dans les jardins d't, aux promenades, ce ne sont plus
que robes  l'antique ouvertes en haut comme en bas, portes avec
chemises  la _carthaginoise_ ou mme sans chemise du tout, sandales et
cothurnes attachs par des bandelettes rouges, cercles d'or enrichis de
pierres prcieuses, arrangements de tuniques et peplums,
corsets-ceintures hauts de deux doigts seulement sous le sein et orns
de brillants.

Les robes en voltigeant laissent voir les jambes ou mme, quand elles ne
sont pas ouvertes sur le ct, se relvent au-dessus du genou au moyen
d'un came en agrafe et montrent franchement la jambe gauche.

Trs peu de manches, un simple bourrelet  l'paule, ou mme pas de
manches du tout; des cames rattachent les paulettes de la robe, des
bracelets nombreux habillent le bras.

[Illustration: Merveilleuse.]

Comme il tait impossible d'adapter des poches  ces tuniques si
lgres,  ces voiles si minces, les dames avaient adopt l'usage de la
_balantine_ ou du _rticule_, nom ancien que l'on pronona tout de suite
_ridicule_--d'un petit sac orn de paillettes ou de broderie, ayant
surtout la forme d'une petite sabretache de hussard, qu'elles portaient
 la main pour mettre leur bourse ou leur mouchoir.

Le bibliophile Jacob raconte que dans un salon de la Mode sous le
Directoire, comme on se pmait d'admiration devant un de ces costumes
d'un got si rellement antique qu'il n'y avait plus rien au del, sinon
les modes du Paradis terrestre, la merveilleuse qui le portait paria
qu'il ne pesait pas deux livres. La preuve fut faite, la dame passa dans
un petit boudoir et son costume tout entier, pes avec les bijoux, ne
dpassa pas de beaucoup le poids d'une livre.

Cette dame vtue  l'athnienne pouvait se croire mme trs habille,
car d'autres trouvrent le moyen de l'tre encore moins et poussrent
l'audace jusqu' oser s'exhiber, ce qui est le mot, dans le costume dit
 la _Sauvagesse_. Ce costume  la _sauvagesse_ tait encore plus simple
puisqu'il ne se composait que d'une chemise de gaze et d'un
pantalon-maillot rose orn de cercls d'or.

Des femmes se promenrent aux Champs-Elyses dans des fourreaux d'une
transparence presque absolue, ou mme avec les seins compltement nus,
et ces femmes n'taient nullement des htares quelconques, mais des
femmes du monde officiel d'alors, des amies de Josphine de Beauharnais!

Inconscience plutt qu'impudeur, accs de folie, le dlire des plaisirs
aprs la folie furieuse et le dlire du sang!

Ces merveilleuses qui avaient brav la guillotine bravaient la maladie.
Pleursies et fluxions de poitrine frappaient pourtant ces folles
lgantes au sortir des bals et des salons, quand aprs la danse elles
partaient  peine couvertes dans le froid de la nuit, par-dessus leur
quasi-nudit, d'un mince fichu ou d'un schall large comme une charpe.

Ces merveilleuses demi-nues qui prenaient leurs modes  Athnes
copiaient aussi leurs coiffures sur celles des statues grecques et
portaient les cheveux frisotts dans un rseau, les tresses et les
nattes piques de bijoux. Mais la vogue fut surtout pour les perruques
blondes. Mme Tallien en avait jusqu' trente, de toutes les nuances du
blond. Ces perruques blondes, lgrement poudres, les Jacobins les
avaient abhorres et proscrites; aprs thermidor elles triomphaient et
devenaient le symbole de sentiments contre-rvolutionnaires.

Les coiffures _ la victime_ ou _ la sacrifie_ eurent aussi leur temps
de succs, on relevait les cheveux par derrire et on les ramenait en
mches folles sur le front; cette coiffure de guillotine, complte par
un terrifiant ruban rouge autour du cou, par un chle galement rouge
jet sur les paules, tait indispensable pour se rendre au fameux et
macabre _Bal des Victimes_, dont l'entre n'tait permise qu'aux
danseurs ou aux danseuses pouvant justifier d'un ascendant ou de
quelques proches parents morts sur les chafauds de la Terreur.

[Illustration: PREMIER EMPIRE.]

Paole d'honneu victime, ces dames sont dliantes! disent les
incroyables  chaque nouvelle invention plus dlicieuse et plus antique
des couturires  la mode, Mme Nancy et Mme Raimbaut, qui sont des
modistes trs rudites et trs artistes, qui se font aider par les
sculpteurs pour trouver des manires de se draper toujours plus
grecques et des plis encore plus romains.

[Illustration: Coiffure  la Titus.]

Les modes romaines un peu moins lgres ont t adoptes par les dames
que la trop grande transparence des tuniques  la Flore ou  la Diane
effraie un peu.

Les robes  la romaine sont portes par les dames du monde officiel qui
se croient tenues  un peu de rserve, mais les deux mondes fusionnent.
Athniennes lgres et frivoles, dbris de l'ancienne socit et
parvenus de la nouvelle, fournisseurs des armes ou spculateurs
subitement enrichis, muscadins et muscadines, victimes et bourreaux,
jeunesse dore, arme, politique, finances, tout cela forme, aprs la
grande secousse, le plus incroyable des mlanges, et tout cela, malgr
les misres prsentes, l'avenir incertain, s'agite dans l'panouissement
du bonheur de vivre aprs la grande tuerie.

Soudain la mode a dcrt la fin des perruques blondes et la coiffure 
la Titus obligatoire pour toutes les lgantes; les belles du Directoire
rejettent ces paisses perruques et sacrifient aussi leur chevelure
personnelle. Presque plus de cheveux ou le moins possible!

La coiffure  la Titus, dit la Msangre dans le _Bon Genre_, moniteur
officiel de la mode, consiste  se faire couper les cheveux prs de la
racine pour rendre  la tige sa raideur naturelle qui la fait crotre
dans une direction perpendiculaire. Merveilleuses et muscadins sont
tous coiffs  la Titus, tous tondus avec quelques mches trs longues
en dsordre sur le front.

Il y a encore un autre type de Merveilleuse du Directoire, c'est la
Merveilleuse  la Carle Vernet, lgrement vtue encore, se serrant dans
un mince jupon plaquant de couleur _fifi ple effarouch_, mais portant
au-dessus d'un corsage si petit qu'il est invisible, au-dessus des seins
nus, le cou engonc dans les plis et replis d'une formidable cravate,
tout comme son pendant l'lgant Muscadin, et sous son grand chapeau 
plumes, la figure encadre comme la sienne de longues mches pendantes
en oreilles de chien.

C'est ainsi qu' l'aurore de notre sicle sont habilles et coiffes les
lgantes. Pendant le Consulat et les premires annes de l'Empire,
elles vont rester les Merveilleuses, un peu,--oh, pas beaucoup,--plus
vtues que sous le Directoire.

[Illustration: Sous le Consulat.]

Ce sont toujours les mmes robes, souvent transparentes, le dcolletage
rgne souverainement malgr les saisons. Les femmes d'alors vont
poitrine dcollete et bras nus dans la rue comme celles d'aujourd'hui
au bal. C'est leur champ de bataille. Pour lutter contre le froid elles
ont les charpes, les chles,--le commencement des fameux cachemires
qui jouent un si grand rle dans la premire moiti de notre sicle. On
a invent des vtements particuliers, comme la petite veste de hussard
qui vers l'an VIII se passe par-dessus le corsage dcollet et encadre
les paules de sa fourrure, ou le spencer, autre veste bien moins
gracieuse.

Les clbres portraits de Josphine de Beauharnais par David, et de Mme
Rcamier par Grard, allonges sur des lits de repos  l'antique, nous
montrent deux belles Romaines du temps des empereurs, plutt que des
Franaises d'il n'y a pas cent ans. Elles taient pourtant habilles
ainsi, les lgantes des salons du Directoire, les belles Parisiennes
qui faisaient cercle autour de Garat chantant ses romances, ou qui
dansaient avec le beau Trnitz la gavotte ou la _walse_ alors dans
toute sa nouveaut.

Voil que les coiffures  la Titus ne sont plus de mode en 1803 ou 1804,
c'est vieux, c'est province. Et les cheveux qui ne se sont pas empresss
de repousser immdiatement aprs le changement de got! Les dames
regrettent leurs belles tresses blondes, brunes ou rousses et sont bien
forces de recourir aux tours de tte et aux postiches pour montrer de
nouveau de grandes boucles ou pour s'arranger des grands chignons
trusques avec nattes enroules.

C'est un vilain moment qui commence pour le costume fminin, il semble
que la mode, conquise elle aussi, ait gard toute son imagination
gracieuse pour habiller magnifiquement, arranger, soutacher, broder,
passementer, empanacher, dorer les innombrables escadrons que S. M.
l'Empereur et Roi allait faire galoper et tournoyer d'un bout de
l'Europe  l'autre, les superbes sabreurs lancs sur les canons et les
baonnettes de tous les peuples runis.

Salons de Frascati, jardins de Tivoli qui avez vu dfiler les belles du
Directoire si hardiment dshabilles dans leurs tuniques flottantes et
transparentes, dans leurs fantaisies athniennes si oses, que
dites-vous des toilettes que vous voyez porter aujourd'hui  ces mmes
femmes ou  leurs soeurs cadettes, que pensez-vous de ces sacs
disgracieux qu'elles appellent des robes, de ces fourreaux ridicules, de
ces chapeaux en abat-jour, de ces visires en capote de cabriolet?

Les modes masculines ne sont pas plus jolies. Que ceux qui ne veulent
pas consentir  les porter s'engagent dans les hussards! Les costumes
des hommes sont laids dj, comme ils vont l'tre de plus en plus dans
le courant du sicle.

Mais les femmes! voici une lgante de 1810:

[Illustration: Commencement du XIXe sicle.]

La jupe d'abord,--il y a si peu de corsage que la jupe est  peu prs
tout le costume,--la jupe de percale ou d'toffe assez commune commence
sous les bras et tombe d'une faon inlgante jusqu'au bout des pieds,
ou bien s'arrte assez haut au-dessus des bottines. Quelques plisss,
quatre ou cinq rangs de garnitures dcoupes en dents de scie, quelques
volants tags ornent assez gauchement le bas de ces jupes.

Presque pas de corsage, la ceinture bride le sein; la robe n'a pas de
manches, les bras sont nus sauf deux gros bourrelets aux paules, les
paules sont dcolletes. On porte des canezous brods ou bien de
grandes collerettes  plusieurs ranges de plis tuyauts. C'est la seule
chose assez gracieuse de la toilette, encore arrange-t-on souvent ces
collerettes d'une assez lourde faon, pour engoncer plutt que pour
orner.

[Illustration: PARISIENNE DE 1810.]

Quant aux chapeaux, ils sont bien souvent ridicules. Comme toutes les
ides sont tournes vers l'arme et la guerre, les dames, sur ces
toilettes assez baroques, arborent quelquefois des espces de casques
empanachs et enguirlands, de grands chapeaux en forme de shakos; on
voit mme de vrais casques, dits  la _Clorinde_ qui ont l'intention de
rappeler les casques des chevaliers des Croisades.

[Illustration: Attendant les Vainqueurs.]

Un moment la mode est aux petits bonnets, des petits serre-ttes
d'enfants orns de dentelles qui donnent aux dames des airs navement
enfantins, mais le triomphe de l'poque ce sont les grands chapeaux
cabriolets, les capotes normes qui s'allongent dmesurment en avant de
la figure enfonce et dissimule au plus profond de l'armature.
Quelquefois ces capotes en cabriolet se compliquent d'un grand tube de
haute forme, plus haut que le plus haut de tous les shakos des armes de
sa Majest.

[Illustration: Grand chapeau Empire.]

Et pour qu'elles trouvent le moyen d'tre gracieuses quand mme
l-dessous et d'tre adores par tous les tincelants officiers qui s'en
viennent, entre deux victorieuses campagnes, brler rapidement leurs
coeurs  la flamme de leurs yeux, il faut que les femmes soient vraiment
jolies.

Pour les bals et soires, dans les salons o papillonnent les beaux
officiers  ct des civils rejets dans l'ombre, les femmes qui n'ont
pas les allures triomphantes des Merveilleuses de la priode prcdente,
mais qui au contraire, sous le regard des guerriers empanachs, prennent
des allures de colombes timides, les belles ont des jupes extrmement
courtes ornes de bouquets de fleurs et laissant voir le bas de la jambe
et le cothurne, non plus le cothurne antique de la belle Tallien, mais
un cothurne soulier, attach aussi par des cordons sur la cheville.

Ces belles de l'Empire, ces rveuses Malvinas en robes sacs, qui songent
aux beaux guerriers chargeant l-bas de l'autre ct du Rhin, se
coiffent avec leurs tresses masses en casques, ou bien  la Chinoise,
tous les cheveux tirs en l'air.

Les beauts srieuses prennent le turban des Turcs. On connat le
clbre portrait de Mme de Stael enturbanne, les salons se remplissent
ainsi d'odalisques parisiennes et l'on trouve leur coiffure charmante.
Aprs cela, qu'est-ce qu'une jolie figure et des yeux vifs ou
langoureux ne sauraient faire passer?

[Illustration: Robe orientale et Turban.]

Ces turbans prennent vite des proportions normes et se surchargent de
gazes, d'charpes de couleurs varies et de plumes, ils deviennent sous
la Restauration l'apanage des dames mres, des mamans et belles mamans,
et leur font ces figures d'un comique extravagant que nous ne pouvons
regarder sans rire dans les gravures du temps.

[Illustration: Chapeau Empire.]

Que dire aussi des spencers qui donnent un aspect si triqu  ces
toilettes dj peu jolies de lignes, des lourds carricks, des redingotes
fourres et des Vitchouras? Les fourrures sont trs  la mode, on porte
astrakan, martre ou zibeline en vtements de toutes sortes et en
pelisses de toutes tailles.

Tout ce monde si bizarrement habill, toutes ces femmes dont les
costumes semblent spars par des sicles des toilettes du XVIIIe
sicle, des falbalas qu'ont ports leurs mres, s'agitent dans un dcor
galement bien diffrent de celui qu'inventrent les artistes et les
peintres rococo.

Sommes-nous en France ou en Grce, ou en Egypte, en Etrurie ou 
Palmyre? Dans quel sicle vivons-nous, le XIXe aprs l're chrtienne ou
avant? Ce dcor antique donn tout  coup  la vie, date du Directoire,
ce sont les architectes retour de Rome, Percier et Fontaine, qui l'ont
implant dans Paris et des htels des personnalits  la mode, il a
pass bien vite dans les maisons de la classe bourgeoise.

On s'habillait  la grecque et  la romaine, avant Percier et Fontaine,
le costume avait donc prcd l'architecture et influ sur la cration
d'un style.

Est-il rien de plus lgant qu'un salon qui ressemble  un temple grec
ou qui figure un intrieur de tombeau trusque? Garnitures de chemine
de style funraire, trpieds imits de Pomp, chaises curules,
fauteuils incommodes mais orns de lions, de cygnes, de cornes
d'abondance, lits gards par des sphinx, commodes charges de glaives,
somnos en forme de cippe funraire ou d'autel, tables de nuit
pompennes, etc. Partout des lignes rigides, des ornements froids,
partout des palmettes, des entrelacs trusques ou grecs, voire mme des
motifs gyptiens, quand l'expdition d'Egypte mit la terre des Pharaons
 la mode.

Il fallait avoir dans l'esprit de considrables ressources de gat
intrieure pour trouver la vie agrable parmi ces formes raides et
dures, dans ce cadre svre, solennel et antique, distillant une
maussaderie et un ennui trs modernes.

[Illustration: Coiffure Empire.]




[Illustration: Chapeau 1814.]

XI

LA RESTAURATION

ET LA MONARCHIE DE JUILLET

Manches bouffantes, manches  gigot.--Les collerettes.--Modes  la girafe.
  --Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.--Epanouissement des modes
  romantiques.--Les derniers bonnets.--1840. Chastes bandeaux.--Modes
  Juste-milieu.


Sous la Restauration, d'anne en anne, les trs laides et inlgantes
modes de l'Empire s'amliorent et prennent un peu de grce. Probablement
la mode a cess de consacrer toutes ses penses et toutes les
ressources de son gnie aux beaux houzards et aux brillants aides de
camp des armes franaises. Le got fminin renat.

[Illustration: PARISIENNE 1814.]

Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur
indcision, prendre de l'ampleur ici, s'allger l, et ds 1825, devenir
pour une dizaine d'annes, tout  fait charmants.

Une grce aimable et distingue, une exquise originalit, une lgance
souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures
extrmement seyantes, trs trouves, les modes de ce temps-l sont
vraiment dlicieuses, et la femme de 1830 a droit  une belle place de
choix dans les vocations des lgances d'antan, parmi les plus
charmantes figures du pass.

Plus tard, quand notre pauvre XIXe sicle aura gliss avec les autres
dans le gouffre qu'il peut, hlas, entrevoir dj, quand les belles
d'aujourd'hui seront  leur tour devenues des aeules, lorsqu'on songera
 se figurer les femmes de notre sicle, c'est avec les toilettes de
1830, pour la premire moiti, et de... mettons 90... pour la seconde
moiti, qu'on se les reprsentera.

C'est la bonne poque, les dessins et peintures d'alors, des Devria,
Gavarni et autres, sont l pour tmoigner de la grce des toilettes
portes par les femmes de 1825  1835, de la seconde priode de la
Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le
grand renouveau des ides et des arts.

Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intressent plus que
toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompes dans le recul des
sicles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes
vieilles, au visage encore encadr de boucles comme aux jours
d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux
jadis, parat-il, vifs et rieurs...

Aprs la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques annes
dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes
parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu  peu se
dgagent, et de ttonnements en ttonnements, arrivent  raliser de
fort jolis types de toilettes.

[Illustration: Chapeau 1815.]

C'est encore pendant quelques annes la robe sac ou fourreau de
parapluie de l'Empire, avec des essais de corsages, des tailles places
moins haut, des essais de manches  gros bouillons, et des chapeaux plus
ou moins gracieux de formes tout  fait bizarres et toujours vastes de
proportions, des chapeaux au fond desquels assez souvent la figure se
dissimule presque compltement.

Le grand luxe revient pourtant avec la tranquillit, avec le repos qu'on
n'a pas connu depuis vingt-cinq ans, avec la cour, dans les salons qui
ont retrouv l'clat de jadis, et qui ne sont plus seulement des petites
runions de mcontents ou de simples parlottes, comme autrefois,
discutant la dernire victoire ou le dernier revers de l'Empereur,
unique sujet de conversation entre deux parties de whist.

Reprenons quelques-uns des vieux verres de la grande lanterne magique
que le temps fait passer si rapidement et voici les lgantes de la
Restauration, les belles romantiques et les lionnes de la monarchie de
Juillet.

[Illustration: Toilette de soire Restauration.]

La robe de gros de Naples blanc, avec des volants jaunes au bas de la
jupe largie, la mme garniture en plerine sur les paules, des
manches  gigot,--elles viennent de natre et triomphent concurremment
avec les manches  l'lphant et les manches  l'imbcile,--collerette
tuyaute, grand chapeau de paille de riz avec rubans de satin et
panaches de grandes plumes.

Jupes largies garnies de bouillonns de gaze et de coques de satin, de
volants et d'entre-deux de dentelles, canezous, jupes cossaises, grands
chapeaux dcoratifs orns de gros bouquets de fleurs,--ces chapeaux de
Mme Herbault dont les chroniques et les romans d'alors coiffent toutes
les belles,--immenses gants habillant tout le bras...

Cette dame qui joue rveusement de la harpe dans une soire lgante,
les paules drapes dans une charpe de gaze raye, est coiffe d'un
grand bret qui va bien  son profil potique; en sortant du salon, elle
s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap
 palatine dcoupe,  grand collet et doublure de fourrures, pendant
que Monsieur, le monsieur  toupet fris, habit bleu  boutons d'or et
pantalon collant, endossera son carrick.

Pour l't, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le
sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchs de tulle, grands chapeaux
de paille avec d'immenses rubans dresss.

Pour le thtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les
boas, ces boas que nous venons tout rcemment de voir revenir et qui
sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure
s'enroulent sur les paules nues et sertissent chaudement et
voluptueusement les fraches carnations.

En 1827, pour clbrer l'arrive de la premire girafe au jardin des
Plantes, toute la mode est _ la Girafe_.

Ce qui reste de ces modes  la Girafe, c'est le grand peigne d'caille
qui se place tout en haut de la tte au sommet de l'difice. Les
coiffures sont trs hautes, les cheveux se relvent en plusieurs coques
serres avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage,
partages irrgulirement, trois d'un ct, quatre de l'autre...

Elle est charmante, l'lgante de 1830 en costume de soire, avec le
complet panouissement des manches  gigot, ses paules mergeant d'une
ligne de fine dentelle, sa nuque bien dcouverte sous le grand peigne
d'caille plant triomphalement dans les masses blondes ou brunes,
tordues et runies au sommet de la tte.

[Illustration: Chapeau 1820.]

Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elyses,
elle est dcollete encore et se drape sans se cacher dans un petit
chle port coquettement.

[Illustration: UNE LGANTE AUX CHAMPS-LYSES, RESTAURATION.]

Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins
important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et
brets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin
les chapeaux.

[Illustration: Bret de gaze.]

C'est un pote qu'il faudrait pour clbrer dignement la grandeur et
pleurer la dcadence du chapeau fminin. Sous la Restauration, jusqu'en
1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement
sur la tte des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance
gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses noeuds de satin.

Parti des tromblons ou des shakos sans grce de l'Empire, des tubes
enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifi peu 
peu, il s'est largi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la
tte; maintenant, il se pose gentiment de ct sur les cheveux rouls en
grosses boucles irrgulires. La nuque bien dgage apparat dans toute
sa coquetterie, les paules se montrent aussi  l'ombre d'un grand
chapeau car les robes sont largement dcolletes et les jolies
collerettes tuyautes ne les surmontent pas toujours.

C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la dcadence viendra
vite, les bords rouls en cornet ou en corridor reprendront, on
supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du
corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons
ainsi de lamentables inventions en crations baroques et inlgantes
jusqu'au petit chapeau bibi ferm, du second Empire, jusqu'au ridicule
chapeau assiette de 1867.

[Illustration: Les grands Chapeaux Restauration.]

Mais la raction en sens inverse est commence, nous avons pu revoir en
ces dernires annes de vraiment gracieuses coiffures.

La femme d'alors dans l'intimit ne craint pas les grands bonnets
coquettement chiffonns, vastes comme les chapeaux, avec un fond relev
trs haut pour contenir le grand peigne avec des bouriffements de
dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est
le dernier temps d'lgance des bonnets, ensuite, hlas! il n'y aura
plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux
hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si varies des femmes
de Bretagne.

Aprs ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la dcadence du
bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyaut
sur la tte des petites modistes ou grisettes au nez ft de Parisienne,
aux yeux veills et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure lgre
qu'elles font si lgrement voltiger mtaphoriquement par-dessus les
plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la
coiffure sans grce de grosses boutiquires, enfin, chute complte, le
bonnet devient portire...

[Illustration: Bonnet d'intrieur.]

Vive, lgre, enjoue, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou
de ses monumentales manches  gigot, l'lgante de 1830 s'en va blouir
les boudoirs de la chausse d'Antin et les promenades fashionables, les
Champs-lyses ou Longchamps et faire palpiter le coeur des dandys
engoncs dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau
hriss de touffes de plumes et de rubans, elle disparat quand elle
veut, un simple mouvement du cou et la voil dissimule au fond de cette
coiffure de strict incognito.

Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur 
manches  gigot, orne de torsades ou de brandebourgs, ou bien gaye
par un blanc canezou...

Plus tard par malheur, elle osera porter,  la campagne pour ses
promenades questres,  la place de son large chapeau  grand voile
voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe sicle.

Il faut voir, aux loges des thtres  la mode, les ranges de jolies
femmes dcolletes, dans les corsages ouverts en pointe jusqu' la
taille sur une large chemisette brode, les parements du corsage
revenant sur les paules et les manches,--les boas enrouls, les
accroche-coeurs et les boucles, les cheveux tordus et dresss de cent
faons diffrentes et compliques, avec des fleurs, des peignes, des
pointes de satin...

[Illustration: Amazone 1830.]

Les belles romantiques, dit-on, arborent  l'envi des toilettes plus
moyen ge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture
d'esprit aprs les troubadours du vicomte d'Arlincourt, aprs Ossian,
Byron et Walter Scott, les tirades passionnes et farouches des grands
drames d'alors, _Hernani_, la _Tour de Nesle_, _Lucrce Borgia_, les
vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les
_jeune France_. Et, sous l'oeil fulgurant des barons et des bandits
gothiques, elles s'efforaient d'tre le plus moyen ge possible dans
leurs ajustements.

[Illustration: Coiffure  la Chinoise. 1830.]

Mais, au thtre mme, le moyen ge tait trs 1830, les hrones de ces
drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle
Ferronnire, malgr les recherches de couleur locale, montrent, tout
comme les spectatrices, les invitables manches  gigot, et au fond en
voulant se montrer moyen-geuses, les belles de 1830 restent surtout
1830.

[Illustration: TOILETTES D'INTRIEUR 1830.]

Hlas, hlas, ces modes d'une si jolie dsinvolture, ces modes 
panaches, d'une lgance _truculente_, pour employer l'idiome d'alors,
ces modes passent. La raction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence
dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout
de quelques annes, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros
mot? Ds 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode potique, romantique,
cavalire, se fait juste milieu et picire, pouse de garde national,
pour tout dire!

[Illustration: Grand Chapeau et Collerette.]

La mode en 1835 a dj perdu ses grces et tourn  la gaucherie en
exagrant disgracieusement les caractristiques de 1830. Ce ne sont plus
les femmes de Devria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville.

Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple
mousseline blanche ou imprime de petits dessins bbtes comme ceux des
papiers de tenture de l'poque. Les manches sont d'normes gigots
boursoufls mais flasques qui pendent trs bas, trs bas, sur de tout
petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses plerines
ornes de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez
sur la tte un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz,
ferm et brid sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas trs
sduisant.

[Illustration: Toilette d'intrieur.]

Voyez les hrones de 1830, dix ans aprs, en 1840; considrez
tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches
hsitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour
tre disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dpourvus
d'allure, simples capotes attaches sous le menton par des brides sans
grce.

[Illustration: Toilette romantique.]

Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des
coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le
visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque
toute grce et toute beaut--ce sont les _anglaises_, les longues
boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine
pleurnicharde aux figures fminines les plus enjoues. La mode devient
de plus en plus triste et de plus en plus laide  la fin de la monarchie
de juillet. Plus de got du tout, c'est le comble de la banalit et de
la platitude.

[Illustration: 1830.]

Il y a un mouvement qui porte les modes  toujours aller du plus large
au plus troit et toujours  revenir du plus troit au plus large. C'est
une loi. De mme pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus
petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une rgularit
parfaite.

Aprs les paniers Louis XV et Louis XVI, on est all aux jupes collantes
du Directoire, la plus simple expression des jupes, aprs laquelle il
n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est
venu par degrs  l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le
grand maximum de largeur avec la troisime restauration du vertugadin
sous le nom de crinoline.

[Illustration: 1835.]




[Illustration: 1845.]

XII

POQUE MODERNE

1848.--Des rvolutions partout, except dans le royaume de la mode.
  --Rgne universel de la crinoline.--Les chles cachemire.--Talmas,
  burnous, pince-tailles.--Modes de plages.--Robes courtes.
  --Saute-en-barque.--Jupes larges et jupes troites.--Les modes
  collantes.--Poufs et tournures.--Modes Valois.--Erudition plus
  qu'imagination.--On demande une mode fin de sicle.


La Rvolution de 48 n'a aucune action sur les modes, elle ne lance pas,
comme la premire, la toilette dans des voies nouvelles. En ce temps de
bouleversement, quand toute l'Europe semble gagne par l'esprit de
rvolution, lorsque tant de rves plus ou moins beaux, plus ou moins
fous, brlent le cerveau congestionn des peuples, la mode  qui
pourtant un petit grain de folie serait certainement permis, se conduit
en personne sage et prudente.

Les toilettes continuent  se montrer minemment bourgeoises; on
croirait que c'est Mme Prudhomme qui donne le ton.

Les tristes et mesquins chapeaux en petit cabriolet, ferms sous le
menton avec de petites brides, rgnent sans conteste, il n'y a pour
ainsi dire qu'une forme unique,  bavolet, sans autres ornements que des
rubans sans grce. La robe n'a pas la moindre ornementation non plus, le
corsage est trs long, la jupe droite. Sur ces toilettes plates on porte
au dehors des mantelets et des chles.

[Illustration: PARISIENNE 1835.]

Ce sont ces toilettes, trs sobres et trs effaces, que le second
Empire va trouver  ses dbuts et qu'il transformera peu  peu en un
costume  grand fla-fla trs compliqu, trs charg et surcharg, mais
plus que discutable comme got et mme tout  fait dpourvu de style,
sauf dans quelques trouvailles heureuses qui ne durrent pas, vers 1864.

[Illustration: Chapeau 1848.]

La grande _pense_ du rgne,--ct modes,--la grande innovation qui va
donner le _la_ aux toilettes, c'est la crinoline,--honnie, attaque,
vilipende par vaudevillistes, journalistes, caricaturistes, par les
maris, par tout le monde, c'est la crinoline triomphante de toutes les
clameurs, de toutes les moqueries, comme de tous les justes reproches.

On peut bien dire que sous l'Empire la femme a tenu trois ou quatre fois
plus de place dans le monde--au moins en circonfrence--qu'aux poques
prcdentes, plus mme que sous Louis XV de peu vertueuse mmoire, la
crinoline ayant rgn bien plus despotiquement que les paniers, puisque
les femmes de toutes classes durent l'adopter et que les filles des
champs ne se crurent pas habilles le dimanche  moins de ballonner
comme les dames de la ville avec la cage en cercles d'acier.

Les tournures et les jupons bouillonns en toffe de crin ont habitu
peu  peu les yeux  l'largissement des jupes, et lorsque la crinoline
sans armature est dlaisse pour les cerceaux en ressorts d'acier et
pour la crinoline cage,  cercles et  montants d'acier, les dames
trouvent ce ballonnement charmant et la crinoline fait le tour du monde.

Il est bien inutile d'insister sur ses nombreux inconvnients qu'on a
encore dans la mmoire, sur la gne qu'elle imposait, mais au point de
vue esthtique, la crinoline doit tre solennellement anathmatise,
excommunie, ridiculise  jamais... c'est--dire jusqu'au jour o elle
reviendra sous un autre nom.

[Illustration: La Crinoline.]

Il est vrai que les jupes s'arrondissant en coupoles flottantes sur ces
crinolines si dcries, et que tout l'ensemble de la toilette taient
orns d'une faon lourde et gauche de petits dtails mesquins appliqus
sur de tristes toffes, tandis que les paniers du XVIIIe sicle ont eu
pour eux une ornementation plus artiste des jupes et des toilettes
tailles dans les belles toffes  ramages. Leurs exagrations et leurs
ridicules avaient de la grce, tandis que les jupes  crinoline ne
rachetaient par rien leur gauche ballonnement. Un peu surfaites, les
suprmes lgances de l'Empire!

Avec ces crinolines boursoufles et envahissantes, que portent toutes
les femmes du second Empire, on peut rappeler le talma, le burnous,
manteau algrien assez coquet, les _pince-taille_ en soie gros grain 
manches pagodes,--oh! les manches pagodes! entonnoir disgracieux et
incommode compliqu de dentelles ou d'effils!

Il faut noter surtout les chles, le fameux cachemire de l'Inde et le
grand chle tapis.

Le chle, dont on a si longtemps clbr l'lgance(?), n'a vraiment
quelque grce que lorsqu'il est petit, troit presque comme une charpe,
et lorsqu'il est port avec irrgularit et dsinvolture. Que dire du
grand chle pos sur les paules comme sur un portemanteau et tombant
droit en dissimulant la taille et la toilette de la femme, sinon qu'en
ralit ce chle-manteau est un vilain vtement et qu'il ne va tout au
plus qu'aux fruitires endimanches.

[Illustration: Chapeau second Empire.]

On peut encore signaler les capelines parmi les inventions commodes, et
les vestes zouaves, les rouges garibaldis et les figaros, parmi les
nouveauts gracieuses de l'poque.

Le chapitre des chapeaux n'est pas bien brillant. Jusque vers 1863, ce
sont toujours les grandes capotes de cabriolets, avec bavolets, avec
fleurs dans l'intrieur de la passe et au-dessus; cette coiffure, c'est
en somme le grand chapeau de la Restauration, abm, ridiculement
arrang, finissant tristement ses derniers jours.

Voil donc le luxe effrn tant reproch aux femmes par le prsident
Dupin, dans la fameuse brochure qui fit sensation en 1865,--le luxe
dbordant les jours de Grand Prix dans la grande Ville, roulant de
l'hippodrome de Longchamps tout le long des boulevards, le luxe qui,
parat-il, faisait de Paris une Byzance dcadente, scandalisait
l'honnte bourgeoise en petit chle, et faisait monter le rouge aux
joues du reste de la vertueuse Europe, voue encore  la simplicit
nave et pratiquant le culte de sainte mousseline  dix sous le mtre.

Effrn peut-tre, ce luxe corrupteur et effrayant, mais peu artistique,
d'un got mdiocre et donnant  trs grands frais l'impression du
clinquant.

Bien que le recul ne soit pas encore suffisant pour le juger, pour
apprcier les modes de ce temps dans leur ensemble, sans se laisser
influencer par la pointe de ridicule qui s'attache au dmod, il semble
cependant qu'au sicle prochain les femmes et les artistes le jugeront 
peu prs ainsi. Nous ne voyons pas les peintres lgants d'alors
ressuscitant dans leurs tableaux les modes de 1860, pour la joie des
mondaines et des amricains vingtime sicle.

[Illustration: Pince-taille.]

Cependant la vogue des bains de mer qui se dessine de plus en plus et
qui deviendra bientt une migration annuelle et rgulire de toute la
bourgeoisie vers les plages normandes ou bretonnes, cette habitude des
excursions estivales amne quelques gracieux changements dans la mode.

Un instant vers 1864, triomphe la mode des robes courtes ne sur les
plages lgantes. Plus de jupes tranantes, ou de robes longues  larges
volants. On conserve la crinoline, un peu modre dans son envergure,
mais on drape et on arrange les jupes, avec des relevs, des plisss,
avec une grande varit d'ornements appliqus, ornements trs larges
d'un bon effet.

La fantaisie, touffe depuis 1830, reparat. Ces trs cavalires jupes
courtes laissent voir les bottines trs luxueuses et trs ornes, les
fines petites bottes trs montantes dont on fait sonner les hauts
talons.--Un instant mme quelques lgantes des plages  la mode
prennent la grande canne Louis XIII.

On voit aussi de jolis vtements trs amples,  larges manches, et des
pardessus dits _Saute-en-barque_. Les chapeaux bien diffrents du
crmonieux chapeau ferm et trs crnement ports un peu sur le ct,
sont des espces de coiffures de Toreros, orns de gros pompons ou de
plumes. La coiffure de l'poque est basse, avec un crp sur le front,
les cheveux tombant dans le dos masss dans un filet.

[Illustration: MODES DE PLAGE 1864.]

Les jupes courtes, si gracieuses avec la crinoline, avec les hautes
ceintures  boucles, et tous les ornements, ganses et soutaches dont
on couvre alors le costume, sont bientt vaincues par un retour offensif
des robes longues, et la mode perd tout de suite ses allures cavalires.

[Illustration: Grand manteau Empire.]

La crinoline elle-mme tombe un instant en 1867, au moment des jupes
plates et tranantes, des corsages peplums, ns d'un retour de got pour
la tragdie, dont on dclame des fragments au Caf-Concert, au moment
des petits chapeaux assiettes, poss sur le front devant le gros chignon
relev en boule, coiffures que viennent complter les rubans flottant
dans le dos et appels du nom expressif de: Suivez-moi jeune homme.

... Et la bataille continue entre les jupes larges et les jupes
troites, la crinoline a battu de l'aile pendant quelques annes et
finalement elle est morte. La crinoline  grands cerceaux est maintenant
du domaine de l'archologie; c'est une antiquit, comme le panier, comme
le vertugadin.

Comme on voulait encore de l'ampleur, on l'a remplace par des poufs, de
trs volumineux paquets d'toffes, relevs par derrire sur les jupes.

Puis sur le chemin de la raction anti-crinolinienne, on a t en
diminuant peu  peu la largeur des jupes jusqu'aux robes moules sur le
corps, au collant qui a dur deux ou trois ans, vers 1880. Les modes
taient alors fort jolies, trs _esthtiques_. Puis un petit soupon de
gonflement s'est produit, on s'est largi un peu, on a bien vite adopt
les _tournures_....

Mais cette mode des robes collantes nous a laiss les corsages en jersey
qui moulent trs gracieusement le corsage et les hanches. Le jersey vite
adopt convient admirablement aux toilettes de promenade et de campagne.

Pendant quelques ts d'un bout de l'Europe  l'autre, sur toutes les
plages d'Angleterre, de France et d'ailleurs, le Jersey fut l'uniforme
obligatoire; femmes, jeunes filles, enfants, garons ou fillettes, tous
furent en jerseys bleu fonc, agrments d'ancres d'or, tous en
matelots. Les enfants gardent encore ce vtement gracieux et commode et
voici que les hommes,--touristes et vlocipdistes--l'adoptent.


Le temps est pass des dits somptuaires et des gouvernants lgifrant
sur le luxe pour enrayer ses dbordements. On a vu, de Philippe le Bel 
Richelieu, la longue srie de ces dits; avant de tomber  l'oubli, ils
furent pourtant presque toujours appliqus rigoureusement d'abord, mme
par des rois qui mettaient le Trsor  sec pour les somptuosits de leur
cour, comme Henri III par exemple, le mignon fanfreluch, qui lors d'un
de ses accs de rpression du luxe des autres, fit jeter en prison au
fort l'vque en un seul jour une trentaine de femmes et non des
moindres de Paris, coupables d'avoir brav les prohibitions du brocart
et de la soie.

Ce temps des prohibitions somptuaires, des ordonnances royales sur les
modes n'est plus. Dans l'intrt gnral de l'industrie et du commerce,
tout ce qui peut dvelopper le grand luxe doit tre aujourd'hui
recherch et favoris.

C'est le petit luxe qui devrait tre au contraire rprim s'il tait
possible, ou plutt qui aurait d tre rprim, car aujourd'hui le mal
est fait et parfait.

[Illustration: Robe collante 1880.]

Ah! si la mode plus puissante que les rois et les ministres, que les
arrts, les lois et les dits, si la mode dont les ordonnances sont sans
appel, avait pu dcrter la conservation des anciens costumes fminins
de nos provinces, des modes locales souvent si gracieuses, des
lgances campagnardes, auxquelles la ville a si souvent fait des
emprunts, des faons de robes, des mantes, et aussi des coiffures si
varies, coiffes bressannes, casques de dentelles du pays de Caux,
grandes coiffes bretonnes, bonnets d'arlsiennes, etc... Quel
sauvetage!

Mais non, tout cela est parti, toutes ces jolies choses ont disparu
devant l'envahissement d'un faux luxe mesquin, caricature sans got des
lgances parisiennes, devant les confections uniformes et informes,
fabriques  la centaine et portes jusque dans les plus lointains
cantons!...

Partout, hlas, les jolies modes locales, les lgances particulires et
rgionales, ont cd pour jamais la place  des attifements souvent
prtentieux et ridicules...

Le _costume_ des campagnes en toute province est vanoui, envol,
perdu, c'est  la _mode_ des villes, de nous indemniser en lgance
vraie et en grce.


La mode est aujourd'hui dans une priode de transition et de
ttonnements, elle cherche, elle essaie,  dfaut de nouveauts
nouvelles, des imitations des nouveauts d'autrefois,--ayant
suffisamment vieilli, comme disait la couturire de l'impratrice
Josphine.

On va des imitations des coupes Louis XVI ou Empire  des ajustements
Valois, aux corsages Louis XIII, aux manches moyen ge ou bien aux
manches  gigot 1830... Nous verrons ce qui sortira de ces tentatives et
de ces essais et si comme il arrive dans tous les arts, il en sera de
l'art de la toilette comme des autres, si le neuf natra de l'tude de
l'ancien.

Souhaitons qu'une mode originale, _fin de sicle_ suivant l'expression 
la mode, se dgage enfin, pour qu'un jour les petites filles des
lgantes de ces dernires annes du XIXe sicle, puissent se figurer
leurs aeules sous des ajustements bien  elles, bien personnels,
autrement enfin qu'en toilettes empruntes  tous les ges.

[Illustration]




  [Illustration]

  TABLE DES CHAPITRES


  I.--BALLADE DES MODES DU TEMPS JADIS                                 1

  II--LES CARTONS DU PASS                                             5

  Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les
    cartons du pass.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et
    architecture.--Vtements de pierres et vtements
    d'toffes.--La poupe costume, journal des modes du moyen
    ge.

  III.--MOYEN AGE                                                     23

  Les Gauloises teintes et tatoues.--Premiers corsets et
    premires fausses nattes.--Premiers dits somptuaires.
    --Influence byzantine.--Bliauds, surcots, cottes hardies.
    --Les robes histories et armories.--Les ordonnances de
    Philippe le Bel.--Hennins et Escoffions.--La croisade
    contre les Hennins de frre Thomas Connecte.--La dame
    de Beaut.

  IV.--LA RENAISSANCE                                                 53

  Modes en largeur.--Hocheplis, vertugalles, vertugadins.--La
    belle Ferronnire.--ventails et manchons.--Les modes tristes
    de la Rforme.--L'escadron volant de Catherine.--Dentelles
    et guipures.--Les services du vertugadin.--Le masque et
    le touret de nez.--Fards et cosmtiques.

  V.--HENRI III                                                       76

  La cour du Roi-Femme.--Les grandes fraises plisses,
    godronnes ou en cornets.--Les femmes-cloches.--Les grandes
    manches.--Horribles mfaits du corset.--La reine Margot et
    ses pages blonds.

  VI.--HENRI IV ET LOUIS XIII                                         91

  Retour  une simplicit relative.--Les femmes-tours.--Hautes
    coiffures.--Excommunication du dcolletage.--Les robes 
    grands ramages de fleurs.--Collets monts et collets
    rabattus.--Tailles longues.--Les dits de Richelieu.--La
    dame suivant l'dit.--Tailles courtes.

  VII.--SOUS LE ROI-SOLEIL                                           112

  Les hrones de la Fronde.--De la Vallire  la Maintenon.
    --Les robes dites transparentes.--Triomphe de la dentelle.
    --Le roman de la mode.--Les Steinquerques.--La coiffure 
    la Fontanges.--Le rgne de Mme de Maintenon ou trente-cinq
    ans de morosit.

  VIII.--XVIIIe SICLE                                               130

  La Rgence.--Folies et frivolits.--Cythre  Paris.--Les
    modes Watteau.--Les robes volantes.--Naissance des
    paniers.--Criardes, Considrations et Matres des
    requtes.--Mme de Pompadour.--L'ventail.--Promenade de
    Longchamps.--Carrosses et chaises  porteurs.--Modes
    d'hiver.

  IX.--XVIIIe SICLE.--LOUIS XVI                                     150

  Les coiffures colossales.--Le pouf au sentiment.--Parcs,
    jardins potagers et paysages anims de figures sur les
    ttes.--La coiffure  la Belle-Poule.--Les mouches.--Modes
    champtres.--Les robes _ngligentes_.--Couleurs  la
    mode.--Le monument du costume.--Les amazones.--Modes
    anglaises.--Les bourgeoises.

  X.--LA RVOLUTION ET L'EMPIRE                                      178

  Modes dites  la Bastille.--Modes rvolutionnaires.--Notre-Dame
    de Thermidor.--Incroyables et merveilleuses.--L'antiquit 
    Paris.--Athniennes et Romaines.--Une livre de vtements.
    --Tuniques diaphanes.--Maillots, bracelets et cothurnes.
    --Le rticule ou ridicule.--Le bal des Victimes.--Perruques
    blondes et oreilles de chien.--A la Titus.--Les robes-fourreau.
    --Petits bonnets et Chapeaux-Shakos.--Les turbans.

  XI.--LA RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET                    208

  Manches bouffantes, manches  gigot.--Les collerettes.--Modes
     la girafe.--Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.
    --panouissement des modes romantiques.--Les derniers bonnets.
    --1840.--Chastes bandeaux.--Modes Juste-milieu.

  XII.--POQUE MODERNE                                               231

  1848.--Des rvolutions partout, except dans le royaume de la
    mode.--Rgne universel de la crinoline.--Les chles
    cachemire.--Talmas, burnous, pince-tailles.--Modes de
    plages.--Robes courtes.--Saute-en-barque.--Jupes larges et
    jupes troites.--Les modes collantes.--Poufs et
    tournures.--Modes Valois.--Erudition plus qu'imagination.
    --On demande une mode fin de sicle.

  [Illustration]




  [Illustration]

  TABLE DES DESSINS HORS TEXTE


   Toilette de bal Restauration                            _Frontispice_

   Noble dame fin du XIVe sicle                                      17

   Robe et houppelande histories XVe sicle                          33

   Chtelaine milieu du XVe sicle                                    41

   Dame sous Charles VIII                                             49

   A la cour du Roi-Chevalier                                         57

   Sous Henri II                                                      65

   Dame du temps de Charles IX                                        73

   Toilette de cour Henri III                                         81

   Grande toilette Mdicis                                            89

   Dame Louis XIII                                                    97

   Fin du rgne de Louis XIII                                        105

   A la cour du Roi-Soleil                                           113

   Sous le Grand Roi.--Fin du XVIIe sicle                           121

   Sous la Rgence                                                   129

   Toilette de cour Louis XV                                         137

   Parisienne sous Louis XV                                          145

   Grands paniers Louis XVI                                          153

   Parisiennes 1789                                                  161

   Promenade parisienne 1790                                         169

   Merveilleuse en tunique  la grecque                              177

   Merveilleuse du Directoire                                        185

   Premier Empire                                                    193

   Parisienne de 1810                                                201

   Parisienne 1814                                                   209

   Une lgante aux Champs-Elyses.--Restauration                    217

   Toilettes d'intrieur 1830                                        225

   Parisienne 1835                                                   233

   Modes de plage 1864                                               241


VREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  55: vertugardin remplac par vertugadin (Le vertugadin,
              c'est--dire la jupe large)
  Page  57: Villipend par Vilipend (Vilipend, chansonn,
              ridiculis sans trve)
  Page  84: dessous par dessus (la robe de dessus, de riche brocart)
  Page  93: atoures par atournes (et magnifiquement atournes)
  Page 120: est par et (Les tissus d'or et d'argent seuls sont
              interdits)
          : ajout de a (le roi se les a rservs)
  Page 150: eostume par costume (Le _Monument du costume_)
  Page 218: ou par au (la figure tout au fond du corridor)
  Page 236: balonnement par ballonnement (leur gauche ballonnement)





End of the Project Gutenberg EBook of Mesdames Nos Aeules, by Albert Robida

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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