Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844

Author: Various

Release Date: September 3, 2013 [EBook #43632]

Language: French

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                           L'ILLUSTRATION,
                          JOURNAL UNIVERSEL

        Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.    --    10        --    20       --    40

                  N 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844.
                      Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine, _Vue de la ville d'Alicante; Portrait du
contre-amiral Dupetit-Thouars._--Courrier de Paris.--Salon de 1844.
Visite dans les Ateliers. _Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugne
Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition,
par Decamps; trois Caricatures._--Fragments d'un Voyage en Afrique.
(Suite.)--Les Mystres de l'Administration. _Atelier des Graveurs de
l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de
Rdaction l'Illustration._--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime.
(Suite.) _Une Gravure._--pisodes de la Vie d'une pice d'or, raconts
par elle-mme.--Arme. Recrutement, Tirage. _Trois Gravures._ Thtres.
Acadmie royale de Musique. _Une Scne de Lady Henriette.--Bureau
d'abonnement de la rue de Seine._--Bulletin bibliographique--Figure
allgorique de Mars.--Modes. _Une Gravure._--Correspondance.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Vue d'Alicante.]

Jamais peut-tre, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition,
la Chambre des Dputs n'a t en proie  des motions plus vives que
celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a
huit jours le rejet de la proposition de M. de Rmusat aprs une
discussion qui avait surexcit la Chambre. La dclaration par le bureau
d'une majorit contre cette proposition a caus des rclamations et des
protestations qui se sont traduites en une demande de modification du
rglement. M. Combarel de Leyval a propos que, tout en maintenant le
scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres
cas o vingt dputs le demanderaient, on procdt au vote par division
toutes les fois que dix membres de la Chambre le rclameraient. Admise 
la lecture par trois bureaux, cette proposition sera dveloppe et sa
prise en considration discute dans la sance du 9 mars.--Vendredi de
la semaine dernire, a t lu le rapport de M. Allard sur des ptitions
adresses  la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion
sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a t
fixe au jour o paratra ce numro.--La discussion sur le projet de loi
prsent par M. le marchal Soult pour qu'une pension viagre de 3,000
fr. ft inscrite sur le grand-livre de l'tat au profit de mademoiselle
Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur
dsintressement du marchal son pre, cette discussion, qui en tout
autre temps et pass inaperue, a eu, elle aussi, son retentissement
politique. Un dput de l'opposition, M. Lherbette, a rappel combien
l'expos des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec
certains ordres du jour et certaines proclamations publies en 1815 par
l'auteur de ce mme expos, contre le marchal  la mmoire duquel on
rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M.
Lherbette a fait sortir cette moralit, recommande par lui aux hommes
et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais fltrir ses
adversaires.--On comprend que cette disposition gnrale, cette
animation des esprits  la Chambre la prpare assez mal  la discussion
des lois. Nous avons dit ce qui tait advenu pour la loi de la chasse.
La loi des patentes a profit un peu de la lassitude que la prcdente,
avait fait prouver et du dsir qu'on avait d'en finir pour arriver 
des discussions politiques auxquelles les partis en prsence s'taient
donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succd
avec quelque, rapidit, mais il est plus que probable que la Chambre des
Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux
reviendra de nouveau, modifi,  la Chambre des Dputs. Dans la
discussion gnrale, quelques orateurs se sont exercs  dmontrer que
l'impt de la patente est un reste de la fodalit, une sorte de servage
qui pse encore sur le commerce et l'industrie. L'impt est aujourd'hui
un esclavage assez gnral pour que l'industrie et le commerce n'aient
point  rougir d'y tre soumis comme tout le monde; nous ne voyons gure
que les rentiers sur l'tat qui en soient dispenss. Cette rclamation,
ou plutt cette dclamation, avait donc peu de chances de succs, et
mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au
point vritable du dbat,  la question qui domine toutes les autres,
celle de savoir si la patente continuera de former un impt de
_qualit_, ou bien si on la fera rentrer dans la catgorie des autres
contributions, en l'tablissant comme impt de _rpartition_. Avec le
mode actuel, l'impt pris en masse aurait beau n'tre pas trop lev,
qu'il pourrait encore, outre mesure et invitablement, craser les uns
et mnager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglment les
mmes charges,  peu de diffrence prs, aux individus qui exercent la
mme profession, sans tenir un compte suffisant l'tendue de leur
industrie. Avec le mode de rpartition, au contraire, demand par la
plupart des patents de Paris dans une ptition qu'ils ont fait
distribuer  la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre
d'impt que doit supporter l'industrie, et le rpartirait entre les
dpartements comme elle le fait pour les autres impts directs; le
trsor demeurerait en dehors de la rpartition, qui serait opre entre
les arrondissements par les conseils gnraux, entre les communes par
les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les
commissaires rpartiteurs, c'est--dire par leurs pairs. Le ministre et
le rapporteur de la commission ont combattu ce systme, le plus logique
et celui qui mettrait le plus srement l'administration  l'abri de
toute rclamation particulire. Leurs raisons ne nous ont paru que
spcieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros
et de marchands en dtail; on a imagin la patente intermdiaire de
marchand en demi-gros. Quelques dputs ont voulu voir dans cette
cration un moyen politique mis aux mains d'un ministre pour favoriser
certains patents de la premire classe, et tenir en respect certains
autres de la dernire. Sans vouloir croire  ce calcul, nous entrevoyons
dans cette subdivision peu tranche une source invitable d'abus mme
involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutt  leur
nomenclature, elle prsente de singulires professions patentables.
Croirait-on que l'oprateur, c'est--dire le charlatan qui exerce dans
les foires et sur les places des marchs, et que la police
correctionnelle condamne comme exerant la mdecine et la chirurgie sans
diplme, est amnisti, mais, il est vrai, patent par M. le ministre des
finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la rgie des
droits runis, du vin frelat, pourvu que le mlange et pay le droit.
L'oprateur sera-t-il soumis  une patente de gros, de demi-gros ou de
dtail? Quand il saura n'arracher qu'une dent  la fois, il sera sans
doute de troisime classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la
mchoire tout, entire, il devra tre rang dans la premire, ou le fisc
n'entendrait bien ni l'quit ni ses intrts, ce qui nous tonnerait 
des degrs diffrents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un
des moyens les plus srs, c'est de les faire respectables. Du reste,
nous le rptons, la Chambre avait hte d'en finir avec cette
discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de
Carn,  M. le ministre des affaires trangres sur les mesures prises
par le cabinet au sujet de Tati avaient t annonces et fixes 
jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des
patentes a d tre interrompue.

[Illustration: Le contre amiral Dupetit-Thouars.]

Nous rendions compte, il y a huit jours, de la dchance, prononce par
l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomar, qui s'tait obstinment
refuse  excuter le trait, et de la prise de possession de l'le de
Tati au nom du roi des Franais. Nous disions que le silence du
gouvernement au sujet de cet vnement tait diversement, mais peu
favorablement interprt. Les Chambres anglaises et le cabinet de
Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les
plus vives. Le Moniteur a enfin parl. Voici la note officielle qui y a
t insre le 26 fvrier: Le gouvernement a reu des nouvelles de
l'le de Tati, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars, arriv dans la baie de Papiti le 1er novembre pour
excuter le trait du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifi, a cru
devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce trait, et prendre
possession de la souverainet entire de l'le. La reine Pomar a crit
au roi pour rclamer les dispositions du trait qui lui assurent la
souverainet intrieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans
ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les
faits rapports, de motifs suffisants pour droger au trait du 9
septembre 1812, a ordonn l'excution pure et simple de ce trait, et
l'tablissement du protectorat franais dans l'le de Tati. En mme
temps que ces lignes taient envoyes au Moniteur, une dpche tait
expdie pour faire partir une corvette portant  M. Dupetit-Thouars un
ordre de rappel. Jeudi, une discussion trs-vive s'est engage  ce
sujet. Les interpellations de M. de Carn l'ont ouverte. M. le ministre
des affaires trangres y a rpondu. A M. Guizot a succd M. Billaut.
L'un et l'autre ont captiv toute l'attention de la Chambre. M. le
ministre de la marine a peut-tre t moins heureux, et a laiss un trop
beau jeu  M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet
d'inconsidration, et son dsaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars
et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru
devoir prendre part au dbat. La Chambre s'est montre distraite pendant
son discours, et l'attention n'a t rveille que par la proposition de
M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: La Chambre, sans approuver
la conduite du ministre, passe  l'ordre du jour. M. Guizot a vivement
demand le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui ft
possible d'apporter  la tribune des preuves nouvelles. La Chambre,
malgr son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la
discussion a t tranante. Pendant la plus grande partie de la sance,
la tribune n'a t occupe que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et
Thiers ont bien,  la fin, rendu quelque vivacit au dbat. Mais les
disposions de la Chambr taient videmment changes, et le ministre a
obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouve en
avoir que 187.

D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons
rapportes et annonces se laissent encore entrevoir dans un
trs-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'lection  Louviers a
t une premire fois annule par la Chambre sur la proposition mme du
ministre, comme offrant des faits de corruption trop vidents pour que
leur constatation et besoin d'une enqute, M. Charles Laffitte vient
d'tre rlu de nouveau par le mme collge. L'annulation de l'lection
sera-t-elle prononce avec la mme unanimit? sera-t-elle au contraire
combattue, et une enqute sera-t-elle ordonne? Que la Chambre se montre
consquente ou inconsquente avec elle-mme, il y aura l encore  coup
sr une sance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes
animes. La demande prochaine d'un crdit pour les fonds secrets en
amnera de nouvelles.--On remarque  la Chambre, avec un tonnement ml
de curiosit, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et
avec tant de retentissement occup des tribunes diverses entre les deux
sessions, et qui n'a prononc qu'un trs-court discours depuis que la
tribune parlementaire est ouverte. Son journal, _le Bien public_, imite
sa rserve, et n'en est gure sorti qu'une fois pour attaquer
l'opposition.

Des lettres particulires de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le
fait suivant, qui mrite d'tre cit. Vers la fin de dcembre et
quelques jours aprs l'arrive du nouveau pacha Haider, un juif
algrien, ignorant qu'il tait dfendu aux juifs de passer devant
l'glise du Saint-Spulcre, s'approcha de cet difice. Il fut aussitt
assailli par une bande de lunatiques chrtiens qui le maltraitrent
cruellement et le laissrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre
juif eut recouvr ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le
consul franais, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui tait arriv.
Le consul envoya aussitt une plainte au pacha, lequel fit arrter
immdiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation
extraordinaire dans la population chrtienne; on invoqua comme excuse
l'usage qui dfendait aux juifs de frquenter le voisinage de l'glise.
Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs
coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint
que le commandement; _Tu ne te tueras point_, devait bien plutt tre
observ qu'un usage barbare, mme consacr par la tradition.
Haider-Pacha tait tout  fait de l'opinion du consul franais; mais les
prieurs des couvents ayant engag leur parole qu'aucun outrage de ce
genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit  ce qu'on relcht les
prisonniers aprs quelques heures d'emprisonnement,  condition qu'ils
paieraient les dpenses que ncessiterait la gurison de leur victime.
En outre, le pacha publia un ordre dfendant aux chrtiens, sous les
peines les plus svres, de maltraiter dsormais les juifs qui
passeraient devant l'glise du Saint-Spulcre. On ne saurait assez
hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance.
Ce serait ravaler l'influence que la conformit de croyance peut assurer
 la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire
prvaloir avant tout les intrts sacrs de l'humanit.

Notre envoy extraordinaire  Hati, M. Adolphe Barrot, qui s'y tait
embarqu le 8 janvier sur la corvette _l'Aube_, est entr dans le port
de Brest le 21 fvrier. Il n'a consenti aucune remise sur les arrrages
chus de l'indemnit due aux colons franais, et rapporte 300,000
piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires hatiens seront
expdis  Paris pour s'entendre sur le paiement des intrts de
l'emprunt. Avant son dpart, M. Barrot avait assist  l'installation du
nouveau prsident de la rpublique, le gnral Hrard; la France tait
galement reprsente  cette solennit par le contre-amiral de Moges et
l'tat-major de la _Nride_, et des bricks _Gnie_ et _Papillon_, qui
sont demeurs dans ce port. La nouvelle constitution proclame  Hati
dclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le
pre ou par la mre, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra
obtenir ce titre. La deuxime partie pourvoit aux droits civils et
politiques. Dans la troisime est dclare l'galit des citoyens; la
libert de la presse est garantie. Des coles seront ouvertes pour les
deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le
droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs lgislatif, excutif
et judiciaire sont dfinis. Le pouvoir excutif est aux mains du
prsident; le pouvoir lgislatif est compos d'un Snat et d'une Chambre
des Communes. Un tiers du Snat se renouvelle tous les deux ans. Le jury
est tabli. Les couleurs de la rpublique sont bleu et rouge, placs
horizontalement; les armes: une palme surmonte du bonnet de la libert
et orne d'un trophe d'armes avec la lgende; l'union fait la force.
Port-au-Prince est le sige du gouvernement, et prend le nom de
Port-Rpublicain. Une amnistie a t prononce; mais l'exil du prsident
Boyer est maintenu.

Il nous faudrait dtourner les yeux de l'Espagne s'il n'tait pas du
devoir de la presse tout entire de mettre au ban des nations les hommes
de sang qui la dciment aujourd'hui. Nous avons rapport la dpche
atroce du ministre de la guerre. Le gnral Roncali, celui-l mme qui
accusait avec justice Espartero de manquer de gnrosit, d'humanit 
l'occasion de l'excution de Digo Lon, ne se l'est pas fait dire 
deux fois et a immdiatement procd  l'assassinat sur la plus large
chelle. Sept officiers suprieurs et subalternes ont t fusills sur
son commandement, et les soldats tombs en mme temps que ces malheureux
aux mains du brigadier Pardo ont t galement dcims par ordre, de
Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et  ct de crimes
semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les
rdacteurs du journal _el Mundo_ ont reu l'ordre que voici:

GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID.
A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitul _el Mundo_.
Dieu vous garde!

Madrid, 18 fvrier 1844.
ANTONIO BENAVIDES.

La ville d'Alicante, o l'insurrection est matresse, se trouve bloque.
Peut-tre qu' l'heure o nous crivons, la ruine et la mort rgnent
seules dans ses murs.

Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connatre la situation
respective des partis arms en Portugal. Tout ce qu'elles nous
apprennent clairement, c'est que l aussi, comme  Madrid, la
constitution est mise hors la loi.

L'attention et les ovations ont suivi O'Connell  Londres. Les whigs,
qu'il a si souvent maltraits dans ses harangues populaires d'Irlande,
se sont montrs gnreusement oublieux, et lui ont tmoign une
sympathie qui a t, en plusieurs circonstances, porte 
l'enthousiasme. On a annonc qu'il devait assister  une runion que la
ligue contre les crales avait convoque  Covent-Garden. Une longue
file d'quipages, des flots serrs et ardents de population, se sont
dirigs vers ce thtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit
nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en
vain exhib leurs cartes, tout tait occup, et les femmes les plus
brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont t
placardes au dehors pour annoncer que la salle tait comble, et que
toute tentative pour y pntrer serait inutile. La foule extrieure
s'est rsigne, mais sans se disperser, et bientt les acclamations
annoncent aux spectateurs privilgis qu'ils vont voir entrer O'Connell.

La salle entire se lve. Les applaudissements clatent avec
enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble branl jusque dans
ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose 
prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place  un
religieux silence.

En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un loquent
discours; heureusement je dois dbuter par ce qu'on peut appeler la
partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mrite,
ainsi qu'un de mes amis, d'tre nomme un ami de la justice, et qui m'a
pri de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout
cas, il y a l une loquence sterling, et si vous trouviez
quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000
livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de
l'anne); maintenant je dois avouer que, l'argent donn, je suis  bout
de ma rhtorique. Ce n'tait l qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui
se disait  bout d'loquence, a ensuite prononc un discours o il s'est
montr aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans
aucune de ses prcdentes harangues. Les applaudissements frntiques
qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont clat de nouveau quand il
a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entre, a t un triomphe.
Le ministre est videmment mal  l'aise de ces manifestations. La
tranquillit de l'Irlande parat galement mal servir ses projets, et il
s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots vents
et de trames dcouvertes. Du reste, la Chambre des Communes a vot sur
la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononc un
discours o il s'est montr mesur, mais fort peu sensible pour
l'Irlande, et trs-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la mme
discussion, a t trs-serr d'arguments, beaucoup plus sobre d'images
que d'ordinaire, ne cherchant plus  mouvoir, mais  convaincre. Lord
Russell, de son ct, a rpliqu au ministre, et a fait ressortir le
danger pour l'Angleterre du _statu quo_ en Irlande. Nanmoins sa motion
a t carte par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le
ministre anglais serait arriv  se persuader que pourvu qu'il ne
maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en
effet dans le _Times_ la trs-curieuse note que voici: Nous apprenons
de bonne source que le duc de Wellington a dcid que M. O'Connell ne
serait pas mis en prison; il pense que la dclaration de culpabilit
suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut
tre modr, nous pensons bien qu'il ne sera pas priv de sa libert.
Quant  nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi. A Dublin, le
docteur Gray et le docteur Atkinson, propritaires du _Freeman's
Journal_ (journal de _l'Homme libre_); M. Barrett, propritaire du
_Pilote_; M. Staunton, propritaire de la feuille hebdomadaire le
_Weekly-Registre_, et M. Duffy, propritaire de _la Nation_, ont envoy
leur dmission de membres de l'association du rappel. Cette dmarche est
motive sur la dclaration faite par l'attorney gnral que tout membre
de l'association tait responsable des publications des crits
priodiques dont les propritaires se trouvaient affilis 
l'association.

La plus vive fermentation rgne toujours dans les lgations papales, et
elle en est arrive  se manifester par des assassinats. A Ravenne, un
coup de feu a t tir sur la personne de M. Claveri, directeur de la
police; mais le garde qui l'escortait a t seul atteint, et, le
lendemain, on a vu affich dans les rues un avis anonyme portant que si
M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre
fois. A Saint-Albert,  Fusignano, petites villes de la mme lgation,
des factionnaires suisses ont t dsarms, des carabiniers ont t
tus. A Bologne, un douanier ayant voulu arrter un homme qui passait
pour avoir fait partie des bandes d'aot dernier, a t tendu mort d'un
coup de pistolet tir par celui-ci. Enfin, un des membres de la
commission spciale institue  Ancne pour juger les accuss politiques
de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancne,
accompagn de deux gendarmes, a t frapp d'un coup de poignard par un
homme masqu qui s'est lanc sur lui, et auquel la foule ouvrit
immdiatement aprs ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec
les autres masques. L'tat de la victime est dsespr. La suspension
des plaisirs du carnaval a t immdiatement prononce.

Plusieurs journaux avaient annonc, ds le 15 fvrier, que le muse des
Thermes et de l'Htel de Cluny tait ouvert. Cette, nouvelle tait
prmature: ce muse ne sera livr au public que vers le 15 de ce mois.
En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activit.
La collection qui y a t runie comprend non-seulement quelques-uns des
objets les plus prcieux des arts du moyen ge, et de l'art franais
spcialement, mais d'autres objets trs-prcieux inconnus des
antiquaires et des artistes.

M. le baron Reynaud, ancien examinateur des coles royales Polytechnique
et de la Marine, vient de mourir  Paris.



Courrier de Paris.

Enfin le vacarme est apais: aprs le bruit, le silence; le jene aprs
l'orgie; les temples sacrs se sont rouverts, et le bal de l'Opra s'est
ferm; la pieuse voix des prdicateurs a remplac les cris mondains et
les joies effrnes. Nous vivions comme des damns, nous allons vivre
comme des saints; du pch, nous passons  la pnitence, et du gras au
maigre. L'abb de Ravignan rgne et Musard abdique; du moins n'est-il
pas descendu du trne sans honneur: son dernier coup d'archet a t un
coup de matre. C'tait le dernier samedi de sa royaut; il tait cinq
heures du matin, les lustres plissaient, et ne jetaient plus aux votes
de la salle qu'une lumire affaiblie; les plus intrpides dbardeurs
taient harasss et haletants; tout s'teignait  la fois, le gaz et les
danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout  coup, levant
la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: Non!
s'cria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi!
tes-vous donc les compagnons de Musard? A ces mots, il agite son
archet, et entonne  plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or,
c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opra
ce que le soleil d'Austerlitz tait pour la grande arme: Soldats!
voil le soleil d'Austerlitz! et ils s'lanaient  une nouvelle
victoire. Dbardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_ et ils se
prcipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille
magique rend la force aux nervs, la sant aux malades et la vie aux
morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en
poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa
fivre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre
et dfiler bruyamment, Musard en tte. L'Empereur avait dit: Avec des
braves tels que vous, je conquerrais le monde!--Avec des dbardeurs de
votre force, s'criait Musard, je ferais galoper l'univers! Ainsi
Musard copie Napolon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu' importer
_le Quadrille des tudiants_  Sainte-Hlne; mais Hudson Lowe n'est
plus l pour le danser.

Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de
mourants ou de morts. Il n'y a ni tte ni jambes enleves par un boulet
ou par un clat d'obus; mais que de fivres, de pleursies, d'apoplexies
et de pulmonies! La statistique constate un accroissement trs-sensible
dans la mortalit, aprs les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval
le bnfice le plus clair? les pompes funbres:

Amusez-vous, trmoussez-vous!

Amusez-vous, amusez-vous, belles!

Amusez-vous, amusez-vous bien!

Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en
Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il
pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le
concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans
inconvnient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevque
autorise, et qui ne compromettent nullement la saintet du carme: il y
a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les
feuilles musicales, arrtez-vous devant les affiches suspendues aux
vitres des magasins de musique, et vous serez effray de l'inondation
vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le
monde a la prtention d'tre artiste, comme ailleurs le premier venu vise
 la dputation et au ministre: et, comme le concert est le baptme de
l'artiste, les concerts pleuvent de tous les cts. C'est M. Pancrace,
c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnab qui vous invitent  un air
de leur basson, de leur flte, de leur hautbois, de leur violon et de
leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugnie, Emphrosine,
Euphmie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrment de leur
piano ou de leur gosier, de huit heures du soir  minuit; et tous ces
pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs
du calendrier, sortent de la salle enfume et dserte o ils ont tran
de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants,
pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne o ils
ont estropi Haydn et Beethoven, ou gargouill de l'Auber et du Rossini,
intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a
rien de mieux  faire que de leur dresser une statue sance tenante.--Il
y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est
l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dvorent.--Je connais
un homme de beaucoup de got, trs-fin connaisseur en musique et gourmet
dlicat, qui ne sort jamais pendant la prsente saison et reste enferm
chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais
la raison: Eh! mon Dieu, me rpondit-il, Paris n'est par sr  l'heure
qu'il est; si je sortais, je serais invitablement rencontr et
assassin par un concert!

Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps
les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez
discordante: le Thtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une
preuve flagrante. Sur la scne tout va bien: l'Harmonie et sa douce
soeur la Mlodie y rgnent dans une union parfaite; on se croirait dans
le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la
dissonance est complte: le premier tnor ne s'entend plus avec la
prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario.
Le bruit de cette discorde clat au dehors: les parties belligrantes
ont sonn, des deux parts, le boute-selle, et donn le signal des
hostilits.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est veill avec
la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de
chanter: figurez-vous des soldats qui dsertent au moment de la
bataille. Pour prtexte  cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci
un mal de gorge, celui-l un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adress
immdiatement  la justice, afin qu'elle voult bien gurir, par un bon
arrt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille
francs pour qu'elles s'amusent  se dire enrhumes pour le moindre
caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec
cette svrit, qu'une des voix rcalcitrantes avait t vue la veille
dans un salon clbre, se portant admirablement bien, chantant, riant,
et menant joyeuse vie, jusqu' cinq heures du matin.--On a crit des
lettres aux journaux, on a lanc des _factum_ pour difier le public sur
cette grave affaire; le public s'est rang cependant du parti de
l'infortun directeur, et quand la voix coupable s'est enfin dcide 
chanter mardi dernier, le parterre, juge quitable, lui a honntement
administr le chtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets
voulaient dire que la loyaut dans les engagements et la fidlit au
devoir doivent complter le talent de l'artiste, et qu'on compromet
gravement sa rputation et son nom en jouant si lgrement avec les
intrts d'une srieuse entreprise et les engagements de sa propre
conscience. Les directions de thtre paient les acteurs et les
chanteurs  un prix monstrueux; il y a tel dbitant de prose, de
couplets, d'entrechats et de roulades qui est cot  la bourse
dramatique dix fois au-dessus de sa valeur relle; les directions se
ruinent pour les comdiens; et quelques comdiens, au lien de donner du
zle, du dvouement et du talent en proportion de ces efforts inous, se
montrent plus gostes, plus exigeants que jamais, et plus lgers de
scrupules.--Un honnte et pauvre soldat qui reoit une paie de cinq sous
par jour, se bat encore et va  l'assaut, tout mutil et tout sanglant;
un monsieur bien dorlot et bien frais, qui touche des billets de banque
 la douzaine, sous prtexte qu'il fait une roulade agrable, un point
d'orgue et un trille, s'inquite fort peu de compromettre une entreprise
qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, 
propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a mme pas.

Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; prcisment
en voici un exemple tout rcent et qui prouvera jusqu' quel degr de
folie, on peut le dire, le prix de cette denre est pouss. Mademoiselle
Carlotta Grisi, notre aimable Pri, vient de contracter un engagement
avec un des thtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un cong que M.
Lon Pillet accorde  la Wili; ce cong est de six semaines, et
l'engagement de Carlotta  Londres aura la mme dure. Eh bien!
savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jets-battus
coteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le
franais, 6,000 fr. par semaine, o 3,000 fr. par reprsentation. Je ne
sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la dcadence
des nations tait la chert des athltes, des conducteurs de chars et
des danseurs.

Duprez va aussi passer le dtroit; il chantera, pour les menus plaisirs
de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son
rpertoire; on ne dit pas  quelles conditions, et si c'est  1 fr. ou 1
fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr.  l'Acadmie royale de
Musique; ses congs annuels compltent les 100,000 livres; on avouera
qu'il y a l de quoi payer amplement les leons d'anglais que le clbre
tnor a prises rcemment pour chanter: _Asile hrditaire_, dans la
langue de Joint Bull.

Au thtre, tout tourne au Bohmien; nous avons dj _les Bohmiens de
Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystres de Paris_, de la
Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohmiens sous un autre nom. Le
thtre de la Gaiet vient de complter la collection de ces enfants de
Bohme, par _la Bohmienne de Paris_, drame en cinq actes mls de lazzi
par M. Paul de Kock, et de sclratesses, par M. Gustave Lemoine; l'un
est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.

Cette bohmienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles
friperies; son premier soin a t d'abandonner sa mre; de l  tomber
dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la
Bohmienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au
crime: la pente est naturelle et invitable: cette malheureuse vit dans
ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de
l'lgance et du bon ton, elle cache les plus infmes entreprises; ici
c'est un enfant qu'elle drobe et qu'elle lve comme sa propre fille
pour s'emparer d'une fortune considrable; l, ce sont des diamants de
riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le
produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si
on peut l'appeler de ce nom,--tient un tat de maison brillant; elle
reoit des honntes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet
intrieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohmiennes, agents
secrets et excuteurs des basses oeuvres de la Bohmienne en chef.

C'est au milieu de ce mensonge de bonne rputation et de cette vie
clatante et honore, que la Bohmienne commet un nouveau vol de quatre
cent mille francs; longtemps elle chappe  l'impunit,  travers une
complication d'vnements mlodramatiques que nous n'entreprendrons pas
de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard
intervient; la prtendue grande dame est reconnue pour la fille de la
fripire, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mre pour
une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associe  la honte
de sa vie lui chappe heureusement avec toute sa puret. Quant au reste
des crimes commis par la Bohmienne, le gendarme qui l'arrte au
dnoment en fera bonne justice.--Voil cependant les spectacles  la
mode! La dgradation morale, le vice effront, la cour d'assises et les
bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de rception 
l'Acadmie franaise, et si en effet l'histoire des moeurs
contemporaines peut se faire par le thtre, que penseront nos futurs
historiographes? En consultant le thtre actuel comme tant un miroir
fidle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre sicle tait un
sicle de prostitues et de bandits?--Heureusement que nous sommes
encore plus indiffrents au mal que rellement mauvais, et que nous
souffrons ces reprsentations violentes et honteuses plutt par
ngligence que par extrme corruption, peut-tre cependant est-il temps
que les honntes gens ferment l'cluse et repousse le flot
empoisonn!--Cette littrature de bagnes est comme la Seine depuis
quelques jours; elle a grossi tout  coup, et menace de dborder et de
causer des ravages, si on ne l'arrte.

Le Gymnase nous a donn, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette
vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse,
trs-susceptible et passablement emporte; d'abord elle se fche et vous
querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses
raccommodements; ses plus grandes colres ont toujours pour dnoment un
bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de
rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui
enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas
longtemps; l'honnte Bazu rpare bientt tout le mal, marie son neveu,
fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables
billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu
disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me
donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de
devenir son neveu.

--Le projet d'lever une statue  Rossini, au foyer de l'Opra, est en
pleine voie d'excution; la commission est constitue et vient de lancer
son appel aux souscripteurs; cette espce d'ordre du jour se recommande
par la signature des noms les plus distingus ou les plus illustres;
Auber est  leur tte: il est rare de voir un homme prendre
l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un
confrre vivant; cette dmarche honore le caractre du gracieux et
savant compositeur auquel l'att franais doit de si charmantes et de si
nombreuses couronnes. Quant  Rossini, on ne dit pas si on lui a demand
ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser  sa
barbe.--D'aprs l'insouciance o il vit depuis dix ans, et l'espce
d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son gnie et de sa gloire,
on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la
premire pierre de la statue, il refuserait sa signature.

M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons
rencontr hier en chair et en os, trs-gros, trs-frais, trs-bien
portant, avec ce sourire jovial et cet oeil tincelant qui le
distinguent de nos ples et lugubres crivains  la mode. Dj la
prsence de M. de Balzac  Paris se manifeste: un libraire va publier
une nouvelle production de cet infatigable et ingnieux crivain; de son
ct, le _Journal des Dbats_ tient de lui un roman en trois volumes,
qui natra en feuilletons aussitt que nos honorables, rengainant la
politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre  la posie
et  l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les
Mystres de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de
l'auteur d'Eugnie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de
son nouveau-n pour tonner davantage et frapper  l'improviste.

--Le gendre de Charles Nodier a demand l'autorisation d'ajouter  son
nom celui du spirituel, ingnieux, regrettable dfunt, et de s'appeler
Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce
la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distingue; raison vidente
pour qu'elle se porte  merveille, et que nous apprenions demain sa
rsurrection.

--La reine dona Maria vient d'envoyer  Donizetti l'ordre de la
Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.



Salon de 1844.

VISITE DANS LES ATELIERS.

Mars, ce premier mois du printemps, nous amne deux phnomnes
priodiques, les giboules et l'exposition annuelle des tableaux. Et il
y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans
mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'laborent
pniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers
les plus renomms, s'en viennent un jour fondre sur les prjugs 
l'administration des muses. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour
continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent
pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par
laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les
toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage
 faire; et quand les juges, ces excellents acadmiciens qui ne sont pas
infaillibles ont donn leur approbation ou appos leur veto, la critique
a encore son choix  faire. Sa tche est aride, ingrate, difficile.

Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor  l'imagination.

Ingrate: c'est surtout en pareille matire qu'il faut chercher  tre un
peu amusant, s'il est possible.

Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques
jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et,
malgr leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner
des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur,
placs dans les traves sombres, dans l'ombre, et touchant presque le
plafond.

Aussi, pour avoir des notions plus certaines, ds que les bruits de
l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage,
nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les
solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous
avons rendu visite aux plus clbres peintres, demeurant depuis l'avenue
de Frochot jusqu' la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'vque
jusqu'aux alentours de l'Arsenal.

Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connatre quelque
chose de la comdie avant le lever du rideau! On aime tant  commettre
des indiscrtions de coulisses! C'est  qui saura le premier certains
dtails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours,
l'actualit, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et
l'_Illustration_, la prtresse des actualits,--qu'on nous pardonne
cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tt des
choses qui proccupent l'attention gnrale.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette
anne. Les marchaux de la peinture, comme crirait M. de Balzac, font
presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns
transforment leur atelier en exposition permanente.

[Illustration: M. Ingres.]

Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mmoire, on peut le dire, M.
Ingres ne juge pas  propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui
contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge  l'Hostie_,
ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernires productions, et
peut-tre ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus;
M. Ingres ni veut  la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et
le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a t trait avec
irrvrence par plusieurs feuilletonistes?

Le mauvais exemple a t suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi,
son atelier en salle d'exposition ouverte seulement  quelques amis
privilgis. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il
eut  se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en
demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en
contemplation devant elles. Qui l'a forc  prendre une rsolution aussi
inbranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des
_Enfants d'Edouard_, de _la Mort du conntable d'Armagnac_, de _Jane
Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_?

[Illustration: M. Paul Delaroche]

Quel succs! quelle foule! M. Delaroche s'est mu parce que plusieurs
critiques ont mconnu son talent; mais on n'avait pas encore t jusqu'
_faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Ccile_, comme on l'avait
fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, rcemment,
deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposes que dans son
atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont t admis.

M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paratront plus aux expositions
publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des annes suivantes,
ces deux grands artistes ne doivent pas tre, compts comme absents: ils
sont morts, morts, en vrit!

Donc, les regrets sont superflus; les esprances de les admirer encore
sont illusoires, il ne nous reste plus,  leur gard, qu' chercher tous
les moyens possibles de consolation.

Un peintre, plus qu'eux, a t contest, ni, tour  tour admir et
mconnu, refus par les membres du jury, mis  l'index par l'Acadmie:
c'est M. Eugne Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance
de composition qui le caractrisent; on n'a pas oubli son _Massacre de
Scio_ ni sa _Mde_. De vives polmiques s'levrent  l'endroit de son
talent, et les hommes exclusifs se dclarent hautement pour ou contre.
Lorsque M. Delacroix exposa sa _Mde_, je me souviens d'avoir
rencontr, dans le salon Carr, un artiste fort recommandable, qui me
dit, en examinant ce tableau: _Mde!_ l'exposition est l pour moi! Je
ne vais pas dans les autres traves. Quel incomparable chef-d'oeuvre!
Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec
prcipitation.--Comme vous vous htez, mon cher! lui dis-je en essayant
de le retenir.--Oui, je me hte, rpondit-il en continuant sa course;
j'vite de regarder cette vile crote. Il dsignait la _Mde_. Aprs
cela, jugez si M. Delacroix est admir et mis en pices; il n'a
cependant pas renonc aux expositions, et il faut l'en fliciter.

Quant  M. Horace Vernet, dont la fcondit est proverbiale, nous
verrons, cette anne, plusieurs toiles dues  son pinceau, parmi
lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos
lecteurs connaissent dj, et une _Course en Traneau_, souvenir de son
rcent voyage en Russie.

[Illustration: M. Eugne Delacroix]

M. Decamps, on l'espre, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune
pour le public qu'un tableau, mme un seul, de l'auteur du _Supplice des
Crochets_. O trouver ailleurs, plus de lumire, plus de couleur, plus
d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?

M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son
portrait, bien qu'il l'ait peint lui-mme avec cette supriorit qu'on
lui connat. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de
l'poque. Hlas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_!

Et M. Charlet, le Napolon des peintres de Napolon! rien n'gale sa
popularit. Il prend les enfants  l'cole, puis les habille en enfants
de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais
on n'a dessin avec plus d'esprit, de vrit et d'intelligence; cet
artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute
l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?

[Illustration: M. Horace Vernet.]

Maintenant, notre visite aux marchaux de la peinture est faite; nous
avons donn leurs portraits; pntrons dans les ateliers des lieutenants
gnraux, des gnraux, etc.; divulguons les _mystres_ du Salon,--les
_mystres_ sont  l'ordre du jour.

[Illustration: M. Decamps.]

_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont
termins; il travaille  une grande, page historique, _Marino Faliero
descendant l'escalier des Gants pour aller  la mort_. Mais M.
Robert-Fleury, lors de notre visite, tait encore indcis, il ne savait
s'il exposerait; esprons que sa rsolution a t pour l'affirmative. M.
Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-tre pas encore
achev son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa
_Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La
Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassriau envoie un grand tableau
religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier  ses travaux de
Saint-Germain-des-Prs, se repose en travaillant pour la postrit; M.
Henri Lehmann est dans les mmes conditions, pour ses travaux 
Saint-Merry: il a peint nanmoins le portrait de madame la princesse de
Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-tre recevoir par le jury, qui
lui refusa l'anne dernire sa Mort de _Messaline_, une belle _Mre de
douleur_; M. Gigoux a achev une immense toile historique, le _Baptme
du Christ_; M. Couder en a achev une plus grande encore o se
remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en
trouvait dans ses _tats Gnraux_; M. Maux, en proie  une douleur
paternelle, n'a pu mettre la dernire main  sa _Lecture du Testament de
Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Lon Cogniet,
dont le _Tintoret_ eut un succs si durable l'anne dernire; M. Hesse
envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard,
Granet, etc., etc., ne manqueront pas  l'appel, et marcheront  la tte
de la peinture historique.

[Illustration: M. Charlet.]

Le genre aura aussi de glorieux reprsentants. M. Tony Johannot expose
une _Genevive_, la plus dlicieuse cration de George Sand: M. Fortin a
d'admirables Bretons: M. Eugne Lepoittevin a de charmantes petite
toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des
_Paysans picards_: son exposition serait plus complte s'il avait eu le
temps de parachever son _March barnais_ et ses _Faneuses bretonnes_,
que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frre, M.
Armand Leleux, expose des _Laveuses  la fontaine_ M Guillemin a trois
tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du
Mdecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le
_sentimental_ Guillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous tions essouffl  monter le grand nombre d'escaliers qui
conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes
pas nous suivre, mme  la simple lecture, si nous crivions ainsi
longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le
chapitre des _mystres_ n'en est pas encore  sa fin.

Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refus en
1843 par le jury, et qui sera sans doute reu en 1844.--Il est vrai,
diront les juges, que M. Corot a travaill de nouveau pour mriter cette
insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possde une srie de
tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a
rapport de son voyage en Grce plusieurs vues qui escorteront son
_Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul
Flandrin a peint les _Bords du Rhne. Tiroli_ et des _femmes  la
fontaine_: M. Achard est encore en progrs sur sa dernire exposition,
dj si remarquable; M. Franais a termin son tableau de Bougival; M.
Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de
Montiel a envoy trois paysages.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualits, quelle que
soit la varit des sujets, quel que soit le mrite de l'excution, nous
citerons un magnifique portrait questre du duc d'Orlans, par M. Alfred
Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc
d'Orlans_, par M. Jacquand; la _Vue du Chteau de Pau_, par M. Justin
Ouvri, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV  Pau_, par M.
Guiaut; l'_Arrive de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du
canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gu, que la mort nous enleva pendant l'anne 1843, a laiss plusieurs
tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera expos quelque
oeuvre posthume de Perlet.

[Illustration: C'est demain le dernier jour.]

M. Jadin a excut d'importantes peintures destines  orner les
appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou
quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le
Dpart de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prdisons un
vritable succs. M. Dauzatz expose une mosque et une bataille; M.
Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M.
Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la
Mle_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe
hors ligne, aborde, cette anne, la peinture; qu'il soit heureux pour
son dbut, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques
productions.

[Illustration: Le Jury d'Exposition, par Decamps.]

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Ocan, comme toujours, et le
caboteur Mozin a navigu de Trouville  Honfleur sans prjudice des
travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

[Illustration: Un peintre universel.]

Nous avons omis ou pass sous silence bien des noms; nous n'avons rien
dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du
salon. Il est ncessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait
mme de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas svre: cela
veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutt que de
l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront
pass sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M.
Decamps auront donn leur avis, nous formulerons notre jugement avec
conscience.

Disons-le, c'est une poque fort mmorable que celle de l'ouverture du
Salon. Bien des esprances s'y rattachent, et de cruels dsespoirs la
suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 fvrier arrive, les pauvres artistes ne
savent o donner de la tte. Ici, c'est un peintre qui contemple son
oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le pre de famille
examinant son hritier. Mon ami, ton tableau sera peut-tre
refus!--Bah! rpond le peintre, regardant avec assurance sa timide
moiti; j'en suis content, il est bien termin; ils n'oseraient pas me
refuser cela. Et souvent, quelle dception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de rparer. Le peintre est en retard,
son tableau n'est pas achev, et voil que deux de ses amis _abattent_
de la besogne. Vite! cette tte n'est qu'bauche; cette draperie rouge
n'est pas assez fonce en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le
ciel, le ciel que j'avais en partie oubli! Les trois peintres se
mettent  l'ouvrage;  jour dit,  heure dite, le tableau est prt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte prive le 19
fvrier; il lui plaa dans les mains une brosse et une palette, et
sembla lui dire: Aide-moi, ou la mort!

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition
est un point de mire; ils travaillent le jour o elle ouvre, pour
arriver l'anne suivante,  pareille poque.

Enfin, il est des spculateurs en peinture qui regardent l'Exposition
comme un march ou  peu prs. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le
plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur
tout et partout. Ils entreprennent tout ce qui concerne leur tat.
Vous voulez un portrait, ces messieurs sont trs-bons portraitistes.
--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur
spcialit.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent
parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un
paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente
de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une
bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait tre bien
maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs
ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire  l'immense varit
des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais ct.
Toutes ces toiles termines avec prcipitation se prsentent plus
faibles que si elles taient restes inacheves. On ne veut pas attendre
une anne, et, pour arriver, on risque sa rputation. Les artistes ne
savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois
ans, et produire de l'effet, que de paratre  tous les Salons, avec des
tableaux _lchs_, faibles ou mauvais mme.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Muse s'ouvrent,
afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les
ateliers, ou rparer les oublis que nous avons pu faire, en annonant
ici les tableaux principaux.

[Illustration: Il ne sera pas refus.]



Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

      [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Durant les quatre heures que nous passmes dans la plaine, El-Krarouby
fut pour moi d'une prvenance presque obsquieuse. Il ne me quitta pas
une minute. Les dtails qui suivent me viennent de ce ministre lui-mme.

Les soldats sont diviss en corps rguliers et irrguliers, comme je
l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des
campagnes, les rguliers font souvent des exercices militaires. Le
maniement des armes leur est montr par des instructeurs qui ont servi 
Alger sous nos drapeaux, et qui ont dsert avant de savoir eux-mmes
manier un fusil. Il est curieux de voir les bdouins excuter une
manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des
choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire
marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur
l'paule. Dans les compagnies, on voit un gant  ct d'un mirmidon, le
bossu  ct d'un boiteux, le vieillard prs de l'enfant qui a besoin de
ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des rguliers est
illimit. Ils font partie de l'arme active tant qu'il plat  l'mir de
ne pas les congdier.

Les grades sont calqus sur ceux des Europens. Il y a des caporaux, des
sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les
marques distinctives diffrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge termine par un croissant,
et attache sur la manche gauche. La bande est en argent pour les
sergents. Des caractres tracs sur la bande indiquent la dignit de
celui qui en est revtu.

Les Arabes dsignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian
porte une petite pe en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de
bataillon a l'pe en or avec une inscription. Le colonel est
reconnaissable  son beau costume de drap rouge; sa tte est entoure
d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la
barbe blanche. Les officiers suprieurs vont seuls  cheval.

Un ordre militaire, le _nicham_, a t institu pour les militaires qui
se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute
chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (bl pil), qu'ils
font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les
jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chvre, par
trente-deux hommes; ces btes sont, en gnral, fort maigres. Les
sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha  volont,
trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les
semaines. L'officier et le chef de bataillon reoivent, l'un,
trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par
semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha  volont, et deux
livres de beurre. Les appointements du colonel s'lvent 
quatre-vingt-six francs; il a droit  quatre livres de pain et  un
mouton. Voil pour la paix. En temps de guerre, les troupes se
contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le
pain qu'on leur donne est dtestable; le biscuit ne vaut gure mieux. Le
colonel reoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'mir;
mais il faut qu'il l'entretienne  ses frais et se fournisse d'un
quipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de
bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des rguliers consiste dans une large culotte de laine bleue
grossirement tisse, une veste surmonte d'un capuchon gris, un gilet
blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet
rouge); ils portent des souliers  l'algrienne, et se procurent  leurs
frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets uss, et on
prlve le prix sur la solde; c'est un bnfice net pour le trsor. Les
caporaux ont le mme uniforme avec une ceinture de peau et une giberne.
Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de
drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc.
L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la
finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est
fourni par l'mir; le dignitaire achte les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal,
un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent
toutes les troupes de la ville o ils se trouvent, car l'infanterie
n'est divise ni en bataillons ni en rgiments. L'arme est rpartie en
divisions. Les hommes dfilent deux par deux, les tambours en tte.
Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de
l'arme est l'tendard de quelque illustre marabout; et comme il ne
manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix.
Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, 
sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Ds que les troupes
sont runies, on procde  l'appel;  dix heures, les tambours
convoquent les soldats  l'exercice; la retraite sonne  six heures du
soir en hiver, et  huit heures en t; mais la consigne qui dfend aux
soldats de sortir aprs la retraite n'est pas rigoureusement observe.
Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes
ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoys chez les
habitants,  moins qu'on ne mette  leur disposition les maisons des
proscrits dont s'est empar le gouvernement. L o tait mie famille, on
entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dgotante;
quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de dcoucher, et
vont demander l'hospitalit  leurs amis. Pendant la guerre, chacun est
sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophte de leur
faire la grce d'tre tus plutt que blesss. Cela peut donner une ide
des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se gurir
d'autre mdecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres
spcifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la
laine et du coton. Les blesss succombent presque tous aprs d'horribles
agonies, et l'on s'inquite  peine de leur tat; ainsi j'ai vu, dans le
camp de l'mir, un bless mourir de faim et de froid, et l'on ne
s'aperut qu'il tait mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre
tait en putrfaction.

La cavalerie rgulire est enrgimente et subdivise en compagnies, qui
ont chacune un officier, lequel remplit en mme temps les fonctions de
marchal des logis. Le chef d'escadron est appel colonel des cavaliers.
Pour tre admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple
cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un
fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de
l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un
aghalick. Chaque kalifat commande un rgiment.

Le costume des cavaliers rguliers se compose d'une culotte, d'un gilet
et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap
que portent les chefs est d'une qualit suprieure. Les grades y sont
indiqus par les mmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a
aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_.
Les cavaliers ne vont pas  l'exercice et sont rarement passs en revue.
On les emploie aux transports des lettres et  diverses missions dans
l'intrieur, o ils escortent les collecteurs d'impts. Le sabre dont
ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour
les armes de fabrique franaise.

Les compagnies d'infanterie ont  leur tte un tambour; celles de
cavalerie un trompette.

L'arme arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Europens,
qui ont dsert nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire
auprs de l'mir. Presque tous appartiennent  la lgion trangre. On y
voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Franais. Les
dserteurs ne sont pas plutt arrivs chez les Arabes qu'ils dplorent
leur folle dmarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils
rallieraient immdiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils
emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil;
mais l'avidit des Arabes s'veille  la vue de ces objets. On dpouille
ces malheureux; on leur rase la tte, on les force  embrasser
l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons rguliers;
quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres
sont placs au premier rang dans toutes les rencontres; aussi
meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade.
Il en est qui, accabls de dgots et de mauvais traitements, se
rfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, o ils
font des dupes et se donnent pour mdecins. Tous finissent par tre
assassins ou dvors par les btes froces. Ceux qui ont un tat
l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers,
ils n'acquirent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse 
redouter la colre des indignes, qui cherchent  se dbarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers 
sa solde. Il pourrait au besoin les runir tous sur un seul point, A
l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sdentaires
et maintiennent ces tribus dans l'obissance. Les armes proviennent des
fabriques franaises et anglaise? L'mir compterait deux mille hommes de
plus dans son arme, s'il n'avait perdu six cents rguliers dans une
rvolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au tniah de Monzaa,
pendant la campagne de juin. Quant aux irrguliers, leur nombre est plus
ou moins considrable, selon que la presse ou leve est plus ou moins
bien faite dans l'intrieur, il m'est impossible de prciser le chiffre
des contingents pendant la dernire campagne; mais je suppose que leur
maximum peut tre port  vingt mille auxiliaires pris dans les
aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte  leurs frais.
Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni
solde. Abd-el-Kader leur avait promis,  titre de prime d'encouragement,
de remplacer les chevaux tus au combat; il leur avait mme donn une
livre de poudre et une pierre  fusil; mais, aprs la campagne, ceux qui
se prsentrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal
reus. L'mir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix
 quinze boudjoux ( peu prs vingt francs). Les quinze mille
auxiliaires que peut runir le sultan forment dix mille cavaliers et
cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu' dire quelques mots de
l'artillerie, et nous aurons pass en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pices de campagne ne va pas au del de douze. Les pices,
toutes en assez bon tat, sont partages entre les kalifats. La plupart
sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol;
quatre d'entre elles ont t envoyes en cadeau  l'mir par l'empereur
du Maroc.

L'poque fixe pour mon retour en France approchait, lorsque je fus
subitement atteint de fivres tierces et forc de me soumettre au repos
le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilits clatrent,
cent vingt-cinq ttes de Franais furent apportes  Mdah, exposes
aux marchs, puis jetes  la voirie; six milles chargs de fusils y
arrivrent bientt. Ces trophes enorgueillirent les Arabes. Lorsque la
nouvelle en arriva  Tekedempt, la population se livra  une joie
froce; de toutes parts des imprcations s'levrent contre ce qui
portait le nom de Franais. Ma position devint d'autant plus pnible que
mon jeune compatriote s'tait enfui: son dpart excita le courroux
d'Abd-el-kader contre les Europens; ceux qui entouraient l'mir, me
sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre,
conseillrent  leur matre de me faire dcapiter. C'est un espion, lui
dirent-ils, et, un jour, il donnera  tes ennemis d'utiles
renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-tre raison, leur
rpondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me
dfend de lui ter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon  ma
gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il
possde. Priv des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne
tentera pas de s'chapper.

Les ordres du sultan furent excuts de point en point: cheval, argent,
marchandises, on me dpouilla de tout; il ne me resta que les vtements
que j'avais sur moi. Ainsi gard  vue, en proie  la plus horrible
misre, malade, n'ayant que le sol pour tendre mon corps extnu et une
pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais
infailliblement succomb  la langueur et  la faim, sans la gnrosit
des ouvriers franais; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays.
Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais dj dit
adieu  ma mre,  mes amis,  tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au
moment o je m'y attendais le moins, l'mir me fit appeler pour traduire
quelques lettres. Mon dnment et ma pleur le frapprent. Depuis que
les chefs m'avaient accus, il m'avait reu avec tant de froideur que
j'tais tout dcourag; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche
me rendit l'esprance, et je m'enhardis  lui parler de moi.

Considre, lui dis-je, l'tat o je suis rduit. J'tais venu  toi
pour oprer des changes et augmenter ton trsor; tu me retiens captif,
et tu m'as dpouill de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource
pour allger mes maux. Ou fais tomber ma tte, ou donne-moi les moyens
de vivre. J'ai quelques fonds  Mdah, je te demande l'autorisation
d'aller les toucher.

L'mir m'couta avec attention. Aprs avoir rflchi quelques instants:
Je le permets, me dit-il, de te rendre  Mdah; mais tu n'iras pas
plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant
vers les possessions franaises aurait la tte tranche. Pars, et
reviens ds que tes affaires seront termines.

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'vanouir de bonheur.
Me sentant trop faible pour entreprendre  pied une aussi longue route,
je me procurai un ne, et je partis pour Mdah avec Ben-Oulil. Ce
voyage fut pnible et dangereux: je manquai deux fois d'tre assassin;
le froid raviva mes fivres mal teintes, et je ne pus, en arrivant,
descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Mdah dans la consternation; les habitants
hurlaient de douleur. Ce jour-l, les Franais avaient remport sur les
Arabes une victoire signale, sous les murs mmes de Blidah: cinq cents
hommes taient tombs sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque
tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce
n'taient pas les rguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de
cadis, de cheiks et de commerants qui, pour obir au prince des
croyants, avaient mrit le ciel en se faisant glorieusement tuer dans
la lutte sainte. La dsolation tait gnrale: pendant trois jours, la
route qui mne de Blidah  Mdah ne fut frquente que par des veuves
et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les
bires ne pouvant suffire  les transporter, on les enlevait par couples
sur des tapis et des couvertures.

Mes dbiteurs abusrent de ma pauvret et nirent leurs dettes. Un
respectable marabout, croyant que j'avais embrass l'islamisme, m'offrit
l'hospitalit. On apprit bientt que les Franais se disposaient 
ouvrir la campagne. Abd-el-Kader rsolut de leur opposer une vigoureuse
rsistance; quatre redoutes furent tablies au tniah de Mouzaa, sous
la direction d'un sergent du gnie, dserteur; deux pices de canon les
armrent. L'mir vint lui-mme  Mdah, afin d'entraner les tribus 
la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards
resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes rpondirent  son
appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armrent de btons. L'vacuation
de la ville fut ensuite ordonne.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants;
ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus prcieux, sans
savoir o ils trouveraient un abri. L'mir ne leur avait donn que
vingt-quatre heures pour vacuer la ville; il supposait que les colonnes
franaises se dirigeraient de ce ct en sortant de, Blidah. Il se
trompait; nos troupes marchrent sur Cherchell. Les rencontres qui
eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales  ces derniers;
cinq cents morts restrent sur le champ de bataille. Les habitants de
Mdah profitrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever
leurs trsors. Ce fut alors une confusion trange: tout commerce avait
cess; les Arabes de l'intrieur ne fournissaient plus les marchs, et
le bl y tait tarif  un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux
cents mulets furent affects au dmnagement; enfin, au moment o en
croyait que les Franais se dirigeaient vers Milianah, on les vit,  la
faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le tniah de
leurs colonnes. Ils l'auraient pass sans coup frir, car l'mir n'y
avait laiss que quelques compagnies de rguliers, ayant runi ses
forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille
soldats et une nue d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes,
tandis que les autres, perchs sur les hauteurs, faisaient rouler du
haut des monts d'normes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux
heures du soir; deux fois repousss, les Franais, lectriss par tant
de rsistance, tournrent l'ennemi et l'crasrent au troisime choc.
L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissrent sur la
place douze cents combattants.

De Mdah nous entendions la canonnade. Les autorits avertirent les
habitants que ceux qui seraient trouvs le lendemain dans la ville
seraient mis  mort. La fuite et le dsordre recommencrent une seconde
fois. Les chaouchs se mirent  chasser les indignes  coups de bton.
Le soir Mdah tait vide. J'esprais que les Franais viendraient s'en
emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain
espoir! Un orage arrta leur marche, la ville s'emplit de dserteurs et
fut traverse, pendant la nuit, par les blesss qu'on conduisait 
Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus  Mdah que le kad, le cadi,
quelques chaouchs et moi. L'arme franaise avait assis son camp au bois
des oliviers. On me ritra l'ordre de partir; j'obis  regret, mais
demeurer plus longtemps et t me compromettre. Je pris la route de
Milianah; la fusillade sifflait sans cesse  mes oreilles, des nuages de
fume et de poussire s'levaient dans les airs. Les Franais taient 
quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'aprs, ils
entraient dans la ville, qu'ils quittrent bientt pour aller  Blidah.
Cette retraite permit  l'mir de licencier les auxiliaires et de
dissminer ses rguliers, auxquels il accorda quinze jours de cong.
El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de
Mdah.

Un spectacle non moins trange que celui dont je venais d'tre tmoin me
frappa ds mon arrive  Milianah. La ville tait dserte; un ordre de
l'mir avait enjoint  ses habitants de se rfugier dans la valle du
Chlif et sur les montagnes. Les rguliers avaient profil du dsordre
pour livrer la ville au pillage; des quartiers mme avaient t la proie
des flammes.

Le camp des Arabes s'adossait au bas de la valle du Chlif, 
Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'mir, aprs avoir pay ses
troupes, prenait son repas, compos d'une orange et d'un peu de farine
de bl rti, un courrier, arrivant de Mdah, lui apprit que l'ennemi
s'avanait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le
surprit beaucoup; mais il expdia des courriers dans toutes les
directions pour rappeler ses soldats; et, s'lanant sur son cheval, il
partit au galop, accompagn du bey de Milianah et de cinq cents
cavaliers. Le soir, une fume paisse et rougetre entoura la ville, les
Franais taient en vue; ils brlaient tout ce qui se trouvait sur leur
passage. Abd-el-Kader, de son ct, mettait le feu aux habitations; le
pays entier se tordait dans les treintes d'un vaste incendie. A la
faveur de la lune, notre arme se divisa en deux corps; l'un marcha sur
Milianah, l'autre vers le Chlif, d'o il revint se joindre bientt au
premier corps. La consternation ne tarda pas  se rpandre dans le camp
de l'mir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on
affecta des mules  celui des blesss. Les Arabes, fuyant en dsordre
devant nos bataillons, franchirent le Chlif, et se replirent sur
Tazza, o je fus forc de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les
devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui
portait  son matre le montant des impts perus sur les tribus de son
gouvernement.

L'mir vint  notre rencontre, mont sur un magnifique cheval gris,
qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le
cortge, et une nombreuse escorte caracolait  ses cts. Arriv 
quelques pas de nous, tout le monde mit pied  terre, et Abd-el-Kader
embrassa Bou-Hamidy avec une cordialit qui ne me laissa aucun doute sur
l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent
part, clbrrent l'arrive du plus vaillant des kalifats. Les
rjouissances une fois termines, nous nous dirigemes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laisse,
avec ses misrables huttes et sa tour inacheve; mais quelle fut ma
surprise en voyant,  la place de ce dsert, un fort bien construit et
dcor avec art, des maisons avec des boutiques, semblables  des
difices. Les terres taient cultives; on se livrait, autour de nous, 
la rcolte du riz. La ville tait anime par la prsence de plusieurs
chefs; des tentes nombreuses s'parpillaient dans la plaine; et, sous
ces tentes, la population oubliait dans les ftes ses derniers malheurs.
Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce sjour, sans
tre  envier, me parut alors l'un des plus agrables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort o se trouvait l'mir,
lorsque, arriv  la batterie, j'aperus une foule nombreuse qui
semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette
multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire
horrible qui grimaait sur leurs lvres, me remplirent d'effroi, et je
fus tent de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-mme et je
continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas tromp: ces cris taient des cris de mort;
un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'tait
assemble que pour jouir de ses pripties. Je pris des informations;
mille voix me crirent qu'on allait dcapiter un Franais. Ne pouvant
croire ce tmoignage unanime, je m'adressai  un vieillard qui tait
prs de moi, en lui demandant si c'tait la vrit.

On ne te trompe pas, dit-il en me lanant un regard farouche; c'est 
un infidle qu'on va trancher la tte. Avec l'aide de Dieu et du
Prophte, on en fera bientt autant  tous ceux qui ont envahi notre
pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a reni la sainte religion
du Prophte; non content de cela, il a pratiqu l'espionnage; on a
trouv sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a
mrit de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient  ma place; les
regards de la foule s'taient fixs sur moi avec une frocit
inexprimable. Un Franais allait prir sous mes yeux sans qu'il me ft
possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait
tomber ma tte avec la sienne! Un abme de haine me sparait de ces
tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je
parvenais jusqu' l'mir, ils me fermrent l'entre de son habitation.
Un raffinement de vengeance les porta  m'entraner vers la tente o le
malheureux condamn attendait que le yatagan mit fin  ses jours.

Je m'avanai, tran par cette populace hideuse et que l'appt du sang
enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte,
je sentis mes genoux prts  flchir, le coeur me manqua, et je me
serais vanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans
celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!

(_La fin  un prochain numro._)



Les Mystres de l'Illustration.

A NOS ABONNS.

Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive;
rassurez-vous, chers abonns, je veux simplement vous apprendre
aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient  rsoudre chaque semaine
le problme de son existence. Aprs vous avoir montr deux des trois
grands centres d'action o les ides qui lui donnent naissance s
conoivent et se ralisent,--le bureau de rdaction, l'atelier des
graveurs et l'imprimerie,--j'ai le dsir de vous donner en trs-peu de
mots quelques dtails peu connus sur les diverses oprations
intellectuelles ou matrielles auxquelles doivent ncessairement se
livrer  tour de rle, les rdacteurs, les dessinateurs, les graveurs et
les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun
intrt, ne lisez pas ce qui va suivre.

Ce fut (jour  jamais mmorable) le 4 mars de l'anne 1843,  trois
heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier
numro de la premire anne de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de
sa mre... (voir 1er numro, l'anne) la mcanique de MM. Lacrampe et
compagnie.

--L'enfantement avait t long et laborieux; malgr quelques symptmes
de faiblesse apparente, le nouveau-n annonait une constitution
vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y tromprent-ils point; ils
lui prdirent un long et glorieux avenir! Quelle prdiction fut plus
promptement accomplie?

A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer
digne du beau nom que sa famille lui avait donn. Avant la fin de son
premier mois elle tonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal
n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrs. La grande
nouvelle se rpandit avec la rapidit de la foudre d'une extrmit de la
terre  l'autre extrmit. En moins d'une anne, _l'Illustration_ devint
rellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mriter son
succs, est-il ncessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses
tentatives n'ont pas t galement heureuses, vous devez du moins lui
rendre cette justice, quelle n'a recul devant aucun obstacle, qu'aucun
sacrifice ne lui a cot. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques
erreurs  l'inexprience du jeune ge?

tonnez-vous plutt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numros
aussi varis et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifis
durant le cours de sa premire anne, et demandez-vous  l'aide de quels
moyens elle est parvenue  obtenir un rsultat aussi incroyable, car
c'est  cette question que je vais essayer de rpondre.

Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des
courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a tabli le
sige de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a
choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre
ces hauts dignitaires asserments et responsables, elle compte dans
toutes les villes de France et de l'tranger un certain nombre de sujets
volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent aprs l'heureux moment
o il leur sera permis de lui donner,  la plume ou au crayon, un
clatant tmoignage de leur affectueux dvouement. Elle reoit chaque
jour, avec des adresses de flicitations, des relations dtailles et
des dessins originaux de tous les vnements importants arrivs pendant
la semaine sur notre plante. Le conseil des ministres s'assemble
rgulirement de midi  six heures; il examine les communications qu'il
reoit, dchire et brle celles qui lui semblent insignifiantes, et
soumet  une discussion approfondie celles dont il espre tirer parti.
La sance leve, des estafettes partent dans tous les sens; les unes
courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se
dirigent en toute hte vers les demeures des crivains chargs de
rdiger le jour mme un texte explicatif.--Depuis la fondation de
_l'Illustration_, la circulation a presque doubl dans Paris.
N'avez-vous jamais rencontr ce cabriolet fameux qui parcourt la ville
en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez  peine aperu
quand il a pass devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de
la ballade de Lnore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il
emporte avec son conducteur l'intelligent excuteur des hautes dcisions
du conseil suprme, dont le nom clbre a plus d'une fois sans doute
frapp vos oreilles.

Il ne suffit pas  l'_Illustration_ d'tre instruite  l'instant mme de
tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le
mystre, il m'est interdit de vous le rvler. Je ne vous dirai donc pas
comment les prophtes de votre journal parviennent  connatre
l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place
Saint-Andr-des-Arts.

Pntrons ensemble dans cette rue troite, sombre et humide qui unit la
place Saint-Andr-des-Arts  la rue de La Harpe, et qui porte le nom de
rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrterons
devant une vieille maison nouvellement badigeonne, et mme peinte 
l'huile, n 7. Elle est un peu penche par l'ge: mais n'ayez aucune
crainte, ses fondations sont solides. Elle a t construite  une poque
o les architectes se croyaient encore obligs de travailler pour
plusieurs gnrations. Avouons le cependant; si nos aeux avaient le bon
esprit de ne pas s'asphyxier dans des espces de bonbonnires, ils ne se
faisaient aucune ide de ce que nous appelons le confortable.--Ces
appartements sont vastes et bien ars; mais comme l'escalier qui y
conduit est roide et dangereux! Madame la prsidente appuyait donc sa
jolie petite main sur cette grossire rampe de fer, ses pieds mignons
foulaient sans hsitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi
nos prsidentes actuelles ne se dcideraient-elles plus  habiter une
semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux proltaires ses
anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cdent
la place  l'industrie.

L'industrie, en effet, a besoin d'espace;  peine mme si elle se trouve
 l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur
l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont
occupes: partout o la lumire pntre, elle est avidement intercepte
au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse
l'oeil du matre.

Le soir venu, les tables qui avoisinent les fentres sont abandonnes;
tous les graveurs chargs,  tour de rle, de passer la nuit, se
runissent autour des tables circulaires ranges de distance en
distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse
lampe qui s'lve au centre de chaque table, traversant des globes ne
verre remplis d'eau, rpandent une lumire tellement clatante sur les
mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout
le reste du salon parat plong dans une obscurit profonde. Les yeux
blouis, on se dirige  ttons vers ces phares lumineux. On croirait
voir un des tableaux les plus colors de Rembrandt.

Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre,
plus comptent que moi en pareille matire, entreprendra un jour cet
intressant travail; je rsumerai seulement quelques renseignements
gnraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_
n'aurait pas le bonheur de faire le vtre.

L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un
morceau de bois bien sec, bien uni, lgrement blanchi, comme sur une
feuille de papier. Le dessin, jug et accept, est immdiatement port 
l'atelier gnral des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre
l'image fidle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trve ni repos, jour
et nuit; car souvent il doit tre achev en moins de quarante-huit
heures. Le procd est fort simple, mais la mise en application exige
une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever,  l'aide de butins
de diffrentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent tre
blanches. La gravure sur bois diffre du tout au tout de la gravure en
taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche
les mmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief;
en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui
doit, dans la gravure, tre blanc: le graveur sur bois, au contraire,
laisse parfaitement intact tout ce qui doit tre noir.--Non-seulement on
travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la ncessit
l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont
gravs sparment, et qui, aprs avoir t soigneusement recolls, sont
retouchs et termins par un matre habile.

Les gravures termines, on les envoie aussitt dans un quartier loign
o elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la
Seine, et transportons-nous au milieu mme de la cour des Miracles, non
loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus
belle imprimerie qui existe actuellement  Paris; cette cour clbre, o
des coles primaires ont remplac les refuges des ribauds et des
mendiants du moyen ge; ces vastes ateliers o plusieurs centaines
d'ouvriers sont constamment occups  composer,  corriger ou  imprimer
les chefs-d'oeuvre de la typographie franaise contemporaine.
Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal
s'imprime.

Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est
compltement achev; il ne reste plus que quelques corrections
insignifiantes  faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous
savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un
certain nombre de cases de diffrentes grandeurs remplies de lettres de
plomb: ses yeux sont presque constamment fixs sur le manuscrit, et ses
mains connaissent si bien les places o se trouvent places toutes les
lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc.,
etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mmes sans jamais
se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert  recevoir les
lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes runies en certain
nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de
colle imbib d'encre, on y applique un papier lgrement mouill, puis,
 l'aide d'une brosse, on fait une preuve, sur laquelle les correcteurs
et l'auteur de l'article relvent tour  tour les fautes grammaticales
ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages
rassemble tous les paquets et en forme des pages d'aprs un ordre adopt
et indiqu d'avance; cet ordre est parfois qualifi de dsordre, mais,
qu'on le sache bien, nous sommes obligs, pour avoir un tirage
convenable, de mettre toutes les gravures d'un numro sur les pages 1,
4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par consquent les articles  gravures
n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique.
Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas
encore achevs, et qui ne doivent tre livrs que le lendemain dans la
matine. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit
formes runies composent seize pages, ou un numro.

Jusque-l rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les
gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile
 expliquer, que les gens du mtier appellent la _mise en train_.

[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant le jour.]

La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage
de pouvoir se tirer en mme temps et de la mme manire que des
caractres d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil rsultat, il
est ncessaire de lui faire subir pralablement une assez longue
prparation: d'abord, on met  un niveau parfait les gravures et les
caractres, puis on procde  la mise en train proprement dite. Cette
opration prliminaire est plus importante qu'on ne le croit en gnral,
car de sa mise en train dpend entirement l'effet d'une gravure: le
chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tir, serait regard,
mme par les connaisseurs, comme l'bauche grossire d'un inhabile
apprenti.

Le graveur sur bois n'a pas les mmes ressources que le graveur sur
cuivre; il ne produit,  l'aide de son burin, que des blancs et des
noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner
une certaine couleur  une gravure sur bois, il faut absolument teinter
 divers degrs les parties noires, c'est le travail du metteur en
train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un
carton lger, une preuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, 
l'aide d'un instrument tranchant, il enlve sur ce carton les parties de
la gravure qui ne doivent pas tre compltement noires; plus des teintes
vont s'affaiblissant, plus il creuse profondment. Cette espce de
dcoupage ou de gravure acheve, le carton est coll solidement  la
partie de la mcanique qui presse la feuille de papier sur les formes
composes des gravures et des caractres d'imprimerie. Ds lors on
conoit aisment qu'une gravure correspondant exactement  son carton
dcoup recevra une pression plus ou moins forte, et par consquent se
colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a t plus
ou moins profondment entaill. Souvent ce premier travail ne suffit
pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier
sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser
encore celles qui le sont trop.

[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant la nuit.]

Cependant la mise en train est termine, les dernires corrections sont
faites:  un signal donn, la mcanique se met en mouvement, et  chaque
tour de roue un numro de _l'Illustration_ vient de lui-mme se placer
tout imprim entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine,
dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait  elle
seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonns
actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas tre servis dans la mme
journe, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600
numros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le mme espace
de temps, en imprimer,  la presse  la main, que 200.

Au fur et  mesure qu'ils sont imprims, les numros (le samedi matin)
sont transports dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante
personnes sont occupes  les plier,  les mettre sous bande. De l les
uns partent pour la poste, les autres sont immdiatement enlevs par les
porteurs chargs de les remettre dans Paris  leurs souscripteurs. Un
certain nombre revient rue de Seine, n 33, au bureau d'abonnement, o
ils se vendent sparment, par collections mensuelles ou en volumes.
Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant
quelques jours de leurs fatigues ou passent  d'autres exercices en
attendant que le numro suivant rclame l'emploi de leur temps.

Seuls, le comit de rdaction et les graveurs ne se reposent jamais. On
n'a plus  s'occuper du prsent, il faut songer  l'avenir. Je ne vous
rvlerai pas le mystre des projets que vous devez voir se raliser
pendant l'anne qui commence: ce serait vous ter votre plus grand
plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop,  mes chers
abonns! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez srs cependant que
vous serez encore plus merveills et plus heureux en 1844 que vous
n'avez d l'tre en 1843.

[Illustration: Bureau de Rdaction de _l'Illustration._]

Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher 
prvoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la
plus grande satisfaction des lecteurs, des activits diverses
parpilles aux quatre coins de la grande ville, telle est la tche des
membres du comit de rdaction, sorte d'aropage qui sige en
permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur
toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des
gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils
persistent  rester cachs, comme on dit, sous le voile de l'anonyme.
Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'tre
des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._.



Don Graviel l'Alferez.--Fantaisie maritime

(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.)


III.

Cinquante dserteurs de la _Santa-F_, vingt ngriers, restant de
l'quipage du _Caprichoso_; le contre-matre Brimbollio, matre de
manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne
de frgate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize
combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle tait la
composition du personnel du brick-golette contre lequel le gouverneur
de la Havane dployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.
L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras,
toujours renferme dans la chambre d'honneur, tremblante, plore, en
proie aux plus cruelles apprhensions.

La canonnire que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire
coupait la route au _Caprichoso_.

Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.

--Garde-t'en bien, malheureux! rpondit Graviel; s'il est ncessaire
d'en venir l, ce qu' Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.

--Dcidment, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en
cravate! Il serait si facile, avec une bonne dcharge  mitraille, de
balayer le pont de cette barque du diable!

[Illustration: Illustration.]

Attendu ses desseins ultrieurs, l'enseigne dsirait vivement de ne pas
livrer combat  ses compatriotes. Mais la canonnire rapprochait le
brick accul contre terre; elle se trouva bientt  demi-porte de
pistolet par bbord devant. Dj l'on distinguait les voix du capitaine
Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de
l'exaspration: l'un courait aprs son navire, l'autre aprs sa fille.
Le premier avait t trouv dans la chaloupe, on l'avait dmarr,
dgarrott et dbillonn, ce qui lui permettait de gesticuler et de
crier  son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne
temptait pas moins, s'tait jet  bord de la canonnire avec sa garde
et ses aides de camp. Tous les ngriers dbarqus du _Caprichoso_ se
trouvaient sur le mme btiment; les bandits brlaient de se venger,
c'tait  qui armerait les avirons, ils faisaient rage.

Misrable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui ncessairement
n'ignorait plus rien; ah! larron fieff tu paieras cher ton audace!
Rends moi ma fille, sclrat! Je me contenterai de te faire pendre!
Sinon, par le sang de...

Ce flux d'injures et de menaces rendit  don Graviel tout son
sang-froid.

Bien sensible, assurment! illustrissime seigneur, rpondit-il au
porte-voix. Je vous prviens seulement que votre fille est sur le pont,
et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi expose que
moi-mme.

--Camarades! criait Bertuzzi  ceux de ses gens qui taient encore sur
le _Caprichoso_, c'est  cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout
 l'heure, aidez-nous!...

On se mentait rciproquement avec un touchant accord.

Hol! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des
anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter
la tte pour premier avertissement!

--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-matre, ces choses-l vont
sans dire. Nous sommes arms et ils ne le sont pas. Vous entendez, les
mignons? ajouta le rude marin en s'adressant aux ngriers.

La lutte se rduisait  une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts
attendaient que le gouverneur comment le feu; le gouverneur n'osait
faire canonner le navire o se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait
pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait
enlever  l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens
que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter  ramer en termes si
persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait  ne point mitrailler des
compatriotes; le pre de dona Juana tait  bord de la canonnire,
c'tait un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.

Aprs ce rapide examen des penses et des esprances secrtes de nos
principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes
respectives.

Bertuzzi tient la barre du btiment chasseur; don Graviel celle du
brick-golette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les
murailles du Morro avec un art merveilleux, en vitant, autant que
possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine ngrier est
sr de russir  s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois
aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprime  la canonnire.
Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine
caresse son boute-feu et tousse; le contre-matre brandit sa hache et
jure; les dserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.

Fernando! Fernando! cria tout  coup l'alferez,  moi, viens vite.

Le garde-marine obit; le jeune capitaine lui dit alors  voix basse:

Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de
bbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je rponds du
reste.

--Bien! J'aurais autant aim les couler une bonne fois, mais enfin tu le
veux ainsi; tu vas voir!

A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son
canon de 24.

Y sommes-nous? demanda Graviel.

--Parfaitement! rpliqua le pointeur.

La canonnire se prsentait alors obliquement, son boute-hors de foc
touchait le brick, et ses premires rames taient sur le point de
s'engager dans celles du _Caprichoso_.

Feu! commanda l'enseigne.

Une clatante dtonation couvrit tous les autres bruits de la rade.
Fernando avait fait merveille; sa dcharge  bout portant avait rafl
tous les avirons de bbord de la canonnire, qui pivota sur elle-mme
comme un oiseau dont une aile est coupe dans son vol. Don Graviel
profita de ce mouvement, un troit espace se trouvait libre. Avant que
Bertuzzi et repris la route convenable et remplac ses avirons briss,
le _Caprichoso_ avait gagn en bonne direction trois bonnes longueurs de
navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la premire explosion
fut suivie de vingt autres, les forts rpondaient  la pice  pivot.

Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'cria don Barzon, qui, tout brutal
qu'il tait, aimait tendrement dona Juana.

--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine.
Bertuzzi... Et ils nous empchent de continuer la chasse! Si nous avions
pu sauter  l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ et t repris sans
avaries!

Par une singulire concidence, les deux plus acharns ennemis de don
Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts
n'atteignt pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grle
autour du lger btiment; quelques rames furent emportes; les flches
des mts et nombre de manoeuvres coupes, la plupart des voiles perces
 jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A
l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnire fut
laisse bien loin derrire; et comme le vent frachissait, l'on se
trouva bientt hors de la porte des forts.

Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien jou, dit le
contre-matre, qui continuait  pester contre les femmes en gnral, et
plus particulirement contre dona Juana.

Fernando, aprs avoir fait couvillonner et recharger la fameuse pice
de 24, se rendit auprs de don Graviel, qui se hta de lui remettre le
commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.

L'on avait trouv  bord de vastes caisses de cigares royaux; matre
Brimbollio y puisa largement; le mthodique garde-marine prit un
_rgalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au
remplacement des voiles cribles,  la rparation des avaries, 
l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au
cuisinier de distribuer les rations  l'quipage, et braqua sa
longue-vue sur l'entre du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les
premires clarts du soleil blanchissaient les remparts du formidable
Morro, ont il tait permis de se moquer maintenant; mais elles se
refltaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est--dire sur la
voilure de la frgate la _Santa-F_, charge de toile haut-et-bas,
tribord et bbord, saillant de l'avant, menaante et d'autant plus 
craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait
clapoteuse. Fernando hocha la tte en toussant.

[Illustration.]

Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel rpara son mieux le
dsordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son
grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa
ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il
entra.

Nous ne dcrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du
capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement
d'un pirate cote trop peu pour n'tre point magnifique: c'est de la
soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois prcieux, des
saphirs et des meraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au
daguerrotype.

Doua Juana tait assise sur une ottomane incomparable; elle tenait  la
main une charmante _navajilla_ de Sville  la lame d'acier poli,  la
poigne d'caille incruste d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la
porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle,
et fire comme une digne Castillane, se mit en devoir de dfendre
chrement son honneur et sa vie.

Bravissimo! snorita, dit don Graviel, j'aime  vous voir prendre cette
pose martiale. Caramba! elle vous sied  ravir! Mais d'abord permettez 
votre esclave soumis de demander grce pour sa tmrit. Vous
conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.

--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...

--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez,
qui avanait toujours: comme je l'avais jur, je suis capitaine-corsaire
aujourd'hui, jour de Nol.

A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damasss de la claire-voie; un
rayon de lumire pntra dans la cabine.

Vous voyez, ma reine chrie, que votre appartement n'est pas mal; rien
ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le march.

--Silence, mchant pirate! rpliqua la tremblante jeune fille; de ma vie
je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.

--Foi de corsaire! vous tes aussi adorable qu'adore! Votre colre est
blouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir t priv.
Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au
poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez
eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oublie  jamais. Vos yeux
en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je
vous jure. Souffrez que j'examine de plus prs ce dlicieux
_cuchillitito_.

En parlant ainsi, don Graviel s'tait mis  genoux aux pieds de la jeune
fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle tincelait
le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage;
alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutum de prendre pour
faire des dclarations  la jeune fille.

Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos
caprices, chre me, je m'expose  tre pendu; mais s'il peut vous tre
agrable de me couper la gorge, faites, ne vous gnez pas, il me serait
doux de trpasser par les soins de celle...

--Lchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspre.

--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord  terminer
mon discours, uniquement dans votre intrt: sachez donc qu'aprs moi
vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second,
n'est pas du tout galant; matre Brimbollio, qui vous gardait dans la
yole, est un bandit trs-bourru; et pourtant, c'est l ce qu'il y a de
mieux  mon bord. Si vous m'accordez la vie, chrubin de mes rves, je
les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en
dcidez autrement, je vous dclare que ma responsabilit sera tout 
fait  couvert, ces coquins-l, d'ailleurs, seraient capables de vous en
vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un
petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est srieux: je ne suis
pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux
Anglais, nos ennemis. J'ai dlivr la mer d'un vritable forban en
m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les
autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable pre... D'autre
part, je vous aime, je vous adore, je veux vous pouser: je n'avais pas
un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chass de
votre prsence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prtentions;
vous m'avez inspir mon projet, je vous ai obi  point nomm, suis-je
donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche,
renomm, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grce qui
embellira ma vie,  moins que vous ne prfriez tre tout de suite la
Parque qui en tranchera le fil.

A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de
Juanita, qui devenait plus attentive;  la fin, cette main blanche et
potele reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira
pas, le hardi cavalier y porta les lvres avec transport.

Juana s'tait assise sur l'ottomane:

Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous
venez de dire est l'exacte vrit?

--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas
de serment plus fort.

--Et vous vous conduirez  mon gard en honnte et galant homme?

--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.

On frappa  la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla
dans sa gaine; don Graviel tait assis  ct d'elle:

Capitaine, dit un mousse qui n'tait pas entr sans autorisation, le
lieutenant vous fait prvenir que la frgate la Santa-F nous appuie la
chasse et qu'elle nous gagne.

--Chre amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne
nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.

G. DE LA LANDELLE.

(_La fin  un prochain numro._)



pisodes de la Vie d'une pice d'or,

RACONTS PAR ELLE-MME.

Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commenai
d'tre admire en commenant de vivre. A peine eus-je revtu ma robe
clatante, que tous les yeux se fixrent sur moi avec une expression de
convoitise qui,  l'poque de mon dbut, troubla mon innocence et
effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que
procurent les grands succs dans le monde; je sais l'art de ne plus
rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le
prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en
tous lieux adresss, parce que j'ai la confiance de les mriter partout.

Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop
longue et trop fatigante pour moi qui ai contract les gots des
personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en
consquence, aime la mollesse et l'oisivet. Je dsire seulement vous
confier le principal pisode de ma brillante existence; vous verrez, par
les chantillons qu'il me plat de mettre sous vos yeux, que ma
naissance aristocratique ne m'a pas toujours prserv des humiliations;
que comme les grands de ce sicle, j'ai prouv des fortunes diverses
qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens  vous en faire
l'aveu, je n'tais pas ne orgueilleuse.

Je fis ma premire entre dans le monde  une poque bien dure pour les
personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'chapper tout
d'abord  un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme
corse qui commenait, en ce temps-l,  faire une assez belle figure 
la tte de la rpublique franaise. Jamais je ne jouai un plus beau
rle, jamais je n'exerai sur les destines de la terre une influence
plus grande qu' cette poque de ma vie.

C'tait au chteau des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec
un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table charge de
cartes gographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement 
la lumire. En mme temps une main blanche et fine, une vraie main de
dictateur, se glissa un silence auprs de moi, me saisit avec une
vivacit brutale, et me jeta, toute frmissante de dpit, sur une
immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon matre,--je lui donne, ce
titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes
valets,--M. de Buonaparte tait, ce jour-l, un petit homme en habit
militaire,  figure humorique, avec un grand front sillonn de plis
ddaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose,
enchant de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en tait pas
ainsi; il ressemblait beaucoup  un homme sans apptit et sans sommeil.
C'tait un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontr d'autres
qui lui ressemblaient  quelques gards, mais ils n'avaient pas la mine
si fire.

Le premier consul, tel tait alors son titre, me prit avec distraction
entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la
pique surmonte d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla
la Libert debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me
laissa une seconde fois retomber sur la table.

Il se leva, se promena  grands pas dans la salle comme le lion dans sa
cage, s'arrta longtemps  une fentre devant laquelle passait la foule,
frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras
derrire le dos, toussa d'une toux fivreuse, leva les yeux en l'air,
regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agits, les tableaux
suspendus aux murailles, le lustre qui tincelait sur sa tte, murmura 
voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout 
coup, par un brusque dtour, l'air rsolu quoique tout ple, se rasseoir
sur son fauteuil dor devant la table o je l'observais. Il tait si
mu, le hros, que j'en tressaillis sous ma robe de mtal. Cet homme en
proie  une pense secrte et grandiose me faisait peur. Je comprenais
que j'allais tre tmoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais
gure  ce que ce jeune conqurant, le seul homme peut-tre des temps
modernes qui ait eu le courage de me mpriser, me rendit l'arbitre de sa
merveilleuse destine.

Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des
gestes comme un fou qui se querelle avec des fantmes. Attentive aux
moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire
et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le
peuple, l'arme.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en dfinitive
personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas  comprendre qu'il
ne s'agissait de rien moins que de me dbarrasser de ma pique, pour me
confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur  mon
vilain bonnet phrygien.

Mes instincts aristocratiques se rveillaient en foule, lorsque M. de
Buonaparte se leva une dernire fois, oppress et frissonnant comme un
homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et
me laissa aussitt retomber en criant: Face! Heureusement je
connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je
n'hsitai pas  complaire aux dsirs du premier consul; je me jetai
lourdement sur le dos, talant au soleil ma face resplendissante.

Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie
profonde, tomba dans une courte rverie, puis se releva soudainement, la
figure radieuse, le front rajeuni, en criant: C'en est fait! A moi
l'empire! Vive l'empereur!

Un mois aprs ce grand vnement, je quittai l'appartement de celui 
qui j'avais donn la couronne de Charlemagne pour entrer dans le
secrtaire d'un ngociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de
fournir les milliers de lampions qui clairrent les ftes du
couronnement de l'empereur Napolon.

A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y
rencontrai pour la premire fois des petites gens dont je n'avais pas
souponn l'existence. Ainsi je fus  tout moment coudoye par des
cratures de bas tage qui salissaient ma robe splendide du contact de
leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas
ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon
ton de ne pas respecter les personnes de qualit.

Donc j'piais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou,
lorsqu'un matin je m'veillai entre les mains d'un enfant aux belles
joues roses, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en
boucles blondes sur une collerette bien plisse. A la bonne heure!
pensai-je, j'aime mieux vivre en socit avec ce marmot; c'est moins
avilissant, et d'ailleurs il est  croire que nous ne resterons pas
longtemps ensemble.

Le lendemain mme de mon nouveau dbut je fus conduite chez un fameux
marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et dsira me
possder.

Hlas! le petit tratre me livra sans regret  l'avidit du marchand,
qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me
livra avec joie mme et reut en change, savez-vous quoi? j'ai honte de
le dire: il reut un affreux polichinelle avec deux normes bosse
rehausses de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau
charg de clinquant et un pouvantable nez rouge.

Aprs avoir prouv une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre
quelque chose de ma foi en mon mrite, si je n'avais prouv ensuite,
dans mille, autres circonstances, que l'autorit de ma race est immense,
et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus
fiers et les yeux les plus beaux  se baisser devant l'clat de ma
puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le
pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, gnralement choisis avec
intention parmi les sots, sont placs, grce  nous, dans l'estime des
hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les gnies de la
terre.

Aprs mille aventures bizarres, aprs avoir fait les guerres d'Allemagne
dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du
roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son
pays.

Pour finir ce rcit incomplet, qui n'est qu'un rapide coup d'oeil jet
sur mon existence passe, je vous dirai qu'aujourd'hui je vis fort
tristement dans le coffre-fort d'un vieux prince allemand. Prive d'air
et de lumire, je vois avec regret mes traits se fltrir et mon
incomparable beaut s'altrer chaque jour. Quand l'avare petit potentat
qui s'est vou  mon culte juge  propos de m'adresser ses hommages, il
le fait dans une langue qui n'est pas celle du pays o j'ai pris
naissance et o j'ai rgn avec tant d'clat. Aussi suis-je atteinte
d'une profonde mlancolie dans ma brillante retraite; je soupire aprs
le soleil et le bruit; je rve tantt que je ptille entre les mains de
joueurs  l'oeil ardent, tantt que je luis, comme une tincelle de feu,
dans ces coupes o les orfvres nous exposent toutes nues, mes soeurs et
moi, aux regards cyniques de la foule;--ou bien, songeant aux jours
couls, je passe pu revue mes victoires et mes revers; je songe  cet
enfant naf qui me prfra un polichinelle;  ce petit homme jaune qui
me confia le soin de lui livrer l'empire du monde. Je me demande, en
riant d'un rire de prisonnire, ce qui serait advenu dans l'univers si,
au lien de rpondre au voeu secret du premier consul, je m'tais laisse
tomber la face contre terre!

Je me demande tout cela et beaucoup d'autres choses encore, en attendant
que la mort de mon gelier ou l'invasion de quelque hardi voleur du Rhin
vienne me tirer de ma captivit, et me rendre  l'amour de mes sujets.



Arme.

RECRUTEMENT, TIRAGE.

La loi du 21 mars 1832, sur le recrutement de l'arme, s'excute partout
avec facilit; elle donne  la France une arme brave et discipline,
dvoue  la patrie et  ses institutions, et sur qui reposent les plus
chers intrts de la nation, son indpendance et sa sret. Cependant
l'exprience a rvl des imperfections qu'il importe de corriger: le
remplacement, condition oblige de nos habitudes sociales, est la source
d'abus graves, aussi nuisibles aux familles qu' l'tat; les ncessits
de l'institution militaire ne sont point satisfaites; certaines
dispositions secondaires rclament des amliorations importantes. C'est
pour rpondre  ces besoins qu'un projet de loi a t prsent, en 1841,
 la Chambre des Dputs. Adopt par cette Chambre, il n'a pu tre
immdiatement discut par la Chambre des Pairs. Dans l'intervalle des
sessions, soumis  une commission mixte de pairs et de dputs, il a
t de nouveau tudi, discut et modifi. La Chambre des Pairs, appele
 l'examiner au commencement de 1843, y a introduit  son tour plusieurs
changements, et l'a adopt le 26 avril 1843. Aprs cette longue
laboration, il a t prsent, le 4 mai de la mme anne,  la Chambre
des Dputs; le rapport de la commission charge de son examen a t
fait le 29 juin suivant, et, par une rcente dcision, la Chambre a
arrt qu'il serait soumis  ses dlibrations pendant le cours du la
session actuelle.

La loi du recrutement de l'arme touche  toute l'organisation sociale:
il faut qu'elle ne soit ni un danger pour les liberts publiques, ni un
fardeau trop lourd pour le Trsor. Elle pourvoit au premier besoin de
l'tat; car elle constitue sa force, et dtermine ainsi tout le poids de
son influence; mais comme elle est en mme temps pour les familles la
charge la plus pesante, elle ne doit leur imposer aucun sacrifice
inutile. La dure du service, l'incorporation du contingent et le
remplacement militaire sont les trois principales questions qui dominent
dans la loi sur le recrutement.

L'appel oblig, c'est--dire le service personnel, tel est le principe
de force qu'elle doit constituer. Dans son application, toutefois, ce
principe a subi des modifications nombreuses pendant les trente annes
qui se sont coules depuis 1789 jusqu'en 1818. En 1789, l'Assemble
constituante rend le service personnel commun  tous les citoyens, et
n'en exempte que le monarque et l'hritier prsomptif de la couronne. En
1793, nul ne peut se faire remplacer. En l'an VI, tout citoyen franais
est dfenseur de la patrie par droit et par devoir: les dfenseurs
conscrits sont attachs aux divers corps, ils y sont nominativement
enrls, et ne peuvent pas se faire remplacer. En l'an VIII, les hommes
impropres  supporter les fatigues de la guerre, et ceux reconnus plus
utiles  l'tat en continuant leurs travaux ou leurs tudes, sont seuls
admis  se faire remplacer par un supplant. La substitution n'est
autorise, en l'an X, qu'entre conscrits d'une mme classe; tandis que
le remplacement l'est galement, en l'an XI, entre conscrits ns et
domicilis dans l'tendue de l'arrondissement, puis, en 1804, dans
l'tendue du canton, et en 1805, dans celle du mme dpartement. Plus
tard, en 1815, les conscrits sont autoriss  prendre des remplaants
dans tous les dpartements de l'empire indistinctement. Cette facult a
t, comme on le voit, l'objet de contraintes et de facilits fort
capricieuses, suivant les vicissitudes des vnements militaires,
jusqu' ce qu'elle ft lgislativement consacre par la loi du 10 mars
1818, comme par les lois suivantes. Aussi, en 1806, sur un effectif de
plus de 500,000 hommes, il n'y avait pas un huitime de remplaants;
1826, cette proportion tait d'un cinquime; en 1835, presque d'un
quart; enfin, au 11 septembre 1842, sur un effectif de 357, 598
sous-officiers et soldats des corps qui se recrutent par la voie des
appels, il y avait 85,644 remplaants, c'est--dire plus du quart de cet
effectif.

Le remplacement est consacr maintenant en France par une longue
habitude. Dans une socit livre aux soins de l'industrie, o les
proprits sont divises et les fortunes mdiocres, o chacun doit, par
un labeur sans relche, un zle infatigable et des veilles incessantes,
prparer son tat et se faire  soi-mme sa place dans le monde, imposer
indistinctement  tous l'obligation de passer dans une caserne plusieurs
annes, les plus fcondes de la vie, ce serait causer au plus grand
nombre un irrparable dommage, et leur fermer la carrire, objet des
veilles de leur jeunesse entire, et espoir de leur avenir. Aucun des
intrts gnraux de la socit n'y trouverait profit: les progrs des
arts, de la science, de l'industrie, seraient arrts par cette loi
aveugle. Le remplacement est-il donc onreux aux classes laborieuses?
Chaque anne, il verse plus de 50 millions dans les familles les moins
aises. Il appelle sous les drapeaux et soumet  une discipline
ncessaire des hommes que ce joug assouplit et faonne; il substitue en
eux la politesse  la grossiret, l'amour de l'ordre  l'esprit
d'insubordination, et l'instruction  l'ignorance.

Le chiffre des remplaants augmente dans une progression toujours
croissante; ils sont devenus une partie essentielle et considrable de
notre force publique; un grand nombre accomplissent honorablement leurs
devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades levs, et font
oublier qu'un contrat vnal les a appels sous le drapeau. Il est juste,
toutefois, de reconnatre que, dans l'chelle des qualits morales, les
remplaants sont gnralement au-dessous des jeunes soldats qui servent
pour eux-mmes. Aussi les remplacements que les chefs de corps prfrent
et acceptent le plus volontiers, sont-ils les remplacements au corps,
c'est--dire ceux des militaires qui ont accompli leur temps de service.
Ces sortes de remplacements offrent, en effet, de grands avantages. Ceux
qui les contractent sont connus des chefs de corps qui peuvent toujours
refuser d'admettre les hommes dont l'arme aurait  se plaindre et
qu'elle n'aurait pas intrt  conserver. Le drapeau ne garde donc que
les soldats prouvs. Un relev des peines disciplinaires, fait sur les
livres de punitions de 24 rgiments, 12 d'infanterie et 12 de cavalerie,
a donn les rsultats suivants. Tandis que 100 remplaants non
militaires ont pass 201 jours en prison et 630 jours  la salle de
police, les remplaants au corps n'ont subi, pour 100 hommes, que 66
jours de prison et 515 de salle de police. D'ailleurs, les remplaants
pris sous les drapeaux possdent  la fois la vigueur que donnent les
armes, et la pratique des armes que donne un long service. En 1841, sur
98,000 remplaants, prs de 28,000 avaient dj servi.

Le contingent annuel et la dure du service sont les lments primitifs
de l'institution militaire. C'est par eux qu'est rsolu cet important
problme de lier l'arme  la nation, et de l'organiser de telle sorte
que, citoyenne sans cesser d'tre militaire, elle puisse passer
rapidement de l'tat de paix  l'tat de guerre, et de l'tat de guerre
 l'tat de paix, en mnageant les intrts de nos finances et ceux de
la population, mais en assurant toujours  l'indpendance nationale
toute la force dont elle pourrait avoir besoin. Cette force est depuis
longtemps dtermine, et l'on a reconnu que notre arme sur le pied de
guerre devait prsenter un effectif de 500,000 hommes au moins. Un
effectif aussi considrable ne saurait tre maintenu sous le drapeau,
quand les ventualits de l'avenir ne le rendent pas ncessaire. Les
besoins du pays et les limites de l'impt ne permettent pas de
l'entretenir en temps de paix. L'arme doit, par consquent, tre
divise en deux fractions ingales: la premire, active et solde, dont
l'effectif est dtermin annuellement par la loi de finances; la seconde
qui, ne cotant rien  l'tat, attend dans le repos le moment d'tre
utile  la patrie. Telle est formule de la rserve.

Au premier aspect, il paratrait tout naturel de penser que, d'aprs
l'incorporation successive des contingents annuels, les militaires ayant
pass sous le drapeau devaient constituer le principal effectif de cette
rserve, et que les jeunes soldats ne pouvaient y compter que comme
complment. En effet, au 1er septembre 1834, il y avait dj dans la
rserve 79,926 sous-officiers et soldats instruits, prts au premier
appel, et seulement 3,155 jeunes soldats laisss dans leurs foyers; mais
telle est l'lasticit des dispositions de l'article 29 de la loi,
aujourd'hui encore en vigueur, du 21 mars 1832, qu'au 1er avril 1810,
sur 135,000 hommes dont se composait la rserve, il y avait seulement
297 hommes qui eussent activement figur dans les rangs. La gravit d'un
tel tat de choses devait se manifester plus tard. Quand, en 1810,
l'effectif de l'arme dut tre port de 317,826 hommes  plus de
500,000, la rserve fut appele; et, dans l'espace de peu de mois,
l'arme reut 185,786 hommes, dont une partie comptait dj plusieurs
annes de service, et qui, cependant, voyaient le drapeau pour la
premire fois. Il n'y a donc, dans ce systme de rserve mixte, aucune
garantie pour l'institution militaire. Pour entrer dans une voie plus
assure, le nouveau projet de loi, adopt par la Chambre des Pairs le 26
avril 1843, et soumis actuellement aux dlibrations de la Chambre des
Dputs, propose d'incorporer en entier le contingent, et de porter  8
ans la dure du service, en dterminant la libration au 30 juin de
chaque anne. La dure du service actif resterait d'ailleurs toujours
soumise aux ventualits politiques et financires.

La loi du 10 mars 1818 avait fix  12 annes la dure du service, dont
6 passes dans la rserve; celle du 9 juin 1821 l'avait rduite  8
annes, et celle du 21 mars 1832  7 annes.

Dans les tats trangers, la dure du service est fort variable, comme
l'attestent les chiffres suivants:

Autriche: soldats d'Italie et du Tyrol, 8 ans; soldats des tats
hrditaires et de la Gallicie, qui servaient autrefois 11 ans
aujourd'hui 10 ans; soldats de la Hongrie, 10 ans.

Bavire: arme permanente, 6 ans; arme ventuelle, compose de la
landwehr partage en deux bans qui comprennent, le premier, les hommes
de 21  40 ans non incorpors dans l'arme active; et, le second, les
hommes de 40  60 ans.

tats-Unis: 5 ans; l'arme ne doit se recruter que par engagements
volontaires; tou les blancs, de 18  35 ans, peuvent tre enrls au
prix de 60 francs l'engagement.

Prusse: en temps de paix, 2 ou 3 ans; puis 2 ans sur les contrles de la
rserve; les soldats qui cessent d'appartenir  l'arme active font
partie, jusqu' 32 ans, de la landwehr du premier ban; et, de 32 ans 
40, de la landwehr du second ban; de 40  50 ans, ils sont encore tenus
de marcher, en cas d'invasion: c'est ce qu'on nomme le landsturm.

Russie: 25 ans dont 15 ans dans l'arme active, 5 ans dans les
bataillons ou escadrons de rserve, et 5 ans dans la rserve gnrale de
l'arme.

Saxe: arme permanente, 6 ans dans l'arme active et 5 ans dans la
rserve de guerre; l'arme ventuelle est compose des individus non
appels au service actif; il y a, en outre, pour le contingent de la
Confdration, une rserve de guerre comprenant les hommes de l'arme
active qui ont quitt les drapeaux avant d'avoir achev leur temps lgal
de service, et ceux qui, aprs l'avoir complt, sont astreints  la
rserve pendant trois autres annes.

Jusqu' ce moment le point de dpart pour le service a t fix au 1er
janvier; le projet de loi propose de le fixer au 1er juillet de chaque
anne, qui est la vraie date du commencement du service. Ce n'est en
effet qu'au 1er juillet au plus tt que peut tre form le contingent:
c'est seulement alors que les hommes deviennent jeunes soldats et sont 
la disposition du gouvernement. Jusque-l ils sont entirement libres et
matres de leurs actions. Ainsi ils ne sont point forcs de se prsenter
au tirage, ni devant le conseil de rvision; ils peuvent mme se marier,
voyager selon leur bon plaisir. Il semble donc peu rationnel de
continuer  faire compter pour service militaire six mois pendant
lesquels le contingent n'existe pas, six mois pendant lesquels tous les
jeunes gens qui doivent concourir  la formation de ce contingent (et
ils sont 300,000) ont une position parfaitement identique  celle de
tous les autres citoyens.

Tous les jeunes Franais sont soumis au recrutement. Chaque anne une
loi dtermine le nombre d'hommes dont se compose le contingent. Une
ordonnance royale les rpartit entre les dpartements et les cantons,
proportionnellement au nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du
tirage de la classe appele. Le contingent assign  chaque canton est
fourni par un tirage au sort entre les jeunes Franais qui ont leur
domicile lgal dans le canton, et qui ont atteint l'ge de 20 ans
rvolus dans le courant de l'anne prcdente. Les tableaux de
recensement des jeunes gens soumis au tirage sont dresss par les
maires, publis et affichs dans chaque commune. Les tableaux dresss,
un tirage au sort dsigne les jeunes gens qui seront appels  faire
partie du l'arme. Ceux qui auraient t condamns pour fraudes ou
manoeuvres ayant pour but d'chapper  la loi sont inscrits en tte des
listes de tirage, comme si les premiers numros leur taient chus. Les
jeunes gens de la classe appele sont inscrits sur les tableaux de
recensement dans l'ordre alphabtique de leur nom de famille.

Parmi les jeunes gens qui concourent au tirage, les uns sont exempts du
service, les autres dispenss. Les causes d'exemption et de dispense
sont numres dans la loi, et elles ne doivent pas tre tendue sans
raisons graves. Considrs comme s'ils avaient satisfait  l'appel, les
dispenss comptent numriquement dans le contingent, mais ils ne
comptent pas dans l'arme; l'exempt au contraire, est remplac par
numro subsquent, et ds lors toute exemption a pour effet de dtruire
l'arrt du sort, et de reporter le fardeau du service sur ceux qu'il en
avait affranchis.

Le jugement des exemptions et des dispenses est attribu au conseil de
rvision. Dans les mains de cette juridiction spciale repose
l'excution de la loi, et l'on pourrait dire la composition de l'arme.
Pour les cas rigoureusement dfinis, les termes de la loi rglent la
conduite du conseil et lui dictent ses rsolutions. Mais la catgorie
d'exemptions la plus nombreuse, celle qui se rapporte aux infirmits,
reste entirement abandonne  son apprciation discrtionnaire. Chaque
anne, sur environ 300,000 conscrits, plus de 50,000 obtiennent leur
exemption  ce titre. Le conseil de rvision est un jury suprme qui
prononce sans appel.

Dans sa composition actuelle, l'arme est reprsente par un officier
gnral; l'tat, par le prfet et un conseiller de prfecture qu'il
dsigne; les familles, par un membre du conseil gnral du dpartement
et par un membre du conseil de l'arrondissement, tous deux aussi  la
dsignation du prfet. Un membre de l'intendance militaire, assiste aux
oprations du conseil et est entendu toutes les fois qu'il le demande.

[Illustration: Tirage des Conscrits.]

Une loi du 12 juin 1843 a fix  80,000 hommes le contingent de la
classe de 1843. Ce contingent, qui a t le mme pour toutes les annes
depuis 1830, ne fournit que 65,000 hommes  l'arme de terre; 15,000
doivent tre dduits pour le service de la flotte, les insoumissions,
etc.

En vertu d'une ordonnance royale du 5 dcembre dernier, les tableaux de
recensement, ouverts  partir du 1er janvier 1844, ont t publis et
affichs les dimanches 21 et 28 du mme mois, ainsi que l'exige
l'article 8 de la loi du 12 mars 1832. L'examen de ces tableaux et les
tirages au sort, prescrits par l'article 10 de la mme loi, devaient
commencer le 19 fvrier; mais comme le 19 tombait le mardi gras, des
instructions du ministre de la guerre ont autoris le renvoi des
oprations  un autre jour pour les cantons o il aurait pu tre 
craindre que les saturnales du carnaval ne vinssent troubler l'ordre et
la rgularit du tirage. C'est ce qui a eu lieu notamment  Paris, o le
tirage des jeunes gens du 1er arrondissement, fix d'abord au 19
fvrier, a t renvoy au 6 mars, et o les oprations ont commenc, le
22 fvrier, par le 2e arrondissement, pour tre continues sans
interruption jusqu'au 6 mars inclusivement.

Les numros de tirage sont crits ou imprims sur des bulletins
uniformes. Chaque bulletin porte un numro diffrent, de manire que la
totalit des bulletins forme une srie continue de numros, depuis le
numro 1, gale au nombre des jeunes gens appels  tirer. Le
sous-prfet ( Paris, le maire de chaque arrondissement remplace le
sous-prfet), aprs avoir reconnu publiquement que le nombre des
bulletins est le mme que celui des jeunes gens qui doivent prendre part
au tirage, les paraphe, les mle et les jette dans l'urne. Les communes
du canton sont appeles pour le tirage suivant l'ordre alphabtique de
leurs noms, et les jeunes gens de chaque commune suivant l'ordre de leur
inscription sur les tableaux de recensement. Au fur et  mesure que les
jeunes gens sont appels, ils tirent de l'urne un numro. Les parents
des absents, ou,  leur dfaut, le maire de leur commune, tirent  leur
place. A mesure que les bulletins sont tirs de l'urne, le sous-prfet
inscrit sur la liste du tirage, en regard du numro sorti, les nom,
prnoms et surnoms de celui auquel le numro appartient, ainsi que les
noms et prnoms de ses pre et mre. Le numro sorti est inscrit en
outre sur le tableau du recensement, en regard du nom de celui auquel il
appartient. L'ordre des numros tirs par les jeunes gens dtermine
toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure
que les jeunes gens se prsentent, le sous-prfet leur demande s'ils ont
des motifs d'exemption ou de dispense  faire valoir, et il en fait
mention tant sur la liste du tirage que sur le tableau de recensement.
Si des jeunes gens rclament l'exemption comme n'ayant pas la taille
fixe par la loi, le sous-prfet, avant d'inscrire ses observations,
fait toiser les rclamants, lesquels,  cet effet, sont placs sur le
marchepied d'un double mtre poinonn et talonn, dont la traverse est
leve  un mtre 560 millimtres.

Immdiatement aprs le tirage de chaque canton, le sous-prfet envoie au
prfet du dpartement une expdition authentique de la liste du tirage.
Le, prfet, de son ct, forme un tat indiquant, par canton, le nombre
des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe. Cet tat
est adress au ministre de la guerre. Tous ceux de la classe de 1843
devront lui parvenir le 20 mars 1844 au plus tard. La rpartition du
contingent de cette classe, entre les dpartements, sera faite
ultrieurement par une ordonnance royale, qui rglera en mme temps les
autres oprations relatives  l'appel de ladite classe.

[Illustration: Promenade des Conscrits aprs le tirage.]

De nombreuses demandes sont formes chaque anne  l'effet d'obtenir,
par exception, le maintien dans leurs foyers de jeunes soldats qui, bien
que mritant par leur position une faveur toute particulire,  titre de
soutiens de famille, n'ont pas pu tre classs en ordre utile sur les
listes des hommes de cette catgorie dresses par les conseils de
rvision dans la proportion habituelle de dix sur mille hommes du
contingent. En 1843 cependant il a t satisfait plus largement, sous ce
rapport, aux besoins des populations, et M. le ministre de la guerre a
dcid que la proportion prcdemment tablie serait porte au double
pour la classe de 1842, c'est--dire  vingt sur mille hommes (ou deux
sur cent) du contingent de cette classe.

Aprs le tirage, les jeunes gens ont en gnral l'habitude de placer sur
le devant de leur chapeau le numro qui leur est chu au sort, et de
l'attacher avec des rubans de diverses couleurs, le plus souvent
tricolores. Puis ceux de la mme commune se runissent et retournent
ensemble chez eux, bras dessus bras dessous, chantant, criant, marchant
au pas, tambour en tte. Tout le long de la route ils font de frquentes
stations, arroses de libations nombreuses, ceux-ci en l'honneur de la
chance qui les a favoriss, ceux-l pour s'tourdir et noyer dans le vin
le chagrin d'avoir attrap un mauvais numro. Les uns et les autres,
partis firement au pas du chef-lieu de canton, ne rentrent gure dans
la commune que d'un pas plus que chancelant: ce qui a fait plaisamment
donner  ces sortes de dtachements d'apprentis militaires le nom trop
bien mrit de _compagnies des litres_.

[Illustration: Toisage des Conscrits.]

Depuis 1830, de nombreuses amliorations ont attach l'arme au pays par
des liens troits. L'tat des officiers a t garanti, l'avancement
soumis  des rgles de justice, la solde des officiers, sous-officiers
et soldats amliore, les pensions de retraite tendues; deux coles
ouvertes dans chaque rgiment d'infanterie ou de cavalerie, l'une, du
premier degr, destine aux soldats et aux caporaux ou brigadiers;
l'autre, de deuxime degr, pour les sous-officiers; 50  60,000 hommes
admis annuellement dans ces coles; un certain nombre d'emplois rservs
dans les forts et dans les douanes aux militaires qui auraient, comme
sous-officiers, contract et termin au moins un rengagement; les
carrires civiles ouvertes ainsi  ceux qui n'obtiennent point
l'paulette; enfin les troupes appliques en France et en Algrie aux
grands travaux d'utilit publique.



Acadmie Royale de Musique.

_Lady Henriette, ou la servante de Greenwich._

Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opra a mis au
jour le mercredi 21 fvrier 1844.

Lady Henriette est premire dame d'honneur de la reine Anne; elle habite
un riche appartement dans le chteau royal de Windsor; elle a un
_futur_, comme dit le livret. Ce _futur_ s'appelle sir Tristan
Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvnient
d'tre le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il
rsulte que lady Henriette est, de son ct, la femme du monde qui
s'ennuie le plus et qui bille le mieux.

Bien biller est un talent; mais  force d'exercer les talents qu'on a,
on se fatigue: tmoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opras, n'en
veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus biller; elle
consulte sur ce point dlicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui rpond
ce que toute fille suivante rpond en pareil cas: Madame, il faut
prendre un amant. Mais ce remde-l n'est point du got de milady: il
lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus
inattendu, quelque chose qui n'ait jamais t imagin par personne. Un
amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le
costume d'une paysanne, attacher  son corsage un bouchon de paille, et
se rendre, en cet quipage,  la foire du Greenwich, voil ce qu'aucune
d'elles n'a jamais imagin.

Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce
bouchon de paille.

Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une
condition, n'a qu' se prsenter  la foire de Greenwich ainsi
accommode. C'est l que se rendent, de toutes les contres voisines,
les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque ct on est sr d'y
trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.

Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque
manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, cumera son pot.
Ce divertissement lui parat dlicieux.--Que vous en semble?

Elle choit  un fermier du pays de Galles appel Lyonnel. Lyonnel est
jeune et fort joli garon; il a l'imagination vive et le coeur tendre.
Pauvre Lyonnel! il ne tarde gure  devenir le jouet de sa nouvelle
acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande
dame, en dpit de son dguisement, abuse cruellement de ses avantages,
et traite le fermier  peu prs aussi mal que sir Crackfort; puis tout 
coup elle s'chappe par une fentre, monte en voiture et s'enfuit au
galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de dsespoir.

Tout amoureux qui a perdu sa matresse doit immdiatement s'engager:
c'est la rgle  l'Opra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voil 
Windsor, habill de rouge, coiff d'un chapeau  plumet et arm d'un
fusil; il est soldat dans le rgiment des gardes de la reine.

Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse
de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la
suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'ternel aveu de
son amour. Ces la seule ressource qui reste  l'infortune. Les tendres
protestations du courtisan ont pour rsultat certain de l'endormir
immdiatement; il ne manque jamais son effet; mais, aprs l'avoir
produit, il s'loigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avis
resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. Ciel!... grand
Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?... Milady
s'veille: Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute.
Je ne comprends rien, je vous le jure, ni  vos hochements de tte, ni 
vos roulements d'yeux, ni  vos gestes frntiques, ni  vos discours
dpourvus de sens. Et milady s'loigne d'un air superbe. Mais il y a un
dieu pour les amants.

Par _l'opration_ de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voil
_sa trs-gracieuse majest_ errant  travers champs, au gr de cette
bte furieuse, et expose  une foule d'accidents dsagrables, sur
lesquels mon imagination n'ose s'arrter, tant est grand mon respect
pour le principe monarchique. Qui sauvera sa trs-gracieuse majest?
Lyonnel s'lance et se dvoue, et bientt on le voit ramener la reine 
demi pme, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine,
reconnaissante, le fait officier.

Bientt son nouveau grade l'introduit au chteau royal.

Il y a spectacle  la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan
Crackfort y reprsente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre
l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser
un menuet avec Mars, Apollon, Cyble, etc. Vnus parat  son tour,
poursuivie par un berger. Elle rsiste  l'audacieux, elle fuit en se
jouant, et, dans sa fuite, elle dcrit les figures les plus gracieuses,
elle prend mille poses pleines de volupt, elle charme les dieux, elle
enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnat dans la desse son
inconnue mystrieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de
Vnus... Jugez du trouble et de la stupeur gnrale! Le ballet
s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les
dieux errent ple-mle; l'imprudent trouble-fte est entran hors de la
salle, et Vnus s'vanouit.

On mne Lyonnel en prison; mais il s'chappe, s'enfuit au hasard au
travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette,
qui n'est pas encore tout  fait remise de l'motion que lui a cause
son trange aventure. Grce, madame! un mot de vous suffit pour me
sauver: dites ce mot... Ah bien oui! La comtesse, irrite, le repousse
et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le
malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles
donc le coeur si dur? Lyonnel succombe  ce dernier coup, ses ides se
troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il
rit, il pleure: le voil fou! On le mne  Bedlam.

L il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espce, un
mlomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se
croit le Destin, etc., etc. Tous se mlent bientt et excutent un
ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui
vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et
comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. N'y a-t-il donc aucun moven
de le rparer?

[Illustration: Ballet mythologique de _Lady Henriette_.]

--Un seul, dit le mdecin.

--Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps
comment on gurit les fous  l'Opra, et comment finissent toutes les
nices de thtre?

Le sifflet du machiniste retentit: la scne change. Voil Lyonnel
install de nouveau dans sa ferme, auprs de son ami Plumket. Bientt la
porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue
jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la
raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours
de ses aventures.

Vous avez vu, probablement, _la Fte du village voisin_ et _la Comtesse
d'Egmont_, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou  peu
prs, toute cette histoire. Hlas! j'en conviens. Mais ce que vous
n'avez point vu, ce sont les dcorations de M. Cicri.

Jamais peut-tre M. Cicri n'avait mis au service de l'Opra un art plus
savant, plus dlicat, plus fin, une imagination plus riche et plus
jeune, un got plus parfait. La place du march de Greenwich et la fort
de Windsor sont deux paysages composs avec une habilet remarquable, o
tous les dtails ont une intention et une valeur savamment calcules, et
dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptes de la
comtesse, et la salle d'attente o se passent les scnes qui prcdent
le spectacle de la cour, sont, dans un genre oppos, deux
chefs-d'oeuvre. La dcoration du ballet mythologique, en style rococo et
selon la mode du temps, est conue avec un esprit infini, et excute de
main de matre.

Trois compositeurs se sont cotiss pour la musique du ballet nouveau. M.
de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M.
Deldevze le troisime. C'est de la musique bien faite, en gnral, et
tort proprement ajuste; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas
dploy plus de chaleur et de verve, et se soient montrs aussi avares
de motifs saillants et d'ides nouvelles. M. Burgmuller est rest fort
au-dessous de l'auteur de la Pri.

Les costumes y sont trs-brillants, et si les tableaux chorgraphiques
n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agrables. Il faut,
cependant, faire une mention particulire du ballet des fous, o M.
Mazilier a montr quelque originalit; d'ailleurs il a trouv l, en M.
Coraly, un interprte d'une prestesse et d'une verve incomparables.
Mademoiselle Adle Dumiltre, charge du rle de lady Henriette, s'en
acquitte avec beaucoup de grce et d'lgance. En somme, le ballet
nouveau offre un spectacle agrable, vari, et quelquefois trs-piquant.



[Illustration: Bureau d'abonnement de l'_Illustration_.]

Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous
donnons ici mme la reprsentation fidle? Quoi de plus agrable que
l'aspect de cette foule presse, compacte, impatiente, haletante, qui
assige les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus
richement vari que cette collection de visages o chacun de vous,
lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?...



Bulletin bibliographique.

_Histoire des comtes de Flandre_ jusqu' l'avnement de la maison de
Bourgogne; par Edward le Glay, ancien lve de l'cole royale des
Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre  Lille. 1 vol.
in-8.--Paris, 1844 (tome IIe). _Imprimeurs-Unis_. 7 fr. 50 c.


L'an 863, Baudoin Bras de Fer, fils du Forestier Ingelran, qui avait
pous secrtement une fille de Charles le Chauve, fut nomm par son
beau-pre comte du royaume, et reut pour la dot de sa femme toute la
rgion comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Ocan, c'est--dire la
seconde Belgique.. Ayant fix sa rsidence  Bruges, capitale du petit
canton connu depuis le sixime sicle sous le nom de Flandre, il fonda
la dynastie des comtes de Flandre. C'est l'histoire de cette dynastie,
commence par Baudoin Bras de Fer, en 863, et termine par Louis de
Male, en 1383, histoire peu connue jusqu' ce jour, qu'a entrepris
d'crire M. Edward le Glay, conservateur adjoint des archives de Flandre
 Lille. Le premier volume, dont nous avons rendu compte  l'poque de
sa publication, s'arrtait a l'anne 1214. Le second et dernier, qui
vient de paratre, contient l'histoire des rgnes de Jeanne de
Constantinople et de Fernand de Portugal (1214-1233), de Jeanne de
Constantinople et de Thomas de Savoie (1233-1244), de Marguerite de
Constantinople (1244-1279), de Gui de Dampierre (1280-1304), de Robert
de Bthune (1304-1322), de Louis de Nevers ou de Creci (1322-1346), et
enfin de Louis de Male (1346-1383). En 1583 Louis de Maie mourut, dit M.
Edward le Glay, et le comt de Flandre fut dvolu  Philippe le Hardi et
 la duchesse, sa femme, chef de cette illustre maison de Bourgogne dont
les destines se confondirent plus tard avec celles du monde entier.

Ces deux volumes, fruit de longues et patientes tudes, sont remplis de
faits puiss, avec une remarquable sagacit, aux sources les moins
connues et les plus authentiques. Toutefois, nous nous permettrons
d'adresser  M. Edward le Glay un reproche que du reste il s'est dj
fait  lui-mme en terminant son second volume: on prouve souvent, en
lisant cet ouvrage, un vif dsir de voir s'interrompre temporairement le
rcit trop monotone de ces guerres, rvoltes et ngociations
interminables qui suffisaient bien, dit-il, pour occuper l'historien
tout entier. Parfois, ajoute-t-il, nous regrettions de ne pouvoir faire
une pause, afin de contempler  l'aise, les autres mouvements qui
s'opraient autour de nous; mais nous ne pouvions suspendre notre
marche, sous peine de disparatre dans le torrent qui dbordait
toujours. Que M. Edward le Glay cesse donc d'avoir de pareilles
craintes, s'il publie jamais un autre ouvrage historique. Il l'avoue
lui-mme: La Flandre n'a pas t seulement un thtre de guerres, de
dissensions intestines, de soulvements populaires; sa prosprit
matrielle, ses progrs intellectuels et moraux pourraient fournir  une
plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique. Le tableau, il
ne devait pas se contenter de l'esquisser en quelques pages, ci nous lui
pardonnons d'autant moins d'avoir omis, par une fausse modestie, de le
peindre dans tous ses dtails, que ses efforts eussent certainement t
couronns d'un plein succs.


_Essai historique, sur l'origine des Hongrois_; par A. de Grando. 1
vol. in-8 de 164 pages.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis.

La question de l'origine des Hongrois a t diversement rsolue.
Jornands fait descendre les Hons des femmes que Filimer, roi des Goths,
chassa de son arme, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les
dmons. Cette origine diabolique, qui s'est tendue aux Hongrois, a eu
plus de dfenseurs qu'on ne serait tent de le croire; et, bien aprs
Jornands, un crivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot
_magyar_ qu'en le faisant driver de _magus_, magicien. Les uns disent
que les Hongrois sont des Lapons, les autres soutiennent qu'ils sont
Kalmoucks, et pensent donner plus de force  leur opinion en invoquant
une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont d'origine
turque, dit-on encore; leur langue le prouve; les Turcs les appellent
toujours mauvais frres, parce qu'ils leur ont ferme l'entre de
l'Europe. Un autre les confond avec les Huns et les fait venir du
Caucase sous le nom de Zawar. D'autres, enfin, les nomment Philistens
ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Gorgie pour patrie.

Les quinze ou vingt noms diffrents que, dans diverses langues, les
chroniqueurs ont donns aux Hongrois, augmentent encore, dit M. A. de
Grando, les difficults qui entourent ncessairement une question de ce
genre, quand on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.

Lorsque M.  de Grando alla, il y a peu de temps, visiter la Hongrie,
il ne se proposait pas de rechercher les origines des Hongrois; mais il
lui fut impossible de faire un long sjour dans le pays sans tudier
cette question historique, l'une de celles qui intressent au plus haut
point les voyageurs. Il tait arriv avec des ides toutes faites; il
publie aujourd'hui celles qu'il a rapportes. Il espre qu'elles
obtiendront la confiance du lecteur, car ce ne sont pas les siennes,
elles appartiennent aux Hongrois eux-mmes.

M. A. de Grando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils
Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions
hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des
historiens trangers; il tablit ensuite un parallle entre les Huns,
les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les
Hongrois, et le rsum gnral de cette dissertation se termine ainsi:
Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache  ce
groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux
appellent indistinctement Turcs, c'est--dire migrants, et qui errrent
longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refouls par la race
mongolique, se jetrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie
occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les
Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.

Dans le prambule, M. V. de Grando s'est attach  faire ressortir
_l'importance politique_ que l'on peut donner  une question en
apparence purement spculative. S'il tait prouv, en effet, comme
l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les
empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-tre n'est pas
loign, lever des prtentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins
le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande
famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition
d'exercer leur influence.


_Wilhelm Meister de Goethe_, traduction complte et nouvelle; par madame
la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. _Charpentier_. 2 vol. in-18. 3
fr. 50 c. le volume.

_Posies de Goethe_, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du
traducteur.--Paris, 1843. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

_Mmoires de Benvenuto Cellini_, orfvre et sculpteur florentin, crits
par lui-mme et traduits par Lopold Laclanche, traducteur de
Vasari.--Paris 1844. _Jules Lafitte_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Deux de ces ouvrages datent de l'anne dernire; mais le Bulletin
bibliographique de _l'Illustration_ de 1843 a oubli de leur accorder la
mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui
tardait d'acquitter. Le troisime n'a pas le droit de se plaindre d'un
trop long retard, car il existe depuis deux mois  peine.

De Goethe, de son _roman_ et de ses _posies_, de Benvenuto Cellini et
de ses _Mmoires_, nous n'avons pas  nous en occuper ici; parlons
seulement des traducteurs, ou plutt des traductions.

Madame la baronne A. de Carlowitz est dj connue dans le monde
littraire par sa traduction de la _Messiade de Klopstock_, qui lui
avait valu un prix de l'Acadmie franaise. Si madame la baronne A. de
Carlowitz avait envoy au concours l'ouvrage que nous avons sous les
yeux, aurait-elle obtenu la mme rcompense? Nous en doutons. Bien qu'il
ait crit _Wilhelm Meister_ en prose, Goethe mritait plus d'gards de
la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de gnie dont un peut
ne pas aimer le caractre et ne pas admirer le talent, mais dont on doit
respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de
Carlowitz se permet trop souvent d'altrer la pense ou de corriger le
style du grand pote allemand. De pareilles prtentions ne sont que
ridicules. Du reste, si nous oublions cette dplorable manie, nous
n'avons que des loges  donner  madame la baronne de Carlowitz.
Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction,
suffisamment lgante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre,
elle a l'avantage d'tre la plus complte qui existe. La deuxime partie
de _Wilhelm Meister_, les _Annes de voyage_, formant le deuxime
volume, n'avait jamais de traduite en franais.

Les _Posies_ de Goethe sont galement traduites pour la premire fois
en franais. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui
devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la
ddicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de _lieds_, de
_ballades_, d'_odes_, d'_lgies_, d'_ptres_, de _posies diverses_,
du premier chant de l'_Achillide_, de _Promthe_, de la cantate
intitule _la Premire Nuit de Walpurgis_, et du _Divan
oriental-occidental_. M. le baron Henri Blaze termine ainsi
l'introduction qu'il a mise en tte de sa traduction: Nous venons de le
voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquit, le moyen ge,
l're moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de
chaque forme, il ne veut que le miel... Aprs cela, nous reconnaissons
aussi bien que personne les inconvnients de cette universalit dans la
cration; le dilettantisme se donne trop souvent carrire aux dpens du
sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, 
force d'avoir excell ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus
pouvoir tre class dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un pote pique,
dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est pote
dans le sens absolu au mot.

M. le baron Henri Blaze n'appartient pas  cette cole de traducteurs
dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement
range. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau
et si connu de la Divine Comdie:

              Et ce jour-l nous ne lmes pas davantage,

par cette priphrase absurde: Et nous laissmes chapper le livre qui
nous apprit le mystre de l'amour, ou qui, dsirant nous apprendre que
Bidon se tua par amour, selon l'expression de Dante, s'crierait avec
emphase: Elle coupa la trame amoureuse de sa vie. Rendons-lui cette
justice: non-seulement il a toujours compris les posies de Goethe, mais
il les a bien traduites. Sa prose ne dit ni plus ni moins que ce que
disent les vers; les expressions difficiles  trouver sont heureusement
choisies; en un mot, on sent, en comparant la copie  l'original, que
cet ingrat et difficile travail a t fait avec conscience et avec
esprit.

Benvenuto Cellini a eu le mme bonheur pour ses _Mmoires_ que Goethe
pour ses _Posies_. L'lgant et fidle traducteur de Vasari, M. Leopold
Laclanche, tait plus capable qu'aucun autre crivain de traduire cette
curieuse autographie, qui ne manquera jamais de lecteurs tant que la
langue italienne et maintenant la langue franaise continueront
d'exister.


_Un Courroux de Pote_; par Constant Hilbey, ouvrier. 1 vol.
in-18.--Paris, 1844, _Martinon_.

C'est avec une joie sincre que nous voyons la posie pntrer chaque
jour plus avant dans le coeur du peuple: en y dveloppant de lgitims
esprances, elle y maintiendra, nous en sommes sr, elle y exaltera
l'amour du travail. Mais nous n'accordons cette pleine sympathie  la
posie des classes laborieuses que lorsqu'elle ne se dpouille pas
volontairement de son austre simplicit pour revtir nous ne savons
quelles formes banales, quelles couleurs vulgaires empruntes aux albums
ou aux almanachs. Ainsi nous avouons franchement  M. Hilbey que nous
n'aimons gure  voir un ouvrier se mettre en coquetterie dclare avec
sa muse, l'appeler tratresse, et jouer avec elle une des scnes du
_Mariage enfantin_. Ces choses-l ne sont pas de celles qui pourraient
nous mouvoir; les ouvriers-potes ont d'autres secrets  nous rvler.
Que M. Hilbey lise le dernier volume de M Poney, la belle ode adresse
aux maons, ses camarades, et il comprendra peut-tre quelles cordes il
faut faire vibrer pour nous rendre attentifs.

Nous pourrions encore reprocher  l'auteur d'_Un Courroux de Pote_ le
titre du son livre, titre qui a le double but d'afficher une prtention
et un dfaut de caractre. Mais nous prfrons rendre justice au mrite
de quelques-unes des pices de son Recueil. Ainsi nous citons volontiers
l'_Adieu au village natal_, la _Pice  Gilbert_, celle intitule
_Fcamp_, parce qu'elles nous paraissent inspires par des sentiments
vrais.


_Plan dtaill de La Rochelle et de ses environs_, accompagn d'une
Notice historique; par M. Guy, capitaine au 13e de ligne, 
Rochefort.--Chez madame _Theze_, imprimeur-libraire.

_Le Plan de La Rochelle_ a surtout un intrt local; la Notice qui
l'accompagne et qui est, dans des limites trop resserres, l'histoire
mme de la ville, a un intrt gnral d'autant plus grand, que le nom
de La Rochelle est li  des vnements considrables de l'histoire de
France. M. Guy fait une revue rapide de ces vnements parmi lesquels
figure en premire ligne, par sa dure et son importance, la lutte que
cette ville soutint dans l'intrt de la reforme protestante de 1568 
1628, poque de sa soumission au roi Louis XIII, aprs le sige
mmorable dont la gloire, comme les cruauts qui l'accompagnrent,
reviennent au cardinal de Richelieu. Cette publication, faite avec
beaucoup de luxe, a reu les encouragements du conseil municipal de La
Rochelle et des plus notables habitants de cette ville.


_Notice sur le monument rig  Paris par souscription  la gloire de
Molire_, suivie de pices justificatives et de la liste gnrale des
souscripteurs; publie par la commission de souscription.--Paris.
_Perrolin_, 1844. In-8.

Il faut en vrit plus que du courage  la commission du monument du
Molire pour venir encore affronter la critique. Combien l'oeuvre
qu'elle a entreprise et mene  fin ne lui a-t-elle pas attir de
mordantes pigrammes et de mchancets attiques! Quel succs a eu le
malin farceur qui, le premier, a trouv et dit que M. Regnier avait
invent Molire! Qu'il y a donc, dans une certaine presse, et surtout
dans de certains feuilletons des loustics aimables et de satans
critiques! Si vous survivez aux traits de ces espigles, vous avez la
vie dure ou la peau bien cuirasse. M. Regnier fait semblant de n'tre
pas mort, et d'tre applaudi tous les soirs; la commission fait semblant
de vivre et d'avoir accompli la tche qu'elle avait entreprise, et que
tant d'autres avant elle avaient laisse inacheve; mais tout cela n'est
qu'un jeu jou. Il n'y a de vivant que le feuilleton, n malin, et malin
bien redoutable.

La commission, ou son ombre, a eu la bizarrerie de penser que tout ce
qui s'est imprim dans les journaux,  l'occasion de l'rection de la
statue de Molire, ne devait pas l'empcher de publier un recueil
officiel des actes qui avaient prcd et marqu cette crmonie. C'est
encore un ridicule de sa part, car elle ne pouvait se flatter de trouver
jamais d'aussi jolies choses que celles que ses critiques ont imprimes
et lues eux-mmes.

Est-ce elle qui aurait jamais trouv, par exemple, qu'en 1673, Louis
XIV, quoique vieilli, et tomb sous l'influence de madame de Maintenon,
donna ordre qu'on conduisit les restes de l'auteur de Tartuffe au
cimetire Saint-Joseph? Cette pauvre commission aurait cru, comme
beaucoup d'autres, qu'en 1673, Louis XIV, _quoique vieilli_, n'avait que
trente-quatre ans, et que, _quoique tomb sous l'influence de madame de
Maintenon_, il n'tait encore que l'amant de madame de Montespan, avant
de passer  mademoiselle de Fontanges, qui n'avait encore alors que
douze ans. Mais le feuilleton a chang tout cela.

Est-ce elle qui aurait jamais song  crire la _Vie de Molire aprs sa
mort_, ouvrage curieux, si nous en croyons son auteur qui nous
l'annonce, et qui, pour nous donner un avant-got du son exactitude
historique, nous montre Boileau, Chapelle, Bernier et _Mnage_, vivant
intimement entre eux et avec Molire, et suivant seuls son cercueil. La
commission aurait  coup sr pens que si Mnage, le Vadius des _Femmes
savantes_ le dtracteur acharn du _Misanthrope_, avait suivi le convoi
de Molire, ce n'et t que pour chercher  prcipiter Boileau dans la
mme fosse. Mais les revues ont change tout cela.

On a dit  la pauvre commission qu'au lieu de s'amuser  crire, elle
aurait d s'exercer  mieux lire, et, s'apercevoir, avant que la statue
ft dcouverte, que dans la nomenclature grave des pices de Molire,
le praticien de M. Pradier avait mis deux _r_  l'avare. Le critique a
eu les yeux attirs sur la lettre coupable par le travail de l'ouvrier
occupe  la faire disparatre le lendemain de l'inauguration. Ce n'est
cependant pas faute de lunettes, a-t-il dit  la commission, avec plus
de bon got que d'exactitude. Les lunettes, il le sait bien, ne font pas
toujours bien voir; et cela est si vrai que nous avons eu beau en
mettre, nous n'avons pu trouver, dans la liste de souscription, le nom
de tel auteur, connu, dit-on, au thtre par des chefs-d'oeuvre,
trs-zl, comme on le voit, pour la gloire de Molire, et qui,
certainement, n'aura pas cru qu'il tait injuste d'lever une statue 
l'auteur du _Misanthrope_ avant de songer  lui. Le pays est excusable:
il a suivi l'ordre chronologique.

Nous imiterons l'exemple gnral, et nous adresserons, nous ausi, notre
reproche  la commission, ou du moins  son secrtaire: pourquoi, dans
sa Notice, a-t-on imprim le mot Tartuffe avec un seul _f!_ Nous savons
bien que l'Acadmie, dont nous ignorons les raisons, l'orthographie
ainsi; mais Molire ayant cr le mot, et lui en ayant toujours donn
deux, il est naturel de penser que ses raisons valaient bien celles de
l'Acadmie. Le besoin du vers a seul dtermin La Fontaine  crire,
dans sa fable du _Chat et le Renard_:

              C'taient deux vrais tartufs, deux archi-patelins.

Mais la posie a des licences que ne comportent ni un dictionnaire ni
une notice.



Le Roi et LL. AA. RR. madame la princesse Adelaide et madame la duchesse
d'Orlans viennent de souscrire au _Dictionnaire historique et
administratif des Rues et Monuments de Paris_, par MM. Flix et Louis,
Lazare.



En publiant dans le dernier numro de _l'Illustration_, un article sur
le Vsuve, extrait du Voyage des docteurs Magendie et Constantin James,
nous avons omis d'indiquer que cet article tait d  la plume de M.
James, qui avait bien voulu nous faire cette obligeante communication.



[Illustration: Allgorie de Mars.--Le Blier.]



Modes.

[Illustration.]

Le deuil rpand, sur les reprsentations de l'Opra et des Italiens,
ordinairement si brillantes, une teinte sombre et triste. En cette
circonstance, le jais noir, dj fort  la mode, a repris une nouvelle
faveur, et nous voyons les plus jolies ttes pares de rsilles, de
bandeaux, ou bien encore d'pingles en jais. Une toilette de deuil
trs-lgante, pour soire ou spectacle, se compose d'une robe de crpe
couverte de deux hauts volants de dentelle poss  plat; un velours,
large de deux doigts, doit se placer  la tte d'un dessous en pou de
soie, et grande berthe de dentelle; attaches de corsage en jais, au
nombre de trois ou cinq; et pour coiffure, une rsille en jais.

Dans les bals  la Chausse-d'Antin, nous retrouvons les costumes roses,
blancs ou bleus; mais la mode de cette anne adopte le blanc pour les
robes lgres  deux ou trois jupes, qui ne varient que par les
diffrentes fleurs dont elles sont ornes.

Les robes de soie, telles que damas, pkins satins ou brochs, sont
plus diverses de couleurs et de formes, quoique la dentelle en soit
toujours le principal ornement. Ainsi, au bal du Chteau, les robes
couvertes de deux volants de dentelle taient en majorit; d'autres
avaient des barbes de dentelle arranges comme on peut le voir sur le
modle qu'en donne _l'Illustration_.

Les robes de l'hiver vont bientt paratre fanes: dj on fait les
corsages moins montant, afin de laisser voir la broderie qui orne les
devants du fichu; le col, trs-petit, est bord d'une malines qui se
continue sur le devant.

Les chapeaux de velours sont remplacs par les capotes de satin, et le
cachemire, ce luxe aim ou envi de toutes les femmes, remplace plus
souvent le manteau de velours.

Le matin, une robe de pkin  raies de satin garnie de passementeries,
une capote de satin blanc orne de blondes, un cachemire noir, est un
costume simple et de bon got.

Le soir, pour concert ou thtre: robe de velours ouverte des cts sur
un revers de satin pareil, sur lequel sont poss des noeuds de rubans
diminuant de grosseur en montant vers la taille; petit bord orn de
plumes. Pour bal: robe de tulle  deux jupes, la seconde releve par une
agrafe de trois marguerites varies de couleurs; couronne de
marguerites; ventail ancien. Ou bien encore: robe  trois jupes en
crpe blanc, superposes et bordes de trois franges de jais blanc, de
hauteurs diffrentes, la plus petite au jupon de dessus; corsage drap;
couronne de roses et de raisins.



Correspondance.

_A M. L. P.,  Lyon_.--Votre lettre est envoye au dessinateur.

_A M. H. B.,  Ely (Angleterre)_.--Nous ne pouvons insrer votre lettre;
mais nous profiterons de vos bons conseils.

_A M. Z.,  Saint-Di_.--La _Table des Matires_ ne peut tre envoye
par la poste; vous devez la faire demander par le libraire de votre
ville. Nous croyons en effet qu'il y a quelque chose  faire dans le
sens de vos observations; nous y aviserons.

_A M. G., de V_.--Nous l'avons dj dit: les gots sont trs-divers, et
pourtant il faut tcher de plaire  tout le monde.

_A M. L. D. C.  Rouen_.--Donnez-nous plus de dtails. Cela dpend de la
nature de l'affaire.

_A M. L. P.,  Alger._--Nous avons profit de votre communication; nous
acceptons vos offres.

_A M. M.,  Paris_.--C'est elle ou vous; mais si ce n'est pas elle?

_A M.,  la Rochelle_.--Nous avons reu hier seulement votre envoi. Nous
tcherons de rpondre  vos intentions.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Un btiment marchand battu par un gros temps.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844, by Various

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