The Project Gutenberg EBook of Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, by 
Jean Doublet

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Title: Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur
       Publi d'aprs le manuscrit autographe avec introduction,
       notes et additions

Author: Jean Doublet

Editor: Charles Brard

Release Date: September 30, 2013 [EBook #43849]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DU CORSAIRE

JEAN DOUBLET

DE HONFLEUR

LIEUTENANT DE FRGATE SOUS LOUIS XIV

PUBLI D'APRS

LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE

AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS

PAR

CHARLES BRARD

[Marque d'imprimeur: P D]

PARIS

LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER

PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1887

Tous droits rservs.




INTRODUCTION


I

Jean-Franois Doublet[1] naquit  Honfleur au milieu du dix-septime
sicle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se
retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville
natale,  ct de ceux des autres enfants de Franois Doublet et de
Madeleine Fontaine, ses pre et mre. Il rsulte de l que l'on n'a
point d'autre moyen pour dterminer cette date inconnue que d'accepter
l'indication fournie par Doublet lui-mme lorsqu'il parle de son ge 
l'poque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,
dit-il, lorsque brlant d'accompagner son pre au Canada il se cacha
dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la
fortune et les esprances de sa famille. D'aprs cette donne, il faut
reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.

L'obscurit qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement
pas sa parent. Les registres municipaux, les minutes des anciens
tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de
famille nous ont mis  porte de recueillir sur elle des informations
nombreuses et prcises. On en pourra juger par les notes dj publies
dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore 
donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les
renseignements biographiques ou gnalogiques qu'une recherche patiente
nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matriaux.

Doublet appartenait  une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui
comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis
le commencement du dix-septime sicle. Lorsque, souponn de piraterie
et interrog d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques
II,--Doublet rpondit: Monseigneur, je suis de bonne naissance, il ne
se vantait aucunement, il nonait simplement la vrit. Il paratrait
mme que les emplois en la possession de sa famille, ou la proprit de
la moiti d'une sergenterie et garde-noble situe en la fort de
Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit
noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il
est qualifi d'cuyer dans l'acte du dcs de sa femme[4], mais ce
dtail est de peu d'importance.

C'tait l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, matre
Franois Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de
l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et quipa des navires,
rva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mre,
Madeleine Fontaine, tait fille d'un Jacques Fontaine dcd vers 1652
et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, mari  Guillaume de
Valsem, tabellion royal en la vicomt d'Auge, fils d'Olivier de
Valsem, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, chevin de 1626
 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,
chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier
chevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, prsident
et receveur du grenier  sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la
vicomt de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant
en 1650.--Son aeul paternel avait pous Marguerite Auber, et tait
ainsi entr dans l'alliance d'une famille trs-considre parmi les
bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont
fait connatre des documents des XVIe et XVIIe sicles. Un Nicolas Auber
tait procureur-sindic des bourgeois en l'anne 1550. Le bisaeul
maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les
fonctions de receveur du duc d'Orlans pour le domaine de Roncheville.
Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'an et Jacques Auber le jeune,
furent receveurs des deniers municipaux de l'anne 1621  l'anne 1674;
leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses
pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le got qui rgnait
au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des
Rocquettes, tait premier chevin en 1672; un autre cousin,
Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au sige de
l'amiraut, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau
gnalogique, le nom de plusieurs de ses frres et de ses soeurs.
Doublet, comme on le verra, n'a donn que trs-peu de renseignements sur
sa famille. Le devoir de son biographe tait donc sinon de rechercher 
fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de
prsenter quelques notes  ce sujet. Nous pourrions nous en tenir l.
Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines
indications dj donnes et de suivre les ramifications de la
descendance de Doublet, nous ajouterons les dtails qui suivent.

Jean-Franois Doublet se maria  Saint-Malo en 1692. De son union avec
Franoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui
vint au monde en cette ville vers la fin de l'anne 1693, et fut leve
 Honneur o sa mre s'tait fixe au milieu de la famille de son mari.
A l'ge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet pousa Me
Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant gnral en la vicomt de
Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands
aiss qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils
un officier du roi, en lui achetant une charge  laquelle d'importants
privilges taient attachs. L'achat de cet office pour un modeste
marchand de dentelles ou de draperie a t en partie--soit dit en
passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui dtenaient
encore les principales charges du bailliage de Honfleur  l'poque de la
rvolution.

Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq
enfants. Un seul nous intresse particulirement parce qu'il nous
fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu' nos jours. Ce fut
Franoise-Marguerite-Rose Quillet, ne  Honfleur, le 25 dcembre 1712.
Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir  la
bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner  celle-ci
accs dans la noblesse. En effet  vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose
Quillet pousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, cuyer,
sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mrite de nous
arrter un moment.

Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui teint faisaient jadis quelque
figure. Leur race tait ancienne et elle tait, ce semble, assez
vigoureuse;  la fin du sicle dernier, elle formait quatre ou cinq
rameaux qui s'taient tendus aux environs de Honfleur. La tige nous en
est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les
armateurs honfleurais du quinzime sicle et non dans la noblesse
qu'elle avait jet ses racines. Ainsi, certaines pices des archives
municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi
les conseillers-lus de la cit en l'anne 1499. A ses cts figurent
d'autres bourgeois du mme nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le
premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, avocat
de la communaut. Mais il est certain qu'en ralit il exerait la
profession de marchand-armateur, qu'il faisoit, ainsi que s'exprime un
ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par
mer. Il fut anobli par lettres-patentes de fvrier 1522, et ses fils,
Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donn
 leur pre[9]. A une poque antrieure  cette date, les Naguet avaient
fait l'acquisition d'une terre situe en la paroisse de Pennedepie. On
connat bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir
sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de
Honfleur  Trouville, au milieu d'un vaste verger,  deux pas d'un
moulin qui, depuis plus de trois cents ans, fait de bled farine. La
faade, avec ses cordons de briques de couleur claire mlangs de
cailloux noirs poss en damier, a encore bon air, sinon grand air. A
l'intrieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a t
chang. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et
que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la
famille, ils ne s'y trouveraient point logs suivant leur rang.

C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue
Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].
Ce dernier, nomm Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord
dans la marine royale, puis il entra au rgiment d'Auvergne. Il en
sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus
tard lieutenant de MM. les marchaux de France. De son mariage il eut un
fils qui, le 5 octobre 1767, reut comme son pre et comme son aeul le
prnom d'Alexandre. Notre poque a connu cet Alexandre de Naguet de
St-Georges menant  Honfleur une existence trs retire et tant soit peu
trange. Le rameau qu'il reprsentait s'teignit en lui quant au nom. Il
ne laissa qu'une fille. Ses arrire-petits-enfants portent de nos jours
des noms qui appartiennent  la haute noblesse. Ce sont Madame la
marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andign. Or, ces deux
noms reprsentent dans la ligne fminine la descendance du corsaire
normand Jean-Franois Doublet.


TABLEAU GNALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET

  RICHARD AUBER
  receveur du domaine de Roncheville.
  |____________________________________________________
  |                                         |         |
  JACQUES AUBER L'AN                      NICOLAS   MARGUERITE AUBER
  receveur de la ville, de 1621  1657;     AUBER     p. 1 Franois
  pousa en 1619, Suzanne Esnault.          |         Doublet; 2
  |__________________________               |         Constant Patin,
  |             |           |               |         procureur du roi
  FRANOISE     JACQUES     JEAN-BAPTISTE   LOUIS     en l'amiraut.
  AUBER         AUBER       AUBER           AUBER         |
  p. Olivier   marchand,   procureur en    Sr des        |
  Sanson, Sr    receveur    l'amiraut.     Rocquettes;   |
  du Monarque,  de la ville                 chevin de    |
  capit. de     de 1657                    1670  1673.  |
  navire.       1660, de                                  |
  |             1670  1674.                              |
  |_________________________                              |
  |                        |                              |
  OLIVIER SANSON           JACQUES SANSON             CONSTANT PATIN
  capitaine de navire;     capitaine de navire.       avocat du roi en
  p. vers 1680,                                      l'amiraut.
  Catherine Godard.
  |
  |
  MARIE FRANOISE SANSON
  morte en 1752; p. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.
  |
  |
  MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES
  p. vers 1751, Jean-Baptiste Lelivre, capitaine de navire.
  |
  |
  CHARLES-LOUIS LELIVRE
  capitaine de navire, mort en l'an VI; p. en 1785, Henriette Libart.
  |
  |
  PIERRE-CHARLES LELIVRE DES HOGUES
  (1786-1859), contrleur des Douanes.


  FRANOIS DOUBLET
  p. vers 1620, Marguerite Auber.
  |
  |
  FRANOIS DOUBLET
  apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;
  p. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)
  |____________________________________________________________
  |               |         |                    |            |
  LOUIS DOUBLET   JEAN-     JEAN-FRANOIS        CONSTANT-    JACQUELINE
  Matre          BAPTISTE  DOUBLET              FRANOIS     DOUBLET
  apothicaire,    DOUBLET   lieutenant de        DOUBLET      bapt. 22
  receveur de     clerc     frgate, n en       bapt. 31     janvier
  la ville en     tonsur.  1655; p. en 1692,   mars 1660.   1666.
  1695.                     Franoise Fossard,
                            morte en 1722.
  __________________________|_________________________
  |                               |                  |
  JEANNE-ROSE DOUBLET             MARIE-MADELEINE    FRANOISE-LOUISE-
  ne  St-Malo en 1693; p.      DOUBLET            MARGUERITE DOUBLET
  en 1712, Thomas Quillet,        bapt. 27           bapt. 10 fvrier
  conseiller du roi, lieutenant   aot 1699.         1704.
  gnral de la vicomt de
  Roncheville, mort en 1726.
  |___________________________________________________________
  |                       |           |           |          |
  FRANOISE-MARGUERITE-   REN-       NICOLAS-    JEAN-      JEAN-
  ROSE QUILLET            FRANOISE   FRANOIS-   BAPTISTE   THOMAS
  ne en 1712; morte en   QUILLET     THOMAS      QUILLET    QUILLET
  1764; p. en 1733,      ne en      QUILLET     n en      n en
  Alexandre de Naguet,    1714.       n en       1716.      1722.
  cuyer, sieur de                    1715.
  Saint-Georges, mort
  en 1758.
  |_____________________________________________________
  |            |                           |           |
  FRANOISE-   ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE    ANDRE-     ROSE-HENRIETTE-
  AIME        DE NAGUET DE ST-GEORGES     ALEXANDRE   LISABETH
  ne le 18    officier au rgiment        ne le 28   p. en 1772
  juin 1734.   d'Auvergne, n en 1739,     novembre    Ch.-Franois-
               mort en 1773; p. en 1765   1742.       Gabriel Dandel,
               Thrse-Victoire Quillet,               cuyer-seigneur
               morte en 1777.                          d'Asseville.
  _____________|____________________________________
  |                             |                  |
  ALEXANDRE DE NAGUET           ALEXANDRE DE       VICTOIRE-CONSTANCE
  DE ST-GEORGES                 NAGUET DE          DE NAGUET DE ST-G.
  chevalier de St-Louis, n     ST-GEORGES         ne le 21 janvier
  le 5 octobre 1767, p. Dlle   n le 5 mai        1772, p. Jacques
  Chauffer de Barneville.       1770.              Foubert.
  |                                                |
  |                                                |
  VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE                      LISABETH-ANTOINETTE
  DE NAGUET DE ST-GEORGES                          FOUBERT
  p. M. de Pieffort.                              p. Georges-Marie
  |                                                de Pracomtal
  |
  BLANCHE DE PIEFFORT
  p. M. le marquis de Croix.
  |___________________________________
  |                                  |
  Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT    Mme LA COMTESSE D'ANDIGN


II

Le dtail des voyages de dcouvertes et des essais de colonisation o la
Normandie engagea durant deux sicles la fortune de ses marins et de ses
armateurs manque  l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant
survcu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au
Brsil,  la Floride, sur les ctes des futurs Etats-Unis, sur le banc
et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages
des tmoignages non douteux, on n'a pas encore montr le lien qui les
rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet
s'ouvre par des renseignements d'un grand intrt. On y voit les
ngociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de
commerce extrieur et de colonisation. La compagnie d'associs agit pour
son propre compte et avec ses seules ressources. Le crateur de
l'entreprise, anim de l'esprit de son temps et de son pays, avait su
runir des sommes importantes et faire partager  ses amis l'esprance
d'un succs certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme
dans tant d'autres entreprises de cette poque, l'initiative prive
s'user, faiblir et finalement se dcourager, faute de protection. La
relation de Doublet n'en tablit pas moins la chane non interrompue des
traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses
pratiques de navigation comme au temps o Champlain tait venu lui
demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.

A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse
carrire qu'il devait poursuivre pendant prs de cinquante annes. Quand
l'heure du repos eut plus tard sonn, quand assis au foyer d'un voisin
qui avait comme lui navigu dans le golfe et les bouches du
Saint-Laurent, long les banquises de glace des mers du Nord, mesur du
regard Tnriffe, chapp aux pirates de Sal et combattu les frgates
d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veille par ses rcits,
l'auditoire l'exhortait  les crire. Quoique trs peu clerc, le
corsaire se mit  l'oeuvre, il voulut satisfaire sa famille et ses
intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent pri de leur
laisser un manuscrit de ses voyages. Il travailla sur ce qui lui
restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile  tenir la
plume qu' manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commena sa
narration. Tour  tour volontaire, matelot, second capitaine au
commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de
barques longues, enfin lieutenant de frgate, il n'eut qu' voquer du
fond sa mmoire des souvenirs dj lointains pour se remettre de nouveau
en mouvement, pour raconter ses croisires et ses stratagmes, numrer
ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,
Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres
personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.

Doublet raconte avec simplicit, avec bonhomie, sans prtention d'aucune
sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues
explications. Il est sincre, crdule, impartial et bavard. Il abonde en
digressions. Il s'embrouille dans des priodes interminables; ses yeux
si attentifs  observer les constellations rgulirement monter et
descendre les degrs de la vote cleste, sont impuissants  surveiller
l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui
tait plus familier que l'art d'crire. D'ailleurs il fait ds les
premires pages l'aveu de son inexprience. On aurait donc mauvaise
grce  lui reprocher son ignorance des procds de composition les plus
simples. Il y a plus d'intrt  considrer le _journal_ de Doublet
comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un dtail
expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.

Esprit mthodique et laborieux, Doublet s'tait initi aux pratiques du
pilotage,  la connaissance des mares, des bancs, des courants, des
cueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il
explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait
pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un
modeste mais prcieux auxiliaire des chefs d'escadre. Mme avant d'avoir
satisfait aux examens exigs, on le citait  Dunkerque comme un pilote
des plus habiles. Les capitaines Delattre et Paneti, Jean Bart et
d'autres commandants se disputaient  qui l'embarquerait  son bord.
Cette faveur est l'loge de celui qui en tait l'objet, mais au point de
vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans
cet empressement  s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais
qui passe pour expriment, combien les officiers de la marine royale
taient alors trangers  la science du pilotage et  celle de
l'hydrographie? Rpandre l'instruction pratique dans la classe des
officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problmes
que Colbert eut  rsoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la
marine. Comment parvint-il  doter la France d'un enseignement fcond et
durable? C'est ce qu'a rvl une suite d'tudes rcemment publies, o
se trouvent rassembls les faits les plus prcis et les plus
nouveaux[11]. On y peut apprcier la sollicitude du puissant secrtaire
d'Etat secondant l'initiative prive et sa persvrance  exposer aux
intendants dans des instructions nombreuses et tendues ses vues de
rforme et de progrs. Justement dsireux de voir prosprer la petite
cole cre  Dieppe par le bon abb Denys, Colbert la prit sous sa
protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.
Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la
fondation d'coles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les
ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes  l'tranger.

On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,
choisir l'cole de Dieppe, et il ne passera point inaperu que son
professeur, l'abb Guillaume Denys, surpris autant que flatt des succs
de son lve se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualit de
rptiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualits
brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en
lui les mrites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout
cet hritage de connaissances que les nobles et gentilz mariniers de
Honfleur avaient mis  profit depuis le XVe sicle. En rsum, le vrai
titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre ds
le dbut de sa carrire, c'est qu'il tait un pilote, c'est--dire le
guide sr de ces vaisseaux btis  grand frais et qui taient l'objet
des soins incessants de Colbert.

La vie de Doublet se partagea en deux priodes distinctes: dans l'une,
officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances
diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques
longues connues alors sous le nom frgates, il fut l'adversaire
redoutable du commerce ennemi. Au temps o se prparaient les grands
armements de guerre, Doublet rentrait au port o l'on pouvait tenter les
entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les
particuliers  armer en course, Doublet tait des premiers  offrir ses
services et bientt il prenait la mer sur une fine frgate. C'est ici
l'poque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle o l'on le
voit s'lancer sur les convois et les amariner, porter l'pouvante sur
les ctes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en
1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son
quipage et brla un village de trente maisons.

Doublet est  Brest  l'heure o Seignelay surveille l'arrive de la
flotte de Tourville et presse les armements destins  la restauration
des Stuarts. Il est accueilli dans l'tat-major du ministre; sa longue
pratique des ctes de la Manche et de l'Ocan lui permet de s'y faire
une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve
tendu.

La guerre finie, Doublet recouvrait sa libert d'action. On louait ses
services au moment du besoin, on le licenciait la campagne termine non
sans toutefois le rcompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant
de frgate qu'il a obtenu ne le mnerait  rien, que ce brevet n'tait
pas de nature  le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce  ce
grade et s'adonne au commerce. Il apparat alors dans les colonies
espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honntet mais peu
endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir
d'user de son crdit pour djouer les fraudes des Juifs et des
Marocains. Par certains traits de son caractre droit et ferme o le
pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer
parfois  Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de
le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des fltes de
Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignit et l'lvation de
ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de
Danemark. On ne lira pas avec moins d'intrt les autres pisodes qu'il
a pris plaisir  raconter au milieu de dtails sans nombre: tels sont le
bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincrit de
sentiment singulire, le portrait de ce juge qui pesait les sacs 
procs, la dfense du consulat de la Havane et cent rcits ingnieux ou
bizarres.

Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste  faire
connatre comment prit fin la carrire de ce marin. Comme il le dit, il
accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le
_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'quipage, et
arm  Marseille pour un voyage de dcouvertes dans les mers du Sud.
L'expdition dura plus de trois annes et elle se termina le 22 avril
1711. Quant au commandant Doublet, rsolu  ne plus retourner sur la
mer, il se retira  Honfleur. Afin de jouir des privilges accords aux
officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se
fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de
capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orlans. Il
dcda le 20e de dcembre 1728 et fut inhum dans l'glise de
Barneville-la-Bertran[12].

Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions
le lecteur de parcourir les rcits qui suivent. La composition, nous
l'avons dj dit, n'en vaut gure mieux que le style, mais le caractre
du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,
dans l'action mme, les qualits qui ont attir sur lui l'attention des
premiers marins de son temps. Doublet, n dans un rang obscur, fut
intrpide, clair, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait  la
promptitude de la dcision, la fcondit de ressources et l'habilit de
l'excution. Aussi attach  ses devoirs qu'attentif  faire observer
une exacte discipline, il se montrait svre sans tre rigide, d'un
courage pouss jusqu' la tmrit, plein de bon sens et d'honntet. En
outre il savait porter les sentiments de l'honneur  un haut point et ne
point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime  penser que si
ce marin et vcu un sicle plus tard, au milieu des vnements qui ont
transform la socit, la fortune l'aurait appel dans de nouvelles
routes. La solide barrire qui sparait les officiers proprement dits
des officiers mariniers s'tant abaisse, on peut prsumer avec quelque
certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de
vaisseau des armes navales de la Rpublique.


III

Le manuscrit original du journal que nous publions est conserv  Rouen
dans les archives dpartementales de la Seine-Infrieure. L'minent
archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a
t rencontr par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et
en fit don au dpt dpartemental.

C'est un registre grand in-folio, d'un papier verg fort,  dos et
couverture de parchemin. Les feuillets pagins de 1  136 et de 1  65
sont sans rglure. Chaque page porte une marge de 30 millimtres et
renferme 40 lignes environ. L'criture est fine, nette, trs-lisible. On
en pourra juger par le spcimen que nous prsentons. C'est la signature
de Doublet  l'poque mme o il se dcida, lui le plus simple et le
moins ambitieux des hommes,  raconter le bruit qu'il avait fait dans le
monde.

[Illustration: signature de Doublet]

Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,
indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur
lui-mme d'une premire rdaction. D'ailleurs Doublet expose dans une
note (n 46) qu'il avait gar l'original de ses voyages.

Le manuscrit se divise en deux parties. La premire, dont nous avons
principalement  nous occuper forme le texte de la prsente publication,
elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales
que l'auteur a places de loin en loin pour indiquer soit les dates de
ses embarquements, soit les passages principaux de son rcit. Nous les
avons supprimes en raison des erreurs chronologiques qu'elles
contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des
chapitres.

Sur deux points nous nous sommes carts du texte du manuscrit: la
chronologie et la division du rcit. Les dates, en effet, sont fautives
en plusieurs passages; nous les avons rtablies  l'aide des documents
du dpt de la Marine. La narration de Doublet offre trs peu d'alinas;
l'auteur a crit quatre ou cinq pages, c'est--dire la valeur d'au moins
cent cinquante lignes, sans coupures tranches. Nous avons cru  propos
de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.
On y a galement introduit une ponctuation qui fait absolument dfaut
dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des
deux points et du point et il les place au hasard.

Pour l'tablissement du texte, nous avons d nous proccuper de
l'orthographe, qui est des plus dfectueuses. Nous l'avons maintenue
malgr les irrgularits, les bizarreries qu'elle prsente et parce
qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs crivains du dix-septime
sicle. Elle offre du reste plusieurs particularits curieuses. On
remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la
suppression frquente des consonnes doubles, une hsitation  distinguer
le genre des substantifs, une incertitude  fixer l'accord des verbes,
enfin un effort constant  conformer l'orthographe  la prononciation.
Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par
un _ez_, l'__ de la dernire syllabe se prononce gnralement comme un
__ ferm: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire crit ces
finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'__
ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande
qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les
mots: _asses_, _alles_, _nes_, _difficultes_, pour _assez_, _allez_,
_nez_, _difficultez_. Quant  l'orthographe des noms de personnes et de
lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en
avons autant que possible rtabli la forme exacte dans les notes.

Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde
que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le
journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une
quinzaine de cartes colories reprsentant les principales rades et
baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que
Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le
voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis  la voile au mois de novembre
1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les
ctes du Brsil le 24 juillet suivant, mouillait  Montevideo le 8 aot,
reconnaissait l'le des tats en dcembre, passait  une cinquantaine de
lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception
(Chili) le 20 janvier 1709. Aprs un sjour d'un mois, Doublet reprit la
mer et toucha successivement  Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,
Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son
journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et
faisait voile pour la France. Il dbouquait du dtroit de Lemaire le 12
janvier 1711 et arrivait  Cayenne le 3 mars. Parti de cette le le 22
mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, et s'est
trouv, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que
j'tois plus de l'avant que le vaisseau.

Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annonc au ministre
de la marine par M. Clairambault, ordonnateur  Lorient[14]. Ce navire
apportait des matires d'or et d'argent montant  la somme de 635,000
piastres. Il avait  son bord, parmi plusieurs personnages de
distinction, un seigneur espagnol nomm Don Manuel Feyro de Fossa,
porteur de riches prsents offerts au roi et  la reine d'Espagne par
l'vque de la Conception[15].

A la suite de ce journal de bord, o il y aurait  glaner plus d'un fait
intressant, Doublet a transcrit deux pages intitules: _Relation de la
nouvelle dcouverte des les Cebaldes et  quoy elles pourroient estre
utiles_[16]. Il y dclare que s'il tait moins en ge et que le roi lui
voult accorder la permission d'habiter ces les, dont l'tat lui
paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y tablirait, il y
fonderait un poste commercial, veu que l'on en pourroit retirer de
grandes utilites.

Doublet s'arrte sur ce rve qu'il caressait alors que depuis dix annes
il avait renonc aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la mme
vivacit, la mme rsolution qu'il apporta dans les tentatives de
colonisation par lesquels dbutent les rcits qui suivent.




JOURNAL




AU LECTEUR


Amy lecteur, sy j'ay la tmrit de travailler  ce petit ouvrage ce
nest par aucune vanit mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs
d'un Dieu tout puissant, qui du nant dont nous sommes formes il luy a
pleu me donner des forces pour soutenir  autant de fatigues et
advantures qui me sont arrives ds ma tendre jeunesse jusqu' la fin de
mes voyages: depuis l'ane 1663 jusqu' 1711. Ce nest donc que pour
satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent pri
de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je
m'y suis apliqu, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincrit
que ma mmoire a p y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay
faitte de ce qui m'est rest de mes journaux, desquels j'ay perdu la
plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivs, comme la suitte
en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser  mes
foibles styles et mauvais dfauts dans cette espesce de relation, veu
que je n'ay eu aucunnes tudes que celles pour ma profession de naviger.
Et n'ayant en ve que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre
quantit d'avantures et remarques que j'ay ves et qui feroit un trop
long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que
simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bont de pardonner mes
deffauts tant sur les mots mal apliques et discours mal aranges ainssy
qu' l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.
Etc.

Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que
vous m'avez tmoign de l'empressement que je vous laisse un receil de
tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant
l'espasce de quarante neuf anes sur les llments du vaste Ocxan, je
me suis vollontiers rsoult  vous donner cette satisfaction, mais je
vous ritre ma prire que de ne me pas exposer  la critique de ces
beaux esprits qui ont leu quantit de belles relations quoy que la plus
part sont flattes et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le
ridiculle par mes sincrites et raports simples et autant fidelles que
je vous les laisse. Etc.




CHAPITRE PREMIER

Colonisation des les Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la
colonie.--Voyage  Qubec; excursion chez les Iroquois.--Voyage  Terre
Neuve; naufrage.--Promenade  Londres.--Doublet est pris par un corsaire
d'Ostende.--Voyage au Sngal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres
voyages.


Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon
pre,[17] que Dieu aye  sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,
restant encore saize bien vivants, et en tat avec son pouze
d'augmenter, n'ayant enssemble que mdiocrement des biens en fonds et sa
profession pour pouvoir lever une aussy nombreuse famille, mon pre se
dtermina de s'intresser dans une grande entreprise d'une socit avec
des Mrs. de Paris et de Roen, dans le dessain d'tablir une colonie aux
lles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du
Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions
et pattentes du Roy, avec des privilges accords et de porter dans
l'cusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs
masses et le dit cusson remply de textes de Griffon etc., tenant 
fief et relevance  sa Majest. Et il fut permis  mon pre de changer
les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma
mre.

Et pour commencer, mon pre fut dput de passer en Holande pour y faire
l'achapt d'un navire, du port de trois  quatre cents thonneaux, qui fut
nomme le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs
outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour
travailler  la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des
huiles. L'on jugea  propos d'y joindre  cette despence un autre navire
de cent cinquante thoneaux nom _le Grenadin_ et l'armement de ces deux
navires se comenssa  Honfleur en 1662 avec beaucoup de prcautions, et
en outre les quipages une augmentation de vingt cinq hommes destines
pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui
est leurs saison, puits viennent abondamment  terre dans les bayes avec
leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et
les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et
tombent morts; puis on leur lve la peau et on en hache les chairs pour
les rduire en cretons dans des chaudires, puis l'on entonne les
huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le
verez cy-aprs.

Il faut venir au principe de notre dpart de Honfleur en fvrier 1663,
que mon pre chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le
_sainct Jean_, Brengier sur _le Grenadin_ tant disposs  partir d'un
beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon ds le
matin pour assembler les quipages. Mon pre fit clbrer une grande
messe  la jette dans son navire atandant la mare. Les parents et amis
y assistrent pour prendre cong les uns des autres, et quelqu'uns
restrent sur le navire pour acompagner mon pre jusque vis--vis la
chapelle de Notre Dame de Grce o il se faut absolument se quiter,
lorsque les navires ne se doivent pas arester  la rade.

Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et
trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me
couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier
lors de la sparation: Embarque embarque tous ceux qui doivent
retourner  terre, les dernires chaloupes vont partir. Et je ne rem
pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis 
l'agitation du navire jusqu' sept ou huit heures du soir qu'un nom
Jean L'espoir qui toit contre maistre vint pour se coucher dans sa
cabane o j'tois. Etant fort fatigu il se jetta de son long sur moy,
qui me fit crier: Vous m'crasez. Et il se releva en grondant: Qui
est-ce qui sets mis dans ma cabane? Et je me fits conoistre. Il me
prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon pre qui toit
couch ayant est fatigu. Il fut trs-surpris en me voyant et il me
demanda d'un ton de colre pourquoy je n'tois pas al  terre avec les
autre. Et je luy dits que je m'tois endormy, et envie de faire le
voyage avec luy. Il parut trs fasch et dits que si nous rencontrons
quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit
aporter  souper dont je meng d'aptit sans me sentir meu de la mer,
et puis il me fit coucher  ses costes et il fut contrainct de me
laisser faire le voyage n'ayant pas rencontr d'ocasion pour me
renvoyer.

Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traverse qui fut
longue, nous n'arrivasmes qu' la my-may  la grande ille Brion que nous
nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port
qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge o estoient
une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dants de Bayosne y avoit faits
hiverner, et qui avoient bien russy  la pesche des loups marins soubs
la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre
proche de Canceau,  l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit
maistre absolu de nos illes comme tant adjecentes et proche de luy. Les
susdits Basques atendoient leur navire comand par le capitaine Jean
Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire
pendant l'est sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils
avoient faittes. A l'abord mon pre fit planter une grande croix sur le
plus haut cap de l'entre du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les
navires tirrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand
feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de
l'quipage  faire des logements seulement couverts avec des voiles, et
l'autre partye du monde disposoient les batteaux et chauffants pour
faire la pesche des morues au sec.

Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus  comodit proche
de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin
d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient
destins, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit
avoir commandement portant qualit de lieutenant de mon pre. L'on
dcouvrit l'endroit le plus comode,  deux lieux et demie loign du
port o nous tions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt
pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui toit pesant par
un bateau qui dbarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage
nomm l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'tois je remarqu bien
que le dit sr Gagnard toit plus propre  la chirurgie qu' gouverner,
en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en
divertissoit plusieurs  faire la chasse  tout gibier qui y ets
abondant et dont la pluspart des jours s'couloient  la bonne chre et
ne mnageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs
syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint
au port et en advertis mon pre qui se transporta sur l'habitation et
nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le
tournrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il
n'en vit que trop les mauvais effects.

Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel
parut trs surpris de nous voir ainssy tablir, et que mon pre luy
dclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux
morues seulement, aprs quoy il retiroit tous ces hommes  moins qu'il
ne voulust nous cder un tiers des huilles des loups marins qu'ils
feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dpescha une
chaloupe o il mit son fils pour donner advis  Mr Denis qui toit 
Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande
chaloupe  luy et alla  son abord, sans faire compliment, usa de
menaces et puis fit plusieurs protestations et procs-verbaux et s'il
n'avoit est beaucoup infrieur en force d'hommes on en seroit venu aux
mains, mais mon pre quoyque trs prompt luy reprsenta qu'il falloit
examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice  qui auroit plus
de fondement, et aprs le tout examin le Sr Denis aquiessa que les gens
basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues
manqurent  la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus
qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont
toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems 
faire les tablissements et que dans l'ane suivante on trouveroit de
grands avantages par les huilles qu'on esproit faire pendant l'hiver,
et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches
et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de
partir sur la fin de septembre, un navire  moiti charg et l'autre
avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de
dcembre 1663.

L'on commena  rquiper nos deux navires, la socitt ayant de grandes
esprances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de
mars 1664; nous fusmes trs mal traitts par des vents contraires, et
n'arivasmes que  la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et
ayant tir du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos
habitants, n'y aucun des basques. Mon pre dpescha deux hommes portant
de l'eaudevie  ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur
aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir
quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.
Mais nos deux hommes tant revenus raportrent n'y avoir touv aucuns
hommes, ayant trouv les portes des maisons arires ouvertes et que les
vents y avoient pouss les neiges de dans et dont il y en avoit 3 
quatre pieds de haut n'tant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr
Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il toit aim et
auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit tre
quelque forban, qui auroit fait ces dsordres peu aprs nos dparts,
enfin on ne sceut que prsumer. Et mon pre demeura dans une grande
consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs
outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit
presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil o
il fut rsolu d'aller  l'ille Perce, o les morues y restent plus de
tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donn lieu  de
bonnes esprances et nous arivasmes  l'ille Perce vers la my-aoust.
Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous
raconta avoir pass avant nous  l'ille Madelaine et que, n'y ayant
trouv non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party
de venir  l'ille Perce, o il avoit apris que nos gens avoient mont
dans deux de nos barques  Qubec peu aprs nos dparts pour France; ils
s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de
vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent
piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et
dont tous se dispercrent sur chaque des navires qui toient l
prsents. Mon pre les fit assembler en prsence des capitaines et fit
dresser le raport de leurs dclarations, et dont il n'y aloit pas moins
que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis  ruine une
aussy bonne entreprise sy elle avoit est bien seconde. Enfin l'on
pescha ce que l'on peut de morues jusqu' ce que la saison obligea de
nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette socit et
les navires furent vendus  l'ancan. Voil un beau commencement de
voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable pre accabl de pertes
et chagrins, et les soutenoit avec grande rsignation que je luy
entendois souvent dire: Seigneur que votre saincte volont soit faite.
Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au rcit de
tous nos citoyens qui l'on connu et regrett, mais toujours puny de
malheurs dans toutes ses entreprises.

En l'ane 1665, mon pre fut demand par la compagnie du Canadas[23],
lesquels luy proposrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler 
Qubec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallit de
commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire
creuser un minne de plomb que l'on avoit dcouverte depuis peu dans les
costes de Gaspre[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes
engags  ce subjet, comme aussy un ingnieur mineur allemand de nation,
et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages
de la dite compagnie, qui fourniroit gnralement tous les instruments
et vivres ainsy que les barques ncessaires. Mon pre avoit 3000 fr. par
an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingnieur avoit
4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres  proportion.
Mon pre accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes
cy-devant. Lorsque le navire fut  la rade du Havre prest  partir, une
chaloupe vint pour y porter mon pre qui se tenoit tout prest; je fits
sy bien en sorte que je le gagn et ma mre pour me laisser aler avec
luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le
fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire
extrmement embarrass par 18 cavales et deux talons des harnois du
Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;
dans l'entre pont toient quatre-vingts filles d'honneur pour estre
maries  nostre arrive  Qubec, et puis nos 70 travaillants avec
quipage formoit une arche de No.

Notre traverse fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix
jours pour arriver au dit Qubec. Mr. de Tracy[27] toit vice-roy, Mr.
de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
Chesne-Aubert[30], commissaire gnral de la compagnie. Lorsque mon
pre eut communiqu ses ordres, on quipa une barque de 70  80
thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le ncessaire pour les
minnes. Le 13, nous arivasmes et nous dbarquasmes au dit Gaspe, et
nous travaillasmes  nos logemens et fourneaux. Ds le 28e, nous
commencasmes de perer dans le roc du cost du midy qui toit la
premire dcouverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
faisant leur feu pour leurs chaudronnes mirent une de ces roches 
servir de chenet, il en dcoula du plomb qu'ils trouvrent aprs
l'tainte de leur feu et en aportrent  Mr. De la Chesne, qui l'envoya
en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
beaucoup de ce mtail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
le feu  la dite mine aprs l'avoir creuze de 32 pieds en profondeur et
nous eusmes deux homme tuez et un nom Doguet, de Rouen, qui eut les
deux jambes amportes et trois autres lgrement blesss, fautes  iceux
de n'avoir voulu autant s'loigner qu'on leur avoit indiqu. A deux
pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouv huit
pouces et 4 lignes de face. Cependant aprs qu'on l'eut fait sauter et
dcouverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au nant,
ce qui dcouragea le sieur Vreiznic notre ingnieur, disant que toutes
les minnes qu'il a peres seulement sur deux  trois lignes de la
surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
pied de face sans compter les vaines esparces en divers endroits.

Du 15e au 24e septembre l'on pera du cost du Septentrion. Il se trouva
 la surface, aprs avoir ost les terres de dessus le roc, cinq pouces
une ligne; et aprs que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
pertes ny blesss de nos hommes. Nous eusmes quelques esprances de
mieux russir ayant touv dans la surface neuf pouces et trois lignes,
et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien  reproche, le 28e
octobre il fut ouvert du cost du couchant, ou dans la superficie
marquoit seulement 2 pouces 1/2 et  20 pieds fonds rien. La saison nous
obligea de nous retirer  Qubec, n'tant munis de vivres ny de bons
logemens pour rsister aux grands froids et neiges nous fusmes
contrainct d'abandonner, n'ayant pas retir plus de huit  neuf milliers
pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqus sur le
mesme bastiment qui nous avoit aports, et la minne mina la bource des
mineurs. Nous arrivasmes  Qubec le 2e dcembre, dont il toit grand
temps puisque la rivire se glaoit. Mon pre fit son raport  Mr. le
Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
hiver, mais je fus mis en pension aux Pres Jsuittes[31].

Au printemps 1666, aprs le dbordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
intendant ordonnrent  mon pre de se rembarquer sur nostre mesme
bastiment en qualit de comissaire des Costes, et que le R. Pre
Chaumonot[32], jsuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
d'aumosnier et Missionnaire et pour interprter aux besoins et en
faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon pre
leur faisoit des prsents pour les attirer dans le party de France
contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachos, qui peu
de temps aprs deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
desdits Iroquois. Ce voyage  parcourir les deux costs du fleuve dura
plus de cinq mois et traitrent avec les susdits sauvages et j'tois
rest en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon pre
dsirant retourner en France sur un navire apartenant  Mr. Grignon, de
la Rochelle, qui avoit hivern  Qubec, tomba d'accord du prix de son
passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit est pay pour
ses gages. Nous partismes de Qubec le 8e de May 1667 et poussasmes
nostre navigation jusque entre le banc  vert et le grand banc[33] o
nous fusmes environnes d'une quantit de montages de glaces flotantes
sur l'eau et nous enfermrent sans pouvoir nous en dgager. Nous
suspendismes nos cbles le long de notre navire pendants entre le bord
et les glaces pour empescher que le navire ne fut crev. Les voeux et
prires ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les cbles se
trouvoient coups et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes fresles, et en
trois jours elles furent aussy consommes, et la rverbration des dites
glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
journe, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
et nous dbarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
sauver aucunes hardes. Mais mon pre avoit sur luy double rechange
d'habits et sa robe double de castors qui le garantissoit du froid. Le
pilote du navire avoit eu la prcaution d'emplir deux jours avant la
paillasse de pains aprs en avoir vid les feures, et la jeta
heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
matelots avoient aussy jett deux petites voilles des peroquets et deux
jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
quelques coutilles et paneaux qui avoient flott, ce qui nous servit de
plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour 
tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes o alumer du feu. Nous
tions reigls sur chacun 4 onces du pain sauv, et la nuit les matelots
tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
de notre dbris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
la fin on s'acoutuma  manger leurs chairs cres, et de jour  autre il
nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperoit de tous
costs pour dcouvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi 
coure le grand froid saisissoit et on toit gel. La quatorziesme
journe que nous tions sur les glaces, d'un temps trs-brun je fus 
l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
lieues sur les onze heures le temps s'claircit, et j'aperceu un navire
pas plus loign d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
le pril o il tomboit car il venoit dessus; je cri: navire, navire,
mes chers frres. Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
le navire nous crions  gorge dploye: sauvez-nous la vie. Nous
tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
faire voir; nos gens d'autour se joignirent  nous et crioyoient 
force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
carter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublrent
et un de nos gens plus advis dpouilla sa chemise et la mit  un baston
en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
joye s'tend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher pre  demy
mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et tant embarqus au
navire nous embrassions nos librateurs, l'on renvoya la chaloupe
reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
perdismes sur les glaces huit hommes par misre, et trois qui moururent
aprs estre sauvs deux jours aprs avoir trop meng du biscuit et trop
tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie toit un olonois pour
la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'tant qu' moiti
de sa charge, il couroit au banc  vert et sans l'claircie qu'il nous
le dcouvrit, encore moins de demie heure, il auroit est en grande
risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.

L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
grande paine de s'en retourner  my-charge. Nous leurs dismes de nous
donner seulement tros  quatre onces de pain chacun par jour et deux
verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
leur pesche nous les changions jour et nuit et Dieu les bnit. Nous
trouvasmes des morues  sept et huit cents par jour, et en douze jours
il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes o il nous dbarqua 
Pain Boeuf. Et mon pre se voyant dpouill de tout ce qu'il avoit pu
gagner emprunta  un de ses amis  Nantes de quoy nous reconduire au
pays.--Aprs quoy, il fut  Paris pour rendre compte de ses gestions, et
contre mon inclination ma mre m'obligeoit de prendre les tudes du
latin soubs un nom Mr. Chabot prestre, et aprs quelque temps en 1668,
j'appris que mon pre s'toit rengag dans la compagnie du Sngal[34],
qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser tudier. Il prit
en ma place un de mes frres g d'un an plus que moy. Je les laiss
partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
et ma mre ne pouvant rien dtourner luy pria de m'estre rigoureux
pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
reprist les tudes, et mon dit capitaine ne manqua pas d'excuter ces
ordres et de m'exposer  tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
ne me rebut nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
navigation.--

1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps command un
navire  terre neufve o il avoit augment sa fortune et se sentant
apesantyr par ge et ses fatigues, ayant son fils aisn  peu prs de
mon ge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
et ayant est camarade d'colle, et que j'tois plus au fait que luy il
me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
dont il me passa un crit secret  cause de sa mre qui n'y aurait pas
conssenty tant trs avare. Et pour abrger discours, nous fusmes prs
de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entirement la
moiti de notre charge; les vivres nous manquant nous obligrent de
revenir, et tant arrivs jusqu' l'entre de la Manche, les vents de
Nord-Est nous contrarirent pendant plus d'un mois,  court de tous
vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
espasce, nous nous rassemblasmes jusqu' vingt et un navires tous
terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou  nos costes de
Bretagne, et lorsque nous avions aproch de l'un ou de l'autre, le vent
y toit entirement opos; et aprs avoir bien debatu nous gagnasmes en
ve de l'ille de Wic. L'on prit tous rsolution d'y relascher, et il n'y
eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entre
du port, qui toit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
et qui depuis est parvenu  estre un des premiers pilotes des armes
navales de Sa Majest et fait capitaine de brlot. Nous fusmes tous nos
navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'toit sur le soir et
que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
marcheroient  la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
excut. Mais ils se tromprent aux cours des mares, qui nous
transportoient sur les bancs, nomes les _Ours_, o ils eschourent et
tirrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre  dessein de
marquer que ce soit o il falloit jetter l'ancre, mais c'toit pour
demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'chouer
comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costs que cris et
lamentations, et par un bonheur les vents calmrent et la mer, ce qui
empescha le perdition totale des corps et biens, et qu' la mare
suivante du lendemain au matin un chacun se rechaprent de leur mieux de
dessus les bancs, o il n'en resta que trois dont les quipages furent
sauvs, et cette pauvre flotte regagna  la rade de Ste Hlne, puis
entra au havre de Porsemuths, o l'on nous y aprist la guerre avec
l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires crivirent  leurs
interesses, ce qui tait ariv et demandant des lettres de crdit pour
avoir le ncessaire.

Dans l'intervale il arriva  la rade de Ste Heleine[37] une escadre
holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'arme du Roy
comand par Mr le duc de Vivonne, o Mr l'admiral Ruiter fut tu[38],
dont son cercueil en plomb toit dans la dite escadre, et Mr Angel de
Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, trs beau cavalier,
trs-affable et parlant bon latin et franois. Et comme nos capitaines
atendoient leurs rponsces  leurs lettres, nous estions fort  loisir;
nous alions souvent les aprs-disner aux promenades et aux cabarets
boire de la bire; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
ses officiers et me demanda sy j'tois l'un des capitaines de ces
pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seuret
en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
coureroit sur nous; ce que je raport  tous nos capitaines. Aprs quoy
nous nous sparasmes et busmes  la sant l'un de l'autre. Et me pria
pour le landemain de me trouver  la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
les deux heures d'aprs midy, et mon capitaine par timidit ny voulut
retourner, et je n'y manqu pas, et le trouv qui m'attendoit. Et aprs
avoir bu une canette de bire il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
plaisir  parler franois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
son pre en avoit est tu, qu'ils toient braves et tout ce qu'on peu
d'obligeant pour une nation leurs adverses.

Comme nous sortions pour aler  une promenade, on luy dit que Madame la
duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
saluer. Je luy dits: J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
de Keroal, sa mre, mais de cette dame non. Il me pressa fort d'y aler;
et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur  luy mesme par
mon trop comun habillement. Il me rpond: Bon c'est comme l'on aime les
marins. Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entoure d'une grande
cour d'officiers comme tant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour 
tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
la bont de luy dire que j'tois connu de Madame sa Mre et qu'il se
plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
Madame sa Mre et connaissant ma justesse nous fit bien des
gracieusetes en la quittant et nous dit un peu bas: Or a, il faut
demain venir disner avec moy, et ny manquez pas. Ce que nous ne pusmes
refuser.

Nous y fusmes. Aprs le disner le caff fut prsent et puis des tables
pour les jeux. Elle demanda  Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
cour, il dit que non. Et vous, me dit-elle. Non madame--Ah!
vraiment puisque vous en tes sy proches il faut que vous y alliez.
Nous nous excusions trs-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
carter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. H, bon, bon,
dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept  huit jours. Je vous presteray
ma chaise  deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
Quoy! des jeunes gens.--Enfin elle nous gagna par ses belles manires,
elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans srmonie et sans
estre aperceus.

Ce seigneur craignoit la dpence comme tous ceux de sa nation et moy
pour n'avoir en pareille occasion rien pargn, je n'en avois pas. Il
fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dgager. Il
me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
Etats Gnraux le savent que se sera pour estre disgrasci. Je luy dits
que l'odeur de Mr son pre toit forte en Holande et qu'il avoit beau se
couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
toit son oncle, mais que pour moy que j'tois excusable, n'ayant ny
argent ny crdit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
trois quarts de nostre dpence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
sy bas de me dire que j'en payerois la moitti et  la fin nous
acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
sterlins  un marchand nomm Mr Smits, et entreprismes le voyage et
estant arives  Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
de Madame la duchesse  nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et aprs
neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
bienfaitrice.

Peu de jours ensuitte, il nous arriva  Ste Hleine deux frgattes du
Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
et St Mars Colbert[41], que les intresss de nostre petite flotte
avoient obtenes de la cour, pour nous venir escorter jusqu' la rade du
Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf o estoient des
pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
quipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
 la rade de Ste Heleine proche de nos frgates, pour partir du premier
bon vent. Je fut prendre cong de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frre et son amy, en
m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera ariv en
Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus  luy donner de mes
nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
civilits, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure aprs
nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
du cap de la Hve loign de 5  6 lieux de nous et les deux convois
forcrent de voille et furent mouiller leurs ancres  la rade se
persuadant que nous n'avions rien  craindre. Mais sur les dix heures
aperceusmes en arrire de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
qui nous donnoit lieu de croire que c'toit des navires pour le Havre;
mais nous fusmes bien surpris qu'estant  porte nous aperceusmes leurs
canons et leurs quipages prest  nous donner leur dcharge sur la
moindre de nos rsistances, et arborrent les pavillons d'Ostende et
nous sommrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots oby, et nous
amarinrent et nous firent tous changer de route, except un qui toit
proche la rade comand par Jean le Comte qui chapa, et Mrs de nos
convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever  leur ve. Il
est vray que les trois navires d'Ostende toient beaucoup suprieurs,
ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
dpouills, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
distribua  chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptass de pices de
thoille godronne et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
et sans pieds, et de misrables souliers qui m'abandonnrent  la
premire lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas atach avec une
ficelle. Bel quipage dans un rigoureux froid, et rduit  la mandicit
qui me causa bien des larmes avant de m'y rsoudre, cepandant j'euts
quelques bonnes aubeines chez des gens de qualit et qui seroient trop
longues  rciter.

1672.--Etant ariv au pays, je fus ataqu d'une rude maladie cause par
les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l't je me rtabli la
sant, et il se fit l'armement d'une flte nome _le Chasseur_, de douze
canons, commande par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].
Nous fusmes au Sngal charger 150 ngres et autres effects de la
compagnie, et fusmes  l'ille Cayenne dbarquer nos neigres et y
chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou
et ensuite nous fusmes  l'isle de St Cristofle o nous fusmes fraps
d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut
tout extraordinaire. Nous tions sept bastiments  la rade de la Basse
Terre, tous furent pris, chous  la coste, et bien des hommes noyez
except nous qui rsistrent sur nos cbles, mais ayant coup
gnralement tous nos mts, et tions tous disposs  revevoir le sort
des autres, et aprs que la tempeste eut cess nous nous rquipasmes du
mieux possible avec les dbris des mts de ceux qui avoient pry et
aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous
achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre
nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et
de peu de force pour un temps de guerre, et tant au dbouquement un
flton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui toit grand voilier
prit cong de nous, disant avoir trs peu de vivre et qu'il esproit
tant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois
heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout  coup
il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant
aucun canon il fit plusieurs fuses de poudre et serra toutes ses
voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et  paine
nous n'eusmes loisir que de sauver l'quipage, et le navire coula au
fond en trs peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15
jours et un coup de vent nous spara, qu'une flte de la Rochelle de 18
canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu' la sonde de OEssant
dsirant aler  Brest; mais nous fusmes rencontrs d'un corssaire de
Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, o le capitaine Merot fut
t et plusieurs de son quipage, et nous n'ayant que douze canons nous
eusmes un de nos passagers nomm Mr Leblanc, de Diepe. Cette frgate
ayant est maltraite par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un
de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain tant proche
l'Iroise,  l'entre de Brest, il nous ratraprent et nous prirent sans
beaucoup de rsistance, et  peine il nous eurent enlev notre capitaine
et les officiers qu'il s'leva une tempeste qui les spara d'avec nous
et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour
nous amariner et leur officier qui comandoit toit trs peu au fait de
la navigation, et n'avoient presque rien pill de nostre bord n'ayant eu
le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche o cet officier se trouvoit
fort embarass, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur
les sondes qu'il ne connoissoit pas, et  un soir, nous nous trouvasmes
proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher  l'ille de
Wic, je l'en dtourna dans la ve de nous soulever et de les enlever eux
mesmes au Havre;  cet effect je communiquay le dessain  plusieurs de
notre quipage dont nous tions rests encore vingt deux, contre 21
holandois dont la moiti faisoit le cart, j'avois cach six sabres et
quatre pistolets et les espontons toient libres, le tout bien prmdit
la chose toit facille, et les aurions enlevs au Havre en moins de 18
heures. Mais un coquin nom Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit
holandois et de notre quipage nous trahit et fut la cauze que je futs
fort mal traitt, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les
armes caches, et sans que je leur tois utille pour la navigation, ils
m'ont jur depuis qu'ils m'auroient jett dans la mer. Enfin conduisant
la route pour Zlande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un
moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous
 la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enleves sans coup
frir et auroit gagn plus de trois cents mil livres. Le landemain au
matin, tant au travers de Dunkerque, deux frgates d'Angleterre de
chacque 24 canons ne nous marchandrent pas, tant d'union avec la
France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en
estre beaucoup mieux et soulages, et ce fut tout le contraire, ils nous
redpouillrent mieux que les Flessinguais et nous enfermrent dans leur
fond de cbles, ne pouvant ou coucher que sur des cbles mouilles et
pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des
effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise
par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que
j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de
tout notre chargement. Ils avoient renvoy les Holendois le lendemain
que nous fusmes pris, et nous ils ne nous dbarqurent aux Dunes que la
7e journe et dans un pauvre tat, et nous fismes trois lieux  pied
pour gagner  Douvres, o nous arrivasmes sur les trois heures du soir.

Nous fusmes sur le port pour nous informer  trouver un passage pour
Calais et aussy chercher o pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur
se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'toit je futs le
supplier de me faire charit et  mes camarades de nous donner de quoy
souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans
me questionner, il dit  un de ses gens de nous conduire au palais et
qu'on nous fits manger et boire, et qu' la sortie de la comdie, il
nous parleroit. M. Maret toit notre chirurgien et Franois de Ville
canonier et un nomm Fauch, de Pontlevesque, toient de ma cabale, et
contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous rgala au palais, nous y
aprismes que c'toit  M. le Duc d'Yorc[43] que je m'tois adress, et
sur les 8 heures qu'il revint de la comdie, il dit: Qu'on me fasse
venir ces 4 franois. Et commena: D'o estes-vous et d'o venez-vous?
et pourquoy n'estes-vous pas retourns chez vous? c'est qu'aparament
vous faites les gueux.--Je luy dits sans m'intimider: Non,
Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec
lequel j'ay est pris; j'tois l'crivain du bord et 2e pilotte; voil
notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit
quatre heures que nous tions dbarqus aux Dunes quant j'ay eu
l'honneur de parler  votre Royalle Altesse. L'on nous a dtenus sept
jours, couchant dans la fosse aux cbles pour nous oster la connoissance
du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a dbarqu les
Holandois deux jours aprs notre prise, et on nous a dpouilles ce que
les holandois nous avoient laiss sur nous. Il se tourna: Ho, ho! je
n'ay pas seu cela. Et de quoy toit charg votre navire? Je tira de ma
vieille poche l'tat du chargement et il le donna  lire  un officier
ou secrtaire, luy disant: Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a
dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Ales vous reposer, mes
enfants, et soupez bien et vous aurez un lit  deux et puis dites qu'on
serve  souper. L'on nous conduit en notre premier lieu et bien
chaufes et bien traites, M. Maret et les deux autres toient tristes
et abattus et me disoient: Ah! mon cher, cets  un seigneur anglois que
vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou
demain. Cela ne m'tonna pas, je jasois comme un peroquet, tantt avec
un page et tantts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher
je dits: Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous
gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu. On le dit
 son Altesse et il dit: Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne
 chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres. Ce qui fut
fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis trs
bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Ds le
lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;
seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon rgiment et sur
les six heures du soir je fus rabill avec de bonne frize, des bas,
souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir
seul et me dits: Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillrent
tout ce qu'il y avoit de bon, et le portrent  leur bord. Je dits:
Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages
 notre bord, pour enlever notre monde et enfournir  paine ds leur et
la tempeste survint, qui nous spara, et depuis n'y est entr d'autres
que vos gens,--Als, cets asss, et demain je vous feray passer en
France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin. Et
j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et casses.
Le lendemain le yac tant prt  partir l'on nous vint advertir de nous
embarquer, mais je voulus pousser la civilit  bout. Je demanda la
permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on
l'habilloit; il me fit donner six cus de France et m'ordonna, d'aler
faire ses compliments  M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur 
Calais,  quoy  mon arive. Je ne manquay pas et m'en trouvay trs
bien, et sur ma route il se passa quelques particularits qui
ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en
Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena 
Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas inform comme
l'on a trait pour ce qui fut vol.

(1673). Etant de retour  Honfleur que le sieur Sansson eut ramen son
navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nom le
_Florissant_ pour la compagnie de la Mrique, il commena  l'quiper et
m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donn
en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le
_Florissant_ presque tout quip, le sieur Sansson ne le monta pas, soit
qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se
tint  terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le
commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour
convoy la frgatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre dpart
de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,
l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizes, ny aussy
sans qu'aucun de nous fut divis de la flotte, quoyque nous rencontrions
souvent des corssaires, tout fut consserv jusque proche de l'ille de
Madre o nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y
trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataqurent o le sieur
Despestits-Patin, crivain du Roy sur le _Hardy_ fut tu et une
vingtaine de matelots, et les corssaires laschrent pied, et craignant
qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil
et l'on prits la rsolution d'aler  l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y
tant arrivs l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit
les eaux  la praye, et devant la ville habite par les portugois
presque tous neigres et mltes, jusqu' leurs moines et prestres, et
tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunment nos pauvres
matelots pour les voller; ils empoissonnrent toutes nos eaux qui nous
causa les diares et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte
plus de deux cens hommes, et j'ay consserv cette maladie deux ans et
demy aprs y avoir bien dpenc de l'argent.

Et aprs quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la
Mrique, et nous chargeasmes  celle de Sainct-Cristofle, du sucre et
indigot et des cuirs. Nous tions tous prts et rassembls soubs nostre
mesme convoy, prts  partir pour France, lorsque le temps se prpara 
une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le
4e l'anne prcdente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de
faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon cble, il me rebuta
disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derire d'un ftu. Je
luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: Bon, nous voil
prts  partir et je ferois mouiller un cble tout neuf pour le gaster!
Le tourbillon survint peu aprs, notre navire chassoit, il n'toit plus
 tems de jeter ce matre ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou
rochers; le navire coula  fonds et puis sauve qui peut. Nous y prismes
27 hommes. Je me tins avec Michel Ccire, contre-mestre sur la poupe qui
ne se rompit pas et deux heures aprs le vent cessa et la chaloupe du
_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la
faute de notre brutal de capitaine.

Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le
_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon pre avoit fait cy-devant
capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses
fautes, eut la lchet deux jours aprs nostre dpart de m'oster de sa
chambre et de la table soubs prtexte que ma dissenterie se
communiqueroit ou  son fils, me traita  l'ordinaire des matelots, en
beuf sal et de l'eau. Le pain et l'eau vint  manquer, et nous fusmes
vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des
cuirs, et j'ay pay pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne
voulut disposer de moy; nous allions  dessain d'atrer  Bellille et en
tant  20 lieux nous parlasmes  une caiche angloise qui nous advertit
que l'arme de Holande y toit pour la prendre et sans quoy nous y
alions nous livrer plus de 50 navires richement chargs. Nous tournasmes
le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit
pour l'arme d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur
nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et
advertit qui nous tions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient
faire rvolte arborrent au haut des clochers des pavillons holandois
croyant que nous en tions l'arme; enfin nous entrasmes  Brest, o je
me rtablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, aprs trois
malheureux voyages de suitte et rest infirme.




CHAPITRE DEUXIME

Doublet embarque sur l'escadre de M. Paneti.--Il enseigne les principes
de la navigation  son commandant.--Prise de 22 navires chargs de
bl.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, command par Jean
Bart.--Son loge par M. Paneti.--Son sjour  l'cole d'hydrographie de
Dieppe.--Il est reu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,
prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisires.--Voyages
en Portugal.--Les pirates de Sal.


Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre  charge  ma merre ny
 la famille; quoy qu'avec mon incommodit je cherchois  voyager. Un
nomm M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une
frgatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint 
Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et
volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] o il logeoit et
m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et
gens connus pour le Nord; je lui demand dstre patron de son canot et
il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes
gens accordes comme moy pour nous rendre  Dunkerque soubs la conduite
de notre capitaine qui nous dfraya par terre, et nous trouvasmes
l'escadre de M. Pannetier, compose de sept frgates prestes  sortir du
port. Nostre frgate s'apeloit la _Vipre_, de 18 canons, et notre
capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque
nous fusmes en mer, je fut rduis  la gamelle, ce que je trouvai
trange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut trs chagrin, et je me
trouvois dconcert que j'en perdois l'aptit, qu'un jour sur l'heure du
disner je m'tois acoud sur le bord du navire que nostre maistre
chirurgien nomm M. Prevosts me demanda sy j'tois malade de ce que je
ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy
dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nomm Castor Crestey lui
dits que je n'tois pas acoutum  pareille ordinaire ny compagnie. Il
le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et
nomm mon pre, M. Prvost dit. Ah! je l'ay connu, et ay est  son
service. Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il toit fort
familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me
demanda qui j'tois et ce que j'avois  me chagriner. Je lui dits que je
plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit est contraire trois
annes de suite, et que la suivante en m'toit pas meilleure. Il dits:
Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute. Il me demanda si je savois
les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que
les principes, puisque je luy avois demand un poste de pillote. Il
m'engagea  boire un verre de vin avec luy et me demanda si les
principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu' un homme d'esprit
comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le
champ je luy en donna ouverture ds la premire reigle. Et il me fit
souper  sa table et le lendemain nous commenssasmes  travailler, o il
y prit du got, et me dit que j'avois sa table pendant toute la
campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa
chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son
loisir, je luy donnois des leons dont il profitoit trs-bien. L'on fit
plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des
premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura
de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon
argent, et je m'quipay trs-honnestement et modestement et donnois 
garder tout mon petit butin  Madame Delatre son pouse; ils n'avoient
qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'esprance d'en avoir enssemble
quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en
affection, qu'ils m'obligrent de loger et manger chez eux en me disant
qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la
soubmission et complaisance possible pour eux.

En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer
promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois
attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes
Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond
lieutenant. Je prenois tous les soins possibles  bien remplir mon
devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois
par quart, crivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des
sondes  connastre les courants des mares qu'il me dits plusieurs
fois: Vous vous fatiguez trop et laisses faire cela  nos pilotes qui
sont gages pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines
aprs notre dpart, tant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux
vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en tant aproches
nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous
avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre
commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frgates
30 et 24 et nous 18; les forces taient fort ingalles, et
particulirement la mer qui toit agite, nous ne pouvions les aborder
sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les
suivions hors leurs portes de canons esprant avoir plus de calme, et
ils nous conduirent en fesant leur route jusqu' l'entre de la rivire
d'Elbe, l'entre de Hambourg.

M. le Panetier se dmontoit de les voir nous chaper, prit rsolution
que nous les fussions attaquer et nous y fusmes  porte du mousquet,
malgr leur dcharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pices,
le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes
148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropis, o j'euts
pour ma part le bras droit rompu en deux par un clat, qui me prit au
travers du cost et me culbuta en bas du chteau d'avant o j'tois pour
sauter  l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes
ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvgue; nous y trouvasmes une
flotte de Holandois de la mer Baltique, charge de froment qui toit
trs-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;
leurs convois se sauvrent et la plus grande partye dans un havre de
Norvgue et nous amenasmes  Dunquerque les 22 navires, qui y causrent
bien de la joye et mesme jusque dans Paris.

Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet
de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de
la frgate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frgattes lgres
formant son escadre de cinq btiments, lequel toit prt  sortir du
Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.
Je n'tois encore bien guri de mon bras ny de mon cost, je m'excusay
sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrment de M. de Ltre auquel
je devois tout. M. Bart en fit ma cour  M. de Lastre et luy dits:
J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets  sortir; je
vous rendray Doublet au retour. Le soir je rentray chs mes bons hostes
pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du
repas, la dame me dits: Je ne vous croyois pas sy dissimul vous voulez
aller avec Jean Bart et quiter mon mary.

Je paru estonn crainte que M. Bart n'eut dit que c'toit moy qui l'eut
sollicit. Et M. de Latre prit la parolle et dits: Non c'est M. Bart
qui l'a demand et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter
l'estime que j'ay pour luy. S'il toit bien guri, je luy consseillerois
d'y aler pourveut qu'au retour il revienne  moy et j'ay mesme donn mon
consentement  M. Bart. Et je conssentits.

Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frgates du Roy avec trois
autres frgates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une
grande flte holandoise venant de Moscovie, richement charge, et aprs
quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions
fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux
convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la
flote de 36 grosses fltes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce
qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminurent bien de
leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes 
notre arrive l'escadre et M. le Panetier en tat de reprendre la mer,
et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant  Dunquerque
avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il dmonta M. Bart, et on luy
donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcire_ de
30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frgattes et M.
De Ltre me prits avec luy comme il toit convenu, et je fus son premier
lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et
celles de Froe, tout au nord d'Ecosse, esprant d'y rencontrer les
vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais aprs avoir bien essuy des
tempestes sans rien trouver, nous fusmes  la grande ille de
Hitlant[51], ou il y a de trs bons hvres de toutes mares pour nous y
espalmer, nos batiments tant trs-sales et ne marchoient plus, et l
nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient pass il y
avoit dix jours et devoient tre rendues en Holande. Notre commandant
s'arrachoit la barbe de dpit. Ce pays d'Hitlant est habit par des
Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout
poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques
troupeaux de moutons et chvres, la laine ets mtisse dont ils font de
gros bas et habillement; ils appellent ville de mchantes bourgades,
pauvres maisons basses o leurs bestiaux sont enferms avec eux et ils
puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des
bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les
beufs et vaches; ils peschent quantit de morues qu'ils font seicher
sans sel,  la gele, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les
testes tant bien seiches et les harestes ils les broyent et en donne 
menger  leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy
faire un menche  baley, etc.

Je reviens  nostre voyage. Lorsque les frgates furent espalmes M. Le
Pannetier nous fit remettre  la mer, et fusmes entre le banc des Dogres
et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines  disner et
pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance
de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny crire et
seulement d'avoir est sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent
conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: J'ay mon lieutenant
qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec
moy, et cete dernire avec M. Bart. Je croy qu'il a march soubs les
eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,
mais aussy il a pris bien des peines  sonder souvent quelque froid
qu'il ft et toujours crit. M. Pannetier luy dits: Comment
l'apelez-vous? Et il me noma et dits: Je say ce que c'est. Son pre a
est mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre. Le conseil
dtermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre
seroit divise en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth
prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et
que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes
frgates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler  Gronland
dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon
capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur
le champ apporter  son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de
moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous
deffendre, luy avec un: je vous ordonne de la part du Roy, il fallut
obeir quoy qu' contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et
je fut bien mieux que je ne m'tois attendu, quoy que regrettant
toujours mon cher et premier capitaine. C'toit au commencement de juin
que nous fusmes arrives  Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,
pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres
peuples que de pauvres Norvgiens, et sous la domination du Roy de
Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;
nous prismes dix navires hollandois, dont  peine en fismes les
chargements de deux, qui toit lard des balaines et quelques fanons et
nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les quipages dans
leur pays; les Maloins y avoient est qui avoient pis que nous, et en
faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois
de 24 canons venant de Portugal richement charg, et on nous aprits que
M. Baert avec son escadre avoit emmen trente deux bus ou flibots
holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna  ces armements.

Lorsque nous fusmes dsarmes et bien payes, je futs oblig de
reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein toit
d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et gografe du Roy 
Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil
homme. Il eut paine  y conssentir, me demandant sy je voulois tenir
l'cole de Marine. Je luy dits que ce n'toit pas ma pense, mais que je
peuts devenir estropi et que cela me pouroit servir, et conssentirent 
mon dpart que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger 
retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres
moyens de me dgager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au dsarmement
qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvrent
trs-fort.

Je fus  Diepe trouver M. Denis, et m'acord avec luy de me recevoir en
pension  sa table, couch et blanchir moyennant cinquante livres par
mois et me fournirait les livres ncessaires. Il me comena par les
principes de la Sphre, les mares, les hauteurs, le quartier de
rduction et l'chelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
je venois faire chez luy ayant autant de thorie et d'en savoir les
pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
habile maistre; ainsy il eut la bont de ne me pas pargner ses soins.
Il m'aprit les triangles sphriques et les llements d'Euclides et les
calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
dessain de m'tablir maitre gographe, n'y voulant borner ma petite
fortune. Et dans ce tems l, juin 1675, je receu une letre de M. De
Lastre, qui me donnoit advis que l'on rarmoit l'escadre, et que M. Le
Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
Cependant je ne savois  quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
et ne pas dpener ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre 
M. Denis et demander  compter. Et il me dits: Qu'alez-vous faire? vous
alees quiter dans un tems o vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
demeurez encore deux  trois mois; vous n'avez fait que dvorer ce que
vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
comme un prvots de sale  mes coliers, cela vous fortifiera  fonds,
et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
commande et je trouveray moyen d'viter d'aler avec M. Pannetier. Je
luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
payer la penssion. Il rpliqua: Vous m'obligerez infiniment en restant,
car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'coliers dont la
pluspart ont la teste dure comme la pierre. Enfin je restay encore
trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra  M. De
Lastre un brevet de lieutenant de frgate qu'il m'avoit obtenu et luy
dits: Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray  un
autre qui en sera bien aise.

Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois pay
trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
imposibilit de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
me proposa qu'avant de la quiter que j'euts  soufrir les examents et me
faire recevoir  l'admiraut pour pillote et que cela ne me drogeroit
en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
qu'il en payeroit la dpence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
que paye et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
termin que trois jours enssuite l'assemble s'en feroit. Il convia pour
moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnrent
de tous costs, et  leurs aprobations je fus enregistr devant Mrs de
l'admiraut. Aprs quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui toit
prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
payats que ce qui toit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant dispos mon
porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestrent pour le landemain
en disant qu'il faloit que je leur aidats  manger ce qui toit rest du
repas, et  nostre sparation ce fut des amittiez et tendresses
rciproques.

Je me rendis  Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
capitaine o nous rgalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'
sa dernire campagne une de leur frgate prit sur le banc des Ysselles,
et que toute l'escadre y penssa prir par l'ignorance de leurs pilotes,
et que M. Le Pannetier avoit bien pest de ce que je n'tois avec luy et
qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
avoit quelques propositions  me faire et me tint deux jours en suspend,
aprs quoy il me dclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
faire capitaine d'une jolie frgate de 14 canons nomme la _Diligente_.
Je luy dits que j'tois tout  lui et ferois tout ce qu'il jugeroit 
propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
comandement, et il me dits: Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance tant piqu contre vous,
et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dpendance il ne
pourra plus vous nuire. Ainssy il s'intressa sur la _Diligente_ et me
fit agrer par tous les autres intresss, et aprs quoy je fus saluer
M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'o je venois, et que
j'avois perdu  tre lieutenant de frgate du Roy, qu'il en avoit obtenu
le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
luy il rcupreroit ce poste. Je luy dits que j'tois fasch de ne
pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'tois engag pour
commander une frgatte que des particuliers m'avoient donne et qu'ils
m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: Cela est beau de
quitter le service du Roy pour des particuliers. Et je me retiray avec
profonde rvrence.

Je sortis du port le 14 fvrier (1676) avec 92 hommes d'quipage et fut
croiser vers le Texel et le Vlye qui est  l'entre et la sortye des
bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chass par des navires de guerre,
et je futs  l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
dessain d'entrer dans la dite baye quoyque trs-dangereuse pour ses
bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens btiments que je prits
tous deux chargs de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
d'tain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'tain et 100 de plomb
et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
Dunkerque. Et tant au travers de l'Ecluse une frgate qui sortoit de
Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dpasser mes
prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
les peut atraper pour leur donner loisir  s'chapper, et elle m'attaqua
vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes prs d'une
heure, et elle fut dsempare de son petit mt d'hune. Je tins ferme et
s'tant raccomode elle revint  la charge et sa grande vergue luy
tomba, faute  elle, des prcautions qu'elle devoit prendre, et je me
trouvay bless au cost gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
il n'y eut que les chairs emportes et l'os effleur,  ce que reconnut
mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
ma blessure qu'aprs le combat et que j'tois remply de sang, j'eus
quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
la cuisse casse et six moyennement blesss, dont j'tois le 7e. Je
courois aprs mes prises qui avoient dj dpass une lieue d'Ostende,
o je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
les et pu joindre et auroit enlev l'autre sy je m'tois trouv  tems
de l'en empescher; je la conduit au port o il falut que j'entras avec
ma frgate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reeus
et pour me faire gurir et mes blesss.

Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
 mon adresse  la poste; elle fut porte  M. l'Intendant de la marine,
et comme tant un peu rtably de ma playe je le fus saluer. Aprs quoy
il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
quy, tant en guerre. Je luy dits que j'avois paine  savoir de quelle
part elle me venoit, except M. de Ruiter avec lequel j'avois li
amitti en Angleterre. Il la demanda  son secrtaire et me la rendit
cachete dizant: Voyons ce que l'on vous crit. Je lui redonnai sans
l'ouvrir, et il me dit: Ouvrez et la lisez haut. Je la leut et luy
donnai  voir si je n'avois rien dguiz. Elle contenoit de ce que
j'avois est longtemps sans luy crire et bien des honnestets et
ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
en me marquant entre autre que si je n'tois pas pourvu, que j'eus 
l'aller trouver et qu'il toit dans l'tat de m'avancer et me donner le
commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre 
l'Etat. Je protestay que non: et il me dits: Je vous dfends d'avoir
plus de commerce de lettre avec ce M. Je lui demanday seulement la
permission que je peuts rpondre cette fois  ces honnestetez et le
prier de ne me plus crire que la guerre ne futs finie et que cela me
feroit prjudice et que je donnerois ma lettre  son secrtaire pour lui
communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.

Aprs estre bien gury et ma frgate bien redouble et renforc mon
quipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit  l'entre de la
Tamise, entre de Londres, et le surlandemain je fus bien chass par
deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssrent faire prir 
force de porter les voilles d'un tens de neige et trs rude, et nous
avions dj trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'ariv  la rade
de Dunkerque o ils m'abandonnrent, et deux jours aprs je repris la
mer et fut croiser, sur le banc des Dogres o j'en prits un qui avait
quarante-deux barils de morue blanche sale; je l'envoyai au hazard par
dix de mes gens et arivrent heureusement. Six jours aprs je pris un
flton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
d'huille d'olive, 6 balles de laine lave, et de plusieurs caissons
d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement  Dunkerque.
Nostre biscuit se trouva gast dans la soute par la grande eau que nous
eusmes lorsque les Anglois m'avoient chass cy-devant, il me fallut
rentrer et dsarmer la frgatte. Je ne pus rquiper ny sortir avec ma
frgatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense  tous les
particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
quipages de son escadre, et aprs quoy je fits en peu de temps la
mienne, ainsy que deux autres frgates de mes confrres, et sortismes de
compagnie et douze jours aprs nous fusmes trs mal traits des
tempestes, qui nous sparrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
que de prir, mais le vent cessa aprs neuf jours de tourmente;
j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
aprs luy  petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus prs,
et le jour venant nous fusmes aprs iceluy, que nous prismes sur les
neuf heures, et c'toit une grande barque que les Flessinguois avoient
prises sur notre nation venant de l'ille Madre, charge de grosse
corce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
de la Meuze o je futs rencontr par deux frgates de Zlande, l'une de
24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit  ma prize et s'en
empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
de ses hommes dans nous, et nous dcrocha ayant son mt de beaupr rompu
 l'uny de son trave, je luy donnay la dcharge de nos canons et de
mousqueteries, et celle de 18 canons toit trop soubz le vent pour nous
ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15  16 blesss, sans estre
estropis, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient pry
corps et biens, et que l'autre toit revenu sans rien faire  sa course,
ayant penss aussy prir par la tempeste que nous eusmes.

En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frgatte; je fits plusieurs
moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'tant de valeur, et elles
furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvgues sans y rien
trouver, et m'en revenant pour dsarmer je rencontr plusieurs navires
marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
ataquer, tant affoibly de mon quipage par les petites prises dont j'ay
parl; cela me dgousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
je l'eus dsarme, je remerciay MM. les inthresss par l'advis de mon
ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
la frgate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
l'_Etroitte_ de 40 canons.

Nous sortismes six frgates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois 
croiser sans avoir encontr ny fait rien de remarquable, et aprs quoy
l'on nous dsarma tous  notre retour.

En juillet 1678 la cour ordonna  Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
les Etats toujours bien adviss, avoient envoy audevant plusieurs
galiotes bonnes voilires avec des pilotes costiers pour les bancs et
des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage o nous
tions. Et y ayant retourn nous aprismes par un bateau pescheur de ces
illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient pass il y avoit
trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
quipages; nous courusmes aprs jusqu' l'ouvert du Texel sur le Bree
Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
vivres aloient nous manquer et prts  nous en retourner, lorsque sur le
banc des Dogres, nous aperusmes deux gros navires, nous creusmes estre
quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems  porte de nos
canons et ils furent bientots rendus. C'toit deux pinasses de 7  800
thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
Suirinan et Curassao chargs de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
cuirs, rocou et bois du Brsil et Campesche. Nous les escortasmes
soigneusement jusqu' Dunquerque, o nous dsarmasmes tous, et on
parloit de la paix, et  la fin du dchargement de la grande prise on
trouva 26,000 piastres.

Mr Bart avoit rentr au port huit jours avant nous, et y avoit amen 20
buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
convois qui toit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
Le Roy ne faisoit ces armements qu'en ve de faire crier les peuples
d'Hollande en dtruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
leurs poissons qui est d'un profit considrable pour la Hollande, et par
ces pertes les provoquer  demander la paix.

1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
Les deux dernires prises que nous avions amenes toient d'un trop
grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
envoyer  Lisbonne en Portugal pour les y vendre, tant trs-propres
pour les voyages du Brsil; Mr de Latre eut cette comission de les
conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nomm Corneille Bart
comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de fvrier
n'ayant que du lest et un simple quipage seulement pour amariner, et
nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu  peu nos capitaines
congdioient nos quipages, pour en pargner la dpence. Mr Desgranges
pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
mon cost  l'cart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
en rien diminu la vente, et qu'on m'offroit et  mon capitaine de nous
les transporter  couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
dits famillirement: Qu'avons-nous de plus cher et plus prcieux a
consserver, que l'honneur? Sur quoy ayant rflchy, il me dits: Mon
enfant, tu as bien raison, je t'ay estim et t'estime d'avantage. Et je
travaill exactement et trs-fidellement aux inventaires, et l'on fut
plus de trois semaines  nous acorder du prix que Mr Desgranges en
souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement 
leurs offres, ce qui dconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
j'avois en pensse une ruze qui m'toit venue en l'esprit, qu'il faloit
faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
en offroit, et faire remettre les mts d'hunne et les voilles en tat
d'apareiller, et tirer les expditions pour sortir du port. La choze fut
trouve bonne, et nous travaillasmes  nous rquiper, on nous offroit
dj mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: Il faut aler
plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux  Blem[53] qui est la
sortye, et au pis aler nous concluerons. Et deux jours aprs comme nous
tions soubs les voilles, il vint  nos bords une chaloupe avec un ordre
de Mr Desgranges de remonter  nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
march des deux navires. Nous ne pouvions remonter  cause de la mare
que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
ancres et dits  Mr Delastre: Alez trouver Mr le consul et luy demands
s'il a penss  notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
 ces acheteurs que nous ne conssentons  la vente et que nous irons 
Cadix. Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands o ils
s'expliqurent, o nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
le lendemain  mare montante, et secrtement Mr le Consul me donna cent
cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
donn. Je prsentay mes cent cruzades  mon capitaine, lequel n'en
voulut rien prendre et dits seulement: Mr le Consul devoit honnestement
me les dlivrer pour que je vous les euts prsentes. Puis l'on me paya
mes gages, et Mr Delastre me dit: Il nous faut chercher un passage pour
retourner enssemble  Dunkerque o nous verons ce que nous ferons pour
l'advenir. Mr le Consul nous engagea nous deux  souper chez luy, car
l'autre capitaine toit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
France, lui disant que ouy, et: Qu'alez-vous faire au commencement de
cette paix o l'on ne sait encore que entreprendre? Mr De Latre prit la
parolle: Il ne sera pas dsoeuvr. Et Mr Desgranges me dits: Sy vous
voulez commander icy une caravelle o j'ay intrt, nous luy avons
depuis peu fait la poupe en frgate et maste aussy de mesme elle est
bonne voilire, mais elle n'a que six canons et autant de priers, voyez
l; elle est place devant St-Paul. Et je luy demandai au lendemain
pour luy rpondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
qui eut la bont de m'acompagner  en faire la visite. Je la trouvois 
mon gr except son peu de dffence contre les Saletins o l'on est fort
expos; mon capitaine m'en reprsentoit les dangers pour m'en dgouster,
et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: Vous en ferez ce
qu'il vous plaira. Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander 
quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres  Bilbaots
et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxept. Nous convinmes
pour mes gages, ainsy je me sparay de mon capitaine et fits en peu de
jours mon quipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
Biscaye et retour  Lisbonne, et aprs avoir fait ma dcharge l'on m'en
proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout  fait aussy
heureux, car j'chapay belle d'estre esclave par deux frgates de Saley:
lorsque je faisois route pour Biscaye, tant au travers de Tamina, en
vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frgates,
qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
me sauver dans la rivire de Vianna[55] et o la barre y est prilleuse,
et par malheur la mer y avoit baiss d'une heure et demie; je mits tout
au hazard de la vie pour la libert, car j'tois fort empress puisque
leurs mousqueteries nous frapoient  nostre bort que j'euts mon
contre-maistre bless  la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
tu. Je rest seul sur mon pont  faire gouverner, et j'entray entre
deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
m'aprocher avec leurs chaloupes  cause des boulets de leurs canons qui
me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
ces pirates qui les carta au large, mais par la mare trop basse, je ne
peus entrer asses avant dans le port et mon navire choua presqu' sec,
dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
plusieurs coutures entre ouvertes dont l'toupe en sortoit et point de
secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
toient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
crasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
moyen, et lorsque la mare fut au deux tiers monte mon navire se dressa
et flotta, et les coutures se resserrent sy fort que toutes mes
chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas  les
represcher, mais bien  faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entr
dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
endommages et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
qui est une des plus agrables que j'ay vues, tant pave par de grandes
pierres de taille blanche et gristes, et  toutes les places de trs
belles fontaines bouillantes  triple rang et qui maintien une grande
propret des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
parisien et ingnieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
Desminas[57], gouverneur des frontires, et dont le fils est aujourdhuy
gnralissime des armes du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
Cap Pinas,  un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'toit un
de ceux qui me fit entrer  Vienne; je poussay au hazard dans la barre
des Ribadios dont j'tois proche, et trois jours aprs je reprits ma
route et arrivey  Portugaletto au bas de la rivire de Bilbao, et
ensuite montay  St-Mames  demie lieux proche la dite ville qui est
encorre trs-agrable.




CHAPITRE III

Voyages aux Aores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
d'Alger.--Voyages  Madre.--Dcouverte d'un banc de
rochers.--Naufrage.--Voyage  l'Ile de Tnriffe; excursion dans
l'Ile.--Voyages  la cte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
rsiste aux sductions de Mme Thierry.--Autres voyages 
Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour  Cadix
puis en France.


1681. Pendant cete anne j'ay fait plusieurs voyages  toutes les illes
Assores pour y charger des bleds froments et les porter  Lisbonne, et
dans mon premier en ve de l'ille de Saint-Michel j'chapay heureusement
par adresse d'un piratte de Sal, ce qui seroit ennuyeux  rciter.

Dans le segond, je futs  la Tercre, capitale de toutes les autres, o
est un bon vesch et un colge de jsuites et plusieurs beaux couvents,
tant Rcolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle
presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataque que du
cost de la ville qui forme un amphitastre. A la sortie de ce port, je
futs au Fayal pour y charger des sucres qui y toient arrivs du Brsil
et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nomms vins
_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que trs
peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade o posent les
navires est devant et proche la ville du Fayal, o pendant que j'y tois
un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en
dessendoient  un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les
recevoit, dont on toit empoisonn des odeurs du souffre et bithume.
Notre consul toit le sieur Gdon Labat de la Rochelle, qui se
convertit pour pouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les
Anglois toit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il
toit rest chez les Pres jsuites un cordelier franois qui n'avoit
voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasch en cette ville. Je
fus convi par tous les sus-nomms d'aler avec eux voir autant que
possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre  mon
bord j'aurois est de la partie; et lorsque le soir je retournay  terre
j'en apris le succs, qu'ils avoient est prs d'une lieue dans la
montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le
cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,
fort alerte  sauter, en fut quite pour les jambes un peu brles, ayant
saut des ruisseaux en feu, et le reste furent fort pouvants et
fatigus d'avoir raport de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vcut
plus que deux jours. Et je retournay  Lisbonne, et en peu de jours je
futs rquip pour le mesme voyage o de chemin faisant je devois porter
 l'le de la Terciere Don Roberto de Saa, secrtaire d'un nouveau
vesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses
domestiques.

Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontr d'une
frgate de 36 canons nomm le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300
hommes. M'ayant aproch  la voix, il me fit comandement d'abaisser mes
voilles et d'aler avec ma chaloupe  son bord, ce qu'il fallut faire.
Aussitt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus
jusqu'aux paules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent
me conduisirent au Reys qui toit assis comme un tailleur sur un beau
tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit
questionner par un rengat de Provence qui toit son lieutenant. L'on
fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs arms
furent  mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'tois porteur, et
aprs l'avoir bien examin, il me fit dire que sy je savois avant mon
dpart que la guerre entre Alger et la France toit dclare et que
j'tois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'tois certain du
contraire et que j'en tois bien inform chez notre ambassadeur. Et pour
me mieux intimider, il me fit dpouiller mon justau corps et veste,
chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'frayer. Et ses gens
revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouv dans ma chambre un
prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq  six
valets et neuf  dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce ft un
vesque. Je luy dis: Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est
son secrtaire. Et sur cela, il dits: Prends garde, crestien, ne me
ment pas. Je dis Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je
ments jettez-moy  la mer.--Il rpliqua: Non, non, je te garderay
mieux.--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout
le reste ne l'toit pas moins. Mais  mauvais jeu, bonne minne. Aprs
m'avoir bien tourn sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un
verre d'eaudevie et me voulut engager  fumer. Je m'en excusay disant
que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue
franque demy Espagnol et Franois corompu et que j'entendois trs
bien.--Sy tu veux avoir ta libert, ton quipage et ton navire, il faut
que tu conssente par crit que j'enlve tous tes portugais et leurs
bagages seront  toy.--Je luy dits: Vous avez la force en main, je ne
puis empescher vos volontes, et vous savez mieux que moy que sy je
faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois
bien plus heureux d'estre son esclave.--Il me dit par deux fois: Tu es
malin, prends bien garde  toy, entends-tu?--Oui seigneur, j'entends.
Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy
m'enlever, sinon jiray droit vous attendre  Argel devant vostre Dey qui
me fera justice. Et le lieutenant rengat me donna un souflet
lgrement en disant: Ets ainssy que tu parles au Reys.--Je luy
enfona du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le
Reys se leva: Alons, qu'on donne la bastonnade  ce jeune coco. L'on
s'y prparoit. Je dits au Roy; Seigneur, coutez. Cet homme qui m'a
frap le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation
reni[59].--Il tend les bras vers moy disant: Il a raison. Va  ton
bord et te retire de moy. Ce que j'aspirois entendre. Ses gens
enlevrent seulement six rles de tabac de Brzil, qui toient pour le
bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit
rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit
btiment et continuyons notre route. C'toit sur les 6 heures du soir
lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.
C'toit le beau de voir le secrtaire se lever de sa cabane et me baiser
les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dgager m'apelant; _Santo,
santo liberator_.

Deux jours aprs ce malheureux encontre, nous fusmes ataqus des vents
de oest et sud-oist tout opozs  ntre route, et grande tempeste
pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit  mes
passagers except Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxime
jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut
le premier des nostres mort la deuxime journe, mon pillote ensuite en
un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts
entre ponts, j'y fut les atacher  une corde et criois  ceux de haut:
Hisse. J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme
un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vnitien de nation,
me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre  canon et
m'apliqua sur la douleur qui toit enfle son emplastre; j'en penssay
perdre l'esprit ayant une fivre terible; je m'atachay la teste d'une
fine serviette que je faisois traindre par deux hommes de toute leur
force que mes yeux en toient forces; l'abcs creva ds la mesme nuit,
et mon vnitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et
je faisois pousser vent arire  toute force pour atraper la premire
terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je
poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la
terre que je reconnuts estre entre Port  port et Viana o j'avois est.
Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une
chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrrent, et je ne permis 
aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre
contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour
M. de l'Escolle, o je luy donnois advis de nostre malheur et le
suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire
le franois, ny  qui je l'adressois. Ils la portrent au consul de
notre nation, qui la fut communiquer  Mr le Marquis Desminnes, lequel
ordonna de nous mettre avec notre btiment dans une crique,  deux
lieues loignes de la ville, entre une pnisule de sable dserte de
toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que
lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que
moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les
secours que l'on dbarqueroit sur la pointe et o je metrois mes lettres
trempes ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui
crivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa
protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles
requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel
de l'Escole toit retourn  Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour
nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une
cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous
fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis  Mr Desmines qui me
manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa
garde. Je fits dbarquer des voilles sur la pointe de sable et des
petits mts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et
moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de
notre arive, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner
 conoistre  ceux du pays, le restant de mes gens se rtablissoient
d'un jour  autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous
fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux
communautes de religieuses nous acabloient de confitures et conssomes.
Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy crivismes une lettre civile 
Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre dbarqus sur
la pninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer
tous les jours et nos hardes et brull les paillasses, que nous
jouissions d'une parfaite sant et que nous nous sentions en tat de
reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me
manquoit. Il nous fit rponsce de ne nous pas prcipiter et qu'il me
faloit rester jusqu'aux 40 jours, et aprs quoy nous aurons toute
satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une
barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort prs,  nous
entre parler avec facilit, et nous exorta  patienter dix  douze
jours, et que je luy envoya un mmoire de tout ce qu'il me faudroit pour
mon voyage, qu'il le feroit tenir tout prs pour ne me pas retarder d'un
moment, et puis il s'adressa au secrtaire de l'vesque luy disant:
Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de
vous dbarquer aprs la quarantaine et d'aler  Lisbonne o vous aurez
occasion d'un plus gros bastiment. Mr de Saa luy repliqua: Monsieur,
sy vous saviez ce qui nous est ariv avec un navire turc et comme mon
capitaine a agy  me dlivrer de la captivit vous seriez surpris, et
vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter. Et luy conta en
racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et
qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'chapay les deux saletins, et
qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par
notre consul cinq matelots, qui s'toient trouvs chous dans une
tartane,  l'entre de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu
les provisions du contenu en mon mmoire et le secrtaire fit faire
provision de volailles et moutons sans les prsents de Mr le Marquis et
des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de
change sur Mr Desgranges au secrtaire de Mr le Marquis pour le montant
de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes trs
fort de toutes ses bontes. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce
qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,
s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur vesque son cousin.
Et la 39e journe de notre dtention, comme il faisoit un tems
trs-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre cong
tant tous en bonne sant, et en sept jours nous arrivasmes  Angra,
ville capitale des Assores, o l'on nous croyoit pris ou esclaves, et
ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en toit originaire et sa
famille qui toit des plus considrables dans l'ille, aprs qu'il fut
dbarqu et racont nos advantures j'estois caress et estim d'un
chacun; j'estois acabl de prsents de table sans ce qui m'en restoit du
dpart de Vienna. Ayant en trois jours dbarqu ce qui toit pour le
seigneur vesque et secrtaire, je party pour me rendre  l'ille du
Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au
Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre
et ensuitte aler  l'ille de Madre y recevoir le reste de mon
chargement  250 lieues loign, et fus 17 jours  m'y rendre, et en dix
jours j'eus fait mes expditions. Et ayant party en faisant ma route
pour me rendre  Cadix, me trouvant 7  8 lieux dans le Nord-Est de
Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus  une porte de mousquet
de mon bord un grand frmillement de la mer, comme d'une forte mare;
mes gens croyoient que c'toit un lit de poissons, cela ne me contenta
pas. Je fis mettre la chaloupe  la mer et m'y embarquay avec une ligne
et un plomb pour sonder, et en tant proche je trouvay 13  14 brasses
d'eau, et avanant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.
Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60
pieds en longueur taille sur les 16 carres except au bout; sa poulie
de grande drisse toit  trois roets de gayac et la cheville ayant 7
pouces en grosseur, j'eus de la peine  atirer cette vergue le bout d'un
de ses bras toit acroch au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la
grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre
bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la
grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et
poursuivi ma route. Cets de cette dcouverte que Mr Bougard me cite dans
son livre intitul: _Le petit Flambeau de mer_[61].

(1682). J'ariv dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust  terre
trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y
estoit, Je luy dits que non.--A qui estes-vous adress? Je luy dits;
il m'y fit conduire. C'toit  M. Bonfily et Gualanduchy, marchands
gnois, qui me dirent: H mon Dieu, mon capitaine, retourns au plus
vitte  votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en
dans la rivire de Siville, o nous vous envoirons des ordres. Et je
part sur-le-champ et mits  la voille, et  minuit j'tois  l'ouvert de
cette rivire, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant
que le jour paruts. J'tois extrmement las et fatigu. Je dits  mon
pilote,  qui c'toit  luy de veiller, de continuer d'aler au large
jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux
heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entre, pendant
que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus
rveill en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et
d'entendre crier: Nous sommes pris. Et sortant de ma chambre tout
effray, je crie: Ameine les voilles. Mais je ne trouvay de tout mon
quipage qu'un garon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de
pillotte qui toit Anglois de nation s'estant jett dans ma chaloupe
avec mes matelots m'abandonnrent avec ce seul garon, fils du capitaine
Pelvey, d'Honfleur. Et je criay  force de voix  ceux de mon quipage
que lorsqu'ils seroient arrivs  terre de m'envoyer la chaloupe et
quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.
Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire  demy plein
d'eau jusqu' dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques
espagnolles, qui avoient party exprs de San-Lucar de Baramda, entre
de la rivire de Siville. J'avois avant leur arrive coup tous les mts
de crainte que le navire ne se fut ouvert et dpiss. Les deux barques
sitt arrives attachrent un cble sur le navire, et leurs quipages
sautrent dans mon bord et pillrent toutes mes hardes dans ma chambre
et ce qu'ils purent enlever, aprs quoy dployrent leurs voilles la mer
ayant mont, et arachrent le navire de dessus le banc de rochers nomm
les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et
lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu' l'ung des bords. Et
cependant les deux barques l'entrasnrent dans la rivire de Sville
vis--vis la chapelle de Bonance o rsidoit un moine de l'ordre de
St-Jrme qui me fit conduire dans sa chambre loigne d'une demie lieue
de San-Lucar, dont le consul nomm Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit
pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le
secours qui dpendroit de luy. Je me trouvay dnu d'argent, de linge et
de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me rquiper simplement, et aux
mares basses l'on sauva bien des sucres, mais  demy fondus et marins.

Et me trouvant dn et ne savoir de quel cost tourner, le sieur
Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le
patron Louis Gazen, seulement arm d'un petit canon de fonte, dix prier
et 14 hommes d'quipage pour aller aux isles de Canaries ngossier.
J'acxeptai le party sans beaucoup rflchir aux grands risques qu'il y
avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers
ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le
lendemain de notre dpart sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70
thoneaux armes d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et
dix pieriers de fer, quatorze hommes d'quipage et un passager espagnol
revenu depuis peu des Indes du Prou, et moy, composions en tout seize y
compris un jeune mousse, le patron intress  la dite tartanne nomm
Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les
illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un trs
grand calme et nous (nous) trouvions estre  la hauteur de Cadix environ
trentre lieux dans le oest, et nous aperceusmes environ  trois lieux
de nous, un bastiment qui  ses voilles nous le reconnusmes pour estre
une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la
Mditerrane, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le
dtroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait
promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes
d'approche. Je dcouvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et
que sa chaloupe la nageoit  son avant, ce qui me donna beaucoup 
penser, v qu'un tel btiment en marchandise ne peut avoir autant de
rameurs, et qu'tant en paix except les Salletins, je ne savois que
prjuger. Et en discourant de la sorte toute notre quipage vouloient
assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de
btiments, mais bien les Argrins (Algriens) qui ne sortoient jamais le
dtroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs
discours me dits: Vous ressembles  notre Dom Quixotte qui se fait
avanture de tout ce qu'il voyoit; sur ce qu'il me voyoit opiner
fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu
et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,
ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre
huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,
lequels pour affts toient montes sur chandeliers de fer en piriers,
et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons
gros fuzils, et mes deux pistolets croches  ma ceinture pour me faire
mieux obir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy
chacun notre pe. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits
atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre
timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque pirier o nous
aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de
fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que
la drisse en futs coupes. Et dans ces intervalles la seitie s'toit
approches  porte du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous
envoya sa chaloupe avec six hommes habilles  la provenssale, ayant
chacun un chapeau. Et tant  la voix ils nous demandrent d'o nous
tions et o nous allions. Ayant fait rponsce je demandey la mesme
chose. Il rpondire de Marseille, venant de Portugal alant au dtroit,
et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage
o que j'alois faire feu sur eux. Ils retournrent  leur bord o entre
temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer
aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en
lamantant, Adieu, nos libertes! Et que deviendront nos femmes et
enfants? Je dits: Il faut bien nous deffendre. Ayons recours  Dieu et
 la Ste-Vierge. Et sy nous en chapons, prometons d'y faire dire des
messes et y aler nuds pieds au premier endroit o il y aura Eglise. Et
chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens trs abatus.
Je fis deffonser un baril de poudre  l'ouvert de ma chambrette et mit
une mesche alume  la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colre;
Jour de Dieu, si quelqu'un manque  son devoir je le tueray et mettray
aussy tots le feu  la poudre. Autant mourir que d'tre esclave de ces
cruels barbares. Et incontinent la seitie tant  porte de pistolet
tira ces 8 canons et treize pieriers de son cost babord sans ne nous
faire mal qu'au corps de notre btiment et dans nos voilles, croyant
nous faire tirer notre volle: ce que je deffendits entirement, les
voyant disposes  nous aborder et  quoy je me rservois. Et par une
espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en tat de
gouverner, et dont notre timonnier se prvalut sy  propos qu'il nous
fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous
peut joindre que par la poupe qui est pointe et ne donna lieu qu'
trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)
pistolet. Et nos dcharges se firent sy  propos que nous leur tuasmes
beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en toit rougie de sang.
Il leur en tomba beaucoup  la mer qui toient sur leur proe pour
sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy
nous tirasmes toujours; et nous les avions dsempares de leur pointe de
la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner
leur btiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui
avoit saut dans nous qui se jetta  la mer croyant regagner  son bord,
mais je fits tirer dessus et il fut tu, et le 3e je le fits sauter dans
rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'coute de sa misenne
pour nous revenir  la charge. Je mits en rsolution de revirer sur eux
pour ne leur donner loisir  se racomoder. L'on me fit un peu
d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce
tems qu'ils n'aloient pas manquer  nous aborder une seconde fois et
nous enleveroient, nos forces tant trop ingalles, et que j'aimois
autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson
suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois pass pour propritere des
effects que nous avions. Et j'encourag notre quipage et revirasmes
dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je
fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions 
porte d'un bon pistolet, ce qui fut bien excut. Et nous les
dsolmes. Je continu une seconde dcharge, et nous les entendismes
crier: Quartier, quartier, crtiens. Et sy j'avois eu une trentaine
d'hommes, je les aurois enleves. Mais quelle aparence avec quinze
hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir
chap comme nous fismes. Notre contremestre nomm Anthoine Animou se
trouva trs bless  l'paule droite d'un coup de mousquet, et Pierre
Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au cost gauche
lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une
grosse contusion  la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouv la
poche de ma culote en fasson de gousset  l'espagnole toute rompue o
toit ma tabattire de vermeil dor toute brise qu'on n'a pas pu
racomoder et  quoy on at atribu m'avoir sauv la cuisse.--Et quant
nous quitasmes l'ennemy, il toit autour de sept heures du soir, et
continuasmes notre route jusque vers les 9  10 heures que je fits
gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne
revienne aprs nous. Et ne dormismes que trs peu pandant la nuit. Et au
matin nous fusmes trs joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon quipage
me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me prsenta une joli
boette d'or  la condition que je donnerois la mienne  la Vierge o
nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma
boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut
excut le landemain de notre arrive  l'ille de Tnrif. Nous fusmes 
un monastre de Dominicains o l'glise est fonde  Notre-Dame de la
Chandeleur,  trois lieux du port, o nous fusmes pieds nuds faire
chanter une grande messe, et y fusmes bien traites par les religieux
qui ne manqurent d'enregistrer nos dclarations atribues au miracle.
Et pendant la route je penss mes blesss avec du charpy oint de cire
blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broy, ce qui
entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup
de pique fut en dix jours gury, ayant rencontr une cte, et comme je
n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et ds que
je fus arriv  Tnrif, je fis dbarquer mon bless chez un chirurgien
bayonois tably l. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la
playe et en tira une balle d'une once qui avoit est morde, ce qui
causa bien de la pouriture et long  gurir. Il m'en couta 125 piastres,
mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq
piastres  un riche habitant qui avoit son frre esclave  Maroc, en
esprant en faire change pour son frre. Et lorsqu'il se vit vendu il
se dclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours
cach, et que je le laissey  la gamelle des matelots, et il releva
beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous
resta trois bons sabres de ceux qui avoient saut  l'abordage. J'en
donnay un  mon passager et un  Mr le vice-roy, lieutenant gnral de
ces illes, et j'en fut fort conssidr et de la noblesse et des
principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.

Et le 27e j'arriv heureusement  l'ille de Tnrif  la rade et devant
la ville de Ste-Croix o je dbarqu. Je trouv sur le rivage un
vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien
faire les dclarations tant  la Doane qu'au gouverneur, aprs quoi l'on
loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la
Laguna,  deux lieux de chemin, o l'on va chez le consul qui vous
conduit chez le Grand Inquiziteur et puis  l'Evesque et au Gnral
commandant toutes ces illes. L'on fait les dclarations conformes 
celles d'en bas.

C'est l'ille o est ce fameux pic ou prmontoire que j'ay dcouvert en y
venant tant loign de soixante et six lieux, me trouvant le travers de
l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont
quoyque en un petit btiment, Tnrif ets o il croits la meilleure
malvoizie; puis  l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent
qu' douze lieux de distance, etc.

Je fits dbarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visites et
payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois lou,
mais je trouvois peu de dbit  cause que Mrs les ngossiants Anglois
ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels
vendent  crdit aux Espagnols  compte de leurs rcoltes des meilleures
malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui
arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amrique. Et comme mes ordres
portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, except des
petits raux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux
raux d'Espagne il n'en faut que huit  la piastre, je me trouvay trs
embarass, et de faire sjourner le navire qui auroit tout conssom.
J'apris que le trsorier des Bulles pour les dispences de manger des
viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre 
Caddix, je luy affrtay ma Tartane et dans la ve de donner advis  mes
marchands de l'tat de nos affaires: le fret conclu par quatre cens
cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dpeschay incontinent, et
restay  Tnrif atandant le retour et des ordres, tant stipul que mon
navire seroit expdi en 15 jours  Cadix, et s'il y est retard plus,
il nous sera compt huit piastres par jour.

Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava o Mrs
les Anglois rsident ordinairement pour le ngosse des bons voisins, Me
Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon franois, me fit
la proposition d'aler par curiosit sur le sommet du Pic, et qu'il
ferait toute la dpense ncessaire pour la noriture et conduite.
J'acxepta le party. Il commanda  deux neigres ses deux domestiques de
nous prparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de
coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur
nos mulles et quelquefois  pied  cause des prcipices, mais la
troisime  cause du trop rapide nous fusmes  pied, ayant chacun un
ngre devant arm d'un baston ferr qu'il piquoit pour s'assurer sa
marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit
derrire luy, que nous entortillons  une de nos mains qui nous atiroit
et le suivions pas  pas. Et lors que nous eusmes atraps la rgion
glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se
gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec
leur baston ferrs faisoient des trous pour placer leurs pieds o aprs
nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs
ceintures, ce qui toit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le
corps et le visage, et les oreilles toient coupes du froid aspre et
vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir o
j'aurois creu perdre mes oreilles. Et aprs avoir surmont ces glaces
nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres
brusles remplies de concavites comme ce qui sort des forges, et 
notre troisiesme journe, sur les 4  5 heures du soir, nous gagnasmes
sur le sommet d'un temps trs serein et trs clair, mais un froid fin et
trs piquant. Nous nous mismes  plat cul sur terre pour reposer,
contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous
paraissoient trs petites, et les gros navires qui toient  la rade de
Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les
pouvions dcouvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous tions munis.

Nous trouvasmes le milieu de cette haute minence creux, apointissant
par en bas comme un chapeau pointu d'antiquit renverss, et sur le haut
de sa circonfrence plat comme le bord du chapeau renverss, pouvant
contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds
de largeur,  plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours
pierre brusle et dure. Nous eusmes la curiozit de sonder cette
profondeur du creux avec une pierre attache  une ficelle. Il s'y
trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un
volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la rgion froide,
lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets
arriv depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au
bord de la mer en a est ravage. Mais avant de songer  dessendre ce
promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne
songeoit qu' faire des observations, tant amateur des sciences
astronomiques, et dont il toit muny de grandes lunettes et autres
instruments, commenssa  s'tablir, mais je m'aprochay du neigre qui
avoit les provisions de pastes, jambons et langues fumes et bon pain.
Je n'ay jamais meng d'un sy bon aptit et bu mon flacon de malvoisie un
peu seiche. Aprs quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre  la tente
audessoubs des neiges, et qu'il en toit tems pour n'estre pas pris de
la nuit. Il me dits: Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je
vais faire des observations trs-curieuses. Je luy dits que la place
n'toit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement
pour me reconduire juqu'aux neiges o nos pas toient tracs. Il me dit:
Vous n'avez qu' le garder, j'en ay asses de l'autre. Et les quitay 
bonne heure car sans le clair de lune j'aurois rest en chemin. Mais
comme tant arriv je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq  six
verres de vin et m'endormis trs bien. Et sur les quatre heures du matin
je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit
descendre, et comme il avoit pass la nuit, n'tant curieux de remonter
sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux
neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de
chambre par dessus ses habits, la teste envelope de servietes; j'eus
peur qu'il ne fut tomb et bless, je courus audevant et demanday quel
malheur luy toit arriv, et  paine put-il me rpondre  faute de
respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; C'est l'air
trop subtile qui m'a ofusqu les polmonts. Je fits de mon mieux  luy
aider pour le conduire  la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit
chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua
fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande
douleur de cost droit alant aux reins le long de l'chine. Il nous dits
de le reconduire  la ville, ce que nous mismes  l'effect, et nous
fusmes quatre autres jours  nous rendre chez luy o tous les mdecins
furent appels et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il
prit luy-mesme la rsolution de se faire faire l'opration de l'empiesme
et rendit l'me quarante heures aprs. J'en fus vivement touch, car
c'toit un trs galand et habil homme, ayant son frre ain Milord
d'Angleterre.

Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner  la ville de
Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours aprs il
arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma
conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le
mieux pour les tirer de perte; j'empressay la dcharge des bulles de mon
navire, croyant en peu recevoir le fret dont tions convenus, mais il
falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours  la
saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a
point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la
Santa-Cruzada. Je portay ma plainte  Don Foelix Nieta de Silva,
vice-roy et gnral et protecteur des nations trangres. Il me dits:
Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractre
de trsorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorit sur luy. Cela
me mit en fureur de lascher mal  propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en
ce pays aucune justice, et sorty le palais trs brusquement, et fus dans
la boutique d'un orfvre franois luy dire mes paines, et dans l'instant
entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque
ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: H bien, monsieur,
n'avez-vous pas d'envie de me payer. Il ne rpondit nullement. Et sans
mot dire, je sortis  la re estant presque midy qui d'ordinaire on ne
rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une re o il ne pouvoit se
dispenser de passer. Bien un quart d'heure aprs je l'aperceut venir, et
lorsqu'il fut proche je pars et marche  sa rencontre pour me donner
lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy somm de tirer
l'pe; il me tourna le dos. Je le frap de mon pe sur les paules et
luy taillad deux coupeures. Il courut  toutes jambes mieux que moy
criant  l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui tonn de me
voir chauff me quiestionna, et je luy advoay le fait, et me dits:
J'en suis bien fasch, voil une mchante affaire. Dans l'instant un
adjudante major et deux soldats arms viennent me demander d'aler chez
le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy
dits seulement. Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.
Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorit sur luy, j'ay
cherch par les armes  l'avoir. Il demeura un peu suspends et me
renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arts de n'en sortir de huipt
jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que
j'tois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela
l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit
entre embrasser. Aprs quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir
des vivres et payer ce qui toit deub  l'quipage.

Et au deux de septembre je pay les gages de mon quipage et rembarquay
des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines except
quelque pice de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu
de piastres que j'avois amasses, ayant aussy chang mes petits raux
pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds
de 2,750 piastres et je pris  la grosse du Marquis de Fortavantura 250
piastres  20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres
et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le
5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Tnrif pour
aller  Saincte-Croix en Barbarie, o j'arriv heureusement en 9 jours;
et dessendit  terre sous le fort de la Fontaine, o aussitots douze
mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au
gouverneur aussy neigre, qui par un interprte me quiestionna d'o je
venois, qui j'tois, et ce je venois faire, et aprs ma rponsse, il me
fit conduire  la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque
toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane o logent les
marchands trangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce
fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de
Londre. Je m'adressay au comptoir franois, o toit Mr de Bisson, de
Caen, et Maurisse, de Roen, et nous parlasmes de nostre ngosse. Le
restant des logements dans cette cour de la Doane ets occup par les
officiers qui ont la rgie des droits et enssuite par plusieurs juifs
ngossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme
tous les soirs  huit heures et n'ouvre qu' six du matin, de sorte
qu'on est emferm de beau jour. Nous parlasmes avant et aprs souper de
notre ngosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif toit mes
3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en
retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en
rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chvres en
poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois pay de
tout[65].

Mais le lendemain, 15e du mois,  l'ouverture de la porte, nous fusmes
tonns de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une
arme de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant  la ville.
Ils s'en rendirent les maistres sans coup frir; et nous aprismes que
c'toit l'aisn des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel
s'toit rvolt contre son pre et qui s'toit empar de Saffy et de la
ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut
dlivr les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint camp
avec son arme au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au
quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny dsordre. Il
demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans
pe n'ayant que ma canne en main. Aprs m'avoir fait demander ce qui
m'amenoit et receu ma rponsce, o je demanday sa protection, il me fit
bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne
malvoizie. Il dit: Ma loy me dffend le vin. Et son grand marabou luy
dit: Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.--H bien, dites  ce
reys qu'il m'en envoy.--J'envoyay  bord en prendre un quartault, et
six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouv brouill. Il
le receut et en beut jusqu' moiti du flacon et le trouva bon et m'en
fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence
un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix
charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il
en fit choix de prs d'un demy cent, et il parut trs content en me
frapant doucement sur l'paule.

Je fis ds l'aprs midy dbarquer mes marchandizes pour le lendemain
recevoir celles du pays. L'on commena par me dlivrer le tangoult en
rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en
Espagne tromp.

Mais quant ce vint  me livrer la cire en gros pains envelopps de sacs
de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant
l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par
morceaux, et il s'y trouva envelop des gros cailloux et dans d'autres
beaucoup de sable. Je demeur trs surpris. Mrs Buisson et Morisse qui
toient en haut  la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,
mais j'tois al droit au camp du Roy me plaindre  luy. Il prit la
peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y
perdrois rien. Ces deux messieurs toient trs chagrains de ma
promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:
Ce n'est pas nous qui vous avons tromp, cets Abraham le juif qui est
une moiti de votre ngosse et que pour sa part ce seroit  luy 
fournir la cire et  nous le surplus de ce que nous avons promis. Le
Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit
venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils
trembloient  faire peur, et dirent comme les choses toient. Il envoya
qurir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir  plat cul sur
un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois
effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus
tenir. Il reprit son air srieux, parlant au juif sans interprte. Le
juif se jeta la face contre terre et je fus tonn de voir aporter un
grand trpied et une grande chaudire et du bois et alumer bon feu. Je
penssois: toute ma cire va estre purifie, comme il arriva aprs. Mais 
cette premire chaudronne bouillante l'on prit  quatre le juif et on
luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et
les mains toutes courbes[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya
cet effort trs rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le
visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passe en serpillre et
on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien
rcompencs. Je partis le 26 aprs midy et le Roy avec son arme avoit
dcamp la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'tois de
retour de mon voyage  Saincte-Croix de Tnrif. Je fis le lendemain la
vente de mes cires et des amendes trs advantageusement et comptant, et
j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de
l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers
aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqu le
tout dans le navire o le cuivre toit rest et je renvoyai cette
carguaison  mes intress  San-Lucar de Barameda, et leur crivit de
m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que
j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant
qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la
dite Tartane m'toit plus ncessaire que le navire parce qu'elle toit
plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de
Tnrif le 13 octobre et je restay encore  cette ille.

Dans cet intervale notre consul nomm Thiery[67], de Rouen, tant fort
g se disposoit  mourir, et me pria de luy crire ses dernires
volonts, puis il me propoza d'pouzer sa fille unique ge de treize
ans et  laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et
bonnes maisons  la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille
n'pousats un espagnol, qui ont toujours des matresses. Et en mesme
tems il me pria de luy crire une lettre  Mr le Marquis de Seignelay,
ministre d'Etat, o il luy rendoit compte de ses dernires jestions dans
sa charge, et qu'il prvoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,
et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et
plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec
beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son me  Dieu
aprs avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut
inhum avec pompe. Et comme j'tois log chez luy, je fus un des chefs
de la crmonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais
la mre n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il toit fort viel, et me
dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa
fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous
les advantages possibles, le bien tant de son cost, et que sa fille
n'toit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans
et vouloit se remarier. Ces dclarations me refroidirent n'y ayant aucun
got malgr les caresses dont elle me prvenoit et auxquelles je
corespondois trs mal. Et sept  huit jours aprs que tous ceux de la
maison toient endormis et moy o j'estois couch dans un salon, je fus
surpris de sentir  mon cost une personne, et sans lumire je ne seu
que penser. Je tastonn en demandant: Qui est-ce? On me rpond par des
embrassements, et se dclara m'aimer  la fureur et que je ne pensats
nulement  sa fille. Aprs bien des converssations le jour aloit
paroistre; elle fut oblige de monter  son apartement, et me traita de
chien et verssa un torent de pleurs, et clata ne pouvant disimuler sa
rage. Je fus contraint de dloger pour finir tout commerce, afin de me
retirer du pays o je n'aurois plus est en seuret.

Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aport
party de ce que j'avois demand. Je fits diligence  ramasser mes
effects que j'embarquois  fure et mesure et prenois cong de mes amis,
et le 28 du mesme mois je mis  la voille et fit la route pour retourner
 Saincte-Croix de Barbarie o j'arrivay le 8e dcembre qui n'toit pas
fest en ce lieu l.

Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay ds le 9e
de tout ce que j'avois qui avoit est sur un mmoire qu'ils m'avoient
donn au prcdent voyage et les prix fixs de toute choses, ainssy
l'expdition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de
Maroque avoit est dtruit et son arme, dont j'euts regret parce qu'il
toit affable aux ngossiants trangers. Je fus voir les commis anglois
du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable tat, ayant
reeu 4 jours avant mon arive cent coups de baston sur la plante des
pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enfl partout son
pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement toit plus
gros que le poing, pour avoir parl indiscrtement de Mahomet; ce jeune
homme ne pouvoit rchaper.

Le 13e dcembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces
terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagn en
vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de
Portugal depuis plusieurs sicles, et j'apereus deux bastiments qui
sortoient du dit lieu, cela ne m'pouvanta nulement ains au contraire,
je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de
coutume. C'toit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et
bordes de priers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un
Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon
pavillon blanc arbor. Et lorsqu'ils furent  porte sans me parler ils
m'envoyrent leur borde de canons, priers et mousqueterie, emportrent
mon pavillon et turent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais
on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je
sautay sur une mche allume et mis le feu  un prier qui toit rempli
de mitraille jusque  la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent
sauter dans mon bord, dont il y en eut de tus et entr'autres un
capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils
sautrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient  qui me
donneroit des coups de plat et taillant de leur longue pe, cependant
sans me percer. Ils me laissrent tendu comme mort sur le pont et
j'tois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon
vanouissement, je me trouvay bris de coups, mon pauvre corps et mon
visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe  ma
teste depuis le sommet jusques auprs du front, par une taillade de
sabre qui ala jusques  l'os, mais j'avois quantit de cheveux qui
s'enfoncrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la
teste ouverte. Enfin ils pillrent et m'amarinrent ma tartane dans leur
port, et me dbarqurent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de
Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son pouse et deux fils de
14  16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un trs grand soin de moy  me
pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que
j'avois fut pill. J'eus une grosse fivre et on me saigna, et je me
rtablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce
qu'on avoit vol, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner
et tous le menacrent d'une rvolte. Il fut contraint d'aquiescer et les
relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de
dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en
est bien munie. On tira plusieurs voles  cartouche sur le camp des
ennemis, et quoyque j'eus la teste lie de serviettes je servy de
canonnier pendant les deux jours que dura ce sige, les Maures firent
alphaqueca: cest un tendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.
Ils demandrent le temps d'enlever leurs morts et estropis, et jetrent
plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc
enfonc  porte de demy fusil de la place et puis dcamprent.

Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, aprs que Mr
le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
restrent.

J'ariv  Cadix la veille de la Purification fvrier 1684 et fut  terre
trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
m'toit ariv et pour faire mes dclarations. J'tois rest  terre, et
le sieur d'Hiriarte, consul  San-Lucar de Baramda, eut advis par une
barque de mon arrive. Il partit sur-le-champ pour venir  bord o il se
fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut  notre bord une
chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
du vin de Canarie  vendre. L'quipage dits: Il y en a six pices, mais
voil le marchand endormy. Il s'veilla et en vendit deux pices par
l'avidit d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
aprs aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Sville o ils
l'chourent et mirent Hiriarte et l'quipage en prison, les fers aux
pieds et me cherchrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
plainte  Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
qu'on avoit uz d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
confiscation bonne, sur ce que le propritaire sieur Hiriarte, consul de
San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prvariqu, ayant
luy-mesme fait dcharger avant que les dclarations fussent faites, et
que sy 'avoit est le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
dites loix, il seroit plus tolrable. Par ainssy le tout but confisqu
avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par l je
me trouvay frustr de tous mes travaux et desnu de toutes choses.
Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy,  un
aprs disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
acte tout prt  signer et me fit veiller et aler au cabinet; et il me
dits en nostre langue: Cest pour signer un acte de bail de la petite
ferme de Bomance o nous irons divertir. Et je fus assez inocent, sans
me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
s'coulrent; tant enssemble je luy demanday quelle proposition il
avoit  me faire, et il me dits: Je suis sans fonds et ne puis rien
entreprendre. Sur quoy nous nous sparasmes, et m'en fut  Cadix, pour
chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
nomm la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit  partir pour le Havre; il
m'accorda mon passage et dont  peine il me restoit de quoy pour luy
payer. Etant en mer  la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, o il y eut
bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs  rciter, et
pour finir et abrger matire nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, o
estant dbarqus Mrs les intresss de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
Nous tions tous logs chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
fus prendre cong et offrir mon passage en prsentant ma bource un peu
plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: Vous disnerez
encore avec moy et nos Mrs. Je dits qu'il ne me seroit plus  tems de
pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--Cela nets rien, vous
passerez demain.--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
bourse sur la table, disant: Voil tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
contentes-vous? Puis il me dits: Alez voir vos amis, et ne manqus de
venir souper avec nous.--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
dans mon abcence il conta mes dsavantures, et ce que j'avois fait dans
ce passage o il m'atribua d'avoir sauv le vaisseau, et au souper il
eut la bont de dire: Messieurs, sy votre navire est bien arriv, cets
 ce Mr que vous le devez.--Puis ces Mrs dirent: Rendez luy sa
bource, et il me la mit en main o je la trouvay plus enfle et pesante
qu'elle n'toit lorsque je luy prsentay, et aprs les avoir quitts, je
fus dans ma chambre o couchoit Mr Chauss, lieutenant de Mr de Chalons;
je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prvint en me
demandant si je l'avois ve. Je dits non. Il dits: Regardez, vous estes
peu curieux. J'y trouv trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
en demeuray trs surpris sur quoy il dit: Vous les avez bien mrits.
Et d'aize je n'en penss dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
moy.

1684. Lorsque je dbarquay du passager, beaucoup de gens parurent
surpris et en m'approchant dirent: Comment, c'est vous. L'on vous a
creu mort. Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
je m'informay de ma chre mre et de la famille o j'appris la mort d'un
oncle[69] et de mon frre cadet. Mon frre aisn n'estoit trop content
de ma venue s'tant empar de ma part de succession de cet oncle, 
laquelle n'ritions qu'aux meubles tant sortys du second mariage de
notre grand-mre; mais il falut que mon frre me donnast ma part, et
dont j'avois besoin, ayant est dpouill, et qu'il ne me restoit que ce
que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frre pour douze cents
livres pour viter le procs. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
fus consseill de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
proposrent acomodement, et je leur promis d'en passer  leur dcision;
et m'ajugrent huit cents livres, mon frre m'en donna quatre avec une
roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfverie d'argent, une
paire de botte et un porte-manteau. Je dis: Je n'en veux pas davantage,
buvons enssemble et soyons bons frres et bons amys. Je fus voir ma
mre  la campagne et en pris cong et de la famille, et le lendemain
partis pour me rendre  Dunkerque o j'arriv le 26e may m'estant
arrest pour la feste  Calais.--La guerre fut dclare contre l'Espagne
par le Roy qui assigea et prit Luxembourg.--Etant  Dunkerque j'y
aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre toit party pour l'Amrique
sur la frgatte du Roy, _la Droite_, monte de 36 canons, et qu'il
m'avoit fort souhait.




CHAPITRE IV

Doublet arme en course.--Croisires et prises.--Razzia opre 
Tnriffe.--Croisires.--Retour en France.--Voyage  Madre.--Pluie
d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madre.--Rencontre d'un
monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Aores;
naufrage.--Retour  Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour  la
Rochelle.--Amours de Doublet.--Dbarquement de Jacques II 
Ambleteuse.--Croisires.


Plusieurs amis me proposrent d'armer une corvette de six canons pour la
course. Je leur dis: Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
part qu'aux Indes de l'Amrique, il faut croizer au Pas de Calais, y
attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation. Et le
13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'quipage et fut croizer
depuis le Pas de Calais jusque  Blanquef, coste d'Angleterre, et visit
plusieurs navires Hollandois, Sudois et Danois pendant 20 jours. Je dis
 nos officiers: Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
prendre. Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
ports d'Angleterre, nous prismes la rsolution de pousser jusqu'aux
illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
viennent  Tnrif o se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
alions  petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
pointe qui est une montagne de rochers o l'on ne peut s'approcher. Les
vents et la mer toient pour lors fort rudes. Nous esprions qu'tant
soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
s'engager jusqu' la valle de Sainct-Andr, une lieue et demie de la
dite pointe. Et il n'y avoit plus d'loignement pour atraper la rade
soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit rsoudre bien prpars de
l'aler aborder d'emble. Et en l'approchant nous la connusmes frgatte
fabrique de France, mais son pavillon toit espagnol, et son pont
embarrass de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
droit; nous n'tions pas  dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
nos armes trempes, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrire
pour nous vider de cette eau, et puis nous nous msmes  recoure dessus,
mais il avoit gagn la porte des canons des forteresses, lesquelles
nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
de lieue, qu'il est  admirer qu'ils ne nous atraprent pas et nous
auroient d'un seul coup couls au fonds. Ainssy nous chapa cette belle
proie.

Le 26, estant encore  la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
venant du port de Lorotave, charge de faverolle et deux pipes de
malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
ranssonner la barque et les feves pour ne pas dgarnir de mon monde,
mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
cy-devant toit la _Perle_, de Sainct-Malo, achepte  Cadix et charge
de balottages alant d'avis audevant des galions  Cartagesne pour les
advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
de mer nous l'aurions immanquablement enleves. Et voyant ne pouvoir
ranssonner ma prise, je pris la rsolution de l'envoyer  l'lle de
Madre appartenant au Portugois, et l'adressay  mes amis Mr Caires
frres, marchands marseillois tablis  la ville de Funchal.

Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
costes de Barbarie charges de poissons nomms pargas et tazards sales
comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
j'envoyay aussy  Madre, sachant qu'ils auroient dbit de toutes ces
chozes, et de l'autre barque plutt que de la brusler ou couler  fond
je la redonnay  son patron nomm Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
lorsque j'avois rsid  Tnrif.

Mr le Gnral toit en fureur contre moy de ce que je dsolois son pays.
Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
N'est-ce pas une honte  la nation de voir qu'une barque va nous causer
dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemble d'asses braves
gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
_Seitye_ catalane qui en aussy six pices et 14 priers, et m'aler
prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?--Il
s'meut des coliers et jeunes gentils hommes qui dirent: Nous y
voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.--J'appris
cette dlibration par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur  mon quipage, et pour
les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
et j'ariv le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite  la pointe
d'Adexa[72] o est une grande maitrie d'un marquis portant ce nom je
fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du chteau
sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons sale et
enfume et 8 gros pains de sucre rafin, y ayant une sucrerie, et des
orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura  bord pendant
que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
chssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
crit que, en attendant qu'on me bouille  l'huile, je prenois ces
petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
Sainct-Malo nomms Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
mettre tout  feu, et que  cette considration et respect pour Mr le
Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon quipage, bien content
quant la pansse joue, je leur dit: Il faut aler combatre cette canaille
qui nous a oblig  quiter nostre bon parage. Ils dirent: Alons, mon
capitaine, nous yrons o vous souhaiterez.

Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7  8 coups de fauconneau de
l'abry des rochers dont on pera nostre bord  l'uny du pont; je fis
tirer 3 canons du mesme cost et on ne recommena plus cette tirerie et
je fis lever l'ancre et mis  la voille pour retourner au parage. Il
faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
voille pour venir me combattre; tout le rivage toit bord de cavalerye;
je fis semblant de fuir pour les faire loigner de la porte des canons
des forts et lorsqu'ils en furent  une distance de trois lieux je
coupay chemin sur la _Seitie_ qui toit bien demie lieue carte de la
_Biscayinne_. Je les empchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus prs du vent, et puis
j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
forteresses; je la canonnois toujours jusqu' ce qu'un boulet du fort
passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
la peur prit  ceux de la dite barque qu'il la furent chouer  toute
voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'
eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
dbarquoient avec prcipitation les uns sur les autres  l'eau, o
j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noys et deux matelots de la dite
barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brize
et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
dbarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
rechercher.

Le 9e du dit mois, il parut  la mesme pointe de Nagos une barque que je
pris venant de l'ille de la Palma o il y avoit 22 espagnols tant moines
de diffrents ordres et un doctor mdecin venant de passage pour
Tnrif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
centaine de beaux pains de sucre rafin, beaucoup de gros oignons, des
choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
convenoit fort et trs  propos dont nous servinsmes bien utilement du
bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
le soin, en premier lieu, du mdecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
avoit  sa ceinture de neuf mille raux de Plata, qu'on luy tira sans
faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
l'aptit plus de 24 heures. Quant aux moines, except les Francisquains,
on les vizita l'un aprs l'autre et on les soulagea de quelques
pesanteurs mais point sy considrables qu'au mdecin, et j'empeschay
leurs dpouilles, et puis nous les dbarquasmes au Val Sainct-Andr sans
opozition, et leur dlivray toutes les lettres adresses au seigneur
vesque sans en dcacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
ny celles du seigneur Dom-Flix-Nieta Dasilva, vice-roy et gnral,
auquel j'crivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
bonts par le pass, et qu'tant gnral de guerre il ne devoit trouver
 mauvaize part que je la fis suivant les lois uzites, et que je luy
donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exeroit que humanit et
sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charit pour
les deux perssonnes que je luy avois demand cy-devant. Aprs avoir
dbarqu mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
de moines et de nonnes adresses  leurs pareils qui avoient en leurs
directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
 les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilges et abominables sur
les expressions lascives d'amour qui toient outres, et d'autres trs
galantes et jolies pensses de tendresses. J'en fis une sparation, et
des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer  l'vesque et
 l'inquisiteur o je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
que ces lettres n'toient tombes aux mains d'un hrtique et que je les
supliois d'intercder pour la libert de mes deux amis prisonniers de
guerre, et j'envoy mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.

Je pris route pour me rendre du cost du Nord de l'ille de Lanssarote
pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
petite nome la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
incomod des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
trouvasmes des salinires, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
aoust nous tions encore  notre parage de la pointe de Nagos. Etans
frais et pleins de sant, il ne faut quiter ce pays sans leur faire 
conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
courusmes  l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
atendismes prs de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargs de froment, de
gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons sals et fums. Je
dis: Enfants, voil de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
nous; la saison d'hiver s'aproche, alons  Maderre nous aprester. Et
nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
chert toit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
fis un change pour des corces de limons, autrement de gros citrons
confits  sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques 
mes prisoniers espagnols pour les reconduire  leurs pays, et dont ils
furent trs contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
Madre, et pour retirer mon payement tant en corces qu'en vins il me
falut atendre la rcolte pour confire les corces et ne pusmes les
embarquer qu'au 20e octobre et notre dpart fut au 26e, o dans notre
route tant par les 46 dgrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
tempestes et la mer trs affreuze que nous ne pouvions prsenter un
morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
aprhendions fort le moindre coup de mer, tant  sec, le cost au
travers. Je m'avizay d'amarer notre petit cble sur un affut de canon et
le jetter  la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
et lorsqu'il fut tendu de son long il nous fit prsenter la proue
debout au vent, et notre btiment s'y maintint comme s'il avoit est 
l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
la chaudire et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
nostre prise o toit tout notre butin, exept six caissons des dites
corces et une de fleur d'orange que j'avois embarqus avec moy.

Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre cble et notre
afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
tions  5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
au nord nord-ouest avec de grosse grelle, dfonssa nostre voille de
misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
passasmes au travers des roches d'un cost et d'autre, et nous donnasmes
dans la fosse de Camaret o mesme il y prit plusieurs batiments qui se
croyoient en toute seuret. Et lorsque la tempeste fut cesse, je fus
dans mon canot  Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
barque o toit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
gnral des armes navales, comandoit pour lors et dont j'avois
l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demand d'o
je venois et sur quel navire j'tois, lorsque je luy eut rendu compte il
s'tonna et dit: Comment diable avez-vous pu rsister? Toutes nos
costes sont remplies de navires naufrags et bords de cadavres. Je luy
dit la maneuvre de mon aft de canon.--Et o avez-vous apris cela?--Je
luy dits l'avoir invent. Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
jamais ouy telle choze. Je luy dits: Sy vous voulez envoyer votre
canot demain avec moy quand je retourneray  mon bord, j'auroy l'honneur
de vous envoyer deux serins de Canaries.--Trs volontiers, mon amy, je
les accepte, et vous aurez plus de comodit et seuret de vous embarquer
dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre. J'acceptay le
party, et il eut la bont de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
djuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
envoyay les deux serins.

Il y avoit  Brest et Camaret quantit de navires relaschs depuis un
long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
jusqu'au unze dcembre que le temps parut modr je mis  la voille. Un
chacun me demandoit: O voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
durer six heures? Je rponds: Quite pour relascher. Et je tins ferme.
Je gagnay  la coste d'Angleterre, et le 18 dcembre j'entray dans
Dunkerque o l'on ne m'y atendoit plus me croyant pry, et de n'avoir eu
aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'esprois
toujours sur ma prize qui toit bien plus de rsistance que nostre
bastiment. Mais quand je vis couler deux mois sans nouvelles, je n'y
espray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des prils encourus
sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel cost donner, pour
tascher de gagner pour m'entretenir.

Au commencement de fvrier 1685, deux marchands de mes amys qui avoient
est intresss  ce dernier armement, ayant considr que si la prize
o estoit les effects ft arrive  bien que nous aurions bien profit
dans cette coursse o j'avois maintenu le bastiment et l'quipage sans
qu'il leur en eut cot pendant un si longs-temps, me proposrent
d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce  Madre et aux
Canaries, puisque nous avions une paix gnrale ecxept avec les
Saletins qui sont les plus dangereux  cause du risque de la captivit,
et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
un mmoire des marchandizes ncessaires, et qu'ils m'y intressoient
d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
demy et un gaillard devant pour rsister aux tempestes, et pour
dffences six priers et dix hommes d'quipage. Je l'affretay par 450
livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
quipage et barque de vivres, gages et de tout le ncessaire, et
passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
acheptes et embarques, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
1685, et ne m'areste point  faire le dtail de notre route, non plus
que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'crire
ce que j'ay trouv de remarquable. Comme encore en ce petit voyage o je
me trouvois par notre estime loign de l'ille de Madre de 51 lieues,
avec un temps de nuages et de clart du soleil par intervalle, il
tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
d'heure tous ces insectes qui furent frapps du soleil moururent, mais
celles qui avoient entr dans nos hardes et linges vivoient et nous
piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
navire et dans la chaloupe qui toit sur le pont, et jettasmes le tout
que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
en dizant: Le Seigneur a toujours aim les pauvres et les atire au
ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
ce parage, il faut s'en tirer. Mais sur les deux heures d'aprs midy,
nous en receusmes une onde bien plus forte, ce qui nous fit regreter
d'avoir chang de toutes hardes que nous avions laves  la mer et mizes
au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
m'tant et nos gens encore dpouills de tout je pris sur moy ma robe de
chambre atache d'une ceinture et sans chemize ny bas aprs qu'on eut
relav et jet  la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en
ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prires bien
dvotement croyant que c'toit un chastiment du Seigneur pour nos
pchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il
n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures
nous aperceusmes Madre qui se fait voir de trs loin par la hauteur de
ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui toit
le 29e d'avril. Je dbarqu derire le fort de l'illeau; je fis rapport
de ce qui nous estoit ariv, et les conssuls et les marchands et autres
furent curieux de voir dbarquer nos hardes que nous voulions faire
bouillir, lesquelles se trouvrent remplies.

J'abrgeray encore les longs discours de mes ngociations, sinon de dire
les changements de voyage et ce que j'y ay trouv de remarquable. Il
ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Tnrif, lequel ayant
seu que je me disposois d'y bientt aler ngossier, il eut la bont d'y
venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix
fust, et que je serois lapid immanquablement par les gentilshommes et
la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la
fleur de la jeunesse, qui furent noys et dont les plus grandes familles
de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy
disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit
icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque
d'estre aussy assasin. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me
dconsseillirent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler
d'un autre cost. Je dbarqu une bonne partye de mes effects les plus
convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph
Caire, bons ngossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnrent
avis d'aller charger du froment et du mahis  l'ille de Sainct-Michel
aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit  y profiter, et me
prioient de les intressser d'un quart au chargement en m'en payant le
fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crdit pour toute la
carguaison, et tombas d'acord par crit, et tant sur mon dpart Dom
Pedro Dalmada, gouverneur de Madre me demanda que je l'intressats de
moiti dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de
ngossier dans son gouvernement. Il me falut cder  la force en lui
cdant d'un quart d'intrts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je
partis de la rade du Funchal pour me rendre  celle de Punta Delgada,
lle de Sainct-Michel et le 25 ayant est adress au sieur Jean Ston,
conssul des Anglois, bien converty et mari  une dame portugaise, ayant
une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence  faire mon
chargement, et sans me prvaloir du crdit de Mrs Caire pour la moiti
d'intrt que je risquois pour mes intrescs et moy, il prits en
effects de France que j'avois rservs et en cinq jours je fus expdi,
et party le 12 juin  cause du jour de la feste du patron de la ville
que les Portugais m'auroient creu hrtique, et le 27 j'ariv au Funchal
et dbarqu les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre
consul, me reprsentrent que sy je voulois aler  Lisbonne prendre une
partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes
sales en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain  faire. Je
top  cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y
entrer d'une moiti sans jamais rien dbourcer, sur cela je luy dis que
j'alois o tois la cour o nous avions un ambassadeur et s'il ne
dsiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: Je veux payer
comptant pour ma part. Je luy dclara au net: Vous n'y aurez rien, et
je feray conoistre vos vexations. Mrs Caire et le consul en furent
faschez contre moy, disant: C'est un diable, il nous fera enrager. Je
dis: Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous crire? Il seut par les
domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un
agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut
aucun intrt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de diffrentes
confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et
party le 4e juillet j'atrap heureusement Lisbonne le 26e suivant,
travaill  mes expditions; Mr le comte d'Opde toit notre
ambassadeur, aprs l'avoir salu j'eus deux jours aprs l'honneur de
manger avec luy, o je l'entretins des concussions que faisois le
gouverneur de Madre, et que j'apprhendois d'y retourner sur ce que je
lui avois menac. Mr D'Opde me dit: Vous m'avez fait plaisir, et je
vais remdier  ce mal sans que vous n'ayez rien  craindre ny ceux de
la nation.

Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay  partir, et je fus
prendre cong de Me l'ambassadeur, lequel me dlivra un paquet du Roy de
Portugal dont il prit mon receu pour dlivrer au sieur gouverneur. Je
fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expditions. Il
m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine
Brevet, qui devoit aussy prendre ces expditions pour Madre et qui
avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'tonna un peu, car c'est se
faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis
recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions
de compagnie  cause des Saletins qui sont souvent autour de Madre. Il
parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes  l'effect de
partir enssemble, mais tant au dehors de la barre, le travers de
Cascays,[75] mon grand mt d'hune rompit  l'uny du chuquet du grand
mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu' Belem, et mon prtendu
camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite
disgrasce. Je fus par terre  Lisbonne, j'acheptai un autre mt, et sur
les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais
qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et  force
d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alums
jusqu' unze heures que mon mt fut achev, et les priai de le mettre 
l'eau au bord de la rivire, et je les payay bien. Je lou une frgate
qui est une chaloupe avec deux grandes rames o je m'embarquay et fit
traisner mon mt le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du
matin je fis travailler  remaster, et quoy qu'il ne fut encore guind
je fis lever l'ancre et mis  la voille d'un asses bon vent, ainssy ce
n'toit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur
moy. Sitt que mon mt fut bien plac, je forssois de voille au risque
de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e
j'arive derrire l'illot du Funchal. Sitt que j'eus pied  terre, je
fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'toit pas ariv quelque
navire franois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends
courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros
paquet de lettres que Mr le comte D'Opde m'avoit charg pour le
gouverneur dont j'avois donn un receu, et qu'il m'en fallait une
dcharge et eut  m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur
ne fist aucune difficult de m'en donner son receu. C'toit son ordre de
rvoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois dbarquer mes
marchandizes, et la 3e journe aprs mon ariv il parut un moyen navire
 trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en
rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur
toit tout troubl et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,
et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je
connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:
N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire
de la Rochelle pour venir icy. Je luy dis que ouy; mais que mon mat
ayant cass je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continu
sa route. Et sur quoy il dit: J'en ai lettre d'advis par votre
bastiment. C'est pour mon compte qu'il est charg de pareils effects que
les vostres puisque vous ne m'avez voulu intresser avec vous, et je
crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort  vostre vente.
Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un
autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour
aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me
presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:

Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre  sa
dmarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence
y est. Et en peu moins de deux heures nous vismes  plain tirer les
canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement
de routte, ce qui vritablement fit bien du chagrain de voir un tel
spectacle de la captivit.

Le ruz gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce
navire et que le voyant disgrasci qu'il vendroit  bon march ces
effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le
lendemain c'toit  qui en auroit pour les vendanges qui toient
proches. Et pendant que j'tois  terre, le 27 aoust, il parut autour de
notre bastiment un monstre marin qui aprs quelques promenades se vint
prendre  une corde o toit une chemize de matelot qui trempoit  la
mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur
la corde, apelant d'autres  son secours. Et cet animal tenoit ferme
comme avec deux mains, et l'levrent jusqu' moiti de son corps hors
de l'eau, et remarqurent que la teste et le minois et les oreilles
toient d'une figure d'homme et autour de son menton toit comme une
longue barbe  la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires
d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme
les nostres et le corps en forme humaine jusqu' la ceinture, et le
restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied
de largeur  peu prs, ayant des peaux de poisson comme nageoires
tenantes aux esselles, n'ayant  ses bras de coudes, et point plus long
que nous les avons du coude  la main, dont les doits toient bien
distingus, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef
toit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de
long, et le front  dcouvert avec des gros yeux de toureau et un regard
fier et plain de feu. Je fis dbarquer nos gens pour en faire leurs
raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en
Bretagne, qui toit matre et propritaire de notre bastiment et son
frre en firent cette dclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,
nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,
et signrent le procs-verbal qui en fut dress, et quelques pescheurs
du pays dclarrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une
fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]

Je m'apliqu  faire mon ngosse pour partir au plustt de cette ille
voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20
novembre pour retourner  Dunkerque avec un autre chargement de vin,
corces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de
cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire
nomm Joseph se trouvant fort attaqu d'un asme s'embarca avec nous dans
le dessein de se rendre  Paris pour se faire traiter de la maladie, et
sur notre route nous fusmes trs mal traits par vents contraires et
tempestes, qui nous poussrent jusqu'au 52 degr et demi de latitude,
o dans une bonnace nous nous trouvasmes entours d'un nombre infiny de
poissons dorades, et dont nous en peschasmes  discrtion; dans la
matine  moy seul j'en embarqu vingt-huit, et n'en voulions plus ne
sachant qu'en faire, n'tant bonnes lorsqu'elles sont sales plus d'un
jour par leur graisse qui se jaunit et rend un got huileux. Ma surprize
fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve
qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et
sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher 
la ville de Galloway en Irlande, o j'acheptay nos provisions
ncessaires que je payay en vin de Madre, ainssy que mille quintaux de
suif.

(1686). Au 3 de janvier fut notre dpart d'Irlande, et ayant entr dans
la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en
Angleterre, les vents forcs au nord-est nous empeschoient de chercher
le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grce, et en
donn aussitt advis  nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandrent
d'envoyer les effects  Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de
nostre bastiment pour le congdier au plutots. Aprs quoy je fus  Rouen
arester compte du contenu des effects et de l fus par terre  Dunkerque
ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laiss 
Madre quelques effects invendues rests chez Mr Caire, ce qui occasiona
nos intresss de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux
cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y tant dispose  en
placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre
esclave  Sal, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma
personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de
cette moraille, ce qui fut excut et conclu devant notaire, et que
j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nomm Georges Roy, frre du
plus fort intress au navire nom le _Sainct-Andr_. L'on fit une
emplette de marchandises sur mes mmoires. Et partis du port de
Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre ariv  Madre le 7 aoust.
Jusqu'au 15 je dbarquay les effects et Mrs Caire me conseillrent d'en
garder partie qui toient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux
Assores, que je troquerois pour du bl, o il y avoit 70 pour cent 
gagner l'aportant  Madre. Et comme ce que j'avois port d'effects ne
faisoit pas moiti de ma charge en bl, je pris  fret le surplus pour
le porter  Mazagan apartenant au Roy de Portugal, cte de Barbarie,
proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je dbarquerois ce
qui toit de nostre compte  Madre, et j'avois rserv autour de 800
piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon ngoce
qu' payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut
rempli de bl, j'envoyai des vivres  bord et trois pipes de vin, mon
coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus  faire  terre que
pour 4  cinq heures pour tirer mes dpesches et finir un petit compte,
ayant donn les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du
soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et
sud-oist asses violents; la chaloupe ne put excuter mes ordres, et il
faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent 
cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre  la
voille pour viter le pril de perdre corps et biens  cette coste, et
il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien
leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui
m'impatientoit. Je fus au chteau prier le gouverneur de me permettre
que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy
payeroits bien la charge,  quoy il consentit. Je le charg et y mis le
feu  boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre
soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs
maneuvres ayant dploy les deux basses voilles, avant de lascher leurs
cables, ayant eu la prcaution d'amasser un cordage sur le dit cable,
tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupire afin de faire
abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui
avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit
aculer le navire proche de la terre. Et j'tois  les observer, la pluye
sur le corps, que j'tois au dsespoir de voir une sy mchante manoeuvre
sans y pouvoir remdier, et survint la nuit que je les perdis
entirement de ve. L'on m'entraisna chez notre consul o je logeois et
on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout
perc, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire
souper et ne le pus ny me coucher, tant toujours en crainte de ce qui
devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois ve, et disois
toujours: Il faut quils soient saols; les flamands ne se peuvent
contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flte drivent plus qu'un
autre et s'il n'est pas bon voilier  tenir le vent, je crois qu'ils
n'en chaperont nullement. Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me
voulut donner quelque esprance de consolation. Et sur les deux heures
d'aprs minuit un paisant Portugais m'anona la perte totalle de mon
navire cho  la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont
on ne creut aucun de l'quipage chaps. Mr le consul quiestiona ce
portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre  cinq quarts de
lieues de Punta Delgada[79] o nous tions et qu'il ne savoit s'il se
serait sauv quelqu'un, que luy n'avoit oz aprocher,  cause des
difficults de passer sur les rochers remplis de prcipices. Je le fis
prier de m'y conduire incontinent, et il dit: Avant deux heures il fera
jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder. Je ne disois pas ouvertement
les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui
tois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre o toit mon
argent, me voyant dn gnralement de toutes choses, et j'empress de
partir avant le jour avec mon guide qui me conduit  peu prs vers le
lieu du naufrage, et la pointe du jour toit lorsque nous entrions dans
les rochers. Nous n'y fismes pas  5 pas que les forces me manquoient,
et je tumb d'un des plus hault dans un prcipe de plus de 30 pieds
profonds, o il y avoit prs de deux pieds d'eau sale, et dans ma
chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me
recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en rcompense
je fus bless et corch en bien des endroits de mon pauvre corps. Je
voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompe, mais
c'toit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont
j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emport
ainssy que mes costs tout corches et meurtris; j'tois en _Exce Homo_
et les habits du consul tout dchires, et sans peruque ny chapeau, et
mon pauvre guide pleuroit en me disant: Il m'est impossible de vous
retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance. Il fut plus
d'une heure et demie  revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut
consserve, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un
ngre qui avoit une corde autour de luy, s'tant dispos d'aller
chercher une charge de bois pour son matre qui me l'envoya, et se
servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les
aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux o toit
atache la dite corde et m'atirrent  eux, et le ngre me soutenoit
pendant qu'ils me montrent sur le haut o ils m'atirrent encore. Je
faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvrent un
sentier, que mon guide avoit err, et par l ils m'amenrent en plain
terain; ils furent  deux chercher une bourrique et une couverture, mais
il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'tois
acabl de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je
les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea  me porter
ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et tant arivs
l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes
trois des nostres qui avoient chap qui nous dclarrent que plusieurs
de nostre quipage conseillrent au capitaine de mettre le navire  la
voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre
se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le
contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien
faire, on leur rcidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de
leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea 
travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce
qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir
le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent
qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des
autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent 
vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mt
s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut crase o ils furent
engloutis dessoubs, et le tout fut entirement pry; cepandant sy je
n'avois est incommod j'aurais est sur les lieux o j'aurois pu sauver
quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pill par les pasants
qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils
sont adonns au larcin.

Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un
procs pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargs pour Masagan
prenant le prtexte sur la dclaration des trois hommes de l'quipage
qui s'estoient sauvs qui avoient dpoz que la faute toit arive par
notre capitaine et officiers. Ce procs m'aresta neuf mois dans cette
ille, aprs quoy il y vint un petit navire franois charg de bled pour
le porter  Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec
mes deux hommes. Mr l'ab D'Estre[80] toit ambassadeur et il me
dgagea de la poursuite de ce procs, mais je me trouvois dpourvu de
toutes comodits et de la fortune. Peu de jours aprs mon arive il
ariva  Lisbonne un navire de la Rochelle arm de douze canons nomm le
_Czard_ apartenant  Mrs Godefroy[81] et sur lequel toit pour marchand
un de leurs frres qui pendant leurs traverses fut injuri et maltrait
de parolles par son capitaine nom Peron tant souvent yvre, et tant 
Lisbonne rcidiva ces brutalits dont Mr Godefroy fut obliger d'en
porter plainte  son Excellence M. l'ab D'Estr, qui ordonna de
dposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit
navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes
conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la
Terciere pour revenir  Lisbonne o M. Godefroy restoit pour faire son
ngosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687;
j'ariv au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon
chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et ariv  Lisbonne
le 26 du mesme mois, sitost que la dcharge fut finie, l'on me proposa
un segond voyage pour le mesme lieu, je m'aprest et party le 9e
septembre et ariv  Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et
partis le 3 octobre. Estant  60 lieux au Nord-Ouest de la Tercre un
navire me donna la chasse. Je dis: Il nous est inutille de croire fuir
puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer  nous bien
deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins o il s'agit
de la captivit.

J'avois 24 bons hommes d'quipage, six passagers portuguais tudians qui
aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six priers et de
bons fusils que je dlivray  mes passagers, que j'animois sur le
malheureux tat o nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire
m'ayant aproch  distance de son canon, ayant le pavillon franois, fit
deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit
 venir pour m'aborder  toutes voilles, je fis carguer les deux basses
voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus
nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un
grand erre il ne pouroit se tenir acroch et que ces cordages
manqueront. Estant  porte du pistolet de nous, il nous tira sa borde
de canons et d'une grle de mousqueterie dont un passager fut tu et un
matelot bless dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont
pour n'estre dcouverts, et nous dchargeasmes trs  propos nos canons
et priers chargs de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les
empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent
aussitot tuez et l'autre se jetta  la mer, et les grapins et cordages
rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur
les huniers, et dans l'instant nous fusmes dcrochs. Il passa aussytt
bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mt de
beaupr rompu  l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de
haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attach, deux haubans
casss et lestay d'artimon et nos voilles offences et trois troux de
canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus,
luy lascher deux au trois bordes de nos canons, mais mes passagers et
officiers me dirent: Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons
recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de
nous, vault mieux nous en tirer. Je les creus et fit faire notre route,
et comme nous alions nous entendismes une voix crier: Sauve la vie. On
regarde de tous costs sans rien apercevoir, la voix redouble; je
regard par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit
 la sauve garde de nostre gonvernail. J'appel du monde et on luy
donnay une corde double en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on
le tira dans ma chambre. Il se mit  genoux demandant cartier
mizricorde et nous dis estre franois d'Avignon, fils d'un artizain en
soye nom Prin, ag de 36 ans, qui voulant aller  Gesnes aprendre 
travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son ge
de dix-huipt ans et men esclave  Ttuan et fut donn au Roy de Maroc,
et qu'aprs deux ans de perscutions il renia et prits une femme Moresse
dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais
traitement. Et le 23 octobre j'ariv  Lisbonne o je fis la dcharge,
et M. Godefroy n'avoit encore achev son ngosse. Je fis conduire mon
rengat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu' ocasion de
le renvoyer en seuret  son pays d'Avignon. Il dclara que le navire o
il toit avoit 200 hommes, 18 canons et seize priers.

En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le
navire et enssuite le fis chouer pour visiter ses fonds afin d'estre en
estat de recevoir son chargement, et au commencement de dcembre ariva
la flotte du Brzil au nombre de quarante gros navires marchands
richement chargs et escorts par six vaisseaux de guerre dont deux
d'iceux de soixsante et six canons avoient est construits  Goa,
lesquels ds leur sortie enlevrent deux vaisseaux de 40 canons sur le
Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui
alloient  la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand
prophte Mahomet. On en fit des rjouissances et feux de joye 
Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour
retourner  la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et
60 rolles de tabac du Brzil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines
laves et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous
partismes de Lisbonne le 24 fvrier. Mr Godefroy s'tant embarqu avec
nous, les vents nous contrarirent tans prts de sortir la barre et
nous rentrasmes  la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au
10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de
diverses nations, et le 2 avril arivasmes  la rade chef de Bois[83]
atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr
Godefroy s'toit dbarqu ds notre arive  la rade et fis le rcit de
nos voyages et comme je m'y tois comport  l'ataque du Saletin.
J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, o je fus trs bien
receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, asn de tous, m'en chargea
de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en
deffendre et le lendemain je fis les dclarations  tous les bureaux et
mon rapport  ladmiraut, et puis on dbarqua les marchandizes.

Ce Mr Jean Godefroy toit remari  une dame Bussereau aussy veufve, et
qui avoit deux aimables filles ges de 18 et 20 ans et de luy n'avoit
pas d'enfants. Tous les soirs, aprs le souper j'accompagnois ces
demoiselles  la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on
apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune toit bien moindre que
de ses cousines. Cependant je fus pris de sa beaut, et en peu de jours
je le luy dclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement,
mais que ma fortune toit trop mdiocre pour luy prsenter. Elle me
rpondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire
 ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune toit
trs borne ayant perdu de bonheure son pre et que sy elle avoit bien
du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je
l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la libert de sa
religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy
dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on
l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y
marier, et qu'on auroit plus rien  luy dire sy elle m'pousoit, et que
je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de
son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte
qu'elle ne me gagnats  faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur
pour la cadette Bussereau sachant trs bien son aisne estoit assure
d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit
fort  mes honnestes tendresses. Madame sa mre y donnoit fort les
mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je
restats avec eux, et que sy je n'tois pas content de son navire le
_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour
de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que ncessairement il me
faloit aler  Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufrag  lille
de Sainct-Michel et dont j'tois porteur des procs-verbaux comme il ne
s'toit rien sauv des effects, et que sy je restois  la Rochelle ou
ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauv bien
des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit  mon deshonneur
et dsavantage. Sur quoy ils m'aprouvrent fort, et me prirent tous les
frres de retourner vers eux lors que je me serois entirement libr,
ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin
de juin je les remerciay bien et pris cong de ces messieurs et
demoiselles trouvant un bastiment prt  partir pour Dunkerque dont je
m'tois assur de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et
le 11e du mesme mois tant  l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre
nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement
pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune ncessit je luy demanday
pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'toit pour y
dbarquer en rade quelques pices d'eau-de-vie en fraude  cause des
grands droits, ainsy je fus dans la ville o je couchay quatre nuite,
et les nouvelles furent publies de la naissance du prince de Gall[84]
dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le
peuple et particulirement nos Religionnaires refugis disoient milles
infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine
d'entendre, et le 17 nous mismes  la voille partant de Pleimuts[86] et
le 6 aoust j'arriv au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intresss
au navire perdu me fit  l'abord un mauvais compliment en me demandant
sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir est
sauvs aprs le naufrage. Je luy rpondis: Avant 24 heures je vous
feray conoistre au net toutes choses. Quant aux autres, je fus chez
eux, o ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la
perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien
persuads des vrits que je leur avoient marques par mes lettres et
que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment toit un
brutal et le moindre intress et que je ne devois m'arrester  ces
mauvais discours si mal fonds. Je leur prsentay les attestations et
les procs-verbaux de tout ce qui s'estoit pass; ils les communiqurent
 ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire
et se remit d'amiti avec moy, aprs quoy ils reconnurent la vrit.

Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une dclaration
de la guerre, o les prparatifs d'une arme navale en Holande et que
les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprs du
prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour
aller pier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou
pour aider  sauver la Reine et le prince de Galle. Mr
Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de
m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un
bras, l'autre tant paraltique. Nous fusmes pendant la nuit aux
Dunes[88], o je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se
rpandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'tant veu abandonn
sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit dbarqu en Angleterre vers
Torbays. Je fus en faire le rcit  Mr Mimard et aussy tots nous fit
retourner vers nos costes, et nous atterrasmes  Ambleteuse en Picardie,
et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise trs proche de nous
qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha  terre,
nous y remarquasmes quatre seigneurs dont  l'un diceux les autres
ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il
voulut se dbarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes  l'eau jusqu'aux
cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'tant
mis  l'eau le receut  fourchet sur son paule ayant la teste ne; Mr
Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds  terre,
il demanda au sieur Mimard qui il toit, et son nom. Il luy dit. Puis le
Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes 
l'auberge, o il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux
de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous
ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin  Dunkerque, o je receut une
lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa
frgate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrive qu'il me le
feroit savoir pour l'aler trouver.

Sur le mois d'octobre le Roy fist dclarer la guerre contre la Holande
seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la
course dessus. Mais le port toit dpourveu de frgattes propres  faire
la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec,
Irlandois tablis  Dunkerque, me proposrent d'armer une petite
corvette seulement de quatre canons, qu'un nomm capitaine Laurens,
anglois de nation, avoit amene de la Jamayque, lequel nous assura estre
finne de voille, et ils me dtournrent de pensser d'aller  la Rochelle
et qu'ils m'aloient faire bastir une frgatte de 24 canons toute preste
pour mars en suivant et dont ils en firent en ma prsence le march avec
le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois rpugnance dans l'hyver
de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons
hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon
segond, et pour lieutenant un nomm Welkisson aussy anglois, mais tous
les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse
snrissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la
_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller
croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du
Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfona tout un cost et nous
combla presque  demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en chapasmes
en fuyant au gr du vent, et relachasme  Dunkerque le 12e et je ne sais
comme aprs nous ozasme penser  nous rembarquer dans cette bicquoque.
Cependant les marins oublient facilement les prils dont ils ont chap
et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant
plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agits.
Nous n'avions point pour lors de guerre dclare avec l'Angleterre et
nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant pass entre la grande
terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse
deux coups de canons  boulets qui passrent entre nos mts sans nous
endomager qu'une seule maneuvre nomme un bras de misenne qui fut coup,
et nous tirasmes au large, et fusmes  Torbay puis devant Pleimuths, o
nous trouvasmes  trois lieux au large un bateau traversier venant de la
Rochelle avec neuf  dix familles de la religion qui se sauvoient dans
Pleimuts. Ces pauvres gens toient  demy morts de peur que je ne les
enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de
plusieurs qui se jetoient  nos pieds et entr'autres un nomm Mr Briant,
fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que
ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les
Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvrent
fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que
nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: Ayez piti
de vostre belle Goislard que voil dguize en cavalier. Je fus
l'embrasser et luy dire que je priray plustot que de la perdre, et
nostre quipage fust apaiz par une cinquantaine de louis d'or que Mr
Briant leur jeta, disant: Voil tout ce que nous possdons d'espesces,
ayant bon crdit en Angleterre. Et nous les laissasmes chaper, en nous
ayant promis sur serment qu'ils ne nous dcouvriroient aucunement
lorsqu'ils seraient dbarqus, et ce que nous avons trouv vritable
dans la suite, ayant dclar comme je les en avois pri de dire que nous
tions Ostendois qui les avoient visits sans leur faire aucuns domages.




CHAPITRE V

Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisires dans
la Manche.--Naufrage  Cherbourg.--Doublet est prsent  M. de
Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son
arrive  Brest.--Il dcouvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues
avec Seignelay.--Enlvement d'un percepteur anglais.--Croisires.--Prise
d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises.


Et deux jours aprs cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller
l'ancre vis  vis d'un petit bourg situ au bord de la mer et sans
forteresse, loign d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon
d'Ostende dploy. Nos chapps nous reconnurent et vivoient au dit
bourg nom Ramshed[92] o sont tous franois rfugis, et ne nous
dcelrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie
d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau  terre, et moy
dguis en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il
n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prts  en
partir, et dont je russis  mon dessein. Et lorsque je mis pied 
terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille
bndictions, et me voulurent convier  boire de la bierre et les priay
de m'en dispenser, et que je serois fasch d'estre connu de d'autres, et
leur dclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du
cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant
d'Espagne richement charg, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit
en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un
convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande
pinasse de six  sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu
d'hommes  proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne
pouvoit jouer, estant embarrasss par des ballots de laine d'Espagne,
mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes
deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte
de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je
reconnus  son nes extraordinairement long et avec lequel j'avois
autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me
quiestionna d'o j'tois et ce que je faisois. Je luy dis que j'tois de
Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre charge
de vin et eau-de-vie et avions est pouss par tempestes sur la coste de
Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy
demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: Mon
camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un
convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins. Je luy
dits: Vous avez bien du canon.--Oui, dit-il, mais mon plus fort ets
embarrass, et je n'ay que trente et huyt hommes. La nuit s'approchoit;
je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement  mon bord
avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient
au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander
par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il
rpondit que ouy, et pendant qu'il venoit  notre bord, je racontay en
peu ce que j'avois apris  terre et reprsentay la faiblesse de notre
bastiment, o nous avions chap un grand pril, et que nous courions
risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en chaperons pas,
et que notre fortune toit dans le port de Saltache dans cette mesme
nuite dont les vents et ce batteau nous toient favorables. Les sieurs
Laurens et Welkisson trouvrent la choze faisable et la firent gouster 
nostre quipage. On acheta tout le poisson de ce basteau o ils
n'toient que trois, le maistre toit g de plus de soixante annes et
son fils environ de 30  35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre
cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils
nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste chauffe de la liqueur
qu'ils aiment passionment, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se
conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du
gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les
chiens de papistes franois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains
qu'ils tombrent  beste morte dans la chambre et degorgeoient leur
estomac. Nous avions mis au mesme tat le troisiesme et le plus jeune
dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de
dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de
six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de
main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de
l'lite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand
silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui rpondroit  ceux qui
demanderont d'o est le batteau. C'toit entrant au 26 de novembre 1688
et en passant prs du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles
ne manqua pas de crier: D'o ets le bateau? Laurens rpondit: A
fischer Boat, qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant
passant sous la citadelle et au fort de l'entre de Saltache, et nous y
entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au
travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exept un seul
pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur
pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui toit de
Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des
gaillards de proe et de poupe, ainsy que de toutes les coutilles, et
avec les haches on enfonssa la dunette, o l'on se saisit de trois
officiers qui y reposoient, et il y avoit une coutille dans le milieu
de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre o reposoit le
capitaine qui, entendant le bruit, se prparoit  faire un mauvais
spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui
avoit fonc la dunette, nom Jacques Frand, de la ville de Caen, ayant
entr dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du
capitaine Holandois par cette coutille o il y avoit six pieds de haut
et acabla soubs luy le dit Holandois, et Frand se sentant avec un homme
criant quartier, dougre quartier, en rant de sa hache il blessa au bras
le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant  taston la porte de la
grande chambre, il l'ouvre, et cria: Qu'on aporte vite de l'eau, tout
est icy plain de poudre rpandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas
aucun feu. Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la
dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine
advoa qu'il aloit battre du feu pour faire prir son navire et
gnralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes
trouver gens de son quipage et les fis enfermer dans le gaillard
d'avant, et garder par deux de nos gens arms et n'en peusmes trouver
que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine.
Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenes tout bas, ce fut un
gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le
navire avec le peu de monde que nous tions dont quatre toient occups
en sentinelle  garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enferms
et les fis aider  guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien
prpar pour apareiller et mesme les deux huniers furent dploys et
guinds, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne
tirassent quelque canon de gaillard o ils estoient je fus  tastons en
oster les amorces, et fis couper les deux cbles sur ses cubiers. Et il
toit  ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos
voilles, et fit dployer la misenne la tenant toute preste  la laisser
aussy dployer. Le capitaine Laurans fut un peu bless au gras de jambe
par un sabre de nos gens par mgarde, et lequel connaissoit parfaitement
le port, et pour nous viter de passer entre la citadelle, le fort et le
chteau de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque trs
dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques
moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous
rien ariver. Et comme nous passasmes  porte d'un moyen pistolet du
cost du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: O va
le navire? Avez-vous vos despesches? Laurans rpondit que ouy, et que
les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et
nous sortismes trs heureusement que le jour commenoit  pointer. Nous
amarinasmes nostre belle prize et laiss le capitaine Laurens et
Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de
nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqu avec le
reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et
les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous
n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la
peine  les rveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs
poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis:
Voil mon cble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.
Car tant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du
temps, et ma prise toit dj de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois
anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des
bateliers qui aloient  la pesche pour leur aider, qui aprirent  nos
yvrongnes que j'avois enlev le gros navire Holandois et que tout toit
en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent
tous emprisonns, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos
prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois
sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le cble
brull par le boureau, et l'ancre jett dans le passage o j'avois sorty
la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps
et puis j'alois  trois et quatre lieux devant elle, et sur les costs
pour faire la dcouverte, et estant le travers du cap Blancquef je
dcouvris une frgate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me
raviroit ma proye. Je revir dessus et fut advertir le sieur Laurens qui
me cria: Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous
voyez embarasss venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette
 l'abandon. Et aprs quoy j'tois tout resoult, et la frgatte vint
reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses
deux basses voilles tout  coup et tira un canon de douze livres de
boulet sur la frgatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en carta. Nous
avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce ft notre prize et plustot la
creurent un btiment de ces grosses fltes du Roy, et nous laissa faire
nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettes de
Dunkerque ayant cependant abord en entrant la jette du fort vert que
je creus la prize preste  couler au pied, mais il n'y en eut que le
haut d'endommag: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir
enlev un lfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enleve
tonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus
caress et des louanges entires, puis on me pria de sortir en mer pour
achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait
connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du
monde[95].

Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit quipage qui
disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de
la prsomption, mais c'est choze relle que cela fut dit par mon
quipage. Nous sortons du port du 6 dcembre et poussons la route vers
le Ouest de la Manche, o tant proche de Portland en Angleterre nous
creusmes estre abims par la mer. Je fis  petite voilure coure vers les
costes de France et atrap la rade de Cherbourg, o je fus  terre et y
saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en toit gouverneur et seigneur
de mrite et bien grascieux. Aprs l'avoir satisfait sur la manire de
ma prize, je me retiray  mon bord sur les trois heures du soir que les
vents sautrent au nord-ouest qui sont trs dangereux dans cette rade,
et sur les six heures ils augmentrent et la mer devint imptueuse.
J'aurois bien souhait estre dans la crique, mais il y avoit encore plus
de trois heures pour attendre que la mer fus haute, o pendant cette
attente nous souffrions beaucoup par les frquents coups de mer qui nous
couvroient depuis la proue  la poupe. Mon quipage disoit: Il faut
abandonner les cbles et pousser en coste. Et je leur remontray
qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour prir il
vaudroit mieux prir o nous tions pour n'estre blasms d'imprudence,
et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un
de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain 
neuf heures et demie. De nuit trs obscure et au bruit de nos petits
canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costs de la
crique de lanternes allumes, ce qui nous dnotoit la voye que nous
devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de
nos bittes o nos cbles nous tenoient attachs, et il falut de toute
ncessit couper nos cbles et donner au hazard pour entrer, et nous
nous dpouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous
entrasmes trs heureusement et chouasmes tout au haut de la crique. Et
je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui
achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du
Buisson toit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignrent leur joye
de ce que j'avois chap du naufrage et particulirement Madame de
Brevent, belle-mre de M. le Marquis.

Deux jours enssuite arriva  Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay
chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme
je venois de rchaper du naufrage. Il dit: L'on m'a crit sucintement
sur la manire qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray
bien aize de l'aprendre par luy mesme. Il m'envoya chercher par un
officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost
que je l'eus salu il me dit: Comptes moy un peu comme vous vous y
pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois
ne vous y ont pas facilit. Je lui dis: Non, Monseigneur, et en moins
que je le pourray j'en vais faire le dtail  Votre Grandeur, et j'ay
mon journal qui justifira le tout. Et je commenay par la rencontre de
rfugiez et de celle du capitaine au grand neez nomm Jean Stam, et la
suite jusqu' Dunkerque. Aprs quoy il dit tout haut: Il y a eu de la
tmrit mais beaucoup de prcautions et bien de la conduite.
J'inclinay la teste. Puis il me dit: Je vous ordonne que du premier
beau temps vous retourniez  Dunkerque et que vous dsarmiez cet engin
propre  prir du monde; je l'ay veu en passant, et j'cris 
l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce
que je luy indiqueray. Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratul
de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingnieur, me fit bien valoir que
c'toit par ses bons rcits que j'avois est apel du Ministre, mais
j'en tois redevable seul  Monsieur de Fontenay ce que j'apris au
sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa
routte pour Brest[98], et trois jours aprs qui toit au 9e janvier
1689, je party de Cherbourg pour me rendre  Dunkerque o j'arrivay le
12 ensuivant et aussitost que je fus dbarqu, M. Geraldin[99] me dit:
Notre frgatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos
atentions. Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de
marinne, et il dit: J'ay des ordres du Ministre de vous donner le
commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de
lancer  l'eau, et  vous de choisir un capitaine bien expriment pour
en commander l'autre, et de suivre vos ordres. Je le priay de m'en
nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune
officier qui ft de qualit, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la
subordination  cause de sa naissance et que cela prjudicieroit au
service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit
envoy du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du
port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr
Durand[102] que luy toit recomand par Mr Begon,[103] intendant 
Rochefort, que je ferois plaisir  tous les deux, et qu'il faudrait que
ce ft moy qui anonsst cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon
choix pour le tenir plus atach  moy, ce que je fis, et Me l'Intendant
luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on quipa les deux barques
longues,[104] la mienne toit nome la _Sans Peur_, et l'autre
l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq
hommes d'quipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetes
pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre,
et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivire
de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions
dcouvrir, et  peu prs leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis 
l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et aprs avoir observ nous
revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journe d'aprs
nostre dpart, qui fut le premier de fvrier et la 6e dito, tant le
travers de la Rie loigne de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un
btiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le
perdismes de vue. Je fis passer la nuite soubs la cape pour ne nous
exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand loign de
plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis
tirer un coup de canon pour le rappeler  nous, il n'en fit aucun cas;
et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme
les miennes portoient d'viter toutes occasions de prendre aucun
bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que
celuy sur qui il avoit chass, le chassa luy mesme, et qu'avant que je
le peus secourir, il fut pris par une frgatte de douze canons de
Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e fvrier, je rentra au port et rendis
compte  M. l'intendant qui fut fort irit envers le sieur Durand, et le
9 la frgatte de Flesingue et notre barque longue furent encontres par
deux de nos frgates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils
avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le
flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenrent dans
Dunkerque, et o le pauvre Durand fut menac du cachot et trait
d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasm sa
conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et
que je l'avois excus, mais ses officiers propres, aprs estre de
retour, dposrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontr
qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse aprs
que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna
de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit est rechaspe.
Je luy dits: M. Durand sera corig et fera mieux. Il me dit: Ne m'en
parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant propos
Harel comme homme expriment et pos, prenez-le et vous disposez 
partir ds demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits
bastimants qui atendent pour aler  Calais,  Bologne et St
Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir
icy. Le Sr Harel toit d'une entire reconnoissance de son lvation et
avoit toutes soubmissions possible; et le Roy toit bien servy. Nous
fismes ce mange prs de deux mois et puis nous escortasmes des
bastiments jusqu'au Havre, o M. de Louvigny[105] pour lors intendant
m'ordonna d'en escorter jusqu' Cherbourg o je trouverois mes ordres
chez monsieur De Matignon[106], qui aprs l'avoir est salu m'ordonna
de rester avec l'_Utille_ jusqu' ses ordres.

Peu aprs ariva  Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant
gnral des armes du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les
ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces
seigneurs s'assembla  la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu
leurs ordres par crit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109]
commandant une petite frgate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son
frre, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armes 
leurs frais, lesquels devoient tant en mer suivre en tout mes ordres.
Je reprsentay  Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'toit faire
affront  des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que
l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: Vous tes
porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent
avec plaisir, d'aller soubs un habille homme. Nos ordres toient
d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes
d'Angleterre, pour y dcouvrir leurs armes et savoir s'y celle de
Hollande y toit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous
irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et
sur le tout de ne nous pas arrester  faire aucunes prises. Et nous
partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et
croisasmes de tous costs jusqu'au 11e aoust, qu'en rtrogradant nos
premires routes tant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une
flotte qui y estoit  l'ancre compose d'une soixssantaine de vaisseaux
tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donn chasse par deux
frgattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue o je dbarquay avec
le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes  cheval et fusmes  Cherbourg
rendre compte  ces deux messieurs les gnraux qui creurent que c'toit
les deux armes jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque
dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits:
Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu' nous et
nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons. Ces
messieurs disoient: Alles, toute la confiance est en vous. Et remis
soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et
firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre
fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer
d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay
toujours de ve pendant six jours cette flotte jusqu' la hauteur du Cap
de Finistre  70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le
Portugal en Espagne, et je jugeay  propos de n'aler plus loing, et de
retourner  Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux gnraux en
suspends et arivay  Cherbourg le 8e de septembre o je feu bien receu,
et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque
temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu' l'entre
du Ras de Blanchard et de tems  autre d'aler 15  20 lieux vers
l'Angleterre, pour faire dcouverte, et sur la fin de Novembre j'eus
ordre d'aller  la Hougue, joindre les deux frgates du Havre commande
par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escort une flotte de
moyens bastiments chargs pour fournir aux magazins de Brest, o nous
eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frgates et
fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, o nous
y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des
magazins du Roy, et nous n'arrivasmes  Brest que le 5e fvrier,[113]
que monsieur le mareschal d'Estres, le pre, toit commandant que je
fus saluer et luy demanday ces ordres et o il souhaiteroit de
m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: Ce n'est plus  moy de
vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain o le jour
ensuivant qui disposera  sa volont. Et je pris cong.

Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arive  Brest[115] fit
empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frgates
et brulots et fltes de transport; c'toit un fracas terrible dans le
port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna  tous les
capitaines des barques longues et corvettes de diffrents endroits
d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille aprs que j'aurois
eu dlivr un paquet de lettres  Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitt
je remis en mer 30 et 40 lieux au large, o je fis rencontre de Mr le
chevalier de Lvy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une
barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques
jours. C'toit un officier d'un grand esprit mais bien dbauch et
satirique. Il me dit: Le Ministre ne sait comment se dffaire de ma
personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait
pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau
sale. Effectivement son bastiment n'toit pas capable de rsister au
moindre coup de vent. Puis nous retournasmes  Brest pour reprendre des
vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant  la baye de Brest
entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre arme
mouille  l'ancre. Et Mr de Seignelay toit sur le _Soleil Royal_.[118]
L'ayant salu il nous ordonna de n'estre qu'un jour  recevoir nos
vivres et aussitt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre
cost, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler  la rencontre et
tascher de dcouvrir l'arme de Mr le chevalier de Tourville qu'on
atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armes,[120]
dont le Ministre toit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous tions
dj au 2e Mai[121]. Je fus seul  80 lieux dans le ouest, puis je fus
chercher la hauteur du cap Finistre toujours  cette distance, et le
13e May j'aperceus une frgate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte
d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte,
et une demie heure aprs mon homme  la dcouverte du haut du mt cria:
Monsieur, voil ce que nous cherchons. Voil une arme de gros
vaisseaux qui viennent  nous. J'amenay mes voilles pour les atendre et
les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay  toute voile
sur l'admiral, et en tant proche je le saluay de sept coups de canon.
Aussitt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y
fus et Mr De Tourville m'ayant demand sy Mr de Seignelay toit en sant
et en quelle disposition toit l'arme  Brest et luy ayant rendu compte
sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre,
et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il crit sur champ:
Les vaisseaux de Sa Majest sont en bon tat, tout se porte bien et
suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis
respectueusement, le chevalier de Tourville. Et sans fermer son billet
il ajouta au bas:  Mr de Seignelay, secrtaire et Ministre d'Etat. Et
je retournay sur mes pas  toute force et sur les 7 heures du soir j'eus
ratrap la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la
nuite je forois de voille  faire trembler mon quipage et j'arrivay 
Berteaume au vaisseau o toit le Ministre le 18 may.

Il toit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit.
Mais quand j'eus dit  Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que
j'aportois  Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit:
C'est un bon rveil, je vais l'advertir. Et aussitost je l'entends
crier: Qu'on me fasse entrer cet officier. Je fais mon compliment en
luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: Lises, car j'ay
encore les yeux ferms. Et aprs la lecture il receut sa robe de
chambre et m'atira au balcon o il me quiestionna o je l'avois laiss,
et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy
disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils
ariveroient, il dit: Qu'on donne  djeuner  cet officier. Je m'y
arrestay trs peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un
billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trsor royal de Brest, et
m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et
qu'aussitt que je l'aurois dcouvert que je repris le devant pour
revenir luy dire o je les aurois rencontrs. Et le lendemain de mon
dpart de Bertheaume je trouvai l'arme  18 lieux au ouest de l'ille de
Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre ariv  Bertheaume que sept
heures avant la dite arme. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de
Seignelay quitta le vaissau sur lequel il toit et se fit porter  celuy
de Mr le comte de Tourville nomm le _Conqurant_ mont de 90 canons, et
le mesme soir il ordonna  Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'arme,
de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au
travers de Pleimuts pour y pouvoir dcouvrir les armes d'Angleterre et
de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions  l'ille de
Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au
cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes
rendre compte de n'avoir rien dcouvert[126].

Nous tions dj au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu
apprendre le nombre ny les forces des armes ennemies lorsque je remis
Mr de Moyencourt prs du Ministre, lequel dit hautement: En vrit,
Messieurs, je vois que le Roy est trs mal servy, ayant autant de ces
frgates lgres et barques longues bien quipes et qui vont aux
dcouvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armes
ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amen quelque bateau anglois pour
en aprendre quelques nouvelles. Un chacun gardoit le silence. Je
m'aproch de Mr le chevalier Venize[128] qui toit le capitaine du
pavillon du _Conqurant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay
vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des
dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter
par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de
luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa
Grandeur que ne le pouroit un matre ou matelot de barque ou d'un
pescheur. Mr de Venize fit ce rcit au ministre, qui me fit apeler et me
quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis  peu prs il me
fit dlivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signe Louis,
date de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis
pris qu'il me feroit dlivrer le plutt possible, dont plusieurs
officiers s'entredisoient: Voil une entreprise d'tourdi qui ne
manquera pas d'estre pris et peut estre pendu: Ce qui ne m'branla
aucunement, et party sur le champ et fut aterrer  Monsbay en
Angleterre. J'en fus chass par un garde coste, et m'chap au travers
des rochers du cap Lzard. Je costoyois la dite coste jusqu' Portland,
et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oesmuths ayant un
pavillon d'Ostende arbor, et ne fis paroistre que dix  douze hommes de
mon quipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier
Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et
en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne
manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me
demander d'o j'tois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le
maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre
de France, et me demanda sy j'en avois encore  vendre. Je luy dis en
avoir plusieurs pices avec d'autres marchandises qui ont est prises
sur les franois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je
voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il
me dit: Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous
acomoder enssemble. Il s'en ala. Et bien une heure et demie aprs il
vint une belle chaloupe bien peinte voguant  huit rames et un officier
en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: O est le maistre? Je luy
dis que c'toit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du
pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon
quipage et luy. Ils sautrent dans la chaloupe une partie pour piller
les matelots anglois. Je quit compagnie  mon hoste qui fut tout
troubl et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et
fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de
pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire
qui j'tois et que je luy donnast lieu d'crire  son pouze. Je luy dis
n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'tois pour le Roy de France,
et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congdiay la dite
chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En
arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontr par deux
frgates de Flessingue, qui me donnrent la chasse et  grands coups de
canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof
o je dbarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la
Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire
donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier 
Brest o estoit encore l'arme  Berteaume. Mr de la Potterie nous fit
servir  manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois
ne peut que boire un verre de vin et moy je fis trs bien le devoir de
table. Et puis montasmes  cheval et arivasmes le mesme soir 29 may 
Brest, et fusmes descendre  l'intendance o Mr Descluzeaux[130],
intendant, me fit donner une chaloupe bien quipe et de bon vin pour
nous rendre  Berteaume o j'arriv sur les 4 heures du matin, 30e, au
bord du _Conqurant_, o Mr de Tourville me receut trs gracieusement,
sachant ma capture, et fus veiller Mr de Seigneiay, qui en robe de
chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez,
en le rassurant que sy il luy dizoit vrit  ses demandes il le
renvoiroit en peu de temps  son pays, puis il luy demanda son nom, son
employ, et comme je l'avois enlev, et sy je ne l'avois point maltrait
ni pill, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de
guines et son diamant au doigt et dis: J'ai offert tout cecy  votre
capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout
refus. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des
deniers royaux de la ville et dpendance de OEsumths[131], que
souhaitez-vous de moy? Alors le ministre luy dit: Je vous demande en
toute sincrit que vous me dclariez le nombre et qualitez des
vaisseaux de l'arme du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux
Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit. Il resta une poze
sans rpondre et jetant un grand soupir et puis il dit: Seigneur, je
serois perdu en le dizant et passerois pour traistre  l'Etat. Et le
ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: Si
vostre capitaine eut est un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller,
il auroit trouv ce que vous demandez. Le ministre entendit  son
discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: Vous n'avez
fouill, ni fait faire  votre prisonnier: Je dis: Non, en vrit,
Monseigneur. Je le say. Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et
tous les papiers et me les aportez. Je me mis  l'effect dans la
chambre du conseil, o plusieurs officiers furent surpris de me voir
faire en disant: Tenez-vous, voil le ministre qui vous voit. Pourquoy
n'avez-vous fait cela tant dans votre bord? Je pris son portefeuille
n'ayant trouv d'autres papiers; je les port au ministre, et 
l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, o toit en la plus grande,
le dnombrement des vaisseaux des deux armes, et bien dsignes, les
noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un
chacun et des quipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et
les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous
les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et
luy dit: Je n'en dsire pas davantage. Mais ces deux Seigneurs furent
bien surpris que la deuxime pancarte que j'ouvris que c'toit les
vritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre arme.
Et fort tonn le ministre dit: Nous n'avons plus de secrets en France;
elle est trahie de tous costs. Et me dit: Ales  votre bord jusqu'
ordre et j'aurey le soin de vous.

Le consseil s'assembla et dura toute l'aprs midy jusqu'au soir, aprs
quoy on me fit venir o Mr de Seignelay me dit: J'ay fait demander  Mr
Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre  Calais ou
Zlande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande
d'estre renvoy par celuy qui l'a emmen et qu'il rpond qu'il ne vous
sera fait aucun tort au cas de rencontre. Sur quoy je dis: C'est 
quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expdition, je supplie Vostre
Grandeur d'ordonner que l'on me dlivre une petite chaloupe outre la
mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons
afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre o je pouray
atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout prs de
terre, et reprendray ma route. Mon expdient fut trouv bon, et le
Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons
de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas,
jambons, langues fumes, des pates, deux moutons et volailles pour
rgaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours,
l'ayant dbarqu prs de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont
il fut trs content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente
guines d'or pour mon quipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en
voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager.

En retournant joindre notre arme, ce qui fut le 8e juin[133] et je la
trouvay toute preste  mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize.
Je fus rendre compte du dbarquement de mon hoste, et dis le prsent
qu'il fit  mon quipage et il me pria de prsenter ses respects au
Ministre et  Mr de Tourville, lesquels m'ordonnrent de mettre soubs
voile et d'aler cinq  six lieues au devant de l'arme pour faire
dcouverte, et l'on me donna par crit tous les signaux. Je me croyois
hors d'esprance de quelque gracieusetez, mais comme j'tois pour
descendre  m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer
et me mis dans la main un papier bouchonn, o il y avoit des espces.
Je fis un peu de difficult, et il me dit: C'est Mr de Seignelay qui
vous fait ce prsent, atandant vous mieux faire et ne refuzes pas, et
il m'a dit de luy faire souvenir de vous  la promotion, et que si vous
aviez est un pillard que vous auriez profit davantage avec votre
anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour
vous. Allez et continuez  bien servir. Sitot que je fus dans ma petite
chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay
soixante louis que je mis  remotis et fit appareiller. L'arme sortit
et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le
sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de
Bellille o l'on garda ce parage plusieurs jours d'une asses beau
temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos
ennemys, et l'onziesme jours aprs la sortye l'on fit le signal de
m'apeler au bord de l'admiral o m'tant aproch  la voix, l'on
m'envoya le canot blanc destin pour le grand major nomm Mr de
Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il
m'indiqua les vaisseaux de l'arme o il vouloit aler, et lorsque nous
en tions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour 
tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit
combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les fltes
hospitalires et sur l'assoirant revenoit  mon bord o il se trouvoit
indispos du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon btiment
qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue gnralle
en trois jours et demy et me quitta fort content des manires dont
j'avoy agy  son gard et me mena avec luy auprs du Ministre, lequel
faisant bon acueil dizant: Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous
trouve chang. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien
pauvre chre dans un sy petit bastiment. Sur quoy Mr De Remondy luy
dit: Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de
bien manger; j'ay est surpris de sa bonne chre et de son bon vin de
champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres 
l'caille toute fraiches. Le Ministre s'tonnant dit: Et vous n'avez
pas dsempar l'arme! Comme avez-vous fait pour les consserver? Je le
luy dis. Et il dits: Ha, il m'en faut un peu. Et j'envoyay chercher
mon reste conssistant  plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits:
Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy  Ouessant il me rgala
trs bien et proprement. Sur cela Mr de Seignelay me demanda  combien
estoient mes gages. Je rpondis: Monseigneur,  cent livres par mois,
mais je me fais honneur qu'il m'en cote du mien. Rpliqua le Ministre:
Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aures 200 livres tous les
mois. Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: Il les
mritte bien. Puis Mr de Venize me dit tout haut: Qui chapon mange,
chapon luy vient. Je dis: Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de
Sa Majest je n'en mettray point en poche. Il se prit  rire, et je
m'en retournay trs content  mon bord.

L'arme tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre
se trouva indispos  la poitrine; il fist relascher devant Bellille et
despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy
luy ordonna de se dbarquer, et de retourner  la cour et ordre 
l'arme d'aller dsarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir
pour le porter dans ma barque longue jusqu' Paimboeuf, rivire de
Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au
chevalier de Lvy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le
Ministre dit  Mr de Tourville: H bien, faites-moy souvenir de Doublet
dans la promotion. Et peu aprs que le grand Ministre fut  la cour il
mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes.

Aprs que nous eusmes dsarm  Brest, Mr le chevalier de Venize demanda
deux frgattes en brulot dont on tira les artifices pour les quiper en
course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour
son capitaine, en segond; l'autre toit mont par M. Naudy[136]
capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous
fusmes croiser vers les illes de Madre et Porto-Santo; nous y
encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous tions seuls,
parce que Mr Nandy s'toit spar de nous. Ce navire anglois toit fort
par ses deux gaillards d'avant et d'arire bien garnies de vieux cbles
entre les clouezons, et avoit  chaque gaillard deux pices de canon
qui batoient devant et arire, et aussy des meurtrires d'o ils
tiroient en seuret leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et
sans que nous puissions les dcouvrir, et sur les deux gaillards y avoit
 chacun quatre coffres  feu remplis d'artifices et des flacons de
double verre plains de poudre. Je dis  Mr de Venize qu'avant que nous
l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre borde de canons. Il dit:
Point du tout, il faut l'aborder damble. Ce qu'il fit faire, et je
passay au gaillard d'avant pour sauter  l'abordage avec une vingtaine
de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrire de ce navire et
voulut en baisser son pavillon, mais il toit clou par le haut. Leurs 4
canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient  mitraille ainssy que
leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui toient avec moy,
et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en dcouvrir aucuns.
Notre frgatte avoit dbord et croyons qu'elle avoit receu quelque coup
fatal. Je m'tois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre 
dcouvert des anglois qui nous dfaisoient d'autant de nos hommes qu'ils
en dcouvraient. Je criay  Mr de Venize de faire tirer quelques canons
dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le rduire et que
j'avois perdu plus de moiti de mes gens qui toient avec moy, et il fit
tirer presque  bout portant sept  huit coups qui firent bresche, par
lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et
demandrent quartier  ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant
tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nomm Brurier,
de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirs sur
nous sans nous endomager, mais j'aperceu  une meurtrire un fauconneau
ajust sur moy et je pris par un bras le dit Brurier en luy disant:
Retire toy, et il receut le coup dans le sain et tomba mort  mes
pieds. J'apell mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la
porte de ce chteau d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un
anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien 
point je luy dchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et
des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et
taille qu'il tomba sur la place; aprs quoy le reste demanda quartier.
Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous dclarrent venir de l'ille
de Sainct-Michel o ils avoient charg de bled pour apporter  Madre et
qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous
rsister. Et comme nous tions proche de Porto-Santo noue les y
dbarquasmes ainsy que quelques portugais qui y toient pour passagers.
Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y
perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et
trois blesss; mais il est surprenant comme j'ay chap de ce rencontre.
Et deux jours aprs nous prismes une flte holandoise sans rsistance,
laquelle alloit  Madre avec son chargement de plusieurs marchandizes,
et fut donne  commandement  Jean Brengier[138], segond pilote, 
cause qu'il m'toit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son
quipage; il fut  toutes voilles donner du nez contre la grande ille
dserte et le navire coula  fond o il s'y noya 14 hommes, et luy et un
matelot ayant mont au haut de leur mt trouvrent un tronc en forme de
trou  cete ille toute escarpe et se jetrent dedans, et les mts et
son navire disparurent et au jour se trouvrent tous les deux sans
savoir par o se retirer de leur trou futs  dessendre ou monter, ils
trouvrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvrent
plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y
avoit ni herbes ny eau et ils se substentrent avec des oeufs cruds
pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son
urine, et  la 4e journe il s'aviza qu'il avoit un batement  feu et en
tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des
bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fume qui
les fit dcouvrir par les Portuguais habitants de la dite ille,
consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu
quelques dbris du navire naufrag, et ils furent  l'extrmit de
l'ille ou paroissoit la fume, et crirent du haut en langue portugaize:
Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_ Les deux emprisonns
rpondirent: Sy seignor, sauve la vie! Et les portuguais crirent:
_Esper._ Et furent au dbris des mts que la mer avoit transports 
une petite plage d'o ils en tirrent des cordes, et puis revindre sur
le haut du cap, qui estoit extrmement haut et escarp et filrent deux
cordes vis--vis le trou o paroissoit la fume et attirrent nos deux
hommes avec eux, et les soulagrent  leurs besoins de la soif et
noriture pendant six jours jusqu' trouver le temps favorable de les
passer  l'ille de Madre, o nous tions avec notre frgatte et notre
prize Angloise: Et on nous aprit qu' la dite ille dserte il n'y a que
trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille
raies qui sont presque autant de nos deniers montant  80 livres de
rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux
oizeaux nomms par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais
nomment pardelles, qui veut dire par couples, tant toujours deux  deux
dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de
leurs tripes et graisses en font des huilles  brusler aux lampes et que
dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens
qu'ils vendent  Madre et aux trangers, de plus ces habitants font
amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la
mer et o l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres
exales et est nomme _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la
dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires
d'Alger, et de Saley y frquente souvent au tour, il est comme
impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du
haut il n'y a aucune accessibilit.

Et au 10 dcembre, nous partismes de Madre, Mr de Venize n'y ayant
voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France
soubs son escorte, et estant  40 lieux de Belille nous encontrasmes un
navire portuguais soubs pavillon et commission de France, charg de
fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous dcouvrismes que le
chargement toit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la
fit conduire  Brest o elle fut juge bonne prize, et audessous des
fromages il s'y trouva des ballots d'pisseries, cloux, muscade et
cannelle qui mritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous
dsarmasmes  Brest au 28 dcembre 1690.




CHAPITRE VI

Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de
l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nomm lieutenant
de frgate.--Il reoit le commandement de deux
corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission 
Elsneur.--Passage du Sund.--Arrive  Copenhague;  Dantzick.--Prise 
l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage 
Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz.


1690. Lorsque j'eus salu Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: J'ay
des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous
envoyer pour luy parler  la cour, et cela vous doibt faire plaisir;
mais il faut avant partir faire dsarmer votre frgatte et faire
dcharger et dsarmer vos prises. Je creus mon advancement estre
indubitable, sur ce qu'il s'toit pass avec M. de Seignelay. M. de
Venize m'en tmoignoit sa joye. Et lorsque les dsarmements furent
faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient
que de me rendre  la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir
cinquante pistoles  compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon
vallet aprs avoir pris cong de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et
le 17 j'arivay  Versailles et receus audience du Ministre le mesme
soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre  Dunkerque; o
je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis
connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que
je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de rsidence  Paris. Il
me remit au lendemain  sept heures du matin. M'y estant rendu, il me
fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit
de ne pas retarder  Paris plus de deux jours, et il me rpta: Vous
trouverez vos ordres  Dunkerque. Et je fus disner  Paris, d'o je
partis le 21e, et arivay  Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir
chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y
avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon
advancement; et que pour y russir ny causer de soubssons, je
m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit confrer sur les
moyens avec le chevalier Graldin et duquel ses ordres pour moy toient
autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me dclarer le
secret conssistant  pouvoir conduire en Ecosse un ingnieur au duc de
Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le
chteau d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire
tenir en seuret un paquet de la cour au dit seigneur Duc de
Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon ide les
moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et
flatteries, disant avoir inform la cour ne conoistre personne autant
capable que moy etc. Je rpondis: Cela mrite bien des attentions et
des rflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est dj
possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le
port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux
villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut
quelqu'un en crdit ou quelque autorit. Et cela me fut promis et tenu.
--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne
paraisse pas estre dispos pour la guerre. Et je fis choix d'un gras
basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour
bien m'interprter les langues angloises et cossaises; et que l'on
m'acorda un jeune Irlandois nomm le Sr Welchs; et que Mr l'ingnieur
seroit dguiz en gros marin et passt pour mon pilote, n'ayant belle
perruque ny habits galonns, afin de n'estre reconnu par mon quipage,
qui seroit compos de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit
d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que
j'tois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficult que ce
passeport tant en guerre avec Ostende o j'tois entirement connu.
Cependan le chevalier Graldin ayant crit  ses amis en obtint un et
l'emplacement du nom toit en blanc, que nous remplismes du mien, et il
fut question de quel prtexte se servir pour l'introduire. Je dis: Il
faut faire charger dans ce bateau pour 25  30 pistoles de pommes
rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crdit
de cinq  six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg,
parce que l'on me questionnera, je rpondray, venir pour ngocier soit
du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour
le quart de votre chargement et seray pris sans verd. Et Mr Geraldin se
trouvait embarrass, cependant en trois jours il obtint cette lettre de
crdit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr
Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zl pour son
vritable Roy. Enfin m'tant dtermin  cette entreprise en ve de
rendre mes services aux deux testes couronnes, le Roy nostre maistre et
le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses rcompenses en
advanant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 fvrier, avec
mon ingnieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote.
J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots
d'habits de soldats pour les dlivrer au fort de la Basse, 
l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy
Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur
dlivray le 22 fvrier et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se
dfendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du
prince d'Orenge.

Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon
pillote, tous trois habills  la matelote. A l'abord, les soldats me
conduire  Mr de Makay, qui m'ayant questionn d'o j'tois et revenois
et leu mon passeport me dit: Allez et faites vostre ngosse. Je luy
demandey s'il nous seroit permis d'aller  Edembourg. Il dit: Allez
partout exept autour de mon camp. Et nous fusmes tous trois lentement
 pied  Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict o est
le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant
d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les mares et dangers
du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui
l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour
l'introduire  Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingnieur, et par
crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: Allons boire
un verre de bonne bierre. Sa femme dit: N'en avez-vous pas icy? Ouy,
mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, o nous
entretinmes sur les moyens, et luy dlivray le paquet, et nous
sparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prtendu pilotte, et
retournasmes  Leict pour retourner  notre bord, et o nous y restasmes
jusqu'au lendemain l'aprs midy sur une heure, que nous entendismes
plusieurs coups de canon partir du chteau, lequel avoit les pavillons
dploys je pensois que le sige en ft lev de devant. Mr de Makay et
tous ses officiers ne seurent que penser sur cet clat. Il dit:
Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque esprance, d'un prompt
secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay
fait tenir quelque paquet, que l'on m'quipe une chaloupe avec six
grenadiers, et qu'on m'amne les premiers de cette barque et qu'on les
dpose au corps de garde jusqu' ce que j'aye visit le camp, et qu'on y
mne aussy un des leurs qui a rest  terre. Sur les cinq heures du
soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde o toit
dj mon prtendu pilote, et nous tions fort observs en toutes nos
actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on
nous mena au chteau devant Mr de Makay qui toit environn d'un grand
nombre d'officiers. Puis il demanda: Qui est le matre de cette
barque? Je dis: C'est moy, Quy sont les autres? Je rpondis: Voil
mon pilote et mon contre matre. D'o estes-vous
partis?--D'Ostende.--Donnez vostre passeport. On l'examina, enfin
je fus interrog sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je
n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prtendois
remporter. Je dis: Du charbon de terre et du plomb, et que pour
l'effect j'tois porteur d'une lettre de crdit sur un nomm Charter
maire d'Edembourg. Il me demanda: Le connoisses-vous?--Je dis:
Non--Pourquoi ne l'avez-vous est trouv hier?--Je dis que je
defferois jusqu' savoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me
rgler. Il me demanda: Avez-vous sur vous cette lettre de crdit? Et
je la prsentay  Mr de Makay qui la redonna  un Mr proche de luy, et
qui la leus, et puis me dit: C'ets sur moy qu'elle ets tire, j'y feray
honneur quand vous souhaiterez. Ce qui me le fit connoistre, et on nous
aloit renvoyer  notre bord qui toit  la rade, et par malheur un nomm
Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me
faisant bon acueil. On luy demanda o il m'avoit veu. Il dit: A Cadix;
nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frgatte
franoise. On dit: Quoy, il est franois et se dit d'Ostende. Puis un
autre nomm Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma
sant. On luy demanda aussy d'o la connoissance. Au diable que trop,
c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me
mena mon navire  Dunkerque. Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay
dit: Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde
et bien gardes jusqu' demain, et qu'on ne les laisse parler 
personne. On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la
malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des
coudes et par derrire le dos avec de la mesche  mousquet. Bien une
heure aprs, je dit aux officiers: Mr de Makay n'a pas donn un ordre
si rigoureux. Et on me fit dtacher. Nous demandasmes un peu de pain et
de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de
l'eau-de-vie. Je dis  mes deux confrres: Dfiez-vous de cette
boisson, vous en seriez incommodez. N'ozant en dire plus, et nous
passasmes une triste nuite. Le lendemain ds six heures, on nous
reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxime fois, et
particulirement que j'tois reconnu pour franois. Je luy dis: Je ne
l'ay pas dni ny chang mon nom, voyez le passeport et ma lettre de
crdit. Il dits: Comment donc estes-vous  prezent flamand Espagnol.
Je rpliqu: Permettez que je vous le dise en particulier. Il s'cria:
Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assembl. Et en
soupirant je dis: Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me
battre avec un officier de marine que j'ay jett par terre, vous savez
les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonn et me suis
sauv en Ostende o Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr
le consul anglois, et m'ont envoy icy pour gagner ma vie atendant o
ils puissent m'employer. Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers
dirent: Cela se peut et paroit vraisemblable. Et on ne quiestionna pas
mes deux hommes. Mr de Makay me dit: Allez et faites entrer vostre
barque dans le port et vous ngossierez, mais que vous ou le pilote
reste chez moy jusqu' ce temps que le bateau soit entr.--Claes Dromer
penssa gaster tout et nous perdre entirement ne sachant mon dessain, et
il n'y auroit jamais russy. Il dit: Moy qui suis le pillote je vais
faire entrer le bateau. Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il
n'toit nullement au fait de la marine. Je dis: Messieurs, dans toutes
les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit
dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre. On dit: Cela est vray,
alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme. En effet, il
toit puissant de corps.

Je party asses guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le
quay pour m'embarquer dans mon petit canot o il y avoit seulement deux
rameurs qui toient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs toit
avec moy,--il se prsenta  moy un joly cavalier de 15  16 ans, bien
quip, le plumet blanc au chapeau et me dit: N'estes-vous pas le
marchand de ces pommes? Madame ma chre mre en voudroit de belles avant
que vous les vendiez. Je pensois que c'toit l'ange que Dieu m'envoyoit
 mon dessain, et luy dit: Monsieur, venez avec moy et vous aurez 
choisir. Il parloit franois trs bien, except quelques
prononciations. Je luy dis: Embarquez-vous avec moy. Et il y toit
dj dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en
anglois o il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des
quais le fit dbarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volont,
que je l'excuterois lorsque la barque seroit entre au port, et qu'il
avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit  mon bord. Je fus
dconcert et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arriv 
mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef toit
le pilote royale du port, lequel me dit: Je viens ici pour vous guider
dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre. Je rponds,
toujours par Welchs, mon contremaitre, que,  la bonne heure! Et Welchs
en franois me disoit: Egorgeons tous ces bougres-l. Je luy dis:
Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voil une frgatte
angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en dfaire
par une autre voie, nous en viendrons l et ne dites mot. Je m'aproch
de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: Willem Fischer. Je
luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de
France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il toit
bien tard pour nous entrer dans son port tout bord de rochers. Il
rpondit: Ne craignez pas, je suis seur de mon fait. Je luy fis encore
dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre
au matin et qu'il restasse la nuite  mon bord, qui est trs courte, et
qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire  M. de Makay qu'il toit
trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes  sa femme,
avant que les autres en euts. Il tomba dans mon pige. Je leur laissay
prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: Faisons
main-basse. Je luy rsistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les
ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit  mon bord et qu'il toit
trop tard pour m'entrer qu' la mare du matin il n'y manqueroit pas. Et
lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de
chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitt beu que je sorty,
et l'enfermay  la clef. Je fis dployer les voilles et couper le cble,
et forois  toute voille, et par un bonheur extresme les vents toient
trs favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay
en drive, et la frgatte croyois que j'allois entrer dans le port, et
mon Willem fit un grand cry. J'entrouv la porte et luy prsentay un
grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis
de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frgatte m'aperceut
ayant bien dpass le port me lascha un coup de canon qui creva ma
grande voile, et un moment aprs les canons des forts de Leict tiroient
 boule ve, et la frgatte n'oza venir prs nous pour n'aler sans le
capitaine qui toit  terre. Ainssy j'chappay avec mon hoste en la
place de celuy que l'on m'avoit retint. J'tois donc sans passeport ny
pillotte, et je pris route opoze, crainte la frgatte, et fut droit au
nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay 
Suinneur proche de Derneus o toit le chevalier Jean Baert, chef
descadre, sans que je le seut, et fut par l en seuret: j'avois eu
l'honneur d'avoir est son lieutenant, je le futs trouver  Derneus et
il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes 
Dunkerque et que j'euts pour seuret  m'embarquer avec luy et mon
prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son
escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'tois
seur de ne m'carter de luy qui avoit des prizes  conduire. Il me munit
de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes 
Dunkerque au seize avril 1691[142].

Et aussitt que je fus dbarqu avec mon cossois je requis  un
officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire
avec seuret mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me
donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes  l'intendant, qui me
receut  l'abord trs gracieusement en me demandant si tout avoit bien
est, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrg ma relation
cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingnieur  un gibet.
Comment donc, nostre ingnieur pendu! Et vous l'avez abandonn? Vous
estes perdu. Je luy dits: Non encore, suspendez s'il vous plait votre
jugement, et sy vous aviez est au mesme cas que Mr Dromer, je vous y
aurois aussy dlaiss. Vous savez que je n'ay point craint dans les
occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les prils
de la mer, mais je n'ay jamais creu estre dshonor par une potence o
vous et le chevalier Graldin me venez d'exposer par vos belles
promesses. Je m'en suis heureusement chap et vous ameine cet homme que
par adresse j'ay enlev et qui peut sauver l'ingnieur s'il nets pas
encore fait mourir. Il faut faire au plutots crire par cet homme  Mr
de Makay qui l'a oblig de venir  mon bord pour servir au nouveau
conqurant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je
l'ay enlev par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes
Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire crire des lettres
circulaires  sa femme et  toute sa parent pour demander la libert de
notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne. Et aussytots nostre
ostage crivit plusieurs lettres remplies  faire compation, et puis on
le dposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par
quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler  aucune personne,
crainte qu'il n'aprit ce que c'toit que notre prtendu pillote. Et les
dites lettres furent envoyes, et Mr l'Intendant envoya  la cour toutes
ces informations, et dont il receut ordre de me donner une
gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: Quoy que vous
n'ayez pas bien russy aux dessains projetes, cependant la cour ayant
esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir
enlev ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante
pistoles. Je rpondis: Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas
demand de gages; je me suis nory et l'ingnieur sur mes frais, et cets
me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez  vos laquais
cette belle rcompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon
advancement, et j'ay couru plus de risques  dsonorer ma famille qu'en
mile combats, et je chercheray ailleurs mon party. Il se rcria: Quoy!
avec quel mpris et audace vous parles et refuses une grasce de la
cour. Je dits en me retirant: Elle est trop belle pour moy. Et il luy
souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr
l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: Aparaman vous
yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes
pris. Et je ne rpondis rien. Aparaman qu'il rcrit sur cela en cour,
et huipt jours aprs il m'envoya chercher et me dis: J'ay cris que
vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait
esprer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois crit vos
fiertes vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours est bonnes
pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frgatte[143] de sa Majest
que je vous ay obtenu avec le commandement de la frgatte la _Sorcire_,
monte de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que
la frgatte la _Serpente_ aussy monte de 30 canons, qui sera commande
par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les
deux frgattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots
franois couchs sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros
vaisseaux, ains apportes tous vos soins et ne soyez  l'advenir sy
prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.

Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux
armements. Et j'ay obrmis d'crire cy-devant que lorsque j'eus les
ordres de partir de Brest pour me rendre  la cour, en route faisant je
passay par la ville de Sainct-Malo o je rencontray plusieurs capitaines
et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance  Cadix en Espagne
et  Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui  mon bord me
vouloient rgaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine
et marchand avec lequel j'avois une plus troite liaison, jusqu' nous
traiter de frres, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les
autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois dclar que
le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux
qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et
l'un et l'autre sans pensser  autre chose. Il nous conduit chez luy, o
en entrant il dit  Madame sa mre: Voil mon meilleur amy Mr Doublet
dont je vous ay tant parl; cets mon frre et je l'ameine avec ses amis
et les miens  souper. La bonne dame dits: J'en suis ravie, ales
faire une promenade et je vais donner mes soins. Et nous fusmes 
Sainct-Servant  un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes 
l'heure du souper, et  l'entre de la table l'on me plassa entre sa
cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beaut, et une
seur de Mr Desmarets qui n'toit pas moins agrable et que je n'avois
encore ve ny entendue parler. Je me sentis le coeur pris, et mon
aptit estoit d'amour et non des mets dlicieux dont on me reforoit.
J'tois observ; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps
que j'avois  rester je fis doucement ma dclaration de mon amour 
Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas loign,
disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chre mre. Et sur un
changement de service de la table, la mre fut pour ordonner. Je fus la
joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chre
fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et
que je devois partir le matin. Elle me dit: Vous me faites icy un
compliment d'un cavalier de passage. Et je soutins l'assurant de ma
constance, et retournay entre mes deux belles, o je persuadois  la
mienne que madame sa mre m'avait promis son consentement. Et sur la
minuit je quitay la table disant estre fatigu et que  4 heures je
remonterois  cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna 
mon auberge o toit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me
coucher sur l'heure, et les amis me quittre, except Mr Desmarets
auquel je dis avoir  le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy
dclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,
pour que nous puissions estre rellement frres. Il m'embrassa et me
promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le
coucher, et il ne peut me le refuser  mes empressements, et je passay
jusqu' trois heures et demie, o j'employai toute ma rtorique 
confirmer mon zle et mon amour, et j'obtins parole de la mre et de la
soeur et du frre, leur promettent que je quitterois dans peu le service
du Roy pour me marier et m'tablir  Sainct-Malo. Et les ayant quitts
je montay  cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couch ny
ferm les yeux, et pendant ma route je n'ay manqu un jour d'crire  ma
maitresse tant arriv  Paris qu' Dunkerque, except le voyage des
pommes en Ecosse que je leur dguisay. Mais lorsque je fus pourveu du
brevet et du commandement des deux frgattes cy-dessus, je leur en
donnay advis et en leur promettant que malgr le brevet je quitterois le
service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.
en lettre de change  ma prtendue et une belle pendule  rptition et
mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu
disposats de moy, n'tant biens de ma famille, etc.

Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frgattes du Roy
la _Serpente_ et _Sorcire_, ariva  Dunkerque le sieur Dromer dans un
pitoyable tat, enfl par toutes les parties de son corps par hidropisie
cause qu'on l'avoit dessendu dans un puis  sec avec une grille de fer
audessus et que  toutes les mares haultes il avoit l'eau jusqu'au
sein, et lorsque la mer avait baiss il se posoit sur une pierre de
taille, et pour pain c'toit des fois de boeuf cuit et de la petite
bire, et on atendoit des rponsces d'Ostende pour le convaincre et le
pendre. Mais son bonheur fut par l'enlvement que j'avois fait de Willem
Ficher qui le sauva, et que nous avons relasch bien sain et gros et
gras, et le sieur Dromer aprs bien des remdes n'a vescu que huipt mois
aprs son retour, et me remercia fort de mon adresse.

Nos deux frgattes se trouvrent toutes quipes et prestes  faire
voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour
sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apels les deux
capitaines seuls nous prsenta deux officiers anglois ou Ecossois et
nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces
officiers, et leur donnerions  coucher dans nos chambres et la table,
et que au moment de notre dpart il nous dlivrera  chacun un paquet
cachet de la cour que nous n'ouvrions qu'en prsence des dits deux
officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqu, et que
l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les
bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre suprieure de nos ennemis
qui nous fit succomber, prts  estre pris ou pris nous jetterons les
dits ordres  la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets 
canons pour les faire prcipiter au fond.

Les vents tant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et
fismes les routes du nord jusqu'au 13e  8 heures que nous tions
dpasses tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et
fits le signal  Mr Keizer de venir  mon bord et d'aporter son paquet
pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec
l'officier. Nos ordres toient de fuir toutes les rencontres que nous
pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne
nous arester  faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou
non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y dbarquer
chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils
sont contents du lieu de leur dbarquement et bon traitement pendant le
voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous tions en
vue des terres de Hulm, o nous trouvasmes plus de cent bastiments
holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20  24
canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arbores, et
nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire
la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous
n'tions qu' trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler
 Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me
promit. Mais je fus fort tonn que sur la minuit nous entendismes
quelques coups de canons loigns de nous, et qu'au petit jour nous ne
voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquitudes, je
faisois faire exacte dcouverte du haut de nos mats.

Et sur les huipt heures notre homme de la dcouverte nous advertit qu'il
voyoit un navire venir  nous, et fit route pour sa rencontre, et  dix
heures nous tions  porte de la voix, et un des officiers nous cria de
leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette
frgatte avoit combattu, et la reconnusmes dsempare et bien mal
traite. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus  son bord; je trouvay
bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout tendu sur le
plancher de sa chambre ayant une paule toute fracasse jurant et
reniant comme un dsespr, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons;
je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui toit
moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blesss,
les charpentiers de leur cost raccommodoient les mts et les vergues et
le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux
maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut
tu de la premire dcharge et a est jett  la mer. Je demanday
pourquoy nous avoir quitts contre les ordres, et il me dits que depuis
que nous emes pass au travers de cette flotte sans en avoir pris, que
le capitaine Keizer devint comme enrag et que sitt qu'il fit obscur il
fora de voille, ayant mesme un peu chang nostre route pour se mieux
carter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumire
et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvrent proche
d'un navire qui avoit cette lumire, et sans estre aucunement prpars
pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: D'o est le navire,
qui luy rpond: De la mer: Et d'o est le vostre. Keizer sans
dguisement cria: De Dunkerque.--Ameine, chien!--Et ce navire luy
lascha une borde de canons charges  mitraille suivie d'une bonne
mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au cost Keizer et
ensuite  l'paule et une trentaine de l'quipage tuez et estropiez et
nos gens  peine laschrent leurs borde de canons, n'ayant aucuns
mousquets de prpares; ils receurent une segonde et troisime borde,
et puis ce navire  nos gens inconnu se retira et continua sa route, et
s'ils avoient voulu ils auroient enlev notre frgatte sans que j'en
euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropies et
14 passablement blesses. Je me fis reporter  mon bord pour confrer
avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose,
ce pauvre officier tant tout dconcert me dit: Mr, il nous faut
retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voil une
grande imprudence du vostre, et il mrite estre rou vif s'il chape.
Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre
crivain et que nous allions dresser un procs-verbal, et puis nous en
retourner, et cependant que s'il vouloit je le dbarquerais  l'un des
endroits destins. Il dit: Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner
au plustot en France. Et ds que ma chaloupe eut port une vingtaine de
mes matelots  la _Serpente_ et qu'elle fut revenue  mon bord je fis la
route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade
d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois
charges de charbon de terre et de l'tain et du plomb les conduit 
Dunkerque et ma frgate la _Sorcire_ faisoit grande eau et dont il luy
falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de
travail  faire  la _Serpente_, il fut ordonn que je la commanderois
et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de
juin, tant tout prts  sortir du port Mr l'intendant me dit de
recevoir mes ordres du chevalier Graldin, lequel cy-devant me les avoit
donns, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et  la table un
officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et dfense d'attaquer
ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'viter toutes
rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, 
Elzeineur, o se dbarquerait mon passager, et aprs quoy j'irois dans
la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la
flte du Roy nome la _Diepoise_, commande par le capitaine Postel, de
Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir
tant entr  Ostende et l'Ecluse, je fus rencontr par cinq vaisseaux
de guerre anglois, lesquels me donnrent chasse, et pour me faire
engager entre les bancs de sable ou de passer  leur porte de leurs
canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois
plus lgers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit 
mon dessein de les faire sparer. Et lorsque je les creut assez distant
de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en rsolution d'essuyer
la borde des deux plus gros qui marchoient le moins et forant de
voille je passay bien  porte d'un moyen canon de ces deux vaisseaux
qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche.
Mais lorsque je les euts un peu dpasses et qu'ils voyoient que je les
loignoient, ils me cannonrent fortement et tous les cinq couroient
aprs moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du cost de tribord
en arrire de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos
fusils, et la plus lgre toit une frgate de 24 canons qui aloit mieux
que nous continua la chasse jusqu' 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher
de trop prs, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint
m'embrasser me disant: En vrit, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a
dit, qu'il n'y avoit rien  craindre avec vous. Et je repris ma route,
et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces
bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les
pavillons anglois arbors et me prirent pour frgatte d'Angleterre.

Et le 29e juin tant proche du cap de Kol[146] o l'on fait la crmonie
de baptizer ceux qui n'ont pas pass au Zund, il se fit un grand
prparatif par mon quipage qui toient tous flamands et que leurs
coutumes ainssy qu' tous les gens du nord est de donner la calle, en
guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser
tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis
on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis
et on l'crit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit
pour avoir de quoy les rgaler tous. Mon navire n'y avoit encore pass
ny mon passager ny moy. Je fis prsent de deux bariques de vin pour
n'estre baptiz que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le
navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est
d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes  Elseineur.
Je fus  terre pour donner mes dclarations que j'tois frgate du Roy,
n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus  la
rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus  terre
avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le
marquis de Martangits[148], qui nous receus trs-gracieusement, et sur
l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous
fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de
Guenldenlen[150] frre naturel du Roy, lequel nous convia pour le
lendemain  disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier
admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il
toit plus de deux heures quand nous retournasmes  disner chez Mr
l'ambassadeur, et ordonnasmes de dbarquer les hardes de mon passager,
lequel me mit en bonne rputation avec Mr l'ambassadeur. Aprs quoy je
pris un pillote pour dpasser les bouez et entrer dans la mer Baltique
le 5e juillet. Aprs quoy je fus pour me rendre devant Dansik o
j'arriv en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit
encore commenc de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon
canot  la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous
tions recommandes. Je le priay de nous diligenter le chargement de la
_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'toient encore
dessendues la Vistule, ny les cbles encore faits, et j'eus le temps
d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien police par un
snat, et y ayant un bel arsenail toujours prt  armer 30 mil hommes;
toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville
entoures de grands fosses plains d'eaux, et  chaque bout des magasins
ce sont de grands dogues enchanes le jour et qui la nuit rodent; les
magasins aux froments sont de mesmes et spares et mesme garde les
dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne
o l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites
et crevisses et  trs bon compte, et c'est une ville d'un trs grand
commerce.

Les cbles se trouvrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de
fer blanc et de cuivre en table et 18 gros cbles et d'autres 
proportion, et 22 gros mts et de plus moens du godron et du bray, et
le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expditions je party
avec la dite fltte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes
le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte
que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et aprs l'y avoir
conduite de la laisser seule pour se rendre  Brest. Je tiray un
certificat du capitaine Postel du lieu o je le quitois pour suivre mes
ordres qui toient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres.
Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous
aperceusmes une moyenne frgatte qui nous reconnut, et c'toit le
capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parl me dits
qu'il y avoit  la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: Il
faut les aller reconnoistre. Il rpondit: Mais il y a une bonne
forteresse pour leurs dffrences. Je luy dits: La forteresse ne
sortira pas de sa place pour venir aprs nous, et sy vous voulez me
seconder nous yrons les attaquer. Et il me le promit, et nous
prparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes  la
porte des canons des dits navires et de la forteresse, c'toit une
gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emble
en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon
quipage ayant saut au bord de la borde ne savoit par o entrer, ayant
les gaillards bien fermes, et tuoient mes gens autant qu'ils en
dcouvroient, et de dessus mon pont nous tions battues en ruine par les
4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le cble de
celuy auquel j'tois accroch; je me trouvay abandonn tout seul sur mon
pont, tous mes faux braves d'officiers s'toient jetts dans la calle et
dans ma chaloupe qui toit entre nos deux navires. Je leur fis honte et
ils remontrent, mais le combat toit fini, et tions hors de
cannonades, et il est certain que sy j'avois est tu ou bien bless
qu'au lieu de prendre j'aurois est pris, ou s'il avoit saut deux ou
trois anglois dans mon bord je n'en pouvois chaper. J'eus de morts 28
hommes et six estropis des bras et jambes et seize blesss, et dont
j'eus une cuisse offences dans les chairs, mon mats d'artimon hors
d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommages, et ainsy
que nos voiles, et mon coquin de prtendu camarade n'osa plus
s'approcher de moy. Je pris rsolution de faire route pour Norvgue o
les ports de mer sont frquents et sans forteresses, tant neutre, le
capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec
luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de
25,000 liv. tant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et charg de
charbon de terre et plusieurs saumons d'tain et de plomb. Je luy
relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui
toit son oncle, et que luy me resterait pour seuret de la ransson. Je
fis ma relasche  Suinneur[153] pour y reprendre un mt d'artimon qui ne
me cota que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et tant
bien rquip je remis en mer au 16e octobre aprs avoir bien espalm ma
frgatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus 
l'embouchure du Texel jusqu' passer les deux premires boes ou
tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement charge destine
pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de
Dunkerque, et je repris la mer malgr les murmures de mon quipage sur
ce que j'tois bien affaibli de monde par la premire rencontre.
Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui
sont les entres pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment
nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les
lumires des fanaux des convois. J'prouvai ma marche, et voulus me
mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je
l'vitay et ils taignirent leurs feux. Je tiray, tant loign aprs
deux lieux, dix  douze canons distant les uns des autres comme sy j'en
avois combattu quelqu'un cart, et les trois convois y coururent o
avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en
aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tir ny fait
paroistre de lumire, je luy mets promptement vingt hommes de mon
quipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et
m'tant un peu cart je refis ma premire maneuvre de tirer quelques
canons et mettre fanal  ma grande hune et les convois redonnrent aprs
moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize  ce qu'ils
creurent, mais lorsqu'ils furent  leur troupeau ils en trouvrent un de
moins, et je foray de voille pour suivre sur la route que j'avois
ordonn  la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frgatte
avec moy je leurs aurois enlev une partie de leur flote sur les contre
temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; tant
fort attentif  la rencontrer, je fis ma chasse  peu prs, et sur le
midy notre homme de la dcouverte cria: Navire devant et au-devant de
nous. Et  deux heures nous tions  la voix. Le Sr Havard, mon
capitaine en segond, que j'y avois poz pour la comander me cria: Voil
une belle prize venant de Moscovie. Elle avoit 24 canons et plus de 600
thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitire d'Amsterdam_. Je
l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu
de dure. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous tions au petit jour
devant Ostende,--et je n'cris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes
conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous
en passerions au large. Il fut reprsent que plusieurs vaisseaux de
guerre anglois avoient gard pendant l't le passage du dehors, n'osant
se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs,
rput habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant
mesme nom, lequel nous dit: Il ne faut pas hasarder de faire prendre
une si belle prize, et il n'y a rien  craindre de passer entre la terre
et les bancs, je suis pour cela et je rponds sur ma vie. Et il fut
conclu que nous y passerions, et tant au travers du vieux port notre
homme de la dcouverte cria: Il y a 4 gros navires  la passe du cost
de Graveline. Notre pilote dit: Ai-je pas bien conseill de ny pas
risquer? Et ne craignez pas, je suis sr de mon fait. Et il sondoit 
chaque moment, et j'tois tout proche de luy, et il se crut chapp des
dits bancs, en disant: Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un
verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal  faire, faites-le.
Et aant convenu avec Mr l'Intendant avant mon dpart que sy j'amenois
quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois
au grand mt un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant,
nous sentismes nostre frgate toucher et s'arester tout cour malgr
toutes les voiles dployes. L'pouvante prend un chacun; la frgate
s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentrent, et un froid
rigoureux et violent. Je fais couper tous les mts et jeter les ancres 
la mer afin que le btiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et
pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, except qu'aprs avoir
perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut
s'chouer  la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauv. Mais ce
ne fut pas de mesme  nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16
hommes et un de mes nepveux pour demander le secours  Mr l'Intendant
qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des
officiers, et comme ils venoient  nostre secours les vaisseaux que nous
avions creu estre des Anglois toient quatre vaisseaux du Roy sortys de
Dunkerque qui toient  la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros
vent son cble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il
tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler  luy plutt qu' nous;
plusieurs de mes gens se jettrent en foule dans mon canot et me criant:
Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute. Et la mer
les submergea tous  mes yeux. D'autres s'attachoient  des bouts de
mats et  des bariques vides et prissoient tous. J'avois travaill 
faire un ponton des mts et vergues que j'avois rassembls et bien lies
croyant m'y sauver avec le reste de l'quipage, mais leurs
prcipitations  se jetter dessus avant qu'il fut achev fit encor prir
tous ceux qui s'y toient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le
corps du bastiment, je me mis  fourchon sur le dernier couronnement de
poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Ranon anglois etoit assys sur
le fanal tenant aussy le mt du pavillon. Mr de la Houssaye et
Guillemard[154] estoient  mes costs, et chaque vague nous couvroit
par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous rsistames,
jusqu' 4 heures du soir qu'il comenoit destre nuit, lorsqu'un coup de
mer rompit notre machine, et flottions dessus au gr des flots et des
vents, et que sur les six  sept heures j'entendis un bruit
extraordinaire, et j'apereu une grosse noirceur, nous tions le corps
dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pice par crainte de le
faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous
coupasmes nos habits pour estre moins chargs, et apercevant cette
noirceur je criay: Mon Dieu, sauvez-nous la vie. Et nous entendismes
des gens crier: Ameine les voilles et promptement des lanternes. Et
nous jettrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que
j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy,
et l'on nous attira dans cette barque o aussitt que je fus hors de
l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut
quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'chaufer ainsy
que les trois autres. C'estoit une barque  pescheur dans laquelle
s'toient jett quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour
nous sauver, et il toit une heure aprs minuit, et lorsqu'ils me
dbarqurent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la
bont de faire tenir les portes ouvertes, jusqu' savoir de mes
nouvelles. Je fus port dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y
avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau sale et de sang, j'avois un
de mes talons dont la peau toit enleve. Et le matin Mr l'Intendant se
donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager
sur ce qu'ils toient bien informs qu'il n'y avoit nullement de ma
faute et que j'avois agi en trs brave homme et qu'il l'avoit crit  la
cour, cela me consola.[155]

Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succda au Ministre en
place de Mr son pre qui fut chancelier[156]. Il ordonna  Mr
l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitt que j'en serois en
l'tat, et six jours aprs je party en poste pour Versailles o je
n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son
antichambre o l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je
m'aprochay de luy disant: Monseigneur. Je suis celuy chap du naufrage
de la frgate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre
Grandeur. Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: J'ay receu les
verbaux comme la choze vous est arive. Vous estes lav devant le Roy,
mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mand que l'on fasse son
procs. Je dis: Monseigneur, a va estre un grand dgout pour Mr le
chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms
de Jean Bart.--Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain  mon
lever faites-vous noncer pour me parler. Je n'y manquay pas ds les
six heures du matin. J'tois connu de Mr Potin, son valet de chambre,
qui m'y prsenta en son cabinet, et il me dit: Le Roy fait grasce  ce
malheureux, qui a fait prir la frgate et autant d'hommes et en
considration de Mr Bart, ne manquez  luy dire. Et, vous, prenez bien
garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voil
une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trsorier de la
marine que le roy vous donne pour vous rquiper sur le _Profond_ que
vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira 
l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre  Dunkerque. Je
remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux
jours  Paris, et il m'arta en me disant: Tenez, voil ce qu'on m'a
crit de vous mais j'ay est inform du contraire, gouvernez-vous
toujours sagement. Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de
l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle toit du
Sr Plets, grand armateur, qui crivoit faux mesme jusque contre les
intendants et l'tat major. Je garday la dite lettre et partis pour
Paris, o je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais.

Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une
chaize d'o l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois.
J'arestay  la portire et fus trs surpris de voir Plets me faire sy
bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et
donnay  mon postillon la bride, et dis  celuy de la chaise: Arreste.
Je dis en frappant de mon fouet: Comment coquin, avez-vous os me
parler? Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du
bout je l'obligeay de mettre pied  terre, et luy dis de tirer son pe.
Il se jeta  genoux disant: Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme
d'pe. Je luy prsente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis
soufler et je le blessay un peu  la lvre d'en haut et me promit de ne
s'en pas plaindre.

Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je
fus rencontr de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et
chevalier de Montant,[157] qui aloient  Calais. Ils s'arestrent  me
questionner comme j'avois est receu et sur les nouvelles, et la chaise
de Plets me passa devant et n'tions plus que trois quarts de lieux de
Gravelines o il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas 
conter l'advanture de Plets et continu. En rentrant  la barrire des
palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui
m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantire
commandant. Je mets pied  terre et il m'attendit au seuil de la salle.
Il me receut froid disant: Comment, Monsieur, faites-vous mestier
d'assasin sur les routes. Je dis: Aparamant vous tes mal
inform.--Voyons et entres.--Sitots entr je trouvay mon plaintif
dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglant contre sa bouche
et Madame de Vercantire voulant se mesler de me gronder. Et pour
abrger matire, je dis: Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire
arrester; je vais  Dunkerque o j'ay ordre de m'y rendre incessament.
Et puis je prsentay sa lettre et dis: Monsieur et Madame, que feroit
tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander
come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit
ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il crit contre
l'Etat-major et contre les Intendants. Monsieur et Madame luy dirent:
Alez vous plaindre ailleurs. Il fit le pleureur disant n'estre pas en
seuret de vie sy on ne m'areste jusqu' ce qu'il puisse estre arriv 
Dunkerque. Je luy dis: Ales, marault, je vous assure de ma part vous
n'en valez plus la paine. Et il partit et Mr le commandant m'aresta
bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que
pour une heure de course  faire. Je pris cong et repris la poste. Je
croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la
basse ville; sa chaise s'toit embarrasse dans les dumes, et j'arrivay
un peu plustt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force
pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser
entrer. Il dit: Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme. Et il fut
coucher  la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux
Intendants et commandants et les prvins sur les plaintes qu'il avoit 
leur faire, et je fus me tranquiliser.

Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma matresse de toutes
choses, et qui avoit aprhend que je ne fus entirement disgraci
puisque son oncle m'avoit crit: Il est juste pour votre honneur de
vous justifier  la cour, mais ne vous inquitez pas de n'y plus estre
employ, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frgatte  vous
donner en commandement, et je luy manday qu'il m'toit bien plus
honorable d'estre remont comme je l'tois et aprs quoy je quitteray le
service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force
et qu'estant destin pour aller dsarmer  Brest que je ne manquerois
pas d'aller pour accomplir ma parole et mes dsirs.




CHAPITRE VII

Croisires et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abb
d'Oliva.--Dmls avec les Anglais.--Doublet comparat devant le Snat
de Copenhague, il est acquitt.--Prsents qu'il reoit.--Il force les
Hollandais  saluer son pavillon.--Retour  Brest avec des fournitures
pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec
Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Aores.--Combat.--Retour
 Brest.--Nouvelle Croisire.--Prise du _Scarboroug_.


1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me
communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la
flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec
deux-cents hommes flamands particulirement les matelots afin que les
matelots franois des classes futs rserves pour les autres vaisseaux
du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors
commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: Je
suis surpris que vous ayez couru sur mes brises; j'ayme ce vaisseau et
vous m'en voulez dpossder. Je luy dis: Monsieur, je ne l'ay pas
demand et le Ministre me l'a ordonn. Et Mr l'Intendant print la
parole en luy disant: Je say qu'il ne l'a pas demand et qu'on l'a
choisy pour une expdition qui ne vous est pas convenable, et vous,
Monsieur, estes destin pour comander le _Grand Henry_  la teste de
l'escadre que nous allons bientots armer. Sur quoy mon dit sieur
D'Amblimont me dits: Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et
vous avez un trs bon vaisseau. Et il fut question de l'armer et de
faire mon quipage de flamands qui n'aime pas  s'embarquer sur les
vaisseaux du Roy,  cause de la paye qui est moindre et aussy par la
subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paratre l'armement
pour le service du Roy c'toit le chevalier Graldin qui fournissoit
pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de
l'armement se fit  l'arcenail et futs prt au 26 fvrier que je le fis
sortir du bassin pour le mettre le long des jettes affin de pouvoir le
mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e
mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de
Tingry[160] se fit amener  notre bord par curiosit de voir un vaisseau
arm, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner
le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Aprs quoy nous
remismes en place pour recevoir le reste de mon quipage. Le 21 nous
fismes voilles accompagn d'un corsaire de douze canons faisant route
pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes
ordres, et aprs le mois de course expir, prises faites ou non, toit
d'aller en droitture  Dantzick o y trouverois des ordres. Et en
croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards
nous aperceumes soubs le vent de nous une frgatte angloise sur laquelle
nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des
officiers vtus en rouge et gallonnes. J'en aprocha  portes d'un bon
mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,
et vouloit l'aborder, et nous tions proche des bancs de jarmuits et
elle couroit dessus. J'euts la prcaution de faire sonder bien  propos,
car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un
peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont
il toit grand temps, car avec trs grande peine et  force de voilles
nous chapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient 
portes de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16
pieds d'eau et nostre navire couch par le cost si fort que nos canons
du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touch et pry
tous. Nous aperceusmes devant et au cost de nous d'autres brisants, des
bancs et plus rien du cost de dessoubs le vent. Je fis arriver vent
arrire et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon
cble ajust de trois sur un bout et nous tinsmes fermes  15 brasses
d'eau et un bon fonds de vase, et il s'leva une tempeste qui nous
obligea d'amener tout bas nos vergues et mts d'hune et rsistances
pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre cble ne
manquats, et aprs la tempeste cesse nous fismes de grands efforts pour
lever notre ancre et elle rompit par sa croise, sy cela avoit arriv
dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu
permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large o
nous rencontrasmes un flibot cossois avec du charbon de terre
apartenant  Mr Chaters dont j'ay parl  mon voyage des pommes, et je
le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course
estant finy, je pris la route pour me rendre  Dantzic, et au 8e may
j'arrivay  Elseineur aprs avoir fait les crmonies accoustumes
devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus 
terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis prsent de cent
bouteilles de vin de champagne; il en prsenta une douzaine  la Reine
de Dannemark qui nous dit n'avoir goust d'aussy excellent vin, ce qui
m'occasionna ds l'aprs midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.
Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la
Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement  ma sant,
ce qui me fit beaucoup d'honneur  la cour. Sortant de l nous fusmes
disner chez son altesse srnissisme Mr de Gueuldenleur frre naturel du
Roy et vice-roy de la Norvgue et gnralissime des armes. Il nous
rgala  la franaise et on y parla notre langue, mais il nous fit boire
 l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prtexte d'aler
me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint
demandar je prit cong et  la sortye je me sentis un peu chancelant,
mais mon canot toit tout proche et y tant ambarqu je m'endormis
jusqu' estre arriv  mon bord, et eus loisir de reposer la nuite pour
partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik
o j'arriv en la rade, le 27e may. Il est  remarquer qu'il n'y  que
les petits navires qui peuvent entrer dans la rivire de Danzik et que
les navires tirant 9  10 pieds d'eau sont obligs de rester  la rade 
plus d'une lieue de l'entre, ainssy je me fis porter dans mon canot
jusqu' la ville, o je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il
me conduit chez les anciens snateurs, et  notre retour chez luy il me
dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,
et il me communiqua ses ordres qui toient de me charger mon vaisseau de
plusieurs mts de 80  85 pieds de long et de 32  33 palmes en
circonfrence et aussy 20 cbles de 120 brasses de long depuis 18  21
pouces de grosseur, mil  1200 barils d'acier et des hossires de
cordages depuis 4  6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200
paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en
barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu
tout ce qui toit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans
les fonds, et ensuite 2  300 longues planches pour mettre au-dessus
avant de recevoir les mts mais les fonds des payements n'toient encore
arrivs et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au
20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous
commenmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les cbles
et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mts quoyque long et
gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et
promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoys pour l'effect, et
ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les
entranent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier
j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient
coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.

Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le cble qui en
tenoit cinq mats attachs derrire nous, et lorsqu'il calma j'envoyai
mes chaloupes  leurs recherche le long de la coste o nous jugions 
peu prs estre transports, et mon canot ayant est du cost de la baye
d'Olive[161] les y trouva chous, et m'en ayant fait rapport, je
changeay d'quipage du canot et my embarqu et my fits porter, et ayant
mis pied  terre je trouvay deux pasans et nous dirent qu'ils y
gardoient par ordre de Mr l'ab Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je
m'informay de sa demeure et ils me la montrrent  bonne demie lieue en
dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abb et luy dis de ne pas trouver
mauvais que j'envoye reprendre les mts du Roy mon maistre. Et il
rpondit: Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mts sont  moy et
tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:
Je dits: Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je
les auray de grey ou de force. Il me brusqua en me disant:
Retirez-vous d'icy. Je retournay  mon vaisseau me trouvant trop
faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y toit, je laissay passer la
nuit et ds le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 priers
et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de
bons leviers et des rouleaux et 25 hommes arms dans mon canot o je
m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mts et y djeunasmes
dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'ab en fut
adverty  son lever; j'avois post des sentinelles en dcouverte et l'un
d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens arms. Je fus les examin et je
remarquay comme une procession de pasants mal arms et M. l'ab vtu en
camail et rochet qui suivoit  pas graves. Lorsqu'il fut approch et son
arme de membrin je luy opos 30 fusilliers, et les fis faire halte, et
il demanda  me parler. Je m'aproch et luy dis qu'il n'auroit autres
raisons de moy que de me laisser reprendre mes mts, et que s'il s'y
oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donn ordre de faire main
basse sur tout, except luy que j'enleverois en France. Il rpondit d'un
air doux: Monsieur, cela est bien violent et j'en crirai au Roy de
France.--Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir. Et
j'enlevay tous mes mts sans plus d'oposition.

Je me trouvay prs ayant lev toutes mes expditions pour partir pour
France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois frquent 
Dantzik qui me tmoignrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de
France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec
Mrs leurs maris, et je retournay  mon bord pour faire prparer le repas
et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe
et le fils de Mr Alvars, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon
canot pour amener cette compagnie, que j'atendois  disner. Et un peu
aprs que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand
yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint  mon bord o toit
Mr de Rancey que j'avois connu  Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur
le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade
en Portugal, toit avec Madame son pouse et Mr le chevalier son fils
dedans le dit yac, et venoit se dbarquer  Dantzick pour se rendre
ambassadeur  Varsovie, cour de Pologne. Je marqu mon ressentiment  Mr
de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller
rendre mes respects  Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y
allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois
plaisir  Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize
coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr
l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup
d'honnestets et de Madame. Aprs quoy, il me dits: Vous voudres bien
sur le soir me prester vos chaloupes pour aider  nous dbarquer. Et je
lui dis: N'y pensses pas, Monsieur, vous recevries un affront de
n'estre pas salu des forteresses et de la ville. Il me dit le pourquoy
donc? C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et
ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy
vous dbarquez vous ne trouverez vostre logement prpar, ny salut ny le
Snat  vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrtaire ou
votre cuyer leur annoncer votre vene pour que l'on se dispose  vous
recevoir dans les dispositions dues  votre rang et dignit et vos
chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos
rponses que vous recevrez. Surquoy il m'embrassa et dits: Parbleu, je
suis heureux de vous avoir trouv icy. Et envoya Mr de Rancey au Snat
de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: Monsieur, je vais
m'embarquer avec luy pour qu'il me remette  mon bord n'ayant d'autre
batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et
de dames qui viendront disner  mon bord, et je ne puis y manquer pour
rester avec vous. Et il me dit: Je m'en vais avec vous. Sur quoy je
rpondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le
vouloit bien. Il en parla  Madame qui dits n'aimer  aller dans des
chaloupes. Et nous nous fismes porter  notre bord et il envoya Mr de
Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinrent la compagnie que
j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce
que je l'avois prvenu, et lorsqu'il vit le prparatif de ma table il
dit: H, mordi, quelle bonne chre! Madame et moy avons paty n'ayant
que des viandes sales et fumes au bord de ces mesquins Danois. Je luy
dits avant de faire servir: Choisissez tout ce qui peut estre du got
de Madame et je luy vay envoy. Il fit un peu de difficults disant
qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt
sortes de diffrents mets.

Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit
la nouvelle que notre arme navale avoit est battue et dfaitte  la
Hougue[163] et que, au bas de la rivire de Dantzik, il avait rencontr
un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:
chiens de Franois votre arme est deffaite, et montrant leur derrire
 nud  toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua
de beaucoup les dispositions que nous tions proposes, et Mr
l'ambassadeur par une prudence acheve remis un peu la compagnie en
disant: Il peut y avoir quelque disgrce, vnements de la guerre, mais
jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas
paroistre dconcerts.

L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter  terre notre
compagnie et Mr Durand avoit eu la prvoyance d'embarquer plusieurs
menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant
dans la rivire, il ne peut viter de passer proche le navire Anglois
qui avoit insult, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia
tout autant qu'il fut occup. Mais lorsqu'il eut tout dbarqu, et
revenant pour se rendre  bord et passant proche le dit anglois qui
rcidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes
et fit sauter nos hommes avec luy  l'abordage; l'anglois tira un coup
de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, 
coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8
 dix sur le carreau se rembarqurent et tant  bord firent le rcit 
Mr l'ambassadeur, qui y toit encore sur les neuf heures et nous dit
qu'on avoit bien fait de rprimer cette insolence et que nous n'eussions
 nous pas embarrasser. Le dit navire anglois choua en coste, mais il
chapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte  Son Excellence
de sa ngociation et comme le Snat fut assembl o il fut dlibr pour
le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de diffrer au
lendemain pour se dbarquer pour donner loisir de prparer son logement,
et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint  mon bord avec Madame et y
passrent la journe jusqu'au soir, tant bien content des advis que je
luy avois donns. J'tois tout prt  partir et il me pria de luy
prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider  le dbarquer et son
meuble, et je m'embarqu dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,
et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et
lorsque nous dbordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et
en dpassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au
Heels,  l'entre de la rivire de Dansik, o ets la premire forteresse
d'o l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galre
couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, o il y avoit deux
dputs du snat qui prirent leurs Excellences de s'embarquer, et puis
on monta devant la ville o toutes les forteresses tirrent. Et  cause
de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences aprs en avoir
receu bien des honnestets et marques de leurs amitiez, et sitost que je
fus  mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles
pour me rendre a Copenhague.

J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre
ambassadeur, qui  l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour
ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit  la cour de
Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui
demandoient que je fus arrest avec mon vaisseau jusqu' avoir une
satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la prcaution d'aporter
mon journal o j'avois dress le procs-verbal de tout ce qui s'toit
pass envers le dit Anglois et que j'avois fait attester vritable par
tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils
vindrent et se dbarqurent de mon vaisseau, et dont le greffier du
Snat et Mademoiselle son pouze toient du nombre et avoient tous sign
le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content
et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secrttaire, et nous
fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prvenir. Il fut content
de ma prcaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui
s'assembloit pour ce subject o seraient les ambassadeurs d'Anglettere
et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque
j'tois muni de si bonnes dfences, et Mr l'ambassadeur me conduit 
l'htel du conseil o il me laissa avec Mr Bez son secrtaire et
retourna  son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour
aler dner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du
conseil et peu aprs l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que
Mr Bez y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table
couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et
les deux ambassadeurs un  chaque de ses costs, tous assis en
fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemble me demanda mon
nom et celuy de mon vaisseau en langue franoise. Je ne fis aucune
rponce. Il recommena et demanda pourquoy je ne rpondois pas. Je dis
appartenir  un trop grand maistre pour que son officier ft trait avec
autant de mpris d'estre comme un valet interrog sur pied lorsque toute
l'assemble toient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, o avant de
m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: Ce seroit trop
vous fatiguer et par trop ennuyeux  une si honorable assemble de faire
un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le
procs verbal de ce qui s'est pass et bien vrifi; examines les
plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose  vous rpondre, et surquoy
il vous plaise rendre vostre bonne justice. Et l'ambassadeur anglois
prsenta son mmoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup
d'exagrations outres, disant n'avoir pas insult qui que ce soit et
que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui toit
dans le dit navire et de le faire prir  la coste pour que l'on ne
s'aperceut d'un vol fait, ayant enlev plus de 25 mille florins
d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon
procs-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres rpliques  me
faire que sur le prtendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas
surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetes
pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les
factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec
son navire qui n'avoit que des mts et des planches et quelques balles
de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espces il n'est
nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy
son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison
et remporter autant d'espces quand mesme elles seroient d'usage en
Angleterre. Aprs quoy l'on me dit: Monsieur, passs dans l'antichambre
et l'on vous rendra vostre journal. Je rejoins le secrtaire de son
Excellence et luy conte comme j'ay abrg matire et comme j'avois agi 
l'entre. Il en fut trs content et dits: Dans peu nous saurons ce qui
vat estre jug. Et un quart d'heure aprs les deux ambassadeurs
sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:
Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien dfendu vostre
cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accus juste, et suis votre
serviteur. Le Holandais me dits: Tous les capitaines n'ont tant de
prcautions que vous. Et le Conseil se spara, et on me rendit mon
journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr
nostre ambassadeur o toit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et
pour me dire que Mr Bez retourne  l'hostel et que nous alions chez le
Roy o Mr de Martangits toit. Nous atendismes que leurs Majestes euts
commenc  disner, et le Roy fut inform du rsultat du conseil dit tout
hault  son Exellence: Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine
se soit sy bien justifi, avec aplaudissement mesme de ses ennemis. Et
la Reine dits: J'en suis bien aize et je vais boire  sa sant. Je
rpondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus
disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualit de
France qui s'toit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de
Montmorency et se sauva en Dannemark o il a est fait lieutenant
gnral des armes, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et
promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a est
fort estim. Je fus tonn de voir venir disner avec nous Mr l'admiral
Bielks et qui fis mes lloges sur les manires du soutient d'honneur
pour ma sance et comme je m'tois si bien dfendu, et l'aprs disner
Son Exellence me promena  toutes les curiozetes de plaisances de cette
cour o il n'y a rien qui mrite rcit que la tour pour
l'observatoire.[166] Je prits cong de Son Exellence qui fit embarquer
dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient
prsents par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et
dont le pied toit tout  vice en boite remplie d'un exelent beaume, et
les douze autres jambons toient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le
vin de Champagne que j'avois prsent.

J'arrivey  Elseineur sur le midy, o je trouvay en rade une flotte de
navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux
convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux
autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine
de navires marchands  escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30
canons, qui n'atendoient qu'un vent propre  sortir le Zund ainsy que
moy, qui sur les deux heures je fus  terre pour retirer mes despesches
et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expditions; et
comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle
et longue salle o ets plusieurs tables comme au caf. Les capitaines
des convoys Holandois y entrrent et un me demanda sy j'tois le
capitaine de cette flutte. Je rponds pourquoy? Cets, dit-il, que vous
ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous
sommes et ceux d'Angleterre. Je fus surpris d'un pareil discours et
leurs dits: Venez l'oster, je vous y attendray. Et il rpondit: Cela
pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.--Je le souhaite,
luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous
faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.
Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois
feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures 
mon bord, o vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois
ranon et qui s'chapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le
rgalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles
dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit  son bord et
comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en
fut apel par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'o vient qu'il
toit venu  mon bord, et si c'toit pour dclarer leurs forces. Danshin
luy dits que je l'avois bien trait cy-devant et qu'encore aprs l'avoir
rgal je lui avois donn six bouteilles de bon vin desquelles il en
donna quatre  Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou
autrement luy dits: Retourns au bord de Doublet et luy dire de ma part
qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en
faire boire en Angleterre. Danshin qui estoit grix vient me faire le
compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bord d'or et luy
envoyay dire  son comandant que je doute de nous rencontrer, et que
s'il en vouloit boire qu'il eust  se faire dbarquer prsentement et
seul sur l'ille de Wein qui toit proche de nous et que sur le champ je
m'y ferois dbarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur
les emporteroit. Il avoit compagnie  son bord lors de mon compliment
qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit  terre o il fut
baffou de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du
jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois
eu quelqu'un  conduire, et fit appareiller pour que les Holandois
n'euts publi que je me sauvois d'eux  la sourdine, et je sortys du
Zund sur les 4 heures du matin ayant salu de sept coups de canons, les
chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Sude,
lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dpass le cap Kol un
calme me prit et les courants me portoient en arrire, je fis jetter une
ancre  la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous apereumes la
flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable
qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de
nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du cost de
la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de
Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois
ayant le bon vent se trouvrent proche de moy et dont l'avant garde
toit  porte d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et
sa flame et de saluer le pavillon de France. J'tois bien dispos au
combat n'ayant que d'un cost  combattre. Ils furent un peu lents  me
rpondre. Je recommenay ma sommation vu que j'alois les couler  fonds.
Ils abaissrent leurs huniers et salurent de sept coups de canon.
J'aperus encore leur flame au mt et je les fis abaisser, et ensuite
l'arrire-garde se joignit au comandant qui toit au gros de la flotte
et je creus qu'il y aurait rsistance et action, mais sur la deuxime
semonce ils me salurent comme avoit fait l'autre, et entre temps
l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchrent de nous et
m'envoya un canot avec un officier franois me dire que le fils aisn du
roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir
qu'en sa prsence d'o procdoit cette violence dans leur mer qui toit
sacres et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens 
boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre
un fidel compte  son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier
dborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame
pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit
recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs
les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand
mt et me conduit dans sa chambre, o je luy fis un rcit de ce que les
Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insult en me menaant de
se faire saluer et me faire abaisser ma flame ds la sortie du Zund, et
je ne peux croire que les gens d'une Rpublique eussent autant de droit
pour entreprendre sur une teste couronne et aussy puissante qu'est mon
Roy, et je les ay mis  la raison et sachant trs bien que le Roy de
Dannemark a est inform de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay
fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince
m'embrassa et me dit: Vous mritez une rcompense et eux sont des
coquins qui ne mritent pas comander des vaisseaux. Et me convia 
boire et salu sa sant, puis il dit: Je veux aller voir votre
vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot. Et lorsque je
dborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit
pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse
battant et le trompette jouant, et il fit sa reve jusque entre ponts,
et puis entra dans ma chambre o je luy prsentay la colation dont il
mangea un peu et beut  la sant du Roy, le segond  la mienne et se
rembarqua aprs bien des marques de son amiti, et lorsqu'il dborda je
le fis saluer d'une dcharge de mousqueterie et treize coups de canon et
puis deux autres dcharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les
voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et
d'Irlande afin de me rendre  Brest, o je suis heureusement arriv au
25 aoust.

Je fus saluer Mr le marchal de Coeuvre[170] qui toit comandant et luy
rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me
dits: Voil un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand
besoin et vous mrittez rcompense. Je lui dits: Monseigneur, il y a
bien du temps que l'on me l'a faite esprer, et je n'obtiens rien et
suis dtermin  quitter le service. Il dits: Il ne faut pas faire
cela. Et je prits cong de luy pour aler  M. l'intendant pour lors Mr
Descluzeaux qui me receus encor trs bien, et avec lequel je tins les
mesmes discours. L'on fit incontinent la dcharge de mon vaisseau, puis
je rendis mes comptes et j'en tiray une dcharge et fut simplement pay
de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr
Dugu-Troin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au
commencement d'octobre pour me rendre  Saint-Malo afin d'aller
accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes
lettres, et le 24 du mesme mois la clbration en fut faite,[171] et dix
jours aprs il me survint ordre de me rendre  Brest pour recommander le
_Profond_ sur ce que l'quipage que j'avois amen toient tous Flamands
et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugu, et lorsque je fus arriv on
me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point
et retournay  Saint-Malo et il me falut songer  m'occuper.

Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frgatte de 18 canons qui toit 
Grandville o je pris intrest et la fust armer pour la course. Je fus
croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de
peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre o je fus rudement
poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligrent de jeter ma
chaloupe dans la mer et qu' force de porter les voiles pour chapper je
fus prest  prir, et heureusement je m'chappay et fut pour croiser
vers les illes des Assores, o j'tois tort connu et me flattant d'y
trouver des vivres  trs bon compte et sur mon crdit. Au dix de may
1693 je dessendit  Punte Delgade, ville capitale de l'ille de
Saint-Michel, appartenante  Mr le comte de Ribeira-Grande et o tout
les moinnes de l'ordre de Saint-Franois toient en grand dsordre pour
faire lection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et
l'autre pour Sapator, et cherchoient  se battre courant les jours et
les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et
les autres blanches, allant mesmes quelques-uns  cheval avec des fusils
criant comme des enragez: _Vivat Nolet; Vivat Sapator._ Et me
demandaient de quel party j'tois, et je dis bonnement: du plus fort,
ils se prirent  rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de
recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces
religieux pour les porter jusqu' l'ille Tercre qui n'est loigne que
de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya
chercher son ami Sapotor qui me dit: N'en acheptez pas, faites votre
mmoire et tout vous sera promptement envoy sans qu'il vous en couste.
Et je fis sur le champ le mmoire bien ample et sans rien oublier et fut
bien excut ds le 16e. Les moinnes s'embarqurent nuitamment et
avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte
crainte des Salletins, et le 17e may nous estions  6 lieues dpasss la
pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles toient  plus d'une
lieue de l'avant de nous. Il s'leva un grand bruit de la mer quoyque
tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'imptuosit que
nous crueusmes tous estre  notre dernire fin, sentant notre navire
tout branl et que les deux caravalles avoient saut  perte de vue
dans l'air et entours d'une paisse fume qui nous offusquoit d'odeur
de soufre; un chacun de nous agenouill demandant la bndiction de nos
sraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prires ne
manqurent pas. Mais ayant reve  nos pompes et que le navire ne
faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route
esprant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes
pendant prs de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur
l'eau avec quantit de diffrents poissons, dont en ayant pris on n'en
peut gouster tant ils toient corrompus du souffre. Et le 18 nous
entrasmes au port d'Angra o est la ville capitale, et dbarquasmes
nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissrent toutes
leurs provisions et le lendemain me rgalrent splendidement au grand
couvent et envoyrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu' des
biscuits sucrs pour toute mon quipage au nombre de 120 hommes, et je
ne m'arrestoy que trois jours. Je fus combl de remerciements et de
provisions jusqu' des herbes potagres. Et malgr les rgalles je ne
fus pas 8 jours en mer que je voyois dprir mon quipage, et mes
chirurgiens, furent obligs de me dclarer qu'ils toient tous gastes
de maux vnriens, mesme jusqu' un mousse de 15  16 ans, et au bout de
20 jours je n'avois pas 30 hommes en tat de combattre. Je prits une
flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest,
et fut contrainct d'aller dsarmer  Saint-Malo vers le 15 juin.

Aprs quoy[172] je m'intressay d'une huitiesme partie d'une frgatte de
36 canons nom le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la
course. Je l'quipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons
hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de
Beauchesnes-Guouin[175] armoient  mesme dessein les vaisseaux, le
_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec
320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo  quelques
jours diffrents les uns des autres tant prvenus de nos signaux et du
lieu de nous rencontrer qui toit sur les environs des sondes de la
Manche, o nous nous joignismes peu de jours aprs le dpart. Et le
lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y
avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frgattes. Nous en
approchasmes  deux portes de canon et mesme plus proche et les
reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se
diviser pour nous chasser et continurent leur route vers l'Espagne ou
le dtroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous
carta de notre croisire, et nous chassasmes chacun de nostre cost.

Et me trouvant seul au 21 aoust  environ 70 lieux au ouest du cap de
Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous
aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la
dcouverte cria qu'il y avoit un navire qui en toit fort cart. Nous
chassions dessus, et il nous fit nos signaux o nous luy rpondismes, et
il s'approcha de nous pour nous parler. C'toit la frgatte L'_Amiti_
de 24 canons commande par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo,
lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit
cette flotte, et que n'tant assez fort il n'avoit os l'attaquer, et je
luy demanday de quelle force  peu prs il croyoit estre leurs convoys.
Il me rpondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36
canons, le segond de 30 et le 3e de 24  26, mais qu'il y avoit des
navires marchands depuis 30  36 canons. Surquoy je luy demanday que
s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frgate
qui toit plus lgre que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec
toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et
de lui lascher toute sa borde afin de luy faire partir la sienne, et
qu'incontinent je serais en tat de lascher la mienne et tout d'un temps
sauter  son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me
metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit
commandant. Et il ne le jugea pas  propos; je lui dits de me suivre
trs proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le
commandant Anglois me voyant dispos pendant que je discourois avec mon
camarade, il fit un signal  sa flotte et qui luy envoyrent  son bord
dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrire sa poupe et il
cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour
nous attendre dans un bon ordre ayant son arrire garde derrire luy 
porte de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et
voyant tout mon quipage bien anim et bien dispos j'approchay du
commandant  demie porte de pistolet et luy laschay ma borde et la
mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrres, et notre
mousquetterie toit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure  nous
chamailler, mais mon camarade s'carta ds la premire vole qu'il
receut de l'arrire garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes
officiers m'advertirent qu'il s'toit retir, je les encourageois 
soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage o nous
tions par la quantit des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos
canons dmonts et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre
fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute
sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus
les poursuivre. Lorsque j'eus considr le mauvais tat o nous tions,
nous travaillasmes  tancher l'eau que les coups de canons nous avoient
causs, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumnier fut du
nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le
combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la
teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de
bien blesss et huit de nos canons entirement dmonts de leurs affts
qui estoient briss et toutes voilles coupes  morceaux, ainsy que nos
manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mt et
les mts et vergues hachs ainsy que le corps de notre vaisseau par des
carreaux de fer, de pied et demy  deux pieds de longueur sur 2  trois
pouces dpaisseur, qu'ils nous avoient envoys par leurs canons, et il
est surprenant comme nous en avons chapp. Et pendant que nous nous
raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques
secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonn sitt et il me dit
avoir reu deux coups de canons  l'eau et que son segond capitaine le
sieur Truchot avoit un bras emport. Je luy redis: Sy vous m'aviez aid
seulement une demie heure nous aurions eu la victoire. Il me rpondit:
Vous estes trop heureux d'avoir chapp aprs estre si mal trait et
nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la
fuitte. Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma
chaloupe et le canot furent briss des canons, et je fis routte sur
celles que nos ennemis abandonnrent pour mieux fuir et j'en choisis une
trs belle, puis on aperceut un moyen navire  une lieue des dites
chaloupes et c'toit un flutton d'environ 150 thoneaux de port charg de
bons balots de diverses toffes et toilles de merceries, lequel estoit
de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous dclara leurs
forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de
troupes rgles. Et je fis route avec cette prise pour relascher 
Sainct-Malo me faire racomoder et tant par trop mal trait, je ne peus
rsister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer  la
rade de Brest o M. Herpin le capitaine du port vint  mon bord, et fut
trs surpris de ce que je m'tois retir d'un pareil embarras, voyant
mon navire et mon quipage sortis mal traits; et il eust la bont de
m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire
enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit
entrer notre frgatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui
tait commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien
faire radouber et quiper ma frgatte et que j'eus  aller par terre 
Sainct-Malo refre un quipage et que je ne me mis en paine que mon
radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire
autour de trente six mil livres et ayant rengag 162 bons hommes je les
aconduits  Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des
magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amiti qu'avoit pour moy
M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut
croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux
de 50 canons; je fis nos signaux et il me rpondit juste; nous nous
aprochasmes  nous parler, c'tait le vaisseau du Roy: Le _Franois_
comand par M. Dugu-Troin arm par des particuliers et nous fusmes 
l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois.
Il vint  nostre bord une chaloupe du pays, j'tois au bord de M. Dugu
pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous,
lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement
reporter  mon bord, o il me resta un officier de M. Dugu. Nous
levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approch 
porte du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous
lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _Franois_, et
aproch  porte du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il
m'aurait enlev avant que M. Dugu m'euts peu secourir. Le dit anglois
jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses
clouaisons  la mer pour mieux aller et s'chapper, je le laissay
s'chaper et me rejoignit  M. Dugu et luy renvoyai son officier, et la
nuit il survint un coup de vent, qui nous spara d'avec mondit sieur
Dugu.

Et je pris rsolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des ctes
d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery o nous apereumes
une moyenne frgatte,  laquelle nous fismes les signaux et elle y
rpondit, et nous nous approchasmes  nous entreparler. C'toit
l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo,
et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'toit au
soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes  deux ou 3 lieues
soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant
pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher 
l'viter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent  toutes
boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit  vue d'oeil, ce qui
intimidoit grandement nos quipages, qui se servoient de lunettes
d'aproches et raisonnoient ensemble: cets un garde coste de 50 canons;
d'autres: il est bien plus fort que nous. Et entendant ces murmures
j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et
d'un ton colrique je prits parrolle leur disant: Vous voyez tous que
nous ne pouvons viter le combat; quant  estre batus en fuyant vous
l'estes  demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur
luy et il aura la moitti de la peur. Et j'en dis autant au Sr Creton
qui me rpondit: nous ferons ce qu'il vous plaira, mais du ton trop
lent, et mon quipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant
 tous, je bus hautement  la sant du Roy et qu'il vive; et la plus
part crirent: Vive le Roy. Je dis: Allons mes amis vous estes des
braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore
 boire, et nous disposons  vaincre nostre ennemy; ce nets pas les
canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que
nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu' demy battus. Et
fis armer vent arrire sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement,
ainsy ce n'toit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous
atendoit avec ses deux voilles majeures cargues et le vent sur le petit
hunier ayant son cost de tribord au vent, et y avoit chang trois de
ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme cost, mais
tant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma
vole coup aprs coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir
au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et
notre mousqueterie trs bien servie nous luy coupasmes la drisse du
grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos
dcharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un
homme qui eut la teste emporte nomm Mazelinne, d'Honfleur, et notre
ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire toit
tout neuf, mis  l'eau depuis 3 mois, arm de 40 canons, perc pour 44,
se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda
nullement cependant a eu part  cette prise pour avoir assist de
tesmoing, et aprs l'avoir pris les officiers et quipages qui restoient
me prirent de les faire dbarquer  la terre d'Irlande, dont nous
n'tions loigns que de trois lieues, ainsy que leurs blesss et
estropiez dont ils priroient la plus grande partie sy je les enlevois
en France. J'accorday leurs demandes et m'en dbarrassay et les fit
porter  terre dont je fus grandement lou par leurs nations, et
j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis
2 jours aprs sur ma frgatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant monte que
de 30 canons  cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus
que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du
Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner  Sainct-Malo dsarmer o
j'arivay le 12 novembre[177].




CHAPITRE VIII

Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage  Bourg
neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisires.--Excursion en
Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Aores.--Lutte contre
les Anglais.--Sjour de Doublet  Sal et  Saffi.--Il refuse le salut 
deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour 
Marseille.


1693. Le 26 sur les deux heures de l'aprs midy, je fus  la promenade
sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs
messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conche[178] une
flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre
une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les
regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: Ce n'est nullement
une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre. Et il y
eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit
que la saison toit par trop advance et j'opinay tousjours que c'toit
des vaisseaux de guerre jusqu' payer dix pistoles pour gajeures. Et sur
les 4 heures ils mouillrent leurs ancres en dedans de la Conche  la
fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils
feroient bien d'ordonner de prparer les forteresses pour les deffences
de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus
chez moy trs embarrass pour advertir mon pouse qui toit sur son
huitiesme mois de sa premire grossesse et pour l'envoyer  la campagne
de sa mre, et j'tois encore plus embarrass comment la quitter. Je dis
 son frre de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte
que l'on ne m'accust de laschet et qu'on ne dit que j'avois pris ce
prtexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frre. Et
je fus au fort Royal o il n'y avoit rien de prpar aux batteries des
canons, et les ennemis se postrent ayant des pavillons blancs, ce qui
faisoit encore doubter que ce ne fut des franois. Et lorsqu'ils eurent
bien plac deux galiotes  bombes, sur les 5 heures, ils envoyrent
plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup
la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient
trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et
nous leur envoymes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur
avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et
d'autre.

Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la gurite du bastion
du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer,
mais il n'y avoit pas gens expriments pour cela, je m'y offris sachant
le fait, mais M. le Camus, crivain principal, qui reprsentoit la place
de M. le commissaire qui toit  Paris[179] m'osta cette pratique la
croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans russite et par la
sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et
avec l'assemble nous apereusmes que lorsque les galiotes avoient
envoy leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas
endomags par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas
troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray,
et que par les clats pars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen
plustot incomoder les dites Galiotes. Je commenay par mettre le feu 
la fuse de chaque bombe et puis,  une distance de deux _Ave Maria_, je
fis mettre feu  l'amorce des mortiers et le mt d'hune de la Galiote la
plus loigne fut emport, et se retira de sa place; et de ma seconde
vole la poupe de l'autre galiotte fut fort endommage et mis le feu 
un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont
j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cess, je montay au
fort Royal pour dcouvrir d'o provenoit des pierres de taille que nous
tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient 
nous blesser, et je remarquay que c'toit la gurite du bastion qui
tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite
gurite, et y fis porter une pice de canon de 36 livres de boulet, qui
avoit dmont l'affut  l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur
nos ennemis, et la place vide de la gurite battoit directement ou ils
toient mouills et fit un bon effet, et nos ennemis se tirrent plus
que trs lentement. Nous tions dans le chteau Royal avec tous les plus
braves et signals capitaines de frgate de Sainct-Malo, tous enfants
des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du
commandement, rsolus de combattre jusqu' la fin, lorsque sur les 5  6
heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier
creut nous comander comme  ses soldats et nous vivions  nos
frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissmes les officiers et
soldats. Nous estions tous trs chauffs par nos agitations; nous
fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit
tranquille pour la nuit, j'tois  souper en bonne compagnie lorsqu'il
se rpandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut
entirement abisme, les lanternes de tous costs, que un chacun
regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal o
avoit est le grand effort et on aperceut un navire chou derrire les
murs qui avoit saut par une quantit de poudre et d'artifices dont les
murs de la ville du mesme cost toient entr'ouverts, et au jour on ne
remarqua que trs peu de maisons peu endommages, et presque tous les
vitrages et des glises entirement fracasss, et le lendemain les
ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens
de ce navire furent trouvs crass et briss. C'toit cette fameuse
machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la
composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts
dpossdez du fort Royal nous aurions coul  fonds cette dite machine
avant qu'elle eut approch de la ville; c'est un hazard comme elle (la
ville), n'en at est ruine, etc.[181].

Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que
j'avois euts. Mrs les intresss en la frgatte le _comte de Revel_ me
dclarrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde
cte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intresser que je
la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux
conditions que mon beau-frre le Sr Demarets-Fossard auroit le
commandement du dit _Revel_, Et il toit connu pour un trs brave homme
et il n'y eut aucune difficults.

Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et
admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut
inform comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlev corps
 corps un vaisseau de guerre plus fort que n'toit le mien, Il dits:
Cela mrite une rcompense. Et il me fit venir devant luy et me fit
prsent d'une espe  garde et poigne d'argent dor et un beau
ceinturon brod, et dits: Je veux prendre intrts avec vous dans le
garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom. Je le
remerciay humblement des bonts de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me
faisait.

Mr de Vauban premier ingnieur du Royaume vint pour examiner la ville de
Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la gurite en
question abatue, il demanda sy savoit est par quelque boulet des
ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers  sa suitte et
entr'autres Mr Carajean ingnieur en chef  Sainct-Malo qui sourdement
m'en vouloit. Il dit  mon dit Sr de Vauban que c'toit moy qui avoit
dmoly la dite gurite et sans subjet. Mr de Vauban s'chauffa et dits:
Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rdifier  ses frais.
Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guritte de bois sans le
permis du Roy. J'tois asss proche de luy pour entendre son discours,
et je ne me dmont pas. Je luy dits: Monseigneur, ayez la bont de
m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy cach qui vous a mal
inform, et je me raporterai  la pluralit des voix d'une aussy belle
cour que vous avez. Je ne mrite pas un sy mauvais sort pour mes
paines. Il dit: H bien, qu'avez-vous  dire? Je luy contay comme
j'avois agy et fait, et quantits d'honnestes gens m'aprouvrent et luy
dirent que j'acusois vrit, et il se tourna vers l'ingnieur et luy
dit: Vous avez grand tort d'accuser  faux cet homme; il mrite plustot
une rcompense qu'une reprise. Et je fus affranchi de monter les gardes
dont les Mrs de la ville y sont obligez.

Et sur la fin de l'anne 1694, mes intresss m'avertirent que le garde
coste que j'avois men au Port-Louis nous toit adjug par trente quatre
mil cinq cens livres, et que j'eusse  me disposer de partir par l'aller
armer avec seulement soixante hommes d'quipage, et que j'irois le
conduire  Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter 
Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que
j'avois cd  Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arriv au
Port-Louis, je fis quiper simplement le navire qui fut nomm le _Duc de
Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arriv  Bourg neuf pour y
charger le sel. Je fus par terre  Nantes pour faire l'preuve de 70
fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par
charrette. Ayant charg le sel, je partis de Bourgneuf au 4 fvrier et
par vents contraires, je relaschay  Camaret[183] o il y avoit une
flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour
passer par la Manche et tous les capitaines me prirent de leur servir
de convoy et je les conduis jusqu' Sainct-Malo aprs les avoir
prservs de cinq corsaires de Garnesey. Etant arriv au 26 avril nous
travaillasmes fortement  armer nos deux frgattes et  engager plus de
quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le
20e juin nos frgattes toient armes et mis en la rade de Rance.[184]
Je demanday  Mr Desmarets[185], s'il toit en tat de sortir en mer, et
il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la mare du lendemain. Je luy
dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre  la rade
du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois  mettre
tout en estat et rglerois mes bordes pour les quarts et pour rgler
les portes au cas de combat, et comme le temps toit beau je faisois
ces rglements tant soubs les voiles pour aussy prouver la marche du
vaisseau.

Nous fusmes[186] trois  4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut
du mt pour faire la dcouverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il
voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et
j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'toit
des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient
plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mts, et me servit
de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que
c'toit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un
bon ordre. Je redessendis et dis: Quelle diable de mprise de prendre
des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous
les remarquions de plus prs afin de les bien connoistre. Et comme ils
venoient de notre cost ils s'aprochrent en trs peu de temps, dont
nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnrent la chasse et
j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit  son grand mt un
grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer  la rade
de rance. Devant la ville il y avoit une grande quantit de monde sur
la Holande[187] et sur les remparts  nous regarder. Les uns croyoient
qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau  nostre vaisseau et on ne
savoit que prsumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui
m'avoient oblig de rentrer. C'est que la mare baissoit et le vent
cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un
bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre ariv.
J'avois dfendu  tout mon quipage de ne rien dire, et je dits aux gens
du dit bateau que j'allois dessendre  terre et j'ordonnay  mon segond
capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay
dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et
luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois dbarqu  terre qu'il eut 
retourner  nostre bord et ne pas dclarer  qui que ce fut ce que nous
avions veu. Mes intresss et amis se trouvrent  mon dbarquement,
tant trs inquiets m'empressoient de leur dclarer le subjet de ma
relasche sy prcipite. Je les priay de ne pas obliger  parler devant
une sy grande quantit de monde et que j'alois chez Mr le comte de
Polastron[188] qui toit le comandant, et que l ils sauroient toutes
chozes. Et lorsque j'entray je dits: Monsieur, que j'aye s'il vous
plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs
mes intresss. Et il nous fit entrer dans une autre chambre et garde
par deux sentinelles. Et je dclaray ce que nous avions veu et le
prvint que s'il ne le voyoit pas que c'toit les mares qui les avoit
empesches d'avancer et que j'avois compt jusqu' quarante vaisseaux de
guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il
donnt les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits:
Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.
Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy
advenir mon pouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma
maison. Et il me dit: Je vous prie de ne vous pas sparer de moy. Vous
allez estre accabl de questionneurs et ne pourrez vous en dbarrasser.
Cette affaire est de toute importance.

Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour
estre du conseil et j'tois trs faible par la faim. Je priay que l'on
me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du
dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand apptit. Il fut
rsolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines
pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que
autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter
dans nos deux frgattes o je les norirois, et que j'aurois soin
d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour dfendre le
fort de la Conche et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et
l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que
je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les
gallres[191] se prparrent, et il y eut douze chaloupes armes avec
chacun un canon comme les gallres et toient bien matelasss et
commands par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes.
Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bont puisque je ne pouvois
agir de faire conduire mon pouse et ma belle mre du cost de
St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et
qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je
futs  mon bord pour satisfaire  ce que j'avois promis. Mrs les comtes
de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placrent leurs
rgiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la
ville se trouvoient troites pour sortir les femmes et familles, dont il
y en eut plusieurs toufs.

Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le
murmure du peuple me calomniait, disant que j'tois aparament saoul et
que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et
mille imprcations, dsirant me tenir pour me lapider, et ce qui les
confirma d'autant plus est que sur les 6  7 heures il entra une
frgatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas
veu l'arme. Je me tint  mon bord tranquille me doutant de tout ce
murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais
sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre,
et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les
applaudissements que c'toit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville
et la populace. Et les ennemis passrent par la Conche et mouillrent 
la fosse aux Normands et attachrent  la dite Conche un gros navire
remply de poudre et d'artifice o ils mirent le feu sans beaucoup
d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3
galliottes  bombes se postrent en moins d'une heure et envoyrent
leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallres
et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient  l'ancre et leur
envoyrent plusieurs dcharges de leurs canons en les attaquant en
poupe, et immanquablement les incommodrent fort et leur turent bien de
leurs hommes puisque les ennemis abandonnrent et ne firent aucun domage
 la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille
Sinzembre[194] o il n'y avoit qu'un couvent de Rcollets abandonn et
sans monde, et ils le brlrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes
 bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'toit par nos bombes 
feu, et tant presque brusle elle alloit en drive et nos chaloupes
furent s'en saisir et la conduirent  la plage, et on y trouva deux
beaux mortiers de bronze monts sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce
temps qui puissent dnier que sans moy on toit surpris au
dpourveu.[195] Et aprs le dpart des ennemis je fis demander les
poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de
la ville et dont j'eus peine  recouvrer la moiti et il nous en cousta
 notre socit plus de mil cus pour remplacer ce que nous avions donn
de bonne grasce.

Je fits travailler  rquiper nos frgattes et partismes de Sainct-Malo
le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes
d'Angleterre y croiser et la 3e journe aprs notre dpart et pendant la
nuit notre frgate le _Revel_ se trouva carte de nous et au jour je
fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au
hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une claircie nous
aperceumes trois navires bien  deux lieux dessoubs le vent de nous et
dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel toit enferm de
la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient
leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et
j'aurois immanquablement est pris ou dsempar avant de pouvoir
rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult
de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien suprieurs en force que
nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les
deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et
quipages sy opposrent en disant: Lorsque nous serons bien battus et
pris cets perdre deux armements considrables pour un et peut-tre
ferons-nous quelque bonne rencontre qui rcuprera toutes choses. Et la
bruine nous spara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et
j'tois dans un trs grand chagrains. Mes officiers me reprsentrent
que nous tions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions
rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous
trouvasmes  propos d'aller vers les costes d'Irlandes, o nous fismes
une petite prise ne valant que 19  vingt mille livres que j'envoyay au
hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une
petite isle la plus expose en mer nomme St-Kilda, que d'ordinaire tous
les navires en est qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la
reconnoistre. Jy futs et mis  l'ancre dans une petite baye de cette
isle o il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoy quelques hommes
sur le haut de la montagne pour dcouvrir sy l'on verroit quelques
navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je
fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien
dcouvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper
 la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous
passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des
eaux et faire la dcouverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui
estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques
fusils. Je luy permis et il fut  la recherche des moutons, et il n'en
peut dcouvrir. Il aperceu une petite fume au pied d'un gros rocher qui
formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et
cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena  bord. Il toit
bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans
manches atach d'une couroye de cuir de boeuf  poil par la ceinture,
une tocque  la Barnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny
bas ny souliers, les cheveux mal peigns ou point du tout, et salope,
poit la fume et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se
dcontenancer il nous dit qu'il toit le gouverneur de l'Isle o il
pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils
vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du
poisson et qu'ils en faisoient scher l'hiver par les geles; qu'ils
ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils crasoient entre des
pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de
moutons et boeufs et poisson  un seigneur milord d'Ecosse qui leur
envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne
pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il
nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun
veau d'un an et demy pour cinq cus pices, et il nous dit que leurs
bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs
lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent caches lorsqu'ils voient
des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont alls sans
s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien
parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je
n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misrables gens. Je les croy
sorciers, car sans vent ny la mer agits mon ancre chassa quoyqu'en bon
fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite
ille et fut contraint d'y abandonner un cble et un ancre pour nous en
retirer, mais la vie auroit est sauve.

Je repris la mer  croiser de tous costs jusqu'au bout de nos vivres et
ne fit qu'une moyenne prize charge de raisins et figues que je conduit
 Saint-Malo, o je dsarm vers la fin de juin.--Mes armateurs me
proposrent de rarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize;
qu'ils avoient des balots sufisament tant  Saint-Malo qu' Morlaix pour
les porter  Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui toit
en neutralit et qu'aussy je changerois pour 70  75 mil livres d'autres
marchandizes que j'irois ngoscier  Sal aprs que j'aurois dbarqu
les balots  Faro. Et dans l'intervalle mon beau frre Mr Desmarets
revint et son quipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir est
pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre
de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproch j'aurois est
pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'toit
rpandu un faux bruit que j'avois abandonn laschement, et que les deux
anglois n'toient que de 30  40 canons. Mais les gens d'esprit
considroient le contraire, sachant que j'avois intrest dans nos deux
frgattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le
comandement. Peu de jours aprs son retour, il mourut en deux jours par
une apoplexie et fut grandement regrett par sa bravoure et grande
douceur.

Je continuay mon armement, et on arma aussi une frgatte de 18 canons
avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de
Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les
caps  plus de 80 lieux au large pour viter mauvaise rencontre. Mais
ayant dpass la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attrer au cap
de St-Vincent, o nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent
a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'tions qu' porte
d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la
petite frgatte, nous cria: Nous voyons deux navires au large de nous.
Nous les voyions aussy et que estant chargs aussi richement que nous
tions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient
confi et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut  ne pas s'loigner de
moy que nous ne puissions dcouvrir autour de nous, et par prcipitation
il me cria autre fois: Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas
qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent  ce passage des
navires marchands. Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous
les connoistrons mieux. Et peu aprs le jour augmentant nous aperceusmes
qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles  la cape pour ne pas
tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus  cause que nous
tions proche de la terre, et sitt qu'ils nous aperceurent ils
dployrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner
la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il
falloit aussi dpasser pour tre en bonne rade et  couvert d'insulte.
Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coup le chemin et avoient
arbor leurs pavillons anglois et nous les ntres blancs sans
dguisement, et comme il faisoit trs peu de vent j'avertis le sr
Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce
n'toit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et
Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frgattes le tout ou partie
plutost que de nous livrer avec un sy bon butin  nos ennemis et de nous
tenir toujours prts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne
pouvions viter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon
segond beau frre qui toit pour lieutenant et marchand avec nous. Je
luy donnay 24 pices de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour
prsenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection
pour ne me laisser maltraiter soubs ces dpendances, veu qu'il toit
pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destins pour Faro o
son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand
coeur les prsents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr
Fossard luy dit: J'en vay servir avec de mes gens. Et me renvoya mon
canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et
le sieur Moinerie me disoient de tirer ma vole de canons sur celuy qui
toit  porte de nous. Je dis: Doucement, Monsieur, ce n'est pas 
nous  comencer et nous tenons seulement bien prpars  la deffense sy
l'on nous attaque, et c'est au gouverneur  faire son devoir. Et dans
cet interval nos ennemis mouillrent leurs ancres  un quart de lieux au
large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et
je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de
caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy
embosser le cble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous
restasmes plus de deux heures  nous entre observer de part et d'autre.
Aprs quoy il paru une Seitie qui venoit du cost de Lisbonne; nos
ennemis la creurent tre de notre nation et ils envoyrent audevant
leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La
Moinerie de se prparer  me suivre et que j'alois faire couper mon
cble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du pril o nous
tions et tascher de primer nos ennemis  doubler le cap de Sacra, et
qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et
qui avoient une partye de leurs quipages, et nostre manoeuvre fut en un
instant excute et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirrent
chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus
gros qui avoit 66 canons coupa son cble et mis soubs voile pour nous
chasser sans atendre ces chaloupes, et vritablement nous atrapoit et
creu en venir en action, mais Mr Fossard tira trs  propos une pice de
canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il
s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes
heureusement dans la bonne baye, et sans coup frir. Et un peu aprs le
canot du gros navire sur lequel on avoit tir vint avec un officier au
pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tir, et qu'on
leur avoit tu deux hommes dont l'un toit le premier lieutenant et avec
deux estropiez. Le gouverneur respondit: Tant pis pour vous, nous
devons garder la neutralit. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux
qui cherchent asile? J'en ferois autant aux Franois pour vos navires et
n'ay autre satisfaction  vous faire. Retirs vous au plutt. Et ce
qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son
fils g d'environ 24  25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire
valoir sa protection et me remercia du prsent que je luy avoit fait et
qu'il esproit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je dbarque
heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme
nous n'tions eloigns que de 7 lieux de Faro pour y faire notre
dcharge, et que nos ennemis ne s'loignoient de vue pour nous observer,
je pris rsolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes
choses nos marchands auxquels nous estions adresss et les priois de me
dputer quelqu'uns portans ordres signs de tous pour pourvoir  ce que
nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux
des plus intresss ayant les ordres des autres pour que j'eus  faire
dbarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et
qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes
voilires et nous travaillasmes  tout dbarquer pendant 2 jours, au
bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux
prcdents qui aprs s'estre entretenus de ce qui s'estoit pass  notre
subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mt d'avant
et deux officiers soubs prtexte de demander qu'on leur permis de
prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'
deux lieux plus bas il leur toit plus facile d'en prendre et sans
troubler personne, cette dmarche n'toit que pour observer nos forces
et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous
dbarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit
tirer un coup de canon comme un signal et dploya ses voiles faisant la
routte pour donner dans la baie o nous tions croyant peut-estre que
par la peur nous chourions nos frgattes en coste. J'envoyay Mr Fossard
avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos cbles nos
frgattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la porte
des canons du dit chasteau et se tint  distance. Mrs de Faro nous
envoyrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut
et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils
envoyoient leurs chaloupes armes proche de terre pour en surprendre,
mais pendant qu'ils toient retourns  leurs vaissaux je fis porter
deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opoz  celuy du
chasteau qui forme la dite baye par o devoient passer nos barques. Je
pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance  autre 6
fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy
les maitre des barques, et lorsque tout fut dispos je fis partir deux
barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil
couch. Les Anglois les aperceurent, ils envoyrent cinq chaloupes
armes aprs et les dites barques ne s'loignoient pas de la terre et
les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien dcouvert
la nuit prcdente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la
dcharge de 2 canons chargs  mitraille et la mousqueterie. Il y en eut
2 dsempares qui s'chourent  la coste avec dix hommes morts, et
quelques blesss qui furent noys, et 4 furent pris par nos gens, et les
4 autres retournrent  leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient
trouv, et le comandant fit signal  son escadre pour assembler conseil.
Aprs quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un
officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacr
injustement de leurs gens qui toient  la pesche proche de terre o il
y avoit des officiers de la premire qualit d'Angleterre et qu'ils en
porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on
leur envoya leurs chaloupes qui avoient chou  leurs gens. Le
gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur
rpondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit prcdentes que
leurs chaloupes toient armes et non pour pescher et qu'ils vouloient
enlever les barques et effets par consquent frustr le Roy de ses
droits, que je luy avois demand la permission de prcautionner aux
inconvnients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est mesl d'autre
chose,  joindre que leurs chaloupes choues n'avoit aucun appareil
pour prescher mais bien arme et qu'ayant eu le malheur de se trouver
sous les coups elles toient brises par les rochers et pilles par les
gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont chap, qu'on
leur aloit dlivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a dcouvert
du sable qu'on leur dlivrera et les dbris du bateau. L'officier du
canot reeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et aprs ce
petit rencontre je fis partir cinq autres barques charges doubtant bien
que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient
d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme
un enrag contre moy disant que j'ay jou plusieurs tours et que s'ils
m'attrapent ils me hacheront par pices: ce sont les propres termes. Je
luy dits: Laissez aboyer les chiens. La dite escadre gardoit toujours
l'entre de la baye, mais n'envoyrent plus leurs chaloupes et nous
envoyasmes le restant de nos balots  Faro, et fit retirer mes deux
canons et mes gens et je pris de bons receus des dputs de ma livraison
et rglay pour le fret du total et passay mon ordre  Mr Allaire, consul
de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte  mes
intresss ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous
espalmasmes nos deux frgates pour nous chaper  quelques moments d'une
nuit un peu obscure malgr l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je
devois suivre ma route pour Sal et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le
jour en dcouverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust,
sur le soir, on reconnut la dite escadre divise et plus de 8 lieux au
large, et la mme nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la
terre cachant bien nos lumires et nous passasmes heureusement, dont il
n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les
autres. Mais au jour  paine on les voyoit du haut de nos mts et je
faisois faire notre route pour aprocher  l'ouvert de la baye de Cadix
dans l'esprance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez
proche sur les 9 heures du soir je fis mettre  la cape jusqu'au jour
que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui
venoient  notre rencontre voulant chercher le dtroit de Gibraltar. Je
fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit
est construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils
s'aprochrent  bonne distance de nous particulirement une frgatte
galre de 20 canons qui n'toit qu' porte d'un fusil et sur laquelle
je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en
avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de
bas pour leur donner la dcharge et ils s'en aperceurent et prirent la
fuite vent arrire, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois
pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient  la mer
leurs chaloupes et mts d'hune de rechange, et ils nous chaprent et
entrrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup
d'officiers en habits rouges galonns. Je fus surpris de leurs lachetes
d'avoir fuy tant trois contre nous seuls; je repris la route pour me
rendre  la rade de Saley pour y faire nostre ngosse et y arrivasmes au
2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher
avec le consul de notre nation nomm le sr Gauttier, lesquels furent
demander la permission au gouverneur du chteau de la Barre de
ngossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre
et 12 pices de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux
batteaux du pays pour dbarquer nos marchandises, conduis par des Maures
a cause de la barre qui est trs prilleuse pour entrer et sortir le
port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine
noire et carre plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas
la prcaution d'en faire quelque prsent au Mufty et il fit prescher par
les Marabouts des mosques que cette drogue toit contraire  la
gnration et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprs, et
il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut
maltraiter quelques uns de mes gens qui toient  terre. Mon navire
toit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions  la rade
toujours en tat de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps
ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de
septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur
que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqu  Sacra. Je mis  la voile
et lorsqu'ils eurent mouill  la rade avec leurs pavillons de Portugal
je fus rassur et revint reprendre place o j'avois abandonn mon cble,
et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par
neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun
66 canons et 2 frgattes de chacun 30. Le comandant nomm Dom Antonio de
Gamache, m'envoya sa grande chaloupe arme d'une trentaine de fusilliers
et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un
officier, lesquels s'tant aprochs  la voix de nous je fis mettre mes
gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient.
S'estant arests, le dit officier cria: N'ayez pas de peur, je viens de
la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'o vous
venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre
navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes  nos
ennemis les Maures. Je luy dis: Retirez-vous au plutots, et alez dire
au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du
Roy trs chrestien et que priray plutt que de le souffrir, et que s'il
m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour
nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose  me
demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier
raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnest que l'on me
rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe arme ny prendre
d'autorits. Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des
signaux fit venir les autres capitaines  son bord. Ils tinrent un
conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se
prparer  me combattre. J'en faisois autant et assurois  mes gens
qu'ils n'en viendroient jamais  l'excs. Aprs avoir fait leurs
prparatifs, il me fut envoy un canot sans hommes arms et avec le
mesme officier que j'avois parl. Je le fus recevoir civilement au pied
de l'chelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout toit
bien dispos et les mches alumes et des pots  feu et des grenades. Il
fit un signe de croix puis il dit: Quoy, vous voudriez en venir  ce
point de prir plutots que d'obir  la force. Je luy dis: La
rsolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil
puisqu'on attente  l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le
comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et
que je suis trs seur que ces ordres ne portent pas  une pareille
offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs
vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer
une de nos frgattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la
premire attaque. Je luy prsentai un verre de vin et saluai sa sant.
Lorsqu'il eut beut  la mienne il me dit: Du moins puisque vous ne
voulez souffrir de visites abaisses votre flamme, et cela apaisera
nostre escadre et vivons en paix. Je luy dis: J'ay comenc le salut,
et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut est propose, j'aurois
pry plutost que de le faire. Je luy offris une autre fois  boire et
il me remercia et s'en retourna, et tant dans son canot il me dits:
Vous voulez donc quon agisse en rigueur. Je luy dits: Cets l'honneur
de mon maistre et imprudence  Mr votre comandant. Lorsqu'il est rendu
compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat
de ne pas agir, et le canot revenoit  nous avec le premier officier et
le premier major de l'escadre qui parloit bon franois, et tant sur mon
pont o je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des
autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et
que nous vcussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade
pour empescher les corsaires de Sal de sortir ny de rentrer dans leur
port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller
souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles
remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis  un
capitaine de quitter son bord.

Et sur l'aprs midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour
prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs
rafrachissements du pays savoir: un boeuf coup par quartiers et 6
moutons vifs, dont il y en avoit deux  six cornes et quatre  quatre,
deux sangliers frais tus, plusieurs douzaines de perdrix vives et des
cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon
nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de
raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces
choses au comandant qui n'en pouvoit avoir  cause qu'il toit pour leur
faire la guerre. Et dans l'un des bateaux toit incognito l'admiral de
Sal, nomm Benasche, qui par curiosit voulu voir mon btiment qu'on
luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que
celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de
monts, et il me fit dire: Vous pristes ces gens endormis. Et il
examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il
ne vouloit estre reconneu. Et ayant dbarqu mes effects destins pour
Sal, m'estant rest la partie de maniquette, je me disposay ds le soir
de mettre  la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer 
Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le
temps  Mr Fossard de faire la ngociation et pendant que je mettois
soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui
me fit prsent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le
major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy rpondis que
c'toit bien mon dessain et que j'esprois bien que l'on me rendroit
coup pour coup, et il dit: je vous en assure, et nous nous
embrassasmes, et peu aprs qu'il fut rendu  son bord je dployai les
voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.

Et je fis route pour Saffy o j'arrivay le 23e  la rade o je trouvay
un moyen navire soubs pavillon et commission de Sude quoyque Holandois;
j'envoyai mon canot avec mon crivain  terre avec une lettre que
j'avois crite  Mr Lenoir, commis tably au comptoir de Mr Thomas
Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy
envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires
en brut et j'en fis aussitt charger 50 poches dans ma grande chaloupe
avec 14 de mes hommes et mon crivain, et dans cet interval le capitaine
du Sudois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en
seuret que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans
autres formalits donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et quipage
aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut excut avec cruaut et
perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les
atendoient et sitots qu'elle en fut aproche partye de ce peuple se mit
 la nage et s'emparrent de l'quipage les maltraitrent rudement
jusqu' les mordre  belles dents et chourent tout haut ma chaloupe et
menrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits  sec,
profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut
descendre et monter par une chelle que l'on retire aprs s'en estre
servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant
qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire
Sudois, et il nous appris ce qui s'toit pass sans avoir dclar qu'il
en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore asss heureux qu'il nous
rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en
apporter les rponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de
la prtendue captivit que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de
garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'crire  Mr
Gautier, notre consul, et  Mr Fossard  Sal pour qu'ils dpchassent
un courier avec remontrances  l'empereur de Maroc contre l'injustice et
manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprs
porter  Sal mes dpesches, et au bout de 10 jours les ordres de
l'Empereur furent arivs qui portoient de me rendre mes hommes et ma
chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de
maniguettes dbarques seroit jete dans la mer tant contraires aux
gnrations sur l'advis que je luy en avoit donn le Mufti de la ville
de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arives dans mon
bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester
et les envoyer  Miquenez ou toit le dit empereur, mais il nest pas
croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres
gens, qui la plupart avoient leur esprit trs alin et leurs vues
gares et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines
 les rtablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce
mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madre et
Porto Santo, o je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger
auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay  la voix
du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy
fits mettre sa chaloupe en mer et venir  mon bord m'aporter son
passeport, et celuy qui me l'aporta toit lieutenant et rengat anglois.
Et lorsqu'il fut retourn  son bord ils salurent notre pavillon de
unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le
long des costes de Barbarie, pour me rendre  Saley y recueillir nos
effets que Mr Fossard y pouvoit avoir ngossier, et arivay en la rade au
26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se
retirer  cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le
lendemain de mon arrive canonner la ville de Saley et ils n'y firent
que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_
s'estant aproch de la barre y pensa prir et toucha par plusieurs fois
et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60
canons et plus de 300 hommes d'quipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs
bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des
cuirs en poil et des cuirs de chvres et des amendes casses.

Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nomm Dom Antonio de Garcia
qui toit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel
l'avoit dput pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il
emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'change
de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis
conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque
pauvrement habill, et il pria le sieur comandant de difrer son dpart
de trois  quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade,
et le prsent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels prsents
estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches
et six bliers  six cornes, le tout de trs peu de valeur, 
l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple.

Ce Dom Garcia revint  mon bord souper et coucher et m'entretint du
comencement de son malheureux esclavage et de son pouse, et que son
pre toit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique
et qu'elle fut subjugue par les armes de Maroc, qui manqua au trait de
la capitulation ayant permis de mettre en libert et de renvoyer tous
les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son
pre en mourut de chagrain peu aprs et qu'aprs une rude servitude luy
et sa femme fut affectionnes de l'Empereur qui les mit ensemble dans le
grand jardin de Fez ou estoient des bains et un srail, toient poses
concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie asses
paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garon et
une autre fille, et que sa premire fille ayant atteint l'ge de 15 ans,
l'empereur la demanda  Dom Garcia pour son srail. Dom Garcia luy
rpondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de
leurs mes et que l'enfant appartenoit  la mre, et le Roy luy dit: Je
t'ordonne de me l'envoyer ds ce soir  un tel bain. Garcia tout
afflig le fut dire  son pouse; elle en tomba en faiblesse et
lorsqu'elle en fut revenue elle dit  sa fille sy elle n'aimeroit pas
mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jsus-Christ plutots que
de renier son Dieu et se faire mahomtante. Elle dits: Chre mre,
tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive,
peut-estre ne serais-je maitresse de rsister aux menaces ou tourments.
Et la mre qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers
endroits le visage de sa fille, en luy disant: Souffre pour
Jsus-Christ. Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit:
Encore, ma chre mre, par plusieurs fois, et elle fut toute
dfigure. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bton
sur la plante des pieds  Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre
de la mre, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette
qui prenoit dix annes leur fut oste et mise au srail et mourut de
chagrain peu de jours aprs y estre enferme, et que six mois aprs ces
malheurs, le Roy le reprit en amiti et luy redonna sa premire office
dans le jardin et luy permis d'lever son fils avec les missionnaires
servant d'interprettes, et que c'toit pour la troisiesme fois qu'il le
dputoit pour traiter des changes d'esclave: effectivement ce sr Garcia
toit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui
nous vint, il retourna  terre recevoir ses dpches et trois jours
aprs l'escadre partit avec luy et les prsents.

Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir
sans risquer cors et biens. J'crivis une lettre  Mr Fossard de faire
en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que
nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas
tempestes nos cbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui
chaperoient  la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de
m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une
barque de marchandizes  m'envoyer et qu'il serait impossible de le
faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps o la barre est
la plus agite, et que luy ni l'homme que je luy avois donn pour le
servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 dcembre par un
rude coup de vent de sud-ouest notre maistre cble se rompit et nous
mismes promptement soubs les voiles pour nous chaper de la coste, et
puis nous poussasmes pour entrer au dtroit de Gibraltar afin de nous
rendre  Marseille pour y dbarquer nos marchandizes, et arrivasmes en
rade au 20e de janvier 1697, o nous eusmes ordre de Mr de la sant de
nous placer dans la baye de l'ille de Pomgu[200] pour y faire la
quarantaine  cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes
par bateaux au lazaret pour y estre vents, et lorsque nous avions
quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de
l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre
trempe au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous
avions demand, et aprs les quarante jours on nous demanda de venir 
la chaisne  l'entre du port et en prsence de Mr de la Sant, le
mdecin et chirurgien nous examinrent tous et ensuite on nous enfuma et
le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay  faire
caresner notre navire et  le ravitailler pour faire la course en
faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sdition dans mon
quipage qui fut suscite par un nomm Le Dsert. Ils jetoient les plats
et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'o cela
provenoit. Le Dsert qui toit contre-matre prit la parole et dits:
Nous ne prtendons point travailler  moins que vous ne nous payez ce
qui est deubs jusqu' prsent et que vous nous payez encore trois mois
en advance de partir d'icy. Je dits qu'il n'toit pas besoin de venir 
l'extrmit de jetter les gamelles plaines et que l'admiraut toit pour
rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonn
que je payerois ce qui toit deub des advances tant continuation du
voyage. Le dit Dsert sur le souper recommena la mutinerie jetant en
mer une gamelle plaine, et je le frapp d'une corde et luy fit mettre
les fers aux pieds dans la proe du vaisseau, et le matin je portay mes
plaintes  Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de
gallres, et il dputta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir 
mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la
mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect 
Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galres pour y
conduire Le Dsert qui toient de sa caballe, et furent tous mis  la
chaisne avec chacun un forat dans la Ralle[202], et on leur coupa les
cheveux. Ils se creurent perdus entirement et ils employrent des
personnes charitables pour me prier de commisration et m'crivoient des
lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant
d'acorder leurs grasces. Et il me dits: Lorsque vous serez prts de
mettre soubs les voiles, je les feray rendre  votre bord. Et ont est
plus de trois semaines en cet tat.




CHAPITRE IX

Croisires sur les ctes d'Afrique.--Relche  Lisbonne.--Doublet est
pris par les Anglais.--Retour  Saint-Malo et  Honfleur.--Voyages 
Terre-Neuve.--Voyage  Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui
pesait les sacs  procs.--Tempte.--Retour  Saint-Nazaire.--Voyage 
Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie.


Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq
mutins et Le Dsert toit attaqu de fivre; il toit naturellement mal
souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient
ne vouloir pas faire comparaison avec un galrien, il s'en chagrina et
mourut, un mois aprs estre rembarqu  mon bord. Je fus dtenu prs
d'un mois  la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12
may j'ay crois depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans
autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous tions en
paix et qui nous vitoient de nous parler. Et tant pour sortir le
dtroit, m'tant approch de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya
plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mts, et je fits
prendre au large et il toit le 6e juin quand je sorty le dtroit sans
rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes
D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flton anglois
de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits
 Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et
vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma
relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer  60 et 70 lieux au
large des caps jusqu' l'entre de notre Manche sans rencontre et nous
aprochmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lzard
au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur
lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous
fismes rponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'toit
aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belire-le-Fer
avoit pris et donn  commander au Sr De la Re, et nous convinsmes de
croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur
dans les rencontres que nous, et aprs sept jours de notre jonction nous
apperceusmes 2 navires proche de Lzard, et comme nous allions pour les
reconnoistre ils nous prvindrent en donnant eux-mmes vers nous. Je
criay  Mr De la Re que c'toit deux gardes costes ennemis et ils dits:
ce peut estre aussy des marchands, et ne se mit en peine de fuir que
trop tard. Mes officiers et quipage en murmuroient. Je leur dits: Quoy
faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonn, et
s'il en chape il dira que c'toit deux forts navires marchands et
qutant luy seul n'osoit les ataquer, il est alli des plus puissants de
St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crdit, et il vaut mieux se
battre en braves. Cepandant pour l'engager  fuir je le faisois
moi-mme, mais il n'en toit plus tems et les Anglois marchoient mieux
que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa  porte de son
canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il
poursuivit le Sr De Lare. Voyant son camarade venir sur moy je dits:
Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons
encore dpasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emble aborder celuy
qui nous chasse, et nous l'tourdirons et le prendrons  coup seur avant
que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien. Et jordonnay
de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce
moment mon grand mt rompit  l'uny du tillac, emporta avec luy le mt
d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba 
la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le
cost au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions
dsaisis passoient d'un bord  l'autre par les grands roulie de notre
vaisseau. Aucun homme n'osoit se prsenter crainte d'estre crases, et
nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frgatte qui n'avoit
que 32 canons nome le _Rie_, et Mr de la Re en fuyant avec des coups
de retraite fut aussy pris par le _Cantorbry_ de 66 canons, et ils nous
conduirent tous les deux  Pleimuts o nous fusmes emprisonns le 18
septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, o nous fusmes
trs troitement loges  3 et 4 officiers sur des mchants lits; quant
aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les
survendoit plus de la moittie et estions fort observes par deux corps
de garde, et au mois de dcembre l'on dpescha un paquebot avec 200 de
nos prisonniers pour les porter  Sainct-Malo et faire un change pour
des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la
marine furent renvoyes avec leurs quipages en partie, et deux jours
ensuitte on dpescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et
les officiers dont partie avoit est pris depuis nous. J'en fis mes
plaintes  Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux
depuis nous et ils me dirent: Nous renvoyons la plus part de vos
quipages et nous avons ordre de vous garder jusqu' ce que l'on nous
renvoie un ambassadeur qui aloit en Sude et que les Dunkerquois ont
pris. je dits: Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne
dteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine? Et ils me
dirent: Ils n'ont pas est sy bien recommandes que vous l'estes; ils
ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlev de navire dans ce
port et ils n'ont pas est sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont
pas rclams de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voil
une lettre; consoles vous et prenez patience il en partira encore
d'autres avant vous. Et sur un placet que je fits prsenter  la Reine,
il me fut accord permission d'aler  la ville et une lieux en dehors
soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront  la
prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais
de dpences. L'on dpescha encore deux autres paquebots sans me
permettre de m'y embarquer, et  la fin de l'an 1697 l'on me permit de
m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut dclare.

Etant de retour  Sainct-Malo, me trouvant dmont de navires et ne
sachant quoy entreprendre, je proposay  mon pouze de venir  mon pays
natal y voir ma mre et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont
je n'avois rien receu en considration de ma chre Mre, et qu'il toit
bon de vois  nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize
ce voyage. Nous fusmes bien reus de tous nos amis, desquels une partie
me proposrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite
socit d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des
morues au sec,  la coste du Canada, pour les apporter  Honfleur o il
s'en toit fait de grands dbits au temps pass, et que nous ne serions
que deux navires du pays  faire ce commerce. J'acceptay ces
propositions et reconduits mon pouze  Sainct-Malo affin de disposer 
nos affaires pendant que j'yrois  Dunkerque ou Hollande achepter un
navire, et que lorsque je l'aurois a conduit  Honfleur j'yrois la
prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous tablir au
dit Honfleur. Je trouvay  Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16
canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et
l'quipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire
le ncessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et
chaloupes, et aprs quoy je fus pour a conduire mon pouse et nos deux
enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le
tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour
le voyage du Canada, et aprs que j'aurois pris du sel  Sainct-Martin
de Rey d'o je partis sur la fin d'avril, et aprs cinq semaines de
traverse ayant dpass le grand banc  vert nous trouvasmes devant nous
un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus
de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture
entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles
estoient divises et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes
dedans jusqu' 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire
de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits
quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort  propos sur nos
pas, car le lieu o nous avions entr se fermoit, et en arrire la brume
survint fort paisse et l'avons creu enferm, et aprs que nous fusmes
chaps nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et
dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y
trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de
notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et
en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, o nous
aperceusmes  trois lieux au large un navire que nous croyons estre de
Granville et nous luy parlasmes. Il toit de la Rochelle, nomm le
capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e fvrier
et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontr les
mesmes glaces que nous qui l'avoient empch de passer plus outre
pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont
ressenty ils avoient consom tout leur bois  feu jusqu' avoir dclou
les planches du dedans de leurs bords et mesme ont t contrainct de
brusler des bariques et tous leurs mts et les vergues de leurs
perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller
l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa
chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps 
perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes 
l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la
reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitt  terre deux
chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter  terre par curiosit
de voir ce pays o  ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs
morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux
environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis  mon bord et
le lendemain j'envoyai un de mes officiers reprsenter au capitaine
Thomas que les glaces toient desendus par les courants vis  vis de
l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'aprs qu'elles
seroient dpasses, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy
donnerois un homme et qu'il m'en donnt un des siens afin qu'au cas de
notre sparation le premier arriv  L'ille Perce, lieu de nos
destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour
l'arrive du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions
sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me
fis conduire au haut de la dite baye o donnoit une rivire afin d'y
faire quelque dcouverte et avant de partir j'avois donn mes ordres
que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de
canon pour m'appeler, et j'avancey prs de quatre lieux dans cette
rivire, o nous voyons de temps  autre plusieurs ours et je vits une
futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65
pieds de long portant  cette longueur 14 pouces de largeur et au pied
trois pieds et 10 pouces de diamtre, et il y en avoit quantit. Il
survint un brouillard qui m'empescha de pntrer plus avant, et comme je
retournois  bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne
savois que prsumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant
par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay  mon bord sur les
six heures, o j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard
appareill sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: Voil
un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un
grand hazard. Le brouillard fut extrme et jugey trs  propos de ne
pas bouger, et sur une heure aprs minuit nous entendions souvent des
coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir est
transport dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurit o le
pouvoir trouver? et mettre mes gens au pril. Et  3 heures nous
n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye,
et nous restasmes  notre place. Le lendemain il fit beau clair et du
haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et
rangions la terre  porte d'un moyen canon, et nous retrouvasmes
d'autres glaces aprs avoir fait 8 lieux de chemin, o nous trouvasmes
une autre petite baye o je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond
de la dite baye nomme Niganich; on trouva le dbris d'une carcasse d'un
navire perdu; je fus sur une petite isle o je trouvay huipt chaloupes
sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la
pesche et, voyant la saison un peu avance et l'obstacle des glaces, je
proposay  mon quipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre
pesche. Ils rpondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en
falloit dresser un procs-verbal que nous signerions tous l'ayant jug
utile pour le bien commun des intresss et de l'quipage qui toit
engag au tiers du provenu de la pesche, et ils refusrent de signer, et
pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les
prparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes  la
voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap
St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine,
lieux si peu frquents que tous mes officiers disoient que s'ils
avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans
accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes  l'isle
Perce tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence  nous
cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions ports par
pices numrotes, et au premier de juillet on commena notre pescherie,
et sur la fin de septembre elle fut acheve ayant notre charge. Il y eut
quatre de nos gens qui voulurent bien rester  hiverner avec un pauvre
habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des
doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte
de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses  servir  la
pesche pour l'anne ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et
nous partimes au 4 octobre.

Et arrivasmes  Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un
moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent
asss avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit
entreprendre  d'autres particuliers d'quiper encore deux autres
navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous  l'Isle Perce et
arrivrent tous les quatre  bon port, et par la quantit des morues la
vente s'en fit  bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie 
vendre, et l'anne 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A
ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une
grosse baleine morte et choue prs du cap enrag  deux lieux d'o
nous tions tablis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui
portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit
bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard
et les portay  fondre dedans nos plus grandes chaudires, et en emplis
deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et
la mer avait enlev le reste du cadavre. Voyant la perte que nous
faisions sur les deux derniers voyages notre socit ainsy qu'une des
autres se rebutrent, et il n'y eut que deux navires qui retournrent;
le ntre avec l'autre demeurrent au foss. Et la guerre survint au
sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui toient 
l'isle Perce et brulrent toutes nos barques et ustensils et mon
magasin. Il survint un diffrent entre deux ou trois de mes intresss
qui vouloient envoyer notre navire charger  fret du sel pour les
gabelles. Les autres s'y opposrent en voyant que je ne voulois plus le
comander; on adjusta les comptes o il y eut une contestation de trois
livres dix sols dont ils eurent un procs qui a cont plus de mil livres
en fraix et le navire demeura au foss  dprir, et  la fin il fut
vendu par justice dont on a pas retir cinq mil livres de ce qui en
avoit coust cinquante deux mil.

1702. Et pendant leurs brouils il vint  notre ville un espagnol nomm
Dom Bartolom Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un
savoit la sienne et le matre de son auberge me l'amena, et cet espagnol
me raconta son dsastre[205], que s'estant embarqu sur un de leurs
navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de
Portobello pour se rendre  Carthagesme, ils furent rencontrs d'un
forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y
perdit  sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit
gard les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban
et sachant qu'il avoit est dsarm et dbarqu tout le butin au
Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous tions en
bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy,
le dit Ramos tant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait,
trouva les moyens de se faire aporter  Saint-Domingue pour rclamer ce
qu'on luy avoit vol, porta des plaintes au commandant pour lors deux
lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le dpartement de Leogane et Mr Du
Paty[207] au Petit Goave, ils contrefirent les fasches et qu'ils
aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les
firent vader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et
reconnoissant que l'on le jouoit prit la rsolution de passer en France
pour faire ses remontrances  la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui
luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux
lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou  son comettant l'entire
somme et de faire punir les forbants  peine de rpondre  leur priv
nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy 
Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit
rendu croyant la chose trs seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit
consentir d'aller avec luy. Et tant disposs d'aler  Nantes trouver le
passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa
famille, qui le demandoient  San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy
estoient de plus de consquence, ce qu'il me fit voir et me pria
instamment d'aller  cette poursuitte et qu'il m'en cderoit le tiers
veu qu'il n'toit pas en tat de me rien advancer.

J'entrepris le voage  mes fraix; je fus  Nantes o je trouvay un
navire prt  partir, et en 6 semaines je dbarqu au Leogane et
dlivray le paquet de la cour  Mr de Galifet, qui l'ayant leu me
regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colre en me menaant
de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je
luy rpondis: Monsieur, je n'ay ouy dire  personne qu'un porteur
d'ordre du Roy fut maltrait et vous estes trop sage pour le faire. Et
il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit
mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient
comme larons en foire. Et peu aprs que je fus arriv il survint un
religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'tant trouv avec le Sr
Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir est pill de
plus de soixante mil livres piastres, et il fut jou comme moy, et nous
cherchons repasser ensemble en France et j'avois dpens inutilement
bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit
une grande flutte du Roy nome la _Gironde_ ayant 40 canons, et il
s'apprtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage
gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au
bord. Et en mme temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave
qui est une isle inhabite  4 lieux de Leogane o notre navire toit
devant la petite rivire, et lorsque nous reconnusmes les pavillons
anglois Mr De Morville jugea  propos pour sauver son navire de tascher
de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos
diligences; mais  l'entre le vent nous manqua et voyant que nos
ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous
attirer  terre et chouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous
chouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelasss
qu' peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre
manoeuvre nous cannonnrent fortement, tirant dans nos mastures pour
favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils
avoient envoyes armes pour nous enlever. Je dis  Mr de Morville qu'il
falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer
l'eau et de ne permettre  l'quipage de se dbarquer affin de deffendre
l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par
plusieurs dcharges de notre mousqueterie, mais ils envoyrent deux
frgattes lgres de 24  30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que
nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlev nostre
vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu  trois diffrents
endroits, et nous nous sauvasmes  terre simplement qu'avec ce que nous
avions sur notre corps, et le tout fut conssom par le feu, et de dpit
nos ennemis cannonnrent le bourg de la Petite Rivire et ceux de
l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que trs peu de domage, et un
seul homme fut tu et un qui eut une jambe emporte et nous n'avons pu
savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes
seulement que c'toit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et
qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos
escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dpourvus de nos
commodits et privs de repasser sitost que nous l'esprions en France.
Et plusieurs riches habitants s'efforoient  qui nous auroit chez eux
et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de
Dieppe, et le gendre de son pouse procureur gnral du conseil, nom Me
Duquesnot. Et un nom Gottreau de la Rochelle n'tant qu'un tonnelier de
profession sans savoir ny A ny B., avoit hrit d'une belle succession
avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et
vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller
qui l'anoblit, et Mrs ses confrres l'ayant receu et enregistr ses
provisions luy deffrrent de rendre un raport sur un proces qui toit
asses d'importance que l'on creut bien estre lui estre donn par
drizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il
me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que
nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous
emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au
lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit   gages deux
sacs de papiers du procs qu'il avoit  rapporter et dbuta: Vous qui
estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de
m'aider. Je luy dits: Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay est
en mer ds ma tendre jeunesse et ne me suis attach qu' la navigation.
Il me rpartit: Vous savez sy bien lire et crire, peut-estre
comprendez-vous le fort de cette affaire. Et pour le contenter
j'examin les critures du premier sac. Je trouvois que cette partye
avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours aprs que j'eus
veu les pices du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de
raison. Mr Gottreau se prend  rire et dire: Qui diable a donc plus de
raison? Parbleu, je say bien pour me dbarasser ce que j'ay  faire. Je
demande: H quoy, mon amy? Il m'est venu une bonne pense. J'ay
toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux
bands, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy
je vais peser les deux sacs et celuy qui psera le plus je luy donne le
gain de sa cause avec dpends. Et je ne peus m'empescher de rire tout
mon saoul. Il dits: Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer
de cet affaire que par l, Mrs mes confrres me l'ont remise pour se
moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est
que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera
plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me
garder le secret. Ce que je luy promis et tenu. Aprs avoir pes, il
fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y
entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit est rendu
pour luy au subjet de sa succession; nous travaillsmes dessus, 
changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le
faire copier pour que mon criture ne parut pas, ce qu'il fit par son
comis, et il demeura content et le porta ds la premire audience, et le
perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement
fut aprouv au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua
comme il avoit fait, et on a pris  proverbe sur les affaires
embarrassantes; il faut faire un jugement  la Gottreau.

Je ne peut trouver de passage que sur le mois de fvrier 1703 que Mr de
Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12
canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit  partir
et que luy et son quipage devoient passer et je fus par terre trouver
le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50
cus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce
navire fut retard de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent
paine  trouver et l'tancher, et ne peumes partir qu' la fin de juin
avec un petit navire aussy de la Rochelle nom la _Biche_, et nous
dbousquasmes pour l'isle de Sainct-Thom, et faisant nos routes jusqu'
la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes tant  7 lieux de
nous. Et lorsque nous les eusmes dpasss d'environ 60 lieux nous fusmes
frapps d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous
renversa entirement sur le cost de babord, quoyque nous n'eussions que
notre seulle grande voille dploye et les mts d'hune abaisss, nous
nous creumes tous pris et je sautay avec un bon matelot sur le haut
cost de nostre navire pour viter un peu le dernier moment de vie. Je
pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits  ce
matelot nom Andr d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilit; cela
fit rompre notre grand mt, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba
aussy sur le mt de Bauprey, lesquels cassrent tout, et le navire se
redressa. Nous coupasmes le mt d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes
sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que
trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entr par nos mortes
oeuvres lorsque le navire fut empench sur le cost, et nos mats qui
toient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient,
et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et  tastons nous
coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond
rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en
dgagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la
mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux
ferrures du gouvernail que nous tions dans les frayeurs qu'il n'vantat
ou emportats l'tambot. Cependant je trouvay un expdient d'arester ce
dbat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et
notre pauvre navire arriva vent arrire sans mts ny sentiment du dit
gouvernail, et se mit sur l'autre cost  travers au vent, et il se
tourmentoit extrmement  rouler  faute du soutient des mts. Je fits
jeter  la mer dix de nos canons pour le soulager, aprs quoy je creus
pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un
filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy
que tous en gnral dirent: Aprs Dieu, voil notre sauveur. Et je fus
caress on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins
et tout notre pain et biscuit mouill et gast ainssy que nos lgumes,
toutes nos volailles emportes et nos moutons, cochons et canards. Nous
trouvasmes une cage avec dix dindes noyes, que nous salasmes par
quartiers et une truye noye areste soubs notre chaloupe. Nous
pluchasmes nostre biscuit qui n'toit point mouill ou peu que nous
mismes seicher au soleil et puis nous le partagemes galement du petit
au grand  chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste
dura trois fois 24 heures et la mer toit pouvantable; les vagues
estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes
pendant ces espaces  la drive au gr des temps, et lorsque cela fut
apais nous tinsmes conseil pour nous rquiper de notre mieux, et de
quel cost nous pouvions faire une relasche. Les uns toient d'aler
chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique.
Je remontray que Plaisance toit plus loign de nous et que les gros
vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre cost les
temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhrrent  mes
sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de
long et gros de 9  10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant
renforc par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon
de gouvernail fut ralong et renfrer par deux pinces de fer; nous
dcloumes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes
ensemble comme un fagot et en fismes un mt de misenne, et nous
attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mt de beaupr, et
de la gaule d'enseigne en fismes le mt d'artimon, ainsy nous fismes des
vergues de toutes menues pices avec des barres de cabestan, et de nos
menues voiles d'tay et des perroquets nous fismes des voilles lgres 
proportion des mastures. Et nous faisions 16  18 lieux quelquefois 20
par 24 heures. Il y avoit pour l'quipage un peu de boeuf et du lard
sal, mais chauf et dtremp  l'eau de mer. Je dits  quelques
matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils
firent des attrapes et j'en pay deux 30 sols. Cela anima les autres 
en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargs de sucre.
Ceux qui s'toient railles de moy pour les rats y prirent du got, et
nous les firent enchrir jusqu' un cu la pice tant devenus plus
rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en
poil  la dtrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et trs
puante, mais grills sur les charbons nous en servions et apaisions
notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrs de quelques
navires ennemy qui nous peut prendre; les mdecins n'ont jamais ordonn
pareil rgime. Et la 26e journe de route aprs, ce torrent nous conduit
en vue de l'isle de Sainct-Eustache habite par les Holandois. Plusieurs
de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit
connoistre  Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas
de sens  nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous
attraperions l'isle de Saint-Thom appartenant aux Danois avec lesquels
nous tions en paix. J'en feu creut, et le lendemain aprs 27 jours de
cette marche nous y entrasmes dans un bon port, o rien ne nous manqua
sitots que j'eus salu le gouverneur Danois, lequel me dits de nous
adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons
magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et aprs luy avoir
racont notre dsastre il nous dit: Voil un navire proche du vostre
qui est  peu prs de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les
Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frgatte de 24 canons pour
le Roy de France et il m'a dlaiss cette prize pour la vendre s'il en
trouve l'occasion. Le corps du navire a est jug incapable de pouvoir
retourner en Europe et il en a pris dans sa frgate le chargement, la
masture et les agrs vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez
ce que vous m'en voulez donner. Billoteau demanda du temps pour
rpondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a
bon compte. Je luy fis connoistre que non et o trouveroit-il des
haubans, tais et autres manoeuvres, mts d'hune et vergues et voiles,
et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et
qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: Je ne vendray
rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien. Il en
vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux
cents cinquante livres. Je retournay  nostre bord en rendre compte, et
on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je
comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau aprs ce qui
nous toit arriv. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout
autre que nous n'aurions pas chap. Il me dits: Pour moy ny mes
officiers ny quipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un
bateau du pays pour nous porter  la Martinique, sy vous voulez venir,
il ne vous en cotera rien ny  votre moine. Je le remerciay et luy
reprsentay qu' la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqus de
la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prts  partir de ce
port que luy arriv  la Martinique et tions au dbarquement et il se
fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours aprs il
partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit
pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta
entirement  des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres
et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des
eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles
tant  meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et
partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous dbouquasmes le mesme
jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre
n'estant qu' trente lieux de Belle isle nous fusmes encore fraps d'une
trs rude tempeste o nous pensasmes encore prir, notre capitaine
voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes
montrent  la hune et couprent le mat d'hune qui tomba  la mer et le
navire en fut soulag et nous tions sans aucune voile nous sentant
proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions
pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous
sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes  la cape
jusqu'au jour que nous poussasmes  toute voile except le grand hunier
dont nous avions coup le mat, et sur les deux heures aprs midy nous
reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau
voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy reprsentay
que le temps toit tout dispos  nous redonner une segonde tempeste au
soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au
vent et que nous pririons tous. Son pilote et son quipage se mirent de
mon cost, et je conseillay d'entrer dans la rivire de Nantes d'o nous
n'tions plus qu' 3 lieux et nous attrapasmes  cinq heures  l'ancre
devant St-Nazre. Il vint  notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y
embarqu et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas
sitots dbarqus de la chaloupe que la tempeste recomena; on ne pouvoit
se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de
l'glise, et le lendemain il se trouva perdu et chou  la coste plus
de 4 batiments. Billoteau y pensa prir sy la tempeste avoit un peu
dur. Nous affrtames une chaloupe pour nous porter  Nantes, o je
dbarquay sur les trois heures; les ngossiants s'estoient assembls 
la bourse s'informant des navires qui avoient pry le jour prcdent, et
il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me
conviant  souper, et entr'autres Mr Ren Montaudouin et Mr le Prieur me
demandant d'o je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit
sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: Je suis intress de
plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres ds son
dpart de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu pry, car
s'il avoit est pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner
80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouv qu'il le voulut.
Je me deffendis de souper tant fatigu et  cause du moine, et le
lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau
qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivs au bon port nous le
devons par deux fois aprs Dieu  Mr Doublet que nous avons nom notre
Rdempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de
Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, aprs quoy il
vint avec son frre Bertiere  mon auberge me prier d'aler disner et ne
peut m'en dispenser, et  la fin du repas il me leut sa lettre et me
dit: Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous
l'aurois en voy sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptes ce
petit prsent, je say que vous n'avez pas gagn dans votre voyage. Et
il me donna 25 louis d'or malgr mes refus, et deux jours aprs je pris
la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes
bien 15 jours  nous rtablir.

Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner  Paris et luy servir de
conducteur par mes amis pour se prsenter aux pieds du Roy, reprsenter
l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majest tant
pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus
faire de poursuites  mes dpends, et que je ne voyois pas jour de
pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort
du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy
fortement et qu'il me dfrayeroit avec mon pouse de l'aler et du sjour
 Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner.
J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge
plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire
aprocher de sa Majest. J'eus recours  Mr le mareschal duc de
Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu tant 
Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous prsentoit pas qu'il le
feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit
advertir de nous rendre  Versailles le trouver, o il nous dits d'aller
de sa part  Mr le mareschal duc de Duras[217] qui toit de garde. Ce
seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans
la grande galerie avant que le Roy fut  la messe et nous n'y manquasmes
pas. Mr de Duras nous prsenta  Sa Majest. Le religieux avoit son
placet tout prt, se jetta  genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol:
Levez-vous, Pre, je vais expdier votre placet que vous redemanderez 
Mr de Pont Chartrain[218]. Et nous nous retirasmes. Le Pre toit bien
content et je ne l'tois pas. Car je savois que les deux lieutenants du
Roy toient ses cratures, mais coment le dire au Roy. Mr de
Pontchartrain nous dtint plus de quinze jours sans nous expdier, et il
nous dits: Que prtendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour
des forbans qui se sont chaps, j'en ay des nouvelles, revenez demain.
Nous y fusmes et il nous dlivra un paquet bien cachet disant: Tenez,
voil les dernires ordres du Roy. Et puis il me demanda: Et vous?
retournez-vous aussi  Sainct-Domingue. Je dits: Non, Monseigneur, j'y
ay perdu mon temps et n'espre pas en rien retirer. Il sourit et ne dit
rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes  notre auberge 
Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et ds le lendemain vint nous
trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent
que leur suprieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et
qu'ils avoient une chambre  luy donner et l'enlevrent au grand couvent
o il se dit docteur en mdecine, et un jeune moine adroit le proclamoit
habile de tous costs, et il eut beaucoup de gens de considration qui
tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne
savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir
avec mon pouse, il nous pria sy fort et nous dfrayoit jusqu'aux
carosses dont nous nous servions.

Je pensois  mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que
j'tois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand
d'Espagne et lieutenant gnral des armes navales, et aprs que je
l'eus compliment, il me demanda ce que je faisois et que c'toit domage
que j'avois quitt le service du Roy, et que je serois fort advanc, je
luy dits que je n'ay quitt que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur
cela il me dit: Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre
compagnie de la Siento[222]? Je luy rpondit qu'il me fera bien de
l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine
je fus le trouver  l'assemble au grand bureau, o je ne manquay pas de
m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemble on me fit entrer et Mr
Ducas dits: Messieurs, voil un homme dont je connois fort les
capacits au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du
Roy, vous ne pouvez mieux  qui donner le commandement d'un des
vaisseaux. Et je fus agr, et l'on me dits que le lendemain j'eus  me
rendre chez Mr Pasquier, directeur gnral de cette Compagnie Royale,
pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arrest, et
Mr Pasquier me donna cong pour un mois pour reconduire mon pouse et
pour disposer de mes affaires domestiques, et aprs ce terme expir
ordre de me rendre  Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels
portoient de me rendre incessament  Rochefort pour faire le radoub du
vaisseau du Roy nom l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et
160 hommes d'quipage et que toute chose me seroit fournie  l'arsenal
touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles
et dpences; pour les engagements des quipages la compagnie fourniroit
le ncessaire par Mr Du Casse, directeur  Rochefort, et  la Rochelle
par Mr Herault pre et fils. J'arriv  Rochefort au comencement
d'octobre. Aprs avoir salu Mr Begon[223] intendant et Mr Du
Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs
les officiers du port, dont j'tois fort connu et nous travaillasmes de
concert au devis de ce qu'il y avoit  faire au vaisseau, aprs quoy me
restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup
d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la
frgatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le
_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la
frgatte le _Marin_ monte de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on
travailla au radoub des quatre  la fois, et aussy Mr Marin[225]
capitaine de brulot pour comander la frgatte l'_Hermione_ de 30 canons
pour porter aux isles de l'Amrique Mr Deslandes[226] intendant 
Sainct-Domingue et directeur gnral dans toute l'Amrique pour cette
royale compagnie. Nos frgattes et vaisseaux ne furent aprests qu' la
my de fvrier 1704 que nous sortismes la rivire de Rochefort et fusmes
 la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et
les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois
pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les
vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur
l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prtendre
commander disant qu'il toit mon ancien dans le service de cette
compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frgattes. Mr Du
Casse, lieutenant gnral des armes du Roy, qui avoit toute direction,
luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majest,
ne sachant que rpondre il luy dit de m'obir ou d'estre dmont et le
tout fut apais. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du
chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et
plusieurs frgattes et navires marchands pour l'Amrique et nous
composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray toit
commandant jusqu' notre sparation et nous partismes le 26 de mars de
cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble  120 lieux ouest
des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous sparasmes, et je repris
le commandement sur nos quatre vaisseaux[228].




CHAPITRE X

Voyage aux ctes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des ngres 
Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de
l'_Avenant_.--Arrive  la Grenade,  Saint-Domingue.--Maladie de
Doublet.--Il sjourne  la Havane.--Il y dfend le consulat de
France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet
reoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prpare  un
voyage dans les mers du Sud.--Il dfend Toulon contre les
Anglais.--Conclusion.


Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guine et lieu de
destination  Spada, et la premire terre de ceste coste que nous
aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] o nous prismes quelque peu
d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques ngres qui nous vendirent
un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat
sur la _Badine_ s'en tant aproch plus que nous y aperceut un navire 
l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et
l'ayant aproch nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes.
Ils couprent leurs cbles et chourent en costes plutt que de se
rendre  nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien quipes avec nos
officiers qui le sauvrent et mirent  flot, et nous descendismes 
terre o nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les
ngres du pays s'en toient mis en possession et pilloient tout ce qui
toit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun
leur charge, de bassins d'tain et des petites canivettes pleines de
liqueurs composes d'eau-de-vie de grains et avoient enlev les Anglois
dans le haut du pays rempli de marais et rivires qui inonde beaucoup de
ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui toient trs
farouches et pour les amener  nous on leur prsentoit des raisins et
canivettes et pots d'tain qu'ils n'avoient encore enlevs ils les
recevoient  longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la
fin leur chef nous prsenta  nous capitaines chacun un petit bateau de
roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et
sumanisrent avec nous par des signes d'amiti ny ayant aucuns de nous
qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le
navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener
les gens, et ils dputrent deux des leurs qui sur le soir nous
amenrent deux hommes et dont il y avoit un franois nom Pierre Roche,
de Bourdeaux, qui nous dits avoir est pris par ce mesme navire  la
hauteur de Madre charg de vins et affect pour la Martinique et que
luy dit Roche toit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit
envoy son dit navire et les gens  la Barbade, et luy retenu sur ce
navire anglois, nom l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy
nous n'avons pas de compassion des autres qui ont est enlevs
qu'indubitablement ils seront tous mangs par les Barbares qui sont
antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus  des
crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient
mangs on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crne o
la chaire toit encore fraiche. Et sur cette dposition nous nous
saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous
renvoyer les autres. Il dputa les deux mesmes qui avoient amen le dit
Roche et le lendemain nous ramenrent le capitaine Anglois et reste de
son quipage, except un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut
mang en sa prsence la nuit prcdente dont il toit fort aflig. Ils
traitoient du bois en bche trs jaune et busche de bois de campesche et
puis nous en alasmes avec ceste prise o il n'y avait presque plus rien
dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos
routes, et cinq jours aprs tant loigns viron  trente lieux au large
de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la
chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire
Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le
croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et tant 
porte du dit Holandois je luy envoyay deux bordes de canons et il se
rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nom Simon Roux fut bless 
la cuisse et au jaret, dont il se gurit longtemps aprs. Je fis
amariner par mes gens et officiers cette prise qui toit une flutte de
350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'quipage et nome la _Rachel
d'Amsterdam_ destine pour le fort de Mina o est le comptoir de
Holande, et toit charg de beaucoup de bons effets pour la traitte des
neigres, et nos officiers et quipages de nostre petite escadre ne
manqurent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus
aporter  les en empescher, et tout ce qui fut emport dans mon bord de
marchandises je fis prendre un tat par notre crivain du Roy et par nos
commis prposs de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos
soutes qui avoit est vide de biscuits, promettant  tous nos officiers
que lorsque nous arriverons  un port de l'Amrique soit Cartagesne ou
Portobello o il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous
luy dclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce
qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages
entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela
m'attira autant d'ennemis qui vouloient possder chacun leur part pour
les trafiques aux costes de Guines, ce qui nous toit bien dfendu par
nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut
autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques
prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de
peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre  nos prisonniers pour
les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra
o est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de
Dannemarc dont le lieutenant vint  mon bord savoir sy je voudrois
traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le
pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je
ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'
nostre aumonier qui toit le pis de tous et  les animer. Enfin le 27 de
septembre 1704 nous arivasmes  la rade de Juida[230], lieu de
destination o toit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets.
Il fallut dbarquer au rivage pour l'aler trouver  deux lieux dans les
terres o ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de
cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et
couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux
Europiers d'estre mouills particulirement au ventre, l'on enfonce dans
un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour changer sitots que l'on est
dbarqu et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on
ne peut dbarquer que trs rarement sans estre mouill des flots, en
premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la
barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des
brisans de la dite barre, puis deux ou quatre ngres s'embarquent dans
un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par
dessus la dite barre, qui est toujours fort agite et qu'il est presque
impossible d'viter d'estre mouill, et  l'abord du rivage sont
plusieurs neigres prpars  vous dbarquer promptement et chouer le
dit canot, et au cas qu'il soit combl d'eau en passant la barre, ils
vous repeschent, mais il en prit quelquefois des nostres, et lorsqu'on
a repris les hardes du baril, on change sans estre  couvert, puis on
vous prsente un hamac attach  une bonne perche par les deux bouts du
dit hamac, et vous couches de vostre long, et deux forts neigres le
chargent sur leurs paules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il
y a plusieurs tangs pleins d'eaux  passer sur cette route, ce qui en
fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu' la ceinture
d'un homme de bonne taille. Etant arrivs, Mr Gomat et autres comis nous
reoivent civilement, et nous prsentent bien  manger, et aprs estre
reposs jusque sur les 3  4 heures, il me conduit avec un ministre
d'Estat avec nos prsents.

L'on y entre par une basse cour quarre, entoure de basses maisons, les
murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavs. A
l'entre est un corps de garde gard par dix ou douze noirs avec leurs
fusils apuyes contre le mur, et  l'entre de la salle est un
sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, o  l'entre est
tendu du haut en bas une tamine comme d'un pavillon de nos navires par
careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nom le capitaine
Asson, homme trs bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses
gardes  l'entre de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous
conduit proche le rideau sans couler il se mit  marcher par dessoubs
sur ses genoils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme
une beste jusqu estre  porte de parler au Roy, et luy annoncer notre
venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme
posture, le cul en arrire jusqu' dpasser le dit pavillon, et puis il
se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui
toient en la dite salle. C'toit des siges d'une masse d'argille qui
ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy
dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situ dans le milieu
de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux
o ce roy noir des plus noirs toit couch sur une natte sur le cost
apuy sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du cost de sa teste
est une ouverture  cete alcve, et aux pieds o toit une ngresse qui
tenoit un bassin de cuivre trs salle pour luy servir de pot de
comodit, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis--vis son
estomac toit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase
de fayence o le dit Roy crachoit affin qu' nuit fermante, au son du
tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire
par son ministre, capitaine Asson, qui parloit franois sans avoir sorty
du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il tmoigna sa joye de notre
arrive, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre
au lendemain  disner, et nous prsenta un petit verre d'au-de-vie et
puis nous retirasmes au comptoir o fusmes souper et coucher.

Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme
ministre pour le disner. Ce fut la mesme srmonie  notre entre, et
une table fut dresse au milieu de douze tabourets d'argille immuable,
et je fus plac  celuy plus proche de l'ouverture de l'alcve pour que
le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprte, veu que le
capitaine Asson toit  table avec nous pour reprsenter sa place. Et
l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du
boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rties,  demy brusles,
les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque
cost. Le pain et le vin ayant est fourny et les serviettes par Mr
Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planche ny voute, voyant
les lattes et roseaux et quelques lzards et couleuvres coure au
travers,  ces deux bouts toient grand nombre de femmes et filles du
srail que chantoient  gorge dployes et d'autres jouent avec des
cornes de bouc pares et d'espces de cilintres de fer o il y avoit des
bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornes de cordes, et
des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit diffrents tons
faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opra dont j'aurois
voulu en estre bien loign. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois
de l'eau-de-vie  ma sant et du Roy notre Maistre.

Mr Gomet me prvint de demander  sa Majest la permission de faire
bastir un fort au del du passage des eaux affin d'y reporter les
effects de la compagnie que l'on dbarqueroit venant de leurs vaisseaux
qui ne pouvoient de mesme jour estre transportes au comptoir, et que
les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous
accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrres, et je
demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fosss, et de la
mesme terre qui est toute argille la faire humecter et ptrir par ces
gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des
logements, ce qui nous fut accord. Aprs quoy nous visitasmes le lieu
plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle  quatre
bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux
costez de l'entre du pont levis, et puis les logemens et magasins que
je tracey. Aprs quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et
femmes, lesquels creusrent leurs fosses sur les alignemens que j'avois
marqus de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes
terres du foss les ngres et ngresses au nombre de 50 la pilloient
avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient
comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que
deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient
cette terre dtrempe sur les alignements du bord du fossey venant en
dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la
premire toise d'lvation rduit  18 pieds, et  la seconde thoise sur
16 et  la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en
dehors d'un parapet de 5 pieds  la base, et sur 4 pieds de hauteur deux
pieds d'paisseur avec des crneaux de 4 pieds de distance, ainsy les
bastions  proportion avec six embrasures  canons chaque et creneaux
entre iceux, et  l'entre de la porte toient soubs le terrain du
rempart deux corps de garde celuy de la droite  cost de l'entre, et
celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon
puits qui  douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament.
Nous condannasmes la prise holandoise  estre depice; nous coupasmes
ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des
bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont
levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des
plus forts barots avec les chaisnes de fer destines pour leurs vergues.
Et puis je fits arborer le grand mt d'hune avec un autre mts ajust
par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du
cost de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la
premire fois on clbra une grande messe et puis les canons du fort
tirrent et nos vaissaux y rpondirent.

La saison nous pressoit  partir, nous laissmes  Mr Gommet de faire
ses logements  son loisir, et travailla pour expdier notre chargement
et  celuy de la _Badinne_, et il nous dlivra 560 ngres et  la
_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions
mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy
dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes
les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_  cause qu'il n'y avoit pas
suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au
15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray
succinctement de leur Religion et police.

Ils sont tous paens et idoltres de diffrentes choses  leur fantaisie
quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres infrieurs. Le grand
marabout toit le frre de ce capitaine Asson qui un jour me convia 
disner. Et attendant qu'il fut aprest, l'envie d'aller aux commoditez
me prit et il m'enseigna un cabinet o m'tant mis sur le sige
j'apereu sur le mur vis--vis de moy un serpent vivant gros comme le
bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit
la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'toit pour me
jouer pice qu'il m'avoit envoy au cabinet au serpent. Il se prit 
rire et  le dire  son frre Marabout, lequel y alla et aporta sur ces
bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en loignay, et il me
dit: N'ayez pas peur cest notre ftisse qui veut dire leur Dieu. Et
ils luy donnrent du pain de mahis et le reportrent. Les uns adorent
des cayemants, autres des lzards, autres des chauves souris qui sont
gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de
terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du
judasme et du mahomtisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont
vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur
leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir.

Quant  leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction
portent une peau de veau et dont les extrmites en sont ostes, et la
pend avec un cordon de cuir du bout o toit la queue pendue  leur col,
le poil en dehors trainant de l'paule gauche au genouil, et lorsqu'ils
passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et
joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre trs doucement
en baissant la teste et se relvent lorsque ce ministre les a dpasces.
Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le rglement
de la justice et pour mettre  prix les denres pour les subsistances,
aux marches, qu'il change de lune en lune. Il est habill de thoile de
coton rayes de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue
forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses
couleurs comme nos pasans aux nopces, et il monte sur une bourique
grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton ray et sans tries
et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il
dit: Il faut aler  un tel ou tel village, et une femme porte sur sa
teste une grande caisse de tambour ayant derire elle une autre femme
qui avec ces deux mains frape toujours une cadence  leur mode, et bien
du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivs au hameau ce
Ministre tant mont tournoye autour de tout ce qui est expos en vente
et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses
n'ayant autres espces de monnoye que des petits coquillages nommes des
bouges et lorsqu'il a fix les prix il dit: A l'autre lune ce march se
tiendra  un tel hameau. Puis il dessend  plat cul, s'asiet sur
l'herbe et on luy prsente beaucoup de plats de viande cuittes et des
fruits du pays qu'il mange asses sobrement, et en donne  ses
tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans  la
populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque
hameau et puis il retourne comme il ets venu[231].

L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour
despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne
sachant crire.

L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus
beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nes bien
fait, point les lvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une
taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionn de corps et trs poly
et gracieux, parlant joliment franois et gnreux. Son frre n'est pas
sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de
missionnaires dans tous ces vastes pays o il y a tant de royaumes
divizes qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont
diffrentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet.

Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lops,  2 degrs
au sud de la ligne quinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois
avant que d'entreprendre le trajet de passer  l'Amrique et nous y
arivasmes au 1er de dcembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises,
et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expditions
de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois
coup  vendre  trs bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour
le dbiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonn
d'achepter tous les dits bois coups, tant pour faire une prompte
expdition que pour conserver nos quipages, sur ce que ce pas est trs
mal sein pour nos Europens. Et ce Roy se fit aporter  mon bord, ayant
le corps envelopp d'une pagne ou coton ray bleu et blanc. C'toit un
grand homme bien fait, pouvoit estre g d'une soixantaine d'anes,
ayant au menton une barbe longue de 4  5 doibs et fourchue. Il avoit 
son col une mdaille de plomb dor qui lui tomboit sur le creux de
l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le
prince d'Orange toit son cousin et luy avoit envoyes et en faisoit
beaucoup de cas. Je luy fits prsent de mon manteau carlate, galonn
d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'toient cabanes
 terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens
avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches esleves de 2  3 pieds
sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des
autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher
ces gens luy amassoient des fagots de haziers o il mtoit le feu et
lors que tout estoit bien brusl il poussoient les cendres et petits
charbons tout chauds dessoubs et les tendoient de toute la grandeur de
ce lit et puis il se couchoit  nud dessus pour consserver sa sant. Et
quelques des nostres furent  la chasse des buffes, et nous en
aportrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois got
except que la viande en toit brune et un peu dure, et ceux qui furent
 cette chasse on me les raporta trs malades ayant leurs esprits trs
gares. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui toit le
sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus
d'espoir de vie tant atnu depuis plus de 3 mois des fivres et
dyssenteries. Nos travaux toient fort advances le 7 dcembre au soir,
que je dits  notre aumosnier que je le priois de se prparer  nous
dire la messe de bon matin pour la faire entendre  nos quipages 
cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail,
L'aumosnier dressa l'autel ds les cinq heures du mattin et entendit
quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle
disposoient pour le djeuner des quipages. Je faisois donner  chacun
un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent  deux pour en tirer d'une pice
qui toit en perce et ostrent la chandelle de leur fanal contre toutes
nos dffences et aprochrent cette lumire de la bonde de la dite pice,
que par atraction, la lumire se communiniqua dans l'eau-de-vie et le
malheureux comis nom Corbin, courut pour avoir de l'eau pour teindre
le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir
dessus, et en peu la pice dfonssa et fit un bruit sourd, comme un coup
souterrain: J'tois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble 
mettre; nous fusmes pouvantes. Je courus pour m'informer et l'on cria
au feu et toute l'quipage mues se jettoient dans les chaloupes. Je ne
pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la
chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les
sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les
cordages des mats, dont les vergues tombrent  bas, et alors je me vis
entirement abandonn de tous. Je m'exposay encore  tirer le sieur
Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et
avec bien de la paine, je gagn en avant du navire et courut sur le
beaupr o je trouv une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de
nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je
les fis ramer droit en avant et nous n'tions  porte d'un pistolet,
que tous nos canons charges et chauffes du feu tiroient des deux
bords, qui obligrent ceux de la _Badinne_ de couper les cbles pour se
tirer des coups, et en mesme temps le feu prit  nos grandes poudres,
qui toient en bonne quantit, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un
bruit pouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans
notre petite chaloupe une pice de bois qui crasa ce pauvre homme, et
sans sa rencontre nous aurions est coules au fonds; c'toit une choze
pouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque
plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre
les dvoroient, nos chaloupes couroient de tous costs et en sauvrent
environ une centaine, dont la plupart estoient endomages par le feu, et
je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny
souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas
de fil a trier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me
receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son
segond. Et le chagrain s'tant empar de moy je fus saisy d'une grosse
fivre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientrique, et
comme mon quipage partye sauves dans ce navire et les noirs il falut
retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues 
faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le
biscuit et il s'en trouva pour deux mois  chacun quatre onces par jour
pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre 
chacun deux moyens verres de vin, qui toit tourn  demy aigre et des
viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui toit trs contraire  ma
dissenterie et fivre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt
testes d'ail, et dont j'en mettois trois  quatre gousses dans un petit
pot avec la moiti de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que
je faisois mitonner et y rpandois une cuillere de trs mchante huile,
c'toit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans
mourir! Et en 50 jours dans cette traverse nous atrapasmes  Lisle de
Grenade, o je me fits dbarquer avec un petit mousse pour me servir. Je
lou une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas
trs mince et dur allant des cinquante fois  la selle par jour, jettant
le sanc et du puts. Mr De Bouloc toit gouverneur et Mr Gilbert,
lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Pre Capucin,
nomm le Pre Jean-Marie qui servoit de cur m'asista de quelques poules
et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation.

Un mois aprs arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions
laisss  la coste de Guines. Je prsentay une requeste  tous les
capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise
l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des
gages pour nous rcuprer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes
refuses, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant
qu'ils y avoient poz, et qui n'avoit d'exprience que de deux voyages
sur mer. Aprs ce refus, je demandey le commandement de nostre autre
prise, le brigandin portuguais qui toit tout dsagre de maneuvres et
voilles uzes, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus
 Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour
luy rendre compte du malheur ariv et me procurer passage pour France,
et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le
Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir
naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes
que nous nous obligions de le conduire  Sainct-Domingue, o il seroit
vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans
cet intervale ariva Mr Gurin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du
Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guine
sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable tat, et m'offrit
le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitt faire son retour
en France et devoit aller  Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et
le priay de m'assister de quoy rquiper mon brigantin, ce qu'il fit
obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte
pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay
rendues avec bien des remerciements.

Enfin aprs deux mois de sjour  nos trois vaisseaux et s'estre bien
rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et
l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole.
La _Badinne_ qui avoit embarqu mes officiers et quipages et les
capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut
nuitamment s'chouer  toutes voilles sur un banc de rochers o tous
prirent except le capitaine Sr Frondat, et 7  8 hommes qui
s'chaprent dans un canot sur une ille voisine inhabite o ils n'y
trouvrent que quelques lzards et tortues qu'ils faisoient cuire au
soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut
trs heureusement  Portobello, et y avoit quelques de mes gens.

Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots
caresnrent notre brigandin, tanchrent sa voye d'eau. Nous le
rquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et
nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous
arrivasmes au Cap Franois de Saint-Domingue, o je prsentay mon
rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vrifi des
crivains du Roy de notre Escadre, prsent  M. Fontaine Directeur,
ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr
Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et
Directeur gnral, qui demeuroit au Leogane  70 lieux par terre pour
luy prsenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de
navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmit de ma
maladie, j'achept un cheval pour me porter par terre et louay un ngre
pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou
coucher que dans les bois jusqu' Artibonnite,  20 lieux de Leogane, o
j'arivey la 5e journe et n'en pouvant plus, et un habitant charitable,
nomm Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit prs de 30 ans fort 
son aise  L'ille de Sainct-Cristofe fut dpouill de tous ses biens par
les Anglois et s'est venu tablir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours 
me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon ngre
conducteur pour m'pargner et m'en donna un autre pour me conduire au
Leogane o j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant,
lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir  mes paines et
misres que j'ay soufertes et  soufrir sur ce que j'avois bien des
ennemis  combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon
quipage avoient bien fait de mauvaises dclarations contre moy, je luy
prsentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le
garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me
nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a est toujours
persuad qu'il toit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me
rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une
chambre chez luy et un petit ngre pour me servir et ordonna  son
matre d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le
chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant.
Et bien un mois aprs M. Duquesnot, Procureur gnral du consseil, toit
venu voir M. l'Intendant, et puis demanda  me voir, et il me fit bien
des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et
des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu' l'ocasion de
pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air toit meilleur chez
luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'tois pas bien
soign et que Madame son pouse avoit tous les soins possible, et en fut
dire autant  M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr
Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement
la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et
plus d'un mois aprs ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nom le
_Franois_ command par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon
passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il toit prt  partir
pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon
testament, et puis je tombay dans une ltargie pendant plus de six
heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on
me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus
de seuret le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty
aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire  Mr l'Intendant,
qui le manda dans ces lettres  Mr De Pontchartrain par le vaisseau le
_Franois_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit
S. Intendant pour porter mon corps  l'glise de l'Ester,  une bonne
lieux du logis et o l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit
jett en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit
presque finy, lorsqu'un dbordement du cerveau me dbonda par le nez par
un ternement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on
s'cria en disant: Il n'est pas mort. L'on me dcousit et dlia
aussytots, et l'on me remit sur un matelat, o l'on s'aperceut que mon
pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot
fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son
mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les
tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins
en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me
fortifirent, et l'on me fit le rcit de tout ce contenu, et puis Mr
l'Intendant eut la bont de me venir voir et m'encourager ainsy que
beaucoup d'honnestes gens, mais j'tois dans des grandes faiblesses. Et
les Pres de la Charit de Sainct-Jean de Dieu m'tant venus voir me
sollicitrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois
rpugnance ils me reprsentrent que tous les officiers du Roy qui
toient malades n'en faisoient aucunes dificultes, ce qui m'engagea d'y
aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me
rtablirent mes forces,  la diare prt, dont ils ne peurent me
garantir non plus que d'une fivre lente. Mais cependant au bout de deux
mois je me trouvois en un tat de pouvoir m'exposer de repasser en
France  la premire ocasion.

Et il survint chez les bons religieux de la Charit un nom Rouleau,
marchand et intress sur un navire de trente canons nom le _Duc de
Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pres
et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux
pour luy et sa socit, que la plupart de ces vins s'estoient gastes et
qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies
dont il ne pouvoit avoir dbit. Je pris la parolle: Vous voyez que ces
marchandises ne sont que peu de dbit. Je say ou vous pourriez vous en
deffaire avec advantage. Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. Il vous
faudroit aler  la Havane Isle Espagnolle,  150 lieux d'icy, o j'ay un
bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et
commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires
franois d'y ngossier mais bien d'y relascher au cas de ncessites, et
pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que
l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du
port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir.
Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour tancher votre navire
et estant entres vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous
reste. Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut
l'annoncer  son capitaine nom Javelot, et le lendemain tous deux me
vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France
que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient
leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de
provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils
partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et
qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre cong
de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et
ils dirent: Nous serons tous prets pour ce mesme temps. Je fus chez M.
l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable,
lequel me dits: Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant
de la Martinique, lequel me mande que sept  huit hommes de votre
quipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et
particulirement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont
suscit les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous
vous sauvastes le premier et emportastes une malle o il y avoit plus de
cinquante livres de poudre d'or. Et qu'tant  l'isle Grenade vous
n'avez daign les secourir d'aliments ny d'habits. Je rpondits  Mr
l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausset et malice
de ces gens l, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je
leurs mis aux arets pour ces mauvais dportemens en blasphmes et avec
nos ngresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont
il falut le dpossder par ces friponneries avres, et que m'tant
sauv le dernier et par dessus le beaupr en chemise et calsons, il
n'toit pas probable que j'eus rien sauv non plus que cette quantit
d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur
ces articles il me dits: Je vois bien des malices qui vous seront
advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer
disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir  la Grenade
au cabaret; leurs ayant dit d'aller  bord des vaisseaux de la
compagnie. Je dits: Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps
de pensser  ma dernire fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le
greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volonts comme je les ay
faites sy j'avois eu quelque mouvant  disposer; j'y ay marqu ceux de
quy j'ay emprunt pour que mon pouze leurs rende. Obligez-moy en grce
d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer  la compagnie et vous me
soulagerez mon innocence et justification. Et il me le promit en
m'embrassant tendrement, et me dits: Vous aurez fort  combattre envers
tant de testes qui se laisse prendre sur des raports faux ou vrais
lorsqu'il s'agit d'intrests. Je luy dits: Dieu est juste et que sa
volont sois faite. Puis il me dits: La compagnie a fait des pertes
trs considrables. Voil mon vaisseau pry qui toit d'importance puis
la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement charg pour France
que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamn incapable de
retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apport a aussy pri. Il nets rest
que le _Faucon_. Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font
comerce des ngres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y
avoir entr, je pris cong.

Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goave o toit le
vaisseau  14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reeu par Mr de
Choupde-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au
Petit Goave o je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nom Le Franois,
habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de
thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la
vente lorsque je seray  la Havane et qu'il les metoit sur le prix du
premier achapt, et qu'aprs avoir son principal il me donnoit la moiti
du profit, et que ce qui luy reviendra je le dlivrerois  ces amis dont
il m'avoit donn le mmoire. Je demandey la permission de les embarquer
 Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous
partismes du Petit Goave pour passer au sud de l'isle de Cuba, o deux
jours aprs au grand matin tant loigns de plus de 4 lieux de terre
nous nous trouvasmes engags dans rochers qu'on nomme Cayes presque 
fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne
pouvoir chapper de vies, mais notre capitaine en segond nome Oze
Baudouin monta au haut du grand mt et commandoit avec dextrit au
timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il
nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y
avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure
et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en
dressoient  la teste, et heureusement nous chapasmes, et les fivres
me quittrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribu la cause  la
frayeur du pril ou nous fusmes exposs. Le 13e dcembre 1705, nous
arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le
canot pour aler demander la permission d'entrer pour tancher l'eau que
faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonches o je
luy donnois advis de notre mange, et que sy l'on refusoit l'entre 
nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au
moins il obtienne la permission de me dbarquer pour pouvoir rtablir ma
sant, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats,
lisant et interprtant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques
difficults sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires
trangers except ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme
tant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal  ce
navire qu'il en criroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui
les intimida et accordrent l'entre, et nous envoyrent une chaloupe
avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de
l'eau comme nous le disions, et ds lors que nous aperceumes cette
chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et
laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos
gens contrefoisoient estre bien fatigus, et l'on nous dits d'entrer. Et
Mr Jonche vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente
pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit
se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec
empressement l'on demanda un magasin  louer pour y dbarquer ce qui
toit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa
dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans
le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et aprs quoy le navire
ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons,
et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et
elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se
contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix 
douze jours sans me voir ny me tmoigner d'autres reconnaissances dont
Mr Jonche me dits: Monsieur, je n'ai fait ces choses qu' votre seule
considration et vous avez procur un grand bonheur  ces gens l qui
seroient ruines sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous
fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux
cents pistoles et vous mritez bien plus. Je le priay de ne leur en pas
parler, et il rpondit: Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des
vilains, sans vous ils auroient report ces marchandises en France, et
je leur en ai procur la dcharge et la vente o ils ont profit de plus
de 120 pour cent de leur adveu. Laisses moy faire, me dit-il, parbleu,
vous estes ruin de votre voyage et de votre peu de sant, vous vous
estes endept, h! combien vous en a-t-il cout pour vous rendre  Paris
chez vous? Laisses les venir, je les veray. Enfin ils se disposoient
pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la
Siento, ayant chaque 50 canons commades par Mr de Vaulezard et Leroux,
officiers de la marinne, puis une frgatte de 24 canons par le sieur
Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient 
mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver
Mr Jonche le prier qu'un de ses commis travaillats  lever leurs
expditions pour partir pour France. Mr Jonche leurs dits: Rien ne
vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires
lorsque je les aurey espdiez, car sy malheureusement vous estes pris au
sortir d'icy o sont toujours des navires de guerre anglois, votre
quipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont
icy et les atendrois au dbarquement, cela est trop de consquence et
j'en serois blasm des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion 
vous ddommager de votre retardement par un bon fret que je vous
donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de
lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me
devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne
m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas  tout autre et auroit-il peu y
russir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains
de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a
tout perdu et qui est infirme, et qu' sa seule considration je vous ay
rendu d'aussi bons services. Les capitaines du Roy y etoient prsents
lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du
moins ils auraient deub me prsenter mil piastres. Et Mr Jonche dits:
Il m'a pri de ne rien demander,--parlant de moy--mais je suis
piqu. L dessus Rouleau et Javelot dits: Il est vray que nous avons
manqu en luy et en nous, vostre commission vous est lgitimement deub
et  Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres. Mr de Vaulezard et Le
Roux dirent: Cest trop peu. Mais M. Jonche dits: Cest asses, car
mesme il ne vouloit pas que j'en parlats. Et sur cela M. Jonche leur
dits: Ales prparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en
poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et
partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expdier en mesme
temps.

1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renome_ comand par Mr Le
Roux, et l'on avoit poz des sentinelles Espagnols sur le quay prs de
ce vaisseau pour garder qu'on ne dbarque pas des marchandizes, parmy
les agrez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de
repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renome_ nom Mr
Langlois, qui se sentant mal  propos frap tira son pe et culbutta le
sentinelle sur le careau, ce qui causa une rvolte entre nos gens et
ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant:
Tue, tue les Franois. Et le gouverneur du chasteau trs imprudent fit
tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma
avec sa garnison, que c'toit un dsordre dans la ville o autant de nos
matelots qu'ils rencontroient autant de tues. Et Mr Jonche fut manqu
de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison o
j'tois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de
la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un
buscher pour en empescher l'entre dans la basse cour voyant qu'ils
enfonssoient la porte  coups de haches. Je fits dresser quatre priers
en batterye et bien chargs  mitraille batant  la porte au cas qu'il
eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie
en dedans autour du logis o il y avoit deux escaliers que j'avois
pourvus au haut d'une quantit de grosses pierres pour jetter au besoin
et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonches pour y prendre des
menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'toit muni de ses
broches  rotir et les Espagnols ayant aperceu nos prparatifs par un
trou qu'ils avoient faits  la grande porte se retapirent. Le contrleur
de la compagnie nom Mr Galeux, fut sy effray quand je luy prsentay
deux pistolets pour nous dfendre, qu'il ne fut par maistre de son
ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un
enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom  cauze qu'il est
gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit
autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonche et une
flandrine nome dame Catherine, conome de la maison, prits les deux
pistolets et me dits. Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut
deffendre notre vie. Elle vint avec moy bien  temps sur la terasse
dont j'aperceut quatre chelles contre la muraille et des hommes qui y
montoient pour piller le trsor de la compagnie qui estoit  cost, elle
et moy renversasmes une des chelles avec les gens qui y estoient et ils
abandonnrent les deux autres que nous atirasmes avec agilit sur la
terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgr plus de vingt
mousquetades et des cailloux qui nous furent tires. Je futs dans un
balcon donnant sur la re au-dessus de la grande porte et criay en
langue Espagnolle: Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons
fait. Un coup de mousquet partit et la balle pera le bord de mon
chapeau, et on me cria: Ouvre la porte; nous te le dirons. Je fits
deffensse  Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter
davantage, mais je leurs dits; Ouvrez la porte et vous verrez comme
nous vous recevrons. Et dans le moment j'aperceut le gouverneur  la
teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastors qui venoit
gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonche tout ensanglant qu'ils
amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et
faisoient vader tous les assigeants. Je fus faire ouvrir la porte et
fus embrass de tous et postrent corps de garde soubs notre grande
porte en disant: Vous estes par votre vigilance en vie et seuret. Et
admirrent les prcautions que j'avois prise pour rsister. Je demand 
Mr Jonche ou il toit bless voyant autant de sang sur son habit, et il
me dits. Cest qu'ils ont asasin un malheureux jeune homme entre mes
bras et ils m'ont manqu par deux fois de coups de mousquets. Et je vous
prie que Catherinne nous fasse donner  disner, car je meurs de
faim.--J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu  la
cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons
mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls
que le premier a dfonsc sa culotte, et on crve auprs de luy de sa
bonne odeur; l'autre est couch dessoubs votre lit. Mr Jonche prit le
srieux et dit: Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille
ocasion. Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent
adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizes, puis ils vint
me dire: Pardi, vous me l'avez donne belle; j'alois les gronder, mais
ils m'ont fait piti et mon dit que vous estes un intrpide. Je dis:
Ils n'en ont pas veu la moiti, songes  fermer votre cabinet que j'ay
forc la porte pour avoir des armes et munissions. Et il m'embrassa
trs tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrs et 7  8
bien blesss, sans que nos pauvres gens fissent rsistance, et il est
certain que sy cela avait dur encore un quart d'heure que M. de
Vaulezard avoit dispos les quatre vaisseaux  canoner la ville et
chasteaux et les auroient bouleverses, ce qui auroit cauz de
fascheuses suites et un grand domage, tant une trs jolie ville et le
plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde.

Le six fvrier ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye
de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye toit comande
par le frre de mon dit sieur d'Hiberville nom Mr de Srigy[236],
lesquels revenoient d'avoir fait descente et pill sur les Anglois les
isles de Nieve et Antigue et prirent le prtexte de relascher  la
Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent  la sourdine
pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alrent
ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confies Mr le
Franois au Petit-Goave me produirent, pour ma moiti du profit, 427
piastres et  luy autant avec son capital que j'ay bien pay en France
au sieur Pomeni suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500
piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et
nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de
Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec
luy o il m'a trait comme luy mesme.

Nostre dpart fut au 10e mars 1706 et avons est trente huit jours 
nous rendre  Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre
que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre
anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure
d'aler  eux et ils se retirrent. Je dbarqu  la Rochelle le 19 may
et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je
m'tois charg du soin d'y faire voiturer une grande cage o toit 50
perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordes d'un
grand cercle rouge et devant leur poitrail un mail noir et blanc, et
aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomes
maryposa[238] et azulettes que Mr Jonche envoyoit  son Altesse, Mr le
comte de Briosne, fils aisn de Mr d'Armagnac, grand cuyer et en
survivance[239]. Et tant arriv  Paris, je me fit porter avec les
cages  l'hostel d'Armagnac, o je fus bien receut de son Altesse qui
toit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de
Bavire qui eut sa part des petits oizeaux.

Je prsentay  son Altesse les lettres de Mr Jonches, o j'tois
recomand  l'honneur de sa protection pour me prsenter  M. de
Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit  faux
inform contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits:
Reposes-vous. Et me fit servir proprement  manger, car il avoit
disn et me dits: Dans deux jours je vous meneray  Versailles et vous
prsenteray au Ministre. Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy
dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda o j'avois
laiss mes hardes, je luy dits: Mon prince, elle ne consiste que dans
une petite malle que j'ay laisse au carosse. Et il l'envoya qurir et
la fit porter dans une de ses chambres, o il me dit d'y rester pour
aler  Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans
son carosse quoyque j'tois trs mal habill. Il fut droit descendre au
pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre,
il entra au cabinet et parla bien une demie heure  Mr de Pont Chartrain
et luy reprsenta mon malheur et innocence que Mr Jonche luy avoit
marques et l'on me fit entrer. Et le ministre comena par dire: Quoy,
vous voil! Mr Deslandes m'a crit il y a plus de six mois que vous
tiez enterr  Lester. Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son
carosse pour porter mon cadavre tant dj enssevely.--Et coment
avez-vous chap?--Par un dbordement du cerveau qui fit connoistre
que j'avois encore vie aprs six heures d'une lthargie, et l'on me
dbarrassa du cercueil, puis le sang paru  la veine de mon pied qui
n'avoit pas est li, et peu  peu j'ay repris le peu de forces que
Votre Grandeur me voit. Il se mit  rire et dits: Elles ne sont pas
grandes; taschez  vous rtablir. Cependant vous avez de grands ennemis
qui m'ont fait crire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous. Je
dits: Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les
malheurs les chefs sont chargs et accabls par des mcontents qu'on a
reprims dans leurs fautes et que l'on a chasties, et trouvent les
occasions de se venger par des faussetez. Il dits: Cela arive fort
souvent: tranquilisez-vous, et penses  vous restablir. Et je prits
cong et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande
curye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour
disner, et comme j'tois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois
mang. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits
estre pourvu et qu'il me permis d'aler  Paris voir Mrs les directeurs
de la compagnie, et auprs desquels je prvoyois avoir autant besoin de
l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le
pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: Ales et ne
manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver. Je le
remerciay humblement de ces grandes bontes, et fut louer une chaise
pour me porter  Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier,
directeur gnral, qui me receut froidement et doucement car c'est un
bon et honneste homme. Il me montra les dpositions que l'on luy avoit
envoyes contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier prsent au
Ministre qui m'en dits  peu prs autant et m'avoit dit de penser 
restablir ma sant, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses
dclarations qu'avoit donnes un homme de mon pays et auquel j'avois
cherch  faire plaisir  son advancement et mesme qui n'toit prsent
lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le
bruit qui en courut disoit que j'tois heureux dans notre ville que
d'avoir finy mes jours, et que sy j'en tois revenu que j'aurois mal
finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays
qu'il vint m'en tmoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest
que le monde!

Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui
prsidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le
Roy d'Espagne. J'y alois de cinq  six fois sans les pouvoir parler et
cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dpense. Mr et Madame Du
Casse eurent la bont de les parler de moy, et ils dirent que puisque le
ministre m'avoit renvoy de la sorte que j'euts  me tranquiliser et ne
m'inquiteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez
dans les dpositions. Et un nomm Paupin qui toit intress dans cette
compagnie qui avoit est toujours de mes amis ayant creu comme mes
ennemis luy avoient raport que j'avois sauv bien de l'or, et quant je
le fus voir il me receut d'un aiz me faisant seoir proche de luy, il me
disoit en riant: Quoyque vous ayez bien sauv de l'or, comme j'en suis
bien inform, il auroit aussy bien pry qu'autre chose, et il vous est
bien acquis. Vous savez que j'ay pous une demoiselle proche parente de
Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il
faut que vous luy donniez huipt  dix livres de poudre d'or. Et elle
vous mettra  l'abry de tout. Croyez-moy et ne me dguisez pas. Sy
homme fut jamais surpris  ces discours ce fut moy, et demeuray tout
tonn, puis me prenant la main, disant: Ouy, ouy, mon capitaine, et
mon amy, il faut que vous donniez cela  Madame o cest fait de vous; je
say ce qui s'ets pass et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet
affaire. Je fut sy surpris encore une fois qu' peine je fut  mon
auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et
la fivre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une
fivre continue avec redoublement, et dans une auberge,  un 4e tage,
ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes
bouillons qu' me les donner. Je fus visit par Mr Duhangar, mdecin de
Mr le premier Prsident du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et
me rduit  une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et
j'crits  mon pouse de venir me voir pour la dernire fois. Elle vint
en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons
soins elle m'aida  me rtablir et mon mdecin m'ordonna de changer de
demeure pour estre  porte de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans
l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Lger, bon marchand de vin et bon
amy ainsy que son pouze. Enfin je me rtablit, mais toujours l'esprit
trs proccup de ce Mr Paupin et d'estre dgag des poursuites de la
compagnie que je fus trouver  un jour de leurs assembles au grand
bureau, et ils me dirent tous: Ales chez vous et ne vous inquitez
pas; nous sommes bien informes et ne vous demandons rien. Le Ministre
nous a dit de vous en assurer, mais Paupin qui toit un tonnelier de
profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest,
et que pour apaiser l'erreur de ces comptes pouza la demoiselle parente
du Seigneur, il dit comme je sortois: Je ne le tiens pas quitte, moy,
pour mon intrets. Et l'on me dits: Ales, ales mon bon homme, chez
vous et ne le craignez pas. Et nous partismes dans une chaize  deux et
futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707.

Mr Morel du Mein Prsident  la cour des Aides, et beau-frre de Mr de
Salaber, m'crivit une lettre que sy je me sentois bien rtably que
j'eus  aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un
bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du
prcdent. Je party trois jours aprs luy avoir fait une rponce, et que
j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit
 dix jours par la diligence de Lion pour me rendre  Marseille qu'il
m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de
la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes
affaires en tat, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy
pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit
cacher une fivre lente que je couvois sans me plaindre  mon pouse. Le
14 juillet je m'tois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une
lettre pour la dlivrer  Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le
vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y
trouvay une place vacante et arivey  Marseille le 23e juillet, o je
fus bien receu et commenssay  faire radouber le vaisseau le _Levrier_
depuis fut nom le _St-Jean-Baptiste_.

Et pendant que j'tois  cette occupation, l'arme navalle d'Angleterre
vint prendre les illes d'Hires proche de Toulon, o ils atendirent
d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son arme
le passage du Var[243] pour assiger par terre la ville de Toulon et le
port par l'arme Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme
tant presque sans deffence n'tant prvenue; nos troupes y accoururent
soubs Mr de Thess[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula  l'entre du
port le vaisseau le _St-Philipe_ o l'on fit une baterye de 90 canons.
Mon travail cessa. Je fus offrir mes services  M. de Vauvrey[246]
Intendant, o toit pour lors M. Combe[247], commissaire de
l'artillerye, et me prits par le bras, disant: Bon acteur, j'ay de quoy
vous occuper. Et il me donna deux pices de canon de douze livres de
boulet  comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis
bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochrent 
porte d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui
repoussrent les ennemis et la troisiesme journe fut presque sans
actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye
envoya dire  l'admiral Anglois que ces troupes toient  porte et
toute prestes  donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout
recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut pay par les
Anglois, et la nuite se passa tranquille comme le jour. L'arme
angloise s'toit aproche prs du fort de Ste-Marguerite dont ils
s'toient rendus les maistres[248] et esproient au petit jour bombarder
lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prtendu, mais ils furent
bien tonns que  8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et
aprirent que M. de Savoye avoit fait dcamper la nuit son arme et sans
bruit, et la ville fut dlivre. On auroit bien peu par des embuscades
dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit
voulu les suivre. Mais  son ennemy qui fuit il luy faut faire pont
d'or. Et l'on a creu que ce prince toit d'intelligence avec le Roy pour
luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent
les dupes, sans faire aucun mal  cette ville se sont retires. Et je
retournay  Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasm par M.
Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je
finis mes discours jusqu' prsent en me raportant au journal ensuivant
de mon voyage de la mer du Sud o j'y ay inssr plus corectement toutes
les particularitez et mesme le plans des places o j'ay pass jusqu'
mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, o j'ay termin de
ne plus retourner sur la mer o j'ay comenc d'aler en fvrier de l'ane
1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay  vivre soit pour sa gloire et
pour mon salut. Finis.




FIN




PICES JUSTIFICATIVES




I

Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux
Oisseaux, faitte au sieur Doublet.


Du 19 janvier 1663.

La compagnie de la Nouvelle France assemble avec celle de Miscou et de
son consentement,  tous prsens et  venir, salut. Dsirant aider ceux
qui peuvent travailler  la colonie du pays, sur la demande  nous
faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la
Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de
St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire ncessaires, et
pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures
desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy
dlibration se seroit ensuivie suivant le pouvoir  elle donn par Sa
Majest, a audit sieur Doublet donn, concd et accord lesdites isles
de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute proprit et
redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et charge
vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui
sera paye pendant les trois premires annes, sans pourtant que ledit
sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans
l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons
fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre
compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663.

Extrait des dlibrations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy
A. Cheffaut secrtaire, avec paraphe.

J'ay l'original, J.-B. de Brvedent.

Arch. de la Marine, Colonies, Amrique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf.
_Mmoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521.




II

Association forme entre Franois Doublet et Philippe Gaignard, pour
l'exploitation des les de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent.


23 avril 1663.

Je Franois Doublet, maistre en propriett et conducteur du navire nomm
le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de prsent
en ce port et havre prest  partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de
Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens
et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des
morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes  moy propriettairement
appartenant suivant la concession qui m'en a est octroye par le Roy
notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher
les terres en sorte que l'on puisse rendre  l'advenir lesdites Illes
commodment habitables, confesse avoir pact avec M. Philippes Gaignard
affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs 
commencer du jour de notre arrive au dict lieu en qualit de lieutenant
auquel j'ay donn pouvoir de commander et faire travailler les habitantz
aux choses ncessaires pour l'utilit et accroissement de l'habitation;
Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux o
il jugera  propos et iceux estre rduitz en huilles, mesme aussy faire
la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et
autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et
accorde que les choses cy-aprs soient entirement gardez et observez,
ascavoir:

Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi
aprestez  ladite terre ensemble celles qui le seront anne prsente
dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels
vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers
seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront
les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera
derechef partag encore par tiers l'un desquels tiers au bnfice seul
dudit Gaignard et les deux autres restant  mon profict pour aucunnement
me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz  l'tablissement
de ladicte colonye par ce que en cas o il y auroit quelques pertes ou
moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz
et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part 
l'entire perfection de touttes choses,  quoy il s'est comme moy oblig
par corps et biens et  l'entretien de tout ce que dessus. Faict 
Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six
cent-soixante et trois, prsence.

DOUBLET. GAIGNARD.

Minutes du tabellionnage de Roncheville  la date du 9 may 1665.




III

Acte de mariage de Jean-Franois Doublet.


(14 octobre 1692)

Nous soussign Pierre de la Cornillre, prestre, chanoine de l'glise
cathdrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administr ce
prsent jour, dans ladite glise, les bndictions nuptiales  noble
homme Jan-Franois Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de
St-Catherine, au diocze de Lizieux, fils de deffunt le sieur Franois
Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et  Demoiselle Franoise
Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre
Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisn; et ce ensuite
du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi
chanoine et vicaire perptuel de ladite glise cathdrale et
paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement
faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier
douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les
susdites parties sans que personne y ait form opposition, comme aussi
ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites
promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour
d'hyer, leur accorde par Monseigneur Symon, vicaire gnral de
Monseigneur l'illustrissime et rvrendissime Sbastien Du Quemandeuc,
vesque dudit St-Malo, et insinue pareillement ledit jour d'hyer sur le
registre des insinuations ecclsiastiques de ce diocze, au feuillet
seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M.
Michel du Tertre, prestre cur de ladite paroisse de Ste-Catherine, de
Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs
personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant,
passe devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte
d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur
Jean-Franois Doublet n'est promis ny engag dans le sacrement de
mariage; ladite dispance et attestation  nous appare et rende 
mondit sieur le vicaire perptuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin
lesdites bndictions nuptiales administres en prsence de ladite
Demoiselle Janne Laisn, mre de ladite Demoiselle espouse; du sieur
Jan Fossard, frre de ladite Demoiselle espouse; de Nicolas Lhostelier,
sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frre
dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont sign les
susdits dnommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois
d'octobre de l'an mil six cent nonante deux.

Sign, Jean-Franois Doublet, Franoise Fossard, Jeanne Lesne,
Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune,
Perronne et Pierre de La Cornillre.

Arch. de St-Malo, reg. de l'tat civil.




IV

Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine,
 Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.


A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694.

Vous aurs appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrive d'un
navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de
142 hommes d'quipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant
le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avs
accoustum d'accorder quelque rcompense et honeurs aux capitaines qui
enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande
d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est
d'ailleurs un honneste homme et trs bon navigateur, capable
d'entreprendre tout ce que vous lui ordonners pour le service du Roy,
dont vous redoublers le courage et l'mulation par la moindre petite
rcompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de
marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de
l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il
a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit rcit
sommaire de cette action...

Arch. de la marine, service gnral.

DE GASTINES.




V

Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande
de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du
_comte de Revel_.


Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouv  la mer
le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux
corsaires de Saint-Malo, firent socit ensemble pour aller de compagnie
croiser dans le Nord o ledit sieur Doublet est extrmement pratitien et
bon pilote.

Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en
Irlande,  15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal  4 heures
du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivrent tous
deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux
huniers  mi-mts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist
servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner
pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout
court par la pouppe et luy demanda en anglois d'o estoit le navire, 
quoy il rpondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur
Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la
mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet
le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier
Le sieur Doublet couppa  l'Anglois la drisse de son grand hunier qui
faute d'avoir une fausse drisse vint  bas et embarrassa toute sa
voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dpassa bien
viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant
seulement quelque borde de canon luy donnerait le temps de revirer sur
l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien ton de voir que le sieur
Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le
vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop prs de ce navire,
et que se tenant ainsy  la porte du canon il se contentoit de tirer
quelques voles de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras
et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva
bientost en parallle de l'anglois et recomena  luy faire tirer du
canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tus
dans cette dcharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste
d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots
en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de
canon  l'eau et une infinit dans ses oeuvres mortes, qui estoient
charges de paquets de mitraille de 12  15 pouces de long et d'un pouce
1/2 quarr. Le sieur Doublet a mis tout cet quipage  la coste
d'Irlande  l'exception du lieutenant et de 8  9 autres qui sont rests
dans le navire qui a est men au Port-Louis.

Fait  St-Malo, ce 15e aoust 1694.

De Gastines

Arch. de la Marine, _Campagnes_.




VI

Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine,  M. de
Pontchartrain.


A Lorient, le 22 avril 1711.

Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille,
nomm le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, command par le sieur Doublet,
venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay
l'honneur de vous envoyer la dclaration qu'il ma faite des matires
d'or et d'argent aportes dans ce vaisseau montant  la somme de 635,000
piastres, et m'a dit avoir envoy le surplus par un navire de St-Malo
qui y est arriv il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les
porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de
m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui
arriveront dsormais de cette mer du Sud j'ay ordonn au sieur Doublet
d'empescher qu'il soit dbarqu de son vaisseau aucune matire d'or et
d'argent sous quelque prtexte que ce puisse estre sans de nouveaux
ordres de Sa Majest,  quoy il a promis de se conformer exactement. Je
vous supplie de me marquer le plutt qu'il se pourra si vous luy
permettez de les dbarquer.

A l'gard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur
Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ aprs avoir fait sa traitte 
la mer du Sud est all  la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_
pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux
arms par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commande par le
sieur Nol.

J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de
lettres qui m'ont est remis par ledit sieur Doublet.

Je suis avec un trs profond respect, etc.

CLAIRAMBAULT.

Arch. de la Marine. Serv. gnral.




VII

Dclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille.


  Je soussign capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de
  Marseille venant de la mer du Sud, dclare avoir dans mon vaisseau
  tant en pignes, barres que piastres la quantit de cent-soixante-dix
  mil piastres pour le compte des armateurs du
  vaisseau, ci                                        170,000 piastres.
  Sur laquelle somme je suis oblig suivant les
  conventions faites  Marseille de payer
  quarante-sept  quarante-huit mil piastres pour les
  salaires des quipages en piastres effectives.

  Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je
  juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq 
  cinquante mil piastres, cy                           50,000 piastres.

  Plus de divers franais et espagnols passagers
  quatre cents dix  quatre cens quinze mil piastres,
  ou diverses espces d'or et d'argent, cy            415,000 piastres.

  Total                                               635,000 piastres.

Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les
hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au
Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrive.
Sign, Doublet.

Pour copie, Clairambault.

Arch. de la Marine, serv. gnral.




VIII

Lettres portant nomination de Jean-Franois Doublet  la charge de
capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orlans.


5 septembre 1711.

Nous, Louis-Jacques-Aim-Thodore de Dreux, marquis de Nancr[251],
capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son
Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orlans, petit-fils de France, duc
d'Orlans,  tous ceux qui ces prsentes lettres, verront, salut.
Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a est fait
des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-Franois Doublet, de la
profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine,
de sa capacit et exprience au fait des armes, de la bonne affection
qu'il a au service du Roy et que nous esprons qu'il continuera en celuy
de Monseigneur le duc d'Orlans, nous, pour ces causes et autres  ce
nous mourants avons donn et octroy, donnons et octroyons par ces
prsentes audit sieur Jean-Franois Doublet la charge de capitaine
exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur
Mathieu Brusl pour jouir des gages, honneurs, preminences, privilges,
exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez 
ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes,
exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser
jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et
 toujours, de luy payer les gages atribuez[252]  la charge, de prester
par luy en nos mains le serment de fidlit en tel cas requis et
accoustum. En foy de quoy nous luy avons fait expdier ces prsentes
signes de nostre main et contresignes par le secrtaire de la
compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de
nos armes. Fait  Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze.
Sign, de Nancr, et scell d'un scel de cire rouge.

(Dlib. munic. de Honfleur, reg. n 73).




TABLE DES CHAPITRES


  INTRODUCTION                                                         5

  AU LECTEUR                                                          25

  CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des les Brion. Voyages au
  Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage  Qubec; excursions
  chez les Iroquois.--Voyages  Terre-Neuve, naufrage.--Promenade
   Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage
  au Sngal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages           27

  CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M.
  Paneti.--Il enseigne les principes de la navigation  son
  commandant.--Prise de 22 navires chargs de bls.--Doublet passe
  second lieutenant sur l'_Alcyon_ command par Jean Bart.--Son
  loge par M. Paneti. Son sjour  l'cole d'hydrographie de
  Dieppe. Il est reu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats
  prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisires.
  --Voyages en Portugal.--Les pirates de Sal                         52

  CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Aores.--Explosion d'un
  volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages  Madre.--Dcouvertes
  d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage  Tnriffe; excursions
  dans l'le.--Voyages  la cte de Barbarie.--Supplice d'un juif.
  --Doublet rsiste aux sductions de Madame Thierry.--Autres
  voyages  Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan.
  --Retour  Cadix puis en France                                     70

  CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisires
  et prises.--Razzia opre  Tnriffe.--Croisires.--Retour en
  France.--Voyage  Madre.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le
  gouvernement de Madre.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour
  au Havre.--Autre voyage aux Aores; naufrage.--Retour  Lisbonne.
  --Combat contre un Saletin.--Retour  la Rochelle.--Amours de
  Doublet.--Dbarquement de Jacques II  Ambleteuse.--Croisires      98

  CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un
  port d'Angleterre.--Croisires dans la Manche--Naufrage 
  Cherbourg.--Doublet est prsent  M. de Seignelay.--Il prend
  le commandement de deux barques longues.--Son arrive  Brest.
  --Il dcouvre la flotte de Tourville.--Enlvement d'un percepteur
  anglais.--Croisires.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage.
  --Autres prises                                                    126

  CHAPITRE VI (1691-1692).--Expdition en Ecosse.--Les pommes de
  reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque.
  --Amours de Doublet.--Il est nomm lieutenant de frgate.--Il
  reoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de
  trois navires.--Mission  Elseneur.--Passage du Sund.--Arrive
   Copenhague;  Dantzick.--Prise  l'abordage d'un navire
  anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage  Versailles.
  --Aventures avec le sieur Pletz                                    152

  CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisires et voyages dans la mer
  du Nord.--Aventure avec l'abb d'Oliva.--Dmls avec les
  Anglais.--Doublet comparat devant le snat de Copenhague; il
  est acquitt.--Prsents qu'il reoit.--Il force les hollandais
   saluer son pavillon.--Retour  Brest avec des fournitures
  pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer
  avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Aores.
  --Combat.--Retour  Brest.--Nouvelles croisires.--Prise du
  _Scarborough_                                                      178

  CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite
  de Vauban.--Voyage  Bourgneuf.--Second bombardement de
  St-Malo.--Croisires.--Excursion en Irlande.--Superstition de
  Doublet.--Voyage aux Aores.--Lutte contre les Anglais.
  --Sjour de Doublet  Sal et  Saffi.--Il refuse le salut 
  deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia.
  --Retour  Marseille                                               201

  CHAPITRE IX (1699-1704). Croisires sur les ctes d'Afrique.
  --Relche  Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais.
  --Retour  St-Malo et  Honfleur.--Voyages  Terre-Neuve.
  --Voyage  St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui
  pesait les sacs  procs.--Tempte.--Retour  St-Nazaire.
  --Voyage  Paris.--Doublet prend le commandement de quatre
  vaisseaux de compagnie                                             228

  CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux ctes d'Afrique.--Prise
  de dix navires.--Traite des ngres  Whydah.--Construction
  d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_.
  --Arrive  la Grenade;  St-Domingue.--Maladie de Doublet.
  --Il sjourne  la Havane.--Il y dfend le consulat de
  France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.
  --Doublet reoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.
  --Il se prpare  un voyage dans la mer du Sud.--Il dfend
  Toulon contre les Anglais.--Conclusion                             250

  ADDITIONS

  Concession des les de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur
  Doublet                                                            281

  Association forme entre Franois Doublet et Ph. Gaignard
  pour l'exploitation des les de la Madeleine                       282

  Acte de mariage de Doublet                                         284

  Lettre de M. des Gastines  M. de Pontchartrain                    286

  Relation de la prise d'un navire de guerre anglais                 287

  Lettre de M. Clairambault,  M. de Pontchartrain                   289

  Dclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_            290

  Lettre portant nomination de Jean-Franois Doublet  la
  charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orlans       291

  Table des noms cits                                               294




TABLE DES NOMS CITS

(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTRES ITALIQUES.)


A

ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49.

_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249.

AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178.

_Amiti_ (l'), p. 195.

_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262.

ARCO (la comtesse d'), p. 274.

ARGENSON (Marc Ren de Voyer, comte d'), p. 246.

AUBER (famille), p. 7, 11.

AUBER (sieur de la Chesne), p. 34.

_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261.


B

_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262.

BART (Cornil), p. 65.

BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174.

BART (Piter). p. 169, 170.

BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137.

BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248.

BENLOW (John) amiral anglais, p. 238.

BRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149.

_Biche_ (la), p. 241.

BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188.

BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288.

BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96.

BOUGARD, pilote, p. 39, 76.

BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94.

BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274.


C

CAIRE, frres, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113.

CAMUS (le), crivain de marine, p. 202.

_Cantorbry_ (le), p. 230.

_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43.

CATALAN, consul  Cadix, p. 93, 94.

_Csar_ (le), p. 117.

CHABOT, prtre, p. 38.

CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96.

CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180.

_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50.

CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204.

CHAUMONOT (le P.), p. 36.

CHEVALIER, p. 45.

CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290.

COLBERT DE SAINT-MARS (Franois), p. 42.

COMBE (de), ingnieur, p. 133.

COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279.

_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287.

_Conqurant_ (le), p. 141, 143.

CORMAILLON (de), p. 188.

COUDRAY (Ren Guimont du), p. 248.

COURBON-BLENAC (Franois-de), p. 264.

COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34.

COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48.

CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287.


D

DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275.

DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67.

DENIS (l'abb), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60.

DENIS (Nicolas), lieutenant gnral au Canada, p. 29, 31, 32.

DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197.

DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109.

DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249.

_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169.

_Diligente_ (la), p. 60.

DOUBLET (famille), p. 7.

DOUBLET (Franois), p. 6, 27, 281, 282, 284.

DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276.

_Duc de Bretagne_ (le), p. 265.

_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205.

DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198.

DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135.

DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246.

DUPATY, p. 236.

DUQUESNOT, procureur gnral  St-Domingue, p. 264, 265.


E

_Ecueil_ (l'), p. 172.

_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287.

ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183.

_Estres_ (l'abb d'), p. 117.

ESTRES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192.


F

FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22.

_Faucon_ (le), p. 248, 257.

_Florissant_ (le), p. 48, 49.

FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284.

FONTENAY (Herv le Bereur, marquis de), p. 131, 132, 133.

FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284.

FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225.

FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213.

FOSSARD (Franoise), p. 8, 162, 284.

_Franais_ (le), p. 198, 264.


G

GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282.

GALIFFET (de), p. 235.

GARCIA (don Antonio de), p. 224.

GRALDIN (Andr de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154.

GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123.

GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125.

GOMET (le sieur) directeur  la cte d'Afrique, p. 253, 254, 255.

GON, SIEUR DE QUINC (Franois), p. 31.

GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155.

GOUIN DE BEAUCHNE (Jacques), p. 194.

GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239.

_Grand Henry_ (le), p. 178.

GRAVENSON (le capitaine), p. 42.

GRAVILLE (Malet de), p. 96.

_Grenadin_ (le), p. 28.

GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36.

GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180.


H

HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245.

_Hardi_ (le), p. 49.

HAREL (Pierre), p. 133.

HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209.

_Hermione_ (l'), p. 248.

HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136.


I

_Indien_ (l'), p. 273.


J

JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123.

JONCHE, consul  la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274.

_Justice_ (la), p. 43.


K

KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41.

KEROAL (la comtesse de), p. 41.

KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165.


L

_Laitire d'Amsterdam_ (la) p. 171.

LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46.

LANDEMARE (Claude de), p. 31.

LANGERON (le marquis de), lieutenant-gnral, p. 104, 197, 208.

LAROQUE (de), p. 49, 50.

LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75.

LEBLANC, p. 45.

LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222.

LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195.

LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273.

LE MOINE DE SRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273.

LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143.

LESCOLE (Michel de), ingnieur, p. 68, 74.

_Lvrier_ (le), p. 278.

LVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147.

LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135.


M

MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175.

MAGNOU (Gurusseau du), chef d'escadre, p. 248.

MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160.

MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48.

_Marin_ (le), p. 248, 257, 262.

MARIN, capitaine de brlot, p. 248.

_Mars_ (le), p. 65.

MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186.

MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-gnral en Normandie, p.
135, 136.

MAURVILLE (Bid de), p. 237, 240, 241, 242.

MEROT, p. 45.

MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267.

MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218.

MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175.

MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226.

MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147.


N

NAGUET (famille de), p. 9, 11.

NANCR (de Dreux, marquis de), p. 291.

NAUDY, capitaine de brlot, p. 148.

NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188.

NOAILLES (le chevalier de), p. 208.


O

OLIVA (l'abb d'), p. 182.


P

PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208.

_Palleul_ (le), p. 43.

PANETI, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60.

PATIN (Constant), p. 96.

PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152.

PENDERNE (Jean), anglais, p. 83.

_Perle_ (la), p. 99.

PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140.

PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176.

POLASTRON (Denis, comte de), p. 207.

PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246.

POSTEL (le capitaine), p. 166, 169.

POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33.

_Princesse de Conti_ (la), p. 124.

_Prince Peerts_ (le), p. 65.

_Profond_ (le), p. 175, 178, 192.

_Prudent_ (le).


Q

QUILLET (famille), p. 8, 11.


R

_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254.

RANCEY (de), p. 183, 184, 185.

RANTOT (de), p. 136.

RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147.

_Renomme_ (la), p. 270.

_Rosier d'Alger_ (le), p. 71.

RUYTER (l'amiral de), p. 40.

RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161.


S

SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76.

_Saint-Andr_ (le), p. 113.

_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289.

_Sainte-Claire_ (le), p. 224.

_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22.

_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290.

_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282.

SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278.

SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267.

SALLABERRY (Charles de), p. 276.

SAMSON (Jacques), p. 44, 48.

_Sans-Peur_ (la), p. 134.

_Scarborough_ (le), p. 199.

_Soleil Royal_ (le), p. 139.

_Sorcire_ (la), p. 56, 161, 163, 166.

SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145.

_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189.


T

TALON (Jean), intendant, p. 33, 34.

TESS (Ren, sire de Fronlay, comte de), p. 278.

THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112.

THIERRY (Raphal), de Rouen, p. 90, 91.

THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232.

TINGRY (le prince de), p. 179.

TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34.

TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148.


U

_Utile_ (l'), p. 135.


V

VALSEM (Guillaume de), p. 7.

VAUBAN (le marchal de), p. 204.

VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273.

VAUVR (Louis Girardin de), intendant, p. 278.

VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123.

VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115.

_Ville de Rouen_ (la), p. 95.

_Vipre_ (la), p. 53.

VIVONNE (le duc de), p. 40.


Y

YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123.




IMPRIM PAR J. MAYET ET Cie  LONS-LE-SAUNIER




NOTES


[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314.

[2] Dp. du Calvados, arr. de Pont-l'Evque.

[3] Voy. aux additions, pice n 3.

[4] Reg. de l'tat civil de Honfleur, 12 avril 1722.

[5] Acte de notorit du 24 mai 1679. Arch. munic., Dlibr., reg. n
57, fol. 20 r.

[6] Rue des Capucins, n 25.

[7] Actes de l'Htel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, fvrier
1522.

[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.)

[9] Id. p. 112 et 118.

[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'tat-civil.

[11] Les historiens n'ont pas manqu depuis un sicle  la marine
franaise, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la
transformation de ses institutions est rest gnralement ignor. Dans
une srie d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a
commenc  combler cette lacune, en tudiant les _Etablissements
scientifiques_ dans leur origine et leur dveloppement. On y trouvera
notamment expos clairement tout ce qu'on connat jusqu'ici sur la
cration des coles d'hydrographie.

[12] Reg. des dlib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 fvrier et
1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 dcembre 1726 et 18 dcembre 1728.
Reg. de l'tat civil de Barneville, 21 dc. 1728.

[13] Quelquefois il emploie des expressions usites dans le patois
normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_
pour s'enivrer.

[14] Voy. aux Additions les pices ns 6 et 7.

[15] Arch. de la Marine, service gnral, 22 avril et 4 mai 1711.

[16] Il s'agit des les _Sebaldines_, dans le dtroit de Magellan,
dcouvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599.

[17] Franois Doublet, Me apothicaire, rue Brle  Honfleur, n dans
les vingt premires annes du dix-septime sicle, mort avant l'anne
1678 aux pas estrangers o il toit employ pour le service du
roy.--Reg. des dlib. munic. 24 mai 1679.

[18] Les les St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un
groupe d'lots situs au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St.
Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concda ces les  Franois
Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pice n
1.

[19] A dfaut de l'acte de baptme, cette indication permet de fixer la
date de naissance de Doublet. Suivant lui, il tait g de sept ans et
trois mois en fvrier 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois
de novembre 1655.

[20] Nicolas Denis reut provisions de lieutenant gnral en Canada le
30 janvier 1654. Il tait fils de Mathurin Denis, cuyer, sieur de
Fronsac, capitaine des gardes de Henri III.

[21] Ce Philippe Gaignard tabli chirurgien  Rouen avait prcdemment
rsid  Honfleur. Il tait le neveu d'un capitaine de navire de ce
port, Thomas Frontin, beau-frre de l'armateur Nicolas Lion de
St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient
chaque anne un voyage  Terre-Neuve.--Reg. de l'amiraut. Voy. aux
additions la pice n 2 du 23 avril 1663.

[22] Un acte d'association du 1er fvrier 1664 avait t pass entre
Franois Doublet, Franois Gon sieur de Quinc et Claude de Landemare,
marchands  Rouen, pour l'exploitation des les de la Madeleine. Ce
dernier, Claude de Landemare, tait dj intress dans l'opration, car
il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses
comptes avec Franois Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663,
612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville.

A la ligne suivante, Doublet a crit: nous partismes du port au
_commencement de Mars_....; dans l'acte cit ci-dessus son pre
s'engage  partir pour un nouveau voyage  la mare du lendemain,
c'est--dire le 1er avril.

[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amrique rorganise
par un dit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes
Occidentales.

[24] La dcouverte de cette mine coincida avec le dpart de l'intendant
Talon pour le Canada. Jugeant que la dcouverte des minraux ou riches
ou de basse estoff tait un point essentiel aux affaires du roi, Talon
obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les
recruta en Normandie et elle en confia la conduite  Franois Doublet.
En outre de plomb, l'ingnieur-fondeur prtendait trouver de l'argent 
la cte de Gaspe; cette prtention paroist fonde, crivait
Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre
1665.

[25] Ce marin originaire de Normandie, est rest inconnu. Toutefois la
correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dpches de Colbert
en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou
Poullet se trouvait  Qubec. Cet homme savant par une longue habitude
et une exprience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,
proposa de tenter la dcouverte de la communication de la mer du Sud et
de celle du Nord par le dtroit de Davis, ou par le dtroit de Magellan
pour aprs avoir doubl tout le revers de l'Amrique jusqu'au Califourny
reprendre les vents de l'Ouest et  leur faveur rentrer par la baie
d'Hudson. Son dessein, en outre, tait de percer jusqu' la Chine par
l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mmoire de Talon,
10 novembre 1670; Lettre de Colbert, fvrier 1671. (Colonies, Canada).

[26] Le dbarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un
grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donn
 M. de Montmagny prs de vingt ans auparavant, c'taient les premiers
qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36.

[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reut le 19 novembre 1663
la commission de lieutenant-gnral des armes du roi et les fonctions
et pouvoirs de vice-roi en Amrique. Dcd gouverneur de Dunkerque le
28 avril 1670.

[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reut commission de
lieutenant-gnral en Canada le 23 mars 1665.

[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus
minent que Louis XIV ait envoy au Canada, reut la commission
d'intendant  la Nouvelle-France le 23 mars 1665.

[30] Auber, sieur de la Chesne ou Chesnaye. Nous croyons que des liens
de parent l'unissaient  la famille de Doublet, dont le grand pre
paternel avait pous Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur
du domaine de Roncheville.

[31] Le sminaire des jsuites de Qubec fut fond par M. de
Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663.

[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut  Qubec le 21 fvrier 1693.
Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catchisme en
langue huronne; la grammaire seule a t publie.

[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent dsignent les bancs situs
 l'ouest et au nord de Terre-Neuve.

[34] La compagnie du Sngal tablie en 1679, fut runie  la compagnie
des Indes en 1719. Ses districts s'tendaient depuis le cap Blanc
jusqu' la rivire Serra Leone.

[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistres sous la date de
1669. La date exacte est 1676; les faits cits permettent de l'tablir.

[36] Nomm lieutenant de frgate le 25 octobre 1689; capitaine de brlot
le 1er janvier 1693. Tu sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publi le
_Petit Flambeau de la mer ou le vritable guide des pilotes ctiers_,
(Havre, 1731, in-8).

Une famille du nom de Bougard, et  laquelle le pilote-hydrographe cit
par Doublet appartenait peut-tre, vivait  Honfleur au milieu du
dix-septime sicle: Elle professait la religion rforme. Nous pouvons
citer: Marie Bougard marie  Jacques Lelou, avocat; Me Bougard mdecin
et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurrent en novembre 1685 ainsi
que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7
octobre 1684; Reg. de l'tat civil, nov. 1685.

[37] Sur la partie est de l'le de Wight, au large de Portsmouth, au
nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la
marine anglaise.

[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et
espagnols furent incendis, ainsi que la galre rale et quatre autres
galres. L'amiral espagnol Flors et l'amiral hollandais de Han
prirent dans les flammes.

Quant  l'amiral Ruyter, ce fut  la bataille du Mont-Gibel livre par
Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reut une blessure dont il mourut le 29
du mme mois.

[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, matresse de Charles
II, roi d'Angleterre, avait t amene de France, en 1670, par Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orlans.

[40] Le capitaine Gravenson tait originaire de Nantes. Il fut promu
lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frgate en 1671
et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noy au Havre en 1679.

[41] Franois Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de
vaisseau en 1673, capitaine de frgate en 1675, obtint le grade de
capitaine de vaisseau le 7 fvrier 1678. Il se retira, le 1er juillet
1721, chef d'escadre honoraire et mourut prs de La Rochelle, le 22
janvier 1722.

[42] Ordre du roi aux officiers de l'amiraut de Honfleur pour leur dire
de donner les congez ncessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_
qui est charg d'armes et de victuailles destines, par la compagnie des
Indes occidentales, aux colonies franaises du Sngal et de Cayenne (20
mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, anne 1672, fol. 31.

[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de
Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientt sur le
duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince  dbarquer
 Ambleteuse, en 1689.

[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne
du Boulonnais, tait lieutenant de roi  Calais et non gouverneur. Le
gouverneur particulier de Calais tait Armand de Bthune, marquis puis
duc de Charost, n en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et
pair de France, mort en 1717.

Le marquis de Courtebourne servit  Calais jusqu' sa mort (octobre
1695). On lui accorda le grade de marchal de camp par brevet du 26 mars
1652 et par la suite une commission pour commander  Hesdin et la
lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron.
hist. mil._, t. VI, p. 351.

[45] Jean Brenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait
la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en
1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amiraut de Honfleur.
Rapports de mer.

[46] Capitaine de brlot en 1673 et enseigne de vaisseau la mme anne,
il fut mis  la Bastille le 15 dcembre 1679. Elargi trois semaines
aprs, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frgate
le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut
tu au fort de Gambie, en Guine, le 6 novembre 1703.

[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son mtier, avait appris l'art
de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, g de 28 ans, il
commandait une frgate de 10 pices de canon, quipe de 100 hommes.
Arch. de la marine. Service gnral, corresp. d'Hubert, intendant 
Dunkerque.

[48] M. Paneti, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint
capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre
1689; dcd le 26 avril 1696. Arch. de la Marine.

[49] Auberge o pend pour enseigne le _Soleil d'Or_, rue du Puits, 
Honfleur (1676).

[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679;
capitaine de frgate le 14 aot 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin
1689. Il fut anobli le 3 aot 1694 et nomm chef d'escadre le 1er avril
1697. Arch. de la Marine.

[51] Iles de l'Ocan septentrional appartenant  l'Angleterre. Les
cartes modernes les nomment Shetland.

[52] Consulter sur l'cole d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire,
_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville.
_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le
Dpt de la Marine, srie des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30
septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679.

[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage,  deux lieues au-dessous de
Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprs de cette tour
que les navires mouillaient en attendant leurs dpches. Doublet crit
indiffremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_.

[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mrite_, ou simplement et
plus ordinairement, _chapeau_, gratification accorde par convention au
capitaine d'un btiment de commerce, qui remet  bon port les
marchandises charges  fret. (Littr).

[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues
au-del est situ un autre hvre nomm _Ville del Conde_, et plus loin
se trouve _Port--Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages
suivantes.

[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dpt de la
Marine plusieurs lettres adresses  cet ingnieur. Voyez notamment  la
date du 20 juin 1689.

[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas.

[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus
loin, Doublet crira correctement _Alger_; plus loin encore il crira
_Argrins_ pour Algriens. Il dit encore _Europiers_ pour Europens.

[59] C'est un rengat de ma nation.

[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des les Madre.

[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379:

_Remarque nouvellement dcouverte._

Le sieur Franois Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit
une petite Frgate en course contre les Hollandois et Espagnols,
qu'tant  trois lieus au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto,
il se seroit trouv sur un Banc de Roches, o il n'avoit au plus profond
que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire
qui y avoit t perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en
largeur, et autant en longueur; c'est  quoi ceux qui naviguent  cet
endroit doivent avoir gard.

[62] Chipiona,  l'embouchure du Guadalquivir.

[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commenant par ces mots: Et le 27e
j'ariv..... forme un supplment dans le manuscrit. Le feuillet plac
entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: Ayant gar une
feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette
page pour renvoy avant mon arrive  Tnrif, sur ce qui m'arriva le
jour d'aprs mon dpart de St-Lucar.

[64] Riche marchand-armateur intress dans les compagnies de commerce
fondes au dix-septime sicle et qui possdait des relations
commerciales trs tendues. C'tait un des principaux ngociants de
cette poque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine,
Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc.

[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de
Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672  1727. Le P. Dominique Busnot,
religieux de la congrgation rforme de l'Ordre de la Trinit, a
consacr un chapitre de son _Histoire du rgne de Mouley-Ismael, roi de
Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714),  la vie, aux aventures et 
la mort tragique de Muley-Mohammed. D'aprs un mmoire du consul de
France  Sal, en 1699, les ngociants franais trouvaient de grands
avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des
papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de
la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y
expdiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y
portaient des toiles. On estimait le ngoce de la France avec cette
rgion  400,000 cus. Les marchandises taient changes avec celles du
pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, tain, dattes,
amandes, plumes d'autruche. Onze maisons franaises y taient tablies.
Arch. de la Marine.

[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que
ce prince tomb par trahison entre les mains de son pre, en 1705, subit
le mme supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses
membres mutils dans une chaudire pleine de poix et d'huile bouillante;
il mourut douze jours aprs.

[67] Raphal Thierry, ngociant de Rouen, nomm au consulat de la nation
franaise aux les Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670.
Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769.

[68] On entendait par passager les barques passagres appartenant aux
hpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient  leur bord les
personnes, les bestiaux et les denres de toutes espces pour les
transporter d'un port dans l'autre. Ces deux tablissements hospitaliers
jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage.

[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amiraut de Honfleur, fils de
Constant Patin, procureur d'office en la vicomt de Roncheville, lequel
avait pous Marguerite Auber grand'mre de Doublet.

[70] Franois Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin,
Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, mari  Jacqueline ou
Gabrielle Langlois du Guesclin, rsidant  Criquebeuf, prs de
Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville.

Sa fille avait pous Charles de Boisseret, chevalier, seigneur
d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur,
seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des les de la
Guadeloupe, la Dsirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite
Terre, etc. Fils an de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel.

[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de
Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur
de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pr, gouverneur des les
de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle
Doublet, la ferme dite le Petit-Paris,  peu de distance de Villerville.
Il pousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estivre, fille de Michel
Estivre, cuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de
Roncheville; Reg. de l'tat civil de la commune de Pennedepie.

[72] Adassa, d'aprs les anciennes cartes, est un petit havre situ 
l'ouest de l'le de Tnriffe; on y chargeait beaucoup de vin.

[73] Le marquis de Langeron, embarqu comme enseigne en pied sur le
_Henri_, le 1er fvrier 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2
novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant gnral
le 1er avril 1697; mort  Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine.
Voyez le Mercure de juin 1711.

[74] Au temps de Doublet de pareils phnomnes jettaient l'pouvante
parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer,
de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait  des
causes surnaturelles. Doublet et son quipage partageaient cette
crdulit; ils sont bien persuads que c'est un chtiment divin.

Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantit
pendant l't dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent
transportent  de grandes distances.

[75] Cascaes, ville  l'embouchure du Tage,  5 lieues de Lisbonne. La
rade de cette place est dangereuse  cause des vents d'ouest qui y
rgnent.

[76] Cette description si peu sduisante qu'elle soit permet de croire
qu'il s'agit d'une de ces divinits marines qui durent leur naissance 
la fable. La croyance aux sirnes ou aux monstres marins  figure
humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet
mentionne trs srieusement la merveilleuse apparition qui, par son
regard fier et plein de feu terrifia son quipage. D'ailleurs, dans son
enfance, il avait t familiaris avec ces contes, car une ruelle de sa
ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirne (ruette
et advenue de la Seraine), en 1588; une figure fantastique tait grave
sur la pierre  l'angle de cette rue; il en subsiste des traces.

[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et
nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pche, qui est pour les marins un
vritable divertissement, leur procure facilement une chair frache,
savoureuse et trs agrable au got.

[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accs difficile 
l'embouchure de la Morba dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte
du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, prs de l'embouchure de la
Morba. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762.

[79] Ponta-Delgada, dans l'le de San-Miguel, chef-lieu du district
oriental des Aores. Son port est mauvais.

[80] Jean d'Estres, abb d'Evron, de Praux et de Saint-Claude,
archevque et duc de Cambrai. Il tait fils de Jean comte d'Estres,
marchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amrique.

[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy,
sieur du Richard, n en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en
1617, tait maire et capitaine de La Rochelle au dbut du sige de 1627.
Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine:
Jean Godefroy, cuyer, Benjamin, Alexandre et Csar Godefroy, marins et
armateurs, puis la cousine de Jean, l'an, veuf d'une dame Goislard et
remari  une dame Bussereau, suivant Doublet,  Elisabeth Duprat, soeur
du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus srs.

D'aprs un trs curieux tableau gnalogique que M. de Richmond,
archiviste de la Charente-Infrieure, a bien voulu dresser pour nous,
des liens de parent unissent de nos jours les derniers reprsentants
des Godefroy  la famille du gnral Louis-Eugne Cavaignac.

[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons
consultes.

[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et
la terre vers La Rochelle. L'on ancre son chef de Bois sur 5  6
brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est
mol.

[84] Jacques-Franois-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques
II, n le 20 juin 1688 et mort  Rome le 1er janvier 1766 aprs une
existence extrmement agite.

[85] Marie d'Este, fille du duc de Modne, ne en 1658; marie en 1673 
Jacques Stuart qui n'tait alors que duc d'York. Elle mourut au chteau
de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718.

[86] Plymouth. Doublet crit tantt Pleimuths, tantt Pleimuts. Son
orthographe des noms de lieu et des noms propres varie  chaque page.

[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 fvrier 1681, fait
enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frgate le 1er
dcembre 1705. Mort le 18 octobre 1718.

[88] Point de la cte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, o il y
a un bon ancrage pour les vaisseaux.

[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils
du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV,
n en 1633. Il porta jusqu' son avnement au trne le titre de duc
d'York. Dtrn en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince
d'Orange, il se rfugia en France. Il tait accompagn de son fils
naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706  la dignit
de marchal de France.--La date du dbarquement de Jacques II 
Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet
l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait  St-Germain le 7
du mme mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689.

[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge
d'amiral de France fut rtablie en sa faveur le 12 novembre 1669.

[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrter la fuite
des religionnaires. En Normandie on tablit trente corps-de-garde et
autant de pelotons de cavaliers destinez pour battre l'estrade sur les
costes. Des chaloupes armes procdaient en mer  la visite des
navires. Les arrestations taient nombreuses. Les religionnaires
s'embarquaient la nuit sur un point peu frquent, et on les voyait la
nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Infrieure, du Havre
 Dieppe, changeant ainsi des signaux avec des navires trangers qui
louvoyaient prs des ctes. Pour empcher les embarquements clandestins,
les intendants promettaient aux paysans de leur cder la moiti des
meubles des religionnaires en cas de dnonciation. Arch. de la Marine,
service gnral, correspondance de M. de Montmort, 1686.

[92] Ramehead, pointe  l'ouest de la baie de Plymouth.

[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une
colline baigne par la Tamer; l'embouchure de cette rivire lui forme un
port situ  2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port
que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6
 700 tonneaux et arm de 40 canons.

[94] Dans l'le de Saint-Nicolas.

[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet pisode et expliquer qu'il
eut l'honneur d'en raconter les pripties  M. de Seignelay. En outre,
il y a lieu de croire que l'action jolie mais d'une grande tmrit
raconte ici devint l'objet d'une assez vive curiosit. En effet, on en
trouve le rcit dans l'_Inquisition franaise ou Histoire de la
Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville.

[96] Herv le Bereur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville,
enseigne au rgiment des Gardes et commandant des villes et chteau de
Cherbourg, alli, par contrat du 21 novembre 1664, avec
Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de
Brvant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.)

[97] Ingnieur du roi, charg pendant quelques annes de l'inspection
des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le
port de Honfleur par ordre de Seignelay.

[98] Seignelay arriva  Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour
acclrer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, aprs avoir
visit toutes les ctes et une partie des les depuis Ypres jusqu'
l'embouchure de la Loire, l'y avait prcd et tait arriv le 18
fvrier.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.)

[99] Andr de Graldin, n  Saint-Malo, fut nomm capitaine de brlot
le 1er janvier 1691; capitaine de frgate le 1er janvier 1703; capitaine
de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la
Marine.)

[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire
gnral  Rochefort le 15 aot 1676; intendant aux les d'Amrique, 1er
avril 1679; intendant  Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la
Marine.)

[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de
brlot en 1692 et mourut en mer vers 1704.

[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678
plusieurs frgates lgres armes  Dunkerque. Il fut envoy en
croisire dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne.

[103] Michel Begon, chevalier, n  Blois en dcembre 1638. Etait frre
du premier commis de M. de Seignelay. Prsident et lieutenant gnral du
bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire gnral de la marine 
Rochefort en 1680; intendant aux les, 1684; intendant gnral des
galres, 1685; intendant  Rochefort, 1688;  la Rochelle, 1694. Il fut
rvoqu, vers 1705, par M. de Pontchartrain et dcda  Rochefort le 13
mars 1710, laissant plusieurs enfants.

[104] Petites frgates de 6, 10 et 12 pices de canon, qui vont
parfaitement  la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que
l't, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pcheurs qu'ils
quipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils
soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes. Arch.
de la Marine, campagnes, 1689-1690.

[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi.
Intendant au Havre, 1er septembre 1688;  Brest le 15 mai 1701. Mort 
Brest le 24 dcembre 1702.

[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de
Saint-Lo, lieutenant gnral en Normandie, gouverneur de Cherbourg,
Granville et les les Chaussey, n  Thorigny en 1644, chevalier des
ordres en 1688, lieutenant gnral des armes en 1693. Mort  Paris en
1725.

[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, aprs avoir servi dans les
gardes, tait devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne
en 1683, sous-lieutenant en 1684, marchal de camp en 1688,
lieutenant-gnral et gouverneur de Mzires en mars 1693. Il mourut
d'une blessure reue  la bataille donne en Pimont, le 4 octobre 1693,
par le marchal de Catinat.

[108] Les rgiments n'y camprent que quelques jours. Leur commandant se
rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers
Granville que les frgates anglaises menaaient.

[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge,
fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de
vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frgate le 12 novembre 1706,
capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 dcembre 1724.

[110] Ne se trouve pas inscrit au rpertoire Laffilard des Archives de
la Marine.

[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay crivait  M. de la Hoguette: Je
n'ay pas besoin  prsent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez
leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein
lorsqu'ils ont commenc d'armer leurs btimens.--(Arch. de la Marine.
Ordres du Roi.)

[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la cte du
Devonshire. C'est le lieu de runion des forces maritimes anglaises.
Doublet l'a dj cit plusieurs fois comme le point principal de ses
croisires.

[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez
ngligemment, ainsi les faits relats ci-dessus et les suivants se
rapportent  l'anne 1689; le manuscrit les enregistre  la date de
1690.

[114] Le marchal d'Estres avait t investi du commandement de la
flotte runie  Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu
de l'anne, alors que le marchal tait embarqu et que tous ses ordres
taient donns, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le
comte d'Estres resta sur le pav des vaches  Brest, suivant
l'expression de Mme de Svign. Il ne s'en consola pas; Mme De La
Fayette et Mme de Svign l'ont constat. On voit en outre que son
dboire ne passa pas inaperu aux yeux de Doublet.

[115] Le voyage de Seignelay  Brest fut tout un vnement. Il toit
gnral en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mmoires_, lors qu'il
ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.
(Michaud et Poujoulat, 3e srie, t. 8, p. 243.)

[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et
31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: les sieurs de
Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan
pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu' ce parage, il
(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment
 Brest.

[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brlot, 1er
juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frgate, 3 avril
1686; capitaine de vaisseau, 10 aot 1689. Mort  la Hougue, 26 janvier
1703.

[118] Les ordres expdis par Seignelay pendant le mois de juillet 1689
sont dats de Brest  bord du _Souverain_. (Arch. de la marine.)

[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades
de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark
pour dcouvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de
Beaugey d'aller croiser  la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux
srs de la Guiche et de Septmes d'aller reconnatre la flotte ennemie
(14 juillet); Mmoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_,
pour aller  la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour
le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de
revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet
1689). (Arch. de la marine.)

[120] Tourville tait parti des les d'Hyres, le 9 juin 1689, avec
vingt vaisseaux de guerre, une frgate, huit brlots, deux fltes et
deux tartanes. Il montait le _Conqurant_.

[121] Il faut lire:  la fin du mois de juillet 1689.

[122] Barthlmy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau
le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; dcd le 10
janvier 1705. (Arch. de la marine.)

[123] Groix, Groais ou Grouais, le fortifie  9 kil. de Port-Louis, en
face de l'embouchure du Blavet.

[124] L'escadre de la Mditerrane arriva  la hauteur d'Ouessant le 29
juillet 1689, et  la rade de Brest le 30 du mme mois d'aprs la
_Gazette_, le 4 aot suivant M. Eug. Sue IV, 346).

Mme de Svign a crit (6 aot 1689): Tout brille de joie dans cette
province de l'arrive du chevalier de Tourville  Brest: M. de Revel a
vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut
d'abord que c'toit des ennemis; et quand il se fit connotre, ce fut
une joie et une surprise agrable... M. de Seignelai est  son bord
faisant grande chre.

[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nomm
enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687;
capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705;
gouverneur de la Grenade le 1er aot 1717; de la Guadeloupe le 1er
novembre 1717; mort  Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine.

[126] Durant les croisires que Doublet raconte, d'assez graves
vnements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte
franaise sous le commandement de Chteau-Renault livrait la bataille de
Bantry. Le 22 du mme mois, Forbin et Jean Bart taient faits
prisonniers et conduits  Plymouth. Peu de temps aprs ces derniers
russissaient  s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient aprs
une navigation de 48 heures  quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet
1689 une division franaise prenait  l'abordage cinq btiments anglais,
et le 27 le chevalier d'Amblimont anantissait deux vaisseaux
hollandais.

[127] Lire: _aot 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que
Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherch  connatre
la force de l'escadre anglaise qu'on quipait  Portsmouth. De nombreux
ordres avaient t expdis dans ce but:

Ordre pour le sr Dumen pour aller descouvrir l'arme ennemie. Il ira
jusqu' Plimouth et tchera de prendre quelques btiments (17 aot
1689); mme ordre  M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 aot);
Ordre au sr de Lvy pour aller aux Sorlingues avec la frgate la
_Gratienne_, dcouvrir l'arme ennemie (17 aot).--Arch. de la marine.

[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 dcembre 1671;
lieutenant de vaisseau le 7 fvrier 1678; capitaine de vaisseau le 1er
novembre 1689; mort  la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai
1702.--Arch. de la Marine.

[129] Ecrivain principal de la marine  Roscoff, le 20 juillet 1694; 
Port-Louis en 1696; nomm contrleur au Canada le 1er mai 1698.

[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire gnral 
Dunkerque de 1671  1680; intendant  Brest en 1683. Dcd dans ce port
le 6 mai 1701.

[131] Weymouth (?)

[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le rcit de Doublet. La
mode de ces caresses, de ces saluts tait gnrale parmi les gens de
qualit au dix-septime sicle. Elle a t ridiculise par Quinault dans
la _Mre Coquette_:

    Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez
    D'estropier les gens par vos civilits,
    Ces compliments de main, ces rudes embrassades...

et par Molire dans les _Prcieuses_, dans les _Fcheux_ et dans le
_Misanthrope_:

    Je vous vois accabler un homme de tendresses
    Et tmoigner pour lui les dernires tendresses;
    De protestations, d'offres et de serments
    Vous chargez la fureur de vos embrassements.

Plus loin Molire dit de nouveau:

    Et je ne hais tant que les contorsions
    De tous ces grands faiseurs de protestations,
    Ces affables donneurs d'embrassades frivoles...

[133] Aot 1689.

[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut lev au
grade de capitaine de vaisseau le 1er fvrier 1682 et de major gnral
le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reue  la
bataille de la Hougue.

[135] Le marquis de Seignelay, secrtaire d'Etat, arriva de Brest 
Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'anne suivante, le 3
novembre.

Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna  Doublet le commandement de la
frgate la _Gentille_,  Dunkerque.--Arch. de la Marine.

[136] Capitaine de brlot le 1er janvier 1691 d'aprs les rpertoires de
la Marine; saut en l'air sur l'_Oriflamme_  Vigo, le 21 octobre 1702.

[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levque, sur la rivire du mme
nom.

[138] Voyez ci-dessus, page 49.

[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du gnral Flix Oneill et
petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues.
Aprs la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en
France avec son rgiment.

[140] Leith, dans le golfe de Forth,  3 kil. d'Edimbourg.

[141] Ale (ou aile), boisson anglaise.

[142] La date exacte est dcembre 1691. Jean Bart tait sorti de
Dunkerque le 14 juillet et avait t retenu sur la rade pendant quelques
jours. Aprs une campagne sur les ctes de Norvge il tait de retour en
vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er
dcembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13.

[143] D'aprs les listes gnrales des officiers de vaisseau (t. VI,
1609  1770), le brevet de lieutenant de frgate fut expdi  Doublet
le 1er janvier 1693; il fut biff et ray la mme anne.--Arch. de la
marine.

[144] Charles Keyser, n en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10
janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3
janvier 1694. C'tait un des amis les plus intimes de Jean Bart.

[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient
 convoyer les navires de commerce chargs d'approvisionnements achets
 l'tranger. A l'poque o Colbert prit en main les affaires de la
marine (1665), il trouva les arsenaux fort dgarnis; tout y manquait 
la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du
dehors et notamment de la Sude et de la Hollande les bois de
construction, les mts, les cordages, le goudron, les canons de fer et
de bronze.

[146] Le cap Kol, ainsi nomm sur les cartes marines du dix-septime
sicle, est le cap Kullen, sur la cte de Sude,  l'entre du Sund. Il
est form d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk,
taient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule.

[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parl. Nous nous
trouvasmes, dit l'un deux, vis--vis de Kolle, qui est une haute roche.
Nous l'avions  main gauche. Ce fut l que pas un de la compagnie ne fut
exemt de la crmonie qu'ont accoustum de faire observer tous les
matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un
cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la
teste. La crmonie fut faite sans y rien oublier, car aprs avoir est
mouill, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des
matelots.--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30.

[148] M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal
en ce pays-l, a demand son cong; le roi y enverra bientt un autre
ambassadeur en sa place. _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179.

Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant gnral des armes navales,
qui conclut avec le roi de Danemark deux traits, l'un, le 11 mars 1693,
concernant le duc de Wolfenbttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le
bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la
marine_, p. 94.

[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvge, fils de Frdric III,
n en 1646, mort en 1699; mari  Charlotte-Amlie de Hesse.

[150] Ce nom est dfigur. Il s'agit du gouverneur de Norvge, comte
Ulric de Gyldenloeve, frre naturel de Christian Ier, roi de Danemark,
n le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714.

[151] Plus loin Doublet crit _Bielks_ et commet une erreur. En effet,
il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus
clbres marins danois, et non du marchal Bielk ou de Bieck, sudois,
qui fut gouverneur de Pomranie et ambassadeur en France.

[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une
belle baie. Son port, le plus important de la cte orientale de
l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour
recevoir les plus gros vaisseaux.

[153] Elseneur.

[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur.

[155] Il se trouva 85 hommes de mon quipage noys et 16 holandais de la
prise.--Note du manuscrit.

[156] Ce passage contient une erreur vidente. Jrme Phelypeaux, comte
de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre
1699.

[157] Nestor-Clemenceau de la Faudire de Maisonneuve, nomm lieutenant
de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau
en 1689. Mort  Rochefort le 4 novembre 1700.

De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et
lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et ray des cadres en 1695.

[158] Voyez les _Mmoires de Duguay-Trouin_, anne 1692.

[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut
nomm capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693
et fait commandeur de Saint-Louis la mme anne. Il devint gouverneur
gnral aux Iles et mourut  la Martinique le 17 aot 1700.

[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils
an du marchal de Luxembourg. Il tait n en 1675. Chevalier de St.
Jean de Jrusalem, colonel au rgiment de Provence en 1693, brigadier
d'infanterie en 1702, lieutenant-gnral des armes en 1708, il devint
marchal de France en 1734 et mourut le 23 dcembre 1746.--Pinard,
_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638.

[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la cte  un
mille de Dantzik.

[162] M. le Vidame d'Enval, qui tait ambassadeur du roi en Portugal,
s'en va en la mme qualit en Pologne en la place du marquis de
Bthune. _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447.

Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une trs
ancienne famille de cette province, avait t conseiller au parlement de
Rouen. Madame son pouse, dont parle le narrateur, tait
Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grmonville et Monsieur
le chevalier son fils se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval;
ce dernier mourut prsident  mortier au parlement de Rouen, en 1766.
Voy. Lachesnaye-Desbois.

[163] 29 mai 1692.

[164] Au dix-septime sicle, les officiers gnraux et les capitaines
entretenaient des trompettes; c'tait un luxe d'une assez grande
considration pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre
Abraham Du Quesne, prt vivement  partie le comte d'Estres qui voulait
lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._

[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne.

[166] L'ordre de l'Elphant Blanc cit plus haut avait t institu par
Christian Ier, roi de Danemark, n en 1425 mort en 1481,  l'occasion du
mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest lecteur de
Saxe. Il fut rtabli au dix-septime sicle par Christian V.

La tour pour l'observatoire est la tour de l'glise de la Trinit,
dite _Tour Ronde_, btie en 1642, o l'on peut monter par une alle en
spirale.

[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, mdicament aromatique
autrefois clbre, tir de l'essence du romarin.

[168] Helsinborg, ville de Sude, sur le Sund, vis--vis de Kronenbourg,
forteresse situe dans l'le de Seeland prs d'Helsingor
(Elseneur).--L'le de Ween ou Hueen cite plus haut est situe galement
dans le dtroit du Sund et appartient  la Sude.

[169] Plus tard roi sous le nom de Frdric IV, 1699-1730.

[170] Victor-Marie duc d'Estres, n en 1660, pair, marchal et
vice-amiral de France, prit le nom de marchal de Coeuvres.--Il tait
entr dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nomm capitaine de
vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant gnral et vice-amiral en
survivance le 12 dcembre 1684; marchal de France en 1703; vice-amiral
en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amrique le 19 mai 1707. Il mourut 
Paris le 27 dcembre 1737.

[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux
additions la pice n 3.

[172] La frgate portait le nom de Charles-Amde de Broglie, comte de
Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, marchal de camp en 1678,
lieutenant gnral des armes en 1688; mort le 25 octobre 1707.

[173] Comme nous l'avons dj dit, le manuscrit contient des dates
marginales places en regard de chaque passage principal. Un grand
nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a crit en marge: aot
1693. La croisire et la prise du garde-cte d'Irlande qu'il va
raconter appartiennent au contraire  l'anne 1694 et devraient prendre
place aprs le rcit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on
trouvera plus loin. Voyez aux additions les pices n 4 et 5.

[174] De La Haye de la Villestreux.

[175] Jacques Gouin de Beauchne, marin n Saint-Malo. Il fut le premier
malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies
espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698.

[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin
originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en
1692 et 1695.

[177] Voyez aux additions les pices n 4 et 5.

[178] Le fort de la Conche, situ au nord-quart-nord-ouest de la partie
la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commenc en 1689 et achev en
1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban.

[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le dpart
de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv.
gnral.

[180] M. Le Camus crivait au ministre, le 26 novembre 1693: M. le
chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouv en
passant pour aller  Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs
efforts du cost de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain
avec M. Doublet  la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et
pour tacher de les incommoder. Arch. de la Marine, serv. gnral, 1693.

[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la
_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, dcembre, p. 285-331 et les
correspondances du dpt de la Marine, service gnral et campagnes,
anne 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lana
150 bombes dont 26 seulement tombrent dans la ville. La machine
infernale dont Doublet parle consistait en un brlot de 160 tonneaux
environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut 
peu prs nul. Les bombes trop paisses, d'un fer trop liant et contenant
trop peu de poudre n'clatrent pas; il en resta environ deux cents sur
la grve. Le P. Daniel a donn (_Histoire de la Milice Franoise_) une
description de cette machine.

[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du
roi en 1661; lieutenant-gnral puis gouverneur de la province de
Bretagne en 1670; ambassadeur  Rome; mort  Paris en 1698. Il toit le
neveu du conntable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, pousa
Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier matre d'htel de Gaston
d'Orlans, gouverneur de Honfleur de 1645  1682.

[183] Camaret (Finistre).

[184] Embouchure de la rivire qui forme la rade de Saint-Malo.

[185] Dj cit plus haut. Franois Fossard, sieur Desmaretz, capitaine
marchand et corsaire de Saint-Malo, tait le beau-frre de Doublet.

[186] Le passage qui suit contient le rcit du bombardement de
Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise
aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme
que cette attaque ne causa aucun dommage  la ville et aux forts, on
sait qu'il en fut autrement. De cinq  six cents bombes tombrent dans
Saint-Malo; huit personnes furent tues et sept maisons incendies. On
valuait le dommage que la ville avait souffert  trois cent mille
livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695.

[187] Partie des remparts de Saint-Malo o tait tablie la batterie
dite _de Hollande_.

[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au rgiment du roi en 1663,
obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint
lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 fvrier 1686, il
combattit  Fleurus en 1690 et servit au sige de Mons en 1691. Il fut
cr marchal du camp la mme anne. En 1693, il fut envoy sur les
ctes de Bretagne et commanda  Saint-Malo jusqu' la Paix. Il contribua
 la dfense de cette place en 1695. Nomm lieutenant-gnral des armes
en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les
vchs de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le marchal d'Estres
par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 fvrier 1706.--Pinard,
_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407.

[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire  Nantes en
1677;  Saint-Malo de 1693  1699; commissaire gnral  Brest de 1699 
1703. Il fut fait intendant  Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira
le 1er dcembre 1704 et fut nomm inspecteur gnral des Echelles du
Levant et de Barbarie en 1705.

[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans
dans un rgiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut
nomm lieutenant de la galre rale le 1er janvier 1685; capitaine de
galre le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; dcd le 5
octobre 1719. Arch. de la Marine.

Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_,
T. II, p. 392-403.

[191] Les galres du roi au nombre de quinze, commandes par le
chevalier de Noailles, taient passes de Levant en Ponant. Le 14 juin
1690 elles partirent de Rochefort et aprs plusieurs escales elles
mouillaient  la rade du Havre le 17 aot. Deux d'entre elles, la
_Palme_ et l'_Emeraude_ sjournrent pendant deux ans environ dans le
bassin de Honfleur. Elles quittrent ce bassin, qui est si petit que
l'on n'avoit pu exercer  la rame les cents matelots de ces galres, et
furent amenes au Havre  la fin de septembre 1693.--Deux autres
galres, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier
d'Escrainville, furent charges de protger Saint-Malo contre les
attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril
1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres
du roi, Galres, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er dcembre 1693; service
gnral, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de
Louvigny.

[192] Entr au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne
de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de
vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant gnral des armes
navales le 8 juin 1722. Il mourut  Paris le 7 fvrier 1727.

[193] Le commandant du fort de la Conche a expos le rle qu'avait jou
la machine infernale destine  ruiner l'oeuvre de Vauban.

Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyre  la
faveur de la fume un brlot. Il vint  la porte du fusil sans que je
peux tirer dessus, venent du cost que je naues point de canon. Ils y
mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des
ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et
une sy grosse fume qu'il estoit impossible de se voir, le vent la
poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance.
C'est une nouvele machine invente en Holande pour empescher des baterie
de tirer et de voir. Dans ce tems-l, ils envoyrent un autre btiment
rembly d'artifice et de machine  feu pour mestre le feu aux baterie
qu'il saves que les platte forme ests de bois. Ce navire mit le feu de
mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre cost du
fort o il sauta aprs avoir touch et ouver contre une roche ce quy
empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir
d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de
prelats goderonez et extrmement combustible.

_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine,
Campagnes.

[194] L'le de Csambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le
nord-nord-ouest.

[195] D'aprs une dpche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce
fut M. le chevalier de Cargres de Tracy qui apporta la premire
nouvelle de la venue des Anglais: La premire nouvelle que l'on en eut
fut par le sieur de Kergre, capitaine de frgate lgre, lequel
revenant de la dcouverte aprit  la fosse d'Amonville qu'on les avoit
veus six lieues au large; il fut envoi le mesme jour pour avoir des
nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis
faisant voile vers Saint-Malo. Arch. de la Marine, Campagnes, 1695.

[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait  une famille qui a
fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu
capitaine de frgate en 1711 et mourut commandant la _Fidle_ le 18
janvier 1712.

[197] Maniguette ou graine de Paradis. A Sanguin, cte de la Guine,
dit un mmoire, on commence  traiter de la maniguette qui est une
espce de poivre. Arch. de la Marine.

[198] Voyez page 110.

[199] Voyez page 87.

[200] Petite le de France (Bouches-du-Rhne) dans la Mditerrane,  8
kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y
font quarantaine.

[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Chtelet
de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant gnral des galres, 1688;
conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armes
navales, 1710. Dcd le 6 dcembre 1720.

[202] Nom que dans l'escadre des galres, on donnait  la galre
destine  porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur
absence le gnral des galres. Le muse du Louvre possde un fort beau
modle de la Rale de France. _Gloss. naut._

[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, ne 
Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptise  Honfleur le
27 aot 1699; Franoise-Louise-Marguerite, baptise dans la mme ville
le 10 fvrier 1704.

[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage  Terre-Neuve, car au
mois de dcembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire
le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur
Pierre Remy, ancien habitant de l'le Perce, qu'il avait trouv dans
cette le abandonn sans vivres et sans asile. Reg. de l'amiraut.

[205] Le rcit qui suit est confirm par plusieurs actes des reg. de
l'amiraut de Honfleur (2 et 3 dcembre 1701). Un espagnol arriv dans
ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet
pour interprte exposa devant les officiers de l'amiraut qu'un
capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ dont il se servoit
en qualit de forban, avait captur et pill,  la cte de St-Domingue,
le navire sur lequel il tait embarqu. N'ayant pu obtenir justice
auprs du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi.

[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit
l'intrim et le titre de commandant en chef, attendu le dpart de M.
Ducasse pour la France.

M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait
les ordonnances pendant cet intrim.

[207] Garde-marine, capitaine et major  St-Domingue de 1694  1697.
Fait lieutenant de roi dans la mme colonie le 3 fvrier 1699. Chevalier
de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars
1713;  St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement
gnral le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le
17 octobre 1723.

[208] Bid de Maurville, fait capitaine de flte le 1er janvier 1696,
capitaine de brult en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre
1704.

[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de
ce fait: Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du
port de cinquante canons, mais qui n'toit mont que de quarante, lequel
gagna le rivage et y choua.

Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur
de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles
se rapportent  l'anne 1702.

[210] John Benlow, amiral anglais, n vers 1650, mort le 4 novembre
1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693,
o il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisires
devant Dunkerque qu'il tait charg de bloquer et par son combat entre
Ste-Marthe et Carthagne des Indes en 1702, contre l'escadre franaise
commande par Ducasse.

[211] Jean-Baptiste Ducasse, n dans le Barn en 1650. Lieutenant de
vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frgate le 1er novembre 1689;
gouverneur  Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le
1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant
gnral des armes navales le 27 dcembre 1707. Mort  Bourbon le 25
juin 1715.

[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrrent
entre Ste-Marthe et Carthagne des Indes (cte de Vnzula). Ducasse
qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus
longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gard la
mmoire (30 aot 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-mme
le vaisseau de Benlow qui fut gravement bless. Presque tous les
vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route
et arriva  Carthagne le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686.

[213] Plaisanse. Baie de l'Amrique anglaise du Nord, sur la cte sud de
l'le de Terre Neuve, avec un beau port. La pche des morues y est
abondante.

[214] Voyez la note 109.

[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito
negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amrique_ ou la _fivre jaune_.

[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, n en 1654. Colonel
d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, marchal de camp en 1688,
lieutenant-gnral en 1693; marchal de France en 1703; il mourut en
1718. Le marquisat de Beuvron fut rig en duch d'Harcourt au mois de
novembre 1700.

[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, n en 1626, capitaine des
gardes du corps en 1671; marchal de France en 1675; chevalier des
ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut  Paris le
12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut rig en duch par lettres de
fvrier 1689.

[218] Jrme de Phlipeaux, comte de Pontchartain, n en 1674,
conseiller au Parlement de Paris, conserva le dpartement de la maison
du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715.

[219] Marc-Ren de Voyer, comte d'Argenson, n en 1652,
lieutenant-gnral de la police  Paris.

[220] Le couvent des grands Augustins tait tabli sur l'emplacement
actuel du march de la Valle, sur la rive gauche de la Seine. C'tait
dans la chapelle de ce couvent qu'avait t faite, en 1578, la premire
promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y tait
inhum ainsi que le pote Remy Belleau. On sait que les Etats-Gnraux
se runirent plusieurs fois aux Grands Augustins.

[221] Voyez plus haut note 211.

[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite  laquelle le
gouvernement espagnol avait octroy le droit d'importer des ngres dans
ses colonies. Ce monopole fut accord  la compagnie franaise des ctes
de Guine par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas  en tre
dpossde par l'Angleterre qui fit de ce privilge l'une des clauses
expresses du trait d'Utrecht (4 mai 1713).

[223] Voyez la note 103.

[224] Gurusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et
capitaine de vaisseau en 1666, fut condamn  mort pour avoir perdu le
vaisseau le _Rouen_. Rtabli dans son grade en 1672, il fut nomm chef
d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut  Rochefort le 10 mai 1706.

[225] Capitaine de flte le 1er janvier 1691; capitaine de brlot le 1er
janvier 1703. Mort  Brest le 28 mai 1719.

[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire
ordonnateur le 28 dcembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de
justice, police et finances de l'le de la Tortue et cte de
Saint-Domingue, 1708.

[227] Ren Guimont du Coudray, garde, crivain de la marine en 1692;
sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692  1701.
Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis
le 28 juin 1715. Mort  Rochefort le 13 novembre 1745.

[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualit
de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en
Guine et aux les voisines_, imprim  Paris en 1730 par les soins du
P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il
effectua avec Doublet.

[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap
Mesurado, sur la cte des Graines (Guine suprieure), pour faire de
l'eau et du bois; ils venaient ensuite dcouvrir le cap des Palmes.

La traite commenait au cap Blanc pour finir  la rivire du Congo, mais
elle tait particulirement abondante en or et en noirs depuis le cap
des Trois-Pointes jusqu' la rivire de la Volta.

[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey.
On l'aperoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une
lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2
 6 pieds anglais, s'tend entre elle et la mer. Son aspect est trs
pittoresque. Whydah et Badagry taient les deux grands ports de trate
du golfe de Benin.

[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative  une
rvolte des noirs embarqus  bord de la _Badine_. Cinq hommes de
l'quipage furent tus; le conseil de guerre qui se runit condamna 
mort deux des principaux meneurs de la rvolte: l'un fut coup en quatre
morceaux, le second fut pendu  la grande vergue.

[232] Le chevalier Franois de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait
lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre
1689. Retir le 8 novembre 1713.

[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en
lthargie.

[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er
janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de
major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied 
St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 aot 1717.

[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frgate au mois de
fvrier 1692, fut nomm capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il
mourut  la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il
commandait.

[236] Joseph Le Moine de Srigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er
janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de
vaisseau le 1er fvrier 1720. Mort le 12 septembre 1734.

[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait
enseigne et capitaine  la Louisiane en 1703. Retir et pass 
St-Domingue en 1713. Mort dans cette le en 1729.

[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de
la Louisiane que les croles nomment le _pape_.

[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de
Marsan, grand cuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur
d'Anjou, n en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il tait fils de Louis de
Lorraine, comte d'Armagnac, grand cuyer, snchal de Bourgogne et
gouverneur d'Anjou, dcd en 1666.

[240] Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut  Paris (1717) o elle
donnoit  jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit tant fille Mlle
Popuel, toit fort belle, et avoit t longtemps matresse dclare, en
Flandre, de l'lecteur de Bavire.--Cette comtesse d'Arco, ajoute
Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne matresse de l'lecteur,
dont il a eu le chevalier puis comte de Bavire, et qu'il maria au frre
du gnral de ses troupes, que chez lui on appeloit le marchal d'Arco.
Madame d'Arco est morte  Paris o elle faisoit une grande dpense. Son
fils a t avanc dans le service et  la fin a t fait grand
d'Espagne.

_Mmoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII,
p. 97 et 98.

[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire
d'Orlans. Ecrivain de la marine de 1690  1692. Commissaire  la
Martinique de 1697  1708. Subdlgu intendant, commissaire gnral et
intendant  Saint-Domingue de 1713  1718. Intendant  Toulon en 1720.
Mort en cong,  Paris, le 30 juin 1737.

[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, n en 1659, fut matre des
Comptes en 1690 et prsident en la mme Chambre en 1710.

[243] Les ctes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le
prince Eugne au mois d'aot 1707; leurs troupes passrent le Var le 11
aot tandis que la flotte ennemie s'tait avance pour favoriser le
passage.

[244] Ren, sire de Fronlay et comte de Tess, n en 1651, fut
aide-de-camp du marchal de Crqui en 1669 et devint colonel de dragons
en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp
gnral des dragons en 1684, marchal-de-camp et chevalier du
Saint-Esprit en 1688, lieutenant-gnral en 1691, marchal de France en
1703, gnral des galres en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron.
hist. mil._, t. III, p. 141-151.

[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676,
lieutenant au rgiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du rgiment
d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; marchal de
camp en 1704 et lieutenant gnral en 1706. Il fut nomm pour commander
 Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621.

[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvr, enseigne en 1665,
commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire gnral en 1673;
ordonnateur au Havre en 1675; intendant  Toulon en 1680; matre d'htel
ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A pass pour un des plus
grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93).

[247] De Combes, fut nomm enseigne de vaisseau le 7 aot 1677;
lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16
janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire
gnral d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort  Brest le 25 novembre
1717.

[248] Les assigeants s'attachrent principalement au fort
Sainte-Marguerite,  celui de Saint-Louis et  la Grosse-Tour. Le fort
Ste-Marguerite se rendit le 16 aot 1707. Quelques jours plus tard, le
22, les Impriaux levrent le sige de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30
juillet, 6, 13, 27 aot, 3 et 10 septembre 1707.

[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en
avait conserv le journal. Voyez  ce sujet l'introduction  III.

[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le
Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir.

[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aime-Thrse de Montgommery,
ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orlans: mort
en 1719.

[252] Ces gages taient de 612 livres.




OEUVRES DE M. GUIZOT

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Honfleur, by Jean Doublet

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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