Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier

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Title: Posies Compltes, Tome 1/2

Author: Thophile Gautier

Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    THOPHILE GAUTIER

    POSIES

    COMPLTES

    TOME PREMIER

    PARIS
    G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS
    11, RUE DE GRENELLE, 11

    1889




    POSIES COMPLTES

    DE

    THOPHILE GAUTIER

    I




OUVRAGES DU MME AUTEUR

PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

 3 fr. 50 chaque volume


    POSIES COMPLTES                                           2 vol.

    MAUX ET CAMES. dition dfinitive, orne d'un Portrait 
      l'eau-forte par _J. Jacquemart_                           1 vol.

    MADEMOISELLE DE MAUPIN                                      1 vol.

    LE CAPITAINE FRACASSE                                       2 vol.

    LE ROMAN DE LA MOMIE                                        1 vol.

    SPIRITE, nouvelle fantastique                               1 vol.

    VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle dition)                        1 vol.

    VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes)                          1 vol.

    VOYAGE EN RUSSIE                                            1 vol.

    ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.)                 1 vol.

    NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc)              1 vol.

    TABLEAUX DE SIGE.--(Paris, 1870-1871)                      1 vol.

    THATRE (Mystre, Comdies et Ballets)                      1 vol.

    LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_        1 vol.

    HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
      d'une tude sur les PROGRS DE LA POSIE FRANAISE
      (1830-1868)                                               1 vol.

    PORTRAITS CONTEMPORAINS (littrateurs, peintres,
      sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait
      de Th. Gautier, d'aprs une gravure  l'eau-forte par
      lui-mme, vers 1833                                       1 vol.

    L'ORIENT      2 vol.


    LE CAPITAINE FRACASSE, illustr de 60 dessins par
      _G. Dor_, graves sur bois par les premiers artistes.
      1 vol. grand in-18                                        24 fr.


    Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--23886




AVERTISSEMENT


Cette nouvelle dition des posies compltes de Thophile Gautier, est
divise en trois sries:

1 les deux volumes que nous publions;

2 les _maux et Cames_.

Le pote ayant donn lui-mme, en 1872, une dition dfinitive des
_maux et Cames_, nous n'avons pas eu  nous en occuper.

Voici comment nous avons procd pour les deux premiers volumes.

En principe, nous avons adopt partout l'ordre chronologique.

Le premier volume s'ouvre donc par les: _Posies_ parues en 1830,
qui se terminaient par la pice intitule: _Soleil couchant_. Elles
furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une prface, de
quelques pices nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le
titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Pch_. C'est ce volume (dat
de 1833) qui nous a servi de modle. Thophile Gautier y ayant fait
quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Posies
compltes_, nous avons respect ces corrections.

Des ncessits typographiques avaient forc l'diteur de 1845 
diviser la premire partie de l'oeuvre en quatre groupes:
lgies,--Paysages,--Intrieurs,--Fantaisies.--Par suite de cette
disposition, les titres avaient t remplacs par des numros, les
pigraphes et les ddicaces avaient disparu, la prface d'_Albertus_
avait t supprime.

Quelques pices du recueil de 1832 avaient t omises dans celui de
1845, nous les avons remises  leurs places et rimprimes pour la
premire fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi
celles du volume de 1830-1832 y avaient t mles par erreur, nous
leur avons rendu leurs places dans le second volume.

En mme temps que nous avons restitu aux pomes leur classement
primitif, nous les avons rimprims tels qu'ils taient dans l'dition
originale, avec leurs titres, leurs ddicaces et leurs pigraphes.
Enfin nous avons rtabli la prface d'_Albertus_ en tte de la
premire partie de ce premier volume, lequel se termine par les pices
composes de 1833  1838, et qui furent publies pour la premire
fois  cette dernire date  la suite de _La Comdie de la Mort_.

Tel est le plan du premier volume.

Le second volume comprend:

1 _La Comdie de la Mort_ (1838);

2 _Espaa_ et _les Posies diverses_ (1838-1845), conformment au
texte de l'dition de 1845;

3 Toutes les posies publies depuis 1831 jusqu' 1872, restes
parses dans les journaux et les revues et que le pote n'avait pas
pris le soin de runir;

4 Enfin, toutes les posies absolument indites dont nous avons
retrouv les autographes.

Dans ces deux volumes nous avons dat les morceaux chaque fois qu'il
nous a t possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de
pices et de fragments avaient disparu lors des diverses
rimpressions, nous les avons rtablis.

Pour la publication des _Posies indites_ et des _Posies posthumes_,
nous avons, aprs mre rflexion, adopt une rgle inflexible, dont
nous devons rendre compte au public lettr.

Nous avions  choisir entre deux mthodes: il nous fallait, ou publier
tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappel que notre mission
tait de recueillir et non de juger. Il nous a sembl que nul diteur
honnte et respectueux n'avait le droit de dire: Thophile Gautier
aurait publi ce morceau. ou bien: Il et supprim celui-l. Nous
n'avons donc rien supprim.

Avons-nous retrouv toutes les posies indites de Thophile Gautier?
Nous rpondons sans hsiter:--Non.

Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La
certitude nous en a t acquise par le grand nombre mme des pices
que nous avons dcouvertes; la preuve incontestable nous en a t
fournie  diverses reprises au cours mme de nos recherches.

Nous faisons ici appel  tous ceux entre les mains desquels se
trouvent des manuscrits de Thophile Gautier, nous les supplions de
nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux
un devoir sacr de probit littraire, de rendre  l'oeuvre du pote
tout ce qui lui appartient.

    M. D.

    Septembre 1875.




PRFACE


L'auteur du prsent livre est un jeune homme frileux et maladif qui
use sa vie en famille avec deux ou trois amis et  peu prs autant de
chats.

Un espace de quelques pieds o il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
pour lui l'univers.--Le manteau de la chemine est son ciel; la
plaque, son horizon.

Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fentre, et il n'a
pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il
n'est ni rouge, ni blanc, ni mme tricolore; il n'est rien, il ne
s'aperoit des rvolutions que lorsque les balles cassent les vitres.
Il aime mieux tre assis que debout, couch qu'assis.--C'est une
habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour
toujours.--Il fait des vers pour avoir un prtexte de ne rien faire,
et ne fait rien sous prtexte qu'il fait des vers.

Cependant, si loign qu'il soit des choses de la vie, il sait que le
vent ne souffle pas  la posie; il sent parfaitement toute
l'inopportunit d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas
de jeter entre deux meutes, peut-tre entre deux pestes, un volume
purement littraire; il a pens que c'tait une oeuvre pie et
mritoire par la prose qui court, qu'une oeuvre d'art et de fantaisie
o l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, o l'on n'a
exploit aucune turpitude pour le succs.

Il s'est imagin (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par
la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement
de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le
coeur se levait  cette polmique indcente et furibonde de
maintenant.

Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il
y souscrit d'avance.--Il connat trs-bien les dfauts et les taches
de son livre; s'il n'a pas vit les uns et enlev les autres, c'est
qu'ils sont tellement inhrents  sa nature, qu'il ne saurait exister
sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne  sa paresse.

Quant aux utilitaires, utopistes, conomistes, saint-simonistes et
autres qui lui demanderont  quoi cela rime,--il rpondra: Le premier
vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
suite.

A quoi cela sert-il?--Cela sert  tre beau.--N'est-ce pas assez?
comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce
que l'homme n'a pu dtourner et dpraver  son usage.

En gnral, ds qu'une chose devient utile, elle cesse d'tre
belle.--Elle rentre dans la vie positive, de posie elle devient
prose, de libre, esclave.--Tout l'art est l.--L'art, c'est la
libert, le luxe, l'efflorescence, c'est l'panouissement de l'me
dans l'oisivet.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent
absolument  rien. Les bijoux curieusement cisels, les colifichets
rares, les parures singulires, sont de pures superfluits.--Qui
voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas  avoir
ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les
objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y
a et il y aura toujours des mes artistes  qui les tableaux d'Ingres
et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront
plus utiles que les chemins de fer et les bateaux  vapeur.

A tout cela si on lui rpond: Fort bien,--mais vos vers ne sont pas
beaux. Il passera condamnation et tchera de s'amender.--Il espre
toutefois qu'on voudra bien lui savoir gr de l'intention.

--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pices qu'il renferme ont
t composes  de grandes distances les unes des autres, et imprimes
au fur et  mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas
indiques; l'auteur n'a pas eu la prtention de faire des monuments.
Les premires se rattachent presque  son enfance; les dernires, le
pome surtout, le touchent de plus prs; les plus anciennes remontent
jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un sicle aujourd'hui; les plus
modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrs.

Ce sont d'abord de petits intrieurs d'un effet doux et calme, de
petits paysages  la manire des Flamands, d'une touche tranquille,
d'une couleur un peu touffe, ni grandes montagnes, ni perspectives 
perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des
lointains de cobalt, d'humbles coteaux rays o serpente un chemin,
une chaumire qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nnuphars,
un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la
rose.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les bls, une cigogne
qui s'abat sur un donjon gothique.--Voil tout; et puis, pour animer
la scne, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle
jouant dans un rayon de soleil, quelque lzard qui se chauffe au midi,
une alouette qui s'lve d'un sillon, un merle qui siffle sous une
haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois
passs dans une belle campagne.-- et l comme une aube de
l'adolescence qui va luire, un dsir, une larme, quelques mots
d'amour, un profil de jeune fille chastement esquiss, une posie tout
enfantine, toute ronde et potele o les muscles ne se prononcent pas
encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les
mplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit
 la lgende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,
et qui donne le titre au volume, comme la pice la plus importante et
la plus actuelle du recueil.

Si ces tudes franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie 
quelques jeunes gens et aider quelques inexpriences, l'auteur ne
regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperu, il
ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront us innocemment
quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.

   Octobre 1832.




POSIES

1830-1832

    Oh! si je puis un jour!
      A. CHNIER.




MDITATION

    ... Ce monde o les meilleures choses
        Ont le pire destin.
          MALHERBE.


    Virginit du coeur, hlas! sitt ravie!
    Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
    Fraches illusions du matin de la vie,
    Pourquoi ne pas durer jusqu' la fin du jour?

    Pourquoi?... Ne voit-on pas qu' midi la rose
    De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,
    Que l'anmone frle, au vent froid expose,
    Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?

    Ne voit-on pas qu'une onde,  sa source limpide,
    En passant par la fange y perd sa puret;
    Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide
    Bientt ternit l'clat et la srnit?

    Le monde est fait ainsi: loi suprme et funeste!
    Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
    Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:
    La rose vit une heure et le cyprs cent ans.




MOYEN AGE

    Y ot un grant et vieil chastex
    A messire Yvain qui fut tex;
    Ot tours, donjons, machecoulis,
    Fosss d'iave nette remplis,
    Murs de fine pierre de taille,
    Couverts d'engins por la bataille.

      _Ancien fabliau._


    Quand je vais poursuivant mes courses potiques,
    Je m'arrte surtout aux vieux chteaux gothiques;
    J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,
    Aux fates couronns d'arbustes rabougris,
    Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aigus,
    Dans les rseaux de plomb leurs vitres exigus,
    Lgendes des vieux temps o les preux et les saints
    Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;
    Avec ses minarets moresques, la chapelle
    Dont la cloche qui tinte  la prire appelle;
    J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavs,
    Leurs cours o l'herbe crot  travers les pavs,
    Au sommet des donjons leurs girouettes frles
    Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;
    Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonns,
    De monstres, de griffons, bizarrement orns,
    Leurs larges escaliers aux marches colossales,
    Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,
    O comme une voix faible erre et gmit le vent,
    O, recueilli dans moi, je m'gare, rvant,
    Par de souvenirs d'amour et de ferie,
    Le brillant moyen ge et la chevalerie.




LGIE I

    Dame, d'amer desse
    Pour votre grace avoir,
    Vous offre ma jeunesse.
    Mes biens et mon avoir.
      A. CHARTIER.


    Nuit et jour, malgr moi, lorsque je suis loin d'elle,
    A ma pense ardente un souvenir fidle
    La ramne;--il me semble our sa douce voix
    Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois
    Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,
    Et sa ceinture bleue, et la frache pervenche
    De son chapeau de paille, et le sourire fin
    Qui dcouvre ses dents de perle,--telle enfin
    Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes
    Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;
    Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas
    Une femme au teint ple, et mesurant ses pas,
    Au regard nuag de langueur, une Anglaise
    Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise
    La tte sur sa main  rver longuement,
    A lire Grandisson et Werther; non vraiment:
    Mais une belle enfant inconstante et frivole,
    Qui ne rve jamais; une brune crole
    Aux grands sourcils arqus; aux longs yeux de velours
    Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;
    A la taille lance,  la gorge divine,
    Que sous les plis du lin la volupt devine.




PAYSAGE

                ..... omnia plenis
    Rura natant fossis.
      P. VIRGILIUS MARO.


    Pas une feuille qui bouge,
    Pas un seul oiseau chantant,
    Au bord de l'horizon rouge
    Un clair intermittent;

    D'un ct rares broussailles,
    Sillons  demi noys,
    Pans gristres de murailles,
    Saules noueux et ploys;

    De l'autre, un champ que termine
    Un large foss plein d'eau,
    Une vieille qui chemine
    Avec un pesant fardeau,

    Et puis la route qui plonge
    Dans le flanc des coteaux bleus,
    Et comme un ruban s'allonge
    En minces plis onduleux.




LA JEUNE FILLE

    La vierge est un ange d'amour.
      A. GUIRAUD.

    Dieu l'a faite une heureuse et belle crature.

      _Indit, M*****._


    Brune  la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
    A la lvre rieuse, aux gestes smillants;
    Blonde aux yeux bleus rveurs,  la peau rose et blanche,
    La jeune fille plat: ou rserve ou franche,
    Mlancolique ou gaie, il n'importe; le don
    De charmer est le sien, autant par l'abandon
    Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
    En Orient, Pri, vertueuse, perfide,
    Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
    Sous l'ogive gothique assise auprs du feu,
    Ou qui chante, ou qui file, elle plat; nos penses
    Et nos heures, pourtant si vite dpenses,
    Sont pour elle. Jamais, imprgn de fracheur,
    Sur nos yeux endormis un rve de bonheur
    Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
    Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
    Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
    Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
    veills, sa gat dissipe nos alarmes,
    Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
    Son baiser  l'instant les tarit dans nos yeux.
    La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux,
    Au tissu de la vie une fleur d'or brode,
    Un rayon de soleil qui sourit dans l'onde!




LE MARAIS

A MON AMI ARMAND E***

    Ainsi prs d'un marais on contemple voler
    Mille oiseaux peinturs.
      AMADIS JAMYN.

    En chasse, et chasse heureuse.
      ALFRED DE MUSSET.


    C'est un marais dont l'eau dormante
    Croupit, couverte d'une mante
    Par les nnuphars et les joncs:
    Chaque bruit sous leurs nappes glauques
    Fait au choeur des grenouilles rauques
    Excuter mille plongeons;

    La bcassine noire et grise
    Y vole quand souffle la bise
    De novembre aux matins glacs;
    Souvent, du haut des sombres nues
    Pluviers, vanneaux, courlis et grues
    Y tombent, d'un long vol lasss.

    Sous les lentilles d'eau qui rampent,
    Les canards sauvages y trempent
    Leurs cous de saphir glacs d'or;
    La sarcelle  l'aube s'y baigne,
    Et, quand le crpuscule rgne,
    S'y pose entre deux joncs, et dort.

    La cigogne dont le bec claque,
    L'oeil tourn vers le ciel opaque,
    Attend l l'instant du dpart,
    Et le hron aux jambes grles,
    Lustrant les plumes de ses ailes,
    Y trane sa vie  l'cart.

    Ami, quand la brume d'automne
    tend son voile monotone
    Sur le front obscurci des cieux,
    Quand  la ville tout sommeille
    Et qu' peine le jour s'veille
    A l'horizon silencieux,

    Toi dont le plomb  l'hirondelle
    Toujours porte une mort fidle,
    Toi qui jamais  trente pas
    N'as manqu le livre rapide,
    Ami, toi, chasseur intrpide,
    Qu'un long chemin n'arrte pas;

    Avec Rasko, ton chien qui saute
    A ta suite dans l'herbe haute,
    Avec ton bon fusil bronz,
    Ta blouse et tout ton quipage,
    Viens t'y cacher prs du rivage,
    Derrire un tronc d'arbre bris.

    Ta chasse sera meurtrire;
    Aux mailles de ta carnassire
    Bien des pieds d'oiseaux passeront,
    Et tu reviendras de bonne heure,
    Avant le soir, en ta demeure,
    La joie au coeur, l'orgueil au front.




SONNET I

          Aux seuls ressouvenirs
    Nos rapides pensers volent dans les toiles.
      THOPHILE.


    Aux vitraux diaprs des sombres basiliques,
    Les flammes du couchant s'teignent tour  tour;
    D'un ge qui n'est plus prcieuses reliques,
    Leurs dmes dans l'azur tracent un noir contour;

    Et la lune parat, de ses rayons obliques
    Argentant  demi l'aiguille de la tour,
    Et les derniers rameaux des pins mlancoliques
    Dont l'ombre se balance et s'tend alentour.

    Alors les vibrements de la cloche qui tinte,
    D'un monde arien semblent la voix teinte,
    Qui par le vent porte en ce monde parvient;

    Et le pote, assis prs des flots, sur la grve,
    coute ces accents fugitifs comme un rve,
    Lve les yeux au ciel, et triste se souvient.




SERMENT

    L'on ne seust en nule terre
    Nul plus bel cors de fame querre.
      _Roman de la Rose._


    Par tes yeux si beaux sous les voiles
    De leurs franges de longs cils noirs,
    Soleils jumeaux, doubles toiles,
    D'un coeur ardent ardents miroirs;

    Par ton front aux pleurs d'albtre,
    Que couronnent des cheveux bruns,
    O l'haleine du vent foltre
    Parmi la soie et les parfums;

    Par tes lvres, frache glantine,
    Grenade en fleur, riant corail
    D'o sort une voix argentine
    A travers la nacre et l'mail;

    Par ton sein rtif qui s'agite
    Et bat sa prison de satin,
    Par ta main troite et petite,
    Par l'clat vermeil de ton teint;

    Par ton doux accent d'Espagnole,
    Par l'aube de tes dix-sept ans,
    Je t'aimerai, ma jeune folle,
    Un peu plus que toujours,--longtemps!




LES SOUHAITS

    ... Quelque bonne fe Urgl
    Promettant palais et trsors
    Au filleul mis sous sa tutelle,
    Pour te promener t'aurait-elle
    Ravi sur son nuage d'or.
      JOSEPH DELORME.


    Si quelque jeune fe  l'aile de saphir,
        Sous une sombre et frache arcade,
    Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,
    Surgissait  mes yeux, au doux bruit du zphyr
        De l'cume de la cascade,

    Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,
        Palais immenses, pierreries?
    Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?
    Je te le donnerai; je puis faire un trsor
        D'un vil monceau d'herbes fltries;

    Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur
        Rflchi par un lac limpide,
    Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,
    Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur
        Ne voilent son orbe splendide;

    Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,
        Enfant lger de l'Arabie,
    A la crinire longue,  l'oeil tincelant,
    Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant
        De la Norwge  la Nubie;

    Je veux un kiosque rouge, aux minarets dors,
        Aux minces colonnes d'albtre,
    Aux fantasques arceaux, d'oeufs pendant dcors,
    Aux murs de mosaque, aux vitraux colors
        Par o se glisse un jour bleutre;

    Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant
        De sycomores et d'yeuses,
    Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,
    Comme un grand ventail sans cesse soulevant
        Ses masses de feuilles soyeuses.

    Je veux une tartane avec ses matelots,
        Ses cordages, ses blanches voiles
    Et son corset de cuivre o se brisent les flots,
    Qui me berce le long de verdoyants lots
        Aux molles lueurs des toiles.

    Je veux soir et matin m'veiller, m'endormir
        Au son de voix italiennes,
    Et pendant tout le jour entendre au loin frmir
    Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,
        Ou des harpes oliennes;

    Et je veux, les seins nus, une Alme agitant
        Son charpe de cachemire
    Au-dessus de son front de rubis clatant,
    Des spahis, un harem, comme un riche sultan
        Ou de Bagdad ou de Palmyre.

    Je veux un sabre turc, un poignard indien
        Dont le manche de saphirs brille;
    Mais surtout je voudrais un coeur fait pour le mien,
    Qui le sentt, l'aimt, et qui le comprt bien,
        Un coeur naf de jeune fille!




LE LUXEMBOURG

    Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse.
      J. DELORME.


    Au Luxembourg souvent lorsque dans les alles
    Gazouillaient des moineaux les joyeuses voles,
    Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abmes bleus
    D'un ciel tide et riant, les orangers frileux
    Hasardaient leurs rameaux parfums, et qu'en gerbes
    Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes
    Toute petite fille, elle allait du beau temps
    A son aise jouir et foltrer longtemps,
    Longtemps, car elle aimait  l'ombre des feuillages
    Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
    Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,
    Et le poisson de pourpre, hte d'une eau d'argent;
    Ou bien encor partir, folle et lgre tte,
    Et, trompant les regards de sa mre inquite,
    Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
    Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!




LE SENTIER

    En une sente me vins rendre
    Longue et estroite, o l'herbe tendre
    Croissait trs-drue.
      _Le livre des quatre Dames._

    Un petit sentier vert, je le pris...
      ALFRED DE MUSSET.


    Il est un sentier creux dans la valle troite,
    Qui ne sait trop s'il marche  gauche ou bien  droite.
    --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,
    Comme un jeune prodigue, grne ses trsors;
    L'aubpine fleurit; les frles pquerettes,
    Pour fter le printemps, ont mis leurs collerettes.
    La ple violette, en son rduit obscur,
    Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,
    Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,
    Pique le gazon vert de sa jaune tincelle.
    Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
    Et les sureaux sont blancs de bouquets frais clos;
    Les fosss ont des fleurs  remplir vingt corbeilles,
    A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.
    Sous la haie embaume un mince filet d'eau
    Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
    Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime
    Plus que tous les sentiers o se trouvent de mme
    Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,
    Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune ple a lui,
    A la brche du mur, rendez-vous solitaire
    O l'amour s'embellit des charmes du mystre,
    Sous les grands chtaigniers aux bercements plaintifs,
    Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.




CAUCHEMAR

    Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
      _Ancien proverbe breton._

    Jamais je ne dors que je ne meure de mort amre.
                  Les goules de l'abyme
                  Attendant leur victime,
                        Ont faim:
                  Leur ongle ardent s'allonge,
                  Leur dent en espoir ronge
                        Ton sein.


    Avec ses nerfs rompus, une main corche
    Qui marche sans le corps dont elle est arrache,
    Crispe ses doigts crochus arms d'ongles de fer
    Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer
    Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves
    Rayonnent; des vautours  cous rouges et chauves,
    Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:
    En vain pour me sauver je lve mes pieds lourds,
    Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
    A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,
    Meurtris et disloqus; et mon dos cependant
    Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
    De naseaux enflamms, de gueules haletantes:
    Les voil, les voil! dans mes chairs palpitantes
    Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,
    Fouiller profondment, jusqu'aux os me ronger,
    Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
    Comme une scie aigu, et des pinces qui tordent;
    Ensuite le sol manque  mes pas chancelants:
    Un gouffre me reoit; sur des rochers brlants,
    Sur des pics anguleux que la lune reflte,
    Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette
    Dans un marais de sang; bientt, spectres hideux,
    Des morts au teint bleutre en sortent deux  deux,
    Et se penchant vers moi m'apprennent les mystres
    Que le trpas rvle aux ples feudataires
    De son empire; alors, trange enchantement,
    Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement
    A travers un brouillard couvrant les flches grles
    D'une glise gothique aux moresques dentelles.
    Dchirant une proie enleve au tombeau,
    En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
    Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,
    Par un pouvoir magique  sa suite m'entrane,
    Et j'aperois bientt, non loin d'un vieux manoir,
    A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir
    Soutenant un pendu; d'effroyables sorcires
    Dansent autour, et moi, de fureurs carnassires
    Agit, je ressens un immense dsir
    De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
    Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
    Son coeur demi pourri dans sa poitrine ouverte.




LA DEMOISELLE

A MON AMI ALPHONSE B***

    ..... insectes agiles
          Cuirasss d'or.
      AM. TASTU.

            L de bleutres demoiselles
    Ftant du nnuphar les htes bienheureux
    ventails anims, se balancent sur eux
            Avec leurs frmissantes ailes.
      SAINTINE.


    Sur la bruyre arrose
        De rose;
    Sur le buisson d'glantier;
    Sur les ombreuses futaies;
        Sur les haies
    Croissant au bord du sentier;

    Sur la modeste et petite
        Marguerite,
    Qui penche son front rvant;
    Sur le seigle, verte houle
        Que droule
    Le caprice ail du vent;

    Sur les prs, sur la colline
        Qui s'incline
    Vers le champ bariol
    De pittoresques guirlandes;
        Sur les landes,
    Sur le grand orme isol;

    La demoiselle se berce;
        Et s'il perce
    Dans la bruine, au bord du ciel,
    Un rayon d'or qui scintille,
        Elle brille
    Comme un regard d'Ariel.

    Traversant prs des charmilles,
        Les familles
    Des bourdonnants moucherons,
    Elle se mle  leur ronde
        Vagabonde,
    Et comme eux dcrit des ronds.

    Bientt elle vole et joue
        Sous la roue
    Du jet d'eau qui, s'lanant
    Dans les airs, retombe, roule
        Et s'coule
    En un ruisseau bruissant.

    Plus rapide que la brise,
        Elle frise,
    Dans son vol capricieux,
    L'eau transparente o se mire
        Et s'admire
    Le saule au front soucieux;

    O, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
        Prs des aunes,
    Les deux nnuphars en fleurs,
    Au gr du flot qui gazouille
        Et les mouille,
    talent leurs deux couleurs;

    O se baigne le nuage,
        O voyage
    Le ciel d't souriant;
    O le soleil plonge, tremble,
        Et ressemble
    Au beau soleil d'Orient.

    Et quand la grise hirondelle
        Auprs d'elle
    Passe, et ride  plis d'azur,
    Dans sa chasse circulaire,
        L'onde claire,
    Elle s'enfuit d'un vol sr.

    Bois qui chantent, fraches plaines
        D'odeurs pleines,
    Lacs de moire, coteaux bleus,
    Ciel o le nuage passe,
        Large espace,
    Monts aux rochers anguleux;

    Voil l'immense domaine
        O promne
    Ses caprices, fleur des airs,
    La demoiselle nacre,
        Diapre
    De reflets roses et verts.

    Dans son troite famille,
        Quelle fille
    N'a pas vingt fois souhait,
    Rveuse, d'tre comme elle
        Demoiselle,
    Demoiselle en libert?


1830.




LES DEUX AGES

    La petite fille est devenue jeune fille.
      VICTOR HUGO.


    Ce n'tait, l'an pass, qu'une enfant blanche et blonde
    Dont l'oeil bleu, transparent et calme comme l'onde
    Du lac qui rflchit le ciel riant d't,
    N'exprimait que bonheur et nave gat.

    Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse
    Parmi ses jeunes soeurs courir, voler, jalouse
    D'arriver la premire! Avec grce les vents
    Beraient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;
    Son charpe d'azur se jouait autour d'elle
    Par la course agite, et, souvent infidle,
    Trahissait une paule aux contours gracieux,
    Un sein dj gonfl, trsor mystrieux,
    Un col blouissant de fracheur, dont l'albtre
    Sous la peau laisse voir une veine bleutre,
    --Dans son petit jardin que j'aimais  la voir
    A grand'peine portant un lger arrosoir,
    Distribuer en pluie,  ses fleurs dessches
    Par la chaleur du jour, et vers le sol penches,
    Une eau douce et limpide;  ses oiseaux ravis,
    Des tiges de plantain, des grains de chnevis!...

    C'est une jeune fille  prsent blanche et blonde,
    La mme; mais l'oeil bleu, jadis pur comme l'onde
    Du lac qui rflchit le ciel riant d't,
    N'exprime plus bonheur et nave gat.




FAR NIENTE

    Quant  son temps bien le sut disposer:
    Deux parts en fit dont il souloit passer
    L'une  dormir et l'autre  ne rien faire.
      JEAN DE LA FONTAINE.


    Quand je n'ai rien  faire, et qu' peine un nuage
    Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
    J'aime  m'couter vivre, et libre de soucis,
    Loin des chemins poudreux,  demeurer assis
    Sur un moelleux tapis de fougre et de mousse,
    Au bord des bois touffus o la chaleur s'mousse;
    L, pour tuer le temps, j'observe la fourmi
    Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,
    Pour son grenier drobe un grain d'orge  la gerbe,
    Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,
    La chenille tranant ses anneaux velouts,
    La limace baveuse aux sillons argents,
    Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
    Ensuite je regarde, amusement frivole,
    La lumire brisant dans chacun de mes cils,
    Palissade oppose  ses rayons subtils,
    Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
    En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;
    Et lorsque je suis las je me laisse endormir
    Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gmir,
    Ou j'coute chanter prs de moi la fauvette,
    Et l-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.




STANCES

    La jeune fille rieuse.
      VICTOR HUGO.


    Vous ne connaissez pas les molles rveries
    O l'me se complat et s'arrte longtemps,
    De mme que l'abeille, en un soir de printemps,
    Sur quelque bouton d'or, toile des prairies;

    Vous ne connaissez pas cet inquiet dsir
    Qui fait rougir souvent une joue ingnue,
    Ce besoin d'habiter une sphre inconnue,
    D'embrasser un fantme impossible  saisir;

    Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes
    Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, rprimer,
    Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,
    Pour un objet chri ces mortelles alarmes;

    Vous ne connaissez rien, rien que folle gat;
    Sur votre lvre rose un frais sourire vole;
    Votre entretien naf, srieux ou frivole,
    Est gal et serein comme un beau jour d't.

    Sur votre main jamais votre front ne se pose,
    Brlant, charg d'ennuis, ne pouvant soutenir
    Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;
    Votre coeur virginal en lui-mme repose.

    Avenir et prsent, tout rit dans vos destins;
    Vous n'avez pas encore aim sans tre aime,
    Ni, retenant  peine une larme enflamme,
    pi d'un regard les aveux incertains.

    Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;
    Une pense ardente et qui revient toujours
    Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;
    Votre vie en sa fleur n'a pas t ternie.

    Ainsi qu'un ruisseau clair o se mirent les cieux,
    Dont le cours lentement par les prs se droule,
    Votre existence pure et limpide s'coule,
    Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.




PROMENADE NOCTURNE

    Allons, la belle nuit d't,
      ALFRED DE MUSSET.

    C'tait par un beau soir, par un des soirs que rve
    Au murmure lointain d'un invisible accord
    Le pote qui veille ou l'amante qui dort.
      VICTOR PAVIE.


    La rose arrondie en perles
    Scintille aux pointes du gazon,
    Les chardonnerets et les merles
    Chantent  l'envi leur chanson.

    Les fleurs de leurs paillettes blanches
    Brodent le bord vert du chemin;
    Un vent lger courbe les branches
    Du chvrefeuille et du jasmin;

    Et la lune, vaisseau d'agate,
    Sur les vagues des rochers bleus
    S'avance comme la frgate
    Au dos de l'Ocan houleux.

    Jamais la nuit de plus d'toiles
    N'a sem son manteau d'azur,
    Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,
    Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.

    Prends mon bras,  ma bien-aime,
    Et nous irons,  deux, jouir
    De la solitude embaume,
    Et, couchs sur la mousse, our

    Ce que tout bas, dans la ravine
    O brillent ses moites rseaux,
    En babillant l'eau qui chemine
    Conte  l'oreille des roseaux.




SONNET II

    Amour tant vous hai servit
    Senz pecas et senz failhimen,
    Et vous sabez quant petit
    Hai avut de jauzimen.
      PEYROLS.

    Ne sais tu pas que je n'eus onc
    D'elle plaisir ny un seul bien.
      MAROT.


    Ne vous dtournez pas, car ce n'est point d'amour
    Que je veux vous parler; que le pass, madame,
    Soit pour nous comme un songe envol sans retour,
    Oubliez une erreur que moi-mme je blme.

    Mais vous tes si belle, et sous le fin contour
    De vos sourcils arqus luit un regard de flamme
    Si perant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour
    Sans porter  jamais votre image en son me.

    Moi, mes traits soucieux sont couverts de pleur;
    Car, ds mes premiers ans souffrant et solitaire,
    Dans mon coeur je nourris une pense austre,

    Et mon front avant l'ge a perdu cette fleur
    Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,
    Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.




LA BASILIQUE

    The pillared arches were over their head
    And beneath their feet were the bones of the dead.
      _The lay of last minstrel._

   On voit des figures de chevaliers  genoux sur un tombeau, les
   mains jointes... les arcades obscures de l'glise couvrent de
   leurs ombres ceux qui reposent.
     GERRES.


    Il est une basilique
    Aux murs moussus et noircis,
    Du vieux temps noble relique,
    O l'me mlancolique
    Flotte en pensers indcis.

    Des losanges de plomb ceignent
    Les vitraux coloris,
    O les feux du soleil teignent
    Les reflets errants qui baignent
    Les plafonds armoris.

    Cent colonnes dcoupes
    Par de bizarres ciseaux,
    Comme des faisceaux d'pes
    Au long de la nef groupes
    Portent les sveltes arceaux.

    La fantastique arabesque
    Courbe ses lgers dessins
    Autour du trfle moresque,
    De l'arcade gigantesque
    Et de la niche des saints.

    Dans leurs armes fodales,
    Vidames et chevaliers,
    Sont l, couchs sur les dalles
    Des chapelles spulcrales,
    Ou debout prs des piliers.

    Des escaliers en dentelles
    Montent avec cent dtours
    Aux votes hautes et frles,
    Mais fortes comme les ailes
    Des aigles ou des vautours.

    Sur l'autel, riche merveille,
    Ainsi qu'une toile d'or,
    Reluit la lampe qui veille,
    La lampe qui ne s'veille
    Qu'au moment o tout s'endort.

    Que la prire est fervente
    Sous ces votes, lorsqu'en feu
    Le ciel clate, qu'il vente,
    Et qu'en proie  l'pouvante,
    Dans chaque clair on voit Dieu;

    Ou qu' l'autel de Marie,
    A genoux sur le pav,
    Pour une vierge chrie
    Qu'un mal cruel a fltrie,
    En pleurant l'on dit: _Ave_.

    Mais chaque jour qui s'coule
    branle ce vieux vaisseau,
    Dj plus d'un mur s'croule,
    Et plus d'une pierre roule,
    Large fragment d'un arceau.

    Dans la grande tour, la cloche
    Craint de sonner l'_Angelus_;
    Partout le lierre s'accroche,
    Hlas! et le jour approche
    O je ne vous dirai plus:

    Il est une basilique
    Aux murs moussus et noircis,
    Du vieux temps noble relique,
    O l'me mlancolique
    Flotte en pensers indcis.




L'OISEAU CAPTIF

    Car quand il pleut et le soleil des cieux
    Ne reluit point, tout homme est soucieux.
      CLMENT MAROT.

                 ..... yet shall reascend
    Self raised, and repossess its native seat.
      LORD BYRON.


    Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,
    Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,
    De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,
    Que toits aigus baigns de nuages fumeux.
    Aux gmissements sourds du vent d'hiver qui passe
    Promenant la tourmente au milieu de l'espace,
    Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps
    Avec son soleil d'or aux rayons clatants,
    Qui d'un regard bleuit l'mail du ciel limpide,
    Ramne d'outre-mer l'hirondelle rapide,
    Et jette sur les bois son manteau velout,
    Alors tu reprendras ta voix et ta gat;
    Et si, toujours constant  ta douleur austre,
    Tu regrettais encor la fort solitaire,
    L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,
    La campagne que dore une jaune moisson,
    La rivire, le lac aux ondes transparentes,
    Que plissent en passant les brises odorantes,
    Je t'abandonnerais  ton joyeux essor.
    Tous les deux cependant nous avons mme sort,
    Mon me est comme toi: de sa cage mortelle
    Elle s'ennuie, hlas! et souffre, et bat de l'aile,
    Elle voudrait planer dans l'ocan du ciel,
    Ange elle-mme, suivre un ange Ithuriel,
    S'enivrer d'infini, d'amour et de lumire,
    Et remonter enfin  la cause premire;
    Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,
    Quelle main  son vol livrera l'horizon?




RVE

    Et nous voulons mourir quand le rve finit.
      A. GUIRAUD.

    Tout la nuict je ne pense qu'en celle
    Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
            De quatorze ans.
      MATRE CLMENT MAROT.


    Voici ce que j'ai vu nagure en mon sommeil:
    Le couchant enflammait  l'horizon vermeil
    Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades
    D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
    Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs
    Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
    Soudain des pas lgers froissent l'herbe; une femme,
    Que j'aime ds longtemps du profond de mon me,
    Comme une jeune fe accourt vers moi; ses yeux
    A travers ses longs cils luisent de plus de feux
    Que les astres du ciel; et sur la verte mousse
    A mes lvres d'amant livrant une main douce,
    Elle rit, et bientt enlace  mes bras
    Me dit, le front brlant et rouge d'embarras,
    Ce mot mystrieux qui jamais ne s'achve:--
    O nuit trompeuse!--Hlas! pourquoi n'est-ce qu'un rve?




PENSES D'AUTOMNE

    La rica autouna s'es passada
    L'hiver suz un cari tourat
    S'en ven la capa ementoulada
    D'un ve neblouz enjalibrat.

    _Son autounous._

    J'entends siffler la bise aux branchages rouills
    Des saules qui l-bas se balancent mouills.
      AUGUSTE M.


    L'automne va finir; au milieu du ciel terne,
    Dans un cercle blafard et livide que cerne
    Un nuage plomb, le soleil dort: du fond
    Des tangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond
    Collines, champs, hameaux dans une mme teinte.
    Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;
    La froide bise siffle; un sourd frmissement
    Sort du sein des forts; les oiseaux tristement,
    Mlant leurs cris plaintifs aux cris des btes fauves,
    Sautent de branche en branche  travers les bois chauves,
    Et semblent aux beaux jours envols dire adieu.
    Le pauvre paysan se recommande  Dieu,
    Craignant un hiver rude; et moi, dans les valles,
    Quand je vois le gazon sous les blanches geles
    Disparatre et mourir, je reviens  pas lents
    M'asseoir le coeur navr prs des tisons brlants,
    Et l je me souviens du soleil de septembre
    Qui donnait  la grappe un jaune reflet d'ambre,
    Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
    Et du trfle fleuri, pittoresque rideau
    S'tendant  longs plis sur la plaine raye,
    Et de la route troite en son milieu fraye,
    Et surtout des bleuets et des coquelicots,
    Points de pourpre et d'azur dans l'or des bls gaux.




INFIDLIT

    Bandiera d'ogni vento
    Conosco que sei tu.
      _Chanson italienne._

    La volont de l'ingrate est change.
      ANTOINE DE BAF.


    Voici l'orme qui balance
    Son ombre sur le sentier;
    Voici le jeune glantier,
    Le bois o dort le silence;
    Le banc de pierre o le soir
    Nous aimions  nous asseoir.

    Voici la vote embaume
    D'bniers et de lilas,
    O, lorsque nous tions las,
    Ensemble,  ma bien-aime!
    Sous des guirlandes de fleurs,
    Nous laissions fuir les chaleurs.

    Voici le marais que ride
    Le saut du poisson d'argent;
    Dont la grenouille en nageant
    Trouble le miroir humide;
    Comme autrefois, les roseaux
    Baignent leurs pieds dans ses eaux.

    Comme autrefois, la pervenche,
    Sur le velours vert des prs
    Par le printemps diaprs,
    Aux baisers du soleil penche
    A moiti rempli de miel
    Son calice bleu de ciel.

    Comme autrefois, l'hirondelle
    Rase en passant les donjons,
    Et le cygne dans les joncs
    Se joue et lustre son aile;
    L'air est pur, le gazon doux....
    Rien n'a donc chang que vous.




A MON AMI AUGUSTE M***

    For yonder faithless phantom flie
        To lure thee to thy doom.
      GOLDSMITH.

   C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui
   auoient la robe toute neufve et le verre estoit cass dedans; et
   plusieurs pommes desquelles l'corce estoit vermeille et
   reluisante dont le dedans estoit mang de vers et tout pourry.
      _Le Vagabond._


    Par une nuit d't, quand le ciel est d'azur,
    Souvent un feu follet sort du marais impur;
    Le passant qui le voit le prend pour la lumire
    Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumire;
    Vers le fanal perfide il s'avance  grands pas,
    Tout joyeux; et bientt, ne s'apercevant pas
    Qu'un abme est ouvert  ses pieds, il y tombe,
    Et son corps reste l sans prire et sans tombe.
    Aux lieux o fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu
    En courroux inonda d'un dluge de feu,
    Sur la grve brle, asile frais et sombre,
    Des orangers touffus s'lvent en grand nombre,
    Chargs de fruits riants dont la tunique d'or
    Ne livre que poussire  la dent qui les mord:
    Dans ma pense, ami, je trouve qu'une femme
    Qui sous de beaux semblants cache une vilaine me,
    Pour ceux que sa beaut dcevante a sduits,
    Pareille au feu follet, l'est encore  ces fruits.




LGIE II

    Ingrate... pour t'avoir bien servie
            Adorant ta beaut,
    Je vois bien qu' la fin tu m'osteras la vie
            Aprs la libert.
      DE LINGENDES.

    ... je l'adore et meurs de trop aimer.
      PHILIPPE DESPORTES.


    Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre...
    Oh, si j'avais pens que dans mon coeur dt natre
    Ce feu qui le dvore et qui ne s'teint pas,
    Loin d'elle encor  temps j'aurais port mes pas...
    Mais non, il le fallait; c'tait ma destine!
    Contre elle vainement, dans mon me indigne
    Je crie et me rvolte; il le fallait. Le soir,
    A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,
    Je la voyais. Son front candide o ses penses
    D'une rougeur pudique arrivent nuances,
    Sous l'arc d'un sourcil brun son oeil tincelant,
    Par un clair rapide en silence parlant,
    Et ses propos nafs, et sa grce enfantine,
    Et parfois dans nos jeux sa colre mutine,
    Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.
    A des songes dors mon me se livrait,
    Elle tait tout pour moi qui ne suis rien pour elle!
    De ses affections ombre et miroir fidle,
    Je riais, je pleurais,  son rire,  ses pleurs,
    Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.
    Sa vie tait la mienne; une esprance folle
    Me flattait de toucher un jour ce coeur frivole;
    Mais elle,  tant d'amour qu'elle n'a pas compris,
    N'a jamais rpondu que par le froid mpris,
    La vague indiffrence, et la haine peut-tre!...
    Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre.




VEILLE

    Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
    Je sais presque par coeur l'histoire vritable
    Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
      GRANDVAL, _le Vice puni_.


    Lorsque le lambris craque, branle sourdement,
    Que de la chemine il jaillit par moment
    Des sons surnaturels, qu'avec un bruit trange
    Petillent les tisons, entours d'une frange
    D'un feu blafard et ple, et que des vieux portraits
    De bizarres lueurs font grimacer les traits;
    Seul, assis, loin du bruit, du rcit des merveilles
    D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?
    C'est mon plaisir  moi: si, dans un vieux chteau,
    J'ai trouv par hasard quelque lourd in-quarto,
    Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique
    Ds longtemps oubli, mais dont la marge antique,
    Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,
    Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,
    Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,
    Lgendes de bats gurissant les malades,
    Les possds du diable, et les pauvres lpreux,
    Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,
    Mes yeux dvorent tout; c'est en vain que l'horloge
    Tinte par douze fois, que le hibou dloge
    En glapissant, bless des rayons du flambeau
    Qui m'claire; je lis: sur la table  tombeau,
    Le long du chandelier, cependant la bougie
    En larges nappes coule, et la vitre rougie
    Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,
    Le soleil qui se lve avec un front riant.




LGIE III

    Soccoreys ojos con aqua que el coraon
            La demanda.
      _Chanson espagnole._

    Fare thee well.
      LORD BYRON.


    Elle est morte pour moi, dans la tombe glace
    Comme si le trpas l'avait dj place;
    Elle vit cependant, ange exil des cieux,
    Vrai rve de pote, trange et gracieux;
    C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue
    Au sortir de l'enfance,  quinze ans, ingnue,
    Foltre, insouciante, ignorant sa beaut,
    S'ignorant elle-mme, et jetant de ct,
    De peur qu'une pense amre ne s'veille,
    Souci du lendemain, souvenir de la veille.
    Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs
    Vers les miens s'lever et s'abaisser pensifs!...
    Mais je ne pourrai plus, sous la croise, entendre
    De sa voix douce au coeur le son lger et tendre
    S'chapper de sa lvre, ainsi qu'un chant divin
    D'une harpe magique. Hlas! et c'est en vain
    Qu'en longs transports d'amour, en vifs lans de flamme,
    J'ai dpens pour elle et mes jours et mon me!




CLMENCE

    O peu durables fleurs de la beaut mortelle!
      PHILIPPE DESPORTES.

    D'Isabelle l'ame ait paradis.
      _pitaphe gothique._


    Un monument sur ta cendre chrie
          Ne pse pas,
    Pauvre Clmence,  ton matin fltrie
          Par le trpas.

    Tu dors sans faste, au pied de la colline,
          Au dernier rang,
    Et sur ta fosse un saule ple incline
          Son front pleurant.

    Ton nom dj par la nuit et la neige
          Est effac
    Sur le bois noir de la croix qui protge
          Ton lit glac.

    Mais l'amiti qui se souvient, fidle,
          Avec des fleurs,
    Vient,  l'endroit seulement connu d'elle,
          Verser des pleurs.




VOYAGE

    Il me faut du nouveau n'en ft-il plus au monde.
      JEAN DE LA FONTAINE.

    Jam mens prtrepidans avet vagari,
    Jam lti studio pedes vigescunt.
      CATULLE.


    Au travers de la vitre blanche
    Le soleil rit, et sur les murs
    Traant de grands angles, panche
    Ses rayons splendides et purs:
    Par un si beau temps,  la ville
    Rester parmi la foule vile!
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, sellez vos chevaux.

    Au sein d'un nuage de poudre,
    Par un galop prcipit,
    Aussi promptement que la foudre
    Comme il est doux d'tre emport!
    Le sable bruit sous la roue,
    Le vent autour de vous se joue;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    Les arbres qui bordent la route
    Paraissent fuir rapidement,
    Leur forme obscure dont l'oeil doute
    Ne se dessine qu'un moment;
    Le ciel, tel qu'une banderole,
    Par-dessus les bois roule et vole;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    Chaumires, fermes isoles,
    Vieux chteaux que flanque une tour,
    Monts arides, fraches valles,
    Forts se suivent tour  tour;
    Parfois au milieu d'une brume,
    Un ruisseau dont la chute cume;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    Puis, une hirondelle qui passe,
    Rasant la grve au sable d'or,
    Puis, sems dans un large espace,
    Les moutons d'un berger qui dort;
    De grandes perspectives bleues,
    Larges et longues de vingt lieues;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    Une montagne: l'on enraye,
    Au bord du rapide penchant
    D'un mont dont la hauteur effraye:
    Les chevaux glissent en marchant,
    L'essieu grince, le pav fume,
    Et la roue un instant s'allume;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    La cte raide est descendue.
    Recouverte de sable fin,
    La route,  chaque instant perdue,
    S'tend comme un ruban sans fin.
    Que cette plaine est monotone!
    On dirait un matin d'automne,
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux.

    Une ville d'un aspect sombre,
    Avec ses tours et ses clochers
    Qui montent dans les airs, sans nombre,
    Comme des mts ou des rochers,
    O mille lumires flamboient
    Au sein des ombres qui la noient;
    Je veux voir des sites nouveaux:
    Postillons, pressez vos chevaux!

    Mais ils sont las, et leurs narines,
    Rouges de sang, soufflent du feu;
    L'cume inonde leurs poitrines
    Il faut nous arrter un peu.
    Halte! demain, plus vite encore,
    Aussitt que poindra l'aurore,
    Postillons, pressez vos chevaux,
    Je veux voir des sites nouveaux.




LE COIN DU FEU

    Blow, blow, winter's wind.
      SHAKSPEARE.

    Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
      VILLON.

    Around in sympathetic mirth,
        Its tricks the kitten tries;
    The cricket chirrups in the hearth,
        The crackling faggot flies.
      GOLDSMITH.

    Quam juvat immites ventos audire cubantem.
      TIBULLE.


    Que la pluie  dluge au long des toits ruisselle!
    Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle
    Au gr du tourbillon dont il reoit le choc!
    Que du haut des glaciers l'avalanche s'croule!
    Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule
    Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!

    Qu'il gle! et qu' grand bruit, sans relche, la grle
    De grains rebondissants fouette la vitre frle!
    Que la bise d'hiver se fatigue  gmir!
    Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon tre,
    Sur mes genoux un chat qui se joue et foltre,
    Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?




LA TTE DE MORT

    Ton test n'aura plus de peau,
    Et ton visage si beau
    N'aura veines ni artres,
    Tu n'auras plus que des dents
    Telles qu'on les voit dedans
    Les ttes des cimetires.
      PIERRE RONSARD.

    La mort nous fait dormir une ternelle nuit.
      JOACHIM DU BELLAY.


    Personne ne voulait aller dans cette chambre,
    Surtout pendant les nuits si tristes de dcembre,
    Quand la bise gmit et pousse des sanglots,
    Et que du ciel obscur tombe la pluie  flots.
    Car c'tait une chambre antique, inhabite,
    A minuit, disait-on, de revenants hante,
    Une chambre o les ais du parquet dsuni
    S'agitent sous vos pieds, o le plafond jauni
    Se partage et s'croule, o la tapisserie
    A personnages tremble, et sur la boiserie
    Ondule  plis poudreux au moindre branlement.
    On en avait t les meubles; seulement,
    Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
    Avec du buis bnit, sur une toffe noire,
    Pendait du mur: au bas, en guise de support,
    On avait mis jadis une tte de mort;
    Et me ressouvenant des fables qu'on dbite,
    Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
    Que l'oeil n'anime plus, de blafardes lueurs;
    Et, quand il me fallait passer l, des sueurs
    M'inondaient, tour  tour brlantes et glaces:
    J'aurais fait le serment que les dents dchausses
    De cet pouvantail en ricanant grinaient,
    Et que confusment des mots s'en lanaient.
    A prsent jeune encor, mais certain que notre me,
    Inexplicable essence, insaisissable flamme,
    Une fois exhale, en nous tout est nant,
    Et que rien ne ressort de l'abme bant
    O vont, tristes jouets du temps, nos destines,
    Comme au cours des ruisseaux les feuilles entranes,
    Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
    Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
    Beaucoup plus court, demain, aprs-demain peut-tre,
    Les yeux de mes amis ne pourront me connatre,
    Tte de mort livide  mon tour.--Celle-ci
    Est celle d'une femme autrefois morte ici,
    Dont voil le portrait qui, dans son cadre, semble
    Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
    De ses traits ingnus, de fracheur clatants,
    Montre qu'elle touchait  peine  son printemps.
    Pourtant elle mourut; bien des larmes coulrent
    Sans doute  son convoi, bien des fleurs s'effeuillrent
    Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
    Sans doute.--Mais le temps sait arrter les pleurs,
    Et, des premiers chagrins l'amertume passe,
    Bientt l'on oublia la belle trpasse.
    --Belle, qui le dirait? o sont ces cheveux blonds,
    Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
    Cette joue aux contours ondoyants, aussi frache
    Qu'au beau soleil d't le duvet d'une pche,
    Ces lvres de corail au sourire enfantin,
    Ce front charmant  voir, cette peau de satin,
    O comme un fil d'azur transparat chaque veine,
    Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
    N'a jamais fait pleurer?--Un crne blanc et nu,
    Deux trous noirs et profonds o l'oeil fut contenu,
    Une face sans nez, informe et grimaante,
    Du sort qui nous attend image menaante;
    Voil ce qu'il en reste avec un souvenir
    Qui s'teindra bientt dans le vaste avenir.




BALLADE[1]

    Regarder les ondes de l'air
    . . . . . . . . . . . . . .
    Puis admirant sur les sillons
    Les ailes des gais papillons
    De mille couleurs parsemes,
    Les croire des fleurs animes.
      SAINT-AMAND.

    See! moats and bridges walls and castles rid.
      CRABBE.

    Sonne, sonne, ami Dampierre.
      _Ballade des chasseurs._

   Un peu plus loin considrez cette alouette qui s'lve peu  peu
   du milieu des bls, en voltigeant en haut, elle chante si
   mlodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en
   chantant boire dans les nues.
      _Le Confiteor de l'infidle prouv._


    Quand  peine un nuage,
    Flocon de laine, nage
    Dans les champs du ciel bleu,
    Et que la moisson mre,
    Sans vagues ni murmure,
    Dort sous le ciel en feu;

    Quand les couleuvres souples
    Se promnent par couples
    Dans les fosss taris;
    Quand les grenouilles vertes,
    Par les roseaux couvertes,
    Troublent l'air de leurs cris;

    Aux fentes des murailles
    Quand luisent les cailles
    Et les yeux du lzard,
    Et que les taupes fouillent
    Les prs, o s'agenouillent
    Les grands boeufs  l'cart;

    Qu'il fait bon ne rien faire,
    Libre de toute affaire,
    Libre de tous soucis,
    Et sur la mousse tendre
    Nonchalamment s'tendre,
    Ou demeurer assis;

    Et suivre l'araigne,
    De lumire baigne,
    Allant au bout d'un fil
    A la branche d'un chne
    Nouer la double chane
    De son rseau subtil;

    Ou le duvet qui flotte,
    Et qu'un souffle ballotte
    Comme un grand ouragan;
    Et la fourmi qui passe
    Dans l'herbe, et se ramasse
    Des vivres pour un an;

    Le papillon frivole,
    Qui de fleurs en fleurs vole,
    Tel qu'un page galant;
    Le puceron qui grimpe
    A l'odorant olympe
    D'un brin d'herbe tremblant;

    Et puis s'couter vivre,
    Et feuilleter un livre,
    Et rver au pass,
    En voquant les ombres
    Ou riantes ou sombres
    D'un long rve effac;

    Et battre la campagne,
    Et btir en Espagne
    De magiques chteaux,
    Crer un nouveau monde
    Et jeter  la ronde
    Pittoresques coteaux,

    Vastes amphithtres
    De montagnes bleutres,
    Mers aux lames d'azur,
    Villes monumentales,
    Splendeurs orientales,
    Ciel clatant et pur,

    Jaillissantes cascades,
    Lumineuses arcades,
    Du palais d'Obron,
    Gigantesques portiques,
    Colonnades antiques,
    Manoir de vieux baron

    Avec sa chtelaine,
    Qui regarde la plaine
    Du sommet des donjons,
    Avec son nain difforme,
    Son pont-levis norme,
    Ses fosss pleins de joncs,

    Et sa chapelle grise,
    Dont l'hirondelle frise
    Au printemps les vitraux,
    Ses mille chemines
    De corbeaux couronnes,
    Et ses larges crneaux;

    Et sur les hallebardes
    Et les dagues des gardes
    Un clair de soleil,
    Et dans la fort sombre
    Lvriers en grand nombre,
    Et joyeux appareil;

    Chevaliers, damoiselles,
    Beaux habits, riches selles
    Et fringants palefrois;
    Varlets qui sur la hanche
    Ont un poignard au manche
    Taill comme une croix!

    Voici le cerf rapide,
    Et la meute intrpide!
    Hallali, hallali!
    Les cors bruyants rsonnent,
    Les pieds des chevaux tonnent,
    Et le cerf affaibli

    Sort de l'tang qu'il trouble;
    L'ardeur des chiens redouble,
    Il chancelle, il s'abat.
    Pauvre cerf, son corps saigne,
    La sueur  flots baigne
    Son flanc meurtri qui bat:

    Son oeil plein de sang roule
    Une larme, qui coule
    Sans toucher ses vainqueurs;
    Ses membres froids s'allongent,
    Et dans son col se plongent
    Les couteaux des piqueurs;

    Et lorsque de ce rve
    Qui jamais ne s'achve
    Mon esprit est lass,
    J'coute de la source
    Arrte en sa course
    Gmir le flot glac,

    Gazouiller la fauvette
    Et chanter l'alouette
    Au milieu d'un ciel pur;
    Puis je m'endors tranquille
    Sous l'ondoyant asile
    De quelque ombrage obscur.

  [1] Le sujet de cette ballade est le mme que celui de la pice
  intitule: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable,
  que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvnient.

    (_Note de l'auteur_, 1830).




UNE AME

    Son ame avait bris son corps.
      VICTOR HUGO.

    Diex por amer l'avoit faicte.
      LE CHASTELAIN DE COUCY.


    C'tait une me neuve, une me de crole,
    Toute de feu, cachant  ce monde frivole
    Ce qui fait le pote, un inquiet dsir
    De gloire aventureuse et de profond loisir,
    Et capable d'aimer comme aimerait un ange,
    Ne trouvant en chemin que des mes de fange;
    Peu comprise, blesse au vif  tout moment,
    Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans panchement,
    Sans consolation, traversant cette vie;
    Aux entraves du corps  regret asservie,
    Esquif infortun que d'un baiser vermeil
    Dans sa course jamais n'a dor le soleil,
    Triste jouet du vent et des ondes; au reste,
    Rsigne  l'oubli, ncessit funeste
    D'une existence vague et manque; ici-bas
    Ne connaissant qu'amers et douloureux combats
    Dans un corps abattu sous le chagrin, et frle
    Comme un pi courb par la pluie ou la grle;
    Encore si la foi... l'esprance... mais non,
    Elle ne croyait pas, et Dieu n'tait qu'un nom
    Pour cette me ulcre... Enfin au cimetire,
    Un soir d'automne sombre et gristre, une bire
    Fut apporte: un tre  la terre manqua;
    Et cette absence,  peine un coeur la remarqua.




SOUVENIR

    Deux estions et n'avions qu'ung coeur.
      _Le lay de maistre Ytier Marchant._

    Hlas! il n'toit pas saison
    Sitt de son dpartement.
      _La complainte de Valentin Granson._


    D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,
    Au rveil d'un beau rve, illusion cleste;
    Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,
    De l'mail velout du gazon; au beau temps,
    Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;
    Ce qui reste le soir des larmes rpandues
    Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,
    Du murmure lger des ondes du ruisseau,
    Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres
    Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.




SONNET III

    L'homme n'est rien qu'un mort qui trane sa carcasse.
      DU MAY.
      Fronti nulla fides.


    Quelquefois, au milieu de la foltre orgie,
    Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beaut
    Endort son dsespoir amer par la magie
    D'un regard enchanteur o luit la volupt,

    L'me du malheureux sort de sa lthargie;
    Son front ple retrouve un rayon de gat,
    Sa prunelle mourante un reste d'nergie;
    Il sourit oublieux de la ralit.

    Mais toute cette joie est comme le lierre
    Qui d'une vieille tour, guirlande irrgulire,
    Embrasse en les cachant les pans dmantels,

    Au dehors on ne voit que riante verdure,
    Au dedans, que poussire infecte et noire ordure,
    Et qu'ossements jaunis aux dcombres mls.




MARIA

              ... me puell
    Flendo turgiduli rubent ocelli.
      V. CATULLUS.

    Ne pleure pas...
      DOVALLE.


    De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,
    Comme des gouttes d'eau d'un arbre aprs la pluie,
    Ou comme la rose, au point du jour, des fleurs
    Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
    Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:
    En vain de la gat l'clair  prsent joue
    Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
    D'inquites terreurs agitent mon esprit.
    Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et foltre,
    Toi, de plaisirs bruyants et de danse idoltre,
    Le soir, quand le soleil incline  l'horizon,
    La premire  fouler l'mail vert du gazon,
    La premire  poursuivre en sa rapide course
    La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
    A chanter des chansons,  reprendre un refrain?
    Toi qui n'as jamais su ce qu'tait un chagrin,
    A l'cart tu pleurais. Rponds-moi, quel orage
    Avait terni l'clat de ton ciel sans nuage?
    Ton passereau chri bat de l'aile, joyeux,
    Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux
    Ton jeune pagneul dort, tout va bien, et tes roses
    Rpandent leurs parfums, heureusement closes.
    Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprvu
    Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu.




A MON AMI EUGNE DE N***

    Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
    Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
    Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
    Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
    Oubli le jour mme et suivi de regrets.
    Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
    O de savans discours ont charm mes oreilles
    Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
      _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._

    Vous voyez bien que j'ai mille choses  dire.
      _Hernani._


    Ne t'en va pas, Eugne, il n'est pas tard; la lune
    A l'angle du carreau sur l'atmosphre brune
    N'a pas encor paru: nous causerons un peu,
    Car causer est bien doux le soir, auprs du feu,
    Lorsque tout est tranquille et qu'on entend  peine
    Entre les arbres nus glisser la froide haleine
    De la brise nocturne, et la chauve-souris
    En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.
    Reste; nous causerons de quelque jeune fille,
    Dont la lvre sourit, dont la prunelle brille,
    Et que nous avons vue, en promenant un jour,
    Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;
    De nos auteurs chris, Victor et Sainte-Beuve,
    Aigles audacieux, qui d'une route neuve
    Et d'obstacles seme ont tent les hasards,
    Malgr les coups de bec de mille geais criards;
    Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante
    Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;
    Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,
    Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;
    Des vieux qu'un sicle ingrat en s'avanant oublie,
    Guillaume de Lorris, dont l'oeuvre inaccomplie,
    Potique hritage, aux mains de Clopinel
    Aprs sa mort passa, monument ternel
    De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvre
    Dont le luth tour  tour gracieux et svre,
    Sous les plafonds orns de nobles panonceaux,
    Dans leurs ftes charmait les comtes provenaux;
    Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine
    Quelque amoureux tenson qu' sa belle il destine,
    Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,
    Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,
    Matre Clment Marot, madame Marguerite,
    De ses jolis dizains la muse favorite;
    Villon, et Rabelais, cet Homre moqueur,
    Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au coeur
    De chaque vice plonge, et des foudres du pape
    N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:
    Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,
    Mais nafs cependant et placs sans efforts,
    L'originalit, la puissance comique
    Qu'on trouve en ces bouquins  couverture antique,
    Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
    De vingt commentateurs, nos patients aeux.
    Quand nous aurons assez caus littrature,
    Nous changerons de texte et parlerons peinture;
    Je te dirai comment Rioult, mon matre, fait
    Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
    C'est un ogre lascif qui dans ses bras infmes
    A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
    Renaud de Montauban, illustre paladin,
    Le suit l'pe au poing: lui, d'un air de ddain,
    Le regarde d'en haut; son oeil sanglant et louche,
    Son crne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
    Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,
    Le rendent de tout point trs-singulier  voir.
    Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,
    Leurs contours velouts, leurs formes ingnues
    Et leur coloris frais comme un rve au printemps,
    Leurs cheveux en dsordre et sur leurs cous flottants,
    La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
    Me paraissent vraiment admirables; les armes
    Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
    Etoil de clous d'or, sont du plus beau fini:
    Un panache s'agite au cimier de son casque,
    D'un dessin  la fois lgant et fantasque;
    Sa visire est leve, et sur son corselet
    Un rayon de soleil jette un brillant reflet.
    Mais  ce tableau plein d'inventions heureuses
    Je prfre pourtant ses petites baigneuses,
    Vrai chef-d'oeuvre de grce et de navet,
    O la jeunesse brille avec son velout.
    Aprs viendront en foule anciens peintres de Rome:
    Prugin, Raphal, homme au-dessus de l'homme;
    De Florence, de Parme et de Venise aussi,
    Vronse, Titien, Lonard de Vinci,
    Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrge
    Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
    Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
    D'autres auprs de qui nous sommes tous des nains
    Et dont la gloire immense, en vieillissant double,
    Fait tomber les crayons de notre main trouble.
    Puis je te dcrirai ce tableau de Rembrandt
    Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand
    Sur mes genoux pos selon son habitude,
    Levant vers moi la tte avec inquitude,
    Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air
    Esquisse mon rcit pour le rendre plus clair;
    Et nous aurons encor mille choses  dire
    Lorsque tout sera dit: projets riants, dlire
    De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,
    Le prsent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier
    Comme des plus beaux chants; et ces vagues bauches
    De pomes  faire, incompltes et gauches,
    O les regards amis un instant arrts
    Cherchent  pressentir de futures beauts,
    Et ces lgers dessins o je tche de rendre
    Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre
    Par mes vers; mais alors, Eugne, il sera tard,
    Et je ne pourrai plus reculer ton dpart.




LE JARDIN DES PLANTES

    L'homme propose et Dieu dispose.


    J'tais parti, voyant le ciel limpide et clair
    Et les chemins schs, afin de prendre l'air,
    D'our le vent qui pleure aux branches du mlze,
    Et de mieux travailler: car on est plus  l'aise
    Pour mditer le plan d'un drame projet,
    Refondre un vers pesant et sans grce jet,
    Ou d'une rime faible  sa soeur mal unie
    Par un son plus exact rparer l'harmonie,
    Sous les arbres touffus inclins en arceaux
    Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux
    Chantent auprs de vous, et que la brise joue
    Dans vos cheveux pars et baise votre joue,
    Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,
    S'tant fait d'y rester une pnible loi,
    Et, comme un ouvrier que son devoir attache,
    De ne pas s'arrter qu'on n'ait fini sa tche,
    Remis le tout au net, et bien dment serr
    L'oeuvre dans un tiroir aux profanes sacr,
    Et je m'tais promis de rapporter la feuille
    O, du crayon aid, mon doigt fixe et recueille
    Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords
    De vers harmonieux, potiques trsors,
    Destins  grossir un trop mince volume.
    Vains projets! notre esprit est pareil  la plume,
    Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,
    Et nul ne peut prvoir ce qu'il fera demain.
    Aussi moi, pauvre fou, sduit par l'tincelle
    Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,
    Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents
    Oubliant prose et vers, de mes regards ardents
    Je suis la jeune fille, et bientt, moins timide,
    J'gale  son pas leste et prompt mon pas rapide,
    Je risque quelques mots et place sous mon bras,
    Quoiqu'on dise: Mchant! et qu'on ne veuille pas,
    Une main potele; et nous allons  l'ombre,
    Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,
    Faire mieux connaissance, et jouer et causer
    Et sur le banc de pierre aprs nous reposer,
    Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,
    Et je reviens avec ma feuille toute blanche.




LE CHAMP DE BATAILLE

   En icelle vale oyait on grans sons de tabours trompes et
   naquerres.
     MANDEVILLE.

    Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
    Quant est des cors, ils sont pourryz.
      _Le grand Testament de Villon._

    De dars i ot grant lanceis
    Et de pierres grant jeteis
    Et de lances grand bouteis
    Et d'espes grant capleis.
      _Li romans du Brut._


    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

    Le fracas des canons qui vomissent l'clair,
    Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
    Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
    Enfin ne troublent plus ni les chos ni l'air;
    La brise secouant son aile parfume
    A dissip les flots de l'paisse fume,
    Crpe noir tendu sur le front pur des cieux;
    Comme aux jours de la paix tout est silencieux.

    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

    La lourde artillerie et les fourgons pesants
    Ne creusent plus la route en profondes ornires;
    On ne voit plus flotter les poudreuses bannires
    Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
    Sous les pieds des soldats courant  la maraude,
    Sainfoins  rouges fleurs, prs couleur d'meraude,
    Bls jaunes  flots d'or au gr des vents rouls,
    Comme sous un flau ne meurent plus fouls.

    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles

    Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entasss,
    De leurs membres ptris dans le sang et la boue
    Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
    Jonchent le sol parmi les affts fracasss,
    Et vers le champ de mort en immenses voles
    Du creux des rocs, du haut des flches denteles,
    De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
    L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.

    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

    Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurl,
    Levant leur tte grise  l'odeur de la proie.
    L'oeil fauve des vautours a flamboy de joie
    A l'ombre tincelant comme un phare toil,
    Et, poussant vers le ciel des clameurs funraires,
    A leurs petits bants sur le bord de leurs aires
    Longtemps ils ont port quelque sanglant lambeau
    De ces corps lacrs et rests sans tombeau.

    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

    Les os gisent rongs, blancs sous le gazon vert,
    Et, spectacle hideux, souvent prs d'un squelette
    S'grne le muguet, fleurit la violette,
    La mousse parasite entoure un crne ouvert.
    Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
    Est un hochet brillant et qui par lui s'lve,
    Si d'horreur et d'effroi tout son coeur ne bondit,
    Malheur  lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!

    Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
    Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.




IMITATION DE BYRON


    Il est doux de raser en gondole la vague
    Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,
    Quand la lune largit son disque ple et vague,
    Et que du marinier l'cho dit la chanson,

    Il est doux d'observer l'toile qui rayonne
    Paillette d'or cousue au dais du firmament,
    L'toile qu'une blanche aurole environne,
    Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;

    Il est doux sur la brume un instant colore
    De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,
    L'iris arrondissant son arche diapre,
    Prsage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;

    Il est doux, par les prs o l'abeille butine,
    D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts
    Nonchalamment couch prs d'une onde argentine,
    De lire tour  tour des romans et des vers;

    Il est doux, quand on suit une route ingale
    Dans l't, vers midi, charg d'un lourd fardeau,
    Et qu'on entend chanter prs de soi la cigale,
    De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;

    Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie
    Bat la vitre, d'avoir auprs d'un feu flambant,
    Un immense fauteuil gothique, o l'on appuie
    Sa tte paresseuse en arrire tombant;

    Il est doux de revoir avec ses tours mines
    Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,
    Ses toits rouges et bleus, ses hautes chemines,
    La ville o l'on passa ses premires saisons;

    Il est doux pour le coeur de l'exil malade,
    Par le regret cuisant et la douleur us,
    D'entendre le refrain de la vieille ballade
    Dont sa mre au berceau l'a jadis amus;

    Mais il est bien plus doux, perdu, plein d'ivresse,
    Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras
    Pour la premire fois sa premire matresse,
    Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.




BALLADE

    Femme souvent varie;
    Est bien fol qui s'y fie.
      FRANOIS Ier.


    Cher ange, vous tes belle
    A faire rver d'amour,
    Pour une seule tincelle
    De votre vive prunelle,
    Le pote tout un jour.

    Air naf de jeune fille,
    Front uni, veines d'azur,
    Douce haleine de vanille,
    Bouche rose o scintille
    Sur l'ivoire un rire pur,

    Pied svelte et cambr, main blanche,
    Soyeuses boucles de jais,
    Col de cygne qui se penche,
    Flexible comme la branche
    Qu'au soir caresse un vent frais,

    Vous avez, sur ma parole,
    Tout ce qu'il faut pour charmer;
    Mais votre me est si frivole,
    Mais votre tte est si folle,
    Que l'on n'ose vous aimer.




SOLEIL COUCHANT

    Notre-Dame,
    Que c'est beau!
      VICTOR HUGO.


    En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
    Je me suis arrt quelques instants pour voir
    Le soleil se coucher derrire Notre-Dame.
    Un nuage splendide  l'horizon de flamme,
    Tel qu'un oiseau gant qui va prendre l'essor,
    D'un bout du ciel  l'autre ouvrait ses ailes d'or,
    --Et c'taient des clarts  baisser la paupire.
    Les tours au front orn de dentelles de pierre,
    Le drapeau que le vent fouette, les minarets
    Qui s'lvent pareils aux sapins des forts,
    Les pignons taillads que surmontent des anges
    Aux corps roides et longs, aux figures tranges,
    D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevch,
    Comme au pied de sa mre un jeune enfant couch,
    Se dessinait au pied de l'glise, dont l'ombre
    S'allongeait  l'entour mystrieuse et sombre.
    --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
    D'une maison du quai;--l'air tait doux; les eaux
    Se plaignaient contre l'arche  doux bruit, et la vague
    De la vieille cit berait l'image vague;
    Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
    Que la nuit toile arrivait  grands pas.




SONNET IV

    Oh! la paresseuse fille!
      _Sara la Baigneuse._


    Lorsque je vous dpeins cet amour sans mlange,
    Cet amour  la fois ardent, grave et jaloux,
    Que maintenant je porte au fond du coeur pour vous,
    Et dont je me raillais jadis,  mon jeune ange,

    Rien de ce que je dis ne vous parat trange,
    Rien n'allume en vos yeux un clair de courroux;
    Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,
    Votre pleur nacre en incarnat se change.

    Il est vrai,--dans la mienne, en la forant un peu,
    Je puis emprisonner votre main blanche et frle,
    Et baiser votre front si pur sous la dentelle:

    Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu;
    Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,
    Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-mme.

1831.




ENFANTILLAGE

    Hanneton, vole, vole, vole.
      _Ballade des petites filles._


    Lorsque la froide pluie enfin s'en est alle,
    Et que le ciel gament rouvre son bel oeil bleu,
    Ennuy d'tre au gte et de couver le feu,
    Comme les moineaux francs, je reprends ma vole.

    A Romainville,--ou bien dans les prs Saint-Gervais,
    Curieux de savoir si l'aubpine blanche
    A dj fait neiger son givre sur la branche,
    Par l'herbe et la rose, en ppiant, je vais,

    Me faisant du bonheur avec la moindre chose:
    --D'une goutte d'eau claire, o sous un rayon pur,
    Se baigne un scarabe au corselet d'azur;
    D'une abeille en maraude au coeur d'une fleur rose,

    D'un brin d'herbe o la Vierge a fil son coton.
    --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,
    Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
    Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.




NONCHALOIR

   Il vaut mieux tre assis que lev, il vaut mieux tre couch
   qu'assis.--Il vaut mieux tre mort que couch.
      FERIDEDDIN ATAR.

    J'aime sur les coussins la vie horizontale.
      BARTHLEMY.


    Pour oublier le reste, et m'oublier moi-mme
    (Ici-bas tre heureux c'est oublier), que j'aime,
    Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,
    Sur l'ottomane souple auprs d'elle m'asseoir!
    --Cela me fait du bien et me repose l'me.
    Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme,
    Rester l sans penser et paresseusement
    Accepter comme il vient le bonheur du moment!
    --Laisser aller sa vie  la regarder vivre,
    Dans tous ses mouvements, l'oeil demi-clos, la suivre,
    Sentir  ses genoux, en nuages soyeux,
    Onder et foltrer sa robe aux plis joyeux,
    Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,
    Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et ross, digne
    D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis
    Agacer en jouant ses petits pieds tapis
    A l'ombre du jupon, comme sous la feuille
    Deux passereaux mutins  la mine veille!
    Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets
    Se dorent sur son col de magiques reflets,
    A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,
    Dans la nacre, chatoie une moite tincelle,
    Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,
    S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.




DCLARATION

    Mais toujours fust mon opinion telle
    Que toute amour doict estre mutuelle;
    Qui son coeur donne, il en merite.
      _Les loyalles et pudicques amours de Scalion
      de Virbluneau,  madame de Boufflers._


    Je vous aime,  jeune fille!
    Aussi lorsque je vous vois,
    Mon regard de bonheur brille,
    Aussi tout mon sang petille
    Lorsque j'entends votre voix.

    Douce  mon amour timide,
    Vous en accueillez l'aveu,
    Mais sans qu'un rayon humide
    Argente votre oeil limpide,
    Lac pur o dort le ciel bleu.

    Pourquoi cette retenue?
    Entre nous rien de cach.
    --Enfant! votre me ingnue
    Peut se montrer toute nue
    Comme ve avant le pch.

    C'est un amour sans mlange
    Que l'amour que j'ai pour vous,
    Frais comme au coeur la louange,
    Ardent  toucher un ange,
    Pur  rendre Dieu jaloux.




PLUIE

   Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_.
      _Dictionnaire arabe._


    Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule,
    Comme sur les galets de la cte une houle.
    L'ouragan l'peronne, il s'avance  grands pas.
    --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?
    Un beau cheval arabe,  la crinire brune,
    Qui court et fait voler les sables de la dune.
    Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs,
    Et par la dchirure il sort des clairs blancs.
    Rentrons.--Au bord des toits la frle girouette
    D'une minute  l'autre en grinant pirouette;
    Le martinet, sentant l'orage, prs du sol
    Afin de l'viter rabat son lger vol;
    --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.
    La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes
    Glissent de feuille en feuille et passent  travers
    La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!
    Des marches du perron en longues cascatelles,
    Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles
    Borde les frontons gris!--Dans les chemins sabls,
    Les ruisseaux en torrents subitement gonfls
    Avec leurs flots boueux mls de coquillages
    Entranent sans piti les fleurs et les feuillages;
    Tout est perdu:--Jasmins aux ptales nacrs,
    Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dors,
    Volubilis chargs de cloches et de vrilles,
    Roses de tous pays et de toutes familles,
    Douces filles de Juin, frais et riant trsor!
    La mouche que l'orage arrte en son essor,
    Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient
    Dans cet autre ocan dont les vagues tournoient.
    --Que faire de soi-mme et du temps, quand il pleut
    Comme pour un nouveau dluge, et qu'on ne peut
    Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?
    Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure
    Hte son pas boiteux, et dans l'ternit
    Plonge sans peser trop sur leur oisivet;
    Les autres gravement font de la politique,
    Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;
    Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,
    De femmes  la mode et d'opras nouveaux;
    Ceux-l du coin de l'oeil se mirent dans la glace,
    Dbitent des fadeurs, des bons mots  la glace,
    Ou, du binocle arms, regardent un tableau:
    --Moi, j'coute le son de l'eau tombant dans l'eau.

1831.




POINT DE VUE

    Des petits horizons...
      SAINTE-BEUVE.

    Voici que je vis.--
      LABRUNIE (G. DE NERVAL).


    Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse,
    Dans la brume hochant sa tte chauve et rousse;
    --Une mare d'eau sale o plongent les canards,
    Assourdissant l'cho de leurs cris nasillards;
    --Quelques rares buissons o pendent des fruits aigres,
    Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;
    --Une vieille maison, dont les murs mal fards
    Billent de toutes parts largement lzards.
    Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes,
    Et dcoupant en noir leurs linaments frles
    Comme un fil d'araigne  l'horizon brumeux,
    Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,
    O dj, points brillants au front des maisons ternes,
    Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;
    Paris avec ses toits dchiquets, ses tours
    Qui ressemblent de loin  des cous de vautours.
    Et ses clochers aigus  flche dentele,
    Comme un peigne mordant la nue chevele.




LE RETOUR

    Je m'en vais promener tantt parmy la plaine,
    Tantt en un village et tantt en un bois,
    Et tantt par les lieux solitaires et cois.
      PIERRE RONSARD.


    J'ai quitt pour un an la campagne;--le chaume
    tait jaune; les champs n'avaient plus cet arome
    Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,
    Et l'on sentait dj comme un frisson d'hiver.
    --La campagne, c'est bon l't.--L'on se promne,
    On marche  travers champs comme le pied vous mne,
    Se fiant au hasard des sentiers onduleux.
    A la terre le ciel fait des sourires bleus;
    La nature est en joie, et la fleur virginale
    Vous donne le bonjour de sa tte amicale;
    L'herbe courbe sa pointe o tremble un diamant.
    Devant vos pieds verdis et mouills, par moment,
    Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie
    Part un oiseau cach que votre pas effraie.
    Un papillon peureux, dans son fantasque vol,
    Comme un crin ail rase, en fuyant, le sol.
    Une abeille surprise, humide de rose,
    Dserte en bourdonnant la fleur demi-brise.
    --Plus loin, c'est une source entre les coudriers
    Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers
    parpille au hasard, comme une chevelure,
    Les rsilles d'argent de son eau frache et pure.
    Des joncs croissent auprs que plie un lger vent;
    Le blme nnuphar, tel qu'un rideau mouvant,
    Ondule sur ses flots, o plonge la grenouille
    Parmi les fruits noys et les feuilles de rouille,
    Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,
    De lumire inonde aux feux d'un soleil pur,
    Danse la demoiselle avec sa longue queue,
    De ses ailes de crpe gratignant l'eau bleue.
    --A chaque pas qu'on fait la scne change, ainsi
    Que dans un mlodrame  grand spectacle:--ici,
    Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,
    Un chteau dcoupant son profil sur la nue;
    L de rouges sainfoins et de jaunes moissons,
    Et l'tang qui s'caille au saut de ses poissons.
    --A gauche une colline  la robe zbre,
    De tons riches et chauds par le couchant marbre;
    A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,
    Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;
    Plus loin, transition de la terre au nuage,
    Un anneau de lapis fermant le paysage.
    --Un vrai panorama vivant et bigarr,
    Par un pinceau divin ardemment color,
    Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,
    Miroir o l'arc-en-ciel rayonne et se reflte,
    Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.
    --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,
    On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,
    On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue
    Ses jeunes souvenirs et ses rves d'amour,
    Si longtemps caresss et perdus sans retour;
    On rebtit sa vie au nant croule,
    On voit ce qu'elle tait, ou joyeuse ou trouble,
    On examine  fond ses plaisirs, ses douleurs,
    Et souvent la balance est du ct des pleurs.
    --Comme en un palimpseste,  travers d'autres signes,
    D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;
    Le roman de l'enfance  travers le prsent
    Reparat tout entier,--calme, pur, innocent,
    --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose
    Et suave peinture o soi-mme l'on pose:
    L'on compare son moi du jour au moi pass,
    Et pour quelques instants le monde est effac.
    --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige
    S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assige
    Votre vitre qui tremble et qui frissonne,-- quoi,
    Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi,
    Se bien claquemurer, et, les talons dans l'tre,
    Parler chasse et gibier  quelque gentilltre,
    Faire un cent de piquet avec monsieur l'abb,
    Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisb,
    Pour passer au salon prendre par sa main sche
    Une mistress Gryselde ennuyeuse et revche,
    Vrai portrait de famille  son cadre chapp,
    cu dans d'autres temps d'un autre coin frapp;
    Courtiser  l'cart une petite niaise
    Sortant de pension,--toute rouge et tout aise,
    Qui prend feu ds l'abord au moindre aveu banal,
    Et s'imagine avoir trouv son idal;
    couter un dandy, Brummel de la province,
    Beau papillon manqu qui, pour tre plus mince,
    Barde ses flancs pais d'un corset et d'un busc,
    Et comme un vieux blaireau pue  vingt pas le musc;
    Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,
    D'un air mystrieux colportant sa nouvelle.
    --Autant et mieux, ma foi, vaudrait tre pendu
    Que rester enfoui dans ce pays perdu.

1831.




PAN DE MUR

    La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
    Et d'hiver en hiver incruste  ses flancs,
    Donne en lettre vivante une date  ses ans.
      _Harmonies._

    ... Qu'il vienne  ma croise.
      PETRUS BOREL.


    De la maison momie enterre au Marais
    O, du monde clotr, jadis je demeurais,
    L'on a pour perspective une muraille sombre
    O des pignons voisins tombe,  grands angles, l'ombre.
    --A ses flancs dgrads par la pluie et les ans,
    Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,
    Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdtre,
    La mousse se dploie et fait gercer le pltre.
    --Une treille strile avec ses bras grimpants
    Jusqu'au premier tage en festonne les pans;
    Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,
    La capucine rouge panouit sa cloche,
    Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,
    A sa fentre font comme un cadre de fleurs:
    Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne
    De son regard unique ainsi que fait un borgne,
    Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,
    Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.
    --Une caisse d'oeillets, un pot de girofle
    Qui laisse choir au vent sa feuille tiole,
    Et du soleil oblique implore le regard,
    Une cage d'osier o saute un geai criard,
    C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'tudie;
    Mais il faut pour le rendre une touche hardie,
    Une palette riche o luise plus d'un ton,
    Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.




COLRE

    Amende-toi, vieille au regard hideux,
    Ou pour ung mot villain en auras deux.
      _Epistre  la premire vieille._

    A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,
    Les yeux mangz de corbeaux charongneux,
    Les pieds tirz de ces mastins hargneux
    Qui vont grondant, hrisss de furie,
    Quand on approche auprs de leur voirie.
      PIERRE RONSARD.


    Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien l le monde:
        Belles maximes et grands airs
    Jets comme un manteau sur le cloaque immonde
        D'un coeur tout gangren de vers.
    Oui,--la religion dont le pch se couvre
        Pour japper aprs la vertu;
    Oui,--le simple dont l'me  tous les regards s'ouvre,
        Aux pieds du mchant abattu;
    La vierge pure en proie aux noires calomnies
        De courtisanes de bas lieu
    Qui, vieilles et sans dents et les lvres jaunies,
        Osent mentir si prs de Dieu.
    --Sorcires de Macbeth, dignes d'tre hues,
        Serpents arms d'un triple dard,
    Ulcres ambulants, viles prostitues,
        Tombeaux badigeonns de fard,
    Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,
        Elles dont trente carrefours
    Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,
        Ont vu les publiques amours;
    Elles dont la jeunesse en dbauches passe
        Couperose et jaspe le teint,
    Et qui sous une peau dtendue et plisse
        Couvent un brasier mal teint,
    D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,
        Leurs pouces sur un chapelet,
    Et prenant pour voiler leurs antiques scandales
        La soutane d'un prestolet,
    De venir sans pudeur noircir une que j'aime
        Comme l'on n'a jamais aim,
    D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-mme
        Certes ne peut tre blm.




SONNET V

   C'est mon plaisir; chacun querre le sien.
     P. L. JACOB, _bibliophile_.

   Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste
   l'adultre, le tabac de Maryland, et le papel espaol por
   cigaritos.
     PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.

   O trouver le bonheur?
     MRY ET BARTHLEMY.


    Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare
    Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,
    Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas
    Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.

    Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare,
    Voil pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas
    Que d'un coin retir du monde et du fracas,
    O l'on puisse  loisir suivre un rve bizarre.

    L'ambitieux le met dans un titre  la cour,
    Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,
    --Les uns  prorer, les autres  se taire.

    Mais, tant exclusifs, ces gens-l jugent mal;
    Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
    Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!

1831.




JUSTIFICATION

   Vous tes mal pour moi, vous avez quelque chose.
     _Marion Delorme._


    Celui que chaque soir votre parole lve,
        Qui pense avec vous de moiti;
    Celui dont vous savez le plus intime rve
        Et qui vit de votre amiti;
    Celui que vous avez laiss voir dans votre me,
        Et s'approcher de votre coeur,
    Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme
        A mis d'amour et de bonheur,
    Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,
        Las de traner depuis vingt ans
    Son boulet de forat au bagne de la vie,
        Que de n'y pas finir son temps;
    --Celui-l ne sera jamais, il vous le jure
        Sur ce coeur que vous avez fait,
    Un de ces hommes vils, dont la pense impure
        Aux choses basses se complat.--
    L'me que vous avez marie  la vtre
        Pourrait jusque-l s'oublier!...
    --Dans le cloaque infect o le canard se vautre
        Voit-on s'abattre l'aigle altier?
    Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,
        --Le tonnerre rugit en bas,
    L'avalanche s'crase et roule dans l'abme;
        Le torrent hurle:--il n'entend pas;
    Immobile, de l'ongle treignant quelque pierre,
        Quelque bras de pin foudroy,
    Il attache au soleil son grand oeil sans paupire,
        D'ineffables lueurs noy.




FRISSON

   Chauffons-nous, chauffons-nous bien.
     BRANGER.

   Je dteste le monde et je vis dans mon coeur.
     ULRIC GUTTINGUER.


    Un brouillard pais noie
    L'horizon o tournoie
    Un nuage blafard,
    Et le soleil s'efface,
    Ple comme la face
    D'une vieille sans fard.

    La haute chemine,
    Sombre et chaperonne
    D'un tourbillon fumeux,
    Comme un mt de navire,
    De sa pointe dchire
    Le bord du ciel brumeux.

    Sur un ton monotone
    La bise hurle et tonne
    Dans le corridor noir:
    C'est l'hiver, c'est dcembre,
    Il faut garder la chambre
    Du matin jusqu'au soir.

    Les fleurs de la gele
    Sur la vitre toile
    Courent en rameaux blancs,
    Et mon chat qui grelotte
    Se ramasse en pelote
    Prs des tisons croulants.

    Moi, tout transi, je souffle,
    A griller ma pantoufle,
    A rougir mes chenets,
    Mon feu qui se dploie
    Et sur la plaque ondoie
    En bleutres filets.

    Adieu les promenades
    Sous les fraches arcades
    Des verdoyants tilleuls,
    A travers les prairies,
    Les bruyres fleuries
    Et les ples glaeuls;

    Parmi les plaines blondes
    O le vent roule en ondes
    Le seigle dj mr,
    Par les hautes futaies
    Au long des jeunes haies
    Et des ruisseaux d'azur;

    Adieu les glantines
    Et, moissons enfantines,
    Les bleuets dans les bls,
    Les vertes sauterelles
    Et les pissenlits frles
    Sans cesse chevels;

    Adieu dans l'herbe haute
    La grenouille qui saute,
    Et sous le frais buisson
    Le lzard qui regarde
    La cigale criarde
    Qui sonne sa chanson;

    Adieu les demoiselles
    Aux diaphanes ailes,
    Aux minces corsets d'or,
    Le papillon qui brille
    Et que la jeune fille
    Poursuit comme un trsor;

    Le soir dans la nacelle
    Qui penche et qui chancelle
    Au moindre souffle d'air,
    Les courses d'une lieue
    Sur l'immensit bleue
    Du lac profond et clair;

    Et puis les danses molles
    Et les caresses folles
    Sur les prs de velours.
    Lorsque la blanche lune
    Au sein de la nuit brune
    Jette ses demi-jours.

    De longtemps l'hirondelle
    Ne viendra, de son aile
    Effleurant mes carreaux,
    Battre la capucine
    Dont la pourpre dessine
    Un cadre  mes barreaux.

    --Pour horizon la rue
    O la foule se rue
    Avec ses mille cris,
    Pour soleil des lanternes,
    Qui de leurs reflets ternes
    Baignent les pavs gris;

    Pour musique la bise
    Qui se plaint et se brise
    Dans les arbres mouills,
    Les rauques girouettes
    Qui font des pirouettes
    Sur leurs axes rouills.

    Comment sortir? les roues
    S'enfoncent dans les boues
    Presque jusqu' l'essieu.
    Du brouillard, de la pluie!
    L'me souffre et s'ennuie:
    Quoi donc faire, mon Dieu?

    Nous aimer, ma charmante!
    Jette l cette mante
    Qui me cache ton cou,
    Ta belle paule blanche,
    Ton corsage, ta hanche,
    Ton sein dont je suis fou.

    Sur mes genoux prends place,
    Livre tes mains de glace
    A mes baisers de feu,
    Et laisse voir ta jambe
    A la braise qui flambe,
    Qui flambe rouge et bleu.

    Vois donc le gaz qui danse
    Et s'agite en cadence,
    Aux fantasques chansons
    Que fredonne la sve
    Dans la bche qui crve
    Et retombe en tisons.

    Mon bijou, mon idole,
    Comme le temps s'envole
    Lorsque l'on est ainsi!
    La voix haute et profonde
    Qu'au loin jette le monde
    Ne parvient pas ici.

    Nos deux mes jumelles,
    Ensemble ouvrant les ailes,
    Planent dans l'infini,
    Comme deux alouettes
    Ou comme deux fauvettes
    Oublieuses du nid.




SONNET VI

   Merci  toi,  toi merci.
     TRSA.


    Avant cet heureux jour, j'tais sombre et farouche,
    --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,
    Ainsi qu'une vipre en fureur, et mes yeux
    Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.

    Un sourire infernal crispait ma ple bouche.
    A cet ge candide o tout est pour le mieux,
    Je mprisais le monde et reniais les cieux,
    Disant tout haut: O donc est-il, que je le touche?

    Et mon ange gardien  son front blanc et pur
    Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
    Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphmes.

    Aux saints panchements mon coeur tait ferm,
    --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;
    Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aim!




LGIE IV

   J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.
     RONSARD.

    Aime, aime, hlas! que j'ai grand'peur
    Qu'un autre amour par cet amour pipeur
    N'aille gravant pendant ta longue absence
    Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!
      PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.


    Ma charmante, depuis ta visite imprvue
    Deux mois se sont passs que je ne t'ai pas vue.
    Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;
    Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois:
    Pauvre fou que je suis d'avoir plac mon me
    Dans la tienne, et risqu sur l'amour d'une femme
    Ma vie intrieure et mon contentement!
    Et je dis  part moi: Peut-tre en ce moment,
    Pendant que je suis l, triste, m'occupant d'elle,
    Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidle
    Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
    Qu'on ne livrait qu' moi, lui dit-elle: A demain.
    J'ai beau me rpter que c'est une chimre,
    Cette pense est l, sans cesse plus amre,
    Empoisonnant ma joie, et, malgr mes efforts,
    M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;
    Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:
    Il se fait en un jour bien des mtamorphoses;
    L'idole du matin n'est pas celle du soir,
    Et toute jeune fille est comme son miroir,
    Qui reoit chaque image et n'en conserve aucune.
    --Puis un amour g de trois ans importune;
    C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
    Vient la rflexion; l'amour s'en va.--Celui
    Qui jadis  vos yeux tait plus que vous-mme,
    Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,
    N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir
    Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;
    Ce nom qui rsonnait nagure  votre oreille
    Aussi doux que la voix du rossignol, n'veille
    Au fond de votre coeur, de sa faute confus,
    Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;
    Et, comme pour deux noms l'me n'a pas de place,
    L'ancien est rejet. Lettre  lettre il s'efface
    Ainsi que le _ci-gt_ d'un tombeau sous les pas
    De la foule qui chante et ne l'aperoit pas.
    --Le coeur qui n'aime plus a si peu de mmoire!
    On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,
    Le temps coule, et bientt on arrive  ce point
    De dire en le voyant: Je ne le connais point.
    Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,
    Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;
    Dvorer par orgueil les larmes de ses yeux,
    Et dchu du bonheur, dshrit des cieux,
    Incapable  jamais d'un lan grandiose,
    De toute sa hauteur descendre dans la prose,
    Comme l'aigle bless qui, sanglant, sur le sol
    Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
    Me dfiant de moi, malade de l'absence,
    Ne vivant qu' demi, voil ce que je pense:
    Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;
    Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.
    Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
    Rveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
    Vers le chemin dsert tu tournes tes grands yeux,
    Et, portant ta main blanche  ton front soucieux,
    Tu te dis en toi-mme: Il ne vient pas,--tu pleures;
    Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures,
    Tu relis tous ces vers o je me racontais
    Jusqu'au moindre dtail, sans fard,--tel que j'tais,
    Tel que je ne suis plus et que je voudrais tre,
    Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas matre
    De faire revenir les fraches passions
    De l'enfance du coeur, et ces illusions
    Si pnibles  perdre, et si vite perdues.
    --L'ange du souvenir, les ailes tendues,
    Remontant le pass, voltige autour de toi;
    Il te souffle  l'oreille une phrase de moi,
    Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
    Sur ta lvre plie avec sa lvre rose
    Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
    Pour te les redonner, gards fidlement.

1831.




SONNET VII


    Libert de juillet! femme au buste divin,
        Et dont le corps finit en queue!
      G. DE NERVAL.

    E la lor cieca vita  tanto bassa
    ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.
      _Inferno, canto_ III.


    Avec ce sicle infme il est temps que l'on rompe;
    Car  son front damn le doigt fatal a mis
    Comme aux portes d'enfer: Plus d'esprance!--Amis,
    Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.

    Un budget lphant boit notre or par sa trompe.
    Dans leurs trnes d'hier encor mal affermis,
    De leurs ans dchus ils gardent tout, hormis
    La main prompte  s'ouvrir, et la royale pompe.

    Cependant en juillet, sous le ciel indigo,
    Sur les pavs mouvants ils ont fait des promesses
    Autant que Charles dix avait ou de messes!

    Seule, la posie incarne en Hugo
    Ne nous a pas dus, et de palmes divines
    Vers l'avenir tourne ombrage nos ruines.




PARIS

    Das drngt und stoesst, das ruscht und klappert
    Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
    Das leuchtet, sprht, und stinkt und brennt!
      GOETHE.. _Faust._

    Dans la simplicit de mon coeur enfantin
    L'oeil fix sur les cieux, j'enviais le destin
    De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
    Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
    Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
    Ainsi qu'un mtore aux champs du firmament.
      EUGNE DE ***.

    H, Dieu! que de maisons! que de beaux btiments!
      ESTIENNE DE KNOBELSDORFF.
      Salle de rception du diable.
      _Don Juan_, ch. x, st. 81.


    Quand il voit le soleil, dchirant le nuage,
    De splendides rayons illuminer sa cage,
    Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu
    Qui se fait  l'entour, sa crinire de feu,
    L'aigle prisonnier bat avec son aile forte
    Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.
    --Mon me est faite ainsi: dans mon corps en prison,
    Elle cherche  son vol un plus large horizon;
    Quand sur elle d'en haut la sainte Posie
    Abaisse son regard, de grands dsirs saisie,
    Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament
    Afin d'y respirer largement, librement,
    Entre la terre et Dieu, bien par del les nues
    Et les plaines d'azur, rgions inconnues,
    L'air limpide, l'air vierge, o jamais souffle humain
    Ne passe, o l'ange seul retrouve son chemin;
    Car elle manque d'air, mon me, dans ce monde
    O la presse en tous sens de son treinte immonde
    Une socit qui retombe au chaos,
    Du rouge sur la joue et la gangrne aux os!
    Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,
    De grands rochers  pic, trnes gants o sige,
    Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,
    La majest muette et sombre du grand Roi.
    Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule
    Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;
    Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,
    Se tord comme un damn dans l'abme sans fond,
    Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,
    Et, tout chevel, semble la ple queue
    Du cheval de la mort au livre de saint Jean.
    Il lui faudrait au soir la lune voyageant,
    Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grles
    Des sapins dployant leurs bras comme des ailes,
    Les artes des pics et les tours du manoir
    De leurs fronts ardoiss dcoupant le ciel noir.
    --Elle n'a pas cela, mon me, non pas mme
    L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,
    Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers
    Dont la bise de nuit berce les fronts plis,
    La chaumire des bois, poussant en bleus nuages
    Son filet de fume  travers les feuillages,
    Et dont le toit moussu porte sur son velours
    Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;
    Le jardin et son puits que festonne une vigne,
    O, des choux  propos interrompant la ligne,
    Se pavane un rosier que votre main sema;
    Asile calme et vert comme en peint Hobbma,
    O les chuchotements dont est fait le silence
    Troublent seuls du rveur la douce somnolence!
    Non pas mme cela: mais la ville aux cent bruits
    O de brouillards noys les jours semblent des nuits,
    O parmi les toits bleus s'enchevtre et se cogne
    Un soleil terne et mort comme l'oeil d'un ivrogne;
    Des tuyaux hrissant le fate des maisons
    Que bat la pluie  flots dans toutes les saisons,
    Une fume ardente et de couleur de rouille
    Tranant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,
    Les murs repeints  neuf, ou noircis par le temps,
    Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans
    Des montagnards d'cosse, et les vieilles glises
    Au sein de la vapeur dressant leurs flches grises,
    Et leurs longs arcs-boutants inclins de faon
    Qu'on croirait  les voir des ctes de poisson;
    Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,
    Fashionables musqus, gueux  mine incongrue,
    Grisettes au pied leste, au sourire agaant,
    Beaux tilburys dors comme l'clair passant,
    Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,
    Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;
    --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos,
    Babel des nations, mer qui bout sans repos,
    Chaudire de damns, cuve immense o fermente,
    Vendange de la mort, une foule cumante,
    Haillons trous  jour comme un crible, o le vent
    Glisse apportant la fivre et le trpas souvent;
    Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,
    Des yeux cerns et bleus, des figures fltries,
    Du pain dur que l'on mange  la sueur du front,
    Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;
    Perptuel contraste, ternelle antithse,
    Paris, la bonne ville, ou plutt la mauvaise,
    Longs grincements de dents et beaux concerts. Voil!
    --Cependant moi, pote et peintre, je vis l.

1831.




UN VERS DE WORDSWORTH

    Spires whose silent finger points to heaven.


    Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le pote
    Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,
    Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tte:
    --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--

    Il servait d'pigraphe, et c'tait bien trange,
    Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,--
    Les douleurs d'une fille, oeuvre toute de fange
    Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.

    Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume
    De lubriques amours, me fit du bien  voir:
    C'tait comme une fleur des champs, comme une plume
    De colombe, tombe au coeur d'un bourbier noir.

    Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,
    Que Prospro n'est pas obi d'Ariel,
    Aux marges du papier je jette,  gauche,  droite,
    Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.




DBAUCHE

    Buvons du grog et cassons-nous les reins.
      _Chanson des marins._

    Tu as Dieu dans la bouche et dans le coeur Satan.
      DUBARTAS.


    Je hais plus que la mort cette dbauche prude
        Qui n'ose sortir que de nuit,
    Et retourne la tte avec inquitude
        Tout empourpre au moindre bruit,
    Et joue  la vertu comme une honnte femme,
        N'ayant pas la force qu'il faut
    Pour tre hardiment et largement infme,
        Pour porter sa honte front haut.
    Aussi le coeur me lve,  ces sobres orgies
        Faites dans un salon troit,
    Aux discrtes lueurs de quatre  cinq bougies
        Et dont chacun retourne droit;
    A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,
        Comme le font les boutiquiers.
    Gens qui savent ter le galbe  toute chose;
        Les dandys, avec les banquiers;
    Ce vice, homme rang qui ne l'est qu' ses heures,
        Qui sort calme d'un mauvais lieu,
    Comme l'on sortirait des plus chastes demeures
        Ou de quelque glise de Dieu,
    La cravate noue et les cheveux en ordre,
        Le frac boutonn jusqu'au cou,
    Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,
        Rien de dbraill, rien de fou,
    Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse
        Au reproche mollir la voix
    Et dire au pre: Il faut que jeunesse se passe,
        Comme l'on disait autrefois.
    J'aime trente fois mieux une dbauche franche,
        Jetant son masque de satin,
    Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,
        Criant, buvant jusqu'au matin,
    Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,
        Rose encor des baisers du soir,
    Qui tord lascivement sa taille souple et molle,
        Sur tous les genoux va s'asseoir,
    Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe
        Au fond du cratre vermeil,
    Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,
        Et ne veut pas qu'on ait sommeil:
    --C'est une posie au moins, une palette
        O brillent mille tons divers,
    Un type net et franc, une chose complte,
        De la couleur! des chants! des vers!




LE BENGALI

A UNE JEUNE FILLE CROLE


    Les bengalis dont le ramage est si doux.
      BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.

    La France et ses printemps, ses hivers inconnus
    O la bise gmit, o les arbres sont nus,
    O l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
    Que je dsirais voir, et la glace,--que sais-je?
      Mlle L. A.


    Oiseau dpays, qui t'amne vers nous?
    Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:
         Nos bois sont chauves;  nos haies,
    A nos buissons arms de dards aigus, au lieu
    Des beaux fruits blonds mris  vos midis de feu,
         Pendent  peine quelques baies.

    Comme nos passereaux hardis, pauvre tranger,
    Bengali du dsert, sauras-tu voltiger
         Dans nos forts de chemines?
    Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu
    Accrocher ton nid frle  quelque toit pointu,
         Entre deux pierres ruines?

    Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement
    De la bise du nord qui rle incessamment
         Et fait chanter la girouette,
      Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson
      De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son
           Des tuiles que la grle fouette?

    Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en l-bas
    Au bois des goyaviers reprendre tes bats
         Dans la savane aux grandes herbes;
    Avec les colibris va becqueter les fleurs,
    Boire  leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,
         Btir ton hamac sous leurs gerbes!




LE CAVALIER POURSUIVI

   Moi, pote, je vais du couchant  l'aurore.
     JULES DE SAINT-FLIX.

   Und hurr! hurr! hop hop hop!
     BURGER.


    C'est un fort beau cheval; une large poitrine,
    Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
         Une fauve lueur,
    La queue chevele, une crinire folle
    Qui se droule au vent comme une banderole
         Sur le col en sueur;

    Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,
    Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise
         Ou pour deux diamants,
    Des yeux illumins d'une lumire rouge
    Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge
         A tous les mouvements;

    Une croupe arrondie o des glands dors pendent,
    Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
         Comme des arcs d'acier;
    Un ongle plus poli que le jaspe ou l'caille
    Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
         O mon noble coursier!

    Tu danses sur les bls comme une sauterelle,
    A chacun de tes pieds est attache une aile,
         Ton galop c'est un vol,
    Et, quand  bonds presss tu dvores la plaine,
    L'oiseau reste en arrire, et l'ombre peut  peine
         Te suivre sur le sol.

    La bride sur le col, va, marche,  toi l'espace!
    Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
         Comme avec un rival;
    Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large,
    Le vent est dj loin, trop de vapeur le charge,
         Hurrah! mon bon cheval!

    Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes artes,
    Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
         Avec ton dur sabot;
    Brise cet horizon qui n'a pas une lieue
    Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue
         Comme on fait d'un pied-bot.

    Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,
    Hrissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
         Grands fosss  franchir;
    Ravins marcageux, o le feu follet flambe,
    Fondrires, rochers, rien n'entrave ta jambe
         Qui ne sait pas flchir.

    Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!
    Oh! comme trangement sur le ciel ils profilent
         Leur contour incertain!
    Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
    Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,
         Et tout se fait lointain.

    --Vois l-bas, tout l-bas cette flche d'glise,
    Qui pour te regarder lve sa tte grise
         Par-dessus l'horizon,
    Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,
    A ton oreille fait tinter ses quatre cloches
         Et galoper le son.

    Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore!
    Une course pareille  celle de Lnore!
         Je suis content, c'est bien.
    Le clocher tout confus derrire un mont se cache,
    L'oiseau qui te suivait  peine au ciel fait tache,
         Et je n'entends plus rien.

    Mais quoi donc! tu faiblis.--, veux-tu que je teigne
    Mes perons en pourpre  ton flanc brun qui saigne?
         Allons, courage, allons!
    Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,
    Je sens, tide  mon dos, le souffle qu'il aspire,
         Il est sur nos talons.

    Que derrire tes pas cette porte se ferme,
    Et nous sommes sauvs.--Nous touchons presque au terme;
         Saute, vole, bondis!
    --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
    D'o s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,
         Comme d'un paradis!

    N'as-tu pas vu son oeil luire  la jalousie?
    Tout mon bonheur est l, toute ma posie,
         Mes souvenirs, ma foi,
    Tout, avec mon amour; c'est ma ple crole,
    Le soleil de mon coeur, mon me, mon idole,
         Ma Batrix  moi.

    C'en est fait, le voil, mes prires sont vaines;
    Il m'teint les regards et m'entrouvre les veines
         De ses ongles de fer,
    Courbe mon dos et met sur ma tte pendante
    Une chape de plomb comme aux damns du Dante
         Dans le neuvime enfer.

    Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidle,
    Tu dpasses le vent, le son et l'hirondelle;
         Mais il court bien mieux, lui,
    Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,
    Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe
         Aux pieds boiteux,--l'ennui.

1826-1832.




ALBERTUS

ou

L'AME ET LE PCH

LGENDE THOLOGIQUE

    You shall see anon, 'tis a knavish
      Piece of work.
        _Hamlet_, III, 2.




ALBERTUS

OU

L'AME ET LE PCH

LGENDE THOLOGIQUE

POME

    You shall see anon, 'tis a knavish
      Piece of work.
        _Hamlet_, III, 2.


I

    Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
    Dorment, de nnufars et de bateaux couvertes,
    Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
    Ses tours au front d'ardoise o nichent les cigognes,
    Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
    Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
    --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voil le saule,
    De ses cheveux blafards inondant son paule
    Comme une fille au bain; l'glise et son clocher,
    L'tang o des canards se pavane l'escadre;
    Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
         Avec le clou pour l'accrocher.


II

    Confort et far-niente!--toute une posie
    De calme et de bien-tre,  donner fantaisie
    De s'en aller l-bas tre Flamand; d'avoir
    La pipe culotte et la cruche  fleurs peintes,
    Le vidrecome large  tenir quatre pintes,
    Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir
    Prs du pole qui siffle et qui dtonne, au centre
    D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
    Suivre une ide en l'air, dormir ou digrer,
    Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
    Au fond d'un de ces chauds intrieurs, qu'Ostade
         D'un jour si doux sait clairer!


III

    A vous faire oublier,  vous, peintre et pote,
    Ce pays enchant dont la Mignon de Goethe,
    Frileuse, se souvient, et parle  son Wilhem;
    Ce pays du soleil o les citrons mrissent,
    O de nouveaux jasmins toujours s'panouissent:
    Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
    A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
    O Rembrandt, au milieu de ces tnbres rousses,
    Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
    Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
    Les femmes au teint brun, les molles srnades,
         Et tout l'azur vnitien!


IV

    Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
    Une mchante femme ayant nom Vronique;
    Chacun la redoutait, et rptait tout bas
    Qu'on avait entendu des murmures tranges
    Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
    Venaient pendant la nuit y prendre leurs bats.
    --C'taient des bruits sans nom inconnus  l'oreille,
    Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe rveille
    Une vocation; de sourds vagissements
    Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
    Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis dchans,
         D'pouvantables hurlements.


V

    Mme dame Gertrude avait un jour d'orage
    Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
    A cheval sur la foudre un dmon noir sortir,
    Traverser le ciel rouge, et dans la chemine,
    De bleutres vapeurs soudain environne,
    La tte la premire en hurlant s'engloutir.
    La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
    Sans qu'on puisse l'teindre, et par sa chute crase,
    Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
    Des gens dignes de foi jurent que Vronique
    Se trouvait l, riant d'un rire sardonique,
         Et grommelant des mots railleurs!


VI

    La femme du brasseur Cornelis met au monde,
    Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
    Et si laid que son pre et voulu le voir mort.
    --On dit que Vronique avait sur l'accouche
    Depuis ce temps malade, et dans son lit couche,
    Par un mystre noir jet ce mauvais sort.
    Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
    Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche,
    Dents noires, front coup de rides, doigts noueux,
    Dos vot, pied tortu sous une jambe torse,
    Voix rauque, me plus laide encor que son corce,
         Le diable n'est pas plus hideux.


VII

    Cette vieille sorcire habitait une hutte,
    Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte
    L't comme l'hiver au choc des quatre vents;
    Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
    S'tendent  l'entour en nappe irrgulire;
    L'herbe y pend  foison ses panaches mouvants,
    Par les fentes du toit, par les brches des votes
    Sans obstacle passant, la pluie  larges gouttes
    Inonde les planchers moisis et vermoulus.
    A peine si l'on voit dans toute la croise
    Une vitre sur trois qui ne soit pas brise,
         Et la porte ne ferme plus.


VIII

    La limace baveuse argente la muraille
    Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'raille;
    Les lzards verts et gris se logent dans les trous,
    Et l'on entend le soir sur une note haute
    Coasser tout auprs la grenouille qui saute,
    Et rler aigrement les crapauds  l'oeil roux.
    --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
    Surtout quand du croissant une ouateuse nue
    Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
    Personne,--non pas mme Eisenbach le ministre,--
    N'ose passer devant ce repaire sinistre
         Sans trembler et blmir de peur.


IX

    De ces dehors riants l'intrieur est digne:
    Un pandmonium! o sur la mme ligne,
    Se heurtent mille objets fantasquement mls.
    --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
    Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frles,
    Bouteilles sans goulot, plats de terre fls,
    Crocodiles, serpents empaills, plantes rares,
    Alambics contourns en spirales bizarres,
    Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
    Foetus mal conservs saisissant d'une lieue
    L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
         Contre le verre du bocal!


X

    Vritable sabbat de couleurs et de formes,
    O la cruche hydropique, avec ses flancs normes,
    Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
    L'ibis gyptien au bord du sarcophage
    De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;
    Ivresse d'opium et vision de fou,
    O les rcipients, matras, siphons et pompes,
    Allongs en phallus ou tortills en trompes,
    Prennent l'air d'lphants et de rhinocros,
    O les monstres tracs autour du zodiaque,
    Portant crit au front leur nom en syriaque,
         Dansent entre eux des bolros!


XI

    Poudreux entassement de machines baroques
    Dont l'oeil ne peut saisir les contours quivoques,
    Et de bouquins, sans titre en langage chrtien!
    Tohu-bohu! chaos o tout fait la grimace,
    Se dforme, se tord, et prend une autre face;
    Glace vue  l'envers o l'on ne connat rien,
    Car tout est transpos. Le rouge y devient fauve,
    Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcve
    Smarra n'a dessin de fantmes plus laids.
    C'est la ralit des contes fantastiques,
    C'est le type vivant des songes drlatiques;
         C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!


XII

    Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
    Quelques ttes de morts vous apparaissent blanches,
    Avec leurs crnes nus, avec leurs grandes dents,
    Et leurs nez faits en trfle et leurs orbites vides
    Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
    Un squelette debout et les deux bras pendants,
    Au gr du jour qui passe au treillis de ses ctes,
    Que du spulcre  peine ont dserts les htes,
    Jette son ombre au mur en linaments droits.
    En entrant l, Satan, bien qu'il soit hrtique,
    D'pouvante glac, comme un bon catholique
         Ferait le signe de la croix.


XIII

    Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
    Teniers  cette source a pris son _Alchimiste_,
    Callot bien des motifs de sa _Tentation_;
    Goethe a tir de l la scne tout entire
    O Mphistophls mne chez la sorcire
    Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
    --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-mme
    (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thme.
    --Ce type qu'il rpte infatigablement,
    Meg de _Guy Mannering_, ressemble  s'y mprendre
    A notre Vronique,--il n'a fait que la prendre
         Et dguiser le vtement.


XIV

    Le plaid bariol de tartan et la toque
    Dissimulent la jupe et le bguin  coque.
    L'cosse a remplac la Flandre;--voil tout.
    Ensuite il m'a vol, l'infme plagiaire,
    Cette description (voyez son _Antiquaire_),
    Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!--
    Et mille autres dtails. Je le jurerais presque,
    Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,
    Cra Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,
    Dans cette hutte mme a cisel ces masques
    Que l'on croirait,  voir leurs galbes si fantasques,
         De Benvenuto Cellini.


XV

    Le matou dont il est parl dans l'autre strophe
    tait le bisaeul de Murr, ce philosophe,
    Dont l'histoire enlace  celle de Kreissler
    M'a fait plus d'une fois oublier que la bche
    Prenait en s'teignant sa robe de peluche,
    Et que minuit sonnait et que c'tait l'hiver.
    Mon pauvre Childebrand  l'amiti si franche,
    Le meilleur coeur de chat et l'me la plus blanche
    Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
    Cet ami dont la mort m'a caus tant de peine,
    Que depuis ce temps-l j'ai pris la vie en haine,
         tait aussi l'un de ses hoirs.


XVI

    Ce digne chat tait du reste l'tre unique
    Admis dans ce repaire, et pour qui Vronique
    Et de l'affection;--peut-tre bien aussi
    tait-il seul au monde  l'aimer;--vieille, laide
    Et pauvre, qui l'et fait? C'est un mal sans remde;
    Ceux qu'on hait sont mchants, et l'on s'excuse ainsi.
    --Il fait nuit, tout se tait; une lumire rouge,
    Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;
    --Notre matou, couch sur le fauteuil boiteux,
    Regarde d'un air grave et plein d'intelligence
    La vieille qui s'agite et qui fait diligence
          Pour quelque mystre honteux;


XVII

    Ou bien, frottant sa patte  sa moustache raide,
    Lustre son poil soyeux comme l'hermine,  l'aide
    De sa langue pre et dure, et frileux, pour dormir
    Entre les deux chenets, prs des tisons, en boule,
    La tte sous la queue artistement se roule.
    --La bise cependant continue  gmir,
    L'orfraie aux sifflements rauques de la tempte
    Mle ses cris; le toit craque, la bche pte,
    La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,
    Sous des flocons d'cume, une eau puante et noire
    Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire
          Et le matou qui fait ron ron.


XVIII

    Minuit est le moment voulu pour l'oeuvre inique;
    Minuit sonne.--Aussitt l'infme Vronique
    Trace de sa baguette un rond sur le plancher,
    Et se place au milieu;--des milliers de fantmes
    Hors du cercle magique, ainsi que des atomes
    Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,
    Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.
    --La vieille cependant murmure son grimoire,
    Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,
    Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,
    Vous corche l'oreille et vous prend  la gorge
          Comme une mauvaise boisson.


XIX

    Mais ce n'est pas l tout,--pour finir le mystre,
    Elle jette un par un ses vtements  terre
    Et se met toute nue;--oh! c'tait effrayant!--
    Le squelette blanchi dont la bise se joue,
    Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue
    Du haut d'une potence, est un objet riant,
    Prs de cette carcasse aux mamelles arides,
    Au ventre jaune et plat, coup de larges rides,
    Aux bras rouges pareils  des bras de homard.
    _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare,
    --Une chose sans nom,--impossible  dcrire,
          Un idal de cauchemar!


XX

    Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune
    Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune
    Langue humaine ne peut conter exactement
    Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque,
    Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
    D'un vieil habit rp, miraculeusement
    Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hle
    Se dissipe: on dirait une boule d'opale
    Coupe en deux,  voir sa forme et sa blancheur.
    Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille
    De manire  pouvoir, mme avec une fille
          De quinze ans, lutter de fracheur.


XXI

    Elle se frotte l'oeil et puis toute la face;
    --La rose y reparat, le moindre pli s'efface,
    Comme les plis de l'eau quand le vent est tomb;
    L'mail luit dans sa bouche, une vive tincelle,
    Un diamant de feu nage dans sa prunelle;
    Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courb.
    --Elle est belle  prsent, mais belle  faire envie.
    Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie
    Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,
    Et l'on ne songe pas, en voyant cette tte
    Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,
          A quels moyens elle les doit.


XXII

    Une perle d'amour!--De longs yeux en amande
    Parfois d'une douceur tout  fait allemande,
    Parfois illumins d'un clair espagnol;
    Deux beaux miroirs de jais,  vous donner l'envie
    De vous y regarder pendant toute la vie,
    --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;
    Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,
    Et dans le coeur se noue  quelque intime fibre;
    La malice de Puck, la grce d'Ariel,
    Une bouche mutine o la petite moue
    D'Esmeralda se mle au sourire et se joue;
          --Un miracle, un rve du ciel!--


XXIII

    Lecteur, sans hyperbole elle tait vraiment belle,
    --Trs-belle!--c'est--dire elle paraissait telle,
    Et c'est la mme chose.--Il suffit que les yeux
    Soient tromps, et toujours ils le sont quand on aime.
    --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le mme
    Que s'il tait prouv par l'algbre.--tre heureux,
    Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rve,
    Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achve;
    Car la foi seule peut nous faire voir le ciel
    Dans l'exil de la vie, et ce dsert du monde
    O la flicit sur le nant se fonde,
          Et le malheur sur le rel.


XXIV

    La flamme qui dormait s'veille;--Vronique
    Sort du cercle, revt une blanche tunique,
    Une robe de pourpre,--au lieu du bguin noir
    Qu'elle portait avant, sur sa tte elle place
    Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,
    S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.
    La lune en ce moment, par une dchirure
    De nuage, dardait sa clart faible et pure;
    --La porte tait ouverte, en sorte qu'on pouvait
    Du dehors distinguer le dedans, et sans doute
    Si quelqu'un  cette heure et pass sur la route,
          Il aurait pens qu'il rvait.


XXV

    Vronique, du bout de sa baguette touche
    Le matou qui lui lance un regard faux et louche,
    Et se roule  ses pieds en faisant le gros dos;
    Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,
    Et prononce tout bas des mots cabalistiques:
    --Spectacle  vous figer la moelle dans les os!--
    A la place du chat parat un beau jeune homme,
    Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme
    La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.
    --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,
    Sa dague de Tolde au pommeau qui chatoie,
          Vraiment il tait fait au tour!


XXVI

    --C'est bien, dit Vronique, en tendant sa main blanche
    Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,
    En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi.
    --Juan s'inclina.--Madame, o faut-il qu'on vous mne?
    La dame se pencha sur son oreille;  peine
    Deux syllabes,--don Juan comprit.--Hol donc! toi,
    Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,
    Madame veut sortir, prends une torche, claire
    Madame.--A l'instant mme une cire  la main
    Leporello parat amenant la voiture;
    Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure,
          Et les voil sur le chemin.


XXVII

    Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystre.
    --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire
    Qui diable et pu les voir?--Personne; tout dormait;
    La lune avait band ses yeux bleus d'un nuage
    De peur d'tre indiscrte.--Au terme du voyage,
    Sans que nul se doutt de ce qu'elle enfermait,
    La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue
    A ses larges panneaux armoris;--la roue,
    Comme si les cailloux eussent t doubls
    De soie et de velours, roulait muette et sourde
    A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde
          Qu'elle ne couchait pas les bls!


XXVIII

    Pour le prsent, la scne est transporte  Leyde.
    --Ce singe enjuponn, cette sorcire laide
    A faire  Belzbuth tourner les deux talons;
    --Jeune et belle  prsent, vivante posie,
    Trsor de grces, fait scher de jalousie
    Sous leurs vertugadins chamarrs de galons,
    Leurs bonnets  carcasse levs de six toises,
    Les beauts  la mode et les Vnus bourgeoises
    De l'endroit;--le salon de dame Barbara
    Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise
    Cecilia Wilmot est vide; on est  l'aise
          Chez la landgrave de Gotha!


XXIX

    Jeunes et vieux,--robins en perruque poudre,
    Fats portant autour d'eux une atmosphre ambre;
    Militaires en beaux uniformes, tranant
    Sur le parquet sonore une pe incongrue;
    Peintres, musiciens,--tout le monde se rue
    Chez l'trangre, et bien qu'il soit peu convenant,
    Au dire d'une vieille et mchante bgueule,
    D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,
    Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonn
    Et la beaut du diable,--on s'y portait;--l'unique
    Entretien de la ville tait sur Vronique:
          Jamais nom ne fut plus prn!


XXX

    C'tait un engouement, un dlire, une rage,
    Des battements de mains, des bravos, un tapage,
    Quand elle paraissait,  ne s'entendre pas.
    --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges
    Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'loges,
    De bouquets et de vers, certes, qu' chaque pas
    La belle Vronique--aux bals, dans les thtres,
    Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idoltres.
    --Les potes faisaient des sonnets sur ses yeux
    Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches;
    Les peintres barbouillaient son image,--et les riches
          Se ruinaient  qui mieux mieux.


XXXI

    Elle donnait le ton, et, reine de la mode,
    Elle tait adore ainsi qu'une pagode;
    --Personne n'et os la contredire en rien:--
    La forme des chapeaux, et la coupe des manches,
    Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?
    Quelle parure sied?--quelle couleur va bien?
    S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)
    Elle dcidait tout.--La femme du margrave
    Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,
    Avaient beau protester par leur mise hrtique,
    --A peine voyait-on dans leur salon gothique
          Un laid _Sigisbeo_ caduc.


XXXII

    Young ft devenu gai, le pleureur Hraclite,
    S'essuyant l'oeil, et ri plus fort que Dmocrite
    Au spectacle plaisant des efforts que faisaient
    Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,
    Pour s'habiller comme elle et copier ses grces;
    --Des ingnuits dont les moindres pesaient
    Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes
    Avec des fleurs, des noeuds de rubans, et des blondes,
    --Des montagnes de chair  la Rubens,--au lieu
    De bons velours d'Utrecht, de brocards  ramages,
    Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!
          Quel travestissement, bon Dieu!


XXXIII

    Notre hrone au reste tait toujours charmante,
    Pare ou non,--avec son voile, avec sa mante,
    En bonnet, en chapeau,--de toutes les faons!
    --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre
    Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;
    La soie intelligente arrtait ses frissons,
    Ou les continuait gazouillant ses louanges;
    --Une brise  propos faisait onder ses franges,
    Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux
    Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;
    --Une invisible main soutenait ses dentelles
          Et se jouait dans leurs rseaux.


XXXIV

    La moindre chose, un rien, elle tait bien coiffe;--
    Chaque bout de ruban, chaque fleur tait fe;
    Tout ce qui la touchait devenait prcieux;
    Tout tait de bon got, et (qualit bien rare)
    Quel que ft son habit, galant, riche ou bizarre,
    On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux
    Faisaient des diamants plir les tincelles.
    Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,
    La blancheur de sa peau ternissait le satin.
    --_Disinvolture_, esprit lutin, grce cline,--
    Tour  tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,
          Une ravissante catin!


XXXV

    --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe
    Pour elle avaient laiss le genivre et la pipe;
    --C'tait vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,
    Types complets,--gros, courts, la face rjouie,
    Ngligeant leur tulipe enfin panouie,
    Transforms en dandys, et faire les charmants
    Auprs de la Diva.--Les femmes et les mres
    Ne lui mnageaient pas les critiques amres,
    Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un,
    Et, s'inquitant peu de ce vain caquetage,
    Accueillait tout le monde et recevait l'hommage
          Et les rixdales de chacun.


XXXVI

    Deux mois sont couls.--Capricieuse reine,
    Ce jour-l Vronique avait une migraine,
    Ou prtendait l'avoir, et ne recevait pas.
    Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.
    --Dans un riche boudoir o des pastilles d'ambre
    Jettent un doux parfum, o tous les bruits de pas
    Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,
    O le timbre qui chante et les bches qui pleurent
    Troublent seuls le silence avec leurs grles voix.
    Notre belle,--en peignoir du matin, ple et blanche
    Comme une perle,--au bord d'un guridon se penche
          Froissant un papier sous ses doigts.


XXXVII

    Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude
    A de grces! La main sous le menton, le coude,
    Tel qu'un arceau de jaspe, appuy mollement
    Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie,
    Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;
    --Les cheveux dboucls qui cachent par moment
    Ou laissent voir, selon que le zphyr s'en joue,
    Ou que les doigts mutins les peignent, une joue
    Transparente et nacre, un front vein d'azur,
    Comme dans les jardins font les branches des arbres,
    De leurs rseaux voilant ou dcouvrant les marbres
          Debout sous leur ombrage obscur.


XXXVIII

    Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle
    Dans sa glace trouve ou vieillie ou moins belle?
    --A-t-elle dcouvert dans ses boucles de jais
    Un ple fil d'argent?  ses dents une tache?
    Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache
    Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus pais?
    --Cette robe attendue et sur laquelle on compte
    Pour enlever  miss Wilmot le coeur du comte,
    S'est-elle dchire ou fripe en chemin?
    Son pagneul est-il malade?--Quelque fivre,
    Aprs trois nuits de bal, a-t-elle de sa lvre
          Dcolor le pur carmin?


XXXIX

    Son oeil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale
    De son visage grec moins pur?--Quelque rivale,
    Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,
    A-t-elle au dernier _raot_ fait tourner plus de ttes?
    Non,--elle est bien toujours la desse des ftes;--
    Tout ploie  ses genoux.--Hier, l'un de ses amants
    Pris d'un beau dsespoir, la voyant infidle,
    S'est jet dans le Rhin;--et ce matin, pour elle,
    Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;
    Son adversaire est mort,--lui bless;--voil certe
    Un beau succs!--tout Leyde est en l'air et disserte.
          Pourquoi donc ce front abattu?


XL

    Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?
    Ces longs cils noirs baisss o quelques larmes glissent,
    Qui palpitent jetant sur le satin des chairs
    Une aurole brune, une ombre veloute,
    Comme Lawrence en peint?--cette gorge agite
    Dans sa prison de crpe et sous les rseaux clairs
    Ondant comme la neige au vent d'une tempte?
    Quelle pense trange  cette folle tte
    Donne un air si rveur?--Est-ce le souvenir
    De son premier amour et de ses jours d'enfance?
    --Regret d'avoir perdu cette belle innocence?
          --Est-ce la peur de l'avenir?


XLI

    Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue
    Pour ne pas oublier, et la chane est rompue
    Qui liait son prsent  son pass.--D'ailleurs,
    Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son me
    Un de ces souvenirs qui, dans tout coeur de femme,
    Si dprav qu'il soit, restent des jours meilleurs,
    Et se gardent sans tache au fond de sa mmoire,
    Comme fait une perle au creux d'une onde noire.
    --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aim:
    Le bal, un souper fin, quelque soire  rendre,
    Le plaisir l'tourdit, et l'empche d'entendre
          La voix de son coeur comprim.


XLII

    Voici le fait:--la veille on jouait au thtre
    Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour foltre
    De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,
    Dont quelque Staub de Leyde a dcoup les ailes,
    Vronique tait l, le ple des prunelles,
    Coquetant dans sa loge et radieuse  voir.
    --Les femmes sous leur fard plissaient de colre
    Et se mordaient la lvre;--elle, sre de plaire,
    Comme le paon sa queue, ouvrait son ventail,
    Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,
    Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,
          Ou chatoyer son riche mail.


XLIII

    Les acteurs avaient beau s'vertuer en scne,
    Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.
    --En vain Leporello pas  pas suivait Juan;
    En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,
    Zerline gazouillait jouant avec les notes,
    Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an
    Continu ce jeu sans que l'on y prit garde:
    --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde,
    Mais d'un autre ct;--sous les binocles d'or
    Braqus au mme point le dsir tincelle;
    Vronique sourit;--le bonheur d'tre belle
          La fait dix fois plus belle encor.


XLIV

    Seul un homme debout auprs d'une colonne,
    Sans que ce grand fracas le drange ou l'tonne,
    A la scne oublie attachant son regard,
    Dans une extase sainte enivre ses oreilles.
    De ces accords profonds, de ces hautes merveilles
    Qui font luire ton nom entre tous,-- Mozart!--
    Ton gnie avait pris le sien, et de ses ailes
    Le poussait par del les sphres ternelles.
    L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,
    Il s'tait fait musique, et son coeur en mesure
    Palpitait et chantait avec une voix pure,
          Et lui seul te comprenait bien.


XLV

    Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle
    Jet l'oeil, froidement, et sans que sa prunelle
    S'allumt, comme si le regard contre un mur
    Et t se briser.--Pourtant, comme une balle,
    Cette oeillade d'un bout  l'autre de la salle,
    Au coeur de Vronique arrivant d'un vol sr,
    Y fit sans le vouloir une blessure grave,
    --Une blessure  mort.--Ainsi l'on voit un brave
    tre tu sans gloire  l'angle d'un buisson
    Par le coup de fusil tir sur quelque livre,
    Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fivre
          En revenant dans sa maison.


XLVI

    Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,
    Froide au milieu des feux, daignait  peine rendre
    Pour une passion un caprice en retour,
    Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)
    De torturer les coeurs et de damner les mes,
    Celle qui sans piti se jouait d'un amour,
    Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse
    Et rejette bien loin aussitt qu'il le lasse,
    Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:
    Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!
    L'oiseleur  la fin s'est englu lui-mme;
          Il est vaincu ce coeur si fier!


XLVII

    C'est le train de la vie et de la destine;
    Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonne,
    Nul ne peut retarder sa dfaite d'un jour.
    --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,
    Tout cde  ce pouvoir infernal ou cleste:
    On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.
    --Amour, joie et flau du monde,--douce peine,
    Misre qu'on regrette et de charmes si pleine;
    --Rire qui touche aux pleurs,--souci ple et charmant,
    Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe
    Commenc dans le ciel, que sur terre on prolonge,
          Mystrieux enchantement!


XLVIII

    Poignante Volupt,--plaisir qui fait peut-tre
    L'homme l'gal de Dieu! qui ne veut vous connatre
    S'il ne vous a connu, moments dlicieux,
    Et si longs et si courts qui valent une vie,
    Et que voudrait payer l'Ange qui les envie
    De son ternit de bonheur dans les cieux!--
    Mer de flicit,--ravissement,--extase,
    Dont ne saurait donner l'ide aucune phrase
    Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous,
    Belles nuits sans sommeils, rles, sanglots d'ivresse,
    Soupirs, mots inconnus qu'touffe une caresse,
          Baisers enrags, dsirs fous!


XLIX

    Amour! le seul pch qui vaille qu'on se damne,
    --En vain dans ses sermons le prtre te condamne;
    En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,
    La maman te dpeint comme un monstre  sa fille,
    --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille
    Ses fentres.--En vain dans leurs livres mort-ns,
    Contre toi longuement les moralistes crient,
    En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;--
    La novice  ton nom fait un signe de croix;
    Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blme,
    Anglais, Franais, paen ou chrtien,--chacun aime
          Au moins dans sa vie une fois.


L

    Moi, ce fut l'an pass que cette frnsie
    Me vint d'tre amoureux.--Adieu, la posie!
    Je n'avais pas assez de temps pour l'employer
    A compasser des mots:--adorer mon idole,
    La parer, admirer sa chevelure folle,
    Mer d'bne o ma main aimait  se noyer;
    L'entendre respirer, la voir vivre, sourire
    Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire
    Ses dsirs dans ses yeux; sur son front endormi
    Guetter ses rves; boire  sa bouche de rose
    Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose
          Pendant quatre mois et demi.


LI

    Sans cela l'univers aurait eu mon pome
    En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tt mme;
    Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps
    D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles
    Dans un cordon.--J'allais our siffler les merles
    Avec elle aux grands bois;--l'on tait au printemps.
    Elle, comme un enfant, courait dans la rose
    Aprs les papillons, et la jambe arrose
    D'une pluie argente, allait chantant toujours;
    Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.
    --Moi, je la regardais;--la nature tait belle,
          Et riait comme nos amours.


LII

    Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:
    --Ds qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,
    Elle accourait bien vite et voulait partager;
    Moi, je ne voulais pas;--c'tait une bataille!
    D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,
    Et de mon autre main je la faisais manger.
    Elle me rsistait d'abord, mais, bientt lasse
    D'une lutte ingale, elle demandait grce,
    Promettant de payer en baisers sa ranon.
    --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,
    Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,
          Se cacher derrire un buisson.


LIII

    Et puis je l'entendais rire sous la feuille
    De me tromper ainsi.--Quelque abeille veille
    Sortant d'une clochette, un lzard, un faucheux,
    Arpentant son col blanc avec ses pattes grles,
    Une chenille prise aux plis de ses dentelles,
    La ramenait bientt poussant des cris affreux.
    --Elle cachait son front contre moi, toute blanche;
    Tressaillant quand le vent remuait une branche,
    Ses beaux seins effars, au tic tac de son coeur
    Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles
    Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes
          Entre les doigts de l'oiseleur.


LIV

    Tout en la rassurant, d'une main aguerrie
    Je saisissais le monstre, et de sa peur gurie
    Elle recommenait  rire, et s'asseyait
    Sur un de mes genoux se moquant d'elle-mme,
    Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime!
    Puis le baiser rendu, rveuse, elle appuyait
    Sa tte  mon paule, et fermait sa paupire
    Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumire,
    Traversant les rameaux, dorait son front charmant;
    --Le rossignol chantait et perlait ses roulades,
    Un vent tout parfum, sous les vertes arcades
          Soupirait langoureusement.


LV

    Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,
    Et pourtant,  mon Dieu! si le bonheur existe
    Quelque part ici-bas, nous tions bien heureux.
    --Qu'et servi de parler?--Sur nos lvres presses
    Nous arrtions les mots, nous savions les penses;
    Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule me  deux.
    --Comme emparadiss dans les bras l'un de l'autre,
    Nous ne concevions pas d'autre ciel que le ntre.
    Nos artres, nos coeurs vibraient  l'unisson;
    Dans les ravissements d'une extase profonde,
    Nous avions oubli l'existence du monde,
          Nos yeux taient notre horizon.


LVI

    Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes
    Comme des trangers l'un pour l'autre; les hommes
    Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
    L'amour s'en est all, Dieu sait o;--ma princesse,
    Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse
    Qu'une poussire rouge et bleue au bout des doigts.
    Pour ne plus revenir a dploy son aile,
    Ne laissant dans mon coeur, plus que le sien fidle,
    Que doutes du prsent et souvenirs amers.
    Que voulez-vous?--la vie est une chose trange;
    En ce temps-l j'aimais, et maintenant j'arrange
          Mes beaux amours en mchants vers.


LVII

    Bnvole lecteur, c'est toute mon histoire
    Fidlement conte, autant que ma mmoire,
    Registre mal en ordre, a pu me rappeler
    Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose
    Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause:
    La bulle que j'avais pris plaisir  souffler,
    Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,
    En une goutte d'eau tout  coup s'est teinte;
    Elle s'tait creve au coin d'un toit pointu.
    --En heurtant le rel, ma riante chimre
    S'est brise, et je n'aime  prsent que ma mre;
          Tout autre amour en moi s'est tu.


LVIII

    Except cependant le tien,  Posie,
    Qui parles toujours haut dans une me choisie!
    --Posie,  bel ange  l'aurole d'or,
    Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre
    Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le ntre,
    Dans notre nuit suspends un moment ton essor,
    Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile
    Sches nos pleurs amers:--et toi, sa soeur jumelle,
    Peinture, la rivale et l'gale de Dieu,
    Dception sublime, admirable imposture,
    Qui redonnes la vie et doubles la nature,
          Je ne vous ai pas dit adieu!


LIX

    --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste
    tait beau cavalier, et certe une plus chaste
    Que Vronique et pu s'enamourer de lui.
    Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-tre
    D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connatre
    Le dedans.--Un soleil tranger avait lui
    Sur sa tte et dor d'une couche de hle
    Sa peau d'Italien naturellement ple.
    Ses cheveux, sous ses doigts, en dsordre jets,
    Tombaient autour d'un front que Gall avec extase
    Aurait palp six mois, et qu'il et pris pour base
          D'une douzaine de traits.


LX

    Un front imprial d'artiste et de pote,
    Occupant  lui seul la moiti de la tte,
    Large et plein, se courbant sous l'inspiration,
    Qui cache en chaque ride avant l'ge creuse
    Un espoir surhumain, une grande pense,
    Et porte crit ces mots:--Force et conviction.--
    Le reste du visage  ce front grandiose
    Rpondait.--Cependant il avait quelque chose
    Qui dplaisait  voir, et, quoique sans dfaut,
    On l'aurait souhait diffrent.--L'ironie,
    Le sarcasme y brillait plutt que le gnie;
          Le bas semblait railler le haut.


LXI

    Cet ensemble faisait l'effet le plus trange;
    C'tait comme un dmon se tordant sous un ange,
    Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux,
    De longs sourcils d'bne effils vers la tempe,
    Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,
    Une frange de cils palpitants et soyeux,
    Son regard de lion et la fauve tincelle
    Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle
    Vous faisaient frissonner et plir malgr vous.
    --Les plus hardis auraient abaiss la paupire
    Devant cet oeil Mduse  vous changer en pierre,
          Qu'il s'efforait de rendre doux.


LXII

    Sur sa lvre svre  chaque coin ombre
    D'une fine moustache lgamment cire
    Un sourire moqueur quelquefois se posait;
    Mais son expression la plus habituelle
    tait un grand ddain.--Vainement notre belle,
    L'ayant revu depuis dans le monde, faisait
    Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire
    Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire!
    Rien ne put entamer ce coeur de diamant.
    Coups d'oeil sous l'ventail, soupirs, minauderies,
    Aveux  mots couverts, vives agaceries,
          --Elle choua totalement!


LXIII

    Ce n'tait pas un homme  se laisser surprendre
    Aux lacs que Vronique essayait de lui tendre.
    --Le grand aigle  la glu, qui retient le moineau,
    Laisse  peine une plume;--une mouche tourdie
    A la toile en un coin par l'araigne ourdie
    Se prend l'aile, la gupe emporte le rseau;
    Gulliver d'un seul coup rompt les chanes de soie
    Des Lilliputiens. Une si belle proie
    Valait bien cependant qu'on y prt peine; aussi,
    Except de lui dire en propres mots: Je t'aime,
    Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le mme,
          N'en prit aucunement souci.


LXIV

    C'tait l le motif qui faisait que sa porte
    tait ferme  tous. En effet, eh! qu'importe
    A son coeur occup cette cour qui la suit?
    Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient nagures
    Lui semblent maintenant ou guinds ou vulgaires;
    Leurs madrigaux musqus la fatiguent; le bruit
    Et le jour lui font mal; tout l'excde et l'ennuie.
    Sur sa petite main son front penche et s'appuie,
    Son bras potel pend au bord de son fauteuil,
    La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute ple.
    Le dpit a chang ses roses en opale,
          Une larme luit  son oeil.


LXV

    Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,
    Dans sa petite main aux ongles roses froisse,
    Indubitablement est un billet d'amour,
    --Un vlin azur qui par toute la chambre
    Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.
    --Je m'y connais;--pourtant l'criture et le tour
    Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
    --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame
    Pour son compte crit-elle  quelque jeune Beau?
    Le fait parat prouv par cette tache noire
    Au bout de ce doigt blanc, et par cette critoire
          Et cette plume de corbeau.


LXVI

    Tout  coup, relevant comme un oiseau sa tte
    Et poussant en arrire une boucle dfaite,
    Elle quitta sa pose indolente, et se prit,
    Avant de demander la bougie et d'y mettre
    La cire et le cachet,  relire sa lettre
    Tout bas,--comme ayant peur que l'cho la comprit.
    --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal crite,
    Dit-elle dchirant la feuille, elle mrite,
    Comme celle d'hier, d'tre jete au feu.
    --Il faisait un grand froid, la flamme tait ardente;
    Le papier se tordit comme un damn du Dante
          En dardant un jet de gaz bleu,


LXVII

    Et disparut--pendant que brle cette feuille,
    L'enfant en prend une autre, un instant se recueille
    Et commence.--Sa main rapide en son essor,
    Comme un cheval de course  New-Market,  peine
    Effleure le papier,--la page est toute pleine
    Que l'encre aux premiers mots n'est pas fige encor:
    --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame
    Est debout.--Vronique agite, une flamme
    Aux prunelles:--Portez le billet que voici
    Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure
    Htel du Singe-Vert?--Lui-mme, et dans une heure
          Au plus tard, Juan, soyez ici.


LXVIII

    Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,
    Est le fin _cortejo_ que je viens de dcrire
    Quelques stances plus haut.--C'tait un homme d'art,
    Aimant tout  la fois d'un amour fanatique
    La peinture et les vers autant que la musique.
    Il n'et pas su lequel, de Dante ou de Mozart,
    Dieu lui laissant le choix, il et souhait d'tre.
    Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-tre,
    Je crois en vrit qu'il et dit:--Raphal!
    Car entre ces trois soeurs gales en mrite
    Dans le fond la peinture tait sa favorite
          Et son talent le plus rel.


LXIX

    Il voyait l'univers comme un tripot infme;
    --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,
    C'tait celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donn
    Quatre maravdis des deux.--La crature
    Le rjouissait peu, si ce n'est en peinture.
    --S'tant toujours enquis, depuis qu'il tait n,
    Du pourquoi, du comment, il tait pessimiste
    Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste
    Qu'autre chose, et l'amour n'tait qu'un nom pour lui.
    Quoique bien jeune encor, depuis longues annes
    Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journes,
          Sonnaient bien des heures d'ennui.


LXX

    Il prenait cependant son mal en patience.
    --C'est un trs-grand flau qu'une grande science;
    Elle change un bambin en Gronte; elle fait
    Que, ds les premiers pas dans la vie, on ne trouve,
    Novice, rien de neuf dans ce que l'on prouve.
    Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;
    L'existence vous pse et tout vous parat fade.
    --Le piment est sans got pour un palais malade,
    Un odorat blas sent  peine l'ther:
    L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,
    Comme un citron press le coeur devient aride.
          Don Juan arrive aprs Werther.


LXXI

    Notre hros avait, comme ve sa grand'mre,
    Pouss par le serpent, mordu la pomme amre;
    Il voulait tre dieu.--Quand il se vit tout nu,
    Et possdant  fond la science de l'homme,
    Il dsira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme
    On s'ennuie  marcher dans un sentier connu,
    Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.
    Le monde qu'il rvait, le trouva-t-il?--J'en doute.
    En cherchant il avait us les passions,
    Lev le coin du voile et regard derrire.
    --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bire,
          Cadavre sans illusions.


LXXII

    Malheur, malheur  qui dans cette mer profonde
    Du coeur de l'homme jette imprudemment la sonde!
    Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,
    De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,
    N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.
    --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!
    Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose
    Comme j'ai fait.--Qu'importe aprs tout que la cause
    Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?
    --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;
    Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.
          --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?


LXXIII

    Si de sa destine il et t l'arbitre,
    Il et, vous croyez bien, saut plus d'un chapitre
    Du roman de la vie, et pass tout d'abord
    A la conclusion de cette sotte histoire.
    --Incertain s'il devait nier, douter ou croire,
    Ou demander le mot de l'nigme  la mort,
    Comme un duvet au vent, avec indiffrence
    Il laissait au hasard aller son existence
    --Les choses d'ici-bas l'inquitaient fort peu,
    Et celles de l-haut encor moins.--Pour son me,
    Je vous dirai, duss-je encourir votre blme,
          Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.


LXXIV

    Il tait ainsi fait.--Singulire nature!
    Son me, qu'il niait, cependant tait pure;
    --Il voulait le nant et n'aurait rien gagn
    A la suppression de l'enfer.--Homme trange!
    Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange
    Qui l-haut sur son livre crivait indign
    Une grosse hrsie, un sophisme damnable,
    Venant  l'action, le trouvait moins coupable,
    Et pesant dans sa main le bien avec le mal,
    Pour cette fois encor retenait l'anathme.
    --Une larme tombe  l'endroit du blasphme
          L'effaait du feuillet fatal.


LXXV

    La dcoration change.--Pour le quart d'heure
    Nous sommes  l'htel du Singe-Vert, demeure
    Du signor Albertus, et dans son atelier.
    Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,
    Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre
    Y donne  chaque chose un aspect singulier.
    C'est comme ces tableaux de Rembrandt, o la toile
    Laisse  travers le noir luire une blanche toile.
    --Au milieu de la salle, auprs du chevalet,
    Sous le rayon brillant o vient valser l'atome,
    Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantme;
          Tout est clair-obscur et reflet.


LXXVI

    L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde
    Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde,
    Un univers  part qui ne ressemble en rien
    A notre monde  nous;--un monde fantastique,
    O tout parle aux regards, o tout est potique,
    O l'art moderne brille  ct de l'ancien;
    --Le beau de chaque poque et de chaque contre,
    Feuille d'chantillon, du livre dchire;
    Armes, meubles, dessins, pltres, marbres, tableaux,
    Giotto, Cimabu, Ghirlandaio, que sais-je?
    Reynolds prs de Hemskerk, Watteau prs de Corrge,
          Prugin entre deux Vanloos.


LXXVII

    Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
    Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,
    Beaux ventails de Chine,  dcrire trop longs,
    --Cuchillos, kriss malais  lames ondules,
    Kandjiars, yataghans aux gaines ciseles,
    Arquebuses  mche, espingoles, tromblons,
    Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,
    Fausss, cribls  jour, rouills, rongs de taches,
    Mille objets--bons  rien, admirables  voir;
    Caftans orientaux, pourpoints du moyen-ge,
    Rebecs, psaltrions, instruments hors d'usage,
          Un antre, un muse, un boudoir!


LXXVIII

    Autour du mur beaucoup de toiles accroches,
    Blanches pour la plupart, les autres bauches,
    Un chaos de couleurs ne vivant qu' demi.
    --La Lnore  cheval, Macbeth et les sorcires,
    Les infants de Lara, Marguerite en prires,
    Des portraits esquisss, des tudes parmi
    Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
    Claire sur un fond brun, se dtache et scintille,
    Belle  ne savoir pas de quel nom l'appeler,
    Pri, fe ou sylphide, tre charmant et frle;
    Ange du ciel  qui l'on aurait coup l'aile
          Pour l'empcher de s'envoler.


LXXIX

    On aurait dit,  voir cette tte incline,
    Et son expression pensive et rsigne,
    Une _Mater Dei_ d'aprs Masaccio.
    --Ce n'tait qu'un portrait d'une matresse ancienne.
    La plus et mieux aime, une Vnitienne,
    Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,
    Un bravo poignarda.--Le mari de la belle
    Avait mont ce coup, la sachant infidle
    --C'est un roman entier que cette histoire-l.--
    Albertus vint au corps, leva l'toffe noire,
    baucha ce portrait qu'il finit de mmoire,
          Et puis jamais n'en reparla.


LXXX

    Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,
    Qu'aux regards trangers cachait un pais voile,
    Une larme furtive essuye aussitt
    S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine
    S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.
    Il fronait les sourcils, mais il ne disait mot.
    --A Venise, un Anglais osa faire des offres:
    Pour avoir ce chef-d'oeuvre il et vid ses coffres;
    Mais c'tait profaner--_il santo Ritratto_,--
    Et comme obstinment il grossissait la somme,
    Albertus furieux voulut noyer son homme
          En bas du pont de Rialto.


LXXXI

    Albertus travaillait.--C'tait un paysage.
    Salvator et sign cette _selve selvagge_.
    --Au premier plan des rocs,--au second les donjons
    D'un chteau dentelant de ses flches aigus
    Un ciel ensanglant, sem d'les de nues.
    --Les grands chnes pliaient comme de faibles joncs,
    Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe fltrie,
    Comme les flots hurlants d'une mer en furie,
    Ondait sous la rafale, et de nombreux clairs
    De reflets rougeoyants incendiaient les cimes
    Des pins chevels, penchs sur les abmes
          Comme sur le puits des enfers.


LXXXII

    On entra.--C'tait Juan.--Une lumire bleue
    claira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,
    Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas
    Le soufre ou le bitume,  son regard oblique,
    A sa lvre que crispe un rire sardonique,
    A son geste anguleux,  sa voix,  son pas,
    Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite
    A sa Bible et vous l'et asperg d'eau bnite.
    --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point;
    Son me avec ses yeux tait  sa peinture.
    --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure
          En le tirant par son pourpoint.


LXXXIII

    Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature
    Et ne la trouvant pas:--Infme crature!
    Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai.
    --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout  l'heure.
    --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure
    A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.
    --C'est bien, dit Albertus, dcrochant son pe,
    Un Andr Ferrara,--fine lame, trempe
    Du sang de maints vaillants.--Je suis  vous. Pietro!
    Une tte hle apparut  la porte
    Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte
          Ma cape avec mon sombrero.


LXXXIV

    Le temps de compter trois il revient.--La toilette
    Du jeune cavalier en un instant fut faite,
    Et, le valet ayant approch le miroir,
    Il sourit,--et parut fort content de lui-mme,
    Mais tout  coup son teint, de ple devint blme:
    Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),
    Il avait vu bouger dans son cadre la tte
    De la Vnitienne, et sa bouche muette
    Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.
    --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste
    Caressant le portrait d'un regard doux et triste,
          Il est trop tard pour reculer.


LXXXV

    Ils sortirent tous deux.--La ville tait dserte.
    A peine  et l quelque croise ouverte,
    La pluie  fils presss hachait le ciel obscur;
    Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes
    Par un gros temps, crier toutes les girouettes.
    Un ivrogne attard passait battant le mur,
    Une fille de joie attendait sur la borne.
    --Albertus suivait Juan silencieux et morne;
    Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.
    --Un larron qu'un prvt conduit  la potence,
    Un colier qui va subir sa pnitence,
          Ne marchent pas d'un pied plus lent.


LXXXVI

    Il et pu retourner chez lui,--mais l'aventure
    tait rellement bizarre et de nature
    A piquer jusqu'au vif la curiosit;
    Aussi notre hros voulut-il la poursuivre.
    L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre
    D'une poterne et frappe avec autorit.
    Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,
    La maison s'illumine, et des lueurs tournoient
    Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier
    La lumire descend,--la porte en bronze s'ouvre,
    L'intrieur splendide et vaste se dcouvre
          A l'oeil du jeune cavalier.


LXXXVII

    Un petit ngrillon qui tenait une torche
    De cire parfume, attendait sous le porche.
    Sa livre carlate, avec des galons d'or,
    tait riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page.
    Conduisez ce seigneur par le secret passage.
    Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor
    Une courtine rouge  demi releve
    Se referme sur lui;--flairant son arrive,
    Deux grands lvriers blancs, couchs sur le tapis,
    Hument l'air autour d'eux, lvent leur longue tte,
    Poussent entre leurs dents une plainte inquite,
          Et puis retombent assoupis.


LXXXVIII

    D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,
    Tout s'y trouvait:--comfort, lgance et richesse.
    --Sur un beau guridon de bois de citronnier
    Brillait, comme une toile, une lampe d'albtre
    Qui jetait par la chambre un jour doux et bleutre.
    --Des perles, de la soie, un coffre  clous d'acier,
    De blondes spias, de fraches aquarelles,
    Des albums, des crans aux dcoupures frles,
    La dernire revue et le nouveau roman,
    Un masque noir bris,--mille riens fashionables,
    Ple-mle jets, jonchaient fauteuils et tables;
          --C'tait un dsordre charmant!


LXXXIX

    Notre _Innamorata_, couche autant qu'assise
    Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,
    Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;
    Puis,--prenant d'un coup d'oeil les conseils de la glace,
    Refit bouffer sa manche et remit  leur place
    Quelques rubans mutins.--Jamais la signora
    N'avait t mieux mise; elle tait adorable,
    En tat d'amener une recrue au diable,
    Autant que femme au monde, et mme plus:--ses yeux
    Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupires,
    Tant de _morbidezza_, son geste et ses manires
          Un abandon si gracieux!


XC

    Albertus un instant crut voir sa Vnitienne.
    --La coiffure bizarre orne  l'italienne
    De grosses boules d'or et de sequins percs,
    Le collier de corail, la croix et l'amulette,
    Les touffes de rubans et toute la toilette;
    La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncs,
    L'expression rveuse et l'attitude molle,
    Le regard tout pareil et la mme parole:
    Elle lui ressemblait  faire illusion.
    --Connaissant Albertus et son humeur fantasque,
    La sorcire avait cru devoir prendre ce masque
          Pour contenter sa passion.


XCI

    Vronique sonna.--La portire dore
    S'entr'ouvrit.--Revtu d'une riche livre,
    Un petit page entra qui portait des plateaux,
    --Un vrai page flamand, tte blonde et rose,
    Comme celle qu'on voit au Terburg du Muse.
    --Il posa sur la table et flacons et gteaux,
    Plaa l'argenterie, et la vaisselle plate,
    Versa de haut le vin dans les verres  patte,
    Salua nos galants et puis s'loigna d'eux.
    --C'tait un vin du Rhin dont la robe vermeille
    Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille
          Au moins depuis un sicle--ou deux!


XCII

    Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;
    --Un seul verre et suffi pour tourdir un homme:
    Albertus au second s'acheva de griser.
    --A son oeil fascin chaque objet tait double,
    Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;
    Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.
    --La belle avait jet toute honte en arrire,
    Et, donnant  ses feux une libre carrire,
    De ses bras convulsifs lui faisait un collier,
    Se collait  son corps avec dlire et fivre,
    Le prenait par la tte et jusque sur sa lvre
          Tchait de le faire plier.


XCIII

    Albertus n'tait pas de glace ni de pierre:
    --Quand mme il l'et t, sous la noire paupire
    De la dame brillait un soleil dont le feu
    Et anim la pierre et fait fondre la glace:
    --Un ange, un saint du ciel, pour tre  cette place,
    Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
    --Oh! dit-il, mon coeur brle  cette trange flamme
    Qui dans ton oeil rayonne, et je vendrais mon me
    Pour t'avoir  moi seul tout entire et toujours.
    --Un seul mot de ta bouche  la vie ternelle
    Me ferait renoncer.--L'ternit vaut-elle
          Une minute de tes jours!


XCIV

    --Est-ce bien vrai cela? reprit la Vronique
    Le sourire  la bouche et d'un air ironique,
    Et rpteriez-vous ce que vous avez dit?
    --Que pour vous possder je donnerais mon me
    Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,
    Je l'ai dit.--Eh bien! donc,  jamais sois maudit,
    Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,
    Car tu n'es plus  Dieu.--Le peintre en son ivresse
    N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
    --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire
    De Mphistophls, que l'on ne peut dcrire,
          Tout  coup dans l'air clata.


XCV

    Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,
    Les yeux de Vronique un instant d'un feu sombre
    Brillrent;--cependant Albertus n'en vit rien,
    Certes, s'il l'avait vu, quel que ft son courage,
    A leur expression gare et sauvage,
    Il se serait sign de peur,--car c'tait bien
    Un regard exprimant un mal irrmdiable,
    Un regard de damn demandant l'heure au diable.
    --On y lisait:--Toujours, Jamais, ternit.
    C'tait vraiment horrible.--Une prunelle d'homme,
    A de pareils clairs, mourrait et fondrait comme
          Fond le bitume au feu jet.


XCVI

    Et ses lvres tremblaient.--On et dit qu'un blasphme
    Allait s'en chapper, quand tout  coup:--Je t'aime!
    Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.
    Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?
    En demandant le mien, as-tu sond ton me?
    As-tu bien calcul les forces de ton coeur?
    Que te sens-tu dans toi de puissant et de large
    A porter sans plier une pareille charge?
    Toujours! songes-y bien, d'un ternel amour
    Il n'est dans l'univers qu'un seul tre capable,
    Et cet tre, c'est Dieu,--car il est immuable;
          L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.


XCVII

    Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe
    Qui, sur les murs dors, vague et bleutre rampe
    Derrire les rideaux, tirs discrtement,
    Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire
    (C'tait bien rpondu), de ce ct l'attire,
    Sur le bord de ce lit la pousse doucement....
    C'est ici que s'arrte en son style pudique,
    Tout rouge d'embarras, le narrateur classique
    --Que ne fait-on pas dire  cet honnte point?
    Jamais comme immoral Basile ne le biffe,
    Et dans un roman chaste il est l'hiroglyphe
          De ce qui ne l'est gure ou point.


XCVIII

    Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze
    Ni de feuille de vigne  coller  ma phrase,
    Je ne passerai rien.--Les dames qui liront
    Cette histoire morale auront de l'indulgence
    Pour quelques chauds dtails.--Les plus sages, je pense,
    Les verront sans rougir, et les autres crieront.
    D'ailleurs,--et j'en prviens les mres de famille,
    Ce que j'cris n'est pas pour les petites filles
    Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers
    Sont des vers de jeune homme et non un catchisme.
    Je ne les chtre pas,--dans leur dcent cynisme
          Ils s'en vont droit ou de travers,


XCIX

    Peu m'importe, selon que dame Posie,
    Leur matresse absolue, en a la fantaisie,
    Et, chastes comme Adam avant d'avoir pch,
    Ils marchent librement dans leur nudit sainte,
    Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
    Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient cach.
    --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,
    Un jupon un peu court, font dtourner la vue.--
    Mon oeil plutt qu'ailleurs ne s'arrte pas l,
    --Pourquoi donc tant crier sur l'oeuvre des artistes?
    Ce qu'ils font est sacr!--Messieurs les rigoristes,
          N'y verriez-vous donc que cela?


C

    --Le peintre avait coup le corset.--Vronique
    N'avait sur son beau corps pour vtement unique
    Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin
    De l'air tram;--du vent, une brume de gaze
    Laissant sous ses rseaux courir l'oeil en extase:
    --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.
    Albertus eut bientt bris ce rempart frle,
    Et dans un tour de main dshabill la belle.
    --Il eut tort, c'est gter soi-mme son plaisir,
    C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,
    Hlas! car bien souvent avec le voile tombe
          L'illusion et le dsir.


CI

    Il n'en fut pas ainsi.--La dame tait si belle
    Qu'un saint du paradis se ft damn pour elle.
    --Un pote amoureux n'aurait pas invent
    D'idal plus parfait.--_O nature! nature!_
    Devant ton oeuvre,  toi, qu'est-ce que la peinture?
    Qu'est-ce que Raphal, ce roi de la beaut?
    Qu'est-ce que le Corrge et le Guide et Giorgione,
    Titien, et tous ces noms qu'un sicle  l'autre prne?
    O Raphal! crois-moi, jette l tes crayons;
    Ta palette,  Titien!--Dieu seul est le grand matre.
    Il garde son secret et nul ne le pntre,
          Et vainement nous l'essayons.


CII

    Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge
    Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,
    Elle penche la tte et croise les deux bras.
    --Avec son air mutin, et sa petite moue,
    Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,
    Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;
    Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,
    Ses yeux tincelants comme des escarboucles,
    Son col blond et dor, sa bouche de corail,
    Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,
    Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,
          Seule elle valait un srail.--


CIII

    Les rideaux sont tombs:--des rires frntiques,
    Des cris de volupt, des rles extatiques,
    De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.
    --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange,
    Ma vie,--et tous les mots de ce langage trange
    Que l'amour dlirant invente en ses fureurs,
    Voil ce qu'on entend.--L'alcve est au pillage,
    Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;
    --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;
    Les bras autour des corps se crispent et se tordent,
    L'oeil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,
          Les seins bondissent convulsifs.


CIV

    La lampe grsilla.--Dans le fond de l'alcve
    Passa, comme l'clair, un jour sanglant et fauve;
    Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir
    Vronique, la peau d'ardents sillons marbre,
    Ple comme une morte, et si dfigure
    Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.--
    La sorcire colla sa bouche sur la bouche
    Du jeune cavalier, et de nouveau la couche
    Sous des lans d'amour en gmissant plia.
    --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grle
    Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grle,
          Le hibou du donjon cria.--


CV

    Tout  coup, sous ses doigts,  prodige  confondre
    La plus haute raison! Albertus sentit fondre
    Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.
    --Le prisme tait bris.--Ce n'tait plus la femme
    Que tout Leyde adorait, mais une vieille infme,
    Sous d'pais sourcils gris roulant de gros yeux verts,
    Et pour saisir sa proie, en manire de pinces,
    De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.
    --Le diable et recul.--De rares cheveux blancs
    Sur son col dcharn pendaient en roides mches,
    Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sches,
          Et ses ctes trouaient ses flancs.


CVI

    Quand il se vit si prs de cette Mort vivante,
    Tout le sang d'Albertus se figea d'pouvante;
    --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents
    Choquaient  se briser;--cependant le squelette
    A sa joue appuyant sa lvre violette,
    Le poursuivait partout de ses rires stridents.--
    Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'tranges formes,
    Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes
    Un cercueil de Callot et de Goya complet!
    Des escargots cornus sortant du joint des briques
    Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;
          La lampe fumait et rlait.


CVII

    Au lieu du lit dor, c'tait un grabat sale;
    Au lieu du boudoir rose une petite salle
    D'un aspect misrable, o, dans un vieux chssis,
    Frissonnaient des carreaux toils; o les votes,
    Vertes d'humidit, suaient  grosses gouttes,
    Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavs noircis.
    --Juan, redevenu chat, jetait mille tincelles,
    Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,
    Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant
    De magiques liens, avec sa noire queue,
    Sur la dalle, o s'allume une lumire bleue,
          Traait un cercle rayonnant.


CVIII

    La vieille fit:--Hop! hop! et par la chemine
    De reflets flamboyants soudain illumine,
    Deux manches  balais, tout brids, tout sells,
    Entrrent dans la salle avec force ruades,
    Caracoles et sauts, voltes et ptarades,
    Ainsi que des chevaux par leur matre appels.
    --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,
    Dit la sorcire ouvrant ses griffes comme un crabe
    Et flattant de la main ses balais sur le col.
    --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grles,
    Tint l'trier.--Housch! housch!--comme des sauterelles
          Les deux balais prirent leur vol.


CIX

    Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise;
    --La terre sous leurs pieds file raye et grise,
    Le ciel nuageux court sur leur tte au galop;
    A l'horizon blafard d'tranges silhouettes
    Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes,
    La lune en son plein luit rouge comme un fallot;
    Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,
    L'arbre tend ses bras noirs,--la potence hagarde
    Montre le poing et fuit emportant son pendu;
    Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,
    Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne
          Le front du jeune homme perdu.


CX

    Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,
    Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,
    Monstres de toute espce et qu'on ne connat pas,
    Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,
    Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,
    Mammouths, Lviathans, Crocodiles, Boas,
    Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,
    Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;
    Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.
    --Des balais haletants la course est moins rapide,
    Et de ses doigts noueux tirant  soi la bride,
          La vieille cria:--C'est ici.


CXI

    Une flamme jetant une clart bleutre,
    Comme celle du punch, clairait le thtre.
    --C'tait un carrefour dans le milieu d'un bois.
    Les ncromants en robe et les sorcires nues,
    A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,
    Des quatre points du vent dbouchaient  la fois.
    Les approfondisseurs de sciences occultes,
    Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,
    Zingaros basans, et rabbins au poil roux,
    Cabalistes, devins, rvasseurs hermtiques,
    Noirs et faisant rler leurs soufflets asthmatiques,
          Aucun ne manque au rendez-vous.


CXII

    Squelettes conservs dans les amphithtres,
    Animaux empaills, monstres, foetus verdtres.
    Tout humides encor de leur bain d'alcool,
    Culs-de-jatte, pieds-bots, monts sur des limaces,
    Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;
    Guillotins blafards, un ruban rouge au col,
    Soutenant d'une main leur tte chancelante;
    --Tous les supplicis, foule morne et sanglante,
    Parricides manchots couverts d'un voile noir,
    Hrtiques vtus de tuniques soufres,
    Rous meurtris et bleus, noys aux chairs marbres;
          --C'tait pouvantable  voir!


CXIII

    Le prsident, assis dans une chaire noire,
    Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,
    pelait  rebours les noms sacrs de Dieu.
    --Un rayon chapp de sa prunelle verte
    clairait le bouquin, et sur la page ouverte
    Faisait tinceler les mots en traits de feu.
    --Pour commencer la fte on attendait le matre,
    On s'impatientait; il tardait  paratre
    Et faisait sourde oreille  l'vocation.
    --Albertus croyait voir une queue et des cornes,
    Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes
          Une horrible apparition!


CXIV

    Enfin il arriva.--Ce n'tait pas un diable
    Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,
    Un diable rococo.--C'tait un lgant
    Portant l'impriale et la fine moustache,
    Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache
    Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.
    --On et dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_,
    Ou _la Tentation_, ou d'un raot fashionable,
    --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il et fait
    Avec son ton tranchant, son air aristocrate,
    Et son talent exquis pour mettre sa cravate,
          Dans les salons un grand effet.


CXV

    Le Belzbuth dandy fit un signe, et la troupe,
    Pour our le concert se runit en groupe.
    --Ni Ludwig Beethoven, ni Glck, ni Meyerbeer,
    Ni Thodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!
    Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,
    Ni le chevalier Karl Maria de Weber,
    A coup sr n'auraient pu, malgr tout leur gnie,
    Inventer et noter la grande symphonie
    Que jourent d'abord les noirs dilettanti;
    --Boucher et Briot, Paganini lui-mme,
    N'eussent pas su broder un plus trange thme
          De plus brillants pizzicati.


CXVI

    Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grles,
    Des Stradivarius grincer les chanterelles;
    La corde semble avoir une me dans sa voix.
    Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;
    Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,
    Sonne burlesquement de deux cors  la fois.
    Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes
    Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.
    Quatre petits dmons, sous un archet de fer,
    Font ronfler et mugir quatre basses gantes.
    Un gras soprano tord ses mchoires bantes.
          C'est un charivari d'enfer!


CXVII

    Le concerto fini, les danses commencrent.
    Les mains avec les mains en chane s'enlacrent.
    Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaa
    Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde
    Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,
    Comme un cheval sans frein au galop se lana.
    Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'toiles,
    Et la lune prenant deux nuages pour voiles,
    Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.--
    L'eau s'arrta trouble, et les chos eux-mmes
    Se turent, n'osant pas rpter les blasphmes
          Qu'ils entendirent cette nuit!


CXVIII

    On et cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre
    Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;
    L'hippopotame lourd, Falstaff  quatre pieds,
    Se dressait gauchement sur ses pattes massives
    Et s'panouissait en gambades lascives.
    --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropis,
    Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,
    Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.
    --Une tte de mort,  pattes de faucheux,
    Trottait par terre, ainsi qu'une araigne norme.
    Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;
          --Des vers rayaient le sol gcheux.--


CXIX

    La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes
    Tordaient leurs membres nus en postures infmes;
    Artin et rougi.--Des baisers furieux
    Marbraient les seins meurtris et les paules blanches;
    Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:
    On entendait un bruit de chocs luxurieux.
    --Les prunelles jetaient des clairs lectriques,
    Les bouches se fondaient en treintes lubriques:
    --C'taient des rires fous, des cris, des rlements!
    Non, Sodome jamais, jamais sa soeur immonde,
    N'effrayrent le ciel, ne souillrent le monde
          De plus hideux accouplements.


CXX

    Le Diable ternua.--Pour un nez fashionable
    L'odeur de l'assemble tait insoutenable.
    --Dieu vous bnisse, dit Albertus poliment.
    --A peine eut-il lch le saint nom, que fantmes,
    Sorcires et sorciers, monstres follets et gnomes,
    Tout disparut en l'air comme un enchantement.
    --Il sentit plein d'effroi des griffes acres,
    Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacres;
    Il cria; mais son cri ne fut point entendu...
    Et des contadini le matin, prs de Rome,
    Sur la voie Appia trouvrent un corps d'homme,
          Les reins casss, le col tordu.


CXXI

    --Joyeux comme un enfant  la fin de son thme,
    Me voici donc au bout de ce moral pome!
    En tes-vous aussi content que moi, lecteur?
    En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,
    Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
    Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
    Se berant  loisir sur leurs ailes vermeilles,
    Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles
    Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
    --Les chiffres grossissaient. La page sur la page
    Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,
          Je me disais toujours:--Demain!


CXXII

    --Ce pome homrique et sans gal au monde
    Offre une allgorie admirable et profonde;
    Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,
    Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
    Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
    Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
    --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
    Clouer  chaque mot une savante glose.--
    Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
    Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte,
    Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
          Un tome de Pantagruel.

1831.




POSIES DIVERSES

1833-1838




LE NUAGE


    Dans son jardin la sultane se baigne,
    Elle a quitt son dernier vtement;
    Et dlivrs des morsures du peigne
    Ses grands cheveux baisent son dos charmant.

    Par son vitrail le sultan la regarde,
    Et, caressant sa barbe avec sa main,
    Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,
    Et nul hors moi ne la voit dans son bain.

    --Moi je la vois, lui rpond, chose trange!
    Sur l'arc du ciel un nuage accoud;
    Je vois son sein vermeil comme l'orange
    Et son beau corps de perles inond.

    Ahmed devint blme comme la lune,
    Prit son kandjar au manche cisel,
    Et poignarda sa favorite brune....
    Quant au nuage, il s'tait envol!




LES COLOMBES


    Sur le coteau, l-bas o sont les tombes,
    Un beau palmier, comme un panache vert
    Dresse sa tte, o le soir les colombes
    Viennent nicher et se mettre  couvert.

    Mais le matin elles quittent les branches:
    Comme un collier qui s'grne, on les voit
    S'parpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
    Et se poser plus loin sur quelque toit.

    Mon me est l'arbre o tous les soirs, comme elles,
    De blancs essaims de folles visions
    Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
    Pour s'envoler ds les premiers rayons.




LES PAPILLONS

PANTOUM


    Les papillons couleur de neige
    Volent par essaims sur la mer;
    Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
    Prendre le bleu chemin de l'air?

    Savez-vous,  belle des belles,
    Ma bayadre aux yeux de jais,
    S'ils me pouvaient prter leurs ailes,
    Dites, savez-vous o j'irais?

    Sans prendre un seul baiser aux roses
    A travers vallons et forts,
    J'irais  vos lvres mi-closes,
    Fleur de mon me, et j'y mourrais.




TNBRES


    Taisez-vous,  mon coeur! taisez-vous,  mon me!
    Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
    Le nant vous appelle et l'oubli vous rclame.

    Mon coeur, ne battez plus, puisque vous tes mort;
    Mon me, repliez le reste de vos ailes,
    Car vous avez tent votre suprme effort.

    Vos deux linceuls sont prts, et vos fosses jumelles
    Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon pass,
    Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.

    Couchez-vous tout du long dans votre lit glac.
    Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
    Votre souvenir tre  jamais effac!

    Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
    Ni d'pitaphe d'or, o quelque saule en pleurs
    Laisse les doigts du vent parpiller sa gerbe.

    Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
    On ne rpandra pas les larmes argentes
    Sur le funbre drap, noir manteau des douleurs.

    Votre convoi muet, comme ceux des athes,
    Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
    Vos cendres sans honneur seront au vent jetes.

    La pierre qui s'abme en tombant fait son bruit;
    Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'meuve,
    Dans ce gouffre sans fond o le remords nous suit.

    Vous ne ferez pas mme un seul rond sur le fleuve,
    Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,
    Aucune me ici-bas ne se sentira veuve.

    Et le chaste secret du rve de vos ans
    Prira tout entier sous votre tombe obscure
    O rien n'attirera le regard des passants.

    Que voulez-vous? hlas! notre mre Nature,
    Comme toute autre mre, a ses enfants gts,
    Et pour les malvenus elle est avare et dure.

    Aux uns tous les bonheurs et toutes les beauts!
    L'occasion leur est toujours bonne et fidle:
    Ils trouvent au dsert des palais enchants,

    Ils tettent librement la fconde mamelle;
    La chimre  leur voix s'empresse d'accourir,
    Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.

    Les autres moins aims ont beau tordre et ptrir
    Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
    Leur frre a bu le lait qui les devait nourrir.

    S'il clt quelque chose au milieu de leur vie,
    Une petite fleur sous leur ple gazon,
    Le sabot du vacher l'aura bientt fltrie.

    Un rayon de soleil brille  leur horizon,
    Il fait beau dans leur me;  coup sr un nuage
    Avec un flot de pluie teindra le rayon.

    L'espoir le mieux fond, le projet le plus sage,
    Rien ne leur russit; tout les trompe et leur ment.
    Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.

    L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
    Sur leur front dcouvert lchera la tortue,
    Car ils doivent prir invitablement.

    L'aigle manque son coup; quelque vieille statue
    Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
    Quitte son pidestal, les crase et les tue.

    Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
    Leur chien mme les mord et leur donne la rage;
    Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.

    Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;
    D'un bout du monde  l'autre ils courent  leur mort,
    Ils auraient pu du moins s'pargner le voyage!

    Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
    Nul n'y peut rsister, et le genou d'Hercule
    Pour un pareil athlte est  peine assez fort.

    Aprs la vie obscure une mort ridicule;
    Aprs le dur grabat un cercueil sans repos
    Au bord d'un carrefour o la foule circule.

    Ils tombent inconnus de la mort des hros,
    Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
    Se fait effrontment un socle de leurs os.

    Sur son trne d'airain, le Destin qui s'en raille
    Imbibe leur ponge avec du fiel amer,
    Et la Ncessit les tord dans sa tenaille.

    Tout buisson trouve un dard pour dchirer leur chair,
    Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
    Et les chanes de fleurs leur sont chanes de fer.

    Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;
    Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
    Tout plomb vole  leur coeur et pas un seul n'chappe.

    La tombe vomira leur fantme odieux.
    Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
    Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.

    Cette histoire sinistre est votre propre histoire,
    O mon me!  mon coeur! peut-tre mme, hlas!
    La vtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.

    C'est une histoire simple o l'on ne trouve pas
    De grands vnements et des malheurs de drame,
    Une douleur qui chante et fait un grand fracas;

    Quelques fils bien communs en composent la trame,
    Et cependant elle est plus triste et sombre  voir
    Que celle qu'un poignard dnoue avec sa lame.

    Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;
    Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,
    Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?

    O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,
    Frres dsesprs, vous devez tre prts
    Tour descendre au nant o mon corps vous doit suivre!

    Le nant a des lits et des ombrages frais.
    La Mort fait mieux dormir que son frre Morphe,
    Et les pavots devraient jalouser les cyprs.

    Sous la cendre  jamais, dors,  flamme touffe!
    Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
    Comme un Scythe captif qui supporte un trophe.

    Cesse de te roidir contre le sort jaloux,
    Dans l'eau du noir Lth plonge de bonne grce,
    Et laisse  ton cercueil planter les derniers clous.

    Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
    L'cho ne redit pas ta chanson, et le mur
    Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.

    Pour y graver un nom ton airain est bien dur,
    O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare
    Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.

    Il faut un grand gnie avec un bonheur rare
    Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
    Et de ce double don le destin est avare.

    Hlas! et le pote est pareil  l'amant,
    Car ils ont tous les deux leur matresse idale,
    Quelque rve chri caress chastement:

    Eldorado lointain, pierre philosophale
    Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;
    Un astre imprieux, une toile fatale.

    L'toile fuit toujours, ils lui courent aprs;
    Et le matin venu, la lueur poursuivie,
    Quand ils la vont saisir, s'teint dans un marais.

    C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
    Que de trouver son rve au milieu du chemin,
    Et d'avoir devant soi le dsir de sa vie.

    Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
    Le baiser du soleil aux frles colonnades
    Du palais que la nuit leva de sa main!

    Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,
    Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
    Et perce triomphant les vitreuses arcades.

    Il est beau d'arriver o tendait son essor,
    De trouver sa beaut, d'aborder  son monde,
    Et, quand on a fouill, d'exhumer un trsor;

    De faire, du plus creux de son me profonde,
    Rayonner son ide ou bien sa passion,
    D'tre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;

    D'unir heureusement le rve  l'action,
    D'aimer et d'tre aim, de gagner quand on joue,
    Et de donner un trne  son ambition;

    D'arrter, quand on veut, la Fortune et sa roue,
    Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
    Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.

    Ceux-l sont peu nombreux dans notre ge fatal.
    Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
    Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.

    L'eau s'avance et nous gagne, et pas  pas la vague,
    Montant les escaliers qui mnent  nos tours,
    Mle aux chants du festin son chant confus et vague.

    Les phoques monstrueux, tranant leurs ventres lourds,
    Viennent jusqu' la table, et leurs larges mchoires
    S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.

    Sur les autels dserts des basiliques noires,
    Les saints dsesprs, et reniant leur Dieu,
    S'arrachent  pleins poings l'or chevelu des gloires.

    Le soleil dsol, penchant son oeil de feu,
    Pleure sur l'univers une larme sanglante;
    L'ange dit  la terre un ternel adieu.

    Rien ne sera sauv, ni l'homme ni la plante;
    L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
    Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.

    Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
    Sans qu'il trouve une place o rebtir son aire,
    Et du monde vingt fois il refera le tour;

    Puis il retombera dans cette eau solitaire
    O le rond de sa chute ira s'largissant:
    Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.

    Rien ne sera sauv, pas mme l'innocent.
    Ce sera, cette fois, un dluge sans arche;
    Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.

    Plus de mont Ararat o se pose, en sa marche,
    Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
    Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.

    Entendez-vous l-haut ces craquements affreux?
    Le vieil Atlas lass retire son paule
    Au lourd entablement de ce ciel tnbreux.

    L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
    La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
    L'aimant dconcert ne trouve plus son ple.

    Le Christ, d'un ton railleur, tord l'ponge de fiel
    Sur les lvres en feu du monde  l'agonie,
    Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.

    Quand notre passion sera-t-elle finie?
    Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
    La sueur ronge teint notre face jaunie.

    Assez comme cela! nous avons trop souffert;
    De nos lvres, Seigneur, dtournez ce calice,
    Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.

    Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
    Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
    Et le prtre demande un autre sacrifice.

    Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;
    Il est mort  la fin, et sa gorge puise
    N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.

    Le Dieu ne viendra pas. L'glise est renverse.




THBADE


    Mon rve le plus cher et le plus caress,
    Le seul qui rie encore  mon coeur oppress,
    C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
    Dans une solitude inabordable, affreuse;
    Loin, bien loin, tout l-bas, dans quelque Sierra
    Bien sauvage, o jamais voix d'homme ne vibra,
    Dans la fort de pins, parmi les pres roches,
    O n'arrive pas mme un bruit lointain de cloches;
    Dans quelque Thbade, aux lieux les moins hants,
    Comme en cherchaient les saints pour leurs austrits,
    Sous la grotte o grondait le lion de Jrme,
    Oui, c'est l que j'irais pour respirer ton baume
    Et boire la rose  ton calice ouvert,
    O frle et chaste fleur, qui crois dans le dsert
    Aux fentes du tombeau de l'Esprance morte!
    De mon coeur dpeupl je fermerais la porte
    Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
    Du monde des vivants n'y pt pas revenir;
    J'effacerais mon nom de ma propre mmoire,
    Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire
    Qu'aux jours de mon avril mon me en fleur rvait,
    Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;
    Car je sais maintenant que vaut cette fume
    Qu'au-dessus du nant pousse une renomme.
    J'ai regard de prs et la science et l'art:
    J'ai vu que ce n'tait que mensonge et hasard;
    J'ai mis sur un plateau de toile d'araigne
    L'amour qu'en mon chemin j'ai reue et donne;
    Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
    Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
    Et j'ai trouv l'amour lger dans la balance.
    Donc, reois dans tes bras,  douce Somnolence,
    Vierge aux ples couleurs, blanche soeur de la Mort,
    Un pauvre naufrag des temptes du sort!
    Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
    grne sur son front le pavot inodore,
    Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
    Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
    Vous, esprits du dsert, cependant qu'il sommeille,
    Faites taire les vents et bouchez son oreille,
    Pour qu'il n'entende pas le retentissement
    Du sicle qui s'croule, et ce bourdonnement
    Qu'en s'en allant au but o son destin la mne
    Sur le chemin du temps fait la famille humaine!

    Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
    Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
    J'ai les talons uss de battre cette route
    Qui ramne toujours de la science au doute.
    Assez je me suis dit: Voil la question.

    Va, pauvre rveur, cherche une solution
    Claire et satisfaisante  ton sombre problme,
    Tandis qu'Ophlia te dit tout haut: Je t'aime;
    Mon beau prince danois marche les bras croiss,

    Le front dans la poitrine et les sourcils froncs;
    D'un pas lent et pensif arpente le thtre,
    Plus ple que ne sont ces figures d'albtre
    Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
    puise ta vigueur en striles efforts,
    Et tu n'arriveras, comme a fait Ophlie,
    Qu' l'abrutissement ou bien  la folie.
    C'est  ce degr l que je suis arriv.
    Je sens ployer sous moi mon gnie nerv;
    Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
    Et mon corps est vraiment le cercueil de mon me.

    Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus har;
    Si dans un coin du coeur il clt un dsir,
    Lui couper sans piti ses ailes de colombe;
    tre comme est un mort tendu sous la tombe;
    Dans l'immobilit savourer lentement,
    Comme un philtre endormeur, l'anantissement:
    Voil quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude
    D'avoir voulu gravir cette cte pre et rude,
    Brocken mystrieux, o des sommets nouveaux
    Surgissent tout  coup sur de nouveaux plateaux,
    Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
    Que l'esprit du vertige errant sur les abmes.

    C'est pourquoi je m'assieds au revers du foss,
    Dsabus de tout, plus vot, plus cass
    Que ces vieux mendiants que jusques  la porte
    Le chien de la maison en grommelant escorte.
    C'est pourquoi, fatigu d'errer et de gmir,
    Comme un petit enfant, je demande  dormir;
    Je veux dans le nant renouveler mon tre,
    M'isoler de moi-mme et ne plus me connatre,
    Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,
    Rester envelopp dans mon manteau d'oubli.

    J'aimerais que ce ft dans une roche creuse,
    Au penchant d'une cte escarpe et pierreuse,
    Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
    O le pied d'un vivant jamais ne se posa;
    Sous un ciel vert zbr de grands nuages fauves,
    Dans des terrains galeux, clair-sems d'arbres chauves,
    Avec un horizon sans couronne d'azur,
    Bornant de tous cts le regard comme un mur,
    Et, dans les roseaux secs, prs d'une eau noire et plate,
    Quelque maigre hron debout sur une patte.
    Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
    Qui tend ses bras voils au-dessus d'un cercueil,
    Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la vote
    Un maigre filet d'eau, suintant goutte  goutte,
    Marquerait par sa chute aux sons intermittents
    Le battement gal que fait le coeur du temps.
    Comme la Niob qui pleurait sur la roche,
    Jusqu' ce que le lierre autour de moi s'accroche,
    Je demeurerais l les genoux au menton,
    Plus ploy que jamais, sous l'angle d'un fronton,
    Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
    Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
    Les faons auprs de moi tondraient le gazon ras,
    Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.

    C'est l ce qu'il me faut plutt qu'un monastre;
    Un couvent est un port qui tient trop  la terre;
    Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
    Sans en toucher le fond et sans s'y dchirer.
    Dt sombrer le navire avec toute sa charge,
    J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
    Aux barques de pcheur l'anse  l'abri du vent,
    Aux simples naufrags de l'me le couvent.
    A moi la solitude effroyable et profonde,
    Par dedans, par dehors!

                            Un couvent, c'est un monde;
    On y pense, on y rve, on y prie, on y croit:
    La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
    Passer au long du clotre une forme anglique;
    La cloche vous murmure un chant mlancolique;
    La Vierge vous sourit, le bel enfant Jsus
    Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
    De vos fronts inclins, comme un essaim d'abeilles,
    Volent les chrubins en lgions vermeilles.
    Vous tes tout espoir, tout joie et tout amour,
    A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
    L'extase vous remplit d'ineffables dlices,
    Et vos coeurs parfums sont comme des calices;
    Vous marchez entours de clestes rayons,
    Et vos pieds aprs vous laissent d'ardents sillons!

    Ah! grands voluptueux, sybarites du clotre,
    Qui passez votre vie  voir s'ouvrir et crotre,
    Dans le jardin fleuri de la mysticit,
    Les ptales d'argent du lis de puret;
    Vrais libertins du ciel, dvots Sardanapales,
    Vous, vieux moines chenus, et vous, novices ples,
    Foyers couverts de cendre, encensoirs ignors,
    Quel don Juan a jamais sous ses lambris dors
    Senti des volupts comparables aux vtres?
    Auprs de vos plaisirs, quels plaisirs sont les ntres?
    Quel amant a jamais,  l'ge o l'oeil reluit,
    Dans tout l'enivrement de la premire nuit,
    Pouss plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
    Et bais les pieds nus de la plus belle femme
    Avec la mme ardeur que vous les pieds de bois
    Du cadavre insensible allong sur la croix?
    Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide
    Vaudrait la bouche ouverte  son ct livide?
    Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
    Dans un calice d'or perle le sang divin.
    Nous usons notre lvre au seuil des courtisanes;
    Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
    Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux
    Et sur vos fronts tondus, au dtour des arceaux,
    Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
    Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.
    Nous, nos contentements dureront peu de jours;
    Les vtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
    Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
    Sur une terre o nul plus d'un jour ne demeure,
    Vous achetez le ciel avec l'ternit.
    Malgr ta rgle troite et ton austrit,
    Maigre et jaune Ranc, tes moines taciturnes
    S'entr'ouvrent  l'amour comme des fleurs nocturnes;
    Une tte de mort, grimaante pour nous,
    Sourit  leur chevet du rire le plus doux;
    Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetire,
    Ils jenent et n'ont pas d'autre lit qu'une bire;
    Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
    Dans les transports divins, un coeur chaste et brlant;
    Ils se baignent aux flots de l'ocan de joie,
    Et sous la volupt leur me tremble et ploie
    Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;
    Ils sont dignes d'envie et leur sort est trs-beau.
    Mais ils sont peu nombreux, dans ce sicle incrdule,
    Ceux qui font de leur me une lampe qui brle,
    Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
    Croire que tout s'est fait comme il tait crit.
    Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
    Qui veillent sans lumire et combattent sans armes;
    Il est des malheureux qui ne peuvent prier
    Et dont la voix s'teint quand ils veulent crier.
    Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
    Et n'ont pas mme part  la table divine:
    Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
    Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.

    Aussi je me choisis un antre pour retraite
    Dans une rgion dtourne et secrte
    D'o l'on n'entende pas le rire des heureux
    Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;
    L'antre d'un loup crev de faim ou de vieillesse,
    Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;
    Tout ce qui palpite, aime ou chante, me dplat,
    Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
    Le buffle  qui l'on vient de percer la narine.
    De tous les sentiments crouls dans la ruine
    Du temple de mon me, il ne reste debout
    Que deux piliers d'airain, la haine et le dgot.
    Pourtant je suis  peine au tiers de ma journe;
    Ma tte de cheveux n'est pas dcouronne;
    A peine vingt pis sont tombs du faisceau:
    Je puis derrire moi voir encor mon berceau.
    Mais les soucis amers de leurs griffes arides
    M'ont fouill dans le front d'assez profondes rides
    Pour en faire une fosse  chaque illusion.
    Ainsi me voil donc sans foi ni passion,
    Dsireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
    Et ds le premier mot sachant la fin du livre.
    Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
    Leurs mres les ont faits dans un moment d'ennui;
    Et qui les voit auprs des blancs sexagnaires,
    Plutt que les enfants, les estime les pres.
    Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
    Comme ces arbrisseaux frles et rabougris
    Qui, ds le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
    Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
    Se chauffer au soleil  ct de l'aeul,
    Et du jeune et du vieux,  coup sr, le plus seul,
    Le moins accompagn sur la route du monde,
    Hlas! c'est le jeune homme  tte brune ou blonde,
    Et non pas le vieillard sur qui l'ge a neig.
    Celui dont le navire est le plus allg
    D'esprance et d'amour, lest divin dont on jette
    Quelque chose  la mer chaque jour de tempte,
    Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
    Va bientt chouer  l'cueil du tombeau.
    L'univers dcrpit devient paralytique,
    La nature se meurt, et le spectre critique
    Cherche en vain sous le ciel quelque chose  nier.
    Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
    Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange  bouche ronde
    Qui dois sonner l haut la fanfare du monde?
    Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,
    Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?

1873.




ROCAILLE


    Connaissez-vous dans le parc de Versaille
    Une Naade, oeil vert et sein gonfl?
    La belle habite un chteau de rocaille
    D'ordre toscan et tout vermicul.

    Sur les coraux et sur les madrpores
    Toute l'anne elle dort dans les joncs;
    Dans le bassin, les grenouilles sonores
    Chantent en choeur et font mille plongeons.

    La fte vient; la coquette Naade
    S'veille en hte et rajuste ses noeuds,
    Se peigne, et met ses habits de parade
    Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.

    Elle descend l'escalier, et sa queue
    En flots d'argent sur les marches la suit;
    La roide toffe  trame blanche et bleue
    A chaque pas derrire elle bruit.




PASTEL


    J'aime  vous voir en vos cadres ovales,
    Portraits jaunis des belles du vieux temps,
    Tenant en main des roses un peu ples,
    Comme il convient  des fleurs de cent ans.

    Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,
    A fait mourir vos oeillets et vos lis,
    Vous n'avez plus que des mouches de boue
    Et sur les quais vous gisez tout salis.

    Il est pass le doux rgne des belles;
    La Parabre avec la Pompadour
    Ne trouveraient que des sujets rebelles,
    Et sous leur tombe est enterr l'amour.

    Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
    Vous respirez vos bouquets sans parfums,
    Et souriez avec mlancolie
    Au souvenir de vos galants dfunts.

1835.




WATTEAU


    Devers Paris, un soir, dans la campagne,
    J'allais suivant l'ornire d'un chemin,
    Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
    Que ma douleur qui me donnait la main.

    L'aspect des champs tait svre et morne,
    En harmonie avec l'aspect des cieux;
    Rien n'tait vert sur la plaine sans borne,
    Hormis un parc plant d'arbres trs-vieux.

    Je regardai bien longtemps par la grille,
    C'tait un parc dans le got de Watteau:
    Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
    Sentiers peigns et tirs au cordeau.

    Je m'en allai l'me triste et ravie;
    En regardant j'avais compris cela:
    Que j'tais prs du rve de ma vie,
    Que mon bonheur tait enferm l.




LE TRIOMPHE DE PTRARQUE

A LOUIS BOULANGER


    Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
    Je marchais en aveugle et ttant le chemin,
    Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.

    Mon conducteur cleste avait quitt ma main;
    J'avais beau me tourner vers l'toile polaire,
    Un nuage teignait ses prunelles d'or fin.

    La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
    La noble dame  qui j'ai donn mon amour,
    Hlas! m'avait t son appui tutlaire.

    Batrix dans les cieux avait fui sans retour,
    Et moi, rest tout seul au seuil du purgatoire,
    Je ne pouvais voler aux lieux d'o vient le jour.

    A coup sr tu n'auras aucune peine  croire
    Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
    D'tre ainsi confin dans la demeure noire.

    Sur ma tte pesait la coupole de fer,
    Et je sentais partout, comme une mer glace,
    Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

    Mes efforts taient vains, et ma triste pense,
    Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
    Fouettait le mur d'airain de son aile brise.

    Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
    Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumire
    M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

    Sur mon oeil bloui palpitait ma paupire
    Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
    On m'eut pris,  me voir, pour un homme de pierre.

    Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
    Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
    Qu'un rayon de soleil faisait tinceler.

    Comme sur un balcon, une riche tenture
    Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
    Plus vif que nul saphir dans l'crin de nature.

    Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
    Se crpaient mollement et faisaient une frange
    Aussi blonde que l'or au manteau de l'ther.

    Sur le sable clatant, plus jaune que l'orange,
    Les grands pins balanant leur large parasol
    Avec l'ombre agitaient leur silhouette trange.

    Une grle de fleurs jonchait partout le sol,
    Et l'on et dit, au bout de leurs tiges pliantes,
    Des papillons peureux suspendus dans leur vol.

    Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
    Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant
    Fondaient avec amour leurs lvres souriantes.

    Le printemps parfum, beau comme un jeune amant,
    Avec ses bras de lis environnant la terre,
    Aux avances des fleurs rpondait doucement.

    Afin de clbrer le solennel mystre,
    La nature avait mis son plus riche manteau,
    Les lments joyeux faisaient trve  leur guerre.

    O miracle de l'art!  puissance du beau!
    Je sentais dans mon coeur se redresser mon me
    Comme au troisime jour le Christ dans son tombeau.

    L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
    Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
    M'engageait  monter par l'escalier de flamme.

    Les bouvreuils rjouis sifflaient leurs plus beaux airs;
    Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
    Et les chos charms disaient des fins de vers.

    Beau cygne italien, roi des amours fidles,
    Pote aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
    Semble un roucoulement de blanches tourterelles;

    Figure  l'air pensif, et toujours  genoux,
    Les mains jointes devant ton idole muette,
    Te voil donc vivante et revenue  nous!

    Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, pote;
    Le camail carlate encadre ton front pur
    Et marque austrement l'ovale de ta tte.

    Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur
    Les yeux clairs et luisants de ta matresse blonde,
    Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

    Car tu n'as qu'une ide et qu'un amour au monde;
    Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.
    Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.

    Sous le laurier mystique et le divin rayon,
    Tu t'avances tran par l'clatant quadrige,
    Entre la rverie et l'inspiration.

    Un choeur harmonieux autour de toi voltige:
    C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
    Penchant son front rveur comme un lis sur sa tige;

    Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu;
    C'est Clio, belle et simple en son manteau svre;
    Tout le sacr troupeau qui te suit comme un dieu.

    Les Grces, dnouant leur ceinture lgre,
    Dansent derrire toi, sur le char triomphal;
    A l'gal d'un Csar le monde te rvre.

    A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
    Comme un pavot qui brille  travers l'or des gerbes,
    D'carlate et d'hermine inonder son cheval.

    Rien n'y manque... Seigneurs blasonns et superbes,
    Prtres, marchands, soldats, professeurs, coliers,
    Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;

    De beaux jeunes garons et de blonds cuyers
    Soufflent allgrement aux bouches des trompettes,
    Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,

    Sur le devant du char les filles les mieux faites,
    Les plus charmantes fleurs du jardin de beaut,
    Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.

    Tu viens du Capitole o Csar est mont.
    Cependant tu n'as pas,  bon Franois Ptrarque,
    Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglant.

    Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
    Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
    Tu n'as jamais flatt ni peuple ni monarque.

    Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
    Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;
    Ton rle fut toujours pacifique et serein.

    Loin des cits, l'auberge et l'atelier des crimes,
    Tu regardes, couch sous les grands lauriers verts,
    Des Alpes tout l-bas bleuir les hautes cimes;

    Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
    O flotte un blanc reflet de la robe de Laure,
    Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

    Car toujours dans ton coeur vibre un cho sonore,
    Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
    Quelque nid de sonnets clos ou prs d'clore.

    Rveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
    C'est l le seul devoir que Dieu donne aux potes,
    Et le monde  genoux les devrait couter.

    Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites
    Les tigres tachets et les grands lions roux
    Sortaient en balanant leurs monstrueuses ttes;

    Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,
    De leur langue d'azur lcher ses pieds d'ivoire,
    Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

    Faire sortir les ours de leur caverne noire,
    En agneaux caressants transformer les lions,
    O potes! voil la vritable gloire;

    Et non pas de pousser  des rbellions
    Tous ces mauvais instincts, btes fauves de l'me,
    Que l'on dchane au jour des rvolutions.

    Sur l'autel idal entretenez la flamme,
    Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
    Par l'admiration et l'amour de la femme.

    Comme un vase d'albtre o l'on cache un flambeau,
    Mettez l'ide au fond de la forme sculpte,
    Et d'une lampe ardente clairez le tombeau.

    Que votre douce voix, de Dieu mme coute,
    Au milieu du combat jetant des mots de paix,
    Fasse tomber les flots de la foule irrite.

    Que votre posie, aux vers calmes et frais,
    Soit pour les coeurs souffrants comme ces cours d'eau vive
    O vont boire les cerfs dans l'ombre des forts.

    Faites de la musique avec la voix plaintive
    De la cration et de l'humanit,
    De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

    Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vant
    Vous reprsentera dans une immense toile,
    Sur un char triomphal par un peuple escort:

    Et vous aurez au front la couronne et l'toile!

1836.




MELANCHOLIA


    J'aime les vieux tableaux de l'cole allemande:
    Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
    Ples comme le lis, blondes comme le miel,
    Les genoux sur la terre et le regard au ciel,
    Sainte Agns, sainte Ursule et sainte Catherine,
    Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;
    Les chrubins joufflus au plumage d'azur,
    Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;
    Les grands anges tenant la couronne et la palme;
    Tout ce peuple mystique au front grave,  l'oeil calme,
    Qui prie incessamment dans les missels ouverts,
    Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
    Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
    Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Vronse:
    Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
    Arrondir cette forme et ce linament;
    Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
    Tant de simplicit pieuse et virginale;
    Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
    Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
    Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
    Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.
    Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaut,
    Ce cachet de candeur et de srnit.
    Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
    Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;
    On sent que Raphal, lorsqu'il les dessina,
    Avait pass la nuit chez la Fornarina.
    Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
    Ils ont parfaitement compris la basilique:
    Rien de grossier en eux, rien de matriel;
    Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
    Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
    Si frais, panouis aux lvres des martyres;
    Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
    Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
    Les vrais types chrtiens. Dpouillant le vieil homme,
    Seuls ils ont abjur les idoles de Rome.
    Auprs d'Albert Drer Raphal est paen:
    C'est la beaut du corps, c'est l'art italien,
    Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
    Qui met entre les bras de la Vnus antique,
    Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
    Aucun d'eux n'est chrtien, ni Domenichino,
    Ni le Buonarotti, ni Corrge, ni Guide;
    L'antiquit profane est le fil qui les guide:
    Apollon sert de type  l'ange saint Michel;
    Le Jupiter tonnant devient Pre ternel;
    La tunique latine est taille en tole,
    Et l'on fait une glise avec le Capitole.
    J'en excepte pourtant Cimabu, Giotto,
    Et les matres pisans du vieux Campo-Santo.
    Ceux-l ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
    Entre des cardinaux et des filles de joie;
    Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,
    Ceux-l n'pousaient point des nices de prlats.
    C'taient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage
    Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
    C'taient des gens pieux et pleins d'austrit,
    Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanit;
    Leur atelier  tous tait le cimetire,
    Ils peignaient, prs des morts passant leur vie entire.
    Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,
    On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
    Ils dormaient l, couchs auprs de leur peinture,
    Les mains jointes, tout droits, dans la mme posture
    De contemplation extatique o sont peints
    Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.
    Ceux-l ne faisaient pas de l'art une dbauche,
    Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
    Mme  nos yeux savants reluit d'une beaut
    Toute jeune de charme et de navet.
    Sur tous ces fronts plis, sous cet air de souffrance
    Brille ineffablement quelque haute esprance;
    L'on voit que tout ce peuple agenouill n'attend
    Pour revoler aux cieux que le suprme instant.
    Dans ces tableaux, partout l'me glorifie
    Foule d'un pied vainqueur la chair mortifie;
    L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
    Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
    C'est que la vie alors de croyance tait pleine,
    C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
    De quelque ange attard s'en retournant au ciel;
    C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
    C'est qu'on tait au temps de saint Franois d'Assise,
    Et que sur chaque roche une cellule assise
    Cachait un fou sublime, insens de la Croix;
    Le dsert se peuplait de lueurs et de voix;
    Dans toute obscurit rayonnait un mystre;
    On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
    Gothique Albert Drer, oh! que profondment
    Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
    Que de virginit, que d'onction divine
    Dans ces ples yeux bleus, o le ciel se devine!
    Comme on sent que la chair n'est qu'un voile  l'esprit!
    Comme sur tous ces fronts quelque chose est crit,
    Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
    Et qui se lit partout dans ton oeuvre,  grand matre!
    C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
    D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
    C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
    L'ovale gracieux de tes belles Maries,
    O mon chaste pote!  mon peintre chrtien!
    Comme de Raphal et comme de Titien:
    Voici la Fornarine, ou bien la Muranse.
    Tout terrestre dsir devant elle s'apaise,
    Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
    Emprunter ta madone  quelque mauvais lieu.
    Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
    Et tu n'enivres pas dans de sales orgies
    L'art, cet enfant du ciel sur le monde jet
    Pour que l'on crut encore  la sainte beaut.
    Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni matresse;
    Mais, le coeur inond d'une austre tristesse,
    Tu vivais pauvrement  l'ombre de la Croix,
    En Allemand naf, en honnte bourgeois,
    Tapi comme un grillon dans l'tre domestique;
    Et ton talent cach, comme une fleur mystique,
    Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
    Rpandait ses parfums et s'panouissait.
    Il me semble te voir au coin de ta fentre
    troite,  vitraux peints, dans ton fauteuil d'anctre.
    L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,
    Comme dans tes tableaux,  vieil Albert Drer!
    Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flches,
    Et dcoupe ses toits aux silhouettes sches;
    Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
    Tu rves tristement au pauvre sort humain:
    Que pour durer si peu la vie est bien amre,
    Que la science est vaine et que l'art est chimre,
    Que le Christ  l'ponge a laiss bien du fiel,
    Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.
    Et, l'me d'amertume et de dgot remplie,
    Tu t'es peint,  Drer! dans ta Mlancolie,
    Et ton gnie en pleurs, te prenant en piti,
    Dans sa cration t'a personnifi.
    Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
    Plus plein de rverie et de douleur profonde,
    Que ce grand ange assis, l'aile ploye au dos,
    Dans l'immobilit du plus complet repos.
    Son vtement, drap d'une faon austre,
    Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystre,
    Son front est couronn d'ache et de nnufar;
    Le sang n'anime pas son visage blafard;
    Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
    Dont on vit en ce monde  ce corps est ravie,
    Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
    Comme un serpent bless son noir sourcil se tord,
    Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
    Et convulsivement sa main presse sa tempe.
    Sans ordre autour de lui mille objets sont pars,
    Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
    La rgle et le marteau, le cercle emblmatique,
    Le sablier, la cloche et la table mystique,
    Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
    Cependant c'est un ange et non pas un dmon.
    Ce gros trousseau de clefs qui pend  sa ceinture
    Lui sert  crocheter les secrets de nature.
    Il a touch le fond de tout savoir humain;
    Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
    Trouv les mmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
    Qu'il a mont l'chelle aux chelons sans nombre,
    Il est triste; et son chien, de le suivre lass,
    Dort  ct de lui, tout vieux et tout cass.
    Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
    Le vieux pre Ocan lve sa face morne,
    Et dans le bleu cristal de son profond miroir
    Rflchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
    Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
    Porte crit dans son aile ouverte en banderole:
    MLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
    Est un enfant dont l'oeil, voil sous de longs cils,
    Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
    Ou si, berc d'un rve, en lui-mme il sommeille.
    Voil comme Drer, le grand matre allemand,
    Philosophiquement et symboliquement,
    Nous a reprsent, dans ce dessin trange,
    Le rve de son coeur sous une forme d'ange.
    Notre Mlancolie,  nous, n'est pas ainsi;
    Et nos peintres la font autrement. La voici:
    --C'est une jeune fille et frle et maladive,
    Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
    Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courb;
    Sa coiffure est dfaite, et son peigne est tomb,
    Ses blonds cheveux pars coulent sur son paule,
    Et se mlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
    Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
    Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
    La brise  plis lgers fait voler son charpe,
    Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
    Un album, un roman, prs d'elle sont ouverts:
    Car la mode la suit jusque dans ses dserts.
    Notre Mlancolie est petite-matresse,
    Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
    Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
    Elle est ne, et ne voit que des gens comme il faut;
    Son groom ne pse pas plus de soixante livres;
    C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
    Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
    Elle suit l'Opra, ne manque pas un bal;
    Poitrinaire tout juste assez pour tre artiste,
    Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
    On ne la verra pas enterrer tristement
    Dans quelque sierra son teint ple et charmant,
    Ses grces de malade et ses petites mines,
    Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines
    Promener loin du bruit ses mditations:
    Il faut  ses douleurs la rampe et les lampions,
    Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
    Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
    Avec chaque soupir elle souffle un roman;
    Elle meurt, mais ce n'est que littrairement.
    Un frais cottage anglais, voil sa Thbade;
    Et si son front de nacre est coup d'une ride,
    Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe  la mort:
    Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
    Mais c'est que de Paris une robe attendue
    Arrive chiffonne et de taches perdue.
    Ah! quelle diffrence, et que prs de ces vieux
    Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aeux,
    Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourn dans nos veines.
    Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines
    Sont de ples vieillards sans force et sans vigueur,
    Chez qui la tte semble avoir pomp le coeur.
    La passion est morte avec la foi; la terre
    Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
    Et se suspend encore aux lvres du soleil;
    Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
    Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes
    Comme sur les glaciers, s'teignent sur nos mes.
    D'en bas, le mont Gemmi vous parat tout en feu,
    Il fume, il tincelle, il est rouge, il est bleu.
    Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
    Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
    Nous sommes le Gemmi; le reflet du pass
    Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effac,
    Il ne restera plus qu'une neige incolore;
    Demain, sur le Gemmi, se lvera l'aurore,
    Les glaciers de nouveau se mettront  fumer,
    Et l'incendie teint pourra se rallumer;
    Mais, hlas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
    Et la nuit qui nous vient est la nuit ternelle.
    De nos cieux dpeupls il ne descendra pas
    Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
    Et le sicle futur, s'asseyant sur la pierre
    De notre sicle,  nous, et la voyant entire,
    Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscit,
    Et dans sa gloire au ciel comme Christ remont.

1834.




NIOB


    Sur un quartier de roche, un fantme de marbre,
    Le menton dans la main et le coude au genou,
    Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
    Pleure ternellement sans relever le cou.

    Quel chagrin pse donc sur ta tte abattue?
    A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?
    Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
    Pour que ton sein sculpt soulve ton manteau?

    Tes larmes, en tombant du coin de ta paupire,
    Goutte  goutte, sans cesse et sur le mme endroit,
    Ont fait dans l'paisseur de ta cuisse de pierre
    Un creux o le bouvreuil trempe son aile et boit.

    O symbole muet de l'humaine misre,
    Niob sans enfants, mre des sept douleurs,
    Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
    Quel fleuve d'Amrique est plus grand que tes pleurs?




CARIATIDES


    Un sculpteur m'a prt l'oeuvre de Michel-Ange,
    La chapelle Sixtine et le grand Jugement;
    Je restai stupfait  ce spectacle trange
    Et me sentis ployer sous mon tonnement.

    Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
    Des faces de lion avec des cols de boeuf,
    Des chairs comme du marbre et des musculatures
    A pouvoir d'un seul coup rompre un cble tout neuf.

    Rien ne pse sur eux, ni coupole ni votes,
    Pourtant leurs nerfs d'acier s'puisent en efforts,
    La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
    Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?

    C'est qu'ils portent un poids  fatiguer Alcide:
    Ils portent ta pense,  matre, sur leurs dos;
    Sous un entablement, jamais Cariatide
    Ne tendit son paule  de plus lourds fardeaux.




LA CHIMRE


    Une jeune Chimre, aux lvres de ma coupe,
    Dans l'orgie, a donn le baiser le plus doux;
    Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
    Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.

    Des ailes d'pervier tremblaient  son paule;
    La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;
    Et, faisant jusqu' moi ployer son cou de saule,
    J'enfonai comme un peigne une main dans ses crins.

    Elle se dmenait, hurlante et furieuse,
    Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
    Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
    Plus claire que l'argent: Matre, o donc allons-nous?

    Par del le soleil et par del l'espace,
    O Dieu n'arriverait qu'aprs l'ternit;
    Mais avant d'tre au but ton aile sera lasse:
    Car je veux voir mon rve en sa ralit.

1837.




LA DIVA


    On donnait  Favart _Mos_. Tamburini
    Le basso cantante, le tnor Rubini,
    Devaient jouer tous deux dans la pice; et la salle,
    Quand on l'eut largie et faite colossale,
    Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
    N'aurait pu contenir son public ce soir-l.
    Moi, plus heureux que tous, j'avais tout  connatre,
    Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du matre.
    Aimant peu l'opra, c'est hasard si j'y vais,
    Et je n'avais pas vu le _Mose_ franais;
    Car notre idiome,  nous, rauque et sans prosodie,
    Fausse toute musique; et la note hardie,
    Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
    Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
    J'tais l, les deux bras en croix sur la poitrine,
    Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
    Mes artres chantant avec un sourd frisson,
    Mon oreille tendue et buvant chaque son;
    Attentif comme au bruit de la grle fanfare
    Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
    Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
    A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
    Et la toile tomba. C'tait le premier acte.
    Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
    A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
    Chaque tte  son tour passait avec ses traits.
    Certes, sous l'ventail et la grille dore,
    Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambre,
    Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
    Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
    J'en vis plus d'une belle et mritant loge;
    Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
    J'aperus une femme. Il me sembla d'abord,
    La loge lui formant un cadre de son bord,
    Que c'tait un tableau de Titien ou Giorgione,
    Moins la fume antique et moins le vernis jaune,
    Car elle se tenait dans l'immobilit,
    Regardant devant elle avec simplicit,
    La bouche panouie en un demi-sourire,
    Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
    Sa coiffure tait basse, et ses cheveux moirs
    Descendaient vers sa tempe en deux flots spars.
    Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
    Pour parure et bijoux, sa grce naturelle;
    Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
    Rien que le repos d'me et la bont de coeur.
    Au bout de quelque temps, la belle crature,
    Se lassant d'tre ainsi, prit une autre posture,
    Le col un peu pench, le menton sur la main,
    De faon  montrer son beau profil romain,
    Son paule et son dos aux tons chauds et vivaces,
    O l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
    Tout perdait son clat, tout tombait  ct
    De cette virginale et sereine beaut;
    Mon me tout entire  cet aspect magique
    Ne se souvenait plus d'couter la musique,
    Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
    tait chose charmante et douce  contempler,
    Tant l'oeil se reposait avec mlancolie
    Sur ce ple jasmin transplant d'Italie.
    Moins pris des beaux sons qu'pris des beaux contours,
    Mme au _parlar spiegar_, je regardais toujours;
    J'admirais  part moi la gracieuse ligne
    Du col se repliant comme le col d'un cygne,
    L'ovale de la tte et la forme du front,
    La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
    Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
    Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
    Jusqu' ce jour j'avais en vain cherch le beau;
    Ces formes sans puissance et cette fade peau
    Sous laquelle le sang ne court que par la fivre
    Et que jamais soleil ne mordit de sa lvre,
    Ce dessin lche et mou, ce coloris blafard,
    M'avaient fait blasphmer la saintet de l'art.
    J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture
    D'un habit idal revtent la nature.
    Ces tons harmonieux, ces beaux linaments,
    N'ont jamais exist qu'aux cerveaux des amants;
    J'avais dit, n'ayant vu que la laideur franaise:
    Raphal a menti comme Paul Vronse!
    Vous n'avez pas menti, non, matres; voil bien
    Le marbre grec dor par l'ambre italien,
    L'oeil de flamme, le feint passionnment ple,
    Blond comme le soleil sous son voile de hle,
    Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqus,
    Le nez svre et droit, la bouche aux coins arqus,
    Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,
    Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
    Non, vous n'avez pas fait un rve de beaut,
    C'est la vie elle-mme et la ralit.
    Votre Madone est l; dans sa loge elle pose,
    Prs d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
    Elle reste immobile et sous le mme jour,
    Gardant comme un trsor l'harmonieux contour.
    Artistes souverains, en copistes fidles,
    Vous avez reproduit vos superbes modles!
    Pourquoi, dcourag par vos divins tableaux,
    Ai-je, enfant paresseux, jet l mes pinceaux,
    Et pris pour vous fixer le crayon du pote,
    Beaux rves, obsesseurs de mon me inquite,
    Doux fantmes bercs dans les bras du dsir,
    Formes que la parole en vain cherche  saisir?
    Pourquoi, lass trop tt dans une heure de doute,
    Peinture bien-aime, ai-je quitt ta route?
    Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaut,
    Que peuvent de vains mots sans dessin arrt,
    Et l'pithte creuse et la rime incolore?
    Ah! combien je regrette et comme je dplore
    De ne plus tre peintre, en te voyant ainsi
    A _Mos_, dans ta loge,  Julia Grisi!

1838.




APRS LE BAL


    Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,
    Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
    Ton page noir est l, qui, le poing sur la hanche,
    Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.

    Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
    Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts ross;
    O nuit, sous ton manteau tout parsem d'toiles,
    Cache tes bras de nacre au vent froid exposs.

    Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
    Sur vos fronts parfums vos longs cheveux de jais.
    N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes
    Oui halte  la porte et souffle son air frais?

    Le bal est enterr. Cavaliers et danseuses,
    Sur la tombe du bal jetez  pleines mains
    Vos colliers dfils, vos parures soyeuses,
    Vos blancs camlias et vos ples jasmins.

    Maintenant c'est le jour. La veille aprs le rve;
    La prose aprs les vers: c'est le vide et l'ennui;
    C'est une bulle encor qui dans les mains nous crve,
    C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.

    O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
    Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu tranant le pied,
    D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
    Quand sur nos fronts blmis le spleen anglais s'assied?

    Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
    Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
    Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
    Comme un cheval que fouille un peron pointu?

    Hier, j'tais heureux. J'tais! Mot doux et triste!
    Le bonheur est l'clair qui fuit sans revenir.
    Hlas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
    Il le faut embaumer avec le souvenir.

    J'tais; je ne suis plus; toute la vie humaine
    Rsume en deux mots, de l'onde et puis du vent.
    Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramne
    Au bonheur d'autrefois regrett si souvent?

    Derrire nous le sol se crevasse et s'effondre.
    Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
    Que l'on mne au boucher, ne pouvant plus le tondre,
    La vieille Mob nous pousse  grand train au tombeau.

    Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit clore,
    Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
    Et mon coeur effeuill peut refleurir encore;
    Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.

    Car j'tais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
    Nous faisant dans notre me une chaste oasis,
    Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
    Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.

    Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
    De quelle passion ta figure vivait,
    Et ma pense, au vol amoureux et fantasque,
    Ralisait en toi tout ce qu'elle rvait.

    Je nuanais ton front des pleurs de l'agate,
    Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
    Et sur ta joue en fleur la pourpre dlicate
    Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.

    Et peut-tre qu'au fond de ta noire prunelle
    Une larme brillait au lieu d'clair joyeux,
    Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
    S'coulait sous le masque invisible  mes yeux.

    Peut-tre que l'ennui tordait ta lvre aride,
    Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
    Au lieu de marque rose, une tache livide
    Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.

    Car si la face humaine est difficile  lire,
    Si dj le front nu ment  la passion,
    Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
    Si vraiment la pense est soeur de l'action?

    Et cependant, malgr cette pense amre,
    Tu m'as laiss, cher bal, un souvenir charmant;
    Jamais rv d't, jamais blonde chimre,
    Ne m'ont entre leurs bras berc plus mollement.

    Je crois entendre encor tes rumeurs touffes,
    Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
    Comme au sortir du bain, les pris et les fes,
    Luire des seins d'argent et des cols en sueur.

    Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
    Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
    Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
    Ou le muguet des bois au temps du renouveau.

    O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
    Je ne veux plus servir qu'une desse au ciel,
    Endormeuse des maux et des soucis du monde;
    J'apporte  ta chapelle un pavot et du miel.

    Nuit, mre des festins, mre de l'allgresse,
    Toi qui prtes le pan de ton voile  l'Amour,
    Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma matresse,
    Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.

1834.




TOMBE DU JOUR


    Le jour tombait, une ple nue
    Du haut du ciel laissait nonchalamment,
    Dans l'eau du fleuve  peine remue,
    Tremper les plis de son blanc vtement.

    La nuit parut, la nuit morne et sereine,
    Portant le deuil de son frre le jour,
    Et chaque toile  son trne de reine,
    En habits d'or s'en vint faire sa cour.

    On entendait pleurer les tourterelles,
    Et les enfants rver dans leurs berceaux;
    C'tait dans l'air comme un frlement d'ailes,
    Comme le bruit d'invisibles oiseaux.

    Le ciel parlait  voix basse  la terre;
    Comme au vieux temps ils parlaient en hbreu,
    Et rptaient un acte de mystre;
    Je n'y compris qu'un seul mot: c'tait Dieu.

1834.




LA DERNIERE FEUILLE


    Dans la fort chauve et rouille
    Il ne reste plus au rameau
    Qu'une pauvre feuille oublie,
    Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.

    Il ne reste plus dans mon me
    Qu'un seul amour pour y chanter,
    Mais le vent d'automne qui brame
    Ne permet pas de l'couter;

    L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
    L'amour s'teint, car c'est l'hiver.
    Petit oiseau, viens sur ma tombe
    Chanter, quand l'arbre sera vert!

1837.




LE TROU DU SERPENT


    Au long des murs, quand le soleil y donne,
    Pour rchauffer mon vieux sang engourdi,
    Avec les chiens, auprs du lazzarone,
    Je vais m'tendre  l'heure de midi.

    Je reste l sans rve et sans pense,
    Comme un prodigue  son dernier cu.
    Devant ma vie, aux trois quarts dpense,
    Dj vieillard et n'ayant pas vcu.

    Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
    Mon me use abandonne mon corps;
    Je porte en moi le tombeau de moi-mme,
    Et suis plus mort que ne sont bien des morts.

    Quand le soleil s'est cach sous la nue,
    Devers mon trou je me trane en rampant,
    Et jusqu'au fond de ma peine inconnue
    Je me retire aussi froid qu'un serpent.

1834.




LES VENDEURS DU TEMPLE


I

    Il est par les faubourgs un ramas de maisons
    Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,
    Et dont les pieds baigns d'eau croupie et de boue
    Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
    Rien n'est plus triste  voir, dans ce vilain Paris,
    Entre le ciel tout jaune et le pav tout gris,
    Que ne sont ces maisons laides et rechignes.
    Les carreaux y sont faits de toiles d'araignes;
    Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux;
    Les murs, btis d'hier, semblent dj tout vieux,
    Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre gale,
    Ils sont tous bourgeonns, pleins de lpre et de gale,
    Pareils  des vieillards de dbauche pourris,
    Ruines sans grandeur et dignes de mpris.
    Un bton, comme un bras que la maigreur dcharne,
    Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
    Ce ne sont sur le bord des fentres que pots,
    Matelas  scher, guenilles et drapeaux,
    Si que chaque maison, dpassant ses murailles,
    A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

    Des hommes vivent l, dans leur fange abrutis;
    Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits
    Qui grouillent aussitt sous les pieds de leurs pres,
    Comme sous un fumier grouille un noeud de vipres.
    Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
    On les voit barboter, pareils  des pourceaux;
    On les voit scrofuleux, nous et culs-de-jattes,
    Comme un crapaud bless qui saute sur trois pattes,
    Descendre en trbuchant quelque roide escalier
    Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
    D'autres, en vagissant d'une bouche fltrie,
    Sucent une mamelle puise et tarie,
    Et les mres s'en vont chantant d'une aigre voix
    Un ignoble refrain en ignoble patois.
    Quant aux hommes, ils sont partis  la maraude;
    A peine verrez-vous quelque fivreux qui rde,
    Le corps entortill dans un ple lambeau,
    Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
    Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hves,
    Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
    Et n'y jette  travers la noire humidit
    Un blond fil de lumire aux chauds jours de l't.
    Une odeur de prison et de maladrerie,
    Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
    Vous coeure en entrant et vous saisit au nez.
    Des vivants comme nous sont pourtant condamns
    A respirer cet air aux miasmes mphitiques,
    Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.
    Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
    C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;
    Ils sont dshrits de toute la nature,
    Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
    Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
    Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,
    Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
    Avec ses tons boueux cette bauche incomplte,
    Certes, ce n'tait pas dans le dessein pieux
    De scher votre bourse et de mouiller vos yeux.
    Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,
    Et je dis anathme a cette race impie.


II

    Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
    Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
    Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables
    Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
    Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
    Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.
    Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;
    Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
    Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
    Arracher vos clous d'or, portes du paradis,
    Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,
    Anges et chrubins, ils vous prendraient vos gloires.

    Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
    Un moyen d'imposer ses volonts  tous,
    Et de faire fleurir sa libre fantaisie
    Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
    L'or, ce n'est pas pour eux des chteaux au soleil,
    Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
    Un srail  choisir, de belles courtisanes
    Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,
    Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
    Une collection de grands matres anciens,
    L'imprial tokay, cte  cte en sa cave,
    Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
    L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idal,
    L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
    Qui, forant  venir les dmons et les anges,
    Fait les ralits de nos rves tranges.
    Ils aiment l'or pour l'or: c'est l leur passion;
    Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;
    Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
    Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.
    Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trsor,
    Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

    Les choses de ce monde et les choses divines,
    Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
    Ils ne respectent rien et vont dtruisant tout.
    Ils jettent sans piti dans le creuset qui bout,
    Avec leurs cercueils peints et dors, les momies
    Des gnrations dans le temps endormies.
    Ils brlent le pass pour avoir ce peu d'or
    Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
    Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
    Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
    Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
    L'ange du tabernacle et les chsses des saints,
    Les beaux lambris d'glise et les stalles sculptes
    Gisent au fond des cours  pleines charretes;
    Pour cuire leur pture ils n'ont pas d'autre bois
    Que des dbris d'autel et des morceaux de croix.
    C'est un bcher dor qui chauffe leur cuisine,
    Cependant qu'accroupie au coin du feu Lsine,
    Les yeux caves, le teint plus ple qu'un citron,
    Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.
    L'pine de son dos est colle  son ventre,
    Son paule est convexe et sa poitrine rentre,
    Elle a des sourcils gris mls de longs poils blancs;
    Comme un bissac de pauvre,  chacun de ses flancs
    Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
    On peut compter les fils de sa robe de bure,
    Et, quoiqu'elle soit riche  payer vingt palais,
    Ses manches laissent voir ses coudes violets;
    Elle claque du bec comme fait la cigogne,
    Et, quand elle remue et vaque  sa besogne,
    On entend ses os secs  chaque mouvement,
    Comme un gond mal graiss, rendre un sourd grincement.


III

    Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
    Hynes du pass, vrais chacals de l'histoire,
    C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
    Pour prendre leur linceul, les trpasss aux vers,
    Et qui ne laissez pas debout une colonne
    Sur la fosse d'un sicle o pendre sa couronne.
    Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
    Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel,
    Soyez maudits!
                  Jamais dluge de Barbares,
    Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
    Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
    N'ont fait autant de mal que vous en faites l.
    Quand ils eurent tu la ville aux sept collines,
    Ils laissrent au corps son linceul de ruines.
    Ils dtruisaient, car telle tait leur mission,
    Mais ne spculaient pas sur leur destruction.

    C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues
    Prs de leurs pidestaux moisissent abattues!
    Destructeurs endiabls, c'est vous dont le marteau
    Laisse une cicatrice au front de tout chteau;
    C'est vous qui dcoiffez toutes nos mtropoles,
    Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
    Vous qui dshabillez les saintes et les saints,
    Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints
    Et rompez les clochers, comme une jeune fille
    Entre ses doigts distraits rompt une frle aiguille;
    C'est  cause de vous que l'on dit des Franais:
    Ils brisent leur pass: c'est un peuple mauvais.
    Encor, si vous tiez la vieille bande noire!
    Mais vous tes venus bien aprs la victoire.
    Vous becquetez le corps que d'autres ont tu;
    Vous avez attendu que sa chair ait pu,
    Avant que de tomber sur le gant  terre,
    Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
    Par une nuit sans lune, o le firmament noir
    N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
    Vous avez abattu votre vol circulaire
    Et port tout joyeux la charogne  votre aire.
    Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,
    S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
    Mlant ses vils abois  la trompe de cuivre,
    Le noble cerf dix cors, qu' peine elle osait suivre;
    Et les bassets trapus, arrivs les derniers,
    Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
    Vous tes les bassets. Vous mangez la cure
    Par les chiens courageux aux lches prpare.
    Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
    Et drobent l'argent dans les poches des morts.

    O fille de Satan,  toi, la vieille bande,
    Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
    Je ne sais quelle rude et sombre majest
    Drape sinistrement ta monstruosit;
    Une fauve aurole autour de toi rayonne
    Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
    Des nerfs herculens se tordent  tes bras;
    L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
    Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
    Et le monde branl craque dans tes treintes.
    C'est toi qui commenas ce prilleux duel
    Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
    Et quand tu secouais, de tes mains insenses,
    Les croix sur les clochers, si prs de Dieu dresses,
    On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
    En signe de douleur allait pleurer le sang;
    On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
    Et reluire  son front une aurole vraie,
    Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,
    Aprs l'avoir frapp, ne se schassent point.
    Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
    Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
    On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
    Et quel foudre il gardait  ces insultes-l.
    Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
    Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
    Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
    Les anges effars quittrent leurs arceaux;
    Mais tu ne savais pas si dans les nefs dsertes
    Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
    Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
    A cheval sur l'clair, les milices de Dieu.
    La premire et sans peur tu mis la main sur l'arche,
    Et tes enfants perdus allrent droit leur marche,
    Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas
    En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
    Tu fus la posie et l'idal du crime;
    Tu dtrnais Jsus de son gibet sublime,
    Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
    La vieille monarchie avec la vieille foi
    Rlait entre tes bras, toute bleue et livide,
    Comme autrefois Ante aux bras du grand Alcide.
    Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
    Du trne et de l'autel tous deux sont tombs morts.
    Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
    Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
    Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
    Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
    Le dragon se tordant au bout de la gouttire
    Tchait de dgager ses ailerons de pierre;
    Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;
    Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
    Demandaient: Qu'est-ce donc?  leurs voisins plus blmes,
    Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mmes.
    Quand tu manquais de rois  jeter  tes chiens,
    Tu forais Saint-Denis  te rendre les siens;
    Tu descendais sans peur sous les funbres porches.
    Les spectres, blouis aux lueurs de tes torches,
    Fuyaient chevels en poussant des clameurs.
    Troubls dans leur sommeil, tous ces ples dormeurs,
    Rvant d'ternit, pensaient l'heure venue,
    O le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
    Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux
    Leur paupire embaume afin de voir leurs yeux,
    Certes ils pouvaient croire  ton rire sauvage,
    A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
    Qu'ils taient bien damns, et qu'un diable d'enfer
    Venait les emporter dans ses griffes de fer.
    L'pouvante crispait leur bouche violette,
    Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
    Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
    Que pour guillotiner un vritable roi.
    Tes rves n'taient pas hants de noirs fantmes;
    Toutes les sommits, ttes de rois et dmes,
    Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
    Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
    Tu n'tais que le bras de la nouvelle ide,
    Et le sang comme l'eau, sur ta robe inonde,
    Coulait et te faisait une pourpre  ton tour.
    O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
    Tes forfaits taient noirs et grands comme l'abme,
    Mais tu gardais au moins la majest du crime,
    Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
    Et, si tu profanais les cadavres des rois,
    C'tait pour te venger et non pas pour leur prendre
    Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!




A UN JEUNE TRIBUN


    Ami, vous avez beau, dans votre austrit,
    N'estimer chaque objet que par l'utilit,
    Demander tout d'abord  quoi tendent les choses
    Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
    Vous avez beau vouloir vers ce ple commun
    Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
    Il est dans la nature, il est de belles choses,
    Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
    Des potes rveurs et des musiciens
    Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens,
    Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
    Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
    Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
    coutent le rcit de leurs amours nafs.
    Il est de ces esprits qu'une faon de phrase,
    Un certain choix de mots tient un jour en extase,
    Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
    Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.
    D'autres seront pris de la beaut du monde
    Et du rayonnement de la lumire blonde;
    Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
    Tchant de s'imprgner de leurs vives couleurs;
    Un air de tte heureux, une forme de jambe,
    Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
    Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
    Qu'importent  ceux-l les affaires du temps
    Et le grave souci des choses politiques?
    Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,
    Et comment sont coups vos cheveux blonds ou bruns,
    Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
    Vos discours sont trs-beaux, mais j'aime mieux des roses.
    Les antiques Vnus, aux gracieuses poses,
    Que l'on voit, talant leur sainte nudit,
    Raliser en marbre un rve de beaut,
    Ont plus fait,  mon sens, pour le bonheur du monde,
    Que tous ces vains travaux o votre orgueil se fonde;
    Restez assis plutt que de perdre vos pas.
    Le lis ne file pas et ne travaille pas;
    Il lui suffit d'avoir la blancheur clatante,
    Il jette son parfum et cela le contente.
    Dans sa coupe il rserve aux voyageurs du ciel
    Une perle de pluie, une goutte de miel,
    Et la sylphide, au bal d'Obron invite,
    Se taille dans sa feuille une robe argente.
    Qui de vous osera lui dire: Paresseux!
    Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
    Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,
    Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
    Et qu'il ne ptrit pas de ses doigts blancs du pain
    A tous les malheureux qui vont criant la faim?
    Qui donc dira cela, que toute chose belle,
    Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle
    Et son enseignement et sa moralit?
    Comment pourrons-nous croire  la Divinit
    Si nous n'coutons pas le rossignol qui chante,
    Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
    Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
    La fleur de la valle avec son encensoir?
    Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
    Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos mes,
    Laissons tourner le monde et les choses aller;
    Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
    Et nous pouvons fort bien retirer notre paule,
    Sans faire choir le ciel et dranger le ple.
    Se croire le pivot de la cration
    Est une erreur commune  toute ambition;
    L'on est persuad qu'on est indispensable
    Et l'on ne pse pas le poids d'un grain de sable
    Aux balances d'airain des grands vnements.
    L'on tombe chaque jour en des tonnements
    A voir quel peu d'cume au torrent de l'abme
    Fait un homme jet de la plus haute cime,
    Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait pass,
    Par le premier qui vient on le voit remplac.
    Nos agitations ne laissent pas de trace:
    C'est la bulle sur l'eau qui crve et qui s'efface;
    En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot gal,
    Le fleuve  travers tout court au gouffre fatal,
    Et dans l'ternit mystrieuse et noire
    Entrane ce gravier que l'on nomme l'histoire.
    Quand votre nom serait creus dans le rocher,
    L'intarissable flot qui semble le lcher,
    Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son matre,
    De sa langue d'azur le fera disparatre,
    Et, si profondment qu'ait fouill le ciseau,
    Le rocher  coup sr durera moins que l'eau.
    Et vous, mon jeune ami, tte sereine et blonde,
    A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
    Qui jamais n'a rendu le vaisseau confi?
    O retrouverez-vous le temps sacrifi,
    Et ce qu'a de votre me emport sur son aile
    Des rvolutions la tempte ternelle?
    Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
    Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
    Et traverser  pied ce grand dsert de prose,
    Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
    Offre candidement sa bouche  vos baisers,
    A l'ge o les bonheurs sont tellement aiss,
    Que c'en est un dj d'tre au monde et de vivre?
    De ses parfums ambrs le printemps vous enivre,
    La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
    Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
    Et la fe amoureuse, afin de vous sduire,
    Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
    A travers les roseaux, sous le flot argentin,
    Son paule de nacre et son dos de satin.
    Mais, sourd  tout cela comme un anachorte,
    Vous foulez sans piti la pauvre violette;
    La fe en soupirant rattache ses cheveux,
    Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
    Et reprend tristement ses habits sur les branches.
    Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches
    Au pays d'Avalon vous auraient emport;
    Dans les tourelles d'or d'un palais enchant
    Vous auriez vu passer votre vie en doux rves:
    Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grves,
    Sur les clats de verre et les tessons casss,
    A travers les dbris des trnes renverss,
    Vous avez prfr, faussant votre nature,
    Pieds nus et dans la nuit, marcher  l'aventure;
    Vous avez oubli les sentiers d'autrefois,
    Et vous ne suivez plus la rverie au bois:
    Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
    Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,
    Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.
    Le front tout soucieux et pench vers le sol,
    Vous passez sans rpondre au gai salut des merles.
    O donc est-il ce temps o vous comptiez les perles
    Et les beaux diamants aux clairs diaprs
    Que rpand le matin sur le velours des prs?
    Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
    Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;
    Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc
    Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,
    Et vous en composiez, enfantines merveilles,
    Des colliers  trois rangs et des pendants d'oreilles.
    Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
    Qui, passant leur front rouge entre les bls gaux,
    Au revers du sillon, de leurs petites langues,
    Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
    De votre ngligence ils sont tout attrists
    Et se plaignent au vent de n'tre plus chants.
    C'est en vain que juillet les convie  sa fte;
    Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tte,
    Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
    Les bluets dsols ont tous la larme  l'oeil,
    Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire
    Que vous ayez perdu si vite la mmoire
    Des entretiens nafs et des charmants amours
    Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
    Ami, vous tiez fait pour chanter sous le htre,
    Comme le doux berger que Mantoue a vu natre,
    La blonde Amaryllis en couplets alterns.
    De sauvages odeurs vos vers tout imprgns
    Sentent le serpolet, le thym et la framboise;
    A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
    Et, tout merveill, du sommeil des ormeaux
    Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
    Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques
    D'une bouche forme aux chants lgiaques;
    Laissez cette besogne aux orateurs braillards,
    Qui, le pied sur la borne et les cheveux pars,
    Jurent  six gredins, tout grouillants de vermine,
    Qu'ils ont vraiment sauv Rome de la ruine.
    Rome se sauvera toute seule trs-bien;
    Ses destins sont crits et nous n'y ferons rien.
    Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
    Que le char de l'tat s'enfonce dans la boue,
    Ou, par les rangs presss de ce btail humain,
    S'ouvre, en les crasant, un plus large chemin,
    Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
    Quelque petit sentier, par une pente douce,
    Regagnant le sommet d'un coteau spar,
    D'o l'oeil se perd au fond d'un lointain azur;
    Et nous attendrons l que notre jour arrive,
    Voyant de haut la mer se briser  la rive,
    Et les vaisseaux l-bas palpiter sous le vent.
    La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;
    Marchands, hommes de guerre, orateurs et potes,
    La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
    Pour sa gerbe elle prend l'pi comme la fleur,
    Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;
    Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
    Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
    Elle fauche le champ de l'un  l'autre bout,
    Et dans son grenier noir elle serre le tout.
    A quoi bon s'efforcer jusques  perdre haleine,
    Courir  droite,  gauche, et prendre tant de peine,
    Quand peut-tre le fer, prs de notre sillon,
    Se balance et fait luire un sinistre rayon?
    Quelle chose est utile en ce monde o nous sommes?
    Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
    Qui peut dire lequel tait Napolon
    Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
    Qui le dcidera? L'existence est un songe
    O rien n'est sr, sinon que le mme ver ronge
    Le corps du citoyen utile et positif
    Et le corps du rveur et du pote oisif.
    Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
    Entre nant et rien quelle est la diffrence?




CHOC DE CAVALIERS


    Hier il m'a sembl (sans doute j'tais ivre)
    Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
    Tout cuirasss de fer, tout imbriqus de cuivre,
    Et caparaonns de harnois singuliers.

    Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
    Des Mduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
    Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
    Et des noeuds de serpents caillaient leurs brassards.

    Par moment, du rebord de l'arcade gante,
    Un cavalier bless perdant son point d'appui,
    Un cheval effar tombait dans l'eau bante,
    Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

    C'tait vous, mes dsirs, c'tait vous, mes penses,
    Qui cherchiez  forcer le passage du pont,
    Et vos corps tout meurtris sous leurs armes fausses,
    Dorment ensevelis dans le gouffre profond.




LE POT DE FLEURS


    Parfois un enfant trouve une petite graine,
    Et tout d'abord, charm de ses vives couleurs,
    Pour la planter, il prend un pot de porcelaine
    Orn de dragons bleus et de bizarres fleurs.

    Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
    Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
    Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
    Tant qu'il fasse clater le ventre du vaisseau.

    L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse
    Sur les dbris du pot brandir ses verts poignards;
    Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
    Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

    Ainsi germa l'amour dans mon me surprise;
    Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
    C'est un grand alos dont la racine brise
    Le pot de porcelaine aux dessins clatants.




LE SPHINX


    Dans le Jardin Royal o l'on voit les statues,
    Une Chimre antique entre toutes me plat;
    Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
    Dont le marbre vein semble gonfl de lait.

    Son visage de femme est le plus beau du monde;
    Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
    Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
    On s'aperoit qu'elle a des griffes  ses pieds.

    Les jeunes nourrissons qui passent devant elle
    Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
    Coller leur bouche ronde  sa dure mamelle;
    Mais, quand ils l'ont touche, ils reculent surpris,

    C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimres:
    La face en est charmante et le revers bien laid.
    Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mres
    N'ont pas pour notre lvre une goutte de lait.




PENSE DE MINUIT


    Une minute encor, madame, et cette anne,
    Commence avec vous, avec vous termine,
        Ne sera plus qu'un souvenir.
    Minuit: voil son glas que la pendule sonne,
    Elle s'en est alle en un lieu d'o personne
        Ne peut la faire revenir:

    Quelque part, loin, bien loin, par del les toiles.
    Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.
        Sur le bord du nant jet;
    Limbes de l'impalpable, invisible royaume
    O va ce qui n'a pas de corps ni de fantme,
        Ce qui n'est rien ayant t;

    O va le son, o va le souffle, o va la flamme,
    La vision qu'en rve on peroit avec l'me,
        L'amour de notre coeur chass;
    La pense inconnue close en notre tte;
    L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
        Le prsent qui se fait pass;

    Un -compte d'un an pris sur les ans qu' vivre
    Dieu veut bien nous prter; une feuille du livre
        Tourne avec le doigt du temps;
    Une scne nouvelle  rajouter au drame,
    Un chapitre de plus au roman dont la trame
        S'embrouille d'instants en instants;

    Un autre pas de fait dans cette route morne,
    De la vie et du temps, dont la dernire borne,
        Proche ou lointaine, est un tombeau;
    O l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;
    O de votre bonheur toujours  chaque ronce
        Derrire vous reste un lambeau.

    Du haut de cette anne avec labeur gravie,
    Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
        Qu'un souvenir presque effac,
    Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
    Je contemple un moment, des yeux de la mmoire,
        Le vaste horizon du pass.

    Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
    Avant que tout  fait le versant qui s'incline
        Ne les drobe  son regard,
    Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
    Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
        Il a fait depuis son dpart.

    Mes ans vanouis  mes pieds se dploient
    Comme une plaine obscure o quelques points chatoient
        D'un rayon de soleil frapps:
    Sur les plans loigns qu'un brouillard d'oubli cache,
    Une poque, un dtail nettement se dtache
        Et revit  mes yeux tromps.

    Ce qui fut moi jadis m'apparat: silhouette
    Qui ne ressemble plus au moi qu'elle rpte;
        Portrait sans modle aujourd'hui;
    Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
    Que le pass ravit au prsent qu'il emporte;
        Reflet dont le corps s'est enfui.

    J'hsite en me voyant devant moi reparatre,
    Hlas! et j'ai souvent peine  me reconnatre
        Sous ma figure d'autrefois.
    Comme un homme qu'on met tout  coup en prsence
    De quelque ancien ami dont l'ge et dont l'absence
        Ont chang les traits et la voix.

    Tant de choses depuis par cette pauvre tte,
    Ont pass! dans cette me et ce coeur de pote,
        Comme dans l'aire des aiglons,
    Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pense
    Se dbattent, heurtant leur coquille brise
        Avec leurs ongles dj longs!

    Je ne suis plus le mme: me et corps, tout diffre;
    Hors le nom, rien de moi n'est rest; mais qu'y faire?
        Marcher en avant, oublier.
    On ne peut sur le temps reprendre une minute,
    Ni faire remonter un grain aprs sa chute
        Au fond du fatal sablier.

    La tte de l'enfant n'est plus dans cette tte
    Maigre, dcolore, ainsi que me l'ont faite
        L'tude austre et les soucis.
    Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui mdite
    Et dont quelque tourmente intrieure agite
        Comme deux serpents les sourcils.

    Ma joue tait sans plis, toute rose, et ma lvre
    Aux coins toujours arqus riait; jamais la fivre
        N'en avait noirci le corail.
    Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des tincelles
    Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
        Doublaient le ciel dans leur mail.

    Mon coeur avait mon ge, il ignorait la vie;
    Aucune illusion, amrement ravie,
        Jeune, ne l'avait rendu vieux;
    Il s'panouissait  toute chose belle,
    Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,
        Le mal tait bien, le bien mieux.

    Ma posie, enfant  la grce ingnue,
    Les cheveux dnous, sans corset, jambe nue,
        Un brin de folle avoine en main,
    Avec son collier fuit de perles de rose,
    Sa robe prismatique au soleil irise,
        Allait chantant par le chemin.

    Et puis l'ge est venu qui donne la science,
    J'ai lu Werther, Ren, son frre d'alliance;
        Ces livres, vrais poisons du coeur,
    Qui dflorent la vie et nous dgotent d'elle,
    Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
        Byron et son don Juan moqueur.

    Ce fut un dur rveil: ayant vu que les songes
    Dont je m'tais berc n'taient que des mensonges,
        Les croyances, des hochets creux,
    Je cherchai la gangrne au fond de tout, et, comme
    Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,
        Et je devins bien malheureux.

    La pense et la forme ont pass comme un rve.
    Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlve?
        Dans quel coin du chaos met-il
    Ces aspects oublis comme l'habit qu'on change,
    Tous ces moi du mme homme? et quel royaume trange
        Leur sert de patrie ou d'exil?

    Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystre;
    Nous le saurons peut-tre  la fin, car la terre
        Que la pioche jette au cercueil
    Avec sa sombre voix explique bien des choses;
    Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
        L'ternit commence au seuil.

    L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,
    De vous entretenir de tout cela. Mon me,
        Ainsi qu'un vase trop rempli,
    Dborde, laissant choir mille vagues penses,
    Et ces ressouvenirs d'illusions passes
        Rembrunissent mon front pli.

    Eh! que vous fait cela, dites-vous, tte folle,
    De vous inquiter d'une ombre qui s'envole?
        Pourquoi donc vouloir retenir,
    Comme un enfant mutin, sa mre par la robe,
    Ce pass qui s'en va? De ce qu'il vous drobe
        Consolez-vous par l'avenir.

    Regardez; devant vous l'horizon est immense.
    C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;
        Le ciel est bleu, le soleil luit.
    La route de ce monde est pour vous une alle,
    Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sable:
        Marchez o le temps vous conduit.

    Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.
    Oh! vous avez raison, je me le dis moi-mme,
        L'avenir devrait m'tre cher;
    Mais c'est en vain, hlas! que votre voix m'exhorte;
    Je rve, et mon baiser  votre front avorte,
        Et je me sens le coeur amer.




LA CHANSON DE MIGNON


    Ange de posie,  vierge blanche et blonde,
    Tu me veux donc quitter et courir par le monde?
    Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
    Les nuages du soir sur le rouge horizon,
    Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
    Ne t'es jamais surprise  les dsirer suivre;
    Toi, mme au ciel d't, par le jour le plus bleu,
    Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
    Quel grand dsir te prend,  ma folle hirondelle!
    D'abandonner le nid et de dployer l'aile?

    Ah! restons tous les deux prs du foyer assis,
    Restons; je te ferai, petite, des rcits,
    Des contes merveilleux,  tenir ton oreille
    Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.
    Le vent rle et se plaint comme un agonisant;
    Le dogue rveill hurle au bruit du passant;
    Il fait froid: c'est l'hiver; la grle  grand bruit fouette
    Les carreaux palpitants; la rauque girouette
    Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
    O veux-tu donc aller?

                            O mon matre, sais-tu
    La chanson que Mignon chante  Wilhelm dans Goethe?
    Ne la connais-tu pas la terre du pote,
    La terre du soleil o le citron mrit,
    O l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?
    C'est l, matre, c'est l qu'il faut mourir et vivre,
    C'est l qu'il faut aller, c'est l qu'il me faut suivre.

    Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
    Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
    Brleraient la peau blanche et ta chair diaphane.
    La ple violette au vent d't se fane;
    Il lui faut la rose et le gazon pais,
    L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;
    C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.
    Fille du Nord comme elle,  frle crature!
    Que ferais-tu l-bas sur le sol tranger?
    Ah! la patrie est belle et l'on perd  changer.
    Crois-moi, garde ton rve.

                              Italie! Italie!
    Si riche et si dore, oh! comme ils t'ont salie!
    Les pieds des nations ont battu tes chemins;
    Leur contact a lim tes vieux angles romains,
    Les faux dilettanti s'rigeant en artistes,
    Les riches ennuys et les rimeurs touristes,
    Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
    Sur ton cadavre  terre,  mre des Csars!
    Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
    L'un se pme au rocher et l'autre  la cascade:
    Ce sont,  chaque pas, des admirations,
    Des yeux levs en l'air et des contorsions.
    Au moindre bloc informe et dvor de mousse,
    Au moindre pan de mur o le lentisque pousse,
    On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,
    A faire de piti rire les monuments.
    L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
    Tche de trouver beaux tes damns gigantesques,
    O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
    Pour savoir si c'est l qu'il doit s'extasier;
    L'autre, plus amateur de ruines antiques,
    Ne rve que frontons, corniches et portiques,
    Baise chaque pav de la Via-Lata,
    Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
    De mots italiens fardant leurs rimes blmes,
    Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en pomes,
    Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
    Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
    Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
    Afin de remporter un pan de ta tunique!

    Restons, car au retour on court risque souvent
    De ne retrouver plus son vieux pre vivant,
    Et votre chien vous mord, ne sachant plus connatre
    Dans l'tranger bruni celui qui fut son matre:
    Les coeurs qui vous taient ouverts se sont ferms,
    D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aims,
    Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
    Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
    Le monde o vous viviez s'est arrang sans vous,
    Et l'on a divis votre part entre tous.
    Vous tes comme un mort qu'on croit au cimetire,
    Et qui, rompant un soir le linceul et la bire,
    Retourne  sa maison croyant trouver encor
    Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
    Mais sa femme a dj combl la place vide,
    Et son or est aux mains d'un hritier avide;
    Ses amis sont changs, en sorte que le mort,
    Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
    Ne demandera plus qu' rentrer sous la terre
    Pour dormir sans rveil dans son lit solitaire.
    C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
    C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
    L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
    Qu'un autre amour dans l'me, et la larme qui tombe
    N'est pas sche encor, que la bouche sourit,
    Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'crit.

    Restons pour tre aims, et pour qu'on se souvienne
    Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
    Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
    Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
    Ds qu'aux yeux bien aims votre vue est ravie,
    Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
    Ds que l'on n'entend plus le son de votre voix,
    Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
    Vous tes mort; vos traits se troublent et s'effacent
    Au fond de la mmoire, et d'autres les remplacent.
    Pour qu'on lui soit fidle il faut que le ramier
    Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
    Restons au colombier. Aprs tout, notre France
    Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
    Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
    De beaux palais  voir et des tableaux aussi.
    Nous avons des donjons, de vieilles cathdrales
    Aussi haut que Saint-Pierre levant leurs spirales;
    Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
    Saint-Severin dardant sa flche entre les toits,
    Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
    Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;
    Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
    Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
    Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
    O l'on peut suivre en paix ses chres rveries;
    Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
    Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,
    Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
    Ce qui vaut mieux que tout,  belle vagabonde,
    Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
    Avec la mre au coin et les petites soeurs,
    Et le chat familier qui se joue et se roule,
    Et, pour hter le temps quand goutte  goutte il coule,
    Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
    Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.

1833.




ROMANCE


I

    Au pays o se fait la guerre
    Mon bel ami s'en est all;
    Il semble  mon coeur dsol
    Qu'il ne reste que moi sur terre!
    En parlant, au baiser d'adieu,
    Il m'a pris mon me  ma bouche.
    Qui le tient si longtemps, mon Dieu!
    Voil le soleil qui se couche,
    Et moi, toute seule en ma tour,
    J'attends encore son retour.


II

    Les pigeons, sur le toit roucoulent,
    Roucoulent amoureusement
    Avec un son triste et charmant;
    Les eaux sous les grands saules coulent.
    Je me sens tout prs de pleurer;
    Mon coeur comme un lis plein s'panche,
    Et je n'ose plus esprer.
    Voici briller la lune blanche,
    Et moi, toute seule en ma tour,
    J'attends encore son retour.


III

    Quelqu'un monte  grands pas la rampe:
    Serait-ce lui, mon doux amant?
    Ce n'est pas lui, mais seulement
    Mon petit page avec ma lampe.
    Vents du soir, volez, dites-lui
    Qu'il est ma pense et mon rve,
    Toute ma joie et mon ennui.
    Voici que l'aurore se lve,
    Et moi, toute seule en ma tour,
    J'attends encore son retour.




LE SPECTRE DE LA ROSE


    Soulve ta paupire close
    Qu'effleure un songe virginal;
    Je suis le spectre d'une rose
    Que tu portais hier au bal.
    Tu me pris encore emperle
    Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
    Et parmi la fte toile
    Tu me promenas tout le soir.

    O toi qui de ma mort fus cause,
    Sans que tu puisses le chasser,
    Toute la nuit mon spectre rose
    A ton chevet viendra danser.
    Mais ne crains rien, je ne rclame
    Ni messe ni _De profundis_;
    Ce lger parfum est mon me,
    Et j'arrive du paradis.

    Mon destin fut digne d'envie:
    Pour avoir un trpas si beau,
    Plus d'un aurait donn sa vie,
    Car j'ai ta gorge pour tombeau,
    Et sur l'albtre o je repose
    Un pote avec un baiser
    crivit: Ci-gt une rose
    Que tous les rois vont jalouser.

1837.




LAMENTO

LA CHANSON DU PCHEUR


        Ma belle amie est morte:
        Je pleurerai toujours;
        Sous la tombe elle emporte
        Mon me et mes amours.
        Dans le ciel, sans m'attendre,
        Elle s'en retourna;
        L'ange qui l'emmena
        Ne voulut pas me prendre.
        Que mon sort est amer!
    Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

        La blanche crature
        Est couche au cercueil.
        Comme dans la nature
        Tout me parat en deuil!
        La colombe oublie
        Pleure et songe  l'absent;
        Mon me pleure et sent
        Qu'elle est dpareille.
        Que mon sort est amer!
    Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

        Sur moi la nuit immense
        S'tend comme un linceul;
        Je chante ma romance
        Que le ciel entend seul.
        Ah! comme elle tait belle
        Et comme je l'aimais!
        Je n'aimerai jamais
        Une femme autant qu'elle.
        Que mon sort est amer!
    Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!




DDAIN


    Une piti me prend quand  part moi je songe
    A cette ambition terrible qui nous ronge
    De faire parmi tous reluire notre nom,
    De ne voir s'lever par-dessus nous personne,
    D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
    D'tre salu grand comme Goethe ou Byron.

    Les peintres jusqu'au soir courbs sur leurs palettes,
    Les amphions frappant leurs claviers, les potes,
    Tous les blmes rveurs, tous les croyants de l'art,
    Dans ces noms clatants et saints sur tous les autres,
    Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font aptres,
    Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!

    C'est l le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
    Dans cet ge mauvais, austres jeunes hommes,
    Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
    La passion du beau nous tient et nous tourmente,
    La sve sans issue au fond de nous fermente,
    Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.

    De ces frles enfants, la terreur de leur mre,
    Qui s'puisent en vain  suivre leur chimre,
    Combien dj sont morts! combien encor mourront!
    Combien au beau moment, gloire,  froide statue,
    Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
    Ples, sur ton paule ont inclin le front!

    Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
    Travailler, oublier d'tre heureux et de vivre;
    Ne pas avoir une heure  dormir au soleil,
    A courir dans les bois sans arrire-pense;
    Gmir d'une minute au plaisir dpense,
    Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

    Jeter son me au vent et semer sans qu'on sache
    Si le grain sortira du sillon qui le cache,
    Et si jamais l't dorera le bl vert;
    Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
    Entassant des trsors et rassemblant des marbres,
    Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!

    Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
    Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;
    Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
    Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,
    La terre les boit vite, et pas une ne perce,
    Pour arriver  vous, le suaire et le plomb.

    Dieu nous comble de biens, notre mre Nature
    Rit amoureusement  chaque crature;
    Le spectacle du ciel est admirable  voir;
    La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
    Des vents tout parfums nous chantent aux oreilles:
    Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.

    Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise
    Quand vous passez: C'est lui! Pour que dans une glise,
    Saint-Denis, Westminster, sous un pav noirci,
    On vous couche  ct de rois que le ver mange,
    N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
    Et cette inscription: Un grand homme est ici.

    En vrit c'est tout.--O nant!  folie!
    Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.
    Vouloir l'ternit lorsque l'on n'a qu'un jour!
    Rver, chercher le beau, fonder une mmoire,
    Et forger un par un les rayons de sa gloire,
    Comme si tout cela valait un mot d'amour!

1833.




CE MONDE-CI ET L'AUTRE


    Vos premires saisons  peine sont closes,
    Enfant, et vous avez dj vu plus de choses
    Qu'un vieillard qui trbuche au seuil de son tombeau.
    Tout ce que la nature a de grand et de beau,
    Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
    Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...
    Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
    La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
    L'Europe dcrpite et la jeune Amrique;
    Car votre peau cuivre aux ardeurs du tropique,
    Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
    S'est faite presque blanche  nos ts frileux.
    Votre enfance joyeuse a pass comme un rve,
    Dans la verte savane et sur la blonde grve;
    Le vent vous apportait des parfums inconnus;
    Le sauvage Ocan baisait vos beaux pieds nus,
    Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
    Chante et jette un hochet au nouveau-n qui pleure,
    Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
    Ses coquilles de moire et son murmure doux.
    Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
    cartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
    Les tamaniers en fleur vous prtaient des abris;
    Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
    Les papillons dors vous ventaient de l'aile,
    L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
    Les magnolias penchaient la tte en souriant,
    La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
    Les bengalis coquets, se mirant  son onde,
    Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
    Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
    Un refrain  la bouche et des fleurs dans les mains!
    Aux heures du midi, nonchalante crole,
    Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
    Et la bonne ngresse aux dents blanches qui rit,
    Chassant les moucherons d'auprs de votre lit.
    Vous aviez tous les biens, heureuse crature,
    La belle libert dans la belle nature,
    Et puis un grand dsir d'inconnu vous a pris,
    Vous avez voulu voir et la France et Paris.
    La brise a du vaisseau fait onder la bannire,
    Le vieux monstre Ocan, secouant sa crinire
    Et courbant devant vous sa tte de lion,
    Sur son paule bleue, avec soumission,
    Vous a jusques aux bords de la France vante,
    Sans rugir une fois, fidlement porte.
    Aprs celles de Dieu, les merveilles de l'art
    Ont tonn votre me avec votre regard.
    Vous avez vu nos tours, nos palais, nos glises,
    Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.
    Nos beaux jardins royaux, o, de Grce venus,
    trangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
    Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
    O chaque maison dresse une gueule qui fume.
    Quel spectacle pour vous,  fille du soleil,
    Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
    La pluie a ruissel sur vos vitres jaunies,
    Et, triste entre vos soeurs au foyer runies,
    En entendant pleurer les bches dans le feu,
    Vous avez regrett l'Amrique au ciel bleu,
    Et la mer amoureuse avec ses tides lames
    Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;
    Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
    Les mangliers tranant leurs bras irrsolus;
    Toute cette nature orientale et chaude,
    O chaque herbe flamboie et semble une meraude,
    Et vous avez souffert, votre coeur a saign,
    Vos yeux se sont levs vers ce ciel gris baign
    D'une vapeur trange et d'un brouillard de houille,
    Vers ces arbres chargs d'un feuillage de rouille,
    Et vous avez compris, ple fleur du dsert,
    Que loin du sol natal votre arome se perd,
    Qu'il vous faut le soleil et la blanche rose
    Dont vous tiez l-bas toute jeune arrose;
    Les baisers parfums des brises de la mer,
    La place libre au ciel, l'espace et le grand air;
    Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des potes
    Au fond de vous trouva des fibres toutes prtes;
    Au choeur mlodieux votre voix put s'unir;
    Le prisme du regret dorant le souvenir
    De cent petits dtails, de mille circonstances,
    Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
    Chaque larme furtive chappe  vos yeux
    Se condensait en perle, en joyaux prcieux;
    Dans le rhythme profond, votre jeune pense
    Brillait plus savamment, chaque jour enchsse;
    Vous avez pntr les mystres de l'art,
    Aussi, tout plore, avant votre dpart,
    Pour vous baiser au front, la belle posie
    Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie;
    Pour dire votre coeur vous avez une voix.
    Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
    Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vtre!
    De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.

1833.




VERSAILLES

SONNET


    Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cit;
    Comme Venise au fond de son Adriatique,
    Tu tranes lentement ton corps paralytique,
    Chancelant sous le poids de ton manteau sculpt.

    Quel appauvrissement! quelle caducit!
    Tu n'es que suranne et tu n'es pas antique,
    Et nulle herbe pieuse au long de ton portique
    Ne grimpe pour voiler ta ple nudit.

    Comme une dlaisse  l'cart, sous ton arbre,
    Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,
    Tu guettes le retour de ton royal amant.

    Le rival du soleil dort sous son monument;
    Les eaux de tes jardins  jamais se sont tues,
    Et tu n'auras bientt qu'un peuple de statues.

1837.




LA CARAVANE

SONNET


    La caravane humaine au Sahara du monde,
    Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
    S'en va tranant le pied, brle aux feux du jour,
    Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

    Le grand lion rugit et la tempte gronde;
    A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
    La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
    Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

    L'on avance toujours, et voici que l'on voit
    Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
    C'est un bois de cyprs, sem de blanches pierres.

    Dieu, pour vous reposer, dans le dsert du temps,
    Comme des oasis, a mis les cimetires:
    Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.




DESTINE

SONNET


    Comme la vie est faite! et que le train du monde
    Nous pousse aveuglment en des chemins divers!
    Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,
    Promne sans repos sa course vagabonde;

    L'autre, vrai docteur Faust, baign d'ombre profonde,
    Auprs de sa croise troite,  carreaux verts,
    Poursuit de son fauteuil quelques rves amers,
    Et dans l'me sans fond laisse filer la sonde.

    Eh bien! celui qui court sur la terre tait n
    Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,
    C'tait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronn.

    Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
    Par le trou du volet, tait le voyageur.
    Ils ont pass tous deux  ct du bonheur.




NOTRE-DAME


I

    Las de ce calme plat, o, d'avance fanes,
    Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annes;
    Las d'touffer ma vie en un salon troit,
    Avec de jeunes fats et des femmes frivoles
    changeant sans profit de banales paroles;
    Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

    Pour me refaire au grand et me rlargir l'me,
    Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
        Je suis all souvent, Victor,
    A huit heures, l't, quand le soleil se couche,
    Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
        Flotte comme un gros ballon d'or.

    Tout chatoie et reluit; le peintre et le pote
    Trouvent l des couleurs pour charger leur palette,
    Et des tableaux ardents  vous brler les yeux;
    Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
    Tons  faire trouver Rubens et Titien ples;
    Ithuriel rpand son crin dans les cieux.

    Cathdrales de brume aux arches fantastiques,
    Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
        Par la glace de l'eau doubls;
    La brise qui s'en joue et dchire leurs franges
    Imprime, en les roulant, mille formes tranges
        Aux nuages chevels.

    Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte
    Le jour qui fuit revt la cathdrale sainte,
    bauche  grands traits  l'horizon de feu;
    Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
    Semblent les deux grands bras que la ville en prire,
    Avant de s'endormir, lve vers son Dieu.

    Ainsi que sa patronne,  sa tte gothique
    La vieille glise attache une gloire mystique
        Faite avec les splendeurs du soir;
    Les roses des vitraux en rouges tincelles
    S'caillent brusquement, et comme des prunelles
        S'ouvrent toutes rondes pour voir.

    La nef panouie, entre ses ctes minces,
    Semble un crabe gant faisant mouvoir ses pinces.
    Une araigne norme, ainsi que des rseaux
    Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
    En fils ariens, en dlicates mailles,
    Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

    Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
    Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
        Sous un chaud baiser de soleil,
    Bizarrement peupls de monstres hraldiques,
    closent tout d'un coup cent parterres magiques
        Aux fleurs d'azur et de vermeil.

    Lgendes d'autrefois, merveilleuses histoires
    crites dans la pierre, enfers et purgatoires
    Dvotement taills par de nafs ciseaux;
    Pidestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
    Par les hommes et non par le temps abattues,
    Licornes, loups-garous, chimriques oiseaux;

    Dogues hurlant au bout des gouttires, tarasques,
    Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
        Chevaliers vainqueurs de gants,
    Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
    Myriades de saints rouls en collerettes
        Autour des trois porches bants,

    Lancettes, pendentifs, ogives, trfles grles
    O l'arabesque folle accroche ses dentelles
    Et son orfvrerie ouvre  grand travail,
    Pignons trous  jour, flches dchiquetes,
    Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontes,
    La cathdrale luit comme un bijou d'mail!


II

    Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre
    Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,
        Et qu'on revoit enfin le bleu,
    Le vide par-dessus et par-dessous l'abme,
    Une crainte vous prend, un vertige sublime
        A se sentir si prs de Dieu!

    Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,
    Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
    Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.
    L'abme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
    Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige
    Et fait au front des tours trembler les garde-fous.

    Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
    Dcoupent, en passant, d'tranges silhouettes
        Au fond de votre oeil bloui,
    Et dans le gouffre immense o le corbeau tournoie,
    Bte apocalyptique, en se tordant aboie
        Paris clatant, inou!

    Oh! le coeur vous en bat: dominer de ce fate,
    Soi, chtif et petit, une ville ainsi faite;
    Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;
    Debout, l-haut, plus prs du ciel que de la terre,
    Comme l'aigle planant, voir au sein du cratre,
    Loin, bien loin, la fume et la lave qui bout!

    De la rampe, o le vent par les trfles arabes,
    En se jouant, redit les dernires syllabes
        De l'hosanna du sraphin,
    Voir s'agiter l-bas, parmi les brumes vagues,
    Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
        L'entendre murmurer sans fin!

    Que c'est grand! que c'est beau! les frles chemines,
    De leurs turbans fumeux en tout temps couronnes,
    Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
    Et la lumire oblique aux artes hardies,
    Jetant de tous cts de riches incendies,
    Dans la moire du fleuve enchsse cent miroirs

    Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille
    Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
        Sous les bijoux et les atours,
    Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine
    Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
        N'en porte  son col les grands jours.

    Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dmes
    Dont les fronts ardoiss luisent comme des heaumes,
    Des murs cartels d'ombre et de clair, des toits
    De toutes les couleurs, des rsilles de rues,
    Des palais touffs o comme des verrues
    S'accrochent des taux et des bouges troits!

    Ici, l, devant vous, derrire,  droite,  gauche,
    Des maisons! des maisons! le soir vous en bauche
        Cent mille avec un trait de feu!
    Sous le mme horizon, Tyr, Babylone et Rome,
    Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme
        Qu'on pourrait croire fait par Dieu!


III

    Et cependant, si beau que soit,  Notre-Dame,
    Paris ainsi vtu de sa robe de flamme,
    Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,
    Quand on est descendu tout se mtamorphose,
    Tout s'affaisse et s'teint: plus rien de grandiose,
    Plus rien, except toi, qu'on admire toujours.

    Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
    Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
        Et le Seigneur habite en toi.
    Monde de posie, en ce monde de prose,
    A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose,
        L'on est pieux et plein de foi!

    Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
    Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
    Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,
    A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
    On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
    Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.

    Comme nos monuments  tournure bourgeoise
    Se font petits devant ta majest gauloise,
        Gigantesque soeur de Babel!
    Prs de toi, tout l-haut, nul dme, nulle aiguille;
    Les fates les plus fiers ne vont qu' ta cheville,
        Et ton vieux chef heurte le ciel.

    Qui pourrait prfrer, dans son got pdantesque,
    Aux plis graves et droits de ta robe dantesque
    Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
    Ces Panthons btards, dcalqus dans l'cole,
    Antique friperie emprunte  Vignole,
    Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?

    O vous, maons du sicle, architectes athes,
    Cervelles, dans un moule uniforme jetes,
        Gens de la rgle et du compas,
    Btissez des boudoirs pour des agents de change,
    Et des huttes de pltre  des hommes de fange;
        Mais des maisons pour Dieu, non pas!

    Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
    Les Parthnons coquets, glises courtisanes,
    Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
    Les maisons sans pudeur de la ville paenne,
    On dirait  te voir, Notre-Dame chrtienne,
    Une matrone chaste au milieu de catins!

1831.




MAGDALENA


    J'entrai dernirement dans une vieille glise;
    La nef tait dserte, et sur la dalle grise
    Les feux du soir, passant par les vitraux dors,
    Voltigeaient et dansaient, ardemment colors.
    Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
    Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
    Dans un coin du jub j'aperus un tableau
    Reprsentant un Christ qui me parut trs-beau.
    On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
    Leurs chairs, d'un ton pareil  la cire de cierge,
    Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
    A ces fantmes blancs qui se dressent le soir
    Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:
    Leurs robes  plis droits, ainsi que des suaires,
    S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque  leurs pieds
    Ainsi faits, l'on et dit qu'ils fussent copis,
    Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique
    D'un vieux matre pisan, artiste catholique,
    Tant l'on voyait reluire autour de leur beaut
    Le nimbe rayonnant de la mysticit,
    Et tant l'on respirait dans leur humble attitude
    Les parfums onctueux de la batitude.
    Sans doute que c'tait l'oeuvre d'un Allemand,
    D'un lve d'Holbein, mort bien obscurment,
    A vingt ans, de misre et de mlancolie,
    Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
    Car ses ttes semblaient, avec leur blanche chair,
    Un rve de soleil par une nuit d'hiver.

    Je restai bien longtemps dans la mme posture,
    Pensif,  contempler cette ple peinture;
    Je regardais le Christ sur son infme bois,
    Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.
    Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains cloues,
    Ses chairs par les bourreaux  coups de fouet troues,
    La blessure livide et bante  son flanc;
    Son front d'ivoire o perle une sueur de sang;
    Son corps blafard ray par des lignes vermeilles,
    Me faisaient natre au coeur des pitis nonpareilles,
    Et mes yeux dbordaient en des ruisseaux de pleurs
    Comme dut en verser la mre des douleurs.
    Dans l'outremer du ciel les chrubins fidles
    Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
    Et l'un d'eux recueillait, un ciboire  la main,
    Le pur sang de la plaie o boit le genre humain;
    La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mre!
    Son divin Fils en proie  l'agonie amre;
    Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,
    Mornes, chevels, sans soupirs et sans voix,
    Plus dgouttant de pleurs qu'aprs la pluie un arbre,
    taient debout, pareils  des piliers de marbre.

    C'tait, certe, un spectacle  faire rflchir,
    Et je sentis mon cou, comme un roseau flchir
    Sous le vent que faisait l'aile de ma pense,
    Avec le chant du soir vers le ciel lance.
    Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
    Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
    Et je me dis: O Christ! tes douleurs sont trop vives;
    Aprs ton agonie au jardin des Olives,
    Il fallait remonter prs de ton Pre, au ciel,
    Et nous laisser,  nous, l'ponge avec le fiel;
    Les clous percent ta chair, et les fleurons d'pines
    Entrent profondment dans tes tempes divines.
    Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort
    Recule pouvante  ce sublime effort,
    Elle a peur de sa proie, elle hsite  la prendre,
    Sachant qu'aprs trois jours il la lui faudra rendre,
    Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
    Lvera de ses mains la pierre du tombeau;
    Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
    Adorable victime entre toutes bnie;
    Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,
    tendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.
    O rigoureux destin! une pareille vie
    D'une pareille mort si promptement suivie!
    Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!
    O donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
    La parole d'amour pour compenser l'injure,
    Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
    Dieu lui-mme a besoin, quand il est blasphm,
    Pour nous bnir encor de se sentir aim,
    Et tu n'as pas, Jsus, travers cette terre,
    N'ayant jamais press sur ton coeur solitaire
    Un coeur sincre et pur, et fait ce long chemin
    Sans avoir une paule o reposer ta main,
    Sans une me choisie o rpandre avec flamme
    Tous les trsors d'amour enferms dans ton me.

    Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
    Car l'inspiration descend toujours des cieux,
    Et mon ange gardien, quand vint cette pense,
    De son bouclier d'or ne l'a pas repousse.
    C'est l'heure de l'extase o Dieu se laisse voir,
    L'Angelus plor tinte aux cloches du soir:
    Comme aux bras de l'amant une vierge pme,
    L'encensoir d'or exhale une haleine embaume;
    La voix du jour s'teint; les reflets des vitraux,
    Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
    Et l'on entend courir, sous les ogives frles,
    Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
    La foi descend des cieux avec l'obscurit;
    L'orgue vibre; l'cho rpond: ternit!
    Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
    Rapproche ses deux mains et se met en prire.
    Comme un captif brisant les portes du cachot,
    L'me du corps s'chappe et s'lance si haut,
    Qu'elle heurte, en son vol, au dtour d'un nuage,
    L'toile chevele et l'archange en voyage;
    Tandis que la raison, avec son pied boteux,
    La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.
    C'est  cette heure-l que les divins potes
    Sentent grandir leur front et deviennent prophtes.
    O mystre d'amour!  mystre profond!
    Abme inexplicable o l'esprit, se confond!
    Qui de nous osera, philosophe ou pote,
    Dans cette sombre nuit plonger avant la tte?
    Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
    Pour chanter dignement tout ce pome obscur?
    Qui donc cartera l'aile blanche et dore
    Dont un ange abritait cette amour ignore?
    Qui nous dira le nom de cette autre loa?
    Et quelle me,  Jsus,  t'aimer se voua?
    Murs de Jrusalem, vnrables dcombres,
    Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
    O palmiers du Carmel!  cdres du Liban!
    Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
    Si vos troncs vermoulus et si vos tours mines
    Dans leur cho fidle ont, depuis tant d'annes,
    Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
    Conserv leur mmoire et le son de leur voix,
    Parlez et dites-nous,  forts!  ruines!
    Tout ce que vous savez de ces amours divines
    Dites quels purs clairs dans leurs yeux reluisaient.
    Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'lanaient!
    Et toi, Jourdain, rponds, sous les berceaux de palmes,
    Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
    Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux
    Que n'en trane aprs lui le paon tout radieux,
    Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses
    Glisser en se parlant avec des voix plus douces
    Que les roucoulements des colombes de mai,
    Que le premier aveu de celle que j'aimai;
    Et dans un pur baiser, symbole du mystre,
    Unir la terre au ciel et le ciel  la terre?

    Les chos sont muets, et le flot du Jourdain
    Murmure sans rpondre et passe avec ddain;
    Les morts de Josaphat, troubls dans leur silence,
    Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
    Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,
    Le chant du rossignol et le nid du ramier.
    Frre, mais voyez donc comme la Madeleine
    Laisse sur son col blanc couler  flots d'bne
    Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux
    Mlancoliquement se tournent vers les cieux!
    Qu'elle est belle! Jamais, depuis ve la blonde,
    Une telle beaut n'apparut sur le monde,
    Son front est si charmant, son regard est si doux,
    Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
    Quand le dsir craintif rde et s'approche d'elle,
    Fait luire son pe et le chasse  coups d'aile.

    O ple fleur d'amour close au paradis,
    Qui rpands tes parfums dans nos dserts maudits,
    Comment donc as-tu fait,  fleur! pour qu'il te reste
    Une couleur si frache, une odeur si cleste?
    Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
    Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
    Quel miracle du ciel, sainte prostitue,
    Que ton coeur, cette mer si souvent remue,
    Des coquilles du bord et du limon impur
    N'ait pas, dans l'ouragan, souill ses flots d'azur,
    Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide
    La perle blanche au fond de ton me candide!
    C'est que tout coeur aimant est rhabilit,
    Qu'il vous vient une autre me, et que la puret
    Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
    Comme  sa soeur coupable une soeur qui fait grce;
    C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
    C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
    Mon grand peintre ignor, sans en savoir les causes,
    Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;
    Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,
    Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
    La voyant si coupable et prenant piti d'elle,
    Pour qu'on lui pardonnt, tu l'as faite plus belle,
    Et ton pinceau pieux, sur le divin contour
    A promen longtemps ses baisers pleins d'amour.
    Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
    Et le prtre  genoux, qui soupire et qui prie,
    Dans sa pieuse extase hsite entre les deux,
    Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
    O sainte pcheresse!  grande repentante!
    Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,
    Dans mes rves choisie, et toute la beaut,
    Tout le rayonnement de la virginit
    Montrant sur son front blanc la blancheur de son me,
    Ne sauraient m'mouvoir,  femme vraiment femme,
    Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
    Ineffable rose  faire envie aux cieux!
    Jamais lys de Saron, divine courtisane,
    Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
    N'eut un plus pur clat ni de plus doux parfums;
    Ton beau front inond de tes longs cheveux bruns
    Laisse voir, au travers de la peau transparente,
    Le rve de ton me et ta pense errante,
    Comme un globe d'albtre clair par dedans!
    Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
    Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
    O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
    Les sraphins du ciel  peine ont dans leur coeur
    Plus d'extase divine et de sainte langueur;
    Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde
    Comme d'un manteau d'or la nudit du monde!
    Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit
    Celui qui t'a marque au front avec le doigt,
    Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
    Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
    Celui qui t'apparut au jardin, ple encor
    D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,
    Et, pour te consoler, voulut que la premire
    Tu le visses rempli de gloire et de lumire.

    En faisant ce tableau, Raphal inconnu,
    N'est-ce pas? ce penser comme  moi t'est venu,
    Et que ta rverie a sond ce mystre
    Que je voudrais pouvoir  la fois dire et taire?
    O potes! allez prier  cet autel,
    A l'heure o le jour baisse,  l'instant solennel,
    Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
    Regardez le Jsus et puis la Madeleine;
    Plongez-vous dans votre me, et rvez au doux bruit
    Que font en s'ployant les ailes de la nuit;
    Peut-tre un chrubin dtach de la toile,
    A vos yeux, un moment, soulvera le voile,
    Et dans un long soupir l'orgue murmurera
    L'ineffable secret que ma bouche taira.




CHANT DU GRILLON


I

    Souffle, bise! tombe  flots, pluie!
    Dans mon palais tout noir de suie,
    Je ris de la pluie et du vent;
    En attendant que l'hiver fuie,
    Je reste au coin du feu, rvant.

    C'est moi qui suis l'esprit de l'tre!
    Le gaz, de sa langue bleutre,
    Lche plus doucement le bois;
    La fume, en filet d'albtre,
    Monte et se contourne  ma voix.

    La bouilloire rit et babille;
    La flamme aux pieds d'argent sautille
    En accompagnant ma chanson;
    La bche de duvet s'habille;
    La sve bout dans le tison.

    Le soufflet au rle asthmatique
    Me fait entendre sa musique;
    Le tourne-broche aux dents d'acier
    Mle au concerto domestique
    Le tic-tac de son balancier.

    Les tincelles rjouies,
    En toiles panouies,
    Vont et viennent, croisant dans l'air
    Les salamandres blouies,
    Au ricanement grle et clair.

    Du fond de ma cellule noire,
    Quand Berthe vous conte une histoire,
    _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_,
    C'est moi qui soutiens sa mmoire,
    C'est moi qui fais taire le feu.

    J'touffe le bruit monotone
    Du rouet qui grince et bourdonne;
    J'impose silence au matou;
    Les heures s'en vont, et personne
    N'entend le timbre du coucou.

    Pendant la nuit et la journe,
    Je chante sous la chemine;
    Dans mon langage de grillon
    J'ai, des rebuts de son ane,
    Souvent consol Cendrillon.

    Le renard glapit dans le pige;
    Le loup, hurlant de faim, assige
    La ferme au milieu des grands bois;
    Dcembre met, avec sa neige,
    Des chemises blanches aux toits.

    Allons, fagot, ptille et flambe;
    Courage! farfadet ingambe,
    Saule, bondis plus haut encor;
    Salamandre, montre ta jambe,
    Lve en dansant ton jupon d'or.

    Quel plaisir? prolonger sa veille,
    Regarder la flamme vermeille
    Prenant  deux bras le tison,
    A tous les bruits prter l'oreille,
    Entendre vivre la maison!

    Tapi dans sa niche bien chaude,
    Sentir l'hiver qui pleure et rde,
    Tout blme et le nez violet,
    Tchant de s'introduire en fraude
    Par quelque fente du volet!

    Souffle, bise! tombe  flots, pluie!
    Dans mon palais tout noir de suie,
    Je ris de la pluie et du vent;
    En attendant que l'hiver fuie
    Je reste au coin du feu, rvant.


II

    Regardez les branches,
    Comme elles sont blanches!
    Il neige des fleurs.
    Riant dans la pluie,
    Le soleil essuie
    Les saules en pleurs,
    Et le ciel reflte
    Dans la violette
    Ses pures couleurs.

    La nature en joie
    Se pare et dploie
    Son manteau vermeil.
    Le paon, qui se joue,
    Fait tourner en roue
    Sa queue au soleil.
    Tout court, tout s'agite,
    Pas un livre au gte;
    L'ours sort du sommeil.

    La mouche ouvre l'aile,
    Et la demoiselle
    Aux prunelles d'or,
    Au corset de gupe,
    Dpliant son crpe,
    A repris l'essor.
    L'eau gament babille,
    Le goujon frtille:
    Un printemps encor!

    Tout se cherche et s'aime;
    Le crapaud lui-mme,
    Les aspics mchants,
    Toute crature,
    Selon sa nature:
    La feuille a des chants;
    Les herbes rsonnent,
    Les buissons bourdonnent,
    C'est concert aux champs.

    Moi seul je suis triste.
    Qui sait si j'existe,
    Dans mon palais noir?
    Sous la chemine,
    Ma vie enchane
    Coule sans espoir.
    Je ne puis, malade,
    Chanter ma ballade
    Aux htes du soir.

    Si la brise tide
    Au vent froid succde,
    Si le ciel est clair,
    Moi, ma chemine
    N'est illumine
    Que d'un ple clair;
    Le cercle foltre
    Abandonne l'tre:
    Pour moi c'est l'hiver.

    Sur la cendre grise,
    La pincette brise
    Un charbon sans feu.
    Adieu les paillettes,
    Les blondes aigrettes!
    Pour six mois adieu
    La matresse bche,
    O sous la peluche
    Sifflait le gaz bleu!

    Dans ma niche creuse,
    Ma patte boiteuse
    Me tient en prison.
    Quand l'insecte rde,
    Comme une meraude,
    Sous le vert gazon,
    Moi seul je m'ennuie;
    Un mur, noir de suie,
    Est mon horizon.




ABSENCE


    Reviens, reviens, ma bien-aime;
    Comme une fleur loin du soleil,
    La fleur de ma vie est ferme
    Loin de ton sourire vermeil.

    Entre nos coeurs tant de distance!
    Tant d'espace entre nos baisers!
    O sort amer!  dure absence!
    O grands dsirs inapaiss!

    D'ici l-bas, que de campagnes,
    Que de villes et de hameaux,
    Que de vallons et de montagnes,
    A lasser le pied des chevaux!

    Au pays qui me prend ma belle,
    Hlas! si je pouvais aller;
    Et si mon corps avait une aile
    Comme mon me pour voler!

    Par-dessus les vertes collines,
    Les montagnes au front d'azur,
    Les champs rays et les ravines,
    J'irais d'un vol rapide et sr.

    Le corps ne suit pas la pense;
    Pour moi, mon me, va tout droit,
    Comme une colombe blesse,
    S'abattre au rebord de ton toit.

    Descends dans sa gorge divine,
    Blonde et fauve comme de l'or,
    Douce comme un duvet d'hermine,
    Sa gorge, mon royal trsor;

    Et dis, mon me,  cette belle:
    Tu sais bien qu'il compte les jours,
    O ma colombe!  tire d'aile,
    Retourne au nid de nos amours.




AU SOMMEIL

HYMNE ANTIQUE


    Sommeil, fils de la nuit et frre de la mort,
    coute-moi, Sommeil: lasse de sa veille,
    La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort,
    Et son dernier rayon,  travers la feuille,
    Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement
    Sur le front endormi de son bleutre amant.
    Par la porte d'ivoire et la porte de corne,
    Les songes vrais ou faux de l'rbe envols
    Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
    Les cheveux de la nuit, d'toiles d'or mls,
    Au long de son dos brun pendent tout dboucls;
    Le vent mme retient son haleine, et les mondes,
    Fatigus de tourner sur leurs muets pivots,
    S'arrtent assoupis et suspendent leurs rondes.
    O jeune homme charmant, couronn de pavots,
    Qui, tenant sur la main une patre noire,
    Pleine d'eau du Lth, chaque nuit nous fait boire,
    Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
    Enfant mystrieux, hermaphrodite trange,
    O la vie au trpas s'unit et se mlange,
    Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
    Douce transition de la lumire  l'ombre,
    Du repos  la mort et du lit au tombeau;
    Sous les pais rideaux de ton alcve sombre,
    Du fond de ta caverne inconnue au soleil,
    Je t'implore  genoux, coute-moi, Sommeil!
    Je t'aime,  doux Sommeil! et je veux  ta gloire,
    Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
    Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
    Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscne,
    Dont le rauque aboment si souvent te troubla,
    Et verser l'opium sur ton autel d'bne.
    Je te donne le pas sur Phoebus-Apollon,
    Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
    Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
    Je te prfre mme  la blanche Vnus,
    Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
    Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
    Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
    Se suspendre l'essaim des zphyrs ingnus;
    Mme au jeune Iacchus, le doux pre de joie,
    A l'ivresse,  l'amour,  tout, divin Sommeil.

    Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
    Lve du doigt le pan de son rideau vermeil,
    Soit que les chevaux blancs qui tranent le soleil
    Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
    Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
    Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
    O les songes lgers mnent sans bruit leur ronde,
    Reois bnignement mon encens et mes voeux,
    Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!




TERZA RIMA


    Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
    Et que de l'chafaud, sublime et radieux,
    Il fut redescendu dans la cit latine,

    Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
    Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;
    Il avait oubli le monde dans les cieux.

    Trois grands mois il garda cette attitude austre,
    On l'et pris pour un ange en extase devant
    Le saint triangle d'or, au moment du mystre.

    Frre, voila pourquoi les potes, souvent,
    Buttent  chaque pas sur les chemins du monde;
    Les yeux fichs au ciel ils s'en vont en rvant.

    Les anges secouant leur chevelure blonde,
    Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
    Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

    Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
    Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
    Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperoivent pas.

    Que leur font les passants, les pierres et les boues?
    Ils cherchent dans le jour le rve de leurs nuits,
    Et le jeu du dsir leur empourpre les joues.

    Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
    Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
    Ils sortent rayonnants de leurs obscurs rduits.

    Un auguste reflet de leur oeuvre divine
    S'attache  leur personne et leur dore le front,
    Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.

    Les nuits suivront les jours et se succderont,
    Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
    Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

    Tous nos palais sous eux s'teignent et s'affaissent;
    Leur me,  la coupole o leur oeuvre reluit,
    Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

    Notre jour leur parat plus sombre que la nuit;
    Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
    Et le tableau quitt les tourmente et les suit.

    Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
    Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
    Et que le ciel de marbre o leur front touche presque.

    Sublime aveuglement? magnifique dfaut!




MONTE SUR LE BROCKEN


    Lorsque l'on est mont jusqu'au nid des aiglons,
    Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
    Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
    Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
    On s'aperoit enfin qu'on grimperait mille ans,
    Tant que la chair tiendrait  vos talons sanglants,
    Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
    Et qu'on n'est, aprs tout, qu'un Titan ridicule.
    On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
    Et des fantmes vains dansent devant vos yeux.
    Le silence est profond; la chanson de la terre
    Ne vient pas jusqu' vous, et la voix du tonnerre,
    Qui roule sous vos pieds, semble le billement
    Du Brocken, ennuy de son dsoeuvrement.
    Votre cri, sans trouver d'cho qui le rpte,
    S'teint subitement sous la vote muette;
    C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor
    Les violes d'amour et les cithares d'or,
    Car le ciel est bien haut et l'chelle est petite.
    Votre guide, effray, redescend et vous quitte,
    Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
    La dernire des fleurs vous jette son adieu.
    La neige cependant descend silencieuse,
    Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
    Apparat  ct d'un soleil sans rayons;
    Le ciel est tout ray de ses ples sillons,
    Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
    Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.




LE PREMIER RAYON DE MAI


    Hier j'tais  table avec ma chre belle,
    Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
    Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid
    Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bnit.
    C'tait un bruit charmant de verres, de fourchettes,
    Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,
    De sonores baisers et de propos joyeux.
    L'enfant, pour tre  l'aise et rgaler mes yeux,
    Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
    On voyait les trsors de sa blanche poitrine;
    Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,
    Ses beaux seins se dressaient, tincelants et durs,
    Et, comme sur des fleurs des abeilles poses,
    Sur leurs pointes tremblaient des lumires roses.
    Un rayon de soleil, le premier du printemps,
    Dorait, sur son col brun, de reflets clatants
    Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes
    D'un verre de cristal allumant les facettes,
    Enchssait un rubis dans la pourpre du vin.
    Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
    Avec un sentiment de joie et de bien-tre
    Je regardais l'enfant, le verre et la fentre;
    L'aubpine de mai me parfumait le coeur,
    Et, comme la saison, mon me tait en fleur;
    Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
    De penser qu'en ce sicle, envahi par la presse,
    Dans ce Paris bruyant et sale  faire peur,
    Sous le rgne fumeux des bateaux  vapeur,
    Malgr les dputs, la Charte et les ministres,
    Les hommes du progrs, les cafards et les cuistres,
    On n'avait pas encor supprim le soleil,
    Ni dpouill le vin de son manteau vermeil;
    Que la femme tait belle et toujours dsirable,
    Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
    Auprs de sa matresse, ainsi qu'aux premiers jours,
    Clbrer le printemps, le vin et les amours.




LE LION DU CIRQUE


    Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:
    Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
    De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;
    Comme un sphinx accroupi dans les sables brlants,
    Sur l'oreiller velu de tes pattes croises,
    Pose ton mufle norme, aux babines fronces,
    Dors et prends patience,  lion du dsert!
    Demain, Csar le veut, de ton cachot ouvert,
    Demain tu sauteras dans la pleine lumire,
    Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entire,
    Et de tous les cts les applaudissements
    Rpondront comme un choeur  tes grommlements
    On te tient en rserve une vierge chrtienne,
    Plus blanche mille fois que la Vnus paenne;
    Tu pourras  loisir, de tes griffes de fer,
    Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
    Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
    Ne frotte plus ton nez contre la grille close;
    Songe, sous ta crinire, au plaisir de ronger
    Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
    Dans le gouffre bant de ta gueule qui fume
    Une tte o dj l'aurole s'allume.
    Le belluaire ainsi gourmande son lion,
    Et le lion fait trve  sa rbellion.

    Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
    Rugis affreusement dans l'antre de mon me,
    Je n'ai pas de victime  promettre  ta faim,
    Ni d'esclave chrtienne  te jeter demain;
    Tche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
    Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.
    A quoi bon te dbattre et grincer et hurler?
    Le temps n'est pas venu de te dmuseler.
    En attendant le jour de revoir la lumire,
    Silencieusement  l'angle d'une pierre,
    Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
    Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.




LAMENTO


    Connaissez-vous la blanche tombe
    O flotte avec un son plaintif
        L'ombre d'un if?
    Sur l'if, une ple colombe,
    Triste et seule, au soleil couchant,
        Chante son chant;

    Un air maladivement tendre,
    A la fois charmant et fatal,
        Qui vous fait mal,
    Et qu'on voudrait toujours entendre;
    Un air, comme en soupire aux cieux
        L'ange amoureux.

    On dirait que l'me veille
    Pleure sous terre  l'unisson
        De la chanson,
    Et du malheur d'tre oublie
    Se plaint dans un roucoulement
        Bien doucement.

    Sur les ailes de la musique
    On sent lentement revenir
        Un souvenir;
    Une ombre de forme anglique
    Passe dans un rayon tremblant,
        En voile blanc.

    Les belles de nuit, demi-closes,
    Jettent leur parfum faible et doux
        Autour de vous,
    Et le fantme aux molles poses
    Murmure en vous tendant les bras:
        Tu reviendras?

    Oh! jamais plus, prs de la tombe
    Je n'irai, quand descend le soir
        Au manteau noir,
    couter la ple colombe
    Chanter sur la branche de l'if
        Son chant plaintif!




BARCAROLLE


    Dites, la jeune belle,
    O voulez-vous aller?
    La voile ouvre son aile,
    La brise va souffler!

    L'aviron est d'ivoire,
    Le pavillon de moire,
    Le gouvernail d'or fin;
    J'ai pour lest une orange,
    Pour voile une aile d'ange,
    Pour mousse un sraphin.

    Dites, la jeune belle,
    O voulez-vous aller?
    La voile ouvre son aile,
    La brise va souffler!

    Est-ce dans la Baltique,
    Sur la mer Pacifique,
    Dans l'le de Java?
    Ou bien dans la Norwge,
    Cueillir la fleur de neige,
    Ou la fleur d'Angsoka?

    Dites, la jeune belle,
    O voulez-vous aller?
    La voile ouvre son aile,
    La brise va souffler!

    Menez-moi, dit la belle,
    A la rive fidle
    O l'on aime toujours.
    --Cette rive, ma chre,
    On ne la connat gure
    Au pays des amours.




TRISTESSE


          Avril est de retour.
          La premire des roses,
          De ses lvres mi-closes,
          Rit au premier beau jour;
          La terre bienheureuse
          S'ouvre et s'panouit;
          Tout aime, tout jouit.
    Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

          Les buveurs en gat,
          Dans leurs chansons vermeilles,
          Clbrent sous les treilles
          Le vin et la beaut;
          La musique joyeuse,
          Avec leur rire clair
          S'parpille dans l'air.
    Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

          En dshabills blancs,
          Les jeunes demoiselles
          S'en vont sous les tonnelles
          Au bras de leurs galants;
          La lune langoureuse
          Argente leurs baisers
          Longuement appuys.
    Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

          Moi, je n'aime plus rien,
          Ni l'homme, ni la femme,
          Ni mon corps, ni mon me,
          Pas mme mon vieux chien.
          Allez dire qu'on creuse,
          Sous le ple gazon,
          Une fosse sans nom.
    Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.




QUI SERA ROI?


I

BHMOT

    Moi, je suis Bhmot, l'lphant, le colosse.
    Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
          Comme le dos d'un mont.
    Je suis une montagne anime et qui marche;
    Au dluge, je fis presque chavirer l'arche,
    Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.

    Je porte, en me jouant, des tours sur mon paule;
    Les murs tombent broys sous mon flanc qui les frle
          Comme sous un blier.
    Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
    J'enlve cavaliers et chevaux dans ma trompe,
    Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!

    Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:
    Je jette  chaque pas, sur la terre, une gerbe
          De blesss et de morts.
    Au coeur de la bataille, aux lieux o la mle
    Rugit plus furieuse et plus chevele,
    Comme un mortier sanglant, je vais gchant les corps.

    Les flches font sur moi le ptillement grle
    Que par un jour d'hiver font les grains de la grle
          Sur les tuiles d'un toit,
    Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
    Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
    Et par tous les chemins je marche toujours droit.

    Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
    A travers les bambous, je foltre et je passe
          Comme un faon dans les bls.
    Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
    Je dessche son urne avec ma grande trompe,
    Et laisse sur le sec ses htes caills.

    Mes dfenses d'ivoire ventreraient le monde,
    Je porterais le ciel et sa coupole ronde
          Tout aussi bien qu'Atlas.
    Rien ne me semble lourd; pour soutenir le ple,
    Je pourrais lui prter ma rude et forte paule.
    Je le remplacerai quand il sera trop las!


II

    Quand Bhmot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
    Lviathan, ainsi, rpondit en sa langue.


III

LVIATHAN

    Taisez-vous, Bhmot, je suis Lviathan,
    Comme un enfant mutin je fouette l'Ocan
          Du revers de ma large queue.
    Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
    Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
          Seigneur de l'immensit bleue.

    Le requin endent d'un triple rang de dents,
    Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
          Le kraken qu'on prend pour une le,
    L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
    Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,
          Du ctac jusqu'au nautile;

    Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
    Les baleines du ple  l'oeil rond et hagard,
          Qui soufflent l'eau par la narine,
    Le triton fabuleux, la sirne aux chants clairs,
    Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
          Et montrant sa blanche poitrine;

    Les oursons toils et les crabes hideux,
    Comme des coutelas agitant autour d'eux
          L'arsenal crochu de leurs pinces;
    Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
    Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
          Quand je visite mes provinces.

    Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
    Mon royaume est superbe et magnifique  voir:
          Des vgtations tranges,
    ponges, polypiers, madrpores, coraux,
    Comme dans les forts, s'y courbent en arceaux,
          S'y dcoupent en vertes franges.

    Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocan,
    Ma respiration soulve l'ouragan
          Et se condense en noirs nuages;
    Le souffle imptueux de mes larges naseaux
    Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
          Avec les ples quipages.

    Ainsi vous avez tort de tant faire le fier
    Pour avoir une peau plus dure que le fer
          Et renvers quelque muraille;
    Ma gueule vous pourrait engloutir aisment.
    Je vous ai regard, Bhmot, et vraiment
          Vous tes de petite taille.

    L'empire revient donc  moi, prince des eaux,
    Qui mne chaque soir les difformes troupeaux
          Patre dans les moites campagnes;
    Moi tmoin du dluge et des temps disparus;
    Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
          Les grands aigles sur les montagnes!


IV

    Lviathan se tut et plongea sous les flots;
    Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs lots.


V

L'OISEAU ROCK

    L-bas, tout l-bas, il me semble
    Que j'entends quereller ensemble
    Bhmot et Lviathan;
    Chacun des deux rivaux aspire,
    Ambition folle!  l'empire
    De la terre et de l'Ocan.

    Eh quoi! Lviathan l'norme
    S'assoirait, majest difforme,
    Sur le trne de l'univers!
    N'a-t-il pas ses grottes profondes,
    Son palais d'azur sous les ondes?
    N'est-il pas roi des peuples verts?

    Bhmot, dans sa patte immonde,
    Veut prendre le sceptre du monde
    Et se poser en souverain.
    Bhmot, avec son gros ventre,
    Veut faire venir  son antre
    L'univers terrestre et marin!

    La prtention est trange
    Pour ces deux ptrisseurs de fange,
    Qui ne sauraient quitter le sol.
    C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois tre
    De ce monde seigneur et matre,
    Et je suis roi de par mon vol.

    Je pourrais dans ma forte serre
    Prendre la boule de la terre
    Avec le ciel pour cusson.
    Crez deux mondes: je me flatte
    D'en tenir un dans chaque patte,
    Comme les aigles du blason.

    Je nage en plein dans la lumire,
    Et ma prunelle sans paupire
    Regarde en face le soleil.
    Lorsque par les airs je voyage,
    Mon ombre, comme un grand nuage,
    Obscurcit l'horizon vermeil.

    Je cause avec l'toile bleue
    Et la comte  ple queue;
    Dans la lune je fais mon nid;
    Je perche sur l'arc d'une sphre;
    D'un coup de mon aile lgre
    Je fais le tour de l'infini.


VI

L'HOMME

    Lviathan, je vais, malgr les deux cascades
    Qui de tes noirs vents jaillissent en arcades,
    La mer qui se soulve  tes reniflements,
    Et les glaces du ple et tous les lments,
    Mont sur une barque entr'ouverte et disjointe,
    T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
    Car il faut un peu d'huile  ma lampe le soir,
    Quand le soleil s'teint et qu'on n'y peut plus voir.
    Bhmot,  genoux! que je pose la charge
    Sur ta croupe arrondie et ton paule large!
    Je ne suis pas mu de ton normit;
    Je ferai de tes dents quelque hochet sculpt,
    Et je te couperai tes immenses oreilles,
    Avec leurs plis pendants,  des drapeaux pareilles,
    Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
    Oiseau Rock, prte-moi la plume et ton duvet,
    Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracasse,
    Sans pouvoir achever la courbe commence,
    Des sommits du ciel,  mes pieds, sur le roc,
    Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!




COMPENSATION


    Il nat sous le soleil de nobles cratures
    Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rver,
    Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures.

    Dieu semble les produire afin de se prouver;
    Il prend, pour les ptrir, une argile plus douce,
    Et souvent passe un sicle  les parachever.

    Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
    Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,
    Et l'ardente aurole en gerbe d'or y pousse.

    Ces hommes-l s'en vont, calmes et radieux,
    Sans quitter un instant leur pose solennelle,
    Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.

    Leur moindre fantaisie est une oeuvre ternelle,
    Tout cde devant eux; les sables inconstants
    Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidle.

    Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
    L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:
    Ils mneront  bout leurs destins clatants.

    Leur existence trange est le rel du rve;
    Ils excuteront votre plan idal,
    Comme un matre savant le croquis d'un lve.

    Vos dsirs inconnus, sous l'arceau triomphal
    Dont votre esprit en songe arrondissait la vote,
    Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

    D'un pied sr, jusqu'au bout ils ont suivi la route
    O, ds les premiers pas, vous vous tes assis,
    N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

    De ceux-l chaque peuple en compte cinq ou six,
    Cinq ou six tout au plus, dans les sicles prospres,
    Types toujours vivants dont on fait des rcits.

    Nature avare,  toi, si fconde en vipres,
    En serpents, en crapauds tout gonfls de venins,
    Si prompte  repeupler tes immondes repaires,

    Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
    Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
    Tant de monstres impurs chapps de tes mains,

    Nature, tu nous dois encor bien des potes!




CHINOISERIE


    Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
    Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
    Ophlia, ni Batrix, ni mme
    Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

    Celle que j'aime,  prsent, est en Chine;
    Elle demeure avec ses vieux parents,
    Dans une tour de porcelaine fine,
    Au fleuve Jaune, o sont les cormorans.

    Elle a des yeux retrousss vers les tempes,
    Un pied petit  tenir dans la main,
    Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
    Les ongles longs et rougis de carmin.

    Par son treillis elle passe sa tte,
    Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,
    Et, chaque soir, aussi bien qu'un pote,
    Chante le saule et la fleur du pcher.




SONNET


    Pour veiner de son front la pleur dlicate,
    Le Japon a donn son plus limpide azur;
    La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
    Que son col transparent et ses tempes d'agate.

    Dans sa prunelle humide un doux rayon clate;
    Le chant du rossignol prs de sa voix est dur,
    Et, quand elle se lve  notre ciel obscur,
    On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

    Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
    Le caprice a taill son petit nez charmant;
    Sa bouche a des rougeurs de pche et de framboise;

    Ses mouvements sont pleins d'une grce chinoise,
    Et prs d'elle on respire autour de sa beaut
    Quelque chose de doux comme l'odeur du th.




A DEUX BEAUX YEUX


    Vous avez un regard singulier et charmant;
    Comme la lune au fond du lac qui la reflte,
    Votre prunelle, o brille une humide paillette,
    Au coin de vos doux yeux roule languissamment.

    Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
    Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
    Et vos grands cils mus, de leur aile inquite
    Ne voilent qu' demi leur vif rayonnement.

    Mille petits amours  leur miroir de flamme
    Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
    Et les dsirs y vont rallumer leurs flambeaux.

    Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre me,
    Comme une fleur cleste au calice idal
    Que l'on apercevrait  travers un cristal.




LE THERMODON


I

    J'ai, dans mon cabinet, une bataille norme
    Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
    Et dont l'trange aspect arrte l'oeil surpris;
    On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
    La gravure sonner comme une vieille armure,
    Et le papier muet semble jeter des cris.

    Un pont par o se rue une foule en dmence,
    Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
    Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;
    A travers l'arche on voit une ville enflamme,
    D'o montent, en tournant, de longs flots de fume
    Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.

    Une barque, pareille  la barque des ombres,
    Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
    Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
    Une averse de sang pleut des ttes coupes;
    Des mains par l'agonie perdument crispes,
    Avec leurs doigts noueux s'accrochent  ses bords.

    Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
    Le grand fleuve a toujours toute prte une tombe;
    Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
    Les flots toujours bants, de leurs gueules voraces,
    Dvorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
    Tout ce que le combat jette  leur apptit.

    Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
    Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre
    Qu'un mourant tient encor dans son poing fracass;
    Plus loin, c'est un carquois plein de flches, qui verse
    Ses dards en pluie aigu, et dont chaque trait perce
    Un cadavre dj de cent coups travers.

    C'est un rude combat! chevelures, crinires,
    Panaches et cimiers, enseignes et bannires,
    Au souffle des clairons volent chevels;
    Les lances, ces pis de la moisson sanglante,
    S'inclinent  leur vent en tranche tincelante,
    Comme sous une pluie on voit pencher des bls.

    Les glaives dentels font d'affreuses morsures;
    Le poignard altr, plongeant dans les blessures,
    Comme dans une coupe, y boit  flots le sang;
    Et les pieux, rompant les armes les plus fortes,
    Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes
    Aux mes qui des corps sortent en rugissant.

    Quelle frocit de dessin et de touche!
    Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
    Qui signa ce pome trange et vhment?
    C'est toi, matre suprme,  la main turbulente,
    Peintre au nom rouge, roi de la couleur brlante,
    Divin Nerlandais, Michel-Ange flamand!

    C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime
    Pencha cette bataille au bord de cet abme,
    Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
    Et lui mis pour came un beau groupe de femmes
    Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames
    S'apaise et n'ose pas les submerger encor!


II

    Car ce sont,  piti! des femmes, des guerrires
    Que la mle treint de ses mains meurtrires.
        Sous l'armure une gorge bat;
    Les cailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
    O, nourrisson cruel, la mort ple vient boire
        Le lait empourpr du combat.

    Regardez! regardez! les chevelures blondes
    Coulent en ruisseaux d'or se mler sous les ondes
        Aux cheveux glauques des roseaux.
    Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albtre,
    O, dans la blancheur mate, une veine bleutre
        Circule en transparents rseaux.

    Hlas! sur tous ces corps  la teinte nacre,
    La mort a dj mis sa pleur azure;
        Ils n'ont de rose que le sang.
    Leurs bras abandonns trempent, les mains ouvertes,
    Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
        O l'eau les soulve en passant.

    Le cheval de bataille  la croupe tigre,
    Secouant dans les cieux sa crinire effare,
        Les foule avec ses durs sabots;
    Et le lche vainqueur, dans sa rage brutale,
    Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
        Tire  lui leurs derniers lambeaux.

    Bientt du haut des monts les vautours au col chauve,
    Les corbeaux vernisss, les aigles  l'oeil fauve,
        L'orfraie au regard clandestin,
    Les loups se balanant sur leurs chines maigres,
    Les renards, les chakals, accourront, tout allgres,
        Prendre leur part au grand festin.

    Ce splendide banquet rparera leurs jenes.
    O misre!  douleur! tous ces corps frais et jeunes,
        Ces beaux seins d'un si pur contour,
    Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
    Fouills par le museau de l'hyne farouche,
        Piqus par le bec du vautour!

    Cessez de vains efforts,  braves amazones!
    A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
        Le casque grec empanach,
    La cuirasse de fer, de clous d'or toile,
    Si votre main trop faible, au fort de la mle,
        Lche votre glaive brch?

    Votre armure fausse, entre ces bras robustes,
    Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes
        O le poil pousse en plein terrain;
    Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
    O guerrires! seraient les appas et les charmes
        Cachs sous vos corsets d'airain.

    S'ils n'taient repousss par les rudes cailles,
    Par les mailles d'acier qui hrissent vos tailles,
        Les bras se suspendraient autour;
    Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
    Vous auriez sans combat remport la victoire,
        Car la force cde  l'amour.

    Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,
    Qui volent, de la brise et de l'clair rivales;
        Fuyez sans vous tourner pour voir,
    Et ne vous arrtez qu'en des retraites sres
    O se trouve un flot clair pour laver vos blessures,
        Et du gazon pour vous asseoir!


III

    C'est la ncessit! c'est la rgle fatale!
    Toujours l'esprit le cde  la force brutale;
    Et quand la passion, aux beaux lans divins,
    Avec le positif veut en venir aux mains,
    Ardente, et n'coutant que le feu qui l'anime,
    Engage le combat sur le pont de l'abme,
    Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant
    Contre ces grands chevaux  forme d'lphant,
    Cabrs et renverss sur leurs normes croupes,
    Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
    Aux bras durs et noueux comme des chnes verts,
    Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;
    Toujours le pied lui manque, et, de flches crible,
    Elle tombe en hurlant dans l'onde flagelle,
    O son corps va trouver les camans du fond.
    Cependant les vainqueurs, sur la crte du pont,
    Sans donner une plainte aux victimes noyes,
    Passent, tambours battants, enseignes dployes.
    Cette planche, grave en six cartons divers
    Par Lucas Vostermann, d'aprs Rubens d'Anvers,
    Femmes au coeur hautain, ples cariatides,
    Qui ployez  regret des ttes moins timides
    Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
    Et qui vous refusez  porter votre croix,
    De votre destine est l'effrayant symbole,
    Et je l'y vois crite en sombre parabole.
    Comme vous autrefois, folles de libert,
    Des femmes au grand coeur,  la mle beaut,
    Se brlrent un sein, et mirent  la place
    La Mduse sculpte au coeur de la cuirasse;
    Elles laissrent l l'aiguille et les fuseaux,
    La navette qui court  travers les rseaux,
    Les travaux de la femme et les soins du mnage,
    Pour la lance et l'pe, instruments de carnage;
    Ngligeant la parure, et n'ayant pour se voir
    Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,
    Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
    Leur troupe rencontra la grande arme en marche,
    Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,
    Incertaine mare, on vit les combattants,
    Les chevelures d'or ou bien les ttes brunes,
    Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
    Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
    Et longtemps la victoire aux pieds irrsolus,
    Mesurant le terrain et supputant les pertes,
    Erra d'un camp  l'autre avec ses palmes vertes.
    De fatigue  la fin, les bras frles et blancs
    Laissrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,
    Trop faibles ouvriers pour de si fortes mes,
    Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!




LGIE


    J'ai fait une remarque hier en te quittant.
    Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant
    On a peur; on se fait avec la moindre chose
    Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
    De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
    La plus folle chimre, un souvenir ancien
    Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'veille,
    Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille
    Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
    L'on n'en meurt pas; demain peut-tre on en rira.
    Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,
    Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
    Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
    Que mon ide est folle et tu m'embrasseras,
    Et puis, j'oublrai tout, except que je t'aime
    Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de mme.
    Or, voici ma remarque; il m'a sembl cela.
    Je voudrais oublier toutes ces choses-l;
    Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
    Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
    Laisse aller Romo qui part. En ce moment
    O mon me pme  chaque embrassement
    S'lanait sur ta bouche au-devant de ton me,
    O ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
    O mon coeur perdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
    Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
    O mes deux bras nous, comme ceux d'un avare
    Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
    Te tenaient enferme et t'enchanaient  moi,
    Toi, tu ne disais rien; tu n'coutais pas, toi;
    Mes baisers s'teignaient sur ta lvre glace;
    Je ne te sentais pas sentir; ta main presse
    N'entendait pas la mienne et ne rpondait rien.
    J'tais l, devant toi, comme un musicien,
    Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
    O mon me! pourquoi faut-il, quand tu dbordes,
    Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
    Que l'me o tout en pleurs tu voudrais t'pancher
    Se ferme et te repousse, et te laisse rpandre
    Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!
    J'ai cherch vainement pourquoi cette froideur,
    Aprs tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
    Aprs tant de serments et de douces paroles,
    Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
    Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
    Qu'on tait fou d'avoir au fond du coeur un nom
    Que l'on ne dira pas, et que c'tait chimre
    D'aimer une autre femme au monde que sa mre.
    Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
    Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment.
    Lorsque, le dsir mort, nat la mlancolie,
    Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
    Comme au sein de sa mre un enfant qui s'endort,
    Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
    Le moment est venu de regarder en face
    L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
    Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
    Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en dplat,
    C'est qu'il s'adresse  l'homme et non pas  la femme.
    Quand le corps assouvi laisse en paix rgner l'me,
    Qu'on s'coute penser et qu'on entend son coeur,
    Et que dans la matresse on embrasse la soeur,
    La premire lasse est la femme. La honte
    D'avoir t vaincue au fond d'elle surmonte
    Le bonheur d'tre aime; elle hait son amant,
    Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
    Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
    Qu'elle hasse bien et de haine profonde,
    C'est lui, car c'est son matre et son seigneur; il peut
    Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
    Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
    A remplac l'amour; une froide contrainte
    Succde aux beaux lans de folle libert.
    Adieu l'enivrement, le rire et la gat.
    La femme se repent et l'homme se repose:
    Il a touch son but, il a gagn sa cause;
    C'est le triomphateur, le vainqueur, le Csar,
    Qui, la couronne au front, au-devant de son char,
    Malgr tout son amour, s'il peut la prendre vive,
    Tranera sans piti Cloptre captive.
    Aspic, dresse ton col tout gonfl de venin:
    Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.
    Csar attend dehors! il lui faut Cloptre
    Pour suivre le triomphe et paratre au thtre;
    Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
    Disent:--Heureux Csar! et lui battent des mains.
    La femme sait cela, que de reine et matresse
    Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;
    Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
    Elle a laiss tomber, aujourd'hui le dsir
    Le lui remet en main et la fait souveraine.
    Il faut que son amant  ses genoux se trane
    Et lui baise les pieds et demande pardon.
    Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
    Avec un double fil nouant son nouveau masque,
    Ainsi qu'un chevalier  l'abri sous son casque,
    Guette  couvert l'instant o, faible et dsarm,
    Se livre  son poignard l'amant qu'on croit aim.
    Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pense
    N'et pas d me venir et doit tre chasse,
    Et que je suis bien fou de douter d'un amour
    Dont personne ne doute, et prouv chaque jour?
    J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
    Ces haines, ces retours et ces alternatives,
    Ces dsespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
    C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
    Cette existence-l, c'est la mienne, la ntre;
    Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
    On est bien malheureux; mais pour un tel malheur
    Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
    Aimer! ce mot-l seul contient toute la vie.
    Prs de l'amour que sont les choses qu'on envie?
    Trsors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
    Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
    L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame
    Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!




LA BONNE JOURNE


    Ce jour, je l'ai pass ploy sur mon pupitre,
    Sans jeter une fois l'oeil  travers la vitre.
    Par Apollo! cent vers! je devrais tre las;
    On le serait  moins; mais je ne le suis pas.
    Je ne sais quelle joie intime et souveraine
    Me fait le regard vif et la face sereine;
    Comme aprs la rose une petite fleur,
    Mon front se lve en haut avec moins de pleur;
    Un sourire d'orgueil sur mes lvres rayonne,
    Et mon souffle press plus fortement rsonne.
    J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
    Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lvrier,
    Entre mes deux genoux posant sa longue tte,
    Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fte
    Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
    Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
    Prs de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
    M'talait son gros ventre et souriait vermeille;
    En vain ma bien-aime, avec son beau sein nu,
    Se penchait en riant de son rire ingnu,
    Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
    Rpandait les parfums de son haleine pure.
    Sourd comme saint Antoine  la tentation,
    J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion,
    L'oeuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,
    Et ma journe ajoute un feuillet  mon livre.




L'HIPPOPOTAME


    L'hippopotame au large ventre
    Habite aux Jungles de Java,
    O grondent, au fond de chaque antre,
    Plus de monstres qu'on n'en rva.

    Le boa se droule et siffle,
    Le tigre fait son hurlement,
    Le buffle en colre renifle,
    Lui dort ou pat tranquillement.

    Il ne craint ni kriss ni zagaies,
    Il regarde l'homme sans fuir,
    Et rit des balles des cipayes
    Qui rebondissent sur son cuir.

    Je suis comme l'hippopotame:
    De ma conviction couvert,
    Forte armure que rien n'entame,
    Je vais sans peur par le dsert.




VILLANELLE RHYTHMIQUE


    Quand viendra la saison nouvelle,
    Quand auront disparu les froids,
    Tous les deux nous irons, ma belle,
    Pour cueillir le muguet au bois;
    Sous nos pieds grenant les perles
    Que l'on voit au matin trembler,
    Nous irons couter les merles
            Siffler.

    Le printemps est venu, ma belle,
    C'est le mois des amants bni,
    Et l'oiseau, satinant son aile,
    Dit des vers au rebord du nid.
    Oh! viens donc sur le banc de mousse,
    Pour parler de nos beaux amours,
    Et dis-moi de ta voix si douce:
            Toujours!

    Loin, bien loin, garant nos courses,
    Faisons fuir le lapin cach,
    Et le daim au miroir des sources
    Admirant son grand bois pench,
    Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
    En panier enlaant nos doigts,
    Revenons rapportant des fraises
            Des bois.




LE SOMMET DE LA TOUR


    Lorsque l'on veut monter aux tours des cathdrales,
    On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
    Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.

    L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
    Sans trfle de soleil et de lumire blonde,
    Ttant le mur des mains, de peur de trbucher;

    Car les hautes maisons voisines de l'glise
    Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
    Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.

    S'envolant tout  coup, les chouettes peureuses
    Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
    Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:

    Les spectres, les terreurs qui hantent les tnbres,
    Vous frlent en passant de leurs crpes funbres;
    Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.

    A travers l'ombre on voit la chimre accroupie
    Remuer, et l'cho de la vote assoupie
    Derrire votre pas suscite un autre pas.

    Vous sentez  l'paule une pnible haleine,
    Un souffle intermittent, comme d'une me en peine
    Qu'on aurait veille et qui vous poursuivrait;

    Et si l'humidit fait, des yeux de la vote,
    Larmes du monument, tomber l'eau goutte  goutte,
    Il semble qu'on drange une ombre qui pleurait.

    Chaque fois que la vis, en tournant, se drobe,
    Sur la dernire marche un dernier pli de robe,
    Irritante terreur, brusquement disparat.

    Bientt le jour, filtrant par les fentes troites,
    Sur le mur oppos trace des lignes droites,
    Comme une barre d'or sur un cusson noir.

    L'on est dj plus haut que les toits de la ville,
    difices sans nom, masse confuse et vile,
    Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.

    Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
    Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
    Et semblent roucouler des promesses d'espoir.

    Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
    Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
    Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.

    Les guivres, les dragons et les formes tranges
    Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
    Sraphiques gardiens taills dans le granit,

    Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
    Dans leurs niches de pierre, appuys sur leurs ailes,
    Montent leur faction qui jamais ne finit.

    Vous dbouchez enfin sur une plate-forme,
    Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre norme,
    La Cit grommelante, accroupie alentour.

    Comme un requin, ouvrant ses immenses mchoires,
    Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
    Dont chacune est un dme, un clocher, une tour.

    A travers le brouillard, de ses naseaux de pltre,
    Elle souffle dans l'air son haleine bleutre,
    Que dore par flocons un chaud reflet de jour.

    Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'cume,
    Sur la ville toujours plane une ardente brume,
    Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.

    Ce sont les tintements et les grles voles
    Des cloches, de leurs voix sonores ou fles,
    Chantant  plein gosier dans leurs beffrois touffus;

    C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
    C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
    Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affts;

    C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
    File comme une toile  travers l'ombre terne,
    Emportant un heureux aux bras de son dsir;

    Le soupir de la vierge au balcon accoude,
    Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'ide,
    Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.

    Dans cette symphonie au colossal orchestre,
    Que n'crira jamais musicien terrestre,
    Chaque objet fait sa note impossible  saisir.

    Vous pensiez tre en haut; mais voici qu'une aiguille,
    O le ciel dcoup par dentelles scintille,
    Se prsente soudain devant vos pieds lasss.

    Il faut monter encor, dans la mince tourelle,
    L'escalier qui serpente en spirale plus frle,
    Se pendant aux crampons de loin en loin placs.

    Le vent, d'un air moqueur,  vos oreilles siffle,
    La goule tend sa griffe et la guivre renifle,
    Le vertige alourdit vos pas embarrasss.

    Vous voyez loin de vous, comme dans des abmes
    S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,
    Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.

    Votre sueur se fige  votre front en nage;
    L'air trop vif vous touffe: allons, enfant, courage!
    Vous tes prs des cieux; allons, un pas encor!

    Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
    L'archange colossal que fait tourner la brise,
    Le saint Michel gant qui tient un glaive d'or;

    Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
    Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
    Vous dirigez en bas un oeil moins effray,

    Vous verrez la campagne  plus de trente lieues,
    Un immense horizon, bord de franges bleues,
    Se droulant sous vous comme un tapis ray;

    Les carrs de bl d'or, les cultures zbres,
    Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigres;
    Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fray;

    Les cits, les hameaux, nids sems dans la plaine,
    Et, partout o se groupe une famille humaine,
    Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.

    Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
    La mer se diaprer et se gaufrer de moires,
    Comme un kandjiar turc damasquin d'argent;

    Les vaisseaux, alcyons balancs sur leurs ailes,
    Piquer l'azur lointain de blanches tincelles
    Et croiser en tous sens leur vol intelligent.

    Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,
    Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
    Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:

    Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
    Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
    Chimrique pays peupl de dragons verts;

    Ou vers Otati, la belle fleur des ondes,
    De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
    Comme une autre Vnus, fille des flots amers;

    A Ceylan,  Java, plus loin encor peut-tre,
    Dans quelque le dserte et dont on se rend matre,
    Vers une autre Amrique chappe  Colomb.

    Hlas! et vous aussi, sans crainte,  mes penses,
    Livrant aux vents du ciel vos ailes empresses,
    Vous tentez un voyage aventureux et long.

    Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
    Des pays inconnus et des les lointaines
    Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..

    La spirale soudain s'interrompt et se brise.
    Comme celui qui monte au clocher de l'glise,
    Me voici maintenant au sommet de ma tour.

    J'ai plant le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
    Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
    Insensible  la joie,  la vie,  l'amour,

    Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
    J'mousse mon ciseau contre des pierres dures,
    levant  grand'peine une assise par jour!

    Pendant combien de mois suis-je rest sous terre,
    Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
    Et cherchant le roc vif pour mes fondations!

    Et pourtant le soleil riait sur la nature;
    Les fleurs faisaient l'amour et toute crature
    Livrait sa fantaisie au vent des passions.

    Le printemps dans les bois faisait courir la sve,
    Et le flot, en chantant, venait baiser la grve;
    Tout n'tait que parfum, plaisir, joie et rayons!

    Patient architecte, avec mes mains pensives
    Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
    Je fouillais sous l'glise un temple souterrain.

    Puis l'glise elle-mme, avec ses colonnettes,
    Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'artes,
    Un madrpore immense, un polypier marin;

    Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
    O gazouillent, quand vient l'heure de la prire
    Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.

    Du haut de cette tour  grand'peine acheve,
    Pourrai-je t'entrevoir, perspective rve,
    Terre de Chanaan o tendait mon effort?

    Pourrai-je apercevoir la figure du monde,
    Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,
    Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?

    Si mon clocher passait seulement de la tte
    Les toits et les tuyaux de la ville, ou le fate
    De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;

    S'il tait assez haut pour dcouvrir l'toile
    Que la colline bleue avec son dos me voile,
    Le croissant qui s'corne au toit de la maison;

    Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nues
    Par le vent du matin mollement remues,
    Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;

    Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'me,
    Dans un ocan d'or, avec le globe en flamme,
    Majestueusement monter  l'horizon!




TABLE


    AVERTISSEMENT DES DITEURS                                      v

POSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832

  [2] Nous avons pens que les bibliophiles accueilleraient, comme
  un renseignement prcieux, l'indication du classement de
  l'dition du 1845. Nous l'avons donc place  cette table, entre
  parenthse.


    PRFACE                                                         3

    Mditation. (l. I.)                                            9
    Moyen ge. (Int. VI.)                                          10
    lgie I. (l. VI.)                                            11
    Paysage. (Pays. VII.)                                          12
    La jeune fille. (l. V.)                                       13
    Le Marais. (Pays. X.)                                          14
    Sonnet I. (Fant. X)                                            16
    Serment. (l. VIII.)                                           17
    Les Souhaits. (Fant. V.)                                       18
    Le Luxembourg. (l. II.)                                       20
    Le Sentier. (Pays. IV.)                                        21
    Cauchemar                                                      22
    La Demoiselle. (Pays. III.)                                    21
    Les deux ges. (l. IV.)                                       28
    Le Far-niente                                                  29
    Stances. (l. XVI.)                                            30
    Promenade nocturne. (Pays. V.)                                 32
    Sonnet II. (Fant. XI.)                                         34
    La Basilique. (Int. VII.)                                      55
    L'Oiseau captif. (l. XII.)                                    58
    Rve. (l. IX.)                                                40
    Penses d'automne. (Pays. IX.)                                 41
    Infidlit. (l. XX.)                                          43
    A mon ami Auguste M***. (Fant. VII)                            45
    lgie II                                                      46
    Veille. (Int. III.)                                           48
    lgie III. (l. X.)                                           50
    Clmence. (l. XIV.)                                           51
    Voyage                                                         52
    Le Coin du feu. (Int. II.)                                     55
    La Tte de mort. (Int. IV.)                                    56
    Ballade. (Pays. VI.)                                           59
    Une me. (l. XIII.)                                           64
    Souvenir. (l. XV.)                                            65
    Sonnet III. (Fant. XIII.)                                      66
    Maria. (l. III.)                                              67
    A mon ami Eugne de N***. (Int. V.)                            68
    Le Jardin des Plantes. (Pays. II.)                             72
    Le Champ de bataille. (Fant. IV.)                              74
    Imitation de Byron. (Fant. I.)                                 77
    Ballade. (l. VII.)                                            79
    Soleil couchant. (Pays. XIII.)                                 80
    Sonnet IV. (Fant. XIII.)                                       81
    Enfantillage. (Pays. I.)                                       82
    Nonchaloir. (l. XVIII.)                                       85
    Dclaration. (l. XVII.)                                       84
    Pluie. (Pays. VIII.)                                           85
    Point de vue. (Pays. XII.)                                     87
    Le Retour. (Pays. XI.)                                         88
    Pan de mur. (Pays. XIV.)                                       91
    Colre                                                         93
    Sonnet V. (Fant. XIV.)                                         95
    Justification. (l. XIX.)                                      96
    Frisson. (Int. I.)                                             98
    Sonnet VI. (Fant. XV.)                                        103
    lgie IV. (l. XI.)                                          104
    Sonnet VII                                                    107
    Paris. (Pays. XV.)                                            108
    Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.)                           111
    Dbauche. (Fant. VII.)                                        112
    Le Bengali. (Fant. II.)                                       114
    Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.)                          116

    ALBERTUS OU L'AME ET LE PCH                                 123


POSIES DIVERSES, 1833-1838

    Le Nuage                                                      187
    Les Colombes                                                  188
    Les Papillons                                                 189
    Tnbres                                                      190
    Thbade                                                      198
    Rocaille                                                      206
    Pastel                                                        207
    Watteau                                                       208
    Le Triomphe de Ptrarque                                      209
    Melancholia                                                   215
    Niob                                                         223
    Cariatides                                                    224
    La Chimre                                                    225
    La Diva                                                       226
    Aprs le Bal                                                  230
    Tombe du jour                                                234
    La dernire feuille                                           235
    Le Trou du serpent                                            236
    Les Vendeurs du temple                                        237
    A un jeune Tribun                                             246
    Choc de cavaliers                                             253
    Le Pot de fleurs                                              254
    Le Sphinx                                                     255
    Pense de minuit                                              256
    La Chanson de Mignon                                          262
    Romance                                                       267
    Le Spectre de la Rose                                         269
    Lamento                                                       271
    Ddain                                                        273
    Ce Monde-ci et l'autre                                        276
    Versailles                                                    280
    La Caravane                                                   281
    Destine                                                      282
    Notre-Dame                                                    283
    Magdalena                                                     289
    Chant du grillon                                              297
    Absence                                                       303
    Au Sommeil                                                    305
    Terza rima                                                    307
    Monte sur le Brocken                                         309
    Le premier rayon de mai                                       311
    Le Lion du Cirque                                             313
    Lamento                                                       315
    Barcarolle                                                    317
    Tristesse                                                     319
    Qui sera roi?                                                 321
    Compensation                                                  327
    Chinoiserie                                                   329
    Sonnet                                                        330
    A deux beaux yeux                                             331
    Le Thermodon                                                  332
    lgie                                                        338
    La bonne journe                                              342
    L'Hippopotame                                                 344
    Villanelle rhythmique                                         345
    Le Sommet de la tour                                          347





End of Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier

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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
