The Project Gutenberg EBook of maux et cames, by Thophile Gautier

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Title: maux et cames

Author: Thophile Gautier

Illustrator: Jules Jacquemart

Release Date: November 11, 2013 [EBook #44160]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUX ET CAMES ***




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THOPHILE GAUTIER

MAUX

ET

CAMES

DITION DFINITIVE

AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART

PARIS

G. CHARPENTIER, DITEUR

13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1888

Tous droits rservs.




CHEZ LE MME DITEUR

OEUVRES COMPLTES DE THOPHILE GAUTIER

PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

 3 fr. 50 le volume

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      l'eau-forte, par _J. Jacquemart_.                           1 vol.
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  ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.)                     1 vol.
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      artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
      d'aprs une gravure  l'eau-forte, par lui-mme, vers
      1833, 3e dition.                                           1 vol.
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[Illustration: Jules Jacquemart p.]




PRFACE


    Pendant les guerres de l'empire,
    Goethe, au bruit du canon brutal,
    Fit _le Divan occidental_,
    Frache oasis o l'art respire.

    Pour Nisami quittant Shakspeare,
    II se parfuma de antal,
    Et sur un mtre oriental
    Nota le chant qu'Hudhud soupire.

    Comme Goethe sur son divan
    A Weimar s'isolait des choses
    Et d'Hafiz effeuillait les roses,

    Sans prendre garde  l'ouragan
    Qui fouettait mes vitres fermes,
    Moi, j'ai fait _maux et Cames_.




AFFINITS SECRTES

MADRIGAL PANTHISTE


    Dans le fronton d'un temple antique,
    Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,
    Sur le fond bleu du ciel attique,
    Juxtapos leurs rves blancs;

    Dans la mme nacre figes,
    Larmes des flots pleurant Vnus,
    Deux perles au gouffre plonges
    Se sont dit des mots inconnus;

    Au frais Gnralife closes,
    Sous le jet d'eau toujours en pleurs,
    Du temps de Boabdil, deux roses
    Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;

    Sur les coupoles de Venise
    Deux ramiers blancs aux pieds ross,
    Au nid o l'amour s'ternise,
    Un soir de mai se sont poss.

    Marbre, perle, rose, colombe,
    Tout se dissout, tout se dtruit;
    La perle fond, le marbre tombe,
    La fleur se fane et l'oiseau fuit.

    En se quittant, chaque parcelle
    S'en va dans le creuset profond
    Grossir la pte universelle
    Faite des formes que Dieu fond.

    Par de lentes mtamorphoses,
    Les marbres blancs en blanches chairs,
    Les fleurs roses en lvres roses
    Se refont dans des corps divers.

    Les ramiers de nouveau roucoulent
    Au coeur de deux jeunes amants,
    Et les perles en dents se moulent
    Pour l'crin des rires charmants.

    De l naissent ces sympathies
    Aux imprieuses douceurs,
    Par qui les mes averties
    Partout se reconnaissent soeurs.

    Docile  l'appel d'un arome,
    D'un rayon ou d'une couleur,
    L'atome vole vers l'atome
    Comme l'abeille vers la fleur.

    L'on se souvient des rveries
    Sur le fronton ou dans la mer,
    Des conversations fleuries
    Prs de la fontaine au flot clair,

    Des baisers et des frissons d'ailes
    Sur les dmes aux boules d'or,
    Et les molcules fidles
    Se cherchent et s'aiment encor.

    L'amour oubli se rveille,
    Le pass vaguement renat,
    La fleur sur la bouche vermeille
    Se respire et se reconnat.

    Dans la nacre o le rire brille,
    La perle revoit sa blancheur;
    Sur une peau de jeune fille,
    Le marbre mu sent sa fracheur.

    Le ramier trouve une voix douce,
    cho de son gmissement,
    Toute rsistance s'mousse,
    Et l'inconnu devient l'amant.

    Vous devant qui je brle et tremble,
    Quel flot, quel fronton, quel rosier,
    Quel dme nous connut ensemble,
    Perle ou marbre, fleur ou ramier?




LE POME DE LA FEMME

MARBRE DE PAROS


    Un jour, au doux rveur qui l'aime,
    En train de montrer ses trsors,
    Elle voulut lire un pome,
    Le pome de son beau corps.

    D'abord, superbe et triomphante
    Elle vint en grand apparat,
    Tranant avec des airs d'infante
    Un flot de velours nacarat:

    Telle qu'au rebord de sa loge
    Elle brille aux Italiens,
    coutant passer son loge
    Dans les chants des musiciens.

    Ensuite, en sa verve d'artiste,
    Laissant tomber l'pais velours,
    Dans un nuage de batiste
    Elle baucha ses fiers contours.

    Glissant de l'paule  la hanche,
    La chemise aux plis nonchalants,
    Comme une tourterelle blanche
    Vint s'abattre sur ses pieds blancs.

    Pour Apelle ou pour Clomne,
    Elle semblait, marbre de chair,
    En Vnus Anadyomne
    Poser nue au bord de la mer.

    De grosses perles de Venise
    Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
    Grains laiteux qu'un rayon irise,
    Sur le frais satin de sa peau.

    Oh! quelles ravissantes choses,
    Dans sa divine nudit,
    Avec les strophes de ses poses,
    Chantait cet hymne de beaut!

    Comme les flots baisant le sable
    Sous la lune aux tremblants rayons,
    Sa grce tait intarissable
    En molles ondulations.

    Mais bientt, lasse d'art antique,
    De Phidias et de Vnus,
    Dans une autre stance plastique
    Elle groupe ses charmes nus.

    Sur un tapis de Cachemire,
    C'est la sultane du srail,
    Riant au miroir qui l'admire
    Avec un rire de corail;

    La Gorgienne indolente,
    Avec son souple narguilh,
    talant sa hanche opulente,
    Un pied sous l'autre repli.

    Et comme l'odalisque d'Ingres,
    De ses reins cambrant les rondeurs,
    En dpit des vertus malingres,
    En dpit des maigres pudeurs!

    Paresseuse odalisque, arrire!
    Voici le tableau dans son jour,
    Le diamant dans sa lumire;
    Voici la beaut dans l'amour!

    Sa tte penche et se renverse;
    Haletante, dressant les seins,
    Aux bras du rve qui la berce,
    Elle tombe sur ses coussins.

    Ses paupires battent des ailes
    Sur leurs globes d'argent bruni,
    Et l'on voit monter ses prunelles
    Dans la nacre de l'infini.

    D'un linceul de point d'Angleterre
    Que l'on recouvre sa beaut:
    L'extase l'a prise  la terre;
    Elle est morte de volupt!

    Que les violettes de Parme,
    Au lieu des tristes fleurs des morts
    O chaque perle est une larme,
    Pleurent en bouquets sur son corps!

    Et que mollement on la pose
    Sur son lit, tombeau blanc et doux,
    O le pote,  la nuit close,
    Ira prier  deux genoux.




ETUDE DE MAINS


I

IMPRIA

    Chez un sculpteur, moule en pltre,
    J'ai vu l'autre jour une main
    D'Aspasie ou de Cloptre,
    Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;

    Sous le baiser neigeux saisie
    Comme un lis par l'aube argent,
    Comme une blanche posie
    S'panouissait sa beaut.

    Dans l'clat de sa pleur mate
    Elle talait sur le velours
    Son lgance dlicate
    Et ses doigts fins aux anneaux lourds.

    Une cambrure florentine,
    Avec un bel air de fiert,
    Faisait, en ligne serpentine,
    Onduler son pouce cart.

    A-t-elle jou dans les boucles
    Des cheveux lustrs de don Juan,
    Ou sur son caftan d'escarboucles
    Peign la barbe du sultan,

    Et tenu, courtisane ou reine,
    Entre ses doigts si bien sculpts,
    Le sceptre de la souveraine
    Ou le sceptre des volupts?

    Elle a d, nerveuse et mignonne,
    Souvent s'appuyer sur le col
    Et sur la croupe de lionne
    De sa chimre prise au vol.

    Impriales fantaisies,
    Amour des somptuosits;
    Voluptueuses frnsies,
    Rves d'impossibilits,

    Romans extravagants, pomes
    De haschisch et de vin du Rhin,
    Courses folles dans les bohmes
    Sur le dos des coursiers sans frein;

    On voit tout cela dans les lignes
    De cette paume, livre blanc
    O Vnus a trac des signes
    Que l'amour ne lit qu'en tremblant.


II

LACENAIRE

    Pour contraste, la main coupe
    De Lacenaire l'assassin,
    Dans des baumes puissants trempe,
    Posait auprs, sur un coussin.

    Curiosit dprave!
    J'ai touch, malgr mes dgots,
    Du supplice encor mal lave,
    Cette chair froide au duvet roux.

    Momifie et toute jaune
    Comme la main d'un pharaon,
    Elle allonge ses doigts de faune
    Crisps par la tentation.

    Un prurit d'or et de chair vive
    Semble titiller de ses doigts
    L'immobilit convulsive,
    Et les tordre comme autrefois.

    Tous les vices avec leurs griffes
    Ont, dans les plis de cette peau,
    Trac d'affreux hiroglyphes,
    Lus couramment par le bourreau.

    On y voit les oeuvres mauvaises
    crites en fauves sillons,
    Et les brlures des fournaises
    O bouillent les corruptions;

    Les dbauches dans les Capres
    Des tripots et des lupanars,
    De vin et de sang diapres,
    Comme l'ennui des vieux Csars!

    En mme temps molle et froce,
    Sa forme a pour l'observateur
    Je ne sais quelle grce atroce,
    La grce du gladiateur!

    Criminelle aristocratie,
    Par la varlope ou le marteau
    Sa pulpe n'est pas endurcie,
    Car son outil fut un couteau.

    Saints calus du travail honnte,
    On y cherche en vain votre sceau.
    Vrai meurtrier et faux pote,
    II fut le Manfred du ruisseau!




VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE


I

DANS LA RUE

    Il est un vieil air populaire
    Par tous les violons racl,
    Aux abois des chiens en colre
    Par tous les orgues nasill.

    Les tabatires  musique
    L'ont sur leur rpertoire inscrit;
    Pour les serins il est classique,
    Et ma grand'mre, enfant, l'apprit.

    Sur cet air, pistons, clarinettes,
    Dans les bals aux poudreux berceaux,
    Font sauter commis et grisettes,
    Et de leurs nids fuir les oiseaux.

    La guinguette, sous sa tonnelle
    De houblon et de chvrefeuil,
    Fte, en braillant la ritournelle,
    Le gai dimanche et l'argenteuil.

    L'aveugle au basson qui pleurniche
    L'corche en se trompant de doigts;
    La sbile aux dents, son caniche
    Prs de lui le grogne  mi-voix.

    Et les petites guitaristes,
    Maigres sous leurs minces tartans,
    Le glapissent de leurs voix tristes
    Aux tables des cafs chantants.

    Paganini, le fantastique,
    Un soir, comme avec un crochet,
    A ramass le thme antique
    Du bout de son divin archet,

    Et, brodant la gaze fane
    Que l'oripeau rougit encor,
    Fait sur la phrase ddaigne
    Courir ses arabesques d'or.


II

SUR LES LAGUNES

    Tra la, tra la, la, la, la laire!
    Qui ne connat pas ce motif?
    A nos mamans il a su plaire,
    Tendre et gai, moqueur et plaintif:

    L'air du Carnaval de Venise,
    Sur les canaux jadis chant
    Et qu'un soupir de folle brise
    Dans le ballet a transport!

    Il me semble, quand on le joue,
    Voir glisser dans son bleu sillon
    Une gondole avec sa proue
    Faite en manche de violon.

    Sur une gamme chromatique,
    Le sein de perles ruisselant,
    La Vnus de l'Adriatique
    Sort de l'eau son corps rose et blanc.

    Les dmes, sur l'azur des ondes
    Suivant la phrase au pur contour,
    S'enflent comme des gorges rondes
    Que soulve un soupir d'amour.

    L'esquif aborde et me dpose,
    Jetant son amarre au pilier,
    Devant une faade rose,
    Sur le marbre d'un escalier.

    Avec ses palais, ses gondoles,
    Ses mascarades sur la mer,
    Ses doux chagrins, ses gats folles,
    Tout Venise vit dans cet air.

    Une frle corde qui vibre
    Refait sur un pizzicato,
    Comme autrefois joyeuse et libre,
    La ville de Canaletto!


III

CARNAVAL

    Venise pour le bal s'habille.
    De paillettes tout toil,
    Scintille, fourmille et babille
    Le carnaval bariol.

    Arlequin, ngre par son masque,
    Serpent par ses mille couleurs,
    Rosse d'une note fantasque
    Cassandre son souffre-douleurs.

    Battant de l'aile avec sa manche
    Comme un pingouin sur un cueil,
    Le blanc Pierrot, par une blanche,
    Passe la tte et cligne l'oeil.

    Le Docteur bolonais rabche
    Avec la basse aux sons trans;
    Polichinelle, qui se fche,
    Se trouve une croche pour nez.

    Heurtant Trivelin qui se mouche
    Avec un trille extravagant,
    A Colombine Scaramouche
    Rend son ventail ou son gant.

    Sur une cadence se glisse
    Un domino ne laissant voir
    Qu'un malin regard en coulisse
    Aux paupires de satin noir.

    Ah! fine barbe de dentelle,
    Que fait voler un souffle pur,
    Cet arpge m'a dit: C'est elle!
    Malgr tes rseaux, j'en suis sr,

    Et j'ai reconnu, rose et frache,
    Sous l'affreux profil de carton,
    Sa lvre au fin duvet de pche,
    Et la mouche de son menton.


IV

CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL

    A travers la folle rise
    Que Saint-Marc renvoie au Lido,
    Une gamme monte en fuse,
    Comme au clair de lune un jet d'eau...

    A l'air qui jase d'un ton bouffe
    Et secoue au vent ses grelots,
    Un regret, ramier qu'on touffe,
    Par instant mle ses sanglots.

    Au loin, dans la brume sonore,
    Comme un rve presque effac,
    J'ai revu, ple et triste encore,
    Mon vieil amour de l'an pass.

    Mon me en pleurs s'est souvenue
    De l'avril, o, guettant au bois
    La violette  sa venue,
    Sous l'herbe nous mlions nos doigts.

    Cette note de chanterelle,
    Vibrant comme l'harmonica,
    C'est la voix enfantine et grle,
    Flche d'argent qui me piqua.

    Le son en est si faux, si tendre,
    Si moqueur, si doux, si cruel,
    Si froid, si brlant, qu' l'entendre
    On ressent un plaisir mortel,

    Et que mon coeur, comme la vote
    Dont l'eau pleure dans un bassin,
    Laisse tomber goutte par goutte
    Ses larmes rouges dans mon sein.

    Jovial et mlancolique,
    Ah! vieux thme du carnaval,
    O le rire aux larmes rplique,
    Que ton charme m'a fait de mal!




SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR


    De leur col blanc courbant les lignes,
    On voit dans les contes du Nord,
    Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
    Nager en chantant prs du bord.

    Ou, suspendant  quelque branche
    Le plumage qui les revt,
    Faire luire leur peau plus blanche
    Que la neige de leur duvet.

    De ces femmes il en est une,
    Qui chez nous descend quelquefois,
    Blanche comme le clair de lune
    Sur les glaciers dans les cieux froids;

    Conviant la vue enivre
    De sa borale fracheur
    A des rgals de chair nacre,
    A des dbauches de blancheur!

    Son sein, neige moule en globe,
    Contre les camlias blancs
    Et le blanc satin de sa robe
    Soutient des combats insolents.

    Dans ces grandes batailles blanches,
    Satins et fleurs ont le dessous,
    Et, sans demander leurs revanches,
    Jaunissent comme des jaloux.

    Sur les blancheurs de son paule,
    Paros au grain blouissant,
    Comme dans une nuit du ple,
    Un givre invisible descend.

    De quel mica de neige vierge,
    De quelle moelle de roseau,
    De quelle hostie et de quel cierge
    A-t-on fait le blanc de sa peau?

    A-t-on pris la goutte lacte
    Tachant l'azur du ciel d'hiver,
    Le lis  la pulpe argente,
    La blanche cume de la mer;

    Le marbre blanc, chair froide et ple
    O vivent les divinits;
    L'argent mat, la laiteuse opale
    Qu'irisent de vagues clarts;

    L'ivoire, o ses mains ont des ailes,
    Et, comme des papillons blancs,
    Sur la pointe des notes frles
    Suspendent leurs baisers tremblants;

    L'hermine vierge de souillure,
    Qui, pour abriter leurs frissons,
    Ouate de sa blanche fourrure
    Les paules et les blasons;

    Le vif-argent aux fleurs fantasques
    Dont les vitraux sont ramags;
    Les blanches dentelles des vasques,
    Pleurs de l'ondine en l'air figs;

    L'aubpine de mai qui plie
    Sous les blancs frimas de ses fleurs;
    L'albtre o la mlancolie
    Aime  retrouver ses pleurs;

    Le duvet blanc de la colombe,
    Neigeant sur les toits du manoir,
    Et la stalactite qui tombe,
    Larme blanche de l'antre noir?

    Des Groenlands et des Norvges
    Vient-elle avec Sraphita?
    Est-ce la Madone des neiges,
    Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

    Sphinx enterr par l'avalanche,
    Gardien des glaciers toils,
    Et qui, sous sa poitrine blanche,
    Cache de blancs secrets gels?

    Sous la glace o calme il repose,
    Oh! qui pourra fondre ce coeur!
    Oh! qui pourra mettre un ton rose
    Dans cette implacable blancheur!




COQUETTERIE POSTHUME


    Quand je mourrai, que l'on me mette,
    Avant de clouer mon cercueil,
    Un peu de rouge  la pommette,
    Un peu de noir au bord de l'oeil.

    Car je veux, dans ma bire close,
    Comme le soir de son aveu,
    Rester ternellement rose
    Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.

    Pas de suaire en toile fine,
    Mais drapez-moi dans les plis blancs
    De ma robe de mousseline,
    De ma robe  treize volants.

    C'est ma parure prfre;
    Je la portais quand je lui plus.
    Son premier regard l'a sacre,
    Et depuis je ne la mis plus.

    Posez-moi, sans jaune immortelle,
    Sans coussin de larmes brod,
    Sur mon oreiller de dentelle
    De ma chevelure inond.

    Cet oreiller, dans les nuits folles,
    A vu dormir nos fronts unis,
    Et sous le drap noir des gondoles
    Compt nos baisers infinis.

    Entre mes mains de cire ple,
    Que la prire runit,
    Tournez ce chapelet d'opale,
    Par le pape  Rome bnit:

    Je l'grnerai dans la couche
    D'o nul encor ne s'est lev;
    Sa bouche en a dit sur ma bouche
    Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.




DIAMANT DU COEUR


    Tout amoureux, de sa matresse,
    Sur son coeur ou dans son tiroir,
    Possde un gage qu'il caresse
    Aux jours de regret ou d'espoir.

    L'un d'une chevelure noire,
    Par un sourire encourag,
    A pris une boucle que moire
    Un reflet bleu d'aile de geai.

    L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,
    Coup par derrire un flocon
    Retors et fin comme la soie
    Que l'on dvide du cocon.

    Un troisime, au fond d'une bote,
    Reliquaire du souvenir,
    Cache un gant blanc, de forme troite,
    O nulle main ne peut tenir.

    Cet autre, pour s'en faire un charme,
    Dans un sachet, d'un chiffre orn,
    Coud des violettes de Parme,
    Frais cadeau qu'on reprend fan.

    Celui-ci baise la pantoufle
    Que Cendrillon perdit un soir;
    Et celui-ci conserve un souffle
    Dans la barbe d'un masque noir.

    Moi, je n'ai ni boucle lustre,
    Ni gant, ni bouquet, ni soulier,
    Mais je garde, empreinte adore,
    Une larme sur un papier:

    Pure rose, unique goutte,
    D'un ciel d'azur tombe un jour,
    Joyau sans prix, perle dissoute
    Dans la coupe de mon amour!

    Et, pour moi, cette obscure tache
    Reluit comme un crin d'Ophyr,
    Et du vlin bleu se dtache,
    Diamant clos d'un saphir.

    Cette larme, qui fait ma joie,
    Roula, trsor inespr,
    Sur un de mes vers qu'elle noie,
    D'un oeil qui n'a jamais pleur!




PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS


    Tandis qu' leurs oeuvres perverses
    Les hommes courent haletants,
    Mars qui rit, malgr les averses,
    Prpare en secret le printemps.

    Pour les petites pquerettes,
    Sournoisement lorsque tout dort,
    Il repasse des collerettes
    Et cisle des boutons d'or.

    Dans le verger et dans la vigne,
    Il s'en va, furtif perruquier,
    Avec une houppe de cygne,
    Poudrer  frimas l'amandier.

    La nature au lit se repose;
    Lui, descend au jardin dsert
    Et lace les boutons de rose
    Dans leur corset de velours vert.

    Tout en composant des solfges,
    Qu'aux merles il siffle  mi-voix,
    Il sme aux prs les perce-neiges
    Et les violettes aux bois.

    Sur le cresson de la fontaine
    O le cerf boit, l'oreille au guet,
    De sa main cache il grne
    Les grelots d'argent du muguet.

    Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
    Il met la fraise au teint vermeil,
    Et te tresse un chapeau de feuilles
    Pour te garantir du soleil.

    Puis, lorsque sa besogne est faite,
    Et que son rgne va finir,
    Au seuil d'avril tournant la tte,
    Il dit: Printemps, tu peux venir!




CONTRALTO


    On voit dans le muse antique,
    Sur un lit de marbre sculpt,
    Une statue nigmatique
    D'une inquitante beaut.

    Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,
    Une desse, ou bien un dieu?
    L'amour, ayant peur d'tre infme,
    Hsite et suspend son aveu.

    Dans sa pose malicieuse,
    Elle s'tend, le dos tourn
    Devant la foule curieuse,
    Sur son coussin capitonn.

    Pour faire sa beaut maudite,
    Chaque sexe apporta son don.
    Tout homme dit: C'est Aphrodite!
    Toute femme: C'est Cupidon!

    Sexe douteux, grce certaine,
    On dirait ce corps indcis
    Fondu, dans l'eau de la fontaine,
    Sous les baisers de Salmacis.

    Chimre ardente, effort suprme
    De l'art et de la volupt,
    Monstre charmant, comme je t'aime
    Avec ta multiple beaut!

    Bien qu'on dfende ton approche,
    Sous la draperie aux plis droits
    Dont le bout  ton pied s'accroche,
    Mes yeux ont plong bien des fois.

    Rve de pote et d'artiste,
    Tu m'as bien des nuits occup,
    Et mon caprice qui persiste
    Ne convient pas qu'il s'est tromp.

    Mais seulement il se transpose,
    Et, passant de la forme au son,
    Trouve dans sa mtamorphose
    La jeune fille et le garon.

    Que tu me plais,  timbre trange!
    Son double, homme et femme  la fois,
    Contralto, bizarre mlange,
    Hermaphrodite de la voix!

    C'est Romo, c'est Juliette,
    Chantant avec un seul gosier;
    Le pigeon rauque et la fauvette
    Perchs sur le mme rosier;

    C'est la chtelaine qui raille
    Son beau page parlant d'amour;
    L'amant au pied de la muraille,
    La dame au balcon de sa tour;

    Le papillon, blanche tincelle,
    Qu'en ses dtours et ses bats
    Poursuit un papillon fidle,
    L'un volant haut et l'autre bas;

    L'ange qui descend et qui monte
    Sur l'escalier d'or voltigeant;
    La cloche mlant dans sa fonte
    La voix d'airain, la voix d'argent;

    La mlodie et l'harmonie,
    Le chant et l'accompagnement;
    A la grce la force unie,
    La matresse embrassant l'amant!

    Sur le pli de sa jupe assise,
    Ce soir, ce sera Cendrillon
    Causant prs du feu qu'elle attise
    Avec son ami le grillon;

    Demain le valeureux Arsace
    A son courroux donnant l'essor,
    Ou Tancrde avec sa cuirasse,
    Son pe et son casque d'or;

    Desdemona chantant le Saule,
    Zerline bernant Mazetto,
    Ou Malcolm le plaid sur l'paule;
    C'est toi que j'aime,  contralto!

    Nature charmante et bizarre
    Que Dieu d'un double attrait para,
    Toi qui pourrais, comme Gulnare,
    tre le Kaled d'un Lara,

    Et dont la voix, dans sa caresse,
    Rveillant le coeur endormi,
    Mle aux soupirs de la matresse
    L'accent plus mle de l'ami!




CAERULEI OCULI


    Une femme mystrieuse,
    Dont la beaut trouble mes sens,
    Se tient debout, silencieuse,
    Au bord des flots retentissants.

    Ses yeux, o le ciel se reflte,
    Mlent  leur azur amer,
    Qu'toile une humide paillette,
    Les teintes glauques de la mer.

    Dans les langueurs de leurs prunelles,
    Une grce triste sourit;
    Les pleurs mouillent les tincelles
    Et la lumire s'attendrit;

    Et leurs cils comme des mouettes
    Qui rasent le flot aplani,
    Palpitent, ailes inquites,
    Sur leur azur indfini.

    Comme dans l'eau bleue et profonde,
    O dort plus d'un trsor coul,
    On y dcouvre  travers l'onde
    La coupe du roi de Thul.

    Sous leur transparence verdtre,
    Brille parmi le gomon,
    L'autre perle de Cloptre
    Prs de l'anneau de Salomon.

    La couronne au gouffre lance
    Dans la ballade de Schiller,
    Sans qu'un plongeur l'ait ramasse,
    Y jette encor son reflet clair.

    Un pouvoir magique m'entrane
    Vers l'abme de ce regard,
    Comme au sein des eaux la sirne
    Attirait Harald Harfagar.

    Mon me, avec la violence
    D'un irrsistible dsir,
    Au milieu du gouffre s'lance
    Vers l'ombre impossible  saisir.

    Montrant son sein, cachant sa queue,
    La sirne amoureusement
    Fait ondoyer sa blancheur bleue
    Sous l'mail vert du flot dormant.

    L'eau s'enfle comme une poitrine
    Aux soupirs de la passion;
    Le vent, dans sa conque marine,
    Murmure une incantation.

    Oh! viens dans ma couche de nacre,
    Mes bras d'onde t'enlaceront;
    Les flots, perdant leur saveur cre,
    Sur ta bouche, en miel couleront.

    Laissant bruire sur nos ttes,
    La mer qui ne peut s'apaiser,
    Nous boirons l'oubli des temptes
    Dans la coupe de mon baiser.

    Ainsi parle la voix humide
    De ce regard crulen,
    Et mon coeur, sous l'onde perfide,
    Se noie et consomme l'hymen.




RONDALLA


    Enfant aux airs d'impratrice,
    Colombe aux regards de faucon,
    Tu me hais, mais c'est mon caprice,
    De me planter sous ton balcon.

    L, je veux, le pied sur la borne,
    Pinant les nerfs, tapant le bois,
    Faire luire  ton carreau morne
    Ta lampe et ton front  la fois.

    Je dfends  toute guitare
    De bourdonner aux alentours.
    Ta rue est  moi:--je la barre
    Pour y chanter seul mes amours,

    Et je coupe les deux oreilles
    Au premier racleur de jambon
    Qui devant la chambre o tu veilles
    Braille un couplet mauvais ou bon.

    Dans sa gane mon couteau bouge;
    Allons, qui veut de l'incarnat?
    A son jabot qui veut du rouge
    Pour faire un bouton de grenat?

    Le sang dans les veines s'ennuie,
    Car il est fait pour se montrer;
    Le temps est noir, gare la pluie!
    Poltrons, htez-vous de rentrer.

    Sortez, vaillants! sortez, bravaches!
    L'avant-bras couvert du manteau,
    Que sur vos faces de gavaches
    J'crive des croix au couteau!

    Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,
    De pied ferme je les attends.
    A ta gloire il faut que je fende
    Les naseaux de ces capitans.

    Au ruisseau qui gne ta marche
    Et pourrait salir tes pieds blancs,
    Corps du Christ! je veux faire une arche
    Avec les ctes des galants.

    Pour te prouver combien je t'aime,
    Dis, je tuerai qui tu voudras:
    J'attaquerai Satan lui-mme,
    Si pour linceul j'ai tes deux draps.

    Porte sourde!--Fentre aveugle!
    Tu dois pourtant our ma voix;
    Comme un taureau bless je beugle,
    Des chiens excitant les abois!

    Au moins plante un clou dans ta porte:
    Un clou pour accrocher mon coeur.
    A quoi sert que je le remporte
    Fou de rage, mort de langueur?




NOSTALGIES D'OBLISQUES


I

L'OBLISQUE DE PARIS

    Sur cette place je m'ennuie,
    Oblisque dpareill;
    Neige, givre, bruine et pluie
    Glacent mon flanc dj rouill;

    Et ma vieille aiguille, rougie
    Aux fournaises d'un ciel de feu,
    Prend des pleurs de nostalgie
    Dans cet air qui n'est jamais bleu.

    Devant les colosses moroses
    Et les pylnes de Luxor,
    Prs de mon frre aux teintes roses
    Que ne suis-je debout encor,

    Plongeant dans l'azur immuable
    Mon pyramidion vermeil,
    Et de mon ombre, sur le sable,
    crivant les pas du soleil!

    Rhamss, un jour mon bloc superbe,
    O l'ternit s'brchait,
    Roula fauch comme un brin d'herbe,
    Et Paris s'en fit un hochet.

    La sentinelle granitique,
    Gardienne des normits,
    Se dresse entre un faux temple antique
    Et la chambre des dputs.

    Sur l'chafaud de Louis seize,
    Monolithe au sens aboli,
    On a mis mon secret, qui pse
    Le poids de cinq mille ans d'oubli.

    Les moineaux francs souillent ma tte,
    O s'abattaient dans leur essor
    L'ibis rose et le gypate
    Au blanc plumage, aux serres d'or.

    La Seine, noir gout des rues,
    Fleuve immonde fait de ruisseaux,
    Salit mon pied, que dans ses crues
    Baisait le Nil, pre des eaux,

    Le Nil, gant  barbe blanche
    Coiff de lotus et de joncs,
    Versant de son urne qui penche
    Des crocodiles pour goujons!

    Les chars d'or toils de nacre
    Des grands pharaons d'autrefois
    Rasaient mon bloc heurt du fiacre
    Emportant le dernier des rois.

    Jadis, devant ma pierre antique,
    Le pschent au front, les prtres saints
    Promenaient la bari mystique
    Aux emblmes dors et peints;

    Mais aujourd'hui, pilier profane
    Entre deux fontaines camp,
    Je vois passer la courtisane
    Se renversant dans son coup.

    Je vois, de janvier  dcembre,
    La procession des bourgeois,
    Les Solons qui vont  la chambre,
    Et les Arthurs qui vont au bois.

    Oh! dans cent ans quels laids squelettes
    Fera ce peuple impie et fou,
    Qui se couche sans bandelettes
    Dans des cercueils que ferme un clou,

    Et n'a pas mme d'hypoges
    A l'abri des corruptions,
    Dortoirs o, par sicles ranges,
    Plongent les gnrations!

    Sol sacr des hiroglyphes
    Et des secrets sacerdotaux,
    O les sphinx s'aiguisent les griffes
    Sur les angles des pidestaux,

    O sous le pied sonne la crypte,
    O l'pervier couve son nid,
    Je te pleure,  ma vieille gypte,
    Avec des larmes de granit!


II

L'OBLISQUE DE LUXOR

    Je veille, unique sentinelle
    De ce grand palais dvast,
    Dans la solitude ternelle,
    En face de l'immensit.

    A l'horizon que rien ne borne,
    Strile, muet, infini,
    Le dsert sous le soleil morne,
    Droule son linceul jauni.

    Au-dessus de la terre nue,
    Le ciel, autre dsert d'azur,
    O jamais ne flotte une nue,
    S'tale implacablement pur.

    Le Nil, dont l'eau morte s'tame
    D'une pellicule de plomb,
    Luit, rid par l'hippopotame,
    Sous un jour mat tombant d'aplomb;

    Et les crocodiles rapaces,
    Sur le sable en feu des lots,
    Demi-cuits dans leurs carapaces,
    Se pment avec des sanglots.

    Immobile sur son pied grle,
    L'ibis, le bec dans son jabot,
    Dchiffre au bout de quelque stle
    Le cartouche sacr de Thot.

    L'hyne rit, le chacal miaule,
    Et, traant des cercles dans l'air,
    L'pervier affam piaule,
    Noire virgule du ciel clair.

    Mais ces bruits de la solitude
    Sont couverts par le billement
    Des sphinx, lasss de l'attitude
    Qu'ils gardent immuablement.

    Produit des blancs reflets du sable
    Et du soleil toujours brillant,
    Nul ennui ne t'est comparable,
    Spleen lumineux de l'Orient!

    C'est toi qui faisais crier: Grce!
    A la satit des rois
    Tombant vaincus sur leur terrasse,
    Et tu m'crases de ton poids.

    Ici jamais le vent n'essuie
    Une larme  l'oeil sec des cieux,
    Et le temps fatigu s'appuie
    Sur les palais silencieux.

    Pas un accident ne drange
    La face de l'ternit;
    L'gypte, en ce monde o tout change,
    Trne sur l'immobilit.

    Pour compagnons et pour amies,
    Quand l'ennui me prend par accs,
    J'ai les fellahs et les momies
    Contemporaines de Rhamss;

    Je regarde un pilier qui penche,
    Un vieux colosse sans profil
    Et les canges  voile blanche
    Montant ou descendant le Nil.

    Que je voudrais comme mon frre,
    Dans ce grand Paris transport,
    Auprs de lui, pour me distraire,
    Sur une place tre plant!

    L-bas, il voit  ses sculptures
    S'arrter un peuple vivant,
    Hiratiques critures,
    Que l'ide pelle en rvant.

    Les fontaines juxtaposes
    Sur la poudre de son granit
    Jettent leurs brumes irises;
    II est vermeil, il rajeunit!

    Des veines roses de Syne
    Comme moi cependant il sort,
    Mais je reste  ma place ancienne;
    II est vivant et je suis mort!




VIEUX DE LA VIEILLE

15 DCEMBRE


    Par l'ennui chass de ma chambre,
    J'errais le long du boulevard:
    II faisait un temps de dcembre,
    Vent froid, fine pluie et brouillard;

    Et l je vis, spectacle trange,
    chapps du sombre sjour,
    Sous la bruine et dans la fange,
    Passer des spectres en plein jour.

    Pourtant c'est la nuit que les ombres,
    Par un clair de lune allemand,
    Dans les vieilles tours en dcombres,
    Reviennent ordinairement;

    C'est la nuit que les Elfes sortent
    Avec leur robe humide au bord,
    Et sous les nnuphars emportent
    Leur valseur de fatigue mort;

    C'est la nuit qu'a lieu la revue
    Dans la ballade de Zedlitz,
    O l'Empereur, ombre entrevue,
    Compte les ombres d'Austerlitz.

    Mais des spectres prs du Gymnase,
    A deux pas des Varits,
    Sans brume ou linceul qui les gaze,
    Des spectres mouills et crotts!

    Avec ses dents jaunes de tartre,
    Son crne de mousse verdi,
    A Paris, boulevard Montmartre,
    Mob se montrant en plein midi!

    La chose vaut qu'on la regarde:
    Trois fantmes de vieux grognards,
    En uniformes de l'ex-garde,
    Avec deux ombres de hussards!

    On et dit la lithographie
    O, dessins par un rayon,
    Les morts, que Raffet difie,
    Passent, criant: Napolon!

    Ce n'tait pas les morts qu'veille
    Le son du nocturne tambour,
    Mais bien quelques _vieux de la vieille_
    Qui clbraient le grand retour.

    Depuis la suprme bataille,
    L'un a maigri, l'autre a grossi;
    L'habit jadis fait  leur taille,
    Est trop grand ou trop rtrci.

    Nobles lambeaux, dfroque pique,
    Saints haillons, qu'toile une croix,
    Dans leur ridicule hroque
    Plus beaux que des manteaux de rois!

    Un plumet nerv palpite
    Sur leur kolbach fauve et pel;
    Prs des trous de balle, la mite
    A rong leur dolman cribl;

    Leur culotte de peau trop large
    Fait mille plis sur leur fmur;
    Leur sabre rouill, lourde charge,
    Creuse le sol et bat le mur;

    Ou bien un embonpoint grotesque,
    Avec grand'peine boutonn,
    Fait un poussah, dont on rit presque,
    Du vieux hros tout chevronn.

    Ne les raillez pas, camarade;
    Saluez plutt chapeau bas
    Ces Achilles d'une Iliade
    Qu'Homre n'inventerait pas.

    Respectez leur tte chenue!
    Sur leur front par vingt cieux bronz,
    La cicatrice continue
    Le sillon que l'ge a creus.

    Leur peau, bizarrement noircie,
    Dit l'gypte aux soleils brlants;
    Et les neiges de la Russie
    Poudrent encor leurs cheveux blancs.

    Si leurs mains tremblent, c'est sans doute
    Du froid de la Brsina;
    Et s'ils boitent, c'est que la route
    Est longue du Caire  Wilna;

    S'ils sont perclus, c'est qu' la guerre
    Les drapeaux taient leurs seuls draps;
    Et si leur manche ne va gure,
    C'est qu'un boulet a pris leur bras.

    Ne nous moquons pas de ces hommes
    Qu'en riant le gamin poursuit;
    Ils furent le jour dont nous sommes
    Le soir et peut-tre la nuit.

    Quand on oublie, ils se souviennent.
    Lancier rouge et grenadier bleu,
    Au pied de la colonne, ils viennent
    Comme  l'autel de leur seul dieu.

    L, fiers de leur longue souffrance,
    Reconnaissants des maux subis,
    Ils sentent le coeur de la France
    Battre sous leurs pauvres habits.

    Aussi les pleurs trempent le rire
    En voyant ce saint carnaval,
    Cette mascarade d'empire,
    Passer comme un matin de bal;

    Et l'aigle de la grande arme
    Dans le ciel qu'emplit son essor,
    Du fond d'une gloire enflamme,
    tend sur eux ses ailes d'or!




TRISTESSE EN MER


    Les mouettes volent et jouent;
    Et les blancs coursiers de la mer,
    Cabrs sur les vagues, secouent
    Leurs crins chevels dans l'air.

    Le jour tombe; une fine pluie
    teint les fournaises du soir,
    Et le steam-boat crachant la suie
    Rabat son long panache noir.

    Plus ple que le ciel livide
    Je vais au pays du charbon,
    Du brouillard et du suicide;
    --Pour se tuer le temps est bon.

    Mon dsir avide se noie
    Dans le gouffre amer qui blanchit;
    Le vaisseau danse, l'eau tournoie,
    Le vent de plus en plus frachit.

    Oh! je me sens l'me navre;
    L'Ocan gonfle, en soupirant,
    Sa poitrine dsespre,
    Comme un ami qui me comprend.

    Allons, peines d'amour perdues,
    Espoirs lasss, illusions
    Du socle idal descendues,
    Un saut dans les moites sillons!

    A la mer, souffrances passes,
    Qui revenez toujours, pressant
    Vos blessures cicatrises
    Pour leur faire pleurer du sang!

    A la mer, spectre de mes rves,
    Regrets aux mortelles pleurs
    Dans un coeur rouge ayant sept glaives,
    Comme la Mre des douleurs.

    Chaque fantme plonge et lutte
    Quelques instants avec le flot
    Qui sur lui ferme sa volute
    Et l'engloutit dans un sanglot.

    Lest de l'me, pesant bagage,
    Trsors misrables et chers,
    Sombrez, et dans votre naufrage
    Je vais vous suivre au fond des mers!

    Bleutre, enfl, mconnaissable,
    Berc par le flot qui bruit,
    Sur l'humide oreiller du sable
    Je dormirai bien cette nuit!

    ... Mais une femme dans sa mante
    Sur le pont assise  l'cart,
    Une femme jeune et charmante
    Lve vers moi son long regard.

    Dans ce regard,  ma dtresse
    La Sympathie aux bras ouverts
    Parle et sourit, soeur ou matresse.
    Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!

    Les mouettes volent et jouent;
    Et les blancs coursiers de la mer,
    Cabrs sur les vagues, secouent
    Leurs crins chevels dans l'air.




A UNE ROBE ROSE


    Que tu me plais dans cette robe
    Qui te dshabille si bien,
    Faisant jaillir ta gorge en globe,
    Montrant tout nu ton bras paen!

    Frle comme une aile d'abeille,
    Frais comme un coeur de rose-th,
    Son tissu, caresse vermeille,
    Voltige autour de ta beaut.

    De l'piderme sur la soie
    Glissent des frissons argents,
    Et l'toffe  la chair renvoie
    Ses clairs roses reflts.

    D'o te vient cette robe trange
    Qui semble faite de ta chair,
    Trame vivante qui mlange
    Avec ta peau son rose clair?

    Est-ce  la rougeur de l'aurore,
    A la coquille de Vnus,
    Au bouton de sein prs d'clore,
    Que sont pris ces tons inconnus?

    Ou bien l'toffe est-elle teinte
    Dans les roses de ta pudeur?
    Non; vingt fois modele et peinte,
    Ta forme connat sa splendeur.

    Jetant le voile qui te pse,
    Ralit que l'art rva,
    Comme la princesse Borghse
    Tu poserais pour Canova.

    Et ces plis roses sont les lvres
    De mes dsirs inapaiss,
    Mettant au corps dont tu les svres
    Une tunique de baisers.




LE MONDE EST MCHANT


    Le monde est mchant, ma petite
    Avec son sourire moqueur
    II dit qu' ton ct palpite
    Une montre en place de coeur.

    --Pourtant ton sein mu s'lve
    Et s'abaisse comme la mer,
    Aux bouillonnements de la sve
    Circulant sous ta jeune chair.

    Le monde est mchant, ma petite:
    Il dit que tes yeux vifs sont morts
    Et se meuvent dans leur orbite
    A temps gaux et par ressorts.

    --Pourtant une larme irise
    Tremble  tes cils, mouvant rideau,
    Comme une perle de rose
    Qui n'est pas prise au verre d'eau.

    Le monde est mchant, ma petite:
    Il dit que tu n'as pas d'esprit,
    Et que les vers qu'on te rcite
    Sont pour toi comme du sanscrit.

    --Pourtant, sur ta bouche vermeille,
    Fleur s'ouvrant et se refermant,
    Le rire, intelligente abeille,
    Se pose  chaque trait charmant.

    C'est que tu m'aimes, ma petite,
    Et que tu hais tous ces gens-l.
    Quitte-moi;--comme ils diront vite:
    Quel coeur et quel esprit elle a!




INS DE LAS SIERRAS

A LA PETRA CAMARA


    Nodier raconte qu'en Espagne
    Trois officiers cherchant un soir
    Une venta dans la campagne,
    Ne trouvrent qu'un vieux manoir;

    Un vrai chteau d'Anne Radcliffe,
    Aux plafonds que le temps ploya,
    Aux vitraux rays par la griffe
    Des chauves-souris de Goya,

    Aux vastes salles dlabres,
    Aux couloirs livrant leur secret,
    Architectures effondres
    O Piranse se perdrait.

    Pendant le souper, que regarde
    Une collection d'aeux
    Dans leurs cadres montant la garde,
    Un cri rpond aux chants joyeux;

    D'un long corridor en dcombres,
    Par la lune bizarrement
    Entrecoup de clairs et d'ombres,
    Dbusque un fantme charmant;

    Peigne au chignon, basquine aux hanches.
    Une femme accourt en dansant,
    Dans les bandes noires et blanches
    Apparaissant, disparaissant.

    Avec une volupt morte,
    Cambrant les reins, penchant le cou,
    Elle s'arrte sur la porte,
    Sinistre et belle  rendre fou.

    Sa robe, passe et fripe
    Au froid humide des tombeaux,
    Fait luire, d'un rayon frappe,
    Quelques paillons sur ses lambeaux;

    D'un ptale dcouronne
    A chaque soubresaut nerveux,
    Sa rose, jaunie et fane,
    S'effeuille dans ses noirs cheveux.

    Une cicatrice, pareille
    A celle d'un coup de poignard,
    Forme une couture vermeille
    Sur sa gorge d'un ton blafard;

    Et ses mains ples et fluettes,
    Au nez des soupeurs pleins d'effroi
    Entre-choquent les castagnettes,
    Comme des dents claquant de froid.

    Elle danse, morne bacchante,
    La cachucha sur un vieil air,
    D'une grce si provocante,
    Qu'on la suivrait mme en enfer.

    Ses cils palpitent sur ses joues
    Comme des ailes d'oiseau noir,
    Et sa bouche arque a des moues
    A mettre un saint au dsespoir.

    Quand de sa jupe qui tournoie
    Elle soulve le volant,
    Sa jambe, sous le bas de soie,
    Prend des lueurs de marbre blanc.

    Elle se penche jusqu' terre,
    Et sa main, d'un geste coquet,
    Comme on fait des fleurs d'un parterre.
    Groupe les dsirs en bouquet.

    Est-ce un fantme? est-ce une femme?
    Un rve, une ralit,
    Qui scintille comme une flamme
    Dans un tourbillon de beaut?

    Cette apparition fantasque,
    C'est l'Espagne du temps pass,
    Aux frissons du tambour de basque
    S'lanant de son lit glac,

    Et, brusquement ressuscite
    Dans un suprme bolro,
    Montrant sous sa jupe argente
    La _divisa_ prise au taureau.

    La cicatrice qu'elle porte,
    C'est le coup de grce donn
    A la gnration morte
    Par chaque sicle nouveau-n.

    J'ai vu ce fantme au Gymnase,
    O Paris entier l'admira,
    Lorsque dans son linceul de gaze
    Parut la Petra Camara,

    Impassible et passionne,
    Fermant ses yeux morts de langueur,
    Et comme Ins l'assassine
    Dansant, un poignard dans le coeur!




ODELETTE ANACRONTIQUE


    Pour que je t'aime,  mon pote,
    Ne fais pas fuir par trop d'ardeur
    Mon amour, colombe inquite,
    Au ciel rose de la pudeur.

    L'oiseau qui marche dans l'alle
    S'effraye et part au moindre bruit;
    Ma passion est chose aile
    Et s'envole quand on la suit.

    Muet comme l'Herms de marbre,
    Sous la charmille pose-toi;
    Tu verras bientt de son arbre
    L'oiseau descendre sans effroi.

    Tes tempes sentiront prs d'elles,
    Avec des souffles de fracheur,
    Une palpitation d'ailes
    Dans un tourbillon de blancheur.

    Et la colombe apprivoise
    Sur ton paule s'abattra,
    Et son bec  pointe rose
    De ton baiser s'enivrera.




FUME


    L-bas, sous les arbres s'abrite
    Une chaumire au dos bossu;
    Le toit penche, le mur s'effrite,
    Le seuil de la porte est moussu.

    La fentre, un volet la bouche;
    Mais du taudis, comme au temps froid
    La tide haleine d'une bouche,
    La respiration se voit.

    Un tire-bouchon de fume,
    Tournant son mince filet bleu,
    De l'me en ce bouge enferme
    Porte des nouvelles  Dieu.




APOLLONIE


    J'aime ton nom d'Apollonie,
    cho grec du sacr vallon,
    Qui, dans sa robuste harmonie,
    Te baptise soeur d'Apollon.

    Sur la lyre au plectre d'ivoire,
    Ce nom splendide et souverain,
    Beau comme l'amour et la gloire,
    Prend des rsonnances d'airain.

    Classique, il fait plonger les Elfes
    Au fond de leur lac allemand,
    Et seule la Pythie  Delphes
    Pourrait le porter dignement,

    Quand relevant sa robe antique
    Elle s'assoit au trpied d'or,
    Et dans sa pose fatidique
    Attend le dieu qui tarde encor.




L'AVEUGLE


    Un aveugle au coin d'une borne,
    Hagard comme au jour un hibou,
    Sur son flageolet, d'un air morne,
    Ttonne en se trompant de trou,

    Et joue un ancien vaudeville
    Qu'il fausse imperturbablement;
    Son chien le conduit par la ville,
    Spectre diurne  l'oeil dormant.

    Les jours sur lui passent sans luire;
    Sombre, il entend le monde obscur
    Et la vie invisible bruire
    Comme un torrent derrire un mur!

    Dieu sait quelles chimres noires
    Hantent cet opaque cerveau!
    Et quels illisibles grimoires
    L'ide crit en ce caveau!

    Ainsi dans les puits de Venise,
    Un prisonnier  demi fou,
    Pendant sa nuit qui s'ternise,
    Grave des mots avec un clou.

    Mais peut-tre aux heures funbres,
    Quand la mort souffle le flambeau,
    L'me habitue aux tnbres
    Y verra clair dans le tombeau!




LIED


    Au mois d'avril, la terre est rose
    Comme la jeunesse et l'amour;
    Pucelle encore,  peine elle ose
    Payer le Printemps de retour.

    Au mois de juin, dj plus ple
    Et le coeur de dsir troubl,
    Avec l't tout brun de hle
    Elle se cache dans le bl.

    Au mois d'aot, bacchante enivre,
    Elle offre  l'Automne son sein,
    Et, roulant sur la peau tigre,
    Fait jaillir le sang du raisin.

    En dcembre, petite vieille,
    Par les frimas poudre  blanc,
    Dans ses rves elle rveille
    L'Hiver auprs d'elle ronflant.




FANTAISIES D'HIVER


I

    Le nez rouge, la face blme,
    Sur un pupitre de glaons,
    L'Hiver excute son thme
    Dans le quatuor des saisons.

    Il chante d'une voix peu sre
    Des airs vieillots et chevrotants;
    Son pied glac bat la mesure
    Et la semelle en mme temps;

    Et comme Haendel, dont la perruque
    Perdait sa farine en tremblant,
    Il fait envoler de sa nuque
    La neige qui la poudre  blanc.


II

    Dans le bassin des Tuileries,
    Le cygne s'est pris en nageant,
    Et les arbres, comme aux feries,
    Sont en filigrane d'argent.

    Les vases ont des fleurs de givre,
    Sous la charmille aux blancs rseaux;
    Et sur la neige on voit se suivre
    Les pas toils des oiseaux.

    Au pidestal o, court-vtue,
    Vnus coudoyait Phocion,
    L'Hiver a pos pour statue
    La Frileuse de Clodion.


III

    Les femmes passent sous les arbres
    En martre, hermine et menu-vair,
    Et les desses, frileux marbres,
    Ont pris aussi l'habit d'hiver.

    La Vnus Anadyomne
    Est en pelisse  capuchon;
    Flore, que la brise malmne,
    Plonge ses mains dans son manchon.

    Et pour la saison, les bergres
    De Coysevox et de Coustou,
    Trouvant leurs charpes lgres,
    Ont des boas autour du cou.


IV

    Sur la mode parisienne
    Le Nord pose ses manteaux lourds,
    Comme sur une Athnienne
    Un Scythe tendrait sa peau d'ours.

    Partout se mlange aux parures
    Dont Palmyre habille l'Hiver,
    Le faste russe des fourrures
    Que parfume le vtyver.

    Et le Plaisir rit dans l'alcve
    Quand, au milieu des Amours nus,
    Des poils roux d'une bte fauve
    Sort le torse blanc de Vnus.


V

    Sous le voile qui vous protge,
    Dfiant les regards jaloux,
    Si vous sortez par cette neige,
    Redoutez vos pieds andalous;

    La neige saisit comme un moule
    L'empreinte de ce pied mignon
    Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,
    Signe,  chaque pas, votre nom.

    Ainsi guid, l'poux morose
    Peut parvenir au nid cach
    O, de froid la joue encor rose,
    A l'Amour s'enlace Psych.




LA SOURCE


    Tout prs du lac filtre une source,
    Entre deux pierres, dans un coin;
    Allgrement l'eau prend sa course
    Comme pour s'en aller bien loin.

    Elle murmure: Oh! quelle joie!
    Sous la terre il faisait si noir!
    Maintenant ma rive verdoie,
    Le ciel se mire  mon miroir.

    Les myosotis aux fleurs bleues
    Me disent: Ne m'oubliez pas!
    Les libellules de leurs queues
    M'gratignent dans leurs bats:

    A ma coupe l'oiseau s'abreuve;
    Qui sait?--Aprs quelques dtours
    Peut-tre deviendrai-je un fleuve
    Baignant vallons, rochers et tours.

    Je broderai de mon cume
    Ponts de pierre, quais de granit,
    Emportant le steamer qui fume
    A l'Ocan o tout finit.

    Ainsi la jeune source jase,
    Formant cent projets d'avenir;
    Comme l'eau qui bout dans un vase,
    Son flot ne peut se contenir;

    Mais le berceau touche  la tombe;
    Le gant futur meurt petit;
    Ne  peine, la source tombe
    Dans le grand lac qui l'engloutit!




BCHERS ET TOMBEAUX


    Le squelette tait invisible
    Au temps heureux de l'Art paen;
    L'homme, sous la forme sensible,
    Content du beau, ne cherchait rien.

    Pas de cadavre sous la tombe,
    Spectre hideux de l'tre cher,
    Comme d'un vtement qui tombe
    Se dshabillant de sa chair,

    Et, quand la pierre se lzarde,
    Parmi les pouvantements,
    Montrant  l'oeil qui s'y hasarde
    Une armature d'ossements;

    Mais au feu du bcher ravie
    Une pince entre les doigts,
    Rsidu lger de la vie,
    Qu'enserrait l'urne aux flancs troits;

    Ce que le papillon de l'me
    Laisse de poussire aprs lui,
    Et ce qui reste de la flamme
    Sur le trpied, quand elle a lui!

    Entre les fleurs et les acanthes,
    Dans le marbre joyeusement,
    Amours, aegipans et bacchantes
    Dansaient autour du monument;

    Tout au plus un petit gnie
    Du pied teignait un flambeau;
    Et l'art versait son harmonie
    Sur la tristesse du tombeau.

    Les tombes taient attrayantes:
    Comme on fait d'un enfant qui dort,
    D'images douces et riantes
    La vie enveloppait la mort;

    La mort dissimulait sa face
    Aux trous profonds, au nez camard,
    Dont la hideur railleuse efface
    Les chimres du cauchemar.

    Le monstre, sous la chair splendide
    Cachait son fantme inconnu,
    Et l'oeil de la vierge candide
    Allait au bel phbe nu.

    Seulement pour pousser  boire,
    Au banquet de Trimalcion,
    Une larve, joujou d'ivoire,
    Faisait son apparition;

    Des dieux que l'art toujours rvre
    Trnaient au ciel marmoren;
    Mais l'Olympe cde au Calvaire,
    Jupiter au Nazaren;

    Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre
    S'tend.--Comme sur un drap noir,
    Sur la tristesse immense et sombre
    Le blanc squelette se fait voir;

    Il signe les pierres funbres
    De son paraphe de fmurs,
    Pend son chapelet de vertbres
    Dans les charniers, le long des murs,

    Des cercueils lve le couvercle
    Avec ses bras aux os pointus;
    Dessine ses ctes en cercle
    Et rit de son large rictus;

    Il pousse  la danse macabre
    L'empereur, le pape et le roi,
    Et de son cheval qui se cabre
    Jette bas le preux plein d'effroi;

    Il entre chez la courtisane
    Et fait des mines au miroir,
    Du malade il boit la tisane,
    De l'avare ouvre le tiroir;

    Piquant l'attelage qui rue
    Avec un os pour aiguillon,
    Du laboureur  la charrue
    Termine en fosse le sillon;

    Et, parmi la foule prie,
    Hte inattendu, sous le banc,
    Vole  la ple marie
    Sa jarretire de ruban.

    A chaque pas grossit la bande;
    Le jeune au vieux donne la main;
    L'irrsistible sarabande
    Met en branle le genre humain.

    Le spectre en tte se dhanche,
    Dansant et jouant du rebec,
    Et sur fond noir, en couleur blanche,
    Holbein l'esquisse d'un trait sec.

    Quand le sicle devient frivole
    Il suit la mode; en tonnelet
    Retrousse son linceul et vole
    Comme un Cupidon de ballet

    Au tombeau-sofa des marquises
    Qui reposent, lasses d'amour,
    En des attitudes exquises,
    Dans les chapelles Pompadour.

    Mais voile-toi, masque sans joues,
    Comdien que le ver mord,
    Depuis assez longtemps tu joues
    Le mlodrame de la Mort.

    Reviens, reviens, bel art antique,
    De ton paros tincelant
    Couvrir ce squelette gothique;
    Dvore-le, bcher brlant!

    Si nous sommes une statue
    Sculpte  l'image de Dieu,
    Quand cette image est abattue,
    Jetons-en les dbris au feu.

    Toi, forme immortelle, remonte
    Dans la flamme aux sources du beau,
    Sans que ton argile ait la honte
    Et les misres du tombeau!




LE SOUPER DES ARMURES


    Biorn, trange cnobite,
    Sur le plateau d'un roc pel,
    Hors du temps et du monde, habite
    La tour d'un burg dmantel.

    De sa porte l'esprit moderne
    En vain soulve le marteau.
    Biorn verrouille sa poterne
    Et barricade son chteau.

    Quand tous ont les yeux vers l'aurore,
    Biorn, sur son donjon perch,
    A l'horizon contemple encore
    La place du soleil couch.

    Ame rtrospective, il loge
    Dans son burg et dans le pass;
    Le pendule de son horloge
    Depuis des sicles est cass.

    Sous ses ogives fodales
    Il erre, veillant les chos,
    Et ses pas, sonnant sur les dalles,
    Semblent suivis de pas gaux.

    Il ne voit ni lacs, ni prtres,
    Ni gentilshommes, ni bourgeois,
    Mais les portraits de ses anctres
    Causent avec lui quelquefois.

    Et certains soirs, pour se distraire,
    Trouvant manger seul ennuyeux,
    Biorn, caprice funraire,
    Invite  souper ses aeux.

    Les fantmes, quand minuit sonne,
    Viennent arms de pied en cap;
    Biorn, qui malgr lui frissonne,
    Salue en haussant son hanap.

    Pour s'asseoir, chaque panoplie
    Fait un angle avec son genou,
    Dont l'articulation plie
    En grinant comme un vieux verrou;

    Et tout d'une pice, l'armure,
    D'un corps absent gauche cercueil,
    Rendant un creux et sourd murmure,
    Tombe entre les bras du fauteuil.

    Landgraves, rhingraves, burgraves,
    Venus du ciel ou de l'enfer,
    Ils sont tous l, muets et graves,
    Les roides convives de fer!

    Dans l'ombre, un rayon fauve indique
    Un monstre, guivre, aigle  deux cous,
    Pris au bestiaire hraldique
    Sur les cimiers fausss de coups.

    Du mufle des btes difformes
    Dressant leurs ongles arrogants,
    Partent des panaches normes,
    Des lambrequins extravagants;

    Mais les casques ouverts sont vides
    Comme les timbres du blason;
    Seulement deux flammes livides
    Y luisent d'trange faon.

    Toute la ferraille est assise
    Dans la salle du vieux manoir,
    Et, sur le mur, l'ombre indcise
    Donne  chaque hte un page noir.

    Les liqueurs aux feux des bougies
    Ont des pourpres d'un ton suspect;
    Les mets dans leurs sauces rougies
    Prennent un singulier aspect.

    Parfois un corselet miroite,
    Un morion brille un moment;
    Une pice qui se dbote
    Choit sur la nappe lourdement.

    L'on entend les battements d'ailes
    D'invisibles chauves-souris,
    Et les drapeaux des infidles
    Palpitent le long du lambris.

    Avec des mouvements fantasques
    Courbant leurs phalanges d'airain,
    Les gantelets versent aux casques
    Des rasades de vin du Rhin,

    Ou dcoupent au fil des dagues
    Des sangliers sur des plats d'or...
    Cependant passent des bruits vagues
    Par les orgues du corridor.

    La dbauche devient farouche,
    On n'entendrait pas tonner Dieu;
    Car, lorsqu'un fantme dcouche,
    C'est le moins qu'il s'amuse un peu.

    Et la fantastique assemble
    Se tracassant dans son harnois,
    L'orgie a sa rumeur double
    Du tintamarre des tournois.

    Gobelets, hanaps, vidercomes,
    Vids toujours, remplis en vain,
    Entre les mchoires des heaumes
    Forment des cascades de vin.

    Les hauberts en bombent leurs ventres.
    Et le flot monte aux gorgerins;
    --Ils sont tous gris comme des chantres,
    Les vaillants comtes suzerains!

    L'un allonge dans la salade
    Nonchalamment ses pdieux,
    L'autre  son compagnon malade
    Fait un sermon fastidieux.

    Et des armures peu bgueules
    Rappellent, dardant leur boisson,
    Les lions lampasss de gueules
    Blasonns sur leur cusson.

    D'une voix encore enroue
    Par l'humidit du caveau,
    Max fredonne, ivresse enjoue,
    Un lied, en treize cents, nouveau.

    Albrecht, ayant le vin froce,
    Se querelle avec ses voisins,
    Qu'il martle, bossue et rosse,
    Comme il faisait des Sarrasins.

    chauff, Fritz te son casque,
    Jadis par un crne habit,
    Ne pensant pas que sans son masque
    Il semble un tronc dcapit.

    Bientt ils roulent ple-mle
    Sous la table, parmi les brocs,
    Tte en bas, montrant la semelle
    De leurs souliers courbs en crocs.

    C'est un hideux champ de bataille
    O les pots heurtent les armets,
    O chaque mort par quelque entaille,
    Au lieu de sang vomit des mets.

    Et Biorn, le poing sur la cuisse,
    Les contemple, morne et hagard,
    Tandis que, par le vitrail suisse,
    L'aube jette son bleu regard.

    La troupe, qu'un rayon traverse,
    Plit comme au jour un flambeau,
    Et le plus ivrogne se verse
    Le coup d'trier du tombeau.

    Le coq chante, les spectres fuient
    Et, reprenant un air hautain,
    Sur l'oreiller de marbre appuient
    Leurs ttes lourdes du festin!




LA MONTRE


    Deux fois je regarde ma montre,
    Et deux fois  mes yeux distraits
    L'aiguille au mme endroit se montre;
    Il est une heure... une heure aprs.

    La figure de la pendule
    En rit dans le salon voisin,
    Et le timbre d'argent module
    Deux coups vibrant comme un tocsin.

    Le cadran solaire me raille
    En m'indiquant, de son long doigt,
    Le chemin que sur la muraille
    A fait son ombre qui s'accrot.

    Le clocher avec ironie
    Dit le vrai chiffre et le beffroi,
    Reprenant la note finie,
    A l'air de se moquer de moi.

    Tiens! la petite bte est morte.
    Je n'ai pas mis hier encor,
    Tant ma rverie tait forte,
    Au trou de rubis la clef d'or!

    Et je ne vois plus, dans sa bote,
    Le fin ressort du balancier
    Aller, venir,  gauche,  droite,
    Ainsi qu'un papillon d'acier.

    C'est bien de moi! Quand je chevauche
    L'Hippogriffe, au pays du Bleu,
    Mon corps sans me se dbauche,
    Et s'en va comme il plat  Dieu!

    L'ternit poursuit son cercle
    Autour de ce cadran muet,
    Et le temps, l'oreille au couvercle,
    Cherche ce coeur qui remuait;

    Ce coeur que l'enfant croit en vie,
    Et dont chaque pulsation
    Dans notre poitrine est suivie
    D'une gale vibration,

    Il ne bat plus, mais son grand frre
    Toujours palpite  mon ct.
    --Celui que rien ne peut distraire,
    Quand je dormais, l'a remont!




LES NRIDES


    J'ai dans ma chambre une aquarelle
    Bizarre, et d'un peintre avec qui
    Mtre et rime sont en querelle,
    --Thophile Kniatowski.

    Sur l'cume blanche qui frange
    Le manteau glauque de la mer
    Se groupent en bouquet trange
    Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.

    Comme des lis noys, la houle
    Fait dans sa volute d'argent
    Danser leurs beaux corps qu'elle roule,
    Les levant, les submergeant.

    Sur leurs ttes blondes, coiffes
    De ptoncles et de roseaux,
    Elles mlent, coquettes fes,
    L'crin et la flore des eaux.

    Vidant sa nacre, l'hutre  perle
    Constelle de son blanc trsor
    Leur gorge, o le flot qui dferle
    Suspend d'autres perles encor.

    Et, jusqu'aux hanches souleves
    Par le bras des Tritons nerveux,
    Elles luisent, d'azur laves,
    Sous l'or vert de leurs longs cheveux.

    Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue
    Se glace d'un visqueux frisson,
    Et le torse finit en queue,
    Moiti femme, moiti poisson.

    Mais qui regarde la nageoire
    Et les reins aux squameux replis,
    En voyant les bustes d'ivoire
    Par le baiser des mers polis?

    A l'horizon,--piquant mlange
    De fable et de ralit,--
    Parat un vaisseau qui drange
    Le choeur marin pouvant.

    Son pavillon est tricolore;
    Son tuyau vomit la vapeur;
    Ses aubes fouettent l'eau sonore,
    Et les nymphes plongent de peur.

    Sans crainte elles suivaient par troupes
    Les trirmes de l'Archipel,
    Et les dauphins, arquant leurs croupes,
    D'Arion attendaient l'appel.

    Mais le steam-boat avec ses roues,
    Comme Vulcain battant Vnus,
    Souffletterait leurs belles joues
    Et meurtrirait leurs membres nus.

    Adieu, frache mythologie!
    Le paquebot passe et, de loin,
    Croit voir sur la vague largie
    Une culbute de marsouin.




LES ACCROCHE-COEURS


    Ravivant les langueurs nacres
    De tes yeux battus et vainqueurs,
    En mches de parfum lustres
    Se courbent deux accroche-coeurs.

    A voir s'arrondir sur tes joues
    Leurs orbes tourns par tes doigts,
    On dirait les petites roues
    Du char de Mab fait d'une noix;

    Ou l'arc de l'Amour dont les pointes,
    Pour une flche  dcocher,
    En cercle d'or se sont rejointes
    A la tempe du jeune archer.

    Pourtant un scrupule me trouble,
    Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi,
    Coquette, un accroche-coeur double?
    Qui donc y pends-tu prs de moi?




LA ROSE-TH


    La plus dlicate des roses
    Est,  coup sr, la rose-th.
    Son bouton aux feuilles mi-closes
    De carmin  peine est teint.

    On dirait une rose blanche
    Qu'aurait fait rougir de pudeur,
    En la lutinant sur la branche,
    Un papillon trop plein d'ardeur.

    Son tissu rose et diaphane
    De la chair a le velout;
    Auprs, tout incarnat se fane
    Ou prend de la vulgarit.

    Comme un teint aristocratique
    Noircit les fronts bruns de soleil,
    De ses soeurs elle rend rustique
    Le coloris chaud et vermeil.

    Mais, si votre main qui s'en joue,
    A quelque bal, pour son parfum,
    La rapproche de votre joue,
    Son frais clat devient commun.

    Il n'est pas de rose assez tendre
    Sur la palette du printemps,
    Madame, pour oser prtendre
    Lutter contre vos dix-sept ans.

    La peau vaut mieux que le ptale,
    Et le sang pur d'un noble coeur
    Qui sur la jeunesse s'tale,
    De tous les roses est vainqueur!




CARMEN


    Carmen est maigre,--un trait de bistre
    Cerne son oeil de gitana.
    Ses cheveux sont d'un noir sinistre,
    Sa peau, le diable la tanna.

    Les femmes disent qu'elle est laide,
    Mais tous les hommes en sont fous:
    Et l'archevque de Tolde
    Chante la messe  ses genoux;

    Car sur sa nuque d'ambre fauve
    Se tord un norme chignon
    Qui, dnou, fait dans l'alcve
    Une mante  son corps mignon.

    Et, parmi sa pleur, clate
    Une bouche aux rires vainqueurs;
    Piment rouge, fleur carlate,
    Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.

    Ainsi faite, la moricaude
    Bat les plus altires beauts,
    Et de ses yeux la lueur chaude
    Rend la flamme aux satits.

    Elle a, dans sa laideur piquante,
    Un grain de sel de cette mer
    D'o jaillit, nue et provocante,
    L'cre Vnus du gouffre amer.




CE QUE DISENT LES HIRONDELLES

CHANSON D'AUTOMNE


    Dj plus d'une feuille sche
    Parsme les gazons jaunis;
    Soir et matin, la brise est frache,
    Hlas! les beaux jours sont finis!

    On voit s'ouvrir les fleurs que garde
    Le jardin, pour dernier trsor:
    Le dahlia met sa cocarde
    Et le souci sa toque d'or.

    La pluie au bassin fait des bulles;
    Les hirondelles sur le toit
    Tiennent des conciliabules:
    Voici l'hiver, voici le froid!

    Elles s'assemblent par centaines,
    Se concertant pour le dpart.
    L'une dit Oh! que dans Athnes
    Il fait bon sur le vieux rempart!

    Tous les ans j'y vais et je niche
    Aux mtopes du Parthnon.
    Mon nid bouche dans la corniche
    Le trou d'un boulet de canon.

    L'autre: J'ai ma petite chambre
    A Smyrne, au plafond d'un caf.
    Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
    Sur le seuil, d'un rayon chauff.

    J'entre et je sors, accoutume
    Aux blondes vapeurs des chibouchs,
    Et parmi des flots de fume,
    Je rase turbans et tarbouchs.

    Celle-ci: J'habite un triglyphe
    Au fronton d'un temple,  Balbeck.
    Je m'y suspends avec ma griffe
    Sur mes petits au large bec.

    Celle-l: Voici mon adresse:
    Rhodes, palais des chevaliers;
    Chaque hiver, ma tente s'y dresse
    Au chapiteau des noirs piliers.

    La cinquime: Je ferai halte,
    Car l'ge m'alourdit un peu,
    Aux blanches terrasses de Malte,
    Entre l'eau bleue et le ciel bleu.

    La sixime: Qu'on est  l'aise
    Au Caire, en haut des minarets!
    J'empte un ornement de glaise,
    Et mes quartiers d'hiver sont prts.

    A la seconde cataracte,
    Fait la dernire, j'ai mon nid;
    J'en ai not la place exacte,
    Dans le pschent d'un roi de granit.

    Toutes: Demain combien de lieues
    Auront fil sous notre essaim,
    Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
    Brodant d'cume leur bassin!

    Avec cris et battements d'ailes,
    Sur la moulure aux bords troits,
    Ainsi jasent les hirondelles,
    Voyant venir la rouille aux bois.

    Je comprends tout ce qu'elles disent,
    Car le pote est un oiseau;
    Mais, captif, ses lans se brisent
    Contre un invisible rseau!

    Des ailes! des ailes! des ailes!
    Comme dans le chant de Ruckert,
    Pour voler, l-bas avec elles
    Au soleil d'or, au printemps vert!




NOL


    Le ciel est noir, la terre est blanche;
    --Cloches, carillonnez gament!--
    Jsus est n;--la Vierge penche
    Sur lui son visage charmant.

    Pas de courtines festonnes
    Pour prserver l'enfant du froid;
    Rien que les toiles d'araignes
    Qui pendent des poutres du toit.

    Il tremble sur la paille frache,
    Ce cher petit enfant Jsus,
    Et pour l'chauffer dans sa crche
    L'ne et le boeuf soufflent dessus.

    La neige au chaume coud ses franges,
    Mais sur le toit s'ouvre le ciel
    Et, tout en blanc, le choeur des anges
    Chante aux bergers: _Nol! Nol!_




LES JOUJOUX DE LA MORTE


    La petite Marie est morte,
    Et son cercueil est si peu long
    Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
    Comme un tui de violon.

    Sur le tapis et sur la table
    Trane l'hritage enfantin.
    Les bras ballants, l'air lamentable,
    Tout affaiss, gt le pantin.

    Et si la poupe est plus ferme,
    C'est la faute de son bton;
    Dans son oeil une larme germe,
    Un soupir gonfle son carton.

    Une dnette abandonne
    Mle ses plats de bois verni
    A la troupe dsaronne
    Des cuyers de Franconi.

    La bote  musique est muette;
    Mais, quand on pousse le ressort
    O se posait sa main fluette,
    Un murmure plaintif en sort.

    L'motion chevrote et tremble
    Dans: _Ah! vous dirai-je maman!_
    Le _Quadrille des Lanciers_ semble
    Triste comme un enterrement,

    Et des pleurs vous mouillent la joue
    Quand _la Donna  mobile_,
    Sur le rouleau qui tourne et joue,
    Expire avec un son fil.

    Le coeur se navre  ce mlange
    Purilement douloureux,
    Joujoux d'enfant laisss par l'ange,
    Berceau que la tombe a fait creux!




APRS LE FEUILLETON


    Mes colonnes sont alignes
    Au portique du feuilleton;
    Elles supportent rsignes
    Du journal le pesant fronton.

    Jusqu' lundi je suis mon matre.
    Au diable chefs-d'oeuvre mort-ns!
    Pour huit jours je puis me permettre
    De vous fermer la porte au nez.

    Les ficelles des mlodrames
    N'ont plus le droit de se glisser
    Parmi les fils soyeux des trames
    Que mon caprice aime  tisser.

    Voix de l'me et de la nature,
    J'couterai vos purs sanglots,
    Sans que les couplets de facture
    M'tourdissent de leurs grelots.

    Et portant, dans mon verre  ctes,
    La sant du temps disparu,
    Avec mes vieux rves pour htes
    Je boirai le vin de mon cru:

    Le vin de ma propre pense,
    Vierge de toute autre liqueur,
    Et que, par la vie crase,
    Rpand la grappe de mon coeur!




LE CHTEAU DU SOUVENIR


    La main au front, le pied dans l'tre,
    Je songe et cherche  revenir,
    Par del le pass gristre,
    Au vieux chteau du Souvenir.

    Une gaze de brume estompe
    Arbres, maisons, plaines, coteaux,
    Et l'oeil au carrefour qui trompe
    En vain consulte les poteaux.

    J'avance parmi les dcombres
    De tout un monde enseveli,
    Dans le mystre des pnombres,
    A travers des limbes d'oubli.

    Mais voici, blanche et diaphane,
    La Mmoire, au bord du chemin,
    Qui me remet, comme Ariane,
    Son peloton de fil en main.

    Dsormais la route est certaine;
    Le soleil voil reparat,
    Et du chteau la tour lointaine
    Pointe au-dessus de la fort.

    Sous l'arcade o le jour s'mousse,
    De feuilles en feuilles tombant,
    Le sentier ancien dans la mousse
    Trace encor son troit ruban.

    Mais la ronce en travers s'enlace;
    La liane tend son filet,
    Et la branche que je dplace
    Revient et me donne un soufflet.

    Enfin au bout de la clairire,
    Je dcouvre du vieux manoir
    Les tourelles en poivrire
    Et les hauts toits en teignoir.

    Sur le comble aucune fume
    Rayant le ciel d'un bleu sillon;
    Pas une fentre allume
    D'une figure ou d'un rayon.

    Les chanes du pont sont brises;
    Aux fosss la lentille d'eau
    De ses taches vert-de-grises
    tale le glauque rideau.

    Des tortuosits de lierre
    Pntrent dans chaque refend,
    Payant la tour hospitalire
    Qui les soutient... en l'touffant.

    Le porche  la lune se ronge,
    Le temps le sculpte  sa faon,
    Et la pluie a pass l'ponge
    Sur les couleurs de mon blason.

    Tout mu, je pousse la porte
    Qui cde et geint sur ses pivots;
    Un air froid en sort et m'apporte
    Le fade parfum des caveaux.

    L'ortie aux morsures aigus,
    La bardane aux larges contours,
    Sous les ombelles des cigus,
    Prosprent dans l'angle des cours.

    Sur les deux chimres de marbre,
    Gardiennes du perron verdi,
    Se dcoupe l'ombre d'un arbre
    Pendant mon absence grandi.

    Levant leurs pattes de lionne
    Elles se mettent en arrt.
    Leur regard blanc me questionne,
    Mais je leur dis le mot secret.

    Et je passe.--Dressant sa tte,
    Le vieux chien retombe assoupi,
    Et mon pas sonore inquite
    L'cho dans son coin accroupi.

    Un jour louche et douteux se glisse
    Aux vitres jaunes du salon
    O figurent, en haute lisse,
    Les aventures d'Apollon.

    Daphn, les hanches dans l'corce,
    tend toujours ses doigts touffus;
    Mais aux bras du dieu qui la force
    Elle s'teint, spectre confus.

    Apollon, chez Admte, garde
    Un troupeau, des mites atteint;
    Les neuf Muses, troupe hagarde,
    Pleurent sur un Pinde dteint;

    Et la Solitude en chemise
    Trace au doigt le mot: Abandon
    Dans la poudre qu'elle tamise
    Sur le marbre du guridon.

    Je retrouve au long des tentures,
    Comme des htes endormis,
    Pastels blafards, sombres peintures,
    Jeunes beauts et vieux amis.

    Ma main tremblante enlve un crpe
    Et je vois mon dfunt amour,
    Jupons bouffants, taille de gupe,
    La Cidalise en Pompadour!

    Un bouton de rose s'entr'ouvre
    A son corset enrubann,
    Dont la dentelle  demi couvre
    Un sein neigeux d'azur vein.

    Ses yeux ont de moites paillettes,
    Comme aux feuilles que le froid mord,
    La pourpre monte  ses pommettes,
    clat trompeur, fard de la mort!

    Elle tressaille  mon approche,
    Et son regard, triste et charmant,
    Sur le mien d'un air de reproche,
    Se fixe douloureusement.

    Bien que la vie au loin m'emporte,
    Ton nom dans mon coeur est marqu,
    Fleur de pastel, gentille morte,
    Ombre en habit de bal masqu!

    La nature de l'art jalouse,
    Voulant dpasser Murillo,
    A Paris cra l'Andalouse
    Qui rit dans le second tableau.

    Par un caprice potique,
    Notre climat brumeux para
    D'une grce au charme exotique
    Cette autre Petra Camara.

    De chaudes teintes oranges
    Dorent sa joue au fard vermeil;
    Ses paupires de jais franges
    Filtrent des rayons de soleil.

    Entre ses lvres d'carlate
    Scintille un clair argent,
    Et sa beaut splendide clate
    Comme une grenade en t.

    Au son des guitares d'Espagne
    Ma voix longtemps la clbra.
    Elle vint un jour, sans compagne,
    Et ma chambre fut l'Alhambra.

    Plus loin une beaut robuste,
    Aux bras forts cercls d'anneaux lourds,
    Sertit le marbre de son buste
    Dans les perles et le velours.

    D'un air de reine qui s'ennuie
    Au sein de sa cour  genoux,
    Superbe et distraite, elle appuie
    La main sur un coffre  bijoux.

    Sa bouche humide et sensuelle
    Semble rouge du sang des coeurs,
    Et, pleins de volupt cruelle,
    Ses yeux ont des dfis vainqueurs.

    Ici, plus de grce touchante,
    Mais un attrait vertigineux.
    On dirait la Vnus mchante
    Qui prside aux amours haineux.

    Cette Vnus, mauvaise mre,
    Souvent a battu Cupidon.
    O toi, qui fus ma joie amre,
    Adieu pour toujours... et pardon!

    Dans son cadre, que l'ombre moire,
    Au lieu de rflchir mes traits,
    La glace bauche de mmoire
    Le plus ancien de mes portraits.

    Spectre rtrospectif qui double
    Un type  jamais effac,
    Il sort du fond du miroir trouble
    Et des tnbres du pass.

    Dans son pourpoint de satin rose,
    Qu'un got hardi coloria,
    Il semble chercher une pose
    Pour Boulanger ou Devria.

    Terreur du bourgeois glabre et chauve,
    Une chevelure  tous crins
    De roi franc ou de lion fauve
    Roule en torrent jusqu' ses reins.

    Tel, romantique opinitre,
    Soldat de l'art qui lutte encor,
    Il se ruait vers le thtre
    Quand d'Hernani sonnait le cor.

    ... La nuit tombe et met avec l'ombre
    Ses terreurs aux recoins dormants.
    L'inconnu, machiniste sombre,
    Monte ses pouvantements.

    Des explosions de bougies
    Crvent soudain sur les flambeaux!
    Leurs auroles largies
    Semblent des lampes de tombeaux.

    Une main d'ombre ouvre la porte
    Sans en faire grincer la cl.
    D'htes ples qu'un souffle apporte
    Le salon se trouve peupl.

    Les portraits quittent la muraille,
    Frottant de leurs mouchoirs jaunis,
    Sur leur visage qui s'raille,
    La crasse fauve du vernis.

    D'un reflet rouge illumine,
    La bande se chauffe les doigts
    Et fait cercle  la chemine
    O tout  coup flambe le bois.

    L'image au spulcre ravie
    Perd son aspect roide et glac;
    La chaude pourpre de la vie
    Remonte aux veines du pass.

    Les masques blafards se colorent
    Comme au temps o je les connus.
    O vous que mes regrets dplorent,
    Amis, merci d'tre venus!

    Les vaillants de dix-huit cent trente,
    Je les revois tels que jadis.
    Comme les pirates d'Otrante
    Nous tions cent, nous sommes dix.

    L'un tale sa barbe rousse
    Comme Frdric dans son roc,
    L'autre superbement retrousse
    Le bout de sa moustache en croc.

    Drapant sa souffrance secrte
    Sous les fierts de son manteau,
    Ptrus fume une cigarette
    Qu'il baptise papelito.

    Celui-ci me conte ses rves,
    Hlas! jamais raliss,
    Icare tomb sur les grves
    O gisent les essors briss.

    Celui-l me confie un drame
    Taill sur le nouveau patron
    Qui fait, mlant tout dans sa trame,
    Causer Molire et Calderon.

    Tom, qu'un abandon scandalise,
    Rcite Love's labours lost,
    Et Fritz explique  Cidalise
    Le Walpurgisnachtstraum de Faust.

    Mais le jour luit  la fentre;
    Et les spectres, moins arrts,
    Laissent les objets transparatre
    Dans leurs diaphanits.

    Les cires fondent consumes;
    Sous les cendres s'teint le feu,
    Du parquet montent des fumes;
    Chteau du Souvenir, adieu!

    Encore une autre fois dcembre
    Va retourner le sablier.
    Le prsent entre dans ma chambre
    Et me dit en vain d'oublier.




CAMLIA ET PAQUERETTE


    On admire les fleurs de serre
    Qui loin de leur soleil natal,
    Comme des joyaux mis sous verre,
    Brillent sous un ciel de cristal.

    Sans que les brises les effleurent
    De leurs baisers mystrieux,
    Elles naissent, vivent et meurent
    Devant le regard curieux.

    A l'abri de murs diaphanes,
    De leur sein ouvrant le trsor,
    Comme de belles courtisanes,
    Elles se vendent  prix d'or.

    La porcelaine de la Chine
    Les reoit par groupes coquets,
    Ou quelque main gante et fine
    Au bal les balance en bouquets.

    Mais souvent parmi l'herbe verte,
    Fuyant les yeux, fuyant les doigts,
    De silence et d'ombre couverte,
    Une fleur vit au fond des bois.

    Un papillon blanc qui voltige,
    Un coup d'oeil au hasard jet,
    Vous fait surprendre sur sa tige
    La fleur dans sa simplicit.

    Belle de sa parure agreste
    S'panouissant au ciel bleu,
    Et versant son parfum modeste
    Pour la solitude et pour Dieu.

    Sans toucher  son pur calice
    Qu'agite un frisson de pudeur,
    Vous respirez avec dlice
    Son me dans sa frache odeur.

    Et tulipes au port superbe,
    Camlias si cher pays,
    Pour la petite fleur sous l'herbe,
    En un instant, sont oublis!




LA FELLAH

SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...


    Caprice d'un pinceau fantasque
    Et d'un imprial loisir,
    Votre fellah, sphinx qui se masque,
    Propose une nigme au dsir.

    C'est une mode bien austre
    Que ce masque et cet habit long;
    Elle intrigue par son mystre
    Tous les OEdipes du salon.

    L'antique Isis lgua ses voiles
    Aux modernes filles du Nil;
    Mais, sous le bandeau, deux toiles
    Brillent d'un feu pur et subtil.

    Ces yeux qui sont tout un pome
    De langueur et de volupt
    Disent, rsolvant le problme,
    Sois l'amour, je suis la beaut.




LA MANSARDE


    Sur les tuiles o se hasarde
    Le chat guettant l'oiseau qui boit,
    De mon balcon une mansarde
    Entre deux tuyaux s'aperoit.

    Pour la parer d'un faux bien-tre,
    Si je mentais comme un auteur,
    Je pourrais faire  sa fentre
    Un cadre de pois de senteur,

    Et vous y montrer Rigolette
    Riant  son petit miroir,
    Dont le tain ray ne reflte
    Que la moiti de son oeil noir;

    Ou, la robe encor sans agrafe,
    Gorge et cheveux au vent, Margot
    Arrosant avec sa carafe
    Son jardin plant dans un pot;

    Ou bien quelque jeune pote
    Qui scande ses vers sibyllins,
    En contemplant la silhouette
    De Montmartre et de ses moulins.

    Par malheur, ma mansarde est vraie;
    Il n'y grimpe aucun liseron,
    Et la vitre y fait voir sa taie,
    Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.

    Pour la grisette et pour l'artiste,
    Pour le veuf et pour le garon,
    Une mansarde est toujours triste:
    Le grenier n'est beau qu'en chanson.

    Jadis, sous le comble dont l'angle
    Penchait les fronts pour le baiser,
    L'amour, content d'un lit de sangle,
    Avec Suzon venait causer.

    Mais pour ouater notre joie,
    Il faut des murs capitonns,
    Des flots de dentelle et de soie,
    Des lits par Monbro festonns.

    Un soir, n'tant pas revenue,
    Margot s'attarde au mont Breda,
    Et Rigolette entretenue
    N'arrose plus son rsda.

    Voil longtemps que le pote,
    Las de prendre la rime au vol,
    S'est fait _reporter_ de gazette,
    Quittant le ciel pour l'entresol.

    Et l'on ne voit contre la vitre
    Qu'une vieille au maigre profil,
    Devant Minet, qu'elle chapitre,
    Tirant sans cesse un bout de fil.




LA NUE


    A l'horizon monte une nue,
    Sculptant sa forme dans l'azur:
    On dirait une vierge nue
    mergeant d'un lac au flot pur.

    Debout dans sa conque nacre,
    Elle vogue sur le bleu clair.
    Comme une Aphrodite thre,
    Faite de l'cume de l'air;

    On voit onder en molles poses
    Son torse au contour incertain,
    Et l'aurore rpand des roses
    Sur son paule de satin.

    Ses blancheurs de marbre et de neige
    Se fondent amoureusement
    Comme, au clair-obscur du Corrge,
    Le corps d'Antiope dormant.

    Elle plane dans la lumire
    Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;
    Reflet de la beaut premire,
    Soeur de l'ternel fminin.

    A son corps, en vain retenue,
    Sur l'aile de la passion,
    Mon me vole  cette nue
    Et l'embrasse comme Ixion.

    La raison dit: Vague fume,
    O l'on croit voir ce qu'on rva,
    Ombre au gr du vent dforme,
    Bulle qui crve et qui s'en va!

    Le sentiment rpond: Qu'importe!
    Qu'est-ce aprs tout que la beaut,
    Spectre charmant qu'un souffle emporte
    Et qui n'est rien, ayant t!

    A l'Idal ouvre ton me;
    Mets dans ton coeur beaucoup de ciel,
    Aime une nue, aime une femme,
    Mais aime!--C'est l'essentiel!




LE MERLE


    Un oiseau siffle dans les branches
    Et sautille gai, plein d'espoir,
    Sur les herbes, de givre blanches,
    En bottes jaunes, en frac noir.

    C'est un merle, chanteur crdule,
    Ignorant du calendrier,
    Qui rve soleil, et module
    L'hymne d'avril en fvrier.

    Pourtant il vente, il pleut  verse;
    L'Arve jaunit le Rhne bleu,
    Et le salon, tendu de perse,
    Tient tous ses htes prs du feu.

    Les monts sur l'paule ont l'hermine,
    Comme des magistrats sigeant;
    Leur blanc tribunal examine
    Un cas d'hiver se prolongeant.

    Lustrant son aile qu'il essuie,
    L'oiseau persiste en sa chanson,
    Malgr neige, brouillard et pluie,
    Il croit  la jeune saison.

    Il gronde l'aube paresseuse
    De rester au lit si longtemps
    Et, gourmandant la fleur frileuse,
    Met en demeure le printemps.

    Il voit le jour derrire l'ombre;
    Tel un croyant, dans le saint lieu,
    L'autel dsert, sous la nef sombre,
    Avec sa foi voit toujours Dieu.

    A la nature il se confie,
    Car son instinct pressent la loi.
    Qui rit de ta philosophie,
    Beau merle, est moins sage que toi!




LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS


    Les marronniers de la terrasse
    Vont bientt fleurir,  Saint-Jean,
    La villa d'o la vue embrasse
    Tant de monts bleus coiffs d'argent.

    La feuille, hier encor plie
    Dans son troit corset d'hiver,
    Met sur la branche dlie
    Les premires touches de vert.

    Mais en vain le soleil excite
    La sve des rameaux trop lents;
    La fleur retardataire hsite
    A faire voir ses thyrses blancs.

    Pourtant le pcher est tout rose,
    Comme un dsir de la pudeur,
    Et le pommier, que l'aube arrose,
    S'panouit dans sa candeur.

    La vronique s'aventure
    Prs des boutons d'or dans les prs,
    Les caresses de la nature
    Htent les germes rassurs.

    Il me faut retourner encor
    Au cercle d'enfer o je vis;
    Marronniers, pressez-vous d'clore
    Et d'blouir mes yeux ravis.

    Vous pouvez sortir pour la fte
    Vos girandoles sans pril,
    Un ciel bleu luit sur votre fate
    Et dj mai talonne avril.

    Par piti donnez cette joie
    Au pote dans ses douleurs,
    Qu'avant de s'en aller, il voie
    Vos feux d'artifice de fleurs.

    Grands marronniers de la terrasse,
    Si fiers de vos splendeurs d't,
    Montrez-vous  moi dans la grce
    Qui prcde votre beaut.

    Je connais vos riches livres,
    Quand octobre, ouvrant son essor,
    Vous met des tuniques pourpres,
    Vous pose des couronnes d'or.

    Je vous ai vus, blanches rames,
    Pareils aux dessins que le froid
    Aux vitres d'argent tames
    Trace, la nuit, avec son doigt.

    Je sais tous vos aspects superbes,
    Arbres gants, vieux marronniers,
    Mais j'ignore vos fraches gerbes
    Et vos aromes printaniers.

    Adieu, je pars lass d'attendre;
    Gardez vos bouquets clatants!
    Une autre fleur suave et tendre,
    Seule  mes yeux fait le printemps.

    Que mai remporte sa corbeille!
    Il me suffit de cette fleur;
    Toujours pour l'me et pour l'abeille
    Elle a du miel pur dans le coeur.

    Par le ciel d'azur ou de brume
    Par la chaude ou froide saison,
    Elle sourit, charme et parfume,
    Violette de la maison!




DERNIER VOEU


    Voil longtemps que je vous aime:
    --L'aveu remonte  dix-huit ans!--
    Vous tes rose, je suis blme;
    J'ai les hivers, vous les printemps.

    Des lilas blancs de cimetire
    Prs de mes tempes ont fleuri;
    J'aurai bientt la touffe entire
    Pour ombrager mon front fltri.

    Mon soleil pli qui dcline
    Va disparatre  l'horizon,
    Et sur la funbre colline
    Je vois ma dernire maison.

    Oh! que de votre lvre il tombe
    Sur ma lvre un tardif baiser,
    Pour que je puisse dans ma tombe,
    Le coeur tranquille, reposer!




PLAINTIVE TOURTERELLE


    Plaintive tourterelle,
    Qui roucoules toujours,
    Veux-tu prter ton aile
    Pour servir mes amours!

    Comme toi, pauvre amante,
    Bien loin de mon ramier,
    Je pleure et me lamente
    Sans pouvoir l'oublier.

    Vole et que ton pied rose
    Sur l'arbre ou sur la tour
    Jamais ne se repose,
    Car je languis d'amour.

    vite,  ma colombe,
    La halte des palmiers
    Et tous les toits o tombe
    La neige des ramiers.

    Va droit sur sa fentre,
    Prs du palais du roi,
    Donne-lui cette lettre
    Et deux baisers pour moi.

    Puis sur mon sein en flamme,
    Qui ne peut s'apaiser,
    Reviens, avec son me,
    Reviens te reposer.




LA BONNE SOIRE


    Quel temps de chien!--il pleut, il neige;
    Les cochers, transis sur leur sige,
        Ont le nez bleu.
    Par ce vilain soir de dcembre,
    Qu'il ferait bon garder la chambre,
        Devant son feu!

    A l'angle de la chemine
    La chauffeuse capitonne
        Vous tend les bras
    Et semble avec une caresse
    Vous dire comme une matresse,
        Tu resteras!

    Un papier rose  dcoupures,
    Comme un sein blanc sous des guipures,
        Voile  demi
    Le globe laiteux de la lampe
    Dont le reflet au plafond rampe,
        Tout endormi.

    On n'entend rien dans le silence
    Que le pendule qui balance
        Son disque d'or,
    Et que le vent qui pleure et rde,
    Parcourant, pour entrer en fraude,
        Le corridor.

    C'est bal  l'ambassade anglaise;
    Mon habit noir est sur la chaise,
        Les bras ballants;
    Mon gilet bille et ma chemise
    Semble dresser, pour tre mise,
        Ses poignets blancs.

    Les brodequins  pointe troite
    Montrent leur vernis qui miroite,
        Au feu placs;
    A ct des minces cravates
    S'allongent comme des mains plates
        Les gants glacs.

    Il faut sortir!--quelle corve!
    Prendre la file  l'arrive
        Et suivre au pas
    Les coups des beauts altires
    Portant blasons sur leurs portires
        Et leurs appas.

    Rester debout contre une porte
    A voir se ruer la cohorte
        Des invits;
    Les vieux museaux, les frais visages,
    Les fracs en coeur et les corsages
        Dcollets;

    Les dos o fleurit la pustule,
    Couvrant leur peau rouge d'un tulle
        Arien;
    Les dandys et les diplomates,
    Sur leurs faces  teintes mates,
        Ne montrant rien.

    Et ne pouvoir franchir la haie
    Des douairires aux yeux d'orfraie
        Ou de vautour,
    Pour aller dire  son oreille
    Petite, nacre et vermeille,
        Un mot d'amour!

    Je n'irai pas!--et ferai mettre
    Dans son bouquet un bout de lettre,
        A l'Opra.
    Par les violettes de Parme,
    La mauvaise humeur se dsarme:
        Elle viendra!

    J'ai l l'_Intermezzo_ de Heine,
    Le _Thomas Grain-d'Orge_ de Taine,
        Les deux Goncourt,
    Le temps, jusqu' l'heure o s'achve
    Sur l'oreiller l'ide en rve,
        Me sera court.




L'ART


    Oui, l'oeuvre sort plus belle
    D'une forme au travail
        Rebelle,
    Vers, marbre, onyx, mail.

    Point de contraintes fausses!
    Mais que pour marcher droit
        Tu chausses,
    Muse, un cothurne troit.

    Fi du rhythme commode,
    Comme un soulier trop grand,
        Du mode
    Que tout pied quitte et prend!

    Statuaire, repousse
    L'argile que ptrit
        Le pouce
    Quand flotte ailleurs l'esprit;

    Lutte avec le carrare,
    Avec le paros dur
        Et rare,
    Gardiens du contour pur;

    Emprunte  Syracuse
    Son bronze o fermement
        S'accuse
    Le trait fier et charmant;

    D'une main dlicate
    Poursuis dans un filon
        D'agate
    Le profil d'Apollon.

    Peintre, fuis l'aquarelle,
    Et fixe la couleur
        Trop frle
    Au four de l'mailleur.

    Fais les sirnes bleues,
    Tordant de cent faons
        Leurs queues,
    Les monstres des blasons;

    Dans son nimbe trilobe
    La Vierge et son Jsus,
        Le globe
    Avec la croix dessus.

    Tout passe.--L'art robuste
    Seul a l'ternit.
        Le buste
    Survit  la cit.

    Et la mdaille austre
    Que trouve un laboureur
        Sous terre
    Rvle un empereur.

    Les dieux eux-mmes meurent.
    Mais les vers souverains
        Demeurent
    Plus forts que les airains.

    Sculpte, lime, cisle;
    Que ton rve flottant
        Se scelle
    Dans le bloc rsistant!


FIN




TABLE


  PRFACE.                                                 1
  AFFINITS SECRTES, madrigal panthiste.                 3
  LE POME DE LA FEMME, marbre de Paros.                   9
  TUDE DE MAINS.                                         15
      I.  Imperia.                                        15
     II.  Lacenaire.                                      18
  VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.                   21
      I.  Dans la rue.                                    21
     II.  Sur les lagunes.                                24
    III.  Carnaval.                                       27
     IV.  Clair de lune sentimental.                      30
  SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR.                              33
  COQUETTERIE POSTHUME.                                   39
  DIAMANT DU COEUR.                                       43
  PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS.                           47
  CONTRALTO.                                              51
  CAERULEI OCULI.                                         57
  RONDALLA.                                               61
  NOSTALGIES D'OBLISQUES.                                65
      I.  L'oblisque de Paris.                           65
     II.  L'oblisque de Luxor.                           70
  VIEUX DE LA VIEILLE, 15 dcembre.                       75
  TRISTESSE EN MER.                                       83
  A UNE ROBE ROSE.                                        87
  LE MONDE EST MCHANT.                                   91
  INS DE LAS SIERRAS,  la Petra Camara.                 93
  OMELETTE ANACRONTIQUE.                                101
  FUME.                                                 103
  APOLLONIE.                                             105
  L'AVEUGLE.                                             107
  LIED.                                                  109
  FANTAISIES D'HIVER.                                    111
  LA SOURCE.                                             121
  BCHERS ET TOMBEAUX.                                   123
  LE SOUPER DE ARMURES.                                  133
  LA MONTRE.                                             143
  LES NRIDES.                                          147
  LES ACCROCHE-COEURS.                                   151
  LA ROSE-TH.                                           153
  CARMEN.                                                157
  CE QUE DISENT LES HIRONDELLES, chanson d'automne.      159
  NOL.                                                  165
  LES JOUJOUX DE LA MORTE.                               167
  APRS LE FEUILLETON.                                   171
  LE CHTEAU DU SOUVENIR.                                173
  CAMLIA ET PAQUERETTE.                                 189
  LA FELLAH. Sur une aquarelle de la princesse M...      193
  LA MANSARDE.                                           195
  LA NUE.                                                199
  LE MERLE.                                              203
  LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS.                        207
  DERNIER VOEU.                                          213
  PLAINTIVE TOURTERELLE.                                 215
  LA BONNE SOIRE.                                       217
  L'ART.                                                 223


Paris.--Typ. G. Chamerot.--28304.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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