The Project Gutenberg EBook of Un Coeur de femme, by Paul Bourget

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Title: Un Coeur de femme

Author: Paul Bourget

Release Date: November 11, 2013 [EBook #44161]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PAUL BOURGET

Un Coeur de femme

[Marque d'imprimeur: FAC ET SPERA--A L]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XC




_DU MME AUTEUR_


dition elzvirienne

  Posies (1872-1876). _Au bord de la mer.--La Vie
      inquite.--Petits Pomes._ 1 vol.                        6 
  Posies (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol.              6 
  L'Irrparable. _L'Irrparable.--Deuxime Amour.--Profils
      perdus._ 1 vol.                                          6 
  Cruelle nigme. 1 vol.                                       6 


dition in-18

CRITIQUE

  Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire.--M.
      Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal._) 1 vol.         3 50
  Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_M.
      Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de
      Goncourt.--Tourguniev.--Amiel._) 1 vol.                 3 50
  tudes et Portraits. (_I. Portraits d'crivains.--II.
      Notes d'esthtique.--III. tudes Anglaises.--IV.
      Fantaisies._) 2 vol.                                     7 

ROMAN

  L'Irrparable. _L'Irrparable.--Deuxime Amour.--Profils
      perdus._ 1 vol.                                          3 50
  Pastels. (_Dix portraits de femmes._) 1 vol.                 3 50
  Cruelle nigme. 1 vol.                                       3 50
  Un Crime d'Amour. 1 vol.                                     3 50
  Andr Cornlis. 1 vol.                                       3 50
  Mensonge. 1 vol.                                             3 50
  Le Disciple. 1 vol.                                          3 50
  Un Coeur de femme. 1 vol.                                    3 50

_Tous droits rservs._




_

M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN_

MEMBRE DE L'ACADMIE DE MDECINE,

_comme un tmoignage d'admiration pour le savant, de reconnaissance pour
l'ami._

P. B.

Juin 1890.




UN COEUR DE FEMME




I

UN ACCIDENT DE VOITURE


Par une bleue et claire aprs-midi du mois de mars 1881 et vers les
trois heures de releve, une des vingt plus jolies femmes du Paris
d'alors,--comme disent les journaux,--Mme la comtesse de Candale, fut la
victime d'un accident aussi dsagrable qu'il peut tre dangereux et
qu'il est vulgaire. Comme son cocher tournait l'angle de l'avenue
d'Antin pour gagner la descente des Champs-lyses, le cheval du coup
prit peur, fit un cart et s'abattit en heurtant la voiture contre le
trottoir si maladroitement que le brancard de gauche cassa net. La
comtesse en fut quitte pour une forte secousse et quelques secondes d'un
subit saisissement nerveux. Mais toutes les combinaisons de sa journe
se trouvaient bouscules du coup; or la liste en tait longue,  juger
par l'ardoise blanche encadre de cuir et place sur le devant de la
voiture avec la petite pendule et le portefeuille aux cartes de visite.
Aussi le joli visage de la jeune femme, ce mince visage aux traits
dlicats, au profil tnu, aux frais yeux bleus et qu'clairait une si
chaude nuance de cheveux blonds, exprimait-il une contrarit voisine de
la colre tandis qu'elle descendait de son coup au milieu d'une foule
dj compacte. La curiosit gnrale dont elle se vit l'objet acheva de
la mettre en mchante humeur, et ce fut avec une voix trs dure, elle si
juste d'ordinaire, si indulgente mme pour ses gens, qu'elle dit au
valet de pied:

--Franois, aussitt que le cheval sera debout, vous laisserez ce
maladroit d'Aim se dbrouiller tout seul... Vous irez au cercle de la
rue Royale. Il me faut une voiture avant une demi-heure chez Mme de
Tillires.

Et elle s'achemina, de son pied chauss de bottines presque trop fines
pour la moindre marche, vers la rue Matignon, o habitait l'amie dont
elle venait de jeter le nom au pauvre Franois. Ce dernier, un grand
garon tout penaud dans sa longue livre brune, ple encore de l'effroi
que lui avait caus la chute du cheval, n'avait pas fini de
rpondre:--Oui, madame la comtesse, que dj son camarade, dgringol
du sige et rouge, lui, d'humiliation, le gourmandait sur sa gaucherie 
l'aider. Mais Mme de Candale avait fendu la masse des curieux. Elle ne
songeait plus qu'au bouleversement de son aprs-midi.

--Oui, le maladroit! se disait-elle, il faut que cela m'arrive le
jour o je suis le plus presse... Pourvu encore que Juliette soit chez
elle?... Si elle n'est pas l, tant pis, j'attendrai chez sa mre... Je
voudrais pourtant bien la trouver... Il y a une semaine tantt que nous
ne nous sommes vues.  Paris, on n'a le temps de rien...

Tout en se tenant ce discours intrieur, elle allait, portant haut sa
petite tte coiffe d'une dlicieuse capote de couleur mauve, sa souple
taille dessine dans un long manteau gris presque ajust avec une
bordure de plumes de la mme nuance. Elle allait, regarde par les
passants, de ce regard o une femme peut lire, dans sa jeunesse le
triomphe, dans sa vieillesse la dfaite de sa beaut. Quand la
promeneuse a cet air grande dame qu'avait Gabrielle de Candale et qui,
mme aujourd'hui, ne s'imite pas, c'est toute une comdie de la part de
celui qui croise cette femme. Il la croise, et vous diriez qu'il ne l'a
pas vue. Mais attendez qu'elle soit  deux pas et observez le geste
rapide par lequel il se retourne, une fois, deux fois, trois fois, pour
la suivre des yeux. Que les physiologistes expliquent ce mystre! Elle
n'a pas eu besoin, elle, de se retourner, pour tre sre de l'effet
produit, et, que les moralistes expliquent cet autre mystre, elle est
toujours flatte de cet effet, le passant ft-il bossu, bancroche ou
manchot, et quand bien mme elle porterait, comme Mme de Candale, un des
grands noms historiques de France! Certes, celle-l n'avait pas dans son
monde la rputation d'tre une coquette. Elle venait d'chapper  un
vrai danger. Elle devrait se passer de son coup neuf pendant quelque
temps peut-tre,--un coup anglais, trs profond, avec des fentres
troites, command  Londres sur ses indications spciales, et dont elle
jouissait depuis deux mois  peine. C'tait sans doute un cheval
perdu,--le meilleur de l'curie. Autant de motifs pour arriver maussade
 la maison de la rue Matignon. Et pourtant, lorsqu'elle pesa, de sa
main gante, sur le lourd battant de la vieille porte cochre, la
charmante Sainte, comme l'appelait justement l'amie  qui elle venait
demander asile, ne montrait plus entre ses sourcils dors la mme barre
d'irritation. Elle avait got, durant ces cinq minutes de marche, le
plaisir de se sentir trs jolie, au coup d'oeil lanc par quelques
admirateurs anonymes, et les Saintes le savourent avec d'autant plus de
friandise, ce plaisir si fminin, qu'elles se permettent moins d'tre
femmes. Celle-ci avait mme son expression  demi mutine des jours de
gat, tandis qu'elle traversait la cour et qu'elle gagnait l-bas au
fond,  gauche, un petit escalier  perron abrit dans une cage de
verre. Mais ce pouvait tre la joie de savoir, par la rponse du
concierge, que Mme de Tillires n'tait pas sortie. Trouver tout de
suite une confidente  qui l'on raconte les pripties d'un accident,
d'ailleurs inoffensif, c'est de quoi se rjouir presque de l'accident,
et, tout en poussant le bouton du timbre, la comtesse souriait  cette
pense:

--Je suis sre que mon amie aura encore plus peur que moi...

                   *       *       *       *       *

Quoique neuf annes  peine aient pass sur les vnements dont cette
visite inattendue fut le prologue, combien de personnes  Paris, et mme
dans la socit de Mme de Candale, se rappellent la charmante et
mystrieuse femme que cette dernire appelait ainsi mon amie tout
court, lorsqu'elle s'en parlait  elle-mme, dans le silence de son
coeur, et  voix haute, lorsqu'elle en parlait aux autres? Aussi ne
sera-t-il pas inutile, pour l'intelligence de cette aventure,
d'esquisser au moins en quelques lignes le portrait de cette disparue
qui, ds ce temps-l, tait un peu une inconnue, mme pour les amis de
son amie. Mais quoi! Mme de Tillires tait une de ces mondaines  ct
du monde, rserves et modestes jusqu' l'effacement, qui dploient 
passer inaperues autant de diplomatie que leurs rivales  blouir et 
rgner. D'ailleurs, n'y avait-il pas comme un symbole de ce caractre et
une preuve de ce got pour une demi-retraite dans le simple choix de
cette habitation, sur l'troit perron de laquelle se dessinait  cette
minute l'aristocratique silhouette de Gabrielle? Une atmosphre de
solitude flottait autour de cette maison spare du corps principal de
btiments par une cour, et enveloppe de jardins du ct qui regarde la
rue du Cirque. Mais cette rue Matignon tout entire, avec le long mur
qui la borde d'une part, avec les vieilles demeures qui n'ont pas chang
depuis le dernier sicle, vite comme elle est des voitures de matres,
qui prfrent aller des Champs-lyses au faubourg Saint-Honor par
l'avenue d'Antin, n'est-elle pas,  de certaines heures, comme un
paradoxe de tranquillit provinciale dans ce quartier si moderne et si
vivant? Mme le petit escalier isol dans sa gurite de verre avait sa
physionomie originale. Ses cinq marches tendues d'un tapis aux couleurs
passes se terminaient par une porte, vitre, elle aussi, dans sa partie
suprieure, afin de donner de la lumire  une antichambre, et garnie 
l'intrieur par des rideaux rouges. Ce n'tait ni le pavillon vulgaire,
puisque la maison comptait quatre tages, ni l'htel proprement dit,
puisque Mme de Tillires et sa mre, Mme de Nanay, habitaient seulement
le rez-de-chausse et le premier; et c'tait pourtant un logis bien 
elles, car elles avaient fait installer un escalier interne qui
runissait leurs appartements et leur pargnait l'escalier commun dont
l'entre  droite faisait pendant  la petite cage de verre. Sans
exagrer la signification de ces riens, de mme que l'talage du luxe
suppose toujours quelque vanit, la prfrence donne  une demeure un
peu mlancolique, dans une rue un peu spare, rvle plutt un certain
quant  soi, et comme une peur des succs de socit. Et puis, si Mme de
Tillires ne s'tait pas tudie de toutes faons  dfendre son
intimit, aurait-elle rsolu l'invraisemblable problme de rester veuve
 vingt ans et de passer les dix annes qui suivirent ce veuvage, 
Paris, libre, riche et dlicieuse, sans presque faire rpter son nom?

S'il est donc naturel que les indiffrents aient dj oubli cette femme
trs peu semblable aux lgantes de cette fin de sicle, en revanche,
ses quelques amis,--oh! pas nombreux,--s'intressaient ds lors  elle
avec un fanatisme que le temps n'a pas diminu. Aux curieux qui
s'tonnaient qu'une aussi jolie personne consumt ses jeunes annes dans
cette sorte de pnombre, ces amis rpondaient invariablement par cette
phrase: Elle a tant souffert! et chacun la prononait sur un ton qui
indiquait des confidences trop dlicates, trop sincres pour tre
redites. La tragdie qui avait rendu Juliette veuve justifiait trop
cette explication de son caractre. Le marquis Roger de Tillires, son
mari, un des plus brillants capitaines de l'tat-major, avait t tu en
juillet 1870,  ct du gnral Douay, et par une des premires balles
tires dans cette dplorable campagne. Cette nouvelle annonce sans
mnagements  la marquise, alors enceinte de sept mois, avait provoqu
chez elle une crise affreuse, et elle s'tait rveille mre, avant le
terme, d'un enfant qui n'avait pas vcu trois semaines. C'tait,
n'est-ce pas, de quoi demeurer  jamais brise. Mais si terribles ou si
tranges qu'ils soient, les vnements de notre vie ne crent rien en
nous. Tout au plus exaltent-ils ou dpriment-ils nos facults innes.
Mme heureuse et comble, Mme de Tillires et toujours t cette
crature d'effacement, de demi-teinte, d'troit foyer, presque de
rclusion. Quand ce got de se tenir  l'cart n'est pas jou, il
suppose une dlicatesse un peu souffrante du coeur chez des femmes aussi
bien nes que Juliette, aussi belles, aussi riches,--elle et sa mre
possdaient plus de cent vingt mille francs de rente,--et par consquent
aussi vite emportes dans le tourbillon. Ces femmes-l ont d sentir,
ds leurs premiers pas, ce que la grande vie mondaine comporte de
banalits, de mensonge et aussi de brutalits voiles. Un instinct a t
froiss en elles, tout de suite, qui les a fait se replier; elles
rflchissent, elles s'affinent, et elles deviennent par raction de
vritables artistes en intimit. Ce leur est un besoin que toutes les
choses dans leur existence, depuis leur ameublement et leur toilette
jusqu' leurs amitis et leurs amours, soient distingues, rares,
spciales, individuelles. Elles s'efforcent de se soustraire  la mode
ou de ne s'y soumettre qu'en l'interprtant. Elles vivent beaucoup chez
elles et s'arrangent pour que ce soit comme une faveur d'y tre reu.
Comment s'y prennent-elles? C'est leur secret. Elles arrivent aussi, en
se faisant dsirer,  ce que leur prsence dans un salon soit une autre
faveur. Ce gentil mange ne va pas pour elles sans quelque danger, celui
d'abord d'attacher une importance excessive  leur personne, et celui,
en pensant trop  leurs sentiments, de dvelopper dans leur me des
maladies d'artifice et de complication. Mais le commerce de ces femmes
offre d'infinis attraits. Ne suppose-t-il pas un choix qui, par lui
seul, est une constante flatterie pour l'amour-propre de leurs amis?
Puis il abonde en menues attentions, en gteries quotidiennes.
Connaissant par son dtail le caractre de tous ceux qui les approchent,
leur tact vous pargne le froissement mme le plus lger. Elles sont,
quand on a vcu dans leur sphre d'affection, indispensables et
irremplaables. Elles laissent derrire elles, quand elles ont disparu,
un souvenir aussi profond qu'il est peu tendu, et telle fut la destine
de Juliette. Encore aujourd'hui, si vous rencontrez les plus fidles
d'entre les habitus du petit salon de la rue Matignon, le peintre Flix
Miraut, le gnral de Jardes, M. d'Avanon, l'ancien diplomate, M.
Ludovic Accragne, l'ancien prfet, racontez-leur, pour voir, quelque
anecdote qui prte aux commentaires; s'ils sont en confiance, la
causerie ne s'achvera pas sans qu'ils vous aient dit:

--Si vous aviez connu Mme de Tillires...

Ou bien:

--Voil des gens que l'on tait sr de ne pas rencontrer chez Mme de
Tillires...

Ou bien:

--Je n'ai vu que Mme de Tillires qui...; mais n'insistez pas, sinon
vous les verrez prendre une physionomie d'initis et revenir  la
matire habituelle de leur entretien: Miraut  son dernier tableau de
fleurs; de Jardes  son nouveau projet d'armement; d'Avanon  sa
mission secrte en Italie, aprs Sadowa; Ludovic Accragne  l'oeuvre de
l'hospitalit de nuit dont il est un agent trs actif. Il semble qu'ils
aient pris,  l'cole de leur amie d'autrefois, ce got de discrtion
que les femmes de cette nature exigent chez leurs dvots. D'ailleurs, le
peintre avec son langage trop concret, trop imag, le gnral avec sa
parole technique, le diplomate avec la politesse de ses formules, et
l'ex-fonctionnaire avec la raideur administrative des siennes,
seraient-ils capables de vous traduire cette chose exquise qui est le
charme et que Mme de Tillires possdait  un degr unique? Le charme!
Une femme seule, quand elle en a beaucoup aim une autre,--cela se
trouve,--peut faire revivre dans quelque confidence  mi-voix ce rien de
mystrieux, cette magie de grce qu'enveloppe ce mot par lui-mme
indfinissable. Pour voquer Mme de Tillires, dans ce qui fut
l'innocente et durable sorcellerie de sa sduction, c'est  Mme de
Candale qu'il faut s'adresser, quand elle consent  en parler, ce qui
n'arrive gure, car cette pauvre Sainte redoute souvent ce souvenir
comme un remords. Il nous est si difficile, quand la fibre du scrupule
tressaille en nous, de ne pas nous considrer un peu comme la cause des
malheurs dont nous avons t l'occasion, et que de fois la fine comtesse
s'est revue en pense sonnant  la porte de son amie par cette
aprs-midi claire de mars, et chaque fois c'est pour songer:--Si
pourtant nous ne nous tions pas parl ce jour-l! Si je n'tais pas
venue rue Matignon! Faut-il appeler hasard, faut-il appeler destine ce
jeu continuel et inattendu des vnements les uns sur les autres, qui
veut que tout le malheur ou tout le bonheur d'un tre dpende parfois du
glissement d'un cheval sur le pav, de la maladresse d'un cocher, du
bris d'un brancard de voiture et d'une visite qui en est rsulte?

                   *       *       *       *       *

Hasard, destine ou providence, il est certain que Mme de Candale ne
remuait ni ces ides-l, ni aucun pressentiment douloureux sous la
capote mauve qui coiffait si coquettement sa tte blonde, lorsque le
valet de pied l'introduisit  travers le grand salon d'abord, puis dans
l'autre, le plus petit, o Juliette se tenait comme  l'ordinaire. Cette
dernire crivait, assise  un troit bureau plac  l'abri d'un
paravent bas et dans l'angle de la porte-fentre, si bien qu'il lui
suffisait de lever les yeux pour voir le jardin. Les arbres, par ce
clair jour bleu du premier printemps, poussaient dj leurs bourgeons
lilas  la pointe de leurs branches encore noires. Le vert gazon perait
la terre brune de ses brins rares et courts, et, comme un simple mur
revtu de lierre sparait le jardinet de deux jardins plus vastes,
dvelopps eux-mmes jusqu' la rue du Cirque, c'tait presque sur un
fond de parc dfeuill que se dtachait son joli visage, lorsque, ayant
aperu Mme de Candale, elle se leva pour la prendre dans ses bras avec
un petit cri de joyeuse surprise.

--Regarde, disait-elle, je suis habille. J'attends ma voiture.
J'allais passer chez toi pour avoir de tes nouvelles...

--Et tu ne m'aurais pas trouve, rpondit la comtesse, et puis il n'y
aurait eu personne pour te raconter que, telle que tu me vois, tu as
peut-tre failli ne plus me voir jamais.

--Quelle folie!

--Mais c'est que je viens d'chapper tout simplement  un gros danger.

--Tu me fais peur...

Et Gabrielle de commencer le rcit,--lgrement romanc, comme tous les
rcits de femme,--de son accident de voiture, tandis que Juliette
l'coutait en ponctuant ce discours de lgres exclamations. C'tait
bien le plus doux nid pour un intime entretien d'amies, et d'amies
vraies comme ces deux-l, que cette pice attidie toute la matine par
le soleil de mars et rchauffe maintenant par la flamme paisible d'un
feu nourri de longues et larges bches. Vous y auriez cherch en vain le
fouillis d'toffes et de bibelots un peu disparates habituel aux
Parisiennes d'aujourd'hui. Par une spirituelle fantaisie d'aristocratie,
la marquise avait tout simplement transport rue Matignon l'ameublement
d'un des boudoirs de Nanay, en sorte que les moindres dtails, dans ce
petit salon, rvlaient le got du temps de Louis XVI,--poque o le
chteau a t restaur par l'aeul de Mme de Tillires, Charles de
Nanay, le protecteur de Rivarol. Les teintes blanches et un peu neutres
de ces bois gracieusement ouvrs, les nuances bleues des toffes
vieillies s'harmonisaient avec les quelques portraits anciens appendus
aux murs dans leurs cadres ddors. Juliette avait-elle eu l'intuition
que ce dcor d'il y a cent ans convenait mieux qu'un autre au caractre
particulier de sa beaut? Il est certain qu'avec un nuage de poudre sur
ses cheveux blonds,--d'un blond aussi cendr que le blond des cheveux de
Gabrielle tait dor,--avec une mouche au coin de sa bouche fine, avec
du rouge  sa joue rose, avec des mules hautes  ses pieds si minces et
une robe  la Marie-Antoinette autour de sa souple taille, elle et paru
la contemporaine de la clbre marquise Laure de Nanay, dont le
portrait faisait, sur la chemine, pendant  celui du marquis Charles.
Et mme sans mouches ni poudre, sans rouge et sans mules, elle
ressemblait, d'une ressemblance presque inquitante,  cette
arrire-grand'mre, si indignement rcompense de la plus romanesque
passion,--dans un temps qui ne l'tait gure,--par un passage affreux
des mmoires de Tilly! Chez Juliette comme chez cette jolie anctre,
l'air gracieux, enfantin, presque d'un Saxe trop fragile, tait corrig
par l'expression profonde du regard et le pli triste du sourire. Un
dtail de physionomie achevait de transformer chez Mme de Tillires en
charme rveur la joliesse un peu mignarde du XVIIIe sicle. Dans les
instants o elle tait mue sans vouloir le paratre, la dilatation
soudaine de la pupille, jusqu' faire paratre noirs ses beaux yeux d'un
bleu sombre et tendre, donnait la sensation d'une nervosit maladive,
contenue par la volont la plus ferme. Ce visage, o il y avait  la
fois tant de noblesse de race et tant de passion renferme, prsentait
un contraste singulier avec le visage de Mme de Candale, aussi
dlicatement patricien, aussi affin par une hrdit sculaire, mais
tout en nergie et en action. La comtesse, qui vit comme hypnotise par
son culte pour le terrible marchal de Candale, l'ami de Montluc et son
rival en massacres, et t, au sicle des luttes religieuses, une de
ces rudes guerrires dont L'Estoile raconte les audaces cruelles, et,
plus prs de nous, une chouanne, une de ces amazones de la Vende et du
Cotentin qui firent le coup de feu le long des routes, braves comme les
plus braves de leurs compagnons. La marquise de Tillires, toute
tendresse et toute douceur, faisait songer  ces hrones de la vie
amoureuse dont l'histoire a incarn le type dans la touchante figure
d'une La Vallire ou d'une Ass. L'une tait un Van Dyck descendu de sa
toile par la vertu de l'atavisme, et l'autre un pastel de jadis comme
anim par un mystrieux enchantement. Mais si aux analogies extrieures
correspondait une analogie morale, s'il y avait en effet, chez l'une,
des frmissements secrets d'hrosme, et chez l'autre des abmes voils
de passion, cela, leur causerie sur ce coin de canap n'aurait pu
l'apprendre au plus subtil des couteurs: car, aussitt le rcit de
l'accident termin, ce Van Dyck habill par Worth et ce pastel par par
Doucet avaient commenc de se raconter leur semaine, et c'tait
simplement le papotage de deux amies qui, tour  tour, parlent chiffons,
visites ou soires, qui potinent enfin,--pour employer le vilain mot
actuel qui sert  dsigner ce jolis gazouillis d'oiseaux
moqueurs,--jusqu' cette phrase invitable prononce par la comtesse:

--Voyons, quand viens-tu dner chez moi, pour causer vraiment? Veux-tu
demain?

--Demain? Non, fit Mme de Tillires, j'ai ma cousine de Nanay chez
moi. Veux-tu aprs-demain jeudi?

--Jeudi? jeudi? C'est moi qui ne suis pas libre, je dne chez ma soeur
d'Arcole. Veux-tu vendredi?

--C'est une gageure, reprit Juliette en riant, je dne chez les
d'Avanon. Imagine-toi qu'il faut que ce soit moi qui mette la paix dans
le mnage de mon adorateur. Seulement Mme d'Avanon se couche trs tt,
et si c'est ton jour de loge  l'Opra et que tu n'aies personne...

--Personne... Cela, c'est parfait. Ne fais pas atteler, j'irai te
prendre  neuf heures chez les d'Avanon... Mais c'est loin, vendredi,
c'est trs loin. J'ai une ide, si tu venais ce soir, tout simplement?

--Mais, rpondit Mme de Tillires, regarde sur mon bureau, cette
lettre que je finissais quand tu es entre... J'crivais  Miraut qui me
demande un jour depuis trs longtemps, et comme j'tais seule avec ma
mre...

--Tu n'enverras pas la lettre, voil tout, fit la comtesse, et tu me
rendras service... C'est un peu une corve, ce dner... Toute la chasse
de Pont-sur-Yonne... Tu les connais, les chasseurs. Prosny, d'Artelles,
Mos...--Et, avec un mouvement d'hsitation:--Enfin, un dernier que tu
n'auras peut-tre pas envie de connatre, lui... Tu es tellement ce que
les Anglais appellent _particular_...

--Et les Franais prude ou chipie, interrompit Juliette en
recommenant  rire. Et tout cela parce que je ne veux pas venir chez
toi les jours de cohue... Et quel est-il, ce mystrieux personnage que
je dois te dfendre de me prsenter?...

--Oh! pas bien mystrieux, reprit Gabrielle; c'est Raymond Casal.

--Celui de Mme de Corcieux? interrogea Juliette; et sur un geste
affirmatif de la comtesse:--Le fait est, ajouta-t-elle avec malice,
que le svre Poyanne dsapprouvera... Je n'chapperai pas  la phrase:
Pourquoi Mme de Candale reoit-elle des hommes comme celui-l?

Sans doute l'ami dont Mme de Tillires raillait gaiement la surveillance
un peu ombrageuse n'tait pas en grande faveur auprs de la comtesse,
car cette dernire eut dans les yeux un petit clair de joie mauvaise 
cette moquerie, et, comme encourage, elle reprit:

--D'abord, tu lui diras que c'est l'ami de mon mari bien plus que le
mien. Et puis, veux-tu que je te parle franchement? Casal, n'est-ce pas,
cela signifie pour toi, pour Poyanne, pour n'importe qui, un mauvais
sujet qui ne frquente les femmes que pour les perdre, un fat qui a
compromis Mme de Hacqueville, Mme Ethorel, Mme de Corcieux et mille et
trois autres, un joueur qui a tenu au cercle des parties extravagantes,
un brutal qui ne se lve de la table de jeu que pour monter  cheval,
faire des armes, chasser et finir la nuit, _drunk as a lord_? Le voil,
ton Casal et celui de ton Poyanne...

--Mon Casal! interrompit Juliette, je ne le connais pas, et mon
Poyanne,--cela, non, je ne veux pas tre responsable des antipathies de
mes amis, sois juste.

--Mais si, mais si, ton Poyanne, insista la comtesse. Voyons, s'il
tait veuf au lieu d'tre simplement spar, et si sa coquine de femme
lui faisait la surprise de mourir  Florence, o elle mne une vie?...

--Eh bien! achve, dit Mme de Tillires.

--J'ai toujours eu l'ide que tu serais capable de l'pouser, et lui,
je parierais qu'il y pense, car il monte dj la garde autour de toi
comme autour d'une fiance.

--D'abord je ne crois pas du tout qu'il nourrisse de si tnbreux
projets, fit Juliette en riant de plus belle, et puis je ne sais pas
ce que je rpondrais si le cas se prsentait, et enfin une fiance de
vingt-neuf ans et huit mois peut se permettre d'affronter les sductions
d'un viveur trs fat, trs joueur, un peu jockey, un peu matre d'armes,
et trs ivrogne, car voil le portrait peu flatt de ton convive...

--Tu m'as justement coup la parole quand j'allais te dire que cette
lgende-l ne ressemble pas plus au vritable Casal que le Napolon III
des _Chtiments_  notre pauvre empereur... Fat! Est-ce sa faute s'il
est tomb sur trois ou quatre folles qui l'ont affich? Tu as beau rire.
Oui, qui l'ont affich! Pauline de Corcieux, c'en tait  ne plus la
recevoir. Et aprs leur rupture, qui est all crier du mal de l'autre 
tous les chos? Elle, ou lui? Ce dont je suis sre, moi, qui me pique
d'tre une trs honnte femme, c'est que jamais, entends-tu, jamais il
ne m'a dit un mot qu'il ne devait pas me dire. Et intelligent,
intressant, tout plein des souvenirs de ses grands voyages! L'Orient,
les Indes, la Chine, le Japon; il a couru le monde entier. Viveur?
Joueur? Il tait un peu plus riche que ces messieurs, il a eu plus de
chevaux, perdu plus d'argent. Voil bien de quoi s'indigner. C'est
possible qu'il ait la manie de l'escrime. Mais il n'en parle pas, et je
n'ai jamais entendu raconter qu'il ait abus de sa force  l'pe. C'est
possible aussi qu'il boive, mais il a eu le bon got de venir toujours
chez moi parfaitement matre de lui... Sais-tu ce que c'est que ce
garon? Un enfant gt  qui la vie a t trop facile, mais qui a gard
un tas de charmantes qualits. Et beau avec cela! Mais tu l'as vu?...

--Je crois qu'on me l'a montr une fois  l'Opra, dit Juliette, un
grand, avec des cheveux noirs et une barbe blonde.

--Il y a longtemps alors, reprit Gabrielle. Il ne porte plus que la
moustache. Comme c'est drle, la vie de Paris! Vous avez d vous
rencontrer cent fois.

--Je sors si peu, dit Juliette, et d'ailleurs, avec mes distractions,
je ne reconnais jamais personne.

--Enfin, sortiras-tu ce soir pour venir voir le beau Casal, oui ou
non?

--Oui. Mais comme tu en parles! Comme tu te montes! Si je ne te
connaissais pas?...

--Tu dirais que je suis amoureuse de lui, n'est-ce pas? Que veux-tu?
J'ai du sang de bataille dans les veines, et l'horreur des injustices du
monde... Et puis ne va pas me dnoncer  Poyanne?

--Ah! encore Poyanne, fit Juliette en haussant ses fines paules.

--Mais oui, reprit la comtesse en secouant la tte, Quand il n'est
pas l, tout va bien. Et puis, il te parle, et j'ai toujours remarqu
comme un mot de lui t'influence. Mais on entre... Cette fois, c'est la
voiture...

Entendez-vous d'ici le papotage de l'adieu qui rpte celui de
l'arrive, aussitt que le domestique annonce en effet que la voiture de
la comtesse est avance, les dj, les mais tu ne fais que
d'arriver, les  ce soir, ma douce, et puis des baisers, et puis des
rires autour du nom de Casal prononc de nouveau, et puis le silence 
peine soulign par le va-et-vient de la pendule et le craquement du feu,
quand Mme de Candale est partie? Juliette, reste seule, s'assit  sa
table, et aprs avoir dchir le petit billet destin  Miraut, elle
prit dans le casier  enveloppes une dpche bleue pour un nouveau
billet qui devait tre plus difficile  crire, car elle tourna et
retourna longtemps le porte-plume entre ses doigts minces, tout en
regardant le jardin, maintenant plus mlancolique sous le ciel fonc
joliment, et voici les lignes qu'elle se dcida enfin  tracer:

                   *       *       *       *       *

Mon ami,

Ne venez pas ce soir avant onze heures. Gabrielle sort d'ici. Je ne
l'avais pas vue depuis dix jours et j'ai d accepter de dner chez elle
ce soir. Ce ne serait pas amical de la quitter tout de suite aprs. Ne
me boudez pas si je remets de deux heures  vous couter me dire ce qui
s'est pass  la Chambre aujourd'hui et comment vous avez parl. Ne
m'arrivez pas avec vos yeux dus o je lis un reproche pour ce que vous
appelez--si faussement--mon ct mondain. Vous savez trop ce que c'est
que le monde pour moi sans vous,--sans toi, et comme je voudrais avoir
le droit d'y proclamer  tous ce que tu es pour ton amie.

JULIETTE.

                   *       *       *       *       *

Puis sur la place rserve  l'adresse, quand elle eut ferm cette
dpche, elle crivit le nom d'un orateur de la Droite bien connu 
cette poque, et qui avait jou  Versailles un rle assez analogue 
celui que M. de Mun occupe trs noblement aujourd'hui. Et ce nom n'tait
autre que celui du comte Henry de Poyanne,--ce qui prouve que les amies
les plus intimes ne se font jamais que des moitis de confidences. Car
si Mme de Candale souponnait, comme on a vu, les sentiments de Poyanne
pour Mme de Tillires, elle tait  mille lieues de croire que ces
sentiments fussent partags, et qu'une liaison d'amant  matresse unt
ces deux tres. Les trs honntes femmes,--et quoique Gabrielle le dt
un peu trop, elle en tait une,--ont de ces navets qui prouvent leur
absolue droiture. Et que d'autres petites choses il racontait entre les
lignes, ce gentil billet bleu! Si Juliette l'avait relu sincrement au
lieu de le clore tout de suite, elle se serait rendu compte que les
grces de ces coquettes phrases, le tu subit et les caresses de la fin
cachaient--ou compensaient--une perfidie? Non. Mais une lgre
infidlit tout de mme. N'en est-ce pas une, pour une matresse, que de
faire une action dont elle sait d'avance que son amant en sera pein, et
Poyanne, qui parlait, ce jour-l, dans une sance importante de la
Chambre, ne serait-il pas froiss, quand il saurait que Juliette,
pouvant le voir ds huit heures, et aprs avoir manqu  cette sance
sous un prtexte frivole, avait encore recul cette entrevue pour dner
avec quelqu'un qu'il n'aimait pas? Elle n'avait pas dit  Gabrielle que
plusieurs fois, et  l'occasion de Mme de Corcieux dont il connaissait
le mari, Poyanne avait jug Casal trs durement. Si elle l'avait relu
une seconde fois, ce gracieux billet, la jolie veuve se serait peut-tre
demand encore pourquoi, lie comme elle l'tait dans la vie et pour
toujours,--puisqu'ils avaient chang, elle et Poyanne, une promesse
secrte de mariage,--elle venait d'prouver,  couter Gabrielle, une
espce de curiosit singulire pour ce Casal si antipathique  son futur
mari. Elle en aurait peut-tre conclu, si elle avait t tout  fait
vraie avec elle-mme, que, dans son sentiment pour Poyanne, un peu de
lassitude commenait de s'insinuer, et d'un peu de lassitude  beaucoup
d'ennui le passage est si rapide, aussi rapide que d'un peu de curiosit
 beaucoup de coquetterie... Mais pouvons-nous jamais dmler l'cheveau
des mille fils qui se croisent dans notre pense derrire les phrases de
nos lettres quand nous crivons  quelqu'un qui nous tient de trs prs
au coeur? Il en est du sens secret des billets d'amour comme des
vnements tragiques auxquels nous prenons part, et quand Juliette, une
demi-heure plus tard, fit arrter sa voiture devant le bureau de poste
de la rue Montaigne, pour glisser elle-mme sa dpche dans la bote,
elle ne souponnait pas plus ce que signifiait, au fond, tout au fond,
sa gracieuse prose, que Mme de Candale ne souponnait la funeste
importance que son invitation improvise allait prendre dans l'existence
de sa plus chre amie.




II

L'INCONNU


Madame de Tillires avait l'habitude, lorsqu'elle ne dnait pas  la
maison, de faire sa toilette bien  l'avance, afin d'assister au repas
de sa mre, si elle ne pouvait le partager. Mme de Nanay conservait, de
ses trente ans de province, le principe de se mettre  table sur le coup
de sept heures moins un quart, trs exactement. Cette salle  manger du
premier tage, o il ne pouvait pas plus de dix personnes, tait commune
aux deux femmes. Cette mre qui adorait sa fille, pour sa fille et non
pour elle-mme,--sentiment rare chez les mres comme chez les
filles,--s'tait applique  organiser leur intrieur de faon que leurs
deux existences se ctoyassent sans se mler. Elle avait son tage, son
salon, ses domestiques, sa distribution de journe
indpendante;--toujours leve  six heures, t comme hiver, pour la
messe d'un couvent voisin, couche  neuf, et ne descendant gure au
rez-de-chausse. Elle voulait que Juliette ft  la fois libre comme si
elle vivait seule, et protge. Dans l'excs de son abngation, elle se
reprochait d'accepter la gterie que lui faisait Mme de Tillires, avant
chacune de ses sorties. Elle l'acceptait pourtant, car elle comprenait
qu'en dehors de ces conditions-l, Juliette, qui ne sortait dj pas
beaucoup, ne sortirait plus jamais. Et puis, ce lui tait un charme si
doux de contempler sa fille dans la primeur de sa parure! Elles
passaient l quelquefois, toutes les deux, des minutes d'une si tendre
intimit! Il tait rare que quelqu'un s'y trouvt en tiers. Dans les
premiers temps o Poyanne faisait la cour  Juliette, il inventait sans
cesse des prtextes pour venir caresser ses yeux  ce dlicat tableau:
cette jeune femme en grande toilette servant cette mre toujours en
deuil, dans cette salle  manger silencieuse,  la lueur paisible de
deux grandes lampes de style Empire juches sur leurs hautes colonnes.
Depuis que ses rapports avec Mme de Tillires avaient chang, il
prouvait comme une pudeur d'affronter les regards de Mme de Nanay. Cet
homme de tribune, renomm pour son sang-froid au milieu d'assembles
hostiles, se sentait, dans cette prsence vnre, en proie  ces
apprhensions angoisses qu'un secret coupable inflige aux mes trs
droites. Il redoutait ces clairs yeux bleus, trop intelligents,--des
yeux de vieille femme  demi sourde,--seule jeunesse de ce ple visage
fltri. Quoiqu'elle et soixante ans  peine, Mme de Nanay en
paraissait plus de soixante et dix, tant ses propres chagrins et ceux de
sa fille avaient empoisonn chez elle les sources de la vie. Elle avait
perdu, coup sur coup, son mari et ses deux fils dans l'anne mme qui
avait prcd le tragique veuvage de Juliette. Cette mre douloureuse,
et qui, visiblement, habitait en pense avec ses chers morts, se
ranimait d'une joie mue lorsqu'elle tenait ainsi sa dernire enfant
auprs d'elle, pare, souriante et caressante, comme dans la demi-heure
qui prcda le dpart pour le dner chez Mme de Candale. Ce soir-l,
Juliette portait une robe de dentelle noire sur une jupe de moire rose,
avec des noeuds de la mme nuance. Dans ses cheveux cendrs et  ses
fines oreilles luisaient des perles. Son corsage  peine chancr
laissait voir la naissance de sa gorge et de ses souples paules, tout
en dgageant l'attache ferme de son cou et dessinant la sveltesse de son
buste. Ainsi vtue, elle avait en elle les grces mles d'une jeune
femme et d'une jeune fille. Ses bras  demi nus allaient et venaient, et
ses belles mains, charges de bagues, s'occupaient sans cesse  rendre
quelque menu service  la vieille mre, lui versant  boire, ou bien lui
prparant son pain, choisissant un fruit pour le partager. En
s'acquittant de ces soins dlicats, ses yeux bleus brillaient dans son
teint de blonde, plus ros que d'ordinaire. Un sourire plus gai plissait
sa bouche au coin de laquelle une fossette se creusait  droite. Enfin
elle avait son air des jours contents. Sa mre considrait avec bonheur
cette expression joyeuse de physionomie. Elle savait du premier regard
si sa Juliette se prparait  subir une corve ou  s'amuser
vritablement, et cet amusement lui reprsentait, avec une reprise de
got pour le monde, les chances d'un nouveau mariage pour cette fille
qu'elle apprhendait de laisser seule bientt; et voici qu'aprs s'tre
tue quelques minutes, elle lui dit, avec la voix claire et haute des
sourds, en approchant de son oreille sa main un peu tremblante, pour
mieux saisir la rponse:

--J'ai presque envie d'tre jalouse de Gabrielle, tant on voit que cela
t'amuse d'aller chez elle. Et qui doit-il y avoir encore?

--Trs peu de monde, rpondit Mme de Tillires, qui se sentit rougir.
Des chasseurs de la socit de chasse de Candale. C'est pour lui tenir
compagnie qu'elle m'a invite...

--C'est pourtant l'exemple de ce mnage-l qui t'empche de te
remarier, dit Mme de Nanay en secouant la tte et ajoutant avec
mlancolie: Pauvre petite femme! et si courageuse, et avec cela pas
d'enfants.

--Oui, rpondit Juliette, si courageuse,--et l'clat de ses yeux se
ternit une minute  la pense du malheur secret qui rongeait la vie de
son amie. Louis de Candale, encore garon, tait l'amant d'une Mme
Bernard, la femme d'un riche industriel, dont il avait un fils. Presque
aussitt aprs son mariage, cette liaison avait repris, quasi publique,
et supporte depuis dix ans par la comtesse avec une fire rsignation
qu'un simple dtail expliquera: toute la fortune lui appartenait et la
noble femme ne voulait pas que le dernier des Candale en ft rduit 
vivre d'une pension mendie  une pouse outrage. Et puis elle esprait
toujours, elle aussi, un fils de ce nom auquel elle avait vou le plus
romanesque des cultes. Enfin elle aimait son mari malgr tout. Mme de
Tillires connaissait cette triste histoire, par les confidences de
Gabrielle, et trop intimement pour n'en point partager toutes les
amertumes. Elle ajouta, compltant la phrase de sa mre:--Ah! je ne
crois pas que j'aurais jamais cette patience.

--Allons! reprit Mme de Nanay, j'ai eu tort de te rappeler ces
tristes choses. Te voil comme je ne t'aime pas, toute sombre. Donne-moi
ton sourire avant de me quitter et sois gaie, comme tout  l'heure.
J'tais si heureuse. Voil au moins six mois que je ne t'avais pas vu
ces yeux-l.

--Chre maman, songeait Juliette un quart d'heure plus tard, tandis
que son coup l'emmenait vers la rue de Tilsitt, o habitaient les
Candale,--comme elle m'aime! Et comme elle connat mes yeux, comme elle
sait y lire! C'est pourtant vrai que ce dner chez Gabrielle m'amuse
comme une enfant? Pourquoi?

Oui, pourquoi?--Cette question, qu'elle ne s'tait pose ni aprs
l'entretien avec son amie, ni aprs avoir crit la lettre  Henry de
Poyanne, s'empara d'elle tout d'un coup  la suite de la remarque de sa
mre et ds qu'elle fut assise dans l'angle de la voiture. C'est la
place o les femmes rflchissent le plus profondment, parce que c'est
la place o elles se sentent le plus isoles, le plus dfendues contre
la vie qui frmit autour d'elles. Dix minutes ainsi passes,--les dix
minutes qui sparent la rue Matignon de la rue de Tilsitt,--avaient
suffi bien souvent  Mme de Tillires pour analyser par le menu tous les
petits faits observs dans une soire. Mais, cette fois, il lui aurait
fallu des heures et des heures pour dcomposer le travail accompli dans
sa tte depuis sa conversation avec Gabrielle, et, quoique cette
silencieuse ft habitue  voir trs clair en elle-mme, elle devait
ncessairement se tromper sur la nature de ce travail.

Le petit germe de curiosit dpos d'abord en elle par le nom de Casal
avait, si l'on peut dire, ferment dans sa rverie. Toute l'aprs-midi,
et dans le va-et-vient machinal de ses courses, elle s'tait laisse
penser  lui, accueillant, sans y prendre garde, les images qui
flottaient autour de ce nom. C'est ainsi que Mme de Corcieux lui tait
apparue, telle qu'elle l'avait rencontre  l'poque de la rupture avec
Casal, consterne de mlancolie et change  ne pas la reconnatre. Il y
a, dans tout coeur de femme, une certaine quantit d'intrt disponible,
au service d'un homme capable de se faire aimer ainsi, presque jusqu'
la mort. Cet obscur intrt s'tait remu autrefois dans Mme de
Tillires, qui se souvint d'avoir prouv pour l'abandonne une piti
infinie et de s'tre ds lors demand: Que peut bien avoir cet homme
pour qu'elle y tienne jusqu' s'en dshonorer?... Casal possdait
encore, pour exciter cette curiosit singulire chez Mme de Tillires,
ce pouvoir de sduction qu'exercent les libertins professionnels sur
beaucoup d'honntes femmes. Or Juliette, ayant pris un amant, comme elle
avait fait, pour des raisons toutes morales, avait su garder toutes les
dlicatesses d'une honnte femme, mme dans l'irrgularit d'une
situation qu'elle et Poyanne considraient d'ailleurs comme un mariage.
Cette fascination projete, si l'on peut dire, par les Don Juan sur les
Elvire,--pour rappeler le symbole immortel qu'en a donn Molire,--a t
bien souvent signale et aussi souvent dplore. Elle demeure un
problme encore insoluble. Quelques-uns veulent y voir le pendant
fminin de cette folie masculine qu'un misanthrope humoriste a nomme le
_rdemptorisme_, le dsir de racheter les courtisanes par l'amour.
D'autres y diagnostiquent une simple vanit. En se faisant adorer par un
libertin, une honnte femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur
d'innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus
hassables? Peut-tre tiendrions-nous le mot de cette nigme, en
admettant qu'il existe comme une loi de saturation du coeur. Nous
n'avons qu'une capacit limite de recevoir des impressions d'un certain
ordre. Cette capacit une fois comble, c'est en nous une impuissance
d'admettre des impressions identiques et un irrsistible besoin
d'impressions contraires. Un petit fait corrobore cette hypothse: cet
attrait du libertin ne commence, chez les honntes femmes, que vers la
trentime anne et lorsque la vie vertueuse leur a donn tout ce qu'elle
comporte de joies un peu svres. Sans doute, Mme de Tillires, quand
elle arrivait  Paris, au lendemain de la guerre, jeune veuve enivre de
douleur et de fiert, et prouv une antipathie immdiate pour cette
personnalit de Casal, qui la proccupait davantage de minute en minute,
depuis quelques heures.  travers tous les va-et-vient de sa pense,
elle cristallisait, suivant la spirituelle expression mise  la mode par
Beyle, et sans s'en douter, pour cet homme avec qui elle allait passer
la soire. Elle se crut sincre en rpondant au pourquoi qu'elle
s'tait formul assez courageusement: Je suis curieuse de connatre
quelqu'un dont Gabrielle fait tant de cas malgr sa rputation, voil
tout... Et elle ajouta, pour se justifier de ce qu'elle sentait malgr
tout d'un peu malsain dans son lan secret vers cette rencontre: C'est
toujours l'histoire du fruit dfendu. Dans tous les cas, malsain ou
non, cet lan ft demeur invisible  l'observateur le plus subtil quand
elle descendit de sa voiture dans la cour de l'htel des Candale, tant
sa voix tait calme et nette pour dire au cocher: A onze heures moins
un quart..., et tant son mystrieux visage exprimait de paisible
candeur  son entre dans le hall o se trouvaient dj runis tous les
convives, et c'est  peine, lorsqu'on lui nomma celui pour lequel, en
dfinitive, elle avait accept cette invitation, si elle parut prendre
garde  lui. Casal s'inclina de son ct avec une indiffrence pareille,
si bien que Gabrielle, occupe  les guigner de l'oeil l'un et l'autre,
apprhenda, devant la froideur de son amie, un sermon de Poyanne. Elle
s'approcha de Juliette, et, tout bas:

--Eh bien! comment le trouves-tu? demanda-t-elle.

--Mais, fit Mme de Tillires en souriant, je ne le trouve pas...
C'est un beau garon comme il y en a tant.

--Je t'avais bien dit que ce n'est pas ton genre, reprit Mme de
Candale. Je t'avertis que je l'ai mis  table  ct de toi. Si cela
t'ennuie, il est encore temps de changer.

--A quoi bon? rpliqua Juliette en hochant gracieusement la tte.

Gabrielle n'insista pas davantage. Toutefois cet excs d'indiffrence ne
lui parut gure naturel, et elle avait raison. Les deux femmes taient
trs amies. Mais ce qui distingue l'amiti entre femmes de l'amiti
entre hommes, c'est que cette dernire ne saurait aller sans une
confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit
jamais tout  fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle
suspicion rciproque ne les empche pas de s'aimer tendrement. En
ralit, aucun homme n'avait produit sur Mme de Tillires, depuis
qu'elle retournait dans le monde, une impression comparable, par la
soudainet de la secousse,  celle dont l'avait saisie, au premier
regard, l'ancien amant de Mme de Corcieux. L'extrme attente ayant comme
mont toutes les cordes de son me, elle tait prpare  sentir, avec
une vivacit inaccoutume, ou le chagrin de la dception ou le plaisir
de rencontrer un tre  la hauteur de sa curiosit. Or, Casal avait,
dans son aspect, de quoi frapper fortement une imagination un peu
romanesque, mme sans ce travail d'esprit prliminaire.

Ce jeune homme ralisait pleinement ce contraste nigmatique entre sa
rputation et sa personne, sur lequel Mme de Candale avait tant insist
qu'elle en avait vaguement mont la tte  Juliette. Il n'tait  aucun
degr le beau garon comme il y en a tant dont cette dernire avait
parl avec une ddaigneuse hypocrisie, et il ne ressemblait pas
davantage  l'image dplaisante qu'elle en avait garde pour l'avoir
aperu autrefois, accoud sur la balustrade de velours d'une loge de
cercle, avec une espce de morne insolence. Il y a un ge d'apoge, pour
toutes les physionomies, une poque unique o elles donnent la totale
intensit de leur expression. Pour certains hommes, muscls et bilieux
comme celui-l, cette priode concide avec celle de la seconde
jeunesse. Casal avait trente-sept ans. Les fatigues de la vie de plaisir
qui puisent les lymphatiques, congestionnent les sanguins et dtraquent
les nerveux, ces exorbitantes et multiples fatigues du jour et de la
nuit, l'avaient, lui, affin et comme spiritualis. Elles s'taient
imprimes sur son visage en traces qui jouaient la pense, en stigmates
qui faisaient croire  une intime et noble mlancolie. Le teint offrait
ce caractre, qui ne s'acquiert pas, d'une chaude pleur uniforme sur
laquelle ne sauraient mordre ni les excs des veilles passes au jeu, ni
les journes de chasse avec le coup de fouet de l'air. Les cheveux,
coups ras et encore trs noirs, poussaient leurs cinq pointes sur un
front carr, divis en deux par la ligne de la volont, et qui
commenait  s'agrandir vers les tempes. Il y avait de la rverie,
semblait-il, sur ce front, comme il y avait de la tristesse dans les
rides des paupires, comme il y avait une finesse pntrante dans les
prunelles d'un vert trs clair et tirant sur le gris. Le nez droit et le
menton solide achevaient en vigueur ce masque un peu creus, o la
sensualit de la bouche se dissimulait sous le voile d'une moustache
chtaine, presque blonde. Casal avait profit du prtexte d'un voyage
aux Indes pour changer sa coiffure et faire couper sa barbe o quelques
fils d'argent apparaissaient dj. Ses joues ainsi dgarnies se
marquaient du pli un peu amer o se trahit le dsenchantement de l'homme
qui a souri avec dgot de trop de choses. C'tait une figure  la fois
vieillie et jeune, nergique et alanguie, dont les traits excluaient
toute ide de vulgarit. Il devait paratre incroyable que cette
physionomie appartnt  un viveur professionnel, quoique le corps,
svelte dans sa robustesse, rvlt l'habitude de l'exercice quotidien.
Casal, naturellement grand et fort, ne passait gure de jour, depuis sa
premire jeunesse, sans se dpenser  quelque sport violent, escrime ou
paume, boxe ou cheval, chasse ou yachting. Sa mise, un peu trop soigne,
rvlait le souci puril, pass vingt-cinq ans, d'un prince de la mode.
Mais il semblait si peu y penser. Une si vidente habitude d'lgance
manait de tout son tre, qu'il avait l'air cr ainsi, comme un animal
de haute vie, fabriqu par la Nature pour s'habiller, pour exister de
cette manire-l, et non d'une autre. Le tout formait un ensemble  la
fois mle et joli, trs viril et vaguement effmin, qui expliqua du
coup  Mme de Tillires pourquoi cet homme avait inspir des passions
presque tragiques dans un monde de caprices et de frivolit; pourquoi
aussi les autres hommes, y compris Poyanne, nourrissaient contre lui
cette animosit particulire. Les femmes, qui nous connaissent beaucoup
mieux que nous ne l'imaginons, savent trs bien que le succs d'un de
nos semblables auprs d'elles excite chez toute la corporation une envie
gale  la jalousie que leur inspirent les amours heureuses d'une
d'entre elles. Le simple extrieur de Casal devait infliger une
humiliation constante  la plupart de ceux qui se trouvaient en sa
prsence, et, de toutes les vanits masculines, la vanit physique, pour
tre la moins avoue, n'en est que plus passionne et plus jalouse.

--C'est positif qu'il ne ressemble pas aux autres. Cette petite
phrase, qui contenait en germe toute une nouvelle fermentation d'ides,
Mme de Tillires se la prononait mentalement, un quart d'heure plus
tard, et c'tait le rsultat d'un de ces examens o les femmes les plus
distraites excellent et qui vous dvisagent un nouveau venu en quelques
coups d'oeil lancs si vite. Elles savent comment vous avez les yeux et
les dents, les mains et les cheveux, vos gestes et vos tics, votre
humeur et votre ducation, avant que vous ne sachiez, vous, seulement,
si elles vous ont regards. Le dner avait t annonc, et Candale avait
offert son bras  Juliette pour passer dans la salle  manger, celle du
premier tage et qui est rserve aux rceptions fermes. Quoique cette
petite salle ait t amnage, au rebours de la grande, celle du
rez-de-chausse, pour servir de cadre  des causeries d'intimit, un
dtail y rvle tout le caractre de la comtesse, qui appartient  ce
que l'on pourrait appeler la section Champs-lyses du faubourg
Saint-Germain, c'est--dire qu'au rebours des boudeurs et des boudeuses
des environs de la rue Saint-Guillaume, elle unit  la plus ancienne
noblesse le got du chic et de l'lgance la plus rcente, mais
certaines nuances ne permettent pas qu'on la confonde avec des femmes
simplement riches. Elle a fait tendre par exemple sur un panneau de
cette salle  manger une des dix tapisseries, encore intactes, princier
cadeau que le duc d'Albe offrit au vieux marchal de Candale lors d'une
ambassade secrte de ce dernier auprs de lui. Il n'y a pas un coin de
cet htel,  la fois si moderne et si plein des reliques d'un pass
terrible, qui ne trahisse ainsi le culte trange de la jeune femme pour
ce sanglant anctre. Cette tapisserie, en particulier, tisse  Bruges,
et qui reprsente une marche de lansquenets  travers un bois, piques
dresses, apparat dans cette troite pice, avec l'inscription qui
rappelle l'illustre donataire, comme le signe d'un orgueil nobiliaire
trs affect. Peut-tre, pour le got d'autrefois, cela et-il senti son
parvenu. Mais les femmes comme Gabrielle, qui veulent  la fois briller
comme leurs rivales de la finance et pourtant s'en distinguer, se
mettent volontiers  tre fires de leur noblesse, comme si cette
noblesse datait de la veille. C'est une des mille formes du conflit
engag depuis cent ans entre la vieille et la nouvelle France. Il arrive
 Mme de Candale de dire: Quand on s'appelle comme nous... avec le
mme talage de sa race que si elle n'tait pas, en effet, une Candale
authentique, unie  un cousin aussi Candale qu'elle, ce qui ne l'empche
pas d'avoir  sa table, comme ce soir,-- ct de sa soeur, la duchesse
d'Arcole, marie au petit-fils d'un marchal de Bonaparte,--le
petit-fils d'un clbre banquier de Vienne, M. Alfred Mos. Il est vrai
que les Mos sont convertis depuis deux gnrations. Sur les trois
autres convives, un seul, le vicomte de Prosny, descendait d'une famille
qui,  la rigueur, pt traiter de pair, moins l'illustration, avec celle
du grand marchal. Mais la baronnie du baron d'Artelles date du rgne de
Louis-Philippe, tandis que Casal est le fils d'un industriel enrichi
dans les chemins de fer et snateur d'aprs le Deux Dcembre, comme
d'ailleurs le pre de la comtesse elle-mme. Telles sont les
inconsquences d'un temps o les prtentions les plus raides se heurtent
 d'irrsistibles ncessits de moeurs. Louis de Candale avait la
passion de la grande chasse, et, si considrable que ft la fortune de
sa femme, il lui fallait bien, pour satisfaire ce got sans doute
hrditaire et entretenir les premiers tirs de France, accepter
quelques partners pris  son club. C'est ainsi que Mos, dont l'unique
affaire tait de mener la vie lgante, et qui avait russi  forcer la
porte du Jockey par une diplomatie de dix annes, se trouvait occuper
dans le budget de Pont-sur-Yonne une place trop importante pour n'tre
pas trait en ami par son associ et la femme de cet associ. La
comtesse, trop vraiment chrtienne, trop intelligente et trop juste pour
donner dans le fanatisme anti-smitique, affectait pourtant d'tre trs
hostile aux trangers, afin de ne presque pas recevoir son ennemie Mme
Bernard, ne Hurtrel, des Hurtrel de Bruxelles, et elle se tirait de
cette petite contradiction qui admettait Mos parmi ses intimes, par des
phrases adroites, afin d'excuser cette exception en la soulignant. Elle
vantait ce camarade du comte pour sa discrtion, pour son ton
vritablement exquis, pour la gnrosit dont il donnait des preuves 
toutes les oeuvres de bienfaisance. Ces loges taient mrits. Car cet
homme blond, chauve  quarante-cinq ans, avec des yeux trs fins dans un
mince visage exsangue, possdait au plus haut degr la suite dans la
voie adopte qui demeure le secret du succs de cette forte race dont il
gardait le type malgr le baptme. Il tenait son rle de gentleman avec
une irrprochable rigueur. Si pourtant un philosophe s'tait rencontr
parmi les convives, n'aurait-il pas prouv une intense impression de
l'ironie inhrente aux choses  voir le descendant du peuple le plus
perscut de l'histoire, assis sous une tapisserie donne par un furieux
perscuteur  un autre perscuteur? Et c'et t pour lui une ironie
encore de regarder Mme d'Arcole en train de manier de l'argenterie
anglaise devant une table toute servie  l'anglaise, quand le premier
duc d'Arcole s'tait rendu clbre par sa haine implacable contre le
peuple britannique et sa lettre de provocation  Hudson-Lowe. Mais les
philosophes ne vont gure dans le monde, et, quand ils y paraissent,
c'est pour noyer aussitt leur philosophie dans une dbauche de
snobisme. Il y a ainsi des dessous de contradictions absurdes  presque
toute runion, ne ft-ce que de cinq ou de six personnes. Le plus sage
est de ne pas plus les scruter que ces personnes elles-mmes. On et
fort tonn Mos, tandis qu'il dgustait la crme d'asperges du potage,
si on lui et rappel que le vieux Candale l'aurait probablement brl
de ses mains; comme on et tonn d'Artelles, occup  servir la
comtesse, sa voisine, en lui remmorant que son arrire-grand-pre, 
lui, poussait la charrue dans les plaines de Beauce;--comme on et
tonn Mme de Candale en lui dmontrant que l'action d'avoir plac Casal
 ct de Juliette n'tait pas absolument digne d'une trs honnte
femme;--comme on et tonn Juliette en lui affirmant que son
indiffrence, de plus en plus marque envers son voisin, dissimulait un
intrt de plus en plus vif. Quant  Prosny, dj occup  dguster
l'amontillado du premier service avec une joie de connaisseur, et au
gourmand Candale qui se consolait de ne pouvoir inviter sa matresse par
l'excellence de sa propre table, ils taient  l'abri de toutes les
surprises de la pense, et Casal, lui, avait trop roul de-ci de-l pour
s'tonner jamais de rien.

                   *       *       *       *       *

Le dner avait naturellement commenc par des commentaires de toute
sorte sur l'accident de voiture dont Mme de Candale avait t la
victime; puis, comme des chasseurs dtermins, fussent-ils d'ailleurs
dans la morte saison, ne sauraient causer dix minutes sans que leur
passion favorite entre en jeu, la msaventure de la comtesse servit
aussitt de prtexte  des rcits d'accidents de chasse, et de ces
accidents eux-mmes la conversation passa vite  des discussions
d'armes. D'Artelles, avec sa rude figure de petit-fils de paysan, aimait
 faire le coup de fusil presque autant que Candale, mais d'une tout
autre manire. Par exemple, tandis que les rabatteurs poussaient devant
eux le gibier que les chasseurs guettaient dans une alle, il lui
arrivait souvent de leur fausser compagnie et de fouiller la plaine ou
le bois tout seul. Il y avait en lui du braconnier, tandis que le got
vritable du comte Louis tait uniquement la chasse  courre, la bte
force et la fte seigneuriale de la cure. Pour la centime fois, ils
se reprirent  discuter sur ces deux sortes de sport, puis  se
remmorer des chasses mmorables, et l'on entendit des phrases comme
celles-ci:

--Vous rappelez-vous, d'Artelles, disait Prosny, cette chasse
tonnante avec les grands-ducs  la Croix-Saint-Joseph? Sur combien
d'oiseaux avons-nous tir ce jour-l?...

--Trois mille, rpondait d'Artelles, et voil ma dveine: je n'avais
pas de poudre de bois!

--Flicitez-vous-en, interrompit Mos, a brise les fusils. L'autre
jour, nous chassions chez Taraval avec le petit La Mle, ses _Purdeys_
taient en capilotade aprs.

--Quel tireur, ce La Mle! s'cria Candale.

--Comment pouvez-vous dire cela? rpliqua Prosny, tout au plus un bon
premier second-fusil; voyons, vous qui connaissez Strabane!...

--Strabane! Strabane! reprit d'Artelles, en hochant la tte.

--Ah! insista l'autre, si vous l'aviez vu, comme nous, tuer six
grouses d'affile, dans un mme vol, deux  son afft, deux au coup du
roi, et deux par derrire...

--Parbleu! dit Mos, tous les matins il s'exerce devant sa glace 
recevoir ses trois fusils sans dspauler et ses domestiques  les lui
passer...

--Alors il lui faut emmener deux hommes pour lui porter ses trois
armes... Et vous appelez a chasser?... reprit d'Artelles.

--Dites donc, Candale, interrogeait Prosny, c'est toujours le xrs
que vous a cd Desforges? Il est parfait.

Mme d'Arcole coutait ces discours, entendus cent fois, avec le placide
silence italien qu'elle tenait de sa mre,  qui elle ressemble autant
que Gabrielle lui ressemble peu, et Juliette complimentait cette
dernire sur les fleurs qui paraient la table. Au milieu et dans un
cache-pot d'argent ancien se dressait un bouquet de lilas blanc, de
grandes roses jaunes et d'orchides. D'autres orchides, d'une nuance
mauve avec des coeurs de velours violet, garnissaient deux autres
cache-pot moins grands mais d'un aussi fin travail, et un tapis de
violettes russes reliait entre eux ces trois bouquets.  cette sorte de
sombre parterre la nappe blanche, les cristaux et la vaisselle plate
faisaient comme une bordure brillante. Des bougies munies d'abat-jour
roses, clairaient cette table d'une lumire plus vive que le reste de
la salle et permettaient d'en saisir le moindre dtail, depuis les
petites assiettes en argent pour le beurre, mises  ct de chaque
personne, jusqu' la grce mignarde des figurines ciseles dans les
pices centrales du service. C'tait un extrme atteint dans l'lgance
qui s'obtient trs rarement, mme dans les maisons les plus combles,
car il suppose  la fois une norme fortune, une hrdit sculaire
d'aristocratie et un got unique chez la matresse du logis. Quand Mme
de Tillires se prit  vanter ce joli arrangement de fleurs et d'objets
d'art, Casal releva la tte. Sa blonde voisine venait de dire  voix
haute ce qu'il pensait tout bas, juste  cette seconde. Pris entre la
conversation des chasseurs et les phrases changes  travers la table
par les deux amies, il n'avait pas encore plac vingt mots depuis le
commencement du dner. Il s'tait content de regarder avec ce plaisir
de l'impression exquise sur lequel les hommes d'une finesse native ne se
blasent gure. D'ailleurs, quoiqu'il ne parlt jamais ni tableaux ni
bibelots, il avait acquis un sens artiste assez aiguis dans de longues
causeries avec les deux ou trois peintres de valeur que la recherche du
portrait fructueux, le caprice d'une grande dame galante ou la vanit de
frquenter des gens riches lance de temps  autre, pour leur perdition,
dans la socit des clubmen. Casal avait ainsi appris  voir;--action
trs simple et pourtant si rare que de tous les convives il avait seul
got, avec Mme de Tillires, le dlicieux dcor des choses autour
d'eux. Il avait de mme remarqu l'harmonie de toilette des trois
femmes: Mme de Candale tout en rouge avec l'or fauve de ses boucles; Mme
d'Arcole tout en blanc avec la chaude langueur de son teint, ses
bandeaux d'un noir pais et ses yeux d'un brun clair; Juliette avec ses
cheveux cendrs et la grce des reflets roses sous la dentelle noire.
Aprs la phrase qui lui avait fait dresser la tte, il se prit 
considrer sa voisine plus attentivement qu'il n'avait fait lors de leur
prsentation.

 cette premire minute, et tandis qu'elle tressaillait, elle, de
curiosit jusque dans ses fibres les plus profondes, il l'avait juge,
lui, comme maintes fois de loin au thtre, une assez jolie personne,
mais presque insignifiante. Les femmes qui possdent plus de charme
dlicat que d'clatante beaut risquent ainsi d'tre mconnues d'abord.
Elles ressemblent  ces fins paysages de notre France du centre que le
touriste traverse rapidement pour courir vers d'autres, et qui
dcouvrent sans cesse  leur familier de nouvelles raisons de les
prfrer.  dtailler Mme de Tillires avec ce coup d'oeil
respectueusement indiscret dont les libertins bien levs enveloppent
les femmes, il reconnut que la taille de sa voisine tait trs mince et
trs souple, que la naissance des paules, les bras et la ligne de la
nuque indiquaient une irrprochable perfection de formes, enfin que les
traits du visage, pour tre un peu menus, taient aussi d'une
dlicatesse presque idale. L-dessus, un autre se serait dit tout de
suite: Mais c'est une trs jolie femme... et aurait commenc de lui
faire deux doigts de cour,--comme on chantait dans les naves romances
de jadis. Chez Casal, l'observateur, une fois mis en jeu, devait
aussitt dpasser la constatation physique et creuser jusqu'au
caractre.  travers cette existence de fte continuelle qui tait la
sienne, il n'avait pas dsappris  rflchir. L'air de supriorit qui
s'exhalait pour ainsi dire de toute sa personne ne mentait qu' moiti.
Sa qualit matresse, applique, faute de principes et faute aussi d'un
talent positif,  des choses de pure lgance, tait une force extrme
de jugement. Il possdait, dans un domaine de futilits, le don prcieux
d'aller toujours droit  l'essentiel. Pour employer une expression,
susceptible d'innombrables nuances comme la vertu d'esprit qu'elle
dsigne, il n'tait jamais  ct. Un nouveau venu entrait-il au cercle,
qu'il arrivt de province ou d'Amrique, qu'il ft Anglais, Russe ou
Argentin, en quelques jours, Casal vous disait exactement ce que cet
tranger avait dans le ventre,--admirable formule d'argot cre par ce
Paris qui traite en effet les inconnus comme les petites filles
curieuses font leurs poupes: elles les ouvrent d'un coup de ciseau
aprs s'en tre amuses, et sitt ouvertes, sitt jetes. Un tireur
indit se prsentait-il sur la planche, en une sance Casal avait
dcompos son jeu, presque aussi bien que Camille Prvost, le matre
avec lequel il aimait le mieux  tirer, justement  cause de son
impeccable analyse. Avec cela, il savait juger d'un cheval comme un
maquignon, et d'un dner comme un cuisinier. C'tait lui qui, ayant
accept de faire l'intrim du commissariat de la table dans un club
aujourd'hui disparu, le Fencing, avait, ds le second jour, appel le
chef pour lui demander simplement: Pourquoi avez-vous employ
aujourd'hui du beurre qui cote dix sous de moins la livre que celui
d'hier?... Et c'tait vrai. Cette prcision de sens et d'intelligence
allait du petit au grand, et Casal se trompait aussi peu sur l'avenir
d'une pice de thtre, d'un acteur ou d'un livre. Ayant, en outre, le
tact de se taire quand il ignorait, il n'tait jamais pris en dfaut;
jamais il n'nonait une de ces opinions mdiocres qui rendent les beaux
esprits de salon intolrables aux spcialistes.

Ce sont l quelques-unes des facults qui donnent  un homme une
matrise, et leur prsence ou leur absence explique pourquoi, dans une
carrire aussi unie et monotone que la vie de plaisir, certains
personnages exercent une dictature, tandis que d'autres sont toujours 
la suite. Le moraliste en est encore  comprendre comment la sret de
l'observation, la modestie du bon sens, l'nergie de la conclusion
exacte, peuvent se rencontrer ainsi, jouant  vide et sans que l'homme
qui les possde ait l'ide de produire une action utile ou seulement
srieuse. Ce dsquilibre trange entre le moyen et la fin traduit-il
une timidit foncire, ou bien faut-il y voir une preuve de plus 
l'appui de cette vrit si bien rsume par la sagesse du langage qui a
driv le mot de _corruption_ d'un verbe latin dont le sens est
_briser_? L'habitude du plaisir prcoce et continue aurait-elle pour
rsultat de rompre en nous, de dissoudre cette sve de notre tre qui
cre l'Idal? Quelle que soit la cause de ce singulier effet, il est
constant que Casal aura pass sa vie  partager les dbauches de
compagnons dont pas un ne le vaut et dpens le meilleur de son esprit 
rsoudre des problmes tels que celui qu'il se posa quand Mme de
Tillires eut attir son attention: Qu'est-ce au juste que cette petite
femme? Et encore cette petite femme-l, comme il l'appelait
irrvrencieusement dans sa pense, valait-elle du moins la peine d'tre
tudie.

Cette tude, commence au moment o le matre d'htel offrait  la
sensualit des convives un _magnum_ de la bonne anne de Cos
d'Estournel, rvla tout d'abord  Raymond une agitation extraordinaire
chez la jeune femme. Il en jugea ainsi aux brusques sautes d'ides
qu'elle avait dans sa conversation avec Candale ou avec la
comtesse,--car, pour lui, elle continuait  ne pas lui parler,--puis au
frmissement de ses lvres dans le sourire, enfin au battement de
paupires par lequel elle semblait vouloir teindre son propre regard.
Il en conclut deux choses: l'une, que sous ces dehors de pastel adouci,
avec ses cheveux d'un blond ple, son teint transparent et ses yeux d'un
azur clair, Mme de Tillires tait sans doute une personne  impressions
trs vives, une passionne toujours en train de se refouler et de se
dompter;--l'autre, qu'il y avait  cette table quelqu'un  qui elle
s'intressait extrmement. En une seconde il eut fait le dcompte des
hommes ici prsents. tait-ce Candale, ce quelqu'un? Non. Elle lui
parlait trop gament. D'Artelles? Le baron s'en ft aperu depuis
longtemps et n'aurait point pass, comme il le faisait, quatre de ses
soires sur sept dans les coulisses de l'Opra. Prosny? Ce grand
gourmand de vicomte se vantait lui-mme d'avoir dtel depuis des
annes. Mos? Mais Mme d'Arcole, avec qui ce dernier causait en apart 
cette minute mme et  laquelle il faisait officiellement la cour depuis
des mois, n'avait pas chang avec Mme de Tillires une seule de ce
oeillades significatives que les femmes jalouses ne s'pargnent
jamais,--si prudentes soient-elles. Que restait-il, sinon Casal
lui-mme? Malgr ses succs, ou peut-tre  cause d'eux, le jeune homme
n'tait ni trs vaniteux, ni trop modeste. Il se croyait parfaitement
capable d'inspirer mieux qu'un caprice, une passion, et ds la premire
rencontre... Mais il croyait aussi qu'il pouvait dplaire jusqu'
l'antipathie, et il admettait mme, ce qui prouve la trempe de son bon
sens, qu'il passt inaperu. Cela dpendait et de la femme et du moment
de sa vie.  quelle crise de son existence sentimentale en tait Mme de
Tillires? Voil ce que l'examen le plus pntrant ne pouvait apprendre
 un Parisien qui n'avait, pour tout renseignement sur elle, que de
petites phrases comme celles-ci, entendues au hasard:

--Mme de Tillires? C'est une charmante femme, et distingue et
simple...

--Allons donc, mon cher, c'est une insupportable poseuse...

Ou encore:

--Il y a pourtant d'honntes femmes dans le monde. Voyez Mme de
Tillires: lui connaissez-vous un amant?...

--Bah! c'est une sournoise qui cache son jeu mieux que les autres,
voil tout...

--Si c'est moi qui l'occupe, conclut Casal en lui-mme, aprs cette
premire mditation, c'est comme  l'escrime, il faut voir venir.

C'tait la sagesse, en effet, d'autant plus que Mme de Tillires avait
d certainement entendre parler de lui d'une faon svre. Il
connaissait trop sa situation personnelle pour en douter. Cela suffisait
 lui tracer un rle de mesure, de tact et de discrtion, en vertu de
cette mthode pratique d'instinct par tous les hommes qui russissent
auprs des femmes: intresser en droutant. Il continua donc 
s'effacer, s'interdisant les manires d'enfant gt qu'il avait parfois,
se posant en couteur plutt qu'en causeur, et rserv comme un
secrtaire d'ambassade de la vieille cole. Le rsultat de cette tenue
ne se fit gure attendre. Juliette, qui, elle-mme, avait voulu voir
venir son voisin, apprhenda que le dner ne s'achevt sans qu'elle et
pu essayer de savoir ce qu'il y avait au juste derrire la physionomie
de cet homme vers lequel elle continuait de se sentir trop attire. Et
ce fut elle qui lui posa tout d'un coup une question destine  le faire
causer.

--Vous me croirez si vous voulez, venait de dire Prosny, excit dj
par le vin  outrer son penchant naturel aux racontars invraisemblables,
mais j'ai connu en Normandie un braconnier qui chassait sans bras. Oui,
messieurs, son petit garon lui chargeait son fusil, le lui posait sur
une pierre, et notre homme tirait... avec ses pieds!... Ma foi, 
l'afft, il tuait son lapin tout comme un autre...

Comme la table entire se rcriait sur cette fantastique anecdote, que
le Normand Prosny confirmait de sa maigre et rouge figure, Mme de
Tillires se tourna vers Casal, et, d'une voix un peu trouble:

--Et vous, monsieur, dit-elle, vous n'avez donc pas de rcits
extraordinaires  nous conter, comme ces messieurs?

--Mon Dieu, madame, fit le jeune homme en souriant, c'est qu'il n'y a
gure qu'un certain nombre d'histoires de chasse, et ils les auront
bientt toutes dites. Pourtant, je ne connaissais pas celle que vient de
nous servir Prosny et qui dpasse un peu la permission... Mais il faut
pardonner leurs gasconnades aux chasseurs, en pensant  ce que cette
passion reprsente de vie saine et naturelle dans notre existence
factice et frelate de civiliss...

--J'avoue ne pas saisir, reprit Juliette, ce qu'il y a de bien sain
et de bien naturel  se poster sept ou huit au bord d'un bois pour
fusiller,  bout portant, de malheureux lapins et des faisans, que vous
ne faites mme pas lever vous-mme...

--D'abord ce n'est qu'une espce de chasse, dit Casal, mais c'est
pourtant un commencement... On prend le got d'un gibier plus difficile,
et j'ai vu des camarades  moi, oh! pas beaucoup, mais j'en ai vu partir
de l et finir par aller chasser le tigre aux Indes, le buffle en
Afrique, et le mouflon dans le Turkestan. Croiriez-vous cela, madame,
que trois de mes amis ont eu le courage d'aller chercher l-bas, sur les
frontires de la Chine, une bte dont parlait le voyageur Marco-Polo,
l'_ovis poli_, et ils l'ont retrouve et tue.

--Avez-vous fait vous-mme de ces grandes chasses? demanda-t-elle.

--Quelques-unes, rpondit-il, les plus faciles. Je suis all aux
Indes, et j'ai tu ma demi-douzaine de tigres, comme tout le monde. Mais
j'ai gard de ce voyage des impressions uniques... Quand on a vu se
lever beaucoup d'aurores, par les fentres du cercle, cela vous change
jusqu'au ravissement d'en voir d'autres  dos d'lphant, et de
traverser quelqu'une de ces vastes rivires qui coulent toutes roses et
enlumines sous un ciel qui s'enflamme... Avec un peu de danger pour
agrmenter le paysage, je ne dis pas que a n'ennuierait pas  la
longue, mais c'est exquis. Je vous jure qu'on trouve la vie de club et
de fte bien mesquine  ces moments-l...

--Mais alors pourquoi la menez-vous? interrogea-t-elle. Le petit
frisson que donne  toutes les femmes la sensation du courage personnel
de l'homme avait t si vif pendant ces quelques paroles de Casal,
qu'elle avait cess de se surveiller pour une seconde. Son exclamation
la surprit elle-mme, en la faisant un peu rougir. Elle se trouva trop
familire et elle eut peur qu'il n'en profitt tout de suite pour se
familiariser de son ct avec elle. Il eut la finesse de rpondre en
secouant la tte, avec une espce de bonhomie gaie:

--C'est l'histoire des femmes mal maries, madame. C'est jou, c'est
perdu. On a commenc  s'amuser, ou ce qu'on appelle ainsi,  vingt ans,
parce qu'on tait jeune; on continue  cinquante parce qu'on ne l'est
plus... On est un inutile et un rat. Mais quand on le sait...

Il riait, en disant cela, du rire d'enfant qu'il avait gard et qui
tait une de ses grces. Il y a toujours quelque ridicule pour un homme
aussi combl que l'tait Casal, trs riche, ft partout et libre de ses
actions,  laisser entendre qu'il a manqu sa vie. Mais ce rire sauvait
ce ridicule qui, d'ailleurs, n'est pas perceptible aux femmes. Les plus
fines, pourvu qu'elles aient du coeur, sont disposes  croire un homme
qui leur jouera la comdie des destines avortes. C'est leur roman
secret,  elles toutes, de consoler ces misres-l. D'ailleurs,
peut-tre Casal ne mentait-il pas en condamnant une existence avec
laquelle il n'aurait cependant pas pu rompre. Lui aussi tait satur de
ses sensations habituelles. Il y eut un silence entre eux, durant lequel
il se commit une de ces fautes de tact que le langage parisien dsigne
du terme assez inexplicable de gaffe. On en tait aux trois quarts du
dner. C'est le moment habituel o clatent ces tourderies que
l'entranement de la conversation et quelques verres des vin fin rendent
presque invitables. Le baron d'Artelles s'tait mis  parler de Mme de
Corcieux, que toutes les personnes prsentes savaient avoir t la
matresse de Casal. Il n'en disait rien de trs mchant, mais ce rien
suffisait  mettre le jeune homme dans une position un peu fausse.

--Quelle diable d'ide, continuait-il, cette pauvre Pauline a-t-elle
eue de se teindre subitement en blond? Elle n'a donc pas une amie pour
lui dire que a lui donne dix bonnes annes de plus, et elle commence 
n'en plus avoir besoin, de ces dix annes-l, ni mme de cinq...

--C'est comme le vieux Bonnivet, que vous avez d voir souvent,
madame, dit le politique Mos en s'adressant  Gabrielle de Candale
afin de couper la conversation, vous savez s'il se teignait?

--Vous voulez dire s'il se cirait, dit Candale.

--S'il se salissait, dit Mme d'Arcole.

--Bref, reprit Mos, qu'il ft teint, cir ou sali, il cachait la
chose  tout le monde, y compris son coiffeur, qui me disait d'un ton si
comique: Si j'osais lui en parler seulement, monsieur, je lui ferais a
si bien. Bref, notre Bonnivet tombe malade. Ses rhumatismes lui nouent
tous les membres. Je vais le voir et je le trouve blanc comme neige.
Devinez son premier mot: Voyez comme j'ai souffert, Mos, j'en ai
blanchi.

--Cela n'empche pas, insista d'Artelles, lequel, comme tous les
gaffeurs, tenait  son ide, que Mme de Corcieux pourrait bien se tenir
tranquille. Voyons, quel ge a-t-elle  peu prs? Vous devez savoir a,
vous, Casal?...

Ces mots n'eurent pas plus tt t prononcs que l'imprudent causeur
sentit leur indiscrtion, et, s'arrtant tout court, il devint pourpre
au milieu du silence de toute la table, ce qui acheva de rendre
l'attitude du jeune homme plus dlicate. Il ne pouvait ni attaquer ni
dfendre son ancienne amie. Il fut naturel et dit simplement:

--Mme de Corcieux? Mais quand je l'ai salue  l'Opra l'autre semaine,
elle avait l'ge d'une trs jolie femme, et Bonnivet, lui, tout ancien
pair de France qu'il ft, talait sur les fauteuils de l'Agricole un
trs vieil homme, et terriblement cass, quoiqu'il et l'habitude de
dire avec son grand air: Il n'y a pas d'ge, il n'y a que des
forces...

Tout le monde rit et la causerie tourna. Casal, qui avait eu la
sensation de plaire  sa voisine, trs particulirement, prit soin que
l'entretien restt gnral pour raconter avec un joli tour deux ou trois
anecdotes de son voyage au Japon. Il trouva le moyen d'tre si gentiment
spirituel, qu'une fois sortis de table, la comtesse s'approcha de lui,
et, malicieusement:

--En avez-vous fait des frais pour mon amie, lui dit-elle, et, soyez
content, vous lui avez plu. Et maintenant, allez fumer en paix... Mais
vous ne fumez pas, vous? Seulement, je vous connais, vous voulez causer
avec ces messieurs un peu plus librement et boire votre eau-de-vie en
paix... N'en buvez pas trop, et revenez-nous vite...

Le jeune homme sourit en s'inclinant. Mais quand, une heure plus tard,
ses compagnons revinrent du fumoir, Mme de Candale chercha en vain parmi
eux sa mle et spirituelle figure. Il avait eu la coquetterie de
disparatre sur son succs. Elle regarda Juliette, qui, elle aussi,
venait de constater cette absence et qui, ne se sachant pas observe,
fronait ses jolis sourcils. Lorsque  onze heures moins un quart on
annona la voiture, ce petit mouvement d'humeur durait encore, et la
malicieuse question de la comtesse au baiser d'adieu n'tait pas faite
pour dissiper cette humeur:

--Tu ne t'es pas trop ennuye? demanda-t-elle. Tu vois que Casal vaut
mieux que sa rputation.

--Mais, dit Juliette, en riant d'un rire un peu forc, il ne m'a pas
beaucoup laiss le temps de le juger.

--C'est tout de mme vrai qu'elle est blesse qu'il soit parti si vite.
A-t-il t maladroit! pensa Gabrielle quand son amie eut disparu. En
quoi, toute fine qu'elle tait, elle se trompait, car, dans son coup,
en train de rouler vers la rue Matignon, Mme de Tillires ne songeait
qu' ce prtendu maladroit, et ce lui fut une surprise presque
douloureuse quand le valet de pied qui ouvrit la porte de l'appartement
lui dit, en la dbarrassant de son manteau:

--M. le comte de Poyanne est l qui attend Madame la marquise.

Elle l'avait absolument oubli.




III

L'AUTRE


Juliette n'aimait rien tant d'habitude que les longues causeries au coin
du feu  ces heures un peu dfendues. Ce got lui tait si naturel
qu'elle recevait de la sorte, non seulement l'homme qui avait tous les
droits sur son intimit, mais encore les plus platoniques d'entre ses
fidles: et d'Avanon et Flix Miraut et de Jardes et Accragne,--les uns
et les autres toujours isolment. Il y avait bien l quelque prudence
fminine, car la multiplicit de ces visites interdisait tout
commentaire aux domestiques. Il y avait surtout cet art d'amiti qui a
rendu cette femme inoubliable aux privilgis pour lesquels il s'est
exerc. Elle avait devin combien est fort sur un homme, dans cette vie
de Paris si banale et si foule, le charme d'un coin de salon o il
trouve,  une heure fixe, une crature jeune, lgante et fine, qui
l'coute longuement; et elle le console ou le consulte tour  tour, avec
cet air de n'avoir d'intrt dans son existence que pour les minutes
ainsi passes dans un tte--tte innocent et vaguement clandestin. Le
coeur s'ouvre alors avec plus de libert. Les secrtes confidences
arrivent aux lvres, et, par nature, Mme de Tillires avait la passion
des confidences. Elle possdait ce tendre penchant qui, perverti en
pdantisme ou en vanit, cre les Muses et les gries des hommes
clbres, qui, tourn en saintet, fait les grandes religieuses. Elle se
plaisait  envelopper d'une influence intelligente les personnes
auxquelles elle s'intressait. L'amour avait redoubl en elle ce dlicat
plaisir auquel elle avait d les plus douces heures de sa liaison avec
Poyanne. Que de soires elle avait passes ainsi dans la premire
priode de leur affection, et avant qu'elle ne devnt sa matresse, 
l'couter indfiniment raconter les misres de sa vie!... Il disait son
enfance mlancolique dans l'ombre du vieil htel Poyanne,  Besanon, sa
mre morte, et la svrit si dure de son pre qui lui avait endolori
toute sa jeunesse. Il disait son mariage avec une jeune fille longtemps
aime, ses premires jalousies, sa honte de ses propres dfiances, puis
l'vidence de la trahison--et quelle trahison! avec l'ami d'adolescence
qu'il avait le plus chri. Les heures d'autour le minuit paraissaient
trop courtes alors  Juliette pour suivre ce drame, scne par scne,
sentiment par sentiment, et le duel entre les deux amis, o tous deux
avaient t blesss, et la fuite de Mme de Poyanne, et les dsespoirs du
comte, puis sa reprise  la vie par l'nergie du devoir, sa campagne en
1870 comme capitaine des mobiles du Doubs, son entre dans la politique
lors de l'Assemble de Bordeaux. Et quand la piti l'eut mene  la
tendresse d'abord et ensuite  l'abandon entier de sa personne, quand
elle fut devenue l'pouse mystrieuse de cet homme malheureux, que de
soires encore elle avait connues, o elle recueillait avec l'avidit
d'une compagne aimante le rcit de la journe du courageux orateur,--lui
rendant la foi en lui-mme aux crises de lassitude, veillant sa
prudence sur tel ou tel cueil cach, l'admirant avec un enthousiasme
mu quand cet athlte invincible de la cause conservatrice dployait
devant elle, et pour elle seule, l'horizon de ses projets et la
gnrosit de ses doctrines;--et tout cela sans jamais dpasser son rle
de femme, avec une lgre et caressante faon d'couter ou de parler qui
excluait jusqu' l'ombre d'une prtention. En tant ainsi, elle ne
calculait pas, elle cdait  sa nature, tout simplement. Comme certaines
organisations ont, d'instinct, le sens et le got de la musique ou de la
peinture, de la mcanique ou de la posie, elle avait, elle, le sens et
le got du coeur des autres,--charmante facult, car elle permet
d'exercer la plus rare des charits, la plus bienfaisante: celle de
l'me,--mais facult dangereuse, car elle confine  la coupable
curiosit de l'exprience sentimentale, et surtout elle nous entrane
vite aux compromis de conscience, aux ddales des situations fausses.
Dans les dclins de passion, par exemple, comment trouver en soi la
loyaut ncessaire  la noblesse des ruptures, si l'on continue, victime
de ce pouvoir de sympathie,  sentir souffrir l'tre que l'on a cess
d'aimer d'amour? Perc jusqu' l'me par l'cre sensation des chagrins
que l'on cause, on se laisse aller  mentir pour pargner ces
chagrins-l. On recule un aveu qui et t moins cruel profr durement.
On prolonge des agonies dont on est l'auteur par de dshonorantes
complaisances. On devient perfide pour avoir t trop tendre. Ironie
trange des contradictions du coeur qui tourne au vice nos meilleures
vertus et nous fait mal agir pour avoir senti trop vivement!

Ces rflexions sur les avantages et les prils de son propre caractre,
Juliette ne se les tait jamais formules, quoiqu'elle se ft dit
souvent. Je suis trop faible, ou J'aurais d parler nettement, 
propos de telle ou telle petite circonstance qui et exig un non
prcis et dsagrable  quelqu'un de ses amis. Il en est de notre
caractre comme de notre sant. Nous en souffrons longtemps avant de
nous savoir malades. Mme de Tillires ne savait pas davantage pourquoi
bien des choses qui faisaient sa joie, les autres annes, faisaient
maintenant son malaise; par exemple ces tte--tte du soir avec
Poyanne, o ils demeuraient l'un et l'autre silencieux pendant des
dizaines de minutes;--et les efforts qu'ils tentaient, ou lui ou elle,
pour rouvrir la causerie, marquaient mieux le contraste entre les
soires d'aujourd'hui et celles de jadis. Elle trouvait chaque fois,
pour s'expliquer cette gne, qu'elle jugeait momentane, une raison
tire d'un dtail quelconque. Ainsi, quand,  son retour de l'htel de
Candale, la simple phrase du domestique sur la prsence de Poyanne lui
infligea un petit sursaut de rveil presque douloureux, elle attribua
tout de suite ce frisson pnible  la peur d'avoir froiss son amant;
d'autant plus qu' un second regard, et tandis qu'on la dbarrassait de
son manteau, elle reconnut le valet de chambre du comte debout dans un
coin de l'antichambre.  sa question, cet homme rpondit:

--J'attends les preuves du discours de Monsieur pour les porter 
l'imprimerie...

--C'est vrai, il a parl, se dit Juliette il va m'en vouloir de ce
que je rentre si tard. Je ne l'ai pas habitu  lui montrer si peu
d'intrt.

En ralit cette visite lui tait rendue dsagrable par le besoin
qu'elle prouvait de continuer la solitaire rverie de sa voiture et de
penser librement  Casal. Telle tait la profondeur de l'impression
produite sur elle par cette rencontre. Mais comment aurait-elle admis
cette cause  sa contrarit, quand elle tait si persuade qu'elle
aimait Poyanne pour toute sa vie? C'tait l'honneur de sa faute que
cette persuasion-l. Combien on se fait illusion  soi-mme, et des
annes, sur ces fins de sentiments!... Puis il suffit d'une heure pour
que cette illusion ne soit plus possible. Juliette devait l'prouver ce
soir mme.

--Vous tes fch contre moi, mon ami, dit-elle en rentrant dans le
petit salon Louis XVI, plus doucement ple encore aux clarts mles du
feu et des lampes. Le comte se tenait assis au bureau d'o elle lui
avait crit cette aprs-midi. Quand il la vit, il se leva en hte pour
lui baiser les doigts, et, lui montrant les papiers qui encombraient la
mince tablette:

--Fch? rpondit-il, vous voyez que je n'ai pas eu le temps de
l'tre. Je travaillais chez vous en vous attendant, ce dont vous
m'excuserez, n'est-ce pas? Nous sommes sortis de sance si tard, et
j'avais les preuves de mon discours  corriger pour l'_Officiel_. J'ai
dit  Jean de me les apporter chez vous, et fort heureusement,
ajouta-t-il avec la bonne humeur de la corve accomplie, elles sont
presque finies... Vous permettez?

Il acheva, en se rasseyant, de tracer quelques signes dans les marges,
puis il runit les feuillets pars, qu'il glissa dans une grande
enveloppe dj prpare, et il alla lui-mme remettre le paquet au valet
de chambre qui l'attendait dans le vestibule. Tout ce mange ne dura pas
dix minutes. Pourquoi Juliette, qui, dans l'apprhension d'un
froissement de son ami, s'tait faite d'avance tendre et caressante, se
trouva-t-elle presque froisse elle-mme et en tout cas dconcerte par
le calme de cet accueil? Certes, la faute qu'elle avait commise en
s'intressant  Casal toute la soire, au point d'oublier Poyanne, tait
bien vnielle dans l'ordre des faits. Il n'en allait pas ainsi dans
l'ordre du coeur. Quoiqu'elle ne s'en rendt compte qu'obscurment, elle
aurait souhait que son amant, par une mauvaise humeur un peu injuste,
l'acquittt de cette faute et lui permt de la rparer en gentilles
clineries. Le contraste entre son trouble intime et la tranquillit
apparente de Poyanne lui infligea en mme temps une sensation de
froideur.  maintes reprises et depuis que son amour commenait de
dprir, il lui avait sembl qu'Henry n'avait plus vers elle les mmes
lans de tendresse. C'est le premier signe et le plus singulier mirage
d'une passion dcroissante et qui ne le sait pas: nous reprochons  ceux
que nous aimons moins de ne plus nous aimer autant,--et nous sommes de
bonne foi! Jamais Mme de Tillires n'avait prouv cette impression de
quelque chose de mort entre elle et Poyanne comme  ce moment. Elle
s'tait approche de la chemine, et, tendant au feu ses pieds chausss
de bas de soie  jour, elle suivait dans la glace les moindres
mouvements du comte qui vaquait, avec une minutie d'auteur, aux derniers
soins de ses preuves. Pourquoi une autre image s'interposa-t-elle
soudain, jusqu' lui remplacer celle de son amant? Pourquoi, dans
l'clair d'une demi-hallucination, vit-elle l'homme  ct de qui elle
avait dn, le beau Casal, comme Gabrielle l'avait appel,--avec sa
silhouette robuste et svelte, avec ses gestes souples dont chacun disait
la force, avec son masque si viril dans sa lassitude? Et voici que,
cette image du souvenir s'tant efface pour laisser la place  celle de
la ralit, elle aperut de nouveau dans la glace celui  qui elle
appartenait par son libre choix et depuis des annes. Il lui apparut
tout d'un coup et par le contraste, si gauche, si chtivement
souffreteux que cette comparaison lui causa un malaise presque
insoutenable.

Henry de Poyanne, alors g de quarante-quatre ans, tait assez grand et
mince. Naturellement dlicat, les fatigues de la vie parlementaire,
succdant aux chagrins rongeurs de sa jeunesse, avaient comme consum sa
sant. Ses paules troites se votaient un peu par l'habitude de
travailler assis. Ses cheveux blonds grisonnaient et se faisaient rares.
Son teint se plombait de ces couleurs bistres qui disent la lassitude
du sang, les dsordres de l'estomac et l'nervement d'une existence
toute sdentaire. Il y avait bien de l'aristocratie encore dans ces
lignes d'un visage presque maci et d'un corps que le frac de soire
dessinait dans sa maigreur; mais on y sentait aussi la pauvret de la
nature et un prcoce puisement. Le regard des yeux bleus, d'un beau
bleu loyal, et le pli hautain de la bouche rase restaient magnifiques.
Ils rvlaient ce qui soutenait le gnreux orateur depuis sa premire
et malheureuse enfance: l'ardeur contenue du sentiment, la foi profonde,
l'invincible nergie de la volont. Une femme ne pouvait s'tre donne 
cet homme que par les meilleures qualits d'elle-mme, par enthousiasme
pour son loquence, ou par le passionn dsir de panser les blessures
dont avait saign cette destine. C'taient bien aussi les deux motifs
qui avaient dtermin l'abandon de Mme de Tillires. Mais c'est le
danger de ces liaisons fondes uniquement sur le romanesque, et dans
lesquelles la matresse a cd  l'admiration intellectuelle ou  la
piti sentimentale: il vient toujours une heure o cette admiration se
lasse par l'accoutumance, o cette piti s'mousse par sa satisfaction
mme. Cette matresse alors ouvre les yeux. Elle tremble de s'tre
trompe sur la nature de ses sentiments, et trop tard! Heureuse encore
celle en qui cette pense s'veille, hors de tout motif tranger et sans
que le charme man d'un autre homme soit le principe secret de ce
soudain dsenchantement! Toutefois, si Juliette eut dans ses prunelles
claires, qui fixaient avidement la glace, ce passage du plus amer regret
qui puisse traverser une me fire, Henry de Poyanne ne le remarqua pas
lorsqu'il se rapprocha d'elle,--non, pas plus que le matre d'htel qui
apportait, dans ces soires de tte--tte, le plateau en argent charg
de la bouilloire, de la thire, des gteaux, avec le flacon
d'eau-de-vie et l'aiguire de boisson glace parmi les verres et les
tasses.

--Vous avez beaucoup travaill, voulez-vous que je vous prpare votre
grog? dit la jeune femme en se retournant vers le comte et lui montrant
le plus joli sourire de gterie. Ces sourires-l peuvent-ils tre
qualifis d'hypocrites? Ils ont pour but d'pargner d'inutiles peines,
et celles qui les ont aux lvres se croiraient coupables d'y laisser
monter leur secrte amertume. Elles ne savent pas sur quel chemin elles
s'engagent  la premire minute o elles commencent de ne plus avoir le
regard et le visage de leur coeur, ne ft-ce que pour accomplir cette
insignifiante action d'offrir une boisson familire  celui qu'elles
veulent encore charmer.

--Volontiers, rpondit le comte  l'offre de son amie; et il se mit 
la regarder  son tour, qui de ses fines mains commenait de verser
l'eau chaude dans un verre russe  gaine de vermeil cisel, puis y
broyait les morceaux de sucre avec la cuiller. Elle tait adorable
d'attitude, assise prs du plateau, et plus pareille que jamais  un
pastel de l'autre sicle avec l'or pli de ses cheveux. Ses beaux bras
dgags des manches avaient de si gracieuses souplesses, l'harmonie de
sa toilette noire et rose avec son teint un peu anim par la flamme du
foyer tait si dlicatement voluptueuse que, presque malgr lui, le
comte se rapprocha d'elle:

--Comme vous tes jolie ce soir, lui dit-il, et quel bonheur de me
retrouver auprs de vous au sortir de cette aride et dure politique!

Tout en parlant, il se penchait pour lui prendre un baiser; mais elle,
dtournant la tte avec un geste de lgre impatience:

--Prenez garde, fit-elle, vous tes si maladroit que vous allez me
faire rpandre tout ce flacon.

Elle tait en effet sur le point de verser dans le grog une cuillere
d'eau-de-vie,  la seconde o Poyanne s'tait appuy pour l'embrasser
sur le dossier de sa chaise. Ce n'tait rien, ce petit mot, et il n'y
avait qu'un peu de mutinerie coquette dans le mouvement par lequel elle
lui droba son visage et laissa le baiser effleurer seulement la soie
souple de ses cheveux. Pourtant, il s'loigna aussitt, en proie  une
pnible impression, celle de l'amant dont la matresse ne vibre pas 
l'unisson de son coeur,  lui. Oui, ce n'tait rien, ce geste de
retraite; mais quand des scnes semblables de gracieuse rebuffade se
sont produites une centaine de fois, cet amant finit par prouver une
peur horrible, celle de dplaire, qui teint le feu des regards,
contracte le coeur et ferme la bouche aux paroles d'amour. L rsidait
le principe du malentendu qui devait de plus en plus sparer ces deux
tres. Sans y rflchir et obissant  cette instinctive diminution de
tendresse qu'elle subissait depuis tant de jours, Juliette infligeait
trop souvent ces refus de caresse  cet homme qu'elle accusait ensuite
en elle-mme d'indiffrence. Elle continuait  prparer le breuvage
promis, piquant avec la pointe de la fourchette une des tranches de
citron dposes dans une assiette, puis ayant got au grog du bout des
lvres:

--Vous voyez, dit-elle d'un air de reproche, il est trop fort, vous
me l'avez fait manquer, et il faut que je vous en prpare un autre.

--Ne vous donnez pas cette peine, rpondit-il, en faisant mine
d'approcher.

--Cette fois, reprit-elle, je vous dfends de bouger et de me gner
dans ma petite cuisine.

--On vous obira, dit-il; et, accoud sur le marbre de la chemine, il
la regarda de nouveau sans qu'elle donnt plus d'attention  ce regard
qu'il n'en avait donn lui-mme tout  l'heure  l'expression de ses
yeux,  elle, en train de fixer la glace. Il se rendait bien compte que
d'avoir dtourn la tte de son baiser n'tait qu'une taquinerie, qu'un
enfantillage. Et cependant cet enfantillage allait suffire, il le
comprenait,  empcher qu'il ne pronont, ce soir, une certaine phrase.
Des lettres reues dans la matine lui avaient appris que sa prsence
tait rclame dans le Doubs pour une double lection au Conseil
gnral. Il s'agissait d'enlever ces deux siges  des adversaires
politiques au profit d'hommes qui, appuys de son loquence, passeraient
sans doute, et il prenait trop au srieux sa mission de _leader_ pour
manquer  ce devoir. Il tait venu rue Matignon avec le projet de
demander un rendez-vous  Mme de Tillires afin de lui dire adieu, avant
son dpart, ailleurs que chez elle, et maintenant, sur ce simple recul
en arrire  l'approche de son baiser, il se sentait incapable
d'articuler ce dsir. Cette timidit passionne, mme dans des rapports
qui semblent l'exclure ncessairement, et fait sourire un hros de
galanterie, Casal, par exemple, si quelque confidence l'et initi  ce
tte--tte du comte et de Juliette. Elle constitue nanmoins un
phnomne sinon commun, cependant assez frquent pour qu'il mrite
d'tre analys dans ses causes.

Chez certains hommes, et Poyanne tait du nombre, trs purs dans leur
jeunesse et plus tard trahis cruellement, il s'tablit une dfiance
d'eux-mmes presque invincible, et ce malaise se traduit par une pudeur
plus fminine que masculine  l'gard des ralits physiques de l'amour.
La passion ne s'veille chez eux qu'accompagne d'une anxit presque
douloureuse, et cette anxit leur rend facilement presque intolrables
les circonstances extrieures que comporte la possession. Rien de plus
inintelligible  un libertin que cette dlicatesse quasi morbide qui ne
s'abolit que dans le mariage. La vie conjugale, avec sa cohabitation
quotidienne et son intimit avoue, pargne seule  ces malades de
scrupule l'angoisse toujours croissante du rendez-vous  demander, et,
quand ils l'ont obtenu, le remords de la faute o ils entranent leur
chre complice. Aprs des annes de liaison, Henry de Poyanne en tait
l que son coeur battait  se rompre au moment de prononcer cette simple
petite phrase:

--Quand vous verrai-je chez nous?...

Pourtant ce chez nous signifiait le plus dlicat des amnagements, le
mieux fait pour sauvegarder les susceptibilits les plus effarouches.
Juliette lui avait appartenu pour la premire fois  Nanay, dans la
dangereuse solitude de quinze jours passs l, sous les yeux indulgents
d'une mre incapable d'un soupon. La jeune femme avait cd  ce
mouvement irrsistible de charit exalte que provoquent chez les nobles
coeurs les confidences trop mlancoliques. C'est alors un dsir presque
fou d'abolir dans une autre me un pass d'affreuse dtresse. Elle
s'tait donne ainsi par une ivresse de piti, par une de ces surprises
qui demeurent souvent sans lendemain, mais seulement quand elles se
rencontrent, comme il arrive, avec l'habitude des aventures. Si
contradictoires que puissent paratre les termes de cette observation:
plus une femme est galante, plus elle a de force pour se reprendre quand
elle s'est une fois livre. Juliette, elle, s'tait considre comme
engage pour la vie par ce premier sacrifice. Mais 'avait t un
sacrifice tout de mme, et Poyanne avait voulu que cette intrigue, qu'il
considrait comme un mariage secret, ne ft souille d'aucune des
vulgarits qui reprsentent l'horrible ranon des amours coupables. Il
avait choisi,  Paris, pour y recevoir son amie, un logis dans une des
rues solitaires de Passy, au rez-de-chausse, avec une porte qui ouvrait
avant celle du concierge, afin qu'elle n'et  craindre l'insolence
d'aucun regard. Il avait garni cet appartement de meubles prcieux, pour
qu'au jour de leur mariage officiel, si ce jour devait jamais venir, ces
meubles pussent prendre place dans leur maison de famille et rattacher 
leur existence d'poux le souvenir sanctifi de leur affection cache.
Cependant, il n'avait jamais attendu sa matresse dans cet asile sans
frmir d'apprhension  l'ide qu'un passant pouvait la voir qui
descendait furtivement d'un fiacre  la porte! En venant ainsi le
retrouver, elle ne trahissait aucun serment, puisqu'elle tait libre.
Elle ne trompait pas un mari confiant, elle ne dlaissait pas des
enfants ngligs, mais il lui fallait mentir  sa mre, puisque les
existences des deux femmes taient si troitement unies; et ce mensonge,
pourtant bien vniel, le comte ne se pardonnait pas  lui-mme d'en tre
la cause. Si pris qu'il ft de cette tte charmante, dans les yeux
bleus de laquelle il avait bu l'oubli de ses misres, ou peut-tre parce
qu'il en tait pris avec l'idalisme natif de son me, il souffrait
qu'une pense mauvaise y naqut dont il ft le principe. Ces motifs
runis avaient maintenu cet amant inquiet dans un tat de sensibilit
souffrante qu'un dtail fera mieux saisir: depuis un an Juliette et lui
ne s'taient pas rencontrs six fois dans leur asile de Passy.
L'impossibilit, pour le comte, de provoquer une explication parce que
tout lui tait trop aisment blessure, l'inconscient dtachement de la
jeune femme qui, de bonne foi, se croyait moins aime, le cours de la
vie qui nous mne d'une pente insensible et sans crise  des malentendus
irrparables, tout avait contribu  produire ces relations tranges.
Mais peut-tre ne paratront-elles pas si anormales  ceux qui, par
mtier ou par got, ont reu beaucoup de confessions, et qui savent
combien de significations diverses ces mots si simples en apparence,
d'amant et de matresse, peuvent envelopper? Poyanne, lui, se souciait
peu que sa situation, vis--vis de Mme de Tillires, ft humiliante ou
non pour cet amour-propre du sexe qui fait le fond du coeur chez presque
tous les hommes. Il souffrait de l'aimer et de sentir qu'il tait de
plus en plus spar d'elle. Il se reprochait, lui si brave dans la
guerre et au Parlement, d'tre en prsence de cette femme, paralys
d'une irrsistible motion. Et, comme ce soir, cet orage intrieur se
dchanait  propos de contrarits qu'il jugeait insignifiantes, et
sans que rien dcelt son trouble qu'une contraction de ses traits o
Juliette voyait les traces des tourments politiques, et il n'avait pas
le courage de la dtromper. Les reproches du coeur sont-ils possibles 
formuler? Celle qui ne les devine pas  l'avance les comprendrait-elle,
et, si elle les devinait, elle ne les mriterait pas? Et puis, le moyen
de rpondre par des plaintes profondes o gmisse toute une agonie, 
une femme qui vient  vous, la fossette de sa bouche creuse dans un
demi-sourire, tenant d'une main une petite serviette frange et de
l'autre un verre brlant, et elle vous dit:

--Cette fois, j'espre que le grog sera de votre got... Pauvre ami,
vous avez l'air bris. Je suis sre que cette sance a de nouveau t
terrible. Mais qui vous a dcid  parler, car vous hsitiez encore
hier?

--Merci!... fit le comte, qui vida le verre  moiti; puis, le posant
sur la chemine: Ce qui m'a dcid  parler?...

La question de son amie, en lui donnant un prtexte  s'entretenir
d'autre chose que de ses penses, soulageait trop son malaise pour qu'il
n'y rpondt pas longuement. Il se prit  marcher de long en large dans
la chambre, comme c'est l'habitude des orateurs qui prparent un
discours ou qui le racontent:

--Ce qui m'a dcid  parler, rpta-t-il c'est le mme outrage
d'gosme jet toujours  mon parti. Non, je ne laisserai jamais dire
sans protester, dans une assemble franaise dont je serai membre, que
nous autres, monarchistes et chrtiens, nous n'avons pas le droit de
nous inquiter des misres du peuple... De Sauve venait d'interpeller le
ministre sur cette horrible grve du Nord et la rpression qui a suivi.
Un orateur de la majorit avait rpondu en dbitant des phrases que vous
devinez sur l'ancien rgime,--comme si les quelques progrs dont notre
ge se vante ne se fussent pas produits, et plus rapides et plus
dfinitifs, par la seule force des annes, sans la boucherie de la
Rvolution, sans les massacres de l'Empire, sans Juin et sans la
Commune!... Je ne leur ai rien dit que cela, et ma vieille thse que
seuls, au contraire, nous avons qualit pour rsoudre cette question
ouvrire, nous qui nous appuyons sur l'glise et sur la Monarchie, les
deux grandes forces historiques du pays!... Je leur ai montr que nous
pouvions tout sauver de ce que les programmes des pires socialistes ont
de ralisable,--tout sauver et tout diriger ensuite... Mais vous
connaissez mes ides. Je les ai dfendues une fois de plus, sentant la
gauche frmir sous l'vidence de mes arguments, acclam par nos amis...
Et  quoi bon?... Ah! les crivains de nos jours qui font mtier de
peindre toutes les mlancolies ne l'ont jamais dcrite, celle-l, cette
tristesse de l'orateur qui combat pour une doctrine  laquelle il croit
avec l'me de son me; et puis ses partisans l'applaudissent, comme un
artiste, comme un virtuose, sans que de sa parole il puisse germer
seulement une action...  gauche et  droite, toute la vie politique
aujourd'hui tient dans des intrigues de couloir, dans des combinaisons
de groupes qui sont misrables, et avec lesquelles ils perdent la
France. Et je leur ai dit cela encore, une fois de plus, et vainement,
si vainement!...

Il allait et venait, prenant et reprenant un thme un peu bien grave
pour une de ces sances du Parlement, comme il y en a eu d'innombrables
depuis la guerre, coeurantes de bavardage vide!... Juliette savait que
l'accent de sa voix ne mentait pas. Elle connaissait avec quelle ferveur
de conviction Poyanne avait embrass une cause sur laquelle l'avenir
jugera en dernier ressort, et son esprance invincible d'oprer la
suture entre les deux Frances, oeuvre manque du sicle, par une
monarchie appuye  la fois sur le droit traditionnel et sur le sens
intime des problmes modernes. Elle s'tait autrefois intresse
passionnment  ces rves d'un homme d'tat qu'elle sentait sincre,
qu'elle devinait incompris, qu'elle voulait heureux. Mais elle tait
femme, et, comme telle, du jour o son amant avait commenc de lasser sa
tendresse, ces nobles ides avaient commenc de lasser aussi son
gracieux esprit. Quiconque vit beaucoup par la pense, artiste ou
savant, chef de parti ou crivain, possde un infaillible moyen de
mesurer la dcroissance d'affection que lui porte sa matresse, son
pouse, et mme son amie. Du jour o elle cesse de lui accorder ce
fanatisme d'intelligence qui est pour l'ouvrier de l'esprit un aliment
vital, elle lui a retir en secret la dvotion du coeur, quitte 
protester au nom du coeur mme contre la possession de cet poux, amant
ou ami, par le travail professionnel, comme fit Mme de Tillires au
moment o le comte s'arrta de parler.

--Tout cela est bien beau, dit-elle, mais en attendant, si vous
pensiez un peu  votre amie?

--Si je pensais  vous? rpliqua-t-il avec une sorte de mlancolique
surprise, et pour qui donc souhait-je que mon nom soit illustre?...
Auprs de qui ai-je puis l'nergie de supporter tant de dceptions
amres?...

--Ah! fit-elle, en hochant joliment sa tte blonde, vous savez
rpondre. Mais voulez-vous que je vous prouve combien vous avez peu
pens  moi aujourd'hui?

--Prouvez, dit-il en s'arrtant tonn.

--Eh bien! vous ne m'avez pas seulement demand avec qui j'avais pass
la soire.

--Mais, fit-il navement, puisque vous m'avez crit que vous dniez
chez Mme de Candale!

--Il n'y avait pas qu'elle, reprit Juliette, en proie  ce singulier
dmon de curiosit qui pousse  de certains moments les meilleures
femmes  tter la jalousie d'un homme en lui parlant d'un autre.

--Elle n'est pas fche contre moi de ce que je suis si en retard avec
elle? demanda le comte, sans prendre garde  cette coquette
insinuation.

--Pas le moins du monde, dit Mme de Tillires, qui continua, comme
indiffrente: J'ai dn l auprs de quelqu'un que vous n'aimez gure.

--Et de qui donc? interrogea enfin Poyanne.

--M. Casal, fit-elle en regardant l'effet produit sur le visage du
comte par ce nom de l'ancien amant de Mme de Corcieux.

--Comment Mme de Candale a-t-elle des connaissances pareilles? dit
Poyanne avec une conviction qui,  la fois, divertit et irrita Juliette.
Elle en sourit, parce que c'tait prcisment la phrase qu'elle avait
annonce  son amie. Elle en fut irrite, parce que ce mpris faisait la
plus cruelle critique de l'impression produite sur elle par Casal. Et le
comte insistait: C'est sans doute son mari qui le lui impose. Candale
et Casal, les deux font la paire. Encore ce dernier, par son existence
de bookmaker et de viveur, ne dshonore-t-il pas un des grands noms de
notre histoire.

--Mais, interrompit Juliette, je vous affirme que j'ai caus trs
agrablement avec lui.

--Et de quoi? demanda Poyanne. Il a terriblement chang si vous avez
pu tirer de lui une phrase qui trahisse autre chose que des gots de
tripot et d'curie. Allez, je ne l'ai que trop subie, sa conversation,
chez les Corcieux, et celles des quatre ou cinq de ses camarades que
cette pauvre Pauline invitait pour le garder...

--Elle l'aimait donc beaucoup? fit Juliette.

--Ah! follement, reprit le comte avec une amertume singulire o se
retrouvait le fonds de douloureuse svrit que garde contre les
histoires d'adultre un homme autrefois trahi par sa femme, et ce fut
toujours pour moi un mystre horriblement triste que cette passion de
cette crature charmante pour ce fat qu'il fallait voir, avec ses airs
ennuys d'tre aim ainsi!... Et le mari est spirituel, distingu,
instruit. Il adorait, il adore toujours Pauline. J'ai cess d'aller dans
la maison  cause de ce que j'y voyais. J'en souffrais trop pour
Corcieux et pour elle... La malheureuse! Elle a t si punie! Le Casal a
t affreux de duret, parat-il...

--Il en a pourtant parl ce soir avec beaucoup de tact, dit Mme de
Tillires.

--Est-ce qu'il devrait mme prononcer son nom? fit le comte.

Il y eut un silence entre les deux amants. La jeune femme se repentait
maintenant d'avoir, elle, mentionn seulement son voisin de soire. Elle
avait jou avec la jalousie de Poyanne, et elle apprhendait de l'avoir
veille. Elle tait trop profondment sensible pour ne pas regretter
aussitt une peine inflige  quelqu'un qu'elle croyait encore aimer
d'amour, qu'elle aimait certainement d'affection et d'habitude. Elle se
trompait encore ici sur le sentiment de cet homme, trop noble pour le
soupon, mme aprs les atroces expriences de son mariage. Dans la
manire dont Juliette venait de lui parler de Casal, le comte n'avait vu
qu'une preuve du plaisir got par son amie dans le monde et sans lui.
Ce plaisir lui semblait bien innocent, et il se reprochait le sentiment
qui le faisait en souffrir comme un gosme et une injustice. Hlas! La
logique du coeur, qui ne compte ni avec nos gnrosits, ni avec nos
sophismes, lui montrait dans le got croissant de Mme de Tillires pour
les sorties et les nouvelles connaissances un signe de plus qu'il ne
suffisait pas  la rendre heureuse. Cependant l'horloge sonna. Elle
marquait minuit.

--Allons, reprit-il avec un soupir, il est temps que je vous dise
adieu. Quand vous verrai-je?

--Quand vous voudrez, rpondit Juliette. Voulez-vous dner demain
avec ma mre et ma cousine de Nanay?

--Je veux bien, dit-il; et avec une voix un peu trouble:--Vous savez
que je vais peut-tre vous quitter aprs-demain pour quatre ou cinq
semaines?

--Non, fit-elle, vous ne m'en aviez pas parl.

--Il y a deux lections pour le Conseil gnral ces jours-ci, et on me
rclame l-bas.

--Toujours la maudite politique, dit-elle en souriant.

Il la regarda de nouveau avec des yeux o elle ne lut pas,--o elle ne
voulut pas lire une demande que les lvres de cet homme passionn ne
formulrent point.

--Adieu, reprit-il d'une voix plus trouble encore.

--A demain, dit-elle,  sept heures moins un quart. Venez un peu
avant.

Quand la porte se fut referme, elle resta longtemps seule, accoude 
cette mme chemine dans la glace de laquelle l'image de Poyanne se
refltait tout  l'heure encore. Pourquoi de nouveau le souvenir de
Raymond Casal vint-il se glisser devant elle, et  quelles ides
rpondait-elle en disant tout haut, avant de sonner sa femme de chambre:

--Est-ce que je n'aimerais plus Henry?




IV

LES SENTIMENTALITS D'UN VIVEUR


Tandis que Juliette se couchait sur cette douloureuse question dans son
lit troit de jeune fille, qu'elle avait voulu reprendre aprs son
veuvage avec tous les autres meubles de sa vie heureuse
d'autrefois,--tandis que Poyanne revenait  pied vers son logement de la
rue de Martignac, prs de l'glise Sainte-Clotilde, et se reprochait
comme un crime de ne savoir pas plaire  son amie,--que faisait celui
dont l'apparition subite entre ces deux tres constituait,  leur insu,
le plus redoutable danger pour les dbris du bonheur de l'un, pour les
lassitudes morales de l'autre, ce Raymond Casal, si diversement jug par
les hommes et par les femmes? Se doutait-il qu' ce moment mme, et au
lieu de s'endormir, sa jolie voisine du dner continuait de penser 
lui, en prenant la rsolution de n'y point penser?--Elle n'en avait pas
le droit, puisqu'elle en aimait, qu'elle voulait continuer d'en aimer un
autre.--Il tait parti de l'htel de Candale, bien persuad qu'il avait
plu  Mme de Tillires, et trs tt, pour ne pas gter cette impression.
Mais son premier mouvement lorsqu'il se retrouva sur le trottoir de la
rue de Tilsitt, chaudement envelopp de son pardessus du soir, et
qu'ayant aspir gament l'air frais, il regarda le ciel et le vit plein
d'toiles, ne fut pas de songer au dlicat profil de la jeune veuve. Il
devait sentir plus tard seulement  quelle profondeur il avait t
touch dj. Trs rflchi, sa rflexion s'tait toujours applique 
des choses extrieures, et il ne se connaissait pas dans les dessous de
son tre intime. Mais qui se connat entirement? Qui peut dire: demain,
je serai gai ou triste, tendre ou dfiant? puis comme il tait de
sensualit satisfaite, blas sur les jouissances que reprsentent ici la
jeunesse, une fire tournure, des relations choisies, deux cent
cinquante mille livres de rente et l'intelligence de Paris, Casal devait
se croire et se croyait  l'abri de toute surprise romanesque. Son
joyeux rire d'enfant,--ce rire qui rvlait quelques-unes de ses
plaisantes qualits: son fonds de naturel, son absence de haine, son
humeur facile,--et clat de lui-mme, si quelqu'un lui et soutenu que
justement ces cts puiss et blass de sa personne le rendaient mr
pour une crise sentimentale, ou lgre ou profonde, mais une crise.

Depuis longtemps il s'ennuyait de la pire des monotonies, celle du
dsordre. Rien de plus rgulier, de moins relev par l'imprvu, de plus
distribu en distractions fixes, suivant la saison et l'heure, que cette
vie de ftard perptuel,--pour donner aux viveurs leur affreux nom
moderne, cette tiquette barbare qu'ils ont adopte depuis une dizaine
d'annes. Cet envers exact de l'existence bourgeoise, en faisant du
plaisir une occupation presque mcanique, finit par excder autant que
l'autre et pour des raisons analogues. Le plus souvent ce mal aux
cheveux intrieur, comme disait gament Casal  propos d'un camarade
pris tout d'un coup de la folie du mariage, se traduit en effet par un
soupir nostalgique vers la vie conjugale, qui apparat au ftard comme
dlicieuse d'inattendu! Elle l'attire par ce mme attrait de nouveaut
qui pousse un brave homme de mari  souper en cabinet particulier,
pendant une absence de sa femme, avec des filles aussi sottes que cette
femme est spirituelle, aussi fanes qu'elle est frache, aussi vnales
qu'elle est pure. Mais ce prurit irrsistible du mariage ne se dclare
gure que chez les viveurs qui ont connu autrefois les profondes
douceurs d'une vraie vie de famille, ou bien chez ceux qui ont continu,
 travers la Fte,--cela se rencontre,--d'tre bons fils vis--vis d'une
vieille mre, bons frres  l'gard d'une soeur inquite. Casal, lui,
priv de ses parents trs jeune, enfant unique,  peu prs brouill avec
ses deux oncles, habitu depuis sa premire jeunesse  une indpendance
absolue, semblait devoir rester clibataire comme il tait brun, comme
il tait bilieux et muscl, par constitution et pour toujours. On ne
l'imaginait gure se laissant prendre  la nave adoration devant la
candeur des jeunes filles qui apparat d'habitude chez les Parisiens
blass avec les premiers rhumatismes. En revanche, la finesse native de
ses sensations, conserve intacte malgr le milieu, son got de la
difficult  vaincre et le besoin d'employer des facults inoccupes
devaient lui rendre piquante une aventure avec une personne aussi
diffrente de ses habitudes, et aussi distingue dans cette diffrence
que Mme de Tillires. Il ne connaissait pas cette espce de femmes; elle
tait donc aussi dangereuse pour lui qu'il tait, lui, dangereux pour
elle,--avec cette rserve que la jeune veuve tait capable du plus
profond, du plus mortel amour, au lieu que la passion, chez Casal, avait
beaucoup de chances pour n'tre qu'un caprice, jouant l'amour par
l'intensit du dsir. On n'a pas impunment dix-huit annes de dbauche
dans le sang et dans les moelles. Mais en humant  pleins poumons l'air
du soir le long des Champs-Elyses qu'il descendait de son pied leste
d'escrimeur, il n'en tait mme pas au caprice, et si l'image de
Juliette lui revint, ce fut  travers un labyrinthe de penses qui
aurait fait apprcier davantage  la jeune femme ce que son amie
Gabrielle de Candale appelait quelquefois les pdanteries de Poyanne.

--Voil une jolie soire, se disait Casal; si le printemps continue
ainsi, les courses seront belles cette anne... Et le dner n'tait pas
mauvais. On recommence  bien manger dans le monde. C'est  nous qu'on
doit cela, tout de mme. Si nous n'avions pas t l une demi-douzaine 
dire la vrit  Candale et  quelques autres sur leur chef et leur
cave, ou en seraient-ils encore?... Ce qu'il faudrait trouver, par
exemple, c'est le moyen d'employer ces deux heures-ci, de dix  minuit.
On devrait fonder un club rien que pour cela... Le matin il y a le
sommeil, la toilette, le cheval. Aprs le djeuner il y a toujours
quelques petites affaires, puis, de deux heures  six heures, l'amour.
Quand il n'y a pas l'amour, c'est la paume ou c'est les armes. De cinq 
sept heures, il y a le poker. De huit  dix, le dner. De minuit au
matin, le jeu et la fte. De dix  minuit, il y a bien le thtre, mais
combien de pices par an valent la peine d'tre vues deux fois? Et je
suis trop vieux, ou pas assez, pour aller jouer les fonds de loge.

Cette ide de thtre ramena sa pense vers une mauvaise mais fort jolie
actrice du Vaudeville dont il tait l'amant plus ou moins intrimaire
depuis six mois, la petite Anroux: Tiens, songea-t-il, si j'allais
voir Christine. Il s'aperut passant la porte de la rue de la
Chausse-d'Antin, montant l'escalier de service, parmi toutes les odeurs
qui flottent dans les arrire-fonds d'un thtre et dbouchant dans la
loge troite o s'habillait la demoiselle. Les serviettes taches de
blanc et de rouge traneraient sur la table. Deux ou trois acteurs
seraient l, tutoyant leur camarade. Ces messieurs s'en iraient
discrtement pour la laisser seule avec un protecteur srieux comme il
tait, malgr sa belle mine,  cause de sa fortune connue, et elle
commencerait de lui raconter les potins du foyer. Il l'entendit qui
disait des phrases comme celle-ci, tout en faisant sa figure: Tu sais,
Lucie est avec le gros Arthur, c'est dgotant, rapport  Laure.--Ma
foi, non, conclut-il, je n'irai pas... Je vais toujours passer au
cercle... Les salons de jeu s'voqurent dans son imagination, dserts
 cette heure, avec les valets de pied en livre sommeillant sur les
banquettes et levs soudain  son approche, avec le relent du tabac ml
aux fades odeurs du calorifre. C'est vraiment trop funbre, reprit le
jeune homme en lui-mme. Si je poussais jusqu' l'Opra? Et quoi faire?
Entendre le quatrime acte de _Robert_ pour la cinq centime fois? Non.
Non. Non. J'aime mieux encore Phillips... C'tait le nom d'un bar
anglais, sis rue Godot-de-Mauroy.  la suite d'une discussion suivie de
duel qui avait eu lieu chez _Eureka_,--ou plus familirement
_l'Ancien_,--un autre bar, clbre, celui-l, parmi les viveurs de ces
vingt dernires annes, Casal et sa bande  lui avaient fait scission et
quitt la rue des Mathurins pour migrer dans le cabaret de la rue
Godot. S'il se rencontre jamais un chroniqueur renseign de la jeunesse
contemporaine, ce sera pour lui un curieux chapitre que l'histoire des
cafs et restaurants durant cette fin de sicle, et, parmi les plus
tranges de ces endroits, il devra noter ces espces d'assommoirs de la
haute vie o de vrais grands seigneurs ont pris l'habitude d'aller, au
sortir du thtre, boire des cock-tails et du whisky, cte  cte avec
des jockeys et des bookmakers porteurs de bons _tuyaux_. Casal se
peignit en pense la salle troite avec son long comptoir, ses tabourets
hauts, ses gravures de courses, puis, au fond, le retiro, orn du
portrait de quatre entraneurs illustres.

--Bah! se dit-il,  cette heure-ci je n'y trouverai que Herbert avec
ou sans sa serviette.

Ce lord Herbert Bohun, le frre cadet d'un des plus riches d'entre les
pairs anglais, le marquis de Banbury, tait un terrible buveur d'alcool
qui,  trente ans, tremblait parfois comme un vieillard. Il s'tait
rendu fameux pour avoir trouv des mots tonnants de simplicit dans
l'aveu de cette redoutable passion. C'tait lui qui rpondait  cette
demande: Comment allez-vous?--Mais trs bien, je jouis d'une soif
excellente. Il croyait ingnument prononcer la phrase correspondante 
cette autre: Je jouis d'un bon apptit. Sa grande plaisanterie, qui
n'tait qu' moiti une plaisanterie, consistait, dans les dners
d'intimes, afin de porter son verre  ses lvres sans le renverser, tant
son geste tait peu sr,  passer derrire son cou une serviette. Il en
prenait une des extrmits avec sa main gauche, l'autre coin avec sa
main droite qui tenait le verre, et la main gauche tirait, tirait
jusqu' ce que le sacro-saint alcool arrivt aux lvres du buveur.

--Mais, pensa Casal, il est dj trop tard. Il ne me reconnatra
plus. Dcidment, ce qu'il me faudrait, c'est une _bourgeoise_ de cette
heure-ci,--c'tait le terme consacr, dans la bande de ses intimes,
pour signifier une matresse du monde,--une veuve ou spare qui ne
sortirait gure et  qui je serais sr de faire plaisir en allant la
voir...

Ce singulier monologue avait men le raisonneur jusqu'au rond-point. Ce
fut l seulement qu'il se rappela de nouveau sa voisine et il se dit 
mi-voix:--Ma foi, cette petite Mme de Tillires ferait joliment mon
affaire. Avec qui peut-elle tre?...

Certes, la formule tait trs irrvrencieuse et elle achevait une suite
d'ides qui, transcrites en dtail, eussent paru, mme  un moins naf
que Poyanne, terriblement positives et cyniques. Pourtant un embryon de
sentiment s'agitait par-dessous, ce qui prouve que le coeur de chacun
est un petit univers  part, o les images les moins romanesques peuvent
servir de prtexte  la naissance d'une motion romanesque. Si Casal
n'et pas subi, d'une manire inconsciente, le charme de dlicatesse
man de Juliette, comme un arome  la fois enttant et imperceptible
s'exhale d'une plante cache dans un coin de chambre, il n'et pas
prouv au mme degr cette sensation de rpugnance au souvenir de la
vulgarit de Christine Anroux. Il s'tait donn, pour n'aller ni au
thtre, ni au club, ni chez Phillips, des raisons excellentes, mais qui
n'auraient pas eu plus de poids sur son esprit ce soir-ci que les autres
soirs, s'il n'et t travaill par un secret besoin d'tre seul. Et
pourquoi? Sinon pour penser longuement  la jeune femme dont le
souvenir, surgi tout d'un coup, effaa en une seconde ces imaginations
de coulisses, de cercle et de bar. La fine silhouette se dessina dans le
champ de sa vision intrieure avec une nettet prodigieuse. Les hommes
de sport, qui vivent d'une vie physique trs intense, finissent par
dvelopper en eux des sens de sauvages. Ils possdent d'une faon
surprenante cette mmoire animale, propre aux cultivateurs, aux
chasseurs, aux pcheurs,  tous ceux en un mot qui regardent beaucoup
les choses et non les signes des choses. Les formes et les couleurs
s'impriment dans ces cerveaux sans cesse en prsence d'impressions
relles et concrtes avec un relief que les travailleurs de cabinet ou
les causeurs de salon ne souponnent pas. Celui-ci revit le buste de
Juliette dans sa grce svelte et pleine, les souples paules et le
corsage noir avec ses noeuds roses, l'attache voluptueuse de la nuque,
les cheveux d'un blond si doux, le saphir sombre des yeux, les lvres
sinueuses, l'clat des dents avec la fossette du sourire, les bras o
courait comme une ombre d'or, les mains nerveuses, la salle  manger
tout autour, avec la tapisserie du duc d'Albe, avec les teints plis ou
pourprs des convives. Mme de Tillires et t l, prsente et vivante,
qu'il n'en et pas distingu les traits avec une prcision plus aigu.
Cette vocation eut pour rsultat que le raisonnement  demi ironique
sur l'emploi de sa soire cda aussitt la place  une impression assez
brutale encore, mais, du moins, franche et naturelle: le dsir sensuel
pour cette jolie crature que son instinct pressentait voluptueuse et
passionne sous ses dehors de chaste rserve.

--Oui, continua-t-il, avec qui est-elle? Ce n'est pas possible
qu'elle n'ait pas d'amant. Puis tout de suite, la mmoire morale
arrivant pour complter, pour interprter la mmoire physique: C'est
gal. Elle m'a regard avec des yeux trs particuliers, aprs avoir eu
l'air de ne pas me remarquer au commencement... C'tait combin avec Mme
de Candale, ce dner-l. Elles sont amies intimes. Alors, c'est que ma
petite voisine a voulu me connatre. Je n'ai pas trop mal manoeuvr. a,
j'en suis sr. Maintenant, que signifie cette curiosit? A-t-elle
entendu parler de moi par une autre femme? Par son amant?... Aprs tout,
peut-tre n'a-t-elle pas d'amant et s'ennuie-t-elle dans son coin?... On
la voit si peu. Elle doit vivre trs retire... Elle est bien jolie. Si
je me mettais  lui faire la cour? Je n'ai rien devant moi pour tout ce
printemps. C'est une ide... Mais o la retrouver?... J'ai dn  ct
d'elle, je peux toujours aller lui rendre visite au lieu de lui mettre
simplement un carton...

Il fut si content de cette ide qu'il en rit tout haut une
minute:--C'est cela, reprit-il, mais alors il faudrait y aller ds
demain... Demain? Qu'est-ce que je fais demain? Au Bois le matin avec
Candale. Bon, cela. Il me renseignera. Djeuner chez Christine. a peut
se manquer, ce djeuner. Je djeune trop cette anne-ci. Toute la
journe est gte ensuite. Je lche Christine et  deux heures je vais
chez la petite veuve.  quatre heures, je tire avec Wrkiew. Comme ces
gauchers sont difficiles!... Si je rentrais tout simplement me coucher
maintenant? Il est dix heures et demie. C'est bien tt, mais voil huit
jours que je m'endors  quatre heures du matin. Relayons pour tre en
forme...

Sur cette sage rsolution, il obliqua par la rue Boissy-d'Anglas, sans
s'arrter ni  l'Imprial ni au Petit Cercle, et il se dirigea tout
droit vers la rue de Lisbonne, o il habitait un htel hrit de son
pre et aussi compltement mont que s'il et continu de vivre en
famille. Il y a ainsi derrire toutes ces sants extraordinaires des
hommes d'excs, et que l'on cite comme tels, un fond cach d'hygine.
Ceux qui mconnaissent cette loi disparaissent bien vite, et ceux qui
survivent, ceux qui tonnent des gnrations successives par leur
infatigable activit  la chasse, au jeu,  la salle--et ailleurs,--ont
gard, comme Casal, le pouvoir de se surveiller  travers cette
existence de draillement continu. C'est, tantt, une sobrit
monastique le matin qui corrige le trop bon dner de la veille; tantt
un repos pris judicieusement  l'heure exacte o le surmenage
commencerait; tantt un dosage savant d'exercices adapts, la prsence
quotidienne du masseur, un vritable traitement d'hydrothrapie 
domicile. Machiavel disait: Le monde est aux gens froids, et le
demi-monde aussi, quelque paradoxal que paraisse cet aphorisme. Tant il
y a que le lendemain matin, lorsque Raymond se leva vers les huit heures
pour passer dans sa salle de bain et de l dans son cabinet de toilette,
il tait merveilleusement dispos et rafrachi par le plus calme de tous
les sommeils.

Ce cabinet de toilette de Casal tait fameux parmi les viveurs,  cause
de ce que le jeune homme appelait plaisamment ses deux bibliothques,
quoiqu'il en et ailleurs une vritable et garnie des livres les mieux
choisis. Celles du cabinet de toilette consistaient en deux vitrines:
une premire avec une range admirable de fusils anglais  tout usage,
et une seconde ou se trouvait renferme la plus tonnante collection de
bottes, bottines et souliers:--quatre-vingt-douze paires,--et pour les
circonstances les plus varies de l'existence de sport, depuis la chasse
 courre jusqu' la pche au saumon, sans parler des tenues du polo et
de l'ascensionnisme. Il n'tait pas rare que de jeunes snobs vinssent,
ds cette heure-l, pour assister  la toilette de ce matre en haute
vie et s'bahir devant cet trange muse. Mais au matin qui suivit le
dner chez Mme de Tillires, il resta, sans autre compagnie que son
valet de chambre,  se regarder beaucoup dans la glace de l'immense
armoire  trois pans qui renfermait ses innombrables costumes et
achevait de meubler la pice. Malgr les raffinements d'installation qui
faisaient de ce coin de sa demeure la garonnire typique d'un Parisien
lgant en l'an de grce 1881, anglomane et athltique, Raymond n'tait
pas un fat. S'il avait mis dans sa premire jeunesse son amour-propre 
ces purilits d'un luxe minutieux, il n'y pensait plus depuis des
annes, au rebours de presque tous ses confrres dans le mtier d'homme
 la mode; et, s'il se regardait ce matin-l dans la glace, une fois
habill, c'tait par ressouvenir de son projet de la veille. Il tait
bien plus prs de quarante ans que de trente.  cet ge, on a dj cette
premire petite surveillance de soi qui, dix ans plus tard, se tournera
en dfiance, et, vingt ans plus tard, si on ne dsarme pas, en artifice.
Il faut croire qu'il se trouva encore capable de plaire et il faut
croire aussi que sa rsolution de faire une visite ds ce jour-l  Mme
de Tillires ne s'tait pas en alle avec le sommeil, car, avant de
monter  cheval, il griffonna un billet  l'adresse de Mme Christine
Anroux, 83, avenue de l'Alma, o il se dgageait du djeuner, et c'est
en chantonnant entre ses dents un air en vogue  cette date: Elle est
tellement innocente... qu'il commena de se diriger vers le Bois, mont
sur un alezan joliment dcoupl, mais pas trs vite, Boscard.--Ce terme
d'argot dont le monde actuel dsigne les parasites professionnels lui
servait de malicieuse pigramme contre le camarade qui lui avait vendu
ce cheval, un certain vicomte de Saveuse, trs bien n, mais de procds
plus qu'indlicats, qui avait trouv le moyen de lui faire payer cet
animal deux fois sa valeur. Saveuse,--alias la Statue du
Qumandeur,--avait en outre la fcheuse habitude d'emprunter  ses
voisins de jeu des plaques de vingt-cinq louis jamais rendues. Et Casal
se vengeait de ces supercheries rptes et aussi du petit crve-coeur
d'avoir t dup dans ce march par ce surnom donn  la pauvre bte,
qui n'en pouvait mais.

                   *       *       *       *       *

Boscard avait pris le trot  l'entre du Bois, dont les massifs comme
saupoudrs d'une verdure blonde taient adorables  voir par cette
matine de premier printemps. Si cette bte n'avait pas beaucoup de
fond, elle tait d'allure trs douce, et le fait que Casal l'et
commande ce matin prouvait chez lui une disposition rveuse. Quand le
hasard,--ou ce que nous appelons ainsi par ignorance des puissances
caches qui dominent toute existence,--se mle de rapprocher deux
personnes, il multiplie les circonstances, de manire  justifier la
crdulit des pressentiments. Mais la logique suffit, au moins en
apparence, pour expliquer tous les faits. S'il tait naturel qu'un jour
ou l'autre Casal ft prsent  Mme de Tillires, il ne l'tait par
moins qu'il rencontrt au Bois  cette heure-l, non seulement Candale
avec lequel il avait pris rendez-vous, mais encore Mos, Prosny et Mme
d'Arcole,--et pas moins encore que ces personnes eussent remarqu la
veille les distractions de la marquise aprs le dpart htif du jeune
homme, et l'en plaisantassent gament.  chaque instant, des hommes et
des femmes du monde jettent des taquineries semblables sans y attacher
d'autre importance, et Casal savait de reste ce que valent les petits
propos de ce genre, simples prtextes  causer. Dans le cas particulier,
ces mmes propos venaient appuyer trop fortement son observation de la
veille pour qu'il ngliget d'y prendre garde. Ce fut d'abord Prosny
galopant dans une alle transversale et qui, sans arrter son superbe
cheval noir, lui cria:

--Pas contente, la petite dame, hier, aprs ton dpart, pas
contente...

Puis au dtour du chemin, ce fut Mos qui arrta le cavalier d'un salut
un peu appuy. Il tait  pied, suivant son habitude, luttant contre un
prcoce diabte et pratiquant l'hygine de la marche avec cette nergie
dans la tenue de la volont qui demeure le trait le plus caractris des
Juifs comme des Yankees. Ces deux espces humaines, les plus enttes du
monde et aussi les moins bien connues  cause de leur rcente arrive 
la fortune, ont pour trait commun cette volont qui va du petit au grand
et qu'aucune dfaite ne lasse. Il n'est pas rare de voir un Smite et un
Amricain se fabriquer,  cinquante ans, toute une destine nouvelle et
jusqu' des gots indits,  coups de parti-pris personnels,
systmatiquement et continment appliqus. L'Isralite, lui, possde par
surcrot ce don spcial de ne jamais manquer au soin du dtail, si lger
soit-il. C'est ainsi que Mos, jadis brouill puis rconcili avec le
beau Casal, s'empressa de saisir cette occasion de lui rendre le lger
service d'un avis peut-tre agrable:

--Comme vous nous avez quitts vite hier au soir, lui dit-il.

--J'avais un ami qui m'attendait au cercle, rpondit Casal. La
pntration des yeux fins de Mos venait de l'inquiter, dj, et de le
dterminer  ce mensonge.

--Et vous nous avez emport toute l'attention de ces dames, continua
l'autre. Mme de Candale et sa soeur se sont mises  bavarder dans un
coin, et, quant  Mme de Tillires, vous parti, plus personne.

Un quart d'heure plus tard, et comme Casal mditait sur ce
renseignement, il croisa Mme d'Arcole en train de conduire elle-mme ses
deux ponnettes blanches. Du bout du fouet elle lui fait signe d'arrter,
et quand il est auprs de la voiture:

--Comment la trouvez-vous, la petite amie de ma soeur? Idalement
jolie, n'est-ce pas?... Et vous l'avez lche pour aller Dieu sait o...
Maladroit!

Elle eut, en redonnant du _pull up_  son coquet attelage qui partit
vite, un sourire de la bouche et des yeux qui, traduit en clair langage,
signifiait: Si vous n'tes pas un imbcile, mon petit Casal, vous ferez
la cour  votre voisine d'hier au soir, et vous russirez. Ce n'tait
pas un conseil trs digne d'une honnte femme, soeur elle-mme d'une
trs honnte femme. Mais, d'instinct, la duchesse n'aimait pas beaucoup
Juliette qu'elle trouvait toujours entre elle et sa soeur,--prcisment
parce qu'elle adorait cette soeur unique,--et elle n'et certes pas t
fche de pouvoir dire  Gabrielle: H bien! ton irrprochable amie, la
voil qui flirte avec Casal. Et pour achever de montrer  ce dernier
que son flair de libertin ne l'avait pas tromp, le gros Candale lui
disait, quand, s'tant enfin rencontrs, ils chevauchrent cte  cte,
avec son rire lourd o se trahit son fond d'origine allemande,--un
Candale s'est mari dans le Wurtemberg, lors de l'migration:

--Ma foi! a n'a pas mal march hier, mieux que je ne pensais. Elle est
un peu prude, cette petite veuve... Mme Bernard prtend que feu
Tillires s'est fait tuer par ennui de l'avoir pouse... J'avais peur
de toi... Mais tu as t parfait... Et elle a eu un petit air vex que
tu aies fil... Non. C'tait  payer sa place...

--Et qui est-ce? interrogea Raymond.

--Comment, qui est-ce? Mais c'est la veuve de Tillires, l'aide de camp
du gnral Douay!

--Je ne te demande pas cela. Qui est-ce comme caractre?

--Ah! tout ce qu'il y a de plus pot-au-feu, de plus gnan-gnan... a vit
avec une vieille maman dans une maison triste comme un tombeau. Enfin,
c'est le genre de ma femme, juge un peu.

Tout l'esprit de Candale consistait  diriger ainsi de misrables
pigrammes contre cette crature exquise  laquelle il ne pardonnait ni
les bienfaits qu'il en recevait: cette fortune abandonne  toutes ses
fantaisies,--ni l'outrage de la trahison qu'il lui infligeait: cette
matresse reprise aussitt aprs le mariage et scandaleusement affiche.
Il ajouta, aprs avoir joui de son mot:

--Elle te plat donc beaucoup? Voudrais-tu l'pouser, par hasard?...

C'en fut assez pour que Casal s'abstnt de lui poser la question qu'il
avait dj aux lvres sur l'adresse de la jeune femme. Il ne manquerait
pas d'aller bavarder auprs de sa Mme Bernard, songea-t-il.
D'ailleurs, je trouverai cette adresse dans le premier annuaire. Il se
sentait dj saisi d'une telle impatience qu'il abrgea sa promenade, en
proie  une petite excitation d'attente trs rare chez lui. Quand il
rentra, son premier soin fut d'ouvrir un de ces prtendus livres d'or
o, moyennant le prix de l'abonnement, les plus vaniteux des bourgeois
se font enregistrer, entre des grands seigneurs ou des millionnaires,
avec leur rue et leur numro, comme membres authentiques du _high life_.
Le nom de Mme de Tillires ne figurait pas dans ce rpertoire.

--Je ne peux cependant questionner aucune des personnes qui taient
hier  ce dner, se dit Casal, leur attention est dj si
veille!...

Justement cet veil prouvait trop  quel degr il avait intress sa
voisine pour qu'il renont  son ide de visite. Mais s'il n'et pas
t lui-mme intress par elle plus qu'il ne l'imaginait, il et remis
cette visite, quitte  profiter adroitement d'un hasard,--une
conversation avec Mme de Candale, par exemple,--pour savoir l'adresse
cherche. Au lieu de cela, il ne put se tenir d'envoyer son valet de
chambre la demander chez le concierge de la comtesse. C'est le vrai
moyen, songea-t-il. Ce concierge n'a pas pu encore tre prvenu par
des racontars d'office. Il trouvera cette demande toute naturelle. Et
cependant, petit dtail qui montrera combien l'image de Mme de Tillires
tenait dj dans la pense du jeune homme  des fibres trs sensibles,
l'ide d'un commentaire, malgr tout possible, de la part des deux
domestiques lui fut si insupportable, qu'il chargea son messager de
trois autres commissions parfaitement inutiles dans le quartier de l'Arc
de Triomphe, afin de dire comme en passant: Et puisque vous serez prs
de l'htel de Candale, entrez donc dans la loge pour demander ou demeure
exactement Mme de Tillires. Retiendrez-vous le nom? Grce  cette ruse
d'adolescent, qui et bien diverti ses camarades de Phillips s'ils
l'avaient souponne, il sonnait, ds les deux heures,  cette porte de
la rue Matignon, vers laquelle Gabrielle de Candale s'tait rfugie la
veille. L'accident de voiture portait dj ses consquences.

--a lui va d'habiter ici, se disait le jeune homme en traversant la
vieille cour et se dirigeant vers la cage vitre du fond. Le concierge
lui avait rpondu que Mme de Tillires tait chez elle. La jeune femme
ne condamnait jamais sa porte, par la mme dfiante prudence qui lui
faisait recevoir galement tous ses amis trs tard le soir. Elle
s'appliquait  viter jusqu'aux plus lgres remarques de ses gens.
D'ailleurs, comme elle connaissait peu de monde, comme c'tait son
habitude de convier ses fidles trs exactement  des rendez-vous
spars et prcis, et qu'elle ne prononait jamais de phrases
d'invitation banales, une telle libert d'entre n'offrait gure
d'inconvnient. Cette facilit d'accs acheva de ravir Casal.

--Rien  cacher..., songeait-il en sonnant  la porte double de
rideaux rouges. Si elle pouvait tre seule, ajouta-t-il tout bas,
tandis que le valet de pied le conduisait par le grand salon du devant
jusqu' cette petite pice plus intime, tmoin cette nuit mme de la
violente sortie de Poyanne contre lui. Quand il entra, il vit du premier
coup d'oeil Mme de Tillires, couche plutt qu'assise sur une chaise
longue, comme une personne souffrante, et dans un dshabill de
dentelles blanches qui affinait encore sa beaut. Auprs d'elle, assis
sur un fauteuil bas et lui parlant presque  mi-voix, bien qu'ils
fussent seuls, se tenait d'Avanon. Casal et l'ancien diplomate se
connaissaient du Petit Cercle o ce dernier allait souvent montrer sa
physionomie de vieux Beau et humer les potins les plus rcents. Les
jeunes gens de la rue Royale se moquaient de lui qui grondait sans cesse
contre la mauvaise ducation ou les tristes plaisirs d'aujourd'hui. 
cinquante-six ans qu'il allait avoir, d'Avanon tait aussi empress
auprs des femmes qu' vingt-cinq. C'tait l'homme qui ne fume pas aprs
dner pour ne pas quitter le salon, celui que vous apercevez, en
arrivant, abm l-bas dans les dlices d'un apart avec celle que vous
voudriez le plus approcher. Et il cause de cette voix rentre qui ne
laisse arriver  vous aucun de ses mots. S'il est install dans une
maison o vous tes venu esprant un tte--tte, vous pouvez rester,
rester encore. Vous ne lui ferez pas quitter la place. Vous ne le
_tuerez_ pas, comme disent joliment les amoureux impatients. Le
d'Avanon, car l'individu est un type, adore des liaisons toutes leurs
menues corves si pnibles au positivisme de la gnration actuelle,
depuis les visites jusqu'aux courses en voiture pour faire des
emplettes. Les femmes leur savent un gr infini,  ces Sigisbes en
cheveux gris, de ce culte le plus souvent dsintress. Les maris sont
reconnaissants  ces chiens de garde volontaires de ces assiduits peu
dangereuses. Les amants les abominent et plus encore les aspirants au
titre. Aussi la premire pense de Casal fut-elle d'envoyer mentalement
au diable l'attentif de Mme de Tillires, sans se douter que la jeune
femme apprciait surtout dans son patito sur le retour un dvouement
jamais dmenti pour la vieille Mme de Nanay.

--En voil une tuile, se dit-il. Je le connais, le gneur; il est 
l'preuve de la balle. Allons, c'est une visite perdue.

--Casal ici? se disait de son ct d'Avanon. Oh! oh! je me charge
d'y mettre bon ordre, et, tout en serrant la main du nouveau venu, sa
surprise tait telle qu'il ne put se tenir de l'exprimer  voix haute.
Comment, chre amie, fit-il, vous connaissez ce mauvais sujet-l, et
vous me l'avez cach!

--J'ai eu l'honneur d'tre prsent  Mme de Tillires chez Mme de
Candale, dit Casal, rpondant pour celle  qui s'adressait d'Avanon.
Il venait de comprendre,  regarder le visage de Juliette, que, pour une
minute, elle tait incapable de parler, tant avait t forte la surprise
cause par son apparition inattendue. Cette vidence compensa du coup la
vive contrarit que la prsence du fcheux lui avait inflige 
lui-mme. Il n'avait plus besoin de discuter avec ses souvenirs, ni
d'interroger Prosny ou Mos, Mme d'Arcole ou Candale. Un tel trouble et
si subit,--elle avait rougi jusqu' la racine de ses cheveux
cendrs,--quel symptme d'un frmissement extraordinaire chez une femme
de la socit, en qui la matrise constante de soi est la vertu
professionnelle, comme le courage chez les militaires! Vivraient-elles
si elles ne s'habituaient  tout cacher toujours de leurs sensations,
plus espionnes par la malignit que celles d'un inculp par le juge qui
l'interroge? Mais celle-ci avait travers depuis la veille des heures
d'une trop anxieuse rflexion pour que ses nerfs branls eussent en ce
moment toute leur nergie au service de sa volont. Aprs avoir rpondu
tantt par un: Non, je l'aime encore, tantt par un: Non! nous ne
nous aimons plus,  sa propre question sur Poyanne et leurs communs
rapports, elle avait roul au fond d'un abme d'infinie tristesse. Il y
a, dans les fins d'amour, de ces minutes d'une mlancolie navrante, ou
l'on mesure, o l'on touche, pour ainsi dire, la misre de la vie, 
constater la ruine en nous-mmes des sentiments sur lesquels posait tout
notre avenir de coeur. C'est alors des dcouragements d'me  dsirer en
mourir. C'est des dtresses durant lesquelles les blessures du pass se
rouvrent et saignent avec cette nouvelle blessure du prsent, pour nous
attester que si tout doit prir de ce qui fut notre joie, rien ne
s'abolit jamais entirement de ce qui fut notre peine. Pendant cette
nuit o Casal dormait d'un sommeil d'enfant, o Poyanne se rongeait, lui
aussi, de chagrin, Juliette avait vers des larmes amres sur l'oreiller
de ce petit lit, tmoin jadis de ses innocentes, de ses heureuses
imaginations de jeune fille. Mais pourquoi,  travers ses larmes, et du
fond de ce dsespoir intime o elle se laissait tomber, se prenait-elle
 revoir sans cesse l'image du jeune homme qui, lui, sans doute, tait
loin de songer  sa voisine de la veille? Du moins elle le croyait
ainsi. Pourquoi, dans le sommeil lass qui lui ferma les yeux vers le
matin, subit-elle le va-et-vient de rves traverss par cette mme
image? Si un vritable directeur moral, le Lacordaire des admirables
lettres  Mme de Prailly, par exemple, avait reu sa confession  son
rveil, il l'aurait claire sur les causes secrtes de cette mlancolie
et de ses rves. Il est bien certain que si nos songes ne prdisent en
aucune manire l'avenir, leur signification n'est ngligeable ni pour le
moraliste ni pour le mdecin qui trouvent en eux des enseignements sur
les parties inconscientes de notre tre. Quelques faits tablis
scientifiquement le dmontrent: un homme rve qu'il a t mordu  la
jambe. Peu de jours aprs, un abcs se dclare  cette jambe. La nature
animale s'tait donc sentie touche en lui avant qu'aucune trace
extrieure ne rvlt cette atteinte. Il fallait de mme que Raymond et
produit sur Juliette une impression autrement vive qu'elle ne le
souponnait, pour que ce souvenir se trouvt ml  toutes ses penses
depuis qu'elle avait quitt l'htel de Candale. Mais quels termes assez
dlicats un saint prtre comme le noble Lacordaire et-il employs pour
expliquer  une femme de cette dlicatesse, le caractre vrai de cette
impression? Et-il admis lui-mme que Casal, ce libertin notoire, ce
viveur authentique, avait veill en elle, par sa seule prsence, un
obscur frisson de dsir et de volupt? Malgr son mariage presque
aussitt bris tragiquement, malgr sa liaison avec Poyanne, o le don
de sa personne avait eu pour motifs une ide et un sentiment, Juliette
conservait cette virginit de sensation,--phnomne si connu de toutes
les femmes qu'il sert de prtexte  leur plus frquent mensonge. Il y
avait en elle une amoureuse endormie  laquelle venait de parler cet
homme qui correspondait videmment chez elle  ce Beau idal des sens
dont le type varie avec chaque systme nerveux.  coup sr le prtre
l'aurait mise en garde contre toute nouvelle rencontre avec quelqu'un
d'assez dangereux pour devenir aussitt un principe d'obsession, et cela
au moment mme o elle se sentait dtache de celui qui faisait, depuis
des annes, son plus solide appui moral. Mais justement depuis ces
annes-l, Mme de Tillires ne se confessait plus. De sa pit ancienne,
il semblait ne lui rester qu'un remords toujours touff et cette
esprance invincible dans la bont de Dieu, qui est en effet la moelle
mme de toute foi religieuse. Elle n'avait donc personne, pour la guider
aux heures prilleuses, que sa rflexion solitaire, que sa volont de ne
jamais dchoir  ses propres yeux. Aussi, au lendemain de cette nuit
tourmente, et en se rveillant toute migraineuse, s'tait-elle
rattache, sans comprendre les causes compltes de son dsarroi
intrieur,  cette ide qui lui reprsentait la sauvegarde de sa
dignit: prodiguer, mme dans cette dcroissance de l'amour, toute sa
sollicitude, et de plus en plus,  l'amant qu'elle considrait comme son
mari.

--Je lui cacherai que je ne l'aime plus d'amour, s'tait-elle dit, et
je n'y aurai pas de peine, car lui non plus, il ne m'aime pas comme
autrefois. Mais l'affection, mais l'estime, c'est de quoi vivre encore,
de quoi tre contente, sinon heureuse.

Elle avait ensuite pri, comme elle continuait de le faire, chaque matin
et chaque soir, quoique spare des sacrements et se sachant hors de la
loi de l'glise, avec une ferveur pieuse, et elle tait parvenue ainsi 
une sorte de calme bris dont elle jouissait comme d'une douceur tout en
coutant les bavardages de d'Avanon, lorsque l'entre de Casal tait
venue la surprendre d'un saisissement, si violent cette fois qu'elle ne
put ni le vaincre tout de suite, ni s'en dissimuler le motif. Ce ne fut
qu'un clair, et dj elle s'tait, par un geste gracieux, assise au
lieu de rester tendue, elle avait rejet sur ses pieds la trane de sa
longue robe, faite pour la chambre, et elle rpondait  Casal qui lui
demandait en s'asseyant lui-mme:

--Vous tes souffrante, madame?

--Oui, fit-elle, j'ai eu ce matin un peu de migraine. J'esprais
qu'elle s'en irait vers le milieu de la journe, et je la sens au
contraire qui augmente...

Elle prit, en parlant, un flacon de sels qui se trouvait sur une petite
table  porte de la chaise longue, et elle le respira lentement.
C'tait dire au visiteur: Vous voyez, monsieur, que vous ne devez pas
rester longtemps...--Mais qu'importait  ce dernier la froideur de cet
accueil qu'il sentait voulue? Que lui importait la visible mauvaise
humeur de d'Avanon debout maintenant contre la chemine et qui,
assurant sur son nez son lorgnon de presbyte, considrait avec une
impertinente attention le sommaire d'un numro de revue pos sur cette
chemine?... Casal venait de surprendre la preuve la plus indiscutable
qu'il intressait la jeune veuve jusqu'au trouble,--davantage encore,
jusqu' la crainte. Cette rougeur suivie de pleur, et, aprs
l'amabilit gracieuse du dner de la veille, tout de suite cette
retraite en arrire sans qu'aucun fait nouveau et pu survenir,--autant
de signes que le jeune homme devait recueillir et recueillit avec
dlices. Peut-tre, s'il et trouv dans ce petit salon de l'avenue
Matignon, clair maintenant par le plus clair soleil de deux heures,
une personne gaie et rieuse, prte  sortir et l'entretenant de la
dernire pice des Franais, du prochain concours hippique et de la plus
rcente sparation, aurait-il mentalement soupir.

--Allons, toutes les mmes.

Et conclu:

--Ce n'est pas la peine de quitter Christine.

Mais l'atmosphre de demi-rclusion rpandue autour de Mme de Tillires
et qu'il avait comme respire ds l'entre;--mais l'nigme du caractre
de cette femme, chez laquelle il avait constat, la veille, une
curiosit singulire de le connatre, puis qu'il retrouvait bouleverse
de cette connaissance et rsolue  le fuir;--mais cette rsistance mme,
 laquelle il venait de la voir se rsoudre, tout se rencontrait de ce
qui pouvait porter  son plus haut degr son caprice de viveur blas.
L'homme d'action qu'il tait par naissance et qui s'ennuyait d'tre
inoccup tressaillit en lui du mme tressaillement qu' la salle, quand
un tireur d'un jeu nouveau touchait son fer, ou qu'autrefois aux Indes
dans sa premire chasse au tigre. Cependant, Juliette avait commenc une
de ces causeries sans objet qui ont dtermin tant d'crivains,
dramaturges ou romanciers,  partir en guerre contre le papotage du
monde. Elles seraient trs vaines, en effet, ces causeries, si elles
n'avaient pour but de masquer des penses qui ne sauraient tre
exprimes sans rendre impossibles certaines relations  la fois forces
et trop dlicates.

--Comme Mme d'Arcole tait en beaut hier au soir, disait la jeune
femme.

--Trs belle, en effet, rpondait Casal, et comme le blanc lui va.

--C'tait sa revanche de l'autre jour, interrompit d'Avanon en
fermant la revue et enlevant son binocle qu'il remit avec soin dans un
tui spcial. Vous vous rappelez, chre amie, comme elle tait jaune et
fane lorsque nous l'avons rencontre  cette exposition de la rue de
Sze?...  propos, quand viens-je vous prendre pour aller voir ensemble
la tapisserie dont nous parlions tout  l'heure?

--Va, mon bonhomme, songeait Casal, tandis que l'ex-diplomate
continuait, dcrivant par le menu ladite tapisserie, indiquant sa place
possible dans le petit salon et prodiguant les allusions  d'autres
courses semblables chez les marchands, donne-toi beaucoup de mal pour
me faire sentir que je suis de trop ici et que tu es l'intime de la
maison. a ne m'empchera pas d'y revenir. Et vous, madame, vous
voudriez bien aussi que je vous croie trs absorbe par ce que vous
raconte votre ami d'Avanon. Malheureusement je suis persuad que c'est
une petite comdie, cette attention-l, comme votre migraine, et vous
tes par trop jolie, avec votre faon de poser votre doigt contre votre
tempe, comme si vous aviez vraiment mal, trs mal!...

Et cependant il plaait un mot de temps  autre, laissant voir, comme la
veille dans la conversation du dner, cette qualit matresse de son
esprit: la justesse dans le renseignement. Quoiqu'il n'et gure achet
de bibelots dans sa vie que pour faire des cadeaux de jour de l'an  des
femmes du monde ou du demi-monde, comme il avait tenu  les faire
choisis, d'aprs son habitude d'amour-propre et son got naturel de
supriorit, il s'tait adress  des camarades bons connaisseurs, et il
put se donner le malicieux plaisir de relever une ou deux erreurs de
d'Avanon sur quelques marques de faence.

--Vous tes donc aussi collectionneur, monsieur Casal? lui demanda Mme
de Tillires.

--Moi, fit-il en riant, pas le moins du monde. Mais j'ai eu des amis
qui l'taient et je les ai couts.

--Lui collectionneur, reprenait d'Avanon, comme on voit que vous ne
le connaissez que depuis vingt-quatre heures, ma chre amie!

Et poursuivant avec une ironie o achevait de se rvler sa colre
contre la prsence de Casal, cette trange colre si frquente chez les
hommes de plus de cinquante ans qui ne voudraient pas dire qu'ils sont
jaloux d'une amie et qui le sont pourtant, sans en avoir le droit, avec
une violence enfantine, il continuait:

--Non, vous ne savez pas ce que c'est que les jeunes gens
d'aujourd'hui, si vous les croyez capables de s'occuper d'autre chose
que de chic et de sport... Celui-ci, vous voyez, est intelligent. Moi,
je l'ai connu  l'oeuf... Mais oui, mais oui, il dbutait au cercle
juste comme j'allais partir pour ma mission de Florence... Il tait
dou!... Il dessinait, jouait du piano, parlait quatre langues!... Vous
avez d constater quelle mmoire il a, h bien! si vous pouviez
l'entendre, comme moi, causer avec ses amis: Est-ce _Farewel_ ou
_Livarot_ qui gagnera demain  Auteuil?... Avez-vous un bon tuyau?...
Quel champagne avez-vous eu  dner ce soir? De l'_extra-dry_ ou du
_brute_?... Machault a tir avec Wrkiew, le gaucher. Ont-ils fait jeu
gal?... O en est la banque ce soir? Et la ponte?... Pas autre chose,
madame, vous ne leur arracherez pas autre chose...

Tandis que l'ex-diplomate dbitait cette tirade d'un accent d'autant
plus comique qu'il conservait mme dans sa rageuse rancune l'espce de
mesure courtoise affecte par les hommes de la carrire, Juliette ne
pouvait s'empcher de tourner vers Casal des yeux inquiets. Ce dernier
tait trop occup  tudier les moindres nuances de cette physionomie
charmante pour ne pas lire dans ce regard une crainte instinctive qu'il
ne ft froiss. Il et au contraire remerci volontiers le jaloux qui
lui rendait le service de lui conserver la sympathie de la jeune femme.
Quelle meilleure occasion de sortir sur une preuve de tact, en ne
s'offensant pas de ces cres critiques, et riant de son bon rire gai:

--Est-il mauvais, dit-il, quand d'Avanon se tut. Mais est-il
mauvais!--Et il se leva pour prendre cong, puis, frappant sur l'paule
du vieux Beau avec une familiarit gaie qui faisait la plus gracieuse et
la plus dure des rponses, car c'tait traiter le sermonneur comme un
grand enfant:--Allons, insista-t-il, ne continuez pas  dire trop de
mal de moi  Mme de Tillires quand je ne serai plus l, et vous,
madame, ne le croyez pas trop...

--Je parierais qu'elle lui fait une scne  mon sujet, se disait-il
cinq minutes plus tard en s'acheminant de pied par la rue Matignon
maintenant, du ct des Champs-lyses. Voil tout ce qu'il aura gagn
avec sa mauvaise humeur... Le naf!... Et il haussa les paules. Mais
comment la revoir  prsent et bientt? Puis aprs une minute de
rflexion: Il faut aller chez Mme de Candale.

--Vous avez t vraiment trop peu aimable pour M. Casal, disait en
effet Juliette au mme moment  d'Avanon. Qu'avez-vous contre lui?

--Moi? rpondait le diplomate embarrass, mais rien du tout. Ces
viveurs-l ne me sont pas sympathiques, en principe... Mais vous semblez
plus souffrante?

--C'est vrai, dit Mme de Tillires, qui s'tait de nouveau couche sur
la chaise longue, en fermant  demi les yeux, je vais mme tre oblige
de me coucher. Il faut que je sois debout pour le dner, j'ai ma cousine
de Nanay et Poyanne...

Elle mentait, car sa tte blonde n'tait pas plus endolorie qu' la
minute o le visiteur avait troubl son entretien avec le fidle
d'Avanon, mais elle voyait ce dernier en veine de continuer son
discours, et elle ne voulait pas entendre de nouveau des phrases dures
contre Casal. Le vieux Beau la regarda quelques minutes en hsitant,
sans que sa bouche ost prononcer la phrase qu'il avait dans le coeur:
Dfiez-vous de cet homme. Au lieu de cela, il poussa un soupir et dit
simplement:--Allons, adieu, je viendrai demain savoir comment vous
allez. Et il fallait que rellement ce lui ft une vraie peine,  cette
fine et douce femme, de penser que Raymond n'tait pas estim de ses
meilleurs amis, car le soir et lorsque  dner sa mre la questionna,
devant Poyanne, sur les visites reues dans la journe, elle pronona le
nom de d'Avanon seul, sans mentionner l'autre. Il fallait aussi que cet
autre, qu'elle tait pourtant bien rsolue  ne plus revoir, occupt
fortement son imagination, car elle demeura comme insensible  l'adieu
que le comte lui fit le soir mme, avant ce dner. Il tait arriv un
quart d'heure plus tt pour lui parler en tte--tte:

--Dcidment, je pars demain matin, lui avait-il dit, et pour six
semaines peut-tre. Je profiterai de ce voyage pour rgler quelques
affaires en souffrance et refondre dfinitivement la rdaction de notre
journal l-bas...

--J'espre que vous ferez nommer vos candidats, avait-elle rpondu; et
elle n'avait pas trouv un mot de regret  donner au malheureux homme.
Elle n'avait pas devin dans ses yeux le reproche de le quitter ainsi
sans un de ces baisers que les amants emportent comme le viatique de la
mlancolique absence. Encore eut-il cette illusion d'attribuer  la
migraine le silence qu'elle garda durant le dner, et la facilit avec
laquelle, ds les dix heures, elle le laissa partir en mme temps que sa
cousine. Ah! comme ce dpart et t plus amer, s'il et devin 
quelles tentations il l'abandonnait, sa chre, son unique amie, celle
qu'il aimait si profondment sans plus savoir lui montrer cet amour!




V

PREMIRE FAUTE


En pensant  Mme de Candale comme  une auxiliaire possible dans son
projet d'investissement du coeur de Juliette, Casal comptait sur la
sympathie de Gabrielle d'abord, qu'il se savait acquise, et ensuite sur
ce got irrsistible qui pousse toutes les femmes romanesques 
s'intresser aux sentiments qu'elles croient malheureux ou nafs, et il
n'allait pas avoir trop de peine  jouer la comdie d'un de ces
sentiments-l.--Serait-ce mme une comdie?--Malgr la certitude o il
tait maintenant, aprs sa visite, d'intresser Mme de Tillires, il se
trouvait vis--vis d'elle dans une incertitude qui, aussitt et durant
l'aprs-midi qui suivit cette visite, le troubla jusqu' l'inquiter. Il
eut  la salle des Mirlitons, o il tirait avec Wrkiew, deux ou trois
distractions dont s'tonnrent les admirateurs de son jeu.  dner,--un
dner avec deux camarades rencontrs au cercle et emmens au Caf
Anglais par peur de la solitude,--il fut trs silencieux, et non moins
morne  un spectacle d'acrobates o ces camarades l'entranrent  leur
tour. Aux habitus de Phillips, parmi lesquels il choua vers les
minuit, il parut si terne qu'ils l'interrogrent sur sa sant.  mesure
que se rapprochait le moment d'aller chez Mme de Candale pour lui parler
de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et
lui, et ce fut avec un vritable battement de coeur qu'il franchit le
seuil de l'htel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures
aprs y avoir dn, et vingt-quatre heures aprs s'tre heurt chez
Juliette  la prsence de d'Avanon. Cette espce de timidit chez un
homme habitu, comme lui,  tous les triomphes, cette gaucherie subite
et compltement inattendue, devaient plaire  Gabrielle et la lui rendre
favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer
envers le soupirant improvis de Juliette, un autre sentiment sur lequel
Casal ne pouvait pas compter, une aversion singulire pour Henry de
Poyanne, et cette aversion a jou dans ce drame mondain un rle trop
important pour que l'on n'essaye pas d'en donner la raison. C'est ici un
cas entre mille de ce problme de l'amiti entre femmes qui a proccup,
ne ft-ce qu'une heure, tout mari dfiant et tout amant jaloux.

Gabrielle de Candale,--commenons par le dire  l'loge de la jolie
comtesse,--chrissait Juliette de Tillires d'une affection trs vraie.
Elles s'taient connues trs jeunes filles dans un de ces bals comme il
s'en donne dans les chteaux de province, et qui sont les plus
authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse franaise.
Nanay et Candale, situs tous les deux sur les bords de l'Indre,
commencrent de voisiner  partir de ce jour, malgr les vingt-cinq
lieues qui les sparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes
dans leurs terres et frappant l'une si cruellement, les avait de nouveau
rapproches. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du
malheur secret de sa vie. Elle avait pleur auprs de Juliette  son
tour, comme autrefois Juliette auprs d'elle. Ce doux change de piti
avait forg entre ces deux tres, galement gnreux et tendres, une
imbrisable chane, faite du plus pur mtal de dvouement. Avec tout
cela, et adorant son amie d'une si jolie manire, si complte, si
dlicate, si dsintresse, Gabrielle dtestait le sentiment de cette
amie pour Poyanne, par un dtour du coeur assez compliqu. Oui, elle le
dtestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parl d'une faon
tout  fait ouverte. Sans aller jusqu' souponner d'une liaison
coupable sa chre soeur d'lection, elle comprenait qu'entre Juliette et
cet homme les rapports taient trs intimes, plus intimes que ce qu'elle
en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait Mme de Tillires, et que
Juliette, de son ct, n'tait pas insensible  cet amour. Sans doute,
si la comtesse et t initie  ce coupable mais noble roman par l'un
ou l'autre des deux complices, elle n'et pas nourri cette antipathie
pour des relations qu'elle croyait pures, et dont le mystre l'irritait
en mme temps qu'elle en tait deux fois jalouse. Jalousie d'amiti
d'abord. Qui ne la connat, cette innocente et ombrageuse susceptibilit
du coeur si naturelle que mme les animaux en subissent l'atteinte?
Imposez donc au chien de votre foyer la prsence d'un autre compagnon de
sa race auprs de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d'envie,
ensuite. Certes, la noble crature et protest avec une colre indigne
contre l'existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus
dtestable au regard d'un esprit lev. Hlas! c'est aussi la plus
habile  s'insinuer dans les tnbreux replis des consciences, la moins
avoue  la fois et la plus gnrale. Car son origine rside dans ce qui
nous constitue essentiellement comme personnes sociales: notre
ressemblance avec d'autres individus. Aussi l'envie s'exaspre-t-elle
avec la multiplicit des analogies. Jamais l'artiste le plus pauvre
n'enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi
pauvre que lui. Imaginez maintenant deux femmes, jolies toutes deux,
jeunes, combles de biens les plus prcieux de la naissance et de la
fortune; supposez qu'elles soient lies, comme l'taient Juliette et
Gabrielle, puis que l'une des deux prouve et ressente un amour partag,
tandis que l'autre demeure emprisonne par la fatalit des vnements et
par ses principes dans les tristesses d'un mariage malheureux. Dites
ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette me de femme isole,
pour gnreuse qu'elle soit. Ce sera, au commencement, un obscur
malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui
lui inflige  son insu la douleur de cette comparaison avec son amie.
Bientt elle cherche  se justifier  elle-mme cette antipathie en
constatant les dfauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la
malveillance qui dcouvriraient de la sensualit dans un Marc-Aurle et
de l'gosme dans un Vincent de Paule. Mme de Candale avait ainsi
reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalit, tout
simplement parce que le grand orateur, hant de ses ides, obsd de son
oeuvre, parlait un peu trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie,
parce qu' maintes reprises Juliette avait refus cette invitation-ci ou
celle-l pour passer une soire ou dner avec lui. Elle en concluait de
bonne foi que ce mariage, s'il se faisait jamais, serait le malheur de
Mme de Tillires. Gabrielle n'en tait pas moins convaincue de sa propre
estime  l'gard de Poyanne.--Je ne l'aime pas, voil tout...,
ajoutait-elle en riant. Seulement, comme Juliette, dans son dsir de
maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de
transmettre  son amant de telles critiques, ce dernier ne souponnait
en aucune faon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en
apprciait, au contraire, les qualits de race, l'irrprochable honneur,
la religion claire. Il la plaignait d'tre marie  un personnage
aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dvoue de Mme de
Tillires  laquelle il disait:

--Vous avez l une affection vraie...

Quand ces procds de dlicatesse ne dsarment pas ceux qui nous sont
hostiles, leur plus immdiat rsultat est d'accrotre cette hostilit.
Tous les moralistes ont signal cette loi mlancolique de notre nature:
ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers
eux, surtout quand ces torts ne sont pas trs nets et que nous les
sentons plutt que nous ne les reconnaissons. Mme de Candale aurait vu
Poyanne franchement dclar contre elle, cette hostilit lui et moins
dplu que la continuelle dfrence du comte. Elle allait, dans ses
mauvais jours d'injustice, jusqu' le considrer comme un hypocrite. Qui
sait? Peut-tre cette me, due et comme crucifie par la misre morale
de son mari, souffrait-elle encore d'une autre comparaison: celle du
grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le
gentilhomme laborieux, loquent, bienfaisant qu'tait l'autre. Tout cet
ensemble de mauvais sentiments devait d'autant plus agir sur la jeune
femme,  une minute donne, qu'elle s'en rendait moins compte. En
faut-il davantage pour expliquer l'accueil que la dmarche de Casal
tait assure de trouver chez elle?... Vous la voyez assise  sa table,
dans une espce de salon-boudoir ou elle se tient, pour ses intimes,
sous le buste du grand marchal, son anctre, sculpt en marbre par Jean
Cousin. Elle crit des billets en retard, cette quotidienne
correspondance de politesse, de sympathie ou de charit pour laquelle
les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies
formules indites. Elle a command sa voiture pour deux heures et demie.
Il est deux heures. Le timbre sonne un coup... C'est un fournisseur. Un
second coup... C'est une visite:--J'aurais d dfendre ma porte,
dit-elle en posant sa plume et guettant l'arrive de l'importun:
Tiens, fait-elle tout haut, c'est vous, Casal. En voil un hasard!
et tout bas, en elle-mme: Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait
jamais de visite? Et pendant ce temps, le jeune homme rpond avec un
sourire qui cache un vague embarras: J'avais un mot  dire  Candale 
propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J'ai su
que vous tiez l et je suis mont. Je vous drange?--Mais non,
rpond-elle, vous ne vous prodiguez pas tant, et tout de suite la
conversation commence, partant de ce cheval, prtexte imagin tout d'un
coup par Raymond, pour arriver au dner de l'avant-veille. Mme de
Candale prononce le nom de Mme de Tillires. Elle voit passer dans les
yeux de Casal une petite flamme de curiosit, une question sur ses
lvres.

--Bon, se dit-elle, j'y suis. Il vient me parler de Juliette.

                   *       *       *       *       *

C'est dans ces minutes-l qu'une femme est vraiment femme, fline et
charmante de grce adroite,  ce moment prcis o elle dcouvre, dans le
tte--tte, l'intrt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitt
un premier mouvement de curiosit qui lui fait tendre un peu sa
gracieuse tte, ramasser toute son attention dans ses yeux futs. Si
elle crit, elle pose sa plume. Si elle n'crit pas, qu'elle soit prs
du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c'est une
trangre et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas
l'air de cette curiosit. Puis elle jette une phrase,--une toute petite
et lgre phrase. C'est alors que les perfides excellent  vous
empoisonner, du coup et  l'avance, l'avenir entier de votre passion par
quelqu'une de ces insinuations o le classique on dit tant de choses
sert de vhicule aux plus atroces mdisances. Elles vous nomment, l,
trs tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un
sourire, le Monsieur qui a t ou qui passe pour avoir t du dernier
bien avec la dame de vos penses. Et puis elles ont un: Comment, vous
ne saviez pas a?... et un: Vous voyez, vous pouvez aller de
l'avant... qui leur seront certes compts dans l'autre monde, s'il y a
une place dans le purgatoire pour les flonies de salon. Au contraire,
celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec
l'avidit d'une chatte introduite dans une chambre o il y a une jatte
de lait, dploient leur plus caressante diplomatie  vous engager sur le
chemin des confidences. Vous n'en tes qu' la priode des soupirs. Vous
avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vtre,
quitte  le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le
coeur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste  vous dire
simplement ce que vous auriez vous-mme envie de dire,  vous parler
tout haut votre pense. C'est la plus sre manire pour ces charmantes
curieuses de savoir si elles ont devin juste. Il faut ajouter que la
plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile.
C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le proccupait,
Casal commena.

--A propos de Mme de Tillires, comment va-t-elle? Est-ce que vous
l'avez revue depuis avant-hier?

--Non, dit la comtesse; je ne vous demande pas: et vous?... Sauvage
comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas
mis de carte.

--Ne pariez pas, reprit Raymond en riant, vous perdriez. J'ai fait
mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une
visite en rgle.

--Alors c'est une srie, dit-elle; h bien! pour une fois vous avez
eu raison. Elle est dlicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle
n'tait pas jolie, et distingue, et fine... Seulement, vous savez,
c'est une honnte femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir
quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espce existe... Et de
quoi avez-vous caus tous les deux?

--Mais de rien, rpliqua Casal. Je ne demanderais pas mieux que de me
laisser convaincre. Par malheur, les honntes femmes sont plus entoures
que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une
fois... Je n'ai pas eu cette chance-l avec Mme de Tillires. J'arrive
chez elle, qui trouv-je l?...

Il s'arrta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne
que Gabrielle, il et calcul assez juste en supposant que la rponse
lui dirait l'amant de Juliette,--s'il y en avait un. Mais y en avait-il
un? Il tournait et retournait ce problme depuis la veille, et il aurait
pass quelques secondes d'une vritable souffrance si la comtesse lui
avait rpondu un nom d'homme accompagn d'un naturellement. Mais ces
petites trahisons, la menue monnaie de l'amiti fminine, n'taient pas
dans le caractre de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tte
en signe d'ignorance.

--D'Avanon, reprit Casal, oblig de faire la rponse aprs avoir fait
la question. Vous avouerez que, pour une premire visite, ce n'est pas
tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifi d'un joli paquet de
choses dsagrables, et j'tais l!... Vous devinez l'abattage que j'ai
d subir, le dos tourn. Mme de Tillires ne va plus vouloir me
reconnatre...

--Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? insinua malicieusement la
comtesse.

--Comment, dit-il, ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit
trs agrable de passer pour une espce de brute, bonne tout au plus 
faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes?
Ma parole d'honneur, c'est  peu prs en ces termes que ce vieux
galantin m'a prsent...

--Et qu'avez-vous rpondu?

--Je ne pouvais pas me fcher, n'est-il pas vrai, pour ma premire
visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous tre bonne
pour moi?

--Je vous vois venir, reprit la comtesse en riant de nouveau, il
faudrait dire  Juliette que vous valez un peu mieux que cela... C'est
votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard,
en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingt-quatre
avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous
affichent, vous dmoralisent et vous ruinent?... Vous me direz,
ajouta-t-elle, que ce n'est pas mon affaire.

--Ah! madame, rpondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant,
d'un geste  la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme,
s'il y avait beaucoup de personnes dans la socit qui vous
ressemblassent...

--Allons, allons, fit-elle en le menaant du doigt, vous ne me
flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l'occasion de vous
justifier un peu, auprs de ma jolie amie, des mdisances de d'Avanon?
Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire  l'Opra
demain vendredi...

--Mon Dieu! se dit-elle lorsque Casal fut parti, pourvu que Juliette
ne m'en veuille pas de cette invitation?... Que je suis sotte! Elle
tait toute contrarie, l'autre soir, quand il a disparu aprs le dner.
Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors
de son politicien, o serait le mal? Au moins celui-ci peut l'pouser...
L'pouser, lui, Casal? Quelle folie!... Et pourquoi pas? Il est riche,
bien apparent et si jeune!... Oui, si jeune de coeur, malgr sa vie et
sa rputation. tait-il gentil, tout  l'heure, en me parlant d'elle, et
presque timide? Qu'est-ce qui lui a manqu,  ce garon-l? Une bonne
influence... Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres,
coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voil qui m'est bien gal...

                   *       *       *       *       *

Malgr ces raisonnements, et quoique cette hypothse d'un mariage, aprs
tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continut de flotter dans
sa pense, la comtesse n'tait pas absolument rassure lorsqu'elle dit 
son amie, le vendredi soir, dans le coup qui les emportait vers
l'Opra:

--A propos, j'oubliais... J'ai invit Casal dans ma loge. Cela ne
t'ennuie pas.

--Moi, rpondit Mme de Tillires, pourquoi?

Elle avait lanc ce simple pourquoi? d'un ton un peu trembl qui ne
pouvait pas chapper  une personne aussi fine, aussi habitue aux
inflexions de sa voix que Mme de Candale. Cette dernire attendit un mot
sur la visite de Casal rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononc. Ce
lger trouble d'accent et ce silence rvlaient tout autre chose que de
l'indiffrence  l'gard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que
deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pens  lui
constamment, mais, avec une loyaut profonde, elle s'tait efforce
d'opposer l'image de Poyanne  celle du tentateur: Comme c'est
heureux, avait-elle song, que je l'aie mal reu. Il ne reviendra
plus. J'aurais t si ennuye de devoir parler de lui  Henry dans mes
lettres. Il est si dur pour ce pauvre garon! Et d'Avanon pire... Elle
se rappelait la sortie de l'ex-diplomate. Je ne peux pas croire qu'ils
aient raison... Comme  la plupart des femmes qui n'ont aucune notion
prcise du dcor du vice, cette formule:--un viveur--ne lui reprsentait
rien que de vague, d'abstrait, d'indtermin. Cela signifiait une
destruction coupable de soi-mme, un garement presque douloureux par
les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosit, d'effroi
et de piti mane pour le doux esprit fminin de ces profondeurs
obscures du pch de l'homme: Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a d
tre mal entour, mal aim. Quel dommage!... Mais qu'y faire? Oui, c'est
heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essay
de me faire la cour. Dj cette visite, ds le lendemain de ce dner,
sans que je l'en eusse pri, n'tait pas bien correcte. Il faut lui
rendre la justice qu'il a t parfait de tact, et vraiment d'Avanon a
t inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouve seule, que m'aurait-il
dit?... Un petit frisson de crainte la saisissait  cette ide. A quoi
pens-je l? C'est fini. Il ne reviendra plus... Et voil que son
imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!...

--Mais, demanda-t-elle assez brusquement, je croyais que tu ne voyais
gure M. Casal en dehors de tes grands dners de chasse?

--C'est vrai, rpondit Mme de Candale, pourtant il est venu me rendre
visite hier, et il avait l'air si malheureux...

--De quoi? fit Juliette.

--Mais n'est-il pas all te voir aussi? interrogea Gabrielle, et
n'a-t-il pas rencontr chez toi d'Avanon?

--Je ne comprends pas le rapport, dit Mme de Tillires, un peu confuse
de voir que l'autre savait la visite de Casal.

--C'est bien simple, reprit la comtesse. Il parat que d'Avanon a
t atroce pour lui...

--Tu connais le pauvre homme, rpliqua Juliette en affectant de rire,
il est jaloux, c'est de tous les ges et surtout du sien, et les
nouveaux visages lui dplaisent.

--Enfin Casal est parti, persuad que tu avais de lui une affreuse
opinion, et il est venu me le raconter... Tu lui fais peur, c'est
positif... Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me
disait:--Dfendez-moi auprs de votre amie,--va, tu aurais t touche
comme moi... Et je l'ai invit pour qu'il se dfende lui-mme, par sa
seule manire d'tre... Que veux-tu? Je m'intresse  lui, comme je te
disais l'autre jour. J'ai ide que c'est dommage de laisser un garon de
cette valeur tomber de plus en plus dans des socits indignes de lui.
Et puisqu'il parat tenir  notre opinion, pourquoi le dcourager de
vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?...

Juliette rpondit une phrase vasive. Elle ne voulait pas, elle ne
pouvait pas montrer  Gabrielle le tremblement nerveux que la prsence
de Raymond lui causait de nouveau. Peut-tre aussi avait-elle dsir
obscurment cette prsence, tout en essayant de se dmontrer le
contraire, et se rjouissait-elle, dans sa demi-pouvante,  l'ide
qu'elle allait revoir Casal, sans qu'il y et de sa faute  elle? Et
puis, la comtesse, en cherchant  se justifier d'avoir invit le jeune
homme, venait de trouver involontairement la plus dangereuse des excuses
pour une femme aussi sensible que Mme de Tillires  cet attrait de la
piti romanesque,  ce quel dommage! qu'elle s'tait dj prononc 
elle-mme. C'tait par l, par cette fissure toujours ouverte dans ce
tendre coeur, que l'amour s'tait insinu une premire fois, lorsqu'elle
avait plaint les douleurs de Poyanne, et souhait d'en rparer le
ravage. De la pense que Casal tait misrable par les dsordres de sa
vie, et qu'une influence bienfaisante pouvait l'en tirer, au projet
d'aider  ce rachat, d'tre cette influence, que le passage tait
tentant! Mais cette tentation ne se formulait pas tout de suite dans
cette me trouble avec cette nettet, au lieu que tout de suite elle
couta la voix de sa conscience lui prononcer cette autre petite phrase:

--Cette fois, je ne pourrai pas cacher  Henry que j'ai vu Casal.

C'tait son habitude, lorsque Poyanne tait absent, de lui tenir une
espce de journal quotidien de sa vie et de ses penses. Quand elle
entra avec la comtesse dans la baignoire d'avant-scne pour laquelle son
amie avait troqu sa loge des premires l'anne prcdente,--un peu 
cause d'elle,--c'tait cette dernire nuance de sentiment qui la
dominait, et une impression de dfiance contre le jeune homme. Il tait
l qui causait, en lorgnant la salle, avec Candale et d'Artelles. Il
avait dans les yeux, quand il la salua, non point cette sorte de fatuit
dfiante qui dit  une femme: Vous voyez, je suis arriv  vous
rencontrer malgr vous, mais au contraire presque une souffrance.
Depuis l'invitation de Mme de Candale, ce sducteur, ce roi de la mode,
ce blas ne se reconnaissait plus. Au lieu de s'apaiser, son malaise
d'inquitude avait augment. Il se disait, malgr son exprience: Mme
de Tillires va tre froisse de me retrouver l. Elle croira que je
m'impose  elle, et, pour peu que d'Avanon ait continu son travail de
dmolition, je suis perdu dans son esprit.--Cette anxit se changea en
une relle douleur quand elle passa devant lui pour gagner sa place sur
le devant, aussi gracieusement froide et distante dans ses yeux et toute
sa physionomie qu'elle avait sembl bouleverse la veille. Pour l
premire fois, l'vidence de la sensation qui le travaillait apparut 
Raymond. Il ne s'agissait plus de se trouver une bourgeoise de dix
heures du soir, ni de s'organiser un _flirt_ plus ou moins intressant.

--a y est, je suis pinc, se dit-il en employant mentalement un terme
de son argot habituel, pour dsigner un tat moral qui ne lui tait
gure habituel et qu'il redoutait avec son bon sens en le dsirant avec
son coeur, et il tudiait Juliette qui, vtue de blanc cette fois,
s'installait  ct de Mme de Candale tout en rose. Les deux femmes
prludaient  cette premire prise de possession de la loge et de la
salle, qui consiste  disposer, sur la petite tablette de velours,
l'ventail, un mouchoir, une lorgnette d'caille, un flacon de sels,
tout en regardant de-ci de-l et passant la revue des loges, sans en
avoir l'air. Et ce sont, tandis que les chanteurs vont et viennent sur
la scne, que l'orchestre prolonge ou acclre l'accompagnement, que les
hommes dans le petit salon du fond chuchotent de leur ct, toutes
sortes de menues rflexions auxquelles le jeune homme tait accoutum
comme  se mettre en habit le soir ou  monter  cheval le matin.
D'ordinaire, il ne les remarquait plus, mais dans les dispositions de
coeur o il tait, il voulut y voir la preuve que Mme de Tillires tait
sur le point de se reprendre tout  fait, si dj elle ne s'tait
reprise. On jouait l'_Hamlet_ de M. Ambroise Thomas, assez mdiocrement.
L'excellente artiste qui tenait le rle d'Ophlie n'tait entoure que
de doublures, et, dans le demi-jour de la baignoire, Casal pouvait
entendre des phrases comme celles-ci: Mon Dieu! le vilain roi! Comment
a-t-elle pu empoisonner son mari pour un pareil homme?...--Qui est dans
la loge de Mme de Bonnivet? Ce n'est donc plus Saint-Luc?...--Je me
demande toujours si le fantme est un vritable acteur?...--Mais oui, il
remue la bouche...--Tiens, dans la baignoire de Mme Komof, c'est cette
petite Mme Moraines, n'est-ce pas? Comme elle se pousse! Elle est bien
jolie...--Regarde donc la reine.  qui trouves-tu qu'elle
ressemble?...--Je ne vois pas...--A Marie de Jardes. Mais c'est
frappant... Telles sont les ides qu'changent d'ordinaire, au son
d'une musique tantt mdiocre, tantt sublime, ces sphinx endiamants
des premires loges ou des avant-scnes dont le profil, contempl de
loin, agite des souvenirs de roman dans la cervelle de deux ou trois
rveurs pauvres cachs dans la salle.  l'Opra, il y a toujours par
reprsentation une couple de jeunes gens, chauffs  blanc par quelque
lecture mal comprise, et qui ont conomis sur leur budget d'tudiants
famliques ou de rptiteurs en chambre, de simples employs ou de
provinciaux en voyage, afin de venir se rchauffer au soleil de la Haute
Vie! Pourtant ces insenss qui s'exaltent  la chimre d'une dlicatesse
d'me pareille  celle des visages et des toilettes, n'ont pas tout 
fait tort. Avec cette mobilit dconcertante qui fait d'une Parisienne
un continuel miracle de contradiction, voici que ces mmes femmes, aprs
avoir caus comme dans leur salon, se prennent soudain  suivre un
morceau dans l'oeuvre de l'artiste, et, d'un coup, elles se trouvent au
diapason de cette oeuvre et de l'motion idale que le musicien a voulu
traduire. C'est ainsi qu'au moment o le rideau se leva sur l'acte de la
folie, la comtesse de Candale dit pour elle-mme et pour ses invits:

--Maintenant, il faut couter.

Le silence s'tablit dans la loge. Il y a, en effet, dans ce quatrime
acte d'_Hamlet_, une romance divine dont le compositeur franais a,
dit-on, emprunt le thme  un chant populaire du Nord. Ces quelques
mesures d'une mlancolie nostalgique et dsespre passent et repassent
sans cesse dans la plainte d'Ophlie, tandis qu'autour d'elle ses
compagnes vont et viennent dansant et chantant, elles aussi, et c'est le
contraste, toujours poignant pour le coeur, de la Vie qui s'gaie, qui
se dploie, insoucieuse, autour de l'Ame en proie  la passion
solitaire, au douloureux martyre de sa plaie intime... Le printemps
arrive parmi les fleurs, il rit dans le ciel immortellement jeune, il
sme dans les gazons les calices des tendres primevres, et dans les
regards des amants il fait trembler les larmes ravies du bonheur. Toutes
les bouches s'ouvrent pour saluer la fte enivre de l'heure et des
sens, toutes, except celle de l'abandonne,  qui le prince cruel a dit
tour  tour: Suave Ophlie, et: Entre dans un couvent.  travers la
flicit des autres, elle aperoit, elle, son irrparable misre, et
tout ce qui aurait pu tre. Ah! soupire-t-elle, heureuse l'pouse au
bras de l'poux... Et sa raison s'en va dans ce soupir... Non, ce n'est
pas possible qu'elle ait t trahie, si le prince, son prince, si
Hamlet, son Hamlet vit encore. Puisqu'elle est seule et brise loin de
lui, c'est qu'il n'est plus de ce monde, et elle marche vers le fleuve
qui coule, qui coule, promettant la couche o toute souffrance s'oublie.
Non, laissez-la, vous toutes  qui elle a distribu les fleurs de son
bouquet, avec sa grce d'amoureuse blesse, laissez-la s'en aller vers
cette eau--moins trompeuse que le coeur de l'homme, moins mouvante que
l'esprance, moins rapide dans sa course que la fuite de l'heure
douce,--et y noyer, avec le souvenir de la joie perdue, son
ingurissable amour. Adieu, soupire-t-elle encore, adieu, mon seul
ami... La Vie peut continuer de rire et de tournoyer, le printemps de
prodiguer la lumire et les parfums, l'Ame malade est affranchie pour
jamais...

                   *       *       *       *       *

Le charme trange de la musique et sa vertu particulire, c'est de ne
pas prciser le symbolisme qu'elle enveloppe. Elle se prte ainsi aux
exigences des sensibilits les plus distinctes. Tandis que la belle et
plaintive phrase de la romance se dveloppait, prise et reprise, 
travers une combinaison scnique infiniment habile, chacune des
parsonnes runies dans la baignoire de Mme de Candale sentait frmir 
cette mlodie touchante quelque pense intime de la nuance de cette
phrase. Gabrielle, qui n'avait qu' se retourner pour voir Mme Bernard,
la matresse de son mari, dans la loge entre les colonnes, retrouvait
dans le soupir de l'abandonne un peu de la souffrance secrte de sa
vie. La rsolution de Juliette s'amollissait des invisibles larmes que
l'attendrissement de l'harmonie faisait comme tomber sur son coeur. Et
Casal lui-mme, envahi qu'il tait par l'motion romanesque, pour la
premire fois depuis des annes, oubliait ses boutades habituelles
contre le bruit plus cher que les autres. Il prouvait et se laissait
prouver un trouble, tout ensemble voluptueux et triste,  couter cet
air, pourtant bien connu, auprs de la femme qu'il commenait d'aimer.
Elle tait si prs de lui, avec ses cheveux blonds simplement relevs
sur le derrire de la tte, avec sa nuque mince dont la blancheur se
prolongeait par l'chancrure de la robe jusqu'au creux des paules, avec
la ligne fine de sa joue entrevue en profil perdu, avec le parfum qui
manait de toute sa toilette, un arome de lilas de Perse, presque
imperceptible,--oui, si prs, et si loin pourtant! Et il la voyait, il
la sentait comme fondue dans la mme impression que lui. Ah! qu'il pt
seulement lui parler  cette seconde, il saurait bien vraiment si elle
s'tait reprise, si elle avait domin tout  fait le premier intrt
constat en elle ds leurs deux premires entrevues... Mais la porte
s'ouvre, quelqu'un entre dans le petit salon qui prcde la loge.
L'enchantement est rompu, c'est Mos  qui Candale serre la main, et Mme
de Candale se lve pour aller causer avec le nouvel arrivant  qui elle
laisse  peine le temps de saluer Mme de Tillires.

--Venez ici, dit-elle au visiteur en lui montrant une place  ct
d'elle sur le canap de ce petit salon d'entre, vous avez votre figure
 potins... Voyons, contez-moi cela.

--Mais non, madame, rpond Mos en riant, je ne sais pas la plus
petite nouvelle.

--Si c'est moi qui vous gne..., dit Candale, qui tourne le bouton de
la porte, sa canne de soire  la main. Il s'appuie de son bras libre au
bras de d'Artelles en ajoutant: Suis-je un bon mari? je vous l'emmne
aussi.

--Va-t-elle se lever? songeait Casal, rest seul avec Juliette sur le
devant de la loge. Et c'tait vrai que Mme de Tillires se disait  la
mme minute: Mon devoir est d'viter mme ces cinq minutes de
demi-tte--tte, mais elle restait assise sur son fauteuil, affectant
de parcourir  nouveau la salle du bout de sa lorgnette. Dans la glace
qui garnissait la paroi de la baignoire, elle avait vu la physionomie de
Raymond tout assombrie d'inquitude, et voici qu'elle ressentait  la
fois son motion du premier soir devant ce beau, ce fier visage d'homme,
et un attendrissement irrsistible devant cette vidente timidit qui
flattait en elle les plus intimes orgueils de la femme. Ses nerfs,
encore tout remus par la musique, lui rendaient difficile un effort
intime, et, le coeur serr d'une attente, qu'elle jugeait coupable au
moment mme o elle la subissait avec de secrtes dlices, elle ne se
leva point. D'ailleurs, le jeune homme commenait de lui parler.
Pouvait-elle lui faire l'affront de ne pas lui rpondre,--et pourquoi?

--Cet acte est beau, disait-il, et  cause de lui, je pardonne
presque au compositeur d'avoir touch  Hamlet, quoique je dteste que
l'on gche des sujets dj traits, en les reprsentant sous une autre
forme... Il faut la voir jouer  Londres, cette pice de Shakespeare, et
par Irving. Le connaissez-vous, madame?...

--Je ne suis jamais alle en Angleterre, rpondit-elle; et elle pensa:
Gabrielle a raison, je lui fais peur... Ce fut une sensation de
quelques secondes, mais dlicieuse. Cette rserve de Casal mettait sa
conscience  elle en repos, et surtout c'tait la preuve qu'elle
plaisait dj tant au jeune homme qui continuait d'expliquer le jeu
soulign du grand acteur anglais, critiquant sa parole trop continment
mordante, vantant ses gestes prcis et sa subtile intelligence. Il
s'arrta, et avec un sourire:

--Avouez, madame, fit-il, que vous me trouvez un peu ridicule de
prtendre avoir un got artistique  moi.

--Mais pourquoi cela? demanda-t-elle. Un petit frisson venait de la
saisir. Elle se rendait compte que cette phrase en amnerait une autre
et que la conversation allait devenir plus dangereuse.

--Pourquoi? reprit Casal, mais  cause du portrait que votre ami
d'Avanon vous a trac l'autre jour.

--Je ne l'ai pas cout, dit-elle en s'ventant pour cacher le trouble
qui la ressaisissait. J'avais une telle migraine!--Ou veut-il en
venir? se demandait-elle.

--Oui, fit Casal avec une mlancolie qui n'tait qu' moiti feinte.
Mais le jour o vous ne l'aurez plus, cette migraine, vous l'couterez
et vous le croirez. Oh! ou lui ou un autre... Je le disais hier  Mme de
Candale, c'est un peu dur tout de mme d'tre jug toujours sur quelques
folies de jeunesse... Et puis, il m'a sembl... Vous me permettez de
vous parler bien franchement?...

Elle inclina la tte. Il avait su poser cette question nigmatique avec
cette grce un peu enfantine, si puissante sur les femmes lorsqu'elle
est associe chez un homme  toutes les nergies d'une maturit virile.
Il continua:

--Il m'a sembl que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et
c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir.

--Mais, fit-elle toute trouble de ce coup droit qu'elle ne pouvait
gure parer, c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon
coin, si retire de tout ce qui vous intresse...

--Vous voyez, reprit-il, vous avez cout le rquisitoire de
d'Avanon, malgr votre migraine. H bien! je voudrais tenir de
vous-mme l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne
serait que pour vous faire un peu revenir sur ce rquisitoire. Ce ne
serait que justice, avouez-le.

Il tait si beau  cette minute, de ses yeux clairs manait une telle
douceur, tout cet entretien avait t si rapidement pouss que Juliette
rpondit comme malgr elle:

--Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir.

C'tait la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en rponse  cette
demande et aprs que Mme de Tillires s'tait promis d'tre si discrte,
cette petite phrase quivalait  une premire faiblesse. Le merci
presque mu de Casal lui fit trop comprendre que le jeune homme
l'interprtait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller 
son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mos.--Il tait
trop tard.




VI

LA PENTE INSENSIBLE


Lorsque Juliette fut rentre du thtre et que, coiffe pour la nuit,
elle eut renvoy sa femme de chambre, elle s'assit  sa table, afin
d'crire  Poyanne le compte rendu de sa journe. Cette mignonne table,
o la multiplicit des petits objets trahissait une gentille minutie
d'esprit, faisait un coin dans son appartement, encore plus  elle que
le bureau du paisible salon Louis XVI. Les portraits de sa mre, ceux de
son pre, de son mari et d'autres chers morts, ceux de ses amis
prfrs, taient appendus  porte de la main et du regard sur le pan
de mur tendu de soie, contre lequel s'appuyait cette table, tmoin de
ses meilleures minutes. Au-dessus des cadres en cuir, en vieille toffe,
en argent cisel, une bibliothque-tagre contenait les volumes qu'elle
lisait le plus volontiers: une _Imitation_, des potes intimes, quelques
romans d'analyse tendre et surtout des moralistes, ceux qui unissent,
comme Joubert, comme le prince de Ligne, comme Vauvenargues, la finesse
aigu de l'observation  toutes les dlicatesses de la bont. La lampe
voile de dentelle clairait cet univers familier de sa lueur adoucie,
et le virginal lit de bois de rose  colonnettes tournes avec les cinq
ou six petits oreillers prpars pour dormir, et la chemine o brlait
une flamme souple. Le battement rgulier de la pendule emplissait seul
de son bruit cette chambre close dont les deux fentres donnaient sur le
jardin. Que ces heures de solitude taient chres  Juliette, qui aimait
 s'attarder sur une lecture et surtout  crire! Elle avait ce joli
got de la correspondance qui s'en va de nos moeurs htives, et c'tait
sans cesse entre ses amis et elle un continuel change de billets 
propos d'une phrase mal comprise dans la causerie du jour, sur un livre
prt ou  lire, sur un souci de sant ou simplement une commission 
faire. Ces mille riens servent aux femmes de prtexte pour broder les
plus gracieuses fleurs de fantaisie sur l'toffe si monotonement grise
de la vie mondaine. Avec l'ami des amis, avec l'poux secret de son
choix, et quand les exigences de la politique le tenaient loin de Paris,
qu'elle avait souvent caus ainsi par de longues, d'interminables
lettres, laissant sa plume courir rapide sur le papier mince, bleut
vaguement, et sa pense suivre cet homme dont alors les ambitions la
passionnaient, et qu'elle admirait, en le conseillant avec ce tact
effac, caresse unique pour l'amour-propre d'un mari ou d'un amant!...
Mais ce soir-l et au sortir de cette reprsentation de _Hamlet_, elle
resta longtemps, la tte dans sa main, avant de pouvoir tracer seulement
une ligne de la lettre qu'elle voulait crire. Allait-elle lui parler de
Casal, de la demande qu'il lui avait adresse et de la rponse qu'elle
avait faite?

--Je le dois, dit-elle enfin tout haut en plissant son front; et dans
le mouvement de rsolution que rvlait cette parole, elle commena
d'crire. Aprs une demi-heure, elle avait termin une lettre vraie ou
elle racontait la rencontre avec Raymond dans la loge de Gabrielle et
l'essentiel de leur conversation, le tout simplement, droitement; elle
ajoutait que si cette prsence du jeune homme chez elle devait tre
dsagrable  Henry, elle n'attendait qu'un mot pour s'y soustraire.
Cette lettre finie, elle la relut et elle vit Poyanne la lisant  son
tour, juste dans vingt-quatre heures. Elle le connaissait trop pour
douter de sa rponse. C'tait une coquetterie d'me naturelle,  cet
homme gnreux, qu'il ne voult, dans ses rapports avec Juliette, rien
devoir  l'autorit. Il tait de ces amants qui disent toujours  leur
matresse: Vous tes libre. Seulement ils ne peuvent pas s'empcher de
souffrir, et la femme  laquelle ils permettent ainsi d'aller comme elle
veut, sur le chemin de ses fantaisies, sent,  de certaines minutes,
qu'elle leur marche sur le coeur. Ce coeur saigne, sans une plainte, et
sa muette souffrance s'lve comme un de ces tendres reproches auxquels
un tre dlicat prfrerait les plus violents outrages. Juliette prouva
ainsi par avance l'impression de la peine que cette lettre si franche
infligerait  son ami. La scne qui avait suivi le dner chez Mme de
Candale se reprsenta tout d'un coup  son esprit avec une force extrme
et l'animosit d'Henry contre Raymond. Persuade comme elle tait que
l'amour de Poyanne avait diminu, Juliette aurait d logiquement ne pas
tenir compte d'une antipathie qu'elle jugeait inique. Mais elle lui
gardait encore trop d'affection vritable pour se dcider de sang-froid
 un parti-pris de cette duret.

--Non, fit-elle, je n'enverrai pas cette lettre;  quoi bon? Elle se
leva et, jetant ce papier dans la flamme, elle le regarda brler avec ce
malaise bien connu de ceux qui ont travers ces priodes des fins de
liaison, o ce qui fut le charme de l'intimit en devient la corve
douloureuse. On ne veut pas renoncer  cette douce coutume de raconter
son coeur la plume  la main, et l'on ne peut plus, et l'on recommence
indfiniment de noircir des feuilles que l'on froisse les unes aprs les
autres jusqu' une dernire, comme celle que Mme de Tillires se dcida
enfin  mettre dans l'enveloppe, et qui n'enferme plus rien que des
phrases banales et gauches. Dans celle-l, le nom de Casal n'tait mme
pas prononc.

--Je ne sais pas pourquoi je suis si trouble d'une pareille vtille,
se disait-elle le lendemain matin pour endormir le remords qui
tressaillait en elle. Qu'y a-t-il de mal  recevoir un ami de Gabrielle
de Candale et de Marguerite d'Arcole? Quel prtexte avais-je de
rpondre: non,  sa demande de venir ici? Gabrielle a raison. Il a obi
 un joli sentiment. Il a voulu protester contre l'effet que les
discours de d'Avanon devaient avoir produit sur moi. C'est comme s'il
s'engageait  une tenue irrprochable rue Matignon, et par consquent 
ne pas me faire la cour... Quelques visites de temps  autre qui
contribuent  lui donner un peu plus de respect pour ce qu'il y a de bon
en lui... Mais Henry lui-mme les approuverait s'il le connaissait
mieux, si je pouvais lui expliquer de vive voix...--D'ailleurs,
continuait-elle en relisant une lettre reue de Besanon le matin mme,
il ne s'occupe gure de moi en ce moment.--Elles taient, ces pages o
Poyanne racontait son arrive dans sa ville natale et son entrevue avec
quelques lecteurs notables, toutes remplies de dtails sur la lutte
lectorale qui allaient s'engager. Il semblait qu'il et vit  dessein
la plus lgre allusion sentimentale. Cet amant timide, et qui craignait
de lasser son amie par sa tendresse, avait crit, lui aussi, une
premire lettre, puis une seconde, une troisime, et il les avait
brles, comme elle avait fait elle-mme, pour en envoyer une dernire,
extrieure et indiffrente. Juliette aurait pu et d le deviner. Mais
nous n'accordons jamais aux autres le crdit de penser qu'ils nous
ressemblent par les susceptibilits douloureuses du coeur. Elle poussa
un soupir et se dit simplement:

--Comme il a chang! Ses lettres d'autrefois taient si tendres!

Elle remit ces pages, que couvrait la haute criture droite et loyale du
comte, dans une petite enveloppe de cuir  serrure et qui portait la
date de 1881. Dans son culte pour celui qu'elle considrait avec raison
comme une des figures suprieures de cette poque, elle avait pris la
pieuse habitude de ne jamais laisser se perdre mme un billet de cette
chre main, et,  chaque commencement d'anne, elle commandait ainsi une
gaine prcieuse pour ce trsor auquel elle avait jadis tant tenu. Le
sentiment du pass, de ce qu'il y avait de diminu, comme d'teint entre
eux, lui serra le coeur, et elle devint plus songeuse encore tout en
s'amusant, pour occuper ses doigts,  disposer dans des vases des fleurs
envoyes de Nice par le gnral de Jardes qui voyageait sur ce bord
d'Italie pour le grand ouvrage militaire, rve de toute sa vie. Les
roses  demi ouvertes et comme lasses par le voyage, les ples
narcisses, les mimosas dors, les oeillets rouges et blancs, les
violettes russes mlaient leurs odeurs. Les pauvres plantes encore
vivantes, altres d'eau et qui allaient renatre pour quelques jours,
exhalaient leur me dans cette agonie de parfums,--nostalgique soupir
vers le pays du soleil et les jardins enchants de la Provence. Mme de
Tillires tait trop profondment remue depuis la veille pour que cette
invisible caresse d'aromes ne la pntrt pas d'une trange langueur.
Une tristesse l'envahit qui lui mit des larmes dans les yeux; elle les
essuya de sa main fine et presque avec terreur en entendant ouvrir la
porte du premier salon. Elle se prit  trembler de tout son corps 
l'ide que Casal avait peut-tre profit aussitt de la permission
demande, qu'il allait entrer et la voir dans cet tat de trouble
inexplicable. Il l'interrogerait. Que lui dirait-elle? Heureusement la
porte en s'ouvrant donna passage non pas au jeune homme, mais 
d'Avanon, et l'ex-diplomate tait si occup d'une ide dont l'clair
brillait dans ses yeux gris qu'il ne remarqua mme pas la pleur de la
marquise, ses yeux humides, l'agitation de ses mains.

--Je suis sre qu'il va me taquiner sur la soire d'hier  l'Opra? se
dit la jeune femme, aprs le premier saisissement de dlivrance. Et elle
continuait d'arranger ses fleurs, mais presque avec gat, cette fois,
en piant du coin du regard le vieux Beau qui mnageait visiblement un
effet. Elle le connaissait si bien!... Elle savait qu'une des manies de
cet homme tait de ne jamais aller droit au but. Il croyait devoir  son
ancien mtier de prparer ses mots comme il prparait son visage,
cosmtiquant ses cheveux un par un, si bien que son crne chauve en
tait comme laqu de noir, nuanant sa moustache de manire  lui
conserver un grisonnement vraisemblable. Il lui arrivait de dire, au
dbut d'une conversation, une phrase qui devait lui servir une
demi-heure plus tard  en placer une autre. Il attendit moins longtemps
cette fois. Mme de Tillires ne s'tait trompe qu' moiti. Il venait
bien lui parler de Casal. Seulement il ignorait que le jeune homme et
t, la veille, des invits de la comtesse. Juliette venait de lui dire
en lui tendant une des larges anmones qui sont la gloire du Midi:

--Vous ne me complimentez pas sur mes fleurs? C'est notre ami de Jardes
qui a eu cette gentille pense.

--Et va-t-il revenir bientt? demanda le diplomate. Puis, sans
attendre la rponse: Croyez-vous qu'il pousse jusqu' Monte-Carlo
tenter la fortune?...

--C'est bien possible, dit Juliette.

--a me fait penser, reprit d'Avanon avec un empressement  saisir
cette grosse attache de causerie qui dmentait toutes ses prtentions 
la finesse de la Carrire, que j'ai assist hier, rue Royale,  une des
plus grosses parties que j'aie vues depuis longtemps... Vous me
reprochiez d'avoir t dur pour Casal, quand je l'ai rencontr ici
l'autre jour. Savez-vous combien il a perdu devant moi entre minuit et
demi et une heure? Voyons, dites un chiffre... Vous ne voulez pas... H
bien! trois mille louis, vous entendez... Il sortait sans doute de
quelqu'un de ces bars ou ses amis et lui ont la jolie habitude d'aller
s'assommer d'alcool, car son insparable lord Herbert Bohun dormait
pendant ce temps-l sur un des fauteuils du cercle et lui-mme avait
l'air passablement gai... Et puis ces jeunes gens s'indignent que leurs
ans leur servent un peu de morale de temps en temps!...

--Mais, interrompit Mme de Tillires, est-ce que M. Casal est si
riche que cela?

--Il a d avoir ses deux cent cinquante mille francs de rentes  sa
majorit, dit d'Avanon. Que lui reste-t-il maintenant? C'est une
autre affaire, avec les femmes, un gaspillage de vaniteux, et ces
parties-l...

L'ex-diplomate triomphait en rapportant  Juliette cette anecdote
destine  lui prouver qu'il n'avait pas calomni le jeune homme l'autre
jour. Il continua de parler contre le jeu, sans se douter que l'esprit
de son interlocutrice, en train de porter maintenant elle-mme les menus
vases pleins de fleurs ici et l dans la chambre, tait touch tout
autrement par ce qu'il venait de raconter.

--Ainsi, aprs m'avoir quitte  l'Opra, pensait-elle, il est all
boire et puis jouer. Il n'y avait rien l que de trs simple. Ne
savait-elle pas que Casal passait au club, comme tant de jeunes gens de
sa classe et de ses gots, une partie des nuits? Pourquoi cette ide lui
fut-elle soudain si pnible? S'tait-elle donc imagin que quelques mots
changs dans une baignoire de thtre allaient par magie transformer
des habitudes qui n'offraient, d'ailleurs, aucun rapport avec ces mots?
Avait-elle secrtement souhait qu'il ret, de cet entretien avec elle,
une impression assez forte pour ne pas vouloir la profaner le mme
soir?... Toujours est-il que pendant le reste de la visite de d'Avanon,
puis durant l'aprs-midi et tard dans la nuit, elle ne put secouer cette
pense, obsde par l'image des dsordres de la vie d'un homme qu'elle
connaissait pourtant si peu. Cette obsession continuait, malheureusement
pour le repos de Juliette, le travail commenc en elle par Mme de
Candale. Elle sentit redoubler la tentation de se rapprocher de lui,
sous le prtexte, aussi spcieux que dangereux, d'une bonne influence 
prendre. En croyant nuire  Raymond dans l'opinion de Mme de Tillires,
d'Avanon venait de fournir  ces deux tres, dj trop proccups l'un
de l'autre, un terrain de rapprochement et de causerie. La femme la plus
rserve peut chapitrer un viveur sur la passion du jeu, tandis qu'elle
ne le ferait ni sur celle de l'ivrognerie sans l'avilir, ni sur celle de
la galanterie sans se compromettre. Aussi quand Casal parut  son tour
dans le petit salon Louis XVI, vingt-quatre heures aprs le maladroit
diplomate et deux jours aprs la permission accorde  l'Opra, sa
visite tait-elle espre avec une impatience qu'il n'aurait pas os
souponner. Mme de Tillires n'tait plus, cette fois, ni souffrante, ni
tendue sur la chaise longue, dans une de ces robes vaporeuses qui
consolent de la migraine par leur coquetterie. Mais, dans sa toilette de
ville et ses cheveux blonds encore libres du chapeau, elle avait cet air
jeune fille, cette physionomie  la fois candide et fute, douce et
spirituelle, qui tait son charme unique dans ses minutes de dtente et
lorsqu'elle ne se reinait point. Tout entire  la pense de ce qu'elle
voulait dire au jeune homme, une pointe de rose brillait  ses joues,
qui animait son fin visage, et ses yeux bleus eurent un regard que Casal
ne leur connaissait pas, quand elle jeta cette petite phrase, aprs les
premires banalits de la causerie:

--Vous voulez que l'on vous croie calomni, et vous passez les nuits 
jouer au cercle... Ne dites pas non. J'ai ma police. Vous perdiez plus
de soixante mille francs samedi  une heure du matin.

--Mais  deux je les regagnais et trente mille de plus, rpondit-il en
riant.

--C'est encore pis, reprit-elle; et, pour se conformer au programme
qui justifiait seul un entretien de cette intimit, voici qu'elle
commena un gentil sermon d'amie inquite, et Casal l'coutait avec une
componction qui n'tait qu' moiti menteuse,--lui, le fringant, le
scandaleux Casal, qui avait subi dans tous les clubs, voire dans les
tripots, des diffrences de plus de cent mille francs vingt fois dans sa
vie,--lui qui faisait cole parmi les apprentis viveurs, dont ils
citaient les mots, dont ils portaient la fleur  leur boutonnire!...
Certes, ces jeunes habitus de Phillips, qui se donnaient des maux
d'estomac  s'indigrer des _cock-tails_ et des _brandy and sodas_ 
ct de lui pour attirer son regard, eussent t bien tonns de le voir
assis en face d'une jeune et charmante femme et en train de se laisser
faire de la morale! L'unique d avec lequel ils jouaient leurs boissons
de la soire,--Herbert le voit toujours double, disait Casal,--en ft
demeur immobile de stupeur dans son cornet! Et  cette morale ce prince
de la fte rpondait par des phrases analogues  celles qui lui avaient
si bien russi lors du dner, rue de Tilsitt, sur les tristesses de sa
vie manque, ses lassitudes intimes, son besoin de s'tourdir, enfin des
discours de mauvais sujet repentant dans les vaudevilles vertueux! Il
convient d'ajouter que, pendant cette conversation difiante, il
reconstituait mentalement sa nuit du vendredi au samedi afin de deviner
qui l'avait si bien servi auprs de Mme de Tillires. Il se voyait
sortant de l'Opra si heureux de la rponse de Juliette qu'il en avait
eu un accs de tendresse pour Candale, et il avait reconduit ce
lourdaud,  pied, jusqu' la rue de Tilsitt. Il avait pass au cercle
ensuite. Qui donc y avait-il vu qui connt Mme de Tillires? Parbleu,
d'Avanon, debout parmi les spectateurs qui faisaient galerie aux
pontes. Le vieux Beau s'tait empress de venir le dnoncer  la rue
Matignon. Le procd tait de ceux que les hommes pardonnent le moins,
et avec raison. Une loi de franc-maonnerie masculine veut qu'ils
n'initient jamais les femmes aux scnes qui ont pour thtre l'intrieur
des clubs. Les maris et les amants ont trop d'intrt  cette discrtion
pour ne pas l'observer et tenir la main  ce que tous l'observent. Mais
Raymond et volontiers donn  l'ex-diplomate la moiti de son gain,
dans cette partie si perfidement incrimine, pour le rcompenser de ce
grand service. Ne venait-il pas de saisir  cette occasion une preuve
nouvelle de la sympathie que lui portait dj la marquise, et puis
quelle plate-forme pour manoeuvrer que ce sermonnage fminin! Il lui
suffisait de l'accepter docilement pour avoir le droit de dire, sur la
fin de la visite:

--Si je pouvais m'abonner  causer seulement ainsi une heure par jour,
je donnerais bien ma parole de ne pas jouer au moins d'un an.

--Donnez-la tout de mme, fit Mme de Tillires avec une grce
coquette.

--Vous le voulez? reprit-il d'un ton si srieux que la jeune femme
sentit du coup combien, sans y prendre garde, elle s'tait avance sur
le chemin de la familiarit. Il tait trop tard pour reculer, et,
continuant, elle, sur un ton de plaisanterie:

--Oh! un an, dit-elle, ce serait exiger beaucoup. Si vous commenciez
par trois mois?

--H bien! vous avez ma parole, rpondit-il, toujours srieux. Avril,
mai, juin. D'ici en juillet, je ne toucherai pas une carte.

--Nous verrons cela! reprit-elle en riant davantage encore; et afin
que cette promesse, formule avec une certaine solennit, ne constitut
point un premier secret entre eux deux, elle ajouta: Voil qui fera
beaucoup de plaisir  quelqu'un chez qui je djeune demain... Vous ne
devinez pas? C'est Mme de Candale. Je vais lui porter votre serment tout
chaud.

Elle n'eut pas plus tt prononc ces mots, qu'elle en comprit le danger,
et surtout aprs le dpart du jeune homme, il lui parut qu'elle venait
de commettre une grave imprudence. N'allait-il pas prendre cette phrase
pour une indication de rendez-vous, et que penserait-il d'elle alors?
Elle eut l'ide d'crire  Gabrielle, par mesure de prcaution, afin de
remettre le djeuner  un autre jour... Elle ne le pouvait gure.
C'tait, ce lendemain, l'anniversaire du jour o, toutes jeunes filles,
elle et Mme de Candale s'taient rencontres; elles avaient adopt la
tendre habitude de djeuner une anne chez l'une, une anne chez
l'autre,  cette date, et c'tait aussi un prtexte  cet change de
jolis cadeaux qui fait la grce de l'amiti entre femmes. Elles adorent
ces occasions de courir les magasins, de voir en dtail les nouveauts.
Elles prouvent un enfantin dlice  manier ces mille brimborions, fins
comme leurs doigts, du luxe et de la mode. Elles gotent un plaisir
unique  se faire des surprises de gterie qui ne sont pas plus des
surprises qu' dix ans les jouets du petit Nol ou les prsents de fte.
C'est ainsi que Juliette avait prpar pour Gabrielle la plus dlicieuse
ombrelle  manche de Saxe, et pour rien au monde elle n'et renonc au
plaisir de donner ce souvenir  son amie  la date fixe. Si je lui
demandais de venir djeuner chez moi? songea-t-elle; oui, pour que
Casal s'imagine que j'ai eu peur de lui, s'il a l'ide de se faire
inviter... Mais il ne l'aura pas... Ces alles et venues de ses
imaginations l'agitrent tellement qu'elle en avait oubli Poyanne
lorsque vint l'heure habituelle de lui crire le compte rendu de sa
journe. Cette fois, elle ne s'interrogea pas une minute sur la question
de savoir si elle lui parlerait ou non de Casal. Elle acceptait dj le
compromis, ou mieux la dualit de conscience que lui reprsentait ce
secret gard vis--vis de son amant. Cela n'allait pas, malgr les
sophismes dont elle s'tait tourdie, sans un obscur remords qui la gna
au point de lui rendre la composition de cette nouvelle lettre aussi
difficile que l'avant-veille:

--Mon Dieu, se disait-elle en la terminant, comment s'y prennent les
femmes qui trompent leur mari? Moi, je n'ai qu'un peu de silence 
garder et qui m'est dj si pnible!... Il ne faudrait point que cela se
rptt souvent...

Elle essayait de se persuader de la sorte qu'elle ne dsirait pas revoir
Casal aussi tt. En ralit, quand elle arriva rue de Tilsitt,  l'heure
du djeuner, avec la prcieuse ombrelle, si elle n'y avait pas trouv
Raymond, elle et t un peu due. Mais elle avait devin juste sur
l'effet produit par son imprudente phrase. La premire action du jeune
homme, en quittant la rue Matignon, avait t de donner  son cocher
l'adresse de l'htel de Candale. Il avait trouv la comtesse en train
d'examiner des bijoux poss dans des crins ouverts, les plus rcents de
ces petits chefs-d'oeuvre d'orfvrerie autour desquels les joailliers
d'Old Bond Street et ceux de la rue de la Paix se livrent des batailles
quotidiennes.

--Vous arrivez bien, s'cria-t-elle gament  la vue de Casal; lequel
prfrez-vous de ces bracelets?... Et elle lui tendit deux cercles
d'or, l'un revtu d'un mail noir sur lequel le mot _Remember_ tait
crit en lettres de roses, l'autre ferm par une montre microscopique,
original paradoxe d'lgance tomb aujourd'hui dans la vulgarit.

--Mais celui-ci, dit le jeune homme en dsignant le second des deux
objets. Il a un double avantage: celui d'abord de ne pas taler une
devise prtentieuse, et puis, c'est si commode pour les adieux... Mais
oui, insista-t-il avec son rire gai, une femme s'ennuie avec son
amant; elle n'ose pas consulter la pendule pour voir si elle peut
dcemment filer. Elle met les bras autour du cou du bien-aim, elle
appuie sa jolie tte, comme cela, de profil, et regarde l'heure  son
poignet...

--a vous ressemble, cette ide-l, dit la comtesse. Vous mriteriez
que vos impertinences fussent rptes  la personne pour qui j'ai
choisi ce bracelet; et elles le seront, pour vous punir, pas plus tard
que demain matin.

--Si c'est Mme de Tillires?... fit Casal.

--Voyez-vous qu'il a devin tout de suite! interrompit la comtesse.
Alors, si c'est Mme de Tillires?...

--Soyez juste, continua Raymond, rptez-lui mes impertinences, comme
vous dites, mais devant moi, que je puisse me dfendre.

--tes-vous libre demain matin? fit la comtesse. Venez djeuner; mais
tchez de mriter cette gterie, car c'en est une de vous prier ce
jour-l.

Et elle lui expliqua avec force dtails toute l'histoire de leur amiti,
que Casal n'eut pas de mrite  couter religieusement. Si bien qu' son
entre dans le petit salon de la rue de Tilsitt, la premire personne
qu'aperut Juliette fut le jeune homme. Oui, elle et t un peu due
qu'il n'et pas essay de se rapprocher d'elle ainsi, et pourtant elle
ne fut pas hypocrite de prendre aussitt la physionomie mcontente et
comme serre, qu'elle avait eue le jour o Casal faisait chez elle sa
premire visite. Les situations ambigus fournissent prtexte  ces
contrastes. Elle devait tre tour  tour, successivement et avec la mme
bonne foi, atteinte dans son intrt pour Raymond ou touche dans ce
qu'elle croyait devoir  Poyanne aussi longtemps qu'elle laisserait
place en elle aux complications sentimentales qui l'amenaient, ds cette
premire priode,  tre mue  la fois par ces deux hommes. Mais si
Casal eut la navet de prendre au srieux le reproche muet
d'indiscrtion que lui adressait cette subite froideur, Gabrielle n'y
vit qu'une courte comdie destine  tromper un demi-remords. Elle
tait, elle, rayonnante de gat communicative en prenant le bras de son
confident de la veille pour passer dans la salle  manger, tandis que
Candale conduisait Juliette. Les mondaines ont un got particulier pour
organiser de ces petits djeuners  la fois clandestins et innocents
dont tout leur plat: la fantaisie de l'intimit plus libre, la
certitude qu'aucun importun ne les drangera, et, osons le dire, la joie
un peu animale de manger de bon apptit. C'est avec le souper, quand
elles soupent, le seul repas auquel leurs jolies dents blanches fassent
vraiment honneur. Le matin, elles se sont leves trop tard et n'ont qu'
peine grignot les rties beurres de leur th. Elles arriveront pour
dner  huit heures, serres dans leur corset comme un horse-guard dans
sa tunique rouge, fatigues de la journe, l'estomac troubl par le th,
les ptisseries et les tartines des cinq heures, proccupes de vingt
intrts de coeur ou de vanit, et, devant un repas dont le seul menu
rveille un cho dans l'orteil d'un goutteux, elles mangeront  peine de
quoi soutenir leurs nerfs jusque vers minuit. Vers midi, au contraire,
elles ont dj march, respir l'air du Bois. Elles portent un petit
costume anglais d'une toffe souple et pas trop ajust. Le djeuner avec
une amie ou deux, et un ou deux amis,--pas plus,--c'est alors une petite
fte improvise, d'autant plus que celui qu'elles veulent bien y
associer est ncessairement un oisif et qui n'a d'autre mtier que de
leur plaire.  Paris, aucun homme occup ne djeune, et ce dont elles
sont plus friandes que d'une aile de perdreau froid  dchiqueter, c'est
du temps de ceux  qui elles donnent ce titre flatteur et absorbant
d'ami. On s'tonne souvent que leurs choix, non seulement en passion,
mais en simple affection, s'garent sur des personnages sans autre
esprit qu'un bagout insignifiant, sans autre mrite apparent que de
bonnes manires et un bon tailleur. On trouverait que, neuf fois sur
dix, ces inexplicables Favoris ont aussi cette qualit, la premire de
toutes, qu'ils sont toujours l. Au fond de la rancune que Mme de
Candale conservait  Poyanne, il y avait ce grief spcial: elle lui en
voulait, occupant une grande place dans la sympathie de Juliette, de se
tenir, comme il faisait, hors de ces menues relations. Le double dsir
de ne pas compromettre Mme de Tillires et de suffire  ses travaux
avait en effet conduit le comte  se retirer presque absolument du
monde, et Gabrielle, en regardant son amie et Casal assis l'un en face
de l'autre  cette table de djeuner, ne pouvait s'empcher de se tenir
 elle-mme ce petit monologue, avec cette puissance de ddoublement que
les crivains modernes s'imaginent avoir dcouvert,--comme si toutes les
femmes n'excellaient pas depuis des sicles et naturellement dans cet
art de vivre  la fois et de se regarder vivre.

--Ma petite Juliette s'obstine  garder sa mine svre. Elle voudrait
bien nous faire croire qu'elle est fche. Mais il ne faudrait pas
avoir, madame, cette distraction dans vos yeux, en me parlant, qui me
prouve que vous n'coutez que M. Casal en train de causer avec Louis...
Si elle pouvait s'prendre pour lui d'un sentiment vritable pourtant et
si ce mariage avait lieu?... Qu'elle pouse ce sauvage d'Henry de
Poyanne, et je la perds, au lieu qu'avec Raymond, qui a les gots de
Louis, nos gots, nous mnerions une si gentille vie...--Lui, me parat
tout  fait emball... Bon, elle se dride. Ce qu'il vient de dire est
fin, et comme il la regarde peu  peu!... Allons. Il lui parle. Elle lui
rpond. Elle s'apprivoise...

C'tait, ce petit commentaire muet, l'accompagnement d'une de ces
causeries qui vagabondent, suivant la rgle ordinaire,  travers les
infiniment petits des proccupations parisiennes et qui vont des courses
d'Auteuil  la politique, ou du dernier procs  des dtails de cuisine,
en passant par le thtre, et les allusions au plus rcent scandale,
jusqu' ce qu'un hasard de conversation ayant amen Candale  dire 
Raymond:

--Je t'ai admir, hier. C'est la premire fois que je t'aie vu refuser
de te mettre en banque, et avec Machault, qui gagne toujours...

--Je vieillis, rpondit l'autre en haussant les paules, je suis
brouill avec la dame de pique.

--Voil du moins un caprice raisonnable, fit Gabrielle, mais de quand
date-t-il et combien durera-t-il?

--Ce n'est pas un caprice, madame, je vous le jure, rpliqua le jeune
homme avec la mme simplicit sincre qu'il avait mise la veille 
donner sa parole. Cette phrase, intelligible  la seule Juliette, la fit
tressaillir dans ses fibres profondes. Casal lui et dit en propres
termes qu'il l'aimait, elle n'et pas prouv une motion plus forte.
Elle dtourna les yeux une minute, pour qu'il n'y lt point les
sentiments confus qui l'agitaient, et parmi lesquels dominait une espce
de plaisir invincible. Elle aurait d, prenant ces mots comme ils
avaient t prononcs, s'enfermer dans un quant  soi de plus en plus
impntrable.  partir de ce moment, il lui fut au contraire impossible
de garder son masque de dfense. En lui prouvant le bienfait immdiat du
premier conseil reu, Raymond ne l'excusait-il pas  ses propres yeux de
l'accs trop facile qu'elle lui avait dj donn auprs d'elle? Et
par-dessus tout il continuait de lui plaire infiniment, grce  ce
magntisme personnel qui dconcerte toutes les analyses et qui semble
justifier la dure formule des savants qui considrent l'amour comme un
simple phnomne physique.--Il est certain que Louis de Candale avait
depuis longtemps quitt le fumoir o l'on tait venu aprs djeuner, et
la jeune femme, elle, tait encore l qui subissait le charme de la
prsence de Raymond. Cet abandon  ce charme tait si complet qu'elle
fut prise d'un saisissement lorsque, ayant regard par distraction la
montre du bracelet que la comtesse lui avait pass au poignet, elle vit
comme l'aiguille avait march.

--Trois heures! s'cria-t-elle avec une relle surprise, et ma
voiture que j'ai commande  deux!... Allons, je me sauve...

--Veux-tu m'attendre? demanda Gabrielle, je sors avec toi.

--Ah! dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, je
voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine.

Elle s'tonna elle-mme, en descendant l'escalier, de ce nouveau
mensonge invent si soudainement. Pourquoi? Sinon qu'elle n'aurait pu, 
cette seconde, supporter sans en souffrir les taquineries certaines de
Gabrielle. Les secrets reproches de sa conscience grondaient dj trop
fort dans son coeur. Comme d'habitude en quittant la rue Matignon, le
valet de pied avait mis dans le coup la correspondance arrive par le
courrier de midi. Il s'y trouvait trois lettres, dont une de Poyanne.
Mme de Tillires en regarda longtemps la suscription avant de l'ouvrir.
Elle venait d'avoir,  un degr presque insoutenable, l'impression
qu'elle se conduisait trs mal envers cet ami absent. Sous l'influence
subite de ce remords, elle le vit dans cet exil de Besanon, assis  sa
table et lui crivant, au sortir des luttes fivreuses de la politique,
pour se rafrachir l'me  son cher souvenir. Tous les motifs de tendre
admiration qui l'avaient attache au noble orateur se rveillrent  la
fois en elle. Ses mains frmissaient en dchirant l'enveloppe.
Peut-tre, si elle avait, cette fois, rencontr dans ces pages une
phrase de chaude effusion, aurait-elle retrouv l, dans ce court
instant de crise intrieure, la force de se reprendre tout d'un coup.
Les minutes les plus dcisives de notre existence sentimentale sont
celles-l, quand l'motion nous envahit trop vivement pour que nous
puissions nous tromper sur sa nature, sans que cependant elle ait encore
noy en nous tous les scrupules. Mais c'tait de nouveau la lettre gaie,
vaillante, presque insoucieuse, que le comte croyait devoir plaire  sa
matresse. Pas un mot n'y vibrait qui pt toucher l'me dj malade de
Juliette  la vraie place. Ah! les malentendus des loignements! Les
cruelles, les irrparables msintelligences qu'emportent et que
redoublent ces feuillets sur lesquels nous ne savons pas, nous n'osons
pas mettre tout le sang de notre amour et toutes ses larmes! crire  la
femme que l'on aime, aprs plusieurs jours de sparation, c'est lui
parler sans voir ses yeux;--c'est jeter des paroles dont le
retentissement dans cette cration idoltre vous chappe, hlas! et qui
vous la perdent quelquefois pour toujours;--c'est ne pas la sentir
sentir! Et elle lit votre lettre en rptant, ce que dit Juliette cette
fois encore: Comme il a chang! Et ce n'tait pas vrai; mais le
croire, pour elle, tait si dangereux, au moment o elle allait tre
entoure par la plus savante, par la mieux conduite des sductions!

                   *       *       *       *       *

Il faut dire, en effet, pour ne pas tre injuste envers cette charmante
femme et d'ordinaire si prudente, que Raymond eut l'art, durant les
quelques semaines qui sparrent ces premires rencontres et le retour
de Poyanne, de se conduire avec un tact impeccable. Il et t renseign
avec une exactitude absolue sur l'isolement momentan de Mme de
Tillires, qu'il n'et pas dploy plus de finesse dlicate. Et ce
n'tait pas, chez lui, ce tact et cette finesse, le rsultat d'un
calcul. Non, il s'abandonnait tout simplement  la sincrit de ses
propres motions. L tait pour Juliette le vritable pril: le jeune
homme devait agir avec elle, naturellement et sous l'impulsion de sa
sensibilit actuelle, comme il et fait par la plus ruse diplomatie. 
travers une vie si dprimante, il tait rest assez fin de nature, assez
artiste en sensations pour se laisser aller avec dlices  l'attrait de
rapports trs nouveaux pour lui, et sans une seule de ces violences
d'amour-propre qui, brusquant les attaques, donnent l'veil  la
dfiance des femmes. Comme il se le disait, le soir de l'Opra, dans ce
langage expressif et brutal qu'il cessa bientt d'employer en se parlant
de Juliette, il tait pinc. Or, quand un viveur professionnel et qui
a beaucoup abus de la galanterie, devient vritablement amoureux d'une
femme honnte ou qu'il croit telle, il a des retours soudains
d'adolescence, comme une ivresse de rajeunissement qui fait de lui un
personnage nouveau et d'un singulier intrt pour cette femme  laquelle
il procure la plus douce des flatteries. Peut-tre n'y a-t-il pas de
phnomne qui montre mieux combien l'amour greffe en nous, suivant
l'admirable formule du philosophe antique, un animal nouveau sur
l'animal d'habitudes, si bien qu'aimer c'est  la lettre devenir un
autre et, au moins pour un temps, se conduire au rebours de son pass,
de son caractre, de ses ides et de son tre entier.

C'est par la tte que commence ce rajeunissement qui repose, comme
toutes les conversions durables ou momentanes, sur une loi gnrale de
l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos moeurs. S'occuper
d'une femme, pour un dbauch, c'est donc voir avec un dtail, prcis
comme les gravures d'un livre de libertinage, la manire dont elle se
donnera, et la sorte de plaisir qu'il gotera auprs d'elle. Et c'tait
bien ce coup d'oeil de connaisseur en impuret, dont Casal avait, ds le
premier soir, envelopp Mme de Tillires, la dshabillant de sa toilette
de soire et la toisant comme une fille. Ds leur seconde entrevue, il
prouva une impossibilit de la brutaliser ainsi dans sa
pense,--impossibilit qui grandit encore  mesure que les occasions de
la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientt le moyen de la
voir sans cesse, tantt chez Mme de Candale, tantt au thtre, tantt
rue Matignon. C'tait l surtout, dans le tte--tte du petit salon aux
teintes effaces, qu'il devait sentir mieux le mlange de passionn
dsir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite.
Elle eut, ds la troisime visite, et durant celles qui suivirent, dans
le bonjour gracieux et rserv tout ensemble dont elle l'accueillait,
dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant
s'asseoir, dans le son de sa voix aux premires phrases, comme une faon
d'abolir la familiarit acquise lors de la causerie prcdente, et la
moiti de cette nouvelle conversation se passait ainsi  reconqurir le
terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se dtendait dans un demi-abandon, elle
gardait des yeux  la fois impntrables et inaccessibles, une chastet
d'attitude qui ne permettait pas la plus lgre audace de paroles, et,
surtout, elle donnait cette impression d'un tre si vivement sensible
qu'un rien le froisse, dfense plus sre qu'aucune autre sur un homme
vraiment pris. C'est la fleur aux ptales trop fragiles devant laquelle
hsitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casal, vaincu par
cette influence, prit vite l'habitude de s'en aller de ses visites sans
avoir rien fait que de jouir du frmissement intrieur dont le pntrait
cette prsence, quitte  se raisonner sur le trottoir de cette solitaire
rue Matignon.

--Et moi, songeait-il, qui me suis tant moqu lorsque je voyais un
camarade tomb par une femme!... Mais il faut avouer que celle-ci ne
ressemble  aucune autre... Puis, comme il avait de l'esprit avec
lui-mme, malgr son motion:--C'est aussi ce qu'ils disaient tous,
ajoutait-il. Et, aprs un clair de doute:--Non, cette fois je ne me
trompe pas, je m'y connais, elle est unique...

Il s'abmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le
commencement du monde, et qui consiste  se dmontrer par le menu les
raisons que l'on a de prfrer son amie  toutes les autres. C'tait l,
semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blas, comme
celui-l, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitt  la
griserie de ce roman intrieur un piquant singulier, c'est que
prcisment il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions
d'existence aussi peu favorables que possible  des sentiments de cet
ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer  ses
occupations d'homme de club et de sport, il prouva presque tout de
suite  un extrme degr cette impression d'une vie ddouble, qui
correspond si bien, chez les civiliss,  la multiplicit de la personne
et qui donne  toute liaison cache, ft-elle innocente, une posie de
mystre. D'ailleurs le dtail d'une des journes, prise au hasard, et
qui peut tre donne comme le type de la vie du jeune homme pendant ces
quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses,
les complexits de cette passion,  laquelle il ne fallut que ce
temps-l pour grandir et se dvelopper dans le dcor des habitudes les
plus contraires  toute passion.

... Un mois est dj pass depuis qu' l'Opra, Casal a si timidement
demand la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune
homme s'habille dans le cabinet de toilette de son htel de la rue de
Lisbonne. Sur une petite table place devant la fameuse bibliothque de
bottes, se trouve un crin ouvert qui montre un collier de perles
destin  servir de cadeau de rupture  Christine Anroux. Elle lui est
devenue, cette pauvre actrice, tout  fait insupportable, au point qu'il
s'est dcid  en finir avec elle, d'une manire dfinitive, lui qui
disait: Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes.
Sur un fauteuil  bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter 
cheval avec lui. Demeur athltique malgr ses excs, avec un visage
dlabr et des paules de boxeur, l'Anglais bat le tapis de la pointe de
sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive gure,
d'habitude, avant midi. Il raconte, en style tlgraphique, sa soire de
la veille:

--Excellent dner, hier, chez Machault... Je n'aurais pas donn ma soif
pour vingt livres, en me mettant  table... Chteau-Margaux blanc, trs
recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop
doux; puis du porto rouge, suprieur... Chez Phillips ensuite. T'y ai
attendu... Voil ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, mme avec son
whisky...

Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, clbre pour avoir dit aux
Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre: Je ne
me croyais pas si plein que a..., dplore en ces termes son trange
dception de la nuit, Raymond, assis  sa toilette, sourit  sa pense.
Il se revoit  cette mme heure ou Herbert l'attendait chez Phillips,
dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette.
De quoi? Il ne se rappelle que la toilette de Mme de Tillires, sa robe
de dentelle noire sur de la moire rose, la mme que celle du premier
soir. Et comme Herbert insiste:

--Voil six jours que tu me manques!... quelque nouvelle bourgeoise,
hein?...

--Ma foi non, dit Casal. Je me suis couch  onze heures, j'tais
fatigu.

--a te russit, reprend l'autre. Teint excellent, oeil frais, bonnes
conditions. Tu es prt?

Le fait est que, depuis des annes, Casal n'avait pas t aussi joli
garon qu' ce moment-l, et aussi jamais la sensation de la vie
physique n'avait t plus forte en lui. Les femmes de haute galanterie
qui se promenaient dans l'avenue du Bois, par ce matin de printemps, se
dirent l'une  l'autre en le voyant passer  cheval avec lord Herbert:

--Il est tonnant, ce Casal, toujours vingt-cinq ans!

Dans ce rajeunissement des libertins par un amour romanesque, un second
principe, et le plus puissant, quoique en apparence si contraire  ce
romanesque mme, rside en effet dans la soudaine interruption de leurs
constants excs. Une sorte de convalescence anormale se produit alors
dans leur physiologie. L'puisante fatigue de la fte quotidienne se
remplace par une conomie de forces qui renouvelle toutes les nergies
de l'homme, et,--telle est l'ironie de la nature,--ce renouveau est
peru le plus souvent par celui chez lequel il s'accomplit, sous la
forme d'une joie sentimentale! Jamais Casal n'avait prouv plus de
plaisir  monter, non pas le paisible Boscard, mais Tmraire,--par
Romo et Fichue-Rosse,--le plus vif de ses chevaux, et quand les deux
amis reviennent djeuner rue de Lisbonne, c'est encore Casal qui mange
de bon apptit, tandis que l'ivrogne gote  peine aux plats exquis
prpars par le cuisinier artiste que Raymond a hrit de son pre. Il y
a pourtant une autre cause plus noble  la gat du jeune homme que la
pousse brutale de la force et de la sant. Dans la causerie de la
veille il a surpris une allusion faite par Mme de Tillires  une course
projete dans un magasin de la rue de la Paix, et il s'est promis 
lui-mme de guetter le coup qu'il connat dj si bien. La joie de
faire ainsi des actions d'colier est le signe le plus indiscutable de
la passion chez tout homme qui a pass trente-cinq ans, surtout quand
cet homme est dress au positivisme rflchi que la grande dbauche
suppose, comme les affaires et la politique. Voil donc Raymond se
promenant entre la place Vendme et l'avenue de l'Opra, comme un
provincial en mal d'lgance et fouillant du regard toutes les boutiques
les unes aprs les autres. Son coeur bat plus vite, il vient de
reconnatre Juliette  travers une vitrine. Et il entre, et il prend la
physionomie confuse d'un collgien surpris en fraude, pour la saluer!
Mais comme elle n'a point paru fche, il la reconduit  sa voiture avec
un bonheur d'enfant qui le suivra tout le reste de l'aprs-midi. Tout 
l'heure, quand il tirera au cercle de la place Vendme, les artistes en
escrime pourront admirer son jeu, les hyginistes critiquer son abus des
exercices, et les autres habitus, couchs sur les divans rouges, dans
leur costume de salle, prolonger leurs habituelles discussions sur la
mthode franaise et la mthode italienne; il ne songera, lui, qu' une
tte blonde s'inclinant pour un adieu  une fentre de voiture, et le
soir il y songera encore chez Mme d'Arcole, o il s'attardera dans
l'esprance de revoir la mme tte blonde apparatre et ces yeux--si
doux qu'ils l'affolent, si rservs et si pntrants qu'ils l'arrtent
toujours sur le bord d'un aveu! Mais Juliette n'arrive pas, et, au lieu
d'aller se consoler chez Phillips ou au club, Raymond rentre seul rue de
Lisbonne, en se raisonnant:

--Je suis tout de mme un peu trop naf... De deux choses l'une: ou
c'est une coquette ou elle a un sentiment pour moi. Dans les deux cas,
il faudrait agir. Je me dis cela tous les soirs, et puis le lendemain je
me laisse prendre  ce joli regard. Je ne me reconnais plus. Mais
quoi?... Jamais je n'ai rencontr quelqu'un qui de loin lui ressemble...
Il n'y a pas  dire, quand elle est l, je redeviens petit, petit. Et
elle?... si je lui dplaisais, est-ce qu'elle me recevrait, comme elle
fait, des trois ou quatre fois par semaine?... Elle savait que je devais
aller chez la duchesse, ce soir, on l'a invite devant moi. Pourquoi
n'est-elle pas venue?... Elle avait quelque chose de triste dans les
yeux aujourd'hui, comme une souffrance. J'ai cependant fouill dans sa
vie. Il n'y a rien, absolument rien, pas une ombre d'ombre d'histoire...
Qu'est-ce qui peut la faire se reprendre ainsi sans cesse, comme si elle
luttait contre une pense? Quelle pense?... Mais c'est bien simple.
Elle m'aime et elle ne veut pas m'aimer. Allons, ce sera pour demain.

                   *       *       *       *       *

... Oui. Quelle pense? Le jeune homme s'endort sur cette question 
laquelle sa profonde connaissance des femmes lui permet de faire cette
rponse, dlicieusement apaisante pour son inquitude. Il n'a pas tort
d'interprter ainsi les incertitudes qu'il devine dans les manires
d'tre de Mme de Tillires, mais il se trompe, en croyant, comme il
fait, que les principes religieux, le dsir de sauvegarder une situation
mondaine, la dfiance contre son caractre,  lui, le fidle souvenir
d'un mari perdu tragiquement, produisent ces va-et-vient dans le coeur
de Juliette, ces abandons tour  tour et ces reprises. Cette pense qui
va sans cesse grandissant dans ce coeur qu'une pente insensible a dj
conduit hors du chemin trac par sa volont, c'est que le retour de
Poyanne approche et approche  chaque heure,  chaque minute... Encore
quinze jours, encore dix, encore cinq, et il sera l, et il faudra lui
expliquer comment elle a laiss un nouveau venu entrer dans son
intimit,--et quel nouveau venu!--sans en prononcer le nom une fois dans
ses lettres, jusqu' ce qu'enfin, aprs tant d'incertitudes, tant de
remises  plus tard, tant d'innocentes et coupables faiblesses, il ne
reste plus que deux jours, plus qu'un jour, plus que quelques heures...

                   *       *       *       *       *

---Ah! qu'elles sont dures  passer, ces dernires heures o l'attente
de ce qu'elle apprhende se mle d'une faon si cruelle au remords de ce
qu'elle a permis--elle ne se rend plus compte elle-mme comment. Ce
serait si peu pour un autre, si peu mme pour elle,  condition qu'elle
et parl!... Demain, Henry entrera dans ce petit salon o Casal est
encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prvu
cette difficult ds le premier soir, et pourquoi, la prvoyant,
a-t-elle laiss arriver les choses  cette crise?... Si elle dit la
vrit  l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui dtailler
les nuances de sentiment par lesquelles elle a pass et qui l'ont
conduite  faire une srie d'actions qu'elle savait dplaisantes 
Poyanne,--et  les faire en les taisant? Mais elle-mme les
connat-elle, ces nuances? Ose-t-elle se regarder dans l'me avec son
habituelle sincrit? Non. Elle a trop peur d'y dcouvrir quelque chose
qu'elle _sait_ pourtant s'y cacher. Si elle continue de se taire,
peut-elle esprer que son amant ne dcouvrira pas qu'elle reoit
Casal,--sinon comme d'Avanon, Miraut et quelques autres, du moins d'une
faon presque rgulire? Son amant... Elle se rpte ces deux mots
comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines
d'une situation qui est le secret dangereux et l'engagement dfinitif de
sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous
quelle influence elle a laiss ainsi les journes succder aux journes,
l'une entranant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite o elle en
est maintenant. Elle a beau se dmontrer que, pendant ces quelques
semaines coules avec une rapidit qui lui semble aujourd'hui
surnaturelle, Raymond n'a pas prononc une parole qui n'et pu tre
coute par Poyanne,--tablir par les faits que ses relations avec le
jeune homme se rduisent  d'innocentes visites,  d'officielles
rencontres au thtre ou chez Mme de Candale,--s'affirmer qu'elle n'a
pas, ft-ce une minute, outrepass ses droits de femme, indpendante
aprs tout,--fixer son esprit sur cette ide qu'elle a voulu seulement
exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jug,--ces
paradoxes de conscience qui lui ont sembl si spcieux s'vanouissent
devant la ncessit d'une explication pourtant bien simple. Pourquoi
donc l'attente en est-elle si douloureuse  la pauvre femme, qu'elle
passe au lit, en proie  la plus cruelle dtresse morale, toute
l'aprs-midi qui prcde le retour de celui  qui elle s'est donne pour
toujours?...  peine si un rais de lumire glisse  travers les rideaux
de cette chambre close. Elle est l, les yeux ouverts, les tempes
battantes de migraine, qui regarde... Que regarde-t-elle? Et quelle
tempte se dchane donc dans sa conscience trouble? Un coup frapp 
la porte, faiblement mais si distinctement  cause du grand calme, la
fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par Mme de
Nanay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son
amie, a voulu voir cette dernire. La petite comtesse s'assied auprs du
lit. Elle prend dans ses mains les mains brlantes de Juliette, et elle
lui dit, avec cet instinct de curiosit qui se mlange  la piti chez
les meilleures des confidentes:

--Alors, Poyanne revient demain?

--Oui, rpond Mme de Tillires d'une voix teinte.

--Mais, reprend Mme de Candale en se rapprochant d'elle plus encore,
est-ce qu'il ne va pas tre un peu jaloux de notre ami?...

--Ah! tais-toi, dit Juliette en serrant plus fortement la main qui
tient la sienne, ne m'y fais pas penser.

--Allons, insiste la comtesse, voil ce qui te fait si mal, c'est de
t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de
recevoir qui te plat, peut-tre... Et veux-tu qu'une fois je te parle
comme  ma soeur? Il te plat beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te
dise encore quelque chose et que tu sais bien?...

--Non, tais-toi, redit Mme de Tillires en se redressant et regardant
l'autre avec garement. Je ne veux pas t'entendre.

--Mais, continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle
inexplicable, se dcide  frapper un grand coup, pourquoi ne
l'pouserais-tu pas?

--L'pouser? s'cria Juliette d'un accent dchir, mais c'est
impossible, entends-tu, impossible.

--Et pourquoi?

--Parce que je ne suis pas libre, dit la malheureuse en se laissant
retomber sur ses oreillers; et voici qu' travers ses sanglots, son
coeur gonfl de peines inavoues se rpand dans un aveu que Mme de
Candale coute en pleurant, elle aussi. La fidle Sainte ne se dit pas
ce que quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se diraient  sa place en
apprenant que leur meilleure amie a un amant et a su si bien le cacher:
J'ai t trop sotte. Elle n'en veut pas  Juliette de l'illusion o
elle est reste depuis des annes sur le vritable rle de Poyanne dans
cette existence. La petite comtesse possde une trop grande manire de
sentir pour s'abaisser  ces mesquineries-l. Elle comprend seulement
avec pouvante quel jeu terrible elle a jou en jetant, comme elle a
fait, Casal dans la vie de Mme de Tillires. Elle demeure terrasse de
son oeuvre, car elle n'a plus une minute d'hsitation maintenant. Elle
voit distinctement ce que Juliette n'ose pas lire dans son propre coeur,
un commencement d'amour passionn pour Raymond, et cela dans le mme
clair de rvlation qui vient de lui apprendre la liaison avec
Henry.--Ah! pauvre! pauvre! gmit-elle en couvrant son amie de
baisers, puis avec angoisse:

--Mais que vas-tu faire?

--Ah! dit Mme de Tillires avec dsespoir, est-ce que je sais,
maintenant?




VII

RESTES VIVANTS D'UN AMOUR MORT


Certaines parties de notre caractre sont si profondment spciales, si
intimement et naturellement ntres, que la passion, cette magicienne et
qui transforme tant de choses dans l'tre humain, laisse ces parties-l
intactes. Mme de Tillires, entrane, emporte comme malgr elle sur le
prilleux chemin d'un nouvel amour, durant ces semaines d'intimit
croissante avec Raymond, n'en avait pas moins continu d'tre, pour ce
qui ne touchait pas  ce sentiment en train de grandir, la femme
discrte et prudente de toujours, celle que les malveillants accusaient
d'tre un peu en dessous, et dont les admirateurs adoraient la rserve
dlicate. Elle avait trouv le moyen, pendant ce mois et demi, et au
jour la journe, que ni sa mre ni ses familiers ne rencontrassent trop
souvent Casal. Un de ces amis pourtant tait moins facile  tromper que
les autres, ce d'Avanon qui, ds la premire visite du jeune homme,
avait prouv, en face de cet hte inattendu, un inconscient mouvement
de dfiance. Sa sortie de cette fois-l, puis sa dnonciation sur la
sance du jeu au club, avaient t reues d'une manire qui contrastait
trop avec l'habituelle docilit de Juliette pour ne pas l'tonner. Il
avait donc ouvert les yeux et bientt acquis la mortifiante conviction
qu'une amiti se nouait entre Casal et Juliette, grce  l'entremise de
Mme de Candale. Il lui avait suffi de venir rue Matignon  l'improviste
et d'y trouver Raymond, d'aller  l'Opra ou au Thtre-Franais, et d'y
voir le mme Raymond causant avec Mme de Tillires, pour que sa dfiance
du dbut s'exaltt jusqu' une jalousie aussi passionne qu'elle tait,
en droit strict, peu justifie. La jeune femme redoubla cette jalousie
en s'en montrant irrite, et elle le lui dit, un jour qu'il recommenait
ses diatribes contre la jeunesse moderne, d'une faon qui lui ta
l'envie de reprendre ce sujet de discussion. Le vieux Beau nourrissait 
l'gard de Mme de Tillires un sentiment trop ml d'intrt et de
vanit pour le sacrifier  une pique d'amour-propre. Il avait d'abord
pour elle une affection vraie,--car c'tait un tendre, un fidle coeur
sous ses dehors de diplomate dsabus et malgr ses maladresses de
Sigisbe honoraire;--puis il se servait de cette adroite amie pour
garder un peu de paix dans son mnage, ayant dans Mme d'Avanon, qu'une
maladie nerveuse retenait  l'appartement depuis des annes, la plus
acaritre des compagnes;--enfin, il tait fier de reprsenter la vie
lgante auprs de cette crature si fine, au mme titre que Poyanne
reprsentait la politique, Miraut les arts, Accragne les bonnes oeuvres,
et le gnral de Jardes le souvenir de Tillires. S'il tait assidu au
whist de cinq heures, tantt  l'Imprial, tantt au Petit Cercle, s'il
ne perdait pas une syllabe des racontars qui tranaient dans les salons
ou dans les coulisses de l'Opra, c'tait surtout pour arriver chez son
amie d'un air important et confidentiel, et il rapportait  la douce
isole un cho du Paris qui s'amuse. Il et, certes, fronc le sourcil
devant l'intrusion de tout nouveau venu dans le sanctuaire du petit
salon Louis XVI. Mais rien ne pouvait lui tre plus dsagrable que d'y
voir prcisment un des hros de cette vie lgante;--sans compter qu'il
ressentait depuis des annes pour Casal l'antipathie instinctive
professe par les chefs de file d'une gnration contre les chefs de
file de la gnration suivante. Le monde du chic et du sport ne se
distingue en cela ni de celui des arts, ni de celui de la littrature ou
du barreau, de l'arme ou de la magistrature. Faut-il ajouter qu'un
dtail exasprait dans le cas prsent cet antagonisme?  cette premire
visite de Casal, d'Avanon s'tait un peu trop pos en matre et
seigneur du paradis de la rue Matignon. Peut-tre n'et-il pas t fch
de laisser croire  des droits plus entiers que ceux dont il faisait
talage. Ces sortes de fanfaronnades entrent pour une forte part dans
les rivalits entre amis des femmes, qui n'ont pas la passion pour
excuse. Les attitudes prises dominent si trangement le monde obscur et
changeant de notre sensibilit vaniteuse! Le plus clair rsultat de ces
diverses influences fut qu' la veille du retour de Poyanne, le
diplomate avait dj livr trois batailles contre Casal, non plus auprs
de Mme de Tillires, mais dans l'immdiat entourage de la jeune femme.
Il avait commenc par la mre, chez laquelle il allait rgulirement, et
il avait trac l, de l'ancien ami de Mme de Corcieux, un portrait si
noir qu'il avait manqu son but, par excs de zle,--oubliant lui-mme
le grand principe de M. de Talleyrand, son idole: tout ce qui est
exagr est insignifiant.

--Soyez tranquille, avait rpondu Mme de Nanay, s'il est tel que
vous le dites, il ne viendra pas souvent chez Juliette.

Et elle avait parl  sa fille, avec une indulgente ironie, des
inquitudes de leur commun ami. Mme de Tillires s'tait mise  rire, et
une plaisanterie sur cette trange jalousie, jointe  la parfaite tenue
de Casal dans une ou deux rencontres, avait suffi pour que la vieille
dame s'endormt dans son inaltrable confiance envers son enfant,
d'autant plus que cette dernire avait ajout, non sans une pointe de
remords, en parlant de Raymond:

--C'est un des intimes de Mme de Candale.

D'Avanon, battu de ce ct, comme l'en convainquit une nouvelle
conversation avec Mme de Nanay, s'tait repli sur ceux des cinq
habitus de la rue Matignon qui se trouvaient  Paris, Miraut et
Accragne. Il savait  quel point Juliette tait attache  l'un et 
l'autre. Si tous les deux venaient lui rapporter que l'opinion
s'occupait dj des assiduits auprs d'elle d'un viveur aussi
scandaleux que Casal, sans doute elle forcerait le jeune homme d'espacer
ses visites. Il y avait bien quelque indlicatesse dans le fait de mler
ainsi des amis, auxquels la prsence de Casal chez Juliette pouvait
rester inconnue,  la satisfaction de mesquines rancunes personnelles.
Mais l'infortun diplomate ne se rendait dj plus compte qu'il
n'obissait dans cette circonstance qu' des mobiles gostes. Reu plus
froidement rue Matignon depuis sa tentative auprs de la mre, il
commenait de souffrir cruellement de cette situation nouvelle, et, s'il
n'allait pas jusqu' souponner Mme de Tillires de s'prendre de
Raymond, il n'avait pas si tort en apercevant un danger vague dans une
intimit qui l'avait, au premier abord, simplement froiss. Il croyait
donc de bonne foi servir les intrts de sa meilleure amie, en arrivant,
comme il fit une aprs-midi, dans l'atelier de Miraut, afin de donner
l'veil  ce dernier.

L'artiste habitait rue Vite un htel contigu  celui qu'occupait alors
son camarade d'Italie, le regrett Nittis, et qui fut, en ces annes-l,
un joli rendez-vous d'amateurs rares et d'crivains subtils. C'est sous
l'influence de ce Napolitain aux yeux si pris des choses modernes que
Miraut modifia sa facture et qu'il inaugura particulirement ses
portraits au pastel, traits avec le dcor familier des habitudes autour
de la personne. En ce moment il tait surtout clbre par ses admirables
tableaux de fleurs. Comme beaucoup de peintres d'une touche de pinceau
presque fminine, ce matre en dlicatesses est une sorte d'athlte aux
larges paules, avec un profil  la Franois Ier. Ce phnomne de
contraste entre la physiologie apparente de l'homme et son oeuvre s'est
remarqu en sens inverse, et sans que nous puissions l'expliquer
davantage, chez Delacroix, par exemple, excuteur chtif d'oeuvres
violentes, comme Puget jadis, et probablement Michel-Ange lui-mme. Chez
Miraut, tout le reste de la nature morale est  l'avenant. Cet Hercule a
des douceurs de jeune fille dans le caractre, une timidit d'enfant, un
naf besoin de protection et de gterie qui dconcerte comme la
gentillesse de ces chiens normes, aussi forts que des lions et plus
dompts que des caniches. C'est grce  la frquence de semblables
anomalies que s'est cre cette figure du bon gant qui traverse tant de
lgendes, et dont la plus populaire incarnation demeure le Porthos du
joyeux et gnial Dumas. Quand d'Avanon entra dans l'atelier, le peintre
tait debout  son chevalet, en train de copier une touffe d'oeillets,
blancs, safrans et rouges,--somptueusement vtu de velours noir,
suivant sa coutume, et clignant son oeil brun pour y voir plus fin.
C'tait une magie que la tnuit du coup de pinceau donn  petites
touches par cette main, vigoureuse  briser une pice de cinq francs. Il
fit grand accueil au diplomate, tout en continuant de peindre et de
causer, avec cette facilit  s'occuper de deux choses  la fois, qui
dvoile un ct mcanique, presque ouvrier, dans le talent des peintres.
C'est bien aussi pourquoi ils demeurent presque tous si gais  travers
la vie, tandis que l'crivain, de plus en plus priv de mouvement,
oblig  l'absorption continue de la pense dans son travail, va
toujours et toujours s'attristant. D'Avanon tait trop un homme du
monde, dans la mauvaise acception du terme, pour ne pas mpriser un peu
cette sorte de nature, et il ne frquentait gure rue Vite. Il comptait
que cette raret mme de ses visites donnerait plus d'importance  sa
rvlation sur l'amiti nouvelle de Casal et de Juliette. C'tait
calculer sans l'extrme finesse cache dans la plupart des artistes,
quand leur vanit n'entre pas en jeu. Tout en chevelant avec sa
conscience habituelle les ptales de ses jolies fleurs, Miraut s'tait
demand aussitt quel intrt amenait le diplomate chez lui. Il comprit
de quoi il s'agissait au son de voix avec lequel l'autre l'interrogea
tout d'un coup:

--tes-vous homme  rendre un vrai service  Mme de Tillires?

Et d'Avanon recommena le rcit, nuanc pour la circonstance, que Mme
de Nanay avait dj subi.  mesure qu'il parlait, il pouvait voir la
prunelle claire du peintre s'assombrir d'inquitude. La seule ide de se
permettre une observation vis--vis de Juliette faisait trembler la main
du pauvre homme au point qu'il posa sa palette et ses pinceaux, pour
rpondre cette phrase, si simplement, mais si fortement logique:

--Et pourquoi ne lui dites-vous pas cela vous-mme?

--Parce que je ne suis pas bien avec Casal, rpliqua d'Avanon, et
que, venant de moi, ce conseil n'aurait par consquent aucune
importance.

--Mais, riposta le peintre, c'est que moi, au contraire, je suis trs
bien avec lui, et, je vous le jure, vous vous trompez sur son compte.
Enchant d'avoir imagin cette chappatoire, il reprit ses outils et
recommena de peindre en entonnant un loge de Raymond, que le diplomate
dut subir  son tour:--Il a beaucoup d'esprit, savez-vous?... Il la
divertira un peu, o voyez-vous le mal?... Tenez, je juge les gens du
monde  un petit dtail, moi qui ne suis qu'un brave et honnte peintre.
Quand j'entends un de ces connaisseurs de salon causer tableaux, je sais
 quoi m'en tenir. Je me dis: toi, mon garon, tu tailles, tu tranches
et tu n'y entends rien, tu n'es qu'un vaniteux. Toi, tu n'as pas la
prtention de m'apprendre mon mtier, tu as l'esprit bien fait... Ainsi
vous, d'Avanon, vous me voyez peindre depuis une demi-heure, vous ne
m'avez pas donn un conseil. Voil le tact, mon cher ami. H bien! ce
Casal en est rempli et il a du got...

--Ce que c'est que l'orgueil des artistes, grommelait le vieux Beau un
quart d'heure plus tard en descendant l'avenue de Villiers. Celui-l
est vraiment un brave homme, comme il le dit lui-mme, et qui aime
Juliette de tout son coeur. Casal lui aura servi quelques compliments
sur une de ses toiles, et le voil pris. Mais allons chez Accragne.
C'est un austre qu'on ne gagne pas avec des flatteries...

Et, de son pied rest lger malgr l'ge, un pied mince et chauss du
plus fin soulier verni  gutres blanches,--le soulier de ses journes
sans menace de goutte,--il franchissait le seuil de la haute maison, au
cinquime tage de laquelle habitait l'ancien prfet de l'Empire. Rest
veuf et sans enfants, aprs dix annes du plus heureux mariage et au
moment mme o tombait le rgime auquel il avait consacr sa vie,
Ludovic Accragne s'tait emprisonn dans les oeuvres de charit, comme
un savant frapp au coeur s'emprisonne dans le travail. Il s'tait
renonc lui-mme, et il avait trouv la paix dans cet oubli absolu de sa
personne au profit d'une besogne de bienfaisance. Demeur administrateur
mme dans la charit, par cette survivance du mtier dans l'homme qui
fait qu'un soldat vieillit en s'imposant une consigne et qu'un
professeur retrait dbite un cours  la table de famille, il acceptait
vaillamment ce qui rebute les plus dvous: le maniement de la
paperasserie, la tenue minutieuse des courriers, la vrification des
comptes. L'amiti pour Mme de Tillires, qu'il avait connue toute jeune
dans sa dernire prfecture et retrouve  Paris, si solitaire, tait la
seule fleur de cette existence redevenue heureuse par l'abdication. Il
convient d'ajouter, pour clairer d'un jour plus complet cette figure
originale, que ce juste avait hrit de son pre, ancien haut
fonctionnaire de l'Universit, un fonds de voltairianisme invincible,
sur lequel Juliette et Mme de Nanay lui faisaient vainement la guerre.
En se reprsentant les traits divers de cette nature, dans la cage de
l'ascenseur qui le hissait le long de la haute maison, d'Avanon
ruminait le moyen de l'aborder sans recevoir un de ces coups de boutoir
que Ludovic Accragne lui prodiguait volontiers,  cause de ses lgances
surannes.

--Bah! se dit-il, j'emploierai le procd qui m'a russi  Florence
en 66 avec Rogister...

Il faut l'avouer, au risque de diminuer le mrite de cette unique
ngociation dont l'ex-diplomate tait si fier, ce procd avait consist
tout simplement  flatter la manie de ce comte Otto von Rogister,
numismate rudit et ministre fort mdiocre. D'Avanon s'tait li avec
lui en visitant sa collection et lui cdant  titre gracieux une assez
belle mdaille qu'il se trouvait possder. Cette amiti entre l'envoy
Prussien et le Franais avait abouti  un de ces succs mdiocres et
inutiles, mais qui font la gloire des chancelleries:--la connaissance
avant l'heure d'une importante nouvelle, connaissance qui n'avait
d'ailleurs chang quoi que ce ft aux affaires en cours. Rogister avait
t cass aux gages pour son indiscrtion, mais il tait parti de
Florence si enchant de sa pice  fleur de coin, qu'il avait nglig
d'en vouloir  son perfide adversaire, et depuis lors, ce dernier se
croyait de la force d'un Rothan ou d'un Saint-Vallier, les deux
collgues de sa gnration les plus fameux au quai d'Orsay. On a vu 
quelles maladresses cette nave infatuation conduisait cet homme. Son
trs rel esprit et son trs bon coeur taient gts par le souvenir de
cette russite dj lointaine, mais toujours prsente  son orgueil. Qui
mesurera les ravages qu'un succs isol produit sur toute une destine?
Si d'Avanon ne s'tait pas cru un gnie suprieur pour l'intrigue
adroite, il n'aurait pas conu cet trange projet de liguer les
diffrents amis de Juliette contre Casal, et il ne se serait pas acharn
comme il le fit, dans le sens le plus cruellement maladroit, exaspr
dans son amour-propre par son quadruple chec auprs de Juliette
elle-mme, de Mme de Nanay, de Miraut et d'Accragne.

Il aborda pourtant le grand homme de bien, comme il convenait pour le
sduire, en le questionnant avec dtail sur cette oeuvre de
l'hospitalit de nuit, qui restera l'honneur de la charit mondaine 
notre poque. L'ancien prfet rayonnait. Il dployait pour son
interlocuteur complaisant des projets d'hospices et feuilletait devant
lui des budgets rangs dans des cartons verts, qui donnaient  ce
cabinet le plus morne aspect bureaucratique. M. Ludovic Accragne tait
lui-mme un personnage aussi rche que son nom, avec un grand long corps
tout en os, des mains et des pieds normes et une tte chauve qui et
t d'une laideur presque repoussante si ce visage ravag, dont les yeux
bords de rouge clignotaient derrire des lunettes bleues, n'et t
clair par un sourire d'une bont anglique. Cette bont se rvlait
aussi par la voix,--une de ces voix si chaudes et si douces qu'elles
deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec
cet accent-l, et cette voix se fit presque frmissante pour rpondre
lorsque d'Avanon eut prononc solennellement sa phrase:

--Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai
service  rendre  Mme de Tillires.

--Lequel? dit Accragne, aux lvres duquel revint son bon sourire,
aussitt que l'autre eut nomm Casal.--Je sais ce que c'est,
continua-t-il. Notre chre Mme de Tillires l'a intress  notre
oeuvre... Il nous a dj souscrit dix nouveaux lits... Que voulez-vous?
Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres... Vous, clrical, vous
ne pouvez pas vous en indigner. L'glise a bien invent le Purgatoire
pour nourrir le culte...

--Il ne me manquait plus que cela, se disait d'Avanon en reprenant
l'ascenseur aprs avoir d essuyer cette fois, non plus l'loge de
Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspires
du _Dictionnaire philosophique_, et il ne voit pas que si ce garon
donne son argent  cette oeuvre que le diable emporte, au lieu de le
jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!... C'est encore heureux
que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casal se
dvoue  quelque entreprise patriotique, la poudre sans fume ou la
direction des ballons! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je
n'aime pas ses ides  celui-l, du moins il a du bon sens...

                   *       *       *       *       *

C'est ainsi que le drame de coeur qui se prparait depuis plusieurs
semaines, grce au silence de Mme de Tillires et  ses complications de
sentiment, allait se trouver du coup amen  une crise aigu par
l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui tait trs
dvou. Mais comment aurait-il souponn que sa dmarche auprs de
Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et prparait 
Poyanne lui-mme les plus cruelles douleurs? De telles aventures
reprsentent la ranon, parfois affreuse, des bonheurs dfendus. Elles
ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, vidente pour quiconque
tudie la vie humaine avec suite et sans parti pris,  savoir que la
plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succs. Il y a,
dans ce que nous appelons le jeu naturel des vnements, comme une
profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gr de nos
mauvais dsirs; puis la simple logique de ces dsirs raliss nous en
chtie invitablement. Juliette de Tillires et Henry de Poyanne
s'taient appliqus, des annes durant,  tromper de leur mieux leur
entourage le plus immdiat, sur le caractre de leur liaison. Ils y
avaient russi. Quoi d'tonnant qu'une des personnes de cet entourage,
dupe comme les autres, vnt agir dans le sens de ses convictions et
faire  ces amants, dont il ne souponnait pas les vrais rapports, un
mal irrparable? Le pire tait que ce terrible d'Avanon, racontant pour
la quatrime fois ses dolances sur l'intrusion de Casal rue Matignon,
devait ncessairement outrer l'expression de sa pense. Il avait dit 
Mme de Nanay: On pourrait un jour parler de Juliette  propos de ces
visites...;  Miraut: J'ai peur que l'on n'en parle...;  Ludovic
Accragne: Je crois que l'on en parle... Il devait dire  Poyanne: Je
sais que l'on en parle... Et il ne donna mme pas  Mme de Tillires le
temps de le prvenir, tant la haine contre Raymond s'tait exalte dans
ce coeur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne tait arriv
par un train de cinq heures du matin.  onze heures, d'Avanon, qui
avait eu soin de s'informer de ce retour, lui dbitait sa philippique:

--Il n'y a que vous, mon cher ami, conclut-il, qui puissiez prvenir
cette pauvre femme du tort qu'elle fait  sa rputation... J'aurais
voulu lui parler moi-mme... Mais, vous vous rappelez, elle est toujours
 me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si
j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher
Henry!... En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est
vrai. Ce n'est pas que je blme la fte chez la jeunesse. Mes amis et
moi, nous nous sommes beaucoup amuss, mais nous savions nous amuser...
Nous n'aurions jamais imagin de nous runir comme ces messieurs, sans
femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et
nous griser  rouler sous la table!... C'est bon pour les Anglais, ces
moeurs-l... Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices
comme leur toilette... Croiriez-vous qu'ils prtendent ne pouvoir tre
chausss que par un certain Domas, Somas, Tamas..., je ne sais plus, qui
envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et
visiter les chaussures de ces jeunes snobs?

Le vieux Beau et pu continuer longtemps  fltrir l'anglomanie de la
jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l'coutait plus.  peine si
l'autre, insistant:--Vous parlerez  Mme de Tillires? il
rpondit:--Je tcherai de trouver un joint. Il venait de recevoir en
plein coeur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains
nous en donnent, qui ne savent pas  quelle place follement sensible
elles nous frappent; et nous ne pouvons mme pas saigner, sinon en
dedans, d'un sang qui nous touffe, et tout seuls. Quand d'Avanon fut
parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrs, il ne se doutait
gure qu'il laissait derrire lui un homme au dsespoir. Le coupable
dnonciateur aurait eu moins d'allgresse  traverser la Seine, puis les
Champs-lyses, pour rentrer chez lui, et  rencontrer Casal vers les
hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le
jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'tait autre que
lord Herbert.

--Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. a n'empche pas, songea d'Avanon
aprs l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour
cette fire tournure, que nous allons te tailler des croupires...
Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu
ds ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle tait ne pour
tre la femme d'un diplomate. Sa premire ide, quand elle saura qu'on
parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casal vienne moins souvent.
L'animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en
voil dbarrasss. Si ce moyen-l choue, nous en trouverons un autre.
J'en avais trois pour rouler Rogister... Ce qui me fait plaisir, c'est
de ne pas m'tre tromp sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui,
les choses comme elles sont...

                   *       *       *       *       *

Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononait ce petit monologue
de fatuit professionnelle et croyait faire honneur  la Carrire par sa
dextrit, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il
rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus
subit, au plus violent accs de douleur. La vaste pice o le comte
marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excs de son agitation
intrieure, tait un cabinet de travail que des livres garnissaient du
haut en bas des quatre murs. Les hautes fentres ouvraient sur la
verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l'glise
Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux annes, le grand orateur
tait rest  se promener de mme indfiniment,  cette mme place, le
coeur travers par la cruelle ide qu'il n'tait plus aim, jamais
pourtant avec une douleur comparable  celle de ce matin de son retour.
Elle n'tait pourtant pas bien grosse, cette rvlation apporte par le
diplomate: Mme de Tillires recevait quelquefois un ami nouveau dont
elle ne lui avait jamais parl dans ses lettres. Rien de plus. Mais,
pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification
sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que
celui-ci devait avoir dans le coeur du comte, il est ncessaire
d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de
sa campagne dans son collge.

Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait travers sans y
sombrer de si durs orages, prouvait une impression de lassitude qu'il
expliquait par une suite de contrarits presque simultanes, ne voulant
pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En ralit, il se
trouvait dans une de ces priodes de la vie o tout nous manque  la
fois, comme  d'autres tout nous russit, sans qu'il soit besoin
d'invoquer le grand mot de hasard. Ce que l'on nomme le bonheur, dans le
sens populaire de chance et de veine, rsulte d'un rapport exact entre
nos forces et les circonstances, presque indpendant de notre volont.
Pour emprunter un exemple trs significatif  une trs glorieuse
histoire, les qualits de Bonaparte correspondaient si prcisment au
milieu issu de la Rvolution, qu' cette priode toutes ses entreprises
devaient lui russir, et lui ont russi. Ds Eylau, et malgr le
triomphe, il est visible qu'il n'y a plus harmonie entire entre ce
gnie et les conditions nouvelles de l'Europe. Chaque homme traverse
ainsi une poque ou il est, dans sa vie prive et publique, ce que les
Anglais appellent nergiquement: _the right man in the right place_,
celui qui convient  la place qui lui convient. Mme ses dfauts
s'adaptent alors  des ncessits de position, comme la frnsie
imaginative de l'Empereur  la France de 1800 tout entire 
reconstruire. Plus tard, et dans la priode de malheur, mme les
qualits de cet homme tournent  sa ruine; ainsi l'excessive nergie de
Napolon dans une Europe affame de repos et parmi des soldats puiss
de guerre. Dans la mesure o les destines modestes et rgulires
peuvent se comparer  une fortune grandiose, sans cesse joue et rejoue
parmi d'innombrables dangers, telle avait t l'histoire politique et
sentimentale d'Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les
lecteurs du Doubs l'envoyaient au Parlement, et qu'il rencontrait,
presque aussitt, Mme de Tillires, il devait et russir  la Chambre et
plaire  la jeune femme pour toutes les raisons qui l'avaient rendu
obscur et malheureux jusque-l. M. Thiers, auquel nul ne saurait
refuser,  dfaut des fortes vues d'ensemble, un sens trs aiguis des
adaptations, disait de sa voix date,  propos du premier discours du
comte:

--Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas dbut  la Chambre des
pairs en 1821!

Les meilleures qualits de Poyanne eussent en effet trouv leur plein
essor dans l'atmosphre si noble et si haute de la Restauration. Mais
n'tait-ce pas d'une Restauration que rvait obscurment la France
d'alors, claire, pour quelques instants trop courts et par le pril,
sur ses profonds intrts nationaux? Il s'agissait, on se le rappelle,
dans cette heure douloureuse, de travailler  une besogne de
patriotisme. Or le dsintressement du comte, sa gnreuse loquence, la
largeur et la fermet  la fois de ses principes, le souvenir vivant de
sa bravoure personnelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire
autorit morale. En mme temps son effort pour se reconstruire une
existence utile sur les dbris de son foyer bris lui donnait cette
posie mlancolique du caractre, irrsistible sur une femme, plus
romanesque encore qu'amoureuse, et plus tendre que passionne. On le
sentait si frmissant de blessures caches, si vibrant de douleurs
contenues! Dix annes plus tard, o en tait-il de ce double triomphe?
En politique, et aprs l'entreprise avorte du 16 mai,  laquelle il
avait refus son concours, la jugeant irralisable, qu'tait devenue la
popularit du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles? Au
Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrtien, de plus en
plus affirmes, l'isolaient dans son propre parti, et les lecteurs de
son dpartement commenaient  se lasser d'un dput dont les succs
oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de
tabac. Proccup uniquement de ses ides, poursuivant son rve d'un
rtablissement de la province pour refaire la vie franaise, et de la
corporation pour protger avec efficacit la vie ouvrire, Poyanne
n'avait pas tudi cette lente mtamorphose de ses commettants, et il
venait de s'y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux
siges devenus libres  son Conseil gnral. C'tait mme cette
constatation, plus encore que le rglement de quelques intrts privs,
qui l'avait dcid  prolonger son sjour. Il avait voulu, par
conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques annes
par ses adversaires, et dans les runions auxquelles il avait assist,
dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crve-coeur pour
lui de devoir s'avouer que la popularit allait  un de ses collgues de
la Chambre, mdecin sans clients, mais faiseur habile, qui commenait
d'appliquer les procds mcaniques d'lection auxquels doit
ncessairement aboutir ce honteux esclavage de l'intelligence par le
nombre: le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels,
ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomph  travers les
sicles, se voue  la tyrannie des charlatans. Si trange que ce fait
puisse paratre aux politiciens aviss d'aujourd'hui, le comte n'avait
pas cess de croire  la gnrosit de l'instinct populaire, et
l'avilissement moral de son collge l'avait frapp au plus vif de son
tre intime, comme et fait la nouvelle subite d'une trahison de sa
chre Juliette.

Peut-tre, sous l'influence de cette cruelle dsillusion, avait-il lu
les lettres de cette dernire, durant ce triste voyage, termin par un
double insuccs final, avec un coeur plus sensible. Il avait senti, 
travers cette correspondance, que l aussi un changement s'accomplissait
et que cette me sur laquelle il avait appuy tout son avenir de
tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces
lettres. C'tait toujours la mme criture lgante et souple, dont la
seule vue, sur la longue enveloppe bleutre, lui mettait des larmes aux
yeux. C'tait le mme journal quotidien d'une vie de femme isole et
douce, attentive et affectionne. Qu'y manquait-il donc, et pourquoi, au
lieu d'y trouver l'lan de jadis, y reconnaissait-il  chaque ligne,--en
se le reprochant,--des traces d'effort, comme de devoir? Il n'osait pas
s'en plaindre dans ses rponses, et, comme on l'a vu, il crivait, lui,
des pages de bonne humeur, les billets d'un homme d'action qui s'gaie 
travers sa tche, quitte  rester, une fois l'enveloppe ferme,
indfiniment, le coude sur sa table et la tte dans sa main,  se
regarder dans le coeur, et il y trouvait la mme inexplicable
contraction de timidit souffrante qui l'avait empch, la veille de son
dpart, de demander  sa matresse un vritable adieu. Comme  cette
heure de la sparation, il touffait de paroles  dire qu'il ne pouvait
pas dire, de plaintes  rpandre qui lui retombaient sur l'me en un
poids de silencieuse mlancolie. Et comme alors aussi, cet tre si
noble, si tranger aux bassesses d'gosme qui se dissimulent si souvent
dans les rancunes d'amour, cherchait en lui-mme la cause qui expliqut
ce changement de ses relations avec Mme de Tillires. Il s'accusait de
ne pas l'aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et
dplaisant. Il se formulait des projets d'une conduite  l'gard de
Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie
redeviendrait celle d'autrefois. Il appliquait toute la force de sa
passion  se dmontrer les qualits qui la lui avaient rendue si chre.
Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimes, et c'tait
justement la minute o, recevant sa lettre de la veille, cette femme
idoltre disait, elle: Comme il a chang... et tchait de justifier
le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine.

Quand une me est ainsi remplie jusqu'au bord par des lments confus de
douleur, le moindre accident dtermine en elle des rvolutions
instantanes, analogues  celles que provoque le passage d'un courant
d'lectricit dans un vase o se heurtent, sans se mlanger, des amas de
substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si
rapides, qu'elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec
d'Avanon, et le matin mme, tandis que le train de l'Est le ramenait
vers la ville o il devait retrouver Mme de Tillires, Henry de Poyanne
se sentait incapable d'engager avec elle une causerie vraie, o il lui
racontt les secrtes agonies de son coeur. Il prvoyait des mois et des
mois encore de ce silence dont il touffait depuis si longtemps. Le
cruel diplomate n'avait pas encore tourn l'angle de la rue
Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette
paraissait possible au comte, mais il la sentait invitable. Il en avait
besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la
rvlation qu'il venait d'entendre donnait une forme  la fois prcise
et insupportable  ses doutes sur les sentiments actuels de sa
matresse...  la premire minute qui suivit cet entretien inattendu, ce
fut en lui un assaut d'images sans raisonnement, et d'une intensit trs
douloureuse, comme il arrive lorsqu'une main maladroite nous a touchs
soudain  une place secrtement morbide. Au lieu d'apercevoir ces deux
simples faits: la prsence de Casal chez Juliette et le silence de cette
dernire,  l'tat de renseignements abstraits, qu'il s'agissait
d'interprter, une vocation exacte comme une photographie lui montra
cet intrieur de la rue Matignon, associ au souvenir de ses plus douces
tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui
vivante, le bureau prs de la porte-fentre, les branches des arbres du
jardin par derrire le vitrage, toutes ces choses d'une si rare
intimit, et, dans ce cadre de dlicatesse aime, cet hte dtestable,
ce Casal qu'il avait appris  si mal juger chez cette pauvre Pauline de
Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea
une sensation torturante qu'augmenta encore l'image de Juliette assise,
comme autrefois, dans son fauteuil favori,  l'angle de la chemine,
causant avec le visiteur, puis, le soir, accoude  son bureau, pour lui
crire,  lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle
ne pouvait pas douter que cette visite ne ft odieuse  son amant. La
scne qui avait prcd le dpart pour Besanon se reprsenta soudain 
la pense de cet homme inquiet. Il s'entendit prononcer ses phrases de
ce soir-l, et le regard de Juliette reparut dans sa mmoire. Dieu
juste! tait-il possible qu'il s'y cacht dj un mensonge? Et dans le
tourbillonnement de ces visions de souffrance, le comte se sentit si
misrable que, les larmes lui venant aux yeux, les sanglots lui montant
 la gorge, il se jeta sur le divan de son cabinet de travail, et ce
soldat si courageux, cet orateur si mle, ce croyant si sincre, se prit
 gmir comme un enfant:

--Ah! comment a-t-elle pu? rptait-il  travers ses larmes... Tout
d'un coup, et comme il prononait ces mots  voix haute, un sursaut de
souvenir vint lui glacer le coeur. Il se rappela les avoir dits,--oui,
les mmes mots, exactement les mmes,--treize annes auparavant, le jour
o il avait appris la trahison de sa femme. L'analogie des deux crises
s'imposa aussitt avec une telle force, que cet excs de souffrance
aigu provoqua une raction. Il y a, dans l'ordre moral, des pousses
soudaines d'nergie qui sont une forme de l'instinct de conservation,
aussi spontane que tel mouvement physique  l'heure de l'extrme
danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer
s'accroche  une pave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir
lutt pour l'existence avec tout ce qu'ils contiennent de sve
intrieure. L'amour passionn pour Juliette vivait trop profondment
dans le coeur du comte pour ne pas se dbattre dans son agonie, et cet
amour se rvolta contre un jugement qui assimilait l'pouse infme  la
matresse, objet depuis tant d'annes d'une si dvote ferveur. Poyanne
se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit,  voix
haute encore et d'un accent farouche:

--Non, non, cela, ce n'est pas vrai.

L'ide qu'il chassait ainsi loin de sa pense presque sauvagement,
c'tait l'hypothse, soudain entrevue dans un frisson d'horreur, que
Juliette ft la matresse de Casal. Il lui suffit d'voquer, dans
l'clair d'une seconde, cette vision de souillure pour que son me se
rejett aussitt en arrire, avec cette ardeur de ngation devant les
fautes de la femme, heureux privilge des hommes trs chastes et trs
fidles. Ce n'est pas d'avoir t trahis, c'est d'avoir trahi qui nous
rend si prompts  souponner. La croyance du comte dans l'honneur de Mme
de Tillires tait absolue, parce que sa conduite  lui-mme avait t
irrprochable vis--vis d'elle, et qu'il la jugeait, involontairement,
d'aprs lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgr sa
douleur, et il se tendit tout entier  ne pas admettre l'injurieuse,
l'avilissante ide qui avait travers son noble esprit. L'horloge
intrieure de nos facults est monte de telle sorte que le branle donn
 une pice se transmet aussitt  toute la machine, et c'est ainsi que
ce mouvement de sensibilit blesse rveilla, dans cet homme qui
s'abandonnait, la force de vouloir:

--Voyons, se dit-il, il faut raisonner. Et il se remit  marcher de
long en large, mais, cette fois, en se contraignant  une analyse
lucide, comme s'il se ft agi d'une de ces discussions parlementaires o
il excellait. Chez le civilis d'aujourd'hui, le mtier reprend ses
droits dans toutes les heures de crise, sitt la premire secousse subie
et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un
acteur pense en acteur, et un _debater_ comme l'tait Henry de Poyanne,
pense en _debater_, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux
infiniment petits de la vie du coeur, comme elle faisait d'habitude aux
donnes d'un problme de politique, et presque dans les mmes termes.

--Oui, raisonnons, se disait le comte, et d'abord circonscrivons la
question... Ainsi elle aurait vu ce Casal souvent, trs souvent.
D'Avanon m'a laiss entendre quotidiennement. N'exagre-t-il pas? Que
vaut son tmoignage? C'est un esprit judicieux, mais bien passionn...
Soit. Cette passion mme, dans l'espce, est un argument pour sa thse.
S'il est venu ici ds ce matin, c'est qu'il a guett mon arrive; donc
il fallait qu'il ft trs tourment... Admettons le fait et creusons-le:
Juliette a vu Casal souvent depuis mon dpart, lui qu'elle ne
connaissait pas, il y a quelques semaines,--elle qui ouvre si
difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet
homme... Il ne peut y avoir  cette conduite que deux raisons: ou bien
il lui plat... Pourquoi pas? Il plaisait tant  cette pauvre Pauline...
Ou bien elle s'ennuie, et elle reoit qui la distrait. Aprs celui-ci,
un autre, puis un autre. C'est un commencement de transformation de sa
vie... Soit!... Voyons-y clair dans ces deux raisons...

Telles taient les phrases, suivies de vingt autres pareilles, par
lesquelles cette intelligence, redevenue matresse d'elle-mme, avait le
courage de rdiger, si l'on peut dire, le dossier de la situation. Le
coeur saignait, quoique le malheureux homme en et, car l'une et l'autre
de ces deux raisons sous-entendait toutes les angoisses supportes
depuis tant de jours. Que Juliette se ft laiss prendre  quelque
comdie de sentiment joue par Casal ou qu'elle accueillt ce garon par
simple got de se distraire, c'tait le signe, dans les deux cas, d'une
lassitude intime et profonde pour ce qui concernait sa liaison avec
Henry. Et elle le comprenait si bien elle-mme qu'elle s'tait tue de
ces visites. Cette explication de son silence parut vidente au comte.

--Elle a eu piti de moi,--songea-t-il; et cette ide lui fut un
martyre dans son martyre, comme pour tous ceux qui, sentant gronder en
eux la passion, ont rencontr cette piti-l. Un instinct les avertit
que la haine, la perfidie, les garements mmes des abandons cruels,
laissent encore, pour un amant, place  une esprance,--et la piti,
non. Une femme qui a voulu vous tuer tombera peut-tre dans vos bras
aprs vous avoir bless d'un coup de couteau; celle qui a t sduite
par un rival insidieux vous reviendra folle de remords, et celle aussi
qui aura cd, loin de vous,  l'attrait du libertinage. Mais la
matresse qui plaint dans son amant une souffrance d'amour qu'elle ne
partage plus, l'amie dsenchante qui voudrait vous gurir doucement,
comme elle s'est elle-mme gurie, de la dlicieuse fivre de trop
sentir, n'attendez plus que jamais celle-l se reprenne  vous aimer
comme vous l'aimez. Fuyez cette affreuse bont qui ne vous permet mme
pas de vous repatre de votre peine. Suppliez-la d'tre cruelle, de vous
chasser, de vous brutaliser jusqu' la mort. Elle vous serait moins dure
qu'en vous mnageant, avec cette clinerie meurtrire dont chaque
dlicatesse vous prouve ce que vous avez perdu en perdant l'amour de
cette crature si tendre. Les profondes amertumes de cette charit
cruelle, Henry de Poyanne les gota soudain en imagination, et elles lui
firent si mal qu'il se dit:--Tout plutt que cela, ft-ce mme une
rupture.  partir de cette minute il n'hsita plus, et, en arrivant rue
Matignon,  deux heures, sa volont de tout savoir tait aussi entire
que l'avait pu tre celle d'entrer dans l'arme  l'poque de la guerre.
Qu'allait-il apprendre? Un frisson de mort le saisissait  la pense que
cette bouche tant aime lui dirait peut-tre:--C'est vrai, je ne vous
aime plus...--Mais,  un certain degr de doute, la certitude, si
horrible soit-elle, parat prfrable  cette nuit du coeur o l'on
ignore tout de l'tre que l'on adore, et la confidence de d'Avanon
venait de porter du coup cet homme dj malade  ce degr-l. Dans les
quatre heures qui s'taient coules entre les discours du diplomate et
cette entre dans le petit salon Louis XVI, il avait pu mesurer
l'tendue de la plaie ouverte dans son me. Et qu'elle tait blesse
aussi, l'me de la femme  laquelle il allait montrer sa misre; et
pourquoi avait-il,  force de silence, laiss venir les choses au point
o les explications ne font plus que montrer les fautes irrparables du
pass?

Au moment o la porte s'ouvrait devant Henry, Mme de Tillires tait
assise sur une des deux profondes bergres, qui sait? les mmes
peut-tre dont la soie aujourd'hui joliment passe avait entendu les
phrases de rupture changes entre l'aeule d'il y a cent ans et le
cruel Alexandre de Tilly. Il n'y avait certes aucun rapport entre le
noble Poyanne et le cynique sducteur des clbres _Mmoires_. Mais, 
coup sr, si dsespre que ft alors la misrable amante de cet mule
de Valmont, elle ne l'tait pas plus que son arrire-petite-fille de
1881. Quoique le soleil du mois de mai remplt de sa gaie lumire et le
ciel bleu aperu par les portes-fentres et les grands arbres dj verts
du jardin, Juliette avait fait allumer du feu. Enveloppe d'une longue
robe flottante et toute blanche, avec sa pleur lasse, avec ses yeux
battus d'insomnie, avec sa bouche contracte, on la devinait grelottante
de ce froid intrieur qu'aucun printemps ne rchauffe. Le comte lui prit
la main pour y mettre un baiser; il sentit que cette petite main moite
d'motion tremblait dans la sienne.  retrouver ainsi, vaincue et
brise, celle qu'il venait interroger, quoiqu'il en et, un peu comme un
juge, cet homme si misrable oublia pour une minute ses propres peines.
De voir consums, tirs, comme fondus, les traits de ce visage trop
aim, lui serra le coeur. Un dtail de physionomie acheva de le
bouleverser en lui rvlant le trouble de sa matresse: les yeux bleus
de Juliette avaient leur regard noir des minutes o l'iris agrandi
dmesurment envahissait jusqu'au bord de la prunelle. Quel motif secret
de souffrance torturait jusqu'au fond de l'me cet tre trop sensible?
Cette question, Poyanne se la posa involontairement, et il lui fut
impossible de ne pas rattacher aussitt cette visible souffrance aux
sentiments d'un ordre inconnu que la dnonciation de d'Avanon lui avait
montrs dans son amie de dix annes. Quoique bien rapides, ces penses
altrrent son visage,  son tour, et Mme de Tillires, qui, ds
l'entre, l'avait devin, elle aussi, rong d'inquitude, comprit qu'il
venait lui demander une explication. Mais sur quoi? Arriv du matin, il
ne pouvait pas avoir entendu parler des visites de Casal. D'ailleurs
elle s'tait fixe, dans son insomnie de la dernire nuit,  cette
volont dfinitive: elle les lui apprendrait, ces visites, ds cette
premire entrevue. Mais il fallait pour cela qu'il ft dans une
situation d'esprit ouverte et facile, et il arrivait si videmment
tendu, si contract. Sans doute la faute en tait aux lettres reues 
Besanon.  peine si elle avait trouv en elle, depuis ces huit jours,
l'nergie de tracer quelques lignes sur ce mme papier dont autrefois
elle couvrait des pages et des pages... Tandis que ces ides se
remuaient dans leur pense  l'un et  l'autre, ils commenaient de se
parler et ils changeaient ces paroles de banalit qui ressemblent, dans
les duels de conversation, aux petites passades par lesquelles les
escrimeurs amusent leurs pes avant de s'engager  fond. Poyanne
s'tait assis, et, aprs quelques demandes affectueuses, tous les deux
prononaient, coupes par des silences, des phrases comme celles-ci:

--Je suis content, disait-il, que la sant de Mme de Nanay ne vous
ait donn aucun souci... Mais avec ce beau temps...

--Oui, rpondit-elle, pour une fois nous avons eu un vrai mois
d'avril.

--Et le mnage de Mme de Candale?

--Je vous remercie, il va beaucoup mieux. Elle s'est tant intresse 
votre campagne!...

--O j'ai compltement chou.

--Vous compenserez cela par un triomphe  la Chambre.

Mon Dieu! que la vieille mre et la jeune comtesse, que le printemps et
le Parlement taient loin de leur commune proccupation! Et que c'est
une chose amre, quand elle n'est pas dlicieuse, que ces entrevues
aprs une longue absence, entre deux tres qui ne peuvent ni viter de
s'expliquer ni le supporter; et ils reculent, reculent encore l'instant
o il leur faudra recevoir et enfoncer dans le coeur saignant l'un de
l'autre la pointe aigu de la vrit! Puis cette attente mme devient
intolrable et l'on se dcide  parler, comme fit Juliette avec un
frmissement de tout son tre. Elle prit la main de Poyanne. Simplement,
mais avec un sourire forc et un regard presque suppliant, elle lui dit:

--Vous tes triste, Henry, je le vois. Vous m'en voulez de ce que je
vous ai crit, ces derniers jours, d'une manire bien htive... Mais si
vous saviez comme j'ai t souffrante, comme je le suis encore, vous me
pardonneriez... Vous n'augmenteriez pas mon malaise par la vue du
vtre... Faut-il vous rpter que je n'ai jamais pu, que je ne peux pas
vous supporter malheureux?...

Elle tait sincre dans ce geste, dans cette phrase, dans le regard qui
l'accompagna,--si profondment sincre et remue!--Depuis la demi-heure
dj que durait ce cruel tte--tte, o cependant pas une parole de
reproche n'avait t prononce par Poyanne, elle sentait cet homme
souffrir, et cette sensation, qui jadis avait t le principe premier de
son amour, vivait en elle  une profondeur qu'elle ne souponnait pas.
Toutes les cordes de charit romanesque, autrefois touches par les
mlancoliques confidences du comte, se reprirent  vibrer dans son
coeur. Ce fut un rveil de ses sentiments, inattendu, irrflchi,
irrsistible. Si Henry de Poyanne avait t de force  combiner avec
prcision les diffrents effets de cette entrevue, capitale pour
l'avenir de sa liaison, il n'et pas employ d'autre mthode:--montrer
sa douleur. Il y avait tant de mois, au contraire, qu'il se croyait
habile en se masquant d'une demi-indiffrence.  prsent qu'il ne
raisonnait plus, il allait redevenir, pour Juliette, l'tre suprieur et
malheureux qu'elle avait plaint avec assez de passion pour en devenir
amoureuse, grce  ce lien mystrieux qui unit la misricorde  la
tendresse et la sympathie consolatrice aux troubles de la volupt. La
passion tait morte et mort l'amour. Son rve de bonheur s'lanait
maintenant vers un autre, mais le magntisme de piti qui l'avait
enchane  Poyanne existait toujours. Elle le subit sans mme essayer
de s'en dfendre.  cette seconde elle tait rellement incapable, comme
elle venait de le dire dans une ingnuit sans calcul, de supporter les
peines de cet homme qui pourtant ne pouvait plus, ne devait plus suffire
 la rendre heureuse. Quant  lui, et dans ses tristes mditations,
c'tait justement cette piti qu'il avait apprhende avec le plus
d'horreur. Aussi son visage se crispa-t-il davantage encore. Il repoussa
la main de Mme de Tillires, et il rpondit:

--Ah! Juliette, ne me faites pas tort... Je n'ai jamais mesur vos
lettres  leurs pages. Je les ai aimes tant que j'ai cru qu'elles
taient pour vous un besoin du coeur et non un devoir...

--Ingrat, interrompit la jeune femme sur un ton de coquetterie tendre,
qui pouvez penser que je me passerais de vous crire!

--H bien, oui, reprit Poyanne avec un visible effort sur lui-mme,
j'aime mieux vous parler franchement. Oui, vos lettres m'ont fait du
mal. Non point parce qu'elles taient htives ou courtes, mais j'y
sentais, ce que je sais  prsent, que vous ne m'y parliez pas  coeur
ouvert... Vous me les envoyiez comme un journal de votre vie, et vous ne
m'y disiez pas que vous tiez en train de nouer une nouvelle amiti que
j'ai apprise dj depuis les quelques heures que je suis  Paris. On
s'en proccupe tant autour de vous!... Voil ce qui m'a bless
profondment, pourquoi vous le cacher?...

Leurs yeux s'taient croiss pendant que le comte formulait ainsi, avec
une nettet implacable, l'accusation au-devant de laquelle Mme de
Tillires comptait bien aller, mais  son heure. Elle plissa le front 
son tour et un flot de sang empourpra son visage. Poyanne venait, dans
ces quelques mots, de se poser devant elle, non plus seulement en
malheureux, mais en juge, et aussitt l'orgueil s'tait mlang  la
sympathie dans ce coeur de femme, tendre mais fier. Elle rpondit avec
une certaine hauteur:

--Moi non plus, Henry, je n'ai jamais entendu me cacher de vous... Il y
a des choses que j'ai mieux aim vous dire de vive voix que de vous les
crire... Je sais trop combien les malentendus sont faciles par
lettres... Interrogez et vous jugerez...

--Amie! soupira de nouveau le comte avec une mlancolie o ne passait
plus aucun souffle de reproche, comme vous me comprenez peu! Moi, vous
interroger! Moi, vous juger!... Quelles paroles de vous  moi, Juliette!
Je vous en supplie, ne voyez pas en moi un jaloux. Je ne le suis pas. Je
n'ai pas le droit de l'tre. Je vous estime trop pour vous souponner.
Me suis-je jamais permis, depuis que je vous aime, de surveiller vos
relations? Que vous receviez telle ou telle personne, je pourrai avoir
peur que vous n'ayez un jour  le regretter, mais me dfier de vous 
cause de cela,--jamais. Seulement, que vous vous mettiez  votre table
pour m'crire, et puis que vous pesiez chacune des phrases de votre
lettre au lieu de vous laisser aller, tout simplement; que vous me
traitiez comme quelqu'un qu'il faut mnager; que vous ayez peur de moi,
enfin, et que j'en aie la sensation, voil ce qui me perce le coeur, et
des phrases comme celles que vous venez de prononcer, aussi, sur des
malentendus possibles entre nous... Voyez-vous, ce n'est pas de la chose
en elle-mme que je souffre, c'est de ce que je devine, de ce que je
vois par derrire. Je vois que vos sentiments ont chang. Je vois,--ah!
laissez-moi parler, insista-t-il sur un geste de Mme de Tillires, il
y a si longtemps que cette ide m'obsde,--je vois que l'intimit est
finie entre nous, cette existence coeur  coeur dont je m'tais fait une
si chre habitude. Je vois que je vous aime toujours comme autrefois, et
que, vous, vous ne m'aimez plus. Ce petit fait de cette amiti nouvelle
et de ce silence, c'est un signe entre vingt, entre trente... Si j'ai
pris cette occasion de vous parler comme je vous parle, comprenez que ce
n'est pas que j'y attache plus d'importance qu' tant d'autres. Il n'y a
pour moi d'important que votre coeur... Juliette, si vraiment je ne suis
plus pour vous ce que j'ai t, je vous en conjure, ayez le courage de
me le dire. J'ai bien celui de vous le demander... M'aimez-vous encore?
Je peux tout entendre  cette minute... Vous dites que vous ne savez pas
me supporter malheureux... C'est ce doute terrible qui est entr en moi
dont je souffre tant... Faites-le cesser... Mme de vous perdre serait
moins cruel que de ne plus savoir ce que vous voulez, ce que vous
sentez...

Elle l'coutait parler d'une voix de plus en plus brise et sourde, qui
rvlait, bien plus encore que les mots, la peine intrieure. Elle
voyait, tendue vers elle dans une expression d'angoisse infinie, cette
physionomie tourmente, toute pauvre et chtive dans la vie habituelle,
mais transfigure  cet instant par le charme de la grande douleur. Elle
comprenait, ce dont elle avait dout depuis des mois,--en se complaisant
peut-tre dans ce doute,--que Poyanne disait vrai, que cet amour pour
elle tenait en lui aux racines les plus profondes, les plus saignantes
du coeur, et elle eut comme l'impression physique, insoutenable, qu'en
lui rpondant qu'elle ne l'aimait plus, elle le dchirerait rellement,
ce coeur douloureux. Le sursaut d'orgueil qu'elle venait d'avoir devant
une question accusatrice, comment le garder devant la douceur vaincue de
ce dsespoir, qui lui mettait une arme aux mains et qui lui disait:
Frappe?... Mais non. Elle ne pouvait pas frapper. Elle ne pouvait pas
articuler une phrase qui l'et rendue libre, en achevant de briser cet
homme qui l'avait aime, qui l'aimait. Elle s'tait donne  lui pour
qu'il ft heureux, et elle le retrouvait si misrable, si bless devant
elle et par elle! L'inconscient dsir d'une existence renouvele qui
l'avait conduite  ses dangereuses relations avec Casal,--ses rvoltes
secrtes contre la chane de sa liaison,--sa volont de maintenir son
indpendance au jour de l'explication,--sa lassitude et son besoin de
libert,--tout le travail accompli en elle depuis ces dernires
semaines, qu'tait-ce en regard de cette agonie qui lui prit, qui lui
terrassa soudain toute l'me? Et voici que des larmes lui montrent aux
yeux, irraisonnes, et qu'elle se leva, et, tombant  genoux devant son
ami, elle lui mit les bras au cou, comme elle aurait fait  un enfant
malade, sans rflchir, sans raisonner; et tremblant, perdu de
saisissement, cet homme, qui passait tout d'un coup de l'extrme anxit
 une joie inespre, ne pouvait que balbutier:

--Tu pleures? Tu m'aimes encore? Non. Ce n'est pas possible!... Tu
m'aimes? Tu m'aimes?...

--Tu ne le sens donc pas? rpondit Juliette  travers ses larmes.
Vois-tu, je ne veux plus que tu aies jamais, jamais, jamais, un seul
instant comme celui-ci... Pourquoi n'as-tu pas parl plus tt? Pourquoi
m'crivais-tu, toi aussi, des lettres glaces?... Mais c'est fini... Ne
sois plus triste. Avant ce moment je ne savais pas ce que tu tais pour
moi. Je t'appartiens pour la vie... Je te jure que je ne verrai plus la
personne qui t'a port ombrage... Tais-toi. Je te le jure... Tu ne m'en
parleras plus jamais... Tu me croiras, si je te dis que je ne le voyais
pas pour moi, mais  cause d'une amie qu'il aime... Mais qu'il n'en soit
plus question jamais, tu m'entends, jamais... Je veux que tu sois
heureux, que tu ne te dfies point de toi, de moi, de notre amour; que
notre vie recommence comme autrefois. Quand nous verrons-nous chez
nous?... Demain... Veux-tu? Souris-moi, regarde-moi avec tes yeux qui me
donnent ta joie... Tu es mon cher, mon si cher ami!...

C'tait  son tour,  lui, de l'couter, et elle pouvait maintenant voir
ce visage s'illuminer d'une extase souffrante, mais si douce pour elle
qui  cette minute n'avait dans le coeur que cette tendresse. Elle
mentait,--mais tait-ce mentir?--en disant qu'elle l'aimait,--et  cet
instant elle tait aussi frmissante que si elle l'et aim! Pourtant,
elle savait bien qu'en laissant entendre, comme elle le faisait, que
Casal n'tait reu rue Matignon que pour une autre, elle commettait une
action indigne d'elle. Oui, elle le savait,--ou elle aurait d le
savoir,--et aussi qu'en offrant, en implorant ce rendez-vous dans leur
petit appartement de Passy, elle manquait  toute sa dignit de femme.
Que lui importait, pourvu qu'elle ne subt plus cet affreux contrecoup
de cette douleur? Et lui, prouvant encore  quelle profondeur il avait
t atteint, il demandait:

--Jure-moi que tu me parles vraiment ainsi par amour.

--Je te le jure, rpondit-elle.

--Vois-tu, reprenait-il, sans cet amour, je ne sais pas ce que je
deviendrais. Tu me dis que j'aurais d te parler plus tt... Mais c'est
si dur de n'tre pas devin quand on aime! Comprends bien que tu es
libre. Tu m'aurais rpondu tout  l'heure que tu ne voulais plus tre 
moi, va, je ne t'aurais pas fait un reproche; je crois que j'en serais
mort comme on meurt de ne plus respirer l'air... Mais tu as raison.
C'est fini... Tiens, je crois que pour prouver la joie qui me remplit
le coeur aujourd'hui, je consentirais  bien d'autres peines... Comme je
suis heureux! Comme je suis heureux!

--C'est bien vrai? interrogea-t-elle presque avec garement.

--Ah! bien vrai, rpta-t-il en serrant contre lui cette tte chrie,
et sans remarquer comme ces yeux, qui venaient de le regarder avec tant
d'exaltation, s'assombrissaient soudain d'une vision que la pauvre femme
voulut pourtant chasser de toute son nergie, car elle rendit son baiser
 son amant avec une passion qui aurait suffi pour enlever  Henry
jusqu' son dernier doute, s'il en avait conserv. Cet homme tait trop
jeune, malgr l'ge et malgr les dceptions, trop entirement loyal et
simple, pour souponner que ce mouvement de passion avait pour cause un
horrible remords, tout d'un coup prouv par sa matresse. Elle venait
de sentir qu'en se rejetant, par une sorte de frnsie de charit, dans
les bras de Poyanne, elle ne pouvait pas oublier l'autre.




VIII

DUALISME


Quand Henry de Poyanne fut parti, sur cette promesse donne d'un
rendez-vous pour le lendemain matin dans le petit appartement de Passy,
Mme de Tillires prouva d'abord une trange impression de calme,--ce
calme bris qui suit les explications dcisives. Il dura juste le temps
de reprendre conscience de son coeur troubl. Elle s'habilla comme 
l'ordinaire, pour les courses de son aprs-midi. Puis, lorsqu'elle fut
dans sa voiture, et aprs avoir jet l'adresse de la couturire chez
laquelle on l'attendait, elle se sentit si triste  nouveau qu'il lui
fut odieux de penser seulement  cette corve d'un essayage, et que de
vaquer aux menus achats projets lui parut au-dessus de ses forces.
Avant mme que le cheval et tourn l'angle de la rue du faubourg
Saint-Honor, elle avait dj chang l'itinraire et dit  son cocher:

--Allez d'abord au Bois, comme vous savez..., jusqu' la Muette.

Il lui arrivait sans cesse, au printemps, et lorsque le ciel tait,
comme ce jour-l, parfaitement bleu et clair, de gagner ainsi, afin de
se promener solitairement, la portion du bois de Boulogne comprise entre
le second lac, le champ de courses d'Auteuil et la Seine. Elle
choisissait, pour y arriver, un chemin dtourn qui lui vitait les
rencontres et dont ses gens avaient l'habitude: la contre-alle de
l'avenue de l'Impratrice d'abord, puis celle qui longe les
fortifications. L se trouvent, avec des chappes de vue sur les
coteaux lointains de Meudon, les alles les plus abandonnes de la
coquette fort parisienne. Vers les trois heures, le lacis des routes
rserves aux cavaliers est absolument dsert;  peine si quelque
personnage excentrique y passe de temps  autre, poussant sa monture sur
la terre encore foule du matin. De vieilles gens, des bourgeois de la
banlieue, des collgiens en rcration animent d'une vie provinciale les
larges avenues ou les sentiers plus troits. Mme de Tillires aimait 
marcher dans ces derniers, suivie de sa voiture qu'elle pouvait toujours
apercevoir dans l'intervalle des arbres, et, l, isole tout ensemble et
protge, elle se livrait silencieusement  ces sensations de vraie
nature si rares  Paris. Elle regardait les feuilles dployer  la
pointe des branches leur doux tissu d'un vert tendre, presque
transparent, ici, un chne isol tordre ses bras sur une pelouse, l, un
marronnier secouer ses girandoles de fleurs. D'autres fleurs  ses pieds
s'ouvraient dans le gazon, vroniques bleutres ou pquerettes blanches
aux ptales ross. L'azur l-haut se teintait d'une vapeur finement
grise, et elle coutait les oiseaux chanter, comme autrefois, quand elle
errait, enfant dj songeuse, dans les taillis du parc sauvage de
Nanay.  de certaines places, des massifs de pins d'cosse dressaient
leur ramure d'un vert plus sombre, o le vent veillait cette lente
cantilne qui, les yeux ferms, nous ferait croire  l'approche de la
mer. Parfois la jeune femme s'asseyait sur le coin d'un banc inoccup.
Des sifflets de locomotive arrivaient du fond de l'espace et le vague
grondement du bruit des voitures lui attestait que la vie implacable
continuait autour d'elle, qui l'oubliait, qui s'oubliait... Une rverie
l'envahissait, l'enveloppait, indtermine, confuse et bienfaisante, o
sa pense se confondait avec le charme du printemps pars autour d'elle;
et cette place,  une demi-heure de l'Arc, lui faisait une oasis de paix
et de fracheur, aussi retire que la valle la plus farouche de son
cher pays de l'Indre.

La paix et la rverie,--voil bien ce que Juliette venait d'habitude
chercher et trouver dans ses promenades, et elle s'en revenait plus
srieuse encore, plus rsigne  cette acceptation du sort que conseille
l'me vgtale avec sa beaut sans conscience, sans ambitions et sans
dsirs... Quelle pense habite la plante? D'tre dans la forme permise,
 la place impose, et rien de plus. Il n'est pas besoin de philosophie
pour l'couter, pour le comprendre, cet apaisant conseil des arbres et
des fleurs. Il suffit de ne pas fermer son coeur  l'harmonie des choses
et de les sentir, sans les raisonner; mais il est aussi des heures o
cette nature, au lieu de nous prodiguer les enseignements de sa
soumission, semble nous convier  la rvolte par l'ironie d'une srnit
tale avec trop de complaisance autour de nos troubles intimes. Elles
ne nous disent pas simplement, ces feuilles baignes de lumire, ces
chansons des oiseaux, ces corolles des fleurs: Accepte le sort! Elles
disent: Abandonne-toi  l'instinct. Notre flicit fut  ce prix... Et
quand le devoir nous ordonne, au contraire, de dompter, d'touffer cet
instinct du libre bonheur, le ciel de mai, les joyeuses verdures, la
clart du jour, tout avive en nous le supplice de la passion combattue.
Si Mme de Tillires, au sortir de son entretien avec Poyanne, avait
espr que cette promenade baignerait ses nerfs de tranquillit, comme
elle s'tait trompe! Le long des chemins ombrags des feuillages
nouveaux, elle aperut devant elle, au lieu des rves pacifis qui
l'enveloppaient d'habitude, cette invitable, cette cruelle ide: aprs
cet entretien, elle devait absolument, irrmdiablement fermer sa porte
 Casal. Elle le devait parce qu'elle l'avait promis, sans que Poyanne
relevt sa promesse, il est vrai. Mais ne pas la relever, c'tait
l'accepter. Elle le devait, parce que les deux hommes, si elle
n'agissait pas ainsi, se rencontreraient tt ou tard chez elle, et la
seule imagination du regard chang entre eux  cette rencontre la
faisait dfaillir. Elle le devait enfin, parce qu'elle tait la
matresse de Poyanne, et qui voulait lui rester fidle. Et voir Casal,
elle ne pouvait plus s'y tromper  prsent, c'tait une
dloyaut:--puisqu'elle l'aimait!

                   *       *       *       *       *

Oui, elle l'aimait. Cette vidence, contre laquelle son malheureux
esprit tourment luttait en vain depuis des jours, s'imposait  elle par
la douleur presque folle que lui infligeait en ce moment la seule pense
de cette sparation ncessaire... Elle l'aimait! Comment cet amour
n'avait-il pas t assez fort tout  l'heure pour lui inspirer le
courage de se rendre libre en acceptant l'offre de Poyanne et en
prononant le je ne vous aime plus qu'il lui demandait? Mais c'est
qu'elle n'aurait pas pu dire sincrement cette phrase de la rupture,
puisque la sensation de la souffrance de cet amant, dj trahi dans son
coeur, tait si puissante sur elle--puissante jusqu' paralyser son
amour nouveau et son lan vers le bonheur! Quel dsordre insens de sa
sensibilit la faisait  cet instant vivre  la fois par ces deux
hommes? Tout le courant de son tre intime la portait vers l'un, mais il
lui fallait, pour aller vers lui, marcher sur l'autre, et cela, elle ne
le pouvait pas. Elle venait de subir, avec une force terrifiante, et qui
lui avait permis de se comprendre enfin tout entire, la dictature de
douleur exerce sur elle par celui  qui elle appartenait de par son
libre choix depuis des annes,--et cette dictature, jamais, non, jamais,
elle ne la secouerait. Elle revoyait les yeux d'Henry, elle entendait sa
voix. La piti la brisait de nouveau  ce souvenir. tait-ce mme la
piti? Quand on plaint seulement quelqu'un, on demeure calme, ou du
moins on a sa vie  soi  ct de cette souffrance qui vous demeure
extrieure, au lieu que Juliette, au contact de cette agonie d'me
qu'elle avait vue dans le regard, sur le visage, sous les paroles de son
amant, avait senti un mortel malaise s'insinuer dans l'tre de son tre,
dans le coeur de son coeur. L'nergie de l'existence personnelle s'tait
subitement tarie en elle, et pourtant elle aimait Raymond!... Elle le
revoyait, lui aussi, avec ses prunelles claires, avec son sourire, avec
sa noble physionomie, avec le charme qui manait de son moindre geste,
et dont elle s'tait enivre, sans s'en douter, minute par minute,
depuis des semaines, au point que rompre avec lui pour toujours, c'tait
entrer dans le noir et le froid du tombeau. Elle l'aimait, de quel
trange, de quel maladif amour, et qui n'tait pas capable d'abolir
entirement l'ancienne affection? C'tait de l'amour cependant. Si elle
en avait dout, le trouble qui la possdait par cette aprs-midi de
printemps l'en aurait trop avertie.  cette heure, elle se sentait de la
tendresse plein l'me, des larmes plein les yeux, un dsir fou d'avoir
Raymond l auprs d'elle, et qu'elle pt le regarder, s'appuyer  son
bras, et que cela ft permis... La langueur tide de l'atmosphre,
l'arome que les fleurs invisibles rpandaient dans la brise, la douceur
du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur
qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces
journes d'un azur clment, et elle voquait tantt Casal pour
s'abandonner  ce songe, tantt Poyanne pour y rsister, dsespre du
dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la dchirait. Elle
s'attachait avec toute sa force  cette rsolution de la fidlit quand
mme au premier amour, qui, chez les femmes d'une certaine race, est
comme l'honneur et l'absolution de la faute. Contrairement  l'aphorisme
du moraliste, il n'est pas rare qu'une femme n'ait eu dans toute sa vie
qu'un amant. Il est rare qu'en en ayant eu deux, elle n'en ait pas
plusieurs autres encore. C'est dans le passage de la passion unique  la
seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renatre, cette fleur de sa
propre estime dont une crature fire a besoin comme de l'air qu'elle
respire, comme du pain qui la nourrit.

--Non, se rptait Mme de Tillires, je suis la femme d'Henry. Je me
suis donne  lui pour toute la vie. Mme si j'tais indiffrente  ses
douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidle. Je ne suis
pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux tre
forte et je le serai... Je le veux..., insistait-elle; et elle tendait
toute son nergie  dominer l'excessive dtresse qui lui noyait soudain
toute l'me quand elle se reprenait  se dire, trouvant une dernire
douceur  employer mentalement un prnom que sa bouche n'avait jamais
prononc:

--Je ne verrai plus Raymond!

Aprs deux heures de cette promenade o elle essayait de tromper, par un
mouvement physique, l'anxit qui la dvorait, Juliette finit par
remonter dans sa voiture, ayant du moins fix sa pense flottante sur
une rsolution positive. Elle ne s'tait pas senti la force de dire
elle-mme  Casal qu'elle ne voulait plus, qu'elle ne pouvait plus le
recevoir. Le consigner  la porte sans explication tait un procd
inqualifiable et qu'il n'avait d'ailleurs pas mrit. Elle avait donc
imagin de demander  Gabrielle de Candale qu'elle voult bien prier le
jeune homme de ne plus venir rue Matignon, sous le simple prtexte que
de mauvais propos de monde rapports  Mme de Nanay avaient cr des
difficults entre Juliette et sa mre. Elle n'aperut les inconvnients
de cette ruse qu'aprs l'avoir expose  son amie, chez laquelle elle se
fit conduire au retour du Bois, et qui lui rpondit, en secouant sa
blonde tte:

--Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il  cette
raison?

--Qu'il y croie ou non, reprit Juliette, il comprendra que je ne veux
plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer.

--Il t'aime, rpondit Gabrielle.

--Ne me dis pas cela, interrompit nerveusement Mme de Tillires, tu
ne dois pas me le dire...

--Mais, ma douce, c'est pour te montrer qu'il peut vouloir une
explication...

--H bien! reprit Juliette d'une voix sourde, je serai toujours 
temps de lui rpter ce qu'il saura dj par toi...

--Es-tu sre d'en avoir le courage? demanda la comtesse.

--Ah! fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, tu vois que
tu ne crois plus en moi, depuis que je t'ai tout avou... Tu vois comme
tu as cess de m'estimer.

--Moi, s'cria Mme de Candale en embrassant son amie, je ne crois
plus en toi! J'ai cess de t'estimer! Mais je n'ai jamais compris
combien je t'aime, avant cette journe d'hier... Si tu savais comme j'ai
pens  toi toute cette nuit, comme j'ai trembl  l'ide de cette
entrevue avec Poyanne, comme je t'attendais avec anxit?... Ne plus
t'estimer! Et de quoi? De ce que ma fatale imprudence n'a pas devin
l'engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce
nouvel ami?... Car c'est moi qui te l'ai donn... Mais c'est vrai, 
prsent, j'ai peur... Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de
Juliette une dtresse infinie: Non, ne m'coute pas, je suis folle. Je
te promets d'tre adroite et de t'viter cette visite... Il ne
souponnera pas l'intimit  laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc
pas jaloux. Il n'a pas la moindre ide de tes sentiments pour lui. Il
n'osera pas enfreindre ta dfense... Et, la semaine prochaine ou
l'autre, nous partirons toutes deux pour Nanay ou pour Candale,
veux-tu? Je te soignerai comme une soeur. Je te gterai. Je te gurirai.
Mais, je t'en supplie, ne rpte pas que je t'aime moins!...

--Que tu me fais du bien de me parler ainsi! Et, appuyant sa tte sur
l'paule de son amie, elle ajouta: C'est la seule place au monde o je
ne souffre pas. J'ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un
monstre...

                   *       *       *       *       *

Ce soupir, chapp du plus profond d'une me en proie aux plus obscurs,
aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, 
la minute o nous en mourons, devait pour toujours rester dans le
souvenir de Mme de Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber,
ft-ce par tourderie, une seule phrase comme celle que son anxit lui
avait arrache tout  l'heure, o Juliette pt deviner une dfiance de
son caractre. Mais la chre comtesse eut beau prodiguer les tendres
consolations de sa sympathie  sa pauvre amie, elle avait trop montr
d'un mot que cette dernire n'tait plus absolument la mme femme pour
elle. Rien que dans la faon de prononcer le nom de Poyanne, dans
l'effort visible que lui cotaient ces deux syllabes, la pure et fire
Gabrielle avait mis,  son insu, de quoi percer un coeur endolori auquel
tout maintenant devait tre blessure. Ses adorables gteries furent
impuissantes  dtruire cette impression entirement, de mme qu'en
multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprs
de Casal, elle n'arriva pas  supprimer l'effet de son premier cri:
Mais croira-t-il  cette raison?...

Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillise du moins sur
l'excution pratique du plan qu'elle avait combin, Mme de Tillires
rentra chez elle, plus remue encore, et plus misrable; et il lui
fallut bien constater qu'une coupable esprance s'tait dj glisse
dans son esprit malade, qui l'pouvanta comme un crime. Certes, elle
avait t trs sincre dans son projet de ne plus jamais recevoir
Raymond,--trs sincre dans sa dmarche auprs de Gabrielle. Et
pourtant, elle ne pouvait s'empcher de souhaiter que la premire ide
de son amie ft ralise et que le jeune homme tentt d'avoir avec elle
un entretien dfinitif et direct. Par un dtour trange et qui lui
donnait un remords affreux, elle prouvait un besoin irrsistible, 
l'heure de la sparation, d'tre bien sre qu'elle tait aime de lui.
Inconsquence si naturelle  un coeur qui ne s'accepte pas tout entier!
N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs
trangers  l'amour: orgueil, intrt ou noblesse, un tre idoltr?
Quel amant a pu sacrifier une matresse chrie, mme  quelque imprieux
devoir, et lui pardonner, si elle s'est console trop vite? La vanit
n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y
montre dans la franchise de son invincible gosme, et Juliette ne
pouvait pas comprendre cela, qu'aprs sa visite chez Mme de Candale,
elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un
phnomne moral qui allait dornavant dominer le cruel va-et-vient de
son me dsempare, et l'affoler de contradictions constantes. Partage,
comme elle tait, entre deux sentiments incompatibles, il tait
invitable qu'elle s'abandonnt toujours en imagination  celui des deux
qu'elle immolait dans l'ordre des faits, d'autant plus qu'un des deux,
celui qui l'attachait  Poyanne, tait tout ngatif et incapable de lui
donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans
cette nuit qui suivit et dans la matine du lendemain! Elle n'avait pu
supporter que cet homme souffrt pour elle. Pour lui pargner cette
souffrance, elle avait rsolu de tout lui dvouer d'elle-mme, son corps
et son me, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait
plus de pense que pour l'autre! tait-elle donc un monstre, comme elle
l'avait cri  son amie dans une angoisse suprme?

Ah! cette matine du lendemain, o, pour la premire fois depuis si
longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s'y
retrouver avec son amant, quel frisson d'inexprimable effroi elle devait
en garder pour des jours et des jours! Qu'elle devait se revoir de fois
arrivant devant la maison, entrant dans le logis par de fleurs par le
comte, comme s'il et t un amoureux de vingt-cinq ans,--et le reste!
C'tait pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystrieux
furent le thtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines
d'alcves conjugales o des femmes, ayant un amour cach au coeur,
s'abandonnent par devoir  des maris que souvent elles hassent d'une
haine mortelle. Mais la plupart du temps, l'intrt qui les pousse  ces
abandons est si fort qu'il noie, chez elles, et cette haine et le dgot
et jusqu' la tristesse. Il s'agit de faire accepter  ce mari une
grossesse illgitime, d'endormir des soupons jaloux, ou simplement de
rgler une note de modiste trop charge. Que leur importe de prter leur
personne  des plaisirs qu'elles ne partagent point, lorsqu'elles ont la
perspective,  ct, de bonheurs dfendus, mais qui leur font d'avance
oublier cette corve des sens, hideuse quand elle n'est pas enivrante!
Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du
mariage, ont voulu demeurer fidles  la foi jure, et qui n'ont pas
cd  cet amour. Elles ont mis leur orgueil  cacher leur coeur, mme 
celui qui l'a troubl. Et elles continuent d'tre des pouses soumises
avec ce dvorant cancer de la passion en train de ronger le plus profond
de leur tre. Celles-l, du moins, ces martyres de l'honneur et de
l'amour, s'il s'en rencontre qui lisent ce rcit d'une longue et cruelle
tragdie intime, comprendront vraiment l'assaut de mlancolie dont
Juliette fut la victime avant, pendant et aprs ce rendez-vous. Elle
l'avait offert la premire cependant, et elle en partit sans avoir mme
pu donner le change  celui qu'elle voulait rendre heureux,-- quel
prix! Car le comte lui dit, au moment de se sparer, cette phrase qui
entra dans ce coeur de femme tourmente comme une lame aigu:

--Rpte-moi qu'en venant ici, tu es venue pour toi et non pour moi.

--Pour moi, pour toi? dit-elle avec un sourire frmissant, et est-ce
que je distingue ton bonheur du mien? Quelle ide as-tu encore?

--Ah! fit-il, c'est que ton regard est si triste! Je connais trop
bien tes yeux.

--Ce sont les yeux d'une amie un peu malade! reprit-elle en haussant
ses fines paules, avec cette grce vaincue des tres trop souffrants et
qui ne peuvent plus lutter; mais ce n'est rien. Quand vous reverrai-je?
Demain? Voulez-vous venir  deux heures, rue Matignon?

--Voil qui est convenu, dit Poyanne en l'attirant contre lui par un
geste caressant, vous avez raison. C'est moi qui suis un inquiet, un
maniaque, un insens... Si vous ne m'aimiez pas, seriez-vous ici?
Pardonnez-moi...

--Lui pardonner? songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait
chez elle quelques minutes plus tard. Pauvre ami et si dlicat! Il faut
que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie
est  lui, tout entire. Devant ma conscience, je l'ai pous... Comme
j'ai de la peine  lui cacher ce que j'prouve!... C'est qu'il m'aime...
Comme il m'aime!... Puis elle revenait malgr elle vers une autre
image. Elle se rappelait Casal: Lui aussi, il m'aime, ou croit m'aimer.
Il croit... Dans quinze jours, il aura oubli ces quelques semaines
d'une si douce intimit. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on
prononcera mon nom devant lui, il se dira: Ah! oui, cette petite Mme de
Tillires,  qui j'ai commenc de faire la cour... Et puis sa mre m'a
empch de continuer... Allons, c'est fini, fini... Et mon beau rve de
prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses
dsordres, de le faire valoir tout ce qu'il vaut, d'empcher qu'il ne
tombe plus bas!... Du moins je lui aurai prouv qu'il existe d'honntes
femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu'elles ne doivent pas
entendre. Il a t si simple, si parfait avec moi!... D'honntes femmes?
mon Dieu, s'il savait... Elle se sentit rougir sous son voile et dans
son coin de fiacre clandestin  cette seule ide: Non, je ne pourrais
pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait t libre, il n'y aurait
pas un mot  prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve 
moi-mme!... Cela doit suffire...

Elle se rptait ces phrases, une fois rentre, et d'autres pareilles.
Elle n'arrivait pas  vaincre l'espce d'obsession qui maintenant la
contraignait de penser  Casal dans un clair de vision intense comme la
ralit mme. Ce ne sont pas les mmes cts de notre me qui raisonnent
et qui sentent, et Juliette eut beau se dmontrer que, ses relations
avec le jeune homme tant rompues pour toujours, elle devait l'oublier,
toute sa force d'imagination ne fut plus occupe,  l'approche du moment
o elle le savait appel rue de Tilsitt, qu' se reprsenter ses faits
et gestes... Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de
Gabrielle, s'il ne l'a pas eue ce matin. Il se demande ce qu'elle peut
avoir  lui dire. Il croit peut-tre qu'il s'agit de rgler la partie de
bateau arrte l'autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert...
 l'vocation de ce projet vanoui, tout un dcor d'eau bleue, de ciel
clair, de collines vertes, se peignait dans la rverie de Mme de
Tillires, et les heures de lente et douce causerie dans cet uniforme
mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve.

--A quoi penses-tu? lui demanda sa mre, assise en face d'elle,  la
table du djeuner. Est-ce que tu as un chagrin?

--Ma chre maman, quelle ide! rpondit-elle en tressaillant, comme si
les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu'au fond de son coeur.
Et vainement elle se fora au sourire,  la conversation,  la gterie
envers cette mre trop perspicace et qui secoua sa tte blanchie tout en
observant en silence combien le pauvre visage de sa chre fille avait
chang. Il tait comme rduit  prsent, comme consum. Quel malaise
mystrieux avait battu ces paupires o se devinait l'insomnie, pli ces
joues o semblaient rester des traces de larmes? Juliette
nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux? Car de souponner
son enfant d'une faute ou d'un remords, la noble, la pieuse Mme de
Nanay en tait incapable comme elle et t incapable de se consoler si
elle avait devin la vrit; et cette confiance absolue de la mre tait
aussi une douleur pour Juliette, mme  ce moment o tant de plaies
saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait  la
solitude. Car l, du moins, il lui tait permis de s'abandonner au
tourbillonnement de ses penses. Ce matin surtout, ce lui fut un
soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et l, de
nouveau, les yeux fixs sur la pendule, elle se reprit  ce dvorant
calcul des minutes et des secondes par lequel nous nous associons de
loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir tre
auprs d'eux,  vivre leur vie,  tout prouver de leurs sensations:

--Une heure et demie... Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reoit en
haut, dans cette pice qui doit lui rappeler,  lui, tant d'heures si
douces. Elles ne reviendront plus... Elle lui parle... Mon Dieu! pourvu
qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-mme?... Non.
Il croira que c'est simplement un signe d'indiffrence. Hlas!... Mais
le croira-t-il? Allons, qu'est-ce que cela me fait?... Il coute. Qui
sait? Tout n'tait sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit
Gabrielle lui est bien gal. Mais non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a
jamais dit, c'tait par respect... Quelle dlicatesse dans ce
coeur--malgr sa vie!... Que va-t-il devenir, maintenant?... Ah! que
c'est dur!...

Puis, aprs une de ces mditations inconscientes o tout notre tre s'en
va de nous dans celui d'un autre, et d'o nous nous rveillons comme
d'un sommeil morbide, brusquement:

--Deux heures et quart, reprit-elle, c'est fini. Pourvu que Gabrielle
n'ait pas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitt pour
venir tout me raconter... Mais on sonne... On va ouvrir... Ce ne peut
tre qu'elle...

Mme de Tillires avait en effet pris la prcaution de condamner sa porte
pour tout le monde, except pour Mme de Candale. Ce lui fut donc une
surprise, presque  s'vanouir, lorsque le valet de pied introduisit la
personne dont elle avait peru le coup de sonnette,  travers les murs,
avec cette acuit maladive des sens propre aux priodes d'extrme
tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-mme. Elle s'tait
leve pour s'lancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui
infligea la prsence inattendue du jeune homme fut si violent qu'elle
dut se rasseoir. Ses jambes se drobaient sous elle. Malgr l'habitude
qu'elle avait de se dominer et quel que ft son intrt dans ce moment 
dissimuler son trouble, elle se sentit plir, puis rougir, et sa voix
s'arrta dans sa gorge serre. Ce lui fut une profonde douceur, dans
cette motion, de voir que Casal n'tait pas lui-mme moins mu qu'elle.
Lui aussi, la dmarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa prsence
d'esprit pour ce dbut d'entretien. Visiblement,  cette entre dans ce
petit salon, il n'tait ni le sducteur de sa propre lgende, ni le
viveur habitu aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gt par
ses retentissants et faciles succs, ni rien qu'un amoureux avec les
spontanits de la passion sincre. Si Juliette s'tait jamais imagin
qu'il jout la comdie avec elle, l'attitude qu'il gardait  cette
seconde l'et dtrompe. Ce qu'il y a en effet de particulier dans
l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c'est qu'il souffre de
son triomphe, si ce triomphe cote une douleur  celle qui en est la
victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un clair d'orgueil
devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable  une
dclaration, ce Parisien rompu  toutes les expriences galantes
laissait paratre lui-mme le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa
propre audace--et qui craint de dplaire ou de blesser, plus encore
qu'il n'espre russir...

--Pardonnez-moi, madame, fit-il aprs un silence, si je me suis
permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mme de Candale...
J'arrive de chez elle et j'ai tenu  vous parler aussitt... Peut-tre
ce que j'ai  vous dire est-il de nature, sinon  justifier,  expliquer
du moins mon indiscrtion... Mais si vous dsirez que je me retire et
remettre cet entretien  tel moment qui vous conviendra, je suis prt 
vous obir...

Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidit. Mme de Tillires,
elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit
que cette attitude non joue lui toucht le coeur, soit qu'elle voult
ne point paratre redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cdt
 cet attrait de la prsence qui se montre au principe de toutes les
faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait d agir
pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il tait si simple de
rpondre: Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-mme, et
d'ajouter un mot qui blmt la visite de Casal de manire  en rendre le
renouvellement impossible! Au lieu de cela, elle s'coutait elle-mme
rpliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses
termes, si grosse de dangers  cet instant:

--Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'aprs ce qu'a d vous dire Mme de
Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour
refuser de vous couter et de vous rpondre, s'il s'agit, comme je le
pense, justement de la commission, un peu dlicate, dont j'avais charg
Gabrielle...

--Oui, madame, reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent
devenu plus ferme. Vous l'avez devin, il s'agit de cela, et d'abord,
permettez-moi de vous rpter la rponse que j'ai faite tout  l'heure 
la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune rsistance 
craindre de ma part ds l'instant que vous exprimez un dsir comme celui
qu'elle m'a transmis... Je comprends les scrupules auxquels vous
obissez, et, si durs qu'ils puissent tre pour moi, je les approuve. Je
tiens  vous le rpter et  vous donner ma parole que cette visite sera
la dernire, si vous persvrez dans votre dcision aprs m'avoir
entendu... Je n'aurais qu'un reproche  vous faire, si la faute n'en
tait videmment  moi qui n'ai pas su vous faire apprcier le degr de
mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aim que vous me parliez
vous-mme, au lieu d'employer un tiers, mme Mme de Candale. Vous
m'auriez pargn mon indiscrtion de tout  l'heure, car je vous aurais
dit aussitt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours dj...

--H bien! reprit Juliette avec un sourire, j'ai eu tort. Elle
voyait dj, comme s'ils eussent t crits sur les lvres de Casal, les
mots qu'il se prparait  prononcer; elle en avait  l'avance un
frmissement dans tout son tre; et, par un dernier effort, elle
essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-lgret mondaine
qui constitue, pour les femmes, la plus habile dfense: Oui, j'ai eu
tort, mais, vous le voyez, j'tais, je suis encore bien souffrante...
Cet entretien tait pnible pour vous, et, pourquoi ne pas vous
l'avouer? pnible pour moi. Il y a des choses toujours dures  dire,
surtout quand elles s'adressent  un homme qui ne les a pas mrites...
Mais vous connaissez ma mre, vous lui avez t prsent ici. Vous savez
combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour
elle les moindres rapports de la malveillance... Je n'ai pas le droit
d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi... Ne voyez donc
l aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous
recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime
et une trs vraie sympathie.

--Tout cela est irrfutable, rpondit Raymond en inclinant la tte,
et encore une fois j'ai accept cet arrt... Seulement, voici ce que je
tiens  y ajouter... En me parlant comme vous venez de le faire, vous
vous tes adresse au Casal officiel, au monsieur qui vous a t
prsent voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme
avec Mme de Candale, avec Mme d'Arcole et vingt autres... Tiendriez-vous
exactement le mme discours, si celui que vous traitez ainsi en simple
connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma
vie a chang absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me
croyais fini, us de coeur, incapable d'un sentiment profond. J'en
prouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre
le club et le champ de courses, sans autre intrt que de tuer les jours
aprs les jours,  travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir.
Je vois aujourd'hui devant moi le plus srieux, le plus haut, le plus
passionn des intrts... Je vous affirme que j'aurais mis des semaines
et des semaines  vous parler de la sorte, si les choses n'en taient
pas arrives  cette crise aigu. Entre ce que j'tais, le soir o je me
suis assis auprs de vous  la table de Mme de Candale, et ce que je
suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni
imagin, un amour fait de respect et de dvouement, autant que de
passion, et voil ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le
droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de
revenir, si je vous apporte, aprs cette sparation, le mme coeur
rempli du mme amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et
de devenir ma femme, me rpondrez-vous certainement: Non?

Ds la minute o le jeune homme avait commenc de parler, Mme de
Tillires s'tait bien attendue  ce qu'il lui dt: Je vous aime! Et,
comme on a vu, elle s'tait prpare  recevoir cette dclaration un peu
en badinant, quitte  s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop
vifs. Elle avait espr redevenir assez matresse d'elle-mme pour se
gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne
souponnait pas qu'il dt trouver au service de sa passion des paroles
d'une si caressante dlicatesse, ni surtout qu'il et pu concevoir ce
projet de mariage, si trangement oppos  tout ce qu'elle connaissait
de son caractre et de son pass. Une pareille offre, nonce en ces
termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes
les protestations, en faveur du sentiment que Mme de Tillires avait su
lui inspirer. Contre un aveu brlant et qui rvlt un dsir de sa
personne, elle et, certes, trouv l'nergie d'une rvolte immdiate et
qui l'et sauve. Contre des reproches et des exigences d'explication,
n'et-elle pas eu l'arme du lger persiflage et sa tenue officielle de
femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'tait insinue dans
son coeur malade  mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui
rvlait si tendre, si semblable  ce qu'elle n'avait mme pas os
dsirer. Elle sentit sa volont se dissoudre en une dfaillance dj
coupable, que traversa soudain, avec la rapidit d'un clair illuminant
un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matine.--Elle portait
encore la robe de sa visite  Passy!--Elle comprit,  la terreur que lui
donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce
rendez-vous si rcent, qu'elle tait perdue, si elle ne dressait pas une
barrire infranchissable entre elle et celui qui possdait le pouvoir de
la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un
mouvement d'entire franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas  Casal
qu'elle n'tait pas libre? Que de malheurs eussent t pargns et 
elle-mme et  d'autres! Mais ces confessions-l, et qui parfois
arrtent  jamais l'esprance d'un homme, si pris soit-il, par la
sublimit de leur loyal courage, les femmes ne les font gure qu' ceux
dont elles ne se soucient pas.  ceux qu'elles veulent dcourager, mais
sans cesser d'en tre aimes, elles prfrent cacher  tout prix leurs
fautes.--Et, tout exceptionnelle qu'elle ft par tant de cts de sa
nature, Juliette obit dans cette circonstance  la commune loi!--Elles
excellent alors  inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques
qui les protgent en les aurolant; et celle-ci eut la force de
rpondre:

--Vous voyez que je vous ai cout jusqu'au bout, quoique j'eusse le
droit et le devoir de vous arrter ds les premiers mots... Je vous
rpondrai bien nettement. J'ai jur dans une circonstance solennelle
que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais
jamais... Ce serment, je l'ai prt et je le tiendrai...

Elle devait plus tard prouver souvent le remords de ce mensonge qui
sous-entendait le souvenir de son mari, car  qui pouvait-elle avoir
fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon  Roger de
Tillires et lors du dpart pour la campagne de 1870? Et cela n'tait
pas dans la manire de sa dlicatesse habituelle de mler un tel
souvenir  un tel entretien. Mais elle n'avait pas le choix parmi les
moyens: il s'agissait avant tout pour elle de ne pas mettre Casal sur la
piste de sa liaison avec Poyanne. C'tait le plus redoutable des dangers
dans la situation si fausse o elle s'tait engage. Sur le moment,
d'ailleurs, elle n'eut pas le temps d'avoir ce remords, car elle put
voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait
ainsi toute l'esprance se dcomposer. Le jeune homme tait venu rue
Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois,
qu'il tait aim. Il n'avait pas dout du prtexte de rupture transmis
par Mme de Candale, et il avait t lui-mme d'une entire bonne foi en
disant  Mme de Tillires ce qu'il lui avait dit. Toute la conduite de
Juliette  son gard lui paraissait domine par ces deux faits: le
premier, qu'elle s'intressait  lui avec passion; le second, qu'elle
combattait cette passion  cause de la dfiance veille en elle par
d'Avanon, ds le lendemain de leur rencontre,--dfiance sans doute
augmente par de mchants propos. Il n'avait pas suppos qu'elle
rpondrait nettement  sa demande, mais il s'attendait  une phrase qui,
dans sa crise de sentimentalisme exalt, lui suffirait pour supporter
l'absence et l'exil: Revenez dans six mois et alors seulement je vous
parlerai... Il avait dj escompt l'occupation de ces six mois qu'il
se proposait de passer de nouveau sur mer avec Herbert Bohun. Il tait
si sr de rentrer avec le mme amour au coeur, les mmes paroles aux
lvres, et si sr aussi qu'avec sa nature Juliette n'aurait pas chang
d'ici l! Par un phnomne frquent chez les grands mpriseurs de femmes
lorsqu'ils se laissent prendre au charme d'une d'entre elles, il mettait
Mme de Tillires trs  part de tout ce que lui avait appris son
exprience, et il croyait d'elle, par instinct, ce qu'il niait le plus
habituellement des autres. Aussi n'prouva-t-il pas un doute d'une
seconde devant la rvlation inattendue du romanesque et mystrieux
engagement qui ruinait du coup l'chafaudage d'illusions construit dans
son rve. Comme il se ft moqu autrefois d'un camarade qui et admis
ainsi sans hsiter une histoire de cette simplicit d'invention! Mais,
aprs tout, croire  cette histoire n'tait pas pour lui plus
extraordinaire que ce rve de mariage. Il disait vrai. Cette ide
d'pouser Mme de Tillires avait germ en lui depuis des jours et des
jours. Elle tait ne de la conviction que cette femme n'avait jamais
eu, n'aurait jamais, ne pouvait pas avoir d'amant; puis, de cette autre
conviction que lui, Raymond, n'avait non plus jamais prouv,
n'prouverait jamais ce qu'il prouvait auprs d'elle. Pourtant, et
malgr la vivacit des sentiments qu'il portait  Juliette, il
conservait, de tant d'intrigues, ce tact particulier qui fait qu'un
homme comprend  quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de
cder. Il eut la finesse d'apercevoir combien Mme de Tillires tait
trouble, mais aussi que ce trouble se changerait vite en rvolte s'il
essayait de lutter contre elle. S'il se drobait, au contraire, il se
mnageait un retour possible; et il avait la chance de renouer la
conversation sur un autre terrain, au cas o, dans sa phrase d'adieu,
elle relverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de
lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il tait lui-mme trop
boulevers pour raisonner avec cette prcision. Mais les hommes trs
habitus aux aventures et qui ont beaucoup rflchi sur l'amour
ressemblent  ces soldats bien exercs, qui font la manoeuvre savamment
mme sous le feu de l'ennemi.

--Alors, madame, dit-il en se levant, puisqu'il en est ainsi, il ne
me reste plus qu' prendre cong de vous pour toujours. Je sais ce qui
me reste  faire...

Elle s'tait leve aussi. Ses malheureux nerfs taient si mus et sa
pense si tendue qu'elle entrevit derrire les paroles du jeune homme
une rsolution funeste, et involontairement:

--Quoi? s'cria-t-elle. Vous ne partirez pas d'ici sans m'avoir
jur...

--Que je ne me tuerai pas, rpondit Casal avec une nuance d'ironie.
Vous venez d'en avoir la pense... Non, n'ayez pas peur d'avoir ma mort
sur la conscience... J'ai voulu simplement dire qu'il ne me reste plus
qu' reprendre mon existence d'autrefois. Elle ne m'amusait gure, elle
m'amusera moins encore, mais elle m'aidera  vous oublier...
Permettez-moi pourtant un dernier conseil, ajouta-t-il, en la fixant
avec des yeux devenus durs. Ne jouez plus jamais avec un coeur d'homme,
mme si l'on vous a dit beaucoup de mal de cet homme; cela n'est pas
loyal d'abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu'un qui
aurait l'ide de se venger le jour o il s'en apercevrait... Je vous
l'affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoi que pensent de moi vos
amis.

--Moi! dit-elle, j'ai jou avec vous!... Et elle rpta, d'une voix
plus basse: J'ai jou avec vous! Ah! vous ne le croyez pas... Vous ne
pouvez pas le croire...

Elle s'tait approche de lui en prononant ces mots. Voyant ce
mouvement, il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Elle tait
brlante de fivre, cette petite main qu'il serra d'une pression lente.
Il attira Juliette vers lui, sans qu'elle se dfendt. Elle tait  bout
de ses forces, et, au moment de se sparer de lui pour toujours, son
courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d'une voix pntrante
et passionne:

--H bien! non, osait-il lui murmurer, non, vous ne vous tes pas
joue de moi; oui, vous avez t sincre depuis le premier jour jusqu'
celui d'aujourd'hui; non, vous n'avez pas t, vous n'tes pas une
coquette. Et puisque vous n'avez pas jou avec moi, savez-vous ce que
cela signifie?... Ah! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous
tes et qui voulez lutter contre l'vidence, c'est que vous avez devin
mon sentiment, c'est qu'il vous touchait, que vous le partagez, c'est
que vous m'aimez... Ne me rpondez pas. Vous m'aimez. Je l'ai senti si
souvent depuis ces dernires semaines, et tout  l'heure encore en
entrant.  cette seconde je le sens de nouveau si vivement aprs en
avoir dout... Pardonnez-le-moi... Et puis taisez-vous... Laissez-moi
vous le rpter, nous nous aimons. Je comprends bien  qui et dans quel
moment vous avez jur de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la
passion des promesses d'enfant, que l'on n'a le droit ni de donner ni
d'exiger, puisque l'on n'a pas le droit de jurer que l'on ne vivra plus,
que l'on ne respirera plus, que l'on fermera son me pour jamais  la
lumire, au ciel,  l'amour.

                   *       *       *       *       *

Ces phrases, dans le got de celles que tous les amants ont soupires
dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu'elles
traduisent quelque chose d'immortellement vrai, l'lan instinctif vers
le bonheur,--Raymond les disait, le visage tout prs de celui de
Juliette. Il l'attira plus prs encore, et il sentit la tte de la jeune
femme s'abandonner sur son paule. Il se pencha pour lui prendre un
baiser. Il en fut empch par la peur... Elle avait ferm les yeux et
elle tait blanche comme une morte. L'excs de l'motion venait de la
faire s'vanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la
chaise longue, pouvant de sa pleur et cherchant des sels. Cinq
minutes s'coulrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin,
elle rouvrit les paupires, elle passa les mains sur son front, et,
voyant Casal  ses genoux, la mmoire lui revint, foudroyante. La
conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et
s'loignant de lui avec terreur:

--Allez-vous-en, dit-elle, allez-vous-en. J'ai votre parole de
m'obir... Ah! vous me tuez...

Il voulut parler, lui reprendre les mains; elle rpta:

--J'ai votre parole, allez-vous-en.

Il n'avait mme pas eu le temps de rpondre, qu'elle avait press sur le
timbre de la sonnette lectrique qui tranait sur la table, parmi les
bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique
entra:

--Excusez-moi, monsieur, dit Mme de Tillires, si je suis trop
souffrante et force de vous quitter... Franois, quand vous aurez
reconduit M. Casal, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens
bien mal...




IX

CASAL JALOUX


On s'est souvent moqu des hommes qui prtendent avoir l'exprience des
femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie invitablement
o cette exprience ne leur sert de rien. Elle n'empche pas en effet
que l'illusion symbolise dans la lgende paenne par le classique
bandeau de l'Amour ne s'interpose tt ou tard entre les plus dsabuss
et la ralit, aussitt que le coeur est pris, et l'on voit Don Juan se
conduire avec autant de navet que Fortunio, et un Casal demander en
mariage avec une timidit folle une femme qui est depuis des annes la
matresse d'un autre. Peut-tre faut-il reconnatre dans ce phnomne
singulier une preuve de plus  l'appui de la thse qui assimile l'amour
 une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet
endormi. Il lui dit: Respirez cette rose, et l'hypnotis approche le
volume de son visage, sur lequel se trahit la flicit d'un promeneur
qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le
caressant arome... La femme que nous aimons nous raconte les plus
romanesques, les plus tranges histoires; et, de sa bouche idoltre,
nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des rcits qui,
venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les paules.
L'analogie est mme d'autant plus frappante que cet tat d'illusion se
dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un
souffle sur les paupires, et voil le dormeur rveill. Un vnement
presque insignifiant, mais qui touche  la place juste, et voil le
crdule amoureux en raction contre sa confiance, avec une force de
scepticisme proportionne  cette confiance mme. Pas une minute, durant
la scne o il s'tait enfin dcid  se dclarer, Casal n'avait mis en
doute la vracit de Mme de Tillires. Il avait cru  l'observation
faite par la mre. Il avait cru au mystrieux serment de ne jamais se
remarier. Juliette et imagin de lui servir bien d'autres prtextes et
plus invraisemblables, afin de prvenir tout conflit entre Poyanne et
lui, que cet ancien amant de Mme de Corcieux, de Christine Anroux et de
cinquante autres, n'aurait mme pas eu l'ombre de l'ombre d'une
dfiance. Le magntisme man de la jeune femme le dominait  ce point
que ni dans l'aprs-midi qui suivit cette scne, ni le lendemain, ni le
surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide,
s'arrter  un projet. Il avait retir de cette visite la double
vidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir,
et il ne pensait pas  se servir de la premire de ces deux certitudes
pour tenter la lutte contre une rsolution devant laquelle il
s'inclinait--comme un collgien en vacances devant les prtendus remords
d'une tante qui lui a savamment tourn la tte. Enfin il aimait, lui
aussi, et pour la premire fois. Le rveil devait tre encore plus
terrible.

Il y avait donc trois jours que le jeune homme s'tait retrouv sur le
pav de la rue Matignon, aprs avoir tenu Juliette vanouie entre ses
bras, sans mme appuyer sur ses lvres plies par la fivre le baiser
pour lequel il s'tait pench sur elle,--trois jours qui avaient pass
pour lui, dans la dvorante anxit des dsirs contradictoires, 
esquisser des brouillons de lettres aussitt ratures, et  les dchirer
en se raisonnant:

--Si j'essaie de m'imposer  elle, qu'arrivera-t-il? Qu'elle me jugera
mal, et voil tout...

Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une
certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de femme. Ce
code impose ses prescriptions  l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui,
par consquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme  l'amant qui
parat avoir tous les droits. De mme que le second, ft-il indignement
trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est
conduit, ne pas troubler de ses importunits la vie de celle qui ne
veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce
rglement conventionnel tabli tout entier au profit de la femme, un
homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord  l'estime de celle
qu'il aime; et, quelque douleur que lui infliget cette absolue mesure,
vraisemblablement Casal aurait continu, pendant des semaines, de
souffrir ainsi  l'cart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'tait
survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle
capable de briser le charme du magntisme lorsqu'il passe sur les yeux
de l'hypnotis.--Oh! un trs petit fait et trs simple et presque
insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un coeur
que le regret consume?--Il pouvait tre deux heures de l'aprs-midi, et
Raymond, qui avait accept  djeuner avec Mos, au Caf Anglais,--un
djeuner offert  un prince tranger de passage  Paris,--s'en revenait
seul  pied. Il s'tait rendu  l'invitation de l'insidieux personnage,
pour n'tre pas seul avec ses penses, et il s'tait en all, sous un
prtexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites penses. Les
amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur
peine avec une gale impuissance  se supporter malades ou guris. Le
jeune homme,-- dcadence d'un prince des viveurs transform en
soupirant conduit!--suivait le trottoir de la rue de la Paix, et
pourquoi? pour fouiller du regard tour  tour les voitures et les
boutiques avec l'inavoue, l'enfantine esprance d'apercevoir au passage
la femme  laquelle il songeait uniquement... Son coeur bat plus vite,
il vient de reconnatre le cheval bai brun, le cocher et le valet de
pied de Juliette, ce mme valet de pied qui l'a reconduit lors de sa
dernire visite. Le coup dbouche de la rue des Capucines. Un embarras
de voitures permet  Casal de se hter et d'arriver sur le trottoir, de
manire que Mme de Tillires ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait?
De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera
peut-tre, et, pour lui, de la regarder, ne ft-ce qu'une demi-minute,
sera encore un bonheur, et voici qu' l'troite fentre, au lieu du
profil dlicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et
tendre, de sa ple et fine joue, il reconnat le visage rid, les
prunelles svres, les cheveux blancs de Mme de Nanay, de cette mre
souponneuse qui lui a ferm la porte du petit salon de la rue Matignon.
La vieille dame le reconnat aussi, et il la voit avec stupeur rpondre
 son salut, maintenant invitable, par la plus gracieuse inclinaison de
tte, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si
volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas  l'loquence de ces
riens o une femme jeune ou ge sait empreindre toute sa sympathie ou
son antipathie, toute son indiffrence ou toute sa rancune,--mille
nuances. Les quelques fois o Casal avait rencontr Mme de Nanay, il
lui avait plu infiniment, soit qu'elle et t sensible  l'empressement
discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui et fait
deviner la jolie qualit de l'affection voue par Raymond  Mme de
Tillires, soit enfin que, renseigne par Mme de Candale, et en dpit
des racontars de d'Avanon, elle et vu en lui pour sa fille un mari
possible. Mais pour Raymond qui en tait rest au rcit de la prvention
contre lui de cette mre inquite, la visible bienveillance de ce salut
chang au passage devait tre inexplicable. Le contraste tait trop
fort entre ce que lui avaient dit Mme de Candale d'abord, puis Juliette,
pour qu'un homme de son bon sens ne s'en tonnt point:

--Voil qui est bien trange, songea-t-il, et pourquoi me
salue-t-elle avec cette amabilit, aprs avoir exig, comme elle l'a
fait, que l'on me consignt  la porte de la rue Matignon?... Si c'est
de l'hypocrisie, elle est bien inutile... Je n'ai cependant pas t la
dupe d'une fantasmagorie:--elle tait l tout  l'heure, encore plus
avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai
rencontre chez Mme de Tillires pour la dernire fois... a n'a pas de
sens...

Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment o il se
prononait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgr lui d'un
hochement d'paules. Il monta droit  la salle d'armes, dcid,--car,
mme dans son dsarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes
d'entranement continuel,-- se briser l'me en brisant en lui la bte 
force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur  son sport
prfr, et boutonner ses adversaires, les uns aprs les autres, aussi
durement que s'ils eussent t ses rivaux auprs de Juliette, il ne put
chapper aux rflexions qu'enveloppait sa surprise de tout  l'heure. Il
y a dans le dvidement logique des ides une force qui travaille en
nous,  notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous
retrouver, sans nous tre douts du chemin parcouru,  une telle
distance du point de dpart. Le a n'a pas de sens d'avant la sance
d'escrime s'tait rsolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du
cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant:

--Il n'y a pas  dire: mon bel ami... Mme de Nanay n'a rien contre
moi, absolument rien. Voil qui est vident d'aprs ce salut.
D'ailleurs, o avais-je l'esprit pour admettre qu'une mre prudente, et
qui sait la vie, demande  sa fille de ne plus recevoir du tout un
monsieur compromettant? Comme si un pareil changement d'habitudes ne
compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui
viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens?... Mais alors cette
discussion avec la vieille dame n'aurait t qu'un prtexte?... Mme de
Tillires aurait imagin ce moyen de ne plus me voir?... Cette
habilet-l ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, 
moins que?...

Il hsita quelques minutes devant l'hypothse nouvelle qui surgissait
devant lui. Elle lui tait horriblement douloureuse, parce qu'elle
impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une femme vous a menti
sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous ait pas menti
sur d'autres. Dans la magnifique et dfinitive tude que Shakespeare
nous a donne de la jalousie en composant _Othello_, cet analyste
incomparable n'a pas nglig de marquer cette influence de l'analogie
sur le soupon. La premire goutte du virus est inocule dans le coeur
du Maure par cette phrase de Brabantio: Elle a tromp son pre. Elle
pourrait bien te tromper..., et Yago insiste: Elle a tromp son pre,
en vous pousant... Tous les hommes qui aiment savent cela: que la
premire dfiance marque le passage d'une frontire impossible 
repasser. Aussi une sorte d'instinct presque animal les pousse-t-il
souvent  ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils prfrent
ignorer, avec le vague, l'inexprim sentiment au fond du coeur, qu'il y
a quelque chose  savoir. Casal, lui, possdait un esprit trop viril
pour ne pas prfrer la vrit la plus amre  l'illusion la plus douce,
et il continua son raisonnement:

--A moins que?... H bien! Pourquoi pas?  moins qu'elle ne m'ait
roul--tout simplement... De plus forts que moi ont t mis dedans par
des femmes qui n'avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni
ces manires... D'ailleurs, c'est tout naturel qu'elle m'ait menti,
puisqu'elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun
motif... Mais pourquoi ne plus me recevoir?  cause de ce serment? Un
serment fait  son mari avant le dpart pour la guerre?... a n'a pas
beaucoup de sens non plus, cette histoire-l. Quand j'ai commenc de lui
faire la cour, elle s'en est parfaitement aperue. Je ne pouvais vouloir
d'elle que deux choses: ou devenir son amant ou l'pouser... Son amant?
Non, elle ne l'a pas cru, elle m'aurait ferm sa porte tout de suite,
puisqu'elle est dcide  ne pas tre ma matresse. Son procd actuel
prouve du moins cela d'une faon irrfutable. Elle devait donc prvoir
que je lui demanderais sa main, un jour ou l'autre. Le serment existait
dj,--s'il existe,--et elle me laissait aller... S'il existe?... Et
s'il n'existe pas, si c'est un prtexte comme la discussion avec la
mre? Alors qu'y a-t-il au fond de cette soudaine rupture?... Voyons,
monsieur Casal, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin?

                   *       *       *       *       *

Cette reprise d'un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase
de ce discours intrieur et  propos de Juliette, marquait la rentre en
scne du Casal d'avant les visites  la rue Matignon,--de ce Casal qui
se demandait, en quittant l'htel de Candale: Avec qui peut bien tre
cette petite femme?--et c'tait aussi la disparition, pour toujours
sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines,
chantait la romance  Madame avec des innocences de Chrubin attendri!
Le petit souffle avait pass sur les yeux de l'hypnotis. Cette crise de
premier dsenchantement fut si dure qu'il lui fallut, le soir, s'abolir
 coup d'alcool pour se supporter, et,  minuit, lord Herbert et lui
taient  peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient
charg,--comme disait l'Anglais dans ses mtaphores de yachtman. Il
n'y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce
genre, tant de ces ivrognes taciturnes qui s'intoxiquent mthodiquement
et continuent  se tenir raides, comme des soldats en parade. Casal ne
risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-l,
l'Anglais n'coutait ni ne rpondait. Quelle vision regardait-il avec
ses yeux bleus de fils des rois de la mer? Comment tait-il arriv 
systmatiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les
nuits de tout cet hiver, o il tait rentr lucide? La seule personne
qu'il aimt au monde tait Casal,--pourquoi encore? tait-il
vraisemblable que ce got de l'ivresse et cette amiti tinssent  la
mme cause? Herbert avait, dans sa jeunesse, t l'amant d'une femme qui
le trompait avec tout Paris et dont Casal, en effet, n'avait pas voulu 
cause de son camarade. Ce dernier le savait-il? Jamais il ne s'tait
expliqu l-dessus. Il est certain d'autre part qu' travers les
apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidit pour
deviner tout ce qui se passait dans la tte de son unique ami. Car, au
moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une faon
trs particulire, le mot du pote de son pays: _She was false as
water..._ Et ce fausse comme l'eau reprsentait dans sa bouche une
injure fort nergique, tant donn l'opinion qu'il professait sur ce
liquide.--Il se vantait de n'en jamais consommer que pour son _tub_.--Il
est certain aussi que le conseil de dfiance formul de la sorte par son
compagnon d'orgie rpondait trop bien aux ides douloureuses qui
continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprme effort de
volont pour ne pas se laisser aller  cet attendrissement de la
boisson, qui a dtermin tant d'irrparables aveux.

--Herbert a raison, songeait-il le lendemain matin,  cheval, poussant
Tmraire dans les alles les plus dsertes du Bois, sous un ciel gris
et qui achevait de torturer ses nerfs dj irrits par l'alcool de la
veille: Les meilleures ne valent rien... Celle-l pourtant, une
hypocrite!... H oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux
points... Derrire cette rupture il y a autre chose... Mais quoi?...

                   *       *       *       *       *

Il ne voulait pas faire la rponse ni se prononcer nettement  lui-mme
le mot qui lui dvorait le coeur. Il entrevoyait que l'influence d'un
autre homme expliquait seule la soudaine nergie de Juliette  son
gard, et il ne supportait pas de l'entrevoir. Cette tempte intrieure
eut pour rsultat, d'abord, que le pauvre Tmraire fut ramen 
l'curie, couvert d'cume et bris par une course force,--pour le plus
grand dsespoir du groom prpos  son entretien,--et puis, que Casal
lui-mme se dirigeait de nouveau,  deux heures, vers la rue Matignon.
Pourquoi? Il savait d'avance que Mme de Tillires l'aurait, suivant
toutes les probabilits, consign dfinitivement  sa porte, mais il
prouvait l'imprieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y
avait une chance contre mille pour qu'elle n'et pas os donner cet
ordre. Dans ce cas-l, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait
l'aveu du vrai motif qui avait si subitement dtermin cette volte-face
dans leurs relations. Il reconnut, avec une motion mle de la plus
cuisante anxit, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la
borde sur un ct, la face de la maison. Il entra sans parler au
concierge, et marcha tout droit vers le perron protg par la petite
gurite vitre. La force du dsir tait si vive en lui,--et nous sommes
toujours si prs de croire  ce que nous dsirons fortement,--que ce lui
fut une dception lorsque le valet de pied lui rpondit, avec une
physionomie inscrutable:

--Madame la marquise n'est pas chez elle...

--Je devais m'y attendre, se dit Casal, et ce n'est pas fier d'tre
venu me faire dire cela...

Il s'en allait sur cette pense, du pas mlancolique d'un homme qui n'a
aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet oeil aiguis
qui fonctionne quasi mcaniquement chez les chasseurs, les pcheurs et
les escrimeurs, tous gens dresss  une observation continuelle du
dtail des choses autour d'eux et devant eux, il aperut, marchant en
sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien
d'abord, et avec lequel il changea un coup de chapeau presque hsitant.

--Parbleu, se souvint-il tout d'un coup, c'est le comte Henry de
Poyanne... C'est juste... Il est li avec Mme de Tillires... Je me
rappelle avoir entendu Mme de Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire
qu'il revenait ces jours-ci... Il va peut-tre chez elle... Je verrai
bien s'il est reu... S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte
me soit ferme...

Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne souponnait
pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrt sur le seuil de la
maison de Mme de Tillires, s'tait, lui aussi, retourn, pour le suivre
galement des yeux. Les deux hommes demeurrent quelques secondes,
immobiles,  se dvisager. Puis le comte poussa le battant de la porte
et ne reparut plus.

--Allons, pensa Casal, a y est... Elle le reoit et elle ne me
reoit pas... Mais pourquoi diable a-t-il fait ainsi attention  moi? Au
temps o nous nous voyions chez Pauline de Corcieux,  peine si nous
nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis
que maintenant... Mme de Tillires lui aurait-elle racont qu'elle m'a
consign? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je
n'aie pas vu avec elle... Nous en avons parl. Dans quelles
circonstances?...

Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrme,
d'une petite scne qui, sur le moment, avait pass pour lui
inaperue;--mais cette rencontre  cette porte la fit ressusciter
soudain dans le champ de sa vision intrieure, comme si elle et dat de
la veille. C'tait chez Mme de Candale. Juliette se montrait gaie et
rieuse. La comtesse avait par hasard prononc le nom du grand orateur
monarchiste, et Casal s'tait mis  le plaisanter. Avec son tact
habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car
les deux amies n'avaient pas relev un seul de ses mots et les sourcils
de Mme de Tillires s'taient subitement froncs. Puis la causerie avait
chang et la jeune femme ne s'y tait plus mle que distraitement.
Casal se rappela encore ce dtail. Quel rapport pouvait bien rattacher
ses proccupations d'aujourd'hui  son impression d'alors? Il ne s'en
rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte de
Juliette et qui l'accompagnait, lui, l'vinc, de son regard, lui resta
prsente toute l'aprs-midi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries.
L, ayant rencontr le jeune marquis de La Mle, dput de la droite
comme le comte Henry, il lui demanda:

--Tu connais Poyanne, toi, Norbert?

--Beaucoup. Pourquoi cela?

--Parce que je dois dner avec lui un de ces jours. Quel homme est-ce?

--Du talent, mais..., et le jeune marquis fit avec sa raquette le
geste d'un barbier qui vous rase le visage..., dans les grands prix...

--Et sous le rapport des femmes?...

--Un prdestin... Tu sais que la sienne l'a lch et qu'elle vit 
Florence avec un des Bonnivet, m'a-t-on dit... Quant  lui, nous ne lui
connaissons pas de matresse... Pourtant, ajouta-t-il en riant, j'ai
bien cru autrefois que Mme de Candale en tenait pour lui... Elle tait
l, dans la tribune, toutes les fois qu'il devait parler, avec une de
ses amies que l'on voit quelquefois dans sa baignoire,  l'Opra, une
blonde, un peu fade, d'assez beaux yeux. Tu ne saisis pas?...

--Pas du tout, rpondit Raymond qui venait de reconnatre Mme de
Tillires  ce signalement rapide. Mais, ajouta-t-il, c'est justement
chez Mme de Candale que nous devons ou devions dner. Il tait absent,
et tout a t remis...

--Il est revenu il y a quatre ou cinq jours, reprit La Mle, nous
sommes de la commission de l'arme ensemble... Il est all dans le Doubs
faire une campagne qui n'a pas russi...

Ce bout de dialogue entre ces deux artistes dans l'art de couper la
balle fut interrompu par la reprise d'une partie o Raymond commit
fautes sur fautes. Il venait d'apercevoir nettement une piste nouvelle
de douloureux soupons, et il sentait qu'il allait lui tre impossible
de ne pas s'y engager aussitt. Il se produit dans tout homme chez qui
s'veille la dfiance un phnomne d'hyperacuit des sens analogue  cet
instinct du sauvage en guerre  qui n'chappe ni le froissement d'une
herbe, ni le bris d'une branche, ni un fil accroch  un buisson, ni un
caillou dplac par un pied htif. Que celui-ci avait march vite,
conduit ainsi de petits signes en petits signes sur le fatal chemin! La
rencontre avec Mme de Nanay l'avait fait douter du prtexte imagin par
Juliette. Ce doute sur ce premier point l'avait amen au doute sur le
mystrieux serment, et il en tait  suspecter tout le caractre de
celle en qui, depuis deux mois, il avait tant cru, lorsque le regard
chang avec Poyanne avait appel son attention sur cet ami mystrieux
de Mme de Tillires. D'apprendre que le comte n'avait aucune matresse
connue, que les discours du clbre orateur taient assidment suivis
par Juliette, enfin que le retour de ce personnage concidait absolument
avec son exclusion  lui,--n'tait-ce pas assez pour provoquer une autre
crise d'imagination jalouse? Son exprience de Parisien, si longtemps
endormie par l'ensorcellement de son nouvel amour, devait rendre cette
crise plus intense encore. Il avait trop vcu pour ne pas savoir qu'avec
les femmes tout est toujours possible, et pourtant Juliette lui tait si
chre que de concevoir qu'elle avait, elle, un amant, lui paraissait
presque monstrueux, et il se raisonnait au soir de cette fatale
conversation dans le jeu de paume, couch sur un des divans de son petit
salon, s'empoisonnant de tabac, contre toutes ses habitudes, et
incapable de supporter mme la socit d'Herbert Bohun:

--Oui, il y a un homme derrire cette rsolution... C'est trop net,
trop carr, trop absolu... Pour que Juliette ne m'ait pas pri
simplement d'espacer mes visites, il faut que quelqu'un soit intervenu
qui ait dit:--Ou lui ou moi... Et ce quelqu'un serait Poyanne? Averti
par qui? Mais par d'Avanon, cela va de soi. Encore l'autre jour, il me
regardait d'une manire... Je le repincerai au demi-cercle, ce
voyageur-l... Donc Poyanne dbarque chez elle... Il la met au pied du
mur. Mais de quel droit, s'il n'est pas son amant? Et elle n'a pas
d'amant. Non. Elle n'en a pas. Ou bien c'est une coquine comme je n'en
ai pas rencontr... Allons donc! Et il se raidit contre sa propre
douleur. Et pourquoi ne serait-ce pas une allumeuse? Il prouvait un
atroce plaisir  salir son sentiment par ce terme odieux. a l'aura
amuse de me rouler, moi, Casal, de m'avoir l, par terre, sous ses
petits pieds,  cause de tout ce qu'on lui avait dit de moi... Elle
tait inoccupe, ce printemps, j'ai fait un intrim; l'autre, le vrai,
est revenu... La vieille mre, la foi jure, le vague fantme du mari
mort, on m'a tout servi, j'ai tout gob,--et le tour est jou... H
bien! non, elle tait sincre. Il a fallu la croix et la bannire pour
forcer sa porte dans les commencements... Dans cette premire visite, sa
pleur, puis sa rougeur,--sa manire d'tre  l'Opra, puis chez Mme de
Candale, puis chez elle, tout a t si naturel de sa part, et si peu
_fair_... Puis sa tristesse ces derniers temps? Mais si elle est la
matresse de Poyanne et si elle ne peut pas le quitter pour une raison
quelconque, tout en m'aimant? Cela encore est possible.--La matresse de
Poyanne? Il rptait ces mots  haute voix, avec une amertune infinie,
et, de mme qu'il recommenait d'employer, en pensant  Juliette, des
paroles brutales, il retrouva dans sa fivre de dfiance ce pouvoir de
fltrir l'image qu'il se formait d'elle, abandonn ds le premier jour.
Il se contraignit  se la figurer dans les dtails d'un rendez-vous de
galanterie, et cette vision exaltant son trouble intime jusqu' la
frnsie:

--Cela ne peut pas durer ainsi, conclut-il aprs des heures de
pareilles alles et venues de sa pense, je veux savoir et je
saurai...

                   *       *       *       *       *

Que de maris, que d'amants tourments ainsi par les affres du doute,
angoissantes comme celles de la mort, se sont prononc la mme phrase et
se sont heurts au mme indchiffrable problme! Savoir, tenir la
preuve, quelle qu'elle soit; mais la preuve, aprs laquelle on comprend
du moins l'tre dont on souffre,--c'est pour le jaloux le rve de l'eau
pour le marcheur du dsert, de la maison close pour le vagabond de la
route, de la terre ferme pour le marin en dtresse. Par un trange
illogisme de la passion, le malheureux qui souponne a pour suprme
dsir de connatre avec certitude la chose dont la simple imagination le
dsespre. C'est dans ces minutes-l que se commettent des infamies qui
rvlent l'arrire-fond criminel de tout coeur exaspr. Espionner,
briser des cachets de lettres, forcer des serrures, le soupon conoit
tout, il ose tout. La premire ide de Casal fut qu'il mettrait  la
poursuite de Mme de Tillires quelqu'un de ces limiers de police prive,
dont l'existence presque avoue est une des hontes du Paris moderne.
Puis le jeune homme prouva comme un haut-le-coeur  la pense de livrer
le nom de celle qu'il aimait si profondment  travers ses dfiances,
aux infmes excuteurs de ces basses oeuvres de jalousie. Il y avait en
lui cette droiture native qui se retrouve aux heures tragiques de la
vie, et que rvoltent les abjections de certains compromis. Aprs avoir
creus dans tous les sens cette question des rapports de Poyanne et de
Juliette, Raymond en vint  cette vidence que Mme de Candale, elle,
savait la vrit. C'tait aussi la seule personne avec laquelle il et
un champ libre d'action. Mais comment arracher  cette loyale amie un
secret qu'elle devait garder avec plus d'nergie encore que s'il et t
le sien propre? Voici le procd auquel il s'arrta au sortir d'un de
ces accs de mditation concentre qui finissent, devant un problme
infiniment compliqu, par vous faire mettre le doigt sur la solution
simple, et c'est le plus souvent la juste. Mme de Candale aimait
vraiment Mme de Tillires. En admettant qu'une liaison cache existt
entre son amie et Poyanne, elle devait se demander avec une certaine
anxit ce que Raymond pouvait en souponner. Dans ces conditions il
tait assur de la bouleverser, s'il allait droit  elle, lui dire: Je
sais tout... Puis il profiterait de ce bouleversement pour nommer
quelqu'un dont il connaissait les relations avec Juliette comme
certainement innocentes. La comtesse dfendrait Mme de Tillires. Ce
serait le moment alors de lui nommer Poyanne et de constater si cette
seconde dfense tait exactement identique  la premire. Toute
matresse d'elle-mme que ft la jeune femme, il y avait beaucoup de
chances pour qu'elle ft dconcerte, et elle se laisserait aller 
repousser plus vivement celle des deux accusations qui serait vraie.
L'ingniosit de ce plan parut si forte  Casal, qu'il rsolut de
l'excuter le jour mme, et, ds les deux heures, il entrait dans le
salon de la rue de Tilsitt, o il avait got, entre Mme de Candale et
son amie, de si douces heures de conversation. Ce souvenir lui fit mal,
 revoir la figure connue de la pice, la disposition des meubles, le
buste du vieux marchal, et, assise dans son fauteuil prfr, Gabrielle
qui n'tait pas seule. Alfred Mos se trouvait l, et un dtail prouvera
le draillement moral de Raymond: lui qui considrait avec justice le
petit-fils du clbre banquier comme le plus fin des hommes et le plus
difficile  tromper,  peine put-il cacher son impatience de rencontrer
un tiers entre lui et la comtesse. Heureusement, Mos possdait, au
service de sa conduite mondaine, un tact d'une finesse suprieure, et il
ne resta que dix minutes aprs l'arrive du nouveau visiteur,--juste
assez de temps pour ne point paratre se douter qu'il tait de trop.
L'effort que fit Mme de Candale pour le retenir le trompa cependant, car
il crut cet effort jou, au lieu que la pauvre femme,  qui les yeux de
Raymond avaient caus une pouvante, apprhendait rellement de rester
seule avec le nouveau venu.

--Ah ! se disait donc Alfred en descendant l'escalier, y aurait-il
quelque chose entre la jolie comtesse et Raymond?

Tandis que ce subtil observateur, aussi habile diplomate dans la
manoeuvre de ses propres intrts que d'Avanon l'tait peu, repassait
en esprit les diverses observations qui pouvaient donner un corps  son
hypothse, Casal, lui, commenait dj l'attaque, avec cette brusquerie
qu'il jugeait, non sans raison, le meilleur procd pour surprendre le
secret dont la possession devait, lui semblait-il, tuer du coup son
amour. Car il s'tait bien jur, s'il acqurait la preuve d'une intrigue
entre Poyanne et Juliette, de considrer cette dernire comme morte pour
lui. Il y penserait sans plus d'motion que s'il se ft agi d'une petite
actrice ou d'une fille par laquelle il et t roul.

--Savez-vous, dit-il, lorsque la porte se fut referme derrire la
mince silhouette de Mos, aprs une minute d'un de ces silences de
tte--tte si gros d'orages, savez-vous, madame, que vous n'avez pas
t gentilles, Mme de Tillires et vous, de vous moquer de moi comme
vous avez fait?...

Il avait pris, pour lancer cette phrase, son ton le plus dtach, celui
d'un homme qui a t victime d'une mystification, qui l'a dmasque et
qui s'apprte  la rendre au mystificateur. Mais il n'avait pu changer
l'expression de ses prunelles claires, plus dures encore  cette minute
qu' son entre, et ce fut avec une anxit singulire que Gabrielle
rpondit:

--Expliquez-vous. Et elle ajouta: Et puis n'ayez pas votre air
persifleur. Quand il s'agit de mon amie et de moi, vous savez qu'il est
trs dplac...

 tout hasard, la brave et fire petite comtesse se prparait  se
fcher, afin de couper court  l'entretien, et tout net, s'il tournait
du ct qu'elle apprhendait dj. Casal souponnait quelque chose,
voil qui tait vident,--mais quoi?

--Non, reprit Raymond, vous n'avez pas t gentilles. Pourquoi
avez-vous imagin de mler Mme de Nanay  toute cette histoire, quand
il tait si simple  votre amie de me dire tout bravement, tout
uniment:--Monsieur, vous tes un galant homme, je m'en fie  votre
honneur... Je ne suis pas libre. Vous me gnez en venant chez moi, vous
bouleversez toute ma vie. Ne venez plus?

--Vous continuez  parler par nigmes, dit Mme de Candale en fronant
le sourcil et avisant sur la table un ouvrage commenc, mais cela vaut
peut-tre mieux... Vous m'avez nglige depuis quelques jours, vous tes
retourn dans votre bande et j'ai bien peur qu'en venant ici
aujourd'hui, vous ne vous soyez tromp d'adresse.

--H bien! rpondit-il avec un accent de plus en plus pre, puisque
vous voulez que je mette les points sur les i, madame, j'irai droit au
fait... Je sais, entendez-vous bien? je sais que Mme de Nanay n'est
pour rien dans la rsolution de Mme de Tillires... C'est un homme qui a
exig que je fusse consign  la porte, parce qu'il en a le droit,--et
cet homme, je connais son nom...

S'il avait espr surprendre une motion quelconque sur le dlicat
visage de la comtesse, cette attente tait bien trompe, car les petites
mains, qui avaient pris le crochet, continuaient d'en faire courir la
pointe dans la laine sans un tressaillement. La bouche demeurait
immobile et empreinte d'une expression de demi-dgot. Les yeux
suivaient le travail des mains, et c'tait la plus naturelle attitude du
monde: celle d'une femme  laquelle un fcheux dbite un rcit
parfaitement insignifiant. Seules les paules se soulevaient, avec ce
joli geste qui ne daigne mme pas s'indigner contre une accusation
insense. Mais, si fidle amie que ft Mme de Candale et si prudente,
elle tait femme et curieuse, et elle commit la faute de laisser Raymond
parler encore, pour en savoir davantage. Elle avait chapp au premier
des deux piges qu'il avait rsolu de lui tendre. Accepter que le jeune
homme continut, c'tait lui permettre de dresser le second.

--Ah! insistait-il, vous ne me rpondez pas... Et vous avez raison.
Vous comprenez que c'est un peu dur tout de mme d'tre sacrifi aux
jalousies de qui? d'un monsieur Flix Miraut, un cabotin de peinture qui
se croit un grand seigneur de la Renaissance parce qu'il s'habille en
velours pour copier trois brins de lilas et une rose, d'un industriel en
couleurs qui se fait cent mille francs de rente  coup de visite...

Il allait, allait, traant du brave artiste une de ces caricatures
atroces et faussement ressemblantes, comme l'envie excelle  en
dessiner, d'aprs les traits visibles des hommes clbres. Il lui suffit
d'interprter en mal quelques-uns des innocents enfantillages presque
toujours insparables du talent. Les ennemis de Miraut lui reprochaient
en effet l'excentricit de ses costumes d'intrieur comme un cabotinage,
et le got du monde comme une marque de vilaine diplomatie. Il portait
ces costumes, parce qu'il s'en amusait, et il allait dans les salons,
parce qu'aprs sept heures, et fatigu de travail, cet artiste trs
raffin aimait  reposer ses yeux sur un joli dcor. En outrant, dans ce
cas, la critique contre un homme encore assez jeune pour plaire et assez
intimement li avec Mme de Tillires pour tre suspect sans trop
d'invraisemblance, Casal comptait bien tromper la finesse de son
interlocutrice, d'autant plus qu'en parlant de Miraut, il pensait 
l'autre,  son vrai rival; et sa voix n'avait pas de peine  se faire
railleuse et dure, sa physionomie  exprimer une souffrance dont la
comtesse fut la dupe; car, soudain rassure sur la piste suivie par la
dfiance de Raymond, elle se prit  lui sourire indulgemment comme  un
malade:

--Mais vous tes fou, mon pauvre ami, rpondait-elle, fou  enfermer.
Miraut jaloux de vous! Miraut ayant des droits sur Mme de Tillires!...
Voyez, je ne peux mme pas me fcher contre vous... Miraut! Pourquoi pas
d'Artelles? Pourquoi pas Prosny? Pourquoi pas d'Avanon? Tenez, pendant
que vous y tes, vous devriez vous dfier de d'Avanon... Je vous assure
que les assiduits d'un homme aussi dangereux sont un beau sujet de
mditation pour un connaisseur en caractres comme vous vous montrez en
ce moment.

--Alors, si ce n'est pas Miraut..., dit Casal avec une ironie qui fit
soudain se refroncer les sourcils de Mme de Caudale.

--Si ce n'est pas Miraut?... rpta-t-elle.

--C'est peut-tre bien l'ami qui est revenu prcisment le jour o l'on
m'a donn cong... M. de Poyanne, je crois.

--coutez, Casal, rpondit la jeune femme en haussant de nouveau les
paules, mais cette fois sans sourire, je vous ai toujours dfendu
quand on vous attaquait, j'ai toujours dit que vous valiez mieux que
votre rputation, qui est dtestable. Tout  l'heure encore je n'ai pas
voulu vous prendre au srieux... Mais si vous l'tes, srieux, si vous
souponnez vraiment d'une aussi vilaine faon une femme qui est ma
meilleure amie, que vous avez connue par moi et chez moi, et si vous
allez colportant vos calomnies comme vous venez le faire ici, c'est une
abominable action, entendez-vous, et que je n'admettrai pas... Mme de
Tillires a t avec vous d'une loyaut parfaite. Elle nourrissait des
prventions qu'elle a domines par gard pour moi. Elle vous a reu et
n'a eu avec vous aucune coquetterie. Des difficults avec sa mre lui
rendent vos rapports pnibles, presque impossibles... Elle vous en
prvient loyalement, et voil qu'au lieu de lui obir, vous la
calomniez, et que vous exercez votre imagination  salir les amitis qui
l'entourent... C'est une indignit, entendez-vous? une indignit...

--Vous avez raison, madame, dit Raymond, aprs un nouveau silence, et
je vous demande pardon... Je vous promets, ajouta-t-il d'une voix
sourde, que je ne vous parlerai plus jamais de Mme de Tillires...

--Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire?
insista la comtesse.

--Et que je ne le penserai plus..., dit Casal; et il eut la force de
continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais
cette fois, il n'arriva plus  tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha
pas  en savoir davantage. Elle se reprochait dj de n'avoir pas suivi
le seul procd vraiment efficace pour drouter une inquisition jalouse:
le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la
ruse employe par le jeune homme, qu'elle avait trop parl. Aussi,
lorsque Casal eut pris cong d'elle, demeura-t-elle longtemps,
longtemps, le front dans sa main,  se faire des reproches et  se
demander si elle devait ou non prvenir Juliette. Un danger menaait son
amie. Elle le sentait, par le mme instinct qui lui faisait apercevoir
maintenant dans Raymond des abmes de passion auxquels elle n'et pas
cru avant cette visite:

--Oui, conclut-elle, j'irai rue Matignon, et tout de suite, la mettre
en garde... Aprs tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre
ou d'une scne? Mais comment a-t-il dcouvert la vrit?

                   *       *       *       *       *

Non. Casal ne l'avait pas entirement dcouverte, cette vrit
cruelle.--L'preuve pourtant avait russi et Mme de Candale, en
dfendant son amie d'une faon si lgre  propos de Miraut, puis si
vive  propos de l'autre, venait de prciser le champ de recherches o
cette jalousie en veil allait oprer: c'tait bien du ct de Poyanne
qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de Mme de Tillires. Trop
videmment, la comtesse n'avait pas attach une importance gale aux
deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait 
quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva
face  face avec lui-mme, au sortir de cette visite, il subit la crise
de souffrance dont s'accompagne chaque progrs de la jalousie vers la
certitude. Un fait nouveau tait acquis et Raymond l'interprta
aussitt, comme il arrive aux coeurs tourments, dans le sens de ses
pires imaginations. Plus de doute, se disait-il en marchant du ct du
Bois pour dompter son anxit par une de ces promenades forcenes qui,
dans ces heures-l, ne fatiguent mme pas le corps, non, plus de doute,
Poyanne est son amant.

Les visions affreuses qu'il avait essay de fuir en hasardant son
trange dmarche auprs de Mme de Candale lui revinrent, sans qu'il
luttt contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsdaient
de nouveau, le soir, assis  table avec son insparable lord Herbert.
Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et
qu'il employa tour  tour  lutter contre sa peine  force d'excs, puis
 prendre et reprendre encore les ides d'o naissait cette peine. Ne
possdant pas les donnes qui lui eussent permis de reconstituer toute
l'histoire de Juliette depuis dix annes, il ne devinait en aucune
manire le drame qui s'tait jou dans cette me, ce duel entre l'amour
et la piti, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin
de fidlit  des engagements pris. Cette crature si fine lui
apparaissait comme une nigme de duplicit d'autant plus monstrueuse
qu'il l'avait sentie plus charmante. S'tait-il assez abandonn  sa
merci! L'avait-il assez sottement juge noble, fire, dlicate, pure! et
elle s'amusait  tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence
d'un amant!--Oui, d'un amant, insistait-il, apercevant,  mesure que
les jours succdaient aux jours, s'efforant d'apercevoir plus
d'indiscutable signification dans l'attitude de Mme de Candale. Puis, 
de certaines minutes, il tait bien contraint de se dire:

--Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, la _preuve_... Mais
l'a-t-on jamais,  moins d'avoir _vu_?...

Telles taient les dispositions d'esprit o se trouvait cet homme
malheureux en gagnant, une semaine environ aprs sa visite chez Mme de
Candale, son fauteuil du Thtre-Franais, le dernier mardi de la
saison. Malgr son malaise intime, tant de la race de ceux qui ne se
rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et,
aprs avoir vaqu toute la journe  des occupations de sport, il
s'entranait le soir  des corves de vie lgante, comme s'il n'et pas
port dans son coeur la lancinante plaie du plus affreux soupon. Et
puis, en allant dans les endroits comme l'Opra ou la Comdie qu'il
dtestait le plus jadis, et  cette poque de l'anne, il
recherchait,--sans se l'avouer,--la possibilit de revoir Mme de
Tillires. Il ne l'avait pas rencontre une seule fois depuis que,
rveille de son vanouissement, elle l'avait renvoy de chez elle. En
vain se tendait-il  ne pas couter la voix qui plaidait dans son coeur
pour la jeune femme. Elle veille en nous un cho si tendre, cette voix
qui dfend notre amour contre nous-mmes! Et, malgr lui, Casal voyait
dans la rclusion que supposait cette constante absence un signe que son
trouble de la dernire entrevue n'avait pas t jou. Une de ces
superstitions inexplicables et invincibles, comme en ont les amants,
l'empchait de croire qu'elle et quitt Paris, quoiqu'il y et bien des
probabilits pour qu'elle et pris ce sage parti. Mais non, tout ne
pouvait pas tre ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et dcisive
explication, et, ce soir encore, il tait l dans une stalle, n'coutant
pas la pice et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il et dj
constat que la baignoire de Mme de Candale, o Mme de Tillires venait
toujours, restait dsesprment vide. Tout d'un coup,  trois ranges de
fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrrent le visage, tourn de
son ct, de quelqu'un qui le regardait lui-mme, et il reconnut Henry
de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de
Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitt
le comte parut uniquement occup  suivre le dialogue et le jeu des
acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se dtourner pour continuer
 considrer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il
voyait les cheveux blonds par places et grisonnants  d'autres du
clbre orateur, son profil perdu, ses maigres paules, la main sur
laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une
contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosit
qui rvlait une motion contenue. Du moins Casal se l'imagina ainsi.
Lui-mme tait boulevers. Il y a dans la prsence du rival que nous
souponnons de possder ou d'avoir possd la femme dont nous sommes
pris, un principe de rpulsion qui va chez certains tres jusqu'
l'anantissement et qui chez d'autres veille de ces rages froides
auxquelles un crime ne coterait pas. De telles rencontres remuent dans
notre nature amoureuse tout l'arrire-fond froce du mle qui tue plutt
que de partager. Les volonts les plus tranges en jaillissent qui nous
tonnent, plus tard, comme si c'tait un autre qui les avait conues et
excutes. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidit de la
jalousie cet homme assis  quelques mtres de lui et l'objet de ses plus
douloureuses rveries depuis des heures et des heures, une singulire,
une folle ide s'empara soudain de Casal. Il eut l'intuition qu'il la
tenait, cette preuve tant dsire. Cette fois il allait pouvoir achever
en vidence absolue les probabilits, encore douteuses malgr tout, de
son entretien avec Mme de Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'tait
battu en hros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de
Besanon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il
avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre
affront:

                   *       *       *       *       *

--Raisonnons, se dit-il. Si je l'aborde dans l'entr'acte et que je
lui fasse, de lui  moi, et sans tmoins, une de ces demi-avanies qu'un
homme de son caractre ne peut tolrer sans obir pour cela  des
raisons imprieuses, je saurai tout enfin... S'il est l'amant de Mme de
Tillires et si c'est lui qui m'a rellement fait mettre dehors,  tout
prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononc ni entre nous,
ni  propos de nous, et il s'arrangera pour viter une rencontre. S'il
n'y a rien entre eux, il m'arrtera au premier mot, et puis je lui
donnerai ou il me donnera un coup d'pe... On ne sait jamais... a
m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance
d'avoir ma preuve... Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette
fois, et indiscutable.

                   *       *       *       *       *

Ce projet insens n'eut pas plus tt saisi cette me frntique que
l'accomplissement en devint invitable.  de certaines minutes,--et
Casal en tait  une de ces minutes-l,--il semble que l'amour
ressuscite en nous le sauvage primitif pour lequel concevoir et agir ne
font qu'un, et un peu du calme impassible du sauvage se mlange en effet
 ces fureurs lucides d'un instant. Si tous les nerfs de Raymond taient
tendus comme pour un combat au couteau, personne ne s'en aperut parmi
les camarades qui lui serrrent la main, lorsque, la toile tombe, il
alla se poster  l'entre du couloir, afin d'attendre Poyanne au
passage, et il l'abordait avec les formes les plus courtoises:

--Me ferez-vous l'honneur, monsieur, lui dit-il, de m'accorder un
instant d'entretien?... Ici, voulez-vous? Et il lui indiqua un angle
dans ce couloir  l'cart des allants et venants: Nous serons plus
seuls...

--Je vous coute, monsieur, rpondit le comte, visiblement stupfait
de cette entre en matire. Il eut la sensation immdiate que son
interlocuteur inattendu voulait lui parler de Juliette, puis il se dit:
C'est impossible. D'abord, il ne sait rien, et puis, malgr tout, il
est trop _gentleman_ pour cela. Cependant l'autre reprenait, toujours 
mi-voix, et du mme ton que s'il se ft agi d'une petite confidence
change entre deux indiffrents du monde sur une histoire de cercle ou
de salon:

--C'est bien simple, monsieur, et je ne vous retiendrai pas longtemps;
je voulais uniquement vous demander si vous avez quelque raison
particulire pour me dvisager comme vous venez de le faire tout 
l'heure,  plusieurs reprises, avec une insistance qui, j'ai le regret
de vous le dire, ne saurait en aucune manire me convenir.

--Il y a un malentendu entre nous, monsieur, rpliqua Poyanne. Il
tait devenu trs ple et faisait un visible effort pour garder la plus
tranquille politesse devant un si trange discours. Car j'ignorais,
voici cinq minutes, que vous fussiez dans la salle...

--Je suis dsol de devoir vous contredire, monsieur, repartit
Raymond. Vous m'avez fix, je vous le rpte,  plusieurs reprises, et
comme ce n'est pas la premire fois que pareille chose arrive, j'ai
voulu en avoir le coeur net et vous avertir que je suis prt, au besoin,
 vous dfendre de me regarder ainsi...

 mesure qu'il prononait ces paroles d'une si gratuite et d'une si
extraordinaire insolence, il pouvait suivre, sur le visage du comte, la
lutte qui se livrait, dans le gentilhomme, la lutte entre la fiert
outrage et l'absolue rsolution de ne rien relever. Poyanne venait, en
effet, d'apercevoir, avec la rapidit de raisonnement qui s'veille en
nous dans de semblables moments, cette vrit: Casal sait que Mme de
Tillires l'a renvoy  cause de moi. Donc, il sait aussi mes relations
avec elle. Un homme capable de cette inqualifiable algarade est aussi
capable de la nommer si nous nous battons... Il faut  tout prix viter
cela... Et il eut l'nergie de se dompter  nouveau et de rpondre:

--Encore une fois, monsieur, je vous affirme qu'il y a entre nous un
malentendu. Je n'ai jamais eu aucun motif pour vous regarder d'une faon
qui puisse vous gner, et je n'ai pas l'intention de commencer aprs un
entretien qui n'a par consquent plus la moindre raison de se prolonger
et que je vous prie de vouloir bien interrompre...

--En effet! dit Casal, je vois que je n'ai pas  causer davantage
avec un lche... Cette phrase d'insulte lui partit des lvres malgr
lui. Elle tait absolument contraire  son plan de simple enqute. Mais
c'est qu' trouver le comte si troubl  la fois et si matre de ce
trouble, si sensible et si dlibrment dispos  viter une querelle,
il avait eu de nouveau, comme dans sa conversation avec Mme de Candale,
une seconde d'vidence. Cette seconde suffit pour que la fureur de la
jalousie lui arracht le mot irrparable aprs lequel un homme de coeur,
qu'il soit ou non l'amant d'une femme, ne recule plus. De si ple, le
visage du comte tait devenu pourpre.

--Monsieur, dit-il, je vous ai rpondu comme j'ai fait tout 
l'heure, parce que j'ai cru que vous vous trompiez de bonne foi... Je
vois que vous me cherchez une mauvaise querelle et que vous dsirez une
affaire. Vous l'aurez... J'ignore pour quel motif vous voulez bien vous
occuper de quelqu'un qui ne s'est jamais occup de vous. Mais je
n'admets pas que personne au monde me parle comme vous venez de me
parler, et j'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis,  une
seule condition, ajouta-t-il imprieusement, c'est que vous exigerez
des vtres ce que j'exigerai des miens, leur parole que cette affaire
demeure absolument secrte...

--Cela allait de soi, monsieur, dit Casal; et comme pour prouver  son
interlocuteur la sincrit de cette promesse, il interpella Mos qui
passait, pour lui demander:

--Voyons, Alfred, vous rappelez-vous exactement  quelle date on jouait
ici la pice de Feuillet, o Bressant tait si tonnant? _L'Acrobate_,
je crois,--le mme sujet que ce chef-d'oeuvre de _La Petite Marquise_,
mais en romanesque. Nous discutions l-dessus, M. de Poyanne et moi. Il
tient pour 1872 et moi pour 1873...




X

AVANT LE DUEL


Le lendemain du jour o avait eu lieu dans les couloirs du
Thtre-Franais cette scne impossible  prvoir et qui jetait
brusquement la tragdie  travers le roman tout sentimental de la faible
Juliette, elle tait, elle,  suivre seule, vers les deux heures de
l'aprs-midi, l'alle circulaire de son petit jardin. Les grappes roses
des acacias en fleur parfumaient l'air de leur arome sucr que la
songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer
sous la lumire du soleil d't, le massif panoui des roses rouges et
blanches dresses sur leurs tiges, le frmissement du lierre sur la
muraille, et le vol d'un oiseau qui de temps  autre se posait sur le
gazon pour s'enfuir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa
conversation avec Casal, elle n'avait pas cess de se sentir souffrante,
et 'avait t pour elle un comble de peine dans cette peine de ne
pouvoir entirement cacher  Poyanne la mlancolie o elle s'enfonait,
o elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout
 fait l'inquite lucidit de cet homme? Il tait si tendre que cela
semblait ais; mais,  un certain degr d'intensit, la tendresse
devient si maladivement susceptible qu'elle quivaut  la plus
perspicace dfiance, et, ds le premier de leurs nouveaux rendez-vous,
Poyanne n'avait-il pas souponn sa matresse d'tre venue l pour lui
et non pour elle, par piti et non par amour? D'ailleurs, est-ce que
cela s'imite, l'amour vritable, cet lan de tout l'tre, ce ravissement
intime qui fait que la prsence adore est rellement pour nous le terme
du monde et du temps, la sensation suprme, celle au del de quoi nous
ne concevons rien, tant notre me est remplie par elle jusqu' la
dernire limite de sa capacit. Non, la comdie de ces extases du coeur
n'est pas possible  jouer. La voix d'une femme saura s'adoucir pour
prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux
apprendront  ressembler  ces phrases. Elle aura soif de persuader 
son amant qu'elle est heureuse--pour qu'il soit heureux. Strile
mensonge! Si cet amant aime vritablement, il aura bientt, par une
douloureuse magie de divination, discern sous l'accent mu
l'arrire-fond cach d'effort, dans les prunelles la brisure du regard,
et ce qu'il y a de cruellement factice dans cette volont de tendresse.
Hlas! Peut-il se plaindre d'un mensonge qui prouve encore tant
d'affection  dfaut d'un trouble plus passionn? Avons-nous le droit de
reprocher  un tre de ne pas sentir comme nous voudrions qu'il sentt,
comme il croit quelquefois sentir? Et l'on se tait de cet trange
malaise, et l'on retombe, comme fit Henry de Poyanne ds le lendemain de
ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des
moindres nuances o une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie
deviennent des preuves  l'appui de cette affreuse et fixe ide: Je
suis plaint, je ne suis plus aim... Pour le comte cette ide se
doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de
chasser. Un nouvel entretien avec d'Avanon lui avait rvl que Casal
tait dfinitivement consign  la porte. Le vieux diplomate ne s'y
tait pas tromp:

--Je n'ai qu' voir la tte qu'il me fait au petit club, avait-il dit
en se frottant les mains, pour en tre sr.

Ainsi, Mme de Tillires avait tenu sa promesse. Elle ne recevait plus le
jeune homme. Mme sans confirmation d'aucune sorte et sans enqute
nouvelle, Henry en tait sr. Sa rencontre avec Raymond, presque au
seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouv. Il avait vu, d'une
extrmit de la rue, Casal entrer puis ressortir aussitt, et son
imprudent regard pour accompagner le visiteur conduit n'avait pas t
exempt de cet orgueil masculin dont mme les plus nobles amants
subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, aprs avoir excut
Casal, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les
signes d'une consomption intrieure, inexplicable sinon par la morsure
cache d'une douleur constante? Ils sont si amers  constater pour un
amant pris, ces signes-l, mme lorsqu'il connat la cause du ravage
qu'ils rvlent. Voir le visage de l'tre qui vous est si cher plir et
comme se fondre, ses paupires se lasser, ses joues se creuser, ses
tempes jaunir, ses lvres se dcolorer, partout la preuve que la flamme
de cette vie adore tremble et vacille!... Dieu! si elle allait
s'teindre! Et quel frisson  la pense que l'objet de tant d'amour est
si fragile, que tout notre coeur est suspendu au souffle d'une crature
mortelle! Le supplice de cette inquitude s'exaspre parfois en des
lancinations si aigus que l'on souhaite de cesser d'aimer comme un
malade crucifi par la nvralgie souhaite de ne plus vivre. Que devenir
lorsque cette torture de voir s'en aller heure par heure la femme que
l'on aime s'augmente de cette autre:

--Elle meurt peut-tre de chagrin  cause d'un autre...

C'est la grande forme de la jalousie, celle-l, et c'est la seule que
connaissent les mes nobles qui s'attachent, non pas, comme les esprits
positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour
principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que
nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit
pas les crises des rsolutions violentes, les fltrissantes enqutes
comme celles que poursuivait Casal  cette mme priode. Mais lentement,
invitablement elle puise toutes les forces du coeur. Elle nous
enveloppe d'une atmosphre irrespirable d'o nous sortirons, si nous en
sortons, incapables d'esprance, impuissants  la joie, le coeur tari et
comme us. Beaucoup de jours ne s'taient pas couls entre la matine
o d'Avanon tait venu faire rue Matignon son dangereux mtier de
dnonciateur volontaire et la soire du Thtre-Franais o Raymond
avait abord Poyanne,--et ce peu de temps avait suffi pour que ce
dernier tombt dans une dtresse intime encore plus dprimante que celle
de son voyage  Besanon. Il tait arriv  cette hypothse pour lui
terrible et qu'il sentait vraie:

--Elle aime Casal sans se l'avouer; et moi, si elle me garde, c'est par
honneur, c'est peut-tre par charit surtout.

Ah! quand ces mots se prononaient en lui, presque malgr lui, comme il
retrouvait contre cette dtestable aumne de piti ses rvoltes d'amant
toujours amoureux! Et chaque matin il se promettait d'avoir une
explication dfinitive--qu'il reculait de nouveau ds qu'il avait vu le
pauvre visage amaigri de sa matresse. Il tremblait qu'un tel entretien
ne lui ft mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de
son front, ses silences mmes rvlaient assez sa rechute dans la
tristesse de la dfiance, et la jeune femme, de son ct, interprtait,
elle aussi, ces signes d'une anxit secrte avec ce qu'elle savait du
caractre du comte, et elle se disait:

--Il n'est mme pas heureux... J'ai bris pour lui un sentiment qui
m'tait dj si cher!  quoi bon?  quoi bon avoir rejet l'autre dans
son indigne vie d'autrefois?...

Elle tait sre, en effet, que Casal,  ce mme moment, cherchait
l'oubli dans la reprise de ses avilissantes dbauches. Elle le voyait,
en imagination, auprs d'une fille ou d'une autre Mme de Corcieux. Elle
se sentait alors jalouse  son tour. Une femme qui ne s'est pas donne 
celui qu'elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses
qu'iniques pour celles avec qui cet homme l'oublie...  ces minutes-l,
et sous l'impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait,
avec une pouvante jamais calme, la vrit de sa situation morale: elle
avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement
son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en
renonant  ce qui et t son bonheur pour la satisfaction de la piti
la plus passionne. Mais ce parti pris n'avait pas guri son coeur
malade,--son coeur qui palpitait, qui saignait  la fois par ces deux
tres, et elle ne pouvait mme pas rendre heureux celui auquel sa
volont immolait l'autre!

Elle en tait  cette station de son calvaire, quand ce dernier coup
l'accabla: Gabrielle venant lui apprendre que Casal tait sur la voie de
la vrit. Le saisissement fut si fort que son nergie la trahit,--cette
nerveuse nergie des femmes frles qui suffisent des jours et des jours
aux plus puisantes motions; puis elles payent cette rsistance par des
maladies devant lesquelles la science reste dsarme, tant l'organisme a
t ruin jusqu'en son fond dernier par cette srie d'emprunts de force.
Elle passa quarante-huit heures au lit, comme tue, incapable de bouger,
de penser, de sentir, devant ce que cette dcouverte lui reprsentait
d'inconnu et de redoutable. Elle tait encore toute brise de cette
crise, par cette claire aprs-midi d't, o elle se promenait dans le
petit jardin, coutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours,
toujours obsde de cette question qui maintenant la hantait  chaque
heure du jour et de la nuit:

--Raymond connat ma liaison avec Henry. Que pense-t-il? Que va-t-il
faire?

Ce qu'il pensait? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant
s'expliquer les nuances d'me par lesquelles elle avait pass, il la
mprisait certainement d'avoir t coquette avec lui alors qu'elle tait
la matresse d'un autre. Dans le dlire de rvolte que lui infligeait
l'ide de ce mpris, elle allait jusqu' concevoir les projets les plus
dangereux, les plus trangers  sa nature comme  ses principes: lui
crire pour se raconter tout entire, l'appeler  un nouveau
rendez-vous... Et puis elle se disait: Non, il ne me croira pas, et, si
je le revois, je suis perdue... Elle comprenait qu'aprs sa faiblesse
au cours de leur dernire entrevue, se retrouver seule avec lui c'tait
se mettre  sa merci. Elle ne se sentait plus sre d'elle-mme. Et puis
dans les yeux de cet homme autrefois remplis d'un tel culte, elle lirait
l'outrage d'une horrible certitude. Quelle certitude? Comment avait-il
acquis la preuve de son intrigue? Ce mystre par-dessus l'autre
confondait sa raison, et c'est alors qu'elle se demandait: Oui, que
va-t-il faire?... Et un frisson de peur la secouait qu'elle combattait
en vain par des raisonnements fonds sur la dlicatesse des procds que
Casal avait employs vis--vis d'elle.  cette poque-l il ne
souponnait rien, et maintenant?... Maintenant elle tait sur le bord
des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipe,
tandis qu'elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l'troite
alle, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs
parfums, et le temps d'aller, rapprochant la seconde o elle expierait
si cruellement la faiblesse de n'avoir ni os ni su bien lire en
elle-mme. L'absorption de la promeneuse tait si complte qu'elle ne
voyait pas Mme de Candale qui, debout sur la porte du salon, la
regardait avec une motion singulire. Sans doute la petite comtesse
arrivait porteuse d'une nouvelle bien srieuse, car elle semblait
reculer le moment de parler  son amie, qu'elle finit pourtant par
appeler deux fois de son nom. Mme de Tillires releva la tte, elle
aperut Gabrielle, et elle ne se mprit pas une minute sur l'expression
de cette physionomie qui lui tait si familire.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle aussitt qu'elle fut dans le petit
salon. Mme de Candale l'avait prise par le bras et entrane hors du
jardin dans l'appartement, par peur des yeux de Mme de Nanay, qui
pouvait tre assise derrire la fentre du premier tage,  suivre,
comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les alles et venues de
sa fille chrie.

--Il y a, rpondit la visiteuse, d'une voix touffe, qu'il se passe
des choses trs graves, si graves que je ne sais comment te les dire...
Prends mes mains et vois comme je tremble... As-tu du courage?...

--Oui, fit Juliette, mais parle, parle...

--C'est moi qui perds la tte, reprit la comtesse. Je devrais te
calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es ple!... Tu vas
juger par toi-mme si j'ai eu raison de venir tout de suite... Nous
tions ce matin,  neuf heures, Louis et moi,  prendre le th, quand on
apporte une lettre. C'est de M. Casal, dit le domestique, on attend
la rponse.--De Casal, fait Louis, qu'est-ce qu'il peut bien me
vouloir, lui qui n'crit jamais? Il ouvre l'enveloppe et commence sa
lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-l... Je vois un
tonnement passer sur son visage. Il rpond: Dites que je serai rue de
Lisbonne dans une demi-heure. Quand nous sommes seuls, je lui demande,
comme toi tout  l'heure: Qu'y a-t-il?--Mais rien qui vous intresse,
une prsentation au cercle. Il avait, en me disant cela, son regard qui
ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journe quand il a eu un
rendez-vous avec Mme Bernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-l,
pour ne pas le connatre. Je fus sur le point de t'crire ds ce matin
pour te raconter cela,  tout hasard. Mais c'tait si peu de chose!...
Quand nous nous sommes retrouvs  djeuner, j'ai jug aussitt que
Louis continuait d'tre extrmement proccup. Tout  coup il me
demande: Est-ce qu'Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mme de
Tillires?--Oui, lui dis-je; pourquoi cette question?--Pour rien,
fait-il, pour savoir; puis il retombe dans son silence. Je te l'ai
rpt souvent: il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma soeur. Je
le laissai se taire, bien sre qu'avant la fin du djeuner il lcherait
quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y
avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin.
Cela n'a pas manqu. Et Casal, m'a-t-il demand encore et si
gauchement, est-ce qu'il a vu souvent Mme de Tillires depuis qu'ils
ont djeun ensemble ici?--Je n'en sais rien, lui ai-je rpondu.
Mais m'expliqueras-tu pourquoi tu t'intresses tant aujourd'hui 
savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette?--Moi, dit-il en
rougissant, quelle ide!... Et comme il prononait ces mots, le
domestique demande si Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun, cet
Anglais, l'_alter ego_ de Casal, qui depuis des annes ne m'a seulement
jamais mis une carte... Je les ai laisss enferms  discuter dans le
cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici...

--En effet! dit Juliette, c'est trange, c'est bien trange... S'il
s'agissait d'un duel?... Si ton mari et cet Anglais taient les tmoins
de Raymond contre Henry?... Mais c'est clair comme le jour... Ils vont
se battre!... N'est-ce pas, que tu l'as pens? Rponds...

--H bien! oui, dit la comtesse, je l'ai pens; mais, je t'en
supplie, ne t'exalte pas... Nous pouvons nous tromper... C'est si
invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans
le mme monde. Ils ne sont pas des mmes cercles, sinon du Jockey, o
ils ne vont gure ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant
de querelle, ni l ni dans un lieu public... Il faudrait qu'il y et eu
entre eux un change de lettres... C'est encore bien difficile... Il y a
quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi?... Voil,
il faudrait savoir... Par qui? Louis a des dfauts, il est trs
imprudent, maladroit au del de tout, mais s'il a donn sa parole de se
taire, il est gentilhomme... Je voudrais que tu voies Poyanne... Et
c'est pour cela que je suis venue si vite...

--Merci, reprit Juliette en embrassant son amie. Tu me sauves. Un
duel entre eux, je n'y survivrais pas... Ah! je vais savoir... Henry
devait tre ici  deux heures... Il ne m'a pas crit pour dplacer ce
rendez-vous. C'est qu'il viendra... Dieu! j'ai la fivre; mais tu as
raison, je dois tre forte.

Malgr cette rsolution et quoique le sentiment subit d'un grand pril
possible et en effet rendu un calme relatif  la jeune femme, comme il
arrive aux natures que soutient, dans les moments suprmes, le sang
courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour o elle attendait la
dpche lui donnant des dtails sur le premier combat auquel assistait
son mari, Juliette n'avait t la proie d'une anxit aussi dvorante.
Les quinze minutes qui s'coulrent entre le dpart de son amie et
l'arrive de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer
un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous tait un
peu dpasse. Elle regretta d'avoir laiss Gabrielle s'en aller, quoique
cette dernire et dit avec beaucoup de bon sens:

--Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici... Dans ces
situations-l, plus il y a de personnes dans le secret, plus
l'amour-propre entre en jeu... Tu m'criras aussitt pour me
tranquilliser...

--Deux heures dix..., songeait Juliette, en suivant sur la pendule la
marche de l'aiguille. Si  deux heures un quart il n'est pas arriv,
c'est qu'il ne viendra pas... Et comment savoir, alors? Mais on a
sonn... On ouvre la porte d'entre... Celle du grand salon... Ah! c'est
lui...

C'tait en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dgager
plus tt d'un rendez-vous d'affaires. En ralit, il quittait ses deux
tmoins, qui taient son collgue de Sauve et le gnral de Jardes. La
rencontre tait rgle pour le lendemain,  des conditions fixes par
lui-mme et de celles qui font rflchir les plus braves: quatre balles
 vingt pas, au commandement, avec des pistolets  double dtente.--On
fabriquait les derniers  cette poque.--Le comte devait donc se dire
qu'il voyait peut-tre son amie pour la dernire fois. Pourtant sa
physionomie, que Juliette scruta aussitt du plus avide regard, ne
trahissait aucune espce d'anxit. En se montrant ainsi, tranquille
jusqu' l'indiffrence,  la veille d'un duel avec un adversaire
redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rle. Cette tranquillit
tait sincre.  la suite de la scne inattendue de la veille, il avait
prouv comme une singulire sensation d'apaisement. Incapable de
s'imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherch une si
extravagante querelle et si contraire  tout procd de galant
homme,--ce dlire d'une curiosit affole,--il y avait vu l'effet d'un
dlire, mais de jalousie. C'tait la colre d'un sducteur
professionnel, habitu aux succs faciles, et qui, renvoy par une
femme, s'en prenait brutalement au rival par l'influence duquel il se
croyait expuls. Et que prouvait cette colre, sinon que Raymond ne
conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait tmoign aucun
intrt trop vif. Quoique le comte n'et jamais mis en doute la fidlit
mme morale de sa matresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir
l un signe qu'il jugeait irrfutable, et une trange douceur aussi de
constater une souffrance exaspre jusqu' la draison chez Casal. Ah!
ce Casal, il le dtestait si profondment, depuis ces quelques jours,
que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui
donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et
que le secret de ses relations avec Mme de Tillires avait t surpris,
et que les chances du combat taient plus favorables  Raymond. En
allant chez Gastinne, le matin mme, se dmontrer qu'il n'avait pas trop
oubli le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affich
au mur, parmi les trophes des tireurs hors pair, un carton avec une
mouche dchiquete comme  l'emporte-pice, et au-dessous cette
inscription: Sept balles au vis par M. Casal. Mais quoi? Il avait
brav la mort de plus prs en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui
procurer, comme  son ennemi, et pour les mmes motifs, aprs cette
longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-tre
particulire. L'action, mme tragique, nous soulage quand nous avons
trop vcu sur notre propre pense. Elle a cela du moins pour elle, de
nous reposer, par sa prcision force, de cette intolrable incohrence
que produit l'abus de la rflexion.

Mme de Tillires se heurta donc, durant les premiers instants de cette
visite,  un masque de srnit grave qui l'et droute s'il ne se ft
pas agi pour elle d'un intrt capital. Il ne lui suffisait pas, dans
une pareille circonstance, de s'arrter  une hypothse. Elle avait faim
et soif de savoir. Elle tenait un moyen assur pour tre bien certaine
que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander
qu'il passt auprs d'elle cette journe, et, aprs quelques phrases de
banale politesse sur le temps, sur leur sant, elle lui dit, avec une
coquetterie cline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien
dshabitu:

--J'espre que vous allez tre content de votre amie... Vous me
reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air... H bien!
maman et moi, nous allons demain  Fontainebleau voir ma cousine de
Nanay qui s'y est tablie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons
choisi comme cavalier?...

--D'Avanon, fit le comte avec un sourire.

--Vous n'y tes pas, reprit-elle en badinant. Notre cavalier, c'est
vous. Ne dites pas non... Je n'admets pas d'excuses...

--C'est malheureusement impossible, rpondit-il. Je suis de
commission,  deux heures, au Palais-Bourbon.

--Vous me sacrifierez votre commission, dit-elle, voil tout... Vous
savez que je ne vous demande pas grand'chose. Mais cette fois,
j'exige... J'ai mes raisons pour cela, ajouta-t-elle finement.

--Avouez, reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de
plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle souponnait quelque
chose, avouez que j'ai au moins le droit de les connatre, ces
raisons?

--Et moi, je ne peux pas vous les donner, rpliqua-t-elle, mais je
veux... Et quand ce ne serait qu'un caprice de malade, refuseriez-vous
d'y satisfaire?... Vous savez, continua-t-elle avec un sourire triste,
il faut me gter... Vous ne m'aurez peut-tre pas toujours...

--Vraiment, non, dit-il srieusement, je ne peux pas... Voyons,
Juliette, soyez raisonnable. Si c'est un caprice, vous ne voudrez pas
que j'y sacrifie un devoir de conscience...

Il s'tait lev pour chapper  l'extrme acuit du regard que les
prunelles de sa matresse avaient lanc tout d'un coup. tait-elle
rellement plus souffrante? Alors elle cdait, comme elle l'avait dit, 
une de ces fantaisies de despotisme o se rvle le dsquilibre nerveux
des organismes touchs. Ou bien avait-elle appris la scne de la veille,
et ses suites? Mais comment? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de
rflchir davantage  cette double hypothse, car elle s'tait leve 
son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccade,
elle reprenait:

--Ah! Henry, que vous mentez mal!... Non, vous ne pouvez pas tre libre
demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le
dire, moi, et voir si vous oserez me dmentir: c'est que demain vous
vous battez..., et avec qui, je le sais encore... Faut-il vous le
nommer?...

Si veille que ft depuis le dbut de cet entretien la dfiance de
Poyanne, il ne put se retenir de laisser paratre, tandis qu'elle
parlait, un tonnement qui,  lui seul, tait un aveu. D'ailleurs, une
ide cruelle s'empara aussitt de son esprit qui lui rendit la
dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n'tait point par
ses tmoins, dont il tait sr. Il fallait donc que les tmoins de Casal
eussent parl? ce n'tait gure vraisemblable; ou Casal lui-mme. Et
pourquoi non? Il a voulu se venger d'elle, pensa-t-il; peut-tre
l'avait-il menace de ce duel avec moi, auparavant?... Il lui aura tout
crit... Ah! le misrable!... Il ne s'arrta pas  vrifier ce que
cette imagination avait de chimrique. Il ne se dit pas que la ruse de
Juliette prouvait simplement un vague soupon. La rancune contre son
rival tait si forte que de penser  une nouvelle vilenie de cet homme
l'affola de fureur, et il rpondit, les yeux durs, la voix cre:

--Puisque vous tes si bien renseigne, vous savez aussi les motifs de
cette rencontre et qu'elle est invitable...

--C'est donc vrai!... s'cria-t-elle en le prenant dans ses bras. La
soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un
contre l'autre l'avait frappe de ce coup de panique qui ne permet plus
la rflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et
serrant Henry contre elle avec la force que donne la fivre: Non, ce
duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas... Toi contre lui, non,
non, je ne veux pas... Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen
d'empcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu... Vous deux! L'un
contre l'autre!... Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce
ne sera pas... Entends-tu? Je ne le veux pas... J'en mourrais... Vous
deux!... Vous deux!...

                   *       *       *       *       *

Toi contre lui!... Vous deux!...--Le comte l'coutait jeter ces mots et
rvler ainsi l'affreuse dualit de coeur qu'il souponnait depuis des
jours, qu'elle s'tait tant applique  lui cacher. Elle avait vu ces
deux tres, qui lui taient si chers l'un et l'autre, dans un mme
clair d'pouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce
saisissement de la terreur affole qui montre le fond entier des mes.
Cet amant malheureux sentit frmir en lui  cette vidence toutes les
jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dgagea de cette
treinte, il repoussa presque avec duret ces bras qui le pressaient,
ces mains qui s'attachaient  ses vtements, et il rpondit:

--Nous deux!... Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui
ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez!... Ou plutt si...,
continua-t-il avec une amertume d'accent qui arrta du coup Juliette et
la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les
paroles de Poyanne rsonnaient en elle avec le dur accent de la vrit.
Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait... Je comprends
maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre coeur qu'un
obstacle, ce dernier reste d'affection pour moi, il a voulu le supprimer
en me supprimant... Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il
m'avait donne, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien racont
qu'il s'tait permis de m'appeler lche?--Lche, entendez-vous, et me
demandez-vous d'accepter cette injure? Et puis, voulez-vous que je vous
dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne
laisserais pas chapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne,
car je le hais, cet homme!... Ah! que je le hais!

--Henry, reprit-elle d'une voix brise et lui prenant la main cette
fois avec la timidit vaincue d'un enfant qui implore grce, je t'en
supplie, crois-moi... Je te le jure, par tout notre pass, notre cher
pass, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi... Elle est venue
tout  l'heure. Son mari est tmoin dans cette horrible affaire. Il a
dit deux ou trois phrases qui ont veill ses soupons  elle et puis
les miens, quand elle me les a rptes... Alors, quand j'ai entendu
l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang,--du sang vers  cause de moi!...
Et j'ai cri... Mais je n'aime que toi, mais je suis  toi pour la
vie!... Nous allions tre si heureux... Tu m'tais revenu si bon, si
tendre... Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a
cherch querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je
t'aimerai toujours...

--Il ne m'en a pas moins insult, interrompit le comte, et je ne peux
plus rien pour affacer cela... Non, je ne peux pas plus reculer que si
nous tions  demain et que l'on vnt de nous dire: feu... Je te
crois..., ajouta-t-il en rpondant au serrement de main de sa matresse
par une pression longue et passionne. Il avait de nouveau constat
qu'elle tait sincre dans cet lan vers lui, aussitt qu'il souffrait.
Il n'osa pas lui dire sa vraie pense: Si j'tais sr que tu ne l'aimes
pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais
m'aimer... Il commenait  se sentir si las de cette ternelle
incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour
bien rgler toutes ses affaires durant cette aprs-midi, peut-tre sa
dernire. Oui, insista-t-il, je te crois. Et je comprends que j'ai
t un imprudent de te parler comme j'ai fait... Tu sais tout
maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon
amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet... On ne discute pas, tu
sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur... D'ailleurs
je dois te quitter. J'tais venu te demander de me recevoir  neuf
heures, aprs le dner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet... Tu
auras rflchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous
font si mal,  toi et  moi, pour rien... Nous ne sommes dj pas trop
heureux!

                   *       *       *       *       *

Elle le laissa partir sans lui rpondre. Que pouvait-elle devant
l'vidence de cette ncessit sociale aussi implacablement opprimante
que la ncessit physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un
tremblement de terre? Raymond avait outrag Henry et ce dernier avait
raison: le duel tait invitable. Mais la ncessit n'implique pas que
l'on se rsigne, et, dans ce coeur de femme deux fois atteint, toutes
les puissances de la rvolte frmissaient contre l'acceptation de
l'atroce torture que lui reprsentait cette rencontre entre ces deux
hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle tait l
toujours, comme  la minute ou la porte s'tait referme derrire lui,
assise ou plutt abme dans un fauteuil, les mains jointes sur les
genoux, la tte penche en avant, les yeux fixes, et c'tait dans sa
tte un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et
Raymond debout  quelques pas l'un de l'autre, le groupe des tmoins, le
signal, les canons abaisss des pistolets,--son amant n'avait-il pas
fait allusion  cette arme?... Et puis l'un des deux gisait  terre...
Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix annes,
ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage
triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait
ce reproche suprme: C'est toi qui m'as tu... Elle chassait ce
cauchemar de funeste prsage avec toutes les forces de son me, et cette
autre image s'imposait  elle aussitt: Casal frapp  mort, ce Casal
dont la prsence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont
l'absence la faisait dprir de mlancolie. Ce noble visage d'homme,
dont la beaut si mle l'avait tant sduite, lui apparaissait tout ple,
et les yeux de celui-l regardaient aussi vers elle, non plus avec de
tendres reproches, mais avec cette intolrable expression de mpris dont
la seule ide la torturait depuis plusieurs jours. Et,--comment
comprendre qu'il y et place en elle pour cette misrable ambigut de
sensation?---mme  cette heure d'une crise tragique, elle ne savait
pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les
larmes les plus amres, si le duel avait lieu et s'il aboutissait  un
dnouement fatal... Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dt-elle aller sur
le terrain et se jeter  leurs pieds, l, devant les tmoins, elle le
ferait. Insense! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien,
sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-tre, la scne dernire
du drame amen par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son
impuissance, elle l'avait mesure quand Poyanne lui avait parl avec la
fermet d'un homme qui n'admet pas mme la discussion, et elle n'avait
pas trouv un mot  rpondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?...
S'adresser aux tmoins? C'est leur rle  eux d'empcher ces combats
atroces. Mais qui taient-ils? Elle savait les noms de Candale et de
lord Herbert. Quand elle arriverait  joindre ces deux-l, que leur
dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle
avait tromp? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire
par les confidences de leur client, elle tait, elle, une coquette, une
infme et perfide coquette, qui s'tait fait faire la cour pendant
l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre 
la porte, sitt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa
bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette
anomalie abominable de son coeur si sincre, si double, qu'elle
tremblait galement pour tous les deux devant leur commun danger? Et le
cauchemar recommenait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front
meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce ft celui
d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entire dans une
inexprimable souffrance, si aigu que c'tait  souhaiter de mourir tout
de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!...

L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tte  ce bruit, qui lui
sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennit
d'amplitude inaccoutume. Elle regarda la pendule dont le balancier lui
mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait
pour empcher que le cauchemar de ce duel ne devnt une terrible, une
irrparable ralit. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il
y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quitte, et elle tait
demeure l sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prte  l'appuyer
dans son oeuvre de conciliation. Cette ide qu'elle avait ainsi perdu,
sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui taient
avarement compts, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur
ses yeux, et,  sa prostration pouvante, succda tout d'un coup la
fivre active des moments de dsespoir. En un clin d'oeil elle eut sonn
sa femme de chambre, pass une robe de ville, demand un fiacre,--faire
atteler tait trop long,--et elle roulait du ct de la rue de Tilsitt.
Vingt projets divers tournoyaient dans sa tte en feu, auxquels la
comtesse tait toujours mle, et qui s'croulrent devant un
contretemps bien simple  prvoir. Ne voyant pas arriver son amie et
ronge elle-mme d'impatience, Mme de Candale tait partie de son ct
pour la rue Matignon. Leurs voitures s'taient sans doute croises, car
le portier insista sur la toute rcente sortie de sa matresse:

--Madame la comtesse tait l, il y a dix minutes.

--Mon Dieu! songea Mme de Tillires en remontant dans son fiacre,
pourvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi!

C'tait en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la
vie prive, qui exigeraient de l'-propos et de la prcision, les partis
les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au
lieu de se dire: Juliette est videmment alle rue de Tilsitt et va
revenir, Mme de Candale, dvore d'inquitude, eut l'ide de pousser
jusqu' la rue Royale, rsolue, si son mari tait au cercle,  le faire
appeler et  savoir de lui quelque chose. Tandis qu'elle faisait cette
dmarche parfaitement inutile, vu l'heure qu'il tait et les habitudes
de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie
l'avait demande, puis tait repartie sans rien dire. Devant ce nouveau
malentendu, elle ft prise d'un subit affolement et elle retourna rue de
Tilsitt, o naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu'elle
cherchait. Alors, dans le dsarroi de ces alles et de ces venues
successives, une ide commena de grandir en elle, et cette ide finit
par envahir cette me en dtresse, au point qu'il lui devint impossible
de ne pas se prcipiter sur cette unique chance de salut avec cette
imptueuse frnsie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous
les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casal, quelle en tait la
cause? Un outrage de ce dernier, ce mot de lche lanc  la face de son
ennemi... Mais si on obtenait de lui qu'il le retirt, ce mot, qu'il
s'excust de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible... Si on
obtenait cela de lui? Mais qui?... Pourquoi pas elle-mme? Si elle
allait  lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander de
tout faire pour viter la rencontre? Ce que l'honneur interdisait 
Poyanne, l'autre le pouvait, le devait mme s'il l'aimait,--et il
l'aimait. Sans cela, se serait-il laiss emporter jusqu' cette
extrmit? Oui, c'tait le salut. Comment n'y avait-elle pas song plus
tt? Elle regarda de nouveau l'heure, et elle vit que ces courses entre
la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante
minutes. Son fiacre tait  mi-chemin de sa maison quand elle fit cette
constatation qui la bouleversa. Qu'il lui restait peu de temps pour
agir, puisqu'il tait cinq heures;  sept, elle devait tre rentre pour
dner avec sa mre, et  neuf, Henry revenait! L'excs de son angoisse
acheva de l'affoler, et, comme si elle et agi dans un rve, elle frappa
la vitre de sa petite main et jeta au cocher l'adresse de l'homme de qui
lui paraissait dpendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un
rve, elle descendit devant la porte de l'htel de la rue de Lisbonne,
elle sonna, elle demanda M. Casal et l'normit de sa dmarche ne lui
apparut qu'une fois entre dans le petit salon dont la figure inconnue
la rappela soudain  elle-mme. Tout gare, elle regarda les murs de
cette pice qu'elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance
amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les
reflets de ses tableaux et l'lgant dsordre de son ameublement.

--Mon Dieu, se dit-elle  haute voix, qu'ai-je fait?...

C'tait dj trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il tait dans son
cabinet de travail, occup, comme Poyanne, sans doute,  cette mme
heure, au rglement des dispositions qui prcdent un duel vraiment
srieux, quand le valet de chambre lui annona la visite d'une dame qui
ne voulait pas dire son nom. Il s'imagina aussitt qu'une indiscrtion
de Candale avait tout rvl  la comtesse, et que cette dernire
accourait chez lui pour obtenir qu'il laisst son mari arranger
l'affaire. Aussi, lorsqu'il reconnut Juliette, son saisissement fut si
fort, qu'il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. 
la voir si ple, si frmissante d'une motion que maintenant elle ne
pouvait plus cacher, il comprit qu'elle savait tout, et par qui? sinon
par Poyanne. Il se fit d'instinct le mme raisonnement contre son rival
que son rival s'tait fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle
d'une intimit entre ces deux tres, il subit, lui aussi, un
involontaire accs de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d'un
homme rong de soupons depuis des jours et des jours, et qui a besoin
de blesser la femme, objet de ces soupons, de lui meurtrir, de lui
broyer l'me:

--Vous ici, madame, dit-il aprs ce premier sursaut de surprise et
avec une ironie brutale. Ah! je devine... Vous venez me demander la vie
de votre amant...

--Non, rpondit-elle d'une voix brise. Il l'avait, en effet, par ces
quelques mots, frappe au plus vif, au plus saignant de son tre; mais
puisque cette dmarche folle tait hasarde, du moins il fallait essayer
qu'elle ne ft pas vaine; Non, ce n'est pas sa vie que je viens vous
demander; c'est la mienne. C'est de ne pas ajouter, aux douleurs que je
supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de coeur,
comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute... Il n'y a que
vous qui puissiez dfaire ce que vous avez fait, et c'est pour cela que
j'ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s'il le faut, de
m'pargner, moi, qui n'en peux plus, qui ne survivrais pas  un
malheur...

Elle avait parl sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la
faute de son entretien avec Poyanne, cette mise sur le mme plan de ses
deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette
rencontre et que sa volont de toucher  tout prix Casal. Elle ne
rflchit pas que ses paroles quivalaient, pour cet homme, au plus
prcis des aveux. Si elle avait t de sang-froid, elle aurait d'abord
cherch  savoir ce qu'il connaissait au juste de leurs relations, 
Poyanne et  elle. Mais ce qui caractrise les heures de crise
passionne, c'est prcisment cet oubli de prcautions, cette absence
d'analyse des autres. Nous admettons spontanment, invinciblement,
qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mmes, et nous leur
parlons d'aprs notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies
nuances qui sparent le doute de la certitude. Or, Casal, mme aprs la
conversation avec Mme de Candale, mme aprs la scne du
Thtre-Franais, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si
Juliette tait la matresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l'tait, et
il se ft trouv insens de ne pas le dire. Il n'en tait cependant pas
sr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus lgers indices servent de
matire aux pires soupons, et les preuves les plus convaincantes, ou
que l'on a juges telles  l'avance, laissent une place dernire 
l'espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et
une voix secrte plaide en nous, qui nous murmure: Si tu te trompais,
pourtant! C'est alors, et quand l'vidence s'impose, indiscutable cette
fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait
jamais rien souponn. Dans la supplication perdue de Mme de Tillires,
Raymond n'aperut que cela, cette preuve dcisive qu'elle tait la
matresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme:
_Votre_ amant; et elle avait rpondu, elle: Je ne viens pas vous
demander _sa_ vie. Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose
d'avou, de dfinitif, comme un point de dpart pos pour leur
entretien, et, cette ide lui perant le coeur comme une pointe rougie
au feu, il marcha sur elle, les bras croiss, terrible:

--Ainsi, disait-il, vous l'avouez, il est votre amant... Ah! malgr
tout, je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire... Votre amant! Il
est votre amant! Non, m'avez-vous assez dup! Ai-je t assez enfant
avec vous? Avez-vous d assez rire de ce Casal qui venait chez vous,
avec des mines d'amoureux transi, et vous tiez, vous, la matresse d'un
autre? Et moi, je vous aimais, comme je n'ai jamais aim. J'en tais 
ne pas oser vous parler de mes sentiments... Il faut vous rendre la
justice que vous le savez bien, votre mtier de coquette, mais vous
devriez savoir aussi que l'on ne fait pas ce mtier-l impunment avec
des hommes qui ont quelque chose l... Je vous le tuerai, votre amant,
entendez-vous, je vous le tuerai, aussi vrai que vous m'avez menti
depuis deux mois, jour par jour, heure par heure... Je comprends, cela
vous et amuse de vous dire dans votre orgueil de jolie femme: Pauvre
jeune homme! Il est malheureux. De quoi se plaint-il? Je ne lui ai rien
promis, rien accord... Il m'a aime. Est-ce ma faute?... Oui, c'est
votre faute, et puisque je ne puis vous atteindre que dans cet amant,
qui est all vous livrer le secret de notre rencontre, pour se sauver,
sans doute, h bien, c'est en lui que je vous frapperai!...
Conseillez-lui de ne pas me manquer demain. Car moi, je ferai tout pour
ne pas le manquer... Et maintenant, adieu, madame, nous n'avons plus
rien  nous dire...

Le cruel discours, et comme il contrastait affreusement avec le respect
dont les moindres phrases prononces par cette mme voix avaient t
empreintes depuis le soir du premier dner  l'htel de Candale, devant
la table pare de son tapis de violettes russes! Et comme le sauvage,
l'invincible amour avait tt fait de tirer ces deux tres hors de la
correction mondaine, pour qu'il lui parlt ainsi avec cette pret
d'accent et de termes, et qu'elle l'coutt!...--Car elle l'coutait,
sans l'interrompre, crase par ce mpris qu'elle avait tant apprhend,
qu'elle ne mritait pas malgr les apparences, contre lequel tout son
amour protestait. Cette pret du langage de Casal l'affolait en la
brutalisant dans ce qu'il y avait en elle de plus sensible, de plus
maladivement sensible et tendre, et elle rpondit, l'appelant pour la
premire fois tout haut du nom qu'elle lui donnait tout bas depuis tant
de jours:

--Non, Raymond, je ne peux pas supporter que vous me parliez, que vous
me jugiez ainsi. Mais, comment aucune voix n'a-t-elle plaid pour moi
dans votre coeur? Comment ne me faites-vous pas le crdit de penser que
vous ne savez pas tout?... Vous qui connaissez la vie, comment ne vous
tes-vous pas dit, quand vous avez commenc de me souponner: Cette
femme est la victime d'une fatalit que j'ignore, mais ce n'est pas une
coquette? Elle a t, elle est sincre avec moi. Je l'ai intresse,
elle m'a aim... Oui, Raymond, je vous ai aim, je vous aime encore...
Sans cela, est-ce que la pense de cette rencontre entre vous deux
m'aurait bouleverse au point de m'amener ici, moi, Juliette de
Tillires?... Oui! c'est vrai, quand vous tes entr dans ma vie, je
n'tais pas libre, je ne devais pas me laisser aller  vous recevoir,
comme j'ai fait... Je me suis crue forte. J'tais faible. Je n'ai pas vu
o j'allais. Tout a t si rapide, si entranant, si fatal!... Et puis,
est-ce que je savais combien j'tais aime d'autre part? J'ai tout
appris  la fois, et ce que je sentais pour vous et ce que j'allais
causer de souffrances au plus noble coeur... Ah! vous ne comprendrez pas
cela, vous, un homme, que l'on ne puisse pas aller vers son bonheur 
soi  travers l'agonie d'un autre. Et c'est encore vrai, pourtant: je
n'ai pas pu! Quand j'ai senti souffrir prs de moi quelqu'un qui, lui,
n'avait pas chang, quand j'ai subi ce contrecoup de sa peine, j'ai
pli, je n'ai plus trouv en moi de force que pour gurir cette peine,
que pour sauver cela du moins!... Je ne vous mens pas, je ne discute
pas, je vous montre le fond du fond de ma misre. C'est encore
aujourd'hui ainsi. Regardez-moi, voyez ce que cet effort, ce dchirement
de me sparer de vous m'a cot! Voyez ma pleur, ce que j'ai souffert,
et si j'ai le droit de vous rpter: N'ajoutez rien  mon martyre. Ne me
donnez pas ce remords de penser que je suis votre assassin,  vous ou 
lui... Ah! on ne peut pas souffrir ce que je souffre! Non! C'est trop!
C'est vraiment trop!...

                   *       *       *       *       *

Elle tait si belle en racontant ainsi le drame trange dont elle tait,
comme elle avait dit, la premire, la fatale victime, belle de cette
beaut maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes
du coeur de l'homme! Un si profond accent de vrit marquait cette
confidence navre d'une dtresse morale dont le principe rsidait dans
une faon de sentir trop tendre et trop fine!... Casal s'abandonnait
malgr lui au charme man de cette grce touchante. Il subissait le
magntisme de cette sincrit. Sa colre premire s'en allait pour cder
la place  une tristesse infinie devant ce qu'elle avait appel si
justement le fond du fond de sa misre. Aprs avoir tour  tour divinis
puis maudit cette femme, il l'apercevait enfin telle qu'elle tait
rellement, illogique et si noble, dlicate et si tourmente, prise
d'idal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si
punie! De quoi? De ne pouvoir ni se renoncer ni s'accepter. Une honte
l'envahissait de sa duret de tout  l'heure, et, lui aussi, il
prouvait cette impuissance  supporter la vue, presque le contact de ce
coeur bless sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d'avant
ses soupons,--Dieu! que ce changement d'accent fut doux  Juliette 
cette minute!--qu'il reprit  son tour:

--Pourquoi ne m'avez-vous pas parl plus tt? Pourquoi, lorsque je suis
venu chez vous, aprs ma conversation avec Mme de Candale, ne
m'avez-vous pas dit la vrit? J'aurais tout compris, tout pardonn...
Au lieu que maintenant, c'est trop tard... Vous me demandez d'arranger
cette affaire? Hlas! rien ne dpend plus de moi... Faire des excuses
sur le terrain? Cela, non, jamais, c'est impossible!...

--Impossible! s'cria-t-elle en tordant ses mains, impossible! Et
vous dites m'aimer! C'est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n'est pas
votre coeur... Je vous en conjure, si jamais je vous ai t bonne et
douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m'avez pardonn
vraiment, si vous m'aimez, coutez-moi, obissez-moi...

Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l'assigeant de
sa prire, de ses yeux, de tout son tre, lui insufflant sa volont par
cette suggestion de l'extrme dsir devant laquelle les rsistances les
plus dcides s'affaissent et cdent, jusqu' ce qu'il lui dt, du ton
d'un homme qui abdique tout ce qu'il peut abdiquer de ses fierts:

--Vous le voulez... Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus...
Oui, je peux crire  M. de Poyanne une lettre o je lui exprime mes
regrets de m'tre laiss emporter en paroles vis--vis d'un homme de sa
valeur... Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu'il
lui soit loisible de s'en contenter. Mais s'il ne s'en contente pas,
s'il exige une rparation par les armes,--mme aprs cela,--je la lui
dois et je la lui donnerai.

--Et cette lettre, dit Juliette haletante, quand l'aura-t-il?... Tout
de suite?...

--Soit. Tout de suite, rpondit Casal, je vous en donne ma parole.

--Ah! s'cria-t-elle, merci, merci. Que vous tes bon! Que vous
m'aimez! C'tait son affaire  elle, maintenant, de dcider Poyanne,
et, une fois la lettre crite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne
voulait pas douter qu'elle ne russt  vaincre les rancunes du comte,
si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien
vaincu, par sa seule prsence, la colre, la jalousie, l'orgueil de
celui qui l'avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l'effusion de
reconnaissance qui l'envahit, et dans la dtente de toute sa volont que
lui procura cette russite de ses prires, les larmes lui vinrent et ses
forces dfaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait
prises en lui disant ce merci passionn. Il la sentit trembler, et il
eut peur qu'elle ne se trouvt mal, devant lui, comme elle avait fait
chez elle, lors de sa dernire visite. Il la soutint d'un de ses bras,
et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuy sur son paule ce
ple visage, consum de mlancolie et qu'un sourire presque enfantin de
contentement clairait parmi les larmes, comme si, aprs tant de luttes,
ce dangereux abandon inondait ce pauvre coeur tortur d'une suprme,
d'une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie,
qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frmissante, qui
ne se dfendit point contre ce baiser.--tait-ce chez elle l'ivresse
nerveuse qui succde aux secousses trop violentes de la crainte?
tait-ce chez lui l'ardeur trange, si triste et si profonde, qu'veille
en nous la certitude qu'un autre a possd celle que nous aimons?
tait-ce chez tous les deux l'obscure sensation du tragique du sort, de
la misre de la vie, qui tient par une mystrieuse, par une invincible
attache, aux troubles de la volupt? Simplement, puisqu'ils s'aimaient,
tait-ce cette imprieuse, cette tyrannique folie d'amour qui veut que,
malgr toutes les dfenses de la raison, toutes les sparations de la
destine, toutes les rsolutions et tous les orgueils,  une minute
donne, les bras s'enlacent, les lvres s'unissent, les mes se mlent 
travers les sens? Il l'entranait, il l'emportait hors de ce salon o
ils s'taient parl si douloureusement, et elle ne luttait point. Et
quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet htel o elle tait
arrive folle d'angoisse, elle s'tait donne tout entire  cet homme
qu'elle tait venue supplier de renoncer  sa vengeance.--Elle tait la
matresse de Casal!




XI

LE DERNIER DTOUR DU LABYRINTHE


Le clbre aphorisme des anciens sur la tristesse qui envahit l'tre
vivant aprs l'amour n'est pas seulement vrai en lui-mme d'une vrit
physiologique et naturelle. Il l'est aussi d'une vrit sociale, si l'on
peut dire, tant sont d'ordinaire pnibles les conditions qui
accompagnent ce rveil de notre pense que la passion a grise, cette
reprise de notre personne qui a cru se donner, qui n'a pu que se prter.
Et il faut se retrouver l'homme qui va, qui vient, qui appartient  un
mtier, avec des intrts  suivre, un rle  soutenir, des devoirs 
pratiquer. Il faut redevenir, non plus l'amante pour qui rien n'existe
ici-bas que l'amant, mais la femme du monde sur qui psent mille corves
opprimantes, avec une maison  diriger, des visites  rendre, une
rputation  garder, les innombrables soucis mesquins de l'existence
quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentre au logis,
apporter au baiser confiant d'un mari ou aux innocentes caresses d'un
enfant un visage que brle encore la fivre d'un bonheur dfendu! Si
seulement ces rechutes affreuses de l'Idal dans le Rel
s'accomplissaient par une gradation mnage! Non. Le plus souvent un
insignifiant dtail y suffit et une secousse de quelques secondes. Ce
fut le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de
Casal, dut rapprendre d'un coup la dure vrit de sa situation par le
fait le plus brutalement vulgaire: elle avait laiss  la porte le
fiacre qui l'avait amene, et le cocher, las d'attendre, tait descendu
du sige. Il se promenait de long en large,  ct de sa voiture,
faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il
reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portire avec une bonne figure
joviale o la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et
ce fut d'une voix presque touffe d'motion qu'elle donna une fausse
adresse, quelconque, au hasard, celle d'un magasin de parfumerie situ
dans la rue du Faubourg-Saint-Honor. Elle venait de se rappeler que le
valet de pied tait all de chez elle prendre ce coup. Si ce cocher
goguenard s'avisait de rechercher qui elle tait? S'il en parlait avec
ses gens et s'il racontait cette visite de deux heures?--Quelle visite
et  qui?...  cette seule ide, la pourpre de la confusion se rpandit
sur son visage, et tout son tre se figea d'une pouvante qu'elle ne
connaissait pas. Pour la premire fois elle aperut, bien en face, la
chose nouvelle, l'irrparable chose que jamais elle n'et crue
possible:--elle avait un nouvel amant, elle, Mme de Tillires! Et dans
quelles conditions s'tait-elle donne?  la veille d'un duel provoqu
par sa faute entre deux personnes qui maintenant possdaient sur elle
des droits gaux! La vibration exalte de ses nerfs qui durait encore se
transforma soudain,  cette vidence, en une honte presque affole. Dj
le fiacre s'tait arrt  la porte indique. Elle descendit sans oser
regarder le cocher en le payant. Elle n'osa pas davantage entrer dans le
magasin. Elle n'osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa
criminelle aventure tait crite sur son front, dans ses yeux, dans ses
moindres gestes. Elle marcha devant elle quelques pas, comme si elle et
t poursuivie par un espion charg de savoir d'o elle venait, o elle
allait. Elle tournait le dos  la rue Matignon. Elle ne s'en aperut
qu'en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent  l'Arc de
Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, o les premiers becs de gaz
brlaient d'une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait
prs de huit heures et demie.

--Mon Dieu! songea-t-elle, et ma mre qui m'attend depuis plus d'une
heure! Comme elle va tre inquite, et que lui dire?...

Oui! que lui dire? Dans un nouvel clair d'pouvante, elle se figura la
vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si
habitus  lire jusqu'au fond de son coeur,  elle, grce  la lucidit
presque surnaturelle de l'extrme tendresse. Comment allait-elle
supporter ce regard? Cette apprhension fut si vive, que Juliette se
sentit presque vanouir. Un dcouragement subit l'envahit, infini,
suprme, qui la fit s'asseoir sur un banc dsert, isol dans ce coin
d'avenue. C'est  des moments pareils que des mes comme celle-l,
bouleverses par le plus cruel dsarroi intime, conoivent de ces
foudroyantes rsolutions de suicide, qui demeurent inexplicables mme 
leurs proches, et, involontairement, Juliette songea  la mort. Elle
n'avait qu' hler cette voiture qui passait,  se faire conduire au
pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l'eau verte du fleuve,
en train de couler dans le crpuscule, paisible et profonde. Pour la
premire fois de sa vie, elle, la femme d'nergie, et si rsolue 
vivre, si habitue  se dominer, elle prouva cet attrait du grand repos
qui,  la mme place, avait peut-tre tent dans cette mme tristesse du
crpuscule plus d'une crature misrable: mendiante affame des rues,
fille dlaisse, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les
dtresses traversent cette crise de la tentation funbre; toutes
veillent dans le coeur un intense apptit du nant, et, devant
certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pav sont gales.
Mais Juliette gardait,  travers les garements d'une sensibilit
dcompose, une ide trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans
un souvenir pour ceux  qui elle tait ncessaire. Elle se vit, dans
cette rapide hallucination, morte en effet, rapporte chez elle, et le
dsespoir de sa mre. Cette image lui rendit Mme de Nanay si prsente,
qu'elle se dit: Je ne lui causerai pas cette douleur, et elle se leva
brusquement en se rptant:

--Ah! chre, chre maman! Elle doit tout ignorer. J'aurai ce courage.

Et elle osa la hler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se
faire conduire du ct de la Seine. Elle s'tait dcide  rentrer
bravement, avec la rsolution de mentir encore une fois, pour pargner
du moins une personne parmi celles qui l'aimaient. Toutes les autres:
Poyanne, Casal, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligs!
Mentir encore! se dit-elle. Ah! Dieu! les avait-elle prodigus, ces
mensonges, depuis qu'elle errait dans ce labyrinthe des complications
sentimentales! Mais qu'tait maintenant ce remords  ct du poids qui
dsormais craserait sa conscience? L'effort auquel elle s'astreignit
pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du
moins ce bon rsultat: durant ce court espace de temps, elle acheva de
secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour premire forme toute la
folie abandonne de l'amour, et, pour dernire, cette frnsie de
dsespoir. Elle allait peut-tre souffrir davantage maintenant de la
tragique impasse o elle s'tait engage, mais elle allait en souffrir
comme d'un mal dfini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet
affolement o la nature humaine se dsquilibre, au point de perdre mme
la dignit de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet
effort. L'histoire qu'elle imagina pour paratre devant sa mre sans que
le soupon s'veillt chez la vieille dame tait trs simple, mais trop
en accord avec son teint dfait, ses yeux lasss, la brisure visible de
tout son tre.

--Je me suis trouve mal dans la rue, dit-elle, comme je revenais 
pied, pour marcher un peu, et on a d me porter dans une pharmacie. Je
n'ai pas voulu que l'on vous prvnt, pour ne pas vous inquiter, chre
maman, et puis vous vous tes tourmente davantage.

--Pourvu qu'on trouve le mdecin tout de suite, rpondit la mre, trop
effraye de voir sa fille dans un pareil tat de lassitude pour avoir la
moindre mfiance. Pauvre enfant, ton visage est tout altr, et tu
pensais  moi encore... Que tu es bonne!...

Elle l'embrassait tendrement en prononant ces mots, sans se douter
qu'elle faisait mal  Juliette par cet excs mme de crdulit.

--Je me sens mieux, rpondit celle-ci; c'est bien assez que le
docteur vienne demain matin, si j'ai pass une mauvaise nuit... Je vais
essayer de reposer...

--Oui, va te reposer, dit la mre. Je me charge de recevoir
Gabrielle, qui est revenue trois fois et qui repassera vers les neuf
heures... As-tu quelque chose  lui dire?

--Non, chre maman; expliquez-lui que je suis rentre bien souffrante
et que je n'ai pas pu l'attendre... Je n'ai la force de rien.

                   *       *       *       *       *

Ce dernier soupir du moins ne mentait pas. Elle avait t capable de
cette dernire tension d'nergie pour affronter les yeux de sa mre.
Mais Gabrielle qui lui parlerait de Casal; mais Poyanne surtout, qui
devait, lui aussi, tre l vers les neuf heures,--non, elle ne pouvait
pas les voir! Demain, quand elle aurait repris ses forces, elle se
retrouverait matresse d'elle-mme. Pour le moment, elle avait besoin de
solitude, quoiqu'elle st trop quels fantmes obsderaient sa nuit
d'insomnie. Mais elle n'en tait plus  calculer avec la douleur. Dans
les crises suprmes des drames intimes, l'tre passionn ressemble aux
soldats dans la bataille. Il ne sent point les blessures et n'essaie
mme plus de les viter. Juliette voulait  tout prix y voir clair en
elle-mme. L'action qu'elle venait de commettre avait t si peu
prmdite! C'tait, cet abandon de sa personne  Casal, quelque chose
de si compltement, de si absolument inattendu, qu'il lui fallait des
heures et des heures pour admettre que cela et positivement eu lieu,
pour en comprendre la _ralit_; et, sitt qu'elle fut couche dans son
lit, toutes lumires teintes, rendue  la pleine possession de sa
pense, ce fut bien cette ide qu'elle commena de prendre et de
reprendre:--Elle tait la matresse de Raymond. C'tait vrai! De ces
mmes bras qui maintenant se repliaient contre sa poitrine, par un geste
d'enfant malade, elle l'avait serr contre elle. De ces mmes lvres
qui, de temps  autre, exhalaient cette unique plainte: Mon Dieu! ayez
piti de moi!... Mon Dieu!... elle lui avait rendu ses baisers. Ils la
brlaient encore, insinuant au plus intime de son tre une ardeur de
passion qui ravivait son souvenir. Quel vertige l'avait prcipite 
cette faute? Quelle force de destine l'avait conduite vers cette
maison, vers cette chambre, vers cette minute ineffaable o elle
s'tait sentie trop faible pour rsister  celui qu'elle tait venue
seulement implorer? Les diverses scnes de l'aprs-midi dfilrent
devant son esprit les unes aprs les autres, et sa promenade dans la
solitaire alle du jardin, et l'arrive de Gabrielle, et l'entretien
avec Henry, et la course en voiture, et sa rsolution subite d'aller rue
de Lisbonne. L'effrayante rapidit avec laquelle s'tait accomplie sa
chute ajoutait encore  sa honte, et elle se rptait  voix haute, avec
un dsespoir ml de stupeur qui lui faisait entendre sa voix comme si
c'et t celle d'une autre:

--Que je me mprise! Que je me mprise!...

Mais se mpriser, mais se tordre dans le remords, mais verser des larmes
d'agonie, de ces larmes o l'on se pleure soi-mme  la manire des
mourants, c'est expier, ce n'est pas effacer. Le fait tait l, et avec
lui ses consquences immdiates. Elle allait se retrouver demain en
prsence de Poyanne. Comment agirait-elle? La vritable noblesse, elle
le sentait, lui ordonnait de tout dire, d'avouer son garement, quitte 
subir, comme une punition trop mrite, l'outrage d'un abandon sans
merci. Elle se reprsenta le dtail de ce terrible aveu, le visage
tourment d'Henry, son regard tandis qu'elle lui parlerait, et elle se
rendit compte, avec un effroi inexprimable, que d'avoir trahi cet amant
si noble n'avait pas tu en elle sa sensibilit morbide  l'gard de la
douleur de cet homme. L'ide que par cette confession elle lui
dchirerait si cruellement l'me, la fit se rejeter en arrire et se
dire:

--Non, je ne lui avouerai jamais cela.

H bien! Ne pouvait-elle pas rompre sans cet aveu? Car, cette fois, il
fallait rompre, et de rester la matresse de Poyanne, ayant t celle de
Casal, constituait un degr d'abaissement auquel elle ne descendrait
jamais. Elle n'aurait pas deux amants  la fois!--Hlas! ne les
avait-elle pas? N'avait-elle pas cd au second avant d'avoir rgl sa
situation vis--vis du premier? L'un et l'autre n'taient-ils pas en
droit de se dire,  cette mme minute: Je suis l'amant de Mme de
Tillires?... Afin de se laver devant sa propre conscience de la
fltrissure dont elle se sentait souille  cette pense, elle rptait:
C'est cette histoire de duel qui m'a affole. J'ai perdu la tte. Sans
le danger de cette rencontre, jamais je n'aurais revu Casal. Jamais!
Jamais!... Du moins je les aurai empchs de se battre... En tait-elle
sre? Et voici que, tout d'un coup, cette nouvelle panique passa sur
elle pour achever de la terrasser. Elle raisonnait, depuis la promesse
de Casal, comme si la lettre d'excuses avait t accepte par Poyanne.
Mais l'accepterait-il? Il l'et accepte, certes, si elle avait pu le
voir,  neuf heures, comme il tait convenu, lui parler, l'envelopper de
son influence. Et elle avait recul devant cet entretien! Dj sa
trahison portait ses fruits. Si le duel avait lieu maintenant, elle en
serait deux fois responsable. Et il aurait lieu. Comme il arrive dans
des moments pareils, la prvision du pire s'imposa soudain  cette
imagination torture. Elle retrouva toutes ses anxits de l'aprs-midi,
exaspres encore par ce surcrot d'pouvante que, maintenant, cette
rencontre  main arme mettrait en face l'un de l'autre ses deux amants,
et elle continuait  vibrer pour tous les deux, plus fortement encore 
cette minute. En songeant  l'un, elle se sentait, malgr tout, envahie
par les fivres de la volupt prouve entre ses bras, tandis que celui
qu'elle avait trahi lui tenait au coeur par des racines d'autant plus
vivantes qu'elle y avait touch pour les arracher. Elle n'avait fait que
de les endolorir. Elle le plaignait de l'outrage qu'elle venait de lui
infliger, et cette piti s'accroissait de tous ses remords. Ah! Quel
hassable, quel criminel dualisme d'me! Mais o trouver la force d'en
triompher, aujourd'hui qu'aprs tant de luttes, si sincres, pour
rduire sa vie  l'unit, elle venait de mettre dans les faits ce qui
n'avait t jusque-l que dans son coeur. Ses efforts les plus
consciencieux avaient produit ce monstrueux rsultat que maintenant
Casal possdait sur elle les mmes droits que Poyanne. Comment gurir?
Comment mme se comprendre? Et elle se rptait:

--Ce n'est pas vrai, on n'a pas deux amants, pas plus qu'on n'a deux
amours. On aime l'un ou on aime l'autre...

Elle avait beau se la dire et se la redire, cette formule de conscience,
et s'y attacher en esprit avec la rage de quelqu'un qui se sent emport
par un souffle de tentation coupable auquel il ne veut pas s'abandonner,
elle retrouvait toujours en elle ce jeu contradictoire des deux
sentiments qui s'exaltaient l'un l'autre au lieu de se dtruire, et
toujours aussi la vision du tragique danger que couraient ses deux amis.
Vers le matin, au sortir du sommeil fivreux de six heures qui termine
en un cauchemar accabl des nuits pareilles, elle eut un clair
d'esprance. On tait venu la veille au soir dposer une lettre  son
nom avec prire de la lui remettre aussitt. Elle reconnut l'criture de
Casal. Ce fut avec un tremblement qu'elle ouvrit l'enveloppe. Voici les
lignes qu'elle renfermait:

                   *       *       *       *       *

_Mardi soir._

J'ai tenu ma parole, ma charmante amie, et j'ai crit  M. de P...
Cette lettre, qui m'a tant cot, vous prouvera combien je veux vous
plaire. Ce billet veut vous porter aussi toute ma reconnaissance et vous
demander si vous ne regrettez pas trop ce que vous avez fait pour moi.
Si, comme je l'espre, les choses s'arrangent, j'irai chez vous  deux
heures, vous dire moi-mme tout cela. Si j'tais sr que vous serez
celle que vous avez t aujourd'hui, je vous demanderais de revenir rue
de Lisbonne couter ces choses et d'autres encore. Mais je comprends que
ce ne serait pas prudent. Ne puis-je pas esprer que vous reviendrez
bientt, sinon l, du moins dans un coin plus sr, o je puisse vous
rpter combien je suis votre

RAYMOND.


(_Copie._)

Monsieur,

A la veille d'une rencontre comme celle qui doit avoir lieu demain, la
dmarche que je hasarde auprs de vous risquerait d'tre interprte
singulirement si je n'avais fait mes preuves de bravoure comme vous
avez fait les vtres, et si je n'ajoutais que vous pourrez,  votre gr,
ne tenir aucun compte de ce billet. S'il vous convient de ne pas l'avoir
reu, mettez que je ne l'ai pas crit, voil tout. Mais j'aurai, moi,
soulag ma conscience d'un remords. Les hommes de votre talent et de
votre caractre sont trop rares dans notre pays et leur existence trop
prcieuse pour que j'prouve la moindre honte  vous dire que je
regrette le mouvement de vivacit auquel j'ai cd l'autre soir. Je vous
rpte, monsieur, qu'en vous crivant, j'obis  un scrupule de
conscience, et que, si vous ne jugez pas cette satisfaction suffisante,
je reste  votre disposition, comme il a t convenu. Quoi que vous
dcidiez, vous verrez dans ceci la preuve de ma particulire estime.

CASAL.

                   *       *       *       *       *

--Henry ne peut pas refuser des excuses ainsi prsentes, se dit la
jeune femme quand elle eut lu et relu les deux lettres runies sur la
mme feuille de papier, et cette runion lui fit prouver, pour la
premire fois depuis qu'elle connaissait Casal, l'impression de quelque
chose d'un peu brutal, de presque indlicat. Elle aurait voulu qu'il ne
mlt point ainsi, d'une manire aussi naturelle, l'expression de ses
sentiments et le souvenir de son rival. Ce n'tait qu'une nuance, mais
les femmes qui sentent les nuances les sentent toujours, et celle-ci,
mme dans cette crise si violente de sa destine, trouva en elle de quoi
souffrir de cette confusion, comme aussi de la demande de nouveaux
rendez-vous qu'exprimaient les dernires phrases de la lettre de
Raymond. C'est qu'elle y sentait, sous l'apparent respect des formules,
le droit de cet homme sur elle et la main mise par lui sur sa volont.
Il lui parlait comme  une matresse avec qui l'on n'est pas encore trop
familier, mais sur la complaisance de laquelle on compte absolument.
Aurait-elle donc voulu que Casal considrt le don qu'elle lui avait
fait de sa personne comme une simple aventure? Ce billet n'attestait-il
pas que du moins il croyait s'tre engag avec elle dans une liaison?
Pourquoi cette ide, au lieu de lui apparatre comme une preuve de
sincrit, la froissa-t-elle soudain tout entire? N'avait-elle pas
d'autre part une preuve de la soumission de cet homme  ses dsirs dans
cette copie de la lettre  Poyanne qui avait d, comme il le disait,
tant lui coter? Elle eut un mouvement de rvolte contre elle-mme, 
constater qu'elle n'avait pas plus de gratitude pour une dmarche qui
certainement empcherait le duel. Elle reprit un par un les termes dans
lesquels taient rdiges ces excuses et elle se contraignit  s'en
dmontrer la finesse imprative.

--Sauvs! dit-elle, ils sont sauvs! Qu'importe que moi je sois
perdue?

Cette esprance se doublait cependant d'un reste bien douloureux
d'inquitude, car elle ne put se retenir d'envoyer rue Martignac vers
les dix heures, sous un prtexte quelconque. Elle voulait tre
absolument sre que le comte n'tait pas sorti. Quand elle apprit au
contraire qu'il avait quitt son appartement de grand matin, sans
spcifier le moment o il rentrerait, ce fut l'esprance qui retomba
tout d'un coup, et l'inquitude qui recommena, plus forte de minute en
minute. Vainement se rpta-t-elle: Je suis folle, mme si l'affaire
s'arrange, il faut bien qu'il voie ses tmoins. Elle n'arriva plus 
calmer l'excs de son anxit. Que faire? Envoyer aussi chez Casal? Elle
y songea longtemps, et commena mme plusieurs brouillons de lettres;
puis elle n'osa pas. Elle se prparait, en dsespoir de cause,  crire
 Gabrielle de Candale, lorsque la porte s'ouvrit et donna accs  cette
dernire. Le visage boulevers de cette fidle amie ne permettait gure
le doute  Juliette:

--Ils se battent?... s'cria-t-elle.

--Enfin je te trouve, dit la comtesse sans rpondre directement 
cette question qu'elle prit sans doute pour un simple cri d'effroi, et,
je comprends, tu as pass ton aprs-midi  essayer de convaincre
Poyanne... J'ai bien devin que tu n'avais pas russi, quand j'ai su
dans quel tat tu tais rentre... Oui, ils se battent. J'en suis sre
maintenant. J'ai vu hier soir sur la table de Louis la bote de
pistolets que l'on avait apporte toute cachete de chez Gastinne... Et
ce matin, quand il est parti, ds les huit heures, cette bote n'tait
plus l... J'ai su par le concierge qu'il avait donn au cocher
l'adresse de Casal... J'ai attendu son retour, dans l'esprance
d'apprendre l'vnement, quel qu'il ft, toute la matine. Et ne le
voyant pas revenir vers onze heures, je n'ai pas pu rester plus
longtemps sans nouvelles. Mais que sais-tu, toi-mme, parle, que
sais-tu?

--Je sais que Raymond a insult Henry, dit Mme de Tillires, voil
tout, et que c'est l l'origine de l'affaire. Mon Dieu! dire qu' cette
heure-ci un des deux meurt peut-tre et que j'en suis cause! Partons,
Gabrielle, viens avec moi. Allons-y. S'il tait encore temps?... Ton
concierge t'a dit o est alle la voiture de Louis... Nous ferons bien
parler celui de Casal ou de lord Herbert. Il y a pourtant un dernier
endroit d'o ils sont partis...

--Mais c'est insens, rpondit Mme de Candale. D'abord nous
arriverions trop tard, si nous arrivions... Et puis je ne te laisserais
pas te dshonorer par une dmarche pareille et qui ne servirait  rien
qu' te perdre... Nous nous devons  notre nom, nous autres... Voyons,
ma Juliette, sois plus fire et plus forte...

--Ah! il s'agit bien de mon nom et de ma fiert! s'cria sauvagement
Mme de Tillires. Il s'agit que je ne veux pas qu'ils meurent,
entends-tu, je ne le veux pas...

--Tais-toi, dit la comtesse, on ouvre la porte.

Le valet de pied entrait en effet. La phrase qu'il pronona, et qui
tait trs simple, revtait  cette heure pour les deux femmes une
signification si redoutable qu'elles se regardrent avec pouvante:

--M. le comte de Poyanne est l qui demande si Madame la marquise peut
le recevoir.

--Faites-le entrer, dit enfin Juliette. Va dans ma chambre 
coucher, continua-t-elle, en s'adressant  Gabrielle... J'aurai besoin
que tu sois l peut-tre... tout  l'heure... Ah! que je tremble!

 peine en effet pouvait-elle se tenir debout. S'il y avait eu une
rencontre, Poyanne en tait donc sorti sain et sauf! Mais l'autre? Et il
y avait eu une rencontre. Elle le devina au premier regard jet sur le
comte, qui tait devant elle maintenant, trs ple et vtu de la
redingote noire destine  mieux tromper les balles. Elle s'lana
au-devant de lui, sans plus songer  ce qu'il penserait de cette faon
de le recevoir:

--H bien?... dit-elle d'une voix  peine distincte.

--H bien! rpondit-il simplement, nous nous sommes battus... Et me
voici. Mais, ajouta-t-il plus bas, j'ai eu la main malheureuse...

Elle le regardait avec des yeux o passa un clair de folie:

--Il est bless?... demanda-t-elle. Il est...

Elle n'osa pas finir. Le comte avait baiss la tte comme pour rpondre:
oui,  la question qu'elle n'avait pas formule. Elle jeta un cri. Ses
lvres s'agitrent pour balbutier cette fois avec garement: Mort! Il
est mort! Elle se laissa tomber sur une chaise, comme anantie, le
visage dans ses mains, et des sanglots commencrent de la secouer,
convulsifs,  croire qu'elle aussi, son me allait passer, dans le
gmissement qui s'chappait de sa frle poitrine. Poyanne la regarda
quelques secondes sangloter de cette cruelle manire. Une expression
d'une tristesse intense contracta son visage. Il s'approcha d'elle et,
lui touchant l'paule de la main:

--Nierez-vous encore que vous l'aimez? dit-il de cet accent que Mme de
Tillires n'avait jamais pu supporter, celui de ses grandes dtresses
d'me. Mais,  cet instant, savait-elle seulement qu'il ft l? Ne
pleurez plus, Juliette, continua-t-il, et pardonnez-moi une preuve
dont j'avais besoin pour tre bien sr de vos vrais sentiments. Non, il
n'est pas mort. Il est bless, mais  peine, d'une balle dans le bras,
que le mdecin doit avoir extraite  l'heure qu'il est. Il vivra... Que
m'importe d'ailleurs qu'il vive ou qu'il meure? Vivant ou mort, vous
l'aimez, et vous ne m'aimez plus... J'ai voulu le savoir, et  quelle
profondeur il vous tait cher... Je vous ai menti pour la premire et la
dernire fois. Je viens d'en tre puni. Ah! durement, puisque je vous ai
vue le pleurer ainsi... Que c'est amer, moins amer pourtant que le doute
horrible de ces derniers jours!... Ne me rpondez pas. Je ne vous accuse
point... Vous ne saviez peut-tre pas vous-mme combien vous l'aimiez...
Vous le savez maintenant, et moi aussi.

                   *       *       *       *       *

Il y eut un silence entre les deux amants. Le premier sursaut de
dsespoir dont Juliette avait t frappe, lorsqu'elle avait cru Casal
mort, s'tait chang en une sorte de stupeur  mesure que Poyanne
parlait, la rassurant sur l'issue du duel, mais aussi l'acculant et
comme la clouant  l'inexorable,  l'indiscutable vrit. Pour la
premire fois depuis des mois et des mois, la situation tait pose
entre eux nettement, et la jeune femme convaincue de cet amour pour
Casal qu'elle s'tait toujours acharne  nier. D'ailleurs, n'et-elle
pas donn cette preuve contre elle en s'crasant, en s'abmant de
douleur aux premiers mots du comte, elle n'aurait plus trouv la force
de lui mentir, tant son nergie tait  bout, tant aussi elle tait
lasse elle-mme, lasse  n'en pouvoir plus, de l'affreuse ambigut de
coeur o elle se dbattait depuis si longtemps. Elle restait assise,
baissant les yeux, ses mains jointes maintenant sur ses genoux, comme
une coupable qui attend son arrt,--tellement plus coupable que ne le
souponnait cet homme qui restait debout, sans trouver, lui non plus, la
force de continuer! Certaines phrases, sitt prononces, emportent avec
elles tant d'irrparable, qu'il semble qu'aprs les avoir dites, il ne
reste plus qu' fuir, bien loin, bien vite, sans retourner la tte. On
reste cependant, et la conversation ressemble alors  ces alles et
venues du taureau dans le cirque, lorsque, bless  mort et gardant
l'pe dans sa blessure, il ne fait,  chaque mouvement, qu'enfoncer
davantage le fer meurtrier. Ce fut Mme de Tillires qui reprit d'une
voix suppliante:

--C'est vrai, dit-elle, je lutte depuis tant de jours contre un
trouble que je ne peux pas vaincre. C'est encore vrai, que vous avez le
droit de me condamner, puisque j'ai tout fait pour vous cacher ces
luttes et ce trouble. Mais c'est vrai aussi, elle s'exaltait en
parlant, c'est vrai que jamais, entendez-vous? jamais vous n'avez cess
de m'tre cher, si cher que je n'ai pas pu vous sentir souffrir, une
seule minute, sans prouver un dsir irrsistible de vous consoler, de
vous gurir. Jamais je n'ai compris le bonheur pour moi sans votre
bonheur. Jamais je ne vous ai menti en vous disant que j'avais besoin de
votre tendresse, comme on a besoin d'air!... Appelez-le du nom que vous
voudrez, ce sentiment qui m'a attache  vous, qui m'a rendu impossible
d'accepter la rupture quand vous me l'avez offerte... Mais sachez qu'il
tait, qu'il est bien sincre, et que j'y ai obi, sans calcul!
Comprenez cela du moins, Henry. Ne croyez pas que je vous aie jou une
comdie...

--Non, reprit-il en l'interrompant, vous avez eu peur de ma
souffrance. H bien! regardez-la et regardez-moi... Je sais tout, je
comprends tout,--et je vis, et je vivrai. Je ne suis plus  l'ge o
l'on ne sait pas renoncer au bonheur! Mais  mon ge aussi, on a faim et
soif de vrit; et la vrit, Juliette, c'est qu'encore une fois vous ne
m'aimez plus, que vous en aimez un autre. Si j'ai voulu en avoir une
preuve dcisive, irrfutable, c'est pour avoir le droit de vous dire,
sans un reproche, sans une amertume: Vous tes libre. Faites de votre
libert l'usage que vous voulez... Tout, entendez-vous? tout est
prfrable  cette faiblesse morale qui vous empche depuis si longtemps
de regarder votre coeur courageusement, tout vaut mieux que cette piti
qui fait si mal, que ces fluctuations entre des sentiments contraires
qui vous ont amene  quoi?  me faire,  moi, dont vous connaissez,
dont vous respectez la tendresse, le plus mortel affront.

--Le plus mortel affront?... rpta-t-elle. Que souponnait-il donc de
ses rapports avec Casal? Qu'allait-il lui dire? Elle insista,
tremblante: Expliquez-vous...

--Lisez cette lettre, rpondit-il, en lui tendant une feuille de
papier sur laquelle ses yeux gars reconnurent l'criture de Raymond et
la teneur du billet dont elle avait reu la copie, et rpondez-moi. Je
peux tout entendre et vous devez tout me dire. Oui ou non, est-ce vous
qui lui avez demand de m'crire ces excuses? Car, de lui-mme, jamais
il ne me les aurait faites.

--C'est moi, dit-elle aprs un effort. Pardonnez-moi, Henry, j'tais
folle. Vous m'aviez repousse si durement. Je n'avais plus que cet
espoir, que ce faible espoir d'empcher ce duel.

--Et vous n'avez pas rflchi que si je les acceptais, ces excuses, cet
homme croirait que j'avais eu peur et que je vous avais pousse  cette
dmarche?

--Non, Henry, s'cria-t-elle, je vous affirme qu'il n'a pas pens
cela une minute. Il vous sait si brave, et puis, il lui a suffi de me
regarder pour comprendre que je n'avais pas ma raison, que j'tais en
proie  toute la fivre du dsespoir...

--Ah! reprit le comte, il vous a vue hier?

--Oui! dit-elle avec un nouvel effort.

--Ici? demanda Poyanne  qui cette question fit visiblement mal a
formuler.

--Non, rpondit-elle, cette fois avec la rsolution d'une femme qui en
a assez de toutes les hypocrisies, et qui maintenant prfre se perdre
et ne plus tromper.

--Chez lui?...

--Chez lui!...

Ils se regardrent. Elle tait ple comme si elle allait mourir. Elle
put voir alors passer sur le visage de cet homme une telle expression de
martyre, qu'elle subit de nouveau cet instinctif mouvement de piti
passionne qui, tant de fois, avait paralys en elle l'lan de la
franchise.  cette heure de l'explication suprme, elle avait senti,
comme dans sa veille de cette nuit, que le seul rachat possible de son
garement tait l, dans une confession entire, absolue. C'tait une
noblesse encore et qui lui permettrait de s'estimer de nouveau par
l'expiation. Mais non, il allait trop souffrir, et, suppliante:

--Ne me jugez pas sur des apparences... dit-elle.

--Juliette..., reprit Poyanne en lui saisissant la main; puis,
prement, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais connue, jure-moi que
ce n'est pas vrai, continua-t-il, qu'il ne s'est rien pass entre cet
homme et toi que tu ne puisses me dire... Je peux bien me sacrifier 
ton bonheur, te laisser  lui, si tu l'aimes. Mais pas ainsi, pas avec
cette ide que la veille de ce duel... Non, ce n'est pas possible...
Jure-le-moi. Jure.

--Il ne s'est rien pass entre nous. Je vous le jure, dit-elle d'une
voix brise.

Le comte appuya sa main sur ses yeux comme pour chasser une vision
d'horreur, puis doucement, tristement:

--Vous le voyez. Voil ce que la jalousie peut faire d'un coeur qui
vaut mieux que cela, cependant. Pardonnez-moi cet outrageant soupon...
Ce sera le dernier... Je n'ai plus le droit de vous parler ainsi. Je ne
l'ai jamais eu, car les raisons pour lesquelles vous avez pu quelquefois
me mentir ont toujours t si nobles et n'autorisaient pas cette
injure... Je viens d'tre fou quelques minutes. Oubliez-les... Je vous
promets que je saurai tre votre ami, rien qu'un ami... Je suis trop
troubl maintenant. Demain, ajouta-t-il, si vous permettez, je
viendrai  deux heures. Nous pourrons causer, nous serons plus calmes
tous les deux. Allons, adieu...

--Adieu! dit-elle sans presque le regarder. Tout l'accablait: le
mensonge qu'elle venait de faire,--le sentiment de sa criminelle
trahison vis--vis de cet homme, si noble, mme dans sa jalousie, qu'il
se reprochait comme une faute le plus lgitime des
soupons,--l'impression que cette scne marquait en effet la date d'une
rupture entre eux dfinitive,--le remous des motions qui l'avaient
agite si profondment. Elle se laissa prendre la main, que le comte
sentit molle et inerte dans cette dernire treinte. Cette expression de
martyre qui tout  l'heure avait pass sur son visage y parut encore,
mais navre et si tendre! Ses yeux traduisirent cette sorte de tristesse
infinie et sans plainte qui s'veille en nous aux heures des sacrifices
suprmes, quand nous nous offrons en holocauste  ce que nous aimons.
Dieu! que Juliette devait le voir souvent ainsi, et entendre la voix
touffe dont il rpta ce mot d'adieu, avant de disparatre... Quand,
un quart d'heure plus tard, Mme de Candale, inquite de n'tre pas
avertie, se hasarda  ouvrir la porte, elle trouva son amie immobile, le
coude appuy contre la chemine. Elle s'tait leve pour rappeler encore
Poyanne, puis elle s'tait dit: A quoi bon? et elle tait demeure l,
sans savoir combien de temps, ni que Gabrielle l'attendait, ni rien,
sinon qu'elle tait vaincue, brise, terrasse par la vie.

--Il y a eu un malheur? demanda la comtesse, trompe par cette
attitude.

--Non, rpondit Juliette; ce duel a eu lieu... Casal a reu une
blessure insignifiante... Dans quelques jours, il sera sur pieds, sans
doute.

--Tu vois que tout s'arrange mieux que nous ne pouvions l'esprer.
Pourquoi es-tu si triste, alors? Que t'a dit Poyanne?...

--Ne me le demande pas, reprit l'autre presque avec violence;
laisse-moi, c'est toi qui m'as perdue. Si tu ne m'avais pas fait
connatre cet homme, si tu ne l'avais pas attir chez toi, chez moi, si
tu ne m'en avais pas parl comme tu m'en as parl, est-ce que tout cela
serait arriv?... Puis, voyant des larmes venir aux yeux de la pauvre
comtesse, elle se jeta dans ses bras, achevant de montrer, par cette
folie d'incohrence, le dsordre moral qui, en ce moment, faisait
osciller son triste coeur d'une extrmit  l'autre des sentiments.
Gabrielle essaya en vain de la calmer  force de tendres clineries,
sans arriver  savoir d'elle la cause vritable de cet tat. Il fallait
que cette conversation avec Henry de Poyanne l'et remue  une
singulire profondeur, car c'est distraitement qu'elle rpondit  son
amie qui lui disait: J'enverrai prendre des nouvelles de Casal, et tu
les auras tout de suite... Et quand, la solitude l'ayant rendue 
elle-mme, elle s'abandonna de nouveau au droulement de ses penses, ce
ne fut pas non plus l'image de Raymond qui revint hanter son esprit. Ce
qu'elle voyait, c'tait Poyanne debout devant elle et lui demandant de
jurer qu'elle n'avait rien  se reprocher. Ce qu'elle entendait, c'tait
la voix de cet homme lui disant: adieu. Ce qu'elle prouvait, c'tait le
besoin de le revoir, de lui parler, de s'expliquer  lui. Pour lui
mentir encore? Pour lui montrer quelle nouvelle nuance de sa monstrueuse
duplicit intime?... Non. Toutes les paroles taient prononces, tous
les voiles taient dchirs. Maintenant qu'il avait eu, lui, le courage
d'articuler les mots de rupture devant lesquels elle hsitait, depuis
des jours et des jours, allait-elle, en proie  une infme aberration,
souhaiter le recommencement des ambiguts coupables et des douloureuses
quivoques? Que voulait-elle de cet amant, dvou jusqu' la plus
surhumaine abdication? Par quel mystre du coeur,  prsent qu'elle
s'tait donne  l'autre et que sa vie pouvait enfin se simplifier dans
les actes, subissait-elle ce retour insens vers ce qui n'tait, depuis
des mois, pour elle, qu'une chane de douleur? Ces questions se
posaient, se pressaient autour d'elle, durant cette aprs-midi et dans
la nuit qui suivit, sans qu'elle pt seulement fixer sa pense sur une
seule, plus trouble que jamais elle ne l'avait t, jusqu' ce
qu'arrivt l'instant o Poyanne devait tre chez elle... Une heure. Une
heure et demie. Deux heures... Il ne venait pas. Apprhendant une
rsolution funeste, elle poussa avec sa voiture jusqu' la rue
Martignac. Il lui fut rpondu que le comte tait sorti et que l'on
ignorait l'heure de sa rentre. Elle revint chez elle. Il n'avait point
paru. Elle lui crivit quelques lignes. Le domestique ne rapporta pas de
rponse. Ce ne fut que le lendemain au matin, et aprs une nouvelle nuit
d'anxits atroces, qu'elle reut une enveloppe sur laquelle elle
reconnut l'criture de Poyanne; elle la dchira et put lire les pages
suivantes,-- contradictions tranges du coeur de la femme!--avec la
mme avidit qu'elle avait fait, quarante-huit heures plus tt, la
lettre de Casal.

                   *       *       *       *       *

_Cinq heures du soir, Passy._

Mon amie,

J'ai voulu, pour vous crire ce que je me dois, ce que je vous dois de
vous crire, venir dans ce petit appartement de Passy, qu'en des temps
plus heureux vous appeliez notre chez nous... Jamais je ne vous les ai
entendu prononcer, ces deux mots, pourtant si simples, sans que mon
coeur se mt  battre. Ils rsumaient si tendrement, hlas! ce qui fut
mon unique rve, mon espoir sacr depuis des annes, cette chimre de
vivre avec vous, toujours, d'une vie avoue, o vous auriez port mon
nom, o je vous aurais eue  toute heure prs de moi, me prodiguant la
douceur d'une prsence qui,  elle seule, tait la compensation de
toutes les tristesses de mon pass, l'apaisement de toutes mes peines,
un infini de flicit!... Et m'y voici pourtant seul, dans cet asile,
dont vous ne direz plus jamais: chez nous,  regarder ces muets
objets, dont chacun est pour moi vivant comme un tre, cette tapisserie
sur le mur, avec son paysage naf d'arbres et de clochers, cette
bibliothque basse avec les livres que nous lisions ici ensemble, ces
vases anciens que je parais de fleurs pour vous recevoir. Ah! l'amant
que la mort a spar de sa matresse et qui va s'accouder  la grille de
son tombeau n'a pas dans l'me plus de mlancolie que je n'en ai  cette
heure o je fais, moi aussi, un plerinage  une tombe, celle de notre
commun pass,--ni plus de mlancolie, ni plus de tendresse... Je
voudrais tant qu'un peu de cela sortt pour vous de ces pages, que vous
lirez  un moment o je serai bien loin de Paris, bien loin de ce
mystrieux et cher asile. Je voudrais que vous gardiez de moi, non pas
l'image de l'homme qui vous a si trangement parl hier, mais celle de
l'ami qui pense  vous comme j'y pense  cette minute, pieusement,
doucement, avec une reconnaissance inexprimable pour ce que vous m'avez
donn de votre coeur, parmi ces tmoins de ce qui fut ma part de joie
ici-bas. Vous avez su me la faire si grande que, mme aujourd'hui et
dans cette agonie o je me dbats, je ne peux rien trouver  vous dire,
songeant  ces moments o vous m'avez laiss vous aimer, o vous m'avez
aim, que merci du fond du coeur et encore merci.

Comprenez-moi, ma si chre amie, je ne suis pas ingrat pour vous, et,
en m'en allant, comme je vais faire, je sais, oui, je sais que je vous
suis bien cher aussi et que vous ne m'avez jamais menti en me disant que
vous ne pouviez pas supporter une tristesse dans mes yeux. Je sais qu'en
lisant cette lettre et apprenant que j'ai quitt la France pour un bien
long temps, sinon pour toujours, vous aurez une vraie, une profonde
peine. Me trouverez-vous injuste si j'ajoute que prcisment la
profondeur de votre affection pour moi me permet de mesurer combien est
vivant dans votre coeur l'autre sentiment, celui dont j'ai vu
l'explosion hier? Faut-il que vous ayez t prise par cet amour nouveau
pour que de savoir combien j'en souffrirais n'ait pas empch qu'il ne
grandt en vous? Les luttes que vous avez soutenues, je les devine
maintenant. Le drame moral qui s'est jou dans votre me s'claire  mes
yeux d'un jour qui me permet de sentir  la fois et le degr de votre
dvouement  mon gard, et aussi combien ce dvouement ressemble peu 
l'amour. Vous-mme, vous avez t de si bonne foi en ne voulant pas en
convenir vis--vis de votre conscience! Vous tes fire, vous n'avez pas
voulu avoir chang. Vous tes bonne, vous n'avez pas voulu que je fusse
malheureux. Vous tes loyale, vous n'avez pas voulu admettre une seconde
la possibilit d'une trahison envers celui que vous considriez comme
li  vous pour la vie. Hlas! Juliette, ne vous y trompez pas, il est
bien fort, dans un coeur comme le vtre, un sentiment que de pareilles
raisons ne paralysent pas. Je n'aurais pas entendu votre cri d'hier, je
n'aurais pas vu vos larmes quand vous avez cru  la fatale issue de
notre duel, que j'en saurais assez, moi qui vous connais, par cette
simple vidence. Mais je les ai vues, ces larmes; je l'ai entendu, ce
cri. Et si je pars, c'est que j'ai senti, devant cette expression de
votre nouvel amour, que je ne pouvais pas supporter de regarder ce
sentiment face  face. Que vous luttiez contre lui ou que vous y cdiez,
je saurais le deviner maintenant dans vos tristesses et dans vos joies,
dans vos mnagements pour moi et dans vos silences, et je ne suis qu'un
homme, un homme qui vous aime avec tout son coeur, avec toutes ses
forces, avec tout son tre, que vous avez aim, vous aussi, et  qui
vous ne pouvez pas, vous ne devez pas demander une nergie surnaturelle.
D'ailleurs, ai-je le choix moi-mme de mettre, aujourd'hui que tout
m'est connu, ma douleur entre vous et une vie renouvele, mon amour que
vous ne partagez plus entre votre conscience et ce qui peut tre votre
bonheur? Ai-je le droit de vous donner le spectacle d'une jalousie que
je me sens, je vous l'avoue avec tant d'humilit, incapable de vaincre?
Ai-je le droit de vous infliger ce contre-coup de ma sensibilit malade
que vous avez subie depuis des semaines, depuis des annes, peut-tre?
Non, Juliette, je m'en rends trop compte, en repassant par l'esprit dans
les chemins que nous venons de suivre, une ncessit invincible veut que
deux tres qui se sont aims ne se voient plus quand l'un des deux a
cess d'aimer, et l'autre, non. C'est affreux. C'est amer. Ah! bien
amer, comme la mort. Mais l'estime de soi est  ce prix et il le faut,
quand ce ne serait que par respect pour un pass que l'on ne peut garder
intact qu' la condition qu'il soit vraiment, dfinitivement, rsolument
le pass.

J'ai bien rflchi  toutes ces choses,--autrefois dj, lorsque  mon
retour de Besanon j'ai souponn que vous pouviez vous intresser  un
autre que moi,--mais jamais comme hier et comme cette nuit,-- toutes
ces choses si tristes,  tant d'autres encore. J'ai aperu, dans les
douleurs que nous venons de traverser, l'expiation d'une flicit qui
n'tait pas permise. Je connais trop la sincrit de vos sentiments
religieux pour ne pas avoir devin, derrire bien des mlancolies dont
vous ne me disiez pas les causes, ce regret, ce remords d'une situation
o votre tendresse pour moi vous avait entrane. Car ce fut moi le
coupable, moi qui, n'tant pas libre, devais  jamais vous cacher un
amour dont les joies m'taient dfendues. Et qui sait? Si j'avais eu ce
courage de vous aimer ainsi, dans l'ombre et le silence d'une passion
fervente, mortifie et pure comme une pit, peut-tre Celui qui voit
tout m'et-il rcompens de cet hroque effort en empchant que les
sources de la tendresse ne tarissent pour moi dans votre coeur. Qui sait
s'il n'y a pas pour certaines amours, faites de renoncement et de vertu,
une grce mystrieuse, pareille  cette grce de la foi profonde qui
nous permet d'tre toujours capables de prier? S'il en est ainsi et
qu'il y ait sur nous deux cette fatalit d'une expiation, ce que je
demande  ce Dieu en qui nous avons toujours eu tous deux tant de
confiance, mme en transgressant ses lois, c'est que sa justice retombe
sur moi seul. C'est que votre ami nouveau, celui par qui votre coeur m'a
t enlev devienne digne de vous, qu'il comprenne quel tre de noblesse
et de beaut est venu vers lui  travers tant d'preuves. Je touche ici
 un point si sensible, qui m'est si sensible, qui doit tant vous
l'tre! Laissez-moi vous dire, cependant, qu'encore ici un changement
s'est accompli en moi depuis hier. Je vous ai parl avec bien de
l'amertume et avec bien de la duret de cet homme en qui une trange
double vue m'avait fait pressentir le bourreau de ce qui fut mon
bonheur. Je ne peux pas croire que j'aie eu tout  fait raison, ni qu'un
tre capable de vous intresser jusqu' l'amour soit ce que j'ai pens
qu'tait celui-l. Je voulais, je devais vous dire aussi que je l'ai
jug autrement depuis que son billet d'excuse, si difficile  crire
pour un homme de sa sorte, m'a prouv qu'il vous tait dvou, aprs
tout, autrement que je ne pouvais le penser. Je ne vous ai pas dit hier
ce que je dois ajouter pour tre entirement juste, que, sur le terrain,
il a t logique avec sa lettre et qu'il a tir en l'air. Que ce soit
l, ce que je vous cris de lui, une expiation encore, celle de la
rancune passionne qui m'a fait ne pas accepter ses excuses et dsirer
sa mort! Que ce soit aussi un droit pour moi de vous supplier de
rflchir avant d'aller plus loin sur cette route o vous tes!
prouvez, tudiez le sentiment qu'il vous porte, maintenant que vous
avez le droit de cder au vtre. Il est libre, lui, il est jeune, il
n'est l'esclave d'aucun pass. Il peut vous dvouer toute sa vie et se
transformer sous votre noble influence. S'il en doit tre ainsi, je ne
dis pas que je n'en souffrirai pas, quand j'apprendrai que vous avez
reconstruit votre destine de cette manire. Mais, sachez-le, je vous
aime aujourd'hui avec une tendresse si dsintresse, si purifie par le
martyre de ces derniers jours, que je trouverai en moi de quoi accepter
de loin cette ide avec cette sorte de paix dont parle le saint
livre:--Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, mais non comme le
monde la donne...,--cette paix d'une me qui aime pour toujours, et qui
s'est  jamais renonce!

Et adieu, amie.--Adieu, vous qui tiez l'toile de mon ciel,--du coin
sans nuages de ce ciel si sombre. Adieu, vous qui m'avez permis de vivre
quand j'tais  bout de toutes mes forces, et grce  qui je puis dire
aujourd'hui: j'ai connu le bonheur. N'apprhendez aucune rsolution
dsespre d'un homme qui s'en va de vous, l'me pleine de vous, pour
que vous soyez heureuse et pour ne vous coter plus jamais une larme.
Dans mes douloureuses mditations de cette nuit,--j'ai vu devant moi ce
qui me reste d'existence, et j'ai dcid de son emploi. J'ai reconnu
dans mes dernires preuves de politique un avertissement qu'il fallait
renoncer  cette action-l aussi, et ce renoncement n'a pas t bien
pnible. Un autre champ m'est ouvert, dans lequel j'ai rsolu d'user ce
que je peux garder de vigueur intime. Nos douleurs prives seraient
cruellement inutiles si elles ne nous amenaient pas  chercher l'oubli
de notre propre destine dans une tche impersonnelle, dans le
dvouement dsintress  nos ides. Vous avez trop connu les miennes
durant ces jours heureux o vous me laissiez penser tout haut auprs de
vous, avec vous, pour que j'aie besoin de vous rien dire davantage,
sinon que j'ai rsolu d'aller aux tats-Unis travailler  ce grand livre
de philosophie sociale dont le plan vous avait intresse, dont
l'excution suppose des tudes impossibles ailleurs que l-bas et qui
dureront des annes! Demain, et quand vous aurez ce papier entre les
mains, je serai en mer, n'ayant plus pour horizon que la masse norme
des flots qui rouleront, toujours plus nombreux, entre nous. Ma lettre
de dmission au prsident de la Chambre est crite. Mes affaires
principales, je les avais dj rgles la veille du duel. Notre noble
Ludovic Accragne, dont vous connaissez la divine charit, a bien voulu
se charger de quelques arrangements qui m'eussent fait rester davantage.
Votre nom est le premier qui soit sorti des lvres de ce tendre ami
lorsque je lui ai annonc ma rsolution. Je lui ai dit, ne me faites pas
mentir, que je vous avais dj entretenue de ce dpart et que vous
l'approuviez. Maintenant je vais pouvoir ne penser qu' vous, avec une
tristesse et une douceur inexprimables. Vous m'crirez, n'est-il pas
vrai?--mais pas tout de suite encore. Laissez-moi choisir le moment o
je pourrai tout apprendre de vous sans entrer en agonie. Vous me
garderez ma place dans une amiti dont, prsent, je ne saurais me
contenter.--J'ai le coeur si malade, si aisment bless et
saignant!--Mais l'absence gurira cela aussi, et elle ne laissera
subsister que l'immortelle essence d'un sentiment qui se rsume dans ces
simples mots: Soyez heureuse, mme hors de moi, mme sans moi... Adieu
encore, amie, souviens-toi que je t'ai aime... Que te dire de plus?
sinon la vieille phrase si touchante des humbles,--mais je te la dis du
fond de l'me:--Que Dieu te garde, mon unique amour!

HENRY.

                   *       *       *       *       *

Il se produit,  l'heure des sparations irrvocables, un phnomne
singulier, assez analogue pour les choses de l'me  l'effet de
l'loignement sur les yeux. Vous tiez dans une ville,  en parcourir
les rues, coin par coin,  en examiner les maisons, pierre par pierre.
Un dtail vous dplaisait, puis un autre. Tous les manques d'harmonie
vous frappaient: ici, l'emploi d'un style en contraste avec le caractre
du btiment voisin, ailleurs, l'incurie d'un dlabrement; plus loin, les
gaucheries d'un fronton mal restaur. Votre impression miette ne vous
prparait pas  la magie du coup d'oeil d'ensemble dont vous jouissez 
prsent, debout sur un pont de bateau et regardant la ville tager ses
difices sur la cte, ou au sommet d'une montagne et vous
retournant---comme la lgende veut que le roi Boabdil se soit retourn
pour revoir sa Grenade et la pleurer! Maintenant, la gloire du soleil
couchant rayonne sur la ville abandonne; elle enveloppe d'une poussire
d'or les glises qui lvent leurs tours vers le ciel, les fates
orgueilleux des monuments et jusqu'aux toits abaisss des quartiers
pauvres. L'enchantement rtrospectif qui nous saisit alors devant cet
admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la
mort, quand nous accompagnons au cimetire un ami qui nous fit cependant
souffrir. La ligne idale de son tre intime nous apparat dans une
beaut que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dgage
des mdiocrits de l'existence quotidienne, se rvle  notre regret qui
reconnat la place occupe par lui dans nos besoins d'me. Nous
consentons  lui appliquer les bnfices de cette grande loi humaine qui
veut que toute qualit ait pour condition de dveloppement un dfaut
parallle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles cts, et nous
versons des larmes de tendresse passionne sur celui pour qui, vivant,
nous emes parfois d'tranges injustices. Il a senti nos injustices et
il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les
moralistes cruels! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et
que nous mourons seuls, sans avoir, qu' de rares intervalles, connu le
coeur d'un autre et montr notre propre coeur? Les lendemains de rupture
qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la rsignation coupe
de rvoltes, les esprances suivies de violents dsespoirs, en ont aussi
cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement
qualifi de cristallisation posthume cet trange dplacement de point de
vue analogue  celui dont Mme de Tillires fut la victime, aprs avoir
achev la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux
ces feuilles o son ami de tant d'annes avait comme empreint son coeur,
et ses larmes commencrent de couler, tristement, doucement,
intarissablement. Il tait l tout entier, avec la droiture absolue
d'une pense que, mme  cette heure de la sparation, pas un mauvais
soupon n'effleurait,--avec l'ardeur presque religieuse d'une passion
qui lui faisait trouver un dlice de martyre dans les souffrances du
renoncement,--avec sa foi dans ses ides, si profonde qu'il rappelait
son grand projet d'une histoire du socialisme avec une ingnuit
d'aptre dans ces pages d'adieu  une matresse adore. Les multiples et
changeantes scnes qui avaient marqu les tapes de leur commun roman
s'voqurent  la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne  leur
premire rencontre. Comme elle avait ds lors senti qu'il n'tait pas un
homme de ce temps, que son caractre tait demeur intact et rebelle aux
compromis d'un sicle mortel aux consciences intransigeantes! Comme il
avait t dlicat dans sa manire de lui faire la cour, et avec quel
attendrissement elle l'avait senti se reprendre  la vie auprs d'elle,
se gurir peu  peu de sa premire blessure,--avec quel orgueil aussi!
Car,  cette poque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses
meilleurs discours dataient d'alors, de ces heureuses premires annes
auxquelles cette lettre faisait allusion,--annes o elle avait conclu
avec lui ce contrat secret d'une union  laquelle il tait rest
fidle,--au lieu qu'elle-mme?... Ah! les larmes qui tombaient,
tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont elles brouillaient l'encre,
n'taient pas seulement des larmes de tristesse devant la beaut d'un
pome de sentiment  jamais fini... Le remords y mlangeait ses cres
rancoeurs. Oui, ce noble ami avait raison, et bien plus qu'il ne le
disait, qu'il ne le savait. La rupture entre eux tait ncessaire, d'une
ncessit invincible. Celle qu'il entourait de tant d'estime en lui
rendant sa libert, qu'tait-elle devenue? Qu'avait-elle fait? Mme si
elle et voulu maintenant empcher ce dpart, protester contre cet
adieu, refuser cette libert ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle
ne le devait pas,--aprs cette faute qu' ce moment elle ne comprenait
plus, tant les phrases de ce suprme message venaient de la reconqurir,
de lui rendre ses impressions d'autrefois, sa vision du Poyanne des
jours lointains, et d'absorber, d'effacer tous ses sentiments de ces
dernires semaines. Cette reprise de tout son tre par le pass dont
elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait
pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la
journe, elle n'eut de pense que pour l'absent, pour celui qui s'en
allait ainsi loin d'elle et qui l'avait tant aime. Elle ne fut arrache
 ce somnambulisme nostalgique et dsespr que vers le soir, par
l'arrive de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l'autre, du
bless, qu'elle se reprocha d'avoir si trangement oubli, alors qu'il
souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de silence
arrtes lors du duel avaient t fidlement observes, et Candale avait
racont  sa femme la maladie de Raymond en la lui prsentant comme une
lgre attaque de rhumatisme au bras droit.

--Il en a pour cinq ou six jours  peine, dit la comtesse. Pourvu
qu'une fois rtabli, ils n'aient pas, l'un ou l'autre, l'ide de
recommencer?

--Ils ne l'auront pas, rpondit Juliette; lis cette lettre.

Et elle tendit  Mme de Candale les feuilles o se voyait encore la
trace de ses larmes, obissant  la fois  ce besoin dangereux et
irrsistible de confidence que nous prouvons avec une gale force dans
l'extrme joie et dans l'extrme tristesse, et  un autre besoin, plus
gnreux, celui de faire vraiment apprcier  son amie la magnanimit de
cet homme autrefois si mal jug. Elle put voir les yeux de la jeune
comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs  cette lecture et elle
l'entendit qui disait:

--Mon Dieu! si je l'avais connu! Puis, rendant la lettre et aprs une
seconde d'hsitation: Mais, as-tu cherch au juste  connatre ce que
sait Casal et comment?

--Il sait tout, rpondit Juliette, c'est moi qui lui ai tout dit...

--Toi? interrogea la comtesse. Elle vit de nouveau Mme de Tillires si
trouble qu'elle n'osa pas insister sur ce qu'elle devinait des
conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s'taient donc revus
depuis que ce dernier tait venu rue de Tilsitt? Ils avaient d avoir
ensemble une explication bien intime pour en tre venus  des aveux de
cette sorte? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne souponna la
terrible vrit. Mais elle aperut la nouveaut prilleuse de rapports
qu'une telle rvlation crait entre le jeune homme et son amie, et elle
continua: Et s'il cherche  te revoir, maintenant qu'il saura votre
rupture? Car il la saura. Les journaux parleront de la dmission du
premier orateur de la droite et de son voyage aux tats-Unis...

--S'il cherche  me revoir, rpondit Mme de Tillires, je saurai lui
montrer qui je suis...

                   *       *       *       *       *

Cette nigmatique rponse, et sur laquelle Mme de Candale ne demanda pas
de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce
coeur si atteint, ne sous-entendait aucune ide trs nette. Juliette
avait exprim par ces mots une rsolution de ne pas aller plus avant
dans la chute,--rsolution trs arrte, mais dont elle n'entrevoyait
pas la forme. Depuis la minute o elle tait sortie des bras de Casal
jusqu' celle o son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci
d' ct l'avait empche de regarder bien en face sa nouvelle
situation. 'avait t d'abord l'ide de revoir sa mre, puis l'angoisse
du duel, puis son entretien avec Poyanne et l'attente affole de ce qui
en rsulterait. Tour  tour chacun de ces vnements s'tait prsent 
elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant pass sur elle
comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s'en vont sans
avoir rien dtruit. Elle avait revu sa mre, le duel avait eu lieu, le
comte, par l'nergie de son parti pris, avait rgl leurs relations
d'une faon qu'elle acceptait comme dfinitive. Les problmes les plus
insolubles taient rsolus,--sauf le dernier et le plus redoutable. Elle
se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de
Gabrielle lui infligea aussitt l'obsession: que pensait d'elle Raymond?
Qu'allait vouloir cet homme en qui se rsumait  prsent tout l'avenir
de sa vie sentimentale?... Ce qu'il pensait? Ce qu'il voulait? Quand la
comtesse fut partie, elle alla chercher dans le tiroir de son bureau,
sur lequel tant de fois elle s'tait appuye pour crire  son premier
amant, le billet qu'elle avait reu du second, au matin du duel. Elle le
relut avec une infinie mlancolie, car une comparaison s'imposait qui, 
cette heure, tait bien amre. La diffrence tait trop forte entre ce
billet du lendemain de la faute et la lettre d'adieu qu'elle venait de
recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce
qui s'tait pass, avec la charmante amie du dbut, avec,  la fin,
cette allusion si directe  une organisation de leurs futurs
rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s'y mprt. Non, pas
plus que si Casal, au lieu de lui crire: vous, lui et inflig
l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle tait pour lui
une matresse, comme Mme de Corcieux, comme Mme de Hacqueville, comme
Mme Ethorel. Ces noms, que Mme de Candale lui avait mentionns au
hasard, lors de sa premire fatale visite aprs l'accident de voiture,
lui revinrent tous ensemble. Il avait d crire sur ce ton et dans les
mmes sentiments  celles-l et aux autres. Et pourquoi la jugerait-il
avec plus d'indulgence qu'il n'avait jug ces autres? Parce qu'elles
taient des femmes galantes, et elle, non? Qu'en savait-il? Elle avait
eu un amant avant lui. De cela, il tait sr. N'tait-il pas autoris 
croire que cet amant n'avait pas t le seul, rien que par la manire
dont elle s'tait donne  lui, et dans quelles circonstances! Comme un
jet brlant de honte l'inondait tout entire  ce souvenir. Quel
contraste entre cette manire d'interprter sa conduite et l'image que
l'autre se formait d'elle, entre ce dsir brutal et ce culte, cette
pit dont l'enveloppait Poyanne, au point qu'il souffrait de ne pas
estimer son rival davantage! Mon Dieu! que dirait-il, lui, quand il
saurait la liaison que lui proposait Casal? Elle les aperut  l'avance,
avec une prcision affreuse, les dtails de cette liaison, et elle en
prouva toute l'amertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui
monte sur un bateau, sent dj la nause de la houle  respirer
seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommenant les courses
clandestines dans Paris, qui avaient t le secret supplice de ses
relations avec Poyanne, et les arrts devant une porte sur le seuil de
laquelle le coeur bat si fort, et les sorties, voile et frmissante, et
les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps
o elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait
de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-mme. Au lieu de
l'en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demand
pardon  genoux des fautes qu'elle commettait pour lui! Mais Casal? Que
connaissait-elle de son caractre? Qu'il avait t charmant de
dlicatesse, tendre et soumis tant qu'il l'avait crue libre et pure.
Quel changement aussitt que la fureur de la jalousie s'tait dchane
en lui! Avec quelle duret il lui avait parl  son arrive rue de
Lisbonne! Quel homme tait-il donc et comment ne pas se souvenir des
phrases que Poyanne avait prononces autrefois contre lui, des visibles
souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette lgende de cynisme
dont le nom de ce viveur tait envelopp? Elle tressaillit soudain d'un
frisson de peur et qui ne venait pas seulement de ce qu'elle
apprhendait les cts mystrieux de cette nature. Elle comprenait, elle
devinait plutt que, malgr ses remords, malgr son besoin de se faire
estimer, malgr sa dfiance soudain veille, elle appartiendrait  cet
homme, quel qu'il ft, si elle le revoyait, et qu'il en agirait avec
elle comme il le voudrait. Il l'avait possde de cette possession
absolue qui ne pardonne pas. L'intensit des sensations prouves entre
ses bras la bouleversait, rien qu' s'en souvenir. C'tait la premire
fois que l'univers de la volupt profonde s'tait rvl  elle. Cet
esclavage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent
d'avouer, que presque toutes subissent ou dsirent, elle en ressentait,
elle, la terreur anticipe. Si elle succombait une seconde fois, c'en
tait fait de sa volont. Il serait trop tard pour se reprendre. Et
quand il serait l, comment lui rsister, puisque d'y penser, et de
loin, la laissait si nerve, si faible, si vacillante dans son rve de
racheter sa faute? Cette faute, un garement l'expliquait, pour une
fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommenait, la
dchance dfinitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une
fiert intacte dans une situation que le monde et condamne. Jadis elle
s'en absolvait  force d'honneur personnel. Hlas! qu'tait-il devenu,
cet honneur, aprs sa visite chez Casal? Que deviendrait-il, si cette
visite n'tait que le dbut d'une nouvelle intrigue, d'autant plus
dgradante pour elle qu'autrefois,--il y avait si peu de temps et comme
c'tait loin!--Raymond avait voulu faire d'elle sa femme? Lui aussi,
malgr son caractre et ses ides, il avait rv le rve dont Poyanne
parlait au dbut de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle
d'une vie avoue, lui donner son nom. Il l'estimait alors. Que faire
pour lui prouver que malgr tant d'apparences, malgr la ralit de sa
chute inattendue, elle mritait, sinon toute cette estime, au moins de
ne pas tre traite comme une femme galante qu'elle n'avait jamais t,
qu'elle n'tait pas, qu'elle ne serait jamais?

Sous l'influence de ces rflexions torturantes et durant les quelques
journes de rpit que lui donnait la rclusion force de Casal, un
projet commena de s'baucher en elle, le seul qui mt d'accord tant
d'lments contradictoires de son tre; car il satisfaisait  la fois
son besoin de demeurer digne du culte que lui portait Poyanne, son
passionn dsir de racheter ce qu'elle pouvait racheter de sa faiblesse,
son indestructible apptit d'honneur, et par-dessus tout sa chimre de
remonter dans le jugement de ce Casal, qu'elle ne cessait pas d'aimer, 
une place haute, plus haute peut-tre qu'auparavant. Il avait encore
cela pour lui, ce projet, de s'accorder avec l'impression d'immense
lassitude o aboutissait la multiplicit de ces secousses successives...
Si cependant elle ne revoyait jamais Raymond? Si, quittant Paris et pour
toujours, avant qu'il et pu la joindre, elle allait se rfugier dans
son asile d'enfance et de jeunesse, dans ce cher Nanay, o dj, lors
de son premier grand malheur, en 1870, elle avait connu la magie
consolatrice de la solitude? Oui, si elle s'en allait, lui laissant le
souvenir d'une femme qui, ne pouvant plus tre l'pouse, ne veut pas
n'tre que la matresse? Il saurait certainement le dpart de Poyanne
pour l'Amrique. Il ne la souponnerait donc pas d'tre retourne au
comte aprs s'tre donne. Il faudrait bien qu'il lui rendt la justice
qu'elle n'avait pas cherch auprs de lui une vulgaire aventure de
galanterie. Mais accepterait-il cette fuite? Ne la poursuivrait-il pas
dans sa retraite? H bien! elle irait plus loin encore. Une fois entre
dans la voie de la rupture et du dfinitif loignement dont Poyanne lui
donnait un si courageux exemple, elle sentait que sa force grandirait
avec le danger, et elle entrevoyait, ce qui fut le songe sublime de
toutes les amoureuses dlicates en proie aux temptes du coeur et du
sort, un suprme refuge contre Raymond,--celui d'une porte de clotre.
De celle qui finit ainsi, dans les austrits d'une cellule et  l'ombre
de la croix, l'homme le plus mprisant ne peut pas douter. Et cette
entre en religion lui coterait si peu, brise,  demi morte comme elle
tait maintenant. Entre elle et l'asile sacr, il n'y avait que Mme de
Nanay.

--Non, songea-t-elle, je ne peux pourtant pas  cause de maman.

C'tait l encore un nouvel obstacle auquel elle n'avait pas pens. Dj
ce serait si difficile de lui faire accepter l'ide d'un exil absolu,
loin de Paris,  cette pauvre vieille mre qui devrait renoncer  toute
esprance de voir sa chre enfant remarie? Que lui dire pour justifier
cette rsolution subite? Quelle partie de la vrit lui avouer, qui la
dcidt sans la dsoler? L'apprhension de cet entretien tait si vive
que Juliette le remettait du matin  la soire et de la soire au matin,
et elle aurait recul encore si, dans l'aprs-midi du quatrime jour,
elle n'avait t contrainte  une action par l'annonce de la toute
prochaine arrive de Raymond. Comme elle rentrait d'une longue promenade
solitaire faite au Bois dans ces mmes alles dsertes o elle s'tait
rsolue une premire fois  ne plus le recevoir, elle trouva qu'un
commissionnaire avait apport en son absence une merveilleuse corbeille
de roses et d'orchides,  l'anse de laquelle tait pingl un billet
dont l'criture lui brla les yeux rien qu' la regarder. Quoique les
lettres en fussent altres, comme d'une main qui dirige difficilement
la plume, elle avait reconnu qui les avait traces, et c'tait, au
crayon et sur une carte, les simples lignes suivantes:

                   *       *       *       *       *

--Les premiers mots que je peux crire sont pour rassurer mon amie et
lui demander  quelle heure je peux me prsenter chez elle, demain, qui
sera ma premire sortie.

R. C.

                   *       *       *       *       *

Tandis qu'elle lisait ce billet qui avait d coter au bless un grand
effort, elle respirait l'arome voluptueux des belles roses. Ce parfum
l'enveloppait comme une caresse, en mme temps que de ce papier
qu'avaient touch les doigts du jeune homme montait vers elle une
volont de possession. Tout d'un coup, et comme si elle se ft dbattue
contre un sortilge, elle le dchira, ce papier, en vingt morceaux
qu'elle jeta au vent par la fentre ouverte du jardin. Puis, ayant port
sur le perron la corbeille des dangereuses fleurs, elle rentra dans sa
chambre pour se jeter  genoux et prier. Que se passa-t-il dans cette
me en dtresse durant cette heure qui fut certainement _l'heure_ de sa
vie? Y a-t-il, comme l'instinct de tous les ges l'a suppos, dans la
prire ainsi lance d'un coeur qui souffre vers l'Inconnaissable
Esprit, auteur de toute destine, une vertu rparatrice, une chance
d'obtenir une aide pour les dfaillances de la volont? Fut-ce  cet
instant, et par un pacte fait avec elle-mme, que Juliette pronona,
devant sa conscience, le voeu qu'elle devait, moins d'une anne plus
tard, accomplir? Quand elle se releva, une flamme brillait dans ses
prunelles, une pense clairait son front. Elle monta tout droit dans
l'appartement de sa mre qui, la voyant ainsi transfigure, demeura tout
tonne:

--Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exalte? lui
dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que
cette mtamorphose subite lui faisait peur.

--Une rsolution que je vous demande d'approuver, chre maman,
quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable, rpondit Juliette.
Je pars pour Nanay ce soir.

--Mais c'est insens, en effet, reprit la mre. Tu oublies que le
docteur t'a mise en observation, comme il dit...

--Ah! il s'agit bien de ma sant, rpliqua Mme de Tillires; puis,
gravement, presque tragiquement: Il s'agit de savoir si vous aurez pour
fille une honnte femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une
malheureuse...

--Une malheureuse?... rpta Mme de Nanay avec une visible stupeur;
et, forant Juliette de s'asseoir sur le tabouret,  ses pieds, elle lui
caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua:
Allons, confesse-toi  ta vieille mre, mon enfant aime. Je suis sre
que tu as encore laiss quelque folle ide germer dans cette pauvre
tte. Tu as un tel art de gter avec tes imaginations une vie qui
pourrait tre si douce...

--Non, maman, dit-elle, ce ne sont ni des ides ni des imaginations.
Et d'une voix encore plus sombre: J'aime quelqu'un dont je ne peux pas
tre la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste
ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue,
et je n'ai plus que la force de fuir...

--Comment! rpondit la mre avec une pouvante o se trahissait
l'ingnuit de sa sollicitude, ce n'est pas le dpart de M. de Poyanne
qui te bouleverse ainsi?... Je devinais bien que tu avais le coeur
troubl. J'ai cru que c'tait pour lui et que lui-mme s'en allait parce
qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre...

--Ne m'interrogez pas, chre maman, reprit Juliette en joignant les
mains, je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire... Mais si vous
m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un
comble d'angoisse, et promettez-moi que vous ne m'empcherez pas de
faire ce que je veux faire...

--Quoi? s'cria la vieille dame. Mon Dieu! ce n'est pas de me quitter
pour entrer au couvent?

--Non, dit Mme de Tillires, mais je veux me retirer de Paris pour
toujours... Je veux que nous abandonnions cet appartement o je ne
remettrai plus les pieds, jamais, ni jamais dans cette ville...
Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de dtails qui
devraient m'incomber. Je dsirerais que tout ce qui m'appartient me ft
envoy au chteau, o je vous attendrai...

--Tu n'y penses pas, dit la mre. Dans un mois, dans un an, tu seras
lasse  mourir de Nanay et de la solitude... Les sentiments qui
t'affolent seront finis... Et la vie l-bas, sans autre compagnie que ma
vieille figure, te paratra, te sera insupportable...

--Avec vous, ma mre, avec vous toujours et l-bas, voil mon seul
salut, rpta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains
rides qui erraient sur son pauvre visage. Ah! ne discutez pas avec
moi. Vous m'aimez, vous me voulez loyale et honnte, aidez-moi  me
sauver...

--Avec moi? Toujours?... dit mlancoliquement Mme de Nanay. Et que
deviendras-tu, seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois
pourtant mourir avant toi, et alors?...

--Quand je ne vous aurai plus, dit Juliette avec un regard que la mre
ne lui connaissait pas, j'aurai Dieu.

                   *       *       *       *       *

Onze mois environ aprs son duel avec Poyanne et les vnements qui
l'avaient suivi, Raymond Casal voyageait sur le yacht de lord Herbert
Bohun, revenant de Ceylan o les deux amis taient alls tuer des
lphants aprs avoir chass le lion sur une des ctes du golfe
Persique. Ils avaient fait relche  Malte pour y prendre leur courrier,
et, sans doute, Raymond avait trouv dans le sien une lettre qui le
proccupait particulirement, car, durant toute la journe, il fut la
proie d'une tristesse contre laquelle son compagnon n'essaya mme pas de
lutter. Quoique jamais un mot de confidence n'et t chang entre les
deux amis, lord Herbert avait devin qu'un chagrin de coeur pesait sur
son cher Casal, qui n'tait plus l'insouciant compagnon d'autrefois. Ils
avaient, depuis ces onze mois, vcu  peu prs constamment ensemble, et
us le temps comme il convient  deux camarades qui naviguent sous le
pavillon blanc  croix rouge du _Royal Yacht Squadron_. Ils avaient, au
mois d'aot, pch le saumon en Norvge, pour remonter ensuite jusqu'au
cap Nord. Ils taient redescendus en Angleterre pour y passer quelques
semaines d'octobre et de novembre, le temps d'assister aux courses de
Newmarket et de se livrer, Raymond  toute la folie du jeu, et lord
Herbert au dmon de l'alcool. Car sur mer, et  bord de _la
Dalila_,--c'tait le nom de son bateau,--l'Anglais devenait un tout
autre homme. Il ne buvait plus une goutte d'eau-de-vie, surveillant les
moindres dtails de la manoeuvre avec le coup d'oeil d'un capitaine qui
a gagn son brevet de navigation, et dmontrant ainsi la survivance en
lui de ce sens des responsabilits que rien ne tue chez les hommes de sa
race. Ces cures de sobrit le prservaient sans doute de tomber dans
l'abtissement du terrible poison. Son intelligence se rveillait dans
ces priodes, et on retrouvait avec stupeur l'Oxfordien distingu qu'il
avait t avant de demander  l'eau-de-vie la fuite de tout et de
lui-mme. Pour son unique ami et qu'il aimait avec cette fidlit
britannique, si sre et si profonde, il dployait, quand il le voyait
trop sombre, un esprit enjou que les habitus de Phillips ne
souponnaient gure, et une sensibilit plus invraisemblable encore.
C'est ainsi que, durant ce grand voyage en Perse et aux Indes, entrepris
depuis dcembre, il avait eu l'art de mnager avec une dlicatesse
infinie les tristesses de son _alter ego_, et, l'aprs-midi qui suivit
le dpart de Malte comme dans le dner et dans la soire, il sut si bien
toucher Casal par la sollicitude discrte de son affection que ce
dernier se laissa enfin aller  lui raconter le drame singulier auquel
il avait t ml, mais sans lui nommer Mme de Tillires, et aprs
l'avoir pralablement averti qu'il allait lui soumettre le plus
inexplicable des problmes fminins. La nuit tait d'une beaut presque
surnaturelle. Les toiles brillaient de cet clat plus large qu'elles
ont dans le ciel du Midi. _La Dalila_ fendait d'un mouvement insensible
une mer toute calme, lourde et douce, et d'une noirceur presque bleue
sous un ciel, lui aussi, d'un bleu presque noir. La fracheur de la
brise, dlicieuse  sentir aprs les accablantes chaleurs de la mer
d'gypte, achevait de donner  cette nuit un charme d'irrsistible
apaisement, et lord Herbert, enfonc dans un fauteuil d'osier, coutait
son ami sans parler, en tirant de rgulires bouffes de sa courte pipe
en bois de bruyre. Et, s'abandonnant  la magie du souvenir, Raymond
voquait pour lui-mme plus encore que pour son muet confident toutes
les scnes de son aventure: sa rencontre avec Juliette chez une commune
amie,--ses premires visites, et comment il avait t pris  la
sduction de la jeune femme,--comment elle lui avait ferm sa porte, et
la demande en mariage  laquelle il avait t entran,--puis la crise
de sa jalousie, et la scne avec Poyanne,--l'arrive de Mme de Tillires
rue de Lisbonne, et la folie avec laquelle elle s'tait donne,--puis
rien... Quand, une fois guri de sa blessure, il tait all chez elle,
on lui avait dit son dpart. Il lui avait crit. Pas de rponse. Il
avait su sa retraite  Nanay. Il avait fait le voyage. Non seulement il
n'avait pas t reu, mais il n'tait pas arriv  l'entrevoir. Il avait
appris l qu'elle sortait  peine et seulement pour se promener dans un
parc clos de murs qu'il avait franchis, comme un hros de roman. Le
lendemain, elle quittait le chteau pour une destination inconnue, ayant
sans doute t avertie de sa prsence. Devant cet acharnement  le fuir,
il avait cru de son devoir de renoncer  une poursuite o il et cess
de se conduire en honnte homme, et c'est alors qu'il avait demand 
Bohun de partir ensemble pour Bergen.

--Mais, conclut-il, que je souffre d'une femme, il n'y a rien l
d'extraordinaire... Ce que je voudrais, maintenant que tout cela est
dj de l'histoire bien ancienne, c'est comprendre, et je ne comprends
pas,--moins encore peut-tre depuis ce que m'a appris une lettre de
Candale trouve ce matin parmi les autres, et dont je te parlerai tout 
l'heure... Voyons, avec tout ce que je viens de te dire, quelle est ton
impression,  toi, sur cette femme?

--Es-tu certain qu'elle n'a jamais revu son premier amant? demanda
lord Herbert.

--Parfaitement certain. Il n'est pas revenu d'Amrique.

--Donc ce n'est pas pour lui qu'elle t'a quitt. Tu me permets une
question un peu brutale? tait-elle trs passionne?

--Trs passionne...

--Et trs nave?... Tu me comprends?

--Et trs nave...

--Et ce Poyanne, ce premier amant, avait-il beaucoup vcu dans sa
jeunesse?

--Lui? Pas du tout! C'est une espce d'aptre; du talent, d'ailleurs,
et de l'loquence; mais ce qu'il a d l'ennuyer! Et tu penses?...

--Je pense, reprit lord Herbert, aprs s'tre tu quelques minutes,
que cette femme-l a toujours d tre de bonne foi dans sa conduite 
ton gard, et qu'elle t'a aim, passionnment aim, sans pouvoir arriver
 cesser tout  fait d'aimer l'autre... Il tait sans doute l'amant de
son esprit, de ses ides, d'un certain nombre de choses d'elle que ton
influence ne pouvait pas dtruire, et toi tu tais l'amant de ce qu'il
ne satisfaisait pas en elle... Ce qu'il lui aurait fallu, c'est
quelqu'un qui ft  la fois toi et lui, qui et quelques-uns de ses
sentiments et quelques-uns des tiens..., enfin un Casal avec le coeur de
Poyanne... Je ne vois pas d'autre explication  ces bizarreries...
Arrivons maintenant  la lettre reue ce matin, que te disait-elle?

--Que sa mre est morte et qu'elle-mme va entrer en religion. Elle est
au noviciat des Dames de la Retraite, et Casal ajouta: On ne peut
pourtant pas faire s'accorder ensemble des faits comme tous ceux-l: un
premier amant pendant plusieurs annes, un second pendant deux heures et
le clotre pour toute sa vie.

--D'abord, dit l'Anglais, y restera-t-elle?... Et puis, si elle y
reste, c'est un suicide comme un autre. Le couvent, c'est l'alcool des
femmes romanesques. C'est plus sentimental que le whisky, et plus vieux
jeu, c'est aussi plus fier, mais c'est bien toujours le mme but:
oublier..., s'oublier!... Et de quoi te plains-tu? continua-t-il avec
l'cret d'un homme qui garde une secrte rancune  quelque ancienne
matresse mprise et toujours regrette. Une femme qui te laisse
d'elle l'ide qu'elle passe sa vie  demander pardon  Dieu de t'avoir
aim, mais c'est unique dans notre joli sicle de comdiennes et de
gueuses...

--Qu'elle m'a aim? reprit Casal, si j'en tais au moins sr?

--Mais certainement, elle t'a aim...

--Et l'autre?

--Elle a aim l'autre aussi, voil tout...

--Non, reprit Casal, c'est impossible; on n'a pas de place en soi
pour deux amours...

--Et pourquoi pas? dit lord Herbert en haussant les paules; et il
ralluma sa pipe qu'il venait de nettoyer et de bourrer de tabac tout en
parlant plus qu'il n'avait fait depuis le dbut du voyage. Quand
j'tais  Sville, reprit-il, j'avais un cocher que possdait la manie
des proverbes; il en rptait un que je te recommande, car il contient
le mot de toute ton histoire et de toutes les histoires peut-tre: _Cada
persona es un mundo..._ Chaque personne est un monde.

                   *       *       *       *       *

Et les deux amis retombrent dans le silence de la rverie, tandis que
les toiles continuaient de briller larges et claires, la mer de frmir,
calme, bleue et lourde, et _la Dalila_ d'avancer sur cette mer et sous
ce ciel,--moins infinis et moins changeants, moins mystrieux, moins
dangereux et moins magnifiques aussi que ne peut l'tre,  travers les
temptes et les apaisements, les passions et les sacrifices, les
contrastes et les souffrances, cette chose si impossible  jamais
comprendre tout  fait:--un coeur de femme.


_Hyres, dcembre 1889.--Paris, juillet 1890._




TABLE


                                             Pages.
  I.     Un accident de voiture                   1
  II.    L'Inconnu                               26
  III.   L'Autre                                 62
  IV.    Les sentimentalits d'un Viveur         88
  V.     Premire faute                         124
  VI.    La pente insensible                    152
  VII.   Restes vivants d'un amour mort         192
  VIII.  Dualisme                               236
  IX.    Casal jaloux                           270
  X.     Avant le duel                          309
  XI.    Le dernier dtour du labyrinthe        348




_Achev d'imprimer_

le douze juillet mil huit cent quatre-vingt-dix

PAR

ALPHONSE LEMERRE

(Aug. Springer, _conducteur_)

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_






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