The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Mademoiselle Gimel,
Dactylographe, by Ren Bazin

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Title: Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe

Author: Ren Bazin

Release Date: September 16, 2013 [EBook #43748]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE MADEMOISELLE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites
par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a
t conserve et n'a pas t harmonise.




    LE MARIAGE
    DE
    MADEMOISELLE GIMEL

    DACTYLOGRAPHE




DU MME AUTEUR

LIBRAIRIE CALMANN-LVY


Format grand in-18.

    UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronn par
    l'Acadmie franaise_)                                1 vol.

    LES NOELLET                                           1 --

    A L'AVENTURE (croquis italiens)                       1 --

    MA TANTE GIRON                                        1 --

    LA SARCELLE BLEUE                                     1 --

    SICILE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_)  1 --

    MADAME CORENTINE                                      1 --

    LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI                            1 --

    TERRE D'ESPAGNE                                       1 --

    EN PROVINCE                                           1 --

    DE TOUTE SON AME                                      1 --

    LA TERRE QUI MEURT                                    1 --

    CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT                         1 --

    LES OBERL                                            1 --

    DONATIENNE                                            1 --

    PAGES CHOISIES                                        1 --

    RCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE                 1 --

    LE GUIDE DE L'EMPEREUR                                1 --

    CONTES DE BONNE PERRETTE                              1 --

    L'ISOLE                                              1 --

    QUESTIONS LITTRAIRES ET SOCIALES                     1 --

    LE BL QUI LVE                                       1 --

    MMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE                          1 --


DITION ILLUSTRE

  LES OBERL, un volume in-8 jsus, aquarelles et dessins de
    CHARLES SPINDLER.


LIBRAIRIE MILE-PAUL

    LE DUC DE NEMOURS                                     1 vol.




    REN BAZIN
    DE L'ACADMIE FRANAISE

    LE MARIAGE
    DE
    MADEMOISELLE GIMEL

    DACTYLOGRAPHE

    [Illustration]

    PARIS
    CALMANN-LVY, DITEURS
    3, RUE AUBER, 3


Droits de reproduction, et de traduction rservs pour tous les pays,
y compris la Hollande.

  Published December sixth, nineteen hundred and eight. Privilege
    of copyright in the United States reserved under the Act
    approved March third, nineteen hundred and five, by CALMANN-LVY.




AVIS


Des cinq nouvelles qui composent ce recueil, les trois premires n'ont
jamais paru en librairie. Les deux dernires formaient, groupes avec
d'autres, avec _Donatienne_, _Madame Dor_, _l'Adjudant_, _les Trois
Peines d'un Rossignol_, un volume dit en 1894 sous le titre de
_Humble amour_.

Or, en crivant cette premire version de Donatienne, celle que publia
la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1894, j'avais eu, trs
nettement, le sentiment que je composais le dbut d'un roman. Mais
aucun des dveloppements imagins ne m'avait satisfait. Ce ne fut
qu'aprs plusieurs annes, vers l't de 1900, que je trouvai, dans la
vie relle, comme toujours, le dnouement de ce drame de l'abandon.
Je me remis aussitt au travail. La nouvelle devint un roman. Le
volume de _Humble amour_ fut retir de la librairie, et les
exemplaires furent dtruits.

Voil de quel naufrage singulier j'ai cru pouvoir sauver deux
nouvelles qui reparaissent ici.

    R. B.




LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL DACTYLOGRAPHE


I

LA CRMERIE DE MADAME MAULON

--Pour un joli jour, c'est un joli jour, mademoiselle Evelyne. C'est
comme votre nom. En avez-vous eu de l'esprit, de choisir un nom
pareil!

--Dites a  maman: vous lui ferez plaisir.

--Je ne la connais pas. Mais je ne manquerai pas l'occasion, si madame
Gimel vient djeuner chez moi. Evelyne! On voit tout de suite la
personne: blanche, frileuse, des yeux bleus, de la distinction, des
cheveux de quoi rembourrer un matelas, et fins, et du blond de Paris,
justement, couleur de noisette de l'anne...

--Madame Maulon, je demande l'addition, je suis presse!

--Oui, oui, je comprends, je suis trop familire. Avec vous, il n'y a
pas moyen de s'y tromper! Vos cils parlent malgr vous: ils se
rapprochent, ils frmissent quand vous tes fche; ils s'talent pour
dire merci...

La grande jeune fille, debout  ct du bureau de la crmire, ne put
s'empcher de rire.

--C'est vrai, dit-elle, mes camarades m'appellent quelquefois
mademoiselle aux yeux plisss.

--Ah! la jolie poupe vivante que vous faites! Et sage, avec cela!
Dites, mademoiselle Evelyne, vous m'accorderez bien deux minutes; j'ai
 vous...

La crmire s'interrompit:

--Mais enfin, Louise, donnez donc un carafon au 4. Monsieur attend
depuis cinq minutes!

En parlant, madame Maulon s'tait penche, pour dsigner le client du
4, et le tablier de linon  bretelles, qu'elle portait, se spara du
corsage et fit poche. Elle aimait le blanc, madame Maulon. Elle
avait des manches de toile toujours immacules, un comptoir comme une
petite chaire de professeur, mais tout recouvert de faence blanche,
et sur lequel,  gauche,  droite, encadrant la patronne et compltant
l'harmonie, se levaient des piles d'assiettes et des flacons de lait
double crme. A gauche encore, il y avait mademoiselle Gimel, dont
les deux poignets touchaient la tablette du comptoir, et laissaient
libres les deux mains, gantes, petites, et qui tapotaient
inconsciemment l'une contre l'autre. On et pu la prendre pour une
pianiste jouant un air sur un clavier de songe; mais elle ne savait
pas la musique, et c'tait simplement une dactylographe, habitue 
faire mouvoir ses doigts, et qui composait cette phrase muette:

--Madame Maulon, vous tes bavarde; que pouvez-vous bien avoir  me
dire? Est-ce la peine de rester l?

Comme elle savait,  deux sous prs, le prix de son djeuner: un petit
pain, un oeuf au jambon, un verre de lait, elle se mt  taler la
monnaie sur le comptoir.

A ce moment, un client entrait, et madame Maulon, du regard
l'installait, et d'une inclination de tte lui faisait comprendre
qu'on le reconnaissait, qu'on allait le servir. Elle appuyait sur un
bouton lectrique, et Louise, la petite bonne avenante, accourait.

--Voyez au 1, Louise, et vivement!

Mademoiselle Gimel est une fort agrable personne, en effet, et le
client qui vient d'entrer, un petit employ de la mairie de la rue
d'Anjou, en est dj tout persuad. Il la regarde avec intrt, en
dpliant son journal. Mademoiselle Gimel est simplement mise, mais
avec soin, comme une Parisienne qu'elle est. Elle n'a d'autre luxe
qu'un petit bouquet de violettes piqu  son corsage, un corsage
blanc, qui signifie: Nous sommes au mois de juillet. La jupe noire
ressemble  celle de tant d'ouvrires, qui n'aiment pas le noir, mais
qui s'y rsignent, parce que c'est une couleur peu salissante. Le
chapeau de paille ne vaut pas six francs: mais les deux roses du
dessus ont t choisies, et la mousseline du dessous, le bouillonn
qui touche les cheveux, a t dlicieusement chiffonn. Mademoiselle
Gimel a vingt-deux ans, et en voil dix au moins qu'elle travaille.
Ses yeux sont cerns d'ombre. Madame Maulon peut les trouver bleus,
mais elle se trompe: ils sont gris de lin, avec un peu de fleur si
l'on veut, quand ils s'ouvrent en pleine lumire. On dirait qu'ils ont
de l'esprit, car ils brillent; mais un psychologue entendu, ou
simplement un homme du monde qui causerait avec mademoiselle Gimel de
la place de la Concorde  l'Arc de Triomphe, promenade dominicale de
la dactylographe et de sa mre, s'apercevrait vite que cette jolie
fille a moins d'esprit que de dcision, qu'elle est fire, qu'elle
cache son coeur, et que cette petite flamme, c'est la volont d'une
enfant de Paris, qui n'a pas peur de la vie, et qui regarde la route
avec une prudence secrte et un air amus. Mademoiselle Gimel est
grande et trs mince. Elle a le teint ple, mais vivant, le nez un peu
relev, des lvres  peine roses au repos, qui deviennent lisses et
rouges quand elle rit. Lorsqu'elle a pass  son cou sa chane
d'argent dor, et qu'elle se promne le dimanche, on la prend pour une
jeune femme heureuse, presque riche; les receveurs d'omnibus lui
disent:

--Ma petite dame, si vous avez oubli votre monnaie, vous donnerez
votre adresse au bureau, voil tout.

Elle a la sagesse des jeunes filles de grande ville, laquelle est
aussi solide que rare, ayant t secoue et prouve. Elle a un petit
fonds de tristesse, comme beaucoup d'autres, comme presque toutes,
mais bien cach et bien gard. Elle est une tendre avertie, qui
placerait sa confiance mieux que ses conomies, mais qui n'a point t
 mme d'en faire l'exprience. Avec madame Maulon elle-mme, elle
est encore dfiante, elle ne s'avance pas, et c'est pourquoi elle n'a
pas l'air d'attacher la moindre importance aux propos de la crmire.
Pourtant, elle n'est plus aussi presse qu'elle paraissait l'tre:
elle n'a pas de tmoin gnant; l'employ de mairie lui importe peu, et
la servante Louise n'entend rien quand elle marche.

--Je vous disais donc, reprit madame Maulon, qu'il y en a beaucoup
qui voudraient vous ressembler. J'ai l'ide que vous ne resterez pas
longtemps mademoiselle Evelyne.

Les deux mains de mademoiselle Gimel se dressrent comme un cran pour
repousser l'offre.

--Ne plaisantons pas, madame Maulon! Dans notre mtier, on n'a pas le
temps de songer  ce qui n'arrive pas. Voil les quatre-vingt-dix
centimes.

--Et si je vous disais que le lieutenant est revenu hier chez moi?

--Hier?

--Hier, presque au moment o vous entriez, il sortait; il tait sur le
trottoir en face.

Mademoiselle Gimel regarda la patronne, et ses cils s'abaissrent, et
ses yeux se firent doux comme si elle regardait une belle toile. Mais
ce n'tait qu'un oubli. Elle sourit.

--Je ne l'ai pas vu, rpondit-elle. C'est vraiment dommage.

--Il vous a bien vue, lui! Il est rest l, dehors, devant la porte,
comme s'il y avait eu un accident dans la rue, tout le temps, je
suppose, que vous avez t debout, visible encore au-dessus des
rideaux.

--Et aprs?

--Il est parti.

--Allons, tant mieux! Au revoir, madame Maulon!

--A demain, mademoiselle Evelyne.

La jeune fille sortit, suivit la rue Boissy-d'Anglas, o se trouvait
la crmerie, et remonta le boulevard Malesherbes. Elle allait trs
lentement. Il tait une heure dix, et, pourvu qu'elle ft rentre 
une heure vingt-cinq  la banque Maclarey, elle aurait encore cinq
bonnes minutes d'avance sur mademoiselle Raymonde et sur mademoiselle
Marthe, qui djeunaient chez elles, dans le quartier des Ternes.

Le soleil trs chaud fondait l'asphalte. La joie habitait cette
lumire d't faite encore pour l'accroissement de la vie, et elle
rendait plus rapide et plus souple la marche des promeneurs de tout
ge qui descendaient ou remontaient le boulevard. Les voitures
ventaient la chausse, et la poussire s'levait, blonde, jusqu'au
troisime tage. Dominant le bruit des cornes, des sirnes et des
roues, la dispute de deux hommes fit s'arrter Evelyne. L'auto avait
failli renverser le fiacre. Le cocher injuriait le chauffeur, la
rivalit professionnelle rendait les propos vifs. L'homme au cheval
criait:

--Espce d'aristo! Va donc, roulotte! Va donc, fume toujours!

Le mcanicien rpliquait:

--Voyez donc l'autre avec son moteur  crottin! A la remise, vieux, 
la remise!

Trente passants riaient, se groupaient devant l'endroit o l'auto, une
surprenante voiture couleur d'acajou, achevant sa courbe avec l'allure
glissante d'un navire qui accoste, se rangeait et s'arrtait  deux
centimtres du trottoir. Evelyne n'avait pas vu encore une berline
aussi spacieuse: sige, coup, et, derrire le coup, spar par une
vitre, un troisime compartiment.

--C'est pour la dame de compagnie, expliqua un ouvrier.

Evelyne tait au premier rang. Elle admirait l'amnagement intrieur,
les glaces biseautes, l'toffe de soie capucine, la poche gonfle de
cartes, la longue-vue loge dans une gaine de cuir au plafond, et
puis, sur le toit, les malles et le jeu complet de pneus arrims comme
des barils sur un pont de navire.

--Comme a doit aller loin! dit-elle. On voudrait tre la dame de
compagnie!

--Eh bien! mademoiselle, si j'tais le matre, votre place serait 
l'intrieur, pour sr!

Elle avait donc parl tout haut? Elle tourna la tte, prit son air
offens, les sourcils rapprochs, et aperut un jeune employ  barbe
fine,  profil fin, relieur, graveur, dcorateur, un peu gouailleur en
tout cas, et artiste, qui se tenait en arrire, un carton sous le
bras; puis, clatant de rire:

--Merci, dit-elle, j'aime mieux ne pas me faire rouler!

Elle fendit le groupe, qui s'ouvrit devant cette belle fille qui
riait; elle n'eut pas l'air de remarquer le petit salut de la tte
fine et barbue, et elle reprit sa route, vivement, dans le soleil.

Elle aurait voulu entrer dans le parc Monceau et faire le tour d'une
pelouse: c'tait sa campagne prfre. Elle tira sa montre et tourna
court,  gauche: impossible de prendre une pareille libert. La
direction de la banque avait remis un travail urgent au bureau des
dactylographes. Si Evelyne tardait, mademoiselle Raymonde ne
manquerait pas de faire remarquer  M. Maclarey, en la personne d'un
employ suprieur, que mademoiselle Evelyne prenait des permissions
bien singulires, sans doute parce qu'elle tait jolie. Ah! quelle
impardonnable ingalit! Presque toutes les difficults du mtier
venaient  mademoiselle Gimel de ce qu'elle avait un visage agrable,
et ce je ne sais quoi, en outre, qui fait qu'une femme en jalouse une
autre, mme  beaut gale.

Pendant qu'elle s'acheminait vers la banque Maclarey, les clients
emplissaient la crmerie: quelques ouvriers,--comme on ne pouvait se
faire servir que de l'eau, du lait et de la bire, ils taient rares
chez madame Maulon,--des employs des postes, une comptable d'une
grosse maison de confiserie, un jeune homme qui devait tre tudiant,
ou avocat stagiaire,  moins qu'il ne ft assureur, car il avait
toujours sous le bras, en entrant, une serviette en maroquin, qu'il
dposait sur une chaise, avec ses gants et son chapeau de soie. Onze
personnes. La petite salle tait presque pleine. Il ne restait qu'une
seule place. Madame Maulon, magnifique de contentement,
s'panouissait au cliquetis des assiettes, baissant la tte et
prsentant ses bandeaux bruns aux reflets du jour, les yeux  demi
clos sur des comptes faciles, ou bien elle avanait une soucoupe, une
tasse, une assiette, rassurait d'un geste le client press,
gourmandait  demi-voix l'unique servante, Louise. Celle-ci faisait
des prodiges. Elle avait une manire de glisser sur les dalles
saupoudres de sciure de bois, de pousser du pied la porte de la
cuisine, de revenir avec quatre ou cinq assiettes pleines, de les
distribuer, sans jamais se tromper; elle avait une allure souple, un
geste sr, des yeux noirs qui voyaient tout, une manire preste de
dire: Je sais; tout  l'heure je reviens, qui et fait l'admiration
d'un matre d'htel. Il faut croire que les spcialistes manquaient
dans la salle. Nul ne pensait  faire  la petite bonne les
compliments qu'elle mritait le mieux. Elle entendait d'autres
hommages, discrets  cause de la prsence de madame Maulon; elle les
accueillait avec indiffrence, comme quelqu'un qui n'a pas le temps.
Ce n'tait pas une sotte. Quand le commis des postes, ayant sucr son
caf, tira de sa poche et disposa en ventail cinq billets de la
loterie des Enfants scrofuleux de la Seine, et demanda: Mademoiselle
Louise, s'il vous plat, pour que je gagne, choisissez pour moi deux
billets, je rends les autres, elle rpondit:

--Choisissez vous-mme!

--Non. Vous avez la main heureuse. Si je gagne...

--Vous partagez?

--Pas tout  fait, mais je vous embrasse.

--Pas gn! a vous ferait deux gros lots  la fois!

Et elle enleva la cafetire. On riait. Madame Maulon elle-mme
approuvait, parce que la plaisanterie n'avait pas ralenti le service.
L'employ sortit, l'ventail de billets encore ouvert au bout des
doigts. A ce moment mme, le lieutenant entrait. Il tait en civil.
Sans rpondre  l'inclination de tte de madame Maulon, sans paratre
mme la remarquer, il s'assit devant une table sur laquelle taient
servis des hors-d'oeuvre, et se mit  croquer un quartier d'artichaut.
On vit, sous ses moustaches, toutes ses dents qui taient blanches,
pointues et ardentes. On et dit qu'il riait. Il mangeait, comme font
les tres jeunes et affams, qui ont toujours l'air d'attaquer une
proie. C'tait un de ces hommes, nombreux en France, qu'on peut
appeler des soldats ns. Sous le front, nettement et fortement
encadr, sous les sourcils droits, courts, brusquement arrts, les
yeux, d'un brun de vtement de travail, semblaient sans curiosit.
Quand on rencontrait leur regard, on sentait devant soi une me
discipline, une pense continue, forte, que les images intressaient
peu et ne brisaient jamais. Un gamin avait cri, un jour:

--C'est un revanchard!

Il avait devin juste: un homme de peu, mais qui portait en lui
l'image de la France, et la petite lampe allume devant. Les traits du
visage taient rguliers, mais d'un model rude, et la mchoire, par
exemple, un peu avanante et carre en avant, se relevait prs de
l'oreille  angle droit, et partout l'os affleurait la peau. Les
moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser
au coin des lvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce
devait tre un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de
sous-officier retrait, ou de minime propritaire, qui ont appris, ds
l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrire et en vivre, et qui ont,
tout aussitt, choisi l'arme, sachant qu'elle les laisserait pauvres,
mais la prfrant  tout, parce qu'elle rpond chez eux  une passion
d'autorit, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au
rgiment le got de l'ordre, de la prparation minutieuse des moindres
entreprises, des besognes manuelles, de la stricte conomie, et aussi
une facilit de compagnonnage avec le soldat, une serviabilit
prcieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie
noblesse, et pour des raisons autres, ils ont t, ils sont la force,
l'lment traditionnel du commandement, le cadre normal de l'arme.
Souvent, ils passent par les coles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont
mthodiques, srieux et braves. Un chef qui connat l'espce, et qui
ne les heurte pas, peut faire d'eux des hros. Ils parlent peu. Quand
ils ont le temps, ils rvent, mais le sentiment est un subordonn.

Louis Morand n'tait pas depuis longtemps le client de madame Maulon.
Elle savait peu de chose  son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne
savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le
permettaient pas. Quand le lieutenant eut achev son djeuner, il
s'approcha du comptoir, et madame Maulon sourit.

--Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait
faim, je suppose!

Louis Morand inclina lgrement la tte.

--C'est de son ge! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait
d'autre rponse que celle des pices de monnaie rapidement poses sur
la faence.

La plupart des clients avaient quitt la salle. Madame Maulon
insista:

--Et puis, le mtier, n'est-ce pas? Vous faites l'exercice loin d'ici,
je parie?

--A Bagatelle ou  Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand.

--Rien que a! Et vingt-cinq degrs  l'ombre. Vous avez trim! Je ne
m'tonne pas que vous ayez bon apptit!

Elle tait ravie d'avoir obtenu deux mots du lieutenant; elle
souriait, elle triomphait, elle voulait retenir ce client peu parleur,
et, le rappelant d'un geste arrondi de la main, car il se dtournait:

--Dites, monsieur le lieutenant, je vous assure que j'ai l des
clients qui ne la respirent pas souvent, la bonne air de la
campagne. Tenez, la jolie dactylographe de la banque Maclarey...

Il frona les sourcils et dit ngligemment, mais sans chercher 
quitter le comptoir:

--Je ne sais pas qui vous voulez dire.

--Mais si, la jeune fille qui entrait l'autre jour, comme vous
sortiez. Elle djeune toujours avant vous; vous l'avez regarde, de
votre trottoir, l-bas. Une jeune fille comme on en voit gure, je
vous assure: c'est joli, c'est sage, c'est travailleur.

Les lvres du lieutenant s'allongrent de quelques millimtres,
brusquement, et, aussitt, reprirent la ligne normale.

---Allons, au revoir, madame Maulon!

--Au revoir, monsieur le lieutenant... A l'honneur, une autre fois.

Il n'entendit mme pas. Il gagnait la porte, d'un air grave, au pas de
marche, proccup de donner une ide avantageuse de l'arme franaise,
de son srieux, du bon emploi qu'elle fait du temps, aux trois
derniers clients, qui regardaient l'officier s'loigner.

--N'empche, pensa madame Maulon, qu'il a jet un coup d'oeil sur la
table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne.
Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme trs bien,
mais froid. Dfunt Maulon ne serait pas parti si vite, quand on lui
parlait d'une jeune fille. Il tait artiste!... Celui-ci, je ne sais
pas.

Elle approfondit ces penses, les yeux levs vers les vitres qui
versaient dans la crmerie la lumire presque blouissante de la rue
Boissy-d'Anglas.

C'tait l'heure o Paris tremble moins, frmit moins, o le bruit
diminue, o, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se
ralentit et la fivre tombe. Il faisait trs chaud. Les passants
marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs
talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employs dormaient en
gardant le magasin, le ministre, la fabrique. C'tait l'heure o le
travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y
avait des ttes jeunes, qui, en franchissant une porte, se
retournaient un instant vers la dcoupure bleue du ciel, par o la vie
coulait.

Mademoiselle Gimel tait entre dans le cabinet o travaillaient les
trois dactylographes de la banque, lorsque la dicte de la
correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les
appelait pas dans un des salons. Trois tables disposes le long du
mur, prs des fentres; trois chaises, trois machines; un cartonnier
et un porte-manteau, au fond, meublaient la pice. Evelyne enleva son
chapeau.

--Avez-vous chaud, ma chre! Est-ce qu'on vous aurait suivie?

La jeune fille releva ses cheveux, et, sans rpondre, s'assit devant
la machine qui tait la seconde.

La mme voix reprit:

--a ne vous va pas, vous savez; vous tes d'un rouge!

La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle
Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'tait arrte d'crire, et,
penche en arrire, la regardait, avec une expression qu'elle croyait
rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgr elle, son me de
souffrance et de rvolte. Cette petite femme, proche de la
quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le
point de l'tre, et elle se vengeait de la vie en dtestant quelqu'un.
Mademoiselle Raymonde tait la plus ancienne des dactylographes de la
maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en
tirait vanit; elle pouvait dire  Evelyne ou  Marthe, ses deux
compagnons d'atelier: Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la
premire ici; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de
compte de l'anciennet, qu'il exigeait de la vitesse de main, de
l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre
les mots prononcs en sourdine ou bredouills, quand il dictait, et
que toutes ces virtuosits-l se perdent peu  peu. Vieux caissier,
oui; vieille dactylographe, non. Elle en voulait  mademoiselle Marthe
et  mademoiselle Evelyne d'tre jeunes, et  mademoiselle Evelyne, en
outre, d'tre jolie. Elle avait remarqu, ds le premier jour, les
prfrences des employs de la banque pour cette grande employe qui
marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la
lumire autour de son front jeune.

Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et  demi fondu qu'on
observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des
cheveux tout las d'tre blondis et onduls, un teint qu'il fallait
poudrer, des lvres et des paupires ples. Mais, en ce moment, cette
figurine de Saxe craquele, ranime par la colre, en tait aussi
rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgr la chaleur, avait sur les
paules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main
gauche, exaspre et tremblante, elle en pina l'extrmit.

--Tout  l'heure, dit-elle, quand on viendra demander une employe
pour le Conseil des Huileries de Mogador, faites-moi le plaisir de ne
pas vous proposer. C'est mon droit.

--Mais je ne vous le dispute pas! rpondit Evelyne. Je ne me propose
jamais. Pour ce que c'est amusant, les Huileries de Mogador!

--Suffit, on vous connat!

Mademoiselle Marthe, trs noire, coiffe en bandeaux, et qu'on et
prise pour une tudiante, entrait dans la salle pour reprendre son
travail. Comme elle avait beaucoup de raideur dans les mouvements, ses
camarades la surnommaient Monolythe.

--N'est-ce pas, Monolythe, on la connat, cette demoiselle? Elle vous
a des manires de se faire bien voir des patrons! On sait par quels
moyens vous arrivez!

Evelyne, que la promenade avait mise de bonne humeur, leva les
paules.

--Alors, imitez-moi!

Mademoiselle Marthe eut un sourire de mpris qui tira en bas ses
lvres duvetes et ses paupires aux longs cils. On entendit le
flottement et le bruit de cassure des feuilles de papier remues, puis
le coup sec d'une lettre frappant la feuille, puis dix, puis cent
coups menus, tout pareils, qui se rpondaient. Les trois femmes
s'taient remises  dactylographier. La porte s'ouvrit. Le jeune M.
Amde, l'un des employs pour les ordres de bourse, avana, dans
l'entre-billement, sa tte carre, qu'essayait d'allonger une barbe
en pointe trop clairseme et qui laissait voir toute la charpente de
la mchoire et du cou.

--Mesdemoiselles, l'une de vous, s'il vous plat, pour le Conseil des
Huileries...

--Voici, monsieur, j'y vais!

Mais le jeune homme, comme s'il n'avait pas entendu mademoiselle
Raymonde, reprit:

--Mademoiselle Evelyne, voulez-vous venir?

Evelyne se leva. Elle vita de regarder ses compagnes, et emporta son
cahier de stnographie. Derrire elle, les petits claviers se remirent
 battre furieusement. Puis, l'une des dactylographes s'interrompit,
et clata en sanglots.

L'aprs-midi s'acheva; la lumire dcrut trs lentement; la chaleur
resta touffante. Quand la nuit fut venue, les fentres, peu  peu,
s'ouvrirent sur cette braise impalpable des poussires que les hommes,
les btes, les machines, la trpidation des pavs et des murs,
chassaient en haut, par la coupure des rues. Chacune des cellules,
riches ou pauvres, o les hommes vivent, les uns au-dessus des autres,
tait relie ainsi, plus troitement,  ce grand courant trouble de
mouvement et de bruit qui baigne nos maisons jusqu'aux heures voisines
du jour. Chacune recevait, en mme temps, un peu de l'air frais qui
tombait, par lames, dans la fournaise. Cela ne donnait point de
pense, mais cela cartait l'pouvante qu'est, pour beaucoup, la
solitude de la nuit; cela suffisait pour entretenir le demi-sommeil du
rve et du repos.

Madame Gimel, qui habitait au quatrime tage, rue Saint-Honor, non
loin du Nouveau-Cirque, avait ouvert, comme tout le monde, la fentre
de sa chambre. Elle se tenait assise prs du balcon; elle voyait assez
clair, grce aux becs de gaz et aux reflets des faades, pour coudre
les plis d'un corsage blanc, qu'elle achevait. Car elle travaillait,
jusque vers cinq heures, dans les bureaux d'une maison de gros du
quartier de la Banque, et, le soir, elle trouvait le moyen de faire
encore quelque ouvrage de lingerie fine. En arrire, dans l'ombre,
quelqu'un se taisait et songeait. Madame Gimel, par moments, se
redressait; elle tournait la tte, et, bien qu'elle ne vt qu'une
forme immobile, tendue dans le fauteuil bergre, elle s'panouissait.
Elle demanda:

--Si tu allumais la lampe?

Une voix rpondit:

--A quoi bon, maman? Cela repose si bien, l'ombre! Je trouve qu'il
fait dlicieux.

--Pas moi.

Il se passa une demi-minute. Dans le prcipice de la rue, en bas, le
gros omnibus des Ternes cria de ses quatre moyeux freins subitement;
des jurons sans paroles, des ronflements de moteur, des murmures de
badauds, s'levrent en vagues. Puis, comme si le flot avait dferl,
il y eut accalmie, roulement sourd, et un petit frisson de la terre
secoue par le retrait des masses pesantes qui s'taient de nouveau
mises en mouvement.

--Je ne me plains pas... Je pensais au temps o tu seras marie.

--Moi, je ne vois pas si loin que vous. Vous seriez contente?

--Pas trop: je n'ai que toi. Mais, tout de mme, tu as l'ge...

--Vingt-deux ans, oui, bien sonns, et puis?....

--Tout le reste: un courage de Parisienne, un mtier, une frimousse,
des dents blanches... Ah! oui, qui en veut des perles, vrai collier,
deux rangs, pas une fausse!

--Mais, maman, il n'y a que les messieurs qui n'pousent pas qui les
admirent! Quelles ides vous avez ce soir, en effet!

Dans le fond de la chambre, Evelyne riait, et ses dents blanches
mettaient un peu de lumire dans l'ombre. Il y avait les marges
blanches d'une gravure et une statuette en ivoire, haute d'un doigt,
qui luisaient de mme. Evelyne, assise sur une chaise basse, avait
pos sur sa robe et abandonn aux plis de l'toffe ses mains qui
luisaient aussi, trs vaguement. Elle dit,--et madame Gimel devina
que sa fille ne riait plus:

--Alors, votre pressentiment de mariage n'est fond sur rien?

--Sur rien.

--Est-ce curieux! J'en ai un tout pareil  vous offrir. Aucune raison,
et le coeur en voyage. C'est le mois qui veut a.

Elle se leva, et s'en alla vers la vieille femme qui laissa tomber son
ouvrage et leva les bras. Prs de la fentre, sans s'inquiter des
voisins, dans le demi-jour que versait la rue, Evelyne embrassa madame
Gimel, qui garda, prs de sa tte blanche, la tte blonde, et qui
songeait  tout le bonheur pass, comme si un vnement en avait
marqu la fin, tandis qu'Evelyne songeait  tout le bonheur  venir,
bien qu'elle n'aimt personne et que rien ne ft chang dans sa vie.
Et elles ne se parlrent plus, quand elles se furent spares, quand
Evelyne se fut assise, tournant le dos  la rue,  ct de sa mre, et
que celle-ci eut repris son aiguille, dont le petit crissement
rgulier se perdait, comme tant d'autres, dans la rumeur de la ville.
Elles pensaient, l'une et l'autre, au mariage d'Evelyne. Et, toute
vague qu'elle ft, cette pense les divisait dj. Madame Gimel
songeait que, si Evelyne se mariait avec le bottier Quart-de-Place ou
avec un autre, l'intimit de vingt annes ne continuerait pas, malgr
le serment qu'Evelyne, dans ses jours d'expansion, faisait d'une voix
si grave et si ardente, avec toute son me dans ses yeux:

--S'il veut me sparer de vous, je le refuse!

Evelyne, qui avait moins d'imagination, repassait simplement dans son
esprit les mots de la crmire; elle n'y croyait pas; elle aurait
voulu savoir, pourtant, s'il y aurait une suite.

--On a vu des choses plus tonnantes, pensait-elle. Si j'tais aime,
il me semble que je reconnatrais vite s'il me trouve seulement une
jolie femme, ou bien, et je ne l'aimerais qu' cette condition-l,
s'il a confiance, s'il comprend que je puis tre une amie, une force,
une mnagre, une vraie femme, et mme une dame, pourquoi pas?

Le temps s'coulait; elle ne pensait pas du tout  madame Gimel. Et
c'est pourquoi, deux ou trois fois, elle se reprocha l'gosme de
cette paresse et de ce silence, et mit la main sur les mains de sa
mre, qui s'arrtait de coudre, tout attendrie.

Dans la chambre, qui tait basse d'tage et de moyenne largeur, madame
Gimel s'tait ingnie  loger tous les meubles qu'elle avait hrits
de son mari: un canap et quatre chaises de velours vert, une crdence
noire qu'elle croyait tre Renaissance, un lit debout du mme style,
et que recouvrait une courtepointe, galement de velours vert, coupe
par deux bandes de tapisserie  la main. La pice tait sombre; madame
Gimel la trouvait de haut got. Quand le jour baissait, les marges de
bristol qui encadraient la photographie pendue en face du lit
prenaient une importance extraordinaire, et faisaient comme une gloire
autour du portrait de feu M. Gimel, ancien adjudant de la garde
rpublicaine.


II

LE CAHIER

Evelyne Gimel, comme tant d'autres de sa condition, avait un cahier
sur lequel,--irrgulirement, d'ailleurs,--elle notait certains menus
faits de sa vie, des dates, des vers qu'elle avait lus, et des
impressions de thtre. Le cahier, en tout, avait trente-deux pages.
Il s'accrut tout  coup de dix pages nouvelles. Et voici ce qu'elles
racontaient:

    _Samedi, 6 juillet 190..._

Ce matin, il m'est arriv quelque chose de nouveau. Je n'ose pas dire
de doux, car on ne sait jamais, quand on n'a pas de dot et qu'on est
un peu jolie, si on doit se rjouir d'une attention ou s'en offenser.
Mais, malgr moi, je ne me sens pas offense. D'abord, lui, il parat
extrmement srieux; il ne rit pas avec madame Maulon; je l'ai
observ, il ne fait mme pas attention aux gens qui entrent, qui
sortent, ou  la petite Louise, qui sert... Justement, c'est ce qui a
commenc  m'mouvoir: il n'a regard que moi. Je suis arrive tard
dans la crmerie... J'avais fait tout un tour, dans le parc Monceau,
en sortant de chez Maclarey, au risque d'tre gronde par l'aimable
Raymonde. La raison? Tout simplement le souvenir de cette plaisanterie
de madame Maulon, qui voulait que cet officier, son client, m'et
remarque au moment o je sortais de chez elle... En le rencontrant,
je verrais bien. Il tait l, justement,  sa table; il m'a regarde
au moment o j'entrais. J'entrais pour lui, mais il n'en savait
rien. Et je ne puis pas dire qu'il a manifest de l'motion,
ou de l'admiration; mais, quand il a vu que, moi aussi, je le
regardais,--oh! comme les autres,--il a baiss les yeux; il n'a pas
insist, et c'est dj trs gentil; c'est une preuve qu'il ne me
mprise pas. Je me suis assise  la table qui est en face du
comptoir, prs de la glace. Elle me dvorait  coups de paupires,
madame Maulon; elle m'assassinait de sourires. Elle avait l'air de me
dire:

--Enfin, petite, vous voil venue  l'heure o il djeune, bravo!
Mais tournez donc la tte, rien qu'un peu,  droite.

Je n'avais pas l'air de comprendre. Cependant,  gauche, dans la
glace, sans avoir besoin de faire le moindre mouvement, je voyais
toute la salle. Et je n'eus pas de peine  dcouvrir que j'tais
l'objet d'une tude. Il procdait  petits coups, sournoisement, quand
il supposait que je ne pouvais pas le voir. Je sais bien que la
crmerie n'offrait pas beaucoup de sujets d'intrt. Trois, tout au
plus: moi, une employe de chez Piver, qui n'est pas laide, et une
passementire que j'ai rencontre dj, et qui est peu farouche. Il ne
regardait que moi, mais discrtement, comme si je l'intimidais. Moi,
intimider quelqu'un! Il me semble que cela est curieux! Un compliment
m'aurait moins flatte. Je suis partie la premire. Je ne crois pas
avoir mis dix minutes  djeuner.

    _Lundi, 8 juillet._

Je l'ai revu. Cette fois, c'est  peine s'il a lev les yeux de mon
ct; mais il n'a pas regard ailleurs. Madame Maulon m'a appele
prs d'elle, quand elle a vu que je voulais payer mon djeuner  la
petite Louise.

--Je crois, en vrit, qu'il en tient pour vous, mademoiselle
Evelyne. Hier dimanche,--vous n'tiez pas l, naturellement,--il m'a
demand toutes sortes de renseignements.

--Lesquels? Sur qui?

--Sur vous! Que faisiez-vous? Est-ce que je vous connaissais depuis
longtemps? Quel ge aviez-vous exactement?

--C'est drle.

Je disais: c'est drle. Je pensais tout autre chose. Mais j'ai ri
pour ne pas avoir l'air trop nave.

--Vingt-deux ans, ma chre madame Maulon, et assez de vertu pour me
dfier des hommes qui me trouvent bien.

J'avais le coeur troubl, en vrit... Il faut si peu de chose, mme
quand on se croit sre de soi!

    _Mardi, 9 juillet._

J'ai mis longtemps  djeuner, d'un oeuf et d'un morceau de pain...
Personne n'est venu, puisqu'il n'est pas venu, lui. Suis-je oublie,
dj?

    _Lundi, 15 juillet._

Lendemain de fte nationale. Pour moi, la fte, c'est aujourd'hui.
Depuis huit jours, je n'avais aucune nouvelle. Et, ce matin, oh! je ne
l'ai pas seulement revu, il m'a parl; il m'a presque avou. Et mme
tout  fait, je crois. J'cris pour tre plus sre, pour pouvoir mieux
rflchir au sens des mots, aux dtails, en relisant mon cahier;
peut-tre aussi pour le plaisir qu'il y a, quand un sentiment vous
nat dans le coeur,  le confier  quelque chose, faute de quelqu'un.
Donc, c'est moi qui suis entre la premire, et je n'tais pas l
depuis cinq minutes qu'il est entr lui-mme. Du premier coup, j'ai
compris non seulement qu'il me cherchait, mais que cette rencontre
allait tre une date dans ma vie. Nous tions presque seuls; avec
nous, rien qu'un client de hasard, et puis la petite parfumeuse de
chez Piver, qui regardait son bifteck avec ses yeux de myope. Madame
Maulon avait pli, comme il arrive quand elle se trompe dans une
addition. M. Morand s'est assis,  gauche, quand j'tais  droite de
la salle, et s'est plong dans la lecture d'un journal; mais je voyais
bien qu'il ne lisait pas; ses yeux ne quittaient pas le titre d'un
article; il ne commandait rien  la servante, debout prs de lui, et
qui, inoccupe un moment, remuait en mesure sa tte rose, son pied
gauche et la serviette plie qu'elle portait sur le radius (appris ce
mot-l  l'cole), pour dire:

--Quand monsieur le lieutenant daignera s'apercevoir que je suis l!

Il ne s'apercevait de rien. La petite Piver tant partie, madame
Maulon, qui n'est pas une gourde, s'agita dans sa loge blanche et
dit:

--Monsieur le lieutenant, vous m'aviez promis de m'apporter un
souvenir de votre pays!

Il tressaillit comme un homme qui entend sa
condamnation,--j'imagine,--et balbutia, gn, essayant de sourire et
fouillant dans sa poche:

--En effet, madame, je crois que je l'ai l, sur moi...

Il se leva, pendant que la petite Louise, pour le laisser passer, se
retirait  reculons, et il alla vers le comptoir de madame Maulon,
mon amie, et je vis qu'il lui montrait une srie de dessins, ou de
cartes postales, et elle remerciait, et il expliquait, et j'entendais
des mots coups d'exclamations, une espce de duo, incomprhensible 
peu prs autant que les paroles d'un ensemble  l'Opra:

--Parfaitement, ma mre est seule.

--Cinquante ans?

--Non, cinquante-sept.

--Joli petit pays!

--Que dites-vous l! Grand, immense, madame Maulon!... Et voici...
Nous avons t deux... A peine de quoi vivre... Heureux quand mme,
allez! Cela s'appelle le Valromey.

--Vous dites?

--Valromey, un vieux mot; valle des Romains.

Un rayon de soleil touchait la glace de gauche, et rebondissait sur
le comptoir et sur l'paule de la crmire. Madame Maulon se pencha.

--Mademoiselle Evelyne, venez donc voir les jolies cartes postales
que monsieur Morand m'a apportes... Monsieur Louis Morand, lieutenant
au 28e de ligne.

Il se dtourna, salua trs bas, comme font les gens de bonne socit
qu'on prsente  une dame, et, avec une dcision, une audace que je
n'eus pas le temps de goter et qui me troublrent tout de suite, il
rassembla les cartes postales et vint  moi:

--Si elles pouvaient vous intresser, mademoiselle, j'en serais bien
heureux.

Quelle situation! Je djeunais, ou je faisais semblant; j'avais
devant moi un couteau, une fourchette, un verre et je ne sais quoi
dans une assiette, et c'est  ce moment-l, sans que j'aie pu rien
prvoir, que M. Louis Morand m'adressa la parole pour la premire
fois! J'avais si peu pens que cette minute ft proche, ou mme
possible, que j'avais mis mon corsage de tous les jours et mme, sous
mon col droit, une cravate bleu vif, que maman m'a donne et que je
n'aime pas. Je me levai, je fis trois pas, non pour me rapprocher de
lui, mais pour me placer derrire la table voisine, qui tait libre et
nette, et je dis:

--Mais, monsieur, je veux bien. Nous serons mieux, ici...

Je me sentais bte et timide, ce qui ne m'est pas habituel. Je me
rends compte que je devais avoir l'air d'une pensionnaire, comme ils
disent, moi qui n'ai jamais fait d'autres tudes que celles de la
primaire, et comme externe! Je baissais les yeux. Il me suivit et se
mit, non pas devant moi, mais tout  ct, trs prs. Il est plus
grand que moi d'une tte. Sur le marbre, il tala dix cartes postales,
comme un jeu. Il avait l'air de deviner qu'il avait de l'atout.

--Un pays que vous ne connaissez pas sans doute, mademoiselle, l'Ain,
des montagnes, comme vous voyez: la Dent du Chat, le Colombier; de ce
ct, le lac du Bourget... Est-ce que cela vous plat, mademoiselle?

--Je connais si peu la campagne, monsieur. La rue Saint-Honor,
songez donc!

Je n'osais pas le regarder. La main qu'il avait pose sur la table se
crispa, puis s'allongea de nouveau et saisit une nouvelle image. Il a
la main longue, sche, les phalanges fines et les articulations
fortement noues; c'est la main d'un fort et d'un sentimental. Madame
Maulon, immobile d'inquitude, devait interroger mon visage.

--Alors, ceci, mademoiselle? La haute valle du Valromey, si vous y
passiez, vous tonnerait au moins, j'en suis sr. Ce sont des villages
dans une grande cuve frache et verte, que remplit le vent des
montagnes. En hiver, nous avons souvent un mtre de neige.

Il hsita un instant, prit une nouvelle carte postale, la retourna,
et, mettant le doigt sur une tache d'un gris clair:

--Voici notre maison. Elle est connue, l-bas, comme le Louvre 
Paris. Ma mre y habite encore, seule,  prsent que je suis parti...
madame Thodore Morand.

Pourquoi me disait-il cela? Le ton de sa voix tait subitement devenu
autre. Je levai la tte, pas beaucoup, assez pour que mon regard, du
coin de mes yeux, pt rencontrer les yeux de M. Morand. Ce lieutenant
est un singulier homme: il tait aussi ple, aussi svre
d'expression, que s'il m'et propos un duel. Il attendait ma rponse
comme si sa phrase avait eu une signification d'une haute importance.
Et je crois, en vrit, qu'il avait voulu dire:

--C'est l qu'habitera, un jour, celle qui sera ma femme, et si vous
coutiez bien, mademoiselle, mon coeur qui est si prs du vtre, vous
entendriez votre nom...

Je l'entendais, monsieur; mais je suis de Paris, et je suis une
employe qui gagne sa vie; cela fait deux raisons pour tre dfiante.
J'ai eu l'air de ne pas comprendre, pensant qu'il rpterait plus
clairement sa pense, si je faisais ainsi. Et j'ai dit:

--En vrit, non: le plus loin que j'aie t c'est Bagnolet.

Il m'a regarde avec plus d'attention, pour voir si j'tais
intelligente, et probablement aussi il a trouv que je ne m'exprimais
pas dans un franais trs pur.

Car il a eu un sourire bref, comme un tour de roue d'auto. Puis,
ngligemment, il a rassembl les cartes postales, mme celles que je
n'avais pas vues.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir montr des
choses si peu intressantes pour vous.

--Mais comment donc, monsieur, il n'y a pas d'offense: au contraire.

Il a repris sa place, et moi j'ai repris la mienne. Madame Maulon,
trs mue, et qui croit toujours qu'il n'en parat rien, s'est remise
 contempler le soleil  travers les vitres. Je n'ai plus aval une
bouche de pain, j'ai laiss dans sa soucoupe une portion de cerises.
Le lieutenant a bu d'un trait un verre de caf, et il est parti, sans
dire un mot  la crmire. En passant  ct de moi, il a salu
militairement, et comme il aurait salu madame Maulon, rien de plus,
rien de moins.

Quand il a eu ferm la porte, je me suis leve, moi aussi. Et ce n'a
pas t long:

--Expliquez-vous, madame Maulon, qu'est-ce que cela signifie?

--Qu'il vous aime, ma petite.

--Parlez plus bas: vous avez un client.

--Il est sourd... Mais vous voil toute ple, ma belle. Qu'avez-vous?

--C'est qu'il fait froid dans votre bote.

--Vingt-six degrs: vous appelez a froid? Allons, avouez donc! Vous
en tenez pour lui, vous aussi.

--Vous plaisantez, je ne le connais pas!

--On aime toujours avant de connatre. Et puis, vous allez le
connatre, il ne souhaite que cela... Approchez encore, que Louise
n'entende pas: il vous demande un rendez-vous.

--A moi! mais je ne suis pas de celles-l!

--Vous vous fchez? Vous ne le connaissez pas, en effet! Eh bien!
voici les mots mmes qu'il m'a dits, je vous les rpte:--Vous
demanderez, madame Maulon, si Mademoiselle Gimel voudrait bien me
faire l'honneur de m'accorder dix minutes d'entretien.

--Il a dit: l'honneur?

--Mais oui.

--Vous tes bien sre?

--Je l'entends encore: l'honneur, l'honneur, je le jurerais!

--Alors, je dois accepter. L'honneur! C'est pour le bon motif!
c'est... Ah! je vous en prie, madame, ne me donnez pas une fausse
joie. Je ne suis qu'une pauvre fille. J'ai l'air de plaisanter
souvent, mais c'est parce qu'il le faut. Je suis une tendre, tout au
fond.

--Comme moi!

--tre aime pour soi-mme, c'est une chose qu'on a toujours dsir.
Quand elle vient comme a, tout  coup, vous comprenez...

--Oui, on en pleure.

--Non, je ris, vous le voyez.

--C'est la mme chose, petite! Qu'on rie, qu'on pleure, le coeur ne
sait plus ce qu'il fait. Qu'est-ce qu'il faut que je lui rponde, 
votre... amoureux?

--Pas encore! Je ne sais pas si je lui plairai, quand il aura caus
avec moi... O me conseillez-vous de le rencontrer?... Ah! c'est maman
qui va tre contente!... Pas chez elle, tout de mme?

--Non, il veut vous parler d'abord,  vous seule, ni chez moi, ni
chez vous; un endroit tranquille, sans autobus.

--Place de la Concorde, alors,  ct de la statue... Ah! non, c'est
impossible, toutes mes petites amies croisent par l.

--Faites cent pas de plus; il vous attendra prs de la serre des
Tuileries, sur la terrasse  droite, du ct de la Seine,  six heures
et demie.

--C'est cela!

--L'endroit est parfait. Jusqu' huit heures, on trouve encore des
enfants avec des bonnes. Elles ne s'tonneront pas, vous savez. Elles
sont habitues. Et pour quel jour?

--Mais, demain! Pourquoi tarder? Il dsire que a ne soit pas demain?

La crmire se mit  rire.

--O prenez-vous cela? Mais non! Il est plus amoureux que vous, plus
press de vous le dire que vous de l'entendre; et, quand je lui dirai
demain, il me demandera:--Pourquoi pas aujourd'hui?

J'avais cette grande joie qui transparat et qui se trahit, quoi
qu'on fasse. Je m'tais souvent dit:

--J'aimerai peut-tre, mais je ne le montrerai pas, c'est trop bte!

Je sens bien que je n'ai pas tenu parole. tre aime, je gotais
ces deux mots-l, comme, autrefois, je laissais fondre une drage dans
ma bouche. Les passants me regardaient-ils plus que d'ordinaire? Ceux
qui portent un secret joyeux s'imaginent qu'ils sont transparents. Ils
n'ont peut-tre pas tort. A la banque, je ne tenais pas en place.
Cette sotte de Marthe, qui se croit artiste parce qu'elle a des
bandeaux  la Vierge, n'a pas manqu de faire remarquer que je m'tais
drange quatre fois pour demander des renseignements  M. Amde,
dont je copiais le rapport; mais Raymonde, qui est plus experte et
plus mchante, a pris le rapport achev, sur une table, sous prtexte
de l'examiner, et elle est alle le porter elle-mme au jeune
secrtaire. J'ai laiss faire. Elle est reste longtemps. Elle est
revenue avec les yeux plus rouges que de coutume. Il parat qu'elle a
fait la scne la plus incroyable,--c'est de M. Amde que je tiens le
dtail: il m'a parl,  la sortie,--la scne de jalousie. Ah! bien
place!

--Il y a vraiment, monsieur, une prfrence que je ne m'explique pas,
pour mademoiselle Evelyne. Je suis la plus ancienne, et les rapports
lui sont confis... Ce n'est pas la peine d'tre dvoue... Je ne sais
pas si vous avez remarqu, monsieur, que cette pronnelle est de plus
en plus vapore... Aujourd'hui, cela dpasse les bornes.

Ici, elle s'attendrissait.

--J'ai pourtant demand des renseignements  une amie que j'ai, dans
l'tablissement de crdit o M. Amde a travaill avant de venir chez
M. Maclarey... Vous me pardonnerez d'tre si franche... Je lui ai
demand si vous tiez capable de...--comment dirais-je?--de favoriser
une des dactylographes parce qu'elle est plus jeune et plus
coquette... Elle m'a rpondu:

--Je ne crois pas, c'est un homme rang... Et cependant, monsieur,
quand il y a un travail important, c'est mademoiselle Evelyne qui l'a!

Elle s'est mise  pleurer. M. Amde a dclar qu'il aimerait mieux
diriger trente employs que trois femmes, et il a laiss mademoiselle
Raymonde se scher.

Tout cela parce que j'avais l'air heureux. J'tais heureuse, en
effet, je le suis encore. A l'heure tardive o j'cris, ma mre dort
dans sa chambre  ct; moi, je sens bien que le sommeil ne me viendra
pas de si tt. Elle a devin quelque chose, elle aussi, la chre
maman! Pendant que nous dnions, au jour, en tte  tte, dans la
cuisine, elle a remarqu, d'abord, que je mangeais avec un apptit de
jeune loup, ou de trottin, et que, cependant, j'oubliais de manger,
par moments, pour regarder par la fentre:

--A qui ris-tu, Evelyne?

--A personne!

--Si.

--Voyez vous-mme: les fentres sur la cour, en face, sont toutes
fermes, malgr la chaleur.

--Alors, tu ris  une ide? Je connais a!

Elle se tut, et je compris qu'elle faisait beaucoup de chemin
silencieux, qu'elle furetait dans toutes les maisons o j'aurais pu,
selon elle, avoir un prtendant. Pauvre maman! Comme si Paris tait le
mme, pour elle et pour moi! Elle n'a pas voulu le dire, mais elle
souffrait aussi  la pense que je n'tais pas confiante. Moi, je ne
voulais, je ne veux rien dire parce que je ne suis pas sre... Un
pareil amour! Est-ce possible? Moi, la petite dac? Que je voudrais
tre  demain soir! Ah! demain soir, s'il m'a parl comme je n'ose pas
croire qu'il me parlera, alors, je serai expansive. Oui, je partagerai
avec elle ma joie, je rparerai la dconvenue de ce jour. Maman m'a
dit:

--Le fils du bottier, notre voisin, quand je rentrais, ce soir, m'a
fait un signe d'amiti; ce n'est pas la premire fois; je suis sre
qu'il pense  toi.

--Quart-de-Place?

--Pourquoi l'appelles-tu comme a? Pauvre garon!

--C'est son nom pour tous ceux qui ne se fournissent pas chez son
pre.

--Oui, plus d'une fois, je l'ai vu, en me dtournant un peu, quand je
passais avec toi, je l'ai vu qui te mangeait des yeux.

--a me laisse intacte, maman.

--Sans doute, mais indiffrente!

--Oh! tu parles!... Non, je vous demande pardon, je veux dire
absolument.

La pauvre chre maman n'a rien rpondu; mais elle a eu ce petit
pincement de lvres qui est, chez elle, le signe d'un coup reu, le
touch du matre d'armes. Et a me faisait de la peine de lui en
faire. Mais le moyen? Nous nous sommes spares de meilleure heure que
d'ordinaire. Elle ne doit pas dormir non plus. Elle pense:

--Les enfants sont ingrats, tous et toutes!

Non, ce n'est pas vrai. Je lui suis reconnaissante, au contraire, de
ce qu'elle a t une vraie mre, une de celles pour qui l'enfant n'est
pas un joujou qu'on habille et qu'on embrasse, mais un amour qui
change toute la vie. J'tais grosse comme le poing,--que de fois je
l'ai entendue me raconter cela!--j'tais dlicate, j'tais vive comme
une souris qui aurait eu les yeux bleus. Maman a eu peur que je ne
fusse mal soigne, si elle me confiait  une nourrice de campagne.
Elle n'tait dj plus jeune quand elle s'est marie avec le beau
Gimel, mon pre, que j'ai  peine connu... Un petit frisson de peur,
et le grand sacrifice a t tout de suite accompli. Maman, qui avait
une bonne place; maman, qui tait vendeuse chez Revillon, a tout
laiss l pour Evelyne. Elle ne m'a plus quitte, et tout le bnfice
qu'elle a eu, hlas! c'est moi, qui ne lui dis pas mme, ce soir,
qu'une joie me tient veille.

Pauvre maman! L'ancien adjudant de la garde rpublicaine, son mari,
n'a jamais t, je crois bien, un puissant travailleur. Il avait sa
retraite. Il disait:

--Je cherche du travail dans le civil.

Maman ne disait rien; mais elle brodait, elle cousait, elle gagnait
ce qui manquait pour vivre, et le droit de ne pas se sparer de la
petite. Grce  elle, nous n'avons jamais manqu de rien. Elle
prtendait mme que nous finirions par tre bien  notre aise.

J'en ris, ce soir. Nous ne sommes pas devenues riches. Et voici que
je suis aime! Est-ce mystrieux! Aurais-je pu imaginer qu'un officier
s'prendrait de moi pour m'avoir vu, chez madame Maulon, manger des
petits radis roses! Il a d deviner que j'avais t bien leve, par
une femme courageuse, nette d'esprit, aimant Paris qui ne la gte pas,
mais qui l'amuse, et que j'tais une honnte fille ne d'une maman
admirable. Ah! si nous devons nous marier, lui et moi, il faudra qu'il
soit poli et prvenant avec maman. Pas de morgue! Pas de fausse honte!
Je le lui dirai demain, avec d'autres choses..., tant d'autres.

_Minuit et demi._--Je n'ai aucune envie de dormir. Il faut,
cependant, se coucher, parce que, demain matin, la dactylographe devra
tre au travail  neuf heures. Nous n'avons pas de congs pour cause
d'amour. Je vois la tte de M. Maclarey, si je lui disais:

--J'ai un amoureux; me permettez-vous de sortir une heure avant les
autres?

Il se demanderait si je jouis de mon bon sens. Et M. Amde? Il
mettrait son monocle, pour s'assurer que je suis bien mademoiselle
Gimel, dactylographe rpute pour sa rgulire application et sa bonne
humeur, et il me rpondrait, avec son air de diplomate:

--N'oubliez pas, mademoiselle, que la copie du rapport sur l'emprunt
de l'Herzgovine vous a t confie, parce que vous tes la moins
lgre de nos dactylographes.

Mais, par exemple,  six heures, je file, et sans attendre
mademoiselle Raymonde!

    _Mardi, 16 juillet._

Depuis midi, je ne vivais pas. J'ai toujours t fire de mon
sang-froid, mais je n'en avais plus. J'ai toujours cru que je ne me
laisserais pas emballer, et mon coeur battait follement, sottement,
ds que je pensais: Six heures et demie, aux Tuileries, Louis
Morand; et je ne pensais pas  autre chose, et il m'a fallu une
volont, une application lassante, pour ne pas mler ces mots-l aux
cours des charbonnages et aux rapports financiers que j'ai transcrits
pour la banque.

Je suis donc faible, oh! oui, faible comme toutes. Je n'avais de
rsolu que le menton, que je porte un peu haut, par habitude, quand je
suis sortie de chez Maclarey, six heures sonnant. Raymonde m'a
appele. J'tais dj loin; la rue tait chaude comme un atelier de
repasseuse, et je ne songeais qu' aller vite; je n'avais pas peur
d'tre rouge quand je le verrais. C'est une peur que j'ai eue d'autres
fois, quand il s'agissait de prsentations moins graves. Je n'avais
pas peur de ne pas plaire: j'tais comme sre d'tre aime,  jamais,
et toute mon me tait tendue seulement vers les mots qui diraient
cela, et vers son regard,  lui, la seule chose qui me fit peur. J'ai
pris l'avenue des Champs-lyses du ct gauche, pour ne pas tre en
face de la serre; je ne voyais que la balustrade, blanche au soleil,
comme un tour de plume, les arbres au-dessus, et des points noirs qui
allaient lentement d'un tronc d'arbre  l'autre. J'aurais voulu avoir
les jumelles de maman. Les voitures revenaient du Bois, beaucoup de
sapins dcouverts, des landaus de noces, des autos: personne n'avait
le coeur aussi noy que moi dans la mme pense; j'aurais voulu avoir
un ballon, monter dedans, traverser la place, et descendre sur la
terrasse, en disant:

--Me voil!

Eh bien! c'est  peu prs ce que j'ai dit  M. Morand. J'avais
tellement envie de le voir la premire, de le surprendre ainsi,
pensant  moi, que j'ai us d'un moyen qui m'a paru tout simple et
qu'il a beaucoup admir, quand je le lui ai racont. O devait se
tenir M. Louis Morand, qui attendait mademoiselle Evelyne Gimel,
venant du boulevard Malesherbes? Au coin de l'orangerie, prs de la
place de la Concorde, et il devait regarder vers l'ouest. J'ai donc
tourn l'orangerie, je suis arrive par l'est, j'ai suivi la terrasse
au-dessus du quai... Et, tout au bout, immobile, pench sur la
balustrade, il y avait un jeune homme, qui protgeait ses yeux, de sa
main droite pose en visire sur son front, et qui interrogeait, avec
passion, avec un dpit visible et les sourcils froncs, la place de la
Concorde... Je me suis approche le plus doucement possible, et j'ai
dit:

--C'est moi, monsieur, Evelyne Gimel.

Je riais, pour ne pas avoir l'air d'tre mue. Je ne veux pas qu'on
voie mes motions. Trois petites bonnes cercles d'enfants me
voyaient. J'ai prfr qu'elles me prissent pour une aventurire. Et,
lui aussi, il a t suffoqu de m'entendre rire. Oh! il ne me l'a pas
dit. On a le pardon facile quand on voit, pour la premire fois, seul
 seule ou  peu prs, celle qu'on aime. Il m'a regarde; et son
regard, qui rencontrait successivement, sur ma frimousse, mes yeux qui
riaient, mes joues qui riaient, et le rire de mes lvres, ne savait
plus o se poser parce qu'il tait, lui, tout grave et mu.
Finalement, il a regard mes mains, et m'a dit:

--Je vous remercie; je suis bien content.

Moi, alors, je les lui ai donnes toutes les deux. Et j'ai ri un peu
plus doucement, en rpondant:

--Voulez-vous que nous nous promenions?

Les trois petites bonnes nous considraient avec un si vif intrt,
que j'aurais voulu me promener de l'autre ct de la balustrade, en
bas, sur la place, et que j'ai esquiss une conversion  gauche. Mais
il s'y est oppos, oh! gentiment, mais trs nettement:

--Tout droit, si vous voulez bien.

Nous avons pass devant le banc, au milieu des gosses. Il m'a dit,
tout de suite aprs, me regardant de nouveau:

--Mademoiselle, vous riez bien volontiers.

--Oh! monsieur, c'est impossible  cacher...

--Je l'avais remarqu dj, et je vais vous paratre bien singulier:
je ne ris de presque rien.

--Moi, de presque tout.

--Cependant, vous ne ririez pas, j'espre, si quelqu'un vous disait
qu'il vous aime?

J'tais ravie de ce mot-l, reconnaissante; mais je ne sais quel
stupide esprit d'indpendance et de taquinerie, quelque chose qui
n'est pas moi, a prvalu sur ce qui est moi; j'ai tourn la tte vers
le lointain de l'le, les quais, et une mouche qui remontait la Seine.

--a dpend qui?

--Si c'tait moi?

Je me suis arrte, je lui ai plant dans les yeux mon petit regard
dcid, qui ricanait encore, mchamment; j'ai vu qu'il tait  moiti
bless, et j'ai continu, comme pour l'achever:

--Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons gure.

--En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis
permis de vous demander de venir, prcisment pour vous expliquer...

--Et peut-tre aussi pour savoir qui je suis?

--Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais
m'apprendra peu de chose.

--Ah! vraiment?

--Je vous connais, moi.

--Par madame Maulon, alors?

--Un peu, mais surtout par vous-mme: je vous ai regarde pendant
onze djeuners.

--C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se
connatre, c'est plus long.

--Vous vous trompez: un regard suffit.

Il disait cela avec tant de passion, tout au bout de la terrasse,
prs du pont Solfrino, que j'ai eu envie de le remercier. Mais, comme
j'ai honte des dmonstrations, et que je trouve cela faible, j'ai eu
l'air incrdule.

--Un regard pareil, personne ne l'a eu de moi.

--Vous voyez bien que je vous connais, mademoiselle; j'en tais
persuad. Vous n'avez encore aim personne.

Eh bien! il est tout  fait gentil, M. Louis Morand! J'avais beau lui
rpondre en plaisantant, et peu de mots, quand il aurait tant voulu
m'entendre, il ne se lassait pas d'tre aimable, de me trouver bien,
et de me le dire. Nous arpentions la terrasse, comme disent les
potes, dans la gloire du couchant. Plus de bonnes  l'tage, plus
d'enfants; rien que des passants, au-dessous de la terrasse, qui
allaient dner. Je sentais que maman devait s'inquiter, aller  la
fentre, rpter:

--Cette chrie ne rentre pas! O est Evelyne? Six heures et demie,
six heures trente-cinq, mme!

Il racontait sa vie. Il se faisait trs simple, trs modeste,--un
peu, probablement, pour se rapprocher de moi,--et je ne le trouvais
cependant pas familier, ce qui me touchait infiniment. Le respect,
dans notre monde, c'est presque un rve. Je n'avais pas l'air de
m'tonner de cette politesse parfaite dont il me donnait la preuve;
mais je levais moins souvent les yeux de son ct, et j'vitais de le
faire quand il s'excusait de ne pas tre riche, de ne pas pouvoir me
donner, si j'acceptais de devenir sa femme, le luxe qu'il aurait voulu
(ce sont ses mots) mettre  mes pieds. Si nos yeux s'taient
rencontrs, il aurait vu trop clair dans les miens. Il me racontait
qu'il est n dans le dpartement de l'Ain, dans un joli endroit qui se
nomme Linot, celui qu'il me montrait, sur la carte postale. Il a perdu
son pre, qui tait conducteur des ponts et chausses. Et, comme
j'avais l'air de trouver ce titre-l trs beau, sans savoir ce que
c'est, il m'a tout de suite expliqu que je me trompais; il s'y est,
je puis le dire, acharn, ne sachant comment me persuader qu'il tait
de famille trs modeste. Vraiment, ce M. Morand ne ressemble  aucun
des jeunes hommes que j'ai connus jusqu'ici: il ne se flatte pas du
tout, il a peur qu'on ne le croie meilleur qu'il n'est, ou plus riche.

--Nous sommes presque pauvres, disait-il, ou, plutt, moi, je puis
vivre,  condition que maman se gne un peu: ma solde ne me suffit
pas. Maman la complte. Elle est admirable. Si vous me faites
l'honneur de m'couter...

--Mais je ne fais pas autre chose!

--Alors, si vous me faites l'honneur de m'aimer,--ah! comme il
prononait ce mot-l, arrt, la tte prs de la mienne, et cherchant
mes yeux qui regardaient au loin, obstinment, mchamment, vers l'Arc
de Triomphe!--si vous me faites l'honneur de m'aimer, je veux que vous
sachiez bien que ce n'est pas la fortune que vous pouserez. L'arme
n'enrichit pas.

--La dactylographie non plus.

Nous nous mmes  rire tous deux ensemble, longuement, sans nous
parler, lui me regardant, moi les yeux dans le vague, mais nos deux
coeurs si prs l'un de l'autre, et si contents, que je ne bougeais
pas, pour que cela ne fint pas. Un gros ramier, qui allait se
coucher, passa,  me dcoiffer, devant nous, et rompit le charme.
J'eus un peu honte de ma faiblesse, je demandai:

--Vous ne m'en voulez pas, monsieur, si je suis prudente. C'est une
qualit que la vie d'employe donnerait  celles mmes qui ne
l'auraient pas naturellement. Vous pouvez choisir une jeune fille qui
vous apporterait la fortune. Pourquoi une employe? Pourquoi moi?

Nous avions repris la promenade, et, jusqu' la place de la Concorde,
il me fit sa rponse. Je l'avais pein. Il fut ardent, rude,
passionn, un peu peuple,--j'aime a,--dans sa faon d'accuser le
coup. Il me dit qu'il s'tait jur de n'pouser qu'une femme qui ne
rougt pas de la modeste famille des Morand, qu'une femme brave,
habitue au travail, ingnieuse  vaincre la vie, et, en mme temps,
jolie, distingue, pour qu'elle pt faire quelques visites,--les
rglementaires,--vive d'esprit, pas embarrasse...

--C'est donc bien vous que je cherchais, mademoiselle. A prsent, si
je ne dois pas vous plaire, je prfre le savoir tout de suite; ma
demande ou ma personne vous parat peut-tre ridicule... Dites-le-moi.

J'tais trouble, je ne riais plus. J'ai rpondu:

--Je ne peux pas vous juger en si peu de temps!

--Est-ce que je vous le demande, mademoiselle?

--Mais oui!

--Pas du tout; je demande  vous revoir.

--Alors, nous sommes d'accord. Voulez-vous venir, demain, chez ma
mre? Il faut qu'elle soit avertie.

--Non!

--Je ne peux cependant pas...

--Si, vous pouvez retarder... Je vous supplie de revenir ici, demain,
de me connatre avant de consulter une autre personne, ft-ce votre
mre. C'est beaucoup vous demander?

Je l'ai considr, un moment, de tous mes yeux, de tout mon coeur, de
toute ma bonne foi inquite, et j'ai trouv, au fond de ce regard,
tant de dcision, de loyaut et d'amour, que je n'ai plus hsit.

--Oui, monsieur, c'est beaucoup me demander. Elle est digne de tout
savoir. Mais je veux bien. Je ne parlerai pas. Je reviendrai. A
demain!

Je lui ai tendu la main, srieusement. J'ai cru qu'il allait la
baiser. Il l'a serre lgrement, respectueusement, et je suis partie.

Je ne sais pas comment j'ai pu avoir encore la prsence d'esprit de
bien marcher, en descendant la rampe, en traversant la place. Je
devinais son me. J'tais enveloppe dans sa pense qu'il avait jete
sur moi. Et j'avais envie d'carter les mailles avec la main. Je ne me
suis pas dtourne une seule fois. Mais je suis sre qu'il est rest
l, au coin,  ct de l'escalier qui sert d'entre pendant
l'Exposition canine, jusqu' ce que j'eusse disparu par la rue
Royale...

Maman coutait, sur le palier, pour tre plus vite avertie de mon
retour. Elle a presque cri, en reconnaissant mon pas et mon chapeau.
Et j'ai dit, d'un tage  l'autre, la tte leve:

--Ma pauvre maman, nous avons veill  la banque... Qu'avez-vous 
vous inquiter?... La maison lance un gros emprunt pruvien,
aprs-demain.

--Sacr Prou! a-t-elle rpondu du haut de la rampe. M'en a-t-il fait
faire du mauvais sang!

    _Mercredi, 17 juillet._

Je l'ai revu. Quand on se voit une premire fois, l'motion,
l'immensit de l'inconnu, entre deux tres qui ont vcu loin l'un de
l'autre, la crainte de trop se confier,--chez moi, du moins,--font de
la premire rencontre de ceux qui croient s'aimer un mlange
d'effusion et de diplomatie, une parade un peu, une recherche inquite
de la permission d'aimer, une sorte d'examen, qu'on sent trop
redoutable pour qu'il soit tout  fait doux. On joue son coeur, son
repos, ses rves, on joue une famille qui n'est pas ne et plus
encore. J'avais le sentiment si vif de ce pril o nous sommes, au
moment o nous allons aimer, que je retenais tout le temps, non
seulement mes mots, mais mon coeur, mais mon rire. Cela me ressemble
bien peu! Je ne le remerciais pas quand il me disait des choses dont
j'tais fire au fond, parce que j'avais peur d'tre oblige,
l'instant d'aprs, de me retirer, de redevenir la petite dactylographe
qui n'est pas facile  marier, parce qu'elle a l'ambition d'pouser un
homme trs bien.

Je commence  croire qu'il est vraiment trs bien. Notre seconde
entrevue a t moins longue, mais plus intime: nous avions, l'un et
l'autre, moins de crainte de nous tre tromps. J'avais mis mon
corsage de linon blanc, qui a un empicement de broderie  jour, et,
dans le ruban cerise nou autour de mon cou, j'avais pass un brin de
rsda. C'est une fleur fine, et fidle jusqu'au bout: a meurt, mais
a ne s'effeuille pas. M. Morand a tout de suite aperu le rsda,
parce qu'il a regard mon petit cou blanc et mes paules, et il m'a
dit:

--La fleur que j'aime le mieux, tout justement, mademoiselle! Chez
nous,  la maison du Valromey, ma mre sme tous les ans du rsda
dans une plate-bande, toujours la mme, qui embaume la valle.

--Elle est petite, alors, la valle?

--Non, trs grande. Un tre de rien, un brin de lavande ou de rsda,
mais qui a une me trs parfume, quelle puissance, et comme elle va
loin!

--Vous tes pote?

--Non, je suis heureux.

Les bonnes, sur le banc, taient au complet. Elles ont ri, en nous
revoyant, et nous aussi, nous avons ri. a devenait gnant. J'ai
propos  M. Louis Morand de nous promener sur le ct de la terrasse
qui longe la place de la Concorde. Il a accept. C'est un grand point
que de s'entendre sur le chemin. Tout de suite aprs, nous sommes
devenus graves. Oui, tous les deux ensemble, et presque tristes.
Pendant un long moment, nous avons cess d'tre jeunes et de sentir
que nous tions amis. Est-ce ainsi pour tout le monde? Peut-tre. Nous
tions comme ceux qui arrivent au quai d'embarquement, et qui
s'arrtent, moins dsireux de la route, pleins de questions sur la
mer, et sur le bateau, et sur le vent. Tout  l'heure, un pas de plus,
il ne sera plus temps. Nous avions prvu cette minute-l, l'un et
l'autre, mais elle tait venue, soudaine. Lui, il m'a interroge sur
mon enfance, mon caractre, mes gots, et, moi, je lui ai demand:

--Que dirait votre mre, si vous lui parliez de votre projet,
monsieur? Elle ne me trouverait pas de son monde.

--Elle est fille d'un tout petit propritaire.

--Elle tait femme d'un conducteur des ponts et chausses.

--C'est un fonctionnaire bien modeste. Je vous garantis le
consentement de ma mre, mademoiselle, et, mieux, son adoration.

Je le remerciai d'un regard, et je vis qu'il plissait, parce que le
regard tait doux. C'est un tendre, cet homme qui a l'air dur. Je
voulais savoir une chose infiniment dlicate; j'ai profit de
l'motion.

--Les mots que je devine, que je sens tout prs de vous sont trs
beaux; ne les dites pas, cependant, monsieur; je voudrais qu'il n'y
et aucun mensonge entre nous. Ne me dites pas encore que vous
m'aimez... Je vous parais singulire, peut-tre?

--Non, vous me surprenez, mais dlicieusement.

--Alors, je puis continuer et vous interroger avec une franchise
complte?

--Oui.

--Mme indiscrte? Je voudrais savoir une chose que vous auriez le
droit de me cacher.

Il frona les sourcils, et mit une ou deux minutes  prendre son
parti.

--Allez toujours: je ne mens jamais.

--Eh bien! je voudrais savoir si vous avez souvent dit  d'autres
femmes ce que vous me diriez  moi-mme, tout de suite, si je ne vous
arrtais pas.

--Non, vous n'tes pas la premire  qui j'ai dit: Je vous aime; je
ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; je vous jure, pourtant,
que je ne vous aurai pas t souvent infidle avant de vous connatre,
et que, si nous tions maris...

--Qu'en savez-vous?

--J'en rponds, je serais l'ami qui ne varie pas. J'ai l'habitude de
la consigne, et puis, ce serait facile avec vous.

--Facile? Je n'ai pas vu beaucoup de pices de thtre, monsieur;
mais aucune ne disait cela. Pourtant, je vous crois... J'ai besoin de
vous croire.

Il laissa tomber ces mots, et nous sommes alls cte  cte, l'espace
de quatre arbres au moins, sans plus parler. Je suis persuade qu'il
tait sincre. Quand ils sont jeunes et prs de nous, ils sont trs
srs d'eux-mmes. Puis, il m'a pos, de nouveau, deux questions:

--Quitteriez-vous Paris?

--Cela me serait trs dur: je l'aime.

--Impossible?

--Non, parce que je puis aimer quelqu'un plus que mon Paris; cela,
moi aussi, j'en suis sre.

Puis, sans transition, imprieusement, comme s'il faisait un
discours  ses hommes, il m'a dit:

--Je suis trs militaire; mais le reste m'est moins familier. Un
petit collge, puis de bonne heure dans la troupe, puis Saint-Maixent:
vous comprenez qu'il me manque des cordes. Ainsi, je vous avoue que je
sais mal la religion. Mais je ne demande pas mieux que de l'apprendre
de vous, parce que j'ai des camarades que j'estime beaucoup, que
j'estime le plus, et qui sont fervents. Ma mre est une chrtienne
admirable. Que pensez vous l-dessus?

Il a fallu rpondre. J'tais contente qu'il ft meilleur que moi, qui
n'ai pas ses excuses, et qui suis de mdiocre pratique... Des excuses,
j'en ai peut-tre d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est
gure dvote; j'ai la vie d'employe, qui n'a pas beaucoup de ces
exemples-l autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand.
Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier
ordre... Je ne puis pas dire combien j'tais heureuse de cette
causerie  plein coeur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou
d'autre. Mon grand Paris s'tait fait presque silencieux: on ne peut
pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux
qu' le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois,
suivait de l'oeil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouv cela
dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil
vritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal dj 
prendre quarante-huit heures de rflexion. J'ai rompu cette mlancolie
d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demand:

--O avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur?

--A Issy-les-Moulineaux.

--Vous voulez dire Issy-les-Aroplanes?

--Justement, j'en ai vu deux.

--Comme j'aurais voulu tre l! Ma passion! J'achte tous les jours
un journal pour savoir quand nous volerons. Qui tait-ce? Delagrange?
Malcot? Ferber? la dame aviatrice?

--Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancs
en l'air, ports par des ailes, en toile trs fine, qui ressemblaient
 celles d'un papillon.

--Contez-moi cela!

--J'aimerais mieux vous le raconter demain...

Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire,  moi, sonnait
faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai
promis de revenir, pour la dernire fois.

    _Jeudi, 18 juillet._

C'est le troisime soir de mon amour. Hlas! le dernier de ma joie!
Tout est bris. J'cris ceci  je ne sais quelle heure de la nuit,
pendant que madame Gimel--il faut que je l'appelle ainsi 
prsent--pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi.

Cela dbutait si bien, mon amour! Ce soir encore,  six heures dix,
sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il
m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une mare montante de
penses dans le coeur. Je ne lui avais pas dit que je commenais 
l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant
de la banque, je regarde en l'air, et je reois sur la joue une goutte
d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais t
furieuse, car j'tais sans parapluie; eh bien! j'ai tendu mes dix
doigts, las d'avoir tapot les touches de ma machine, et j'ai dit, je
me rappelle:

--J'arriverai fripe s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il
m'aime,  prsent, et moi, je vais lui dire que je l'aime!

Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des
graines et qui lvent leurs deux premires feuilles dans une nuit. Et
je ne suis pas alle au rendez-vous en prenant des dtours, non, mais
tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pt
boire sur ma joue. Lui, il tait  son poste de guetteur; je voyais sa
haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre
deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous
tions attirs l'un par l'autre, et moi seule j'avanais; j'ai vu ses
yeux qui taient tout pleins de moi; j'ai mont; personne n'tait l
que nous; j'ai couru, et j'ai dit:

--Je vous aime!

Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et,
lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries dsertes,
nous tions infiniment heureux. Je crois que nous marchions trs
doucement, mais je ne suis pas sre. Nous tions, dans nos coeurs,
fiancs. Il m'a regarde longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes,
ses yeux de commandement et de justice fixs sur les miens, et je
voyais trembler, au coin de ses lvres, des mots d'amour qu'il tait
trop mu pour prononcer. Il tait devenu muet.

--J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions?

Une pluie vritable tombait. J'avais dit tourdiment: si nous
rentrions?

Mais o? La grande serre des Tuileries tait l, toutes ses baies
vitres bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les
bananiers, les fougres, et dfendue seulement par une chanette de
fer qui, d'un pilier  l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrmes;
je m'adossai  une caisse et M. Morand s'adossa  la mme. C'tait une
trs grande caisse; nous tions sous l'oranger, et je ne sais pas si
cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces.
Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de mme, et je
crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne
parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et
mme, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aime entre
ses doigts trs rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu
de chose; c'tait une espce de plainte qui me semblait dlicieuse et
qu'il appelait raconter sa jeunesse.

--J'ai souffert, rptait-il, jusqu'au moment o je vous ai connue.
Ma vie a t seule, pauvre, et vous voici enfin.

Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse
passe! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commenais mon
rle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour
que cela durt. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils
taient remplis par une espce de piti amoureuse, qu'il demandait et
que je donnais. Il y a un langage, d'me  me, qui n'a point de
paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait
envelopp. Contre mon habitude, je n'tais pas gaie. Je ne retrouvais
pas ce qui a t ma manire d'tre heureuse jusqu' prsent. Je ne
souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours:

--J'ai souffert, et vous voici enfin.

Tout  coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un
jardinier entra par derrire les palmiers.

--Eh bien! les amoureux! Pas gns! Voulez-vous filer! C'est pas une
marquise de restaurant, la serre des Tuileries!

M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est
dress. Il a observ le jardinier qui arrivait, et,  trois pas, il
lui a dit tranquillement:

--Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans,  la
troisime du 2. Est-ce vrai?

--Peut-tre bien. Et vous?

--Lieutenant Louis Morand. Vous n'tiez pas dans ma compagnie, mais
je vous reconnais bien.

--C'est que vous tes en civil, mon lieutenant, excusez.

Alors, ils se sont carts de moi, et j'ai entendu le jardinier qui
disait trs bas:

--Mes compliments: elle est tout  fait chic votre bonne amie, mon
lieutenant.

--Dites ma fiance, Jean-Jules Plot.

Et, se dtournant, il m'a regarde. Ah! les beaux yeux francs, o il
y avait de l'amour pour toute une vie et mme pour deux! La pluie
tombait moins fort; j'ai fait signe:

--Si nous sortions?

Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout prs de mon fianc;
il tait si content que je l'aurais emmen  droite,  gauche,
n'importe o.

--Je vous aime, mademoiselle Evelyne.

Nous descendions la rampe du jardin, nous passions  ct du bassin,
prs du vieux pre Nil, tout cras sous l'avalanche de ses enfants;
nous franchissions la grille.

--Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, o allons-nous?
demanda-t-il.

--Voir maman: il est temps de la prvenir, aprs trois rendez-vous!

Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu' la rue
Saint-Honor, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle.

Je n'ai jamais mont plus lentement l'escalier de notre maison. Ah!
que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va
durer. Le mien n'tait pas tout  fait complet, Il tremblait un peu.
Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand,
ds la premire marche, avait pris mon bras et l'avait pos sur le
sien.

--Il n'y a que quatre tages? disait-il. Quel dommage!
J'apprcierais, en ce moment, une maison amricaine.

Je pensais de mme. Il faisait jour encore, dans la grande cage
blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvmes en
haut, nous emes ensemble le mme battement de coeur, le mme recul
devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrire la porte, quelle
parole allait tre dite? Quelle destine nous guettait? J'avanai la
main, trs lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-tre pour
retarder le moment o nous serions trois, il prit ma main et la porta
 ses lvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et
qui disaient:

--Pas encore.

Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laiss durer la prire si je
n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se
pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaa.
Et maman vint ouvrir, prcipitamment, joyeusement, comme chaque soir.

Elle m'aperut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille
et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de
dcouvrir, en arrire, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort,
elle plissa les paupires, elle se demanda:

--Est-ce que je le connais?

Elle eut son petit mouvement de tte qui prcde le bonjour. Mais
non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'tait un tranger. Elle ne
comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de
popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre
figure trouble, froide, pince, tandis que je m'avanais, et que je
disais tout bas:

--Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le
salon.

Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est--dire dans sa
chambre, fut de jeter, sous la machine  coudre, le tablier surpris.
Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mche de la lampe.

--Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas 
une visite. Si tu fermais la fentre, Evelyne?

Quand elle fut assise,  contre-jour, quand la fentre fut ferme,
maman avait dj repris son air trs sr, son air parisien.

--Mais asseyez-vous donc, monsieur.

Et elle le regardait, pendant ce temps-l. Elle l'tudiait. Elle le
cataloguait. Moi, j'tais  sa gauche, prs du fauteuil, et joliment
plus mue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le
trouvais stupfiant et charmant.

Il n'tait pas embarrass, pas gauche, pas godiche; il tait mu, et,
ce qui me parut trs bien et trs fort, de tout ce qui tait dans le
salon, il ne considrait que maman. Il la laissait, avec dfrence,
s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pt dire ce qu'il
voulait dire. Il restait debout; et ce fut trs simple. Moi, je
n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des
claircissements.

--Madame, dit-il, j'aurais d vous parler avant-hier; voil trois
jours dj que j'ai fait ma dclaration  mademoiselle Evelyne.

Elle a pris son air tonn,--heureux, au fond, pauvre maman, trs
heureux,--un air qu'elle avait vu prendre  Bartet, dans les comdies.

--Quelle sorte de dclaration, monsieur?

J'tais si prs d'elle, je me suis penche, je l'ai embrasse l o
commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit:

--D'amour, maman.

Et, un peu bas:

--a s'est trs bien pass... Aux Tuileries... Il est trs comme il
faut... Recevez-le bien.

Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considr peut-tre une
demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur
son visage; elle se demandait:

--Voyons, cette physionomie-l me revient-elle? Du temps de ma
jeunesse, quand j'tais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu?
Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et
ttu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur,
non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, srement, Evelyne
a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur
Gimel, adjudant de la garde rpublicaine, tait un plus bel homme.

--Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas  des nouvelles
pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu
Evelyne. tes-vous de sa banque?

Il se mit  rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc,
le dernier entre nous.

--Oh! non, madame! non! J'ai commenc par deux annes au Soudan...

--Seigneur! Vous habitez les colonies?

--Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas
une ide que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie.

Maman devint toute ple, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui
les trouve toujours, et si vite!

--Officier! Mais, monsieur, il faut une dot rglementaire? Je ne sais
pas si Evelyne, mme aprs ma mort...

--Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi,
vous rappelez-vous, monsieur,  ct du myrte, quand le jardinier est
entr? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une
circulaire du gnral...

Je croyais que maman allait rire. Non, elle plissait encore; elle
avait l'air de dfaillir; elle nous regardait avec une espce de
stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre.

--En vrit, monsieur, dit-elle, ce projet-l est impossible..., tout
 fait impossible... L'honneur tait grand, sans doute... Mais Evelyne
ne peut pas pouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai 
parler  l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux
dire. Viens, ma petite.

Et, en disant cela, elle m'entranait dans ma chambre. Je n'avais pas
peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre,
de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un mtier
nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'tais sre que
celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas
contre ma volont... Pouvais-je prvoir? Ah! trop confiante que
j'tais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmene prs de la
fentre; elle a pass sa main autour de ma taille; elle m'a cach son
visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parl. Aussitt, j'ai
senti mon pauvre amour frapp  mort. Je ne me suis pas dfendue; je
ne rpondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je reste l,
sans force, tandis qu'elle me disait:

--Allons, rentre, mon enfant, trouve un prtexte, carte-le puisqu'il
le faut!

Voyant que je me taisais, elle me proposa mme de retourner seule et
de dire elle-mme  M. Morand:

--C'est fini, ne revenez pas.

Alors seulement, je revins  moi; je la repoussai; elle me laissa
faire. J'tais nerveuse, ds lors courageuse. Je devais tre trs
singulire avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma
volont nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur
d'entendre moi-mme parce qu'elle allait nous sparer. Je ne sais pas
comment j'ai eu le courage. J'ai t droit  lui, qui tait debout au
milieu du salon.

--Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame
Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous
le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne
peux pas tre votre fiance.

--Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connat
pas. On m'a peut-tre calomni prs d'elle? Qu'elle se renseigne. Je
n'ai pas  craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-l.

--Oh! non, cela ne vous concerne pas.

--Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous
concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous
l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de
dot n'entraient pas dans mes proccupations? Vous seriez sans mobilier
et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela?

--Non, hlas!

--Mais parlez donc!

--Je ne peux pas...

--Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous
rompez. J'ai droit  une explication.

--Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner?

--Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai
que j'ai t repouss pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait
partager.

--Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le
droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas
femme  se reprendre par ambition!

C'tait madame Gimel qui sortait  son tour de ma chambre, anime,
rouge, susceptible pour moi, qui n'tais que malheureuse. J'ai tendu
la main, pour arrter la plaidoirie de cette chre offense. J'ai dit:

--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la
vrit.

--Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?...

--Tout. Monsieur Morand va voir, par l, combien je l'estime. Il
verra aussi que je ne puis pas tre sa femme... Je suis une enfant
abandonne, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adopte
par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a
leve, n'avait qu' me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans
une ferme de la Nivre ou de la Normandie. Je suis sans pre ni
mre... Vous voyez vous-mme que je ne suis pas de celles qu'on peut
prsenter  des femmes d'officiers. Dites le contraire!

Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne rpondit rien. Il
voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignor, que je ne
voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restt... Et il a
voulu, lui aussi, tre courageux; il ne m'a mme pas demand de lui
tendre la main; il a salu maman, le pauvre garon, perdu d'esprit et
toujours correct; il l'a salue, et puis il n'a plus eu la force de me
dire adieu. Je crois qu'il a essay de commencer: Pardonnez-moi,
mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'croulait
et il a quitt le salon... Je suis presque sre qu'il s'est arrt
pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de
l'Assistance publique n'avait aucune parole d'esprance  lui donner,
aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rle de
gardienne, nous a spars.

Madame Gimel m'a dit:

--Viens, que je te raconte tout!

Nous avons caus et pleur jusqu' deux heures du matin. Et,
maintenant, je n'ai plus de pre, plus de mre, plus de nom  moi, et
plus de fianc.


III

LE NUMRO 149 007

A huit heures, Evelyne tait debout. Elle avait fait son lit, balay
la chambre, et mis  chauffer le lait que le laitier,  sept heures et
demie, tous les matins, dposait sur le paillasson de la porte, dans
un flacon cachet, scell avec une tiquette bleue: Grand lait du
chteau de Perray.

Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de
madame Gimel.

--Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. L, pose
le plateau sur le guridon. Va chercher le croissant... Bien...
Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air...

--En deuil. C'est ce que je veux.

--Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles,  la banque, les
dactys?

--Je n'y vais pas.

--Comment! tu n'y vas pas?

--Non, nous allons toutes les deux faire une course presse, et
j'envoie un mot  monsieur Amde pour dire que je suis souffrante.

--S'ils apprennent que a n'est pas vrai?...

--C'est plus vrai que si le mdecin l'avait dit...

--En effet... Et o veux-tu?...

--A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir
son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte...

--Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su...

--Parce que vous tes timide! Parce que vous tes de Romorantin,
tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sre
de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront!

Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui draisonne.

--Oui, ma chrie, ils le diront peut-tre. Tu as raison. Bois ton
lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... L, ne te dpche
pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne.

Elle mit plus de temps que d'ordinaire  piquer son chapeau, la ple
madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle
cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas
tre consol, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise 
contrejour, prs du guridon, regardait dans le vide, au-dessus des
toits d'en face, qu'on apercevait par la fentre ouverte, et elle
oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquite.

En arrire, madame Gimel, tout arme pour la promenade, ayant mme
pris son ombrelle habille, qui avait une cerise au bout du manche,
se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle
l'enviait, peut-tre; elle travaillait sur la donne de ce roman
vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les
heures de solitude, quand elle avait achev le feuilleton du _Petit
Journal_. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous cts, 
l'inconnu et  l'impossible.

--Je suis prte, ma petite. Je t'attends.

Evelyne avala une gorge de lait, et sortit la premire.

Tant que les deux femmes marchrent dans la rue, elles eurent les yeux
distraits, et mme un peu le coeur. Il tait encore de bonne heure.
Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagne en remontant
la rue Saint-Honor. Madame Gimel avait fait exprs de passer sous les
galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont
une puissance sur l'esprit des femmes,--elle le savait bien,--et o il
y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant:

--Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer,
robe de plage, crois-tu! Et l'adorable layette...

Malgr son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'
sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui
plaisaient,  l'talage. Le coeur n'tait pas tout ferm  la vie,
mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple,
un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'o se levait
une aile de pigeon, une seule.

Lorsque madame Gimel tourna  droite, un peu avant l'Htel de Ville,
il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parl. D'anciens
souvenirs et l'apprhension de ces bureaux, derrire lesquels est
assis l'tat, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne,
hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance  tout ce qu'elle
allait voir et entendre, hsitait, la tte leve, entre les deux
faades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de
l'avenue Victoria.

--C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens,
il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voil vingt-deux ans,
j'tais si contente quand je suis sortie de l, avec toi dans les
bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrire: Tu la
tiens pas bien. Passe-la-moi donc! a me rappelle tant de choses! Il
y avait un employ, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et
le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-l. J'en
reconnatrais peut-tre quelques-uns...

La mmoire du coeur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entre
dans l'immeuble numro 3, avait pris son face--main et considrait,
sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribus
autour de la cour, quand Evelyne se dirigea,  droite, vers la porte
vitre sur laquelle taient inscrits ces mots: Enfants
assists.--Nouvelles et renseignements. Les deux femmes entrrent,
tournrent  gauche, et passrent devant un bureau o causaient et
proraient, rendant compte de leurs recherches, les employs
enquteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivrent alors devant un
guichet pareil  celui d'une banque, et derrire lequel se tenait un
homme gras, srieux, ras, qui avait les lvres expressives et qui le
savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci
ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait
chez Revillon en s'avanant au-devant d'une cliente, et dit:

--Monsieur le chef de bureau?

Il rpondit aussitt:

--Vous avez le numro de l'enfant?

--Non, monsieur, je ne l'ai pas sur moi, mais je me le rappelle trs
bien: 149 007.

L'employ se tourna vers une table incline sur laquelle reposait un
registre. Madame Gimel voyait bien qu'il faisait erreur, mais elle
n'osait le dire,  cause de la crainte rvrencielle que lui inspirait
tout fonctionnaire. L'employ crasa sous son pouce et souleva d'un
mouvement preste, en virgule, cinq ou six feuillets, puis les laissa
retomber.

--Mais, dit-il, nous en sommes  170 000. Il est vieux, votre numro,
madame.

Une voix ferme, jeune, dit:

--C'est moi, monsieur, le 149 007!

Le gros scribe fut frapp de l'accent de cette voix, et, quand il eut
regard Evelyne, qui s'tait avance  la droite de madame Gimel, son
tonnement devint de l'admiration. Les lvres expressives eurent une
moue.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne pouvais pas me douter...

--Peu importe, interrompit la jeune fille. J'ai t adopte, il y a
vingt-deux ans, par madame.

--Oh! Evelyne!

--videmment. Comment voulez-vous que je dise?... Je viens, monsieur,
pour avoir des renseignements sur mon origine.

Elle tait nerveuse et dcide  tre impertinente.

Le chef de bureau ne s'y mprit pas. Il fit l'conomie d'un reste de
sourire, qui attendait son tour, et rpondit:

--Bien, mademoiselle; alors, adressez-vous au bureau des adoptions,
escalier A, tout en haut.

Il saluait, avec une politesse administrative, et, cependant, avec une
nuance de rserve,  cause de la brusquerie de cette jeune fille.
Madame Gimel seule rpondit. L'aile de pigeon avait dj fil devant,
et passait en bordure des enquteurs, qui clignaient l'oeil sur le
sillage d'Evelyne.

Celle-ci, retraversant la cour, trouva l'escalier A, monta plusieurs
tages, et suivit un couloir sur lequel ouvraient des portes
numrotes. Elle frappa  l'une des dernires, et entra dans une
cellule chaude dont elle venait de rveiller le titulaire.

--Je ne le reconnais pas non plus, souffla madame Gimel, en passant
prs d'Evelyne.

L'homme avait avanc deux chaises, les deux seules qui meublassent la
pice. Il tait de l'espce intelligente et ardente qui se rue aux
emplois publics, invente, mdite des rformes, fait des rapports,
espre de l'avancement et, n'en recevant que fort peu, enrage
quelquefois et, plus souvent, s'endort. Son large front, qui se
prolongeait en calvitie aux tempes, son menton pointu et sa barbiche
en virgule, lui faisaient une tte triangulaire. Il jeta un coup
d'oeil sur les petits rideaux d'toffe rouge qui encadraient la
fentre, sur la pendule Empire,--deux colonnes noires et un cadran
d'or,--sur les dossiers aligns devant lui, afin de s'assurer que tout
tait en ordre, mit sur son nez, triangulaire aussi, un lorgnon
d'caille, et demanda:

--Qu'y a-t-il, madame, pour votre service?

Evelyne ne laissa pas  madame Gimel le temps de rpondre.

--Il parat, monsieur, dit-elle, que je suis le numro 149 007. J'ai
appris, hier soir, que je n'tais pas la fille de madame Gimel; que
j'tais pupille de l'Assistance publique. Je viens vous demander de me
nommer ma mre, de me permettre de la retrouver si elle vit... Je suis
extrmement malheureuse... Surtout, je vous en prie, pas de
consolations et pas de banalits.

M. Heidemetz eut un regard approbateur, et rpondit:

--Cela ne me parat pas possible. Vous devez avoir, ou madame?...

--Gimel, monsieur; mon mari tait adjudant dans la garde rpublicaine.

--Madame Gimel doit avoir un certificat d'origine, tabli par
l'administration.

--Oui, je l'ai vu, une pice o il n'y a rien... Vous ne pouvez pas
admettre qu'on abandonne un enfant sans que la mre se nomme?

--Mais je vous demande pardon, mademoiselle.

--Sans qu'elle fasse connatre quel motif l'a conduite?

--Cela se peut, au contraire.

--D'o l'on sort, de quelle misre ou de quel vice? Car je ne peux
hsiter qu'entre les deux.

--Voyons, ma petite Evelyne... Calme-toi.

--Laissez-moi; je m'adresse  monsieur, qui voit que je veux savoir
tout ce qu'il sait lui-mme... Et je trouve que ma prtention n'est
pas excessive...

La main de M. Heidemetz ta le lorgnon, et eut l'air de le tendre.

--Elle l'est, mademoiselle. Vous n'avez droit qu'aux renseignements
contenus dans le certificat d'origine de l'administration. Cependant,
pour vous tre agrable, je vais faire une chose exceptionnelle, tout
 fait exceptionnelle, dont j'ai vainement demand qu'on ft une
obligation pour l'Assistance.

Il sonna un garon de bureau.

--Allez demander, aux archives, ce dossier.

Il crivit deux lignes sur un carr de papier, qu'il remit 
l'employ.

Et, aussitt, il s'informa, auprs de madame Gimel, des circonstances
de ce qu'il appelait: Le placement sous rserve de tutelle. Madame
Gimel rappelait avec complaisance les longues discussions qu'elle
avait eues avec M. Gimel avant de le dcider  adopter; l'indcision
du mari, qui ne savait s'il adopterait un garon ou une fille;
l'insistance qu'elle avait mise  demander une petite; les
photographies de candidates compares; puis, la comparution des deux
poux, assists d'un notaire, devant M. le directeur de l'Assistance
publique lui-mme, dans ce beau cabinet o il y a des portraits de
bienfaisants personnages de tous les temps.

Evelyne ne parlait pas, malgr les prvenances du jeune chef de
bureau, qui lui fournissait des explications qu'elle ne demandait pas.

Quand le garon de bureau rentra, elle se leva, et s'approcha vivement
du meuble sur lequel il dposait un petit dossier jauni.

--Ah! laissez-moi voir!

--Voyez!

Evelyne tait penche, les mains appuyes sur la table. Elle suivait
le texte que M. Heidemetz lisait  demi-voix, rapidement. C'tait une
feuille double, de grand format, couleur crme, qui portait, sur
chaque feuillet, au recto et au verso, un questionnaire imprim, et,
en face, des cases, hlas! presque toutes vides:

Bulletin de renseignements concernant un enfant prsent  l'hospice
des Enfants Assists... Sexe de l'enfant: fminin. Nom et prnom:
Evelyne.

--Alors, je n'ai pas de nom, monsieur?

--Evelyne, en tout, mademoiselle. Vous voyez. Lieu et date de
naissance, dpartement: Paris, 1er octobre 1886.

--C'est au moins cela, dit Evelyne: je suis de Paris.

Est-il lgitime ou naturel? Naturel.--Reconnu par le pre? Non.--Par
la mre? Non.--Lieu de l'accouchement? Nant.--Voeu des parents quant
au culte? Nant...

--Ah! par exemple, elle a t baptise, monsieur! interrompit madame
Gimel. J'ai eu soin de la faire baptiser, sous condition, comme on
dit. Et mme je puis dire qu'elle a beaucoup de religion pour une...
Enfin, je sais ce que je veux dire: je l'ai leve comme mon enfant.

Date du dpt.--Vous aviez douze jours, mademoiselle.--Explication
dtaille des motifs qui ont amen l'abandon de l'enfant...

Ici, M. Heidemetz eut une attention dlicate. Il avait le sentiment
que l'tre jeune qui tait l, tout prs de lui, souffrait, et il ne
lut pas tout haut le motif crit dans la case aux rponses, le motif
en un seul mot: misre. Evelyne lui en sut gr. Il tourna la page. La
mre n'avait voulu donner aucun renseignement sur elle-mme qui pt la
faire connatre, et tout ce qu'elle avait consenti  dire, c'est
qu'elle n'avait pas eu d'autre enfant que celui qu'elle abandonnait.

La troisime page devait tre la plus rude pour Evelyne, et le silence
fut complet, pendant qu'Evelyne lisait ces lignes cruelles:

--A-t-on dit  la mre que l'admission d'un enfant  l'hospice des
Enfants Assists ne constituait pas un placement temporaire, mais bien
un abandon?

--Oui.

--Et que les consquences taient les suivantes: ignorance absolue
des lieux o l'enfant serait mis en nourrice ou plac?

--Oui.

--Absence de toute communication, mme indirecte, avec lui?

--Oui.

La jeune fille dtourna un instant la tte du ct de madame Gimel.

--Ma mre devait tre bien malheureuse! dit-elle. Accepter cela!

Madame Gimel avait les yeux rouges, et ne pouvait rpondre. Evelyne
lut cette dernire condition:

Nouvelles de l'enfant donnes tous les trois mois seulement, et ne
rpondant qu' la question de l'existence ou du dcs.

Et il y avait encore oui dans la colonne des rponses.

M. Heidemetz replia la feuille, et le bruit de cassure du papier
courut d'un mur  l'autre, et rgna seul, pendant quelques secondes,
dans cette mansarde, au-dessus du grand Paris, o trois personnes
revivaient une histoire vieille de vingt-deux ans. Evelyne demanda,
trs bas:

--C'est tout ce que je saurai d'elle?

--C'est tout ce que nous savons, mademoiselle.

--Elle n'est pas venue demander des nouvelles de son enfant, aprs?

--J'ignore; il faudrait faire des recherches; pour vous obliger, je
puis...

--Non, je vous remercie...

Elle se recula; le chef de bureau feuilletait, un peu par conscience,
un peu pour cacher son motion, le dossier 149 007.

--Ah! montrez ceci, monsieur, je crois me souvenir...

Madame Gimel, entre un rapport et le livret  couverture noire
d'Evelyne, avait aperu une note de service, envoye par l'agent de
Bourbon-l'Archambault; elle la saisit et la lut, pour consoler
Evelyne, pour se consoler elle-mme:

--Tiens, petite, comme tu tais gentille dj! Voil ce qui a dcid
monsieur Gimel et moi. Oh! nous avons mdit chaque mot: Deux lves
me paraissent avoir des chances diffrentes pour tre proposes en vue
d'adoption: numro 149 007. Belle enfant, blonde, forte pour son ge.

Elle rayonnait.

Evelyne, en arrire, dit:

--Venez, voulez-vous? Au revoir, monsieur!

--Mademoiselle!

Elle eut le sentiment qu'il demeurait dans l'ouverture de la porte,
sur le seuil, et qu'il suivait des yeux cette abandonne qui
souffrait,  travers les annes, de la faute d'une femme inconnue.
Pauvre Evelyne, la rieuse! Personne, du moins, ne l'avait vue pleurer;
elle ne pleurerait pas; elle allait trs vite pour viter les
questions de l'adoptive, qui trottait en arrire. Dans l'escalier,
deux infirmires, un employ de l'Assistance et trois pronnelles qui
montaient en baguenaudant, s'cartrent de la rampe, et se turent un
moment pour laisser passer cette douleur. Une des femmes dit mme:

--Pourquoi est-elle en demi-deuil? a doit tre tout rcent. Elle a le
visage tout bless par la peine.

Madame Gimel avait aussi sa large part de chagrin; elle souffrait
surtout de cette diminution de tendresse et de respect qu'elle
constatait, depuis la veille, chez la jeune fille.

--On essaie de faire la mre, songeait-elle; on se fait un coeur
pareil  celui des mres, mais le dvouement ne compte gure pour les
filles qu'on a seulement aimes: il faut les avoir portes...

Dans la rue, la conversation se borna  des mots changs  la hte:

--Prends garde  l'auto.

--Je vois.

--Il va pleuvoir.

--Probable.

--Pluie d'orage.

--Oui.

Evelyne et madame Gimel, ayant descendu l'avenue Victoria, prirent,
pour rentrer chez elles, et sans y trop songer d'ailleurs, le quai de
la Mgisserie et le quai du Louvre. L, comme Evelyne obliquait 
droite:

--Tu dsires reprendre cette rue de Rivoli? C'est plus frais, ici.

--Non, je vais  Saint-Germain-l'Auxerrois.

Madame Gimel fut stupfaite. Elle le fut plus encore quand elle vit
Evelyne demander  un employ de l'glise si le vicaire de service
tait l, quand elle la suivit dans la sacristie et qu'elle entendit
cette conversation:

--Monsieur l'abb, peut-on faire dire une messe pour une femme qu'on
n'a pas connue, dont on ne sait pas le nom, rien, rien?

--Sans doute, mademoiselle, il suffit qu'elle ait exist et que votre
pense lui attribue le mrite.

--Alors, je vous prie de dire une messe pour ma mre inconnue.

--Bien, mademoiselle. Vous dsirez un jour dtermin?

--Non.

Elle remit trois francs  l'abb, qui dit:

--Mais c'est moins que cela, mademoiselle.

Evelyne tait dj sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrta
sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe
par l'ombre maternelle:

--Maman,--madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-l,--je vous
demande pardon si je vous ai blesse, peine, tonne. Je n'ai pas
bien eu mon coeur ni ma tte  moi, depuis hier... Je vais me
retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. a
diminuerait mon courage... Et de ne pas mme me demander  quoi je
penserai...

Madame Gimel l'embrassa, l, debout sur les marches, et ce fut sa
rponse, et sa manire de prter serment.

IV

SUR LA PELOUSE DE BAGATELLE

Sur la pelouse de Bagatelle,  six heures du matin, le 12 aot, trois
compagnies d'infanterie manoeuvraient. Elles taient fort rduites, et
l'un des trois tmoins qui suivaient les volutions des troupes,--je
ne parle que des tmoins manifestes,--venait de compter, en tout, cent
cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au
milieu de quelques notes en abrg. C'tait le colonel Ridault. Les
deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, taient deux
apaches, couchs  l'entre de la pelouse, les jarrets ploys,
l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancs.

Le colonel, venu sans tre attendu, ni invit, et qui avait laiss son
cheval sur la route, s'tait plac en bordure de l'avenue qui monte
vers le chteau. Debout et de face, il avait encore une belle tournure
militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il
grossissait, et le dplorait.

Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dner
beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le rgime,
et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait sa ligne. Il savait que
ses opinions, surtout celles qu'on lui prtait, l'arrtaient dans sa
carrire. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut
t lui-mme embarrass de le dire. Dou d'un esprit de contradiction
qu'il n'avait pas exerc sans perdre quelque chose de ses ides les
mieux raisonnes et les plus chres, on aurait pu dire qu'il n'avait
qu'une conviction, qu'une passion, qu'une ide dont il n'et jamais
fait lui-mme la critique: l'arme. Cela lui nuisait, auprs des
civils qui disposent des grades. Il tait trop soldat dans un temps o
l'on ne se bat pas. Ce vieux garon, qui ne manifestait qu'une
sympathie discrte pour les preuves des gens du monde, devenait
paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de
ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prts,
c'est--dire en dons. La tte ronde, la moustache droite, grise et
blonde, l'oeil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel
Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de
l'esprit que le soir, jugeant que c'tait l, comme la bonne chre, le
repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: C'est un futur
grand chef. On disait,  prsent: Dix-huit de ses jeunes ont pass
devant lui. Dans quinze mois, il sera retrait comme colonel. C'est
fini.M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique  en prendre
son parti. Cependant, il commenait  exposer, entre amis, ses projets
pour cette poque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins
loigns, avec lesquels il s'tait brouill pour des questions de
chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, prs de
Villefranche, et, l, il ferait des conomies relatives, pour pouvoir
passer trois beaux mois  Paris, au printemps. En attendant,
disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la
discipline.

Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix
minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria:

--Lieutenant Morand?

Le lieutenant se dtacha d'un groupe d'officiers et de sous-officiers,
et vint, au pas de course, la main gauche tenant le sabre. Ce fut vite
fait. Il sauta de la pelouse sur le sable de l'alle, et prit la
position de l'infrieur devant le chef.

--Vous faites fonction de commandant de compagnie?

--Oui, mon colonel, je suis le plus ancien.

--Combien d'hommes?

--Dans ma compagnie, quarante-huit; dans les trois, cent cinquante et
un.

--C'est une erreur; j'en ai compt cent cinquante-trois; vous avez des
malades?

--Cinq en tout, mon colonel; mais le service de place, les corves,
les bureaux...

--La carotte aussi, n'est-ce pas? Vous m'enverrez, ds que vous serez
de retour, la situation d'effectif.

Le lieutenant fit un signe d'assentiment. Le colonel lui tendit alors
la main.

--Monsieur Morand, vous n'avez pas fait de pertes au jeu?

La physionomie grave du lieutenant se dtendit une seconde.

--Non, mon colonel.

--Pas de difficults avec vos chefs?

--Aucune.

--Rien dans le mtier qui vous chagrine?

--Rien.

--Vous avez de la chance!... Tout de mme, vous avez vos ennuis, cela
se voit, tout le monde le voit; votre capitaine m'a racont que vous
ne disiez plus un mot en dehors du service... Je sais que a ne me
regarde plus, les chagrins civils... Je n'ai pas de remde contre eux,
 moins que l'amiti d'un vieil homme puisse servir  quelque chose...
Et c'est rare.

Morand, qui avait un grand pouvoir sur lui-mme, ne laissa d'abord
rien deviner de ce qu'il pensait. Puis, les yeux, tant surveills,
s'adoucirent, quelque chose de glac, un revtement de fermet et de
rserve tomba.

--J'ai, en effet, un conseil  vous demander, mon colonel.

--Venez, mon cher.

Il fit signe aux officiers, qui observaient,  cent pas, sur la
pelouse, de continuer l'exercice, et il se mit  marcher, sur le sable
de l'alle encore dserte,  droite du lieutenant, qui parlait en
regardant les lointains. Ils firent deux cents pas du nord au sud,
revinrent, repartirent. Le sous-lieutenant Lguill, l'adjudant Prat,
le lieutenant Roy, se disaient, de loin: Il en a une chance, ce
Morand! Et, le pire, c'est qu'il ne nous la racontera pas. On ne saura
jamais si le colon lui a confi le secret de la mobilisation, ou
demand des nouvelles de son grand-pre.

M. Ridault ne racontait rien, ne demandait rien: il coutait. Ni l'un
ni l'autre ne faisait de gestes. Un observateur attentif aurait not
certaine parent de tenue et d'allure, entre ce jeune homme svelte et
cet homme alourdi, mais entran encore, et surtout cet instinct qui
faisait lever la tte tantt  l'un, tantt  l'autre, et qui les
portait  chercher  l'horizon les points o des yeux tristes peuvent
errer, sans danger de larmes ou de trahison. C'est  peine si M.
Ridault relanait quelquefois Morand, d'un mot ayant un sens
dtermin. Et aprs? Que dit votre mre? Le plus souvent, il
n'avait qu'un monosyllabe encourageant: Bien.

Morand se tut et attendit le jugement, comme s'il avait t devant le
Conseil de guerre. Rien ne vint. Les mots restaient dans la gorge du
colonel et l'tranglaient.

--Je vous rpte ma question, mon colonel: n'est-ce pas votre avis
qu'il n'y avait rien  faire, que je ne russirais pas  faire
admettre une enfant trouve dans le monde du rgiment?

--Non, rien  faire que ce que vous avez fait. Je vous plains.
Donnez-moi la main. Et reprenez des fianailles avec l'arme. Au
revoir!

V

LE 12 AOUT

Evelyne tenait parole: elle ne pleurait pas; elle ne parlait jamais de
l'preuve si rude qui avait atteint sa jeunesse; elle ne se plaignait
pas mme de la vie en termes vagues, afin de ne point entrer, par
cette large route, dans les chemins o chacun retourne si volontiers
se blesser aux mmes pierres et aux mmes ronces. Quelque chose tait
mort, en elle: sa gaiet; malgr sa volont si ferme, Evelyne ne riait
plus.

Ses deux camarades de la banque Maclarey l'avaient remarqu ds le
premier jour, mais elles ne s'taient permis des allusions blessantes
que le deuxime, en voyant que cela durait. Mademoiselle Raymonde
avait fini par deviner qu'Evelyne souffrait d'une peine sans remde,
comme elle souffrait, elle-mme, de l'usure de la vie. Dans la
premire semaine d'aot,  la fin d'une journe touffante, elle avait
ri avec mademoiselle Marthe des amours orageuses d'Evelyne Gimel.
Celle-ci pianotait  la machine, et n'coutait pas. Tout  coup,
mademoiselle Raymonde, qui dchiffrait une page de stnographie,
s'arrta, froissa le papier, le jeta contre la muraille, et,
s'pongeant le front, les yeux, le cou, resta hbte et haletante sur
sa chaise, comme une bte force. Elle fut une heure sans faire
d'autre geste que celui de la main droite, qui agitait le mouchoir
mouill, comme un ventail, devant la face blme et tire. Au moment
o six heures sonnaient, elle dit, s'adressant  Evelyne:

--Je suis finie; je n'ai plus qu' faire la noce, je n'ai plus de
courage. Et vous?

--Oh! moi, quand je n'ai plus de courage, je fais comme si j'en avais.

La stupide Marthe avait ri. Mais Raymonde, comprenant que, seule, une
douleur profonde pouvait dire ces mots-l, tait sortie avec Evelyne.

--Ma pauvre amie, avait-elle dit, je connais les hommes, c'est tous
des canailles. Le vtre vous a lche? Contez-moi a; vous me ferez du
bien.

Evelyne n'avait rien racont; mais, depuis ce jour-l, elle tait
rentre en grce auprs de la premire dactylographe de la banque
Maclarey.

A la maison, Evelyne et madame Gimel se retrouvaient, chaque soir,
avec la mme joie apparente et les mmes mots que par le pass. La
jeune fille avait repris l'habitude de dire: Maman, et l'autre
n'avait pas un instant cess de dire: Mon enfant, ma fille. Elles
mentaient toutes deux, elles ne pouvaient prononcer de tels mots sans
songer  la vrit, qui tait autre et cruelle. Deux solitudes
voisines, voil ce qu'tait devenue, tout  coup, la vie familiale. Et
nulle volont ne prvalait contre le souvenir  chaque seconde
rappel. Evelyne se reprsentait les longs soins, la gnrosit, la
tendresse de madame Gimel. Je l'aime toujours autant, pensait-elle.
Madame Gimel se demandait: Ce qu'Evelyne a appris, moi, je l'ai
toujours su. Nous continuerons d'tre l'une pour l'autre ce que nous
avons t. Voisines, oui, mais dlies: l'air du dehors courait entre
elles. La conversation tait devenue moins libre. On ne se disait plus
tout. Les deux peines, mme, taient diffrentes. Madame Gimel, qui
avait plus de tendresse que d'invention, crut que le thtre
distrairait Evelyne. En cette saison de canicule, on ne pouvait aller
qu'au Thtre-Franais, l'Opra-Comique tant ferm. Mais
_Britannicus_ tait bien srieux, aprs une journe de dactylographie.
Et puis, ce public d'trangers et de minces provinciaux
intresserait-il Evelyne?

--Ce que je regrette _Mignon_, disait madame Gimel, et _Lakm_!

Elle se rabattit sur les cinmatographes et sur les petits thtres
encore ouverts. On organisa quelques parties de troisime galerie, ou
de troisime loge de ct. Il fallut dfoncer une tirelire en forme de
pomme, o dormaient des conomies destines  un voyage  Dieppe.
Evelyne s'amusa quelquefois, et, d'autres fois, parut si parfaitement
trangre  la pice qu'elle tait cense couter, que madame Gimel
songea:

--Pauvre petite, elle a sa pice  elle, dans le coeur, et qui n'est
pas gaie.

Une promenade chez une tante qui demeurait  Charenton, un dner chez
un ami de feu M. Gimel, du ct de Bercy, et des surprises au
dessert, quand on dnait rue Saint-Honor, et des fleurs, des roses,
des oeillets, une botte de rsda: rien ne ramenait plus le sourire
ancien, celui qui disait: La vie est bonne, maman! Regardez-moi
vivre!

Madame Gimel ne pensait plus  autre chose: Un si beau parti! un bel
homme! Et officier! Le mien n'tait qu'adjudant. Il est vrai que
c'tait dans la garde! Tout cela manque, parce que le pre et la mre
manquent, je veux dire leurs noms. Je comprends le refus d'Evelyne.
Car c'est elle qui s'est retire, elle qui n'a pas voulu! Elle est
fire, mais a la tue.

Elle tait tellement pntre de cette ide, et tellement malheureuse
de n'avoir personne  qui se confier, qu'elle alla, sans rien dire 
Evelyne, causer avec madame Maulon. L'ancienne premire vendeuse,
toujours distingue, et madame Maulon, simplement plaisante et
accorte, se convinrent rapidement et bavardrent longtemps. Quand elle
se retira, madame Gimel dit, d'un air assez pinc:

--Ma chre madame Maulon, faites-le si vous l'osez; moi, je n'oserai
jamais.

Le lendemain, cependant, elle retournait  la crmerie de la rue
Boissy-d'Anglas. C'tait au milieu de l'aprs-midi, pendant les heures
qui appartenaient aux mouches, au bruit de la rue et au sommeil lger
de la patronne. Madame Gimel se mit  gauche du bureau blanc de la
crmire,--o, si souvent, Evelyne s'tait appuye; elle tira de son
rticule un papier qu'elle dplia, et se mit  lire, avec un peu de
recherche et beaucoup d'motion, articulant mieux qu' la Comdie,
baissant la voix et soupirant sans l'avoir voulu, ponctuant les
phrases, quelquefois, d'un geste de sa main gante de filoselle.
Madame Maulon, grave, le menton sur ses poings, les yeux vagues et
prts  se mouiller, coutait. A mesure que sa nouvelle amie lisait,
la crmire s'exaltait; un sourire de contentement, de dgustation,
d'approbation, carta ses joues et dcouvrit les dents, qu'elle avait
belles.

Il se passa, ensuite, quinze grands jours, pendant lesquels madame
Gimel fut trangement agite. Elle avait des distractions si longues
en regardant sa fille que celle-ci lui demandait:

--Qu'avez-vous? O tes-vous? Je suis sre que vous n'avez pas entendu
un mot de ce que je vous ai dit?

C'tait vrai. Elle dormait  peine, maigrissait, plissait, tellement
qu'Evelyne, un dimanche, viola elle-mme la consigne qu'elle avait
impose. Madame Gimel revenait d'une promenade assez courte, qu'elles
avaient coutume de faire toutes deux, entre quatre et cinq, lorsque le
temps tait beau: Champs-lyses, tour de l'Arc de Triomphe et retour
par l'avenue de Friedland. A l'angle de la rue du Faubourg
Saint-Honor, elle s'arrta, et, avisant un omnibus qui descendait:

--Prenons les Filles-du-Calvaire, dit-elle, je n'en puis plus.

Alors, entre les deux femmes, secoues l'une  ct de l'autre sur la
mme banquette, tout au fond de la voiture, quelques mots furent
changs, que les voyageurs n'entendirent pas:

--Voyons, maman, c'est  cause de moi que vous souffrez?

--Oui.

--Vous ne blmez pourtant pas ce que j'ai fait?

--Non, pauvre mignonne! Tu as agi comme une...

Elle chercha la comparaison, cela fit un petit silence.

--Comme une sainte.

--Vous ne blmez pas davantage monsieur Morand?

--Non.

--Alors, puisque rien ne peut tre chang  ce qui est, il faut que
vous gurissiez, comme moi. Vous devez vous soigner, d'abord. Nous
sommes au temps des bains de mer. Je vous offre, sur mes conomies et
sur les vtres, un billet pour Trouville. Vous y passerez une ou deux
semaines, et vous reviendrez gurie.

--Et toi?

--Moi? Je travaillerai, je n'ai besoin de rien.

A la grande surprise d'Evelyne, madame Gimel reprit, un moment aprs,
en regardant  travers la vitre cintre:

--Mon enfant, j'attends un remde que j'ai demand, et qui ne vient
pas.

Ce soir-l, elles se sentirent toutes les deux si lasses qu'elles se
couchrent sans avoir dn. Et elles comprirent que le silence vaut
encore mieux que les moitis de confidences.

Jusqu'au lundi 12, aucun incident ne rompit la monotonie du travail 
la banque ou de la vie  la maison. Evelyne avait djeun, comme
d'habitude, chez madame Maulon; mais, depuis que le projet de mariage
tait abandonn, elle vitait de causer avec la crmire, et se
contentait d'un signe de tte amical,  l'entre et  la sortie. Il
tait exactement trois heures quarante-cinq, quand le bruit d'une
musique militaire s'engouffra dans la salle o travaillaient les
dactylographes, et arrta net l'autre musique. Mademoiselle Raymonde
se leva la premire, esquissa un pas de galop, en secouant sa jupe, et
dit:

--J'y vais! je ne manque jamais d'aller les voir!

Mademoiselle Marthe dit:

--Je n'aime pas leur mtier, mais j'y vais tout de mme.

Evelyne hsita un moment, et suivit ses camarades. Les trois jeunes
filles coururent jusqu'au fond du couloir,  gauche, et se penchrent
sur l'appui de la fentre. Un rgiment passait, remontant le boulevard
Malesherbes, tous les cuivres sonnant. Premire compagnie; deuxime
compagnie, les hommes marchaient vite, troisime compagnie: un
officier plac en serre-file, et qui a l'allure nerveuse d'un alpin,
un grand,  mchoire carre, la moustache courte et la joue plate, un
jeune, qui regarde, comme l'ordonne la thorie,  vingt pas en avant,
arriv  la hauteur de la banque Maclarey, tourne la tte, aperoit
les trois jeunes filles  la fentre, salue de l'pe, et continue sa
route. Le geste a t prompt; mais on l'a vu.

--Eh bien! ma chre, c'est vous qu'il a salue?

--Mais non, c'est vous.

--C'est vous!

Un fou rire de Raymonde et de Marthe. La fentre est ferme.
Qu'importe la fin du dfil?

On revient dans la salle des copistes. Mademoiselle Raymonde n'a pas
de peine  deviner l'motion d'Evelyne. Elle a surpris, au moment mme
o l'officier saluait, un geste de recul involontaire de sa voisine.
tonnement? protestation? colre? Preuve, en tout cas, et aveu.

--Vous ne le connaissez pas, Marthe?

--Non.

--Alors, c'est vous qu'il a salue, Evelyne, il n'y a pas le moindre
doute. Pourquoi vous dfendez-vous? Il est fort bien, votre
lieutenant.

--Vous nous le prsenterez?

--Vient-il vous attendre  la sortie de la banque?

Evelyne nia effrontment. Elle eut de l'esprit, elle s'anima,--les
machines ne claquaient pas vite,--et ses deux camarades commenaient 
douter, quand, sous prtexte d'ordres  transmettre, de renseignements
 donner au service de la dactylographie, M. Amde, et un autre petit
secrtaire, et M. Honor Pope, le caissier aux cheveux gras, firent
une apparition, l'un aprs l'autre, dans la salle des stnographes.
Eux, ils ne doutaient pas. Ils avaient,  travers les barreaux de la
fentre du rez-de-chausse, remarqu le salut du lieutenant; ils
avaient entendu les clats de rire  la fentre de l'entresol; un
instinct infaillible les avertissait qu'une seule des trois femmes
avait pu tre salue de la sorte par un officier: cette Evelyne qui
plaisait  tous et  qui personne n'avait l'air de plaire. M. Amde,
selon son habitude, arriva en glissant sur le parquet,--il tait du
monde;--il avait, entre les sourcils, le pli de l'homme charg de gros
intrts, dans les yeux ce petit feu follet qui dmentait la ride, et
le srieux, et l'allure affaire. Il se pencha au-dessus de la table
de mademoiselle Raymonde, mais il observait Evelyne, applique et
penche; et, en partant, il murmura, impatient de n'avoir pas t
l'objet de la plus petite attention:

--Mes compliments, mademoiselle Evelyne: il est trs bien.

Evelyne rougit, tourna la tte: il avait regliss, gagn la porte et
disparu.

Ce fut le tour d'un second employ, qui sourit d'un air entendu, en
disant:

--Mesdemoiselles, je vous salue.

Puis, le caissier en second, M. Honor Pope, entra, pressant sous son
bras d'athlte amoindri par la graisse une liasse de papiers.

--Voil, voil du travail pour vos quenottes, mes enfants! dit-il.

Avec intention, il dposa la liasse sur la table d'Evelyne, et mit
longtemps  dtacher la sangle, ce qui lui permit de pousser le coude
d'Evelyne. A la deuxime fois, celle-ci se recula, sans cesser de
travailler. Le gros homme, qui parlait avec la moiti de ses lvres
seulement, l'autre restant close, dit, en visant  gauche et
au-dessous:

--Pas la peine de faire tant de faons, mademoiselle Evelyne: on vous
connat, maintenant!

--Vieux satyre! Vous n'avez pas honte!

--Vous dites?

--Je dis: vieux satyre!

--Trs bien! vous aurez de mes nouvelles, mademoiselle Evelyne!

--Il est possible que j'en aie, mais je n'irai jamais en prendre,
monsieur Honor Pope, et, si monsieur Maclarey m'interroge, je lui
dirai pourquoi vous sortez de votre bote!

Elle se leva. Le caissier prit un air de dignit offense, changea le
dossier de place, et le porta  mademoiselle Raymonde, qui sourit
agrablement. Mais,  peine l'homme avait-il disparu, que, de la table
en avant qui tait celle de Raymonde, et de la table en arrire o
travaillait Marthe, les mmes mots vinrent  Evelyne:

--Allons! Ne faites pas de coup de tte! Vous avez raison, il est
odieux. Mais, tout de mme, le travail, ce n'est pas facile  trouver.

Evelyne se remit  copier. Mais,  six heures moins un quart, elle
prit son chapeau:

--Tant pis si on me voit; tant pis si on me congdie: je rentre!

Elle revint tout droit rue Saint-Honor. Elle tait furieuse contre
Honor Pope: mais furieuse aussi contre Louis Morand. Madame Gimel la
fit clater, en lui disant:

--Mademoiselle, j'ai une petite surprise...

--Et, moi, une invraisemblable balourdise de monsieur Morand  vous
raconter,  moins qu'il ne faille dire une cruaut dont je le croyais
incapable...

--Mais quoi, Evelyne? quoi encore?  quel moment?

--Trois heures quarante-cinq de l'aprs-midi... Une manire de me
dsigner qui a pu lui paratre une lgante plaisanterie,  lui, mais
qui a lch contre moi tout le chenil de la banque, jusqu' ce gros
imbcile d'Honor Pope,  qui j'ai dit ma pense...

--Oh! Evelyne!

--Toute ma pense, si bien que,  cette heure-ci, je suis peut-tre
renvoye de chez Maclarey.

Madame Gimel ne fut ni terrasse ni mme trs mue.

--Cela me paratrait fcheux. Voyons, procde par ordre.

En cinq minutes, Evelyne raconta l'aprs-midi. Pendant qu'elle parlait
et qu'elle se montrait fort vive en paroles, la jeune fille observait,
avec stupfaction, le visage de madame Gimel. Madame Gimel
s'panouissait. Cette femme malade, amaigrie, tourmente, semblait
couter avec plaisir, en tout cas avec une espce de placidit
ironique, l'histoire que revivait Evelyne.

--Petite, interrompit-elle, tu ne pouvais pas comprendre. Il y a une
explication. Je t'ai annonc une petite surprise; c'tait pour te
mnager: elle est grande.

--Vous avez une obligation  lots qui gagne vingt-cinq francs?

--C'est mieux. Tu vas me pardonner...

--Allez toujours?

--Evelyne, j'ai pris sur moi d'crire  madame Morand.

--A la mre de monsieur Morand qui est venu ici? A madame Morand qui
habite le Bugey?

--Parfaitement. Je lui ai dit que tu aimais toujours son fils.

--Mais vous n'en savez rien!

--Je lui ai dit que tu tais une femme remarquable, un coeur charmant,
une laborieuse, et une pauvre enfant qui souffre trop...

Elle s'arrta, ne pouvant prononcer les autres mots... Evelyne
coutait, blanche, effare.

--La lettre tait jolie, je t'assure; madame Maulon me l'a rpt...
Ma petite, ce que je n'osais pas esprer est arriv: madame Morand a
rpondu. J'ai trouv une vraie mre. J'ai sa lettre. Tiens, lis, mon
trsor! Moi, je ne pourrais pas.

Elle se mit  sangloter, le dos appuy  la chaise basse, contente de
pleurer enfin devant tmoin, ce qui est un aveu, un partage; contente,
 prsent, qu'elle commenait  esprer, et qu'elle pouvait
s'attendrir sur elle-mme, sans risquer d'mouvoir par trop l'adore
Evelyne aux cheveux couleur de noisette, la petite qui lisait en face
d'elle.

Evelyne lisait une lettre d'une criture fine, penche, sans ornement
ni rature, sur une feuille de papier borde d'un filet noir:

    _Le Haut-Clos, 10 aot 190..._

    Madame,

J'ai t bien trouble en recevant votre lettre, d'autant plus que,
presque au mme moment, j'en recevais une de mon Louis, si
malheureuse, si sombre et si rsolue, hlas! que j'aurais voulu courir
jusqu' Paris pour le conseiller, le consoler, l'empcher de prendre
un parti bien digne de lui, mais dont je mourrai. Je le connais trop
bien pour ne pas savoir que des paroles aux actes, avec lui, la
distance est courte. Il veut permuter avec un officier du Congo
Franais ou du Soudan. Il a dj fait des dmarches. Je le perdrai, si
je n'arrive point  rendre possible un projet qui est plein
d'impossibilits. Lui, il ne cherche plus. Moi, je suis mre, je
cherche encore. J'ai tant song, et j'ajouterai, pour que vous sachiez
mieux qui je suis, tant pri, que je ne veux pas dsesprer. Je suis
encore dans la nuit. Mais j'essaie d'en sortir. Je vous avouerai tout
simplement, madame, que j'ai fait prendre,  l'insu de mon fils, des
renseignements sur vous et sur mademoiselle Evelyne. Ils ont t aussi
bons que je pouvais l'esprer, ou le redouter: je ne sais lequel des
deux mots convient. Je veux voir cette enfant que des parents lches
ont abandonne. Elle saura, si nous devons  jamais rester trangres
l'une pour l'autre, que je ne me crois pas le droit d'tre dure, et
que j'ai voulu voir, entendre et plaindre au moins celle que mon fils
avait distingue.

    VEUVE THODORE MORAND.

_P.-S._--Mon fils ne sait pas ma dmarche. Il ne sera pas chez moi.
Mademoiselle Evelyne, si elle n'a qu'une journe  passer au
Haut-Clos, peut arriver de trs bonne heure: je me lve avec le jour.

--Eh bien! Evelyne, que veux-tu que je rponde? Est-ce une femme,
cette dame Morand, est-ce une mre?

--Vous aviez fait comme elle, avant elle, maman; et encore mieux: vous
ne saviez pas quelle petite canaille je pouvais devenir, et vous
m'avez recueillie. Cette dame ne veut de moi qu'une visite. C'est
gentil tout de mme.

Toute l'intimit d'autrefois, et la reconnaissance, en plus, se
trouvaient dans ces mots que madame Gimel s'tait penche pour
entendre, tout prs, et qu'elle coutait encore. Madame Gimel ne
pleurait plus.

--Que veux-tu que je rponde?

Evelyne relut la lettre, et leva les yeux vers la clart de la rue.

--Il faut aller, dit-elle.

--C'est mon avis. Quand partons-nous?

Les yeux qui erraient sur les toits d'en face s'allongrent un peu,
mais ne sourirent pas tout  fait.

--Maman, je prfre avoir toute la responsabilit de ce qui arrivera.
Si je me trompe, si je ne suis pas bien juge, je n'aurai  m'en
prendre qu' moi-mme. Laissez-moi aller seule. Vous serez au courant
des moindres dtails, je vous le promets. L'Assomption est jeudi
prochain. Je demanderai un cong  monsieur Maclarey. Au besoin,
monsieur Honor Pope m'appuiera, pour avoir l'air d'un brave homme
sans rancune. Maman, nous passerons la fte ensemble, je partirai
jeudi soir... J'espre qu'il y a un train, le soir, pour le Bugey? O
est-ce au juste, le Bugey?

--J'ai ta petite gographie de l'cole, dit madame Gimel, et j'ai
aussi un Indicateur de l'an dernier.

Elles passrent la soire  combiner le voyage que ferait Evelyne, et
 prvoir, et  craindre que ce ne ft pas une joie. Mais, l'inconnu,
presque toujours, se rsout en esprance. Elles finirent par esprer
un peu. L'avenir, les images, les mots de bienvenue, les
interrogations probables, les objections, tout cela sonnait dans la
chambre o deux pauvres femmes causaient, l'une jeune et l'autre
vieille, et s'empressaient autour d'un amour qui avait l'air de
revivre.


VI

LE HAUT-CLOS

Le vendredi 16 aot,  six heures du matin, Evelyne descendait du
train de P.-L.-M.,  la gare d'Artemare. Elle tait seule; il faisait
de la brume; on ne voyait qu'une petite butte pierreuse  gauche de la
route, des prs  droite et des silhouettes de peupliers dans le
brouillard. Evelyne, en remettant son billet au chef de station,
demanda:

--La route de Linot, s'il vous plat, monsieur?

--C'est l-haut, mademoiselle. Vous traverserez la ville,--ils ont la
ville facile, les gens qui habitent les bourgs,--tout droit, puis vous
trouverez un lacet qui monte  Don; Linot est sur le molard,
au-dessus de Don.

Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vtue d'une robe trs
simple, mais si bien coiffe, si bien chausse, et qui marchait si
finement, portant l'ombrelle couche sur le bras gauche, et, de la
main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le
chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait  droite,
 gauche, au rythme sr du pas parisien, ne furent bientt qu'une
ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employ
rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui
monte, en pente raide, de la valle de Virieu jusqu' la haute valle
de Valmorey. Le chemin s'levait, d'abord au flanc des roches  pic
qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne
droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre
le mont du Colombier et la montagne de Colre; il tournait; il passait
au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait  la
lisire du plateau. Lorsque Evelyne fut arrive l, elle sentit que
l'air tait plus lger et la brume mle de soleil. Autour d'elle, une
route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de
maisons. Elle demanda Linot  un cantonnier entre deux ges,  genoux
devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses
lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots.

--Ma mignonne, vous n'avez qu' filer droit sur la gare du tramway.
L, vous trouverez le chemin. Vous gteriez votre ombrelle et vos
beaux petits souliers jaunes  vouloir monter le molard, comme nous
autres, par la traverse.

Un rire qui n'tait pas du pays, un rire lger, qui avait de l'esprit
comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille.

--Quel bien a fait  la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne,
flatte. Si j'en pouvais boire de pareil,  Paris, je me priverais de
lait tous les matins.

--Alors, vous tes de Paris?

--D'o voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos?

--Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacr Paris! J'ai un fils qui
aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voil: il a une place 
Montpellier. Ce sacr Paris, tout de mme!

Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit  casser les pierres;
le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sche
et bombe sonnrent ensemble un peu de temps. Evelyne modra bientt
son allure de Parisienne, non pas qu'elle ft lasse, mais de peur
d'tre rouge en arrivant. Il tait sept heures et demie quand elle
atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de
suite, au del d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie
rase et lgrement releve du plateau, le logis o elle tait
attendue. C'tait bien celui dont elle avait vu la photographie, et
dont Louis Morand avait parl, avec tant d'amour, chez madame Maulon.
On n'apercevait que la faade latrale, ingalement perce d'une
porte, d'une grande fentre et de trois petites. Mme de ce ct, le
toit d'ardoise rabattu,  cause de la neige, faisait un triangle bleu
barrant la pointe du pignon blanc. La faade du midi, vers la plaine
d'Artemare et de Virieu, devait tre la principale. Elle ouvrait sur
un jardin en pente, entour d'une palissade, et au bas duquel il y
avait une vigne, la vigne, sans doute, d'o venait le nom de
Haut-Clos. En arrire, du ct du nord, Evelyne reconnut aussi le
noyer o grimpait un lierre. Il poussait isol, protgeant la maison,
dans une terre inculte, une sorte de pture,  laquelle faisaient
suite, encore voiles de brume, des bandes d'herbes de hauteurs
diffrentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne
n'aurait pu dire les noms. Elle s'avana jusqu' cinquante mtres, et,
le coeur battant, elle couta. Malgr la lettre qui disait: Je me
lve avec le jour, comment oser frapper, ou sonner,  la porte de
cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure,
les compagnes de dactylographie commenaient  peine  s'veiller, et
madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau 
gaz.

Evelyne sentait son coeur battre moins vite et la fracheur de l'air
courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes.
Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et gotant la brume
de montagne, et elle rpta:

--Que c'est bon, l'air d'ici!

Et, la troisime fois, elle entendit un pas derrire elle. Une dame
venait, par un sentier de culture,  peine trac, entre une luzerne
et une planche de chaume. Elle tait petite, assez forte, vtue d'un
costume de deuil dont l'toffe ne devait pas tre neuve et dont la
coupe tait ancienne; elle avait des yeux bleu vif sous des sourcils
chtains, et, en marchant, elle regardait Evelyne. Elle la considrait
depuis quelque temps sans doute, et d'une faon si attentive et si
ferme, que son visage n'avait pas d'autre expression que cette
curiosit et cette application. Elle ne se prparait pas  sourire.
Quand elle fut  quelques pas de la jeune fille, elle s'arrta, et
elle respira, elle aussi, mais avec effort, et, en plissant beaucoup,
comme ceux que l'motion treint et touffe, elle dit:

--Je comptais tre ici avant vous, mademoiselle... Vous avez d monter
vite... Comme vous ressemblez  la description qu'il m'a envoye!

Alors seulement, elle s'approcha tout  fait, et elle tendit la main,
mais sans pouvoir sourire. Ses yeux, qui regardaient Evelyne,
s'efforaient de voir tout un avenir en elle, et ils taient dans
l'angoisse. Elle ajouta:

--Est-ce que je vous fais peur? Vous tes toute ple.

--Je crois que nous le sommes toutes les deux, madame. Cela n'est pas
tonnant, pour moi surtout. Et c'est vrai que j'ai peur de vous...

--Une Parisienne! Je les croyais plus braves que nous.

--Oh! il n'y a pas de Parisienne, quand...

--Dites?

--Quand on aime, madame... Je ne suis pas timide, d'ordinaire; mais,
aujourd'hui, c'est autre chose. Je viens peut-tre pour apprendre que
je vous dplairai.

La vieille femme rpondit srieusement:

--Je vous le dirai, si cela est. Venez. Vous devez avoir faim.

L'une prs de l'autre, les deux femmes se mirent  marcher vers la
maison.

--Voici mon domaine, disait madame Morand; il n'est pas grand...

--Mais le pays doit tre joli.

--Vous en jugerez: dans une demi-heure, le brouillard sera haut. Chez
moi, les choses n'ont pas chang depuis cinquante ans et plus. Mais
ceux qui ont habit la maison avec moi m'ont laisse seule; je l'aime
encore  cause d'eux; ailleurs, je serais un peu plus seule. Ma
chambre a une petite fentre de ce ct, et une grande du ct des
valles basses. Quand il fait beau, je puis apercevoir de l, presque
depuis Virieu, mon fils qui monte  Linot. Il vient passer trois
semaines avec moi, chaque anne. C'est ma provision de joie pour les
onze mois qui suivent..., pas toute, cependant: je ne m'ennuie jamais.

--Ni moi, madame, except quand mademoiselle Raymonde se plaint de la
destine.

--Qui est-ce?

--Une dactylographe comme moi, chez Maclarey.

Evelyne tait plus grande, d'une demi-tte au moins, que madame
Morand. Elle vit un commencement de sourire sur les lvres rides.
Elle observait, sans danger d'tre dcouverte et du coin de l'oeil,
celle qui lui montrait la maison, et le jardin, et la vigne.

--A ct de la haie, mademoiselle, voyez-vous la tonnelle? C'est l
que...

Evelyne tudiait cette figure un peu trop pleine, ride en cercle et
rduite  un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait
encore plir; les lvres gerces; le nez rond et commun; le regard et
le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers
desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme,
mnager de la tendresse de l'me, et devant lequel le monde est comme
une chose dj passe. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame
Morand entra, par la barrire, dans la partie de l'enclos qui
enveloppait la faade latrale du logis, et, de l, dans la cuisine,
o la servante, une fille de l'Isre, haute sur jambes et accorte,
s'effaa devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux
voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des
portes qui avaient de grosses ferrures.

--Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre caf au lait
doit tre servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous
causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est
clair.

Le jardin tait clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du
salon,--une large pice tapisse d'un papier fan, et meuble de
meubles d'acajou tendus de cretonne  ramages;--il entrait mme un peu
de chaque ct de la porte-fentre, qui tait grande ouverte: les
plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet,
quelques branches aventurires, comme il y en a dans tout massif; du
coin de droite, venait une poigne de rsda; de la gauche, une tige
de mauve. L'alle centrale descendait en face, borde de rosiers dont
pas un n'tait rare, mais qui taient fconds comme du petit peuple
heureux.

Evelyne s'assit devant le guridon bas o madame Morand avait coutume
de placer son panier  ouvrage, et o taient disposs, ce matin, la
cafetire, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot
 crme, sur un napperon blanc. Et elle commena de croquer une
tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la premire fois.

--De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois
jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant.

--Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crmeries:
Il n'y a de beurre franc qu' Paris. Maman dit cela aussi; madame
Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a leve.

Le rire n'avait pas dur. Evelyne tait devenue rouge. Deux larmes
montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intresser  la
tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu
parler, carter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle
regarda en silence les yeux gris de lin que la lumire clairait
jusqu'au fond, jusqu' l'me douloureuse, qui cherchait  se
ressaisir.

Ce mme jour,  deux heures de l'aprs-midi, le facteur, qui passait
par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui crivait  madame
Gimel:

Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, 
huit heures, aprs la rception que je viens de vous raconter, je
venais de pleurer pour une btise, pour rien, lorsque madame Morand,
qui tait debout jusque-l, vint s'asseoir  contre-jour, devant moi,
tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commena un
interrogatoire... Que de choses elle m'a demandes! Elle m'a parl de
vous, de mon ducation, de ce que je pense des thtres o je suis
alle, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de dtails que son fils
n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec
elle, je sentais que la dfiance diminuait seulement. J'tais
quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays o les hommes
se perdent,  cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon
aplomb. Je lui ai dit:

--Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les
femmes. J'en sais quelque chose!

--Vraiment?

--Comme toutes celles qui sont honntes. Ils sont d'une audace! Avec
les pauvres filles comme nous, ils ne se gnent pas, je vous assure,
dans la rue, dans les omnibus, dans les escaliers, au restaurant...

--Les polissons!

--Bien mis, souvent, avec des monocles. Des jeunes, des vieux, a
vous regarde, a vous dit tout.

--Moi, je rougirais. Que rpondez-vous?

--Rien,  moins que a ne soit trop fort. On trotte; on fait la
sourde; quelquefois, on entre dans un magasin. Oh! il y a un
apprentissage! Le mien est fait. Je passerais entre deux files de
gendarmes.

--Vous tes vaillante, ma petite.

--Je ne suis pas tout ce qu'il faudrait, madame, mais, vaillante,
oui, un peu. Et je ne suis pas la seule. Elles sont plus nombreuses
qu'on ne croit, les vaillantes; et, si vous voulez que je vous dise
une pense que j'ai souvent: le bien,  Paris, est tout  fait chic;
il est vaccin, prouv, poinonn, et, avec cela, de belle humeur.
J'ai des amies qui n'ont pas des airs imposants; mais, quand on les
connat bien, on leur dcouvre de la vertu, et de la vraie. La plupart
feraient des femmes dlicieuses. Il y en a beaucoup de fires, il y a
des tendres, des princesses d'lgance, des spirituelles, des...

Je m'arrtai, comprenant que j'tais alle trop loin. Madame Morand
ne me rpondit pas directement. Elle dit:

--Vous rougissez, mademoiselle Evelyne? Vous avez bien tort... Je
crois ce que vous dites... Tenez, laissez-moi vous servir des
confitures. Ce sont des confitures de framboises de montagne, comme
vous n'en avez jamais mang  Paris.

Pour la premire fois, j'eus le sentiment que je ne dplaisais pas.
J'en fus tellement contente que j'obis  madame Morand, et qu'il se
trouva que j'avais faim.

La visite de la maison,--qui n'est pas belle, qui ressemble  la
maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, 
Dieppe, le jour du train de plaisir?--prit trois bons quarts d'heure.
Il tait dix heures quand nous sortmes. Ah! quelles dlices, s'il
avait t l, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la
brume envole, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu.
Devant nous, dans le creux d'o je suis monte, ce matin, jusqu'
Linot, je ne sais combien de valles basses, de villages, de
montagnettes et de montagnes. C'est le ct bleu. Autour de nous, 
droite,  gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetes de
forts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de
vignes, de prs, de maisons.

--Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la valle
haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard
d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollire...

--Elle se dlectait  prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais
qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des
sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrtait pour me
demander:

--Vous n'tes pas lasse?

Je rpondais:

--Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de
stnographie et de machine. Ce sont les paules qui sont courbatures,
alors, et les mains qui s'nervent. En montagne, aujourd'hui, je
marcherais jusqu' ce soir.

Nous arrivmes  un chemin; elle se plaa  ct de moi, et me dit,
d'un ton qui tait, je crois, une rcompense, et que j'avais gagn:

--Ce matin, quand je vous ai rencontre, mademoiselle Evelyne, je
revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de l.
Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous tes une
enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le voeu
le plus cher que j'ai form pour mon Louis...

Nous tions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux
grandes haies de ronces. Elle tait redevenue toute ple, comme au
premier moment o elle m'avait aperue. Mais elle me regardait avec
des yeux o il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les
vtres. Elle continua:

--Mademoiselle Evelyne, j'ai dsir, toute ma vie, que mon fils
poust une femme pieuse. Celles qui sont passables sans religion,
avec la prire en plus seraient admirables. C'est un monde ferm 
beaucoup. Je ne veux pas vous faire de sermon. Je vous demande de me
dire, sincrement, si votre chre me jeune pourrait monter de ce
ct-l.

Je n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les siens qui attendaient et
qui rptaient:

--Votre chre me jeune pourrait-elle monter?

J'ai rpondu:

--Pourquoi pas? J'ai pens plus d'une fois  ce que vous me dites. a
ne s'est pas trouv sur ma route, voil tout.

--Si vous cherchiez?

--Vous croyez que ce serait une manire de mieux l'aimer?

--J'en suis trs sre, ma petite.

J'ai ferm les yeux, j'ai tendu un peu les mains, et j'ai senti
cette vieille femme, trs tendre comme vous, qui pleurait sur ma
poitrine. Et j'ai pench ma tte, tout contre la sienne. Quand j'ai pu
parler, je lui ai dit, en reprenant mon chemin auprs d'elle:

--Madame, je veux tout vous dire, moi aussi... Je suis sre que
personne n'aimera votre fils comme je l'aime; mais je serais un
obstacle  sa carrire; mme si j'tais moralement telle que vous
me voudriez, j'aurais mon misrable tat civil d'enfant trouve.
Il y a des portes qui se fermeraient devant nous, ou qui ne
s'entr'ouvriraient qu' la pince-monseigneur, par ordre... Je suis
bien malheureuse, je vous assure; je n'aurais pas d venir; quand nous
aurons bien caus, de lui et de moi, nous arriverons  la mme
conclusion: Je ne peux pas l'pouser! En vrit, non, je n'aurais
pas d venir. J'ai fait dj une fois le sacrifice, et il sera plus
dur  refaire... Avez-vous une solution? Avez-vous un moyen?

Elle tait, comme moi, en larmes. Elle redressait, en marchant, son
pauvre chapeau noir, que j'avais dplac, avec mes bras. Et elle se
taisait.

Bientt, nous apermes les maisons du bourg de Vieu. Les chemins,
les paysages, entre les arbres et par-dessus les prs en bosse,
taient peut-tre jolis: je ne les voyais pas. Nous entrmes dans
l'glise; madame Morand me fit entrer la premire, et j'allai d'abord
vers le bnitier, puis je revins vers elle, naturellement, pour lui
offrir l'eau bnite, ce qui l'tonna. Nous tions seules. Elle monta
un peu, dans la nef, et s'agenouilla. Moi, je restai dans le dernier
rang de chaises. Et il est sr que j'tais meilleure que d'habitude:
je fis une vraie prire, et je ne m'aperus pas du temps qu'elle
durait.

Madame Morand me toucha l'paule; nous sortmes, et elle me dit
simplement:

--J'ai une commission  donner  Anglique Samonoz. Nous prendrons
par ici, s'il vous plat.

Chez l'picire, je vis bien, du seuil o je l'attendais et trs
triste, qu'elle parlementait, qu'elle comptait de l'argent, qu'elle
crivait quelques lignes. Mais que m'importait? Je fus seulement
frappe de la physionomie gaie qu'elle avait, en reprenant la route du
Haut-Clos. Elle levait la tte de mon ct. Elle cherchait autre
chose que le sourire mdiocre, le sourire de seconde classe que je lui
donnais. Que voulait-elle? Pouvais-je deviner? A la dernire maison du
bourg, sans me prvenir, elle me prit la main, et, la serrant:

--Petite mademoiselle Evelyne, soyez heureuse!

--Pourquoi, madame?

--Je viens d'envoyer un commissionnaire au bureau de poste de
Champagne. Je tlgraphie  mon fils.

--Que lui dites-vous?

--De venir.

--Quand sera-t-il ici?

--Demain matin. Et je vous garde.

... Maman, je ne vous raconte plus le retour au logis du Haut-Clos.
Nous n'avons parl que de Louis. Je suis dans la joie: a ne se dcrit
pas. Il n'y a que la peine qui se raconte longuement, et je n'en ai
plus qu'une, qui se dbat au milieu de mon bonheur, et que je ne peux
pas faire envoler, comme une mouche dans de la crme, et la voici:
quelle carrire trouver pour Louis, s'il abandonne l'arme? N'est-ce
pas trop demander  un homme? A demain.

    EVELYNE.

_P.-S._--Ne cherchez pas ma photographie. Je l'ai emporte. tait-ce
un pressentiment? Je voudrais bien ne pas la rapporter.

       *       *       *       *       *

Le lendemain,  la mme heure, Evelyne crivait une seconde lettre:

    _Le Haut-Clos, samedi._

Il est arriv ce matin, pas comme moi, par la route, non, par les
sentiers connus des seuls habitants du pays, et rudes, je vous en
rponds. Il a mis une demi-heure de moins que moi, pour grimper
d'Artemare au Haut-Clos. C'est un nergique, et ce n'est pas de le
voir accourir  travers champs et sauter par-dessus les palis qui m'a
le mieux prouv cette nergie. Madame Morand attendait son fils 
cette place mme. Bien qu'elle se ft couche fort tard,--dix heures,
maman, une folie au Linot, une date dans la montagne!--elle tait
descendue ds l'aube, dans la cuisine, dans la lingerie, puis dans le
jardin. On aurait dit une perdrix en cage. Tout le long de la
palissade, en bordure de la vigne, elle trottinait, sans chapeau, la
tte couverte d'un chle. Elle se soulevait parfois, sur la pointe des
sabots, guettant de l'oeil et de l'oreille son lieutenant, mon
lieutenant. Moi, j'tais dans le salon, derrire la fentre. Nous
avions distribu les rles, hier soir. Elle voulait lui parler la
premire, lui raconter toute seule ce que nous avions dit toutes deux,
faire la mre, enfin, une dernire fois. Je l'aperois qui se penche
entre deux lignes de ceps, qui se redresse, qui lve les mains. Une
ombre saute par-dessus la clture. C'est lui. Je l'aperois qui
embrasse la maman, qui l'interroge, qui lui prend le bras, qui essaie
de l'entraner. Elle rsiste en riant. Ah! il m'aime toujours. Il a
trs bon air, en vareuse et en bret, comme un alpin, les jambes
gutres. Je le trouve plus grand qu' Paris. Il vient, dcidment,
par l'alle centrale, entre les vieux rosiers, au bras de madame
Morand. Il ne regarde que la fentre o je ne suis plus. J'ai couru 
la porte, et je l'ai ouverte... Alors, maman, nous sommes rests les
uns en face des autres, moi sur le seuil, eux dans l'alle, immobiles,
tout saisis. J'ai cru que j'allais m'vanouir; j'ai fait un grand
effort; j'ai dit:

--Monsieur, je vous aime toujours, mais il ne faudrait pas me
sacrifier votre carrire; il ne faudrait pas regretter.

Lui, il a quitt le bras de madame Morand, il a mont jusqu' moi,
et, avec ma permission, il m'a embrasse, et de tout son coeur, je
vous en rponds. Puis, il a dit:

--Vous tes ma fiance:  prsent, venez causer de l'avenir.

Nous avons pass une partie de la matine dans le salon, tous trois,
et le reste dans la campagne, tous deux, autour du Haut-Clos. Louis
voulait me montrer les coins du pays o sont encore au gte, comme il
dit, tous les souvenirs de sa jeunesse. Nous tions, et nous sommes
trs heureux. Nous avons caus de tant de choses qu'il me faudrait un
vrai travail, trs doux, mais trop long pour une lettre, si j'essayais
seulement de les numrer. Il faisait clair; toutes les bandes de
cultures coulaient autour de nous, sur les pentes, et remuaient au
vent, comme un flot de rubans neufs. Louis me demandait:

--Vous aimez la campagne?

--Je ne la connais pas.

--Moi, je l'adore. Si j'y reviens, vous l'aimerez?

--Je vous aime, et partout ce sera de mme...

Madame Morand,  qui nous avons rapport le dialogue, a pris un air
un peu triste, et elle a dclar:

--Depuis le temps qu'on se dit ces douceurs-l, et qu'elles font
vivre le monde!

Oh! oui, vivre! Je me sens vivante, et, moi qui ne tenais pas aux
heures, je tiens aux minutes. J'ai dit,  mon tour:

--Vous vous rapplerez le 12 aot? la banque Maclarey, le rgiment
qui dfile, le salut de l'pe? Je vous en ai voulu. Pourquoi
m'avez-vous salue?

--Parce que, la veille au soir, j'avais reu la nouvelle que je
n'obtiendrais pas d'tre envoy au Soudan. Ma rsolution tait prise
depuis une semaine, si je n'obtenais pas le Soudan, de dmissionner,
et, puisque ma carrire tait l'obstacle entre nous, de supprimer
l'obstacle... C'est ce que je vais faire... En vous saluant, j'tais
dans mon droit, vous le voyez...

Il ajouta:

--Je n'ai qu'une vocation, mais, pour vous, Evelyne, je puis avoir un
mtier.

Que c'est bien, ces mots-l, n'est-ce pas? Vous comprenez que je sois
flatte, touche, et que j'aie pleur, moi, la rieuse, en les
coutant? Il est simple, il est bon, il a une volont rapide et qui
donne confiance.

Je lui ai dit encore:

--Savez-vous ce qui m'a plu tout de suite en vous?

--Quoi? l'uniforme?

--Non, ce n'est pas aussi joli qu'une robe.

--Mes moustaches?

--Trop courtes.

--Alors, je les laisserai pousser. Mon air martial?

--Le tendre me va mieux.

--Je ne sais plus. Dites vous-mme.

--Ce qui m'a ravie, c'est que vous avez eu du respect pour moi. Nous
ne sommes pas habitues...

Voil o nous en sommes. Un seul point nous inquite: comment, par
quelle carrire remplacer l'arme, o Louis ne peut pas rester? Il est
jeune, il va chercher,  Paris d'abord, pour l'amour de moi... Je
ferme vite cette longue lettre. Peut-tre vous arrivera-t-elle en mme
temps que moi... Je pars cette nuit. On me fait conduire  la gare en
voiture. Louis ne quittera la montagne que dans deux jours. A
bientt!

    EVELYNE.


VII

LA DOUBLE VISITE

Ds qu'il fut de retour  Paris, Louis Morand se mit en tenue, et se
rendit chez son colonel, qui habitait, place d'Ina, au-dessus des
jardins et de la Seine. Il tait dix heures du matin. Le cong du
lieutenant ne finissait que le lendemain, et c'est ce qu'observa tout
d'abord M. Ridault, en voyant venir  lui l'officier.

--Vous, dit-il, vous avez chang vos habitudes d'autrefois: quatre
jours libres, quatre jours dans l'Ain; vous rentriez  Paris  cinq
heures du matin, et,  six heures, vous tiez  la Ppinire... Est-ce
que vous vieillissez?

--Peut-tre, mon colonel.

--Moi, pas. Regardez a; est-il assez joli, le plan de mon
bastidon?... Supposez la mer, par ici, et, par l, le fond de la baie
de Villefranche; les terrasses, vous vous souvenez, cuites et dores
comme du pain...

--Je n'ai jamais pu voyager, mon colonel; je ne connais pas; mais la
maison sera plaisante, en effet...

Il faisait beau, admirablement. Le soleil et l'air remu par le
courant du fleuve entraient dans le cabinet de travail, qui et t
tout Louis XV, sans le rtelier de pipes pendu  ct de la chemine.
Le colonel, en veston clair, assis devant son bureau, tudiait un
croquis d'architecte, une aquarelle clatante, qui reprsentait une
villa basse, couverte en tuiles, et dont les fentres semblaient
tailles dans les touffes des bougainvilliers. Il releva la tte,
carta un peu son fauteuil, cherchant  deviner, dans la physionomie
du lieutenant, le progrs ou la gurison d'une peine d'amour dont il
avait t le premier confident.

--Toujours ferm ce visage-l, mon cher Morand. J'y vois, pourtant,
que vous avez le moral plus solide... Allons! voil que vous
plissez!... Qu'avez-vous?... Une larme!... Je ne vous reconnais pas!
Est-ce bien un de mes officiers?

--Qui va quitter le rgiment...

--Vous permutez?

--Je dmissionne.

--Vous? Mais, je vous le dfends!

--Mon colonel!...

--Je ne veux mme pas que vous m'en parliez! J'ai le devoir d'empcher
les suicides, Morand, et celui de veiller  l'honneur du rgiment. Eh
bien! vous vous suicideriez en donnant votre dmission, car vous tes
le plus militaire de tous mes officiers, l'homme de discipline, qui
mange du devoir comme du pain, tous les jours, et qui trouve a bon,
l'homme  qui je confierais un bataillon dans une guerre, et que tous
les soldats suivraient en chantant la charge. Mais vous ne savez donc
pas que ce qui fait le chef, ce n'est pas le galon, c'est le coeur qui
ne tremble pas, c'est l'oeil clair, c'est l'ordre rude, c'est toujours
le souci des autres et l'oubli de soi-mme, et que tout cela, Morand,
vous l'avez!

Le colonel s'tait brusquement approch du jeune homme, et il lui
avait pris l'paule, qu'il serrait dans sa forte main, comme pour
montrer que Morand tait son prisonnier, et que le rgiment ne le
lcherait pas. En mme temps, entre ces deux hommes, que ne sparait
qu'une longueur de bras, le duel des regards se poursuivait, mouvant
et rapide. Le vieux soldat ordonnait, suppliait, s'tonnait de ne pas
vaincre, et redevenait le suprieur offens, dont l'oeil bleu, tout
charg de volont, commandait imprieusement, tandis que, devant lui,
bien ouverts dans la pleine lumire, les yeux bruns du lieutenant, un
moment troubls et humides, refusaient de dire oui, et, de plus en
plus, s'assombrissaient.

--Je n'aurais pas cru cela de vous, Morand, dit le colonel, en lchant
prise.

Il boutonna rageusement son veston de toile, se rejeta dans le
fauteuil, et se mit  frapper, avec son coupe-papier, l'aquarelle du
bastidon tale devant lui. Morand se redressa un peu plus; ses yeux,
 lui, ne s'taient pas dtourns, n'avaient pas cd.

--Mon colonel, je suis rsolu  pouser la jeune fille dont je vous ai
parl. Je lui sacrifie ma vocation de soldat, et tout le travail qu'il
m'a fallu pour gagner mon grade.

--C'est fou! C'est archifou!

--C'est possible, mon colonel, mais cela sera, ce soir mme...

--Non, monsieur!

--J'crirai ma lettre au ministre... Je devais vous prvenir: c'est
fait.

--Non, ce n'est pas fait! Morand, ne nous quittez pas! Pour l'amour de
l'arme, qui n'a que trop de lcheurs..., non, je veux dire...

Le lieutenant salua et se dtourna vers la porte.

--Morand? Je ne peux pas, mon enfant, vous laisser partir ainsi...
Revenez. J'ai quelque chose encore  vous demander.

M. Ridault s'tait lev, et il ramenait le lieutenant vers la fentre
ouverte. Ces dernires phrases, il les avait dites avec un tel accent
d'affection et de douleur, que, subitement, toute la rudesse factice
et mme la fermet naturelle de Morand furent brises.

--Vous pouvez croire, mon colonel, que la bataille a t cruelle en
moi; j'aurais mieux aim la bataille pour laquelle j'ai t prpar,
la vraie, celle des armes...

--Non pas! la vraie c'est celle de tous les jours; et ceux qui ne font
pas de faute contre l'honneur dans celle-l n'en commettent pas non
plus sous les armes... Je ne veux pas dire que vous alliez contre
l'honneur, mon cher ami, non, mais contre votre intrt, contre votre
vocation, contre tout, comme vous l'avouez... Dites-moi: elle est donc
charmante?

Il y eut un sourire jeune, trs bref, le premier. Les deux hommes
s'accoudrent sur l'appui de la fentre, devant Paris tout transparent
dans le clair d't, comme un vitrail.

--Oui, mon colonel..., oui... Ah! oui!

--L'expression manque, n'est-ce pas? Le mot n'est pas assez fort?

Et le premier rire sonna, discrtement, au-dessus des arbres.

--Est-ce que vous auriez une photographie, Morand?

--Depuis trois jours, mon colonel. Elle ne me quitte pas.

Il chercha dans la poche de son dolman, et tendit la carte album: M.
Ridault la saisit vivement, la mit en lumire, et l'carta tant qu'il
put de son visage, car il tait devenu presbyte. De l'autre main, il
relevait la pointe de ses moustaches.

--Charmante n'est pas assez, vous avez raison... Il y a de l'esprit,
dans ces yeux-l. Bleus?

--Non, mon colonel, gris clair.

--Nuance rare. Ils doivent avoir un sourire piquant et tendre,
n'est-ce pas?

--Ah! mon colonel!

--Et pas commune du tout, cette ligne du menton, ferme, impolie un
peu... Et ces lvres, qui diraient vite une btise, mais pas une
mchancet, et que je croirais souveraines pour plaindre... C'est  se
demander o va se nicher la race!... Enfin, mon cher, puisque vous
tes sr qu'elle est une honnte fille, et que, moi, je la trouve
aussi jolie que vous la trouvez vous-mme, voulez-vous me dire
pourquoi elle ne ferait pas sa petite partie, modestement, dans le
choeur des dames du rgiment?

--Vous le savez...

--Eh! oui, son pre... un Jean-Jacques dont il ne reste que a... Il
pouvait tre trs bien, son pre, il devait tre mme trs bien...
Lieutenant Louis Morand, regardez-moi?

--C'est fait.

--Si je vous assurais que cette jeune femme sera reue dans le monde
militaire, bien reue mme, renonceriez-vous  donner votre
dmission?

--Mon colonel, je vous remercie de votre sympathie; je suis trs
touch; mais je suis rsolu  quitter l'arme.

--Oui, parce que vous pensez que j'ai chang d'opinion, et que le
monde n'en changera pas... Mais si vous aviez des preuves du
contraire?

--Lesquelles?

--Si des preuves parfaitement sres vous taient donnes, que les
femmes les plus lgantes, les plus mondaines du rgiment, recevront
la visite de madame Louis Morand, et rendront cette visite,--car
l'accueil des autres, de celles que j'appelle les femmes de coeur,
n'est pas douteux,--enverriez-vous votre lettre?

--Non, je resterais. Mais cela est invraisemblable, il faut mme dire
impossible.

--Attendez trois jours. Vous me promettez?

Le lieutenant, flatt et mu de l'insistance de son chef, considra
Paris, o les arbitres de sa destine, bien inconscients de leur rle,
femmes de lieutenants, de capitaines, de commandants, devaient faire,
en ce moment, quelques courses du matin.

--Soit, dit-il. J'aurai obi jusqu'au bout, mon colonel. J'attendrai
trois jours.

Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le
palier, le colonel lui fit encore un signe d'amiti; puis, voyant
disparatre, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune
silhouette de soldat, il murmura:

--Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir
au rgiment. Je te redonnerai  lui... Il ne se doute pas, le pauvre
enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la
premire de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espre,
le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien  attendre du
ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai
rien: ce serait mentir... je laisserai la lgende se former et
s'envoler. Nous verrons bien.

Rentr dans son cabinet, il sifflota un air de marche, droula le plan
assez maltrait du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie
lectrique. Une ordonnance ouvrit la porte.

--Lancret, je sortirai  deux heures. Vous prparerez mon complet
numro 1.

       *       *       *       *       *

Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'aprs-midi. Il eut la
chance, qu'il cherchait, d'tre reu par trois ou quatre des femmes du
rgiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifies par le nombre
de leurs relations et la curiosit de leur esprit, pour construire une
lgende avec un mot, la rpandre et lui donner l'autorit de la petite
histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de
mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il dclara qu'il voulait tre un
des tmoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprvu et
dlicieux; chez la troisime, qui demandait: Mais, enfin,  qui
ressemble-t-elle? il rpondit:

--A moi, madame.

C'en fut assez. Ds le lendemain, on racontait, dans le monde
militaire, que le colonel se proposait de reconnatre plus tard
l'enfant abandonne; qu'en attendant, il avouait sa paternit, avec
beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et
que, pour rparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa
mme le chiffre de la dot. Elle tait modeste au commencement du jour.
Vers la fin, quelques personnes demandaient:

--Croyez-vous qu'il soit aussi riche?

Le surlendemain, plusieurs camarades flicitrent le lieutenant
pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent
tous:

--On la dit charmante.

Et, quand il rentra chez lui, dans l'aprs-midi, le concierge lui
remit deux cartes, les premires d'une srie qui fut longue. L'une
portait:

   Flicitations bien sympathiques de notre mnage.

L'autre, plus explicite, disait:

   Mon cher Morand, nous avons appris l'heureuse nouvelle. Ma femme
   se rjouit de connatre madame Louis Morand, dont on ne cesse,
   depuis deux jours, de nous dire le plus grand bien. Elle tient 
   la prsenter  nos meilleurs amis. Cordiale poigne de main.

Enfin, dans la soire, un capitaine du rgiment, qui avait pass au
ministre de la guerre, affirmait que, subitement, les prventions qui
avaient retard l'avancement du colonel taient tombes, et que M.
Ridault,  la prochaine promotion, serait nomm gnral de brigade.
Mais la rumeur tait peut-tre fausse, et le lieutenant, ce soir-l,
oublia tout  fait d'en parler  Evelyne, qu'il allait revoir.




LE PETIT CINQ


I

M. de Rabelcourt, Louis-Jean-Npomucne, assis sous une tonnelle de
jasmin, au fond de son jardin anglais, murmura:

--Je suis un lche!

Et il ajouta presque aussitt ce commentaire, qui n'alla pas plus loin
que les parois vertes, immobiles dans la chaleur de juin:

--Elle n'a plus que moi. Je suis son seul appui. Elle a cri vers moi,
voici dj trois semaines, et je n'ai pas boug. Je suis un lche!

Chaque jour, plusieurs fois, M. de Rabelcourt s'adressait  lui-mme
ce propos dsobligeant, et il ne pouvait se dcider  quitter le
domaine de Wimerelles, o il habitait l't,  un quart d'heure au
del de la frontire belge. Court et alerte, le buste un peu gros et
les jambes nerveuses, la figure pleine, colore, rase sauf deux
petits favoris qui taient tout ronds au bas de l'oreille, et tout
blancs, et tout lgers comme si on les et fabriqus avec de la soie,
M. de Rabelcourt appartenait  cette catgorie des hommes gs qui
restent jeunes. Leur jeunesse est presque toujours faite d'une qualit
particulire de leur esprit, que sa vie n'a pas dtromp. Ils gardent
l'illusion, ou d'eux-mmes, ou de la science, ou de leur profession,
ou de la dure, ou seulement la curiosit de l'heure prsente et le
got du fait divers. Il suffisait d'observer les yeux de M. de
Rabelcourt, des yeux gris bleu, toujours frmissants et vibrants, qui
s'amusaient  regarder, qui fouillaient, qui interrogeaient, qui
lisaient le regard ou le sourire d'autrui, pour deviner que cet homme
avait, ou croyait avoir un talent singulier de psychologue. Pour lui,
toute visite, toute rencontre, mme banale, ressemblait  une
consultation, et tournait  l'exprience. Il avait l'air de demander
 ceux qu'il abordait pour la premire fois, surtout aux femmes qu'il
trouvait infiniment plus intressantes que les hommes: Quel est ce
coeur? Bat-il? Ne bat-il pas? Battra-t-il? A-t-il un secret? Peut-on
savoir? et  ceux qu'il retrouvait, mme  bref intervalle: O en
sommes-nous, depuis l'autre jour?

Dans le monde de Bruxelles, qu'il frquentait l't,  Paris o il
vivait l'hiver, il avait la rputation d'un causeur aimable, d'une
rudition suprieure dans les affaires de coeur, un peu trop port 
enrichir ses observations, et d'une discrtion au-dessous de la
moyenne, ce qui ne veut pas dire trs sre. On le recherchait, et on
le redoutait. On aimait, surtout dans leur fracheur, les histoires
qu'il contait. On avait peur de celles qu'il pouvait surprendre ou
inventer.

Tout s'expliquait, lorsqu'on apprenait que M. de Rabelcourt avait t
dans la diplomatie, et cette tension perptuelle de sa curiosit vers
l'inconnu fminin, l'insistance et le papillonnement de ses yeux, le
tour insidieux de sa conversation, perdaient de leur singularit, et
devenaient une transposition, excusable et gnante, de l'habitude
professionnelle. On se disait qu'il avait un temprament de
diplomate, qu'il continuait dans les salons sa carrire interrompue
par la retraite, et, si on craignait encore sa manire, on ne s'en
tonnait plus.

Il passait donc, dans deux capitales au moins, pour un homme d'esprit.
C'et t le calomnier, d'ailleurs, que de lui refuser une certaine
sensibilit. Il aimait ses souvenirs de Washington, o il avait dbut
comme attach d'ambassade, de Montevideo, de Valparaiso, de Lima o il
avait lentement mont en grade, de Buenos-Ayres, o, devenu ministre,
dans cette mme Amrique d'o on ne le sortait point, il avait
vieilli, jalous, croyait-il, oubli en ralit; il aimait les
dpches qu'il avait adresses  vingt ministres successifs, et qu'il
tait seul  connatre; il aimait des images familires que le seul
mot d'Amrique voquait devant lui, des croles, des mtisses, des
Espagnoles, des Portugaises, des femmes qui fumaient, balances dans
des hamacs, un bras pendant, sous l'ombre des bananiers et des
mimosas; il aimait ses voyages d'autrefois dans les dfils des
Cordillres, et son repos d' prsent dans la campagne plate de la
frontire belge, son chalet de brique, son jardin si diffrent d'une
fort vierge, son angora qui ressemblait  une chenille jaune, ses
dcorations, au nombre d'une vingtaine, enfermes dans un crin aussi
gros qu'une valise; il aimait son cercle de Bruxelles o il passait
rgulirement le samedi et le dimanche de chaque semaine; il aimait
aussi la comtesse Guillaumette, sa petite nice, sa dernire parente,
marie  un officier de cavalerie, celle-l justement, au sujet de
laquelle, depuis vingt et un jours, M. de Rabelcourt s'accusait
d'gosme et d'irrsolution.

Chre enfant! murmurait-il, sous la tonnelle de jasmin. A peine huit
ans de mariage, et dj malheureuse! Elle si jolie, si spirituelle, si
aile: un peu le portrait de mon frre, un peu le mien, avec une grce
qui n'est qu' elle! Et je n'ai pas rpondu  sa lettre! Et je ne suis
pas accouru chez elle! Tu vieillis, Rabelcourt, tu as peur d'un voyage
en Berry; tu jouis de ton repos, tandis que Guillaumette pleure et
t'attend!

L'ancien diplomate interrompit son monologue, pourchasser, d'une
pichenette, un ptale blanc, effil, courb comme le col neigeux d'un
cygne minuscule, qui venait de tomber, en tournoyant, sur la manche
de sa jaquette. Puis il releva son regard, et, par la baie cintre de
la tonnelle, contempla amoureusement, avec l'inquite tendresse qui
prcde un adieu, le rectangle allong que formait son jardin: les
grands arbres, presss en mince futaie aux deux bords, et qui se
dressaient, comme une falaise verte, dans la plaine toute rase; les
deux avenues qui passaient  leur ombre et enveloppaient un ovale de
gazon; la pelouse, frache comme aux jours d'avril, arrose chaque
matin, tondue chaque quinzaine, o les pquerettes ne fleurissaient
jamais qu' condition de se tapir contre le sol; enfin, tout au bout,
derrire le voile transparent de l'air qui tremblait, la maison rose,
basse, dont les tuiles taient  et l effleures par des branches
d'ormeaux, ventails silencieux que remuait la brise d't.

Voil donc ce qui me retient! pensa M. de Rabelcourt.

Il releva la tte, qu'il avait un peu penche en avant, pour mieux
voir par-dessous les tiges folles qui pendaient du cintre et
diminuaient l'ouverture de la porte, et il appela:

--Eugne?

Rien ne rpondit d'abord, puis le sable d'une alle craqua, de plus en
plus nettement, sous des pas qui se rapprochaient. Le valet de chambre
de M. de Rabelcourt, blond et gourm, vtu de noir, apparut  l'angle
d'un massif.

--Eugne, tu vas monter dans ma chambre et prparer ma valise. Je
prends l'express ce soir. Mets mon habit numro deux; c'est pour la
campagne.

Le pas s'loigna, et se perdit dans le silence de la plaine accable
sous le soleil, tandis que M. de Rabelcourt tirait de sa poche une
enveloppe lilas, dj use aux angles, l'ouvrait pour la vingtime
fois, et relisait, en sautant les phrases inutiles et scandant les
autres, une lettre qu'il aurait pu rciter.

Mon cher oncle, je veux vous donner d'abord des nouvelles des
enfants... Jean, Pierre... Ta, ta, ta... Louise souffre des dents...
Ta, ta, ta... Roberte... Ta, ta, ta... Quant  moi, j'aimerais mieux
ne pas rpondre  vos questions, si affectueuses. Il ne faut
interroger que ceux qui sont jeunes, gais, contents, car, sans cela,
on s'expose  se charger, hlas! inutilement, de la peine des autres.
Non, mon oncle, je ne suis plus la nice rieuse que vous avez connue;
je voudrais pouvoir m'en aller loin,  Buenos-Ayres,  Lima, et vivre
libre avec vous. J'en ai assez de la vie. C'est trop lourd. Ah! bien
sr, quand mes filles seront en ge de se marier, je leur dirai de
rflchir  deux fois,  cent fois... Mais qu'est-ce que je vous
raconte? Il y a une faiblesse  se plaindre. Oubliez ce que je viens
d'crire... Surtout ne me rpondez rien  ce sujet: ce serait
dsastreux. Racontez-moi plutt la fin de cette histoire que vous
aviez commenc  me dire, dans votre dernire lettre, l'histoire de
cette madame de... Ta, ta, ta.--Recevez, mon cher oncle... Ta, ta,
ta.--Post-scriptum: douard est revenu d'Algrie, voil neuf semaines.
Il se porte parfaitement.

M. de Rabelcourt soupira longuement, en remettant la lettre dans sa
poche, mais sa physionomie, comme sa voix, tait devenue de plus en
plus ferme,  mesure qu'il lisait.

Est-ce assez clair, dit-il tout haut, assez limpide! Il n'y a pas
besoin d'tre diplomate pour dchiffrer cette pauvre nigme. C'est
l'ternelle dpche du livre jaune de la vie. Guillaumette se plaint
de son mari; elle souffre  cause de lui: la scheresse du
post-scriptum est assez loquente: douard se porte parfaitement. Il
l'a trompe. O? avec qui? Est-ce  Limoges o ils sont en garnison?
Je ne le pense pas, puisque M. de Rueil vient de sjourner six mois en
Algrie, pour une mission topographique, et la lettre de Guillaumette
rvle une douleur qui clate, une surprise; elle est un cri. Alors,
quoi? Je ne vois que deux hypothses: une aventure algrienne, que
cette pauvre enfant a dcouverte, ou bien une liaison en Berry, au
retour, dans ce coin paisible o elle se rjouissait de passer leurs
trois mois de cong... Je vais savoir ce qu'il en est. Elle me le
dira, puisqu'elle a commenc les aveux. Elle m'appelle, puisqu'elle
m'a pris pour confident. Je pars, Guillaumette! Je pars! Je vais
t'aider!

Il traversa son jardin, dans toute sa longueur, ouvrit l'crin des
Ordres, o il choisit une dcoration que Don Pedro avait attache
lui-mme sur la poitrine du cher ministre, et ne put s'empcher de
sourire tristement, en passant le ruban  sa boutonnire. Je rentre
dans la diplomatie active, pensa-t-il, et il est de bon augure
d'emporter avec soi le tmoignage de ses meilleurs succs. Puiss-je
russir, comme j'ai russi dans l'affaire de la concession Jacobson!

Il dna, et, la nuit venue, monta dans le rapide qui venait de
Bruxelles.


II

Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre
l'arrive, au petit jour, par la gare du Nord, et le dpart, dans
l'aprs-midi, par la gare d'Orlans, lui rendirent son lan naturel,
qu'une nuit de tressautements et d'veils brusques avait un peu
dprim. Quand il fut remont en wagon, et qu'il se sentit rouler vers
ces campagnes du Berry dont il n'tait plus spar que par quelques
heures de route, il retrouva toute la confiance en son toile
diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'ides et de
formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences
princires ou des entrevues avec les ministres de l'Amrique du Sud.
Son imagination le devanait et lui reprsentait le chteau de
Monant, vieille demeure familiale, d'o il s'tait chapp de bonne
heure pour courir le monde. La dernire fois qu'il avait pris le
chemin du Berry, c'tait pour assister au mariage de Guillaumette. On
avait retard les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate et le
temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours btardes
relies par un corps de logis, poses sur une colline et enveloppes
de chtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de
gerbes de marguerites et de bleuets, o avait eu lieu le djeuner, au
retour de l'glise, et ce dpart prcipit, disput, plein de trouble
et plein de joie des jeunes maris, qui se levaient de table avant
leurs htes, et quittaient la salle pour se rendre  la station
voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pense de tous!
tait-elle jolie, en ce moment-l, cette Guillaumette, radieuse et
mue,  qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins,
disaient, dans un murmure o il y avait des larmes et des rires mls:
Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous,
Guillaumette! songez  nous, bien-aime! Et les regards taient
attachs sur cette apparition souriante, arrte un dernier moment
dans l'encadrement de la portire qu'elle soulevait d'une main, sur ce
visage o chacun cherchait avec une jalousie secrte, avec des
sanglots refouls, avec un dsir infini, le rayonnement fugitif de la
parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, dj dtache des autres,
ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus
fidle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprme pense de
Guillaumette,  l'heure o l'enfance finissait pour elle. Lui, protg
contre l'attendrissement par la longue habitude des sparations, il
avait pleur, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au
bonheur qu'il souhaitait  sa nice, et qu'il enviait presque. Cet
douard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du
chteau de Monant, tait si videmment amoureux! Jeune aussi, plein
d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour
un peu brusque, rude, entt, mais ses camarades le jugeaient comme
une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison.

Qui l'et dit alors? se rptait M. de Rabelcourt, en voyant l'ombre
descendre sur les campagnes embrumes du Berry. Qui l'et devin?
Rueil, avec son grand cou, son nez busqu, ses yeux trs noirs, avait
l'air d'un aigle, d'un pervier, mais pas le moins du monde d'un
tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela mme a d
augmenter. En vrit, j'ai l une jolie affaire sur les bras!

Il s'inquitait un peu de son rle. Mais une petite fivre
d'amour-propre et de colre le poussait en avant.

Il tait huit heures du soir, lorsqu'il mit pied  terre sur le quai
d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque dsert,
couvert d'arbres et frais comme une cave  champignons.

--Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir  onze heures! Enfin, m'y
voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brlants, des
nuits glaces!

Il jeta sur ses paules, bien qu'il et mis un pardessus d't, son
plaid cossais, et regarda autour de lui. Comme il avait nglig de
prvenir, afin de tomber en plein jeu, selon son expression
favorite, il n'aperut que le train qui filait, le chef de station qui
rentrait avec sa lanterne, et les toiles qui se levaient. Le hasard
fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant,
vers quelque mtairie.

--Prends ma valise et accompagne-moi au chteau, dit M. de Rabelcourt;
je te rcompenserai.

--Vous allez au bal? demanda l'enfant.

--Au bal? Non, mon ami. Je vais au chteau de Monant, pas ailleurs. Il
y a, en effet, deux ou trois gentilhommires un peu folles, dans les
environs, mais moi, je vais  Monant, tu entends, Monant!

Le petit le regarda, eut un hochement de tte qui signifiait: Je me
trompais, en effet, et, le prenant sans doute pour quelque homme
d'affaires, le prcda, sans plus dire un mot.

Il faisait une nuit reposante, tout embaume de l'odeur des feuilles,
des bls en grain et des ajoncs en fleur. M. de Rabelcourt,  la suite
de son guide, prit par la traverse, par les chemins creux, marchant
sur la crte des ornires, sur les pentes d'herbe qu'aucune tondeuse
n'avait jamais fauch. Il allait, de son pas relev, la tte haute,
les narines au vent, aspirant l'air  pleins poumons. De temps en
temps, il prononait  demi-voix des phrases qui lui semblaient
opportunes et saisissantes:

--Ce pays est capiteux, monsieur, j'en conviens, capiteux et potique.
Mais quand on a femme et enfants, que diable, on vit chez soi! Il y a
une morale aprs tout!

Le petit crut qu'il rcitait des fables.

Ensemble ils descendirent au creux des vallons, ils grimprent des
pentes o les fougres luisaient sous les branches des chtaigniers.
Enfin, aprs une demi-heure, au tournant d'une futaie qui s'ouvrait
subitement sur une clairire montante, ils se trouvrent subitement
sur une avenue sable,  cent pas du chteau qui se dressait sur la
crte de la colline, et dont les fentres, du haut en bas, taient
illumines.

--Sapristi! dit M. de Rabelcourt, ils ne m'attendent cependant pas?

--C'est qu'ils _dansont_! fit le petit gars. a leur arrive. Ils ne
s'en gnent gure.

Le voyageur couta un instant les notes grles d'un piano qui fusaient
dans la nuit, et il ne douta plus. Contrari, il continua de
s'avancer, doucement, pour reprendre haleine. Quelques hommes de
service, groups le long des curies, causaient,  droite du chteau.
L'un d'eux se dtacha, un vieux matre d'htel  gros favoris blancs,
solennel, qui servait depuis trente ans les chtelains de Monant, et
qui avait connu M. de Rabelcourt au temps de l'activit diplomatique,
au plus beau de la carrire.

--Comment! dit-il, c'est monsieur le Ministre!

--Moi-mme, Claude, rpondit M. de Rabelcourt, flatt d'une
appellation qu'on ne lui donnait plus aussi frquemment qu'autrefois.
Une surprise! J'arrive sans qu'on en sache rien.

--Monsieur le Ministre dsire qu'on prvienne madame?

--Du tout! au contraire. Vous monterez seulement ma valise, afin que
je puisse changer, et vous m'ouvrirez une chambre d'ami... Mais qu'y
a-t-il donc ce soir  Monant? Un bal?

--Pardon, monsieur le Ministre. Les appartements se prteraient mal 
ce qu'on appelle un grand bal. Nous recevons quelques personnes des
environs, une trentaine. a n'est qu'une sauterie. a va finir  onze
heures. Je me permets de l'assurer  monsieur le Ministre, parce que
madame a donn dj quelques runions de ce genre pour gayer les
dernires semaines de cong de monsieur.

Il s'inclina, en prenant la valise, et l'on et dit,  l'air dont il
passa devant le front de ses camarades, qu'il portait celle-l mme o
le ministre de jadis enfermait ses dpches.

Brave et imprudente enfant, pensa M. de Rabelcourt, je la reconnais
bien! Elle danse pour donner le change au monde. Elle veut faire
croire  un bonheur qui n'est plus. Je n'ai peur que d'une chose:
c'est que les masques tombent d'eux-mmes, et trop brusquement, quand
je vais entrer. Car j'arrive, monsieur de Rueil, et je serai de la
fte!

Lorsqu'il eut pass son habit,--neuf heures sonnaient  l'horloge du
vestibule,--le diplomate eut une petite tape pour craser, sur sa
boutonnire, le ruban brsilien dont les ailes s'insurgeaient, tira
bien droit, dans l'alignement de l'ouverture de la chemise, les quatre
boutons de son gilet blanc, et, sans bruit, poussa la porte du salon.

Il s'arrta  trois pas. On valsait. D'abord personne ne le vit. Puis
une jeune femme, assise prs d'une douairire et qui cherchait des
yeux un sujet de paroles, remarquant l'inconnu, se pencha et demanda:

--Qui est-ce?

La douairire se pencha  son tour vers la gauche, et le mouvement se
propagea, comme dans un champ d'pis; des paules blanches
s'inclinrent; le mme mot. Qui est-ce? vola de groupe en groupe,
jusqu' Guillaumette de Rueil, que le diplomate, aveugl par l'clat
des lumires, s'efforait de dcouvrir derrire les couples de
danseurs. Elle tait assise dans l'angle le plus loign du salon, au
milieu de quatre amies de son ge, un peu renverse sur le dossier de
son fauteuil, coutant rire autour d'elle, un peu distraite, et
effaant,  petits coups, les plis du tulle perl qui recouvrait sa
robe de satin rose. Tout  coup, le murmure qui gagnait de proche en
proche arriva jusqu' elle: Qui est-ce? D'un mouvement souple, elle
se redressa. Toutes ses amies suivirent le geste de son visage qui se
penchait en avant. Ses yeux se plissrent une seconde; puis deux
fossettes creusrent ses joues; ses dents parurent, clatantes, entre
les lvres lisses.

--Ah! dit-elle, mon oncle Rabelcourt!

Et, glissant parmi les valseurs qui n'avaient rien vu, les mains
tendues, rose et roussele sous l'aurole de ses cheveux blonds
relevs, la mouche impertinente qui marquait sa pommette droite
dplace par le sourire et remonte d'une ligne, comme la pointe des
sourcils, comme le coin des yeux, comme les ailes du nez, comme le
fuseau des lvres, Guillaumette de Rueil, dans le reflet des toffes
et des glaces, rythmant sa marche sur la musique de la valse lente,
s'avana vers M. de Rabelcourt immobile, dj courb pour le
baise-main, et qui la regardait venir.

Elle l'embrassa.

--Quelle bonne surprise, mon oncle!

--Je n'ai pas pu venir plus tt, dit M. de Rabelcourt rapidement et 
voix basse: les affaires, de grosses affaires m'ont retenu, mais je
n'ai pas voulu manquer au rendez-vous, chre petite!

Elle rpondit, du ton le plus naturel, et sans baisser la voix:

--Je n'en crois pas mes yeux: mon oncle  Monant! D'o venez-vous?

--Mais, de Belgique, murmura M. de Rabelcourt, tu sais bien.

--Exprs pour nous voir!

--Naturellement.

--Et vous nous restez, je suppose?

--J'ai fait porter mon bagage par Claude.

--Voil qui est gentil! douard va tre ravi.

Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore clins comme ceux d'un
enfant, fixs sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tte
admiratif, et songea: Merveilleusement jou, Guillaumette! Pas un
trouble de physionomie, pas un aveu devant tmoin! Tu es de ma race!

Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se
tournaient  prsent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de
Rabelcourt, jusque-l trs grave, ajouta d'un air dgag,  voix
haute:

--Plus Watteau que jamais, ma nice!

--Vous trouvez?

--Frache, mince, une taille de jeune fille!

Le sourire s'accentua sur les lvres de madame de Rueil. Une pense
drle dut lui traverser l'esprit.

--Toujours diplomate! rpondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon
oncle! Voulez-vous venir avec moi: douard est de ce ct?

En parlant, elle entranait M. de Rabelcourt vers un petit salon o
une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraits de la
danse, jouaient aux cartes. Au moment o madame de Rueil entrait, l'un
d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il
tait grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez
dessinait une courbe accentue au-dessus d'une forte moustache. Chez
lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre
d'expressions simples, sans nuances intermdiaires, le premier
mouvement se lisait  livre ouvert. Il ne put dissimuler une
impression de contrarit que M. de Rabelcourt nota prcieusement.
Mais, en homme bien lev, il se ressaisit vite, se leva, tendit la
main:

--Tiens, mon oncle? dit-il. Vous tes si rare ici que vous me voyez
tonn. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?

--A peu prs, mon neveu.

--J'en suis ravi, parce que j'espre qu'elle vous retiendra prs de
nous.

--Oh! cela dpend, je ne suis pas encore fix, vous comprenez?

M. de Rabelcourt avait dit cela la tte haute, les yeux fixs sur
ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne
chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire
touff apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrive de l'oncle
n'avait rien qui enchantt le neveu.

Dj le diplomate s'tait ml aux invits qui remplissaient la pice
voisine. Guillaumette le prsentait. On s'empressait autour de lui.
Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperu, soit
 la fameuse fte de Monant, soit dans le monde,  Paris. Ce cher
ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous
oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de
ce bal  l'ambassade d'Autriche,  la fin du second Empire.. M. de
Rabelcourt rpondait: Parfaitement. Il se souvenait de tout. Il
avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des
yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: Madame de
Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell;
ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge... En mme temps, des mots
se croisaient derrire lui, chuchots: Comment, ma chre,
ministre?--Oui, plnipotentiaire.--Ah! trs bien! o donc?--En
Amrique, autrefois, je ne sais pas trop.--Amusant?--Tout  fait!

Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans dcourager
aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilgies qu'il
dsirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup
d'oeil plus attentif, plus mu, qui disait: Je vous reviens. Il
revint bientt, en effet, aprs avoir fait le tour du salon, et, comme
la danse recommenait, alla s'asseoir  ct de la baronne de
Saint-Saulge, qui rangea sa trane avec un sourire flatt. Deux
douairires, non expressment invites, l'encadrrent. Quelques toutes
jeunes chtelaines formrent cercle devant eux. Celles qui taient
moins jeunes et moins candides prfrrent danser. M. de Rabelcourt
dbuta par complimenter sa voisine,  voix trs basse, sur la faon de
son corsage. Les sept femmes se penchrent pour recueillir les mots de
l'ancien ministre, et elles s'panouirent toutes. Alors, se sentant
cout, tudi, matre de son auditoire, retrouvant ce lger frisson
d'aise que doivent prouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il
se mit  causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un
renouveau; on vit reparatre les hamacs suspendus aux lianes fleuries,
Pepita la Pruvienne, dont le nom rassemble les lvres comme pour un
double baiser; Juana, sombre et jalouse crature, d'autres encore,
dont le souvenir, habilement ml  des noms d'empereurs, de
prsidents de Rpubliques lointaines, de fleuves et de montagnes,
veillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une ide de
la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et,
sans s'interrompre,  cause de la grande habitude qu'il avait des
mmes rcits, il pouvait lever les yeux au del de son petit cercle,
et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par
exemple, que madame de Rueil, invite trois fois dans un court espace
de temps, avait refus de danser, et s'tait mise au piano. Il notait
en lui-mme qu'elle tait un peu rouge et agite, et que, parfois, se
penchant  droite du clavier, tout au bout du salon, l-bas, elle
jetait sur le groupe un regard de matresse de maison, qui pensait:
Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est l. L'oncle
songeait: Elle est inquite. Cela ne l'empchait pas de discourir.
Les phrases se succdaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme
au piano, galement faciles, pleines de la mme gaiet lgre, banale
et mesure.

Elles produisirent assez vite l'invitable ennui des musiques faciles.
Les imprudentes qui avaient recherch le voisinage du diplomate
s'aperurent que celui-ci prenait plus de plaisir  raconter
qu'elles-mmes  couter; elles se rendirent compte qu'elles
rajeunissaient, tout simplement, un vieux succs de salon; elles
commencrent  trouver que les histoires d'Amrique n'avaient de
nouveaut que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et
elles regrettrent de s'tre laisses prendre au pige. Une  une,
elles cartrent leur chaise, largirent le cercle, promenrent des
yeux quteurs autour du grand salon, appelrent au secours d'un
mouvement de paupire, se laissrent inviter, et, s'excusant d'un
geste navr auprs de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne
plus revenir.

Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles
dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui
s'attendaient  moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge,
femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par
l'insolence naturelle de son esprit, l'exubrance de ses gestes, le
timbre de sa voix qui tait cristallin, par la vengeance qu'elle
tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient  une
autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et
surtout  cause de l'intimit qu'il savait maintenant exister entre
madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien
expriment, il rflchissait que Guillaumette pouvait se drober, ou
ne pas tout dire, tandis qu'il avait l, ce soir, une occasion unique
de s'instruire, un tmoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne
demandait sans doute qu' tre indiscrte. Interroger sans rien
livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des rponses
prcises, avoir l'air de tout connatre pour obtenir un secret, tel
avait t, dans la vie publique, le procd classique de M. de
Rabelcourt. Il rsolut de l'employer de nouveau.

Ds qu'il se sentit seul, ou  peu prs, avec madame de Saint-Saulge,
il se dtourna insensiblement de la douairire de droite, opra une
conversion  gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil o la
baronne tait pelotonne:

--Je vois avec plaisir, dit-il, que vous tes, madame, l'une des
meilleures amies de ma nice. Elle a besoin d'appui, la chre petite!

--Oui, nous nous entendons  merveille, bien que nos caractres soient
trs diffrents.

--Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui
rapprochent les natures les plus opposes.

--Nous habitons tout prs l'une de l'autre, en effet, repartit madame
de Saint-Saulge. Jusqu' ces derniers mois, nous nous connaissions
sans doute, mais nous nous sommes lies surtout pendant ce long cong
que monsieur de Rueil a pass tout entier  Monant. Je viens chez
elle, elle vient chez moi, c'est--dire ils viennent. Oui, je l'aime
beaucoup, cette pauvre chrie, si bonne, si oublieuse d'elle-mme...

--Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?

--Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses
misres? mme les plus heureuses, mme Guillaumette?

Il se pencha un peu plus, et murmura:

--Vous savez donc tout, vous aussi?

Madame de Saint-Saulge se dplaa lgrement dans son fauteuil, afin
de rtablir les distances que M. de Rabelcourt tendait  rapprocher;
elle regarda fixement le diplomate, se demandant: Que veut-il dire? A
quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de
ce mnage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux
dnicheur de nids, et ne nous avanons pas!

Elle rpondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chane
d'or de son face--main, qu'elle enroulait sur le bois de son
ventail:

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Que Guillaumette, d'abord, a l'air proccupe.

--Je ne trouve pas.

--Elle nous regarde sans cesse, voyez!

--Apparemment nous lui sommes chers, tous deux.

--Elle ne danse pas!

--C'est... tout naturel.

--Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse
autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai devin
l'injure qu'on lui a faite, le dlaissement, l'abandon... Pauvre
petite!

Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux,
qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son
face--main pour mieux considrer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse
amuse, son large mpris de la finesse des hommes, son ravissement de
trouver une occasion de berner un diplomate, l'espiglerie de
l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans,
s'panouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet
de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa
mprise, penchant un peu la tte:

--Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle.

--Justement!

--Bien forte!

--J'en tais sr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais
devin  ses signes certains. Mais quel triste vnement, madame, et
invraisemblable!

--Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout
le monde...

Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter:

--Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose?

--Un soupon, vague encore. C'est si rcent!

--Deux mois, peut-tre?

--Pas plus de trois, assurment, dit madame de Saint-Saulge en riant
tout  fait.

--Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une
situation pareille avec tant de dtachement. Vous n'avez pas, comme
moi, des liens troits de parent avec Guillaumette. Dites-moi:
a-t-elle fait des reproches  son mari? Y a-t-il eu des scnes?

--Mais, je n'en sais rien! rpondit la jeune femme, en ouvrant son
ventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des
dtails d'une intimit...

--Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y
ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage... Ma nice
est si brave qu'elle a dissimul... On ne lui reproche rien, j'espre,
pas la plus lgre faute?

--Comment dites-vous?

--Je dis qu'douard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je
pensais!

--Mais non, monsieur, il ne l'est pas!

--Vous l'absolvez?

--Sans doute: un homme accompli, srieux et gai, charmant, que tout le
monde aime!

C'est elle, pensa M. de Rabelcourt.

Il se leva, svre, et, incapable de contenir son indignation:

--Madame, murmura-t-il, vous tes trs jeune. Mais duss-je vous
paratre appartenir  l'ge du fer ou de la pierre, je trouve la
conduite de monsieur de Rueil inqualifiable.

La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, rpondit aprs
un instant:

--Quel drle de dictionnaire vous avez, monsieur!

--Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond
mme de nos sentiments qui diffre... compltement... compltement.

Il salua, et la jeune femme suivit, de ses yeux o le rire diminuait,
cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogu dans sa riche
collection de souvenirs mondains.

Il faisait chaud. La soire manquait d'entrain depuis l'arrive de ce
personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de
madame de Rueil et, de prs, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se
trana une demi-heure encore, jusqu'au th. Puis, le bruit des
voitures, tournant une  une devant le chteau, fit crpiter les
vitres. Les voisins se sparrent avec des Charmante soire, 
bientt, qui n'taient pas tout  fait aussi faux qu'ailleurs. Madame
de Saint-Saulge, en prenant cong de son amie, lui dit  l'oreille:

--Exquis, ton oncle!

--Tu trouves?

--Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a invent sur ton
compte une histoire folle. Je l'ai emball. Nous avons fini par nous
dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin.

Guillaumette rpondit, avec le sourire calme qui lui tait habituel:

--C'est cela, chrie,  demain.

Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son
mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron.

A peine la porte fut-elle ferme, que M. de Rabelcourt, ressaisi par
le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant
entre ses deux mains la main de sa nice, lui dit tragiquement,  mots
presss:

--Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me
diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant!

Elle n'eut pas l'air de comprendre.

--Mais, je n'ai rien  vous dire, mon cher oncle!

--N'quivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appel?

--Non.

--Ta lettre!

Guillaumette de Rueil rougit jusqu' son aurole blonde. Embarrasse,
hsitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se
demandant s'il fallait ou non se confier  l'oncle si peu discret,
qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se dcida pour la ngative,
et, mettant ses deux bras sur les paules du vieillard, rieuse et
caressante, elle l'embrassa en disant:

--J'ai crit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour,
bientt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus
rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir...

--Certes oui!

--Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites
jamais allusion devant douard! Il serait furieux contre moi.

--Allons, mon cher oncle, dit douard de Rueil en entrant, une partie
de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures!

--Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai
cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de
soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre,
Guillaumette; je me retire.

Un moment plus tard, sur la premire vole de l'escalier, M. de
Rabelcourt, trs digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur
le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par
petites enjambes saccades qui faisaient valoir la forme et
l'lasticit de son mollet. Devant lui, le valet de chambre portait
le bougeoir. Dans le grand salon, derrire la porte entre-bille,
monsieur et madame de Rueil, pris d'un accs de gaiet, se disaient:

--Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le
trouve d'un baiss! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tte
pareille?

--Pas encore. Je le saurai demain.

--Est-il de passage, au moins?

--J'espre...

--Vous ne l'avez pas invit?

--Oh! pas prcisment!

--Dlivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin
de la semaine, nous rintgrons Limoges. S'il reste ici, je considre
mon cong comme dj fini!

Elle rflchit un moment, et dit:

--Je trouverai en dormant.

Lui, habitu  ce qu'elle et de l'esprit pour deux, il la regarda
avec admiration, la crut sur parole, et dj dlivr, demanda:

--Si nous montions, nous aussi?

Et ils montrent, sans valet de chambre et sans solennit.


III

M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de
lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxime, 
travers le plafond, le tinrent veill une partie de la nuit. Il eut
le temps de combiner son plan de bataille. Malgr tout, son esprit
s'tait repos; ses ides se classaient d'elles-mmes; sa vieille
exprience lui conseillait, sans mme hsiter, la conduite  tenir:

--Je me trouve en prsence d'un cas bien simple, et bien connu. Une
femme est trompe. C'est elle. Dans le premier moment de son
indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident
discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt.
Elle s'affole  la pense de complter l'aveu, d'analyser elle-mme
son mal, elle hsite par pudeur, par crainte aussi des consquences
ncessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colre, la
sparation probable. Que doit-il faire? Premirement rester, afin
d'augmenter les preuves qu'il possde dj, et deuximement, quand il
aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui
dire paternellement: Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est
acquise; agissons!

A l'heure du premier djeuner, il trouva la famille rassemble dans la
salle  manger. Les enfants taient sous les armes, en sarraux
immaculs, rangs par taille dcroissante,  ct de leur mre, Jean
et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les
deux bras de sa mre, se tenait debout, flchissante sur ses chaussons
de laine.

--Bonjour, mon oncle!

Trois voix fraches salurent M. de Rabelcourt qui entrait, trois
sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et
s'effacrent lorsque, en rcompense, l'oncle distrait, peu paternel,
n'eut donn  chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.

--Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?

--Ma chre, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jug les femmes avant
vingt ans et les hommes avant trente.

Il serra la main d'douard de Rueil, qui s'tait lev  moiti de la
chaise o il tait assis, et disait:

--Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?

--Toujours, mon neveu.

--Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous
que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs
penchs, rires discrets, rien n'y manquait.

--Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant
sa tasse de chocolat  la crme.

--Comment! s'cria Guillaumette, qui nouait la serviette derrire le
cou de Roberte, Thrse ne vous a pas sduit? Elle plat  tout le
monde!

M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'oeil de piti, comme  une enfant
qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tte, un
peu tonn, de l'autre ct de la table:

--Une vapore!

--Pleine de bon sens, pleine de coeur, dit douard.

--Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil:
je crois qu'elle en a pour deux.

Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui
ressemblaient  tous les autres.

--Votre meilleure amie? ajouta-t-il.

--Sans doute.

--Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirm;
vous me le rptez; je n'en doute aucunement, mais je prtends que
Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie--il appuya sur
l'pithte--m'a tenu des propos...

--Lgers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure
s'panouissait d'aise. Mais vous avez d les provoquer? Je vous
connais: vous tes ermite, mais pas de la stricte obdience. Avouez
que vous avez racont  madame de Saint-Saulge de ces histoires de
l'Amrique du Sud...

--Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il tait question de
ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immdiats...

Il s'arrta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considrable. Et M.
de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lvres serres, ajouta:

--Sans insister davantage, pour le moment, je vous rpte qu'elle a
fait talage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je
n'ai pas la prtention d'tre un modle, mais enfin, entre sa morale
et la mienne, il y a, Dieu merci, un abme.

--Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquite de la tournure que
prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a
pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous
la connatrez mieux, vous verrez que l'abme est un tout petit foss.

--Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil
doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne  dix
lieues d'ici.

--Parlez pour vous! rpondit Rueil, qui se montait.

--Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M.
de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir  cent lieues d'ici que dans
votre maison!

--Madame la baronne de Saint-Saulge dsirerait dire un mot  madame,
dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans
le petit salon.

Guillaumette de Rueil, aprs un instant de surprise, se souvint du
rendez-vous donn la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre
enfants, barbouills, qui achevaient de manger, n'ayant pas souffl
mot:

--Mes mignons, fit-elle, vous demanderez  votre grand-oncle sa plus
belle histoire d'Amrique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le
Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gtez-les pendant cinq minutes. Et
ne dites pas de mal de mon amie derrire moi, ce serait la trahir.

Elle adressa  son mari un regard plein de recommandations prudentes,
auquel douard de Rueil rpondit par un haussement d'paules qui
voulait dire: Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en
prsence de votre oncle: il m'exaspre!

Puis elle traversa l'appartement et sortit.

M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne
pronona plus un mot, et remonta dans sa chambre.

douard de Rueil ne le retint pas.


IV

Aprs cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient
et s'embrassaient.

Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait.

--Vous tes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle
n'est pas bon psychologue!

--Souponner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans
un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant douard qui n'a
pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela?

--Pourquoi avez-vous crit?

--Je ne savais pas ce que je faisais.

--Dites tout  votre mari!

--Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai t sotte, et il aura raison.
Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scne de famille,
Rabelcourt contre Rueil.

--Faites mieux.

--Quoi donc?

--Cdez-moi douard. Je l'invite  djeuner. Tout s'arrange: ma
voiture est au bout du parc; nous partons  l'instant, lui et moi; je
le garde jusqu' cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre
oncle  la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de
nuages pour faire l'clair.

--Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre!

--C'est promis.

Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte
de la salle  manger, et, passant la tte dans l'ouverture:

--douard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce
pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de
Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite  djeuner.

--J'y cours! dit Rueil. Tchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc
contre moi?

--Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant
le bras.

Ensemble ils descendirent le perron, et madame de Rueil les vit
s'loigner doucement dans l'avenue ensoleille, vers les bois qui
commenaient  mi-pente. L'ombrelle cachait la tte de madame de
Saint-Saulge, mais on entendait la note perle de son rire. L'officier
secouait la tte comme pour dire: Ce n'est pas croyable! faisait des
gestes avec sa canne, se penchait pour entendre ce que racontait sa
voisine, et les confidences devaient tre amusantes, car elles
modraient l'allure de leur commune jeunesse. Ils formaient un joli
groupe, lui, serr dans un complet d'toffe bleue, qui faisait valoir
sa haute taille, elle vtue d'une robe claire, mousseuse, raye de
mauve, dont la jupe,  cent pas, tranant sur l'herbe et sur le sable,
avait l'air d'un grand pavot blanc. Guillaumette les suivit du regard,
 travers les vitres, et ils allaient atteindre le tournant de la
futaie et disparatre sous les arbres, quand elle observa que son amie
avait relev son ombrelle, regard une seconde du ct de la maison,
et pris tout aussitt une allure plus rapide Madame de Saint-Saulge
fuyait avec son invit.

Devant qui?

Ce ne fut pas longtemps une question.

Se dgageant de l'ombre de la tour de droite, passant entre les
verveines du massif central et la corbeille de ptunias qui bordait la
pelouse, lanc  toute la vitesse que permettait la rondeur de son
buste, M. de Rabelcourt apparut. Il filait dans la mme direction. Sa
tte, qu'il tendait en avant, ses yeux fixs sur le lointain de
l'avenue, suivaient les fugitifs. Il les avait aperus de sa chambre.
Doutant de ses yeux, il avait examin, avec ses jumelles d'opra, ce
couple de jeunes gens qui s'vadait si rsolument et si gaiement dans
la campagne. C'tait lui! c'tait elle! M. de Rabelcourt n'avait pas
hsit. Il avait saisi sa canne, descendu l'escalier, ouvert la porte
avec prcaution. Il s'tait jur de les rattraper, et, de tout son
pouvoir, il s'efforait d'accomplir sa promesse.

Madame de Rueil devina bien que les promeneurs, l-bas, htaient la
marche  cause de lui. Mais elle hsitait  croire que son oncle
chercht  les rejoindre.

Elle tudia un moment la silhouette diminuante de M. de Rabelcourt.
Bientt le doute ne fut plus possible. Ah! mon Dieu! pensa-t-elle, il
court aprs eux!

Elle ouvrit la fentre, et appela:

--Mon oncle! mon oncle!

Il n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Ses paules se
trmoussant, ses jambes qui dcrivaient des courbes inusites et
soulevaient  chaque pas une fuse de poussire, son chapeau de soie
agit par la course et prsentant au soleil toutes les faces du
cylindre, continurent de s'loigner vers les alles couvertes o
venaient de disparatre madame de Saint-Saulge et douard de Rueil.

Guillaumette aurait voulu avoir un cheval, une bicyclette, des ailes,
pour courir aprs lui, l'arrter, prvenir un esclandre.

Agite, inquite, ne pouvant songer  empcher dsormais la rencontre
des deux parties adverses, elle prit un chapeau de jardin, le piqua
rapidement sur ses cheveux, et, s'engageant dans un sentier qui
coupait la prairie et rejoignait les bois sur la droite, elle
s'enfona sous la futaie, afin de trouver au moins son oncle au
retour, quand il reviendrait de l'extrmit du parc, et par le chemin
le plus direct.

Elle avait march vite, elle aussi. Elle s'assit sur un banc, dans une
clairire d'o l'on voyait, devant soi, trois alles divergentes,
pleines d'une ombre toile que berait le vent. Madame de Rueil
couta, l'oreille tendue vers les lointains, l-bas, par o l'avenue
principale trouait les massifs du bois, par o se poursuivait cette
chasse du diplomate galopant une intrigue en fuite. Les grillons seuls
chantaient. Elle entendit cependant, aprs quelques minutes, une voix
assourdie par la distance et par les feuilles. La voix s'leva trois
fois, et, bien qu'on ne pt distinguer les mots, il tait vident
qu'elle tait violente, qu'elle commandait. Puis tout se tut. Les bois
s'endormaient de chaleur. Autour de Monant, dans les taillis et dans
les futaies, on sentait diminuer mme et mourir peu  peu ce long
frissonnement des frondaisons que l'oreille confond avec le silence et
qui dfaille  certaines heures, comme le bruit de la mer.

Dix minutes s'coulrent. Madame de Rueil agita tout  coup son
ombrelle, et fit signe:

--Je suis l! Venez!

Au bout de l'alle verte dbouchait M. de Rabelcourt. Il avait vu sa
nice. Il s'avanait d'un pas moins rapide qu'en partant du chteau,
mais encore mu et forc. Il devait entretenir avec lui-mme une
conversation trs vive, car sa canne faisait le moulinet, 
intervalles rapprochs, et s'abattait sur des pousses de ronces, et il
levait les paules, et il se redressait par moments, comme s'il avait
devant lui un contradicteur.

Quand il fut  porte de la voix, madame de Rueil lui cria:

--Les avez-vous rattraps?

--Oui!

Elle devint toute ple. Il s'approcha.

--Alors, qu'avez-vous fait? Mon oncle, que je suis inquite!
Qu'avez-vous fait?

--Mon devoir!

Il tait rouge et essouffl. Le sentiment de sa victoire le
remplissait encore. Mais il s'y mlait de la piti pour cette jeune
femme qui, de si loin, le regardait venir et se troublait  mesure.
M. de Rabelcourt s'arrta,  deux pas d'elle, et dit:

--Ne t'alarme pas, ma pauvre chrie; ne t'agite pas; laisse-moi
reprendre les choses  l'origine...

Mais elle l'attira, se recula un peu, le fit asseoir prs d'elle.

--Vite, vite, dites-moi au contraire ce qui vient de se passer... Je
suis si malheureuse!... C'est ma faute... J'aurais d vous expliquer
ma lettre... Vous n'avez pas compris...

--Tout, mon enfant, tout...

--Mais non!

--Laisse-moi parler! Tu vas voir! Mais ne m'arrte plus! Oui, ta
lettre m'a donn le premier soupon, presque une certitude. J'accours
 Monant; je te vois agite; je vois ton mari gn par ma prsence!
j'interroge madame de Saint-Saulge, elle avoue...

--Quoi donc, puisqu'il n'y a rien?

--Elle avoue cette trahison dont tu souffres, malheureuse enfant, et
que tu voudrais me cacher maintenant! reprit M. de Rabelcourt, en
levant les deux bras. Elle le fait avec un cynisme complet,  moi ton
oncle, chez toi! Ah! je ne l'ai pas manque, tout  l'heure! J'ai
aperu ton mari qui la rejoignait dans les alles, j'ai couru aprs
eux, la colre me rendait la jeunesse, je les ai, non pas rejoints,
car ils trottaient presque, mais approchs d'assez prs pour que ma
voix portt, et...

--Mon Dieu, qu'avez-vous dit?

--J'ai dit, de toutes mes forces: Monsieur de Rueil, vous trahissez
vos devoirs les plus sacrs, mais dsormais, il y a un tmoin, c'est
moi!

--Et qu'est-ce qu'il a fait? il s'est emport?

--Non.

--Il a rpondu, du moins, trs vertement?

--En aucune faon: au lieu de s'arrter, il a continu  courir, il a
seulement tourn la tte, et il m'a jet cette simple impertinence:
Au revoir, tonton! pendant que sa complice, encore plus lgre que
lui, l'entranait. Je les ai entendus rire, Guillaumette, rire, quand
je ne les voyais plus!

--Ah! tant mieux! tant mieux!

Elle n'en put dire davantage. Des larmes, l'agitation de ses nerfs, le
contre-coup de l'motion qu'elle avait eue l'empchaient de parler.
Et,  demi tourne vers M. de Rabelcourt, elle faisait signe avec ses
paupires, avec ses lvres qui se relevaient aux angles, avec toute sa
jolie tte blonde qu'elle agitait: Ne faites pas attention, j'ai eu
peur, j'ai un moment de faiblesse, mais je suis contente, enchante,
ravie, et je vais vous le dire!

M. de Rabelcourt la crut folle. Il la considrait en silence, il
tudiait ces jeux changeants de physionomie et ces gestes qui
s'effaaient l'un l'autre; il prouvait un peu d'inquitude et de
remords devant sa nice, comme devant un de ces jolis jouets fragiles,
dont on a fauss le ressort sans le vouloir, et qu'on ne sait plus
comment rparer.

Elle se rpara toute seule.

Madame de Rueil cessa de pleurer tout  coup, saisit les deux mains de
son oncle, et devenue grave, affectueuse mme, ayant retrouv cette
limpidit du regard qu'elle avait plus que personne, elle dit:

--Mon cher oncle, c'est ma faute, mais vous avez commis une erreur
norme!

Elle ressemblait si bien en ce moment  la raison qui parle, elle
avait un tel air de conviction, qu'il perdit toute la sienne. M. de
Rabelcourt sentit qu'il avait err, et rougit par avance de ce qu'il
allait apprendre.

--Quelle erreur, Guillaumette? demanda-t-il. N'es-tu pas malheureuse?

--Je l'ai t vingt-quatre heures. Je ne le suis plus du tout.

--Ton mari ne te trompe pas?

--Il est le plus fidle et le plus aimant des maris!

--Je n'ai cependant pas rv ma conversation avec madame de
Saint-Saulge?

--Une plaisanterie!

--Elle m'a parl d'une liaison d'douard!

--Avec moi.

--Elle vient de l'emmener chez elle.

--De mon plein consentement: il djeune aux Roches.

--Alors, pourquoi diable m'as-tu appel?

--Je n'en ai rien fait!

--Par exemple! Et ta lettre?

--Mon cher petit oncle, dit Guillaumette de sa voix la plus douce, il
ne faut pas m'en vouloir; vous avez trop d'exprience pour ne pas
savoir que les jeunes femmes, mme les plus heureuses, ont des
moments o elles maudissent la vie, o leur jeunesse ne leur est pas
une consolation, au contraire. J'ai pass par une de ces crises-l. Ma
lettre a t crite par votre Guillaumette, dj charge d'une assez
lourde famille...

--Jean, Pierre, Louise, Roberte, compta l'oncle.

--En six ans, reprit-elle. La mre souhaitait un peu de libert, des
vacances... Elle a eu la surprise dsagrable...

--Tu serais?

--Oui, mon oncle: un petit cinq!

--Avec ta taille fine?

--Nous le baptiserons cet hiver,  Limoges.

--Et c'est tout!

--C'est bien assez! Ne vous fchez pas!

--Et tu as eu le front de m'crire, pour si peu, que tu voudrais
partir avec moi pour Buenos-Ayres?

--Je l'ai regrett le lendemain!

--Et tu me donnes trois semaines d'angoisses en ne m'expliquant rien!
Tu me fais faire cent vingt-sept lieues. J'arrive, je te crois
trompe, je souponne madame de Saint-Saulge, j'offense ton mari, je
risque de brouiller deux mnages, j'aventure gravement ma rputation
d'homme du monde et de diplomate, et quand le mal est fait, tu veux
bien m'apprendre que tout ce beau dsespoir te venait de ce qu'on
appelle une esprance! En vrit, non, ma chre, ce n'est pas
pardonnable!

       *       *       *       *       *

M. de Rabelcourt retira ses deux mains que, jusque-l, Guillaumette de
Rueil avait retenues entre les siennes, et, froiss, redress contre
le dossier du banc, il se mit  regarder vaguement les futaies.

La jeune femme n'essaya pas de se dfendre. Elle se sentait en faute,
mais, se souvenant des recommandations d'douard et de l'heure qui
s'coulait, elle s'effora de deviner les intentions de M. de
Rabelcourt.

A l'autre extrmit du banc, les yeux vagues aussi et devenus
songeurs:

--Je me charge de vous rconcilier, dit-elle, avec madame de
Saint-Saulge...

Il ne rpondit pas.

--Le plus difficile, continua-t-elle, ce sera de faire entendre raison
 mon mari. Vous, mon oncle, il vous excusera sans peine;... mais il
faudra lui avouer que j'ai crit cette lettre fcheuse, ridicule... Et
je m'en inquite un peu... Il ne sera que trop dispos  penser comme
vous, que j'ai manqu d'esprit ce jour-l en ne me taisant pas, et que
j'en ai manqu hier soir, en me taisant... Il est si bon pour moi, que
ses reproches me sont infiniment durs.

M. de Rabelcourt la laissa continuer son monologue, sans l'interrompre.

Au bout d'un quart d'heure, il soupira, ses traits se dtendirent, il
regarda sa nice avec des yeux o il y avait beaucoup d'indulgence et
un peu de regret.

--Allons! dit-il, Guillaumette, rentrons au chteau. Je vais te rendre
l'explication toute facile: ne crains rien. Es-tu de force  revenir 
pied?

Ils se levrent tous les deux.

En montant les marches du perron, M. de Rabelcourt, qui recouvrait de
moment en moment sa belle humeur, ajouta:

--C'est gal, le voyage n'aura pas t sans profit pour moi. Il m'aura
rappel ce que nous sommes toujours tents d'oublier, nous autres
hommes: qu'il ne faut pas se hter de secourir une femme qui se
plaint. Fais atteler, ma petite Guillaumette.

       *       *       *       *       *

Quelques minutes plus tard, comme la Victoria qui faisait le service
de Monant  la station voisine emportait M. de Rabelcourt et tournait
l'angle du chteau, le diplomate allongea la tte hors de la voiture,
et, compltement rassrn, souriant dj aux ombrages de Wimerelles,
saluant sa nice qui se penchait  une fentre basse:

--Au revoir, cria-t-il, au revoir, Guillaumette! Ne me drange pas
pour le sixime!




LE

TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE


Rien ne disait l'heure, si ce n'est le silence. On devait tre au
milieu de la nuit, ou un peu aprs, dans cette courte priode, point
mort du cadran, o les chiens de garde eux-mmes s'veillent
difficilement. A peine s'il arrivait de l'table,  de longs
intervalles, un meuglement bref, la plainte d'une bte fatigue par la
chaleur que la neige des toits maintenait amasse. Pas de bruit; pas
de lumire non plus dans la grande salle de la ferme. Deux hommes
taient cependant assis prs de la table o mangeaient soir et matin
les matres et les domestiques de la Grange de Beinost; tous les deux
du mme ct et regardant le lit dont les draps et l'dredon taient
immobiles et soulevs, dans toute la longueur, par une forme humaine.
Autour du lit,  droite de la chemine, des linges tranaient  terre;
d'autres schaient, tendus sur le dos d'une chaise, devant des tisons
disperss, que la cendre aveuglait. Ailleurs, le long des murs de la
pice, il y avait, comme dans toutes les fermes de la rgion, une
provision de bois soigneusement empile, un vaisselier, une armoire
couronne de paires de bottes dont les tiges s'vasaient, un coffre,
deux ou trois sacs de pommes de terre ou de chtaignes. Ces choses,
trs vaguement, mergeaient des tnbres. Le reflets des champs de
neige, qui ne perdent pas toute clart dans la nuit, entrait  travers
les vitres des fentres opposes, et maintenait, pour les yeux
habitus des tmoins, un peu de la vie des couleurs et des reliefs.
Les hommes parlrent enfin,  demi-voix.

--Depuis une heure, dit l'un, il n'a pas boug.

--Je n'entends plus le souffle, rpondit l'autre.

--Il a pass si subitement, reprit l'an, qu'on n'a pas eu le temps
de lui faire faire son testament. a ne se peut, pourtant, que Mlanie
partage avec nous le bien du pre.

--Non, a ne se peut: le pr doit nous rester, et aussi la vigne d'en
bas et toute la Grange.

--Alors, tu es d'accord avec moi, Francis?

--Oui.

--Tout  fait?

Le cadet rpondit d'un signe de tte, accompagn d'un abaissement des
paupires, qui signifiait: Je sais ce que j'ai  faire, inutile de
parler. Il tait jeune, maigre, sans teint, jaune de cheveux; il
avait le nez aquilin, les yeux ples et toujours errants. Quelques-uns
le prenaient pour un tre de peu de jugement: ils ne remarquaient pas
le rire bref qui avait peine  dtendre les lvres et les joues, mais
o transparaissait un esprit rsolu et rus.

Anthelme, l'an, lourd paysan, barbu, pais de visage et camard,
donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait,
lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des
mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui  la
Grange de Beinost; le vrai matre tait cependant le pre qui venait
de mourir, et aprs lui le cadet qui ressemblait au pre. Francis se
leva le premier.

--Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des tmoins, et
du reste.

Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinire noire dont la bouche,
trop tt tire par le mors, tait reste allonge par un rire stupide,
attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait
auprs du traneau, il avait une dernire recommandation  faire, et,
quand la porte de l'table s'ouvrit:

--Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz!

Et il rentra aussitt, en secouant sa veste. Anthelme s'tait
envelopp dans une limousine double, manteau de misre, qui servait
depuis vingt annes  tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa
tte disparaissait presque dans l'entonnoir du col relev. Il
s'avana, portant devant lui la lanterne allume, qu'il fixa dans une
bague de fer,  droite du sige, et il partit. La montagne tait
entirement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de
la valle. Il tchait donc, dans le rayonnement des pentes, de
reconnatre le lacet qu'il n'aurait pu quitter sans risquer sa vie.
Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard
glac, dormaient. Aucun bruit ne montait des valles. Rien ne remuait,
dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, trs haut sur le Colombier, la
flamme de la lanterne qui faisait, autour du traneau, un halo
minuscule, et qui descendait en zigzags  travers les champs de neige.

Anthelme Chogne allait chercher le notaire.

Ces Chogne taient connus dans la montagne pour une famille riche,
processive, et de tout temps redoutable  ceux qui ne la servaient
pas. Les voisins disaient: On ne fait jamais une bonne affaire avec
un Chogne, et ceux-l sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.
Le vieux pre ne descendait presque jamais de sa ferme, perche  huit
cents mtres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, o les
crtes diminuent, et o la montagne largit ses flancs. Autour de la
Grange de Beinost, quand l't avait fondu la neige, on n'apercevait
que des pturages maigres et sems de pierres, et quelques champs non
limits, o l'corce du sol, gratigne par la charrue et par la
bche, donnait de maigres rcoltes de seigle, de fves et de pommes
de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que
ctoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin
rouget, clairet, piquant, trs renomm dans la contre. C'tait la
richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la
ferme, montant toute noire, presse, ft contre ft, jusqu'au sommet
de la chane, une fort de pins qui n'appartenait point aux Chogne,
mais que les Chogne exploitaient, dvastaient, de pre en fils, avec
une audace contre laquelle le propritaire n'avait jamais trouv de
dfense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais
vu le bcheron qui les abattait; s'ils taient trouvs au bas de la
montagne, dans les plis o les troncs d'arbres coulent, soit avec les
avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prtendaient toujours que
le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achete par eux,
sur les lisires, et la preuve tait impossible contre eux, dans ce
pays vaste, peu habit, difficile d'accs, et o pas un tmoin
n'aurait os dire: Chogne a menti. Sombre d'humeur, avare, trs rude
avec les siens, le pre Chogne n'avait jamais pu supporter la prsence
d'une femme  la maison. Son unique fille, Mlanie,  l'ge de quinze
ans, hbte par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'tait
place comme domestique  Nantua. Elle avait  prsent vingt-cinq ans.
C'tait elle qu'il fallait dpouiller de la vigne et de la Grange, et
de tout ce que le pre aurait pu lui enlever s'il n'tait pas mort si
vite, par cette nuit d'hiver.

Anthelme avait mis la jument au trot ds l'arrive en plaine. Il
traversa les bourgs, l'un aprs l'autre, sans arrter, et c'est 
peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre ct
de la valle et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey
avec Hauteville. La neige tait molle et trs paisse sur les
hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette rgion
nouvelle. Le traneau glissait sur une route large, balise par des
forts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aise et
rapide. Le paysan s'arrta dans la principale rue de la ville, vers le
milieu, devant une porte  laquelle on accdait par quatre marches,
munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout
le corps fumait comme une mare au petit jour.

--Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il.

Et il tira, en mme temps, la sonnette. Une musique aigu et prolonge
lui rpondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans
fruit. Au troisime appel seulement, les volets du premier tage,
lgrement pousss sur la tle de l'appui, chassrent dehors un
bourrelet blanc qui s'mietta en l'air, et une voix demanda:

--Vous ne pourriez pas sonner moins fort? Qui tes-vous?

--Je viens vous querir pour un testament.

--Est-ce press?

--Oui bien.

--Alors, j'irai dans la matine. Qui tes-vous?

--Dans la matine! Mais non! C'est tout de suite qu'il faut venir.
Tout est prt.

L'homme leva la voix, de faon  tre entendu jusqu'au fond des
alcves, o les voisins dormaient sous les rideaux tirs.

--Ouvrez, monsieur Biolaz; c'est dans la loi que les notaires ne
peuvent pas refuser les clients! Ouvrez!

Les volets se rapprochrent l'un de l'autre. Puis Anthelme perut le
bruit douillet des bourrelets de la fentre qu'on fermait. Il ne
demeura dehors que le temps qu'il faut  un notaire pour allumer une
bougie, pour expliquer  sa femme qu'il n'y a pas de danger, pour
chausser des pantoufles, enfiler un pantalon, y insrer les plis
amples de la chemise de nuit, et descendre un tage.

--Entrez vite, dit M. Biolaz; il fait diablement froid.

--Vous ne me l'apprenez pas!

--Par ici, dit le notaire, en poussant,  gauche, dans le corridor, la
porte de son cabinet.

Il passa le premier, avana une chaise, dans l'ombre trouble par la
bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit  la place
accoutume, en levant le bougeoir, pour tudier le client. Celui-ci
dboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur
laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette,
et proclamait:

--Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost.

--Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! trs bien! Qui
donc est malade, chez vous?

--Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sr.

--Trs bien; trs bien, rpta le notaire.

Les deux hommes s'observrent l'un l'autre pendant une demi-minute de
silence, chacun cherchant  lire et  ne pas tre lu. Les visages
restrent inexpressifs, au cran d'arrt. Nanmoins, par une
communication directe, qui s'tablit toujours entre deux esprits en
lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: Tous
les Chogne sont des canailles; dfions-nous. M. Biolaz, de son ct,
sut,  n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost,
songeait: Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne
opinion, mais je suis plus fin que lui. Cet homme encore jeune et
tout rond, rappelait par sa figure tavele de rouge, ses paupires
abaisses, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lvres, ses
cheveux coups en brosse et comme  l'ordonnance, par la gaucherie de
son geste, le type lgendaire du fantassin qui entre  la caserne:
mais il avait toujours vcu dans le pays et approfondi ce qu'il
nommait la clinique notariale. Il demanda:

--Vous aurez des tmoins,  cette heure-ci?

--Ils seront  la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah
!...

Le cou du paysan se tumfia; ses yeux rosirent; il frappa du poing la
table.

--Ah ! vous dciderez-vous,  la fin?

M. Biolaz eut un papillotement de paupires et une sorte de salut de
la tte qu'Anthelme prit pour un signe de peur. Il ne rpondit pas,
mais se leva, saisit une sacoche pendue le long de la tapisserie
verte, y glissa du papier colier, du papier timbr, des plumes, et,
au dernier moment, un objet enferm dans une gaine de cuir haute d'une
main, rectangulaire, qui se trouvait sur le bureau.

--Vous savez, dit Anthelme d'un ton de moquerie, vous n'avez pas
besoin d'emporter votre revolver: la maison est sre.

Le notaire fit claquer le ressort qui fermait son sac.

--Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver
que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des
notes, quand j'en ai besoin.

Anthelme n'attendit pas longtemps dans la rue. M. Biolaz reparut,
chauss de bottes, envelopp d'une peau de bique, tranant aprs lui
une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une
recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha 
l'arrire du traneau, la valise sous la tte, et murmura:

--A vos ordres, monsieur Chogne!

Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu' ce qu'il ft
arriv au bas de sa montagne, prs de sa vigne, Anthelme sembla
n'avoir d'autre proccupation que de faire galoper sa jument dj
lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva,
rendit la parole au conducteur. Anthelme se dtourna  moiti, sur le
sige du traneau. Il vit,  l'aspect des brumes qui se formaient en
paquets, que le jour approchait, et que la matine serait claire.

--Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon pre?

--Pour l'avoir rencontr, une ou deux fois, dans des foires.

--Il vous reconnatra srement, lui; il a une mmoire!... Dites donc,
monsieur Biolaz, et mon frre Francis, le connaissez-vous bien?

--Pas du tout.

Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta:

--Il sera peut-tre l; il n'y sera peut-tre pas: il est all au
mdecin, rapport au pre, n'est-ce pas?

De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Ds que le
traneau vira sur l'espce de plate-forme qui s'tendait en arrire de
la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avana
dans la nuit, en disant:

--Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il
se plaint tout le temps.

Le notaire entra. La salle n'tait claire que par une lanterne
d'curie,  verre bomb, qu'on avait place au milieu de la table. Il
aperut le lit, mais il ne put voir du malade, cach entre les
oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant,
tourn du ct de la venelle. Il s'chappait de l une plainte
ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrta dans les
environs de la chemine parmi les chaises charges de linge. Les
rideaux taient  moiti ferms.

--C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez
bien?

Une voix assourdie rpondit:

--Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! l, l, que je suis
malade, mon pauvre monsieur!

--Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi?

Au fond de la pice, plusieurs voix d'hommes protestrent:

--Faut le laisser... Il est assez malade comme a... Puisqu'il ne veut
pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter?

On entendit la voix tranante du notaire:

--Passez-moi la lanterne?

Les quatre mots tombrent dans un silence aussi profond que s'ils
avaient t prononcs au milieu des champs de neige et de la brume de
l'aube. M. Biolaz les rpta, du mme ton tranquille. Alors, l'homme
qui tait venu au-devant de lui, dans la cour, un trs grand, qui
avait son chapeau enfonc jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse
de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz
n'insista pas; mais il observa, en se penchant, le testateur qui
s'tait remis  geindre, puis il se dtourna vivement. Au fond de la
pice, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans coutaient et
regardaient, respirant  peine, le buste tendu en avant. Le mouvement
du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient t pris en
faute. L'un d'eux dit avec humeur:

--Faites donc votre mtier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner
comme a dans votre peau de bique.

Le notaire n'hsita plus: il eut le sentiment qu'il tait seul contre
cinq, car Anthelme rentrait, aprs avoir dtel la jument, et il
disait:

--C'est a; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; l,
vous serez bien pour crire; nous n'avons plus de ptrole,
malheureusement; on a tout dpens ces jours-ci, vous comprenez.

Puis, comme M. Biolaz commenait  demander aux tmoins leurs noms,
prnoms et professions:

--Dommage que mon frre Francis ne soit pas revenu pour le testament
du pre, reprit Anthelme; a sera un chagrin pour sa vie.

Le notaire n'avait plus l'air d'couter; il rdigeait. Ayant tal
une feuille de papier timbr sous le rayon de la lanterne, il
s'appliquait, le front pliss d'une ride unique,  combiner ses
formules, et  peser ses mots. Les tmoins devenaient expansifs. Ils
causaient entre eux. Par-devant Me Firmin Biolaz, a comparu M.
Mathieu-Napolon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis
ledit Me Biolaz de dresser son testament. Le notaire relevait
ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, dcrivant
la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-mme, pour le peu
que j'en ai vu, disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter
ses volonts. Le vieux Chogne, dont la parole tait coupe par de
frquents soupirs, plaintes et accs de toux, dicta quand mme
quelques phrases qui dcelaient une longue exprience des affaires. Il
lguait, par prciput et hors part,  ses fils Anthelme et Francis,
tout ce qu'il pouvait enlever  sa fille Mlanie, et ce, pour les
remercier des bons soins dont ils avaient entour sa vieillesse. Il
exprimait le dsir qui serait sacr pour tous, que la vigne
appartnt  Francis et la Grange de Beinost  Anthelme.

La rdaction acheve, M. Biolaz relut l'acte  haute voix, et se leva
pour faire signer le malade. Deux des quatre tmoins et Anthelme se
dressrent en mme temps, et se placrent entre le notaire et le lit.
Les deux autres passrent dans la venelle.

--Je ne peux pas signer, gmit le malade, je ne peux pas.

--Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognrent les hommes.
Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas
signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme a; il a peur de
vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... a lui fait
mal, la lumire...

Le notaire tait au pied du lit, que cachait une couverture qui
tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux cts du
malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait
plus.

--N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux pre? Rpte-le! Il
faut qu'il s'en aille,  prsent, le notaire... On ne doit pas
contrarier comme a les malades, monsieur Biolaz.

Pendant ce temps, le notaire relevait, avec prcaution, et sans
qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il
avait senti,  travers la laine, quelque chose de rsistant et de mou
 la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et
sans baisser les yeux un seul moment.

Si les tmoins et Anthelme n'avaient t si violemment occups de
dfendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz plissait. Le
notaire tourna la tte vers la fentre qui tait toute proche. La
lumire de l'aube tait vive au dehors, et, relance par la neige,
elle entrait dans la salle. Il se recula.

--J'ajouterai la formule lgale, messieurs; je mettrai que le
testateur ne peut signer. Venez, et terminons.

Ils se placrent aussitt et tous devant lui, de l'autre ct de la
table. De la main droite, il crivit la formule; de la gauche, il
fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite bote enveloppe de
cuir qu'il posa debout sur le bois de la table.

--Qu'avez-vous  faire de a? cria Anthelme. Je ne permets pas!...
Empchez-le!

--C'est moi qui ne permets pas que vous empchiez les tmoins de
signer! A moi, tmoins!

Les tmoins cartrent Anthelme, qui se dbattait. M. Biolaz orienta
la bote vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit
l'objet dans la poche de sa peau de bique.

A ce moment, l'an des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena
jusqu' terre la couverture qui avait t releve, et accroupi, les
poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait  faire
un mauvais coup. On pouvait aisment se jeter sur M. Biolaz, le
fouiller, le ligotter s'il rsistait. Mais le notaire paraissait si
calme, et si bien occup  contrler les signatures, que les yeux
auxquels s'adressait Anthelme rpondirent, d'un clignement expressif:
Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien.

--Imbciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant
faction au pied du lit.

--Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier tmoin qui me
reconduira. Faites atteler un autre cheval au traneau.

Nul n'aurait pu deviner, quand le notaire s'tendit, pour la seconde
fois, dans la cage de bois qui devait le ramener  Hauteville, qu'il
venait, dans la mme heure, de dcouvrir un crime et d'en commettre un
autre.

       *       *       *       *       *

L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquime
jour, dans la matine, les deux fils se prsentaient  l'tude Biolaz.
Le notaire s'attendait  leur visite. Il les fit asseoir devant son
bureau, et resta debout de l'autre ct. Il avait son air naf et le
ton tranant de tous les jours, mais les lvres tiquaient plus fort
que de coutume.

--Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez?

Il s'en doutait.

--Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, rpondit l'an.

--Car ma soeur Mlanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le pre a
voulu; elle ne fera pas d'opposition.

M. Biolaz se recueillit, baissa trs bas les paupires, coula les yeux
vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de
fouine, et dit, en dtachant les syllabes:

--Le testament n'a pas t enregistr, et il ne le sera pas: il est
nul!

--Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est
pas. Je l'ai vu, et je m'y connais!

--Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis.

Les deux frres taient debout, les mains appuyes sur le bord du
bureau.

--Voil la pice, dit le notaire en prenant une feuille de papier
qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous
voyez: lequel a requis Me Biolaz de dresser son testament.

--Eh bien?

--Il fallait mettre  la suite: et l'a dict. La mention que le
testament a t dict est une mention ncessaire. Je l'ai omise.

--Exprs?

--Oui.

--Misrable!

--Attendez avant de dire ce gros mot-l, Anthelme; nous verrons qui de
nous trois le mrite.

--Et aprs, monsieur Biolaz? demanda Francis.

--J'ai nglig, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au
testateur et aux tmoins, et enfin, troisime nullit, j'ai bien crit
que le testateur tait trop faible pour signer, mais je n'ai pas
constat qu'il me l'avait lui-mme dclar.

La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une
motion gale treignait les trois hommes, et leurs trois colres se
heurtaient dans l'troit espace qui sparait les visages, les bras,
les poitrines.

--Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en
criture publique!

--Je le sais.

--Cela conduit un homme aux galres! dit Francis.

--Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux
galres, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que
voici.

Il tendit un petit papier carr et brun.

Les deux Chogne se reculrent.

--Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt preuves pareilles, et le clich
est en lieu sr.

Ce fut le cadet qui prit la photographie, et qui l'approcha de la
fentre. L'preuve tait floue; les rideaux du lit, les draps, les
oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit
trs typique, mais imprcis et sans ge. Au premier plan seulement, 
l'endroit o la fentre avait vers plus abondamment la lumire, on
voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, vases,
accoles, qui se terminaient par une dentelure.

--J'ai tudi le clich  la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de
doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous,
les deux Chogne, de votre pre mort que vous aviez jet sous le lit!

Anthelme et Francis ne se retournrent pas; ils se regardrent l'un
l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre  Anthelme de ne pas
parler, et l'aveu d'un moment de dsarroi. Francis retourna la
photographie, la considra de prs et de loin, pour se donner du
temps. Enfin il dit:

--Personne ne pourrait jurer que c'taient les pieds d'un mort,
monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnatrait la figure qui est
dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucun danger pour
nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-l feraient du
bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frre et moi, nous
laisserons tomber le testament.

Le notaire ne rpondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au
moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme
se dtourna, et dit, comme s'il confiait un secret:

--Vous tes tout de mme fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je
ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand mme.

--Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis.

Et il l'emmena.

M. Biolaz poussa la porte, et il couta, avec satisfaction, le bruit
du ressort qui terminait la visite.




AUX PETITES SOEURS


I

Le pre Honor Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
l'appentis o il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
chaise qu'il venait de rempailler: car il tait, de son tat,
rempailleur de chaises. Il tendit d'abord sa jambe de bois, puis
l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il
se sentit pauvre.

Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours t, mais il ne s'en tait pas
toujours aperu, ce qui constitue, au fond, la vraie manire de ne pas
l'tre. A l'arme, par exemple, quand il tait sergent de zouaves, de
quoi manquait-il? Le plus bel homme du rgiment, la figure longue et
bronze, avec un nez bien droit d'arte, lgrement aplati et large 
la base, une barbiche qui et fait envie  plus d'un commandant,--
cette poque napolonienne o il y avait des commandants si
dcoratifs,--les paules effaces, le cou tann et sillonn de ravins
blancs, la poitrine bombe, il jouissait de la considration de ses
compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret
ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques
fortes bordes militaires,  des anniversaires glorieux: une poule
chaparde  des Bdouins; deux ou trois rparties trop vives  des
chefs plus jeunes que lui; des misres. L'actif tait superbe: cinq
campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation 
l'ordre du jour, la mdaille militaire, un cor de chasse de tir, la
menue monnaie d'un gnral en chef. Plusieurs fois il avait pass en
triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur
les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crime.
On le mettait en avant, ces jours-l,  cause de sa prestance et de
quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et
aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe  Solfrino,
et une balle dans le mollet,  Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire.
Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur
grincheuse. Mais les chefs, mieux informs sans doute, le disaient
seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait dou d'une sant 
toute preuve. Le Bolloche tait heureux.

Plus tard mme, atteint par la limite d'ge, selon son expression, et
sorti du rgiment, il avait rencontr quelque douceur dans cette vie
civile dont il mdisait journellement autrefois. Habitu  tre
command et entour, sa libert lui pesait, non moins que sa solitude.
Encore vert, d'ailleurs, et de galantes faons, il avait aisment
trouv  se marier. La femme n'tait pas toute jeune, mais il
commenait  vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer
pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison
btie dans un bas-fond, au del des octrois, et autour, un pr de
quelques ares, ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente,
traverses l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l't, un
marcage en rond, grand comme une aire  battre.

Le voisinage des joncs qui poussaient l, l'ignorance de tout mtier,
une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit
 rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui
arrivait abondamment du faubourg, o les enfants se chargeaient de lui
donner de l'ouvrage. Sa sant se maintenait. Et, plusieurs annes
encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.

Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il et connue,
et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensment souhait une
fille. Celle que sa femme lui donna tait rose, blonde et gaillarde.
Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
immdiate. Il voulut,--bien que trs peu dvot,--la porter lui-mme 
l'glise, et quand le cur lui demanda le nom sous lequel elle devait
tre baptise: Appelez-la Dsire, dit-il, car jamais je n'ai rien
dsir tant qu'elle. Il prit soin d'elle, et l'leva plus encore que
la mre. Toute petite, avant mme ses premiers pas, elle se roulait
dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il tait
content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la
consoler, il la berait, il lui chantait, comme une nourrice, des
chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les
arbres, au temps des nids.

A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte
pour plier un jonc, il lui apprit  tresser des cages, des paniers,
des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis,
l'amusement devint un art. Elle sut bientt ce que savait le pre, et
plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
fins, qui demandaient une main agile, un peu de got et d'invention.
Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossirement
jonce, mais paille en belle paille de seigle, d'une ou de deux
couleurs, arrivait au logis, avec un sige  remplacer ou une blessure
 fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Dsire.

Ainsi leve tendrement, entre trois personnes qui la choyaient 
l'envi,--car Le Bolloche avait retir chez lui sa trs vieille mre
aveugle,--il n'tait gure possible que l'enfant ne devnt pas
aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et
dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on
l'et prise pour une femme dj. Elle tait grande, bien faite, rose
de visage, lgrement roussele. Ce n'est pas qu'elle et les yeux
plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout
droit, si franchement qu'on devinait en elle un coeur tout simple.

Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pense, comme une
chose frache. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par conomie,
beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en
deux cheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrire,  la diable. Son
got lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin
de fuchsia rouge  son corsage d'indienne.

Pourvu qu'il pt la voir, ou seulement l'entendre prs de lui, Le
Bolloche ne trouvait rien  reprendre  la vie. Comme Dsire, pour
causer, ne s'arrtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
travaillant; comme elle tait dj d'un ge qui fait songer, ils
parlaient presque toujours d'avenir.

Ce fut  cette poque, prcisment, que l'preuve commena pour le
pre Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
totalement guri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrne s'y mit.
Aprs des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute
la rserve du mnage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en
petites fioles qui s'alignaient sur la chemine, vides, avec des
tiquettes rouges. Le malade ne dcolrait pas d'tre au lit, et de
voir couler son argent. Il fut une saison entire convalescent. Et,
quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il
avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hlas! la
souplesse, l'nergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la
bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait us.

Dsire tait l, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
pain de la maison. Grce  l'activit de sa fille et  une lgre
augmentation de prix, Le Bolloche esprait que les trois femmes,
l'ne, les poulets et la chatte, qui formaient le personnel confi 
sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet
accident qui, de simple bless, l'avait fait invalide. Il gagnerait
moins, peut-tre, mais sa fille gagnerait un peu plus: le rsultat
serait le mme. Il se trompait.

Un second obstacle surgit, celui-l invincible. Ni le pre ni la fille
ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commena  manquer.
D'une saison  l'autre, la diminution des commandes se faisait plus
sensible. Il y eut d'abord des heures de chmage, puis des jours
entiers. En vain Le Bolloche, avec son ne et sa charrette, continua
de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer
aux fentres, o fleurissent les graniums-lierres en ventail et les
oeillets en pyramide, son cri traditionnel: Pailleur! pailleur de
chaises! De moins en moins son appel trouvait de l'cho. Et la cause?
Le progrs, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
chteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes,
supplante l'antique tradition, et,  la place des siges aux armatures
massives recouvertes de jonc, introduit les meubles lgers et  bon
march sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin,
des fauteuils d'toffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier
blanc, par lequel les rempailleurs taient lentement vincs. Un
mtier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien
d'humbles artisans ont senti avec un tonnement dsespr l'outil
tomber de leurs mains, et l'tat appris aux jours d'enfance, l'tat
qui avait honorablement nourri le pre et leur avait suffi  eux-mmes
une moiti de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et
ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent
chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de
l'apprentissage est pass, accrochs  ces professions en ruine, n'ont
plus qu' disparatre avec elles.

C'tait le cas du pre Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
laissait les choses aller, avec cette arrire-rserve d'esprance que
nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commenait  envahir
l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le
pied. Dans l'tang, les joncs et les roseaux, coups ras autrefois,
grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
jamais, ni leurs devancires, trouv au bord de la mare tant de duvet
pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu' ce que le
dernier sou de leur pargne  tous ft dpens. Et voil que cette
heure tait arrive. La grand'mre,--qui tenait les comptes, de
mmoire bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin mme,
prvenu son fils. Il fallait prendre une rsolution, trouver un
expdient, car le pain du lendemain n'tait plus assur. C'est  quoi
Le Bolloche rflchissait, sa longue face encore allonge par la
tristesse,  trois pas de l'appentis, un jour de printemps.

Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffes
d'air  travers le fourneau vide de sa pipe, et la premire ide qui
lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable
de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas  s'apercevoir que ce n'tait
pas une solution. Alors que faire? Envoyer Dsire en condition?
Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire
 la grand'mre: Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez,
demandez  l'Assistance publique...? Allons donc! Est-ce qu'un
enfant peut seulement penser  cela? Vendre la maison? Il faudrait en
louer une autre, et les loyers avaient doubl, tripl, depuis que Le
Bolloche habitait son coin de pr. O serait l'avantage? videmment il
n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient caus dj:
ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison  l'aeule qui
tait trop vieille, et  Dsire qui tait trop jeune et trop aime
pour porter un tel deuil.

Partir! Quand il fut arriv  cette conclusion, Le Bolloche appuya son
coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
regard charg d'adieux qui dcouvre toujours quelque beaut nouvelle
aux choses les plus familires. Le pr o l'herbe renaissait, o les
boutons d'or chapps  l'ne commenaient  s'ouvrir, lui parut
promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois cts,
couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et dfrachi, ces
troues lamentables qu'elles offraient jadis. Bien pines, drues,
tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles dfendaient la
maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu
moussu qu'il ft, tait encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait
souvent rv d'lever l, pour son gendre, une maison semblable 
l'autre qui tait  mi-pente. Ah! si le mtier ne l'avait pas trahi!
Quelle jolie vue on aurait eue des fentres, sur la rue qui remonte
vers l'octroi, claire au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec
ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses
charmilles et ses grands jardins tout roses de pchers en fleurs!

A ce moment, Dsire apparut au haut du pr, venant de la ville. Le
vent l'avait un peu dcoiffe. Elle marchait, une main retombant le
long de sa hanche, l'autre passe au travers du sige dfonc d'une
chaise qui, pendue  son bras, l'enveloppait d'un disque ingal de
rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomtres pour trouver
ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente mme, dans la
lueur du couchant qui tranait sur le pr. Quand Le Bolloche la vit,
il comprit mieux encore que la sparation d'avec elle serait la plus
dure de toutes, et qu'auprs de celle-l les autres n'taient rien.

--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
besogne, en voil: une chaise, comme vous les aimez,  rempailler en
gros jonc.

--Non, petite, rpondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantt ma
dernire, et je suis assis dessus.

Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'tonnant
seulement qu'il ft sombre. D'habitude il tait joyeux quand elle
tait joyeuse. Qu'avait-il?

--Appelle ta mre, ajouta Le Bolloche, j'ai  lui parler.

Elle entra dans la maison, et la mre en sortit, toute petite sous son
norme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau
que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement
comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre
chose, mais presque doucement, trs troubl qu'il tait lui-mme et
hors de son naturel. Dsire les regardait de loin. Elle les voyait
cte  cte, lui un peu pench, elle au contraire la taille cambre
et la tte leve. Ils parlaient bas. Malgr le calme du soir, on
n'entendait que des bourdonnements alterns et le grincement rgulier
de la gaine de cuir o s'enfonait la jambe coupe.

Quand ils rentrrent, Le Bolloche alla se placer en face de la
grand'mre, affaisse dans un fauteuil garni d'oreillers,  droite de
la chemine, et porta la main  son front, pour saluer, d'un geste
familier d'ancien soldat.

--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.

--C'est vrai, mon petit.

--Je mange encore beaucoup pour mon ge, continua Le Bolloche, plus
que je ne gagne. a ne peut durer: il faut que je m'en aille avec
Victorine.

La nonagnaire, tout alourdie qu'elle ft par l'immobilit, eut un
tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
yeux morts, qui n'taient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
rid de l'orbite.

--T'en aller, fit-elle, et o t'en iras-tu, Honor?

Le Bolloche se dtourna  demi, comme si la grand'mre l'et
rellement regard et qu'il n'et pu supporter ce regard. Il rpondit
avec un peu de confusion:

--Aux Petites Soeurs: Victorine prtend qu'on y est bien.

La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.

--C'est moi qui partirai! dit-elle, de ce mme ton rude qu'elle avait
transmis  son fils.

--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habitue ici. Nous sommes plus
jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!

--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...

--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.

Et cet homme, qui tait vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre
sa mre, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras, et
lui dit  l'oreille, avec un enjouement moiti voulu, moiti vrai:

--Maman, quand j'tais au rgiment, et que je faisais les cent coups,
je dpensais plus que mon prt, hein?

--Oui.

--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?

--C'tait moi.

--T'ai-je rendu l'argent?

--Non.

--Alors tu vois bien que tu es chez toi, puisque je te dois!

Elle resta un moment sans rien dire, puis reprit:

--Je veux bien, seulement tu emporteras des hardes et du meuble, pour
ne pas arriver l-bas comme un mendiant.

--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas
mieux.

La grand'mre ne rpondit plus. Le sacrifice tait accept. C'tait
fini.

Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il
n'y en eut pas. L'aeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine,
les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle tait
touche.

Ce fut tout.

Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pr avait fait
les frais. Rendus tristes par la pense d'un changement si grand et si
prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le mme regret les
poignait tous. Ils avaient lutt jusqu'au bout. La misre tait la
plus forte. A quoi bon?

Cependant Le Bolloche remarqua que la grand'mre ne mangeait rien.
Elle remuait les lvres, comme si elle n'osait faire une question qui
la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrtrent ainsi sur sa
bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-mme, et, d'une voix tout
angoisse:

--Honor, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Dsire?

Deux gros soupirs lui rpondirent oui.

Alors on aurait pu voir le visage de l'aeule, inexpressif et dtendu
comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,
s'clairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face
d'aveugle. Il semblait que l'me s'en tait approche, et souriait au
travers. En mme temps les deux poux regardaient Dsire du mme
regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous
se montrait ainsi, sans phrase, plus loquemment que par des mots. Car
un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux.
Et quand ces pauvres gens s'taient unis pour vivre sous le mme
toit, la mre, le fils, la bru, ce n'tait pas seulement leur petit
patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de
l'un  l'autre  ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle
assistance que leur misre se prtait, c'tait encore, c'tait surtout
la jeunesse de Dsire.

Le souper achev, Le Bolloche se secoua un peu, pour chasser cette
tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la
grand'mre  se coucher, il entrana Dsire dehors, et se mit  se
promener avec elle dans la tideur de la nuit dj venue, depuis
l'appentis qui terminait la maison  droite jusqu'au clapier en
treillage accol au mur de gauche.

S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:

--Allons, dit-il, Dsire, a passera! Du courage! Regarde-moi, je ne
pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de
te quitter pas marie.

--Pourquoi donc?

--Parce que c'tait mon ide de te voir tablie. Nous aurions choisi
tous deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que l-bas...
tu comprends...

Il n'acheva pas sa pense, et, croisant les bras, il s'arrta, les
yeux dans les yeux de sa fille:

--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je parte, une chose que je
voudrais savoir?

Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc o des clarts
d'toiles passaient.

--As-tu un amoureux?

Cela parut drle  Dsire, qui rpondit en riant, malgr son chagrin:

--Mais non, pre, je n'ai personne.

--Au fait, tu ne sortais gure, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils
t'avaient vue, ceux qui sont en ge de chercher femme! Enfin, Dsire,
si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'pouseras qu'un ancien
soldat.

--Un ancien?

--Oh! il peut tre ancien sans tre vieux. Pourvu qu'il ait port les
armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le
monde n'est pas mdaill comme moi.

--Sans doute.

--Pour le rgiment, je te laisse  peu prs le choix. Un zouave me
plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi pouser un cavalier.
Il y a de beaux petits dragons.

--Bien, rpondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.

--Mme un chasseur  pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'lite.
Mais pas un lignard, tu entends?

--Non.

--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand
je le verrais? Rappelle-toi a, Dsire: si tu m'amnes un bleu qui
n'ait jamais servi, je refuse!

Il tait un peu solennel, disant cela, un bras tendu vers la ville.
Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se dfaire d'un certain
penchant au mlodrame. La solennit de ses formes ne tirait pas,
d'ailleurs,  consquence. Dsire ne l'ignorait point. Elle allait
sans doute rpondre non pour lui plaire. Mais voil que Le Bolloche,
machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras lev;
il aperut les toits d'ardoises tags qui luisaient sous la lune
comme des cailles d'argent, la ligne montante des rverbres qui ne
paraissaient que de misrables points jaunes dans l'immensit bleue de
la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des
annes. Derrire ces fentres claires, que de gens il connaissait,
tranquilles, assurs de dormir demain dans la mme chambre o ils
veillaient encore ce soir! Cette pense lui fit mal.

Il se dtourna brusquement, et dit:

--Rentrons, Dsire, voil le serein qui tombe.


II

Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des
pauvres,  Jeanne Jugan, comme on disait dans le faubourg, l'ne
tranait le plus singulier chargement qui et jamais pes sur son bt
de misre. C'taient d'abord, sur le sige de la charrette basse, Le
Bolloche, en redingote marron, coiff de sa chchia de zouave, et sa
femme, dans sa meilleure robe de futaine  carreaux, les yeux mouills
derrire ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
une pyramide compose d'un coffre o se trouvaient les vtements moins
habills du mnage, d'une caisse perce de trous, qu'habitait une
famille de lapins habitus au jour crpusculaire et, en couronnement,
une bourriche d'o sortaient, en houppes blanches et noires, les
plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes;
enfin trois pots de basilic, un gros flanqu de deux petits,
luxuriants, arrondis, superbes, amarrs sur une corde sur le plancher
du vhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore,
entre les bonnes gens,  la naissance des brancards, une petite chatte
maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps  autre, le
long de la jambe de son matre, frottait sa tte de vipre.

Tout cela s'en allait, cahotant, les gens, les btes, les meubles,
vers la demeure o tant d'paves semblables les avaient prcds. Pour
arriver, il fallait trois quarts d'heure  pied, et une grande heure
au train de l'ne. Mais qu'importait  Le Bolloche? Il n'avait pas de
hte d'achever ce voyage-l. Il ne criait pas comme autrefois par les
rues: Pailleur, pailleur de chaises! Il n'tait plus rien dans le
monde, pas mme tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand
il levait les yeux, d'un ct ou de l'autre, vers les maisons de ses
anciennes pratiques, son sourire navr rpondait aux tonnements que
provoquait son quipage. Les petits garons riaient, pieds nus sur les
seuils; les grandes filles paraissaient aux fentres, et d'un
mouvement d'paules, tenant encore  brasse les paillasses qu'elles
remuaient, se penchaient pour voir,  la vole, ce qui se passait en
bas. Ce dmnagement leur paraissait drle. Ils ne se doutaient pas du
chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature,
se rsignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il
s'y mlait chez lui beaucoup d'orgueil bless. L'ide de s'enfermer,
lui qui avait command une section, sous l'autorit d'une femme, d'une
religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
avance  celle qui allait le recueillir. Et,  mesure qu'il s'avanait
vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses
sourcils se fronaient: il avait son grand air des jours de revue. Le
Bolloche entendait en imposer ds l'abord. On ne le prendrait pas pour
un fainant  bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile,
non srement, ni pour un homme sans caractre qu'on peut commander
comme un enfant. La premire nonne qui l'apercevrait ne s'y
tromperait pas!

Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pr qui les sparait, ils
occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrtrent un
peu. En face, au bout du chemin, deux corps de btiments trs levs
s'avanaient  angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
autour et descendait la pente de l'autre ct. Des cimes d'arbres, aux
feuilles nouvelles, le dpassaient  et l. Toutes les fentres
taient ouvertes.

Le Bolloche poussa l'ne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.

C'est l comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une Soeur toute petite,
toute jeune et toute brune.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Celle qui commande ici, rpondit svrement Le Bolloche.

--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mre est trs
occupe, voyez-vous, et si c'tait pour cela...

--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? rpondit Le Bolloche.
Vous n'y tes pas du tout, mademoiselle,--il insista sur le mot, sachant
fort bien qu'il s'mancipait d'une tradition respectueuse,--j'ai 
lui parler, une affaire  lui proposer, et mme une bonne affaire.

La Soeur jeta un coup d'oeil sur les voyageurs, le coffre, les trois
pots de basilic.

--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.

Et elle se dtourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
disparu derrire le pilier de droite ou celui de gauche.

--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voil une pronnelle, pour
m'appeler petit bonhomme!

Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les
rnes de corde passes autour du bras, la chchia impertinente pose
en arrire, un peu de ct.

Une ombre courut sur le vitrage cintr du clotre, et une autre Soeur
parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-l, mais si
frle qu'elle paraissait petite. Ses mains, qu'elle avait jointes sur
sa robe noire, taient blanches et transparentes. Il et t difficile
de dire son ge. Tous les traits de son visage trs fin s'taient
encore amenuiss par la fatigue et l'effort dvorant d'une me
ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le
regard quelque chose d'enfantin, et en mme temps le sourire
compatissant de celles qui ont vcu. Sa coiffe cachait la couleur de
ses cheveux. C'tait la bonne mre, une grande dame qui gouvernait
deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts.

Elle considra un instant l'quipage arrt devant elle. Le coin de sa
bouche mince se souleva involontairement par une surprise de sa nature
qui tait vive et enjoue dans le monde. Mais tout de suite la volont
rprima ce mouvement dsordonn. Et elle dit, de sa voix qui n'avait
ni timbre, ni chant, mais trs douce, pourtant:

--Vous venez pour entrer chez nous?

Le Bolloche, un peu dconcert, rpondit:

--Oui, madame, si vous avez de la place.

--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
mieux.

--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charit, j'apporte mon mnage.

--Et jusqu' votre chat!

--Tout cela est  vous, reprit-il, en dsignant d'un geste large
l'ne, la voiture et le chargement: je n'y mets que deux conditions.

--Lesquelles?

--Tout  l'heure, une de vos infrieures...

--Vous voulez dire une de nos Soeurs?

--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui
n'est pas un suprieur est un infrieur. Eh bien! votre Soeur m'a
appel petit homme, je n'aime pas cela.

--Il faudra nous pardonner si nous recommenons, dit la Soeur, sur le
visage de laquelle le mme sourire lger reparut: c'est un peu l'usage
chez nous.

--Et puis, je voudrais savoir si on a la libert de son opinion ici?
Je prfre vous le dire tout de suite, je ne crois pas  grand'chose,
moi, je ne suis pas dvot, je ne fais pas de mmeries. Et si on n'a
pas la libert de son opinion, je me remmne!

Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperut avec
tonnement que la Soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
panoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.

--Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!

--Ne craignez rien, rpondit-elle: nous avons plusieurs petits
bonshommes qui pensent comme vous.

Puis elle descendit le perron, et vint donner la main, pour l'aider 
sortir de la voiture,  la mre Le Bolloche, tout effare des audaces
de son mari.

Celui-ci avait dj commenc  dteler l'ne.

--Conduisez-le  l'curie, dit la Soeur, l-bas... oui, c'est cela...
tournez  gauche... devant vous maintenant.

Autour de Le Bolloche s'tendaient de nombreux btiments de service,
porcherie, curie, poulailler, tables, et, sur la pente de la
colline, du ct oppos  celui de l'entre, un vaste champ de seigle
avec des cordons de pommiers nains.

Dans les alles se promenait une population lente, vote, casse,
trbuchante de vieillards. Il y avait autant de bquilles que de
jambes saines. Le vent maussade qui, l-haut, chassait des nues
fumeuses, aurait pu, sans se gner, coucher  terre ces pauvres ruines
humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre
sort. Il dtela l'ne, l'attacha devant une crche, et le combla de
foin.

--Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.

Ensuite il se mit  dcharger la voiture et, commenant par la
bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le
moindre trouble.

Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste,
leva les paules.

--Les btes, murmura-t-il, a ne s'aperoit de rien: ici, l-bas, tout
leur est gal!

Et, du revers de sa manche, il essuya une larme, que personne
heureusement n'avait vu couler.


III

C'taient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne
Jugan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns
avaient toute leur vie misr, les autres taient dchus d'une petite
aisance ou mme d'une fortune. Les causes qui les avaient amens l,
dans cet abri o la charit se faisait aveugle pour les recevoir,
variaient peu: c'tait le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour
beaucoup. Certains avaient us vingt professions, couru l'Europe et
l'Amrique, photographi des noces de boutiquiers  Paris, ramass des
escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les
fleuristes dans les bois de Viroflay et lac les boeufs sauvages dans
les prairies de la Plata; ils avaient essay de tout, n'avaient pris
pied nulle part, et, traqus par la faim, ne s'taient remiss chez
les Petites Soeurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore.

Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la mme manire.
Des rencontres de gots et d'origine, des similitudes de mtiers ou de
souffrances mme, les groupaient en petites compagnies, pour la
promenade ou le travail. Car on travaillait,  l'hospice: oh! pour
rire,  des travaux d'enfants qui, laisss au caprice de chacun ne
duraient gure, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans
une salle basse, poussaient la chsse une heure ou deux; une
demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des dchirures
d'habits dj repriss; des campagnards soignaient les vaches et le
cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps,
la fenaison runissait les plus valides, pendant huit jours, dans un
petit pr; d'un bout de l'anne  l'autre, ceux qui pouvaient tenir
une bche remuaient un demi-mtre de terre ou coupaient une mauvaise
herbe dans un jardinet qui leur tait concd en propre, et dont ils
amnageaient la culture au gr de leur esprit, celui-ci en potager,
celui-l en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait
aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient
rien. Autour d'eux, pour eux, la charit veillait, peinait et
souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait
pas de repos. On l'et dite riche, tant elle trouvait de moyens d'tre
aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite.
Elle pratiquait l'art ingrat d'tre maternelle avec les vieux.

Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'taient tous les anciens
soldats, pars jusque-l et flottants dans la population de l'hospice.
L'loquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'clat magique des
galons dont ils croyaient voir le rayon d'or sur sa manche d'invalide,
les avaient attirs. Ils l'coutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le
Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement.
Bataillon trs ml sans doute, o toutes les armes se confondaient et
dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline.
Mais qu'importait? Ils taient du mtier. On mettait les campagnes en
commun. Chacun disait la sienne, souvent la mme, et jamais de la mme
faon. Ils avaient une manire  eux de parler de la guerre. Chacun
n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup taient
rests l'arme au pied une demi-journe sous la pluie des obus
clatant. Leurs rcits donnaient une ide mesquine et tronque des
choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient
sans cesse,  propos d'un dtail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir
dit.

Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal
lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'chauffait 
propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des
fusils capables de percer des troncs de chne de cinquante
centimtres, d'une poudre sans fume, d'un bateau sous-marin, d'une
exprience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux
redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fivres glorieuses leur
courait dans le sang. Alors, c'taient des dfis  tous les peuples
ennemis, des jurons d'amour pour la patrie franaise, des prdictions
de victoires. Tous ils voyaient l'arme victorieuse passant la
frontire, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en
tre, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient
dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-l, Le
Bolloche tait superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore
frappe au timbre des alcools de cantine. Le pas s'acclrait, les
cannes se levaient, les bras rhumatisants s'tendaient en avant.
Pauvres bonshommes! leurs coeurs de troupiers franais n'avaient pas
vieilli!

D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle,
dont les pis commenaient  montrer le nez. Et l-haut, sur la
terrasse de l'hospice, quand une Soeur passait, tonne de tant
d'animation, elle s'arrtait un moment. D'un oeil tranquille elle
suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le
compte n'y ft pas. Voil nos petits vieux qui parlent de la guerre,
pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui tait
compltement tranger. Mais elle n'tait pas fche de les voir si
martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mres les garons
qui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de
son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne
l'avaient pas aperue.

Le rgime n'tait pas dur. Le Bolloche avouait mme qu'il ne lui
dplaisait point. Il avait l'illusion de l'activit et la ralit du
repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction  son got de
gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit
heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain
d'une grande rivire, tendue et ramifie  l'infini dans la campagne
verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.

Et cependant il dprissait. Les rides creuses de ses joues se
creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie
auxquels les Soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothe avait essay
d'une ration supplmentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace.
Le Bolloche avait pris, remerci, fum: il ne s'tait pas ragaillardi.

Peut-tre qu'il voudrait voir sa femme plus souvent, avait song la
Soeur.

Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'tait rencontr
chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, trs bien
habitue, elle, trs douce et efface, l comme ailleurs. Ils
causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand'chose  se dire,
n'ayant jamais eu la mme humeur, et n'ayant plus la mme vie. Le
bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur.

A force d'y songer, Soeur Dorothe eut une inspiration.

L'ayant aperu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle,
immobile, regardait obstinment la partie basse de la ville, les
horizons voils o les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de
forme arrte, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie
des lointains, elle devina sa pense.

--C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.

Le Bolloche, qui n'avait pas vu la Soeur, tressaillit  ce mot. Son
vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre: il
n'aimait pas qu'on st ses affaires, et la dcouverte d'un chagrin,
qu'il tait trop fier pour confier  personne, le blessait comme une
indiscrtion.

Mais bientt, l'motion que ce nom lui avait cause: votre fille,
fut la plus forte. Il ne fut point matre de s'y abandonner; elle
l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se dtendirent, et,
humblement, doucement, d'un ton o perait l'aveu de sa longue
souffrance, il rpondit:

--C'est vrai!

--Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tt? reprit la Soeur. Depuis cinq
semaines que vous tes ici, vous ne l'avez pas vue?

--Non.

--Voulez-vous que je lui crive de venir?

--Oh! oui!

--Vous l'aimez bien cette Dsire?

Il n'eut pas la force de rpondre. Ses mains tremblaient sur le manche
de sa pelle, et ses yeux qu'il avait dtourns, voyaient sans doute en
songe, debout dans l'herbe du pr, l'enfant qui venait  lui.

Le soir, quand Soeur Dorothe demanda  la suprieure la permission
d'crire, elle ajouta:

--Ce petit vieux est incroyable: on dirait que c'est lui qui est la
mre.

Et, ayant couvert une feuille de papier d'une criture ingale et
htive, elle la mit  la poste,  l'adresse de Dsire.


IV

Si la jeune fille n'avait point encore visit ses parents, ce n'avait
pas t faute d'y songer. Mais l'aeule tait tombe malade assez
gravement, et, malade, elle tait, comme beaucoup d'infirmes, d'une
exigence extrme. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la
soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle
Dsire sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au del
de l'octroi. Comment et-elle permis une course  l'hospice qui, vu la
longue distance, et pris toute une matine? Dsire avait d
attendre, et les semaines s'taient coules.

La lettre de Soeur Dorothe arriva en pleine convalescence de la
malade, et ces deux causes combines, instances d'un ct, sant
renaissante de l'autre, dcidrent l'aeule.

--Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me
rapporteras des nouvelles d'Honor.

Elle ne pensait gure  sa bru, ni autrefois, ni  prsent. Honor
seul l'occupait.

Dsire partit aussitt. Elle tait contente  la pense de revoir les
siens, contente aussi d'tre libre et de la beaut du jour. Il faisait
un temps gris si lger que tous les rayons le traversaient, un de ces
ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d't.
Les stellaires toilaient les talus de la banlieue. Des deux cts de
la route, quand Dsire passait, des moineaux perchs sur les toits,
sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel
si gai, si vif, qu'il semblait  Dsire que son coeur s'envolait
aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa
nature n'tait pas rveuse, mais plutt agissante et vaillante. Elle
songeait  des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine,  une
lessive qu'elle aurait bientt,  un semis de volubilis qu'elle avait
fait le long de la maison, et qui commenait  lever, mais surtout au
moyen d'apprendre  tresser le rotin et l'osier, maintenant que son
mtier d'enfance prissait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc
attach par une broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long
voyage!--compos d'un seul ruban bleu chiffonn sur du tulle noir.
C'tait ce qu'elle avait de plus beau. Un autre aurait trouv la
toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquitait peu, n'ayant souci,
pour le moment, que de plaire  ceux qu'elle allait voir. Elle tait
sre d'y russir. Et ainsi faite, songeant, pour le rsoudre, au
problme toujours compliqu de sa vie de travail, elle marchait sans
se presser sur la route o des brises folles, soufflant au travers des
haies, s'amusaient  faire tourner des pinces de poussire.

Avant d'entrer  l'hospice, Dsire s'arrta devant le moulin, un peu
lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses
cheveux dont la masse trop lourde, dtache par la marche, lui tombait
sur la nuque. La route,  quelques pas de l, finissait. Un tertre au
gazon pel par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre
ailes viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gmissement de
bois qui plie, comme il en sort des mts de navires ou du joug des
boeufs en labour. Le vent montait de la rivire. Et Dsire tait
charmante, tte nue, la taille cambre, les bras carts pour nouer
ses cheveux d'or.

C'est prcisment  quoi rflchissait un jeune meunier qui, sans
qu'elle l'apert, s'tait accoud  la lucarne du moulin.

De tout temps les meuniers ont pass pour philosophes et mditatifs.
Je parle de ceux des hauteurs: leur mtier les y porte. Ils tiennent
de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe 
attendre, l'autre  laisser travailler le vent. Ils voient de grands
horizons, et les choses petites au-dessous d'eux. Quand leur nature
n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.

Celui-l ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfarin
coiffait une assez belle tte de garon, un peu molle, mais
intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche
lgrement releve, dont le visage prenait un air de goguenardise:
signe distinctif de l'espce. Il s'avana encore un peu dans la
lucarne, et dit:

--Vous n'avez pas l'air bien presse, mademoiselle?

Ce sont l de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les
inconnus se ttent, et manifestent l'intention d'engager un brin de
causerie. Elle le regarda, surprise, et ne lui trouvant pas les yeux
trop hardis, rpliqua:

--Ni vous non plus,  ce que je vois.

--Que voulez-vous, reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont
rien de mieux  faire que de regarder les filles qui passent; c'est un
joli mtier: mme quand a va le mieux, on a de la libert.

--Tous les mtiers ne sont pas de mme, fit Dsire en soupirant.

Elle renoua la bride fane de son chapeau, et se dtourna pour s'en
aller. Mais elle lui plaisait videmment, car il la retint en
demandant:

--Que faites-vous donc?

--Pailleuse de chaises, rpondit-elle. Autrefois c'tait bon. Nous
gagnions notre vie. Et puis a s'est perdu. Mon pre a t oblig de
se mettre  l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure,
jamais en retard, point dpensier; tout le monde l'aimait.

--Il est  Jeanne Jugan?

--Oui, et ma mre aussi: je vais les voir.

--Alors, vous tes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?

--Non, pas Rose, dit-elle en riant: Dsire.

Ils se regardrent un moment, riant tous deux de la faon drle dont
il lui avait demand son nom. Elle ajouta:

--Je ne suis pas si seule que vous croyez: j'ai ma grand'mre avec
moi.

--Vous habitez loin?

--De l'autre ct de la ville, proche l'octroi. Grand'mre est
aveugle.

--Aveugle! rpta le jeune homme, ce ne doit pas tre gai pour vous?

--C'est surtout triste pour elle.

--Mais alors vous ne sortez gure?

--Presque pas.

--Le dimanche, n'est-ce pas, un tour  la foire ou bien dans les
assembles?

--Jamais! fit Dsire, comme si cette supposition l'et offense, je
n'y vais jamais.

Elle se mit  rougir, subitement devenue confuse du tour intime que
prenait la causerie. Lui, au contraire, montrait ses dents blanches.
Il avait l'air tout content.

--Je vous crois, mademoiselle Dsire, et a se voit bien sans que
vous le disiez. Au revoir donc!

--Bonsoir, monsieur!

A peine eut-elle tourn le coin de la haie, qu'elle se sentit toute
dpite. S'arrter ainsi  causer dans les chemins! Comment avait-elle
fait cela? Et que de choses elle avait racontes en peu de temps: son
pre, sa mre, l'aeule, la vie qu'on menait  la maison! Il lui
faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se
taire. Comme il tait adroit pour enjler les filles, ce garon! Avant
de pntrer dans la cour, comme elle tait cache par le mur, elle
tourna la tte rapidement, et jeta un coup d'oeil du ct du moulin.
La lucarne tait vide, toute noire sur le mur blanc. Heureusement,
pensa Dsire, qu'il avait l'air honnte et que personne ne m'a vue.

Elle monta les marches du perron, et demanda son pre.

Le Bolloche tait dehors, au milieu d'un espace dcouvert et sabl,
qui s'tendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre
d'un coup de boule douteux, et, courb, il mesurait avec sa canne la
distance conteste. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchs en
cercle, taient absorbs par l'attrait de cette vrification. Ils se
relevrent tous ensemble, et Le Bolloche aperut Dsire qui dvalait
le long du champ, sa robe bleue frlant les pommiers nains et la
bordure de fraisiers hardiment fleurie par-dessous.

--Ma fille! dit-il.

C'tait un vnement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette
sant rayonnante au milieu de toutes les dcrpitudes humaines. Les
camarades de Le Bolloche, leurs boules  la main, regardaient venir la
jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roul partout sans
s'attacher nulle part, isols d'ailleurs par leur ge et enserrs dj
dans cette demi-mort de refuge que la charit ne peut dguiser
compltement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui
s'avanait. Tous en taient rjouis. Elle rappelait  chacun quelque
souvenir cher.

--Elle ressemble  une belle cantinire que j'ai connue, dit l'un.

--Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une
actrice du caf du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont
la mmoire refluait trs loin en arrire,  la vue de Dsire.

Un troisime murmura un nom que personne n'entendit. Sa tte, branlant
par saccades, s'abaissa sur sa poitrine, deux larmes tombrent sur les
chiffons de laine dont ses pieds malades taient envelopps, et nul ne
sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, 
travers les temps, l'motion de cet abandonn.

Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Dsire, passer son bras sous le
sien, et s'enfoncer dans l'alle qui coupait les champs  mi-cte.
Tirs de leur extase, ils s'entreregardrent alors les uns les autres
d'un air dur. Ils taient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne
venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laisse l.

Le Bolloche et sa fille se promenrent d'abord tous deux dans l'alle.
Il tait rayonnant. Son bonheur se doublait de la fiert de marcher
prs d'elle. Il jouissait des tonnements qu'elle provoquait. Il la
considrait, comme pour rhabituer ses yeux  chacun des traits de son
enfant.

--Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre
sans te voir!

Il ne pouvait dire autre chose.

Puis la mre Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice
dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entour de murs,
qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la
conversation s'engagea. Dsire avait d se mettre entre les deux
vieux. Ils lui parlaient en mme temps, chacun de ce qui
l'intressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur
souvenir avec une merveilleuse intensit de tendresse et de regret.
C'est incroyable tout ce qu'un pr, une maison et une pauvre aeule
qu'on a laisss peuvent fournir de questions.

Dsire rpondait de son mieux. La joie des siens l'panouissait
aussi. Elle n'avait pas le temps de penser  elle-mme. Et cependant,
chaque fois qu'elle arrivait au dtour d'une certaine alle, l'ombre
des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant
d'elle, l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Dsire
en prouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien  tort
peut-tre, et sans avoir la libert d'y penser, d'ailleurs, que ces
grands bras d'ombre l'appelaient, et qu'il y avait l-bas, par une
fente ignore du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.


V

De retour chez elle, Dsire trouva l'aeule moins inquite qu'elle ne
le supposait, heureuse de lui annoncer:

--Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze
chaises  rempailler finement, en blanc et noir: on dirait que le
mtier veut reprendre.

Dsire ne se faisait pas d'illusion  ce sujet, mais l'occasion n'en
tait pas moins bonne.

Ds le lendemain elle se mit au travail, toute repose et renouvele
par cet aprs-midi de la veille. Elle dut sortir de l'appentis les
gerbes de seigle tri, qu'un trop long sjour  l'ombre avait rendues
humides, les dlier et les tendre sur un coin fauch du pr, par
jonches rgulires. Et, tandis que le soleil et l'air les schaient,
elle s'occupa  enlever les garnitures uses des chaises,  consolider
leurs barreaux,  teindre quelques poignes de tiges qui feraient, sur
les siges nouveaux, des mouchetures rgulires, comme des queues
d'hermine sur une pelleterie claire. Cela lui prit deux jours.

Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois,  la rencontre
qu'elle avait faite de ce meunier, sans dplaisir, mais sans trouble
non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite.
De la cte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha
les ailes du moulin  l'horizon, et elle les aperut qui tournaient,
toutes petites, comme un jouet d'enfant.

Le troisime jour au soir, voyant que la paille tait sche et qu'elle
avait repris sa belle teinte d'or ple, elle jugea qu'il tait temps
de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement, pour ne pas
froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait et la portait
sous l'appentis. On et dit une moissonneuse. Elle aimait  manier
cette matire souple et frmissante que chaque pas faisait trembler
sous son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du
pr, dans l'herbe encore chaude de l'ardente raye qu'elle avait bue.

La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une
distraction  cette fille laborieuse. Au moment o elle ramassait les
dernires brasses de paille, le soleil tait depuis longtemps couch,
le crpuscule envahissait le faubourg. Et voil qu'en se redressant,
Dsire vit la forme d'une tte d'homme au-dessus du mur qui se
dessinait comme un ruban brun sur le couchant. Elle n'hsita pas une
seconde: c'tait lui. Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa
vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se dtourner vers la
porte, rentra dans l'appentis.

Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait
pris pour lui, s'tait effac. Que venait-il faire? Depuis combien de
temps la regardait-il? Oh! ceci tait une chose grave. Pourquoi lui,
qui l'avait appele le premier jour par la fentre de son moulin,
avait-il peur d'elle  prsent? Car il avait disparu, sitt qu'elle
l'avait regard. Disparu? Peut-tre s'tait-il cach? Toutes ces
questions se pressaient dans l'esprit de Dsire.

Aprs tout, se dit-elle, ce garon ne peut me vouloir du mal. Je veux
savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.

Elle remonta le pr dans le foin haut, longea le mur, et bravement, 
l'endroit o l'apparition s'tait vanouie, posant le pied sur une
pierre en saillie, elle se haussa jusqu' dpasser le mur de la moiti
de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un
paysan, qui descendait la cte au trot de sa carriole. Pourtant elle
ne s'tait pas trompe. Elle considra le sommet du mur: les barbes
des mousses qui le couvraient, les rameaux toils d'une plante jaune
qui y fleurissait, taient couchs par place. Quelqu'un s'tait appuy
l. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, dchausse de la
muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des
lettres avaient t traces. Elle enleva la pierre, la tourna vers le
couchant que bordait une dernire frange d'or ple, et lut: Dsire.
Quel autre que lui avait pu crire ce nom-l? La rose d'une seule
nuit et suffi  effacer les caractres tracs  la pointe du
couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet
de poussire enlev par l'entaille restait encore. C'tait donc lui
qui, tout  l'heure, l'avait regarde quand elle levait ses javelles
de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour
lui montrer qu'il songeait  elle, avait crit: Dsire. Ce mot-l,
c'tait une lettre, en somme.

Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, Dsire, sinon:
Je vous aime?

Il l'aimait donc?

La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.

La grand'mre attendait.

--Tu as t bien longtemps, dit-elle. L'Anglus a sonn aux deux
paroisses.

Dsire lisait pour la dixime fois,  la lumire d'une bougie, le mot
crit sur la pierre.

--Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait
l'aeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne rponds-tu pas? Tu es
lasse?...

Mais elle ne rpondait que des mots distraits.

Et l'aeule, au son un peu altr de la voix de sa petite-fille, se
confirmant dans la pense que l'enfant s'tait surmene, disait
amicalement:

--Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop
tard dans l'appentis, et cela te change la voix.

Dsire dclara qu'elle tait lasse, fatigue, et la grand'mre fit
semblant d'avoir sommeil plus tt que de coutume ce soir-l.

Alors, libre de songer, d'tudier ce qui tait arriv et ce qu'elle
prouvait en elle-mme, la jeune fille se laissa emporter par le rve.
Elle tait donc aime! Cela lui semblait trs sr et trs doux. Le
soupon ne lui vint pas mme qu'il et voulu plaisanter. Le premier
mot d'amour, incertain et voil, le premier hommage rendu  son charme
de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle
y rpondait dj par de grands lans de coeur qui la surprenaient
elle-mme. Et, peu  peu, elle en vint  songer que ces ides qui la
remplissaient maintenant taient nes le jour mme o elle avait
rencontr ce garon. Un trouble profond et dlicieux s'en suivit.
Demain, l'avenir, se marier, tre heureuse: elle tait remue par ces
lointains magiques et vagues, comme ces petites rivires aux bords
pleins d'ombre, qui ressentent, jusqu' leur source, la pousse de la
mer invisible. Tous les dtails de leur courte entrevue lui
redevenaient prsents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait
faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y dcouvrir
aussi un sens nouveau. Elle n'y russit que trop.

L'une d'elles, que Dsire n'avait point remarque d'abord, commena 
l'inquiter. Quand elle avait rpondu qu'elle n'allait jamais aux
assembles:

--Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit sans que vous le
disiez.

A quoi donc l'avait-il devin? Sans doute il la trouvait trop pauvre
et trop mal habille? Les filles qui vont le dimanche en promenade,
celles qui peuvent prtendre  plaire, sont autrement vtues. Il l'en
avait avertie.

--On voit bien que vous n'avez pas de belles faons, et que vous ne
savez pas vous mettre.

Oui, voil ce que signifiaient la phrase et le sourire qui
l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir
son pre et passerait prs du moulin blanc, le caprice passager
qu'elle avait pu lui inspirer disparatrait. Dsire Le Bolloche
n'tait pas assez bien habille, pas assez coquette, non srement,
pour qu'un homme ft fier de la promener  son bras. Lui surtout, car
il devait tre riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les
plumes au chapeau, les petits souliers mordors que portent les
ouvrires de la ville, et mme les jeunes laitires de la campagne.
Tandis qu'elle! Oh! la pauvret dure! Oh! le bonheur de celles qui ont
un peu d'argent pour se faire belles!

Cette pense triste remplaa bientt toutes les autres. La chanson
d'amour  peine commence dgnrait en plainte. Dsire demeura
veille une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint.
Elle hsita, le repoussa, le reprit...

Le lendemain, avant le jour, elle tait au travail. Elle se htait si
fivreusement que jamais elle n'avait travaill de la sorte. En moins
de temps qu'on ne lui en avait accord, les douze chaises purent tre
livres et payes.

Dsire, en rapportant l'argent, dit  l'aeule:

--Grand'mre, si tu voulais bien, j'irais demain  Jeanne Jugan.

--Demain, petite, c'est bien tt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les
as vus!

--Grand'mre, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.

L'aeule rpondit aprs un moment:

--Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop
vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton pre est
parti. Va donc comme il te plaira.

Et ni l'une ni l'autre ne causrent plus de cette absence du
lendemain.

Dsire tcha d'tre douce et prvenante. Elle aida la grand'mre  se
dshabiller, et, assise prs de la table, prtextant un ouvrage de
couture  terminer, elle attendit.

Lorsque l'aeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une
plerine sur ses paules, sortit de la chambre avec prcaution, et,
traversant le pr, fut bientt sur la route qui montait vers la ville.
Elle htait le pas, un peu inquite d'tre seule  cette heure dj
tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient
effrontment. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A
chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la
pense ne lui venait pas de retourner en arrire. Son projet lui
donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientt
les rues devinrent plus claires. Des devantures de boutiques
tincelrent  droite et  gauche. Elle marcha plus tranquille. Les
passants la protgeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrta devant
la porte d'un grand magasin de nouveauts, qui projetait aux deux
angles du boulevard la lumire de ses lampes lectriques.

C'tait l. Avec un peu d'hsitation, elle s'avana, blouie, les yeux
 demi ferms. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall
immense. Un employ vint  elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils
prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:

--A quel rayon mademoiselle dsire-t-elle que je la conduise:
soieries, dentelles, trousseaux, layettes?

Quel rayon? Jamais Dsire n'tait entre dans un grand magasin.

--Oui, rpta-t-il, que demandez-vous?

Alors son secret lui chappa, et elle dit, non pas comme une rponse,
mais se parlant  elle-mme d'un ton de rve et dans la vision d'une
chose lointaine, trangement douce:

--Je voudrais une ombrelle rose!

Elle n'eut que vingt pas  faire. On lui montra des ombrelles chres,
d'abord, tendues en soie, franges, montes sur des manches sculpts.
Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Dsire n'avait pas
beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin
elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'toffe commune,
blanche par-dessus, double  l'intrieur de mauve assez vif qui
pouvait passer pour du rose. Le manche en tait blanc et recourb.
Dsire l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants
de fil  jours, d'un dessin lger, ayant remarqu que, le dimanche, de
pauvres filles comme elles commenaient  ne plus vouloir sortir les
mains nues.

Et par les rues elle se remit  marcher vers la banlieue de moins en
moins claire et peuple de passants. Mais maintenant elle n'avait
plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roule dans une
gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emport un
trsor. Il s'agissait bien en effet d'un trsor, puisque c'tait pour
tre plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier,
qu'elle avait dpens, sans en prvenir sa grand'mre, une grande
partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait lgante
demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jugan, vers
le moulin qui peut-tre aurait encore ouvert sa fentre! Elle pensait
 cela. La route du retour lui parut courte.

Elle rentra dans les tnbres. La grand'mre ne s'tait pas rveille.
Tous les grillons du pr chantaient autour de la maison, sous les pis
du foin haut.


VI

Le lendemain, dans l'aprs-midi, Dsire se rendit  l'hospice. En si
peu de temps, comme tout avait pouss! Les dahlias de la cour
dpassaient d'un pied leurs tuteurs; des roses grimpantes, ouvertes
toutes ensemble au soleil de juin, dbordaient,  flots roses et
jaunes, l'arte moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son
ancienne matresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite
taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et
suivit la jeune fille, comme si elle et eu encore du menu grain dans
son tablier.

Dsire, qui tait de bonne humeur, se dtourna vers lui, et demanda:

--Petit, sais-tu o est le pre Le Bolloche?

Il rpondit un tel kirikiki, d'un ton si drle et si dcid, qu'elle
ne pt s'empcher de rire.

--Sorti! reprit-elle, que chantes-tu l? Il est tout au plus dans le
verger, n'est-ce pas, ma Soeur?

--Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais
trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.

Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jugan. A
l'exception de quelques-uns, trop fans pour reverdir, qui les aurait
reconnus? Ils rtissaient les alles, sarclaient des massifs, se
promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient
des dessins sur le sable avec leurs bquilles. Il y en avait un qui
cueillait des cerises,  califourchon sur une branche. Tous portaient
une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne
laissent rien perdre.

Jour de trve, illusion que rpand sur les souffrances humaines la
grande lumire douce!

Dsire interrogea celui qui cueillait des cerises.

--Tu demandes le sergent, ma jolie fille?

--Mais oui, le pre Le Bolloche.

--A faucher dans le pr!

--Vous dites?

--Je dis qu'il est  faucher dans le pr. Mme il commande l'escouade.
C'est qu'il est rudement jeune, lui!

Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser  terre pour conduire la
fille d'Honor Le Bolloche.

--Tu ne sais pas la route, dit-il srieusement, et nous autres,
vois-tu bien, nous ne sommes pas  l'heure ici: on a toujours le temps
de faire l'ouvrage.

Ils remontrent la pente, prirent  droite de l'hospice, et, par une
barrire qui coupait le mur d'enceinte, pntrrent dans un pr long
et tournant autour de l'enclos. Ce pr formait comme une couronne,
comme un anneau vert enserrant le domaine des Soeurs, et confinait,
par une haie vive, au tertre du meunier.

Arrive l, Dsire vit un spectacle nouveau. Huit vieux, arms de
huit faux, les manches de chemises retrousses, taillaient en ligne
dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa
jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'tait
merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait
devant lui,  chaque coup de sa faux. Il ne s'arrtait pas, comme
faisaient les autres, qui, sous prtexte de redresser une brche,
tapotaient un petit quart d'heure sur leur lame. Il tait de corve,
et prenait la chose au srieux. Chef d'escouade, songez donc! Il
mettait de la vanit  paratre infatigable,  largement arrondir ses
bras,  ne pas se laisser distraire surtout; non, pas mme quand une
vieille Soeur passait derrire la ligne des faucheurs, un pichet de
cidre  la main, et disait:

--Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu,
il fait si chaud!

Dsire s'approcha. Il la regarda d'un air contrari.

--Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne  abattre! Va
m'attendre l-bas. Le fauchage, mon enfant, c'est comme l'astiquage:
a ne s'interrompt pas!

Et, disant cela, il tait superbe, la tte droite, la main appuye sur
sa faux releve; il se sentait admir par les camarades, ruines plus
effrondes que lui.

--L-bas! rpta-t-il.

Dsire gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin
dans le pr,  ct de la haie.

L, elle s'assit sur l'herbe, non sans avoir observ, en elle-mme,
que le moulin tait proche, et qu'il ne virait pas. La pense du
meunier ne l'avait gure quitte. Elle l'avait occupe le long du
chemin,  prsent elle faisait battre son coeur, plus vite que de
coutume, sous sa taille de coutil  fleurs. Et la pense qui nous
tient, vous le savez, nous pose et nous modle  sa guise.

La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la
surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle
attendait quelque chose qui devait venir de l. Elle se sentait toute
voisine d'une heure grave et mystrieuse encore de sa vie. Pour un
souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coule d'un mulot
sur les feuilles mortes lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois
elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-mme, pour ne pas cder 
je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux
marguerites,--voyez ces ides folles qu'elle n'avait jamais eues!--Ne
me regardez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis
une pauvre fille dont vous ne vous souciez pas d'ordinaire. Il lui
semblait que ces milliers de tmoins observaient son air troubl. Elle
serrait alors, de sa main gante, l'ombrelle qui baignait ses joues,
son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'ide que son
ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une
demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et
inquite  la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs
fleurs, ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle tait
plus charmante encore.

La grande raye de deux heures chauffait le pr. Le parfum du foin
s'en levait comme l'encens de l't. Et les faucheurs s'avanaient,
en balanant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle
n'en savait rien. L'amour ne compte pas la dure de ses rves. Tout 
coup, sans qu'elle et peru le moindre bruit de pas ou de feuilles
remues, elle entendit une voix qui disait, de l'autre ct de la
haie:

--Dsire!

Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta
immobile, ple comme si elle allait s'vanouir. A travers l'aubpine,
la mme voix rpta:

--Dsire!

Alors elle se leva doucement, et se dtourna.

C'tait lui. Il tait venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la
regardait,  moiti cach par la haie. Et dans ses yeux il y avait
l'aveu de son amour, et la fiert de se sentir aim. Un brin de gent
pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il
tait accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vtements de
travail, comme un brave garon, qui ne cherche pas  en imposer.

Chose trange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa
d'abord Dsire, et son trouble s'en augmenta. Elle s'tait attife,
elle qui gagnait  peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain,
avaient d recourir  la charit des Soeurs. Son ombrelle et ses gants
de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un
mensonge. Elle en fut gne. Elle eut honte. Sa joie de tout 
l'heure, sa gloriole d'tre bien mise, lui parurent ridicules,
coupables mme. Elle se prit  se dtester. Sans cesser de regarder
vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les
laissa tomber  terre. L'ombrelle rose chappa  ses mains, et roula
sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrire, aux
mains nues, les joues exposes au soleil, dans la robe qu'elle portait
depuis longtemps, sans plus rien d'apprt, la vraie fille enfin du
pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lvres, un mot d'amour
humble et triste.

--C'est que je suis trs pauvre! dit-elle.

Mais lui se prit  sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait
bien qu'elle l'tait. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait
immobile, toute rouge  prsent, dans la joie grandissante de l'amour
accueilli, il carta les branches, pour la mieux voir, et dit:

--Viens, Dsire!

Elle obit, comme s'il et t en droit de la commander. Elle lui
appartenait dj. A quelques mtres de l elle trouva une brche, il
lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une vole de papillons
passa devant elle.

Une fois de l'autre ct, Dsire ne retira pas la main qu'elle avait
donne, et, se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencrent
autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un
et l'autre.

Cependant Le Bolloche, arriv  l'endroit du pr qu'il avait dsign 
sa fille, s'arrta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, pose sur
son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de
boutons d'or. Il en conclut naturellement que Dsire n'tait pas
loin, chercha dans le pr, n'y trouva rien, regarda par-dessus la
haie, et l'aperut au bras du meunier. Il ne s'en mut pas plus que de
raison, sachant que sa fille tait sage, et trouvant  l'autre l'air
honnte. Son premier mouvement fut de les hler. Mais il y avait trop
de monde autour de lui. Il prfra les aller trouver. Si bien que,
cinq minutes aprs, le pre Le Bolloche, Dsire et le meunier
causaient tous trois.

Dix minutes plus tard, il en tait de mme. Une heure s'coula sans
que le sujet, parat-il, ft puis. L'ombre du moulin s'allongeait
sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en
plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une Soeur le
rappelt en disant:

--Eh bien! eh bien! pre Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie,
aujourd'hui!

Alors, le groupe se spara: le vieux revint vers l'hospice, Dsire
reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son chelle...

Quand la nuit fut arrive, et que les petits vieux furent couchs, Le
Bolloche, qu'un rayon de lune empchait de dormir, veilla son voisin
de lit pour lui dire:

--Pre Lizourette, je marie ma fille!

--Dsire? avec un zouave?

--Non.

--Avec un cavalier, alors?

--Non.

--Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de
commisration. Tu la maries dans la ligne?

--Pas mme. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais
bien que ce n'est gure. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une
musique, o il y a beaucoup d'anciens soldats.

--Ah! il joue du fifre!

--Oui.

--Joli instrument!

--Un peu petit, rpondit Le Bolloche. Seulement les enfants se
convenaient. J'ai vu a, et alors...

--T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas tre dur
avec la jeunesse.

Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant puis toutes leurs ides
s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena
sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l' alignement avait
l'air d'une range de pierres blanches. Quand la Soeur Dorothe, en
tourne d'inspection, passa prs de Le Bolloche:

--Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! a fait
plaisir!

A la mme heure, le jeune meunier, accoud  sa fentre ronde,
songeait, la tte baigne dans l'air vif qui soufflait de la rivire,
et si joyeux d'tre au monde que lui, tranquille et taciturne de
nature et pas pote du tout, il avait envie de chanter. Il regardait
au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon o les petites
lumires des becs de gaz, plus espaces qu'ailleurs, indiquaient le
commencement de la campagne. L, son coeur lui montrait, radieuse,
tendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui
tantt lui avait donn la main, celle qui bientt serait sa femme.

Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos, Dsire n'parait
point la paille de seigle. Elle tait debout, prs du lit de la
grand'mre, qui avait bien voulu se coucher comme  l'ordinaire, mais
qui ne voulait pas dormir.

--Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce
qu'il est blond de cheveux?

--Plutt brun, rpondit en riant Dsire.

--Un visage rjoui?

--Assez.

--J'aime a, reprenait la vieille. Mon dfunt tait de mme.
Cause-t-il beaucoup?

--C'est selon. Avec moi, il ne s'arrtait gure.

--Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'tre jeune! Et tu dis
qu'il a du bien?

--Oh! beaucoup, grand'mre, bien plus que nous.

--Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait
pour lui plaire!

Dsire riait de tout son coeur, d'un rire qui signifiait: Dame,
grand'mre, si vous pouviez me voir! Et, de fait, elle tait belle
ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse
de chaises. Et quand la grand'mre eut cess de bavarder, quand
elle-mme, aux premires heures du matin, parvint  s'endormir, elle
rva des rves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il
y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux
habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'cole les
enfants passaient devant elle, et la saluaient disant:

--Bonjour, madame!


VII

La grand'mre avait raison de se rjouir, car il avait t convenu, de
convention expresse, sur la demande de Dsire, que le jeune mnage
habiterait la maison du pr. Sa vieillesse allait se trouver bien
abrite entre ces deux maris qui la soigneraient. Elle aurait
assurment sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil
arbre tt, sur qui d'autres pleins de sve laissent tomber leurs
fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du
moulin blanc tait un honnte garon, accommodant et trs amoureux,
puisqu'il consentait  faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la
route qui sparait son moulin du faubourg.

De ce ct-l, tout tait rose; il n'y avait point de gens si
contents d'tre jeunes que Dsire et son fianc, ni de vieille femme
moins triste d'tre vieille que la grand'mre Le Bolloche. Mais, aux
Petites Soeurs, un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent.
Aprs quelques jours de parfaite satisfaction, il tait tout  coup
tomb dans une mlancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa
fille? Eh non! le sacrifice tait consomm. Mme il s'habituait de
plus en plus  l'hospice, aux camarades, au caf abondant des Soeurs,
 leurs soins, au _farniente_ ensoleill du champ de seigle. Son futur
gendre l'avait-il offens? En aucune faon. Le Bolloche souffrait de
ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place:
du besoin du panache. C'tait un glorieux. Dans sa pense troite
d'ancien sergent galonn, chevronn, il roulait maintenant,  toute
heure du jour, la mme plainte qu'il ne contait  personne:

--Quelle mine aurai-je,  la noce de Dsire, nipp comme je suis,
avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma
chchia de zouave use par plaques et sans fond? Est-ce l une tenue?
Je ferai rire de moi les parents et les amis qu'on invitera en
nombre,--car ce sera une belle fte;--ceux qui m'ont vu il y a vingt
ans auront honte de me connatre, et Dsire elle-mme, toute bonne
fille qu'elle soit, ne sera pas flatte, elle, dans sa robe neuve de
marie, d'avoir  ct d'elle un tel bonhomme de pre. Il vaut mieux
n'y pas aller. Non, je n'irai pas!

Et il avait dj commenc  prparer ses compagnons d'armes et de
dernier asile  cette rsolution dsespre.

--Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de
rhumatisme  l'paule!

Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand
il se promenait seul, ils le voyaient de loin, faire le moulinet avec
sa canne et couper d'un coup sec les ttes des laiterons pousses au
bord du champ. La vigueur seule du moulinet avait suffi  prouver que
Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un tat violent de l'me,
que les Soeurs, naturellement, n'taient pas sans remarquer.

--Je ne sais pas ce qu'a notre petit pre Le Bolloche, disait Soeur
Dorothe: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu,
avant-hier encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air
heureux!

En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes, qui ont tous ces
biens-l, ne se trouvent pas  plaindre. Comme elle tait femme et
trs fine,--ce qu'aucun voeu n'empche,--elle voulait savoir. Un matin
qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,--car Le Bolloche
s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci de questions adroitement
poses. Elle ne lui demanda pas:

--Qu'avez-vous?

Non, mais souponnant bien que la peine avait pour cause le mariage de
Dsire, elle dit:

--J'espre que vous serez content, mon petit pre, de voir votre fille
en marie.

--Sans doute, grogna Le Bolloche.

--Et la noce, o se fera-t-elle! Dans le pr, je parie?

--Oui.

--On dansera?

--Oui.

--Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas?

Le Bolloche ne se contint plus.

--F... comme a, oui, n'est-ce pas? s'cria-t-il. Un ancien
sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai
mme pas!

--Oh! mon petit pre, dit la Soeur en riant, que vous tes coquet!

Elle qui ne l'avait jamais t!

Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux
coins, se creusa.

--Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini,
fini; je ne veux plus paratre en socit, et voil!

Il s'en alla  grands pas, en maugrant.

Soeur Dorothe le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lvres,
un sourire o il y avait de la piti et du plaisir d'avoir t
adroite, et aussi le rayonnement d'une jolie ide qu'elle venait
d'avoir. Elle se hta d'habiller le pre Lizourette, lui fit un noeud
de cravate, qu'elle s'amusa  disposer en ailes de papillon, et dit en
lui donnant sa canne:

--Vous tes beau comme un astre, allez vous promener!

Puis elle quitta la salle, et se dirigea vers la chambre de la
suprieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait
lgre, et comme porte sur les ailes de la pense qui lui tait
venue...

Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus
en plus triste.

Enfin, le jour fix pour les noces de Dsire arriva.

Ce matin-l, Le Bolloche, qui avait  peine dormi, se leva un peu
avant les autres, et descendit, sous prtexte d'aller bcher son
jardinet. Mais,  peine dehors, il s'arrta, il chercha au loin la
contre o son pauvre esprit avait err toute la nuit. De la colline
de l'hospice, et ancien comme il tait, il ne pouvait apercevoir la
maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache
blanche que faisait le faubourg, et les verdures ples qui taient les
vergers. Un souffle pur arrivait de l. Le pauvre vieux se sentit les
yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, apporte par le vent, une
voix qui disait:

--Allons, pre, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mre a une
robe neuve, que mon fianc lui a donne. Moi, je suis belle comme le
jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un chle  dessins et une
broche pour l'attacher, j'ai le coeur en joie surtout, car dans trois
heures nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous
embrasser bien fort, pour m'avoir donn la vie, qui est si bonne 
prsent, la vie qui s'ouvre comme une fte. Venez me voir heureuse!

Le Bolloche, troubl, l'esprit  moiti gar, hsita un moment: puis
il reprit ses sens, branla la tte, regarda une dernire fois le
faubourg, et rpta ce qu'il n'avait cess de dire:

--Non, je n'irai pas!

Il se mit  descendre vers le fond de l'enclos o tait le jardin.
Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur
l'paule. Il se retourna.

C'tait sa femme.

--Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi.

--O donc?

--Viens-t'en au parloir, avant d'aller chez nous.

--Il n'y a plus de chez nous.

--Viens-t'en tout de mme, tu verras.

D'ordinaire, il ne cdait pas facilement aux demandes de sa femme,
mais il tait si abattu et elle avait l'air de si belle humeur, que,
moiti par indiffrence et passivit, moiti pour l'attrait d'une
surprise entrevue, il la suivit.

Arriv  la porte du parloir, prs de la porterie, la mre Le Bolloche
s'effaa le long du mur, et laissa passer son mari.

--Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces.

Le bonhomme entra, et demeura stupfait.

Il venait de dcouvrir, bien pli sur le dossier d'une chaise, un
vtement complet, plus beau que tous ceux qu'il avait ports depuis
qu'il tait dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet,
une redingote noire, une cravate claire  pois bleus et un chapeau de
soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa
base, suffisamment noir et d'une forme vase par le haut, en tout
semblable  celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de
plaire  un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus
hsiter, commena  s'habiller. Tout allait bien. On aurait jur qu'un
tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de
son pantalon, il retira une pice de monnaie. Quand il croisa sur sa
poitrine les larges ailes de la redingote, sa mdaille militaire y
brillait au bout d'un ruban neuf.

Pendant ce temps-l, la petite vieille passait une robe de cotonnade 
grands plis, pinglait sur sa taille un mouchoir jaune  raies brunes,
clatant et nuanc comme un oeillet d'Inde, attachait les brides d'un
bonnet ruch orn de deux coques bleues. Dcidment Soeur Dorothe
n'avait rien oubli. Pour elle, tant de belles choses reprsentaient
bien des heures de travail, plusieurs veilles tardives,--puisque les
Soeurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gteries exceptionnelles.

Le Bolloche se sentit le coeur tout gros en y songeant. Il se rappela
les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint
aux yeux, et il eut toutes les peines du monde  la retenir, car un
ancien sergent ne pleure pas.

Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa
charrette nouvellement peinte, l'ne attel, bross, endimanch lui
aussi, avec des pompons rouges aux oeillres, le pauvre bonhomme n'y
put tenir: la grosse larme roula sur sa joue. Il alla droit vers la
Soeur Dorothe, qui se tenait  la tte de l'quipage, et lui prit la
main.

--Ma Soeur! dit-il d'une voix touffe.

--Quoi donc, mon bon petit vieux?

--Ma Soeur, a, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais,
vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyag! Eh bien vrai!...

Il ne put achever. Mais la Soeur comprit bien. Il monta, fit asseoir
sa femme prs de lui, et piqua l'ne.

Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrta la bte,
se retourna, et dit encore, la mine panouie cette fois:

--Soeur Dorothe, puisque a avait l'air de vous faire plaisir, je
danserai aux noces de Dsire.

--Soyez sage! rpondit la Soeur.

Et pendant qu'ils s'loignaient au trot menu de l'ne, entre les deux
murs de la rue voisine, la Soeur avait envie de pleurer, elle aussi,
sentant bien qu'elle avait gagn le coeur du vieux zouave, du plus
rude de ses petits bonshommes.




LE

RAPHAL DE M. PRUNELIER


I

Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait
jamais? Pourquoi revenait-il  petits pas le long de la jolie alle
borde de htres qui va de Port-Launay  Chteaulin, le visage
panoui, et d'un geste paternel rpondant aux laveuses qui de loin en
loin, agenouilles sur la berge en pente, s'arrtaient de battre leur
linge pour dire:

--Bonjour, monsieur Pidouche!

C'est l un point que nul n'claircira. M. Pidouche, banquier depuis
trente ans  Chteaulin, gros, riche et considr, ne racontait ses
affaires  personne. Une dpche de la Bourse, arrive dans
l'aprs-midi, l'avait mis en liesse: voil tout ce que savaient les
plus aviss de ses commis. Il tait sorti, il avait march une heure,
et maintenant il rentrait, satisfait de lui-mme, du temps, du
paysage, plein d'une sympathie dbordante pour les mendiants du
chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumnes, coups de chapeau,
sourires, refrains de jeunesse fredonns ou siffls. Il tait si
content qu'il lui vint une irrsistible envie d'acheter quelque chose,
et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrta.

Cette gravure, expose au milieu de plusieurs autres, derrire la
fentre basse d'un vieil htel, tait tout bonnement de Nicolas
Berghem. Elle reprsentait un groupe d'arbres  demi dpouills de
leurs feuilles, un gu, une femme sur son ne, un ciel moutonn, tout
cela de belle humeur et dans la note prcisment o se trouvait l'me
de M. Pidouche.

Je vais faire plaisir  deux personnes, pensa-t-il,  moi d'abord, et
 ce pauvre M. Prunelier.

Il monta les trois marches de granit moussues, uses aux extrmits,
o tant de gnrations avaient pos le pied, et sonna. La matresse du
logis vint ouvrir. Ce n'tait srement pas une femme du pays. Ses
cheveux blonds relevs par un peigne d'caille en travers, je ne sais
quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgr la quarantaine
qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, trs
rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu
provincial. Quand elle eut fait entrer M. Pidouche dans le salon,
elle s'assit  contre-jour, sur une chaise basse.

--Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle.

--Non, madame.

--Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la rponse: mon mari est
sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais
vous savez qu'il se rend  domicile. Les conditions sont des plus
douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la sance,
ressemblance garantie; l'huile est plus chre, naturellement. Je vous
conseille beaucoup l'huile. C'est la spcialit de monsieur
Prunelier. Il a tant de talent, Flix!

--Vous vous mprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement
l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le
prix de cette gravure expose l-bas.

La pauvre femme avait espr mieux de la visite du banquier.
Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle
redressa la tte, et rpondit d'un air quelque peu offens:

--Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas  vendre, monsieur.

L'autre, qui tait un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un
mot aimable, dsigna trois tableaux pendus au-dessus du canap de
cretonne use.

--Un spcimen de votre fameuse collection, madame Prunelier? Jolie
peinture!

--Ce sont des Lancret, rpondit-elle ngligemment, cole franaise.
Lancret est un matre recherch dans les ventes.

--Trs recherch, rpta le banquier, sans trop savoir, mais toujours
dsireux de bien finir.

--Voulez-vous visiter la galerie? dit aussitt madame Prunelier.

Il accepta. Il n'tait pas fch de voir cette collection, qui avait
une rputation dans tout le Finistre, et qui faisait dire 
Chteaulin: Vous savez, quand les Prunelier voudront se faire des
rentes, cela leur sera facile.

Madame Prunelier monta devant lui, le laissa un instant devant une
porte, pendant qu'elle allait chercher la clef, revint, ouvrit, et
s'effaa pour que le banquier entrt le premier, et ret mieux le
choc des matres.

C'tait, en effet, de prime abord, un blouissement. Des quatre murs
de la salle, couverts de tableaux aux cadres dors, des gerbes
d'tincelles jaillissaient, parpillement d'or rouge et d'or jaune,
et, mles aux petites flammes des vernis, aux reflets des draperies
clatantes tombant par plaques des toiles penches, s'allongeaient sur
le parquet brun et blond, un beau parquet en fougre o les trois
fentres de faade se dessinaient comme des miroirs.

Un second tonnement succdait  celui-l. Chaque tableau portait, sur
un cartouche, le nom de son auteur. Et quels noms! les plus grands de
toutes les coles et de tous les temps, groups par une baguette
magique qui n'en avait oubli aucun. Ruysdal coudoyait Hobbma; un
mendiant de Ribra invoquait une vierge de Lonard; deux Prugin
flanquaient un triptyque du vieil Holbein. Les moindres toiles taient
de Tniers, de Terburg, de Potter, de Fragonard. Quelques-unes, trs
rares, confuses d'un anonymat qui les diminuait tant, se tenaient dans
les coins avec la mention: cole vnitienne, cole florentine, cole
flamande.

--Tout cela dcouvert, restaur, retouch par monsieur Prunelier, dit
la dame aprs un instant: il a tant de talent, Flix!

Puis, remarquant le peu de discernement artistique de M. Pidouche,
qui ne s'arrtait que devant les cadres sculpts:

--Tenez, dit-elle aimablement, notre Poussin, cole franaise: _le
Baiser de saint Dominique et de saint Franois_.

Le banquier trouva bien que les deux saints avaient l'air de deux
gupes; mais il ne commit pas l'impolitesse de l'avouer.

--Ici, maintenant, continua son htesse: un tableau de premier ordre,
_le Combat_, par Salvator Rosa. Voyez, quel relief, quelle vie! Il y a
longtemps qu'il serait chez Rothschild, si nous l'avions voulu.

Cela parut frapper beaucoup M. Pidouche. Il s'approcha trs prs:
trois croupes de chevaux occupaient le premier plan, et derrire ces
rondeurs gris pommel, il se passait, parat-il, une terrible lutte de
partisans.

--Alors, vous n'avez pas voulu? dit-il.

--Naturellement.

Il eut un mouvement de sourcils qui montrait qu'il ne comprenait pas
le moins du monde pourquoi M. Prunelier n'avait pas cd aux instances
de Rothschild.

--O est-il donc sign? demanda-t-il. J'ai si peu l'habitude des
tableaux que je ne sais pas mme s'il faut chercher la signature 
droite o  gauche.

Le pauvre homme ignorait que ces recherches de paternit sont, en
gnral, du plus mauvais got dans les collections particulires.
Madame Prunelier le lui fit sentir.

--Vous devriez savoir, dit-elle, que Salvator ne signait presque
jamais... La belle affaire qu'une signature! C'est la pte, monsieur,
le dessin, la couleur, qui sont la vraie signature, celle qu'on
n'imite pas.

Sous la pluie d'apostrophes, M. Pidouche longeait toujours le mme
mur! seulement il se htait davantage.

Madame Prunelier se tut, et le laissa trotter. Mais quand elle vit que
le visiteur approchait du dernier panneau, qu'il allait passer,
peut-tre sans le remarquer, devant cette merveille qu'enchssait un
cadre de bois noir ajour, elle ne put rsister  la tentation de le
rejoindre et de reprendre son rle de cicerone.

--Raphal! murmura-t-elle d'une voix de songe, lente, trouble par
l'motion.

Et elle attendit.

Si rsolu que fut M. Pidouche  ne plus laisser paratre la moindre
marque de scepticisme, il eut,  ce nom, un lger mouvement de recul.

--Vous tes frapp! Tout le monde l'est comme vous! continua madame
Prunelier, de la mme voix suffoque. Oui, monsieur, Raphal Sanzio;
la copie de cette madone est au muse de Naples.

Le banquier s'inclina.

--Je dis bien: la copie. Des amateurs de Chteaulin sont rcemment
alls  Naples, ils l'ont vue, cette copie, et ils m'ont dclar au
retour, ici,  la place o vous tes: C'est joli, mais a n'est plus
a, madame Prunelier; chez vous, on se sent en prsence de l'original.
C'est justement ce que vous venez d'prouver. Je l'attendais, ce
mouvement d'paules, ce frisson de l'authentique, comme dit mon mari.

Le brave homme, devenu prudent, ne soufflait mot. Elle le considra un
instant, et conclut par cette phrase qui tait un avertissement:

--D'ailleurs, le Raphal de monsieur Prunelier n'a jamais t discut!

M. Pidouche n'avait aucune envie de discuter le Raphal. Il
descendit, et il allait prendre cong de madame Prunelier, lorsque la
porte de la maison s'ouvrit, et M. Prunelier entra comme un coup de
vent, grand, dhanch, le chapeau sur la tte. Les deux yeux de M.
Prunelier vivaient loigns l'un de l'autre, ce qui lui donnait un air
farouche. Il fixa l'un d'eux sur le banquier, et son regard demandait:
Qu'est-ce que ce monsieur? Huile? Crayon? Simple badaud!

--Monsieur vient de visiter notre galerie, rpondit sa femme.

M. Prunelier leva les paules, outr sans doute de s'tre arrt si
longtemps pour un bourgeois, poussa du poing la porte du salon, et
disparut en criant:

--J'ai  te parler, Valentine!

Puis, quand il fut seul avec elle, accourue et attentive, dans la
salle  manger attenante au salon, il lui dit, toujours tragique:

--Valentine, il y a une exposition des beaux-arts  Chteaulin!

Elle devina la pense inexprime du matre. Quelque chose de
douloureux et d'attendri passa sur son visage, et, voulant tre sre,
elle dit:

--Eh bien, Flix?

Il tait encore thtral quand il rpondit:

--C'est une dcision. Je l'exposerai. Je veux le vendre. Ne me le
dfends pas!

Mais elle fut naturelle et touchante quand elle le remercia en disant,
les yeux mouills de deux grosses larmes:

--Tu es gnreux, Flix, tu es brave, c'est bien!

L'motion, d'ailleurs, leur passa vite  tous deux. Ils se mirent 
table devant une tranche de pt et une assiette de cerises,
trouvrent qu'ils avaient apptit, et se prirent  causer et  rire de
M. Pidouche, des bourgeois, de la province, comme ils n'avaient ni
caus ni ri depuis vingt ans, depuis l'ge d'or o, le dimanche, dans
un coin de Clamart ou de Meudon, las d'une longue course  travers les
bois, des noisettes plein leurs poches et de l'esprance  plein
coeur, ils dnaient sous les treilles ensoleilles, en face de Paris
brumeux.


II

Il y a loin de Paris  Chteaulin! Comment taient-ils venus s'chouer
l, lui gascon, elle parisienne, tous deux bohmes et fanatiques de la
grande ville? Quelle raison de choisir ce coin de Bretagne? La plus
commune, hlas! Aprs dix ans passs  attendre une mdaille au Salon,
la mdaille n'tait pas venue, la dot de madame Prunelier tait
mange, M. Prunelier aigri. Tout l'hiver, on vivait d'expdients.
L't, on voyageait, par conomie, dans les pays pauvres o l'on
trouve des htels  quatre francs par jour, bougie comprise. Prunelier
continuait de brosser des sous-bois qui ne se vendaient pas. Et voil
qu'une fois,  Chteaulin prcisment, quelqu'un lui avait command un
portrait. A peine la commande acheve, il en tait venu une seconde,
puis une troisime. On le priait de rentoiler des galeries d'anctres.
Des femmes du monde lui crivaient: Mon cher monsieur Prunelier.
Plusieurs le suppliaient d'ouvrir un cours de dessin. Il fut conquis,
il s'imagina que la veine ne tarirait pas, et se fixa au milieu de ses
modles.

Voil comment, depuis dix ans, il habitait Chteaulin, de moins en
moins occup. Sa femme le soignait, l'entretenait dans la tide
atmosphre d'illusions qui convenait  cette nature d'enfant. C'tait
une vaillante. Elle avait ce ressort des Parisiennes qui sont
merveilleuses de patience, d'invention, d'entrain dans la lutte contre
la misre. Vous devinez bien qu'elle avait souvent pens  vendre le
Raphal. C'et t si bon de n'avoir plus de dettes, de vivre
largement, d'acheter des rideaux pour les fentres, un manteau de
loutre dont elle raffolait, des fleurs  profusion, et, qui sait?
d'oser dire un matin, en s'veillant,  M. Prunelier: Flix, ta
jeunesse et la mienne nous rappellent l-bas. Les entends-tu qui
chantent sur les deux bords de la Seine, notre amour de vingt ans,
nos esprances longues, tant d'amitis, tant d'heures charmantes dont
la moindre  prsent m'est un regret? Allons-nous-en, dis, veux-tu?
Puisque nous sommes riches! Oui, bien souvent, elle avait song 
tout cela, sans jamais le dire. Le sacrifice et t trop rude pour M.
Prunelier d'aliner la perle de sa collection, et l'excellente femme
avait mis un peu de sa tendresse  ne point parler d'une telle
sparation.

Mais maintenant! Maintenant qu'il s'tait rsolu de lui-mme  exposer
le chef-d'oeuvre et  le vendre, voyez cette faiblesse humaine, elle
n'avait plus le courage de dire non; elle se sentait envahie par une
joie qu'elle se reprochait; le Raphal lui devenait odieux; elle
aurait voulu le savoir trs loin, dans le chteau de quelqu'un de ces
lords anglais qui payent des prix fabuleux les belles oeuvres d'art.
Cette exposition ne viendrait donc jamais?

Le jour arriva pourtant, comme ils arrivent tous, dsirs ou non. Dans
la salle des Pas-Perdus du tribunal civil, alors en vacances, des
peintres de tout ordre, ceux surtout qui frquentent les plages
bretonnes, avaient envoy beaucoup de pommiers en fleurs, beaucoup de
marines avec une gerbe de rayons tranant sur l'eau, des pcheuses 
la Feyen-Perrin, des paysannes ressemblant  celles de Jules Breton,
cinq ou six tableaux immenses puisqu'ils traitaient d'histoire, une
nature morte. Sur un panneau rserv, au milieu d'oeuvres anciennes
prtes par les chteaux du Finistre, et rasant la cimaise, les trois
perles de M. Prunelier: le Poussin, le Salvator Rosa et le Raphal.
Ces trois noms, dors  neuf, tincelaient au bas des cadres. En
dessous, une banderole de carton, se droulant sur une longueur de
trois mtres, portait: De la galerie de M. Prunelier (Flix), artiste
peintre  Chteaulin-- vendre. L'artiste peintre entrait l comme
chez lui,  toute heure, sans payer, ce qui le rjouissait  chaque
fois, sa carte d'exposant attache par un caoutchouc et dansant  sa
boutonnire. On le regardait beaucoup. Il demeurait des aprs-midi
entiers ml aux groupes de visiteurs, essayant de saisir un loge, de
le provoquer au besoin, prt  rpondre aux propositions des
acqureurs. Car il venait du monde. Des affiches, placardes dans
toutes les villes de l'Ouest, convoquaient les peuples aux ftes de
Chteaulin,  l'occasion de l'exposition des beaux-arts; les
journaux, ceux-mmes de Paris, applaudissaient  cet essai de
dcentralisation artistique, et M. Prunelier, radieux, avait pu lire
 sa femme ces lignes extraites de l'un d'eux: Le clou de
l'exposition est sans contredit le Raphal tir de la galerie de M.
Prunelier, un des amateurs les plus distingus de Chteaulin. Cette
superbe toile est  vendre. Nous voulons esprer que l'administration
des beaux-arts ne se laissera pas, une fois de plus, devancer par la
concurrence trangre, et que notre Louvre, si pauvre..., etc.

Depuis lors, madame Prunelier ne sortait plus.

--Tu comprends, Valentine, avait dit le peintre, il va venir un
dlgu de l'administration des beaux-arts. Il faut qu'il trouve  qui
parler. Moi je serai l-bas. Ne bouge pas d'ici. De la sorte, nous ne
le manquerons pas.

Elle avait observ fidlement la consigne, tressailli  chaque coup de
sonnette, cru cent fois _le_ voir passer, comme son mari croyait _le_
reconnatre parmi les visiteurs.

--Ce doit tre lui, disait-elle, grand, mince, dcor, un
portefeuille, l'air de ne pas connatre Chteaulin.

--Il n'est pas entr?

--Non.

--Il se rendait sans doute  l'htel. Ce sera pour demain, Valentine.

Le mois s'coula, l'exposition prit fin; le dlgu n'avait pas paru.
M. Prunelier commenait  parler dans les plus mauvais termes de cette
administration, la plus insouciante de l'Europe, lorsque, un matin
qu'il travaillait seul dans la petite salle  manger, le facteur
apporta une lettre de format allong, au timbre tranger. M. Prunelier
comprit tout de suite qu'une heure dcisive tait venue. Sur
l'enveloppe, il y avait d'abord l'adresse imprime de l'expditeur:
_Thos Sheppard and Sons, dealers in old pictures; 253, Southampton
Street, London_; au-dessous, d'une admirable criture anglaise:
_Monsieur Prunelier (Flix), esq.._ et, dans un angle, la mention
confidentielle. Le peintre l'ouvrit, poussa un cri, et se mit 
danser autour de l'appartement.

Dix minutes lui parurent une heure.

Quand il entendit le grincement de la clef dans la serrure, il se
prcipita au-devant de sa femme, qui rentrait du march.

--Vendu! cria-t-il, vendu!

Elle devint toute ple, et, chancelante, sans mot dire, suivit son
mari dans la salle  manger. Il ferma les portes, la fit asseoir prs
de la table, lui prit les mains, et, tandis que ses yeux, les ailes
mobiles de son nez, sa bouche cache dans les frisons de sa barbe
grise, tout son visage s'panouissait:

--Comprends-tu? rpta-t-il, vendu!

Elle sourit avec effort, comme une personne qui n'est pas matresse de
son motion premire, et qui doute encore.

--Vraiment, Flix! Il est donc venu pendant que j'tais sortie?

--Non, une lettre d'une grande maison de Londres. Tant pis pour
l'administration. Tu n'es pas d'avis que je l'attende plus longtemps?

--Oh, non! dit-elle vivement, je t'en prie!

--Il m'en cote, Valentine. Mon patriotisme en souffre: voir une
oeuvre comme celle-l passer en des mains trangres, une oeuvre!...

--Combien t'offrent-ils? interrompit-elle.

Et dans son regard, fix sur son mari, on aurait pu lire que c'tait
la question mme de la misre ou de la vie heureuse qu'elle posait.

Il dtourna les yeux, et dit, en faisant courir ses doigts sur la
table:

--Mon Dieu! ce n'est pas une fortune... bien moins que cela ne vaut:
huit cents francs.

Madame Prunelier se dressa tout debout:

--Huit cents francs, le Raphal!

--Non, mon amie, reprit M. Prunelier en baissant la voix, le
Raphal... avec le Poussin et le Salvator... Je l'avoue, c'est bien...

--Comment? les trois! Mais c'est une plaisanterie, une affreuse
duperie... ou bien alors, ta collection...

--Valentine!

--Que veux-tu? cela passe les bornes aussi! Huit cents francs, un
Raphal qui n'a jamais t discut! Combien me l'as-tu dit de fois
qu'il n'avait jamais t...

--Eux-mmes ne le discutent pas, ma chre! Ils crivent positivement:
Votre Raphal, votre Poussin, votre Salvator. Regarde. Seulement les
arts ne vont plus, pas plus  Londres qu' Chteaulin. Est-ce ma
faute?... Ah! tiens, pourquoi es-tu rentre? J'tais si content tout
 l'heure!

Le long des joues du peintre, deux larmes coulaient et roulaient sur
les broussailles de sa barbe. Il avait l'air si malheureux que sa
femme en eut piti. Elle s'approcha de lui et l'embrassa.

--Mon pauvre Flix, dit-elle, je m'tais forg des ides folles,
vois-tu. Cette madone me semblait une fortune. Enfin, huit cents
francs, c'est quelque chose, certainement... Cela va nous faire du
bien, beaucoup de bien...

Il tait dj consol, ce vieil enfant, qu'apaisait une caresse et
qu'un mot d'esprance emportait dans le rve.

--Tu es une brave femme! dit-il, une vraie femme d'artiste! Tu peux
compter que je vais travailler ferme, va! Cela donne du courage, de
voir arriver un peu d'eau au moulin. Car, tu viens de le dire avec
raison: huit cents francs, c'est une somme. D'abord, je t'achte un
manteau pour cet hiver.

--Non, non, Flix je ne veux pas.

--Puisque je te l'offre, Valentine! Nous en recauserons. Sortons,
veux-tu?

M. Prunelier avait pris le bras de sa femme, et l'entranait dehors.
Il avait besoin de montrer sa joie. Et dehors, vraiment, le jour tait
d'une limpidit exquise et tentante. Sur les murs effrits des
vieilles cours, les girofles buvaient le soleil. Le ruissellement de
lumire qui fouillait toutes choses argentait des restes de mica dans
le granit des htels sombres. Les grandes fentres  petits carreaux
taient ouvertes de chaque ct de la rue, et les mnagres, qu'un
seul bruit de pas attire, regardaient, tonnes, M. Prunelier, qui
marchait doucement, contre son habitude, le nez au vent, rajeuni,
ayant l'air d'un homme nouveau parmi les choses nouvelles.

Elles ne se trompaient pas. Il allait en plein songe d'avenir. Il
n'avait plus tout  fait vingt ans, sans doute, mais la vie tait
encore longue devant lui, heureuse surtout. Avec le prix de son
Raphal, il achetait une obligation  lots, et aussi un complet de
molleton bleu, large et douillet, une tenue matinale de gentilhomme
artiste.

Il entrevoyait mme, dans son atelier agrandi, un lve  barbe
pointue qui viendrait, sous sa direction, apprendre  dcouvrir et 
rparer les oeuvres des matres. Car se faire chef d'cole, et
prparer des prix de Rome, il y pensait beaucoup moins  prsent.

Madame Prunelier l'coutait, encore triste de la dception qu'elle
avait eue, contente pourtant de le voir heureux.

Ils rencontrrent M. Pidouche, et M. Prunelier l'aborda
familirement.

--Vous savez, dit-il, ce Raphal que vous ne preniez pas au srieux?

--Eh bien!

--Vendu  l'Angleterre.

--Ce n'est pas possible?

--Comme je vous le dis. Il n'y a pas de profits que dans la banque,
monsieur Pidouche: l'art a ses revanches!

Le banquier tait un bon homme. Il rpondit simplement:

--Tant mieux, monsieur Prunelier, tant mieux!

Et les deux poux continurent leur promenade. Ils traversrent
l'Aulne, tournrent  gauche et montrent par le chemin que suivent
les pardons, jusque sur les collines qui dominent la petite ville.
Ils s'assirent. La rivire tournait  leurs pieds; un double mur
d'arbres tournait avec elle; des hauteurs boises se levaient  et l
dans l'horizon vaste; le ciel tait bleu.

--a ressemble un peu  Saint-Germain, dit M. Prunelier. Te
rappelles-tu, le lendemain de nos noces, quand nous nous promenions
sur la terrasse? J'avais vingt-quatre ans. Que tu tais jolie,
Valentine! Il faisait un jour bleu comme aujourd'hui, te rappelles-tu?

Pour le coup, madame Prunelier fut prise au pige des souvenirs. Tous
deux s'en allrent bien loin dans le pass joyeux, tous deux
convinrent que la vie avait de douces heures, et, quand ils
descendirent de la colline, longtemps aprs, Chteaulin eut de madame
Prunelier un petit sourire d'autrefois, qui s'adressait 
Saint-Germain-en-Laye.

Puis M. Prunelier commena  attendre le payement de son Raphal, avec
la tranquillit confiante de ceux qui n'ont, d'habitude, que des
cranciers.


III

Trois mois plus tard, le peintre tait alit, malade de misre et de
chagrin. Hlas! cette grande maison anglaise! Elle avait eu l'audace,
quelques semaines aprs la livraison des tableaux, de rclamer les
cadres, tous trois anciens, que M. Prunelier s'tait cru autoris 
conserver, vu le petit prix des toiles. Elle laissait entendre qu'elle
payerait sitt cette condition remplie. Le pauvre homme avait envoy
les cadres rejoindre Salvator, Raphal et Poussin. Mais rien n'tait
venu en retour, pas un rouge liard.

Dans son lit de fer sans rideaux, il tait couch en proie  la
fivre, amaigri et abattu. Le fameux manteau de fausse loutre, achet
 crdit, qui lui couvrait les pieds en guise d'dredon, le papier de
la chambre qui se dtachait et pendait par endroits, les barreaux de
chaises et les morceaux de planches brlant dans la chemine, tout,
autour de lui, annonait une misre contre laquelle on ne lutte plus.

C'tait la fin. A quoi bon rparer,  quoi bon conserver? Le matre
mourait. Pour lui acheter des remdes ou quelques douceurs qu'il
aimait, madame Prunelier se privait de manger.

Elle s'efforait de lui rendre courage, et, bien que n'ayant plus,
depuis longtemps, la moindre lueur d'esprance, elle en parlait
souvent. Son tour tait venu d'appeler l'avenir au secours du prsent,
et, vingt fois le jour, elle s'approchait du malade, et disait, avec
un sourire faible:

--Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'ide que nous serons pays, Flix...
Quelqu'un me disait encore hier qu'il n'y avait rien de perdu... Quel
plaisir ce sera, n'est-ce pas, ds que tu seras mieux, d'aller toucher
toi-mme cette lettre de change?... Nous payerons nos dettes, toutes
nos dettes... Et il restera encore... Certainement, Flix; j'ai
calcul qu'il resterait encore quelque chose.

Mais il n'avait plus foi dans la vie. Elle le regardait, se
dtournait, et son sourire tait dj pass.

Un soir, M. Pidouche sonna et monta. Il avait un air discrtement
panoui quand il entra dans la chambre.

Ses breloques frtillaient sur sa poitrine essouffle. En le voyant
s'asseoir au pied du lit, le malade se redressa sur les coudes. Un
clair de sa belle jeunesse d'artiste farouche, un vieux brandon de sa
haine contre les bourgeois traversa ses yeux.

--Comment allez-vous, monsieur Prunelier? dit le banquier.

--Mal, monsieur.

--Qu'avez-vous donc?

--Le grand ressort bris.

--Sapristi, ce n'est pas le moment. Nos affaires sont en bonne voie.

--Pas les miennes, toujours...

--Et voici la preuve, mon cher monsieur.

Le banquier prit dans son portefeuille quatre billets de banque et les
tendit au maigre bohme.

M. Prunelier, qui avait instinctivement allong la main, la retira
dignement.

--A quel titre, s'il vous plat? demanda-t-il.

L'autre rougit lgrement, et dit:

--Eh mais! c'est un acompte de la maison anglaise.

--Sheppard and Sons?

--Prcisment.

--C'est bien, monsieur. Excusez-moi. J'avais cru que c'tait une
aumne.

Et le pauvre homme saisit les billets, les compta, les retourna, les
disposa  la file sur son lit. On et dit que la vie revenait en lui.
L'accablement dont rien ne le sortait jusque-l disparaissait par
degrs. Il se mit  causer, pendant plus d'un quart d'heure. Une lueur
de gaiet l'effleura mme, et il retrouva sa voix gouailleuse
d'atelier pour dire au banquier, qui prenait cong de lui:

--Farceur! vous voyez bien que je ne m'tais pas tromp: c'tait une
grande maison!

Illusions, reines souriantes du monde, comme il vous appartenait
celui-l!

       *       *       *       *       *

Il mourut. Mais il laissait par testament,  sa veuve, en retour de
son inaltrable dvouement dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune, tous ses biens meubles et immeubles, en toute proprit,
notamment le reliquat de la crance Sheppard and Sons, de Londres.

Le banquier paya une seconde fois, du mme argent sans doute que la
premire, sans exiger de commission.

Madame Prunelier, reconnaissante de ce bon procd, pria M. Pidouche
d'accepter la gravure de Berghem.

Et c'est chez lui que je l'ai vu, dans le cabinet du banquier,
au-dessus du trbuchet qui pse l'or, le joli paysage hollandais, avec
son moulin, sa rivire, son ple soleil discret comme un sourire de
piti.

M. Pidouche y tient. Il le regarde avec un plaisir o l'art entre
pour bien peu. Car un jour que quelqu'un lui disait:

--Combien l'avez-vous pay?

Il rpondit tourdiment:

--Huit cents francs.

Et, comme l'autre se rcriait, le brave homme reprit:

--Je ne le cderais pas pour le double.


FIN




TABLE


    AVIS                                                       I


    LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL                           1

       I. La crmerie de madame Maulon                        1

      II. Le cahier                                           29

     III. Le numro 149.007                                   85

      IV. Sur la pelouse de Bagatelle                        104

      V. Le 12 aot                                          111

     VI. Le Haut-Clos                                        131

    VII. La double visite                                    156


    LE PETIT CINQ                                            169

    LE TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE                             227

    AUX PETITES SOEURS                                       251

    LE RAPHAEL DE M. PRUNELIER                               337


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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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