Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome II, by Alain Ren Le Sage

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Title: Le diable boiteux, tome II

Author: Alain Ren Le Sage

Editor: Pierre Jannet

Release Date: November 10, 2013 [EBook #44142]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME II ***




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LE

DIABLE BOITEUX

PAR LE SAGE

SUIVI DE L'ENTRETIEN DES CHEMINES DE MADRID

ET D'UNE JOURNE DES PARQUES

PAR LE MME AUTEUR

ET PRCD D'UNE NOTICE

PAR M. PIERRE JANNET

TOME II

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

27, PASSAGE CHOISEUL, 27

M DCCC LXXVI




_Tous droits rservs._

E. PICARD.

IMP. EUGNE HEUTTE ET Cie, A SAINT-GERMAIN.



LE DIABLE BOITEUX



CHAPITRE XIII

_La force de l'amiti._

HISTOIRE.


Un jeune cavalier de Tolde, suivi de son valet de chambre, s'loignait
 grandes journes du lieu de sa naissance, pour viter les suites d'une
tragique aventure. Il tait  deux petites lieues de la ville de
Valence, lorsqu' l'entre d'un bois il rencontra une dame qui
descendait d'un carrosse avec prcipitation: aucun voile ne couvrait son
visage, qui tait d'une clatante beaut, et cette charmante personne
paraissait si trouble, que le cavalier, jugeant qu'elle avait besoin de
secours, ne manqua pas de lui offrir celui de sa valeur.

Gnreux inconnu, lui dit la dame, je ne refuserai point l'offre que
vous me faites: il semble que le ciel vous ait envoy ici pour dtourner
le malheur que je crains. Deux cavaliers se sont donn rendez-vous dans
ce bois; je viens de les y voir entrer tout  l'heure; ils vont se
battre; suivez-moi, s'il vous plat: venez m'aider  les sparer. En
achevant ces mots, elle s'avana dans le bois, et le Toldan, aprs
avoir laiss son cheval  son valet, se hta de la joindre.

A peine eurent-ils fait cent pas, qu'ils entendirent un bruit d'pes,
et bientt ils dcouvrirent entre les arbres deux hommes qui se
battaient avec fureur. Le Toldan courut  eux pour les sparer, et, en
tant venu  bout par ses prires et par ses efforts, il leur demanda le
sujet de leur diffrend.

Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je m'appelle don Fadrique
de Mendoce, et mon ennemi se nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona
Thodora, cette dame que vous accompagnez; elle a toujours fait peu
d'attention  nos soins, et quelques galanteries que nous ayons pu
imaginer pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traits.
Pour moi, j'avais dessein de continuer  la servir malgr son
indiffrence; mais mon rival, au lieu de prendre le mme parti, s'est
avis de me faire un appel.

--Il est vrai, interrompit don Alvar, que j'ai jug  propos d'en user
ainsi: je crois que si je n'avais point de rival, dona Thodora pourrait
m'couter: je veux donc tcher d'ter la vie  don Fadrique, pour me
dfaire d'un homme qui s'oppose  mon bonheur.

--Seigneurs cavaliers, dit alors le Toldan, je n'approuve point votre
combat; il offense dona Thodora: on saura bientt dans le royaume de
Valence que vous vous serez battus pour elle: l'honneur de votre dame
vous doit tre plus cher que votre repos et que vos vies. D'ailleurs,
quel fruit le vainqueur peut-il attendre de sa victoire? Aprs avoir
expos la rputation de sa matresse, pense-t-il qu'elle le verra d'un
oeil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutt sur
vous, l'un et l'autre, un effort plus digne des noms que vous portez:
rendez-vous matres de vos transports furieux, et, par un serment
inviolable, engagez-vous tous deux  souscrire  l'accommodement que
j'ai  vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu'il en
cote du sang.

--Eh! de quelle manire? s'cria don Alvar.--Il faut que cette dame se
dclare, rpliqua le Toldan; qu'elle fasse choix de don Fadrique ou de
vous, et que l'amant sacrifi, loin de s'armer contre son rival, lui
laisse le champ libre.--J'y consens, dit don Alvar, et j'en jure par
tout ce qu'il y a de plus sacr; que dona Thodora se dtermine: qu'elle
me prfre, si elle veut, mon rival; cette prfrence me sera moins
insupportable que l'affreuse incertitude o je suis.--Et moi, dit  son
tour don Fadrique, j'en atteste le ciel: si ce divin objet que j'adore
ne prononce point en ma faveur, je vais m'loigner de ses charmes; et si
je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.

Alors le Toldan, se tournant vers dona Thodora: Madame, lui dit-il,
c'est  vous de parler: vous pouvez d'un seul mot dsarmer ces deux
rivaux; vous n'avez qu' nommer celui dont vous voulez rcompenser la
constance.--Seigneur cavalier, rpondit la dame, cherchez un autre
temprament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur
accommodement? J'estime,  la vrit, don Fadrique et don Alvar, mais je
ne les aime point; et il n'est pas juste que, pour prvenir l'atteinte
que leur combat pourrait porter  ma gloire, je donne des esprances que
mon coeur ne saurait avouer.

--La feinte n'est plus de saison, Madame, reprit le Toldan; il faut,
s'il vous plat, vous dclarer. Quoique ces cavaliers soient galement
bien faits, je suis assur que vous avez plus d'inclination pour l'un
que pour l'autre: je m'en fie  la frayeur mortelle dont je vous ai vue
agite.

--Vous expliquez mal cette frayeur, rpartit dona Thodora: la perte de
l'un ou de l'autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me
la reprocherais sans cesse, quoique je n'en fusse que la cause
innocente; mais si je vous ai paru alarme, sachez que le pril qui
menace ma rputation a fait toute ma crainte.

Don Alvaro Ponce, qui tait naturellement brutal, perdit enfin
patience. C'en est trop, dit-il d'un ton brusque; puisque Madame refuse
de terminer la chose  l'amiable, le sort des armes en va donc dcider.
En parlant de cette sorte, il se mit en devoir de pousser don Fadrique,
qui, de son ct, se disposa  le bien recevoir.

Alors la dame, plus effraye par cette action que dtermine par son
penchant, s'cria toute perdue: Arrtez, seigneurs cavaliers; je vais
vous satisfaire. S'il n'y a pas d'autre moyen d'empcher un combat qui
intresse mon honneur, je dclare que c'est  don Fadrique de Mendoce
que je donne la prfrence.

Elle n'eut pas achev ces paroles, que le disgraci Ponce, sans dire un
seul mot, courut dlier son cheval, qu'il avait attach  un arbre, et
disparut en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa
matresse. L'heureux Mendoce, au contraire, tait au comble de sa joie:
tantt il se mettait  genoux devant dona Thodora, tantt il embrassait
le Toldan, et ne pouvait trouver d'expressions assez vives pour leur
marquer toute la reconnaissance dont il se sentait pntr.

Cependant la dame, devenue plus tranquille aprs l'loignement de don
Alvar, songeait avec quelque douleur qu'elle venait de s'engager 
souffrir les soins d'un amant dont  la vrit elle estimait le mrite,
mais pour qui son coeur n'tait point prvenu.

Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j'espre que vous n'abuserez pas
de la prfrence que je vous ai donne; vous la devez  la ncessit o
je me suis trouve de prononcer entre vous et don Alvar; ce n'est pas
que je n'aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui: je
sais bien qu'il n'a pas toutes les bonnes qualits que vous avez: vous
tes le cavalier de Valence le plus parfait, c'est une justice que je
vous rends; je dirai mme que la recherche d'un homme tel que vous peut
flatter la vanit d'une femme; mais, quelque glorieuse qu'elle soit pour
moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de got, que vous tes
 plaindre de m'aimer aussi tendrement que vous le faites paratre. Je
ne veux pourtant pas vous ter toute esprance de toucher mon coeur: mon
indiffrence n'est peut-tre qu'un effet de la douleur qui me reste
encore de la perte que j'ai faite depuis un an de don Andr de
Cifuentes, mon mari. Quoique nous n'ayons pas t longtemps ensemble, et
qu'il ft dans un ge avanc lorsque mes parents, blouis de ses
richesses, m'obligrent  l'pouser, j'ai t fort afflige de sa mort:
je le regrette encore tous les jours.

Eh! n'est-il pas digne de mes regrets? ajouta-t-elle; il ne ressemblait
nullement  ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se
persuader qu'une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur
faiblesse, sont eux-mmes des tmoins assidus de tous ses pas, ou la
font observer par une dugne dvoue  leur tyrannie. Hlas! il avait en
ma vertu une confiance dont un jeune mari ador serait  peine capable.
D'ailleurs, sa complaisance tait infinie, et j'ose dire qu'il faisait
son unique tude d'aller au-devant de tout ce que je paraissais
souhaiter. Tel tait don Andr de Cifuentes. Vous jugez bien, Mendoce,
que l'on n'oublie pas aisment un homme d'un caractre si aimable: il
est toujours prsent  ma pense, et cela ne contribue pas peu, sans
doute,  dtourner mon attention de tout ce que l'on fait pour me
plaire.

Don Fadrique ne put s'empcher d'interrompre en cet endroit dona
Thodora: Ah! Madame, s'cria-t-il, que j'ai de joie d'apprendre de
votre propre bouche que ce n'est pas par aversion pour ma personne que
vous avez mpris mes soins: j'espre que vous vous rendrez un jour  ma
constance.--Il ne tiendra point  moi que cela n'arrive, reprit la dame,
puisque je vous permets de me venir voir et de me parler quelquefois de
votre amour: tchez de me donner du got pour vos galanteries; faites en
sorte que je vous aime: je ne vous cacherai point les sentiments
favorables que j'aurai pris pour vous; mais si malgr tous vos efforts
vous n'en pouvez venir  bout, souvenez-vous, Mendoce, que vous ne serez
pas en droit de me faire des reproches.

Don Fadrique voulut rpliquer; mais il n'en eut pas le temps, parce que
la dame prit la main du Toldan et tourna brusquement ses pas du ct de
son quipage. Il alla dtacher son cheval qui tait attach  un arbre,
et, le tirant aprs lui par la bride, il suivit dona Thodora, qui monta
dans son carrosse avec autant d'agitation qu'elle en tait descendue; la
cause toutefois en tait bien diffrente. Le Toldan et lui
l'accompagnrent  cheval jusqu'aux portes de Valence, o ils se
sparrent. Elle prit le chemin de sa maison, et don Fadrique emmena
dans la sienne le Toldan.

Il le fit reposer, et, aprs l'avoir bien rgal, il lui demanda en
particulier ce qui l'amenait  Valence, et s'il se proposait d'y faire
un long sjour. J'y serai le moins de temps qu'il me sera possible, lui
rpondit le Toldan: j'y passe seulement pour aller gagner la mer, et
m'embarquer dans le premier vaisseau qui s'loignera des ctes
d'Espagne; car je me mets peu en peine dans quel lieu du monde
j'acheverai le cours d'une vie infortune, pourvu que ce soit loin de
ces funestes climats.--Que dites-vous? rpliqua don Fadrique avec
surprise; qui peut vous rvolter contre votre patrie, et vous faire har
ce que tous les hommes aiment naturellement?--Aprs ce qui m'est arriv,
rpartit le Toldan, mon pays m'est odieux, et je n'aspire qu' le
quitter pour jamais.--Ah! seigneur cavalier, s'cria Mendoce attendri de
compassion, que j'ai d'impatience de savoir vos malheurs! si je ne puis
soulager vos peines, je suis du moins dispos  les partager. Votre
physionomie m'a d'abord prvenu pour vous; vos manires me charment, et
je sens que je m'intresse dj vivement  votre sort.

--C'est la plus grande consolation que je puisse recevoir, seigneur don
Fadrique, rpondit le Toldan; et pour reconnatre en quelque sorte les
bonts que vous me tmoignez, je vous dirai aussi qu'en vous voyant
tantt avec Alvaro Ponce, j'ai pench de votre ct. Un mouvement
d'inclination, que je n'ai jamais senti  la premire vue de personne,
me fit craindre que dona Thodora ne vous prfrt votre rival, et j'eus
de la joie lorsqu'elle se fut dtermine en votre faveur. Vous avez
depuis si bien fortifi cette premire impression, qu'au lieu de vouloir
vous cacher mes ennuis, je cherche  m'pancher, et trouve une douceur
secrte  vous dcouvrir mon me; apprenez donc mes malheurs.

Tolde m'a vu natre, et don Juan de Zarate est mon nom. J'ai perdu
presque ds mon enfance ceux qui m'ont donn le jour, de manire que je
commenai de bonne heure  jouir de quatre mille ducats de rente qu'ils
m'ont laisss. Comme je pouvais disposer de ma main, et que je me
croyais assez riche pour ne devoir consulter que mon coeur dans le choix
que je ferais d'une femme, j'pousai une fille d'une beaut parfaite,
sans m'arrter au peu de bien qu'elle avait, ni  l'ingalit de nos
conditions. J'tais charm de mon bonheur, et, pour mieux goter le
plaisir de possder une personne que j'aimais, je la menai, peu de jours
aprs mon mariage,  une terre que j'ai  quelques lieues de Tolde.

Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de
Naxera, dont le chteau est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour
qu'il chassait, se rafrachir chez moi. Il vit ma femme et en devint
amoureux; je le crus du moins, et ce qui acheva de me le persuader,
c'est qu'il rechercha bientt mon amiti avec empressement, ce qu'il
avait jusque-l fort nglig; il me mit de ses parties de chasse, me fit
force prsents, et encore plus d'offres de services.

Je fus d'abord alarm de sa passion; je pensai retourner  Tolde avec
mon pouse, et le ciel, sans doute, m'inspirait cette pense;
effectivement, si j'eusse t au duc toutes les occasions de voir ma
femme, j'aurais vit les malheurs qui me sont arrivs; mais la
confiance que j'avais en elle me rassura. Il me parut qu'il n'tait pas
possible qu'une personne que j'avais pouse sans dot et tire d'un tat
obscur ft assez ingrate pour oublier mes bonts. Hlas! je la
connaissais mal. L'ambition et la vanit, qui sont deux choses si
naturelles aux femmes, taient les plus grands dfauts de la mienne.

Ds que le duc eut trouv moyen de lui apprendre ses sentiments, elle
se sut bon gr d'avoir fait une conqute si importante. L'attachement
d'un homme que l'on traitait d'_Excellence_ chatouilla son orgueil et
remplit son esprit de fastueuses chimres; elle s'en estima davantage et
m'en aima moins. Ce que j'avais fait pour elle, au lieu d'exciter sa
reconnaissance, ne fit plus que m'attirer ses mpris: elle me regarda
comme un mari indigne de sa beaut, et il lui sembla que, si ce grand
seigneur qui tait pris de ses charmes l'et vue avant son mariage, il
n'aurait pas manqu de l'pouser. Enivre de ces folles ides, et
sduite par quelques prsents qui la flattaient, elle se rendit aux
secrets empressements du duc.

Ils s'crivaient assez souvent, et je n'avais pas le moindre soupon de
leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon
aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu'
l'ordinaire: j'entrai dans l'appartement de ma femme; elle ne
m'attendait pas sitt: elle venait de recevoir une lettre du duc, et se
prparait  lui faire rponse. Elle ne put cacher son trouble  ma vue;
j'en frmis, et, voyant sur une table du papier et de l'encre, je jugeai
qu'elle me trahissait. Je la pressai de me montrer ce qu'elle crivait;
mais elle s'en dfendit, de sorte que je fus oblig d'employer jusqu'
la violence pour satisfaire ma jalouse curiosit; je tirai de son sein,
malgr toute sa rsistance, une lettre qui contenait ces paroles:

  _Languirai-je toujours dans l'attente d'une seconde entrevue? Que vous
  tes cruelle, de me donner les plus douces esprances et de tant
  tarder  les remplir! Don Juan va tous les jours  la chasse, ou 
  Tolde: ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? Ayez plus
  d'gard  la vive ardeur qui me consume. Plaignez-moi, Madame: songez
  que si c'est un plaisir d'obtenir ce qu'on dsire, c'est un tourment
  d'en attendre longtemps la possession._

Je ne pus achever de lire ce billet sans tre transport de rage; je
mis la main sur ma dague, et dans mon premier mouvement je fus tent
d'ter la vie  l'infidle pouse qui m'tait l'honneur; mais, faisant
rflexion que c'tait me venger  demi, et que mon ressentiment
demandait encore une autre victime, je me rendis matre de ma fureur. Je
dissimulai; je dis  ma femme, avec le moins d'agitation qu'il me fut
possible: Madame, vous avez eu tort d'couter le duc: l'clat de son
rang ne devait point vous blouir; mais les jeunes personnes aiment le
faste: je veux croire que c'est l tout votre crime, et que vous ne
m'avez point fait le dernier outrage: c'est pourquoi j'excuse votre
indiscrtion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que
dsormais, sensible  ma seule tendresse, vous ne songiez qu' la
mriter.

Aprs lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant
pour la laisser se remettre du trouble o taient ses esprits, que pour
chercher la solitude dont j'avais besoin moi-mme pour calmer la colre
qui m'enflammait. Si je ne pus reprendre ma tranquillit, j'affectai du
moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisime, feignant
d'avoir  Tolde une affaire de la dernire consquence, je dis  ma
femme que j'tais oblig de la quitter pour quelque temps, et que je la
priais d'avoir soin de sa gloire pendant mon absence.

Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolde, je revins
secrtement chez moi  l'entre de la nuit, et me cachai dans la chambre
d'un domestique fidle, d'o je pouvais voir tout ce qui entrait dans ma
maison. Je ne doutais point que le duc n'et t inform de mon dpart,
et je m'imaginais qu'il ne manquerait pas de vouloir profiter de la
conjoncture: j'esprais les surprendre ensemble; je me promettais une
entire vengeance.

Nanmoins je fus tromp dans mon attente: loin de remarquer qu'on se
dispost au logis  recevoir un galant, je m'aperus au contraire que
l'on fermait les portes avec exactitude, et trois jours s'tant couls
sans que le duc et paru, ni mme aucun de ses gens, je me persuadai que
mon pouse s'tait repentie de sa faute, et qu'elle avait enfin rompu
tout commerce avec son amant.

Prvenu de cette opinion, je perdis le dsir de me venger, et, me
livrant aux mouvements d'un amour que la colre avait suspendu, je
courus  l'appartement de ma femme: je l'embrassai avec transport, et
lui dis: Madame, je vous rends mon estime et mon amiti. Je vous avoue
que je n'ai point t  Tolde: j'ai feint ce voyage pour vous prouver.
Vous devez pardonner ce pige  un mari dont la jalousie n'tait pas
sans fondement: je craignais que votre esprit, sduit par de superbes
illusions, ne ft pas capable de se dtromper; mais, grces au ciel,
vous avez reconnu votre erreur, et j'espre que rien ne troublera plus
notre union.

Ma femme me parut touche de ces paroles, et, laissant couler quelques
pleurs: Que je suis malheureuse, s'cria-t-elle, de vous avoir donn
sujet de souponner ma fidlit! J'ai beau dtester ce qui vous a si
justement irrit contre moi; mes yeux depuis deux jours sont vainement
ouverts aux larmes, toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles:
je ne regagnerai jamais votre confiance.--Je vous la redonne, Madame,
interrompis-je tout attendri de l'affliction qu'elle faisait paratre,
je ne veux plus me souvenir du pass, puisque vous vous en repentez.

En effet, ds ce moment j'eus pour elle les mmes gards que j'avais
eus auparavant, et je recommenai  goter des plaisirs qui avaient t
si cruellement troubls: ils devinrent mme plus piquants; car ma femme,
comme si elle et voulu effacer de mon esprit toutes les traces de
l'offense qu'elle m'avait faite, prenait plus de soin de me plaire
qu'elle n'en avait jamais pris: je trouvais plus de vivacit dans ses
caresses, et peu s'en fallait que je ne fusse bien aise du chagrin
qu'elle m'avait caus.

Je tombai malade en ce temps-l. Quoique ma maladie ne ft point
mortelle, il n'est pas concevable combien ma femme en parut alarme:
elle passait le jour auprs de moi; et la nuit, comme j'tais dans un
appartement spar, elle me venait voir deux ou trois fois, pour
apprendre par elle-mme de mes nouvelles: enfin, elle montrait une
extrme attention  courir au-devant de tous les secours dont j'avais
besoin; il semblait que sa vie ft attache  la mienne. De mon ct,
j'tais si sensible  toutes les marques de tendresse qu'elle me
donnait, que je ne pouvais me lasser de le lui tmoigner. Cependant,
seigneur Mendoce, elles n'taient pas aussi sincres que je me
l'imaginais.

Une nuit, ma sant commenait alors  se rtablir, mon valet de chambre
vint me rveiller: Seigneur, me dit-il tout mu, je suis fch
d'interrompre votre repos; mais je vous suis trop fidle pour vouloir
vous cacher ce qui se passe en ce moment chez vous: le duc de Naxera est
avec madame.

Je fus si tourdi de cette nouvelle, que je regardai quelque temps mon
valet sans pouvoir lui parler: plus je pensais au rapport qu'il me
faisait, plus j'avais de peine  le croire vritable. Non, Fabio,
m'criai-je, il n'est pas possible que ma femme soit capable d'une si
grande perfidie! Tu n'es point assur de ce que tu dis.--Seigneur,
reprit Fabio, plt au ciel que j'en pusse encore douter; mais de fausses
apparences ne m'ont point tromp. Depuis que vous tes malade, je
souponne qu'on introduit presque toutes les nuits le duc dans
l'appartement de madame: je me suis cach pour claircir mes soupons,
et je ne suis que trop persuad qu'ils sont justes.

A ce discours, je me levai tout furieux; je pris ma robe de chambre et
mon pe, et marchai vers l'appartement de ma femme, accompagn de
Fabio, qui portait de la lumire. Au bruit que nous fmes en entrant, le
duc, qui tait assis sur son lit, se leva, et, prenant un pistolet qu'il
avait  sa ceinture, il vint au-devant de moi et me tira: mais ce fut
avec tant de trouble et de prcipitation, qu'il me manqua. Alors je
m'avanai sur lui brusquement et lui enfonai mon pe dans le coeur. Je
m'adressai ensuite  ma femme, qui tait plus morte que vive: Et toi,
lui dis-je, infme, reois le prix de toutes tes perfidies. En disant
cela, je lui plongeai dans le sein mon pe toute fumante du sang de son
amant.

Je condamne mon emportement, seigneur don Fadrique, et j'avoue que
j'aurais pu assez punir une pouse infidle sans lui ter la vie; mais
quel homme pourrait conserver sa raison dans une pareille conjoncture?
Peignez-vous cette perfide femme attentive  ma maladie;
reprsentez-vous toutes ses dmonstrations d'amiti, toutes les
circonstances, toute l'normit de sa trahison, et jugez si l'on ne doit
point pardonner sa mort  un mari qu'une si juste fureur animait.

Pour achever cette tragique histoire en deux mots: aprs avoir
pleinement assouvi ma vengeance, je m'habillai  la hte; je jugeai bien
que je n'avais pas de temps  perdre; que les parents du duc me feraient
chercher par toute l'Espagne, et que, le crdit de ma famille ne pouvant
balancer le leur, je ne serais en sret que dans un pays tranger:
c'est pourquoi je choisis deux de mes meilleurs chevaux, et avec tout ce
que j'avais d'argent et de pierreries, je sortis de ma maison avant le
jour, suivi du valet qui m'avait si bien prouv sa fidlit: je pris la
route de Valence, dans le dessein de me jeter dans le premier vaisseau
qui ferait voile vers l'Italie. Comme je passais aujourd'hui prs du
bois o vous tiez, j'ai rencontr dona Thodora, qui m'a pri de la
suivre et de l'aider  vous sparer.

Aprs que le Toldan et achev de parler, don Fadrique lui dit:
Seigneur don Juan, vous vous tes justement veng du duc de Naxera;
soyez sans inquitude sur les poursuites que ses parents pourront faire:
vous demeurerez, s'il vous plat, chez moi, en attendant l'occasion de
passer en Italie. Mon oncle est gouverneur de Valence; vous serez plus
en sret ici qu'ailleurs, et vous y serez avec un homme qui veut tre
uni dsormais avec vous d'une troite amiti.

Zarate rpondit  Mendoce dans des termes pleins de reconnaissance, et
accepta l'asile qu'il lui prsentait. Admirez la force de la sympathie,
seigneur don Clofas, poursuivit Asmode: ces deux jeunes cavaliers se
sentirent tant d'inclination l'un pour l'autre, qu'en peu de jours il se
forma entr'eux une amiti comparable  celle d'Oreste et de Pylade. Avec
un mrite gal, ils avaient ensemble un tel rapport d'humeur, que ce qui
plaisait  don Fadrique ne manquait pas de plaire  don Juan; c'tait le
mme caractre: enfin ils taient faits pour s'aimer. Don Fadrique,
surtout, tait enchant des manires de son ami: il ne pouvait mme
s'empcher de les vanter  tout moment  dona Thodora.

Ils allaient souvent tous deux chez cette dame, qui voyait toujours
avec indiffrence les soins et les assiduits de Mendoce. Il en tait
trs-mortifi, et s'en plaignait quelquefois  son ami, qui, pour le
consoler, lui disait que les femmes les plus insensibles se laissaient
enfin toucher; qu'il ne manquait aux amants que la patience d'attendre
ce temps favorable; qu'il ne perdt point courage; que sa dame, tt ou
tard, rcompenserait ses services. Ce discours, quoique fond sur
l'exprience, ne rassurait point le timide Mendoce, qui craignait de ne
pouvoir jamais plaire  la veuve de Cifuentes. Cette crainte le jeta
dans une langueur qui faisait piti  don Juan; mais don Juan fut
bientt plus  plaindre que lui.

Quelque sujet qu'et ce Toldan d'tre rvolt contre les femmes, aprs
l'horrible trahison de la sienne, il ne put se dfendre d'aimer dona
Thodora; cependant, loin de s'abandonner  une passion qui offensait
son ami, il ne songea qu' la combattre; et, persuad qu'il ne la
pouvait vaincre qu'en s'loignant des yeux qui l'avaient fait natre, il
rsolut de ne plus voir la veuve de Cifuentes. Ainsi, lorsque Mendoce le
voulait mener chez elle, il trouvait toujours quelque prtexte pour s'en
excuser.

D'une autre part, don Fadrique n'allait pas une fois chez la dame,
qu'elle ne lui demandt pourquoi don Juan ne la venait plus voir. Un
jour qu'elle lui faisait cette question il lui rpondit en souriant que
son ami avait ses raisons. Et quelles raisons peut-il avoir de me fuir?
dit dona Thodora.--Madame, rpartit Mendoce, comme je voulais
aujourd'hui vous l'amener, et que je lui marquais quelque surprise sur
ce qu'il refusait de m'accompagner, il m'a fait une confidence qu'il
faut que je vous rvle pour le justifier. Il m'a dit qu'il avait fait
une matresse, et que, n'ayant pas beaucoup de temps  demeurer dans
cette ville, les moments lui taient chers.

--Je ne suis point satisfaite de cette excuse, reprit en rougissant la
veuve de Cifuentes: il n'est pas permis aux amants d'abandonner leurs
amis. Don Fadrique remarqua la rougeur de dona Thodora; il crut que la
vanit seule en tait la cause, et que ce qui faisait rougir la dame
n'tait qu'un simple dpit de se voir nglige. Il se trompait dans sa
conjecture: un mouvement plus vif que la vanit excitait l'motion
qu'elle laissait paratre; mais de peur qu'il ne dmlt ses sentiments,
elle changea de discours, et affecta, pendant le reste de l'entretien,
un enjouement qui aurait mis en dfaut la pntration de Mendoce, quand
il n'aurait pas d'abord pris le change.

Aussitt que la veuve de Cifuentes se trouva seule, elle tomba dans une
profonde rverie: elle sentit alors toute la force de l'inclination
qu'elle avait conue pour don Juan, et, la croyant plus mal rcompense
qu'elle ne l'tait: Quelle injuste et barbare puissance, dit-elle en
soupirant, se plat  enflammer des coeurs qui ne s'accordent pas? Je
n'aime pas don Fadrique qui m'adore, et je brle pour don Juan, dont une
autre que moi occupe la pense! Ah! Mendoce, cesse de me reprocher mon
indiffrence: ton ami t'en venge assez.

A ces mots, un vif sentiment de douleur et de jalousie lui fit rpandre
quelques larmes; mais l'esprance, qui sait adoucir les peines des
amants, vint bientt prsenter  son esprit de flatteuses images. Elle
se reprsenta que sa rivale pouvait n'tre pas fort dangereuse: que don
Juan tait peut-tre moins arrt par ses charmes qu'amus par ses
bonts, et que de si faibles liens n'taient pas difficiles  rompre.
Pour juger elle-mme de ce qu'elle en devait croire, elle rsolut
d'entretenir en particulier le Toldan. Elle le fit avertir de se
trouver chez elle; il s'y rendit, et, quand ils furent tous deux seuls,
dona Thodora prit ainsi la parole:

Je n'aurais jamais pens que l'amour pt faire oublier  un galant
homme ce qu'il doit aux dames; nanmoins, don Juan, vous ne venez plus
chez moi depuis que vous tes amoureux. J'ai sujet, ce me semble, de me
plaindre de vous. Je veux croire toutefois que ce n'est point de votre
propre mouvement que vous me fuyez: votre dame vous aura sans doute
dfendu de me voir. Avouez-le-moi, don Juan, et je vous excuse: je sais
que les amants ne sont pas libres dans leurs actions, et qu'ils
n'oseraient dsobir  leurs matresses.

--Madame, rpondit le Toldan, je conviens que ma conduite doit vous
tonner; mais, de grce, ne souhaitez pas que je me justifie:
contentez-vous d'apprendre que j'ai raison de vous viter.--Quelle que
puisse tre cette raison, reprit dona Thodora toute mue, je veux que
vous me la disiez.--H bien, Madame, rpartit don Juan, il faut vous
obir; mais ne vous plaignez pas si vous en entendez plus que vous n'en
voulez savoir.

Don Fadrique, poursuivit-il, vous a racont l'aventure qui m'a fait
quitter la Castille. En m'loignant de Tolde, le coeur plein de
ressentiment contre les femmes, je les dfiais toutes de me jamais
surprendre. Dans cette fire disposition, je m'approchai de Valence; je
vous rencontrai, et, ce que personne encore n'a pu faire peut-tre, je
soutins vos premiers regards sans en tre troubl: je vous ai revue mme
depuis impunment; mais, hlas! que j'ai pay cher quelques jours de
fiert! Vous avez enfin vaincu ma rsistance; votre beaut, votre
esprit, tous vos charmes se sont exercs sur un rebelle; en un mot, j'ai
pour vous tout l'amour que vous tes capable d'inspirer.

Voil, Madame, ce qui m'carte de vous. La personne dont on vous a dit
que j'tais occup n'est qu'une dame imaginaire: c'est une fausse
confidence que j'ai faite  Mendoce, pour prvenir les soupons que
j'aurais pu lui donner en refusant toujours de vous venir voir avec
lui.

Ce discours,  quoi dona Thodora ne s'tait point attendue, lui causa
une si grande joie, qu'elle ne put l'empcher de paratre. Il est vrai
qu'elle ne se mit point en peine de la cacher; et qu'au lieu d'armer ses
yeux de quelque rigueur, elle regarda le Toldan d'un air assez tendre,
et lui dit: Vous m'avez appris votre secret, don Juan; je veux aussi
vous dcouvrir le mien: coutez-moi.

Insensible aux soupirs d'Alvaro Ponce, peu touche de l'attachement de
Mendoce, je menais une vie douce et tranquille, lorsque le hasard vous
fit passer prs du bois o nous nous rencontrmes. Malgr l'agitation o
j'tais alors, je ne laissai pas de remarquer que vous m'offriez votre
secours de trs-bonne grce, et la manire avec laquelle vous stes
sparer deux rivaux furieux me fit concevoir une opinion fort
avantageuse de votre adresse et de votre valeur. Le moyen que vous
propostes pour les accorder me dplut: je ne pouvais sans beaucoup de
peine me rsoudre  choisir l'un ou l'autre; mais, pour ne vous rien
dguiser, je crois que vous aviez dj un peu de part  ma rpugnance:
car dans le mme moment que, force par la ncessit, ma bouche nomma
don Fadrique, je sentis que mon coeur se dclarait pour l'inconnu.
Depuis ce jour, que je dois appeler heureux, aprs l'aveu que vous
m'avez fait, votre mrite a augment l'estime que j'avais pour vous.

Je ne vous fais pas, continua-t-elle, un mystre de mes sentiments: je
vous les dclare avec la mme franchise que j'ai dit  Mendoce que je ne
l'aimais point. Une femme qui a le malheur de se sentir du penchant pour
un amant qui ne saurait tre  elle a raison de se contraindre, et de se
venger du moins de sa faiblesse par un silence ternel; mais je crois
que l'on peut sans scrupule dcouvrir une tendresse innocente  un homme
qui n'a que des vues lgitimes. Oui, je suis ravie que vous m'aimiez, et
j'en rends grces au ciel, qui nous a sans doute destins l'un pour
l'autre.

Aprs ce discours, la dame se tut pour laisser parler don Juan, et lui
donner lieu de faire clater les transports de joie et de reconnaissance
qu'elle croyait lui avoir inspirs; mais au lieu de paratre enchant
des choses qu'il venait d'entendre, il demeura triste et rveur.

Que vois-je, don Juan! lui dit-elle; quand, pour vous faire un sort
qu'un autre que vous pourrait trouver digne d'envie, j'oublie la fiert
de mon sexe, et vous montre une me charme, vous rsistez  la joie que
doit vous causer une dclaration si obligeante! vous gardez un silence
glac! je vois mme de la douleur dans vos yeux. Ah! don Juan, quel
trange effet produisent en vous mes bonts!

--Eh! quel autre effet, Madame, rpondit tristement le Toldan,
peuvent-elles faire sur un coeur comme le mien? Je suis d'autant plus
misrable que vous me tmoignez plus d'inclination. Vous n'ignorez pas
ce que Mendoce fait pour moi: vous savez quelle tendre amiti nous lie:
pourrais-je tablir mon bonheur sur la ruine de ses plus douces
esprances?--Vous avez trop de dlicatesse, dit dona Thodora: je n'ai
rien promis  don Fadrique; je puis vous offrir ma foi sans mriter ses
reproches, et vous pouvez la recevoir sans lui faire un larcin. J'avoue
que l'ide d'un ami malheureux doit vous causer quelque peine; mais, don
Juan, est-elle capable de balancer l'heureux destin qui vous attend?

--Oui, Madame, rpliqua-t-il d'un ton ferme: un ami tel que Mendoce a
plus de pouvoir sur moi que vous ne pensez. S'il vous tait possible de
concevoir toute la tendresse, toute la force de notre amiti, que vous
me trouveriez  plaindre! Don Fadrique n'a rien de cach pour moi; mes
intrts sont devenus les siens: les moindres choses qui me regardent ne
sauraient chapper  son attention, ou, pour tout dire en un mot, je
partage son me avec vous.

Ah! si vous vouliez que je profitasse de vos bonts, il fallait me les
laisser voir avant que j'eusse form les noeuds d'une amiti si forte.
Charm du bonheur de vous plaire, je n'aurais alors regard Mendoce que
comme un rival: mon coeur, en garde contre l'affection qu'il me
marquait, n'y aurait pas rpondu, et je ne lui devrais pas aujourd'hui
tout ce que je lui dois; mais, Madame, il n'est plus temps; j'ai reu
tous les services qu'il a voulu me rendre; j'ai suivi le penchant que
j'avais pour lui: la reconnaissance et l'inclination me lient et me
rduisent enfin  la cruelle ncessit de renoncer au sort glorieux que
vous me prsentez.

En cet endroit, dona Thodora, qui avait les yeux couverts de larmes,
prit son mouchoir pour s'essuyer. Cette action troubla le Toldan; il
sentit chanceler sa constance: il commenait  ne rpondre plus de rien.
Adieu, Madame, continua-t-il d'une voix entrecoupe de soupirs, adieu,
il faut vous fuir pour sauver ma vertu; je ne puis soutenir vos pleurs,
ils vous rendent trop redoutable. Je vais m'loigner de vous pour
jamais, et pleurer la perte de tant de charmes que mon inexorable amiti
veut que je lui sacrifie. En achevant ces paroles il se retira avec un
reste de fermet qu'il n'avait pas peu de peine  conserver.

Aprs son dpart, la veuve de Cifuentes fut agite de mille mouvements
confus: elle eut honte de s'tre dclare  un homme qu'elle n'avait pu
retenir; mais, ne pouvant douter qu'il ne ft fortement pris, et que le
seul intrt d'un ami ne lui ft refuser la main qu'elle lui offrait,
elle fut assez raisonnable pour admirer un si rare effort d'amiti, au
lieu de s'en offenser. Nanmoins, comme on ne saurait s'empcher de
s'affliger quand les choses n'ont pas le succs que l'on dsire, elle
rsolut d'aller ds le lendemain  la campagne pour dissiper ses
chagrins, ou plutt pour les augmenter, car la solitude est plus propre
 fortifier l'amour qu' l'affaiblir.

Don Juan, de son ct, n'ayant pas trouv Mendoce au logis, s'tait
enferm dans son appartement pour s'abandonner en libert  sa douleur.
Aprs ce qu'il avait fait en faveur d'un ami, il crut qu'il lui tait
permis du moins d'en soupirer; mais don Fadrique vint bientt
interrompre sa rverie, et, jugeant  son visage qu'il tait indispos,
il en tmoigna tant d'inquitude que don Juan, pour le rassurer, fut
oblig de lui dire qu'il n'avait besoin que de repos. Mendoce sortit
aussitt pour le laisser reposer; mais il sortit d'un air si triste, que
le Toldan en sentit plus vivement son infortune. O ciel, dit il en
lui-mme, pourquoi faut-il que la plus tendre amiti du monde fasse tout
le malheur de ma vie?

Le jour suivant, don Fadrique n'tait pas encore lev qu'on le vint
avertir que dona Thodora tait partie avec tout son domestique pour son
chteau de Villaral, et qu'il y avait apparence qu'elle n'en
reviendrait pas sitt. Cette nouvelle le chagrina, moins  cause des
peines que fait souffrir l'loignement d'un objet aim, que parce qu'on
lui avait fait mystre de ce dpart. Sans savoir ce qu'il en devait
penser, il en conut un funeste prsage.

Il se leva pour aller voir son ami, tant pour l'entretenir l-dessus
que pour apprendre l'tat de sa sant. Mais comme il achevait de
s'habiller, don Juan entra dans sa chambre, en lui disant: Je viens
dissiper l'inquitude que je vous cause: je me porte assez bien
aujourd'hui.--Cette bonne nouvelle, rpondit Mendoce, me console un peu
de la mauvaise que j'ai reue. Le Toldan demanda quelle tait cette
mauvaise nouvelle; et don Fadrique, aprs avoir fait sortir ses gens,
lui dit: Dona Thodora est partie ce matin pour la campagne, o l'on
croit qu'elle sera longtemps. Ce dpart m'tonne. Pourquoi me l'a-t-on
cach? Qu'en pensez-vous, don Juan? N'ai-je pas raison d'tre alarm?

Zarate se garda bien de lui dire sur cela sa pense, et tcha de lui
persuader que dona Thodora pouvait tre alle  la campagne sans qu'il
et sujet de s'en effrayer. Mais Mendoce, peu content des raisons que
son ami employait pour le rassurer, l'interrompit: Tous ces discours,
dit-il, ne sauraient dissiper le soupon que j'ai conu; j'aurai fait
peut-tre imprudemment quelque chose qui aura dplu  dona Thodora.
Pour m'en punir, elle me quitte, sans daigner seulement m'apprendre mon
crime.

Quoi qu'il en soit, je ne puis demeurer plus longtemps dans
l'incertitude. Allons, don Juan, allons la trouver; je vais faire
prparer des chevaux.--Je vous conseille, lui dit le Toldan, de ne
mener personne avec vous: cet claircissement se doit faire sans
tmoins.--Don Juan ne saurait tre de trop, reprit don Fadrique; dona
Thodora n'ignore point que vous savez tout ce qui se passe dans mon
coeur: elle vous estime; et, loin de m'embarrasser, vous m'aiderez 
l'apaiser en ma faveur.

--Non, don Fadrique, rpliqua-t-il, ma prsence ne peut vous tre
utile. Partez tout seul, je vous en conjure.--Non, mon cher don Juan,
rpartit Mendoce, nous irons ensemble: j'attends cette complaisance de
votre amiti.--Quelle tyrannie! s'cria le Toldan d'un air chagrin.
Pourquoi exigez-vous de mon amiti ce qu'elle ne doit pas vous
accorder?

Ces paroles, que don Fadrique ne comprenait pas, et le ton brusque dont
elles avaient t prononces, le surprirent trangement. Il regarda son
ami avec attention. Don Juan, lui dit-il, que signifie ce que je viens
d'entendre? Quel affreux soupon nat dans mon esprit! Ah! c'est trop
vous contraindre et me gner; parlez. Qui cause la rpugnance que vous
marquez  m'accompagner?

--Je voulais vous la cacher, rpondit le Toldan; mais puisque vous
m'avez forc vous-mme  la laisser paratre, il ne faut plus que je
dissimule: cessons, mon cher don Fadrique, de nous applaudir de la
conformit de nos affections; elle n'est que trop parfaite: les traits
qui vous ont bless n'ont point pargn votre ami. Dona
Thodora...--Vous seriez mon rival, interrompit Mendoce en
plissant!--Ds que j'ai connu mon amour, rpartit don Juan, je l'ai
combattu. J'ai fui constamment la veuve de Cifuentes; vous le savez:
vous m'en avez vous-mme fait des reproches; je triomphais du moins de
ma passion, si je ne pouvais la dtruire.

Mais hier cette dame me fit dire qu'elle souhaitait de me parler chez
elle. Je m'y rendis. Elle me demanda pourquoi je semblais vouloir
l'viter. J'inventai des excuses; elle les rejeta. Enfin je fus oblig
de lui en dcouvrir la vritable cause. Je crus qu'aprs cette
dclaration elle approuverait le dessein que j'avais de la fuir; mais,
par un bizarre effet de mon toile, vous le dirai-je? Oui, Mendoce, je
dois vous le dire, je trouvai Thodora prvenue pour moi.

Quoique don Fadrique et l'esprit du monde le plus doux et le plus
raisonnable, il fut saisi d'un mouvement de fureur  ce discours, et
interrompant encore son ami en cet endroit: Arrtez, don Juan, lui
dit-il, percez-moi plutt le sein que de poursuivre ce fatal rcit. Vous
ne vous contentez pas de m'avouer que vous tes mon rival, vous
m'apprenez encore qu'on vous aime! Juste ciel! Quelle confidence vous
m'osez faire! Vous mettez notre amiti  une preuve trop rude. Mais que
dis-je, notre amiti? vous l'avez viole en conservant les sentiments
perfides que vous me dclarez.

Quelle tait mon erreur! Je vous croyais gnreux, magnanime, et vous
n'tes qu'un faux ami, puisque vous avez t capable de concevoir un
amour qui m'outrage. Je suis accabl de ce coup imprvu: je le sens
d'autant plus vivement, qu'il m'est port par une main...--Rendez-moi
plus de justice, interrompit  son tour le Toldan; donnez-vous un
moment de patience; je ne suis rien moins qu'un faux ami. Ecoutez-moi,
et vous vous repentirez de m'avoir appel de ce nom odieux.

Alors il lui raconta ce qui s'tait pass entre la veuve de Cifuentes
et lui, le tendre aveu qu'elle lui avait fait, et les discours qu'elle
lui avait tenus pour l'engager  se livrer sans scrupule  sa passion.
Il lui rpta ce qu'il avait rpondu  ce discours; et  mesure qu'il
parlait de la fermet qu'il avait fait paratre, don Fadrique sentait
vanouir sa fureur. Enfin, ajouta don Juan, l'amiti l'emporta sur
l'amour; je refusai la foi de dona Thodora. Elle en pleura de dpit;
mais, grand Dieu, que ses pleurs excitrent de trouble dans mon me! Je
ne puis m'en ressouvenir sans trembler encore du pril que j'ai couru.
Je commenais  me trouver barbare, et pendant quelques instants,
Mendoce, mon coeur vous devint infidle. Je ne cdai pas pourtant  ma
faiblesse, et je me drobai par une prompte fuite  des larmes si
dangereuses. Mais ce n'est pas assez d'avoir vit ce danger; il faut
craindre pour l'avenir. Il faut hter mon dpart: je ne veux plus
m'exposer aux regards de Thodora. Aprs cela, don Fadrique
m'accusera-t-il encore d'ingratitude et de perfidie?

--Non, lui rpondit Mendoce en l'embrassant, je vous rends toute votre
innocence. J'ouvre les yeux; pardonnez un injuste reproche au premier
transport d'un amant qui se voit ravir toutes ses esprances. Hlas!
devais-je croire que dona Thodora pourrait vous voir longtemps sans
vous aimer, sans se rendre  ces charmes dont j'ai moi-mme prouv le
pouvoir? Vous tes un vritable ami. Je n'impute plus mon malheur qu'
la Fortune, et, loin de vous har, je sens augmenter pour vous ma
tendresse. H! quoi! vous renoncez pour moi  la possession de dona
Thodora, vous faites  notre amiti un si grand sacrifice, et je n'en
serais pas touch! Vous pouvez dompter votre amour, et je ne ferais pas
un effort pour vaincre le mien! Je dois rpondre  votre gnrosit, don
Juan; suivez le penchant qui vous entrane: pousez la veuve de
Cifuentes; que mon coeur, s'il veut, en gmisse, Mendoce vous en presse.

--Vous m'en pressez en vain, rpliqua Zarate. J'ai pour elle, je le
confesse, une passion violente; mais votre repos m'est plus cher que mon
bonheur.--Et le repos de Thodora, reprit don Fadrique, vous doit-il
tre indiffrent? Ne nous flattons point: le penchant qu'elle a pour
vous dcide de mon sort. Quand vous vous loigneriez d'elle, quand, pour
me la cder, vous iriez loin de ses yeux traner une vie dplorable, je
n'en serais pas mieux: puisque je n'ai pu lui plaire jusqu'ici, je ne
lui plairai jamais: le ciel n'a rserv cette gloire qu' vous seul.
Elle vous a aim ds le premier moment qu'elle vous a vu: elle a pour
vous une inclination naturelle; en un mot, elle ne saurait tre heureuse
qu'avec vous. Recevez donc la main qu'elle vous prsente: comblez ses
dsirs et les vtres: abandonnez-moi  mon infortune, et ne faites pas
trois misrables, lorsqu'un seul peut puiser toute la rigueur du
destin.

Asmode, en cet endroit, fut oblig d'interrompre son rcit pour couter
l'colier, qui lui dit: Ce que vous me racontez est surprenant. Y
a-t-il en effet des gens d'un si beau caractre? Je ne vois dans le
monde que des amis qui se brouillent, je ne dis pas pour des matresses
comme dona Thodora, mais pour des coquettes fieffes. Un amant peut-il
renoncer  un objet qu'il adore et dont il est aim, de peur de rendre
un ami malheureux? Je ne croyais cela possible que dans la nature du
roman, o l'on peint les hommes tels qu'ils devraient tre, plutt que
tels qu'ils sont.--Je demeure d'accord, rpondit le diable, que ce n'est
pas une chose fort ordinaire; mais elle est non-seulement dans la nature
du roman, elle est aussi dans la belle nature de l'homme. Cela est si
vrai, que depuis le dluge j'en ai vu deux exemples, y compris celui-ci.
Revenons  mon histoire.

Les deux amis continurent  se faire un sacrifice de leur passion, et
l'un ne voulant point cder  la gnrosit de l'autre, leurs sentiments
amoureux demeurrent suspendus pendant quelques jours. Ils cessrent de
s'entretenir de Thodora: ils n'osaient plus mme prononcer son nom.
Mais tandis que l'amiti triomphait ainsi de l'amour dans la ville de
Valence, l'amour, comme pour s'en venger, rgnait ailleurs avec
tyrannie, et se faisait obir sans rsistance.

Dona Thodora s'abandonnait  sa tendresse dans son chteau de
Villaral, situ prs de la mer. Elle pensait sans cesse  don Juan, et
ne pouvait perdre l'esprance de l'pouser, quoiqu'elle ne dt pas s'y
attendre, aprs les sentiments d'amiti qu'il avait fait clater pour
don Fadrique.

Un jour, aprs le coucher du soleil, comme elle prenait sur le bord de
la mer le plaisir de la promenade avec une de ses femmes, elle aperut
une petite chaloupe qui venait gagner le rivage. Il lui sembla d'abord
qu'il y avait dedans sept  huit hommes de fort mauvaise mine; mais
aprs les avoir vus de plus prs, et considrs avec plus d'attention,
elle jugea qu'elle avait pris des masques pour des visages. En effet,
c'taient des gens masqus, et tous arms d'pes et de bayonnettes.

Elle frmit  leur aspect, et, ne tirant pas bon augure de la descente
qu'ils se prparaient  faire, elle tourna brusquement ses pas vers le
chteau. Elle regardait de temps en temps derrire elle pour les
observer; et remarquant qu'ils avaient pris terre, et qu'ils
commenaient  la poursuivre, elle se mit  courir de toute sa force;
mais, comme elle ne courait pas si bien qu'Atalante, et que les masques
taient lgers et vigoureux, ils la joignirent  la porte du chteau et
l'arrtrent.

La dame et la fille qui l'accompagnait poussrent de grands cris qui
attirrent aussitt quelques domestiques; et ceux-ci donnant l'alarme au
chteau, tous les valets de dona Thodora accoururent bientt arms de
fourches et de btons. Cependant deux hommes des plus robustes de la
troupe masque, aprs avoir pris entre leurs bras la matresse et la
suivante, les emportaient vers la chaloupe, malgr leur rsistance,
pendant que les autres faisaient tte aux gens du chteau, qui
commencrent  les presser vivement. Le combat fut long; mais enfin les
hommes masqus excutrent heureusement leur entreprise, et regagnrent
leur chaloupe en se battant en retraite. Il tait temps qu'ils se
retirassent; car ils n'taient pas encore tous embarqus qu'ils virent
paratre du ct de Valence quatre ou cinq cavaliers qui piquaient 
outrance, et semblaient vouloir venir au secours de Thodora. A cette
vue, les ravisseurs se htrent si bien de prendre le large, que
l'empressement des cavaliers fut inutile.

Ces cavaliers taient don Fadrique et don Juan. Le premier avait reu
ce jour-l une lettre par laquelle on lui mandait que l'on avait appris
de bonne part qu'Alvaro Ponce tait dans l'le de Majorque, qu'il avait
quip une espce de tartane, et qu'avec une vingtaine de gens qui
n'avaient rien  perdre, il se proposait d'enlever la veuve de Cifuentes
la premire fois qu'elle serait dans son chteau. Sur cet avis, le
Toldan et lui, avec leurs valets de chambre, taient partis de Valence
sur-le-champ, pour venir apprendre cet attentat  dona Thodora. Ils
avaient dcouvert de loin, sur le bord de la mer, un assez grand nombre
de personnes qui paraissaient combattre les unes contre les autres, et
souponnant que ce pouvait tre ce qu'ils craignaient, ils poussaient
leurs chevaux  toute bride, pour s'opposer au projet de don Alvar.
Mais, quelque diligence qu'ils pussent faire, ils n'arrivrent que pour
tre tmoins de l'enlvement qu'ils voulaient prvenir.

Pendant ce temps-l, Alvaro Ponce, fier du succs de son audace,
s'loignait de la cte avec sa proie, et sa chaloupe allait joindre un
petit vaisseau arm qui l'attendait en pleine mer. Il n'est pas possible
de sentir une plus vive douleur que celle qu'eurent Mendoce et don Juan.
Ils firent mille imprcations contre don Alvar, et remplirent l'air de
plaintes aussi pitoyables que vaines. Tous les domestiques de Thodora,
anims par un si bel exemple, n'pargnrent point les lamentations: tout
le rivage retentissait de cris: la fureur, le dsespoir, la dsolation
rgnaient sur ces tristes bords. Le ravissement d'Hlne ne causa point,
dans la cour de Sparte, une si grande consternation.




CHAPITRE XIV

_Du dml d'un pote tragique avec un auteur comique._


L'colier ne put s'empcher d'interrompre le diable en cet endroit:
Seigneur Asmode, lui dit-il, il n'y a pas moyen de rsister  la
curiosit que j'ai de savoir ce que signifie une chose qui attire mon
attention, malgr le plaisir que je prends  vous couter. Je remarque
dans une chambre deux hommes en chemise qui se tiennent  la gorge et
aux cheveux, et plusieurs personnes en robe de chambre qui s'empressent
 les sparer. Apprenez-moi, je vous prie, ce que cela veut dire. Le
dmon, qui ne cherchait qu' le contenter, lui donna sur-le-champ cette
satisfaction de la manire suivante.

Les personnages que vous voyez en chemise et qui se battent, lui
dit-il, sont deux auteurs Franais; et les gens qui les sparent sont
deux Allemands, un Flamand et un Italien. Ils demeurent tous dans la
mme maison, qui est un htel garni o il ne loge gure que des
trangers. L'un de ces auteurs fait des tragdies, et l'autre des
comdies. Le premier, pour quelque dsagrment qu'il a essuy en France,
est venu en Espagne; et le dernier, peu content de sa condition  Paris,
a fait le mme voyage, dans l'esprance de trouver  Madrid une
meilleure fortune.

Le pote tragique est un esprit vain et prsomptueux, qui s'est fait,
en dpit de la plus saine partie du public, une assez grande rputation
dans son pays. Pour tenir sa muse en haleine, il compose tous les jours;
ne pouvant dormir cette nuit, il a commenc une pice dont il a tir le
sujet de l'Iliade. Il en a fait une scne; et comme son moindre dfaut
est d'avoir, ainsi que ses confrres, une dmangeaison continuelle
d'assassiner les gens du rcit de ses ouvrages, il s'est lev, a pris sa
chandelle, et, tout en chemise, est venu frapper rudement  la porte de
l'auteur comique, qui, faisant un meilleur usage de son temps, dormait
d'un profond sommeil.

Celui-ci s'est rveill au bruit, et est all ouvrir  l'autre, qui,
d'un air de possd, lui a dit en entrant: Tombez, mon ami, tombez 
mes genoux: adorez un gnie que Melpomne favorise. Je viens d'enfanter
des vers... Mais, que dis-je, je viens? c'est Apollon lui-mme qui me
les a dicts: si j'tais  Paris, j'irais les lire aujourd'hui de maison
en maison; j'attends qu'il soit jour pour en aller charmer monsieur
notre ambassadeur, aussi bien que tous les Franais qui sont  Madrid.
Avant que je les montre  personne, je veux vous les rciter.

--Je vous remercie de la prfrence, a rpondu l'auteur comique en
baillant de toute sa force: ce qu'il y a de fcheux, c'est que vous
prenez un peu mal votre temps; je me suis couch fort tard, le sommeil
m'accable, et je ne rponds pas que j'entende sans me rendormir tous les
vers que vous avez  me dire.--Oh! j'en rponds bien, moi, a repris le
pote tragique: quand vous seriez mort, la scne que je viens de
composer serait capable de vous rappeler  la vie. Ma versification
n'est point un assemblage de sentiments communs et d'expressions
triviales que la rime seule soutienne; c'est une posie mle qui meut
le coeur et frappe l'esprit. Je ne suis pas de ces potreaux dont les
pitoyables nouveauts ne font que passer sur la scne comme des ombres,
et vont  Utique divertir les Africains: mes pices, dignes d'tre
consacres avec ma statue dans la bibliothque palatine, ont encore la
foule aprs trente reprsentations; mais venons, ajouta ce pote
modeste, venons aux vers dont je veux vous donner l'trenne.

Voici ma tragdie: _La mort de Patrocle_. Scne premire. Brisede et
les autres captives d'Achille paraissent: elles s'arrachent les cheveux
et se frappent le sein, pour tmoigner la douleur qu'elles ont de la
perte de Patrocle. Elles ne peuvent pas mme se soutenir; abattues par
leur dsespoir, elles se laissent tomber sur le thtre. Vous me direz
que cela est un peu hasard: mais c'est ce que je cherche. Que les
petits gnies se tiennent dans les bornes troites de l'imitation, sans
oser les franchir,  la bonne heure! Il y a de la prudence dans leur
timidit. Pour moi, j'aime le nouveau, et je tiens que, pour mouvoir et
ravir les spectateurs, il faut leur prsenter des images auxquelles ils
ne s'attendent point.

Les captives sont donc couches par terre. Phoenix, gouverneur
d'Achille, est avec elles: il les aide  se relever l'une aprs l'autre.
Ensuite il commence la protase par ces vers:

    Priam va perdre Hector et sa superbe ville;
    Les Grecs veulent venger le compagnon d'Achille
    Le fier Agamemnon, le Divin Camelus,
    Nestor pareil aux dieux, le vaillant Eumelus,
    Lonte de la pique adroit  l'exercice,
    Le nerveux Diomde et l'loquent Ulysse;
    Achille s'y prpare, et dj ce hros
    Pousse vers Ilium ses immortels chevaux[1].
    Pour arriver plus tt o sa fureur l'entrane,
    Quoique l'oeil qui les voit ne les suive qu' peine,
    Il leur dit: Cher Xantus, Balius, avancez:
    Et lorsque vous serez de carnage lasss,
    Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville,
    Regagnez notre camp, mais non pas sans Achille.
    Xantus baisse la tte et rpond par ces mots:
    Achille, vous serez content de vos chevaux:
    Ils vont aller au gr de votre impatience;
    Mais de votre trpas l'instant fatal s'avance.
    Junon aux yeux de boeuf ainsi le fait parler,
    Et d'Achille aussitt le char semble voler.
    Les Grecs, en le voyant, de mille cris de joie
    Soudain font retentir le rivage de Troie.
    Ce prince, revtu des armes de Vulcain,
    Parat plus clatant que l'astre du matin,
    Ou tel que le soleil commenant sa carrire
    S'lve pour donner au monde la lumire,
    Ou brillant comme un feu que les villageois font
    Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont.

  [1] _Hom. Lib. XIX._

Je m'arrte, a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer
un moment; car si je vous rcitais toute ma scne de suite, la beaut de
ma versification et le grand nombre de traits brillants et de penses
sublimes qu'elle contient vous suffoqueraient. Remarquez la justesse de
cette comparaison: _Plus clatant qu'un feu que les villageois font..._
Tout le monde ne sent point cela; mais vous, qui avez de l'esprit, et du
vritable, vous en devez tre enchant.--Je le suis sans doute, a
rpondu l'auteur comique en souriant d'un air malin; rien n'est si beau,
et je suis persuad que vous ne manquerez pas de parler aussi dans votre
tragdie du soin que Thtis prenait de chasser les mouches troyennes qui
s'approchaient du corps de Patrocle.--Ne pensez pas vous en moquer, a
rpliqu le tragique. Un pote qui a de l'habilet peut tout risquer:
cet endroit-l est peut-tre celui de ma pice le plus propre  me
fournir des vers pompeux: je ne le raterai pas, sur ma parole.

Tous mes ouvrages, a-t-il continu sans faon, sont marqus au bon
coin; aussi; quand je les lis, il faut voir comme on les applaudit! je
m'arrte  chaque vers pour recevoir des louanges. Je me souviens qu'un
jour je lisais  Paris une tragdie dans une maison o il va tous les
jours de beaux esprits  l'heure du dner, et dans laquelle, sans
vanit, je ne passe pas pour un Pradon: la grande comtesse de
Vieille-Brune y tait; elle a le got fin et dlicat; je suis son pote
favori. Elle pleurait  chaudes larmes ds la premire scne; elle fut
oblige de changer de mouchoir au second acte; elle ne fit que
sanglotter au troisime; elle se trouva mal au quatrime, et je crus, 
la catastrophe, qu'elle allait mourir avec le hros de ma pice.

A ces mots, quelque envie qu'et l'auteur comique de garder son
srieux, il lui est chapp un clat de rire. Ah! que je reconnais
bien, dit-il, cette bonne comtesse  ce trait-l: c'est une femme qui ne
peut souffrir la comdie; elle a tant d'aversion pour le comique,
qu'elle sort ordinairement de sa loge aprs la grande pice, pour
emporter toute sa douleur. La tragdie est sa belle passion: que
l'ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des
amants malheureux, vous tes sr d'attendrir la dame. Franchement, si je
composais des pomes srieux, je voudrais avoir d'autres approbateurs
qu'elle.

--Oh! j'en ai d'autres aussi, dit le pote tragique; j'ai l'approbation
de mille personnes de qualit, tant mles que femelles...--Je me
dfierais encore du suffrage de ces personnes-l, interrompit l'auteur
comique: je serais en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien
pourquoi? C'est que ces sortes d'auditeurs sont distraits, pour la
plupart, pendant une lecture, et qu'ils se laissent prendre  la beaut
d'un vers, ou  la dlicatesse d'un sentiment: cela suffit pour leur
faire louer tout un ouvrage, quelque imparfait qu'il puisse tre
d'ailleurs. Tout au contraire, entendent-ils quelques vers dont la
platitude ou la duret leur blesse l'oreille, il ne leur en faut pas
davantage pour dcrier une bonne pice.

--H bien! a repris l'auteur srieux, puisque vous voulez que ces
juges-l me soient suspects, je m'en fie donc aux applaudissements du
parterre.--H! ne me vantez pas, s'il vous plat, votre parterre, a
rpliqu l'autre: il fait paratre trop de caprice dans ses dcisions.
Il se trompe quelquefois si lourdement aux reprsentations des pices
nouvelles, qu'il sera des deux mois entiers sottement enchant d'un
mauvais ouvrage. Il est vrai que dans la suite l'impression le dsabuse,
et que l'auteur demeure dshonor aprs un heureux succs.

--C'est un malheur qui n'est pas  craindre pour moi, a dit le
tragique; on rimprime mes pices aussi souvent qu'elles sont
reprsentes. J'avoue qu'il n'en est pas de mme des comdies;
l'impression dcouvre leur faiblesse: les comdies n'tant que des
bagatelles, que de petites productions d'esprit...--Tout beau, monsieur
l'auteur tragique, interrompit l'autre, tout beau! vous ne songez pas
que vous vous chauffez; parlez, de grce, devant moi, de la comdie
avec un peu moins d'irrvrence. Pensez-vous qu'une pice comique soit
moins difficile  composer qu'une tragdie? Dtrompez-vous: il n'est pas
plus ais de faire rire les honntes gens que de les faire pleurer.
Sachez qu'un sujet ingnieux dans les moeurs de la vie ordinaire ne
cote pas moins  traiter que le plus beau sujet hroque.

--Ah! parbleu, s'crie le pote srieux d'un ton railleur, je suis ravi
de vous entendre parler dans ces termes. H bien, monsieur Calidas, pour
viter la dispute, je veux dsormais autant estimer vos ouvrages que je
les ai mpriss jusqu'ici.--Je me soucie fort peu de vos mpris,
monsieur Giblet, reprend avec prcipitation l'auteur comique; et pour
rpondre  vos airs insolents, je vais vous dire nettement ce que je
pense des vers que vous venez de me rciter: ils sont ridicules, et les
penses, quoique tires d'Homre, n'en sont pas moins plates. Achille
parle  ses chevaux; ses chevaux lui rpondent: il y a l-dedans une
image basse, de mme que dans la comparaison du feu que les villageois
font sur une montagne. Ce n'est pas faire honneur aux anciens que de les
piller de cette sorte: ils sont,  la vrit, remplis de choses
admirables; mais il faut avoir plus de got que vous n'en avez, pour
faire un heureux choix de celles qu'on doit emprunter d'eux.

--Puisque vous n'avez pas assez d'lvation de gnie, a rpliqu
Giblet, pour apercevoir les beauts de ma posie, et pour vous punir
d'avoir os critiquer ma scne, je ne vous en lirai pas la suite.--Je ne
suis que trop puni d'avoir entendu le commencement, a rparti Calidas:
il vous sied bien,  vous, de mpriser mes comdies! Apprenez que la
plus mauvaise que je puisse faire sera toujours fort au-dessus de vos
tragdies, et qu'il est plus facile de prendre l'essor et de se guinder
sur de grands sentiments, que d'attraper une plaisanterie fine et
dlicate.

--Grce au ciel, dit le tragique d'un air ddaigneux, si j'ai le
malheur de n'avoir pas votre estime, je crois devoir m'en consoler. La
cour juge plus favorablement de moi que vous ne faites, et la pension
dont elle m'a bien voulu...--Eh! ne croyez pas m'blouir avec vos
pensions de cour, interrompt Calidas: je sais trop de quelle manire on
les obtient, pour en faire plus de cas de vos ouvrages. Encore une fois,
ne vous imaginez pas mieux valoir que les auteurs comiques. Et pour vous
prouver mme que je suis convaincu qu'il est plus ais de composer des
pomes dramatiques srieux que d'autres, c'est que si je retourne en
France, et que je n'y russisse pas dans le comique, je m'abaisserai 
faire des tragdies.

--Pour un composeur de farces, dit l dessus le pote tragique, vous
avez bien de la vanit.--Pour un versificateur qui ne doit sa rputation
qu' de faux brillants, dit l'auteur comique, vous vous en faites bien
accroire.--Vous tes un insolent, a rpliqu l'autre. Si je n'tais pas
chez vous, mon petit monsieur Calidas, la priptie de cette aventure
vous apprendrait  respecter le cothurne.--Que cette considration ne
vous retienne point, mon grand monsieur Giblet, a rpondu Calidas. Si
vous avez envie de vous faire battre, je vous battrai aussi bien chez
moi qu'ailleurs.

En mme temps ils se sont tous deux pris  la gorge et aux cheveux, et
les coups de poing et de pied n'ont pas t pargns de part et d'autre.
Un Italien, couch dans la chambre voisine, a entendu tout ce dialogue,
et au bruit que les auteurs faisaient en se battant, il a jug qu'ils
taient aux prises. Il s'est lev, et, par compassion pour ces Franais,
quoiqu'Italien, il a appel du monde. Un Flamand et deux Allemands, qui
sont ces personnes que vous voyez en robe de chambre, viennent avec
l'Italien sparer les combattants.

--Ce dml me parat plaisant, dit don Clofas. Mais,  ce que je vois,
les auteurs tragiques, en France, s'imaginent tre des personnages plus
importants que ceux qui ne font que des comdies.--Sans doute, rpondit
Asmode. Les premiers se croient autant au-dessus des autres, que les
hros des tragdies sont au-dessus des valets des pices comiques.--Eh,
sur quoi fondent-ils leur orgueil? rpliqua l'colier; est-ce qu'il
serait en effet plus difficile de faire une tragdie qu'une comdie?--La
question que vous me faites, rpartit le diable, a cent fois t agite,
et l'est encore tous les jours. Pour moi, voici comme je la dcide, n'en
dplaise aux hommes qui ne sont pas de mon sentiment: je dis qu'il n'est
pas plus facile de composer une pice comique qu'une tragique; car si la
dernire tait plus difficile que l'autre, il faudrait conclure de l
qu'un faiseur de tragdies serait plus capable de faire une comdie que
le meilleur auteur comique, ce qui ne s'accorderait pas avec
l'exprience. Ces deux sortes de pomes demandent donc deux gnies d'un
caractre diffrent, mais d'une gale habilet.

Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digression: je vais
reprendre le fil de l'histoire que vous avez interrompue.




CHAPITRE XV

_Suite et conclusion de l'histoire de la force de l'amiti._


Si les valets de dona Thodora n'avaient pu empcher son enlvement,
ils s'y taient du moins opposs avec courage, et leur rsistance avait
t fatale  une partie des gens d'Alvaro Ponce. Ils en avaient entre
autres bless un si dangereusement, que, ses blessures ne lui ayant pas
permis de suivre ses camarades, il tait demeur presque sans vie tendu
sur le sable.

On reconnut ce malheureux pour un valet de don Alvar; et comme on
s'aperut qu'il respirait encore, on le porta au chteau, o l'on
n'pargna rien pour lui faire reprendre ses esprits: on en vint  bout,
quoique le sang qu'il avait perdu l'et laiss dans une extrme
faiblesse. Pour l'engager  parler, on lui promit d'avoir soin de ses
jours, et de ne le pas livrer  la rigueur de la justice, pourvu qu'il
voult dire o son matre emmenait dona Thodora.

Il fut flatt de cette promesse, bien qu'en l'tat o il tait il dt
avoir peu d'esprance d'en profiter: il rappela le peu de force qui lui
restait, et, d'une voix faible, confirma l'avis que don Fadrique avait
reu. Il ajouta ensuite que don Alvar avait dessein de conduire la veuve
de Cifuentes  Sassari, dans l'le de Sardaigne, o il avait un parent
dont la protection et l'autorit lui promettaient un sr asile.

Cette dposition soulagea le dsespoir de Mendoce et du Toldan: ils
laissrent le bless dans le chteau, o il mourut quelques heures
aprs, et ils s'en retournrent  Valence, en songeant au parti qu'ils
avaient  prendre. Ils rsolurent d'aller chercher leur ennemi commun
dans sa retraite: ils s'embarqurent bientt tous deux, sans suite, 
Dnia, pour passer au Port-Mahon, ne doutant pas qu'ils n'y trouvassent
une commodit pour aller  l'le de Sardaigne. Effectivement, ils ne
furent pas plutt arrivs au Port-Mahon, qu'ils apprirent qu'un vaisseau
fret pour Cagliari devait incessamment mettre  la voile: ils
profitrent de l'occasion.

Le vaisseau partit avec un vent tel qu'ils le pouvaient souhaiter; mais
cinq ou six heures aprs leur dpart, il survint un calme; et la nuit,
le vent tant devenu contraire, ils furent obligs de louvoyer, dans
l'esprance qu'il changerait. Ils navigurent de cette sorte pendant
trois jours; le quatrime, sur les deux heures aprs midi, ils
dcouvrirent un vaisseau qui venait droit  eux les voiles tendues. Ils
le prirent d'abord pour un vaisseau marchand; mais voyant qu'il
s'avanait presque sous leur canon sans arborer aucun pavillon, ils ne
doutrent plus que ce ne ft un corsaire.

Ils ne se trompaient pas: c'tait un pirate de Tunis, qui croyait que
les chrtiens allaient se rendre sans combattre; mais lorsqu'il
s'aperut qu'ils brouillaient les voiles et prparaient leur canon, il
jugea que l'affaire serait plus srieuse qu'il n'avait pens: c'est
pourquoi il s'arrta, brouilla aussi ses voiles et se disposa au combat.

Ils commenaient de part et d'autre  se canonner, et les chrtiens
semblaient avoir quelque avantage; mais un corsaire d'Alger, avec un
vaisseau plus grand et mieux arm que les deux autres, arrivant au
milieu de l'action, prit le parti du pirate de Tunis. Il s'approcha du
btiment espagnol  pleines voiles, et le mit entre deux feux.

Les chrtiens perdirent courage  cette vue, et, ne voulant pas
continuer un combat qui devenait trop ingal, ils cessrent de tirer.
Alors il parut sur la poupe du navire d'Alger un esclave qui se mit 
crier, en espagnol, aux gens du vaisseau chrtien qu'ils eussent  se
rendre pour Alger, s'ils voulaient qu'on leur ft quartier. Aprs ce
cri, un Turc qui tenait une banderole de taffetas vert parseme de
demi-lunes d'argent entrelaces la fit flotter dans l'air. Les
chrtiens, considrant que toute leur rsistance ne pouvait tre
qu'inutile, ne songrent plus  se dfendre: ils se livrrent  toute la
douleur que l'ide de l'esclavage peut causer  des hommes libres, et le
matre, craignant qu'un plus long retardement n'irritt des vainqueurs
barbares, ta la banderole de la poupe, se jeta dans l'esquif avec
quelques-uns de ses matelots, et alla se rendre au corsaire d'Alger.

Ce pirate envoya une partie de ses soldats visiter le btiment
espagnol, c'est--dire piller tout ce qu'il y avait dedans. Le corsaire
de Tunis, de son ct, donna le mme ordre  quelques-uns de ses gens;
de sorte que tous les passagers de ce malheureux navire furent en un
instant dsarms et fouills, et on les fit passer ensuite dans le
vaisseau algrien, o les deux pirates en firent un partage qui fut
rgl par le sort.

C'et t du moins une consolation pour Mendoce et pour son ami de
tomber tous deux au pouvoir du mme corsaire: ils auraient trouv leurs
chanes moins pesantes s'ils avaient pu les porter ensemble; mais la
Fortune, qui voulait leur faire prouver toute sa rigueur, soumit don
Fadrique au corsaire de Tunis, et don Juan  celui d'Alger. Peignez-vous
le dsespoir de ces amis, quand il leur fallut se quitter: ils se
jetrent aux pieds des pirates, pour les conjurer de ne les point
sparer. Mais ces corsaires, dont la barbarie tait  l'preuve des
spectacles les plus touchants, ne se laissrent point flchir: au
contraire, jugeant que ces deux captifs taient des personnes
considrables, et qu'ils pourraient payer une grosse ranon, ils
rsolurent de les partager.

Mendoce et Zarate, voyant qu'ils avaient affaire  des coeurs
impitoyables, se regardaient l'un l'autre, et s'exprimaient par leurs
regards l'excs de leur affliction. Mais lorsque l'on eut achev le
partage du butin, et que le pirate de Tunis voulut regagner son bord
avec les esclaves qui lui taient chus, ces deux amis pensrent expirer
de douleur. Mendoce s'approcha du Toldan, et le serrant entre ses bras:
Il faut donc, lui dit-il, que nous nous sparions? Quelle affreuse
ncessit! Ce n'est pas assez que l'audace d'un ravisseur demeure
impunie, on nous dfend mme d'unir nos plaintes et nos regrets. Ah! don
Juan, qu'avons-nous fait au ciel, pour prouver si cruellement sa
colre?--Ne cherchez point ailleurs la cause de nos disgrces, rpondit
don Juan: il ne les faut imputer qu' moi. La mort des deux personnes
que je me suis immoles, quoiqu'excusable aux yeux des hommes, aura sans
doute irrit le ciel, qui vous punit aussi d'avoir pris de l'amiti pour
un misrable que poursuit sa justice.

En parlant ainsi, ils rpandaient tous deux des larmes si abondamment,
et soupiraient avec tant de violence, que les autres esclaves n'en
taient pas moins touchs que de leur propre infortune. Mais les soldats
de Tunis, encore plus barbares que leur matre, remarquant que Mendoce
tardait  sortir du vaisseau, l'arrachrent brutalement des bras du
Toldan, et l'entranrent avec eux en le chargeant de coups. Adieu,
cher ami, s'cria-t-il, je ne vous reverrai plus: dona Thodora n'est
point venge; les maux que ces cruels m'apprtent feront les moindres
peines de mon esclavage.

Don Juan ne put rpondre  ces paroles: le traitement qu'il voyait
faire  son ami lui causa un saisissement qui lui ta l'usage de la
voix. Comme l'ordre de cette histoire demande que nous suivions le
Toldan, nous laisserons don Fabrique dans le navire de Tunis.

Le corsaire d'Alger retourna vers son port, o tant arriv, il mena
ses nouveaux esclaves chez le Pacha, et de l au march o l'on a
coutume de les vendre. Un officier du dey Mezomorto acheta don Juan pour
son matre, chez qui l'on employa ce nouvel esclave  travailler dans
les jardins du harem[2]. Cette occupation, quoique pnible pour un
gentilhomme, ne laissa pas de lui tre agrable,  cause de la solitude
qu'elle demandait. Dans la situation o il se trouvait, rien ne pouvait
le flatter davantage que la libert de s'occuper de ses malheurs. Il y
pensait sans cesse, et son esprit, loin de faire quelque effort pour se
dtacher des images les plus affligeantes, semblait prendre plaisir  se
les retracer.

  [2] C'est le nom que l'on donne  tous les srails des particuliers;
    il n'y a que le srail du grand seigneur qui soit appel srail.

Un jour que, sans apercevoir le dey qui se promenait dans le jardin, il
chantait une chanson triste en travaillant, Mezomorto s'arrta pour
l'couter: il fut assez content de sa voix, et, s'approchant de lui par
curiosit, il lui demanda comme il se nommait: le Toldan lui rpondit
qu'il s'appelait Alvaro. En entrant chez le dey, il avait jug  propos
de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avait pris
celui-l parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlvement de
Thodora par Alvaro Ponce, il lui tait venu  la bouche plutt qu'un
autre. Mezomorto, qui savait passablement l'espagnol, lui fit plusieurs
questions sur les coutumes d'Espagne, et particulirement sur la
conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agrables aux femmes,
 quoi don Juan rpondit d'une manire dont le dey fut trs-satisfait.

Alvaro, lui dit-il, tu me parais avoir de l'esprit, et je ne te crois
pas un homme du commun; mais, qui que tu puisses tre, tu as le bonheur
de me plaire, et je veux t'honorer de ma confiance. Don Juan,  ces
mots, se prosterna aux pieds du dey, et se leva aprs avoir port le bas
de sa robe  sa bouche,  ses yeux, et ensuite sur sa tte.

Pour commencer  t'en donner des marques, reprit Mezomorto, je te dirai
que j'ai dans mon srail les plus belles femmes de l'Europe. J'en ai une
entr'autres  qui rien n'est comparable; je ne crois pas que le grand
seigneur mme en possde une si parfaite, quoique ses vaisseaux lui en
apportent tous les jours de tous les endroits du monde. Il semble que
son visage soit le soleil rflchi, et sa taille parat tre la tige du
rosier plant dans le jardin d'Eram. Tu m'en vois enchant.

Mais ce miracle de la nature, avec une beaut si rare, conserve une
tristesse mortelle, que le temps et mon amour ne sauraient dissiper.
Bien que la fortune l'ait soumise  mes dsirs, je ne les ai point
encore satisfaits; je les ai toujours dompts, et, contre l'usage
ordinaire de mes pareils, qui ne recherchent que le plaisir des sens, je
me suis attach  gagner son coeur par une complaisance et par des
respects que le dernier des Musulmans aurait honte d'avoir pour une
esclave chrtienne.

Cependant tous mes soins ne font qu'aigrir sa mlancolie, dont
l'opinitret commence enfin  me lasser. L'ide de l'esclavage n'est
point grave dans l'esprit des autres avec des traits si profonds: mes
regards favorables l'ont bientt efface; cette longue douleur fatigue
ma patience. Toutefois, avant que je cde  mes transports, il faut que
je fasse un effort encore: je veux me servir de ton entremise. Comme
l'esclave est chrtienne, et mme de ta nation, elle pourra prendre de
la confiance en toi, et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui
mon rang et mes richesses; reprsente-lui que je la distinguerai de
toutes mes esclaves; fais-lui mme envisager, s'il le faut, qu'elle peut
aspirer  l'honneur d'tre un jour la femme de Mezomorto, et dis-lui que
j'aurai pour elle plus de considration que je n'en aurais pour une
sultane dont Sa Hautesse voudrait m'offrir la main.

Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu
satisfait de cette commission, l'assura qu'il ferait tout son possible
pour s'en bien acquitter. C'est assez, rpliqua Mezomorto; abandonne
ton ouvrage et me suis: je vais, contre nos usages, te faire parler en
particulier  cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance:
des supplices inconnus aux Turcs mmes puniraient ta tmrit. Tche de
vaincre sa tristesse, et songe que ta libert est attache  la fin de
mes souffrances. Don Juan quitta son travail et suivit le dey, qui
avait pris les devants pour aller disposer la captive afflige 
recevoir son agent.

Elle tait avec deux vieilles esclaves, qui se retirrent d'abord
qu'elles virent paratre Mezomorto. La belle esclave le salua avec
beaucoup de respect; mais elle ne put s'empcher de frmir, ce qui lui
arrivait toutes les fois qu'il s'offrait  sa vue. Il s'en aperut, et
pour la rassurer: Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour
vous avertir qu'il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez
peut-tre bien aise d'entretenir: si vous souhaitez de le voir, je lui
accorderai la permission de vous parler, et mme sans tmoins.

La belle esclave tmoigna qu'elle le voulait bien. Je vais vous
l'envoyer, reprit le dey: puisse-t-il par ses discours soulager vos
ennuis! En achevant ces paroles, il sortit, et, rencontrant le Toldan
qui arrivait, il lui dit tout bas: Tu peux entrer; et aprs que tu
auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre
compte de cet entretien.

Zarate entra aussitt dans la chambre, poussa la porte, salua l'esclave
sans attacher ses yeux sur elle, et l'esclave reut son salut sans le
regarder fixement; mais venant tout  coup  s'envisager l'un l'autre
avec attention, ils firent un cri de surprise et de joie. O ciel! dit
le Toldan en s'approchant d'elle, n'est-ce point une image vaine qui me
sduit? Est-ce en effet dona Thodora que je vois?--Ah! don Juan,
s'cria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez?--Oui, Madame,
rpondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan
lui-mme. Reconnaissez-moi  ces pleurs que mes yeux, charms de vous
revoir, ne sauraient retenir,  ces transports que votre prsence seule
est capable d'exciter; je ne murmure plus contre la Fortune, puisqu'elle
vous rend  mes voeux... Mais o m'emporte une joie immodre? J'oublie
que vous tes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y
tes-vous tombe? Comment avez-vous pu vous sauver de la tmraire
ardeur de don Alvar? Ah! qu'elle m'a caus d'alarmes, et que je crains
d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protg la vertu!

--Le ciel, dit dona Thodora, m'a venge d'Alvaro Ponce. Si j'avais le
temps de vous raconter...--Vous en avez tout le loisir, interrompit don
Juan: le dey me permet d'tre avec vous, et, ce qui doit vous
surprendre, de vous entretenir sans tmoins. Profitons de ces heureux
moments: instruisez-moi de tout ce qui vous est arriv depuis votre
enlvement jusqu'ici.--Eh! qui vous a dit, reprit-elle, que c'est par
don Alvar que j'ai t enleve?--Je ne le sais que trop bien, rpartit
don Juan. Alors il lui conta succinctement de quelle manire il l'avait
appris, et comme, Mendoce et lui s'tant embarqus pour aller chercher
son ravisseur, ils avaient t pris par des corsaires. Ds qu'il et
achev son rcit, Thodora commena le sien dans ces termes:

Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort tonne de me voir
saisie par une troupe de gens masqus: je m'vanouis entre les bras de
celui qui me portait, et quand je revins de mon vanouissement, qui fut
sans doute trs-long, je me trouvai seule avec Ins, une de mes femmes,
en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les
voiles au vent.

La malheureuse Ins se mit  m'exhorter  prendre patience, et j'eus
lieu de juger par ses discours qu'elle tait d'intelligence avec mon
ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et, venant se jeter  mes
pieds: Madame, me dit-il, pardonnez  don Alvar le moyen dont il se sert
pour vous possder: vous savez quels soins je vous ai rendus, et par
quel attachement j'ai disput votre coeur  don Fadrique jusqu'au jour
que vous lui avez donn la prfrence. Si je n'avais eu pour vous qu'une
passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consol de mon
malheur; mais mon sort est d'adorer vos charmes: tout mpris que je
suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien
pourtant de la violence de mon amour: je n'ai point attent  votre
libert pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prtends
que, dans la retraite o je vous conduis, un noeud ternel et sacr
unisse nos coeurs.

Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me
ressouvenir; mais,  l'entendre, il semblait qu'en me forant 
l'pouser il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder
comme un ravisseur insolent que comme un amant passionn. Pendant qu'il
parla, je ne fis que pleurer et me dsesprer; c'est pourquoi il me
quitta sans perdre le temps  me persuader; mais en se retirant il fit
un signe  Ins, et je compris que c'tait pour qu'elle appuyt
adroitement les raisons dont il avait voulu m'blouir.

Elle n'y manqua point; elle me reprsenta mme qu'aprs l'clat d'un
enlvement je ne pourrais gure me dispenser d'accepter la main d'Alvaro
Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui: que ma rputation
ordonnait ce sacrifice  mon coeur. Ce n'tait pas le moyen d'essuyer
mes larmes, que de me faire voir la ncessit de ce mariage affreux:
aussi tais-je inconsolable. Ins ne savait plus que me dire, lorsque
tout  coup nous entendmes sur le tillac un grand bruit qui attira
toute notre attention.

Ce bruit que faisaient les gens de don Alvar tait caus par la vue
d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous  voiles dployes: comme
le ntre n'tait pas si bon voilier que celui-l, il nous fut impossible
de l'viter. Il s'approcha de nous, et bientt nous entendmes crier:
_Arrive, arrive!_ Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que
de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut
trs-vive: je ne vous en ferai point le dtail; je vous dirai seulement
que don Alvar et tous les siens y prirent, aprs s'tre battus comme
des dsesprs. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau,
qui appartenait  Mezomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses
officiers.

Aby Aly me regarda longtemps avec quelque surprise, et, connaissant 
mes habits que j'tais Espagnole, il me dit en langue castillane:
Modrez votre affliction; consolez-vous d'tre tombe dans l'esclavage;
ce malheur tait invitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur!
C'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous tes trop belle
pour vous borner aux hommages des chrtiens. Le ciel ne vous a point
fait natre pour ces misrables mortels; vous mritez les voeux des
premiers hommes du monde: les seuls Musulmans sont dignes de vous
possder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger: quoique je
n'aie point fait d'autre prise, je suis persuad que le dey, mon matre,
sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne
l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beaut qui
va faire ses dlices et tout l'ornement de son srail.

A ce discours qui me faisait connatre ce que j'avais  redouter, je
redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre oeil que moi le
sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que
je m'affligeais sans modration. Tantt j'adressais mes soupirs au ciel,
et j'implorais son secours; tantt je souhaitais que quelques vaisseaux
chrtiens vinssent nous attaquer, ou que les flots nous engloutissent.
Aprs cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si
effroyable, que ma vue pt faire horreur au dey. Vains souhaits que ma
pudeur alarme me faisait former! Nous arrivmes au port: on me
conduisit dans ce palais; je parus devant Mezomorto.

Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me prsentant  son matre, ni
ce que son matre lui rpondit, parce qu'ils se parlrent en turc; mais
je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le
malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol
achevrent de me mettre au dsespoir, en me confirmant dans cette
opinion.

Je me jetai vainement  ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait
pour ma ranon; j'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes
biens, il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du
monde. Il me fit prparer cet appartement, qui est le plus magnifique de
son palais, et depuis ce temps-l il n'a rien pargn pour bannir la
tristesse dont il me voit accable. Il m'amne tous les esclaves de l'un
et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il
m'a t Ins, dans la pense qu'elle ne faisait que nourrir mes
chagrins, et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent
sans cesse de l'amour de leur matre et de tous les diffrents plaisirs
qui me sont rservs.

Mais tout ce qu'on met en usage pour me divertir produit un effet tout
contraire: rien ne peut me consoler. Captive dans ce dtestable palais
qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprime, je souffre
encore moins de la perte de ma libert que de la terreur que m'inspire
l'odieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouv en lui, jusqu' ce
jour, qu'un amant complaisant et respectueux, je n'en ai pas moins
d'effroi, et je crains que, lass d'un respect qui le gne dj
peut-tre, il n'abuse enfin de son pouvoir: je suis agite sans relche
de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice
nouveau.

Dona Thodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don
Juan en fut pntr. Ce n'est pas sans raison, Madame, lui dit-il, que
vous vous faites de l'avenir une si horrible image; j'en suis autant
pouvant que vous. Le respect du dey est plus prt  se dmentir que
vous ne pensez; cet amant soumis dpouillera bientt sa feinte douceur;
je ne le sais que trop, et je vois tout le danger que vous courez.

Mais, continua-t-il, en changeant de ton, je n'en serai point un tmoin
tranquille. Tout esclave que je suis, mon dsespoir est  craindre:
avant que Mezomorto vous outrage, je veux enfoncer dans son sein...--Ah!
don Juan, interrompit la veuve de Cifuentes, quel projet osez-vous
concevoir? Gardez-vous bien de l'excuter. De quelles cruauts cette
mort serait suivie! Les Turcs ne la vengeraient-ils pas? Les tourments
les plus effroyables... Je ne puis y penser sans frmir! D'ailleurs,
n'est-ce pas vous exposer  un pril superflu? En tant la vie au dey,
me rendriez-vous la libert? Hlas! je serais vendue  quelque sclrat,
peut-tre, qui aurait moins de respect pour moi que Mezomorto. C'est 
toi, ciel,  montrer ta justice! tu connais la brutale envie du dey: tu
me dfends le fer et le poison: c'est donc  toi de prvenir un crime
qui t'offense.

--Oui, Madame, reprit Zarate, le ciel le prviendra; je sens dj qu'il
m'inspire: ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un
avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour
vous porter  rpondre  son amour. Je dois aller lui rendre compte de
notre conversation: il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'tes
pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence 
soulager vos peines, et que s'il continue, il doit tout esprer;
secondez-moi de votre ct. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve
moins triste qu' l'ordinaire: feignez de prendre quelque sorte de
plaisir  ses discours.

--Quelle contrainte! interrompit dona Thodora; comment une me franche
et sincre pourra-t-elle se trahir jusque-l, et quel sera le fruit
d'une feinte si pnible?--Le dey, rpondit-il, s'applaudira de ce
changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner:
pendant ce temps-l je travaillerai  votre libert. L'ouvrage, j'en
conviens, est difficile; mais je connais un esclave adroit dont j'espre
que l'industrie ne nous sera pas inutile.

Je vous laisse, poursuivit-il: l'affaire veut de la diligence; nous
nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tcher d'amuser par des
fables son imptueuse ardeur. Vous, Madame, prparez-vous  le recevoir:
dissimulez, efforcez-vous: que vos regards, que sa prsence blesse,
soient dsarms de haine et de rigueur: que votre bouche, qui ne s'ouvre
tous les jours que pour dplorer votre infortune, tienne un langage qui
le flatte: ne craignez point de lui paratre trop favorable; il faut
tout promettre pour ne rien accorder.--C'est assez, rpartit Thodora,
je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace
m'impose cette cruelle ncessit. Allez, don Juan, employez tous vos
soins  finir mon esclavage; ce sera un surcrot de joie pour moi si je
tiens de vous ma libert.

Le Toldan, suivant l'ordre de Mezomorto, se rendit auprs de lui: H
bien, Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d'motion, quelles nouvelles
m'apportes-tu de la belle esclave? L'as-tu dispose  m'couter? Si
tu m'apprends que je ne dois pas me flatter de vaincre sa farouche
douleur, je jure par la tte du Grand Seigneur mon matre que
j'obtiendrai ds aujourd'hui par la force ce que l'on refuse  ma
complaisance.--Seigneur, lui rpondit don Juan, il n'est pas besoin de
faire ce serment inviolable; vous ne serez point oblig d'avoir recours
 la violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame
qui n'a point encore aim; elle est si fire qu'elle a rejet les voeux
des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivait en souveraine dans son
pays: elle se voit captive ici; une me orgueilleuse doit sentir
longtemps la diffrence de ces conditions. Cependant cette superbe
Espagnole s'accoutumera comme les autres  l'esclavage; j'ose mme vous
dire que dj ses fers commencent  lui moins peser: ces dfrences
attentives que vous avez pour elle, ces soins respectueux qu'elle
n'attendait pas de vous, adoucissent ses dplaisirs et triomphent peu 
peu de sa fiert. Mnagez, seigneur, cette favorable disposition;
continuez, achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux
respects, et vous la verrez bientt, rendue  vos dsirs, perdre dans
vos bras l'amour de la libert.

--Tu me ravis par ce discours, s'cria le dey: l'espoir que tu me
donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur, pour
mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t'es-tu pas
tromp toi-mme? Je vais tout  l'heure entretenir l'esclave: je veux
voir si je dmlerai dans ses yeux ces flatteuses esprances que tu y as
remarques. En disant ces paroles, il alla trouver Thodora, et le
Toldan retourna dans le jardin, o il rencontra le jardinier, qui tait
cet esclave adroit dont il prtendait employer l'industrie pour tirer
d'esclavage la veuve de Cifuentes.

Le jardinier, nomm Francisque, tait Navarrais: il connaissait
parfaitement Alger, pour y avoir servi plusieurs patrons avant que
d'tre au dey. Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous me voyez
trs-afflig: il y a dans ce palais une jeune dame des plus
considrables de Valence: elle a pri Mezomorto de taxer lui-mme sa
ranon; mais il ne veut pas qu'on la rachte, parce qu'il en est
amoureux.--Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort? lui dit
Francisque.--C'est que je suis de la mme ville, rpartit le Toldan:
ses parents et les miens sont intimes amis: il n'est rien que je ne
fusse capable de faire pour contribuer  la mettre en libert.

--Quoique ce ne soit pas une chose aise, rpliqua Francisque, j'ose
vous assurer que j'en viendrais  bout, si les parents de la dame
taient d'humeur  bien payer ce service.--N'en doutez pas, rpartit don
Juan; je rponds de leur reconnaissance, et surtout de la sienne. On la
nomme dona Thodora: elle est veuve d'un homme qui lui a laiss de
grands biens, et elle est aussi gnreuse que riche: en un mot, je suis
Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire.

--H bien, reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais
chercher un rengat catalan que je connais, et lui proposer...--Que
dites-vous! interrompit le Toldan tout surpris; vous pourriez vous fier
 un misrable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion
pour...?--Quoique rengat, interrompit  son tour Francisque, il ne
laisse pas d'tre honnte homme; il me parat plus digne de piti que de
haine, et je le trouverais excusable si son crime pouvait recevoir
quelque excuse. Voici son histoire en deux mots.

Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu'il ne
faisait pas trop bien ses affaires  Barcelone, il rsolut d'aller
s'tablir  Carthagne, dans la pense qu'en changeant de lieu il
deviendrait plus heureux qu'il n'tait. Il s'embarqua donc pour
Carthagne avec sa mre; mais ils rencontrrent un pirate d'Alger qui
les prit et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mre  un
More et lui  un Turc, qui le maltraita si fort qu'il embrassa le
mahomtisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la
libert  sa mre, qu'il voyait traite avec beaucoup de rigueur chez le
More son patron. En effet, s'tant mis  la solde du bacha, il alla
plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons: il en employa
une partie au rachat de sa mre; et pour faire valoir le reste, il se
mit en tte d'cumer la mer pour son compte.

Il se fit capitaine. Il acheta un petit vaisseau sans pont, et avec
quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre  lui, il alla
croiser entre Alicante et Carthagne; il revint charg de butin. Il
retourna encore, et ses courses lui russirent si bien, qu'il se vit
enfin en tat d'armer un gros vaisseau, avec lequel il fit des prises
considrables; mais il cessa d'tre heureux. Un jour il attaqua une
frgate franaise, qui maltraita tellement son vaisseau qu'il eut de la
peine  regagner le port d'Alger. Comme on juge en ce pays-ci du mrite
des pirates par le succs de leurs entreprises, le rengat tomba par ses
disgrces dans le mpris des Turcs. Il en eut du dpit et du chagrin. Il
vendit son vaisseau et se retira dans une maison hors de la ville, o,
depuis ce temps-l, il vit du bien qui lui reste, avec sa mre et
plusieurs esclaves qui les servent.

Je le vais voir souvent: nous avons demeur ensemble chez le mme
patron: nous sommes fort amis; il me dcouvre ses plus secrtes penses,
et il n'y a pas trois jours qu'il me disait, les larmes aux yeux, qu'il
ne pouvait tre tranquille depuis qu'il avait eu le malheur de renier sa
foi; que, pour apaiser les remords qui le dchiraient sans relche, il
tait quelquefois tent de fouler aux pieds le turban, et, au hasard
d'tre brl tout vif, de rparer, par un aveu public de son repentir,
le scandale qu'il avait caus aux chrtiens.

Tel est le rengat  qui je veux m'adresser, continua Francisque: un
homme de cette sorte ne vous doit pas tre suspect. Je vais sortir sous
prtexte d'aller au bagne[3]: je me rendrai chez lui; je lui
reprsenterai qu'au lieu de se laisser consumer de regret de s'tre
loign du sein de l'glise, il doit songer aux moyens d'y rentrer:
qu'il n'a pour cet effet qu' quiper un vaisseau, comme si, ennuy de
sa vie oisive, il voulait retourner en course, et qu'avec ce btiment
nous gagnerons la cte de Valence, o dona Thodora lui donnera de quoi
passer agrablement le reste de ses jours  Barcelone.

  [3] Lieu o s'assemblent les esclaves.

--Oui, mon cher Francisque, s'cria don Juan, transport de l'esprance
que l'esclave Navarrais lui donnait, vous pouvez tout promettre  ce
rengat: vous et lui, soyez srs d'tre bien rcompenss. Mais
croyez-vous que ce projet s'excute de la manire que vous le
concevez?--Il peut y avoir des difficults qui ne s'offrent point  mon
esprit, rpartit Francisque; mais nous les lverons, le rengat et moi,
Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'augure bien de notre entreprise,
et j'espre qu' mon retour j'aurai de bonnes nouvelles  vous
annoncer.

Ce ne fut pas sans inquitude que le Toldan attendit Francisque, qui
revint trois ou quatre heures aprs, et qui lui dit: J'ai parl au
rengat: je lui ai propos notre dessein, et, aprs une longue
dlibration, nous sommes convenus qu'il achtera un petit vaisseau tout
quip; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves,
il se servira de tous les siens; que, de peur de se rendre suspect, il
engagera douze soldats Turcs, de mme que s'il avait effectivement envie
d'aller en course; mais que, deux jours avant celui qu'il leur assignera
pour le dpart, il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, lvera
l'ancre sans bruit, et viendra nous prendre, avec son esquif,  une
petite porte de ce jardin, qui n'est pas loigne de la mer. Voil le
plan de notre entreprise: vous pouvez en instruire la dame esclave, et
l'assurer que dans quinze jours, au plus tard, elle sera hors de
captivit.

Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agrable assurance  donner 
dona Thodora! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour
suivant Mezomorto, et l'ayant rencontr: Pardonnez-moi, seigneur, lui
dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouv la belle
esclave: tes-vous plus satisfait?...--J'en suis charm, interrompit le
dey: ses yeux n'ont point vit hier mes plus tendres regards; ses
discours, qui n'taient auparavant que des rflexions ternelles sur son
tat, n'ont t mls d'aucune plainte, et mme elle a paru prter aux
miens une attention obligeante.

C'est  tes soins, Alvaro, que je dois ce changement: je vois que tu
connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes
encore, pour achever ce que tu as si heureusement commenc. puise ton
esprit et ton adresse pour hter mon bonheur; je romprai aussitt tes
chanes, et je jure par l'me de notre grand prophte que je te
renverrai dans ta patrie charg de tant de bienfaits, que les chrtiens,
en te revoyant, ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.

Le Toldan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto: il feignit
d'tre trs-sensible  ses promesses, et, sous prtexte d'en vouloir
avancer l'accomplissement, il s'empressa d'aller voir la belle esclave.
Il la trouva seule dans son appartement; les vieilles qui la servaient
taient occupes ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrais et le
rengat avaient complot ensemble, sur la foi des promesses qui leur
avaient t faites.

Ce fut une grande consolation pour la dame d'entendre qu'on avait pris
de si bonnes mesures pour sa dlivrance. Est-il possible,
s'cria-t-elle dans l'excs de la joie, qu'il me soit permis d'esprer
de revoir encore Valence, ma chre patrie? Quel bonheur, aprs tant de
prils et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que
cette pense m'est agrable! En partagez-vous le plaisir avec moi?
Songez-vous qu'en m'arrachant au dey, c'est votre femme que vous lui
enlevez?

--Hlas! rpondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles
flatteuses auraient de charmes pour moi, si le souvenir d'un amant
malheureux n'y venait point mler une amertume qui en corrompt toute la
douceur! Pardonnez-moi, Madame, cette dlicatesse; avouez mme que
Mendoce est digne de votre piti. C'est pour vous qu'il est sorti de
Valence, qu'il a perdu la libert, et je ne doute point qu' Tunis il ne
soit moins accabl du poids de ses chanes que du dsespoir de ne vous
avoir pas venge.

--Il mritait sans doute un meilleur sort, dit dona Thodora: je prends
le ciel  tmoin que je suis pntre de tout ce qu'il a fait pour moi;
je ressens vivement les peines que je lui cause; mais, par un cruel
effet de la malignit des astres, mon coeur ne saurait tre le prix de
ses services.

Cette conversation fut interrompue par l'arrive des deux vieilles qui
servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et,
faisant le personnage du confident du dey: Oui, charmante esclave,
dit-il  Thodora, vous avez enchan celui qui vous retient dans les
fers. Mezomorto, votre matre et le mien, le plus amoureux et le plus
aimable de tous les Turcs, est trs-content de vous: continuez  le
traiter favorablement, et vous verrez bientt la fin de vos dplaisirs.
Il sortit en prononant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut
compris que par cette dame.

Les choses demeurrent huit jours dans cette disposition au palais du
dey. Cependant le rengat catalan avait achet un petit vaisseau presque
tout quip, et il faisait les prparatifs du dpart; mais six jours
avant qu'il ft en tat de se mettre en mer, don Juan eut de nouvelles
alarmes.

Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet:
Alvaro, lui dit-il, tu es libre; tu partiras quand tu voudras pour t'en
retourner en Espagne: les prsents que je t'ai promis sont prts. J'ai
vu la belle esclave aujourd'hui: qu'elle m'a paru diffrente de cette
personne dont la tristesse me faisait tant de peine! Chaque jour le
sentiment de sa captivit s'affaiblit: je l'ai trouve si charmante, que
je viens de prendre la rsolution de l'pouser: elle sera ma femme dans
deux jours.

Don Juan changea de couleur  ces paroles, et quelque effort qu'il ft
pour se contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey,
qui lui en demanda la cause.

Seigneur, lui rpondit le Toldan dans son embarras, je suis sans doute
fort tonn qu'un des plus considrables personnages de l'empire ottoman
veuille s'abaisser jusqu' pouser une esclave: je sais bien que cela
n'est pas sans exemple parmi vous; mais, enfin, l'illustre Mezomorto,
qui peut prtendre aux filles des premiers officiers de la
Porte...--J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je pourrais mme
aspirer  la fille du grand-visir, et me flatter de succder  l'emploi
de mon beau-pre; mais j'ai des richesses immenses et peu d'ambition. Je
prfre le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat,  ce
dangereux honneur o nous ne sommes pas plus tt monts, que la crainte
des sultans, ou la jalousie des envieux qui les approchent, nous en
prcipite. D'ailleurs, j'aime mon esclave, et sa beaut la rend assez
digne du rang o ma tendresse l'appelle.

Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour
mriter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des prjugs
ridicules le lui fassent mpriser?--Non, seigneur, rpartit don Juan; je
suis persuad qu'elle sacrifiera tout  un rang si beau. Permettez-moi
pourtant de vous dire que vous ne devez point l'pouser brusquement: ne
prcipitez rien. Il ne faut pas douter que l'ide de quitter une
religion qu'elle a suce avec le lait ne la rvolte d'abord: donnez-lui
le temps de faire des rflexions. Quand elle se reprsentera qu'au lieu
de la dshonorer et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de
vos captives, vous l'attachez  vous par un mariage qui la comble de
gloire, sa reconnaissance et sa vanit vaincront peu  peu ses
scrupules. Diffrez de huit jours seulement l'excution de votre
dessein.

Le dey demeura quelque temps rveur: le dlai que son confident lui
proposait n'tait gure de son got; nanmoins le conseil lui parut fort
judicieux. Je cde  tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque
impatience que j'aie de possder l'esclave; j'attendrai donc encore huit
jours: va la voir tout  l'heure, et la dispose  remplir mes dsirs
aprs ce temps-l. Je veux que ce mme Alvaro qui m'a si bien servi
auprs d'elle ait l'honneur de lui offrir ma main.

Don Juan courut  l'appartement de Thodora, et l'instruisit de ce qui
venait de se passer entre Mezomorto et lui, afin qu'elle se rglt
l-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du rengat
serait prt; et comme elle tmoignait tre fort en peine de savoir de
quelle manire elle pourrait sortir de son appartement, attendu que
toutes les portes des chambres qu'il fallait traverser pour gagner
l'escalier taient bien fermes: C'est ce qui doit peu vous
embarrasser, Madame, lui dit-il; une fentre de votre cabinet donne sur
le jardin; c'est par l que vous descendrez, avec une chelle que
j'aurai soin de vous fournir.

En effet, les six jours s'tant couls, Francisque avertit le Toldan
que le rengat se prparait  partir la nuit prochaine. Vous jugez bien
qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin, et,
pour comble de bonheur, elle devint trs-obscure. Ds que le moment
d'excuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'chelle sous la
fentre du cabinet de la belle esclave, qui l'observait, et qui
descendit aussitt avec beaucoup d'empressement et d'agitation: ensuite
elle s'appuya sur le Toldan, qui la conduisit vers la petite porte du
jardin qui ouvrait sur la mer.

Ils marchaient tous deux  pas prcipits, et gotaient dj par avance
le plaisir de se voir hors d'esclavage: mais la Fortune, avec qui ces
amants n'taient pas encore bien rconcilis, leur suscita un malheur
plus cruel que tous ceux qu'ils avaient prouvs jusqu'alors, et celui
qu'ils auraient le moins prvu.

Ils taient dj hors du jardin, et ils s'avanaient sur le rivage pour
s'approcher de l'esquif qui les attendait, lorsqu'un homme qu'ils
prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n'avaient aucune
dfiance, vint tout droit  don Juan l'pe nue, et la lui enfonant
dans le sein: Perfide Alvaro Ponce, s'cria-t-il, c'est ainsi que don
Fadrique de Mendoce doit punir un lche ravisseur: tu ne mrites point
que je t'attaque en brave homme.

Le Toldan ne put rsister  la force du coup, qui le porta par terre:
et en mme temps, dona Thodora, qu'il soutenait, saisie  la fois
d'tonnement, de douleur et d'effroi, tomba vanouie d'un autre ct.
Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? C'est votre ami que vous
venez de percer.--Juste ciel, reprit don Fadrique, serait-il bien
possible que j'eusse assassin!...--Je vous pardonne ma mort,
interrompit Zarate; le destin seul en est coupable, ou plutt il a voulu
par l finir nos malheurs. Oui, mon cher Mendoce, je meurs content,
puisque je remets entre vos mains dona Thodora, qui peut vous assurer
que mon amiti pour vous ne s'est jamais dmentie.

--Trop gnreux ami, dit don Fadrique emport par un mouvement de
dsespoir, vous ne mourrez point seul; le mme fer qui vous a frapp va
punir votre assassin: si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle
ne saurait m'en consoler. A ces mots, il tourna la pointe de son pe
contre son estomac, la plongea jusqu' la garde, et tomba sur le corps
de don Juan, qui s'vanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdait
que surpris de la fureur de son ami.

Francisque et le rengat, qui taient  dix pas de l, et qui avaient
eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro, furent fort
tonns d'entendre les dernires paroles de don Fadrique, et de voir sa
dernire action. Ils connurent qu'il s'tait mpris, et que les blesss
taient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils l'avaient cru;
alors ils s'empressrent  les secourir; mais, les trouvant sans
sentiment, aussi bien que Thodora, qui tait toujours vanouie, ils ne
savaient quel parti prendre. Francisque tait d'avis que l'on se
contentt d'emporter la dame, et qu'on laisst les cavaliers sur le
rivage, o, selon toutes les apparences, ils mourraient bientt, s'ils
n'taient dj morts. Le rengat ne fut pas de cette opinion: il dit
qu'il ne fallait point abandonner les blesss, dont les blessures
n'taient peut-tre pas mortelles, et qu'il les panserait dans son
vaisseau, o il avait tous les instruments de son premier mtier, qu'il
n'avait point oubli. Francisque se rendit  ce sentiment.

Comme ils n'ignoraient pas de quelle importance il tait de se hter,
le rengat et le Navarrais,  l'aide de quelques esclaves, portrent
dans l'esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants,
encore plus infortuns qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur
vaisseau, o, d'abord qu'ils furent tous entrs, les uns tendirent les
voiles, pendant que les autres,  genoux sur le tillac, imploraient la
faveur du ciel par les plus ferventes prires que leur pouvait suggrer
la crainte d'tre poursuivis par les navires de Mezomorto.

Pour le rengat, aprs avoir charg du soin de la manoeuvre un esclave
franais, qui l'entendait parfaitement, il donna sa premire attention 
dona Thodora: il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien par ses
remdes que don Fadrique et le Toldan reprirent aussi leurs esprits. La
veuve de Cifuentes, qui s'tait vanouie lorsqu'elle avait vu frapper
don Juan, fut fort tonne de trouver l Mendoce; et quoiqu' le voir
elle juget bien qu'il s'tait bless lui-mme de douleur d'avoir perc
son ami, elle ne pouvait le regarder que comme l'assassin d'un homme
qu'elle aimait.

C'tait la chose du monde la plus touchante, que de voir ces trois
personnes revenues  elles-mmes: l'tat d'o l'on venait de les tirer,
quoique semblable  la mort, n'tait pas si digne de piti. Dona
Thodora envisageait don Juan avec des yeux o taient peints tous les
mouvements d'une me que possdent la douleur et le dsespoir, et les
deux amis attachaient sur elle leurs regards mourants, en poussant de
profonds soupirs.

Aprs avoir gard quelque temps un silence aussi tendre que funeste,
don Fadrique le rompit; il adressa la parole  la veuve de Cifuentes:
Madame, lui dit-il, avant que de mourir, j'ai la satisfaction de vous
voir hors d'esclavage: plt au ciel que vous me dussiez la libert; mais
il a voulu que vous eussiez cette obligation  l'amant que vous
chrissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le
coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne l'empche pas de jouir de
votre reconnaissance. La dame ne rpondit rien  ce discours. Loin
d'tre sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique, elle
sentait pour lui des mouvements d'aversion que lui inspirait l'tat o
tait le Toldan.

Cependant le chirurgien se prparait  visiter et  sonder les plaies.
Il commena par celle de Zarate; il ne la trouva pas dangereuse, parce
que le coup n'avait fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et
n'offensait aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua
l'affliction de Thodora, et causa beaucoup de joie  don Fadrique, qui
tourna la tte vers cette dame: Je suis content, lui dit-il;
j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de pril: je ne
mourrai point charg de votre haine.

Il pronona ces paroles d'un air si touchant, que la veuve de Cifuentes
en fut pntre. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa
de har don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui mritait
toute sa piti: Ah! Mendoce, lui rpondit-elle emporte par un
transport gnreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n'est
peut-tre pas plus considrable que celle de votre ami. Prtez-vous au
soin que l'on veut avoir de vos jours: vivez; si je ne puis vous rendre
heureux, du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion
et par amiti pour vous, je retiendrai la main que je voulais donner 
don Juan; je vous fais le mme sacrifice qu'il vous a fait.

Don Fadrique allait rpliquer; mais le chirurgien, qui craignait qu'en
parlant il n'irritt son mal, l'obligea de se taire, et visita sa plaie:
elle lui parut mortelle, attendu que l'pe avait pntr dans la partie
suprieure du poumon, ce qu'il jugeait par une hmorragie ou perte de
sang dont la suite tait  craindre. D'abord qu'il et mis le premier
appareil, il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur
deux petits lits l'un auprs de l'autre, et emmena ailleurs dona
Thodora, dont il jugea que la prsence leur pouvait tre nuisible.

Malgr toutes ces prcautions, la fivre prit  Mendoce, et sur la fin
de la journe l'hmorragie augmenta. Le chirurgien lui dclara alors que
le mal tait sans remde, et l'avertit que s'il avait quelque chose 
dire  son ami ou  dona Thodora, il n'avait point de temps  perdre.
Cette nouvelle causa une trange motion au Toldan: pour don Fadrique,
il la reut avec indiffrence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui
se rendit auprs de lui dans un tat plus ais  concevoir qu'
reprsenter.

Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de
violence, que Mendoce en fut fort agit: Madame, lui dit-il, je ne vaux
pas ces prcieuses larmes que vous rpandez: arrtez-les, de grce, pour
m'couter un moment. Je vous fais la mme prire, mon cher Zarate,
ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait clater;
je sais bien que cette sparation vous doit tre rude; votre amiti
m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma
mort soit arrive, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de
piti.

Suspendez jusque-l votre affliction: je la sens plus que la perte de
ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette
nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami
et du mien. Vous devez tre en peine de savoir comment j'ai pu prendre
don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps
qui me reste encore  vivre me permet de vous donner ce triste
claircissement.

Quelques heures aprs que le vaisseau o j'tais et quitt celui o
j'avais laiss don Juan, nous rencontrmes un corsaire franais qui nous
attaqua: il se rendit matre du vaisseau de Tunis, et nous mit  terre
auprs d'Alicante. Je ne fus pas sitt libre, que je songeai  racheter
mon ami. Pour cet effet, je me rendis  Valence, o je fis de l'argent
comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu' Barcelone il y avait des
Pres de la Rdemption qui se prparaient  faire voile vers Alger, je
m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur
don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crdit qu'il
peut avoir  la cour d'Espagne pour obtenir la grce de Zarate, que
j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens,
qui ont t confisqus depuis la mort du duc de Naxera.

Sitt que nous fmes arrivs  Alger, j'allai dans les lieux que
frquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y
trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le rengat catalan 
qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait
autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le
priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. Je suis fch,
me rpondit-il, de ne pouvoir vous tre utile: je dois partir d'Alger
cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.--Et
comment appelez-vous cette dame, lui dis-je? Il rpartit qu'elle se
nommait Thodora.

La surprise que je fis paratre  cette nouvelle apprit par avance au
rengat que je m'intressais pour cette dame. Il me dcouvrit le dessein
qu'il avait form pour la tirer d'esclavage; et comme en son rcit il
fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne ft Alvaro
Ponce lui-mme. Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au
rengat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.--Vous serez
bientt satisfait, me rpondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet
que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro. Je lui appris toute notre
histoire, et lorsqu'il l'et entendue; C'est assez, reprit-il; vous
n'aurez cette nuit qu' m'accompagner: on vous montrera votre rival, et
aprs que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec
nous  Valence conduire dona Thodora.

Nanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai
de l'argent pour sa ranon entre les mains d'un marchand italien, nomm
Francisco Capati, qui rside  Alger, et qui me promit de le racheter
s'il venait  le dcouvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le
rengat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrtmes devant
une petite porte, d'o il sortit un homme qui vint droit  nous, et qui
nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient
sur ses pas: Voil Alvaro et dona Thodora qui me suivent.

A cette vue je deviens furieux; je mets l'pe  la main, je cours au
malheureux Alvaro, et, persuad que c'est un rival odieux que je vais
frapper, je perce cet ami fidle que j'tais venu chercher. Mais, grces
au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui cotera
point la vie, ni d'ternelles larmes  dona Thodora.

--Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure  mon
affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand mme
j'pouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre
amour, votre amiti, vos infortunes, feraient tout notre
entretien.--C'en est trop, Madame, rpliqua don Fadrique; je ne mrite
pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure,
que Zarate vous pouse, aprs qu'il vous aura venge d'Alvaro
Ponce.--Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le mme jour
qu'il m'enleva, il fut tu par le corsaire qui me prit.

--Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en
sera plus tt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et
l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle
que votre compassion et sa gnrosit mettent  votre commun bonheur.
Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la
jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan;
souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aim
que vous.

Comme la dame et le Toldan, au lieu de lui rpondre, redoublaient
leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperut et qui se sentait trs-mal,
poursuivit ainsi: Je me laisse trop attendrir: dj la mort
m'environne, et je ne songe pas  supplier la bont divine de me
pardonner d'avoir moi-mme born le cours d'une vie dont elle seule
devait disposer. Aprs avoir achev ces paroles, il leva les yeux au
ciel avec toutes les apparences d'un vritable repentir, et bientt
l'hmorragie causa une suffocation qui l'emporta.

Alors don Juan, possd de son dsespoir, porte la main sur sa plaie:
il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et
le rengat se jettent sur lui et s'opposent  sa rage. Thodora est
effraye de ce transport: elle se joint au rengat et au Navarrais pour
dtourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant,
qu'il rentre en lui-mme; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin
l'intrt de l'amant calme peu  peu la fureur de l'ami. Mais s'il
reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prvenir les effets
insenss de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.

Le rengat, qui, parmi plusieurs choses qu'il emportait en Espagne,
avait d'excellent baume d'Arabie et de prcieux parfums, embauma le
corps de Mendoce,  la prire de la dame et de don Juan, qui
tmoignrent qu'ils souhaitaient de lui rendre  Valence les honneurs de
la spulture. Ils ne cessrent tous deux de gmir et de soupirer pendant
toute la navigation. Il n'en fut pas de mme du reste de l'quipage:
comme le vent tait toujours favorable, il ne tarda gure  dcouvrir
les ctes d'Espagne.

A cette vue, tous les esclaves se livrrent  la joie, et quand le
vaisseau fut heureusement arriv au port de Dnia, chacun prit son
parti. La veuve de Cifuentes et le Toldan envoyrent un courrier 
Valence, avec des lettres pour le gouverneur et pour la famille de dona
Thodora. La nouvelle du retour de cette dame fut reue de tous ses
parents avec beaucoup de joie. Pour don Francisco de Mendoce, il sentit
une vive affliction quand il apprit la mort de son neveu.

Il le fit bien paratre lorsque, accompagn des parents de la veuve de
Cifuentes, il se rendit  Dnia, et qu'il voulut voir le corps du
malheureux don Fadrique: ce bon vieillard le mouilla de ses pleurs, en
faisant des plaintes si pitoyables, que tous les spectateurs en furent
attendris. Il demanda par quelle aventure son neveu se trouvait dans cet
tat.

Je vais vous la conter, seigneur, lui dit le Toldan; loin de chercher
 l'effacer de ma mmoire, je prends un funeste plaisir  me la rappeler
sans cesse et  nourrir ma douleur. Il lui dit alors comment tait
arriv ce triste accident, et ce rcit, en lui arrachant de nouvelles
larmes, redoubla celles de don Francisco. A l'gard de Thodora, ses
parents lui marqurent la joie qu'ils avaient de la revoir, et la
flicitrent sur la manire miraculeuse dont elle avait t dlivre de
la tyrannie de Mezomorto.

Aprs un entier claircissement de toutes choses, on mit le corps de
don Fadrique dans un carrosse, et on le conduisit  Valence; mais il n'y
fut point enterr, parce que, le temps de la vice-royaut de don
Francisco tant prs d'expirer, ce seigneur se prparait  s'en
retourner  Madrid, o il rsolut de faire transporter son neveu.

Pendant que l'on faisait les prparatifs du convoi, la veuve de
Cifuentes combla de biens Francisque et le rengat. Le Navarrais se
retira dans sa province, et le rengat retourna avec sa mre 
Barcelone, o il rentra dans le christianisme, et o il vit encore
aujourd'hui fort commodment.

Dans ce temps-l, don Francisco reut un paquet de la cour, dans lequel
tait la grce de don Juan, que le roi, malgr la considration qu'il
avait pour la maison de Naxera, n'avait pu refuser  tous les Mendoce
qui s'taient joints pour la lui demander. Cette nouvelle fut d'autant
plus agrable au Toldan, qu'elle lui procurait la libert d'accompagner
le corps de son ami, ce qu'il n'aurait os faire sans cela.

Enfin le convoi partit, suivi d'un grand nombre de personnes de
qualit; et sitt qu'il fut arriv  Madrid, on enterra le corps de don
Fadrique dans une glise, o Zarate et dona Thodora, avec la permission
des Mendoce, lui firent lever un magnifique tombeau. Ils n'en
demeurrent point l; ils portrent le deuil de leur ami durant une
anne entire, pour terniser leur douleur et leur amiti.

Aprs avoir donn des marques si clbres de leur tendresse pour
Mendoce, ils se marirent; mais, par un inconcevable effet du pouvoir de
l'amiti, don Juan ne laissa pas de conserver longtemps une mlancolie
que rien ne pouvait bannir. Don Fadrique, son cher don Fadrique, tait
toujours prsent  sa pense: il le voyait toutes les nuits en songe, et
le plus souvent tel qu'il l'avait vu rendant les derniers soupirs. Son
esprit pourtant commenait  se distraire de ces tristes images: les
charmes de dona Thodora, dont il tait toujours pris, triomphaient peu
 peu d'un souvenir funeste; enfin don Juan allait vivre heureux et
content: mais ces jours passs il tomba de cheval en chassant; il se
blessa  la tte; il s'y est form un abcs. Les mdecins ne l'ont pu
sauver; il vient de mourir, et Thodora, qui est cette dame que vous
voyez entre les bras de deux femmes qui veillent sur son dsespoir,
pourra le suivre bientt.




CHAPITRE XVI

_Des songes._


Lorsque Asmode eut fini le rcit de cette histoire, don Clofas lui
dit: Voil un trs-beau tableau de l'amiti; mais s'il est rare de voir
deux hommes s'aimer autant que don Juan et don Fadrique, je crois que
l'on aurait encore plus de peine  trouver deux amies rivales qui
puissent se faire si gnreusement un sacrifice rciproque d'un amant
aim.

--Sans doute, rpondit le diable, c'est ce que l'on n'a point encore vu,
et ce que l'on ne verra peut-tre jamais. Les femmes ne s'aiment point.
J'en suppose deux parfaitement unies: je veux mme qu'elles ne disent
pas le moindre mal l'une de l'autre en leur absence, tant elles sont
amies. Vous les voyez toutes deux: vous penchez d'un ct, la rage se
met de l'autre; ce n'est pas que l'enrage vous aime; mais elle voulait
la prfrence. Tel est le caractre des femmes: elles sont trop jalouses
les unes des autres pour tre capables d'amiti.

--L'histoire de ces deux amis sans pairs, reprit Landro Perez, est un
peu romanesque et nous a mens bien loin. La nuit est fort avance: nous
allons voir dans un moment paratre les premiers rayons du jour:
j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperois un grand nombre de
personnes endormies: je voudrais, par curiosit, que vous me dissiez les
divers songes qu'elles peuvent faire.--Trs volontiers, rpartit le
dmon: vous aimez les tableaux changeants; je veux vous contenter.

--Je crois, dit Zambullo, que je vais entendre des songes bien
ridicules.--Pourquoi? rpondit le boiteux; vous qui possdez votre
Ovide, ne savez-vous pas que ce pote dit que c'est vers la pointe du
jour que les songes sont plus vrais, parce que dans ce temps-l l'me
est dgage des vapeurs des aliments?--Pour moi, rpliqua don Clofas,
quoi qu'en puisse dire Ovide, je n'ajoute aucune foi aux songes.--Vous
avez tort, reprit Asmode; il ne faut ni les traiter de chimres, ni les
croire tous: ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vrit.
L'empereur Auguste, dont la tte valait bien celle d'un colier, ne
mprisait pas les songes dans lesquels il tait intress; et bien lui
en prit,  la bataille de Philippe, de quitter sa tente, sur le rcit
qu'on lui fit d'un rve qui le regardait. Je pourrais vous citer mille
autres exemples qui vous feraient connatre votre tmrit; mais je les
passe sous silence pour satisfaire le nouveau dsir qui vous presse.

Commenons par ce bel htel  main droite. Le matre du logis, que vous
voyez couch dans ce riche appartement, est un comte libral et galant.
Il rve qu'il est  un spectacle o il entend chanter une jeune actrice,
et qu'il se rend  la voix de cette sirne.

Dans l'appartement parallle repose la comtesse sa femme, qui aime le
jeu  la fureur. Elle rve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en
gage des pierreries chez un joaillier qui lui prte trois cents
pistoles, moyennant un trs-honnte profit.

Dans l'htel le plus proche, du mme ct, demeure un marquis, du mme
caractre que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il
rve qu'il emprunte une somme considrable pour lui en faire prsent; et
son intendant, couch tout au haut de l'htel, songe qu'il s'enrichit 
mesure que son matre se ruine. H bien! que pensez-vous de ces
songes-l? Vous paraissent-ils extravagants?--Non, ma foi, rpondit don
Clofas; je vois bien qu'Ovide a raison; mais je suis curieux de savoir
qui est cet homme que je remarque; il a la moustache en papillottes, et
conserve en dormant un air de gravit qui me fait juger que ce ne doit
pas tre un cavalier du commun.--C'est un gentilhomme de province,
rpondit le dmon, un vicomte Aragonais, un esprit vain et fier: son me
en ce moment nage dans la joie. Il rve qu'il est avec un grand qui lui
cde le pas dans une crmonie publique.

Mais je dcouvre dans la mme maison deux frres mdecins qui font des
songes bien mortifiants. L'un rve que l'on publie une ordonnance qui
dfend de payer les mdecins quand ils n'auront pas guri leurs malades;
et son frre songe qu'il est ordonn que les mdecins mneront le deuil
 l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains.--Je
souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernire ordonnance ft relle, et
qu'un mdecin se trouvt aux funrailles de son malade, comme un
lieutenant criminel assiste en France au supplice d'un coupable qu'il a
condamn.--J'aime la comparaison, dit le diable: on pourrait dire, en ce
cas-l, que l'un va faire excuter sa sentence, et que l'autre a dj
fait excuter la sienne.

--Oh! oh! s'cria l'colier, qui est ce personnage qui se frotte les
yeux en se levant avec prcipitation?--C'est un homme de qualit qui
sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rve effrayant
vient de le rveiller: il songeait que le premier ministre le regardait
de travers. Je vois aussi une jeune dame qui se rveille, et qui n'est
pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir. C'est une fille de
condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont
elle est obsde. Elle en chrit un tendrement, et a pour l'autre une
aversion qui va jusqu' l'horreur. Elle voyait tout  l'heure en songe 
ses genoux le galant qu'elle dteste; il tait si passionn, si
pressant, que, si elle ne se ft rveille, elle allait le traiter plus
favorablement qu'elle n'a jamais fait celui qu'elle aime. La nature
pendant le sommeil secoue le joug de la raison et de la vertu.

Arrtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue; c'est le
domicile d'un procureur. Le voil couch avec sa femme dans la chambre
o il y a une vieille tenture de tapisserie  personnages et deux lits
jumeaux. Il rve qu'il va visiter un de ses clients  l'hpital, pour
l'assister de ses propres deniers; et la procureuse songe que son mari
chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux.

--J'entends ronfler autour de nous, dit Landro Perez, et je crois que
c'est ce gros homme que je dmle dans un petit corps de logis attenant
 la demeure du procureur.--Justement, rpondit Asmode; c'est un
chanoine qui rve qu'il dit son _benedicite_.

Il a pour voisin un marchand d'toffe de soie, qui vend sa marchandise
fort cher, mais  crdit, aux personnes de qualit. Il est d  ce
marchand plus de cent mille ducats. Il rve que tous ses dbiteurs lui
apportent de l'argent; et ses correspondants, de leur ct, songent
qu'il est sur le point de faire banqueroute.--Ces deux songes, dit
l'colier, ne sont pas sortis du temple du sommeil par la mme
porte.--Non, je vous assure, rpondit le dmon; le premier,  coup sr,
est sorti par la porte d'ivoire, et le second par la porte de corne.

La maison qui joint celle de ce marchand est occupe par un fameux
libraire. Il a depuis peu imprim un livre qui a eu beaucoup de succs.
En le mettant au jour, il promit  l'auteur de lui donner cinquante
pistoles s'il rimprimait son ouvrage; et il rve actuellement qu'il en
fait une seconde dition sans l'en avertir.

--Oh! pour ce songe-l, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander
par quelle porte il est sorti; je ne doute pas qu'il n'ait son plein et
entier effet. Je connais messieurs les libraires: ils ne se font pas un
scrupule de tromper les auteurs.--Rien n'est plus vritable, reprit le
boiteux; mais apprenez  connatre aussi messieurs les auteurs: ils ne
sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure arrive
il n'y a pas cent ans  Madrid va vous le prouver.

Trois libraires soupaient ensemble au cabaret: la conversation tomba
sur la raret des bons livres nouveaux. Mes amis, dit l-dessus un des
convives, je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces
jours passs: j'ai achet une copie qui me cote un peu cher,  la
vrit, mais elle est d'un auteur!... C'est de l'or en barre. Un autre
libraire prit alors la parole et se vanta pareillement d'avoir fait une
emplette excellente le jour prcdent. Et moi, Messieurs, s'cria le
troisime  son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec
vous: je vais vous montrer la perle des manuscrits; j'en ai fait
aujourd'hui l'heureuse acquisition. En mme temps, chacun tira de sa
poche la prcieuse copie qu'il disait avoir achete; et comme il se
trouva que c'tait une nouvelle pice de thtre intitule _le Juif
errant_, ils furent fort tonns quand ils virent que c'tait le mme
ouvrage qui leur avait t vendu  tous trois sparment.

Je dcouvre dans une autre maison, poursuivit le diable, un amant
timide et respectueux qui vient de se rveiller. Il aime une veuve toute
des plus vives; il rvait qu'il tait avec elle au fond d'un bois, o il
lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a rpondu: Ah! que vous
tes sduisant! vous me persuaderiez, si je n'tais pas en garde contre
les hommes; mais ce sont des trompeurs: je ne me fie point  leurs
paroles: je veux des actions.--H! quelles actions, Madame, exigez-vous
de moi? a repris l'amant. Faut-il, pour vous prouver la violence de mon
amour, entreprendre les douze travaux d'Hercule?--H non! don Nicaise,
non, a rparti la dame, je ne vous en demande pas tant. L-dessus il
s'est rveill.

--Apprenez-moi, de grce, dit l'colier, pourquoi cet homme couch dans
ce lit brun se dbat comme un possd.--C'est, rpondit le boiteux, un
habile licenci qui fait un songe dont il est terriblement agit! il
rve qu'il dispute et soutient l'immortalit de l'me contre un petit
docteur en mdecine, qui est aussi bon catholique qu'il est bon mdecin.
Au second tage, chez le licenci, loge un gentilhomme d'Estramadure,
nomm don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste  la cour
demander une rcompense pour avoir tu un Portugais d'un coup
d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rve qu'on lui donne le
gouvernement d'Antequere, et encore n'est-il pas content: il croit
mriter une vice-royaut.

Je dcouvre dans un htel garni deux personnes de consquence qui
rvent bien dsagrablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte,
songe qu'il est assig dans sa forteresse, et qu'aprs une lgre
rsistance il est oblig de se rendre prisonnier de guerre avec la
garnison. L'autre est l'vque de Murcie; la cour a charg ce prlat
loquent de faire l'loge funbre d'une princesse, et il doit le
prononcer dans deux jours. Il rve qu'il est en chaire, et qu'il demeure
court aprs l'exorde de son discours.--Il n'est pas impossible, dit don
Clofas, que ce malheur lui arrive en effet.--Non vraiment, rpondit le
diable, et il n'y a pas mme longtemps que cela est arriv  Sa Grandeur
en pareille occasion.

Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu' regarder
dans les curies de cet htel: qu'y voyez-vous?--J'aperois, dit Landro
Perez, un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une
trille  la main.--H bien, reprit le dmon, c'est un palefrenier qui
dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit, et, tout en
dormant, d'triller ses chevaux; aprs quoi il se recouche. On s'imagine
dans l'htel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le palefrenier
lui-mme le croit comme les autres.

Dans une grande maison, vis--vis l'htel garni, demeure un vieux
chevalier de la Toison, lequel a jadis t vice-roi du Mexique. Il est
tomb malade; et comme il craint de mourir, sa vice-royaut commence 
l'inquiter: il est vrai qu'il l'a exerce d'une manire qui justifie
son inquitude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne ne font pas une
mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont toute
l'horreur n'est point encore dissipe, et qui sera peut-tre cause de sa
mort.--Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien
extraordinaire.--Vous allez l'entendre, reprit Asmode; il a quelque
chose en effet de singulier. Ce seigneur rvait tout  l'heure qu'il
tait dans la valle des morts, o tous les Mexicains qui ont t les
victimes de son injustice et de sa cruaut sont venus fondre sur lui, en
l'accablant de reproches et d'injures: ils ont mme voulu le mettre en
pices; mais il a pris la fuite et s'est drob  leur fureur. Aprs
quoi, il s'est trouv dans une grande salle toute tendue de drap noir,
o il a vu son pre et son aeul assis  une table sur laquelle il y
avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de
s'approcher d'eux, et son pre lui a dit, avec la gravit qu'ont tous
les dfunts: Il y a longtemps que nous t'attendons; viens prendre ta
place auprs de nous.

--Le vilain rve! s'cria l'colier; je pardonne au malade d'en avoir
l'imagination blesse.--En rcompense, dit le boiteux, sa nice, qui est
couche dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit
dlicieusement: le sommeil lui prsente les plus agrables ides. C'est
une fille de vingt-cinq  trente ans, laide et mal faite. Elle rve que
son oncle, dont elle est l'unique hritire, ne vit plus, et qu'elle
voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la
gloire de lui plaire.

--Si je ne me trompe, dit don Clofas, j'entends rire derrire
nous.--Vous ne vous trompez point, reprit le diable; c'est une femme qui
rit en dormant  deux pas d'ici, une veuve qui fait la prude et qui
n'aime rien tant que la mdisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec
une vieille dvote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.

Je ris  mon tour en voyant dans une chambre au-dessous de cette femme
un bourgeois qui a de la peine  vivre honntement du peu de bien qu'il
possde. Il rve qu'il ramasse des pices d'or et d'argent, et que plus
il en ramasse, plus il en trouve  ramasser; il en a dj rempli un
grand coffre.--Le pauvre garon! dit Landro; il ne jouira pas longtemps
de son trsor.--A son rveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai
riche qui se meurt, il verra disparatre ses richesses.

Si vous tes curieux de savoir les songes de deux comdiennes qui sont
voisines, je vais vous les dire. L'une rve qu'elle prend des oiseaux 
la pipe, qu'elle les plume  mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les
donne  dvorer  un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le
profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa maison des lvriers et des
chiens danois dont elle a fait longtemps ses dlices, et qu'elle ne veut
plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amiti.

--Voil deux songes bien fous, s'cria l'colier; je crois que s'il y
avait  Madrid, comme autrefois  Rome, des interprtes des songes, ils
seraient fort embarrasss  expliquer ceux-l.--Pas trop, rpondit le
diable: pour peu qu'ils fussent au fait de ce qui se passe aujourd'hui
chez la gent comique, ils y trouveraient bientt un sens clair et net.

--Pour moi, je n'y comprends rien, rpliqua don Clofas, et je ne m'en
soucie gure; j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un
superbe lit de velours jaune, garni de franges d'argent, et auprs de
laquelle il y a, sur un guridon, un livre et un flambeau.--C'est une
femme titre, rpartit le dmon; une dame qui a un quipage trs-galant,
et qui se plat  faire porter sa livre par des jeunes hommes de bonne
mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant; sans cela elle ne
pourrait fermer l'oeil de toute la nuit. Hier au soir, elle lisait les
Mtamorphoses d'Ovide, et cette lecture est cause qu'elle fait en cet
instant un songe o il y a bien de l'extravagance: elle rve que Jupiter
est devenu amoureux d'elle, et qu'il se met  son service sous la forme
d'un grand page des mieux btis.

A propos de cette mtamorphose, en voici une autre qui me parat plus
plaisante. J'aperois un histrion qui gote dans un profond sommeil la
douceur d'un songe qui le flatte agrablement. Cet acteur est si vieux,
qu'il n'y a tte d'homme  Madrid qui puisse dire l'avoir vu dbuter. Il
y a si longtemps qu'il parat sur le thtre, qu'il est, pour ainsi
dire, thtrifi. Il a du talent, et il en est si fier et si vain, qu'il
s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme.
Savez-vous le songe que fait ce superbe hros de coulisse? Il rve qu'il
se meurt, et qu'il voit toutes les divinits de l'Olympe assembles pour
dcider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il
entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comdien,
aprs avoir eu l'honneur de reprsenter si souvent sur la scne Jupiter
et les autres principaux immortels, ne doit pas tre assujetti au sort
commun  tous les humains, et qu'il mrite d'tre reu dans la troupe
cleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres
dieux et quelques desses se rvoltent contre la proposition d'une
apothose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le
vieux comdien en une figure de dcoration.

Le diable allait continuer; mais Zambullo l'interrompit, en lui disant:
Halte-l, seigneur Asmode; vous ne prenez pas garde qu'il est jour:
j'ai peur qu'on ne nous aperoive sur le haut de cette maison. Si la
populace vient une fois  remarquer votre Seigneurie, nous entendrons
des hues qui ne finiront pas si tt.

--On ne nous verra point, lui rpondit le dmon; j'ai le mme pouvoir
que ces divinits fabuleuses dont je viens de parler, et, tout ainsi que
sur le mont Ida l'amoureux fils de Saturne se couvrit d'un nuage, pour
cacher  l'univers les caresses qu'il voulait faire  Junon, je vais
former autour de nous une paisse vapeur que la vue des hommes ne pourra
percer, et qui ne vous empchera pas de voir les choses que je voudrai
vous faire observer. En effet, ils furent tout  coup environns d'une
fume qui, bien que des plus opaques, ne drobait rien aux yeux de
l'colier.

Retournons aux songes, poursuivit le boiteux... Mais je ne fais pas
rflexion, ajouta-t-il, que la manire dont je vous ai fait passer la
nuit doit vous avoir fatigu. Je suis d'avis de vous transporter chez
vous, et de vous y laisser reposer quelques heures: pendant ce temps-l,
je vais parcourir les quatre parties du monde, et faire quelques tours
de mon mtier: aprs cela je vous rejoindrai, pour m'gayer avec vous
sur nouveaux frais.--Je n'ai nulle envie de dormir et je ne suis point
las, rpondit don Clofas; au lieu de me quitter, faites-moi le plaisir
de m'apprendre les divers desseins qu'ont ces personnes que je vois dj
leves, et qui se disposent, ce me semble,  sortir. Que vont-elles
faire de si grand matin?--Ce que vous souhaitez de savoir, reprit le
dmon, est une chose digne d'tre observe. Vous allez voir un tableau
des soins, des mouvements, des peines que les pauvres mortels se donnent
pendant cette vie, pour remplir le plus agrablement qu'il leur est
possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort.




CHAPITRE XVII

_O l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies._


Observons d'abord cette troupe de gueux que vous voyez dj dans la rue.
Ce sont des libertins, la plupart de bonne famille, qui vivent en
communaut comme des moines, et passent presque toutes les nuits  faire
la dbauche dans leur maison, o il y a toujours une ample provision de
pain, de viande et de vin. Les voil qui vont se sparer pour aller
jouer leurs rles dans les glises; et ce soir, ils se rassembleront
pour boire  la sant des personnes charitables qui contribuent
pieusement  leur dpense. Admirez, je vous prie, comme ces fripons
savent se mettre et se travestir pour inspirer de la piti: les
coquettes ne savent pas mieux s'ajuster pour donner de l'amour.

Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du mme ct. Celui
qui s'appuie sur des bquilles, qui fait trembler tout son corps, et
semble marcher avec tant de peine qu' chaque pas vous diriez qu'il va
tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air
dcrpit, est un jeune homme si alerte et si lger, qu'il passerait un
daim  la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent,
dont la tte est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de
cour. Et l'autre, qui parat en cul-de-jatte, est un drle qui a l'art
de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu' ses tristes
accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrime tage
pour lui apporter un maravedi.

Tandis que ces fainants vont, sous le masque de la pauvret, attraper
l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique
Espagnols, qui s'apprtent  gagner leur vie  la sueur de leur corps.
J'aperois de toutes parts des hommes qui se lvent et s'habillent pour
aller remplir leurs diffrents emplois. Combien de projets forms cette
nuit vont s'excuter ou s'vanouir en ce jour! Que de dmarches
l'intrt, l'amour et l'ambition vont faire faire!

--Que vois-je dans la rue? interrompit don Clofas. Qui est cette femme
charge de mdailles, que conduit un laquais, et qui marche avec
prcipitation? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.--Oui,
certainement, rpondit le diable: c'est une vnrable matrone qui court
 une maison o l'on a besoin de son ministre. Elle y va trouver une
comdienne qui pousse des cris, et auprs d'elle deux cavaliers bien
embarrasss. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui
s'intresse  ce qui va se passer; car les couches des femmes de thtre
ressemblent  celles d'Alcmne: il y a toujours un Jupiter et un
Amphitryon qui sont auteurs du parti.

Ne dirait-on pas,  voir ce cavalier  cheval avec sa carabine, que
c'est un chasseur qui va faire la guerre aux livres et aux perdreaux
des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le
divertissement de la chasse: il est occup d'un autre dessein; il va
gagner un village o il se dguisera en paysan, pour s'introduire sous
cet habit dans une ferme o est sa matresse sous la conduite d'une mre
svre et vigilante.

Ce jeune bachelier qui passe et marche  pas prcipits a coutume
d'aller tous les matins faire sa cour  un vieux chanoine qui est son
oncle, et dont il couche en joue la prbende. Regardez dans cette
maison, vis--vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose
 sortir. C'est un honnte et riche bourgeois qu'une affaire assez
srieuse inquite. Il a une fille unique  marier; il ne sait s'il doit
la donner  un jeune procureur qui la recherche, ou bien  un fier
_hidalgo_ qui la demande. Il va consulter ses amis l-dessus; et dans le
fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le
gentilhomme, d'avoir un gendre qui le mprise; et il a peur, s'il s'en
tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous
les meubles.

Considrez un voisin de ce pre embarrass, et dmlez, dans ce corps
de logis o il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre
de brocard rouge  fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur
en dpit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt
maravedis, et il jouit  prsent de dix mille ducats de rente. Il a un
quipage trs-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la
frugalit est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son
particulier. Il ne laisse pas pourtant de rgaler quelquefois, par
ostentation, des personnes de qualit. Il donne aujourd'hui  dner 
des conseillers d'tat; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher
un ptissier et un rtisseur; il va marchander avec eux sou  sou; aprs
quoi il crira sur des cartes les services dont ils seront
convenus.--Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.--H mais!
rpondit Asmode, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement
deviennent avares ou prodigues: c'est la rgle.

--Apprenez-moi, dit l'colier, qui est une belle dame que je vois  sa
toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.--Ah!
vraiment, s'cria le boiteux, ce que vous remarquez l mrite bien votre
attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit  Madrid de son
douaire, et voit trs-bonne compagnie; et le jeune homme qui est avec
elle est un seigneur nomm don Antoine de Monsalve.

Quoique ce cavalier soit d'une des premires maisons d'Espagne, il a
promis  la veuve de l'pouser: il lui a mme fait un ddit de trois
mille pistoles; mais il est travers dans ses amours par ses parents,
qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec
l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurire. Le galant, mortifi
de les voir tous rvolts contre son penchant, vint hier au soir chez sa
matresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda
la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions
qu'il aurait  essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais
branler sa constance. La veuve parut charme de sa fermet, et ils se
sparrent tous deux  minuit, trs-contents l'un de l'autre.

Monsalve est revenu ce matin: il a trouv la dame  sa toilette, et il
s'est mis sur nouveaux frais  l'entretenir de son amour. Pendant la
conversation, l'Allemande a t ses papillotes: le cavalier en a pris
une sans rflexion, l'a dplie, et, y voyant de son criture: Comment
donc, Madame, a-t-il dit en riant, est-ce l l'usage que vous faites des
billets doux qu'on vous envoie?--Oui, Monsalve, a-t-elle rpondu; vous
voyez  quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'pouser
en dpit de leurs familles; j'en fais des papillotes. Quand le cavalier
a reconnu que c'tait effectivement son ddit que la dame avait dchir,
il n'a pu s'empcher d'admirer le dsintressement de sa veuve, et il
lui jure de nouveau une ternelle fidlit.

Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe
au-dessous de nous: il a un grand registre sous son bras, une critoire
pendue  sa ceinture, et une guitare sur le dos.--Ce personnage, dit
l'colier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.--Il est
certain, reprit le dmon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a
des philosophes cyniques en Espagne: en voil un. Il va vers le
Buen-Retiro se mettre dans une prairie o il y a une claire fontaine
dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il
demeurera l toute la journe  contempler les richesses de la nature, 
jouer de la guitare, et  faire des rflexions qu'il crira sur son
registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est--dire
quelques oignons avec un morceau de pain: telle est la vie sobre qu'il
mne depuis dix ans; et si quelque Aristippe lui disait comme  Diogne:
Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des
oignons, ce philosophe moderne lui rpondrait: Je ferais ma cour aux
grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu' le
faire ramper sous un autre homme.

En effet, ce philosophe a autrefois t attach aux grands seigneurs;
ils lui firent mme sa fortune: mais ayant senti que leur amiti n'tait
pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux.
Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit rflexion qu'il
claboussait des gens qui valaient mieux que lui: il a mme donn
presque tous ses biens  ses amis indigents; il s'est seulement rserv
de quoi vivre de la manire qu'il vit; car il ne lui parat pas moins
honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que
chez les grands seigneurs.

Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez
accompagn d'un chien: il peut se vanter d'tre d'une des meilleures
maisons de Castille. Il a t riche; mais il s'est ruin, comme le Timon
de Lucien, en rgalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant
des ftes superbes aux naissances, aux mariages des princes et
princesses, en un mot,  chaque occasion qu'a eu l'Espagne de faire des
rjouissances. Ds que les parasites ont vu sa marmite renverse, ils
ont disparu de chez lui; tous ses amis l'ont abandonn; un seul lui est
rest fidle: c'est son chien.

--Dites-moi, seigneur diable, s'cria Landro Perez,  qui appartient
cet quipage que je vois arrt devant une maison.--C'est, rpondit le
dmon, le carrosse d'un riche contador, qui va tous les matins dans
cette maison, o demeure une beaut galicienne dont ce vieux pcheur de
race more a soin, et qu'il aime perdument. Il apprit hier au soir
qu'elle lui avait fait une infidlit: dans la fureur que lui causa
cette nouvelle, il lui crivit une lettre pleine de reproches et de
menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avise de
prendre: au lieu d'avoir l'impudence de nier le fait, elle a mand ce
matin au trsorier qu'il est justement irrit contre elle; qu'il ne doit
plus la regarder qu'avec mpris, puisqu'elle a t capable de trahir un
si galant homme; qu'elle reconnat sa faute, qu'elle la dteste, et que,
pour s'en punir, elle a dj coup ses beaux cheveux, dont il sait bien
qu'elle est idoltre: enfin, qu'elle est dans la rsolution d'aller dans
une retraite consacrer le reste de ses jours  la pnitence.

Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prtendus remords de sa
matresse; il s'est lev aussitt pour se rendre chez elle: il l'a
trouve dans les pleurs, et cette bonne comdienne a si bien jou son
rle, qu'il vient de lui pardonner le pass; il fera plus: pour la
consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet, en ce moment, de
la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne,
qui est actuellement  vendre auprs de l'Escurial.

--Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'colier, et j'aperois dj
un cavalier qui entre chez un traiteur.--Ce cavalier, reprit Asmode,
est un garon de famille qui a la rage d'crire et de vouloir absolument
passer pour auteur: il ne manque pas d'esprit; il en a mme assez pour
critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scne; mais il n'en a
point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur
pour ordonner un grand repas; il donne  dner aujourd'hui  quatre
comdiens, qu'il veut engager  protger une mauvaise pice de sa faon
qu'il est sur le point de prsenter  leur compagnie.

A propos d'auteurs, continua-t-il, en voil deux qui se rencontrent
dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se
mprisent mutuellement, et ils ont raison. L'un crit aussi facilement
que le pote Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges; et
l'autre emploie bien du temps  faire des ouvrages froids et insipides.

--Qui est ce petit homme qui descend de carrosse  la porte de cette
glise? dit Zambullo.--C'est, rpondit le boiteux, un personnage digne
d'tre remarqu. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'tude d'un
notaire o il tait matre-clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse
de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent,
reparut  Madrid; mais ceux qui le connaissaient furent tonns de le
voir devenir tout  coup un des principaux membres du conseil des Indes.
On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent
qu'il s'est donn au diable; d'autres veulent qu'il ait t aim d'une
riche douairire, et d'autres enfin qu'il ait trouv un trsor.--Vous
savez ce qui en est, interrompit don Clofas.--Oh! pour cela oui,
rpartit le dmon, et je vais vous rvler le mystre.

Pendant que notre moine tait novice, il arriva qu'un jour, en faisant
dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperut
une cassette de cuivre qu'il ouvrit: il y avait dedans une bote d'or
qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beaut. Quoique le
religieux ne se connt pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de
juger qu'il venait de faire un bon coup de filet; et prenant aussitt le
parti que prend dans une comdie de Plaute ce Gripus qui renonce  la
pche aprs avoir trouv un trsor, il quitta le froc et revint 
Madrid, o, par l'entremise d'un joaillier de ses amis, il changea ses
pierres prcieuses en pices d'or, et ses pices d'or en une charge qui
lui donne un beau rang dans la socit civile.




CHAPITRE XVIII

_Ce que le diable fit encore remarquer  don Clofas._


Il faut, poursuivit Asmode, que je vous fasse rire en vous apprenant un
trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un
mdecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, aprs quoi il
passera toute la journe  jouer aux checs.

Pendant ce temps-l, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point,
et quand il en aurait, les moments qu'il emploie  jouer ne seraient pas
les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez
une belle et riche veuve qu'il voudrait pouser, et dont il fait
semblant d'tre fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de
valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui
apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de
qualit de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve
prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'checs est sur
le point de gagner la partie.

Arrtons-nous devant cet htel auprs duquel nous sommes; je
ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes
qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y
dcouvrez-vous?--J'y dmle des dames dont la beaut m'blouit, rpondit
l'colier. J'en vois quelques-unes qui se lvent, et d'autres qui sont
dj leves. Que de charmes elles offrent  mes regards! je m'imagine
voir les nymphes de Diane, telles que les potes nous les reprsentent.

--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits
des nymphes de Diane, elles n'en ont assurment pas la chastet. Ce sont
quatre ou cinq aventurires qui vivent ensemble  frais communs. Aussi
dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrtaient par
leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs chteaux, elles
attirent les jeunes gens chez elles. Malheur  ceux qui s'en laissent
charmer! Pour avertir du pril que courent les passants, il faudrait
faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les
rivires pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

--Je ne vous demande pas, dit Landro Perez, o vont ces seigneurs que
je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous
l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y
conduirai; nous ferons l quelques remarques rjouissantes.--Vous ne
pouvez rien me proposer qui me soit plus agrable, rpliqua Zambullo; je
m'en fais par avance un grand plaisir.

Alors le dmon, prompt  satisfaire don Clofas, l'emporta vers le
palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'colier, apercevant des
manoeuvres qui travaillaient  une porte fort haute, demanda si c'tait
un portail d'glise qu'ils faisaient. Non, lui rpondit Asmode, c'est
la porte d'un nouveau march; elle est magnifique, comme vous voyez;
cependant, quand ils l'lveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera
digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.

--Que me dites-vous? s'cria Landro; quelle ide vous me donnez de ces
deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le dmon;
prparez-vous  les admirer.

    Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas,
      Momus ubi fatuos vendidit ante sales!

Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je
n'en sens point encore toute la beaut, dit l'colier; je ne sais pas
bien ce que signifient ces _fatuos sales_.--Vous ignorez donc, rpartit
le diable, que la place o l'on btit ce march pour y vendre des
denres fut autrefois un collge de moines qui enseignaient  la
jeunesse les humanits? Les rgents de ce collge y faisaient
reprsenter par leur coliers des drames, des pices de thtre fades,
et entremles de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser
jusqu'aux _prtrits_ et aux _supins_.--Oh! ne m'en dites pas davantage,
interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pices de
collge. L'inscription me parat admirable.

A peine Asmode et don Clofas furent-ils sur l'escalier du palais du
roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrs. A
mesure que ces seigneurs passaient auprs d'eux, le diable faisait le
nomenclateur: Voil, disait-il  Landro Perez, en les lui montrant du
doigt l'un aprs l'autre, voil le comte de Villalonso, de la maison de
la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-l c'est
don Lopez de Los Rios, prsident du conseil des finances; celui-ci, le
comte de Villa Hombrosa. Il ne se contentait pas de les nommer, il
faisait leur loge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque
trait satirique: il leur donnait  chacun son lardon.

Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous
coute avec un air de bont. Implorez-vous sa protection, il vous
l'accorde gnreusement et vous offre son crdit. C'est dommage qu'un
homme qui aime tant  faire plaisir ait la mmoire si courte, qu'un
quart d'heure aprs que vous lui avez parl, il oublie ce que vous lui
avez dit.

Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la
cour du meilleur caractre: il n'est pas, comme la plupart de ses
pareils, diffrent de lui-mme d'un moment  un autre: il n'y a point de
caprice, point d'ingalit dans son humeur. Ajoutez  cela qu'il ne paye
pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services
qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent  les reconnatre. Il
laisse dsirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir
bien achet lorsqu'on l'a obtenu.

Aprs que le dmon et fait connatre  l'colier les bonnes et les
mauvaises qualits d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une
salle o il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et
particulirement tant de chevaliers, que don Clofas s'cria: Que de
chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en
rponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour tre
chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas ncessaire,
comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille
cus de patrimoine: aussi s'aperoit-on que c'est une marchandise bien
mle.

Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrire vous.--Parlez
plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non,
rpondit le diable; le mme charme qui nous rend invisibles ne permet
pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-l: c'est un Catalan qui
revient des les Philippines, o il tait flibustier. Diriez-vous  le
voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions
prodigieuses de valeur. Il va ce matin prsenter au roi un placet par
lequel il demande certain poste pour rcompense de ses services; mais je
doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au
premier ministre.

--Je vois  la main droite de ce flibustier, dit Landro Perez, un gros
et grand homme qui parat faire l'important:  juger de sa condition par
l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche
seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, rpartit Asmode: c'est un
_hidalgo_ des plus pauvres, qui, pour subsister, donne  jouer sous la
protection d'un grand.

Mais je remarque un licenci qui mrite bien que je vous le fasse
observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprs de la
premire fentre avec un cavalier vtu de velours gris-blanc. Ils
parlent tous deux d'une affaire qui fut hier juge par le roi: je vais
vous en faire le dtail.

Il y a deux mois que ce licenci, qui est acadmicien de l'acadmie de
Tolde, donna au public un livre de morale qui rvolta tous les vieux
auteurs castillans; ils le trouvrent plein d'expressions trop hardies
et de mots trop nouveaux. Les voil qui se liguent contre cette
production singulire: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils
prsentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme
contraire  la puret et  la nettet de la langue espagnole.

Le placet parut digne d'attention  Sa Majest, qui nomma trois
commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimrent que le style en
tait effectivement rprhensible, et d'autant plus dangereux qu'il
tait plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manire le roi a
dcid: il a ordonn, sous peine de dsobissance, que ceux des
acadmiciens de Tolde qui crivent dans le got de ce licenci ne
composeront plus de livres  l'avenir; et que mme, pour mieux conserver
la puret de la langue castillane, ces acadmiciens ne pourront tre
remplacs, aprs leur mort, que par des personnes de la premire
qualit.

--Cette dcision est merveilleuse, s'cria Zambullo en
riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien 
craindre.--Pardonnez-moi, rpartit le dmon: les auteurs ennemis de
cette noble simplicit qui fait le charme des lecteurs senss ne sont
pas tous de l'acadmie de Tolde.

Don Clofas fut curieux d'apprendre qui tait le cavalier habill de
velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licenci.
C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde
espagnole: je vous assure que c'est un garon trs-spirituel. Je veux,
pour vous faire juger de son esprit, vous citer une rpartie qu'il fit
hier  une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce
bon mot, il faut savoir qu'il a un frre, nomm don Andr de Prada, qui
tait il y a quelques annes officier comme lui dans le mme corps.

Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don
Andr, et lui dit: Seigneur de Prada, je porte mme nom que vous; mais
nos familles sont diffrentes. Je sais que vous tes d'une des
meilleures maisons de Catalogne, et en mme temps que vous n'tes pas
riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il
pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon
l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse? Don Andr rpondit
qu'oui. Cela tant, rpliqua le fermier, si vous voulez me les
communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile gnalogiste qui
travaillera l-dessus, et nous rendra parents en dpit de nos aeux. De
mon ct, par reconnaissance, je vous ferai prsent de trente mille
pistoles. Sommes-nous d'accord? Don Andr fut bloui de la somme: il
accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent
qu'il en reut, acheta une terre considrable en Catalogne, o il vit
depuis ce temps-l.

Or, son cadet, qui n'a rien gagn  ce march, tait hier  une table
o l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du
roi; et l-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole  ce
jeune officier, lui demanda s'il n'tait pas parent de ce fermier? Non,
Madame, lui rpondit-il, je n'ai pas cet honneur-l: c'est mon frre.

L'colier fit un clat de rire  cette rpartie, qui lui parut des plus
plaisantes. Puis apercevant tout  coup un petit homme qui suivait un
courtisan, il s'cria: H, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce
seigneur lui fait de rvrences! il a sans doute quelque grce  lui
demander.--Ce que vous remarquez l, reprit le diable, vaut bien la
peine que je vous dise la cause de ces civilits. Ce petit homme est un
honnte bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs
de Madrid, dans un endroit o il y a des eaux minrales qui sont en
rputation. Il a prt sans intrt cette maison pour trois mois  ce
seigneur, qui y a t prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie
trs-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui
s'en prsente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre
service.

Il ne faut pas que je laisse chapper ce cavalier de race plbienne,
lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est
devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres.
Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'htel d'un grand,
et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la dlicatesse et
l'abondance. Il a un quipage pour lui, un autre pour sa femme et un
autre pour ses enfants. On voit dans ses curies les plus belles mules
et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta mme ces jours passs, et
paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait
marchand et trouv trop cher.--Quelle insolence! dit Landro; un Turc
qui verrait ce drle-l dans un tat si florissant ne manquerait pas de
le croire  la veille d'essuyer quelque fcheux revers de
fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmode, mais je ne puis m'empcher de
penser comme un Turc.

Ah! qu'est-ce que je vois? continua le dmon avec surprise; peu s'en
faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je dmle dans cette salle
un pote qui n'y devrait pas tre. Comment ose-t-il se montrer ici,
aprs avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols?
il faut qu'il compte bien sur le mpris qu'ils ont pour lui.

Considrez attentivement ce respectable personnage qui entre appuy sur
un cuyer. Remarquez comme, par considration, tout le monde se range
pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala,
grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arriv
cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.

--Vritablement, dit Zambullo, il a l'air d'tre un homme de bien.--Il
serait  souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrgidors le
prissent pour modle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui
n'agissent que par humeur et par imptuosit; il ne fera point arrter
un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrtaire ou d'un
commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont
l'me vnale, et sont capables de faire un honteux trafic de son
autorit. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accus,
il approfondit l'accusation jusqu' ce qu'il ait dml la vrit; aussi
n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre
que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci  la barbarie qui
rgne dans les cachots. Il va voir lui-mme ces misrables, et a soin
d'empcher qu'on n'ajoute l'inhumanit aux justes rigueurs des lois.

--Le beau caractre! s'cria Landro; l'aimable mortel! je serais
curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifi, rpondit le
diable, d'tre oblig de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau
dsir sans m'exposer  recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de
m'introduire auprs des souverains; ce serait empiter sur les droits de
Lviatan, de Belfgor et d'Astarot. Je vous l'ai dj dit, ces trois
esprits sont en possession d'obsder les princes. Il est dfendu aux
autres dmons de paratre dans les cours, et je ne sais  quoi je
pensais lorsque je me suis avis de vous amener ici: c'est avoir fait,
je l'avoue, une dmarche bien tmraire. Si ces trois diables
m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre
nous, je ne serais pas le plus fort.

--Puisque cela est, rpliqua l'colier, loignons-nous promptement de ce
palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos
confrres sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie,
je crois que vous n'en seriez gure mieux.--Non, sans doute, rpondit
Asmode; ils ne sentiraient point vos coups, et vous pririez sous les
leurs.

Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas
entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un
plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez. En achevant ces paroles,
il prit par la main don Clofas, et fendit avec lui les airs du ct de
la Merci.




CHAPITRE XIX

_Des Captifs._


Ils s'arrtrent tous deux sur une maison voisine de ce monastre,  la
porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de
l'autre sexe. Que de monde! dit Landro Perez; quelle crmonie
assemble ici tout ce peuple?--C'est, rpondit le dmon, une crmonie
que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse  Madrid de temps en
temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver
dans un moment; ils reviennent d'Alger, o les Pres de la Rdemption
les ont t racheter. Toutes les rues par o ils doivent passer vont se
remplir de spectateurs.

--Il est vrai, rpliqua Zambullo, que je n'ai pas t jusqu'ici fort
curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est l celui que votre
Seigneurie me rserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas
tant m'en faire fte.--Je vous connais trop bien, rpartit le diable,
pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agrable passe-temps que
d'observer des misrables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant
considrer j'ai dessein de vous rvler les particularits remarquables
qu'il y a dans la captivit des uns, et les embarras o vont se trouver
quelques autres  leur retour chez-eux, je suis persuad que vous ne
serez pas fch que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non,
reprit l'colier; ce que vous dites l change la thse, et vous me ferez
un vrai plaisir de tenir votre promesse.

Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout 
coup de grands cris que poussa la populace  la vue des captifs, qui
marchaient en cet ordre: ils allaient  pied deux  deux, sous leurs
habits d'esclaves, et chacun ayant sa chane sur ses paules. Un assez
grand nombre de religieux de la Merci qui avaient t au-devant d'eux
les prcdaient, monts sur des mules caparaonnes d'tamine noire,
comme s'ils eussent men un deuil, et un de ces bons pres portait
l'tendard de la Rdemption. Les plus jeunes captifs taient  la tte;
les vieux les suivaient, et derrire ceux-ci paraissait, sur un petit
cheval, un religieux du mme ordre que les premiers, lequel avait tout
l'air d'un prophte: aussi tait-ce le chef de la mission. Il s'attirait
les yeux des assistants par sa gravit, ainsi que par une longue barbe
grise qui le rendait vnrable; et on lisait sur le visage de ce Mose
espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de
chrtiens dans leur patrie.

Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous galement ravis d'avoir
recouvr la libert. S'il y en a qui se rjouissent d'tre sur le point
de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre
que, pendant leur absence, il ne soit arriv dans leurs familles des
vnements plus cruels pour eux que l'esclavage.

Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier
cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, aprs avoir
t dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles
de sa femme, va la retrouver marie en secondes noces, et mre de cinq
enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de
laine de Sgovie, fut enlev par un corsaire il y a prs de quatre
lustres. Il apprhende que depuis tant d'annes sa famille n'ait chang
de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son pre et sa mre
sont morts, et ses frres, qui ont partag tout le bien, l'ont dissip
par leur mauvaise conduite.

--J'envisage avec attention un esclave, dit l'colier, et je juge  son
air qu'il est charm de n'tre plus expos  la bastonnade.--Le captif
que vous regardez, rpondit le diable, a grand sujet d'tre joyeux de sa
dlivrance; il sait qu'une tante dont il est unique hritier vient de
mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien
agrablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui
remarquez.

Il n'en est pas de mme du malheureux cavalier qui marche  son ct:
une cruelle inquitude l'agite sans relche, et en voici la cause.
Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en
Italie, il aimait une dame et en tait aim; il a peur que, pendant
qu'il tait dans les fers, la fidlit de la belle n'ait pas t
inbranlable.--Et a-t-il t longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit
mois, rpondit Asmode.--Oh! parbleu, rpliqua Landro Perez, je crois
que ce galant se livre  une vaine terreur; il n'a pas mis la constance
de sa dame  une assez forte preuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est
ce qui vous trompe, rpartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitt su
qu'il tait captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant.

Diriez-vous, continua le dmon, que ce personnage qui suit
immdiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une paisse
barbe rousse rend effroyable  voir, fut un fort joli homme? Rien
pourtant n'est plus vritable, et vous voyez dans cette figure hideuse
le hros d'une histoire assez singulire, que je vais vous conter.

Ce grand garon se nomme Fabricio. Il avait  peine quinze ans lorsque
son pre, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Lon,
mourut, et il perdit aussi sa mre peu de temps aprs; de sorte qu'tant
fils unique, il demeura matre d'un bien considrable, dont
l'administration fut confie  un de ses oncles qui avait de la probit.
Fabricio acheva ses tudes, dj commences  Salamanque: il y apprit
ensuite  monter  cheval,  faire des armes; en un mot, il ne ngligea
rien de tout ce qui pouvait concourir  le rendre digne d'tre regard
favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait
sa chaumire  deux portes d'escopette de Cinquello.

Cette dame tait parfaitement belle, et  peu prs de l'ge de Fabrice,
qui, l'ayant vue ds son enfance, avait suc pour ainsi dire avec le
lait l'amour dont il brlait pour elle. Hipolite, de son ct, s'tait
bien aperue qu'il n'tait pas mal fait; mais, le connaissant pour le
fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considrer avec beaucoup
d'attention: elle tait d'une fiert insupportable, aussi bien que son
frre don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-tre pas son pareil en
Espagne pour tre gueux et entt de sa noblesse.

Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il
appelait son chteau, et qui n'tait,  parler proprement, qu'une
masure, tant elle menaait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses
facults ne lui permissent pas de la faire rparer, quoiqu'il et de la
peine  vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et,
de plus, il y avait une femme maure auprs de sa soeur.

C'tait une chose rjouissante que de voir paratre don Thomas dans le
bourg les ftes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout
pel, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il
conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la
semaine. Par de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de
sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les
profondes rvrences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y rpondre
par un regard. Sa soeur n'tait pas moins folle que lui de l'antiquit
de sa race; et elle joignait  ce ridicule celui d'tre si vaine de sa
beaut, qu'elle vivait dans la glorieuse esprance que quelque grand
viendrait la demander en mariage.

Tels taient les caractres de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le
savait bien; et pour s'insinuer auprs de deux personnes si altires, il
prit le parti de flatter leur vanit par de faux respects; ce qu'il fit
avec tant d'adresse, que le frre et la soeur enfin trouvrent bon qu'il
eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne
connaissait pas moins leur misre que leur orgueil, il avait envie tous
les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de rvolter contre
lui leur fiert l'en empchait: nanmoins son ingnieuse gnrosit
trouva moyen de les aider sans les exposer  rougir. Seigneur, dit-il
un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats  mettre
en dpt; ayez la bont de me les garder; que je vous aie cette
obligation-l.

Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il tait
mal en argent, il avait la conscience d'un dpositaire. Il se chargea
volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitt entre les mains
qu'il en employa sans faon une bonne partie  faire rparer sa
chaumire, et  se donner toutes ses petites commodits: un habit neuf
d'un trs-beau velours bleu fut lev et fait  Salamanque, et une plume
verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il
tait en possession immmoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La
belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippe.
C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient t confis,
sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne
pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user
ainsi: il crut mme qu'il tait juste qu'un roturier payt l'honneur
d'tre en commerce avec un gentilhomme.

Fabricio avait bien prvu cela; mais en mme temps il s'tait flatt
qu'en faveur de ses espces don Thomas vivrait avec lui familirement,
qu'Hipolite peu  peu s'accoutumerait  souffrir ses soins, et lui
pardonnerait enfin l'audace d'avoir lev sa pense jusqu' elle.
Vritablement, il en eut auprs d'eux un accs plus libre; ils lui
firent plus d'amitis qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme
riche est toujours gracieus des grands, quand il se rend leur vache 
lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses
que de nom, n'eurent pas plus tt senti leur utilit, qu'ils jugrent
que Fabricio mritait d'tre mnag: ils eurent pour lui des gards et
des attentions qui le charmrent. Il crut que sa personne ne leur
dplaisait pas, et qu'assurment ils avaient fait rflexion que tous les
jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, taient obligs
d'avoir recours  des alliances roturires. Dans cette opinion qui
flattait son amour, il se rsolut  demander Hipolite en mariage.

Ds la premire occasion favorable qu'il put trouver de parler  don
Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnment d'tre son beau-frre;
et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le
dpt, mais qu'il lui ferait encore prsent d'un millier de pistoles. Le
superbe Xaral rougit  cette proposition, qui rveilla son orgueil; et
dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne ft clater tout le
mpris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Nanmoins, quelque
indign qu'il ft de la tmrit de Fabrice, il se contraignit, et, sans
tmoigner aucun ddain, il lui rpondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se
dterminer dans une pareille affaire; qu'il tait  propos de consulter
l-dessus Hipolite, et de faire mme une assemble de parents.

Il renvoya le galant avec cette rponse, et convoqua effectivement une
dite compose de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels taient
de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la
_Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils
taient d'avis qu'il accordt sa soeur  Fabricio, mais pour dlibrer
de quelle faon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgr la
bassesse de sa naissance, osait aspirer  la possession d'une fille de
la qualit d'Hipolite.

Ds qu'il eut expos cette audace  l'assemble, au seul nom de Fabrice
et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles
s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les
uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bton, pour expier
l'outrage qu'il a fait  leur famille par la proposition d'un si honteux
hymne. Cependant, aprs qu'on et considr la chose plus mrement, le
rsultat de la dite fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que,
pour lui apprendre  ne se plus mconnatre, on lui ferait un tour dont
il aurait sujet de se souvenir longtemps.

On proposa diverses fourberies, et celle-ci prvalut. On dcida
qu'Hipolite feindrait d'tre sensible  l'attachement de Fabricio, et
que, sous prtexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que
don Thomas ferait de le prendre pour beau-frre, elle lui donnerait une
nuit rendez-vous au chteau, o, dans le temps qu'il serait introduit
par la femme maure, des gens aposts le surprendraient avec cette
soubrette, qu'on lui ferait pouser par force.

La soeur de Xaral se prta d'abord sans rpugnance  cette supercherie;
il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure
la recherche d'un homme d'une condition si infrieure  la sienne. Mais
cette orgueilleuse disposition fit bientt place  des mouvements de
piti, ou plutt l'amour se rendit tout  coup matre de la fire
Hipolite.

Ds ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva
l'obscure origine de Fabricio compense par les belles qualits qu'il
avait, et n'aperut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son
affection. Admirez, seigneur colier, admirez le prodigieux changement
que cette passion est capable de produire: cette mme fille qui
s'imaginait qu'un prince  peine mritait de la possder s'entte en un
instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prtentions, aprs
les avoir envisages comme une ignominie.

Elle s'abandonna au penchant qui l'entranait, et, bien loin de servir
le ressentiment de son frre, elle entretint avec Fabrice une secrte
intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer
quelquefois la nuit dans la chaumire. Mais don Thomas eut quelque
soupon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa,
et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de rpondre aux
intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement
deux de ses cousins, qui, prenant feu  cette nouvelle, commencrent 
crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin
d'tre excit  tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit,
avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire
de son pe, quand il s'agissait de l'employer  venger son honneur;
ensuite il les pria de se rendre chez lui  l'entre d'une nuit qu'il
leur marqua.

Ils furent trs-exacts  s'y trouver. Il les introduisit et les cacha
dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperut;
puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitt
que le galant serait entr dans le chteau, suppos qu'il s'avist d'y
venir cette nuit-l; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise toile
de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette mme nuit pour
s'entretenir.

Don Fabricio tait avec sa chre Hipolite. Ils commenaient  se tenir
des discours qu'ils s'taient dj tenus cent fois, mais qui, bien que
rpts sans cesse, ont toujours le charme de la nouveaut, lorsqu'ils
furent dsagrablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour
les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois
courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en
dfense, et qui, jugeant  leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se
battit en dsespr. Il les blessa tous les trois; et, leur prsentant
toujours la pointe de son pe, il eut le bonheur de gagner la porte et
de se sauver.

Alors Xaral, voyant que son ennemi lui chappait aprs avoir impunment
dshonor sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et
lui plongea son pe dans le coeur; et ses deux parents, trs-mortifis
du mauvais succs de leur complot, se retirrent chez eux avec leurs
blessures.

Demeurons-en l, poursuivit Asmode; quand nous aurons vu passer tous
les captifs, j'achverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de
quelle sorte, aprs que la justice se ft empare de tous ses biens 
l'occasion de ce funeste vnement, il eut le malheur d'tre fait
esclave en voyageant sur mer.

--Pendant que vous me faisiez le rcit que vous avez fait, dit don
Clofas, j'ai remarqu parmi ces infortuns un jeune homme qui avait
l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous
aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien,
rpondit le dmon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de
savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frapp est un enfant de
famille de Valladolid. Il tait en esclavage depuis deux ans chez un
patron qui a une femme trs-jolie: elle aimait violemment cet esclave,
qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en tant
dout, s'est ht de vendre le chrtien, de peur qu'il ne travaillt
chez lui  la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce
temps-l, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la libert ne peut
l'en consoler.

--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Landro Perez. Qui
est cet homme-l? Le diable rpondit: C'est un barbier natif de
Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye aprs quarante ans de
captivit. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de
Valence  l'le de Sardaigne, il avait une femme, deux garons et une
fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux
que lui, a t au Prou, d'o il est revenu avec des biens immenses dans
son pays, o il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle
satisfaction! reprit l'colier. Quel ravissement pour ce fils de revoir
son pre et d'tre en tat de rendre ses derniers jours agrables et
tranquilles!

--Vous parlez, rpartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de
sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace.
L'arrive imprvue de son pre lui causera plus de chagrin que de joie:
au lieu de le retenir dans sa maison  Guipuscoa, et de ne rien pargner
pour lui marquer qu'il est ravi de le possder, il pourra bien le faire
concierge d'une de ses terres.

Derrire ce captif qui vous parat de si bonne mine, il y en a un autre
qui ressemble comme deux gouttes d'eau  un vieux singe: c'est un petit
mdecin aragonais; il n'a pas t quinze jours  Alger. Ds que les
Turcs ont su de quelle profession il tait, ils n'ont pas voulu le
garder parmi eux: ils ont mieux aim le remettre sans ranon aux pres
de la Merci, qui ne l'auraient assurment pas rachet, et qui ne l'ont
ramen qu' regret en Espagne.

Vous qui tes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous
plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tte chauve une calotte de
drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts  Alger
pendant douze ans chez un rengat anglais son patron.--Et qui est ce
pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, rpondit le
dmon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pti comme un
misrable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empch plus de cent
esclaves chrtiens de prendre le turban.

--Je vous dirai avec la mme franchise, rpliqua don Clofas, que je
suis fch que ce bon pre ait t si longtemps  la merci d'un
barbare.--Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en rjouir,
rpartit Asmode: ce bon religieux a si bien mis  profit ses douze
annes de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir pass
tout ce temps-l dans les tourments que dans sa cellule,  combattre des
tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues.

--Le premier captif aprs ce cordelier, dit Landro Perez, a l'air bien
tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma
curiosit  vous demander ce que c'est que ce personnage.--Vous me
prvenez, rpondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous
voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un pre infortun, un mortel
devenu insensible aux malheurs  force d'en avoir prouv. Je suis tent
de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser l le reste des
captifs; aussi bien, aprs celui-ci, il y en a peu dont les aventures
mritent de vous tre racontes.

L'colier, qui dj commenait  s'ennuyer de voir passer tant de
tristes figures, tmoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitt le
diable lui fit le rcit contenu dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XX

_De la dernire histoire qu'Asmode raconta: comment, en la finissant,
il fut tout  coup interrompu, et de quelle manire dsagrable pour ce
dmon don Clofas et lui furent spars._


Pablos de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille,
aprs avoir partag avec un frre et une soeur la modique succession que
leur pre, quoique des plus avares, leur avait laisse, partit pour
Salamanque, dans le dessein d'aller grossir le nombre des coliers de
l'universit. Il tait bien fait; il avait de l'esprit, et il entrait
alors dans sa vingt-troisime anne.

Avec un millier de ducats qu'il possdait, et une disposition prochaine
 les manger, il ne tarda gure  faire parler de lui dans la ville.
Tous les jeunes gens recherchrent  l'envi son amiti: c'tait  qui
serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours. Je
dis don Pablos, parce qu'il avait pris le _Don_, pour tre en droit de
vivre plus familirement avec des coliers dont la noblesse aurait pu
l'obliger  se contraindre. Il aimait tant la joie et la bonne chre, et
il mnagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui
manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crdit
qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put
le mener loin, et il demeura bientt sans ressource.

Alors ses amis, le voyant hors d'tat de faire de la dpense, cessrent
de le voir, et ses cranciers commencrent  le tourmenter. Quoiqu'il
assurt ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change
de son pays, quelques-uns s'impatientrent, et le poursuivirent mme si
vivement en justice, qu'ils taient sur le point de le faire
emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivire de
Torms il rencontra une personne de sa connaissance, qui lui dit:
Seigneur don Pablos, prenez garde  vous; je vous avertis qu'il y a un
alguazil et des archers  vos trousses: ils prtendent vous mettre la
main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.

Bahabon, effray d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'tat de
ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Corita; mais il
quitta la route de ce bourg pour gagner un bois qu'il aperut dans la
campagne, et dans lequel il s'enfona, rsolu de s'y tenir cach jusqu'
ce que la nuit vnt lui prter ses ombres pour continuer sa marche plus
srement. C'tait dans la saison o les arbres sont pars de toutes
leurs feuilles: il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit
sur des branches qui l'enveloppaient de leur feuillage.

Se croyant en sret dans cet endroit, il perdit peu  peu la crainte
de l'alguazil; et comme les hommes font ordinairement les plus belles
rflexions du monde quand les fautes sont commises, il se reprsenta
toute sa mauvaise conduite, et se promit bien  lui-mme, si jamais il
se revoyait en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura
surtout qu'il ne serait jamais la dupe de ces faux amis qui entranent
un jeune homme dans la dbauche et dont l'amiti se dissipe avec les
fumes du vin.

Tandis qu'il s'occupait des diffrentes penses qui se succdaient les
unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, se dmlant
d'entre les branches et les feuilles qui le couvraient, il tait prt 
se couler en bas, lorsqu' la faible clart d'une nouvelle lune il crut
discerner une figure d'homme. A cette vue, qui lui rendit sa premire
peur, il s'imagina que c'tait l'alguazil qui, l'ayant suivi  la piste,
le cherchait dans ce bois, et sa frayeur redoubla quand il vit qu'au
pied du mme arbre sur lequel il tait cet homme s'assit, aprs en avoir
fait le tour deux ou trois fois.

Le diable boiteux s'interrompit lui-mme en cet endroit de son rcit:
Seigneur Zambullo, dit-il  don Clofas, permettez-moi de jouir un peu
de l'embarras o je mets votre esprit en ce moment. Vous tes fort en
peine de savoir qui pouvait tre ce mortel qui se trouvait l si mal 
propos, et ce qui l'y amenait; c'est ce que vous apprendrez bientt; je
n'abuserai point de votre patience.

Cet homme, aprs s'tre assis au pied de l'arbre dont l'pais feuillage
drobait  ses yeux don Pablos, s'y reposa quelques instants; puis il se
mit  creuser la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse, o
il enterra un sac de buffle: ensuite il combla la fosse, la recouvrit
proprement de gazon et se retira. Bahabon, qui avait observ tout avec
une extrme attention, et dont les alarmes s'taient changes en
transports de joie, attendit que l'homme se ft loign pour descendre
de son arbre et aller dterrer le sac, o il ne doutait pas qu'il n'y
eut de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau; mais
quand il n'en aurait pas eu, il se sentait tant d'ardeur pour ce
travail, qu'avec ses seules mains il aurait pntr jusqu'aux entrailles
de la terre.

D'abord qu'il eut le sac en sa puissance, il se mit  le tter, et,
persuad qu'il y avait dedans des espces, il se hta de sortir du bois
avec sa proie, craignant alors beaucoup moins la rencontre de
l'alguazil, que celle de l'homme  qui le sac appartenait. Dans le
ravissement o cet colier tait d'avoir fait un si bon coup, il marcha
lgrement toute la nuit sans tenir de route assure, sans se sentir
fatigu ni incommod du fardeau qu'il portait. Mais  la pointe du jour
il s'arrta sous des arbres, assez prs du bourg de Molorido, moins  la
vrit pour se reposer que pour satisfaire enfin la curiosit qu'il
avait de savoir ce que son sac renfermait. Il le dlia donc avec ce
frmissement agrable qui vous saisit au moment que vous allez prendre
un grand plaisir: il y trouva de bonnes doubles pistoles, et, pour
comble de joie, il en compta jusqu' deux cent cinquante.

Aprs les avoir contemples avec volupt, il rva fort srieusement 
ce qu'il devait faire; et lorsqu'il eut form sa rsolution, il serra
ses doublons dans ses poches, jeta le sac de buffle et se rendit 
Molorido. Il s'y fit enseigner une htellerie, o, tandis qu'on lui
prparait  djeuner, il loua une mule sur laquelle il retourna, ds ce
jour-l mme,  Salamanque.

Il s'aperut bien,  la surprise qu'on y fit paratre en le revoyant,
que l'on n'ignorait pas pourquoi il s'tait clips; mais il avait sa
fable toute prte: il dit qu'ayant besoin d'argent, et que n'en recevant
point de son pays, quoiqu'il y et crit vingt fois pour qu'on lui en
envoyt, il s'tait dtermin  y faire un tour; et que le soir
prcdent, comme il arrivait  Molorido, il avait rencontr son fermier
qui lui apportait des espces, de manire qu'il se trouvait dans une
situation  dtromper tous ceux qui le croyaient un homme sans bien. Il
ajouta qu'il prtendait faire connatre  ses cranciers qu'ils avaient
eu tort de pousser  bout un honnte homme, qui les aurait depuis
longtemps contents s'il et eu des fermiers exacts  lui faire toucher
ses revenus.

Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, ds le lendemain,
tous ses cranciers, et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mmes
amis qui l'avaient abandonn dans sa misre ne surent pas plus tt qu'il
avait de l'argent frais, qu'ils revinrent  la charge; ils
recommencrent  le flatter, dans l'esprance de se divertir encore 
ses dpens; mais il se moqua d'eux  son tour. Fidle au serment qu'il
avait fait dans le bois, il leur rompit en visire: au lieu de reprendre
son premier train, il ne songea plus qu' faire des progrs dans la
science des lois, et l'tude devint son unique occupation.

Cependant, me direz-vous, il dpensait toujours  bon compte des
doubles pistoles qui n'taient point  lui. J'en demeure d'accord; il
faisait ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui
en pareil cas. Il avait pourtant dessein de les restituer quelque jour,
si par hasard il dcouvrait  qui elles appartenaient. Mais, se reposant
sur sa bonne intention, il les dissipait sans scrupule, en attendant
patiemment cette dcouverte, qu'il fit nanmoins une anne aprs.

Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgeois de cette ville, nomm
Ambrosio Piquillo, ayant t dans un bois pour chercher un sac rempli de
pices d'or qu'il y avait enterr, n'avait trouv que la fosse o il
s'tait avis de le cacher, et que ce malheur rduisait enfin ce pauvre
homme  la mendicit.

Je dirai  la louange de Bahabon que les reproches secrets que sa
conscience lui fit  cette nouvelle ne furent pas inutiles. Il s'informa
o demeurait Ambrosio, et l'alla voir dans une petite salle basse, o il
y avait pour tous meubles une chaise et un grabat. Mon ami, lui dit-il
d'un air hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fcheux accident
qui vous est arriv, et la charit nous obligeant  nous aider les uns
les autres  proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un
petit secours; mais je voudrais savoir de vous-mme votre triste
aventure.

--Seigneur cavalier, rpondit Piquillo, je vais vous la conter en deux
mots. J'avais un fils qui me volait; je m'en aperus, et, craignant
qu'il ne mt la main sur un sac de buffle dans lequel il y avait deux
cent cinquante doublons bien compts, je crus ne pouvoir mieux faire que
de les aller enterrer dans le bois, o j'ai eu l'imprudence de les
porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m'a pris tout ce que
j'avais, et a disparu avec une femme qu'il a enleve. Me voyant dans un
dplorable tat par le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutt par
ma sotte bont pour lui, j'ai voulu recourir  mon sac de buffle; mais,
hlas! cette seule ressource qui me restait pour subsister m'a
cruellement t ravie.

Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son
affliction, et il rpandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut
attendri, et lui dit: Mon cher Ambrosio, il faut se consoler de toutes
les traverses qui arrivent dans la vie; vos larmes sont inutiles: elles
ne vous feront point retrouver vos doubles pistoles, qui vritablement
sont perdues pour vous si quelque fripon les possde. Mais que sait-on?
Elles peuvent tre tombes entre les mains d'un homme de bien, qui ne
manquera pas de vous les rapporter ds qu'il apprendra qu'elles sont 
vous. Elles vous seront donc peut-tre rendues; vivez dans cette
esprance, et en attendant une restitution si juste, ajouta-t-il en lui
donnant dix doublons de ceux mmes qui avaient t dans le sac de
buffle, prenez ceci et me venez voir dans huit jours. Aprs lui avoir
parl de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout
confus des remercments que lui faisait Ambroise, et des bndictions
qu'il en recevait. Telles sont, pour la plupart, les actions gnreuses;
on se garderait bien de les admirer si l'on en pntrait les motifs.

Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avait pas oubli ce que don
Pablos lui avait dit, alla chez lui. Bahabon lui fit un trs-bon
accueil, et lui dit affectueusement: Mon ami, sur les bons tmoignages
qui m'ont t rendus de vous, j'ai rsolu de contribuer autant qu'il me
serait possible  vous remettre sur pied: j'y veux employer mon crdit
et ma bourse.

Pour commencer  rtablir vos affaires, continua-t-il, savez-vous ce
que j'ai dj fait? Je connais quelques personnes de distinction qui
sont trs-charitables; j'ai t les trouver, et j'ai si bien su leur
inspirer de la compassion pour vous, que j'en ai tir deux cents cus
que je vais vous donner. En mme temps il entra dans son cabinet, d'o
il sortit un moment aprs avec un sac de toile o il avait mis cette
somme en argent, et non en doublons, de peur que le bourgeois, en
recevant de lui tant de doubles pistoles, ne s'avist de souponner la
vrit; au lieu que par cette adresse il parvenait plus srement  son
but, qui tait de faire la restitution d'une manire qui concilit sa
rputation avec sa conscience.

Aussi Ambroise tait-il bien loign de penser que ces cus fussent de
l'argent restitu: il les prit de bonne foi pour le produit d'une qute
faite en sa faveur, et aprs avoir remerci de nouveau don Pablos, il
regagna sa petite salle basse, en bnissant le ciel d'avoir trouv un
cavalier qui s'intressait pour lui si vivement.

Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis, qui n'tait gure
mieux que lui dans ses affaires, et qui lui dit: Je pars dans deux
jours pour aller m'embarquer  Cadix, o bientt un vaisseau doit mettre
 la voile pour la nouvelle Espagne: je ne suis pas content de ma
condition dans ce pays-ci, et le coeur me dit que je serai plus heureux
au Mexique. Je vous conseillerais de m'accompagner, si vous aviez devant
vous cent cus seulement.

--Je ne serais pas en peine d'en avoir deux cents, rpondit Piquillo;
j'entreprendrais volontiers ce voyage si j'tais sr de gagner ma vie
aux Indes. L-dessus son ami lui vanta la fertilit de la nouvelle
Espagne, et lui fit envisager tant de moyens de s'y enrichir,
qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu' se prparer 
partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, il eut
soin de faire tenir une lettre  Bahabon, par laquelle il lui mandait
que, trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il voulait en
profiter, pour voir si la fortune lui serait plus favorable ailleurs que
dans son pays; qu'il prenait la libert de lui donner cet avis, en
l'assurant qu'il conserverait ternellement le souvenir de ses bonts.

Le dpart d'Ambrosio causa quelque chagrin  don Pablos, qui voyait par
l dconcerter le dessein qu'il avait de s'acquitter peu  peu; mais,
considrant que dans quelques annes ce bourgeois pourrait revenir 
Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais 
l'tude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrs,
tant par son application que par la vivacit de son esprit, qu'il devint
le plus brillant sujet de l'universit, qui le choisit enfin pour son
recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignit par une
profonde science: il travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les
vertus d'un homme de bien.

Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avait dans les prisons de
Salamanque un jeune garon accus de rapt et prt  perdre la vie.
Alors, se ressouvenant que le fils de Piquillo avait enlev une femme,
il s'informa qui tait le prisonnier, et, ayant dcouvert que c'tait le
fils d'Ambrosio lui-mme, il entreprit sa dfense. Ce qu'il y a
d'admirable dans la science des lois, c'est qu'elle fournit des armes
pour et contre; et comme notre recteur la possdait  fond, il s'en
servit fort utilement pour l'accus; il est bien vrai qu'il joignit 
cela le crdit de ses amis et les plus fortes sollicitations, ce qui
opra plus que tout le reste.

Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla
remercier son librateur, qui lui dit: C'est  la considration de
votre pre que je vous ai rendu service. Je l'aime, et pour vous en
donner une nouvelle marque, si vous voulez demeurer dans cette ville et
y mener une vie d'honnte homme, j'aurai soin de votre fortune; si, 
l'exemple d'Ambrosio, vous souhaitez de faire le voyage des Indes, vous
pouvez compter sur cinquante pistoles; je vous en fais don. Le jeune
Piquillo lui rpondit: Puisque j'ai le bonheur d'tre protg de votre
Seigneurie, j'aurais tort de m'loigner d'un sjour o je jouis d'un si
grand avantage; je ne sortirai point de Salamanque, et je vous proteste
d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait. Sur cette assurance,
le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles, en lui
disant: Tenez, mon ami, attachez-vous  quelque honnte profession;
employez bien votre temps, et soyez sr que je ne vous abandonnerai
point.

Deux mois aprs cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de
temps en temps venait faire sa cour  don Pablos, parut un jour tout en
pleurs devant lui. Qu'avez-vous? lui dit Bahabon.--Seigneur, rpondit
le fils d'Ambrosio, je viens d'apprendre une nouvelle qui me dchire le
coeur. Mon pre a t pris par un corsaire algrien, et il est
actuellement dans les fers: un vieillard de Salamanque, qui revient
d'Alger o il a t dix ans captif, et que les pres de la Merci ont
rachet depuis peu, m'a dit tout  l'heure l'avoir laiss dans
l'esclavage. Hlas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine et
s'arrachant les cheveux, misrable que je suis! c'est moi dont le
libertinage a rduit mon pre  cacher son argent et  se bannir de sa
patrie! c'est moi qui l'ai livr au barbare qui l'accable de chanes!
Ah! seigneur don Pablos, pourquoi m'avez-vous tir des mains de la
justice? Puisque vous aimez mon pre, il fallait tre son vengeur, et me
laisser expier par ma mort le crime d'avoir caus tous ses malheurs.

A ce discours, qui marquait un fripon de fils converti, le recteur fut
touch de la douleur que le jeune Piquillo faisait paratre. Mon
enfant, lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos
fautes passes: essuyez vos larmes; il suffit que je sache ce
qu'Ambrosio est devenu, pour vous assurer que vous le reverrez; sa
dlivrance ne dpend que d'une ranon dont je me charge; quelques maux
qu'il puisse avoir soufferts, je suis persuad qu' son retour, trouvant
en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui, il ne se plaindra
plus de son mauvais sort.

Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils d'Ambroise tout
consol, et trois ou quatre jours aprs il partit pour Madrid, o tant
arriv, il remit aux religieux de la Merci une bourse o il y avait cent
pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles taient crites:
_Cette somme est donne aux pres de la Rdemption pour le rachat d'un
pauvre bourgeois de Salamanque, appel Ambrosio Piquillo, captif 
Alger._ Ces bons religieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire 
Alger, n'ont pas manqu de suivre l'intention du recteur; ils ont
rachet Ambrosio, qui est cet esclave dont vous avez admir l'air
tranquille.

--Mais il me semble, dit don Clofas, que Bahabon n'en doit plus gure
de reste  ce bourgeois.--Don Pablos pense autrement que vous, rpondit
Asmode; il restituera le principal et les intrts: la dlicatesse de
sa conscience va jusqu' se faire un scrupule de possder le bien qu'il
a gagn depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a
dessein de lui dire: Ambrosio, mon ami, ne me regardez plus comme votre
bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a dterr l'argent
que vous aviez cach dans un bois: ce n'est point assez que je vous
rende vos deux cent cinquante doublons: puisque je m'en suis servi pour
parvenir au rang que je tiens dans le monde, tous mes effets vous
appartiennent; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que... Le
diable boiteux s'arrta tout court en cet endroit; il lui prit un
frisson et il changea de visage.

Qu'avez-vous? lui dit l'colier. Quel mouvement extraordinaire vous
agite et vous coupe subitement la parole?--Ah! seigneur Landro, s'cria
le dmon d'une voix tremblante, quel malheur pour moi! le magicien qui
me tenait prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne
suis plus dans son laboratoire: il va me rappeler par des conjurations
si fortes, que je n'y pourrai rsister.--Que j'en suis mortifi! dit don
Clofas tout attendri; Quelle perte je vais faire! Hlas! nous allons
nous sparer pour jamais.--Je ne le crois pas, rpondit Asmode: le
magicien peut avoir besoin de mon ministre, et si j'ai le bonheur de
lui rendre quelque service, peut-tre par reconnaissance me
remettra-t-il en libert: si cela arrive, comme je l'espre, comptez que
je vous rejoindrai aussitt,  condition que vous ne rvlerez 
personne ce qui s'est pass cette nuit entre nous; car si vous aviez
l'indiscrtion d'en faire confidence  quelqu'un, je vous avertis que
vous ne me reverriez plus.

Ce qui me console un peu d'tre oblig de vous quitter, poursuivit-il,
c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous pouserez la belle
Sraphine, que j'ai rendue folle de vous: le seigneur don Pedro de
Escolano, son pre, est dans la rsolution de vous la donner en mariage;
ne laissez point chapper un si bel tablissement. Mais, misricorde!
ajouta-t-il, j'entends dj le magicien qui me conjure: tout l'enfer est
effray des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je
ne puis demeurer plus longtemps avec votre Seigneurie: jusqu'au revoir,
cher Zambullo. En achevant ces mots, il embrassa don Clofas, et
disparut aprs l'avoir transport dans son appartement.




CHAPITRE XXI ET DERNIER

_De ce que fit don Clofas aprs que le diable boiteux se fut loign de
lui, et de quelle faon l'auteur de cet ouvrage a jug  propos de le
finir._


Un moment aprs la retraite d'Asmode, l'colier, se sentant fatigu
d'avoir t toute la nuit sur ses jambes et de s'tre donn beaucoup de
mouvement, se dshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos.
Dans l'agitation o taient ses esprits, il eut bien de la peine 
s'endormir; mais enfin, payant avec usure  Morphe le tribut que lui
doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement lthargique o
il passa la journe et la nuit suivante.

Il y avait dj vingt-quatre heures qu'il tait dans cet tat, quand don
Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en
criant de toute sa force: Hol, ho! seigneur don Clofas, debout! Au
bruit, Zambullo se rveilla, Savez-vous, lui dit don Luis, que vous
tes couch depuis hier matin?--Cela n'est pas possible! rpondit
Landro.--Rien n'est plus vrai, rpliqua son ami; vous avez fait deux
fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont
assur.

L'colier, tonn d'un si long sommeil, craignit d'abord que son
aventure avec le diable boiteux ne ft qu'une illusion; mais il ne
pouvait le croire, et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il
ne doutait plus de la ralit de ce qu'il avait vu; cependant, pour en
tre plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don
Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil, sans lui dire pourquoi. Quand
ils furent arrivs l, et que don Clofas aperut l'htel de don Pdre
presque tout rduit en cendre, il feignit d'en tre surpris. Que
vois-je? dit-il; quel ravage le feu a fait ici! A qui appartient cette
malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brle?

Don Luis de Lujan rpondit  ses deux questions, et lui dit ensuite:
Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage
considrable qu'il a caus, que par une particularit que je vais vous
apprendre. Le seigneur don Pedro de Escolano a une fille unique qui est
belle comme le jour; on dit qu'elle tait dans une chambre remplie de
flammes et de fume, o elle devait prir ncessairement, et que
nanmoins elle a t sauve par un jeune cavalier dont je ne sais point
encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On
lve jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour
prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme,
il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pdre.

Landro Perez couta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre
intrt  ce qu'il disait; puis, se dbarrassant bientt de lui sous un
prtexte spcieux, il gagna le Prado, o s'tant assis sous des arbres,
il se plongea dans une profonde rverie. Le diable boiteux vint d'abord
occuper sa pense. Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher
Asmode; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et
j'aurais voyag sans prouver les incommodits des voyages: je fais sans
doute une grande perte; mais, ajoutait-il un moment aprs, elle n'est
peut-tre pas irrparable: pourquoi dsesprer de revoir ce dmon? Il
peut arriver, comme il me l'a dit lui-mme, que le magicien lui rende
incessamment la libert. Pensant ensuite  don Pdre et  sa fille, il
prit la rsolution d'aller chez eux, pouss par la seule curiosit de
voir la belle Sraphine.

Ds qu'il parut devant don Pedro, ce seigneur courut  lui les bras
ouverts, en disant: Soyez le bien venu, gnreux cavalier; je
commenais  me plaindre de vous. H quoi! disais-je, don Clofas, aprs
les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore 
s'offrir  mes yeux? Qu'il rpond mal  l'impatience que j'ai de lui
tmoigner l'estime et l'amiti que je sens pour lui!

Zambullo baissa respectueusement la tte  ce reproche obligeant, et dit
au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans
l'embarras o il avait jug qu'il devait tre le jour prcdent. Je ne
suis pas satisfait de cette excuse, rpliqua don Pedro; vous ne sauriez
tre incommode dans une maison o l'on serait, sans votre secours, dans
une plus grande tristesse. Mais, ajouta-t-il, suivez-moi, s'il vous
plat: vous avez d'autres remercments que les miens  recevoir. En
parlant de cette sorte, il le prit par la main et le conduisit 
l'appartement de Sraphine.

Cette dame venait de faire la _sieste_: Ma fille, lui dit son pre, je
viens vous prsenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauv
la vie: marquez-lui jusqu' quel point vous tes pntre de ce qu'il a
fait pour vous, puisque l'tat o vous tiez avant-hier ne vous le
permit pas. Alors la seora Sraphina, ouvrant une bouche de rose,
adressa la parole  Landro Perez, et lui fit un compliment qui
charmerait tous mes lecteurs, si je pouvais le rapporter mot pour mot;
mais comme il ne m'a point t rendu fidlement, j'aime mieux le passer
sous silence que de le dfigurer.

Je dirai seulement que don Clofas crut voir et entendre une divinit;
qu'il fut pris en mme temps par les yeux et par les oreilles: il conut
aussitt pour elle un amour violent; mais, bien loin de la regarder
comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'pouser, il douta, malgr
tout ce que le dmon lui avait dit, que l'on voult payer d'un si beau
prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait
charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir.

Ce qui acheva de le rendre tout  fait incertain d'un si grand avantage,
c'est que don Pedro, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble,
ne toucha point cette corde-l, et ne fit que l'accabler d'honntets,
sans lui laisser entrevoir qu'il et la moindre envie d'tre son
beau-pre. De son ct, Sraphine, aussi polie que le papa, tint des
discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression
qui pt donner sujet  Zambullo de penser qu'elle ft amoureuse de lui;
de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour
et fort peu d'esprance.

Asmode, mon ami! disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il et
t encore avec ce diable, quand vous m'avez assur que don Pedro tait
dans la disposition de me faire son gendre, et que Sraphine brlait
d'une vive ardeur que vous lui avez inspire pour moi, il faut que vous
ayez voulu vous gayer  mes dpens, ou bien vous m'avouerez que vous ne
savez pas mieux le prsent que l'avenir.

Notre colier fut fch d'avoir t chez cette dame; et regardant la
passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait
vaincre, il rsolut de ne rien pargner pour cela: il fit plus: il se
reprocha le dsir qu'il avait eu de pousser sa pointe, suppos qu'il et
trouv le pre dispos  lui accorder sa fille, et il se reprsenta
qu'il tait honteux de devoir son bonheur  un artifice.

Il tait encore plein de ces rflexions lorsque don Pedro, l'ayant
envoy chercher le jour suivant, lui dit: Seigneur Landro Perez, il
est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous
n'avez pas fait plaisir  un de ces courtisans qui se contenteraient, 
ma place, de vous donner de l'eau bnite de cour; je veux que Sraphine
soit elle-mme la rcompense du pril que vous avez couru pour elle; je
l'ai consulte l-dessus, et je la vois prte  m'obir sans rpugnance.
Je vous dirai mme que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai propos
pour poux son librateur: elle en a marqu sa joie par un transport qui
m'a fait connatre que sa gnrosit rpondait  la mienne. C'est donc
une chose rsolue, vous pouserez ma fille.

Aprs avoir ainsi parl, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait
avec raison que don Clofas lui rendrait de trs-humbles grces d'une si
grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrass.
Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du dsordre o
vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous rvolter contre
elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser  une alliance dont un
grand se tiendrait honor? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque
tache que j'ignore?

--Seigneur, rpondit Landro, je ne sais que trop la distance que le
ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pdre, paraissez-vous
si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi,
don Clofas, vous aimez quelque dame qui a reu votre foi, et son
intrt s'oppose en ce moment  votre fortune.--Si j'avais une matresse
 qui je fusse li par des serments, rpondit l'colier, rien sans doute
ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette
raison qui m'empche de profiter de vos bonts: un sentiment de
dlicatesse veut que je renonce au glorieux tablissement que vous me
proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous
dtromper: je ne suis point le librateur de Sraphine.

--Qu'entends-je! s'cria le vieillard fort tonn; ce n'est pas vous qui
l'avez dlivre des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous
qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, rpondit Zambullo:
tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre
que c'est un diable qui a sauv votre fille.

Ces paroles augmentrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas
les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'colier de parler plus
clairement. Alors Landro, sans se soucier de perdre l'amiti d'Asmode,
raconta tout ce qui s'tait pass entre ce dmon et lui. Aprs quoi le
vieillard reprit la parole, et dit  don Clofas: La confidence que
vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma
fille: vous tes son premier librateur. Si vous n'eussiez pas pri le
diable boiteux de l'arracher  la mort qui la menaait, il n'aurait pas
manqu de la laisser prir. C'est donc vous qui avez conserv les jours
de Sraphine; en un mot, vous la mritez, et je vous l'offre avec la
moiti de mon bien.

Landro Perez,  ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux
pieds de don Pdre pour le remercier de ses bonts. Peu de temps aprs,
ce mariage se fit avec une magnificence convenable  l'hritire du
seigneur de Escolano, et  la grande satisfaction des parents de notre
colier, lequel demeura par l bien pay de quelques heures de libert
qu'il avait procures au diable boiteux.


FIN DU DIABLE BOITEUX.




APPENDICE AU DIABLE BOITEUX


I. PASSAGES DE LA PREMIRE DITION SUPPRIMS DANS CELLE DE 1726.

_Chapitre III, aprs le rcit de la querelle d'Asmode avec un autre
dmon:_

Laissons l cette belle assemble, dit D. Clofas, et continuons
d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le
diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson
passionne  sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il
vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles
sont d'un beau cavalier dont elle est aime, et qui les a donnes  son
mari pour les mettre en chant.

_Mme chapitre, aprs l'article du souffleur:_

Et qui sont, reprit l'colier, ces femmes que je vois  table dans la
maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, rpartit le diable;
et ces deux cavaliers qui font la dbauche avec elles sont deux des plus
grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et
amusantes! dit don Clofas; je ne m'tonne pas si les gens de qualit
les courent. (_La suite  peu prs comme dans l'histoire des trois
Galiciennes, t. I, p. 33 de notre dition._)

_Chapitre VI, aprs l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117
de notre dition):_

Qui sont ces dames, dit D. Clofas, que je vois prtes  se coucher?--Ce
sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent
depuis sept heures du matin jusqu' ce moment d'habits et d'ameublements
qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir  cet
entretien que, pour n'tre pas interrompues, elles n'ont pas mme voulu
voir d'aujourd'hui leurs amants.

_Mme chapitre, aprs l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre
dition):_

Malgr le bruit de cette srnade, dit D. Clofas, j'en entends, ce me
semble, un autre.--Oui, dit le dmon. Ce bruit part d'un caf o il y a
quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le
matre ne saurait chasser. Ils parlent d'une comdie qui a t
reprsente aujourd'hui pour la premire fois, et dont la reprsentation
a t trouble par des hues et des sifflets. Les uns disent qu'elle est
bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir
tout  l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes.

_Chapitre VIII, aprs l'histoire du cabaretier accus d'avoir empoisonn
un Allemand (T. I, p. 110 de notre dition):_

Le second est un bourgeois emprisonn pour avoir servi de caution  un
licenci qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier
brusquement sa servante.

_Mme chapitre, aprs l'histoire du matre  danser (T. I, p. 111):_

Le plus jeune a t dcouvert dguis en fille dans un couvent de
religieuses.

_Mme chapitre, aprs l'histoire de la sorcire (T. I, p. 111):_

Considrez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui
s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs
affaires les inquitent, et, franchement, elles sont assez dlicates. Le
premier est un joaillier accus d'avoir recl des pierreries drobes.
L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intrt avec
une vieille veuve du royaume de Valence. Il a pous par inclination,
peu de temps aprs, une jeune personne de Madrid, et lui a donn tout le
bien qu'il a reu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont dclars.
Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a pouse par
inclination demande sa mort par intrt, et celle qu'il a pouse par
intrt le poursuit par inclination.

_Chapitre IX, aprs l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I,
p. 153):_

Apprenez-moi, je vous prie, dit l'colier, ce qu'a fait aujourd'hui
certain homme que je vois, ce grand personnage sec et dcharn qui se
promne dans une petite chambre, les bras croiss; je juge qu'il a la
tte embarrasse.--Vous n'en jugez point mal, rpondit le dmon. C'est
un auteur dramatique. Comme il entend la langue franaise, il s'est
donn la peine de traduire le _Misanthrope_, l'une des meilleures
comdies de Molire, fameux auteur franais. Il l'a fait reprsenter
aujourd'hui sur le thtre de Madrid, et elle a t trs-mal reue. Les
Espagnols l'ont trouve plate et ennuyeuse. C'est cette pice qui fait
dans le caf le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit.

--Eh pourquoi, reprit don Clofas, cette comdie a-t-elle eu en Espagne
ce malheureux sort?--C'est, rpondit le diable, que les Espagnols
n'aiment que les pices d'intrigues, de mme que les Franais ne veulent
que des comdies de caractre.--Sur ce pied-l, rpliqua l'colier, si
l'on jouait prsentement en France nos plus belles pices, elles n'y
russiraient pas.--Sans doute, dit Asmode. Comme les Espagnols sont
capables d'une extrme attention, ils sont bien aises qu'on les jette
dans un embarras agrable. Ils suivent sans peine l'action la plus
compose. Les Franais, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe.
Leur esprit se plat  se dtacher, et ils prennent plaisir  voir
tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur
satirique. Enfin, le got des nations est diffrent.--Mais quelle sorte
de comdie est la meilleure, rpliqua don Clofas, d'une pice
d'intrigue ou de caractre?--C'est une chose fort problmatique,
rpartit le diable. Il n'en faut pas croire l-dessus les Espagnols ni
les Franais. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en
sauraient tre juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce
qu'tant le dmon de la luxure, je protge galement tous les thtres.

_Mme chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p.
101) est plus long dans la premire dition, et se termine ainsi:_

Bon! s'il y en a! rpondit le diable; il y en a partout, et
principalement en France; mais il faut avoir un mrite reconnu pour y en
trouver, et je vous dirai  ce sujet qu' Paris, ces jours passez, un
chevalier d'industrie s'entretenant l-dessus avec un de ses amis, lui
disait: Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a
quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours
tous les matins les glises. L'aprs-dne, j'pluche toutes les beauts
des Tuileries. Je me montre  l'Opra. Je parais tout dbraill  la
Comdie, o tantt je me couche sur les bancs du thtre, et tantt je
me tiens debout derrire les acteurs. Cependant tout cela ne me mne 
rien. Je n'ai pas mme encore trouv une bonne fortune sexagnaire,
tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont
en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanit, ni ma taille
ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le
chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruin deux femmes.
Il a eu des affaires d'clat. Il a la meilleure rputation du monde.

_Chapitre X, aprs l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):_

Immdiatement aprs Zanubio, continua le diable, est un marchand que la
nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renferm
un soldat qui n'a pu rsister  la douleur d'avoir perdu sa
grand'mre.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Clofas,
quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-l, rpondit Asmode,
c'est un pauvre garon n imbcile. C'est le fils d'une Hollandaise et
d'un gros commis de la douane.

_Plus loin, dans le mme chapitre, l'histoire des folles commence
ainsi:_

La premire, reprit Asmode, est une vieille marquise qui aimait un
jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donn une grosse
somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse
pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un
verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a
perdu l'esprit.

_Plus loin, mme chapitre, aprs l'histoire de la femme du corrgidor:_

La troisime est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une
croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle
en est devenue folle. Aprs la procureuse est une coquette  qui la tte
a tourn de dpit d'avoir manqu un grand seigneur dont elle avait
mdit la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames,
il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'tre
pas sur le testament d'un vieux garon qu'elle a servi, et l'autre de
joie en apprenant la mort d'un riche trsorier dont elle est unique
hritire.

_Chapitre XI, aprs l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T.
I, p. 196):_

Je remarque dans une mme maison, poursuivit Asmode, deux hommes qui ne
sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours
aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un
quart d'heure aprs qu'il leur a parl ils se souviennent encore de ce
qu'il leur a dit.

_Mme chapitre, aprs l'histoire du licenci qui fait imprimer ses
oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):_

Je dcouvre dans le voisinage de ce licenci un des meilleurs auteurs
que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de
sel attique. Ils sont parsems de penses fines et brillantes. Il a des
tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons 
son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec
prcipitation don Clofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et
vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable;
j'oubliais son dfaut. Quand il lit ses pices, il s'arrte  tous les
endroits qui lui paraissent mriter des applaudissements, pour laisser 
ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-mme
toute la douceur.

_Mme chapitre, aprs l'histoire du bachelier qui achte pour enrichir
son inventaire (T. I, p. 201):_

Il demeure chez ce bachelier un auteur qui russit dans un genre
d'crire fort srieux. Il n'est propre qu' ce qu'il fait. Cependant il
se croit propre  tout, et il ne veut point faire de comdies, parce que
son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il
disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un
homme si raisonnable.

_Et quelques lignes plus loin:_

Mais avant que de quitter le lieu o nous sommes, il faut que je vous
parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un
homme qui possde les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes
les penses qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original,
et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou
Calderon.

_Le chapitre XII, _Des Tombeaux_, dbute par plusieurs histoires
supprimes en 1726:_

Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez  main droite
renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas
remport le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui
s'est laiss mourir de faim, et dans le troisime son hritier, mort
deux ans aprs lui pour avoir fait trop bonne chre. Il y a dans le
quatrime un pre qui n'a pu survivre  l'enlvement de sa fille unique.
Dans le suivant est un jeune homme emport par une pleursie pour avoir
pris des remdes rafrachissants.

_Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:_

Le septime cache une vieille fille de qualit, laide et peu riche, que
la tristesse et l'ennui ont consume; et dans le dernier repose la femme
d'un trsorier, morte de dpit d'avoir t oblige, dans une rue
troite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une
duchesse. (V. t. I, p. 175.)

_Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I,
p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, aprs
quoi on lit:_

Auprs de cet imprudent chanoine est une belle dame immole aux soupons
de son mari jaloux. Dans le quatrime est un dvot qui a perdu la vie
pour s'tre promen dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans
le dernier une dvote pour s'tre fait saigner trop souvent par
prcaution.

_Aprs l'histoire du Franais assassin pour avoir donn de l'eau bnite
 une dame:_

Ici gt un comdien que le dplaisir d'aller  pied, pendant qu'il
voyait la plupart de ses camarades en quipage, a consum peu  peu.

_Aprs l'histoire de la vestale morte en couches:_

Et prs d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie
au bruit des applaudissements du parterre,  la premire reprsentation
d'une pice d'un de ses amis.

_Chapitre XVI, des Songes. Immdiatement aprs les rflexions sur la
jalousie des femmes, on trouve:_

A l'gard de dona Thodora, dit l'colier, son caractre me charme. Une
femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos
jours!--Cela est admirable, assurment, interrompit le dmon. L'on
enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point 
celle-ci. L'avocat tant  l'agonie, sa femme en pleurs cda aux
empressements de sa famille, qui, pour lui pargner la vue d'un si
triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir,
l'avocate afflige appelle sa femme de chambre: Batrix, lui dit-elle,
aussitt que mon cher mari sera mort, va porter cette fcheuse nouvelle
 don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touche que je ne le veux voir
de deux jours.

_L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libral est raconte
ainsi:_

C'est une liseuse de romans, une tte pleine d'ides de chevalerie. Elle
fait un songe assez plaisant: elle rve qu'elle est impratrice de
Trbisonde, qu'on l'accuse d'adultre, et que tous les chevaliers qui se
prsentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs.

_Aprs l'histoire du vicomte Aragonais:_

Si je ne me trompe, dit don Clofas, j'aperois dans la mme maison un
jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, rpartit le
diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agrable: il rve
qu'un vieillard de ses amis pouse une belle et jeune personne; mais je
remarque  deux pas de l trois hommes qui font des songes bien
mortifiants.

Le premier est un souffleur qui rve qu'on donne un curateur  un
marquis dont il commence  souffler le patrimoine.

_Puis viennent l'histoire des deux frres mdecins et celle d'un
courtisan qui rve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:_

Je vois encore un courtisan qui vient de se rveiller en sursaut. Il
rvait tout  l'heure qu'il tait sur le sommet d'une montagne, avec
deux autres personnes de la cour, qui l'ont pouss sans qu'il y ait pris
garde et l'ont fait tomber de haut en bas.

_Aprs l'histoire du licenci qui dfend l'immortalit de l'me:_

Auprs du licenci demeure un comdien qui songe qu'il rpond des
durets  un auteur qui lui fait des compliments.

Je remarque dans un htel garni deux hommes qui font des songes que je
ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Acadmie de
la Crusca. Il rve qu'il lit  quelques-uns de ses confrres un mauvais
pome de sa faon, qu'ils applaudissent  charge d'autant.

_Suit l'histoire de Fanfarronico, aprs laquelle on lit:_

Vis--vis de l'htel garni, un notaire fait sa rsidence. Vous voyez sa
femme et lui couchs dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux
en ce moment des songes bien diffrents: le mari rve qu'il rafrachit
une vieille criture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un
marchand, o elle achte et paye argent comptant une riche toffe, au
mme prix qu'une duchesse l'a refuse  crdit.

_Cette histoire est la dernire de l'dition originale. Immdiatement
aprs vient le dnouement:_

Asmode allait continuer, mais il lui prit tout  coup un frisson qui
l'en empcha. L'colier lui demanda pourquoi il tremblait: Ah! seigneur
don Clofas, rpondit le dmon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait
en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me
menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit.
Il faut que j'obisse  sa voix. Je vais vous porter dans votre
appartement, et puis je vole au galetas funeste d'o vous m'avez tir.
En achevant ces mots, il embrassa l'colier, l'enleva et disparut  ses
yeux, aprs l'avoir transport dans sa chambre.


II. _Ddicace de la premire dition._

AU TRS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est
pas moins de vous que de moi. Votre _Diablo Cojuelo_ m'en a fourni le
titre et l'ide. J'en fais un aveu public. Je vous cde la gloire de
l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien
ne pourrait pas justement vous la disputer.

Je dirai mme qu'en y regardant de prs, on reconnatra dans le corps de
ce livre quelques-unes de vos penses; car je vous ai copi autant que
me l'a pu permettre la ncessit de m'accommoder au got de ma nation.

Cela ne m'empche pas de rendre justice  votre _Cojuelo_. Je le crois
digne des applaudissements qu'il a reus en Espagne et du bruit qu'il a
fait particulirement en Aragon, o vous l'avez mis en lumire. Je
conois bien que vos faons de parler figures, vos images bizarres et
vos penses extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs;
mais vous devez concevoir aussi que des hommes ns sous un autre climat
en peuvent juger autrement. Les Franais surtout, eux qui ont la
justesse et le naturel en partage, ne les goteraient pas. Je me suis
donc souvent cart du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau
livre sur le mme fonds.

C'est ainsi que j'ai trait le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda.
Je n'ai pas traduit plus fidlement son _D. Quichotte_ que votre
_Cojuelo_. Cependant cet Avellaneda, qui avait dj subi le sort des
crivains abandonns des lecteurs, est prsentement en quelque
rputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littralement, on
me saurait mauvais gr de l'avoir tir de l'oubli.

J'espre que vous aurez la mme destine. Si je n'ai pu prter  votre
_Cojuelo_ tous les agrments dont il a besoin pour plaire  nos
Franais, je crois du moins ne lui avoir rien laiss qui doive le
rebuter. Aprs tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de
succs, vous tes en droit de dire que je l'ai tellement dfigur qu'il
n'est pas reconnaissable. Et s'il russit, vous m'aurez obligation de
vous avoir procur l'estime de gens dont peut-tre sans moi vous
n'auriez jamais t connu.


III. _Ddicace de 1726._

AU TRS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

C'est  vous, _seigneur de Guevara_, que j'ai ddi cet ouvrage dans sa
nouveaut. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien
ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai dj
dclar et je dclare encore publiquement que votre _Diablo Cojuelo_
m'en a fourni le titre et l'ide. Ainsi je vous cde l'honneur de
l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si
quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le
disputer.

J'avouerai mme encore qu'en y regardant de prs, on reconnatrait dans
le corps de ce livre quelques-unes de vos penses. Plt au ciel qu'il y
en et davantage, et que la ncessit de m'accommoder au gnie de ma
nation m'et permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire
d'tre votre traducteur; mais j'ai t oblig de m'carter du texte, ou,
pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le mme plan.

Sous la forme que je lui ai prte d'abord, il a t rimprim en
France, je ne sais combien de fois. Nous avons partag tous deux
l'honneur du succs qu'il a eu; mais, que dis-je, partag? J'ai pass, 
Paris, pour votre copiste, et je n'ai t lou qu'en second. Il est
vrai, en rcompense, qu' Madrid la copie a t traduite en espagnol et
qu'elle y est devenue un ouvrage original.

J'en donne aujourd'hui une nouvelle dition que je vous adresse encore,
_Seigneur Louis Velez_; mais, pour la rendre plus digne de revoir le
jour aprs dix-neuf annes, il a fallu le retoucher et le remettre, pour
ainsi dire,  la mode. Quoique le monde soit toujours le mme, il s'y
fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter
quelque changement.

Je n'ai pas seulement corrig l'ouvrage; je l'ai refondu et augment
d'un volume, que les sottises humaines m'ont aisment fourni. C'est une
source de tomes inpuisable; mais je n'ai point entrepris de l'puiser.
J'abandonne ce travail immense  quelqu'un de ces auteurs laborieux qui
veulent bien employer une longue vie  mriter d'occuper une toise de
place dans les bibliothques. Pour moi, qui borne mon ambition  gayer
pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en
petit un tableau des moeurs du sicle.

Aprs avoir reconnu, _Seigneur de Guevara_, que votre Diable a toujours
hypothque sur le mien, il faut encore confesser, pour la dcharge de ma
conscience, que j'ai emprunt des vers et quelques images de Francisco
Santos, auteur du livre intitul: _Dia y noche de Madrid_. Quoique le
larcin ne soit pas de grande importance, je dclare que je l'ai fait,
afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs
qui, pour vendre impunment une vaisselle qu'ils ont vole, en tent les
armoiries.

Puisse le public recevoir aussi favorablement cette dernire dition
qu'il a reu la premire. Je n'oserais me flatter de ce bonheur, quoique
l'ouvrage soit plus nouveau qu'il n'tait et que j'aie fait de mon mieux
pour engager ceux qui le liront  y prendre un nouveau got.


IV. TABLE ANALYTIQUE.

_La lettre A dsigne l'ouvrage espagnol de Louis Velez de Guevara, _El
Diablo cojuelo_; la lettre B, l'dition originale du _Diable boiteux_._

_L'astrisque (*) indique les passages ajouts en 1726._


TOME I

CHAPITRE I. _Quel diable c'est que le Diable boiteux. O et par quel
hasard Don Clofas Landro Perez Zambullo fit connaissance avec lui (A,
tranco I; B, chap. I.)_

On est  Madrid. Il est minuit. Landro Perez, surpris chez Dona Tomasa
et poursuivi par quatre spadassins, se sauve sur les toits. P. 1. (_Dans
Guevara, il est poursuivi par la justice,  l'instigation de la dame,
qui veut se faire pouser._)--Guid par une lumire qu'il aperoit, il
se rfugie dans un grenier qui sert de laboratoire  un magicien. P.
2.--Il entend les soupirs du Diable boiteux, que le magicien tient
enferm dans une bouteille. Ce que c'est que le Diable boiteux. Quelles
sont ses fonctions et celles de Lucifer, Uriel, etc. P. 3.--Promesses
que fait le Diable boiteux. Clofas le dlivre. Portrait du dmon. P. 7.

CHAPITRE II. _Suite de la dlivrance d'Asmode (A, tranco I; B, chap.
II.), 11._

Pourquoi Asmode est boiteux, 12 (_Ceci est autrement expliqu dans
Guevara_).--Terreur qu'inspire le magicien au Diable boiteux. Comment
celui-ci s'est attir sa haine, 13.

CHAPITRE III. _Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'colier,
et des premires choses qu'il lui fit voir, 16._

Asmode emporte Landro sur la tour de San Salvador. Il lui propose de
lui faire voir tout ce qui se passe dans Madrid, en enlevant les toits
des maisons (A, tranco I, 16).--L'avare et ses hritiers, 18.--La
vieille coquette et ses charmes d'emprunt, 18.--Le vieux galant, 19 (A,
tr. II).--La vieille qui se rajeunit, 19 (B, chap. VI).--Le concert
ridicule, 19 (B, ch. XVI).--Le seigneur aux billets doux, 20.--Doa
Fabula en mal d'enfant, 20 (A, tr. II).--Le vieux qui va au sabbat, 21
(A, tr. II).--Quel fut le dml qu'eut Asmode avec un de ses
confrres, 21 (autrement racont dans A, tr. II).--Le souffleur, 22 (A,
II).--L'apothicaire, sa femme et son garon, 22.--Le prlat qui tousse,
23.--Le pote tragique, 23.--* L'ptre ddicatoire, 25.--Les voleurs
chez le banquier, 25 (A, II).--Le marquis  l'chelle de soie, 25 (A,
II).--Le greffier et son dmon, 26.--Etrange pudeur d'une veuve (B, ch.
VI).--* Le bachelier Donoso, 27.--* L'amoureux transi, 28.--Le contador
qui veut fonder un monastre, 29 (B, ch. VI).--* La veuve et les deux
conseillers, 29.--* Les deux joueurs qui s'entretuent, 29.--Le chanoine
frapp d'apoplexie, 31 (B, ch. VI).--Les deux frres morts de la mme
maladie, 31, (B, ch. VI).--Le charivari, 32 (B, ch. VI).--* Le trio
ridicule, 32.--* Les trois Galiciennes, 33.

CHAPITRE IV. _Histoire des amours du comte de Belflor et de Lonor de
Cespedes, 34._

La femme, le jeune mari et le vieil amant, 69 (B, ch. VI).

CHAPITRE V. _Suite et conclusion des amours du comte de Belflor (B,
chap. V), 70._

CHAPITRE VI. _Des nouvelles choses que vit Don Clofas, et de quelle
manire il fut veng de Dona Tomasa, 99._

Le grand seigneur endett, 99.--* Le prsident qui va chez l'Asturienne,
100.--Le compilateur, 100.--Les deux entremetteuses, 101 (B, chap.
IX).--L'impression clandestine, 103.--L'inquisiteur malade, 104 (B, ch.
IV).--Combat des rivaux de Don Clofas, 108 (B, chap. VII).

CHAPITRE VII. _Des prisonniers (B, chap. VIII), 109._

Le cabaretier empoisonneur, 110.--L'assassin de profession, 110.--Le
matre  danser, 111.--L'amoureux arrt comme voleur, 111.--La feinte
sorcire, 111. Le cabaretier et le sergent, 112.--Le valet de chambre
accus de viol, 118.--L'cuyer de la duchesse, 119.--Le chirurgien qui a
saign sa femme, 120.--* Le gentilhomme qui a tu son frre, 121.--*
Domingo et le matre d'htel, 122.--* Le Castillan qui a soufflet son
pre, 137--* Les voleurs de grand chemin qui s'vadent, 137.--Les vingt
ou trente filous, 138.

CHAPITRE VIII. _Asmode montre  Don Clofas plusieurs personnes, et lui
rvle les actions qu'elles ont faites dans la journe (B, chap. IX),
136._

Le capitaine et l'usurier, 139.--Les deux filles qui ont perdu leur
pre, 142.--L'aventurire aragonaise, 143.--Le cavalier qui a crit des
lettres, 143.--* Le mari qui s'endort aux reproches de sa femme,
145.--La comtesse qui lit Hippocrate, 153.--* Le mendiant manchot,
154.--* Le pote et le peintre, 155.--Le banquier et son pre le
savetier, 156.

CHAPITRE IX. _Des fous enferms (B, chap. X), 161._

Le nouvelliste castillan, 161.--* Le licenci qui se croit archevque,
161.--* Le pupille enferm par son tuteur, 162.--Le grammairien, 162 (A,
tr. III).--Le marchand ruin, 162.--Le capitaine Zanubio, 162.--* Le
mari fou de la mort de sa femme, 170.--Le portier enrichi,
171.--L'amoureux fou, 171.--Sa chanson, 172.--Chanson franaise, 172.--*
L'envieux, 173.--* Le vieux secrtaire, 173.--Le Mcne ruin, 174.--La
femme du corrgidor, 175.--La femme du conseiller, 175.--La bourgeoise
qui voulait pouser un grand seigneur, 175.--* Doa Batrix et Doa
Mencia, 175.--* L'ayeule de l'avocat, 177.--* La vieille folle de
regret, 177.--* Doa Emerenciana, 178.

CHAPITRE X. _Dont la matire est inpuisable (B, ch. XI), 195._

Le mari de l'aventurire, 195.--L'homme ais qui se fait domestique, 195
(A, tr. III).--La veuve du jurisconsulte, 196.--Les deux filles de
cinquante ans, 196.--Les femmes qui se rajeunissent, 196.--* Prudent
emploi de l'argent, 199.--Le peintre de portraits, 199.--La veuve et son
testament, 200.--Le vieux licenci qui imprime ses gaudrioles, 200.--La
coquette qui se croit aime de tous les hommes, 201.--Le chanoine qui
achte pour enrichir son inventaire, 201.--* Le courtisan par vanit,
202.--* Ceux qui font de la nuit le jour, 203.--* L'amoureux de la
pantoufle, 203.--* L'homme  quipage qui rougit d'aller en carrosse de
louage, 204.--* Celui qui va toujours en carrosse de louage pour mnager
ses mules, 204.--* Le vieil amoureux qui raconte ses prouesses
d'autrefois, 205.--* Le comte vtu  l'ancienne mode, 205.--* La vieille
veuve qui a donn son bien  ses enfants, 205.--* Le vieux garon qui
pouse sa blanchisseuse, 206.--Le comte, son frre et le bel esprit,
207.--* L'amateur de fleurs, 207.--* L'histrion modeste, 207.--* Le
chevalier aim de la fille d'un grand, 207.--* Portraits vivants de
Bollanus, de Fufidius et de Marsus, 208.--* La srnade, 208.

* CHAPITRE XI. _De l'incendie, et de ce que fit Asmode en cette
occasion par amiti pour Don Clofas, 213._

CHAPITRE XII. _Des tombeaux, des ombres et de la mort, 218._

L'officier tromp par sa femme, 219.--Jeune cavalier tu par un taureau,
219.--Le prlat mort pour avoir fait son testament, 219.--* Le courtisan
assidu, 219.--* L'ambassadeur ruin, 220.--* Le ngociant et son
pitaphe, 220.--* Le grand sommelier, 221.--* La duchesse qui change de
directeur, 221.--Le vieux mari et sa jeune femme. 223.--* Le premier
ministre, 224.--* La belle bourgeoise, 224.--* Le tombeau d'un auteur de
comdies, 225.

* Des ombres: Le bourgeois fier; les amis buveurs, 226.--L'Allemand qui
mettait du tabac dans son vin, 228.--Le Franais qui offrait l'eau
bnite aux dames, 228.--* Les comdiennes mortes, l'une d'envie et
l'autre de dbauche, 229.--La vestale morte en couches, 229.

* De la mort: le bourgeois regrett des siens; le conseiller et ses
trois neveux; le jeune seigneur qui a la petite vrole; le vieux
religieux; l'vque d'Albarazin; la vieille courtisane malade de dpit,
229  234.


TOME II

CHAPITRE XIII. _La force de l'amiti, histoire, 5._

CHAPITRE XIV. _Le dml d'un auteur tragique avec un auteur comique,
47._

CHAPITRE XV. _Suite et conclusion de l'Histoire de l'amiti, 59._

CHAPITRE XVI. _Des songes, 109._

Le comte galant et libral, 111.--La comtesse joueuse, 111.--Le marquis
et son intendant, 111.--Le vicomte aragonais, 111 (A, tr. II).--Les deux
frres mdecins, 112.--Le courtisan regard de travers, 112.--La jeune
dame qui allait succomber, 113.--Le procureur et sa femme, 113.--Le gros
chanoine, 114.--Le marchand de soie et ses cranciers, 114.--Le libraire
qui rve, 114.--* Les libraires dups, 115.--L'amant trop respectueux,
116.--Le licenci qui dfend l'immortalit de l'me, 116.--Don Baltazar
Fanfarronico, 117.--* Le gouverneur qui se rend, 117.--* L'orateur qui
reste court, 117.--Le palefrenier somnambule (B, chap. VI), 117.--* Le
vice-roi du Mexique et sa nice, 118.--* La mdisante, 119.--* Le
bourgeois qui ramasse de l'or, 120.--* Les deux comdiennes, 120.--* La
mtamorphose, 121.--* Le comdien dans l'Olympe, 122.

* CHAPITRE XVII, _o l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans
copies, 124._

Les gueux: le boiteux; le teigneux; le cul-de-jatte, 124.--La comdienne
en couches, 126.--Le chasseur amoureux, 126.--Le jeune bachelier et son
oncle, 127.--Le bourgeois qui veut marier sa fille, 127.--L'auteur avare
et vaniteux, 128.--La veuve allemande et son amoureux, 128.--Le
philosophe cynique, 130.--Le gentilhomme ruin et son dernier ami,
131.--Le Contador et la Galicienne, 132.--Le gentilhomme auteur,
133.--Les deux auteurs, 134.--Le novice qui a trouv un trsor, 134.

* CHAPITRE XVIII. _Ce que le diable fit encore remarquer  don Clofas,
135._

Le mdecin qui joue aux checs, 135.--Les aventurires qui vivent 
frais communs, 136.--La porte du march, 138.--Le lever du roi; les
loges satiriques; les chevaliers; l'ancien flibustier; le hidalgo
pauvre, 139.--Le livre censur, 142.--Le cadet catalan, 143.--Le
bourgeois obligeant et le seigneur ingrat, 145.--Le bourgeois parvenu,
145.--Le pote satirique, 146.--Le grand juge de police, 146.

* CHAPITRE XIX. _Des Captifs, 149_

Le captif dont la femme est remarie, 151.--Celui dont le bien a t
dissip par ses frres, 151.--Celui qui trouve un riche hritage 
recueillir, 151.--Le captif amoureux et son infidle, 152.--Le paysan et
la soeur du gentilltre, 152.--Le captif aim de la femme de son matre,
162.--Le barbier et son fils enrichi, 162.--Le mdecin aragonais,
163.--Le cordelier, 164.

* CHAPITRE XX. _De la dernire histoire qu'Asmode raconta; comment, en
la finissant, il fut tout  coup interrompu, et de quelle manire
dsagrable pour ce dmon don Clofas et lui furent spars, 165._

Histoire d'un trsor, de celui qui le trouva et de celui qui l'avait
cach, 163.--Asmode est contraint de retourner auprs du magicien, 181.

* CHAPITRE XXI. _De ce que fit don Clofas aprs que le diable boiteux
se fut loign de lui, et de quelle faon l'auteur de cet ouvrage a jug
 propos de le finir, 182._

Clofas pouse doa Sraphina, que le Diable boiteux, sous les traits de
l'colier, avait sauve de l'incendie, 190.


APPENDICE.

Le vieux musicien et sa jeune femme, 193.--Les deux courtisanes,
193.--Les deux soeurs coquettes, 193.--Dispute littraire dans un caf,
194.--Le bourgeois caution d'un licenci, 194.--Le jeune homme dguis
en fille, 194.--Le joaillier accus de recel, 194.--Le polygame,
194.--Le traducteur du _Misanthrope_, 195.--L'amoureux  gages sans
emploi, 196.--Le marchand devenu fou (_V._ t. I, 162), 196.--Le soldat
qui a perdu sa grand'mre, 196.--L'imbcile, 196.--La vieille marquise
et le jeune officier, 197.--La procureuse, 197.--La coquette qui a
manqu un grand seigneur, 197.--Les deux servantes, 197.--Le courtisan,
197.--L'auteur de mrite, 197.--L'auteur srieux, 198.--L'auteur qui
copie les anciens et se croit original, 198.--L'amant mort de chagrin,
198.--L'avare mort de faim et son hritier mort d'excs, 198.--Le pre
dont la fille a t enleve, 198.--Le jeune homme mort de pleursie,
199.--La vieille fille morte d'ennui, 199.--La femme du trsorier,
199.--La femme du mari jaloux, 199.--Mort d'un dvot et d'une dvote,
199.--Le comdien qui allait  pied, 199.--L'auteur dramatique mort
d'envie, 199.--La veuve inconsolable... pendant deux jours, 199.--La
comtesse qui lit des romans, 200.--Le jeune homme qui rit en dormant,
200.--Le souffleur dsappoint, 200.--Le courtisan qui rve, 200.--Le
comdien qui rudoie un auteur, 200.--L'acadmicien de la Crusca,
201.--Le notaire et sa femme, 201.--Sparation de l'colier et du Diable
boiteux, 201.




ENTRETIENS SRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINES DE MADRID


ENTRETIEN I

LA CHEMINE _A_ ET LA CHEMINE _B_.

LA CHEMINE A. C'en est fait, ma chre voisine, tout est perdu; les
dieux Lares se glacent  mon foyer, et je sens le mme froid me saisir
depuis les pieds jusqu' la tte.

LA CHEMINE B. Vous m'alarmez; d'o vient cette affreuse maladie?
Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai
toujours vue toute en feu.

LA CHEMINE A. Hlas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise
fortune de mon savant, et le pauvre homme...

LA CHEMINE B. Que lui est-il donc arriv?

LA CHEMINE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est--dire
ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrts.

LA CHEMINE B. Je ne vous entends point encore.

LA CHEMINE A. H bien, coutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son
revenu tait tabli sur le produit certain des brochures amusantes qu'il
composait, et l'on a proscrit ce genre.

LA CHEMINE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre?

LA CHEMINE A. Et mme fort  son aise; il ne perdait pas son temps 
limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an.

LA CHEMINE B. C'est grand dommage de lier les mains  un si bon
ouvrier: et comment peut-on dfendre l'amusement, qui est la meilleure
chose du monde? Le public aime  tre amus, et il doit avoir la libert
d'acheter ce qui l'amuse.

LA CHEMINE A. Vous avez raison, et ce got du public fait les intrts
des auteurs et le profit des libraires; mais voil ce qui excite
l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu' crire des folies,
des riens, et qu'on appellera notre sicle le _sicle des romans et de
la futilit_. On dit que le bon got se corrompt, que les brochures 
parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman  l'infini;
enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un  trois cent
soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'anne.

LA CHEMINE B. Aprs les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les
Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un
roman  trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas rvolter les
esprits.

LA CHEMINE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est
jamais all, dans ses ouvrages, au del de la huitime partie.

LA CHEMINE B. Je vous plains, ma chre amie, et toutes les chemines
des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous.

LA CHEMINE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que
d'avoir des compagnons de leur misre.

LA CHEMINE B. Vous tes  plaindre, je vous plains. Que puis-je faire
autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ou dire, il y
a longtemps, qu'on devrait rformer le got du sicle pour la bagatelle,
et arrter le progrs du genre romancier.

LA CHEMINE A. Que me dites-vous?

LA CHEMINE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialit, disent 
prsent que cette rforme est un grand bien pour la littrature. Qu'on
crive utilement, ou qu'on n'crive point: voil la dcision; tout le
monde l'approuve.

LA CHEMINE A. Mais ce qui plat n'est-il pas utile?

LA CHEMINE B. Oui, ce qui plat est ncessairement utile; mais outre
cette utilit de plaisir, on veut quelque solidit, de l'instruction,
des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais
il vaut mieux qu'un trait de morale. Voil un roman agrable et utile;
c'est--dire, utile par l'agrable et le solide. Que votre savant en
fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer,
pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez
bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.

LA CHEMINE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous tes
la chemine d'un homme de finances; vous tes ignorante et
ignorantissime sur les choses de littrature, et votre petit gnie ne
passe pas le calcul. Je suis au dsespoir de vous avoir confi mes
douleurs.

LA CHEMINE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincrement 
votre malheur.

LA CHEMINE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause?
Allez, encore une fois, vous tes aussi insolente que celui  qui vous
appartenez.

LA CHEMINE B. Pour tre glace, la fume vous monte bien vivement  la
tte. Laissez l, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut
mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il crit est solide,
admirable et d'un got universel. Tant que ses livres seront en rgle,
je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des
vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir
chauffer. Pour vous, malgr vos injures, je vous souhaite, pour vous
rchauffer, un financier comme le mien.


ENTRETIEN II

LA CHEMINE _C_ ET LA CHEMINE _D_.

LA CHEMINE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce
qui vient de m'arriver?

LA CHEMINE D. Y a-t-il longtemps?

LA CHEMINE C. Environ une heure.

LA CHEMINE D. Non, ma chre voisine; j'assistais  un mariage qui se
faisait sous mon manteau.

LA CHEMINE C. Un mariage!

LA CHEMINE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et
Climne m'ont pris pour tmoin de leurs serments, et mes dieux pnates
seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donne; aucun mortel n'a t
admis  cette crmonie que Lisette, suivante fidle de Climne. Ils
gotent  prsent les douceurs de cette union mystrieuse.

LA CHEMINE C. Voil un mariage bien solide.

LA CHEMINE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalits, mais
l'amour y supplera; ils s'aiment, et je suis sre que, malgr leurs
parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les
plus rguliers?

LA CHEMINE C. Non sans doute: le mariage est communment un contrat
politique, qui lie ternellement deux personnes qui ne s'aiment point,
et qui se haront toute leur vie.

LA CHEMINE D. H bien, je vous rponds que les noeuds qui viennent
d'unir Lisandre  Climne sont plus respectables; ce sont les chanes
mmes de l'amour.

LA CHEMINE C. Je vous flicite, ma chre voisine; je vous sais bon gr
de vous intresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme
leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez
donc ce qui m'est arriv: mon aventure ressemble assez  la vtre: vous
savez que la chambre  laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante,
de Julie.

LA CHEMINE C. Julie tait aime d'un jeune officier fort aimable, nomm
Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.

LA CHEMINE D. Voil ce que je ne savais pas.

LA CHEMINE C. Il ne manquait  leur bonheur que l'occasion d'tre
heureux; mais la mre de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre
de cette fille malheureuse tait plus inaccessible que la tour de Dana.

LA CHEMINE D. Que vous tes savante! vous possdez  merveille la
fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un pote  votre foyer;
mais la tour de Dana, puisque vous me la citez, ne fut pas impntrable
 une pluie d'or.

LA CHEMINE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Dana avait pour
amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres
en or; au lieu que Trason, aprs trois campagnes, ne doit pas tre bien
en espces; ainsi il n'tait pas question de recourir  la pluie d'or.

LA CHEMINE D. De quel autre expdient s'est-il donc servi?

LA CHEMINE C. Du plus simple qu'il ft possible. Trason demeure fort
prs d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a mont par la
chemine, il est venu sur les toits jusqu' mon chapiteau, qu'il a
enlev sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui rsister);
ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se
soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINE D. L'attendait-elle?

LA CHEMINE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir
entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur tonnante, en le
voyant descendre.

LA CHEMINE D. Je gage qu'elle s'est vanouie.

LA CHEMINE C. On s'vanouirait  moins. Point de plaisanterie, s'il
vous plat! Le beau ramoneur s'est jet aux pieds de Julie, et s'est
bientt fait reconnatre pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si
tendre. Voil l'avantage que nous avons, nous autres chemines; nous
sommes tmoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir 
quelque prix que ce ft. La peur de Julie est dissipe  prsent, et son
coeur est anim de sentiments bien diffrents.

LA CHEMINE D. Voil, ma chre voisine, dans la mme nuit deux mariages
assez ressemblants.

LA CHEMINE C. A peu prs: cependant mes amoureux n'ont pas seulement
prononc le voeu vnrable; mais les vnements obligeront peut-tre la
mre de Julie  recevoir Trason pour gendre. Je me rjouis d'avance de
la dconsolation de cette pauvre femme.

LA CHEMINE D. Et moi des plaisirs que gote  prsent sa chre fille.


ENTRETIEN III

LA CHEMINE _E_ ET LA CHEMINE _F_.

LA CHEMINE E. Dites-moi, s'il vous plat, comment faites-vous pour ne
pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y
a qu'elles  votre foyer; toujours mmes visages, mmes discours. Je
gage que vous en tes bien lasse.

LA CHEMINE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir
dloger; cependant je risquerais peut-tre de ne pas respirer,
lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fume: elles sont dvotes,
par consquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur me:
surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'pargnent
rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier gnral, et la fume que
j'exhale alors est un vrai parfum.

LA CHEMINE E. Vous aimez la fume,  ce que je vois; chacun a son got,
et le mien est uniquement pour la varit. Les visages nouveaux et les
aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez,
chemine de chambre garnie.

LA CHEMINE F. Et comme telle, il faut bien vous faire  la nouveaut.

LA CHEMINE E. J'y suis si bien faite, que je serais fche d'y voir six
mois de suite les mmes personnes. Aussi cela ne m'est-il gure arriv
depuis que j'existe.

LA CHEMINE F. C'est que vous n'tes pas des anciennes du quartier.

LA CHEMINE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-tre des plus
instruites.

LA CHEMINE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous
en prie par notre voisinage.

LA CHEMINE E. Trs-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commenons
ds mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain
qui s'est chauff  mon feu tait un cadet d'une province o les cadets
n'ont d'autre patrimoine que leur pe et l'heureuse effronterie de
vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possdait au premier
degr, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus
lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur tait
la force d'une tude trs-assidue: tout le jour,  mon foyer, il
s'occupait  chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et
il passait les nuits  les mettre en pratique.

LA CHEMINE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.

LA CHEMINE E. Vous vous trompez; il dissipait  proportion de son gain,
de sorte qu'il tait toujours au mme point: il brillait; c'tait sa
manie, ou plutt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas
longtemps. Sa bonne fortune rvolta contre lui toutes les acadmies de
jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre
mois. Il tait joli homme; je le regrette encore.

LA CHEMINE F. Par qui fut-il remplac?

LA CHEMINE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir.
C'tait un mari fidle au-del du tombeau, inconsolable de la perte de
sa chre moiti, insensible  tout autre plaisir qu' celui des larmes;
enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et
fermer les fentres  la lumire du soleil; il ne conserva que la sombre
lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurit, il ne faisait que
sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un
fou,  une bote qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il
s'entretenait avec cette prcieuse relique, et lui parlait comme si elle
et rpondu  ses discours passionns.

LA CHEMINE F. Il y avait peut-tre un esprit enferm dans cette bote.

LA CHEMINE E. Un esprit enferm! Quelle simplicit! Non, elle contenait
le coeur de son pouse: c'tait l l'objet de ses hommages et de son
idoltrie.

LA CHEMINE F. Quel excs de tendresse! Ce que vous me dites me parat
incroyable.

LA CHEMINE E. Je ne le croirais pas moi-mme si je ne l'avais vu. J'ai
entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de
fidlit ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y
ajouter foi, malgr ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette
nature doit tre unique.

LA CHEMINE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa
folie?

LA CHEMINE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commenaient
 lui refuser ses larmes dlicieuses, et il ne pouvait plus retrouver
ses premires douleurs. Il ne continuait presque plus sa pnitence que
par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le dcouvrirent et le
tirrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gr de lui faire
violence. Ils l'emmenrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.

LA CHEMINE F. Vous n'en ftes pas, je crois, bien fche.

LA CHEMINE E. Nullement. La chambre, aprs lui, fut donne  une femme;
j'en fus charme, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une
parure, et quarante ans crits sur son front, lui donnaient un air de
gravit qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des
dvotes, je crus que c'en tait une.

LA CHEMINE F. Vous vous trompiez peut-tre.

LA CHEMINE E. Je fus bientt dtrompe. C'tait une femme prudente qui
aimait son plaisir et chrissait sa rputation; et pour les concilier
ensemble, elle venait du fond de sa province chercher  Madrid un asile
contre la mdisance: elle fut bientt suivie de celui en faveur de qui
elle faisait le voyage. Que je fus tonne  la premire visite que lui
rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravit se changea en une
folle vivacit, et le feu de son visage en effaa sur-le-champ la trace
des annes.

LA CHEMINE F. La plaisante dvote!

LA CHEMINE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne
ngligeait-elle rien pour conserver sa conqute; elle savait
parfaitement qu' son ge il est permis d'orner la nature et d'employer
quelques artifices.

LA CHEMINE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?

LA CHEMINE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait
la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement,
tout tait employ: sa toilette durait ordinairement jusqu' ce que son
amant ft venu, et recommenait ds qu'il tait sorti: elle tudiait
sans cesse devant son miroir les diffrents airs de langueur et de
vivacit qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les
complaisances, elle en possdait l'art  merveille.

LA CHEMINE F. Avec tout cela il n'tait pas possible qu'elle ne se ft
point aimer.

LA CHEMINE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus
puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle tait riche et donnait
largement. Or il faudrait avoir l'me bien dure pour ne pas aimer une
femme gnreuse; mais les jours de l'homme sont compts. Lorsque ces
deux amants taient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba
malade, et mourut en peu de temps, malgr tous les secours que les plus
expriments mdecins purent apporter.

LA CHEMINE F. Son amante en fut extrmement touche, sans doute?

LA CHEMINE E. Oui, elle pleura, reprit un air compos, et retourna
difier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide
longtemps; elle fut aussitt habite par une autre femme, dont la
profession tait de faire des mariages.

LA CHEMINE F. Voil un plaisant mtier.

LA CHEMINE E. C'est un mtier trs-commun. Ces sortes de ngociations
demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait
les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait  fin
l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqus sous mon manteau! Elle
avait le talent de faire passer pour trs-riche le plus mince gascon, et
donnait du lustre  la vertu la plus quivoque.

LA CHEMINE F. L'admirable femme!

LA CHEMINE E. Tout cela n'tait pour elle qu'un jeu: elle aurait tromp
toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite
profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si
loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un clotre la honte de sa
vie passe; c'est ainsi que la dvotion me fit perdre cette habile
ngociatrice.

LA CHEMINE F. Heureusement votre indiffrence naturelle vous empcha de
la regretter.

LA CHEMINE E. Cela est vrai: cependant, aprs elle, j'eus longtemps des
personnages trs-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort
ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosit seule amenait  Madrid, et
qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective.
Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous
achverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus  mon
foyer.

LA CHEMINE F. Adieu, ma chre voisine; je vous ferai souvenir de la
parole que vous me donnez.


FIN DES CHEMINES DE MADRID.




UNE JOURNE DES PARQUES

SONGE.


AVANT-PROPOS

Un aprs souper, je m'amusai  lire les remarques de monsieur Dacier sur
les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit o ce
savant commentateur parle ainsi des Parques: Suivant l'opinion des
anciens, Clotho, Lachesis et Atropos taient trois soeurs, filles de
Jupiter et de Thmis. Hsiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de
la Ncessit. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne
le fuseau et Atropos coupe. Elles sont matresses de la vie des hommes,
depuis qu'ils sont ns jusqu' ce qu'ils meurent: elles n'pargnent
personne, et le fil tranch par Atropos est l'heure fatale de la mort.

Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: Les Parques se servaient de
deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la
blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des
jours malheureux et de peu de dure: ou plutt (ajoute-t-il) elles
filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui taient  leurs
pieds, et dans lesquels il y avait des fuses noires et des fuses
blanches. Elles mlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes
tait mle, c'est--dire que, pour marquer un malheur qui devoit
arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se
servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un
mortel touchait  son dernier moment, et qu'Atropos se prparait 
donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.

En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrtais de moment en
moment, et tchais de me faire une image du travail des Parques; mais la
confusion des ides qui s'offraient l-dessus  mon esprit m'assoupit
peu  peu, et donna la nuit occasion  un songe fort singulier. Je rvai
que j'tais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin
d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels
il y avait une infinit de paquets de filasse et d'cheveaux de fils et
au bas une grande quantit de vases de diffrentes grandeurs et qui me
paraissaient d'une matire transparente, et semblable  celle de ces
boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle tait vaste
et bien claire; les toiles du firmament lui servaient de plafond.

Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle cleste, les trois
Parques y parurent subitement, sans que je visse par o elles y taient
entres. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sches et
laides  faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et
commencrent  s'entretenir, sans prendre garde  moi, qui entendis leur
conversation.

A mon rveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'crire
pendant que les images en taient rcentes. Voici  peu prs quel fut
l'entretien des Parques.




UNE JOURNE DES PARQUES

DIVISE EN DEUX SANCES


SANCE PREMIRE

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

LACHESIS. Hol! filles de Jupiter et de Thmis, Atropos, Clotho, venez,
mes soeurs; mettons-nous  l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de
commencer la journe.

CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire  la
table des immortels nous a un peu amuses; mais nous en reprendrons
notre travail avec plus d'ardeur.

LACHESIS. Vous avez raison. a, Clotho, prparez la quenouille; mes
doigts ne demandent qu' tourner le fuseau. Filons, filons!

ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux
l'essayer: voyons qui en aura l'trenne.

CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers
d'hommes; nous filerons et rglerons ensuite les destines des humains
qui natront aujourd'hui.

LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agrablement la
journe!

CLOTHO, _ Atropos, en lui prsentant un paquet de fils_. Tenez,
Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai  votre ciseau,
qu'en lui donnant  couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont
les vies de deux cent mille combattants qui vont en dcoudre sur les
frontires de Perse.

ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (_Elle coupe._)

En voil pour le moins trente mille  bas.

CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu' ce qu'il nous prenne envie d'en
faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques annes nous
avons envoy bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.

ATROPOS. Nous n'avons pas moins expdi de Maures, tant blancs que
noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorit despotique sur tous
les mortels, et de faire sentir, quand il nous plat,  ces petites
cratures qu'il dpend de nous d'abrger ou de prolonger leurs jours!
Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la
besogne. Je vous vois toutes deux dans la mme disposition.

LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.

ATROPOS. Que de gens vont passer le pas aprs ces mahomtans!

CLOTHO, _apportant un autre paquet de fils_. Autre paquet de guerriers
que je vous livre. Ce sont deux autres armes qui s'observent sur les
bords du P avec une vigilance infatigable, qu'une fureur gale anime,
et qui brlent d'impatience d'en venir aux mains.

LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.

ATROPOS, _coupant_. J'en vais exterminer un grand nombre de part et
d'autre.

CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Franais et des Pimontais.

ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.

LACHESIS, _prsentant deux cheveaux_. On assige en Allemagne une place
importante: outre une nombreuse garnison qui la dfend, le Rhin, pour la
rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des dbordements affreux
semble vouloir noyer les assigeants: mais plus ceux-ci trouvent
d'obstacles, plus ils s'opinitrent  les surmonter: ils vont attaquer
l'ouvrage--corne, et les assigs se prparent  les repousser.

ATROPOS, _coupant une partie des deux cheveaux_. Dtruisons plus
d'assigeants que d'assigs; mais cela n'empchera pas que la place ne
se rende au premier jour: c'est un de nos arrts.

LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plat, que les assigeants
perdront une tte dont la perte sera plus grande pour eux que celle de
la ville pour les assigs.

CLOTHO, _montrant un autre cheveau_. Tranchez cet cheveau, vous ferez
prir d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et
passagers qui sont dans un vaisseau vnitien, sur la mer Adriatique. Une
horrible tempte vient de s'lever: les vents qui sifflent et les flots
qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le btiment est dj
dmt, fracass; il va couler  fond, si nous n'en ordonnons autrement.

ATROPOS. Qu'il s'abme, qu'il s'abme! aussi bien les hommes qu'il porte
ne sont bons qu' noyer.

LACHESIS. Je demande grce pour un jeune bel esprit Franais qui se
trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les
ctes d'Albanie.

CLOTHO. Soit.

ATROPOS. H bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se
faire circoncire  Constantinople, o six mois aprs il sera empal,
pour avoir parl avec irrvrence du grand prophte des musulmans.

LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter
ainsi par les Turcs.

CLOTHO. Puisque vous tes si bien intentionne pour ce bel esprit, qu'il
chappe donc  la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la
pture du poisson. Nous rgalons si souvent de semblables mets les
habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de
poissons que les poissons ne mangent d'hommes.

ATROPOS, _coupant tout l'cheveau  un fil prs_. Les monstres marins
vont faire bonne chre.

LACHESIS, _apportant un autre cheveau_. Nouveau paquet de fils 
couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment
dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'branlent, et la terre
s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent.
Combien ferons-nous prir de citoyens?

CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions 
massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes  notre fureur;
autrement le genre humain finirait bientt.

ATROPOS. Vous ne pensez pas  ce que vous dites, Clotho. Quand nous
donnerions aujourd'hui la mort  deux cent mille personnes, ce ne serait
pas une nuit de Londres, de Paris et de Pkin.

LACHESIS. Atropos dit la vrit. Exerons hardiment la puissance que
nous avons sur les humains. Malgr la vaste tendue des mers et les
espaces immenses de terre qui sparent les peuples, nous allons des uns
aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos
yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans misricorde ceux
que nous voudrons ter du monde.

CLOTHO, _apportant un gros paquet de fils_. Voici les fils des habitants
de la ville de Mexique, o rgne une maladie contagieuse: nous
retranchmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux;
faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques
Espagnols qui, par ncessit, ont pous des Mexicaines, et qui aiment
mieux vivre misrablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en
retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.

ATROPOS, _coupant une partie des fils_. Que ces Espagnols sont glorieux!

LACHESIS, _prsentant un nouvel cheveau_. Ce petit cheveau contient
les fils de cinquante Indiens du Prou qui se sont assembls sur une
montagne haute et pointue, pour y clbrer la mmoire de leur Inca le
bon Atabalippa. Ne nous opposons point  leur courageuse rsolution: ils
ont pour tmoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix
mille spectateurs qui sont accourus l pour les voir et les admirer. Ces
cinquante victimes ont dj chant des vers  la louange de leur Inca:
ils ont fait entendre les tristes sons de leurs fltes; les voil qui
tombent dans une humeur noire; ils vont se dvouer  la mort, et se
prcipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service
 leur prince.

ATROPOS, _aprs avoir coup l'cheveau_. Ces Indiens du Prou sont de
bonnes gens; en vrit, ils mritaient bien que les Espagnols, en
faisant la conqute de leur pays, les traitassent un peu plus
humainement qu'ils n'ont fait.

CLOTHO, _donnant un petit paquet de fils_. Jupiter va lancer sa foudre
auprs de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout
l'quipage, par des actions impies et barbares, s'est attir la colre
des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire o
sont les poudres; le btiment saute en l'air avec tous les hommes qui
sont dessus.

ATROPOS, _coupant_. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.

LACHESIS, _prsentant un cheveau_. Vous voyez soixante-quinze religieux
mendiants assembls dans un chapitre gnral qui se tient actuellement
dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent
que les premires dignits de leur ordre appartiennent de droit aux
moines gentilshommes: les roturiers prtendent y avoir part, et
proposent qu'on rende les dignits alternatives. C'est la querelle des
patriciens et des plbiens. Les rvrends pres, de part et d'autre,
s'chauffent l-dessus, et vont finir leurs dbats  coups de bton: ils
tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont arms, et les
voil qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le
carreau?

CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un
provincial et un dfiniteur.

ATROPOS, _aprs avoir coup_. L'affaire en est faite; il y a quinze
morts et vingt blesss.

LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines
bas-bretons.

CLOTHO, _tenant plusieurs fils_. Nouvelle opration pour nous.

ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?

CLOTHO. De quatre Allemands qui font la dbauche  Strasbourg avec deux
comdiennes franaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont  table,
ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir
sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?

LACHESIS. Non pas, s'il vous plat: passe pour les hommes:  l'gard des
femmes, qu'elles n'en soient pas mme incommodes, car elles doivent
recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la
garnison qui leur donnent  souper; je suis bien aise que cette partie
se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons fil  ces deux
demoiselles des jours bien agrables.

ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.

CLOTHO. Et moi pareillement:  telle enseigne que nous avons dcid
qu'elles iront toutes deux  Paris, o elles feront diffremment leur
fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un
riche galant qui la traitera  la turque, la tiendra prisonnire dans un
appartement magnifique, o elle ne verra que son gelier et ses
guichetiers.

LACHESIS. Effectivement, tel a t notre dcret.

ATROPOS. J'ai oubli ce que nous avons ordonn de sa compagne.

CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entire libert,
brillera sur la scne, se nippera suivant le got de quelques seigneurs
gnreux, et amassera beaucoup d'espces; mais une vie si dlicieuse ne
sera pas de longue dure. Cette actrice,  la fleur de son ge,
disparatra subitement: nous la droberons d'un coup de ciseau aux
applaudissements du public; et malgr tout son bien, ses funrailles
seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes,
presque dans le mme temps, chez un peuple voisin.

LACHESIS. Ce peuple-l fait trop d'honneur au talent dramatique, et les
Franais n'en font point assez. Les gnies des nations sont diffrents,
comme vous voyez.

CLOTHO, _apportant un cheveau_. Cette petite botte de fils parisiens va
nous amuser quelques moments.

ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chre Clotho, en m'apportant
ces fils! Je suis charme quand j'expdie des habitants de Paris.

LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.

CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant
parvenu  son quatorzime lustre, a rompu tout commerce avec ses amis,
et s'est renferm dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut
plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente
ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte  merveille,
il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit prs de sa fin.

LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brl le cerveau en faisant ses
oprations chimiques.

ATROPOS, _coupant le fil_. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour
lui, je veux bien par piti l'en dlivrer.

CLOTHO, _tirant un autre fil de l'cheveau_. Tandis que vous tes si
pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'tant toujours
trouv dans l'indigence, a depuis peu enterr son frre qui lui a laiss
deux cent mille francs en bonnes espces. Peu s'en est fallu que la joie
de recueillir une si riche succession ne lui ait troubl l'esprit, et il
serait moins  plaindre qu'il n'est si ce malheur lui tait arriv.

LACHESIS. D'o vient donc...?

CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la
crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de
repos, rien ne lui parat sr: c'est un garon bien embarrass.

ATROPOS, _coupant_. Je vais par charit mettre fin  son embarras.

CLOTHO, _souriant et tirant un fil du mme cheveau_. Quelle bont! il
faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action
charitable.

ATROPOS. Je ne la laisserai pas chapper.

CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octognaire qui, sans
compter l'asthme qui l'touffe, a une ankylose au genou droit, et une
sciatique  la cuisse gauche. Gurissons-le radicalement de tous ces
maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilit sur la terre. Il y a au
moins dix ans que nous aurions d faire vaquer sa prbende.

LACHESIS. Vritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques
figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence.
C'est un dfaut d'attention dont nous devons nous corriger.

ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier  la
dcrpitude.

CLOTHO, _montrant un autre fil_. Faites donc main-basse sur ce vieux
professeur de l'universit qui, depuis plus de soixante ans, ne fait
point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pdant entt
des anciens. Il est tomb malade; et comme il croit qu'il ne reviendra
pas de sa maladie, il disait ce matin  un de ses amis: Ce qui me
console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.

LACHESIS, _riant_. La plaisante consolation.

ATROPOS, _coupant_. Qu'il meure donc content, ce fidle partisan de
l'antiquit.

CLOTHO, _prsentant trois fils  la fois_. Voici encore trois mortels
qui sont cause qu'on crie aprs nous tous les jours, et que nous
semblons en effet avoir entirement mis en oubli. Ce sont trois
vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions
ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son loquence  soutenir
l'injustice; un mdecin clbre qui ne tue plus de malades; et un bon
pre capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dner en
ville.

LACHESIS. Faisons promptement disparatre ces vnrables personnages.

ATROPOS, _tranchant les trois fils_. C'est leur faire plaisir que
d'abrger une vie triste.

CLOTHO, _montrant un autre fil_. Ce fil dli attend de nous la mme
grce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort
avance dans sa carrire. Nous lui avons fil une vie longue et sans
traverses; mais la bonne dame est une dvote qui s'aime et qui vieillit
de mauvaise grce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber
en ruine, elle en pleure tous les matins la perte  sa toilette, en se
regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours
de sa vie, pour prvenir le dsespoir o elle serait bientt de se voir
dcrpite.

ATROPOS, _coupant_. J'y consens; pargnons-lui ce chagrin.

LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer
qu'il y a des moments o nous sommes tout  fait obligeantes.

CLOTHO, _prsentant deux fils_. Ces deux fils fminins mritent aussi un
coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et
l'autre fille. La premire a fait la folie de se dpouiller de tous ses
biens pour tablir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance,
la laissent manquer de tout. La dernire, ne tendre et gnreuse, se
trouve sans biens et sans adorateurs, aprs avoir pendant cinquante ans
soudoy des cadets.

LACHESIS, _d'un air railleur_. Je plains ces deux pauvres cratures.

ATROPOS, _coupant les deux fils_. Cessez de les plaindre, elles ne
vivent plus.

CLOTHO, _donnant un autre fil_. Donnez promptement un passe-port pour
les enfers  ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous
comblerez par-l les voeux de sa jeune pouse, qui brle d'impatience de
se voir en tat de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle
apprend la musique.

ATROPOS, _coupant_. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait
un peu moins d'empressement  convoler en secondes noces, si elle savait
que son matre  chanter doit changer de note ds qu'il sera devenu son
mari.

LACHESIS, _apportant un fil_. Purgeons la terre de ce vieux prtre qui a
pass les deux tiers de sa vie dans la pauvret, et qui possde 
prsent vingt bonnes mille livres de rente en bnfices, qu'il doit
moins  sa vertu qu' l'esprit intrigant dont nous l'avons dou le jour
de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres,
il se plat  thsauriser. Il est si attach  ses louis d'or, qu'il se
fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un
aprs l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus,
comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir
dit, qu'il ne veut plus mme en entendre.

ATROPOS, _coupant_. Voil qui est fini, il ne baisera plus ses louis
d'or, qui vont tre partags entre deux ou trois hritiers que, par
avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.

CLOTHO _va prendre un nouveau fil qu'elle apporte_. Parmi les vieillards
qui vivent encore par notre ngligence, j'en aperois un qui s'attire ma
compassion. C'est un religieux que ses confrres tiennent depuis trente
annes enferm dans un cachot noir, o ils le nourrissent si sobrement,
qu'il n'a plus que la peau et les os.

LACHESIS. Une pnitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand
crime.

CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expie par les
maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en
vain tous les jours de flchir sa communaut par des prires et par des
larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons
moins de duret que les moines.

ATROPOS _coupe le fil_. Prtons-lui donc notre assistance.

LACHESIS, _prsentant un autre fil_. Payons en mme temps les dettes
d'un vieil vque obsd, tourment, perscut par une foule importune
de cranciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de
son vch, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle
a t oblige d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignit
de prince de l'glise. On veut aujourd'hui qu'il fasse  ses cranciers
des dlgations qui le rduiraient  vivre bourgeoisement.

ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire  un prlat! Il
faut le lui pargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent
les ombres heureuses. (_Elle coupe le fil._)

CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant sjour, pourvu que messieurs
les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses
cranciers.

LACHESIS, _apportant un nouveau fil_. Il me vient une maligne envie que
je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mles. Il
a revtu l'an, dont il est idoltre, d'une charge fort honorable; et
pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forc son second fils,
qu'il n'aime point,  se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obir 
son pre, a pris le froc sans vocation; et aprs avoir fait des voeux
qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir
fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils an, qui n'a
point d'enfants.

ATROPOS, _coupant_. Cela n'est pas mal imagin: c'est en effet le moyen
de mortifier le pre; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de
ses fils, caus inutilement le malheur de l'autre.

LACHESIS. Et de penser que ses collatraux, qu'il hait et ne voit point,
vont devenir ses hritiers. _Lachesis et Clotho prennent chacune
plusieurs fils qu'Atropos coupe  mesure qu'ils lui sont prsents._

CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.

ATROPOS. Qui vous empche de les contenter?

CLOTHO, _prsentant trois fils  la fois_. Point de misricorde pour ces
trois fils retors que j'abandonne  votre ciseau. Ce sont deux Normands
et une aventurire de Gascogne: ils ont quitt leur pays pour aller
chercher fortune  la bonne ville de Paris, mre nourrice des cadets de
ces deux nations. Un de ces Normands, aprs avoir pris la livre d'un
fermier gnral, et pass par les emplois qui y sont attachs, est
devenu le seigneur du village o il est n. L'autre, qui a fait ses
tudes dans la ville de Caen, a mis son latin  profit, en se glissant
chez un gros collateur, dont il a trouv le moyen de gagner l'amiti, et
d'attraper deux bnfices considrables; et la Gasconne, aussi prudente
que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille cus des deniers
des trois tats.

ATROPOS, _tranchant les trois fils_. Puisque vous le voulez, le seigneur
de village, l'aventurire et le bnficier vont se rendre dans un
instant  la redoutable prairie[4] o acus les attend pour les
interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir
s'il doit les condamner  prendre le chemin du Tartare.

  [4] Platon, dans le _Gorgias_, dit qu'acus et Rhadamante rendaient
    leurs arrts dans une prairie o il y avait deux routes, qui
    conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elyses; que
    la juridiction d'acus s'tendait sur l'Europe, celle de Rhadamante
    sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficults que ces deux
    juges ne pouvaient rsoudre, ils avaient recours  Minos, qui, le
    sceptre d'or  la main, se tenait assis et prononait
    souverainement.

    Du temps de Platon, la terre n'tait divise qu'en deux parties.

LACHESIS, _donnant un fil  couper_. Dlivrons le genre humain de cet
abb prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui
s'endette de tous cts, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin
la ncessit d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme
le tonneau des Danades, se vide sitt qu'elle est remplie. Si tous les
rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait 
bout de les dpenser.

ATROPOS, _se htant de couper_. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mrite
pas de voir le jour.

CLOTHO, _prsentant un nouveau fil_. Point de pardon pour ce plaideur
extravagant. Sa partie est une femme qui a t sa matresse pendant
vingt annes pour le moins; il l'a depuis peu pouse, et il plaide en
sparation.

ATROPOS, _coupant_. Quel fou!

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Finissons les divisions qui rgnent
dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait
soixante-quinze ans passs, il ne veut pas que ses deux fils se mlent
de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.

ATROPOS, _tranchant le fil du pre_. Je vais mettre d'accord le pre et
les enfants.

CLOTHO, _offrant un autre fil_. Coupez ce fil; c'est celui d'un
ecclsiastique des plus patelins qu'il y ait dans le sminaire:
l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nomm  une abbaye considrable; il
a dj envoy son argent  Rome pour payer ses bulles; elles sont en
chemin; faisons disparatre monsieur l'abb avant qu'elles arrivent.

ATROPOS, _tranchant le fil_. Il n'aura pas le plaisir de les voir.

LACHESIS, _donnant un autre fil et riant_. Un gros cochon d'homme
gourmand rve qu'il est  table, et se rveille en sursaut; il sonne une
clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui prparer
pour son dner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice
de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.

ATROPOS, _coupant_. Vous voil satisfaite.

CLOTHO, _apportant un cheveau_. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et
d'autres pareils honntes gens, qui sortent des prisons de Londres pour
aller subir le chtiment auquel ils ont t condamns par la justice.
L'tonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu
de leur supplice.

ATROPOS, _coupant l'cheveau_. Oh! les Anglais sont des hommes bien
rsolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne
craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a
point, soit que, persuads qu'il faut tt ou tard cesser de vivre, il
leur soit indiffrent de mourir aujourd'hui ou demain.

LACHESIS. Attendez, mes chres soeurs: je fais une rflexion. Nous
sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne dtruisons que des sujets
insenss, inutiles ou incommodes dans la socit civile:  quoi
pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins
cruelles que les Eumnides, doivent s'occuper? On dirait,  voir le
choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons  paratre
quitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils
dsapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs
plaintes et de leurs murmures.

CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destines une espce de
chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des
coups moins mesurs; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous
reconnaisse  la malice et  la barbarie de nos oprations.

ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les
fils des mortels les plus respects sur la terre, et soyons insensibles
 la douleur que nous allons causer.

LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermet.

CLOTHO, _tirant un fil d'un nouvel cheveau_. Le beau coup  faire, ma
chre Atropos! remplissons d'tonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce
fil; c'est un meurtre digne de nous: tons la vie et la couronne  ce
jeune Empereur, qui fait concevoir  ses peuples de si belles
esprances: il a jet les yeux sur une princesse de sa cour, et il se
dispose  la faire monter sur le trne: tout est prt pour son mariage,
dont la crmonie se fera demain si nous l'avons pour agrable; mais
prenons plaisir  tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons
l'appareil de ses noces en funrailles; rpandons la consternation dans
son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers
courtisans.

ATROPOS, _coupant_. L'affaire en sera bientt faite: le fil de la vie
d'un souverain n'est pas plus difficile  couper qu'un autre.

LACHESIS, _apportant un fil_. Une jeune et charmante princesse, qui fait
l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle
est environne de mdecins qui se flattent qu'ils la guriront; mais
rendons leurs esprances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans
les maladies aigus.

ATROPOS, _coupant_. Je vais lui porter le coup mortel, sans tre touche
des larmes du prince son poux, qui se dsespre au pied de son lit, ni
des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.

CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermet, je reconnais ma soeur.
Courage, Atropos; aprs les deux expditions que vous venez de faire, je
ne crains pas que vous refusiez de prter la main  celle-ci. (_Elle lui
prsente un fil._)

ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?

CLOTHO. C'est celui d'un gnral d'arme, d'un grand capitaine, qui
runit en lui toutes les qualits des hros: faites-lui sentir votre
ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et
le feu respectent depuis soixante-dix ans.

ATROPOS, _coupant_. Nous lui avons fil tant de jours glorieux, qu'il
doit mourir content.

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Main basse, main basse sur cet
illustre magistrat, qui aime l'clat et la dpense, juge fort aim, fort
estim et des plus clairs.

ATROPOS, _d'un air tonn_. Vous n'y faites pas rflexion, Lachesis?

LACHESIS. Pardonnez-moi.

ATROPOS. Nous ferons mal notre cour  ma mre, en tant sitt du nombre
des vivants un de ses plus zls sacrificateurs.

LACHESIS. Coupez, coupez toujours  bon compte. Thmis nous grondera
d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui reprsenterons que les
Parques n'pargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle
affectionne sera fort bien remplac.

ATROPOS. Oh! Thmis se contentera de ces raisons... (_Elle coupe le
fil._)... Voil notre magistrat dpouill du pouvoir de juger les
autres: il va paratre lui-mme devant les juges des enfers, et entendre
prononcer son arrt.


SANCE DEUXIME

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge  propos que nous
nous reposions un peu.

LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le
repos?

CLOTHO. Non; mais nous nous dlassons en changeant de travail. Ainsi,
pour quelques moments, cessons de couper des fils; commenons  nous
servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants
qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi.

ATROPOS. Je vous dirai la mme chose, quoique je me divertisse fort 
jouer des ciseaux.

LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon
occupation favorite; aussi suis-je charge de tourner le fuseau. Allons,
mes petites, apportez vite les paniers o sont nos filasses blanches et
nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases o je trempe
ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent
diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et
les autres les vertus.

ATROPOS, _apportant un vase_. Voici dj un des vases o vous mettez le
plus souvent la main; c'est celui de la volupt.

CLOTHO, _apportant deux vases_. Et voil les vases du jeu et de
l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts.

ATROPOS, _apportant un autre vase_. Vous voyez celui dont la liqueur a
t puise dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les
autres mauvais hommes.

CLOTHO, _apportant deux nouveaux vases_. Ces vases sont ceux du mensonge
et de la trahison. (_Atropos et Clotho apportent tous les vases des
passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de
Lachesis._)

LACHESIS, _regardant de tous cts_. Je ne vois point ici les vases de
la douceur et de la beaut.

ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre  votre main gauche.

LACHESIS. Ah! oui, oui, je les dmle... (_Elle s'aperoit que Clotho
cherche quelque chose_)... Que cherchez-vous, Clotho?

CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne
l'avons plus.

LACHESIS. Quel vase est-ce donc?

CLOTHO. Celui de la chastet.

LACHESIS. Je sais o il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-tre
aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne
pouvons assez le mnager: nous avons dans les premiers temps du monde
fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'
peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses.

ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanit: il est
encore bien prcieux, celui-l; aussi le conservons-nous fort
soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, mme quand nous
faisons des moines.

LACHESIS. a, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque
chose.

CLOTHO. Quoi?

LACHESIS. Le petit panier o il y a des fils d'or et des fils de soie.
La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel
heureux.

ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement.

CLOTHO, _apportant un petit panier de fils d'or et de soie_. Si par
hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire.

LACHESIS. Filons donc prsentement les destines des enfants qui vont
natre.

CLOTHO. Il en est dj n plusieurs depuis que nous sommes  l'ouvrage.
Il vient d'clore entr'autres, dans le srail du grand-seigneur, un
prince dont la sultane favorite est accouche; commenons par-l. (_Elle
tire la filasse pour filer._)

LACHESIS, _filant_. Arrtons, statuons et ordonnons que la vie de ce
prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le
sein de son pre et de sa mre, et qu'il augmente en eux, par ses
gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit.

ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires
l'affreux pril dont je veux qu'il soit menac avant qu'il ait atteint
sa sixime anne. Les janissaires, si redoutables  leur matre, se
rvolteront contre le gouvernement, dposeront le pre du jeune prince,
et mettront sur le trne le frre du sultan dpos. Le nouvel empereur
d'abord sera tent de suivre les maximes sanguinaires de ses
prdcesseurs, et de faire trangler son neveu; mais il ne succombera
point  une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui
l'amiti la plus forte, et prendra autant de soin de son ducation que
s'il tait son propre fils.

CLOTHO. Ajoutons  cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera
pendant un grand nombre d'annes dans le srail; aprs quoi, par une
nouvelle rvolution, qui cotera la vie  plus de soixante mille
musulmans, son oncle sera dpos  son tour, et lui lev  l'empire: il
reprendra donc la place de son pre, qui sera mort; et, usant aussi
d'humanit, il pargnera le sang de sa famille.

LACHESIS. Je souscris  ces dcisions. Qu'elles soient des arrts
irrvocables des Parques. Passons  un autre enfant.

ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'o vient qu'en filant la vie de ce
prince nouveau-n, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour
en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus.

LACHESIS. H bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce
caractre-l.

CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose
raisonnable de volupt; voulez-vous qu'il vive dans son srail comme un
chartreux dans sa cellule?

LACHESIS, _souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupt_.
Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire l un pauvre sultan.

ATROPOS. Passons de Constantinople  Pkin. Nous venons de rgler les
principaux vnements de la vie d'un prince turc, filons prsentement le
sort d'une princesse ne depuis un quart-d'heure au palais de l'empereur
de la Chine; c'est la cinquime fille de ce grand monarque. La mre de
cette princesse est une des trois concubines de la seconde classe[5], et
la mme qui, l'anne dernire, accoucha d'un prince que Sa Majest
chinoise doit un jour choisir pour son successeur. Nous avons, comme
vous savez, dou l'enfant mle de toutes les inclinations de son pre,
surtout d'un grand attachement aux crmonies de la secte des bonzes,
avec une extrme curiosit d'apprendre des choses qu'il ne convient
gure aux rois de savoir: quelles qualits jugez-vous  propos de donner
 la femelle?

  [5] Les femmes de l'empereur de la Chine sont divises en six classes.
    La premire n'est que de la reine son unique pouse. Il y a dans la
    seconde classe trois concubines; dans la troisime, neuf; dans la
    quatrime, vingt-sept; dans la cinquime, dix-huit; et le nombre de
    la sixime n'est pas fix.

    M. Le Gentil, dans son _Voyage autour du monde_.

CLOTHO. De bonnes et de mauvaises. Qu'elle ait de l'esprit, de la
beaut, avec des pieds si petits[6] qu'elle ne puisse se soutenir
dessus; mais qu'elle ait des moments de caprice et d'humeur noire qui
fassent enrager les femmes qui sont auprs d'elle.

  [6] Les Chinoises s'estropient le plus souvent  force de vouloir
    avoir les pieds petits.

LACHESIS, _aprs avoir mis la main dans les vases du caprice et dans les
vases de l'esprit et de la beaut_. Cette princesse, je vous assure,
sera bien difficile  servir.

ATROPOS. De la fille d'un empereur, daignerez-vous descendre  deux
enfants du commun?

CLOTHO. H pourquoi non? Est-ce que tous les hommes ne sont pas gaux
pour nous?

LACHESIS. Sans doute. A mesure qu'ils naissent, nous devons sans
distinction filer leurs aventures.

ATROPOS. Nous sommes encore  la Chine. Une brodeuse de l'le d'Emouy
vient d'enfanter deux garons  la fois. Leur pre, qui vit dans
l'indigence, se voyant hors d'tat de les bien lever, s'attendrit sur
leur misre, et, pouss par une cruelle compassion, il est tent de les
aller noyer dans la mer.

CLOTHO. C'est qu'il croit  la mtempsychose, et qu'il espre qu' la
premire transmigration les mes de ses enfants animeront des corps plus
heureux.

LACHESIS. Arrachons ces jumeaux  la barbare piti de leur pre.

ATROPOS. Volontiers; faisons-les adopter, l'un, par un officier du
mandarin qui connat des affaires civiles dans la province; l'autre, par
un marchand de soie crue, lequel, ne pouvant avoir d'enfants ni de sa
femme, ni de ses concubines, aura recours  cette adoption, dans la vue
d'avoir, aprs sa mort, un fils qui vaque aux sacrifices domestiques, et
brle de petits morceaux de papier dor devant les mes de leurs aeux.

CLOTHO. J'admire la pieuse tendresse de ces bons Chinois pour leurs
anctres: ils ont beau croire la mortalit de l'me ou la mtempsychose,
cela ne les empche pas d'aller toujours leur train, et de s'imaginer
que les esprits de leurs dfunts parents voltigent autour des tablettes
o leurs noms sont gravs en lettres d'or.

LACHESIS. Rien ne prouve mieux le pouvoir que la coutume a sur les
hommes.

ATROPOS. Que deviendront nos jumeaux adopts?

CLOTHO. Celui que l'officier du mandarin aura fait son hritier
s'adonnera de tout son coeur aux sciences, et son pre adoptif aura la
satisfaction de le voir parvenir au degr glorieux de licenci.

LACHESIS, _aprs avoir tremp les doigts dans les vases des sciences_.
Trois ans aprs, notre petit brodeur obtiendra une place honorable dans
le collge des docteurs qui crivent les annales de l'empire chinois, et
sont chargs du soin de recueillir les lois, tant anciennes que
modernes.

CLOTHO. Dans la suite il sera tir de ce collge: il deviendra
prcepteur du prince an de la Chine, et le reste de sa vie ne sera
qu'un enchanement d'honneurs et de plaisirs.

ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et
fortun de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un
malheureux de son frre. C'est ce que nous faisons tous les jours.

LACHESIS. Vous me prvenez.

CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer.

ATROPOS, _souriant_. Dans la disposition o nous sommes toutes trois,
nous allons faire un aimable garon... Allons, Lachesis, mettez d'abord
la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel
qui soit capable de tout.

LACHESIS, _aprs avoir tremp les doigts dans plusieurs vases_. Vous
pouvez, mes soeurs, ordonner prsentement de ce garon tout ce qu'il
vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les
dispositions ncessaires  bien jouer dans le monde les personnages que
vous voudrez.

CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reoit de votre main bienfaisante vont
germer  vue d'oeil: il fera mille espigleries dans son enfance. Le
marchand de soie crue, aprs avoir en vain mis en usage tous les
chtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses
mauvaises inclinations, tombera bientt entre les mains de la justice,
qui se contentera de le punir, pour la premire fois, en lui faisant
appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce
qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galres pour
trois ans; aprs quoi il ira se prsenter aux bonzes de la pagode qui
est auprs de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et
lui permettront d'aspirer  l'honneur d'tre de leur secte.

LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne
l'esprit de son tat. Je n'ai pas tremp les doigts dans le vase de
l'hypocrisie... (_Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie._)... Il
ne lui manque  prsent aucune des vertus qu'ont ces vnrables
solitaires.

CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient  leurs mystres, ils lui
laisseront crotre la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une anne
entire, lui feront porter une robe dchire, et l'obligeront d'aller de
porte en porte chanter les louanges de Fo, l'idole de cette pagode. De
plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il
combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra rsister, un de
ses confrres, charg du soin de le rveiller  coups de bton, s'en
acquittera fort exactement. Aprs un si doux noviciat, il endossera une
longue robe grise: on lui mettra sur la tte un bonnet de carton sans
bords et doubl d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront
des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagn
de petites clochettes, fera une espce de charivari assez rjouissant.
Enfin la crmonie de la rception de ce nouveau bonze finira par un
repas o il y aura plus d'abondance que de dlicatesse, et o tous les
confrres boiront  l'envi, jusqu' ce qu'ils soient ivres-morts.

ATROPOS, _ Clotho_. Est-ce l tout ce que vous voulez ordonner qu'il
arrive  ce pieux Chinois?

CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira.

ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans aprs avoir t reu
bonze de la faon que vous venez de dire, il se verra suprieur de la
pagode. Alors il difiera le public par l'clat d'une aventure dont il
sera le hros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces
de la Chine.

LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit tre ce grand vnement
dont vous prtendez embellir l'histoire de ce bonze.

CLOTHO. Et moi tout de mme.

ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes
servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte;
elle y entrera pour faire sa prire; n'apercevant personne, elle
s'avancera jusqu' l'autel de l'idole, o elle se mettra dvotement 
genoux. Notre suprieur, cach dans un endroit d'o il pourra tout voir
sans tre vu, la regardera; et la trouvant fort  son gr, il ira
promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces
trois femmes.

LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tt t donn, qu'il
sera brusquement excut?

ATROPOS. Assurment. Le docteur, tonn de ne plus voir sa fille, et
fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de
perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir.
Il s'adressera aussitt au gnral des Tartares de la province, et se
plaindra du ravissement de sa fille. Le gnral, prompt  rendre
justice, se transportera d'abord  la pagode avec le docteur, et
demandera les personnes enleves. Les bonzes rpondront que Fo est
devenu amoureux de la matresse, et l'a fait enlever avec ses deux
suivantes. Le suprieur, payant d'effronterie, ajoutera que Fo, en
voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble
de gloire, lui et toute sa famille; mais le gnral tartare, sans
s'arrter aux fables des bonzes, visitera lui-mme tous les rduits de
sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront
d'une grotte perce dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui
fermera l'entre, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du
docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront
toutes rendues  leurs familles, et l'on mettra, par ordre du gnral,
le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera rduite en cendres avec
ses infmes ministres[7].

  [7] M. Le Gentil dit dans son _Voyage autour du monde_ que les
    missionnaires qui taient de son temps  la Chine l'assurrent que
    pareille aventure tait arrive dans une pagode.

CLOTHO, _ Lachesis_. Que vos doigts se prparent  filer les jours
d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amrique
mridionale. Une Portugaise naturelle du Brsil donne une hritire 
son poux, qui est un des plus riches matres de plantations qu'il y ait
dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus  l'enfant,
faisons-en une petite Lucrce.

LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien
dplacer la chastet. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher
le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu' la
prire de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guine y paratrait un
phnomne nouveau... (_Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases
de la beaut et de la volupt_)... Contentons-nous de rendre celle-ci
parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et
luisant, le nez fort cras, une trs-grande bouche et de trs-petits
yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du
Brsil.

ATROPOS, _riant_. Ah! ah! ah! je ne puis m'empcher de rire, en voyant
Lachesis mettre la main dans le vase de la beaut pour faire une
pareille crature, qui serait un monstre pour les Europens.

LACHESIS. Oui, comme un teint de lis et de roses, une petite bouche
vermeille et deux grands yeux bien fendus paratraient bien effroyables
aux Ethiopiens brls.

CLOTHO. Vritablement, la beaut est locale: c'est pourquoi la liqueur
de ce vase, s'accommodant aux lieux, forme la beaut sur le got, ou, si
vous voulez, sur le caprice des nations.

ATROPOS. Je sais bien cela; mais je ne suis point du got des Portugais
du Brsil.

LACHESIS. Ni moi non plus. Il faut qu'une femme, pour me paratre belle,
ressemble  Vnus,  Junon ou  Pallas.

CLOTHO. Sur les bords du Danube, la femme d'un pauvre baron allemand
vient d'accoucher d'un enfant mle dans sa chaumire. De quelles
qualits jugez-vous  propos de douer ce petit Allobroge?

LACHESIS. Pour compenser sa pauvret, j'en vais faire un garon plus
beau que le plus beau jour, et qui aura la taille d'un hros de roman.

ATROPOS. Donnez-lui avec cela de la prudence, de l'esprit et du courage.

LACHESIS, _filant aprs avoir mis les doigts dans plusieurs vases_. Il
aura les bonnes qualits que vous lui souhaitez; mais il aimera le vin,
le jeu et les femmes.

CLOTHO. Je vais sur cela composer un tissu des aventures qui doivent lui
arriver. Il deviendra orphelin  douze ans, et, se voyant sans bien, il
se fera page de l'envoy d'un prince de l'Empire, et ira en France avec
lui. Il ne sera pas sitt  Paris qu'il se dniaisera. Il aura le
bonheur de plaire  une princesse qui, voulant l'avoir pour page, priera
l'envoy de le lui donner. Elle l'obtiendra, et le gardera jusqu' ce
qu'il ait vingt-cinq ans. Alors notre baron tmoignera  sa matresse
qu'il voudrait bien s'en retourner  son pays; elle ne s'y opposera
point, et lui fera une gratification de mille cus; mais au lieu d'aller
en Allemagne, il partira pour l'Angleterre, qu'il lui prendra fantaisie
de voir, sur le rapport qu'on lui aura fait des merveilles de la ville
de Londres.

ATROPOS. Je suis curieuse d'apprendre ce qui lui doit arriver l; car
vous ne l'y faites point aller pour rien.

CLOTHO. Non, sans doute: je lui prpare un vnement assez singulier, et
qui ne lui sera pas infructueux. Il passera prs d'un mois  parcourir
la ville de Londres, sans qu'il lui arrive la moindre aventure; mais un
soir, entre neuf et dix heures, il entrera dans l'htel garni o il sera
log un homme qui, le tirant en particulier, lui dira en allemand: Une
telle dame qui vous a vu  la promenade souhaite de vous entretenir
cette nuit, pourvu que vous vous laissiez conduire les yeux bands. Au
reste, vous ne courrez aucun pril que celui de prendre trop d'amour.

LACHESIS. Notre jeune baron, malgr sa prudence, acceptera la
proposition.

CLOTHO. Sans balancer.

ATROPOS. Il montera sur-le-champ en carrosse avec son guide, qui lui
bandera les yeux, et le mnera fort honntement  une grande maison o,
l'introduisant dans un appartement superbe, il lui fera voir la dame en
question.

CLOTHO. Elle sera masque, et n'tera point son masque pendant une
conversation de deux heures qu'ils auront ensemble, quelques instances
que lui fasse le cavalier pour l'obliger  se dcouvrir. Aprs quoi le
guide, le remenant  son htel de la mme manire qu'il l'aura amen,
lui dira: Monsieur, je viendrai vous reprendre si l'on a besoin de vous.
Le baron jugera, par ces paroles, que l'hrone de l'aventure sera une
jeune dame marie  quelque vieux seigneur anglais qui voudra avoir
d'elle un hritier. Et ce qui le confirmera dans cette opinion, c'est
qu'un mois aprs son guide le reviendra voir pour lui apporter trois
cents guines, qu'il lui comptera en lui disant: Dans quelque endroit du
monde que vous soyez, vous toucherez tous les ans la mme somme.
Effectivement, il la recevra pendant vingt annes conscutives, sans
savoir  la vrit de quelle part, mais bien persuad que ce sera pour
avoir fait un mylord.

LACHESIS. Aprs vingt ans, pourquoi ne jouira-t-il plus de sa pension?

CLOTHO. C'est que le jeune seigneur anglais son fils prendra le parti
des armes, et prira ds sa premire campagne.

ATROPOS. La femme d'un acteur de l'opra de Bruxelles vient d'enfanter
deux jumelles dans les coulisses. Regardons ces enfants d'un oeil
favorable; faisons-en deux sujets fameux.

LACHESIS. Volontiers. Que l'une ait la voix d'une syrne, et que l'autre
danse aussi bien que Terpsichore.

CLOTHO. Elles entreront dans leur pubert  l'opra de Paris, d'o elles
ne sortiront que charges d'or et de pierreries.

ATROPOS. Oui, mais j'ajoute  cela qu'elles trouveront ensuite de jolis
hommes dont le commerce n'augmentera pas leurs effets.

LACHESIS. Ecoutez, mes soeurs: entendez-vous les cris que pousse une
femme en travail dans un fort bel htel au milieu de Paris? C'est
l'pouse d'un des plus riches particuliers de France, d'un homme que
Plutus chrit, et qui voudrait avoir un hritier. Elle nous invoque sous
nos trois noms mystrieux.

CLOTHO. Pour l'amour du dieu des richesses, sauvons-la de la mort, et
finissons ses douleurs.

ATROPOS. Nous le devons.

LACHESIS. Elle est dlivre. Elle met au monde un garon dans cet
instant.

CLOTHO. Que nous ferons plaisir  Plutus, si nous filons  cet enfant
des jours d'or et de soie!

ATROPOS. Il n'y faut pas manquer.

LACHESIS. Non. Faisons-lui une destine digne d'envie.

CLOTHO. Donnons-lui toutes les qualits d'un galant homme. (_A
Lachesis._) Trempez vos doigts dans les vases du bon got, du bon esprit
et de la probit.

ATROPOS. Que surtout il soit bienfaisant et libral; car un homme riche
qui n'est pas gnreux est un monstre.

CLOTHO. Avec les vertus dont nous voulons bien le douer, qu'il ait
quelque vice lger. Il ne serait pas juste qu'il y et des mortels plus
parfaits que les dieux.

LACHESIS, _filant, aprs avoir mis la main dans plusieurs vases_.
Laissez-moi faire... Il sera bien partag, sur ma parole. Sa vie sera
longue, exempte de chagrin, ou plutt gaye par une succession
continuelle de plaisirs. Il aura des passions; mais elles ne troubleront
point son repos. Moins leur esclave que leur matre, il saura goter
leurs douceurs sans prouver leur tyrannie. Il sera bon, galant,
gnreux, et, ce que nous n'avons encore accord  personne, quoique
payeur il possdera le coeur de ses matresses.

ATROPOS. Passons d'une extrmit  l'autre. Une bourgeoise de Paris
vient de mettre au jour un enfant mle: faisons-en un auteur; aussi bien
nous n'en avons pas encore fait d'aujourd'hui, nous qui ne passons point
de jour que nous n'en fassions pour le moins une centaine.

CLOTHO. C'est fort bien dit; faisons-en un auteur universel, un crivain
qui compose tantt en vers, tantt en prose, pour tous les thtres de
Paris: et que ce soit un de nos irrvocables dcrets, qu'il fera pendant
sa vie cinquante-cinq pices dramatiques, dont quatre auront un heureux
succs.

LACHESIS. Encore ces quatre heureuses productions seront assez mal
reues du public, lorsque dix ans aprs leur nouveaut on s'avisera de
les remettre au thtre.

ATROPOS. Je vois une vieille femme de chambre qui met un gros paquet de
linge dans une alle, au pied d'un escalier: ce paquet est un enfant
nouveau-n qu'on expose.

CLOTHO. Oui, c'est le fruit des honteuses amours d'une fille de
condition.

_Dans cet endroit de l'entretien des Parques, je me rveillai..._


FIN.




TABLE DES MATIRES DU TOME SECOND.


                                                                  Pages
  CHAPITRE XIII. La force de l'amiti, histoire                       5

  CHAPITRE XIV. Le dml d'un auteur tragique avec un auteur
  comique                                                            47

  CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'histoire de la force de
  l'amiti                                                           59

  CHAPITRE XVI. Des songes                                          109

  CHAPITRE XVII. O l'on verra plusieurs originaux qui ne sont
  pas sans copies                                                   124

  CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer  Don
  Clofas                                                           135

  CHAPITRE XIX. Des captifs                                         149

  CHAPITRE XX. De la dernire histoire qu'Asmode raconta;
  comment, en la finissant, il fut tout  coup interrompu, et de
  quelle manire dsagrable pour ce dmon Don Clofas et lui
  furent spars                                                    165

  CHAPITRE XXI. De ce que fit Don Clofas aprs que le Diable
  boiteux se fut loign de lui, et de quelle faon l'auteur de
  cet ouvrage a jug  propos de le finir                           182

  APPENDICE.

  I. Passages de la premire dition supprims dans celle de 1726   193

  II. Ddicace de la premire dition                               201

  III. Ddicace de 1726                                             203

  IV. Table analytique                                              205

  ENTRETIENS DES CHEMINES DE MADRID                                213

  UNE JOURNE DES PARQUES                                           233






End of Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome II, by Alain Ren Le Sage

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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