The Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier;
Le Contrebandier; La Rverie  Paris, by George Sand

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Title: La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rverie  Paris

Author: George Sand

Release Date: October 5, 2013 [EBook #43889]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LA COUPE
  LUPO LIVERANI
  LE TOAST
  GARNIER--LE CONTREBANDIER
  LA RVERIE A PARIS

  PAR
  GEORGE SAND

  [Marque d'imprimeur: C L]

  PARIS

  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1876
  Droits de reproduction et de traduction rservs




CALMANN LVY, DITEUR

OEUVRES COMPLTES DE GEORGE SAND

Format grand in-18.

  Les Amours de l'ge d'or                 1 vol
  Adriani                                  1 --
  Andr                                    1 --
  Antonia                                  1 --
  Autour de la table                       1 --
  Le Beau Laurence                         1 --
  Les Beaux Messieurs de Bois-Dor         2 --
  Cadio                                    1 --
  Csarine Dietrich                        1 --
  Le Chteau des Dsertes                  1 --
  Le Chteau de Pictordu                   1 --
  Le Compagnon du tour de France           2 --
  La Comtesse de Rudolstadt                2 --
  La Confession d'une jeune fille          2 --
  Constance Verrier                        1 --
  Consuelo                                 3 --
  La Coupe                                 1 --
  Les Dames vertes                         1 --
  La Daniella                              2 --
  La Dernire Aldini                       1 --
  Le Dernier Amour                         1 --
  Les Deux Frres                          1 --
  Le Diable aux champs                     1 --
  Elle et Lui                              1 --
  La Famille de Germandre                  1 --
  La Filleule                              1 --
  Flamarande                               1 --
  Flavie                                   1 --
  Francia                                  1 --
  Franois le Champi                       1 --
  Histoire de ma vie                      10 --
  Un Hiver  Majorque.--Spiridion          1 --
  L'Homme de Neige                         3 --
  Horace                                   1 --
  Impressions et Souvenirs                 1 --
  Indiana                                  1 --
  Isidora                                  1 --
  Jacques                                  1 --
  Jean de la Roche                         1 --
  Jean Ziska.--Gabriel                     1 --
  Jeanne                                   1 --
  Journal d'un voyageur pendant la guerre  1 --
  Laura                                    1 --
  Llia.--Metella.--Cora                   2 --
  Lettres d'un voyageur                    1 --
  Lucrzia Floriani.--Lavinia              1 --
  Mlle la Quintinie                        1 --
  Mlle Merquem                             1 --
  Les Matres mosaistes                    1 --
  Les Matres sonneurs                     1 --
  Malgrtout                               1 --
  La Mare au Diable                        1 --
  Le Marquis de Villemer                   1 --
  Ma Soeur Jeanne                          1 --
  Mauprat                                  1 --
  Le Meunier d'Angibault                   1 --
  Monsieur Sylvestre                       1 --
  Mont-Revche                             1 --
  Nanon                                    1 --
  Narcisse                                 1 --
  Nouvelles                                1 --
  La Petite Fadette                        1 --
  Le Pch de M. Antoine                   2 --
  Le Piccinino                             2 --
  Pierre qui roule                         1 --
  Promenades autour d'un village           1 --
  Le Secrtaire intime                     1 --
  Les sept cordes de la Lyre               1 --
  Simon                                    1 --
  Tamaris                                  1 --
  Tvrino.--Leone Leoni                   1 --
  Thtre Complet                          4 --
  Thtre de Nohant                        1 --
  La Tour de Percemont.--Marianne          1 --
  L'Uscoque                                1 --
  Valentine                                1 --
  Valvdre                                 1 --
  La Ville noire                           1 --

IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie,

RUE BERGRE 20, PARIS.--17105-5.




LA COUPE

FERIE


A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.

GEORGE SAND.


  Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il
  y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus ncessaire, ce qu'il y a
  de plus beau pour chaque chose.

(_Mystre des Bardes_, tr. 7.)


LIVRE PREMIER

I

L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son
gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de prs les belles neiges et
les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas os
l'en empcher. L'enfant a jou avec son chien au bord d'une fente du
glacier. Il a gliss, il a cri, il a disparu, et son gouverneur n'a pas
os se jeter aprs lui; mais le chien s'est lanc dans l'abme pour
sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu.

II

Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu
le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et
allait s'touffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement
cout: la profondeur tait muette. Alors les valets du prince et les
ptres de la montagne ont essay de descendre avec des cordes; mais ils
n'ont vu que la fente verdtre qui plongeait toujours plus bas et
devenait toujours plus rapide.

III

Ils y ont en vain risqu leur vie, et ils ont t dire au prince ce
qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laiss prir
son fils. On a tranch la tte  plus de vingt nobles qui pouvaient
avoir des prtentions  la couronne et qui avaient bien certainement
sign un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir
l'hritier ducal. Quant  matre Bonus, le gouverneur, on a crit sur
tous les murs qu'il serait brl  petit feu, ce que voyant, il a tant
couru qu'on n'a pu le prendre.

IV

L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier.
Le chien n'a pu l'empcher de glisser au plus bas; mais, le retenant
toujours par sa ceinture, il l'a empch de glisser trop vite et de se
briser contre les glaces. Entran par le poids de l'enfant, il a tant
rsist qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachs.
Cependant il n'a pas lch prise, et quand ils ont enfin trouv un creux
o ils ont pu s'arrter, le chien s'est couch sur l'enfant pour le
rchauffer.

V

Et tous deux taient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont
rveills, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils
n'ont su ce que c'tait. Elle avait une robe aussi blanche que la neige
et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes rpandues
sur elle. Elle a souri  l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant
par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmen dans une
grande valle sauvage o le chien tout boiteux les a suivis.

VI

Cache dans un pli profond des montagnes, cette valle est inconnue aux
hommes. Elle est dfendue par les hautes murailles de granit et par les
glaciers impntrables. Elle est horrible et riante, comme il convient
aux tres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les
chamois ont cach leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur rgne,
les plus belles plantes fleurissent; les fes y ont tabli leur sjour,
et c'est  ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a
trouv dans les flancs glauques du glacier.

VII

Quand l'enfant a vu les ours passer prs de lui, il a eu peur, et le
chien a trembl et grond; mais la fe a souri, et les btes sauvages se
sont dtournes de son chemin. Quand l'enfant a vu les fes, il a eu
envie de rire et de parler; mais elles l'ont regard avec des yeux si
brillants qu'il s'est mis  pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses
genoux, l'a embrass au front, et les fes ont t en colre, et la plus
vieille lui a dit en la menaant:

VIII

Ce que tu fais l est une honte: jamais fe qui se respecte n'a caress
un enfant. Les baisers d'une fe appartiennent aux colombes, aux jeunes
faons, aux fleurs, aux tres gracieux et inoffensifs; mais l'animal
impur et malfaisant que tu nous amnes souille tes lvres. Nous n'en
voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas
davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et
ses habitudes de rapine; reconduis ces cratures o tu les as prises.

IX

Zilla a rpondu  la vieille Trollia: Vous tes aussi fire et aussi
mchante que si vous tiez ne de la vipre ou du vautour. Ne vous
souvient-il plus d'avoir t femme avant d'tre fe, et vous est-il
permis de har et de mpriser la race dont vous sortez? Quand, sur les
derniers autels de nos antiques divinits, vous avez bu le breuvage
magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas jur de protger la
famille des hommes et de veiller sur leur postrit?

X

Alors la vieille Trollia: Oui, j'ai jur, comme vous, de faire servir
la science de nos pres au bonheur de leurs descendants; mais les hommes
nous ont dlies de notre serment. Comment nous ont-ils traites? Ils
ont servi de nouveaux dieux et nous ont appeles sorcires et dmons.
Ils nous ont chasses de nos sanctuaires, et, dtruisant nos demeures
sacres, brlant nos antiques forts, reniant nos lois et raillant nos
mystres, ils ont bris les liens qui nous unissaient  leur race
maudite.

XI

Pour moi, si j'ai jamais regrett de m'tre, par le breuvage magique,
soustraite  l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le
pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grce  la science, nous
pouvions jouer avec elle, la hter ou la reculer. Dsormais elle nous
chappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possde nous
condamne  respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'tre
plus forces de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'tre
forc de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.

XII

En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a lev le bras
comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retomb sans force; le
chien s'est jet sur elle et a dchir sa robe, souille de taches
noires qu'on dit tre les restes du sang humain vers jadis dans les
sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son
geste horrible, a cach son visage dans le sein de la douce Zilla, et
toutes les jeunes fes, ont ri follement de la rage de la sorcire et de
l'audace du chien.

XIII

Les vieilles ont tanc et injuri les jeunes, et tant de paroles ont t
dites que les ours en ont grogn d'ennui dans leurs tanires. Et tant de
cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprcations ont mont
dans les airs, que les plus hautes cimes ont secou leurs aigrettes de
neige sur les arbres de la valle. Alors la reine est arrive, et tout
est rentr dans le silence, car la reine des fes peut, dit-on, retirer
le don de la parole  qui en abuse, et perdre la parole est ce que les
fes redoutent le plus.

XIV

La reine est jeune comme au jour o elle a bu la coupe, car, en se
procurant l'immortalit, les fes n'ont pu ni se vieillir ni se
rajeunir, et toutes sont restes ce qu'elles taient  ce moment
suprme. Ainsi les jeunes sont toujours imptueuses ou riantes, les
mres toujours srieuses ou mlancoliques, les vieilles toujours
dcrpites ou chagrines. La reine est grande et frache, c'est la plus
forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fes; c'est
aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a dcouvert le grand secret
de la coupe d'immortalit.

XV

Trollia, dit-elle, ta colre n'est qu'un bruit inutile. Les hommes
valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Har est contraire 
toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as t folle d'amener ici cet enfant.
Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et
qu'il mange  la manire des hommes? Lui permettras-tu de tuer les
animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les
plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais
entrer la mort dans notre sanctuaire?

XVI

--Reine, rpond la jeune fe, la mort ne rgne-t-elle donc pas ici comme
ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les
fes ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit  leur
nourriture, de ce que leur pas lger ne peut craser un insecte, ni leur
souffle thr absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que
les animaux ne se dvorent ni ne s'crasent les uns les autres?
Qu'importe que, parmi ces tres dont la vie ne s'alimente que par la
destruction, j'en amne ici deux de plus?

XVII

--Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amnera ici la
douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et
prmditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les
penses de meurtre et de haine qui rgnent dj chez quelques-unes
d'entre nous, et la vue d'un tre si semblable  nous, commettant des
actes qui nous sont odieux, troublera la puret de nos songes. Si tu le
gardes, Zilla, tche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te
le reprendre et l'garer dans les neiges o la mort viendra le
chercher.

XVIII

La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle
s'loigne et les fes se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et
l'interrogent. Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en
conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacre, tu as jadis
prononc le voeu terrible; tu n'as connu ni poux ni famille; aucun
souvenir de ta vie mortelle ne t'a laiss le regret et le rve de la
maternit. D'ailleurs l'immortalit dlivre de ces faiblesses et
quiconque a bu la coupe a oubli l'amour.

XIX

--Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rve pour cet enfant n'a rien qui
ressemble aux rves de la vie humaine: il est pour moi une curiosit, et
je m'tonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis
tant de sicles que nous avons rompu tout lien d'amiti avec sa race,
nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien
qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses
inventions nous tonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux
pour cela et si ses mchants instincts ont chang.

XX

--Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isol de ses
pareils et abandonn  lui-mme, ou instruit par toi dans la haute
science? Essaie. Nous t'aiderons  le conduire ou  l'observer.
Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore
mchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid,
et tu as pris l un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu
as plus de caprices que de volonts. Tu te lasseras de cette chane, et
peut-tre ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.

XXI

Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus
d'une et voulu le prendre. Les fes n'aiment pas avec le coeur, mais
leur esprit est plein de convoitises et de curiosits. Elles s'ennuient,
et ce qui leur vient du monde des hommes, o elles n'osent plus pntrer
ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un
animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas
faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe.

XXII

Elles mprisent profondment l'humanit; mais elles ne peuvent se
dfendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la
tte. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla tait
jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle
les emmena dans une grotte loigne du sanctuaire des fes et montra 
l'enfant l'enceinte de forts qu'il ne devait pas franchir sans sa
permission. L'enfant pleura en lui disant: J'ai faim. Et quand elle
l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: J'ai peur.

XXIII

Zilla, qui avait trouv l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne
voulant pas se faire son esclave, elle lui montra o les chevrettes
allaitaient leurs petits, o les abeilles cachaient leurs ruches, o les
canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit:
Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour drober ces choses,
car les animaux deviendraient craintifs ou mchants, et les vieilles
fes n'aiment pas  voir dranger les habitudes de leur vie. L'enfant
du prince s'tonna bien d'avoir  chercher lui mme une si maigre chre.
Il bouda et pleura, mais la fe n'y fit pas attention.

XXIV

Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement
les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne reprsentaient plus pour
elle une souffrance apprciable. Elle s'en alla au sabbat, et le
lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait
jamais, attrapa un livre et le mangea bel et bien. Au bout de trois
jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisment ramasser du bois mort,
allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme
il tait paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons.

XXV

Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et,
voyant que son chien la mangeait crue avec dlices, il y gota et s'en
rassasia. Quand la fe Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai
et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les
mains ensanglantes, le regard morne et farouche; il ne savait dj
presque plus parler; las de chercher o il tait, et pourquoi son sort
tait si chang, il ne songeait plus qu' manger et  dormir.

XXVI

Le chien au contraire tait propre et avenant. Son intelligence avait
grandi dans le dvouement de l'amiti. La fe eut envie d'abandonner
l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du pass
et rsolut de civiliser l'enfant  sa manire; mais il fallait se
dcider  lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle
connaissait bien sa langue, elle n'tait pas des moins savantes; mais
elle ne se faisait gure d'ide des raisons que l'on peut donner  un
enfant pour changer ses instincts.

XXVII

Elle essaya. Elle lui dit d'abord: Souviens-toi que tu appartiens  une
race infrieure  la mienne. L'enfant se souvint de ce qu'il tait et
lui rpondit: Tu es donc impratrice? car, moi, je suis prince. La fe
reprit: Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.
L'enfant rpondit: Rends-moi  ma mre qui me cherche. La fe reprit:
Oublie ta mre et n'obis qu' moi. L'enfant eut peur et ne rpondit
pas. La fe reprit: Je veux te rendre heureux et sage, et t'lever
au-dessus de la nature humaine. L'enfant ne comprit pas.

XXVIII

La fe essaya autre chose. Elle lui dit: Aimais-tu ta mre?--Oui,
rpondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous
m'aimez.--Que me demandes-tu l? dit la fe souriant de tant d'audace.
Je t'ai tir du glacier o tu serais mort; je t'ai dfendu contre les
vieilles fes qui te hassaient, et cach ici o elles ne songent plus 
toi. Je t'ai donn un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil.
N'est-ce pas beaucoup, et ta mre et-elle fait pour toi
davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.

XXIX

La fe embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: Comme tu
as la bouche froide! Les fes sont joueuses et puriles comme les gens
qui n'ont rien  faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et
sauter l'enfant. Il tait agile et rsolu, et prit d'abord plaisir 
faire assaut avec elle; mais bientt il vit des choses extraordinaires.
La fe courait aussi vite qu'une flche, ses jambes fines ne
connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre.

XXX

Quand elle l'invita  sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple,
franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sre de ne pas
se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant
pouvant alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer 
la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit
rire la fe, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant mpris et
par trop infrieur  elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour
sa mre.

XXXI

Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia;
mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il tait devenu et lui
reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laiss mourir
dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il tait bien
portant et bien vivant. C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se
tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens  ce qu'il soit
ici comme un animal vivant  la manire des autres, car je vois bien que
tu n'en sauras rien faire de mieux.

XXXII

Zilla comprit que la sage et bonne reine la blmait, et elle se piqua
d'honneur. Elle retourna tous les jours auprs de l'enfant, y passa plus
de temps chaque jour, apprit  lui parler doucement, le caressa un peu
plus, mit plus de complaisance  le faire jouer en mnageant ses forces
et en exerant son courage. Elle lui apprit aussi  se nourrir sans
verser le sang et elle vit qu'il tait ducable, car il s'ennuyait
d'tre seul, et pour la faire rester avec lui, il obissait  toutes ses
volonts, et mme il avait des grces caressantes qui flattaient
l'amour-propre de la fe.

XXXIII

Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songet point,
bien qu'il jout avec la neige qui peu  peu gagnait la grotte o la fe
l'avait log, le chien commenait  hurler et  aboyer contre les
empitements de cette neige insensible qui avanait toujours. Zilla vit
bien qu'il fallait ter de l l'enfant, si elle ne voulait le voir
mourir. Elle l'emmena au plus creux de la valle, et elle pria ses
compagnes de l'aider  lui btir une maison, car il est faux que les
fes sachent tout faire avec un coup de baguette.

XXXIV

Elles ne savent faire que ce qui leur est ncessaire, et une maison leur
est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur
agrment. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en t, sans
jamais souffrir tout  fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles
gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur
plat de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec
les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le
plaisir de rver, car elles ont fort peu besoin de sommeil.

XXXV

Zilla n'et os confier l'enfant aux ours. Ils n'taient pas mchants;
mais,  force de le sentir et de le lcher, ils eussent pu le trouver
bon. Les jeunes fes qu'elle invita  lui btir un gte s'y prtrent en
riant et se mirent  l'oeuvre ple-mle,  grand bruit. Elles voulaient
que ce ft un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent
et qui ne ressemblt en rien  leurs misrables inventions. La reine
s'assit et les regarda sans rien dire.

XXXVI

L'une voulait que ce ft trs-grand, l'autre que ce ft trs-petit;
l'une que ce ft comme une boule, l'autre que tout montt en pointe;
l'une qu'on n'employt que des pierres prcieuses, l'autre que ce ft
fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce ft
dcouvert comme un nid, l'autre que ce ft enfoui comme une tanire.
L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige,
l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des
fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles.

XXXVII

La reine vit qu'elles ne se dcidaient  rien et que la maison ne serait
jamais commence; elle appela l'enfant et lui dit: Est-ce que tu ne
saurais pas btir ta maison toi-mme? c'est un ouvrage d'homme.
L'enfant essaya. Il avait vu btir. Il alla chercher des pierres, il
fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il ptrit avec de la mousse;
il leva des murs en carr, il traa des compartiments, il entre-croisa
des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres
et d'un lit de fougre.

XXXVIII

Les fes furent merveilles d'abord de l'intelligence et de l'industrie
de l'enfant, et puis elles s'en moqurent, disant que les abeilles, les
castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit
de la sorte: Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcment en
socit ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une
abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de
castors gars oublie l'art de construire et se contente d'habitations
grossires. Dans ce monde-l, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_.

XXXIX

Ces tres qui vivent d'une mystrieuse tradition, toujours transmise de
tous  chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque,
sont infrieurs  l'tre le plus misrable et le plus dpourvu dont
l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre anctre,
est le premier des animaux, et que son travail, tant le plus vari et
le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire
avec le souvenir, comme il invente l'exprience, et comme il sait
accommoder  son usage les matriaux les plus grossiers!

XL

--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait
dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la socit volontaire et non
la runion force. Seul il peut lutter contre toutes choses, et l o
les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le
dsir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est
pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui
donnent le pain de l'me, et le besoin qu'il a des autres est encore une
libert.

XLI

Zilla s'effora de comprendre la reine, que les autres fes ne
comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gard les ides barbares du
temps o elles taient semblables  nous sur la terre, et si leur
science les faisait pntrer mieux que jadis et mieux que nous dans les
lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus
compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde o
elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu
ne plus changer elles-mmes, il leur fallait bien s'en consoler en
mprisant ce qui change.

XLII

Zilla, toute pensive, rsolut de procurer  son enfant adoptif tout ce
qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer.
Voil ta maison btie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour
l'embellir?--J'y voudrais ma mre, dit l'enfant.--Je vais tcher de te
l'amener, dit la fe, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses trs
difficiles, elle partit aprs avoir mis l'enfant sous la protection de
la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter
par le torrent.

XLIII

Ce torrent, qui donne naissance  un grand fleuve dont les hommes ne
connaissent pas la source, sort du glacier o tait tomb l'enfant du
prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser
le Val-des-Fes, puis il se runit  l'entre d'un massif de roches
normes qui est la barrire naturelle de leur royaume. L le torrent,
devenu rivire, se prcipite dans des abmes effroyables, s'engouffre
dans des cavernes o le jour ne pntre jamais, et de chute en chute
arrive par des voies inconnues au pays des hommes.

XLIV

Les fes, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent
sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flches des
glaciers ou par les fentes du roc; mais elles prfrent se laisser
emporter par la rivire, qui ne leur fait pas plus de mal qu' un flocon
d'cume en les prcipitant dans ses abmes. En peu d'instants, Zilla se
trouva dans les terres cultives et s'approcha d'un village de bergers
et de bcherons, o elle vit un homme trangement vtu qui, mont sur
une grosse pierre, parlait  la foule.

XLV

Cet homme disait: Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui
est morte hier, et priez aussi pour l'me de son fils Hermann, qui a
pri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler.
Dieu l'a rappele  lui. Le duc vous envoie ses aumnes afin que vous
disiez pour tous deux des prires. Et le hraut jeta de l'or et de
l'argent aux bergers et aux bcherons, qui se battirent pour le
ramasser, et remercirent Dieu de la mort qui leur procurait cette
aubaine.

XLVI

La fe fut contente aussi de la mort de la duchesse. L'enfant ne me
tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende  sa mre. Je vais
lui porter quelque chose afin de le consoler, et, avisant un sac de
bl, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de bl, obissant au
pouvoir mystrieux qui tait en elle, la suivit. Un peu plus loin elle
vit un ne et lui commanda de porter le sac de bl. Elle emmena aussi
une petite charrue, pensant, d'aprs ce qu'elle voyait autour d'elle,
que ces jouets plairaient au petit Hermann.

XLVII

Pourtant ce n'tait pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux
estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pices de
monnaie rpandues  terre. Elle suivit le hraut, qui s'en allait avec
une mule blanche charge d'un coffre plein d'or et d'argent, destin aux
libralits de la dvotion ducale. Elle fit signe  la mule, qui suivit
l'ne et la charrue, et le hraut n'y prit pas garde. La fe avait jet
sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir  cheval pendant
plus de quinze lieues.

XLVIII

La fe ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'tait pour
l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les
fes ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos ides. Elles
nous considrent comme les plus grands pillards de la cration, et ce
que nous volons  la nature, elles pensent avoir le droit de nous le
reprendre. Comme elles n'ont gure besoin de nos richesses, il faut dire
qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont
dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accus de leurs
rapts.

XLIX

Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant
dans la fort un passage par o elle pouvait rentrer dans le
Val-aux-Fes avec sa suite, elle pntra au plus pais des pins et des
mlzes. L elle s'arrta surprise en rencontrant sous ses pieds un tre
bizarre qui lui causa un certain dgot: c'tait un vieux homme grand et
sec, barbu comme une chvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort
gros et une robe noire tout en guenilles.

L

Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et
commenait  vouloir goter  ses mains; mais en se sentant mordu, le
moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'touffant, il le mordit au
cou et se mit  sucer le sang avec une rage horrible et grotesque.
C'tait la premire fois que la fe voyait pareille chose: le vautour
mang par le cadavre! Elle pensa que ce devait tre un vnement
fatidique de sa comptence, et elle demanda au vieillard ce qui le
faisait agir ainsi.

LI

Bonne femme, rpondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui
se cache, et la faim m'a jet l par terre, puis et mourant; mais le
ciel m'a envoy cet oiseau que je mange  demi vivant, comme vous voyez,
n'ayant pas le loisir de m'en repatre d'une manire moins sauvage. Ce
malheureux croyait parler  une vieille ramasseuse de bois, car s'il
n'est pas prouv que les fes puissent prendre toutes les formes, il est
du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations.

LII

Relve-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu o tu
pourras vivre sans que les hommes t'y dcouvrent jamais. Le proscrit
suivit la fe jusqu' une corniche de rochers si troite et si
effrayante que l'ne et le mulet reculrent pouvants; mais la fe les
charma, et ils passrent. Quant  l'homme, il avait tellement le dsir
d'chapper  ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas ncessaire de
lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, ds qu'il eut mis le
pied dans le Val-aux-Fes, il reconnut, dans celle qui le conduisait,
une fe du premier ordre.

LIII

Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez
tudi la magie pour voir  qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un
lieu dont je ne sortirai jamais malgr vous, je le sais bien; mais, quel
que soit le sort que vous me destinez, il ne peut tre pire que celui
que me rservaient les hommes. Donc j'obis sans murmure, sachant bien
aussi que toute rsistance serait inutile. Peut-tre aurez-vous quelque
piti d'un vieillard, et quelque curiosit de le voir mourir de sa belle
mort, qui ne saurait tarder.

LIV

--Tu te vantes d'tre savant, et tu es inepte, rpondit Zilla. Si tu
connaissais les fes, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun
mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conqurir
l'immortalit qu' la condition qu'elles respecteraient la vie;
autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne
dis plus de sottises, ou je vais te reconduire o je t'ai pris.--Dieu
m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il
arriva avec la fe  la demeure nouvelle du petit prince Hermann.

LV

Depuis un jour entier que la fe tait absente, l'enfant, qui tait bon,
n'avait ni travaill, ni jou, ni mang. Il attendait sa mre et ne
pensait plus qu' elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut 
lui, croyant qu'il annonait et prcdait la duchesse. Matre Bonus,
dit-il, soyez le bienvenu, et, se rappelant ses manires de prince, il
lui donna sa main  baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber 
la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il
pleura de joie en l'embrassant comme si c'et t le fils d'un vilain.

LVI

Alors la fe apprit  l'enfant que sa mre tait morte, sans songer
qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un tre
soumis  la mort pt ne pas se soumettre  celle des autres comme  une
chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dpit il
dit  la fe que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle,
elle et bien pu se dispenser de lui ramener son prcepteur. La fe
haussa les paules et le quitta fche. Matre Bonus ne se fcha pas. Il
s'assit auprs de l'enfant et pleura de le voir pleurer.

LVII

Ce que voyant, l'enfant, qui tait trs-bon, l'embrassa et lui dit qu'il
voulait bien le garder prs de lui et le loger dans sa maison,  la
condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'tudier. Au fait, dit
matre Bonus, puisque nous voil ici pour toujours, je ne sais trop 
quoi nous servirait l'tude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je
tiens  cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si
longtemps que je jene! En ce moment, le chien revenait de la chasse
avec un beau livre entre les dents.

LVIII

Le chien fit amiti au pdagogue et lui cda volontiers sa proie, que
matre Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fes, qui le
surveillaient, lui envoyrent une hallucination pouvantable: aussitt
qu'il commena d'corcher le livre, le livre grandit et prit sa
figure, de manire qu'il s'imagina s'corcher lui-mme. Saisi d'horreur,
il mit l'animal sur les charbons, esprant se dlivrer de son rve en
respirant l'odeur de la viande grille; mais ce fut lui qu'il fit
griller dans des contorsions hideuses, et mme il crut sentir dans sa
propre chair qu'il brlait en effet.

LIX

Il se rappela qu'il tait condamn par les hommes  tre rti tout
vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mcontenter les fes, il rendit
la viande au chien et y renona pour toujours. Alors il s'en alla dehors
pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une
si grande provision pour l'hiver que la maison en tait pleine et qu'il
y restait  peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'tre
vol par les fes, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur
inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques
qu'il planta sur le toit.

LX

Mais sa science tait fausse et ses symboles si barbares que les fes
n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire.
Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit  demander o il pourrait se
procurer des outils de travail, sans lesquels il lui tait impossible,
disait-il, de rien faire de bien. Elles le menrent alors dans une
grotte o elles avaient entass une foule d'objets vols par elles dans
leurs excursions, et abandonns l aprs que leur curiosit s'en tait
rassasie.

LXI

Matre Bonus fut tonn d'y trouver des ustensiles de toute espce et
des objets de luxe mls  des dbris sans aucune valeur. Ce qu'il y
chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il
les dterra du milieu des bijoux et des riches toffes. Il aperut des
sacs de farine, des confitures sches, une aiguire et un bassin. Il
regarda  peine les livres et les critoires. Songeons au corps avant
tout, se dit-il; l'esprit rclamera plus tard sa nourriture, si bon lui
semble.

LXII

Il fit avec Hermann plusieurs voyages  la grotte que les fes
regardaient comme leur muse et qu'il appelait, lui, tout simplement le
magasin. Ils y trouvrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre,
des fromages et de la ptisserie. Hermann y dcouvrit force friandises
qu'il emporta, et matre Bonus, aprs de nombreux essais, parvint 
faire de si bons gteaux qu'un vque s'en ft lch les doigts. Et,
dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pdagogue
oublia ses jours de misre et ne chicana pas le jeune prince pour lui
apprendre  lire.

LXIII

La reine des fes vint voir l'tablissement, et comme plusieurs de ses
compagnes taient mcontentes de voir deux hommes, au lieu d'un,
s'tablir sur leurs domaines, elle leur dit: Je ne sais de quoi vous
vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps
ncessaire  l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et
le soin qu'il prend de son corps me parat digne d'tude. Voyez donc
tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de
propret, et je veux qu'il soit convenablement vtu.

LXIV

Elle appela matre Bonus, et lui dit: Ta robe use et les habits
dchirs de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de
ptrir des gteaux et d'inventer des crmes. Si tu ne sais coudre ni
filer, cherche dans la grotte quelque vtement neuf, et que je ne vous
retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, rpondit le pdagogue,
cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre
vouloir, et si ma figure peut vous devenir agrable, je n'pargnerai
rien pour cela.

LXV

Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fes,
et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui tait une fe
un peu idiote, ayant bu la coupe au moment o elle tombait en enfance,
de l'aider  se vtir. Milith aimait  tre consulte, et comme personne
ne lui faisait cet honneur, elle prit en amiti le pdagogue, et lui
donna une de ses robes neuves qui tait en bonne laine bise, de mme que
le chaperon bord de rouge, et, ainsi habill en femme, matre Bonus
semblait tre une grande fe bien laide.

LXVI

Alors la petite Rgis, qui passait, le trouva si drle qu'elle en rit
une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener
l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand
elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses
cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une
ceinture d'or o elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva
si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer
son ouvrage.

LXVII

Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe
parfume; mais il ne savait pas obir, et il refusa de danser, ce qui
mit la petite Rgis en colre. Elle lui arracha son collier, lui dchira
sa robe, et, comme une fe trs-fantasque qu'elle tait, elle lui
bouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine
noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir
rendre  cette folle les injures dont elle l'accablait.

LXVIII

Cependant matre Bonus, voyant la petite Rgis en colre, s'tait sauv.
Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fe si
menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. Je serais
courageux et fort que je n'aurais pu vous dfendre, rpondit le
pdagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous dfendre vous-mme.
Les fes, mme celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont
des tres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices
sans se rvolter.

XLIX

Quant  moi, qui dois tre rti  petit feu si je sors d'ici, je suis
bien dcid  me prter  toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on
m'et ordonn de danser, j'aurais obi et fait la cabriole par-dessus le
march. L'enfant sentit que son pdagogue avait raison, mais il ne l'en
mprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus
belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa msaventure
et lui montrer de quelle manire on l'avait houspill. Zilla en rougit
d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre
Rgis.

LXX

Tu as mrit ce qui t'arrive, dit la reine  Hermann; tu soutiens si
mal devant nous la dignit que ta race s'attribue, que personne ici n'y
peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci
se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton prcepteur et toi,
vous ne songez qu' aiguiser votre apptit pour augmenter votre faim
naturelle. Vous ne pensez pas plus  la nourriture de votre esprit que
si vous n'tiez que bouche et ventre: vraiment vous tes mprisables et
ne m'intressez point.

LXXI

L'enfant fut mortifi, et Zilla comprit que la leon de la reine
s'adressait  elle plus qu' l'enfant. Elle dit  Hermann que s'il
voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec
elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla
d'une faon plus mle que n'avait fait Rgis, et puis elle lui donna un
vtement de peau pour courir dans la fort, et de belles armes pour se
prserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu
grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour
dfendre sa vie.

LXXII

Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le
lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le
rendraient heureux. Hermann alla trouver matre Bonus, et d'un coup de
pied vraiment hroque il jeta dans le feu les gteaux que le pdagogue
tait en train de ptrir. Je ne veux plus tre mpris, lui dit-il; je
ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux tre beau et fier de
recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre  lire; je veux
savoir demain.

LXXIII

Matre Bonus obit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne
savait pas encore lire, l'enfant se dpita et lui dit: Tu ne sais pas
me montrer. Peut-tre ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces
habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi
matresse Bona. Je reviendrai souper et coucher  ton htellerie, mais
j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend
heureux. Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupfait
de l'entendre parler ainsi.

LXXIV

Quand Zilla vit arriver l'enfant rsolu et soumis, plein d'orgueil et
d'ambition, bien qu'il rptt sans les comprendre les mots qu'il avait
entendu dire  la reine et  elle, elle s'tonna de voir la puissance de
l'amour-propre sur sa jeune me, et elle voulut bien essayer de
l'instruire elle-mme. Elle le trouva si attentif et si intelligent
qu'elle y prit got, et peu  peu, le gardant chaque jour plus longtemps
auprs d'elle, elle arriva  ne plus pouvoir se passer de sa compagnie.

LXXV

Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait
le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumire et
son mariage avec les plantes, le mystre des pierres et le langage des
eaux; la manire de se faire entendre des animaux les plus rebelles 
l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'voquer
avec le chant les puissances immatrielles, de faire jaillir des
tincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachs sous la
terre.

LXXVI

Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la
nuit, l'histoire des toiles, et la manire de monter les nuages en
rvant. Elle lui enseignait  se sparer de son corps et  voir avec des
yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la
prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lacte, et
quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans
les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes.

LXXVII

Quand le vent, la neige et la pluie menaaient d'engourdir l'me de son
lve, elle le conduisait dans les grottes mystrieuses o les fes qui
entretiennent le feu mystique consentaient  l'admettre  quelques-uns
de leurs entretiens. L il apprit  converser avec l'me des morts, 
lire dans la pense des absents,  voir  travers les roches les plus
paisses,  mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder,  peser la
terre et les plantes au moyen d'une balance invisible, et mille autres
secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fes.

LXXVIII

Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait dj quinze ans, et il
tait si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agrable  voir,
que si les fes eussent t capables d'aimer, elles en eussent toutes
t prises; mais leurs apptits sont si bien rgls par l'impossibilit
de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer  un sentiment humain
un peu profond; l'amiti mme leur est interdite comme pouvant leur
causer du chagrin et troubler le parfait et monotone quilibre de leur
existence.

LXXIX

Ce qui leur reste de l'humanit est mesur juste  la facult de
s'mouvoir sans souffrance ou sans dure. Ainsi elles sont imptueuses
et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux.
Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais tant toujours
libres d'oublier si elles veulent, et de dposer leur souci et leur
dpit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se
rjouissent de mme. Elles ne connaissent pas le bonheur et par
consquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles?

LXXX

Elles ont la science et n'en jouissent pas  notre manire, car elles ne
l'emploient qu' se prserver des malheurs de l'ignorance, sans
connatre la joie d'en prserver les autres. Quand elles eurent instruit
le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il tait pour elles
une socit et presque un gal; mais  chaque instant elles se disaient
l'une  l'autre pour s'empcher de l'aimer: N'oublions pas qu'il doit
mourir. Pourtant, s'il faisait un compliment  l'une, l'autre boudait,
et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau.

LXXXI

Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles
s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manire
d'exister qui les rend inaccessibles  nos peines. La plus jalouse de
toutes tait Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou
croyait en avoir, et quand il vantait la gaiet de Rgis ou la sagesse
de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un
enfant des hommes tait devant elle.

LXXXII

Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait
comme sa mre; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et
on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'et os
songer  aimer quelqu'un plus que lui-mme. Il allait de temps en temps
voir matre Bonus, qui continuait  inventer des mets friands et qui ne
se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fes
s'amusaient de temps en temps  le lutiner.

LXXXIII

Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantt il
se croyait femme et rvait qu'un thiopien voulait le vendre aux califes
d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce
qui tait pour lui une grosse peine. D'autres fois Rgis lui persuadait
qu'elle tait prise de lui, et l'attirait  des rendez-vous o il tait
bern et battu par des mains invisibles. Tout cela tait pour le punir
de prtendre  la magie et de se livrer  de grossires et puriles
incantations.

LXXXIV

Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait gure,
car les fes sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigu ou
effray, elles lui donnaient du sommeil ou de l'apptit en
ddommagement. Hermann essayait de s'intresser  son sort; mais
lorsqu'il le voyait si goste et si positif, il s'loignait de lui avec
ddain. Le seul tre qui lui tmoignt une amiti vritable, c'tait son
chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidle semblaient
lui dire: Je t'aime, Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait.

LXXXV

Mais le chien tait devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour
suivre son matre. Hermann, effray, courut trouver Zilla. Mon chien va
mourir, lui dit-il, il faut empcher cela.--Je ne le puis,
rpondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, except les
fes.--Prolonge sa vie de quelques annes, reprit Hermann. Tu peux faire
des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est
ce que j'aime le mieux sur la terre aprs toi, et je ne puis me passer
de son amiti.

LXXXVI

--Tu parles comme un fou, dit la fe. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il
faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux
pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit  des mots
que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre,
et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre
aprs lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que
la mort.

LXXXVII

Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Matre Bonus ne comprit
rien  sa douleur, et les fes la mprisrent. Alors Hermann irrit
sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fes. Il y tait choy et
instruit, protg et combl de biens; mais il n'tait pas aim, et il ne
pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec
elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pntrer
dans les palais merveilleux que les fes lvent et dtruisent en une
heure.

LXXXVIII

Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers
de diamant et d'escarboucle, des chteaux dont les murs n'taient que
fleurs entrelaces; des portiques et des colonnades de flamme, des
jardins de pierreries o les oiseaux chantaient des airs  ravir l'me
et les sens; mais Hermann en savait dj trop pour prendre ces choses au
srieux; et un jour il dit  Zilla: Ce ne sont l que des rves, et ce
que tu me montres n'existe pas.

LXXXIX

Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres.
Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans
le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allrent dans le
soleil. Hermann ne crut pas davantage  ce qu'il y voyait; toujours il
disait  la fe: Tu me fais rver, tu ne me fais pas vivre. Et quand
il s'veillait, il lui disait: Je ne me rappelle rien, c'est comme si
je n'avais rien vu.

XC

Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il tait ple et accabl. Puisque
tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la
terre. Hermann rflchit  cette parole. Il se rappela qu'autrefois
Zilla lui avait donn du bl, une charrue, un ne et un mulet. Il
laboura, sema et planta, et il prit plaisir  voir comme la terre est
fconde, docile et maternelle. Matre Bonus fut charm d'avoir  moudre
du bl et  faire du pain tous les jours.

XCI

Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et aprs avoir
vu ce que la terre peut rendre  l'homme qui lui prte, il ne lui
demanda plus rien et retourna  ce qu'elle lui donnait gratuitement. La
reine lui dit: Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les
derniers orages, il entrane et dchire ses rives, et l o tu te
plaisais  nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le
diriger. Tche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.

XCII

Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beaut, sa voix harmonieuse,
sa course lgre, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un
jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien  lui commander.
Il abattit les cluses qu'il avait leves et se plut  voir l'eau
reprendre sa libert et recommencer ses ravages. Quel est ce caprice?
lui dit Zilla.--Pourquoi, lui rpondit-il, serais-je le tyran de l'eau?
Ne pouvant tre aim, je n'ai pas besoin d'tre ha.

XCIII

Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la premire fois depuis beaucoup
de sicles, elle eut un mcontentement qui la rendit srieuse. Je veux
l'oublier, dit-elle  la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne
mrite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende  la
socit de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et
la vieille Trollia avait raison de blmer ma protection et mes caresses.

XCIV

--Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera
malheureux  prsent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas
aussi vite que tu l'espres. Nous ne devons rien dtruire, et pourtant
tu as dtruit quelque chose dans son me.--Quoi donc? dit
Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut possder. Essaie de
l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le
voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce
fantme criera jour et nuit aprs toi.

XCV

Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le
mal, mme avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords,
ne sachant ce que ce pouvait tre. Libre d'agir  sa guise, elle dit 
Hermann: Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?
Mille fois Hermann avait dsir ce qu'elle lui proposait et jamais il
n'avait os le dire, craignant de paratre ingrat et d'offenser Zilla.
Surpris par son offre, il doutait qu'elle ft srieuse.

XCVI

Ma volont, rpondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va
chercher matre Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut
impossible de dcider matre Bonus  quitter le Val-des-Fes. Il alla se
jeter aux pieds de la reine et lui dit: Veux-tu que j'aille achever ma
vie dans les supplices? Est-ce que je gne quelqu'un ici? Je ne vis que
de vgtaux et de miel. Je respecte vos mystres et n'approche jamais de
vos antres. Laissez-moi mourir o je suis bien.

XCVII

Il lui fut accord de rester, et le jeune Hermann, qui tait devenu un
homme, dclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul
avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers o
aucun homme du dehors n'et os se risquer, elle voulut l'aider d'un
charme pour le prserver du vertige. Non, lui dit-il, je connais ce
chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'chapper depuis
longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgr toi? dit Zilla. Hermann ne
rpondit pas.

XCVIII

Il tait fch que la fe lui ft cette question. Elle aurait d deviner
que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son
fier silence et commena  devenir triste du sacrifice qu'elle
s'imposait; mais elle l'avait rsolu, et elle continua de marcher devant
lui. Quand ils furent  la limite de sparation, elle lui donna l'or
qu'elle avait autrefois drob au hraut du duc son pre et qu'elle
avait offert  l'enfant comme un jouet. Il l'avait ddaign alors, et,
cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir.

XCIX

Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le
droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions
de l'change. Hermann ne comprit pas. Elle avait ddaign de
l'instruire des lois et des usages de la socit humaine. Il tait bien
tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde
nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'coutait pas, il tait comme ivre, car
son me tait impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse tait
pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer.

C

En ce moment, si la fe lui et dit: Veux-tu revenir avec moi? il
l'et aime et bnie; mais elle dfendait son coeur de toute faiblesse,
elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il
n'avait encore aim qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit
adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se
retournant, le vit et fut prte  le rappeler; mais ne fallait-il pas
qu'elle l'oublit, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux?


LIVRE DEUXIME

I

Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la valle, il lui sembla que tout
tait chang. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les
nuages moins brillants. Elle s'tonna de ne pas trouver l'oubli et fit
beaucoup d'incantations pour l'voquer. L'oubli ne vint pas, et la fe
fit des rflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha  ses
soeurs et  la reine le dplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau
chanter aux toiles et danser dans la rose, elle ne retrouva pas la
joie de vivre.

II

Des semaines et des mois se passrent sans que son ennui ft diminu.
D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et
elle en conut de l'inquitude. La reine lui dit: Que t'importe ce
qu'il est devenu? Il est peut-tre mort, et tu dois dsirer qu'il le
soit. La mort efface le souvenir. Zilla sentit que le mot de mort
tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en tonna et dit  la
reine: Pourquoi ne savons-nous pas o vont les mes aprs la mort?

III

--Zilla, rpondit la reine, ne songe point  cela, nous ne le saurons
jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand
ils ont quitt la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons
ni deviner o ils vont, ni esprer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci,
reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnes 
ne jamais voir ni possder autre chose?--Telle est la loi que nous avons
accepte, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle
doit prir, nous prirons avec elle.

IV

--O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs mes ne
priront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes
des phmres dans l'abme de l'ternit.--Tu l'as dit, Zilla. Nous
savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oubli?--J'tais
jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivre. Depuis j'ai
fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le
prsent m'a sembl tre l'ternit.

V

--D'o te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquitude que tu me
confies et la curiosit qui te trouble?--Je ne le sais pas, rpondit
Zilla. Si je pouvais connatre la douleur, je te dirais qu'elle est
entre en moi. Zilla n'eut pas plutt prononc cette parole que des
larmes mouillrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une
profonde surprise; puis elle lui dit: J'avais prvu que tu te
repentirais d'avoir abandonn l'enfant; mais ton chagrin dpasse mon
attente. Il faut qu'il soit arriv malheur  Hermann, et ce malheur
retombe sur toi.

VI

--Reine, dit la jeune fe, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.
Elles firent un charme. Zilla, enivre par les parfums du trpied
magique, pencha sa belle tte comme un lis qui va mourir et la vision se
dploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait t
vite dpouill, par les menteurs et les tratres, de l'argent qu'il
possdait. Ayant faim, il avait vol quelques fruits, et il
comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que,
quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir.

VII

A cette vision une autre succda. Hermann, n'ayant pas compris la
justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le
condamnait  tre battu de verges et  sortir de la rsidence ducale. Le
jeune homme indign dclarait alors qu'il tait le fils du feu duc,
l'an du prince rgnant, le lgitime hritier de la couronne chue 
son frre. Zilla le crut sauv.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle.
Il va tre prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son
peuple le respectera et le chrira.

VIII

Mais une autre vision lui montra Hermann accus d'imposture et de
projets sditieux, et condamn  mort. Alors la fe s'veilla en
entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque
bonne magicienne qu'elle ft, elle n'avait pas le don de transporter son
corps aussi vite que son esprit. Si les fes peuvent franchir de grandes
distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais 
toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la premire fois
le prix du temps.

IX

Donne-moi des ailes! dit-elle  la reine; mais la reine n'avait point
invent cela. Fais-moi conduire par un nuage rapide; mais ni les
hommes ni les fes n'avaient dcouvert cela. Fais-moi porter par le
vent  travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine.
Pars vite et ne compte que sur toi-mme. Zilla partit, elle se lana
dans le torrent, elle fut porte comme par la foudre; mais, arrive  la
plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et prfra courir.

X

Elle tait lgre autant que fe peut l'tre, mais elle n'avait jamais
eu besoin de se presser, et, l'nergie humaine n'agissant point en elle
pour lui donner la fivre, elle vit que les pitons qui se rendaient 
la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite
qu'elle. Humilie de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa
un cavalier bien mont et sauta en croupe derrire lui. Il la trouva
belle et sourit; mais tout aussitt il ne la vit plus et crut qu'il
avait rv.

XI

Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait  courir, et
l'animal effray se cabra si follement qu'il renversa son matre. Elle
lui enfona son talon brlant dans la croupe, et il fournit une course
dsespre au bout de laquelle, ayant dpass ses forces, il tomba mort
aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui tait
rest accroch  la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait
vers l'chafaud.

XII

Le peuple tait furieux et hurlait des imprcations parce qu'on venait
de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait russi  s'vader. Il
voulait qu'on pendt  sa place le gelier, le gouverneur de la prison
et le bourreau lui-mme, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le
grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui
disant: On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous
donner le spectacle quand mme.

XIII

Et des hrauts crirent aux quatre coins de la place: Vous allez voir
pendre sans jugement le sclrat qui a fait fuir le condamn. La foule
battit des mains, et le bourreau apprta sa corde. On amena la victime,
et la fe vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauv
Hermann n'tait autre que matre Bonus, qui s'avanait rsign en
remettant son me  Dieu. C'en est fait, dit-il  la fe, qui
s'approcha de lui; j'ai mal veill jadis sur le prince, et on m'a
condamn au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis
ma destine.

XIV

Matre Bonus, aprs le dpart de son lve, s'tait ennuy dans le
royaume des fes. Il avait eu honte de sa couardise; il s'tait dit
aussi que le prince Hermann, tant le lgitime hritier de la couronne,
le sauverait du bcher. Profitant de ce que les fes l'avaient oubli
dans son dsert, il tait parti depuis huit jours dj, et il avait pu
pntrer dans la ville sans tre reconnu sous ses habits de femme. L,
apprenant que le prince tait en prison, il avait t trouver le prince
rgnant.

XV

Il lui avait jur qu'Hermann tait son frre, et le prince rgnant lui
avait permis d'essayer de le faire vader,  la condition qu'ils
retourneraient tous deux chez les fes et ne troubleraient plus la paix
de ses tats. Matre Bonus avait sauv Hermann en lui donnant sa robe et
son chaperon. Il tait rest en prison  sa place, comptant qu'il serait
respect en montrant le sauf-conduit du prince rgnant; mais, dans sa
prcipitation  changer d'habit, il avait laiss le sauf-conduit dans la
poche de sa robe.

XVI

Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on
allait pendre matre Bonus. Zilla rsolut de sauver le vieillard, et,
faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme
ivre et ne put tre rveill par les cris de la multitude. Des gardes
qui voulurent s'emparer de la fe et du patient furent frapps
d'immobilit, et tous ceux qui se prsentrent pour les remplacer ne
purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.

XVII

Elle conduisit le vieillard dans une fort o il lui apprit en se
reposant la route qu'Hermann avait d prendre sans risque, grce au
sauf-conduit. Allons le chercher, dit Zilla, et bien vite ils
repartirent. Plusieurs jours aprs, ils le rejoignirent sur les terres
d'un prince voisin, et ils le trouvrent travaillant  couper et 
dbiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparatre ses amis, il
jeta sa cogne et voulut les suivre.

XVIII

Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrta d'un regard
plus puissant que celui de toutes les fes. C'tait pourtant une pauvre
fille qui marchait pieds nus, la servante du matre bcheron qui avait
enrl le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur
sa tte l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait  midi. Elle
allait ainsi servir les autres ouvriers pars dans la fort, et elle ne
s'arrtait point  causer avec eux.

XIX

Elle avait  peine chang quelques paroles avec Hermann, mais leurs
yeux s'taient parl. Elle tait belle et modeste. Hermann avait vingt
ans, et il n'avait pas encore aim. Depuis trois jours, il aimait la
pauvre Bertha, et quand la fe lui dit: Partons, il lui rpondit:
Jamais,  moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu
seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as  peine pass une saison
parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prtends aimer
parmi eux.

XX

--Je ne prtends rien, dit Hermann. Hier, j'tais prt  mourir sur
l'chafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et
je sens que l'humanit est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fe,
que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misre?--J'accepte
tous les maux, si j'ai le bonheur d'tre aim. Zilla prit  part la
jeune fille et lui demanda si elle voulait tre la compagne d'Hermann.
Elle rougit et ne rpondit pas. Songe, lui dit la fe, que son royaume
est la solitude.

XXI

Bertha demanda s'il tait exil. Pour toujours, dit la fe.--Mais
n'tes-vous pas sa fiance? La fe sourit avec ddain. Pardonnez-moi,
dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi. La fe vit que sa
beaut rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en rjouit; mais la
jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit  la fe: Pourquoi
fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive,
comment espres-tu que je te suivrai?

XXII

--Venez donc tous deux, dit la fe; mais si tu t'ennuies encore chez
nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intresserai  toi.
Ils partirent tous les quatre, car matre Bonus, plus que jamais, en
avait assez du commerce des humains, et ils retournrent dans le
Val-des-Fes, o l'union d'Hermann et de Bertha fut consacre par la
reine, et puis les jeunes poux allrent vivre avec matre Bonus dans
une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.

XXIII

Alors les fes virent quelle chose puissante tait l'amour dans deux
jeunes coeurs galement purs, et quel bonheur ces deux enfants gotaient
dans leur solitude. Matre Bonus avait repris ses habits de femme avec
empressement, et ses fonctions de mnagre avec orgueil. Bertha, simple
et humble, avait du respect pour lui et admirait sincrement sa
ptisserie. Hermann, depuis que son prcepteur s'tait dvou pour lui,
lui pardonnait sa gourmandise et lui tmoignait de l'amiti.

XXIV

Il travaillait avec ardeur  cultiver la terre et  prparer les plus
douces conditions d'existence  sa famille, car il eut bientt un fils,
puis deux, et puis une fille, et  chaque prsent de Dieu il augmentait
sa prvoyance et embellissait son domaine. Bertha tait si douce qu'elle
avait gagn la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fes; et
mme Zilla aimait dsormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants
plus que l'un et l'autre.

XXV

Zilla ne se reconnaissait plus elle-mme auprs de ces enfants.
L'ambition d'tre aime lui tait venue si forte que l'quit de son
esprit en tait trouble. Un jour, elle dit  Bertha: Donne-moi ta
fille. Je veux une me qui soit  moi sans partage. Hermann ne m'a
jamais aime malgr ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez,
Madame, rpondit Bertha. Il et voulu vous chrir comme sa mre, c'est
vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.

XXVI

--Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fe. Je sentais qu'il
regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait  une tendresse que je ne
pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connat pas encore. Elle ne
regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra
jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi
seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez
toujours d'tre aime, sans jamais rien promettre en retour.

XXVII

--Qu'importe que je l'aime, dit la fe, si je la rends heureuse?--Jurez
de l'aimer passionnment, s'cria Bertha mfiante, ou je jure que vous
ne l'aurez pas. La fe, irrite, alla se plaindre  la reine. Ces
tres sont insenss, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous
sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la scurit, l'abondance,
l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne
nous en savent point de gr. Ils nous craignent peut-tre, mais ils ne
veulent point nous chrir sans conditions.

XXVIII

--Zilla, dit la reine, ces tres ont raison. La plus belle et la plus
prcieuse chose qu'ils possdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent
bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les mprisons, nous sommes
tourmentes du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur
bonheur phmre dtruit le repos de notre immortalit. De quoi nous
plaindrions-nous? Nous avons voulu chapper aux lois rigides de la mort,
nous chappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret
profond que nous ne pouvons pas dfinir.

XXIX

--O ma reine, dit Zilla, voil que tu parles comme si tu le ressentais
toi-mme, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps,
rpondit la reine; il m'a dvore, mais j'en suis gurie.--Dis-moi ton
secret! s'cria la jeune fe.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et
te glacerait d'pouvante. Supporte ton mal et tche de t'en distraire.
tudie le cours des astres et les merveilles du mystrieux univers.
Oublie l'humanit et n'espre pas tablir de liens avec elle.

XXX

Zilla, effraye, se retira; mais la reine vit bientt arriver d'autres
jeunes fes qui lui firent les mmes plaintes et lui demandrent la
permission d'aller voler des enfants chez les hommes. Hermann et Bertha
sont trop heureux, disaient-elles. Ils possdent ces petits tres qui ne
veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec
distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous
envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.

XXXI

--C'est une honte pour nous, dit Rgis, qui tait la plus ardente dans
son dpit. Nous avons accueilli ces tres faibles et prissables pour
avoir le plaisir de comparer leur misre  notre flicit, pour nous
rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en
un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilge et le
soulagement de la puissance, et les voil qui nous bravent et qui se
croient suprieurs  nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les
aiment.

XXXII

Fais que nous les aimions aussi,  reine! qui nous as faites ce que
nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le
aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laisse incomplte.
Ote-nous quelques-uns des privilges dont tu as dot notre merveilleuse
intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trsors de tendresse que
les tres destins  mourir possdent si firement sous nos yeux.

XXXIII

Les vieilles fes vinrent  leur tour et dclarrent qu'elles
quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann,
car elles voyaient bien que sa postrit allait envahir la valle et la
montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaner les eaux,
irriter, dtruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence,
dflorer le mystre du dsert et rendre impossibles les crmonies, les
mditations et les tudes des doctes et vnrables fes.

XXXIV

S'il vous plat de faire alliance avec la race impure, dit la vieille
Trollia aux jeunes fes, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons
le droit de nous sparer de vous et d'aller chercher quelque autre
sanctuaire vraiment inaccessible, o nous pourrons oublier l'existence
des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient  des tres
suprieurs. Quant  votre reine, ajouta-t-elle en lanant  celle-ci un
regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et
lui dclarons la guerre.

XXXV

Les jeunes fes dfendirent avec vhmence l'autorit de la reine.
Celles qui n'taient ni vieilles ni jeunes se partagrent, et le concile
devint si orageux que les daims pouvants s'enfuirent  travers la
valle, et que Bertha dit en souriant  Hermann: Les entends-tu
l-haut, ces pauvres fes? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent
comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent,
elles ne savent pas tre heureuses comme nous. Si elles continuent  se
quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.

XXXVI

Hermann s'inquita pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le
reconnatre. Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne
suis pas initi  tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir 
l'abri de cette tempte.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle
pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du
coeur des autres comme une taupe parlerait des toiles. Tche de
l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prterai mes
enfants pour la distraire.

XXXVII

On ne prte pas aux fes, pensa Hermann; elles veulent tout et ne
rendent rien. Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de
prs les clameurs de la folle assemble, car ces mes voues au culte
oblig de la force et de la sagesse avaient t prises de vertige et
demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne
n'tait d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter
autour d'elle comme des feuilles souleves par un tourbillon. Elles
parlaient dans la langue des mystres; Hermann ne put savoir ce qu'elles
disaient.

XXXVIII

Dans l'ivresse de leur inquitude ardente, elles flottaient sur la
bruyre aux derniers rayons du soleil, les unes s'lanant d'un bond
fantastique sur les roches leves pour dominer le tumulte et se faire
couter, d'autres s'entassant aux parois infrieures pour se consulter
ou s'exciter. On et dit un de ces conciliabules tranges que tiennent
les hirondelles sur le haut des difices, au moment de partir toutes
ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et
vit qu'elle n'y tait pas.

XXXIX

Il s'enfona dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de
porphyre o il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'tait pas l. Il
pntra plus avant dans les rgions loignes o fleurit la gentiane
bleue comme le ciel. Il trouva Zilla tendue sur le sol, au bord d'un
abme o s'engouffrait une cascade. La belle fe, affaisse sur le roc
tremblant, semblait prte  suivre la chute implacable de l'eau dans le
gouffre.

XL

Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et
l'loigna de ce lieu horrible. Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste
sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas
de moi? Et comment peux-tu t'inquiter d'ailleurs, puisque tu ne peux
m'aimer?--Mre,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais
t, je ne serai jamais la mre de personne!--Si je t'offense en
t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-l.

XLI

Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que
je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as
fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lass ta patience
par mon ingratitude ou ma lgret; mais toujours tu m'as pardonn et,
aprs m'avoir chass, tu as couru aprs moi pour me ramener. Je ne sais
pas ce qui nous spare, ce mystre est au-dessus de mon intelligence;
mais il y a une chose que je sais.

XLII

Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut
se passer de ta prsence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as
dit souvent qu'il tait inaltrable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant
te servir et te consoler, j'ai vcu pour ma famille et pour moi; mais si
tu m'as tromp, si tu es capable de souffrir, de subir quelque
injustice, d'prouver l'ennui de la solitude, de former un souhait
irralisable, me voil pour souffrir et pleurer avec toi.

XLIII

Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant
pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te prserver de
l'injustice, et si ton dsir immense veut soumettre et possder
l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur
filial que tu veux, voil le mien que je t'apporte. S'il n'apprcie pas
bien la grandeur de ta destine, il adore du moins cette bont qui
rside en toi comme la lumire palpite dans les toiles. J'ai bien senti
que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui
souille les hommes, la tyrannie et le chtiment.

XLIV

Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent
connu la douceur de te sentir si misricordieuse et infatigable dans ta
protection. Et toujours, en dpit de mes langueurs et de mes rvoltes,
je me suis reproch de ne pouvoir t'aimer comme tu le mrites. Voil
tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu
tais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme
est peu de chose pour celle qui a vu tomber les gnrations dans l'abme
du temps.

XLV

Eh bien! puisque je n'ai rien  t'offrir qui vaille la peine d'tre
ramass par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette
douleur rachte mon nant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans
mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse
et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me
regardait avec des yeux qui semblaient me dire: Pardonne-moi de ne pas
savoir de quoi tu me parles.

XLVI

Il et voulu, j'en suis certain, avoir une me pareille  la mienne
pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et
quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi,
Zilla; c'est un tmoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mpriser, car
c'est l'obscure expression et le suprme effort d'une amiti qui ne peut
franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce
qu'il lui est possible de te donner.

XLVII

--Tu mens! rpondit Zilla; j'ai demand un de tes enfants, ta femme me
l'a refus, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se
glacer, mais il se contint. Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si
chtif dsir trouble la paix immuable de ton me.--Ah! voil que tu
recules dj! s'cria la fe, et vois comme tu te contredis! Tu
prtendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu
me demandes beaucoup plus, rpondit Hermann.

XLVIII

--Dis donc, s'cria la fe, que tu crains les larmes et les reproches de
Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle
est malade, je saurai la gurir? que si elle est rebelle, je la
soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai
du gnie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des ftes et des
songes de posie aussi doux que les rvlations de la science sont
belles? Avoue donc que ton amour pour elle est goste, et que tu veux
l'lever dans l'gosme humain.

XLIX

--Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que
l'amour est goste en mme temps qu'il est dvou dans le coeur de
l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas  mon enfant! Eh
bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu
la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa
mre; oui, je les sens dj tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le
tien souffre de ce dsir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je
cde.

L

--Ne vois-tu pas, dit la fe, que j'en suis venue  ce point de maudire
l'ternit de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais
plus? N'est-ce pas  toi de gurir ce mal, toi qui l'as fait natre?
Oui, c'est  force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis
venue  _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'cria Hermann. O mre!
c'est la premire fois que tu dis ce mot-l! C'est Dieu qui le met sur
tes lvres, et je n'ai pas le droit de l'empcher d'arriver jusqu' ton
coeur.

LI

Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant. Et, sans
vouloir hsiter ni rflchir, car il sentait bien qu'il promettait tout
ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa
demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit
doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans
bruit; mais il avait  peine franchi le seuil, que la mre s'lana
furieuse, croyant que la fe lui enlevait sa fille.

LII

Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle clata en pleurs et
en reproches; mais Hermann lui dit: Notre grande amie veut aimer notre
enfant, et notre enfant, qui nous connat  peine, ne souffrira pas avec
elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourment
autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice  la reconnaissance, ma chre
Bertha. Nous devons tout  la fe, elle m'a sauv la vie, elle t'a
donne  moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.

LIII

Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour
reconnatre sa bont. Bertha n'osa rsister; elle dit  Hermann:
Emporte vite mon trsor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul
baiser, je ne pourrais plus m'en sparer. Et quand il eut fait trois
pas, elle courut aprs lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par
terre, cachant sa figure dans ses cheveux dnous pour touffer ses
sanglots. Ah! cruelle fe! s'cria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas
notre enfant!

LIV

--Est-ce l ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui
contemplait avec stupeur son dsespoir et celui de sa femme; crains mon
mpris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, rpondit Hermann;
n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par consquent? Mais je
crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille,
prends-la. Bertha s'vanouit, et la fe, s'emparant de l'enfant comme
un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de
triomphe et de joie.

LV

Ni les larmes ni les caresses de la mre n'avaient troubl le sommeil
profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le
coeur trange et mystrieux de la fe, elle commena  rver, 
s'agiter,  se plaindre, et quand la fe fut loin dans la fort,
l'enfant s'veilla glace d'pouvante, et jeta des cris perants que
Zilla dut touffer par ses caresses pour les empcher de parvenir
jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.

LVI

Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant perdue se tordait
avec dsespoir et criait le seul mot qu'elle st dire pour appeler sa
mre. Zilla gravit la montagne en courant, esprant en vain que la
rapidit de sa marche tourdirait et endormirait la petite crature.
Quand elle arriva auprs de la cascade, l'enfant, fatigue de cris et de
pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui
rveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrter
les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.

LVII

Et, tout en continuant de chanter, Zilla rvait au mystre d'amour cach
dans le sein de ce petit tre qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni
parler, et qui dj savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. Eh
quoi! se disait la fe, je n'aurai pas raison de cette rsistance morale
qui n'a pas conscience d'elle-mme! Elle changea de mlodie; et, dans
cette langue sans paroles qu'Orphe chanta jadis sur la lyre aux tigres
et aux rochers, elle crut soumettre l'me de l'enfant  l'ivresse des
rves divins.

LVIII

Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frmirent de la
racine au fate, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations;
mais l'enfant ne se consola point et continua de gmir. Zilla invoqua
l'influence magique de la lune; mais le ple visage de l'astre effraya
l'enfant, et la fe dut prier la lune de ne plus la regarder. La
cascade, ennuye des pleurs qu'elle prenait pour un dfi, se mit  rugir
stupidement; mais les cris de l'enfant luttrent contre le tonnerre de
la cascade.

LIX

Ce dsespoir obstin vainquit peu  peu la patience et la volont de
Zilla. Il semblait qu'il y et dans ces larmes d'enfant quelque chose de
plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que
toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la valle, 
travers les paisses forts et les profondes ravines, Bertha entendait
les pleurs de sa fille et accusait la fe de ne pas l'aimer. Une colre
monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses
membres. Elle se leva au bord de l'abme.

LX

Puisque cet tre insens se refuse  l'amour pour moi, pensait-elle,
pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel
et la terre? S'il faut que le dsir de cet amour me brle, ou que le
regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remde serait d'anantir
la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui
s'veille  peine  la vie a-t-elle dj une me, et d'ailleurs si l'me
des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la dlivrer de son
corps?

LXI

Elle tendit ses deux bras sur l'abme, et l'enfant, avertie de
l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si
dchirant que le coeur glac de la fe en fut travers comme par une
pe. Elle la rapprocha imptueusement de sa poitrine et lui donna un
baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu
maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la
contemplait, mollement tendue sur ses genoux aux premires pleurs du
matin.

LXII

Et son me se transformait comme les nuages pars au flanc de la
montagne. Son ardente volont se fondait comme la neige, son besoin de
domination s'effaait comme la nuit. Une nouvelle lumire, plus pure que
celle de l'aube pntrait dans son cerveau; des chants plus suaves que
ceux de la brise rsonnaient dans ses oreilles. Elle pensait  la douce
Bertha et se sentait douce  son tour. Quand l'enfant fut repose, elle
se pencha vers ses petites lvres roses, en obtint un baiser et
redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.

LXIII

Voil votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu prouver votre amiti.
Reprenez votre bien. J'en connais le prix dsormais, car j'ai senti que
sa mre ne l'avait pas achet trop cher par la souffrance. J'ai compris
aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obit 
la prvoyance paternelle; la mort est au bout de sa tche, mais il a
cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice
au ciel et sur la terre, si je prtendais possder  la fois l'amour et
l'immortalit.

LXIV

Elle les quitta tout aussitt pour ne pas voir leur joie et retourna
dans la solitude, o elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin
l'assemble tumultueuse de ses compagnes qui continuaient  s'agiter sur
les sommets du sanctuaire; mais cela lui tait indiffrent. L'orgueil de
sa caste immortelle ne parlait plus  son coeur, attendri par de saintes
faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aim ses nobles
soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait t plus doux que
toutes les gloires.

LXV

La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta
livide dans un ciel lourd et brouill. La lune se leva derrire la
brisure des roches dsoles, et, bientt voile par les nuages, laissa
tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdtres du
ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux
pars et des groupes confus. Dans une vive aurole blanche, elle
reconnut la reine assise au milieu des jeunes fes qui semblaient lui
rendre un dernier hommage, car peu  peu elles s'loignaient et la
laissaient seule.

LXVI

Elles allaient se joindre  d'autres troupes incertaines qui tantt
augmentaient et brillaient d'un rouge clat dans la nuit, tantt
s'attnuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses
flamboyrent au bord du lac, quelques tincelles jaillirent dans les
roseaux; mais tout s'opra en silence; aucun chant terrible ou sublime
n'accompagna ces volutions mystrieuses, et Zilla se prit  s'tonner
de voir s'accomplir des rites qui lui taient inconnus.

LXVII

Elle se souvint que, si elle aimait l quelqu'un, c'tait la reine,
toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait
ordonn, et la chercha au bord du lac; mais toute lumire avait disparu,
et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonait  ses
soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de rpondre, se perdit
dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand vnement avait d
bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de
tristesse.

LXVIII

Elle cria de nouveau d'une voix mal assure; mais elle ne put dire les
paroles consacres par le rite: sa mmoire les avait perdues. En ce
moment elle vit la reine auprs d'elle. Tout est accompli, Zilla; je ne
suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!... La
lune, qui se dgageait des nues troubles, fit voir  Zilla de longues
files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et
s'y perdaient  leur tour comme des rves vanouis.

LXIX

Vers le nord, c'tait le lent dfil des anciennes, procession de noires
fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en
distinguait pas le mouvement insensible. Celles-l fuyaient le voisinage
de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du
ple le dsert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les
jeunes couraient haletantes, dissmines, ne tournant aucun obstacle, se
pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conqurir une
le dserte dans les rgions qu'embrase le soleil, et la peupler
d'enfants vols dans toutes les parties du monde.

LXX

A l'orient et  l'occident, d'autres foules diverses d'ge et d'instinct
prtendaient se mler  la race humaine, lui enseigner la science
occulte, la corriger de ses erreurs, la chtier de ses vices ou la
rcompenser de ses progrs. Tu vois, dit la reine  Zilla, que toutes
s'en vont  la poursuite d'un rve. Dvores par l'ennui, elles
cherchent  ressaisir la puissance et l'activit qui leur chappent. Les
vieilles croient fuir l'homme  jamais; elles se trompent; l'homme les
atteindra partout et les dtrnera jusque dans la solitude o meurt le
soleil.

LXXI

Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mlange de
toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les
instincts et les lois de l'humanit. Elles n'y parviendront pas; l'homme
ne sera gouvern et amlior que par l'homme, et les autres, celles qui,
en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les socits qu'il a
cres et o il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition.
L'homme civilis ne croit plus qu' lui-mme, et les puissances occultes
ne gouvernent plus que les idiots.

LXXII

Je leur ai dit ces vrits, Zilla! J'ai voulu leur dmontrer que,
devenues immortelles, nous tions devenues striles pour le bien, et
qu'avant de boire la coupe, nous avions t plus utiles dans la courte
priode de notre vie humaine que depuis mille ans de rsistance  la loi
commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prtendent qu'elles
peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver
malgr lui les sanctuaires inviolables de la nature et protger les
races d'animaux qu'il a jur de dtruire.

LXXIII

Elles m'accusent d'avoir entrav leur lan, de les avoir forces 
respecter les envahissements de la race humaine,  fuir toujours devant
elle,  lui abandonner les plus beaux dserts, comme si ce n'tait pas
le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres
et les striles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni
occupations fcondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient
se contenter d'un espace restreint; elles ont cri que je trahissais
l'honneur et la fiert de leur race.

LXXIV

Enfin elles m'ont demand de quel droit je les gouvernais, puisque,
leur ayant donn la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur
donner l'emploi de cette puissance, et j'ai d leur avouer que je
m'tais trompe en leur faisant ce prsent magnifique dont j'avais
depuis reconnu le nant et dtest la misre. Alors le vertige s'est
empar d'elles, et toutes m'ont quitte, les unes avec horreur, les
autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vrit et le dsir
immodr de s'y soustraire.

LXXV

Et maintenant, Zilla, nous voil seules ici... J'y veux rester, moi,
afin d'essayer l'emploi d'une dcouverte  laquelle depuis mille ans je
travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien
espres-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille
d'Hermann?--Je veux rester avec toi, rpondit Zilla; toi seule as
compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux
m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je
souffre.

LXXVI

--Songe  ce que tu dis, ma chre Zilla. Si rien ne peut te consoler,
mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je
ne suis peut-tre pas ici pour longtemps, et bientt tu ne me verras
peut-tre plus. Zilla se rappela que la reine lui avait parl d'un
remde suprme contre l'ennui, remde dont elle prtendait faire usage
et dont elle n'avait pas voulu lui rvler le secret terrible. Elle
l'implora longtemps avant d'obtenir d'tre initie  ce mystre; enfin
la reine cda et lui dit: Suis-moi.

LXXVII

Par mille dtours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine
conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pntrant avec elle dans
une cavit resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de
glace en forme d'autel une coupe d'onyx o macrait un philtre inconnu,
elle lui dit: A force de chercher le moyen de dtruire le funeste effet
de la coupe de vie, je crois avoir trouv enfin la divine et
bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je
suis lasse et dsespre.

LXXVIII

J'ai souffert en silence, et j'ai savour goutte  goutte, de sicle en
sicle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui
m'a enfin brise, c'est la pense que nous devions finir avec ce monde,
en chtiment de notre rsistance aux lois qu'il subit. Nous avons
cherch notre den sur la terre, et non-seulement les autres habitants
de la terre se sont dtourns de nous, mais encore la terre elle-mme
nous a dit: Vous ne me possdez pas; c'est vous qui m'appartenez 
jamais, et mon dernier jour sera le vtre.

LXXIX

Zilla, j'ai vu le nant se dresser devant moi, et l'abme des sicles
qui nous en spare m'est apparu comme un instant dans l'ternit. Alors
j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demand passionnment au Matre
de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort
naturelle.--Je ne t'entends pas, rpondit Zilla, ple d'pouvante:
est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les
hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espre
qu'enfin mes larmes ont flchi _Celui_ que nous avons brav.

LXXX

--Le Matre de la vie t'a-t-il pardonn ta rvolte? T'a-t-il promis que
ton me survivrait  cette mort?--Le Matre de la vie ne m'a rien
promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiroglyphes du ciel
toil: _La mort, c'est l'esprance._--Eh bien! attendons la mort de la
plante; ne doit-elle pas s'endormir dans la mme promesse?--Elle, oui,
elle a obi  ses destines; mais nous qui les avons trouves trop
redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de
droit  l'universel renouvellement.

LXXXI

Et maintenant, adieu, ma chre Zilla: c'est ici que je veux demeurer
pour me prparer  l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumire,
et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espre,
dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras
pas cette horrible exprience sans m'appeler auprs de toi. La reine
jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hte de
revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs
panouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.

LXXXII

Elle courut  la demeure d'Hermann, voulant s'habituer  la vue de son
bonheur. Elle le trouva constern. Bertha tait malade; le chagrin que
l'enlvement de sa fille lui avait caus avait allum la fivre dans son
sang. Elle avait le dlire et redemandait sans cesse avec des cris
l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnatre. Zilla courut
chercher des plantes salutaires et gurit la jeune femme. La joie revint
dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait
entrer la douleur.

LXXXIII

Elle crut que matre Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque
plus et ne pouvait marcher. Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il
n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le ntre. Il n'a d'autre mal
que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont
noyes dans un rve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours.
Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essay en vain pour
prolonger sa vie.--Vous dsirez donc qu'il ne meure pas? dit la fe.

LXXXIV

--Nous ne dsirons pas l'impossible, rpondit Hermann. Nous regretterons
ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui
lui reste  passer avec nous; mais nous sommes soumis  la loi que nous
impose le Matre de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda
s'il voulait qu'elle essayt de lui rendre ses forces. Matre Bonus se
prit  rire et la remercia d'un air enfantin. Vous avez assez fait pour
moi, dit-il; vous m'avez sauv du supplice. Depuis, grce  vous, j'ai
vcu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir
davantage.

LXXXV

Quand la fe revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait
faiblement. J'ai bien de la peine  mourir, lui dit-il.--Tu peux hter
ta fin, lui rpondit la fe. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est
invitable? Matre Bonus sourit encore. La vie est bonne jusqu'au
dernier souffle, madame la fe, et la raison, d'accord avec Dieu, dfend
qu'on en retranche rien.--Et aprs? Que crois-tu trouver de l'autre ct
de cette vie?--Je le saurai bientt, dit le moribond; mais, tant que je
l'ignore, je ne m'en tourmente pas.

LXXXVI

Zilla le vit bientt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'teint.
Hermann et Bertha amenrent leurs enfants pour donner un baiser  son
front d'ivoire. Que faites-vous donc l? dit la fe.--Nous respectons
la mort, rpondit Bertha, et nous bnissons l'me qui s'en va.--Et o
va-t-elle? demanda encore la fe inquite.--Dieu le sait, rpondit la
femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette me de votre
ami?--On m'a appris  esprer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien
appris l-dessus, rpondit-il; mais Bertha espre, et je suis
tranquille.

LXXXVII

Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle aprs l'accomplissement
de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprvue, la mort du
jeune et du fort, elle en tait effraye, et elle souhaita de consulter
la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait
retourner vers elle. Une nuit, son fantme vint l'appeler; elle le
suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son
palais de saphir. Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que
tu m'assistes.

LXXXVIII

Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai
dcouverts pour gurir les maladies, panser les blessures, et tout au
moins diminuer les souffrances. Tu les donneras  Hermann, afin
qu'autant que possible il dtourne de lui et des siens la mort
prmature et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche 
nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-mme et
combattre ternellement. Ses maux sont le chtiment de son manque de
sagesse et le rsultat de son ignorance.

LXXXIX

Par la sagesse, il dtruira l'homicide; par la science, il repoussera
la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vcu.
Quant  moi, j'ignore  quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un
grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire
connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'cria Zilla en
cherchant  renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, rpondit la reine
en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je dtruis
la vertu maudite de la coupe de vie.

XC

Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-tre
vais-je reprendre mon existence au point o elle tait quand je l'ai
immobilise. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais
je ne les ai pas mrits, et je ne les demande pas. Ne nous berons pas
d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis
foudroye, laisse ma dpouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, rpte-moi le mot que j'ai lu 
la vote du ciel: La mort, c'est l'esprance.

XCI

--Attends, s'cria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi? La reine lui
donna une formule magique en lui disant: Tu pourras composer toi-mme
ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de
rflchir. Donne-moi la bndiction de l'amiti. Mon me est prte.
Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore;
mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller
chercher une rose pour qu'elle pt encore contempler une pure expression
de la beaut sur la terre avant de la quitter peut-tre pour toujours.

XCII

Quand Zilla revint, la reine tait assise prs du bloc de glace, la tte
nonchalamment appuye sur son bras; l'autre main tait pendante, la
coupe vide tait tombe sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle
dormait; mais ce sommeil, c'tait la mort. Zilla avait vu mourir bien
des humains et ne s'en tait point mue, n'ayant voulu en aimer aucun.
En voyant que l'immortelle avait cess de vivre, elle fut frappe de
terreur. Cependant elle espra encore que cette mort n'tait qu'une
lthargie, et elle passa trois jours auprs d'elle, attendant son
rveil.

XCIII

Le rveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure
majestueuse et calme. Elle s'enfuit dsespre. Elle revint plusieurs
fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas  la
corruption de s'en emparer; mais elle ptrifiait de plus en plus
l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette
merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait
jamais vcu. Ce n'tait plus l son amie et sa reine. C'tait une image
indiffrente  ses regrets.

XCIV

Peu  peu la jeune fe se fit  l'ide de devenir ainsi, et elle rsolut
de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut compos le philtre
de mort, elle le plaa sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur.
Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la
vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait
le premier dont elle et apprci l'incomparable sourire. Jamais les
arbres n'avaient eu tant d'lgance, jamais les prs fleuris n'avaient
exhal de si suaves odeurs.

XCV

Elle piait dans l'herbe le rveil des insectes engourdis par l'hiver,
et quand elle surprenait le papillon dpouillant sa chrysalide, elle
tremblait en se demandant si c'tait l l'emblme de l'me chappant aux
treintes de la mort. Elle se sentait appele par la reine dans le
royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le
fantme passait sans lui rpondre, en lui montrant les toiles. Elle
essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la
destruction l'empchait d'en saisir le chiffre mystrieux.

XCVI

Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que
jamais  sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient
beaux et bons; mais la mignonne qu'elle prfrait absorbait tous ses
soins. L'enfant tait dlicate, plus intelligente que ne le comportait
son ge, et quand la fe la tenait sur ses genoux, elle commenait 
parler et  dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie.
Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle
tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria
le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.

XCVII

Un jour l'enfant devint ple, laissa tomber sa tte blonde sur l'paule
de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fe crut qu'elle l'invitait  la mener
promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant tait morte. Zilla
essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y
perdirent leur vertu. L'me tait partie. Ah! mchante fe! s'cria
Bertha dans la fivre de sa douleur, je le savais bien que ma fille
mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passe avec toi sur la montagne
qu'elle a perdu sa fracheur et sa gaiet. C'est ton funeste amour qui
l'a tue!

XCVIII

Zilla ne rpondit rien. Bertha se trompait peut-tre; mais la fe
sentait bien que cette mre afflige ne l'aimerait plus. Hermann perdu
essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et
courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la
reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'tre foudroye, elle se
sentit comme renouvele par une sensation de confiance et de joie, et
elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: Viens donc!

XCIX

Elle retourna au chalet; L'enfant tait couche dans une corbeille de
fleurs; sa mre priait auprs d'elle, entoure de ses autres beaux
enfants, qui s'efforaient de la consoler et qu'elle regardait avec
douceur, comme pour leur dire: Soyez tranquilles, je ne vous aimerai
pas moins. Le pre creusait une petite fosse sous un buisson
d'aubpine. Il versait de grosses larmes, mais il prparait avec amour
et sollicitude la dernire couchette de son enfant. En voyant la fe, il
lui dit: Pardonne  Bertha!

C

Zilla se mit aux genoux de la femme: C'est toi qui dois me pardonner,
lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a
appele, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde
et qu'il lui faut une autre mre. Ici je n'ai su lui faire que du mal;
mais il faut que je sois destine  lui faire du bien ailleurs,
puisqu'elle me rclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, rpondit la
mre. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son
me?--L'me de notre enfant est  Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla
connat ses desseins mystrieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant
dans mes bras, dit la fe. Et quand elle tint ce petit corps contre son
coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: Allons,
viens!--Oui, partons! s'cria la fe. Et, se penchant vers elle, elle
sentit son me s'exhaler et se mler doucement, dans un baiser maternel,
 l'me pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y
dposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y crivit ces
mots: La mort, c'est l'esprance.




LUPO LIVERANI

DRAME EN TROIS ACTES


PRFACE

En lisant, on est parfois frapp d'une ide qu'on voudrait traduire
autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui
est absous ds qu'il est avou.

C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que
je me suis mis trs-involontairement  crire _Lupo Liverani_ sur la
mme donne, en m'appropriant tout ce qui tait  ma convenance; ce
n'est l ni piller ni traduire, c'est prendre un thme tomb dans le
domaine public et l'adapter  ses propres moyens, comme on a fait de
tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou
religieux, dramatique ou burlesque.

De ce que le sujet du _Damn_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup
servi, il ne rsulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer 
s'en servir. Ce sujet est assez trange pour ne pas tenter tout le
monde.

Voici ce que dit du _Damn pour manque de foi_ ou du _Damn pour
doute_--le titre mme du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer,
dans la prface de son excellente traduction, la premire qui ait t
faite, il n'y a pas plus de cinq  six ans:

C'est un vritable _auto_, c'est--dire un drame religieux selon les
croyances du temps o il a t crit. C'est une parabole vanglique
pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grce
efficace... Le drame est trs-clbre en Espagne, o il est regard
comme une des plus hardies crations de son auteur... Michel Cervantes,
dans son drame religieux intitul _el Rufian dichoso_, a aussi mis en
oeuvre ce dogme de la grce efficace.

La grce efficace! voil certes un singulier point de dpart pour une
composition dramatique. Pourtant,  travers ces subtilits sur la _grce
prvenante_, le _pouvoir prochain_, la _grce suffisante_ et la _grce
efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si
magistralement raill tout en y portant la passion jansniste, nous
savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de
la dignit de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais
nous la cherchons toujours.

Peut-on dire que les jansnistes dfendaient mieux la libert humaine
que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en ralit, toutes
ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volont
d'une faon si trange et si arbitraire, que nous avouons ne nous
intresser srieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas
l'esprit de libert poindre franchement dans ces petites hrsies vagues
du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrs vritable qu'en
dehors du sanctuaire.

L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publi ses drames admirables
sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large
porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspir
tait bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en crivant
_le Damn_, ft rellement de populariser le dogme de la grce. Je crois
qu' cette poque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont
caches sous de saints prtextes, et n'ont t autorises que parce
qu'elles n'ont pas t comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a
dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire.
Beaumarchais n'et ni conu ni excut _le Burlador de Sville_ (_le Don
Juan_, imit par Molire), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation
qu' la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes
conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile  traduire,
parce qu'elle est mystrieuse, et, comme _Hamlet_, se plie  diverses
interprtations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce
drame: C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damn
parce qu'il cherche  savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu,
tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglment peut
commettre tous les crimes: un acte de foi  sa dernire heure, et il est
sauv! En effet, en voyant le repentir tardif et la confession force
du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralit officielle de ce
drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois
comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car
l'glise t'absout. Eh bien! peut-tre est-ce l le brevet officiel
extorqu par le matre  la censure; mais il m'est impossible de ne pas
voir une pense plus large et plus philosophique qui fait clater la
chasuble de plomb du moine, et cette pense secrte, ce cri du gnie qui
perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorte est
goste et lche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque
est un imbcile qui cultive la folie et que l'ternelle contemplation de
l'enfer rend froce. Celui-l invente en vain un paradis de dlices; il
ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera  la mort que dgrad.
Celui qui obit  ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts
sont bons et mauvais, et un moment peut venir o son coeur mu le rendra
plus grand et plus gnreux que le prtendu saint dans sa cellule.

Qu'un moine de gnie ait rv cela sous le regard terne et menaant de
l'Inquisition, rien ne me parat plus probable, parce que rien n'est
plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le systme de l'autre
Molina, le clbre jsuite contemporain de Molina le dramaturge, fut
gravement menac par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause
d'hrsie, comme le fut plus tard Jansnius pour ses attaques contre le
molinisme, l'ide, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilge
d'tre poursuivie  Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas rsolu
leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'tait
possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de
l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et
contemporain de Molina, que jansniste, mme avec le sublime Pascal et
les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la premire ide de
Molina le jsuite, quelque chose de plagien qui me montre Dieu bon et
l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances
augustiniennes, je vois l'homme rabaiss jusqu' la brute, sa volont
enchane au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable
triomphant  toute heure et l'enfer pav des martyrs du libre examen.

Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons
pres Escobar et autres, ni Molina le grand jsuite, ni Tellez Molina le
grand pote,--son disciple  coup sr,--n'ont d le prvoir. Tout, dans
l'oeuvre de ce dernier, proclame ou rvle la sincrit, l'humanit et
la charit, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macrations, le
sentiment de la vie, la victoire attribue aux bons instincts sur les
troites pratiques. Il est vrai qu'il a d dnouer son drame par la
soumission au prtre et la rconciliation avec l'glise moyennant la
confession classique du brigand. Je me suis dispens, dans ma donne, de
cette formalit que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et
le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, o Tirso les fait
apparatre et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan
les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pense du
matre.

En finissant cette prface, qu'on ne lira peut-tre pas--on veut aller
vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y
reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne
m'accuse pas d'avoir t touch par la grce efficace, un beau matin, en
prenant mon caf ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les
choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuad qu'en
nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grce suffisante_,
et que, s'il est des malheureux entirement privs de leur libre arbitre
(il y en a certainement), ces exceptions confirment la rgle au lieu de
l'infirmer.


PERSONNAGES:

  LUPO, chef de brigands.
  ANGELO, ermite.
  LIVERANI, pre de Lupo.
  DELIA, courtisane.
  QUINTANA, serviteur d'Angelo.
  ROLAND, majordome de Liverani.
  GALVAN, jeune dbauch.
  LISANDRO, jeune dbauch.
  MOFFETTA,  } brigands.
  ESCALANTE, }
  TISBEA, jeune montagnarde.
  UN PETIT BERGER, personn. lgend.
  SATAN.
  UN CHEF DE SBIRES.


ACTE PREMIER.

(Arbres et rochers au flanc du Vsuve,  l'entre d'un ermitage qui est
une grotte  deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entre au
logement de l'ermite; l'autre, creuse avec plus de soin dans le roc,
abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cdre
cim l'ombrage.)


SCNE PREMIRE.

TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.

QUINTANA.

Belle Tisbea, que le ciel bnisse tes yeux noirs, et tes paules de
safran, et tes mains mignonnes, et ton pied lger, et ton sein virginal,
et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)

TISBEA.

C'est trop de compliments pour un religieux, frre Quintana! Si le pre
Angelo vous entendait...

QUINTANA.

Le pre Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et mme il ne s'arrtait
pas souvent aux paroles.

TISBEA.

Je sais qu'il a t un grand dbauch, du temps qu'il menait la vie de
seigneur  Naples;--mais depuis cinq ans que la grce a touch son me,
il mne ici une vie anglique, et c'est un grand bonheur pour vous
d'avoir un tel matre.

QUINTANA.

Oui, je l'ai suivi au dsert pour mon salut; mais je croyais la chose
plus agrable qu'elle ne l'est.

TISBEA.

Vous me faites l'effet d'un homme mal converti  la chastet.

QUINTANA.

Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me
tient; hlas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le
museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-tre plutt que de la
baiser.

TISBEA.

tes-vous enrag?

QUINTANA.

Non, car la rage te la faim et la soif, et moi je suis si affam que
quelque jour je me mangerai moi-mme.

TISBEA.

J'entends: votre matre vous condamne  trop de jene?

QUINTANA.

Et son voeu de pauvret nous impose trop maigre chre. Aussi, si j'tais
la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune  travers mes
ctes, et si l'on me mettait une mche... n'importe o, l'huile rance
dont je suis abreuv ferait de moi une lampe pour clairer notre
chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprs d'un
homme extnu de macrations, et que mes soupirs s'adressent moins  vos
charmes qu'au panier que vous nous apportez.

TISBEA.

Je suis une grande sotte d'avoir oubli le pain et les fruits. Je
n'apporte que des fleurs pour la madone.

QUINTANA.

Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes
que quelque jour on me verra, pour sr, enfanter un printemps...

TISBEA, mettant ses fleurs  la madone.

Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez
aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chvre.

QUINTANA.

Sainte Vierge, un fromage! O madone du cdre, madone du Vsuve! entends
mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et
mes os qui percent ma peau! Prends piti de moi, envoie-moi un fromage,
un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher,
un bloc, un cratre, un volcan de fromage!

TISBEA.

Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez
ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cdre,
madone des laves, toi qui as forc l'ruption  s'arrter ici et 
respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent
tre sauvs et ceux qui ne le seront pas, ramne mon fianc sain et
sauf, et je ferai  ton divin Bambino un collier de coquillages roses et
de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz  l'ermite de prier.

QUINTANA.

Pour qui?

TISBEA.

coutez bien! pour Moffetta, mon fianc, qui est parti avec les
brigands.

QUINTANA.

Ils l'ont pris?

TISBEA.

Il a t de son gr avec eux par grande estime pour leur chef et dans
l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.

QUINTANA.

Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que
l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est prs d'ici, ce loup endiabl?

TISBEA.

Il s'est rfugi par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par
les archers. Voil pourquoi je demande  la Vierge de ramener mon fianc
chez nous avant qu'on ne se batte.

QUINTANA.

On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thbade! O
me cacherai-je?

TISBEA.

Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de
plus pour vous protger. (Elle sort.)


SCNE II.

QUINTANA, puis ANGELO.

QUINTANA.

La madone, c'est une belle pice, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu
une matresse faite  son image; mais je veux tre corch vif si je lui
ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la
peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon
matre? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il
suit des yeux avec motion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)
Que regarde-t-il?... Matre, que souhaitez-vous?

ANGELO, gar.

Rappelle cette jeune fille.

QUINTANA.

A quoi bon? elle n'apporte rien  mettre sous la dent.

ANGELO.

Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez piti de moi! (Il se frappe
la poitrine.)

QUINTANA.

tes-vous malade?

ANGELO.

O vil ennemi! Satan! De coupables penses m'assigent,  faible chair!

QUINTANA.

O noble chair du porc sal! si j'avais seulement une bonne tranche de
jambon!

ANGELO.

coute-moi, mon frre. Le dmon me tente par le souvenir de mes
garements passs. (Il se jette  terre.)

QUINTANA.

Que faites-vous?

ANGELO.

Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds.
Viens, frre, pitine-moi  plusieurs reprises.

QUINTANA.

Volontiers. Je suis trs-obissant.--Est-ce bien comme cela?

ANGELO.

Oui, frre.

QUINTANA.

Cela ne vous fait pas de mal?

ANGELO.

Marche, et ne te mets pas en peine.

QUINTANA.

En peine, pre? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous
refoule, pre de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.

ANGELO.

C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour
notre dner.

QUINTANA,  part.

Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il
sort.)


SCNE III.

ANGELO.

Des rves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne
s'puise. L'horreur de ma vie passe est toujours devant mes yeux, et
j'arrive, par l'ennui du temps prsent,  y trouver des charmes. Eh
quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que
je me mortifie cruellement sans tre plus avanc qu'au premier jour!
Dieu ne m'aide point, et j'en viens  douter que sa grce m'ait amen
dans ce dsert. Si c'tait une suggestion de l'orgueil? Non, c'est
plutt la peur de l'enfer  la suite de cette blessure reue en duel qui
me mit aux portes du tombeau. Mourir damn! souffrir ternellement!...
Prserve-moi, Pre cleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce
monde pour me racheter!--Mais il ne m'coute pas, ou s'il m'coute je ne
puis le savoir. Ah! je suis irrit de cet implacable silence! Tu te
venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne
nous promets rien! Croirai-je que la grce aide tous les hommes  faire
leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il
n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reoit pas la
grce divine, et ce miracle n'est pas destin  tous, puisque seul le
petit nombre est sauv. Notre arrt est crit l-haut; Dieu sait ce
qu'il veut faire, et ce qu'il a dcid il ne saurait le changer, puisque
aprs tant de continence et de mortifications de ma chair, j'prouve
encore la brlure des passions humaines; la grce me fuit et Dieu me
repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard,
pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible  mes
angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je
la prierai jusqu' l'obsder! Dt-elle se dissoudre dans le sel de mes
larmes, il faut qu'elle m'coute et me rponde! (Il se prosterne devant
la madone.)


SCNE IV.

ANGELO, LE PETIT BERGER, vtu d'une tunique de peau d'agneau.

LE BERGER.

O bon ermite, prends piti de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?

ANGELO.

Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.

LE BERGER.

Ma belle ouaille blanche, la plus aime de mon troupeau! Je t'en
supplie, ermite, aide-moi  la retrouver.

ANGELO.

Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux  faire que de la
chercher? Si tu es un pasteur ngligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai
des devoirs plus srieux, j'ai mon salut  faire.

LE BERGER.

Vous ne voulez pas m'assister?

ANGELO.

Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-tre. Allons, laisse-moi,
passe ton chemin, et sois bni.

(L'enfant sort.)


SCNE V.

ANGELO, priant, absorb. LUPO, qui entre en regardant derrire lui,
masqu et les vtements en dsordre.

LUPO.

Hol! l'ermite, cde-moi la place.

ANGELO, surpris.

Qui tes-vous?

LUPO.

Un proscrit, un fugitif. Je rclame ici le droit d'asile.

ANGELO.

Entre dans ma grotte, frre; tout ce que j'ai t'appartient.

LUPO.

Ta cellule ne me protgerait pas; c'est sous la vote de la chapelle que
je veux tre, au pied de cette statue qui est rpute inviolable.

ANGELO.

Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu
consacr. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.

LUPO.

Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il
faut que je dorme une heure ou que je crve, et c'est l que je veux
dormir. Ote-toi!

ANGELO.

Mon frre, je te supplie...

LUPO.

Veux-tu que je t'administre trente soufflets?

ANGELO.

Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.

LUPO.

Alors je vais te dcoudre le ventre avec ma dague; sache que je manque
de patience.

ANGELO.

Je cde  la menace pour t'pargner un crime.

LUPO, regardant la madone.

Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?

ANGELO.

Qu'est-ce qu'on t'a dit?

LUPO.

On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que,
pour dsigner ceux qui doivent aller au ciel aprs leur mort, elle tend
ses bras de pierre et prsente le Bambino.

ANGELO.

Mon frre, c'est la vrit.

LUPO.

Est-ce une poupe  ressorts?

ANGELO.

N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre clate sur toi!

LUPO.

J'y veux toucher; je me mfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi,
non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu
tendre ses bras sur les prdestins?

ANGELO.

Jamais: le nombre des lus est si petit!

LUPO.

Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?

ANGELO.

Hlas! j'ai en vain arros ses pieds de mes larmes durant des nuits
entires: elle est reste immobile.

LUPO.

Alors tu es un grand pcheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore
il te faut un miracle pour croire  la bont de Dieu. Tu portes la robe
de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai
soif: va me chercher  boire.

ANGELO.

J'y vais, mon frre! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des
manants serve,  mon Dieu,  expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre
grotte.)


SCNE VI.

LUPO, puis LE PETIT BERGER.

LUPO, se dmasquant.

Il faut mettre cet instant  profit et me reposer. J'ai  courir
peut-tre toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il
s'tend pour dormir devant la madone.)

LE BERGER.

Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est l, sur le rocher; je ne
peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.

LUPO.

Va au diable! Je dors...

LE BERGER.

Ayez piti! j'ai tant de chagrin!

LUPO.

Tu ne peux pas grimper l-haut, coeur de livre?

LE BERGER.

Non, j'ai peur. Montez, vous qui tes grand et courageux.

LUPO.

Mais sais-tu, imbcile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je
grimpe l-haut, on peut me voir et me rgaler d'une arquebusade ou d'un
trait d'arbalte?

LE BERGER.

Hlas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon pre?

LUPO.

Il te battra?

LE BERGER.

Oh non! il est trs-doux.

LUPO.

Et tu l'aimes?

LE BERGER.

Comme tu aimes le tien!

LUPO.

Il parat que tu me connais! Allons, ce sera la premire fois que la
brebis sera sauve par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la
grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.)
Eh bien! o est-elle! Tu t'es tromp, il n'y a pas l la moindre brebis.
(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rv, ou si cet
enfant s'est moqu de moi? Allons, j'ai la fivre... Et l'ermite ne
m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et
s'endort. La madone tend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la
tte de Lupo, qui ne s'en aperoit pas.)


SCNE VII.

LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui
lui chappe des mains.

ANGELO.

Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mcrant!... Bnis-moi
aussi, sainte Madone! (Il s'lance vers la statue, qui replie ses bras
et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour
jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer!
et cet inconnu, ce bandit, ce paen qui ne croit pas aux miracles, et
qui, de sa main souille, a profan ton flanc sacr, tu le bnis, tu le
dsignes, tu l'appelles! Est-ce une preuve pour ma foi? Cet homme m'a
tromp peut-tre, c'est quelque saint illustre... Frre, veille-toi,
parle-moi, rponds! dis-moi qui tu es.

LUPO.

Allez tous en enfer! Je suis le diable!

ANGELO.

Tu me railles. Le dmon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a cras la
tte. Au nom du Trs-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.

LUPO.

Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?

ANGELO.

Oui, je le jure.

LUPO.

Eh bien! as-tu ou parler de Lupo?

ANGELO.

Lupo? le chef des bandits, le rprouv, l'assassin, le blasphmateur?

LUPO.

Lupo le brave, qui se moque d'une arme, qui brave les foudres de
l'glise et fait rendre gorge aux trsors des couvents; Lupo le galant,
qui, en dpit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait
ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses
exploits nocturnes, et donne la libert aux joyeux doublons enfouis dans
les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le
sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies
davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?

ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche casse.

Oui, frre. Un seul mot encore: avais-tu pri cette madone tout 
l'heure?

LUPO.

Moi? je ne prie jamais.

ANGELO.

Crois-tu en Dieu?

LUPO.

Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voil des gens qui me cherchent, des
amis  moi. Va-t'en, si tu tiens  la vie; laisse-moi avec eux.

ANGELO,  part, sortant.

Maudit, moi! maudit!


SCNE VIII.

LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.

LUPO.

Vous voil, mes enfants? c'est bien, mais les autres?

ESCALANTE.

Tous sauvs; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)

MOFFETTA.

Sauvs par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dpist les
archers. Ils ont pris le chemin du chteau de ton pre.

LUPO.

Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le
pauvre vieux! Plus de repos jusqu' ce que je l'aie rejoint!

ESCALANTE.

Te suivrons-nous, matre?

LUPO.

Jusqu' mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein
jour auprs de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)


SCNE IX.

ANGELO, QUINTANA.

ANGELO.

Puisque cela est, puisque je suis condamn aux flammes ternelles,
maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la
terre! Arrire ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre
aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi  arracher ce hideux
froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de rise aux
impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me
parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mmoire!

QUINTANA.

Reprendrai-je ma livre?

ANGELO.

Oui, hte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.

QUINTANA.

Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frre! J'aime
autant a, si vous me laissez manger mon sol; mais de quoi me
nourririez-vous sans argent, car vous tes venu ici  bout de
ressources?

ANGELO.

L'argent est facile  trouver quand on ne se fait pas scrupule de le
voler. Donne-moi mon pe; je sais m'en servir encore.

QUINTANA.

Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oubli...

ANGELO.

Attends! ce papier laiss ici par l'ermite qui m'y a prcd?...

QUINTANA.

Ces pouvoirs dlivrs par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne
l'oublions pas; mais o allons-nous?

ANGELO.

Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la fort, et nous ferons
avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me
venger du ciel, je veux tre un coup de foudre sur la terre! (Ils
partent.)


ACTE DEUXIME.

(Au chteau de Montelupo.)


SCNE PREMIRE.

LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.

LIVERANI.

Roland, quel tait donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vsuve il y a
environ une heure?

ROLAND.

Ce ne peut tre que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers
de la fort.

LIVERANI.

Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute.
Roland, mon fils est peut-tre aux prises avec les brigands qui dsolent
le pays!

ROLAND.

Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile
canaille. Il lui suffirait de se montrer.

LIVERANI.

Je ne comprends pas qu'ils viennent si prs de notre chteau. Les temps
sont bien changs, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas
os poser le pied sur les terres de Montelupo!

ROLAND.

Les jeunes seigneurs d' prsent s'absentent plus souvent de chez eux:
les plaisirs de la ville...

LIVERANI.

Mon fils est souvent  Naples. Je suis content qu'il y soutienne
l'honneur de son nom, et j'espre qu'il y fera un mariage digne de lui.
Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occup de ma
triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que
j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)


SCNE II.

LUPO, LIVERANI, ROLAND.

LUPO,  Roland, au fond.

Est-ce qu'il a entendu?...

ROLAND.

Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon matre?

LUPO.

Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantt ou ce soir,
quand j'aurai le temps.

(Roland sort.)

LIVERANI,  Lupo qui l'embrasse.

Enfin te voil! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!

LUPO.

Est-ce un reproche, mon pre?

LIVERANI.

Jamais tu n'en peux mriter, toi, le modle des fils.

LUPO.

Mon pre, je n'aime que vous au monde.

LIVERANI.

Il faut pourtant aimer tous les hommes.

LUPO.

Les hommes sont mauvais, vous seul tes bon.

LIVERANI.

Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.

LUPO.

Et vous tes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!

LIVERANI.

Mais dis-moi donc d'o tu viens et ce qui s'est pass tout  l'heure
dans nos environs.

LUPO.

Tout  l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers
de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, o j'ai
t pour ces affaires que vous savez.

LIVERANI.

Ces brigands ne menacent pas notre domaine?

LUPO.

Ils n'oseraient.

LIVERANI.

Et nos affaires? elles sont termines  ta satisfaction?

LUPO.

Et  la vtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je
vous l'apporte. (A part.) Hlas! rien!

LIVERANI.

Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles  tous mes besoins
avec tant de tendresse.

LUPO, tristement.

Vous tes donc content de moi?

LIVERANI.

Dieu m'a bni entre tous les pres, puisqu'il m'a donn un fils tel que
toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.

LUPO.

Hlas!

LIVERANI.

Qu'as-tu?

LUPO.

J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette
cruelle infirmit.

LIVERANI.

J'en ai t jadis effray pour toi, dont je me suis vu comme spar 
l'ge o, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma
surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis clou
sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connatre tes doux soins et ta
fidle amiti. Je remercie Dieu.

LUPO.

Mais votre pauvre corps souffre!

LIVERANI.

Je n'en sais plus rien quand je te vois.

LUPO.

Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?

LIVERANI.

Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dvou, et il t'aime.

LUPO.

Vous ne vous ennuyez pas?

LIVERANI.

Non! je pense  toi, et nous en parlons.

LUPO.

N'est-ce pas l'heure de votre dner? (Roland rentre.)

LIVERANI.

Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre
ton repas. Tu dois avoir faim.

LUPO.

Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-mme. (Il prend le
plateau des mains de Roland.)

ROLAND, bas.

Vos amis de Naples sont l: une joyeuse bande avec des dames!

LUPO, de mme.

Le diable les emporte!

ROLAND.

Votre matresse est avec eux.

LUPO.

Delia?

ROLAND.

Oui.

LUPO.

La matresse  tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende  recevoir des
coups. (A son pre.) Que voulez-vous manger, cher pre?

LIVERANI.

Seulement ce suc de viandes. Aide-moi  porter la coupe  mes lvres.

LUPO, l'aidant.

Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?

LIVERANI.

Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu  peu les aliments. Je
n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.

LUPO.

Vous souhaitez que je me marie?

LIVERANI.

C'est mon plus cher dsir.

LUPO.

Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune
femme.

LIVERANI.

N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose prilleuse que d'tre
le gardien de la beaut.

LUPO.

La laideur est-elle donc une garantie?

LIVERANI.

Es-tu dispos au soupon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela
ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on
doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la,
sers-la, traite-la comme ton gale, lve tes enfants dans le respect de
leur mre. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.

LUPO.

Comme moi!...

ROLAND.

Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours aprs son repas, et tenez, le
voil endormi dj!

LUPO.

Pauvre cher pre! que deviendra-t-il si on dcouvre le mtier que je
fais, et s'il faut que je me rfugie dans un autre pays?

ROLAND.

Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme
qui me permt de le prserver de la misre et de lui cacher que toutes
vos terres sont vendues ou engages.

LUPO.

Une somme! oui, voil ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes
expditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu
peux compter que tu l'auras, fallt-il l'arracher avec la vie  mon
meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon pre ne vienne  tre
inquit comme complice de mes coups de main?

ROLAND.

Sa vertu le mettra  l'abri du soupon.

LUPO.

Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!

ROLAND.

Il n'y croirait pas!

LUPO.

Tu nieras toujours?

ROLAND.

Je dirai que le chef des bandits du Vsuve prend votre nom, et je
lverai les paules. Vous allez toujours masqu dans vos courses
prilleuses. A propos, j'ai rpar moi-mme le secret de la trappe. Si
vous tiez envahi  l'improviste, ne songez qu' vous glisser dans cette
salle.

LUPO.

Par l'escalier drob qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile.
(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)

ROLAND.

N'oubliez pas que vos amis vous attendent.

LUPO.

Ils viennent  la male heure! je vais les congdier... mais je veux
pourtant leur demander...

ROLAND.

La somme pour votre pre? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.

LUPO.

Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil
de Liverani par la droite.)


SCNE III.

ANGELO, QUINTANA, par le fond.

QUINTANA.

Pour entrer ainsi cans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?

ANGELO, qui regarde le ct par o Lupo est sorti.

Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gard.

QUINTANA.

Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas
l'air zl des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas
vide!

ANGELO, qui regarde  toutes les portes et qui parat faire ses
observations.

Tu ne songes qu' manger!

QUINTANA.

coutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis,
pour commencer, vous me faites tirer l'pe... J'en avais perdu
l'habitude, et l'motion a creuse le ventre.

ANGELO.

Poltron! tu t'es cach au lieu de m'aider  disperser ces archers.

QUINTANA.

Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit!
Donnez-moi le temps de m'habituer  ces fortunes diverses. Un homme n'a
qu'une vie  dpenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle
ide fantasque avez-vous eue tout  l'heure de porter secours  Lupo,
qui se serait fort bien tir d'affaire sans vous!

ANGELO.

Il tait perdu sans moi!

QUINTANA.

Ce n'et pas t un grand mal.

ANGELO.

Je veux qu'il soit mon oblig.

QUINTANA.

Il n'a pas seulement fait attention  vous, press qu'il tait de
rentrer chez lui sans tre reconnu.

ANGELO.

Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je
veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mriter la faveur
cleste.

QUINTANA.

En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionn par
les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de
grande allure, sans doute la matresse de Lupo.

ANGELO.

Laisse-nous.

QUINTANA.

Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous pitinerai-je?

ANGELO.

Va-t'en! (A part.) Mes passions sont dchanes et repoussent  jamais
le frein!


SCNE IV.

ANGELO, DELIA.

ANGELO, surpris.

Comment, Delia! toujours jeune et belle?

DELIA.

Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?

ANGELO.

Tu as oubli jusqu'au nom d'Angelo?

DELIA.

Angelo Ariani! c'est la vrit! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps
que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?

ANGELO.

Je sors des tnbres, et je revois le soleil. J'tais dans l'abme de la
mort, et je bois la vie en te regardant.

DELIA.

Sois prudent. Lupo est mon amant et mon matre.

ANGELO.

Il est jaloux?

DELIA.

Il est brutal dans la colre et cruel dans la vengeance. Il te tuerait
s'il nous trouvait seuls ensemble.

ANGELO.

Je ne le crains pas.

DELIA.

Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.

ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le
forcerai de se perdre.

DELIA.

Tu le hais donc?

ANGELO.

Oui, si tu l'aimes.

DELIA.

Que veux-tu! c'est un amant libral, et, sans la rudesse de son
langage...

ANGELO.

Je sais qu'il a toujours l'injure  la bouche, par consquent la haine
dans le coeur.

DELIA.

C'est selon. Il est bon par moments. Il chrit son pre.

ANGELO.

Ce vieillard cacochyme que j'ai aperu l tout  l'heure?

DELIA.

Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit
personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voil Lupo!

(Elle fuit par la gauche.)

ANGELO.

Celui qui est en rvolte contre Dieu ne craint aucun homme.


SCNE V.

ANGELO, LUPO.

LUPO, qui a vu sortir Delia.

Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de
parler  ma matresse?

ANGELO.

Prenez garde  qui vous parlez vous-mme.

LUPO, surpris.

L'ermite du Vsuve devenu cavalier!

ANGELO.

Le mme qui vous a secouru tout  l'heure  l'entre de la plaine.

LUPO.

Comment! l'homme masqu qui m'a aid  regagner ma demeure?

ANGELO.

Et  disperser les archers....

LUPO.

Silence, ami! je vous dois l'hospitalit; mais gardez-moi le secret dans
cette maison, parlons bas. tiez-vous un faux ermite?

ANGELO.

J'tais pieux et fervent. Dsormais j'appartiens  l'enfer que vous
servez.

LUPO.

Est-ce une manire de dire que vous voulez faire fortune et servir sous
mes ordres?

ANGELO.

Je veux tre obi comme vous. Associez-moi  votre autorit.

LUPO.

Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout
autre commandement que le mien.

ANGELO.

C'est--dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne
voulez conduire que des brutes!

LUPO.

Nous faisons un mtier de brutes. Si vous tes intelligent, cherchez un
meilleur chemin.

ANGELO.

Vous vous mfiez de mon courage!

LUPO.

Non, je doute de votre persvrance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas:
le mtier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous
aident plus, les soldats ont l'veil. Dans votre intrt, je vous engage
mme  ne pas rester ici en vue: je suis menac  chaque instant. Je
vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre o vous
serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)


SCNE VI.

DELIA, ANGELO.

DELIA.

Eh bien! il t'a parl en confidence. Vous tes grands amis  prsent?

ANGELO.

Non, il refuse mon alliance, il parat dcourag,--ou je lui dplais.
Peu m'importe, si tu veux me garder  ton service.

DELIA.

Es-tu fou? Pour m'arracher  Lupo, il faudrait le tuer.

ANGELO.

Je le tuerai si tu veux.

DELIA.

Mais... es-tu riche?

ANGELO.

Je le serai quand il te plaira. Le diable est  mes ordres.

DELIA, riant.

T'es-tu donn  lui?

ANGELO.

La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.

DELIA, railleuse.

Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas
de tels blasphmes.

ANGELO.

Je suis plus brave et plus pris que lui.

DELIA.

Mais tu invoques le dmon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni
maille. Tche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprs des
femmes.

ANGELO.

Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?

DELIA.

Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... coute; le voil dj hors de
sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le
fond.)


SCNE VII.

ANGELO.

Ainsi le bandit me ddaigne et la courtisane me mprise! Lupo ne
m'invite pas mme  sa table, et sa matresse ne craint pas de
m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre,
et  mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obissent qu'
lui!... Si je le perdais auprs d'eux! si je l'accusais de vouloir les
livrer!--Son pre l'aime: si je rvlais son infamie au vieillard!
Voyons, quel mal pourrais-je faire  ce voleur de profession qui m'a
vol ma place l-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle,
inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans
ma tte, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour
que j'ai l! je suis dvor vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!


SCNE VIII.

ANGELO, QUINTANA.

QUINTANA.

Venez, mon matre, ne restons pas ici. La maison est entoure de figures
tranges. Lupo ne parat pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en
sret, et je commence  regretter l'ermitage o nos haillons n'taient
pas suspects.

ANGELO.

J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)


SCNE IX.

Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.

LUPO, irrit.

Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne  la
pointe de l'pe!...

GALVAN, qui l'amne.

Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous tes sr de vos
gens, nous ne pouvons rpondre des ntres, et tous vos amis ne
connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous
ferez arrter.

LUPO.

Je dfie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous
tes tous des lches!

GALVAN.

Si vous tes ivre, dites-le, ou bien...

LUPO.

Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la
nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exasprez...

LISANDRO.

Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.

LUPO.

Quoi! pas mme entre vous tous une misrable somme de mille ducats?

GALVAN.

Nous avons fait comme vous, nous avons ruin nos parents, et quand le
jeu nous est contraire, comme  vous les promenades au clair de lune,
nous sommes lavs et rincs comme les cailloux de la mer.

LISANDRO.

Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en
jouant sur parole.

LUPO.

Oui, vous refaire  mes dpens, comme toujours!

GALVAN.

Un gentilhomme reproche-t-il  ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?

LUPO.

Je vous reproche de me refuser une misre,  moi qui ne vous ai jamais
rien refus.

LISANDRO.

Vous, c'est diffrent, vous ranonnez les voyageurs! Vous vous procurez
tout ce qu'il vous faut.

LUPO.

J'ai dvast le pays, j'ai port l'pouvante sur tous les chemins. Mon
nom n'est plus un secret et il faut que je change le thtre de mes
exploits. Mes dernires campagnes m'ont cot plus de peine qu'elles ne
m'ont rapport d'cus, et pourtant jusqu' ce jour je vous ai donn sans
compter. O a pass tout le produit de mes prises? Mon pauvre pre se
contente du strict ncessaire; oui, mes amis et mes matresses ont seuls
profit de mon pril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons!
vous devriez rougir de l'insistance o vous me rduisez. Vous deux mes
meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui
tes riche par votre oncle... Voyons, crivez-lui, j'enverrai un exprs
 Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-mme
et lui donnera confiance. crivez, je n'ai pas un jour  perdre.

GALVAN.

Dites  la lave du Vsuve de se changer en or, elle vous obirait plus
volontiers que moi: l'argent est enferm dans les caves de mon oncle;
mais coutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai
confi  Lisandro.

LUPO.

Voyons, parlez vite!

GALVAN.

Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de
l'autre ct de la montagne. Il a plus de mille ducats  toucher, et il
les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?

LUPO.

Non. Vous irez le trouver?

GALVAN.

Non pas moi, mais vous.

LUPO.

Il se moquera de ma demande!

GALVAN.

Non pas, si vous tes masqu, bien arm et bien accompagn.

LISANDRO.

L'ide est bonne... et naturelle; c'est votre tat de ranonner les
passants attards.

GALVAN.

La chose vous convient?

LUPO.

Fort peu! il n'y a point d'honneur  effrayer un vieillard. N'importe,
j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?

GALVAN.

Il est trs-mfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir
de dpister les plus fins larrons; mais j'ai gagn un de ses valets, je
me suis fait tracer le plan assez compliqu qu'il doit suivre, je vous
le remettrai.

LUPO.

Venez avec moi, c'est plus simple.

GALVAN.

Non, je rpugne  user de violence avec un si proche parent.

LUPO.

Je rpugne aussi  la violence,--votre oncle fut l'ami de mon
pre;--mais je jure d'tre seul et de ne lui faire aucun mal.

GALVAN.

La chose est difficile. Il est toujours bien escort, et vous savez
qu'il est encore vert; il dfendra ses doublons avec rage et se servira
de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.

LUPO.

Vraiment?

LISANDRO.

Parbleu! nous esprons bien qu'il se fera tuer plutt que de lcher sa
bourse!

LUPO.

Vous esprez?...

LISANDRO.

Sans doute. Vous faites la besogne, et nous hritons!

LUPO,  Galvan.

C'est l ce que vous me proposez?

GALVAN.

Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise,
j'en ajouterais mille autres...

LUPO.

Sortez de chez moi, lches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez,
sortez, ou je vous jette par les fentres. (Il les chasse. Delia, qui
sort d'une pice voisine, veut traverser pour sortir.)


SCNE X.

DELIA, puis LUPO.

DELIA.

Le temps est  l'orage, sauvons-nous!

LUPO, qui rentre, l'arrte.

O vas-tu? coute-moi!

DELIA.

J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces
parasites... Ils mritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez
donn.

LUPO.

Ah! Delia! toi seule as de l'amiti pour moi! Malgr tes trahisons, je
sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prteras.

DELIA.

Hlas! mon amour, j'ai des parents qui me dpouillent et vous me trouvez
 sec.

LUPO.

Est-ce un refus?

DELIA.

Non, idole de mon me! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.

LUPO.

Mais je t'ai donn tant de riches bijoux! Vends la chane de rubis ou le
bandeau de perles.

DELIA.

Un gentilhomme reprend-il  sa matresse les dons de son amour?

LUPO.

Ne les vends pas, engage-les. Je te rponds de te les rapporter avant un
mois.

DELIA.

Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prt?

LUPO.

Et je le tuerai s'il rsiste, ft-il gard par cent diables; tu peux
donc tre bien sre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par
des lenteurs. Vile, dcide-toi, je suis press!

DELIA.

Mon ange, te voil donc ruin et traqu comme un cerf aux abois?

LUPO.

Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais
quelque chose, femelle de malheur!

DELIA.

Tu me dis des injures, lumire de mes yeux!

LUPO.

Et je te brise la tte contre ce mur si tu me railles.

DELIA.

Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens
avec l'argent.

LUPO.

Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!

DELIA.

Oui, ce soir ou jamais!

LUPO.

Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)

DELIA, effraye.

Laisse-moi partir!

LUPO.

Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!

DELIA.

Mais non!

LUPO.

Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu
m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lche coeur! J'ai ce que je
mrite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon
mpris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)


SCNE XI.

DELIA, puis ANGELO.

DELIA.

Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien  lui
donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait
 me vouloir gter le visage! Ah! Angelo, tu viens  point. Vois cette
goutte de sang sur ma lvre! veux-tu la boire?

ANGELO.

Oui, et ton me avec!

DELIA.

Mais il faut me venger de Lupo.

ANGELO.

C'est dj fait.

DELIA.

Comment?

ANGELO.

Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.

DELIA.

Est-ce qu'on vient pour l'arrter? Je veux rester, je veux le dmasquer,
l'accuser...

ANGELO.

C'est fait.

DELIA.

Je veux que son pre rougisse de lui et le maudisse!...

ANGELO.

Ce sera fait.

DELIA.

Que ses amis l'abandonnent et le renient!

ANGELO.

Tout est fait ou va l'tre.

DELIA.

Comment? par qui?

ANGELO.

Par moi. Nous sommes vengs, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!

DELIA.

Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire,  lui?

ANGELO.

L'emmener  Naples et le livrer au Saint-Office.

DELIA.

C'est la torture?

ANGELO.

Et le bcher.

DELIA.

On brisera et on dchirera ce beau corps?

ANGELO.

Et on jettera sa cendre aux vents.

DELIA.

Je ne veux pas.

ANGELO.

Que dis-tu?

DELIA

Je dis que je ne veux pas!

ANGELO.

Tu l'aimes donc?

DELIA.

Je l'adore et veux le sauver.

ANGELO.

Il est trop tard!

DELIA.

Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh
bien! sauve-le, et je suis  toi!

ANGELO.

A moi seul?

DELIA.

A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi,
je vais dire  Lupo de fuir. (Elle sort.)


SCNE XII.

ANGELO.

Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire  ses crimes! Ils
l'aiment tous ici! Quel charme possde donc le serpent? Le sauver, moi!
Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.)
Me voil matre de mes actions et de celles des autres; mais j'avais
dj un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire
usage.


SCNE XIII.

ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec prcaution.

ANGELO.

Eh bien?

LE CHEF.

Nous sommes matres de tous les passages. Tous les valets sont gards 
vue. Seul, Lupo nous chappe.

ANGELO.

Dj? C'est impossible. Il tait l tout  l'heure!

LE CHEF.

Ce chteau est, dit-on, rempli de secrets et d'embches. En nous
apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont
dvous. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne
sont pas rassurs.

ANGELO.

Menacez-les!

LE CHEF, avec importance.

Nous connaissons notre tat.

ANGELO.

Je le connais mieux que vous.

LE CHEF.

Alors tchez de pntrer dans l'paisseur de ces murs et d'y saisir
l'ennemi.

ANGELO.

C'est inutile; faites-le appeler.

LE CHEF.

Par qui?

ANGELO.

Par son pre.

LE CHEF.

Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo
lui dit un mot  l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.

ANGELO.

Je vous en donne, moi!

LE CHEF.

Appartenez-vous au Saint-Office?

ANGELO, lui montrant le parchemin.

En voici la preuve.

LE CHEF.

Ce n'est pas une raison pour ordonner...

ANGELO.

La tte du brigand est mise  prix. Je prends tout sur moi, et je vais
vous aider. (Ils sortent par la droite.)


SCNE XIV.

LUPO; il vient par une porte secrte dans la tenture et va vite fermer
celle par o sont sortis Angelo et le chef, aprs avoir jet un coup
d'oeil auparavant.

Ah! ah! l'ermite dfroqu avec le chef des sbires? Le pauvre diable est
pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon pre?...
Pourquoi?... Mon pauvre pre! on va l'interroger, et voici l'heure
redoute! Comme il va tre surpris et afflig! Mais Roland est l... il
niera tout... N'importe... je ne puis me rsoudre  m'loigner. Je
devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'tre
trop indulgent pour moi? On verra bien,  son tonnement,  sa douleur,
qu'il n'a jamais rien su! Si j'tais l, je ne pourrais soutenir son
regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis
las de ces angoisses, et la vie ne m'tourdit plus.--Mais lui! ma mort
le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le
sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non!
Ce n'est rien... et mme le silence avec lequel on procde m'tonne!...
Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront
pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! tre pris par de
pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage
secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.)
Peut-tre un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de
voyage du vieux Galvan, que son lche neveu voulait me faire assassiner!
Avais-je donc mrit l'outrage d'une telle offre? suis-je tomb si
bas?... (On entend un gmissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on
mes gens? (Il coute.) J'ai peut-tre rv!... (Un second gmissement
plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon pre! Il
souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vrit?
(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infmes! arrtez! (Il
secoue la porte qui est ferme en dehors.) Mon pre, mon pauvre pre! Me
voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre,
prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me
glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe puis en rugissant d'une voix
touffe.)


SCNE XV.

ANGELO, LUPO.

ANGELO.

Le voil vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son me. Lupo!
Lupo!

LUPO, gar.

O suis-je? Qui tes-vous?

ANGELO.

Je suis le dmon, je viens chercher ton me maudite!

LUPO.

Si tu es le dmon... si tu peux me perdre et sauver mon pre, fais de
moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon ternit pour
une heure de son repos! (Il s'vanouit.)

ANGELO.

Le voil damn; il faut qu'il meure en tat de pch mortel! (Il tire
son pe pour le frapper. L'archange Michel, qui est reprsent sur la
tapisserie, s'en dtache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le
miracle!... (Il fuit  l'autre bout de la chambre en se cachant le
visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se
ranime et se relve.)


SCNE XVI.

LES MMES, LIVERANI.

LUPO.

Mon pre debout! (Il se jette dans ses bras.)

ANGELO, qui se tient cach derrire un meuble,  part.

Le paralytique!

LIVERANI,  son fils.

Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La
souffrance a bris les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever
pour protester de ton innocence. Ce prodige les a pouvants et mis en
fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai
eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!

LUPO.

Me taire! quand ils vont revenir peut-tre!

LIVERANI.

Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui
ont t mconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur
que je dmasquerai. Pour toi, fuis, fuis  l'instant mme, car on te
cherche encore.

LUPO.

Fuir? vous quitter?

LIVERANI.

Tu ne peux qu'aggraver mon pril.

LUPO.

Mon pre, vous me jugez coupable?

LIVERANI.

Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.

LUPO.

Vous ne me maudissez pas?...

LIVERANI.

Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obis-moi,
j'ordonne.

LUPO.

Oh! mon pauvre pre, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon
Dieu, pour moi!

LIVERANI.

Embrasse-moi!

LUPO.

Je n'en suis pas digne.

LIVERANI.

Peut-tre, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)


SCNE XVII.

LIVERANI, ROLAND, ANGELO, cach.

ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.

Ah! mon matre, vous ici? comment?

LIVERANI.

J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. O sont les sbires?

ROLAND.

Partis avec pouvante en criant au miracle; c'est donc...?

LIVERANI.

Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils
sortent.)


SCNE XVIII.

ANGELO.

Sauvs tous, et je reste l sans courage pour m'opposer  leur
fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou!
Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.)
Il a referm la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de
l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'tais ici le matre, et m'y
voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux tincelants!...
j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il
se djuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi tait un leurre?
si le vertige de la peur avait seul voqu ces fantmes qui me
poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui
plat de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui
arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel!
Archange, je te dfie! (Il s'lance l'pe en main vers l'archange qui
reste immobile. Angelo sort par le fond.)


ACTE TROISIME.

(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le
soleil vient de se coucher.--Peu  peu la nuit vient et la lune se
montre.)


SCNE PREMIRE.

LUPO.

Me voil seul, et j'ai brl mes vaisseaux! La destine m'amne en ce
lieu maudit o m'attend ma premire lchet! Seul, aux aguets, comme le
renard cauteleux qui guette une misrable proie, le loup redout va
combattre sans pril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui
reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon pre, si tu me
voyais agir pour toi de la sorte, tu prfrerais tendre la main ou
travailler  casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce
sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends
grce  ton piteux quipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que
fait-il? il m'a vu et il vient  moi! Roland?


SCNE II.

LUPO, ROLAND.

LUPO.

Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon pre?...

ROLAND.

Votre pre va bien. Il a recouvr dfinitivement, je l'espre, la
vigueur et la sant; mais son voyage  Naples n'a pas t aussi heureux
qu'il l'esprait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une
traite?...

LUPO, impatient.

Mon pre, mon pre d'abord! o est-il, que fait-il?

ROLAND.

Il est cach chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la
protection de ce puissant beau-frre, il obtiendrait justice. Le pauvre
homme persiste  vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement,
et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait
au moins comprendre que votre affaire tait mauvaise, et que vous deviez
tous les deux vous taire et vous loigner.

LUPO.

Eh bien! il va en fournir les moyens  mon pre, et j'irai le rejoindre.

ROLAND.

Voil l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-mme qu'il ne
veut en rien contribuer  la fuite de son beau-frre. Il dit que c'est 
vous d'aller le dlivrer.

LUPO.

Le dlivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon pre est en prison!

ROLAND.

Il peut y tre d'un moment  l'autre.

LUPO.

Il y est!

ROLAND.

Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre.
Voil pourquoi je suis accouru vous trouver.

LUPO.

Malheur! trois fois malheur! Mon pre dans un cachot! C'est pour le tuer
ou ramener son infirmit... Ils vont le mettre encore a la question...
Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)

ROLAND.

Voil ce que je craignais; vous perdez la tte! Voyons, coutez-moi. En
me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main
pour le dlivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le
plus sr; l'argent ouvre toutes les portes.

LUPO.

Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...

ROLAND.

Il m'en a mme refus!

LUPO.

O avarice sans entrailles!

ROLAND.

J'ai couru chez votre matresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue.
Depuis lundi dernier qu'elle tait chez nous,  Montelupo, on ne l'a pas
revue  Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. Je n'ai pas un
ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup 
votre jeune matre. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera,
et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallt-il
aliner la moiti de mon hritage, je jure de sauver son pre de tout
mal; c'est  lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa
promenade.--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu dsign:
tout va bien.

LUPO.

Tout va bien! voil ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon
pre pourrissent sur la paille des prisons ou soient briss dans les
tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un
vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'tais petit
enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!

ROLAND.

Vous tiez dcid pourtant, puisque vous voil ici. C'est bien ici qu'il
doit passer ce soir?

LUPO.

J'tais dcid  le surprendre et  le voler lchement.

ROLAND.

Vous?

LUPO.

Oui, moi! Les cris de mon pre sur le chevalet ont tu mon orgueil. Je
ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile
espce!

ROLAND.

Il ne faut pas, mon cher matre! il n'y pas de honte  commander de
hardis aventuriers et  faire ce que nous appelons la guerre de
montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant.
Moi, j'ai eu mon pre bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si
le vtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des ides
de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme
lui; mais avec vous je dis: Vous n'tes pas d'un sang  _tirer la
laine_. Il ne s'agit pas de drober, il faut ranonner. Un noble a ce
droit-l sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition,
il manque aux lois, mais non  la fiert de sa race! Allons, mon jeune
capitaine, reprenez votre rle. O sont vos bons compagnons, votre
vaillante petite arme? Il faut la rassembler, l'heure approche.

LUPO.

Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congdier.

ROLAND.

Bont divine! pourquoi avez-vous fait cela?

LUPO.

Je ne sais! un dgot de cette vie que mon pre expie si cruellement, un
repentir peut-tre, l'ide que chacun de mes complices enveloppait comme
moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai rsist  leurs prires, 
leurs menaces mme, et ils se sont disperss pour rentrer chez eux.

ROLAND.

Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan?

LUPO.

Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte
pour faire le coup, voil ce que j'avais rsolu.

ROLAND.

On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas
de quoi dlivrer mon vieux matre.

LUPO.

C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse
le ciel qu'il se dfende!... Si je le sommais de dlivrer mon pre?

ROLAND.

Il promettra tout, et, rentr  Naples, il vous dnoncera.

LUPO.

Si je le suppliais?...

ROLAND.

C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal!

LUPO.

Il aimait pourtant mon pre, j'en suis sr.

ROLAND.

Depuis que vous tes ruin, il l'a abandonn.

LUPO.

Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon
oncle tait l, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin:
je ne saurais rester en place.

ROLAND.

Que ferai-je de ce cheval fourbu?

LUPO.

Amne-le, je sais o le cacher.

ROLAND,  part.

Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner
pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang rveillera mon matre.

(Ils sortent.)


SCNE III.

TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de
crier, elle clate de rire et lui donne un soufflet.

TISBEA.

Comment, c'est vous, frre Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur!
Pourquoi tes-vous ainsi dguis?

QUINTANA.

J'tais dguis dans cette maudite grotte o je mourais de faim. Je suis
redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.

TISBEA.

Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les rengats; ne me suivez
plus.

QUINTANA.

Beaut bronze, vous avez su me plaire, et je suis un des vtres.
coutez-moi.

TISBEA.

Comment! un des miens?

QUINTANA.

Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon matre va tre votre
chef.

TISBEA.

Qui, votre matre? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!

QUINTANA.

Mon intention n'est pas de vous obir; j'ai ou dire qu'entre brigands
tout tait commun et se partageait comme entre frres...


SCNE IV.

LES MMES; MOFFETTA.

MOFFETTA.

Attends, figure de pendu! je vas te donner en frre la bndiction que
tu mrites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)

QUINTANA.

Grce, mon frre, piti! tu me romps les ctes!

MOFFETTA.

C'est pour teindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens!
laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que
ces ermites ne valaient rien! (Ils s'loignent.)

QUINTANA, se relevant.

Le butor m'a trop pitin! Si mon matre retourne au dsert, il fera
bien de le prendre  son service!


SCNE V.

QUINTANA, ANGELO, DELIA.

DELIA, qu'entrane Angelo.

Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe,
puise.)

QUINTANA,  part.

Mon matre ne me parat pas plus encourag que moi par le sexe.

ANGELO.

Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout prparer  l'ermitage
pour me recevoir?

QUINTANA.

J'y allais, matre; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.

ANGELO.

Va toujours! (Quintana s'loigne;  Delia.) Allons, encore un peu de
courage! nous sommes prs du gte.

DELIA.

Quel gte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au
lieu de me ramener  Naples, tu m'gares et m'loignes de plus en plus.

ANGELO.

Tu m'as promis...

DELIA.

J'ai pay ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.

ANGELO.

Tu as promis d'tre  moi seul.

DELIA.

Ne suis-je pas  toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble,
comme des chiens perdus dans la montagne et dans la fort, avec des
brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens
partager  Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'tre la
compagne d'un bandit.

ANGELO.

Lupo tait-il autre chose qu'un bandit?

DELIA.

Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas  gagner
pniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai jur d'tre ta
matresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.

ANGELO.

Tu me hais?

DELIA.

Je te harai si tu me contraries davantage.

ANGELO.

Prends patience, demain j'aurai une litire et des serviteurs pour te
reconduire  la ville. Viens seulement jusqu' l'ermitage de la madone
du Cdre.

DELIA.

C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes
amours?

ANGELO.

Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus  rien.

DELIA.

C'est pour cela que tu me fais peur!

ANGELO.

Si je te fais peur, tu ne songes qu' m'chapper; mais c'est en vain.
Lve-toi et marchons.

DELIA.

Non j'aime mieux mourir l.

ANGELO, menaant.

Mourir l? Prends garde de dire la vrit! (Il veut l'entraner, elle
rsiste.)


SCNE VI.

LES MMES, ESCALANTE.

ESCALANTE, masqu.

Arrtez!

ANGELO, surpris.

Qui tes-vous?

ESCALANTE, se dmasquant.

Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande aprs lui.

ANGELO.

Lupo renonce  vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.

ESCALANTE.

Je n'tais pas l quand mes compagnons vous ont lu. Ils m'ont dit que
ce soir,  minuit, on se runirait  la madone du Cdre; j'irai, et si
vous me convenez, je verrai.

ANGELO.

C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons  minuit.

ESCALANTE.

Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit
pas librement.

ANGELO.

Que vous importe?

ESCALANTE.

Elle me plat. Je la veux pour moi.

ANGELO.

Insolent!

ESCALANTE.

Vous n'tes pas mon chef encore. Jusqu' minuit, vous n'tes rien pour
moi.

ANGELO, tirant son poignard.

Alors...

ESCALANTE, le terrassant.

Rendez grce  Dieu d'avoir affaire  un chrtien, car vous seriez dj
mort, si je voulais.

DELIA.

Mon ami, dlivrez-moi. Je vous paierai une ranon princire, si vous me
conduisez hors d'ici saine et sauve.

ESCALANTE.

Venez! (A Angelo, qui se relve.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai l
des compagnons pour vous mettre  la raison, et Lupo n'est pas si loin
que vous pensez.

ANGELO  Delia.

Tu veux suivre ce manant, abjecte crature?

DELIA.

Je veux rejoindre Lupo.

ANGELO.

Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.)

DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.

Tu m'as tue!... Sois maudit!

ESCALANTE, la regardant.

Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main,
porte un sifflet  ses lvres et donne un signal.)

ANGELO.

Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient l.

ESCALANTE.

Non, je les loigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire
est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne
nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras lu! (Il
sort.)


SCNE VII.

ANGELO, seul.

Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pense
me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... O
est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle
voile de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure.
Je buvais la vie sur ton sein vnal, j'oubliais tout, j'tais ivre...
Quel rveil! Est-elle donc?... Oui, froide dj! Cette plaie est
horrible... Son regard fixe m'blouit et me brle comme une flamme...
Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflte comme une vitre
brise le ple rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'esprais que Lupo
souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes
bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux
lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache
le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les pines, fille de
joie! voil une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour
ton malheur que tu m'as rencontr! Adieu ton bain parfum et ta couche
de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A prsent tu
dormiras dans les alos acrs, sur les cailloux tranchants.

(Il rit et sanglote.)


SCNE VIII.

ANGELO, LUPO.

LUPO,  part.

Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insens? Il faut que je
l'loigne. (Haut.) Ami, allez gmir plus loin! Il me faut cette place.

ANGELO.

Vous prtendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus.
C'est moi maintenant qui rgne sur le dsert...

LUPO.

Votre raison est trouble; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu
service; je vous prie de vous retirer.

ANGELO.

Tu veux tuer quelqu'un ici?...

LUPO.

Peut-tre.

ANGELO.

Tu n'as plus le droit...

LUPO.

J'ai le droit de vider partout mes querelles particulires. J'attends
ici un ennemi.

ANGELO.

Je veux t'aider encore.

LUPO.

Je ne veux pas de tmoin.

ANGELO.

Je veux tre le tien.

LUPO, surpris, s'avanant sur lui d'un air de menace.

Pourquoi?

ANGELO.

Parce que mon sort est li au tien sur la terre. Je veux faire tout le
mal que tu feras et te suivre au del de la vie.

LUPO.

Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple  suivre!

ANGELO.

Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?

LUPO.

Je ne me demande pas o j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est
assez de vaines paroles; va-t'en.

ANGELO.

Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-tre!

LUPO.

Comment?

ANGELO.

Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrt cleste, je
rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'esprance; mais tu
restes dans le mal, et tu es bni quand mme...

LUPO.

Bni, moi!

ANGELO.

N'as-tu pas vu la madone te prsenter le Bambino et l'archange de la
tapisserie tendre sur toi son bouclier?

LUPO.

Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...

ANGELO.

Je parle srieusement.

LUPO.

Tu me prsentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine
perdue, va! Je suis celui qui ne rflchit pas, qui obit au vent qui
souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.

ANGELO.

Pourtant, quand tu blasphmes...

LUPO.

Je ne blasphme pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas
scher une herbe sur la terre ni plir une toile au ciel...--Mais je
t'ai assez rpondu, et tu m'ennuies; il faut...

ANGELO.

Tu es semblable  la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es
impatient de tremper tes mains dans le sang!

LUPO.

Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me drangent, il faut que
je sois tout  l'heure sans piti, et tu me rappelles qu'il m'en cote 
prsent d'tre cruel...

ANGELO.

Il t'en cote! Tu connais donc ce qui est mal?

LUPO.

Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fivre, et, aprs,
il semble qu'on l'ait rv.

ANGELO.

J'ai souvent rv le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le
moins coupable?

LUPO.

Je n'en sais rien. Si tu rvais le mal, c'est que tu l'aimais.

ANGELO.

Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le dtestes?

LUPO.

Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes penses! Si, comme toi,
j'avais vcu dans la science du bien, je ne serais pas tomb dans les
tnbres du doute...

ANGELO.

Et tu erres dans ces tnbres? Tu doutes, avoue-le!

LUPO.

Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.

ANGELO.

Tu crois  la bont divine?

LUPO.

C'est assez! Je te dfends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est
bon...

ANGELO.

Quoi? mme quand l'on torturait ton pre, tu n'as pas ni la justice
suprme?

LUPO.

Non, pas mme  ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en
serais-je pris  Dieu, quand le mal venait de moi?

ANGELO.

Tu n'as pas invoqu le dmon? Tu mens...

LUPO.

C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rve de ta pense. On
vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur  toi!

ANGELO, feignant de s'loigner et se cachant.

Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!


SCNE IX.

LUPO, ROLAND, ANGELO cach.

ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.

Oui, ils viennent! J'ai aperu la litire l-bas. Deux hommes d'escorte
seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un
moment. Je me suis muni d'un masque; venez!

LUPO.

Non: je suis troubl. Je ne veux pas frapper; j'craserai d'ici les
hommes et les animaux. Aide-moi  faire rouler cette roche. Si elle
manque le but, nous fondrons sur la proie.

ROLAND.

Attention, les voil! Poussez.

LUPO.

Non! c'est trop tt... A prsent! Mon pre! c'est pour toi! (Ils
poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)

ROLAND.

Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et
disparaissent.)

ANGELO.

C'est pour son pre! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne!
Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'tais cach
prs de son cadavre, je l'avais oubli... J'ai senti le froid de sa
chair... Je trane maintenant l'existence comme un rve! O suis-je
donc? Qu'est-ce que j'entends l? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il
se penche dans l'abme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de
poussire enveloppe tout... Qui vient l?


SCNE X.

ANGELO, LIVERANI fuyant.

LIVERANI.

A moi!  l'aide! On me poursuit!... Les brigands!

ANGELO, l'arrtant.

Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et
voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est  lui de le
commettre. Enfer! je te remercie de cette pense!


SCNE XI.

LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renvers.

ROLAND.

Sus! sus! il a mont jusqu'ici.

LUPO.

La peur donne donc des ailes  la vieillesse! O est-il?

ANGELO.

L, renvers, vois, mon manteau touffe ses cris; frappe-le!

LUPO.

Oui, sa vie m'appartient.

ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.

Tu hsites, allons donc!

LUPO.

Attends; il ne rsiste pas! Tuer l'ennemi  terre!... Messire Galvan,
reprenez vos esprits... coutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or
pour sauver mon pre,... mon pre qui est en prison... Rpondez!
tes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la libert  mon pre,
de la lui rendre  tout prix, et je vous fais grce!

ROLAND.

Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.

LUPO, frappant Liverani de sa dague.

Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la ranon de mon pre!

ROLAND.

Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relve.)

LIVERANI, se dbattant, carte le manteau.

Galvan! c'est lui qui m'avait dlivr... Hlas! mon fils!... mon fils! 
mon fils!...

LUPO.

Mon pre!...

ANGELO.

Il expire.

ROLAND.

Mon matre!...

LUPO.

Vengeance divine, crase-moi! (Il tombe sur le corps de son pre.)

ANGELO.

Cette fois il est perdu, j'espre! O Satan, prends-le! sois plus fort
que Dieu mme.

SATAN, ail et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.

Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le
parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans
rmission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de
la protection d'en haut.

LIVERANI, se ranimant.

Tu mens, ennemi de Dieu! La piti cleste est sans bornes, et les larmes
du coeur lavent les plus grands crimes. Ne dsespre pas, mon fils; tu
peux te racheter par la douleur, flchir Dieu par l'amour, le glorifier
par la confiance...

LUPO.

Mon pre! mon pre bien-aim! j'ai mrit les ternels supplices, ils ne
sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de
ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au
sjour des justes mon pre oublie que je suis n! Fais qu'il soit
heureux, et je ne te reprocherai pas mon chtiment. Et toi, Satan, que
j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te
dfie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se
brisant dans ma poitrine.

SATAN.

Viens, ton pre n'est plus, et il est sauv. Tu as encore du temps 
vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de
l'oubli.

LUPO.

Mon pre!... (Il le baise au front.) plutt que de t'oublier un jour,
une heure, je m'lance dans l'abme o il n'y aura plus pour moi
qu'expiation et dsespoir. (Il veut se percer de sa dague.)

LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrtant.

Jette cette pe, prends ton pre et suis-moi sous le chaume avec lui.

LUPO.

Lui rendrai-je la vie et le bonheur?

LE BERGER.

Rien n'est impossible  l'amour. (Lupo et Roland emportent
Liverani.--Ils sortent.)


SCNE XII.

ANGELO, SATAN.

ANGELO.

Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front...
C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne
saurais lutter contre lui! arrire! je ne te crains plus. Je me
repentirai, je retournerai au dsert, et je m'imposerai de telles
pnitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer
moi-mme en ce monde pour me racheter dans l'autre.

(Il s'enfuit.)

SATAN, riant.

Retourne  l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la
courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai
encore te rendre visite. C'est au dsert que je rgne sur celui qui
n'aime que lui-mme. Va, invente des supplices pour ton corps, et
persiste  croire que le sang est plus agrable  Dieu que les larmes.
Je t'aiderai  desscher ton coeur et  dvelopper par de fcondes
imaginations le prcieux germe de frocit qui fait les savants
exorcistes et les inquisiteurs canoniss. Ceci est _l'amen_ du diable,
messeigneurs les hommes!




LE TOAST


En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je
crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous
prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu' ce qu'il
vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous
dis-je, venait d'pouser la belle Juana y Mcilla y... (je vous fais
grce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort
inutiles  rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de
cette historiette.)

Doa Juana, ne sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille
en Flandre, dont les Espagnols taient matres alors, comme bien vous
savez. La Hollande, pays frontire, pays de mmes moeurs et de mmes
climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on
voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les
cussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres
termes, les bons et lourds ngociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir
la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles
fleurs bientt fltries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.

Juana, rcemment transplante sur cette terre humide, languissait dj;
dj ses beaux yeux noirs perdaient leur clat velout, dj ses joues
brillantes se dcoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est
demeure aux figures de Miris et de van der Werf. Le temps a-t-il
produit la dcomposition de la couleur dans les productions de ces
matres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de posie dans le coloris
de ces ples trangres que chez leurs vermeilles compatriotes,
cherchrent-ils  en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse 
commenter.

Malgr tout, Juana n'tait que plus touchante avec son air mlancolique
et souffrant. Le costume lgant et riche de sa nouvelle patrie faisait
admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grce
mridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'tait la plus belle
personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne
part de vanit, et le gouverneur Sneyders n'tait pas le seul 
s'apercevoir des attraits de sa femme.

Mais Juana, rveuse et triste, hassait tous ces bons Hollandais si
pais et si prosaques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux
fleuves dont les flots tides et harmonieux semblent parler d'amour aux
fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui
serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'me. Joignez
 l'influence du climat la socit d'un mari fort riche, fort sens,
fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais
fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et
tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.

Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page
qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel
de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il tait ple comme
Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionn comme
Juana; il chantait avec une voix douce et voile qui allait au coeur, il
tendait la guitare sur son genou avec une grce vraiment andalouse, et
Juana, en coutant ces vieilles romances espagnoles, si naves et si
potiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupires de soie,
car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la
patrie absente; il avait dj quelque chose de romanesque et de fier
dans le caractre, et il tait d'une noble et antique maison, ce qui,
dans ce temps-l, ne gtait rien.

Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualit de gouverneur d'un
pays frontire, plus mfiant et plus observateur qu'il ne convenait  un
bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la
tendre et belle catholique avait t leve dans de si chastes
principes, l'amour est si timide et si craintif  seize ans, enfin le
climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux
imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison
 donner de sa jalousie, ce dont il tait contrari parfois autant que
flatt; car il y a certaines liaisons pures, discrtes, mystrieuses,
qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales
infidlits. Celle-l tait pour le bon Sneyders une source de ruses
inutiles et de prcautions sans effet. Il ne pouvait pas empcher
l'change d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui
s'effleuraient  l'occasion d'un gant ramass, ou d'une coupe remplie,
ou d'un message ordonn; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec
lequel Ramire plaait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de
madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait  son chien favori,
ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait  monter sur son beau
genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare
avait un son aigre et faux, que la langue espagnole tait un patois
barbare, et que chanter des romances n'tait point le fait d'un homme;
il n'avait aucune raison valable  donner  sa femme pour lui interdire
les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal tait
sans remde, imagina ce qu'il et d imaginer tout de suite, qu'il
fallait loigner Ramire. Le hasard, ou plutt les vnements politiques,
lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un
certain dsir de vengeance bien lgitime, que le vertueux et dsesprant
amour du page lui avait inspir.

Richelieu s'tait imagin de mettre la Hollande en guerre avec
l'Espagne, et,  cet effet, il venait de faire un trait d'alliance avec
l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas  main arme. Son projet
russit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre
s'opra en 1648; mais, jusque-l, il fut fort difficile de soulever les
Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'tait
singulirement adouci depuis les leons donnes au duc d'Albe, et cette
population commerante se mfiait avec raison des suites d'une guerre
pour ses intrts, quel que dt en tre le rsultat pour sa gloire.

Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut  peine initi aux mystres du cabinet
de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rus. Il entra comme ses
confrres dans les intrigues et entama une ngociation secrte avec son
parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le
fameux sige de 1585), pour le prvenir du coup qui se prparait au
dehors. Le but des provinces hollandaises tait de sduire les Pays-Bas
espagnols et de les porter  la rvolte, afin d'viter les lenteurs du
blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des
deux nations.

Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique
hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'cres diffrends
avec le pre de Ramire; il avait gard  cette famille une rancune
profonde et semblait ne ngliger aucun moyen de la maintenir dans l'tat
de pauvret o elle tait alors rduite. Van Sneyders s'imagina lui
faire un trs-grand plaisir en lui dpchant le jeune Ramire comme
porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en
post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait  propos de
s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il
tait fort dispos, lui son matre,  ne point le rclamer au nom de la
Hollande, l'intervention assure de la France mettant  couvert toute
vengeance particulire des Flamands contre leurs despotes.

Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, charg d'une
lettre de recommandation qui devait le conduire  la prison ou  la
potence, suivant l'humeur ou les intrts du gouverneur.

Depuis plusieurs jours, il avait quitt Berg-op-Zoom pour remonter ce
grand bras de l'Escaut qui descend  Anvers; M. Sneyders, n'entendant
plus parler de lui, et esprant bien n'en plus entendre parler jamais,
se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante
que de coutume. Il soupa de fort bon apptit, remarqua plusieurs fois
que son gros joufflu de page brabanon faisait le service beaucoup plus
dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la
bire et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui
ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne
perdit aucune occasion d'tre agrable et bon mari, en disant force mal
de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages
qui jouent de la guitare.

Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit
mlancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos 
la fentre, pour ne pas voir le ciel que son poux venait de vanter et
qui, cependant, ne manquait pas de beaut en cet instant o le soleil se
couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaa elle-mme
sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touch tant de fois avec
amour, et, renfermant un soupir, elle couta d'un air distrait les
lourdes fadeurs de son poux.

--Vive Dieu! Madame, s'cria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant
que la conversation languissait, il faut que je boive  votre sant un
gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le
plus beau de mes flacons et deux verres  tige lance!

--Bien, mon fils; place cette petite table auprs de madame la
gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous tes
un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie
jaune garni de rubans rouges, avec des chausses  dentelles de Malines,
si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure
mine que ce fainant d'Espagnol, dont nous sommes dlivrs pour
longtemps, Dieu merci!

En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de
doa Juana  demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y
mouiller ses lvres ples.

--Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire
raison? Refuserez-vous de boire avec moi  la sant de notre digne
parent et collgue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidle protestant
qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de
papistes et d'idoltres! ce rude et austre magistrat qui rend si bien
la justice sans assembles dlibratives et vous fait pendre le premier
venu au-dessus des fosss de sa ville, sans qu'il y ait seulement un
bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crdit du
gouverneur et la confiance qu'il inspire!

La pauvre Juana, muette de dsespoir, coutait d'un air morne cette
gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et
l'accueil qui attendait le page  Anvers. Mais elle trouva dans sa
fiert de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse
ide, et de drober  son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle
se tourna vers Sneyders, qui s'tait appuy sur le dossier de son
fauteuil d'un air  la fois niais et mchant et, saisissant son verre
d'une main plus assure:

--Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle,
dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action
lche et d'un crime inutile.

En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de
celui de son mari, le son d'une guitare, accompagne d'une voix triste
et voile, chanta en espagnol, sous la fentre, le refrain d'une des
romances bien-aimes de Juana; cette voix ne pouvait tre mconnue un
instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur
et de dpit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de
Juana lancrent un clair de joie et de triomphe; l'clat de la sant
reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:

--Je bois, lui dit-elle,  la sant de notre parent et ami, le brave
gouverneur d'Anvers!

On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Aprs avoir rassur sa
matresse sur son sort, il s'tait enfui du chteau, et il avait
sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'et pas confi, cette
fois,  autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous
les ordres de Gaston d'Orlans qui vint combattre pour l'Espagne contre
le roi de France son frre. On assure que lorsque la paix gnrale fut
conclue, en 1648, Ramire, parvenu  un rang important dans l'arme,
rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par
politique ou par loyaut, avait refus de seconder les desseins de
Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait pri durant
la guerre, et que le page tait guri de son amour pour la belle Juana,
aprs douze annes de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais
assurer qu'en la retrouvant  la cour de l'Empereur, comme elle pouvait
tre encore jeune, belle et riche, ce qui n'a t un dfaut dans aucun
temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer;
l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu' vous de terminer celle-ci
par un mariage, si ce dnoment vous plat.




GARNIER


Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les rvolutions
des empires qui puissent servir de matire  plus d'observations
philosophiques et psychologiques, que la manire dont mon ami Garnier
devint l'amant de sa matresse.

Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modr en
politique, plein d'ides neuves et de respect pour les convenances.
C'est un garon si rang, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes;
point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique
s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement
ses jours de barbe. Son extrme propret et la douceur de ses manires
ont toujours suffi, dans le petit cercle o il vit, pour lui faire
pardonner certain penchant pour l'cole satanique. Je ne pense cependant
pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de
si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs
si simple et commune  tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il
aurait eu la modestie de s'en priver.

Non-seulement il est trs-facile aujourd'hui d'tre lord Byron, mais il
est encore trs-difficile de ne pas l'tre. Je ne parle pas des
littrateurs; s'en abstenir leur est entirement impossible. La raison
en est aise  concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que
les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans
mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles
littraires imprims depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie
prive, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se
propage de jour en jour dans tous les rangs de la socit. Le dandysme a
commenc, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rle
on boitt d'une manire assez marque; mais on a aujourd'hui des ides
plus tolrantes  cet gard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la
vocation; et dans le cas o elle serait faible, un valet de chambre bien
appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec
respect: Et que Monsieur ait la bont de se rappeler qu'il imite
Byron.

Garnier, selon ses facults, avait fait  tout cela quelques petites
modifications. La tranquillit de ses occupations et l'loignement de
son quartier ne lui permettaient pas de mpriser les hommes. J'ai dit,
d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et
dtestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il
n'avait pas de matresse, point de gastrite et possdait un seul habit.
En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les
bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier
tant d'une construction ordinaire et trs-ferme sur ses deux larges
pieds.

Quoi qu'il en soit, le sort avait rserv  cette douce et bonne
crature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible
importance dterminrent l'pisode le plus critique de sa vie. Ceux qui
liront cette histoire verront qu'il tait n pour justifier deux
proverbes opposs l'un  l'autre, et ils ne s'en tonneront pas, puisque
tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations
s'arrange toujours, quand on la consulte, pour rpondre oui et non tout
 la fois, comme, par exemple: Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient
 point  qui sait attendre. Bien suprieure en cela aux oracles
anciens, qui ne rpondaient jamais ni oui ni non.

                   *       *       *       *       *

Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuy sur son
pole teint, rflchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa
provision de bches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son
habit vert, et il disait, en secouant la tte, que ce n'tait pas l le
vritable bonheur.

Cette provision, il faut l'avouer, tait mesquine, ces livres taient
noirs et enfums, cette chandelle tait mourante, et l'habit vert tait
attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, tal sur cette chaise  demi
rompue, avec ces plis misrables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de
fte, l'tendard du dimanche! les parements vous eussent navr, le
collet vous et tir des larmes des yeux.

Ce n'est pas que Garnier n'et l'me bien place: il ne s'aveuglait sur
quoi que ce soit et n'accordait pas  un tailleur plus de respect qu'il
ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours,
n'est-il pas vrai aussi que la pauvret n'est pas faite pour les
adoucir? La mlancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un
melon mal digr ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi relle
que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un
mmoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins  un unique habit. Cela
n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la
soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour
traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle
s'accroche un instant aux lambris sculpts et aux angles des cadres
gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de th la
chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle tend dans les
mansardes, de la porte  la fentre, sa longue toile d'araigne; de
faibles rayons de soleil glissent  peine et se font jour entre ces
rseaux pais; un insecte y danse  et l au milieu d'un flot de
poussire, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y
suspend dans tous les sens.

Garnier ouvrit sa fentre. Hlas! quel beau froid il faisait! comme s'il
y avait de beaux froids quand on compte ses bches! le soleil tait sans
nuages, la terre sche et nette comme une assiette d'tain. Les voitures
allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il
tait abonn  un cabinet de lecture, et il tait plein de dsirs, plein
de sve et de fermentation, comme un drame moderne!

Et lui aussi il voyait passer dans ses rves des lgions de frles
jeunes filles, des armes d'tres angliques et des Andalouses
cheveles, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondment le
moyen ge, et lui aussi il tait l'homme de son temps, l'expression du
sicle, comme une prface nouvelle! et lui aussi il tait all aux
Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumire en robe orange.

Voil ce qui navrait Garnier. Oh! si  cette heure d'angoisse il avait
eu une voiture de remise, il serait all au bois de Boulogne, et il
aurait cherch dans la foule bigarre et tincelante, dans la grande
foule aux mille ttes, la robe orange de sa beaut. Oh! s'il avait eu un
coursier espagnol,  la fauve crinire, longue et effile comme de la
soie, au pied sonore,  l'oeil sanglant; s'il avait eu un traneau
russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les
panaches empourprs! une gondole vnitienne avec son falot sur sa tte
de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il
avait eu un dromadaire gyptien, un renne lapon, un lphant siamois!
oh! s'il avait eu cent cus!

Damnation! tous les jours le mme dner, le mme pole, le mme habit
vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des
besoins du sicle, une des consquences de la littrature?

Garnier regardait de travers un pistolet accroch  son mur, un pauvre
pistolet sans pierre, incapable de nuire  personne.

Sombre et fidle ami, s'cria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes
entrailles de fer? Quel secret mystrieux de doute et de terreur
diras-tu  l'oreille de l'homme assez os pour te poser sur sa tempe
amaigrie? Quelle vrit terrible jaillira dans l'clair de ta vieille
batterie noircie par la fume?

--Hlas! semblait rpondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je
n'ai plus de ressort, et toi-mme tu n'as pas de poudre. Une dtonation
funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma
propre mort et non de la tienne; les clats que tu recevrais dans le nez
et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser
de mes longs et cruels services.

N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantime?
Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les
prairies mailles, semblable  une bergeronnette des champs! Les
rosettes de ses escarpins taient humides de rose, de douces larmes
erraient dans ses yeux. Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous
importe?--Eh bien! oui, c'tait une lingre. O solitude de Meudon! 
jouissance du pauvre! celui qui ne vous connat pas n'a jamais ni ri ni
pleur.

Garnier prit donc son violon et commena  se frotter les mains; il joua
_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre
aussitt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se
mit  sa fentre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un
marchand de vin et fit pousser  un petit chien les plus affreux
gmissements. Garnier se sentit inond du sentiment de l'harmonie, et un
dluge de pleurs s'apprtait  le soulager, lorsqu'on tira le cordon de
la sonnette.

Un domestique en livre parut  la porte. Garnier le reconnut, c'tait
celui du jeune Trois-toiles, son ami d'enfance et son camarade de
collge. Souvent l'quipage bruyant de l'homme de plaisir s'tait arrt
 la porte du modeste tudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques
sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'tait
rendu  l'htel splendide du pre de Trois-toiles, aprs avoir, du bout
de ses gants beurre frais, soulev lgrement le marteau nouvellement
verni; ses bas de soie mouchets de crotte s'taient enfoncs avec
onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inond de vin,
Garnier avait pass de bonnes heures au bruit des verres et des
assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait
dcoch l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique,
dridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du
laquais qui venait de sonner ne s'tait prsente devant lui dans un
moment plus opportun; une lettre fut bientt ouverte. Voici ce qu'elle
contenait:


Mon cher ami, prt  partir pour, etc., o je reste trois semaines,
j'ai  te dire que, etc.

_Sign_: TROIS-TOILES.

_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de
crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais
qu'ils sont  toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.


Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut 
son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut  son habit
vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il frona les sourcils;
ses mains allrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour
en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef
dans son gousset, et au moment o il tira sa porte, en disant  Franois
de le suivre, l'ariette la plus folle s'lana de ses lvres
entr'ouvertes.

Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette
histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poire; sa famille
est de Lons-le-Saunier.

Ds que Garnier fut chez Trois-toiles, il monta  cheval. Ds qu'il fut
 cheval, il fut au bois; ds qu'il fut au bois, il chercha de ct et
d'autre la beaut qu'il avait vue aux Bouffes.

Elle passa aussitt prs de lui, trs-lentement et en voiture
dcouverte. Il la regarda  plusieurs reprises; mais il ne la reconnut
pas, attendu qu'elle avait oubli de mettre sa robe orange, et qu'elle
tait en douillette bleue. Quant  elle, elle ne le reconnut pas non
plus, quoiqu'il et toujours son habit vert, attendu que la veille elle
n'avait fait aucune attention  lui.

Garnier, depuis trois heures jusqu' cinq, ne cessa de s'vertuer de la
manire la plus affreuse pour dcouvrir une robe orange. Une lgre
averse commenait  tomber, les quipages se pressaient en grand nombre
 la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures
se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis
que les franais faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd
et humide qui dteignait leurs moustaches frises. Au moment o Garnier,
perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poire,
une robe du plus bel orange passa devant lui comme un clair. Garnier
s'arrta court, c'est--dire voulut s'arrter court; mais son cheval
tant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le
cheval, habitu  une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour
continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant  la
renverse. Il ne s'entta pas, et, levant les guides, il partit comme un
trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientt  ct de la
voiture, et de la porte Maillot  la rue de Rivoli, ce ne furent
qu'oeillades meurtrires et soupirs  la drobe.

Garnier tait bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense
fort de cheveux noirs, dont le dsordre annonait un homme suprieur,
lui avait, en dpit de ses prtentions byroniennes, mrit le surnom de
Werther crpu. Tant que le cheval de Trois-toiles pensait  ses
affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance.
Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre
ensemble, avait fini par s'accommoder  sa taille; d'autre part, la
pluie augmentait le mrite de sa dmarche.

La dame orange, de son ct, tait sche et dlibre; elle avait de la
bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu' l'occiput; bien faite
d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beauts parisiennes
qui ont leur clat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient
aller au Tuileries avec un bougeoir  la main.

Garnier lui revint  la tte au moment o, en rentrant chez elle, sa
femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu' six
heures un quart, heure, o elle fut dner en ville.

En sorte que huit jours conscutifs se passrent de la manire suivante:
 quatre heures du soir Garnier montait  cheval, allait au bois,
apercevait la dame orange, tchait de prendre le petit galop et
escortait la calche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot
jusqu' la rue de Rivoli, et pensait  lui en mettant ses pantoufles,
jusqu' six heures un quart, heure o elle allait dner en ville ou chez
elle.

Le neuvime jour il fit une pluie battante. Voil o j'attendais
Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le
parcourut: c'tait la lune rousse qui commenait.

Le pole,  demi mort de froid, supporta de nouveau le front rveur de
Garnier. L'habit vert reprit sa pose mlancolique sur la chaise rompue,
et le pistolet inoffensif fut regard de travers chaque matin et chaque
soir.

Il fallait en finir. Garnier prit une plume et crivit:

Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-tre ne
m'avez-vous pas fait l'honneur...

Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il crivit; il crivit ce
que tout le monde crit, ce qu'Adam crivait  ve, ce que vous avez
crit hier, et ce que vous crirez demain.

La dame orange fut mue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui
dfendit, dans sa rponse, de songer  elle plus longtemps. Garnier,
rempli du dsespoir le plus affreux, passa le reste de la journe sous
ses fentres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le
concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de
chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit
chien, il se prcipita aux pieds de la belle Amlie.

Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion chevele, l'amour
dramatique et quantit d'autres belles choses qui sont dans nos
habitudes. La dame le fit mettre  la porte aprs s'tre laiss baiser
la main.

Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier,
enivr de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un
rendez-vous, qui lui fut accord. A quatre heures, il monta  cheval; le
rendez-vous tait pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses
yeux taient  demi ferms pour indiquer la fatigue d'une nuit de
remords; elle s'tait penche beaucoup plus que de coutume dans le fond
de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et
l'esprance.

Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'taient
jet la dame orange  la tte, dans un cotillon de deux heures et demie,
s'arrta autour de sa voiture. Elle avait dans comme un ange; sa parure
tait la plus dlicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses
doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.

J'ai dit plus haut que deux vnements, frivoles en apparence et
entirement dus au hasard, dcidrent du sort de Garnier. En ce moment,
il tait parvenu au plus haut degr du bonheur, son toile tait  son
znith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une
tremblante plante. Son idal descendait sur la terre; et comme le
Thodore de Lope de Vga, il tait prt  tendre les bras au ciel en
s'criant: Fortune, mets un clou d'or  l'essieu de ta roue! car ici tu
dois t'arrter!

Il s'lana vers la dame orange, voulant se mler au groupe qui la
flicitait. Malheureusement, pour s'lancer, il enfona imprudemment ses
deux perons dans le ventre du cheval de Trois-toiles, qui pensait 
ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois
les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier,
convaincu, tomba la tte la premire sans se faire le moindre mal.

J'ai annonc que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de
Garnier; la vrit m'oblige  ajouter que la calche continua sa marche,
et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excs de la joie, se
rendit  l'htel de la dame orange, il trouva la porte ferme.

La dame s'tait-elle moque du pauvre garon, ou sa chute malencontreuse
l'avait-elle dgote de lui? Rien, il est vrai, n'avait motiv cet
accident; mais si elle et connu Garnier, elle aurait su que bien
rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient taient motivs.
Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour
de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les dboires les
plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour,
Garnier, voulant crire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha
dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il
ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir
rsista, puis, cdant tout  coup avec violence, il renversa toute son
encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en
plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui
menaaient de s'tendre jusqu' son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa
plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglants;
il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que
lui causa la clef qu'il avait heurte, il fit aussitt un soubresaut en
arrire. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son
paravent, plac derrire lui, perdit quilibre, et, s'abattant avec une
majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes dployes la table, la chaise,
la chandelle et Garnier.

Ceci paratra peut-tre puril au lecteur; c'taient l cependant les
plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en tait tissue, ses
dsagrments les plus lgers, se succdant ainsi sans relche,
finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent
implacable sous lequel Garnier se dbattait en vain dans le plus affreux
dsespoir.

Dprissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une
chute de cheval dans une alle sable pouvait suffire pour lui faire
perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus
revoir Amlie, et sa bulle de savon, creve par une pingle, lui remplit
la cervelle de gaz mphitique en s'vaporant dans les airs. Je ne
m'tais pourtant pas fait le moindre mal, se disait-il un matin en
regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges
estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'tait l
le mal prcisment. S'il s'tait seulement enfonc une cte, tout tait
sauv, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient
coul le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien,
dchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il
s'tait relev  l'instant mme, et il avait cru bien faire, en recevant
avec un sourire la cruelle insulte du destin.

La plus noire mlancolie s'empara de lui: jamais il n'avait t plus
compltement Byron. Pour la premire fois de sa vie, il tait en droit
de har l'espce humaine. Il renona au monde, et crivit d'une main
ferme sur la premire feuille d'une belle main de papier blanc le titre
d'un roman par lettres avec cette pigraphe:

Frailty thy name is woman.

Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes.
C'tait un gros baril de bire mousseuse. Son nez ne saurait tre
compar qu' la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait,
tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'ide
lui tait jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour
surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris  coup sr, comme dans
la chanson italienne, un effroyable ternument. Mais jamais pareille
ide ne lui tait venue. Entre deux profondes ornires, sa vie
s'coulait doucement, souleve  et l par les cahot de son gros rire.
Depuis quinze ans de mariage, il s'tait pris rgulirement de passion
pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier
qu'une fois ou deux; mais cette irrsistible sympathie n'avait pas
manqu son effet, et ds qu'il eut organis pour le printemps ses dners
priodiques  la campagne, il fallut, bon gr, mal gr, que sa nouvelle
connaissance en ft.

Me promenant un jour  cette poque dans le jardin de ce brave homme
avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dpend
ici-bas de peu de chose: que se serait-il pass le 27 juillet s'il avait
fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux
ides de mars, et aval, comme Anacron, un raisin de travers? Que
feriez-vous vous-mme si vous gagniez  la loterie?

Garnier, ne mettant point  la loterie, niait positivement la chose. Il
dtestait la littrature philosophique et s'tait opinitr toute sa vie
 s'abandonner avec confiance  ce mme hasard qui le mystifiait si
assidment. Il leva les yeux au ciel. Hlas! sa brillante toile avait
disparu. La plante de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse
dans un ther sans nuages. Un lger coup de vent fit frmir les
feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines,
s'leva tout  coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la
voie lacte; puis, s'paississant de plus en plus, elle s'arrta, comme
incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pice
d'eau; les fleurs s'panouissaient sous la rose. Un bruit sourd et
loign annona que l'air se chargeait d'lectricit; alors la nue
s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, tendit deux
sombres ailes de l'orient  l'occident. Une faible fissure, semblable 
une meurtrire profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensit.
La plante de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une
flche lance par un arc mogol, ses rayons acrs traaient du ciel  la
terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre
l'orage, et la nue, crevant tout  coup avec un fracas terrible, la
dvora et l'anantit.

La pluie nous avait forcs  rentrer dans le salon, et nous prmes
bientt place  table. Garnier, ne pouvant gurir son fatal amour, ne
manquait pas de faire la plus sotte figure partout o il se montrait. La
dame orange, il faut en convenir, le ddaignait compltement. Jamais
elle n'avait t plus  la mode.

Ce jour-l surtout, il n'avait jamais t en butte  des railleries plus
mordantes,  de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de
rhtorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodigue, est du plus grand
effet. Ce qui portait la belle Amlie  rire outre mesure, c'est qu'elle
avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses
lvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trpignement des
laquais, croassait la gaiet bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra
d'abord trs-peu sensible  tout ce qui se passait autour de lui; tout
en se dandinant  trois pieds de la table et en marchant sur sa
serviette, il se conformait scrupuleusement  ses habitudes dvorantes:
la tte penche sur son assiette, il ne laissait jamais le matre
d'htel effleurer en vain, dans sa tourne, sa crinire hrisse; et si,
par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de
se balancer  droite et  gauche en regardant ses voisins d'un air
inquiet.

Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards
s'tant pris  draisonner, le cur du village baissa la tte; il
aperut devant lui un bowl d'eau tide dont il ignorait compltement
l'usage. C'tait la premire fois qu'il sortait de son presbytre pour
dner au chteau. Aprs avoir hsit quelques moments, il prit le parti
courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en
aperut, et, charme de cette aventure, fixa ses grands yeux sur
Garnier, esprant qu'il en ferait autant. Garnier tait, de son naturel,
la plus distraite crature du monde. On le rencontrait quelquefois sans
chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait charg, dans la rue, d'un
paquet assez fort pour l'obliger  prendre un fiacre, il oubliait
infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forc d'y monter.

Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et
s'arrta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa
voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour touffer un grand clat
de rire, elle mordit prcipitamment dans une amande qu'elle prit pour
une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande
tait une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du
milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se
trouvait derrire l'enleva aussitt. Amlie n'avait pas pouss un cri;
elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en
tait aperu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards
taient sur elle, et les plus charitables des convives ne manqurent pas
de crier  tue-tte.

Impossible de faire remettre la dent funeste. Dj elle entendait
chuchoter: Madame une telle a une dent postiche. Sa beaut tait
perdue, son rgne tait pass.

Garnier la dvorait des yeux. Comme il la plaignait sincrement, lui,
que cette fatale beaut avait rduit au dsespoir! Comme il serait tomb
de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant
la ville et la campagne, pour rattacher  cette bouche adore la perle
qui en tait tombe! comme il souffrait pour elle! comme de grosses
larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque,
prenant son chle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour
y pleurer  chaudes larmes!

Amlie tait au dsespoir; son toile tait tombe dans l'immensit. De
tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la piti du monde,
et quarante ans  vivre avec une dent de moins.

La belle Amlie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour
l'Italie. Les dernires lettres de Milan annoncent que sa dent est
parfaitement remplace, et qu'elle a les noisettes en horreur.




LE CONTREBANDIER

HISTOIRE LYRIQUE


La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien
qu'elle ait la forme tranche, la simplicit laconique et le parfum
national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les
autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de
_Bug-Jargal_ a potiquement jete  travers son roman, fut compose par
Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connatre  tous les salons de
l'Europe la grce nergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_.
Parmi les plus gotes, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec
le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force,
les souvenirs de l'enfance et les motions de la patrie, que son
attendrissement l'empcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour
mme elle s'vanouit aprs l'avoir acheve. Les paroles de cette
chansonnette sont admirablement portes par le chant, mais elles sont
insignifiantes spares de la musique, et il serait impossible de les
traduire mot  mot.

L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve  l fin de
toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mlancolique et lente,
s'exhale comme un soupir ou comme un gmissement. La cadence finale du
_Contrebandier_ est un vritable _sonsonete_; il se perd, sous son
mouvement rapide, dans les tons levs, comme une fuite railleuse, comme
le vol  tire-d'aile de l'oiseau qui s'chappe, comme le galop du cheval
qui fuit  travers la plaine; mais, malgr cette expression de gaiet
insouciante, quand, d'une cime des Pyrnes, dans les muettes solitudes
ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille
lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous
spare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose
d'trangement triste, car un douanier va peut-tre sortir des buissons
et braquer son fusil sur votre paule; et peut-tre en mme temps le
hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abme.

Garcia conserva toujours une prdilection paternelle pour sa chanson du
_Contrebandier_. Il prtendait, dans ses jours de verve potique, que le
mouvement, le caractre et le sens de cette perle musicale taient le
rsum de la vie d'artiste, de laquelle,  son dire, la vie de
contrebandier est l'idal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui
embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens  la chasse,
semblait  Garcia plus nergique, plus profond et plus propre  enterrer
le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.

Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute pitaphe sur sa tombe: _Yo
que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'taient
identifis avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_.

Liszt a compos pour le piano, sur ce thme rpandu et immortalis chez
nous par les dernires annes de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui
est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Aprs une
introduction pleine d'clat et de largeur, l'air national, d'abord rendu
avec toute la simplicit du texte, passe, et par une suite de caractres
admirablement gradus, de la grce enfantine  la rudesse guerrire, de
la mlancolie pastorale  fureur sombre, de la douleur dchirante au
dlire potique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fbrile,
une noble prire admirablement encadre dans de savantes modulations,
vous lve vers une sphre sublime; mais, mme dans cette atmosphre
thre, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les
menaces, les cris de dtresse ou de triomphe, cris de la terre! vous
poursuivent. Arrach  l'extase contemplative, vous redescendez dans la
fte, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la posie
vous en retire encore; la voix mystrieuse et toute-puissante vous
rappelle sur la montagne, o vous tes rafrachi par la rose des larmes
saintes; enfin la montagne disparat et les flambeaux du banquet
effacent les cieux toils. Mille voix, pres de joie, d'orgueil ou de
colre, reprennent le thme, et les choeurs foudroyants terminent ce
vaste pome, cration bizarre et magnifique qui fait passer toute une
vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brlantes
du clavier.

Un soir d'automne,  Genve, un ami de Liszt fumait son cigare dans
l'obscurit, tandis que l'artiste rptait ce morceau rcemment achev:
l'auditeur, mu par la musique, un peu enivr par la fume du Canaster,
par le murmure du Lman expirant sur ses grves, se laissa emporter au
gr de sa propre fantaisie jusqu' revtir les sons de formes humaines,
jusqu' dramatiser dans son cerveau toute une scne de roman. Il en
parla le soir  souper et tcha de raconter la vision qu'il avait eue;
on le mit au dfi de formuler la musique en parole et en action. Il se
rcusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir
un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner
 son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rve dans
une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui
aprs tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui.


YO QUE SOY CONTRABANDISTA

_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_


INTRODUCTION

UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN

LES AMIS (Choeur).

Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
jusqu' se briser. Souffle, vent du couchant, et sme sur nos ttes les
fleurs de l'oranger! Clbrons ce jour qui nous rassemble  la mme
table dans la maison de nos pres. Heurtons les coupes de la joie!

LE CHATELAIN (Air).

Viens, serviteur qui m'as berc, verse-moi le vin gnreux de mes
collines. Tout  l'heure, les mains qui guidrent les pas dbiles de mon
enfance soutiendront mes jambes avines, et quand l'ivresse me fera
bgayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore
une fois, comme jadis: Il faut aller dormir, mon enfant.

LES AMIS (Choeur).

Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidle. Que son
front austre se dride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit
dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non
moins beau, plus aimable, et plus ternel que le maussade Cupidon. Bois,
vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu
gourmandes, afin que ton matre, priv de guide, ne puisse retrouver sa
couche et reste  table avec nous jusqu'au jour.

UN CONVIVE (Air).

O toi, ma belle fiance, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe?
pourquoi la poses-tu en souriant sur la table aprs avoir mouill les
lvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que dj s'en va
ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse.

LES AMIS (Choeur).

Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que
les tratres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera
les menteurs  se dvoiler et qui proclamera la gloire des vridiques.
Vous qui n'avez ni mauvaise pense ni secret coupable, laissez tomber
des paroles confiantes de vos bouches discrtes, comme, dans les jours
d'avril, l'onde s'chappe abondante et limpide des flancs glacs de la
montagne.

LES FEMMES (Choeur).

Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans
l'me qui ne puisse arriver jusqu' nos lvres. Et, d'ailleurs, si nous
disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en
souviendriez plus demain.

TOUS.

Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
jusqu' se briser. Souffle, vent du couchant, et sme sur nos ttes les
fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble  la mme table dans la
maison de nos pres. Heurtons les coupes de la joie!

UN CONVIVE (Rcitatif).

Craignons que le bruit de nos voix runies ne nous enivre plus vite que
le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous
lentement et verser peu  peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante.
Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces
contres, et nous dirons seulement le refrain avec lui.

L'ENFANT (Rcitatif).

Voici un air des montagnes que vous devez tous connatre et qui fait
verser des larmes  ceux qui l'entendent sous des cieux trangers.

CHOEUR.

Chante, jeune garon, chante, et qu'en te rpondant chacun de nous se
flicite d'avoir revu le toit de ses pres. Heurtons les coupes de la
joie.

L'ENFANT (Air).

La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_.

Moi qui suis un contrebandier, je mne une noble vie. J'erre nuit et
jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les
jolies filles, et quand la ronde vient  passer, je pique des deux mon
petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon
petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles.

LE CHOEUR.

_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les
jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs
flancs vermeils...

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Quel est ce plerin qui sort de la fort suivi d'un maigre chien noir
comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assur. Il semble
harass de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive  sa
patrie lointaine,  ses amis absents!

LE CHOEUR.

Plerin fatigu, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois  ta
patrie lointaine,  tes amis absents!

LE VOYAGEUR (Air).

Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point  vous. Soyez
maudits, vous qui accueillez un frre comme un mendiant; soyez oublis,
vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe
offerte au premier passant comme une aumne banale; je veux me laver les
pieds dans le vin qui ne doit pas s'chauffer par le coeur. Mauvais vin,
mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.

LE CHOEUR.

Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos
pres, toi qui te vantes d'tre un des ntres, qui renverses dans la
poussire la coupe de la joie et le vin de l'hospitalit?

LE VOYAGEUR (Rcitatif).

Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et  cause
de cela personne ne me reconnat. Si j'tais arriv  vous dans l'clat
de ma splendeur passe, vous fussiez tous accourus  ma rencontre, et la
plus belle de vos femmes m'et vers le vin de l'trier dans une coupe
d'or. Mais je marche seul, sans cortge, sans chevaux, sans valets et
sans chiens; l'or de mon vtement est terni par la pluie et le soleil;
mes joues sont creuses par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le
poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du
monde. Qu'avez-vous  me regarder d'un air stupfait? N'avez-vous pas de
honte d'tre surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleur par
vous  cette heure?

Allons, qu'on se lve, et que le plus fier d'entre vous me prsente son
sige, auprs de la plus belle d'entre vos femmes.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Passant, tu prends avec nous des liberts que nous ne souffririons pas
si ce n'tait aujourd'hui grande fte en ces lieux. Mais, comme aux
ftes de Saturne il tait permis aux valets de braver leurs matres, de
mme en ce jour consacr  l'hospitalit nous consentons  entendre
gaiement les facties d'un plerin en haillons qui se dit notre cousin
et notre gal.

LE VOYAGEUR (Chant).

Le plerin qui vous parle n'est plus votre gal,  mes gracieux htes.
Il fut votre gal autrefois,  vous qui heurtez les coupes de la joie.

LE CHOEUR.

Et quel est-il maintenant? Parle,  bizarre tranger, et porte  tes
lvres avides la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR (Rcitatif).

Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni
patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant,  enfants
de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en
entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus
fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

tranger, ta prsomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un pote de
carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du
genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point
boire, amuse-nous  jeun, de tes dclamations, tandis que nous allons
vider les coupes de la joie.

UNE FEMME (Rcitatif).

O mon cher fianc!  mes amis!  mon seigneur le chtelain! cet homme
dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mrite votre
pardon, car il a dit, en mme temps, qu'il tait le plus malheureux des
hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais
de l'engager  nous raconter son histoire.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Allons, plerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe,
raconte-nous tes malheurs, et notre joie les coutera avec piti pour
l'amour d'elle.

LE PLERIN (Rcitatif).

Chtelain, j'ai autre chose  penser qu' te divertir. Je ne suis ni un
improvisateur, ni un trouvre, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je
ris en moi-mme d'un rire lugubre et dsespr en voyant les turpitudes
et les misres de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien  raconter. Toute
l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_

LA HERMOSA (Rcitatif).

Infortun, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le
donc,  mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnatre ses traits altrs
par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme
en rve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aim.

DIEGO (Rcitatif).

Hermosa, votre piti est obligeante; je veux tre le cousin du diable si
j'ai jamais rencontr cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous
apparut en rve, ce fut  coup sr un rve sinistre  la suite d'un
mchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens
quitte de ma colre, car le regard qu'il attache sur vos belles mains
commence  me faire trouver le bragance amer.

TOUS (Choeur).

S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les
coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille
chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine
dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.

L'ENFANT (Rcitatif).

D'une voix timide, la tte nue et un genou en terre, devant monseigneur
j'ose ouvrir un avis. Cet homme a t attir vers nous par le refrain de
ma chanson. Quand j'ai commenc  chanter, il suivait la lisire du bois
et se dirigeait prcipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son
oreille a sembl frappe de sons agrables, il est revenu sur ses pas;
deux ou trois fois il s'est arrt pour couter, et quand j'ai eu fini
de chanter il tait prs de nous. Il dit qu'il est des ntres, que vous
l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma
chanson, et s'il la dit tout entire sans se tromper, nous ne pouvons
pas douter qu'il soit n dans nos montagnes.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Soit. Tu as bien parl, jeune page, et je t'approuve parce que la
Hermosa sourit.

LE CHOEUR.

Tu as bien parl, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le
chtelain t'approuve. Que l'tranger chante ta chanson, et qu'il heurte
avec nous la coupe de la joie!

LE VOYAGEUR (Rcitatif).

Eh bien, j'y consens. coutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je
brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!...

LE CHOEUR.

Bravo, il sait parfaitement la premire syllabe.

LE VOYAGEUR.

Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier.

LE CHOEUR.

Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela.

LA HERMOSA.

Laissez-le continuer, il a la voix belle.

LE VOYAGEUR (Air).

Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mne une
douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le
clocher d'or de la cathdrale. J'aime toutes les belles filles de la
valle, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que
toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui
repose l-haut sous les vieux cdres, sous le jeune gazon, ma pauvre
soeur! Ah! ma vie s'est coule dans les larmes.

DIEGO (Rcitatif).

Que dit-il? et quelle trange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur
qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur
la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitt? Hermosa, sa voix
est pure, mais sa cervelle est bien trouble.

LA HERMOSA (Rcitatif).

O mon Dieu! j'ai ou parler d'une certaine Dolorie dont le frre...

DIEGO.

Hermosa, ta piti est trop obligeante. Que cet aventurier chante la
chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec
Satan, son cousin.

LE CHOEUR.

Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la
chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Laissez-moi, laissez-moi. La mmoire m'est revenue. J'avais ml deux
couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.)

Moi qui suis un jeune chevrier, je vis  l'aise sur la montagne, je n'ai
jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les
gracieuses filles de la valle, et je cueille la gentiane bleue pour
leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le
soir approche, quand l'Anglus sonne, quand la nuit descend, j'appelle
mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes
montagnes! A moi,  moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_.
Adieu, les jolies filles.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Bien chant, plerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas mme
une variation. Tu as chang le thme. Allons, essaie encore, car ta voix
est belle, et ton imagination est plus fconde que ta mmoire n'est
fidle.

LE CHOEUR.

Qu'il chante et qu'il mouille ses lvres pour reprendre haleine, mais
qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la
joie.

LE VOYAGEUR.

Moi... moi... attendez! oui, m'y voil. (Il chante.) Moi, qui suis un
joyeux colier, je mne une folle vie. Je bats nuit et jour le docte
pav de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir
aprs les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit
orageuse, dans la nuit perfide, mre des erreurs et des dceptions; dans
la nuit infernale, mre des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe,
ce n'est pas cela...

DIEGO (Rcitatif).

Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout  l'autre,
il invente, il ne se souvient pas.

LE CHOEUR.

Silence, silence, coutez; il a la voix belle.

LE VOYAGEUR.

(Il chante.) Et quand un docteur de l'universit vient  se croiser avec
moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie
le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pdant noir, et je me
sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pdant noir, voici la
rcompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.

LE CHOEUR.

Bravo! la chanson m'amuse, chantons et rptons avec lui son refrain
capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pdant noir, _aye, aye_, dis adieu
aux jolies filles.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays,
et j'en suis fort aise, car la tienne me plat; mais tu sais notre
march. Il faut en venir  ton honneur si tu veux vider avec nous la
coupe de la joie.

LE CHOEUR.

Courage, plerin. Mouille tes lvres encore une fois, mais dis la
chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent;
voici ma mmoire qui s'veille, coutez. Moi... moi... J'y suis...

(Il chante.) Moi qui suis un amant infortun, je pleure et je chante
nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la
ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidle,
mais quand mon rival vient  passer, je plonge mon stylet dans son sang
noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pdant. O
monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe
matresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'gare, j'ai perdu
la mesure... toujours le second couplet se mle au premier et dans mon
impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte
Hermandad vient de ce ct; rentre dans ta gane, poignard teint d'un
sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye,
aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille.

LE CHOEUR.

_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Encore, encore, plerin, tu t'gares avec tant d'adresse qu'il est
impossible que tu ne te retrouves pas de mme. Cherche encore.

LE CHOEUR.

Cherche encore, mouille tes lvres et dis la chanson du pays si tu veux
vider la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR (Rcitatif).

Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est grave dans ma
mmoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel,
et puis en un sang noir...

LE CHATELAIN.

Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous
saurons, par nos libations, conjurer les esprits de tnbres.

LE CHOEUR.

Poursuis, poursuis, chanteur inspir! Bravons les esprits infernaux;
remplissons les coupes de la joie!

LE VOYAGEUR.

(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mne une affreuse vie; je
me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me
hasarde  la lisire des forts pour cueillir quelques fruits amers et
saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont
dchirs; mon front est sillonn comme celui de Can; ma voix est rauque
et terrible comme celle des torrents qui sont mes htes; mon me est
dchire comme les flancs des monts qui sont mes frres, et quand
l'heure fatale est marque  l'horloge cleste pour le lever de l'toile
sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et
l jusqu'au coucher de l'toile, je marche, je cours  travers les
rochers,  travers les pines,  travers les prcipices  la suite du
fantme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche  travers la
tempte....

(Rcitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne rptez pas le refrain? Vous
loignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires,  qui en
avez-vous?

LE CHATELAIN.

Plerin, si c'est l le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le
dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton
humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier....

LE VOYAGEUR.

Eh bien! tu as peur?

LA HERMOSA, bas, regardant le plerin.

Il est beau ainsi!...

LE VOYAGEUR, clatant de rire.

Ah! ah! en vrit, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces
braves champions, tous ces buveurs intrpides, les voil plus ples que
leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le
voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparat 
moi, je la vois... Je l'attends, coutez ce qu'il chante.

(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mne une superbe vie,
je tiens l'ennemi bloqu dans la montagne, je le serre, je l'puise, je
le presse, je l'gare, je l'enferme dans les gorges inexorables,
j'anantis ses phalanges effares, je dchire ses bannires sanglantes,
je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire,
et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire,
victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent  demi bris par les
balles.

LE CHOEUR.

En avant, mon noir cimier, victoire  mon panache bris par les balles!

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Il a bien chant, ses yeux tincellent, sa main brlante fait
bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu
l'as gagne, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu' la
nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.

LE CHOEUR.

Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu' l'aube
nouvelle les coupes de la joie.

LE VOYAGEUR.

Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. coutez ce
couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mne une vie prilleuse,
j'erre de la ville  la montagne et j'enlve les jolies filles pour les
emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers;
et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient  passer sur ma
tte..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de
malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des
funrailles...; retourne  ton nid sur l'if du cimetire, sur la tombe
de la victime, sur l'paule du spectre...

(Rcitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore
tromp peut-tre: en voulez-vous un autre?

(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et
jour sur la montagne; je donne l'hospitalit aux plerins, je les
console, et j'expie leurs pchs et les miens par la pnitence... Et
quand la lune se lve, quand le chamois brame, quand les astres
plissent, je tombe  genoux sur la bruyre dserte et j'lve ma voix
suppliante...

(Prire.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prostern dans le
silence du dsert. Splendeurs de la nuit toile, soyez tmoins de ma
douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prire et de
pardon, vous qui nagez dans l'or des sphres clestes, vous qui passez
sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles tincelants
des constellations, pleurez, pleurez sur moi; rptez mes prires;
recueillez mes larmes dans les vases sacrs de la misricorde; portez
aux cieux mon calice, et flchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le
Dieu Bon!...

Eh bien, eh bien! j'ai chang; le mode vous plat-il ainsi? Allons, le
refrain et ensemble! A moi qui suis un pnitent noir, merci, merci,
voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHOEUR.

A toi,  toi, pnitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Si Dieu t'absout, plerin, la justice des hommes ne doit pas tre plus
svre que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lav de tes crimes par
les larmes du repentir, sois consol de tes maux par la libation de la
joie.

LE VOYAGEUR.

Mes crimes! mon repentir! votre piti! Non pas, non pas, mes bons amis;
la chanson ne finit pas ainsi: coutez encore ce couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un pote couronn, je me raille de Dieu et des
hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie,
j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme
pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et
puis un autre pour la pnitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que
je tienne la rime? Et quand l'ide vient  manquer, je fais vibrer les
grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les
sots. Rsonne, rsonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux
paroles; rsonne, rsonne: au diable la raison! vive la rime!

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Te moques-tu de l'hospitalit, barde audacieux? N'as-tu pas un chant
facile, une mlodie complte? Depuis une heure nous t'coutons
navement, soumis  toutes les motions que tu nous commandes, et 
peine as-tu lev vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix
de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-mme! Chante
donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la
coupe de la joie.

LE CHOEUR.

Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prire de l'Ermite.

Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des mes simples; Dieu des jeunes
coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armes, et toi, Marie,
appui des braves! Dieu des anachortes, et toi, Marie, source de larmes
saintes! Dieu des potes, et toi, Marie, mlodie du ciel! coutez-moi,
exaucez-moi. Soutenez le plerin, conduisez le voyageur, prservez le
soldat, visitez l'ermite, souriez au pote, et, comme un parfum ml de
toutes les fleurs que vous faites clore pour lui sur la terre, recevez
l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour...

Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans
le ton et dans la mesure? Du courage, coutez comment je module et
comment je rsume.

(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chvres
de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un colier, je
brlerais tous mes livres de la Facult pour un baiser  travers la
jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers
de ma belle pour un soufflet appliqu  un pdant. Moi qui suis un amant
tromp, je vendrais mon me pour un coup d'pe dans la poitrine de mon
rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les
amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire.
Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du
triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un
pnitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une
heure de fivre potique. Et moi enfin qui suis un pote, je donnerais
toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'clair de l'inspiration
divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse
la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un
voile de deuil s'tend sur ma tte maudite, sur mon me fltrie; l'ange
de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; perdu, haletant, fatigu,
je flotte entre la lumire et les tnbres, entre la foi et la doute,
entre la prire et le blasphme, et je retombe dans la fange en criant:
Hlas! hlas! le voile noir! Hlas! hlas! o sont mes ailes?

LE CHOEUR.

Hlas! hlas! le voile noir? hlas! hlas! o sont mes ailes?

LE CHATELAIN (Rcitatif).

Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!

DIEGO.

Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.

LA HERMOSA.

Il a mieux chant qu'aucun de nous. Plerin, accepte cette branche de
sauge carlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi.

LE VOYAGEUR.

Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la
fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de
sang; le spectre m'attend  la lisire du bois; adieu, chtelain
crdule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de
vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel;
chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et
le vin du pays encore plus. (Il chante.)

Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons;
adieu les jolies filles.

(Il s'loigne.)

LE CHATELAIN (Rcitatif.)

Voil un homme trange!

DIEGO.

C'est un bandit, courons aprs lui, jetons-le en prison.

LA HERMOSA.

Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges
descendront du ciel pour dtacher ses fers.

L'ENFANT.

coutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le
croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; coutez sa voix qui
tonne du haut de la colline.

LE VOYAGEUR, sur la colline.

(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mne une noble vie,
j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et
je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient  passer, je
pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye,
aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies
filles. (Le choeur rpte le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.)

DIEGO (Rcitatif).

Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son
manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il
te sa fausse barbe et qu'il ne dguise plus sa voix; c'est Jos, c'est
le fameux contrebandier, c'est le damn bandit; et moi, capitaine des
rondes, qui tais charg de l'arrter!... Courons, mes amis, courons...

LE CHATELAIN.

Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut
bachelier, amoureux et pote, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande
par esprit de parti.

DIEGO.

Ou par suite d'une histoire de meurtre.

LA HERMOSA.

Ou par suite d'une histoire d'amour.

LE CHATELAIN.

N'importe, il s'est bravement moqu de toi, Diego; mais en nous raillant
tous, il a su nous mouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que
rien ne trouble ce jour de fte, ce jour consacr  remplir et  vider
les coupes de la joie!

LE CHOEUR.

Que rien ne trouble ce jour de fte et vidons les coupes de la joie!
(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.)

CHOEUR FINAL.

Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent
jusqu' se briser! Souffle, vent du soir, et sme sur nos ttes les
fleurs de l'oranger! Clbrons ce jour de fte, heurtons les coupes de
la joie!

LE VOYAGEUR, dans le lointain.

Amen.

TOUS ENSEMBLE.

Vive la joie! Amen.




LA RVERIE A PARIS

A LOUIS ULBACH


Excellent ami, je vous avais promis une tude sur les squares et jardins
de Paris, autrement dit sur la nature acclimate dans notre monde de
moellons et de poussire. Le sujet comportait un examen srieux,
intressant, que j'avais commenc; mais la maladie a dispos de mes
heures, et ce n'est plus une tude que je vous envoie; c'est une
impression rtrospective que je dois avoir la conscience et l'humilit
d'intituler simplement: _La rverie  Paris_. C'est qu'en vrit je ne
sais point de ville au monde o la rverie ambulatoire soit plus
agrable qu' Paris. Si le pauvre piton y rencontre, par le froid ou le
chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que,
dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, _s'il
connat son bonheur_, un mortel privilgi. Pour mon compte, j'aime 
reconnatre qu'aucun vhicule, depuis le somptueux quipage jusqu'au
modeste sapin, ne vaut, pour la rverie douce et riante, le plaisir de
se servir de deux bonnes jambes obissant, sur l'asphalte ou la dalle, 
la fantaisie de leur propritaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris;
mes facults intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connatre les
dtours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie t _nourri_.
Aujourd'hui que de grandes perces, trop droites pour l'oeil artiste,
mais minemment sres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans
nos poches, sans nous garer et sans tre forcs de consulter  chaque
instant le commissionnaire du coin ou l'affable picier de la rue, c'est
une bndiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien
couter et sans rien regarder, tat fort agrable de la rverie qui
n'empche pas de voir et d'entendre.

C'est encore un danger, j'en conviens, que d'tre distrait au milieu
d'une grande ville qui n'est pas oblige de s'occuper de vous quand vous
ne daignez pas prendre garde  vous-mme. Paris est loin d'avoir trouv
un systme de vritable scurit qui sparerait la locomotion des
chevaux de celle des humains, et qui russirait  supprimer, sans
prjudice pour les besoins de l'change, ces voitures  bras dont je
veux me plaindre un peu en passant.

Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont
causs par un seul homme attel  une mince charrette, qui n'a pu se
mettre  l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hter, ni se rfugier
sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre
homme pris dans le fragile brancard qui ne le protgerait pas un instant
si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrire,
souvent  droite et  gauche, se trouvaient pousses par le mouvement
d'avance ou de recul d'un quipage rcalcitrant. Il serait broy comme
un fagot. Mais s'il court un danger extrme, des centaines de pitons
plus ou moins engags dans cette bagarre ne sont gure moins exposs. Et
la perte de temps dans un temps o l'on dit,  Paris comme en Amrique:
Time is money! quelques vieux troubadours disent encore: Le temps,
c'est l'amiti, c'est l'amour, c'est le dvouement, c'est le devoir,
c'est le bonheur. On ne s'occupera gure de ces esprits dmods; mais
que ceux qui ne songent qu' la richesse et qui prdominent dans la
socit nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas
perdre un quart d'heure, soit  pied, soit en voiture,  tous les
carrefours de notre aimable cit. On a bien trouv le moyen de supprimer
les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les
attelages humains?

Esprons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrs; mais tout
marche quand mme et profitons, en attendant mieux, des vritables
amliorations dont nous pouvons dj nous fliciter.

J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent prils qu'ils
courent encore dans Paris, y bnficient dj de la compensation de cent
mille joies intimes et relles. Quiconque possde cette prcieuse
infirmit de la proccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un
paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je
ne sais quelle influence particulire qui ne se rencontre point
ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas  en disconvenir. Nulle part
le charme propre aux climats temprs ne se manifeste mieux (quand il se
manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirs ou nacrs des tons
les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques
follement bigarres, l'amnit de son fleuve ni trop troit ni trop
large, la clart douce de ses reflets, l'allure aise de sa population,
 la fois active et flneuse, sa sonorit confuse o tout s'harmonise,
chaque bruit, celui de la population marinire comme celui de la
population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution
merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou  Rouen, les voix et le
mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur
l'eau:  Paris, la vie est partout; aussi tout y parat plus vivant
qu'ailleurs.

Il est donc trs-doux, pour quiconque peut jouir du moment prsent, de
se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers  cette
ville folle et sage, o l'imprvu a toujours tabli son rgne, grce aux
habitudes de bien-tre que chacun y rve et  la grande sociabilit qui
la prserve des luttes prolonges. Paris veut vivre, il le veut
imprieusement. Au lendemain des combats il lui faut des ftes: on s'y
gorge et on s'y embrasse avec la mme facilit et la mme bonne foi. On
y est profondment egoste chez soi, car, dans chaque maison, un petit
monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre
tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les
boulevards, traversez les jardins publics: tous ces tres vulgaires ou
pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences
gnrales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque
fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des
intentions par la dmarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus,
l'illustre tranger qui disait avoir du plaisir  se jeter dans les
foules de Paris pour s'entendre dire  chaque instant par ceux qui le
coudoyaient ou le poussaient involontairement: Pardon, monsieur!

Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins
publics, et tout  coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons
pens  quelque chose en ayant l'air de ne penser  rien. Impossible de
marcher, mme dans une ville amusante et charmante, sans rver un espace
illimit, les champs, les valles, le vaste ciel tendu sur l'horizon
des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux.

Le nouveau jardin vallonn et sem de corbeilles de fleurs exotiques,
c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la dcadence classique et
le jardin anglais du commencement de ce sicle, perfectionns en ce sens
qu'on en a multipli les mouvements et les accidents afin de russir 
raliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limit. Rien de
moins justifi, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont
s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Mme,
dans les espaces plus vastes que Paris consacre  cette fiction,
n'esprez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des
roches de Fontainebleau ou des collines boises de l'Auvergne, la plus
mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignor des mandres de
l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance
de pntration que les plus somptueuses compositions de nos
_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la cration,
n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des
endroits o personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez,
vous trouverez!

Mais si vous voulez voir le jardin _dcoratif_ par excellence, vous
l'aurez  Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante.
C'est du dcor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du dcor
adorable et merveilleux. La science et le got s'y sont donn la main;
inclinez-vous, c'est un jeune mnage.

Le monde vgtal exotique qui, peu  peu, nous a rvl ses trsors,
commence  nous inonder de ses richesses. Chaque anne nous apporte une
srie de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute dj
les herbiers et troublaient les notions des classificateurs perdus,
mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin.
Les nombreuses serres de la ville de Paris possdent un monde de
merveilles qui s'accrot sans cesse, et o d'habiles et savants
horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la
conservation et de la reproduction propres  chaque espce. Je
n'oublierai jamais ce que j'ai vu l comme dans un rve des _Mille et
une Nuits_. Mais ce sanctuaire est ferm au public, qui en est ddommag
par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de
vitraux, ces matres jardiniers-botanistes savent donner aux lves
sortis de leurs mains. Ces lves sont devenus robustes et luxuriants
quand ils les livrent  la dcoration des palais, des squares et des
jardins publics. Dj ils ont mis en plein air, durant l't,
d'admirables vgtaux qui n'avaient orn encore que les grandes serres
vitres dites _jardins d'hiver_. Ils ont tudi le temprament de ces
pauvres exotiques qui vgtaient perptuellement dans une chaleur
factice; ils ont dcouvert que les uns, rputs dlicats, avaient une
vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystrieux, ne
supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux
qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les
animaux, les vgtaux sont susceptibles d'ducabilit, et un moment
viendra, je n'en doute pas, o plus d'un qui se fait prier pour vivre
chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volont[1].

  [1] La gothermie ou manire de chauffer les terrains avec des briques
    et autres moyens artificiels, est une ingnieuse dcouverte rcente;
    l'hydrothermie ou arrosage  l'eau chaude est due  M. Andr, auteur
    d'excellents travaux scientifiques et pratiques.

Nous aurons donc gratis sous les yeux,  toute heure de la belle saison,
des formes tropicales, peut-tre des fougres arborescentes, dj
faciles  transporter en serre malgr leur ge respectable de plusieurs
centaines de sicles, des orchides splendides, des lataniers colosses,
des fts de colonnes vgtales dont la vieillesse semble remonter 
l'ge de la flore des houillires, des feuilles sagittes de dix mtres
de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre plante, des
feuillages colors dont l'clat effacera celui des fleurs, des gramines
plus semblables  des nuages qu' des herbes, des mousses plus belles
que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons
de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis 
la porte de tout le monde.

Arrtons-nous ici; rvons un peu, puisque, le premier tonnement pass
et la premire admiration exprime, nous voil emports par
l'imagination dans les mondes lointains, dans les les encore dsertes,
dans les solitudes ignores d'o le naturaliste courageux et passionn
nous a rapport ces trsors au pril de sa vie. En fait de prils il ne
faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales,
du nuisible apptit des animaux sauvages et des cannibales indignes,
dont certains sont friands de chair blanche  la sauce tomate; les
plantes elles-mmes ont parfois des moyens de dfense plus prompts et
plus directs,  preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte
naturellement d'une bue argente, visqueuse, qu'on peut toucher, mais
toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre
contact avec la peau donne la mort.

Rassurez-vous; celle-l ne sortira pas de sa prison de verre. Nous
errons donc  quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des
jardins dcoratifs qui bientt doivent, dit-on, le surpasser. La riche
dcoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps:
trop de contres diverses, trop de pays trs-diffrents et trs-loigns
les uns des autres ont contribu  cette ornementation fabuleuse qui se
prsente l comme un rsum artistique de la cration. Nous courons
ncessairement de l'un  l'autre sur les ailes de l'intuition, et,
frapps, honteux de la quantit de choses que nous ignorons encore, nous
sommes pris du dsir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour
voyager avec plaisir et avec fruit.

Croit-on que cet instinct de curiosit, veill dans des tempraments
aussi lgers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne
soit pas une vritable dcouverte faite par le progrs  son propre
bnfice? Le progrs n'y a pas song; il est de sa nature de marcher un
peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir o il va.
Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il
la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par dsoeuvrement, sans
savoir  quoi elle est bonne. Un matin, le got des fleurs s'empare de
lui et entre comme un lment essentiel dans la civilisation. On veut
des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beaut
des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde.

Pendant une saison, on veut des arodes et pas autre chose; un peu plus
tard, il ne faut parler que de fougres ou de bgonias tachets. Enfin,
au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a form et rpandu
partout un muse d'histoire naturelle trs-beau, trs-prcieux,  la
porte de presque toutes les bourses,  la merci de tous les regards. Le
progrs du luxe a travaill pour celui de la science. L'art s'en est
ml puissamment. Il a duqu l'oeil du public en lui montrant des
groupes o la grce a prsid au choix des formes et  l'arrangement des
masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumire et ce
que signifie en ralit le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses
de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges presses le
baquet o plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps o l'on me
disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et
courantes de la fontaine Arthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien
du papyrus, et de l lui viennent mille notions sur le pass, depuis ces
premiers essais jusqu' ceux de toutes les matires vgtales qui
peuvent remplacer le _chiffon_, dj si cher et si rare, bientt
introuvable. Mille autres plantes veillent les notions gographiques,
d'o dcoulent toutes les autres notions scientifiques, sociales,
conomiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voil
l'enfant du peuple initi au besoin de connatre, de trouver et d'agir,
par le frre oublieux de la misre, par le luxe! La France n'est pas
encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont
dpenss en dtail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas l de
quoi rver?

Voil pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si
vite plus vivant que vous-mmes. Il n'a pas votre sant, ni mme votre
activit soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se
distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent
pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint ple
qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous.

A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne
voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Dj les grands centres
suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localits, et puisque
vous ne faites pas des coles gratuites, faites des jardins, faites des
thtres, donnez des concerts, des ftes, ayez des muses. Il n'est si
petit coin qui ne puisse fournir des matriaux intressants et
relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le
sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon  Paris.

Quitterons-nous les jardins dcoratifs sans rver auprs des dlicieux
bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rle dans nos
_embellissements_? L'eau, clarifie par le mouvement prcipit, est
toujours une musique et une lumire dont l'art ne peut rompre le charme.
L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son
clat et sa voix.

J'ai vu des artistes naturalistes vritablement furieux contre ces
jouets ruineux qui prtendaient leur rappeler la nature, et qu'ils
traitaient de puriles et monstrueuses contrefaons. Qu'on nous
apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec
leurs tourbillons d'eau imptueuse, ou que l'on nous rende les tritons
souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de
Frascati, toutes les folies du rococo, plutt que ces grottes postiches
et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai,
toutes les lois du got, tout le sentiment d'une gnration que l'on
prtend rendre artiste et savante! Ils taient indigns et nous n'avons
pu les calmer.

Partagerons-nous leur colre? Non, il y a entre le rel et le convenu,
entre l'art et la nature, un milieu ncessaire  la jouissance
sdentaire du grand nombre.

Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les
sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les
enchantements de la perspective particulire aux grands accidents de la
montagne et de la fort, du lac et du torrent, qu' travers les fictions
de nos thtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en
prsenter des spcimens rels; il faut se borner  copier un dtail, un
recoin, un pisode. Je ne puis vous apporter l'Ocan, contentez-vous
d'un rcif et d'une vague. Ce dtail ne gagnerait rien  centupler 
prix d'or ses proportions dj notables; il ne serait pas plus vrai.
Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce
rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils taient
bien plus coteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique
de marbre ou de bronze, qui ne ralisait pas davantage le style antique
de la posie, des jardins et des temples grecs. Ils ont form longtemps
un style  part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il
faut laisser o il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite
n'ont plus rien  nous dire,  moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV
et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pense de notre
poque vise  nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a
dbarrasss des ftiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la
comprendre et de l'aimer pour elle-mme. Ce que nous voulons apprendre
aujourd'hui  nos enfants, c'est que la grce est dans l'arbre et non
dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle
sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-mme a
sa physionomie, sa couleur, sa plante chrie dont les enroulements lui
font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin
de symtrie et de revtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter,
avec une habilet amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et
leurs poses monumentales, aises ou fantasques. Plus tard, si nos
enfants voient comment la vraie nature procde, ils ne la goteront que
mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux
et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la
petite plante grle que l'on a cultive sur sa fentre, et que l'on
voit, puissante et grandiose, s'panouir dans sa patrie.

Quittons les jardins dcoratifs. Ce soir, tout en rvant, nous irons
peut-tre  l'Opra ou  quelque ballet des thtres de feries; nous y
verrons les fantastiques effets de la lumire lectrique, crer sous nos
yeux une nature de convention bien autrement infidle que celle des
jardins, clairs, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune.
Est-ce  dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la
peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumire colore si intense
m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me
fait monter jusqu' ces autres mondes, o des astres, blouissants et en
plus grand nombre que dans le ntre, embrasent de leurs rayonnements des
paysages indescriptibles.




TABLE


                        Pages
  LA COUPE                  1
  LUPO LIVERANI           113
  LE TOAST                219
  GARNIER                 233
  LE CONTREBANDIER        261
  LA RVERIE A PARIS      299


IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie,

RUE BERGRE, 20, A PARIS.--16162 5.





End of the Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast;
Garnier; Le Contrebandier; La Rverie  Paris, by George Sand

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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