The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre, Tome 1/4, by 
Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

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Title: Histoire de Flandre, Tome 1/4

Author: Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

Release Date: November 10, 2013 [EBook #44156]

Language: French

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




HISTOIRE DE FLANDRE.




Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.




    HISTOIRE
    DE
    FLANDRE

    PAR
    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME PREMIER

    1700 AV. J.-C.--1301 AP. J.-C.

    BRUGES
    BEYAERT-DEFOORT, DITEUR

    1874




Il est devenu aujourd'hui  peu prs inutile d'insister sur
l'importance des tudes historiques. Aux enseignements d'une longue
exprience qu'y cherchent les esprits srieux s'unit, pour les
imaginations plus ardentes et plus vives, le charme d'un tableau dont
les pisodes varis n'empruntent leurs couleurs et leur mouvement qu'
la vrit. Grandeur ou dcadence, prosprit ou misre, victoires ou
dsastres, tout y offre des leons et des exemples, et tandis que les
peuples parvenus au fate de leurs destines aiment  jeter un regard
en arrire sur le marais d'Evandre pour y dcouvrir leur modeste
berceau,

                        Rara domorum
    Tecta... qu nunc romana potentia coelo
    Aequavit.

d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se sentent
encore plus irrsistiblement entrans  recueillir leurs souvenirs et
 entourer d'un culte pieux les ruines de leur puissance teinte.

La Flandre a cette mission  remplir. Elle le doit aux gnrations qui
l'levrent si haut qu'elle fut, pendant tout le moyen-ge, la
mtropole de l'industrie et le centre de la civilisation. Les palmes
des conqutes lointaines immortalisrent ses princes et ses
chevaliers plantant leurs bannires  Jrusalem ou  Constantinople,
et ses communes prsentrent un spectacle non moins admirable en
alliant au milieu des guerres les plus sanglantes l'hrosme et
l'abngation du dvouement qui protge la patrie et le gnie des arts
utiles qui la rendent florissante.

Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre les causes
qui la maintinrent pendant longtemps  son apoge et celles qui la
prcipitrent tout  coup vers sa chute. On ne saurait trop le
remarquer: malgr les invasions du dehors et les luttes intrieures si
frquentes sous des princes hostiles  la Flandre par leur naissance,
leur ambition et leurs intrts, elle fut libre et forte tant que ses
institutions et ses moeurs, se soutenant mutuellement et entoures du
mme respect, restrent galement libres et fortes. Le jour o la
corruption passa dans les moeurs, l'anarchie pntra dans les
institutions, et ds lors, condamne  perdre sa glorieuse
individualit, il ne lui tait rserv d'autre consolation que de se
confondre, sous une main qui ne lui tait pas trangre, dans le grand
empire de Charles-Quint.

Cette apprciation des faits gnraux de notre histoire est plus
exacte que celle des crivains qui, sans tenir compte de l'esprit
propre  chaque sicle, ont voulu juger nos communes tantt d'aprs
les systmes de l'antiquit, tantt d'aprs des thories toutes
modernes.

Si les communes flamandes exercrent une si notable influence sur
toutes les communes de l'Europe, si la libert dont on y jouissait
tait si quitable et si tutlaire que le commerce de toutes les
nations y trouvait un asile, c'est par le caractre religieux, loyal
et probe des populations qu'il faut expliquer la stabilit et la dure
de l'organisation communale qui, aprs avoir domin comme rgle
politique pendant quatre sicles, se conserva comme rgle
administrative pendant quatre autres sicles.

Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles, le
dvelopper en montrant sans cesse une loi providentielle et morale
associe  la succession des vnements, telle est la double tche
qu'il importe, en Flandre comme ailleurs, de poursuivre avec
persvrance, en se plaant au-dessus des passions du moment, pour
lier l'avenir au pass.




HISTOIRE DE FLANDRE




LIVRE PREMIER

1700 AV. J.-C.--792 APR. J.-C.

    Les Galls, les Kymris, les Romains.
    Invasion des barbares.
    Conqutes des Franks.--tablissements des Saxons.
    Naissance et progrs du christianisme.


Pendant longtemps, les premires migrations descendues des plateaux de
l'Asie poursuivirent leur marche incertaine au sein des immenses
solitudes qui s'tendaient entre le Tanas, l'Elbe et le Danube. Ce ne
fut que vers le dix-septime sicle avant l're chrtienne que les
Galls ou Celtes parurent au del du Rhin, et donnrent leur nom  la
Gaule.

A l'invasion des Galls succda,  un intervalle de mille annes, celle
des Kymris. On remarquait, parmi ces nations, les Bolgs ou Belges qui
occuprent la Belgique, c'est--dire la partie septentrionale de la
Gaule. Quelques-uns de ces Belges, appels _Brythons_, s'arrtrent au
bord de l'Ocan, dans un pays couvert de bois et de marais; mais ils
n'y firent qu'un court sjour, et traversrent la mer pour aborder
dans l'le d'Albion, qui depuis fut la Bretagne ou Brythons-Land. Ceux
d'entre eux qui refusrent de les accompagner durent  la situation
des lieux qu'ils continurent  habiter le nom de _Morins_. Ce rivage,
que visitrent peut-tre les flottes phniciennes, est la patrie des
gnrations dont j'cris l'histoire.

Cependant les Galls, fuyant l'invasion des Kymris, se dirigeaient vers
la fort Hercynienne et les collines de l'trurie. Les Belges avaient
tendu leur domination jusqu'au Rhne, et, dans leur ardeur
belliqueuse, ils ne tardrent point  prendre part aux lointaines
expditions des Galls.

Le plus redoutable des chefs qui accompagnent en Macdoine le brenn
Kerthwrys se nomme Belgius. Alexandre, en voyant ces hommes qui ne
craignaient rien, si ce n'est la chute du ciel, put pressentir quels
prils allaient menacer la monarchie de ses pres: ses successeurs
russissent  peine  la dfendre contre les Belges. Ptolme prit en
les combattant, avant que les guerriers de Sosthne parviennent  les
arrter, en invoquant le nom du hros macdonien. Enfin le brenn
Kerthwrys disparat  Delphes, au milieu d'une tempte, perc, comme
le racontent les anciens, par les flches que lancent sur sa tte
Apollon, Diane et Minerve, divinits outrages de ces sacrs vallons.
Ds ce jour les vainqueurs de la Grce se dispersent, et dsormais ils
prteront l'appui de leur nom et de leur courage  toutes les
ambitions et  toutes les conqutes. C'est ainsi qu'ils servent tour 
tour Pyrrhus et Carthage, et mritent que Mithridate rende hommage 
leurs exploits.

Lorsqu'un autre brenn entra  Rome et assigea le Capitole, des Belges
qui taient venus s'tablir successivement dans le nord de l'Italie
partagrent galement sa gloire. Ces Belges continurent pendant
plusieurs sicles  combattre les Romains; Claudius Marcellus
s'illustra en les repoussant. Claudius, dit Properce, arrta les
ennemis qui avaient travers l'Eridan et porta  Rome le bouclier du
Belge Virdumar, leur chef gigantesque, qui se vantait d'avoir le Rhin
pour auteur de sa race.

La conqute romaine avait pntr dans le midi de la Gaule quand une
seconde invasion de Kymris parut sur le Rhin. Ils reconnurent les
populations, issues d'une commune origine, qui les avaient prcds,
s'allirent aux Belges du nord de la Gaule, et soutinrent ceux qui
campaient sur la Garonne. Marius, en les exterminant  Aix et 
Verceil, mrita, aprs Romulus et Camille, le glorieux surnom de
troisime fondateur de Rome.

Un demi-sicle aprs ces victoires, une nouvelle invasion se prsente;
mais elle est moins redoutable: c'est celle des Suves. A Csar est
rserve la gloire de les vaincre. Ce consul ambitieux, aux yeux vifs,
au front chauve,  la barbe nglige, en qui Sylla avait vu plusieurs
Marius, et qui, sortant de la prture, avouait  ses amis qu'il tait
jaloux d'Alexandre, avait choisi entre les divers gouvernements des
provinces celui de la Gaule, parce qu'il lui promettait le plus de
victoires. Il extermina les Helvtes, et rejeta les Suves au del du
Rhin; puis, se trouvant trop faible pour lutter seul contre toute la
Gaule, il se dclara le dfenseur du culte des druides, et s'allia aux
Kymris du centre contre les Belges du nord. Parmi ceux-ci, les
Nerviens taient les plus intrpides. Ils occupaient les pays situs 
l'est de l'Escaut, et ils avaient eu soin de relguer dans des marais
inaccessibles aux ennemis leurs femmes et tous ceux que leur ge
rendait inutiles  la guerre. Leur rsistance fut hroque. Pendant
quelques jours Rome trembla pour ses lgions, et ne vit dans Csar
qu'un perfide violateur de la paix, digne d'tre livr aux ennemis.
Mais, lorsqu'il revint victorieux, elle le reut avec de longues
acclamations, et le snat dcrta des ftes publiques pour remercier
les dieux de leur protection signale. Jamais dit Plutarque, on
n'avait tant fait pour aucune victoire.

Cependant une nouvelle ligue se forma contre les Romains. Elle
comprenait les peuples armoriques, c'est--dire tous ceux qui
habitaient le rivage de la mer, depuis la Loire jusqu'au Rhin. Les
Morins y prirent part; on y remarquait aussi les Mnapiens, qui, aprs
avoir t l'un des peuples les plus puissants de la Belgique,
s'taient,  mesure qu'ils s'affaiblissaient, rapprochs de plus en
plus de la mer. Les Belges de la Bretagne avaient promis leur appui,
et l'on esprait celui des nations germaniques, toujours empresss 
franchir le Rhin. Tous s'taient engags  agir d'un commun accord, 
partager la mme fortune, et  dfendre contre le joug romain la
libert qu'ils avaient reue de leurs pres. Les Mnapiens et les
Morins n'avaient jamais envoy de dputs  Csar: loin de se
soumettre  l'approche des armes romaines, ils rsolurent, par une
tactique diffrente de celle qu'avaient adopte les autres nations
gauloises, d'viter le combat et de chercher un refuge dans leurs
marais et dans leurs vastes forts. Csar, rduit  s'ouvrir un
passage, la cogne et l'pe  la main, avait  peine dvast quelques
champs et brl quelques villages, lorsque les pluies de l'automne le
contraignirent  donner le signal de la retraite.

L'anne suivante, Csar arrta sur le Rhin une autre invasion, celle
des Usipiens et des Tenchtres. Quelques vaincus se rfugirent 
l'est du Rhin chez les Sicambres; Csar leur fit redemander les
fugitifs, mais ils lui rpondirent: Le Rhin forme la limite de la
puissance romaine; si vous voulez commander au del du fleuve,
reconnaissez aussi aux Germains le droit de le franchir. Trois
sicles s'couleront avant que les fils de ces Sicambres aillent
demander raison aux successeurs de Csar de la violation de leurs
frontires, en envahissant celles de l'empire romain.

Pendant que Csar se prparait  passer en Bretagne, il conclut un
trait d'alliance avec les Morins qui avaient rsist  ses armes. Ils
s'excusrent en allguant leur ignorance des usages des conqurants
d'avoir os leur rsister et remirent quelques otages. Deux
lieutenants de Csar pntrrent dans le pays des Mnapiens, toujours
protgs par leurs forts. Un autre de ses lieutenants reut, au
retour de l'expdition de Bretagne, l'ordre de rprimer une attaque
dirige par les Morins contre quelques lgionnaires isols et parvint,
grce aux chaleurs de l't qui avaient dssch les marais,  leur
imposer la paix.

Les Mnapiens seuls continuaient  repousser le joug romain. Ils
s'empressrent d'entrer dans la confdration qui eut pour chef
Ambiorix, roi des burons, nation intrpide et voisine des bords de la
Meuse. Mais leur courage ne put les sauver. Assaillis de toutes parts
avant qu'ils eussent pu se prparer  la dfense, ils perdirent leurs
troupeaux et virent brler leurs habitations et leurs moissons. Leurs
otages furent conduits au camp de Csar, et Ambiorix apprit bientt
qu'il ne pouvait plus esprer de trouver au milieu d'eux un appui dans
la victoire ou un asile dans le revers.

L'insurrection vaincue chez les Belges se ranima chez les Arvernes. La
voix du vercingtorix fut entendue jusqu'aux extrmits de la Gaule.
Les Morins accoururent au sige d'Alsie; Comius, chef atrbate auquel
Csar avait confi le soin d'observer les Mnapiens, avait abandonn
le parti des Romains, et trahissait leur alliance et leurs bienfaits:
tant tait grande l'ardeur des Gaulois  recouvrer leur libert et
leur ancienne gloire!

Csar rvait dsormais d'autres conqutes; il voulait opposer  la
jalousie de Pompe et  la haine du snat la puissance victorieuse de
son glaive. Il ne songea plus qu' s'attacher les peuples de la Gaule
qui n'avaient pas oubli la route de Rome, et il les incorpora dans
les lgions qui combattirent  Pharsale.

Les Mnapiens et les Morins partagent, depuis cette poque, le sort
des autres nations gauloises. Aux agitations de la libert menace
succde la longue paix de la servitude, et bientt, au milieu des
splendeurs de la cour d'Auguste, Virgile, gravant sur le bouclier
d'Ene les brillantes destines de Rome, rappelle dans les mmes vers
la honte du Rhin et celle de l'Euphrate, la dfaite des peuples
nomades de la Libye et la soumission des Morins, les plus reculs des
hommes.

    ... Incedunt vict longo ordine gentes,
    Quam vari linguis, habitu tam vestis et armis.
    Hic Nomadum genus et discinctos Mulciber Afros,
    Hic Lelegas, Carasque, sagittiferosque Gelonos
    Finxerat. Euphrates ibat jam mollior undis,
    Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis.

Rome est arrive au fate de sa puissance, quand une ville obscure de
la Jude devient le berceau de la rnovation du monde. Le Christ, que
l'Orient attend, oppose  l'orgueilleuse corruption des socits
antiques les ineffables mystres d'une chastet et d'une humilit
inconnues jusqu'alors; puis, confirmant ses divins prceptes par
l'agonie du sacrifice expiatoire, il dit  ses disciples: Allez
enseigner toutes les nations. Ceux-ci se htent d'obir; conqurants
pacifiques, ils se partagent le monde. Pierre et Paul, appels aux
bords du Tibre, vont dans la ville ternelle sceller de leur sang le
fondement d'une puissance plus durable que celle des Csars.

Tibre succda  Auguste, Caligula  Tibre. Caligula conduisit une
expdition romaine dans les rgions septentrionales de la Gaule.
Arriv sur le rivage de la mer avec ses balistes et ses machines de
guerre, il ordonna aux lgionnaires de ramasser dans leurs casques les
coquillages pars sur le sable, afin, disait-il, que le Capitole ret
les dpouilles de l'Ocan. Un monument plus utile de ce voyage fut la
construction, au bord de la mer, d'une tour leve, o l'on allumait
des feux pendant la nuit pour diriger la marche incertaine des
navires.

Aprs Caligula vint Claude, puis Nron qui chantait sur sa lyre le
crime d'Oreste, moins affreux que le sien; puis Galba, Othon,
Vitellius, princes faibles et vils qui flchirent tour  tour sous le
fardeau imprial. _Suscepere imperium populi romani transferendum_,
dit Tacite, _et transtulerunt_. Une influence fatale semble dominer
le trne des Csars: Domitien est le frre de Titus; Commode recueille
l'hritage de Marc Aurle.

Un incendie a consum le Capitole qu'abandonnent les gnies
protecteurs de la cit de Romulus. Les soldats prtoriens nomment 
l'encan des empereurs qu'ils massacrent le lendemain. Enfin, sous le
rgne des empereurs Valrien et Gallien, les menaantes invasions des
peuples germaniques rpandent de toutes parts une terreur profonde.
Les ruines des villes qu'ils dvastent attestent la faiblesse des
Romains et l'audace des barbares, _ruin signa miseriarum et nominum
indicia servantes_.

Valrien confia  Posthumus le soin de dfendre les frontires de
l'empire. Posthumus arrta toutes les invasions, et maintint la paix
dans les provinces confies  son administration. La Gaule
reconnaissante le proclama empereur  la mort de Valrien; mais il
prit victime de l'ambitieuse jalousie d'un de ses lieutenants, nomm
Lollianus, qui l'assassina.

Une femme, dont le nom semble d'un heureux prsage, Victoria, qui
prend le titre d'Augusta et de Mre des camps, venge Posthumus et
donne la pourpre  Victorinus qui continue  dfendre et  protger la
Gaule. Victorinus rendit  la plupart des cits leur ancienne
organisation municipale, et mrita d'tre compar aux Trajan, aux
Nerva et aux Antonin. Il fit crire sur ses mdailles: _Fortuna
redux_, allusion heureuse  des esprances trop promptement dmenties.
Victorinus prit, comme Posthumus, dans une sdition militaire.

Un armurier (il s'appelait Marius) rgna pendant trois jours; il avait
dit: Qu'on ne me reproche point ma profession, c'est avec le fer
qu'on fonde les empires. Un de ses soldats lui rpliqua, en lui
donnant la mort: Ne te plains donc pas; ce glaive qui te frappe,
c'est toi qui l'as forg.

Victoria, disposant toujours de l'autorit suprme, la transmit 
Tetricus, qui se fit proclamer  Bordeaux. L'empire gaulois cr dans
la Belgique s'tendait vers la Mditerrane; Aurlien s'alarma en
Italie: Je m'tonne, pres vnrables, crivit-il aux snateurs
romains, que vous hsitiez si longtemps  consulter les livres des
sibylles, comme si vous dlibriez dans une glise chrtienne, et non
dans le temple de tous les dieux.

L'pe d'Aurlien tait plus puissante que les oracles sibyllins. Elle
renversa dans les Gaules l'autorit de Victoria, et sur l'Euphrate
celle de la reine Znobie. L'Orient et l'Occident portaient les mmes
fers: Tetricus, revtu d'une chlamyde de pourpre au-dessus des braies
gauloises, parut au triomphe d'Aurlien,  ct de Znobie, qui, orne
de pierres prcieuses, tranait des chanes d'or. Znobie obtint une
retraite  Tibur; Tetricus acheva ses jours sur le mont Coelius.

A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des
nations barbares, impatientes de briser les dernires barrires qui
protgent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le Rhin,
tandis que leurs flottes cherchent par l'Ocan une autre route qui, 
travers les temptes, les conduise  la victoire et au butin. Toutes
accourent des limites de la Scandinavie, patrie fconde des
envahisseurs. Elles se sont arrtes quelque temps prs de l'Elbe, et
c'est l que nous apercevons l'Hligoland ou l'le sainte des Saxons
et la Merwungania des Merwings, de mme que plus tard nous y
dcouvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces rivages
s'lancent sans cesse ces colonies aventureuses guides par leurs
bersekirs, gnrations jeunes et cruelles qui ne connaissent que les
joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les dsigne tantt
sous le nom de Saxons qu'elles doivent  leurs longs couteaux, tantt
sous celui de Franks, qui rappelle peut-tre le _ver sacrum_ des
peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothse synonyme de celui
des Flamings, que nous retrouverons plus tard. Les Franks et les
Saxons, crivait l'empereur Julien, sont les plus belliqueux de tous
les peuples, et une ligue troite les unit les uns aux autres.--Les
Franks et les Saxons, ajoute Orose, ravageaient les rivages de la
Gaule. Ds le quatrime sicle, ils avaient fond des tablissements
sur les ctes de la Frise, o ils se mlrent aux Saliens de l'Yssel
et aux Sicambres dont les aeux avaient t relgus par Auguste aux
bouches du Rhin.

Tous les historiens ont clbr l'intrpidit des Seekongars et
l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs potiques
mythologies racontaient que les dieux avaient cr l'homme d'un tronc
d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Ocan tait leur premire
patrie. Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine
Apollinaire, tous commandent et obissent, enseignent et apprennent 
la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous les
autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous tes
prts  les combattre, ils vous chappent. Ils accablent ceux qu'ils
surprennent, et se rient de ceux qui rsistent. S'ils vous
poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se drobent  vos
coups. Les naufrages les instruisent; ils se rjouissent des dangers
au milieu des flots et des cueils.

Lorsque Aurlien et Tacite eurent rgn, Probus ceignit la pourpre
impriale. Il opposa une rsistance nergique  toutes les invasions
des barbares, les fora  repasser le Rhin, leur prit soixante et dix
villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il dirigea ses armes
contre la ligue des Franks et les vainquit au fond de leurs marais.
Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin par l'ordre de
l'empereur, s'y emparrent de quelques barques o ils trouvrent un
asile. Insultant tour  tour les rivages de l'Asie et ceux de
l'Europe, pillant Syracuse, menaant Carthage, ils revinrent dans la
Batavie sans que la puissance romaine et pu chtier leur audace.

Bientt un nouveau mouvement clata dans la Gaule. Il arriva que, dans
une fte donne  Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable 
Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusrent  le parer d'un
manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette innocente
plaisanterie ne leur devnt fatale. Un complot se forma. Proculus
voulut garder son manteau imprial: la Bretagne, l'Espagne et la
Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se rfugia chez les
Franks, qui le livrrent. Probus avait pacifi tout l'empire et se
vantait de n'avoir plus besoin de ses armes. Cette parole imprudente
le fit assassiner par ses soldats.

Marcus Aurlius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, rgna deux
annes. Diocltien,  qui une druidesse de Tongres avait autrefois
promis l'empire, lui succda et vainquit Carinus, fils de Carus, qui
avait recueilli au nord des Alpes l'autorit de son pre. Ds ce
moment, l'indpendance gauloise s'humilia et se transforma en une
longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chasss de
leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidit du fisc.

Cependant les Saxons, monts sur leurs lgers cyules, continuaient 
parcourir,  pleines voiles, les mers orageuses que leurs potes
nommaient la route des cygnes. Leurs succs encourageaient leur
audace, et chaque jour leurs dbarquements se multipliaient sur le
rivage septentrional de la Gaule, dsign quelques annes plus tard
sous le nom de _Littus Saxonicum_. Le csar Maxence, qui rsidait 
Trves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage, qui
tait n lui-mme dans le pays des Mnapiens.

A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de
Boulogne qu'on le vit, soit qu'il coutt son ambition, soit qu'il ft
guid par des sympathies puises dans une commune origine, favoriser
les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que
Diocltien et Maximien avaient rsolu sa mort, et se proclama
empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une
lgion romaine, forme probablement d'auxiliaires germains, le
soutenait: la Bretagne mme invoquait sa protection. Enfin,  sa voix,
les Franks, s'lanant de leurs marais, avaient occup la cit de
Boulogne.

La rbellion de Carausius porta l'effroi  Rome. Dans les ports de la
Gaule mridionale et mme dans ceux de l'Italie, on se hta de
construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un
pangyriste romain remarque, comme une preuve signale de la
protection des dieux, que pendant toute une anne, tandis qu'on
tissait les voiles et qu'on prparait les bois ncessaires aux
navires, le ciel demeura constamment serein afin que le zle des
ouvriers ne se ralentt point. Cinq annes s'coulrent avant que la
flotte romaine part dans l'Ocan. Constance avait quitt les bords du
Rhin pour la seconder avec une puissante arme; Boulogne fut
reconquise, et les Romains, favoriss par la scheresse de l't,
poussrent leur expdition jusqu'au centre des terres mnapiennes,
contre tellement envahie par les eaux, dit Eumne dans le
pangyrique de Constance, qu'elle semble flotter sur des abmes et
frmit sous les pas.

Dans l'arme qui s'loigna de l'Italie pour combattre Carausius se
trouvait cette clbre lgion thbenne, compose de chrtiens, qui, 
Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre sans toucher 
son pe. Ds le premier sicle de l're chrtienne, saint Materne,
disciple de saint Pierre, avait port dans la Belgique les fconds
enseignements de la foi nouvelle. Ses progrs avaient t rapides,
lorsque la perscution diocltienne soumit  une terrible et dernire
preuve les nophytes de toutes les parties de l'empire. Le prfet
Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trves, le nombre des
chrtiens immols fut si considrable que leur sang rougit les eaux de
la Moselle. La vierge Macra fut brle vive  Reims. Quintinus, Romain
de race snatoriale, prit dans la cit des Veromandui, qui, depuis,
garda son nom. L'vque Firminus,  Amiens, Gentianus, Victorius,
Fuscianus, dans le pays de Trouane, Eubert, Piat et Chrysolius, chez
les Mnapiens, mritrent par les mmes tortures la palme du martyre.
La perscution se ralentit lorsque Constance vient gouverner les
Gaules; il traite les Gaulois avec douceur, vit en paix avec les
Franks et protge les disciples d'une religion  laquelle il est
secrtement favorable. Enfin Constantin, fils de Constance, aperoit
dans les airs, aux limites de la Belgique, une croix lumineuse qu'il
place sur son labarum. Il triomphe par ce signe, renverse les cruels
tyrans de l'Italie et inaugure le christianisme au Capitole.

A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui porte
le mme nom, fait la guerre  ses frres, enrle des Franks dans son
arme et meurt  Aquile. Les Franks s'tablissent de plus en plus sur
les ctes septentrionales de la Gaule; leur puissance augmente chaque
jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne par des
traits et la confirme en prissant assassin par l'ordre du Frank
Magnentius, qui se proclame empereur  Autun. Ni la dfaite de
Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui usurpe la pourpre,
ne fortifient l'autorit romaine. Les Franks conservent, sous de
nouveaux chefs, une position menaante. On leur oppose enfin un
colier d'Athnes,  peine g de vingt-trois ans,  la taille
difforme,  l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable des plus
grandes choses. C'est le csar Julien. Il arrive dans la Gaule avec
trois cent soixante soldats, runit les dbris des armes romaines et
repousse les barbares qui avaient envahi l'empire depuis Autun
jusqu'au Rhin.

Les Franks Saliens avaient occup la Toxandrie: Julien les surprit et
leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait  des
enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protgeant les
Franks, avoir reu la rvlation de leur puissance future. Dj, ils
occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles
pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour  tour
auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit
que dans une sdition militaire on le proclamt empereur et qu'on
l'levt sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait
pu rsister, crivait-il au snat d'Athnes, aux volonts de son
gnie. Il rgna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rtablir
l'antique puissance de Rome, en forant les chrtiens  relever les
autels du Capitole, il leur disait: Ecoutez-moi; les Allemands et les
Franks m'ont cout.

Aprs la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident.
Pendant les premires annes de son rgne, des troupes innombrables de
Saxons traversrent l'Ocan et s'tablirent sur le rivage de la Gaule.
De l ils s'avancrent jusqu'aux bords du Rhin et dfirent le comte
Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait runi une arme
considrable pour les combattre, ils demandrent  pouvoir se retirer
en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent de le leur
permettre, et profitrent de leur confiance pour les attirer dans des
embches o ils prirent presque tous. Valentinien, dit Orose,
vainquit, aux limites du pays des Franks, les nations saxonnes,
nations redoutables par leur courage et leur agilit, qui, places aux
bords de l'Ocan et dans des marais inaccessibles, menaaient les
frontires de l'empire et se prparaient  de formidables invasions.

Vers la fin du quatrime sicle, un autre Carausius s'lve au nord de
l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est inconnue, mais
qu'Orose appelle un homme intrpide et digne d'tre auguste. Proclam
empereur en Bretagne, il aborde aux bouches du Rhin. Les Franks le
soutiennent. Deux chefs de cette nation, Rikomir et Baudo, sont ses
consuls. Mellobald, autre Frank, nagure cr _comes domesticorum_ par
Valentinien, le fait reconnatre  Paris. Maxime conserva l'empire
pendant cinq annes. Son ambition le perdit: il voulut envahir
l'Italie et prit  la bataille d'Aquile. La trahison du Frank
Arbogast avait ht sa chute. Arbogast, redoutable par son audace, son
courage et sa puissance, tint l'empereur Valentinien II enferm dans
Vienne jusqu' ce qu'il l'et rduit  se tuer; puis il lui donna pour
successeur le rhteur Eugne, qu'il arracha aux jeux de l'cole pour
lui ordonner de relever l'autel antique de la Victoire Romaine,
nagure vainement dfendu par l'loquence de Symmaque: autres jeux,
tels qu'ils convenaient  un barbare devenu l'arbitre du monde, et
plein de mpris pour la pourpre qu'il ddaignait.

Le chrtien Thodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien
II. O est le Dieu de Thodose? s'crie-t-il en menant ses troupes
au combat contre celles d'Arbogast, dans une valle des Alpes. A sa
voix s'lve une effroyable tempte qui engloutit la fortune des
Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette clbre journe, les
soldats de Thodose taient des Goths, parmi lesquels il s'en trouvait
un nomm Alarik. Les barbares, vainqueurs ou vaincus, avaient dj
tout envahi.

Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait  se
propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu vque de
Rouen, fut le plus illustre de ses aptres. Tyticus nous a appris,
lui crit saint Paulin de Nle, quelle clart brillante le Seigneur a
rpandue sur des rgions jusqu' ce jour livres aux tnbres. Le pays
des Morins, plac aux limites du monde, que l'Ocan frappe en grondant
de ses flots barbares, voit aujourd'hui les peuples relgus sur ses
ctes sablonneuses se rjouir de la lumire que tu leur as porte et
soumettre au Christ leurs coeurs froces. L o il n'y avait que des
forts et des plages dsertes, dvastes par les pirates qui y
abordaient ou s'y taient tablis, les choeurs vnrables et
angliques des fidles s'lvent pacifiquement des glises et des
monastres, dans les villes et dans les bourgs, au milieu des les et
des bois. Le Christ a fait de toi son vase d'lection dans les
lointaines contres du rivage nervien que la foi avait  peine
effleur de son souffle. Il t'a choisi pour que sa gloire retentt
jusqu'aux bords des mers o se couche le soleil.

Aprs la mort de Thodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom
d'Honorius. Stilicon, objet des potiques adulations de Claudien,
tait un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait lever son
fils  l'empire, et appela les barbares. Il croyait, dit Orose, qu'il
serait aussi facile de les arrter que de les mettre en mouvement et
sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre  un enfant. Tous
les peuples germaniques s'lancrent au del du Rhin. Les Quades, les
Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gpides, les Saxons, les
Burgundes, les Allemans, ravagrent tous les pays qui s'tendent entre
les Alpes, les Pyrnes, le Rhin et l'Ocan. Mayence, ville illustre
autrefois, fut conquise et dtruite. Les puissants habitants de Reims,
ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, les Morins, les plus loigns
des hommes, subirent le mme sort. Dans l'Aquitaine, dans la
Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la Narbonnaise, rien n'chappa 
la dvastation. Enfin Alarik assigea la cit impriale du Tibre avec
une arme de Goths, s'en empara et la pilla pendant six jours; tandis
que saint Jrme rptait aux descendants des Gracques et des
Scipions, rfugis  Bethlem, les vers o la muse dsole de Virgile
raconta la ruine d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille
de Pergame:

    Quis cladem illius noctis, quis funera fando
    Explicet, aut possit lacrymis quare labores?
    Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.

Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres provinces
des Gaules avaient pris les armes pour se dfendre, et leur premier
soin avait t de remplacer les magistrats romains par une
administration indpendante. Les Franks, qui taient voisins du pays
des Armoriques, dit Procope, remarqurent qu'ils s'taient donn une
nouvelle forme de gouvernement et voulurent leur imposer leur joug et
leurs lois. Ils commencrent par piller leurs biens, puis les
attaqurent ouvertement. Les Armoriques se conduisirent vaillamment
dans cette guerre, et les Franks, ne pouvant les soumettre par la
force, leur proposrent leur alliance et s'unirent  eux par des
mariages. Quels taient ces Armoriques? les Mnapiens, derniers
reprsentants des nations gauloises vers le nord.

Ainsi les Saliens s'tablirent en amis et en allis sur les rives de
l'Escaut. Il appartenait  ces contres, illustre asile des fires et
tumultueuses liberts du moyen ge, d'tre le berceau de la grandeur
des Franks.

La royaut des Franks, qui, soumis  l'autorit romaine, n'avaient eu
longtemps que des chefs de guerre (_unterkonings_, _duces_,
_subreguli_), s'tait reconstitue. Vers l'an 426, Hlodi, fils de
Teutmir et petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut
lu roi des Franks.

Hlodi, aprs s'tre empar de Tournay et de Cambray, tendit ses
expditions jusqu' la Somme. Le chef des Romains, le Scythe Atius,
qui avait recueilli le gnie et l'ambition du Vandale Stilicon, marcha
au devant des Franks, accompagn du jeune csar Majorien, et les
rencontra prs du bourg d'Helena. Au sommet d'une colline, dit
Sidoine Apollinaire dans le _Pangyrique de Majorien_, les Franks
clbraient un bruyant hymne. Au milieu de leurs danses barbares,
une blonde fiance acceptait un blond poux. On raconte que Majorien
vainquit les Franks. Les casques retentissaient sous les coups, et la
cuirasse repoussait, de ses cailles, les atteintes redoubles de la
hache. Enfin les ennemis lchrent pied. On voyait briller sur leurs
chars fugitifs les ornements pars de cet trange hymne, les vases
et les mets du festin, les marmites couronnes de fleurs o trempait
le poisson. Le vainqueur s'empara des chars et de la fiance. Moins
digne de mmoire fut la lutte o le fils de Sml entrana les
Lapythes et les monstres de Pholo, lorsqu'au milieu des brlantes
orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vnus et, prenant leurs
coupes pour traits, rougissaient de leur sang les sommets de l'Othrys.
Qu'on ne clbre plus les querelles des enfants des nuages... Majorien
dompte aussi des monstres qui relvent, au haut de leur front, leurs
cheveux d'un roux ardent, afin que leur tte, prive de chevelure,
paraisse plus hideuse. Leur oeil bleu lance un humide et ple regard.
Leur figure est rase de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe,
ne rencontre que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de
lancer les frames rapides  travers les airs, de chercher l'endroit
o ils vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se prcipiter
au-dessus des haches croises, et de se hter d'accourir vers
l'ennemi.

Atius, vainqueur de Hlodi, voulant chtier les peuples armoriques qui
avaient refus d'obir au lieutenant romain Littorius, les livra 
Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien esprer des Franks:
aux vengeances d'Atius,  la fureur avide des Alains, ils opposrent
le pieux zle d'un prtre chrtien. Dans les murs d'Auxerre vivait
l'vque Germanus, vnrable ami de la vierge Genowfe, qui fut plus
tard la protectrice des _Parisii_ menacs. Germanus, cdant aux
prires des dputs de l'Armorique, se rend au-devant des Alains qui
s'avanaient dj, et saisit par la bride le coursier d'Eochar. Le
chef barbare recule devant la parole de ce vieillard dsarm; et
l'vque d'Auxerre, voulant consolider son triomphe, va mourir 
Ravenne en plaidant, auprs de Valentinien et de Placidie, la cause de
l'Armorique, effraye par la colre d'Atius.

Aprs la dfaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des Franks
avaient reconnu l'autorit romaine, et, sous les auspices d'Atius,
ils avaient lev  la royaut un de leurs chefs qui lui tait dvou,
Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings, qui, originaire des
bords de l'Elbe, s'tait mle aux Marcomans et aux Sicambres avant
d'occuper dans la Batavie l'une des rives du Wahal qui conserva son
nom.

Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent  la blonde
chevelure, se rendit  Rome pour rclamer l'hritage de son pre.
Quelques prsents et le vain titre d'_ami du peuple romain_ furent
tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef
terrible de la grande et froce nation des Huns, et rclama l'appui de
ses armes.

Attila runit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frmit
d'pouvante. Aravatius, vque de Tongres, tait  Rome. Saint Pierre
lui apparut et lui dit: Il a t arrt dans les desseins de Dieu que
les Huns ravageront la Gaule. Hte-toi d'aller mettre l'ordre dans ta
maison; prends un blanc linceul et prpare ton tombeau. A Troyes, une
autre vision annonce l'arrive des barbares  l'vque Lupus.

Arm du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des Huns, tel
qu'une sombre tempte porte par l'aquilon, s'avance dans la Belgique;
les Gpides, les Hrules, les Bructres, les Thorings et quelques
autres peuples franks ripewares, le suivent. Atius, qui trouve dans
cette invasion le moyen d'affaiblir les barbares dj tablis dans la
Gaule, oppose  la nation des Huns les Westgoths de la Septimanie, les
Franks Saliens de Merwig et quelques Allemans, dbris d'anciennes
cohortes auxiliaires. Les innombrables armes d'Atius et d'Attila se
rencontrrent dans les plaines Catalauniques, arne immense, longue de
cent lieues et large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres
jonchrent le champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui
traversait le thtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de
sang. Impuissant  s'ouvrir un passage  travers les soldats d'Atius,
Attila se retira dans son camp o il resta toute la journe du
lendemain, faisant sonner ses trompettes et prt  se prcipiter, si
sa retraite tait force, dans un bcher form des selles de ses
chevaux. Le rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur.

Attila s'loigna sans tre poursuivi; mais l'anne suivante, comme il
avait envahi l'Italie, il prit d'une mort soudaine, digne des rcits
qui entourrent sa vie de terreur. Sa monarchie s'teignit avec lui.
Valentinien, ne redoutant plus qu'Atius, fit assassiner le vainqueur
des Huns. A la mort d'Atius, dit la chronique de Marcellin, finit
l'empire d'Occident.

Hildrik, fils de Hlodibald, avait profit de l'abaissement de
l'autorit romaine pour rtablir la domination de son aeul. Repouss
par le _magister militum_ Egidius, qui prend le titre de _princeps
Romanorum_, il se rfugie chez les Thorings, reparat, tend ses
conqutes jusqu' la Loire, et revient mourir  Tournay.

L'an 476, un chef des Hrules, trouvant le titre d'empereur trop vil,
l'abolit, et relgue Augustule, dernier successeur d'Auguste, dans une
villa habite autrefois par Marius et Lucullus, et situe sur le
promontoire Misne qui avait reu son nom d'Ene, illustre aeul des
Csars.

L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est lev  la royaut des Franks.
Il inaugure son rgne en dispersant l'arme du _rex Romanorum_
Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des discordes
des Burgundes, il pouse Hlotilde, nice de l'usurpateur Gundbald.
Hlotilde tait chrtienne; et bientt le farouche Hlodwig, cdant 
ses prires, demanda  Remigius, vque de Reims, de rpandre les
ondes sacres du baptme sur sa longue chevelure. A son exemple, trois
mille Franks consentent  renoncer solennellement au culte des idoles.
Les chrtiens saluent ds ce moment avec enthousiasme la monarchie de
Hlodwig qui, telle que la basilique dont sa frankiske a marqu la
place dans la cit des _Parisii_, porte une croix  son sommet, mais
ne repose  sa base que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que
n'a pu branler la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est
appel  recueillir dsormais le fruit de leurs triomphes.

Vers cette poque, l'vque Vedastus releva l'glise d'Arras dont les
ruines, caches sous les ronces, servaient de retraite aux btes
sauvages.

Dans une cabane situe prs de Reims vivait un solitaire nomm
Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charit, de
se dvouer  la rude et active carrire de l'apostolat. Ceux que tu
dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'vque de Reims, sont
les Morins qui, bien que les plus reculs des hommes, ne seront
bientt plus loigns de Dieu. C'est une nation dure et obstine; mais
souviens-toi que ceux qui rsistent au glaive se soumettent  la
parole du Seigneur. Plusieurs annes s'coulrent toutefois avant
qu'Antimund parvnt  tablir au milieu de ces peuples barbares le
sige de son piscopat.

Depuis les perscutions de Maximien, les chrtiens de Tournay avaient
cherch un refuge hors de leur cit. Eleuthre tait leur vque au
temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe raconte que onze
mille Franks reurent de lui le baptme.

Les Franks ne renoncrent toutefois que lentement  leurs
superstitions et  leurs usages. Chrtiens humbles et dociles au pied
des autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les moeurs froces de
leurs pres. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks
qui suivaient Hlodwig refusrent d'abandonner leurs idoles, et
allrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher et
Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race de Hlodi.

La victoire de Vogl, o les Westgoths et les Arvernes succombrent,
avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reut de l'empereur
d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde et la robe de
pourpre; ensuite il alla  cheval, distribuant au peuple des pices
d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique de Tours.

Hlodwig, auguste, consul et chrtien, oublia les liens troits qui
l'unissaient autrefois aux Franks idoltres du Nord, et ne se souvint
plus que de la ncessit de prserver de nouvelles invasions la
monarchie qu'il avait fonde. Il commena par la ruse l'oeuvre que la
violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des
Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-mme; puis il adressa ce
discours aux Franks de Sigbert: Apprenez ce qui est arriv: tandis
que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent Sigbert,
attentait aux jours de son pre, prtendant que c'tait moi qui
voulais sa mort. Hloderik a pri galement, frapp par je ne sais
quelle main; mais je suis compltement tranger  ces vnements, car
je ne puis rpandre le sang de mes parents, ce qui serait un crime.
Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai un conseil: si
vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi, afin que vous soyez sous
ma protection. Ainsi dit Hlodwig, et la royaut de Sigbert fut  lui.

Khararik, autre prince frank, fut livr avec son fils  Hlodwig, qui
les dgrada en faisant raser leur chevelure pour les relguer ensuite
dans un clotre. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: C'est
sur une tige verte que le feuillage a t coup; mais il ne tardera
pas  reparatre et  crotre de nouveau. Puisse celui qui l'a fait
tomber prir aussi promptement! Ces paroles arrivrent aux oreilles
de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente de
porter au loin ses altiers rameaux.

Le roi Raganher rgnait  Cambray, et son domaine s'tendait vers le
_Littus Saxonicum_. Hlodwig corrompit ses leudes en leur donnant des
pices de monnaie, des bracelets et des baudriers en airain recouvert
d'or. Raganher, trahi par son arme, voulait fuir; mais il fut arrt
par les siens et conduit avec son frre Riker devant Hlodwig.
Pourquoi, dit Hlodwig  Raganher, as-tu dshonor notre race en te
laissant enchaner? Il et mieux valu mourir. Et il abaissa sa hache
sur sa tte. Puis s'adressant  Riker, il ajouta: Si tu avais port
secours  ton frre, il n'aurait pas t enchan. Et il frappa Riker
d'un coup de hache. Les leudes de Raganher se plaignaient d'avoir t
pays en fausse monnaie: Ceux qui trahissent leurs matres n'en
mritent point d'autre, leur rpondit le vainqueur, plein de mpris
pour ceux dont il n'avait plus besoin. Malheur  moi! s'cria Hlodwig
lorsque l'oeuvre de destruction fut acheve; tel qu'un voyageur dans
des rgions trangres, je n'ai plus de parents qui puissent m'aider
si les jours d'adversit arrivaient. Il parlait ainsi, dit Grgoire
de Tours, non qu'il regrettt ses crimes, mais par ruse, afin de
dcouvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il et oubli de
faire prir. La mort exaua la plainte hypocrite du roi frank, et le
runit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immols sa main.

Les amis de Raganher avaient cherch un refuge dans les colonies
saxonnes tablies au bord de la mer, et rclamrent leur appui. Peu
d'annes aprs, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes vers
les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier
frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'tait un fils de
Raganher. Il tenta de reconqurir par les armes l'autorit de son
pre, fut dfait et ne reparut plus.

Les Saxons repousss par les successeurs de Hlodwig se consolrent par
d'autres conqutes. Vers le milieu du cinquime sicle, deux de leurs
chefs, Hengst et Horsa, avaient abord en Bretagne. Lorsque
l'expdition du fils de Raganher choua, leurs colonies, mles 
celles des Angles, autre peuple dane, dominaient dj sur les rivages
de l'Angleterre.

Aprs la mort de Hlodwig ses Etats avaient t partags entre ses
fils. L'un d'eux, Hlother, rgne  Soissons et sur les pays situs au
nord et  l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank des
Gaules. Soutenu par les populations idoltres et froces qui avaient
obi  Raganher, il fait prir son fils Chram et livre aux flammes la
clbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi par la colre
du Dieu des chrtiens, il expire  Compigne en disant: Quelle est
donc la puissance de ce roi du ciel qui tient dans sa main la vie des
plus grands princes?

Sous le rgne de Hlother, l'vque de Tournay Eleuthre mourut frapp
par ceux que la sainte loquence de sa parole n'avait pu dsarmer. Son
ami Mdard, vque de Noyon, lui donna la spulture et fut son
successeur. Mdard joignit  l'vch de Noyon celui de Tournay; mais
il n'oublia point quels soins et quel zle rclamaient les pays jadis
confis  l'apostolat d'Eleuthre.

Personne n'ignore, crit l'auteur anonyme de sa vie, combien
d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contres, combien de fois
il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay et expos au
supplice par l'intrpidit de ses prdications. Cette nation tait
froce et barbare, c'tait un peuple rude et implacable qui, encore
soumis aux rites des idoles, dfendait avec obstination le culte de
ses dieux. Le pieux pontife Mdard runit  son Eglise les froces
nations de la Flandre, et, pendant bien des annes, bien qu'elles
fussent loignes de lui, il ne cessa de les instruire dans le culte
de Dieu. Nous rencontrons, pour la premire fois, le nom de la
Flandre dans ce rcit des travaux apostoliques de l'vque de Noyon;
nous le retrouverons au septime sicle dans les crits de l'vque de
Rouen, saint Audone.

Aprs Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses fils.
Hilprik rgna  Soissons qui devint le centre du royaume d'Occident,
nomm _Wester-ryk_ ou Neustrie, par opposition  l'_Ooster-ryk_ ou
Austrasie. La lutte entre la Neustrie et l'Austrasie n'est autre que
celle des Saliens et des Ripewares, des peuples qui, sous Hlodwig, ont
pris possession de la Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqus tour
 tour par les nations transrhnanes, veulent renouveler les faits de
la conqute. Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons.
Cette rivalit se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie,
l'astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne,
se trouve place en face de Fredegund, qui ne s'est leve en Neustrie
au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, soeur de Brunhilde
et pouse du roi Hilprik. Fredegund, entoure de devineresses, nous
apparat dans l'histoire du sixime sicle comme une de ces belles et
cruelles prtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d'or
tait sans cesse rougie du sang des victimes.

A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de
Fredegund. C'est de l qu'elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes
gens ns dans les colonies saxonnes du pays de Trouane: on sait
qu'excits par des potions enivrantes, ils enfoncrent dans les flancs
du roi de Metz le scharmsax, arme particulire  leur race.

Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donn par Chram,
fils de Hlother, s'insurge contre son pre, c'est galement dans le
pays de Trouane qu'elle prpare les embches au milieu desquelles le
jeune prince trouvera la mort.

De graves dissensions avaient clat dans la cit de Tournay. Deux
familles, excites par des querelles domestiques, la troublaient par
leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait t si obstine
qu' l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent part y
avaient succomb. Fredegund voulut mettre un terme  ces discordes.
Aprs avoir essay vainement de les calmer par ses exhortations, elle
invita  un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole
n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le mme sige. Le banquet
dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage des Franks, on enleva la
table. Karivald, Leudovald et Walden n'avaient point quitt leur
sige, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient
dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient  haute voix lorsque
des hommes envoys par Fredegund s'approchrent par derrire, levrent
les trois haches qu'ils avaient apportes, et renversrent les trois
convives d'un mme coup. Au bruit de ce cruel chtiment une sdition
clata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive  Tournay, fut
bientt dlivre.

Les dernires annes de la reine de Neustrie furent signales par
d'importants succs; car, avant d'achever sa longue et sanglante
carrire, elle rtablit dans la ville des _Parisii_ et dans d'autres
cits la domination barbare des Franks septentrionaux.

Brunhilde survivait  Fredegund. Tour  tour chrtienne zle ou
perscutrice impie, elle favorisa le passage de l'abb italien
Augustinus qui allait prcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le
moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fonde  Luxeuil,
au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus abordait au
promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les tats du roi
Hlother, qui rgnait, dit l'hagiographe, sur les Franks fixs aux
extrmits de la Gaule, sur les bords de la mer.

Le gnie ardent de saint Columban est l'hritage qu'il laisse  ses
disciples. Des clotres auxquels il a donn sa rgle sortent des
moines clairs par une science profonde, anims d'un zle intrpide.
Tels furent Attala, abb de Bobbio; Eustatius, abb de Luxeuil, qui,
comme son matre, vit Hlother aux limites de la Gaule, prs de
l'Ocan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus
tard vques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Trouane; Gallus, Magnus,
Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen,
Eberthram, qui fondrent d'illustres monastres.

Les temps taient favorables  la propagation du christianisme.

Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il
en tait une dont les vastes domaines s'tendaient depuis le
Fleanderland et le pays de Trouane jusqu'aux bords de la Meuse, aux
limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou
Karl y tait hrditaire. Le berceau de cette famille semble avoir t
plac au milieu des colonies des Flamings: le nom qu'elle portait,
tranger  la langue franke, lui assigne galement une origine
saxonne. A quelle poque avait-elle abord sur nos rivages? Le fils de
Raganher l'y avait-il laisse dans sa fuite, afin qu'un jour elle
venget la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de
Hlodwig? Y tait-elle venue  une poque plus recule? Carausius
(Karlos) ne serait-il point l'aeul des Karlings?

Les Karlman, ambitieux et pleins de gnie, s'taient mls aux
agitations de l'Austrasie, arne toujours ouverte aux invasions et aux
rvolutions inopines. Grgoire de Tours les montre associs  des
complots contre Brunhilde; le pote Venantius Fortunatus trouvait dans
la traduction romaine de leur nom une vague rvlation de leur
grandeur.

Peppin, fils de Karlman, avait pous Iduberge, issue d'une famille
aquitaine et soeur de Modoald, vque de Trves. Il tait uni par une
troite amiti  l'vque de Metz, Arnulf, dont le fils Ansgisil eut
plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, Peppin et
Arnulf reurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu'il avait
lev  la royaut d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule mridionale
trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires.

L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrgisil, qui tait le
successeur d'un Apollinaire sur le sige piscopal de Bourges, s'tait
rendu  Rome pour prier au tombeau des aptres, lorsqu'il y crut
entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans
la Gaule pour y prcher la foi. Il obit et se dirigea vers les
provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais
bientt il apprit qu'il y avait au del de l'Escaut un pays connu
sous le nom de _Gand_. Les habitants de ces lieux, accabls sous le
joug odieux du dmon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et
construire des temples et des idoles. La frocit de cette nation ou
la situation de la contre o elle vivait avait dtourn tous les
prtres d'y aller prcher, et personne n'osait y annoncer la parole de
Dieu.

Amandus s'adressa  Riker, vque de Noyon, dont le diocse comprenait
le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de
recueillir l'hritage de la Neustrie et avait conserv Peppin pour
_major domus_, accordt  ses efforts la protection de son autorit.

Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il
souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frapp par
les habitants de Gand, repouss avec outrage par les femmes et les
cultivateurs des champs, et mme prcipit dans l'Escaut? Ses
compagnons l'abandonnrent et le laissrent seul; mais, persvrant
dans sa prdication, il cherchait de ses propres mains les aliments
ncessaires  sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels
il donnait le baptme.

Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point  reprendre les
travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut o il
termina le monastre de Gand, et en fonda un autre, galement en
l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. Prs de Gand
s'lve une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle
s'tend en longueur du nord au midi, en largeur de l'est  l'ouest: 
l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, et celui qu'on nomme la Lys 
l'occident, laissent leurs ondes fameuses s'garer en mandres
sinueux. C'est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a
choisie pour sa demeure et o il habitera ternellement.

Amandus appela dans ces monastres quelques clercs  la tte desquels
il plaa, en 636, l'abb Florbert.

Parmi les Karlings, il en tait un qui avait conserv toute la froce
nergie de sa race, de telle sorte que ceux qui crivirent sa vie lui
ont donn le surnom d'_Allowin_ et l'pithte de _Prdo impiissimus_.
Il se nommait Adhilek et tait fils d'Eiloph. Il ne put rsister 
l'loquente parole d'Amandus, et, s'tant rendu  Gand auprs de lui,
il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, afin qu'
jamais li par la rgle du clotre, il pt dsormais repousser avec
plus de force les tentations de sa vie passe. Amandus le conduisit
dans l'glise de Gand, et l, aprs avoir fait tomber sa barbe et sa
chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit dans la
milice chrtienne. Le farouche Allowin, devenu le doux Bavon,
s'empressa de renoncer  l'agitation du monde pour se cacher dans le
creux d'un htre dans les bois de Beyla. Tant qu'il y habita, les
larges rameaux de l'arbre sculaire restrent constamment couverts de
feuillage et de fleurs. Bientt, troubl par la foule qu'attirait la
renomme de ses vertus, Bavon chercha un autre asile au nord de Gand,
dans une paisse fort situe au milieu des marais de Medmedung. Il
s'y construisit une cellule, et passa ainsi huit annes vivant des
fruits des bois et se dsaltrant aux ondes limpides d'un ruisseau.
Mais comme le peuple avait retrouv la route de sa pieuse retraite,
il rentra au monastre de Gand, s'y creusa une grotte tellement
troite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher, ni s'y asseoir, et y expia,
dans les rigueurs de la pnitence la plus austre, les crimes et les
passions de ses premires annes. Enfin, lorsqu'il sentit que le terme
de sa vie approchait, il fit appeler le prtre Domlinus dont l'glise
s'levait dans la fort de Thor. La route tait longue et traversait
de vastes solitudes. Un ange eut soin, selon le rcit des lgendaires,
de conduire auprs de Bavon le vnrable anachorte qui lui ferma les
yeux.

Tel fut l'clat des vertus d'Adhilek que le monastre de Gand conserva
le nom de Saint-Bavon.

Amandus mourut en 679 dans le monastre d'Elnone. Le souvenir de ses
vertus ne devait point s'teindre. Il laissait aprs lui de durables
et nombreux monuments de son intrpide apostolat. A sa voix, les
filles des Karlings avaient prodigu leurs trsors pour construire des
monastres o elles cherchaient un refuge dans la paix du Seigneur.
Iduberge, veuve de Peppin, reut le voile de la main d'Amandus. Sa
fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles; Begge, soeur de Gertrude,
se retira, aprs la mort d'Ansgisil, au monastre d'Andenne;
Amelberge, petite-fille de Karlman, fut mre de Reinhilde,
d'Ermelinde, de Gudule, de Pharalde, toutes vnres comme saintes.
Bertile, autre nice de Peppin, eut pour filles Waldetrude et
Aldegunde, dont la pit ne fut pas moins clbre. Lorsque Aldegunde
entra au clotre, une colombe dposa sur son chaste front le voile
sans tache des vierges consacres au Christ. Adeltrude vit en songe
les toiles descendre du firmament pour l'inviter aux noces mystiques
que le ciel lui prparait. Il faut nommer aussi Madelberte, Riktrude,
Hlotsende, Gerberte, Adalsende, Eusbie, dans cette pieuse gnration
des Karlings, que quelques annes  peine sparent de Peppin le Bref
et de Karl le Grand.

Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerait sur les rives
de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint Columban
catchisaient les froces populations du pays de Trouane, qui, depuis
la mort d'Antimund, taient redevenues compltement idoltres. Odomar
renversa  Trouane et  Boulogne le temple des idoles, et reut d'un
noble nomm Adroald, qu'il avait admis parmi ses nophytes, le don du
domaine de Sithiu, situ sur l'Aa, qui comprenait des moulins, des
fermes, des forts et des prs. Mummolen, Bertewin, Eberthram,
ignorant dans quel endroit ils construiraient un monastre, se
placrent dans une nacelle et parcoururent, en chantant des psaumes,
le golfe de Sithiu. Ils rptaient le verset: _Hc requies mea in
sculum sculi, hic habitabo quoniam elegi eam_, lorsque la barque
s'arrta tout  coup, et abordant aussitt sur la rive, ils y
fondrent l'abbaye de Sithiu qui porta depuis le nom de
Saint-Bertewin.

L'influence de la rgle mystique de saint Columban s'tait tendue
jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trsorier Eligius, anim d'un zle
extrme, avait tabli des monastres  Limoges,  Bourges et  Paris,
lorsqu'il fut appel par l'lection du peuple  l'vch de Noyon. Il
semblait qu'un homme d'une si haute vertu ft ncessaire pour
gouverner un diocse auquel appartenaient des peuples livrs aux
erreurs et aux superstitions du paganisme.

Eligius se hta de visiter les contres confies  son apostolat.
Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suves et
tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, relgus
dans des contres o personne n'avait jamais trac le sillon de la
prdication, le reurent d'abord avec haine et mpris; mais bientt la
plus grande partie de ces nations cruelles, quittant ses idoles, se
convertit au vrai Dieu et se soumit au Christ: Eligius bravait les
fureurs des barbares, n'ayant d'autre bouclier que la puissance de la
foi... Ses travaux furent grands dans le Fleanderland; il lutta avec
un courage persvrant  Anvers; il convertit aussi un grand nombre de
Suves; enfin, il renversa plusieurs temples profanes, et partout o
il rencontra le culte des idoles, il le dtruisit compltement.

Eligius cherchait sans cesse  lever par sa douce loquence l'esprit
de ces hommes violents et grossiers  l'amour de la vie cleste. Il
les exhortait  se runir dans les glises,  fonder des monastres et
 servir Dieu par une vie sainte. Combien se htrent de faire
pnitence, de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la
libert  leurs esclaves! Combien, arrachs aux erreurs des gentils
par le zle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassrent la vie
monastique! Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennits de
Pques, lorsque sa main rpandait les ondes sacres du baptme! A la
multitude des enfants se mlaient les vieillards aux membres
tremblants, au front charg de rides, qui venaient recevoir la robe
blanche des nophytes et qui, prts  quitter la vie borne de
l'humanit, demandaient  Dieu une vie qui ne devait point finir.

Voici quels taient les discours qu'Eligius adressait au peuple pour
le dtourner de ses superstitions: Je vous exhorte  renoncer aux
coutumes sacrilges des paens,  ne plus honorer les devins, ni les
sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni les
diverses manires d'ternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus gard au
chant des oiseaux. Qu'aucun chrtien ne considre quel jour de la
semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car Dieu a
cr tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune pour
entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne ne
s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles et
ridicules, n'apprte des repas pendant la nuit, ne cherche des
trennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrtien ne croie aux runes,
ni ne se guide par leurs caractres magiques. Qu' la fte de saint
Jean ou aux autres solennits des saints, personne n'honore le
solstice, ni ne se livre  des danses,  des courses,  des jeux
coupables ou  des choeurs diaboliques. Que personne n'invoque la
puissance du dmon, ni Neptune, ni Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni
les gnies. Que personne, hors des ftes sacres, n'honore le jour de
Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun
autre temps; que personne ne clbre la fte des Chenilles, ni celle
des Souris, ni aucune autre fte, si ce n'est celle du Seigneur.
Qu'aucun chrtien n'allume des lampes, ni ne prononce des voeux dans
les temples, aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans
les forts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des
amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne fasse des
lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, ni ne fasse
passer ses troupeaux par un arbre creux ou  travers une excavation
dans le sol pour les consacrer aux dmons. Que les femmes ne se parent
point de colliers d'ambre, et qu'en tissant ou en teignant la toile
elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune divinit funeste. Ne croyez ni
au destin, ni  la fortune, ni  aucune influence qui aurait prsid 
votre naissance. Ne placez point de simulacres de pieds 
l'embranchement des chemins. Ne poussez point de cris lorsque la lune
s'obscurcit; ne craignez point de commencer quelque ouvrage au temps
de la nouvelle lune. N'appelez point le soleil et la lune vos dieux,
et ne jurez point par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les
toiles, ni aucune chose cre. Si le ciel est lev, si la terre est
vaste, si les toiles sont brillantes, combien plus grand et plus
clatant est celui qui les a fait sortir du nant!

Faustinus, vque de Noyon, avait condamn les superstitions qui
rgnaient au nord de la Gaule. Un sicle aprs la prdication
d'Eligius, un concile, runi au palais de Leptines prs de Cambray,
s'occupa de nouveau des mmes superstitions. En 743, les actes du
concile de Leptines rappellent  peine les simulacres de pieds
consacrs aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; mais
ils mentionnent le culte des forts et des fontaines, les repas qui
avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer d'un
sillon les habitations rcemment construites, les courses auxquelles
on prenait part les vtements dchirs et pieds nus. Ils donnent le
nom de _Neod-Fyr_, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait par le
frottement de deux pices de bois, et qui taient destins  faire
prir les chenilles. Ils nous font connatre que les peuples qui
taient rests trangers au christianisme n'avaient pas cess de
croire que les femmes exeraient un pouvoir surnaturel sur les rgions
de la lune, et communiquaient un enthousiasme merveilleux au coeur des
hommes.

Afin qu'au septime sicle rien ne manque aux splendeurs du
christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audone, s'lve
comme un rayon lumineux au milieu des tnbres de la barbarie,
d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages.
Les Scots Guthago et Gildo prchent dans le pays o depuis fut btie
Oostkerke. Willebrod aborde dans l'le de Walachria o l'on adorait
Woden. Winnok et ses frres fondent un monastre sur le Scove-berg.
Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, parat Liebwin, le plus
illustre des disciples de saint Augustinus.

Si le vol d'un aigle rvla dans une vision  la mre d'Eligius la
saintet de son fils, des signes non moins remarquables annoncrent la
grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment o saint Augustinus le
baptisa, on vit une main clatante sortir d'une colonne de lumire
pour le bnir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu'il
et besoin de navire, sans que le flot blancht d'cume le bord de sa
tunique; car,  mesure qu'il marchait, les abmes de l'Ocan se
changeaient en de vastes prairies semes de lis et de roses.

Liebwin arriva  Witsand, traversa le pays de Trouane, visita le
monastre de Saint-Bavon, puis il alla prcher dans le Brakband. Tel
tait le nom que portait la contre, couverte de bois, qui s'tendait
entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nomme
Kraphalde, lui donna l'hospitalit au village d'Houthem. Ce pays, peu
loign de Gand, tait, dit l'auteur de la vie de Liebwin, vaste,
plein de dlices et fcond par les bienfaits de Dieu. Le lait et le
miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants taient
d'une taille leve, et se distinguaient par leur courage dans les
combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, et on les
voyait, avides d'homicides, s'gorger les uns les autres.

Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de sa
jeunesse que la science avait instruite, que la posie avait berce de
ses rves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il
adresse  l'abb de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et
suave adieu aux riantes illusions de la vie, trac par le confesseur
intrpide qui attend la mort.

Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares
fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La
cruaut qui t'anime me prsage un heureux triomphe et me promet la
palme du martyre... Houthem, pays coupable, pourquoi, malgr ta riche
agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d'autres moissons que l'ortie et
l'ivraie?... Le modeste ruisseau qui abreuve mes lvres fatigues
s'chappe d'une faible source. Semblable  son onde humble et lente
est ma muse aujourd'hui. Jadis on louait en moi un pote; on disait
que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire rsonner le
vers dicten sur ma lyre; mais mon me est devenue triste: le doux
rhythme de la posie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule
esprance.

La palme du martyre ne manqua point aux gnreux efforts de Liebwin.
Un jour le Christ lui apparut et lui dit: Rjouis-toi, et que ton
courage ne s'branle point: je te recevrai aujourd'hui dans mon
royaume et tu y habiteras ternellement. Liebwin runit aussitt ses
disciples, leur annona qu'il allait les quitter, les bnit, les
embrassa en versant des larmes; puis, voulant rpandre la parole de
Dieu jusqu' la dernire heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg
d'Essche, o il prit en la prchant.

Tandis que l'influence religieuse des Karlings protgeait le
dveloppement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre
politique? Peppin, qui tait _major domus_ sous Dagobert, conserva
sous Sigbert ces fonctions importantes, peu infrieures  la royaut
mme. Simples officiers de la maison des rois au sixime sicle, les
maires du palais,  mesure que les princes franks s'humilient,
essayent de s'lever au rang de ces anciens chefs de la nation, non
moins puissants par l'autorit de leur courage que les rois par les
privilges de leur naissance. On les dsigne sous le nom de
_subreguli_, _unter-konings_, comme autrefois Sunnon, Markomir ou
Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie
gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les
rsolutions adoptes au Champ de mars, et personne ne s'tonnera
bientt de voir s'asseoir sur le trne celui qui,  la guerre et dans
les assembles du peuple, est dj le vritable chef de la nation.

A l'poque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie tait occupe
par Erkembald, dont le pre avait pous la Karlinge Gerberte, fille
de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le
Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l'Artois et
l'Oosterband. Au maire Erkembald, hritier d'une race sainte et
chrtien zl, succde Eberwin, reprsentant nergique de ces peuples
exils aux extrmits de la Neustrie, que le christianisme n'a pu
adoucir. Il renverse les monastres, opprime les amis des Karlings,
relve la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l'Austrasie.
Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible
par la profondeur de ses desseins, il domine toute son poque par ses
haines et son sombre gnie. Eberwin se souvient de Fredegund.

Un complot s'tait form en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin,
qui succomba dans la lutte et fut enferm au monastre de Luxeuil.
Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de la mairie du
palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de dure.
Eberwin s'enfuit de Luxeuil ds qu'il a vu reparatre sa longue
chevelure. Il runit ses amis de Neustrie, surprend le pont
Saint-Maxence, traverse l'Oise, et rduit Liderik  se retirer
prcipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois ou de
Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y
dlibrer de la paix, il l'y fait assassiner.

Liderik exera-t-il sur les vastes contres, couvertes de bois et de
marais, qui s'tendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorit de
forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun tmoignage ancien,
rien ne la rend invraisemblable; car,  la mme poque, Maurontus,
neveu d'Erkembald, tait forestier de Crcy.

Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race 
laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il
dfit, en Champagne, l'arme du jeune Peppin d'Hristal; puis ayant
attir Martin, neveu d'Ansgisil, dans des embches semblables 
celles o avait pri le fils d'Erkembald, il l'y immola par une
seconde trahison. Rien ne manquait  son triomphe, lorsqu'un Frank
dvou  Peppin lui donna la mort.

Pendant trente annes, l'histoire reste obscure: chaos tnbreux d'o
doit sortir un nouveau monde.

La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se rduit  des
querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad,
successeur d'Eberwin en Neustrie, s'tait alli  Peppin. Gislemar et
Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent les
armes tour  tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit
Berther  la bataille de Textry, o combattit, dit-on, prs de lui
Burkhard, fils de Liderik.

Peppin appartient au sicle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint
Peppin de Landen, il rappelle par sa froce nergie les barbares aeux
de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'vque de Lige Landbert,
et conclut un trait avec Radbod, ce roi des Frisons qui prfrait
d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses anctres, que de
partager le ciel des chrtiens avec quelques pauvres obscurs. Une
fille de Radbod pouse Grimoald, fils de Peppin, que son pre a lev
 la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des
Frisons, indomptable et pleine d'audace comme toutes les autres races
saxonnes. Ds que Radbod apprend que Peppin, malade  Jupille, touche
 sa dernire heure, il se hte de rompre tous les liens qui le
condamnaient  un honteux repos, et les sacrifiant  sa vengeance, il
fait assassiner son gendre Grimoald, en mme temps qu'il rveille, aux
limites du pays des Franks, l'ancienne faction d'Eberwin, qui cre
Ragenfred maire de Neustrie, et tend ses conqutes jusqu' la Meuse.

Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl
(c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et
Ragenfred se prparent  le combattre. Radbod parat le premier et
attaque les amis du fils de Peppin, qu'il rduit  fuir; mais  peine
les Frisons sont-ils rentrs dans leurs foyers, que Karl surprend 
Amblve les Neustriens de Ragenfred et disperse leur arme. Karl
s'illustre par une seconde victoire  la sanglante journe de Vincy et
s'avance jusqu' Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s'empare 
Cologne des trsors de Peppin d'Hristal, et court au del du Weser
semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis
espraient le secours. Enfin,  la bataille de Soissons, il triomphe
de nouveau de la faction de Ragenfred, qu'Eudes, duc d'Aquitaine
appuie en vain et qui ne se relvera plus. Karl consolide ces succs
par une admirable activit. Vainqueur des Suves et des Boiowares, il
envahit l'Aquitaine et arrte, devant Poitiers, la cavalerie des
Sarrasins, qui, matres de l'Espagne, menaaient la Gaule. Les Frisons
attaquaient la Neustrie septentrionale. Dj, selon le rcit de nos
chroniqueurs, ils avaient occup tous les pays situs entre la Lys et
la mer. Karl les repousse, quipe une flotte pour conqurir leurs
les, et runit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait  la
Flandre.

Karl mourant divisa, aprs avoir pris l'avis des chefs franks, son
principat entre ses fils. L'an, Karlman, reut l'Austrasie,
l'Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la
Bourgogne et la Provence; mais Karl, en rglant ce partage des
provinces de l'empire frank, ne put donner  ses successeurs une part
gale de gnie. Peppin domina Karlman, l'entrana avec lui partout o
il fallait combattre, et se montra le vritable chef des deux
principats, soit qu'il repousst les Boiowares sur le Lech, soit qu'il
accablt les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les
frontires la paix eut t rtablie, les Franks apprirent que Karlman
abandonnait  son frre son autorit et son fils enfant, pour aller
habiter un clotre en Italie; et Peppin, ajoutent les _Annales_
d'ginhard, ajourna toutes les expditions de cette anne, pour
veiller  l'accomplissement des voeux de Karlman et prparer son
dpart.

Cependant plusieurs chefs Franks accompagnrent Karlman. Un plus grand
nombre de Franks le suivirent  Rome et allrent l'honorer comme leur
ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint que son frre se retirt
d'abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de
Karlman espraient qu'un jour viendrait o, de nouveau par de sa
longue chevelure, il reparatrait au milieu d'eux.

Peppin, appel par l'lection de l'assemble de Soissons  succder 
Hildrik III qu'il avait relgu dans le monastre de Sithiu, reut en
754 l'onction royale du pape tienne et renona  l'alliance des
peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait la
couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du clotre et
l'envoya en France pour qu'il rappelt  Peppin qu'un roi lombard
l'avait jadis adopt, selon l'usage des barbares, en coupant la
premire mche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans
rsultat, forma de plus profonds desseins. S'associant  tous ceux
qu'crasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il
appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, afin qu'ils
prononassent la rhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha.
Le roi des Franks fit enfermer son frre dans un monastre de Vienne,
et se hta de passer les Alpes pour vaincre les armes d'Aistulf. A
son retour, Karlman ne vivait plus. Ses fils furent tondus, dit
brivement le seul chroniqueur qui ait jug utile de rappeler les sort
de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le
Grand.

Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle
le partage du dernier des maires du palais. L'an de ses fils, Karl,
reoit toutes les provinces situes entre les Vosges, les Pyrnes et
la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine de l'infortun frre
de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destine.

Karlman expire  vingt ans. Dj des discordes de funeste prsage ont
clat entre son frre et lui. Il ne doit qu' sa fin prmature
l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se rfugient en
Italie; mais Karl les y suit, les assige dans Vrone et les contraint
 se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus des fils de
Karlman.

Bernhard, frre de Peppin, vivait retir au monastre de Saint-Gall.
Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des
prisonniers de Vrone et furent rduits  rclamer l'asile du clotre
comme leur pre, comme leurs soeurs, qui furent relgues l'une au
monastre de Soissons, l'autre  Sainte-Radegunde de Poitiers.

Ainsi a disparu successivement toute la postrit de Karl le Martel.
Karl rsume en lui seul toutes les gloires du pass, toutes les
esprances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expditions
contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les
Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. L'Herman-Sal,
mystrieux palladium des tribus germaniques, a t renvers. La
Bavire et la Lombardie ont cess d'tre indpendantes. L'Espagne
obit  Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s'incline et se
tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des
Merwings comme les jalousies et les haines souleves par une lvation
rcente, les dissensions intrieures comme les menaces des nations
trangres; et dj le pape Lon l'attend  Rome pour le proclamer
empereur d'Occident.




LIVRE DEUXIME

792-863.

    Le Fleanderland.--Les Flamings.
    Le duc Angilbert et le forestier Liderik.
    Invasions des Normands.


Quoique le nom de la Flandre remonte au del du cinquime sicle, on
ne le retrouve point dans les crits des derniers historiens romains
et c'est aprs le rgne de Hlodwig qu'il parat pour la premire fois.
A cette poque recule, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer
situs entre les frontires des Gaules et la Frise, o des colonies
saxonnes taient venues successivement s'tablir. Le nom du
_Fleander-land_, celui de _Flamings_ que portent ses habitants,
appartiennent  la mme langue et aux mmes traditions; ils dsignent
la terre des bannis, le sol o la conqute a donn aux pirates un port
pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.

Salvien, peignant le caractre des nations septentrionales avait dit:
Les Saxons sont cruels, et l'histoire a confirm ce tmoignage.
Mille rcits fltrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs
moeurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes
les gnrations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et
aimaient la libert plus que la vie; car si les hommes ne disposent
point de leur vie, leur libert du moins est entre leurs mains. Ils
taient chastes, fiers, intrpides, mais avides et ports aux larcins.
Lorsqu'ils se rjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient
s'galer aux hros et se prparer un dlicieux breuvage dans les
salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se
combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre
famille, c'est que la vengeance tait  leurs yeux le culte de la
pit filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la
force, c'est qu'ils considraient le courage, la plus haute vertu
qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur
protection.

Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on
parmi eux les trois classes constitutives des socits septentrionales,
le _iarl_, le _karl_ et le _troelle_, c'est--dire les _Ethelings_,
les _Frilings_ et les _Lazte_? Une profonde incertitude rgne  cet
gard; toutefois, il est probable qu' une poque o les flottes
saxonnes menaaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibrie, les seekongars
les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs
aventureuses expditions, entranant avec eux les iarls non moins
ambitieux. Si le Fleanderland ne possda ni iarls ni seekongars,
l'existence des karls saxons y a laiss des traces importantes. Le
karl, tour  tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la
paix, associait  la fois le travail et la gloire  la libert. Dans
ces sicles o le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et
l'esclave attach  la glbe, il appartenait aux peuples du Nord,
appels par une mission providentielle  renouveler la face de la
socit, de rhabiliter les arts utiles, et de placer  ct de l'pe
qui frappe et dtruit, le soc de la charrue qui ne dchire la terre
que pour la fconder.

C'est avec le mme sentiment d'admiration qu'en pntrant au milieu de
ces tribus, nous y dcouvrons une noble et touchante fraternit qui
s'est fortifie au milieu des prils et des temptes. Sur les ctes
sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la
Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se runir frquemment pour
dposer dans le trsor commun le denier destin  soulager les misres
et les infortunes de chacun de leurs frres: de l le nom de _gilde_
que portaient ces associations. Leurs banquets taient tumultueux
comme ceux des Germains de Tacite: arms du scharm-sax et de la massue
de Thor, ils faisaient circuler  la ronde de larges coupes auxquelles
ils donnaient le nom de _minne_, parfois appliqu  leurs assembles
mmes. On vidait la premire en l'honneur d'Odin pour obtenir la
victoire; puis, aprs les coupes de Niord et de Freya, venait celle
qui tait consacre  rappeler le souvenir des hros et des braves
morts en combattant. Dans ces runions solennelles, on dlibrait sur
les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la
gilde investis de l'autorit suprieure. Tous les convives
s'engageaient par les mmes serments les uns vis--vis des autres, en
se promettant un mutuel appui.

Karl le Grand, hritier du principat de Karl le Martel et de la
royaut de Peppin le Bref, avait fond un empire; son autorit avait
atteint les dernires limites de la puissance, et lorsqu'au milieu des
assembles du Champ de mai il dictait les capitulaires destins 
former la loi suprme de tous les pays soumis  sa domination, il ne
pouvait permettre que d'autres assembles, le plus souvent
sditieuses, cherchassent  entraver ce vaste mouvement de
centralisation et d'unit.

En 779, Karl fit publier une loi conue en ces termes: Que personne
n'ait l'audace de prter ces serments par lesquels on a coutume de
s'associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui
aient t faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de
la contribution pcuniaire pour les cas de naufrage et d'incendie.

Cette dfense devait surtout rencontrer une rsistance opinitre parmi
les tribus de Fleanderland, o la gilde semble avoir tenu lieu de tout
autre lien social. Les Flamings du huitime sicle taient rests tels
que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visits tour 
tour: Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne,
crit l'auteur de la _Vie de saint Folkwin_, habite un peuple peu
nombreux mais redoutable. Ses moeurs sont froces, et il prfre les
armes  la raison. Rien n'est plus difficile que de soumettre sa
barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal. L'vque
Halitgar, qui vivait dans les premires annes du neuvime sicle,
s'exprime  peu prs dans les mmes termes.

Il est intressant d'examiner comment, en prsence d'une rsistance
aussi vive, s'exerait l'autorit de Karl le Grand et quel tait 
cette poque le gouvernement de la Flandre.

L'un des hommes les plus illustres du huitime sicle, Angilbert,
avait reu de Karl, dont il avait pous la fille, le duch de la
France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl
le Grand cra en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres
fussent svrement excuts. Elles le nomment _Liderik_, mais elles ne
s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent
qu'une princesse luisitanienne lui avait donn le jour  Lisbonne et
que, fuyant la cruaut des Sarrasins, il s'tait rfugi dans le camp
de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme  la
vrit historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke et place parmi
ses aeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis longtemps l'autorit de
forestier tait hrditaire parmi les anctres de Liderik. La famille
d'Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l'migration
des chefs de la maison des Karlings dont elle tait issue, avait
continu  y reprsenter leur influence. Conquise au christianisme par
l'Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen
l'avait t par l'Aquitaine Iduberge, elle favorise galement le
progrs des ides religieuses. C'est  sa gnrosit et  sa
protection qu'on doit les monastres de Marchiennes et de
Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursus, de saint
Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise.

Entre la fort de Crcy, jadis gouverne par Maurontus, qui s'tend de
la Lys jusqu' la Somme, et la vaste fort des bords de l'Escaut
confie quelques annes plus tard au forestier Theodrik, le
Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est--dire _le pays des vertes
prairies_, se place la fort de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre
parat avoir t le chteau d'Harlebeke.

Que l'institution des forts soit une tradition germanique ou bien une
imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de dterminer. Les
empereurs romains possdaient des forts impriales diriges par des
fonctionnaires spciaux, les _procuratores saltuum rei dominic_. Les
empereurs franks emploient la mme dsignation: _silv dominic_,
_forestes dominic_. La possession des _forests_ tait le privilge
des rois et il n'tait point permis d'en tablir sans leur
consentement. Nous voulons, porte un capitulaire de l'an 800, que nos
forts soient bien surveilles. Nos forestiers garderont avec soin les
btes sauvages qui s'y trouvent, et ils entretiendront des faucons et
des perviers pour notre usage. On lit galement dans les
capitulaires que les forestiers sont chargs de recueillir le cens qui
se paye  l'empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers
poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et,  ce titre, il ne
serait point tonnant que leur juridiction se ft tendue sur les
tribus tumultueuses des Flamings.

Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de
l'tablissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois
conserv un vague cho des querelles des forestiers de Karl le Grand
et des peuples redoutables qu'ils taient chargs de contenir: J'ai
lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une
certaine race d'hommes.--Liderik, ajoute Despars, ne cessa de
rprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient
presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dvastations se
ralentirent  l'arrive de Liderik; mais, quels que fussent ses
efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, ds qu'ils avaient
termin leurs excursions et excut leurs sanglantes entreprises, ils
se rfugiaient dans de vastes forts.

Les colonies saxonnes, places prs de l'Ocan aux limites de l'empire
frank, vis--vis de l'Angleterre conquise par les seekongars,
semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient de
parcourir les mers sur leurs lgers esquifs, dvastant tour  tour
tous les rivages o les jetaient les temptes. Eginhard raconte que,
la premire anne du neuvime sicle, Karl quitta son palais d'Aix
pour aller visiter les pays menacs par leurs dbarquements, qu'il
voulait dsormais prvenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane
Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y
levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant  Aix. Afin que
ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous
les ports et  l'embouchure de tous les fleuves des flottes fussent
sans cesse prtes  combattre les Danes, dj plus connus sous le nom
d'_hommes du Nord_ ou _Normands_, et il se rendit lui-mme l'anne
suivante  Boulogne, puis  Gand sur les bords de l'Escaut, pour
inspecter les vaisseaux destins  repousser les pirates.

Deux petits-fils de Karl le Martel, ns dans le domaine d'Huysse prs
d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitt le clotre et dominent les
derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les
prtentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le pre se
nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoy en Italie avec le
titre de roi. On craignait mme qu'ils ne tentassent quelque rbellion
en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succda  son pre le 28 janvier
814.

Lodwig tait le troisime fils de Karl le Grand. Ses frres, Karl et
Peppin, taient morts avant lui. S'ils avaient vcu, il aurait sans
doute t relgu dans quelque monastre, et il semble qu'ayant
accept d'avance avec une complte rsignation le sort qui
l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son lvation imprvue 
l'empire,  se drober  l'influence des premires impressions de sa
vie. Il tait, dit Thgan, d'une stature mdiocre, mais fort rudit
dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens
moral, spirituel et mystique des critures; mais il mprisait les
posies des paens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne
voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les
enseignt. Tous les jours, il allait prier dans l'glise et il y
restait longtemps agenouill, le front humblement inclin jusqu'
terre. Sa gnrosit tait si grande qu'il donna  ses fidles tous
les domaines royaux de son pre, de son aeul et de son trisaeul,
pour qu'ils les convertissent en possessions perptuelles. Il n'leva
jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse
occup de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop
diriger par ses conseillers.

Le faible Lodwig se tourne du ct de la Germanie, parce que sa
position est la plus menaante. La premire assemble du peuple qu'il
convoque se tient au del du Rhin. Il protge les Saxons et les Danes
de Frise. Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il
agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumes 
leurs moeurs froces, devaient tre retenues sous le joug; mais
l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus troitement en les
comblant de ses bienfaits.

En 817, dans une assemble gnrale tenue  Aix, Lodwig institue son
fils Lother son successeur  l'empire, malgr les vaines protestations
de Lodwig et de Peppin, frres de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala,
le roi Bernhard, se rvolta le premier, soutenu par les Lombards; mais
lorsqu'il vit que l'empereur runissait une arme immense pour passer
les Alpes, il vint lui-mme, comme le frre de Peppin le Bref au
huitime sicle, offrir la paix  Lodwig et se remettre entre ses
mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalit jadis si
sacres pour les peuples barbares, permit qu'on crevt les yeux 
Bernhard, qui mourut le troisime jour aprs ce douloureux supplice.
Drogon, Hug, Theodrik, frres de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir
t trangers  la rbellion du roi d'Italie, furent rass. L'un de
ces fils de Karl le Grand devint abb du monastre de Sithiu, o leur
aeul avait relgu le dernier hritier de Hlodwig.

Lorsque Lodwig pouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne
bientt un fils nomm Karl, on voit clater de nouvelles dissensions.
La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux
croit apercevoir dans ces calamits la main de Dieu qui venge la mort
cruelle de Bernhard. Il met un terme  l'exil d'Adhalard et de Wala;
il demande  se rconcilier avec ses frres; puis,  l'assemble
d'Attigny, il se soumet volontairement  une pnitence publique.
Lother se rend en Italie o Wala l'accompagne. Peppin va rgner en
Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frres, obtient plus tard le
royaume des Boiowares.

Pendant ces annes tristes et agites, les Normands avaient reparu.
Ds le commencement de son rgne, Lodwig le Pieux avait fait garder
les rivages de l'Ocan. En 820, treize vaisseaux danes abordrent en
Flandre. Aprs y avoir brl quelques chaumires et enlev quelques
troupeaux, les Normands allrent menacer les bords de la Seine et
piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins
de la guerre. Moins opprimes sous le joug et sentant peut-tre
davantage la ncessit de leur propre dfense, les populations
d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorit
suprieure pour se runir en gildes, malgr les dfenses de Karl le
Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation;
il est conu en ces termes: Nous voulons que les comtes choisis pour
dfendre le rivage de la mer, qui rsident dans leurs districts, ne
puissent pas s'abstenir,  cause de leur charge, de rendre la justice,
mais qu'ils le fassent avec le concours des chevins. Nous voulons que
nos _missi_ ordonnent  ceux qui possdent des serfs dans la Flandre
et dans le Mempiscus, de rprimer leurs associations, et qu'ils
sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs
serfs osent former de semblables associations.

Les monastres de l'Escaut et de la Lys avaient recouvr, au temps de
la pnitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment o
ils donnaient saint Ansker  l'Europe chrtienne, Eginhard devenait
leur hte et leur protecteur. Ansker appartenait  la race saxonne du
Fleanderland. Wala, qui, par sa mre, n'y tait peut-tre pas
tranger, l'aimait, et vanta sa science et son zle  l'empereur. Un
roi des Danes venait de recevoir le baptme  Mayence. Ansker rclama
la prilleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au del des
mers du Nord, l'oeuvre de l'apostolat chrtien. Il prcha avec succs
en Sude, et fonda  Hambourg la mtropole de l'glise septentrionale.
S'il tait permis d'ajouter foi  des documents anciens quoique d'une
authenticit douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et
les temptes couvraient d'un voile mystrieux: l'Islande, les les
Fero, le Groenland et peut-tre l'Amrique. Lodwig avait donn 
Ansker le monastre de Thorholt, situ dans le pays o il tait n.
C'est l qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait 
racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse cole sortissent
d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie,
allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de
l'glise de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble
gravit, il l'appela  lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert,
s'associa plus tard  tous les dangers que brava Ansker et fut son
successeur  l'archevch de Hambourg.

Aprs Wala, personne n'occupait auprs de Lodwig le Pieux une position
plus leve qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le
Grand reut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que
l'empereur confirmt leurs immunits et tendt leurs privilges.
Eginhard fit reconstruire le monastre de Gand qui avait t dtruit
par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une
de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus
rien  esprer de la terre.

De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin
avaient pris les armes contre leur pre. L'influence des nations
germaniques sauva l'empereur. Wala fut rduit  rentrer au clotre.
Bientt une nouvelle rbellion clata. Lodwig le Pieux, trahi par ses
leudes au Champ du Mensonge, fut dpos  Soissons, mais il recouvra
bientt son autorit. Au moment o il quittait ses vtements de deuil
pour reprendre les insignes impriaux, une violente tempte dont les
ravages avaient t affreux sembla tout  coup se calmer. Les Franks,
toujours superstitieux et un instant rassurs par ce phnomne
d'heureux prsage, s'abandonnrent  de nouvelles terreurs lorsqu'en
837 ils virent s'lever dans les airs une comte aux lugubres clarts.
Ce signe, s'cria tristement Lodwig, annonce un changement de rgne
et ma mort! Et il prpara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre
Lother,  qui il avait pardonn, et Karl, fils de Judith. Lother reut
les contres germaniques. Le royaume de Karl devait s'tendre du Rhin
 la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient
l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le
Hainaut, l'Oosterband, ou frontire orientale de la Neustrie,
Trouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois.

Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cess de
combattre son pre. Non moins terribles que ces discordes civiles, les
invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontires
maritimes. On racontait qu'un saint prtre avait eu une vision dans
laquelle une voix lui disait: Pendant trois jours et trois nuits un
pais nuage couvrira la terre, et aussitt aprs les paens viendront
avec un nombre immense de navires et dtruiront, par la flamme et le
fer, les chrtiens et les contres qu'ils habitent. Au neuvime
sicle, en annonant des malheurs, il tait facile d'tre prophte.
Les Normands ne tardent point en effet  dvaster la Frise, o
l'Ocan, s'associant  leurs fureurs, engloutit plus de deux mille
habitations. En 837, une de leurs flottes brle le chteau d'Anvers et
ils envahissent l'le de Walcheren, o deux grafs prissent sous leurs
coups. Aprs avoir pill les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers
la Seine et menacent Rouen. Malheur  moi, rptait l'empereur
Lodwig, malheur  moi dont la vie s'achve au milieu de ces
calamits! Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs
de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'le
solitaire et  demi cache par les larges eaux du fleuve qui reut le
dernier soupir de Lodwig le Pieux tait situe au pied de la colline
o s'levait le splendide et majestueux palais qui avait vu natre
Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserres dans cette
valle! Quel abme entre ce berceau et cette tombe!

Les discordes qui avaient ensanglant le rgne de Lodwig n'taient
point des querelles personnelles. Derrire ses fils marchaient la
Bavire, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que
Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une
prminence qu'elle conserva longtemps. Sous le rgne de Karl, fils
de Lodwig, la clbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation
sanglante de ces luttes anciennes. Dans ce combat, dit l'annaliste de
Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage
si vant fut tellement abattu, que loin d'tendre dsormais leurs
frontires ils ne purent mme plus les dfendre.

On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez
redoutable pour les protger, recourir tour  tour aux divers lments
qui les environnent. Lodwig tait soutenu par la Germanie. Karl, qui
fut surnomm le Chauve parce que la nature lui avait refus le signe
extrieur de la royaut, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se
confier aux comtes des bords de la Loire.

A la fin du neuvime sicle, l'Eglise de Neustrie conserve ses
puissants vques et ses riches abbs. De son sein est sorti Hincmar,
qui occupe le sige archipiscopal de Reims, l'homme le plus illustre
de ce sicle par l'austre autorit de son gnie. N prs de Boulogne
aux limites du Fleanderland, il est moins svre pour la gilde que
Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il dfend les banquets o
l'ivresse et le dsordre veillent les haines et provoquent les luttes
sanglantes, il autorise les eulogies o l'on prend un peu de pain et
de vin en signe de fraternit; il consent mme  approuver les
associations qu'on nomme gildes (_geldoni_), pourvu que rien n'y
blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tt les
conseils d'Hincmar. On le vit piller les trsors des glises et
s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de
Saint-Vaast. Il priva mme le pieux archevque de Hambourg Ansker du
monastre de Thorholt, qui fut donn au graf Reginher. L'cole que le
saint aptre du Nord y avait tablie fut dtruite, et, dans les
contres lointaines o il remplissait sa prilleuse mission, il fut
rduit  une pauvret si grande que tous ceux qui l'accompagnaient
l'abandonnrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble 
ces perscutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu
par sa sagesse. Le sige archipiscopal de Reims perdit la primatie
des Gaules, et Hincmar fut relgu au monastre de Saint-Bertin, o il
devint l'historien d'une poque qu'il honorait par des vertus si rares
dans ce temps.

Les monastres de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du
huitime sicle, avait reu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les
Madelgher, conservaient seuls encore quelque clat sous le rgne de
Karl le Chauve. Auprs des noms  jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker,
d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et
Grimbald.

Milon appartenait  l'abbaye d'Elnone, fonde par saint Amandus. Il
avait suivi  l'cole de Saint-Vaast d'Arras les leons d'Haimin, qui
tait disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance
d'Hincmar, lui avait confi l'ducation de deux de ses fils, Peppin et
Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks  envoyer
aussi leurs enfants prs de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et
furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une
touchante pitaphe: O roi Karl!  notre pre! si vous daignez visiter
notre tombe, ne gmissez point sur notre mort. Ports de la terre dans
des rgions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos
ternel. O notre pre! souvenez-vous de nous et soyez heureux! Milon
n'tait pas seulement pote, il se distingua aussi par sa science. On
crivit sur son tombeau: Sous cette pierre repose Milon, pote et
philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobrit,
et crivit avec art la vie de saint Amandus.

Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans
l'Eglise de Reims et cra  Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette
clbre cole publique qui devint plus tard l'universit de Paris.

Grimbald tait encore fort jeune lorsqu'il entra au monastre de
Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant 
Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y tait teinte. Il
envoya une solennelle ambassade  Grimbald pour l'engager  venir
habiter l'Angleterre, alla lui-mme au-devant de lui pour le recevoir,
et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea
avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigne. Vers l'poque o Hucbald
tablissait l'cole de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre
cole qui fut depuis l'universit d'Oxford.

Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possdait une belle
bibliothque. On y remarquait la Rhtorique de Cicron, les Eglogues
de Virgile, les oeuvres de Pline le Jeune, et les pomes d'Homre,
auxquels taient joints ceux de Dars le Phrygien et de Dictys de
Crte. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastre de Cysoing,
comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient
le recueil des lois des Franks, la Cit de Dieu de saint Augustin, les
sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les oeuvres d'Alcwin.

La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le
Grand, lui avait survcu de quelques annes. C'tait le dernier rayon
d'une lumire qui avait dj disparu. Bientt il s'vanouit et tout
devint tnbres.

Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnt, et
cherchait des secours partout et de quelque manire qu'il en pt
trouver. Il appela les Normands  son aide, et, soumettant  leur
autorit une partie des nations chrtiennes, il leur permit de piller
toutes les autres.

Les dvastations des Normands effacrent le souvenir de ce que leurs
invasions prcdentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses
troupes de loups les suivaient, attires par l'appt du carnage: une
prophtesse de Germanie annonait la fin du monde. En 845, les
Normands ravagrent les bords de la Seine et livrrent aux flammes le
monastre de Sithiu. Ds qu'ils se furent loigns, les moines de
Gand, pleins de terreur, se htrent de fuir  Laon, aprs avoir
dpos leurs chsses et leurs reliques dans le sanctuaire de
Saint-Omer, qui tait entour d'une forte muraille et dfendu par des
tours. Elles y restrent quarante annes.

Cinq annes aprs, les Normands paraissent de nouveau sur les ctes de
la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Trouane. D'autres
Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les
monastres de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et
poursuivent leur marche vers Beauvais. L'anne suivante, une de leurs
flottes, compose de deux cent cinquante-deux navires, dvaste le
rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des
Danes qu'Ansker avait jadis accompagn dans le Nord, s'tablit aux
bords de l'Escaut. Karl runit une arme pour le combattre; mais,
arriv prs de l'Escaut, il ngocie et confirme aux chefs normands
Godfried et Rorik leurs conqutes,  condition qu'ils le reconnatront
pour roi par la vaine crmonie de l'hommage.

Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divis en
douze districts que parcourent de nombreux _missi_. Le troisime, dont
les _missi_ sont l'vque Immon, l'abb Adhalard, Waltcaud et
Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la
Flandre et le comt d'Engelram. Toutes ces tentatives restent
striles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brlent
Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu' Orlans. En 857,
ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent
aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la
Somme, pillent Amiens et arrivent  Noyon, o l'un des _missi_,
l'vque Immon, est pris et mis  mort. En 861, ils parcourent le pays
de Trouane et dvastent pour la seconde fois le monastre de Sithiu.
Humfried, vque de Trouane, voulait renoncer au prilleux honneur de
l'piscopat. Le pape Nicolas lui crivit: S'il n'est point permis au
pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il
point plus coupable de le faire pendant la tempte!

Cependant les Normands tendaient leurs conqutes et marchaient de
victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de
son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent
de ne plus piller, et leur duc Weeland reut cinq ou six mille livres
d'argent, beaucoup de bl et de nombreux troupeaux.

Parmi les chefs normands qui s'illustrrent par leurs aventureuses
expditions, il n'y en eut point de plus intrpide que Regnar Lodbrog.
Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le
Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre:

J'tais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai 
l'est du Sund. Les oiseaux de proie reurent une abondante nourriture.
La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frapp avec le glaive!

J'avais 20 ans quand nous nous lanmes au loin dans les combats. Le
fer gmissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous
avons frapp avec le glaive!

Devant l'le de Bornholm, nous couvrmes le rivage de cadavres. Les
nuages de la grle dchiraient les armures; l'arc lanait le fer. Nous
avons frapp avec le glaive!

Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphmes qu'aprs avoir vu
tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure pera
l'armure brillante de Hoegne. Les vierges pleurrent sur le combat du
matin et les loups furent amplement rassasis. Nous avons frapp avec
le glaive!

O est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de
Hoegne, sa longue pe, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne
rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord
avaient laiss aux ruines des cits qu'ils ravageaient le soin de
raconter leur passage et leurs vengeances.




LIVRE TROISIME.

863-989.

    Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.
    Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand.
    Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune.
    Guerres civiles et trangres. Dsastres et discordes.


Les mmes symptmes d'abaissement et de dcadence taient communs 
l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les divisions
prives ne contribuaient que trop  favoriser les progrs de
l'anarchie publique.

Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl comme
lui, prit dans une querelle avec un noble frank. Le second veilla
par son ambition les soupons de son pre, qui le fit enfermer dans un
monastre et priver de la vue. Mais ce cruel chtiment n'empcha point
le troisime, nomm Lodwig, de conspirer. Le joug de l'autorit
paternelle ne paraissait pas moins accablant  Judith, fille de Karl
le Chauve, qui avait pous successivement Ethelwulf, roi des
Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite que
belle, elle avait prsid  l'ducation d'un fils d'Ethelwulf, qui fut
depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitt l'Angleterre,
elle s'tait retire  Senlis, o, sous la protection des vques,
elle vivait avec toute la dignit qu'exigeait son titre de reine.

La mme anne que Karl le Chauve se rendit tributaire de Weeland, deux
autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagrent  recevoir parmi
ses feudataires un des chefs les plus redoutables des bords de la
Loire. Il se nommait Rotbert et tait d'origine saxonne; quelques
historiens racontent que les passions d'une vie aventureuse l'avaient
loign de la Germanie; mais il parat plus vraisemblable qu'il
appartenait  l'une des colonies qui, vers le quatrime sicle,
s'taient fixs sur le _Littus Saxonicum_. Cependant l'influence de
Rotbert,  qui le roi accordait sans cesse de nouveaux domaines, ne
tarda point  exciter la jalousie et la haine de ses anciens amis.
Guntfried et Gozfried trouvaient dj en lui un rival plus puissant
qu'eux-mmes. Ils rsolurent de le renverser, et soutenus par Lodwig,
fils de Karl le Chauve, ils appelrent  leur aide un chef du
Fleanderland, nomm Baldwin, fils d'Odoaker.

Karl le Chauve se trouvait  Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin
avait enlev Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint
Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France runit
aussitt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononc leur
jugement selon la loi civile et politique, il invita les vques 
frapper d'anathme le ravisseur et sa complice.

Le complot de Lodwig avait chou; les Normands, surpris prs de
Meaux, dposrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient cherch un
refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de l'empereur
Lother. La situation tait grave. Lother, en protgeant Baldwin,
semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient la
France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisment rveiller l'ardeur
belliqueuse des Normands. Hincmar tait rentr  Reims: il comprit le
pril qui menaait la monarchie et interposa sa mdiation; son premier
soin fut de charger l'vque Hunger d'engager le duc de Frise, Rorik,
dj prt  prendre les armes,  ne pas s'allier  Baldwin et  faire
pnitence de ses mauvais desseins; bientt aprs Lodwig le Germanique
invita Karl le Chauve  une entrevue qui eut lieu  Toul. Lother y fit
dclarer qu'il tait prt  respecter les sentences ecclsiastiques,
et l'excommunication prononce  cause de l'appui qu'il avait donn 
Baldwin fut aussitt leve.

Baldwin et la veuve d'Ethebald s'taient rendus  Rome et y avaient
rclam la protection du pape Nicolas Ier. Elle ne leur manqua point.
Votre vassal Baldwin, crivait-il au roi de France, a cherch un
refuge au seuil sacr des bienheureux princes des aptres, Pierre et
Paul, et s'est approch avec d'ardentes prires de notre sige
pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, nous vous
demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur Jsus-Christ et des
aptres Pierre et Paul, dont Baldwin a prfr l'appui  celui des
rois de la terre, vous vouliez bien lui accorder votre indulgence et
un oubli complet de son offense, afin que, soutenu par votre bont, il
vive en paix comme vos autres fidles; et lorsque nous prions Votre
Sublimit de lui pardonner, ce n'est pas seulement en vertu du pieux
amour que nous devons porter  tous ceux qui implorent la misricorde
et le secours du sige apostolique, mais c'est aussi parce que nous
craignons que votre colre ne rduise Baldwin  s'allier aux Normands
impies et aux ennemis de la sainte Eglise, et  prparer ainsi de
nouveaux malheurs au peuple de Dieu. Le pape crivit de nouveau au
roi de France l'anne suivante: L'aptre a dit: Considrez les temps,
car les mauvais jours arrivent. Les prils qu'il annonce vous menacent
dj. Veillez  ne pas faire natre de plus terribles dsastres, et
ayez assez de modration pour surmonter la douleur de votre coeur et
ne pas vous montrer ternellement inexorable et inflexible vis--vis
de Baldwin.

Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait cder qu'aux ncessits
politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royaut. En 862, Lodwig,
en se rconciliant avec son pre, se fit donner le comt de Meaux et
la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda point aussi 
pardonner  sa fille: il la reut, le 25 octobre 863, au palais de
Verberie et permit que son mariage avec Baldwin ft solennellement
clbr  Auxerre. Le roi ne voulut point y assister, crivit
l'archevque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoy les ministres
et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a accord les
plus grands honneurs  Baldwin.

Tandis que Rotbert, cr successivement comte d'Anjou et abb de
Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux rives de
la Loire, Baldwin recevait une autorit suprieure sur les marches du
nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formrent depuis le comt
de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu qui devait au pont
qui y existait son origine et son nom de Brugge ou Bruggensele.
Baldwin y plaa un burg ou chteau entour de fortes murailles de
pierres, puis il y fit construire la maison des Echevins, un difice
destin  recevoir les otages, captifs temporaires, les seuls que
connussent les lois frankes, et une chapelle o il fit porter les
reliques de saint Donat, qui lui avaient t envoyes par Ebbon,
archevque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient, d'un ct, la
montagne du Ml (Ml-berg) o se tenait l'assemble des hommes
libres, et, de l'autre, des htelleries pour les nombreux marchands
qui ne pouvaient tre reus dans le chteau du comte.

Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer, repoussa
les Normands qui avaient tent un dbarquement sur nos rivages. La
puissance du markgraf de Flandre tait grande. Il soutint Karl le
Chauve contre la rbellion de son fils Karlman, et lorsque le roi de
France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorit impriale au
fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats, qu'il ne devait plus
revoir, Baldwin fut charg avec Reinelm, vque de Tournai, Adalelm,
comte d'Arras et dix autres illustres feudataires, de la tutelle de
l'hritier du royaume, Lodwig le Bgue, qui ne rgna que deux ans.

Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un
capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation
hrditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comts entre ses
deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succda au
markgraviat de son pre. Il pousa Alfryte, fille du roi des
Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'tait donn le surnom qu'il
portait, en mmoire de son aeul. Mais en voulant rappeler la
naissance illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu' retracer sa
honte et sa faiblesse vis--vis des pirates du Nord. Baldwin, fils
d'Audoaker, tait  peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable
expdition de Normands, repousse par Alfred en Angleterre, aborda en
Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillrent Trouane, puis ils
entrrent dans la terre des Mnapiens, qui fut abandonne aux mmes
dsastres sans que personne ost leur rsister. Enfin, ils passrent
l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de Saint-Vaast
racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides de sang humain,
de dvastations et d'incendies, s'arrtrent au monastre de Gand pour
y passer l'hiver. Ds que le printemps fut arriv, ils allrent brler
Tournay et dtruisirent toutes les abbayes voisines de l'Escaut,
immolant ou emmenant captives  leur suite les populations de toutes
les contres qu'ils traversaient.

Cependant les fils de Lodwig le Bgue, Lodwig et Karlman, avaient
runi une arme contre les Normands de Gand. L'abb Gozlin la
commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin d'attaquer les
Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut vaincu. En 880, les
Normands levrent des retranchements  Courtray, et y tablirent
leur rsidence d'hiver. De l ils poursuivirent les Mnapiens et les
Suves, et en firent un horrible carnage. La flamme et le fer
ravagrent leurs campagnes et leurs foyers.

Le 26 dcembre 881, une troupe de Normands brla le monastre de
Sithiu et ne respecta que l'glise de Saint-Omer, qu'on avait
fortifie avec soin. Le mme jour, une seconde troupe de Normands
s'empara du monastre de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 dcembre, d'autres
Normands pillaient Cambray et le monastre de Saint-Gry. Courtray
reut leur butin, et ds les premiers jours de fvrier ils
s'avancrent vers Trouane et dvastrent tour  tour Saint-Riquier,
Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi qu'ils
avaient travers la Somme et menaaient Beauvais. La dsolation tait
universelle; personne n'osait se prsenter pour dfendre les chteaux
qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur servaient d'abri
et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aid des grafs de
Neustrie, il attaqua les Normands  Saulcourt en Vimeu.

Dieu protgeait Lodwig; il l'entoura de comtes, hros illustres: il
lui donna le trne de France. Lodwig leva son tendard pour combattre
les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et pressa les pas de
son coursier. Il s'avanait plein de courage. Tous chantaient en
choeur: _Kyrie Eleison!_ Ils achevrent le cantique, et le combat
commena. Chacun tait impatient de se venger, personne plus que
Lodwig. Lodwig tait n vaillant et audacieux. Il frappa les uns de sa
hache, il pera les autres de son pe. Amer fut le breuvage qu'il
versa  ses ennemis et ils se retirrent de la vie.

Les Normands taient rentrs dans leur camp de Gand; mais ds l'anne
suivante, ils s'avancrent de nouveau jusqu' la Somme. En 883, avant
d'occuper Amiens, ils se dirigrent vers les bords de la mer et
chassrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland. Que faisait
le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient ses peuples?
Aprs avoir combattu avec quelque succs une de leurs troupes dans la
fort de Mormal, il s'tait rfugi dans le chteau de Bruges et il y
avait fait lever de nouveaux retranchements avec des pierres tires
des ruines d'Aldenbourg. Il semblait que son nergie et son audace ne
dussent se ranimer qu'au milieu des discordes civiles.

En 884, trois ans aprs la victoire de Saulcourt, Karlman, frre de
Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur
payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme norme, qui
tait le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne
dans leur camp d'Amiens; aussitt aprs, ils se retirrent vers le
port de Boulogne o ils s'embarqurent; mais, sans s'loigner du
rivage, ils tournrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la
Lotharingie, ils se fixrent  Louvain.

Dans les premiers jours de dcembre 884, Karlman mourut. De la
postrit de Lodwig le Bgue, il ne restait qu'un enfant qui
s'appelait Karl comme son aeul. Les vassaux du royaume de France
mprisrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les dfendre, et
offrirent le sceptre  l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le
Germanique. Se souvenant que des partages multiplis avaient affaibli
la monarchie karlingienne, ils espraient lui rendre sa force en la
reconstituant dans son unit. La race royale dgnrait rapidement;
Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvime sicle
l'hritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec une
nombreuse arme devant Paris, que menaait une nouvelle invasion
normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre, il achte la
paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur permet de piller la
Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent d'une si coupable
pusillanimit, et, de leur assentiment unanime, Karl le Gros est
dpos  la dite de Tribur. Un petit-fils de Lodwig le Germanique,
Arnulf, rgne aux bords du Rhin, tandis qu'Ode, fils de Rotbert, se
fait sacrer roi  Compigne. L'Allemagne et la France se sparent.

Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la
mritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse arme de Normands
dans la fort de l'Argonne. Cette victoire, dit l'annaliste de
Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant ses allis, se
rendit prs du roi Ode et promit de lui tre fidle. Ode le reut avec
bont et confirma les honneurs qu'il possdait. Ode et Arnulf ne
tardrent point  conclure la paix  Worms, et le roi de Germanie,
arrire-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une couronne d'or au
roi de France. L'hritier des rois franks reconnaissait les droits du
prince qui s'appuyait sur l'lection des populations d'origine
gauloise ou romaine.

Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'tait tablie 
Amiens; Arnulf obtint une victoire complte sur ceux qui occupaient
Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la rsistance appartint aux
populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la Loire, depuis
Evreux jusqu' Bayeux, vers les bords de l'Orne, o le nom du pays de
Sez (_Saxia_) rappelle leurs colonies, elles avaient form une
troite association contre les Normands. Les gildes, condamnes sous
Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman et sans cesse en
butte  la haine des grands feudataires du royaume de France,
conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. Le
second dimanche aprs les ftes de Pques 891, on aperut du haut de
la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de Noyon, qui
descendaient de la colline d'Helfaut, o les martyrs Victoricus et
Euscianus avaient jadis fond la plus antique glise de la Morinie.
Les karls de ces contres, dont les progrs du christianisme avaient 
peine adouci les moeurs cruelles, avaient cherch un refuge dans le
bourg de Saint-Omer. Ds qu'ils apprirent l'approche des Normands, ils
se runirent dans l'abbaye: Selon la coutume des habitants de ce
pays, dit le livre des miracles de saint Bertewin, ils avaient leurs
armes toujours prtes et se donnrent la main les uns aux autres en
signe de libert.

Les Normands s'taient disperss dans les prairies de l'Aa pour
enlever les troupeaux qui y paissaient. Les dfenseurs de Sithiu
firent aussitt une sortie et immolrent trois cent dix de leurs
terribles ennemis sous les chnes de Windighem. Lorsque ceux des
Normands qui s'taient loigns revinrent vers leur camp et aperurent
les cadavres sanglants de leurs frres, leur fureur fut extrme. Ils
quittrent leurs chevaux, se dirigrent prcipitamment vers le bourg
de Saint-Omer, remplirent les fosss de paille qu'ils allumrent, et
lancrent au-dessus des murailles des morceaux de fer fondu et des
projectiles brlants. Mais soudain une brise se leva qui loigna la
flamme de l'enceinte du monastre; les dfenseurs de Sithiu y virent
le gage de la protection cleste: ils plaaient leur confiance dans
l'appui des saints, illustres et vnrs fondateurs de leur glise. Un
jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; la flche frappa le
chef des Normands. Sa mort rpandit le dcouragement parmi les siens.
Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, ils se dirigrent vers
Cassel; de l ils poursuivirent leur marche vers le Brakband. Ils
revenaient  Noyon lorsque le roi Ode les attaqua et les vainquit.
Enfin, en 893, les Normands de la Somme, harcels de toutes parts et
presss par une famine gnrale, quittrent le nord de la France. On
les vit se retirer sur leurs flottes et s'loigner du rivage de la
Flandre.

Pourquoi nous arrter plus longtemps, s'crie Adroald de Fleury, 
raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage de l'Ocan
jusqu' l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conserv sa
libert. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient accabl
les furieuses dvastations des paens. Ces malheurs se sont prolongs
pendant trente annes, et ne faut-il point les attribuer  la colre
de Dieu, selon la menace exprime par le prophte Jrmie:--Parce que
vous n'avez point cout ma parole, j'appellerai tous les peuples de
l'Aquilon. Je leur soumettrai cette terre avec tous ses habitants et
toutes les nations qui l'entourent.

Tel est le spectacle que prsentait la Flandre  la fin du neuvime
sicle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle avait
profondment souffert des invasions des pirates septentrionaux. Les
Normands n'avaient pas cess de la dvaster. Ses rivages taient le
port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cits, le camp o leurs
armes dposaient leur butin et prparaient leurs conqutes. On n'y
trouvait plus que des campagnes striles o se runissaient les
Flamings fugitifs et quelques familles mnapiennes ou suves, derniers
restes de ces races extermines par le fer et la flamme des ennemis.

Un comte nomm Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin le Chauve,
avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin.
Il mourut le 5 janvier 892. Les chtelains ou chefs chargs de la
garde du chteau d'Arras envoyrent aussitt le graf Ecfried vers le
roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours s'taient  peine
couls depuis la mort de l'abb Rodulf, lorsque les habitants d'Arras
se laissrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, missaire du comte
de Flandre, avait rpandu parmi eux et se livrrent  lui. Baldwin se
hta d'annoncer au roi qu'avec son assentiment il voulait conserver
les abbayes de son cousin Rodulf. Je lui abandonnerai plutt,
rpondit le roi Ode, l'autorit que je tiens de Dieu. Baldwin ne
cdait point. Un incendie avait consum l'glise et le chteau
d'Arras: il ne fit reconstruire que le chteau, mais il ordonna qu'on
le fortifit avec soin pour qu'il pt rsister aux attaques de ses
ennemis.

L'archevque de Reims Foulques avait convoqu un synode o sigrent
les vques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Trouane. Il y exposa
les plaintes formes contre Baldwin, qui faisait battre les prtres de
verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait les biens et
les dignits de l'Eglise. Dodilon, vque de Cambray, reut la mission
d'aller remettre au comte de Flandre ou  son archidiacre des lettres
o on l'exhortait  ne point persvrer dans ses entreprises
criminelles, en le menaant d'une sentence d'excommunication. L'vque
de Cambray avait toutefois t autoris, s'il craignait trop la colre
de Baldwin,  se contenter de faire lire ces lettres  Arras. Le roi
de France, prt  le soutenir, avait runi une arme pour reconqurir
l'abbaye de Saint-Vaast; mais Baldwin accourut de la Flandre, et Ode
fut rduit  se retirer.

De nouvelles dissensions favorisaient la rsistance de Baldwin. Aux
bords de l'Oise vivait un comte nomm Herbert, arrire-petit-fils de
Karl le Grand; il possdait de nombreux chteaux, et son autorit
tait grande. Les hommes de race franke aimaient peu le roi Ode, qui
leur tait tranger par son origine. Arrts d'une part vers le sud
par les populations nationales qui se rveillaient, presss de l'autre
vers le nord par l'ambition envahissante des peuples allemands, ils se
groupaient autour de ce Karling moins illustre, mais plus puissant que
les descendants de Karl le Chauve. Herbert opposa  la monarchie toute
rcente et encore mal affermie des fils de Rotbert le Fort, la
lgitimit hrditaire de la succession royale chez les Karlings. De
concert avec l'archevque de Reims, il proclama roi et fit sacrer le
jeune Karl le Simple, fils de Lodwig le Bgue. Le comte de Flandre
seconda cette rvolution; cependant, lorsque le roi de Germanie
Zwentibold, fils d'Arnulf, parut prtendre  la couronne de France,
Baldwin et son frre Rodulf, comte de Cambray, quittrent le parti de
Karl le Simple pour se tourner du ct de l'Allemagne; mais bientt
abandonns eux-mmes par le roi de Germanie, qui avait renonc  ses
desseins, ils se trouvrent sans appui et sans allis. Le roi Ode,
profitant d'un trait qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hta de
mettre le sige devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin,
peu prpars  se dfendre, en ouvrirent les portes et remirent des
otages; Ode, qui cherchait  s'allier  Baldwin, se contenta d'aller
prier dans l'glise de Saint-Vaast, puis il rendit aux chtelains du
comte de Flandre les clefs du monastre, et lui en confirma la
possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert
l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientt il y eut guerre ouverte
entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf
enleva au comte de Vermandois les chteaux de Pronne et de
Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconqurir. Enfin il
prit dans un combat o Herbert, aid d'une troupe de mercenaires
normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte de
Cambray devait tre cruellement venge.

Ode, aux derniers jours de son rgne, se reprocha son usurpation. Le
seigneur de mes ennemis, rptait-il, est fils de celui que j'honorai
moi-mme autrefois comme mon seigneur. A sa mort, Karl le Simple
retrouva toute la puissance de son pre Lodwig le Bgue. L'archevque
de Reims, ami d'Herbert, dominait auprs de lui, et Baldwin mcontent
se dispensa d'aller lui rendre hommage, en lui envoyant seulement des
dputs qui protestrent de sa fidlit. Un frre du roi Ode, Rotbert,
qui considrait dj le trne de France comme son hritage, soutenait
le comte de Flandre dans sa haine, et ne cessait de lui reprsenter
qu'il serait facile de renverser la royaut de Karl le Simple, en
faisant prir un seul homme, l'archevque Foulques, qui avait protg
Karl depuis son enfance et avait plus que tout autre des grands
feudataires contribu  son lvation. Ces complots ne restrent point
ignors. Leur dnoment n'en fut que plus soudain et plus terrible.

Le roi Karl le Simple s'tait ht d'enlever  Baldwin le chteau et
l'abbaye d'Arras, qu'il donna  l'archevque de Reims. Baldwin eut une
entrevue avec le roi Karl, prs de Cambray, et le pria humblement de
lui faire rendre les honneurs dont on l'avait priv; mais Herbert
s'opposa  toutes ses demandes, et Foulques fit connatre par un refus
altier qu'il ne renoncerait point aux bnfices qu'il tenait de la
gnrosit du roi. Nanmoins Baldwin, plein de dissimulation, se
rconcilia avec Herbert et chargea ses dputs, Eberhard, Winnemar de
Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer Foulques de son amiti
en lui offrant des prsents considrables. Foulques les accueillit
avec mpris. Peu de jours aprs, le 17 juin 900, l'archevque de
Reims quittait le synode des vques de la Neustrie, qu'on appelait
dj depuis longtemps la France, mais qui dans les documents
ecclsiastiques conservait le nom romain de Belgique. Il traversait la
fort de Compigne, suivi d'un petit nombre de serviteurs, lorsque
tout  coup il se vit entour des leudes de Baldwin, et l'un d'eux,
Winnemar, le frappa de sept coups de lance. En vain quelques-uns des
serviteurs de l'archevque essayrent-ils de le dfendre: leur
dvouement ne put le sauver.

Dix-sept jours aprs le meurtre de Foulques, Herve fut lu archevque
de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les dputs du comte
de Flandre une sentence solennelle d'anathme: L'an 900 de
l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet,
c'est--dire le jour o Herve fut ordonn vque, l'excommunication
suivante fut lue dans l'glise de Reims, en prsence des vques de
Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de Trouane, d'Amiens, de
Beauvais, de Chlons, de Laon, de Senlis et de Meaux: Qu'il soit connu
des fidles de la sainte Eglise de Dieu que l'Eglise qui nous est
confie a t plonge dans une profonde douleur par un crime sans
exemple depuis les perscutions des aptres, le meurtre de notre pre
et pasteur Foulques, cruellement immol par les leudes du comte
Baldwin, Winnemar, Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant
puisqu'ils n'ont pas craint de commettre dans notre sicle un forfait
tel que l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-tre par
le bras des paens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit,
grce  l'autorit divinement accorde aux vques par le bienheureux
Pierre, prince des aptres, nous les retranchons du sein de leur mre
la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathme d'une perptuelle
maldiction. Qu'ils soient maudits dans les cits et hors des cits:
maudit soit leur grenier et maudits soient leurs ossements; maudites
soient les gnrations qui sortiront d'eux et les moissons que leurs
champs porteront, ainsi que leurs boeufs et leurs brebis! Qu'ils
soient maudits en franchissant le seuil de leurs foyers pour les
quitter ou y rentrer; qu'ils soient maudits dans leurs demeures!
Qu'ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se
dchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes
les maldictions dont le Seigneur, par la voix de Mose, menaa son
peuple infidle  la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathme le
jour du Seigneur o ils seront condamns; et de mme que ces flambeaux
lancs par nos mains s'teignent aujourd'hui, qu'ils s'teignent 
jamais dans les tnbres! A ces mots, tous les vques jetrent sur
le pav de la basilique leurs cierges allums. Une terreur profonde
pntra l'esprit du peuple. Dans toutes les glises, on chantait en
l'honneur de Foulques des hymnes o l'on dpeignait Winnemar habitant
la terre, mais dj effac par Dieu du nombre des vivants. Selon
d'anciens rcits, Winnemar ne tarda point  succomber  une maladie
affreuse, qui, telle qu'un feu dvorant, consumait tous ses membres.
Il fut, dit Rikher, arrach de cette vie, charg d'opprobe et de
crimes.

Herbert survivait  Foulques. Baldwin lui proposa une troite
alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec
Adelhide, fille d'Herbert, qui tait encore au berceau. Pendant qu'on
clbrait la fte des fianailles, un meurtrier envoy par le comte de
Flandre assassina le comte de Vermandois.

Karl le Simple tait trop faible pour punir les crimes de Baldwin. Il
s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit  leur chef Roll, s'il
consentait  quitter Rouen, tout le territoire que le comte de Flandre
occupait. Dj Baldwin avait fait augmenter les fortifications de
Saint-Omer et lever des remparts autour d'Ypres et de Bergues pour
rsister  l'invasion dont il se croyait menac; mais Roll rejeta les
propositions du roi, et, en 911, le trait de Saint-Clair-sur-Epte lui
assura la possession dfinitive de cette partie de la Neustrie, qui,
depuis cette poque, porta le nom de Normandie.

Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce mme orgueil qui
l'avait engag  porter le surnom de son aeul l'empereur Karl le
Chauve, il avait donn  l'an de ses fils le nom d'Arnulf, en
souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des Karlings
celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de Baldwin,
Adolf, reut les comts de Boulogne et de Saint-Pol et l'abbaye de
Saint-Bertin.

Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son
ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De mme que son
pre, il tendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert parvint
 gagner  son parti le nouveau comte de Vermandois, Herbert II, qui
pousa sa soeur, Arnulf runit son arme  celle des Allemands et des
Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. Une sanglante bataille
se livra prs de Soissons. Comme  Fontenay, l'invasion germanique fut
repousse, mais Rotbert y prit.

Herbert seul voit son pouvoir s'accrotre. Le roi Rodulf le redoute,
et tel est le respect que lui portent les hommes de race franke, qu'il
oblige leur roi, Karl le Simple,  se livrer entre ses mains. Enfin
une invasion de Normands force le comte Arnulf  rechercher son
alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour soutenir les Normands
tablis aux rives de la Loire, Herbert est le vritable chef de la
guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil et d'autres comtes des
pays voisins de la mer, attaquent les limites septentrionales de la
Normandie et s'emparent du chteau d'Eu. Vers la fin de cette anne,
Hug, fils du roi Rotbert, conclut une trve avec les Normands; mais
les domaines d'Arnulf de Flandre, d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de
Gouy et d'Hilgaud de Montreuil y restrent trangers, et, ds les
premiers jours de l'anne suivante, Roll conduisit une arme
victorieuse jusqu'aux portes d'Arras.

Vers cette poque, un chef normand, nomm Sigfried, aborda prs du
promontoire de Witsand, enleva une soeur du comte Arnulf, nomme
Elstrude, et se fixa  Guines. Il y fit construire un rempart lev
dfendu par un double foss, et, sans reconnatre l'autorit du comte
de Flandre, il assujettit  la sienne toute la contre qui
l'entourait.

La triste vie de Karl le Simple s'teint, en 929,  Pronne. A sa
mort, la puissance d'Herbert s'branle; mais le comte de Flandre le
soutient et il reconnat ce secours en donnant pour poux  sa soeur
Adelhide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner son
pre.

Arnulf, fortifi par son alliance avec le comte de Vermandois, devient
chaque jour plus redoutable. Il figure comme mdiateur dans les
ngociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec Herbert et la
Lotharingie, et fait excommunier par les vques de France le
successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait incendi
quelques villages situs aux limites de ses Etats. Le roi vient
lui-mme aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais les
Normands conservent Guines, et peu de temps aprs Sigfried s'tant
rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane nomm Knuut,
Arnulf reoit son hommage et lui confirme ses possessions.

Arnulf avait dj enlev Mortagne  Rotger, fils de Rotger. Il voulut
galement s'emparer du chteau de Montreuil, qui appartenait 
Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, Arnulf ordonna
 quelques-uns de ses espions d'aller trouver le chtelain de
Montreuil, Rotbert, qu'il esprait corrompre. Rotbert, lui dirent-ils
en lui prsentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de fer, vois-tu cet
anneau de fer? il te figure les chanes d'une prison; l'autre te
reprsente de prcieuses rcompenses. Montreuil ne tardera point 
tre livr aux Normands. La mort ou l'exil te menacent; mais si tu
embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras des dons
considrables et de vastes domaines. Choisis. Le tratre accepta
l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit une torche
allume et la plaa prs d'une porte qu'il avait laisse ouverte. A ce
signal, Arnulf se prcipite avec les siens dans les murs de Montreuil.
A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa femme et ses fils tombent
au pouvoir du comte de Flandre, qui les remet  son alli, le roi
anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient contre les Normands.

Herluin se hta d'aller raconter au duc de France, Hug, par quelle
ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme Hug montrait
peu de zle  prendre part  sa querelle, il se dirigea vers Rouen et
se jeta aux pieds du duc de Normandie. Pourquoi, lui dit Wilhelm, ton
seigneur Hug de France ne te console-t-il point en rparant le malheur
qui t'a frapp? Retourne prs de lui, et cherche  apprendre si par
d'instantes prires tu ne peux t'assurer son appui et s'il verrait
avec colre que tu reusses d'autres secours. Herluin se rendit
auprs du duc de France, mais il ne put rien obtenir. Arnulf et moi,
lui rpondit Hug, nous sommes unis par le serment d'une troite
alliance, et nous ne voulons point  cause de toi rompre les liens de
notre concorde et de notre amiti.--Ne soyez donc point irrit,
rpliqua Herluin, si je rclame un autre protecteur. Hug, le voyant
suppliant, crut qu'il tait abandonn de tous et le congdia en lui
disant avec mpris: Quel que soit celui qui te doive dfendre, il
n'aura rien  redouter de moi.

Ds que Wilhelm connut la rponse du duc de France, il runit une
nombreuse arme et se dirigea vers Montreuil. Voulez-vous,
s'cria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous
vous lever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire?
Allez arracher les palissades des remparts du chteau de Montreuil et
amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent. Les Normands obissent.
Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient 
Montreuil sont gards comme des otages qui rpondront des fils
d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres prissent. Puis le duc
Wilhelm ordonne qu'on lui prpare un banquet sur les ruines du chteau
pris d'assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses
serviteurs, le serve humblement dans cette crmonie. Enfin, lorsque
l'orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit:
Je te rends le chteau que le duc des Flamands t'avait injustement
enlev.--Seigneur, interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment
pourrais-je l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de
le dfendre contre le duc Arnulf? Dudon de Saint-Quentin, toujours
favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette
altire rponse: Je te protgerai de mon appui, je te soutiendrai et
te dfendrai. Je ferai reconstruire pour toi un chteau inexpugnable
par la force de ses tours et la solidit de son rempart, et je le
remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je
m'empresserai de te secourir avec mes nombreuses armes. S'il demande
une trve, nous la lui accorderons. Si, prfrant l'quit et la
justice, il consent  venir  notre plaid, nous nous y rendrons pour
le juger de l'avis de nos leudes. Si, d'un coeur obstin, il ravage
tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.

Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher querelle
au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de
Bourgogne taient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les
Anglais et les Irlandais lui obissaient. Une si vaste puissance
paraissait un joug trop accablant  Hug et Arnulf. Ils se runirent
pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils disaient que s'ils
faisaient prir Wilhelm par le glaive, leur autorit serait plus
grande en toutes choses, et que par la mort d'un seul homme ils
pourraient obtenir plus aisment du roi tout ce qu'ils voudraient;
que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes,
des luttes nombreuses, de sanglants combats rsulteraient de leur
faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficults,
puisque sa mort devait les rendre coupables d'un crime, et que sa vie
les menaait d'une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve
avaient autrefois arrt d'un commun accord l'assassinat de
l'archevque Foulques: leurs fils rsolurent celui du duc Wilhelm.

Ils dcidrent qu'on enverrait des dputs au duc de Normandie, pour
l'engager  accepter aux bords de la Somme une entrevue o l'on
multiplierait les protestations de confiance et d'amiti, et que ds
qu'il s'loignerait, on le rappellerait  grands cris comme si quelque
affaire srieuse avait t oublie. Les leudes d'Arnulf devaient se
munir de bons chevaux, afin de se drober  la poursuite des Normands,
et le comte de Flandre esprait qu'absent de la scne du crime, il
paratrait y tre rest tranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de
Cambray, Baldwin, surnomm Baldzo, qu'Arnulf choisit pour excuter ses
desseins contre le duc Wilhelm.

Le comte de Flandre avait charg ses dputs d'exposer au prince
normand que devenu infirme, boiteux et accabl par la goutte, il
dsirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours
dans le repos. Aprs un mois qui s'coula en pourparlers, Wilhelm
accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle aurait lieu sur la Somme,
dans l'le de Pecquigny, et elle fut fixe au 20 dcembre 943.

Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit
longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, et
le pria de le protger contre leurs jalousies. Je veux, ajoutait-il,
tre ton tributaire, et aprs ma mort, tu possderas tous mes Etats.
Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir
arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de
paix et de rconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne
portait qu'un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui tait
escorte d'un grand nombre d'autres barques normandes. A peine
s'tait-il retir, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui
crirent du rivage de l'le: Seigneur! seigneur! ramenez un instant,
nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitt gn
par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu'il a nglig
de vous dire. Wilhelm, tromp par leur ruse, ordonne au pilote de le
ramener prs des Flamands. Aussitt Balzo tire un poignard cach sous
son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.

Les Normands qui avaient accompagn Wilhelm sur leurs barques virent
de loin tomber leur prince: ils se htrent de ramer ver l'le de
Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses
deux serviteurs avaient partag son sort. Le pilote couvert de
blessures respirait encore. Bientt l'arme normande, qui occupait la
rive mridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut
poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gus pour
traverser la Somme, et dj les Flamands, pressant leurs chevaux,
s'taient loigns.

Telle tait la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre du duc
Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. Il semblait
lgitime d'opposer la ruse  la ruse, la trahison  la perfidie, et on
louait Baldzo comme le librateur de la patrie.

Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, fils
de Wilhelm, tait encore enfant. Le roi Lodwig se prsenta  Rouen
comme le vengeur du martyr de Pecquigny. Je veux, disait le roi de
France aux habitants de cette cit, dtruire les remparts des Flamands
et enlever leurs biens  main arme. Quel que soit le lieu o se
trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidles, et si jamais je puis
l'atteindre je le punirai comme il le mrite. Il obtint par ces
astucieux discours qu'on lui confit le jeune hritier du duch de
Normandie. Cependant ds qu'il eut quitt les bords de la Seine, il
reut des dputs du comte de Flandre qui s'exprimrent en ces termes
On accuse notre seigneur d'avoir pris part  l'injuste mort du duc
Wilhelm, mais il est prt  soutenir le contraire par l'preuve du
feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez
 jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d'assurer dans vos mains le
repos du royaume.

Le roi de France agra les protestations d'Arnulf et approuva son
conseil; mais il le suivit avec peu d'habilet. Le jeune Rikhard
s'chappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colre des
Normands et l'ambition du duc Hug, prt  profiter de toutes les
dissensions. Domin par ses craintes et ne sachant  quelle rsolution
il devait s'arrter, il appela prs de lui,  Rhtel, le comte de
Flandre. Je redoute, il est vrai, rpondit Arnulf, que le duc Hug ne
s'allie aux Normands. Htez-vous donc, seigneur, de le combler de
prsents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la
Seine jusqu' la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays
situs sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie,
c'est l'affaiblir et la rendre impuissante  nous combattre. Le roi
Lodwig, docile  ces conseils, cherche  s'attacher le duc Hug par les
plus brillantes promesses; il parvient mme  rconcilier Arnulf et
Herluin, et bientt, accompagn d'une nombreuse arme, il envahit la
Normandie. Au combat d'Arques, le comte de Flandre dfait les Normands
de Rikhard. Lodwig entre bientt  Rouen; mais, gar par l'orgueil de
son triomphe, il mprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les
dpouilles qui lui avaient t promises. Aussitt une meute, 
laquelle Hug, sans doute, n'tait point tranger, clate parmi les
Normands. Herluin, qui, aprs avoir t la premire cause de la mort
du duc Wilhelm, tait devenu l'alli d'Arnulf et le rival du duc de
France, y prit. Lodwig lui-mme, retenu quelques jours prisonnier, ne
recouvre sa libert qu'aprs avoir solennellement reconnu tous les
droits hrditaires du jeune duc de Normandie, qui pouse la fille du
duc Hug le Grand.

Les conseils du comte de Flandre ne manqurent point au roi
Lodwig dans ses revers: Avez-vous oubli, lui dit-il de nouveau,
l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, anim par une
semblable ambition, cherche  vous enlever le sceptre de ce
royaume, et s'allie au duc des Normands pour nous perdre compltement
l'un et l'autre, vous, seigneur, qui tes roi, et moi qui suis votre
fidle.--Apprends-moi donc, rpliqua le roi Lodwig,  quels moyens je
dois recourir pour rsister  l'orgueil du duc Hug et dfendre ma
personne et mon royaume. Arnulf continua en ces termes Il faut cder
la Lotharingie  votre beau-frre, le roi Othon de Germanie, s'il
consent  s'avancer jusqu' Paris pour ravager le domaine du duc Hug,
et  faire ensuite la conqute de Rouen; car la terre des Normands
vous est plus prcieuse que la Lotharingie.--Il convient, repartit le
roi, qu'un comte aussi illustre, qu'un prince aussi habile et aussi
prvoyant que toi, excute fidlement le sage conseil qu'il a donn 
son seigneur. Or, puisque tu es le plus clbre, le plus redoutable,
le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager
le roi Othon  tenter cette expdition que ta prudence me fait
dsirer, afin que, guid par ta puissante intervention, il assemble
toutes les vaillantes armes de son royaume, ravage la terre du duc
Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse prouver aux Normands ce
que peut le courage de ses leudes.

A une autre poque, la Lotharingie avait t promise au roi
d'Allemagne, Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopration  la
guerre que termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre
l'offrit de nouveau  son fils. Le roi Othon, persuad par ses
astucieux discours, runit ses armes, chassa Hug de son duch et se
dirigea avec le roi Lodwig vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter
l'esprit d'Othon de l'espoir d'un triomphe facile. O sont les clefs
de Rouen? demanda le roi de Germanie arriv sur l'Epte. Enfin,
lorsque aprs un sanglant combat o prirent un grand nombre des
siens, le roi Othon apprit que la Seine empchait de bloquer Rouen, il
regretta son expdition et convoqua les chefs de son arme: Voyez,
leur dit-il, ce qu'il convient que nous fassions. Tromps par les
prires du roi Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus
en ces lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est
votre avis, saisir Arnulf, ce perfide sducteur, et le remettre charg
de chanes au duc Rikhard, afin qu'il venge son pre.

Ds qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna  ses
leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et
s'loigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le dpart
des Flamands rpandit une extrme confusion dans le camp des
Allemands: ils se retirrent prcipitamment et les Normands les
poursuivirent jusqu'auprs d'Amiens. Othon, de plus en plus irrit, ne
rentra dans ses Etats qu'aprs avoir sem la terreur dans ceux
d'Arnulf. On attribue  Othon la fondation d'un chteau situ prs de
la Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis--vis du
chteau que les comtes de Flandre avaient lev sur la Lieve. Il tait
destin  protger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui se
trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y tablit pour chtelain
Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une charte de
Lodwig le Germanique avait accord le gouvernement de la fort de
Waes.

Il ne parat point que le comte de Flandre se soit oppos  la
construction du chteau de Wigman. Une infirmit cruelle l'accablait,
et il avait fait appeler prs de lui l'abb de Brogne pour le supplier
de gurir ses douleurs; mais le pieux cnobite se contenta de lui
rpondre: Elve tes penses vers le Seigneur, et puisque tu as runi
des richesses si considrables, prends-en quelque chose pour soulager
les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer l'normit de tes
crimes.

Depuis le sige de Rouen, et malgr la dplorable issue de
l'expdition dirige contre les Normands, Arnulf restait le soutien de
la royaut de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il
portait au roi de France et se disposait mme  envahir la Flandre,
mais il se retira bientt aprs avoir inutilement tent de mettre le
sige devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence pour
conqurir Montreuil et le chteau d'Amiens. En 949, il s'avana avec
le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis.

Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois,
peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanas, qui
n'obissaient qu'au fouet de leurs matres. Ils avaient obtenu la
permission de traverser la Lotharingie en s'engageant  ne point la
piller, et le 24 avril 953 ils camprent aux bords de l'Escaut dans
les prairies qui entourent la cit de Cambray. Ds leur premire
attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la
vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'vque priait
prostern devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur
les remparts et disait aux combattants: C'est la cause de Dieu que
vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui
triomphera. Les Hongrois s'loignaient, quand un clerc, plac au
clocher du monastre de Saint-Gry, qui tait situ hors de l'enceinte
de la ville, lana une flche au milieu d'eux; son imprudente audace
rveilla la colre des barbares; ils revinrent, s'emparrent de
l'glise de Saint-Gry, et la livrrent aux flammes aprs avoir immol
tous ses dfenseurs. Ces hordes froces, prives de ces recrues
continuelles qui avaient fait la force des Normands, ne tardrent
point  disparatre compltement.

Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis prs de
quarante annes; son influence s'affaiblissait  mesure que sa
carrire penchait vers son dclin. Lorsque le roi Lodwig eut achev,
le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie,
son fils Lother, instruit par son exemple, se hta d'aller se placer
sous la protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau
isole. Cependant Arnulf avait abandonn toute l'autorit  son fils
Baldwin. La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un
moment. En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui
disputait le chteau d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance
de Rouen vers Soissons, il conduit une arme au secours du roi Lother
et dfait les Normands; mais, au retour de cette expdition, il meurt
au monastre de Saint-Bertin, laissant aprs lui un fils encore au
berceau, qui portait le nom de son aeul.

Ainsi, le comte Arnulf se vit rduit  reprendre les soins du
gouvernement. Accabl par la dcrpitude des ans, il cherchait le
repos et ne le trouvait point: c'tait en vain qu'il restituait aux
monastres les biens que jadis il leur avait enlevs, qu'il fondait 
Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de Reims
de prcieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent;
c'tait en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en crivant
dans ses actes publics: Moi, Arnulf, je me reconnais coupable et
pcheur: le remords ramenait sans cesse autour de lui le trouble et
l'inquitude. Dans sa maison, au sein de sa propre famille, un de ses
neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, lui fit trancher la
tte. Celui qui prit avait un frre qui voulut venger sa mort. Le
comte de Flandre allait peut-tre rpandre de nouveau le sang des
siens et ordonner un second supplice, lorsque le roi Lother intervint,
fit accepter une rconciliation et fora le comte Arnulf  remettre sa
terre entre ses mains, en lui permettant de la possder tant que sa
vie se prolongerait. Elle ne dura que deux annes, et se termina le 27
mars 964; mais Arnulf le Grand se survcut  lui-mme en donnant pour
tuteur  son petit-fils le confident et l'instrument de ses
vengeances, le comte de Cambray, Baldwin Baldzo.

Ds que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il runit une
arme de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avana
jusqu' la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu occupa le
pays de Trouane. Mais bientt Baldwin Baldzo repoussa le roi de
France, et le fora  restituer Arras et  recevoir l'hommage du
nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu ne conserva ses
possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le Jeune.

Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rnes du gouvernement
de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des habitants du
Hainaut, venait de dposer leur comte Reginher, et avait plac leur
pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre et de Godfried
d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde de Saxe, veuve de
Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant les fils de Reginher
rentrrent en Hainaut: l'un avait pous la fille du duc Karl de
Lotharingie, frre du roi Lother; l'autre, Hedwige, fille de Hug
Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus par la France, ils
recouvrrent leur patrimoine aprs un sanglant combat, o l'on vit, si
l'on peut ajouter foi au rcit du continuateur de Frodoard, Arnulf de
Flandre se dshonorer par une fuite honteuse, tandis que le comte
d'Ardenne, perc d'un coup de lance, restait tendu  terre, et priv
de tout secours, jusqu'au coucher du soleil.

Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne rgna qu'un an
et ne laissa point de postrit. Le duc Karl de Lotharingie, frre du
roi Lother, devenait l'hritier de la couronne; mais, au lieu
d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes de
Vermandois et pousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que Hug
Capet se faisait proclamer roi  Noyon. Le comte Arnulf de Flandre
soutint le frre de Lother dans ses guerres, et bientt aprs le roi
Karl vainquit l'arme du roi Hug. Il avait conquis le chteau de
Montaigu, occupait Reims et menaait Soissons, lorsque la perfidie de
l'vque de Laon le livra  ses ennemis. Pendant longtemps, chez les
hommes de race franke, on mprisa la royaut du duc de France, en
maudissant le nom des tratres qui avaient assur son triomphe. De
quel droit, crivait l'illustre Gerbert, l'hritier lgitime du
royaume a-t-il t dshrit et dpouill? Malgr ces plaintes et ces
regrets qui ne s'effacrent que lentement, la dynastie karlingienne
prissait: elle disparat  Orlans dans les tnbres d'une prison,
puis s'teint, humble et ignore, aux bords de la Meuse, non loin du
manoir paternel d'Hristal, o Peppin et Alpade virent natre Karl le
Martel, illustre aeul de l'infortun Karl de Lotharingie.

Arnulf le Jeune mourut vers le temps o le roi Karl fut conduit captif
 Orlans.

Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrnes tout est tumulte et confusion.
L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le
Vermandois s'agitent et s'abandonnent  des luttes intestines: la
royaut, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un domaine menac
par l'ambition germanique.

En Flandre, la mme dsorganisation existe. Les successeurs de
Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comts de Guines,
de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il ferm les
yeux que le comte Eilbode se rend indpendant  Courtray.

Ainsi s'achve la priode la plus triste et la plus strile de notre
histoire. Le sicle d'Arnulf le Grand ne prsente aux regards qu'une
sanglante arne, o les combats et les crimes se succdent sans
relche. La civilisation languit et refuse sa douce lumire au monde
fodal qui la mprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des
Hucbald, on ne trouve plus  cette poque un seul homme qui brille par
sa science ou son gnie. Les privilges des cits piscopales et des
monastres ne sont plus respects. De toutes parts, les comtes et les
hommes de guerre accourent pour s'arroger les abbayes, et lorsqu'ils
les abandonnent  quelque moine pauvre et obscur, il se rservent,
sous le nom d'avous, la surveillance et l'administration des biens
ecclsiastiques qu'ils pillent impunment: ils dpouillent les clercs
de leurs anciennes liberts pour les soumettre  leurs usages
barbares. A Gand, le monastre de Saint-Pierre donne un fief de sept
mesures de terre  Hug de Schoye pour qu'il dfende l'abb en duel.
Otbert, abb de Saint-Bertin, auquel un noble avait dfr le combat
judiciaire, ne connaissait personne qui voult descendre en champ clos
pour soutenir sa querelle, lorsque l'apparition merveilleuse de deux
colombes lui fait trouver un champion.

Si dans l'ordre politique tout est ruine et dcadence, les mmes
symptmes de dissolution se reproduisent dans la vie intrieure de la
socit et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. L'accord
unanime des superstitions populaires avait fix  cette anne la fin
du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativit du Sauveur,
d'autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que
cette poque devenait moins loigne, les terreurs augmentaient:
l'imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappe,
et dans les malheurs qui l'accablrent il crut apercevoir les signes
prcurseurs de l'accomplissement des prophties.

En 1007, une peste pouvantable dsola la Flandre. Elle se dclara de
nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais;
si l'on ne prenait soin de les percer aussitt, le mal tait sans
remde. Ses ravages taient prompts et affreux. Plus de la moiti des
populations succomba, et parmi ceux qui survcurent il n'y en avait
point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs 
leurs parents et  leurs amis, ne s'attendissent  les suivre bientt
dans le tombeau.

Aux ravages de la peste succdrent ceux des inondations. Une chose
digne de piti et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg,
arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre.
Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrtant dans une
merveilleuse immobilit, menacrent tous ceux dont ils frapprent les
regards; enfin le troisime jour, le tonnerre, clatant avec un bruit
pouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu'au milieu
des nues. L'antique chaos semblait renatre. Les habitants fuyaient
en faisant entendre de longs gmissements; mais l'invasion subite des
flots fit prir beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se
drober  la colre du Seigneur.

On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la rvolution des sicles
couls depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre des
temps et de la nature au chaos ternel et  l'anantissement du genre
humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui rgnait de
toutes parts, il y avait peu d'hommes qui levassent et leurs coeurs
et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se rpandit sur
toute la terre et menaa les hommes d'une destruction presque
complte. Les lments semblaient se combattre les uns les autres et
punir nos crimes. Les temptes arrtaient les semailles; les
inondations ruinaient les moissons. Pendant trois annes, le sillon
resta strile.

Si la plupart des hommes trangers aux sublimes sentiments de la
rsignation, qui n'appartiennent qu' la vertu, se livraient tour 
tour aux conseils de leur dsespoir, ou aux caprices de leur
imagination en dlire, il y en eut d'autres qui se montrrent plus
pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du
monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la
France les guerres particulires furent suspendues par la trve de
Dieu, et quelques plerins se dirigrent vers Jrusalem.

La socit croyait mourir: elle allait commencer  vivre.




LIVRE QUATRIME.

989-1119.

    Baldwin le Barbu.--Baldwin ou Baudouin le Pieux.
    Baudouin le Bon.--Arnould le Simple.
    Robert le Frison.--Robert de Jrusalem.--Baudouin  la Hache.
    Reconstitution de la socit.
    Dveloppements de la civilisation.--Les croisades.


Le fils d'Arnulf le Jeune tait appel  une tche glorieuse. Si
Baldwin Bras de Fer avait lev la puissance de la Flandre, Baldwin le
Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractre et ses vritables
destines.

Il tait illustre et courageux, clbre par sa renomme, distingu
par sa pit; ses richesses taient immenses. Il marcha  la tte de
ses armes et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du
glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il honora la justice,
corrigea les lois iniques, dfendit la patrie et protgea l'Eglise.
Svre pour les dprdateurs et les hommes orgueilleux, il tait
vis--vis des personnes humbles et douces galement humble et doux.

Le onzime sicle voit s'ouvrir une re nouvelle; les hommes, prouvs
par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher;
quelques-uns mme racontent que la voix du ciel s'est fait entendre
pour ordonner que la paix soit rtablie sur la terre. Ne songez plus,
rptent les vques,  venger votre sang, ni celui de vos proches;
mais pardonnez  vos ennemis.

Sous cette heureuse influence, le commerce s'tendait rapidement par
les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre. Un
grand nombre de navires abordaient  Montreuil et  Boulogne; mais
c'tait dans la cit de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre de
marchands, et, ds le onzime sicle, les richesses qu'ils y
apportaient de toutes parts l'avaient rendue clbre.

A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastres
fonds par saint Amandus descendaient de la colline o elles avaient
trouv un asile, pour s'tablir au milieu des prairies resserres par
l'Escaut, la Lys et le foss qu'Othon avait fait creuser pour qu'il
servt de limite entre la France et l'empire. Elles y formrent une
_minne_, et le port qu'elles crrent devint le centre d'une cit
florissante. Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de
leur commerce.

Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement de
civilisation et de progrs qui se manifestait de toutes parts, leur
exemple fut toutefois strile pour la plupart des Flamings, qui
prfraient une vie tumultueuse et agite  la paix des villes. Leurs
gildes restaient campes aux bords des flots, derrire les monticules
de sable qui conservaient le nom gaulois de _dunes_, entre le
monastre de Muenickereede, cette autre Jona, fonde par des Scots, et
les tangs de Wasconingawala, dans le comt de Guines. Elles
s'tendaient jusqu' la fort de Thor, au del des plaines de
Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, Liswege,
Uytkerke, que les vagues de l'Ocan ne baignaient dj plus, Oostbourg
dont le port allait bientt disparatre comme celui d'Uytkerke.

Souvent,  l'occasion d'une solennit religieuse, quelques prtres
intrpides chargeaient sur leurs paules les chsses des saints les
plus vnrs et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par
leurs prires la misricorde du ciel sur ces populations inaccessibles
 la piti. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la
puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit pas seulement les
habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings
eux-mmes. Nous arrivmes, dit-il,  un village situ prs de
Stratesele, o quelques karls taient si hostiles les uns aux autres,
que personne n'avait pu rtablir la paix parmi eux. Des discordes
profondes les divisaient depuis si longtemps, qu'il n'y en avait point
qui n'eussent  pleurer un pre, un frre ou un fils. Telle tait la
frocit de ces karls, que les prtres chargs des reliques de saint
Ursmar furent rduits  se drober  leur colre par une fuite rapide.
A Blaringhem, ils placrent leurs chsses au milieu de deux
factions prtes  se combattre et parvinrent  les arrter. A
Bergues-Saint-Winoc, ils apaisrent de semblables dissensions. A
Oostbourg, les haines taient si vives que les karls ne sortaient de
leurs demeures qu'accompagns de troupes nombreuses d'hommes arms.
Ils cherchaient ardemment  se poursuivre les uns les autres, et en
satisfaisant leurs vengeances, ils en prparaient sans cesse de
nouvelles et se livraient des combats que d'autres combats devaient
suivre.

A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comt de Guines
conservaient galement toute la belliqueuse nergie de leurs moeurs.
Un Flaming de Furnes, Herred, surnomm Kraugrok, parce qu'il avait
coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait sa
charrue, avait pous Athle de Selvesse, nice de l'vque de
Trouane. Le chteau de Selvesse tait situ dans une position
inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forts
paisses. Plus loin, parmi les fleurs diapres d'une vaste prairie, un
brasseur de bire avait construit quelques maisons, o les
agriculteurs de la contre se runissaient dans leurs jeux et dans
leurs banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoys
par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y taient arrts,
et avaient, en souvenir de leur patrie, donn le nom d'Ardres  ces
chaumires ignores, les saluant de ces vers immortels:

                  Locus Ardea quondam
    Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen;
    Sed fortuna fuit.

Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la
cit de Turnus, mine sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins,
que Virgile appelait les plus reculs des hommes. Ardres prospra; la
fertilit de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux
habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athle de Selvesse, y fixer
son sjour; mais ses parents et ses amis, hostiles  tout ce qui
rappelait l'union et la paix, l'exhortrent  ne point quitter le
sombre donjon de sa forteresse.

Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de rduire par la force ces
populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls  un
impt qui tait d'un denier chaque anne et de quatre deniers le jour
de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu'ils
renonassent  leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Aprs
le scharm-sax, l'arme nationale des races saxonnes, la massue 
laquelle elles donnaient le nom de _colf_ tait celle qu'elles
chrissaient le plus. Consacre au dieu Thor, protecteur de leurs
colonies, que l'Edda nous montre portant une massue dans ses combats
contre les gants, elle tait pour elles le symbole de la conqute qui
levait leur gloire et de l'association qui faisait leur force.
Lambert d'Ardres attribue  la dfense du comte Rodulf l'origine du
nom des _colve-kerli_, ou karls arms de massues, que conservrent les
cultivateurs du pays de Guines.

En abordant le rcit d'une priode historique signale par les
dsastres des Saxons d'Angleterre, il ne paratra peut-tre point
inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies
saxonnes, soeurs et compagnes des populations flamandes, dont elles
avaient partag les migrations et l'tablissement sur le _Littus
Saxonicum_. Au nord de la Flandre, elles s'taient fixes en grand
nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du
Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la
ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre
et jouissaient de la libert la plus tendue. Leurs gildes se
runissaient,  diverses poques de l'anne, en de solennels banquets
qu'gayait leur grossire ivresse, et elles conservaient l'usage de la
contribution pcuniaire  laquelle elles devaient leur nom. Cependant
des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder sur le rivage de
la mer, abandonn sans dfense  leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils
de Wigman, avait trouv la mort en les combattant, et sur l'instante
prire de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la soeur Kunegund
avait pous l'empereur Henrik II, une flotte allemande avait t
arme pour chtier leur audace. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, qui
avait succd aux possessions de son pre en Frise, voulut soumettre 
un impt onreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait
les terres. Ceux-ci, blesss dans leurs droits d'hommes libres,
adressrent leurs plaintes  l'empereur qui les couta; mais Arnulf
refusait de se conformer  sa dcision, et on le vit, oubliant quelles
mains avaient frapp son pre pour n'couter que son ambition,
s'allier aux pirates de la fort de Merweede et triompher avec eux 
la sanglante journe de Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand,
fut l'aeul des comtes de Hollande.

Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les
seigneurs normands perscutaient les hommes de race saxonne. De mme
que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et
entravaient leur commerce sur les rivires. Leurs gildes, jadis
opprimes par Karl le Chauve, se runirent: Quoi! s'crirent les
karls de Normandie, dont les plaintes rptrent sans doute celles de
leurs frres de la Meuse, on nous charge d'impts et de corves! Il
n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents;
ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux?
Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les
autres, et s'ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos
massues.--Ils voulaient, d'aprs Guillaume de Jumiges, rtablir
l'autorit de leurs lois, et nommrent des dputs qui devaient former
une assemble suprieure, le wittenagemot de leur association; mais
les Normands touffrent par la force ce mouvement qui s'tendait dans
les bois et dans les plaines, et les karls se virent rduits  leurs
charrues.

Le mouvement de rnovation qui caractrise le onzime sicle se fait
surtout sentir au milieu des populations chrtiennes, que l'approche
de l'an 1000 a remplies de terreur; ds qu'elles se croient pargnes
par la clmence du ciel, elles se htent de relever leurs glises, et
les clotres, longtemps profans, redeviennent l'asile de la
mditation et de la pit. Lausus, qui avait accompagn saint Poppo
dans son voyage en Syrie, btit  son retour l'glise de Saint-Jean de
Gand, depuis ddie  saint Bavon. Dj saint Grard, abb de Brogne,
avait rform l'abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, o il
remplaa des moines qui n'coutaient que la violence et la haine par
d'autres religieux, qui ranimrent les tudes littraires en copiant
des manuscrits qu'ils envoyaient au clbre Gerbert, archevque de
Reims: noble exemple que l'archevque Dunstan de Canterbury, alors
exil en Flandre, imita plus tard dans les monastres anglo-saxons.

Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de
Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accrotre;
les Captiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui
soutenaient leur royaut pourvu qu'elle restt humble et faible.
Lorsqu'en 966 Hug Capet engage le roi Lother  envahir la Flandre, le
duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa
conqute. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa
mdiation pour l'empcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, comme
descendant de Karl le Grand, refusait de reconnatre les droits de son
heureuse et rcente usurpation.

Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et timide.
Il attendit et chercha  mriter par une patiente rsignation qu'une
poque vnt o sa dynastie serait assez forte pour se suffire 
elle-mme et secouer le joug. C'est ainsi qu'pousant tour  tour
Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, et
Constance, fille des comtes de Toulouse et nice des comtes d'Anjou,
il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur alliance et partagea
avec eux l'autorit du gouvernement.

              En France
      ...Dose pers... estoient
    Qui la terre en douse partoient.
    Chacun des douse un fi tenoit
    Et roi appeler se faisoit.

Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne,
les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin le Barbu fut,
au sein de l'aropage fodal, le reprsentant de la Flandre, devenue,
entre tous les comts du royaume, la premire pairie de France.

Le roi Rotbert ne songeait qu' maintenir la paix: la guerre vint de
l'Allemagne. Aprs la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi de la
race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donn le duch de
Lotharingie  Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de Louvain,
qui avaient pous les soeurs d'Othon, protestrent. Le plus puissant
des comtes qui appuyrent leurs prtentions fut Baldwin le Barbu. Il
saisit le prtexte de ces dissensions pour passer l'Escaut et s'empara
de Valenciennes. L'empereur vint l'y assiger; mais l'approche des
armes du roi de France et du duc de Normandie, qui se disposaient 
secourir les Flamands, le rduisit  se retirer. Impatient de venger
sa honte, Henrik II reparut l'anne suivante, et, du haut du chteau
jadis confi par le roi Othon  Wigman, il dirigea les attaques de ses
hommes de guerre contre le port de Gand dfendu par Baldwin. Cependant
il choua de nouveau dans ses efforts, et ses succs se bornrent 
ravager quelques plaines et  incendier quelques villages. Enfin la
paix fut conclue  Aix. L'empereur, menac par d'autres vassaux,
abandonna au comte de Flandre,  titre de fief, la cit de
Valenciennes, et peu aprs, dans une assemble tenue  Nimgue, il y
ajouta l'le de Walcheren et d'autres domaines qui avaient fait partie
de la donation de Lodwig le Germanique au comte Thodrik.

La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son fils,
qui se nommait aussi Baldwin, fut fianc  Athle, fille du roi
Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville
de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut clbr.
L'clat de ce royal hymne chauffa son prsomptueux orgueil. Soutenu
par quelques hommes obscurs, il demanda que son pre renouvelt en sa
faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa rbellion fut
presqu'aussitt comprime, grce  l'intervention du duc Rikhard de
Normandie. Afin que le souvenir mme de ces dplorables divisions ft
compltement effac, une assemble solennelle fut tenue  Audenarde.
L, en prsence de l'vque de Noyon et de tous les nobles de Flandre,
on apporta processionnellement les reliques des saints les plus
vnrs. La chsse de saint Grulf s'avanait la premire, parce que
saint Grulf, n au village de Meerendr dans le Mempiscus,
appartenait par sa naissance  la Flandre; puis venaient celles de
saint Wandrgisil, de saint Amandus, de saint Bertewin, de saint
Vedastus et d'autres saints, illustres patrons des villes ou des
monastres. La paix y fut proclame, et tous les nobles jurrent de la
respecter.

Ce fut le dernier acte de la vie de Baldwin IV; elle s'acheva le 30
mai 1036, aprs un rgne de quarante-huit annes.

Baldwin le Pieux succda aux utiles travaux et  la gloire de son
pre. Il voulut consolider la paix proclame  Audenarde et fit
publier dans ses Etats la trve du Seigneur.

Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et tous
les hommes gnralement,  l'exception des gens de guerre, vivent en
paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous les animaux
jouissent de la mme protection, sauf les chevaux qui servent  la
guerre. Pendant trois jours, c'est  savoir le lundi, le mardi et le
mercredi, l'attaque dirige contre un homme de guerre ou contre celui
qui n'observe point la paix ne sera point considre comme une
infraction de la paix; mais si, pendant les quatre autres jours,
quelque attaque a lieu, celui qui l'aura tente sera considr comme
violateur de la paix sainte, et puni selon le jugement qui sera
prononc.

Baldwin le Pieux ne tarda point  intervenir dans les guerres civiles
de la France. Il soutint le roi Henrik, fils de Rotbert, contre la
ligue fodale, qui comptait pour chefs Theodbald et Etienne, comtes de
Blois, de Chartres et de Champagne; ensuite il rtablit la paix en
Normandie, o il protgea le jeune Wilhelm, petit-fils du duc Rikhard,
que menaaient les comtes des bords de la Loire.

L'appui que la Flandre donna aux Normands ne contribua pas moins 
resserrer les liens qui l'unissaient  l'Angleterre. La reine Elfgive,
soeur du duc Rikhard de Normandie, chasse par les intrigues du comte
Godwin, fils d'Ulnoth, vint chercher un refuge  Bruges. Baldwin
l'accueillit avec toute la gnrosit qui convenait  un grand prince.
Elfgive se hta d'envoyer des messagers en Danemark, o rgnait un de
ses fils nomm Hardeknuut. Celui-ci runit dix navires, et aprs avoir
eu, pendant sa navigation, une merveilleuse vision qui lui annona la
victoire, il arriva  Bruges, o il trouva une solennelle ambassade
qui venait lui annoncer la mort du roi Harold et lui offrir son
sceptre. Lorsque la reine Elfgive quitta, heureuse et triomphante,
cette cit o elle tait venue, proscrite et dsole, rclamer la
protection du comte Baldwin, les habitants de Bruges la suivirent
jusqu'au rivage de la mer en levant leurs mains vers le ciel pour la
saluer une dernire fois, et leurs nafs regrets murent si vivement
le coeur d'Elfgive, qu'en recevant leurs adieux elle mla ses larmes 
celles qu'elle leur voyait verser, et ne voulut s'loigner qu'aprs
les avoir embrasss tour  tour comme des frres bien-aims.

Une fille de la reine Elfgive, nomme Kunegund, que l'empereur Henrik
le Noir avait rpudie malgr son innocence et sa beaut, n'avait pas
quitt le chteau de Bruges:  peine ge de vingt-trois ans, elle y
trouva, le 21 aot 1042, l'oubli de ses douleurs dans la paix de la
tombe. Vers la mme poque, une autre princesse exile, Gunilde, veuve
du roi Harold, chercha galement un refuge  Bruges avec ses fils
Hemmung et Turkill.

Henrik le Noir se plaignit-il de l'asile accord  Kunegund? Une haine
secrte succda-t-elle  d'inutiles menaces? On l'ignore; mais
lorsque le duc Godfried de Lotharingie combattit l'empereur en 1046,
on vit le comte de Flandre prendre une part active  sa rbellion.
Baldwin s'empara du chteau imprial de Gand et le donna  un de ses
chevaliers, nomm Landbert, qui avait puissamment contribu  ce
succs. De Landbert descendirent les chtelains hrditaires de Gand.

L'anne suivante, l'empereur, runissant une nombreuse arme, traversa
le pays de Cambray, menaa Arras, o le comte Baldwin s'tait enferm,
et se dirigea vers le bourg d'Arques qui dpendait de l'abbaye de
Saint-Bertin. Il esprait y trouver un passage pour entrer en Flandre;
mais il n'y russit point. Un rempart, dfendu par un foss et garni
de palissades, s'tendait depuis Wormholt jusqu' la Basse. Un si
grand zle animait ceux qui prirent part  ce travail de dfense
nationale, qu'en trois jours et en trois nuits ce retranchement, qui
se prolongeait pendant neuf lieues, fut compltement achev. Henrik le
Noir, tonn de la puissance de la Flandre, se retira: Baldwin le
poursuivit jusqu'au Rhin, et livra aux flammes le palais imprial de
Nimgue.

Toute l'Allemagne s'mut: le pape Lon IX se rendit au synode de
Mayence pour y prononcer l'excommunication solennelle de Godfried et
de Baldwin, perturbateurs de la paix de l'empire. Godfried cda, mais
Baldwin ne se soumit point. N'ayant plus d'allis et rduit  ses
propres forces, il paraissait encore si redoutable que l'empereur,
avant de le combattre, se confdra avec Zwan, roi de Danemark, et
Edward, roi des Anglo-Saxons; les Danois et les Anglo-Saxons taient
toutefois secrtement favorables  la Flandre: Zwan n'agit point, et
le roi Edward se contenta de runir une flotte qui ne quitta point le
port de Sandwich. L'empereur avait travers l'Escaut prs de
Valenciennes et s'tait empar de Tournay. L s'arrta son expdition:
des ngociations s'ouvrirent  Aix. Les concessions que l'empereur
Henrik III se vit rduit  faire  Baldwin le Pieux rappelrent celles
que l'empereur Henrik II avait, aprs des guerres galement
malheureuses, accordes  Baldwin le Barbu. Le trait qui fut conclu
en 1043 assura  la Flandre la possession de toute la partie du
Brabant comprise entre Gand et Alost, ce qu'on nomma depuis la Flandre
impriale.

Tandis que la guerre clatait entre la Flandre et l'Allemagne, l'un
des fils de ce comte Godwin, dont Elfgive avait fui la haine arrivait
 Bruges. Il se nommait Sweyn. Exil par le pieux roi Edward le
Confesseur, il s'arrta peu de temps dans les Etats du comte Baldwin
et se rendit en Danemark. L, il recruta quelques pirates. Dociles 
sa voix, ils pillrent Sandwich et les ctes de l'Est-sex, et
vendirent en Flandre l'or, l'argent et tout le butin qu'ils avaient
runi. Sweyn resta dans les Etats du comte Baldwin, jusqu' ce que son
pre se crt assez puissant pour le rappeler prs de lui.

Le roi Edward s'loignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il leur
prfrait les Normands, chez lesquels il avait pass sa jeunesse, et
ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci il ne faut
plus s'attendre  ne trouver que les descendants des Danes qui
partagrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque la paix et
le repos avaient succd aux agitations de la conqute, on avait vu
les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations qu'ils
avaient vaincues, et leurs frres du Nord ne les dsignaient plus,
comme les autres nations neustriennes, que par le nom de Franais,
Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre conservait, comme l'a
remarqu Roderic de Tolde, un dialecte de l'idiome saxon, les langues
septentrionales taient devenues tellement inconnues aux bords de la
Seine, que les ducs de Normandie envoyaient leurs fils  Bayeux, pour
qu'ils y apprissent celle qu'avaient parle leurs anctres. Les
Normands employaient la langue franaise, drive de la langue
vulgaire latine ou romane. Les Franks faisaient retentir les
consonnes, mettant peu de soin  prononcer les voyelles. Dans la
langue franaise, il n'en est plus ainsi: les noms teutoniques de
Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert, Edward, Walter, Henrik,
Arnulf, se modifient et font place aux noms moins rudes de Baudouin,
Guillaume, Rou, Thibaut, Robert, Edouard, Gauthier, Henri, Arnould.
Lorsque l'affection que le roi Edouard portait aux Normands cessa
d'tre comprime par la puissance de Godwin, la langue franaise
devint celle des grands et des courtisans.

Dj les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient.
Un moine de Jumiges, nomm Robert, occupa le sige primatial de
Canterbury; d'autres Normands furent vques de Londres et de Lincoln.
Les populations anglo-saxonnes, dont les traditions et les coutumes
n'taient plus qu'un objet de rise, courbaient le front et
gmissaient. Runies dans leurs gildes, elles se contentaient de
maudire la funeste union du roi Ethelred avec une princesse normande,
et faisaient des voeux pour le retour de leurs chefs exils. Godwin
s'tait retir en Flandre avec sa femme Githa, ses fils Gurth et
Tostig, et ses trsors les plus prcieux. Sweyn avait accompagn son
pre  Bruges; mais les malheurs de ce second exil rveillrent dans
son me d'accablants remords. Il crut avoir attir par ses crimes la
colre du ciel sur tous les siens, et voulut l'apaiser par un
plerinage  Jrusalem. Il l'avait achev lorsqu' son retour, surpris
par l'hiver dans les montagnes de la Lycie, il y mourut de froid et de
misre.

La triste fin de Sweyn ne modra point l'ardente ambition du comte
Godwin. Il chercha  se concilier la protection du comte de Flandre,
et obtint que son fils Tostig poust Judith, fille de Baudouin.
Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaait les rivages de la
Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait
construire, et se rendit  l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 aot
1052, il mit  la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney;
mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne tarda
point  le poursuivre, et il ne dut son salut qu' une tempte  la
faveur de laquelle il regagna les ctes de la Flandre. Cependant, ds
qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte royale taient
rentrs  Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant prs de l'le
de Wight ses vaisseaux  ceux d'Harold, il se vit tout  coup assez
fort pour arrter les navires qui sortaient des ports de Sandwich, de
Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientt on le vit paratre dans
la Tamise et jeter l'ancre  Southwark. Les habitants de Londres
l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit rduit 
s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier Ulnoth.

Avant que la flotte des exils anglo-saxons et quitt le port de
l'Yzer, de graves vnements s'taient accomplis en Flandre. Le comte
Herman de Saxe, poux de Richilde, fille et unique hritire des
comtes de Hainaut, tait mort. Le comte Baudoin convoitait la
possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le
nombre et la richesse de ses cits, et il avait envoy l'un de ses
fils, qui portait galement le nom de Baudouin, rclamer la main de la
comtesse de Hainaut. Afin que cette dmarche ft couronne d'un
succs immdiat, il se rendit lui-mme  Mons avec une redoutable
arme, et y fit clbrer le mariage de son fils avec Richilde, tandis
que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe taient relgus dans
un monastre.

Dj l'empereur Henri le Noir runissait toutes ses armes pour
chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hta de conclure une
nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi,
suivant la prononciation franaise qui modifiait l'orthographe des
noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de Flandre,
saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nomm Robert envahissait
les les de la Zlande. Le comte de Flandre esprait par ces
expditions pouvoir loigner les armes impriales de ses Etats; mais
il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri le Noir, guid
par le chtelain de Cambray, traversa l'Escaut prs de Valenciennes,
livra sous les murs de Lille un combat o prit le comte Lambert de
Lens, puis il s'empara par famine de la cit de Tournay. Baudouin,
d'abord rduit  une retraite prcipite, reparut au del de l'Escaut
ds que l'empereur se fut retir, et l'anne suivante les Flamands
mirent le sige devant les murs d'Anvers, o s'tait enferm le comte
Frdric de Luxembourg. Pendant que la guerre se poursuivait, Henri le
Noir expira en Thuringe, et la paix ne tarda point  tre rtablie
entre l'empire et la Flandre. Un trait solennel confirma les droits
du comte de Flandre sur le Brabant occidental et l'le de Walcheren,
ratifia l'union de son fils et de Richilde, et assura  leurs
hritiers, outre la possession du comt de Hainaut, celle du pays de
Tournay, autre fief qui tendait  se sparer de l'empire.

A cette poque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites du
pays des Franais et de celui des Teutons, le comte de Flandre,
Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'clat de son
antique origine; car il comptait parmi ses anctres non-seulement les
chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre de comtes de
Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie, et il n'tait
point tranger  la race des empereurs byzantins. Les comtes, les
marquis, les ducs, les archevques levs en dignit, s'inclinaient
avec terreur devant lui. Ils recherchaient ses conseils dans les
dlibrations les plus importantes, et afin de se concilier son
affection, ils le comblaient de prsents et d'honneurs. Les rois
eux-mmes respectaient et redoutaient sa grandeur. Il n'est point
inconnu, mme aux nations les plus loignes, par quelles longues et
sanglantes guerres il fatigua l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment
o, conservant toutes ses possessions intactes, il fora les
empereurs, matres des rois,  lui abandonner une partie de leur
propre territoire et  accepter une paix dont il avait dict les
conditions.

C'est un historien normand qui nous a laiss ce brillant tableau de la
situation de la Flandre au milieu du onzime sicle, avant de raconter
le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde, fille du comte
de Flandre. Mathilde, ajoute Orderic Vital, tait belle, illustre,
savante, distingue par la noblesse de ses moeurs, l'clat de ses
vertus et la fermet de sa foi et de son zle religieux.

Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit  pouser
le duc de Normandie que lorsque, pntrant jusque dans le palais de
Lille pour la battre et la traner par les cheveux, il lui et donn
une preuve de grand cuer et de haulte entreprise. Il est plus
certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut clbr avec
une grande pompe  Eu, et que de nombreuses acclamations reurent la
princesse flamande dans la cit de Rouen. Ce fut en vain que
l'archevque Mauger, prlat belliqueux, qui hassait le duc de
Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinit: le pape
Victor II, qui avait pris une part active au rtablissement de la paix
entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles guerres ne
s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se hta de
confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant
seulement, en signe de pnitence, l'obligation de fonder deux
monastres dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne, bti par le
duc de Normandie, eut pour premier abb le Lombard Lanfranc; Mathilde
fit construire l'abbaye de la Trinit, o, depuis, l'une de ses
filles, nomme Ccile, prit le voile.

Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre reut la
tutelle de son fils Philippe Ier. Ds ce jour il se donna, dans ses
diplmes, le nom de _bail et procurateur du royaume_ (_regni
procurator et bajulus_). Au septime sicle, les Karlings avaient
port galement le titre de _custos et bajulus_. Baudouin le Pieux,
par son influence auprs des Captiens, rappelait l'autorit des
Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les Karlings, il
ne profita de sa position que pour faire jouir la France des bienfaits
du gouvernement paisible et sage qu'il avait donn  la Flandre. La
monarchie des Franks, crit Guillaume de Poitiers, fut confie  la
tutelle du comte de Flandre,  sa dictature et  sa prudente
administration.--Le jeune roi, dit un autre historien, fut plac
sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de fidlit, l'leva
noblement, et sut dfendre et gouverner son royaume avec
vigueur.--Il dompta, ajoute la chronique du moine de Fleury, aussi
bien par son habilet que par la force des armes, les tyrans qui se
montraient de toutes parts en France.

Telle tait la situation des choses au moment o la rvolution qui
devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir. Jamais la
puissance de la Flandre n'avait t plus grande; mais on ignorait
encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, poux de Mathilde, ou
Tostig, poux de Judith, les Normands bannis de la cour du roi Edouard
ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre. Cette incertitude
ne fut pas longue: des haines communes, confirmant les liens du sang
qui unissaient les deux soeurs, ne tardrent point  engager le
Normand Guillaume et le Saxon Tostig  conclure une troite alliance.

Tostig, orgueilleux et pervers comme Sweyn, commandait  York. Jaloux
de l'autorit suprieure attribue  son frre Harold, il esprait
pouvoir se crer dans le nord de l'Angleterre une domination
indpendante. On raconte qu'il avait envoy sa femme Judith implorer
la protection du ciel sur le tombeau de saint Cuthbert dans l'abbaye
de Durham. La fille de Baudouin, agite par une secrte terreur,
chargea l'une de ses suivantes de la devancer, afin de s'assurer si
quelque heureux prsage devait accueillir sa prire; mais  peine
cette jeune fille avait-elle pntr dans le monastre, qu'un sombre
tourbillon sembla s'lever du tombeau de saint Cuthbert et la renversa
mourante sur le seuil. Tostig n'en persvra pas moins dans ses
desseins, et lorsqu'une insurrection populaire le contraignit  se
retirer en Flandre dans la cit de Saint-Omer, il chercha un vengeur
dans le duc de Normandie.

Environ une anne aprs la fuite de Tostig, Harold, se trouvant 
Bosham, port important du Suth-sex, forma le projet de traverser la
mer avec ses chiens et ses faucons, et d'aller chasser sur les ctes
marcageuses de la Flandre les oiseaux qui y abordaient en grand
nombre des contres septentrionales; mais ds qu'il se fut embarqu,
une tempte furieuse souleva les flots, et le navire d'Harold, devenu
le jouet des vents, fut jet prs de l'embouchure de la Somme, dans
les Etats du comte de Ponthieu, qui le livra au duc de Normandie.
Harold ne recouvra la libert qu'aprs avoir jur sur les reliques les
plus vnres de soutenir les ennemis de sa famille dans leurs
prtentions au trne d'Angleterre. Toutefois, il ne se crut point li
par une promesse arrache par violence, et lorsque le roi Edouard
mourut, il fut appel par les voeux unanimes des Anglo-Saxons 
recueillir son hritage. Guillaume apprit avec tristesse l'lvation
du fils de Godwin: il avait peut-tre renonc  ses ambitieuses
esprances, quand Tostig, accourant de Saint-Omer, vint lui rappeler
le solennel serment d'Harold, et russit  lui persuader qu'il fallait
s'opposer  l'usurpation du parjure.

Le perfide Tostig, se plaant  la tte d'une arme de mercenaires
recruts en Flandre, s'empara de l'le de Wight et envahit le
Northumberland.

A l'exemple de Tostig, le duc de Normandie avait appel prs de lui 
Saint-Valry-sur-Somme de vaillants hommes d'armes flamands, parmi
lesquels il faut citer Gilbert de Gand, Gauthier de Douay, Drogon de
Beveren, Arnould d'Hesdin, Guillaume de Saint-Omer, Philippe et
Humphroi de Courtray, Guillaume d'Eenham, Raoul de Lille, Gobert de
Witsand, Bertrand de Melle, Richard de Bruges. Le duc de Normandie
s'engagea, en considration de ce secours,  payer annuellement au
comte de Flandre et  ses successeurs une somme de trois cents marcs
d'argent. Baudouin ne se borna point  lui envoyer ces renforts: il
l'aida de ses conseils et de son influence, et il n'est point douteux
que ce fut grce  la protection du comte de Flandre, rgent du
royaume, qu'un si grand nombre d'aventuriers accoururent de toutes les
villes de la France pour partager les prils et la fortune du duc
Guillaume.

Tostig avait pri sous les murs d'York; mais la plaine d'Hastings vit
Guillaume renverser Harold au milieu de ses frres et de ses thanes,
au pied de l'tendard de la nationalit anglo-saxonne.

Mathilde de Flandre n'avait point accompagn Guillaume dans sa
prilleuse invasion. Retire dans quelque chteau, elle se souvenait
des arts de son industrieuse patrie, et pendant plusieurs sicles on
exposa dans la cathdrale de Bayeux une tapisserie o la duchesse de
Normandie, telle que l'hrone d'Homre dont les fuseaux racontaient
les luttes d'Hector, avait retrac les trophes du vainqueur. Lorsque
Guillaume eut t couronn  Westminster, Mathilde le suivit en
Angleterre et l'exhorta  gouverner avec douceur et modration.
Mathilde protgeait les hommes de sa nation. Elle fit donner  Herman,
ancien chapelain du roi Edouard, l'important vch de Salisbury.
L'abbaye de Saint-Pierre de Gand lui dut la confirmation des droits de
proprit qu'elle semble avoir tenus de la gnrosit d'Alftrythe,
fille d'Alfred le Grand, sur une fort nomme Greenwich, peu loigne
de la Tamise, qui contenait trois serfs et onze moulins, et  laquelle
tait joint un port dont le tonlieu produisait un revenu annuel de
quarante sous.

Plusieurs hommes d'armes flamands avaient reu des fiefs considrables
du duc de Normandie. Leurs nouvelles possessions furent inscrites dans
le _Domesday-Book_, cet impitoyable registre des arrts des
vainqueurs. Gilbert de Gand avait obtenu le domaine de Folkingham,
qu'on nomma depuis la baronnie de Gand, et d'autres domaines dans
quatorze comts. Sa fille devint la femme de Guillaume de Grantmesnil,
chevalier normand, dont le frre tait gendre de Robert le Wiscard. De
ses petits-fils l'un fut comte de Lincoln et l'autre chancelier
d'Angleterre sous le roi Etienne. Raoul de Tournay pousa Alice, nice
de Guillaume, dont le domaine de Wilchamstobe forma la dot; Drogon de
Beveren rechercha la main d'une autre parente du nouveau roi et occupa
l'le d'Holderness; Gherbod fut comte de Chester; Gauthier, comte de
Northumberland; Robert de Commines, comte de Durham. Arnould et
Geoffroi d'Ardres possdrent les seigneuries de Stevintone,
Doquesvorde, Tropintone, Ledeford, Teleshond et Hoyland. Les Flamands
Ode, Raimbert, Wennemaer, Hugues, Francon, Frumond, Robert, Colegrim,
Gosfried, Fulbert, Gozlin, s'tablirent sur des terres confisques
dans les provinces de Somerset, Glocester, Hertford, Buckingham,
Bedford, Lincoln, Nottingham, York et Northampton. Un autre chef
flamand, nomm Baudouin, btit sur le territoire gallois la premire
forteresse qui appartint aux Normands.

Ce serait une tude pleine d'intrt que de suivre dans leur rapide
lvation les leudes de Baudouin devenus les comtes de Guillaume: les
uns fortifiant des chteaux,  l'ombre desquels le Saxon, priv de sa
libert, languit tributaire; les autres expiant, par des dsastres et
des malheurs, les iniques bienfaits dont ils furent combls. Robert de
Commines avait reu la prilleuse mission d'occuper la cit de Durham
o reposait saint Cuthbert, protecteur vnr de la race
anglo-saxonne. En vain l'vque Eghelwin l'engagea-t-il  se conduire
avec prudence: Qui oserait m'attaquer? se contenta de rpondre le
nouveau comte de Northumberland. Pendant la nuit, des feux
s'allumrent sur les hauteurs voisines de la Tyne; les Saxons
s'armaient de toutes parts: ils incendirent la maison dans laquelle
s'taient retranchs les Normands. Robert de Commines y prit dans les
flammes. Gilbert de Gand, surpris  York par une arme de Danois, fut
emmen captif sur leur flotte vers les lointaines contres d'o leur
expdition avait mis  la voile. Le comte de Chester Gherbod, aprs
avoir longtemps combattu les Gallois, regrettait la paisible obscurit
de sa jeunesse. Plus sage que Robert de Commines et Gilbert de Gand,
il renona  ses richesses et  ses honneurs, et rentra dans sa
patrie. Drogon de Beveren suivit son exemple, mais il ne quitta,
dit-on, l'Angleterre, que parce que, dans un mouvement de colre, il
avait tu sa femme, sans respecter le sang royal dont elle tait
issue.

Cependant les malheurs de la population anglo-saxonne excitaient de
nombreuses sympathies au sein des gildes du Fleanderland: leur
belliqueuse indpendance tait si complte que, tandis que Baudouin le
Pieux envoyait ses hommes d'armes au camp du duc de Normandie, elles
conspiraient en faveur des fils de Godwin. N'tait-ce pas en Flandre
que la mre et la soeur d'Harold avaient trouv un asile? En 1067, les
karls du Boulonnais avaient tent un dbarquement prs de Douvres.
Quand le jeune roi Edgar Etheling assigea Gilbert de Gand dans les
murs d'York, les Flamings s'associrent  l'invasion des Danois.
Lorsque Guillaume fut de nouveau triomphant, ils accordrent une
gnreuse hospitalit aux Saxons d'Angleterre, vaincus et fugitifs.
Parmi ceux-ci se trouvait un homme de race illustre, Hereward, fils de
Leofric.

Hereward passa plusieurs annes dans le Fleanderland: il y avait
pous une femme libre nomme Torfriede; mais des exils lui apprirent
que le domaine de ses aeux, situ prs de Thorneye, avait t
saccag, et que les Normands avaient insult sa mre. Hereward
n'hsita point, il traversa les flots, runit ses amis et chassa de
l'hritage paternel ceux qui en avaient viol le seuil. Bientt les
Saxons qui s'taient cachs dans les marais de l'le d'Ely l'lurent
leur chef; mais Guillaume, redoutant son courage, traita avec lui et
le fit prir. S'il y et eu en Angleterre trois hommes comme lui, dit
une vieille chronique rime, les Franais n'y eussent jamais abord;
s'il n'avait point succomb sous leurs coups, il les aurait tous
chasss de son pays. La Flamande Torfriede avait suivi Hereward en
Angleterre;  sa mort, elle se retira au monastre de Croyland.

Baudouin le Pieux tait dj accabl des infirmits de la vieillesse,
lorsque Guillaume de Normandie occupa par droit de conqute le trne
d'Edouard le Confesseur. Aprs avoir, pendant vingt-huit annes,
consolid la puissance qu'il avait reue de ses anctres, il tait
arriv au moment o il devenait ncessaire d'en assurer le maintien
pour le temps o il ne serait plus.

Baudouin le Pieux avait quatre fils: Robert qui tait l'an,
Baudouin, Henri qui fut clerc, et Eudes qui devint plus tard
archevque de Trves. Tandis que Robert, aussi intrpide que violent,
se souvenait qu'il tait issu de la race de Baldwin Bras de Fer et
d'Arnulf le Grand, Baudouin, second fils du comte de Flandre,
retraait les pacifiques vertus de son pre et de son aeul. Ds les
premires annes de sa jeunesse, dit le moine Tomellus qui fut son
conseiller et son ami, il fut lev  la cour de l'empereur Henri.
Suprieur en dignit  tous les adolescents qui l'entouraient,
l'amiti qu'il avait pour eux les rapprochait de lui. Les pauvres, les
orphelins et les veuves l'aimaient comme un pre. Il tait pour les
moines un modle de pit et pour les affligs un bouclier protecteur,
de telle sorte qu'on louait galement en lui la puissance du prince et
l'humilit du chrtien.

Si le moine Tomellus admirait la douceur de Baudouin, d'autres hommes,
et parmi ceux-l il faut nommer tous les Flamings, lui prfraient le
courage de Robert. Si leurs caractres taient opposs, les droits de
leur naissance taient-ils du moins gaux?

Selon un ancien usage qui s'tait tabli dans la famille des comtes
de Flandre, celui de leurs fils qu'ils chrissaient le plus, dit
Lambert d'Aschaffenbourg, recevait le nom de son pre et succdait
seul  son autorit sur toute la Flandre. Leurs autres fils, soumis 
celui-ci et obissant  ses volonts, se contentaient d'une vie
obscure, ou bien, aimant mieux s'lever par leurs propres actions que
se consoler dans un honteux repos de leur abaissement prsent par le
souvenir de la gloire de leurs anctres, ils se rendaient dans quelque
pays tranger. Ceci avait lieu afin qu'en vitant des subdivisions
territoriales, leur puissance conservt toujours tout son clat.

Tandis que Baudouin le Pieux laissait son nom et son autorit au
second de ses fils, il donnait  Robert, qui l'avait offens, des
vaisseaux, de l'or et de l'argent, afin qu'il pt aller conqurir un
royaume et des trsors. Robert se dirigea vers l'Espagne et pilla les
ctes de la Galice; mais bientt, entour d'ennemis, il se vit
contraint  se retirer, et reparut vaincu et fugitif au port de
Bruges. Le vieux comte de Flandre s'indigna de son retour; mais Robert
se hta de runir une autre flotte qui devait le porter sur quelque
lointain rivage que lui dsignerait la main de Dieu. Cependant, 
peine avait-il confi sa fortune  l'inconstance des flots, qu'une
horrible tempte engloutit ses navires et le rejeta presque seul,
pauvre et nu, sur la terre de la patrie. Robert ne se dcouragea
point: cach sous le costume le plus simple, il se mla  une troupe
d'obscurs plerins qui allaient  Jrusalem. Quelques aventuriers
normands qui s'taient fixs en Orient lui avaient promis leur appui,
et voulaient fonder en sa faveur, sur les rives du Bosphore, une
royaut non moins puissante que celle que Robert le Wiscard avait
cre dans le sud de l'Italie; l'empereur de Constantinople l'apprit,
et ordonna que ds que le prince flamand paratrait sur les frontires
de ses Etats on le mt aussitt  mort. Robert, de nouveau du dans
ses ambitieuses esprances, fut plus heureux dans une dernire
tentative: il dbarqua en Frise, s'y tablit par la force des armes,
et y pousa Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent Ier.

En 1064, Baudouin le Pieux, en attribuant  Robert le pays des
Quatre-Mtiers, le comt d'Alost et les les mridionales de la
Zlande pour sa part hrditaire, lui avait fait jurer solennellement
que jamais il ne chercherait  usurper le comt de Flandre. Baudouin
ne vcut plus que trois annes: il mourut le 1er septembre 1067, dans
la ville de Lille, qu'il avait fait ceindre de murailles.

Le successeur de Baudouin le Pieux mrita d'tre surnomm Baudouin le
Bon. Jamais il ne s'arma pendant toute la dure de son rgne. On le
voyait parcourir la Flandre, un faucon ou un pervier sur le poing, et
il ordonna que ses baillis portassent dans ses seigneuries une verge
blanche, longue et droite, en signe de justice et de clmence. Son
gouvernement fut tellement pacifique qu'il n'tait permis  personne
de se montrer avec des armes. Les portes des maisons n'taient plus
fermes pendant la nuit, par crainte des voleurs, et le laboureur
abandonnait dans les champs le soc de sa charrue: c'est pourquoi tout
le peuple, d'une voix unanime, le nommait le bon comte de Flandre!

Baudouin le Bon ne rgna que trois annes. Ses peuples le pleurrent
longtemps, et leurs regrets furent d'autant plus vifs que Richilde de
Hainaut lui survcut. Lorsque Baudouin le Pieux avait recherch pour
son fils la main de la veuve d'Hriman, il esprait lever de plus en
plus la puissance de sa postrit; mais la comtesse de Hainaut ne
devait apporter dans sa maison que des guerres dsastreuses et de
longs dchirements. Richilde rgna sous le nom d'un enfant de quinze
ans, que ses contemporains nommrent Arnould le Simple. Appele 
continuer l'oeuvre de conciliation qui marque les commencements de
l'histoire chez tous les peuples, elle n'couta que l'orgueil et les
haines qui les divisent et prcipitent leur ruine; le gouvernement de
Richilde ne fut qu'une raction contre l'unit que les efforts des
comtes et les relations bienfaisantes du commerce tendaient  tablir:
si quelquefois elle se montra clmente et gnreuse  l'gard des
monastres du sud de l'Escaut, elle ne cessa point d'tre impitoyable
envers les tumultueuses colonies du Fleanderland; et Lambert d'Ardres
nous apprend qu'elle n'coutait que sa haine en rclamant injustement
des Flamings des impts auxquels ils n'avaient jamais t soumis et
qu'ils ne connaissaient point.

La comtesse de Flandre avait plac toute sa confiance dans les barons
de Vermandois, entre lesquels il faut citer Albric de Coucy; elle
s'tait galement assur, au prix de quatre mille livres d'or, l'appui
du roi de France, Philippe Ier, qui, impatient de secouer la tutelle
de la Flandre, favorisait toutes les discordes qui devaient
l'affaiblir. C'est en vain que les Flamands regrettent la paix qui,
selon l'expression d'un historien, avait fait un paradis de leurs
campagnes; c'est en vain qu'ils invoquent dans leur douleur la
belliqueuse renomme de Robert le Frison, frre du bon comte
Baudouin: Richilde ddaigne leurs plaintes et leurs secrtes
esprances; elle envahit le comt d'Alost que Robert a recueilli avec
la partie mridionale de la Frise dans l'hritage paternel, et fait
dcapiter tour  tour un illustre chevalier, nomm Jean de Gavre, et
soixante-trois bourgeois de la cit d'Ypres.

Richilde, bientt repousse par Robert qui tait accouru de Hollande,
s'tait retire  Amiens: en mme temps qu'elle pressait les armements
du roi de France, elle fit entrer dans sa faction le comte Eustache de
Boulogne et donna sa main  un prince normand, Guillaume Fitz-Osbern,
comte de Breteuil en Normandie et d'Hereford en Angleterre. Guillaume
Fitz-Osbern avait plus que personne contribu par ses conseils  la
conqute de l'Angleterre, et le premier,  la bataille d'Hastings, il
avait lanc son coursier bard de fer au milieu des ennemis. Parmi les
vainqueurs des Saxons, il n'en tait point qui ft plus cruel et plus
redout. Sa puissance tait suprieure  celle de tous les autres
barons normands, et la deuxime anne de la conqute, le roi Guillaume
lui avait confi pendant son voyage  Rouen la vice-royaut sur toutes
les terres subjugues. Il avait autrefois pous, en Normandie,
Adlise de Tony; parvenu  une plus haute fortune et appel 
partager le rang lev de l'hritire du Hainaut, veuve du comte de
Flandre, il embrassa avec enthousiasme une cause qui flattait  la
fois son ambition et son amour, et on le vit mler ses cohortes
normandes aux hommes d'armes du roi de France et du comte de Boulogne.

Robert occupait le Mont-Cassel, qui devait son nom  un ancien chteau
romain: les Flamands accouraient de toutes parts auprs de lui, les
uns de Furnes et d'Aldenbourg, les autres d'Ypres ou de Bruges; par
leurs soins, des retranchements et des palissades fortifirent la
position redoutable qu'il avait choisie.

L'arme qui obissait au roi de France tait nombreuse. Les barons,
ducs, comtes et chtelains, s'taient empresss de se ranger sous ses
bannires. Ce n'taient pas seulement les Franais du nord de la Seine
qui s'taient rendus  l'appel de Philippe Ier; les Gallo-Romains de
l'Anjou, du Poitou, du Berry avaient pris part avec joie  cette
expdition qui remontait du Midi vers le Nord pour ruiner la puissance
des comtes de Flandre. Toutes ces milices s'avanaient en dsordre,
runies par un but commun, mais animes de passions diverses, et
aprs une longue marche retarde par les glaces de l'hiver, elles
s'arrtrent, le 21 fvrier 1071 (v. s.),  Bavichove, au pied du
Mont-Cassel.

Le lendemain, avant les premires clarts du jour, Robert se
prcipite, suivi des siens, avec une irrsistible ardeur, du sommet de
la montagne. Il pntre dans le camp des Franais, qui surpris  demi
arms rsistent  peine. Pourquoi prolonger mon rcit? ajoute un
chroniqueur: l'arme du roi est immole, le sang rougit le sol et les
cadavres s'amoncellent dans la plaine. Le roi de France se drobe 
la mort par une fuite rapide. Richilde, un instant prisonnire,
profite de la confusion de la mle pour le suivre dans sa retraite;
mais Guillaume Fitz-Osbern a succomb. En vrit, s'crie le moine
saxon Orderic Vital, la gloire du monde passe comme l'herbe des champs
et s'vanouit comme une fume. Qu'est devenu Guillaume Fitz-Osbern,
comte d'Hereford, vice-roi, snchal de Normandie, et le plus
intrpide des chefs  la guerre? Il avait t le plus terrible
oppresseur des Anglo-Saxons, et son orgueil avait t la cause de la
mort misrable de plusieurs milliers d'hommes. Hlas! le juge suprme
voit tout et attribue  chacun la juste rcompense de ses actions:
Guillaume est tomb, cet audacieux athlte a t puni comme il le
mritait. De mme que beaucoup de victimes ont pri par son glaive,
voici que soudain il est lui-mme frapp par le fer. A une lieue de
Cassel, les Franais essayrent de se rallier et furent de nouveau
disperss. Robert triomphait lorsque entran trop loin dans sa
poursuite, il se vit entour d'hommes d'armes du comte de Boulogne et
rduit  leur remettre son pe. Conduit au chteau de Saint-Omer, il
y fut confi  la garde du chtelain Waleric; mais les habitants de
Saint-Omer, plus favorables  la race des Flamings qu'aux Wallons, ne
tardrent point  courir aux armes pour le dlivrer; grce  leurs
efforts, Robert recouvra la libert.

Les amis d'Arnould le Simple pleuraient leur jeune comte, atteint d'un
coup mortel au moment o il quittait le champ de bataille. Robert le
Frison fit rendre  son infortun neveu les honneurs de la spulture
dans l'abbaye de Saint-Bertin. Pendant longtemps on avait ignor les
circonstances de sa mort, mais on raconta plus tard qu'un Flaming
nomm Gerbald, troubl par les remords qui lui reprochaient d'avoir
rpandu le sang du lgitime hritier de la Flandre, alla  Rome
supplier le pape Grgoire VII de faire trancher la main qui avait
commis le crime; mais le pape lui rpondit: Votre main n'est pas 
moi, elle appartient  Dieu; et par ses conseils, Gerbald se retira 
l'abbaye de Cluny.

Le roi de France, aprs avoir reu l'hommage de Baudouin, frre
d'Arnould, avait rassembl une nouvelle arme  Vitry. Le chtelain
Waleric lui livra les portes de la cit de Saint-Omer: sa vengeance y
fut terrible et il se prparait  d'autres combats, lorsque le comte
Eustache de Boulogne et son frre, Geoffroi, vque de Paris, se
laissrent sduire par la proposition que le comte de Flandre leur
adressait de runir  leur domaine d'Eperlecques la fort voisine de
Bethloo. Cette double dfection remplit l'esprit de Philippe Ier de
terreur, et il se hta de s'loigner de Saint-Omer, de peur de tomber
au pouvoir de Robert le Frison.

Tandis que Godefroi de Lorraine recevait de l'empereur Henri IV
l'ordre d'envahir la Frise, Richilde, soutenue par l'vque de Lige,
se disposait  recommencer la guerre; mais Robert, prvenant ses
projets, traversa l'Escaut pour la combattre, et le champ des
Mortes-Hayes, prs de Broqueroie, fut le thtre d'un triomphe non
moins sanglant que celui de Bavichove. Enfin, en 1076, la victoire de
Denain renversa les dernires esprances de la comtesse de Hainaut.

Godefroi de Lorraine conservait seul sa puissance et ses conqutes en
Frise. Des meurtriers envoys par le comte Robert le rencontrrent 
Anvers et profitrent d'un moment favorable pour le mettre  mort.

L'empereur Henri IV ne lutta pas plus longtemps contre l'ascendant de
Robert: il reut ses dputs  Mayence et y conclut la paix. Richilde
se soumit au droit que le nouveau comte de Flandre tenait de son pe,
et accepta comme douaire la chtellenie d'Audenarde: ds ce jour, sa
vie ne fut plus qu'une svre expiation des fautes qui avaient
engendr ces longues et dsastreuses guerres; ce fut en se consacrant
aux jenes et aux prires et en soignant les pauvres et les lpreux
que l'orgueilleuse Richilde mrita de partager, au monastre d'Hasnon,
la tombe de son poux, Baudouin le Bon.

Le roi de France ne tarda point  adhrer  la paix conclue  Mayence:
ce fut par le conseil de Robert, racontent les chroniques
contemporaines, qu'il pousa Berthe de Frise, fille de la comtesse de
Flandre.

Baudouin le Pieux avait soutenu les Normands. Robert leur tait
profondment hostile. Guillaume le Conqurant, impatient de venger la
mort du comte d'Hereford, ne hassait pas moins Robert. L'heureux
triomphateur d'Hastings contestait la lgitimit des droits du
vainqueur de Bavichove, et lui refusait le payement annuel des trois
cents marcs d'argent promis aux successeurs de Baudouin le Pieux. En
1073, le roi anglo-saxon Edgar Etheling se rendit en Flandre et y
conclut un trait avec le comte Robert. Le roi de France Philippe Ier
l'approuva, et Robert crut devoir associer galement  ses projets
Knuut, fils du roi Zwan de Danemark. Deux cents navires danois se
rendirent dans les ports de Flandre, prts  appuyer la tentative de
Waltheof, fils de Siward; mais l'habilet des Normands touffa
promptement ces complots. Waltheof prit: ses amis, qui avaient admir
en lui le courage d'un martyr, honorrent longtemps sa spulture,
place dans la monastre de Croyland prs de celle de la Flamande
Torfriede, cette illustre veuve de l'intrpide Hereward.

Cependant le comte de Flandre ne renonait point  ses desseins
hostiles contre les Normands. En 1080, il accorda un refuge  l'an
des fils du roi Guillaume, Robert Courte-Heuse, qui fuyait la colre
de son pre. Neuf annes s'taient coules depuis le supplice de
Waltheof, lorsque le bruit se rpandit dans toutes les provinces
occupes par les Normands que le roi Knuut, fils de Zwan, allait
conqurir l'Angleterre avec le secours du comte Robert de Flandre dont
il venait d'pouser la fille. Une flotte danoise de mille navires
tait runie: les intrigues de Guillaume y excitrent une sdition o
le roi Knuut trouva la mort, et bientt aprs une tempte dispersa la
flotte flamande qui comptait six cents vaisseaux.

C'est surtout en opposant ses passions  l'influence civilisatrice du
christianisme que Robert rappelle les moeurs de ses premiers aeux,
pirates et conqurants comme lui. L'vque de Trouane avait lanc une
sentence d'excommunication contre le comte de Flandre; mais Robert
envoya  Trouane des hommes d'armes qui blessrent l'vque, et
l'eussent mis  mort s'il n'et russi  trouver un asile dans le
monastre de Saint-Bertin. Robert se montrait implacable dans ses
vengeances, et de la mme main qui semait la terreur par les supplices
et les tortures, il installa sur le sige piscopal de Trouane un de
ses amis, nomm Lambert de Bailleul. Robert le protgeait de toute
son autorit, et sa colre fut extrme quand il apprit que le concile
de Meaux avait prononc l'excommunication solennelle du prlat
simoniaque, et que dj tous les prtres du diocse des Morins,
abandonnant Lambert, avaient ferm l'glise piscopale: sans hsiter
plus longtemps, il accourut lui-mme  Trouane et fit briser les
portes de l'glise, aprs avoir mutil et jet  terre l'image du
Sauveur  laquelle tait suspendue la sentence d'anathme.

Grgoire VII occupait  cette poque le sige pontifical: sa voix, qui
n'avait jamais manqu  la dfense de la cause de l'Eglise, ne pouvait
rester silencieuse en prsence de semblables attentats: il adressa au
comte de Flandre de nouvelles lettres plus vives et plus vhmentes,
mais personna n'osa se charger de les remettre  Robert le Frison.
Enfin on se souvint  Rome que sur les bords de l'Aisne vivait un
prtre intrpide dont le zle et le courage n'avaient jamais flchi.
C'tait l'vque de Soissons Arnould, fils de Fulbert et de Mainsende,
n  Tydeghem, prs d'Audenarde, dans le domaine du comte de Flandre.
Arnould, obissant aux ordres qu'il avait reus, se rendit  Lille
auprs de Robert, et l'inspiration divine qui rayonnait sur le front
du saint missionnaire confondit si manifestement l'orgueil du prince,
qu'il s'humilia pour la premire fois en dclarant qu'il cdait aux
volonts du ciel. Telle fut, crit Hariulf abb de Saint-Riquier, la
source du salut de tout un peuple.

A cette poque, continue l'abb de Saint-Riquier, les homicides et
l'effusion continuelle du sang humain troublaient le repos public dans
la plupart, je dirai mieux, dans tous les bourgs du Fleanderland; les
nobles engagrent donc Arnould  parcourir les contres o dominaient
le plus ces moeurs barbares, et  faire connatre les bienfaits de la
paix et de la concorde  l'esprit indocile et cruel des Flamings.
Arnould visita tour  tour Bruges, Thorout, Ghistelles et Furnes.
Partout sa pieuse loquence accomplit les mmes miracles, et on le vit
enfin s'arrter  Aldenbourg o une abbaye s'leva pour retracer son
apostolat et perptuer ses efforts.

Arnould tait retourn dans la cit piscopale de Soissons, mais il y
crut entendre une voix secrte qui le rappelait au milieu des races
barbares du Fleanderland. C'est moins votre prire que la volont de
Dieu, disait-il aux moines d'Aldenbourg, qui me ramne prs de vous.
Le 15 aot 1087, Arnould rendit le dernier soupir dans l'abbaye qu'il
avait fonde.

La mission de saint Arnould est l'un des vnements les plus
importants de l'histoire de la Flandre. Les travaux apostoliques de
l'vque de Soissons furent la base d'une rconciliation profonde et
sincre. Adoucissant tour  tour l'esprit orgueilleux du comte de
Flandre, les passions des nobles et les moeurs cruelles des Flamings,
ils prparrent la fusion de tous les lments de la nationalit
flamande. Si les flambeaux de la divine parole avaient frquemment
brill dans les tnbres du Fleanderland, le moment tait arriv o la
lumire qu'ils y avaient rpandue ne devait plus s'teindre. Il
fallait qu'une grande conscration des ides religieuses agt
puissamment sur les populations les plus froces et les plus barbares
de nos rivages. Une expdition, plus mmorable que celle qui porta
Alarik des limites de la Scythie sous les murs du Capitole, devait les
conduire non plus vers les vils trsors de Rome, mais  Jrusalem, au
pied d'une tombe creuse dans le rocher, terribles encore par le fer
qu'elles agitent dans leurs mains, mais dj humbles sous la croix qui
est marque sur leurs paules. Si la croisade est l'oeuvre commune des
races frankes, la Flandre les y prcdera toutes, parce que les
Flamings, plus compltement spars des Gallo-Romains, ont le plus
nergiquement conserv les hroques traditions de leur origine. Tel
est le caractre de la position que la Flandre occupe au onzime
sicle; telle sera la source de ses triomphes et de sa gloire.

Robert le Frison rsume en lui-mme les caractres de cette grande
rvolution. Ce n'est plus le cruel vainqueur de Bavichove, l'auteur
perfide du meurtre du duc de Lorraine, le complice de l'impit de
Lambert de Bailleul: c'est l'ami de saint Arnould, le prince chrtien
protecteur des lettres. La hache qui nagure frappa,  Trouane,
l'effigie du Christ, est devenue dans ses mains le glaive du dfenseur
de la justice et de la foi.

Ce fut l'an 1085 que le comte Robert le Frison, aprs avoir confi le
gouvernement de la Flandre  son fils Robert, se dirigea vers la Syrie
avec Baudouin de Gand, Walner de Courtray, Burchard de Commines,
Gratien d'Eecloo, Heremar de Somerghem et d'autres chefs intrpides.
Robert le Frison pria  l'glise du Saint-Spulcre; mais il vit
d'abord, disent quelques historiens, les portes se fermer devant lui,
et il ne parvint  y pntrer, ajoutent-ils, que lorsqu'il eut jur de
restituer la Flandre  son lgitime seigneur; anecdote douteuse, qui
ne rvle que les sympathies de l'annaliste pour Baudouin de Hainaut:
Robert le Frison, loin de renoncer  la Flandre, allait par son
plerinage lui avoir toute l'Asie.

A son retour de Jrusalem, Robert le Frison s'tait arrt 
Constantinople: l'empereur grec, Alexis Comnne, aprs l'avoir combl
d'honneurs et de prsents, lui exposa les prils de ses tats, menacs
par les Sarrasins et les Bulgares, et le comte de Flandre lui promit
un secours de cinq cents chevaliers.

Ces cinq cents chevaliers de Flandre furent la premire milice
chrtienne qui combattit les infidles. Ils dfendirent Nicomdie, et
firent chouer les efforts du sultan de Nice.

Le voyage du comte de Flandre avait dur quatre annes. Lorsqu'en 1090
il traversa la France, avec sa soeur Adle qui allait pouser le comte
Roger de Pouille, il fut accueilli avec de vifs transports
d'enthousiasme par tous les hommes de race franke. Les abbs le
recevaient bannires dployes; des tapis prcieux ornaient les salles
des monastres o il se reposait: toutes les routes o il devait
passer taient jonches de fleurs.

Des ambassadeurs grecs ne tardrent point  apporter d'Orient des
lettres o Alexis Comnne s'adressait au comte de Flandre comme au
vritable chef des races frankes, pour le supplier de lui envoyer de
nouveaux secours. Dans ces lettres, o l'empereur prodiguait  Robert
le Frison les titres de comte trs-illustre et trs-glorieux et de
puissant dfenseur de la foi, il racontait longuement les affreuses
dvastations des Sarrasins et leurs rapides succs. Dj matres de la
Cappadoce, de la Phrygie o fut Troie, du Pont, de la Lycie, ils
menaaient Constantinople. Ecoutez notre prire au nom de Dieu,
ajoutait Alexis Comnne, runissez dans votre terre le nombre le plus
considrable de vos fidles que vous le pourrez, et conduisez-les au
secours des chrtiens grecs; et de mme que, l'anne prcdente, ils
ont russi  affranchir du joug des paens une partie de la Galatie et
des rgions voisines, qu'ils cherchent  dlivrer tout notre empire...
Il vaut mieux que nous soyons soumis  vos Latins, que livrs aux
perscutions des paens: il vaut mieux que ce soit vous plutt qu'eux
qui possdiez Constantinople... Accourez donc avec votre peuple.

Robert le Frison mourut au chteau de Winendale, le 12 octobre 1092.
Il laissait  son fils Robert II le soin de poursuivre la tche qu'il
avait commence.

Cette mme anne 1092, un homme de race franke, n  Achres prs
d'Amiens, et nomm Pierre l'Ermite, visita la terre sainte. Le
dchirant tableau qu'il traa,  son retour, des perscutions des
chrtiens  Jrusalem, engagea le pape Urbain II  convoquer un
concile  Clermont, illustre cit de l'Auvergne, situe  la limite
mridionale des races frankes, au nord des pays qui portaient encore
le nom gallo-romain de Provincia ou Provence. Dans ce concile, Urbain
II excommunia solennellement le roi Philippe Ier, qui, se drobant 
l'influence de la Flandre, avait rpudi Berthe de Frise pour pouser
une comtesse d'Anjou; puis, en prsence de la honteuse faiblesse des
Captiens, il prcha la croisade en invoquant les nobles souvenirs des
empereurs franks de la dynastie karlingienne. Ceux qui accoururent
pour l'entendre taient en nombre immense et l'enthousiasme de la
croisade se propagea rapidement jusque dans les pays les plus
loigns. Vers la fin de l'hiver qui suivit l'assemble de Clermont,
une multitude d'hommes de tout ge et de tout rang se mit en marche.
Les uns, barbares des contres du Nord, montraient qu'ils taient
chrtiens en plaant un de leurs doigts sur l'autre, en forme de
croix; les autres, dpourvus d'armes et de vivres, connaissaient 
peine la route qui s'ouvrait devant eux; tous taient pleins de
confiance dans le succs de leurs efforts. Beaucoup de Flamands
faisaient partie de cette milice indiscipline, qui traversa
l'Allemagne, guide par Pierre l'Ermite.

Les princes les plus illustres s'taient hts de prendre la croix.
Parmi ceux-ci, il faut citer le duc normand Robert Court-Heuse, les
comtes de Hainaut, de Vermandois, de Blois, et, au premier rang,
Robert, qui gouvernait la Flandre, cette contre riche en coursiers,
fertile par ses moissons, clbre par la beaut de ses jeunes filles
et l'aventureuse intrpidit de ses chevaliers.

Tandis que l'hritier de Hugues Capet cherchait un honteux repos prs
de Bertrade d'Anjou, Godefroi de Bouillon, fils du comte Eustache de
Boulogne, s'armait pour la guerre sainte. Sa mre avait rv, avant sa
naissance, qu'elle portait dans son sein un astre lumineux; on
racontait aussi qu'un de ses serviteurs l'avait vu, galement dans un
songe, s'lever sur une chelle d'or qui reposait sur la terre et
s'arrtait dans les cieux: mystrieux symbole de la voie du Seigneur.
Godefroi de Bouillon tait arrire-petit-fils de Gerberge de Hainaut,
fille de Karl de Lotharingie, dernier roi de la dynastie karlingienne.

Godefroi de Bouillon, Baudouin de Hainaut, Hugues et Engelram de
Saint-Pol, Henri et Godefroi d'Assche, et Werner de Grez, suivirent,
au mois d'aot 1096, la route que Pierre l'Ermite leur avait trace
depuis le Rhin jusqu'aux rives du Bosphore; mais dj on accusait la
perfidie d'Alexis Comnne, et les croiss se virent rduits  recourir
 la force des armes pour obliger les Grecs  les accueillir comme des
allis et des librateurs. Dans une pompeuse mais confuse crmonie,
Godefroi rendit hommage  l'empereur, et Alexis plaa l'empire sous la
protection du duc de Bouillon.

Bohmond, fils de Robert Wiscard, suivit de prs Godefroi de Bouillon
 Constantinople.

Robert, comte de Flandre, y arriva le troisime. Une innombrable arme
obissait  sa voix. Les hommes les plus puissants s'taient empresss
de se ranger sous ses bannires. L brillaient Philippe, vicomte
d'Ypres, frre de Robert; Charles de Danemark, son neveu; les sires de
Commines, de Wavrin, de Nevel, de Sotteghem, d'Haveskerke, de
Knesselaere, de Gavre, d'Herzeele, d'Eyne, de Boulers, de Crombeke, de
Maldeghem. Les chefs fodaux des bords de la Lys et de l'Escaut
taient accourus, avides de conqutes et de guerres: tels taient
Jean, avou d'Arras; Robert, avou de Bthune; Grard de Lille,
Guillaume de Saint-Omer, Gauthier de Douay, Grard d'Avesnes, qui,
depuis, captif chez les Sarrasins et expos par les infidles sur les
remparts d'Arsur aux traits de ses compagnons, mut si vivement
l'esprit de ses bourreaux par son courage qu'ils brisrent ses
chanes. Les Flamings eux-mmes s'taient montrs pleins de zle pour
prendre la croix. Parmi ceux-ci il faut citer Siger de Ghistelles,
Walner d'Aldenbourg, Engelram de Lillers et Erembald, qui, comme
chtelain de Bruges, tendait son autorit sur les populations libres
du Fleanderland.

Robert de Normandie et Etienne de Chartres joignirent leurs armes 
celles du comte de Flandre et se dirigrent avec lui vers l'Italie.
Ils rencontrrent  Lucques le pape Urbain II, que l'anti-pape
Guibert s'tait efforc de renverser de son sige au moment o toute
l'Europe s'agitait  sa voix. De Lucques, ils marchrent vers Rome, et
le spectacle de cette clbre cit, orne d'un si grand nombre de
monuments magnifiques et dpositaire des vnrables reliques des
martyrs, remplit les croiss d'admiration. Ils salurent avec respect
les quatorze portes de l'enceinte de la ville ternelle, et visitrent
tour  tour le tombeau de Festus  la voie Flaminienne, l'glise de
Saint-Laurent sur la route de Tibur, les autels de Saint-Boniface et
de Saint-Etienne sur l'Aventin et le mont Coelius, ainsi que les
nombreuses chapelles qui s'levaient sur la voie Appienne.

Bientt ils s'loignrent de la cit pontificale en dplorant les
tristes dissensions qui l'agitaient, et traversrent la Campanie et la
Pouille, o la duchesse Adle, veuve du roi de Danemark Knuut et
pouse de Roger, fils de Robert Wiscard, voulut engager son frre le
comte de Flandre  passer l'hiver; mais il tait impatient d'arriver
en Asie. Laissant Etienne de Chartres et Robert de Normandie en
Calabre, il s'embarqua  Bari, aborda  Dyrrachium et poursuivit sa
marche vers Constantinople. Les ambassadeurs d'Alexis obtinrent que
les guerriers de Flandre s'arrteraient aux portes de la cit
impriale, et en mme temps ils s'adressrent au comte Robert, comme
au plus puissant des chefs croiss, pour qu'il chercht  calmer les
fureurs de Tancrde, neveu de Bohmond, qui accusait hautement la
perfidie des Grecs. Robert ne leur refusa point sa mdiation; mais
lorsque Alexis voulut lui persuader de lui rendre hommage, il se
contenta de rpondre qu'il tait n et avait toujours vcu libre.

Au mois de mai 1097, l'arme des croiss descendit dans les plaines de
la Bithynie et s'empara de Nice. L prirent Baudouin de Gand et
Gallon de Lille: une flche les renversa tandis qu'ils montaient 
l'assaut, et, devenus l'objet de la vnration publique, ils reurent
une spulture digne de leur courage et de leurs vertus.

Lorsque l'arme chrtienne quitta Nice, elle comptait six cent mille
hommes, diviss en deux corps dont le plus considrable obissait 
Godefroi de Bouillon et  Robert de Flandre. Ils se rallirent  la
bataille de Doryle. La troupe de Bohmond, surprise par trois cent
mille musulmans, allait prir, lorsque le duc de Bouillon et le comte
de Flandre parurent et dispersrent les infidles. Robert de Flandre,
galement redoutable par sa hache et son pe, dit Raoul de Caen dans
son pome, se prcipite avec ardeur au milieu des combats. Le premier
entre tous, il veut que le sang arrose la plaine. Il vole partout o
il voit les bataillons pais des infidles lancer leurs flches et
rsister. Les Turcs se pressent autour du comte, et l'intrpide Robert
s'lance dans leurs rangs. Les guerriers de Flandre, presque gaux en
nombre et enflamms d'un courage gal  celui de Robert, le suivent
rapidement, poussant de grands cris et multipliant le carnage. Les
infidles fuient devant eux... O ciel! quelle terreur rpandait la
vaillance des guerriers de Flandre!

Les croiss se sparrent de nouveau aprs leur victoire: des
dissensions avaient clat entre ceux de Flandre et de Normandie.
Baudouin de Boulogne disputait  Tancrde la possession de Tarse,
ville importante de la Cilicie, situe sur le Cydnus,  trois lieues
de la mer. A peine les compagnons de Baudouin s'y taient-ils tablis
qu'ils aperurent une flotte nombreuse qui s'avanait  pleines voiles
dans le port; ils sommaient les hommes d'armes qu'elle portait de
s'expliquer sur leurs intentions, quand ceux-ci rpondirent en langue
flamande qu'ils taient des plerins allant  Jrusalem. Leur chef
tait un Flaming de Boulogne, nomm Winnemar; pendant huit annes il
avait vcu en pirate, jusqu' ce que, renonant  sa vie aventureuse
et agite, il se ft dirig vers l'Orient avec ses riches navires
quips dans les ports de la Flandre et de la Frise. Baudouin de
Boulogne accueillit avec joie ces plerins et les engagea 
l'accompagner; mais il se spara bientt lui-mme de l'arme des
croiss, pour aller fonder  Edesse une principaut qui se maintint
pendant plusieurs sicles.

Les croiss, traversant les dfils du Taurus, envahissaient la Syrie.
Le comte de Flandre avait plant le premier l'tendard de la croix sur
les remparts d'Artsie. Bientt ils camprent sous les murs
d'Antioche: mais, au milieu de ces conqutes mmes, d'affreux
dsordres rgnaient dans leurs armes: les chefs se hassaient les uns
les autres; leurs hommes d'armes, tmoins de leurs discordes, ne les
respectaient plus: peu de jours suffirent pour dissiper les
approvisionnements qui devaient assurer leur subsistance pendant tout
l'hiver. Le comte de Flandre, tmoin de ces calamits, appela ses
chevaliers: Mes intrpides compagnons, leur dit-il, le Christ nous
aidera; mais c'est avec le fer que nous devons nous ouvrir un chemin,
c'est  notre bras qu'il faut demander ce dont nous avons besoin,
c'est notre courage qui doit nous dlivrer de la famine. Nous avons
rsolu, au mpris de tout danger et comme dernire esprance, d'aller
chercher des vivres dans les contres occupes par nos ennemis, ou de
mourir noblement dans cette glorieuse entreprise. Je suis votre chef
et votre prince; nous avons quitt ensemble notre patrie commune; vous
m'avez obi jusqu' ce jour: je suis prt  braver tous les prils
pour vous. Tous les guerriers flamands rpondirent  ce discours par
de longues acclamations. Robert choisit douze mille hommes parmi eux:
Bohmond l'accompagna avec un nombre gal de combattants.

Ecoutons le rcit que nous a laiss un tmoin oculaire, Raymond
d'Agiles: Bohmond assigeait je ne sais quelle ville, lorsque
soudain il vit plusieurs croiss fuir en poussant des cris. Les hommes
de guerre qu'il envoya de ce ct aperurent de prs l'arme des Turcs
et des Arabes. Parmi ceux qui taient alls reconnatre les causes de
ce dsordre se trouvait le comte de Flandre. Jugeant honteux de se
retirer pour annoncer l'approche des ennemis lorsqu'il pouvait les
repousser, il s'lana imptueusement dans les rangs des Turcs, qui,
peu habitus  combattre avec le glaive, se dispersaient devant lui,
et il ne remit point l'pe dans le fourreau avant d'avoir frapp cent
de ses ennemis... Le comte de Flandre revenait vainqueur vers le champ
de Bohmond, lorsqu'il se vit suivi par douze mille Turcs, tandis
qu'une innombrable arme de fantassins paraissait  sa gauche sur les
collines. Aprs avoir dlibr pendant quelques moments avec les
guerriers qui l'environnaient, Robert attaqua intrpidement les
ennemis. Plus loin, Bohmond s'avanait avec le reste de l'arme et
arrtait les Turcs les plus loigns, car la coutume des Turcs est de
toujours chercher  entourer leurs adversaires; mais ds qu'ils virent
qu'au lieu de combattre de loin avec leurs flches, ils devaient
lutter de prs avec le fer, ils prirent la fuite. Le comte de Flandre
les poursuivit pendant deux lieues: tels que des gerbes de bl
touches par la faux du moissonneur s'amoncelaient dans ces plaines
les cadavres des vaincus. Si je ne craignais de paratre trop
tmraire, je placerais ce combat au-dessus des combats des
Macchabes; si Macchabe, avec trois mille hommes, vainquit
quarante-huit mille ennemis, le comte de Flandre, avec quatre cents
guerriers, dfit plus de soixante mille Turcs.

Le 3 juin 1098, Antioche fut livre aux croiss. Foulcher de Chartres
y entra le premier, le comte de Flandre le second. Les Franks les
suivirent en rptant leur cri de guerre: Dieu le veut! Dieu le
veut!

Cependant la conqute d'Antioche ne devait point mettre un terme aux
preuves des chrtiens. Le sultan de Perse Kerbogha parut sur les
bords de l'Oronte avec une formidable arme. Les croiss, enferms
dans la strile enceinte de ces murailles qu'ils avaient nagure
remplies de carnage et d'incendies, ne recevaient plus de vivres.
Bientt la famine exera d'affreux ravages. De longs gmissements
retentissaient dans la cit conquise. Les chevaliers mangrent leurs
chevaux, leurs chameaux et leurs mulets: les croiss les plus pauvres
dvoraient le cuir de leurs chaussures, et faisaient bouillir les
herbes sauvages et les orties. Les princes eux-mmes souffraient les
mmes privations. Godefroi de Bouillon avait pay quinze marcs
d'argent la chair d'un chameau: il rencontra Henri d'Assche expirant
de faim, et partagea tout ce qu'il avait avec lui. On vit le comte de
Flandre, ce prince si puissant et si riche d'une des contres les
plus fertiles de l'univers, implorer la gnrosit de ses compagnons.
En vain Godefroi et Robert essayaient-ils de ranimer le zle des
croiss en invoquant le nom du Seigneur: leur dsespoir galait leur
misre. Au milieu de cette dsolation universelle, le bruit se rpand
tout  coup parmi les croiss que le Seigneur vient de leur envoyer un
signe certain de dlivrance. Un prtre de Marseille, nomm Pierre
Barthlemy, leur raconte que pendant la nuit l'aptre saint Andr lui
est apparu, et lui a rvl que la lance du centurion Longin est
cache  Antioche, dans l'glise de Saint-Pierre, et qu'elle sera pour
les croiss le gage de la protection cleste. On se hte d'aller
creuser la terre  l'endroit indiqu, et, aprs plusieurs heures d'un
travail assidu, on y dcouvre un fer de lance. Le comte de Flandre,
qui avait eu la mme vision que le prtre de Marseille, jura aussitt
qu' son retour en Flandre il fonderait un monastre en l'honneur de
saint Andr. Un inexprimable enthousiasme se rveilla de toutes parts.
Pierre l'Ermite courut dfier Kerbogha, et cent mille croiss
quittrent Antioche pour combattre les Turcs: la plupart marchaient 
pied, quelques-uns taient monts sur des btes de somme. On porta
dans tout le camp chrtien un large bassin, afin de runir l'or
ncessaire pour que le comte de Flandre pt acheter un cheval de
bataille pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la famine. Malgr
leur dnment, tous les guerriers chrtiens se pressaient avec joie
autour de la lance miraculeuse qui avait t confie au chroniqueur
Raymond d'Agiles: elle les conduisit  la victoire.

Plusieurs mois s'coulrent avant que les croiss se fussent loigns
d'Antioche. Godefroi et Robert dlivrrent Winnemar, retenu prisonnier
par les Grecs  Laodice, et le chargrent de suivre le rivage avec sa
flotte. Dans une autre expdition, les comtes de Flandre, de Normandie
et de Toulouse s'emparrent de la ville de Marra, situe prs d'Alep.
L mourut,  la fleur de l'ge, l'intrpide Engelram de Saint-Pol.
Quelques jours aprs, au sige du chteau d'Archas, Ansel de Ribemont
crut, pendant la nuit, le voir entrer dans sa tente: Qu'est ceci?
s'cria-t-il, vous tiez mort et voici que maintenant vous vivez!
Engelram de Saint-Pol lui rpondit: Ceux qui finissent leur vie au
service du Seigneur ne meurent point. Comme Ansel de Ribemont
admirait la beaut clatante de son visage, Engelram ajouta: Ne
t'tonne point si les splendeurs du sjour que j'habite se
reproduisent sur mes traits. En achevant ces mots, il lui montrait
dans le ciel un palais d'ivoire et de diamant. Une autre demeure plus
belle t'est prpare, continua Engelram. Je t'y attends demain. Et il
disparut. Le lendemain, Ansel de Ribemont mrita dans un combat la
palme du martyre.

Vers les premiers jours du printemps, les croiss salurent les cimes
du Liban et visitrent tour  tour Beyruth, Sarepte et les ruines de
Tyr. Le comte de Flandre planta le premier sa bannire dans la ville
de Ramla,  dix lieues de Jrusalem. Enfin le 10 juin, du haut des
collines d'Emmas, ils dcouvrirent la cit sainte. Jrusalem!
Jrusalem! rpta toute l'arme agenouille. L tait le but de ses
efforts, le prix de ses fatigues. Le sol que les croiss allaient
dsormais fouler tait la terre des mystres et des miracles de la
foi. Chaque montagne portait un nom sacr, chaque valle rappelait de
divins souvenirs. Godefroi et Robert de Flandre tablirent leurs
tentes prs des spulcres des rois; Tancrde campa dans le vallon de
Repham et Raymond de Toulouse occupa la montagne de Sion.

Une dernire preuve tait rserve aux croiss. Les chaleurs extrmes
de l't les accablrent dans une contre dpouille de forts et
ouverte  tous les feux du soleil. La poussire brlante des dserts
avait succd  la frache rose. Les eaux du torrent de Cdron
s'taient taries: les Turcs avaient empoisonn toutes les citernes; la
potique fontaine de Silo ne pouvait suffire  calmer la soif qui
tourmentait les chrtiens, et cependant, malgr toutes leurs
souffrances, ils taient pleins d'esprance et de zle. Le comte de
Flandre dirigeait la construction des machines de guerre, et dans les
premiers jours de juillet tout fut prt pour l'assaut.

Les guerriers franks, rangs sous les bannires de la croix,
s'avancrent lentement, en ordre de bataille, dans la valle de
Josaphat. Dans ce moment solennel, les croiss placs au septentrion
sous les ordres de Robert de Normandie s'crirent d'une voix
retentissante: Lve tes yeux, Jrusalem, et admire la puissance de
ton roi. Voici ton Sauveur qui vient te dlivrer de tes fers. Et du
haut de la montagne de Sion, les guerriers du comte de Saint-Gilles
leur rpondirent: Lve tes yeux, Jrusalem, rveille-toi et brise les
chanes qui te retiennent.

Tandis qu'on combattait sur les murailles, une procession pieuse fit
le tour de la cit sainte pour invoquer la protection divine. La voix
du prtre se mlait aux cris des chevaliers, et les hymnes de la
religion aux chants de guerre. Dj les croiss sont puiss de
fatigue, et ils dirigent leurs regards vers le ciel comme pour
implorer son secours, lorsqu'ils croient apercevoir, au sommet de la
montagne des Oliviers, un guerrier revtu d'armes resplendissantes qui
agite son bouclier et les exhorte au combat. Devant eux, sur les tours
de Jrusalem, une main invisible semble arborer l'tendard de la
croix. A ce signe d'heureux prsage, ils saisissent leurs armes avec
une irrsistible ardeur. Les Sarrasins se voient rduits  leur
abandonner la victoire, et bientt on apprend que vis--vis de la
grotte de Jrmie, dans le quartier du comte Robert, deux chevaliers
de Flandre, Lthold et Engelbert de Tournay, ont touch les premiers
les remparts de la cit sainte. Aussitt Godefroi de Bouillon, Robert
de Flandre, Tancrde les suivent. Les Sarrasins fuient prcipitamment
vers la mosque d'Omar, o leur sang rougit le portique de Salomon;
puis, tout  coup, le carnage s'arrte: Godefroi de Bouillon et Pierre
l'Ermite se rendent, dsarms et pieds nus, dans l'glise du
Saint-Spulcre, o ils dposent la croix sur ce divin tombeau qu'avait
ouvert, onze sicles auparavant, la croix du Calvaire.

Jrusalem avait t conquise par les chrtiens le vendredi 15 juillet
1099, vers trois heures du soir:  pareil jour et  pareille heure, le
Christ avait consomm sa mission. Ce mme jour tait celui de la fte
de la Dispersion des aptres: le christianisme reparaissait, prcd
de l'arme triomphante des princes de l'Occident, dans ces lieux que
les premiers prdicateurs de la foi avaient quitt, pauvres et un
bton  la main, pour aller convertir les barbares et les paens.

Il ne s'agissait plus que d'assurer la conservation de cette conqute,
qui avait cot tant de sang et de fatigues. Lorsque le moment fut
arriv de choisir parmi les princes chrtiens celui d'entre eux qui
serait charg de la dfense du saint spulcre, le comte de Flandre les
runit autour de lui et leur exposa, dans un discours plein de
sagesse, quels taient les devoirs et quelles devaient tre les vertus
du monarque qui rgnerait  Jrusalem. Ses avis taient d'autant plus
gnreux qu'il avait dclar que le gouvernement de ses Etats le
rappelait en Europe, et qu'il n'accepterait point un trne qu'il avait
mrit par sa valeur.

Deux partis se formrent; mais ce fut en vain que les Provenaux
appuyrent la candidature du comte de Toulouse: Godefroi de Bouillon
lui fut prfr; on admirait galement en lui les talents belliqueux
du guerrier et la svrit des moeurs d'un cnobite, et, dans son
lvation mme, il donna  tous les princes croiss l'exemple de la
modration, en refusant de revtir les insignes de la royaut dans ces
lieux o le Christ n'avait port qu'une couronne d'pines. Un sicle
s'tait coul depuis que la dynastie karlingienne tait descendue du
trne de l'empire d'Occident lorsqu'elle monta sur celui de Jrusalem.

Evermar et Arnulf de Coyecques furent les premiers patriarches du
Saint-Spulcre: en 1130, un autre prtre de Flandre, nomm Guillaume
de Messines, fut leur successeur. Hugues de Saint-Omer reut la
seigneurie de Galile; Abel de Ram fut prince de Csare; Hugues de
Fauquemberg, sire de Tibriade; Foulques de Guines, sire de Beyruth.
Hugues de Rebecq prit possession du chteau d'Abraham.

La clbre bataille d'Ascalon inaugura le rgne du duc de Bouillon. Le
comte de Flandre y combattit pour la dernire fois sous la bannire
des croiss. Il avait glorieusement rempli sa tche, et l'histoire a
enregistr ce tmoignage d'un historien anglais, Henri de Huntingdon:
De tous les princes qui prirent part  l'expdition de Jrusalem, il
fut le plus intrpide, et le souvenir de ses exploits ne s'teindra
jamais.

Ce fut l'an 1100 que le comte Robert rentra dans ses Etats. Il y fut
reu avec joie, et les peuples qui avaient cout avec admiration le
rcit des merveilleux succs de la croisade salurent dans leur prince
celui qui en avait t le hros. Sa gloire avait port  l'apoge sa
grandeur et sa puissance, et lorsque le roi d'Angleterre, Guillaume le
Roux, refusa de lui payer les trois cents marcs d'argent qui taient
le prix de la coopration de Baudouin le Pieux dans la victoire
d'Hastings, il les rclama avec autant de fiert que s'il se ft
adress  l'un de ses vassaux. Par un trait sign  Douvres en 1103,
Henri, successeur de Guillaume le Roux, promit de payer annuellement
quatre cents marcs d'argent au comte de Flandre, et celui-ci s'engagea
 envoyer mille chevaliers aider le roi d'Angleterre dans ses guerres
contre la France, tandis qu'il n'en amnerait que dix au camp de
Philippe Ier, s'il y tait appel  raison de son fief du comt de
Flandre.

Le comte de Flandre ne hassait pas moins l'empereur d'Allemagne que
le roi de France. Henri IV vivait encore. Comme Philippe, il avait t
excommuni par les pontifes romains; comme Philippe, il tait rest
tranger aux plerinages de la terre sainte. Henri IV, repouss par
les hommes d'armes flamands dans une expdition qu'il avait conduite
jusqu' Cambray, se vit rduit  conclure,  Lige, un trait par
lequel il assurait  Robert la possession de Douay, et ce trait fut
confirm, aprs une autre guerre non moins glorieuse pour la Flandre,
par son successeur, l'empereur Henri V.

La Flandre tait en paix avec l'Allemagne, mais le roi d'Angleterre
lui devenait hostile; d'autres vnements la rapprochrent du roi de
France.

Tandis que Henri Ier relguait les Flamings, que des inondations
avaient conduits en Angleterre, vers les frontires d'Ecosse sur les
rives de la Tweed, ou dans le comt de Ross aux frontires du pays de
Galles, Philippe Ier disparaissait, faible et mpris, dans le silence
de la tombe, o l'oubli de ses contemporains le prcdait; mais son
successeur Louis VI tait n de cette princesse de Frise dont le comte
de Flandre Robert Ier avait pous la mre. Son premier soin avait t
de conclure un trait avec le comte Robert II. Tout rvlait chez lui
l'influence du sang maternel; tout rappelait les traditions d'une
alliance que la Flandre avait forme. Il fut, dit Suger, ce que les
rois de France n'taient plus depuis longtemps, l'illustre et
courageux dfenseur du royaume, le protecteur de l'Eglise, l'ami des
pauvres et des malheureux. Dj Louis VI luttait contre les barons
fodaux: il avait port contre Bouchard de Montmorency l'tendard de
l'abbaye de Saint-Denis, la clbre oriflamme qui resta la bannire
des rois ses successeurs, et qui, alors protge par les peuples de la
Flandre, devait un jour prsider  leur extermination. C'est ainsi que
le jeune monarque combattra tour  tour les seigneurs de Coucy, du
Puiset, de Rochefort, de Clermont. Les milices des bourgeoisies
l'accompagnent au sige des chteaux, qui ne menacent pas moins
l'industrie et le repos des hommes faibles que la puissance du roi de
France.

Ce fut le comte Robert qui alla, au nom de Louis VI, dfier les
Anglais, et il l'aida avec le mme zle  touffer les complots des
barons qui voulaient dominer le jeune monarque. La guerre devint plus
sanglante lorsque la belliqueuse Champagne s'insurgea.

Le comte Thibaud tait, par sa mre, neveu de Henri Ier. Les barons,
vaincus par Louis VI, l'avaient lu leur chef et se rangeaient sous
ses bannires. Robert se hta d'accourir pour anantir cette ligue
formidable: dj il avait envahi la Champagne et il attaquait la ville
de Meaux, lorsque, dans une mle, au moment o il ralliait les
combattants et les conduisait  la victoire, il tomba dans un troit
sentier et y fut foul sous les pieds des chevaux. Ainsi prit cet
illustre prince que les rois et les peuples regrettrent galement, et
qui, jusqu'aux frontires de l'Arabie, fut pleur par les chrtiens et
les paens.

Peu de mois avant le sige de Meaux, Robert II,  l'exemple du comte
Baudouin le Bon, avait exig de nombreux serments pour garantir la
paix publique. Le premier soin de Baudouin VII, fils et successeur de
Robert II, fut de la proclamer de nouveau dans une assemble
solennelle tenue  Arras:

Que personne n'aille pendant la nuit assaillir les demeures. Que
personne n'y porte l'incendie: sinon, le coupable sera puni de mort.
Pour les meurtres et les blessures, on admettra la compensation par la
peine du talion,  moins que l'accus n'tablisse, soit par le duel
judiciaire, soit par l'preuve de l'eau et du fer ardent, la ncessit
d'une juste dfense.

Que chacun s'abstienne de porter des armes, s'il n'est bailli,
chtelain ou officier du prince.

En 1109, les karls du territoire de Furnes avaient reu une keure qui
n'existe plus, mais qui fut confirme et peut-tre reproduite en 1240
par une charte de Thomas de Savoie, o il leur est expressment
dfendu de s'armer de leurs redoutables massues.

A cette mme poque, une rvolution semblable  celle qui avait amen
la bataille de Bavichove s'accomplissait silencieusement dans le comt
de Guines, o les Flamings n'taient pas moins nombreux que sur nos
rivages. Le rcit de Lambert d'Ardres est l'un des documents les plus
importants de l'histoire des races saxonnes du Fleanderland.

Les kolve-kerli, dit-il, se trouvaient retenus, depuis le temps du
comte Raoul, dans un tat voisin de la servitude, car chaque anne ils
devaient payer un denier aux seigneurs de Hamme, et de plus quatre
deniers au jour de leur mariage et quatre deniers en cas de dcs.
Or, un d'eux, nomm Guillaume de Bocherdes, pousa une femme libre de
Fiennes, nomme Hawide. Hawide s'tait rendue  Bocherdes, et elle
avait  peine touch le seuil du toit conjugal, lorsque les seigneurs
de Hamme vinrent rclamer le tribut connu sous le nom de
_kolve-kerlie_. Hawide soutenait en vain que, ne libre et issue de
parents libres, elle ignorait ce qu'tait la _kolve-kerlie_. Tout ce
qu'elle obtint fut un dlai de quinze jours: au jour fix, elle se
prsenta avec ses parents et ses amis devant les seigneurs de Hamme,
et protesta de nouveau qu'elle tait libre. Tous ses efforts furent
inutiles; on refusa de l'couter, et Hawide fut rduite  se retirer,
charge d'opprobre. Enfin elle s'adressa  la comtesse de Guines,
Emma, qui fut touche de ses plaintes. Grce aux larmes et aux
prires d'Emma de Tancarville, le comte Robert de Guines supprima la
_kolve-kerlie_: Hawide reparut triomphante  Bocherdes, et tous les
kolve-kerli furent affranchis et dclars libres  jamais.

Le comte de Flandre semble avoir t moins favorable aux Flamings.
Tant que la croisade s'tait prolonge, Robert II avait pu protger
les compagnons intrpides de ses guerres d'Orient: Baudouin VII,
rgnant en Flandre, ne vit en eux que les constants perturbateurs de
la paix publique. En irritant leurs passions, en bravant leurs
colres, il ne songeait point que si sa vie devait tre trop courte
pour qu'il et  les craindre, elles ne tarderaient point  frapper
son successeur.

Baudouyn, fils de Robert le Jeune, dit Oudegherst, fust appel Hapkin
ou Hapieule,  raison de sa grande justice; car en son temps, et
plusieurs ans aprs, les excutions de justice qui de prsent se font
de l'espe, se faisoyent de douloires ou hapkins. Le comte Baudouin,
ajoute une chronique flamande, portait toujours une petite hache  la
main, et quand il voyait un beau chne, il le marquait de sa hache en
disant: Voil un bel arbre pour construire une forte potence. On
raconte qu'il parcourait ainsi ses tats, punissant le coupable et
coutant les plaintes de l'opprim.

Le comte de Flandre ne montra pas moins d'nergie vis--vis des barons
fodaux. Gauthier d'Hesdin et Hugues de Saint-Pol perdirent leurs
chteaux et se virent rduits  flchir sous sa puissance.

Suger a vant le courage de Baudouin: il se souvenait des exploits de
son pre et cherchait  les galer. Comme Robert II, il soutint Louis
VI qui fit un voyage en Flandre pour rclamer ses conseils. Ses hommes
d'armes envahirent la Normandie, et comme Henri Ier le menaait
d'aller se venger dans les remparts mmes de Bruges, il se contenta de
rpondre qu'il irait au devant de lui jusqu'aux bords de la Seine.
Fidle  sa promesse, il s'avance bientt, suivi de cinq cents hommes
d'armes, devant la cit de Rouen, enfonce sa hache dans ses portes et
dfie en vain le monarque anglais qui ne parat point.

Baudouin assigeait le chteau d'Eu, lorsqu'un chevalier breton, nomm
Hugues Boterel, le blessa lgrement au front d'un coup de lance. La
fatigue et l'ardeur d'un soleil brlant aggravrent la plaie: Henri
Ier, affectant une noble gnrosit, s'empressa d'envoyer ses mdecins
prs du comte de Flandre; mais, selon l'opinion commune, loin de
chercher  gurir sa blessure, ils y rpandirent un poison dont
l'action, quoique lente, tait terrible. Ds ce moment, Baudouin VII
comprit que la tombe qu'il avait choisie  l'abbaye de Saint-Bertin ne
tarderait pas  s'ouvrir pour lui; ses forces s'puisaient de jour en
jour, et le 17 juin 1119 il rendit le dernier soupir  Roulers.




LIVRE CINQUIME.

1119-1128.

    Charles le Bon.
    Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127.
    Guillaume de Normandie.


Charles de Danemark, parent au second degr du comte Baudouin VII qui
l'avait dsign pour son successeur, tait fils du roi Knuut ou Canut,
selon la prononciation romane. Saint Canut avait pri martyr dans une
glise o des conspirateurs l'avaient frapp. Charles de Danemark
tait encore enfant lorsque sa mre, fille de Robert le Frison, le
conduisit en Flandre, et la triste image de la fin de son pre l'y
suivit comme un souvenir prophtique. Le comte Charles possdait les
mmes vertus: si sa mort fut galement pieuse, sa vie ne fut pas moins
hroque.

Charles de Danemark avait fait un plerinage en Asie pour combattre
les Sarrasins, mais il n'avait quitt la Palestine qu'aprs avoir reu
le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit avec
honneur  son retour, et son influence s'accrut de jour en jour sous
le rgne de son successeur. Baudouin VII lui fit pouser Marguerite de
Clermont et lui donna le comt d'Amiens et le domaine d'Ancre, qu'il
avait enlevs aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que,
peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats.
Quoi qu'il en soit, la transmission de l'autorit souveraine ne
s'excuta point sans opposition, et le rgne du comte Charles, qu'un
complot devait achever, s'ouvrit au milieu des complots excits  la
fois par la comtesse Clmence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui
venait d'pouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de
Loo, fils de Philippe, vicomte d'Ypres, que soutenaient les comtes de
Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.

Clmence s'tait empare d'Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol
envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son
arme. Ds ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de
Loo se soumit; Clmence, vaincue, se vit rduite  demander la paix en
cdant quatre des principales cits qui formaient son douaire,
Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d'Hesdin fut chass
de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son chteau.

Charles avait apais toutes les discordes intrieures; il retrouva
auprs du roi de France, qui un instant avait sembl favoriser la
comtesse Clmence, l'autorit et l'influence de Robert II et de
Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie
et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre
l'honneur de la conqute de Chartres, et il ajoute qu'en 1124, lors de
l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers
intrpides dans le camp du roi de France. N'oublions point que ces
expditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent
les premires o les bourgeoisies marchrent contre les ennemis sous
les bannires de leurs paroisses. La dfense du territoire n'tait
plus exclusivement confie aux hommes de fief: elle devenait la tche
et le devoir de toute la nation.

Henri V s'tait retir  Utrecht, couvert de honte et mpris de ses
sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, compose du comte de
Namur et de l'archevque de Cologne, vint offrir la pourpre impriale
au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l'accepter. Les
devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque,
aprs la captivit de Baudouin du Bourg, les chrtiens d'Asie lui
proposrent le trne de Jrusalem, il persista dans les mmes
sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la
couronne de Karl le Grand.

Charles ne songea plus qu' consolider la paix intrieure, en
s'efforant de dompter les moeurs froces des Flamings. Retirs aux
bords de la mer, ils ne cessaient de rpandre le sang, et chaque jour
on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler
leurs gildes aux combats. Afin d'assurer le repos public, le comte de
Flandre dcida, dit Galbert, qu' l'avenir il serait dfendu de
marcher arm, et que quiconque ne se confierait point dans la scurit
gnrale serait puni par ses propres armes. Gualter ajoute, ce qui
parat peu probable, que les Flamings respectrent ces dfenses dont
Robert II et Baudouin VII avaient donn l'exemple.

Le comte de Flandre mrita, par ses vertus et son pieux dvouement
pendant la dsastreuse famine de 1126, l'affection des clercs et la
reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses rformes
n'aient excit la colre des Flamings. Autant les hommes sages, dit
Gualter, applaudissaient  son zle, autant les hommes pervers le
supportaient impatiemment, parce qu'ils voyaient que sa justice
protgeait la vie de ceux qu'ils hassaient et s'opposait  toutes
leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi longtemps qu'on ne leur
permettrait point d'exercer librement leurs fureurs, le salut du comte
et leur propre salut ne pouvaient point s'accorder.

Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il
n'en tait point dont l'lvation et t plus rapide que celle
d'Erembald, pre de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes
et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d'armes
sous les ordres de Baudrand, chtelain de Bruges, lorsque, dans une
guerre contre les Allemands, il profita d'une nuit obscure pour le
prcipiter dans les eaux de l'Escaut. La femme de Baudrand, Dedda,
surnomme Duva, tait la complice de ce crime. Elle se hta de donner
sa main et ses trsors au meurtrier, qui acquit la chtellenie de
Bruges et la laissa  son fils Disdir, surnomm Hacket. Bertulf avait
eu galement recours  la simonie pour s'emparer de la dignit de
prvt de Saint-Donat, dont il avait dpossd le vertueux Liedbert.
Les autres fils d'Erembald avaient achet de vastes domaines.
Cependant, quelles que fussent leurs richesses, les barons et les
officiers du comte n'oubliaient point leur origine, et il arriva que
Charles de Danemark ayant ordonn une enqute sur les droits douteux
des Flamings dont la position tait la mme, Bertulf et sa famille
mirent tout en oeuvre pour se placer au-dessus de ces recherches.
Bertulf protestait que ses aeux avaient toujours t libres. Nous le
sommes, nous le serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la
terre qui puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de
Danemark n'aurait jamais t comte. Selon la vieille coutume du
Fleanderland, la haine dont Bertulf tait anim devint commune  ses
frres et  ses parents, que les historiens de ce temps nous
dpeignent d'une stature leve, et d'un aspect si terrible qu'on ne
pouvait les regarder sans trembler.

Le comte de Flandre s'tait rendu en France pour prendre part  une
expdition dirige contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les fils
d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer  mettre 
excution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine de Tangmar
de Straten, l'un des nobles que Charles chrissait le plus. Burchard,
fils de Lambert Knap, dirigea ces dvastations, et tandis que Bertulf
prsidait  des orgies dans le clotre de Saint-Donat, les laboureurs
qui cultivaient les terres de Tangmar, poursuivis par le fer et la
flamme, invoquaient en vain la trve du Seigneur. A peine le comte
Charles tait-il arriv  Lille, qu'il y apprit les dsordres qui
rgnaient en Flandre. Deux cents laboureurs chasss de leurs demeures
l'attendaient  Ypres pour implorer sa protection. Ce fut dans cette
ville que Charles convoqua les barons pour juger les coupables.
Burchard fut condamn  rtablir le chteau, le verger et l'enclos de
Tangmar: de plus, conformment aux peines portes par les usages
germaniques contre les violateurs de la paix publique, sa demeure fut
livre aux flammes.

Charles revint le 28 fvrier  Bruges. Il employa toute la journe du
lendemain  rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde
et d'autres amis des tratres parurent dans son palais et cherchrent
 exciter sa clmence. Ils lui reprsentrent longuement que la faute
de Burchard tait dj assez expie par la destruction de son chteau;
ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la responsabilit
sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, encore mu du
triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient retrac sur
son passage les dvastations de Burchard, rpondait  leurs
mensongres apologies par quelques plaintes nergiques. Les amis de
Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs du
comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y ft verser
les vins les plus prcieux. Ds que les coupes taient vides ils les
faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la violation des
saintes lois de l'hospitalit, ils se prparaient aux attentats les
plus criminels.

Le comte leur avait accord la permission de se retirer, et ils en
profitrent pour se rendre immdiatement  la demeure de Bertulf o
ils racontrent les paroles de Charles, telles que leur imagination
trouble par les vapeurs du vin les avait conserves. Jamais,
dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera,  moins que nous
ne reconnaissions que nous sommes ses serfs. Prs de Bertulf, se
trouvaient rassembls Guelrik son frre, Burchard son neveu, Isaac de
Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. Ils joignirent
leurs mains en signe d'alliance, et rsolurent de faire prir le comte
ds qu'une occasion favorable se prsenterait. Tandis que le prvt de
Saint-Donat gardait la porte de la salle o ils taient runis, ils
continurent  dlibrer, et jugrent qu'il tait important d'associer
 leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, jeune homme paisible et
vertueux, qui avait succd  toute l'influence dont jouissait son
pre, longtemps chtelain sous le rgne de Robert II. Ils l'appelrent
donc et lui dirent: Donne-nous ta main afin que tu prennes part  nos
projets, comme nous-mmes, en joignant nos mains, nous nous sommes
dj engags les uns vis--vis des autres. Robert, souponnant
quelque intention sinistre, refusait de les couter et voulait quitter
la salle: Qu'il ne sorte point, s'crient Isaac et Guillaume en
s'adressant au prvt. Bertulf le retient et emploie tour  tour les
menaces et la persuasion. Le jeune homme cde enfin, donne sa main et
demande ce qu'il doit faire. On lui rpond: Charles veut nous perdre
et nous rduire  devenir ses serfs, nous avons jur sa mort:
aide-nous de ton bras et de tes conseils. Robert, perdu de terreur,
laissait couler ses larmes: Il ne faut pas, disait-il, que nous
trahissions notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez
 le vouloir faire, j'irai moi-mme rvler votre complot au comte, et
jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prter mon aide, ni mes
conseils  de pareils desseins. Il fuyait hors de la salle: on le
retint de nouveau. Ecoute, mon ami, rpliqurent Bertulf et ses
complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons
srieusement  cette trahison, c'tait seulement afin de voir si nous
pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous ne t'avons
point encore appris pourquoi tu nous as engag ta foi, nous te le
dirons un autre jour. Et ils cherchrent  cacher par des
plaisanteries et sous de lgers propos le but de leur runion; ensuite
ils se sparrent, mcontents de ce qui avait eu lieu et agits par
une secrte inquitude.

Isaac de Reninghe tait  peine revenu dans sa demeure lorsque,
s'tant assur que le silence de la nuit tait complet, il remonta 
cheval et rentra dans le bourg o se trouvaient l'glise de
Saint-Donat et le palais du comte. Il y appela tour  tour Bertulf et
les autres conjurs, et les conduisit dans la maison de Walter, fils
de Lambert de Rodenbourg. L ils teignirent tous les feux afin qu'on
ne remarqut point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent leur
complot, protgs par les tnbres. Afin que leur projet ne ft point
rvl, ils dcidrent qu'on l'excuterait ds le lever de l'aurore,
et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls qui seraient
chargs d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le comte devait
recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient  le tuer,
seulement la moiti. Ces rsolutions prises, Isaac retourna chez lui:
le jour n'avait pas encore paru.

Depuis son retour, Charles s'abandonnait  de tristes pressentiments,
et semblait avoir reu la rvlation de sa fin prochaine. A Ypres, on
lui avait expos toute la frocit des moeurs de Burchard. Dieu me
protgera, avait-il rpondu, et si je meurs pour la cause de la
justice, ma gloire sera suprieure  mon malheur. Quelques clercs
tant venus se plaindre des dangers qui les menaaient: Si vous
mouriez pour la vrit, leur avait-il dit, quelle mort serait plus
honorable que la vtre? Est-il quelque chose au-dessus des palmes du
martyre?

Cette mme nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait
trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains
remarqurent qu'il paraissait souffrant et agit. Il se leva un peu
plus tard que de coutume et se dirigea aussitt vers l'glise de
Saint-Donat. Le ciel tait sombre et charg de brouillard. De vagues
rumeurs arrivrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent que ses
jours taient en pril; mais il ne voulut point y ajouter foi, et ne
prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se dispersrent ds
que Charles fut entr dans la galerie suprieure de l'glise qui
communiquait avec son palais. Le clerg avait dj chant les hymnes
que la religion consacre aux premires heures du jour; Charles
unissait sa voix  leurs prires et rcitait les psaumes de David; il
avait commenc le quatrime psaume de la pnitence et avait achev le
verset: Vous jetterez sur moi de l'eau avec l'hysope et je serai
purifi; vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige,
lorsque, comme le dit Galbert, ses pchs furent lavs dans son sang.

Burchard, prvenu par ses espions de l'arrive du comte, n'avait pas
tard  le suivre dans l'glise, cach sous un large manteau: il avait
charg ses amis de garder les deux cts de la galerie o priait le
prince, et tait arriv prs de lui sans que sa prsence et t
remarque. Charles avait pris un des treize deniers poss sur son
psautier pour le donner  une vieille femme. Celle-ci aperut
Burchard: Sire comte, prenez garde, lui dit-elle. Charles tourna la
tte et au mme instant l'pe de Burchard, s'abaissant, effleura son
noble front et mutila le bras dj prt  remettre cette dernire
aumne. Le fils de Lambert Knap se hta de relever son pe, et d'un
second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans vie  ses
pieds l'infortun comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)

La pauvre femme qui avait reu les derniers bienfaits du prince
s'tait prcipite sur la place du Bourg en criant: _Wacharm!
Wacharm!_ mais aucune voix ne rpondit  la sienne, soit que parmi les
habitants de Bruges, il y et beaucoup d'hommes que leur origine
attachait  la faction de Bertulf, soit que la terreur que fait
toujours natre un crime inopin et glac tous les coeurs.

Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colre de ses
ennemis: ils n'avaient pas quitt l'glise de Saint-Donat, et leur
fureur sacrilge mditait de nouveaux crimes. Thmard, chtelain de
Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans la mme
galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. Enfin,
les meurtriers s'lancrent hors de l'glise: les uns voulaient
envahir le palais du comte, ou bien aller  Straten piller le domaine
de Tangmar; les autres se dispersrent dans la ville, et les fils du
chtelain de Bourbourg, atteints au moment o ils fuyaient, prirent
galement sous leurs coups.

Gauthier de Locre, snchal du comte de Flandre, avait disparu: il
avait t l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, et
l'on prtendait que, plus que personne, il n'avait cess de l'engager
 faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs.
Burchard et ses amis taient impatients d'assouvir sur lui leur haine
et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on vint leur
apprendre que le chtelain de Bourbourg respirait encore. Les
chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie des
consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on
prcipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrs de
marbre de l'escalier, d'o on le trana devant les portes de l'glise
pour l'y frapper de nouveau.

Pendant cette scne d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il
connat la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas
loin et qu'on le trouvera dans cette mme glise o dj tant de sang
a coul, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie froce des
meurtriers se rvle par de bruyantes acclamations. Le snchal de
Flandre, se voyant trahi, s'lance de la tribune occupe par les
orgues o l'un des gardiens de l'glise l'avait couvert de son
manteau; perdu de terreur, il fuit prcipitamment vers l'autel de
Saint-Donat, et s'y rfugie sous le voile que les prtres avaient
tendu sur le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les
saints. Burchard le suit, le saisit par les cheveux et lve son pe:
mais les chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins
permis d'entendre sa confession. Prire inutile! Burchard les
repousse. Gauthier, dit-il au snchal, nous ne te devons pas d'autre
piti que celle que tu as mrite par ta conduite vis--vis de nous.
Puis il ordonne  ses sicaires de le porter sur le corps inanim du
chtelain de Bourbourg, o ils l'immolent  coups d'pe et de massue.

Burchard rsolut alors de faire visiter toute l'glise, afin de
reconnatre s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il
avait jur la perte. Ses serviteurs soulevrent les bancs, les
pupitres, les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir
d'abri. Dans le premier sanctuaire, ils aperurent les chapelains du
comte qui s'taient placs sous la protection des autels. Plus loin,
ils dcouvrirent le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire
Frumold le jeune, que Charles de Danemark chrissait beaucoup. Arnould
et Odger s'taient retirs sous une vaste tapisserie. Frumold le jeune
avait cru pouvoir plus aisment se drober aux regards, en se cachant
sous des rameaux verts qu'on avait cueillis pour l'une des solennits
du carme.

Burchard et ses amis attendaient dans le choeur le rsultat de ces
recherches. Par Dieu et ses saints! s'cria Isaac de Reninghe, dt
Frumold remplir d'or toute l'glise, il ne rachtera point sa vie! Le
notaire Frumold, dont la soeur avait pous Isaac, se mprit
toutefois sur ses intentions, car il esprait trouver en lui un
protecteur. Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amiti qui
jusqu' ce moment a exist entre nous, respecte mes jours et
conserve-moi  mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma mort ne
les laisse point sans dfense. Mais Isaac lui rpliqua: Tu seras
trait comme tu l'as mrit en nous calomniant auprs du comte. Un
prtre, s'approchant de Frumold, out sa confession et reut l'anneau
d'or qu'il le chargea de remettre  sa fille. Cependant Burchard et
Isaac dlibraient s'ils n'pargneraient pas les jours de Frumold et
d'Arnould jusqu' ce qu'ils les eussent contraints  leur livrer tout
le trsor du comte. Tandis qu'ils hsitaient, les chanoines de
Saint-Donat avaient prvenu Frumold le vieux, oncle du notaire
Frumold, des prils qui menaaient son neveu. Ils l'accompagnrent
prs de Bertulf, et unirent leurs prires aux siennes pour que le
prvt interpost sa mdiation. Bertulf consentit  envoyer un
messager vers Burchard pour l'engager  respecter la vie du notaire;
mais Burchard fit rpondre que lors mme que Bertulf implorerait
lui-mme sa grce, il ne pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les
chanoines se prcipitrent de nouveau aux pieds du prvt, le
suppliant de se rendre  l'glise de Saint-Donat. Bertulf se leva; il
marchait d'un pas lent, raconte Galbert, comme s'il se proccupait peu
du sort d'un homme qu'il n'aimait point. Quand il arriva dans le
sanctuaire, la dlibration durait encore et Bertulf obtint qu'on lui
remettrait les prisonniers jusqu' ce que Burchard les rclamt.
Apprends, Frumold, dit le prvt de Saint-Donat au malheureux
notaire, que tu ne possderas point ma prvt aux prochaines ftes de
Pques comme tu l'esprais. Et il l'emmena dans sa maison.

Le corps du comte tait rest tendu dans la galerie o il avait pri.
Les crmonies religieuses avaient cess dans l'glise souille par
des attentats sacrilges, et les chanoines avaient  peine os rciter
quelques prires secrtes pour Charles de Danemark. Enfin, Bertulf
permit que les nobles restes du bon prince fussent envelopps dans un
linceul et placs au milieu du choeur; puis on alluma quatre cierges
autour du cercueil. Bientt quelques femmes vinrent s'agenouiller
auprs de ce modeste cnotaphe. Leurs larmes, touchantes prmices d'un
culte pieux, murent tous ceux qui en furent les tmoins; et,  leur
exemple, l'on vit, avant le soir, ce mme peuple qui, aux premires
heures du jour, partageait le ressentiment des meurtriers contre le
comte Charles, l'honorer et le vnrer comme un martyr.

Ce fut alors (je cite Galbert) que les tratres examinrent, avec le
prvt Bertulf et le chtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient
faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il
reposerait au milieu d'eux, de les vouer  un opprobre ternel; et,
par une rsolution digne de leur ruse, ils envoyrent chercher l'abb
de Saint-Pierre, afin qu'il prt avec lui les restes du comte Charles
et les ensevelt  Gand. Ainsi s'acheva cette journe pleine de
douleurs et de misres! Le remords tourmentait ces hommes que le
crime n'avait point effrays; ils ne voyaient dans ce cadavre mutil
qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime ne se levt,
voile de son linceul, pour proclamer leur crime et annoncer leur
chtiment.

Pendant la nuit, Bertulf plaa des sentinelles sur la tour et dans les
galeries de l'glise, afin que, s'il tait ncessaire, il pt y
trouver un refuge. Il attendait impatiemment l'arrive de l'abb de
Saint-Pierre. Celui-ci tait mont  cheval aussitt aprs avoir reu
le message du prvt et parut  Bruges vers le lever du jour. Il
devait attacher le cercueil sur des chevaux et retourner  Gand sans
dlai; mais une foule de pauvres, qui espraient qu'on leur
distribuerait des aumnes pour le repos de l'me du comte, s'taient
dj runis. Leurs clameurs suivaient le prvt de Saint-Donat; on
rptait de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et
les bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait
point de temps  perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de
l'glise un cercueil prpar  la hte, il ordonna  ses serviteurs de
soulever le corps du comte de Flandre et de l'y dposer sans dlai.
Mais les chanoines s'y opposrent: Jamais, disaient-ils  Bertulf,
nous ne consentirons  abandonner les restes de Charles, comte
trs-pieux et martyr; nous mourrons plutt que de permettre qu'ils
soient ports loin de nous. A ces mots, tous les clercs s'emparrent
des tables, des escabeaux, des candlabres et de tout ce qui dans
leurs mains pouvait servir  combattre; en mme temps, ils agitaient
les cloches. Les bourgeois prenaient les armes et se rangeaient dans
l'glise, le glaive  la main. Les pauvres et les malades
s'lanaient sur le linceul et le couvraient de leurs bras, pour le
dfendre et le conserver comme un gage de la misricorde cleste. Tout
 coup le tumulte s'arrta: un enfant paralytique qui avait coutume de
mendier aux portes de l'abbaye de Saint-Andr avait touch les
reliques sanglantes du martyr. Il s'tait lev et marchait, louant le
ciel de ce miracle dont tout le peuple tait tmoin. On n'entendait
plus que des prires et des actions de grces. Les uns essuyaient les
plaies du comte avec des linges; les autres grattaient le marbre rougi
par son sang: une sainte terreur avait pntr tous les esprits.

L'abb de Saint-Pierre avait fui  Gand, tandis que le prvt et ses
neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait point
russi, et ils se virent rduits  promettre qu'on n'enlverait point
le corps du prince; quoi qu'il en ft, ds que le peuple se fut
loign, ils firent fermer les portes de l'glise: les chanoines,
craignant quelque nouvelle perfidie, s'empressrent de construire avec
des pierres et du ciment un tombeau plac dans la galerie de
Notre-Dame, aux lieux mmes o le comte avait t frapp, et ils l'y
ensevelirent le lendemain.

Les crmonies des obsques furent clbres le 4 mars dans l'glise
de Saint-Pierre, situe hors des murs de la ville. Le prvt de
Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur rpter
qu'il tait entirement tranger  la trahison, et distribua de sa
propre main les aumnes funraires; on le vit mme pleurer. De plus,
Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux vques de Noyon et de
Trouane. Il les y suppliait de venir purifier l'glise de
Saint-Donat, et ajoutait qu'il tait prt  prouver canoniquement son
innocence devant le peuple et le clerg.

Si le prvt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prtexte de
protestations mensongres, le fils de Lambert Knap, moins astucieux
mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans les enchantements et
les superstitions du paganisme. L'glise de Saint-Donat vit, en 1127,
sous ses votes sacres, des hommes de race saxonne renouveler le
_dadsisa_, qu'en 743 le concile de Leptines avait condamn chez leurs
aeux. Au milieu des tnbres de la nuit, Burchard et ses complices
vinrent s'asseoir autour du tombeau du comte; puis ils placrent sur
la pierre spulcrale un pain et une coupe remplie de bire, qu'ils se
passrent tour  tour. Ils croyaient apaiser par ces libations l'me
de leur victime et s'assurer l'impunit.

Dj ils avaient annonc  Guillaume de Loo qu'ils lui feraient avoir
le comt de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nomm Godtschalc
Tayhals, s'tait rendu  Bruges prs du prvt et de Burchard, porteur
d'un message ainsi conu: Mon matre et votre intime ami, Guillaume
d'Ypres, vous salue et vous assure de son amiti: sachez qu'il
s'empressera, autant qu'il est en lui, de vous aider et de vous
secourir.

C'tait prcisment l'poque de l'anne o les marchands trangers
s'assemblaient  Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances
pour les obliger  lui rendre hommage et  le reconnatre comme comte
de Flandre. Bertulf lui avait donn ce conseil, et avait en mme temps
mand aux karls du pays de Furnes et  ceux des bords de la mer
attachs  sa gilde, qu'ils appuyassent les prtentions du vicomte
d'Ypres.

Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait un
instant glacs d'effroi, n'avaient point tard  se rallier, et ds
que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulmine par
l'vque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, Gervais de
Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de l'enceinte
palissade, que les habitants de Bruges avaient,  la prire de
Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, et
dj la fume qui s'levait de l'tre annonait le repas du soir,
lorsque tout  coup on vit s'avancer dans les rues les hommes d'armes
de Gervais de Praet, auxquels on avait livr les portes du Sablon: les
conjurs eurent  peine le temps de se retirer dans le bourg.

Le sige commena aussitt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan d'Alost,
Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenrent  Gervais de Praet
de nombreux renforts. Le lendemain parurent Thierri, chtelain de
Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de Lillers, ancien boutillier
du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivrent que le 13 mars; ils se
proccupaient peu de la lutte de Burchard et de Gervais de Praet, mais
ils voulaient conqurir et rapporter dans leur ville les clbres
reliques dont on leur avait racont les miracles. Se croyant assez
puissants et assez instruits dans l'art des siges pour s'emparer de
la forteresse sans l'appui de personne, ils avaient emmen avec eux
des archers, des ouvriers et un grand nombre de chariots chargs
d'chelles normes. A leur suite marchaient des troupes de voleurs et
de pillards venues du pays de Waes, et recrutes chez ces populations
frisonnes auxquelles s'taient jadis mls les Normands qui
stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois de Bruges s'effrayrent, et
peu s'en fallut que d'autres combats ne s'engageassent aux portes de
la ville. Enfin, il fut convenu que les Gantois entreraient  Bruges,
mais qu'ils se spareraient des hommes de race trangre, dont on
redoutait les fureurs et les dprdations.

Il y avait, parmi les conjurs du bourg, un homme dont le coeur
s'branla  l'aspect de cette menaante agression: c'tait le prvt
Bertulf. Constern, et aussi humble qu' une autre poque il se
montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. La
terreur avait teint sa voix, et ce fut son frre, le chtelain
Hacket, qui prit la parole en son nom: Seigneurs, daignez nous
traiter gnreusement en faveur de notre ancienne amiti. Barons de
Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne pas oublier
combien vous nous chrissiez autrefois; prenez piti de nous. Comme
vous, nous pleurons et regrettons le comte; comme vous, nous
fltrissons les coupables, et nous les chasserions loin de nous, si,
malgr nos sentiments, les devoirs qu'imposent les liens du sang ne
nous arrtaient. Nous vous supplions de nous couter. Pour ce qui
concerne nos neveux que vous accusez d'tre les auteurs du crime,
accordez-leur la permission de sortir librement de la forteresse, et
qu'ensuite, condamns pour un aussi cruel attentat par l'vque et les
magistrats, ils s'exilent  jamais et cherchent, sous le cilice et
dans la pnitence,  se rconcilier avec Dieu. Quant  nous,
c'est--dire quant au prvt, au jeune Robert,  moi, et  nos hommes,
nous tablirons, par toute forme de jugement, que nous sommes
innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit
sculier qui rgit les hommes d'armes et selon les divines Ecritures
auxquelles les clercs se conforment. Mais l'un des chevaliers qui
avaient pris les armes  l'appel de Gervais de Praet, lui rpondit:
Hacket, nous avons oubli vos services et nous ne devons point nous
souvenir de l'amiti que nous portions autrefois  des tratres
impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de chrtiens se sont runis
pour vous combattre, parce que, violant la justice de Dieu et des
hommes, vous avez immol votre prince pendant un temps de prire, dans
un lieu consacr  la prire et tandis qu'il priait! C'est pourquoi,
chtelain Hacket, nous renonons  la foi et  l'hommage qui vous
taient dus; nous vous condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce
ftu de paille que nous tenons dans nos mains. Selon les usages de
cette poque recule, la multitude, groupe autour de la forteresse,
prit des gerbes de bl et imita son exemple.

Tout espoir de paix s'tait vanoui: Bertulf et Hacket avaient chou
dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces deux
hommes russit,  prix d'argent,  s'vader de la forteresse; l'autre
(c'tait le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis  l'heure
du pril. Le premier tait Bertulf, qui gagna le domaine de Burchard 
Keyem; le second tait le chtelain Hacket.

Quinze jours seulement se sont couls depuis le trpas du comte: le
sige du bourg va toucher  sa fin. Les conjurs placent au haut de
leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les
portes  demi consumes par la flamme des masses considrables de
pierres et de fumier. Une seule porte est reste libre, afin qu'ils
puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assigeants
prparent leurs chelles: elles ont une hauteur de soixante pieds sur
une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du bourg.
Des boucliers d'osier, attachs  leur extrmit et sur leurs parois,
doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base  d'autres
chelles plus troites et plus lgres destines  s'abaisser sur les
crneaux. Dj le moment de la lutte approche, dj, aux clameurs qui
s'lvent dans les airs se mle le sifflement des traits, lorsque tout
 coup les combattants laissent retomber leurs armes et courbent leurs
fronts dans un respectueux silence. Les chanoines de Saint-Donat
viennent de paratre au haut des remparts, les yeux pleins de larmes
et poussant de profonds soupirs; ils portent dans leurs mains les
vases sacrs, les chsses et les reliquaires, les ornements de
l'glise et les livres liturgiques. Egalement respects par les
meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement 
travers les hommes d'armes et vont dposer leur pieux fardeau  la
chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du march.

Ds que les chanoines se sont loigns, les tristes images de la
guerre se reproduisent. Assigeants et assigs, tous ont conserv
leurs projets et leurs haines.

Dans l'glise de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient
succd aux vnrables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier,
rceptacle d'immondices; l s'levaient des fours et des cuisines;
plus loin c'tait la scne bruyante des orgies auxquelles prsidaient
des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces dsordres heurtaient
la tombe entr'ouverte o gisait tout sanglant le cadavre du comte de
Flandre. Il tait rest seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec ses
meurtriers.

Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs chelles pour monter 
l'assaut. Ils essayrent de s'lancer sur les murailles en mme temps
qu'ils cherchaient  les miner par leur base; mais, aprs un combat
obstin qui dura jusqu'au soir, ils se virent repousss de toutes
parts. Telles taient les fatigues de cette lutte cruelle, que les
conjurs, rassurs par l'chec des Gantois, s'loignrent pendant
quelques heures de leurs murailles. Le temps tait froid et le vent
soufflait avec force: les sentinelles s'taient retires dans le
palais du comte o l'on avait fait un grand feu, lorsque vers le lever
du jour, quelques assigeants, ayant escalad les remparts sur des
chelles lgres, trouvrent la cour du bourg abandonne. Ils y
restrent immobiles et silencieux jusqu' ce qu'ils eussent pu ouvrir
la porte de l'ouest en brisant la serrure qui la fermait: on accourut
aussitt de toutes parts pour les rejoindre, et les tratres qui
dormaient dans le palais du comte eurent  peine le temps d'en
dfendre l'entre. Bientt, accabls par le nombre, ils se rfugirent
dans la galerie vote qui servait de communication entre le palais et
l'glise. L, la lutte recommena avec plus d'nergie. Burchard y
montra un courage qui aurait t digne d'loge, s'il et t employ 
soutenir une autre cause. Il ne cessa point un instant de combattre au
premier rang des siens, semant autour de lui le deuil et la mort. Il
parvint enfin  s'enfermer dans l'glise, et on ne l'y poursuivit
point. Les vainqueurs s'taient disperss pour piller: les uns
emportaient des coupes, des tapis, des toffes prcieuses; d'autres
taient descendus dans les celliers o le vin et la bire coulaient 
longs flots.

Si le zle des Brugeois s'tait ralenti depuis que Sohier de Gand et
Iwan d'Alost prtendaient diriger toutes les attaques, les Gantois se
montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'glise, d'o ils
espraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune homme
appartenant  leur troupe brisa avec son pe l'une des fentres du
sanctuaire et y pntra, mais il ne revint point. Plusieurs croyaient
qu'il avait pri sous les coups de Burchard, mais d'autres racontaient
que comme, dans sa coupable avidit, il avait touch  une chsse pour
la dpouiller de ses ornements, la porte qu'il avait ouverte s'tait
referme avec force et l'avait renvers sans vie. Cette rumeur tait
propage par les Brugeois qui accusaient sans cesse les Gantois de ne
songer qu' piller. Les dissensions devinrent si vives que les
bourgeois de Bruges et ceux de Gand avaient dj saisi leurs armes
pour se combattre les uns les autres; mais les hommes sages russirent
 les apaiser, et le rsultat de cette rconciliation fut la conqute
des nefs de l'glise, d'o les conjurs se retirrent dans les
galeries suprieures et dans la tour. L, ils se barricadrent avec
des siges, des bancs, des planches enleves des autels, des statues
arraches de leurs niches, qu'ils lirent avec les cordes suspendues
aux cloches; et, saisissant les cloches mmes, ils les brisaient et
les prcipitaient sur les assigeants qui occupaient le bas de
l'glise.

Pour juger et apprcier les vnements qui vont suivre, il est
ncessaire d'interrompre notre rcit, et de remonter jusqu'aux
premiers jours du sige.

Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. Au moment
o toute la Flandre s'armait, il tait rest oisif. Il semblait
qu'issu de la maison de Flandre par son pre, il dt se runir aux
amis du comte Charles; mais, s'il n'coutait que les sympathies de
race que lui avait lgues sa mre, Saxonne des bords de l'Yzer,
pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf comme il le lui
avait promis? Quel que ft le parti qu'il adoptt, il le faisait
triompher, et pouvait  son choix tenir le comt de Flandre de
Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo balanait entre ses
remords et ses serments, et il ne se montrait point: seulement, il
envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de Somerghem  Bruges pour
faire connatre qu'il avait t cr comte par le roi de France:
mensonge fatal  son ambition, parce qu'il lui donnait pour base un
appui douteux auquel personne ne voulut croire.

La comtesse de Hollande tait arrive le mme jour  Bruges. Elle
esprait faire lire son fils comte de Flandre, et cherchait 
s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient
favorables  ses prtentions, et avaient jur que si Guillaume de Loo
tait reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, tant qu'il
vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il n'tait pas
tranger au complot dirig contre Charles de Danemark. Plus tard,
Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre  Bruges pour y
annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoy trois cents hommes
d'armes et des sommes considrables; mais on ne vit dans cette
assertion qu'un nouveau mensonge: on prtendait que l'or qu'il
possdait tait celui qu'il avait reu des tratres.

Guillaume de Loo hsitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la
prise du bourg. Il considra ds lors la cause des assigs comme
perdue, et jugea utile aux intrts de sa politique, de rompre
hautement avec eux. Il avait t instruit qu'Isaac de Reninghe s'tait
retir  Trouane o il esprait trouver dans le monastre de
Saint-Jean, fond jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur
pour son propre crime; mais l'avou Arnould le fit arrter, et
Guillaume de Loo, s'tant rendu lui-mme  Trouane, conduisit Isaac
dans la cit d'Aire o il fut pendu en prsence de tout le peuple.

Isaac de Reninghe prit le 20 mars. Le mme jour, on reut  Bruges
des lettres que le roi de France adressait aux chefs des assigeants.
Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri Ier ne profitt des
dissensions de la Flandre pour la dtacher de la monarchie franaise.
Il avait convoqu ses feudataires  Arras, et crivait aux barons de
Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes d'armes pour qu'il ne
ft point imprudent d'aller les rejoindre; car il n'ignorait point que
certains hommes plaignaient le sort des tratres, approuvaient leurs
crimes, et travaillaient par tous les moyens  leur dlivrance. Il
leur retraait aussi, avec des termes de ddain et de mpris, les
prtentions ambitieuses de Guillaume de Loo, dont il rappelait
l'origine obscure, et les engageait  envoyer sans dlai leurs dputs
 Arras, pour rgler d'un commun accord l'lection d'un prince digne
de gouverner la Flandre.

Les lettres du roi de France avaient ranim le zle de tous ceux qui
assigeaient le bourg. Quoique le 20 mars ft un dimanche, jour dont
jusqu'alors ils avaient respect le repos solennel, ils se htrent
de tenter une nouvelle attaque. On avait rpandu le bruit que Burchard
avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du comte de Flandre.
Cette rumeur, soit qu'elle ft conforme  la vrit, soit qu'elle ne
ft qu'une invention habile, anima les Brugeois contre les conjurs,
et ils reparurent en armes devant la tour de l'glise, afin qu'on ne
leur enlevt point, pour les porter  Gand, les reliques vnrables du
martyr. Ce fut en vain que des lettres par lesquelles Thierri
d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, rclamait,  titre
hrditaire, le comt de Flandre, leur parvinrent en mme temps que
celles du roi de France. Thierri d'Alsace tait trop loin; le roi de
France s'approchait: les assigeants obirent  l'appel de Louis VI,
et leurs dputs partirent pour Arras.

Les bourgeois de Bruges avaient reu avec d'autant plus de joie les
lettres du roi de France qu'il semblait y reconnatre au peuple de
Flandre le droit d'lire le nouveau comte. Ils se prparrent
immdiatement  l'exercer. Le 27 mars, ils se runirent  tous les
dputs des autres bourgs sur la place du Sablon, et l, le koreman
Florbert, aprs avoir touch les reliques des saints, pronona le
serment suivant: Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que
celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses
prdcesseurs et dfendre efficacement nos droits contre les ennemis
de la patrie. Qu'il soit doux et gnreux  l'gard des pauvres, et
plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la justice;
qu'il ait la volont et le pouvoir de servir les intrts de son
pays!

Trois jours aprs, les barons qui s'taient rendus prs de Louis VI,
revinrent d'Arras. Ils annoncrent que l'arme du roi de France tait
entre en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conues: Le roi
de France,  tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, amiti et
protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance de ses
armes invincibles! Prvoyant que la mort du comte Charles entranerait
la ruine de votre pays, et mus par la piti, nous avons pris les armes
pour le venger par les plus terribles supplices; de plus, afin que la
Flandre puisse se pacifier et se fortifier sous le comte que nous
venons de choisir, coutez les lettres que nous vous adressons,
excutez-les et obissez. Gauthier de Lillers montra alors les
lettres revtues du sceau royal, et ajouta que le prince dsign par
Louis VI tait Guillaume de Normandie, qui, pendant plusieurs annes,
avait vcu  la cour de Baudouin VII. Ainsi,  l'lection populaire se
substituaient tout  coup les ordres menaants du roi de France. Une
morne stupeur accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent
les sympathies diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace,
les autres vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait
conquis Audenarde, le sentiment du droit national tait vivement
bless chez tous les bourgeois: ils dcidrent que pendant la nuit on
adresserait des messages  tous les bourgs voisins, afin que ds le
lendemain ils envoyassent leurs dputs  Bruges. Ceux-ci jugrent
convenable de confrer avec les Gantois: les bourgeois de toutes les
villes de Flandre avaient form une troite alliance, et s'taient
engags  ne rien conclure relativement  l'lection du comte, si ce
n'est d'un commun accord.

Ces dernires journes du mois de mars 1127 resteront  jamais
mmorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre prouvait le
besoin d'arriver  une organisation rgulire par l'unit nationale;
cependant la puissance du roi de France tait trop grande pour que
l'on pt s'opposer  son intervention: on jugea qu'il valait mieux
adhrer  ses propositions lorsqu'il et t dangereux de les
repousser, et conserver, mme en lui obissant, l'apparence de la
libert. Guillaume tait soutenu par l'arme du roi de France qui
avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les
faubourgs de Bruges, prcd des chanoines de Saint-Donat et entour
d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume tait avec lui et
chevauchait  sa droite. Guillaume, surnomm par les Normands _Longue
Epe_, avait vingt-six ans. Il tait fils de Robert de Normandie et
petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de Flandre. Il avait t
autrefois fianc  Sibylle d'Anjou; mais ce mariage avait t rompu
pour cause de consanguinit, et il avait pous depuis une fille du
marquis de Montferrat, soeur utrine d'Adlade de Savoie, reine de
France. Louis VI le protgeait pour l'opposer  Henri Ier, et avait
trouv un double avantage  le crer comte de Flandre; car en mme
temps qu'il reprenait possession des comts de Mantes, de Ponthieu et
de Vexin qu'il lui avait donns en dot, il levait sa puissance  un
degr qu'elle n'avait jamais atteint.

Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les chsses et les
reliques des saints. Le roi et le comte y jurrent d'observer la
charte des privilges de l'glise de Saint-Donat et celle par laquelle
taient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les
habitants de Bruges pussent jouir d'une libert perptuelle. Le
nouveau comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et
de corriger  leur gr et selon les circonstances les lois et les
coutumes qui les rgissaient. Lorsque le comte se fut engag par
serment vis--vis des communes, les feudataires de Charles rendirent
hommage  Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains dans les
siennes et recevaient de lui le baiser de vassalit. Les plus obscurs
obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette dont
Guillaume les touchait.

Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau comte de
Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au chteau de
Winendale une entrevue o il lui proposa les conditions de la paix;
Guillaume de Loo maintint ses prtentions: il voulait lutter contre
son rival et opposer puissance  puissance. Si Guillaume de Normandie
devait triompher de Burchard, Guillaume de Loo se rservait la gloire
de punir le prvt Bertulf qui, aprs s'tre cach  Furnes, avait t
dcouvert  Warneton. Le vicomte d'Ypres alla lui-mme l'y chercher.
Bertulf marchait devant lui les pieds sanglants et meurtris, les yeux
baisss, rcitant  haute voix des hymnes et des prires au milieu des
insultes et des outrages publics. On avait construit  Ypres, sur la
place du march, une potence en forme de croix o Bertulf, suspendu
par la tte et les mains, ne trouvait qu'un lger appui pour ses
pieds. Selon l'usage observ dans le supplice des tratres, on plaa
un chien affam  ses cts et le peuple l'accablait d'une grle de
pierres, lorsque tout  coup un profond silence s'tablit; Guillaume
de Loo s'approchait de la potence: Apprends-moi donc,  prvt! lui
disait-il, je t'en adjure par le salut de ton me, quels sont, outre
les tratres que nous connaissons, ceux qui ont pris part  la mort de
monseigneur le comte Charles?--Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?
rpondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transport de
fureur, fit dchirer le prvt de Saint-Donat avec des crocs de fer:
Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux tnbres de la mort.
Guillaume de Loo tait un ingrat: c'tait  Bertulf qu'il devait les
chteaux o son autorit avait t reconnue, Furnes, Bergues et
Cassel; il ne le faisait prir que parce qu'il n'avait plus besoin de
lui.

Lorsque les conjurs assigs dans l'glise de Saint-Donat connurent
la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnrent au dsespoir. Le
blier ne cessait de battre leurs murailles; les chelles taient
prtes pour l'assaut. Combien taient-ils pour lutter contre deux
armes? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs
flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous taient
accabls de fatigue et d'inquitude, et tandis que les uns
continuaient  clbrer le _dadsisa_ sur le tombeau du comte,
d'autres, qui dj ne niaient plus la vertu du sang des martyrs,
avaient allum un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.

Le 14 avril, le blier fut plac dans le dortoir des chanoines de
Saint-Donat qui se trouvait  la mme hauteur que la galerie de
Notre-Dame. En vain les assigs mlrent-ils aux pierres qu'ils
jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrases afin
que les flammes d'un incendie fissent chouer cette attaque: tout fut
inutile. Bientt une clameur prolonge retentit parmi les conjurs qui
se rfugiaient  la hte dans la tour. Le blier avait fait dans la
muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants
s'lancrent dans la galerie o le comte avait t enseveli, et Louis
VI vint s'y agenouiller.

Dj le roi de France avait ordonn que l'on mint les bases de la
tour o les conjurs avaient trouv leur dernier asile. A chaque coup
de marteau ils sentaient tout l'difice s'branler, et plutt que de
se laisser craser sous ses ruines, ils crirent du haut de l'glise
qu'ils consentaient  se rendre et  tre conduits dans une prison,
pourvu que le jeune Robert ft except de la captivit de ses
compagnons. Louis VI accepta ces conditions: les assigs sortirent
de la tour; ils avaient lutt plus de six semaines contre les barons
de Flandre et pendant quinze jours contre l'arme du roi de France, et
ils n'taient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous ples, hideux de
maigreur, puiss de lassitude, et portant sur leurs traits livides le
sceau de la trahison. Leur chef tait Wulfric Knop; Burchard, Disdir
Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres conjurs, avaient
russi  s'chapper du bourg.

Les bourgeois de Bruges furent tristement mus en voyant ces hommes
intrpides entrans par le crime  de si fatales destines. Ils
gmissaient sur le sort de la famille de leurs chtelains, et
plaignaient surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respect sa
libert; il avait cru remplir sa promesse en le sparant des
tratres, et l'avait fait charger de chanes dans le palais du comte
o il permit aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent
avec une grande joie.

Les autres furent conduits dans une prison si troite qu'ils ne
pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur touffante et ftide les
tourmentait au milieu des tnbres et augmentait l'horreur de leurs
angoisses. Cette captivit, aussi cruelle que le supplice mme, dura
quinze jours. L'vque de Noyon avait rconcili l'glise de
Saint-Donat, et le corps de Charles le Bon, dpos depuis le 22 avril
 la chapelle de Saint-Christophe, y avait t solennellement
rapport, lorsque le roi et le comte se runirent le 5 mai pour
dlibrer sur la manire dont ils feraient prir les tratres. Il
semble qu'en ce moment mme, ils redoutassent encore leur formidable
nergie, car ils rsolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui
les tromperaient en leur annonant la clmence du roi, et les
engageraient  quitter leur prison l'un aprs l'autre. Wulfric Knop
sortit le premier et on le conduisit par les passages intrieurs de
l'glise. Il put une dernire fois jeter les yeux sur la galerie,
thtre d'un crime si dtestable et si svrement veng; enfin,
il arriva au sommet de la tour: les serviteurs du roi qui
l'accompagnaient l'en prcipitrent aussitt. Ainsi prirent aprs
lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, qui, avant de mourir,
obtint de prier un instant; ric, dont des femmes voulurent panser les
plaies, et vingt-quatre de leurs compagnons, acteurs de ce grand
drame, que nous ne connaissons point par leurs noms, mais seulement
par leurs passions et leur courage.

Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune Robert
que dj il avait fait battre de verges, sous prtexte qu'il savait o
une partie du trsor du comte avait t cache. Les Brugeois, qui
l'avaient toujours beaucoup aim, ne purent en le voyant s'loigner
retenir leurs larmes et leurs plaintes. Mes amis, leur dit Robert,
puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu qu'il sauve mon me.
A peine tait-il arriv  Cassel qu'il fut dcapit par l'ordre du roi
de France.

Que devinrent, aprs le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons,
les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que Louis VI
n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le chtelain Hacket se
rfugiait  Lissewege chez Walter Krommelin, Burchard, livr par
Hugues d'Halewyn, expirait  Lille sur la roue, aprs avoir demand,
comme Gerbald, qu'on trancht la main qui avait excut le crime.
Lambert Knap prit  Bruges au milieu des tortures. La fin d'Ingelram
d'Eessen et de Guillaume de Wervicq fut la mme. Gui de Steenvoorde,
mortellement frapp dans un duel judiciaire, avait t suspendu au
mme gibet que le prvt Bertulf.

Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, flchissait lui-mme
sous la vengeance du ciel. Avant que le sige du bourg ft termin, et
quinze jours seulement aprs cette clbre journe o le vicomte
d'Ypres avait touff violemment les reproches du prvt de
Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'tait avanc
jusqu'au pied des remparts de la cit d'Ypres. Guillaume de Loo
s'lana avec trois cents hommes d'armes au devant de Louis VI, mais
dj les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il tomba au pouvoir
de ses ennemis.

Guillaume de Loo, malgr sa faiblesse et son inertie, tait rest le
chef des Flamings. Ils avaient continu  lui obir, quoiqu'ils
eussent peut-tre secrtement horreur de son ingratitude vis--vis des
fils d'Erembald. Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert,
combattaient avec lui parce qu'ils espraient que, s'il devenait comte
de Flandre, ils pourraient, grce  son autorit et  son pouvoir,
anantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes ne s'accomplirent
point... Dieu poursuivait les tratres.

Guillaume Longue-Epe, que Louis VI avait quitt pour rentrer en
France, conduisit avec lui  Bruges le vicomte d'Ypres. Il y
reparaissait triomphant et entour de seigneurs dvous  sa cause,
parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. Son
premier soin fut de faire arrter, comme complices de Burchard, cent
vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de Rodenbourg.
Ceux-ci rclamaient les formes protectrices d'une procdure lgale et
le jugement des chevins, mais il ne voulut point les couter. Ce
premier succs l'encouragea. Les barons hostiles aux Brugeois, qui
jadis avaient tenu en fief plusieurs des impts qu'on levait  Bruges,
l'engagrent  les rtablir; Guillaume, oubliant ses serments, les
rclama de nouveau. Les bourgeois murmurrent: ils songeaient
peut-tre  dlivrer le vicomte d'Ypres, car on jugea convenable,
raconte Galbert, de l'entourer de gardiens qui le surveillaient avec
le plus grand soin, et il lui fut dfendu de se montrer aux fentres
de sa prison.

Le comte Guillaume rsolut bientt de transfrer son prisonnier dans
la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais  peine y tait-il
arriv qu'un mouvement populaire clata. Le comte avait voulu faire
arrter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu de la foire
qui se tenait aux ftes de Saint-Pierre s Liens. Les habitants de la
ville se soulevrent, chassrent Guillaume Longue-Epe, et noyrent
dans leurs marais plusieurs Normands de sa suite. Un sige fut
ncessaire pour contraindre la cit rebelle  payer une amende de
quatorze cents marcs d'argent.

La ville de Saint-Omer n'tait pas plus favorable au jeune prince. Ses
bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould de Danemark,
neveu du comte Charles, et repoussaient le chtelain qui leur avait
t impos: ils se virent galement rduits  payer une amende de six
cents marcs d'argent.

A Gand, comme  Saint-Omer, l'autorit despotique du chtelain excita
une insurrection gnrale. Le comte s'tait rendu au milieu des
bourgeois de Gand pour rtablir l'autorit de son vicomte; mais Iwan
d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs
populaires: Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer
quitable vis--vis des habitants de votre cit et vis--vis de nous
qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables exactions,
vous nous auriez traits avec justice en nous dfendant contre nos
ennemis. Cependant vous avez viol toutes vos promesses relatives 
l'abolition des impts et aux autres privilges que vos prdcesseurs,
et surtout le comte Charles, nous avaient accords; vous avez rompu
tous les liens qui rsultaient de vos serments et des ntres. Nous
connaissons les violences et les pillages que vous avez exercs 
Lille. Nous savons de quelles injustes perscutions vous avez accabl
les bourgeois de Saint-Omer. Maintenant vous songez  vous conduire de
la mme manire  l'gard des habitants de Gand, si vous le pouvez.
Toutefois, puisque vous tes notre seigneur et celui de toute la terre
de Flandre, il convient que vous agissiez avec nous selon la raison,
et non point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est
votre avis, placer votre cour  Ypres, ville situe au milieu de vos
Etats. Que les barons de Flandre, nos pairs, s'y runissent,
paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clerg et du
peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous tes, tel que nous le
disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez  votre dignit
de comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la
mrite mieux que vous. Guillaume s'indignait: si l'aspect de la
multitude qui l'entourait ne l'et retenu, il et rompu le brin de
paille devant Iwan. Je consens, lui dit-il enfin,  anantir
l'hommage que tu m'as fait et  t'lever au rang de mes pairs. Je veux
te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait
comme comte est juste et raisonnable. Guillaume ne se proccupait que
des souvenirs de la fodalit: il oubliait qu'il se trouvait en
prsence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois
dcidrent que le 8 mars 1128, leurs dputs s'assembleraient  Ypres
pour y dlibrer des affaires du pays.

Au jour marqu pour cette runion, un grand nombre d'hommes d'armes
avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils taient prts 
s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et  les combattre
s'ils faisaient quelque rsistance. Cependant Iwan d'Alost, Daniel de
Termonde et les autres dputs des communes insurges apprirent les
desseins de Guillaume et s'arrtrent  Roulers; ce fut de l qu'ils
adressrent  Guillaume ce message: Seigneur comte, puisque le jour,
que nous avons choisi appartient au saint temps du carme, vous deviez
vous prsenter pacifiquement, sans ruse et sans armes: vous ne l'avez
pas fait; bien plus, vous voulez nous mettre  mort, et vous vous
prparez  nous combattre: Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'
ce jour, ont t fidles  l'hommage qu'ils vous ont rendu, y
renoncent dsormais. Puis ils mandrent aux habitants des bourgs de
Flandre: Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous
engagions, les uns vis--vis des autres,  nous dfendre mutuellement
si le comte voulait nous assaillir par violence. Ceux-ci ne tardrent
point  rpondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient
honorablement et sans dloyaut se soustraire  la domintation d'un
prince qui ne songeait qu' perscuter les bourgeois de ses cits, et
ils ajoutrent: Voici que depuis une anne tous les marchands qui
avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paratre; nous
avons consomm tous nos approvisionnements, et ce que nous avons pu
gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, soit par
l'avidit du comte, soit par les ncessits des guerres qu'il soutient
contre ses ennemis. Voyons donc par quels moyens nous pourrions, sans
blesser notre honneur et celui du pays, loigner de nous ce prince
avare et perfide.

Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer le
roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France avait
fonde. Henri Ier n'ignorait point que Louis VI comptait placer tt ou
tard Guillaume  la tte d'un parti nombreux, prt  l'lever au trne
de Guillaume le Conqurant. Le comte de Flandre, dans les chartes
qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-mme ses droits  la
couronne d'Angleterre. Le roi Henri, dit Matthieu Paris, tait plein
d'inquitude, parce que ce jeune homme tait courageux et
entreprenant, et ne cessait de le menacer de lui enlever aussi bien
l'Angleterre que la Normandie, qu'il prtendait lui appartenir par
droit hrditaire. Henri Ier avait pous la fille du duc de Brabant
qui, lors de l'avnement du comte Charles, avait pris une part active
au mouvement dirig par la comtesse Clmence. Cette alliance lui
rendait plus aise son intervention dans les affaires de Flandre. En
mme temps, il continuait la guerre contre Louis VI afin de retenir
l'arme franaise sur les bords de la Seine, et se liguait avec le
comte d'Anjou, pre de cette princesse, qui avait t rpudie par
Guillaume Longue-Epe.

Ce fut Henri Ier qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller
exposer en Flandre les prtentions qu'il fondait sur sa parent avec
Robert le Frison. Ce fut encore Henri Ier qui soutint Arnould de
Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivit de Guillaume de
Loo, tait devenu le chef des Flamings, semble avoir t peu digne de
figurer dans des luttes si nergiques et si terribles. Rappel par les
bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye de
Saint-Bertin, s'y laissa assiger par les barons de Guillaume,
s'humilia et se retira dans sa patrie aprs avoir accept les prsents
du vainqueur.

Thierri d'Alsace fut, aprs Arnould de Danemark, le champion auquel le
roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trsors. Iwan d'Alost et
Daniel de Termonde se rangrent sous sa bannire. Gand lui ouvrit ses
portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la mme cause,
s'allirent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on vit Walter
Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres de leurs chefs
entrer  Bruges, aprs avoir jur de rester fidles aux intrts de la
commune.

Thierri d'Alsace arriva le 27 mars  Bruges, o il fut reu par les
bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours aprs, les pairs du
pays et les dputs des communes s'assemblrent sur la place du Sablon
pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. Iwan d'Alost
et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement hommage, et Thierri
fit aussitt publier une loi qui ordonnait  ceux qu'on accusait de la
mort du comte Charles de se justifier, s'ils taient nobles, devant
les princes et les feudataires de Flandre; s'ils ne l'taient pas, au
tribunal des chevins. Puis il confirma et augmenta les privilges des
communes, et leur permit de modifier  leur gr leurs usages et leurs
coutumes.

Thierri avait runi prs de lui, en les rconciliant, Gervais de
Praet, qui avait assig l'glise de Saint-Donat, et Lambert de
Rodenbourg, qui avait tabli son innocence par l'preuve du fer
ardent, les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings
les plus nobles et les plus gnreux. Guillaume de Normandie crut
pouvoir troubler cette concorde en rendant la libert  Guillaume de
Loo; mais le vicomte d'Ypres, aprs tre rest quelque temps 
Courtray, fut rduit  s'enfermer dans le chteau de l'Ecluse: ses
anciens amis l'avaient abandonn, et il n'avait pu s'assurer que
l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus
barbares que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter
Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri d'Alsace.

Guillaume Longue-Epe avait perdu les cits de Gand, de Bruges et de
Lille. Un complot devait lui enlever galement la ville d'Ypres o il
se tenait, et le livrer lui-mme  ses ennemis. Un jour qu'assis prs
d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre
ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrost de
parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille
tait instruite du complot, et bien qu'elle et jur de ne point le
rvler, son coeur n'avait pu rsister  la triste image du sort qui
tait rserv au petit-fils de Guillaume le Conqurant. A peine le
prince normand eut-il le temps de s'lancer, les cheveux pars, sur
un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.

Dans ces circonstances fcheuses, Guillaume de Normandie adressa 
Louis VI des lettres o il le suppliait de le soutenir contre son
ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition
convoitait la terre la plus fidle et la plus puissante du royaume de
France.

Louis VI s'avana jusqu' Arras et y manda les dputs des communes.
Je veux, crivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous envoyiez prs
de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, choisis parmi
vous; j'en convoquerai un pareil nombre de tous les bourgs de Flandre.
Je veux, en leur prsence et devant mes barons, examiner quels sont
vos discussions avec le comte Guillaume, et je m'efforcerai de
rtablir la paix entre vous et lui. Les Brugeois n'envoyrent point
de dputs  Arras; mais dans la rponse qu'ils firent au roi, ils
racontrent toutes les fautes du comte, ses parjures, ses ruses, ses
perfidies, et protestrent firement contre l'intervention du roi de
France: Qu'il soit connu du roi et de tous les princes, de nos
contemporains et de notre postrit, que le roi de France n'a point 
s'occuper de l'lection des comtes de Flandre; les pairs et les
bourgeois du pays peuvent seuls dsigner l'hritier du comte et lui
remettre l'autorit suprme. Pour ce qui concerne les terres tenues en
fief du roi de France, celui qui recueille la succession de nos comtes
ne doit que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voil  quoi
se bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a
aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par
la corruption.

Louis VI, cdant aux prires de Guillaume de Normandie, consentit 
mettre le sige devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa et le
contraignit  se retirer. La guerre que poursuivait Henri Ier
absorbait toutes les forces de la France, et peu aprs, s'il est
permis d'ajouter foi au tmoignage des historiens anglais, Henri Ier
obligea le roi Louis VI  refuser tout secours au fils de Robert de
Normandie.

Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'taient empresses
d'accourir  l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques Flamings
l'avaient rejoint. Il assigeait  Thielt le chteau de Folket,
lorsqu'il apprit que son comptiteur s'avanait avec une nombreuse
arme. Guillaume de Normandie avait rsolu de mourir plutt que d'tre
le tmoin de son dshonneur. Aprs avoir confess ses fautes  l'abb
d'Aldenbourg, il avait coup ses longs cheveux et pris de nouvelles
armes en signe du voeu qu'il adressait au ciel; ses plus braves
chevaliers avaient imit leur chef.

La bruyre d'Axpoele, prs de Ruisselede, fut le thtre du combat.
L'arme de Guillaume campait sur une colline d'o l'on apercevait
celle de Thierri. Des deux cts, trois corps de bataille se
formrent: chacun des deux rivaux s'tait rserv le commandement du
bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux avaient galement
jur de succomber plutt que de renoncer  leurs prtentions au comt
de Flandre. Partout, on raccourcissait les haches et l'on cherchait 
s'attaquer de prs. Daniel de Termonde s'lance bientt au milieu des
hommes d'armes de Guillaume. Une affreuse mle s'engage: Frdric,
frre de Thierri, est renvers de son cheval; Richard de Woumen rend
son pe. Mais Daniel rtablit le combat, et dj ses ennemis ploient,
lorsque le second bataillon de Guillaume, jusque-l immobile, se met
en mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire
chappait  Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, 
Bruges, o, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gmissements
de ceux qui avaient perdu un pre, un frre ou un ami. Thierri, dans
son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui avait donn: il
coupa ses cheveux et ordonna un jene gnral pour flchir la colre
du ciel.

Rien ne prouve mieux l'impopularit de Guillaume de Normandie que la
strilit des rsultats de son triomphe. Aucune cit ne lui ouvre ses
portes. Ce n'est que treize jours aprs la dfaite de Thierri qu'on
voit le vainqueur assiger le chteau d'Oostcamp, aussitt secouru par
les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, o il joint son arme 
celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele ou
d'anciennes contestations relatives  la dot de Gertrude d'Alsace,
veuve de Henri de Bruxelles, loignaient de Thierri. Iwan et Daniel
occupent la cit d'Alost. Thierri s'y est enferm avec eux.

Peu aprs, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume de
Normandie, voulant rallier les siens, se prcipite tmrairement au
milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nomm Nicaise
Borluut; mais celui-ci, en se dfendant, la lui enfonce dans le bras
depuis la main jusqu'au coude. Bientt la plaie s'envenime et
s'ulcre, et, aprs cinq jours de douleurs pendant lesquels il se
revt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume de
Normandie tait  peine g de vingt-sept ans, lorsqu'une mort cruelle
termina ses aventures et ses malheurs.

Les assigeants avaient russi  cacher la perte de leur chef.
Godefroi de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix aux
dfenseurs d'Alost: Apprenez, dit-il enfin  Thierri lorsqu'une trve
eut t conclue, apprenez que le comte Guillaume, que vous avez si
nergiquement combattu, a succomb  une blessure mortelle. Godefroi
et Thierri avaient accept l'arbitrage du roi d'Angleterre. Henri Ier
l'emportait sur Louis VI, et c'est ici qu'il faut rapporter ces
paroles de Simon de Durham qui prouvent combien il prit part 
l'lvation de Thierri: Henri Ier succda  Guillaume, comme son plus
proche hritier, avec l'assentiment du roi de France; mais il remit le
comt  Thierri pourqu'il le gouvernt sous lui.

Lorsque Henri Ier descendit dans le tombeau, il eut pour successeur
Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint  rendre hommage au comte
de Flandre. Etienne tait moins favorable  Thierri que Henri Ier: il
accueillit dans son royaume Guillaume de Loo, et l'on vit,  son
exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables du
Fleanderland migrer en Angleterre, o elles ne tardrent point, selon
l'expression d'un historien anglais,  rentrer dans la condition des
serfs.




LIVRE SIXIME.

1128-1191.

    Thierri et Philippe d'Alsace.
    Les gildes.--Les communes.--Guerres et croisades.


Lorsque le comte Charles annonait  ses amis que sa mort serait
clatante et glorieuse, il prdisait  la fois le culte religieux qui
honorerait ses vertus et l'extinction des haines auxquelles il offrait
son sang. En effet,  peine a-t-il succomb pour la cause de la
justice, que l'accomplissement de sa mission se manifeste  tous les
esprits: ses meurtriers eux-mmes respectent ses restes mutils; les
cits de la Flandre se les disputent; les princes trangers accourent
pour les protger. Barons et chevaliers, bourgeois et hommes des
communes, tous semblent avoir eu la rvlation que, sur son tombeau,
reposeront trois sicles de puissance et de grandeur.

A la dynastie d'Alsace appartient l'honneur de complter l'oeuvre de
saint Charles de Flandre, en asseyant sur des bases solides les
institutions qui assureront la paix du pays.

Galbert nous apprend que Thierri affranchit  jamais les bourgeois de
Bruges du _census mansionum_ (le _census mansorum_ des lois
karlingiennes), et sa rconciliation avec Hacket, qui rentra en
possession de la chtellenie, mit en mme temps  l'abri des tributs
et de l'opprobre de la servitude les Flamings soumis  son autorit,
dsormais dsigns par le nom d'hommes libres, d'hommes francs de la
chtellenie de Bruges, d'habitants du pays libre, de Francqs-hostes ou
Francons, comme on disait encore au dix-huitime sicle. Thierri, en
proclamant leurs droits, sanctionna la lgislation qui leur tait
propre, et cette loi du pays franc est reste le monument le plus
important de l'existence d'une lgislation toute empreinte encore de
la rudesse des moeurs primitives du Fleanderland.

De mme que la loi salique fixait la composition du meurtre du Romain
propritaire  la moiti de celle du meurtre du Frank, la loi de la
chtellenie de Bruges n'value que la moiti d'un homme libre le clerc
qu'elle considre comme Romain, conformment aux usages des temps
barbares.

Toutes les autres dispositions de la loi du pays franc rappellent
galement les coutumes des nations germaniques.

Celui qui tue un homme ou lui mutile un membre donnera tte pour tte
ou membre pour membre.

Celui qui rompt la digue de la mer perdra la main droite.

Au plaid, on juge d'abord les questions de ban, puis on s'occupe des
duels et des jugements par l'eau et le fer.

Plus loin apparat le _wehrgeld_ que, pendant tout le moyen-ge, nous
retrouverons dans les moeurs de la Flandre.

Lorsqu'un meurtre aura t commis, le prix de la rconciliation sera
lev sur les biens du meurtrier; puis les otages de la paix seront
donns des deux parts, et tous ceux qui appartiennent  leur _minne_,
c'est--dire  leur gilde, payeront les frais de leur sjour.

Cette mention de la gilde est remarquable. Place  ct de
dispositions plus modernes, o l'on voit se dessiner peu  peu
l'intervention des baillis, des couttes et des autres officiers du
comte, elle nous ramne  la forme primitive de l'organisation
politique. Longtemps les gildes des Flamings n'avaient prsent qu'un
caractre mobile, inconstant et vague: cependant,  mesure que les
progrs de l'agriculture grouprent les bourgs et les villages, 
mesure que le dveloppement du commerce cra des marchs d'o
sortirent des villes florissantes, elles devinrent, en s'attachant au
sol, plus stables et plus fixes; et bientt on les vit s'lever
rapidement au-dessus de toutes les gildes qui les entouraient, comme
une gilde suprieure rgie par des lois que chacun tait libre
d'adopter, mais qui imposaient  tous ceux qui y adhraient un serment
solennel d'obissance. La base de ces associations tait l'lection
des juges chargs d'y maintenir l'ordre et d'y punir les dlits
(_selecti judices_). De l le nom que portaient leurs rglements,
_cyr_, _cyre_ (dont on fit plus tard _keure_ et _chora_), lection,
choix libre; on donnait celui de _cyre-ath_ (_keure-eed_, _choram
jurare_) au serment sur lequel reposait l'observation de la _cyre_.
Les juges de la _cyre_ s'appelaient _cyre-mannen_ (_keurmannen_,
_choremanni_); les membres de la _cyre_, _cyre-broeders_
(_keure-broeders_).

Un de ces rglements nous a t conserv, c'est la charte de la gilde
ou minne d'Aire, qui semble avoir t rdige pour la premire fois
peu d'annes aprs la victoire de Bavichove pour arrter les mauvais
desseins des hommes pervers.

Il y est formellement fait mention du march commercial, o tous les
marchands trangers pouvaient se rendre protgs par un sauf-conduit.

Dans la gilde se trouvent douze juges lus (_selecti judices_,
_choremanni_) qui ont jur que dans leurs jugements ils ne
distingueront point entre le pauvre et le riche, celui qui est noble
ou celui qui ne l'est point, leur parent ou l'tranger. Tous ceux qui
appartiennent  la gilde ont jur galement que chacun d'eux aidera
son gilde en ce qui est utile et honnte.

Si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure ou de dommage, que celui
qui a souffert ne se venge ni par lui-mme, ni par les siens, mais
qu'il se plaigne au _rewart_ de la gilde, et que le coupable amende
son dlit, selon l'arbitrage des douze juges lus.

Celui qui se sera rendu coupable d'injure payera cinq sous au rewart
de la gilde et  son ami outrag; s'il nglige de payer ces cinq sous
pendant la premire semaine, l'amende sera double la seconde semaine
et triple la troisime; s'il nglige entirement de la payer, qu'il
soit chass de la gilde comme coupable de parjure.

Si l'un des membres de la gilde a tu son conjur, aucun des amis du
mort,  moins qu'il n'ait t prsent au meurtre, ne pourra le venger
pendant quarante jours; mais si le meurtrier n'amende point la mort de
son frre dans le dlai de quarante jours selon le jugement des juges
lus, et s'il n'a point satisfait aux poursuites des parents du mort,
qu'il soit chass de la gilde comme coupable et parjure, et de plus,
si les douze juges lus l'ordonnent, que sa maison soit dtruite; si
les amis du coupable refusent de payer l'amende fixe, qu'ils
encourent la mme peine.

Si la maison de l'un des conjurs a t brle, ou bien si la ranon
qu'il a d payer pour sortir de captivit a diminu ses ressources,
que chacun donne un cu pour aider son ami appauvri.

A Aire, le chef de la gilde municipale portait le nom saxon de
_rewart_; ceux qui en faisaient partie, celui de _minnebroeders_,
frres de la minne, amis ou conjurs.

Ce tableau de la transformation de la gilde, qui peu  peu devint la
cit, se retrouve dans toute la Flandre. Un historien du douzime
sicle a soin de nous apprendre que sa ville natale dut son origine 
une gilde de marchands, _ghilleola mercatorum_. A Saint-Omer, de mme
qu' Ardres, la gilde fut la base de l'administration municipale.
Bruges ne devint une ville puissante que parce qu'une association de
marchands s'tait forme au pied du chteau bti par Baudouin Bras de
Fer, et d'anciennes traditions y faisaient remonter jusqu'au dixime
sicle l'lection du bourgmestre par les treize chevins. La mention
des _choremanni_ ou des chevins, en nombre dtermin, parat partout
le signe d'une organisation rgulire, qui reoit dans les documents
rdigs en langue latine ou en langue franaise, le nom de _communia_
ou celui de commune. Ce nom rappelait les liens d'alliance fraternelle
dont il tait issu, la jouissance des mmes biens et des mmes droits
garantie par les mmes devoirs; et tandis que le nom de gilde restait
spcialement propre aux corporations commerciales, celui de commune
s'appliquait sans distinction  l'assemble de tous ceux qui, aux
jours d'meute ou de guerre, s'armaient au son de la cloche du
beffroi. La dynastie d'Alsace sanctionna cette organisation dans la
plupart de nos villes. C'est dans les chartes qu'elle nous a laisses
qu'il faut chercher ses titres de gloire; c'est l que se retrouvent
les caractres de sa mission: elle proclama solennellement les droits
des _communes_ de Flandre, puis elle disparut, leur laissant 
elles-mmes le soin de les maintenir et de les dfendre.

Deux hommes illustres par leur gnie et leurs vertus prsidrent aux
mmorables vnements que la Flandre vit s'accomplir sous Robert le
Frison et sous Thierri d'Alsace. Le premier avait t l'vque de
Soissons saint Arnould, le second fut l'abb de Clairvaux saint
Bernard.

Bernard parcourait l'Allemagne, la France, la Belgique en prchant la
paix chrtienne, l'amour des choses intellectuelles, le bonheur de la
solitude monastique. Il vint en Flandre, et telle tait la puissance
de sa parole qu'elle transportait irrsistiblement toutes les mes. Le
9 avril 1138 (v. st.), il parut dans la chaire de l'glise de
Sainte-Walburge  Furnes, au milieu de ces populations cruelles que
saint Arnould avait visites moins d'un sicle auparavant. Son
loquence y accomplit les mmes prodiges; barons et karls, vieillards
et jeunes gens, tous s'murent, et tandis qu'un noble mditait en
silence ces sublimes enseignements, un laboureur s'approcha et lui
dit: Le Seigneur m'ordonne d'aller vers toi; dirigeons-nous ensemble
vers le monastre de Clairvaux.

Dernier et remarquable rapprochement! la mission de l'vque de
Soissons avait prpar la croisade de Robert le Frison, et il n'est
point douteux que la prdication de l'abb de Clairvaux n'ait
galement prpar la croisade de Thierri d'Alsace. Foulques d'Anjou,
dont la fille avait pous Thierri aprs avoir t fiance  son rival
Guillaume de Normandie, portait le sceptre des rois de Jrusalem; mais
les prils qui l'entouraient le rduisirent bientt  implorer le
secours des peuples chrtiens. Le comte de Flandre rpondit le premier
 cet appel. On ignore quelle fut la date prcise de son dpart, et
quels vnements signalrent son voyage; mais les historiens des
croisades nous apprennent que les nombreux et intrpides chevaliers
qu'il conduisit avec lui firent renatre la confiance et l'espoir chez
les barons de Syrie. Ils ne tardrent point  se diriger vers le mont
Galaad, aux frontires des pays d'Ammon et de Moab, o ils assigrent
une troupe redoutable de brigands qui s'taient rfugis dans des
cavernes environnes de rochers et d'abmes. Thierri prit part ensuite
 la conqute de Csare et d'Arcas, et l s'arrta son plerinage.

Des vnements d'une haute gravit rappelaient le comte de Flandre
dans ses Etats. Louis VII avait succd en France  Louis VI, qu'avait
poursuivi, dans les derniers jours de sa vie, le ressentiment des plus
puissants barons. Le comte de Hainaut s'tait alli au comte de
Saint-Pol, et leur confdration semblait menacer la Flandre. Les
mmes symptmes d'hostilit se manifestaient en Angleterre. Le roi
Etienne n'coutait plus que des conseils dirigs contre Thierri.
Guillaume de Loo avait t charg en 1138 du soin d'aller touffer une
insurrection en Normandie, et ce succs flattait son orgueil et ses
esprances. Cependant le comte de Flandre triomphe de toutes ces
menaces. Le comte de Hainaut dpose les armes. Une arme flamande
protge contre les barons de Grimberghe le jeune duc de Brabant
Godefroi, qui cde Termonde  Thierri et promet de le reconnatre pour
suzerain.

Le comte de Flandre soutient galement l'impratrice Mathilde qui
porte la guerre en Angleterre, et bientt aprs les partisans
d'Etienne et ceux de la fille de Henri Ier se rencontrent sur les
bords de la Trent. Tous les Flamings qui se sont associs  la fortune
de Guillaume de Loo ont obi  la voix de leur chef. Baudouin de Gand,
petit-fils de l'un des compagnons de Guillaume le Conqurant, les
harangue. Ils s'lancent imptueusement au combat, et dj ils ont
chass devant eux les archers gallois, lorsque les hommes d'armes du
comte de Chester parviennent  semer le dsordre dans leurs rangs. Ds
ce moment, ils ne se rallient plus. Le roi Etienne tombe au pouvoir de
ses ennemis, et Baudouin de Gand partage son sort, aprs avoir mrit,
par sa vaillante rsistance, une gloire immortelle (2 fvrier 1140).

Guillaume de Loo s'est rserv pour des temps meilleurs. Il ne tarde
point  apprendre que l'impratrice Mathilde dplat au peuple par son
orgueil et que la commune de Londres, jadis pleine de zle pour sa
cause, s'insurge contre elle. Ralliant aussitt ses Flamings, il
relve la bannire d'Etienne de Boulogne dans le comt de Kent. De
rapides succs effacent le souvenir de sa dfaite. Il poursuit
l'impratrice jusqu'au pied des murailles de Winchester, la rduit 
fuir de nouveau, et l'atteint au pont de Stoolebridge (14 septembre
1141). Le roi d'Ecosse, qui soutient Mathilde, cherche son salut dans
une retraite prcipite. Robert de Glocester, frre de l'impratrice,
est pris, puis chang contre le roi Etienne. A peine Mathilde
russit-elle  se retirer dans le chteau d'Oxford. Guillaume l'y
assige; mais elle se fait descendre du haut des murailles, et
traverse la Tamise dont les glaces et neiges cachent sa robe blanche
aux regards de ses ennemis. Un triomphe si clatant engagea le roi
Etienne  placer toute sa confiance dans les vainqueurs. Guillaume de
Loo reut le comt de Kent, thtre de ses premires victoires. Robert
de Gand fut chancelier; son neveu Gilbert obtint le titre de comte de
Lincoln. Un chef flamand nomm Robert, fils d'Hubert, prit possession
du manoir de Devizes, et lorsque le comte de Glocester lui offrit sa
protection, il rpondit qu'il tait assez puissant pour soumettre tout
le pays depuis Winchester jusqu' Londres, et du reste que s'il avait
besoin d'appui, il manderait des hommes d'armes de Flandre. Ainsi
s'tait forme, au sein des bannis flamands, une aristocratie
orgueilleuse hae des Normands, et devenue compltement trangre aux
hommes de mme race qui formaient les communes anglo-saxonnes.
C'tait, crit Guillaume de Malmesbury, une race d'hommes avides et
violents qui ne respectaient rien, et ne craignaient mme point de
retenir les religieux captifs et de piller les glises et les
cimetires.

La France prsentait le mme spectacle de dsorganisation et
d'anarchie. Le jeune roi Louis VII avait pous une princesse
inconstante et lgre, et Raoul de Vermandois, petit-fils du roi Henri
Ier, n'coutant que sa passion pour Alix de Guyenne, soeur de la
reine, avait rpudi sa femme, princesse de la maison de Champagne. Le
comte Thibaud le Grand se plaignit au pape: Raoul de Vermandois,
excommuni au concile de Lagny, promit de se soumettre; mais il oublia
presque aussitt ses engagements, et lorsqu'une seconde sentence
d'anathme fut venue le frapper, il chercha un protecteur dans Louis
VII. Le roi de France prtendait que, dans un trait rcemment conclu,
Thibaud s'tait engag  faire lever l'excommunication et qu'il
n'avait pas le droit de recourir de nouveau aux foudres
ecclsiastiques; sa colre s'accrut quand il apprit que Thibaud
s'tait alli au comte de Flandre et au comte de Soissons. Ce fut en
vain que l'abb de Clairvaux interposa sa mdiation. Le roi,
crivait-il aux ministres de Louis VII, reproche  Thibaud de chercher
 s'attacher par des mariages le comte de Flandre et le comte de
Soissons. Avez-vous quelque raison certaine de douter de leur
fidlit? Est-il quitable de n'ajouter foi qu'aux soupons les plus
vagues? Les hommes dont Thibaud a rclam l'alliance, loin d'tre les
ennemis du roi, ne sont-ils pas ses vassaux et ses amis? Le comte de
Flandre n'est-il pas le cousin du roi, et le roi lui-mme n'avoue-t-il
point qu'il est le soutien du royaume? On connat la rponse de Louis
VII: ce fut le massacre de Vitry. Je ne puis le taire, s'cria alors
Bernard, vous soutenez des hommes frapps d'excommunication; vous
guidez des ravisseurs et des brigands fameux par les incendies, les
sacrilges, le meurtre et le pillage. De quel droit vous
proccupez-vous  ce point des relations de consanguinit des autres,
lorsque vous-mme, personne ne l'ignore, vous habitez avec une femme
qui est  peine votre parente au troisime degr? J'ignore s'il y a
consanguinit entre le fils du comte Thibaud et la fille du comte de
Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaud;
mais je crois que les hommes qui s'opposent  ces alliances n'agissent
ainsi que pour enlever  ceux qui luttent contre le schisme le refuge
que ces princes pourraient leur offrir. Si vous persvrez dans de
semblables desseins, la vengeance du ciel ne sera pas lente:
htez-vous donc, s'il en est temps encore, de prvenir par votre
pnitence la main qui est prte  vous frapper.

Louis VII se repentit, et quatre annes aprs, en expiation de sa
faute, il recevait  Vzelay la croix des mains de l'abb de
Clairvaux. Parmi les comtes qui le suivront se trouvent Thierri de
Flandre et Henri, fils de Thibaud de Champagne. Il a choisi pour
rgent du royaume Suger, abb de Saint-Denis, n dans les domaines du
comte de Flandre, qui mrita, en protgeant les opprims, les
orphelins et les veuves, le surnom de Pre de la patrie.

Ce ne fut toutefois que vers le mois de juin 1147 que le roi de France
et les autres princes croiss se mirent en marche. Ils se dirigrent
vers la Bavire, passrent le Danube pour entrer en Autriche,
traversrent la Pannonie, la Bulgarie et la Thrace, et bientt aprs
ils salurent les remparts de Byzance. De terribles revers les
attendaient au del du Bosphore. La trahison de Manuel Comnne fit
prir toute l'arme des Allemands, et les mmes dsastres accablrent
les Francks ds qu'ils eurent pass les gus du Mandre. Ils
succombrent en grand nombre dans les dfils du Cadmus; enfin,
puiss de fatigue et dcims par le fer, ils russirent  atteindre
le port de Satalie, situ au fond du golfe de Chypre, o ils
espraient trouver assez de vaisseaux pour continuer leur route par
mer; cependant ceux qu'ils parvinrent  rassembler, aprs cinq
semaines d'attente, ne suffisaient point pour les porter tous. Une
foule de plerins vinrent alors se jeter aux pieds de Louis VII:
Puisque nous ne pouvons point vous suivre en Syrie, lui dirent-ils,
veuillez vous souvenir que nous sommes Franks et chrtiens, et
donnez-nous des chefs qui puissent rparer les malheurs de votre
absence et nous aider  supporter les fatigues, la famine et la mort,
qui nous attendent loin de vous. Le comte de Flandre et Archambaud de
Bourbon restrent  Satalie; mais bientt on les vit, imitant
l'exemple du roi de France, s'embarquer presque seuls au milieu des
gmissements et des cris lamentables de leurs compagnons qu'ils ne
devaient plus revoir.

Louis VII runit  Jrusalem les dbris de son arme aux milices
charges de la dfense de la cit sainte. On rsolut d'assiger Damas,
et dj les croiss s'taient empars des jardins qui s'tendent
jusqu' l'Anti-Liban, lorsque la discorde clata parmi eux. Le comte
de Flandre rclamait de la gnrosit des princes d'Occident la
possession de la ville qui allait tomber en leur pouvoir; il
s'engageait  la dfendre vaillamment contre les infidles pour
l'honneur de Dieu et de la chrtient; mais la jalousie des barons de
Syrie s'veilla: ils se plaignaient de ce que Thierri, qui tait dj
au del des mers seigneur d'un comt si puissant et si illustre,
voulait s'approprier le plus beau domaine du royaume de Jrusalem, et
ajoutaient que si le roi Baudouin ne voulait point se le rserver, il
valait mieux le donner  l'un de ceux qui avaient compltement renonc
 leur patrie pour combattre sans relche. Ces dissensions firent
suspendre les assauts et permirent aux princes d'Alep et de Mossoul de
rassembler toutes leurs forces, et il fallut renoncer  la conqute de
l'ancienne capitale de la Syrie. Ainsi se termina la croisade de Louis
VII.

Thierri passa encore une anne dans la terre sainte, et, avant son
dpart, il y reut un don prcieux du roi de Jrusalem: c'taient,
selon d'anciennes traditions, quelques gouttes du sang du Sauveur,
jadis recueilli par Nicodme et Joseph d'Arimathie. A son retour en
Flandre, il dposa solennellement cette vnrable relique dans la
chapelle de Saint-Basile de Bruges.

Vers l'poque o Louis VII avait quitt la France pour se rendre en
Orient, quelques croiss, partis des rivages de la Flandre, comme
Winnemar au onzime sicle, avaient rejoint sur les ctes d'Angleterre
d'autres plerins anims d'un semblable courage. Deux cents navires
mirent  la voile du havre de Darmouth dans les derniers jours du mois
de mai 1147; mais une tempte les dispersa, et cinquante navires 
peine se retrouvrent dans un port des Asturies. Les plerins s'y
arrtrent trois jours, puis ils se dirigrent vers le port de Vivero
et la baie de la Tambre, et la veille des ftes de la Pentecte ils
allrent visiter le tombeau de saint Jacques de Compostelle. Ils ne
tardrent point  apercevoir les bouches du Douro, et ce fut l que le
conntable de l'expdition, Arnould d'Aerschot, les rejoignit avec un
grand nombre de leurs compagnons. Les habitants du pays les
accueillirent avec joie: Alphonse de Castille, qui fuyait devant les
Mores, vint rclamer leur secours, et ils se htrent de le lui
promettre. C'est ainsi, disent les potes portugais, que les
Isralites expirant dans le dsert virent la manne bienfaisante
descendre du ciel pour les sauver.

La flotte des croiss entra le 28 juin dans le Tage pour reconqurir
Lisbonne. Ni la position presque inaccessible de cette illustre cit,
ni le nombre de ses dfenseurs, que des tmoins oculaires portent 
deux cent mille, n'intimida leur courage. Les faubourgs furent enlevs
ds la premire tentative, et le sige commena. Les Flamands se
placrent  l'orient, les Anglais  l'occident. On avait tabli sur
les navires des ponts volants qui devaient s'abaisser sur les
murailles: les vents s'opposrent  ce que l'on en ft usage. On se
vit alors rduit  prparer d'autres machines, mais les Sarrasins les
incendirent en y rpandant des flots d'huile bouillante. Ces revers
ne dcouragrent point les assigeants; ils reconstruisirent leurs
machines, et un jour que les Sarrasins avaient fait une sortie, les
plerins flamands russirent  leur couper la retraite: le roi
Alphonse et les Anglais profitrent de ce combat pour donner l'assaut;
en ce moment, les Flamands accoururent pour les soutenir, et Lisbonne
leur ouvrit ses portes (21 octobre 1147). Almida et d'autres villes
se soumirent galement aux croiss. La plupart des guerriers de
Flandre, anims par ces succs, restrent en Portugal pour combattre
les Mores. Ils obtinrent des lois et des privilges propres, et
s'appliqurent  faire fleurir l'agriculture et le commerce en mme
temps qu'ils s'illustraient par les armes. Combien la croisade qui
choua devant Damas et celle que couronna la conqute de Lisbonne se
ressemblaient peu! En Syrie, tout tait orgueil, envie, corruption; en
Portugal, le courage chrtien retrouvait ses prodiges. Des plerins
humbles et pauvres, dit Henri de Huntingdon, voyaient la multitude de
leurs ennemis se disperser devant eux.

C'est surtout en Europe qu'il est intressant d'tudier les rsultats
de la seconde croisade. Entreprise en expiation d'une guerre injuste
dirige contre les comtes de Champagne et de Flandre, elle accrot
leur puissance. Leur alliance consolide la paix, mais on peut prvoir
que le jour o ils se spareront, leurs discordes troubleront toute la
monarchie. Les quatre fils de Thibaud le Grand, Henri, Thibaud,
Etienne et Guillaume, possdent les comts de Champagne, de Blois et
de Sancerre et l'archevch de Reims. Ses filles sont duchesses de
Pouille et de Bourgogne, comtesses de Bar et de Pertois. Une autre
devint plus tard reine de France. Thibaud et Henri pousrent les deux
filles qu'Alinor de Guyenne avait eues de son mariage avec Louis VII.
Thibaud avait d'abord inutilement cherch  enlever leur mre, pour
s'attribuer ses domaines hrditaires.

Le comte de Flandre n'est pas moins redoutable. Une guerre heureuse
contre l'vque de Lige et les comtes de Namur et de Hainaut se
termine par un trait que confirmera plus tard le mariage de Baudouin,
fils du comte de Hainaut et de Marguerite, fille de Thierri. Le comte
de Flandre sige  l'assemble de Soissons convoque pour assurer le
repos du royaume. Il se rconcilie avec la maison de Vermandois dont
il fut l'ennemi, parce qu'il sait que le comte Raoul II est condamn,
par une sant dbile,  mourir jeune. Il destine  son fils Philippe
la main d'Elisabeth de Vermandois, qui sera l'hritire des vastes
Etats auxquels son pre a ajout Chauny enlev aux sires de Coucy,
Amiens usurp sur les sires de Boves, Ribemont, conquis sur les sires
de Saint-Obert, Aire, Pronne et Montdidier, devenus galement le prix
de ses violences ou de ses ruses. Le second de ses fils, Matthieu,
s'empare du comt de Boulogne en enlevant l'abbesse de Romsey, fille
du roi d'Angleterre; le troisime, quoique lu vque de Cambray,
pouse la comtesse de Nevers, petite-fille du duc de Bourgogne.

Il est permis de croire que ce fut Thierri qui, par haine contre le
roi Etienne, engagea le roi de France  le combattre et  lui opposer
Henri d'Anjou, neveu de la comtesse de Flandre. Thierri,  la tte de
quatorze cents chevaliers, prit la part la plus active  la conqute
de la Normandie. Le roi, dit une ancienne chronique, se confiait
principalement dans la nombreuse milice du comte de Flandre.

Henri d'Anjou, victorieux sur les bords de la Seine, ne tarda point 
porter la guerre en Angleterre, et le roi Etienne se vit forc 
reconnatre pour son successeur le fils de l'impratrice Mathilde. Une
entrevue solennelle eut lieu  Douvres vers le mois de mars 1153.
Henri d'Anjou s'y rendit avec Thierri, et le roi Etienne leur proposa
de les conduire  Londres; mais ils n'taient pas arrivs 
Canterbury, lorsqu'une troupe de Flamings tenta de les assassiner:
quoique le hasard et fait chouer leur complot, Henri et Thierri se
htrent de quitter l'Angleterre. Ils n'y revinrent qu'au mois
d'octobre, peu de jours avant la mort du roi Etienne, et le comte de
Flandre se trouva  Westminster le dimanche avant la Nol, lorsque
Henri d'Anjou, premier monarque de la dynastie des Plantagents, y
reut l'onction royale.

Qu'taient devenus les Flamings? Les vainqueurs de Stoolebridge,
rduits au complot de Canterbury, portaient la peine de leur trahison.
Ces loups avides, dit Guillaume de Neubridge, fuyaient ou devenaient
doux comme des brebis; ils affectaient du moins de le paratre.--Ils
quittaient, ajoute un autre historien anglais, leurs chteaux pour
retrouver la charrue, la tente des barons pour rentrer dans l'atelier
du tisserand.

Guillaume de Loo, vieux et aveugle, avait obtenu de Thierri qu'il lui
ft permis d'aller finir ses jours dans le chteau o il tait n. La
Flandre, qui avait refus un trne  son ambition, ne rservait  sa
gloire qu'un tombeau.

Deux ans aprs, Henri II se trouvait  Rouen, lorsque le comte de
Flandre y arriva pour le prier de protger ses Etats et son fils
pendant un troisime voyage qu'il voulait entreprendre en Orient. En
effet, Thierri ne tarda point  s'embarquer, et son arrive au port de
Beyruth ranima de nouveau le zle des chrtiens de Jrusalem. Thierri
et le roi Baudouin, aprs avoir conquis rapidement les forteresses
d'Harenc et de Csare, allrent combattre les Sarrasins dans les
principauts d'Antioche et de Tripoli. L'mir Nour-Eddin avait profit
de leur loignement pour menacer la cit sainte, quand Baudouin et
Thierri parvinrent  l'atteindre dans la plaine de Tibriade, prs des
lieux o le Jourdain cesse de tracer un sillon limoneux sur le flot
immobile de la mer de Galile. Une clatante victoire illustra les
armes des chrtiens.

A son retour en Flandre, Thierri fut reu par de nombreuses
acclamations. Une lettre du pape Alexandre III, adresse 
l'archevque de Reims, avait rendu un tmoignage public de la valeur
et de la pit du comte de Flandre. Les infirmits de la vieillesse
n'avaient point refroidi son zle, et en 1163, apprenant la mort de
Baudouin III et les prils qui menaaient son fils Amauri, il rsolut
aussitt de tenter une quatrime croisade. La comtesse Sibylle
l'accompagna, et un grand nombre de plerins, tant de Flandre que de
Lorraine, prirent la croix  son exemple. Le bruit de leur arrive,
dit Guillaume de Tyr, fut pour les chrtiens d'Asie comme un doux
zphyr qui vient calmer les brlantes ardeurs du soleil. Pourquoi
faut-il ajouter que toutes ces esprances furent dues, et que
bientt aprs, selon l'expression de l'historien des croisades, de
sombres nues couvrirent le ciel et ramenrent les tnbres!
Nour-Eddin livra, dans la principaut d'Antioche, un sanglant combat
dans lequel il fit prisonniers le prince d'Antioche, Raimond de
Tripoli, Josselin d'Edesse et Gui de Lusignan. Thierri ne put rien
pour rparer ces malheurs: il n'y vit sans doute que la rvlation de
la colre du ciel, et s'loigna tristement pour retourner en Flandre.
Sa femme, Sibylle d'Anjou, unie par les liens du sang  la dynastie
des rois de Jrusalem, espra que ses prires seraient plus puissantes
que les armes du comte de Flandre, et n'hsita point  se vouer  la
vie religieuse,  Bthanie, sur les ruines de cette maison de Lazare,
o Jsus, en ressuscitant le frre de Marthe et de Marie, avait promis
la vie  tous ceux qui croiraient en lui.

Le comte de Flandre ne devait survivre que quatre annes  ces
malheurs. Il mourut  Gravelines le 17 janvier 1168 (v. st.). Dj
depuis longtemps il avait remis  son fils le gouvernement de ses
Etats, et le moment est arriv o, aprs avoir racont les luttes que
Thierri soutenait sous le ciel brlant de la Syrie pour lever la
gloire de la Flandre, nous devons retracer les efforts que faisait
Philippe pour augmenter sa puissance dans les froides rgions du Nord.

L'vnement le plus remarquable qui et signal les commencements de
l'administration de Philippe d'Alsace avait t une guerre contre le
comte Florent de Hollande. En 1157, pendant l'absence de son pre, le
jeune comte de Flandre se vit oblig, par les plaintes des marchands
flamands,  prendre les armes pour protger leur commerce sur la
Meuse. Une flotte flamande menaa les ports de Hollande, tandis que
l'arme de Philippe d'Alsace envahissait le pays de Waes et s'emparait
du chteau de Beveren. Huit ans plus tard, peu aprs la quatrime
croisade de Thierri, la mme guerre se renouvela: cette fois, la
Flandre avait quip une flotte qu'un chroniqueur value  sept mille
navires. Les hommes d'armes de Flandre taient soutenus par Godefroi
de Louvain; ils triomphrent aprs une sanglante mle, et
poursuivirent les Hollandais pendant sept heures. Florent et quatre
cents de ses chevaliers tombrent en leur pouvoir. Le comte de
Hollande fut enferm dans le clotre de Saint-Donat de Bruges, o,
aprs une captivit de prs de trois annes, il signa, le 27 fvrier
1167 (v. st.), un trait trop important pour qu'il ne soit point utile
d'en rappeler les principaux articles.

Florent reconnaissait que, par le jugement des barons de Flandre, il
avait perdu toutes les terres tenues en fief de Philippe, et ceci
s'appliquait au pays de Waes; il consentait  partager avec le comte
de Flandre la souverainet des les situes entre l'Escaut et
Hedinzee, et accordait aux marchands flamands le droit de trafiquer
librement dans tous ses Etats. Les nobles de Hollande se portrent
cautions des serments de leur prince.

Il avait t convenu galement, ajoute une ancienne chronique, que le
comte Florent fournirait mille ouvriers instruits dans l'art de
construire les digues, afin qu'ils excutassent tous les travaux
ncessaires pour prserver la ville de Bruges et son territoire des
invasions de la mer. Le comte de Hollande et les siens acceptrent
toutes ces conditions, heureux d'avoir t traits pendant leur
captivit moins comme des ennemis prisonniers, que comme des amis
auxquels on donnerait l'hospitalit. Ds que le comte de Hollande fut
retourn dans ses Etats, il s'empressa d'envoyer plus de mille
ouvriers de Hollande et de Zlande. Ceux-ci construisirent des maisons
et d'autres difices sur une digue qu'on nommait Hontsdamme, puis ils
tablirent galement des digues jusqu' Lammensvliet et Rodenbourg.
D'autres personnes vinrent successivement se fixer  Damme et y firent
le commerce; les marchands y afflurent: en moins de trois ans, on vit
s'y lever une ville assez importante. Le comte Philippe de Flandre
donna de nombreux privilges  ses habitants, voulant qu'ils
portassent dsormais le titre de bourgeois et fussent affranchis, dans
toute la Flandre, des droits de passage et de tonlieu. Leur prosprit
augmenta de jour en jour... Telle fut l'origine de ce port clbre
qui devait occuper une si grande place, au treizime sicle, dans
l'pope du chapelain de Philippe-Auguste:

    Speciosus erat Dam nomine vicus
    Lenifluis jucundus aquis atque ubere gleb,
    Proximitate maris, portuque, situque superbus.


Vers la mme poque, l'empereur Frdric Ier, prs de qui Philippe
d'Alsace s'tait rendu  Aix pour assister  l'exhumation solennelle
des restes de Karl le Grand, lui cda la chtellenie de Cambray, et
permit  ses sujets d'tendre leurs relations commerciales dans ses
Etats. En 1173, une charte de Frdric Ier tablit,  la demande du
comte de Flandre, quatre foires annuelles  Aix-la-Chapelle et deux 
Doesburg. L'archevque de Cologne confirma les privilges octroys par
l'empereur.

A ces traits conclus avec la Hollande et l'Allemagne, il faut ajouter
celui qui, le 19 mars 1163 (v. st.), reut les sceaux de Thierri et du
roi d'Angleterre Henri II. Il ratifiait les conventions arrtes le 10
mars 1103 entre Robert II et Henri Ier, en portant le fief pcuniaire
sur lequel elles reposaient  la somme de cinq cents marcs d'argent.

Henri II ne pouvait oublier qu'il devait sa couronne  l'appui de
Thierri d'Alsace; mais ds que celui-ci fut descendu au tombeau, il
crut ne plus tre ingrat en se montrant hostile  son fils. Henri II
se conduisait avec la mme dloyaut vis--vis des communes qui jadis
avaient pris les armes en sa faveur contre Etienne de Boulogne.
L'archevque de Canterbury Thomas Becket, perscut comme chef de
l'Eglise anglo-saxonne, avait envoy un de ses amis s'assurer des
dispositions o se trouvaient le roi de France et le comte de Flandre,
et voici en quels termes Jean de Salisbury lui rendait compte de son
voyage: Ds que j'eus pass la mer, je crus tre entr dans une
atmosphre plus douce; de tristes orages s'taient apaiss, et
j'admirais de toutes parts la paix et le bonheur des nombreuses
populations qui m'entouraient. Les serviteurs du comte de Guines
m'accueillirent avec honneur, et me conduisirent jusqu'au monastre de
Saint-Omer. Je me dirigeai ensuite vers Arras, et j'y appris que le
comte de Flandre se trouvait dans le chteau de l'Ecluse, d'o
l'orgueilleux vicomte d'Ypres fut jadis chass aprs une longue
rsistance. A peine y tais-je arriv que j'aperus le comte qui,
selon la coutume des hommes puissants, se livrait au bord des
rivires, des tangs et des marais, au plaisir de la chasse aux
oiseaux. Il se rjouit de rencontrer un homme qui pouvait lui
dpeindre fidlement l'tat de l'Angleterre, et moi je ne me
rjouissais pas moins de ce que Dieu l'avait ainsi offert  mes
regards. Il m'adressa de nombreuses questions sur le roi et sur les
grands: le rcit de vos malheurs excita sa piti, et il me promit de
vous aider et de vous prter des navires si vous en aviez besoin.

Thomas Becket ne tarda point  se trouver rduit  recourir aux
tristes ncessits de l'exil. Aprs s'tre cach pendant quelques
jours dans les marais du comt de Lincoln, il traversa la mer le 2
novembre 1164. Un historien anglais raconte que sa barque glissa au
milieu d'une tempte sans en ressentir l'agitation, comme si la vertu
d'une me forte pouvait communiquer  tout ce qui l'entoure le pouvoir
de rsister  la rage des lments comme au dchanement des passions.
Le port de Gravelines reut le primat fugitif, et ce fut de l qu'il
se rendit au monastre de Clairmarais.

Ds que Henri II eut appris la fuite de Becket, il fit remettre au
comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'invitait  se saisir
de la personne de Thomas, ci-devant archevque de Canterbury. Becket
n'avait pas quitt le monastre de Clairmarais; mais Jean de Salisbury
lui crivait: Souvenez-vous que les rois ont les mains longues. Les
liens de parent qui unissaient Philippe  Henri II semblaient
justifier ces craintes, et l'archevque jugea prudent de poursuivre
son voyage: ce fut  Soissons qu'il se retira par le conseil de
l'vque de Trouane et de l'abb de Saint-Bertin.

Cependant le comte de Flandre s'alliait de plus en plus intimement 
Louis VII dont il venait de tenir le fils sur les fonds baptismaux. Il
se montra le protecteur de Becket et fit mme, assure-t-on, quelques
dmarches auprs du roi d'Angleterre pour amener une rconciliation;
ses efforts furent inutiles, et il ne tarda point  joindre ses armes
 celles du roi de France, tandis que son frre, Matthieu de Boulogne,
runissait une flotte de six cents navires qui sema la terreur en
Angleterre.

Ds ce moment, Becket n'eut plus de motifs pour souponner la loyaut
de Philippe d'Alsace: il se rendit dans le Vermandois, et les
relations qui s'tablirent entre le comte de Flandre et l'archevque
exil devinrent de plus en plus frquentes. Thomas Becket visita la
Flandre, et y bnit de ses mains vnrables la chapelle du chteau de
Male. Un jour que Philippe d'Alsace se trouvait en Vermandois, au
bourg de Crpy o il faisait construire une glise, l'archevque de
Canterbury lui demanda le nom du saint dont il avait rsolu d'invoquer
le patronage. Je veux, rpondit le comte, la ddier au premier
martyr.--Est-ce au premier de ceux qui sont dj morts ou au premier
de ceux qui mourront? interrompit l'archevque. Parole prophtique!
l'glise tait  peine acheve, lorsque Philippe d'Alsace la consacra
au martyr saint Thomas de Canterbury.

Henri II, cdant aux remontrances ritres du roi de France et du
comte de Flandre, avait pardonn  Becket. Il l'avait feint du moins;
mais ses courtisans comprenaient mieux ses intentions. Ils suivirent
l'archevque de Canterbury en Angleterre, et le 29 dcembre 1171,
Becket, succombant sous leurs coups, rougit de son sang les marches de
l'autel.

Ce crime fut la cause ou le prtexte d'une guerre dirige contre Henri
II. La reine d'Angleterre, jadis rpudie par Louis VII, la clbre
Alinor de Guyenne, eut horreur de son poux. Ses fils Henri, Richard
et Jean appelaient sur leur pre les vengeances du ciel. L'an de ces
princes se rfugia  la cour de Louis VII et s'y fit proclamer roi. Le
roi de France, le roi d'Ecosse et le comte de Flandre lui avaient
promis de le soutenir, et le premier usage qu'il fit de son nouveau
sceau fut de rcompenser d'avance leur zle et leur appui. Il promit
au comte de Flandre tout le comt de Kent, avec les chteaux de
Douvres et de Rochester;  Matthieu de Boulogne, le comt de Mortain
en Normandie et le fief de Kirketone en Angleterre; au comte de Blois,
de vastes domaines sur les bords de la Loire; au roi d'Ecosse, le
Northumberland;  son frre David, le comt de Huntingdon;  Hugues
Bigot, ancien ami de Guillaume de Loo, le chteau de Norwich. De plus,
Philippe d'Alsace lui rendit hommage pour son fief pcuniaire qui fut
fix  mille marcs d'argent. C'taient, il faut l'avouer, de tristes
auspices pour la royaut de Henri III que ces projets de dmembrement
au dbut d'une insurrection impie qu'accablaient les maldictions
paternelles.

Tandis que Louis VII se prparait  combattre, le comte de Flandre
envahissait la Normandie. Le comte d'Aumale se hta de lui livrer son
chteau. Drincourt capitula aprs une courte rsistance, et le Chteau
d'Arques allait partager le mme sort, lorsque, le 25 juillet 1173, le
comte Matthieu de Boulogne fut atteint d'une blessure mortelle dans
une escarmouche. Ds que Philippe connut la mort de son frre, il
ordonna la retraite, et les hommes d'armes de Henri II, dlivrs de
cette agression menaante, purent runir tous leurs efforts contre
l'arme du roi de France qui fut mise en droute prs de Verneuil.

L'un des plus puissants barons d'Angleterre, le comte de Leicester,
releva la bannire des fils de Henri II. Aprs avoir brav la colre
du roi jusqu'au milieu de sa cour, il alla chercher en Flandre les
hommes d'armes que la mort de Matthieu de Boulogne laissait sans chef,
et leur persuada aisment de s'associer  sa fortune. Le 29 septembre,
il abordait avec eux  Walton, dans le comt de Suffolk. Il fit
aussitt arborer l'tendard de saint Edmond, autrefois si cher aux
communes anglo-saxonnes; mais ce fut en vain: instruites par une
triste exprience, elles n'osrent point prendre part au mouvement;
cependant le comte de Leicester avait rejoint Hugues Bigot et s'tait
empar de Norwich. Repouss devant Donewich, il effaa ce revers en
enlevant en quatre jours le chteau d'Hageneth. Il marchait vers
Leicester, lorsque l'approche de l'arme de Henri II le fora  se
replier vers Fremingham. Atteint dans les marais de Forneham, il
combattit, fut vaincu et rendit son pe (17 octobre 1173). Dix mille
Flamands prirent sur le champ de bataille. Un grand nombre furent
noys ou gorgs par les vainqueurs, qui n'pargnrent que ceux dont
ils espraient obtenir une ranon. Quatorze mille de ces prisonniers,
dlivrs de leur captivit grce  une trve qui fut proclame,
traversrent pendant l'hiver suivant le comt de Kent pour retourner
dans leur patrie. Ils avaient t contraints de jurer qu'ils ne
porteraient plus les armes contre Henri II, et tous taient galement
ples de faim et de misre. Tel fut, s'crient les historiens
anglais, le juste chtiment des loups de Flandre, qui depuis longtemps
nous enviaient nos richesses et se vantaient dj d'avoir conquis
l'Angleterre.

Ainsi s'acheva l'anne 1173. Ds que le printemps fut arriv, le roi
de France et le comte de Flandre se prparrent  venger ces revers.
Tandis que les barons franais se dirigeaient vers les bords de la
Seine, Philippe runissait  Gravelines une arme telle, dit un
historien, que depuis longtemps on n'en avait point vu d'aussi
nombreuse en Europe. Henri II se trouvait en Normandie, et ses
ennemis avaient jug utile de porter la guerre en Angleterre afin de
l'obliger  s'loigner de ses provinces situes en de de la mer. Ce
fut le comte de Flandre qui reut cette mission. Trois cent dix-huit
intrpides chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude de ses
hommes d'armes, abordrent  Orwell. Ils avaient ralli les amis du
comte Hugues Bigot et taient entrs  Norwich, lorsqu'une autre
flotte flamande mit  la voile vers les comts du Nord pour soutenir
l'insurrection de l'vque de Durham et l'invasion des Ecossais qui
avaient form le sige de Carlisle.

Ce que l'on avait prvu arriva: Henri II se hta de retourner en
Angleterre, emmenant avec lui le comte de Leicester, son illustre
captif. Le comte de Flandre, s'avanant aussitt  travers les
provinces conquises l'anne prcdente par Matthieu de Boulogne, se
rendit  marches forces sous les murs de Rouen o l'attendait Louis
VII. Au moment o ces desseins habiles semblaient devoir russir, ils
chourent devant la rapidit des succs de Henri II. Le roi
d'Angleterre avait dbarqu le 10 juillet au port de Southampton, et,
dans son dsir hypocrite de calmer l'irritation des communes
anglo-saxonnes, il avait commenc par aller faire acte de pnitence
publique au tombeau de saint Thomas de Canterbury; peu de jours aprs,
on apprit que, ds le lendemain de l'arrive du roi, une grande
bataille avait t livre  Alnwick dans le Northumberland. Les armes
de Henri II taient victorieuses. Le roi d'Ecosse avait t pris, et
avec lui tous les guerriers de Flandre et Jordan leur chef. Il y eut
tant de prisonniers, dit un contemporain, qu'il n'y avait point assez
de cordes pour les lier, ni assez de prisons pour les renfermer.

Cependant le sige de Rouen se prolongeait. Tous les assauts avaient
t inutiles, et un armistice d'une seule journe avait t proclam
pour la fte de Saint-Laurent, lorsque le comte de Flandre s'approcha
du roi de France: Voyez, lui dit-il, cette cit qui dj nous a cot
tant d'efforts; partage entre les danses et les jeux, elle semble
aujourd'hui s'offrir elle-mme  nous. Que notre arme prenne les
armes en silence, et se hte de dresser les chelles contre les
murailles: nous serons matres de la ville avant que ceux qui
s'amusent au dehors puissent y rentrer. Ce projet fut approuv. Peu
importe, s'taient cris les autres chefs, que nous russissions par
notre courage ou par nos ruses. La bonne foi est-elle un devoir
vis--vis de ses ennemis? Par hasard, un prtre se trouvait,  cette
heure, au haut du beffroi de Rouen. Il remarqua le mouvement des
assigeants et fit aussitt sonner le tocsin. La ville fut sauve, et
le lendemain on signala une flotte nombreuse qui s'avanait dans la
Seine: c'tait celle du roi d'Angleterre qui accourait triomphant,
suivi de dix mille mercenaires.

Louis VII s'tait loign: le comte de Flandre protgea sa retraite.
Un mois aprs, la paix fut conclue  Amboise entre les rois de France
et d'Angleterre; le comte de Flandre ne tarda point  y accder, et il
obtint, en restituant ses conqutes, de pouvoir conserver le fief de
mille marcs qui lui avait t promis.

Philippe d'Alsace profita du rtablissement de la paix pour excuter
un pieux projet dont son pre lui avait donn l'exemple.

Le 11 avril 1175, il prit la croix avec son frre et les principaux
barons de ses Etats, et il avait tout prpar pour son voyage, quand
l'archevque de Canterbury et l'vque d'Ely vinrent lui annoncer que
Henri II voulait, en expiation de la mort de Matthieu de Boulogne, lui
accorder un subside important s'il consentait  ajourner son dpart
jusqu'aux ftes de Pques. Henri II avait deux motifs pour agir ainsi:
il esprait que le comte de Flandre ne marierait point les filles du
comte de Boulogne sans rclamer son assentiment; puis, songeant
lui-mme  se rendre en Asie et conservant ses vues ambitieuses jusque
dans l'accomplissement d'un plerinage dict par la pnitence, il ne
voulait point arriver le dernier  Jrusalem.

Toute l'anne 1176 s'coula sans que le roi d'Angleterre et rempli sa
promesse; lorsque l'hiver fut arriv, Philippe, fatigu de ces
retards, chargea l'avou de Bthune et le chtelain de Tournay d'aller
porter ses plaintes  Henri II. Ils ajoutrent que si le roi
d'Angleterre ne remplissait point ses engagements, Philippe marierait
ses nices aux fils de Louis VII. Peut-tre cette dclaration
n'tait-elle qu'un mensonge habile; mais le but que se proposait le
comte de Flandre fut atteint. Il feignit de cder aux prires
ritres des ambassadeurs anglais Gauthier de Coutances et Ranulf de
Glanville, en faisant pouser  l'une des filles du comte de Boulogne
le duc de Louvain,  l'autre le duc de Zhringen, qui conserva peu de
temps le comt de Boulogne, bientt transfr aux comtes de Saint-Pol
et de Dammartin. Henri II remit au comte de Flandre cinq cents marcs
d'argent et ne demanda plus  partager ses conqutes en Asie.

Vingt jours aprs le dimanche de Pques fleuries, la flotte flamande
mettait  la voile. Elle s'arrta en Portugal et  l'le de Chypre,
et n'aborda que vers le mois d'aot  Ptolmade. Le roi de Jrusalem,
qui l'attendait avec impatience, envoya au devant du comte de Flandre
plusieurs princes et plusieurs vques. Partout il fut reu avec les
plus grands honneurs, et ds qu'il fut arriv  Jrusalem, les barons
et les grands matres des hospitaliers et des templiers, prenant en
considration les infirmits du roi Baudouin le Lpreux, offrirent 
Philippe d'Alsace le gouvernement du royaume. Tous espraient que les
secours et les conseils du comte de Flandre et des siens
raffermiraient le trne chancelant de Jrusalem, et permettraient
enfin de combattre activement les infidles. L'admiration qu'inspirait
Philippe s'accrut de plus en plus lorsqu'il eut rpondu que, profitant
des loisirs que lui laissait l'administration de ses Etats
hrditaires, il ne s'tait point rendu en Asie pour augmenter sa
puissance, mais pour servir la cause de Dieu.

Cependant on dcouvrit bientt combien d'orgueil se cachait sous cette
humilit apparente. Si Philippe refusait la rgence, c'est que son
ambition s'levait jusqu' la royaut. Tels taient les sinistres
desseins qu'il nourrissait contre un prince qui lui tait uni par les
liens du sang, et qui lui accordait en ce moment mme une gnreuse
hospitalit.

Le comte de Flandre ne fut point second dans ses complots, et une
autre pense se prsenta  son esprit: Baudouin le Lpreux n'avait
point d'enfants; sa soeur, mre de l'hritier du royaume, tait veuve
du marquis de Montferrat, et il n'tait point douteux que le nouvel
poux qu'elle accepterait n'obtnt, avec la tutelle du jeune prince,
le gouvernement du royaume. Le comte de Flandre, qui avait ddaign
pour lui-mme cette haute position, la destinait  un de ses
chevaliers. Il voulait donner la main de la reine Sibylle et celle de
sa soeur, qui, trs-jeune encore, habitait avec sa mre  Naplouse,
aux deux fils de l'avou de Bthune: il esprait que celui-ci, l'un de
ses amis les plus dvous, n'hsiterait point  lui cder, en change
de quelques baronnies en Palestine, les vastes domaines qu'il
possdait en Flandre. Un jour que Philippe se trouvait au milieu des
conseillers de Baudouin, parmi lesquels sigeait l'archevque
Guillaume de Tyr, il leur demanda pourquoi ils ne le consultaient
point sur le mariage de sa parente Sibylle, veuve de Guillaume de
Montferrat. Ils rpondirent, aprs avoir pris l'avis du roi, qu'ils
ne s'taient point occups du mariage de la marquise de Montferrat,
parce qu'elle n'tait veuve que depuis peu de temps; mais toutefois
que, s'il proposait une union convenable, on ferait usage de ses
conseils: ils ajoutaient que son choix serait soumis  la dlibration
commune des barons. Je ne le ferai point, rpliqua Philippe irrit,
il faut que les princes du royaume jurent de respecter ma volont, car
ce serait couvrir de honte une personne honnte que la nommer pour
l'exposer  un refus. Ces plaintes et ces menaces n'amenrent point
de rsultat. Guillaume de Tyr et ses collgues s'taient retirs en
s'excusant sur leurs devoirs vis--vis du roi et vis--vis
d'eux-mmes, de ce qu'ils ne pouvaient livrer la soeur du roi de
Jrusalem  un chevalier dont le nom leur tait inconnu.

Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople
tait venue rclamer l'excution d'un trait autrefois conclu avec le
roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient pris
l'engagement de se runir pour envahir l'Egypte. On offrit au comte de
Flandre le commandement de cette expdition: Il vaut mieux,
rpondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la honte ou la
gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il parvient  la
conqurir. Comme les envoys de Baudouin lui reprsentaient qu'ils
n'avaient pas le pouvoir de crer un second roi et un second royaume,
il dclara qu'il n'irait point en Egypte, allguant tour  tour
l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la multitude d'ennemis
qu'on aurait  combattre, la famine  laquelle l'arme serait expose
pendant sa marche. Vainement lui rpliquait-on que des navires
devaient transporter les machines de guerre, et que six cents chameaux
chargs de vivres suivraient l'arme: il persista dans sa rsolution.
Dj soixante et dix galres grecques taient arrives au port de
Ptolmade, avec les trsors que l'empereur Manuel Comnne consacrait
aux frais de cette guerre: les barons de Jrusalem crurent qu'il
n'tait ni prudent, ni honorable de violer sans motifs une promesse
formelle, et se prparrent  remplir leurs engagements. A cette
nouvelle, le comte de Flandre, voyant que l'on s'inquitait peu de ses
refus, s'irrita de plus en plus: il rptait qu'on ne cherchait qu'
l'outrager, et sa fureur tait si violente que les barons de
Jrusalem, effrays par ces dissensions, supplirent les Grecs
d'ajourner l'expdition d'Egypte jusqu'au printemps.

Philippe, mcontent et jaloux, avait  peine pass quinze jours dans
la cit sainte. Emportant avec lui la palme qui tait le signe
ordinaire de l'accomplissement du pieux plerinage, il s'tait retir
 Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante, il
ne tarda point  envoyer  Jrusalem l'avou de Bthune pour annoncer
qu'il tait prt  combattre, soit en Egypte, soit ailleurs. Agit par
de secrets remords, il cherchait  loigner de lui l'accusation
d'avoir compromis la fortune des chrtiens en Asie.

Les barons de Jrusalem s'empressrent de communiquer ce message de
Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnne. Ceux-ci leur rpondirent
que, bien qu'il ft peu convenable de changer si frquemment de
desseins, ils consentaient  n'couter que les intrts de la cause de
Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de Flandre et les siens
jurassent de prendre part  cette expdition loyalement et de bonne
foi, en observant tous les engagements qui existaient entre le roi et
l'empereur. De nouvelles difficults s'levrent: le comte voulait
mettre des restrictions  son serment et refusait de le prter
lui-mme, en offrant celui de l'avou de Bthune et de quelques autres
barons de Flandre. Enfin il arriva que les ambassadeurs impriaux,
jugeant inutile d'entamer d'autres ngociations, se dcidrent 
retourner  Constantinople.

Une si honteuse inertie avait compltement dshonor la croisade de
Philippe d'Alsace, quand, par une rsolution inopine, il prit les
armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte.
Quelques voix accusaient mme le prince d'Antioche et le comte de
Tripoli d'avoir dtourn le comte de Flandre de la guerre d'Egypte,
afin de l'entraner  la dfense de leurs Etats. Il avait reu du roi
cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'taient joints le
grand matre des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du
Temple. Ses premiers pas le portrent dans la principaut de Tripoli;
puis, aprs avoir ravag le territoire d'Apame, il mit le sige
devant Harenc, chteau fortifi, au sommet d'une colline presque
inaccessible.

Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de feuillage,
dans l'enceinte circulaire d'un rempart destin  le protger contre
les torrents dont l'hiver doit bientt enfler les eaux, l'mir
Salah-Eddin s'lance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de
Jrusalem n'a point d'arme autour de lui, il traverse les dserts et
parat inopinment devant Ascalon. Baudouin le Lpreux sort de la cit
sainte abandonne au dsespoir, et oppose  l'innombrable cavalerie
des infidles trois cent soixante et quinze combattants. L'vque de
Bethlem les prcde, portant le bois de la vraie croix. Une longue
mle s'engage, lorsque tout  coup un tourbillon imptueux s'lve et
enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de poussire. Leurs regards
se troublent, et la terreur multiplie  leurs yeux le nombre des hros
chrtiens; ils jettent prcipitamment leurs armes, et fuient avec
Salah-Eddin que son dromadaire emporte au milieu des sables de
l'Arabie (25 novembre 1177).

Pendant cette journe glorieuse o les vainqueurs rendirent grces au
Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gdon oppose aux Madianites,
ils ne devaient qu' sa protection un si merveilleux triomphe,
Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts chouer sur le territoire
d'Artsie, dont le nom rappelait les exploits du comte Robert de
Flandre. Le sige d'Harenc languissait; la discipline militaire
s'tait relche. Les chasses des fauconniers, les jeux des baladins,
les ds et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les
chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu' se reposer dans
de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer  son
expdition, et en mme temps qu'il dcourageait ainsi tous ceux qui se
trouvaient avec lui, il faisait renatre la confiance chez les
assigs dj prts  capituler. En vain le prince d'Antioche
supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste
rsolution. Le comte de Flandre fut sourd  toutes les prires et
retourna  Jrusalem, o il voulait assister aux ftes de Pques. Peu
de jours aprs, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le
portrent de Laodice  Constantinople; puis il continua son voyage
par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il
revint en Flandre.

Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en
paix. La rconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait
sincre. Philippe d'Alsace tait  peine rentr en Flandre, lorsqu'il
y vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court
Mantel. L'anne suivante, il accompagna  Canterbury le roi de France
qui se rendait en plerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour
implorer du ciel le rtablissement de son fils. Sa prire fut exauce;
mais ce voyage avait puis les forces du vieux monarque. Ses
infirmits l'accablaient, et rduit  transmettre le sceptre  un
jeune prince  peine g de quatorze ans, il confia sa tutelle et le
gouvernement du royaume au comte de Flandre.

Philippe-Auguste reut l'onction royale le jour de la Toussaint 1179.
Le comte de Flandre porta dans cette crmonie l'pe du royaume, et
ds ce jour son influence ne fut plus douteuse. Le roi, crit Roger
de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du comte Philippe
et un pote ajoute:

    Lors iert receveur de rentes,
    Des aventures et des ventes,
    Par Paris, par Senlis et par Rains
    Et par autres lieus, ses parrains,
    Phelippes, li contes de Flandres.

Le comte de Flandre profita de sa position leve pour se faire
confirmer la cession dfinitive de tous les domaines d'Elisabeth de
Vermandois, afin qu'ils restassent dsormais attachs au fief des
comtes de Flandre. Leur tendue et l'importance des cits d'Amiens, de
Nesle et de Pronne, avaient augment considrablement sa puissance;
mais, par une faute dont l'avenir rvlera toute la gravit, en mme
temps qu'il cherchait  s'assurer la conservation du Vermandois, il
prparait le dmembrement d'une autre partie de ses Etats. Egar par
son ambition, il voulait unir le jeune roi de France  l'une de ses
nices, fille du comte de Hainaut, et s'tait charg de lui assigner
une dot qui ft digne de la couronne qu'elle allait porter: c'tait
l'Artois, avec les cits d'Arras, d'Aire, de Saint-Omer, d'Hesdin, de
Bapaume.

Elisabeth de Hainaut tait dj fiance  Henri de Champagne. La reine
de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se plaignit
vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie
auprs du roi Henri II, et de l elle appelait ses amis aux armes.

Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le
dnoment des ngociations qu'il a entames: il amne le jeune roi en
Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait pouser prcipitamment,
en prsence des vques de Laon et de Senlis, la jeune Elisabeth de
Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hte de se rendre, non 
Reims, mais  l'abbaye de Saint-Denis, o l'archevque de Sens
accourt pour poser sur le front de la jeune fiance la couronne
parseme de fleurs de lis. Au moment o l'arrire-petite-fille de
Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique de Dagbert, la
baguette d'un hraut d'armes brise l'une des lampes suspendues devant
l'autel, et des flots d'huile se rpandent sur sa tte, comme si une
main cleste et voulu la bnir.

Elisabeth de Hainaut tait reine. Ses ennemis s'inclinrent devant
elle, et l'altire Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main
d'une de ses nices, fille du comte de Troyes,  l'hritier des comtes
de Hainaut. Ds ce moment, le comte de Flandre ne rencontra plus
d'adversaires: il choisissait lui-mme les ministres et les
conseillers auxquels le soin des affaires tait confi. Les
populations du Midi gardaient le silence; les hommes de race
septentrionale triomphaient, et saluaient dans Elisabeth l'hritire
de Karl le Chauve, qui allait rtablir dans sa postrit la dynastie
de Karl le Grand. Ils aimaient  raconter que l'pe que le comte de
Flandre portait  la crmonie du sacre tait la clbre Joyeuse que
la main de l'empereur des Franks avait touche; et c'tait parmi eux
une ancienne tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de
Judith, avait enlev avec elle les restes de Ppin le Bref et de son
fils, comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des
Captiens, il en avait voulu conserver le glorieux dpt pour ses
successeurs issus de la dynastie karlingienne.

Cette paix profonde, qui succdait  tant de guerres lointaines et
sanglantes, semblait sourire aux dlassements littraires. Philippe
d'Alsace s'y tait toujours montr favorable, et il n'tait point
indigne de les protger s'il couta les conseils que lui adressait
Philippe d'Harveng: La science n'est pas le privilge exclusif des
clercs: il est beau de pouvoir se drober aux combats ou aux
agitations du monde, pour aller s'tudier dans quelque livre comme
dans un miroir... Les leons qu'y trouvent les hommes illustres
ajoutent  la noblesse, lvent le courage, adoucissent les moeurs,
aiguillonnent l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possde
une me aussi haute que sa dignit aime  entendre ces sages
prceptes. Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents
aient voulu que, ds votre enfance, vous fussiez instruit dans les
lettres! Saint Thomas Becket parle  peu prs dans les mmes termes
que Philippe d'Harveng du comte de Flandre: Il mrite les plus
hautes louanges, car sa prudence est gale  la gloire de sa
naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur de sa
justice, il gouverne ses sujets fidles avec toute la douceur de sa
clmence. Il respecte et protge l'Eglise, et honore Jsus-Christ dans
ses ministres; sa bont touche tous les coeurs, ses bienfaits lui
concilient la gratitude publique. Il ne perscute point ses peuples,
et ne cherche point de prtexte pour tourmenter les pauvres et
dpouiller les riches. Loin d'imiter les monarques dont les Etats
touchent aux siens, il retrace la vertu et la gnrosit de ces
empereurs romains qui savaient

    Protger la faiblesse et rprimer l'orgueil.

Elisabeth de Vermandois partageait les gots du comte de Flandre: elle
aimait surtout les vers des mnestrels, et prsidait mme une cour
d'amour. C'tait  Bruges o sous les frais ombrages de Winendale que
les plus clbres trouvres du douzime sicle venaient lire tour 
tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligs, du Chevalier au Lion,
d'Yseult, de Tristan de Lonnois ou celui du Graal, qui fut crit

        Por le plus preud'homme.
    Qui soit en l'empire de Rome:
    C'est li quens Phelippe de Flandres.

Tandis que Chrtien de Troyes chantait la gnrosit du comte de
Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de la
pauvret, cette compagne des potes, qui le plus souvent est leur
muse.

Il faut rappeler, au milieu de ces crations d'une posie nave et
gracieuse, les travaux de quelques hommes vnrables par leur science,
jurisconsultes ou thologiens, qui allaient s'instruire tour  tour
aux coles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi eux que nous
placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent dans
l'observation des faits; l'illustre abb des Dunes, Elie de Coxide, et
l'abb de Marchiennes, Andr Silvius; Hugues de Saint-Victor, qui fut
surnomm le second Augustin, et Raoul de Bruges, qui emprunta  la
langue des Arabes, presque ignore alors en Europe, une traduction du
Planisphre de Ptolome.

Peut-tre Raoul de Bruges reut-il en Flandre la visite du clbre
gographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait rsolu de parcourir
toute l'Europe avant d'crire sa description du monde. La Flandre, y
dit-il, est borne  l'orient par le pays de Louvain. Elle compte au
nombre de ses villes, Tournay, Gand, Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce
pays, couvert de villages, est partout cultiv avec le plus grand
soin. La principale de ses villes est celle de Gand, btie sur la rive
orientale de la Lys. On admire ses vastes habitations et ses beaux
difices; elle est situe au milieu des vergers, des vignobles et des
champs les plus fertiles. A quinze milles de Gand, vers l'ouest,
s'lve la ville de Bruges, qui, bien que moins tendue, possde une
nombreuse population. Des vignobles et des campagnes fertiles
l'entourent galement.

Un vque gallois, chass de son sige par la colre de Henri II comme
l'archevque de Canterbury, a clbr avec le mme enthousiasme la
puissance du comte de Flandre: J'tais arriv  Arras, crit-il,
lorsque tout  coup un grand tumulte s'leva dans la ville. Le comte
Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait exposer au milieu de
la place du march un bouclier solidement fix  un poteau, et c'tait
l que les cuyers et les jeunes gens, monts sur leurs chevaux,
prludaient  la guerre, et prouvaient leurs forces en enfonant
leurs lances dans le bouclier. J'y vis le comte lui-mme, j'y vis tant
de nobles, tant de chevaliers et tant de barons vtus de soie, j'y vis
s'lancer tant de superbes coursiers, j'y vis briser tant de lances,
que je ne pouvais assez admirer tout ce qui s'offrait  mes yeux.
Cependant lorsque cette enceinte eut t occupe pendant environ une
heure par cette nombreuse noblesse, le comte Philippe se retira
soudain suivi de tous les siens;  toutes ces pompes avait succd le
silence, et je compris combien promptement s'vanouissent ici-bas les
crations de la vanit.

Ainsi s'vanouirent aussi ces jours heureux o la paix multipliait ses
bienfaits. Jeux de la posie, travaux de la science, brillants
tournois de la chevalerie, tout disparut le mme jour. La guerre, qui
avait cess le 1er novembre 1179, reprit deux annes aprs, vers le
mois de novembre 1181. Louis VII tait descendu au tombeau.
Philippe-Auguste avait seize ans: il tait impatient d'exercer seul
cette autorit que la mort de son pre semblait remettre tout entire
en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en comptait
plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse  entourer
le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. Les
historiens du douzime sicle nous ont conserv les noms des barons de
Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient  l'aristocratie fodale
du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace avait eu de frquents
dmls. Raoul de Coucy lui avait refus l'hommage de ses domaines, en
mme temps que Raoul de Clermont lui disputait la possession du bourg
de Breteuil.

Ces mauvaises dispositions clatrent plus manifestement en 1182. La
comtesse de Flandre tait morte  Arras le 27 mars, ne laissant point
de postrit. Sa soeur lonore, marie tour  tour au comte de
Nevers,  Matthieu et  Pierre d'Alsace, leur avait survcu. Le grand
chambellan de France, Matthieu de Beaumont, qu'elle venait d'pouser
en quatrimes noces, ne tarda point  rclamer,  titre hrditaire,
les vastes Etats du comte Raoul de Vermandois. Philippe-Auguste appuya
ses prtentions, et somma Philippe de lui remettre plusieurs domaines
qui, soit au temps de Hugues de Vermandois, frre du roi Philippe Ier,
soit  une poque plus rcente, avaient t distraits des terres de la
couronne. Le comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons
solennels confirms par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-mme avait
renouvels: le jeune roi prtextait l'ignorance de sa minorit et
l'inviolabilit du domaine royal. Il ne pouvait mme oublier qu'il
avait pous Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de
Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le
souvenir de sa tutelle, il avait rsolu de rpudier cette jeune
princesse. Dj le jour de cette triste crmonie tait fix.
Elisabeth, prosterne au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de
la dfendre contre la malignit de ses ennemis; lorsqu'elle se
prsenta au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu
brillait d'un si grand clat que ses ennemis eux-mmes la
respectrent, et le roi, renonant  son projet, la laissa dans sa
retraite de Senlis.

La lutte entre la royaut et l'autorit des grands vassaux signale les
premires annes du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant ni le
roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour obtenir une
victoire dcisive et complte. Ce ne sera qu' la fin de ce mme rgne
que nous verrons paratre les communes, autre lment de la puissance
nationale, jusqu'alors multiple et faible, bientt remarquable par son
influence et son unit.

En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les
prtentions de Philippe-Auguste taient une menace dirige contre leur
autorit. Au moment o les rois de France et d'Angleterre, guids par
les mmes motifs, formaient une alliance intime, le comte de Flandre,
le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Sancerre, se
confdraient  leur exemple. Philippe d'Alsace avait mme envoy
l'abb d'Andres  Rome pour demander qu'il lui ft permis d'pouser la
comtesse de Champagne. Tandis que le roi exilait la jeune princesse
issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient un chef dans
l'empereur Frdric Barberousse, qui se vantait de reconstituer le
vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, ces traditions, ces
esprances leur plaisaient d'autant plus que depuis longtemps le
sceptre des Csars germaniques tait devenu le jouet des ambitions
fodales.

Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son seigneur
lige tous les adversaires qu'il put dcouvrir. Il prtendait que les
choses en taient arrives  ce point que le roi voulait renverser
tous les chteaux ou en disposer  son gr. On avait proclam en
France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance qui obligeait tout
homme qui possdait cent livres  entretenir un cheval et une armure
complte: ceux qui avaient vingt-cinq livres devaient acheter une
cotte de mailles, un casque de fer, une lance et un glaive; il tait
permis  ceux qui taient plus pauvres de ne porter qu'un arc et des
flches.

Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le pome qu'il a consacr  la
gloire de son matre, nous a laiss un brillant tableau de
l'enthousiasme qui animait la Flandre prte  combattre.

Une ardeur belliqueuse clate de toutes parts; la commune de Gand,
fire de ses maisons ornes de tours, de ses trsors et de ses
nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, tous habiles 
manier les armes. A son exemple s'empresse celle d'Ypres, clbre par
la teinture des laines. Les habitants de l'antique cit d'Arras se
htent d'accourir. Bruges, riche de ses moissons et de ses prairies,
choisit dans ses murs ses combattants les plus intrpides. Lille,
dont les nations trangres admirent les draps aux couleurs
clatantes, prpare galement ses nombreuses phalanges. Le peuple qui
rvre saint Omer embrasse le parti du comte et lui envoie plusieurs
milliers de jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines,
Bapaume, Douay arment tour  tour leurs bataillons pour la guerre...
La Flandre tout entire appelait aux combats ses nombreux enfants. La
Flandre est un pays riche et prospre. Son peuple, aussi sobre que
frugal, se distingue par ses vtements brillants, sa taille leve,
l'lgance de ses traits, la vivacit des couleurs qui rehaussent la
blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent leur lait et leur
beurre. La tourbe sche, enleve du fond de ses marais, alimente son
foyer, et la mer, qui le nourrit de ses poissons, lui porte des
navires chargs de trsors prcieux.

Philippe d'Alsace tait le vritable chef de la guerre. Lorsque le
comte de Sancerre conquit le chteau de Saint-Brice, il en fit hommage
au comte de Flandre et devint son homme lige, dit Roger de Hoveden.
Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante chevaliers, et le comte
de Hainaut conduisit galement sous ses bannires les plus vaillants
hommes d'armes de ses Etats.

Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, tincellent
sous leurs ornements aux couleurs varies. Le souffle des brises fait
ondoyer leurs tendards; leurs armes dores par le soleil doublent
l'clat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie secrte, s'lance
aux combats, et se croit dj vainqueur. Il ne doute point
qu'accompagn d'un si grand nombre de guerriers intrpides, il ne lui
soit facile de vaincre le roi.

Cette arme comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace la
guide d'abord vers Corbie dont il forme le sige. Corbie avait
autrefois appartenu  la Flandre,  l'poque o Athle, fille du roi
Robert, l'apporta en dot  Baldwin le Pieux. La premire enceinte est
livre aux flammes, mais la seconde rsiste, protge par les eaux de
la Somme; de l, Philippe court ravager les bords de l'Oise jusqu'au
pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le redoutable chteau de
Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces succs ne calment point sa
colre, et il s'est cri, raconte l'auteur de _la Philippide_: Il
faut que les guerriers de Flandre brisent les portes de Paris, il faut
que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, et que je plante ma
bannire dans la rue de la Calandre. En effet, le comte de Flandre
poursuit sa marche vers la Seine: il recueille un butin immense,
s'empare du chteau de Bthisy et s'avance jusqu' Louvres.

Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrter
l'invasion du comte de Flandre. Ils prfraient runir toutes leurs
forces contre ses allis, et c'est ainsi qu'ils avaient rduit
successivement le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le
comte de Sancerre  dposer les armes. Le pril qui menaait Paris
rappela enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les
Anglais, soit qu'ils fussent dj las de la guerre, soit que
d'anciennes sympathies de race, fortifies par les relations
commerciales, les rendissent plus favorables aux Flamands, quittrent
le camp franais.

Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche vers
Senlis et le Valois, afin de sparer le comte de Flandre de ses Etats
en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le snchal
de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage et arrta
tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit mme
enlever le roi de France. L'arme de Philippe Auguste avait form le
sige du chteau de Boves, lorsque Philippe d'Alsace s'approcha 
travers la fort de Guise, aprs avoir brl Coucy, Pierrefonds et
Saint-Just, et vint placer ses tentes vis--vis de celles de
Philippe-Auguste, qui s'loigna.

On tait arriv aux ftes de Nol: une trve fut conclue jusqu'
l'piphanie. Ds qu'elle fut expire, le comte de Flandre, qui n'avait
pas quitt Montdidier, recommena les hostilits. Ses hommes d'armes
avaient pouss leurs excursions jusqu' Compigne et jusqu' Beauvais,
lorsque de nouvelles trves furent proclames: elles devaient se
prolonger jusqu' la Saint-Jean 1183. Le pape Lucius III en profita
pour envoyer en France son lgat Henri, vque d'Albano, charg
d'offrir sa mdiation. Des confrences s'ouvrirent  Senlis, et
bientt aprs un trait fut sign. Jamais, dit un chroniqueur
contemporain, nous ne vmes une plus petite paix teindre une plus
grande guerre.

Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace
restitue le chteau de Pierrefonds au roi de France, celui-ci le remet
 l'vque de Soissons, qui le rend  Hugues d'Oisy, ami de Philippe
d'Alsace. Amiens reste fief piscopal, mais l'vque s'engage  faire
droit aux prtentions de Philippe. Le fief pcuniaire qu'il a reu du
roi d'Angleterre lui est confirm; enfin tous les frais et tous les
dsastres de la guerre sont effacs par une compensation rciproque.

L'anne 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prvoyait que la guerre ne
tarderait point  clater de nouveau. Le roi de France chercha 
sparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita des
discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace, et
Baudouin de Hainaut, son beau-frre; puis il rappela la reine
Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait relgue; et lorsque le
comte de Hainaut vint  Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre
au nom du comte de Flandre, il l'invita  se rendre  sa cour.
Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes
contre le roi de France, et ne put rsister ni  ses prires, ni  ses
larmes.

Le bruit de cette rconciliation parvint sans doute aux oreilles du
roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait
accrotre la puissance de Philippe-Auguste, se hta de conclure la
paix avec le comte de Flandre.

Cependant Philippe d'Alsace tait all chercher d'autres allis aux
bords du Rhin. L'empereur Frdric Barberousse, qui depuis trente-deux
ans travaillait sans relche  reculer les limites de l'empire,
l'accueillit avec honneur. Son ambition avait t aisment flatte de
l'espoir d'tendre son autorit jusqu' la mer de Bretagne, et il
chargea l'archevque de Cologne, le belliqueux Philippe de Heinsberg,
d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. Philippe d'Alsace y
tait  peine arriv, et vingt jours seulement s'taient couls
depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi Henri II aborda galement
en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevque de Cologne le suivirent
en Angleterre, sous le prtexte d'un plerinage au tombeau de saint
Thomas Becket; mais ils s'arrtrent peu  Canterbury et se rendirent
 Londres. On les reut solennellement  l'glise de Saint-Paul.
Toutes les rues retentissaient des manifestations de la joie publique
et taient, ce qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornes de
feuillages et de fleurs. Le comte et l'archevque passrent cinq jours
dans le palais du roi; ils n'y signrent aucun trait d'alliance
manifeste qui soit parvenu jusqu' nous, mais il n'est point douteux
que les conventions arrtes  Mayence n'aient t confirmes 
Londres. Henri II, dont la proccupation constante tait d'enlever
l'hritage de la Flandre  Baudouin devenu l'alli du roi de France,
russit  persuader  Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir
la trahison du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait
peut-tre moins strile que le premier: des ambassadeurs
s'embarqurent aussitt pour Lisbonne, o ils rclamrent la main de
l'une des filles d'Alphonse Ier, roi de Portugal. Elle se nommait
Thrse et l'on vantait son clatante beaut.

Ce n'tait point assez pour la vengeance du comte de Flandre. Aussitt
qu'il eut appris que le comte Baudouin avait sign,  l'abbaye de
Saint-Mdard de Soissons, un trait avec le roi de France, il envahit
le Hainaut et s'avana jusqu'au Quesnoy. L'arme allemande et
brabanonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de Louvain, qui
s'levait, dit-on,  dix-sept cents chevaliers et  soixante et dix
mille hommes de pied, ne tarda point  le rejoindre devant Maubeuge.
Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le comte de Hainaut se vit
bientt rduit  s'enfermer dans le chteau de Mons, d'o il assista,
en pleurant,  l'extermination de ses peuples qu'il ne pouvait
secourir.

A cette guerre sanglante succdrent tout  coup des ftes
resplendissantes de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se
rendait, entour de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiance. Le
roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trsors les plus
prcieux de ses Etats, de l'or, des pierres prcieuses, de riches
habits de soie, des fruits dors par le soleil dans les heureux
climats de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait galement ordonn
que des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thrse, en
relchant  la Rochelle, y apprit avec admiration que de l jusqu'aux
ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux Anglais. La
jeune princesse portugaise, appele et protge par Henri II, conserva
profondment ces premires impressions; et en renonant  son nom pour
en prendre un autre plus connu aux bords de l'Escaut, elle choisit
celui de Mathilde, qui n'tait pas moins cher aux Anglais qu'aux
Flamands.

Ds que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de Hainaut,
il avait rompu la paix et runi une arme; mais il se souvint bientt
du sige de Boves et se retira devant les hommes d'armes que le comte
de Flandre lui opposait. D'un autre ct, Henri II, retenu au del de
la mer par une insurrection des Gallois, chercha  cacher ses
engagements secrets en proposant une trve qui fut accepte. Des
confrences s'ouvrirent  Aumale le 7 novembre 1185. Les rois de
France et d'Angleterre, le comte de Flandre, les archevques de Reims
et de Cologne, y assistrent, et on y approuva une paix  peu prs
semblable  celle de 1183; mais il restait encore plusieurs points 
rgler, et le comte de Flandre exigeait, comme condition pralable, la
ratification du roi des Romains, avec lesquels il venait de conclure
une troite alliance. Il se rendit donc en Italie auprs de lui pour
l'obtenir, et  son retour, le 10 mars 1186, les confrences
recommencrent  Gisors: l furent dfinitivement rgles les
contestations qu'avaient fait natre les domaines du Vermandois.

Une anne aprs, le 17 fvrier 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait
 Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours  Hesdin, puis
continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux dmls, relatifs 
la possession du Vexin et  la tutelle d'Arthur de Bretagne, allaient
rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. Conformment aux
anciens traits, Philippe d'Alsace envoya quelques hommes d'armes au
camp franais; mais il alla lui-mme, avec la plupart de ses
chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui se prparait  dfendre
le Berri. Son zle parut toutefois se refroidir presque aussitt.
Henri II et Frdric Barberousse touchaient tous les deux au terme de
leur carrire. Philippe d'Alsace tait galement arriv au dclin de
la vie, et ses longues guerres avaient fatigu son ambition: son
second mariage tait rest strile comme le premier, et le roi des
Romains l'engageait vivement  se rconcilier avec son seigneur
suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue mre d'un
prince, avait retrouv toute son influence. A ces causes gnrales que
nous a conserves le rcit des historiens, il faut sans doute en
ajouter d'autres moins apparentes mais aussi relles, celles qui
reposent sur les passions et l'intrt, et qui, prpares dans
l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il en soit,
voici le rcit d'un historien anglais: C'tait vers le 23 juin,
Philippe-Auguste assigeait Chteauroux, et le roi d'Angleterre allait
le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte de
Poitiers, fils du monarque anglais,  ne point oublier que ses
domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les tendre par ses
bienfaits. Richard, cupide et avare, s'cria que, pour atteindre ce
rsultat, il irait volontiers pieds nus jusqu' Jrusalem.--Ce n'est
point en te rendant pieds nus  Jrusalem que tu y russiras, lui
rpondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant arm vers le camp du
roi de France.--Richard le crut, et Henri II, instruit de la trahison
de son fils, runit les chefs de son arme pour leur annoncer qu'il
avait rsolu de dposer les armes.--Je suis un grand pcheur, leur
dit-il; je veux me rconcilier avec Dieu et combattre les infidles.
Une trve de deux ans fut conclue.

Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de
Jrusalem et les grands matres des hospitaliers et des templiers
taient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou,
les clefs du saint spulcre et de la tour de David. Chaque jour, les
infidles devenaient plus redoutables. Aprs une trve que les
chrtiens avaient paye soixante mille besants d'or, Salah-Eddin avait
repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour  tour Ptolmade,
Beyruth, Sidon, Csare, Bethlem o naquit le Sauveur, Nazareth o
s'coula sa jeunesse. La bannire de l'mir flottait sur le Thabor:
son camp dominait la montagne de Sion. En vain le pape Urbain III
envoyait-il ses lgats prcher la croisade au milieu des discordes des
princes qui touffaient leurs voix. Jrusalem tait mal dfendue par
Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, moins d'un sicle aprs la
conqute de Godefroi de Bouillon, la croix disparut du Calvaire. A
cette nouvelle, une clameur lamentable retentit dans toute l'Europe.
Le pape Urbain expira de douleur, et l'archevque de Tyr, runissant
Philippe-Auguste et Henri II au gu Saint-Remy, le 21 janvier 1188,
mut tellement par ses reproches et ses plaintes le coeur des deux
rois, qu'ils jurrent, avec tous les seigneurs qui les entouraient, de
dlivrer la terre sainte. Afin que rien ne les dtournt de leur
projet, Philippe d'Alsace proposa  tous les barons de s'engager  ne
point tirer l'pe tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas
cess. Le roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la
croix rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont
il tait le rival plutt que l'homme lige, donna la croix verte pour
signe de ralliement  tous les siens. Henri II mourut bientt aprs,
le 6 juillet 1189; il laissait sa couronne et le soin d'accomplir son
voeu  son fils, Richard Coeur de Lion, qui pendant un rgne de dix
annes ne devait point en passer une seule oisif en Angleterre. Cinq
mois s'taient  peine couls, lorsque Richard s'embarqua, le 12
dcembre, au port de Douvres. Il aborda  Calais, rencontra  Lille
Philippe d'Alsace, et se rendit avec lui  Vzelay, o les souvenirs
de saint Bernard prsidrent  cette nouvelle assemble de peuples
chrtiens appels  combattre en Asie.

Il appartenait  la Flandre d'occuper le premier rang  chaque page de
l'histoire des croisades. Le lgat du pape, l'vque d'Albano, tait
mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prchant la guerre sainte. Sa
voix expirante fut entendue, et sept mois avant que Richard et
travers la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se rendre en France
pour accompagner les deux rois, confia  Jacques d'Avesnes li bons
chevalier le commandement de la flotte des plerins flamands: sur
cette flotte s'embarqurent le comte de Dreux et son frre Philippe,
vque de Beauvais; Hellin de Wavrin, snchal de Flandre, et son
frre Roger, vque de Cambray, dont les moeurs n'taient pas moins
belliqueuses que celles de l'vque de Beauvais. Quelques-uns de leurs
navires se dirigrent d'abord vers le port de Darmouth, o d'autres
plerins anglais les rejoignirent. Jacques d'Avesnes avait dj
franchi le dtroit de Gades, lorsque le reste de la flotte jeta
l'ancre, dans les premiers jours de juillet 1188, au pied des remparts
de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, dont Philippe d'Alsace
avait pous la soeur, engagea vivement les plerins flamands 
s'arrter quelques jours dans ses Etats pour faire le sige de la
ville de Sylva, dont l'antique origine remontait, disait-on, 
Sylvius, fils d'Ene. Il jura solennellement, et trois vques
rptrent son serment, que tout l'or, l'argent et les vivres dont les
croiss pourraient s'emparer, leur appartiendraient sans partage. Les
historiens du douzime sicle racontent avec admiration que trois
mille cinq cents chrtiens n'hsitrent point  attaquer une ville
btie sur un rocher inaccessible et dix fois plus considrable que
Lisbonne. Ds le troisime jour de leur arrive, ils enlevrent le
faubourg o se trouvait la seule fontaine que possdassent les
assigs. Les Mores, quel que ft leur nombre, se virent rduits 
capituler, et la mosque devint une glise o l'un des plerins de
Flandre fut consacr vque. L'arme portugaise avait assist,
silencieuse et immobile,  ces merveilleux succs.

Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur
de Maroc runit une arme l'anne suivante et dbarqua dans les
Algarves. Un de ses mirs menaait Sylva, lorsque des vaisseaux
anglais et flamands cinglrent vers le rivage. Ils portaient quelques
croiss, qui s'empressrent d'aborder et de briser leurs navires pour
en former des palissades devant lesquelles chourent tous les efforts
des infidles. A la mme poque, comme si le ciel avait guid leur
marche, d'autres croiss arrivaient  l'embouchure du Tage et
rejoignaient le roi don Sanche  Santarem. L'empereur de Maroc avait
conquis Torres-Novas et assigeait le chteau de Thomar qui
appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent avec effroi
l'arrive des plerins septentrionaux, et se montrrent aussitt
disposs  la paix. Ils demandaient qu'on leur restitut Sylva, et
promettaient en change d'vacuer le bourg de Torres-Novas et de
conclure une trve de sept annes: leurs propositions avaient t
rejetes, et dj les chrtiens se rangeaient sous les bannires de la
croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annona que le prince
africain tait mort: toute son arme s'tait disperse.

Une anne s'coula avant que les rois de France et d'Angleterre
eussent termin leurs prparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la
flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq
jours aprs, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrde. Le
comte de Flandre s'tait arrt  Rome o Henri VI, hritier de
Frdric Barberousse, allait ceindre la couronne impriale. Dans les
derniers jours de fvrier, il accompagna Alinor de Guyenne et
Brengre de Navarre jusqu'au port de Naples, o il trouva des galres
anglaises qui le portrent en Sicile.

De violentes discordes avaient clat entre les deux rois. En vain
avait-on appel, des montagnes de la Calabre, un clbre ermite pour
qu'il interpost sa mdiation. C'tait un pieux vieillard qui avait
annonc au prince anglais que Salah-Eddin tait l'une des sept ttes
du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept annes pour le
vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard Coeur de
Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la terre. Ces
prdictions avaient t coutes avec respect: on repoussa ses
conseils ds qu'il prcha la concorde et l'union.

Les deux rois cherchaient  s'attacher le comte de Flandre; Philippe
d'Alsace semblait toutefois plus favorable  Richard. Ajoutons,  son
honneur, qu'il parvint  apaiser ces dmls funestes qui enchanaient
dans un port de la Sicile toutes les esprances et tout l'avenir de la
croisade. Une des conditions de la rconciliation des deux monarques
tait de partager toutes les conqutes qu'ils pourraient faire en
Asie.

Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui baigne
Paros et la Crte se couvrirent de nombreux vaisseaux. C'tait la
flotte des princes chrtiens. Tandis que Richard s'arrtait  l'le de
Chypre pour y renverser un tyran de la maison des Comnne,
Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage de
Ptolmade.

Dj depuis deux annes durait ce sige fameux que Gauthier Vinesauf a
compar au sige de Troie. Comme au sicle de Priam, c'tait la lutte
de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, non plus
diviss par le rapt d'une femme, mais appels  se disputer un
tombeau, le seul que la mort et laiss vide. Du reste, ce sige ne
devait pas tre moins sanglant que celui de Pergame. D'aprs le rcit
des historiens chrtiens, les croiss y perdirent cent vingt mille
hommes, et les chroniques arabes ajoutent que cent quatre-vingt mille
Sarrasins y succombrent. Si Richard y renouvela les exploits
d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra pas moins d'habilet dans ses
ruses que le prudent Ulysse. Enfin, pour complter ce rapprochement
que nous empruntons  un historien contemporain, nous rappellerons une
peste aussi terrible que celle qui autrefois, sous les flches
d'Apollon irrit, avait livr tant d'illustres victimes  la faim des
chiens et des oiseaux. Lorsque le roi de France dbarqua en Asie, le
sol que ses pas allaient fouler avait dj reu les tristes restes de
dix-huit vques, de quarante-quatre comtes et d'une multitude
innombrable de barons et de chevaliers. Il faut nommer le duc de
Souabe, les comtes de Pouille, de Blois et de Sancerre, l'vque de
Cambray, Robert de Bthune, Guillaume de Saint-Omer, Athelstan
d'Ypres, Eudes de Trazegnies, Ywan de Valenciennes. Plus heureux que
leurs compagnons, Louis Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient
pri par le fer des infidles.

Alinor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Brengre de
Navarre, prcdant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnne,
arrivrent  Ptolmade le 1er juin. Tandis que les navires anglais,
orns de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azur, de
nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la
Tour-Maudite, les chevaliers chrtiens, dont les larmes avaient dj
tant de fois coul pendant le sige de Ptolmade, gmissaient sur un
cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'tait le comte de
Flandre. Selon quelques historiens, il avait t atteint de la peste;
selon d'autres, il avait succomb  la douleur qu'il ressentit en
voyant toutes les machines des assigeants consumes par le feu
grgeois.

Jacques d'Avesnes, qui n'avait cess de se signaler par son courage,
survcut peu  Philippe d'Alsace. A la mmorable bataille d'Arsur,
dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes, il
perdit un bras et continua  combattre, jusqu' ce qu'il tombt en
s'criant: O bon roi Richard, venge ma mort! La chronique du
monastre d'Andres le compare aux Macchabes, et le roi d'Angleterre
mla au rcit de sa victoire l'hommage de ses regrets. Nous avons
perdu, crivait-il, un brave et pieux chevalier qui tait la colonne
de l'arme.

A cette mme poque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, Hugues,
prince de Tabarie, prisonnier des infidles, exposait  Salah-Eddin
les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements o
le chrtien captif triomphait encore.

      Salehadins molt l'onora.
    Por chou que preudom le trova.

Ptolmade avait t conquise: Jrusalem resta au pouvoir des
infidles. Le roi d'Angleterre aperut ses remparts du haut des
collines d'Emmas, o s'taient jadis agenouills les croiss de
Godefroi de Bouillon. Il ne lui fut point donn d'aller plus loin, et
c'est l'historien de saint Louis qui raconte qu'on entendit alors
Richard Coeur de Lion s'crier en pleurant: Biau sire Diex, je te
prie que tu ne seuffres que je voie ta sainte cit, puisque je ne la
puis dlivrer des mains de tes ennemis.

Telle fut la fin de la troisime croisade.




LIVRE SEPTIME.

1191-1205.

    Avnement de la dynastie de Hainaut.
    Baudouin VIII.--Baudouin IX.
    Croisade.--Conqute de Constantinople.


Lorsque Philippe-Auguste demanda  Richard que, conformment au trait
de Messine, il lui cdt la moiti de ses conqutes dans l'le de
Chypre, le monarque anglais se contenta de lui rpondre: J'y consens,
pourvu que tu partages aussi avec moi les dpouilles du comte de
Flandre.

Le roi de France ne voulait partager avec personne les dpouilles
qu'il convoitait. Il cherchait, dit Roger de Hoveden,  trouver une
occasion de s'loigner du sige de Ptolmade pour s'emparer du comt
de Flandre. A peine quelques semaines s'taient-elles coules, que
Philippe-Auguste dclara qu'il abandonnait les croiss pour retourner
en Europe.

Cependant, quelle qu'et t la clrit du dpart de
Philippe-Auguste, il arriva trop tard pour raliser compltement ses
desseins. Le chancelier de Hainaut, Gilbert, prvt de Mons, se
trouvait en Italie lorsque des plerins lui annoncrent la mort du
comte de Flandre: le messager qu'il se hta d'envoyer  son matre
voyagea si rapidement, que Baudouin le Magnanime fit reconnatre son
autorit dans les provinces flamandes avant que l'on y et appris que
la dynastie d'Alsace s'tait teinte au sige de Ptolmade.
L'archevque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, qui gouvernait la
France pendant l'absence du roi, n'avait point tard,  son exemple,
de prendre possession de l'Artois, jadis donn en dot  la reine
Elisabeth, qui tait morte l'anne prcdente: la veuve de Philippe
d'Alsace avait jug galement l'occasion favorable pour demander que
les villes de Gand, de Bruges, de Grammont, d'Ypres, de Courtray,
d'Audenarde, fussent runies  son douaire qui comprenait dj toute
la West-Flandre. Mathilde, qui selon l'usage de cette poque, portait
le titre de reine parce qu'elle tait fille de roi, s'tait allie
secrtement  l'archevque de Reims: son ambition, qui devait appeler
tant de malheurs sur la Flandre, s'applaudissait de ces divisions;
mais la plupart des villes lui fermrent leurs portes: on vit mme en
Artois les habitants de Saint-Omer prendre les armes pour protester
des sympathies qui les attachaient  la Flandre. La reine Mathilde et
l'archevque de Reims s'effrayrent: ils virent avec joie des
confrences s'ouvrir  Arras, et l'on y conclut un trait qui laissait
l'Artois au pouvoir de la France, mais qui contraignit du moins la
reine Mathilde  se contenter des cits de Lille, de Cassel, de
Furnes, de Bergues et de Bourbourg, qui formaient primitivement son
douaire.

La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste ne
revint  Paris que le 27 dcembre: sa colre fut extrme en apprenant
ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprs
de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point
de refuser l'hommage du comt de Flandre, il voulut le faire arrter
et le garder dans quelque chteau, comme depuis Philippe le Bel retint
Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint  fuir dans
ses Etats: ses vassaux accoururent  sa voix, et dj tout semblait
annoncer la guerre, quand on sut que des ngociations avaient t
entames  Pronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille
marcs d'argent, comme droit de relief fodal, et peu aprs la
crmonie de l'hommage s'accomplit solennellement  Arras.

D'autres soins occuprent dsormais exclusivement l'ambition de
Philippe-Auguste. Richard Coeur de Lion avait quitt Ptolmade le 7
octobre 1192, et aprs une navigation assez lente jusqu' Corfou, il
s'tait spar  Raguse de la reine Brengre qu'Etienne de Tournehem
devait conduire  Rome. Les soupons que lui inspirait la dloyaut
des princes allemands l'avaient engag  s'habiller en marchand et 
ne conserver avec lui qu'un petit nombre de compagnons. L'un de
ceux-ci tait Baudouin de Bthune, qui, par dvouement pour Richard,
cherchait, en s'entourant d'une pompe toute royale,  faire croire
qu'il tait lui-mme le monarque anglais. Toutes ces ruses furent
inutiles: Richard, arrt prs de Vienne, fut livr par le duc
d'Autriche  l'empereur, et bientt aprs enferm dans une prison.

Si Philippe-Auguste n'avait point prpar cette trahison, il s'en
applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de
Mortain, Jean sans terre, frre de Richard, accepta avec empressement
le rle d'usurpateur qu'un prince tranger lui proposait, et rendit
hommage au roi de France de tous les fiefs situs en de de la mer.
On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, puise et
affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi Jean,
mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste
pousait  Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir
l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se runissait  Witsand
pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Alinor de Guyenne
l'avait fait garder avec soin, et le roi de France prfra entraner
cette arme avide de pillage et le comte Baudouin lui-mme sous les
remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une rsistance  laquelle
il ne s'attendait point, et fut rduit  lever le sige.

Le roi de France esprait un succs plus complet de l'ambassade qu'il
avait envoye  l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre
Richard qu'il accusait d'avoir forfait  ses devoirs de vassal. Pour
russir dans cette dmarche, il fallait rpandre beaucoup d'or; mais
le roi de France ngligea ce moyen infaillible de succs: Richard,
plus habile, opposa  l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalit
qui le sauva. Les barons allemands, combls de ses largesses, se
ressouvinrent des privilges des croiss, et l'empereur s'associa 
leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une ranon de cent cinquante
mille marcs d'argent: il voulut mme, pour lutter de gnrosit,
abandonner  son prisonnier toutes ses prtentions sur le royaume
d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin,
rclamant l'amiti de son illustre adversaire, avait voulu partager
toutes ses conqutes avec lui.

Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent  la
dlivrance de Richard Coeur de Lion: l'un, tout populaire, est celui
du mnestrel Blondel, n au bourg de Nesle, sur la frontire des Etats
de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, abb des
Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoys par la reine Alinor  la
cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un des hommes les
plus loquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dmes, des
immunits et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit
d'lire un dput au parlement d'Angleterre. A ces noms, il faut
joindre celui de Baudouin de Bthune. Aprs le dpart du roi
d'Angleterre, il tait rest comme otage dans les prisons de Lopold
d'Autriche. Ce prince cruel avait rsolu de le faire prir si le roi
d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, l'une soeur d'Arthur de
Bretagne, l'autre fille de l'empereur de Chypre. Richard, pour sauver
son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel
ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux
succdrent de dsastreuses inondations; enfin une pidmie vint qui
frappa le duc Lopold et rendit la libert aux infortunes captives. A
son retour, Baudouin de Bthune reut du roi Richard le comt
d'Aumale.

Partout o le roi d'Angleterre avait pass en quittant l'Allemagne, il
laissait des amis et des allis. Les ducs de Limbourg et de Brabant,
l'vque de Lige, le comte de Hollande, taient prts  le soutenir.
L'archevque de Cologne l'accompagna jusqu'au port d'Anvers, form,
dit Roger de Hoveden, par la runion des eaux de l'Escaut  celles de
la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, o dominait l'autorit
de Philippe-Auguste, et prfra les prils que prsentait la
navigation au milieu des les et des bancs de sable dont taient
parsemes les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait  bord
de la galre du Normand Alain Tranchemer; mais ds que la nuit tait
venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut
quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars
1194, il aborda  Sandwich.

En 1184, Philippe-Auguste, irrit contre Philippe d'Alsace, avait
exil Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois aprs son
mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la dlivrance
prochaine de Richard et mcontent de ce que les flottes danoises
avaient tard trop longtemps  cingler vers l'Angleterre, il rpudia
galement la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui
avaient appartenu  Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile.
L'vque de Tournay la vit au monastre de Cysoing, cherchant la
rsignation dans la pit et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.

Qui pourrait avoir le coeur assez dur, s'criait-il, pour ne pas
s'mouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse,
issue de tant de rois, vnrable dans ses moeurs, modeste dans ses
paroles et pure dans ses oeuvres? Si sa figure est belle, sa foi
ajoute encore  sa beaut; elle est jeune, mais elle est prudente
comme si elle avait beaucoup vcu. Si Assurus connaissait ses vertus,
il tendrait son sceptre gnreux sur cette nouvelle Esther et la
rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d'amour
dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec
vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui tes pleine de noblesse;
revenez, vous qui charmez par votre bont; revenez, vous qui brillez
par vos vertus et la chastet de vos moeurs! Et cependant cette
princesse, si illustre et si sainte, est rduite  tendre la main aux
aumnes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai pleur avec elle!

Philippe-Auguste resta insensible  ces cris de douleur: il avait fait
tablir par l'archevque de Reims de douteuses relations de
consanguinit, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le
Bon.

Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois aprs son retour en
Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France.
Jean de Mortain s'tait rconcili avec son frre, et de nombreuses
victoires suivirent la soumission des rebelles.

Le rgne de Baudouin le Magnanime et de Marguerite d'Alsace s'achevait
au milieu des combats. Tandis que le sang rougissait les plaines du
Maine et du Poitou, la Flandre tait pleine de trouble et d'agitation.
La reine Mathilde y avait form un complot dans lequel tait entr
Roger de Courtray. Thierri de Beveren rclamait le comt d'Alost et
avait russi  s'emparer de Rupelmonde. Le duc de Brabant, qui, comme
neveu de Philippe d'Alsace, tait naturellement l'ennemi et le rival
de Baudouin, le marquis de Namur, qui voulait rvoquer la donation de
ses Etats qu'il lui avait faite prcdemment, l'vque de Lige, leur
constant alli, soutinrent sa rbellion. Les plus fiers barons des
marches de la Meuse avaient runi leurs vassaux sous leurs bannires.
Le roi de France s'alarma de cette vaste confdration fodale, et
ordonna  ses hommes d'armes d'envahir le Brabant avec les milices de
Flandre et de Hainaut. Une bataille dcisive se livra, le 1er aot
1194, prs de Noville, sur les bords de la Mhaigne. Le triomphe de
Baudouin fut complet: quatre cents chevaliers et vingt mille
fantassins prirent en cherchant  l'arrter. Le marquis de Namur fut
fait prisonnier et perdit ses Etats. Le duc de Brabant demanda
aussitt la paix, et la reine Mathilde suivit leur exemple; mais son
humiliation fut plus profonde, car ce ne fut point assez qu'elle se
soumt au jugement du roi et renont  toutes ses prtentions et 
tous les accroissements qu'avait subis son domaine: Philippe-Auguste,
qui craignait peut-tre qu'elle n'offrt sa main  quelque haut baron
de France, dans lequel elle trouverait un vengeur, la fora d'pouser
l'un des princes qui lui taient les plus dvous, le duc Eudes de
Bourgogne. A peine ce mariage avait-il t clbr qu'il fut rompu par
l'autorit ecclsiastique pour des motifs de consanguinit, et la
fire princesse portugaise se vit de nouveau rduite  promettre au
roi qu'elle ne chercherait point  contracter un autre mariage sans
avoir obtenu son assentiment pralable.

A cette guerre succda une expdition dirige contre le comte de
Hollande, qui voulait opposer ses entraves  l'activit de la
navigation flamande. Il ne put dfendre l'le de Walcheren et se hta
de redresser les griefs de la Flandre.

Marguerite avait rendu le dernier soupir le 15 novembre 1194: Baudouin
le Magnanime ne lui survcut qu'une anne. L'hritier des comts de
Flandre et de Hainaut portait le mme nom que son pre, et il lui
tait rserv de l'illustrer plus qu'aucun de ses aeux.

Lorsque Baudouin, fils de Marguerite, arriva  Compigne pour y rendre
hommage des terres qu'il tenait en fief, Philippe-Auguste clbrait
ses noces avec Agns de Mranie. La prsence du neveu d'Elisabeth au
milieu de ces ftes rappela-t-elle  Agns de Mranie les infortunes
de deux autres reines? Baudouin put-il oublier, en assistant  ces
pompeuses crmonies, qu'une princesse de la maison de Hainaut avait
occup ce mme trne et en tait descendue pour vivre dans l'exil?
Philippe-Auguste n'tait point devenu plus gnreux: il voyait dans le
comte de Flandre un jeune homme de vingt-trois ans, qui ne pouvait
possder ni l'exprience, ni l'influence ncessaires pour consolider
sa puissance rcente. Soit qu'il surprt sa bonne foi, soit qu'il
employt les moyens d'intimidation que donne une autorit suprieure,
il russit  modifier compltement l'acte d'hommage tel qu'il avait eu
lieu jusqu' cette poque; et Baudouin s'engagea non-seulement 
obliger quarante barons de Flandre et de Hainaut  rpter le mme
serment, mais de plus il abandonna au roi les fiefs de Boulogne, de
Guines et d'Oisy, et dclara solennellement requrir les vques de
Reims, de Cambray, de Tournay et de Trouane, de l'excommunier s'il
manquait en quelque chose  ses devoirs de vassal. Les lettres
patentes qu'il scella  cet gard furent remises au roi, et il fut
expressment convenu que l'excommunication ne pourrait tre leve tant
que le roi de France n'aurait pas obtenu rparation de ses griefs. Le
pape Innocent III confirma cet engagement.

Cependant Baudouin, en rentrant dans ses Etats, entendit s'lever
autour de lui les murmures de ceux qui lui reprochaient de subir,
comme son pre, le joug odieux de Philippe-Auguste, et ds ce moment
il rechercha l'amiti du roi d'Angleterre.

Peu de semaines aprs le retour du comte de Flandre, l'archevque de
Canterbury se rendit  sa cour et y fut reu avec honneur. Henri de
Hainaut, frre du comte, Renier de Trith, Baudouin de Bthune,
Baudouin de Commines, Nicolas de Cond et d'autres nobles
l'accompagnrent  Rouen, o un trait d'alliance fut sign le 8
septembre 1196. La pension annuelle du comte de Flandre y fut fixe 
cinq mille marcs. Le comte de Mortain, frre du roi Richard, et le
marquis de Namur, frre du comte Baudouin, adhrrent  ces
conventions. Bientt aprs, les comtes de Champagne et de Bretagne
s'unirent au roi d'Angleterre par de semblables alliances. Parmi les
barons qui entrrent dans cette confdration se trouvaient Renaud de
Dammartin, Baudouin de Guines, Guillaume de Bthune.

Ds les premiers jours de l'anne 1197, les hrauts du comte de
Flandre allrent sommer Philippe-Auguste de restituer l'Artois. Son
refus fut le signal de la guerre. Baudouin assembla une arme et
conquit tour  tour Douay, Roye et Pronne; puis, aprs avoir menac
Compigne, il se dirigea vers les bords de la Scarpe et chercha 
s'emparer d'Arras. Une arme considrable que le roi de France
lui-mme commandait s'approchait d'Arras. Baudouin, rduit  se
retirer devant des forces suprieures, conut un plan habile et
l'excuta avec bonheur. Se confiant dans la garnison qu'il avait
laisse  Douay et dans la neutralit des Tournaisiens favorables  sa
cause, il se replia vers le nord-ouest afin d'attirer les ennemis dans
une contre couverte de bois, de rivires et de marais, o la dfense
tait facile et le succs des invasions toujours subordonn aux
conditions variables des lments et des saisons. Le roi avait
travers la Lys et s'tait avanc jusqu'auprs de Steenvoorde,
lorsqu'il apprit que les routes et les ponts avaient t coups de
toutes parts autour de lui; tous les convois de vivres taient
intercepts, et les secours qu'il attendait n'arrivaient point. Les
chefs de l'arme reprsentaient  Philippe-Auguste qu'il s'exposerait
 une perte certaine en cherchant  pntrer plus loin dans un pays
priv de communications. Il s'arrta et comprit les dangers qui le
menaaient: dj la terreur se rpandait chez tous les hommes d'armes
que la faim tourmentait depuis trois jours. Les milices flamandes
entouraient son camp, et les femmes elles-mmes accouraient pour
prendre part  l'extermination des ennemis. Dans cette situation
grave, le roi de France envoya des dputs prs du comte Baudouin: ils
lui adressrent de longues harangues pleines de vaines protestations
trop mal justifies, et demandrent qu'une confrence et lieu entre
les deux princes. L'entrevue fut fixe  Bailleul. Ds que le roi
aperut le comte, il descendit de cheval pour le saluer, protestant
que, bien qu'il et envahi la Flandre avec une arme, il n'y tait
venu que pour engager Baudouin  une rconciliation sincre; qu'il se
souvenait d'ailleurs que le comte de Flandre tait le vassal et l'un
des pairs du royaume, et qu'il tait prt lui  restituer l'Artois et
tous les chteaux enlevs  ses domaines. Il s'engageait  faire
publier solennellement toutes ces conventions et  les confirmer par
son serment, dans une assemble solennelle qui devait se tenir, le 18
septembre, entre Vernon et Andely; mais  peine s'tait-il loign,
qu'il se dclara dgag d'une promesse que la ncessit seule avait
dicte.

Pendant l'hiver, le comte de Flandre se rendit en plerinage 
Canterbury, o il eut sans doute quelque entrevue secrte avec le roi
d'Angleterre. Au mois de mars, il se trouvait  Aix o il assista au
couronnement d'Othon de Saxe, neveu de Richard, que l'vque de Durham
et Baudouin de Bthune venaient de faire lire empereur, malgr
Philippe-Auguste.

La guerre reprit en France ds que les moissons eurent t
recueillies. Trois annes de temptes et d'orages avaient engendr une
grande disette, et suspendu les combats. Lorsqu'ils recommencrent,
Richard tait plus puissant que jamais; les comtes du Perche, de
Blois et de Saint-Gilles l'avaient rejoint. Tandis que le roi
d'Angleterre, soutenu par Mercader de Beauvais et ses routiers
flamands, dispersait l'arme franaise  la bataille de Gisors,
Baudouin s'emparait de Saint-Omer, d'Aire, de Lillers et de la plupart
des cits de l'Artois. Arnould de Guines eut part  ces victoires avec
ses karls d'Ardres et de Bourbourg: il avait reu de Baudouin une
somme norme de deniers sterling, prise dans les tonneaux d'or et
d'argent que le roi d'Angleterre avait envoys en Flandre pour exciter
le zle de ses amis.

A ces menaces, Philippe-Auguste opposa l'une des armes les plus
redoutables de la puissance royale, et ce fut en vertu du serment
prt  Compigne que l'archevque de Reims fut requis de frapper
d'interdit toute la Flandre. Une dsolation profonde se rpandit au
loin. Dans plusieurs villes, le peuple employa la violence pour forcer
le clerg  clbrer les divins mystres. Les uns clataient en
gmissements striles, les autres cherchaient dans l'hrsie une
excuse et un prtexte pour leur dsobissance. En vain l'vque de
Tournay crivait-il  l'archevque de Reims pour le supplier de ne pas
faire peser l'anathme prononc contre Baudouin sur tous ses sujets:
le comte de Flandre se vit rduit  interjeter appel au pape, et la
Flandre ne respira que lorsque Innocent III eut ordonn aux vques
d'Amiens et de Tournay de lever l'excommunication, en dclarant qu'il
protgeait le comte Baudouin et la comtesse Marie comme les enfants
bien-aims de l'Eglise.

Le pape ne tarda point  envoyer en France un lgat, qui fut le
cardinal de Capoue. Les lettres pontificales qui lui avaient t
remises rclamaient la paix de l'Europe au nom de la dlivrance de la
terre sainte. Nous connaissons, crivit Innocent III, le triste sort
de Jrusalem et les malheurs des peuples chrtiens; nous ne pouvons
oublier que les infidles ont conquis et la terre que le Christ a
touche, et la croix qu'il a porte pour le salut du monde. Accabls
par ces douleurs, nous n'avons cess de crier vers vous et de pleurer
abondamment; mais notre voix s'teint dans notre poitrine fatigue, et
nos yeux sont noys dans leurs larmes. Le cardinal de Capoue chercha
inutilement  rconcilier les rois de France et d'Angleterre: la
guerre continuait sur toutes les frontires, et au mois de mai 1199,
il arriva que l'vque lu de Cambray, Hugues de Douay, passant prs
de Lens avec le marquis de Namur et une nombreuse escorte, fut enlev
par quelques chevaliers franais. Le cardinal de Capoue n'obtint sa
libert qu'en menaant la France d'un interdit. En mme temps, il
pressait Philippe-Auguste de rompre les liens adultres qui
l'unissaient  Agns de Mranie; mais ces dernires reprsentations
furent sans fruit, et vers le mois de janvier, il crut devoir faire
publier solennellement une sentence d'excommunication.

Philippe rappela Ingelburge; mais la guerre ne cessa point: elle ne se
ralentit que lorsqu'une flche, lance d'un pauvre chteau du
Limousin, mit fin aux jours du roi d'Angleterre. Jean sans Terre qui
lui succda, reut  Rouen, le 9 aot 1199, l'hommage du comte de
Flandre et signa, neuf jours aprs,  la Roche-Andely, un trait
d'alliance qui confirmait celui du 8 septembre 1196. Cependant le
nouveau roi d'Angleterre ne songeait point  combattre, et, vers le
mois d'octobre, une trve gnrale fut conclue. Des confrences
s'ouvrirent  Pronne entre les ambassadeurs du comte de Flandre et
ceux du roi de France, et elles se terminrent au mois de janvier
suivant. Un trait conserva  Baudouin les cits de Saint-Omer,
d'Aire, de Lillers, d'Ardres, de Bthune et le fief de Guines, et il
fut, de plus, convenu qu' la mort de la reine Mathilde tout son
douaire lui reviendrait, et qu'il en serait de mme des bourgs
d'Artois occups par Louis, fils du roi de France, s'il dcdait sans
postrit.

Quatre mois aprs, un autre trait fut conclu entre les rois de France
et d'Angleterre: ils s'y engagrent  ne plus prter leur appui aux
efforts que leurs vassaux pourraient tenter contre l'autorit de
chacun d'eux: Jean sans Terre promettait spcialement de ne plus
soutenir le comte de Flandre.

Tandis que les deux monarques juraient d'observer cette paix qui, pour
l'un et l'autre, n'tait qu'une ruse et un mensonge, un vaste
mouvement de rconciliation s'tendait de toutes parts. Un prtre
nomm Foulques de Neuilly renouvelait au douzime sicle les
merveilles que Pierre l'Ermite avait accomplies au onzime. Si, comme
le racontent les historiens de son poque, il rendait la vue aux
aveugles, la parole aux bouches muettes, la sant aux corps infirmes,
il ne rgnait pas moins puissamment par son loquence sur le coeur des
hommes. Ce fut Foulques de Neuilly que le pape Innocent III adjoignit
au cardinal de Capoue pour prcher la croisade.

En 1199, il avait paru an milieu d'un brillant tournoi 
Escry-Sur-Aisne en Champagne. L se trouvaient le comte Thibaud, Louis
de Blois, Renaud de Dampierre, Maurice de Lille, Matthieu de
Montmorency, Enguerrand de Boves, Simon de Montfort, Geoffroi de
Villehardouin, qui fut l'historien de cette croisade, Geoffroi de
Joinville, dont le neveu devait tre l'lgant historien d'une autre
guerre sainte. Ils ostrent lor hiaumes et coururent as croix.

Peu aprs, et moins de six semaines aprs le trait de Pronne, le
comte de Flandre prit aussi la croix. La crmonie eut lieu
solennellement le lendemain du mercredi des cendres dans l'glise de
Saint-Donat de Bruges. Une assemble nombreuse se pressait sous ses
votes antiques, o l'ombre du comte saint Charles de Danemark
semblait planer au-dessus du comte Baudouin pour lui offrir les palmes
du martyre. On lut tour  tour quelques versets du prophte Isae,
dans lesquels le Seigneur promettait  Ezchias de dlivrer Jrusalem,
et un chapitre de l'vangile de saint Matthieu, o se trouvaient ces
paroles: _Dico autem vobis quod multi ab Oriente et Occidente
venient_.

Quand l'oraison dominicale eut t acheve, tous les assistants
inclinrent pieusement leurs fronts sur le marbre sacr, et l'un des
lvites agita lentement une cloche au son faible et lugubre, tandis
que les autres se rangeaient autour de l'autel en formant deux choeurs
dont les voix se rpondaient alternativement.

Le premier des choeurs entonna l'un des psaumes que les Isralites,
captifs au bord des fleuves de Babylone, avaient consacrs aux
malheurs de leur patrie, et qui, aprs dix-huit sicles, semblaient
une prophtie des nouveaux dsastres qui accablaient Jrusalem:

Seigneur, les nations ont envahi votre hritage; elles ont profan
votre saint temple. Jrusalem n'est plus qu'une ruine...

Que votre colre accable les nations idoltres qui ont outrag Jacob
et rempli sa demeure de dsolation! Que ces peuples ne disent point de
nous:--O est leur Dieu?

Accordez au sang de vos serviteurs une vengeance clatante: que les
gmissements de ceux qui sont captifs s'lvent jusqu' vous!

Puis le second choeur reprit sur le mme rhythme:

Que le Seigneur se lve et que ses ennemis soient disperss! que
ceux qui le hassent fuient devant sa face! Qu'ils disparaissent comme
la fume! qu'ils fondent comme la cire!

Le chant des psaumes avait cess: le pontife, prenant dans ses mains
une croix de lin brode d'or, l'attacha sur l'paule droite du comte
de Flandre en disant: Recevez ce signe de la croix, au nom du Pre et
du Fils et du Saint-Esprit, en mmoire de la croix, de la passion et
de la mort du Christ. Ensuite, il bnit ses armes, son pe et sa
bannire. Eustache et Henri, frres de Baudouin, s'engagrent par les
mmes voeux; mais lorsqu'on vit Marie de Champagne, encore  la fleur
des ans et dans tout l'clat de la beaut, rclamer aussi le signe de
la croix pour suivre son poux au del des mers, une vive motion
salua son dvouement, et toutes les prires s'levrent vers le ciel
pour que l'Orient ne runt point ses cendres  celles de la comtesse
Sibylle d'Anjou.

Les prparatifs de la croisade durrent deux annes. Des dputs (l'un
d'eux tait Qunes de Bthune) avaient t envoys  Venise prs du
vieux doge Henri Dandolo pour rechercher son alliance. Ils furent
reus au milieu des bourgeois assembls sur la place de Saint-Marc, et
l le sire de Villehardouin exposa la mission dont ils taient
chargs; puis ils s'agenouillrent, en dclarant qu'ils ne se
relveraient point tant que leur requte ne leur aurait point t
accorde. Nous l'octroyons! nous l'octroyons! s'crirent alors les
bourgeois de Venise. Les croiss demandaient qu'on leur prtt assez
de navires pour transporter en Syrie huit mille chevaliers et
quatre-vingt mille hommes d'armes. Quelles que fussent les conditions
onreuses exiges par les Vnitiens, elles furent aussitt acceptes,
et il fut convenu que les croiss s'assembleraient aux bords de
l'Adriatique aux ftes de la Saint-Jean 1202.

Vers le mois d'avril de cette anne, le comte Baudouin runit au camp
de Valenciennes les chevaliers de Flandre et de Hainaut qui devaient
l'accompagner. L brillaient le conntable de Flandre, Gilles de
Trazegnies, Jacques d'Avesnes, fils du hros d'Arsur, Guillaume de
Saint-Omer, Siger de Gand, Roger de Courtray, Jean de Lens, Eric de
Lille, Guillaume de Lichtervelde, Hellin de Wavrin, Michel de Harnes,
Baudouin de Praet, Thierri de Termonde, Jean de Sotteghem, Raoul de
Boulers, Gilles de Landas, Baudouin d'Haveskerke, Simon de Vaernewyck,
Philippe d'Axel, Alelme de Stavele, Foulques de Steelant, Baudouin de
Commines, Hugues de Maldeghem, Pierre de Douay, Gilles de Pamele,
Alard de Chimay, Gauthier de Ligne, Michel de Lembeke, Odoard et
Chrtien de Ghistelles. Bientt aprs ils se mirent en marche,
laissrent derrire eux la Champagne et la Bourgogne, et s'arrtrent
 Ble; puis, pntrant dans les dfils du val de Trente, ils
arrivrent  Venise en passant par Vrone.

La comtesse de Flandre, retenue quelques jours de plus dans ses Etats,
par la naissance de Marguerite, la seconde de ses filles, s'embarqua
avec Jean de Nesle, dont l'aeul, en pousant une princesse de la
maison de Flandre, avait reu pour dot la chtellenie hrditaire de
Bruges.

Le comte de Flandre n'avait point quitt Venise, o ses chevaliers
occupaient l'le de Saint-Nicolas. Pendant quelques jours, ils avaient
hsit sur la route qu'il fallait suivre; enfin, prenant en
considration les trves qui suspendaient les combats en Palestine,
ils avaient rsolu de porter la guerre au sein des populations
infidles d'Egypte, affaiblies par une longue famine, lorsque d'autres
difficults se prsentrent: les croiss ne pouvaient payer aux
Vnitiens les sommes stipules pour le fret de leurs navires. En vain
Baudouin et d'autres comtes s'taient-ils dpouills de leurs joyaux
et de leurs riches vaisselles d'or et d'argent. Ces sacrifices taient
insuffisants, et l'on vit l'illustre assemble des plus nobles barons
de l'Europe engager son pe au service de quelques marchands italiens
pour remplir ses engagements pcuniaires. La croisade rvlait son
impuissance, mme avant qu'elle et commenc.

Ds le mois d'octobre 1202, et malgr les efforts du cardinal de
Capoue, le doge Dandolo conduisit les croiss devant Zara, port
important de la Dalmatie, que les Vnitiens voulaient enlever au roi
de Hongrie. Une anne s'coula: les barons chrtiens s'emparrent de
Zara, et lorsque le pape Innocent III les menaa d'anathme en leur
reprochant l'oubli de leurs voeux sacrs, ils s'excusrent humblement
en protestant que leur volont n'avait pas t libre. Leur victoire ne
l'affranchit pas.

L'empereur grec Alexis Comnne avait dtrn son frre et s'tait
alli aux Gnois et aux Pisans. Venise, dans sa jalousie commerciale,
voulait rtablir l'autorit d'Isaac et s'assurer sur les rives du
Bosphore une suprmatie inconteste. On prtendait mme que l'or des
infidles n'tait point tranger au zle que montraient les Vnitiens
pour dtourner les croiss de leurs desseins: on ajoutait que c'tait
 ce prix que d'importants privilges taient accords  leurs
vaisseaux dans les ports de l'Egypte.

Lorsque le doge Dandolo proposa aux barons chrtiens de renverser
l'usurpateur byzantin, un grand tumulte clata: ce projet contrariait
leur impatience; mais les Vnitiens exposrent habilement qu'il tait
ncessaire de laisser des allis  Constantinople avant d'envahir la
Syrie, et que, sans cette expdition, ils se verraient ternellement
rduits  manquer d'argent et de vivres, et se dvoueraient  une
perte certaine. Jacques d'Avesnes, Simon de Montfort, Gui de Coucy,
Pierre d'Amiens, rpliquaient avec enthousiasme qu'ils n'avaient pas
quitt leurs foyers pour combattre un tyran, mais pour dlivrer le
tombeau et la croix de Jsus-Christ. Le lgat du pape demandait
galement qu'on se diriget vers Jrusalem. Au milieu de ces
discussions parut le fils d'Isaac Comnne, qui venait implorer la
gnrosit des barons franks: il promettait de fournir aux croiss,
s'ils le plaaient sur le trne de Byzance, des vivres pour un an et
un secours de dix mille hommes: il ajoutait que leur expdition 
Constantinople ne retarderait que d'un mois leur arrive en Palestine.
L'abb de Looz fut branl par ses prires, et engagea les barons
chrtiens  ne point se sparer. Le comte de Flandre, le marquis de
Montferrat, Qunes de Bthune, Miles de Brabant, Renier de Trith,
Anselme de Kayeu mirent le mme avis, et leur opinion triompha.

Cependant la flotte flamande de la comtesse Marie, aprs avoir reconnu
aux bords du Tage les colonies que d'autres plerins, venus des mmes
lieux, y avaient fondes, s'tait arrte sur les rivages de l'Afrique
pour y conqurir une ville remise depuis aux chevaliers de
Saint-Jacques de l'Epe, et elle avait poursuivi sa route en saluant
les murailles d'Almeria et de Carthagne. Les chevaliers croiss
admirrent de loin, non sans quelque secret sentiment de douleur et de
regret, la belle plaine de Valence cultive par les Mores; mais
bientt ils se consolrent en apercevant la tour de Peniscola qui
formait la limite des pays occups par les infidles. Arrivs aux
bouches de l'Ebre, ils laissrent derrire eux d'un ct Tarragone,
Barcelone et Leucate, de l'autre les les Balares, qui payaient
chaque anne au roi d'Aragon un tribut d'toffes de soie. Enfin ils
passrent devant Narbonne et atteignirent le port de Marseille
qu'entouraient, au sein d'un amphithtre de montagnes, la cit
piscopale et la magnifique abbaye de Saint Victor. C'tait 
Marseille que les croiss devaient recevoir des nouvelles de
l'expdition qui s'tait rendue  Venise. Ils apprirent avec
tonnement que, malgr les menaces d'Innocent III, l'avarice des
Vnitiens retenait l'lite des chevaliers d'Occident au sige de Zara,
et le seul message qui leur parvint leur porta l'ordre de mettre  la
voile dans les derniers jours de mars en se dirigeant vers le
promontoire de Mthone.

Depuis deux mois, la flotte flamande avait jet l'ancre dans les eaux
profondes du golfe de Messnie, domines par les bois d'oliviers de
Coron et les ruines de Muszun ou Modon, l'antique Mthone, rcemment
dtruite par Roger de Sicile, petit-fils de Robert Wiscard. La
comtesse de Flandre, ne voyant point les Vnitiens quitter
l'Adriatique, ordonna au pilote de tourner la proue vers la Syrie.
Dj avaient disparu  l'horizon les cimes du Taygte et du mont
Ithome; deux navires taient seuls rests un peu en arrire quand, en
dpassant le cap Male, ils furent atteints par les premires galres
de la flotte vnitienne qui se dirigeait vers la Propontide. Un seul
sergent se jeta dans une barque pour rejoindre Baudouin et Dandolo:
Il me samble bien, avait-il dit  ses compagnons, k'ils doient
conquerre terre.

Une terreur profonde rgnait  Constantinople: depuis longtemps, on y
racontait que Venise quipait une flotte immense pour les guerriers du
Nord, qui, couverts de fer et aussi hauts que leurs lances,
obissaient  des chefs plus vaillants que le dieu Mars. L'historien
grec Nictas rpte, en l'appliquant aux guerriers franks, ce que les
anciens disaient des Gaulois, qu'ils ne craignaient rien si ce n'est
la chute du ciel. Il les compare tantt  des statues d'airain, tantt
 des anges exterminateurs dont les regards seuls donnent la mort. Ds
qu'ils eurent abord dans le Bosphore, au bourg de Saint-Etienne, le
tyran Alexis se hta de leur envoyer des ambassadeurs chargs de
prsents; mais Qunes de Bthune leur rpondit, au nom des barons
chrtiens, qu'il cesst de parlementer et comment par obir.

Les plerins s'taient diviss en six corps principaux. L'avant-garde
avait t confie au comte de Flandre, parce qu'aucun autre prince
n'avait prs de lui autant de chevaliers, d'archers et d'arbaltriers.
Le second corps obissait  Henri, frre de Baudouin. Le comte de
Saint-Pol, Pierre d'Amiens, Eustache de Canteleu, dirigeaient le
troisime. Les autres bataillons comptaient pour chefs le comte de
Blois, Matthieu de Montmorency et le marquis de Montferrat. Le 6
juillet, toute l'arme s'assembla dans la plaine de Scutari et
traversa le Bosphore. Jacques d'Avesnes combattait au premier rang: un
coup de lance l'atteignit au visage, et il et pri sans le secours de
Nicolas de Genlis. Selon une ancienne tradition conserve  Biervliet,
ce furent des croiss venus de cette ville qui pntrrent les
premiers dans la tour de Galata et qui ennoblirent ainsi l'cusson de
leur modeste patrie, o ils placrent l'orgueilleuse devise des tyrans
de Constantinople: [Grec: Basileos basilen, basileun basileontas].
Je suis le roi des rois, celui qui rgne sur ceux qui rgnent.

Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques vaisseaux
flamands, qui avaient rejoint Baudouin au sige de Zara, ouvraient
leurs voiles  un vent favorable, et se dirigeaient vers le port dont
une forte chane fermait l'entre. Une galre flamande, commande par
Gui de Baenst et quipe  Termonde, et un navire italien qu'on
nommait _l'Aigle_, la frapprent en mme temps et la brisrent. Les
deux flottes s'avanaient triomphantes et luttaient de courage.
Alors, dit Marino Sanudo, se forma entre les deux peuples cette
amiti clbre dont l'heureuse mmoire passa aux gnrations
suivantes.

De toutes parts, les croiss se prparent  l'assaut. Tandis que les
Lombards et les Bourguignons gardaient le camp, les Flamands et les
Champenois, plus redoutables par leur valeur que par leur nombre,
dressaient leurs chelles contre les murailles; mais les mercenaires
trangers dans lesquels se confiait Alexis repoussrent toutes leurs
tentatives. L prit Pierre de Bailleul.

A la mme heure, d'autres croiss attaqurent Byzance du ct du port.
Ils avaient tendu au-dessus de leurs navires de larges peaux de boeufs
pour se mettre  l'abri du feu grgeois, et leurs machines de guerre
lanaient des pierres normes au milieu des assigs. Dandolo, aveugle
et g de quatre-vingt-quinze ans, s'tait fait porter au milieu des
combattants: son gnreux dvouement dcida la victoire. Le tyran
Alexis chercha son salut dans la fuite. Le vieil Isaac fut dlivr, et
son fils entra solennellement dans la cit impriale, plac entre le
comte de Flandre et le doge de Venise.

Des hrauts d'armes se rendirent aussitt en Egypte pour dfier les
infidles. Cependant on avait rsolu d'attendre la fin de l'hiver pour
continuer la guerre. Les barons franks oubliaient la jalousie des
Vnitiens et la perfidie des Grecs au milieu des richesses et des
plaisirs que leur offrait Byzance; on dit mme qu'un jour les croiss
flamands voulurent piller une synagogue qu'ils avaient prise pour une
mosque des Sarrasins; mais la trouvant dfendue par des Juifs, ils se
vengrent en y mettant le feu. L'incendie qu'ils avaient allum se
rpandit si rapidement que bientt il devint impossible de l'arrter;
de la ville il s'tendit aux faubourgs jusqu'aux bords de la mer, de
telle sorte que des galres s'embrasrent dans le port: une semaine
entire s'coula avant qu'il et cess, et ses ravages furent
incalculables.

Alexis, fils d'Isaac, avait enfin obtenu que les croiss quitteraient
Constantinople pour tablir leurs tentes au del du golfe de
Chrysoceras. Le printemps tait arriv, mais il manquait d'argent pour
payer les deux cent mille marcs qu'il avait promis; il n'coutait
d'ailleurs que les conseils des Vnitiens qui l'avaient appel  Zara
pour faire chouer la croisade. L'hritier des Comnne parut dans les
premiers jours d'avril au camp de Baudouin, et rclama de nouveaux
dlais.

Venise triomphait; les croiss ne s'loignrent point du Bosphore. A
peine pouvait-on en citer quelques-uns qui suivirent le comte de
Saint-Pol et Henri, frre de Baudouin,  Andrinople et jusqu'au pied
de l'Hmus. Leurs remords ne s'veillrent que lorsque des messagers,
vtus de deuil, arrivrent de la terre sainte. Tandis que le prince
d'Antioche livrait une sanglante bataille dans laquelle Gilles de
Trazegnies avait pri, on voyait sous le ciel ardent de la Syrie la
peste et les fivres unir leurs ravages, dont la plus illustre victime
devait tre la comtesse de Flandre.

Au rcit de ces malheurs, les croiss saisissaient leurs lances et les
tournaient vers Jrusalem. Ils accusaient tumultueusement la lenteur
des Grecs, qui ne tenaient aucun de leurs engagements. Qunes de
Bthune porta leurs plaintes au palais des Blaquernes. Alexis ne
rpondit point, mais il ordonna qu'on profitt d'une nuit obscure pour
incendier la flotte des croiss. Il choua dans son projet, et
Byzance, pleine d'alarmes, le prcipita du trne pour y lever un
tyran obscur, Alexis Ducas, surnomm Murzulphe. Sa perfidie ne fut
gure plus heureuse. Les croiss cartrent aisment avec leurs rames
les brlots que, par une nuit tranquille, on avait de nouveau lancs
contre leurs navires. Il essaya d'autres moyens et tendit une
embuscade  Henri, frre de Baudouin: l aussi le courage des
guerriers franks lui fit subir une dfaite honteuse.

Tant de trahisons devaient porter leurs fruits, Les croiss
dclarrent que l'empire grec n'existait plus, et, le 9 avril 1204,
leur flotte s'approcha des remparts de Constantinople. Murzulphe avait
plac des mangonneaux et des pierriers sur les murs  demi ruins qui
formaient l'enceinte de la cit impriale; puis il avait fait lever
des tours de bois pour mieux rsister  celles que les assigeants
avaient galement construites sur leurs vaisseaux. Le premier jour de
la lutte s'acheva sans que les croiss eussent obtenu le moindre
succs. Trois jours plus tard, l'assaut recommena: ils s'avanaient
en poussant de grands cris, et leur enthousiasme dfiait la
consternation des Grecs. Une forte brise, qui parut le gage de
l'intervention du ciel, se leva vers le nord-est, et un navire qu'on
nommait _la Plerine_ parvint assez prs des remparts pour y lancer
ses chelles roulantes. Un Vnitien se prcipite aussitt au milieu
des ennemis et meurt; mais Andr de Jurbise, chevalier de Hainaut, le
suit, et  son aspect les Grecs reculent: dans leur terreur, ils
croient apercevoir devant eux un gant dont le casque est aussi grand
qu'une tour. Les guerriers franks accourent  sa voix, et ds ce
moment la victoire n'est plus indcise.

Quelques centaines de chevaliers envahissaient une cit dont les
murailles avaient sept lieues de tour et renfermaient une population
innombrable. A leur suite d'autres croiss, indignes de combattre sous
les mmes bannires, se rpandaient, le fer et la flamme  la main, de
quartier en quartier, de maison en maison, cherchant partout des
trsors. Dans leur fureur avide, ils brisrent tour  tour les plus
clbres merveilles de l'art antique, la statue de Junon venue du
temple de Samos, l'Hercule de Lysippe, l'aigle d'airain d'Apollonius
de Thyane, la louve de Romulus, qu'avait clbre Virgile, et on les
vit mme violer le tombeau des empereurs.

Le comte de Flandre occupait le camp de Murzulphe; Henri, son frre,
avait pris possession des Blaquernes; le marquis de Montferrat s'tait
tabli au palais de Bucolon. Les somptueuses demeures qu'avait
abandonnes la fortune des Comnne avaient trouv de nouveaux matres,
mais leur trne restait vacant. Douze lecteurs, dont six
appartenaient  Venise et six autres aux races frankes, eurent la
mission de dsigner le successeur de Constantin. L'un d'eux tait le
nonce apostolique Albert, vque de Bethlem, petit-neveu de Pierre
l'Ermite. Le 2 mai 1204, les douze lecteurs se runirent dans la
chapelle du doge de Venise; l, aprs avoir rduit  quatre le nombre
des candidats (c'taient les comtes de Flandre, de Blois et de
Saint-Pol, et le marquis de Montferrat), ils placrent quatre calices
sur l'autel: un seul contenait une hostie consacre. Chaque fois qu'on
proclamait le nom de l'un des candidats, on dcouvrait un calice:
lorsqu'on arriva  celui de Baudoin, il sembla que Dieu lui-mme
dsignait l'empereur. Seigneurs, dit l'vque de Soissons  la foule
qui tait reste assemble jusqu'au milieu de la nuit, nous avons
choisi un empereur: vous tes tenus de lui obir et de le respecter. A
cette heure solennelle  laquelle est n le Christ rdempteur des
hommes, nous proclamons empereur Baudouin, comte de Flandre et de
Hainaut. Mille acclamations retentirent dans ces palais qui dj
avaient vu s'lever et disparatre tant de dynasties impriales.

Le 7 mai, Baudouin vint habiter le palais de Bucolon. Ds le
lendemain, selon la coutume des empereurs grecs, il jeta au peuple des
pains qui renfermaient trois pices d'or, trois pices d'argent et
trois pices de cuivre; puis, selon l'usage germanique, on l'leva sur
un bouclier que soutenaient le doge Dandolo, les comtes de Blois et de
Saint-Pol, et le marquis de Montferrat. La crmonie du couronnement
eut lieu dans la basilique de Sainte-Sophie. Un trne d'or avait t
plac sur une estrade couverte de velours rouge; mais au moment o
Baudouin allait y monter, enivr de splendeur et de gloire, on lui
prsenta un vase rempli de cendres et d'toupes que la flamme
consumait: tristes et menaantes images de la vanit humaine, dont
l'avenir ne devait point tarder  raliser la prophtie. Le patriarche
de Constantinople versa sur son front l'huile sainte et y posa le
diadme imprial. Il en est digne! s'cria le peuple. Il en est
digne! rpondit le patriarche. Il en est digne! rpta la multitude
qui se trouvait hors de l'glise. Puis, lorsqu'on l'eut conduit dans
le choeur, on couvrit ses paules d'un manteau de pourpre orn d'or:
sa main droite portait la croix, divin emblme de la foi chrtienne;
sa main gauche tenait un rameau, symbole de paix et de prosprit. Un
banquet solennel succda  cette crmonie, tandis que les hrauts
d'armes proclamaient sur les places de Byzance, Baudouin, par la grce
cleste, empereur trs-fidle des Romains, couronn par Dieu et 
jamais Auguste.

Baudouin mrita son lvation par ses vertus. Les croiss admiraient
son courage et sa pit, et les historiens grecs eux-mmes le
dpeignent chaste dans ses moeurs, gnreux  l'gard des pauvres,
coutant volontiers les conseils et plein de rsolution dans les
dangers. Son premier soin fut de partager les provinces du nouvel
empire entre les barons franks, devenus les successeurs de Pyrrhus ou
d'Alexandre. Le comte de Blois obtint le duch de Bithynie; Renier de
Trith, celui de Philippopolis. Thierri de Termonde fut cr
conntable; Thierri de Looz, snchal; Miles de Brabant, grand
boutillier; Gauthier de Rodenbourg, protonotaire; Qunes de Bthune
reut la dignit de protovestiaire et fut peut-tre roi d'Andrinople.

A la mme poque, un chevalier qui n'tait pas tranger  la maison
des comtes de Flandre, Thierri, fils de Philippe d'Alsace, pousait la
princesse de Chypre, nagure si merveilleusement dlivre des prisons
du duc d'Autriche, et allait disputer  Aimeri de Lusignan les Etats
hrditaires de son pre, autre empire des Comnne qui ne devait plus
se relever.

Vers les derniers jours de l'anne 1204, Henri, frre de Baudouin,
dbarqua  Abydos; Thierri de Looz, Nicolas de Mailly, Anselme de
Kayeu, l'accompagnaient. Il parcourut toute la Troade, mais il ne
songea point  demander, comme le hros macdonien, si les prtres
d'Ilion conservaient encore la lance d'Achille. Tandis qu'il foulait
avec ddain les ruines de Pergame, une troupe de croiss s'avanait
dans la Thessalie, pntrait dans les fraches valles de Temp, et
franchissait les dfils des Thermopyles, que les ombres des trois
cents Spartiates ne dfendaient plus contre ces barbares plus
redoutables que les armes de Xerxs. Le marquis de Montferrat se
dirigea vers Nauplie; Jacques d'Avesnes et Drogon d'Estroeungt
assigrent Corinthe: l'un y fut bless grivement, l'autre y prit.

D'autres chevaliers de Flandre et de Champagne s'emparaient de toute
la partie mridionale du Ploponse. Leurs conqutes s'tendirent
rapidement. Il y eut des ducs l o avaient exist les rpubliques de
Lycurgue et de Solon. A Argos, ils rtablirent la monarchie
d'Agamemnon. L'Achae dut  un baron chrtien l'indpendance qu'avait
rve pour elle Philopmen. Gui de Nesle occupait un chteau au bord
de l'Eurotas; Raoul de Tournay rgnait dans le vallon du Crynite;
Hugues de Lille reut huit fiefs dans la cit d'gium, o les rois de
la Grce s'taient jadis assembls pour venger l'outrage fait 
Mnlas. Peu d'annes aprs, Nicolas de Saint-Omer tait duc de
Thbes. Il tait fort estim pour sa prudence, selon la chronique de
Romanie, et se fit construire un beau chteau, qu'on nomma le chteau
de Saint-Omer, sur les ruines de cette ancienne citadelle consacre 
Cadmus, qu'avait dfendue l'pe d'Epaminondas, et qui avait rpt
les premiers chants de Pindare.

Les Grecs, qui avaient vu avec joie les croiss se disperser en
faibles troupes depuis les gorges du Taurus jusqu'aux plaines de la
Messnie, conspiraient depuis longtemps en silence, lorsque tout 
coup ils prirent les armes dans toutes les provinces. Joannice, roi
des Bulgares, leur avait promis son secours.

La nation des Bulgares, arrache des steppes du Volga par les grandes
migrations du cinquime sicle, s'tait arrte entre les eaux du
Danube et les vallons de l'Hmus. A demi chrtienne, mais fidle 
toutes les traditions de son origine, elle avait conserv un caractre
indomptable et froce. Ses redoutables armes s'avancent vers Byzance.
De nombreuses hordes de Tartares les suivent. Au bruit de leur venue,
les Grecs d'Andrinople et de Didymotique chassent les Vnitiens et les
chevaliers du comte de Saint-Pol, mort depuis peu. Les croiss
abandonnent leurs chteaux de Thrace, saisis d'une terreur profonde.
Tel tait l'effroi qui rgnait parmi eux que Renier de Trith s'tant
rfugi  Philippopolis, ses fils, son gendre et son neveu
l'abandonnrent; mais dans leur fuite rapide ils se prcipitrent au
milieu des ennemis dont le fer punit leur lchet. Renier de Trith,
rest seul avec vingt-cinq compagnons d'armes, reut de meilleurs
conseils de son honneur et de son courage.

Lorsque ces tristes nouvelles parvinrent  Constantinople, Baudouin
n'y avait auprs de lui que le comte de Blois, le vieux Dandolo, et un
petit nombre d'hommes d'armes. Il se hta de rappeler son frre de la
Troade. Pierre de Bracheux vint de Lopadium; Matthieu de Walincourt
arriva de Nicomdie. Geoffroi de Villehardouin et Manasss de Lille
rassemblrent quatre-vingts chevaliers et s'loignrent aussitt pour
marcher au devant des Bulgares. Baudouin les suivit avec cent quarante
chevaliers; peu de jours aprs, le comte de Blois et le doge de Venise
quittrent la cit impriale, emmenant des renforts plus
considrables. Ces diffrents corps runis comprenaient seize mille
combattants. Leurs chefs rsolurent sans hsiter de mettre le sige
devant Andrinople que dfendaient cent mille Grecs. Ils voulaient
dompter l'insurrection nationale avant de combattre l'invasion
trangre. La confiance renaissait parmi les croiss, tandis que les
Grecs s'enfermaient dans leurs murailles, dj prts  s'incliner de
nouveau sous le joug qu'ils avaient tent de briser.

On touchait aux ftes de la semaine sainte. Les assigeants
prparaient leurs armes et leurs machines lorsqu'ils apprirent que
Joannice accourait pour dlivrer Andrinople. Ds ce jour, la garde du
camp fut confie  Geoffroi de Villehardouin et  Manasss de Lille;
l'empereur s'tait rserv le commandement de toute l'arme qui devait
repousser les Bulgares.

Le mercredi aprs Pques, une vive alerte se rpandit parmi les
guerriers chrtiens. On annonait que des Tartares avaient paru dans
les prairies o paissaient les chevaux des croiss et cherchaient 
les enlever.

Deux jours aprs (c'tait le 14 avril 1205), les Tartares se
montrrent de nouveau. Leurs chevaux taient si agiles qu'ils les
portaient au milieu des Franks sans qu'on les et vus s'approcher, et
qu'au moment o ils attiraient les regards ils avaient dj disparu.
L'empereur avait formellement ordonn que personne ne quittt le camp
pour les repousser; mais le comte de Blois jugea qu'il lui tait
permis de dsobir lorsque la dsobissance mme devait le conduire 
la gloire: il le croyait du moins; cependant  peine est-il sorti du
camp que les Tartares entourent sa troupe trop faible pour leur
rsister. Il est prs de succomber, mais l'empereur apprend le pril
qui le menace et s'lance avec ses chevaliers pour le dfendre. Les
Tartares se retirent devant lui, et alors, par un garement fatal,
l'empereur, qui devait punir dans le comte de Blois une faute qui
avait compromis toute l'arme, semble la justifier en s'associant 
sa tmrit. Anim par son succs et n'coutant que son ardeur
belliqueuse, il frappe son cheval de l'peron et s'avance de plus en
plus pour atteindre les ennemis; les Tartares s'taient dirigs vers
le centre de l'arme de Joannice, et ils ne ralentirent leur course
que lorsqu'ils virent Baudouin au milieu des Bulgares.

Jamais Baudouin ne montra plus de courage. Entour d'un petit nombre
de chevaliers dont les chevaux puiss de fatigue s'abattaient sous
les flches qu'on leur lanait de toutes parts, il les rangea prs de
lui autour de la bannire impriale. Sire, lui dit le comte de Blois,
qui, atteint de deux blessures, gisait sur le sable, au nom de Dieu,
oubliez-moi pour penser  vous et  la chrtient. Baudouin,
chevalier avant d'tre empereur, rpondit au comte de Blois qu'il ne
l'abandonnerait pas: il cherchait la mort et ne trouva que des fers.

L'arme impriale tait rentre dans les murs de Constantinople, et
l'vque de Soissons s'tait rendu en France et en Flandre pour
implorer les secours des peuples de l'Occident. Henri, frre de
l'empereur, s'adressait en mme temps au pape Innocent III, pour le
supplier d'intervenir en faveur de Baudouin. Nous avons appris, lui
crivait-il, que l'empereur est encore sain et sauf; on assure mme
qu'il est trait assez honorablement par Joannice. Innocent III
promit de rclamer la dlivrance du captif, et des lettres
pontificales furent envoyes  l'archevque de Trinovi pour qu'il les
remt au roi des Bulgares; mais Joannice se contenta de rpondre qu'il
ne pouvait plus rendre la libert  l'empereur, parce que dj il
avait pay le tribut de la nature.

Seize mois s'taient couls depuis la bataille d'Andrinople: quelques
barons doutaient encore du sort de l'empereur; mais Renier de Trith
affirma qu'il connaissait plusieurs personnes qui l'avaient vu mort,
et, le 15 aot 1206, Henri prit solennellement possession de la
pourpre impriale.

Tandis que la croisade de Constantinople lve de plus en plus la
gloire militaire de la Flandre et prpare de brillantes destines 
l'activit de son commerce, nous retrouvons sur les rivages du
Fleanderland les cruelles dissensions des karls flamings. Les tableaux
qu'elles nous offrent sont les mmes que ceux que nous avons dj
emprunts aux hagiographes et aux lgendaires: luttes de la barbarie
contre la civilisation, du paganisme contre la foi chrtienne,
querelles individuelles de la gilde contre la gilde, de la famille
contre la famille. Un historien, qui vivait vers ce temps, observe
avec raison que c'est dans le rcit des discordes du dixime et du
onzime sicle que nous devons chercher l'origine de celles qui,
pendant l'absence de Baudouin, agitrent quelques parties de la
Flandre. Herbert de Wulfringhem nous rappelle cet autre Herbert de
Furnes qui dirigeait la charrue et portait l'pe. Il apparat dans
l'histoire comme le chef des hommes de race saxonne qui ne se sont
jamais courbs sous le joug. On leur donnait le surnom populaire de
_Blauvoets_, non-seulement dans le pays de Furnes, mais sur tout le
rivage de la Flandre, en Zlande et en Hollande. Ce nom dsignait,
suivant les uns, des perviers de mer, allusion nergique  leur
ancienne vie de pirates; selon d'autres, il tait synonyme du nom de
renard, et c'tait peut-tre par quelque rapprochement, fond sur les
sagas du Nord, qu'ils donnaient  ceux qui s'taient rallis au
pouvoir suprieur des comtes la domination de loups ou d'Isengrins.

La reine Mathilde, dont le douaire comprenait les territoires de
Furnes et de Bourbourg, y avait rendu son autorit accablante. Elle
avait voulu,  l'exemple de Richilde, y rtablir ces impts
ignominieux qui,  tant de reprises, avaient soulev des commotions
violentes. La mme rsistance se reproduisit. La reine Mathilde ne
put russir, dit Lambert d'Ardres,  dompter les Blauvoets, et elle se
vit rduite  runir tous les chevaliers et tous les hommes d'armes de
ses domaines, et mme  recruter des mercenaires trangers, afin
d'exterminer les populations de Furnes et de Bourbourg. Aprs avoir
travers Poperinghe, elle s'arrta, vers les ftes de la Saint-Jean,
au village d'Alveringhem qu'elle dvasta, tandis que le chtelain de
Bourbourg, Arnould de Guines, accourait sur les frontires de ses
domaines pour les dfendre contre toute attaque. La reine Mathilde,
gare par sa fureur, ne tarda point  s'avancer tmrairement au
milieu des habitants du pays de Furnes.

Cependant Herbert de Wulfringhem s'tait runi  Walter d'Hontschoote,
 Grard Sporkin et  d'autres chefs des Blauvoets, et ils forcrent
la reine et ses nombreux hommes d'armes  fuir devant eux. Ils
mutilaient et tranglaient ceux qui tombaient en leur pouvoir, les
abandonnaient  demi morts dans les fosss et dans les sillons, ou les
chargeaient de chanes.

Cinq annes plus tard, les chefs des Blauvoets, encourags par leurs
premiers succs, osrent mettre le sige devant la ville de Bergues;
mais les hommes d'armes de Mathilde, que commandait Chrtien de Praet,
les mirent en droute et la plupart des assaillants prirent dans ce
combat. Les Blauvoets se montraient toutefois si redoutables, mme
dans leur dfaite, qu'ils obtinrent une paix honorable.

Ds ce moment, les Flamings cessrent de plus en plus de former une
faction constamment menace par la servitude; mais en se confondant
dans la nationalit flamande, ils en restrent la portion la plus
tumultueuse et la plus intrpide. Pendant longtemps encore, ils
rpandront le sang dans leurs discordes intestines, et si jamais une
nouvelle oppression les menaait, Nicolas Zannequin se souviendra
d'Herbert de Wulfringhem.




LIVRE HUITIME

1205-1278.

    Jeanne et Marguerite de Constantinople.
    Luttes contre Philippe-Auguste.
    Influence pacifique du rgne de Louis IX.


Pendant la mmorable expdition de Baudouin, les relations
commerciales et politiques de la Flandre et de l'Angleterre n'avaient
point t branles. Le 27 mai 1202, Jean sans Terre, prt  combattre
Philippe-Auguste, runissait  Gournay les hommes d'armes de Flandre
et de Hainaut, car ils taient, dit un pote,

    Courageux et sans laschet.

Mais ds qu'il eut appris la triste fin de l'empereur de
Constantinople, il jugea prudent de conclure une trve, dans laquelle
taient insres des rserves pour les privilges des marchands
flamands dans son royaume (26 octobre 1206).

Le roi d'Angleterre comptait peu sur l'alliance du marquis de Namur,
Philippe de Hainaut, qui avait reu de Baudouin le gouvernement de ses
Etats pendant son absence, ainsi que la tutelle de ses filles, dont
l'ane n'avait point quinze ans. Philippe-Auguste avait promis 
Philippe de Hainaut la main de Marie de France; peut-tre lui avait-il
fait galement esprer que, lorsque les deux jeunes princesses
seraient nubiles, elles pourraient pouser les fils de Pierre de
Courtenay, dont la mre tait soeur du marquis de Namur. Il obtint, 
ce prix, tout ce qu'il dsirait: Jeanne et Marguerite de Flandre lui
furent remises et conduites  Paris.

Il semblait que les projets de Philippe-Auguste ne dussent plus
rencontrer d'obstacles. Son autorit s'tait tendue vers le nord et
dj elle menaait le midi. Une politique habile pouvait, en ranimant
les anciennes rivalits de race qui existaient entre les Gallo-Romains
et les populations septentrionales, ruiner les vaincus en
affaiblissant les vainqueurs. Toute guerre dirige contre les
Provenaux tait populaire parmi les hommes d'origine franke, et les
peuples de la Flandre crurent aisment que les Albigeois taient
devenus, par leurs hrsies secrtes, les complices des Bulgares qui
avaient martyris Baudouin. Dj un moine allemand, nomm Olivier le
Scolastique, avait paru en Flandre comme l'aptre d'une autre guerre
sainte, et l'on avait vu,  sa voix, des enfants et des jeunes filles
saisir des encensoirs et des drapeaux et demander o tait l'Asie. La
mission de Jacques de Vitry fut d'autant plus facile lorsqu'il vint
prcher la croisade des Albigeois. L'vque de Tournay y prit une part
active, et elle reut pour chef Simon de Montfort, qui avait
accompagn la comtesse de Flandre  Ptolmade. Cinq cent mille hommes
se dirigrent vers le Rhne: les cits les plus riches furent pilles
et dtruites. A Bziers, le sang rougit les autels; Carcassonne
succomba, et Simon de Montfort, vainqueur,  Muret, des armes du roi
d'Aragon, reut l'investiture du comt de Toulouse, comme fief tenu de
la couronne de France.

Cependant il y avait en Flandre un pieux vieillard nomm Foulques
Uutenhove, dont la sagesse tait clbre. Il comprit le but politique
que se proposait le roi de France et l'accusa de vouloir anantir en
mme temps la puissance des peuples de la Flandre et la dynastie de
leurs princes. Bouchard d'Avesnes, fils de l'illustre ami de Richard
Coeur de Lion, se plaa  la tte des mcontents et osa dclarer que,
si le roi de France retenait les pupilles du marquis de Namur, la
Flandre chercherait un protecteur dans le roi d'Angleterre.
Philippe-Auguste jugea qu'il tait ncessaire de rendre la libert aux
filles de Baudouin, mais seulement aprs leur avoir donn des matres
qui exerassent le pouvoir en leur nom et n'oubliassent jamais de
quelle main ils l'avaient reu. Il avait jet les yeux sur Enguerrand
et Thomas de Coucy, dont la mre appartenait  la maison de France, et
en 1211 il conclut avec eux une convention en vertu de laquelle il
s'engageait  leur faire avoir lesdites damoiselles hritires de
Flandre, moyennant une somme de cinquante mille livres parisis,
payables en deux termes, savoir: trente mille livres avant qu'ils
fussent saisis desdites damoiselles, et vingt mille livres une anne
aprs qu'elles leur auraient t remises. L'vque de Beauvais, les
comtes de Brienne, de Saint-Pol, d'Auxerre, de Soissons, se portrent
garants des engagements d'Enguerrand de Coucy.

La reine Mathilde apprit ce qui avait eu lieu, et quel que ft le
caractre solennel des conventions arrtes, elle se flatta de
l'espoir d'enlever l'hritire de la Flandre  la maison de Coucy pour
la donner  un prince de sa famille, Ferdinand, fils de Sanche, roi de
Portugal, et de Dolcis de Barcelone. Elle s'engagea  payer au roi
plus d'or que n'en possdaient les seigneurs de Coucy, et de plus elle
lui promit de vastes possessions territoriales. Des propositions si
avantageuses furent acceptes avec empressement, et malgr toutes les
plaintes d'Enguerrand de Coucy, le mariage de Jeanne de Flandre avec
Ferdinand de Portugal ne tarda point  tre clbr  Paris. L'acte
d'hommage de Ferdinand nous a t conserv; il tait conu en ces
termes:

Moi, Ferdinand, comte de Flandre et du Hainaut, je fais savoir  tous
ceux qui verront ces prsentes lettres que je suis l'homme lige de mon
trs-illustre seigneur, le roi de France. J'ai jur de le servir
fidlement, et tant qu'il consentira  me faire droit en sa cour je
remplirai ma promesse. Si, au contraire, je cessais de le servir
fidlement, je veux et permets que tous mes hommes, tant barons que
chevaliers, et toutes les communes et communauts des villes et des
bourgs de ma terre, aident mon seigneur le roi contre moi, et me
fassent tout le mal qui sera en leur pouvoir, jusqu' ce que je me
sois amend  la volont du roi. Je veux que les barons et les
chevaliers prennent le mme engagement vis--vis du roi, et si l'un
d'eux refusait de le faire, je lui ferai tout le mal que je pourrai,
et n'aurai avec lui ni paix ni trve, si ce n'est de l'assentiment du
roi. Sohier, chtelain de Gand, Jean de Nesle, chtelain de Bruges,
et d'autres chevaliers, unirent leurs serments  ceux de Ferdinand.

Un second trait avait t conclu  Paris, et il se rapportait au
dmembrement de la Flandre; mais les dispositions en avaient t
tenues secrtes de peur de rencontrer en 1212 la mme rsistance que
vingt annes auparavant, lorsque l'archevque de Reims avait voulu
profiter de la mort de Philippe d'Alsace. Tandis que Ferdinand et
Jeanne s'arrtaient  Pronne, des hommes d'armes se prsentaient
inopinment aux portes d'Aire et de Saint-Omer, et prenaient
possession de ces villes importantes.

Peu de jours aprs, le 24 fvrier, Ferdinand, arriv prs de Lens,
dclara qu'il avait remis  Louis, fils du roi de France, les cits
d'Aire et de Saint-Omer, qui avaient appartenu autrefois  Elisabeth
de Hainaut. Laissant la jeune comtesse de Flandre malade  Douay, il
se hta de se rendre  Ypres et  Bruges pour y faire reconnatre son
autorit; mais lorsqu'il parut aux portes de Gand, les bourgeois
refusrent de le recevoir: ils avaient lu pour chefs Rasse de Gavre
et Arnould d'Audenarde: dans leur indignation, ils poursuivirent
Ferdinand jusqu' Courtray, et peut-tre l'eussent-ils mis  mort s'il
n'et russi  faire briser les ponts de la Lys.

Ferdinand appela aussitt auprs de lui la plupart des nobles de
Flandre. Il s'avana avec eux jusqu' Gand, et comme la comtesse
Jeanne l'accompagnait, personne n'osa prendre les armes contre
l'hritire lgitime de Baudouin de Constantinople. Les magistrats de
la ville insurge se soumirent et payrent une amende de trois cent
mille livres. De plus, l'organisation de l'chevinage fut compltement
modifie. Le comte se rserva le droit de choisir, dans les quatre
principales paroisses de la ville, quatre hommes probes qui
dsigneraient, avec son assentiment, treize chevins. Chaque anne,
d'autres lecteurs devaient prsider au renouvellement de
l'chevinage.

Ferdinand ne tarda point  conduire son arme triomphante vers les
bords de la Meuse, o elle se runit  celle de Philippe, frre de
Baudouin. L'vque de Lige, Hugues de Pierrepont, issu de la maison
de Namur, avait t chass de sa rsidence piscopale par le duc de
Brabant, et c'tait afin de rparer ce revers qu'il avait convoqu
tous ses allis. Cependant on tait arriv aux journes les plus
brlantes du mois de juillet; d'paisses nues de poussire
s'levaient dans les airs et gnaient la marche des hommes d'armes;
enfin on apprit avec joie que la paix avait t conclue. Henri de
Brabant avait accept les propositions du comte Ferdinand et s'tait
engag  payer une indemnit considrable  l'vque de Lige; mais,
avant que ses promesses eussent reu leur excution, des vnements
importants vinrent modifier la situation des choses.

Philippe de Hainaut avait rendu le dernier soupir le 15 octobre 1212.
Sa mort brisait tous les liens qui unissaient la maison des comtes de
Flandre au roi de France, et l'hiver s'tait  peine achev lorsque le
duc de Brabant, accourant  Paris, sut persuader  Philippe-Auguste
que son alliance tait plus prcieuse que celle du comte de Flandre,
et obtint pour prix de son zle la main de la veuve du marquis de
Namur.

Au moment o le roi de France accueillait l'adversaire de Ferdinand,
il rompait ouvertement avec Renaud de Dammartin et lui enlevait ses
domaines. Renaud de Dammartin tait l'un des barons les plus puissants
de France. Il possdait de nombreux chteaux en Bretagne et dans le
Vermandois, et sa femme, fille de Matthieu d'Alsace, lui avait port
en dot le comt de Boulogne. Dj son caractre violent s'tait rvl
 diverses reprises. Un jour, il avait os en venir aux mains, au
milieu de la cour, avec le comte de Saint-Pol. Depuis, il avait eu
d'autres contestations avec l'vque de Beauvais et le comte de Dreux,
cousins du roi, et telle tait la cause des sentences de bannissement
et de confiscation prononces contre lui; mais, loin de s'humilier
devant l'autorit royale, il nourrissait des rves de vengeance et
associait  ses projets l'un des plus clbres barons de Picardie,
Hugues de Boves, qui avait tu le chef des prvts royaux. Peu aprs
les ftes de Pques, vers l'poque o Henri de Brabant pousait la
veuve du marquis de Namur, Renaud de Dammartin quitta les Etats du
comte de Bar pour aller en Flandre rveiller dans le coeur de
Ferdinand les aiguillons de l'orgueil et de la colre. Il n'y russit
que trop aisment. Mathilde elle-mme, qui, l'anne prcdente,
implorait  genoux la faveur de Philippe-Auguste, ne se souvenait plus
que de l'admiration que lui avait inspire la puissance de
l'Angleterre, lorsqu'elle traversait la mer, appele du Portugal par
Henri II, pour perptuer la dynastie de Philippe d'Alsace. Cependant
les dons qu'elle avait prodigus, non-seulement au roi de France et 
ses ministres, pour qu'ils permissent le mariage de Jeanne avec
Ferdinand, mais aussi aux barons de Flandre, pour qu'ils ne s'y
opposassent point, avaient puis tous ses trsors. Ce fut Renaud de
Dammartin qui lui apprit qu'elle trouverait toujours chez les ennemis
du roi de France l'or qu'elle emploierait  le combattre.

En 1208, les moines de l'abbaye de Saint-Augustin, qui contestaient au
roi d'Angleterre le droit de nommer l'archevque de Canterbury,
s'taient vus rduits  chercher un asile au clotre de Saint-Bertin
et dans d'autres monastres de Flandre. Le pape Innocent III avait
pris nergiquement leur dfense. Jean sans Terre tait frapp
d'excommunication, et dj le roi de France se prparait  excuter
les sentences pontificales, en dirigeant contre l'Angleterre une autre
croisade semblable  celle des Albigeois. Le roi Jean, menac d'une
invasion si redoutable, vit avec joie le mcontentement du comte de
Flandre. Les ngociations furent conduites avec zle par Renaud de
Dammartin, et au mois de mai 1212, le roi d'Angleterre promit au comte
de Flandre de l'aider  recouvrer tous les domaines qui lui avaient
t enlevs. Une entrevue fut fixe  Douvres aux ftes de
l'Assomption. Le roi Jean se trouvait  Windsor lorsque Ferdinand
dbarqua au port de Sandwich, et comme le sire de Bthune l'engageait
 se rendre au devant de lui: Oyez ce Flamand, interrompit le roi,
quelle grande opinion n'a-t-il pas de son seigneur!--Par la foi que je
dois  Dieu, rpliqua vivement le chevalier, il est tel que je le
dis. Le roi d'Angleterre s'avana jusqu' Canterbury: ce fut l que
les deux princes signrent un trait d'alliance dont les dispositions
ne sont point parvenues jusqu' nous.

Cependant le roi d'Angleterre, en mme temps qu'il amliorait la
situation prsente de ses affaires, demandait  ces ngociations
d'autres gages pour l'avenir. Il rclamait la jeune Marguerite, soeur
de la comtesse de Flandre, comme otage pour les sommes qu'il
prterait, et voulait, disait-on, la marier au comte de Salisbury,
afin que si l'hymen de Jeanne restait strile, l'Angleterre ft plus
assure de l'obissance de l'poux de Marguerite que la France ne
semblait l'tre de la soumission de Ferdinand de Portugal. Lorsque la
jeune princesse apprit que sa soeur devait la livrer aux Anglais, elle
refusa de quitter le Hainaut. Au comte de Salisbury elle prfrait
Bouchard d'Avesnes, qui, aussi illustre par sa science que par son
courage, avait tour  tour tudi les lettres  l'cole d'Orlans et
reu l'ordre de chevalerie de la main de Richard Coeur de Lion. La
puissance de Bouchard d'Avesnes tait grande dans le Hainaut, o il
possdait la dignit de haut bailli; il appela prs de lui les barons
et les plus nobles feudataires pour qu'ils l'accompagnassent
solennellement de Mons jusqu'au chteau du Quesnoy, et l, aprs qu'on
eut reconnu que la publication des bans ecclsiastiques avait eu lieu
rgulirement, un prtre nomm Gry de Novion, frre de l'un des
chevaliers attachs au service de Bouchard, demanda au sire d'Avesnes
et  Marguerite, agenouills au pied des autels, s'ils voulaient l'un
et l'autre vivre dsormais ensemble comme poux; puis il joignit leurs
mains, et la crmonie s'acheva au milieu d'un grand concours de
tmoins pour lesquels on avait laiss ouvertes toutes les portes du
chteau.

Bouchard d'Avesnes crivit  Jeanne pour lui annoncer qu'il venait
d'entrer dans la maison des comtes de Flandre et de Hainaut;
toutefois, quel que ft le mcontentement secret qu'inspirt ce
mariage, les circonstances taient trop graves pour que ces
dissensions domestiques clatassent immdiatement. Philippe-Auguste
avait dj runi  Boulogne une immense arme prte  traverser la
mer. Selon une ancienne tradition, on racontait que, le soir de la
bataille d'Hastings, Guillaume le Conqurant avait entendu, pendant
son sommeil, une voix qui lui prdisait que sa postrit conserverait
la couronne pendant un sicle et demi. Cette priode allait s'achever,
et le roi de France croyait que la prophtie propage par les rumeurs
populaires lui promettait le sceptre des monarques anglais.

Le comte de Flandre avait t appel  prendre part  cette
expdition; mais avant de remplir ses devoirs de feudataire, il avait
permis aux habitants de Gand de fortifier leur cit; il tait  peine
arriv au camp de Boulogne, lorsqu'on y apprit que le 13 mai le roi
Jean avait chang subitement de rsolution et s'tait soumis aux
sentences pontificales qui sanctionnaient les privilges des moines de
Canterbury. Le lgat d'Innocent III quitta aussitt l'Angleterre pour
aller annoncer  Philippe-Auguste la leve de l'excommunication; mais
le roi de France, quelles que fussent les nergiques remontrances du
lgat, dclara qu'il avait dj dpens soixante mille livres pour les
frais de la guerre et qu'il ne renoncerait point  son expdition.

Lorsque Ferdinand s'tait rendu prs de Philippe-Auguste, n'tait-il
pas instruit de la prochaine rconciliation du pape et du roi Jean? On
ne peut gure en douter. L'obstination du roi de France contrariait
toutes ses prvisions, et il mit tout en oeuvre pour qu'elle chout.
Tantt il engageait les barons  se mfier de l'autorit ambitieuse du
roi; tantt il leur reprsentait que jamais prince franais n'avait
rclam la couronne d'Angleterre, et que toute tentative pour s'en
emparer serait injuste et condamnable. Philippe s'irrita, mais
Ferdinand ne cdait point; il osa mme nier la suzerainet du roi,
disant que Philippe-Auguste, en retenant illgalement une partie de
ses domaines, avait rompu tous les liens qui l'attachaient  lui. Par
tous les saints de France, s'cria alors le monarque frmissant de
colre, la France deviendra Flandre, ou la Flandre deviendra France.
A sa voix, dix-sept cents navires cinglrent vers le havre du Zwyn, et
comme si le comt de Flandre n'existait dj plus, il exigea l'hommage
du comte de Guines.

Ferdinand s'tait ht de rentrer dans ses Etats, et, sans tarder plus
longtemps, il chargea Baudouin de Nieuport de se rendre en Angleterre
pour y rclamer des secours importants. Cher ami, lui rpondait le 25
mai le roi Jean, nous avons reu les lettres que vous avez remises 
Baudouin de Nieuport; si nous les avions eues plus tt, nous eussions
pu vous faire parvenir des secours plus considrables. Nous envoyons
vers vous nos fidles, Guillaume, comte de Salisbury, Renaud, comte de
Boulogne, et Hugues de Boves...

Le roi de France avait, le 23 mai, pris possession de Cassel: rien ne
pouvait arrter la rapidit de sa marche, et Ferdinand, surpris par
cette invasion imprvue, chercha  entamer des ngociations, non qu'il
esprt la paix, mais afin de trouver dans ces pourparlers l'occasion
de quelques retards qui permissent aux Anglais d'arriver  son aide.
Dans ce but, il avait, disent quelques historiens, demand au roi une
entrevue qui devait avoir lieu  Ypres; mais le roi de France ne l'y
attendit point et s'avana de plus en plus vers l'intrieur de la
Flandre. Les chtelains de Gand et de Bruges le guidaient: ils
excutaient le serment qu'ils avaient prt de le servir de tout leur
pouvoir si Ferdinand oubliait ses devoirs de vassal.

Tandis que Philippe-Auguste entrait  Bruges et s'approchait des
remparts de Gand que le duc de Brabant allait attaquer sur l'autre
rive de l'Escaut, la flotte franaise envahissait le port de Damme. L
se trouvaient dposs les trsors de l'Europe et de l'Asie, les soies
de la Chine et de la Syrie, les pelleteries de la Hongrie, les vins de
la Gascogne, les draps les plus prcieux de la Flandre, butin immense
qui flatta l'orgueil des vainqueurs et leur fit peut-tre oublier les
dangers qui les menaaient.

Le jeudi 30 mai 1213, Ferdinand, qui n'avait point quitt le rivage de
la mer, signala  l'horizon un grand nombre de voiles anglaises qui
se dirigeaient vers la Flandre; c'tait la flotte du comte de
Salisbury. Rien ne peut exprimer ce que ce moment avait de solennel et
de triste; c'tait la premire scne de ce drame mmorable que devait
clore la bataille de Bouvines, l'aurore de cette lutte qui allait
branler toute l'Europe et demander  ses peuples tant de sang et tant
de victimes. Ferdinand, inquiet et agit, n'osait interroger les
mystres de l'avenir: ses remords le poursuivaient, et ds que les
chevaliers anglais eurent abord sur le sable, il leur demanda s'il
pouvait loyalement porter les armes contre son seigneur suzerain. Le
comte de Boulogne et Hugues de Boves se htrent de le rassurer, et
les conseillers de Jean sans Terre mirent le mme empressement 
ranimer son courage et ses esprances.

Les vaisseaux franais s'taient imprudemment disperss dans le golfe
qui formait, au treizime sicle, l'entre du port de Damme. La flotte
anglaise les assaillit imptueusement, et, avant la fin du jour,
quatre cents navires taient tombs en son pouvoir. Au bruit de ce
succs, Ferdinand rallia autour de lui les populations maritimes,
toujours intrpides et belliqueuses, et les conduisit vers le bourg de
Damme qu'occupaient le comte de Soissons et Albert d'Hangest avec deux
cent quarante chevaliers et dix mille hommes d'armes. Le combat fut
acharn, et dj les Flamands triomphaient, lorsque l'arrive de
Pierre de Bretagne, avec cinq cents chevaliers franais, les
contraignit  se retirer prcipitamment, abandonnant deux mille morts
et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et
Jean de Vormizeele, Gilbert d'Haveskerke et un autre noble, hritier
d'un nom fatal, Lambert de Roosebeke. Les sires de Bthune, de
Ghistelles et d'autres chevaliers flamands trouvrent  Furnes et 
Oudenbourg un asile qui, dans ces contres, ne manqua jamais aux
dfenseurs de la cause nationale. Ferdinand seul avait prfr se
rfugier  bord de la flotte anglaise qui avait jet l'ancre sur le
rivage de l'le de Walcheren.

Philippe-Auguste avait quitt le sige de Gand pour accourir  Damme.
Lorsqu'au sein de ces remparts ensanglants par le combat de la veille
et de ces riches entrepts livrs  la dvastation il dcouvrit
quelques vaisseaux qui avaient chapp aux efforts du comte de
Salisbury, mais que les Anglais sparaient de la mer, il ordonna de
brler et la ville pille et les dbris de sa flotte vaincue. Le
chapelain du roi n'a point de vers assez pompeux pour clbrer ce
spectacle. L'incendie ne tarde point  se rpandre. La flamme
dtruit en un moment mille et mille demeures; dans toutes les
campagnes qui s'tendent jusqu'au rivage de la mer, elle consume les
moissons dont s'enorgueillissait le sillon fertile. Le roi, aprs
avoir forc les magistrats d'Ypres et de Bruges  lui remettre des
sommes considrables, revint poursuivre le sige de Gand, dont il
s'empara bientt, grce  la coopration des hommes d'armes du duc de
Brabant. Le chteau d'Audenarde lui fut livr: de l il se rendit 
Courtray, puis  Lille et  Douay, o il laissa son fils et Gauthier
de Chtillon.

Cependant ds que Ferdinand eut appris la retraite du roi, il reparut
en Flandre, assembla ses hommes d'armes et les conduisit  Ypres.
Bruges et Gand lui avaient dj ouvert leurs portes, et  peine
s'tait-il empar de Tournay, que les habitants de Lille l'appelrent
dans leurs murailles. Dj Philippe-Auguste runissait ses hommes
d'armes pour rentrer en Flandre; mais en mme temps qu'il se prparait
 employer la force des armes, il avait de nouveau recours aux foudres
de l'excommunication. L'archidiacre de Paris, Albric de Hautvilliers,
qu'il avait choisi pour successeur de Gui Par dans l'archevch de
Reims, fit prononcer par l'vque de Tournay la sentence d'interdit,
et ce fut au milieu de la consternation universelle que l'arme
envahissante se prsenta devant les remparts de Lille abandonns sans
dfense. Le chapelain du roi, qui a si pompeusement clbr l'incendie
de Damme, sent son enthousiasme se rveiller en racontant la ruine de
Lille, autre chant digne de _la Philippide_: Les fureurs de Vulcain,
excites par le souffle d'Eole, suffisent pour punir les rebelles; la
flamme les poursuit plus cruellement que le fer des guerriers... La
ville de Lille tout entire fut dtruite, et l'on vit prir sous les
dbris de leurs foyers ceux dont la faiblesse ou les infirmits de
l'ge ralentissaient les pas. On ne peut compter ceux qui furent mis 
mort. Tous les prisonniers furent vendus comme serfs par l'ordre du
roi, afin qu'ils s'inclinassent  jamais sous le joug. Il ne resta
point une seule pierre qui pt servir d'abri.

Philippe, vainqueur  Lille, reconquit aussi promptement Cassel et
Tournay. Ferdinand ne pouvait point s'opposer  ses progrs: en vain
envoyait-il des ambassadeurs implorer l'appui de Jean sans Terre: il
ne recevait point de secours; enfin, dans les derniers jours de
septembre, on lui remit des lettres o le roi d'Angleterre expliquait
ces retards funestes par un voyage qu'il avait fait  Durham, dans les
provinces les plus recules de son royaume.

Enfin une invasion des Anglais dans l'Anjou fora Philippe-Auguste 
rentrer dans ses Etats; mais les hommes d'armes qu'il avait laisss 
son fils Louis continuaient leurs dvastations. Ils portrent la
flamme tour  tour dans les murs de Bailleul, et dans les valles de
Cassel et de Steenvoorde. A peine s'taient-ils loigns, que
Ferdinand accourut  Gravelines pour y voir aborder les sergents et
les archers que lui amenaient Guillaume de Salisbury, Hugues de Boves,
Renaud et Simon de Dammartin. Le roi d'Angleterre avait charg son
chancelier de prendre avec lui tout le trsor royal dans cette
expdition pour que rien n'en ralentt le succs. Le comte de Flandre
se dirigea d'abord vers les domaines d'Arnould de Guines pour le punir
de l'hommage qu'il avait rendu au roi de France, les pilla et les
ravagea, puis il menaa Saint-Omer; il se prparait  poursuivre ses
conqutes, lorsque les guerres du duc de Brabant et de l'vque de
Lige l'obligrent  renoncer  ses desseins.

Les traits qui unissaient Ferdinand et Hugues de Pierrepont dans une
mme alliance contre le duc de Brabant avaient t confirms 
plusieurs reprises. Les hommes d'armes flamands s'taient mme
avancs jusqu' Bruxelles, au moment o la seconde invasion de
Philippe-Auguste vint les rappeler  la dfense de leurs foyers. Henri
de Brabant, n'ayant plus rien  craindre de Ferdinand, avait jug les
circonstances favorables pour se venger des Ligeois. Il parut
inopinment avec toutes ses forces dans les plaines de la Hesbaye,
voulant, dit un historien, prendre part aux vendanges et piller une
seconde fois la cit de Lige. Hugues de Pierrepont dormait lorsque
le comte de Looz vint le rveiller en lui exposant le pril qui le
menaait. Tous les barons allis de l'vque s'armrent; Huy et Dinant
envoyrent leurs habitants au secours des Ligeois, et peu de jours
aprs, le 13 octobre 1213, les cloches de toutes les valles de la
Meuse retentirent pour annoncer le triomphe de saint Lambert  la
journe de Steppes.

C'tait dans cette situation que le duc de Brabant, prt  tre chass
de ses Etats par les Ligeois, implorait la mdiation de Ferdinand. Il
voulait, disait-il, consentir  toutes les demandes qu'on lui avait
adresses et remettre ses deux fils comme otages au comte de Flandre.
Accueilli d'abord avec mpris, il fut plus heureux dans ses dmarches
lorsqu'il offrit de renoncer  l'amiti du roi de France. Les comtes
de Flandre et de Boulogne traversrent le champ de bataille de
Steppes, jonch de cadavres, pour porter ses propositions aux
vainqueurs; ils obtinrent qu'il lui ft permis d'aller s'agenouiller
au pied du tombeau de saint Lambert, et l l'vque de Lige et le
comte de Looz lui donnrent le baiser de paix.

Une vaste confdration s'organisait contre le roi de France.
L'empereur Othon de Saxe, neveu de Jean sans Terre, devait sa couronne
 l'appui de l'Angleterre et de la Flandre. Il promit au comte de
Salisbury, qui s'tait rendu aux bords du Rhin, le concours de toutes
les armes impriales; peu aprs, il reut l'hommage du duc de Brabant
qui pousa sa fille.

Vers le nord, le roi d'Angleterre comptait d'autres allis. Le comte
de Hollande tait devenu son feudataire en recevant une pension
annuelle de quatre cents marcs d'argent. Ferdinand renouvelait les
anciens traits de la Flandre et du Danemark que devait confirmer le
mariage de l'une de ses soeurs avec le roi Waldemar. Vers la mme
poque, il se rconciliait avec Bouchard d'Avesnes, et le 3 avril
1214, six chevaliers furent dsigns comme arbitres pour rgler les
prtentions hrditaires de Marguerite.

Les ennemis les plus dangereux de Philippe-Auguste taient ceux qui
habitaient la France; ils le hassaient et travaillaient secrtement 
renverser son autorit. Contre le roi, dit un historien, conspiraient
le comte Herve de Nevers et tous les grands du Maine, de l'Anjou, de
la Neustrie et des pays situs au del de la Loire; mais ils cachaient
leurs desseins par crainte du roi, voulant connatre d'abord quel
serait le rsultat de la guerre.

Ds les ftes de Pques 1214, les comtes de Flandre et de Boulogne se
htrent de prendre les armes; ils voulaient achever l'expdition que
les querelles des Ligeois et du duc de Brabant avaient interrompue
l'anne prcdente. Ils envahirent les Etats du comte Arnould, qui se
rfugia  Saint-Omer, conquirent le chteau de Guines et brlrent le
bourg de Sandgate. Ardres se racheta. De l ils se dirigrent vers
l'Artois, pillrent Hesdin, et mirent le sige devant Lens et devant
Aire; mais l'arrive d'une arme franaise mit un terme  leurs
assauts.

L'empereur avait dj travers la Meuse avec une arme considrable:
il continuait sa marche vers Nivelles, o devaient s'assembler tous
les chefs de la ligue anglo-teutonique. L se trouvrent runis, le 12
juillet, l'empereur Othon de Saxe, les ducs de Brabant et de Limbourg,
les comtes de Flandre, de Hollande, de Namur, de Boulogne et de
Salisbury.

Lorsqu'ils se rendirent ensemble  Valenciennes, deux cent mille
hommes marchaient  leur suite, rangs sous quinze cents bannires.
Il y aura une bataille, avaient dclar les devins consults par la
reine Mathilde; le roi y sera renvers et foul aux pieds des chevaux;
personne ne lui lvera de tombeau; Ferdinand entrera triomphalement 
Paris. Cette prophtie flattait l'orgueil des princes confdrs: ils
oubliaient que tout oracle a son interprtation mystrieuse. Egars
par leurs esprances, ils croyaient pouvoir se partager d'avance les
territoires dont rien encore ne leur assurait la conqute. Renaud de
Boulogne s'attribuait Pronne et le Vermandois; Ferdinand obtenait la
cit de Paris et les riches provinces qui s'tendent depuis l'Escaut
jusqu' la Seine; Hugues de Boves recevait la seigneurie de Beauvais.
Il n'y avait point de chevalier qui ne rclamt quelque comt ou
quelque ville. L'ambition des barons luttait seule contre l'ambition
du roi. A ses tendances vers l'autorit absolue, ils n'opposaient que
les regrets que leur inspirait l'anarchie dsormais condamne de la
priode fodale. La Flandre, patrie des communes, ne reprsentait rien
dans leur camp. Elle n'et point profit de leurs victoires: elle fut
la victime de leurs revers.

Philippe-Auguste comprit admirablement la faute de ses adversaires; et
puisqu'ils semblaient ne point tenir compte de l'lment communal, il
n'hsita point  s'en faire une arme redoutable, en demandant aux
bourgeoisies des villes franaises leurs vaillantes et patriotiques
milices.

L'arme du roi de France s'est avance jusqu' Tournay, quand on
apprend que les troupes allemandes de l'empereur se dirigent vers
Mortagne. Philippe-Auguste ordonne aussitt un mouvement rtrograde,
et sa prudence encourage la tmrit de ses ennemis. Philippe fuit!
s'est cri Hugues de Boves; et,  son exemple, une foule de
chevaliers se prcipitent  travers les marais et les bois de saules,
afin d'atteindre l'arme de Philippe-Auguste avant qu'elle parvienne
au pont de Bouvines. Il est trop tard. Dj la plus grande partie des
Franais a travers le ruisseau qui descend du plateau de Cysoing et
coule vers l'abbaye de Marquette. Le roi, fatigu d'une longue marche
par l'une des journes les plus brlantes du mois de juillet, s'est
arrt prs de la chapelle de Saint-Pierre et se repose  l'ombre d'un
frne. Tout  coup, on lui annonce que les Allemands attaquent les
barons qui se trouvent en arrire, et que le vicomte de Melun cherche
en vain  leur rsister. A cette nouvelle, Philippe s'lance  cheval:
de toutes parts, on entend s'lever le cri: Aux armes! aux armes!
Les trompettes retentissent en mme temps que les clercs entonnent les
psaumes de David: les troupes qui avaient dj pass le pont
reviennent prcipitamment et se prparent  combattre. Un profond
silence succde  ce tumulte: il semble que, sous toutes les
bannires, on attende avec une religieuse motion le signal de la
lutte  laquelle s'attachent de si grandes destines.

Les deux armes, peu loignes l'une de l'autre, s'tendaient sur une
seule ligne. Philippe s'tait plac vers l'ouest, tandis qu'Othon
quittait le chemin de Bouvines en se dirigeant  l'est vers une
colline o les rayons du soleil frappaient directement ses hommes
d'armes. Au milieu des bataillons de l'empereur planait, au haut d'un
char, un norme dragon qui portait une aigle d'or. Dans l'arme de
Philippe, les plus braves chevaliers se pressaient autour de
l'oriflamme parseme de fleurs de lis qui se droulait lgrement dans
les airs. Plus loin, aux extrmits des deux armes, se trouvaient,
d'une part, le comte de Dreux, de l'autre, le comte de Boulogne avec
le comte de Salisbury et les Anglais. A l'aile droite, le roi de
France opposait les Champenois et les Bourguignons aux milices du
comte Ferdinand places vis--vis d'eux. Ce fut l que s'engagea la
bataille.

Cent cinquante sergents soissonnais se sont avancs afin d'exciter les
chevaliers de Flandre  rompre leurs rangs: mais ceux-ci les laissent
s'approcher, jugeant indigne de leur courage de combattre des
adversaires aussi obscurs; pendant quelque temps, ils supportent
patiemment leurs insultes, et ils semblent rsolus  les mpriser,
lorsque Eustache de Maskelines, gar par son ardeur belliqueuse,
s'lance dans la plaine pour dfier les chevaliers champenois. Chacun
souviengne hui de samie! s'crie Buridan de Furnes, qui le suit avec
Gauthier de Ghistelles, Baudouin de Praet, les sires de Bthune,
d'Haveskerke et d'autres illustres chevaliers. Dj le comte de
Beaumont, Hugues de Malaunoy, Gauthier de Chtillon, Matthieu de
Montmorency, se portent en avant pour les arrter. La mle devient
sanglante et confuse. Eustache de Maskelines prit le premier. Hugues
de Malaunoy emmne Gauthier de Ghistelles captif. Au mme moment, le
duc de Bourgogne se prcipite vers Arnould d'Audenarde, perd son
cheval, se relve et continue  combattre. Cependant Baudouin de Praet
renverse plusieurs chevaliers, et l'un des bannerets transfuges de
Hainaut vient de tomber atteint d'un coup de lance, lorsque le comte
de Saint-Pol, remarquant le pril des Franais, leur amne de
puissants renforts.

Les hommes des communes de Flandre cherchent en vain  prendre part au
sanglant duel de ces chevaliers aux pesantes armures, qui se heurtent
les uns les autres sur leurs coursiers caparaonns de fer. Disperss
et rejets en dsordre, ils se voient rduits  reculer; et bientt
aprs, les chevaliers de Flandre, moins nombreux que ceux de France,
partagent les mmes revers. Le comte Ferdinand, couvert de blessures
et puis par la fatigue d'une longue rsistance, a remis son pe 
Hugues de Moreuil: un cri de victoire retentit sous les bannires
franaises.

Philippe-Auguste crut que, les Flamands dtruits, toute l'arme
ennemie tait vaincue: il appela les milices communales d'Arras, de
Compigne, de Corbie, d'Amiens et de Beauvais, et les fit marcher
devant lui vers les feudataires d'Othon; il n'avait point prvu que
les chevaliers allemands, non moins redoutables par leur gigantesque
stature que par leur valeur, s'ouvriraient aisment un passage 
travers quelques milliers de bourgeois mal arms: tous se prcipitent
vers l'tendard fleurdelis qui leur annonce la prsence du roi; ils
pntrent jusqu' lui, le fer de leurs lances perce sa cotte de
mailles et ensanglante son visage: dj le roi de France est tomb au
milieu des cadavres qui couvrent la plaine, mais Pierre Tristan lui
donne son cheval; les Franais se rallient et repoussent les Allemands
avec tant d'imptuosit que, sans le dvouement d'Hellin de Wavrin et
de Bernard d'Oostmar, Pierre Mauvoisin et Grard la Truie eussent
enlev l'empereur d'Allemagne.

A l'aile gauche, le combat restait plus douteux. Le comte de Boulogne
avait dispers les hommes d'armes du comte de Dreux; mais le comte de
Salisbury tait le prisonnier de Jean de Nesle. En ce moment, on
aperut au centre de la plaine les Allemands qui fuyaient, suivis des
hommes d'armes du Brabant et du Limbourg; la mme terreur se rpandit
de toutes parts. Renaud de Dammartin tait le seul qui ne se laisst
point branler. Il runissait autour de lui les dbris des milices
flamandes qui eussent pu, quelques heures plus tt, lui assurer la
victoire, et les plaait en ordre de bataille, tous les combattants
serrs les uns contre les autres, afin qu'ils prsentassent aux
chevaliers franais un inaccessible rempart. Parfois, il s'lanait de
leurs rangs pour chercher quelque illustre adversaire; parfois, il y
rentrait pour les exhorter  se bien dfendre. Cette petite troupe
d'hommes de commune rsistait  tous les efforts de la chevalerie
franaise; il fallut que le roi ordonnt  trois mille sergents de les
exterminer en les frappant de loin avec leurs lances. Le comte de
Boulogne restait presque seul. Il semblait, dit Guillaume le Breton,
qu'il dt triompher de toute une arme. Suivi de cinq compagnons
d'armes, il reparut au milieu des Franais, et arriva jusqu'
Philippe-Auguste; mais, au moment de frapper son seigneur suzerain, il
hsita et poursuivit sa course vers le comte de Dreux. Il continuait 
semer la mort autour de lui, lorsqu'il sentit s'affaisser son coursier
perc d'un coup de poignard. Arnould d'Audenarde et quelques
chevaliers flamands qui accouraient  son secours partagrent sa
captivit; le mme destin les associa  sa gloire et  ses malheurs.

Le soir mme de la bataille, le comte de Boulogne fit parvenir 
l'empereur Othon un message par lequel il l'engageait  recommencer
immdiatement la guerre avec le secours des communes flamandes; il
avait compris trop tard que la fodalit, rduite  ses propres
forces, tait dsormais impuissante.

Le roi de France rentra triomphalement dans ses Etats; partout o
passait son arme victorieuse, les bourgeois et les laboureurs
accouraient pour voir dans les fers ce fameux comte de Flandre, dont
nagure encore ils redoutaient les armes. La prison qui le reut tait
une tour que Philippe-Auguste venait de faire construire hors de
l'enceinte de la ville de Paris; on la nommait la tour du Louvre.

Beaucoup de chevaliers flamands portrent les mmes chanes. A la
journe de Bouvines, dit une ancienne chronique, les deux tiers des
chtelains et des autres hommes illustres, tant de Flandre que de
Hainaut, furent faits prisonniers. La plupart avaient remis leur pe
 de pauvres bourgeois qu'ils taient accoutums  mpriser, et qu'ils
rencontraient pour la premire fois sur un champ de bataille. La
milice d'Amiens, o l'on distinguait les confrries des bouchers, des
poissonniers et des gantiers, rangs sous la bannire de saint Martin,
amena  Paris dix chevaliers captifs; celle de Corbie en conduisit
neuf; celle de Compigne, cinq; celle d'Hesdin, six; celle de
Montdidier, autant que celle d'Hesdin. Parmi les prisonniers dont
s'enorgueillissaient les communes de Soissons, de Crespy, de Roye, de
Beauvais, de Montreuil, de Noyon, de Craonne, de Vzelay et de
Bruyre, se trouvaient les sires de Quivraing, de Maldeghem, de
Borssele, de Wavre, de Grimberghe, de la Hamaide, de Praet, d'Avelin,
de Lens, de Cond, de Crquy, de Bailleul, de Gavre, de Ligne, de
Lampernesse. Le roi des ribauds intervint dans cette remise solennelle
des prisonniers, et il obtint, dit Guillaume le Breton, un noble
chevalier nomm Roger de Waffaille.

Peu de semaines aprs la bataille de Bouvines, une femme, vtue
d'habits de deuil, se prcipitait aux pieds du roi de France: c'tait
la comtesse de Flandre qui venait implorer la dlivrance de Ferdinand.
Les dputs des villes de Flandre et de Hainaut l'accompagnaient et se
soumirent avec elle aux ordres de Philippe-Auguste. Dans ces tristes
circonstances fut conclu le trait du 24 octobre 1214.

Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais savoir  tous
ceux qui verront ces prsentes lettres que j'ai promis  Philippe,
illustre roi de France, de lui livrer le fils du duc de Louvain, 
Pronne, le jeudi avant les ftes de la Toussaint. Je ferai dtruire
les forteresses de Valenciennes, d'Ypres, d'Audenarde et de Cassel,
selon la volont du roi, et elles ne seront reconstruites que de son
bon plaisir: quant aux autres forteresses de Flandre, elles resteront
dans leur tat actuel, et il ne pourra galement point en tre
construit de nouvelles, sans l'assentiment du roi.

Lorsque tous ces engagements auront t excuts, le roi disposera,
selon son bon plaisir, de monseigneur Ferdinand, comte de Flandre et
de Hainaut, et de tous mes hommes de Flandre et de Hainaut, dont il
rglera les ranons comme il lui plaira.

Ce fut vers cette poque qu'il fut permis aux chevaliers dtenus dans
les prisons du roi de France de les quitter en payant de fortes
ranons. Celle de Baudouin de Praet fut de cinq cents livres; celle de
Gauthier de Ghistelles, de neuf cents livres: mais il n'y en eut point
de plus leves que celles du sire de Gavre et du vaillant Hellin de
Wavrin. La premire monta  prs de trois mille livres; la seconde
dpassa six mille livres, et fut garantie par les sires de Dampierre,
de Montmirail, de Miraumont et d'autres nobles barons.

Ferdinand seul ne recouvra point la libert. Le roi craignait qu'il
n'en profitt pour se venger, et prfrait la faiblesse de Jeanne: les
conseillers qu'il lui avait donns taient les chtelains de Gand et
de Bruges; Michel de Harnes disposait de la charge importante de
conntable. Ds ce moment, Philippe-Auguste considra la Flandre comme
l'une des provinces soumises  son autorit immdiate. Il fora l'abb
des Dunes  lui remettre six cents livres sterling que le comte de
Boulogne avait laisses en dpt dans son monastre; en mme temps, il
priait l'empereur d'Allemagne Frdric II de rendre  Jeanne les les
de la Zlande et les pays d'Alost et de Waes, dont le rival d'Othon
s'tait nagure empar. La comtesse de Flandre, dit une chronique
ligeoise, habita dsormais dans sa terre  la volont du roi.

Hugues de Boves, plus heureux que Renaud de Dammartin, s'tait retir
en Angleterre: des nobles de Flandre, qui redoutaient le ressentiment
de Philippe-Auguste, suivirent son exemple. Ils allaient offrir le
secours de leur pe au roi Jean, menac par la grande ligue
qu'avaient forme les barons et les dputs des communes runis au
pied de l'autel de saint Edmond, protecteur des races anglo-saxonnes.

Parmi ces exils se trouvait un chevalier de la naissance la plus
illustre, Robert de Bthune. Son pre tait ce sire de Bthune auquel
Philippe d'Alsace avait voulu faire pouser la reine Sibylle de
Jrusalem. Sa fille devait tre comtesse de Flandre. Ce fut en vain
que Robert de Bthune parvint, par son courage,  reconqurir Exeter:
Jean sans Terre, rduit  cder, se rendit, le 19 juin 1215, dans le
pr de Runingsmead, prs de Windsor: l fut proclame la grande charte
des liberts anglaises.

A la grande charte tait jointe (Matthieu Paris l'affirme) la charte
des forts, dont un article tait ainsi conu:

Nous loignerons de notre pays tous les trangers, savoir: Engelhard
d'Athis; Andr, Pierre et Gui de Sanzelle; Gui de Gysoing et tous les
Flamands qui travaillent  la ruine de notre royaume.

Quoi qu'en aient dit plusieurs historiens, Jean sans Terre se montra,
pendant quelques jours, fidle  ses serments. Non-seulement il
repoussa les reprsentations des chevaliers flamands qui se montraient
fort mcontents de la vilaine pais que le roi avait faite, mais on
le vit aussi les renvoyer en Flandre sans rcompenser leur zle. Jean
sans Terre devait trouver dans l'isolement auquel il se condamnait un
nouveau degr d'humiliation. Pendant quelque temps, l'on remarqua que
ses traits taient devenus plus sombres, et il passait successivement
de la douleur la plus profonde  l'irritation la plus violente. Enfin
une nuit il s'enfuit du chteau de Windsor et galopa jusqu'au port de
Southampton, o un chevalier flamand, nomm messire Baudouin
d'Haveskerke, se trouvait encore. Le roi lui remit des lettres pour
Robert de Bthune, et le sire d'Haveskerke se hta de les emporter
outre-mer, caches dans un petit baril qui renfermait des lamproies.

Dans ces lettres, Jean sans Terre appelait Robert de Bthune son cher
ami, et le suppliait d'oublier ses torts et de sauver sa couronne.
Quant Robiert de Bthune, ajoute le vieux chroniqueur, ot les lettres
oes, moult en eut grant piti; il ne prist pas garde au mesfait le
roi, ains se pena quanques il pot de querre gent et d'avancier le
besogne le roi  son pooir. L'impatience de Jean sans Terre tait
extrme, car il n'osait plus poser le pied sur le sol de l'Angleterre,
de peur de tomber au pouvoir des barons. Pendant trois mois, il erra
lentement avec sa flotte de l'le de Wight  Pevensey, de Pevensey 
Folkestone, de Folkestone  Douvres, s'attachant les marins par ses
largesses et octroyant aux _cinque ports_ des privilges qu'ils ont
conservs jusqu' nos jours. Au nord de la Tamise, on croyait le roi
mort; au sud du fleuve, on rpandait le bruit qu'il avait renonc  la
tche d'oppresseur de son royaume pour vivre sur les mers en chef de
pirates.

Un des plus intrpides combattants de Bouvines, Hugues de Boves,
appel au conseil de Jean sans Terre, avait t charg d'aller
recruter des hommes d'armes en Flandre et en Brabant; mais il s'tait
arrt prs du port de l'Ecluse, parce qu'il n'osait pas entrer en
Flandre de peur de tomber au pouvoir du roi de France. Du haut de ses
navires  l'ancre dans la baie fameuse qu'ensanglanta depuis la
victoire d'Edouard III, il promettait de l'or et des chteaux  tous
ceux qui traverseraient la mer avec lui avant les ftes de la
Saint-Michel. N'avait-on pas vu, sous le roi Etienne, les compagnons
de Guillaume d'Ypres dominer toute l'Angleterre par la victoire de
Stoolebridge?

L'appel du sire de Boves retentit jusqu'aux bords de la Meuse.
Gauthier Berthout lui amena beaucoup de chevaliers du Brabant;
Gauthier de Sotteghem, un plus grand nombre de chevaliers de Flandre.
Des vieillards, des femmes et des enfants accompagnaient les hommes
d'armes, et l'on voyait de toutes parts des familles qui fuyaient le
joug de Philippe-Auguste se diriger vers l'Ecluse pour prendre part 
l'migration. Enfin, le jeudi 24 septembre 1215, toute la flotte mit 
la voile sous les ordres de Hugues de Boves,  qui le roi Jean avait
promis, pour prix de ce service signal, les comts de Norfolk et de
Suffolk.

Cependant le lendemain une effroyable tempte se leva dans le ciel. La
nuit arriva, et les lueurs sinistres des clairs, qui dchiraient les
nues obscures charges de torrents de pluie, accrurent l'horreur du
pril. Les flots furieux de l'Ocan semblaient tour  tour dresser,
comme une barrire, leurs crtes blanchissantes ou entr'ouvrir leurs
abmes, comme s'ils eussent voulu protger les rivages de
l'Angleterre. Tous les vaisseaux du sire de Boves vinrent se briser
sur les sables de Cnebingsesand, entre Dunwich et Yarmouth. Telle
fut, dit Matthieu Paris, la multitude des cadavres que l'air en fut
infect. On trouva mme un grand nombre d'enfants noys dans leurs
berceaux: triste et douloureux spectacle... Tous devinrent galement
la proie des monstres de la mer et des oiseaux du ciel. Ils taient
quarante mille, et personne n'a survcu... Le roi Jean n'tait-il pas
la cause de leur malheur? Ne leur avait-il pas promis qu'aprs avoir
dtruit toute la population qui couvre le sol de l'Angleterre, ils
pourraient le possder  jamais?

Si Hugues de Boves prit avec la plupart de ses compagnons, il y en
eut toutefois quelques-uns qui parvinrent  gagner le rivage, o ils
s'tablirent les armes  la main. D'autres chevaliers de Flandre, qui
s'taient embarqus  Calais avec Robert de Bthune, abordrent
heureusement en Angleterre, et ce secours inespr permit au roi Jean
de rallier autour de lui les dbris du grand armement de Hugues de
Boves. Robert de Bthune fut cr d'abord conntable de l'arme, puis
comte de Clare. Malheureusement les noms des chevaliers flamands qui
le secondaient sont pour la plupart rests inconnus, et les documents
de cette poque se bornent  en mentionner un petit nombre, parmi
lesquels on remarque Baudouin d'Aire, Bernard d'Avesnes, Everard de
Mortagne, Grard et Thierri de Sotteghem, Engelhard d'Athies, Andr de
Sanzelle, Jean de Cysoing, Baudouin d'Haveskerke, Baudouin de
Commines, Raoul de Rodes, Philippe de Boulers, Guillaume Vander
Haeghe, Othon de Winghen, Thomas de Bavelinghem et le btard de
Peteghem.

La terreur que rpandait devant elle l'arme flamande conduite par
Robert de Bthune doublait sa force, et il n'tait point de succs qui
ne parussent promis  sa belliqueuse ardeur. Rochester, Tunbridge,
Clare, Beauvoir, Pontefract, Warwick, Durham, tombrent tour  tour au
pouvoir des Flamands, et le roi Jean, faisant allusion aux cheveux
roux d'Alexandre II, roi d'Ecosse, qui avait pntr jusqu'
New-Castle, put se vanter d'avoir fait rentrer le renard dans sa
tanire. La Tweed mme fut franchie! Berwick et Dumbar ouvrirent leurs
portes, et l'arme flamande, arrive prs d'Edimbourg, ne se retira
qu'aprs avoir laiss comme chef suprieur, dans tout le pays voisin
des frontires d'Ecosse, un chevalier nomm Hugues de Bailleul.

A leur retour, les Flamands s'emparrent de Framlingham, de Glocester,
d'Ingheham; puis, dirigeant vers Londres leur marche victorieuse que
rien n'arrtait plus, ils s'avancrent jusqu' l'abbaye de Waltham, o
Harold avait reu la spulture aprs la bataille d'Hastings.

Malheureuse Angleterre, s'criaient les barons assembls  Londres,
tu tais nagure la reine des nations et voici que tu es devenue
tributaire. Ce n'est pas assez que tu sois abandonne au fer,  la
flamme et  la famine: tu subis le joug de quelques vils trangers...
Loin d'imiter les rois qui combattirent jusqu' la mort pour la
dlivrance de leur pays, tu as prfr,  roi Jean, toi dont le nom
sera fltri par la postrit, qu'une terre dont la libert est si
ancienne devienne esclave. Tu l'as charge de fers pour qu'elle les
porte  jamais; tu l'as soumise au pacte d'une ternelle servitude.

Les barons ne possdaient plus que deux chteaux hors de Londres, et
bientt entrans par la ncessit  oublier la base nationale de leur
fdration, ils pensrent que leur unique ressource contre les
trangers qui les menaaient tait d'appeler d'autres trangers en
Angleterre. Leurs dputs offrirent la couronne  Louis de France,
fils de Philippe-Auguste, et ce fut alors, selon la chronique de
Reims, que Blanche de Castille adressa au monarque franais ces
paroles mmorables: Par la benoite mre Dieu, j'ai biaus enfans de
mon signeur, je les meterai en gage et bien trouverai qui me prestera
sour aus! Pour que Blanche de Castille et pu songer  mettre en gage
ses beaux enfants dont l'un fut saint Louis, il et fallu que
Philippe-Auguste ft rest tranger aux projets ambitieux de son fils,
et il est difficile de le croire quand on trouve sur les huit cents
nefs runies  Calais douze cents chevaliers, presque tous dj fameux
par leurs exploits  Bouvines. Je citerai les comtes de Nevers, de
Guines et de Roussy, les vicomtes de Touraine et de Melun, Enguerrand
et Thomas de Coucy, Guichard de Beaujeu, Etienne de Sancerre, Robert
de Dreux, Robert de Courtenay, Jean de Montmirail, Hugues de
Miraumont, Michel de Harnes, conntable de Flandre, envoy par la
comtesse Jeanne au camp franais, et un peu au-dessous de ces nobles
barons, Ours le chambellan, Grard la Truie, Guillaume Acroce-Meure,
Adam Broste-Singe et Guillaume Pis-de-Rat, tous deux marchaux de
l'arme, hros dont les noms sembleraient indignes des honneurs de
l'pope historique, s'ils ne figuraient dans _la Philippide_ de
Guillaume le Breton.

La mer n'avait pas cess d'tre contraire aux desseins du roi Jean;
cette fois, le vent dispersa sa flotte, qui ne put s'opposer au
dbarquement des Franais au promontoire de Thanet. En vain alla-t-il
 Canterbury arroser de ses larmes le tombeau de saint Thomas Becket,
que son pre avait fait mettre  mort au pied de l'autel; en vain
fit-il sonner ses trompettes sur la plage dserte de Sandwich. La
fortune, toujours empresse  le trahir, s'loignait  jamais de lui.
Il se vit rduit  se retirer  Winchester, en laissant aux Flamands
le soin de l'arrire-garde.

La rsistance ne se prolongea en Angleterre que sur deux points. Des
garnisons flamandes occupaient encore Douvres et Windsor. La premire
avait pour chef Grard de Sotteghem; la seconde obissait  Engelhard
d'Athies et  Andr de Sanzelle. A Windsor, les assigs dtruisirent
les machines de guerre runies par les Franais. A Douvres, leur grand
pierrier, qu'on nommait _la Malveisine_, ne leur fut pas plus utile.
Guichard de Beaujeu prit  ce sige, et malgr tous les efforts de
Louis de France, qu'avaient rejoint le roi d'Ecosse et le comte de
Bretagne, Grard de Sotteghem maintint longtemps sa bannire d'azur au
lion d'or couronn de gueules sur les tours du vieux manoir de
Guillaume le Conqurant.

Les amis du roi Jean s'taient disperss: la plupart subirent la loi
des vainqueurs. Il y en eut toutefois quelques-uns qui retournrent en
Flandre et essayrent d'y ranimer la guerre. Bouchard d'Avesnes ne
cessait de rclamer la part hrditaire  laquelle avait droit
Marguerite. Des confrences avaient eu lieu  diverses reprises, mais
elles n'avaient produit aucun rsultat. On se rappelait qu'il avait
combattu avec Ferdinand  Bouvines, et Jeanne, docile aux volonts des
conseillers qui lui avaient t donns, ne pouvait que le traiter en
ennemi.

Telle tait la situation des choses, lorsque tout  coup des rumeurs
dont la source tait inconnue se rpandirent dans le concile
oecumnique de Latran. Elles accusaient Bouchard d'Avesnes d'avoir
contract un hymen sacrilge, et bien que depuis vingt-cinq annes il
et port l'cu de chevalier et pris part aux batailles et aux
tournois, elles racontaient que, fort jeune encore, il avait t
ordonn sous-diacre  Orlans, puis cr successivement chanoine de
Laon et trsorier de Tournay. Bientt aprs, le 19 janvier 1215 (v.
st.), le pape Innocent III adressa  l'archevque de Reims et  ses
suffragants la bulle suivante: Nous avons appris par quel forfait
excrable Bouchard d'Avesnes, jadis chantre de Laon et engag dans
l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint de conduire perfidement
Marguerite, soeur de la comtesse de Flandre, dans l'un des chteaux
confis  sa foi et de l'y retenir, allguant qu'il s'est uni  elle
par les liens du mariage. Le tmoignage de plusieurs prlats et
d'autres hommes probes qui se sont rendus au concile nous a convaincu
que Bouchard est sous-diacre et a t chanoine de Laon. Nous vous
ordonnons donc de proclamer l'excommunication de l'apostat Bouchard,
chaque dimanche, au son des cloches et  la lueur des cierges, jusqu'
ce qu'il ait rendu la libert  Marguerite et soit humblement revenu 
ce qu'exigent de lui les devoirs de son ministre ecclsiastique...

Les lgats et les vques dsigns par le pape s'acheminrent
immdiatement vers le chteau du Quesnoy. Deux mille personnes, nobles
et hommes du peuple, les suivaient, agits par une anxit profonde:
ils croyaient trouver une captive gmissant au fond d'une prison, mais
les portes du chteau taient ouvertes pour les recevoir; Marguerite,
qui n'avait que quinze ans, les accueillit en souriant comme si aucun
nuage n'et encore gliss sur son jeune front. Sachez, leur dit-elle,
que Bouchard est mon poux lgitime et que, tant que je vivrai, je
n'en aurai point d'autre. Et elle ajouta: Il vaut beaucoup mieux et
est plus brave chevalier que celui de ma soeur. La sentence
d'excommunication ne s'excuta point. Bouchard avait confi aux
vques un acte d'appel au pape; mais Innocent III n'eut point  le
juger: il mourut le 16 juillet.

La protestation de Marguerite ne devait mouvoir que les conseillers
de Jeanne. Ils y virent  la fois un outrage et un dfi, et par leur
ordre des hommes d'armes envahirent les domaines du sire d'Avesnes,
qui leur opposa ses vassaux. Des hostilits dont nous ignorons les
dtails se prolongrent pendant deux annes. Enfin le pape Honorius
III confirma, par une bulle du 17 juillet 1217, celle de son
prdcesseur dirige contre le sire d'Avesnes. Il y blmait svrement
son obstination, et y rappelait et ses rclamations persvrantes et
les efforts que faisait la comtesse de Flandre pour que sa soeur lui
ft remise. Soit que cette nouvelle sentence d'anathme et jet
l'effroi parmi les amis de Bouchard, soit que l'intervention de
Philippe-Auguste rendt toute lutte impossible, Jeanne triompha et fit
enlever du chteau d'Estroeungt l'infortun sire d'Avesnes. On raconte
qu'il fut longtemps captif  Gand, et peut-tre n'et-il jamais
recouvr la libert, si le parti de Marguerite n'et eu galement en
son pouvoir un illustre chevalier, Robert de Courtenay,
arrire-petit-fils du roi de France Louis VI et hritier de l'empire
de Constantinople. Un change eut lieu: Bouchard renona sans doute 
toutes ses prtentions, et il est certain qu'il dsigna de nombreux
otages, parmi lesquels figuraient Arnould d'Audenarde, Thierri de la
Hamaide, Everard de Mortagne et Sohier d'Enghien.

Bouchard d'Avesnes se retira aux bords de la Meuse, au chteau
d'Houffalize. Ce fut l que Marguerite donna le jour  ses deux fils
Jean et Baudouin. Leur naissance, loin de dsarmer la colre des
conseillers de Jeanne, ne fit que l'accrotre: ils craignaient que
l'hritage du comt de Flandre ne passt un jour  ces enfants levs
au milieu des perscutions qui accablaient leur pre. Philippe-Auguste
comprit de plus en plus, comme le dit la chronique de Tours, qu'il
fallait rompre par la violence ce mariage sur lequel reposaient leurs
droits et leur lgitimit, et il provoqua une troisime sentence
pontificale dirige non-seulement contre Bouchard d'Avesnes, mais
aussi contre Gui, son frre, et Thierri d'Houffalize, son ami, qui
tour  tour lui avaient accord un asile. Bouchard n'hsita plus; il
se spara de Marguerite et se rendit  Rome pour se justifier auprs
du pape.

En ce moment, Honorius III appelait l'Europe chrtienne  tenter un
nouvel effort pour dlivrer la terre sainte et l'Egypte. Des croiss
flamands et frisons avaient pris les armes  sa voix, et aprs s'tre
arrts en Espagne o ils s'taient empars d'Alcazar et de Cadix en
dispersant dans une grande bataille l'arme des rois sarrasins de
l'Andalousie, ils venaient de prendre une part glorieuse  la conqute
de Damiette. Quelques historiens assurent que le pape ordonna 
Bouchard un plerinage en Orient, o il avait t prcd par son
frre Gauthier d'Avesnes, l'un des hros de la sixime croisade.

Lorsque Philippe-Auguste excitait la comtesse de Flandre  accuser
Bouchard d'Avesnes au tribunal d'Honorius III, il lui faisait esprer
qu'elle pourrait, au prix du malheur de sa soeur, voir cesser son
propre veuvage. Un trait qui n'est point parvenu jusqu' nous avait
t conclu pour dterminer les conditions de la dlivrance du comte de
Flandre. Philippe-Auguste avait mme exig que Ferdinand requt
humblement le pape de lui adresser une bulle qui le soumettait, lui et
ses successeurs, perptuellement et sans appel, dans le cas o les
rois de France auraient  se plaindre de quelque grief qui ne serait
point amend dans un dlai de quarante jours,  une sentence gnrale
d'interdit, que prononceraient l'archevque de Reims et l'vque de
Senlis, et qui ne pourrait tre leve que lorsqu'un jugement de la
cour des pairs aurait reconnu que les griefs imputs  la Flandre
n'existaient plus. Philippe-Auguste avait impos autrefois les mmes
conditions  Baudouin de Constantinople.

Quant  la ranon de Ferdinand, nous ignorons comment elle fut rgle,
mais il n'est pas douteux que le roi de France n'ait rclam une somme
considrable; Jeanne ne ngligea aucun moyen pour pouvoir la payer. En
1220 et en 1221, elle s'adressa successivement aux plus riches
chapitres de ses Etats, c'est--dire  ceux de Saint-Donat de Bruges,
de Saint-Bavon de Grand, de Saint-Pierre de Lille, de Saint-Vaast
d'Arras, en implorant leur gnrosit; puis elle eut recours  des
usuriers: Moi, Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, je fais
savoir  tous ceux qui verront ces prsentes lettres qu'afin de payer
la ranon de mon poux Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut,
dtenu dans les prisons du roi de France, j'ai reu de plusieurs
marchands siennois, romains et autres, les sommes suivantes, savoir:
de Cortebragne et de ses associs, onze mille quarante livres, pour
lesquelles je leur payerai treize mille livres; d'Hubert de
Chteauneuf trois mille quarante-huit livres, pour lesquelles je lui
payerai quatre mille livres; de Jean le Juif, trois mille livres, pour
lesquelles je lui rendrai trois mille cinq cent trente-six livres et
cinq sous. Ce n'tait point assez que Jeanne, en se constituant la
dbitrice de quelques usuriers italiens, leur et reconnu,  dfaut de
payement rgulier, le droit de saisir les biens des marchands flamands
aux foires tenues dans les domaines du comte de Champagne, elle se
trouva galement rduite  recourir dans la cit d'Arras, clbre par
ses usuriers, aux argentiers les plus dcris: aux noms de Cortebragne
et de Jean le Juif viennent se joindre le nom de Baudouin Crespin,
dont la postrit ne s'teindra point, et cet autre nom si nergique
de Richardus Incisor, qui nous rappelle le Shylock de Shakspeare.

Lorsque la comtesse de Flandre eut russi au prix de tant
d'humiliations  runir les sommes qu'elle croyait ncessaires pour
payer la ranon de Ferdinand, les vques de Cambray, de Tournay et de
Trouane se rendirent prs du roi de France, pour les lui offrir en
son nom. Philippe-Auguste ne voulut point les couter: il avait pu
encourager les esprances de Jeanne, mais il n'entrait point dans les
desseins de sa politique de les exaucer, et peu de mois aprs, le 14
juillet 1223, prt  rendre le dernier soupir, il conseillait encore
 son fils de ne jamais dlivrer ni le comte de Flandre, ni Renaud de
Boulogne, mais de les laisser mourir dans leurs prisons.

Louis VIII marcha sur les traces de Philippe-Auguste. En mme temps
qu'il prparait une autre croisade contre les Albigeois, il se
montrait hostile  la Flandre. Ce fut en vain que le pape Honorius le
supplia de se montrer gnreux vis--vis de Ferdinand et que les
cardinaux joignirent leurs instances  celles du pape: il avait,
disait-on, jur, comme son pre, de ne jamais lui rendre la libert.

Si Louis VIII restait inflexible, il semblait toutefois qu'au
commencement d'un nouveau rgne sa puissance dt tre moins
redoutable. Jeanne, moins docile aux avis des conseillers qui lui
avaient t donns, osa rompre ouvertement avec Jean de Nesle l'un
d'eux, et lorsque le chtelain de Bruges vint lui demander justice,
elle chargea un de ses chevaliers de lui rpondre en lui proposant un
duel en champs clos; mais Jean de Nesle prfra rclamer
l'intervention du roi de France: ce fut l'origine de l'un des plus
clbres procs du moyen-ge.

Louis VIII avait dsign deux chevaliers pour qu'ils citassent la
comtesse de Flandre  comparatre devant la cour des pairs, pour y
voir juger ses contestations avec le chtelain de Bruges. Jeanne nia
que la sommation ft valable, attendu que la pairie de Flandre lui
donnait le droit d'tre cite, non par deux chevaliers, mais par deux
pairs. Sa protestation fut rejete. Elle prtendit alors que les pairs
de Jean de Nesle taient les barons de Flandre, et ajouta qu'elle
tait prte  accepter leur arbitrage. Le chtelain de Bruges rpliqua
de nouveau que, puisque la comtesse de Flandre avait refus jusqu' ce
moment de lui rendre justice, il avait form appel, pour dfaut de
droit, au tribunal du roi, et qu'il ne voulait plus en connatre
d'autre. La seconde demande de Jeanne fut repousse comme la premire.

La cour des pairs du royaume s'assembla. Louis VIII hassait toutefois
cette juridiction suprme, place au-dessus de la royaut mme. Pour
qu'elle lui ft utile, il fallait se l'assujettir: il appela donc son
chancelier, son boutillier, son chambellan, son conntable, et ordonna
que les officiers de sa maison prissent place  ct des grands
feudataires. Ils formaient la majorit, et bien que les pairs
protestassent, ils invoqurent des usages trs-douteux, et se
donnrent raison en votant dans leur propre cause. La cour des pairs,
que les bulles pontificales avaient investie d'une autorit mdiatrice
entre le seigneur suzerain et le vassal ne fut plus que la cour du
roi.

Cependant le ressentiment de Jeanne contre le sire de Nesle tait si
profond, qu'il tait devenu impossible qu'il conservt la chtellenie
de Bruges; mais elle l'indemnisa en lui payant vingt-quatre mille cinq
cent quarante-cinq livres, somme norme, puisque Gui de Dampierre
acheta, quarante annes plus tard, tout le comt de Namur pour vingt
mille livres.

Au mois de fvrier 1224 (v. st.), Jean de Nesle avait reu le prix de
la vente de la chtellenie de Bruges. Au moment o la Flandre voyait
s'loigner ces trsors qui allaient accrotre la puissance de ses
ennemis, ses malheurs atteignaient les dernires limites. Ses
campagnes taient livres aux inondations de la mer; des incendies
avaient dvast ses villes les plus importantes, et elles ne se
relevaient point encore de leurs ruines, lorsqu'une famine dsastreuse
rendit la dsolation universelle.

Vingt annes  peine s'taient coules depuis qu'un comte de Flandre,
plerin aux bords du Bosphore, avait conquis le mme jour le sceptre
de Constantin et les richesses de Byzance. Ces souvenirs taient
prsents  tous les esprits. Quelle que ft la contre loigne qui
et reu le dernier soupir de Baudouin, son ombre gnreuse ne
devait-elle point s'arracher du silence de la tombe pour venger sa
dynastie humilie et ses amis proscrits? Pouvait-elle tarder 
reparatre, lorsque la Flandre ne rclamait que l'autorit d'un nom
glorieux pour rparer ses dsastres et ses malheurs?

On trouvait en Flandre quelques hommes qui, ayant t rcemment les
tmoins de tant d'vnements tranges, n'ajoutaient plus foi  la mort
de l'empereur de Constantinople. Les uns supposaient qu'agit par ses
remords qui lui reprochaient d'avoir oubli Jrusalem, il avait voulu
les apaiser par une longue pnitence; d'autres ajoutaient que ses plus
vaillants compagnons d'armes avaient adopt la mme rsolution, et que
plusieurs d'entre eux vivaient comme les cnobites au monastre de
Saint-Barthlemy, prs de Valenciennes. Le peuple n'tait que trop
dispos  accueillir ces rcits, qui plaisaient  son imagination et
flattaient ses illusions et ses esprances.

En 1138, on avait vu un imposteur, n  Soleure, soutenir qu'il tait
l'empereur Henri V, mort depuis treize annes, trouver de nombreux
partisans, et faire la guerre jusqu' ce qu'il et t pris et enferm
 l'abbaye de Cluny.

L'histoire de la Flandre prsentait d'autres traditions non moins
merveilleuses.

Vers 1176, un ermite, couvert d'un cilice, se construisit une cabane 
Plancques, prs de Douay: sa barbe blanche annonait sa vieillesse;
mais lorsqu'il se prsentait dans quelque chteau pour y demander des
aumnes, on remarquait qu'il taisait avec soin son origine et son nom;
enfin, cdant aux prires des moines d'Honnecourt, il avoua qu'il
tait Baudouin d'Ardres que l'on croyait avoir succomb dans la
croisade de Louis VII au port de Satalie, et que c'tait afin de faire
pnitence que depuis trente annes il vivait dans la solitude. Le
prieur du couvent d'Honnecourt se rendit aussitt prs du comte de
Guines et du seigneur d'Ardres que l'ermite nommait son neveu: ils
blmrent sa crdulit, et, peu de temps aprs, l'ermite disparut,
ayant dj reu beaucoup d'argent des nobles et des abbs.

Ne se trouvait-il pas en Flandre, en 1225, quelque autre ermite assez
habile pour se souvenir de la cabane de Plancques et pour se proclamer
non plus le seigneur d'Ardres mort  Satalie, mais l'empereur de
Constantinople que les Bulgares avaient emmen sans que jamais il
repart?

Dans la fort de Glanon, situe entre Valenciennes et Tournay, non
loin d'un village qui porte aussi le nom de Plancques, s'levait, au
bord d'une fontaine, un humble abri form de rameaux entrelacs:
c'tait la retraite d'un solitaire; mais quel que ft son dsir
d'chapper aux regards, de vagues rumeurs rptaient au loin qu'il
n'tait autre que l'empereur Baudouin. Plusieurs chevaliers le virent
et le reconnurent. Or, quels taient ces chevaliers? Les amis de la
maison d'Avesnes, Sohier d'Enghien, Arnould de Gavre, Everard de
Mortagne,  qui appartenait, il est important de l'observer, le
domaine de Glanon. Bouchard, qui tait revenu depuis peu de Rome,
s'empressa de suivre leur exemple. Le solitaire persistait toutefois 
rpondre: Ne m'appelez ni roi ni duc; je ne suis qu'un chrtien, et
c'est pour expier mes pchs que je vis ici. On ne voulait point le
croire: les habitants de Valenciennes avaient quitt leurs foyers pour
le saluer, et  sa vue ils s'taient cris comme les chevaliers:
Vous tes notre comte, vous tes notre seigneur!--Quoi! rpliquait le
solitaire, tes-vous donc comme les Bretons qui attendent toujours
leur roi Arthur! Tandis qu'il cherchait encore  cacher son nom, la
multitude l'entranait dj vers la cit de Valenciennes, et ce fut l
que tout  coup il leva la voix et dit: Je l'avoue, je suis le comte
de Flandre: vous verrez bientt Matthieu de Walincourt et Renier de
Trith accourir de l'Orient pour venir me rejoindre. Puis il exposa
longuement l'histoire de sa captivit: l'amour d'une princesse bulgare
l'avait tir des prisons de Joannice; mais il avait t deux fois
coupable, d'abord en encourageant sa passion, puis en l'abandonnant et
en tant la cause de sa mort. Telles taient les fautes pour
lesquelles il avait rsolu de faire pnitence; il allguait aussi ce
mpris des vanits humaines qui, chez les grandes mes, marque le
dclin de la vie. Il ajoutait qu' peine dlivr des fers de Joannice,
il avait t enchan par d'autres barbares et vendu sept fois comme
esclave; enfin, un jour qu'il tranait la charrue, il avait aperu des
marchands allemands qui consentirent  le racheter, et, grce  leur
gnrosit, il avait pu quitter l'Orient et rentrer dans sa patrie.

L'enthousiasme qui animait les habitants de Valenciennes se propagea
rapidement. Le solitaire de la fort de Glanon arriva  Courtray le
1er avril, aprs avoir t reu  Lille et  Tournay. Bruges et Gand
l'accueillirent avec le mme empressement. On chrissait le comte de
Flandre; on respectait l'empereur de Constantinople; on vnrait
surtout le martyr, qui montrait sur son corps les cicatrices des
plaies qui lui avaient t faites chez les Bulgares; on recueillait
l'eau dans laquelle il s'tait baign; on conservait les mches de sa
chevelure comme des reliques. Aux ftes de la Pentecte, le faux
Baudouin tint une assemble solennelle dans laquelle, revtu de la
chlamyde impriale, il arma dix chevaliers de sa propre main. Rien ne
manquait  sa grandeur. Les ducs de Brabant et de Limbourg lui avaient
envoy des ambassadeurs, et il avait reu du roi d'Angleterre Henri
III des lettres ainsi conues: Trs-cher ami, nous avons appris que,
dlivr de votre captivit par la misricorde divine, vous tes rentr
dans vos Etats o vos hommes, accourant prs de vous, vous ont reconnu
pour leur seigneur: nous en avons ressenti une trs-grande joie,
esprant que notre amiti mutuelle confirmera tous les liens sur
lesquels reposait l'alliance de vos prdcesseurs et des ntres.
Certes, il vous est assez connu que le roi de France nous a dpouills
l'un et l'autre; et si vous voulez nous assister de vos secours et de
vos conseils contre lui, nous sommes galement prts  vous aider
autant que nous le pourrons. Le solitaire de Glanon n'osa point
convoquer ses feudataires pour rpondre  l'appel de Henri III, il lui
semblait plus ais d'imiter l'empereur Baudouin au milieu des pompes
d'une cour adulatrice que sur un champ de bataille; son front s'tait
dj habitu au poids d'une couronne lorsque sa main redoutait encore
celui d'une pe.

Il prfrait ngocier: la dame de Beaujeu, soeur de Baudouin de
Constantinople et tante du roi Louis VIII, lui avait promis sa
mdiation, non qu'elle l'et reconnu et le soutnt, mais seulement
afin de favoriser le succs des ruses qui devaient renverser sa
puissance. Elle lui fit parvenir un sauf-conduit et l'engagea  aller
voir  Pronne le roi Louis VIII, qui tait son neveu, et dans lequel
elle lui faisait esprer un alli et un protecteur.

Lorsque Louis VIII et Jeanne, qui se trouvaient  Paris, apprirent que
l'imposteur consentait  paratre comme un accus devant un tribunal
rsolu  ne voir en lui qu'un coupable, ils s'applaudirent de leur
projet et conclurent une convention par laquelle la comtesse de
Flandre s'obligeait  rembourser au roi tous les frais de la guerre
qu'il soutiendrait contre celui qui se disait le comte Baudouin, aprs
qu'il aurait pass  Pronne, _postquam transierit Peronnam_. Ainsi
cette entrevue solennelle du jeune monarque et du vieux solitaire
n'tait qu'un mensonge et une dception: on voulait, en affectant
l'apparence d'un examen srieux, rpandre des doutes sur ses
prtentions, puis l'isoler de ses partisans et de ses amis.

Ce fut vers les derniers jours du mois de juin que le vieillard arriva
 Pronne, tenant une baguette blanche  la main et port dans une
riche litire que prcdait la croix impriale et que suivaient plus
de cent chevaliers. Le roi Louis VIII vint au devant de lui jusqu'aux
portes de son palais et le reut en lui disant: Sire, soyez le
bien-venu, si vous tes mon oncle Baudouin, empereur de Constantinople
et comte de Flandre et de Hainaut.--Beau neveu, rpliqua le vieillard,
tel je suis et tel je devrais tre; mais ma fille veut m'enlever mon
hritage et refuse de me reconnatre pour son pre: c'est pourquoi je
vous prie, beau neveu, de m'aider  dfendre mes droits.

Un banquet tait prpar: l'ermite de la fort de Glanon y prit place
avec le roi de France, et le rcit qu'il fit de ses malheurs remplit
d'motion le coeur de tous ceux qui y assistaient. Puis le conseil du
roi s'assembla: on y appela Baudouin pour l'interroger, comme si, en
se prtant  cette discussion de ses droits, il ne cessait pas d'tre
l'empereur de Constantinople. Ds ce moment, Louis VIII, abjurant
toute rserve, affecta un langage rude et svre, et tous les
ministres du roi se levrent en s'criant qu'videmment Baudouin
n'tait qu'un imposteur, puisqu'il ne pouvait rpondre aux questions
les plus simples. Un abb se souvint aussitt qu'il avait rencontr le
mme ermite dans les forts de l'Argonne; l'vque de Beauvais dclara
galement qu'il avait t autrefois enferm dans sa prison, et que
c'tait l qu'il avait pu tudier l'histoire de la croisade. L'vque
d'Orlans confirma leur tmoignage.

La nuit suivante, le solitaire, croyant sa vie ou sa libert en pril,
monte  cheval et s'enfuit de Pronne. A Valenciennes, il entend
retentir autour de lui les mmes acclamations que lorsqu'il avait
quitt sa cabane de feuillage et de gents fleuris; mais, sans s'y
arrter, il enlve ses trsors et poursuit sa route vers le village de
Nivelles, voisin de la fort de Glanon, o le mme enthousiasme se
reproduit: peut-tre sont-ce les regrets et de secrets remords qui le
ramnent vers ces ombrages o tout respire le silence et la paix.
Cependant, peu rassur sur les dangers qui le menacent, il disparat
de nouveau et s'loigne de ces peuples qui portaient une foi si vive
au culte du malheur.

Les chevins des villes de Flandre et de Hainaut avaient accept
l'amnistie de Jeanne. Les chevaliers qui avaient accompagn le faux
Baudouin  Pronne l'avaient aussi abandonn: peut-tre les largesses
de Louis VIII avaient-elles dessill leurs yeux, car peu de jours
aprs, dans un trait conclu  Bapaume, la comtesse de Flandre
reconnut que le roi, dont les hommes d'armes n'avaient point combattu,
avait toutefois dpens dix mille livres pour lui restituer ses Etats.

Il faut le remarquer, en ce moment mme o la fortune de l'ermite de
Glanon semblait s'vanouir, quelques-uns de ses amis racontaient
encore qu'il s'tait dirig vers les bords du Rhin. L'archevque
Engelbert de Cologne lui avait, disaient-ils, fait grand accueil; il
avait mme,  sa prire, appel prs de lui l'vque de Lige, qui,
bien que l'un des ennemis de Baudouin, le connaissait parfaitement,
puisqu'il lui devait sa dignit piscopale. Ils ajoutaient que
l'vque de Lige avait reconnu le comte Baudouin, et que l'archevque
de Cologne, n'hsitant plus, avait suppli le prince proscrit de se
rendre  Rome, afin que le pre commun des fidles proclamt la
lgitimit de ses droits du haut de la chaire apostolique.

Tandis que ceux qui taient rests fidles  l'imposteur cherchaient
ainsi  expliquer sa fuite, un seigneur de Bourgogne, Erard de
Chastenay, apercevant au march de Rougemont un mnestrel nomm
Bertrand de Rays, ancien serf du sire de Chappes, trouva dans ses
traits une ressemblance extraordinaire avec ceux du solitaire de
Glanon qu'il avait pu voir  Pronne. Il supposa qu'il avait renonc
 sa couronne pour reprendre sa vielle, et le fit arrter, puis le
cda, moyennant quatre cents marcs d'argent,  la comtesse de Flandre,
qui ordonna qu'il ft pendu aux halles de Lille et attach  un gibet.
L'infortun vieillard dclara avant de mourir qu'il n'avait t guid
que par sa pit en se retirant dans la fort de Glanon, mais qu'il
n'avait pu rsister aux tentations de la puissance et de la grandeur.
Je sui, disait-il, un povres homme qui ne doit iestre, ne quens, ne
rois, ne dus, ne emperres, et ou que je faisoie, faisoie-jou par le
conselg des chevaliers, des dames et des bourgois de cest pays.
L'ermite de la fort de Glanon n'tait plus; mais le peuple n'en
hassait que davantage la comtesse de Flandre, parce qu'il lui
reprochait d'avoir fait prir son pre.

D'autres accusaient Jeanne d'oublier Ferdinand, et il semble en effet
qu'elle ait cherch  obtenir du pape l'annulation de son premier
mariage pour en contracter un second avec le comte Pierre de Bretagne,
l'un des plus redoutables adversaires de l'autorit ambitieuse des
rois de France. Des envoys bretons s'taient rendus  Rome, et l, en
suppliant Honorius III de prononcer une sentence de divorce, ils
dclarrent que le comte de Bretagne agissait avec le consentement de
la comtesse de Flandre.

Peu aprs, vingt jours environ avant les ftes de Pques 1226, Jeanne
fut mande  Melun. On ne lui refusait plus la libert de Ferdinand,
mais on exigeait qu'elle scellt l'engagement suivant: Qu'il soit
connu de tous que j'ai jur, en prsence de mon trs-illustre seigneur
Louis, roi de France, de reconnatre solennellement, avant le dimanche
des Rameaux, Ferdinand pour mon mari, et ds ce moment je le tiens
pour tel...

La comtesse de Flandre avait rempli sa promesse lorsque, le 12 avril,
jour du dimanche des Rameaux, elle approuva le trait depuis si
clbre sous le nom de trait de Melun:

Le roi de France dlivrera le comte de Flandre aux ftes de Nol;
mais avant que Ferdinand sorte de sa prison, il payera au roi
vingt-cinq mille livres, et lui remettra les villes de Lille, de Douay
et de l'Ecluse, jusqu' ce qu'il ait pu faire un second payement de
vingt-cinq mille livres.

Le comte de Flandre est tenu de remettre au roi les lettres du pape,
o il est dit que si le comte ou la comtesse viole les conventions
arrtes entre le roi et eux, l'archevque de Reims et l'vque de
Senlis pourront, quarante jours aprs une sommation faite par lettres
ou par ambassadeurs, promulguer, au nom du pape, une sentence
d'excommunication contre le comte de Flandre et ses adhrents, et
mettre leurs terres en interdit, sans pouvoir rvoquer ces sentences
tant qu'il n'y aura point eu de rparation convenable selon le
jugement des pairs de France.

Le comte de Flandre fera garantir ce trait par les chevaliers et les
communes de ses terres, et il bannira tous ceux qui n'y consentiront
point.

Un dernier acte de rigueur marqua cette anne qui devait voir la fin
de la captivit de Ferdinand. Louis VIII, irrit de la part que
Bouchard d'Avesnes avait prise  la tentative du solitaire de Glanon,
avait forc d'abord Marguerite  sortir de la retraite o elle vivait
depuis qu'elle avait quitt le sire d'Avesnes, exigeant d'elle qu'elle
allt confirmer  Paris le trait qui prcda l'entrevue de Pronne;
puis, voulant affermir de plus en plus l'obstacle qui la sparait du
pre de ses enfants, il l'obligea  violer la foi promise au pied des
autels du Quesnoy et  accepter un nouvel poux, Guillaume de
Dampierre. En vain le pape Honorius chargea-t-il l'vque de Soissons
de rechercher s'il n'y avait point de liens de consanguinit qui s'y
opposassent; en vain le peuple rptait-il que Guillaume de Dampierre
tait sous-diacre comme Bouchard d'Avesnes: le mariage fut clbr
immdiatement. On mprisa les rumeurs populaires, et ce ne fut que
quatre ans plus tard qu'une dispense ecclsiastique du chef de
consanguinit fut accorde par le pape Grgoire IX.

Lorsque le roi de France expira le 7 novembre 1226, au chteau de
Montpensier, il avait en trois annes complt l'oeuvre  laquelle
Philippe-Auguste avait travaill pendant prs d'un demi-sicle. La
royaut n'avait cess d'tendre son autorit en mme temps que les
frontires de ses domaines; mais la mort de Louis VIII, qui ne
laissait aprs lui qu'un enfant de onze ans, compromit tout ce qui
avait cot tant d'habilet et de persvrance.

Les barons de France, trop longtemps humilis, commencrent par
demander la dlivrance du comte de Flandre, et ds le mois de dcembre
1226, le trait de Melun fut suivi d'un autre trait qui rduisit le
nombre des cits  donner en gage  la seule forteresse de Douay, et
o il ne fut plus fait mention de la ranon du prisonnier; peu de
jours aprs, le 6 janvier, Ferdinand quitta la tour du Louvre, et se
rendit en Flandre et de l en Allemagne. Le 28 mars suivant, il se
trouvait  Aix pour y assister au couronnement de la reine des
Romains. Il venait y rclamer un domaine qu'il avait remis, quinze ans
auparavant,  l'vque de Lige, Hugues de Pierrepont, pour qu'il le
conservt jusqu' ce que le duc de Brabant et excut le trait
conclu par sa mdiation. Hugues de Pierrepont refusait de le
restituer; il prtendait que le duc de Brabant n'avait jamais tenu ses
promesses, et que le domaine que le comte de Flandre lui avait confi
n'tait qu'un fief relevant de son sige piscopal. Sa justification
fut accueillie par le roi Henri, fils de l'empereur Frdric II.

Il ne restait plus  Ferdinand qu' poursuivre ses rclamations auprs
du duc de Brabant, et il en rsulta une guerre dans laquelle les
hommes d'armes de Flandre obtinrent prs d'Assche une victoire
complte. La paix ne tarda point  tre rtablie; par un trait du 23
septembre 1227, le duc de Brabant promit de rembourser au comte de
Flandre quinze mille livres qu'il avait jadis payes pour lui, et de
lui faire une rente annuelle de huit cents livres pour l'indemniser de
la perte du domaine que retenait Hugues de Pierrepont.

Ferdinand, vainqueur des Brabanons, put consacrer quelques loisirs 
l'administration de ses Etats. Il modifia  Gand l'organisation de
l'chevinage. Les treize chevins choisis par les quatre lecteurs
dsigns par le comte, selon la charte de 1212, firent place  une
magistrature compose de trente-neuf membres diviss en trois
catgories, chevins, conseillers et _vaghes_. Les conseillers lus
par les chevins taient eux-mmes chevins l'anne suivante; puis,
aprs tre rests un an dans l'exercice de ces fonctions, ils
devenaient _vaghes_, c'est--dire qu'ils ne conservaient plus
d'attributions prcises. Chaque anne, aux ftes de l'Assomption, la
magistrature des Trente-Neuf devait se renouveler, puisant ainsi sans
cesse en elle-mme l'lment de sa perptuit.

Dans les autres villes de Flandre, Ferdinand confirma les chartes des
anciens comtes, et augmenta les privilges qu'elles leur avaient
accords; douze annes de captivit avaient calm ses haines en
dissipant ses illusions.

On voyait se manifester de toutes parts une raction invitable contre
les tendances absolues de la royaut, telles que les avaient
proclames Philippe-Auguste et Louis VIII. Les barons de France,
tmoins de la confdration des nobles, des clercs et des communes,
sous le rgne de Jean sans Terre, avaient renonc aux rves striles
de la fodalit pour s'allier galement aux clercs et aux communes.
Imitant l'exemple que les barons anglais leur avaient donn aux
mmorables assembles de Saint-Edmond et de Stanford, ils se runirent
 Corbeil et prsentrent des requtes  la reine pour obtenir le
redressement des griefs de la nation; mais Blanche de Castille refusa
de les couter.

Alors clata dans toute la France une guerre aussi terrible que celle
qui avait agit l'Angleterre pendant les dernires annes du rgne du
roi Jean. Les barons prenaient les armes dans toutes les provinces; il
faut citer parmi eux les comtes de Bretagne, de la Marche, de Nevers,
de Saint-Pol et de Boulogne.

Deux comtes restrent fidles  Blanche de Castille. Le premier fut le
comte de Champagne; le second, le comte de Flandre. Ds que le comte
de Boulogne, chef de la ligue des barons, eut envahi la Champagne,
Ferdinand occupa le comt de Guines et dvasta les domaines du comte
de Saint-Pol. Une anarchie confuse couvrait toute la France de sang et
de dsordres, lorsque, vers la fin de l'anne, le comte de Bretagne
appela le roi d'Angleterre, qui dbarqua  Saint-Malo le 7 mai 1230.
Louis IX marcha aussitt au devant des Anglais jusqu'au camp
d'Ancenis; les comtes de Champagne et de Flandre l'accompagnaient,
mais ils ne tardrent point  rentrer dans leurs Etats, de peur que
leurs ennemis n'en prissent possession: leur retraite entrana celle
du roi.

Tandis que les Anglais s'avanaient, les discordes civiles se
ranimaient plus violemment au coeur de la France: Sire, disait au
jeune prince Hugues de la Fert dans l'une de ses chansons, appelez
vos barons et rconciliez-vous avec eux. Que les pairs,  qui
appartient le gouvernement de la nation, marchent les premiers et vous
viennent en aide. Si vous voulez honorer les preux, ils feront
repasser la mer aux Anglais. Dieu protge l'honneur de la France et sa
baronnie!

Ce voeu d'un trouvre tait celui de toute la nation: il fut exauc le
10 septembre 1230. Le roi se rendit au milieu de l'assemble des
barons, et dans cet autre pr de Runingsmead, le roi et sa mre
jurrent qu'ils rtabliraient les droits de tous, et jugeraient tous
les hommes du royaume selon les bonnes coutumes et ce qui tait
quitable pour chacun.

Le serment du 10 septembre 1230 fut la base du rgne le plus digne
d'admiration que la France ait jamais connu. Ce fut en vain que le
comte de Champagne, mcontent, voulut s'allier  Pierre de Bretagne;
l'anarchie cessa, et le roi d'Angleterre se vit rduit  rentrer dans
son royaume. Les menaces des invasions trangres, comme celles des
dissensions intrieures, taient dsormais impuissantes. Jean sans
Terre tait mort en maudissant la grande charte; Louis IX devait
consacrer toute sa vie au dveloppement pacifique et rgulier des
liberts franaises.

Les barons, qui s'taient rconcilis avec la royaut, cherchrent
dsormais  signaler leur courage par des exploits dont leur patrie
pt se glorifier sans en porter le deuil. Un grand nombre allrent
combattre en Orient; d'autres (parmi ceux-ci se trouvait Guillaume de
Dampierre) se rendirent en Italie pour dfendre le pape contre les
entreprises de l'empereur Frdric II: mais la plupart des chevaliers
de Flandre aimrent mieux s'associer  une croisade dirige contre les
habitants de Staden, voisins des bords de l'Elbe, dont le pays
semblait le dernier refuge des rites idoltres du paganisme dans le
Nord. Henri, fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenarde, Guillaume de
Bthune, Thierri de Dixmude, et d'autres nobles non moins illustres,
quittrent leurs foyers pour obir  l'appel de l'vque de Brme. Ce
fut le 16 mai 1233 qu'ils rencontrrent les Stadings, qui, au nombre
de plus de sept mille, et groups autour de leur chef mont sur un
cheval blanc, opposrent une longue rsistance; enfin, Guillaume de
Bthune s'lana au milieu d'eux et sema le dsordre dans leurs rangs:
ils ne se rallirent plus, et tous ceux qui ne parvinrent point  se
cacher dans leurs marais prirent dans ce combat. D'autres sectes
semblables existaient en Frise: les croiss s'y arrtrent  la prire
du comte de Hollande, et les mmes succs y couronnrent leurs
efforts.

Lorsqu'ils revinrent en Flandre, Ferdinand de Portugal avait termin 
Douay une vie marque par des vnements importants, mais plus fconde
en malheurs. A peine avait-il pu jouir avant sa fin de quelques annes
de repos. Jeanne semble les avoir entoures de ses consolations, car
elle le rendit pre d'une fille qui reut le nom de Marie, en mmoire
de Marie de Champagne, mre de la comtesse de Flandre: ce nom, qui
rappelait les souvenirs d'une mort prmature, ne lui prsageait
qu'une destine trop prompte  s'accomplir. Dj les barons de Flandre
avaient adhr au mariage qu'elle devait conclure, lorsqu'elle serait
nubile, avec Robert d'Artois, frre du roi Louis IX; mais elle
s'teignit dans son berceau, ignorant encore toutes les agitations de
la terre, elle-mme presque ignore des hommes de son temps, qui ne
nous ont appris ni l'poque de sa naissance, ni celle de sa mort. Un
sicle et demi doit s'couler avant que l'union d'une princesse
flamande et d'un descendant de Philippe-Auguste porte la souverainet
de la Flandre dans la maison des Captiens.

Jeanne tait rserve  d'autres preuves. Simon de Montfort, l'un des
fils du chef de la croisade des Albigeois, recherchait sa main; mais
le roi de France crut devoir s'y opposer, craignant que ses
prtentions, comme nagure celles du comte de Bretagne, ne se
rapportassent  quelque complot politique: il obligea la comtesse de
Flandre  lui remettre  Pronne, le jour de Pques fleuries 1236, une
promesse solennelle de rompre toute ngociation  cet gard. Simon de
Montfort, contraint  renoncer  ses projets, se rendit en Angleterre,
o, deux ans aprs, il pousa lonore de Pembroke, soeur du roi Henri
III.

L'anne suivante vit la clbration du mariage de la comtesse de
Flandre avec Thomas de Savoie, comte de Maurienne. Ce prince, issu
d'une maison illustre, mais pauvre, tait n  l'poque o la
puissance de sa famille se dveloppait le plus rapidement; sa soeur,
comtesse de Provence, tait mre de la reine de France et de la reine
d'Angleterre, et leur influence favorisait l'lvation de tous les
princes de la maison de Savoie. Les historiens du treizime sicle
nous les reprsentent pieux, clments et doux, mais avides d'honneurs
et mme de richesses, moins par avarice que par besoin de prodigalit.
Tel tait aussi Thomas de Savoie. Il se fit donner de fortes pensions
par la comtesse Jeanne, et profita des relations industrielles de la
Flandre et de l'Angleterre pour faire de frquents voyages  Londres,
o il ne passait toutefois que peu de jours, de peur de mcontenter le
roi de France, ne s'y occupant point d'intrts commerciaux ou
politiques, mais beaucoup des intrts de sa famille. L'un de ses
frres fut archevque de Canterbury; un autre, dj vque de Valence,
aspirait au sige piscopal de Lige.

Cependant il existait en Flandre un parti puissant qui ne cessait de
protester contre ces alliances dictes par des influences trangres:
c'tait celui de Bouchard d'Avesnes. Aprs la mort de Ferdinand,
Jeanne n'avait cru la stabilit de son pouvoir assure qu'en faisant
conduire les enfants de sa soeur dans un chteau situ loin de la
Flandre, au pied des montagnes de l'Auvergne, o ils furent confis 
la garde d'Archambaud de Bourbon, frre de Guillaume de Dampierre. Ils
y restrent pendant sept annes; mais enfin en 1241, lorsque Guillaume
de Dampierre ne fut plus, Archambaud de Bourbon leur ouvrit les portes
de leur prison, et ils rentrrent en Flandre, o ils promirent  la
comtesse Jeanne de la servir comme leur dame. Bouchard d'Avesnes
vivait encore: si Marguerite, redevenue libre, ne fit rien pour le
revoir, il put du moins, avant de rendre le dernier soupir, recevoir
les adieux de ses fils.

La comtesse de Flandre mourut  peu prs vers la mme poque que le
sire d'Avesnes. Thomas de Savoie, qui avait conduit en Angleterre un
secours de soixante chevaliers et de cent sergents d'armes dirig
contre les Ecossais, tait  peine revenu dans ses Etats, quand la fin
du rgne de Jeanne mit galement un terme  l'autorit qu'il n'y
tenait que d'elle. Il quitta la Flandre presque aussitt, fit
confirmer par le roi Henri III la pension de six mille livres que
Jeanne lui avait promise, et rentra dans sa patrie o il pousa
Batrice de Fiesque: de la postrit qu'il laissa en Italie devaient
sortir les comtes de Pimont et les rois de Sardaigne.

Lorsque Marguerite, hritire des Etats de sa soeur, arriva en France
pour y remplir ses devoirs de feudataire, ce fut la reine Blanche,
mre de Louis IX, qui reut son acte d'hommage, pour ce que, y
tait-il dit, iceluy nostre sire le roy, grev de maladie, estoit en
tel estat que il n'estoit mie expdient que l'on luy fist parole sur
ce, pour ce que, par aventure, il ne fust troubl de la mort de nostre
dite soeur.

Louis IX avait pris la croix pendant sa maladie; mais trois annes
devaient s'couler avant qu'il excutt son voeu. Pendant ces trois
annes, il rtablit l'ordre dans les finances, de telle sorte que le
revenu des domaines royaux pt suppler  tous les impts et suffire
aux frais des plus grandes guerres. Il rprima les abus de pouvoir de
ses forestiers et de ses prvts; il introduisit dans les cours de
justice une quit si impartiale, que personne n'tait plus empress
que lui-mme  condamner les prtentions de ses officiers, ds
qu'elles ne paraissaient point justifies; enfin, il ordonna que tous
les marchands trangers venant en France y fussent protgs avec
sollicitude, et favorisa l'extension des relations commerciales,
pourquoy li royaume fu en meilleur estat qu'il n'avait est au temps
de ses devanciers.

Louis IX tait le petit-fils d'Elisabeth de Hainaut: ses traits,
raconte Philippe Mousks, retraaient ceux des princes dont le sang
tait le sien. Louis IX, assis sous le chne de Vincennes, rappelait
galement ses aeux les comtes de Hainaut, qui rendaient la justice
sous les chnes de Hornu.

Louis IX tait appel  juger en Flandre la grande querelle des fils
de Bouchard d'Avesnes et de ceux de Guillaume de Dampierre, qui
rendit cette poque si agite et si malheureuse, observe le cordelier
Jacques de Guyse, que celui qui en veut tracer le tableau ne doit
couter que sa conscience et son zle pour la justice et la vrit.
Les fils de Bouchard d'Avesnes avaient adress leurs rclamations 
l'empereur Frdric II, que la guerre de Lige avait irrit contre le
comte de Flandre, et ds le mois de mars 1242 (v. st.) une sentence
solennelle avait proclam la lgitimit de leur naissance. C'tait en
vertu de cette dclaration que Jean d'Avesnes demandait  pouvoir
intervenir dans l'hommage de sa mre comme hritier de tous ses
domaines. Cette discussion tait pleine de doutes et d'incertitudes.
Si Marguerite de Flandre s'tait unie de bonne foi  Bouchard
d'Avesnes, ignorant qu'il ft sous-diacre, Guillaume de Dampierre ne
l'avait galement pouse que parce qu'il considrait son premier
mariage comme nul et sans effet. Les fils du sire d'Avesnes
s'appuyaient, il est vrai, sur une sentence de l'empereur; mais ceux
du sire de Dampierre leur opposaient trois bulles pontificales.
Cependant la Flandre avait accept la dynastie des Dampierre, tandis
que le Hainaut persistait  la repousser.

Telle tait la situation des choses, lorsque le roi de France obtint
de tous les fils de Marguerite qu'ils adhrassent  un compromis par
lequel ils choisissaient Louis IX et l'vque de Tusculum pour
arbitres, les autorisant  former deux parts diffrentes dans
l'hritage de Baudouin de Constantinople.

Comme il tait ais de le prvoir, la sentence arbitrale, prononce au
mois de juillet 1246, attribua le Hainaut  Jean d'Avesnes, et la
Flandre avec toutes ses dpendances  Guillaume de Dampierre. Les fils
de Marguerite promirent de la respecter. Guillaume de Dampierre rendit
immdiatement hommage au roi de France; mais Jean d'Avesnes, qui avait
pous, vers le mois de dcembre 1246, Alix de Hollande, ne releva son
fief de l'vque de Lige, Henri de Gueldre, que le 26 septembre 1247.

Or, trois jours aprs, le 29 septembre, le comte Guillaume de
Hollande, dont Jean d'Avesnes avait pous la soeur, fut lu, 
Woeringen, roi des Romains par dix-huit princes de l'empire. Jean
d'Avesnes, qui trouvait en lui un protecteur puissant, ne tarda point
 rclamer les les de Walcheren, de Zud-Beveland, de Nord-Beveland,
de Borssele et les autres les de la Zlande, le pays des
Quatre-Mtiers, le pays de Waes et la terre d'Alost, ajoutant que le
roi Louis IX n'avait pu accorder  Guillaume de Dampierre, comme
dpendances de la Flandre, ces domaines qui ne relevaient pas de la
France, mais de l'empire. Le roi des Romains profita des dissensions
qui existaient entre la Flandre et la Hollande pour runir une arme
qui dbarqua aux bords de l'Escaut et soumit rapidement toute la
Flandre impriale. Elle se trouvait prs de Termonde, sous les ordres
de Jean d'Avesnes, lorsqu'elle surprit, au point du jour, les barons
de Flandre qui s'avanaient pour l'attaquer et les rduisit  une
fuite honteuse.

La mdiation de Louis IX devint de nouveau ncessaire. Le roi de
France, considrant que les termes du compromis en vertu duquel il
avait exerc son arbitrage taient absolus, obligea Jean d'Avesnes 
renoncer  toutes ses conqutes. Pour rtablir la paix, il avait fait
ratifier par Marguerite et Guillaume de Hollande le trait conclu 
Bruges le 27 fvrier 1169 (v. st.). Florent, frre du comte de
Hollande, reconnut dans les termes les plus prcis les droits de la
Flandre sur les les de la Zlande, et promit d'aller, en forme
d'amende honorable, se remettre au pouvoir de la comtesse de Flandre,
jusqu' ce que le duc de Brabant intercdt pour qu'il ft rendu  la
libert.

Cependant Jean d'Avesnes et son frre suppliaient le roi Louis IX de
rhabiliter l'honneur de leur nom en confirmant la sentence impriale
du mois de mars 1252. Le roi de France croyait que cette question
appartenait  l'autorit ecclsiastique; mais il n'est point douteux
que ses dmarches auprs du pape, qui se trouvait alors  Lyon,
n'aient contribu  prparer la bulle pontificale du 9 dcembre 1248.
Innocent IV y chargeait l'vque de Chlons et l'abb du
Saint-Spulcre  Cambray de procder  une enqute sur la naissance de
Jean et de Baudouin d'Avesnes, attendu que toutes les recherches
faites jusqu' cette poque n'avaient produit aucun rsultat. Ce fut
en vertu de cette bulle que l'vque de Chlons et l'abb du
Saint-Spulcre assignrent, au mois de juillet 1249, tous les tmoins
pour qu'ils s'assemblassent, le 30 aot suivant, dans la cathdrale de
Soissons.

L comparurent Gauthier de Pantegnies, qui dclara qu'il tait g
d'environ cent ans et qu'il avait entendu Marguerite, vingt-sept fois
et plus, reconnatre Bouchard pour son poux; Gilles de Hautmont, qui
dposa que dj,  la fin du rgne de Marguerite d'Alsace, Bouchard
prenait part aux combats et aux tournois sans que l'on y connt le
moindre empchement; Roger de Novion, dont le frre avait offici dans
la chapelle du Quesnoy; Thierri de la Hamaide, qui, lors de la
captivit de Bouchard, avait t l'un de ses otages; Henri
d'Houffalize, qui rappela que les deux fils du sire d'Avesnes taient
ns dans l'asile hospitalier que son pre lui avait accord sur les
bords de la Meuse. Enfin, le 24 novembre 1249, l'vque de Chlons et
l'abb de Liessies, dlgu par l'abb du Saint-Spulcre, jugeant
qu'il y avait des preuves suffisantes des faits allgus par Jean et
Baudouin d'Avesnes, proclamrent, aprs avoir pris l'avis des
jurisconsultes, la lgitimit de leur naissance.

Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer  cette enqute;
pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l'Orient
cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du
hros d'Arsur de si touchantes sympathies.

Ds que Louis IX eut vu le rtablissement de l'ordre et de la paix en
Europe, il n'hsita plus  remplir le voeu qu'il avait fait d'aller
combattre les infidles; mais, portant les vertus d'un grand roi
jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait que
cette croisade, bien diffrente des autres guerres saintes, o
beaucoup de sang avait t rpandu sans rsultats durables, ft
non-seulement la base de la dlivrance de la Palestine, mais aussi
celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie
et de la prosprit de l'Europe.

Qu'on se reprsente, au dix-neuvime sicle, ce qu'tait l'Asie au
moment o Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes pour s'y
embarquer. Les nations tartares et mongoles s'taient runies sous
Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la
domination actuelle des czars des deux cts de l'Oural, s'tendait de
la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu'aux mers du
Japon. Dj elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles
envahissaient la Silsie. L'Allemagne tremblait, et en 1238, les
pcheurs de Gothie et de Frise n'osrent pas sortir de leurs ports
pour se rendre sur les ctes d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver
 leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frdric II et voulu
combattre les Mongols; Louis IX jugea qu'il tait plus utile de les
clairer et de se les attacher par la foi et les lumires pour les
opposer aux hordes dvastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il
fallait donc former dans l'Orient un tablissement considrable, d'o
l'on pt  la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans
dans leurs dserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses
regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les sicles les
plus reculs, avaient vu s'lever de leur sein la civilisation de
l'antiquit, taient de nouveau appels  tre le berceau d'une
mission intellectuelle, la rconciliation de l'Europe et de l'Asie.

Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui sont
retombs dans le nant et dans l'immobilit o ils languissaient il y
a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation
de l'Asie tait le salut de l'Europe, dont les frontires cesseraient
d'tre menaces par de gigantesques invasions. En civilisant l'Asie,
en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les destines de la France.
Lorsqu'il se rendait de Paris  Beauvais, de Beauvais  Lyon, que
rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes o l'agriculteur, ruin par
les discordes civiles et les guerres trangres, ne rcoltait point
assez de bl pour nourrir sa propre famille; des chteaux o
dominaient des passions ambitieuses, source constante d'agitations et
de luttes; des cits o les marchands venaient se plaindre des
exactions qu'ils rencontraient ds qu'ils franchissaient les
frontires du royaume. Louis IX vit dans la croisade l'extension de la
puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le
dveloppement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et
parmi ceux-l se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les
palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denres que les
rpubliques d'Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui taient
restes jusqu'alors leur monopole, fussent envoyes en France pour
favoriser l'accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux
marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble
terre d'Egypte fconde par le plus beau des fleuves, si riche en
ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une
baigne la France et l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder
l'Europe que pour lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.

Ce fut le 25 aot 1248 que les croiss quittrent la France. Tandis
que Louis IX mditait le plan de ses colonies chrtiennes, les barons
qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient livrer;
et la mme flotte portait les machines de guerre destines  repousser
les infidles, et les charrues qui, aprs la victoire, devaient
couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa
l'hiver dans l'le de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois
de mai 1249, la flotte chrtienne mit  la voile, et aprs quatre
jours de navigation on dcouvrit l'Egypte. Dieu nous aide! voici
Damiette! s'tait cri l'un des pilotes. A ce signal, le lgat du
pape leva l'tendard de la croix, et tous les princes se rendirent 
bord du vaisseau du roi de France. L se runirent les ducs de
Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de
Soissons, Guillaume de Dampierre, qui tait dj connu sous le titre
de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Bthune et
d'autres barons. Ils dcidrent qu'on attaquerait les Sarrasins qui se
pressaient sur le rivage.

Sur un autre navire, au milieu de ceux des croiss flamands, se
trouvait un abb de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts
que les rois et les comtes, avait russi  rconcilier les Isengrins
et les Blauvoets. Il s'tait plac  leur tte pour les conduire  la
croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrrent les
premiers dans les remparts de Damiette.

Les inondations du Nil et les discordes qui s'taient manifestes
parmi les princes d'Occident retinrent les croiss  Damiette jusqu'au
20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorit du roi fut
de nouveau mconnue; et ce qui fut plus dplorable, le comte d'Artois,
frre de Louis IX, donna lui-mme l'exemple de la dsobissance et de
l'insubordination. Il commandait l'avant-garde et avait travers
l'Aschmon, dont il devait garder le gu jusqu' ce que toute l'arme
en et effectu le passage; mais loin d'excuter les ordres qu'il
avait reus, il s'lana imprudemment  la poursuite des mameluks de
Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.

Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment o il abordait sur
l'autre rive de l'Aschmon, ses troupes, que l'avant-garde et d
protger, se trouvrent attaques de toutes parts sans qu'elles
eussent le temps de former leurs rangs. Une mle confuse s'engagea et
le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre de se
rapprocher de l'Aschmon pour maintenir ses communications avec
l'arrire-garde commande par le duc de Bourgogne, lorsqu'il apprit
que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre rclamaient un
prompt secours: au mme moment, Imbert de Beaujeu lui annona que le
comte d'Artois, entour d'ennemis, allait succomber dans le bourg de
Mansourah o il cherchait en vain  se dfendre. Louis IX rsolut
aussitt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des
infidles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit spara
les combattants, le comte d'Artois et tous ses compagnons avaient
pri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frre, russit 
rejoindre les chrtiens avec le jeune comte de Flandre.

Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la
religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute
l'arme. Les chevaliers franais ne quittrent point leurs tentes, o
ils mlaient en silence leurs larmes  celles du roi. Les combats
recommencrent le vendredi 11 fvrier. Louis IX montra le mme courage
qu' la bataille de Mansourah, et les croiss flamands se signalrent
en arrtant toutes les attaques des mameluks. Pource que la bataille
le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit
le sire de Joinville, ils n'osrent venir  nous, dont Dieu nous fist
grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa
bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent
sus  pi et  cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz
d'armes.

Les Sarrasins cessrent pendant quelque temps d'inquiter le camp des
croiss. Ils savaient que de dsastreuses pidmies s'y taient
dclares, et avaient form le projet de les affamer en interceptant
tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la
flottille chrtienne qui se dirigeait de Damiette vers l'Aschmon. Un
seul navire chappa  leur poursuite; c'tait un vaisselet au conte
de Flandres; il porta ces tristes nouvelles au roi de France.

On dcida qu'il fallait retourner  Damiette, et le 5 avril toute
l'arme chrtienne reprit la route qu'elle avait dj suivie. Louis
IX, puis par ces fatigues, se soutenait  peine sur son cheval;
cependant il n'avait pas voulu quitter l'arrire-garde. Enfin, il
s'arrta  Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure
s'attendaient  le voir expirer, se rendirent prs des mirs sarrasins
pour ngocier une trve: elle venait d'tre conclue, quand une fausse
alerte livra le roi de France aux infidles. Guillaume de Dampierre et
un grand nombre de barons partagrent sa captivit.

Lorsqu'on connut en Europe les revers des croiss en Egypte, la
dsolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et
de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant que
Dieu les appelait  combattre les Sarrasins, parce qu'il rprouvait
l'orgueil des barons. Ils croyaient possder le don de multiplier le
pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur tait apparue,
entoure des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les portes
de Jrusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohmien
conduisait leurs troupes indisciplines. Partout o elles passrent,
elles chassrent les prtres des glises et dvastrent les domaines
des nobles. D'Amiens, elles se dirigrent vers Paris, et de l vers
Orlans, o dans leur fureur aveugle elles exercrent les mmes
ravages dans l'universit que dans les synagogues juives; enfin elles
furent disperses aux bords du Cher.

Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa
dlivrance, et une ranon d'un million de besants d'or pour celle de
ses compagnons: au moment o ce trait allait tre excut, une
rvolution de srail renversa le sultan Almoadam. Dj les prisonniers
avaient t mens sur les barques qui devaient descendre le Nil, et
leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de
massacrer le sultan s'lancer sur le navire o se trouvaient le comte
de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les
chevaliers chrtiens crurent qu'ils allaient tre mis  mort, et se
confessrent prcipitamment  un religieux flamand qui tait avec eux;
les mameluks se contentrent toutefois de les menacer et remplirent
toutes les promesses d'Almoadam.

Le roi de France s'tait embarqu  Damiette; loin de songer 
retourner en France, il se rendit  Ptolmade. Bientt les mirs des
mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, rclamrent son alliance;
Louis IX envoyait en mme temps aux Tartares d'autres missionnaires,
parmi lesquels se trouvait un moine, nomm Guillaume de Rubruk, qui
parat avoir suivi les croiss de Flandre; il attendait des secours
d'Europe pour reconqurir Jrusalem, lorsque des messages successifs
lui apprirent d'abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la
France en qualit de rgente, puis la runion d'une arme anglaise sur
les frontires de la Normandie, et enfin la destruction d'une grande
partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livr au
roi des Romains. Louis IX hsitait encore, mais les barons de Syrie
eux-mmes l'engageaient  ne point laisser la France en pril; il cda
 leurs conseils, esprant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade
 laquelle il n'avait jamais cess d'attacher toutes ses esprances.

Guillaume de Dampierre avait dj quitt Ptolmade. A peine avait-il
revu la Flandre qu'impatient de faire briller  tous les regards la
gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de
Trazegnies. Il y montra le mme courage; tous ses adversaires cdaient
 son imptuosit et  celle de ses compagnons d'armes, quand tout 
coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrire et les
prcipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l'on
releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre.
Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le rsultat fortuit de
la vivacit et de l'acharnement de la lutte; mais il en est d'autres
qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir prpar et fait excuter
cette trahison.

La comtesse Marguerite semblait surtout dispose  voir un crime dans
le triste dnoment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent
les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accrotre la
haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant
que le pape Innocent IV avait confirm le jugement prononc par
l'vque de Chlons et l'abb de Liessies, et ds que l'vque de
Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la
sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant
de changer de rsolution, niant mme l'impartialit de l'vque de
Chlons et demandant que d'autres vques procdassent  une nouvelle
enqute.

Jean et Baudouin d'Avesnes se htrent d'exposer  Guillaume de
Hollande les perscutions diriges contre eux, et le roi des Romains
rsolut d'intervenir d'une manire clatante en leur faveur contre la
comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l'empire se
runirent au camp de Francfort pour dclarer que tous les feudataires
impriaux taient tenus de demander l'investiture de leurs domaines au
roi Guillaume. Lorsque l'archevque de Cologne eut ajout que tous
ceux qui, somms de rendre hommage, n'avaient point obi, dans le
dlai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs,
l'vque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de
Flandre y et t invite  plusieurs reprises, elle ne s'tait jamais
prsente pour faire acte d'hommage, et que, par sa dsobissance,
elle avait perdu tous les droits qu'elle possdait sur les terres qui
relevaient de l'empire. Aussitt aprs, le roi des Romains fit lire
une charte par laquelle il confisquait la Flandre impriale et les
pays des Quatre-Mtiers, de Waes et d'Alost, ainsi que le comt de
Namur, et en faisait don  son beau-frre, Jean d'Avesnes. Les ducs de
Brabant et de Brunswick, les archevques de Mayence et de Cologne, les
vques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Lige et de Spire
confirmrent la donation du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prta
immdiatement le serment de fidlit.

Ainsi se trouvaient rompus tous les traits qui, avant le dpart de
Louis IX pour l'Egypte, avaient rtabli la paix de la Flandre. La
guerre devint invitable, et ds le mois de dcembre 1252, les sires
d'Avesnes appelrent aux armes leurs allis les plus intrpides, Rasse
de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de
Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres nobles
chevaliers.

On ne tarda point toutefois  apprendre que le pape Innocent IV avait,
par une bulle du 20 aot 1252, charg l'vque de Cambray, l'abb de
Cteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations dj
produites relativement  la naissance des sires d'Avesnes: cette
procdure ecclsiastique suspendit toutes les hostilits. Le 28 avril
1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommrent des procureurs auxquels ils
confirent le soin de les dfendre. Le 17 juin, Gui et Jean de
Dampierre dsignrent galement l'archidiacre d'Arras et le prvt de
Bthune pour soutenir leurs intrts: triste enqute qu'une mre avait
provoque contre son fils, et o les accusateurs eux-mmes n'taient
que leurs frres!

L'vque de Cambray et les autres commissaires dlgus par le pape
entendirent de nombreux tmoins et discutrent leurs dpositions;
puis, reconnaissant qu'il n'tait point possible d'lever des doutes
sur la clbration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite,
ils ratifirent le jugement prononc par l'vque de Chlons et l'abb
de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape,
pour le supplier d'ordonner une troisime enqute, comme si le soin de
son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances.

Tandis que les sires d'Avesnes rclamaient la protection du roi des
Romains, la comtesse de Flandre appelait  son aide les plus
intrpides barons de France. Ils accoururent avec empressement  sa
voix, et ds le printemps de l'anne 1253, ils convoqurent, dans
toutes les provinces situes entre l'Escaut et la Loire, les hommes
d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi
des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hta aussi de
charger son frre de rassembler dans l'le de Walcheren toutes les
forces de ses Etats hrditaires, auxquelles se joignirent quelques
princes allemands. Au milieu de ces prparatifs belliqueux, le duc de
Brabant, Henri le Dbonnaire, essaya de faire entendre les conseils de
la prudence et de la modration. Sa mdiation fut accepte, et
Guillaume de Hollande se rendit lui-mme  Anvers pour assister aux
confrences qui y avaient lieu.

Cependant Marguerite ne voyait dans la trve qu'une occasion favorable
de surprendre ses ennemis privs de leur chef, et le 4 juillet, trois
flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans,
diviss en trois corps principaux. Les deux premires abordaient 
peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes
n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les
digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit rsonner les
trompes et les buccines. Toute l'arme impriale, commande par
Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avanait en renversant devant
elle les envahisseurs, dont les uns prissaient par le fer et les
autres dans les flots, en cherchant  rejoindre leurs navires. En ce
moment, la troisime flottille s'approchait de l'le de Walcheren, et
le mme sort attendait les chevaliers qui se htaient d'arriver au
secours de leurs frres d'armes, jugeant que plus le pril tait
grand, plus il tait honteux de les abandonner. Quelques rcits fixent
le nombre de ceux qui prirent dans ce combat, l'un des plus sanglants
du treizime sicle,  cinquante mille hommes; d'autres l'valuent 
cent mille, dont cinquante mille mis  mort et cinquante mille noys
dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre,
bless au pied, et son frre, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui
avait eu un oeil crev dans la mle, le comte Arnould de Guines, le
comte de Joigny, Simon de Chaumont et plus de deux cents illustres
chevaliers.

Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait chapp  ce dsastre
pour en porter la nouvelle  la comtesse Marguerite. Cependant on vit
arriver bientt en Flandre une multitude d'hommes  demi nus, auxquels
Jean d'Avesnes avait rendu la libert, esprant reconqurir quelque
jour la souverainet de la Flandre. Leurs rcits n'taient que trop
tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses
habitants. Une profonde dsolation se rpandit de toutes parts; le
commerce et l'industrie languissaient, et un historien contemporain
remarque que l'anne 1253 fut une anne malheureuse pour l'ordre de
Cteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la
laine de ses troupeaux. Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les
Franais mandrent au roi Louis IX qu'il revnt le plus tt possible,
car son trne tait branl et le funeste orgueil de la comtesse de
Flandre avait mis en pril tout le royaume.

Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'tait impos
de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure tait
arrive o son me altire allait flchir, et ce fut avec des paroles
suppliantes que les vques de Tournay et de Trouane se rendirent en
son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur
fit rpondre que Marguerite, ayant viol tour  tour et la foi qu'elle
devait  l'empire et le serment qu'elle avait prt d'observer la
trve conclue  Anvers, ne devait point s'attendre  ce qu'il
consentt  traiter avec elle. Il ne resta  Marguerite qu' chercher
 rparer la dfaite de West-Capelle par l'intervention du comte
d'Anjou, frre du roi de France. Charles, dit Villani, tait sage
dans les conseils, intrpide dans les combats et avide d'acqurir, en
quelque lieu que ce ft, des terres et des seigneuries. Charles
d'Anjou oublia aisment que Louis IX lui-mme avait attribu le
Hainaut  Jean d'Avesnes, et ce fut ce mme comt de Hainaut, avec la
ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix
de son alliance.

Ds que Charles d'Anjou eut runi ses hommes d'armes, il fit dfier le
roi des Romains, en lui mandant qu' certain jour il se rendrait en
Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait point,
il irait le chercher dans ses Etats hrditaires de Hollande. Je jure
de l'attendre dans la plaine d'Assche, rpondit le roi des Romains aux
hrauts du comte d'Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.
En prononant ces paroles, rendant dfi pour dfi, il leur remit la
chane d'or que portait Gui de Dampierre le jour o il fut vaincu.

Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes se
fermer  ses hommes d'armes, dj mis en droute par le sire
d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait
dans la plaine d'Assche une arme de deux cent mille hommes; il y
passa trois jours, mais personne ne se prsenta pour lui livrer
bataille.

Au milieu de cette confusion extrme, on annona que le pape Innocent
IV avait charg le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y
voquer, pour la troisime fois, cette scandaleuse procdure o la
mmoire de Bouchard d'Avesnes tait trane au pilori par sa veuve. Il
semblait que rien ne pt mettre un terme  ces guerres cruelles,  ces
enqutes, qui, remontant quarante ans en arrire, rouvraient sans
cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant
d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au chteau de Vincennes.

Peu de mois aprs, une trve fut conclue entre la France et
l'Angleterre, et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint
lui-mme en Flandre pour y rtablir la paix. Ses ambassadeurs
engagrent le roi des Romains  dposer les armes, et leur message
russit, tant tait grand le respect que l'on portait au roi de
France. Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis,
aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volont
contre luy, lui le traioit  paix charitablement pour dbonnairet, et
faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.

Cependant on ne tarda point  apprendre que Guillaume de Hollande
avait pri au milieu de l'hiver, gorg par quelques paysans dans un
marais de la Frise. Louis IX tait rentr en France avant que la paix
ft conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient consenti  se
trouver  Pronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y
comparut galement, et Louis IX jugea ses prtentions avec la mme
quit que si les intrts de son frre y eussent t compltement
trangers.

Par une premire convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent,
ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la dcision arbitrale de 1246,
telle que l'avaient prononce le roi de France et l'vque de
Tusculum, devait tre considre comme une rgle inviolable, garantie
par leurs serments. Ils jurrent de nouveau de la respecter. Les sires
d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de
Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de
Barbanon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d'Antoing, prirent le mme
engagement.

Par un second trait, dat du 25 septembre 1256, Charles d'Anjou
dclara remettre  sa cousine, la comtesse de Flandre, la donation
qu'elle lui avait faite, renonant pour lui et ses hritiers  toute
prtention au comt de Hainaut.

Par un troisime trait, Jean et Baudouin d'Avesnes abdiqurent tous
les droits qu'ils tenaient de la confiscation des domaines de Baudouin
de Courtenay par le roi des Romains, et, de mme que le comte d'Anjou
avait renonc  la donation du Hainaut, ils rvoqurent le transport
qu'en vertu de cette confiscation ils avaient fait prcdemment 
Henri de Luxembourg de leurs prtentions sur le comt de Namur.

Quinze jours plus tard, d'autres confrences s'ouvrirent  Bruxelles
par la mdiation du duc de Brabant, mais sous l'influence de la
mission conciliatrice de Louis IX. L fut conclu, le 13 octobre, un
trait que cimenta le mariage de Florent de Hollande et de Batrice,
fille ane de Gui de Dampierre. Batrice reut pour dot les les de
la Zlande, situes entre Hedinzee et l'Escaut; mais il tait
expressment entendu qu'elles resteraient toujours un fief dpendant
de la Flandre, et le 21 octobre, Florent de Hollande en fit hommage
entre les mains de Marguerite. Gui et Jean de Dampierre, les comtes de
Bar et de Guines, et les autres nobles faits prisonniers  la bataille
de West-Capelle, furent immdiatement rendus  la libert.

La comtesse de Flandre s'efforait, en abolissant les impts onreux
qui pesaient sur les bourgeois et le peuple, d'allger le souvenir de
leurs malheurs. Elle avait nagure affranchi tous les serfs de ses
domaines, afin qu'ils ne fussent plus soumis aux redevances et aux
travaux qui accablaient leurs familles. La Flandre put enfin jouir
d'un repos complet; mais ses princes et ses chevaliers, qui n'avaient
vcu qu'au milieu des combats, ne cessrent point d'aller chercher
dans d'autres pays la guerre qui, dsormais, respectait leurs propres
frontires.

Le comte de Luxembourg, contestant  Jean d'Avesnes le droit de
rvoquer une donation confirme par l'empereur, avait chass de Namur
l'impratrice Marie de Brienne, femme de Baudouin de Courtenay. Gui de
Dampierre prit sa dfense, esprant qu'en rcompense de ses services
elle lui abandonnerait tous ses droits. Des ngociations eurent lieu:
elles se terminrent par le mariage de Gui de Dampierre avec Isabeau
de Luxembourg, dont le comt de Namur forma la dot.

Robert, l'an des fils de Gui, issu de son premier mariage avec
Mathilde de Bthune, avait environ dix-huit ans: il venait d'pouser
l'une des filles de ce comte d'Anjou, dont nous avons racont la
dplorable alliance avec Marguerite. Ds ce moment, il s'associa  sa
fortune, c'est--dire aux projets les plus ambitieux et aux plus
aventureuses entreprises.

Un fils illgitime de Frdric II avait usurp le trne de Sicile: en
mme temps qu'il se dclarait le chef des Gibelins, il recrutait parmi
les Sarrasins les armes qui maintenaient sa puissance. Ce fut dans
ces circonstances que le pape Urbain IV prcha une croisade contre
Manfred: rfugi  Viterbe, il se souvenait qu'il tait n Franais en
offrant  l'un des princes de la maison de France la gloire de vaincre
Manfred et de recueillir son hritage. Charles d'Anjou accepta avec
joie la couronne que le pape lui prsentait. Il se hta de s'embarquer
au port de Marseille avec mille chevaliers, et le 24 mai 1265 il
entrait  Rome.

La grande arme des guerriers d'Occident, qui portaient les croix
blanches et vermeilles, n'avait point encore paru en Italie. Leur
marchal tait Robert de Flandre, qui, trop jeune pour diriger leur
expdition, coutait les conseils du conntable de France, Gilles
de Trazegnies. Vers le mois de juin 1265, ils traversrent la
Bourgogne et la Savoie, puis ils pntrrent, par les gorges du
Mont-Saint-Bernard et du Mont-Cenis, au milieu des Alpes, dont leurs
trompettes firent retentir les valles. Ds qu'ils descendirent dans
la Lombardie, ils se virent accueillis avec honneur par les amis du
marquis de Montferrat. Vers le mois de novembre, ils s'taient empars
de Verceil et avaient franchi les gus de l'Adda, lorsque le plus
redoutable des allis de Manfred dans le nord de l'Italie, le marquis
Pelavicini, quitta Brescia pour s'avancer contre eux; mais les forces
dont il disposait taient trop faibles, et loin d'arrter l'invasion
des croiss, il ne fit qu'irriter leur colre.

Robert de Flandre avait pass l'Oglio au pont de Calepi, que lui livra
la trahison de Buoso de Doara: ses hommes d'armes pillrent tous les
domaines du marquis Pelavicini; ils brlrent ses chteaux et ses
villes, emmenant  leur suite les populations captives et les
accablant de tous les outrages dont le droit de la victoire autorise
l'impunit. Ces dvastations durrent neuf jours. Les habitants de
Brescia s'abandonnaient au dsespoir. Les uns avaient fui dans les
bois; les autres avaient ouvert les spulcres des morts pour y cacher
leurs enfants sous la protection des froides reliques de leurs aeux.

Cependant les croiss poursuivaient leur marche vers Mantoue, o ils
attendaient les Guelfes de Florence: ils envahirent le territoire de
Ferrare, puis se dirigrent vers Bologne et de l vers Rome, o ils
arrivrent dans les derniers jours de dcembre.

Le comte d'Anjou put enfin commencer la guerre: prt  quitter Rome,
il se rendit, aux ftes de l'Epiphanie, dans la basilique de
Saint-Jean-de-Latran, o les cardinaux dlgus par le pape lui
remirent le diadme des rois de Sicile et la bannire de l'Eglise.
Manfred n'ignorait point les prparatifs de Charles d'Anjou; il avait
charg le comte de Caserte de veiller  la dfense des frontires de
ses Etats, et les croyait bien gardes; mais il apprit tout  coup que
les croiss s'avanaient rapidement au del du Garigliano, mettant en
fuite les Siciliens et les Sarrasins, et s'emparant de tous les
chteaux qui se trouvaient sur leur passage. Manfred rangea aussitt
son arme en ordre de bataille.

C'tait le 26 fvrier 1265 (v. st.); le jour tait dj avanc au
moment o les croiss aperurent les soldats de Manfred placs au pied
des murailles de Bnvent. Charles d'Anjou voulait remettre la lutte
au lendemain. Gilles de Trazegnies s'y opposa, dclarant, raconte
Guillaume de Nangis, que, quoi que li autres facent, la gent son
enfant se combateroient. Qu'on prenne donc les armes! rpondit le
comte d'Anjou, et les archers se mirent en mouvement. La mle fut
sanglante. Un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du
parti gibelin; mais Robert de Flandre et ses chevaliers, qui s'taient
placs vis--vis du corps que commandait Manfred lui-mme, rtablirent
bientt les chances du combat. Ils s'lanaient au milieu des ennemis
avec tant d'imptuosit qu'ils semblaient, dit un historien
contemporain, aussi redoutables que la foudre. Manfred seul ne fuyait
pas: il succomba sous les coups de deux cuyers du comt de Boulogne
qui ne le connaissaient point.

Charles d'Anjou prit possession de son royaume; mais il y multiplia
les exactions qui nagure avaient soulev contre lui les populations
du Hainaut; et, ds la fin de l'anne 1267, les Gibelins appelaient
comme un librateur le jeune Conradin, fils de Conrad de Souabe. Le
duc d'Autriche et d'autres princes allemands l'accompagnrent en
Lombardie. Pise et Sienne le salurent avec enthousiasme, et il
traversa triomphalement toute l'Italie, jusqu' ce qu'il arrivt prs
d'Aquila, dans la plaine de Tagliacozzo, en prsence de Charles
d'Anjou.

Conradin, vaincu, fut livr par les Sarrasins de Nocera. Si Charles
d'Anjou fut cruel lorsqu'il et pu tre magnanime, Robert de Flandre,
quoique son gendre, se montra du moins  Naples le digne chef des
croiss de Flandre. Parmi tous les juges de Conradin, il n'y en avait
qu'un seul qui et os le condamner, et ce fut celui-l qui lut la
fatale sentence; mais au mme moment, Robert de Flandre le renversa
sans vie  ses pieds en lui disant: Il ne t'appartient pas,
misrable, de vouer  la mort un si noble prince! Tous les chevaliers
applaudirent; Charles d'Anjou seul restait inflexible. Conradin tait
mont sur l'chafaud dont il ne devait plus descendre. Il pleura en
songeant au pass et s'cria: O ma mre! puis, portant ses penses
vers l'avenir auquel il laissait le soin de le venger, il jeta son
gant au peuple, et toutes les cloches de Naples sonnrent le glas
funbre: quelques annes encore, et les cloches de Palerme sonneront
aussi, mais ce sera pour annoncer les Vpres siciliennes.

Le ciel semblait rclamer le dvouement du roi de France comme un
sacrifice expiatoire pour le crime de son frre. Le 25 mars de cette
mme anne, Louis IX avait pris la croix au milieu d'une nombreuse
assemble de barons. Treize annes s'taient coules depuis son
retour de Ptolmade; il avait rtabli la paix de l'Europe et assur
celle de la France, en achevant ses Etablissements, plus admirables
que les capitulaires de Karl le Grand. Il avait fait publier 
Saint-Gilles l'ordonnance du mois de juillet 1254, le plus ancien
monument, non-seulement dans les provinces du midi, mais aussi dans
tout le royaume, de la participation du tiers tat  la direction des
affaires publiques. Par une autre ordonnance, il avait reconnu 
toutes les communes le droit d'lire leurs maires. Des lois svres
rprimaient les abus des duels judiciaires, le dsordre des moeurs,
les concussions des magistrats. L'exemple du roi de France propageait
tous les sentiments gnreux. Tandis que le comte de Poitiers, frre
de Louis IX, dclarait que tous les hommes naissent libres, le comte
de Forez dfendait de prononcer  l'avenir le nom de serf, qu'il
assimilait aux termes les plus injurieux. Tel tait le respect dont
tait entoure la puissance du roi de France, qu'aprs avoir t
choisi par les barons anglais comme l'arbitre de leurs discordes
politiques, il vit l'hritier de leurs rois rclamer l'honneur de
combattre sous ses drapeaux. Un pareil enthousiasme animait les
Castillans et les Aragonais, les Ecossais et les Frisons. En mme
temps que les bourgeoisies armaient leurs milices communales, les
barons suivaient l'exemple de leur chef en jurant de l'accompagner
dans la guerre sainte.

Ds le mois de juillet 1268, le pape Clment IV avait autoris Gui de
Dampierre  se faire remettre toutes les dmes qui avaient t leves
en Flandre pour la croisade, et il se trouve mentionn dans le tableau
des chevaliers croiss avec cette mention: Monsieur Gui de Flandres
soy vingtiesme, six mil livres, et passage et retour de chevaux et
mangera  court.

Le dpart des croiss ne devait avoir lieu que deux ans plus tard. On
les employa  rgler les prparatifs de la croisade et  discuter le
but que l'on devait s'y proposer. Les considrations les plus graves
paraissaient devoir faire dcider qu'on se dirigerait de nouveau vers
l'Orient. L'Egypte tait affaiblie par ses discordes; les ambassadeurs
des Mongols n'avaient point cess d'offrir leur appui, enfin, il y
avait encore en Syrie un grand nombre de barons franais que Louis IX
y avait laisss et qui attendaient son retour avec impatience. Le roi
de France, qui, avant de quitter Ptolmade, avait fait un plerinage
 Nazareth et au Mont-Thabor, appelait aussi de ses voeux le moment o
il lui serait permis de saluer la valle de Josaphat et les cimes du
Calvaire. Cependant Charles d'Anjou s'opposait  ces projets: li
lui-mme par le serment de la croisade, il reprsentait combien
taient tristes les souvenirs de la premire expdition conduite en
Egypte, et engageait le roi  ne point aborder sur des rivages o tout
rappelait les malheurs et la honte de la France. Un double motif
prsidait aux conseils du roi de Sicile: il dsirait ne point
s'loigner de ses Etats, dont la soumission restait douteuse, et il
esprait qu'une expdition de quelques mois suffirait pour anantir
en Afrique la puissance des Sarrasins, qui envoyaient  leurs colonies
d'Italie des auxiliaires toujours dvous aux Gibelins. La domination
des Sarrasins en Afrique n'tait-elle point d'ailleurs le lien qui
unissait aux califes d'Asie les califes d'Espagne? Ne pouvait-on pas
prsumer que le sultan de Tunis demanderait le baptme ds qu'il se
verrait menac de l'invasion des croiss? et le premier fruit de sa
conversion ne serait-il point la destruction de ces corsaires qui
parcouraient la Mditerrane en pillant les vaisseaux des marchands
franais? Louis IX consentit  le croire, parce que sa pit lui
parlait le mme langage que l'intrt de son peuple.

Le 4 juillet 1270, le roi de France s'embarqua au port
d'Aigues-Mortes, que les anciens connaissaient sous le nom
d'Aqu-Marian; il allait retrouver, sur d'autres rivages, le souvenir
de Marius.

La mme flotte portait le roi de Navarre, les comtes de Poitiers, de
Bretagne, de Flandre, de Guines et de Saint-Pol. Gui de Dampierre
tait accompagn de ses deux fils Robert et Guillaume, et parmi les
nobles princesses qui avaient quitt leurs chteaux pour suivre
l'expdition d'outre-mer, on remarquait la jeune comtesse de Flandre
qui portait un enfant dans ses bras. Le 18 juillet, les croiss
abordrent en Afrique, et ds le lendemain ils s'emparrent d'un vieux
chteau dont les galeries souterraines taient caches sous les
roseaux. C'tait Carthage. En voyant briller sur le rivage les riches
pavillons de la reine de Navarre et de ses compagnes, quelques
chevaliers se souvinrent que les ruines qu'ils foulaient aux pieds
taient celles du palais de Didon; d'autres, tout entiers  la guerre,
rptaient que commander  Carthage c'tait rgner en Afrique.

Cependant le sultan de Tunis ne paraissait point au camp des
chrtiens, et les Mores se montraient en armes sur toutes les
collines. Les chaleurs de l't taient extrmes, et les vents du
dsert rpandaient une poussire brlante: bientt la peste se dclara
et joignit ses ravages  ceux qui taient le rsultat des fatigues et
des privations de l'arme. Plusieurs chevaliers avaient succomb,
lorsqu'on apprit que la contagion avait atteint le roi de France. Tous
ses amis taient plongs dans le deuil: ceux-l mmes qu'accablaient
les mmes douleurs les oubliaient pour songer  celles de leur prince.
D'heure en heure le mal s'aggravait, et Louis IX, tendu sur sa
couche de cendres, ne tarda point  rendre le dernier soupir, en
s'criant: Jrusalem! Jrusalem!

L'arme des croiss n'avait plus de chef; mais ils ne quittrent le
rivage de l'Afrique qu'aprs avoir forc le sultan de Tunis  payer un
tribut et  dlivrer tous les esclaves chrtiens; puis ils
transportrent sur leur flotte les restes du roi qu'on vnrait dj
comme les reliques d'un saint. Une tempte dispersa leurs navires;
cependant lorsque les barons chrtiens abordrent en Sicile, ils
jurrent qu' trois ans de l ils se runiraient de nouveau pour
combattre les infidles.

En effet, quelques annes plus tard, Gui de Dampierre forma le projet
de tenter une autre croisade: le grand matre des hospitaliers, en lui
annonant la mort du grand matre de l'ordre du Temple, Guillaume de
Beaujeu, l'avait vivement engag  ne point tarder plus longtemps 
secourir la terre sainte; mais il se contenta d'accompagner, en 1276,
Philippe le Hardi dans son expdition contre le roi de Castille. La
vieillesse de sa mre et l'agitation qui rgne dans nos grandes
communes l'obligent  renoncer dsormais aux prils et aux hasards des
expditions lointaines, et bientt s'ouvrira cette triste priode de
notre histoire o les guerres et les discordes, succdant  la
prosprit et  la paix, doivent apprendre  la Flandre  regretter de
plus en plus la pieuse protection de saint Louis.




LIVRE NEUVIME.

1278-1301.

    Puissance de Gui de Dampierre.
    Prosprit des communes flamandes.
    Intrigues de Philippe le Bel.--Troubles et guerres.


Depuis plusieurs annes, Gui de Dampierre gouvernait la Flandre; mais
ce ne fut que le 29 dcembre 1278 que la comtesse Marguerite, alors
ge de soixante et seize ans, le mit solennellement en possession de
son hritage. Le roi Philippe le Hardi confirma son abdication au mois
de fvrier: une anne aprs, Marguerite ne vivait plus.

Le comte de Flandre avait reu son nom de son aeul Gui de Dampierre,
seigneur de Bourbon, dont l'arrire-petite-fille pousa Robert, fils
de saint Louis. Les sires de Dampierre, bien qu'assez pauvres,
appartenaient  la noblesse la plus illustre de la Champagne, et lors
de la croisade de Baudouin, c'tait  Renaud de Dampierre que le comte
Thibaud avait lgu tous ses trsors, afin qu'il prt sa place parmi
les princes franks ligus pour la conqute de l'Orient.

Gui de Dampierre s'tait montr, aussi bien que son frre, fidle 
ces glorieux souvenirs; et si sa jeunesse l'avait empch de partager
la captivit du roi de France en Egypte, il avait du moins reu son
dernier soupir sur la plage de Tunis. Port par son ambition 
concevoir les desseins les plus vastes, et non moins capable de les
accomplir; joignant le courage  l'habilet, l'habilet  la
persvrance, il ne devait succomber dans la grande lutte qui
l'attendait que parce que deux conditions de force et de stabilit
manqurent  son gouvernement. D'une part, le prince, nourri des
traditions de la fodalit, se mfia de la Flandre, pays de privilges
et de liberts; d'autre part, les communes de Flandre s'loignrent
du prince, parce que sa dynastie avait trouv son origine dans leurs
malheurs et dans leurs revers.

La runion du comt de Flandre et du comt de Namur avait accru la
puissance de Gui de Dampierre, en lui assurant une influence
prpondrante depuis le rivage de la mer jusqu'aux bords de la Meuse.
Tous les princes le traitaient avec respect et avec honneur, et l'on
voyait en France les barons les plus illustres, tels que le comte de
Dreux, Humbert de Beaujeu et Raoul de Clermont, tous deux conntables,
et le marchal Jean d'Harcourt, recevoir de lui des pensions qu'on
nommait alors _fiefs de bourse_, et  ce titre lui rendre hommage.
Pendant vingt ans, sa cour fut la plus brillante de l'Europe. L'art
vivait de ce luxe qu'il ennoblissait, et les bienfaits d'une
prodigalit non moins splendide taient assurs  la posie, cette
soeur de l'art, qui, dans un autre langage, promet galement aux
princes qui la protgent l'indulgente reconnaissance de la postrit.
Gui de Dampierre, cousin de Thibaud de Champagne, aimait les vers
comme lui, et tandis que ses chevaliers,  l'exemple de Michel de
Harnes et de Qunes de Bthune, consacraient leurs loisirs aux romans
de chevalerie ou  de lgres et gracieuses chansons, il se plaisait
lui-mme  couter les chants de ses mnestrels. Adam de la Halle
l'accompagna dans sa croisade d'Afrique. Adenez le Roi et Jacques
Bretex le clbrrent comme le plus courtois des princes de son temps.
Le got de la posie s'tait rpandu de toutes parts. Au treizime
sicle, chaque ville avait ses potes. Arras joignait aux noms d'Adam
de la Halle et de Jacques Bretex celui de Jean Bodel, qui se rendit
fameux par ses _Jeux partis_. Alard et Roix de Cambray, Jean et Durand
de Douay, Jacques d'Hesdin, Baudouin de Cond, Gilbert de Montreuil,
Guillaume de Bapaume, verard de Bthune, Marie de Lille, Pierre et
Mahieu de Gand,  dfaut de nom plus illustre, portaient chacun celui
de leur ville natale, dont la gloire dut ainsi quelque chose 
l'obscurit mme de leur naissance. C'tait en Flandre et en Artois
que la posie franaise brillait alors du plus vif clat, et l'on ne
peut contester aux princes de la maison de Dampierre la gloire de leur
fcond patronage.

Tandis que la puissance du comte de Flandre s'levait de jour en jour,
les cits flamandes avaient pris un dveloppement non moins
remarquable. Jamais, dit Meyer, la situation des bourgeois de Gand
ne fut plus heureuse, ni plus prospre. La ville s'orna d'un grand
nombre de monuments importants et ses limites furent recules. On
creusa la Lieve. Les faubourgs qui s'tendaient au del de l'Escaut,
la terre de Mude, le vieux bourg de Saint-Bavon et la plaine de
Sainte-Pharalde furent compris dans l'enceinte de la cit, en mme
temps que l'on construisait le pont du comte et le choeur de l'glise
de Saint-Jean. La Lieve ouvrait la mer au commerce de Gand, et
bientt il fallut de nouveau tendre ses limites. A Bruges, les ruines
des maisons dtruites par de nombreux incendies se relevaient  peine,
que dj on y rclamait une enceinte moins troite. A Ypres, centre de
la fabrication des draps, la population tait si considrable qu'en
1247 les chevins s'adressrent au pape Innocent IV, pour le prier
d'augmenter le nombre des paroisses de leur ville, qui contenait
environ deux cent mille habitants.

La prosprit des communes flamandes reposait sur des institutions
dsormais compltes. La sagesse de leurs dispositions tait clbre au
loin. On citait notamment la loi de Termonde comme un modle, et la
charte qui fut accorde en 1228  la ville de Saint-Dizier en
Champagne se rfrait sans exception  la charte d'Ypres. Jamais aucun
peuple n'obit  des lois qu'il modifia plus rarement et pour
lesquelles il combattit avec plus d'hrosme. Pendant la paix, les
progrs de l'agriculture, de l'industrie et du commerce faisaient
apprcier leurs bienfaits, et mme pendant la guerre, il n'tait point
de goutte de sang verse pour leur dfense qui ne les rendt plus
vnrables et plus sacres.

Il serait difficile de trouver dans l'tude de l'organisation
politique au moyen-ge une matire plus vaste que la comparaison
approfondie de la lgislation de la Flandre et des lgislations
contemporaines: ce serait justifier  la fois l'enthousiasme qui
animait nos communes et celui qu'elles rveillaient chez les communes
voisines de Brabant, de Hainaut, de Hollande, de France et
d'Angleterre. Dans la limite plus troite de notre rcit, nous nous
bornerons  signaler l'influence que les institutions de la Flandre
exercrent sur le dveloppement de son industrie et de ses richesses.
Les lois qui gouvernaient la Flandre taient minemment protectrices.
C'est par ce caractre de sa lgislation que la Flandre s'tait
spare de bonne heure de la socit fodale, qui ne connaissait
d'autre droit que celui de l'pe, et l'on comprend aisment que le
commerce, l'industrie et les arts aient cherch un asile o, au lieu
des vexations de tout genre, des tailles arbitraires, des preuves
judiciaires par le feu ou le duel, l'on rencontrait les rgles stables
et fixes d'une organisation rgulire. D'une part, on voit la loyaut
commerciale de l'ouvrier garantie par le corps de mtier et par la
ville, galement intresss  veiller  ce qu'aucune atteinte ne soit
porte  l'honneur et  la renomme de la fabrication; d'autre part,
les rglements des mtiers protgent l'ouvrier en rglant le salaire
d'aprs le travail et le travail d'aprs les forces. A ct de ces
dispositions d'ordre intrieur viennent se placer des rgles morales.
L'ouvrier n'est admis dans les corps de mtier qu'aprs avoir jur de
contribuer de tout son pouvoir  maintenir la corporation dans la
grce de Dieu, et de servir le comte de tout son coeur, de tout son
sang et de tout son bien,  son honneur et  l'honneur de sa patrie;
si on l'avertit qu'en se rendant coupable de quelque dlit ou
seulement de mauvaises moeurs, il sera immdiatement exclu de la
corporation, on lui promet aussi, s'il est loyal et probe, d'entourer
de soins sa vieillesse et ses infirmits.

Ce fut grce  ces institutions gnreuses que la Flandre vit les
marchands trangers rechercher son hospitalit, tandis que son
commerce se dveloppait  la fois au dedans par le travail de ses
tisserands, dont l'habilet tait dj renomme chez les Romains du
temps de Pline, au dehors par les efforts de ses marins, dignes fils
de ces intrpides navigateurs qui harponnaient les baleines sur les
ctes du Fleanderland.

Les foires de Flandre taient depuis longtemps fameuses. Les
historiens du douzime sicle mentionnent tour  tour celle de
Thourout, o la hache de Baudouin VII protgeait les marchands
osterlings, et celle d'Ypres, o la mort de Charles le Bon sema la
terreur parmi les orfvres lombards. La foire de Bruges tait la plus
importante. L venaient s'changer les produits du Nord et ceux du
Midi, les richesses recueillies dans les plerinages de Novogorod et
celles que transportaient les caravanes de Samarcande et de Bagdad, la
poix de la Norwge et les huiles de l'Andalousie, les fourrures de la
Russie et les dattes de l'Atlas, les mtaux de la Hongrie et de la
Bohme, les figues de Grenade, le miel du Portugal, la cire du Maroc,
les pices de l'Egypte, par coi, dit un ancien manuscrit, nulle
terre n'est compare de marchandise encontre la terre de Flandre.

Telle tait la protection dont les marchands trangers jouissaient aux
foires flamandes, que, bien que Marguerite et fait saisir en 1272,
par mesure de reprsailles, les laines anglaises  Bruges et  Damme,
un marchand gallois n'hsita point  se rendre  la foire de Lille
malgr la comtesse de Flandre, qui fut, sur sa plainte, condamne 
une amende considrable par la cour du roi. Lorsqu'en 1274 Charles
d'Anjou invita Gui de Dampierre  chasser de ses Etats les Gnois, qui
soutenaient en Italie le parti des Gibelins, l'on n'couta pas
davantage ses instances: la Flandre tait une terre hospitalire. La
Flandre, crivait Robert de Bthune  Edouard Ier, doit sa prosprit
au commerce, et elle est devenue une patrie commune pour les marchands
qui y affluent de toutes parts. Et les chevins de Bruges rpondaient
 peu prs dans les mmes termes  Edouard II: Votre Majest ne peut
ignorer que la terre de Flandre est commune  tous les hommes, en
quelque lieu qu'ils soient ns.

Cependant, ce n'tait point assez que la Flandre ft devenue le port
o abordaient de nombreux navires. Ses marchands, auxquels les foires
de Saint-Denis, de Troyes ou de Provins ne suffisaient plus, tentaient
eux-mmes les plus longs et les plus prilleux voyages. Ds la fin du
douzime sicle, ils avaient obtenu des privilges importants dans les
cits des bords du Rhin, et bientt leurs courses aventureuses
s'tendirent des comptoirs de la Baltique et de la Livonie jusqu'aux
rives du Bosphore, o l'industrie flamande rgnait encore par ses
flottes lorsque le trne fond par le glaive de Baudouin de
Constantinople n'existait dj plus.

A mesure que ces relations se dveloppaient, les gildes des mtiers,
longtemps divises et trangres les unes aux autres, sentaient de
plus en plus le besoin de se rapprocher et de s'aider mutuellement.
Enfin elles se runirent pour fonder la grande hanse flamande qu'on
appela la hanse de Londres: l'unit commerciale devint l'un des
caractres de l'unit politique.

Le mot teutonique _hanse_ tait autrefois synonyme de gilde: comme le
nom de la _minne_, il tait employ frquemment pour dsigner la coupe
qui circulait dans le banquet des frres conjurs. Dans
l'interprtation du moyen-ge, il indique la runion de plusieurs
gildes pour faire le commerce chez les nations trangres.

On l'appelait la hanse de Londres parce que, depuis longtemps, le
grand comptoir des marchands flamands se trouvait fix sur les bords
de la Tamise. Ni les brebis qui paissaient dans les vastes enclos des
abbayes de Flandre, ni celles que l'ordre de Cteaux entretenait en
Champagne et en Bourgogne, ne pouvaient suffire aux besoins de la
fabrication flamande. Le pays qui l'alimentait, c'tait l'Angleterre,
cette contre aux vertes collines couvertes d'innombrables troupeaux,
o, jusqu'au quatorzime sicle, les taxes extraordinaires exiges par
le roi se prlevaient, non en argent, mais en sacs de laine. Ds
l'anne 1127, les marchands de Flandre avaient un tablissement 
Londres. Leurs privilges avaient t confirms  plusieurs reprises,
et rcemment encore, en 1275 et en 1278, ils avaient t ratifis par
Edouard Ier. La hanse de Londres, fonde par des Brugeois, s'tait
bientt tendue aux habitants d'Ypres, de Damme, de Lille, de Bergues,
de Furnes, d'Orchies, de Bailleul, de Poperinghe, d'Oudenbourg,
d'Yzendike, d'Ardenbourg, d'Oostbourg et de Ter Mude. Parmi les villes
qui y adhrrent plus tard, il faut citer Saint-Omer, Arras, Douay et
Cambray; enfin, cette association comprit des cits plus loignes,
telles que Valenciennes, Pronne, Saint-Quentin, Beauvais, Abbeville,
Amiens, Montreuil, Reims et Chlons.

Un bourgeois de Bruges, que l'on nommait le comte de la Hanse,
gouvernait la hanse de Londres. On ne pouvait y entrer qu' Londres ou
 Bruges, en payant trente sous trois deniers sterling, ou seulement
cinq sous trois deniers si l'on tait fils d'un membre de la hanse.
Les teinturiers ki teignent de leurs mains mesmes et ki ont les
ongles bleus, ciaus ki afaitent les caudires et les chaudrons, ki
vont criant aval les rues, foulons, teliers, tondeurs, carpentiers,
faiseurs de sollers, batteurs de laine, taient exclus de la hanse, 
moins que depuis un an au moins ils ne se fussent fait recevoir dans
quelque corps de mtier. Les membres de la hanse jouissaient, dans
toutes les villes o elle existait, de privilges importants. Les
magistrats locaux ne pouvaient les poursuivre que pour les dlits
qu'ils y avaient commis: leurs contestations commerciales taient
soumises  des arbitres choisis parmi les marchands des principales
villes de Flandre.

On comprend aisment que les arts se soient dvelopps et aient
fleuri l o venaient se confondre tous les produits de la
civilisation. Les marchs mmes qui les abritent sont des palais,
comme l'a observ Villani. Aujourd'hui encore, lorsque nos regards se
reposent sur les halles d'Ypres ou sur les halles de Bruges, ces
magnifiques monuments, tels que n'en vit peut-tre lever aucune autre
cit du moyen-ge, nous y trouvons crites, en caractres
ineffaables, la grandeur et la puissance des corps de mtier et des
communes. La vie du commerce et de l'industrie s'en est retire; mais
dans le silence de ces vastes ruines plane encore toute la majest des
souvenirs de la grande poque qu'ouvrit Baudouin de Constantinople. Le
gnie fcond du treizime sicle se rvle surtout par ses
inspirations et son symbolisme, dans l'architecture religieuse. A
Ypres, l'glise de Saint-Martin est construite  ct des halles, et
son clocher est  peine spar du beffroi, comme pour indiquer
l'alliance de la socit chrtienne et de la socit politique de ce
temps. Bruges et Gand offrent des monuments non moins remarquables, et
jusque dans Ardenbourg, l'on admire une des plus splendides glises du
treizime sicle. Plus loin, au milieu des campagnes ou des bois, sur
les bruyres, dans les sables mmes de la mer, on dcouvre ces
clbres monastres des Dunes, de Thosan, d'Oudenbourg, de
Saint-Andr, d'Afflighem, dont la vaste enceinte a recueilli les
titres les plus prcieux de la science de l'antiquit  l'ombre des
chefs-d'oeuvre de l'art religieux, monuments d'un autre temps et d'une
autre civilisation. Tandis que leurs brillants vitraux inondent d'une
lumire mystrieuse le peuple agenouill au pied des autels, leurs
ogives lances, leurs tours sveltes et denteles, invitent le regard
et la pense  se dtacher de la terre pour chercher le ciel.

A Sainte-Pharalde de Gand,  Saint-Donat de Bruges,  Saint-Martin
d'Ypres, on trouve des coles o se pressent les jeunes clercs qui
viennent demander  la rhtorique ses ornements,  la dialectique ses
armes irrfragables. Plus tard ils se rendront soit  l'universit de
Bologne, o la Flandre forme l'une des dix-huit nations transalpines,
soit  l'universit de Paris pour y entendre Albert le Grand ou saint
Thomas d'Aquin, et parmi ceux d'entre eux qui auront  leur tour leur
chaire et leur cole, nous citerons Henri de Gand, _le docteur
solennel_, Alain de Lille, _le docteur universel_, Jean de Weerden,
l'une des gloires de l'ordre de Cteaux, Siger de Courtray, qui
compta Dante parmi ses lves, Jean d'Ardenbourg, Franois de Dixmude,
Odon de Douay, presque tous appels par saint Louis  cooprer  la
fondation de la Sorbonne.

Il faut placer vis--vis de cet enseignement public, consacr aux
tudes thologiques, les coles industrielles qui, dans certains
couvents des villes, runissaient les fils des tisserands, et les
coles agricoles tablies au dehors dans les _grangi_ des monastres,
o l'on apprenait aux frres convers et aux jeunes gens  construire
des digues et  dfricher les marais et les bruyres. Ces coles moins
clbres, mais plus nombreuses, ne connaissaient point les sept muses
du _trivium_ et du _quadrivium_, chantes dans les vers virgiliens de
l'_Anti-Claudien_ d'Alain de Lille; mais elles avaient aussi leur
posie, la vraie posie populaire, toute empreinte des sentiments qui
agitaient les masses, soit qu'elle s'levt par l'enthousiasme, soit
qu'elle s'aiguist par l'ironie. Sous cette dernire forme, le Roman
du Renard fut surtout fameux. Epur, mais dnatur par les imitations
franaises qu'en firent Jacquemars Gile de Lille et d'autres potes,
il offrait dans la langue mme que parlaient les communes de Flandre
une verve plus hardie et plus amre. A la fin du treizime sicle,
Guillaume Uutenhove crivait d'aprs des sources plus anciennes son
_Reinaert de Vos_, o il dplore et les progrs de la science de
matre Renard, et l'empressement que montrent des hommes envieux et
avides de richesses  ne suivre d'autre rgle que celle qu'il prche
dans sa tanire. Non moins vhments, non moins nergiques taient les
vers o Jacques de Maerlant gmissait sur les brebis gares au milieu
des loups, devenus pasteurs depuis que l'orgueil et l'avarice donnent
 quiconque possde de l'or le droit de parler dans le conseil des
princes. Il existait sans doute dans ces satires mille allusions qu'il
est aujourd'hui difficile de saisir, et au moment mme o les
mnestrels clbraient dans leurs chansons franaises la gnrosit et
la magnificence du comte de Flandre, plus d'un bourgeois applaudissait
sans doute aux vers flamands, o l'on montrait la source de cette
gnrosit et de cette magnificence dans les taxes et dans les
emprunts imposs aux communes par un prince hostile  leurs
franchises.

Ds le commencement du gouvernement de Gui de Dampierre, de srieuses
contestations avaient clat entre le comte et les villes. Au mois
d'aot 1280, un incendie terrible avait consum les anciennes halles
de Bruges, o taient dposes toutes les chartes municipales. Gui de
Dampierre refusa de les renouveler, et, afin d'apaiser des murmures
qui devenaient de plus en plus menaants, il n'hsita point  faire
dcapiter, hors de la porte de la Bouverie, cinq des plus notables
habitants de la cit de Bruges: Baudouin Priem, Jean Koopman, Lambert
Lam, Jean et Lambert Danwilt. Les bourgeois, de plus en plus
mcontents, portrent leurs rclamations  Philippe le Hardi; et nous
trouvons mentionn, aux registres de la cour du roi de l'anne 1281,
un arrt qui ordonne au comte de Flandre de ne pas s'opposer  ce que
les bourgeois de Bruges aient un libre recours  la juridiction
royale. Ils ne nous apprennent point les dtails de ce procs; mais
nous savons que, le 25 mai 1281, fut octroye une nouvelle charte  la
ville de Bruges.

Cependant les bourgeois se plaignaient de ce que le comte Gui, loin de
confirmer les privilges qui leur avaient t accords par Philippe
d'Alsace, leur avait substitu des dispositions qui plaaient tous
leurs droits en son pouvoir. En effet, il y tait dit que le comte
pourrait abroger toutes les ordonnances des chevins, qu'il pourrait
forcer les magistrats  lui rendre compte de leur administration
chaque anne, et que, de plus, il se rservait pour lui et ses
successeurs la facult de modifier toutes les concessions faites dans
cette charte. Une meute clata  Bruges, et l'un des officiers du
comte, nomm Thierri Vranckesoone, y prit. Ce fut, dit Oudegherst,
la premire _wapeninghe_ qui advint en Flandre, dont les histoires
facent mmoire; laquelle commotion s'appela _de groote moerlemay_.
Depuis lequel temps, lesdicts de Bruges ne portrent oncques amiti,
ny affection au comte Guy, ains luy furent toujours contraires.

A Ypres, la grande meute qu'on nomma la _kokerulle_ rappela la
_moerlemay_ de Bruges; mais c'tait surtout  Gand que la lutte du
comte avec la commune avait acquis une extrme gravit. En 1274, la
ville de Gand avait conclu une alliance avec les villes de Bruxelles,
de Louvain, de Lierre, de Tirlemont et de Malines, et il y avait t
expressment dclar qu'aucune d'elles ne donnerait asile aux membres
des corps de mtier qui auraient cherch  dtruire ou  modifier
leurs lois et leurs privilges. Il semble que cet acte des Trente-Neuf
ait accru la haine que leur portait Marguerite. Elle se rendit
elle-mme  Gand, et supprima l'organisation municipale tablie en
1228, pour la remplacer par un conseil de trente personnes, compos de
treize chevins, de treize conseillers et de quatre trsoriers. Pour
excuter plus aisment son projet, elle avait fait rpandre parmi les
ouvriers et les habitants les plus pauvres le bruit que les
Trente-Neuf graient infidlement les affaires de la commune. Une
lettre fut adresse en leur nom au roi de France: c'tait en mme
temps un acte d'accusation contre les Trente-Neuf et un pangyrique de
la conduite de Marguerite. Raconter le triste tat de la ville de
Gand serait chose longue et peut-tre irritante pour quelques
personnes; car nous n'avons point entendu dire que depuis neuf ans les
chevins aient rendu leurs comptes, et l'on assure qu'ils ont charg
la ville de Gand de dettes normes... Puisse votre royale prudence
connatre la vrit de nos plaintes comme Dieu la connat! Que votre
royale grandeur apprenne aussi que noble dame Marguerite, comtesse de
Flandre et de Hainaut, cdant  nos prires multiplies, est venue
dans notre ville et y a assist  l'assemble de la commune qui
formait une multitude presque innombrable; elle a entendu les
effroyables clameurs des habitants de Gand; elle a prt l'oreille 
leurs tristes supplications, car ils s'criaient tout d'une
voix:--Notre ville est abandonne et nous-mmes nous la quitterons, si
vous ne modifiez l'organisation de l'chevinage; nos magistrats nous
oppriment comme si nous tions des serfs...--Ladite dame, prenant
piti de notre malheureuse situation, a jug convenable d'abolir
l'ancienne organisation des chevins pour la reformer aussitt, afin
qu'une ville aussi importante que la ntre ne reste point sans
magistrature... Nous supplions donc humblement votre royale clmence
d'approuver tout ce qui a eu lieu.

Trois bourgeois de Gand avaient t choisis pour porter ces plaintes 
Paris (c'taient Guillaume et Pierre Uutenhove et Hugues
Uutenvolderstraete); mais la comtesse Marguerite changea tout  coup
d'avis, et le 7 novembre, elle ordonna  ses tabellions de copier de
nouveau les mmes lettres, en y omettant tout ce qui se rapportait 
l'envoi des trois dputs: elle avait jug prfrable de les faire
sceller par les abbs de Saint-Pierre et de Saint-Bavon, et d'y
joindre une dclaration des frres mineurs et des frres prcheurs de
Gand conue en ces termes: Nous, prieur, gardien et moines des
couvents de l'ordre des Frres Prcheurs et de l'ordre des Frres
Mineurs,  Gand, faisons savoir  tous que nous croyons que
Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, n'a agi que selon sa
conscience et son dsir de faire le bien.

Les Trente-Neuf avaient interjet appel devant le roi de France,
allguant qu'ils avaient t condamns sans avoir t entendus, au
mpris de toutes les rgles de la justice. Philippe le Hardi interposa
aussitt sa mdiation, et en vertu d'un compromis rdig par le comte
de Blois et Henri de Vzelay, il fut convenu que deux ambassadeurs
franais se rendraient  Gand pour prendre connaissance de tous les
griefs et examiner  la fois la conduite des Trente-Neuf et celle de
la comtesse de Flandre. Le comte de Ponthieu et Guillaume de Neuville
furent chargs de ce soin. Ils se contentrent de rvoquer Everard de
Gruutere et six de ses collgues, maintinrent les autres, et
confirmrent la charte octroye par le comte Ferdinand et la comtesse
Jeanne, en supprimant le nouvel chevinage cr par la comtesse de
Flandre. Cette dcision fut ratifie par le roi le 22 juillet 1277.

Deux ans plus tard, Gui de Dampierre voulut imposer aux magistrats de
Gand l'obligation de lui prsenter annuellement leurs comptes. Il leur
contestait galement d'autres privilges; mais en 1280, une
transaction eut lieu. Le comte reut quarante-huit mille livres
parisis, et confirma les anciennes franchises de la ville, en
s'attribuant seulement le contrle des dpenses et la juridiction
criminelle des cas rservs. Ces cas rservs taient ceux de haute
trahison et d'attentats dirigs contre l'autorit du comte: il fut
toutefois ais  Gui d'en tendre l'interprtation, et il ne tarda
point  faire charger de chanes, sous des prtextes plus ou moins
vraisemblables, les bourgeois qu'il n'aimait pas. Les magistrats de
Gand adressrent leurs protestations au comte, et comme il n'y faisait
pas droit, ils le citrent de nouveau  la cour du roi _pour dfaut de
droit_. C'tait l'un des principes les plus remarquables de la
lgislation du moyen-ge que cette fixation prcise des limites de
toutes les juridictions, protge par le droit d'appel et sanctionne
par les peines les plus graves. Si le comte tait condamn, il perdait
une souverainet dont il avait abus; une amende considrable devait
lui tre paye, si les Gantois succombaient: c'est ce qui eut lieu.
Les Gantois ne purent tablir qu'ils avaient mis le comte en demeure
de se prononcer dans les dlais pendant lesquels il pouvait leur
rendre justice, et ils furent renvoys  la cour du comte qui les
condamna  une amende de soixante mille livres.

Le ressentiment de Gui de Dampierre contre les Trente-Neuf n'tait
point satisfait; il les accusa d'avoir forfait leurs biens, et voulut
les en dpouiller; mais les magistrats de Gand soutenaient que leur
dlit tait effac par l'amende. Cette nouvelle contestation fut
dfre  la cour du roi, qui dcida qu'ils conserveraient leurs biens
en payant une seconde amende de quarante mille livres tournois, et un
troisime arrt de la cour du roi ordonna que cette amende et tous les
frais de cette affaire seraient pris sur les biens de la commune de
Gand.

Ces dmls n'avaient point atteint leur terme. Le comte de Flandre
s'opposait  ce que les amendes fussent leves selon l'arrt de la
cour du roi, allguant que les Trente-Neuf en profitaient pour
demander aux bourgeois des sommes plus considrables. Des commissaires
nomms par la cour du roi furent chargs d'examiner si cette
accusation tait fonde; quoi qu'il en ft, lorsque les Trente-Neuf
lui prsentrent le compte annuel de leur administration, Gui refusa
de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours  la cour du
roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait de
reprsenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de protger la
commune, l'opprimait sous le joug d'une autorit tyrannique, et la
cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir  Gand une enqute
publique, o les principaux bourgeois seraient consults sur les
amliorations  introduire dans la forme de leur gouvernement
municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable, Gui de
Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires: la
plupart des magistrats furent arrts et jets dans les prisons du
Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu' une fuite rapide.

Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enqute de 1284. L
comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et d'autres
notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait t, en 1275, l'un
des trois dputs auxquels la comtesse Marguerite avait voulu un
instant confier le soin de sa justification, prit le premier la parole
pour demander qu'on substitut  la magistrature des Trente-Neuf un
chevinage annuel de treize membres, et Gauthier Uutendale appuya son
avis. La plupart des bourgeois mirent la mme opinion dans les termes
les plus laconiques, se rfrant timidement  ce qui avait dj t
dit, comme s'ils n'taient pas libres d'exprimer leur pense. Enfin,
le vingt-neuvime bourgeois interrog, Jehans de Wettre, markans et
bourgois hirritavles de Gand, ose dire ke il se accorde mieus as
Trente-Neuf. Invit  faire connatre ses motifs, il ajoute que leur
autorit mane des bone gens, et se tait. Jean de Gruutere et
d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils
craignent de s'expliquer, et tous leurs tmoignages se terminent par
cette mme formule: Il ne dist plus. Ils laissent toutefois chapper
par moments la rvlation de leur inquitude et de l'effroi que leur
inspire l'autorit menaante du comte. C'est ainsi que Guillaume Bette
maintient ke les Trente-Neuf sont plus fort  tenir l'ritage de la
ville ke trse, pour ce ke on osteroit les trse de an en an, et ke
ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir l'ritage de la
ville contre le seigneur et contre autres; et il ne dist plus. Jean
de Bailleul dit aussi ke li Trente-Neuf lui samblent plus
profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus de povoir de
tenir le droict de la ville.

Au milieu de ces dbats, d'autres proccupations vinrent assiger le
comte de Flandre: c'taient les prtentions souvent calmes, mais sans
cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse Marguerite
tait  peine descendue au tombeau, lorsque le comte de Hainaut
renouvela ses rclamations relatives aux fiefs de la Flandre
impriale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg, qui n'tait pas
moins favorable que Guillaume de Hollande aux descendants de Bouchard
d'Avesnes, ne tarda point  confirmer la charte du 11 juillet 1252,
qui leur avait attribu les pays d'Alost et de Grammont, et ceux de
Waes et des Quatre-Mtiers. Peu de mois aprs, une dclaration
solennelle prononce  Worms mit le comte de Flandre au ban de
l'empire, et l'on apprit que les archevques de Cologne et de Mayence
s'taient rendus dans le Hainaut pour donner l'investiture impriale 
Jean d'Avesnes. Celui-ci venait de s'allier au sire d'Audenarde et 
d'autres barons pour combattre Gui de Dampierre, et dj le roi des
Romains lui avait promis l'appui des hommes d'armes du comte de
Luxembourg et du comte de Hollande.

Cependant Gui de Dampierre travaillait activement  se crer entre
l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le dfendt des mauvais desseins
du roi des Romains. En 1273, il avait donn une de ses filles au duc
Jean de Brabant, et il avait profit de la puissance de son gendre
pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle contre les
Ligeois. Grce  l'influence que cette expdition lui avait assure
sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, aprs la mort de Jean
d'Enghien,  lever l'un de ses fils au sige piscopal de Lige,
quoique dj une grande partie des clercs eussent lu un prince de
Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit les liens qui
l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte de Gueldre et
obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite de
Flandre, dj veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engaget  remettre aux
chevaliers flamands toutes les forteresses du duch de Limbourg, et
plus tard le comt mme de Gueldre.

Gui de Dampierre, pre de neuf fils et de huit filles, cherchait sans
cesse  leur faire conclure des mariages qui servissent les intrts
de sa politique. L'an de ses fils, Robert, avait eu tour  tour pour
femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande de Nevers,
veuve de Tristan de France. Un autre, nomm Philippe, qui avait quitt
les bancs de l'universit de Paris pour suivre Charles d'Anjou en
Italie, y avait reu la main de la comtesse de Thieti, Mathilde de
Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de Montfort, qui lui
transmit ses droits au comt de Bigorre. J'ai dj nomm Marguerite,
reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa soeur, duchesse de
Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre, il en tait aussi une
qui tait comtesse de Juliers. Enfin, en 1280, il avait t convenu
que, ds qu'une autre de ses filles, nomme Philippine, aurait atteint
l'ge nubile, elle pouserait l'hritier de la couronne d'Angleterre.

Des ngociations semblables avaient t entames avec les puissantes
maisons de Nesle, de Clermont, de Chtillon, de Coucy, et c'tait afin
de rendre la dot de ses enfants plus considrable que Gui ne cessait
d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis successivement les
seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les chtellenies de Cambray
et de Saint-Omer, et le chteau de Peteghem.

Ainsi tout semblait tendre  l'extension de la puissance de Gui de
Dampierre. Bruges et Ypres avaient pay les amendes qu'il exigeait: 
Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait prte  lui
abandonner toute l'autorit. Au dehors, les circonstances n'taient
pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V, se rconciliait
avec Gui et faisait clbrer son mariage avec sa fille, qui lui tait
depuis si longtemps fiance. Le comte de Hainaut, rcemment cr
vicaire gnral de l'empire en Toscane, annonait dj des intentions
moins hostiles. Le roi de France lui avait impos des trves
successives, et les contestations relatives  la Flandre impriale
avaient t dfres  l'arbitrage des vques de Lige et de Metz, le
premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du comte de
Hainaut.

Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait prter
quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour l'expdition
d'Aragon, lui avait adress cette dclaration mmorable: Nous volons
et otroions ke li prt ke cil de la tire de Flandre nous ont fait et
feront encore, ke ce soit sauve la droiture le comte et ses hoirs en
toutes choses, et ke par ces prs faits et  faire, nule servitude, ne
nul drois soit acquis  nous ne  nos hoirs, ains soit comme pure
grace.

Ce fut au retour de la conqute de l'Aragon que Philippe le Hardi
mourut  Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique du moine
d'Egmond, un roi de France, nomm aussi Philippe, que dvorait la
fivre de l'avarice et de la cupidit. C'est Philippe le Bel.

Ds ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre s'branle et
s'abaisse;  la paix succdent les discordes et les guerres.

Philippe le Bel devait reprsenter, au treizime sicle, les tendances
les plus mauvaises de la royaut absolue. Il avait rsolu que le roi
gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de ses
vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher dans
la lie des courtisans Pierre Flotte, les frres le Portier, qui
s'intitulrent seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de
Nmes, Plasian, petits-fils d'un hrtique albigeois, dont il fit ses
ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers s lois, comme
ils s'appelaient eux-mmes, qu'il aborda l'accomplissement de son
oeuvre. La Flandre se prsenta la premire  ses regards; ses princes
taient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et
il avait compris qu' l'ombre de leur autorit se cachait l'lment
non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions que
Gui avait excites si imprudemment dans les principales cits
semblaient lui offrir l'occasion de dtruire  la fois le pouvoir des
comtes et la prosprit des bourgeois, en encourageant leurs haines
mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront  atteindre ce
but.

Ds les premiers jours de son rgne, il exige que Gui de Dampierre
jure l'observation du trait de Melun, et cela ne lui suffit point: il
veut que les chevaliers et les communes de Flandre prtent le mme
serment, comme si les rgnes de Louis IX et de Philippe III n'avaient
dj point effac les tristes souvenirs de la captivit de Ferdinand.
Ces prtentions soulvent une longue opposition en Flandre, enfin
elles triomphent: et dans une assemble solennelle tenue  Bergues,
les dputs du roi, Jacques de Boulogne et Nicolas de Molaines,
reoivent les engagements des bourgeois et des nobles: il n'est point
permis  la Flandre d'oublier que sa libert ne lui appartient plus.

Si le roi de France tablit manifestement l'existence de ses droits
sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux
aeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux
intrts de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses
interminables luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des
vques de Metz et de Lige n'avait produit aucun rsultat; le roi des
Romains ratifia  l'assemble de Wurtzbourg la sentence qui accordait
aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situes au nord et 
l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'vque de Tusculum
somma le comte de Flandre d'y obir sous peine d'excommunication.
Cependant, ds le 10 mai 1287, Gui de Dampierre fit publier, au
chteau de Male, une protestation o il rappelait que les comtes de
Flandre ses aeux avaient joui, dans tous les temps et sans
opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Mtiers et de
Waes, ainsi que des les de Walcheren, de Beveland, de Borssele et des
autres les de la Zlande, et interjetait appel au pape.

Gui n'avait point cess de conserver la possession des pays situs 
l'est de l'Escaut. Il avait aussi exerc paisiblement ses droits sur
les les de la Zlande. La souverainet des comtes de Flandre sur
toutes les terres situes entre l'Escaut et Hedinzee, formellement
reconnue par le trait du 27 fvrier 1167 (v. st.), avait t
confirme de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cdant les les
de la Zlande  Florent de Hollande, s'en rserva expressment
l'hommage. Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la
Flandre parut stable et sincre. Cependant, quelques annes plus tard,
des dissensions fondes sur des jalousies commerciales se
manifestrent. Le roi douard Ier, considrant les sentiments hostiles
que Marguerite et Gui avaient montrs  plusieurs reprises, transporta
 Dordrecht l'tape, c'est--dire le dpt de toutes les marchandises
anglaises, quoiqu'il avout lui-mme que ni les portz, ni les
arrivages de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners
come ceux de Flandres. Les bourgeois flamands virent avec indignation
les privilges accords aux marchands zlandais, et Gui s'associa 
leurs sentiments. A cette poque, la plupart des nobles de Zlande,
que le comte Florent poursuivait de ses exactions et de ses violences,
avaient form un complot pour le renverser, et ils saisirent avec
empressement le prtexte de recourir  l'autorit de leur
chef-seigneur pour donner  leurs dmarches l'apparence de la
lgitimit en mme temps qu'ils fortifiaient leur faction. Jean de
Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse de Borssele,
Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardrent point 
engager le comte de Flandre  envoyer une arme dans l'le de
Walcheren; peut-tre Gui se souvenait-il que Florent de Hollande avait
t l'un des vainqueurs de West-Capelle, et esprait-il rparer sa
honte sur les rivages qui en avaient t les tmoins. Middelbourg, o
s'tait rfugie la comtesse de Hollande, fut assig par les hommes
d'armes de son pre, et Florent s'tant avanc jusqu' Biervliet, o
il devait avoir une entrevue avec Gui, y fut retenu prisonnier, puis
conduit  Gand.

Cependant la paix fut conclue presque aussitt, grce  la mdiation
du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte de Flandre
pour les les de la Zlande, et lui remit l'arbitrage de tous les
diffrends qui existaient entre les nobles confdrs et lui. Gui de
Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise: le 6 avril
1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller  Londres, et le 8
mai suivant, il signa un trait o il rappelait qu'il s'tait rendu
en personne prs du roi Edouard pour apaiser toutes les discordes et
rtablir la paix. Six annes s'taient  peine coules depuis
l'avnement de Philippe le Bel, lorsque le pupille des hros de
Bouvines se vit rduit  s'allier au petit-fils de Jean sans Terre.

Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la tche
que l'impopularit de Gui de Dampierre rendait plus aise. Il voulait
rduire le comte de Flandre  tre le docile instrument de ses ordres,
et lorsque l'excution de ses ordres mmes aurait rendu son autorit
plus svre, persuader au peuple que le roi de France tait son unique
protecteur et renverser le comte de Flandre. Ds 1287, Philippe le Bel
intervient dans les querelles des magistrats de Gand et du comte de
Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans plus tard, il envoie
le prvt de Saint-Quentin  Gand, et, afin qu'il puisse prendre
connaissance de la situation de toutes les affaires, il exige qu'elles
soient traites en langue franaise. Par d'autres ordonnances, il
dclare que les biens des Gantois ne pourront point tre saisis pour
dlit de dsobissance vis--vis du comte, sans l'assentiment du roi,
et s'attribue le droit de recevoir tous les appels.

Ce n'est pas assez que Philippe le Bel branle l'autorit du comte de
Flandre: il a recours  d'autres moyens pour l'appauvrir et le ruiner.
En levant la valeur des monnaies royales, il arrte la circulation
des monnaies du comte dont l'alliage est le mme; puis il s'empare en
Flandre, sous je ne sais quel prtexte de croisade en Orient, de tous
les legs pieux; enfin, aprs y avoir fait arrter tous les marchands
lombards sans que Gui ait part  leurs dpouilles, il s'allie aux
argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante que celle des
Lombards. Le plus clbre d'entre eux, Jaquemon Garet dit le Louchard,
issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est en 1289 que sergent du
roi, mais dj il possde des armoiries qui ne sont autres que les
fleurs de lis royales; un an aprs, il est panetier de la cour de
France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en 1288 il oblige les
magistrats de Bruges  lui faire lever une statue dans l'glise de
Saint-Donat. Philippe le Bel le protge sans cesse, afin que les
crances de Louchard deviennent entre ses mains un moyen d'tendre son
influence sur ses dbiteurs, c'est--dire sur le comte et sur les
villes de Flandre.

Gui se trouvait en France, o il s'tait rendu pour rpondre 
l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nomm Guillaume de
Montaigu, lorsque l'an de ses fils, Robert de Bthune, dont le
caractre nergique s'tait dj signal dans les guerres d'Italie,
crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorit de son pre des piges
que l'habilet de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il
accourut  Gand, et l il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une
rconciliation sincre et l'oubli rciproque de tous leurs diffrends,
qui furent,  sa demande, soumis  l'arbitrage des chevins de
Saint-Omer. Quelque humiliant que ft le jugement de ces longs
dmls, o toutes les exactions du comte furent successivement
rappeles et condamnes, Gui le confirma  son retour et promit de
l'excuter. En mme temps il permit aux bourgeois de Gand, de Bruges
et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que, par
ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun; mais peu
lui importait d'tre coupable, si les bourgeois taient ses complices:
le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les runir dans une
mme alliance pour dfendre leurs intrts communs contre le roi de
France.

Philippe le Bel tait trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer
les atteintes portes au trait du 12 avril 1225. Son langage, nagure
si menaant, tait devenu doux et affectueux: il semblait ne chercher
qu' convaincre Gui de Dampierre que, malgr leurs longues
contestations, l'autorit du roi tait toujours la protection la plus
assure de la sienne, et qu'il avait cout de mauvais conseils en
reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger mutuellement les
diffrends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut trop aisment, et
un arrt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale des magistrats
de Saint-Omer.

Philippe le Bel, dont les efforts tendaient  prvenir ou  rompre
tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait Gui de
Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile aux Gantois.
Lorsqu'il eut russi  envenimer toutes ces querelles  un tel point
qu'une rconciliation n'tait plus possible, il abandonna tout  coup
le comte de Flandre.

D'autres considrations semblent ne point avoir t trangres  ce
changement remarquable que nous apercevons dans la conduite du roi de
France. Un nouvel empereur venait d'tre lu: c'tait Adolphe de
Nassau. De mme que ses prdcesseurs, il ne cachait point ses
desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander au
roi de France les fiefs que ses aeux avaient enlevs  l'empire,
notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants avaient chass
les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y appeler ceux de Gui de
Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir mieux s'assurer l'alliance
du comte de Hainaut qu'en annonant l'intention de lui remettre
Valenciennes: il faisait mme briller  ses yeux l'espoir de
reconstituer les vastes Etats de son aeule Marguerite de
Constantinople, en runissant la Flandre au Hainaut.

Ds ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du comte de
Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis--vis de lui aux
nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point qu'il
serait facile au comte de Hainaut d'entraner dans la mme
confdration son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables
devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle ft rduite
 accepter docilement un joug odieux, et c'tait au moment o les
discordes intrieures affaiblissaient toutes ses forces que les haines
trangres menaaient sa libert.

Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir
se reposer sur sa protection. On l'entendit profrer d'effroyables
menaces contre les bourgeois de Gand, et ds les derniers jours du
mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des
Trente-Neuf furent arrts, malgr la protection d'un sergent royal
qui avait reu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les quitter; les
autres furent rduits  se cacher. Gand n'avait plus de magistrats, et
le scel de la ville avait t dpos entre les mains de l'abb de
Saint-Pierre.

Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans l'appui de
l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke tait arriv au chteau de
Winendale pour renouer les ngociations qui avaient t entames
treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, fils an du roi
d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. Pendant quelque temps,
Philippe le Bel ne s'tait pas montr contraire  ce projet; mais ses
dispositions n'taient plus les mmes lorsqu'il fallut en rgler
dfinitivement les conditions. Des hostilits avaient clat en
Gascogne entre les hommes d'armes anglais et franais, et le roi
Edouard Ier venait de rvoquer tous les sauf-conduits accords pour
traiter de la paix. On jugea ds ce moment utile de rendre ces
ngociations plus secrtes; et, comme cela avait t arrt d'avance,
l'vque de Durham et Roger de Ghistelles se rencontrrent dans les
Etats du duc de Brabant. On y dcida, aprs quelques pourparlers, que
Philippine recevrait en dot deux cent mille livres tournois, et que le
comt de Ponthieu serait assign pour son douaire. Le trait qui
reproduisait ces conventions fut sign  Lierre le 31 aot 1294.

Philippe le Bel tait trop bien servi par ses espions pour ne point
tre aussitt instruit du rsultat des confrences de l'vque de
Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'taient
couls depuis leur dpart de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut
invit de se rendre  Paris,  un certain jour, pour avoir conseil
avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du royaume.
Gui hsita quelque temps; enfin il prit avec lui ses fils Jean et Gui,
et se dirigea vers Paris pour assister  l'assemble des barons. L,
s'approchant humblement de Philippe le Bel, il lui annona l'union
prochaine de sa fille et du prince anglais, dclarant qu'il ne
continuerait pas moins  le servir loyalement comme son seigneur. Mais
le roi, n'coutant que son ressentiment, lui rpondit aussitt: Au
nom de Dieu, sire comte, il n'en sera pas ainsi. Vous avez fait
alliance avec mon ennemi; vous ne vous loignerez plus. Et pour le
convaincre de sa trahison, il lui montrait des lettres d'alliance
adresses au roi d'Angleterre. Il est en effet assez probable que les
conventions de Lierre avaient t accompagnes d'engagements
politiques qui ne sont point parvenus jusqu' nous; mais Gui de
Dampierre protesta que c'estoit une fausse letre scele d'un faus
scel.

Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils  la tour du
Louvre, o tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivit
de Ferdinand de Portugal. Ils y passrent six mois; pendant ce temps
le roi faisait saisir les biens des Anglais attachs au service du
comte de Flandre, chassait les marchands flamands des foires de
Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre possession de
Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. Le comte devait
tre jug par la cour du roi; mais Philippe le Bel, qui esprait le
retenir dsormais sous le joug, crut utile aux intrts de sa
politique qu'il ne ft point condamn: il feignit de se rendre aux
prires de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, dputs
des barons flamands, qu'appuyait la mdiation du pape Boniface VIII et
du comte Amde de Savoie, et le 5 fvrier 1294 (v. st.), dans une
assemble solennelle  laquelle assistaient le duc de Bourgogne, les
archevques de Reims et de Narbonne, les vques de Beauvais, de Laon,
de Chlons, de Paris, de Tournay et de Trouane, il accepta la
promesse de Robert de Bthune, fils an du comte, qui se porta garant
que son pre ne conclurait jamais aucune alliance avec les Anglais;
mais il exigea en mme temps que Philippine de Dampierre vnt
elle-mme se remettre comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait
les fers du vieux comte de Flandre, c'tait pour les faire peser
jusqu' la mort sur une jeune fille, dont le seul crime tait d'tre
la fiance de l'hritier du trne d'Angleterre.

Gui tait rentr tristement en Flandre, o l'attendaient d'autres
preuves. Une expdition en Zlande se termine par des revers
dsastreux. Douze cents hommes d'armes prissent  Baerland, et la
ville de l'Ecluse est incendie par les vainqueurs. En mme temps, une
flotte franaise croise devant les ports de Flandre, pour en carter
tous les navires trangers, tandis que les sergents du roi s'emparent
de toutes les marchandises qui y sont dposes, sous le prtexte
qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1er novembre 1295,
l'vque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du roi de France,
auquel il doit son lection, allgue des difficults peu importantes,
relatives  la prvt de Saint-Donat, pour mettre la Flandre en
interdit.

A cette poque, Philippe le Bel fait  la fois la guerre au roi
d'Angleterre et  l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'tendent en
Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des espions
fidles, des serviteurs zls; mais ils sont avides comme leur matre.
La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours aux lois
somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande au comte de
Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que toute personne
possdant moins de six mille livres de terre ait  remettre, dans le
dlai de quinze jours, aux monnaies royales, le tiers de sa vaisselle
d'or et d'argent, coupes, hanaps, dors ou non dors, dont la valeur
sera dtermine par le roi; il est dfendu, sous peine de perdre
corps et biens, de transporter hors du royaume de la monnaie d'or,
d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le roi fait publier de
nouveau cette ordonnance; mais ses rsultats ne sont point assez
complets. Il se voit rduit  recourir  l'impt gnral,  la
maltte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta comme une
nergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition et le soin
de leur dfense mutuelle contre l'Allemagne avaient rapproch le roi
et le comte en 1292: en 1295, ils se runirent pour partager les
trsors que devait produire la leve de la maltte dans le pays le
plus riche et le plus prospre de l'Europe. Du moins Gui de Dampierre
chercha plus tard  se justifier en cachant l'gosme de ses desseins
sous le voile de l'intrt de son peuple, qui rclamait depuis
longtemps le terme des mesures oppressives ordonnes par Philippe le
Bel. Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il dans son manifeste
du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait  entendre que si je le
faisais, de grands biens en rsulteraient pour moi et ma terre; le roi
et ses gens promettaient de me traiter avec douceur et amiti; le roi
devait faire cesser les perscutions de ses sergents, qui causaient de
grands dommages  mon peuple par des saisies faites sans raison et 
tort; il devait me restituer les biens des Lombards, rtablir le cours
lgal de ma monnaie, et permettre l'introduction en Flandre des laines
anglaises qui n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le
pays en grande pauvret.

Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre dclara consentir  ce
que le roi ft lever dans ses terres un cinquantime des biens meubles
et immeubles. La moiti de cet impt devait tre attribue au comte,
et il tait convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers n'y
seraient point soumis.

Voici quels taient les avantages que le roi avait accords au comte
de Flandre:

Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait souffrir
l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre, il leur
remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres qu'ils
avaient encourue pour atteinte porte  l'ordonnance sur les monnaies.

Il permettait au comte de punir  son gr ceux de ses officiers dont
il avait  se plaindre, lors mme qu'ils seraient devenus hommes du
roi.

On excluait de tout le royaume les draps et les fromages trangers
pour favoriser ceux de Flandre.

Le roi s'engageait  restituer aux marchands lombards habitant la
Flandre les biens qu'il leur avait enlevs.

Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est
munis de lettres scelles du roi, dans les cas de ressort, seigneurie
ou souverainet.

Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient
adresses, et autorisait Gui  modifier la magistrature des
Trente-Neuf comme il le jugerait convenable.

Peu de jours aprs, le 20 janvier, le roi ordonne  Guillaume de
Trapes, son envoy  Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre 
Montargis, o il aura  rpondre aux griefs que le comte de Flandre
allgue contre lui et contre ses collgues. Cinq jours aprs, l'vque
de Tournay lve la sentence d'interdit.

Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorit de Gui de Dampierre
tait rtablie  Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande: ceux qui ne
s'loignrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens furent
confisqus. Gui nomma lui-mme leurs successeurs en dterminant leurs
attributions, de manire, dit Pierre d'Oudegherst, qu'il devint
maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout  son plaisir
et vouloir.

Les exactions que motivait la leve du cinquantime accrurent
l'impopularit du comte. Il avoue lui-mme qu'il fist esploitier sur
sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre du
leur, et en autre manire le plus songneusement qui il pot. Pendant
ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement au roi
et lui offraient, s'il consentait  renoncer au cinquantime, des
sommes beaucoup plus fortes que celles qui reprsentaient sa part dans
cet impt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus volontiers  leur
demande, que sa politique tait cette fois d'accord avec son avarice.
Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant clment et gnreux,
tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli aucun bnfice
pcuniaire, avait soulev de toutes parts les murmures les plus
violents contre son autorit qui, de jour en jour, devenait plus
odieuse.

Le roi de France venait de conclure un trait avec le comte Florent de
Hollande. Pour reconnatre la mdiation du comte de Hainaut qui y
avait contribu puissamment, il rsolut de le rtablir, comme depuis
longtemps il le lui avait promis, dans la possession de la ville de
Valenciennes. Toutefois, comme le trait qu'il avait fait prcdemment
avec ses habitants l'obligeait  les prvenir deux mois d'avance pour
qu'ils eussent le temps de chercher un autre protecteur, il leur
annona son intention en leur rappelant les prtentions du comte de
Hainaut; mais les bourgeois de Valenciennes protestaient qu'ils ne se
soumettraient jamais  la maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les
prvts, jurs, chevins et consaulx de la commune, dclarrent, au
son des cloches, qu'tant hors de la main du roi de France et libres
de tout lien d'obissance, ils choisissaient le comte de Flandre pour
leur droit seigneur, jurant de lui rester fidles, lors mme que le
roi voudrait s'y opposer.

La colre de Philippe le Bel fut extrme: il nia qu'il et t sa main
de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire sortir ses
chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en allguant ses droits
hrditaires confirms rcemment par l'lection libre des bourgeois;
mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se htait pas d'obir, le
dclara dchu du comt de Flandre et l'ajourna  comparatre  Paris.
Dj le bailli d'Amiens allait de ville en ville, suivi de deux
chevaliers, pour proclamer la saisie ordonne par le roi, promettant
aux bourgeois qui voudraient couter ses conseils que le roi prendrait
leurs corps et leurs biens en sa garde, les ddommagerait de tous les
torts que leur ferait le comte, et insrerait des rserves en leur
faveur dans tous les traits qui pourraient tre conclus.

Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obir au mandement de
Philippe le Bel, son autorit n'y tait plus reconnue. Les chevins de
Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer leurs portes aux
chevaliers qui accompagnaient son fils an, Robert de Bthune; et
l'infortun comte de Flandre, en se rendant  Paris, put voir de loin
les flammes auxquelles le comte de Hainaut livrait la ville de
Saint-Amand. Cependant le malheur avait rveill la fiert de son me,
et ds son arrive  Paris il osa accuser le roi d'avoir saisi ses
domaines, par violence et  force,  tort, senz cause et senz raison,
encontre coustume et encontre droit, senz loy et senz jugement. Car
le roi n'tait point son juge: il n'en reconnaissait point d'autres
que les pairs de France. Si Philippe allguait le droit commun et les
coutumes du royaume pour tablir la comptence de son conseil, il
tait vident toutefois que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une
pairie  la requte du roi, les pairs seuls pouvaient en prononcer la
validit; le comte de Flandre le prouvait par des arguments
irrfutables et de nombreux exemples. Philippe le Bel consentit enfin
 faire juger cette question de comptence, mais foulant aux pieds,
par une amne ironie, toutes les garanties d'impartialit et de
justice, il la porta devant les membres de son conseil, qui chargrent
le chancelier Jean de Vassoigne de dclarer en leur nom qu'en eux
seuls rsidaient tous les pouvoirs de la juridiction suprme. Quoique
Gui protestt, les dbats continurent. En vain offrit-il la preuve
publique que le roi avait retir sa main de Valenciennes avant qu'il
en prt possession; il fut condamn  en faire sortir sans dlai les
hommes d'armes qu'il y avait envoys.

Ds les premiers jours du mois d'aot, les bourgeois de Bruges avaient
nomm des dputs pour accuser le comte en prsence du roi: c'taient
Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele, Gilles Pem, Gilles
de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean d'Agterd'halle et Nicolas
de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam, venait demander compte,  Gui de
Dampierre, du sang qu'il avait vers au commencement de son
gouvernement. Les magistrats de Gand, que Gui avait si longtemps
perscuts, portaient galement leurs plaintes  Paris, et le 23 aot,
le comte fut condamn  leur restituer leur ancien sceau et les clefs
des portes de leur ville, quoiqu'il prtendt qu'il ne le pouvait
faire,  cause de la saisie de son comt par le roi.

Ce n'tait point assez que le comte de Flandre et amend les griefs
de ses sujets; la rparation qu'exigeait le roi ne devait pas tre
moins clatante, comme l'attestent les registres du parlement: Le
comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main du roi,
les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres, Lille et
Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui avaient
appartenu, promettant de l'en investir rellement aussitt qu'il le
pourrait; et alors le roi de France, voulant faire merci au comte,
retira sa main de tout le comt de Flandre,  l'exception de la ville
de Gand. Le roi se rserva aussi le pouvoir de placer, aussi
longtemps qu'il le jugerait convenable, dans chacune des cinq bonnes
villes, une personne charge de savoir et de lui rapporter quelle
tait la conduite du comte. Enfin, Gui s'engagea  ne rien
entreprendre contre les bourgeois des bonnes villes qui avaient fait
bon accueil aux ambassadeurs franais et avaient jur de leur obir.

Cependant Gui est  peine revenu en Flandre qu'oubliant la
confdration du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre,
il fait arrter,  la prire du comte de Blois, les biens de quelques
marchands cossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint
vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue
immdiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En
effet, la saisie du comt de Flandre est de nouveau presque aussitt
prononce.

A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble vident que Gui
n'a plus rien  attendre de Philippe le Bel, et que la guerre ouverte
contre son seigneur suzerain est sa dernire ressource. Pendant deux
annes, tant qu'il esprait que sa fille lui serait rendue, il a
souffert tous les outrages avec rsignation; mais Philippe n'encourage
plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi
d'Angleterre, qui partage la honte de la captivit de Philippine de
Flandre, que Gui confie le soin de la venger.

Longtemps avant que cette lutte comment, Edouard Ier avait cherch 
sparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le comte Florent
V avait repouss toutes ces ouvertures et s'tait rendu lui-mme prs
du roi de France,  Paris, d'o il revint de plus en plus zl pour
l'alliance franaise. Les derniers liens qui l'attachaient  la
Flandre s'taient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par la mort de sa
femme Batrice de Dampierre, pieuse princesse dont il n'avait point
imit les vertus, et bientt un complot se forma contre lui. Wulfart
de Borssele et Jean de Renesse en taient les chefs: quelques nobles
moins illustres, Grard de Velzen, Gilbert d'Amstel, Herman de
Woerden, en furent les instruments. Le 23 juin 1296, Florent V est
arrt dans une partie de chasse, prs d'Utrecht, et enferm au
chteau de Muiden, aux bords du Zuiderzee. On veut l'envoyer en
Angleterre, mais les barques frisonnes qui observent le rivage ne
permettent point d'excuter ce projet. Les conjurs, qui se voient
rduits  conduire leur illustre captif dans quelque chteau de
Flandre ou de Brabant, se sont dj loigns de Muiden quand les
bourgeois de Naerden s'opposent  leur fuite; Herman de Woerden et
Grard de Velzen n'hsitent plus, et craignant le ressentiment du
comte s'il recouvre la libert, ils l'immolent sous leurs coups. Le
comte de Hainaut profita de l'indignation gnrale qu'avait excit ce
crime pour se faire reconnatre rgent de Hollande, et russit presque
aussitt  repousser une tentative de Gui de Dampierre, dirige contre
Middelbourg. Il se trouvait  Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte
anglaise avait port le jeune hritier du comt, Jean de Hollande, au
port de Ter Vere, qui appartenait  Wulfart de Borssele;  cette
nouvelle, Jean d'Avesnes se vit abandonn de tous ses partisans, et le
sire de Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean Ier.

Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient d'Edouard
Ier la mission de soutenir ses intrts en Hollande, Hugues Spencer,
soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, pressait en Flandre
la conclusion d'une alliance offensive. Vers le milieu du mois de
novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-mme en Flandre, et se
dirigea vers Grammont o devaient se runir tous ses allis. L
arrivrent successivement l'empereur Adolphe de Nassau, le duc de
Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, le comte de Juliers. On
y rsolut de porter la guerre dans les Etats du roi de France. Or,
dit la chronique de Flandre, quand le roy Philippe de France entendit
que le comte Guy de Flandres estoit ali avec le roy d'Angleterre son
ennemy, si assembla ses pers et leur monstra l'injure que le comte de
Flandres avoit faite  la couronne de France, et ils jugrent qu'ils
fust adjourn en propre personne, par main mise, pour amender
l'outrage qu'il avoit fait. Tantost fut mand le prvost de Monstreuil
(qui estoit appel Simon le Moine) et un lieutenant du roy 
Beauquesne (qui fut nomm Jehan le Borgne) et leur furent livres les
commissions; et se partirent du roy, si vindrent  Winendale, o ils
trouvrent le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts
hommes. Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy
messe, les sergens meirent tantost main au comte et luy commandrent
qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, 
Paris, sur tant qu'il pouvoit mfaire. Quand sire Robert, le fils du
comte, et son frre veirent qu'ils avoient mis la main au comte, si
dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur
apprendroient  mettre la main  si haut homme que le comte de
Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit  ses enfants: Beaux
seigneurs, que demandez-vous  ces pauvres varlets, qui servent leur
seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient pas
que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand vous viendrez aux
champs et que vous verrez ceux qui ceste chose conseillrent au roy,
si vous vengerez sur eux.

Cette nouvelle insulte hta la conclusion du trait de Gui avec
Edouard Ier. Ce fut  Ipswich, dans le comt de Suffolk, que se
rendirent les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et
par deux conventions arrtes le mme jour, Edouard Ier donna sa fille
Elisabeth au comte de Hollande et fiana  son fils la plus jeune
soeur de l'infortune Philippine, Isabelle de Flandre. Nous voulons
que tous sachent, dit Gui dans son trait avec Edouard, qu'il est des
personnes de haut tat et de grande puissance, qui ne se conduisent
point comme elles le devraient, selon la raison, mais selon leur
volont, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir. Cependant la raison
doit tre souveraine pour tous. Il n'est aucun homme, quelque grand
qu'il soit, qui puisse empcher de conclure des alliances, soit pour
obtenir une postrit, selon la loi de la nature, soit pour s'attacher
des amis avec l'aide desquels on puisse maintenir ses droits et
repousser les outrages et les violences... Chacun sait, ajoute-t-il,
de combien de manires le roi de France a mfait vis--vis de Dieu et
de la justice; tel est son orgueil qu'il ne reconnat rien au-dessus
de lui, et il nous a rduit  la ncessit de chercher des allis qui
puissent nous dfendre et nous protger. Par ce trait, Edouard Ier
promettait d'envoyer une arme en Flandre, et de payer au comte, tant
que durerait la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres
tournois noirs. Les privilges les plus tendus taient accords aux
marchands flamands sur toutes les mers qui sparent l'Adour de la
Tamise, et ce fut  cette poque que s'tablit  Bruges cette clbre
tape des laines qui contribua si puissamment aux progrs de
l'industrie flamande.

Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurrent, au nom
de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l'observation de
ces traits, tandis que le roi Edouard, qui n'avait pas voulu
s'engager lui-mme par serment, chargeait l'vque de Coventry et le
comte Amde de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de
Flandre.

Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir  remplir. C'tait le dfi
pour dfaut de droit, tel que le dfinissaient les Etablissements de
Louis IX quand li sires ve le jugement de sa cort. Le 9 janvier
1296 (v. st.), c'est--dire deux jours aprs le trait d'Ipswich, le
comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: Nous, Gui, comte
de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir  tous, et spcialement
 trs-haut et trs-puissant homme, le roi Philippe de France, que
nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbs de Gemblours et de
Floreffe, afin qu'ils dclarent pour nous et de par nous, au roi
dessus nomm, qu' cause de ces mfaits et dfauts de droit nous nous
tenons pour dli de toutes alliances, obligations, conventions,
sujtions, services et redevances auxquels nous avons pu tre oblig
envers lui. A cette lettre tait joint un long mmoire, dans lequel
le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et
son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont rsultait le
dfaut de droit.

Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une
assemble solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours
aprs, les vques d'Amiens et de Puy reurent l'ordre de se rendre
prs de lui. Les lettres qu'ils devaient lui prsenter ne portaient
que cette suscription: A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se
prtendant, dit-on, comte de Flandre; mais on leur avait remis de
nouveaux privilges pour les bourgeois de Bruges, que le roi dsirait
s'attacher. Gui les reut  Courtray, et une chronique lui prte ces
paroles: Dites au roi qu'il recevra ma rponse aux frontires de
Flandre. Cependant un procs-verbal authentique, dress par un
notaire le 18 fvrier 1296 (v. st.), nous a conserv, dans toute son
exactitude, le rcit de cette confrence. Les deux vques demandrent
d'abord au comte s'il tait vrai que les lettres portes  Paris par
les abbs de Gemblours et de Floreffe eussent t crites par ses
ordres, et s'il avait eu l'intention de dfier le roi; puis ils lui
offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour
du roi: ils rappelrent aussi aux fils du comte l'engagement qu'ils
avaient pris de garantir la fidlit de leur pre; mais ceux-ci
prtendaient que cet engagement ne leur avait t arrach que par
violence; le comte de Flandre dclarait galement qu'il maintenait
tout ce que contenait le message des abbs de Floreffe et de
Gemblours, et il ajouta qu'aprs avoir si longtemps rclam en vain le
redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant moins couter
les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait dj plus,
dans les lettres qui lui taient adresses, le titre de comte de
Flandre. Vous-mme, sire comte, interrompit l'vque d'Amiens, vous
ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France. Cette dernire
dmarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n'avait servi qu'
marquer plus vivement combien taient profondes les haines qui le
sparaient du comte de Flandre.

Ds le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le choeur de l'glise de
Saint-Donat de Bruges et dans les autres glises de Flandre, une
longue dclaration par laquelle il se plaait sous la protection du
pape. Peut-tre esprait-il viter ainsi la sentence d'interdit dont
la Flandre tait menace; mais il ne tarda point  tre instruit que
l'archevque de Reims et l'vque de Senlis s'taient rendus 
Saint-Omer pour excuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui
restait plus qu' soutenir son appel au sige pontifical, en envoyant
 Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel
Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de
Tronchiennes; ils taient chargs de remettre  Boniface VIII une
requte signe de tous les abbs, prvts et doyens de Flandre, o on
le suppliait de protger le comte contre les injustes prtentions du
roi de France.

Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel runissait
soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que
Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d'armes.
Quelques chevaliers des marches d'Allemagne ou des bords de la Meuse,
sduits par une vague prophtie qui promettait aux Flamands la
conqute de la France, taient venus se ranger sous les bannires de
Gui; mais on ne voyait arriver ni l'arme du roi d'Angleterre, ni
celle de l'empereur d'Allemagne.

Un parlement convoqu  Londres dans les derniers jours du mois de
janvier avait t dissous pour avoir refus tout subside, et Edouard
Ier avait cherch  y suppler par des tailles et des exactions
arbitraires. Il leva notamment la taxe qu'on percevait sur la vente
de chaque sac de laine d'un demi-marc  quarante sous, et ordonna 
tous les propritaires de bergeries de vendre immdiatement leurs
laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement
excut, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du
roi furent portes sur des navires pour tre envoyes en Flandre:
Edouard Ier esprait pouvoir ainsi se concilier l'affection des
communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse
tait la fabrication des draps; car la Flandre, dit un historien
anglais, semblait presque prive de vie depuis que ses bourgeois ne
recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre qui occupaient
autrefois de nombreux ouvriers. Cependant l'opposition des barons
devenait de plus en plus vive. Ils s'taient runis dans la fort de
Wyre et avaient dclar qu'ils ne quitteraient point l'Angleterre.
Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard
Ier, car jamais nos anctres n'y ont servi les vtres. Le roi
s'approchait dj du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles
ralentirent sa marche. Des dputs de tous les ordres de l'Etat
taient venus le conjurer  Winchelsea de renoncer  son expdition,
lui reprsentant combien il tait imprudent d'aller, dj menac au
nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions
taient inconnues. Edouard Ier se contenta de rpondre qu'il prendrait
l'avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient dj
prcd en Flandre, et il attendait impatiemment le moment o il
pourrait aller les y rejoindre.

Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres
obstacles non moins graves s'levaient en Allemagne; l'empereur
rassemblait ses hommes d'armes pour les runir en Flandre  ceux
d'Edouard Ier, quand un complot clata parmi les princes allemands
gagns par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa
couronne et de sa vie la rsurrection des projets ambitieux qui
avaient conduit Othon IV  Bouvines.

Le comte de Flandre, rduit  soutenir seul le premier effort de
l'arme de Philippe le Bel, se prparait  une nergique dfense.
Tandis que Robert de Bthune se rendait  Lille avec les sires de Cuyk
et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avanait jusqu'
Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clves, et
Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s'tait
arrt  Gand pour y surveiller les bourgeois, que d'anciens dmls
avaient  jamais loigns de Gui de Dampierre. Le jeune comte de
Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte qu'y ayant
rencontr les sires d'Amstel et de Woerden, il tint les yeux baisss
tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les
meurtriers de son pre, et il retourna aussitt qu'il le put en
Hollande.

Ce fut le 23 juin 1297 que l'arme franaise, commande par le roi
lui-mme, mit le sige devant Lille. Le comte de Valois et Robert
d'Artois, qui tait revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces
considrables. Lille, dtruite nagure par Philippe-Auguste, se
relevait  peine de ses ruines lorsque ses murailles rsistrent aux
assauts de Philippe le Bel. Les assigs se conduisirent si
vaillamment que leur dfense cota aux Franais la mort de plus de
quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendme.
Ils russirent aussi dans une sortie  emmener prisonniers le roi de
Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait esprer que leur
rsistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les
secourir.

Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient t livres  la
dvastation; elle s'tendit bientt jusqu' la Lys. Les Franais,
conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont
de Commines, et, aprs un combat o le jeune comte de Salisbury tomba
en leur pouvoir, ils s'avancrent vers Courtray, qui ouvrit ses
portes. A leur retour, ils brlrent les faubourgs et les moulins
d'Ypres, et se retirrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville
de Warneton.

Cependant une seconde expdition, dirige par Robert d'Artois,
s'avanait vers Furnes, aprs avoir soumis successivement Bthune,
Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de
Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'lite des chevaliers franais.
Le chtelain de Bergues dirigeait la marche des Franais: il avait
fait prparer un somptueux banquet dans le chteau de Bulscamp qui lui
appartenait, et le comte d'Artois se trouvait encore  table lorsqu'on
vint lui annoncer que l'arme flamande, commande par le comte de
Juliers et le sire de Gavre, profitant du dsordre qu'avait caus le
passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Franais. Le sire
de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le
premier; mais  peine s'tait-il lanc dans la mle, qu'il fut
renvers et emmen prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois,
s'lanant  cheval, se prcipita lui-mme avec ses chevaliers vers le
pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharn,
lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta  terre la
bannire du comte de Juliers qui lui avait t confie, et alla se
ranger, avec d'autres chevaliers, dans les rangs franais, prs du
chtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donn l'exemple et
peut-tre le conseil de la trahison. Ainsi se dclara, au milieu d'une
bataille, la dfection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait
corrompue l'or de Philippe le Bel:  la bataille de Bulscamp commence
l'histoire de la faction des _Leliaerts_ (20 aot 1297).

Les Flamands, troubls par cette trahison imprvue, ne rsistent plus.
Le jeune comte d'Artois est dlivr, couvert de blessures qui ne
tarderont point  le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri
de Blanmont, Jean de Petersem, Grard de Hornes rendent leur pe. Le
comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont pri  leurs cts.
Rien ne s'opposait plus  ce que les vainqueurs poursuivissent leurs
succs; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui
spare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d'Artois ne
s'arrta qu'un instant dans cette ville pour ordonner qu'elle ft
livre aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait
fait charger de chanes le jeune comte de Juliers, dont la mre tait
fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son
courage, il voulut qu'il ft enferm dans un chariot sur lequel
flottait une bannire fleurdelise. On le promena ainsi dans toute la
France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu' ce que la mort
vnt mettre un terme  cet ignominieux supplice.

La nouvelle de la droute de Bulscamp se rpandit bientt jusqu'
Lille, o elle sema la dsolation parmi les assigs. Robert de
Bthune, priv de tout espoir d'tre secouru, obtint que tous les
habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui ft permis de se retirer
 Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa
le camp franais, il y aperut le comte de Hainaut qui s'tait plac
sur son passage, revtu des insignes du comt de Flandre. Robert de
Bthune ne rpondit rien  ce dfi: il laissait  l'avenir le soin
d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tir
l'pe, ce n'tait point pour dfendre les droits de la maison
d'Avesnes.

La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 aot; peu de jours aprs,
le roi de France se rendit  Courtray, et ce fut dans cette ville que,
pour rcompenser les services du duc de Bretagne et du comte d'Artois,
il leur accorda, par deux chartes mmorables, le droit de siger parmi
les pairs du royaume.

C'tait  Courtray que Philippe le Bel avait convoqu ses hommes
d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en Flandre.
Edouard Ier s'tait embarqu, le 23 aot,  Winchelsea et avait
abord, le 27, prs de l'Ecluse. Les historiens anglais ont trac un
brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses
hommes d'armes; mais leurs rcits sont videmment exagrs. Guillaume
de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que fort peu de monde,
et cela parat d'autant plus probable que, priv de l'appui de ses
barons et de ses communes, il s'tait vu contraint  n'amener avec lui
que des mercenaires gallois et quelques prisonniers cossais. Une
semblable arme prsentait peu d'esprances de succs, encore moins de
garanties de discipline. Les Anglais taient encore dans le port de
l'Ecluse, lorsque clata une rixe de matelots dans laquelle furent
brls vingt-cinq navires. Ils trouvrent  Bruges le comte de
Flandre, fort occup de ses dmls avec les bourgeois, qui
s'opposaient  ce que l'on fortifit leur ville; Edouard Ier, qui
crivait peu de jours auparavant  Gui qu'il voulait en ceste commune
besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra
envoier, demandait instamment qu'au lieu de s'enfermer  Bruges l'on
marcht de suite vers l'ennemi. Une clatante victoire pouvait, en
effaant le souvenir rcent de la bataille de Bulscamp et de la
reddition de Lille, arrter  la fois l'invasion trangre et les
discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d'Angleterre qu'un
si petit nombre d'hommes d'armes que, loin de pouvoir repousser les
grandes armes du roi de France et du comte d'Artois, ils ne lui
paraissaient pas mme assez redoutables pour le dfendre contre les
bourgeois de Bruges, qu'il avait vainement cherch  apaiser en leur
restituant leurs anciens privilges. Sire, dit-il  Edouard Ier, vos
troupes sont trop fatigues pour combattre immdiatement. Il vaux
mieux attendre le moment o toutes nos forces seront prtes et une
occasion favorable. Jusque-l, nous pourrons nous tenir  Gand. Cette
ville est entoure de murailles paisses, et sa situation est des plus
sres. Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les
remparts de Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani,
l'un des endroits les plus forts qu'il y ait au monde.

Edouard Ier approuva ce conseil, et partit prcipitamment pour Gand
avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les
hommes d'armes qui taient rests  bord des navires anglais jusqu'au
port de Damme reurent galement l'ordre de l'y suivre; mais avant
leur dpart, ils cherchrent querelle aux bourgeois, en massacrrent
deux cents, et pillrent les marchandises dposes dans leurs
entrepts, comme si l'expdition d'Edouard Ier devait tre marque, 
chaque pas, par des dsordres d'autant plus odieux que c'taient ses
amis et ses allis qui en taient les victimes.

La retraite des Anglais hta le triomphe des _Leliaerts_. Dans les
premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avana jusqu'
Ingelmunster o les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs
de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent
possession, et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de
Damme de la flotte anglaise qui eut  peine le temps de s'loigner.

Edouard Ier n'avait point quitt Gand: il ne cessait d'apprendre les
progrs de l'agitation qui rgnait en Angleterre, et ce fut afin de la
calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes
flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chre aux communes
anglaises.

Si Edouard Ier rtablit la paix en Angleterre, il lui fut plus
difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prt 
s'embarquer pour la Flandre, il avait crit de Waltham au comte de
Savoie, pour l'engager  runir toutes ses forces contre Philippe le
Bel, et avait conclu en mme temps de nouveaux traits d'alliance avec
le comte d'Auxerre, le comte de Montbliard et d'autres seigneurs de
Bourgogne. Le comte de Bar, qui ds le mois de juin avait travers la
Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donn l'exemple de
l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait t repouss
par Gauthier de Chtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le
zle de tous ses confdrs.

Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues
de Beauchamp de se rendre le 9 octobre  Vyve-Saint-Bavon pour y
ngocier, avec les ambassadeurs franais, une trve qui devait durer
jusqu' l'octave de la Saint-Andr. En vain le comte de Flandre
essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France
allait tre contraint par les pluies de l'hiver  se retirer, et qu'on
touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses
conqutes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la
trve comment, Robert de Bthune rassembla quelques hommes d'armes
flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu'il
surprit: quatre cents Franais y prirent, un plus grand nombre y
furent faits prisonniers; et Robert de Bthune, encourag par ce
succs, esprait pouvoir, par une attaque imprvue, rentrer  Bruges,
lorsqu'une querelle clata entre les Flamands et les Anglais au sujet
du butin de Damme, et le fora  renoncer  son projet.

Quinze jours avant l'expiration de cette trve, les ambassadeurs des
deux rois entamrent de nouvelles ngociations. Ils se runirent le 23
novembre prs de Courtray,  l'abbaye de Groeninghe, fonde par
Batrice de Dampierre. Ces votes pieuses, sous lesquelles se tenaient
alors les confrences pour la paix, devaient bientt rsonner du bruit
des chants de guerre et des gmissements des mourants.

La nouvelle trve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au mois de
fvrier. Edouard Ier avait jur de ne point traiter de la paix tant
que le roi n'aurait point restitu toutes ses conqutes  Gui de
Dampierre. Il parat qu' cette poque ce serment tait sincre, car,
ds le lendemain de la convention de Groeninghe, il crivit  Hugues
de Mortimer,  Jean de Latymer et  d'autres nobles anglais, pour
qu'ils s'embarquassent  Sandwich le jour de l'octave de la
Saint-Andr. Le 14 dcembre, il adressait de nouvelles lettres en
Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il esprait l'appui, se
rendissent  Londres le lendemain de la fte de la Circoncision.
Cependant ses intentions se modifirent tout  coup. L'un de ses
plnipotentiaires, Guillaume de Heton, archevque de Dublin, qui avait
autrefois tudi la thologie  Paris, y avait peut-tre conserv
quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable que ce
fut ce prlat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses Etats pour
s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec tonnement
qu'une trve de deux ans avait t arrte entre les deux rois, et
qu'ils avaient remis tous leurs diffrends  l'arbitrage du pape
Boniface VIII. Le comte de Flandre tait compris dans cette longue
suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie 1297
(v. st.).

Les archers gallois, dont l'avidit n'avait pas t satisfaite par le
pillage de Damme, virent avec mcontentement se dissiper toutes les
esprances qu'ils avaient fondes sur la guerre contre les Franais. A
dfaut d'ennemis, ils rsolurent de dpouiller les habitants de la
Flandre, et ils formrent un complot pour mettre le feu  la ville de
Gand et la piller  la faveur du dsordre. Mais ds que les Gantois
remarqurent l'incendie qui s'allumait, ils souponnrent les projets
qui les menaaient et ngligrent le soin de combattre la flamme pour
frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de l'hospitalit. Six
cents Anglais prirent, et la vie du roi lui-mme fut en pril. Il
fallut que le comte de Flandre intervnt et recourt aux plus humbles
prires pour que l'on permt aux Anglais de sortir de Gand: ce ne fut
toutefois qu'aprs avoir dfil  pas lents devant les portes de la
ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur enlevaient tout ce qui
semblait ne point leur appartenir lgitimement. Le 3 fvrier 1297 (v.
st.), ils se dirigrent vers Ardenbourg, puis continurent leur marche
vers l'Ecluse, o Edouard Ier, dsormais hostile aux Flamands,
attendit plus d'un mois les vaisseaux qui le portrent au port de
Sandwich.

Le thtre et le caractre de la lutte se modifient: c'est au del des
Alpes qu'il faudra suivre la marche des ngociations auxquelles sont
attaches les dernires esprances de Gui de Dampierre. Ds que les
trves avaient t proclames, Michel Asclokettes avait quitt la
Flandre pour rejoindre Jacques Beck  Rome. Voici en quels termes il
rendait compte de la premire audience que lui accorda Boniface VIII:
Ds le jour de mon arrive, j'ai t admis en la prsence du pape; je
lui prsentai vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que
Dieu plaa dans ma bouche, l'tat de vos affaires, ce qu'il couta
avec bont. Il me rpondit fort affablement pour vous, sire, en
rappelant la grande affection et l'amour qu'il portait depuis
longtemps  la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de
Dieu il chercherait  remettre vos affaires dans une bonne situation,
puisque les dmls des rois de France et d'Angleterre allaient tre
soumis  son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en rsulte une
bonne paix. Nous visitmes ensuite tous les cardinaux; nous leur
prsentmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; et chacun
d'eux, nous rpondant sparment, nous a assur qu'ils conserveraient
votre Etat et votre honneur, et l'honneur de la maison de Flandre.
Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement  bonne fin, comme
nous en avons grand espoir! Les illusions des ambassadeurs flamands
furent courtes. Jean de Menin, qui suivit de prs Michel Asclokettes 
Rome, put leur apprendre que le roi de France semblait dj si assur
de l'amiti du roi d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trve 
l'gard des Flamands. Non-seulement il refusait de rendre la libert
au sire de Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de
Bulscamp, mais les actes d'hostilit taient nombreux. Les campagnes
n'avaient pas cess d'tre livres  la dvastation, et Philippe avait
mme fait saisir les biens des monastres dont les abbs avaient
adhr  l'acte d'appel du comte de Flandre.

Cependant, Robert de Bthune et son frre Jean, dj connu sous le nom
de Jean de Namur, n'avaient pas tard  se rendre en Italie pour
soutenir l'appel interjet par le comte de Flandre. On a conserv le
mmoire qu'ils remirent  Boniface VIII. Robert, Philippe et Jean,
fils du noble comte de Flandre, supplient trs-humblement Votre
Saintet, autant que le leur permet le soin de l'honneur et de la
dignit de leur pre qu'ils remettent avec confiance entre vos mains,
de vouloir bien terminer le plus tt possible leur contestation avec
le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix; et si cette
affaire ne peut tre termine actuellement, ils vous supplient
d'ordonner que le roi rende du moins immdiatement la libert  la
fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et aux autres
prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller  ce que les trves
soient exactement observes... Le passage le plus important de ce
mmoire est celui o ils s'occupent des engagements antrieurs qui ne
permettaient point au fils du roi d'Angleterre de conclure un second
projet de mariage. Saint pre, votre fils trs-dvou le comte de
Flandre s'afflige, et il aura de plus en plus sujet de s'en attrister,
de ce que l'union de sa fille avec le fils du roi d'Angleterre, qui
tait garantie par des serments solennels, ne s'accomplit point. Car
c'tait une grande chose que d'avoir pour gendre le fils du roi
d'Angleterre, et de pouvoir esprer que, lorsque sa fille serait
reine, des liens troits de parent et d'amiti l'attacheraient  un
monarque puissant... C'tait aussi une grande chose pour ses sujets
que d'tre assurs de la paix et de la concorde entre la terre
d'Angleterre et celle de Flandre, dont les relations ont t si
souvent interrompues, au grand dommage des personnes et de la
prosprit gnrale; car ces terres sont voisines, elles sont
accoutumes  avoir frquemment des rapports commerciaux pour le
transport des laines d'Angleterre et des draps de Flandre, et des
objets innombrables que l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.

Quels que fussent les efforts de Robert de Bthune, il ne put rien
obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressment que la seule voie de
salut qui restt au comte de Flandre tait de li mettre sa besoigne
en main; et il avait ajout qu'on ne devait pas craindre qu'il runt
la Flandre  la France, puisque dj le roi de France avait des
possessions trop tendues. Robert de Bthune y consentit  regret et
en quelque sorte par ncessit, de peur d'indisposer le pape en
restant l'unique obstacle  la paix de la chrtient. Le 25 juin, les
trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre
pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre ft
comprise dans le trait entre la France et l'Angleterre, puisque le
roi d'Angleterre s'tait engag  ne pas traiter sans Gui de
Dampierre; mais Boniface VIII leur rpondit svrement que les
affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les ngociations
entre Edouard Ier et Philippe le Bel. La dclaration pontificale, dont
le sens n'tait plus douteux, fut publie deux jours aprs. Boniface
VIII y louait le zle des deux rois pour faire cesser la guerre et
leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de Galles
avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. Nous ne voulons point, y
disait le pape, que les conventions arrtes autrefois entre le roi
Edouard et le comte de Flandre puissent empcher le mariage conclu
entre les rois de France et d'Angleterre, et par suite le
rtablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de notre autorit
apostolique, nous les cassons et annulons compltement.

Robert de Bthune quitta Rome peu aprs: sa mission tait termine,
et il rentra tristement en Flandre, aprs s'tre arrt d'abord 
Florence pour y recourir  un emprunt onreux chez les usuriers de la
maison des Bardi, puis  Lausanne pour s'y reposer de ses fatigues et
de ses inquitudes aggraves par la fivre qui l'avait saisi dans les
gorges du mont Saint-Bernard.

Gui de Dampierre refusa longtemps de croire  la mauvaise foi
d'Edouard Ier. Cher sire, lui crivait-il au mois d'aot 1298, je
suis chaque jour le tmoin des grands dommages que me cause le roi de
France, et c'est ce qui me porte  recourir si souvent  vous, en qui,
aprs Dieu, je place toute ma confiance et tout mon espoir; car si
quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous qu'il me doit
venir. Edouard Ier se contentait de rpondre qu'il ferait ce qu'il
devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre l'crivait 
Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles.

Un instant le comte de Flandre avait pu esprer qu' dfaut de l'appui
de l'Angleterre, celui de l'Allemagne, que lui avait enlev la mort
d'Adolphe de Nassau, lui serait rendu. Philippe le Bel avait voulu
profiter de la victoire de Goelheim pour lever son frre, le comte de
Valois,  l'empire. Albert d'Autriche, fils de Rodolphe de Hapsbourg,
n'avait combattu que pour reconqurir l'hritage paternel et il
refusait de l'abandonner: il se spara immdiatement du roi de France,
et Gui de Dampierre se rendit prs de lui  Aix pour assister  son
couronnement et recevoir l'investiture de tous les fiefs de Flandre
qui relevaient de l'empire. Mais ces esprances furent courtes: Albert
d'Autriche ne prit point les armes, et l'vque de Vicence, qui avait
t charg par le pape de prsider  la conclusion du trait de paix
entre Edouard Ier et Philippe le Bel, ne tarda pas  se rendre en
Flandre. Ce fut probablement l'vque de Vicence qui remit  Robert de
Bthune et  sa fille, la dame de Coucy, une bulle o Boniface VIII
reprochait  Gui de ne point couter ses conseils. Qu'il considre
que ses annes, penchant de plus en plus vers leur dclin, le
rapprochent chaque jour du terme de la vie; et s'il ne doit dsirer
que plus vivement de pouvoir faire passer son hritage  ses fils et
de laisser ses sujets en paix, qu'il cherche donc, avant d'tre arriv
 la fin des trves,  loigner tout sujet de dissentiment. Et vous,
mon fils, continuait Boniface VIII en s'adressant  Robert de Bthune,
considrez en vous-mme quels seront tous les biens qui rsulteront
de la paix, recherchez-la, et sachez que si vous coutez nos
exhortations salutaires, nous vous accorderons notre gnreuse faveur;
s'il en tait autrement, la dsobissance du comte ne paratrait 
tous que le rsultat de son orgueil, et comme nous ne voulons point
que notre appui manque au roi dans le cours de sa justice, nous
n'hsiterons pas  employer notre autorit apostolique comme nous le
croirons le plus utile  sa cause.

La position de Gui devenait de plus en plus prcaire; chaque jour, les
chevaliers franais trouvaient quelque prtexte pour violer les
trves. Ils avaient d'abord prtendu que la possession des villes de
Bruges et de Courtray leur donnait le droit d'occuper tout le
territoire des chtellenies qui y taient attaches, mais ils n'y
bornaient plus leurs excursions et les poussaient parfois jusqu'aux
portes d'Ypres et de Cassel. Charles de Valois n'avait pas quitt
Bruges. Il employa la plus grande partie de l'anne 1298 et l'anne
suivante  y faire construire des fortifications importantes. On
approfondit les anciens fosss, prs des portes de la Madeleine et de
Sainte-Croix; on en creusa de nouveaux depuis la Bouverie jusqu'au
Sablon, et de l vers la porte Saint-Jacques. Philippe le Bel, qui
craignait d'autant plus les murmures des Brugeois que leur commerce
tait  demi ruin, venait de confirmer leurs privilges. Dans les
premiers jours de juillet 1299, le conntable, Raoul de Nesle, leur
remit solennellement les lettres revtues du sceau du roi. Guillaume
de Leye, qui les avait cherches  Montreuil, ne reut que quarante
sous, mais les magistrats firent distribuer quatorze livres aux
serviteurs du conntable; de plus, lorsque le chancelier, Pierre
Flotte, vint  Bruges, ils lui firent don d'un beau cheval qu'ils
avaient achet  Pierre Heldebolle.

Dans cette triste situation, le comte de Flandre resserrait les liens
qui l'unissaient  la Hollande et au Brabant; mais il voyait se rompre
tous ceux qu'il avait essay de former en Allemagne. Dans les derniers
jours de novembre 1299, Philippe le Bel et Albert d'Autriche eurent
une entrevue  Vaucouleurs; il fut convenu que les frontires
franaises seraient portes de la Meuse jusqu'au Rhin, et ce fut au
prix de ces concessions que le roi de France lui sacrifia toutes les
prtentions de son frre.

Cependant le pape Boniface VIII n'avait point approuv l'lection du
duc d'Autriche, et s'indignait d'apprendre que Philippe avait trait
avec lui  Vaucouleurs. On l'entendit s'crier: C'est  moi qu'il
appartient de dfendre les droits de l'empire. Les ambassadeurs du
comte de Flandre  Rome comprirent admirablement la mission qu'ils
avaient  remplir. Prenant l'initiative de la grande lutte qui se
prparait, ils invoqurent les droits de la Flandre opprime comme le
champ le plus noble et le plus lgitime o la souverainet
pontificale, runissant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,
pt combattre les injustices et les usurpations du roi de France.
Aprs avoir rappel la triste captivit de Philippe de Flandre, les
nombreuses violations de la trve, la dvastation de plusieurs
monastres, ils continuaient en ces termes: Que le pape soit le seul
juge comptent et celui que le comte doit ncessairement invoquer,
c'est ce que nous chercherons  tablir. D'abord le pape est le juge
suprme, non-seulement pour les choses spirituelles, mais aussi pour
les choses temporelles, car il est le vicaire de Jsus-Christ
tout-puissant et le successeur de Pierre,  qui ont t remis tous les
droits de la puissance cleste et terrestre. Ne lit-on pas dans les
saintes Ecritures: Tout ce que vous aurez li sur la terre sera li
dans le ciel? Et ailleurs: Je vous ai tabli au-dessus des nations?
Les disciples de Jsus-Christ ne trouvrent-ils pas deux glaives avant
qu'il se rendt sur la montagne des Oliviers? Quoique d'autres
exercent la juridiction temporelle, et bien que ce soit un devoir pour
les chrtiens d'tre soumis au roi comme  celui qui possde la
puissance suprieure, et  ses chefs comme envoys de lui, le pape se
trouve dans une situation diffrente de celle des autres hommes,
puisqu'il occupe sur la terre la place de Jsus-Christ. Lorsqu'on
considre que toute puissance vient de Dieu, il ne parat plus douteux
que la juridiction de toutes les choses spirituelles et temporelles
n'appartienne pleinement  son vicaire... Le pape ne peut-il point
dposer l'empereur qui est le premier de tous les princes sculiers?
N'a-t-il pas aussi le droit de dposer le roi de France qui ne
reconnat aucun prince au-dessus de lui?... Le pouvoir pontifical
n'a-t-il point t,  toutes les poques, le refuge des opprims.

La rponse de Boniface VIII ne se fit pas longtemps attendre. Le 6
janvier, jour de la fte de l'Epiphanie, le cardinal Matthieu
d'Aquasparta, qui prchait publiquement en prsence du pape et des
cardinaux dans l'glise de Saint-Jean-de-Latran, dclara, du haut de
la chaire, que le pape tait seigneur souverain, temporel et
spirituel, de tous les hommes quels qu'ils fussent, tant le vicaire
de Dieu, par le don fait  saint Pierre et  ses successeurs, et il
ajouta que quiconque voudrait s'y opposer mritait que la sainte
Eglise, en vertu de sa divine autorit, le frappt, comme hrtique,
par l'pe spirituelle et par l'pe temporelle. Le 15 janvier le pape
dit lui-mme aux ambassadeurs flamands que le roi de France suivait de
mauvais conseils. On raconte, et nous le tenons pour certain,
crivaient-ils le mme jour au comte de Flandre, que l'alliance qui a
t faite entre le roi de France et le roi d'Allemagne dplat fort au
pape, et que c'est par haine contre le roi d'Allemagne qu'il vient de
crer archevque de Trves Thierri de Nassau, frre de l'ancien
empereur Adolphe; on assure que le pape ne cherche qu' le renverser,
car il lui semble que le roi d'Allemagne et le roi de France veulent
tout branler. Nous avons aussi entendu dire que les siges de Cologne
et de Mayence seront vacants plus tt qu'on ne le pense, et le pape y
placera des personnes dont il pourra s'aider contre le roi
d'Allemagne; il pourrait mme arriver que votre neveu, le prvt de
Maestricht, Guillaume de Juliers, obtnt l'une de ces dignits, grce
 votre appui et  celui de vos amis et des siens. Sachez aussi que
votre neveu, Gui de Hainaut, et eu l'archevch de Trves, si l'on
n'et connu l'alliance de son frre avec le roi de France.

La protestation du pape contre les rois ligus contre lui fut le grand
jubil de l'an 1300. Il appela toute l'Europe  Rome, et l'Europe y
accourut. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, malgr les princes
qui les gouvernaient, la Flandre, malgr ses divisions et ses guerres,
envoyrent au del des Alpes un si grand nombre de plerins que la
multitude qui se pressait aux bords du Tibre pour visiter les reliques
des martyrs effaa les plus pompeux souvenirs du peuple roi; ce fut 
la fois la rvlation d'un immense enthousiasme religieux et la
manifestation de la puissance dont l'autorit pontificale restait
arme aux yeux des peuples.

Le pape avait prolong la trve; mais le roi de France, loin de la
respecter, annonait hautement l'intention de recommencer la guerre.
Dj Charles de Valois avait assembl une arme dans laquelle on
comptait quinze cents chevaliers. Le jour mme o expirait la trve
de deux ans, concilie autrefois par les dputs du roi d'Angleterre (6
janvier 1299) (v. st.), le comte de Valois surprit Douay. Poursuivant
sa marche et ses succs, il traversa Bruges, dfit les hommes d'armes
qu'avait runis le sire de Maldeghem, et vint mettre le sige devant
Damme. Les habitants, sachant qu'ils n'avaient point de merci 
esprer, avaient fui, et lorsque les Franais y pntrrent, ils n'y
trouvrent qu'une vieille femme assise  son foyer. Enfin, le 8 mai
1300, les magistrats de Gand, qui avaient vu de leurs remparts
l'incendie de Nevele et des villages environnants, vinrent offrir les
clefs de leur ville. Les bourgeois des villes de Flandre, dit un
historien allemand, taient tous corrompus par les dons ou par les
promesses du roi de France, qui n'et jamais os envahir leurs
frontires s'ils avaient t fidles  leur comte.

Gui de Dampierre avait appris qu'une insurrection, dans laquelle avait
pri Wulfart de Borssele, avait rtabli en Hollande la tutelle de Jean
d'Avesnes. Son petit-fils, le duc de Brabant, l'avait abandonn.
Succombant sous le double poids de la vieillesse et du malheur, il
remit, dans une assemble des dputs du pays tenue  Audenarde, toute
l'autorit  Robert de Bthune, et se retira  Rupelmonde; cependant,
lorsqu'il vit la Flandre menace d'une destruction complte, il cda
aux instances de son fils Guillaume, qui avait pous une fille de
Raoul de Nesle, et alla trouver  Ardenbourg Charles de Valois, pour
le supplier de mettre un terme aux ravages de la guerre. Gui n'avait
pu oublier ni sa captivit en 1294, ni le long supplice de sa fille;
mais la gnrosit du roi de France tait devenue la dernire
ressource de la Flandre: il se dvoua et couta les conseils de
Charles de Valois, qui, en le pressant de se rendre  Paris, lui avait
promis qu'il pourrait librement quitter la France, s'il ne parvenait
point  conclure la paix. Deux de ses fils, Robert et Guillaume,
l'accompagnaient, et parmi les chevaliers et les nobles bourgeois
qu'il avait jadis associs  sa puissance, il y en eut plusieurs qui
voulurent partager,  l'heure des revers, sa destine quelle qu'elle
dt tre. L'histoire doit enregistrer les noms de ces hros de la
fidlit, qui en taient en mme temps les martyrs. C'taient les
sires de Hontschoote, de Gavre, de Sotteghem, d'Haveskerke, de
Dudzeele, de Somerghem, de Watervliet, Jean de Gand, Sohier de
Courtray, Arnould d'Audenarde, Antoine de Bailleul, Jean de Menin,
Grard de Moor, Baudouin de Knesselaere, Jean de Valenciennes, Alard
de Roubaix, Gui de Thourout, Grard de Verbois, Michel et Jean de
Lembeke, Baudouin de Quaet-Ypre, Valentin de Nieperkerke, Jean de
Rodes, Jean et Baudouin de Heyle, Guillaume d'Huysse, Gauthier et
Guillaume de Nevele, Roger de Ghistelles, Philippe d'Axpoele, Jean de
Wevelghem, Jacques d'Uutkerke, Gauthier de Lovendeghem, Baudouin de
Passchendaele, Jean de Volmerbeke, Geoffroi de Ransires, Gauthier de
Maldeghem, Michel de Merlebeke, Guillaume de Cockelaere, Philippe de
Steenhuyse, Guillaume de Mortagne, Thomas et Ywain de Vaernewyck, Jean
de Bondues, Thierry Devos, Henri Eurebar, Richard Standaert, Jean
Baronaige, Guillaume Wenemare, Thierri de la Barre, Jean Van de Poele.

Lorsque le comte de Flandre entra  Paris, il aperut,  l'une des
fentres du palais, la reine dont l'orgueil insultait  son
humiliation: il baissa les yeux et ne salua point. Robert suivit
l'exemple de son pre; mais Guillaume se dcouvrit. Arrivs prs de
l'escalier du palais, ils descendirent de cheval, et s'approchant du
roi ils se placrent en sa merci. Charles de Valois voulut ajouter
quelques mots, mais Philippe le Bel l'interrompit: Je ne veux point
avoir de paix avec vous, dit-il  Gui; si mon frre a pris quelques
engagements vis--vis de vous, il n'en avait pas le droit. Et il
ordonna au comte d'Artois de conduire au Chtelet Gui de Dampierre,
ses fils et tous ses chevaliers. Ils y restrent dix jours, pendant
qu'on clbrait les noces du duc d'Autriche avec Blanche de France;
mais bientt Philippe le Bel jugea  propos de les loigner. Le comte
de Flandre fut enferm dans la tour de Compigne; Robert de Bthune 
Chinon, avec le sire de Steenhuyse; son frre Guillaume,  Issoudun.
Les autres chevaliers reurent pour prison Montlhry, Janville,
Falaise, Loudun, Niort ou la Nonnette.

Dans quelques chteaux, les captifs parvinrent  adoucir la svrit
de leurs gardes, ils leur donnaient des autours, des faucons, des
hanaps dors; ils faisaient venir pour leurs femmes des cammelins de
Cambray, des draps rays de Gand, voire mme de belles vaches de
Flandre; on vit aussi l'un des geliers recevoir une pension de vingt
livres de rente de Gauthier de Nevele et lui en rendre foi et hommage;
mais il y eut d'autres prisons o ils furent traits avec une extrme
rigueur. A Chinon, l'un des _mestres de la garde_, Perceval du Pont,
insulta Guillaume de Steenhuyse en prsence de Robert de Bthune. A
Falaise, on contraignit les prisonniers  se nourrir  leurs dpens,
puis on arrta leurs viandes et on fit rpandre leur vin. A la
Nonnette, pauvre chteau d'Auvergne, les plaintes furent encore plus
vives contre la cruaut de Guillaume de Rosires. L, ils furent
enferms dans une tour et chargs de chanes. Guillaume de Rosires ne
cessait de leur rpter: Je voudrais que le roi m'ordonnt de vous
trancher la tte  tous; je le ferais moi-mme volontiers. Le
vendredi, il prtendait qu'ils ne devaient pas avoir de vivres,
attendu que c'tait un jour de jene. Quelles que fussent leurs
reprsentations, il se contentait de leur rpondre que s'ils osaient
faire connatre leurs murmures, on ajouterait plutt foi  ses
dclarations qu' celles de tous les chevaliers captifs; et du reste
que s'ils prissaient dans leur prison, il plairoit bien au roi.

La captivit de Gui de Dampierre avait ht la chute de son autorit
dans toute la Flandre. Audenarde, Termonde, Ypres, vaillamment
dfendue par le sire de Maldeghem, avaient subi le joug tranger, et
l'un des fils du comte, Gui de Namur, qui pendant quelques jours avait
prolong la rsistance au sein des hroques populations du pays de
Furnes, s'tait retir aux bords de la Meuse avec ses frres Jean et
Henri. Le conntable Raoul de Nesle, _tenant le lieu du roi de France
dans sa terre de Flandre nouvellement acquise_, exerait en son nom
l'autorit souveraine dans cette ville de Bruges, dont ses anctres
avaient autrefois reu la chtellenie des princes de la maison de
Flandre, aujourd'hui dpouille de son hritage et profondment
humilie; mais son gouvernement fut du moins doux et pacifique; il se
souvenait qu'il n'tait point tranger au sang de Thierri d'Alsace, et
que sa fille avait pous l'un des fils de Gui de Dampierre.

Au mois de mai 1301, Philippe le Bel rsolut de visiter ses conqutes.
La reine de France apportait dans ce voyage toutes les joies de
l'orgueil et de la vengeance. Issue par son pre de la maison des
comtes de Champagne, si souvent rivaux des comtes de Flandre, elle
appartenait par sa mre  celle des comtes d'Artois; une haine de plus
en plus vive l'animait contre la Flandre depuis le jour o le fils de
Robert d'Artois avait t mortellement bless prs de Furnes, et
c'tait un frre du vainqueur de Bulscamp, Jacques de Chtillon,
comte de Saint-Pol, qu'elle amenait avec elle, afin qu'une svre
oppression succdt dsormais  l'administration paternelle du
conntable.

Le 18 mai, le roi et la reine de France, suivis d'une cour nombreuse,
arrivrent  Tournay. De l ils se rendirent, par Courtray, Peteghem
et Audenarde,  Gand, o ils se trouvrent le second jour de la
Pentecte. Toute la population de cette puissante cit s'tait porte
au devant du roi, quoique la varit des costumes revtus par les
bourgeois indiqut la diversit de leurs opinions. Malgr l'opposition
des Trente-Neuf, qui profitaient, disait-on, des impts prlevs sur
la bire et l'hydromel, Philippe le Bel n'hsita pas  les supprimer,
afin de se concilier la faveur des Gantois. Aprs un sjour d'une
semaine  Gand, il poursuivit son voyage vers Bruges, o il fit son
entre solennelle le 29 mai. Toutes les maisons y taient couvertes
d'ornements prcieux; sur des estrades, auxquelles taient suspendues
les tapisseries les plus riches, se pressaient les dames de Bruges
dont la beaut et les joyaux veillrent dans le coeur de la reine une
ardente jalousie; mais le peuple, auquel les chevins avaient dfendu,
sous peine de mort, de faire entendre aucune rclamation semblable 
celle des Gantois, restait muet. Son silence effraya Philippe le Bel;
ce fut en vain qu'il appela prs de lui les bourgeois et fit proclamer
les joutes les plus brillantes: il y avait dj du sang sur les pavs
de Bruges. Ces ftes, dit Villani, furent les dernires que les
Franais connurent de notre temps, car la fortune, qui s'tait
jusqu'alors montre si favorable au roi de France, tourna tout  coup
sa roue, et il faut en trouver la cause dans l'injuste captivit de
l'innocente damoiselle de Flandre et dans la trahison dont le comte de
Flandre et ses fils avaient t les victimes.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE.


                               Pages

   PRFACE.                                                           V

   LIVRE PREMIER.--Les Galls, les Kymris, les Romains.--Invasion
   des barbares.--Conqutes des Franks.--Etablissements des
   Saxons.--Naissance et progrs du christianisme.                    1

   LIVRE DEUXIME.--Le Fleanderland.--Les Flamings.--Le duc
   Angilbert et le forestier Liderik.--Invasions des Normands.       34

   LIVRE TROISIME.--Baldwin Bras de Fer, premier comte de
   Flandre.--Baldwin le Chauve.--Arnulf le Grand.--Baldwin
   le Jeune.--Arnulf le Jeune.--Guerres civiles et
   trangres.--Dsastres et discordes.                              48

   LIVRE QUATRIME.--Baldwin le Barbu.--Baldwin ou Baudouin
   le Pieux.--Baudouin le Bon.--Arnould le Simple.--Robert
   le Frison.--Robert de Jrusalem.--Baudouin  la
   Hache.--Reconstitution de la socit.--Dveloppements de la
   civilisation.--Les croisades.                                     73

   LIVRE CINQUIME.--Charles le Bon.--Conjuration des
   Flamings.--Attentat du 2 mars 1127.--Guillaume de Normandie.     114

   LIVRE SIXIME.--Thierri et Philippe d'Alsace.--Les
   gildes.--Les communes.--Guerres et croisades.                    144

   LIVRE SEPTIME.--Avnement de la dynastie de
   Hainaut.--Baudouin VIII.--Baudouin IX.--Croisade.--Conqute
   de Constantinople.                                               184

   LIVRE HUITIME.--Jeanne et Marguerite de Constantinople.--Luttes
   contre Philippe-Auguste.--Influence pacifique du rgne de
   Louis IX.                                                        209

   LIVRE NEUVIME.--Puissance de Guy de Dampierre.--Prosprit des
   communes flamandes.--Intrigues de Philippe-le-Bel.--Troubles
   et guerres.                                                      268


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

    _Bruxelles_, A. VROMANT, _imprimeur-editeur, rue de la Chapelle, 3_.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre, Tome 1/4, by 
Constantine Bruno Kervyn de Lettenhove

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE, TOME 1/4 ***

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