Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya

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Title: Le Roman Comique du Chat Noir

Author: Gabriel Montoya

Release Date: October 29, 2013 [EBook #44068]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR ***




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et n'a pas t harmonise. Les numros des pages blanches n'ont pas
t repris.

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marqus =ainsi=.




    LE ROMAN COMIQUE
    DU
    CHAT NOIR




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  =Sur le Boul'mich.= (_Plaquette puise_).

  =Chansons naves et perverses.= Chez OLLENDORF. (Nouvelle dition
    revue et augmente) =3 fr. 50=


_POUR PARAITRE_

  Les Chansons Grises. Pomes et Chansons.

  =On en peut mourir.= Roman.

  =Les Fivres Galantes.= Vers.

  =Les Armes de la Femme.= Pomes avec musique de E. MISSA. Chez
    COSTALLAT, 15, Chausse d'Antin.

  =Suzon.= Comdie lyrique. (Reprsente au Thtre des Arts de
    Rouen.)


SAINT AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIRE FRRES


[Illustration]




    GABRIEL MONTOYA

    LE
    ROMAN COMIQUE
    du
    Chat Noir

    _Avec une couverture illustre_
    ET
    Un portrait-charge de l'auteur

    PAR
    LANDRE

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, DITEUR
    _26, rue Racine, 26_




   A
    MADAME RODOLPHE SALIS
    _En hommage respectueux, ce livre est ddi._

    G. M.




PRFACE


Au cours des quatre ou cinq dernires reprsentations que le Chat
Noir, ayant  sa tte le trs verveux mais dj trs fatigu Rodolphe
Salis, donna pour ses adieux  Montmartre, j'eus le plaisir de
rencontrer mon cher confrre Edouard Conte, l'auteur apprci des _Mal
Vus_.--Aprs m'avoir dit quel vide allait creuser la disparition du
moyen-ageux hostel de la rue Victor Mass, il m'entretint de la
tourne annonce par la presse entire et qui, dj prpare pour une
dure de trois mois dans le midi de la France, dans le Sud-Ouest et la
Bretagne, devait tre continue  l'tranger, notamment en Autriche et
en Russie. Si les ncessits de la copie ne me tenaient pas  Paris
comme un forat  sa chane, me dit-il, je voudrais vous accompagner
et j'ai la certitude que je ne perdrais pas mon temps. La tourne que
vous allez entreprendre n'est pas comme celles que tous les jours des
industriels du thtre organisent en province avec deux ou trois bons
mlodrames de l'Ambigu coups dans le got du public et susceptibles,
de par leur structure incolore, d'tre acclams  Pezenas comme dans
le quartier du Temple.

Ce que vous apporterez aux spectateurs dont je ne mets pas en doute
l'empressement  vous venir entendre, c'est l'expression volue d'un
tat d'esprit qui serait presque, si j'ose dire, anti-thtral. Les
pices d'ombres qui constituent votre principal rpertoire et qui
soulevrent par le talent qu'on y dploya un enthousiasme encore
vivant, sont comme un dfi jet au thtre  personnages. Il sera
intressant de voir comment les divers publics auxquels vous les allez
soumettre apprcieront l'effort et jugeront le rsultat.

Pour vos chansons, le doute est plus permis encore: Vous y dsertez,
du moins dans les meilleures, les seules qui valent qu'on en parle, le
style ordurier et commun du beuglant; leur succs que je souhaite de
tout coeur quivaut  la banqueroute du Caf-Concert et je m'en
rjouis d'avance.

Or, je n'ai rien dit encore des menus incidents qui ne sauront
manquer de surgir au cours de votre artistique balade. La prsence de
Salis, cet enfant terrible, ce rapin verveux qui a recueilli
l'hritage de blague et de fantaisie laiss par Sapek, m'est un sr
garant qu'il y aura pour vos rates de chansonniers impnitents des
heures de gat folle et d'ahurissants propos. Ne croyez-vous pas en
toute sincrit qu'un fantaisiste pourrait prendre en mme temps qu'un
vif plaisir, quelque intrt  noter au jour le jour, simplement et
sans emphase, les pripties du voyage et les bons mots entendus ou
commis.

--Certainement je le crois, mon cher Conte, et soyez assur que votre
ide sera mise  profit. J'ai d'ailleurs, en un coin loign de
province, une cousine qui fut mon amie d'enfance et qui m'avait, au
cours d'une prcdente tourne, demand comme faveur spciale un rcit
dtaill de nos faits et gestes. En paresseux que j'ai toujours t,
je me suis drob jusqu'ici  l'accomplissement de ce devoir
pistolaire. Je vais tenter cette fois de dtrner de mon coeur la
chimre oisivet, et, dame, s'il me semble aprs un temps qu'un
intrt quelconque puisse rsider en ces notes parses, j'en serai
quitte pour prier ma dvoue cousine de me restituer mes proses.

--Et vous serez tout heureux de leur trouver en les lisant un air de
nouveaut qui vous surprendra vous-mme.

--Et d'avoir fait un volume.

--Vous l'avez dit.

Voil comment se trouva projet le volume qu'on va lire. La mort
prmature de Rodolphe Salis, en interrompant le voyage  travers la
France de la Compagnie du Chat Noir me fournit une conclusion 
laquelle j'tais loin de m'attendre lorsque j'crivais mes premiers
feuillets.

Peut-tre mme sans cet vnement ne me fuss-je pas dcid  publier
ces notes glanes au jour le jour avec un soin trs relatif et un
insouci parfait des livresques traditions. Le hasard et l'actualit
toute puissante donnent  ces feuilles parses l'intrt d'un
document. Je n'ai donc pas le droit de drober au public ce _Livre
d'Or du Chat Noir pendant les trois derniers mois de la vie de son
fondateur_, et je le ddie en hommage respectueux  Mme Rodolphe
Salis.

    GABRIEL MONTOYA.




LE

ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR




    Paris, le 5 janvier 1897.


C'est dcid, cousine, nous partons dans huit jours pour la tourne
dont le projet si longtemps caress va voir enfin sa ralisation.
C'est la premire fois que le Chat Noir quitte Montmartre en pleine
saison d'hiver. Tous les cabarets de la butte vont se rjouir et nous
sommes loin de pleurer; car si, dans notre itinraire, figurent
quelques tapes o ni le froid ni les rafales de neige et de vent ne
nous seront pargns, du moins apercevons-nous de loin par le petit
bout de la lorgnette l'oasis exquise, le paradis vers lequel
s'acheminent par ces temps rigoureux tous les gros bonnets de la
capitale; j'ai dsign le petit coin de terre qui a nom Monaco.

Salis, il en faut tout au moins convenir, a fait royalement les choses
avant de quitter son local de la rue Victor-Mass. Quinze jours 
peine avant son dpart, il a organis dans son thtre, avec quels
frais, lui seul le sait, un spectacle d'ombres absolument renouvel.
Une fois de plus, Henri Rivire, l'admirable vocateur, a pu donner
libre carrire  son prestigieux talent de coloriste visionnaire, et
c'est pour dix reprsentations tout au plus, avec la certitude absolue
de ne jamais couvrir les sommes dpenses, que les Clairs de Lune
ont vu le jour.

Sans vouloir infirmer en aucune faon le talent de Georges
Fragerolles,  la fois pote et compositeur de l'oeuvre que je viens
de vous citer, il est bien vident que les _Clairs de Lune_ sont
uniquement un prtexte  belle peinture,  tableaux invraisemblables 
force de vrit. Le titre de pice d'ombres, qui, jusqu' prsent, se
pouvait appliquer  presque toutes les manifestations de l'art
thtral chatnoiresque, demeure insuffisant pour cette cration
dernire, comme d'ailleurs pour _Hro et Landre_ pour _Ailleurs_ et
pour _Sainte-Genevive_. Par un labeur obstin de dix ans, Rivire est
parvenu, en perfectionnant ses moyens,  inaugurer une note d'art qui
demeure son exclusive et inalinable proprit. Chacun des effets si
curieux dont l'oeil s'merveille et qui, dans _Clairs de Lune_, se
suivent d'un tableau  l'autre, sans solution de continuit, repose
sur une dcouverte de l'auteur et je ne crois pas que Rivire ait 
redouter sur ce terrain la concurrence ou l'imitation.

Aussi n'est-ce pas sans quelques regrets que nous songeons, et quand
je dis nous, j'entends tous ceux que sduisit cet art si pittoresque,
 la disparition prochaine de cet exigu sanctuaire d'Art, le Chat Noir
actuel. Je sais bien que les raisons auxquelles Salis se voit forc de
cder sont d'ordre purement matriel, que sa fin de bail en avril
prochain lui conseille de s'y prendre avec quelque avance pour
dmnager et que son intention est de reconstituer un nouveau thtre
ds son retour des voyages europens. Mais qui peut se porter garant
de l'avenir.

Donc nous partons, cousine, et tout d'abord pour une dure de deux
mois. Des ngociations sont entames pour les mois qui suivront et de
srieux pourparlers engags avec des impresarii pour l'Italie,
l'Allemagne et l'Autriche. Salis, qui ne doute de rien, ne dsespre
pas de pouvoir pousser  Berlin, peut-tre mme en le propre palais
du Kaiser son cri clbre de: Vive l'empereur! et pour ce barnum
extraordinaire cet exploit se chiffre par tout un pactole croulant
dans sa caisse au retour en France, comme pour le remercier de sa
patriotique bravade.

Malheureusement, la volont seule chez lui demeure inbranlable et
vivace. Le corps est quelque peu ruin et je me demande si les
fatigues qui ne sauraient manquer de suivre toutes ces prgrinations
permettront  notre directeur de les prolonger au gr de son rve et
de ses dsirs audacieux.

Si nous exceptons la Principaut de Monaco, la ville de Nice et un
nombre trs restreint de cits sans importance figurant sur notre
parcours, le Chat Noir s'est fait entendre au moins une fois dans tous
les centres notables qu'il va parcourir  nouveau. Mais ce n'est pas
une raison, bien au contraire, pour ngliger d'y rpandre  l'avance
le bruit de notre venue par mille chos allchants et d'une tenue tout
au moins un peu fantaisiste. Aussi le bon vouloir de tous les
humoristes qui frquentent la rue Victor-Mass se trouve dj mis 
l'preuve, et tant en vers qu'en prose, chacun contribue  la
rdaction de notes et notules, que nous ferons parvenir tout imprims
aux importantes feuilles de province.

Puisque je vous ai promis, cousine, de vous tenir au courant de nos
faits et gestes durant les tournes qui vont suivre, laissez-moi vous
adresser tout d'abord une de ces notes qui ressemble furieusement  un
boniment de Salis htivement rim. Malgr le macaronisme voulu de sa
rdaction elle ne laisse pas que d'tre amusante et je crois qu'on y
dcouvrirait, en l'examinant d'un peu prs, la griffe sympathique de
ce dlicieux caricaturiste pote, Jules Depaquit, lequel n'est pas
tout  fait tranger au succs du journal _Le Rire_!


LE CHAT NOIR VIENT

    Province, de Paris noble et vaste banlieue,
    Ils ont fait pour te voir et kilomtre et lieue
    Dans les sombres wagons des durs chemins de fer.
    Rcompense-les en, parce qu'ils ont souffert
    Des cahots incessants de la locomotive
    Que toujours, d'un bras fort, le fier chauffeur active.
    Voici les chansonniers, les Ombres, le Chat Noir
    Honor des Princes et des Dieux. Que ce soir
    Le travailleur lass des labeurs infertiles,
    Et l'oisif dlaissant ses passe temps futiles
    Viennent se retremper aux rythmes des chansons
    Que versent, de Salis, les nombreux chansons.
    Voici venir Salis et sa noble cohorte.
    La joyeuse chanson n'est pas encore morte.

    Peuple, sache cela, car sous tes yeux charms,
    Les ges rvolus, les sicles prims,
    Le Sphinx mystrieux, seul dans la nuit sans voile,
    Les Rois mages suivant la symbolique toile,
    Antoine et Cloptre et tous les grands amants
    Qui, depuis le Dluge, changent des serments,
    Et d'autres OEuvres dont lgion est le nombre
    Et que Rivire qui tira l'Ombre de l'ombre
    Peignit et dessina si magistralement,
    La Mer, les Bois, les Caps, les Monts, le Firmament,
    Vont bientt, voqus par Georges Fragerolle
    Sur un air d'lgie ou bien de barcarolle,
    Dfiler lentement et solennellement.
    Et puis c'est Montoya, le Pote charmant
    Qui va te moduler sur un air bel et tendre
    Que jamais on ne peut se fatiguer d'entendre
    La volupt de vivre et le miel du baiser
    Et tant d'autres, experts en l'art de nous griser,
    Gondoin tombant Flisque avec son Protocole,
    Ce Flix qu'on devrait renvoyer  l'cole
    Apprendre le respect des Muses et de l'Art,
    Si vritablement il n'tait un peu tard,
    Oble dont la voix est plus tendre que la brise
    Et qu'un public d'lite  juste titre prise.
    Expert en l'art subtil d'mouvoir, de charmer,
    De rendre court le temps qui vient nous consumer,
    Milot qui nous clbre en un rythme sonore
    Les vertus des aeux dont la France s'honore,
    Nobles vertus d'Hier dont demain est sevr
    Et dont Aujourd'hui n'est qu'un souvenir. C'est vrai!
    Clment Georges, Bonnaud, tour  tour ironiques,
    Abondants, gracieux, langoureux, sataniques,
    Des genres les plus fous des tons les plus divers,
    Mais tous gaux en grce en le bel Art des Vers.
    La joyeuse chanson n'est pas encore morte.
    Voici venir Salis et sa noble cohorte!

Pour faire suite  cette annonce pleine d'allchantes promesses, un
programme a t rdig, lequel renferme, aprs une parade de quelques
lignes, l'numration complte de tout le rpertoire d'ombres,
imposant par le nombre autant que par la qualit, dont nous rservons
aux provinces l'extraordinaire dballage. Voici d'abord les pices de
moindre importance dont le commentaire est confi  l'heureuse
initiative et  l'inpuisable faconde de Rodolphe Salis lui-mme: _Le
Dluge_, pice antidiluvienne de M. le Prfet; _L'Age d'or_, pome en
un acte de A. Willette; _Pierrot peintre_, pantomime en 7 tableaux de
Louis Morin; _La divine_, _Aventure de Clo de Mrode_, pome belge de
Steinlen et Fernand Fau; _Plaisirs d'amour_, tude cruelle de G.
Delaw; _La nuit des Temps_, drame historique en 25 tableaux de Robida,
enfin _L'Epope de Napolon_, grande pice militaire en 2 actes et 40
tableaux par Caran d'Ache; il me semble que voil une assez aimable
collection. Eh! bien, j'ai gard pour la bonne bouche les pices dont
le pome et la musique crits par des auteurs renomms seront
religieusement interprts et fidlement dclams chaque soir au cours
de nos prgrinations,  savoir: _Le Sphinx_, pome et musique de
Georges Fragerolle, dessins de Vignola; _Les Clairs de Lune_, pome et
musique du mme, dessins de H. Rivire; _Le Rve de Jol_, pome et
musique de Fragerolle, dessins de Mtivet; _La marche  l'toile_,
pome et musique de G. Fragerolle, dessins de H. Rivire; _L'Honnte
Gendarme_, farce de Jean Richepin, dessins de L. Morin; _l'Enfant
prodigue_, parabole en 18 tableaux de G. Fragerolle, dessins de
Rivire; et Phryn et Ailleurs, deux chefs-d'oeuvre de l'exquis pote
Donnay, mis en ombres par H. Rivire. Bien entendu, notre spectacle de
chaque soir ne comportera en outre des intermdes abondants et varis
que quatre ou cinq pices choisies parmi le richissime rpertoire que
je vous viens d'numrer.

Au verso du programme sur lequel s'talent pompeusement ces
merveilles, Salis s'est plu  rdiger, avec l'aide de quelques amis au
nombre desquels je souponne vaguement Alphonse Allais, Gondezki,
Edmond Deschaumes, et Dominique Bonnaud, des biographies fantaisistes
de ses camarades de tourne.

Vous les trouverez ci-jointes et vous verrez de quelle folie verveuse
elles sont empreintes; je ne crois pas que le genre de littrature qui
fleurit depuis quelque temps et qu'on dnomme familirement le genre
loufoque ait jamais atteint des sommets aussi paroxystiques; mais je
vous laisse juge.


D. BONNAUD

Parisien, journaliste, boulevardier, spirite et officier de rserve.
Collabore  presque tous les grands journaux de la Capitale. Devenu
chansonnier, par la grce de N.-S. Rodolphe Salis, gonfalonier de la
Butte. Ce fut au cours d'une chasse  l'lphant, aux environs
d'Amsterdam que, sur le point d'tre cras par un de ces redoutables
pachydermes, il fit voeu, s'il en chappait, d'obir  toutes les
injonctions de son sauveur. L-dessus, Rodolphe Salis ayant foudroy
l'lphant furieux en lui rcitant  bout portant seize vers coniques
et explosifs de Franois Coppe, le seigneur de Chatnoirville intima 
son sauv l'ordre de faire des chansons, ordre qui fut excut.

Ador du public parisien, Bonnaud a les frquentations les plus
clectiques: djeune chez le Pre Didon, chez le duc de Luynes ou chez
l'anarchiste Zo d'Axa, indiffremment, et dne au hasard chez M.
Mline, chez Yvette Guilbert ou chez le prince Roland Bonaparte, qu'il
accompagna dans un voyage conomique. Converti au bouddhisme par M.
Guimet, s'est fait l'interprte des malheurs de l'Armnie, dans la
pice de vers clbre: _On vient d'empaler ma Soeur_.--A publi un
_Trait des couleurs complmentaires_, aujourd'hui en usage 
l'Institution des jeunes aveugles, et ses considrations sur l'_tat
d'me des culs-de-jatte dcors du mrite agricole_, qui resteront; a
fond la _Banque des Prts hypothcaires sur parole d'honneur_, qui
prospre de jour en jour.--Epoux morganatique d'une des filles du roi
de Siam, lequel n'a d'ailleurs, en fait de progniture, que des
garons.




Jules MOY

Membre de plusieurs socits savantes et secrtes.


A remu ciel et terre pour obtenir la croix de la Lgion d'honneur,
sous le prtexte fallacieux qu'un de ses oncles incarns d'Amrique,
avait donn des leons de solfge dans un tablissement de bains
sulfureux. Mais il choua piteusement, malgr son accent anglais,
grce aux intrigues du sire de Montjarret, le clbre inventeur du
vaccin lectoral.

Jules Moy, rsign, demanda alors les palmes acadmiques, mais il ne
russit qu' obtenir une mdaille de sauvetage, en acceptant une place
de ngre sous le tunnel de Batignolles-Clichy-Odon. Aprs avoir
fabriqu des eaux minrales naturelles, il pousa morganatiquement la
concierge de la marchale Booth, qui, de retour des Indes portugaises,
avait prch la religion salutiste dans le dsert du Sahara, sur un
automobile aliment par trois veilleuses baignant dans l'huile de
ricin rectifie. Jules Moy divora pour aller dans l'archipel des
Poulocondores diriger un orphon de poules mlomanes. Il fut ensuite
successivement chef des choeurs dans une institution de sourds-muets,
professeur de monocycle au lyce des culs-de-jatte de l'le de la
Grande-Jatte, et rptiteur d'anglais dans le club espagnol des jeunes
japonaises sduites pour l'amlioration des laitages internationaux.




G. OBLE


Compositeur franais, n  Poitiers. A l'ge de dix ans s'embarque
comme mousse, dbarque  Tati, devient rapidement le prfr de la
reine, charme par son adorable voix; installe, grce  un crdit
illimit fourni par la cassette de Sa Majest, un Conservatoire noir,
y fait reprsenter les oeuvres franaises. Empoisonn par un rival,
les mdecins europens l'envoient en Russie, il devient chef des
choeurs des chevaliers-gardes. Epouse une parente du grand Khan de
Badjaerah, organise des concerts  Tiflis, part pour Chandernagor,
chasse le tigre pour se distraire, en tue 1,800 dans six mois. Est
nomm baronnet honoraire. Revient en Europe, devient professeur de
castagnettes du prince de Galles. Pris de nostalgie, dbarque 
Montmartre, au _Chat Noir_. Auteur des _Museaux roses_, du _Cantique
bleu_, des _Bas violets_, du _Corset lilas_, de _Tes vrais Yeux_, _Tes
vrais Pieds_, _Ton vrai Billet de Chemin de Fer_, _Bon Dodo_, etc.




MULDER


Ancien officier de subsistances au Maroc, fut, en sa qualit de fils
adoptif du prince de Bulgarie, nomm sous-prfet honoraire  Thure
(Vienne).--Est n  Paris, de 1860  1863; ds l'ge de six mois, il
imitait tous les instruments  vent en usage dans son pays natal, ce
qui l'amenait, vers 1881,  construire un piano avec de vieilles
botes  sardines.--Massenet, en entendant le jeune virtuose, fut
tellement saisi d'admiration qu'il demanda pour lui,  M. Jules Grvy,
un premier prix de trombone avec le titre de professeur de
l'Elyse.--Un caprice d'artiste l'amne  Levallois-Perret, o il se
rvle pisciculteur acharn en levant des soles dans son modeste
appartement pour l'aquarium de Passy. Son succs fut grand. Nomm
officier d'Acadmie,  la suite de plusieurs aventures qu'on peut lire
dans le 345e volume des oeuvres de P. Delcourt, il entre au _Chat
Noir_ comme professeur de suisse de R. Salis, et est depuis peu le
chef d'orchestre du clbre thtre.--Termine un grand opra
symphonique sur le tir concentrique des pices de marine, qui
rvolutionnera la musique.




Jules GONDOIN


Une mention toute particulire pour Jules Gondoin, l'un des hommes
les plus curieux que ce sicle a produits. Manifesta, ds son enfance,
un got immodr pour les biscuits de Reims et les vers de Lucain.
Ecrivit  six ans, sur le vers du pote latin, _Stat sonipes ac frena
ferox spumantia mandit_, une tude qui le fit immdiatement nommer
professeur de bicyclette au glacier des Bossons (3513 mtres),
Mont-Blanc. Passa de l comme inspecteur des canalisations littraires
chez M. Victorien Sardou, qui voulut, au bout de quelque temps, le
faire recevoir  l'Acadmie franaise (de la Guadeloupe), o le
fauteuil anthume d'Alphonse Allais se trouvait vacant. Gondoin refusa
et vcut quelques annes pauvre mais honnte en piquant des bottines.
Gagna en dcouvrant, le 16 octobre 1889, la muselire qui porte son
nom et grce  laquelle les punaises sont devenues d'inoffensifs
polypdes, une juste clbrit et la fortune. Entre temps passa son
bachot, sa licence s-lettres et son agrgation. Erudit et modeste.
Chansonne avec un esprit tout de finesse et d'ironique acuit. Achve
une thse sur l'_Epandage des Truismes et des Lieux-communs_ pour la
fertilisation des terrains vagues. Colonel de la Garde rpublicaine de
1890  1892 et titulaire du grade de Marchal de camp dans l'arme
rgulire de la Rpublique d'Andorre. Chevalier du Bain depuis 1894.
Fait comte par le Dey de Chandomayor  l'occasion de l'Exposition de
1889.




MILO DE MEYER


N  Rochefort-sur-Mer. Tout jeune, il apprit  lire dans Pierre
Loti, en sculptant des coquillages o, sans cesse, il reproduisait le
portrait du prince de Sagan, son parrain.--Vers 1889, ennuy de
toujours entendre parler de la Tour Eiffel, il part  pied pour le
Caucase, en montrant ses collections de coquillages et en imitant
Capoul. Surpris dans son harem par un mir de Tiflis, il se rfugie
dans un couvent o il apprend la langue chinoise; il revient 
Montmartre, suffisamment arm pour la vie et devenu, par le caprice
des choses, professeur d'quitation de Mlle Reichenberg, il se
convertit et devint un des lieutenants de la Marchale Booth.--Depuis,
il entre au _Chat Noir_, o son nom est dj grav sur une plaque de
vieux sapin.--Il est l'auteur de _Tes vrais Genoux_, _Ta Chambre_, _la
Quenouille de Suresnes_, _la Main de Rose_, _le Baiser du Maire_,
etc.




Gabriel MONTOYA


Un latin qui a conquis la Gaule. Artiste et pote, ce qui ne l'empche
point d'avoir pass son doctorat en mdecine et d'avoir inaugur en
chirurgie le systme des oprations chantes qui rend inutile
l'emploi du chloroforme. A bris son scalpel sur l'autel d'Erato et se
console dans l'intimit du grand sensitif Alphonse Daudet, de ses
esprances mdicales abandonnes. Fut, tout jeune, le hros d'une
aventure singulire. Enlev par une esquimaude, d'ailleurs fort
avenante et que tout Paris courait voir au Jardin d'Acclimatation, dut
vivre pendant seize ans de l'existence antarctique des Samoydes.
S'chappa du Gronland dguis sous la peau d'un phoque et revint par
eau jusqu'au Pont des Arts, o son apparition inspira au regrett
Ernest Renan une de ses plus jolies phrases sur les excentricits des
animaux polaires.

Cisle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux toiles d'une
voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des
Tziganes, sait monter l'me des duchesses au diapason des folies.
Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires amricaines
qui, tous les matins, l'invitent  venir faire au Bois une heure ou
deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naves
et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40
_franco_). Parmi ses oeuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La
Croupe de la reine de Thul_, _Ton Haleine_ (chanson parfume), _Quand
elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le clbre mastro
Mlder un opra-comique, sur lequel s'est ru M. Carvalho. Couronn
par l'Acadmie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnires dans ses
rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8, Dupuy, diteur). Possde
un stock de dcorations qui donna un instant des ides de suicide  M.
Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique,
1 mtre 80, figure avenante, a grav sur la cuisse droite le profil
d'Anatole France. Vgtarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur
ordinaire du rez-de-chausse du _Temps_.




    Troyes, le 16 janvier 1897.


A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si
j'ai consenti  ce caprice d'crire tous les jours  votre usage mes
impressions de tourne, ce n'est point pour vous redire les mille et
un dtails remchs par les guides et les Bdeker. Ne vous attendez
point  de pompeuses descriptions de Cathdrales, de Thtres et de
Muses. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le
menu fretin des personnelles impressions et des incidents
particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le rgal de
votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos apptits
distingus.

Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est,
quand je fis avec mon fidle Mlder (le compositeur que vous
connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de dpart.
Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escort de ses
machinistes et de nos camarades de tourne que vous me saurez gr de
vous prsenter au cours de ma correspondance, quand les vnements m'y
sauront d'eux-mmes inciter.

--Toujours en retard, vous deux?

--En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes
minutes.

--C'est bon; et vos dcorations?

--Nos dcorations!...

--Il faut donc tout vous rpter. Vous ai-je pas dit cent fois que
vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de
rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes o nous passons et
quand nous faisons, aprs le caf, notre partie de billard, tous les
retraits lorgnent d'un oeil d'envie nos boutonnires polychromes en
se disant les uns aux autres: Trs-distingus, ces messieurs du Chat
Noir, tous dcors...

Heureusement j'ai song  cela comme  tout et tenez, fit-il,
choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une
poigne de dcorations varies; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal,
Rose du Brsil, Croix d'Isabelle, Ordre de Lopold, Mrite Agricole,
Palmes acadmiques et autres que nous passions  nos boutonnires avec
un sans-gne qui et donn la nause  Wilson. Un jeune machiniste, un
rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournes,
hsitait  se parer d'un des rubans ngligs par les dcors htifs!
Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes 
votre boutonnire et si vous renaclez je vous colle d'office la
rosette de l'Instruction publique.

Ce mpris souverain que Salis affecte  l'endroit des hochets
officiels est un des cts les plus amusants de son attitude
d'excentrique barnum. Quelque temps aprs le succs sans prcdent de
l'_Epope de Caran d'Ache_ et de la _Marche  l'Etoile_, de Rivire et
Fragerolles, Salis, hautement indign que le gouvernement de son pays
ne lui dcernt point la rcompense que mritait  ses yeux la
fondation de son Acadmie Montmartroise, rsolut de protester  sa
manire en s'octroyant tout seul  lui-mme ce premier chelon dans
l'ordre dcoratif, le ruban d'Officier d'Acadmie. Le succs de la
maison alla crescendo avec les oeuvres successives qui eurent pour
titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryn_, _Ailleurs_, _Hro
et Landre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, dsormais convaincu de
l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette
de l'Instruction publique.

Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est
accord, l'anne dernire, le ruban de la Lgion d'Honneur, et cette
dcoration parat si bien  sa place, sur la poitrine de ce lutteur,
Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et dfinitivement
installer _le Rire_  Montmartre, que dernirement un fervent de la
Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis  la
Lgion d'Honneur.

Mais nous voil, petite cousine,  quelques lieues de la tourne et
vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous,
la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperois le
compositeur Mlder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard
quelque objet annonc dont l'absence le dconcerte.

???

Et le prodigieux Hollandais de me rpondre sans rire:

Je cherche le cheval de bois.

Un dtail en passant: J'ignore si les habitants de la cit Troyenne
pratiquent le tub et la baignoire  domicile; mais j'ai t stupfi
par l'invraisemblable indigence du seul et unique tablissement
balnaire de cette ville qui compte, s'il vous plat, cinquante mille
habitants. La cabine o pniblement j'obtins la faveur d'un bain,
veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir  nu des
briques rouges o d'abondants dpts de salptre marquaient par de
blanches tranes la dsutude du lieu.

Pour la baignoire, j'eus conscience, malgr l'effort louable du garon
pour la mettre en tat sortable, qu'elle n'avait point servi depuis
des temps immmoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque
m'tant insinu dans ce dsastreux rcipient, je constatai que le
fonds mal soud se dtachait lentement sous le poids de mon individu
et que le liquide s'pandait  flots presss dans les espaces
circonvoisins. En quelques secondes, je fus  sec et j'aurais pu
continuer efficacement ma sance  ct de la baignoire, si, dans un
mouvement d'humeur facile  comprendre, je n'eusse prfr la fuite
immdiate et sans phrases.

Notre premire reprsentation s'est coule sans encombre, au milieu
d'un public abondant, mais froid, dont les mninges se refusaient 
comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions,
voire les plus transparentes, aux vnements parisiens de ces derniers
temps. C'est  croire que les Troyens actuels se dsintressent de
tout ce qui est postrieur  l'poque hroque et qu'il suffit 
l'honneur de leur nom d'voquer en nos mmoires par une fortuite
similitude, le souvenir des temps glorieux o le berger Phrygien
ravissait aux yeux plors de la Grce:

    Celle dont la beaut magique et souveraine
    voquait le dsir aux coeurs froids des vieillards...

Un incident nous a pourtant fort rjouis dans la coulisse.--Salis,
dont la curiosit ne s'arrte pas seulement au chiffre de la recette
(cette dernire tant le plus souvent trs suprieure  la moyenne par
suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir),
Salis, dis-je, se complat  juger sur le public la porte des oeuvres
que ses camarades et lui soumettent  son apprciation. L'oeil coll
dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuit que
prsentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irrparable
outrage) il suit avec intrt ces fluctuations rvlatrices qui, mieux
encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du
succs ou de la msestime.--Or, cependant que les chansonniers
fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par
l'tourdissante varit de leurs productions et l'irrsistible
drlerie de leurs voix et de leurs mimiques foraient le rire du
glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi
gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une
impassibilit dconcertante. En vain dfilaient devant elle en un
grotesque panorama, l'arme du Salut, le concert chez Fathma, les
Engelures de l'Hippopotame et autres dsopilantes facties, nul
phmre sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa
joue, et la morne atonie de ses regards rsistait aux plus hroques
efforts des humoristes. Salis qui s'attachait  la suivre des yeux,
tait profondment humili, tant qu'enfin ne pouvant se rsoudre 
cette dfaite il envoya aux renseignements. Aprs une pnible enqute
nous fmes tous difis. La spectatrice rfractaire tait tout
simplement une paysanne Finlandaise, parente loigne d'un musicien de
l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagne  la
reprsentation unique des Trouvres du Chat Noir: cette fille d'humeur
peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause
de tous les rires dchans autour d'elle et ce travail sourd
continuait encore  embrumer son pauvre visage abti.

Voil qui va dmontrer  Salis la ncessit d'organiser une tourne
prochaine aux pays Hyperborens.

Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est prsentement minuit et que
force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour
nous diriger vers Chalon-sur-Sane.

Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici l? Si
vous le voulez bien je vais clore mon critoire et souffler du mme
coup ma chandelle et ma verve.

Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me
donnent, pour les suivantes journes, l'nergie de vous narrer par le
menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite varis
et nombreux pour votre plaisir  les lire et pour ma joie  les
conter.




    Chalon-sur-Sane.


D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois
tablissements nocturnes que des indignes nous signalent comme lieux
de plaisir et tour  tour nous visitons les _Trois toiles_, _Le Veau
qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stocisme va jusqu'
laisser s'abattre sur nous les huis mal graisss des sus-dits
beuglants, aprs l'audition plutt pnible de quatre filles
efflanques et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont rduits au
rpertoire antdiluvien de Libert et de Paula Brbion.

Quelques fils de famille reprsentant la haute vie et le Troyes des
premires se distinguent par leur discrte faon de laisser choir des
piles de petits sous dans les sbiles vert-de-grises que ces dames,
avec des sourires engageants, viennent secouer  porte de leurs
mentons imberbes.

Nous quittons ces lieux enchanteurs et pdestrement nous nous mettons
en qute de la gare problmatique o nous parvenons aprs, Dieu sait
quelles recherches laborieuses, les rues tant veuves de pitons
indicateurs. L, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit
emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes
et sans signaux sur une voie lointaine o force nous est de l'aller
pniblement dcouvrir. L'unique wagon de secondes a t envahi par les
machinistes, lesquels, sitt aprs la reprsentation, harasss et
moulus par le transport et le classement des pices d'ombres se sont
rus comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un
indescriptible enchevtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de
nous faire un passage avec des protestations d'orteils crass et des
jurons de gens qu'on veille mal  propos.

Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au
dpart n'emporte pour Chlon-sur-Sane qu'une vaste chambre paisible
et somnolente que n'veillent pas mme les sifflements stridents des
convois rencontrs en route et les sursauts des roues au croisement
fortuit des aiguilles...

Chlon, 10 minutes d'arrt. Midi sonne ds l'entre en gare.
L'impression premire est sympathique et le djeuner que nous
engloutissons avec la faim canine que nous ont procure dix heures de
sursaut et de trpidations nous met de bonne humeur et nous
ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face  table
d'hte une interminable discussion sur la valeur relle des oeuvres de
Voltaire. Occup que je suis  me dfaire d'une savoureuse assiette
de goujons frits, et d'ailleurs spar des deux ergoteurs par quelques
brasses de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos
engags.

Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcs avec cette
intonation sarcastique dont il dtient le secret, par Salis qui
s'chauffe en discourant. Son adversaire inond des clats d'un
vocabulaire inusit  table d'hte, reoit  bout portant les mots:
catachrse, onomatope, synechdoque et je le sens faiblir  mesure.

Vous voyez bien, s'crie Salis triomphant, vous voyez bien, que
j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il
s'apprte  gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet
argument dfinitif: Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me
vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une
petite nice de Mme Duchtelet laquelle l'avait une jour confisque 
Voltaire par ordonnance du mdecin. Et cela dit sans sourciller il se
lve pour aller voir au Thtre si la location marche bien.

Dlicieux public que celui de Chlon; on se croirait  Montmartre tant
les bons mots se rpercutent d'un bout  l'autre de la salle, tant la
mivrerie sentimentale des refrains amoureux voque sur toute les
bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au coeur de
l'artiste. Et c'est une interminable srie d'ovations et de rappels;
ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir
entre deux trains et que nos gorges fatigues s'accommoderaient mieux
de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des
temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, o tous
deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de
violettes et de cyclamens.

Aprs l'avoir amoureusement aspir et contempl sous toutes ses faces,
Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement
remettre en scne  chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et
cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronne d'un plein
succs.

Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en mme
temps je vois venir  moi, les mains tendues, un de mes vieux
camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, dj presque
bedonnant.

--Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?

--Ne pas te reconnatre, allons donc! tiens, je vais prciser: n'as-tu
pas chant _Les Stances de Flgier_ au Casino de Lyon en 188., dans la
mme reprsentation organise par l'association des Etudiants o se
jouait une revue, ma premire, laquelle avait pour titre le _Surmenage
Intellectuel_.

--Parfait.

--Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas termin tes tudes mdicales
l'anne d'aprs en publiant une thse sur l'_Origine quine du
Ttanos_.

--A merveille, mon cher.

--Es-tu convaincu, maintenant?

--Si je le suis?...

--Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de tnor lger qui faisait avec
la mienne la joie des salles de dissection?

--Je la cultive toujours un peu, mais la mdecine ne me laisse gure
de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester
publiquement.

Ce n'est pas comme toi, veinard!

--Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock.

--J'ai mieux  t'offrir, cher confrre. Et puisque je retrouve un ami
si fidle, c'est au Champagne que je le veux traiter.

--Tu vas me faire coucher  des heures invraisemblables, je te vois
venir.

--Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes lves.

--Tu enseignes donc la Mdecine?

--Point du tout, le Chant.

Et voil comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entran
chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grce d'une porte,
il m'a chant le trs dramatique duo des Huguenots, lequel interprt
sans orchestre, dans le dcor d'une chambre  coucher, ne laissait pas
que d'avoir une saveur trs indite.

Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien
mrit de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre
journe de Chlon-sur-Sane? Aussi, vais-je m'offrir la juste
rcompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFVRE, pour rditer
une formule chre au dfunt Prsident de la Rpublique d'Hati, le
regrett gnral Hippolyte, lequel avait de srieuses Humanits.




    Roanne 18...


Dans le train omnibus qui, lentement, nous entrane vers
l'industrielle cit de Roanne, une grosse figure joviale et respirant
une bonne sant physique et morale se prend de sympathie pour nos
personnes et nous raconte avec force dtails ses quipes de jeunesse.
Il nous dit la mfiance des filles dans la rgion que nous traversons
pour les trangers et pour les messieurs de la Ville et comment, aprs
avoir, de longs mois durant, sollicit les faveurs de l'une d'elles,
il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne sduite
et amene  Paris par son propre cousin se trouvt fortuitement sur
son passage en je ne sais quelle maison louche o la vertu n'tait pas
de rigueur.

Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue
de pntrants flocons de neige, nous gagnons l'Htel du Nord qui nous
fut dsign la veille par quelque Chalonnais de bon conseil.
Htivement nous expdions le menu de la table d'hte, cependant que
l'un de nous donne lecture des rcentes dcorations  Salis qui
l'coute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants
commentaires, approuve rarement, blme presque toujours, la sanction
ministrielle. Et je dois reconnatre qu'il a raison le plus souvent.

Le thtre de Roanne est d'une aimable architecture, lgant presque
en ses dtails et flanqu d'un vaste foyer d'artistes inapprciable
pour la mise au point des premires rptitions et pour l'essai de la
voix au moment des entres en scne. On sent que des volonts
intelligentes ont prsid  cette disposition et je gagerais fort que
le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne
serait bien incapable, si c'tait  refaire, d'en construire un
semblable.

Une contestation trs-violente surgit entre Salis et le personnel du
thtre au sujet des places de faveur multiples dont le rsultat
modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs
assure par une publicit bi-hebdomadaire. Sous prtexte de socialisme
tous les membres du conseil municipal flanqu de leurs femmes et de
leurs enfants se sont insinus aux meilleures places.--D'innombrables
portes de sortie donnant sur les cts de l'difice et institues par
une admirable prvoyance en cas d'incendie ont facilit la subreptice
introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de
l'indispensable passe-partout.

Il serait oiseux de vouloir dcrire le formidable dchanement de
colre auquel donne lieu chez Salis la dcouverte de la susdite
supercherie. Tour  tour il fait comparatre devant lui les
contrleurs, membres de la commission des thtres et en fin de
compte le maire lui-mme qui, malgr la constatation du dlit, refuse
de rduire en quelque faon le chiffre de la somme, d'ailleurs
exhorbitante, qu'il a fallu dposer avant de conclure la location de
la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion
d'insinuer  son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille
brocarts dont le rcalcitrant dile se serait assurment pass. Il le
harcle jusqu'au bout et le larde d'pigrammes acres, gardant pour
lui la proraison mme de son remercment au public et lui dcochant
ce trait final: Je tiens  vous faire remarquer, nobles seigneurs et
gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes
camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de
Roanne, mastroquet comme moi-mme mais si diffrent de moi par son
absence d'ducation.

--Retrouv  Roanne un camarade de facult, le docteur Bonnaud,
homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue tre
venu  notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite
identit. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apport dans
leurs chos mondains mon vocable ml  ceux des innombrables potes
chansonniers de la Butte, mais tromp par la lecture d'un article
ncrologique o ma mort avait t conte avec force dtails vers 1892,
il s'est toujours demand si j'tais bien le bruyant escholier
d'antan. Sa joie est grande  me retrouver aussi rbl, aussi trapu
aprs les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit
enlever. Pour l'gayer je lui rcite tour  tour les trois posies que
je composai sur ce macabre sujet. La premire, _L'auteur Posthume_,
fut publie par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le
bruit de ma mort, lequel accrdit par un entrefilet du _Temps_
s'tait promptement rpandu dans la province et avait fourni 
quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une
oraison funbre.

Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le
numro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurment introuvable 
cette heure et que vous tiez, lorsqu'elle parut, bien que dj
grandelette, de celles  qui l'on coupe encore le pain en tartines.


L'AUTEUR POSTHUME[1].

I

    _Le Temps_ ayant annonc
    Que par suite des excs
    Un auteur sans grands succs
      Avait rendu l'me,
    Mille journaux de partout
    D'Auteuil et de Montretout
    Redirent la chose itou,
      Mince de rclame.

II

    Aussitt les cranciers,
    Gens impudents et grossiers
    Envoyrent les huissiers
      Au dfunt pote:
    Les parents, braves bourgeois,
    Trs-respectueux des lois,
    Avec des pleurs dans la voix
      Payrent la dette.

III

    Une femme trs-crampon,
    Par lui, mre d'un poupon
    Dont il omit, le fripon,
      Les mois de nourrice,
    Le croyant mort s'arracha
    Trois cheveux par-ci par-l
    Puis enfin s'amouracha
      De quelque jocrisse.

IV

    Ses livres qui, jusque-l
    N'avaient pas eu grand clat
    Et qui, sans nul tralala
      Moisissaient en caves,
    Se vendirent sans effort
    Et tout de suite au prix fort
    Voire mme au poids de l'or
      Tels ceux de Descaves.

V

    Les thtres de Paris
    Jusqu'alors pleins de mpris
    Pour le pote incompris
      Qui tranait sa plume,
    Jourent  qui mieux mieux
    Les drames jeunes ou vieux,
    Spirituels, ennuyeux,
      De l'_Auteur Posthume_.

VI

    Bref, quand on apprit un jour
    Que le joyeux troubadour
    Vivait frais comme un amour
      Non loin de Montmartre,
    On ne l'et pas reconnu,
    Car au lieu d'tre tout nu,
    Il avait, le parvenu,
      De vrais cols de martre.

  [1] _Extrait des Chansons Naves et Perverses._--Ollendorf, 3 fr.
  50.

Les deux autres posies que m'inspira l'annonce anticipe de ma mort
furent publies dans le journal _La Plume_, sous ces deux titres:
_Vers d'un qui pensa mourir_ et _Vers d'un qui ne mourut point_. Elles
n'ont point l'allure badine de l'_Auteur Posthume_ que je viens de
vous transcrire et la premire fut crite, il m'en souvient, pendant
une des longues promenades que, sur l'ordre de la Facult, je faisais
au bras de ma mre dans les prestigieuses alles de la _Promenade des
platanes_  Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des
quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant
quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est ais d'y
voir la trace d'une motion sincre et fortement ressentie:

    Malade, malade, malade,
    Ce mot rsonne comme un glas
    A mon oreille et je dis: las!
    Mon corps, quelle dgringolade.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Plus ne trousserai de ballade.
    Bonsoir Hlne et Mnlas,
    Oh! mes jambes en chalas:
    C'est fini de la rigolade.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est fini de nos baisers lents
    Arythmiques et violents,
    Suzon, qui fleurais la verveine;
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    C'est fini d'eux, c'est fait de moi,
    Ah! pour mon me quel moi,
    Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

La troisime pice: _Vers d'un qui ne mourut point_, remonte aux
derniers jours de ma convalescence. Elle a plutt l'allure d'une
fantaisie Edgard Poesque et tmoigne d'une belle tranquillit
d'esprit  l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez
plutt, car je ne veux pas vous faire grce de ce morceau de
littrature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime
ncrologie.

    J'ai vu de prs la mort sinistre
    Et je lui prfre vraiment
    Un portefeuille de Ministre
    Ou le pire mdicament.

    Car la drlesse a les yeux caves,
    Le nez camard  faire peur,
    Et ses orbites sont des caves
    O l'on regarde avec stupeur.

    Elle ddaigne les parures,
    Elle n'eut jamais pour bracelets
    Autour de ses maigres jointures,
    Que de cliquetants osselets:

    Des craquements font sa musique.
    Elle aime le bruit des hoquets
    Et la toux creuse du phtisique
    Et les genoux entrechoqus;

    Sa dmarche est stupide et lente,
    Avec un tel dhanchement,
    Que l'on est pris de l'pouvante
    D'un horrible dclanchement;

    Et dans sa royaut macabre,
    Elle accueille avec un rictus
    Qui draidit sa face glabre
    L'humble troupeau des dtritus.

Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue
digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du
matin et nous quittons Roanne  cinq heures: vous jugez donc s'il a
fallu toute l'amiti que je vous porte et en mme temps la solennit
de ma promesse pour me tenir veill jusqu' prsent.




    Dijon.


Cit charmante, assez mouvemente, Dijon possde une ligne de tramways
lectriques qui la sillonnent sans relche et dont les voitures trs
spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.

N'importe; cela donne grand air  la ville et les hautes potences qui
soutiennent l'appareil arien de cette moderne traction pourront
toujours servir  des excutions sommaires, un jour ou l'autre, si
vient  souffler dans ces parages l'homicide vent des rvolutions.
Mais Dieu me garde de m'attarder  ces pronostics sanguinaires.

Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a pouss
des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le
concierge du Thtre municipal a mis  prparer la venue de notre
compagnie. Seules, mais clairsemes et sans aucune indication d'heure
et de jour, quelques affiches portant le chat hiratique de Steinlen
avec la flambante aurole o sont crits ces mots: Montjoie,
Montmartre, attirent les yeux des passants.

Tout porte  croire que le grand vaisseau du Thtre sonnera creux ce
soir, et creux galement la cassette de notre barnum.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, aprs avoir essay tant bien que
mal de rparer le dsastre, par l'armement prcipit d'une quipe
d'hommes-affiches, Salis s'est enferm dans son appartement de l'htel
de _La Cloche_, disant qu'il va rdiger une lettre de protestation 
l'adresse du maire et du directeur du thtre. Il dclare qu'il ne
veut point dner et demande simplement, au cas o il s'endormirait,
qu'on le vienne avertir sur les huit heures.

Mais c'est en vain qu' huit heures nous venons  tour de rle frapper
 sa porte et l'interpeller. Un silence de mort rgne dans sa chambre
hermtiquement ferme et les plus noires hypothses s'insinuent en
nous. Il paraissait bien fatigu ds le matin; ses yeux n'avaient plus
d'clat, et dame, la colre aidant.........................

Cependant il n'y a pas de temps  perdre; le rgisseur de l'htel va
qurir un trousseau de clefs qu'il essaie tour  tour au milieu d'une
angoisse croissante; la serrure se dclanche; la porte s'ouvre, Salis
n'est pas chez lui. Nous courons au thtre et sommes reus comme des
chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas
sur la scne. La salle regorge d'un public impatient qui trpigne sur
des airs varis; le rideau se lve et la recette fait oublier
l'incident.

Pour la premire fois depuis notre dpart Dominique Bonnaud a chant
ce soir la trs spirituelle chanson qu'il composa  l'occasion de la
visite du Czar  l'Acadmie Franaise. Elle est indite ou du moins,
n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le
public, vous la possderez _in extenso_, car la voici:


LE CZAR A L'ACADMIE

Air: _a vous coupe la g.....  quinz' pas_.

I

    On sait que pendant son sjour  Paris,
    Entre la Morgue et l'pr' Lachaise,
    Le Czar visita les augustes dbris
    Qu'on nomme Acadmie Franaise.
    En agissant ainsi le Czar
    Voulut de deux heur's trente  deux heur's trois quarts,
    Se rserver un p'tit moment
    Pour pouvoir dormir tranquill'ment.

II

    A cett' perspectiv' nos immortels, mus
    Faillir'nt en perdre la boussole
    Au point qu'on assur', c'qui n's'tait jamais vu,
    Qu'ils travaillr'nt sous leur coupole!
    Quand tous venaient l'aprs-midi
    Rpter en choeur _Boje tsara crani_,
    Tout' d'suite on constatait dehors
    Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

III

    C'est  Legouv, caporal instructeur,
    Qu'incomba la tche crasante
    De fair' manoeuvrer sous l'oeil de l'empereur
    Le p'tit bataillon des quarante.
    On dit qu'parmi les coupolards
    Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards
    Et qu'Legouv, montrant les dents,
    Dut menacer d'le fout' dedans.

IV

    En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa
    Son lgance anglo-saxonne
    Jusqu' s'fair' raser par l'acier dlicat
    De Monsieur Brun'tire en personne;
    Et Clar'tie rencontrant d'Vogu
    Voil, lui dit-il, l'moment d'te distinguer
    Car pour les russ's, on sait, mon cher,
    Qu'c'est toi qui les as dcouverts.

V

    Loti d'vait d'abord rdiger l'compliment,
    Loti dont l'loquence active
    Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements
    L'me simple de mon frre Yves.
    Mme il avait dit  Paill'ron:
    J'vais faire un chef-d'oeuvr' mais ce s'ra toi mon bon
    Qui liras c'rgal de gourmets,
    Car on sait que je n'lis jamais.

VI

    Coppe rput pour les pleurs abondants
    Que secrt'nt ses gland's lacrymales
    Apporta des vers composs d'puis longtemps
    Et qu'il gardait dans sa vieill'malle.
    Sully-Prudhomme dit: j'eus d'bon coeur
    Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur
    Qu'on l'casse en voulant l'dplacer,
    D'puis si longtemps qu'il est bris.

VII

    Prenez mes oeuvr's, s'cria Thureau-Dangin
    Comm'a l'on saura qu'ell's existent,
    Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin
    Formait une rime anarchiste,
    Meilhac dit: j'vous f...ich' mon billard
    Et mm' j'offrirai comm' professeur au czar
    Lian' qui s'charg'ra d'lui rvler
    Tout's les faons d'caramboler.

VIII

    Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,
    Un sac de bonbons sera d'mise
    Et mm' nous pourrons, grce  Gaston Boissier,
    Sur le prix avoir un'remise,
    C'est alors, pour tout concilier
    Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier
    Dir'nt nous offrirons simplement
    L'assuranc' de not' dvouement.

      D. BONNAUD




    Lyon.


Envelopp d'un lourd manteau de brume, triste  pleurer avec, dans le
ciel, tous les symptmes prcurseurs de la neige, tel m'apparat Lyon
qui ft, vous le savez, cousine, ma premire tape de vie indpendante
au sortir du lyce.

Elles sont loin, bien loin dj les quatre annes vcues sous le ciel
inclment de l'industrieuse cit, mais peut-tre mme  cause de ce
lointain, le souvenir qui m'en est rest garde-t-il une prcision de
dtails dont sont dpourvues dj telles priodes plus rapproches de
l'heure prsente.

Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et
si nouvelle que me causa la conscience de ma libert lorsque pour la
premire fois,  dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes
actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue,  trois cents lieues d'une
famille qui ne m'avait prpar  cet tat nouveau que par l'indfinie
claustration et l'ignorance totale des plus infimes privauts.

Mme  cette heure, et malgr le recul de dix ans que reprsentent ces
choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit 
l'ide de ma parfaite indpendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il
m'tait donn de connatre, et tout de suite si je voulais! Rentrer
pass minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque
beaut de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant
qu'il plairait  ma fantaisie; tout cela m'tait possible dsormais, 
moi que la veille encore une inviolable autorit contraignait au
respect des coutumes familiales,  moi qui n'avais prouv qu'en des
occasions quasi solennelles, les joies faciles  compter du reste, de
l'enviable passe-partout. Je n'exagre pas; c'est bien du vertige que
me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller ds le premier
jour  la raliser entirement c'est que je fus retenu par je ne sais
quelle pudeur intrieure et aussi par une insurmontable timidit,
rsultat plus heureux peut-tre de ma provinciale ducation.

Des crises de cette espce sont videmment de courte dure, mais elles
n'en sont pas moins dangereuses quand elles svissent sur des natures
volcaniques et primesautires comme il s'en peut rencontrer. Elles
mritent dans tous les cas d'tres livres aux mditations des pres
de famille, qui, trop imbus de cette ide que l'autorit sans
discussion et l'obissance passive doivent tre la pierre angulaire de
l'ducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles
irrparables folies.

La tarentule littraire qui me piqua vers cette poque, en absorbant
mes forces vives et les loisirs que me laissaient les tudes
mdicales, ne ft pas un mince drivatif  la fougue de jeunesse qui
grondait en ma poitrine. Amoureux de posie, de musique et d'art
dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hant par
Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales
me poursuivaient comme d'hallucinants modles, je passai des nuits 
rimer des sonnets et des rondels indignes  coup sr de leurs
brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage
de cette orfvrerie qu'est la composition potique.

Entre temps, pour donner libre cours  la facilit que je sentais
natre en moi du fait de cette gymnastique, je rimais  l'usage de mes
camarades tudiants des chansons professionnelles qui me valurent
quelque popularit. Une de ces chansons compose en l'honneur du
professeur Gayet, le clbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie
franaise, obtint  la Facult de mdecine un succs dirai-je
inespr. J'y clbrais l'opration de la cataracte en des couplets
d'une telle prcision scientifique que l'illustre praticien dont
j'avais t l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans
le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait
 des sujets plus foltres devinrent en peu de temps les chants de
ralliement de la jeunesse tudiante et d'interminables monmes
dfilrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson
des Etudiants_, rime sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succs
d'alors de Paulus.

C'est vers cette poque qu'il me fut donn de connatre Maurice
Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux
pourtant que lui laissaient des cours d'agrgation, par des
lucubrations potiques o se devinaient les germes du joli talent que
vous connaissez. L'ide lui vint de runir en une mme plaquette
celles de nos chansons en lesquelles un mme souffle de jeunesse
insouciante avait dict la strophe et murmur le refrain, et nous
publimes, heureux d'tre imprims tout vifs, _Le Brviaire de
l'colier Lyonnais_, petite oeuvre de haulte graisse, sur laquelle
s'talaient en place de nos signatures, ces deux noms emprunts 
Musset: Dupont et Durand.

Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon
aloi, ne se tint pas  ces prmisses. La muse tudiante nous dicta
coup sur coup deux revues que l'Association des tudiants voulut bien
faire reprsenter en le local du Casino de Lyon,  l'occasion de ses
ftes annuelles.

Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_tudiant_, et
qui, suivant le procd Shakspearien, se droulait devant une toile
de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer
sur les bords du Styx, un tudiant moderne, M. Chevreuil et le pote
Villon. Vous voyez d'ici le thme du dialogue  trois personnages qui
faisait le sujet principal de cette oeuvre toute de circonstance.
Aprs une discussion des plus animes  laquelle venait d'ailleurs se
mler une pimpante colire, les personnages de notre revue se
rconciliaient sur l'air du _Pre la Victoire_, repris, en coeur par
les indulgents camarades et le tour tait jou.

Mais je me laisse entraner, cousine, par le flux montant des
souvenirs que mon retour  Lyon vient d'voquer aprs six ans
d'absence et peut-tre serait-il prudent de me borner. Vous voudrez
bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de
ma premire contravention:

Le Grand-Thtre jouissait en ce temps-l de la direction Campo-Casso,
direction fortement combattue, si j'ai bonne mmoire, bien qu'on lui
dt en somme un nombre respectable de belles et bonnes reprsentations.
A Dieu ne plaise que je mle quelque amertume  ce souvenir;
l'impression qui m'est reste des bonnes heures passes au parterre,
cependant que le mastro Luigini d'impeccable mmoire conduisait son
orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne
mule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon
esprit.

Donc, le directeur Campo-Casso avait en son thtre la rputation d'un
homme de fer, littralement intraitable et qui prtendait tre matre
absolu chez lui, en dpit des engouements et des hostilits que
l'hydre aux cent ttes nomme _public_ a coutume de professer 
l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation
l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'tait l sans doute le
secret de son impopularit.

Prcisment  cette poque, le Grand-Thtre possdait un tnor,
enfant gt du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais
dont la voix gnralement agrable tait sujette  de nombreux
caprices. Aprs deux ou trois reprsentations qui tmoignaient d'une
incontestable fatigue et dont il s'tait tir tant bien que mal, il
s'tait vu refuser implacablement un cong par son directeur. Ce
dernier mettant le comble  sa tyrannie annonait pour le lendemain
une reprsentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de tnor
surmen.

Sous la menace d'un flot de papier timbr, notre chanteur dut
s'excuter, mais ce ne fut pas sans adresser  quelques journaux amis
un entrefilet par lequel il rvlait au public la contrainte dont il
tait l'objet de la part de son directeur.

Est-il besoin de dire que le thtre fut insuffisant ce jour-l; ds
sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa
queue autour du portique et des couplets frondeurs s'chappaient des
groupes  l'adresse du directeur. Un amateur verveux lanait un
refrain ainsi conu:

    C'est la peau
    De Campo
    Qu'il nous faut

vingt fois repris en choeur par des voix juvniles.

Le parterre, comme de juste, tait envahi par les tudiants; aussi
loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs pais de
l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou
d'amphithtre, parmi lesquels je m'tais acquis une rputation de
chanteur forcen, pour la vigueur toute mridionale avec laquelle je
rptais durant les interminables dissections, les grands morceaux
entendus la veille.

Le rideau se leva; le premier acte se droula sans encombre malgr
quelques faiblesses sur les dernires notes de la clbre cavatine:
_Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements
d'un public ami, le tnor se tira d'affaire assez proprement et
peut-tre conut-il l'espoir de conduire au port l'oeuvre clbre de
Scribe et de Meyerbeer.

Hlas! comme si sa voix se fut subitement fige durant le court
entr'acte, il apparut compltement aphone dans l'acte du Chteau de
Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur,
il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:

    Beaut divine, enchanteresse,
    O vous qui rgnez en ces lieux, etc.

Des sons rauques et inarticuls sortirent de sa gorge dessche, et au
lieu de poursuivre il baucha ce geste loquent qui consiste  porter
la main sous sa mchoire et  l'en carter brusquement avec une
inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta
sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre
attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police
absent, poursuivait tout seul le motif.

A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, je me
sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du
parterre une clameur jaillit m'invitant  chanter de ma place. Tous
mes camarades d'amphithtre me rclamaient le motif cent fois entendu
et je m'excutai finissant la phrase.

    Ah! parlez, ah! parlez
    De grce rpondez.

Des fauteuils aux quatrime galeries, un fou rire secoua la salle, et
pendant le temps matriel qu'il fallut  deux agents pour parvenir
jusqu' moi, j'essayai deux ou trois clats de voix dont l'effet me
parut superbe. Aprs quoi je me laissai doucement cueillir et conduire
au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes
deux empcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous
les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les reprsentants de
la force publique.

Le rsultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une
contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.

Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de
cette dette  tous gards sacre.




    Lyon.


La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me parat nuptiale.
Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fes
invisibles ont jet sur la place Bellecour, en laissant choir du haut
du Ciel cette charpie clatante faite de nues dchiquetes.

La cathdrale de Fourvires, cette citadelle religieuse leve par
l'incessant labeur des sicles catholiques pour protger de son ombre
la cit Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de
sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir
jadis escalad l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs
que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus rcompens par
le vertigineux spectacle de la seconde ville de France talant  mes
yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans
verts de la Sane et du Rhne se conjoignant  la Mulatire; par la
succession des cteaux verdoyants tags le long de la Sane et se
perdant  l'infini; enfin, par la majest de cette nappe d'eau que
chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture,
et qui pntre en conqurante dans Lyon, au niveau du parc de la Tte
d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules Csar avec les lgions de
la Rpublique romaine.

Le coup d'oeil aujourd'hui doit tre tout autre, et certes, si j'en
avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-tre en
voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies
et les ncessits quotidiennes de la tourne m'enjoignent l'observance
rigoureuse de l'hygine du chanteur, laquelle ne va pas sans de
pnibles sacrifices.

Notre premire reprsentation s'est donne hier soir, au concert de
l'Horloge, vaste hall situ dans l'avenue qui prolonge le Pont
Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait
invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon
public des premires qui convient  nos manifestations d'art,
consentit  se rendre en un quartier si excentrique. J'ai d revenir
de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public
Lyonnais une volution qui m'est d'autant plus douce  constater que
le nouveau rpertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non
sans quelque secrte peur, a recueilli les suffrages du plus grand
nombre, et ce, malgr ses capitales diffrences d'avec l'ancien, celui
surtout qui marqua mon sjour de quatre ans dans la bonne ville
universitaire. Salis a t verveux comme un diable et, malgr
l'acoustique un peu dfectueux de la salle qui parat mieux dispose
pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes
rangs des spectateurs les clats raills mais sonores de son organe
sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les
publics en gnral sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqu
de glisser dans ses pices  commentaires les noms des plus glorieuses
htares dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans
l'ombre propice ont clat des rires stridents et parfois des
protestations touffes lorsque dfilaient  l'appel du barnum, la
poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde
Bellecour noble douairire habitue de chez Berthoux et Anna Perrin et
bien d'autres.

Un incident comique a marqu la soire. Au moment o Salis, engonc
dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir
le seuil de l'Horloge pour gagner son htel, une jeune personne l'a
vigoureusement apprhend au collet, et je crois vraiment qu'il doit 
sa prsence d'esprit de s'tre tir sans corchures des mains de cette
Eumnide Lyonnaise: Monsieur, s'est-elle crie, je suis la personne
que vous avez dsigne tout  l'heure sous le nom de Peau de Saucisse
et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me
causer le plus grand prjudice auprs de mes amis. Et, ce disant, la
jeune offense dardait sur notre Directeur des prunelles
incandescentes.

Madame, a rpondu Salis, lorsqu'on a prononc devant moi ce nom
inlgant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque
vieille personne ratatine et non point de la charmante crature que
j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'tre
volontairement gar  ce point. Croyez donc  tous mes regrets et
agrez mes excuses.

Mais la protestataire n'tait pas d'humeur  se payer de brves
explications: Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout  coup
familire, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'tes pas
embarrass pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bte
que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la
premire au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur,
mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon
ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause,
celui-la,  moins que...

A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une rparation
suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle
est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme
victime expiatoire.

Et la jeune femme, toute heureuse  l'ide de jouer un bon tour, s'est
rassrne soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis
par le bras pour lui conter tout bas  l'oreille quelques horreurs sur
une camarade.

Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne,
plantureuse crature aux joues poteles, aux yeux ternellement
rieurs, notaient  leur actif une belle recette et constataient que la
feuille de location tait plus qu' moiti couverte pour la suivante
reprsentation.




    Avignon.


Aprs quatre heures d'un sommeil lourd trs insuffisant  rparer les
fatigues d'une double reprsentation et du souper fin qui s'en est
suivi, voici qu'on m'veille brutalement. De mauvaise grce, avec la
voix ml-cassiforme que j'ai bien gagne, je laisse chapper en guise
de rponse je ne sais quel vocable inarticul, mais un regard jet sur
la montre, toujours  porte, me pntre de la ncessit, dure! 
combien, d'avoir  boucler ma valise. Energiquement je me dgourdis et
neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de
Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.

Oh! rage! Salis, tout essouffl, livide de colre, m'apprend qu'un
retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empche son
matriel d'Ombres d'tre en gare  l'heure dite, et que force nous
est de remettre  midi trente notre dpart pour Avignon; seule une
partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous
l'allons perptrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, o
chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie 
l'poque o, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la
tte des monmes interminables d'alors en chantant  pleine voix les
chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous
publimes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Brviaire de
l'Escholier Lyonnais_.

La petite salle consacre au restaurant m'est chre  revoir avec son
pole central et son piano jamais accord. J'ai souvenance d'y avoir
prpar presque entirement mon examen de physiologie. Profitant de la
dsutude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en
avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail o du
moins j'avais la certitude de n'tre pas troubl par les visites des
nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile
rgulier. Huit jours durant, quand venait la priode du coup de
collier, j'arrivais muni du prcieux Mathias Duval et du Beclard des
familles et je m'abmais dans la physiologie. Certes, je sais
d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces faons de
travailler, mais n'tait-ce pas, je vous le demande, tre srieux tout
de mme.

Le trajet s'est effectu avec de terribles lenteurs, le train express
devenant mixte aprs Montlimar o nous sommes envahis par des gens du
cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures,
un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes
d'une courte averse; c'est, parat-il, le mistral qui nous souhaite la
bienvenue en l'antique cit papale. Et nous essuyons cette brutale
caresse et nous pardonnons  ce souffle cavalier pour ce qu'il porte
le nom d'un grand pote.

Arrivs  sept heures pour jouer  huit heures et demie; convenez avec
moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les
plus  plaindre en cette occurrence ne sont pas les potes et
chansonniers chargs de reprsenter en Avignon la butte Sacro-Sainte,
mais bien les infortuns machinistes qui doivent en un tour de main
transporter le matriel des Ombres au Grand Thtre, assujettir sur la
scne le paravent adorn de chats et de masques clbres (exacte
reproduction du Thtre de la rue Victor Mass), enfin rgler les
appareils  projection et les combiner avec le systme d'clairage
usit dans le nouveau Thtre. Tout cela exige en plus d'une grande
habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnatre que notre
chef machiniste, l'ingnieux Jolly, n'a jamais manqu dans les cas
difficiles: aussi sommes-nous prts  huit heures sonnantes.

Le Thtre, ce soir, est littralement pris d'assaut: en dpit du
mistral qui souffle en tempte et qui, brutalement, vous giffle les
oreilles, de vos pardessus retourns, un serpent droule autour du
portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places
indfiniment, sans s'inquiter de savoir o l'on pourra loger tout ce
monde. Plus de deux cents spectateurs sont privs de siges;
quelques-uns rclament et se font rembourser leurs places; un certain
nombre consentent  couter le spectacle sur la scne: Encore Salis
exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la reprsentation
de l'_Epope_, laquelle doit terminer le spectacle.

Un camarade m'attend  la sortie; c'est ce brave C...., notable
pharmacien de la cit papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il
me rappelle nos relations au temps de nos tudes communes  Lyon. Il
tait rput pour l'accent forcen de terroir qu'un sjour de six ans
 Lyon n'avait nullement entam, pour sa vigueur musculaire qui le
rendait redoutable  la police les jours de monme et aussi pour sa
trs curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutt exigu, des
animaux de toute espce, ordinairement rputs peu domestiques: je ne
citerai que pour mmoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds
qui m'inspirrent quelque dgot lorsque je l'allai voir une premire
fois.

Le _Petit Cercle_, o nous allmes ensemble, est un assez curieux
endroit; ses membres sont recruts parmi les jeunes gens appartenant
aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de dmissionner
sitt aprs leur mariage. Il s'y rencontre une majorit de
clibataires endurcis dont certains, j'en suis sr, ne convolrent
point de peur d'tre privs par la suite des joies quotidiennes du
_Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mne n'est pas sans
douceur. Une nue de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour
des tables de baccara (artistes en reprsentations, cabotines de
caf-concert ou grisettes mancipes) et ce doit tre aux yeux
indulgents et faciles des vieux habitus comme un avant-got du
septime ciel promis par le Prophte. Une coutume assez intressante
m'y fut rvle. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'prend
d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontres, il
la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entre de
l'immeuble.

Quand surviennent la lassitude et l'invitable moment de la
sparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement,
sa dulcine au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas
garde  cette manoeuvre et croit navement  l'attnuation d'une
jalousie passagre dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations
avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont
elle fut un temps sevre, toute heureuse de voir son Seigneur et
Matre la ngliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un
des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord
et finalement les coute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et
infailliblement le lgitime propritaire est avis. Ds lors, la
rupture n'est plus qu'une formalit.

Mais je suis l, petite cousine,  vous raconter des horreurs
auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez
donc qu'aprs un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine
vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gard
par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halte
la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui
nous doit mener  Marseille.




    Tarascon.


Tarascon, 40 minutes d'arrt; malgr la torpeur en laquelle me vient
de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferre, ce
vocable  vingt reprises jet dans l'air par des _bouches du Rhne_,
(excusez, cousine chrie, ce pitinement inusit dans les
plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce
n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait t donn jusqu' cette heure
de m'arrter vingt fois en ces parages; mais par une trange srie de
contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte  quiconque
le dfi de se reconnatre jamais en les mandres de la gare de
Tarascon, s'il y dbarque nuitamment. Cette gare effectivement donne
plutt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce
mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un
employ, lequel m'assure que les wagons abandonns  eux-mmes sur une
des quadruples voies _marssent_ tout seuls pousss qu'ils sont par le
mistral. Est-ce un effet immdiat de l'ambiance mridionale ou quelque
autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens dispos 
croire sur parole le verbeux employ qui m'a gratuitement octroy ce
dtail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait dfaut et
les lgants formats de Guillaume, sur lesquels s'tale en premire
page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulire
abondance.

Ce dtail, au fond sans importance, ne laisse pas d'tre piquant, si
l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul nonc de
vritables rugissements chez les habitants lettrs de la ville et que
les libraires tiennent enferms en leurs plus secrets tiroirs les
oeuvres localement frappes d'ostracisme du grand romancier.

Ces rflexions changes entre nous, et l'asphalte quelques minutes
battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore 
brler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de frter un sapin,
ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voil traversant comme un
ouragan la vieille ville dont les remparts et le chteau-fort mritent
bien quelque attention; nous faisons  l'Eglise une courte visite et
voici que l'automdon nous offre d'aller voir la Tarasque en son
hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque,
comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on
nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est  deux pas; arme d'une clef robuste, une jeune fille
ouvre  deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une
profane curiosit le repos du monstre endormi. Bien conserve et
nouvellement revernie la bte formidable, au corps hriss de
piquants, semble nous regarder de ses gros yeux dmesurment ouverts.
Et c'est vraiment d'une irrsistible cocasserie, cette confrontation
du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de
Tarascon.

Malgr la majest sacro-sainte du lieu, nous changeons quelques
lazzis qui font presque sourire de piti la jeune fille gardienne du
trsor, laquelle nous tient quelque rancune assurment pour notre
irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme,
la monnaie de billon collecte pour elle.

Au galop nous gagnons la gare o siffle dj notre express et nous
avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime
satisfaction de n'avoir pas sottement dpens nos quarante minutes. Un
fou rire nous prend  nous remmorer l'imprvu plerinage  la
Tarasque et l'inoubliable srieux du cocher et de la jeune gardienne.
Nous nous promettons pour le retour  Paris un vif succs de
narrateurs auprs de nos amis boulevardiers en leur contant notre
quipe, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu' l'entre en
gare de Marseille tiennent en veil un couple de jeunes maris, dont
les yeux battus et la mine dconfite trahissent quelque dception  se
trouver en aussi bruyante compagnie.




    Marseille,


On a crit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'ide ne soit
venue  personne d'crire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville
est dcidment un centre d'infection et quand on envisage les
dplorables conditions suivant lesquelles y sont tablies  cette
heure encore l'hygine publique et l'assainissement, on s'tonne que
les pidmies venues d'Orient o d'ailleurs n'y fassent pas tous les
ans de plus terribles ravages.

Toujours est-il qu'un tranger n'y saurait sjourner plus de
vingt-quatre heures sans tre en proie  ce mouvement fbrile plus ou
moins accentu suivant les individus et qu'on dnomme dans la plus
rigoureuse pathologie la fivre d'acclimatement. Que si maintenant
vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous
dclarerai qu'elle n'exera jamais sur moi qu'une mdiocre attraction
et que la Cannebire dont s'meut si fort l'orgueil local de ses
habitants, ne m'appart de tous temps que comme un bazar cosmopolite,
africain, turc, chinois et franais tout ensemble o l'on ne sait
lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Armnie o des effluves du
Vieux Port. Sitt ma chambre retenue, je descends quatre  quatre
l'interminable escalier du Grand Htel et je saute dans un tramway,
direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi
l'encombrement des quais, la faade nue en briques rouges des docks
transatlantiques et aussi le ponton d'o je m'embarquai trois fois
pour Alger et Tunis  bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_.

En un saut mental de quelques annes, je me vois, jeune docteur frais
moulu de la Facult de Montpellier, obtenant, trois jours  peine
aprs la soutenance de ma thse, un poste de mdecin naviguant. En ma
qualit de nouveau venu, le mdecin en chef m'avait charg, en
attendant le dpart de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet
mdical attenant au dock transatlantique. L'ide que le lendemain
j'allais pour la premire fois affronter les hasards de cette grande
Bleue que j'aimais avec idoltrie, pour n'avoir frquent que ses
rivages, me tint en veil toute la nuit. Je gotai cette griserie
dlicieuse que donne  certaines mes l'espoir de sensations
nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui
pouvaient bien tre des vers, quelques feuillets portant l'entte de
la compagnie.

Ce m'est un plaisir de me rappeler ces motions fraches que dix-huit
mois de conscutive navigation ne m'ont pas fait oublier.

    Car si j'aimais la mer avant de la connatre,
    Combien l'aim-je mieux depuis que je la sais.

Donc ma premire visite a t pour la Joliette et mon secret espoir
est d'assister au dpart d'un Transatlantique. Je vais tre satisfait;
le _Mose_  destination de Tunis s'apprte  quitter le ponton sur
lequel, avant de se sparer dfinitivement, des passagers changent
avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon
voyage et les effusions o les mains et les lvres se quittent et se
reprennent tour  tour. Au milieu de l'motion grande qui s'est leve
en moi par le fait de cette grosse machine qui dplace d'un continent
 l'autre, telle une le qui marcherait, la population d'un gros
bourg, un dsir et comme un besoin d'observer s'est prcis dans mon
esprit. Et je cherche sur les visages,  ct du masque voulu de
chacun le reflet du monde intrieur. Tel qui s'embarque avec la moue
d'un regret poignant me parat  moi ravi de partir. Tel autre qui
demeure prend des airs sacrifis que dmentent de furtives lueurs
cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun
que je prends pour quelque propritaire d'outre-mer venu passer
quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte,
offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de
bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec
des projets pour le retour et quand sonne la cloche du dpart, ils ont
 se sparer un crve-coeur pnible  voir. On largue les amarres, le
ponton se dtache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient
jusqu' nous, trs perceptible, des commandements transmis  la
machine par le timbre lectrique de la passerelle; l'volution
commence de la lourde et svelte machine  la fois; un bras pass
autour du mt de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main
libre des baisers  la petite boulotte qui rpond par l'envol d'un fin
mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Mose_ occupe  prsent le
milieu du bassin et son avant point vers la sortie du port, il ructe
aprs deux ou trois coups de sirne quelques jets de fume noire et de
vapeur. Dj pour les amis et les parents rests  terre les
personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous
sens des matelots hissant les dernires amarres; les voyageurs ont
cess d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les
treintes ont rchauff leurs mains et leurs fronts et leurs lvres.
D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout
de ses doigts grles le mouchoir, pavillon suprme qui la peut rvler
encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon,
puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son
corsage.

Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux.
En rflchissant je me souviens d'avoir vu ce mme homme quelques
minutes avant, observant comme moi sur le ponton les prparatifs de
dpart. Et je m'attends  le voir conduit et remis en place par la
petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je
saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus l,
et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et
semble trouver trs drle le sans-gne du monsieur. Et, bien que j'aie
assist en indiffrent  tout ce mange, je me sens trs triste  la
voir dcidment campe au bras de ce nouveau venu, tandis que lui,
l'autre, l'amant peut-tre ou le mari s'loigne et se confond avec la
ligne bleue du ciel et de la mer.

Sans tre pessimiste on a droit de conclure que des scnes semblables
se doivent produire chaque jour. Qui sait mme si ce rle de
consolateurs n'est pas exploit par des professionnels, vritables
pilleurs d'paves morales dont celui que je viens de croquer ne serait
qu'un trs ordinaire spcimen.

Comme je rentre  l'htel je croise sur la Cannebire mon camarade
Gondoin, escort d'un grand jeune homme brun, au visage italien,  la
parole douce teinte d'ironie. C'est un pote, ancien camarade
d'tudes de Gondoin, et qui pour le moment remplit  Marseille les
fonctions de rdacteur en chef du seul journal littraire et
artistique digne de cette double pithte, _le Bavard_. Nous
l'accompagnons au bureau de rdaction de son journal, et sur sa table
je feuillette  tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le
Rouet d'Omphale_.

--Oh, oh, les jolis vers, m'criai-je  la premire page! C'est d'un
de vos amis?

--C'est de moi-mme?

Effectivement la brochure tait signe Richard Cantinelli.

--J'emporte l'exemplaire?

--Comme il vous plaira.

Et voil pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois
heures ce matin que ma bougie entirement consume venait de briser ma
bobche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs vritables
que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie
recopie une des jolies pices du trs potique recueil de Richard
Cantinelli:


SUB PRSIDIO

    Dans le hamac lger des rimes amoureuses
        Je veux bercer mon rve indolent;
        La nuit d't, d'un geste trs-lent,
    Sme le vert couchant d'toiles radieuses.

    Voici Vnus la blonde et voici Btelgeuse,
        Et puis d'autres peut-tre sans nom,
        Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond
    Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.

    Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum
        Dans un rayon ferme nos paupires,
        Endort les frais enfants et les mres,
    Rparant le mal fait par le soleil dfunt;

    Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,
    Et lorsque vous montez des lointaines collines,
    Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,
    Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,

    Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez t
    Pour ces amants, unis par vous, un soir d't,
    Unis par vous encore,  l'heure o la nuit tombe.
    Prs de la ville de Vrone, en une tombe.




    Marseille.


Le thtre des Varits est insuffisant  contenir le public de choix
qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnatre que M. Simon,
directeur de ce thtre, ne nglige rien pour entretenir parmi les
Marseillais le got de la saine et moderne comdie.

Ds qu'une oeuvre parisienne de quelque importance est consacre par
le succs et par la presse de la capitale, il n'hsite pas  la donner
chez lui sans ngliger pour la mise en scne et le rendu des dtails
les complments parfois coteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que
fort peu de jours aprs leur triomphe  Paris, des pices, comme les
_Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont t reprsentes au thtre
des Varits avec le concours s'il vous plat d'artistes point
ngligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes,
etc.

J'ai eu pendant une des quatre journes que nous venons de sjourner
ici la joie d'assister  la reprise de cette perle dramatique en un
acte qui a nom l'_Infidle_ et qui fut l'clatant dbut au thtre du
talentueux Porto Rriche.

Une jeune comdienne, rcemment laurate du Conservatoire de Paris,
Mlle Chavannes, m'a fait goter une fois de plus la saveur de ces
strophes chantantes et polissonnes:

    Je suis un homme triste,
    Un pauvre guitariste
    Que tout abandonna,
    Mais au lit Vanina,
    Je suis un grand artiste:
    Je vaux Palestrina.

    Ma fortune est modeste
    Car les coliers d'Este
    Sont d'humbles damerets;
    J'ai des baisers tout prts:
    L'amour fini je reste,
    J'aime causer aprs.

Ou encore la dconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto
Riche analyse avec une brutale franchise la faon d'aimer des potes
ses frres!

    Mme au lit ce n'est pas  la matresse aime
    Que songent les rimeurs, c'est  la Renomme;
    Vous n'tes, o Beauts, sous leurs enlacements,
    Que matire  sonnets et que chair  romans.
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ils sont les chiffonniers de toutes vos penses;
    Vous tez votre robe, ils tent leur pourpoint,
    Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.
    Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manoeuvre;
    Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'oeuvre.

Pour ce qui est de notre personnel succs  Marseille, je charge mon
ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins  ma brve missive la
trs littraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:

Frileux comme tous les flins, le Chat Noir s'en est venu passer
l'hiver sur notre cte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le
bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une poque de fte et de
folie, il vient mler aux gambades exagres des masques, la finesse
de sa satire correcte, aux hurlements et aux dhanchements des
Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour  tour lyrique et
loufoque.

Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte
sacre, Salis, l'homme aux lvres ples sous la moustache rousse.
Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mlangeant les
souvenirs historiques les plus lointains aux actualits les plus
rcentes, accouplant Duilius  M. Barthou, M. Jaurs  Hamilcar Barca,
confondant  dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers
municipaux et les hliastes. Sr de l'impunit rserve aux gens
d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales:
magistrats, mdecins, corps lus et marchandes de baisers.

Comme le roi Xers les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce
sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, pote
de l'amour sensuel et vibrant, a clbr la gloire de la femme et de
chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons
l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement
des passions intenses, sur un rythme qui tient  la fois de l'hymne et
de la mlope. Bonnaud (que ses parents nommrent Dominique), a dit M.
Coppe en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drap dans
une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, gratigne  fleur de
peau nos gloires de la littrature et du bidet, n'pargnant pas plus
M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, 
laquelle il ne demanda jamais de leons d'espagnol.

Gondoin est au _Chat Noir_ ce que Chincholle est au _Figaro_, toutes
proportions gardes. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du
Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille  Privier. Nul
mieux que lui ne sait dgager la morale ironique du fait divers;
drlir, ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effrn, il
rserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Sverine qui
n'ont pu jusqu'ici, tant donn leur ge, acheter son silence.

Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la
fantaisie bouffe. Polyglottes mrites, ils parlent avec une gale
facilit, en langue franaise, les jargons les plus baroques, le
belge, l'anglais et l'Ohnet.

Parlerons-nous aussi des pices que le _Chat Noir_ a emmenes avec
lui, de _Phryn_, la courtisane d'hier et de jadis, de la _Marche 
l'Etoile_, de l'_Epope_, des _Clairs de Lune_. Gambetta disait
d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais.
Eblouissement des lumires bleues, oranges, charme infini des
brouillards gris de perles, o les silhouettes noires se profilent en
gestes hroques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les
thtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!




    Monte-Carlo, 2 fvrier.


Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un
ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, o le ciel n'est
inclment et grognon que par boutades, o les vents dchans se muent
en brises douces qui caressent comme des palmes agites l'piderme de
nos blondes compagnes; o le soleil enfin montre sa face rjouie
tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et
parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font
songeurs et mauvais?

Je commence  la croire sincrement cette lgende et avec une foi
d'autant plus vive que la soif me vient  la longue d'un peu de ciel
bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et fconde.

Sitt Marseille quitt dans la brume et dans l'humide bue d'un matin
d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dgage lentement et qu'il me
vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois
avidement.

Merci Phbus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens
donner pour cet hiver ce premier baptme de feu. Je t'en supplie, au
moins, qu'il te plaise continuer et que ton char prcdant notre
marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or o nous
cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les tincelles tombes en
gerbes de ta couronne radieuse.

Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant,
tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe
 disposer en pile, sous les paules de son pauvre mari phtisique,
des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge
et vivifiant.

Nous arrivons  Nice en plein midi et c'est le triomphe dfinitif de
la lumire. Successivement passent devant nous comme un panorama de
pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur,
Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et
Monaco dont le rocher en tte de chien nous est parfois intercept par
des masses terreuses dominant la voie ferre du ct de la mer.

Un arrt; il s'opre dans le train qui nous porte un srieux mouvement
de voyageurs, dont la plupart sont arrivs au terme de leur voyage et
mettent pied  terre au milieu des sollicitations d'innombrables
casquettes galonnes. Impassible et debout sur le trottoir de la
petite gare, un carabinier mongasque,  peine diffrent comme tenue
de nos gendarmes franais, assiste au va et vient des trangers et
salue le train  l'arrive comme au dpart.

Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon pote et le
talentueux crivain qui remplit  Monte-Carlo, sous la direction
Gunsbourg, les fonctions de secrtaire artistique du Casino. D'un mot
lanc de Marseille je l'ai prvenu de mon arrive et je me rjouis du
plaisir que nous aurons  nous retrouver en pays mongasque, car il me
souvient de projets forms  cet effet lors de son dernier voyage 
Paris o il venait de faire accepter comme feuilleton au journal _Le
Jour_, son roman: _Les OEufs de Pques_.

Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon
camarade que je ne m'attendais certes pas  trouver ici: Jehan
Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps,
comme moi-mme, le chantre officiel de l'association des tudiants. Sa
mre l'accompagne et le soigne avec dvouement, car il semble bien
malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et
digne coeur. Il y a quatre ans  peine, j'tais plus malade qu'il ne
l'est  cette heure, et condamn par la docte Facult de Paris je me
dbattais sous les griffes d'une pneumonie dclare mortelle.

Dumoulin fut  ce moment l'un des plus empresss  prendre de mes
nouvelles, et, bien que ma chambre lui ft comme  tous mes amis
interdite, j'entendais au milieu de ma fivre son nom prononc par la
garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu
sait avec quelle joie dbordante, une bouteille d'excellent rancio
dont il me fallut boire une lampe devant lui. Et plus tard, quand
j'eus quitt Paris pour me refaire des poumons en naviguant  bord des
paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait
fonde, _Le Gringoire_, sa premire chronique littraire, y parlant de
moi comme d'un frre an qui l'avait prcd et souventes fois
encourag dans la voie chansonnire o il faisait ses premires armes.
Et voil que je le retrouve les yeux cercls d'un anneau bleutre, la
face amaigrie sous la barbe folle un peu nglige qui la couvre, une
indicible tristesse parse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on
l'ait jug bien malade pour que sa brave mre, Directrice d'une
importante cole communale de Paris et qui porte dignement la rosette
de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette
saison. Et je les plains tous les deux du fond du coeur, non sans
faire  part moi des voeux fervents pour la gurison du jeune et
intressant malade.

Cependant que j'exprime  la mre et au fils, en dissimulant tant bien
que mal mon motion, le vif plaisir que j'prouve  les rencontrer, le
train d'o nous sommes descendus s'apprte  les emporter vers Menton
et j'aperois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient 
quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre  me
servir de guide  travers les htels nombreux situs en contrebas de
la gare et ce n'est pas sans peine que nous dcouvrons ensemble un
gte suffisant pour un littrateur de gots modestes et de moyennes
prtentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre
heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matine que durant notre
sjour ici se donneront nos reprsentations. Son Altesse Srnissime
la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne  notre sance
d'ouverture, nous a dit  la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgr
l'invitable fatigue d'une demi journe de voyage, il s'agit de nous
distinguer et d'tre dignes de la faveur princire dont nous sommes
les objets.

Le palais des Beaux-Arts est un trs vaste hall de forme ovale, dont
la charpente antrieure est moiti maonne, moiti mtallique. La
toiture est faite d'un grand vitrage  carreaux dpolis laissant
filtrer une lumire attnue qui permet de supprimer l'usage des
lampes, ce local tant uniquement destin aux reprsentations de jour
ou matines. Une serre abondamment pourvue de chaises cannes et de
siges confortables sert de vestibule  la salle de spectacle et
permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de
musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'oeil
rapidement jet sur les toiles exposes m'a laiss le souvenir d'un
trs amusant portrait sign Roybet et reprsentant M. Dramard en
fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tte en arrire du plus
martial effet; et aussi une toile trs singulire dont m'chappe la
signature, o l'on voit sur une plage fantastique plusieurs ranges de
violoncellistes se prolongeant  l'infini et penchs sur des pupitres
qu'clairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de
prendre au srieux cette composition empreinte d'un vident fumisme
mais dont la conception et l'excution dclent un esprit original et
une facture consomme.

Le rideau se lve sur notre habituel dcor que les mains habiles de
nos machinistes ont prestement accommod  la scne du petit thtre.
Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier
rang;  sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara,
l'auteur applaudi de la Lumire de l'Asie et d'Amy Robsart, le
maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle
faveur d'tre le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux
autres fauteuils du mme rang sont occups par la jeune duchesse de
Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa
lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas t sans quelques
tiraillements que ces deux jeunes personnes ont t admises  la
faveur de nous entendre; le rpertoire chatnoiresque effarouchait
quelque peu pour elles la Princesse mre et Salis a d s'engager  ne
servir que des pices trs chties et d'une implacable censure. Au
reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une
votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort  faire pour
cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun thtre ou
concert, rpertoire plus foncirement honnte que le ntre. Aussi la
reprsentation marche-t-elle  merveille avec toutefois un incident
imprvu que Salis, homme d' propos, a su rendre intressant pour
l'assemble entire. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au
milieu des clats de rire sa trs spirituelle chanson sur le mariage
du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin
Cadet, lequel, arriv en retard et voulant gagner un bon fauteuil
sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les
auditeurs et baisse la tte pour n'tre pas reconnu. Le moment est bon
pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant  parti et
l'invitant  payer son cot en bons et beaux monologues, comme jadis
au temps lointain des hydropathes. Le moyen de rsister  semblable
injonction? Cadet se prcipite, sa canne et son chapeau  la main,
hors la salle qu'il lui faut contourner pour pntrer jusqu' la
scne, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a
plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succs et de rires
fous, rappel trois fois par un public ami trs amus de l'incident,
et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manire de rcompense,
lui offre un volumineux remontoir en nickel adorn d'un netschk
d'ivoire que le bon socitaire examine avec d'jouissantes grimaces.

La partie est gagne dfinitivement et le rire install dans la salle
jusqu' nouvel ordre. Notre reprsentation a dur une bonne demi-heure
de plus que les spectacles ordinaires de ce mme thtre des
Beaux-Arts et personne, certes, ne songe  s'en plaindre.

Trs satisfaits de l'accueil qui nous a t rserv, nous endossons
nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de
demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice dsire que nous
lui soyons individuellement prsents pour nous remercier du plaisir
qu'elle a pris  nous entendre. Et c'est avec la meilleure grce du
monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse srnissime
dcerne  chacun, suivant ses mrites, le compliment qui lui peut
aller droit au coeur, donnant ainsi la preuve irrcusable d'un
jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'nonc
d'une critique trangre ou l'admiration aveugle d'un snobisme
indiffrent.

Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulirement
impressionn Son Altesse qui dsire entendre cette oeuvre  nouveau,
et qui promet de ne pas manquer une seule de nos reprsentations, car
elle se dit tout  fait conquise par le rpertoire Chatnoiresque et
ravie de se soustraire un peu, grce  nous,  l'audition trop rpte
des chefs-d'oeuvre officiels.

Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journe, nous
humons tout ensemble,  la terrasse du Caf de Paris, une lampe
d'oxygne nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrs, Jules
Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir mme  la
reprsentation de _La Traviata_. Adelina Patti, engage  Monte-Carlo
pour trois reprsentations, chantera l'hrone de Verdi, que dans une
carrire thtrale de trente-cinq ans elle interprta sur toutes les
grandes scnes du monde. Il faudrait tre rfractaire  toute
artistique curiosit pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery.
Aussi sommes-nous ponctuellement, ds huit heures, dans la loge que le
trs sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prter pour
la circonstance. Malgr le tarif lev des places (quarante francs)
les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie
un directeur de province ne suffira pas ici  payer la moiti des
frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands
seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs  la coteuse
cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix
et de sa beaut.

Le spectacle se trane malgr de nombreuses coupures et l'oreille
accoutume aux somptuosits de l'harmonie moderne et  la savante
orfvrerie des rcentes orchestrations, a quelque peine  rentendre
dans le grand vaisseau du thtre, les flonflons cent fois ressasss
par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau
transalpins.

La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnat
de temps en temps qu' de prestigieuses roulades et  quelques clats.
Le tnor italien qui lui donne la rplique, _Apostolu_, atteint d'un
assez fort nasillement, est gn aux entournures de sa voix et laisse
perdre nombre d'effets pour ce que ses rpliques ont t baisses d'un
demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au
thtre). Seul au milieu de ce trs modeste concert, l'organe riche et
facile du baryton _Caruson_ fait valoir ses merveilleuses qualits de
plnitude homogne et de timbre savoureux. Et la soire s'achve sans
encombre avec les ovations convenues qui saluent l'toile plissante
laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vrit
d'attitudes et de physionomie,  savoir un raidissement trs habile
des jambes et l'occlusion fort bien joue des paupires, en un spasme
point exagr.

Remarqu, le jeu plein de fougue et de virtuosit d'un jeune chef
d'orchestre italien, monsieur _A. Vigna_, que la grande cantatrice a
fait spcialement engager pour diriger les oeuvres de Verdi et de
Donizetti qu'elle interprte  peu prs exclusivement. Ce maestro,
dont la taille est plutt exigu se dresse sur son sant et s'effondre
tour  tour, virevoltant de droite  gauche avec une frnsie de
mouvements, tout  fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia
musicale du gnie italien. Toujours est-il que personne ne bronche 
l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des
choeurs et des premiers sujets sont enleves, on peut dire  la
baguette.

Grce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze
heures moins un quart, pour permettre aux joueurs gars dans la salle
du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus
sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement
n'est pas dans nos moyens et nous prfrons, en noctambules avrs que
nous sommes, tuer une heure ou deux au caf Riche, le seul
tablissement de la Principaut qui s'offre  recueillir les veilleurs
impnitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y mnage
une audition prolonge de valses lentes et de mlopes rlantes en
cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un
peu sauvage dont les rythmes souvent rfractaires  la notation
donnent  l'oreille la sensation d'une coule de voluptueuse langueur;
et je l'aime surtout dans cette nature nervante et tide,  laquelle
il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de
spasmes frissonnants.

Pas trs nombreux, les attards oisifs qui viennent goter au Caf
Riche, en mme temps que la musique des Tsiganes, les joies
inapprciables du Noctambulisme et pas trs choisis surtout. On me
montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagn ce matin
mme un prix de soixante mille francs. Il s'est coiff, pour que nul
n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmont d'une plume
de pigeon, et il promne son triomphe de table en table, en qute
d'admirations et de sourires.

Assises par petites tables isoles, des htares attendent la fortune.

Sur le prolongement de la banquette latrale o nous trnons, Mery et
moi, je crois reconnatre la physionomie d'une grande fille blonde aux
cheveux courts et boucls,  la face un peu bouffie et lymphatique,
aux yeux petits, comme percs en vrille, mais d'un joli bleu clair et
malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite
fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment o l'orchestre
Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans
qu'on l'en prie, avec une spontanit charmante, esquisser trs
gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la
reconnais: c'est Lonie des Glaieuls, une aimable dgraffe qu'il me
souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouv,
trs particulier d'lgance et d'harmonie, ressuscite  mes yeux les
traits un peu flottants dans ma mmoire. Cette crature semble ne
pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leons de plusieurs
matres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose
des qualits dont nous sommes les tmoins charms. Ses pas qu'on
supposerait rgls d'avance et sus par coeur, tant la cadence en est
infaillible et la chute rythme, sont de pure et simple improvisation,
et que de trouvailles de grce dans certains rejets en arrire suivis
d'un trs lent balancement du torse, o la tte abandonne et comme
flottante semble devoir entraner dans la chute irrmdiable, cette
jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.

Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allcha, ne
tardent pas  rentrer dans le rang, aprs des passes maladroites et le
bruit dissonant de quelques chaises renverses. Et cependant deux
heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flnerie
nocturne. Nous quittons le Caf Riche, prcds que nous sommes par la
thorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la
rcente aventure de leur camarade Rigo leur met au coeur l'espoir de
semblables fortunes. Chacun d'eux doit rver en sa couchette de
quelque Princesse au coeur sensible qui peut-tre aussi le voudra
dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promnera ses doigts
parmi l'cheveau brun de ses cheveux pommads, en lui donnant des noms
d'oiseaux.




    Monte-Carlo, 3 fvrier.


Le moyen, s'il vous plat, de n'obir pas  l'injonction d'un rai de
soleil qui vient obstinment vous caresser la joue, comme ferait d'une
plume quelque malicieux enfant.

Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure trs matinale
dont je ne m'avise qu'aprs une toilette sommaire. Se peut-il vraiment
que j'aie si peu dormi, cinq heures  peine. Je sais un mdecin
enjuponn qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais
o serait le bnfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son
indpendance.

Un coup d'oeil jet ngligemment par la fentre donnant sur la mer me
dcide  la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des
froids pays traverss, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors,
tout surpris de n'prouver point ces frissons que donne au saut du
lit, en cette poque hymale, le premier contact de l'air extrieur.

La mer que je sens l, tout prs de moi, comme une soupe d'azur dont
le bord effleurerait mes lvres, est dj, sous le soleil de la
septime heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai
retrouv hier et aujourd'hui tel qu'il tait grav dans ma mmoire
pour l'avoir deux fois contempl ces douze ans passs.

Quelques rides courent  fleur d'eau, qui n'arrivent pas mme  se
rsoudre en cume sur le sable sem de cailloux du sinueux rivage, et
c'est un spectacle  la fois calme et grandiose que celui de cette
nappe lumineuse qui s'tend du cap Martin jusqu'au rocher hiratique
de la Principaut, avec de-ci de-l, comme des taches lgantes, le
profil de deux ou trois yachts amarrs.

Le pont du chemin de fer dpass, aprs une course de cinq minutes au
bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un sige rustique
fait de quelques pierres assembles, et me sentant idoine au labeur
potique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme
ils sont venus,  savoir, crits d'une haleine et sans le conscutif
travail d'limage et d'arrangement que rclame la figuration en de
savantes anthologies. Gardez-les prcieusement; peut-tre aurez-vous
grand peine  les reconnatre plus tard en le recueil futur o les
colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:


LE MESSAGE DU VENT.

    Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aime,
    Dont le sourire m'est un clair rayonnement,
    Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement
    Evoquer la mmoire en mon coeur enferme.

    Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,
    J'abandonne au zphyr du matin ce pome,
    Le voyageur ail, le vent, ce vieux bohme,
    Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.

    Et cependant qu' travers bois et prs et plaines,
    Il s'en ira vers toi le divin messager,
    Jamais las du voyage  toujours voyager,
    Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!

    Et quand il te dira ces vers tout palpitants
    D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,
    Tu connatras la joie immense et non pareille,
    De manger de mon me en buvant du Printemps.

Ces vers crits, tel Dmosthne (sans toutefois l'inutile prcaution
des cailloux) je les dclame  la mer bleue. Aprs quoi, me sentant
pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues.
Mais il parat que je n'ai pas encore  l'endroit du soleil
l'indiffrence d'un lazzarone, car j'prouve un rel malaise  la
caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin
d'oeil, je m'achemine vers la Terrasse du Caf de Paris.

Je passerai, s'il vous plat, cousine, sur les dtails de notre
seconde reprsentation. L'pope de Caran d'Ache a cette fois succd
sur l'affiche  cette autre pope antique, le Sphinx, et la princesse
Alice qui, pour la seconde fois, est venue  notre spectacle,
manifeste une joie quasi enfantine au dfil pompeux des lgions
impriales et au ragot verveux dont Salis accompagne les principaux
pisodes de cette oeuvre vocatrice. Peut-tre mme notre loquent
impresario s'est-il laiss entraner un peu loin, dans ses
comparaisons des temps hroques de l'empire, avec la banalit des
contemporaines occupations.

A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate
s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une
sourdine  ses priodes subversives et  ses critiques gouvernementales.
Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente  qui mieux
mieux, ironisant  perte de vue sur le compte de Monsieur Flisque
Faure, _margrave d'Amboise_ et _marquis de Rambouillet_, puis sur le
piqueur Montjarret, son professeur d'quitation, sur Crozier qui lui
fournit cet  peu prs! _Il n'y a pas de Crozier sans Lpine_, et
qu'il appelle le _Marquis de Dreux Brz de l'Excutif_, puis enfin
sur le consul de France  Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le
nom se prte  mille et un brocarts.

A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est
dfinitivement acquise veut nous la tmoigner encore de vive voix.
Salis lui fait don pour son muse particulier, d'une des silhouettes
dcoupes qui tout  l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessires,
conduisaient le dfil des troupes impriales. Son Altesse l'accepte
et se confond en remercments pendant que notre chef machiniste Jolly,
appel pour recevoir sa part d'loges, arrive en pongeant son front
qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en
protgeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brle
par une fuse rfractaire.

Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et
de n'entendre ni confrences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le
bien, que le Casino refuse  ses habitus les consolations musicales
qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le
programme de ce soir ne runit pas nos suffrages et puis, dame,
s'enfermer volontairement par ces tempratures, c'est se montrer
ingrat sans raison  l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.

Les bonnes heures de farniente et de rvasserie passent si vite  la
terrasse du caf de Paris que nous sommes tout surpris de voir
s'couler  flots presss, la foule des joueurs et des joueuses
lgantes qui se htent vers leurs htels, les uns pour y goter le
repos mrit par des heures de fivre, les autres, pour vrifier dans
le silence de leurs chambres l'tat prcis de leurs finances ou pour
dgager des chiffres inscrits, l'infaillible et dfinitive martingale;
fous  lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.

Hants que nous sommes par le souvenir des chorgraphies de la veille,
nous nous dirigeons vers le caf Riche, avec l'espoir que la trs
troublante Lonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses
entrechats. Nous l'apercevons ds l'entre, soupant comme hier,  la
mme place, mais la figure bouleverse, les yeux gonfls de larmes
contenues, peu dispose, sans doute,  se donner en spectacle, malgr
l'vidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.

Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes
et leurs valses hongroises trangement syncopes; les garons du caf
Riche se souvenant du succs de la veille, dgagent l'troit passage
qui mne aux banquettes, comme pour inviter les danseurs  s'battre 
l'aise, sans la crainte des chaises heurtes et des guridons
culbuts; dj deux amricaines ont ouvert le bal, prchant d'exemple,
et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe
uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans
l'arne, la tte haute dsormais avec un joli frmissement des
narines, et sre d'elle-mme comme de nos suffrages, elle nous offre,
une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de
son corps serpentin.

Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas  la chorgraphie; pendant
que la jeune alme cambre ses reins et se renverse en dpit des lois
les plus sacres de l'quilibre, le plus grand nombre des
consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques
minutes que le groupe restreint des admirateurs sincres et fascins
que nous demeurons.

La danseuse ne tarde pas  s'apercevoir de la sournoise dsertion et
pique au vif malgr l'indiffrence qu'elle a jusqu'ici paru tmoigner
 la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart amricains,
quelques pithtes boulevardires au nombre desquelles les mots de
_mufle_ et de _rastaqoure_ se peuvent citer comme de trs anodins
euphmismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent
leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de
cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jet dans ses deux
mains en porte voix: Allez vous coucher panns que vous tes,
michetons en pain d'pice, allez rver de mes dessous que je vous ai
fait voir  l'oeil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle
est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier
sans vous rien donner en change. Et sur cette rflexion dont on ne
saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa
banquette, comme puise par cette harangue, pendant que deux larmes
trs authentiques, sans apparence de raison sourdent  ses paupires.

Qui peut bien lui avoir caus ce gros chagrin? Il nous semble que
c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous
apprenons que la mignonne Lonie a jou gros jeu ce soir mme et
qu'elle a perdu sans rpit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis
plusieurs semaines et sa crise de larmes, prpare par les motions de
la journe, n'attendait plus pour clater que l'ultime froissement
d'amour-propre dont nous venons d'tre tmoins.

Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle
de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes  la
gat la plus dlirante gat nerveuse, il est vrai, faite d'clats de
rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous
rcompenser d'avoir t gentils en demeurant, de la raccompagner avec
son amie dans la villa de cette dernire. Et nous voil juchs tant
bien que mal sur les deux victorias postes  la sortie du Riche!
Cocher, villa Rosette et rondement.

L'hospitalit nous est offerte le plus gracieusement du monde par
l'htesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libralement quelques
oeufs durs et les dbris d'un pt, (on ne saurait tout prvoir).
Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clturer
cette fte improvise, la chtelaine interprte en s'accompagnant
elle-mme au piano une parodie de quelques couplets d'oprette, dont
les paroles voqueraient le rouge des pudeurs violes, aux joues d'une
compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violtres
claire la rentre  Monte-Carlo de notre petite caravane trop
nombreuse, hlas, pour oser demander asile aux aimables personnes de
la Villa Rosette. Et vous direz aprs cela cousine que je vous cle un
mot de mon voyage et que je suis un cachottier!




    4 fvrier,


Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul,
d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me
rsoudre aux formalits du rveil et de la toilette. O des Glaieuls,
ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne
pas me rendre  l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel,
en dpit des transes et des torturantes minutes que lui fit connatre
Salis, nous a pris  djeuner en sa villa dlicieusement nomme Bella
Stella.

Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hte qurir  la
Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais
la hideur du haut de forme ne m'tait plus nettement apparue qu'en ce
pays de verdure et de lumire. Je me rappelle  ce sujet l'impression
de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Hati,  la vue
de tous les indignes dont le Saint Simon avait fait pour moi des
compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied  terre,
se vtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets
signs Deslions.

Et j'arrive bon dernier comme c'tait prvu, pour essuyer avant que de
m'asseoir  table les plaisanteries de mes camarades trs occups 
dcortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les
convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses
compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalit. Son mari
n'est pas en reste avec elle; il commence par dcliner toutes
prtentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement
d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principaut. Ce  quoi
nous ripostons en nous offrant tous ensemble  constituer un Jury de
dgustation. L'exprience d'ailleurs est toute en faveur de notre
hte. Nous en convenons avec l'exubrante gat, fruit de nos travaux
oenophiles. Alors commence la srie des anecdotes et je vous prie de
croire qu'il en dfile quelques-unes et pas des moins sales.
Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roul sa bosse un peu
partout et dont la mmoire a not quelques bonnes farces dignes de
renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le
bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.

J'aime mieux tout de suite convenir que ma tte, mise en dsarroi par
les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse  transcrire par le menu
les drlatiques aventures narres par le verveux directeur. Je vous en
veux cependant donner quelque ide, en choisissant dans le tas une des
plus piquantes.

Depuis que lui sont confies les destines artistiques de quelques
thtres Europens, tant  Ptersbourg, qu' Buda Pesth et qu'
Monaco, car je vous l'ai donn pour un cosmopolite et j'ajoute ce
dtail qu'il est aussi trs polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais
spar d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme
est parat-il un des plus tonnants pince sans rire qui se puissent
imaginer. Il professe l'horreur des tnors belltres, et rien ne
l'enrage comme les succs d'ailleurs lgendaires, que comporte auprs
de l'autre sexe, l'emploi tant convoit, d'amoureux lyrique. Or,
pendant je ne sais plus quelle campagne thtrale, il se trouva que
notre comique, fortement pris d'une seconde chanteuse lgre, eut 
souffrir de la prsence dans la troupe, d'un irrsistible Raoul. Ce
n'est pas que la dame eut encore chant l'pithalame avec le fortun
tnor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de
croire que sa dfaite tait prochaine et proche galement le chant
d'allgresse du tnor rival. Que faire et comment dtruire en l'esprit
de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder  se
donner libre cours?

Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique conduit,
elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le
lendemain son rival  dner, et qu'elle esprait bien vaincre sa
rsistance, car, pour tout dire, le tnor sentant la partie belle, ne
montrait  la diva qu'un trs modeste empressement. A cette annonce,
Buiselay flairant un bon tour rpondit simplement:

Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire,
je ne voudrais pas tre  votre place.

Parce que?

Parce que X... est affect d'une infirmit bien dsagrable pour ses
voisins.

Vous voulez rire?

Vous m'en direz des nouvelles...

Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de
mme imposer par l'assurance de son interlocuteur.

Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds
dgagent une odeur insupportable, et si vous le placez  vos cts, je
ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.

Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prter
crdit  ce mchant propos, mais au fond, craignant d'en constater
l'vidence et lgrement branle quant aux effluves potiques dont
son imagination parat dj le bien aim.

Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce
qu'il inventa. Le tnor favoris habitait dans le mme htel que le
comique, et sur le mme palier, une chambre dont l'accs tait des
plus simples durant l'absence de son locataire; y pntrer, choisir la
paire de bottines vernies que le tnor ne manquerait pas de chausser,
tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de
fromage de gruyre, (excusez cousine le prosasme du dtail) furent
par lui insinues dans le bout des dites chaussures et ces dernires
scrupuleusement remises en place.

L'invitable effet se produisit: Exacerbes par la chaleur, les
manations du gruyre montrent comme un fcheux encens aux suaves
narines de la diva, laquelle dj prvenue en fut doublement
incommode. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses
camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite 
l'aventure et sans que le hros y comprit rien, elle le traita ds ce
jour avec la dernire rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus
heureux, mais du moins il se pt  l'aise rjouir du succs de son
invention. Et voil cousine une des anecdotes dont nous a rgals
entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d' propos) le
jovial directeur Gunsbourg, grand matre des divertissements de leurs
Altesses Srnissimes.

Comme nous prenons le caf, voici qu'un message du palais prvient
Rodolphe Salis qu'il ait  se rendre  deux heures prcises dans le
cabinet du gouverneur pour explications  fournir au sujet de quelques
allusions insinues la veille dans son boniment de l'Epope. Bonne
affaire s'crie notre barnum, je vais adresser  Monsieur le
gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien  rire
comme les autres et  ne pas s'mouvoir de mes boutades. En tous cas
(ajoute-t-il) c'est de la rclame et de la bonne.

Gunsbourg, qui connat mieux que nous les rouages secrets de la
machine mongasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort
que nous ayons tantt l'autorisation de jouer. L'vnement lui donne
raison et quand nous arrivons  trois heures dans le hall extrieur du
Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines
dconfites des spectateurs venus pour nous our, lesquels s'en
retournent en commentant de faons diverses l'interdiction dont nous
sommes l'objet.

Le Chat Noir frapp d'interdiction en pays neutre, voil qui n'est pas
ordinaire si l'on songe qu'il est peut-tre le seul tablissement de
Paris qui n'ait jamais eu maille  partir avec la censure.

Ce n'en est que plus drle n'est-ce pas.




    Monte-Carlo, 5 fvrier.


J'ai d rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade 
Menton, venait d'apprendre  son retour dans la principaut, la mesure
de rigueur  nous impose. D'ailleurs, vers cinq heures de
l'aprs-midi, Salis, aprs une trs longue confrence avec le
gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout
obstacle tait lev et que nos reprsentations suivraient leur cours.

En quelques mots, Salis nous a narr que tout le mal venait du Consul
de France, M. Glaize, lequel a jug bon de s'mouvoir pour quelques
lazzis sans consquence  l'adresse de Flix Faure et du ministre
Hanotaux. Lui-mme sans doute un peu trop imbu de la gravit des
fonctions consulaires, a mal interprt les calembours faciles
auxquels notre imprsario s'est livr sur son compte. Un spectateur
qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil  ct du sien, nous a
cont qu'il l'avait vu se lever et quitter prcipitamment le palais
des Beaux-Arts au moment o son nom vigoureusement lanc par Salis
faisait retentir la vote vitre du petit thtre.

En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur
de l'Epope que ce qui se peut dire  Paris, et surtout  Montmartre
est dangereux  Monaco; que la principaut servant de rsidence  des
gens de toute nationalit, il y fallait plus que partout sauvegarder
le prestige du nom franais, et avec cela bien d'autres jolies choses
que Salis a respectueusement coutes.

Au fond, malgr l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas
sans inquitude. Sans doute, on l'autorise  reprendre le cours de ses
quotidiens spectacles, mais c'est aprs avoir exig de lui la promesse
de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or,
vous conviendrez que l'Epope, par exemple, risque de devenir un bien
fade ragot s'il n'est plus permis de substituer aux hros
authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les
lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'tat
d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours
vocateur du rire a jusqu' prsent fourni  Salis ses effets les plus
inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public
mongasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.

Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi dsigner
l'interdiction qui vient d'tre leve, nous a permis de goter deux
jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cd la place  la
trs subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant
celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.


D'o peut venir, grands Dieux, cette dtestable coutume d'entourer de
non-valeurs ou de numros insipides les artistes aims du public.
Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule
qu'aujourd'hui mme entre quatre heures et quatre heures trois quarts.
Deux enfants phnomnes, des fillettes de douze ans, sont venues
sparment d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les
dissonances non voulues de leurs violons mal accords. Le public de
bon ton qui frquente le petit thtre des Beaux-Arts, a pouss
l'indulgence jusqu' battre des mains discrtement aprs le final du
premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empresse d'en
jouer un second. On s'attend  voir paratre tt aprs la diseuse
attendue, point du tout; arme d'un violon surgit la deuxime enfant
phnomne, soeur de la premire; enthousiasme trs modr de la part
du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel.
Dception nouvelle; les deux phnomnes reparaissent et cette fois,
sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent  la
plus chevele cacophonie qui se puisse rver; c'est comme un steeple
chase d'archets dchans qui se termine d'ailleurs  la satisfaction
gnrale par la victoire de la soeur ane, arrive premire de deux
mesures. Un frmissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je
l'avoue, pour les prcoces musicastres qui n'en saluent pas moins
l'assistance.

Peut-tre, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a t
d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chant par un baryton
toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression
d'un charpentier, garon d'honneur  la noce d'un compagnon.

Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la dlicate interprte
des vieux airs de France, nombre de spectateurs  bout d'nergie
sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonais rageusement
les dents en un mouchoir roul en pelote pour ne pas hurler
d'impatience. Est-il besoin de dire que le succs a t complet pour
Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chante comme
je l'ai parfois rve, et tandis que je me rendais pour la fliciter
prs de ma talentueuse interprte, j'ai rencontr au seuil mme de sa
loge et venue dans le mme but, la tant belle personne qui a nom
Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connatre et j'ai pu
constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour
une admirable crature, fille de Rubens par l'panouissement de ses
charmes, et par la sculpturale majest de son allure.

Nous avons cltur la journe par un dner somptueux  nous offert par
un vieil ami de Salis, un joyeux compre Poitevin du nom de Paindsou.
Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, aprs
de modestes dbuts, professe  l'endroit des artistes une libralit
qui serait  souhaiter  quelques enrichis plus fortuns que lui, mais
 combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un
entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques
escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous meut
jusqu'aux larmes par le rcit trs sincre d'un attendrissant pisode.

M. Paindsou possde une assez importante srie de toiles signes
Monet, qu'il acheta lui-mme au clbre peintre des cathdrales, alors
que sa griffe tait encore mal paye. Il est tout joyeux  la lecture
d'un entrefilet, paru ce jour mme dans le _Temps_, et relatant une
vente trs fructueuse de quelques tableaux du mme peintre.

Quel succs clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir
su deviner un grand peintre.




    Monte-Carlo.


Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait
aujourd'hui sa rapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.

Nombre d'indiffrents que la seule annonce de notre spectacle n'eut
pas invits  se rendre chez nous, ont retenu leurs places, ds la
veille, sous la pousse curieuse provoque par l'interdiction.

En homme qui sait tourner  son profit les plus fcheuses aventures,
Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend
les pices les plus attrayantes du rpertoire Chatnoiresque, sans
compter l'imprvu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.

Les trois coups frapps, Salis parat en scne, un cierge de six
livres  la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude
confite et repentante d'un criminel d'tat du XIVe sicle venant
faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point
s'abandonner aux clats de la plus folle hilarit,  la vue d'un
tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous
fais-je grce, faute de mmoire et d'un phonographe enregistreur, du
macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou
en terre,  M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien
gard de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secoue
sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait
vanouir les plus solennelles rsolutions et qui vous dsarme et qui
vous met  la merci de celui qui l'a provoqu, d'autant plus que
lui-mme a su garder sur son visage cette impassibilit voulue qui
fait les farceurs de gnie.

En y rflchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit
abstenu de venir, car il eut t forc de rire comme tout le monde et
je doute qu'il l'eut fait de bon coeur. Quelle humiliation pour un
diplomate habitu  rgler d'avance et  diriger lui-mme la marche
des vnements, que de reconnatre son impuissance devant cette arme
formidable, le Ridicule.

Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui
nous fut applique ne pouvait mieux venir en son temps, car notre
spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet
de la rclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.

Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours
grce  l'intervention de mon camarade Mery et  la courtoisie du chef
d'orchestre Jehin. Malgr l'indiscutable sincrit de cette musique,
et quelques beaux lans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais
prouver  l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je
dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le
mastro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous
parlais  propos de la _Traviata_. Le tnor Apostolu s'est un peu
ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la
puret de sa voix; la cantatrice est particulirement essouffle, et
voil.

En rentrant  l'htel, je trouve une lettre de mon camarade, le
peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parl de lui; je vais
donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures
de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possde un
trs joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et
tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier
numro du Paris Nol dont je vous fis hommage l'an pass. Vous y
verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer  un peintre
le retour mille fois comment de la date divine. C'est Paris, la
grande cit qui dort sous la brume de dcembre, tandis qu' genoux et
l'aurole au front, un enfant Jsus ple tous les noms des petits
parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes
blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant
aux bbs endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est
charmant, n'est-ce pas?

Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur
Montmartre, un album o chaque dessin comment par une posie
formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique  travers
les cabarets et les petits thtres de la butte. Le dessin dont il
m'adresse un croquis reprsente l'intrieur d'un cabaret de la rue
Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui,
suivant les errements de la potesse Sapho, s'garent en des joies
unisexuelles dont j'espre, cousine chrie, que vous les devez blmer
fortement. Assises face  face, deux jeunes personnes causent en
s'accoudant sur un guridon desservi. _L'une_ d'elles, trs masculine,
poitrine plate, plastronne, cheveux courts et friss, faux col
empes, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs
de son sexe: toutes deux la cigarette aux lvres, discutent avec
animation parmi l'atmosphre enfume et voil.


LES LESBIENNES

    Pour ces dames du _Hanneton_
    et de _La Souris_.


    Sur la nappe aux laiteux reflets,
    Aprs l'ultime mandarine,
    Qui sur la lvre purpurine
    Laisse des relents aigrelets,
    Elles s'accoudent, minaudantes,
    Ces fleurs perverses de l'amour,
    Et leurs voix se font tour  tour
            Mordantes.

II

    Ce sont les tres indcis,
    Les androgynes et les sphinges
    Dont les quivoques mninges
    Travaillent sous l'arc des sourcils:
    Dmons avec des faces d'anges,
    Inconscientes des pudeurs,
    Elles nourrissent des ardeurs
            Etranges.

III

    Pour des rves jadis briss
    Elles ressuscitent Sodome,
    Et Lesbos, en haine de l'homme
    Dont leur rpugnent les baisers;
    Et ne trouvant de cantharides
    Qu'aux lvres glabres de leurs soeurs,
    Elles s'enivrent de douceurs
            Arides.

IV

    La crainte des maternits,
    L'horreur des treintes viriles
    Rendent les promesses striles
    Des futures humanits,
    Et des talons jusques aux nuques,
    Veuves des masculins frissons,
    Elles sont des contrefaons
      D'Eunuques.

Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'aprs avoir trait des sujets sacrs
comme celui de Nol, mon ami Redon descende lui aussi dans les
bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le
mtier de peintre comporte les tudes les plus diverses et que la
vrit ne se prsente pas toujours sous des aspects riants et
vertueux. Or, sans _le Hanneton_ et sa soeur _la Souris_, Montmartre
ne serait plus Montmartre.

J'espre que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous
viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent
en mme temps qu'une peinture, le fidle reflet de mon intrieure
protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la
profonde moralit de votre dvou correspondant.




    Monte-Carlo, 9 fvrier.


Aprs cette premire preuve, qui consistait  vaincre les scrupules
d'un acaritre consul, le Chat Noir a conquis droit de cit dans le
pays du Soleil, et tout fait prsager qu'il terminera noblement sa
carrire de douze jours  Monaco.

La belle socit, qui tient ses assises  l'htel de Paris, a
dtermin Salis  dplacer pour une fois le thtre de ses succs et
des ntres. Hier soir, dans le plus lgant salon dudit htel, se
trouvaient runis entre autres personnages, le jeune mahrajah _Dunleep
Sing_, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien
Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien
d'autres aux noms retentissants que mon infidle mmoire se refuse 
vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses
demi-mondaines, en villgiature  Monaco gayaient de leurs sourires,
en mme temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la
petite salle transforme pour l'occasion en thtre miniature. Rose de
May, Valtesse de la Bigne, chtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois,
telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus
parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frapp mes
regards.

Ces messieurs et ces dames ne s'taient prpars ni par le jene ni
par l'abstinence  nous venir couter. J'avoue mme que l'attention ne
rgnait pas en matresse pendant les premires minutes de la petite
soire et ce, malgr tout le mal que se donnait un vieil habitu du
Chat Noir, le smillant Mr Uhde, lieutenant de l'arme Badoise, lequel
dsol de nous voir prcher dans le dsert, courait d'un groupe 
l'autre, suppliant qu'on nous coutt. Le rire clatait, malgr ses
soins, en fuses tt vanouies, non point ce rire malveillant dont on
se peut froisser, mais plutt ce crpitement qui monte  la surface
d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus
juste que ce nectar n'tait pas tranger, sans doute,  l'hilarit de
nos htes.

Est-il besoin de dire que le programme des illustres potes du Chat
Noir avait subi de lgers remaniements. _Les Vierges Folles_ de
Bonnaud, _la Fausse Alerte_ de Gondoin et le _Dilettantisme
rciproque_ de votre cousin seraient dplacs peut-tre dans un
recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais
qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.

Notre camarade Milo de Meyer s'est rvl pote XVIme sicle du
meilleur aloi. Oyez plutt cet extrait d'une comdie indite portant
ce titre: _Rabelais au pays de Chinon_. C'est Jehan des Entommeures
qui parle:

    Oncques ne me plt monachale vie,
    Trs bien tu le says, cher amy Franois,
    Car d'estre soubdar est sort que j'envie
    De puys temps jadis; et mieux j'aymerois
    A travers choquer d'estoc et de taille
    Tout le jour au long, sans tresve ou repos,
    Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille
    En ce noir couvent d'o j'ay pris campos!

                Ores j, je dys,
              Sans fiel ny mesprys;
                Sus  l'ennemy
                En poussant ce cry
                    Hou ha!
    Nac ptetin ptetac ticque torche lorgne,
    Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
                    Caisgne!
                    Saigne!

    Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre,
    Ayons-nous victoire ou le dsarroy,
    Force coups de masse ou de cimeterre
    Au service de nostre tant bon roy,
    Que plus longtemps vivre en la compaignie
    De ces tant villains moynes caphardiers,
    Quels, dessoubs couleur de papimanie,
    Des plus noirs mfaictz sont francs coustumiers!

                Ce pourquoi je dys,
              Sans fiel ny mesprys;
                Sus  l'ennemy
                En poussant ce cry
                    Hou ha!
    Nac ptetin ptetac ticque torche lorgne,
    Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
                    Caisgne!
                    Saigne!

--Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore
de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la
Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour
la premire fois entendu  l'orchestre des oeuvres de M. Isidore de
Lara et pour la premire fois aussi j'ai eu la joie d'entendre
l'auteur lui-mme chanter en s'accompagnant au piano des mlodies dj
clbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait dj fait apprcier
le charme dans un rcital  la Bodinire.

La slection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques
de la Lumire de l'Asie, ces derniers dirigs  l'orchestre par
l'auteur lui-mme, m'ont donn, je dois le dire, l'impression
d'oeuvres magistrales profondment penses et savamment crites avec
toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir
 ceux qui, semblables  Isidore de Lara, en ont puis les prmisses
dans l'enseignement des matres comme Leo Delibes.

Que dire des compositions lgres et des romances intitules:
_Qu'importe demain_, _The Garden of Sleep_, _Le long du chemin_, et le
Rondel de l'_Adieu_, si ce n'est que leur auteur, les interprtant
lui-mme, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les
auteurs interprtes donneront toujours  leurs oeuvres, en dpit de ce
qu'en peuvent dire les comdiens et les chanteurs. Et quelle suavit
mlancolique dans ce Rondel de l'_Adieu_ que le grand pote
Haraucourt, mon camarade, doit tre heureux d'entendre dlicieusement
comment.

    Partir c'est mourir un peu.
    C'est mourir  ce qu'on aime:
    On laisse un peu de soi-mme
    A toute heure en chaque lieu:
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Partir c'est mourir un peu.

Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux dtachs,
m'a procur, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les oeuvres
dramatiques dont je vous ai relat les dtails. Si j'avais la faveur
d'tre cout par la trs illustre diva, je lui conseillerais de
consacrer aux concerts les restes encore clatants de son ardeur et de
sa voix. Malgr l'indniable snilit des morceaux qu'elle nous a
servis, _Hom es veet home_, _Il bacio_, _Semiramis_ (le grand air),
elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins
aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle,
l'effort d'un rle  soutenir.

Le concert a pris fin sur l'admirable _Marche des Fianailles_ de
Lohengrin, enleve avec une verve de tous les diables par l'orchestre
que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et
quelle fte pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se
prcipitait furieusement vers la sortie pendant l'excution de cette
page vibrante.




    Monte-Carlo.


Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouv juge de paix  Monaco, m'a
convi  visiter avec lui quelques-uns des cuirasss de notre escadre
en rade de Villefranche. Hlas, tromp par ma montre dont les
drglements m'ont jou dj plus d'un mauvais tour, j'arrive  la
porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure aprs son
dpart.

Dsol de ce contre-temps je m'apprte  tourner bride, mais une
curiosit me prend  voir, pavoise dans la direction de la gare de
Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule,
car un vif mouvement populaire se dessine de ce ct.

Deux ou trois grondements sourds espacs de quelques minutes et venus
du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voil
ravi d'avoir manqu mon train pour Villefranche.

Et voil comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au
retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses
fidles sujets.

Sur la petite place qui fait face  la gare, sont groups tous les
fonctionnaires de la principaut et aussi, revtus d'lgants
uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent
la petite arme de ce bienheureux pays.

Le rapide venant de Paris s'arrte pour laisser descendre le prince
auquel ses familiers et les membres du comit de direction des Jeux
souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les
sujets mongasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que
quelque hypocrisie se mle  ces acclamations, car le titre de sujet
mongasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du
hasard d'une naissance pour ignorer du mme coup ces trois servitudes
qui sont l'impt, le service militaire et le travail opinitre; que si
vous ajoutez  ces inapprciables bienfaits la clmence d'un Ciel
toujours souriant et la srnit d'une mer chantante, vous aurez ce me
semble,  moins que d'tre vraiment difficile toutes les conditions
possibles du bonheur humain.

Ou je me trompe fort ou jamais les thories anarchistes n'auront cours
sous un pareil rgime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une
bombe rvolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A.
Srnissimes. Que si mme, tablant sur l'immoralit du jeu, les
partisans d'une austre philosophie nous voulaient  tout prix
dmontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette o se viennent
vanouir comme fume les sommes effarantes collectes aux quatre coins
de l'Univers, nous rpondrions que ce n'est pas trop de tout cet
argent, pour assurer  dix mille mes le bonheur sans mlange et la
vie sans luttes.

Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre
reprsentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette
dangereuse pope dont la seule annonce couvre d'une sueur froide
l'piderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru
s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme
l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son pouse, nous
remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris  nous
entendre.

Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient  la trs
ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire
remonter l'origine  Grimoald, maire du palais, mais dont l'anctre
indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon
premier au Xme sicle. Voil donc mille ans ou peu s'en faut que la
famille Grimaldi rgne sur ce fief privilgi, dernier vestige de
l'ancienne division fodale du royaume de France.

Le prince Albert n'a ni l'extrieur ni les habitudes d'un patricien
amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq
ans, bien fait de sa personne et dont le visage austre et basan
trahit une existence active passe au grand air, sous les feux du
soleil comme aussi parmi les rafales des contres hyperborennes.
C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de
boudoir ou de cabinet, fait  coups de livres, mais un authentique
savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est
pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est  satisfaire
ce got qu'il emploie peut-tre une bonne partie de ses immenses
revenus. A bord de son _yacht_, _la Princesse Alice_ qui n'est pas un
_yacht_ de plaisance, mais un vritable laboratoire flottant, il passe
 peu prs six mois de l'anne, se livrant en compagnie d'un personnel
scientifique choisi par lui,  ses tudes favorites sur les poissons
et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit
dj, en mme temps que d'ingnieux perfectionnements apports  la
construction d'appareils de sondages, la dcouverte de plusieurs
espces animales qui ont motiv des rapports spciaux  l'Acadmie des
sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur
s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de
photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforant d'apporter sa
pierre au grand difice scientifique et sachant faire abstraction de
ce hasard prodigieux, qui l'a fait natre souverain d'un paradis dont
cinq continents aspirent  savourer les dlices. C'est tout au plus en
effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa
principaut. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et
les croisires lui prennent le meilleur de son temps. Avec des gots
comme les siens, il doit bnir le Ciel qui lui fit lgers les soucis
de la politique intrieure. Donc le prince nous a personnellement
flicits pour les plaisirs varis qu'il avait eus par nous. Il nous a
dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de
venir voir notre thtre, alors qu'il avait son sige rue
Victor-Mass, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de
notre divagation dans ses terres.

Mon titre de docteur en mdecine l'avait quelque peu surpris, et, ne
sachant s'il devait le considrer comme authentique ou comme le fruit
d'une plaisanterie coutumire de notre Directeur, il m'en interrogea.
Je me demandais si ma rponse affirmative n'allait pas m'attirer un
blme de la part du savant austre qui me faisait l'honneur d'un
entretien. Bien au contraire, elle me valut des loges pour
l'indpendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire
paralllement, des tudes aussi diverses. Voyez-vous, me dit le
prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses
qui semblent le plus loignes. J'aime de grand coeur les tudes de
zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes
quotidiennes recherches, mais il n'empche, qu'aprs la satisfaction
purement scientifique qui rsulte d'une solution trouve, j'prouve
comme un besoin de rverie plus vague, et dans ces moments, je serais
heureux quelquefois d'avoir prs de moi un pote pour dmler avec moi
l'cheveau de mes impressions et les partager et les rendre.

Je mentirais, cousine, si je vous disais qu' cet aveu je ne fus pas
sur le point de m'crier: Frappez du pied le sol cher Prince, et ce
pote surgira. Puis il continua quelques minutes  me parler de ses
travaux; il m'apprit qu'il avait dcouvert  quelque distance de la
baie de Monaco, toute une colonie de gros ctacs dont il se proposait
d'tudier, sous peu, les moeurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas
plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante
 la fois.

Voil termin bientt notre paradisiaque sjour dans la principaut.
Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette
vgtation africaine pour des contres moins riantes o rgnent
peut-tre encore le _vent, la froydure et la pluye_, comme dit le
gracieux pote Charles d'Orlans. Bast, rsignons-nous.

J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon
Cazal, un camarade qui fut des ntres jusqu'en dcembre et en janvier
dernier. Je lui ai drob ces vers qu'il a eu l'imprudence de me
confier et que j'ai l'indiscrtion de vous transcrire.


CELLE QUE J'AIME

    Austre en ses gots, lgante,
    C'est le cinq trois quarts qu'elle gante,
    Celle que j'aime et qui me hante,

    Fine de taille,--autant d'esprit.
    C'est en jasant qu'elle me prit
    Et que mon coeur du sien s'prit.

    Pour l'avoir tenue enlace
    Une heure hlas! vite passe,
    Elle a pris toute ma pense.

    Je l'ai mise sur un pavois
    Celle dont me grise la voix
    Et qu'en rve, la nuit, je vois

    Passer dans sa robe fleurie,
    Les deux mains jointes et qui prie
    Ainsi que la Vierge Marie.

    Fidle  mes dsirs nouveaux,
    Pour le succs de mes travaux,
    Je ne veux que ses seuls bravos.

    Elle est mon idole et ma reine;
    Devant sa beaut souveraine
    Mon genou flchit et se trane.

    J'y tiens plus que Booz  Ruth;
    J'y tiens,  vendre  Beelzbuth
    L-bas mon me,--ici mon luth.

    Mon amour est de mlodrame;
    Je l'aime  percer d'une lame
    Le coeur d'un homme ou d'une femme;

    Je l'aime  gravir l'chafaud!
    Mais chrtienne et trs comme il faut,
    Le got du sang lui fait dfaut.

    C'est pourquoi, manquant de victime,
    Je me contente, en fait de crime,
    D'assassiner le... temps: je rime.

    Je rime que fine d'esprit,
    C'est en jasant qu'elle me prit
    Et que mon coeur du sien s'prit.

      SIMON CAZAL.




    Nmes.


Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit  Nimes,
avec un interminable arrt de deux heures  Tarascon. Une apathie
s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille  Tarascon, et
nul de nous ne songe  refaire le plerinage  la Tarasque qui nous
amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon.
Quelques photographies reprsentant le monstre et tales  la
librairie des chemins de fer voquent suffisamment  nos mmoires la
visite htive que nous lui fmes.

Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure
dans les wagons qu'une locomotive, sous prtexte de manoeuvres,
promne indolemment sur le pont du Rhne, ce qui nous permet d'avoir
sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les
deux cits rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux
vieilles villes dmanteles qui seraient veuves d'habitants. Le
chteau fort de Tarascon, construit  pic sur la rive gauche du Rhne
ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans
grands efforts d'imagination, on se le reprsente soutenant l'assaut
forcen des catapultes, tandis que par ses crneaux les assigs
feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les
quartiers de rocs arrachs aux proches Alpines.

Nous entrons dans Nmes la romaine, dont la gare puissamment
construite semble comme un dfi jet par nos modernes architectes aux
constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un
mot de moi sur les Arnes o sur la maison Carre que tout le monde
sait par coeur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me parat
plus loquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les
ai revues; j'ai compris mon exigut et voil.

Foule compacte  l'Eden, pour nous entendre! Salis trs fatigu me
prie de le suppler dans l'_Epope_, ce que je fais sans enthousiasme
et sans chaleur. Fort heureusement les dcors parlent d'eux-mmes, et
n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements
militaires. Je me rattrape dans _Phryn_, le dlicieux pome de
Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau
triomphe,  savoir l'clatant succs de _La Douloureuse_, au
vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes  tes cadets du
Chat Noir et aussi, pour tout dire,  tes ans.

Notre camarade Bonnaud a reu du public Nmois un chaleureux accueil
en interprtant sa trs spirituelle chanson sur _le mariage du Sar
Pladan_, lequel est Nmois, comme il n'est permis  personne de
l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:


LE MARIAGE DU SAR PLADAN

Air connu: _a vous coup' la g...  quinze pas_.

I

    Un jour le Grand Sr Pladan-Josphin,
        Las de voir tomber dans sa soupe
    Ses cheveux crpus, vierges du peigne fin,
        Cria: Je veux qu'on me les coupe;

        Or, il advint que dans Paris
    Ces mots n'ayant pas t trs bien compris,
        Chacun crut que l'illustre Sr
        Voulait tre un autre Abeilard.

II

    Au faubourg Germain plus d'un coeur fit tic-tac,
        Et de trs nobles douairires,
    Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac,
        Avec raison s'en alarmrent.
        Avec soin le Sr fut suivi,
    Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit
        Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un oeuf
        Sur un' des berges du Pont-Neuf.

III

    Bientt on apprit que l' Sr accomplissait
        Ce sacrifice pilatoire
    Afin d'pouser un' comtess' qu'en pinait
        Pour son gnie et pour sa gloire.
        Et comme, un matin, tout de g,
    I' s'rendait muni d'un savon du Congo
        Vers un tablissement de bains,
        Chacun dit: Ce sera pour demain.

IV

    L' lendemain, en effet, la plupart des journaux
        Annonaient  toute la terre,
    (Faut-il qu'y ait des gens--bons Dieux! qui soient fourneaux
        Ou qui n'aient pas grand'chose  faire)
        Que ce jour mme  midi vingt
    Le Sr Mrodack-mage et courtier en vins,
        pousait un' personn' trs bien
        D'un sexe diffrent du sien.

V

    Ce fut  l'glis' de Saint-Thomas-d'Aquin,
        Une glis' qu'est pas  la mie,
    (Le Sr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin)
        Qu'eut lieu la grrrand' crmonie.
        Il y vint des ducs, des marquis,
    Deux ou trois barons plus ou moins circoncis,
        L'lit' de nos gilets  coeurs
        Et la fleur de nos bookmakers.

VI

    Quand l'poux parut  l'entre du saint Lieu
        Trs beau, trs svelte, trs en forme,
    De nobles marquis s'dirent: Sacr N. de D.
        Cet homm' possde un galbe norme;

        Il vous a des yeux langoureux,
    La taille bien prise et le geste onctueux
        La bouch' gourmande et ctera,
        Au rest', voir l'examen d'Flora.

VII

    Le Sr s'avana superbe, blouissant;
        Un cri fit trembler la cimaise:
    C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan
        Qui vend de la poudre  punaises.
        ... Sa jeune pous' modestement
    Craignant qu'un' rob' blanch' contrastt fortement
        Avec un homme aussi bronz
        tait--dj--tout en fonc.

VIII

    Pendant tout' la mess' le Sr grave et gourm
        Fut d'une sagess' sans pareille,
    N' portant pas une seul' fois les doigts  son nez,
        Pas plus d'ailleurs qu' ses oreilles.
        Pour finir, il dut dans ses bras
    Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas
        Et dont un, Dieu seul sait lequel,
        Lui fit son r'montoir en nickel.

IX

    Ce fut aux accents de la Vie pour le czar
        Qu'eut lieu l' dner chez l' Pr' Lathuile.
    La cuisin' n'en fut pas faite  l'huile, car
        Chacun sait que l' Sar-dne  l'huile,
        Vers minuit, mais chtt! arrtons,
    Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison
        D'inconvenance et puis, je crois:
          Que sur vos joues le rose-crot.

      D. BONNAUD.




    Toulouse.


C'est avec joie malgr le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon
entre dans la patrie de Clmence Isaure, dans Toulouse, capitale
d'Occitanie. Il m'est rest des trois sjours que j'y fis, entre la
dix-huitime et la vingtime anne, un souvenir inoubliable de
fracheur et de vie active. Au risque mme d'tre charp par de
notables citadins des grandes villes franaises qui se disputent la
palme aprs Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion
venait sur ce sujet, que Toulouse restait  mes yeux la seule ville
habitable peut-tre pour un homme rompu  l'existence fivreuse et
nocturne de la capitale. Esprons que les trois jours que j'y vais
passer ne me feront pas revenir sur cette opinion  laquelle
d'ailleurs la sanction mille fois accorde du pote Armand Sylvestre
n'est pas sans donner quelque _fondement_.

Cocher  l'htel Capoul, et promptement s'il vous plat: puisque nous
sommes  Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prtends que
chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la prsence de
certaines diphtongues est rvlatrice de la couleur locale, du moins
pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutt si ces mots:
Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frres,
inalinables, produits incontests d'une musique locale et d'une
autochtone phontique.

Aprs l'lection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre 
quatre l'escalier de l'htel Capoul pour rejoindre mon camarade
Bonnaud que j'ai aperu dgustant un breuvage verdtre  la terrasse
du caf de la Comdie. Bonnaud m'a fauss compagnie; j'entre quand
mme et je reconnais pench sur un pupitre et couvrant de sa
fivreuse criture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le
dlicat pote, le chroniqueur superbe dont la prose signe Tybalt
rsonne une fois la semaine aux premires pages de _l'cho de Paris_
comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du sicle et
les sanglantes injustices d'une socit mi pourrie.

Le subtil crivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du
muffle lve sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant,
virevolte sur sa chaise et m'treint les mains avec une joie d'enfant.
Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assure par un
mot insinu sur mon compte, l'an pass dans une de ses chroniques et
dont je suis fier comme peut l'tre un dbutant acclam par un tel
matre.

Aux premiers regards, je constate comme une rsurrection vritable du
pote qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une
intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat
Noir voil bientt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa
victoire dfinitive sur le poison qui le tint captif et dont le
dvouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher aprs les
angoisses d'un traitement hroque et d'une convalescence pire que
mille morts. Il me dit l'motion grande et chaque jour renouvele de
se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clment de
Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en
parlant de son retour prochain dans Paris o son talent que tant de
beaux vers signalrent en ses primes annes, eut besoin presque d'un
fait divers anarchiste pour clater  tous les yeux. Il rve d'y
fonder un journal o perptuant la devise du journal de Blanqui! Ni
Dieu ni Matre, il dira librement son fait au vieux principe d'gosme
et de proprit, de famille et de religion, source ternelle et
indfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots aprs avoir
pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel
philosophe a dit que la table tait de tous les moyens le meilleur
pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le
plaisir de mieux connatre demain l'homme charmant que j'aime dj
pour ses oeuvres et qui, peut-tre, aura quelque jour sa pice au Chat
Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel
Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Thtre.

Bonnaud, dont la poursuite m'a procur l'heureuse rencontre de
Tailhade, a repris sa place  la table o tout  l'heure je l'avais
aperu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hsite pas 
reconnatre mon camarade de collge, Lacour, qui, me voyant en
confrence avec Tailhade, n'a point os nous interrompre. Et nous
voil faisant sur nous-mmes un retour de quelques annes. Nous tions
voisins de classe en rhtorique et nous voquons prsentement la
physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le
dsespoir en refusant de satisfaire  ses vieilles manies. C'tait un
fort en thme dont la jeunesse universitaire s'tait coule parmi les
moroses alles du jardin des Racines Grecques. Son principal dada
consistait  vouloir qu'on pronont en franais comme en latin toutes
les lettres, ce qui lui donnait une locution des plus pittoresques,
surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu dfiant de lui-mme,
il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces
traductions juxta-linaires que les lves paresseux se procurent 
l'insu des familles et des rptiteurs pour abrger leur ouvrage.
Nanmoins, dsireux de cacher aux yeux des lves cette faiblesse qui
pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction
sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions
follement  surprendre son mange pour soulever sans tre vu dans les
passages difficiles le volume qui lui masquait son corrig. Un d'entre
nous s'tant avis de lui soustraire un jour le texte sauveur, il
faillit devenir fou de colre et nous fit passer  d'autres exercices
sans trouver de raison pour s'en expliquer.

La musique du vers franais tait pour lui lettre morte et sa mmoire
se refusait  enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la
soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait  dcorer de
conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se
pouvaient prter  cette opration. Je me souviens qu'il rcitait le
misanthrope de la faon suivante:

    PHILINTE

    _Mais_ qu'est-ce donc, _mais_ qu'avez-vous

    ALCESTE

                _Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc.

ce qui dotait de quatre pieds supplmentaires le premier vers de cette
Comdie.

Si je lutinai la muse durant le sjour d'un an que je fis dans la
classe du pre Milon (nous l'appelions ainsi  cause de sa
prdilection marque pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce
digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible
qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La posie
tait, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver
de deux ou trois contre-sens qui me furent amrement reprochs. Encore
un dtail comique sur ce brave universitaire! Toujours dfiant de ses
facults, il avait imagin le systme des _poils_ crits. Chez lui, la
moindre observation tournait au discours et ncessitait une rdaction
spciale dont il donnait lecture au patient.

Une bonne gat nous vient  rveiller ces souvenirs, et Bonnaud
parat prendre plaisir  nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que
nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achev, me
vient apporter le numro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le
_Petit Bleu_. En premire page, une chronique de lui sur la
Dcentralisation Littraire sollicite mon attention et je constate
aprs l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cit gaie,
mais aussi un centre littraire de tout premier ordre. Je dtache 
votre intention, en mme temps que les vers exquis cits au cours de
la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le
critique les accompagne.

L'article a t inspir par une rception que l'Association des
tudiants de Toulouse fit au pote pour lui donner, en mme temps
qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperu de la
littrature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


_Le Petit Bleu_

(Article Dcentralisation, par L. TAILHADE).

Voici d'abord un fragment de grce toute virgilienne, d'une copieuse
glogue donne par M. Raymond Marival  la beaut classique des filles
du Midi. Thodore Aubanel reconnatrait dans la Nre de Marival une
hritire de sa Vnus d'Arles, soeur des belles Provenales qui vont
sous le soleil, la gorge dcouverte, se rjouissant au combat des
taureaux, de l'amour et de la mort.

    O Nre, la vie au seuil de ma demeure
    S'coule avec lenteur pareille chaque jour,
    Et le cadran, o le soleil marque les heures,
    Me dit: travail, repos et rve tour  tour.

    Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mrs
    Me donne des raisins becquets des palombes
    Et ce clair ruisseau cle en ses anses profondes,

    Des poissons diaprs d'meraude et d'azur.
    Si ta chair dlicate et fragile aux ampoules
    Rpugne au baiser pre et mle du soleil,
    Je sais,  mon amie, un coin o le sommeil

    Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule.
    L, les roseaux du bord, garantis des ts,
    Berce des songes d'or  leur ombre abrits.

Si les alexandrins de Raymond Marival font songer  Virgile, au charme
langoureux des bucoliques, voici d'un panthisme  la Lucrce quelques
strophes de Maurice Magre, pote plein de promesses et qui a _tenu_
dj:

    O creuseurs de sillons ou fils des pres landes,
    Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents,
    Vos mains lvent au ciel des branches en offrande
    Comme un don printanier des grands bois enivrants...
    Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des bls!
    O victoire de la nature et de la vie!
    Vous planterez des arbres verts et smerez
    Sur le sommet des hautes tours ensevelies.
    Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant
    Et le sang de vos doigts purifiera la terre
    Et le soleil fera jaillir entre les pierres
    Les divines moissons et les beaux fruits vivants.
    Et plus tard, quand les gerbes d'or amonceles
    Remplaceront les temples morts et les maisons,
    Quand le sang de la vigne et des grappes foules
    Coulera dans un bruit de rire et de chansons,
    Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes,
    Trouveront en creusant des armes, des colliers,
    Ce qui fut la parure et l'clat des guerriers,
    Ce qui fut le caprice et la beaut des femmes...

Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui
sont devant mes yeux, je voudrais proclamer  tous le nom de ces
nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les
manifestations de la beaut. Je finirai nanmoins par une brve lgie
de Gabriel Tallet, nuance de gris et de rose mourant comme un
crpuscule d'automne:


TRISTESSE DE DIMANCHE

    L'clat du grand soleil ne luit plus en mon coeur
    Comme aux jours en alls de mon enfance claire,
    Et le dimanche bleu mme ne peut me plaire
    Que j'aimais tant pour sa lumire et sa douceur,

    Je ne sais plus aller aux vpres glorieuses,
    Les vpres d'or o, pour chanter l'hymne d'espoir,
    La pauvre aeule avait vtu le chle noir;
    Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!

    Pour les ftes mon corps est las de se parer:
    J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumire.
    Allez! la solitude est bonne  ma misre...
    Le soleil m'a bless de tristesses  pleurer!

    Oh! pourquoi suis-je donc fatigu de sa flamme?
    Ce sont les mmes fleurs qu'il fait monter vers lui,
    C'est la mme clart qui sur mon front a lui:
    Encor si j'entendais les cloches dans mon me...

    Hlas! les doigts subtils l'ont dfaite  plaisir,
    Et si je reste sourd  la rumeur qui chante,
    C'est que j'coute l'air de la chanson mchante:
    Le soleil m'a bless de tristesse  mourir.

Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grce exquise de mlancolie, une
morbidesse  la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un
Sainte-Beuve d'aprs les _Consolations et les Penses d'Aot_.




    Toulouse.


Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au
Thtre des Varits et nous avons eu la joie de dire nos oeuvres
devant une salle vibrante prte  saisir les moindres nuances et 
donner les plus bruyants tmoignages de sa vive satisfaction. Pour mon
compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des
oeuvres d'une note d'art un peu plus affine, j'ose croire, que
celle de mes premires chansons avec lesquelles Jules Mevisto,
le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succs des plus
retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse
Bleue_, la _Lgende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs anes
dj populaires; _Mimi_, le _Machabe_, la _Morgue_, la _Mort du
Propre--rien_ aux auditeurs subtils du Thtre des Varits, et les
musiques dlicates et soignes des compositeurs Missa et Mulder n'ont
pas eu de peine  triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston
Maquis.

A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut
que je vous narre le dml charmant que j'eus avec lui ces mois
derniers.

Il vous souvient que, lors de mes dbuts dans la chanson, je portai
mes premires oeuvres  Gaston Maquis, lequel aprs mille difficults
se chargea de les diter  la condition toutefois d'en signer les
musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus
importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine
d'adapter mes vers sur des musiques adquates, il lui avait suffi de
se livrer sur ces musiques  un lger travail de dmarquage pour en
tre rtribu, comme collaborateur d'abord, comme diteur ensuite.
Mais laissons de ct ces dtails de cuisine.

Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les dbutants, je me
contentai de signer une feuille de cession de mes oeuvres  ce
commerant. En mme temps, je l'avisai que mon intention tait de
runir plus tard en volume mes chansons parses avec la musique de
chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficults.

Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant aprs la publication de
mon volume: _Chansons Naves et Perverses_, une assignation par
laquelle il m'tait demand trois mille francs de dommages-intrts
pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues  Gaston
Maquis.--Notez bien qu' ce moment les six chansons en question
avaient puis le succs possible et rapport tant par la vente que
par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois
suprieures  celles qui m'avaient t alloues. En prsence d'un
procs qui pouvait traner en longueur et menacer le succs du volume,
force me fut de transiger et de rembourser intgralement  ce joli
monsieur, l'argent qu'il m'avait donn pour mes chansons.--Si vous
ajoutez  cela qu'il en demeure nanmoins propritaire exclusif, vous
pourrez qualifier sa conduite,  moins toutefois que vous ne trouviez
pas dans la langue d'expressions assez mprisantes, ce qui ne me
surprendrait point.

Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'tendre sur des
dtails qui, je l'avoue, sont trangers aux choses de la tourne
proprement dite. Je vous cris comme je causerais avec vous les coudes
sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation
d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire
renoncer  me lire jusqu'au bout.

Soucieux de tenir la promesse faite la veille  Laurent Tailhade, je
me suis lev htivement ce matin vers dix heures. L'excellent pote
avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer trs
longuement, demeure tout comme moi  l'htel Capoul. Un interminable
couloir travers, je me trouve  sa porte. Le bruit d'une conversation
trs curieuse me parvient  travers la mince cloison de bois; je
frappe et me trouve en prsence des deux potes toulousains, MM.
Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les
beaux vers dans le numro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon
dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions
relatives  la rdaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune
littrature Toulousaine, et qui ne le cde en rien, comme tenue
artistique, je l'ose dire sans crainte d'tre dmenti, aux premiers
d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure
de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc.

Aprs une brve prsentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins
de sa toilette matinale, ce qui ne l'empche pas de dicter  ces
messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet
se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les
coulisses le jeu de nos pices d'ombres et les personnages en zinc de
l'_Epope_ de Caran d'Ache. Mais dj Tailhade est prt 
m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il
connat dj pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les
chaussures luisantes de cirage du mastro, attendent qu'on les vienne
cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entre dans la chambre.
Mulder carquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses
souliers en lui disant: Matre, je vous offre ces fleurs.

Oh! l'heure dlicieuse passe  djeuner dans un caf voisin... sans
prjudice, bien entendu, des propos changs et des projets remus. Je
demande  mon hte mille dtails sur sa maladie et sur son traitement,
et aussi sur la reprise de ses travaux aprs la convalescence. Il me
les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est dcid 
rentrer dans sa famille, il avait cess d'esprer en la possibilit
d'une cure radicale, fatigu qu'il tait de plusieurs tentatives
infructueuses commences en des maisons de sant. Il a fallu toute la
confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur
Remond, pour qu'il consentt au dernier essai dont il est sorti
victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas trs nombreux
qui dmontrent l'inanit absolue dans le traitement de la
morphinomanie, de la mthode gradue. C'est par la rclusion et par la
privation totale de morphine qu'il est parvenu  se gurir; mais il
convient lui-mme que le souvenir des angoisses prouves pendant
cette cure hroque lui ferait prfrer la mort immdiate si c'tait 
recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une
oeuvre importante, il me rpond que pour ne se point imposer
d'excessives fatigues, il a prfr remettre aux annes qui suivront,
l'excution de certains projets d'oeuvres sociales, et ne se donner
pour quelque temps encore qu' de menus travaux littraires, tels que
chroniques et pomes de courte haleine. Pour cette anne, me dit-il,
je considrerai ma gurison comme un chef-d'oeuvre suffisant, et
vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funbres que
ses meilleurs amis portaient sur son compte, voil dix mois  peine.

N'empche que tout en se voulant dfendre de travailler, ce cher
Tailhade a donn aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est
reconquis sur la morphine, des preuves d'une activit littraire dont
bien des gens en parfaite sant voudraient tre capables. Des
chroniques parues dans la _Dpche_, une entre autres sur le pote
Georges Fours qu'il considre comme le dernier des Albigeois et sur
lequel Armand Silvestre fit rcemment une trs belle confrence, ont
pu montrer que les qualits si personnelles du brillant crivain n'ont
rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est impos. Pour ses
vers, je veux en exemple vous donner la suivante pice, _Hymne
Antique_ qu'il m'a dite, aprs le caf, durant ces religieuses
minutes, d'aprs un bon repas, o l'esprit se rveille pour couter
les suaves musiques et les vers harmonieux.


HYMNE ANTIQUE

      A mon ami MAURICE MAGRE.

    Aphrodite, desse immortelle aux beaux rires,
    Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,
    Pour toi les coeurs mortels chantent comme des lyres
    Et le printemps gonfle de sve les pommiers.

    Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,
    Qui courbes  ton joug les monstres furieux,
    Qui fais voler la lvre  la lvre ravie,
    Cypris! O volupt des hommes et des dieux!

    C'est par toi que le soir,  l'ombre des alles,
    Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,
    Les phbes, sous les ramures emperles
    Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;

    C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,
    La rose dit au vent son dsir embaum
    Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante,
    Sa couronne et son coeur au bras du bien-aim.

    Et c'est toi qui rythmant les divines toiles
    Fais tressaillir d'amour le coeur de l'univers
    Afin que l'harmonie en qui tu te dvoiles
    Apprenne aux hommes purs  composer des vers.

    Je t'implore,  desse immense et vnrable,
    Soit que glorifiant les rosiers rajeunis
    Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'rable,
    Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;

    Soit que le dur Ars t'enchane  sa victoire,
    Soit que domptant les flots, Matresse des amours,
    Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,
    Mon encens  tes pieds s'exhalera toujours!

    Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,
    Et, pote vtu d'orgueilleuse splendeur,
    O reine, qui formas et gouvernes le monde,
    Avant tout garde-moi de l'infme laideur.

    Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,
    Que mon dernier soupir ait un puissant cho;
    Et, pour qu'un jour mon me en plein soleil renaisse,
    Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.

      LAURENT TAILHADE.

Oh! la belle et grande et simple langue potique qui s'exprime en les
vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gr, surtout  ce pote
imprgn d'hellnisme et de latinit, d'avoir abandonn les mandres
caverneux du symbole et du dcadisme o son amour du rare et du
prcieux l'induisirent un temps. Son retour  la simplicit me semble
du meilleur augure pour l'oeuvre attendue de sa maturit, et j'y vois
pour ma part un paralllisme  tablir avec son retour dfinitif aux
lois physiques de la nature, laquelle, pour tre simple toujours et
nullement complexe, ne me parat manquer ni de puret ni de grandeur.




    Toulouse le


La faveur du public ne nous a pas abandonns hier soir, et tout porte
 croire que la soire d'aujourd'hui va dignement clturer la srie de
nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu dterminer ce
cher Tailhade  comparatre avec nous sur le chariot de Thespis et 
dire lui-mme en public cette bluette clbre de son volume le _Jardin
des Rves_, qui commence par ce quatrain:

    Le doux rve que tu nias
    S'est hier gar parmi
    Les lys et les ptunias,
    Fleurs de mon automne accalmi.

Il a dit aussi ce merveilleux pome qui s'intitule: la _Mort
d'Ophlie_ et que pour la premire fois j'avais entendu ces deux ans
passs, voltigeant aux lvres prcieuses de Mlle Wanda da Boncza,
alors seulement laurate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que
tous les spectateurs ont partag la joie pure de mes camarades et de
moi-mme  l'audition de ce chef-d'oeuvre de posie et d'motion, car
Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous
prtant pour quelques minutes l'clat de son prestigieux talent, le
pote des _Vitraux_ donnait  notre compagnie une vidente preuve de
son estime d'artiste et ce nous tait un prcieux rconfort.

Mais je ne vous ai cont qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon
entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas
rests  l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire
les vers sonores. Ma curiosit n'et t qu' demi satisfaite, et j'ai
harcel mon pote de tant et tant de questions que pour n'avoir point
la fatigue de rpondre  toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une
liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes
fidlement relats m'ont difi sur le prtendu repos qu'il gote 
Toulouse. J'y ai vu, sans prjudice de nombreuses chroniques et de
quelques pomes, des compte-rendus d'une confrence qu'il fit le mois
pass sur son camarade Stphane Mallarm. Pensez-vous, cousine, qu'il
y ait en France beaucoup de villes o l'annonce d'une confrence sur
Mallarm aurait quelques chances de runir des auditeurs? Je ne crois
pas et j'ose affirmer qu'aprs Paris, Toulouse est bien le seul centre
important de France o des questions de littrature un peu
transcendante peuvent trouver un public pour les our dbattre. Au
sujet de cette confrence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas
pour s'tonner de peu, me communique un article du _Messager de
Toulouse_ en lequel il n'est pas  proprement parler couvert de fleurs
et combl de louanges. Je me suis permis de le dcouper  votre
intention. Vous y verrez de quelle virulente faon la polmique
littraire se pratique en la cit des jeux floraux. L'article est d'un
parti pris clatant, il est d'autant plus curieux  lire, et son
auteur serait peut-tre un trs dangereux adversaire, s'il cherchait
querelle  bon escient.


M. Laurent TAILHADE.

Faut-il le dire? Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en
lui faisant une rclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un
anarchiste dans le domaine des ides littraires. Et s'il n'a pas des
ides anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas
d'ides du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes
surtout; mais les questions de thorie le laissent indiffrent. Il ne
s'meut et ne se met en frais que sur les questions de personne.

L'annonce de sa confrence sur _Stphane Mallarm_ avait attir un
nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands
de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner.
Mais les uns et les autres ont t vols; en revanche, ils ont t
profondment ennuys.

Le dbut cependant tait plein de promesses ou de menaces; une phrase
sur l'ignoble bon sens semblait grosse de paradoxes; elle ne l'tait
que de phrases vides et sonores. Quelques dtails sur les _mardis_ de
Mallarm et sur les _mardistes_, habitus de son logis de la rue de
Rome,--de vieux articles de journal sur les procds syntaxiques et
prosodiques du rformateur--la lecture de quelques-uns de ses vers,
dont l'interprtation, a dit le confrencier, serait parfaitement
inutile attendu qu'elle est impossible--telle fut cette confrence,
btie  la diable, compose de pices mal jointes, sans ide gnrale,
sans ides de dtail, mais toute hrisse de pointes et d'pigrammes
sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrs, Ren Ghil, Jean Moras,
Henri de Rgnier, et gnralement sur tous les potes et prosateurs de
ce temps, sans excepter Stphane Mallarm lui-mme--dont la valeur
pourtant tait proclame ingalable.

M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystre! Ce qui est
clair, ce qui est certain, ce qui est vident jusqu' tre gnant,
vexant et intolrable, c'est qu'il est tailhadiste, si j'ose
employer cet adjectif encore indit. Jamais l'hypertrophie du moi,
ce mal des gens de lettres ne s'tait manifeste avec tant de
prtentieuse navet. Je n'ai pas siffl, tant j'avais piti; mais
j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les
portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'tais
bien sr qui ne viendrait pas:  savoir la preuve que, sous cet
orateur aux grces tapageuses, il y avait un penseur mme dvoy. Il
n'y a pas mme tout  fait un Parisien; car M. Tailhade est bien rest
de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez.
M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle
voix, aux sonorits de cuivre;--il a aussi une belle tte, sarrasine
et monacale, a crit Mallarm, et reste sarrasine malgr cet clat
de bombe que le mme Mallarm, appelle _un accident politique intrus
dans sa pure verrire_. En voil assez pour expliquer qu'on s'crase
aux portes!

    C. A.


(_Le Messager de Toulouse._)

    6 Fvrier, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps  vous montrer point
par point le non fond de ce rquisitoire. Je laisse  Laurent
Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-mme
de tous les reproches sus-mentionns. Sans avoir entendu sa confrence
sur Mallarm, j'ose affirmer qu'elle tait intressante et tout au
moins curieuse, car le sujet lui devait tre plus qu' personne
familier, riche, par consquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'tre point anarchiste nous laisse plus
qu'indiffrents; celui d'tre goste et de s'exalter  lui-mme sa
personnalit n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en
est un, me semble commun  tous les artistes; seule une insinuation
pourrait tre offensante celle de l'absence d'ides. Aussi, me
saurez-vous gr de vous adresser une dcoupure encore, la reproduction
intgrale du discours prononc par Tailhade, en l'honneur d'Armand
Silvestre son matre et son ami,  l'occasion d'un banquet offert au
conteur pote, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez,  sa
suite, la trs frache et trs spirituelle rponse de Silvestre dont
la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures
et de beaucoup d'envie.

Ce n'est point sans quelque hsitation que je prends ici la parole,
pour saluer la bienvenue d'un Matre illustre et cher, en un pareil
concours d'amis plus autoriss que moi pour ce glorieux office. Les
flibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments
avec loquence, et, prs d'eux, mes jeunes amis de _l'Effort_:
Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la
langue d'Oc et du bien dire Franais, peuvent mieux que moi, sinon
d'un coeur plus sincre, acclamer le pote impeccable, le prosateur
classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre.
Mais, quelque dfaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne
saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon
affectueuse gratitude  celui qui fut l'ducateur de ma pense
adolescente,  l'an dont les nobles soins m'ont confr, jadis,
l'initiative artistique.

Peut-tre vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir dj lointain
de _Dimitri_, au Capitole. Pour la premire fois l'honneur me fut
imparti d'approcher le grand pote auquel mes rves juvniles
tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanit
prend ici pour excuse la fuite des annes, je me plairai  dire que,
mme en ce temps-l, je n'tais pas tout  fait un inconnu pour vous.
Dfrant aux voeux paternels, j'avais cueilli dans le parterre
mtallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rtrospectives
auxquelles un acadmicien lgiaque a bien voulu prter, nagure,
l'clat de ses palmes vertes et de sa modernit. Vos louanges
daignrent exalter les vers du petit provincial stigmatis par les
Jeux-Floraux. Je reus de vous la premire confirmation de cette
gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout crivain doit porter
empreinte dans son coeur, sous peine d'ignorer  jamais la
signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortune,
jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A
l'ombre de votre splendeur j'ai got quelquefois la chre illusion de
me croire pote, car le gnie peut, comme le soleil, dorer de
magnificence les plantes erratiques et les astres infrieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi hassable, ce n'est point la
curiosit de satisfaire quelque puril orgueil, mais bien le
ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours.
En aucun lieu du monde, la sincrit de mon hommage ne pourrait
clater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption,
dans ce Toulouse o, comme dit le pote:

    Je vous ai tout de suite et librement aim
    Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agrable cit! Vous en ftes,  matre, la capitale de vos penses,
conduisant votre Apollon au travers de la cit Palladienne, pour y
chanter, en un verbe inspir, les Divinits immortelles du monde
paen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beaut. Ces dieux latins
que vous voquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos
pomes ternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races
privilgies auxquelles deux mille ans de btardise, de tnbres, de
supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions
antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins
de la Rome papale n'ont pu rduire  ce nant d'hbtude qui, selon
Diderot, constitue l'tat de grce et la matresse vertu des
Christicoles.

Oui, c'est  juste titre, Armand Silvestre, que vous chrissez
Toulouse, d'une particulire dilection, vous dont les strophes
radieuses s'rigent en plein azur, comme les blanches dits de
Phidias et de Clomne, vous qui, parmi les dformations et le mauvais
got d'une littrature  son couchant, gardez, sans peur et sans
reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de
la mtrique Franaise.

N'tes-vous pas un roi intellectuel de cette mtropole d'Occitanie?
Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut,
depuis les jours lointains de la conqute romaine, un site lu pour
les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pense.
Ni les hordes abjectes des croiss, ni la troupe sclrate des prtres
ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours
superbe dont les rameaux n'ont cess de verdoyer. En vain, les
bourreaux sacrs: Innocent III et ce monstrueux Grgoire IX et
Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des
fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses
droits imprescriptibles. Ici, la race indo-europenne, malgr la nuit
mdivale et ce noir crpuscule de la monarchie absolue, rejeta
l'imposture galilenne, sous l'oeil des pontifes et des tyrans. Elle
vomit sans cesse avec dgot l'idole juive que des bateleurs
sanglants prtendaient imposer  ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher,
et Villars, le pied-plat, protestrent, au nom du vrai, contre le
dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen ge
toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers
sicles de la lutte, le dpart de nos anctres vers la justice, vers
la raison.

Lutte sacre o le trsor des veines gnreuses paya la ranon de
l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre
l'intelligence et les dmons de la Nuit, il me semble que la pense
ouvre plus largement son aile dlivre.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, matre
bien-aim du Gai-Savoir, la terre fconde par un sang magnanime, la
terre des morts pour la Libert sera pour jamais la patrie des potes.

Comme Athnes, Toulouse a sa desse ponyme, la Sagesse elle-mme.
Comme la cit de Pallas, elle porte au front une couronne de
violettes, tandis que la cigale, soeur clatante des muses, sert de
parure  ses cheveux. Toujours prte aux actions vhmentes comme aux
rves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de
bronze que, dompteur s pierres vives, notre Antonin Merci donne pour
monture au Gnie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et
calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.

       *       *       *       *       *

A vanter, comme je fais, Toulouse en votre prsence, je sais, Armand
Silvestre, que je loue  votre gr ces rythmes somptueux o, dans un
langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la prennit du sang
latin.

A remmorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je
clbre en vous l'un des plus nobles hritiers de cette noble terre
d'Oc. Vous avez chant--en quel verbe magique!--l'Amour qui dcore nos
tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme
vaillant, les peuples libres et les cits robustes. Votre inspiration
jaillit du sol natal, ensemenc par les hros, par les martyrs.

       *       *       *       *       *

Lorsque le fondateur de Rome eut limit l'enceinte de la ville future;
quand il eut enfoui dans le pomoerium la motte de terre paternelle
ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tte
frachement dcolle et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple
Romain s'leva, quelque chose de la vie de l'tre humain rchauffant
les pierres entasses.

De mme, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous
les pleurs, toutes les allgresses de l'humanit que nous sommes.
C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le pote vridique
dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher  Virgile
comme  Rabelais, le porte-lyre qui montre la route  ses frres en
marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idal de la justice, de
l'amour de la raison et de la libert.

_Je bois au pote_ Armand Silvestre.

    LAURENT TAILHADE.


Rponse de A. SILVESTRE.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amiti, tant les plus
anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que
nous nous connaissons dj. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous
tiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, lve de
rhtorique de Toulouse quand j'tais dj un trentenaire avr.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mres ont
raffol: _La Bibliothque de mon oncle_? J'avais un oncle aussi 
Toulouse, et cet oncle avait une bibliothque riche de la collection
complte des _Annales des Ponts et Chausses_, et de quelques atlas
classiques, ceux dont Sarcey a dit si lgamment, un jour dans notre
_Dpche_, que tous les atlas taient _kif kif bourrico_.

Dans ce rpertoire plutt srieux, je dcouvris un volume dpareill
des _Concours des Jeux Floraux_ et, dans ce volume, une pice de vous,
o se rvlait si bien l'excellent pote que vous deviez tre que je
vous consacrai deux colonnes du _Moniteur universel_ o je pratiquais
alors, ce qui me valut une fire semonce de monsieur votre
pre--magistrat comme le mien.--Vous m'excuserez encore, mon cher ami,
mais je dois vous dire que ce premier pome tait fort empreint de la
manire de Leconte de Lisle que vous avez appel depuis un _Pasteur
d'lphants_ et qui ne se doutait gure qu'il comptait un cygne dans
son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oubli
que je vous avais salu au seuil de la vie littraire, et devenu le
pote d'essence purement latine et le merveilleux prosateur franais
que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de
retarder par des prfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touch au monde que ce filial souvenir et, en change
des voeux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense
que j'ai prouve, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle
langue,  vous voir reprendre, aprs les longues preuves, votre plume
courageuse et vaillante, des sottises et des lchets humaines, en
mme temps que fidle sans merci  vos premires amitis.

    28 janvier 1897. Toulouse.




    Tarbes.


Mieux vaut Tarbes que jamais tel est le dplorable calembour
qu'aprs six heures d'incarcration nous arrache l'entre en gare.
Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble
l'avoir entendu attribuer  M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya 
brle pourpoint  je ne sais quel interwiver.

Le paysage, de Toulouse  Tarbes, est joli au possible et d'une
blouissante varit. L'oeil ravi voit natre et se succder les
assises du majestueux massif Pyrnen: un ruban de neige formant une
ligne horizontale presque rgulire, coupe en deux les plus levs de
ces ultimes mamelons, et, sous le soleil dclinant de quatre heures,
avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontres, tout ce
paysage a des airs de fte.

En gare de Lannemezan, ville natale du pote Laurent Tailhade, porte
vers nous par la brise frache du soir qui vient, une musique
champtre o dominent des flageolets et des fltes nous apporte l'cho
des danses villageoises dont les habitants de cet heureux pays sont
des amateurs passionns.

Le thtre Caton, o sont venues en foule les Altesses intellectuelles
composant le Tarbes des premires, est tout simplement un cirque 
deux fins, se pouvant prter avec quelques accommodements aux
exigences des reprsentations thtrales. Il en rsulte ceci que
l'acoustique en est dplorable et qu'il se faut gosiller pour tre
compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum  bout de
forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas lev: Un agent
s'approche de Salis et sans mnagements lui veut intimer l'ordre de
commencer. Jamais reprsentant de l'autorit ne fut plus mal
accueilli. Sachez, triple brute et quadruple imbcile, que vous
parlez  M. Rodolphe Salis, chevalier de la Lgion d'Honneur,
chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur
plnipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M... et ce disant
Salis montrait au gardien de la paix une ouverture mnage entre deux
portants, vers laquelle se hta le pauvre bougre mdus, aprs quoi il
clatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet
incident.

Notre camarade Gondoin, ancien professeur au Lyce de Tarbes, a eu ce
soir les honneurs de la reprsentation. J'ai nglig de vous parler
jusqu' cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il
runit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant
copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me ddier.


ENQUTE SUR LA MARINE

        Au bon pote GABRIEL MONTOYA.

Air, _du banquet des Maires de Mac Nab_.

    M'sieur Pell'tan dclarait hier
    Qu'not' marine tait suranne,
    Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,
    Si la guerre tait dclare:
    Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,
    Sont, disait-il, dans la pure!

    J'vous avou' qu'a m'a renvers,
    Car une flotte, il faut qu'a flotte;
    C' n'est pas la pein' d't' cuirass,
    Si l'on chavire  propos d'bottes!

    Aussitt j'suis all trouver
    Notre doux Prsident Flisque
    Et m'suis empress d'lui d'mander
    Si c'tait vrai qu'nous courions l'risque
    De voir tous nos navir's flotter
    A quq' chos' prs comm' l'oblisque?

    Flisq' m'a d'abord dclar
    Que, bien qu' parfois on le dbine,
    Il n'a point la marin' dans l'nez,
    Puisqu'il mit l'nez dans la marine!

    Ensuite il s'est mis  m'donner
    Force dtails sur nos navires;
    Il m'a dit qu' nous devions compter,
    Mme en mettant les chos's au pire,
    Quat' vaisseaux qui pourraient marcher
    Sans qu'un seul des quatre chavire!

    Alors il m'a serr la main,
    S'excusant de n' pas me r'conduire,
    Et moi j'ai repris mon chemin
    Afin d'continuer  m'instruire.

    J'suis all voir ce bon Lockroy,
    Lui f'sant part de mon inquitude
    Il m'a vit' rpondu: J' te crois
    Qu' not' flotte est en dcrpitude!
    Il n'y a gur' qu'un navire en bois
    Qui march', parc' qu'il a l'habitude!

    Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,
    Pour rendre not' marine prospre,
    Il nous faudra plus de cent ans,
    Si j' ne r'viens pas au Ministre!

    Aprs a, j'suis parti rveur,
    Roulant ce projet dans ma tte
    Que, sur not' plus mauvais croiseur,
    On embarque, un jour de tempte,
    Tous nos dputs, snateurs,
    Et qu'on leur fass' piquer un' tte!

    Alors j'suis sr que tout d'un coup
    Not' flott' deviendrait magnifique,
    Car ces blagueurs nous mont' le coup:
    C'est c' qu'on appell' la politique!

      JULES GONDOIN.




    Agen.


Une des cits sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la
France, Agen que les tymologistes les plus savants dnomment aussi
Prunpolis est en proie aux ingnieurs et aux dmolisseurs. Dans
quelques annes ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront
plus ou moins vite, une belle avenue plante d'arbres offrira son
ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligs d'effectuer
avec mille prcautions un trajet d'environ deux cents mtres  travers
des terrains vagues sems de pltre et de gravats.

En mme temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre
littraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans
la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas  son actif des pomes de
l'envergure de _Mireille_ et de _Calendal_ pour lesquels il faut bien
reconnatre d'ailleurs que Mistral s'est forg  lui-mme un
dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des oeuvres clbres
et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le pote
justement admir de l'_Abuglo de Castelgui_ et d'une infinit
d'oeuvres charmantes, et de posies pour la plupart idylliques que
tout le monde ici, sait par coeur.

Et, tenez, sans mme franchir le dsagrable passage dont je vous
parlais prcdemment, sans mme rentrer en ville, vous trouvez, ds la
gare,  qui parler. Le buffetier en personne est une clbrit
littraire, et non point une de ces gloires locales nes d'un speech
o d'une improvisation faite  la prfecture aprs un banquet, mais
une gloire dont le vocable imprim tout vif s'tale en premire page
d'une des plus importantes revues littraires du Sud-Ouest. Vous
n'tes pas sans avoir ou le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-mme,
petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en
djeunons pas moins au buffet, malgr l'htel proche, simplement par
bonne confraternit.

Plt au ciel que nous y eussions galement dn, car, vritablement,
je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous
fmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier
 tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fmes conduits par un ami
rencontr, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits.
Je me suis amus en un tableautin de quelques vers  dpeindre la
physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces
lignes; et toi, Charles Cros, matre du genre, pardon!

    Voici le restaurant  prix fixe: Un cinquante;
    L'unique rendez-vous de la gent consquente,
    Capitaine en retraite et commis percepteur.
    Une patronne paisse, au rire adulateur,
    Vous reoit ds la porte, et d'un trait numre
    Les plats que son cher fils lve  la primaire
    Consigne tous les soirs avant d'aller au lit
    Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali.
    Un potage, un rti, des petits pois au beurre
    Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure;
    La conversation roule sur les impts
    Que l'on supprime en allgeant les derniers pots,
    Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste
    L'huile mlancolique et le vinaigre triste.

Au thtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est
venu ds les premiers instants troubler quelque peu la marche normale
du spectacle et donner  Salis l'occasion d'un vif succs oratoire.

Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre
barnum exaltant la nudit splendide de Colombine, flagellait
vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM.
Branger, Frdric Passy, etc., voici qu'un cri s'lve des fauteuils:
Soyez propre!

Dans l'ombre paisse de la salle, Salis ne parvient pas  distinguer
son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a mprise de sa
part sur le sens du boniment, et secondement lchet  profiter ainsi
de l'ombre pour troubler la reprsentation.

Nouvelle rplique de l'interrupteur accompagne d'une manifestation
hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que
suit un long clat de rire. Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul
imbcile, il a voulu se faire connatre: Sans me vouloir extasier sur
cette phrase, d'ailleurs spontanment mise, je vous la donne comme
souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une runion
publique.

A la sortie du thtre, nous apprenons que le trouble-fte de tout 
l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, rvoqu jadis
pour attentat  la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal
inspirs.




    Prigueux.


Contrairement  ce principe, qui veut que dans toute contre clbre
de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-mme en
mdiocre estime, je dois convenir que la truffe est  Prigueux en
singulire abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en
cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'oeuvre, des
truffes longuement brosses, mais toutes nues et sans apprt (j'ai vu
des amateurs mordre  mme la masse noire,  belles dents); puis une
omelette aux truffes, sans prjudice d'un canard aux truffes et d'une
salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de
chocolat piques dans la bombe glace simulaient des rondelles de
truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je
souponne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref,
je m'veille aprs de terribles cauchemars, causs sans doute par
l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais t
pourchass par je ne sais quels fantmes qui voulaient  toute force
me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du rveil, je baptise
Trufaldin mon garon de chambre. Dieu me damne si je remange des
truffes avant le vingtime sicle.




    Chteauroux.


Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du dpartement de
l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant  l'htel,
quelques minois dlurs qui s'en reviennent de la manufacture des
tabacs. Par une association d'ides bien naturelle, la vue de ces
troublantes cigarires nous remet en mmoire le chef d'oeuvre de Bizet
et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en
choeur la table d'hte o nous attend le djeuner. Cependant que
dfilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis,
Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami
Maurice Rollinat, le merveilleux pote des _Brandes_ et des
_Nvroses_, dont nous foulons prsentement le sol natal. Il espre
que, prvenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une
missive adresse de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au
thtre, les jeunes potes qui se font gloire d'appartenir  cette
cole du Chat Noir, dont il fut un temps lui-mme, l'toile justement
acclame.

Pour ma part, j'ai grande envie de connatre ce pote de frissons et
de fivres, dont la lecture aux environs de la vingtime anne, me fut
une vritable rvlation. C'est  Lyon, sur le quai de l'Htel-Dieu,
tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le
volume des _Nvroses_ attira mes regards. Le nom de Rollinat m'tait
 cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-tre
par quelque secrte prescience des joies qui m'allaient tre donnes,
que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture htive d'une des
premires pices du livre, _les Frissons_, fit de moi en quelques
minutes, un admirateur passionn du pote, qui pour peindre l'trange
subtilit de ses impressions, avait employ cette langue image et
prcise, savante et potique, et par dessus tout musicale et
chantante. Jugez plutt:

    Ils[2] rendent plus doux, plus trembls,
    Les aveux des amants troubls,
    Ils s'parpillent par les bls
        Et les ramures,
    Ils vont, orageux ou follets,
    De la montagne aux ruisselets
    Et sont les frres des reflets
        Et des murmures.

  [2] _Les frissons._

    Dans la femme o nous entassons
    Tant d'angoisse et tant de soupons.
    Dans la femme tout est frissons
        L'me et la robe;
    Oh! celui qu'on voudrait saisir!
    Mais  peine au gr du dsir
    A-t-il voqu le plaisir
        Qu'il se drobe.

et plus loin:

    Le subtil quintessenci
    Edgard Po net comme l'acier.
    Dgage un frisson de sorcier
        Qui vous envote,
    Delacroix donne  ce qu'il peint
    Un regard d'if ou de sapin
    Et la musique de Chopin
        Frissonne toute,

Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des _Nvroses_, tout
heureux de ma dcouverte, et que le soir mme, aprs ma lecture finie,
j'ajoutai mentalement un sige  ce Parnasse idal que se forge 
lui-mme tout homme pris de posie.

Depuis ce jour mon admiration premire et spontanment conue s'est
alimente par la lecture d'oeuvres nouvelles du pote des _Nvroses_;
peut-tre l'habitude et aussi la dcouverte du procd, lequel drive
quelque peu d'Edgard Po et de Beaudelaire, ont-elles mouss mon
engouement pour telle ou telle pice dans la note macabre ou terrible
si chre  Rollinat; mais en revanche, j'ai appris  aimer en lui le
peintre subtil et nuanc des divers aspects de la nature, et j'entends
non point l'artiste  la palette souple, qui sait bcler de chic ou
par  peu prs tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux
qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la fort, mlant son
souffle au souffle du vent dans les branches et son me  l'me
latente du monde vgtal.

Nul d'ailleurs n'est mieux plac que Rollinat pour s'imprgner de la
nature et pour la dcrire avec cette vrit si puissante qu'elle
touche  l'obsession. Au lieu de fixer sa rsidence  Paris o son
talent magistralement rvl lui composa dans peu de temps tout un
cnacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry o
Georges Sand, sa marraine, a plac l'action dramatique de quelques-uns
de ses chefs-d'oeuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement
parfait de toute gloire littraire, loin du blme et de l'adulation
des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'garer parmi les ravines
abruptes o parfois les branches des arbres prennent, sous
l'insuffisante clart lunaire, des airs fantmatiques et
recroquevills, comme des bras prts  l'tranglement. Son imagination
Edgard Poesque se complat  doter ces paysages  la Gustave Dor,
d'anormales apparitions, telles l'trange figure qu'il voque en son
pome _L'horoscope_:

    Un long Monsieur coiff d'un chapeau haut de forme
                      Me dit tout bas
    Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie
                      De son abord!
    Prenez garde, car vous avez la maladie
                      Dont je suis mort.

La reprsentation s'est coule au milieu d'un silence parfait
entrecoup de rires qui savaient souligner les bons endroits des
chansons d'actualit et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis
que dfilaient les ombres de Rivire et de Vignola. Le public de
Chteauroux peut compter pour un des mieux styls de province et
l'accueil qu'il nous a su faire tmoigne d'une bonne culture gnrale
et d'une ducation bien franaise dans le bon sens du mot.

La soire nous rservait d'ailleurs une surprise qui nous a donn
quelque peu la clef de cette initiation rapide aux cts un peu
spciaux de notre programme. Comme s'grenaient les notes ultimes du
Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une
coupe de Champagne dans un local situ non loin du thtre et dnomm
le Pierrot Noir.

Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en
miniature, avec un minuscule thtre d'ombres, pour lequel, en
attendant mieux, on se contente d'un cran en papier clair par un
bec de gaz. Le Pierrot Noir tant de fondation rcente (son existence
ne remonte pas au del d'un mois), ne compte pour le moment dans son
rpertoire que des chansons illustres par des dcoupages en carton,
voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est l le point
capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au rpertoire
du caf concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de
prfrence des lves de rhtorique et de philosophie; la chanson
populaire et le genre Bruant y sont reprsents par un brave ouvrier
menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bcl sur l'air de
_Saint-Lazare_ et _du Bois de Boulogne_ des couplets locaux o
l'observation gnralement piquante fait passer sur quelques
violations de l'usuelle et courante mtrique. Ce chevalier de la
varlope, brave garon s'il en fut, est trait avec gards par les fils
de famille qui constituent la majorit de ce petit cnacle littraire
et cette attitude est toute  l'honneur de l'intelligente et brave
jeunesse de Chteauroux.

En somme, et si j'excepte la dception que nous a cause l'absence de
Rollinat, en proie, nous a-t-on dit,  quelque crise d'intense
mlancolie, cette journe de Chteauroux demeurera une des meilleures
de notre ballade artistique.




    Bourges.


L'antique cit de Jacques Coeur nous est rvle  quelque distance,
par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathdrale aux tours
asymtriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protge
de son ombre les innombrables toits ardoiss o se joue par hasard un
rais de soleil.

Aprs nous tre extasis longuement  dtailler les figures des cinq
portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du
XIIIe au XVe sicle, un dsir nous prend,  Mulder et  moi,
d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de
vertige; et nous voil gravissant les quatre cents marches qui mnent
 l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend
dsagrablement un sous-officier et sa payse en train de se conter
fleurette  quatre-vingts mtres au-dessus de la place Saint-Etienne.
Leur mine dsappointe semble dire: o donc faut-il aller pour tre
seuls.

Le personnel fixe du thtre de Bourges est dans la dsolation. Le
directeur, dans l'impossibilit de faire face  ses affaires, s'est
envol ce matin mme avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses
pensionnaires font mal  voir; un vague espoir que tout n'est pas
perdu les fait rder autour du cabinet Directorial jusqu' l'heure o
va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutt que de
s'aller coucher ils prfrent prendre place  l'orchestre veuf de
musiciens; tout surpris de la nouveaut du spectacle et de l'imprvu
du boniment, ils oublient leur peine et finissent mme par donner le
signal des bravos! Pauvres gens tout de mme.

Or, voil franchie notre dernire tape. De bonne heure ce matin nous
avons pris en choeur l'express de Paris pour traverser  toute vitesse
les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel trs pur, veuf
de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'lve majestueusement
comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulverait. Par la
portire du wagon qui nous renferme nous assistons  l'veil lent du
ciel et des choses et sur la route parallle  la voie ferre, nous
dpassons, d'un vertigineux lan, des couples de boeufs sous le joug
se rendant au labour. Une chanson du jeune Clment Georges chante dans
ma mmoire, porte sur l'aile de la toute gracieuse mlodie que lui
sut broder Marie Krysinska:


MATUTINA

    De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;
    Sur les bois veills passe une frache haleine,
    Dernier souffle embaum des brises de la nuit;
    L'Aurore pand ses feux en nappe de lumire,
              Et la nature entire
              En un mystique bruit
    S'apprte  clbrer le nouveau jour qui luit.

    Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie
    Charme du laboureur la douce rverie,
    Tandis que l'oiselet cach dans le buisson
    Boit aux pistils des fleurs la rose attidie
              Et joint la mlodie
              De sa frle chanson
    Au cantique d'amour qui berce la moisson.

    La cloche du village annonant les matines,
    Egrne lentement ses notes argentines
    Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;
    Vers les cieux attidis levant son front austre,
              L'ouvrier de la terre
              Jette un appel touchant
    Et demande au bon Dieu de fconder son champ!




    Paris.


Rintgrer Paris un mardi-gras,  cinq heures de l'aprs midi, en l'an
de grce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la
joie du libre espace et l'imprvu des quotidiens dplacements, ce
n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaiet. Aprs
d'interminables dialogues avec des cochers acaritres qui, sous
prtexte d'encombrements et d'invitables lenteurs, exigent de doubles
salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure
qui va suivre marquera votre triomphale rentre en des pnates chers
 plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'coule et vous constatez
avec effroi, que le sapin requis stationne  la queue d'une infinit
d'autres,  l'intersection d'une rue traversire et des grands
boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne
faut pas esprer que le cocher tournera bride pour vous agrer; tel un
mouton panurgiaque, il suivra la file des automdons, ses frres, et
vous aurez peut-tre avant la nuit la satisfaction mrite, oh!
combien, de vous trouver face  face avec votre porte cochre.

Encore ai-je pass sous silence le cas, trs possible d'ailleurs, o,
furieux de vous sentir claquemur entre les parois de l'troit
vhicule, une curiosit vous prendra de passer la tte  la portire
pour constater par vous-mme les difficults d'une marche en avant:
alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours  porte de votre
visage quelque plaisant bien inspir pour vous adresser  bout portant
une poigne de confetti. Un brusque recul de votre part pour viter ce
projectile sera accompagn d'un heurt de votre occiput contre la paroi
suprieure du sapin, ce qui vous procurera, en mme temps qu'une
douleur trs vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de
crtins et votre cocher.

En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux
confetti insinu entre la paupire et le globe prcieux de votre oeil
y donnt naissance  mille et une complications pathologiques dont
vous m'pargnerez le dtail; mais je veux croire que vous en serez
quitte pour une bnigne ophtalmie.

Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugrez contre la
destine qui vous tient prisonnire  deux cents lieues de ce phare
pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans
hyperbole ma rentre au Logis. Encore ai-je failli  la vrit, en ne
vous la disant pas toute entire; mais je cde au remords qui, dj
m'accable et je continue: sachez donc que mes trois tages gravis, je
me trouvai dans l'impossibilit la plus absolue de faire manoeuvrer
dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu' ces
deux mois passs, m'avait servi de Ssame. On m'a cambriol,
pensai-je, et aprs m'tre puis en des efforts qui n'aboutirent
point j'envoyai qurir le serrurier. Ce praticien dut se rsigner,
aprs l'infructueux essai de plus de trente rossignols,  faire sauter
le pne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes
conquises les assigeants victorieux, par la brche. Que s'tait-il
produit? Rien que de trs simple. Et cependant une explication
s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense
pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous tiez
juste, vous faire bnir votre tat de petite rentire et la bonne
fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exigu
mais si jolie avec le lierre grimpant aux fentres, que vos pre et
mre vous ont laisse. Un voisin, retenez bien cette dfinition, car
elle est exacte  Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures
coteuses et trs capitonnes, o l'paisseur des murs et des tentures
ralise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un tre
dont les moeurs, les gots et l'ducation premire sont prcisment
inverses des vtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent
creuser encore l'abme impliqu par cette brve dfinition, vous
pouvez conclure que la guerre est l'tat de raison entre gens qui ont
achet trs cher le droit d'habiter des pices contigus ou
superposes et d'tre plusieurs fois le jour dshabills par
l'inquisitoriale prunelle du bipde nomm concierge.

Je suis donc afflig, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes
pchs, la dfinition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez
plutt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles
sa prsence ne me saurait causer aucun dsagrment,  savoir de huit
heures du matin  huit heures du soir. Il demeure forcment chez lui
le reste du temps, c'est--dire aux heures o les gens de race, dous
de quelque ducation et sachant la vie se plaisent  goter les joies
de la chorgraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble
de disgrce ce protozoaire est l'ennemi jur de toute harmonie et ne
prend plaisir qu'aux auditions nasonnes que des chanteurs de cour
viennent donner sous ses fentres sur le coup de midi. Je crois
l'avoir vu jeter deux sous et rclamer un bis  tel baryton en plein
vent dont la voix casse venait d'ructer la chanson des Bls d'or.

Comment concilier ces choses avec mon amour effrn des oeuvres de
Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques
modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable
et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir 
mon piano pour m'en rgaler? En ces heures de musicale ivresse et
d'harmonique batitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais
tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le
moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la fort.

Donc, quelques jours avant mon dpart pour cette glorieuse tourne
dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fmes
invits, Mulder et moi, en quelque mondaine soire qui prit fin, le
souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'nervement et un
peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de
musique nous poussa chez moi ttes baisses et le pote Haschichin,
Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontr, voulut bien
prendre part  notre matinale quipe. Bref, sept heures sonnaient ou
peu s'en faut, quand Mulder, en proie  l'harmonieux dlire qui cette
fois n'allait pas sans quelque logique, grenait sur mon Gaveau les
premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple pome
qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube
indcise et ple jusqu' l'embrasement complet du ciel. Hlas!
croiriez-vous que les dernires mesures de ce chef-d'oeuvre furent
troubles par l'insolite rptition de coups frapps  mon plancher,
 l'aide d'un manche  balai, faisant pour la circonstance office de
blier.

C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur
impnitent qui fumait sa pipe, les jambes replies sous lui dans
l'attitude d'un fakir.

Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde
oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire o les
notes claironnantes sonnent l'veil de la nature et comme autant de
radieuses fuses, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en
un pays de rve somptueusement voqu.

Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une
simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interprta comme
une bravade, la tempte des dernires mesures. Le fait est que je
l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas o rsonnait sa
bourgeoise colre, escalader l'tage qui nous spare. En quelques
secondes, il frappait  ma porte: L'esprit se rapproche, ricana de
Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, rpondis-je.

Je me contentai toutefois d'interpeller le fantme  travers la mince
cloison de bois, car j'entendais rugir cette bte colreuse et je me
souciais peu d'une conversation boxe. Je fis simplement valoir mon
droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi  des occupations mme
bruyantes. Au lieu de m'couter, l'irascible tailleur vocifra de plus
belle, m'adressant les pithtes les plus malsonnantes qui soient, en
sorte que si je n'avais cout que les protestations rvoltes de ma
conscience, je lui eusse peut-tre donn sur l'heure une leon de
convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le
mieux tait de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur.
Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le rcit fidle de
l'incident et se rjouissaient par avance de la condamnation
infaillible, laquelle vaudrait mieux  leur sens que toute brutale
intervention.

J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du
XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une
seconde assignation il envoya pour le reprsenter un de ces hommes
d'affaires dnomms avocats marrons, lequel avec srnit m'attribua
les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les
tmoins.

Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon
adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des tmoins
contradictoires, j'informai les deux amis prsents  l'algarade qu'ils
auraient  fournir,  telle date que je leur indiquais, une simple
narration des vnements. Le malheur voulait que je fusse absent de
Paris le jour o les tmoins devaient comparatre. L'ami charg par
moi de me reprsenter ne pt que dposer un tmoignage crit de Mulder
absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se
rendit pas  l'audience. De son ct, le tailleur pratique fit
comparatre une ouvrire qui, disait-il, avait prcisment couch en
son domicile le jour indiqu. Cette pauvre fille prfra me noircir et
m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part,
et comme second tmoin, mon adversaire prsentait un architecte, vieux
garon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'tait connue de
longue date, de par certains regards auxquels un homme exerc
reconnat vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un
grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il dclara
avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il
s'tendit hypocritement sur la frquence des sances musicales qui se
donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le
point de dpart et les injures qui seules devaient tre en cause, me
condamna  payer  mon dlicieux voisin cinquante francs de
dommages-intrts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodr
pour la musique.

Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se
conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire
logique, a donn par devant les hommes une apparence de raison. Fort
de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie
suivit de prs la signification du jugement. Les lenteurs de la poste
et l'indiffrence du concierge m'empchrent d'tre mis au courant de
toutes ces oprations qui s'effectuaient  Paris pendant que je humais
les effluves embaums et les brises tides de la baie de Monaco. Et
voil comment je trouvai en arrivant chez moi la porte force, les
meubles en dsordre et partout la trace odieuse que laissent aprs eux
les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont
l'illisible copie chrement paye, assure la ruine irrmdiable de
ceux que la loi n'a pas tout--fait accabls.

Vous dpeindre la colre qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'oeil
circulaire m'eut rvl de quelle infamie j'tais victime, je prfre
y renoncer, mais je vous dclare que je confondis dans une mme vision
spontane de carnage collectif, les physionomies mlophobes de mon
voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que
ce dernier ne ft que l'instrument de la loi dont je ptissais. Une
chose surtout porta mon indignation  de paroxystiques hauteurs, ce
fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier,
rceptacle de mes chers et prcieux manuscrits. Je manquai m'vanouir
 l'ide qu'une main inconsciente et mercenaire avait souill ce
coffre o reposaient, en attendant peut-tre de glorieuses
exhumations, les produits d'un labeur obstin de dix ans. Ce viol
m'apparut comme un supplment inutile de frocit, venant s'ajouter 
la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernire
plus odieuse encore, et dans l'clair de ma lgitime fureur je compris
l'Anarchie.

Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux consquences
immdiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour
cela, je n'eus garde de m'arrter longuement aux considrations
thoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques
motions. J'eus la sagesse de ne pas couter les conseils d'un docteur
en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour
n'tre point tent d'avoir jamais recours  la justice des hommes, je
me remmorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_
ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chre cousine, je
livre  votre sagacit en vous priant de ne me point tenir rigueur
pour les flots d'encre verss par moi sur les ci-jointes feuilles.




    Paris, 9 mars.


Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tourne doit commencer le 11
courant et que nous ne sommes rentrs  Paris que le temps strictement
ncessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence  dominer
un peu la colre qui s'est leve en moi  la suite du ridicule procs
que je vous ai si longuement narr dans ma prcdente lettre. J'impose
silence aux protestations de mon amour-propre froiss et aux cris de
rvolte de ma conscience prise de justice; j'essaie de me crer un
nouvel tat d'me et d'envisager l'existence dans nos rapports avec
les autres hommes comme une bonne farce trs immorale, au fond, dans
laquelle il se faut efforcer d'tre uniquement spectateur, si l'on ne
veut pas tre ou dupeur ou dup.

La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon 
l'Opra-Comique, en compagnie de Mulder, pour changer avec lui mes
impressions au cours de cette oeuvre que je considre comme la perle
de l'crin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit
possible de rencontrer plus de charme et plus de grce sautillante et
manire, unie  plus d'humanit sincre et de vibrante passion.
Hlas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprtation ft infrieure
 tout ce que j'tais en droit d'attendre dans le second thtre
lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort
bien dit et trs joliment chant quelques passages de sentiment
dlicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint
d'un bel organe, tous les autres acteurs chargs de dfendre Manon
m'ont paru fort au-dessous de leur tche. Jamais choeurs de province
ne furent aussi mal rgls. L'orchestre, lui-mme, l'orchestre tant
rput de l'Opra Comique, dirig d'ailleurs par un succdan du
mastro Danb, prenait part  la dbandade gnrale. C'tait si
mauvais, qu' plus de vingt reprises j'ai d maintenir de force  son
fauteuil, Mulder qui se dmenait comme un diable et qui menaait
d'clater.

Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mcontentement croissant
avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.

--Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.

--Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.

--Ces Messieurs ont peut-tre oubli que c'est aujourd'hui dimanche.

--Tiens, c'est vrai, fis-je  cette honnte femme, me gardant bien de
partir en guerre contre ce prjug sans doute ancestral, dont sa
rponse tait l'clatante preuve,  savoir qu'il se faut rsigner le
dimanche,  subir chez M. Carvalho de dplorables auditions des
chefs-d'oeuvre consacrs.

Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite
hier  un vieil ami dont le nom srement est connu de vous; j'ai nomm
le sculpteur Pendaris. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour
spcial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mle de
respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la
ralisation d'une oeuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se
demander comment dans une poque de veulerie musculaire comme la
ntre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une
carrire aussi ingrate. L'imagination qui se plat  considrer les
artistes comme des tres dlicats et raffins, un peu mivres et
fminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un
homme, luttant corps  corps avec un bloc de glaise informe qu'il
ptrit  sa fantaisie, ou encore, faisant sauter  larges coups de
maillet, les clats d'un cube de marbre d'o surgira l'imprissable
beaut, comme un thsauriseur fendrait le mur d'un vieux castel o des
trsors sont enfouis.

Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule
patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte
la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des
ardeurs d'incendie a pu dicter  tel pote,  tel peintre mme, une
page immortelle, une gniale composition. En sculpture, l'Etincelle
n'aboutit point, l'inspiration vhmente en est pour ses frais. Ce
qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rve, c'est la hantise
constante, l'obsession de son idal, la perscution de l'image guidant
la main durant les innombrables sances de l'excution. Plus que tout
autre, il connat les affres du travail, et parmi les crivains dont
l'oeuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en
vois qu'un qui et mrit de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert,
l'homme au burin mticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa
prose, comme travaille  l'bauchoir le sculpteur qui tantt rogne,
tantt ajoute un ruban de glaise  sa rfractaire statue, sans tenir
compte du vol impassible de l'heure et sans s'mouvoir de l'oeuvre qui
n'avance pas.

Donc je suis all voir mon ami Pendaris que je n'avais pas vu depuis
plus d'un an et qui me pardonne volontiers la raret de mes visites,
car il sait combien je suis avec lui de coeur et combien je
m'intresse  sa personne et  son art.

A dire vrai, j'tais un peu curieux de savoir ce qu'il va prsenter au
prochain salon, car nous ne sommes pas loigns de l'ouverture du
Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas
cess d'exposer des oeuvres toujours estimes et plusieurs fois
d'ailleurs rcompenses. J'ai gard le plus gracieux souvenir d'un
Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passs et qui m'apparut
comme un petit chef-d'oeuvre de charme et de mivrerie sensuelle.
J'avais mme compos  son intention pour tre gravs sur le socle
huit vers que je m'en vais vous dire.

    Joli comme un t qui touche  son dclin,
    Dans la ple clart d'une aube languissante,
    Narcisse est tendu prs d'une eau bruissante
    Et contemple, amoureux, son visage clin.
    Sa chevelure ondoie au gr du flot morose,
    La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
    Cependant que perdu dans les bleus horizons,
    Longuement il jouit de sa mtamorphose.

L'illustre matre Falguire, de qui Pendaris prit conseil, jugea que
le sujet se passait de commentaires et peut-tre eut-il raison.

Je m'attendais donc  voir cette fois encore quelque oeuvre nouvelle,
en laquelle se donneraient libre carrire les qualits matresses de
mon ami,  savoir l'harmonie des formes, la souplesse cline des
contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien
rendre voluptueuse et frissonnante.

Aprs les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente
indiffrence  l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement
le sculpteur que je sais cachottier et mystrieux pour les choses de
son art. J'espre que tu nous a bti quelque joli morceau pour le
prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la
primeur.

--Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'effora de rendre ddaigneuse,
mais o je sus lire un manque total de sincrit, c'est si peu de
chose.

--Possible, mon vieux, mais je demande  voir.

A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile
et expressive physionomie, l'clatement comprim d'un sourire
mystificateur.

Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.

Cette fois je me reculai: Dans la lueur plissante d'une fin d'aprs
midi, m'apparaissait immense,  cause un peu de l'atelier trs exigu,
l'oeuvre presque acheve que mon talentueux ami rserve au salon de
sculpture des Champs-lyses.

Peste, mais c'est du marbre, fut mon premier cri. Vous me direz que
ce n'est point l l'expression d'un sentiment trs esthtique, mais
j'avoue qu'au premier moment je fus domin par la vision du labeur
gant que mon ami venait d'accomplir, considration de second ordre
j'en conviens, qui ne tarda point  s'effacer devant une autre plus
flatteuse: l'admiration.

Sur un socle  pivot parfaitement quilibr et qu'une main d'enfant
pourrait sans nul effort dplacer circulairement, un homme nu, d'un
tiers au moins plus grand que nature, dveloppe debout la plus
admirable anatomie qui se puisse rver.

Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan
d'atelier aux rondeurs mivres et graciles d'Apollon, mais un rustre 
la puissante musculature, s'est arrt prs d'une roche inculte. Les
jambes flchies, le torse un peu vot de l'homme qui se livre aux
travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son
mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse
journe. Derrire lui, contre ses pieds, il a dpos dans un geste de
lassitude suprme, la pioche dont tout le jour il ventra le sol
rtif. Car la terre o ses pieds se sont poss ne respire rien moins
que la fertilit et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants
obstins, l'ingrate et revche martre. Aussi l'homme  la longue
s'est-il dcourag; le peu d'me qui somnolait en ce coffre de brute
attele au labeur, lui vient aux lvres dans un appel  la toute
justice d'en haut. Aura-t-il aprs ces fatigues subies, l'quitable
joie des rcoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses
peines, les graines que ses mains ont confies  ses entrailles, la
terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains
calleuses o le manche du pic a laiss l'ineffaable stigmate du
travail, levant au ciel sa face o pour une minute s'est rfugie la
vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prire
marmonne, plus grande et plus sincre en son inexpression que les
fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.

Vous dirai-je la joie dlirante que je versais dans l'me de mon
prcieux ami en lui numrant une  une, toutes ces motions que je
viens de vous dire et que je dduisais de mon attentif examen. Encore
ne m'attardai-je point, avant tout, fru d'art sincre,  lui vanter
l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des
moindres dtails, toutes choses qui ne sauraient chapper  l'oeil
exerc des professionnels.

--Et quel titre vas-tu donner  ce beau morceau?

Au lieu de rpondre directement  ma question Pendaris me dit:

--Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?

--Non, certes.

--Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit ncessaire de
rsumer par un mot sans doute insuffisant l'tat d'me complexe que
j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre;
d'autres, je l'espre, me comprendront galement et c'est la plus
grande rcompense que je puisse esprer. Ce paysan qui, vers la fin du
jour, laisse tomber sa pioche, et bris de fatigue, invoque un Dieu
qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie misricorde et qui
lui donne la force encore de se rsigner, ce paysan c'est moi-mme.
Ah! pendant les deux ans qu'a dur ce travail, dont tu contemples le
rsultat, que de fois moi aussi j'ai laiss tomber le marteau, pesant
 mes pauvres mains gourdes. Et je les ai leves vers l'Idal, ces
mains fatigues qui s'puisaient  rendre mon rve; oh! si du moins je
l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le dchiffrent, je n'ai
plus rien presque  dsirer.

Ce bougre l m'avait mu avec son loquence simple et bon enfant; je
ne trouvai rien  lui dire et je me contentai dans une pression de
mains de lui tmoigner combien son oeuvre m'allait au coeur. Aprs
quoi, lui-mme me prenant aux paules me fit pirouetter vers la porte
entr'ouverte de l'atelier en me disant: Allons boire un bock  la
sant de mon Bonhomme!




    10 mars.


C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois
s'il vous plat. L'itinraire ne nous promet pas cette fois une
succession de sjours paradisiaques et nous n'aurons gure le choix,
ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et
une cits que je vois figurer sur la liste  moi confie, mais dame,
on s'amollirait  la fin si l'on rencontrait frquemment en voyage des
oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir  ses dpens et nous ne
mourrons pas d'avoir affront Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_,
comme il me souvient d'avoir entendu dnommer ce savoureux port de
mer,  l'poque o je m'embarquais  bord du _Lafayette_ pour la
Havane et Vera-Cruz.

Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas
impnitents; oyez plutt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest,
Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plat 
Dieu jusqu' Bordeaux et rentrerons  grandes enjambes par quelques
cits importantes du centre et de l'ouest.

A vrai dire, il me tarde presque d'tre en route et je sens que je
vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens
de passer n'ont pas t prcisment fertiles en douces minutes et si
j'excepte ma visite  Pendaris, tout le reste est indiffrent sinon
dsagrable.

Je subis cette impression trs curieuse d'tre dpays chez moi, pour
ce fait que je viens d'arriver  peine et que j'en vais aussitt
repartir. Le sjour que je fais  Paris m'apparat simplement comme
une tape un peu prolonge, insuffisante toutefois pour contracter des
habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hte de
dcamper. La saison, d'ailleurs, est indcise; il ne fait ni froid ni
chaud, mais l'immobilit dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux
molles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet
ensemble atmosphrique auquel on donne le pittoresque vocable de
giboules.

Et puis, dame,  courir les grands chemins comme nous faisons, on se
sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit
et d'horizons et de visages, cela devient  la longue une ncessit.
Except ce dtail que notre vtement est confortable et que les trains
rapides nous pargnent l'usage des souliers  clous et des btons
ferrs, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallle me sduit
d'autant plus  cette heure, que le beau pote Jean Richepin triomphe
prsentement  l'Odon avec une pice portant ce titre: _Le
Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour
les destines de ce bon vieux Thtre; mais croiriez-vous que
l'importance des recettes et la location par trop anticipe, m'ont
empch d'entendre cette oeuvre, que si volontiers j'eusse applaudie.
Fasse le ciel qu'elle demeure au rpertoire et que je la puisse aller
voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien
joue. Ce brave Decori a trouv cette fois l'occasion qu'il devait
chercher depuis longtemps,  savoir un beau rle bien crit, avec de
beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les
qualits matresses de comdien qui sont les siennes. Quand je pense
que je l'ai vu ces deux ans passs, tenant dans le _Tour du Monde en
quatre-vingts jours_, au thtre des Galeries Saint-Hubert, 
Bruxelles, le rle de Gaston Jollivet, le reporter Franais de la trop
clbre frie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il ft
infiniment meilleur que ses comparses, un dgot profond d'avoir 
dgoiser les banalits de son rle et comme une honte secrte de se
prter  ces bassesses dramatiques. Il doit tre heureux cette fois; 
lui les belles crations o l'on se dpense, o l'on peut tre
soi-mme et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.

J'ai rendu visite  Salis en son pied  terre de la rue Germain Pilon.
C'est de lui que je tiens l'itinraire dont je vous entretenais tout 
l'heure. Ce diable d'homme est un des tres les mieux tremps que
j'aie encore vus. Je l'ai trouv, l'oeil terne, la face jaune avec des
reflets verts, repli sur lui-mme et souffrant visiblement comme le
trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse
absolument de garder le lit malgr son tat d'extrme faiblesse et il
se trane sur un grand fauteuil  clous d'or, celui, si je ne me
trompe, qui se trouvait  droite en entrant, tout  ct de la Diane
de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Mass. Autour de lui c'est un
entassement inou de cadres de toutes grandeurs et d'objets
multiformes; toute la dcoration intrieure du clbre cabaret. Je
reconnais les fameuses bottes  revers qui, pendant quelques mois,
figurrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres
de Sverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers
et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jets
ple-mle dans un coin. C'est tout le matriel dont s'armaient, aux
jours de grande liesse, les habitus du Chat Noir ayant  leur tte le
capitaine Nardau, pour dfiler en monme dans les trois petites pices
contigus qui composaient le cabaret.

Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chne surmont d'un aigle
de bronze aux ailes demi tendues; le lutrin sur lequel, avant de
prendre place dans la trs artistique collection des oeuvres
Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un
stage. Lors de la reprise de l'_Epope_, ces deux ans passs, un
dessin colori de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les
visiteurs de tous pays qui firent le plerinage de la rue Victor
Mass. Ce dessin reprsentait le gnral Bombardier, une sorte de
foudre de guerre, emport par le galop formidable d'un cheval 
l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucphale
partaient des clairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient,
sans mme interrompre ou gner sa course vertigineuse. Sur les cts,
mais rduits  de pygmennes proportions, des postes d'artilleurs
organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute
taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond
d'invraisemblables fourrs de hautes herbes et des rivires qu'il
sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passs de l'aquarelle dont
l'oeuvre tait rehausse lui donnaient l'apparence d'une superbe
preuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des
dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs
fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les
accompagnaient que c'tait l le trs vridique portrait d'un gnral
de l'Empire.

Cette oeuvre cda le pas  une charge remarquable de l'excellent
caricaturiste Landre, reprsentant Salis en train de bonimenter. Vtu
de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de
cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche  la
hanche, le bras droit tendu vers l'cran o dfilent des bataillons,
les doigts surchargs de massives bagues, le gonfalonier de la butte
commande une charge de cavalerie, et son oeil,  demi cach sous sa
broussailleuse paupire, lance de fauves clairs dans la direction
d'un imaginaire ennemi.

Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel dj les traits sont
volontairement accentus, une esquisse reprsente la tte d'un
guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'o seuls mergent
les lvres et le menton. L'oeil s'aperoit par un orifice mnag  son
niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression
gnrale de la tte nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement
des lignes. C'est de la bonne charge et de la trs spirituelle
caricature, en mme temps que cela constitue au gentilhomme une
rponse aux historiens mal informs qui lui voudraient contester sa
chevaleresque origine.

Le dessin qui, plus rcemment, occupait le poste d'honneur, tait, si
je ne me trompe, un encadrement du trs curieux et trs cocasse sonnet
olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire aprs
Jules Lematre en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est
strictement et syllabiquement rpt, est le seul de ce genre que
possde notre Littrature, et ce, malgr les acrobaties et les tours
de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Thodore de Banville.
Je regrette que ma mmoire en soit prsentement dpossde, mais je
vous en veux nanmoins citer deux alexandrins qui vous difieront sur
la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise,
est une invite  Alphonse Allais, lui numrant les plaisirs
champtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).

    A l'ombre  Vaux, l'on gle. Arrive! Oh! la campagne.
    Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.


Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tte chinois que devait
constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comdien, mme des
mieux dous, parvint jamais  le faire entendre en le dclamant  des
auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'our des trangets
rimes.

Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges
Delaw avait donn libre carrire  la plus chevele fantaisie. Sous
l'auvent d'une monumentale chemine, les deux amis (Goudezki et
Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionne dans
la courte pice. Autour d'eux, accroches aux murs et aux solives du
plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pices de paysanne
charcuterie, faisaient rver de prodigieux gueuletons et de
gargantuesques mangeries.

Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante  la croupe
rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vids de nos
campagnards improviss dont les mains se tendaient en des gestes de
bachiques dsirs vers la gorge mal dfendue.

Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'tendre si longuement sur
ces dtails; je prends peut-tre,  vous numrer ces choses, plus de
plaisir que vous n'en aurez  les lire et ce plaisir, croyez le bien,
ne va pas sans quelque mlancolie. Car c'est du pass que je parle et
l'effort que je fais  cette heure pour me remmorer avec quelque
prcision les tres et les objets qui furent un temps mls  ma vie,
suffira, je l'espre,  me les rendre inoubliables dsormais.

L'htellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revtu
ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en
quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle
s'abritera la prcieuse sant d'un marchand de savons, rentier.
Disparues la verrire suggestive de Willette, la danse macabre et la
procession du Veau d'or; envoles au vent les superbes lanternes en
fer forg qu'au temps de sa gloire naissante le matre Grasset dessina
tout exprs pour Salis; et l'enseigne hiratique, o dans un croissant
de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de
devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dors, qui surmontait la
fentre du premier tage et s'irradiait sur un chat apothotique. Je
traversais hier encore la rue Victor Mass et ne songeant plus que
tout ce dcor n'tait dsormais vivant qu'en la mmoire de
quelques-uns, je laissai par mgarde errer mes yeux sur l'emplacement
de l'ancien cabaret. Les murs, frachement crpis, me renvoyrent une
image plate, dont l'uniforme blancheur, troue de ci de l par le vert
sale des volets, me fit croire un instant que je m'tais tromp de
route. Une seconde j'hsitai, puis je me souvins, et sans vouloir me
retourner, je htai le pas.

Mais peut-tre serait-il temps que je revinsse  mon directeur,
puisque tant est que je me suis abandonn  vous dcrire l'trange
bric--brac au milieu duquel je l'ai trouv. J'ai peine  croire, en
l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre tre au visage
crisp,  l'oeil teint, aux membres djets, se prpare  partager
avec nous les fatigues d'un mois de tourne. Malgr ce que je sais et
ce que j'ai pu voir cent fois, de sa rsistance nerveuse et de son
hroque volont, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout
ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps,
et, jetant par dessus la rampe,  la tte des spectateurs, les
outrancires mtaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le
mdecin qui dirige son traitement se propose-t-il  la dernire heure,
d'opposer  son dpart une formelle interdiction, et, pour viter
d'invitables querelles, a-t-il refus jusqu' prsent d'aborder
devant ce terrible malade un aussi dlicat sujet.

La tourne se peut  la rigueur passer de son barnum et nous avons
avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donn plus d'une fois la preuve
de ses capacits oratoires.

Nanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a song  cette
ventualit d'une ou plusieurs reprsentations ayant lieu sans son
concours, ce qui, jusqu' l'heure actuelle, ne s'est pas encore
prsent.

--Vous me semblez un peu fatigu, mon cher Salis, et j'ai peur que le
repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout  fait
suffisant  vous mettre sur pieds.

--Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze
derniers jours de la prcdente tourne. Je ne suis pas douillet pour
ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez,
je supporte depuis vingt jours, une diarrhe qui ne me laisse pas une
demi-heure de repos le jour comme la nuit.

--Diable, mais c'est grave, cela. Et je commence  m'expliquer
l'tat d'affaissement o je l'ai trouv et aussi les tons livides de
sa physionomie.

--Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrdulit.

--Mais que vous ordonne votre mdecin?

--Mon mdecin, c'est un ne. Je continue  le voir parce que je me
suis trouv bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il
a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon
mal. Il prtend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne
une quantit de mdecines  prendre par en haut, par en bas. Il peut
se fouiller, j'ai horreur de a. Je les envoie chercher tout de mme
chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce.
Voyez plutt, sur la commode.

Et j'avise en effet sur le meuble indiqu toute une thorie de flacons
aux ttes savamment empanaches. Il y a du laudanum, des capsules de
crosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me
confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me
vient de rpter, avec l'air dgag d'un homme qui parlerait du mal
dont peut souffrir son propritaire ou quelque trs indiffrent
crancier.

--Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforant
de lui parler avec gravit. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos
forces et je crois qu' la veille d'un dpart, il serait temps de
vous dfaire de cette incommodit dont vous me parliez tout  l'heure
et qui peut  la longue devenir pour vous un danger rel.

--Vous parlez de ma diarrhe; certes, j'en ai plein le dos, mais
d'autre part, prendre des lavements,  mon ge et quand on n'en a pas
l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me dciderai
jamais  boire de ce ct. Jusqu' prsent savez-vous comment j'ai
toujours soign la diarrhe? par les oeufs durs. Et je continuerai: ce
sera le triomphe de la mdecine paysanne. Puis, abandonnant ce sujet
pnible, il vient  parler des tournes qui suivront celle que nous
allons entreprendre, des pourparlers engags dj pour l'Autriche et
pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas
 l'ide de donner l'_Epope_  Ptersbourg, devant le Tzar. Dame,
dit-il, il ne s'en est fallu que de l'paisseur d'un cheveu que le
souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale
dans Paris. J'avais manoeuvr comme un zbre pour dterminer ces
messieurs du Protocole  faire figurer l'_Epope_ au nombre des
rjouissances dont on devait rgaler l'Illustre visiteur. Songez donc,
personne mieux que moi n'tait en posture de demander pareille
faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat
Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des
vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je
crois mme qu'il a pris un avant-got des fonctions qu'il remplit 
l'Elyse prsentement, en ordonnant quelque peu le crmonial imposant
qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extrieurs  la
rue Victor Mass. Crozier m'tait donc tout acquis; mais il s'est
trouv quelque imbcile pour faire remarquer que la visite du tzar en
mon htel contrasterait par trop avec la somptuosit des ftes que la
ville de Paris offrait  son auguste visiteur et mon projet a t
remis.

N'importe, on s'tait mu  l'ambassade russe des dmarches faites
par moi et il m'y fut dclar que le tzar ne manquerait pas de me
venir voir  l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le
premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai dcern le
titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas
sans quelque obligation. Si donc nous allons  Ptersbourg, la cour
nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse  notre
rentre en France.

Et le voil lanc; ses yeux ont repris leur clat, son torse s'est
redress. Il gesticule en parlant comme s'il avait  faire  son
auditoire des jours de reprsentation et je lui dis au revoir, ne
doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, 
Versailles, le surlendemain.

La temprature est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite
 la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois
 bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je
m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pdale. Las! ma
machine, aprs huit mois de remise est dans le plus piteux tat; j'ai
toutes les peines du monde  gonfler mes pneus et minuit sonne que je
suis  peine  la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Esprance,
je mets pied  terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout prs
de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gament.
Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour
me rendre compte que les deux messieurs ont rencontr par hasard les
deux demoiselles, deux soeurs, et que leurs propos roulent sur
l'tranget des rencontres en semblable occurrence.

--Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait
l'an pass le mariage de notre amie Augustine.

--Ah oui, c'est trs drle, rpond la soeur, elle a fait connaissance
de son fianc dans une culbute au bois. Il est tomb le premier, elle
qui venait derrire, a suivi et ils se sont trouvs si bien, comme a,
l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.




    Versailles.


La proximit de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre 
Versailles  notre gr. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point
donn d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique sjour.
N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas t pour moi tout 
fait dpourvu de charme.

En parcourant la ligne des innombrables wagons  galeries qui
stationnent au dpart (gare Montparnasse) je dcouvre un compartiment
de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pntre et je
m'aperois tout d'abord de la difficult qu'il y a  voyager avec
quelque bagage, dans ces compartiments amnags pour le service des
lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes,
impossibilit manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvnient 
cela pour l'heure puisque j'tais seul; j'installe donc  ma droite,
en les superposant, la valise et la bote en carton qui composent mon
bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes
avant le dpart du train et le quai parfaitement dsert me laisse
esprer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme  la
taille lgante, au profil intressant, ouvre la portire et s'asseoit
en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je  part moi;
bonne compagnie et point d'encombrement, et me voil, pour n'tre
point en retard, faisant observer  la jeune personne qu'elle abme
ses yeux  vouloir dchiffrer malgr l'ombre grandissante et la
pnurie des lampions, son numro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne
trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa rponse; une famille
de quatre personnes envahit brusquement la bote exigu et bien que
nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le
chiffre admis par le rglement, mon bagage m'apparat dj trs
incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse
tranquilles. Ah! ouiche; aprs le passage de l'ultime contrleur,
trois voyous dguenills et puant le crottin, pntrent chez nous
comme une trombe, se rjouissant tout haut de voyager en seconde avec
des billets de troisime. Pour ceux-l, ils s'arrangeront comme ils
pourront, et malgr des rflexions que je ne prends pas la peine de
relever, je ne touche pas  mon bagage. Mais voil bien d'une autre;
cependant que le train s'branle, une volumineuse matrone, maintenue
par la poigne vigoureuse d'un employ, s'engouffre dans l'troite
cahute, et cette fois je me vois dans la terrible ncessit de dgager
la banquette. La bonne dame consent  s'asseoir sur la bote en carton
que je vais trouver dfonce en arrivant et je prends sur mes genoux
l'norme valise. J'ai conscience de la mine dconfite que je ne puis
manquer d'avoir en semblable posture et j'ose  peine regarder  la
drobe ma voisine de face, qui dissimule derrire le _Petit Temps_ le
rire incoercible qui la poinct.




    Versailles.


Bien dmods et bien antiques, les sapins qui font le service de la
gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'poque du roi Soleil,
dont on n'aurait depuis, renouvel ni le cuir ni les toffes
intrieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la
carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les
chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment  ce tableau du
vhicule. Leurs os font saillie comme le bois des siges et c'est
vraiment en piteux quipage que je me fais conduire au thtre, car
j'ignore  quelle htellerie sont descendus mes camarades, et je
compte obtenir ce dtail de l'obligeante concierge.

Sous une pluie fine, et bien qu'il soit  peine 7 heures, quelques
gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des
marchands de contremarques ou encore de ces voyous dsoeuvrs qui
passent volontiers deux heures  la porte des thtres, attendant le
bon vouloir de quelque spectateur lass, pour rgaler de lumire leurs
yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se prcipitent au devant du
luxueux attelage plus haut dcrit et sans que j'en aie aucunement
exprim le dsir les voil sautant sur mes bagages cependant que j'ai
peine  me dfendre contre leur subite agression. Une colre me prend,
Qui vous a dit que je descendais l! Voulez-vous bien lcher ma
valise. Mais l'un d'eux, avec de profondes rvrences et comme s'il
et t  l'cole de Salis lui-mme.--Je pensais que Monseigneur
allait descendre; mille excuses  Monseigneur. Ce langage de l'OEil
de Boeuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgr que
j'en aie et je pntre chez la concierge. L j'apprends que mes
camarades sont descendus tout  ct,  l'_Htel des trois Suisses_.
Je congdie le cocher et mets  profit le voyou grandiloquent qui
m'offrait ses services. Mais il parat que je n'en ai pas encore fini
avec lui, car, aprs avoir soigneusement examin la monnaie de billion
dont j'ai pay ses brefs offices il me court aprs pour me dire:
Monseigneur m'a donn un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi
la paix. Et je rentre en riant  l'_Htel des Suisses_ poursuivi par
ces mots lancs  toute vole: Va donc, h, faux monnayeur. Qu'on
vienne aprs cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable
hors de Paris.

Dans les coulisses, aprs m'tre inform de l'tat de Salis qui semble
un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperois la sympathique bobine
de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire trs estim qui
fut prfet vingt-quatre heures en des poques de troubles et
d'agitations politiques mais que l'on remercia ds qu'on le reconnut
capable de rformes srieuses et rfractaire  toute routine ou
ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant
d'ailleurs nulle ambition, la vanit des hirarchies et prfra
s'enfermer en des fonctions modestes mais sres. Noctambule mirifique
et buveur impnitent il possde le secret de l'ternelle jeunesse et
il peut vous citer, non sans motion, les noms trs authentiques de
plus de vingt trs illustres et trs estims viveurs dont il a suivi
les convois. Il a rsolu ce problme d'habiter Versailles et d'tre
une des figures les plus tranges de Montmartre. Il se pique de
connatre jusqu' la plus neuve dbutante, toutes les demi-mondaines
et dgrafes qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du
matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter
sur chacune d'elles mille authentiques dtails connus de lui seul et
de Dieu.

Entre son quatorzime et quinzime sherry brandy, il expose assez
volontiers son dsir de fonder sur la butte un journal portant ce
titre: _Le Mich_. Ce serait l'organe des intrts de la trs
nombreuse confrrie range sous ce nom. On y accueillerait les
plaintes et rclamations de ces messieurs,  l'endroit des htares
dont ils n'auraient pas  se louer; les rosseries de ces dernires
comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient
scrupuleusement enregistrs, etc. etc.

C'est  Gowitz qu'il faut, pour tre juste, faire remonter une
institution qui s'est prsentement trs rpandue  Montmartre et dont
il est le pre incontest, c'est la _Dernire Pense_. La dernire
pense est le nom pittoresque donn par Gowitz  l'ultime tourne que
des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement,
la _dernire pense_ n'est dfinitive que pour l'tablissement o l'on
se trouve. On la peut indfiniment renouveler en changeant de local et
pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des
points  quiconque.

Aussi n'ai-je regagn hier au soir l'Htel des Suisses qu'aprs avoir
chang avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de
_dernires penses_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amiti
de croire que la dernire des dernires n'en a pas moins t pour
vous.




    Chteaudun, 12 mars.


Il n'est pas sept heures du matin quand le garon de l'Htel des
Suisses me vient veiller pour le dpart. Vous me direz que la
distance de Versailles  Chteaudun n'est pas si considrable qu'il
s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois
comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux
bagage en ont dcid ainsi.

Les dernires penses de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaill
l'estomac pendant les heures que j'avais espr consacrer au sommeil
rparateur. La tte en a quelque peu souffert aussi et je suis en
proie  ces deux symptmes pour lesquels je vous renvoie aux plus
savants traits de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou
Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse
 profrer un son et la femme de chambre  laquelle je demande un peu
d'eau chaude  travers la porte me fait rpter par trois fois. Voil
qui promet pour ce soir une jolie succession de notes files. Le tout
Chteaudun des premires n'aura qu' se bien tenir. Le mastro Mulder
auquel je fais part de mes inquitudes, me rit au nez au lieu de
compatir  mes secrtes proccupations. Par une ironie du sort dont je
constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au
contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme
s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des
chats et qui, par tous les temps, dchane l'harmonie au seul caprice
de ses doigts.

Salis a vraiment trs mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a d
faire hier soir  Versailles pour clamer l'_pope_ parat l'avoir
tout  fait puis, non moins d'ailleurs que le repos trs insuffisant
d'une nuit tronque. Je le vois frissonner malgr les couvertures de
laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher
en arrivant  Chteaudun, tout au moins jusqu' l'heure de la
reprsentation.

C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-mme, pour rtablir
l'quilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tte ne
s'accommodrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des
hommes, quand je n'ai pas  mon actif pour vingt-quatre heures, le
tiers de ce chiffre de sommeil.

Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couch,
pendant que les dernires bches se muaient lentement en cendre
impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon
volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prter,
le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me
fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir,
choisir de prfrence des livres btes et mal crits. Cela n'est pas
l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux
jolis vers de Cantinelli que je dois les rves d'azur qui me sont
venus visiter aprs ma lecture et qui m'ont berc jusque vers six
heures du soir. Encore ne me suis-je point veill tout seul: Mulder,
qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort branl ma
porte, que, des sentiers odorants o m'garait ma fantaisie, j'ai
brusquement saut sur la descente de mon lit et failli renverser tout
ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y dpos.

J'ai demand si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, aprs
l'avoir cherch pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point
litigieux, Jolly l'a dcouvert chez un marchant d'antiquits, en train
de faire emballer pour sa collection de Naintr, une vingtaine de
sabres et de fusils datant de la dernire guerre et abandonns par les
Prussiens aux portes de Chteaudun. Cet homme est dcidment
incorrigible et marchera jusqu' son dernier souffle. J'ai quand mme
piti de lui quand je songe que dans l'tat de fatigue et d'puisement
o je l'ai vu ce matin  la gare il se propose de dire encore
aujourd'hui l'_Epope_. S'il pouvait voir dans une glace son teint
jaune, d'un jaune sale indfinissable, avec les yeux teints et la
pnible crispation de ses traits, il se ferait peur  lui-mme. Mais
c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa dchance
physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours
mene tambour battant et surchauffe, le puisse abandonner dans un
dclanchement suprme de ses rouages essentiels.

A table d'hte j'ai l'agrable surprise de rencontrer deux vieilles
connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se
fliciter outre mesure de leur sjour  Chteaudun. L'un est magistrat
et il se rsigne  cause de l'encombrement de la carrire qui ne
permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est
professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le
nombre plutt restreint de ses lves lui donne des loisirs qu'il
n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre
des tudes personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous
remmorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre
autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises o trnait l'illustre
Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme prsentement Alexandre,
le seul lve de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter
l'enseignement du matre  l'lve, c'est ce qu'il y avait lieu de se
demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et gure plus sur la
grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un
d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa
conversation s'maillait de cuirs que c'en tait un rve.

Il faut reconnatre cependant que les larges bottes d'goutier, le
pantalon et le veston en velours  ctes sentaient le Bruant d'une
lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux
larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la dmarche, dans le
balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la faon
de rejeter en arrire les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il tait
d'ailleurs, on le trouvait trs bien et la rive gauche s'estimait
heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il
mourut  Nice aprs avoir cruellement expi mille ingurgitations
malsaines et les sympathies du beau sexe.

Mes deux amis exils de Paris depuis trois ans se font une joie
d'assister ce soir  notre spectacle. Je les abandonne  la porte du
thtre aprs leur avoir impos de claquer aveuglement, ce qu'ils
promettent de bonne grce.

Dans la coulisse, sur un canap du mobilier de scne je trouve Salis
tendu; il parat sous le coup d'une souffrance gnrale qu'il
s'efforce de contenir. Il rclame l'aide d'un machiniste pour chausser
ses souliers vernis; les pieds gonfls de goutte se prtent peu aux
manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient 
s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la
redingote le veston de sa tenue de voyage et le voil par, comme on
dit en langue matelote.

L'lgante salle du thtre de Chteaudun est au complet ce soir et
certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont
abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scne et
bonimente avec sa dsinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle
galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichs
invitables et quelques boutades d'un effet sr, on ne peut pas dire
qu'il se rpte. Il y a toujours dans son allocution au public une
place pour l'improvisation et vritablement  le voir lectriser son
monde par sa parole, dans l'tat d'affaissement qui est le sien, on ne
s'tonne pas du succs tourdissant qu'il obtint en son temps de verve
intarissable et de florissante sant. Seule la physionomie trahirait,
si elle tait mise en lumire, les ravages du mal intrieur, mais la
rampe est au trois quarts baisse pendant que Salis bonimente, en
sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusment que les
lignes gnrales sans se pouvoir rendre compte des altrations de son
teint. Il se sent plus  l'aise nanmoins quand l'obscurit rgne dans
la salle et que dfilent sur l'cran vivement clair, les ombres
gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'ge d'or_, de
Willette. Mais  l'effort qu'il fait sur lui-mme pour ne pas dchoir,
succde chaque fois un abattement plus grand. Aprs avoir annonc
l'entr'acte, il vient d'tre pris en rentrant dans la coulisse, d'une
courte syncope et nous lui demandons en grce de s'aller coucher
immdiatement. Rien n'empche de remplacer au dernier moment
l'_Epope_, par quelque autre pice d'ombres du rpertoire que l'un de
nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'vertue 
lui faire entendre raison; l'_Epope_ figure au programme, c'est
l'_Epope_ qu'il faut donner et pour cette tche il ne saurait tre
suppl. Que faire? Persuads que nous sommes qu'il est en train de se
tuer  la peine, nous n'osons pas quand mme insister. L'irritation de
ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la
contradiction. Toute rsistance est inutile contre ce temprament
d'acier tremp, ses yeux s'injectent  la moindre rflexion, l'injure
lui vient aux lvres. Il ne faut donc pas songer  l'empcher ce soir
de faire  sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-tre en s'y
prenant ds le matin, pourra-t-on lui suggrer de prendre du repos ou
tout au moins de partager avec nous la lourde tche qu'il s'impose et
les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.

En scne pour l'_Epope_! malgr quelque attnuation de la voix qui se
refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours 
dominer le grondement des canons habilement remplacs par la grosse
caisse et le tambour, Salis conduit  bien sans encombre l'hroque
fantaisie de Caran d'Ache. N'empche que j'ai pu, en collant mon
oreille  la toile qui le spare de la coulisse, l'entendre rler et
haleter  plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne
s'avise pas de ces choses.

Le rideau baiss, Mulder me dit avec un hochement de tte: Le patron
doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois,
tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano:
Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme
aujourd'hui. Il ne m'a pas habitu jusqu' ce jour  tant de
courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il
se sert  mon endroit pour exprimer ses dsirs. Je n'augure pas grand
bien de ses euphmismes.




    Angers, 14 mars 1897.


Profitant de l'arrt d'une heure et demie de notre train en gare de
Tours, nous sommes alls djeuner au pays des rillettes et des fines
charcuteries. Salis est avec nous, et malgr l'empire qu'il a sur
lui-mme et son effort constant pour ragir contre le mal dont il est
sourdement min, son visage a des tons verdtres qui font peur. Des
gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui
marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscit qui,
pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait
provisoirement quitt son linceul. Depuis prs d'un mois, nous conte
Mme Salis, sa nourriture est problmatique. Il ne mange qu' contre
coeur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne
manifeste de caprices qu' l'endroit de ceux qui ne valent rien  son
estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun  vrai dire.
L'exactitude de ce fait nous est immdiatement dmontre par une
infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptme
joint  ce que je sais du mauvais tat de son intestin n'est pas pour
tablir un pronostic des plus foltres.

Mme Salis commence  avoir des inquitudes trs srieuses et vraiment
trs justifies; elle parle de ramener son mari d'Angers  Naintr
sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, aprs
peut-tre et suivant les circonstances, une ou deux reprsentations 
Angers. Nous l'assurons de notre dvouement et de la possibilit o
nous croyons tre en cas de besoin de nous passer au moins pour
quelques sances du prcieux concours de notre Directeur.

Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant o
nous venons de djeuner. Salis nous a quitts, sous prtexte d'aller
qurir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mlisse. Ne le
voyant plus revenir nous allons  sa recherche et le dcouvrons dans
un bric--brac o, juch sur un monticule de vieux tapis, il examine
le jeu d'un pistolet  pierre qui manque, parat-il,  sa collection.
Nous le ramenons  la gare o il a tout juste le temps de sauter dans
le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres
pressentiments, a grand peine  cacher les sanglots qui l'touffent et
 dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.

Je vous recommande le Grand Htel d'Angers comme un tablissement de
premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue
et d'amabilit, les chambres sont spacieuses et bien amnages, la
table d'hte est aussi louable pour la quantit que pour la qualit
des services.

Peut-tre, au fait, suis-je incit  vous vanter les mrites de la
maison, pour ce qu'elle offre  notre point de vue particulier un
avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle situe au
rez-de-chausse de l'htel et de cration d'ailleurs toute rcente que
doivent avoir lieu nos reprsentations. Pensez si ce dtail a son prix
pour un paresseux de mon envergure.

Le Directeur du Thtre Municipal d'Angers, en souvenir, parat-il, de
rancunes anciennes, a fait  Salis pour la location de son hall, des
conditions tellement lonines qu'en prsence d'une spculation
forcment dsastreuse, le gentilhomme a prfr courir les chances
d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinire. Cette salle,
proprit de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu dj des confrences
de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve tre une dpendance du
Grand Htel.

S'il me plat donc et pendant trois jours il me sera possible de ne
pas sortir du Grand Htel et d'autant mieux qu'une porte intrieure
fait communiquer l'tablissement avec un caf trs achaland o svit
deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.

Malgr ses protestations et en dpit de sa rsistance, on a dtermin
Salis  se mettre au lit. Un docteur a t mand en diligence pour
dcider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en
sa proprit de Naintr en Poitou. Ce praticien trs estim qui a nom
le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tte quand je lui
demande ce qu'il pense de son malade. La fivre s'est dclare chez
Salis, non pas une fivre trs aigu mais une fivre persistante qui
ne dpasse pas quarante degrs et qui accompagne d'ordinaire
l'volution d'une tuberculose  marche rapide, d'une granulie pour
parler conformment au langage scientifique. Le docteur ne voit pas
d'autre explication plausible  cette lvation de temprature, qu'il
faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer 
transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq
heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour
s'arrter  la station des Barres, distante d'environ 5 kilomtres du
village de Naintr.

Je monte voir Salis; il ne semble gure plus abattu que le matin et ne
parat pas se rsigner volontiers  ne point figurer dans notre
spectacle de ce soir. A vrai dire mme, il n'y renonce pas dans son
esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment
quelques particularits sur les ridicules de la cit Angevine. Il
vient de dvorer en quelques heures le volume rcent de Pierre Loti,
_Ramuntscho_, et il me demande de lui prter un volume de la
correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de
sommeil. Il est vrai que la fivre le tient veill. La soif le
talonne et malgr les quantits de limonade qu'il absorbe, il ne
parvient pas  calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane
de champagne frapp, qui semble, aux premires gorges, lui donner
quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre
et en l'engageant  ne pas s'inquiter de la reprsentation.

Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que
toutes vellits de se lever pour le spectacle, se sont vanouies de
son esprit. Sa temprature s'est leve quelque peu depuis
l'aprs-midi et la prostration dans laquelle il est plong lui permet
 peine de manifester ses dsirs. J'entends  travers la porte
entrebille le rythme prcipit de sa respiration et je n'ai garde de
m'approcher de son lit de peur de lui donner  penser que son tat est
jug par nous alarmant.

Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un
caf sur le pouce et de me prparer  la reprsentation de ce soir, la
premire o nous allons tre abandonns  nos seules forces. Comme par
un fait exprs, la location n'a pas dpass un chiffre trs moyen, ce
qui nous tonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cit
friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carme,
considration qui n'est pas sans importance dans toute la rgion de
l'ouest. Nanmoins nous nous perdons en conjectures, pour dcouvrir la
raison vraie de cette pnurie. Un spectateur nous la donne en deux
mots. Le jeune administrateur de la Bodinire, a, parat-il, annonc
dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une srie de
trois reprsentations,  l'usage des familles en lesquelles ne
s'entendrait qu'un rpertoire ultra select et chti. Cette annonce a
port ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une
gat franchement gauloise, a jug bon de s'abstenir. Voil ce que
l'on gagne  dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit
et moraliser l'entendement.

L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans)
justifie un peu la gaffe commise, nous promet de rparer l'effet
dsastreux de son annonce par un nouveau rdig propre  laisser
entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout thtre
qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement
abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule.

Et le rideau se lve, ce qui est une faon de parler, car la
Bodinire, plus spcialement rserve aux confrences et aux auditions
musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas t sans
difficult que nos machinistes sont parvenus  mettre sur pied leur
thtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une
place aux potes et chansonniers, ajouter  la primitive scne un
trteau central d'ailleurs trs exigu. On y accde par un escalier
postiche  trois marches dont l'quilibre est des plus instables.

Je plains, du fond de l'me, mon camarade Bonnaud lequel, pour les
annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de
vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage.
Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit
affronter les suffrages de ses contemporains, que d'tre oblig de se
rendre au pralable, un peu ridicule  leurs yeux par un dploiement
de gymnastique inaccoutume.

Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les
machinistes, et aussi tous ceux, qui de prs ou de loin ont contribu
 l'chafaudage que je m'y insinue gauchement.

Bonnaud fait d'excellents dbuts dans le boniment. Son speech
d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulev, grce au
ton d'autorit qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on
pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs
fort bien comment la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre,
et son boniment tout d'improvisation, a march sans accrocs et sans
dfaillances, avec mme de ci de l quelques trouvailles, que je me
propose de lui rappeler, car il serait fcheux de laisser perdre en
prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.

Une de ses chansons, a particulirement amus l'auditoire. Elle est
d'ailleurs de circonstance, vu le Carme et s'intitule _Les
impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet,
interprtes par M. Mounet-Sully  la Bodinire._ Je me fais une joie
de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre
le comique irrsistible du dbit et l'inimitable cocasserie de
l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera
d'un usage courant.


MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET

Air: _Ah! mes enfants!_

    On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode,
    Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode,
                  Ah! mes enfants!
    A ses invits, en guis' de cotillon,
    Le Petit-Carme de Monsieur Massillon.
                  Ah! mes enfants!

    Ces spectacles saints moi j'en suis idoltre,
    Bien qu'dfunt mon homm' qu'tait d'humeur foltre
                  Ah! mes enfants!
    Dclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Flchier
    Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer!
                  Ah! mes enfants!

    Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites,
    Et que j'tais lass' de me fair' des russites,
                  Ah! mes enfants!
    Je m'ai parfume au vinaigre de Bully
    Et j'ai dit: Je m'en vas entendr' Mounet-Sully
                  Ah! mes enfants!

    J'saut' dans un sapin, j'cours  la Bodinire
    Y avait trent' personn's c'tait bond, ma chre!
                  Ah! mes enfants!
    I n'restait qu'un' plac' tout prs du collidor
    Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord,
                  Brr! mes enfants!

    On frap' les trois coups, puis des accords funbres
    Eclatent et nous v'la plongs dans les tnbres,
                  Ah! mes enfants!
    J'sens tout  coup qu'on me pinc' le mollet,
    C'tait mon voisin de droit' qui rigolait,
                  Ah! mes enfants!

    Un' main indiscrt' me dtach' ma jarretire,
    Puis un' voix murmur': C'est moi,--moi, Brunetire.
                  Ah! mes enfants!
    Dit'-moi-z-entre nous si a n' vous fait pas suer,
    Cett' faon spcial' d'couter du Bossuet?
                  Ah! mes enfants!

    J' rsistai quand mme au point d'avoir des crampes,
    Quand fort  propos on ralluma les lampes,
                  Ah! mes enfants!
    J'aperus alors--tout mon coeur tressaillit--
    Debout, prs d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully
                  Ah! mes enfants!

    Il ouvre la bouche, aussitt j' perds la tte,
    Et v'l que j'commence (faut'i qu'une femme soit bte!)
                  Ah! mes enfants!
    A pleurer comm' si qu'j'pluchais un oignon,
    Ou qu'si qu'je r'faisais ma premire communion,
                  Ah! mes enfants!

    Dbutant d'abord d'une voix morne et lente,
    Mounet prit ensuit' une allure tonnante,
                  Ah! mes enfants!
    Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus,
    La peur de rater la dernire omnibus,
                  Ah! mes enfants!

    Puis, il me fixa de son regard sauvage,
    Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage,
                  Ah! mes enfants!
    Pendant qu'dans sa gorge' a f'sait un bruit d'enfer,
    Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer,
                  Ah! mes enfants!

    Tantt il poussait des hurlements d'Apache,
    Au point qu'j'en avais mal  ma trompe d'Eustache,
                  Ah! mes enfants!
    Tantt, il parlait si bas, si bas, si bas,
    Qu'Saint-Germain lui mme ne l'entendait pas.
                  Ah! mes enfants!

    Bref, il termina par un cri si farouche,
    Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche,
                  Ah! mes enfants!
    Tout prs d'moi s-rveille et laiss' tomber ces mots:
    J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.
                  Ah! mes enfants!

    On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense
    Qu'il y avait ensuite un'petit' confrence.
                  Ah! mes enfants!
    Oui, mais j'avais tant d'motion dans mon sein,
    Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin.
                  Ah! mes enfants!

    Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernire,
    J'dcouvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tire
                  Ah! mes enfants!
    Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'tait pas.
    C'tait un commis du Petit Saint-Thomas!
                  Ah! mes enfants!

      D. BONNAUD.




    Angers.


Quelque peu bris par les motions et les fatigues de la journe
d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgr l'heure
tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est
le dlicieux pote, Charles Tenib, rencontr deux ans auparavant 
Nancy qui pntre en s'excusant de me venir troubler. Il est anim des
meilleures intentions, et l'offre d'un amical djeuner est le premier
voeu qu'il formule. Je n'ai garde de me drober, d'autant plus qu'en
dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspire, je le tiens
pour un trs dlicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et
la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un
prologue qu'il composa voil quatre ans lors de l'inauguration 
Paris, rue de l'Ancienne-Comdie, des soires littraires du Procope.
J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait
mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les
vers, je vous rserve aprs vous avoir sommairement cont cette
journe la lecture d'un de ses pomes cueilli au hasard: car je n'ai
pas eu le courage de choisir tel morceau plutt que tel autre dans son
trs remarquable recueil: _Les amours Errantes_.

Charles Tenib a pris  Paris, aux environs de la vingtime anne, le
got des vers en la frquentation des jeunes potes de la rive gauche.
Esprit trs clair et trs pntrant, rendu pondr par de srieuses
tudes scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui
fleurissait  cette poque parmi les alles du Luxembourg et qui
induisit bien des jeunes mes en les obscurs ddales du Dcadisme, du
Symbolisme et du Romanisme.

Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux
infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas  dtrner
la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations
heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi gnial qu'inconscient
avait insinues dans les rythmes de ses pomes. Et, muni d'une langue
riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et
lumineuse, rudit assez et hant souvent d'orientales fantaisies, il
fit de bons et de beaux vers. Mais je parle prsentement comme en
Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une confrence sur la vie et
les oeuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout
simplement que ce brave et talentueux garon, qui ne demanderait qu'
rimer des vers trs musicaux et trs suaves, dans le recueillement et
la paix d'une existence modeste, a t oblig vu son absence de
fortune, d'embrasser une carrire. Je n'en dis pas plus long, car il
m'en voudrait d'tre indiscret, mais je ne puis pas m'empcher de
trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de
ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en tre rduit  prendre un
pseudonyme pour n'tre point compromis.

Tenib a l'me d'un simple et d'un rsign. Il n'en a pas moins la
noble ambition d'chapper tt ou tard au carcan ridicule que les
contingences lui ont forg. Je le lui souhaite de toute la force de ma
sympathie et de la trs sincre admiration que j'ai conue pour lui en
le connaissant mieux et en lisant ses vers.

Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires
srieuses: voici le pome liminaire de son recueil _des amours
Errantes_.


PRLUDE

    Sur les confins de l'Irrel, vers les cueils,
    Vers la banquise inaccessible  nos audaces,
    Muraille d'pouvante o saignent sur les glaces
    Tous les potes morts des immortels orgueils,

    Un vol s'lve et se balance et se dploie,
    Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur,
    Un vol d'aube en un ciel d'idal le plus pur
    O des soleils dfunts rallument une joie.

    Entends-tu palpiter les ailes de velours,
    O Femme? Un rhythme a rveill l'cho des tombes
    Dans mon me, et voici qu'il neige des colombes,
    Car les pomes blancs viennent vers nos amours.

    En moi se balanaient les lourdes frondaisons
    De la fort du rve o s'esquissent les choses,
    Quand s'essayant  dployer leurs ailes closes
    Mes colombes tendaient aux vastes horizons.

    Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,
    En signe des captivits o tu me veux,
    Du geste tant aim de tes deux mains hautaines,
    La lyre o l'esclave a tendu de tes cheveux.

    En des discours dont ton doux coeur fit les exordes,
    O de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur,
    Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur,
    De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:

    Tandis qu'elles prendront leur essor tour  tour
    Dans mon me passive au flot des harmonies,
    Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies
    Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.




    Angers.


L'tat de lyrisme suraigu en lequel m'a plong la rencontre de mon
camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon ptre d'hier les
menus faits de la journe et les incidents de la reprsentation. Et
d'abord, revenons quelque peu  ce pauvre Salis que nous avons laiss
en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail
d'une fivre intrieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer 
chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire;
la temprature n'a pas dpass quarante degrs cinq diximes, sous
l'influence des hautes doses d'antipirine absorbe, mais il faut dire
que pour un organisme dbilit comme celui de Salis la persistance de
cette temprature ne saurait tre longtemps supporte. Il ne faut pas
compter sur l'estomac pour rparer les pertes de tous les instants;
cet organe refuse tout service et manifeste frquemment son
intolrance par des rgurgitations de mauvais augure. Pas plus
aujourd'hui que les jours prcdents, on ne peut songer  transporter
le malade  Naintr. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la
gravit de son tat; il demande force dtails sur la reprsentation de
la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront 
son complet rtablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions
tout au moins durant les soires qui se donneront  Bordeaux et autres
villes importantes de notre itinraire. Sa lucidit est parfaite et il
ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares
instants o le sommeil combattu par la fivre essaie vainement de
s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que
sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pnibles, la preuve
d'un dvouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas
le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le
fait Mme Salis, l'insomnie rpte, complique de soins minutieux et
le souci dlicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser
jusqu' nouvel ordre  quiconque la responsabilit.

Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxime reprsentation
 la Bodinire d'Angers n'a pas t couronne d'un plus vif succs que
la premire, j'entends au point de vue de l'affluence et de la
recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possde au plus haut
point le gnie de la gaffe. L'annonce publie par ses soins dans les
journaux d'Angers et qui devait rparer la maladresse de la veille l'a
tout simplement aggrave. Sans aucun souci des transitions, le
bouillant jeune homme a cette fois dclar que notre spectacle, Prote
vritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les
grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a
termin son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable  ces
forains qui adornent leurs baraques o s'exhibent des femmes colosses
et lectriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon
Dieu que voil le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu
qu'une troisime annonce, plus maladroite encore que la prcdente,
n'aille pas dterminer chez nous demain une descente de police ou
quelque mesure de formelle interdiction.

Le spectacle,  part cela, n'a pas mal march. Seul le rglage du gaz
dans la salle, trs insuffisant malgr tout un aprs-midi de
manoeuvres prparatoires, en a dpar l'harmonie. A plusieurs reprises
il a fallu rallumer  la main tous les becs trop minutieusement
ferms, mais ce contretemps, aisment accept par un public
intelligent et de bon ton, n'a pas troubl prcisment le cours
habituel des choses. L'escalier postiche  trois marches, n'est devenu
qu'un simple jeu pour nos jambes faites  cette nouvelle gymnastique.
Bonnaud se possde entirement et s'abandonne  l'improvisation la
plus chevele. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie
gnreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques
dcorations dont il adorne nos vierges boutonnires. Mme il s'est
guind hier soir aux plus frntiques audaces, en abordant le
redoutable boniment de l'_Epope_. Cette fois nous avons la preuve
irrcusable que la tourne se peut  la rigueur continuer sans le
concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans
une joie secrte que nous en notons l'vidence. Car, en somme, il s'en
faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre 
nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'esprer qu'il se
peut rtablir, rien ne nous oblige  interrompre l'artistique balade
entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.

Et sur cette consolante pense, nous remercions avec effusion le
Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et
nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le caf
attenant  l'htel o les dames hongroises s'efforcent de rendre
insupportable l'entr'acte de Cavalleria.




    Angers.


La troisime journe de notre tape d'Angers s'est passe dans les
mmes angoisses que les deux prcdentes pour ce qui est de l'tat de
notre directeur. La fivre cependant s'est fortement amende et ne
dpasse pas trente-huit degrs cinq diximes, temprature qui, si
elle n'tait pas complique d'autres symptmes, ne constituerait pas
un sujet de srieuse inquitude. Mais Salis est plus faible que
jamais; ses yeux qui sous l'excitation fbrile avaient pris de l'clat
sont aujourd'hui mornes et sans regard. Nanmoins, il s'intresse aux
choses de la tourne tout aussi vivement que s'il y pouvait
participer. Il n'admet pas que l'on prenne de dcision sans son avis
pralable; c'est ainsi que contrairement au dsir de Mme Salis qui
proposait de rintgrer Paris, sitt aprs notre troisime et dernire
reprsentation d'Angers, il a dcid que nous irions sans lui donner 
Rennes les deux spectacles annoncs. Il faut dire que les nouvelles
reues de cette ville sont tout  fait favorables et que la location
couvre d'avance nos frais ce qui donne  esprer deux trs convenables
recettes.

Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuad qu'il ira mieux
d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accept non sans difficult
la perspective de regagner Naintr et c'est ce matin mme, deux heures
aprs notre dpart pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui
doit le dposer  la station des Barres, situe entre Naintr et
Chatellerault  cinq kilomtres environ de l'une et de l'autre. Nous
ne partageons pas prcisment la belle confiance qui le soutient
durant cette cruelle preuve. C'est avec les plus noirs pressentiments
que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tt possible.

Au moment o nous nous sommes rendus auprs de lui, pour lui faire nos
adieux et prendre ses conseils sur la conduite gnrale  tenir au
Thtre de Rennes au cours des deux soires qui vont se donner sans
lui, nous l'avons trouv lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez
mauvaise lucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace
analogue  celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des
mdicaments, pour lesquels il s'tait montr si rfractaire au dbut
de sa maladie. Il a dit  Bonnaud en lui tendant la coupable feuille:
Lisez a mon vieux et dites-moi si ce cochon l ne ferait pas mieux de
bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une
feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune pote qui aurait
du talent.

La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a
cruellement irrit. Un industriel profitant de la provisoire fermeture
du local de la rue Victor Mass et aussi du voyage de notre troupe
annonait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un
Etablissement portant ce titre: La Bote  Musique, et tout dsign
pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un thtre d'ombres
parfaitement identique au ntre, s'y trouvait install. Le mme
entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une
tourne triomphale sur la cte d'azur, s'taient dsormais fixs  la
Bote  Musique.

Salis, mis dans l'impossibilit de protester lui-mme nous a demand
de le faire en son nom. On voit combien malgr les atteintes d'une
maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les
instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci
de ne pas laisser  des mains indignes la succession d'une initiative
artistique qu'il sentait difficile  continuer. Vous verrez, avait-il
dit souvent, faisant allusion au nombre exagr d'tablissements qui
s'ouvraient  Montmartre et se dcoraient du titre de Cabarets
Artistiques, vous verrez que ces gens-l tueront Montmartre; je ne
leur donne pas deux ans pour cela.

La reprsentation d'hier soir, annonce sans aucune des maladroites
restrictions du jeune administrateur de la Bodinire, a naturellement
donn des rsultats suprieurs aux deux prcdentes. Nous avons eu
cependant  lutter contre la concurrence qui pouvait nous tre
redoutable, d'une troupe de passage donnant ce mme soir au thtre un
spectacle trs vari. C'tait, si je ne me trompe, une tourne
d'oprette et de vaudeville, la tourne Jeanne May.

Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgr le succs obtenu la
veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epope_, deux pices
d'ombres qui eurent au Chat Noir  des poques diverses, leur heure de
clbrit. J'ai nomm; d'abord: _La Marche  l'Etoile_, qui n'a pas eu
moins de cinq cents reprsentations et qui me parat devoir rester le
type le plus parfait, et la formule dfinitive de la pice d'Ombres
lyriques. Et  ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une
thorie personnelle sur ce genre de pices, thorie qui me parat
d'autant plus juste, que je n'ai qu' choisir parmi les pices
d'ombres jusqu'ici reprsentes, pour l'tayer solidement, et
l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la
dure d'une pice doit tre en raison des dimensions du cadre ou de la
scne qui servira  la reprsenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai
pourtant la certitude qu'un chef d'oeuvre de Victor Hugo reprsent
sur un thtre d'ombres, en admettant mme que par un perfectionnement
mcanique jusqu'ici ddaign, on pt donner la vie et le mouvement aux
personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame
donnerait  l'audition l'impression d'une dure trois fois plus
considrable que celle qui nous apparat sur une grande scne. C'est
pour cette raison que: _Hro_ et _Landre_ d'Edmond Harancourt, oeuvre
exquise en tous points, admirablement commente par les Ombres d'Henri
Rivire, et par la dlicieuse musique des frres Hillmacher, n'eut au
Chat Noir qu'un succs des plus relatifs. Ce pome ne durait pas tout
 fait une heure.

La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_
et qui peut-tre, malgr les rcents et mrits triomphes de son
auteur, demeure encore son chef-d'oeuvre de posie troublante et de
subtile ironie, doit  ce mme dfaut la presque indiffrence du
public. On n'imagine pas combien cinquante vers, dclams dans
l'obscurit par une voix unique devant un cran sur lequel sont
projets d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs
blass qui frquentent un thtre d'Ombres. Le succs, au contraire,
est assur aux auteurs qui, sur un sujet intressant peuvent difier
un nombre considrable de tableaux trs courts. La _Marche  l'Etoile_
ne dpasse pas une dure de dix minutes. Pendant ce court espace de
temps, onze tableaux se succdent sous les yeux des spectateurs;
l'toile sert de _leit-motive_ optique  ce minuscule oratorio,
l'toile vers laquelle marchent incessamment par longues thories
toutes les classes du monde paen. Chaque tableau est comment par six
ou huit vers chants, et le rideau tombe sur un calvaire apothotique.
L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister  tout ce
drame de la _Gense chrtienne_, estime qu'il a bien rempli sa soire,
et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi  tout cela. Or,
c'tait l prcisment ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que
sans ttonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la
main aussi heureuse.

Mais voici que je m'gare en les sentiers ardus de l'esthtique
thtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au
public d'Angers, nous lui avons donn la _Marche  l'toile_ dont le
succs n'tait pas douteux et la dlicieuse fantaisie grecque de
Maurice Donnay, qui a nom _Phryn_. J'tais personnellement charg de
la tche dlicate, pour un pote, de dfendre les vers d'un autre
pote. Ce n'est pas la premire fois d'ailleurs, car en tourne, comme
au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est rgulirement dvolu. Je
dois dire qu'il constitue pour moi une joie vritable, et que le
plaisir que j'prouve  dire les vers si musicaux et si suavement
amoureux de _Phryn_, me fait oublier presque le regret de n'en tre
pas l'auteur. Ajoutez  cela que ce plaisir se double d'un autre
toujours vari. Sur le pome de Maurice Donnay, le compositeur Charles
de Sivry avait brod, lors des premires reprsentations, une
charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indiffrence
il a toujours nglig de noter. Il n'y a donc pas,  vrai dire, de
musique de scne traditionnelle pour _Phryn_. Mon camarade Mulder
s'est charg d'y suppler. Avec son invraisemblable facult
d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'oeuvre de Wagner et
de Chabrier, ses deux gnies de prdilection, il n'a pas t
embarrass pour adapter au pome dj si musical, une armure de
gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux
surgissent tour  tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la
_Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante
pendant le dialogue amoureux d'Hypride et de Phryn, et c'est gris
moi-mme  force de musique,  demi extasi, comme le hros dont je
traduis la fivre et l'alanguissement suprme que je murmure ces vers:

    J'aurai pour te dfendre la toute puissance
    Des paroles d'amour et de reconnaissance,
    Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;
    Ainsi que les piliers harmonieux et forts
    Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
    En soutiendront l'architecture,  ma matresse,
    Et pour le rehausser j'enchsserai dedans
    Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;
    J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase,
    Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase
    Et que le doux repos vient apaiser soudain;
    Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin,
    Mieux que dans les traits d'loquence publique,
    La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhtorique.




    Rennes, 17 mars.


Au thtre o je vais qurir ma correspondance, je trouve une lettre
d'un lieutenant de mes amis en garnison  Rennes, le lieutenant D...
Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalit la plus
complte chez lui, du moins un djeuner ou un dner  mon choix. Je
veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un
gentil camarade, et je le vois encore par la pense, grand comme un
diable, avec une interminable blouse noire, mordant  belles dents le
croton de pain que nous distribuait aux rcrations de quatre heures,
l'conomat du collge de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire
appel  des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontr
 Paris voil deux ans. Il tait sous-lieutenant, et me semblait
prendre la vie du bon ct; j'aurai vraiment plaisir  le revoir ici.
Mais voil-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien
omis dans sa lettre, ce dtail except. Tant pis pour lui, ma foi;
j'attendrai pour le voir l'heure de la reprsentation.

J'en suis l de mes rflexions et je me rends en compagnie de Mulder 
l'Htel de France, lorsque je m'entends hler vigoureusement. C'est
mon hros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc
pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je
m'tonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume
civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il nglige un peu
l'uniforme. J'apprends qu'il est mari, pre de famille, et que son
secret dsir est de ne pas vieillir sous le harnois.

En choeur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique
de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement.
Le mastro pousse des cris de joie en apercevant exposes en vitrine
plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au
cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il
nous accorde de grand coeur, et qui contribuent  donner de sa musique
une opinion peu ordinaire  la propritaire de cans, Mme Bonnet.
Cette aimable personne ne souponnait pas qu'elle eut en magasin de
pareils trsors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville,
 une campagne enthousiaste auprs des amateurs de musique et, sans
plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder.
Voil qui s'appelle de la belle et bonne rclame.

Aprs ce coup de matre, nous allons visiter le domicile de mon ami
D... sans en excepter l'curie attenante o cet heureux gaillard, qui
triomphe dans tous les sports, tient en rserve deux trs beaux
spcimens de la race chevaline. Il les met complaisamment  notre
disposition, et c'est l je pense une offre peu commune quand on sait
de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les
fatigues conscutives au voyage et le souci o nous sommes constamment
de mnager nos forces pour la reprsentation du soir, nous empchent
d'accepter l'aimable proposition de notre hte. Nous nous contenterons
de partager sa table, au djeuner, demain, et nous nous promettons
pour l'aprs-midi une longue sance musicale en son _home_, o seront
invits pour la circonstance tous les amis du lieutenant, frus de
bonne musique et leurs dames. Je prvois qu'on ne s'ennuiera pas.

La reprsentation, trs fructueuse et trs suivie, a failli tre
trouble par les protestations de quelques gallinaces des quatrimes
galeries, s'acharnant  rclamer notre directeur malgr la prcaution
prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de
ces cris ridicules. Aprs le spectacle, un tlgramme de Mme Salis est
venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'tat maladif
du pauvre Salis et nous prier de rentrer  Paris aprs notre seconde
reprsentation de Rennes.


LE CHAT NOIR

(_L'Avenir._)


    Rennes, 18 mars 1897.

A doncques la trs illustre et inclyte pliade du Chat Noir est venue
en nos murs se faire entendre et vhmentement applaudir de tous les
seigneurs et gentes dames de Rennes, en les diffrents modes o peut
le talenct ou la subtilit s'exercer pour le plus grand esbaudissement
des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, fal chtelain du
Mont-Martyr, fust cette nuicte fascheusement empesch de nous
divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust t
tarie, mais  tout le moins gesne et diminue.

Mais si nous nous gaussmes fort, nanmoins, car  dfaut d'y celui,
vinct son amy le joeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec
tant de gauloys esprit qu'eussiez cru our ce maulvais dyable de
Panurge, et myt  cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois
tomba juste  poinct que cuydions tous tant que nous tions y
trpasser de joye et de ce dlire que disaient les latins estre
_tremens_ encore qu' mon sens il ne le soit guares.

Et c'tait lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer
et pouffer de rire, et se trmousser comme sallade en panier, qui
derrire son ventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne
d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si
falloit-il veoir garons, maris et veufs rigoller et se taper les
cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces,
lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne
bronchoit pas, dcochoit mille et une flesches acres iusque devers
le Prsidenct de nostre Respublique,  quy ont d tinter les oreilles,
et nos pauvres acadmiciens, qu'irrvrencieusement il traictoit de
glorieux dbrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys
s'honore, et iusqu' nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva
l'aventure  son goust et en daigna souryre!

Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy
cy, avec le visage panouy d'un bon paillart, dbicte toutes sortes de
soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il
paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns
disent attique l'esprict de bon aloy par o se dystingue nostre
race... Mais j'ay haste d'arriver  ce qui fist sur toute l'assemble
si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la _Marche 
l'Etoyle_ que mena  fin sous la tendre protection d'Euterpe et de
Calliope le divin ade Georges Fragerolle, et chante par le doulx
Clment Georges; en suyte nous dlectmes nous la ve et l'oie
pareillement du _Sphynx_, cette mirificque pope que savez qui, dans
l'espace de quelques tableaux treinct, vocque et dirais-je
volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mchanct bouct de toyle
tendue, avecque un quinquet derrire, toucte la grandeur de
l'hystoire, la dyvine beauct des choses dtruictes, donct ne subsyste
que poussire, tandis que se dresse l'nygmatique figure du _Sphynx_,
jusqu' ce que touct s'vanouysse alentour de luy emmy le
refroydissement final.--Le charmanct cryvain _Montoya_ qui luy aussy
avait produict des chansons de son rpertoyre, a chant, avecque
combien d'asme, de sincryt et de feu, la noble musicque de
Fragerolle. Aussy l'applaudmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur
que luy avait exprym ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...

Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y
mentionner le ieune et gratieux Trouvre Chantrier: Ha! que celuy-l
n'a point l'ayr de secrter plus de bile qu'il n'en faust pour
l'intgryt de la sanct et le fonctionnement congru de l'organysme
vytal! Sont gens qui voyent tout en noyr, a-t-il dict, moy ie me
tords du matyn au soyr!

Et tous et toutes de l'ymiter que c'tait un plaisyr, et si n'a-t-yl
poinct excut la danse du venctre sans le moindre venctre, que
j'eusse souhaict de voyr parmi nous le bon cur de Meudon, et sa
large panse balloter d'ayse sous la bure!

Adoncques vous dis-je  Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du
cnacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon  gros esclacts de
rire; mais que dis-je  Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!

    FRRE JEAN, _chroniqueur_.
    Pour copie conforme,
    F. VALRY.




    Paris, le 18.


C'est sans enthousiasme que nous avons regagn Paris d'o nous tions
partis avec la perspective d'un long mois de tourne. Le retour de
Rennes nous a paru pnible  tous, d'autant plus qu' Saint-Brieuc o
nous tions annoncs pour le lendemain, et  Brest la location
marchait  ravir. Nous prouvions  nous en aller en plein succs, un
sentiment de regret analogue  celui qu'prouverait sans doute une
arme qu'on obligerait  se retirer, au dbut d'une campagne, aprs
deux ou trois batailles favorables.

En arrivant  la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un
tlgramme annonant l'tat dsespr de Salis et le priant de se
rendre  Naintr, pour assister Mme Salis pendant cette preuve; en
sorte qu'aprs une journe passe en wagon, le dvou machiniste a
tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train
 destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons
nos pnates en proie  des sentiments trs divers et  l'incertitude
la plus complte sur les dcisions individuelles qu'il nous faudra
prendre pour parer aux ventualits du lendemain. Et nous piquons des
deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!

Les directeurs de quelques thtres du boulevard sont dcidment des
tres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du
Trs-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs
dolances. Quatre d'entre eux, dsols de voir que leurs salles moins
frquentes que l'ancien Odon leur devenaient aussi coteuses 
entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imagin de se
runir pour dialoguer sur les causes possibles de leur dchance. Et,
le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le got public qui
fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de
s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilit de telle ou
telle raison sociale, ont imagin d'accuser Montmartre, la butte
sacre, pour sa dloyale concurrence. En des accs de lyrisme
transcendant ils l'ont reprsente, la pauvre butte, comme une
gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux
messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur
prendre leurs belles pices trbuchantes. Par de savants et longs
calculs ils sont arrivs  dmontrer que la donzelle ne dvorait pas
moins de 14000 francs par soir. C'est peut-tre vrai aprs tout, mais
ils n'ont pas song qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite.
Ses belles pices d'or elle en fait part  ses innombrables amants,
les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis
hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs
dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve,  ces
messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en
bnficieraient si Montmartre fermait d'un jour  l'autre ses trente
bouches de gaiet.

Encore si ces messieurs s'taient tenus au conciliabule pur et simple,
on les pourrait excuser, comme des commerants qui se sentant glisser
vers la faillite, se veulent chercher  eux-mmes de bonnes raisons.
Mais leur hypocrisie ou leur navet, je ne sais vraiment pas lequel
choisir de ces deux termes, les a pousss  bien d'autres
extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de
l'Evangile,  savoir qu'ils ont aperu la paille de Montmartre et
qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardire encastre en leurs
orbites. Estimant dans leur troite et malsaine jugeotte, que le
dvergondage et la pornographie sont les seuls lments que le public
recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait tre beaucoup plus
sale et beaucoup plus obscne  Montmartre que chez eux. De l, 
supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des
indulgences qu'elle n'accorde point aux thtres des boulevards, il
n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs
l'ont saut comme de simples lapins. Donc, supplique  la censure 
l'effet d'exercer ses ravages sur les rpertoires de Montmartre. C'est
d'une drlerie biblique, mais c'est drle surtout quand on songe que
ces directeurs offrent tous les soirs  leurs rares habitus, le
ragot piment de cinquante  soixante personnes de l'autre sexe
outrageusement dvtues. C'est drle quand on songe que l'un de ces
messieurs, vritable tuteur de la pudicit nationale, refusait  un
jeune auteur une pice charmante et finement crite, sous ce prtexte
qu'il n'avait pas trouv, dans l'espace de trois actes, le moyen de
dvtir une seule de ses hrones.

Comme j'allais dner, je croise sur le boulevard de Clichy mon
excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prt  rompre des
lances pour les bonnes causes. Il me dit tre prcisment  la
recherche de documents pour rpondre  l'article du journal _Le Matin_
qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis
heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lche pas que vous
ne m'ayez au pralable rpondu en vers ou en prose  votre gr sur
cette question.

--Comment donc, mon cher ami, si je veux rpondre et ce sera en vers,
la seule manire de rponse, valable pour un chansonnier. Mery me
quitte, trs affair, en qute de chansonniers et de potes pour
corser son article de demain.

Il revient au bout d'un instant qurir ma rponse que j'ai htivement
bcle en dnant et que voici:

    Adonc messieurs les potentats
    Dont nous essuyons les ratas
    A la sauce plus ou moins verte,
    Vous vous plaignez que l'on dserte,
    Pour la butte o nous fleurissons,
    Vos trs somptueuses maisons.
    Franchement, cela vous tonne
    Et votre voix rugit et tonne,
    Non pas certes au nom de l'art
    Qui peu vous chault, mais du dollar;
          Et vous demandez le remde,
          Et vous appelez  votre aide,
          Pour rogner nos ailes d'oiseaux
          Anastasie et ses ciseaux.
    Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons aptres,
      D'o vient le mal sur quoi vous gmissez,
    C'est de prendre les ours des auteurs  succs,
    Alors que vainement nous vous offrons les ntres.

Quel dommage que pour constater par moi-mme le bon effet de mon
pigramme, je n'aie pas en cartons un bon petit vaudeville  pouvoir
ds demain porter  ces messieurs. Je crois qu'il me suffirait pour
tre accueilli  bras ouverts de leur dire en me prsentant: C'est moi
qui vous ai fait parvenir par l'intermdiaire de Gaston Mery le petit
avertissement rim que vous avez pu lire dans la _Libre Parole_. Je
viens savoir si vous en avez su profiter.

Pas de nouvelles, ce soir, de l'tat de Salis, peut-tre allons nous
apprendre demain qu'il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas aprs tout
sa premire rsurrection et je crois que peu d'hommes ont t dans le
cours de leur existence, aussi frquemment condamns  mort que ce
vivace cabaretier. Les mdecins, en somme, ont tout avantage  se
montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gr de s'tre
tromps en les jugeant perdus.

C'est demain  midi que se clbre pour le malheureux Jules Jouy
l'office des morts, en l'glise de Saint-Laurent, j'y assisterai.




    Paris, 19 mars.


Les obsques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une
affluence considrable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du dfunt.
J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la
chanson, auteurs et interprtes, semblait s'tre donn rendez-vous
pour accompagner d'un adieu le frre d'art, enfin dlivr par la mort,
des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et
d'internement.

Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le
compositeur Paul Fauchey, ami du dfunt, pandaient sur la foule mue
et recueillie les mlopes funbrement rythmes des oeuvres les plus
connues de Jules Jouy. Quelle chose trange que ce convoi d'un des
matres de la gat accompagn par ses disciples et ses fervents
endeuills; sur tous ces visages glabres et rass, le sourire s'tait
comme fig et mu en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire
est l'obligatoire expression, ne sauraient tre tristes sans quelque
laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction
musculaire.

Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant
le trs long parcours du cortge se rendant au Pre Lachaise. La
plupart prtendent connatre exactement et pouvoir prciser les causes
qui dterminrent la paralysie gnrale  laquelle vient de succomber
le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu' soutenir que le long stage
qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de
Salis peuvent tre incrimins et ce, parce que dans ses accs de folie
furieuse, Jouy profrait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette faon
de raisonner me parat tout ensemble injuste et ridicule, attendu que
la perscution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis
constituait dj un phnomne morbide et ne reposait sur aucune base
srieuse. On est perscut comme l'on est mlancolique, l'un ou
l'autre tat existe sans raison valable, mais quand mme a besoin de
s'appuyer sur un tre ou sur un objet et choisit de prfrence l'tre
ou l'objet dont la prsence est obsdante  force de se rpter.

Bien avant sa folie dclare, les observateurs un peu perspicaces qui
vivaient dans l'intimit de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pliade
de symptmes tout  fait indicateurs dans ce sens; sa prdilection
marque pour les sujets macabres, l'trange curiosit qui le poussait
 connatre en leurs moindres dtails les affaires sanglantes et les
crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqu en
dix ans une seule excution capitale, fallut-il pour y assister,
effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliniste tait
significatif.

Une anecdote me revient en mmoire, qui me fut conte par Goudezki et
qui, pour n'tre en somme qu'une trs mauvaise farce de rapin, ne
montre pas moins combien Jouy tait suggestible et accessible  la
peur, au point d'amuser  ses dpens pendant plusieurs jours toute une
compagnie de mauvais plaisants. C'tait pendant la premire et unique
tourne du Chat Noir en Algrie et en Tunisie. Jolly, le chef
machiniste, ayant t mordu  Tunis par un chat, manifesta hautement
devant Jules Jouy et les camarades de tourne sa crainte de contracter
la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef
machiniste; puis, ayant lu, tt aprs, comme il avait coutume de faire
en prsence d'un cas nouveau, quelque trait de mdecine vtrinaire
relatif  la contagion rabique, il fut le premier  reparler  Jolly
de l'incident dj oubli. Aussitt on projeta, pour s'gayer  ses
dpens, de jouer au crdule chansonnier une comdie de tous les
instants pour lui laisser croire que Jolly tait sous le coup d'une
volution rabique dont les manifestations pouvaient clater d'un jour
 l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy,  chaque
fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours
vains pour viter de se trouver assis  ct du machiniste, dans les
trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours
renouvel le plaait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant
pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait  lui pour ne
pas l'irriter. Jolly tenait son rle  la perfection, assombrissait
son regard, se livrait parfois  des mouvements dsordonns des
mchoires et profrait des sons rauques et inarticuls. Cette comdie
dura jusqu' Paris o le simulateur poussa la fantaisie jusqu'
laisser croire  un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on
voulut dtromper Jouy il y fallut renoncer; il dclara qu'il avait
parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptmes de la rage, et
qu'il avait t miraculeusement prserv lui-mme. Sa colre ne
connaissait pas de bornes si l'on persistait  le vouloir persuader.

Au Pre Lachaise deux discours ont t prononcs, l'un par Octave
Pradels, prsident de la Socit des auteurs et compositeurs de
musique, lequel a retrac la vie du dfunt et pris au nom de la
Socit qu'il prside l'engagement d'lever un buste en bronze au
chansonnier,  l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le
chansonnier Xavier Privas. Je tiens  vous citer ce dernier, trs
bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les
assistants une motion profonde:

    MESSIEURS,

Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay
devait tre ici le porte-parole, je viens saluer la dpouille de
celui qui fut un homme par la souffrance, un pote par le coeur, un
gnie par le cerveau.

En effet, Messieurs, si Jules Jouy dfendit avec tant d'loquence la
cause des opprims et des faibles c'est qu'il eut  lutter lui-mme
contre la souffrance et le malheur.

Devant cette tombe ouverte, reliquaire ternel des corps,
rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers
scandinaves qui, lorsqu'ils s'taient lis d'amiti troite,
creusaient un trou dans la terre, y rpandaient de leur sang et, sur
la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaaient leurs noms et
leurs chiffres.

Cet usage s'appelait l'_Association du sang_.

Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce pote, mlons  ses
cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la
pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons  ct de cette
devise qui aurait pu tre la sienne:

    Il faut encor souffrir, aprs avoir souffert

ces mots, qui sont et son chiffre et le ntre:

    Gloire! Souvenir!

Au retour du Pre Lachaise je rencontre Pierre Delcourt,
l'inpuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu
peut-tre de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est
pas mieux fix que moi sur l'tat de notre pauvre camarade, il tire de
sa poche un tlgramme reu le matin mme et dat de Naintr; Salis
est mort  trois heures du matin.

Malgr l'attente o je ne puis manquer d'tre de ce dnouement,
j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque
effarement. En quelques semaines, Paul Arne, Henri Pille, Jules Jouy
et Salis ont t fauchs sans merci par la camarde; quelle ncropole
que ce Montmartre.

Dj circulent dans les rangs clairsems des camarades de Jouy, la
nouvelle apporte par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle
provoque gnralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy
ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir o il prcdait
Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'tait
pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de
son concours. Jouy avait rpondu que lorsqu'il mourrait, il comptait
bien tre suivi par lui  vingt-quatre heures de distance.

Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les
latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est
essentiellement un tre de lgende et de superstition.

Les obsques de Salis auront lieu demain  trois heures 
Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant
ce soir mme  la gare d'Orlans le train de minuit.

D'ici l, comme videmment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas
manquer d'tre commente, je crois de mon devoir de tracer en quelques
lignes un portrait de Salis et en mme temps de narrer brivement les
journes qui ont prcd sa mort.

Mon aprs-midi suffira tout juste  ce labeur; et je vous quitte pour
m'y donner en toute hte.




    Naintr, 20 Mars.


Nous sommes arrivs, Bonnaud et moi, de grand matin  Chatellerault.
Un commissionnaire nous a indiqu le domicile de la famille Salis,
car le pre et la mre du gentilhomme, tous deux octognaires et
infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, o s'est
coule la jeunesse de Rodolphe. Nous avons t reus par la soeur du
dfunt qui nous a pris d'attendre jusque vers dix heures la voiture
qui nous doit conduire  Naintr.

Il est  peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait
battre nos paupires aprs la mauvaise nuit passe en wagon, nous
dambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques
s'ouvrent une  une. Nous examinons avec curiosit les vitrines des
armuriers et des couteliers dont la rputation est universelle, et
cdant  cet amour immodr du bibelot que nous possdons au mme
degr, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards.
Puis, tous deux arms jusques aux dents, nous allons promener nos
somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe
d'eau limoneuse et semble dcrotre aprs une importante crue.

Aprs avoir nergiquement lutt contre l'engourdissement de nos
membres par un match de billard et l'absorption successive de
plusieurs tasses de caf, nous regagnons la demeure familiale des
Salis, o nous sommes attendus par un vaste landau attel de deux
fortes btes. Nous prenons place dans le vhicule en la compagnie de
la mre de Mme Salis et d'un prtre ami de la famille. Une bonne heure
aprs, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du chteau
de Naintr.

Nous arrivons au moment prcis de la mise en bire, et il nous est
permis de contempler une dernire fois sur un grand lit de parade
pieusement difi, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle
de sa bibliothque, au rez-de-chausse du chteau, dans la pice qu'il
prfrait, qu'on l'a expos depuis la veille au matin. Il repose sur
une jonche de fleurs odorantes; la collection du journal, _le Chat
Noir_, est mise en tas  ses cts; au-dessus de sa tte, on a
suspendu une couronne de laurier dor qui lui fut offerte  Bruxelles
par la socit de secours de l'enfance  la suite d'une reprsentation
au bnfice de cette oeuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une
lgante redingote en drap bleu, un gilet de soie  fleurs, et les
souliers vernis. La face et le front sont parfaitement dplisss et
n'ont plus la contraction douloureuse et grimaante des dernires
journes. Les yeux demi-ferms semblent avoir retrouv le sourire
ironique que Salis prenait lorsqu'il coutait complaisamment dans son
cabaret les rflexions plus ou moins ridicules de quelque snob
prtentieux.

Aprs nous avoir prsents  son beau-frre, le capitaine Renaud, mari
de la jeune dame qui nous a reus  Chatellerault, Mme Salis nous
fait, en un rcit coup de sanglots, l'histoire des dernires journes
de son mari. Il n'a pas eu de dlire  proprement parler. Sa
continuelle hantise tait la tourne et le dsir de la continuer. Par
moments, il se croyait transport sur la scne et se livrait avec un
imaginaire contradicteur  des dialogues vhments; il faisait 
chacun de nous des observations sur le choix de ses oeuvres, etc. Sa
pense, en somme, n'a pas une minute quitt son thtre et ses
collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers
quatre heures de l'aprs-midi et, soutenu par son beau-frre, le
capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amiti, il
s'est promen dans les pices principales de son chteau, comme s'il
voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il
n'a pas cess d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art
impeccable.

Dans sa bibliothque, il a fait une station plus longue et s'est assis
un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demand  regagner
son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a
fallu le monter dans son fauteuil.

En nous contant tous ces dtails, Mme Salis, femme d'un grand sens
pratique et d'une mle nergie, s'occupe aux apprts du djeuner, car
le rendez-vous a t donn, pour trois heures aux amis de la famille 
l'glise de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'
petite vitesse, de Naintr  la sous-prfecture.

Nous djeunons en hte et montons en voiture. Le cortge se forme
devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis,
frre du dfunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud
et moi tenons les cordons du pole. Toutes les notabilits de
Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetire. Bonnaud prend
la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprme au
dfunt au nom des artistes de Montmartre et le cortge se disperse
sous le coup d'une trs vive motion.

Il est trop tard pour rentrer  Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi,
de passer la nuit  Naintr. Nous repartirons demain dans
l'aprs-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses
pices du chteau qui sont comme autant de salles de Muse.

On nous a donn deux chambres contigus dont les portes aboutissent 
un vaste corridor. Ce corridor est tapiss d'estampes et de dessins
originaux; les chambres ne sont pas plus dpourvues, et tandis que je
passe une partie de ma nuit  grimper sur des chaises, un bougeoir 
la main, pour voir de prs des compositions de Willette et pour lire
d'amusantes lgendes, j'entends fort bien  travers la cloison,
Bonnaud qui se livre  une occupation similaire. Lui m'entend de son
ct mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en
escaladant un guridon mal assur, je tombe de mon haut, entranant le
meuble dans ma chte. Je ne puis m'empcher de rire aux clats; et
Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort
lger, nous visitons nos appartements rciproques. Voil qui n'est pas
mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un dtail encore: Les
water-closets sont illustrs en ce ferique chteau; c'est l que sont
relgus de prfrence les tentatives de peinture audacieuse et les
essais malheureux. Un saint Antoine orn de pieds lphantiasiques,
tient compagnie  un pourceau dont on n'aperoit que le groin et les
oreilles, le reste tant hors la toile. Ce chef-d'oeuvre est tout
simplement sign Puvis de Chavannes.

Je serai  Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publi
dans _l'clair_.




    Paris, le 23 mars.


Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez,
cousine, que j'ai secou pour cette fois l'invincible paresse qui,
jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez
pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit
avoir plus d'une fois tonne.

Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passs, et vous ai-je cont
avec assez de dtails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la
tourne. Pour que pas un lment ne vous fasse dfaut et que cette
correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son
commencement, je vous envoie l'article dcoup que le journal
_l'clair_ a bien voulu reproduire.

Et en attendant que des vnements nouveaux et notables me fournissent
l'occasion de vous rcrire aussi longuement, je dpose sur le bout de
vos ongles roses un baiser tout  fait rgence, le seul, d'ailleurs,
que vous ayez jamais voulu m'accorder.


RODOLPHE SALIS

C'tait aux premiers soirs du succs de _Phryn_; le Chat Noir
rayonnait sur Montmartre de tout l'clat que la _Marche  l'Etoile_ et
l'_Epope_, pour ne citer que des oeuvres retentissantes, avaient jet
sur l'htel artistique de la rue Victor-Mass. Le talent prestigieux
de Maurice Donnay, venait, en s'affirmant, confrer au cabaret du
gentilhomme Salis sa dfinitive conscration, et, se fiant aux
enthousiastes chroniques d'Henri Baur et de quelques autres, un
public fatigu des pices  tiroirs, se pressait dans la salle du
rez-de-chausse devenue insuffisante.

En ces heures de gloire, Jules Jouy, le pauvre fou dcd d'hier,
clbre de par sa verveuse campagne antiboulangiste au _Cri du
Peuple_, s'entendait chaque soir rclamer par de fougueux admirateurs,
les couplets sinistres de Gamahut et les strophes angoissantes de
l'_Attaque nocturne_. Je manquerais  la vrit la plus lmentaire si
je n'ajoutais pas que les _Petits pavs_, les _Petits chagrins_ et
autres menues romances du compositeur Paul Delmet, faisaient dj
flors en ces poques peu lointaines, et je crois qu'en ce mme temps,
Xanrof, migr du Quartier latin, faisait applaudir chez Salis le
_Fiacre_ et l'_Encombrement_.

Ma voix se figea dans ma gorge lorsque, pour la premire fois, ayant
franchi le seuil du cabaret clbre, je voulus faire part au glorieux
propritaire de mes essais dans la chanson. L'air de hauteur
majestueuse et de sereine protection qu'il prit en coutant mes
timides avances acheva de me dconcerter. Vainement je tentai
d'extraire de ma poche la feuille o s'allongeaient mes premires
strophes; Salis qui, d'un seul coup de gosier, venait d'engloutir les
deux bocks servis sur son ordre, me tint  peu prs ce discours:
Jeune homme, vous faites preuve d'une grande audace, pour ne pas dire
d'une incomparable tmrit, en souhaitant pour vos dbuts de vous
faire entendre chez moi. Savez-vous bien que ma maison est
prsentement le lieu de rendez-vous des ttes couronnes et qu'il ne
se passe pas de jour o je n'aie dans ma salle un ou plusieurs
reprsentants des grandes familles princires de l'Europe. Et, tenez,
ajoutait-il profitant de l'ignorance o j'tais alors de l'almanach de
Gotha, ce vieux monsieur trs maigre, qui joue familirement avec mon
chat en attendant l'heure du spectacle, n'est autre que M. de Blowitz,
l'illustre diplomate. Celui-ci qui examine avec tant d'attention le
fameux dessin de Willette Les petits oiseaux meurent les pattes en
l'air, c'est le vicomte Melchior de Vog qui vient pour la trentime
fois entendre l'_Epope_ dont il a fait hier, en pleine Acadmie le
plus magnifique loge.

Pour cette grande dame, dont le seul collier reprsente une somme que
ni vous ni moi ne possderons jamais, je vous le dis en toute
indiscrtion, bien qu'elle soit venue dans le plus strict incognito,
c'est la grande-duchesse de Leuchtenberg, une Beauharnais, mon cher!
Et c'est devant ce parterre de rois que vous voudriez dire vos vers
pour commencer? Peste, mon ami, on ne vous mouche pas avec des
savates! Puis il ajouta en manire de conclusion: Au fait, je veux
bien, moi, mais il faut m'apporter la preuve d'un talent de tout
premier ordre. Je ne puis pas mieux vous dire: ayez du gnie et ma
maison sera la vtre.

Aprs ce flux de paroles, il se leva me laissant ahuri et je l'aperus
 plus de dix reprises, recommenant  d'autres tables le mme
exercice oratoire, qui se terminait invariablement par l'absorption en
une lampe unique de quelque cervoise ou autre blonde liqueur.

Tel tait le Salis du temps de _Phryn_, en tous points semblable
d'ailleurs, au Lyssas de Maurice Donnay, tranchant en son langage,
abondant en son geste, jamais renclant devant la boisson. Encore
d'aucuns qui le connaissaient depuis les hydropathes le
proclamaient-ils dj, fatigu, ce qui n'tait pas pour donner de cet
homme une ide quelconque, vous pouvez m'en croire. Durant les six
annes coules, le Chat Noir eut entre ses mains des fortunes
diverses, mais toujours et sans conteste il demeura le premier, le
seul modle du cabaret littraire vraiment digne de ce nom.

En janvier dernier, pour cause de fin de bail, Salis quittait son
htel de la rue Victor-Mass, accumulant dans un dbarras de la rue
Germain Pilon, les richesses picturales, cramiques et autres, dont la
collection fait l'objet d'un catalogue spcial.

Il entreprenait avec ses pices d'ombres et ses potes, une tourne
d'environ deux mois, ayant pour but essentiel le midi de la France et
la cte d'azur. Des chos rpts ont entretenu Paris du succs qui
couronna ce voyage et du dml comique de l'illustre barnum avec le
consul de France  Monaco, le trop pointilleux M. Glaize.

La rentre  Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tourne de trente
jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du mme
mois. Malgr les recommandations de ses amis et le dprissement
visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut
partir  tout prix. Le 11 au soir, on jouait  Versailles, le 12 
Chteaudun. Cette reprsentation, la dernire  laquelle le
gentilhomme ait pu prendre part, laissera  tous ceux qui l'ont vue de
prs un inoubliable souvenir.

L'_Epope_ tenait l'affiche et malgr l'offre ritre des camarades
qui se proposaient pour le suppler, Salis ne voulut cder sa place 
personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonfles par la
goutte la force de se traner au piano, comment surtout sa gorge lui
permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcen dont il avait
coutume de scander les bruyants dfils de Caran-d'Ache? Mystre, ce
sont l des phnomnes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que
chez les natures prodigieusement doues au point de vue nerveux.

Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprme, Salis
n'abrgeait pas de quelques mois peut-tre, son existence si
compromise dj.

Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrt
 Tours, Salis tait pris de vomissements et de fivre. On n'en eut
pas moins toutes les peines du monde  l'empcher de se rendre au
thtre le soir. La fivre dpassait dj 39. Le lendemain elle
atteignit 40 et le docteur Jagot, d'Angers, mettait l'hypothse
d'une tuberculose  marche rapide. On combattit la fivre et profitant
d'une accalmie on transporta le malade  Naintr le 17 au matin. Il
vient de s'teindre aprs une agonie de quatre jours.

Quels jugements seront ports sur lui? Des bons, des mauvais et des
pires, nous l'osons affirmer.

Des flots d'encre couleront sur sa tombe  peine referme et j'ai peur
que quelque acrimonie se mle au portrait pour en noircir le dessin.
L'homme est injuste par nature et ramne tout  lui-mme, et je
connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais  Salis une
boutade inoffensive, un mot cruel jet de verve et le plus souvent
sans porte comme sans rflexion.

Si l'on veut tre juste, et pourquoi ne pas l'tre en prsence de
l'inluctable vnement qu'est la mort, on reconnatra que cet enfant
terrible, que ce hbleur impnitent en qui revcut l'me de Tabarin et
de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel
s'effectua de la rive gauche  Montmartre, le transfert de la
fantaisie. Salis prit la tte de ce gigantesque monme d'artistes qui,
parti de la colline Sainte-Genevive, se vint installer sur la Butte,
aprs avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les
terrains vagues qui s'tendent entre ces deux mamelles de la France
intellectuelle.

En somme, il avait presque raison lorsqu'il crivait pour la dernire
fois  Lyon, le mois pass, sur l'album de la vie Franaise, cette
boutade qui rsumait son ambition:

Dieu a cr le monde.

Napolon a cr la Lgion d'honneur.

Moi j'ai fait Montmartre.


Saint-Amand (Cher).--Imp. DESTENAY, BUSSIRE frres.





End of Project Gutenberg's Le Roman Comique du Chat Noir, by Gabriel Montoya

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN COMIQUE DU CHAT NOIR ***

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