The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, tome IV, by Paul Fval

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Title: Les belles-de-nuit, tome IV
       ou les anges de la famille

Author: Paul Fval

Release Date: August 24, 2013 [EBook #43554]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME IV ***




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    Au lecteur:

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    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    La ponctuation a galement fait l'objet de quelques corrections
    mineures.

    Une table des matires a t ajoute.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE

                                  PAR

                              Paul Fval.


                                TOME IV


                               BRUXELLES.

                       MELINE, CANS ET COMPAGNIE.

                       LIVOURNE.         LEIPZIG.
                     MME MAISON.     J. P. MELINE.

                                  1850




                           QUATRIME PARTIE.

                                 PARIS.

                                (SUITE.)




IV

LE GRENIER.


C'tait une chambre petite et presque nue, o se trouvaient pour tout
meuble deux chaises et une couchette en bois blanc. Dans un coin se
voyait une pauvre petite harpe qui n'tait, hlas! ni peinte, ni
sculpte, ni dore comme celle du salon de Penhol...

Dans la ruelle du lit, au-dessus d'un petit bnitier de verre, pendait
une image de la Vierge.

Diane et Cyprienne venaient de rentrer. Les quatre tages qui
sparaient leur chambre de la rue avaient achev d'puiser leurs forces.

Cyprienne s'tait laisse choir sur une chaise. Diane tait tombe 
genoux devant le lit, et sa tte brlante se cachait entre ses deux
mains.

En ce moment, il n'y avait aucune diffrence entre les deux jeunes
filles: le courage de Diane flchissait enfin, et son accablement
galait celui de Cyprienne.

Elles ne se parlaient point; un voile tait sur leur pense confuse.
Elles se laissaient aller  l'engourdissement du dsespoir.

En ce moment de suprme lassitude et d'apathie profonde, elles ne
songeaient mme pas  la rencontre qu'elles venaient de faire.

Il y avait  peine deux ou trois minutes qu'elles avaient vu Blanche
de Penhol, leur cousine aime, et nulle parole ne s'changeait entre
elles  ce sujet.

Elles ne pouvaient plus... Et pourtant, par suite de circonstances que
nous connatrons bientt, Diane et Cyprienne taient  mme de mesurer
l'importance de cette rencontre fortuite.

Diane et Cyprienne n'ignoraient rien de ce qui s'tait pass  Penhol,
aprs la nuit de la Saint-Louis. Elles savaient l'enlvement de l'Ange,
l'expulsion des matres du manoir et tout ce qui s'y rattachait.

Elles savaient que Madame, brise de douleur, Madame, qu'elles aimaient
si tendrement autrefois! cherchait sa fille depuis deux mois, courant
la ville au hasard et arrtant les passants, comme une pauvre folle,
pour leur demander son enfant!...

Mais il est des heures o l'me puise reste sourde  toute voix. On
dit que, dans les vastes solitudes d'outre-mer, le voyageur, accabl,
se couche parfois sur la terre. Il reste l, immobile, haletant; il
reste, s'il entend au loin la voix menaante du lion ou du tigre. Et,
si tout prs de lui, sous l'herbe, ce bruit sinistre se fait our qui
annonce l'approche du serpent, il reste encore...

Une demi-heure se passa; puis Diane releva la tte lentement et jeta un
regard sur sa soeur.

--Tu souffres?... dit-elle.

Cyprienne serrait toujours sa poitrine  deux mains.

Elle ne rpondit pas.

Diane se redressa, galvanise par un lan de colre. Le sang remonta
brusquement  sa joue; elle secoua les masses boucles de ses beaux
cheveux.

--Paris!... s'cria-t-elle avec une amertume dchirante; Paris que nous
voyions si beau!... Paris o nous allons mourir dsespres! oh!
que de brillants rves et que de promesses menteuses!... N'tait-ce pas
plus beau que le paradis mme? Du pain, mon Dieu! du pain!... Faut-il
nous chtier si cruellement pour avoir t aveugles?... Sainte Vierge!
vous savez bien que si nous avons abandonn la maison de notre pre, ce
n'tait pas pour nous! Sainte Vierge, ayez piti!... du pain! un peu de
pain!...

Elle se tordait en une sorte de dlire. Et Cyprienne, accable, morne,
ne prenait point garde.

Il y avait deux jours entiers qu'elles n'avaient mang.

La veille, elles avaient encore un dernier morceau de pain. Mais Marthe
de Penhol, son mari et le pauvre oncle Jean souffraient non loin de l
d'une misre pareille. C'taient eux qui, sans le savoir, avaient mang
le dernier morceau de pain de Diane et de Cyprienne...

Diane poursuivait, soutenue par sa fivre:

--Pourquoi ces choses sont-elles possibles?... Pourquoi Dieu
laisse-t-il ces espoirs insenss entrer dans le coeur de deux pauvres
enfants?... tait-ce un crime que de vouloir dfendre ceux que nous
aimions?... Oh! maintenant que nous voyons notre folie, comment y
croire?...

Elle eut un rire amer et dsol.

--Te souviens-tu de ce que nous venions chercher  Paris, ma
soeur?... dit-elle; sais-tu encore ce que nous voulions gagner avec
nos harpes et nos pauvres chansons?... Cinq cent mille francs pour
reconqurir les biens vols de Penhol!... cinq cent mille francs!...

Sa taille se renversa en arrire, ses mains jointes se levrent au ciel.

--Et nous avons dpens les pices de six livres du pauvre Benot
Halligan..., reprit-elle; et nous avons vendu l'une aprs l'autre nos
robes apportes de Penhol, nos croix d'or que notre pre nous avait
donnes... tout, jusqu'au mdaillon o taient les cheveux de notre
mre!... Oh!... maudit sois-tu, Paris! Je te dteste! Pour tous nos
efforts, tu nous as donn l'insulte et la misre!... Nous tions venues
vers toi chercher la vie, et tu nous as tout pris, Paris impitoyable!...

Cyprienne rendit une plainte faible. Diane s'lana vers elle, et se
mit  genoux  ses pieds.

--Si tu savais comme cela me fait mal!... murmura Cyprienne en se
tordant les mains; cherche... oh! cherche, ma soeur, s'il y a encore
quelque chose  vendre!...

Le regard de Diane fit le tour de la chambre.

--Rien!... murmura-t-elle dsespre; nous n'avons plus rien!

Elle entoura de ses bras le corps de Cyprienne, comme pour la
dfendre contre la torture qui l'accablait.

Dans ce mouvement, elle sentit un objet rsistant sous l'toffe lgre
du tablier de sa soeur.

--Qu'est-ce que cela?... s'cria-t-elle.

Cyprienne, rveille par cette exclamation, porta la main  la poche de
son tablier.

Et aussitt, vous l'eussiez vue bondir sur les pieds, joyeuse et
ranime.

--De l'argent! de l'argent!... s'cria-t-elle. Merci, sainte Vierge!
vous avez eu piti de nous!

--De l'argent!... rpta Diane tonne.

Cyprienne ouvrit la main devant le regard avide de sa soeur.

Elles tombrent dans les bras l'une de l'autre.

Vous ne les auriez point reconnues. C'tait la gaiet vive de leurs
jours de bonheur. Que le dsespoir tait loin d'elles! Avaient-elles
seulement dsespr?...

Leurs joues se coloraient; leurs yeux petillaient.

Elles taient jolies comme autrefois, quand le plaisir animait leurs
gracieux visages dans le salon de verdure de Penhol.

Aussi, quel trsor pour elles, qui taient venues chercher  Paris cinq
cent mille francs, afin de racheter le manoir!... Trois gros sous,
glisss dans la poche de Cyprienne par le pauvre soldat breton!
Un bon grand morceau de pain!...

Pauvre soldat, que Dieu vous le rende! Puissiez-vous, quand vous
retournerez au pays, trouver votre fiance fidle et les bras ouverts
de votre vieille mre!...

Cyprienne descendit l'escalier quatre  quatre. Diane tait seule.

Un instant, elle demeura immobile; puis, comme si un souvenir s'tait
veill en elle tout  coup, elle franchit la porte  son tour.

La joie vive qui nagure animait son joli visage faisait place  un
grave recueillement.

Elle monta un tage, puis deux. Elle se trouvait sur un troit carr,
souill de poussire, sur lequel s'ouvrait la porte d'un grenier vide.

Elle entra dans ce grenier, dont la charpente troue donnait passage au
vent froid du soir et aux rayons de la lune.

Une cloison, dsempare et plus troue encore que la charpente, se
trouvait du ct oppos  la porte.

Diane s'en approcha sur la pointe des pieds.

Elle colla son oeil  l'une des fentes larges et nombreuses qui
sparaient les planches.

Au del, il y avait un second grenier  peu prs semblable au premier,
mais qui tait habit.

Point de siges; un seul matelas par terre, o gisait un
vieillard ple comme la mort; une misre navrante, affreuse, auprs
de laquelle le dnment de la petite chambre des deux soeurs tait
presque de l'opulence.

D'un ct du grenier, sur un soliveau vermoulu, un homme  la figure
hve, creuse et comme stupfie, s'asseyait auprs d'une bouteille qui
semblait vide. Il portait un habit en lambeaux; sa barbe et ses cheveux
gris se mlaient. Il appuyait ses deux coudes sur ses genoux maigres,
et sa tte tait entre ses mains. A l'autre bout de la misrable
chambre, une femme s'asseyait sur le sol mme; ses cheveux noirs
dnous entouraient un visage qui avait la blancheur et l'immobilit du
marbre. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe et sans pense. On
voyait sur ses traits rguliers une douleur si poignante que le coeur
en restait navr.

Le vieillard, couch sur le matelas, tait le pre Graud, ancien
aubergiste du _Mouton couronn_; la femme accroupie  terre tait
madame Marthe; l'homme  la barbe grise, assis sur le soliveau, se
nommait Ren, vicomte de Penhol.

Le temps avait fait de la cloison une vritable claire-voie; elle
n'empchait pas plus d'entendre que de voir. Chaque jour, Diane et
Cyprienne venaient l au moins une fois.

Elles ne se dcouvraient point, parce qu'elles eussent t forces
d'avouer qu'elles faisaient, elles, filles de Penhol, le mtier de
chanteuses des rues; parce qu'on les aurait peut-tre retenues, et
qu'il leur et fallu renoncer  leurs chimriques espoirs. Mais elles
se sentaient moins seules et moins abandonnes, lorsqu'elles avaient
rendu leur pieuse visite aux anciens matres du manoir.

Ces visites, d'ailleurs, taient autre chose qu'un culte strile
adress  de chers souvenirs. Les Penhol vivaient l, depuis deux
mois, bien qu'ils fussent dpourvus de toutes ressources; ils vivaient
uniquement grce aux deux jeunes filles.

Le malheur semble s'acharner sur les vaincus. Le pauvre aubergiste
de Redon avait tout quitt pour suivre ses anciens matres et pour
les servir. Il s'tait dit: Je travaillerai; dans ce grand Paris
je trouverai bien de l'ouvrage. Mais, au lieu de venir en aide 
la famille, il se trouvait peser lourdement sur elle, car, ds les
premires semaines, le pre Graud tait tomb malade d'un excs de
travail, et depuis lors il n'avait pu se relever.

Quant au bon oncle Jean, il avait cach sa croix de Saint-Louis et
passait ses jours entiers  parcourir la ville, demandant partout de
l'emploi, n'importe quel emploi, et n'en pouvant trouver nulle
part.

Marthe et son mari n'essayaient mme pas. Madame se courbait, anantie,
sous le poids de sa douleur de mre. Elle n'avait plus ni volont
ni force. Parfois, elle restait du matin au soir accroupie dans la
poussire,  l'endroit o nous la voyons maintenant, sans bouger, sans
parler. D'autres fois elle sortait furtivement, ds l'aube. C'tait
pour aller au loin, dans Paris inconnu, tant que ses pauvres jambes
pouvaient la porter; c'tait pour chercher sa fille...

Les gens du quartier la regardaient comme une folle.

Ren, lui, buvait le plus qu'il pouvait. Ds qu'il n'avait plus de quoi
boire, il tombait dans une apathie morne.

Il se passait des semaines sans qu'une parole sortt de ses lvres.

Chaque soir, il quittait son soliveau, et allait disputer au vieux
Graud malade une part de son matelas.

Marthe et l'oncle Jean couchaient sur la terre.

Tant qu'il tait rest un peu d'argent  Diane et  Cyprienne, elles
avaient fait passer chaque jour leur petite offrande par les trous
de la cloison. Plus tard 'avait t du pain, le pain dont elles
manquaient elles-mmes!

Telle tait l'atonie profonde o s'engourdissaient les pauvres htes
du grenier, qu'ils ne songeaient point  chercher la source de cette
mystrieuse aumne. Penhol se jetait sur le pain comme une brute
affame. Ce qu'il laissait prolongeait l'agonie de sa femme et du pre
Graud.

L'oncle Jean vivait on ne savait comment. Jamais il ne diminuait la
part de ses compagnons d'infortune.

Quand l'offrande arrivait,  l'heure ordinaire, la voix de Madame
s'levait parfois pour bnir le bienfaiteur invisible. Les deux jeunes
filles, alors, baisaient en pleurant la cloison qui les sparait de
Marthe. Leur coeur battait bien fort, car elles n'avaient rien perdu
de cette ardente tendresse qu'elles portaient jadis  Madame. Elles
taient obliges de s'enfuir pour ne point s'lancer vers elle et se
coucher  ses genoux.

Le silence rgnait presque toujours dans la triste demeure, un silence
lugubre, interrompu seulement par les plaintes du malade. Parfois,
pourtant, vers le soir, Madame causait  voix basse avec l'oncle Jean.
Dans ces occasions, elle venait vers la cloison pour s'loigner de son
mari. C'tait ainsi que Cyprienne et Diane avaient appris les affaires
de Penhol. Elles savaient dans ses plus petits dtails la monotone
histoire de l'exil, les regrets amers, les espoirs dus, la
longue torture. Elles connaissaient mme le terme fatal, aprs lequel
il ne serait plus possible de rentrer dans la possession du manoir.

Mais les pauvres filles avaient perdu leurs illusions folles.
Qu'importait le terme maintenant?...

Diane tait derrire la cloison, regardant, le coeur gros, cette
scne de dsolation muette et morne. Une porte, qui se trouvait au
pied du matelas, s'ouvrit en criant sur ses gonds fausss, et la tte
blanche de Jean de Penhol se montra sur le seuil.

Il tait moins chang que les autres. C'tait bien toujours ce visage
vnrable et doux jusqu' la faiblesse. Il portait le mme costume
qu'autrefois, seulement sa veste de paysan tait bien use et le ruban
de Saint-Louis ne pendait plus  sa boutonnire.

Il traversa le grenier d'un pas lent. Le bruit de ses sabots
s'touffait sur la poussire paisse.

--Bonsoir, mon neveu! dit-il en tendant la main  Ren.

Ren leva sur lui son regard pesant et priv de pense.

--Bonsoir!... grommela-t-il; je n'ai plus d'eau-de-vie.

Il montra du doigt la bouteille vide, qui tait auprs de lui sur le
soliveau.

L'oncle Jean fit comme s'il n'avait pas entendu, et gagna le lit du
malade.

Penhol grondait entre ses dents:

--Ils m'ont mis l tous deux!... tous deux!... mon frre et ma femme!...

--Eh bien! mon vieux Graud, dit l'oncle, comment a va-t-il ce soir?

Graud fit effort pour se soulever sur le matelas.

--Que Dieu vous bnisse, Jean de Penhol!... rpliqua-t-il d'une voix
puise; la fivre me tient bien fort... Ah! si je m'en allais, ce
serait pour le mieux, car je ne pourrai pas travailler de longtemps.

--Vous vous gurirez plutt, mon brave ami... Et nous verrons tous
ensemble de meilleurs jours!

--Je ne sais pas..., dit le vieil aubergiste; je ne sais pas, M.
Jean!... Me voil bien bas et je ne suis plus jeune... Si le bon Dieu
voulait que je visse seulement le fils de mon commandant et notre
pauvre dame tirs de cet enfer, je n'aurais pas de chagrin  mourir...
Mais a dure... a dure!... Et moi, je ne fais que leur prendre chaque
jour la moiti de leur pain...

Il se laissa retomber sur sa couche. L'oncle en sabots se dirigea
vers le coin o Marthe tait assise. Il se pencha vers elle et prit
sa main qu'il baisa. Dans ce mouvement, il mettait,  son insu, un
reste de cette grce noble dont les vieux gentilshommes emportent le
secret. Cela faisait pniblement contraste avec la repoussante misre
du grenier.

--Bonsoir, Marthe! dit le vieillard doucement.

Madame rpondit par un signe de tte.

--Ma pauvre fille, reprit l'oncle, il me semble que vous tes plus ple
encore qu'hier au soir...

Marthe essaya de sourire.

--Mon Dieu!... mon Dieu! reprit l'oncle dont les grands yeux bleus se
levaient au ciel avec une rsignation douloureuse, je fais pourtant ce
que je puis!... Ce sont mes cheveux blancs qui les arrtent... J'ai
beau leur dire: Voyez mes bras, je suis vigoureux encore; on me
rpond: Il est temps de vous reposer, mon vieux. Me reposer... quand
ma pauvre belle Marthe souffre!...

Il essuya son front o il y avait de la sueur.

--Je suis bien las, ma fille, reprit-il; Paris est grand... et je n'ai
pas pris un seul instant de repos durant toute cette journe... Sais-je
 combien de portes j'ai frapp?... Partout o je me prsentais,
je disais: Donnez-moi de l'ouvrage... je ne demande pas  choisir la
besogne... je ferai ce que vous voudrez...

--Pauvre pre! pensait Diane qui coutait les larmes aux yeux.

--Je ne demande pas un gros salaire..., poursuivait Jean de Penhol;
quand j'aurai bien travaill, vous me donnerez ce que vous voudrez. La
porte se refermait avant que j'eusse fini... Ou bien on me demandait:
Brave homme, que savez-vous faire? Mon Dieu! autrefois je savais
monter  cheval, porter le mousquet et manier l'pe... Je n'ai jamais
t oblig d'apprendre d'autre mtier, grce au pain que me donnait
Penhol. Et maintenant que Penhol n'a plus de pain, je ne peux pas
lui en donner moi! Je rpondais: Je sais bcher la terre des jardins,
porter les fardeaux, balayer les curies... Ayez piti!... Faites-moi
le valet de vos serviteurs!--Non... non... La mme parole toujours!...
Dans cet immense Paris o tant d'or se prodigue, quand on est pauvre et
qu'on a les cheveux blancs, il faut donc se coucher sur la terre pour
attendre la mort!...

Diane collait son oreille aux planches; elle sanglotait tout bas.
Marthe de Penhol restait froide et semblait saisir  peine le sens de
ces paroles dsoles.

L'oncle Jean s'assit auprs d'elle, et prit ses mains, qu'il serra
tendrement dans les siennes.

--Et pourtant, continua-t-il en retrouvant son mlancolique sourire,
j'ai tort de murmurer, car aujourd'hui, Dieu m'a envoy un espoir...
Marthe... ma petite Marthe!... si le pauvre vieillard pouvait vous
secourir!...

Il baissa la voix comme pour faire une confidence.

--coutez! reprit-il, je crois bien que nous ne serons pas longtemps
malheureux dsormais... Comme je revenais ce soir, harass de fatigue
et le dcouragement dans l'me, j'ai entendu, par la fentre ouverte
d'un rez-de-chausse, un bruit bien connu  mon oreille... des fleurets
qui se choquaient... et le coup de fouet de la sandale, claquant contre
le sol... J'tais auprs d'une salle d'armes... Autrefois, du temps de
ma jeunesse, je faisais un fier tireur, ma petite Marthe!... C'est moi
qui donnai des leons  notre Louis, la plus forte lame de Bretagne!...

A ce nom de Louis, le regard fixe de Madame eut un rayonnement soudain
et fugitif.

Jean de Penhol continua sans prendre garde:

--Comme il se tenait sous les armes!... Il me semble le voir encore
ferme sur ses jarrets d'acier, vif  l'attaque, prompt  la parade...
Ah! il tait devenu plus fort que son matre, le cher enfant!...
Mais parlons de nous, ma fille... Je suis entr dans la salle... ils
taient l une vingtaine de jeunes gens prenant leon ou faisant
assaut. Moi qui ai vu Saint-Georges, Fabien et la Bossire, je puis
bien dire cela... on ne se bat plus comme autrefois, et les belles
manires sont perdues!

Son bon sourire se teignit d'un peu d'ironie.

--Vraiment, s'cria-t-il emport par une distraction soudaine, ces
beaux messieurs d' prsent sont incroyables! Si vous les voyiez,
Marthe, saluer ngligemment et tirer le mur comme par manire d'acquit,
cela vous ferait piti, ma pauvre fille!... Plus de grce!... une tenue
gauche et en mme temps fanfaronne!... A les voir courir, souffler,
crier et se fendre comme des compas pour se donner, au hasard, quelques
mchants coups de fleuret dans les cuisses, on dirait une douzaine de
paires de boutiquiers qui se battent avec leurs aunes.

L'oncle en sabots eut un petit rire sec et dcidment moqueur.

Puis tout  coup sa figure redevint grave.

--A qui vais-je parler de cela?... Et devrais-je censurer, moi qui
demande l'aumne?... Je me suis approch du matre, du _professeur_,
comme on les appelle maintenant, et je lui ai dit en rassemblant tout
mon courage:

--Monsieur, avez-vous besoin d'un prvt pour votre salle?

Le professeur m'a tois d'un regard ddaigneux.

--Est-ce qu'on faisait des armes avant le dluge? m'a-t-il demand.

Toujours mes malheureux cheveux blancs!

--Je pense bien que l'art a fait des progrs..., ai-je rpondu, et
sous votre direction savante...

--Mon vieux, on n'apprend plus rien  votre ge!

--C'est que j'ai grand besoin...

--Je vous demande si cela me regarde!...

Je m'en allais tristement, lorsqu'il se ravisa pour mon bonheur.

--Au fait, dit-il, je n'aime pas  renvoyer comme a les pauvres
diables... J'ai besoin de quelqu'un pour balayer la salle, moucheter
les fleurets et mettre tout en ordre... vingt francs par mois:
l'ancien, a vous va-t-il?...

Si cela m'allait, ma pauvre petite Marthe!... vingt francs par
mois!... Comme je l'ai remerci!... Et j'entre en fonctions dans huit
jours... Entends-tu bien?... nous n'avons plus qu'une semaine de
misre!

Le pauvre oncle Jean ne se possdait pas de joie.

--Eh bien! reprit-il voyant que Marthe ne rpondait pas, vous ne dites
rien, ma fille?...

Marthe secoua la tte:

--Huit jours!... murmura-t-elle d'un ton si bas que Diane ne put
l'entendre  travers la cloison, c'est bien long!... c'est trop long!

Et comme l'oncle Jean l'interrogeait du regard, elle ajouta:

--La main qui nous jetait chaque soir un morceau de pain s'est lasse,
sans doute...

Elle n'acheva point sa pense, mais ses deux mains touchrent sa
poitrine avec ce mouvement dont nous avons parl dj, funeste
pantomime, signal de dtresse que tout le monde comprend.

La tte du vieillard se pencha vers la terre.

Diane n'avait rien entendu de ces dernires paroles, mais elle avait vu
le geste de Marthe, et cela suffisait.

Elle s'lana tremblante d'motion. En trois sauts elle eut regagn sa
chambre o Cyprienne rentrait,  ce moment, tout essouffle.

Cyprienne, joyeuse et console, mordait  belles dents un gros morceau
de pain qu'elle rapportait.

--Ils souffrent l-haut..., dit Diane; Madame a faim!

Les dents de Cyprienne, qui venaient de rompre avidement la crote
apptissante et dore, lchrent prise aussitt.

--Et moi qui ne pensais pas!... s'cria-t-elle; vite, ma soeur!...
Heureusement que je ne leur ai pris qu'une bouche!...

Elles remontrent, lestes comme des sylphides, les marches vermoulues
des deux derniers tages, et l'instant d'aprs le pain, glissant entre
deux planches, tomba sur le sol poudreux du grenier.

Marthe poussa un cri de soulagement.

Les deux jeunes filles la regardaient manger. Elles souriaient toutes
deux.

--Ma soeur..., disait Cyprienne;  voir cela, on n'a plus faim.




V

MADAME COCARDE.


Il y avait cinq minutes que Diane et Cyprienne taient rentres dans
leur chambre, dont la porte restait entr'ouverte. Elles taient
agenouilles toutes deux, cte  cte, devant l'image de la Vierge,
colle au mur, dans la ruelle du petit lit. Elles disaient ensemble
leur prire du soir.

Quand elles eurent achev de rciter avec recueillement la srie
d'oraisons que l'usage catholique runit en un pieux faisceau pour
consacrer les heures du sommeil, Diane ajouta d'un ton simple,
qui rvlait l'habitude de chaque jour:

--Sainte Marie, mre de Dieu, intercdez auprs de Jsus, votre fils,
afin qu'il nous envoie cinq cent mille francs pour racheter les biens
de Penhol!...

--Ainsi soit-il!... rpondit Cyprienne.

Pauvres enfants!

--Faites, bonne sainte Vierge, reprit Diane, que notre cousine Blanche
soit garde de tout mal, et que nous puissions la rendre  sa mre;
sainte Marie, ayez piti de Penhol, de Vincent, de Madame et de notre
bon pre. Faites que notre oncle Louis revienne enfin, pour nous porter
secours.

C'tait une formule bien souvent rpte.

Cyprienne dit encore:

--Ainsi soit-il!

Puis, elles restrent un instant agenouilles et priant tout bas.
Parmi les paroles que leur coeur prononait,  dfaut de leur bouche
muette, on et trouv sans doute les noms d'tienne et de Roger...

Tout  coup, elles se levrent en tressaillant. La porte entr'ouverte
de leur chambre avait cri, en mme temps qu'on y frappait trois petits
coups discrets.

--Madame Cocarde!... dit, sur le palier, une voix casse et
chevrotante, mais flte, sucre et gardant videmment des prtentions
 la douceur; tes-vous couches, mes tourterelles?

--Pas encore, rpondit Diane; cependant... il est bien tard!

--Mais non! mon ange d'amour, repartit la voix sucre, casse, etc.;
pas encore neuf heures  ma montre qui va comme l'htel de ville... Ah
! on peut entrer, je pense?... Pauvres mignonnes! comme elles taient
jolies ainsi  genoux et disant leurs petites drleries de prires!...

En 1820, les dames du genre de madame Cocarde taient paennes comme
une chanson de Branger. De nos jours, revenues  des sentiments
meilleurs, elles ont des croix d'argent dor  leur ceinture et une
chaise  coussins de velours rouge dans la nef foltre de Notre-Dame de
Lorette.

Madame Cocarde entra tout doucement et referma la porte.

C'tait une petite femme plotte et blonde, aux traits courts, un peu
effacs, aux grands yeux d'un bleu dlay, tendres, comme on dit,
craignant la lumire et cerns d'un cercle gris, empruntant cette
couleur  une myriade de rides imperceptibles. Elle souriait d'une
assez gentille faon; sa taille bien prise dans une robe de
chambre de taffetas nankin paraissait rondelette et potele. De loin,
un myope l'et prise assurment pour une de ces jolies femmes arrives
 la trentaine, qui conservent des allures enfantines et mignardes, un
peu au del de l'ge convenable.

Mais de prs l'aspect changeait notablement. Sa figure tait comme
sa voix, quelque chose de fltri et d'us: une ruine  grand'peine
repltre, et que toutes les rparations du monde ne pouvaient point
empcher d'tre une ruine.

Non pas que madame Cocarde et dpass de beaucoup la trentaine.
Ces femmes-l n'ont pas prcisment d'ge. Parmi des signes d'une
vieillesse prcoce, elle gardait certains indices qui parlaient encore
de jeunesse. Madame Cocarde avait probablement vcu  fond de train.

On se fait ainsi parfois une position bien honnte. Madame Cocarde
avait l'estime de son quartier. Elle possdait des rentes; elle tait
principale locataire des trois derniers tages de la maison o nous
sommes. On ne faisait point de bruit chez elle. Et bien que certaines
langues mchantes se permissent un narquois sourire en parlant du genre
d'affaires auxquelles se livrait madame Cocarde, tout ce qui vendait
vin, sucre, caf, viande ou lgumes dans la rue Sainte-Marguerite la
dclarait une femme comme il faut, et qui et trouv plus d'un
mari, si elle n'avait pas t trop fine pour tomber dans ce travers-l.

Madame Cocarde traversa la chambre d'un pas sautillant et vint
s'asseoir  ct du lit, en ayant soin de tourner le dos  la lumire.
Cyprienne et Diane restaient debout; il tait facile de voir que
cette visite attarde ne leur faisait point un plaisir infini; mais
on pouvait deviner galement qu'elles avaient intrt  mnager la
visiteuse.

Madame Cocarde souriait et les caressait du regard.

--a va bien  de petits chrubins comme vous d'tre dvotes,
reprit-elle quand elle fut assise; le bon Dieu, la bonne Vierge, les
bons anges gardiens!... Moi aussi, je croyais  tout cela quand j'tais
petite fille... Ah! mes pauvres belles! lorsqu'on arrive  vingt-cinq
ans... vingt-six ans... ces enfantillages-l sont dj bien loin... et
l'on songe  des choses plus srieuses!

Elle fourra ses deux mains dans les poches de sa douillette.

--Savez-vous qu'il fait frais chez vous?... reprit-elle en se
pelotonnant sur elle-mme avec un mouvement frileux. Il y a dj
six semaines que je fais du feu, moi... Je sais bien qu'il y a la
diffrence des situations... mais c'est gal, mes anges, vous
devriez avoir un petit pole et l'allumer le soir en rentrant.

--Nous verrons..., dit Diane, quand l'hiver sera venu...

--C'est qu'il vient, ma pauvre biche... Il approche  grands pas!...
Moi qui vous parle, j'ai mis mes robes d't dans l'armoire... Et je
trouve que les jupons ouats ne sont pas de trop.

Elle toucha l'toffe de la robe de Cyprienne qui se trouvait le plus
prs d'elle.

--De l'indienne!... s'cria-t-elle; et encore de la petite indienne!...
Mes chers coeurs, comme vous devez grelotter avec a!

La principale vertu de Cyprienne n'tait point la patience.

--Mon Dieu, madame, dit-elle en reprenant sa robe avec un geste
brusque, nous faisons comme nous pouvons, et nous ne nous plaignons pas.

--Est-ce que je vous aurais fche, ma perle?... demanda madame Cocarde
dont la voix flte prit des accents plus doucereux encore; je ne me le
pardonnerais pas, car je vous aime de tout mon coeur!... Voyez-vous,
c'est dans votre intrt que je parle... Un rhume est bien vite
gagn... puis vient la fluxion de poitrine... Mes petits enfants, je
sais bien qu'il y a la diffrence des situations... Je ne vous
dis pas de mettre des robes de soie, comme moi... mais de bons corsages
en laine bien doubls... voil ce que je voudrais vous voir!

Elle sortit de sa poche un petit couteau d'caille un peu plus long
qu'une pingle, et s'en servit en guise de cure-dent.

--Il n'y a rien d'ennuyeux comme les cuisses de bcasse pour rester
comme cela entre les dents!... poursuivit-elle sans ponctuer par le
moindre silence son intrpide bavardage. Aimez-vous la bcasse, mes
amours?... C'est un gibier qui cote toujours assez cher... mais, Dieu
merci! ma situation me permet de ne pas trop regarder  la dpense...
Asseyez-vous donc l sur votre lit, mes belles... car il n'y a plus
qu'une chaise... Vraiment, pour bien peu de chose vous pourriez avoir
un joli petit mobilier... Je ne vous parle pas d'acheter des meubles
comme les miens... la diffrence des situations... mais enfin...

--Madame, interrompit Diane, ce que nous avons nous suffit.

--A la bonne heure, mes trsors!... s'cria madame Cocarde; on peut
dire que vous n'tes pas difficiles  contenter... Mais si vous ne vous
asseyez pas, je croirai que vous voulez me renvoyer.

Manifestement, madame Cocarde avait le droit, en effet, de croire cela;
car les deux jeunes filles demeuraient devant elle muettes, froides,
embarrasses. Nanmoins, elles obirent  ce dernier appel et prirent
place toutes deux sur le pied du lit avec une politesse contrainte.

Madame Cocarde tait, comme nous l'avons dit, principale locataire de
la maison, et grce  l'intercession des deux soeurs, elle consentait
 ne point chasser les Penhol de leur misrable grenier.

C'tait l tout le secret de la dfrence que lui montraient Diane et
Cyprienne.

--Bien, mes petits enfants!... reprit-elle. Comme cela, au moins, on
peut causer  son aise!... J'ai beau avoir les dents bien ranges,
ces coquines de bcasses ont de petits nerfs qui entrent partout!...
Et puis, c'est peut-tre une arte, car j'ai mang du bar... Ah! mes
petits enfants, l'excellent dner que j'ai fait!... Il faut que je
vous en conte le menu... Un potage en tortue dlicieux... Pour relev,
un bar au court bouillon... Pour entre, une blanquette de volaille,
que mon cordon bleu russit toujours  merveille... Pour rti, cette
sclrate de bcasse... Aprs cela, une crme  la vanille, un raisin
et mon caf... Je n'ai jamais mieux dn de ma vie!

Durant cette complaisante numration, Diane et Cyprienne avaient les
yeux baisss. On rouvrait en quelque sorte leur plaie vive; on appuyait
le doigt brutalement sur cette intolrable souffrance, la faim,
qu'elles essayaient en vain d'oublier.

Madame Cocarde les lorgnait par-dessous sa paupire clignotante.

--Je ne suis pas ce qui s'appelle une gourmande..., poursuivit-elle;
mais j'avais djeun plus matin qu' l'ordinaire... et c'est si bon de
manger quand on a grand'faim!

Cyprienne poussa un gros soupir. Chacune de ces paroles doublait
les dchirants lancements qui tiraillaient son estomac vide. Diane
souffrait autant que sa soeur; mais elle restait forte comme
toujours, et aucun signe de malaise ne paraissait sur son visage.

--Et vous, mes belles..., reprit gaiement madame Cocarde, comment
avons-nous dn aujourd'hui?... Je m'intresse  cela, moi, parce que
je vous aime.

Les deux jeunes filles ne rpondirent point. Sous la paupire brlante
de Cyprienne, il y avait une larme d'angoisse.

--Eh bien?... continua la principale locataire; on ne veut donc pas me
dire ses petits secrets de mnage?... On a honte peut-tre?...
Mon Dieu! mes anges, je fais la part des diffrences de situation...
Je pense bien que vous ne vivez pas d'ortolans... Tenez, voulez-vous
que je vous dise, moi, ce que vous avez mang aujourd'hui... Une bonne
soupe... un boeuf aux choux et du fromage...

Pour la faim mortelle des deux pauvres filles, ce simple menu tait
plus apptissant que la carte la plus recherche du dner de madame
Cocarde.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit tout bas Cyprienne.

Le rouge monta au visage de Diane.

--Vous avez devin  peu prs, madame, dit-elle; mais, je vous le
rpte... nous sommes contentes de ce que nous avons.

--Voil de la vraie philosophie, mon ange!... Eh bien! moi, je suis
dsole... dsole de voir de charmantes filles comme vous dans la
misre...

--Madame...

--Pas de colre, mon enfant!... Se montrer orgueilleuse vis--vis d'une
vritable amie, c'est avoir un mauvais coeur!... Fchez-vous tant
que vous voudrez, du reste, vous ne m'empcherez pas de dire ce que je
pense... J'ai le coeur serr, voyez-vous, chaque fois que j'entre
dans cette chambre... Deux pauvres chaises, un grabat... Cette
harpe qui est seule maintenant, parce que vous avez vendu l'autre, je
parie...

--Madame!... dit encore Diane.

La principale locataire prit ses deux mains qu'elle joignit avec celles
de Cyprienne:

--Je vous assure que je vous aime, mes pauvres enfants!...
pronona-t-elle d'un accent pntr; ayez confiance en moi, je vous
supplie!... Je suis plus vieille que vous... J'ai plus d'exprience...
Laissez-moi vous sauver!

Ce n'tait pas la premire fois que madame Cocarde parlait ainsi. Diane
et Cyprienne avaient leurs raisons pour suspecter la franchise de ses
paroles; et pourtant, telle est la confiance de cet ge, que les deux
jeunes filles relevrent sur la principale locataire leurs regards mus
et presque crdules.

--Des robes d'indienne en plein hiver, reprit madame Cocarde, pas de
feu!...  peine une misrable chandelle... et pour soutenir ces jolis
corps si dlicats, si charmants, une nourriture grossire... peut-tre
insuffisante...

Elle sentit frmir la main de Cyprienne.

--N'est-ce pas?... poursuivit-elle, insuffisante?...

--Oh!... murmura Cyprienne, par grce, ne nous parlez plus de tout
cela, madame; si vous saviez ce que je souffre!...

--Hein? fit madame Cocarde avec curiosit.

Diane regarda sa soeur  la drobe; son front devint pourpre; elle
releva les yeux sur madame Cocarde et dit  voix basse:

--Elle souffre... parce qu'il y a deux jours qu'elle n'a mang.

--Deux jours!... rpta froidement la petite femme; moi qui ai mal 
l'estomac quand j'oublie mon second djeuner... C'est bien long!

Elle retira sa main pour la replonger dans la poche de sa douillette.

--Deux jours!... rpta-t-elle encore, mais cette fois avec lenteur et
comme en faisant un retour sur elle-mme; moi aussi... ces choses-l
ne s'oublient pas... moi aussi, j'ai t deux jours sans manger...
Bon Dieu! mes filles, tout le monde a pass par l... C'est le coup
d'peron qui force  faire le premier pas... et je vous promets que les
autres pas ne cotent gure...

Cette froideur subite refoulait l'motion des deux jeunes filles, et
Diane regrettait dj son aveu.

--Oh! oh! continua la petite femme en suivant le cours de ses
rflexions; je savais bien que vous n'tiez pas millionnaires! mais
deux jours sans manger!... Ah ! le mtier ne va donc pas du tout, du
tout?...

Comme Diane ne rpondait point, madame Cocarde tourna les yeux
vers elle et changea brusquement de visage. Sa froideur disparut pour
faire place  cette douceur mielleuse et riante qu'elle savait donner 
sa physionomie.

--Vous me voyez anantie, mes beaux anges, dit-elle. Comment!... si
prs de moi... de moi qui vous porte un intrt si vritable!... Mais
vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit dans le temps?

La voix de Diane prit un accent hautain et svre.

--Nous avons tch de l'oublier, madame..., rpliqua-t-elle.

--Comme vous tes ravissante ainsi, mon ange!... s'cria madame Cocarde
qui la regardait avec une sincre admiration; la fiert vous sied
comme  une reine!... Ah! que je voudrais jeter au feu cette petite
robe qui m'impatiente et mettre  la place de la soie, du velours, des
dentelles!... Ce serait si facile! et vous me remercieriez tant lorsque
vous seriez devenues plus raisonnables!

Diane, le front haut, les yeux baisss, la joue en feu, tait belle, en
effet, belle comme l'orgueil de la pudeur.

--Nous sommes obliges de nous lever ds le matin, madame, dit-elle, et
voil qu'il est bien tard.

--C'est--dire que vous me chassez! s'cria la petite femme, moi,
votre meilleure amie!... Et pourquoi?... Parce que je veux changer
votre misre en bonheur... parce que je suis franche et que je ne puis
pas cacher mon dpit de vous voir comme a sans ressource, vous qui
pourriez avoir une maison et de beaux meubles, et tout!

Elle se leva dans un mouvement tragique, appris quelque part au
thtre, et qui rendait tant bien que mal l'amertume du dvouement
mconnu; puis elle ajouta sans s'loigner encore:

--Souvenez-vous de ce que je vous dis l!... J'ai l'exprience... et je
vous promets que vous vous mordrez les doigts, mes poulettes, plutt
dix fois qu'une,  cause de votre conduite de ce soir... Mais dame!
qui refuse muse!... On n'attendra pas ces demoiselles jusqu' la fin
du monde... Ah! mon Dieu! mon Dieu! comme si on ne savait pas a par
coeur!... Nous sommes toutes la mme chose!... On se rebiffe; on fait
la petite rageuse; on rejette bien loin la fortune... Puis on se lasse,
je dis les plus fires! Et telle qui a repouss tout l'or de la terre,
des bijoux, des toilettes, des rentes... une situation, quoi! pronona
madame Cocarde avec emphase, se laisse prendre par un artiste ou un
va-nu-pieds.

Diane frona le sourcil.

Madame Cocarde haussa les paules et se dirigea vers la porte.

--Voil comme a se joue!... grommela-t-elle en levant les yeux au
plafond. Quand je pense que ces petites bgueules-l se laissent mourir
de faim auprs de la soupire pleine!... car je vous le dis encore,
quoique ce soit, en conscience, jeter des perles... je m'entends
bien!... oui, mesdemoiselles sans le sou, il y a un monsieur, un
millionnaire, qui en fait, pour vous, des pas et des dmarches!... un
homme tout ce qu'il y a de mieux!... et si vous vouliez, demain vous
auriez quipage.

Point de rponse. Diane releva l'oreiller du lit pour faire la
couverture.

Les yeux tendres et clignotants de madame Cocarde eurent un clair, et
sa bouche pince fit une grimace mchante.

--quipage, mademoiselle Diane, rpta-t-elle, vous qui n'avez plus de
souliers... entendez-vous?

Ceci fut dit avec une explosion d'aigreur et de malice. La petite femme
mettait bas dcidment son masque doucereux pour lcher bride  sa
langue barbele, mauvaise, griffue comme la patte d'un chat en colre.

Elle avait encore deux ou trois pas  faire pour atteindre la
porte. On allait en entendre de belles.

La pauvre Cyprienne n'coutait plus. Diane, elle, avait laiss la
couverture  moiti faite. Sa tte se penchait sur son paule. Un
sourire trange errait autour de sa lvre. Son front tait pensif, et
ses grands yeux, perdant leurs regards superbes, taient devenus tout 
coup rveurs.

--Entendez-vous?... reprit madame Cocarde exaspre par le sourire de
la jeune fille; je vous jure bien, mesdemoiselles en haillons, que vous
attendrez longtemps une occasion pareille! Je me serais fait fort de
vous obtenir, moi, tout ce que vous auriez voulu... Trente bonnes mille
livres de rente, car cet homme-l est fou!... Des cratures comme a
refuser trente mille livres de rente!... Dites donc, avez-vous l'argent
de votre mois pour me payer? Ah! ah! j'ai t trop bonne avec vous!
Demain soir, foi d'honnte femme, les gens du grenier iront coucher
dans la rue!...

Diane restait toujours calme. A la voir, on et dit que toutes ces
paroles insultantes ne lui taient point adresses.

A ces derniers mots, pourtant, elle se tourna vers madame Cocarde avec
lenteur.

La principale locataire, qui crut  une attaque, mit le poing
sur la hanche d'un air intrpide; mais ses bras tombrent lorsqu'elle
entendit la jeune fille lui demander froidement:

--Combien faut-il d'argent pour faire trente mille livres de rente?

--Comment dites-vous, mon coeur?... balbutia madame Cocarde. Combien
il faut d'argent, en capital?...

--Oui.

--Six cent mille francs au denier vingt.

--Six cent mille francs!... rpta Diane en regardant sa soeur  la
drobe.

La petite femme se rapprochait.

--Est-ce que nous allons tre gentilles?... murmura-t-elle avec un
retour subit de caressante douceur.

Diane pensait.

Puis elle dit d'un ton tranquille:

--Cet homme... pourrait-on y aller ce soir?

Madame Cocarde recula d'un pas, et Cyprienne releva la tte en sursaut
pour jeter  sa soeur un regard stupfait. Elle se croyait le jouet
d'un rve.

Il n'y avait pas la moindre trace d'motion sur le beau visage de Diane.

--Peste!... fit la petite femme; ce soir!... Comme on y va
maintenant!... Ah ! mignonnes, vous vous tes donc joliment
moques de moi?...

--Diane! pronona tout bas Cyprienne.

Diane lui imposa silence d'un geste glac.

--Je vous demande, dit-elle en s'adressant  la principale locataire
qu'elle regardait en face, si on peut aller chez cet homme ce soir?

--Mais... je ne vois pas..., balbutia madame Cocarde; sans doute...

Elle ajouta en apart:

--Au fait, je ne rponds de rien, moi!... C'est lui qui les a
dniches!... Mais, tudieu! il parat que les petits anges savent dj
ce que parler veut dire!... Tout de suite, mon sraphin! reprit-elle en
souriant  Diane, et je vous promets que vous serez bien reues... et
que vous trouverez l un souper tout servi!

--C'est bon..., dit Diane; voulez-vous nous y conduire?

--Oh! ma soeur!... fit Cyprienne en joignant les mains.

--Si je le veux!... s'cria la petite femme; je passe un chle; je
mets un chapeau, et j'envoie chercher une voiture... Attendez-moi, mes
biches!... je suis  vous dans deux minutes!

Elle sortit en courant.

Les deux jeunes filles restrent seules.

Cyprienne regardait sa soeur avec de grands yeux bahis, et ne
pouvait point trouver de paroles pour l'interroger.

Diane tait immobile, la taille droite, les bras croiss sur sa
poitrine.

--Six cent mille francs!... dit-elle enfin... de quoi racheter Penhol!

--Oh!... mon Dieu! fit Cyprienne.

--coute!... reprit Diane, pendant que tu allais acheter du pain,
j'tais l-haut, moi, et je les voyais souffrir! Comme Madame est
change!... Ses yeux n'ont plus de larmes... Et notre vieux pre qui
va chaque jour de porte en porte, repouss partout... abreuv partout
d'insultes et de mpris!...

Cyprienne pleurait.

--C'est vrai!... c'est vrai! dit-elle parmi ses larmes. Mais la
honte!...

Diane la prit entre ses bras et la couvrit d'un regard de mre.

--Tu as raison, pauvre enfant!... murmura-t-elle; ne viens pas... car
c'est encore un combat... et si l'on choue, cette fois, il faudra bien
mourir...

--J'irai..., dit Cyprienne.




VI

L'HOTEL MONTALT.


Nehemiah Jones, le majordome de Montalt, tait un gentleman et un
homme de got parfait. Il avait achet pour son matre un des plus
confortables htels du faubourg Saint-Honor; un htel largement
spar de la voie o fourmille la foule bruyante et gnante, isol au
beau milieu de la grande ville, ombrag par des arbres centenaires et
ouvrant la haute porte de ses salons sur des jardins de prince.

Nehemiah Jones avait trouv cela entre les Champs-lyses et la
place Beauveau. C'tait une retraite choisie d'o la vue rencontrait
partout des arbres, du gazon, des fleurs, et nulle part l'autre ct de
la rue, cette odieuse barrire qui borne l'horizon parisien! nulle part
la fentre curieuse du voisin; nulle part le dos de ces civiliss qui
passent des heures en contemplation devant les vitres des cordonniers
ou des marchands de parapluies.

Et c'tait charmant! Une sorte de riant palais, bti sous le rgne de
Louis XV, alors que les bosquets de Beaujon taient bien loin de Paris
encore et cachaient seulement les faades mignonnes des _folies_ nobles
ou financires.

L'htel Montalt, comme on l'appelait dj dans le faubourg, affectait
la forme rgulire d'un chteau du XVIIIe sicle dessin par
Pronnet ou Gabriel.

C'tait un corps de btiment carr, flanqu de deux pavillons
symtriques. Au-dessus du deuxime tage, dont chaque fentre avait
 son sommet des ttes rieuses de nymphes ou de satyres, rgnait
une galerie ajoure, tournant autour du toit et le masquant presque
entirement. Sur le fronton triangulaire, Coustou le jeune avait taill
deux dryades, couches  demi et soutenant un cusson de marbre.

Sous le fronton, quatre colonnes doriques supportaient un large
balcon, dont la saillie abritait la dernire marche d'un perron
circulaire, o s'tageaient douze paires de vases  fleurs.

En quittant la cour plante d'arbres pour monter les degrs du perron,
vous trouviez un spacieux vestibule, soutenu par un pristyle d'ordre
corinthien en marbre violet, avec chapiteaux de bronze; l'oeil
enfilait le corps de logis, perc  jour, et allait se reposer sur la
belle verdure du jardin situ derrire l'htel.

Aux deux cts du vestibule, pav en mosaque romaine, s'ouvraient, 
droite, le salon, la galerie, la bibliothque, le tout en enfilade;
 gauche, sous une tte de cerf monstrueuse, la salle  manger, o
pouvaient s'asseoir cinquante convives.

En face du perron, l'escalier d'honneur montrait sa haute rampe
d'acier cisel, rehauss de volutes d'or, de pampres et de fleurs. Du
ct oppos  la rampe, au-dessus d'un lambris en marbre violet comme
celui des colonnes, Desportes avait mis quelques-unes de ses larges
peintures, sur lesquelles le dme transparent qui terminait l'escalier
jetait la lumire  grands flots.

La terrasse, tournant deux fois sur elle-mme avec ses balustrades de
marbre blanc, s'ouvrait au del du vestibule et descendait au
jardin. C'tait un vrai petit parc, qui s'tendait  gauche de l'avenue
Marigny jusqu'aux maisons du faubourg d'une part, de l'autre, jusqu'aux
abords des Champs-lyses.

On tait l surtout en plein XVIIIe sicle. Aprs le beau
parterre, venait le boulingrin Pompadour et les tilleuls normes,
taills en arcades. Puis c'taient des statues, habilles de mousse et
caches dans des niches de verdure, des jets d'eau qui voulaient tre
rustiques, des naades, des tritons, Neptune, Amphitrite, etc., le tout
entour d'un cercle de buis centenaires  qui le ciseau avait donn
mille formes architecturales ou fantastiques.

Par del les grands buis, il y avait des labyrinthes ombreux o Cupidon
et sa soeur se jouaient, aimaient, souriaient, se groupaient sous la
feuille, suivant le lascif caprice de l'art au sicle de Louis XV.

Lors de son arrive, Montalt avait trouv ce mythologique paradis en
pleine verdure et en pleines fleurs. Il n'avait eu garde de regretter
son froid palais de Portland-Place,  Londres. Mais quand vinrent les
jours pluvieux de septembre, adieu la riche feuille des grands arbres,
adieu les corbeilles de fleurs.

Le nabab tait inconstant par systme. Il se serait fatigu bien
vite des fleurs et des arbres, mais il n'aimait pas  voir son caprice
contrari avant l'heure de la satit.

Il fit appeler Nehemiah Jones, son majordome, et il lui dit:

--M. Jones, ne pourrait-on mettre mon jardin en serre?

--Si c'est la volont de milord, rpliqua Nehemiah Jones le plus
simplement du monde, pourquoi non?

Il et sembl, en vrit,  entendre ce brave Anglais, que la volont
de milord tait la rgle de l'univers.

Milord rpondit:

--C'est ma volont, M. Jones.

Nous ferons remarquer en passant que ce titre de lord, appliqu 
Montalt, tait de pure convention. L'Angleterre ne prodigue pas ainsi
la seigneurie: seulement, tout million est noble pour les pauvres gens.
Montalt, d'ailleurs, n'y tenait point, et se vantait volontiers d'tre
sorti du peuple.

Nehemiah Jones salua et se retira. Quelques heures aprs, une arme
d'ouvriers envahissait le jardin, au-dessus duquel s'leva comme par
enchantement une toiture transparente.

Cela cota un prix insens. Mais Nehemiah Jones revint dire  Montalt
un beau matin:

--Milord, on a mis en serre le jardin de Votre Seigneurie.

C'tait bien la perle des majordomes, que ce Nehemiah Jones.

Paris s'est mu, un jour, mu pour tout de bon vraiment, parce qu'on
lui a ouvert, moyennant un franc d'entre, un den qui se nommait le
_Jardin d'Hiver_, et qui tait grand comme la salle des Pas-Perdus,
au Palais de Justice. Le parc de Montalt aurait contenu  l'aise une
demi-douzaine de Jardins d'Hiver.

Jugez si Paris se mit en fivre! Les premiers qui entendirent parler de
cette merveille n'y voulurent point croire; puis, comme on racontait
des dtails prcis, vraisemblables, circonstancis, les moins curieux
dsirrent voir.

Mais il ne s'agissait pas ici de donner un franc et de confier au
contrle sa canne ou son parapluie: personne n'entrait, sinon les amis
de Montalt, ou encore les protgs de Nehemiah Jones.

C'est  peine si, des fentres hautes du faubourg, on voyait briller 
travers les arbres, dans ce pays de jardins et de bosquets, l'immense
vote de verre; mais on n'en grimpait pas moins aux mansardes et
c'taient souvent de belles dames qui laissaient en bas leurs quipages
pour entreprendre cette ascension.

Il y eut des grisettes aussi pauvres qu'honntes qui gagnrent
trois cents livres de rente  prter ainsi leur modeste asile, d'o
l'on apercevait le dme des Invalides, le Val-de-Grce, l'Institut, la
Salptrire, mais non du tout le mystrieux paradis du nabab.

Le champ tait ouvert aux suppositions, aux descriptions apocryphes,
 la posie des nouvellistes rveurs, et Dieu sait que nul ne se
faisait faute d'avoir en poche son petit plan du jardin miraculeux! On
en comptait les berceaux, les grottes et les statues. Plus il tait
difficile d'y pntrer, plus il y avait de vritable gloire  dire: Je
l'ai vu.

Personne ne s'en privait. Et comme le thme descriptif tait vari
par l'imagination de chacun, l'ide que s'en faisaient les simples
dpassait toutes les limites du merveilleux.

Les uns, frotts de saine littrature, refaisaient tout doucement les
bosquets d'Armide, ou l'den de Milton; les autres prouvaient certaines
connaissances d'histoire naturelle en dcrivant les mille plantes des
plates-bandes et des corbeilles; d'autres enfin, prenant soin d'animer
la scne, montraient le beau nabab errant sous ses feriques ombrages,
au milieu d'un essaim d'almes.

Car l'ide du srail de Montalt avait franchi le dtroit, et ceux qui
avaient aperu, par hasard, Sid et son noir compagnon, leur confiaient
tout naturellement la garde d'un harem nombreux et choisi.

Quant  l'ide qu'on se faisait de la richesse du nabab, c'tait
quelque chose de prodigieux et de fou. Ceux qui ne voulaient pas
exagrer disaient seulement qu'il tait plus riche que le roi; mais le
commun des croyants ne cherchait pas mme une comparaison.

Les hbleurs parlaient de fourgons chargs d'or...

Et de tout cela se dgageait une sorte de crainte superstitieuse. Un
homme qui disposait de tels trsors devait tre au-dessus des lois du
monde et se rire des barrires imposes  la foule.

Parmi tous ces _on dit_, le vrai avait sa part, le faux la sienne. Ce
qu'il faut affirmer, c'est que ce fameux jardin n'avait point peut-tre
son pareil en Europe.

Quant  l'htel, oeuvre d'une re sensuelle s'il en fut, Montalt
l'avait orn suivant son got bizarre. L, se mlaient aux voluptueux
souvenirs de notre XVIIIe sicle, les molles dlices des
moeurs asiatiques. Le confort anglais brochait sur le tout et
doublait l'originalit de cet hybride accord.

Boucher se trouvait avoir jet en grappes ailes ses Amours dodus sur
les panneaux d'une salle que Montalt avait fait daller de marbre et o
des tuyaux lanaient l'eau tide et parfume des bains, suivant
la mode de Tebriz ou de Dir. Sous les tentures se montraient encore
les guirlandes de fleurs et de fruits. Les vives couleurs des pans
de cachemire faisaient tort aux nuances un peu passes qui chatoient
encore aux robes des marquises-bergres de Watteau.

Et tout prs,  dix pas de ces coussins paresseusement amoncels,
l'attirail austre du sport britannique.

Le palais de Montalt runissait la mollesse du XVIIIe sicle
aux mollesses de l'Orient, sans craindre le voisinage des modes roides
du _gentlemanry_ pur sang.

Car Montalt, malgr toute sa puissance, ne pouvait faonner que le
dedans  sa guise. Entre les murs de l'htel ses souvenirs pouvaient
prendre une forme et lui rendre aisment l'aspect aim de sa vie
indienne; il pouvait se croire encore  Mascate, ou parcourant en
vainqueur, avec ses cipayes, un coin de la Perse, une province du
Kaboul...

Mais au dehors, c'tait l'Europe. Impossible de refaire les moeurs
de tout le monde. Au lieu du palanquin asiatique aux balancements
indolents, il fallait le fougueux attelage.

Et point n'est besoin de dire que les curies du nabab n'avaient pas de
rivales dans Paris.

La richesse, le luxe prodigue et somptueux tendaient comme un vernis
sur les contrastes trop heurts qui eussent pu dparer la demeure de
Montalt. Le dsordre est plus beau parfois que toute symtrie. Cela
tait beau comme le dsordre.

Montalt tait l, d'ailleurs, servant lui-mme de lien vivant  toutes
ces choses disparates, et adoucissant les contrastes,  force de
prsenter en sa propre personne tous les contrastes runis.

C'tait son oeuvre; l'oeuvre acheve, il n'y songeait plus gure,
et vivait l comme il et vcu ailleurs, indiffrent  ces merveilles
cres avec tant de passion.

Suivant la morale commune, qui est assurment la meilleure, il menait
l, dans sa dlicieuse retraite, une existence assez peu exemplaire.

Les trois dieux idiots du vaudeville: le jeu, le vin, les belles,
taient sa religion.

Il buvait comme un vrai lord; il jouait comme un possd du diable;
il aimait comme don Juan. O son inconstant amour n'avait-il pas t,
depuis les pcheresses divinises par la mode et se faisant une gloire
de leur galanterie, jusqu' ces Madeleines modestes qui glissent et
tombent derrire le voile? Depuis Lola, notre belle Lola, madame
la marquise d'Urgel, jusqu' telle jolie dame, que Lovelace lui-mme
et craint d'attaquer.

Il est vrai de dire, pourtant, que Montalt n'oprait jamais de
sductions et n'abusait de personne. Il n'avait ni le temps, ni le
vouloir. Pour sduire, il faut au moins un semblant d'amour, et la
comdie joue et fatigu Montalt presque autant que la ralit mme...

Elles l'eussent aim, car il tait gnreux, noble, brave et beau comme
un demi-dieu; elles l'aimaient peut-tre. C'tait malgr lui et  son
insu. Lui n'aimait rien et donnait tout  ses sens qui s'veillaient,
ardents et jeunes,  ct du sommeil lourd de son coeur.

On est ainsi parfois,  la suite d'un de ces amours mortels o l'on
avait mis tout son tre et que la dception a briss. Mais le nabab
disait bien souvent que jamais il n'avait aim...

C'tait sa nature, sans doute.

Il fallait croire cela, bien que difficilement on pt concilier ce
vide glac du coeur, ce matrialisme sans contre-poids avec la belle
gnrosit qui perait, non point dans ses paroles, mais dans ses
actions.

Il y avait tant de contrastes dans cet homme!

Ceux qui l'approchaient le plus intimement n'auraient point os le
juger, encore moins le dfinir. En principe, son me semblait
perdue; il n'y avait plus rien en lui que doute, ngation, blasphme.
Tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, excitait son mpris ou sa
raillerie. Il ne voulait croire qu'au mal. Et pourtant,  part les
fautes de sa vie systmatiquement dissolue, il ne faisait que le bien.

C'tait comme une lutte entre sa nature bonne, sensible,
misricordieuse, et quelque systme impie, qu'il s'tait impos de
force  lui-mme. C'tait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un homme
arriv  la religion du vice, et tchant d'expier ses vertus. C'tait
surtout, du moins aurait-on pu le croire s'il n'avait pris  tche de
le nier constamment, un homme bless par le sort injuste et qui avait
cette folie bizarre de tourner sa vengeance contre Dieu mme.

Ses bonnes actions, il les cachait avec un soin minutieux et jaloux,
avec un soin presque gal  celui qu'il mettait  se parer de ses
fautes. Vis--vis mme du serviteur charg de rpandre ses bienfaits,
il s'en excusait comme d'une faiblesse honteuse. Par un raffinement
d'ironie, ce mme serviteur remplissait auprs de lui un emploi sans
nom.

C'tait un Anglais appel Smith. Des sommes normes passaient par les
mains de ce Smith. La plus grande part tait affecte  des aumnes,
bien que Montalt ft semblant de croire parfois que le tout
passait au budget de ses plaisirs.

Le soir, en revenant du jeu, Montalt entrait dans une chambre orne
de tout ce que le luxe peut offrir de plus merveilleux. Une fois
sortie de cette chambre, la femme qui y tait entre n'y devait plus
rentrer jamais. Ce n'tait pas nanmoins un exil, car elle avait droit
dornavant de franchir la porte close de l'htel et d'assister aux
magnifiques ftes du nabab.

Ce qui n'tait pas un mince privilge.

M. Smith n'avait pas encore t au dpourvu, et pas une fois, la
chambre consacre ne s'tait trouve vide  l'heure o le nabab
rentrait d'ordinaire.

Mais celui-ci, en cela comme en toute autre chose, avait ses caprices
soudains et imprieux. Il lui arrivait bien souvent de passer franc
devant la chambre, au devant de laquelle veillaient les deux noirs,
sans mme jeter un regard  l'intrieur.

Ces soirs-l, il entrait seul dans son appartement, dont il fermait la
porte  double tour. On l'entendait se promener longtemps et  grands
pas sur le parquet de sa chambre  coucher. Parfois, ses serviteurs
curieux prtendaient avoir ou,  travers la porte, comme un sourd
gmissement...

Le lendemain, on le trouvait sur son lit, ple et bris de lassitude.
On n'osait point lui adresser la parole;  peine prenait-on le courage
de regarder  la drobe son visage dfait et boulevers.

Ces jours-l, il ne mangeait point. Il restait jusqu'au soir assis sur
son divan, tandis que ses deux ngres, immobiles et muets, attendaient
ses ordres.

Ceux qui eussent pu pntrer le secret de sa vie auraient remarqu que
ces tristesses mornes et profondes le prenaient chaque fois que les
hasards du jeu le foraient  enlever un diamant au couvercle de sa
bote de sandal.

Et assurment, ce n'tait pas la perte elle-mme qui le navrait ainsi,
car on n'avait jamais vu au Cercle des trangers un joueur plus calme
et plus impassible.

Les jours dont nous parlons, personne ne pntrait prs de lui, pas
mme tienne et Roger qu'il aimait tant  voir d'habitude.

Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception  son inconstance.
Cette amiti de hasard, noue dans le coup d'une diligence, et gard
pour bien des gens, dans son origine mme, un germe de rupture. Mais,
pour Montalt, c'tait tout le contraire; il se disait avec un souverain
plaisir que cette liaison n'avait aucune cause logique: on
n'tait ni parent ni voisin; on n'avait point t lev ensemble; on ne
s'tait point dvou mutuellement l'un pour l'autre: donc, il y avait
chance que l'on pt s'aimer...

Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le
premier jour. Il tait fou du talent d'tienne; il applaudissait de
tout son coeur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit
parfois, lorsqu'ils taient ensemble, un pre entre ses deux fils
chris tendrement.

Mais c'tait plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il
n'tait plus possible de ramener la moindre ide paternelle. Montalt,
jeune comme eux par la beaut, par l'esprit, par l'lgance exquise,
pouvait passer facilement pour le frre an,  qui deux ou trois
annes de plus donnent du poids et de l'aplomb.

Il poursuivait avec une hroque patience l'oeuvre entame sur la
route de Rennes  Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se
trouvaient ensemble, il prchait; c'tait sa manie. Il voulait faire
d'tienne et de Roger des philosophes  son image; il voulait leur
donner surtout ce profond mpris de l'espce fminine qu'il affectait
en toute occasion.

Pour en arriver l, il faisait mieux que raisonner, il tentait. A
plusieurs reprises, tienne et Roger s'taient trouvs en face
d'occasions charmantes et imprvues; mais le nabab avait beau les
entourer de sductions, tienne et Roger rsistaient vaillamment;
tienne surtout dont le coeur tait plus fort.

Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop rflchir, et
avec l'insouciance de leur ge,  la pente de cette bonne et molle
vie que le hasard leur faisait. tienne travaillait et recevait de
son labeur une rcompense royale; Roger ne travaillait point, mais il
portait le titre de secrtaire de milord et touchait, sous ce prtexte,
des appointements magnifiques.

Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, tait  leurs
ordres.

Charmants cavaliers comme ils l'taient, distingus, spirituels,
lgants, et riches par la grce du hasard, ils faisaient, en vrit,
figure dans le monde.

Au commencement, et d'un commun accord, ils s'taient promis de mettre
 excution ce cher dessein qu'ils avaient fait un soir dans le jardin
de Penhol, thsauriser, thsauriser comme des avares, pour revenir
bien vite en Bretagne o les attendait le bonheur.

tienne restait fidle  son projet. Chaque somme que lui donnait le
nabab tait religieusement place, et le jeune artiste tressaillait
d'aise en voyant s'augmenter rapidement son trsor, car c'tait
la dot de Diane, de Diane qui tait son rve de toutes les heures, son
amour unique et passionn.

Car,  travers l'loignement, tienne la voyait encore plus noble et
plus belle.

Roger pensait bien, lui aussi,  Cyprienne, mais sait-on comment
l'argent se dpense  Paris? La dot de Cyprienne tait lente  venir.

Il aimait pourtant, le bon garon; mais plus d'une enchanteresse,
place sur son passage par ce perfide Montalt, lui avait sembl bien
adorable.

Tandis qu'tienne peignait des panneaux ou esquissait des cartons,
Roger allait se promener. Quand il revenait et qu'tienne le
questionnait en frre, Roger ne faisait pas toujours confession
gnrale.

Une chose cependant rapprochait les deux jeunes gens et les runissait
en une commune inquitude, c'tait l'absence de nouvelles de Bretagne,
le silence complet et inexplicable des amis qu'ils avaient laisss
derrire eux.

tienne avait crit  Diane plusieurs fois; Roger avait crit 
Cyprienne et  Madame. Point de rponse.

Des lettres avaient t adresses au vieux Graud qui, de tout temps,
avait tmoign  tienne et  Roger une affection sincre. Point
de rponse encore.

Les semaines s'taient coules; on attendait toujours. tienne et
Roger faisaient mille suppositions et s'ingniaient  chercher le mot
de l'nigme. Jamais, dans leurs hypothses, ils n'arrivaient  ctoyer
mme la triste ralit!...

En dsespoir de cause, tienne avait crit  un de ses confrres dont
la famille habitait les environs de Redon; et il comptait les heures en
attendant la rponse, qui, cette fois, ne pouvait pas lui manquer.




VII

LE DESSERT.


Le nabab traitait magnifiquement. Il avait pour chef un de ces hommes
choisis qui portent notre glorieux nom franais jusqu'au fin fond des
cuisines russes, anglaises et autrichiennes. Son repas tait au-dessus
de toute description, et la plume de faisan des potes culinaires qui
continuent Antonin Carme se ft mousse devant tant de splendeur.

Par exemple, il faut bien l'avouer, les convives assis autour de cette
table blouissante taient un peu mls. Nous parlons seulement
de la premire table, car il y en avait deux, et la seconde, rserve
aux dames, n'tait pas mle du tout.

Dans ce monde errant et bien titr qui se groupe autour d'une maison de
jeu, ds qu'une maison de jeu s'ouvre, il est vraiment bien difficile
de distinguer l'aventurier du gentilhomme. En effet, l'aventurier se
frotte si aisment au gentilhomme, et le gentilhomme si fatalement 
l'aventurier, qu'ils dteignent l'un sur l'autre, si bien que tel vrai
marquis, possdant un nombre rond de quartiers sincres, vous fait
l'effet d'un aigrefin, tandis que tel bachelier s tours d'adresse,
cachant soigneusement ses diplmes, vous miroite  l'oeil comme le
plus paillet des marquis.

Il y a longtemps que la mode franaise est  l'anglomanie. Montalt
avec ses millions, sa romanesque histoire o il n'y avait pas un seul
mensonge, sa grande mine et la haute distinction de sa personne,
n'aurait eu qu' se laisser faire pour devenir le lion des salons
aristocratiques.

On et abaiss  plaisir les roides barrires de l'tiquette devant ses
fantaisies, et, de par l'audace mme de ses caprices, il et conquis la
royaut de la mode.

Mais il n'en voulait pas. Il lui plaisait, par exemple, d'attirer chez
lui le faubourg Saint-Germain et de ne point lui rendre sa visite.

Il lui plaisait d'amuser tout ce monde orgueilleux, mais en l'humiliant
 sa manire.

Chez lui, le plaisir ne s'arrtait jamais avant d'atteindre aux folles
nuances de l'orgie; on le savait. Il se divertissait  voir les
puritains passer le seuil de son enfer.

Autour de la table de Berry Montalt, il y avait assurment de vrais
grands seigneurs, mais on y voyait aussi,  part mme nos gentilshommes
de l'htel des Quatre Parties du Monde, un nombre assez notable de
chevaliers d'industrie. Les uns et les autres, du reste, s'embotaient
passablement et formaient un trs-noble ensemble.

On voyait l, runis, des reprsentants de trois ou quatre
aristocraties, et la crme de cinq ou six tripots.

Le Cercle des trangers surtout, alors dans toute sa gloire,
fournissait un contingent remarquable. Tous les pays du globe taient
reprsents. Les plus minces convives se nommaient pour le moins M. le
chevalier. Il y avait des quantits de comtes... trois marquis et un
duc. Il y avait mme cet illustre et trop infortun polonais le prince
Bottansko, dont les affids de la Russie parlaient avec mpris, mais
qui tait, en ralit, un ancien modle d'atelier, honorablement
connu parmi les rapins de l'empire.

C'tait merveille de voir l'lgante et spirituelle courtoisie qui se
dpensait autour de la table. Montalt donnait le ton, et il tait en
veine de charmantes saillies. Ce qu'il y avait d'alliage dans cette
noble runion disparaissait vraiment sous l'or pur.

D'ailleurs, les _grecs_ de 1820, bien que cette appellation antique ne
ft pas encore retrouve, valaient nos _grecs_ de 1847. Ce genre est
videmment d'lite et donne  ses adeptes un vernis inapprciable.

Entre les plus lgants, M. le chevalier de las Matas se faisait
remarquer; il mritait  tous gards l'honneur que lui avait fait
milord en le plaant auprs de lui. Nos deux autres gentilshommes ne
brillaient pas  beaucoup prs autant, mais le Portugal et l'Allemagne
sont des pays o l'esprit de conversation ne crot pas en pleine terre.
M. le comte de Mantera et le bon baron Bibander taient, en somme,
convenables: c'tait tout ce qu'il fallait exiger d'eux.

En arrivant  l'htel du nabab, nos trois gentilshommes avaient eu une
alerte assez vive. Ils n'avaient vu jusqu'alors Montalt qu'au Cercle
des trangers, et ils ignoraient entirement la composition de son
intrieur.

Lola tait bien venue  l'htel, comme tant d'autres femmes; mais,
comme toutes les autres, elle n'avait fait que passer.

En entrant, ce soir, les premires figures aperues par Bibandier,
Blaise et Robert, avaient t justement deux visages de connaissance,
qu'ils ne s'attendaient certes point trouver l; nous voulons parler
d'tienne et de Roger.

Les deux jeunes gens taient aux cts de Montalt, et faisaient avec
lui les honneurs.

La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu'ils pensrent
se trahir au premier moment.

Mais ils taient bien dguiss; l'aplomb leur revint d'autant mieux
qu'ils purent voir tout de suite qu'on ne les reconnaissait point.

Par le fait, tienne et Roger taient  cent lieues de songer  M.
Robert de Blois,  Blaise, son domestique, ou mme au pauvre fossoyeur
Bibandier.

L'alerte tait passe depuis longtemps. Le dner marchait suivant
les rgles de l'art. Le sommelier de milord, personnage classique et
nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec mthode
et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles; les vins taient
non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le
code de la gastrologie, ce qui est davantage.

Il faut ici le coup d'oeil et la science. Il faut savoir alterner
le chaud madre avec le bordeaux, ce roi des vins; il faut placer 
propos le chambertin gnreux, le porto, cher aux palais britanniques,
le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques,
que l'on boit au thtre dans des coupes de carton dor; le constance,
fouett par les temptes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie,
qu'on n'achte, dit-on, qu'avec de l'esprit ou de la gloire.

Quant au champagne, cette ple et froide potion qui met les collgiens
en goguette et fait chanter les tudiants  la barrire, nous aurions
pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.

On causait fort gaiement dj. Le baron Bibander, une fois la glace
rompue, se prenait  baragouiner d'une si triomphante faon, que le bon
Graff tait tout fier de son lve.

Montalt avait des prvenances pour chacun, mais il donnait la
principale part de son attention  M. le chevalier de las Matas, qui
l'entretenait avec une rare vivacit.

Montalt lui rpondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre
vide.

Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-mme pour chanson!
M. le chevalier, bonne tte pourtant, tait dj un peu exalt au
commencement du second service.

Mais cela ne tirait point  consquence, attendu que les trois quarts
des convives marchaient en avant de lui. Le prince Bottansko, surtout,
afin de faire honneur  sa nationalit, buvait avec une vigueur
au-dessus de tout loge.

Dans la galerie voisine, un brillant orchestre excutait tantt des
airs  la mode, tantt des mlodies indiennes, fournies par Mirze,
l'ancienne esclave du nabab.

Au bout de la galerie s'ouvrait une seconde salle, dcore exactement
comme la premire, et au milieu de laquelle se dressait aussi une table
servie.

Cette table tait entoure par un cercle de charmantes femmes qui
buvaient, ma foi, le mieux du monde.

Mirze prsidait au banquet fminin, Mirze que nous avons vue toujours
mlancolique et muette.

Mais le nabab lui avait dit d'tre gaie, de chanter, de sourire...

Elle tait gaie, la pauvre me esclave, elle chantait, elle souriait.

Presque toutes ces dames avaient obi, du reste,  la fantaisie
de Montalt; elles avaient, pour la plupart, des costumes asiatiques, et
douze ou quinze d'entre elles, sous la direction de Mirze, s'taient
dguises en bayadres de Mysore.

Bien entendu, autour de cette table, on n'et pas trouv une seule
femme laide. Ceci tait la moindre chose. Mais il y en avait de
ravissantes et qui faisaient le plus grand honneur au got de M. Smith,
le galant distributeur d'aumnes.

Parmi les plus charmantes, il fallait distinguer deux petites danseuses
de l'Acadmie royale de musique, qui venaient pour la premire
fois  l'htel. M. Smith, on peut le dire, avait eu ici la main
particulirement heureuse. C'taient deux petits lutins au sourire naf
et mutin, toutes jeunes, gracieuses comme des fes.

Des bijoux, enfin!

Ces deux demoiselles avaient t convoques en vue d'tienne et de
Roger. Le nabab voulait en finir une bonne fois avec la chevaleresque
niaiserie de ses deux favoris; et vraiment, pour oprer une tentation
efficace, on ne pouvait trouver mieux que mesdemoiselles Delphine et
Hortense, les deux plus nouvelles acquisitions du corps de ballet de
l'Opra.

tienne et Roger n'avaient qu' se bien tenir!

De temps en temps, pendant le dner, Montalt les regardait
en souriant  l'ide de sa victoire prochaine, et tout en coutant
les discours anims du chevalier de las Matas, qui lui soumettait
peut-tre, en ce moment, le plan de sa fameuse martingale, Montalt
faisait de loin aux deux jeunes gens des signes de joyeuse menace.

tienne et Roger comprenaient parfaitement, et levaient leurs verres en
signe de bataille accepte.

Malgr l'incontestable talent de M. Smith, les dlicieuses
pensionnaires de l'Acadmie royale de musique n'taient cependant pas
prcisment ce que Montalt aurait voulu.

Il s'agissait de convertir les deux jeunes gens  sa manire de voir,
et, sur ce sujet, la fantaisie de Montalt s'tait dveloppe outre
mesure. La rsistance de Roger et d'tienne l'avait piqu au vif.
C'tait dsormais une gageure qu'il prtendait gagner  tout prix.

Aussi se montrait-il ici bien plus difficile que pour lui-mme. Il
ne s'tait pas confi en aveugle, comme d'ordinaire,  l'exprience
habile de M. Smith. Il avait donn des instructions spciales; il avait
dsign lui-mme deux jeunes filles qui n'taient ni mademoiselle
Delphine, ni mademoiselle Hortense.

Mais, chose que le nabab ne voulait plus concevoir depuis
longtemps, il est des vertus, des enttements, pour parler son langage,
qui sont encore capables de rsister  tout l'or du monde.

Cela en plein XIXe sicle!

C'est triste  penser, mais le nabab venait d'en avoir une preuve
clatante.

Il s'agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul
conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, places sur
cette pente glissante o nulle jeune fille ne garde l'quilibre, au
dire des romanciers paens et des philosophes de l'cole transcendante,
de deux chanteuses des rues, puisqu'il faut nommer les choses par leur
nom.

Mais des chanteuses comme on n'en voit point, des jeunes filles d'une
beaut si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce coeur fltri,
avait senti quelque chose remuer au fond de son me, rien qu' les
regarder!

Il les aimait, ces deux belles jeunes filles; il pensait  elles bien
souvent, depuis que le hasard les avait jetes, un jour, sur son
chemin, et s'il s'obstinait  vouloir faire d'elles les matresses
d'tienne et de Roger, c'est que l'ide lui souriait d'avoir ainsi prs
de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.

Sa pense ne pouvait aller plus loin sans mentir  l'trange et
triste morale qu'il s'tait faite; songer au mariage, c'et t
non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales; c'et t
surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.

Mais ce beau rve ne pouvait point se raliser. Les deux jeunes filles
qui auraient d s'y prter avec tant de reconnaissance s'avisaient de
prfrer leur pauvret  ce qu'elles appelaient la honte.

Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez
les femmes que contradiction et mchant vouloir!

Ah! si elles avaient consenti, la dfaite des deux jeunes gens et
t, cette fois, bien certaine! Comment rsister  tant de navet
charmante? Comment rester froid devant ces divins sourires?

Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient chou. Il n'y
fallait plus songer.

Et le nabab donnait aujourd'hui cette fte, en dsespoir de cause, pour
voir s'il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.

Les choses semblaient aller  souhait. Nos deux jeunes gens, placs
auprs de compagnons de leur ge, ne se mnageaient point. En somme, ce
complot, ourdi contre leur fidlit amoureuse, tait assez innocent; et
lors mme qu'ils eussent dcouvert le pige o l'on prtendait
les pousser tout doucement, peut-tre n'en eussent-ils point conu une
horreur trs-profonde.

Ils taient parfaitement disposs ce soir-l. Le nabab pouvait suivre
de loin les progrs de leur gaiet toujours croissante. Il voyait leurs
joues s'animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure!
se tourner parfois, avec une impatience non quivoque, vers la porte
qui conduisait au second salon.

Les ttes s'exaltaient, cependant; le dessert, symtriquement align,
avait subi l'attaque gnrale et couvrait la table de ses plats en
dsordre. Trente conversations se croisaient, vives et dcousues.
C'tait l'heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l'orchestre
frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas lgers
et un essaim de femmes se prcipita dans la salle, le verre  la main.

Elles taient masques, mais de ce masque court et sans barbe qui ne
cache ni le rouge clat des lvres, ni la fracheur jeune et veloute
des joues.

Il y eut  ce coup de thtre un cri d'enthousiasme parmi les convives.
Le baron Bibander seul fut un peu contrari parce que cette galante
surprise le saisissait au dpourvu, et qu'il n'avait pas le temps de
consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n'avait
pas dteint, par hasard.

L'orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.

Au moment o les convives descendaient le double perron de la terrasse
pour entrer au jardin, dont l'aspect dpassait les tincelantes
merveilles des contes de fes, les douze femmes dguises en bayadres
quittrent brusquement leurs cavaliers et s'lancrent sur le gazon qui
faisait face  l'htel.

Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les
corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beaut,
drapes gracieusement dans leurs costumes tranges, tout tincelants de
pierreries et d'or, et dont la danse molle ralisait un voluptueux rve.

Leurs masques taient tombs au premier signal de l'orchestre. Elles
taient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme
aux lues de M. Smith,  ces deux pris, lgres et mignonnes qui
devaient tenter la conqute d'tienne et de Roger.

Elles taient en vrit adorables, et l'on n'et point su dire laquelle
tait la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et
vif, couronn de cheveux noirs comme l'bne.

Delphine tait blonde; mais non point de ces blondes langoureuses
dont le regard se noie, ple et sans rayons. Ses grands yeux bleus
souriaient; les boucles d'or de ses longs cheveux se jouaient avec
mutinerie sur ses blanches paules.

Elle tait jolie, jolie!...

tienne regardait Delphine; Roger dvorait des yeux Hortense. Et le
nabab souriait, tout en coutant M. le chevalier de las Matas, qui
redoublait ses frais d'loquence.

L'orchestre, qui avait d'abord voil ses accords lents et balancs,
montait en un _crescendo_ de plus en plus rapide. La danse suivait
l'orchestre. On voyait les bayadres se mler, se perdre, se reprendre,
tourner sur elles-mmes en agitant leurs voiles, et former comme une
chane vivante dont les anneaux se nouaient et se dnouaient.

A mesure que le rhythme devenait plus vif, une sorte de fivre
enthousiaste s'emparait d'elles.

Les musiciens haletants pressaient la mesure, pressaient toujours.

Un instant encore on vit la troupe charmante prcipiter ses pas avec
frnsie; puis, tout  coup, l'orchestre se tut. Les danseuses avaient
disparu comme un songe.

Delphine appuyait sa blonde tte contre la poitrine d'tienne.
Hortense prenait en souriant le bras de Roger.

Le nabab caressa du doigt sa moustache effile, et regarda un instant
les deux couples avec complaisance. Puis il se tourna enfin vers M. le
chevalier de las Matas qui, depuis quelques minutes, prchait dans le
dsert.

--Eh bien! milord, demanda ce dernier, que pensez-vous de mon ide?

Sa figure tait pourpre; ses yeux brillaient outre mesure, mais ses
paupires lourdes avaient ce battement impossible  rprimer qui
annonce l'ivresse imminente.

Le nabab lui avait tant et si bien vers  boire!

Comme on fait aux approches de l'ivresse, il s'enfonait de plus en
plus dans son ide fixe et mettait  convaincre Montalt une chaleur
obstine.

Celui-ci le regarda en souriant.

--Je pense, M. le chevalier, rpondit-il, que vous tes un homme
trs-entendu... mais je n'aime pas beaucoup ces affaires o il faut
compter avec le hasard.

--On peut en essayer d'autres!... s'cria vivement Robert; j'ai plus
d'une corde  mon arc... et si vouliez, milord...

--Quoi?... fit Montalt avec ngligence.

--Vous tes riche... mais vous avez des gots de roi!... Quelle fortune
serait assez grande pour satisfaire ces prodigalits incroyables?

Il montrait du geste le jardin et semblait supputer mentalement les
sommes normes qu'il avait fallu jeter dans ces feriques magnificences.

--Le fait est, dit Montalt simplement, que je mange mon capital, M. le
chevalier.

--Je savais bien!... Ah! milord, si vous vouliez me comprendre!...

--Mais, M. le chevalier, je vous comprends parfaitement.

--En vrit?... dit Robert qui baissa les yeux; eh bien?...

--Eh bien!... rpta Montalt, je sens qu'avec un homme habile, on
pourrait. Mais, M. le chevalier, notre connaissance date  peine de
quelques semaines... et je ne sais pas encore...

--C'est vrai!... interrompit Robert; vous ne m'avez jamais vu 
l'oeuvre!

--Vous comprenez qu'en ces sortes de choses, reprit Montalt dont le
sourire devint plus gracieux, ce n'est pas prcisment sur la moralit
d'un homme qu'on dsirerait tre fix...

--J'entends bien!... c'est sur son savoir-faire.

--Vous l'avez dit, M. le chevalier.

Robert se rapprocha de Montalt, et prit la hardiesse de s'appuyer
familirement  son bras.

--Que diriez-vous, poursuivit-il en baissant la voix, d'un pauvre
garon qui serait arriv un beau jour, sans recommandation ni
appui, dans un chteau o il ne connaissait me qui vive... et qui,
dans l'espace de trois ans, serait parvenu, au moyen de sa seule
industrie,  mettre tout bonnement  la porte le matre du chteau pour
s'installer en son lieu et place?

--C'est trs-fort, rpliqua Montalt.

--J'entends lgalement..., reprit Robert; ayant par devers lui, cet
homme dont je vous parle, des actes de proprit en bonne et due forme!

--C'est encore plus fort!

Robert lui serra le bras.

--Auriez-vous le temps d'couter une histoire? dit-il.

--Est-elle longue votre histoire?

--Passablement... mais quand vous l'aurez entendue, vous aurez, mon
cher lord, la mesure complte de mes capacits.

--C'est que le jeu s'engage..., dit Montalt avec une hsitation vraie
ou feinte; et je voudrais...

--Misre!... s'cria le chevalier en le retenant de force; celui qui
a fait vingt mille livres de rente avec nant, milord, peut faire des
milliards avec la moiti seulement de votre fortune!... Vous avez
le temps de risquer deux ou trois centaines de louis sur une carte...
Il faut que vous m'coutiez!

Montalt jeta un regard de regret au tapis vert, qui s'entourait dj de
joueurs.

--Allons, dit-il, puisque vous le voulez, je suis  vos ordres.

Robert l'entrana aussitt vers l'un des massifs de verdure.

Tandis qu'ils traversaient le jardin, des couples de danseurs valsaient
sur le gazon. D'autres danseurs causaient, demi-couchs sur des
coussins jets  profusion sur l'herbe. D'autres encore franchissaient
les hautes portes perces dans le feuillage sombre des buis, et
poursuivaient, le long des berceaux, leur promenade enchante.

La troupe bigarre des cipayes circulait dans les bosquets portant des
sorbets et des glaces.

Roger valsait avec Delphine, tienne avec Hortense.

Blaise tait au jeu. Le baron Bibander papillonnait avec la femme de
son choix et se donnait des airs de don Juan adorables.

Robert et Montalt s'assirent l'un auprs de l'autre.

--Il y a trois ans de cela, dit Robert, nous tions deux... Je ne vois
pas pourquoi je vous cacherais le nom de mon compagnon... C'tait
M. le comte de Mantera...

--Ah! ah! fit le nabab, ce gros garon de comte est-il donc aussi un
colosse d'habilet?

--Non pas!... mais il vaut son prix... Vous allez voir... Nous avions
t forcs de quitter Paris tous les deux pour des affaires... de
famille... Nous nous dirigemes un peu  l'aventure du ct de la
Bretagne, avec une dame de votre connaissance.

--La marquise?... dit Montalt.

--Madame la marquise d'Urgel, qui avait alors trois ans de moins, et
qui tait belle comme un ange.

Comme pour confirmer cette assertion, Lola passa, en ce moment, au bras
de son cavalier, devant le berceau o Montalt et Robert taient assis.

--Oui, oui..., dit le nabab en la regardant, madame la marquise devait
tre bien belle!

--En arrivant dans certaine ville de Bretagne dont le nom importe
peu, reprit Robert, nous avions,  nous trois, sept francs cinquante
centimes.

--Du vin!... cria le nabab  un cipaye qui passait  sa porte.

Depuis quelques minutes, on voyait circuler dans le jardin des femmes
qui n'avaient point assist au souper. C'tait la coutume aux
ftes du nabab, et nul ne songeait  s'en tonner. On appelait cela
l'entre des grandes dames.

Car il tait convenu que tous ces masques mignons, arrivant sur le
tard, taient des grandes dames! De trs-grandes dames! comme disait
Buridan, le capitaine.

L'htel Montalt avait sa terrible renomme. On en disait un mal
horrible, mais on y allait, mais, pour y aller, on bravait tout de
grand coeur: parce que ce n'tait point l une de ces rputations
menteuses qui promettent beaucoup pour ne rien tenir; bien au
contraire, on n'en pouvait prendre une ide exacte  l'avance: chez le
nabab, magnificences et feries taient fort au-dessus de la renomme.
Les descriptions mentaient, non par exagration, mais par impuissance.

Il fallait voir pour croire  ce miracle de la fantaisie et de l'argent.

Mais si ce contingent nouveau de beauts inconnues et un peu dpayses
dans ce monde trange n'excitait point la surprise, il se passait, 
l'insu de tous, un fait assez singulier, et pour lequel les familiers
de l'htel n'auraient point trouv d'explication.

Les douze danseuses que nous avons vues ouvrir le bal taient
officiellement enrles et faisaient partie, tout comme les
cipayes, de la mise en scne de la fte. C'tait M. Smith qui leur
avait fourni ces gracieux costumes de bayadres. En comptant Mirze, il
y avait en tout treize femmes dguises ainsi. Et il ne pouvait y en
avoir davantage, car on et mis tous les tailleurs parisiens au dfi de
livrer des costumes pareils.

Ces costumes, qui gardaient un cachet tout particulier d'exactitude,
avaient t faits sous la direction de Mirze, dans la maison mme.

Et pourtant, si quelqu'un et song  compter les bayadres, il en et
trouv quinze en ce moment, toutes rigoureusement semblables, sauf les
nuances diffrentes de leurs ceintures de cachemire.

Il y en avait deux de trop, deux femmes qui, sans doute, n'avaient
point le droit d'assister  ces ftes, et qui s'y taient glisses en
fraude,  la faveur du dguisement officiel.

Mais par quels moyens s'taient-elles procur ce dguisement? Un seul
tait,  la rigueur, admissible, quoique bien improbable. Mirze, qui
tait la surintendante des ftes nocturnes de l'htel Montalt, faisait
faire toujours quelques costumes de rechange.

Elle avait, dans une chambre voisine de son appartement, une sorte
de magasin o se trouvaient rassembls des dguisements de
toute espce. On s'tait introduit dans cette chambre peut-tre. On
avait vol ces tuniques brodes d'or, ces ceintures flottantes et ces
diadmes de perles...

Quoi qu'il en soit, il n'et point t malais, une fois la fraude
vente, de reconnatre les deux fraudeuses. C'taient de toutes jeunes
filles, accuses par leur embarras mme et par la frayeur qui perait
dans leur maintien. Elles se tenaient au bas du perron, serres l'une
contre l'autre, et jetant  la ronde leurs regards bahis.

Cela dura quelques minutes. Puis elles changrent deux ou trois
paroles rapides et se sparrent brusquement.

Leur parti semblait pris. Elles avaient mis de ct tout  coup cet air
d'effroi qui aurait pu les trahir.

La premire, qui portait en charpe une ceinture de cachemire rouge 
franges d'or, alla droit  la table de jeu, o matre Blaise faisait
merveille.

La seconde, dont la ceinture tait verte, se dirigea vers le noble
baron Bibander, demi-couch sur des coussins auprs d'un massif de
fleurs, et qui prenait des poses de satrape en lutinant sa conqute.

Elles prononcrent toutes deux quelques mots  l'oreille de nos deux
gentilshommes.

L'effet fut assez remarquable.

M. le comte de Mantera laissa chapper ses cartes et devint tout blme.

Le noble baron Bibander se dressa en sursaut, roide comme un bton.

Il regardait, bouche bante, et avec une indicible surprise, la
bayadre  la ceinture verte, qui s'assit tranquillement  ses cts.

L'autre, la bayadre  la ceinture rouge, prit place  la table de jeu,
auprs du comte de Mantera stupfait.




VIII

QUATRE BAYADRES.


Les paroles prononces par les deux jeunes femmes inconnues, 
l'oreille du baron Bibander et du comte de Mantera, taient pourtant
bien simples.

La ceinture rouge frange d'or avait dit au comte:

--Bonjour, M. Blaise.

La ceinture verte avait dit au baron:

--Bonjour, M. Bibandier.

Et cela tout doucement, d'un ton amical et discret, o il n'y
avait certes point de menace.

Le comte de Mantera chercha d'abord, sous le masque de son
interlocutrice, les traits brunis et rguliers de Lola, car quelle
autre, dans cette fte, pouvait savoir son nom?

Mais, impossible de se mprendre! l'inconnue, aussi grande que Lola,
avait une taille bien plus juvnile, les paules moins larges, la
poitrine moins dveloppe; et, d'ailleurs, Lola tait brune, tandis que
le diadme de perles, qui servait de coiffure  l'inconnue, laissait
chapper  profusion les boucles des plus beaux cheveux chtains que
l'on pt voir.

Le comte de Mantera fit effort pour surmonter son trouble, et reprit
ses cartes d'une main qui, malgr lui, tremblait.

--Ne faites pas attention  moi, M. Blaise, dit la ceinture rouge avec
simplicit, et continuez votre partie... j'ai du loisir... j'attendrai.

Le comte n'avait pas le choix et ne pouvait faire autrement que d'obir.

On l'observait, son trouble avait t remarqu; mais on trouvait 
cette motion une cause toute naturelle.

La jeune femme semblait admirablement belle; c'tait quelque bonne
fortune qui tombait des nues  M. le comte.

La partie engage tait un cart. Le comte avait quatre points,
et son adversaire n'en marquait pas un seul.

--Prenez garde!... dit celui-ci: heureux en amour, malheureux au jeu,
M. le comte... Nous allons piquer sur quatre!

Blaise coutait  peine. Ses yeux, au lieu de suivre son jeu,
cherchaient  pntrer sous le masque de l'inconnue.

L'adversaire marqua le roi et fit la vole.

Le cercle des assistants se prit  rire.

La ceinture rouge se pencha de nouveau  l'oreille de Mantera.

--M. Blaise, dit-elle, vous saviez jouer autrefois mieux que cela...
Vous trichiez  l'office pendant que votre matre trichait au
salon... Ne vous gnez pas  cause de moi, je vous en prie... pas de
compliments!... faites sauter la coupe.

--Voyez donc, disait-on dans le cercle, comme la main de Mantera
tremble, pendant que la petite bayadre lui chuchote des douceurs 
l'oreille!

--Il y a de quoi, vraiment!

--Je gagerais qu'elle est dlicieusement jolie!

--Messieurs, le comte est un heureux mortel!...

L'infortun Blaise avait au front de grosses gouttes de sueur.

Pendant cela, il ne faut pas croire que le noble Bibander ft sur
un lit de roses. La ceinture verte avait la langue pour le moins aussi
aigu que celle de sa compagne.

Mais le trouble de l'ancien uhlan ne ressemblait pas tout  fait 
celui de Blaise: il avait l'air plus effray qu'intrigu; on et dit
qu'il savait  peu prs  qui il avait affaire.

--Peste! M. Bibandier!... disait la ceinture verte, nous avons laiss
l-bas, je le vois bien, notre pauvre veste de futaine!

--Madame..., balbutiait le baron, je ne vous comprends pas.

--Oh! que si fait, M. Bibandier!... La preuve, c'est que vous oubliez
de baragouiner en me parlant... Il fallait dire au moins: Matme, ch
ne fus gombrends bas!

--Matme!... rpta machinalement le baron.

Et il ajouta en se tournant vers sa conqute:

--Eine bedite indrigue d chalusie!...

La ceinture verte clata de rire.

--Bien dit, cette fois!... s'cria-t-elle. C'est pourtant vrai que je
me meurs de jalousie!... Je viens de bien loin pour vous chercher...
Ah! que je vous aimais mieux, mon Bibandier, avec votre veste
troue!... vous tiez fidle, alors... Ah! M. le baron, M. le baron!...
Vous savez comme les femmes se vengent... J'ai envie de dire 
tout ce monde que vous tes le fossoyeur du bourg de Glnac!

L'ancien uhlan se tournait et se retournait sur ses moelleux coussins,
comme s'ils eussent t rembourrs d'aiguilles.

--Je ne vous connais pas..., murmura-t-il. C'est--dire... ch ne fus
gonnais bas...

La bayadre appuya sa jolie tte sur son coude et se prit  le regarder
fixement  travers les trous de son masque.

Le malheureux baron tait  la torture.

--Ah ! reprit la bayadre, nous avons donc fait un hritage?... car
les cinquante pices de six livres n'auraient point suffi  nous poser
sur ce bon pied dans le monde...

--Comte! s'criait-on autour de la table, heureux au jeu, malheureux en
amour! Vous avez perdu une belle partie... Piqu sur quatre!

Blaise se leva. Il tait trs-ple et gardait un sourire contraint.

--J'ai bien des choses  vous demander, M. Blaise, dit la ceinture
rouge en l'attirant hors du cercle des joueurs; et d'abord o est
l'Amricain, comme vous l'appelez?

--Qui tes-vous?... qui tes-vous?... murmura le comte d'un air accabl.

--L'Endormeur! je vous trouve bien curieux!... Vous ne voulez pas
me dire o est votre ancien matre?

--Ici.

--A merveille!... J'ai cru apercevoir madame Lola... me suis-je trompe?

--C'est elle qui vous a mise  mme de jouer cette dangereuse comdie,
n'est-ce pas?... demanda vivement le comte.

--Me suis-je trompe? rpta la jeune femme.

--Non.

--Vous tes au moins vridique... et vous avez raison, M. Blaise, car
je ne suis pas en humeur de vous pargner!...

--Mais qui tes-vous, au nom du ciel?

--Vous qui avez t si longtemps en Bretagne, vous savez bien que les
pauvres jeunes filles, mortes avant le mariage, reviennent sur terre
parfois...

Blaise tressaillit. Il lui semblait que les yeux de la bayadre
brlaient, derrire son masque de velours, comme deux charbons ardents.

--Et vous savez bien, reprit-elle en donnant  sa voix des inflexions
profondes, que Dieu renvoie parfois ici-bas les victimes pour dvoiler
le crime des assassins...

Blaise n'interrogeait plus. Mais il regardait toujours la jeune femme,
attache  son bras, et ses yeux peignaient le comble de la
terreur.

--Je vois que vous vous souvenez!... reprit la bayadre, et que je
n'aurai pas besoin de vous rappeler la nuit de la Saint-Louis...

--C'est impossible!... balbutiait Blaise qui se croyait le jouet d'un
cauchemar; impossible!...

La ceinture rouge lui serra le bras.

--Ne mentez pas..., dit-elle d'un ton imprieux; Blanche de Penhol
est-elle parmi ces femmes masques?

--Non..., rpondit Blaise.

--Malheur  vous si vous me trompez!...

--Je ne vous trompe pas.

--Et..., reprit la jeune femme en hsitant, ces deux jeunes gens qui
taient avec vous  Penhol...

--Quels jeunes gens?

--Le peintre... et le fils adoptif du matre...

--tienne Moreau et Roger de Launoy?

Les yeux de la jeune femme se baissrent, et Blaise profita de ce
mouvement pour l'envelopper d'un regard perant.

--Que sont-ils devenus? murmura-t-elle.

--Ils sont ici..., rpondit Blaise.

Ce fut la jeune femme qui tressaillit, cette fois.

Elle avait entran Blaise peu  peu jusqu' un massif sombre et
solitaire.

--Merci..., dit-elle, vous m'avez appris tout ce que je voulais
savoir... Maintenant, un mot encore... ce mot, rptez-le  vos
complices, M. Blaise, car il pourrait devenir votre arrt... Vous
avez envoy aux pieds de Dieu celles qui taient trop faibles pour
vous combattre sur la terre... Elles sont fortes maintenant; prenez
garde!... S'il arrivait malheur  l'Ange de Penhol que vous tenez en
votre pouvoir, vous pourriez dire adieu  votre vie de mfaits et de
crimes, M. Blaise! car il y a sur votre tte une main arme... la main
de vos victimes, que vous ne pourrez pas tuer deux fois!

Blaise tait tout tremblant, et nanmoins son tre se rvoltait
nergiquement contre cette fantasmagorie impossible. Il avait, pour
tayer son incrdulit, le bruit et la lumire de la fte. Ce n'tait
point le lieu d'une apparition.

Peut-tre que si pareille vision s'tait prsente  lui, l-bas,
en Bretagne, sous les murailles noires de la Tour du Cadet, le long
des rives mlancoliques du marais de Glnac, peut-tre ft-il tomb
foudroy.

Car, en ces lieux tristes et consacrs par les terreurs populaires,
tout parle  l'me un langage mystrieux et surnaturel.

Sous ces grands saules chevelus, les ples vierges qu'on nomme les
belles-de-nuit passent et repassent.

La Femme-Blanche laisse flotter au vent ses longs voiles, blafards
comme le suaire des morts...

Et puis le thtre du meurtre et t l, tout prs!

Et cette jeune femme, qui connaissait les secrets de la nuit terrible,
avait, en vrit, la taille et jusqu' la voix de l'une des deux
victimes.

Mais ici, sous ces clarts tincelantes, au beau milieu de ces
joyeuses rumeurs,  cent lieues du gouffre o les deux pauvres filles
avaient trouv la mort, c'tait dj beaucoup que d'avoir donn
quelques minutes au premier mouvement de la frayeur superstitieuse et
irrsistible.

Ds que la rflexion put venir, Blaise se sentit reprendre courage.

--Je ne sais pas qui vous tes, madame..., dit-il, et je ne vous cache
pas que vous m'avez fait grand'peur... Mais laissez l, croyez-moi, les
choses de l'autre monde... Vous en savez assez pour nous tenir, voil
le fait, heureux pour vous ou malheureux, suivant que vous jouerez vos
cartes... Quant  nous terrifier par des billeveses, cela peut russir
une fois, non pas deux.

Il s'interrompit et poussa un cri touff, un cri de dtresse et
d'horreur.

Tout en parlant, il s'tait tourn vers la bayadre pour appuyer d'un
coup d'oeil ferme et rassur la proraison de son discours.

La jeune femme tait immobile et droite  son ct.

Elle n'avait plus de masque sur le visage.

Blaise recula, pouvant, en se couvrant la figure de ses mains.

Il avait vu un fantme...

Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme avait disparu. Il se trouva
en face de Bibandier, ple, l'oeil hagard, l'air affol.

--L'as-tu vue?... demanda-t-il d'une voix touffe.

--Que veux-tu, mon bonhomme? rpliqua l'ancien uhlan qui frissonnait de
tous ses membres, le diable s'en mle... On n'y peut rien.

--Tu l'as vue?...

--Pardieu!... si je l'ai vue!... Il faut prvenir l'Amricain.

--O est-elle passe?

--L'enfer le sait.

Et l'ancien uhlan ajouta tout bas en levant les yeux au ciel:

--Ayez donc un bon coeur... Et vous serez rcompens comme a...

Le bal se montrait sous un aspect plus gracieux et tout plein de
voluptueux repos. La danse faisait trve; on voyait de tous
cts sur le gazon des couples amis, portant  leurs lvres, ples de
fatigue, le cristal taill des verres. Vous avez vu de ces tableaux
reprsentant des ftes antiques, des groupes souriants sous les grands
arbres, des femmes couronnes de fleurs et l'cume rose au bord de la
coupe pleine.

C'tait ainsi; c'tait plus beau.

L'atmosphre tide du jardin enivrait presque autant que les mille
breuvages servis  profusion.

Pauvres souvenirs de Penhol, o tiez-vous? Y avait-il au monde,
en ce moment, pour Roger, une autre femme que la blonde Delphine?
Hlas! tienne lui-mme devenait fou  contempler les beaux yeux noirs
d'Hortense.

On les avait mises au dfi, les enchanteresses, au dfi toutes deux! Il
fallait voir comme elles faisaient assaut de sductions et d'ardentes
paroles. Oh! les divines! elles feignaient si bien l'amour, que l'amour
lui-mme n'et point valu mieux: c'est aimer que de tromper ainsi. Et
peut-tre aimaient-elles...

Qui sait? Il y avait  peine deux mois qu'elles taient  l'Acadmie
royale de musique. Aprs deux mois entiers, on a vu l des natures
robustes qui gardaient encore un petit peu de coeur.

N'aimaient-elles point, qu'importe! Alors c'tait de l'art, un vrai
chef-d'oeuvre! Il fallait admirer cette science prcoce et profonde,
qui copiait avec une vrit sublime jusqu'aux lans de la passion.

Roger tait vaincu; tienne chancelait et se dbattait encore.

Mais il y avait un symptme terrible.

Vers le milieu du bal, un domestique lui avait remis une lettre portant
le timbre de Redon.

Et cette lettre, si chrement attendue, tienne l'avait serre sans
l'ouvrir.

Cette lettre qui parlait de Diane, sans doute...

tienne avait fait cela, le vaillant, le fidle!

Hlas! pauvres filles de Bretagne!...

Montalt tait le plus fort. Quel noble triomphe! Il avait enfin russi
 tuer l'avenir de deux enfants inconnues...

Il restait toujours auprs de Robert, qui poursuivait son rcit.

Tandis que le nabab coutait, sa belle figure gardait le calme de
l'indiffrence, et pourtant il fallait bien que les faits raconts par
Robert lui inspirassent un intrt quelconque, car le temps ne lui
pesait point trop; il ne songeait pas  quitter la place, bien que
l'histoire se prolonget outre mesure.

Robert avait la parole lgante et facile. En ce moment, son
imagination surexcite brodait sur le fond vrai mille dtails curieux.
Il mettait  mnager l'intrt de son rcit cette coquetterie du
romancier qui tient toujours son lecteur en haleine.

Ils taient arrivs  Paris presque en mme temps, Montalt et lui.
Le hasard les avait rapprochs tout de suite. C'tait au Cercle des
trangers que la rencontre s'tait faite.

Robert venait l, escort de ses deux acolytes et arm de toutes pices
contre les injustices du sort.

Montalt, lui, cherchait  tuer le temps,  secouer cet ennui qui le
prenait  la gorge, au milieu de sa vie dore.

Comme le nabab jouait gros jeu, comme il gardait un sang-froid pareil
en perdant des sommes normes ou en amoncelant devant lui des tas d'or,
les nouvellistes du cercle firent en sorte de savoir bien vite quelle
tait sa position dans le monde.

Robert flaira en lui une dupe de premire qualit.

Nous savons qu'il tait au besoin homme d'excellente compagnie. Les
avances qu'il risqua furent discrtes et convenables; on ne les
repoussa point.

Au bout d'une ou deux semaines, il put se croire parfaitement
dans l'esprit du nabab.

Celui-ci l'accueillait  merveille et semblait faire grand cas de lui.

Nanmoins, il y avait des nuances, qu'un observateur trs-clairvoyant
aurait pu saisir  la vole, et qui eussent donn  penser que Robert
n'avait pas bien serr le bandeau sur les yeux de son nouvel ami.

Montalt le tenait toujours un peu  distance. On et dit parfois que,
sans effort et d'un seul coup d'oeil, il avait perc  jour toutes
les habilets de M. le chevalier de las Matas, et que c'tait l encore
pour lui une manire de passer le temps, une sorte d'tude qu'il
faisait tranquillement et  son aise.

Le chevalier posait devant lui, travaillait, s'efforait, nouait
artistement les fils de son intrigue.

Montalt se divertissait  le regarder.

Mais les observateurs se trompent souvent  force d'carquiller leurs
yeux pour tout voir; peut-tre n'y avait-il rien de tout cela chez
Montalt.

C'tait un esprit paresseux, un coeur lass. Une tude de ce genre,
qui et presque suppos le don de seconde vue, n'aurait pu que fatiguer
sa molle indolence.

Aussi, M. le chevalier de las Matas, qui tait pourtant un homme
prudent, n'avait jamais conu la moindre inquitude  ce sujet.

Il allait son chemin, et constatait chaque jour des progrs fort
honorables.

Montalt devait finir par y passer...

Ils taient tous les deux sous un berceau, assis bien confortablement
devant un flacon de johannisberg. Montalt versait; Robert buvait pour
soutenir sa verve.

Il avait dj racont, sans prononcer encore aucun nom, son arrive 
Penhol.

--Voil quel fut mon dbut, milord, dit-il en s'interrompant; comment
le trouvez-vous?

--Trs-joli, M. le chevalier; ces faux bandits, cet orage pouvantable,
cette inondation au milieu de la nuit, enfin l'intrieur de cette
famille patriarcale... vous tes un conteur trs-spirituel!

--Je suis un historien, milord... Tout ce que je vous ai dit est de la
plus rigoureuse exactitude... L'Ange, les deux soeurs habilles en
paysannes, le vieil oncle, l'aubergiste... le sorcier, je n'ai rien
invent!

Le nabab s'arrangea sur ses coussins.

--Continuez..., dit-il.

--Ds ce soir-l, reprit Robert, tout fut tois... Je vis qu'il y avait
l les lments d'une magnifique affaire... Un homme simple, faible,
un peu brutal... une femme qui avait un secret... Et tout prs de
l un ennemi hrditaire, puissamment riche, et qui devenait pour nous
un alli naturel.

Les yeux de Montalt se fermrent  demi, et son regard glissa sur le
visage enlumin de Robert.

Bien que cet homme ft la nonchalance mme, et qu'il ne prt point la
peine, assurment, de composer sa physionomie, on ne savait jamais
deviner sa pense secrte.

En ce moment, par exemple, o tout chez lui gardait l'aspect de la
tranquillit froide et presque ennuye, il y avait pourtant, dans ce
regard qui glissait entre ses paupires demi-closes, une finesse aigu,
prompte, subtile. Ce regard rvlait toute une situation nouvelle.

On pouvait se demander si tant de froideur tait une comdie. On
pouvait croire que, malgr la rserve du conteur, qui cachait les noms
de ses personnages, Montalt voyait  travers le voile...

Mais que pouvait-il voir? Robert parlait de monsieur, de madame, de
l'aubergiste, de l'oncle...

Ces choses-l sont partout.

Tandis que nous tchons, d'ailleurs, d'imposer une signification  ce
qui n'en avait point peut-tre, l'oeil de Montalt avait perdu
cette flamme vive et se tournait, distrait, vers le bal...

Oh! certes, il voyait seulement ce que Robert voulait bien lui montrer,
et il ne fallait pas se plaindre de son attention trop curieuse, car
c'est  peine s'il daignait couter maintenant...

Robert poursuivait, racontant, comme un pote guerrier et chant
lui-mme ses propres exploits, les tnbreuses machinations qui avaient
occup les premiers temps de son sjour  Penhol.

Il montrait avec complaisance les progrs de ce poison moral vers
goutte  goutte au malheureux Ren: Lola, le jeu, l'ivresse, la
jalousie enfin, cette massue qui avait achev l'oeuvre du poison.

A mesure que l'histoire avanait, ce que nous avons essay de peindre
tout  l'heure devenait plus saisissable. Il y avait deux hommes en
Montalt: l'un dont le coeur et l'esprit sommeillaient  la fois,
l'autre qui suivait avec une attention concentre chaque phase du rcit
de Robert.

Cet homme-l se cachait derrire l'autre, et au premier aspect, vous
n'eussiez vu que nonchalance et lassitude sur la belle figure du
nabab, qui semblait savourer son paresseux repos.

Puis, tout  coup, un tressaillement faible, une lueur qui s'allumait
sous sa paupire; un rien vous disait qu'il y avait l un esprit
veill, une oreille ouverte, un coeur sentant au vif...

Et vous voyiez alors, ou du moins vous croyiez voir, sous ce masque de
lourde indolence, des efforts nerveux et inquiets, le dsir passionn
de comprendre, la lumire qui se faisait tout  coup, puis la nuit
revenue...

Car,  supposer qu'on ne se ft point tromp en btissant ce tremblant
difice d'hypothses, en supposant qu'il y et en effet, sous le
sommeil apparent de cet homme, tant de vie fivreuse et ardente, la
chose certaine, c'est qu'il ne savait pas...

Il ne savait pas! Une lueur apparaissait au loin devant son
intelligence. Toutes ses facults se tendaient  la fois. Puis quelques
paroles tombaient des lvres de Robert; la lueur s'teignait; tout
disparaissait.

Et Robert tait  cent lieues de se douter qu'il et provoqu cette
sourde tempte.

Son regard interrogeait bien souvent le visage du nabab, o se montrait
toujours un calme inaltrable.

C'tait au point que Robert s'impatientait, et maudissait la
froideur de cette statue en chair et en os, que rien ne pouvait
mouvoir.

Il y eut surtout un instant o son amour-propre de conteur fut piqu
vivement.

C'tait  l'endroit le plus dramatique,  l'endroit o Madame entrait
en scne, poursuivie par cette fatalit tragique, qui pesait sur la
famille depuis trois ans.

Le nabab se redressa tout  coup; ses yeux s'ouvrirent tout grands,
mais ce ne fut point pour regarder Robert.

Quelque chose de plus intressant attirait l'attention de milord, qui
se prit  sourire.

Hortense, appuye sur tienne, Delphine, les bras jets autour du cou
de Roger, venaient de s'arrter  l'entre du berceau.

Derrire les deux couples qui, dsormais, s'entendaient  merveille,
deux femmes se glissaient d'arbre en arbre, deux femmes jalouses, il
n'y avait pas  s'y mprendre, et semblaient pier curieusement nos
amoureux improviss.

Nos deux couples passrent pour s'enfoncer plus avant sous les arbres.
Les deux inconnues passrent galement.

Montalt, tout entier  ses observations, ne s'tait point aperu que le
chevalier de las Matas avait suspendu son rcit durant un instant.

Robert avait eu, en effet, lui aussi, sa distraction.

Pendant que le nabab s'accoudait sur la table, derrire sa tte
penche, deux figures taient apparues  Robert.

Ces deux figures, toutes ples et bouleverses, appartenaient  nos
deux gentilshommes, qui, depuis quelques minutes dj, s'efforaient en
vain d'attirer son attention.

Blaise toussait discrtement, et Bibandier excutait,  l'aide de ses
grands bras, une srie de signaux tlgraphiques.

Ds qu'ils virent que Robert les apercevait, ils l'appelrent du geste
en se reculant dans l'ombre. Mais Robert n'avait garde de quitter son
poste. Il crut deviner qu'il s'agissait de quelque perte au jeu, et
haussa les paules d'un air superbe.

Blaise et Bibandier eurent beau redoubler leurs appels; Robert tourna
le dos et poursuivit son rcit.

Comme tienne et Roger avaient disparu derrire les arbres, le nabab se
reprit  couter.

C'tait grand dommage que son oeil ne pt percer en ce moment
les charmilles, qui taient entre lui et les deux jeunes couples.
L'imbroglio se nouait, en effet, de ce ct: la petite comdie prenait
tournure.

Tout  coup, au moment o le feuillage leur cachait enfin
la lumire importune, tienne et Roger s'taient vu, chacun, deux
compagnes au lieu d'une.

Deux bayadres, dont l'une, portant une ceinture rouge frange d'or,
avait pris sans faon le bras d'tienne, tandis que l'autre, qui avait
une ceinture verte, appuyait sa petite main au bras de Roger.

Mesdemoiselles Hortense et Delphine prirent la chose assez gaiement;
elles apostrophrent leurs deux rivales dans le langage convenu des
bals masqus. Celles-ci ne rpondirent point.

tienne et Roger n'avaient pas ce qu'il fallait d'exprience pour
porter passablement ce manteau de don Juan qu'on leur jetait 
l'improviste sur les paules. Cette bonne fortune non souhaite les
jeta dans un gal embarras.

--Je n'aime que vous, dit Roger  Delphine, et je ne connais pas cette
femme!

tienne, de son ct, disait  Hortense:

--Je vous jure que je ne comprends rien  cela... cette femme m'est
tout  fait inconnue.

Hortense et Delphine rpondirent, inspires en mme temps par la
logique la plus lmentaire:

--Alors renvoyez-la!

tienne et Roger ne demandaient pas mieux que d'obir. Ils firent tous
les deux un effort pour se dgager, mais nous savons dj, par
l'exemple de nos deux pauvres gentilshommes, que la ceinture rouge et
la ceinture verte ne lchaient pas facilement prise.

Elles restrent muettes et obstinment accroches au bras du peintre
ordinaire et du secrtaire de milord.

--Allons! dit mademoiselle Hortense, vous tes un mauvais sujet, M.
tienne!

--Ah! Roger! Roger! soupira Delphine dj plus familire. J'ai beau
vouloir tre gaie, cela me fait bien du mal!

Les deux pauvres jeunes gens, innocents au premier degr, se
confondaient en protestations, et juraient  l'envi qu'ils n'avaient
pas de matresse.

Ce serment, qui tombait  la fois des lvres d'tienne et de Roger,
sembla dlier la langue des deux inconnues.

--Et Cyprienne?... murmura la ceinture verte  l'oreille du secrtaire.

--Et Diane?... dit la ceinture rouge au peintre.

L'obscurit, qui rgnait sous les arbres, cacha la pleur subite des
deux jeunes gens. Mais Hortense et Delphine n'en ressentirent pas moins
le contre-coup de ces paroles, car tienne et Roger tressaillirent
brusquement.

--Qu'y a-t-il donc? demandrent-elles. Est-ce que dcidment vous ne
pouvez pas vous dbarrasser de cela?...

tienne et Roger gardaient le silence, immobiles et comme atterrs.

Ils ne rpondaient plus  la douce pression des jolis bras de leurs
danseuses.

--Il n'y a pourtant que deux mois! dit la ceinture rouge d'une voix
basse et lente; deux mois suffisent donc pour oublier?

--Vous la trompiez donc, la pauvre fille, murmurait la ceinture verte
d'un accent si triste que Roger en avait le coeur serr, quand vous
lui disiez l-bas, dans la grande alle de chtaigniers qui borde le
marais: Je n'aimerai jamais que vous, et je vous aimerai toujours...

Les deux jeunes gens taient puissamment mus, et pourtant ils taient
convaincus tous les deux que c'tait l une mystification prpare par
le nabab lui-mme.

Montalt aimait tant  se jouer de leurs souvenirs! Ils avaient eu la
bonhomie de lui conter leur histoire d'amour en ses moindres dtails.
Montalt n'ignorait aucune circonstance, sauf le nom de Penhol
lui-mme, qu'un instinct de discrtion et de dlicatesse leur avait
fait taire. Rien ne lui tait plus facile que de les faire intriguer
ainsi par la premire venue.

Mais le jeu leur tait cruel, et cette plainte qui leur arrivait, au
moment mme o ils oubliaient un instant le pass, sonnait  leur
coeur comme un reproche amer.

tienne se taisait, parce qu'il tait impressionn plus fortement.
Il tait dans le caractre de Roger d'essayer au moins un peu de
fanfaronnade.

--Fi! ma chre!... s'cria-t-il en tchant de prendre un air dgag, ce
sont l des histoires vieilles comme le dluge!

Il sentit trembler les mains de la femme inconnue qui s'appuyait  son
bras.

--Oh! oh! fit-il; on vous a soigneusement souffl votre rle, ma
chre!... Voyons! il faut que cela cesse!... Nous n'avons pas le temps
de nous attendrir!

Un sanglot souleva la poitrine de la ceinture verte; Roger l'entendit
et ce fut comme si un poids de glace et pes sur son coeur.

--tienne! murmura la ceinture rouge, Dieu vous bnira pour n'avoir
point parl comme votre ami... Bien des malheurs sont tombs sur le
manoir, et vous les ignorez sans doute... Faites loigner ces femmes,
et je vais vous dire ce que sont devenus ceux que vous aimiez autrefois.

--loigner ces femmes!... rpta mademoiselle Hortense, qu'est-ce
que c'est que ce genre-l, petite?

tienne, dont la tte s'inclinait pensive, se releva brusquement comme
un homme qui s'veille.

--Vous jouez avec des choses bien graves, madame!... dit-il en
s'adressant  l'inconnue qu'il repoussa doucement; mais je ne vous en
veux point, car vous ignorez sans doute le mal que vous faites.

--Petite, dit Hortense, a signifie en franais: J'ai bien
l'honneur!...  l'avantage!... C'est le cas de disparatre et d'aller
voir l-bas si nous y sommes.

--Quant  vous, mademoiselle, reprit tienne qui salua sa jolie
danseuse avec une froideur polie, veuillez m'excuser si je vous
quitte... Vous auriez dsormais en moi un triste compagnon de
plaisir... car on vient de me rappeler, par moquerie, ce qu'un homme
d'honneur devrait n'oublier jamais!...

Il s'loigna, laissant Hortense surprise et encore plus dsappointe.

--Et vous? dit tout bas la ceinture verte qui tait reste auprs de
Roger.

Celui-ci hsita un instant, puis il lcha le bras de Delphine  son
tour.

--Oh!... fit la danseuse pathtiquement, va-t-on m'abandonner aussi?...

Roger poussa un gros soupir et suivit avec lenteur les pas d'tienne.

Les deux danseuses se regardrent un instant d'un air tragi-comique.

--Ils sont gentils tout de mme!... soupira Hortense.

--Gentils  croquer!...

--Mais, par exemple, innocents! oh! innocents!

--Comme des pigeons de volire, ma bonne!... acheva lestement Delphine.

Puis elle ajouta en rajustant les perles de sa coiffure:

--Est-ce ennuyeux?... Moi, d'abord, j'tais sre du mien!

--Et moi donc!

--Oh! toi, pas tout  fait!... Mais c'est gal, je veux mon billet de
cinq cents... On n'avait pas mis dans le march qu'il viendrait des
sauvages de femmes pour nous les prendre sous le nez!

--Moi qui avais eu tant de mal!... dit Hortense. Je n'avais jamais tant
soupir de ma vie!... Mais o sont-elles donc, ces pleurnicheuses?...
Je ne les ai pas reconnues, moi.

--Ni moi... Il fait si sombre!...

Elles regardrent tout autour d'elles.

--Disparues!... s'cria Delphine.

--vapores!... Je parie que c'est un tour du vieux Smith pour nous
empcher de passer  la caisse.

--Allons arracher les yeux du vieux Smith!

Hortense fit une pirouette; Delphine en rendit deux. Elles se prirent
par la taille et regagnrent le bal en valsant comme des bienheureuses.

A quelques pas de l tienne et Roger s'taient arrts.

tienne semblait absorb par sa rverie triste; Roger chantonnait entre
ses dents et cassait les branches des lilas, qui ne pouvaient mais de
sa msaventure.

Ce fut le jeune peintre qui rompit le silence.

--Elles ont parl de malheur..., pensa-t-il tout haut.

--Est-ce que tu fais attention  ces sornettes? grommela Roger sans
prendre la peine de cacher sa dtestable humeur.

--Je ne sais..., rpondit tienne. J'ai comme un pressentiment...

--Peuh!... siffla le secrtaire.

tienne poursuivait:

--Le masque change la voix... et ce brillant costume est bien
loin des chres petites robes qu'elles portaient  Penhol...

Roger fit une moue ddaigneuse, et continua de briser des branches de
lilas en fredonnant:

    --O Richard!  mon roi!
    L'univers t'abandonne!...

--S'il tait possible de croire!... murmura le jeune peintre.

--A la bonne heure!... s'cria Roger, te voil parti!... Du diable si
l'on peut prvoir o nous allons aller sur cette route-l!... Mais, mon
pauvre garon, elles sont toutes deux au manoir bien tranquillement,
et Diane ne pense pas plus  toi que Cyprienne  moi, je te le promets
bien!

--Des malheurs!... rpta tienne; c'est que le malheur menaait, en
effet, quand nous sommes partis de Bretagne!

--Bah!... fit Roger qui se vengeait  force de scepticisme de l'effort
vertueux qu'il avait fait pour lcher le joli bras de mademoiselle
Delphine; on n'a mang personne, je te le garantis!

tienne poursuivait sans l'couter:

--Si cette voix, qui est venue nous veiller au milieu de notre rve,
tait un cho de leurs voix!...

--Tudieu!...  cent lieues de distance!... voil un troubadour
d'cho!...

--Pauvres enfants!... si elles croyaient que nous les avons oublies!...

tienne et Roger taient  l'endroit le plus sombre du jardin, et
cependant une simple charmille les sparait du bal qui se ranimait,
plus joyeux, aprs quelques instants de repos.

Roger prit le bras d'tienne pour l'entraner vers la fte. Ils se
retournrent ensemble. Les deux inconnues taient l derrire eux.

--Elles ne croient plus rien! dit celle qui portait une ceinture rouge
en rpondant aux derniers mots du peintre; ignorez-vous donc ce qui
s'est pass au manoir?

tienne garda le silence, partag entre l'impression produite sur
lui par ces paroles, et l'ide qu'il gardait que tout cela tait une
comdie.

Roger murmura entre ses dents:

--Je sais une chose, moi!... c'est qu'on n'a pas daign rpondre 
mes lettres... et que, s'il s'agit d'oubli, ce n'est pas moi qui ai
commenc!... Mais milord me payera cette mascarade!

--Vous ne rpondez pas!... reprit la ceinture rouge dont la voix
inconnue veillait pourtant, au fond du coeur d'tienne, une motion
trange. N'avez-vous rien appris, vraiment, de cette funeste
histoire?... Je vais donc vous la dire, moi... Tous ceux que vous avez
connus autrefois au manoir... le matre, Madame, que vous aimiez tant,
M. Roger de Launoy! le pauvre oncle Jean...

--Eh bien?... dit tienne avec une nerveuse impatience.

--On les a chasss!... Ils se meurent de misre et de faim, eux qui
taient si charitables!...

Roger, malgr son parti pris de ne rien croire, ne put retenir une
exclamation d'tonnement.

tienne ne raisonnait plus. Que ce ft ou non une scne prpare par le
nabab, ses souvenirs, violemment voqus, envahissaient son coeur. Il
croyait.

--Tout ce que nous avons est  eux!... s'cria-t-il; o les trouver?

D'un mouvement involontaire, il avait saisi la main de l'inconnue, qui
tait froide.

La ceinture verte n'avait point parl encore. Ce fut elle qui rpondit.
Sa voix sche et irrite semblait aller  l'adresse de Roger.

--On n'a pas besoin de vous..., dit-elle. Ceux qui n'ont point
abandonn Madame et son mari  l'heure de la dtresse se chargeront de
les secourir...

--Ce n'est pas tout encore..., reprit l'autre jeune fille;
Blanche... celle que vous appeliez l'Ange... des misrables l'ont
enleve  sa mre!

--Nous voil prts  faire tout ce qui est possible pour la retrouver,
dit tienne.

--D'autres se chargeront encore de ce soin..., rpliqua la ceinture
verte. On n'a pas besoin de vous!

--Mais..., reprit tienne en hsitant: vous ne nous parlez plus de
celles... que nous aimons?

Les deux inconnues gardrent le silence.

Elles taient immobiles, dans l'ombre du berceau, et se tenaient par la
main.

Roger s'tait rapproch.

--Je vous en prie!... dit tienne, nous aurions pu chercher  savoir
qui vous tes et nous ne l'avons pas fait... Je vous en prie,
donnez-nous des nouvelles de Diane et de Cyprienne?...

--Diane est morte..., rpondit la ceinture rouge  voix basse.

Et la ceinture verte ajouta de mme:

--Cyprienne est morte.

Les deux jeunes gens demeurrent anantis. En ce premier moment
d'angoisse, toute ide de supercherie s'vanouissait.

Ce fut seulement au bout de quelques secondes que Roger s'cria
tremblant d'indignation:

--Tout cela n'est que mensonges odieux!... tienne... viens!...
laissons ces femmes!...

Il voulut entraner le peintre, mais celui-ci rsista.

--Qui que vous soyez, dit-il d'une voix brise par l'motion, ayez
piti de nous, au nom de Dieu!... Si vous tes venues vers nous, par
l'ordre de Berry Montalt, pour railler un amour qui est notre espoir et
qui est notre vie, soyez pardonnes!... Mais, en grce, dites-nous, oh!
dites-nous bien vite que tout cela n'est qu'une comdie!

--Diane est morte!... rpta la ceinture rouge.

--Cyprienne est morte!... dit l'autre jeune fille.

Mais leurs voix avaient chang d'accent.

Elles tremblaient.

Roger se couvrit le visage, et des larmes jaillirent entre ses doigts.

--O Cyprienne!... Cyprienne!... murmura-t-il parmi ses sanglots.

tienne tait immobile et glac comme une statue.

--Elles sont mortes..., reprit la ceinture rouge, assassines...

tienne fit un pas en arrire, et sa poitrine rendit une sorte de
rugissement.

--Assassines par un homme qui danse  cette belle fte!...
acheva la jeune fille.

--Son nom?... s'crirent  la fois tienne et Roger.

Puis Roger ajouta, se reprenant malgr lui  l'espoir:

--Mais c'est impossible, mon Dieu!... nous l'aurions su!...

--Elles vous aimaient, les deux pauvres jeunes filles!... pronona
lentement la ceinture rouge; puisque vous dites leur avoir crit, si
elles n'ont point rpondu  vos lettres, il faut bien qu'elles soient
mortes!...

--Une lettre!... s'cria tienne, que ce mot sembla ranimer tout 
coup; j'ai une lettre!... ah! nous allons savoir...

Il fouilla vivement dans la poche de son habit et en retira le message,
portant le timbre de Redon. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne
pouvait l'ouvrir.

Quand il eut fait sauter enfin le cachet, soit que ses yeux fussent
troubls, soit que l'obscurit ft trop grande, il ne put parvenir 
dchiffrer l'criture.

Roger avait un voile sur la vue.

Ils s'lancrent tous les deux vers la lumire. La lettre tait du
confrre d'tienne, et confirmait tout ce que les deux jeunes gens
venaient d'apprendre.

Pontals tait matre du manoir. Les Penhol dpouills erraient on ne
savait o; les deux filles de l'oncle Jean, pauvres belles-de-nuit,
disait l'artiste breton en faisant allusion  la lgende de Bretagne,
avaient t enterres dans le cimetire de Glnac...

Roger pleurait comme un enfant; tienne, les yeux secs et le visage
livide, retourna prcipitamment sur ses pas. Un vague espoir lui
restait.

Sous le berceau touffu,  la place o taient restes les deux jeunes
filles, il n'y avait plus personne.

tienne chercha de tous cts; ce fut en vain.

Roger et lui appelrent. Point de rponse.

Seulement, comme ils se laissaient choir sur le gazon, puiss et l'me
navre, une voix vint jusqu' leurs oreilles, voix mlancolique et
douce, qui sonna comme l'cho d'une plainte lointaine, parmi les gais
accords de l'orchestre.

Cette voix disait ces mots:

--Belles-de-nuit...




IX

UNE BONNE HISTOIRE.


--Mais vous ne buvez pas, M. le chevalier! disait Montalt en dcoiffant
un troisime flacon de vin du Rhin.

Robert tendit son verre; ses joues taient pourpres, et son regard
s'alourdissait.

--Ah ! murmura-t-il en clignant de l'oeil avec mystre, je ne
voulais pas vous en dire si long!... Mais je sais bien  qui je
m'adresse... et du diable! si vous n'aimerez pas mieux faire des
affaires avec moi que de me trahir!

--Vous trahir?... Fi donc!

--Et puis, quand vous le voudriez... vous ne savez ni les noms ni les
adresses, mon cher lord!... Et de Rennes jusqu' Brest, il y a plus
d'un manoir rococo, plus d'une famille assommante, et plus d'un bent
de mari dans la position... vous m'entendez bien?... Allez donc mettre
la main justement sur mon brutal!... Ah! mais... o en tais-je?

Montalt sourit paisiblement.

--Vous en tiez, rpondit-il,  cette lettre que vous enlevtes 
Madame avec une adresse si consomme...

Robert remercia d'un grave signe de tte, et porta son verre  ses
lvres.

En ce moment o il ne pouvait observer le nabab, la physionomie de
celui-ci eut comme un voile de tristesse. Durant un instant de raison,
ses traits dtendus exprimrent un dcouragement profond et amer. Cela
dura bien peu; car, lorsque Robert posa son verre vide sur la table,
Montalt avait repris son sourire placide et lgrement ennuy.

--Peste! dit Robert, je crois que j'ai un succs! L'histoire vous amuse
donc, puisque vous vous rappelez comme cela les dtails?

--Jamais histoire ne m'a mieux diverti, rpliqua Montalt avec ce ton de
politesse froide que prennent les auditeurs rsigns.

--Vous n'tes pas dgot, mon cher lord!... Et pourtant Dieu sait que
je passe d'excellentes aventures... C'est votre faute... Vous nous
avez traits royalement, et nous autres, Espagnols, nous avons la tte
facile  chauffer... Nous disons donc que j'en tais  la lettre...
Mais, bah! bien avant ce temps-l, j'avais le secret de la pauvre
femme... Si vous saviez comme ces bonnes gens sont spcialement crs
et mis au monde pour tre tromps! Une ide, milord!... Voulez-vous que
notre premire affaire se fasse en Bretagne?

--Chevalier, je ne dis pas non..., rpliqua Montalt.

--Je me suis laiss dire que vous dtestez la Bretagne.

--Raison de plus pour y faire des affaires...

--Ah! diable!... ah! diable! s'cria Robert; voil un mot, ma
parole!... Il n'est pas fort, mais pour un Anglais... Dame! milord,
vous tes chez vous, ne vous gnez pas! Comprenez-vous la position?
La fortune de notre homme tait dj entame assez passablement, et
Capulet, le fameux ennemi hrditaire, avait dpos chez matre la
Chicane de bons petits actes, qui nous constituaient, de compte  demi,
propritaire de la moiti des biens de Montaigu...

Robert, qui tait un drle quelque peu lettr, avait trouv pour
Pontals et Penhol ces deux pseudonymes romantiques.

--Mais, poursuivit-il, nous avions madame Montaigu, la mre de l'Ange
qui, malgr l'infidlit de son poux,--vous savez, il en tenait pour
Lola,--exerait sur lui une dangereuse influence... Madame Montaigu
est encore une belle femme, morbleu! et si j'avais eu le temps, je me
serais fait aimer d'elle, sans trop de rpugnance, pour arranger la
chose tout d'un coup... Mais, en dfinitive, c'et t payer bien cher
quelques mille francs de rente... Je vous prie de croire, milord, que
je ne me prodigue pas comme cela!...

Montalt ne sourcilla pas. Pourtant un regard, plus perant que celui
de Robert, et distingu peut-tre,  travers cette enveloppe de
tranquillit impassible, un signe de malaise bientt rprim.

Mais Robert n'avait garde; il suivait laborieusement les fils de son
rcit, et c'tait tout au plus s'il parvenait  ne point s'y perdre;
car le nabab lui versait toujours  boire, et l'ivresse venait  grand
train.

--Vous ai-je dj parl de l'autre?... demanda-t-il en s'interrompant
brusquement. Oui... j'ai d vous toucher quelques mots dj de l'oncle
d'Amrique... une autre varit de fossile qui est, dit-on,
puissamment riche, et dont j'espre bien hriter quelque jour...

--Vous tes un homme admirable!... dit le nabab.

--Merci bien!... Je vous parle de l'oncle d'Amrique, parce que la
lettre lui tait adresse.

Un imperceptible tressaillement agita la face de Montalt, qui baissa
les yeux, comme s'il et craint, cette fois, de croiser son regard avec
celui de Robert.

--Quel crime innocent... mon cher lord! s'cria ce dernier, et que de
tonneaux de larmes, pourtant, verses  l'occasion de ce crime comme on
n'en fait plus!... Vous diriez une page mouille des pleurs de trois
cents grisettes et arraches  un roman puril et honnte de ce bon M.
Ducray-Dumnil!... Figurez-vous deux enfants bien levs, qui cueillent
le fruit dfendu en tremblant et qui se voilent ensuite la face, ne
sachant comment faire pnitence de cet horrible pch!...

Il s'interrompit pour rire de tout son coeur. Il tait ivre.

--Ah! ah! ah! continua-t-il en se tenant les ctes; n'est-ce pas que
c'est drle?... Et du drame, corbleu, dans ce paradis terrestre!... ve
aime par les deux frres... L'an qui la cde au cadet... En voil
un prsent!... Et le cadet pousant ve, sans se douter que le
got de la pomme fatale ne lui tait dj plus absolument inconnu... Un
verre de quelque chose, s'il vous plat!... Et l'an, partant pour la
Syrie, toujours avec des larmes dans les yeux!... Vivent les larmes!...
A votre sant... milord. Oh! oh!... Qu'y avait-il donc dans ce vin?...
Vous devinez ce que contenait la lettre, j'en suis sr. Madame Montaigu
disait dans un style  fendre l'me:

Pourquoi m'as-tu mene sur la coudrette?... Pourquoi m'as-tu
abandonne?... Pourquoi ton frre m'a-t-il pouse?... Pourquoi,
pourquoi, pourquoi?...

Et je souffre!... et je suis bien malheureuse!... Et des larmes
encore!... des fleuves entiers de larmes!...

La ligne bleutre qui tait sous les yeux de Montalt semblait se
creuser et prendre une teinte plus fonce. Par intervalles, un
mouvement convulsif agitait sa lvre. Mais son beau front restait
calme, et il souriait toujours.

Il n'avait rien  cacher, sans doute, sinon son dgot pour la barbare
gaiet de ce bourreau, qui raillait impitoyablement ses victimes. Et
pourtant, derrire cet obstin sourire, ce n'taient pas seulement la
fatigue et la rpugnance que l'on voyait percer. Il y avait plus. On
aurait cru parfois deviner de l'angoisse, parfois la tempte
terrible, toute prte  clater.

Robert ne voyait rien de tout cela. Et peut-tre tait-ce tout
simplement le jeu de la lumire lointaine qui venait, glissant 
travers le feuillage, crire de capricieuses penses sur le visage
immobile de Montalt...

--Bref, reprit Robert, la lettre tait compromettante comme tout ce
qui tombe de la plume nave de la vertu... Il y en avait dix fois plus
qu'il ne fallait pour monter la tte de mon brutal; d'autant mieux
que ledit buveur d'eau-de-vie avait reu de son ct un message...
une lettre du frre an, qui ne pouvait pas se tenir en paix dans
son exil, et qui envoyait, par la poste, un volume de pathos... Ma
foi, milord, je donnerais vingt louis pour avoir dans ma poche ces
deux morceaux d'loquence... Nous les lirions ensemble, et cela vous
rjouirait, j'en suis sr.

--D'aprs ce que vous m'en dites, M. le chevalier, rpliqua Montalt
dont la voix tait ferme, cela devait tre curieux, en effet.

--Vous ne vous figurez pas!... Je me procurai aussi cette seconde
lettre, pensant bien qu' l'occasion ce larcin retomberait tout
naturellement sur Madame, car Montaigu ne la lui avait jamais montre.

--Ah! fit le nabab involontairement.

Robert le regarda.

--Ma parole! s'cria-t-il, c'est un plaisir que de vous conter des
histoires!... Vous n'tes pas excessivement impressionnable, milord...
mais au moins vous coutez, et c'est flatteur...

Une fois les deux lettres dans mon portefeuille, la chre dame n'avait
plus un mot  dire... Je la tenais... au moindre signe de rvolte, je
faisais le geste de mettre la main  ma poche... et tout aussitt elle
courbait la tte comme si j'avais eu un talisman  lui montrer.

Aussi tout alla comme sur des roulettes... Montaigu vendait,
vendait!... Capulet achetait, achetait!... Si bien qu'un beau jour,
Montaigu n'eut plus  vendre que l'hritage de son frre absent.

Il fallait pour cela une procuration.

M. de la Chicane, cet honnte homme de loi, qui est dj de votre
connaissance, lui fournit un moyen tout simple pour sortir d'embarras.

--Imitez la signature de votre frre..., lui dit-il.

Montaigu ne fit point trop le difficile... Un soir que sa bouteille
d'eau-de-vie s'tait vide plus lestement que de coutume, il fit un
premier faux... Les autres vinrent sans effort ni douleur.

Il faut vous dire que ce pauvre diable de Montaigu avait bien quelque
rpugnance  mener ce mtier-l; mais, outre que nous ne laissions
jamais un louis dans sa caisse, il croyait se venger ainsi de son
coquin de frre, car je l'avais endoctrin admirablement. Le frre,
aprs avoir fait la sottise de s'en aller, avait fait la sottise de
revenir, un beau jour, bayer aux corneilles sous les murailles du
manoir.

La date de cette romanesque visite correspondait justement avec la
naissance de l'Ange. Comme bien vous pensez, je n'tais pas homme 
ngliger cette concidence...

--Je m'en fie  vous!... dit Montalt, au front duquel brillaient
quelques gouttes de sueur, amenes l sans doute par la chaleur
croissante qui rgnait dans le jardin; vous ftes croire  notre homme
que l'Ange n'tait point sa fille...

--Prcisment!... Et le voil de plus en plus enrag contre son pauvre
frre qui n'en pouvait mais.

Ds ce moment l'affaire et t dans le sac, si nous n'avions
rencontr sur nos pas un obstacle d'un genre assez fantastique.

Pardieu, milord, nous sommes dans le pays des lutins, il faut bien que
mon rcit contienne quelques diableries.

L'obstacle dont je vous parle consistait en deux petits dmons qui
nous ont donn bien du fil  retordre... Mais il me semble que vous ne
versez plus  boire!

Montalt, en effet, jugeait que son partenaire tait en bon point. Il
ne voulait pas embarrasser davantage la langue et les ides de Robert.
Mais arrtez donc un homme ivre! Le chevalier saisit la bouteille, et
se versa lui-mme un plein verre.

--Deux petits dmons..., reprit-il en cherchant le fil perdu de sa
pense, deux petits dmons... Ah ! Blaise et Bibandier vont-ils
passer leur soire  me faire des signes stupides derrire les
arbres? Morbleu!... ajouta-t-il en se levant et en menaant nos deux
gentilshommes, qui, demi-cachs par le tronc d'un platane, cherchaient,
en effet,  attirer son attention, jouez, perdez, trichez! cela ne me
regarde pas... Je fais une affaire avec mon ami Montalt; vous voyez
bien... Si j'aperois encore vos figures de dterrs, je vous brise une
bouteille sur le crne!

Blaise et Bibandier disparurent. De cet incident, le nabab ne parut pas
s'mouvoir plus que du reste.

--Au diable!... fit Robert en se rasseyant, les brutes ne savent pas
de quoi il s'agit, et je veux tre pendu si nous partageons avec
eux!... O en tais-je?

--Deux petits dmons...

--Bien, bien!... deux monstres d'enfants!... les filles de l'oncle
crustac... Je ne peux pas vous dire, moi, tout le mal qu'elles nous
ont donn... volant nos actes, dchirant nos quittances, forant nos
secrtaires... Ah! si le Montaigu n'avait pas t une poule mouille...
ou si seulement ces deux petites viragos avaient port des pantalons au
lieu de jupons, ma foi! je ne pourrais pas dire ce qui serait arriv...

Mais, en dfinitive, avec toutes leurs jongleries, les petites n'ont
pu que retarder de deux ou trois mois le dnoment de l'histoire.

Et le dnoment fut beau, milord... Je vous en fais juge...

Ici Robert s'interrompit pour se recueillir un instant. Puis il
commena le rcit des vnements survenus  Penhol, depuis la nuit
de la Saint-Louis jusqu' cette autre nuit, qui vit le dpart de la
famille dpouille.

Loin de chercher  gazer les faits, il amplifiait et il exagrait,
tant il avait  coeur de passer auprs de Montalt pour un coquin de
premire force.

Montalt coutait d'un air de complaisante attention. Il n'avait point
perdu son sourire, et la pleur qui tait maintenant sur son
visage pouvait certes provenir de la fatigue, car l'histoire durait
depuis bien longtemps.

C'tait toujours ce front tranquille et fier, sans rides, comme le
front d'un jeune homme.

Rien n'avait chang, ni dans son attitude, ni dans l'expression de sa
physionomie.

Seulement, ses yeux baisss ne se relevaient plus, et sa main s'tait
plonge sous sa chemise ouverte.

Aux beaux moments du rcit, alors que l'loquence de Robert atteignait
 son comble, on voyait cette main s'agiter imperceptiblement  travers
l'toffe des habits de Montalt.

Cette dernire nuit de Penhol, cette nuit sombre et pleine
d'pouvante, o Ren avait lev l'pe sur Madame, fut raconte par
Robert avec une sorte d'enthousiasme.

L'auditeur le plus froid et donn l quelque signe d'motion. Il n'en
fut pas de mme de Montalt.

Sa respiration resta gale et calme. Il ne frona les sourcils qu'une
seule fois, et encore si faiblement! Ce fut lorsque Robert lui montra
Madame, se tranant aux pieds de son mari, et demandant grce pour la
mmoire de l'absent...

--Elle aimait donc encore ce frre absent? murmura le nabab.

--Peuh!... fit Robert; comdie! comdie!... puisque je vous dis qu'avec
un mot, un geste, avec moins que rien, j'aurais t l'amant de cette
femme-l... Quant au vieil oncle antdiluvien, il mangeait le pain
de la maison, mnageant assez bien la chvre et le chou... Pardieu!
en dfinitive, on s'occupait bien du frre absent!... C'est moi, moi
tout seul qui donnais de l'importance  ce fantme... C'est moi qui
ressuscitais cette prtendue passion, et je puis dire sans vanit que
j'ai bti mon chteau sur la pointe d'une aiguille.

Il se renversa sur le dos de son sige.

--Le frre!... reprit-il en riant; qui songeait au frre? Ah !
milord, un verre de vin, s'il vous plat... J'ai fini... Ma conduite en
tout ceci vous semble-t-elle convenablement adroite?

--C'est le sublime de l'art, rpliqua Montalt, et je m'estimerais
heureux d'avoir un associ de votre force.

--A la bonne heure!... Tel que vous me voyez, je vous avais devin,
moi!... Et quoique je vous visse jouer comme une dupe, l-bas, au
Cercle, je savais bien que vous n'tiez pas un homme  prjugs... Il
ne vous manque qu'un peu de triture...

--Vous serez mon matre, M. le chevalier.

--Et nous irons loin ensemble, milord!... Examinez-moi donc le
noeud de cette intrigue!... Comme c'est arrang!... Comme tous ces
personnages y jouent leur rle sans le savoir!

Robert oubliait, volontairement bien entendu, que c'tait M. le marquis
de Pontals qui avait tenu en ralit dans sa main les fils de cette
merveilleuse intrigue, et que lui, Robert, y avait jou un rle,
important il est vrai, mais au profit de M. le marquis.

Il continua, tandis que Montalt s'inclinait en signe d'approbation
entire et sans rserve:

--Il n'y a pas  dire!... Ce n'est point l une histoire de poignard
et de poison, o des bandits subalternes jouent quelques milliers de
francs contre la chance du bagne... Pas de moyens violents... rien que
des combinaisons o la loi pnale n'a rien  voir... On entre chez les
gens... on s'assied  leur place... on les prie poliment de sortir...
et voil!

Montalt se leva, et ce mouvement, qui mit en lumire les beaux traits
de son visage, montra en mme temps d'une faon plus apparente la
pleur de son front et le cercle bleutre qui se creusait au-dessous de
ses yeux. Il avait toujours la main droite appuye contre son sein sous
la toile de sa chemise.

--Pas un moyen violent! reprit Robert en cherchant quelques
gouttes de vin au fond du dernier flacon vide; pas un meurtre...

Derrire lui, une voix s'leva qui pera le feuillage du berceau.

--Tu mens!... dit-elle.

Robert se leva en sursaut et retomba pesamment sur son sige.

Montalt se tourna lentement vers l'endroit d'o la voix tait partie.

--Est-ce vous qui avez parl, milord...? balbutia Robert.

--Non..., rpliqua Montalt.

La voix se fit entendre de nouveau derrire les arbres, faible, basse,
et arrivant  peine aux oreilles du nabab et de son compagnon.

--Tu mens! rpta-t-elle; tu as assassin... non pas des hommes
forts... mais deux pauvres jeunes filles que la main de Dieu vengera,
Robert de Blois!

L'Amricain semblait frapp de la foudre.

--Nous venons de parler du pays des apparitions surnaturelles, M. le
chevalier, dit froidement le nabab que rien ne pouvait tonner. Vous
avez voqu des fantmes...

Il salua d'un geste plein de courtoisie, et laissa Robert seul dans le
berceau.

Blaise et Bibandier s'y lancrent aussitt.

Le nabab rentra dans le bal; il avait pour coutume de se retirer
longtemps avant la fin de ses ftes. Ce fut donc sans tonnement qu'on
le vit se diriger vers le perron de l'htel.

Il traversa les groupes joyeux en s'inclinant  droite et  gauche,
sans retirer la main qui pressait toujours sa poitrine.

Sa figure ple avait ce mme sourire qu'on lui avait vu au moment o
l'orchestre donnait le premier signal de la danse.

Il franchit le pristyle jonch de fleurs, et rentra dans l'htel.

Quand il eut ferm sur lui la porte de son appartement, tout ce calme
qui tait sur ses traits disparut comme par magie. Ses sourcils se
froncrent, des rides se creusrent  son front. Un feu sombre brla
dans son regard. Sa gorge, oppresse, rendit un gmissement.

Il se laissa tomber sur un divan, comme si ses jambes n'avaient plus la
force de le soutenir.

Vous eussiez dit un patient qui vient de subir la longue et intolrable
torture...

Quand il retira sa main cache dans sa poitrine, la toile de sa
chemise, en touchant son sein palpitant, se teignit d'une large
empreinte de sang...




X

LE BOUDOIR.


Il est de ces natures excentriques et vigoureuses qui se plaisent aux
tours de force, et prodiguent volontiers, sans but, l'effort d'un
hrosme inutile. Donnez-leur,  ces Hercules, un monde  soulever, ils
essayeront; ils russiront peut-tre. Jetez-les au milieu de la vie
commune, ils s'endormiront dans cette oisivet paresseuse, compagne
insparable de la vigueur qui se sent et qui ne voit point de travaux
dignes d'elle.

Mais que surgisse l'occasion, l'ombre de l'occasion, ils vont tendre
les muscles de leur corps ou les ressorts de leur me. Vous les
verrez bondir  l'attaque ou demeurer fermes  la dfense, comme ces
grandes roches que la mine dchire, mais ne peut point branler.

Si l'occasion n'arrive pas, ils se lasseront en des batailles
imaginaires; ils dpenseront  plier un roseau la puissance qu'il
faudrait pour draciner un chne.

Montalt tait un de ces coeurs robustes et fougueux qui se laissent
engourdir par l'indolence dcourage. Il ne savait plus o allait sa
vie. S'il s'veillait parfois, c'tait pour prodiguer sa force en des
luttes vaines.

Il venait de soutenir le plus puisant combat qu'il et affront
jamais. Pendant de longues heures, il s'tait forc  rester froid,
calme, souriant, avec l'enfer dans le coeur...

Mais pourquoi cet effort gigantesque? tait-ce une gageure folle tenue
contre lui-mme? Et cette souffrance, d'o venait-elle?

Avait-il,  savoir toutes ces aventures racontes par Robert, un
intrt assez grand pour compenser son martyre?

A cette question, il n'aurait pu rpondre lui-mme peut-tre, car tout
tait tnbres et doute au fond de son esprit.

Pourtant,  faire mme largement la part de cette tendance bizarre
dont nous venons de parler, il fallait bien qu'il y et quelque
chose de rel derrire le labeur exagr de cette lutte. La souffrance,
 tout le moins, tait vraie. Il suffisait, pour s'en convaincre, de
regarder les traits ravags de Montalt, et cette main qui sortait,
sanglante, de sa poitrine dchire.

Il y a des ressemblances tranges, des rapports tout gros de souvenirs,
o l'esprit vient se heurter  l'improviste, et qui font renatre au
vif l'angoisse, morte depuis des annes...

Montalt, qui passait sa vie dans un sophisme perptuel, reniant ce
qu'il aimait, exaltant ce qu'il mprisait, Montalt, le contempteur
acharn de la vertu, de l'honneur, de l'amour, devait avoir  l'me une
blessure envenime.

Cette philosophie qu'il s'tait faite ne lui allait point. Le froid
scepticisme jurait dans sa bouche, o l'on n'et devin que des paroles
gnreuses et chevaleresques. Il se mentait  lui-mme, ou bien il
poursuivait la vengeance insense des coeurs dus...

Tout en lui semblait provenir d'une raction funeste, et pousse
jusqu' ses plus extrmes consquences. Cet homme avait d adorer
passionnment tout ce qu'il conspuait dsormais.

On aurait pu reconstruire son pass rien qu'avec ses haines.

Il y en avait une, purile en apparence et qui nous a fait
parfois sourire: nous voulons parler de son aversion pour la Bretagne.
Peut-tre et-on trouv, dans ce sentiment mme, la source de l'intrt
si grand qu'il prenait au rcit de Robert. Nous disons peut-tre, car,
avec ces natures exceptionnelles, il faut se mfier des inductions, et
si Montalt avait un secret, il ne l'avait confi  personne...

Il y avait bien un quart d'heure qu'il tait sorti du bal. Depuis ce
temps, il restait immobile et comme ananti. Ses bras tombaient le
long de son corps; sa belle tte, renverse sur les coussins du divan,
exprimait la dtresse amre et dsespre.

Il se redressa au bout de quelques minutes, et passa le revers de sa
main sur son front que baignait une sueur froide.

--Non!... murmura-t-il, je ne veux pas avoir piti... Je veux
sourire... sourire comme tout  l'heure, dt mon coeur se briser, en
songeant qu'ils peuvent tre malheureux aussi... que la main de Dieu,
s'il y a un Dieu, a pu s'appesantir sur eux!... qu'ils souffrent!...
qu'ils se meurent!...

Il se couvrit le visage de ses mains.

--Oh! fit-il avec un sanglot dans la gorge, n'y a-t-il pas des annes
que je les dteste?... Tant mieux! tant mieux! si le hasard me
venge!...

Il se leva brusquement et se prit  parcourir la chambre  grands pas.

--Et puis..., poursuivit-il en rejetant en arrire les boucles de
ses cheveux, qui se collaient  son front humide, que m'importe
cela? Est-ce que je connais ces gens?... Faut-il que je devienne fou
parce que trois ou quatre misrables coquins ont mis au pillage une
gentilhommire de Bretagne?...

Il eut un sourire contraint et saccad.

--Sur ma parole, reprit-il, j'ai souffert comme s'il se ft agi de
quelque chose... J'avais trop bu peut-tre... Est-ce que je prendrais
le vin tendre en vieillissant?... J'aime mieux croire que mes nerfs
seuls taient en rvolte... et que j'avais tout simplement la fivre, 
force d'couter ce lche coquin qui me contait ses prouesses contre une
femme... Par le nom de Dieu! s'interrompit-il en contenant sa voix qui
voulait clater, je crois que je me serais guri, si je l'avais broy
sous mon talon comme une vipre!...

Son pas se ralentit et ses lvres eurent un sourire amer.

--Et pourquoi cela?... continua-t-il en se rpondant  lui-mme: que
m'a fait cet homme?... N'a-t-il pas le droit d'tre un empoisonneur
et un assassin?... Est-ce un crime de vaincre en tromperie
la femme astucieuse et perfide? Encore une fois, que me fait tout
cela?... Pourquoi ma tte est-elle en feu?... Pourquoi mon coeur se
dchire-t-il dans ma poitrine?...

Ses yeux s'garaient. Il se laissa choir de nouveau sur le divan.

--Mon Dieu!... fit-il aprs un long silence, pendant lequel sa
physionomie, changeant peu  peu, vint  exprimer une rverie douce
et mlancolique; pauvre Bretagne!... pauvre petite glise o l'on
priait Dieu du fond du coeur!... Pauvre enfant, qui aimait peut-tre
et qu'on abandonna pour l'ombre d'un extravagant hrosme!... Que
de souvenirs bons et chers!... Tout le reste ne fut-il pas un rve
pnible?... Qu'y eut-il aprs ces annes heureuses?... Vingt annes
d'efforts fivreux, de luttes entreprises pour s'tourdir et pour
oublier... le jeu terrible des batailles... de l'or conquis sans
joie... une vie perdue!...

Sa tte se pencha sur sa poitrine.

--Et tant de bonheur l-bas!... murmura-t-il: l'autre n'avait-il pas
raison de dfendre son trsor?... Mon Dieu! mon Dieu!... se reprit-il
en tressaillant, sais-je o va ma pense?... S'il tait vrai!... si ma
souffrance avait un cho tout au fond de son coeur!... A ma plainte
le silence a rpondu... mais entendit-elle ma plainte?... Oh!
l'histoire de cet homme! Ne lui cacha-t-on pas mes regrets et ma misre?

Sa main se glissa dans son sein, et il en retira cette bote de sandal,
dont le couvercle tait charg de diamants.

Il la contempla durant quelques secondes en silence, et ses yeux
devinrent humides.

Mais, au moment o il allait l'ouvrir, ses sourcils se froncrent; il
la remit dans son sein d'un geste plein de courroux.

Il se leva encore une fois, rvolt contre lui-mme.

--Folie!... folie! s'cria-t-il; que reste-t-il d'un rve?... Je suis
Berry Montalt, l'homme qui n'a ni regret, ni esprance!... J'ai mis un
voile sur mon pass!... Je ne crois pas  l'avenir!... Je suis seul, et
je suis fort!

Il s'arrta en face d'un miroir et regarda sa taille haute et fire.
Ses cheveux noirs bouclaient autour de son front. Il tait jeune,
brillant, superbe.

La glace lui renvoya l'orgueilleux dfi qui tait sur son visage.

Il sonna.

Sid montra sa face noire  la porte de la chambre  coucher.

--Mon opium!... dit Montalt, et dshabille-moi!

Il y avait bien longtemps que le nabab appelait ainsi, chaque soir, le
sommeil rebelle  son chevet.

Tandis que Sid prparait le breuvage, on frappa doucement  la porte
extrieure.

Montalt fit signe d'ouvrir.

C'tait M. Smith, tout de noir habill, comme il convient  un homme
dcent et qui sait vivre.

Montalt le reut le verre  la main.

--Pardon, milord..., dit M. Smith que son emploi lger n'empchait pas
de garder en toute occasion une gravit puritaine; Votre Seigneurie me
paraissait occupe, cette nuit, d'affaires si importantes que je n'ai
pas os la dranger... J'avais pourtant une bonne nouvelle.

--Qu'est-ce?... demanda Montalt en buvant une gorge.

--Nos deux intraitables ont enfin pris leur parti, rpliqua M. Smith.

--Ah!... fit Montalt; tienne et Roger?...

--Non pas, s'il plat  Votre Seigneurie, dit M. Smith. Je veux parler
des deux charmantes miss que nous convoitons depuis si longtemps.

--Mes deux petits chapeaux de paille!... s'cria le nabab; elles ont
enfin consenti  vous entendre?

--Mieux que cela!

--Elles ont promis de venir?

--Elles sont venues, milord.

--Seules?...

--Conduites par une honorable lady de ma connaissance... mistress
Cocarde.

Montalt tenait son verre  la hauteur de ses lvres.

--Il n'y en a donc pas une!... murmura-t-il; toutes... toutes pour un
peu d'or!...

Il avala d'un trait le reste de son breuvage.

--Pardieu! dit-il en se dirigeant vers la porte qui avait donn passage
 Sid, je vais donc m'endormir gaiement!

       *       *       *       *       *

Il tait un peu plus de neuf heures du soir quand madame Cocarde et ses
deux protges descendirent de voiture dans une de ces ruelles dsertes
qui ctoyaient alors les Champs-lyses, entre l'avenue Marigny et les
terrains de Beaujon. Elles traversrent une courte alle de tilleuls,
joignant les communs d'une maison de grande apparence, qui semblait
illumine pour une fte.

Diane et Cyprienne, tremblantes, se laissaient conduire par madame
Cocarde, laquelle tait, au contraire, fort  son aise et paraissait
connatre  fond les localits.

Les deux jeunes filles ne portaient plus le costume que nous
leur avons vu quelques heures auparavant dans l'avenue Gabrielle. Par
une sorte de pieux instinct, au moment d'affronter le danger suprme,
elles avaient repris leurs vtements bretons: le bonnet collant des
Morbihannaises, le chaste mouchoir de cou et la petite jupe en laine
raye.

Madame Cocarde avait un chapeau  haute plumes frises et un cachemire
Ternaux de qualit suprieure.

Elle sonna, un domestique vint ouvrir; puis arriva un monsieur en habit
noir qui accueillit madame Cocarde avec une politesse digne.

--Votre servante, M. Smith, dit la principale locataire d'un air
dgag, vous ne m'attendiez pas  pareille heure, je parie?

--Il est toujours temps, belle dame..., commena M. Smith.

--Bien!... trs-bien!... interrompit madame Cocarde; je me suis un
peu presse... et voil de petits anges qui prendraient bien quelque
chose... Entrons!

M. Smith mit le binocle  l'oeil et braqua sur les deux jeunes filles
un regard connaisseur.

--Ah! oh!... fit-il, modulant malgr lui les tons chromatiques de
l'interjection anglaise; _Very pretty maiden, by God!..._

Puis il ajouta tout bas:

--Est-ce que ce sont elles?

Madame Cocarde cligna de l'oeil et rpondit:

--En propre original.

M. Smith salua et passa devant. On monta un petit escalier dont les
marches disparaissaient sous la laine moelleuse d'un tapis, et M.
Smith, qui montrait le chemin, ouvrit bientt une porte au premier
tage.

Il s'effaa et salua encore.

--Donnez-vous la peine d'entrer..., dit-il en indiquant la porte
ouverte.

Diane et Cyprienne hsitaient.

--Allons, mes perles!... s'cria madame Cocarde, c'est de vous qu'il
s'agit... Moi, je suis trop vieille..., ajouta-t-elle avec un soupir,
pour entrer l dedans... on va vous servir  souper.

--C'est fait, interrompit M. Smith.

--Alors, bon apptit, mes mignonnes!... dit madame Cocarde qui poussa
ses deux protges dans la chambre, et referma la porte sur elles.

M. Smith prit un carnet dans sa poche et en sortit deux ou trois
chiffons soyeux qu'il dposa dans la main tendue de madame Cocarde.

Celle-ci fit une belle rvrence et disparut.

Cyprienne et Diane restaient immobiles auprs de la porte ferme. Elles
n'osaient point lever les yeux, parce qu'elles croyaient voir l,
quelque part, devant elles, l'objet de leur vague terreur.

Un homme sans doute, en dfinitive; mais cet homme aux proportions
fantastiques, ce monstre que rve la frayeur des jeunes filles.

Ce fut Cyprienne qui se hasarda la premire  relever les yeux, bien
lentement d'abord et bien timidement. Elle vit une pice de moyenne
grandeur, doucement claire par deux lampes  verres dpolis, et
tapisse de velours sombre depuis le parquet jusqu'au plafond, o des
caissons sculpts encadraient de fraches peintures.

Sur le velours des lambris tranchait un cordon de cadre d'or dont la
forme lgante et les mignardes ciselures allaient bien aux toiles
charmantes qu'ils renfermaient.

Les meubles taient, comme tous ceux de l'htel, de la premire poque
du rgne de Louis XV: c'taient de vritables joyaux qu'on avait d
payer un prix fou. Dans une embrasure, une harpe, soulevant la draperie
de mousseline des Indes, montrait  demi la courbe gracieuse de son
accolade incruste.

La couleur chatoyante des toffes et l'or sculpt des membrures
tranchait sur le fond sombre de la tapisserie, qui doublait leur
coquette fracheur.

O l'or ne se montrait point, l'mail luisait, jetant ses
guirlandes de fleurs sur les consoles en bois de rose.

Il tait impossible d'imaginer un boudoir plus dlicieux...

Et la main qui l'avait orn ne s'tait livre ici  aucune confusion
bizarre. Les souvenirs d'Asie faisaient trve et ne venaient point,
comme dans le reste de l'htel, contrarier le style fleuri de notre
XVIIIe sicle.

On avait opt, il s'agissait d'amour, entre l'Asie savante en volupt
et la France de Louis XV. On avait choisi la France de Louis XV, grand
honneur pour elle assurment.

Cyprienne, dont la paupire se relevait  demi, poussa un petit cri
de joie, non pas peut-tre  la vue de toutes ces merveilles, mais 
l'aspect d'un guridon aux pieds de bronze, dont la tablette incruste
supportait un souper adorable. L'eau vint  la bouche de Cyprienne, qui
ne put s'empcher de sourire.

Mais elle baissa les yeux, parce que ce premier regard n'avait pas
clair tous les coins de la chambre, et que la jeune fille gardait une
bonne part de sa frayeur.

Diane, immobile et ple, avait l'air d'une victime qui attend.

Ses ides taient autres et plus graves que celles de sa soeur;
peut-tre devinait-elle mieux la nature du danger et l'tendue du
sacrifice...

La paupire de Cyprienne s'ouvrit une seconde fois, et ses narines
s'enflrent pour saisir toutes les effluves aromatiques que lui
envoyait la table servie.

--Diane!... dit-elle tout bas.

Et comme sa soeur ne rpondait point, elle lui secoua le bras
doucement.

--Vois donc!... reprit-elle, il n'y a personne...

Les longs cils bruns de Diane se relevrent, et son regard triste fit
le tour de la chambre.

Sa poitrine oppresse rendit un soupir.

--Personne, rpta-t-elle; mais on va venir...

Cyprienne traversa la chambre sur la pointe des pieds, et comme si elle
et craint de rveiller Barbe-Bleue endormi.

Il y avait sur la table des petits pains tendres, dors, apptissants.
La pauvre fille avana la main, la retira, puis l'avana encore.
tait-ce du poison?

Elle prit un petit pain et l'approcha de ses lvres, qui taient toutes
ples. Elle n'osait gure.

Mais qu'ils semblaient bons, ces petits pains! Comme ils cdaient, en
craquant, sous les doigts de Cyprienne, qui n'avait pas mang depuis
deux jours!...

Sa bouche s'ouvrit; ses dents blanches et fines attaqurent la
crote blonde, et le petit pain disparut comme par enchantement.

Elle en saisit deux autres et revint vers sa soeur en sautant.

--Tiens, Diane!... dit-elle en lui prsentant la moiti de sa proie, il
n'y a rien dedans, j'en suis sre!

Diane, qui n'avait pas laiss chapper une plainte, tait extnue
autant que sa soeur, et souffrait de la faim, davantage peut-tre,
car la dernire bouche avait t pour Cyprienne.

Elle jeta sur le petit pain un regard de convoitise. Elle hsita, puis
sa main s'ouvrit  son tour...

Elle mangea.

--Sens-tu ces viandes froides?... dit Cyprienne, nous n'en avions pas
vu depuis le grand dner de Penhol!... Si nous y gotions?

Diane ne rpondit point.

Cyprienne fit une seconde fois le voyage, et mit deux blancs de faisan
sur une assiette: mais, au retour, elle s'arrta  moiti chemin.

--J'y pense..., dit-elle, nous serons mal l-bas... pourquoi ne
resterions-nous pas auprs de la table?

Elle n'tait plus si ple, et son joli sourire mutin se montrait 
demi, dj, autour de sa lvre.

Diane ne bougeait pas.

--Viens donc!... reprit Cyprienne; je te dis que nous serons mieux
auprs de la table... Ce souper-l est  nous.

Ces derniers mots parurent produire une impression pnible sur Diane,
qui tressaillit et leva les yeux au ciel.

Mais Cyprienne, tout entire  sa fantaisie, la prit par le bras et
l'entrana, bon gr mal gr, vers la table.

--C'est moi qui fais le mnage!... dit-elle en roulant deux siges sur
le tapis; commandez, mademoiselle... on vous servira.

L'instant d'aprs, elles taient assises toutes deux, cte  cte,
devant leurs assiettes pleines. Il y avait, ma foi, du vin dans leurs
verres, et le faisan avait subi une attaque assez notable.

Diane avait rsist, mais devant cette tentation d'une table bien
servie, sa faim l'avait vaincue.

Et puis l n'tait pas le danger; la prudence ne conseillait-elle pas,
au contraire, de prendre des forces pour se dfendre contre le pril
inconnu?

Durant les premiers instants, les deux jeunes filles se tenaient
assises sur l'extrme bord de leurs siges; au moindre bruit qui
se faisait dehors, elles frissonnaient de la tte aux pieds,
laissant chapper couteaux et fourchettes.

Mais personne ne venait. Elles s'enfoncrent plus avant dans leurs
fauteuils douillets. Leur verre se vida deux ou trois fois. On ne peut
dire que leur frayeur se calma, mais du moins fut-elle un peu oublie.

Les yeux de Cyprienne commencrent  briller; son sourire s'panouit
plus franchement. Le front soucieux de Diane elle-mme perdait peu 
peu ses nuages.

C'taient deux enfants, et les luttes rcentes o les avait jetes leur
enthousiaste dvouement leur avaient appris la tmrit.

Elles taient femmes par leur sensibilit profonde et aussi par la
pudeur; mais, pour tout le reste, vous les eussiez trouves hardies
plus que des pages.

Elles avaient si souvent gard leur gaiet vive en bravant le danger de
mort!

Ici le danger tait autre, et les effrayait d'autant plus que leur
ignorance ne savait point le dfinir; mais cette ignorance mme
laissait  leur esprit romanesque le loisir d'imaginer des choses
impossibles et de se btir une foule de beaux espoirs.

Et puis le pril s'loignait, ouvrant le champ libre  leur audace un
peu fanfaronne.

Elles se sentaient redevenir vaillantes. La gaiet de Cyprienne gagnait
Diane, dont le front se redressait maintenant haut et brave.

Elles mangeaient d'un apptit joyeux, et faisaient maintenant comme
chez elles.

Cyprienne servait de tous les plats! de tous! Leur faim tenace tait de
taille  faire table nette.

Leurs verres se vidaient lestement. Ce qu'il y avait de terrible dans
leur position disparaissait  leurs yeux. Elles jasaient, elles riaient
de bon coeur. Vous eussiez dit deux espigles enfants, faisant une
quipe folle en l'absence de la famille, et n'ayant rien  redouter,
sinon le retour de leur mre...

Et certes, le pauvre soldat breton, veillant aux grilles de l'lyse,
aurait eu peine  reconnatre en elles les deux jeunes filles, abattues
par la faim et transies de froid, dont la dtresse avait mu son brave
coeur, au commencement de cette soire.

Leurs joues taient colores vivement; leurs yeux petillaient; leurs
voix se mlaient, libres et gaies.

Elles taient jolies  ravir!

Diane repoussa enfin son assiette.

--On ne nous empchera pas d'avoir bien soup, toujours!... dit
Cyprienne; mon Dieu! que j'avais grand'faim!

--Et moi donc!...

--Et tu ne le disais pas, pauvre soeur... Il n'y a jamais que moi 
me plaindre!

Diane l'entoura de ses bras et la baisa au front. Puis elle se renversa
sur le dos de son fauteuil.

Son regard souriant fit le tour de la chambre.

--Comme tout cela est beau! murmura-t-elle.

--Oh! dit Cyprienne, la chambre de Lola que nous admirions tant 
Penhol n'tait rien auprs de ces belles choses!

--Voil le Paris que nous avions devin!... reprit Diane dont les
grands yeux noirs se voilrent de rverie. Te souviens-tu de ce que
disaient nos livres, ma soeur?... et de ce que nous disions dans nos
longues promenades au bord du marais?... Nous voyions des richesses
pareilles et bien d'autres enchantements!... Et il nous semblait que
nous tions dj au milieu de toutes ces merveilles... assises dans un
salon tout de velours et d'or, comme celui-ci... ou demi-couches sur
le gazon, rempli de fleurs et de lumires...

--Je m'en souviens, ma soeur...

--Petites folles que nous tions! C'est que nous en perdions
l'esprit!... Moi, d'abord, je voyais cela comme je te vois...

--Et moi aussi!

--Il me semblait que nos pauvres vtements tombaient, et que nous
avions de belles robes de soie... des perles dans les cheveux... des
diamants au cou... des dentelles sur les paules... Comme je te voyais
jolie, ma Cyprienne!

--Et comme tu me semblais belle, Diane!

--Et, sous ces brillantes parures, nous traversions toutes ces
feries... Te souviens-tu?... A la fin, il venait toujours un bon
gnie... et comme son sourire tait doux!... qui nous disait: Mes
filles, tout cela est  vous... voici de l'or pour sauver Penhol... je
vous donne le choix; restez ici ou retournez en Bretagne.

--Et nous rpondions bien vite, s'cria Cyprienne: Merci, merci, bon
gnie!... nous voulons revoir ceux que nous aimons!

Elles se tenaient par la main, et leurs regards se croisaient.

--Qui sait? reprit Cyprienne en baissant la voix; le bon gnie va venir
peut-tre...

Diane secoua la tte gravement.

--Ma pauvre petite soeur..., dit-elle, tu parles comme un enfant...
il n'y a plus de bons gnies.

--Oh! s'il venait..., s'cria Cyprienne en suivant son ide, il
faudrait tout d'abord dlivrer l'Ange...

--Ds cette nuit!... appuya Diane entrane  son insu.

--Mettre Madame et Penhol dans une belle maison...

--Avec notre bon pre!

--Et puis courir, courir bien vite jusqu' Penhol pour racheter le
chteau.

--Nous aurions le temps, dit Diane.

--Et comme ils seraient heureux!

--Comme le pauvre Ange nous sourirait doucement!

--Et Madame...

--Et tous! tous!... Ah! c'est trop de bonheur!

Cyprienne se leva en frappant dans ses mains. Elle se jeta au cou de
Diane dans un mouvement d'enthousiasme, et toutes deux se tinrent
embrasses. Elles avaient des larmes de joie dans les yeux.

En ce moment le son d'une musique lointaine et suave arriva jusqu'
leurs oreilles. Elles se sparrent pour couter. C'tait un mouvement
de valse, lent, gracieux, balanc, qui empruntait  l'loignement une
douceur trange.

--Qu'est-ce que cela?... dit Cyprienne.

Diane avait la tte penche; elle coutait avec ravissement.

Les pauvres filles ne buvaient que de l'eau d'ordinaire. Les
quelques gouttes de vin qu'elles avaient bues exaltaient leurs ttes
ardentes et vives.

Cyprienne ne se rendait plus compte du motif qui les avait amenes.
Elle s'lana vers la porte de sortie tout simplement pour entendre de
plus prs cette dlicieuse musique.

La porte tait ferme.

Il y en avait une autre au bout oppos de la chambre; Cyprienne y
courut et l'ouvrit. Aussitt que les battants sculpts eurent tourn
sur leurs gonds, les deux soeurs poussrent un cri de surprise: une
lumire blouissante inondait le boudoir.

La porte donnait sur une chambre, dserte comme la premire, mais dont
la fentre, large et haute, s'ouvrait sur le jardin illumin.

Juste en face de la fentre, derrire les branches  demi dpouilles
d'un platane, une splendide girandole tait suspendue.

Cyprienne s'lana dans la chambre, les bras tendus et la bouche
bante; puis elle s'arrta muette d'tonnement.

La musique se faisait entendre maintenant plus rapproche. Cyprienne
fit encore quelques pas afin de voir. Elle se mit  la fentre et
risqua un regard au dehors.

--Oh! ma soeur... ma soeur!... dit-elle en plaant ses deux
mains devant ses yeux blouis; c'est le jardin de notre rve!... Nous
sommes dans le palais des fes!

De la fentre, en effet, le jardin prsentait un aspect magique.
Derrire la girandole, dont les cristaux mouvants masquaient en quelque
sorte la croise, une double ligne de feux dessinait les rampes d'un
cavalier, plant d'arbustes et de fleurs. Cette partie du jardin,
correspondant  l'aile gauche de l'htel, tait dserte, mais le regard
en se portant  droite dcouvrait  travers les feuilles clair-semes
d'un rideau de tilleuls l'illumination des parterres et des pices de
gazon, o dj commenait le bal. Les jets d'eau refltaient en gerbes
colores l'clat des mille lumires courant le long des charmilles et
marquant le dessin lgant des arcades de verdure; partout o l'oeil
pouvait percer, ce n'taient que feux tincelants et guirlandes de
fleurs.

Diane et Cyprienne s'accoudaient toutes deux au balcon de la fentre,
et ouvraient de grands yeux charms.

Leur esprit tait bloui plus encore que leurs yeux. Les manations
tides et odorantes, qui montaient du jardin jusqu' elles, les
retenaient dans une sorte d'ivresse.

Elles n'avaient rien vu jamais, mme dans leurs songes d'enfants,
qui pt se comparer  ces splendeurs enchantes.

Quand la danse fit trve, au del des tilleuls, quelques couples se
dirigrent vers cette partie du jardin qui, jusqu'alors, tait reste
dserte.

Diane et Cyprienne quittrent la croise, afin de n'tre point aperues.

Ce mouvement les fora d'examiner la pice o elles se trouvaient.

Il n'y avait l aucun miracle nouveau, et pourtant les deux jeunes
filles durent s'tonner encore.

C'tait une pice assez vaste, ayant deux portes dont l'une
communiquait avec le boudoir, et dont l'autre tait ferme  clef.
Quelques siges modestes en formaient tout l'ameublement, avec trois
ou quatre armoires vitres. Mais, dans ces armoires et entre chacune
d'elles, le long des boiseries, pendait un ple-mle de costumes d'une
richesse extrme. Il y en avait de tous les pays; il y en avait de tous
les temps. On et pu se faire l, suivant sa fantaisie, Turc ou Turque,
Persan ou Persane, brahmane ou devedaskee, chtelaine du moyen ge,
dame du temps de Louis XIII, marquise Pompadour ou desse de la Raison,
car les costumes fminins taient en majorit; et parmi ceux de l'autre
sexe, le plus grand nombre, par leur taille et leur coupe,
semblaient encore destins  des femmes. Il y avait de jolis petits
uniformes, des sabres mignons, des poignards d'Andalouse; des dominos
de toutes nuances, des masques de toutes formes. Il y avait mme des
redingotes  fine taille et des pantalons renfls aux hanches, comme
ceux que portent nos libres amazones, aux jours consacrs du carnaval.

C'tait un vrai magasin.

De fait, l'htel Montalt possdait un thtre, et chaque fois que le
nabab donnait bal, Nehemiah Jones, le majordome, montait quelque danse
de caractre.

Cette chambre qui communiquait, par une courte galerie,  l'appartement
de Mirze, remplissait l'office d'une grande armoire o s'entassaient,
le lendemain des ftes, toutes les dfroques du plaisir.

Diane et Cyprienne taient femmes. La vue de ce trsor de chiffons,
de ces prcieuses toffes, de ces fines broderies, de ces dentelles,
les intressait presque aussi vivement que le jardin merveilleux.
Elles touchaient la soie paisse; le moelleux velours; puis elles
regardaient en soupirant l'toffe grossire de leurs petites robes de
laine.

Il y avait surtout deux costumes qui excitaient leur admiration.

Ils avaient d, sans doute, tre prpars pour la fte de ce soir, car
ils taient tendus sur des siges, et semblaient attendre la main de
la camriste.

C'taient deux vtements complets de bayadres indoues: le pantalon
bouffant de mousseline paillete d'or, la courte tunique et la veste
collante; le diadme de perles, la riche ceinture de cachemire.

L'oeil de Cyprienne allait de ces costumes  la fentre, et
trahissait navement la pense qui venait de natre dans son esprit.

On entendait des voix sous la croise.

--Rentrons, ma soeur..., dit Diane.

--Le bal est bien beau!... rpliqua Cyprienne en soupirant.

Elle retourna vers la fentre et se pencha pour jeter un dernier regard.

Sous la girandole, au pied du cavalier, une femme s'tait arrte,
seule.

Elle essuyait son front en sueur.

Au moment o le regard de Cyprienne tombait sur elle, cette femme, qui
venait de quitter la danse, ta son masque.

Cyprienne touffa un cri, et attira vivement sa soeur vers la fentre.

Le visage de la femme dmasque tait clair en plein par les feux de
la girandole.

--Regarde!... murmura Cyprienne.

--Lola!... pronona Diane tout bas.

A son tour, son regard glissa de la fentre aux costumes tendus sur
les chaises.

--Elle ne peut tre seule dans ce bal..., dit Cyprienne dont les yeux
petillaient d'audace et de dsir; si nous pouvions nous mler  la
fte, nous saurions peut-tre bien des choses!...

--Notre pauvre Blanche!... pensa tout haut Diane dont le regard rvait.

--Si elle l'avait amene..., insinua Cyprienne.

Diane ne rpondit point, mais son front, plus pensif, s'inclinait sur
sa poitrine.

--Et puis, reprit Cyprienne en baissant la voix involontairement, qui
sait si nous ne trouverions pas leurs traces?...

Et comme Diane gardait encore le silence, elle ajouta:

--Je parle d'tienne et de Roger.

L'oeil de Diane se tourna de nouveau vers les costumes, qui
paraissaient coups juste  la taille des deux jeunes filles.

--C'est impossible!... murmura-t-elle en secouant la tte.

--Pourquoi impossible?... s'cria Cyprienne qui frappa le parquet de
son petit pied impatient; nous sommes seules; personne ne nous voit...
La fentre est basse... et nous avons pour chelle les branches
du platane...

Elle prit sa soeur par la main et l'entrana doucement vers les
costumes.

Tout en se jouant, elle dnoua le bonnet de Diane et plaa un diadme
de perles sur ses cheveux boucls.

--Si tu savais comme te voil jolie!... dit-elle.

Diane se prit  sourire tristement.

--Petite folle!... murmura-t-elle; tu veux donc me tenter...

--Oh!... s'cria Cyprienne, ce serait bon pour moi!... Mais toi, ma
soeur, si tu cdes, je sais bien que ce sera pour l'Ange...

Elle attacha le diadme de perles.

--coute, reprit-elle d'un ton srieux, quelque chose me dit que
nous trouverons l des nouvelles de ceux que nous aimons... Mes
pressentiments ne me trompent gure, tu le sais bien... Et si nous
sommes venues jusqu'ici, est-ce pour fuir le danger?...

Tout en parlant, elle dgrafait le corsage de Diane qui se laissait
faire.

La petite robe de laine tomba, et fut remplace par le pantalon
bouffant de mousseline, par la tunique de drap d'or et par la veste
collante.

Cyprienne sauta de joie.

--Je vais donc tre ainsi!... s'cria-t-elle en remplaant par des
babouches orientales les chaussures de sa soeur. A ton tour de faire
la femme de chambre, Diane.

La seconde toilette fut moins longue encore que la premire, Cyprienne
s'y prtait de si bon coeur!

Quand elle fut habille des pieds  la tte, elle se regarda, rouge de
plaisir.

--S'ils nous voyaient!... murmura-t-elle.

Puis elle saisit deux masques de velours, un pour elle, un pour sa
soeur.

Il ne restait plus que les ceintures  nouer.

Celle que choisit Cyprienne tait verte. Diane en prit une de cachemire
rouge  franges d'or.

Au jardin la danse avait recommenc. Il n'y avait plus personne entre
le cavalier et la fentre.

Cyprienne jeta ses bras autour du cou de sa soeur.

Elle tait un peu ple, et son coeur battait bien fort; mais c'tait
de plaisir autant que de crainte.

--Une... deux... trois!... dit-elle en frappant ses petites mains l'une
contre l'autre, pour donner le signal.

Au troisime coup, elle sauta lgre comme un oiseau sur l'appui du
balcon. L'instant d'aprs, elle retombait sur ses pieds, au bas du
platane, et recevait dans ses bras Diane qui tremblait.




XI

LE REGARD D'UNE FEMME.


Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le
boudoir, en dehors duquel les deux noirs restrent en faction.

C'tait encore l une rminiscence de l'Asie, o l'on met volontiers un
esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.

Montalt entra. Diane et Cyprienne taient assises cte  cte,
tremblantes toutes deux,  l'autre extrmit du boudoir. Elles avaient
eu le temps de reprendre leurs vtements de paysannes bretonnes.

Rien ne trahissait leur rcente escapade, sauf la porte de la
chambre aux costumes, qu'elles avaient oubli de refermer et qui
laissait voir les illuminations du jardin.

Montalt ne prit point garde.

Il s'arrta tout auprs du seuil pour examiner les deux jeunes filles,
qui avaient les yeux clous au parquet, mais qui le voyaient nanmoins
parfaitement: le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le
pouvoir de percer la membrane de leurs paupires.

Elles n'en taient pas moins dconcertes pour cela, et craintives, les
pauvres enfants!

Cyprienne sentait le coeur lui manquer; Diane rassemblait tout son
courage, mais, en ce premier moment, la peur tait la plus forte.

C'tait l'heure terrible. Elles allaient savoir...

Le nabab traversa la chambre  pas lents. Diane, qui tait la plus
rapproche de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.

Montalt prit un sige qu'il roula au-devant d'elles, mais il resta
debout. Ses yeux peignaient une lgre surprise: c'tait la premire
fois qu'il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de
paysannes. Cette surprise, du reste, n'avait rien de pnible; au
contraire,  mesure qu'il les contemplait en silence, son visage
exprimait une sorte d'motion attendrie.

--Pauvre Bretagne!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse que les
deux soeurs ne l'entendirent point.

Cette exclamation, qui sortait du fond de son coeur, avait l'accent
doux et triste qu'on prend pour plaindre un ami mconnu.

Il va sans dire que, du premier coup d'oeil Diane et Cyprienne
l'avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coup, mais pour
l'homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l'interlocuteur
de Robert dans la scne qui venait d'avoir lieu au jardin, sous
le berceau. Car elles avaient assist  la fin de cette scne, et
c'taient elles qui avaient jet,  travers la charmille, le double et
mystrieux dmenti.

De leur cachette, elles avaient vu le calme obstin que gardait Montalt
en coutant l'odieuse histoire; mais elles avaient vu aussi,--et
c'tait maintenant pour elles un vague sujet d'espoir,--la figure du
nabab se dcomposer tout  coup et trahir l'amertume profonde qui tait
sous sa feinte froideur.

Comme son oeil noir avait brill soudainement! et quelle menace dans
le feu sombre de sa prunelle!

En cet instant si court o Montalt avait laiss tomber son voile
d'indiffrence glace, Diane avait entrevu en lui un juge du
crime. Un prisme s'tait mis entre son oeil bloui et cet homme si
beau, si puissant, le matre de toutes ces merveilles, le roi de ce
palais enchant! Le romanesque penchant qu'elle avait  voir les choses
sous un aspect surnaturel s'tait rveill.

Ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait surtout, elle n'aurait point
su l'exprimer peut-tre, mais son me se recueillait en une motion
respectueuse, comme aux heures de la prire.

Elle esprait. Quelque chose l'entranait  respecter Montalt dont elle
ne savait pas mme le nom, et  croire en lui.

Et,  ce moment, o, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles
attendaient, reprises par leur inquitude effraye, c'tait bien
Montalt que Diane s'attendait  voir paratre...

Quand la porte s'ouvrit, il n'y eut que Cyprienne  tressaillir.

Diane tait immobile et droite sur son sige, l'oeil au guet,
l'oreille tendue. Elle ne tremblait point; son sang-froid l'tonnait
elle-mme. Cyprienne se rassurait presque,  la voir si tranquille.

Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rverie semblait
le prendre. L'opium agissait sur lui, dj, du moins, comme calmant,
et rendait  son visage toute sa noble srnit.

--Pourquoi ce dguisement?... dit-il enfin d'un accent affable et bon;
vous n'en avez pas besoin pour tre jolies comme des anges.

--Ce sont les vtements de notre pays..., rpondit Diane  voix basse
et sans lever les yeux.

--Ah! fit Montalt; l'aimez-vous bien, votre pays?

A cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis
elle tourna la tte aussitt pour cacher sa rougeur.

Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire
s'imprgnait en ce moment d'une sorte de bont paternelle.

Le fardeau d'pouvante qui pesait sur le pauvre coeur de Cyprienne
fut allg de moiti pour le moins.

--Si nous aimons notre pays!... dit Diane. Nous sommes Bretonnes!

--Ah!... fit encore Montalt dont la voix changea lgrement; c'est
une grande gloire que d'tre Bretonne  ce qu'il parat, mes belles
enfants!... A tout hasard, je vous en fais mon compliment sincre.

--Il y a longtemps que vous savez d'o nous venons..., murmura Diane.

--Oh! oh!... s'cria le nabab dont le sourire devint plus franc;
vous m'aviez donc remarqu sur la route?

Cyprienne fit un petit signe de tte affirmatif.

--Alors pourquoi cette longue rsistance?... demanda Montalt, car il y
a longtemps que je dsirais votre visite... Aviez-vous peur de moi?

--De vous moins que d'un autre..., rpondit Diane qui raffermissait peu
 peu sa voix pntrante et douce.

Le nabab s'inclina.

--Moins que d'un autre..., rpta-t-il; c'est beaucoup encore...
J'espre que vous avez perdu ce reste de crainte... Voulez-vous que je
sois votre ami?

--Oh!... rpondit Diane vivement; nous le voulons de tout notre coeur!

Une nuance d'embarras vint se reflter dans le regard de Montalt. On
et dit qu'il hsitait  donner un sens  cette rponse.

Le silence rgna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir.
Montalt promenait son regard incertain de l'une  l'autre des deux
jeunes filles.

Il contemplait avec une motion croissante ces beaux fronts, tout
brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit
bonnet des paysannes morbihannaises tait comme une virginale couronne.

Ceux qui le connaissaient auraient devin qu'une pense gnreuse
et bonne livrait combat, au dedans de lui-mme, aux thories de son
scepticisme entt; mais le scepticisme tait bien fort, et le temps
avait fait pntrer ses racines jusqu'au coeur.

Il se redressa et prit une attitude dgage, qui cadrait vraiment 
merveille avec les grces jeunes de sa taille et de sa figure.

--Ma foi, mes belles, dit-il, j'ai honte de vous l'avouer!... Dans le
principe, ce n'tait pas pour moi que je dsirais votre venue... Fou
que j'tais! Il faut vous avoir vues de prs pour connatre toute votre
valeur... Je promets bien que je ne vous cderai  personne!

Il n'y a point de complte ignorance. Diane devint ple, tandis qu'une
paisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu' ses blanches
paules.

La ressemblance des deux soeurs disparaissait en ce moment o la mme
motion exagrait les caractres diffrents de leur beaut.

Cyprienne n'tait qu'une pauvre enfant, effarouche et surprise; Diane
avait la fiert assure d'une reine.

--Nous ne savons rien..., dit-elle d'une voix lente et basse;  peine
pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur...
et pourtant, de confiantes que nous tions, nous voil tristes
et humilies... On est venu vers nous, au moment o la dtresse nous
accablait et o ma pauvre soeur, trop faible contre sa souffrance,
parlait de mourir... Auprs de nous, se prolongeait l'agonie d'une
femme sainte que nous aimons comme si elle tait notre mre... Et je ne
vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs!... On nous a donn
une esprance qui, bien longtemps, nous a sembl un rve... Pourquoi le
cacher? Derrire les promesses qui nous taient faites, plus d'une fois
nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes
que nous tions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la
terre, parmi tant d'hommes mchants, cruels, impitoyables, quelques
coeurs gnreux, pour que le ciel ne soit point une solitude aprs
cette vie... Ne nous demandez pas si nous avons raisonn notre espoir,
car notre conscience nous disait de rester... Et si nous sommes ici,
c'est ma faute... oh! ma faute,  moi toute seule... Ma soeur ne
voulait pas venir...

Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tte contre le sein de sa
soeur.

--Je t'aurais suivie au bout du monde!... murmura-t-elle.

--coutez, reprit Diane; quand je vous ai reconnu, j'ai senti
au dedans de moi-mme une joie que je ne peux pas expliquer... Mon
espoir m'a sembl moins fou... La crainte qui me serrait le coeur
s'est calme... Que sais-je? quand nous tions toutes deux dans notre
misrable chambre, nous nous tions souvenues de vous... Et votre
image nous tait parfois apparue... Mon Dieu! nous avons fait tant de
rves, en notre vie, qui tous ont t suivis d'un dur rveil!... A
l'instant, quand vous avez parl, mes yeux se sont ouverts... Le nuage
qui tait au devant de ma vue s'est dissip pour me montrer l'abme au
bord duquel nous sommes... Monsieur, n'abusez pas de notre folie et
laissez-nous sortir de cet htel...

Montalt l'avait coute sans mme essayer de l'interrompre. Son visage
avait repris cette indiffrence fatigue, qui tait le masque derrire
lequel son motion se cachait toujours.

--Mes belles..., dit-il avec un sourire glac, quand on est entr chez
moi, ce n'est pas ainsi qu'on en sort.

Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.

--Ayez piti! dit Diane; nous sommes les filles d'un gentilhomme.

--Peste!... fit Montalt qui semblait s'endurcir dans son ironie, c'est
extrmement flatteur pour un vilain tel que moi!...

--Ayez piti!... rpta Diane dont les longs cils baisss laissrent
chapper une larme; notre pre est bien vieux... Et si nous sommes
dshonores, il ne reverra jamais ses filles...

Elle attendait une rponse, la tte haute et les yeux baisss.

La rponse ne vint pas.

--coutez..., reprit-elle d'une voix ranime; nous sommes deux ici...
contentez-vous d'une victime.

--Je veux bien..., dit Montalt: laquelle restera?

--Moi! moi!... s'crirent en mme temps les deux jeunes filles.

--A merveille!... reprit Montalt; c'est maintenant  qui ne s'en ira
point!

--Oh!... murmura Diane, ma pauvre Cyprienne!... Je t'en prie! je t'en
prie!...

Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son coeur.

--Nous mourrons ensemble..., dit-elle.

Diane, en ce moment, releva pour la premire fois ses yeux sur Montalt,
et le regarda en face. Sa prunelle brlait; le sang colorait vivement
ses joues, nagure si ples. Mais toute cette indignation tomba comme
par magie.

Montalt avait beau retenir son masque: le regard perant de la
jeune fille avait vu au travers.

Elle n'avait eu besoin que d'un coup d'oeil, et sa paupire, qui se
baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.

Elle avait vu la physionomie du nabab dmentir nergiquement ses
cruelles paroles; elle avait vu la bont derrire sa grimace
impitoyable. Elle avait mme cru voir ses yeux humides.

Montalt avait mis grande hte  recomposer sa physionomie; mais gagnez
donc de vitesse le regard d'une femme!

En se voyant dcouvert ainsi  l'improviste, il frona le sourcil, et
cette fois tout de bon.

--Femmes, Bretonnes et filles d'un gentilhomme! murmura-t-il avec une
amertume non feinte; pardieu! mes belles, vous tes bien tombes!

Il repoussa le sige sur lequel il s'appuyait, et se mit  marcher dans
la chambre tout en poursuivant:

--Et vous venez me parler d'honneur!... Et vous venez me dire,
comme dans les comdies: Nous prfrons la mort  la honte...
Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable... L'honneur!...
s'interrompit-il en haussant les paules, savez-vous bien  qui
vous vous adressez?... Je ne crois pas  l'honneur, moi, mes
belles!... pas plus  l'honneur des femmes qu' l'honneur des hommes...
L'honneur des hommes est une stupidit sauvage... L'honneur des femmes
est une niaiserie grotesque!... Et quant aux menaces de mort qu'on fait
en pareil cas, cela ressemble beaucoup  ces simagres des chanteurs
qui passent la moiti de la journe  se faire prier et l'autre moiti
 gmir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre...

Tandis qu'il parlait ainsi en s'indignant  froid et en gesticulant de
toute sa force, Diane s'tait penche  l'oreille de Cyprienne et lui
glissait quelques mots  voix basse.

Puis les deux jeunes filles se prirent  regarder le nabab  la drobe.

Il y avait maintenant presque autant de curiosit que de crainte dans
les jolis yeux de Cyprienne.

Quant  Diane, tout son courage tait revenu...




XII

CINQUANTE PICES DE SIX LIVRES.


Cet trange pouvoir, elles l'ont toutes. Ici, l'ignorance importe peu,
la candeur ne fait rien; la plus innocente, comme la plus astucieuse, a
ce regard divinateur qui met l'me  nu et perce tout voile.

Il suffit d'tre femme.

A moins que la femme n'aime. En ce cas, deux phnomnes contraires
se produisent indiffremment. Parfois, la passion rend plus subtile
encore cette perspicacit qui dpasse alors les limites du
vraisemblable, et devient tout bonnement de la seconde vue, du
mesmrisme, de la sorcellerie. Plus souvent l'Amour attache, en riant,
sur ses beaux yeux jaloux, son mythologique bandeau.

Que deviendrait ce malheureux don Juan, si le fils de Vnus portait
toujours des lunettes?...

Tandis que Montalt dclamait ses harangues incendiaires et se croyait
le plus barbare tyran du monde, les deux jeunes filles se rassuraient
tout doucement. Diane avait devin ce coeur fantasque et bizarre...
devin, non pas peut-tre au point de l'expliquer ou de le dfinir,
mais assez pour donner une clef  ses capricieuses boutades, et ne plus
voir, en chacune de ses actions, une nigme insoluble.

Elle tait, en ceci, beaucoup plus savante que Montalt lui-mme, qui,
surtout  cette heure, ne savait ni ce qu'il voulait ni ce qu'il
faisait. Son paradoxe favori, joint  la crainte de s'attendrir,
le rendait intraitable. Il se roidissait de toute sa force contre
lui-mme; il se battait les flancs afin de se montrer sans piti,
justement parce qu'il sentait l'motion dj victorieuse...

Elles taient si charmantes toutes deux! l'une si douce et si nave,
l'autre si nave et si fire! Et puis elles parlaient de malheur...

L'motion actuelle se mlait, chez Montalt,  cette autre motion,
rcemment prouve durant le rcit de Robert. Et tout cela le ramenait
vers un pass lointain, mais qui vivait encore, malgr lui, au fond de
ses souvenirs.

Car le genre de suicide o s'obstinait Montalt est heureusement
impossible. On ne peut tuer son me, et sous les glaces factices que la
misanthropie amasse laborieusement, la sensibilit immortelle dort et
attend le rveil; surtout quand la sensibilit fut exquise aux jours
de la jeunesse; quand le coeur, bless dans un premier lan, s'est
repli ddaigneusement et tout de suite en lui-mme.

S'ils savaient, ces misanthropes, que le mpris et la haine sont de
purs poisons en mdecine morale, et que l'unique traitement applicable
aux malades d'amour est l'homoeopathie!

Dt-on tre tromp deux fois au lieu d'une, trois au lieu de deux,
quatre fois, cinq fois, dix fois, il faut faire le brave et ne se
point frapper la tte contre les murailles, pour quelques illusions
perdues, comme l'empereur Auguste pour ses trois lgions germaniques.
Fi donc, Csar! trois lgions perdues, six de retrouves!... Et le
coeur humain n'est-il pas plus riche en chimres que Rome impriale
en soldats?...

Dieu avait fait Montalt gnreux  l'excs, facile  toutes
impressions, ardent  aimer, dvou, misricordieux, sincre.

Montalt avait essay de tourner en vice chacune de ces vertus, cela
trs-srieusement.

A cette oeuvre, il avait employ toute la fougue de sa jeunesse,
toute la force de son ge viril; mais il n'avait pas russi.

Dieu tait rest le matre.

Tout ce que Montalt avait pu faire, 'avait t de se tromper lui-mme
et de se regarder comme un damn de premire force.

Cette croyance tait son orgueil et sa joie, d'ordinaire. Aujourd'hui
pour la premire fois depuis bien longtemps, elle faisait natre en lui
de vagues remords; car, tout au fond de sa conscience, un doute avait
surgi; et il ne savait plus si cette longue et terrible vengeance,
exerce contre son propre coeur, avait un motif ou seulement un
prtexte.

Il ne savait plus. Les douces voix des deux jeunes filles lui
rappelaient confusment une autre voix. Leurs costumes bretons lui
parlaient d'une terre hae, mais bien aime, autrefois, peut-tre...

Aussi se montrait-il,  plaisir, implacable.

Cependant  de certains signes, on pouvait prvoir que cette redoutable
colre allait se fondre tout  coup. Le sarcasme amer tait sur
le point de se changer en caressantes paroles.

Car le nabab tait fait ainsi, et ce soir bien plus encore que
d'habitude, son caprice tournait  tous vents.

Il tait inquiet. Au dedans de lui, une voix rptait sans cesse: Si
tu t'tais tromp!... si l'on t'aimait! s'il y avait vingt ans de
souffrances partages!...

Et, pour l'achever, l'opium commenait d'agir, prludant  cette
ivresse douce qui prcde le sommeil.

Comme il finissait de parler, son regard glissa vers les deux jeunes
filles qu'il supposait terrifies.

Il tait spar d'elles par toute la largeur de la chambre.

Diane jouait, calme et souriante, avec les beaux cheveux onds de
Cyprienne.

Montalt eut un mouvement de dpit et de surprise.

Les deux soeurs semblaient ne plus faire attention  lui. Il s'arrta
et croisa ses bras sur sa poitrine.

--Mes belles, dit-il en soutenant son ton de raillerie, ne me
faites-vous plus la grce de m'couter?

Diane se tourna aussitt vers lui, le front libre, les yeux hardiment
ouverts.

Cyprienne avanait sa tte, plus timide, derrire celle de sa soeur.

Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait  les contempler si
jolies.

--Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions
tant vous aimer!

--Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me
parat lger pour deux filles de gentilhomme.

--Bon!... rpliqua Diane librement et comme si elle et parl 
un vieil ami, vous voil plus svre que nous maintenant!... Ne
voulez-vous plus que nous vous aimions?

Montalt dtourna la tte et poursuivit sa promenade.

Cette scne prenait, sans qu'il se ft prsent la moindre priptie,
un caractre singulirement inattendu.

Vous vous souvenez de cette gracieuse allgorie du bonhomme la Fontaine
dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui
coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...

Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable
se laissait faire, et Montalt rsistait tant qu'il pouvait.

Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une  une.

Depuis qu'il tait entr dans cette chambre, il prouvait un de ces
sentiments soudains et imprieux contre lesquels sa systmatique
indolence ne se rvoltait jamais d'ordinaire.

Nous l'avons vu se jeter littralement  la tte d'tienne et de Roger,
dans le coup de la diligence de Rennes.

Le charme qui l'entranait vers les deux jeunes filles tait du mme
genre et bien plus irrsistible.

Mais il y avait une diffrence essentielle: tienne et Roger taient
des hommes, et, dans le cas prsent, il s'agissait de femmes,
c'est--dire d'tres misrables et mritant tous les ddains; de ces
cratures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les
vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, crs pour le malheur
de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, tratres,
cruels, qu'un honnte homme devait, en toute circonstance, craser et
fltrir.

Le moyen de se laisser aller sans dmolir tout l'difice de son
systme!...

Pour comble, il se trouvait que les deux petites fes avaient devin
le silencieux combat dont sa conscience tait le thtre! Elles
souriaient au lieu de trembler. Les rles taient si compltement
intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, tait  la torture, tandis
que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...

Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans
leurs regards, pleins de clmence, un sincre dsir d'accorder la paix
au plus vite.

--Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui touffa un soupir;
c'est vrai, nous l'tions... mais,  prsent, nos actions ne regardent
plus que notre conscience...

--Votre pre est mort?... demanda Montalt du bout des lvres.

--Non, grce  Dieu!... s'crirent ensemble les deux jeunes filles.

Puis Diane ajouta en secouant la tte:

--C'est nous qui sommes mortes.

Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air svre.

--Je ne raille pas..., reprit Diane avec mlancolie; nous sommes bien
mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une
tche qui dpassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y
avait contre nous des hommes sans coeur ni piti... Une nuit, on
nous fit tomber dans un pige, prpar lchement... et un assassin
subalterne fut charg de nous tuer...

Montalt s'tait rapproch jusqu'au milieu de la chambre.

--Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais
pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous
tions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu
a sans doute rappel  lui maintenant, car il tait alors sur son lit
d'agonie, nous avait fait hritires d'un petit trsor amass pendant
toute une vie de travail.

On allait nous noyer. Nous tions couches au fond d'un bateau, la
bouche billonne et de grosses pierres attaches au cou...

Montalt fit deux pas de plus, comme  contre-coeur.

Diane poursuivait en attachant sur lui le regard de ses grands yeux
noirs.

--L'eau tait profonde, et nous n'avions point de secours  esprer
dans cette nuit solitaire.

Je donnai mon me  Dieu, et je me tournai vers ma pauvre soeur,
pour la voir encore une fois.

Notre assassin eut piti en ce moment suprme et nous rapprocha l'une
de l'autre, pour que nous pussions nous embrasser avant de mourir...

--Oh! murmura Cyprienne qui tait toute ple  ce souvenir, et qui
entourait Diane de ses bras, comme je priais Dieu de prendre ma vie et
de garder la tienne, ma soeur!

Le nabab tait maintenant tout prs des deux jeunes filles; ses yeux
humides souriaient.

Diane baisa sa soeur au front et continua:

--Je tchai de parler  l'assassin avec mes yeux, car nos bras taient
garrotts... Il y avait de l'motion sur son visage, et un espoir
m'tait venu.

Il me comprit; mon billon fut dnou. Je lui dis:

--Si vous voulez nous laisser la vie, nous vous donnerons cinquante
pices de six livres et l'on n'entendra plus jamais parler de nous dans
le pays.

Cet homme tait pauvre.

--Cela fait trois cents francs!... murmura-t-il, et je puis bien
enterrer des cercueils vides... Mais vous partirez tout de suite, et
vous irez bien loin, bien loin!

--Nous irons bien loin, et nous prierons Dieu pour vous.

--Quant  a, ce sera par-dessus le march...

Le trsor du pauvre vieux serviteur de notre famille contenait cent
cus de six livres. Nous en donnmes la moiti, suivant notre
promesse, et nous partmes pour Paris.

Le nabab s'tait assis au devant d'elles et les regardait avec un
sourire de pre.

--Mais mon histoire vous fatigue..., s'interrompit Diane justement 
cet endroit.

--Coquette!... murmura Montalt d'un accent plein de caresse, vous savez
bien que non!

Diane lui tendit la main; Montalt prit celle de Cyprienne et les runit
toutes deux dans les siennes.

Il ne cherchait plus, ds lors,  cacher son intrt, excit au
plus haut degr; mais l'opium agissait, et le sommeil qui venait
appesantissait dj sa paupire.

--C'est alors que je vous rencontrai sur la route de Paris?...
demanda-t-il.

--Prcisment... Vous tiez avec deux jeunes gens que nous avions vus
parfois au pays.

--Parfois..., rpta Montalt, dans l'esprit duquel une ide venait de
surgir; ne les connaissiez-vous pas particulirement?

Diane hsita peut-tre au dedans d'elle-mme, mais son hsitation ne
parut point.

--Non..., rpondit-elle.

--Au fait..., pensa le nabab, tienne et Roger m'auraient parl de
cette histoire.

Cependant, pour ne garder aucun doute, il ajouta tout haut:

--Voulez-vous me dire comment vous vous nommez?

--Louise..., rpliqua Diane qui serra le bras de sa soeur.

--Berthe..., dit Cyprienne en baissant les yeux.

--J'aurais voulu que ce fussent elles! pensa le nabab.

Il y avait un peu d'embarras dans la voix de Diane lorsqu'elle reprit:

--Il ne faut pas juger de pauvres campagnardes comme des jeunes
demoiselles bien leves... Nous emes tort peut-tre de nous adresser
 ces jeunes gens... Mais si vous saviez quelle hardiesse cela donne
d'tre mortes!... Rien ne cote et rien ne fait peur! Quand nous
hsitons, ma soeur et moi, depuis que nous sommes  Paris, un seul
mot lve tous nos scrupules... Et, ce soir encore, lorsqu'on a voulu
nous entraner chez vous, ni ma soeur ni moi nous n'eussions accept
si je n'avais pas dit comme toujours: Nous ne sommes plus rien sur la
terre... Ce qui arrte les jeunes filles heureuses qu'on surveille et
qu'on aime ne peut pas nous retenir... Les belles-de-nuit sont libres
comme le vent qui les emporte sous le feuillage.

--Les belles-de-nuit!... rpta le nabab; c'est ainsi que vous
aviez sign vos deux billets.

Mais il ne demanda point l'explication de ce surnom mystique.

--Et depuis deux mois, reprit-il, vous avez d bien souffrir, pauvres
enfants?

--Nous avons eu  passer des heures cruelles, rpliqua Diane; car, si
nous tions seules, il y avait une autre misre  ct de la ntre...
Mais le bon Dieu nous a faites courageuses et gaies... Nous avons
eu plus d'un moment de rpit... Tant qu'ont dur les beaux jours,
les passants s'arrtaient volontiers pour couter nos chansons... Et
parfois nous revenions riches... Ma petite soeur chante si bien!

--Et toi, donc!... s'cria Cyprienne; si vous saviez comme les beaux
messieurs la regardaient et l'coutaient!

--Mais l'hiver est venu..., reprit Diane; on n'a plus voulu nous
entendre... Il nous restait bien peu de chose, quand nous sommes
arrives, sur nos cinquante cus de six livres... Nous avons vendu peu
 peu tout ce que nous avions... Et ces pauvres gens qui recevaient
de nous le pain de chaque jour, sans nous connatre puisqu'ils nous
croient mortes, ont eu faim dans leur misrable retraite... Oh! s'il ne
s'tait agi que de nous!... mais il fallait les sauver, et nous sommes
venues...




XIII

CHANSON BRETONNE.


Montalt se trouvait au centre d'une trame dont tous les fils venaient
aboutir  lui tour  tour.

Le hasard avait amen sur ses pas l'un aprs l'autre tous les
personnages d'un seul et mme drame, et chacun d'eux lui en avait dit
assez pour que la somme de ces confidences diverses pt former,  bien
peu de chose prs, un rcit complet et sans lacune.

'avait t d'abord Vincent de Penhol, le pauvre matelot breton de
_l'rbe_;

Puis tienne et Roger, dans la diligence, sur la route de Rennes;

Puis Robert de Blois, avec ses acolytes Blaise et Bibandier;

Puis enfin les deux filles de l'oncle Jean.

Mais Vincent, ombrageux et fier, avait jet un voile sur sa noble
famille; mais tienne et Roger, qui avaient  se plaindre de Penhol,
tout en conservant pour lui leur vieille affection, n'avaient eu garde
de prononcer son nom; mais M. le chevalier de las Matas, ceci pour
cause, avait prt gnreusement des pseudonymes  tous les personnages
de son histoire. Quant  Diane et  sa soeur, embarques dans une
entreprise au moins audacieuse, elles avaient cach jusqu' leurs noms
de baptme.

Malgr cette commune discrtion, Montalt aurait dcouvert assurment la
concidence des vnements raconts, si, d'une part, ses perptuelles
railleries n'avaient oblig depuis longtemps tienne et Roger  une
rserve entire, et si, de l'autre, Robert n'et pris grand soin
d'arranger un peu les faits  sa guise. Nous avons vu, entre autres
choses, qu'il avait gliss sur ce qui regardait les deux jeunes filles.

Et cependant, deux ou trois fois, un soupon vague avait travers
l'esprit de Montalt. Il y avait d'abord ce fantastique dmenti jet
derrire la charmille; il y avait en outre ce double rendez-vous
donn  tienne et  Roger lors de l'arrive  Paris.

Mais le moyen de penser que les deux jeunes gens eussent fait prs de
cent lieues sans voir, au moins une fois, les jolies voyageuses de la
Concurrence!

Et puis, ces noms de Louise et de Berthe garaient le nabab ds ses
premiers pas dans le champ des conjectures.

Montalt, d'ailleurs, avait une intelligence vive et haute; mais il
n'tait pas homme  chercher bien fort ni bien longtemps. Cette nuit,
son indolence habituelle tait augmente par l'effet de l'opium, qui
agissait maintenant avec une force croissante, et enveloppait dj ses
ides dans une brume confuse.

Il rsistait, parce qu'il se sentait heureux et qu'il voulait prolonger
la joie imprvue de cet entretien.

La situation avait tourn compltement. Montalt ne songeait plus  se
rvolter contre le charme qui l'avait saisi  l'improviste. L'ide ne
lui venait pas d'lever l'ombre d'un doute sur la romanesque histoire
que Diane avait raconte.

C'taient des faits tranges, mais comment ne pas croire les paroles,
toutes les paroles qui tombaient de cette charmante bouche si pure et
si sincre? Ce beau regard pouvait-il accompagner le mensonge?

Montalt aurait voulu seulement interroger, pour entendre encore cette
voix sympathique et douce, qui descendait tout au fond de son coeur.

Mais le temps lui manquait. Il sentait le sommeil vainqueur courber sa
volont forte; ses paupires battaient; sa tte, appesantie, allait
tomber sur sa poitrine.

Tout, autour de lui, vacillait dj, comme les objets que l'on voit en
songe.

Il y avait dans cet tat quelque chose de dlicieux. Montalt se
laissait aller voluptueusement  ce demi-sommeil qui le berait. Il ne
dormait pas encore, mais il rvait dj...

Quelques minutes  peine s'taient coules, depuis l'instant o sa
voix, railleuse et dure, arrivait  l'oreille des deux pauvres filles
comme un sarcasme et une menace. Maintenant, sa voix tait douce,
tendre, presque soumise, et ses yeux, qui nageaient dans une langueur
molle, semblaient implorer l'amour.

Non point l'amour que le matre du harem demande  ses esclaves,
non pas l'amour que vous avez qut, jeunes gens, aux genoux de la
matresse idoltre. Que dis-je? Il y avait de la passion pourtant dans
ce regard, une passion profonde et recueillie.

La tendresse paternelle est austre. Pour trouver un objet de
comparaison, il faudrait se reprsenter la jeune mre qui se penche,
heureuse, sur le berceau de son enfant.

Et toute cette adoration s'tait fait jour, non point  cause du rcit
de Diane, mais pendant le rcit, qui lui avait servi seulement de
prtexte et de transition.

Tandis que le nabab raillait nagure, il aimait dj, et la moquerie
dchirait son propre coeur.

Ce coeur, ferm de force  toute tendresse, et qui, depuis vingt ans,
souffrait d'un immense besoin d'aimer!

Montalt tenait toujours les mains des deux jeunes filles entre les
siennes et les serrait doucement contre sa poitrine.

Diane et Cyprienne souriaient, sans crainte ni dfiance. Elles ne
sentaient point trop ce qu'il y avait d'inexplicable dans la tournure
que prenaient les choses.

Et, par le fait, pour tenter cette dmarche tmraire, il fallait bien
qu'elles eussent espr un dnoment de ce genre.

En faisant la part la plus large possible  leur romanesque ignorance,
il fallait bien encore, pour expliquer comment cet espoir insens avait
survcu  leur entre dans l'htel du nabab, supposer qu'il y
avait en elles quelque secrte pense.

Cela tait en effet. Tandis que les deux soeurs, abrites par le
feuillage, contemplaient la belle figure de Montalt, causant avec
Robert de Blois, Diane avait serr tout  coup le bras de sa soeur.

Quelques mots rapides taient tombs de ses lvres.

Puis elle avait dit:

--Regarde!... oh! regarde!...

Et Cyprienne avait joint ses deux petites mains en murmurant:

--Que Dieu le veuille!...

Ceci avait lieu au moment o Montalt, se croyant  l'abri de tout
regard, dtendait pour quelques secondes sa physionomie, et laissait
voir le profond dgot que lui inspirait le rcit de Robert.

Et Dieu sait que, pour partir et s'lancer dans les espaces infinis,
l'imagination de nos deux jeunes filles n'avait pas besoin d'un point
d'appui bien large. Impossible d'imaginer rien de plus frle que
l'hypothse btie par Diane, mais c'tait assez, et  dater de cet
instant leur esprit travaillait, travaillait...

De sorte que, indpendamment de leurs caractres, qui eussent suffi
peut-tre  les entraner sur cette pente, le nabab d'un ct,
les deux jeunes filles de l'autre, avaient, pour se rapprocher, de
secrets motifs.

Pour le nabab, c'taient ses souvenirs et de vagues remords, veills
dans cette soire; pour les deux soeurs, c'tait une mystrieuse
promesse qui leur montrait le ciel ouvert...

--Ma belle Louise, dit Montalt en baisant leurs mains qu'elles ne
songeaient point  retirer, ma jolie Berthe, comme je vais vous aimer!

--Oh! tant mieux!... dirent les deux soeurs, car, nous aussi, nous
vous aimerons bien!

--Voulez-vous tre mes filles?

--Si nous le voulons!... s'cria Diane; Dieu a donc piti de nous!...

Et Cyprienne murmurait avec son gracieux sourire:

--Je savais bien que vous tiez bon... Oh! vous ne me faisiez pas peur!

--coutez..., reprit le nabab dont la voix se voilait, tout va changer
dans cet htel... Vous y serez matresses et reines... Voil bien
longtemps que je souffre... Vous m'apportez le salut et l'amour... Vous
ne me quitterez plus, n'est-ce pas?

Les deux jeunes filles hsitrent  rpondre.

--Eh bien?... reprit Montalt.

--C'est que..., rpliqua Diane, il y a notre pauvre pre... et Madame.

--Puisqu'ils vous croient mortes!...

--Oh! s'cria vivement Cyprienne, nous ne nous cacherons plus, quand
vous nous aurez donn de l'argent pour les sauver.

A d'autres oreilles, cette parole et peut-tre sonn mal. Montalt
attira la jeune fille sur son coeur pour la remercier.

Diane, dont le front s'tait couvert d'abord d'un nuage d'inquitude,
leva les yeux au ciel avec reconnaissance.

Si beau qu'et t son rve, la ralit semblait vouloir le dpasser
encore.

--Je vous donnerai donc de l'argent? demanda le nabab en caressant
Cyprienne du regard.

--Puisque vous tes si bon..., rpliqua la jeune fille, et que nous en
avons besoin pour soulager ceux qui souffrent...

Puis elle ajouta brusquement, comme pour ne pas perdre une ide soudain
venue:

--Vous ne savez pas?... Si vous nous donnez une chambre dans votre
htel, nous irons chercher l'Ange... Vous ne lui refuserez pas un
asile, n'est-ce pas?

Et comme Montalt la contemplait sans rpondre, elle ajouta en joignant
les mains:

--C'est notre cousine... oh! si vous la voyiez, elle est bien plus
belle que nous!... Et sa pauvre mre pleure, parce que les mchants la
lui ont enleve...

--Nous avons encore bien des choses  vous dire, reprit Diane; mais
comme vous semblez las et accabl!

Montalt, en effet, cdait malgr lui  l'effort de l'opium.

--Nous avons demain..., rpondit-il, aprs-demain, toute la vie pour
causer, pour nous aimer... vous pour me conter vos dsirs... moi
pour les excuter  l'instant mme... Oh! mes enfants!... mes filles
chries!... si vous saviez comme vous me faites heureux!... Mais ce
soir je ne vous entendrai pas plus longtemps... Avant de venir ici,
comme j'avais la mort dans le coeur, j'ai pris un breuvage pour
appeler le sommeil... et le sommeil va venir... mais tant que je puis
encore vous couter, parlez-moi... demandez-moi ce que vous voulez.

Diane baissa les yeux.

--Nous voulons beaucoup d'argent..., rpliqua-t-elle.

--Combien d'argent?

--Cette femme qui nous a conduites ici nous disait que vous nous
donneriez trente mille livres de rente.

--Ah!... fit le nabab tonn.

--Et que trente mille livres de rente, ajouta Cyprienne, cela faisait
six cent mille francs... Six cent mille francs!... c'est plus qu'il
n'en faut pour racheter le manoir o nous sommes nes!... Nous les
porterions  Madame qui redeviendrait heureuse.

Un instant les sourcils de Montalt s'taient froncs; mais,  mesure
que la jeune fille parlait, son front se dridait et il retrouvait son
sourire.

--S'il ne vous faut que cela, reprit-il gaiement, nous vous les
trouverons.

--Vrai?... s'crirent les deux jeunes filles en se levant toutes deux
et en bondissant de joie.

--Mais, reprit Montalt, quand j'ai bu de l'opium, je dors tard dans la
matine... et les pauvres gens dont vous parlez ont sans doute besoin
de secours... Sid!

A cet appel, prononc pourtant d'une voix assourdie dj par
l'abattement, la figure du noir se montra aussitt sur le seuil.

Les deux jeunes filles reculrent effrayes.

--Prends deux bourses de perles, dit le nabab, mets cent louis dans
chacune... et reviens tout de suite.

Le noir disparut et revint au bout d'une minute, rapportant les
deux bourses qui valaient chacune quatre ou cinq fois ce qu'elles
contenaient.

Cyprienne et Diane les regardaient, poses qu'elles taient sur la
table, le rouge au front et les yeux petillants de plaisir.

--Regarde bien ces deux enfants, dit encore Montalt  Sid qui se
retirait; tu es  elles comme  moi... tout ce qu'elles te diront,
fais-le.

Les yeux brillants du ngre s'attachrent sur les deux soeurs, mais
son noir visage n'exprima aucune surprise.

Il s'inclina et sortit.

--C'est  nous, ces belles bourses?... demanda Cyprienne.

La tte du nabab oscillait sur ses paules et ses yeux se fermaient.

--Pas encore..., rpliqua-t-il, tandis qu'un sourire vague errait sur
sa lvre; il faut que vous les achetiez.

Son doigt, tendu, montra la harpe d'or demi-cache par la draperie
dans un coin du boudoir.

--Une fois que je passais, reprit-il tandis que son accent s'imprgnait
de mlancolie, je vous entendis chanter une chanson qui me plut, mes
filles... Voulez-vous me la dire? Je m'endormirai en l'coutant,
et je rverai de vous...

Cyprienne s'lana vers la harpe.

--Quelle chanson?... demanda Diane.

--Je sais bien laquelle, moi!... s'cria Cyprienne dont les jolis
doigts couraient dj sur les cordes de la harpe, en excutant le
simple et doux prlude de la mlodie bretonne: _Les Belles-de-nuit_.
N'est-ce pas que c'est cela? ajouta-t-elle en s'adressant au nabab.

Montalt fit un signe affirmatif, et sa tte se renversa sur le dossier
de son fauteuil.

Les deux jeunes filles taient debout au milieu de la chambre.

Quand le prlude cessa, elles chantrent toutes deux, mariant leurs
voix charmantes aux accords de la harpe.

    Belle-de-nuit, fleur de Marie,
          La plus chrie
    Des tres que l'ange avait mis,
          Au paradis;
    Le frais parfum de ta corolle
          Monte et s'envole
    Aux pieds du Seigneur dans le ciel
          Comme un doux miel...

A travers ses paupires demi-fermes, Montalt fixait sur elles un
regard enchant.

Pendant que Diane et Cyprienne disaient les autres couplets, une
expression de bonheur intime se rpandait sur les traits de
Montalt. On et dit que l'air et les paroles de ce chant faisaient
revivre en lui tout un monde de souvenirs aims.

Ses lvres s'entr'ouvraient pour donner passage  son souffle facile.
Sa joue tait colore doucement. Tout en lui annonait le repos
bienfaisant et heureux.

--Plus bas!... murmura Diane; le voil qui s'endort.

La main de Cyprienne ne fit plus que caresser la harpe dont les accords
se voilrent.

Le dernier couplet tomba de la bouche des deux jeunes filles comme un
murmure:

    C'est bien toi qu'on voit sous les saules,
          Blanches paules,
    Sein de vierge, front gracieux
          Et blonds cheveux...
    Cette brise, c'est ton haleine,
          Pauvre me en peine;
    Cette eau qui perle sur les fleurs,
          Ce sont tes pleurs!...

Les voix moururent en mme temps que les dernires notes de la harpe.

Montalt sommeillait. Ses yeux s'taient ferms, souriants. Un songe
dlicieux semblait bercer dj son repos.

Les deux soeurs s'taient rapproches sur la pointe des pieds
et se tenaient debout  ses cts.

Dans cette position, elles se trouvaient juste en face de la fentre
donnant sur le jardin, et la girandole les clairait vivement  travers
la porte ouverte de la chambre aux costumes.

Cyprienne, qui s'tait retourne par hasard, crut apercevoir, sur le
cavalier, derrire la girandole, deux ou trois ombres qui se mouvaient.

Mais les myriades d'tincelles, jaillissant des cristaux, blouissaient
sa vue. Et puis, qu'importait ce qui se passait au dehors? Elle
n'essaya mme pas d'en voir davantage.

Elle ramena son regard vers Montalt, que Diane, pensive, contemplait
toujours en silence.

Les deux soeurs restrent ainsi pendant quelques minutes. Elles
ne parlaient point, mais leurs coeurs s'entendaient. Elles
s'agenouillrent, afin de prier pour lui.

Le bonheur mettait au front de Montalt comme une merveilleuse aurole.
A voir la mle et fire beaut de son visage, entre ces charmantes
figures de jeunes filles, vous eussiez dit deux sraphins du ciel,
veillant sur le sommeil de l'archange.

--Dieu nous a exauces!... dit Diane en se relevant. Le voil, notre
bon gnie!...

--Et comme il nous faudra l'aimer, ma soeur! rpondit Cyprienne.

Diane porta la main de Montalt  ses lvres.

Cyprienne se haussa sur la pointe de ses petits pieds, et sa bouche
effleura le front du nabab...

On entendit un cri au dehors. Les deux jeunes filles se retournrent
effrayes. Sur le cavalier, ces ombres, aperues dj par Cyprienne,
et que l'clat de la girandole rendait indistinctes, s'agitaient et
parlaient.

Diane s'lana et rabattit la draperie qui fermait la chambre aux
costumes.

Mais il tait trop tard, sans doute, car, l'instant d'aprs, un bruit
confus et violent se fit derrire la porte principale.

Les deux soeurs, ples et tremblantes, croyaient distinguer des voix
connues.

Le nabab dormait paisiblement, et souriait  ses rves.




XIV

PAR LA FENTRE.


Dans le jardin, tienne et Roger erraient comme des mes en peine,
cherchant toujours ces deux inconnues qui avaient interrompu si
brusquement leur tte--tte avec mesdemoiselles Delphine et Hortense.

On ne songeait plus  celles-ci; elles taient oublies, et Roger
lui-mme ne pensait point  regretter sa blonde bayadre. De leur ct,
mademoiselle Delphine et mademoiselle Hortense ne tmoignaient point
un chagrin trop profond de leur dconvenue. Elles avaient pris le bras
du premier consolateur qui s'tait offert, et dans tout le bal on
n'et point trouv de danseuses plus allgres et plus foltres.

Tel est le charmant caractre de ces dames. Fi de la mlancolie! Est-ce
pour pleurer qu'on aime?...

Le seul malheur en ce monde, c'est de sentir sa taille s'affaisser,
son jarret mollir; de voir branler la premire dent, de dcouvrir dans
le jais ond d'une belle chevelure ce fil d'argent qui brille et qui
menace.

C'est l'ge impitoyable, cet escalier que chacun descend, dont les
premires marches sont d'or, et dont les derniers degrs se perdent
hlas! si bas, qu'on n'ose presque le dire...

Le temps marche, et ces dames ne sont que les locataires de leur
opulence. Ont-elles mme un bail? Ces moelleux tapis que foulent leurs
pieds mignons, les hautes draperies de brocart qui entourent ce beau
lit sculpt, ces meubles merveilleux, ces cachemires, ces parures, tout
cela les quittera un jour.

Mouiller de pauvres brodequins dans la boue du trottoir, quand on s'est
tendue, si gracieuse et si fire, sur les coussins d'un noble quipage!

Oh! c'est l le malheur! le malheur odieux, invitable!

S'il est loin encore, tant mieux! il faut rire. S'il se
rapproche, il faut rire plus fort, et repousser toujours la tristesse
qui enlaidit et se garder des larmes qui vieillissent!

Mais o vont nos maussades penses? Hortense et Delphine n'avaient pas
vingt ans...

Depuis plus d'une heure, nos deux amis parcouraient le jardin dans
toutes les directions, sans jamais rencontrer leurs inconnues. Ils
avaient fouill les moindres recoins, et arrt, l'une aprs l'autre,
toutes les femmes qui portaient le costume de bayadre.

Parmi celles-ci, nulle ne manquait  la fte. Elles taient bien douze,
comme  l'ouverture du bal.

Mais cela ne faisait qu'augmenter le mystre, tienne et Roger avaient
acquis la certitude que leurs deux inconnues ne se trouvaient point
parmi ces douze danseuses.

Plus d'une fois, ils avaient poursuivi dans les bosquets quelque fine
taille, serre par une ceinture de cachemire rouge  franges d'or ou
par une ceinture verte, mais l'illusion ne durait gure; au premier mot
prononc, ils s'loignaient pour continuer leurs recherches vaines.

Ce n'taient plus les voix tristes et douces entendues sous le
bosquet...

Ils dsespraient, et leur esprit tchait en vain de deviner le mot de
l'nigme.

Tous deux avaient la mme pense. Plus ils rflchissaient, plus cette
ide prenait d'empire.

Qui pouvaient tre ces femmes, sinon Diane et Cyprienne elles-mmes?

Ce n'avait d'abord t qu'un soupon vague, et ce soupon, ils
l'avaient repouss comme une folie, tant que les deux inconnues taient
restes sous leurs yeux.

Ils taient si loin de penser alors que les filles de l'oncle Jean
eussent pu quitter Penhol!

Mais maintenant ils se souvenaient de ces longues causeries o Diane et
Cyprienne ramenaient toujours l'entretien sur Paris. Ils donnaient un
sens  certains dtails qui les avaient frapps autrefois.

C'tait, chez les deux soeurs, une vritable passion que ce lointain
amour pour les merveilles devines de la grande ville.

Et pourtant comment croire? Elles aimaient tant Madame et leur vieux
pre!

Mais il y avait la lettre de Redon, qui disait que Marthe de Penhol et
l'oncle Jean avaient t chasss du manoir.

Hlas! la lettre disait encore que Cyprienne et Diane taient mortes...

L'esprit des deux jeunes gens se perdait dans un ddale d'motions
confuses.

Mortes! Ils n'osaient point prononcer cette parole funeste, mais
leurs questions changes disaient ce qu'ils avaient au fond du coeur.

--Si nous avions pu voir..., murmurait Roger; mais ce berceau tait si
sombre!...

--Ces costumes, d'ailleurs, rpliquait tienne, nous eussent-ils permis
de les reconnatre?

--Non, certes... Et pourtant il me semble que la ceinture verte avait
la taille de ma pauvre Cyprienne.

--Oh! quand la ceinture rouge s'est approche de moi, son diadme de
perles tait juste  la hauteur de ma bouche, comme autrefois les
cheveux de Diane...

--Ce sont elles! ce sont bien elles!

Puis les doutes arrivaient en foule.

Par quel inexplicable hasard auraient-elles pu se trouver  l'htel
du nabab? Pourquoi se seraient-elles caches? Pourquoi auraient-elles
fui?...

--C'est moi, c'est moi! s'criait Roger en se frappant la poitrine;
tu avais gard ta raison, toi, tienne!... Mais j'tais fou!... cette
Delphine m'avait ensorcel... Si ce sont elles, quelle a d tre leur
pense en nous voyant avec ces femmes?...

--Mon Dieu!... et ne pouvoir ni les rassurer ni obtenir notre pardon!...

Ils taient rentrs par hasard dans le berceau o avait eu lieu
leur entretien avec les inconnues.

--Ce qu'elles ont dit me revient mieux en cet endroit..., reprit
Roger. Aucune de leurs paroles ne m'chappe... Qui connatrait ainsi
Penhol?...

--Nous n'avons jamais rien prcis, rpondit tienne, dans les
confidences que nous avons faites  milord... Il n'y aurait que cette
Lola dont j'ai aperu tout  l'heure le visage...

--Peut-tre..., dit Roger qui entrait dans un nouvel ordre d'ides.
Mais encore elle ignorait nos relations avec lui... Quel intrt
aurait-elle eu  raconter cette histoire?... Et puis, il y a des
dtails qu'elle ne pouvait pas connatre... Oh! ce sont elles!

tienne venait de reprendre  la main la lettre qu'il avait reue dans
la soire.

Ils taient l un Breton et un Parisien. Ce fut au Parisien que vint
l'ide bretonne.

tienne serra le bras de Roger et sa voix trembla, tandis qu'il
murmurait:

--C'est ici... derrire ces arbres que nous avons entendu cette voix
qui disait: _Belles-de-nuit_...

Il s'arrta comme si sa bouche se ft refuse  prononcer des paroles
trop cruelles.

--Eh bien?... fit Roger.

--Eh bien! reprit le jeune peintre avec effort, si c'taient elles, en
effet... mais si elles taient mortes!...

Roger frissonna et garda le silence.

Il n'en tait plus  ces heures de joyeux scepticisme o le plaisir
cuirassait son esprit contre toute superstitieuse atteinte. Les
souvenirs de Bretagne, qu'il avait plein de coeur, lui rendaient
cette crdulit vague o il avait vcu depuis son enfance.

--Belles-de-nuit!... rpta-t-il; est-ce que tu crois cela, toi,
tienne?

Le peintre avait son front brlant dans sa main.

Il lcha brusquement le bras d'tienne.

--Je ne sais..., rpliqua-t-il d'une voix o l'motion tremblait; mais
quand j'ai touch sa main, sa main tait froide comme du marbre...

Il se laissa tomber sur un banc de gazon et se couvrit le visage. Son
exaltation tait au comble.

--Mon Dieu!... murmura-t-il avec passion, morte ou vivante, faites que
je la voie encore une fois, afin qu'elle sache tout ce que j'avais dans
l'me... car je ne lui ai jamais dit comme je l'aimais!... Elle ne sait
pas qu'elle tait mon seul espoir de bonheur en ce monde!... Oh!
mon Dieu! mon Dieu! morte ou vivante, que je la revoie!...

Dans l'tat de fivre o il se trouvait, ces paroles taient pour lui
une sorte d'vocation. Il releva la tte comme s'il se ft attendu 
voir quelque blanche forme sortir du massif et glisser  ses pieds.

Roger lui-mme regardait tout autour du berceau avec un superstitieux
effroi.

Mais ils ne virent rien, ni l'un ni l'autre, sinon deux ttes
masculines et trs-barbues, qui semblaient en observation au coin de la
charmille. Ces deux ttes disparurent prcipitamment, mais leur aspect
avait suffi pour rompre le charme. tienne se releva, brusquement
veill de son rve, et prit le bras de Roger pour rentrer dans le bal.

Les propritaires de ces deux ttes masculines et barbues, dont nous
venons de parler, s'effacrent dans l'ombre, pour leur livrer passage,
et les suivirent de loin.

Il y avait dj longtemps qu'ils se livraient  ce mange. Ils
semblaient avoir envie d'aborder nos deux jeunes gens et ne point oser.

C'tait M. le comte de Mantera et le noble baron Bibander.

Nous savons qu'ils avaient eu, eux aussi, leur apparition fantastique.
Depuis lors, ils restaient fort inquiets, sous le coup de cette
pense qu'il y avait dans le bal deux personnes au fait de leur
histoire; deux personnes ennemies sans aucun doute.

Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu, en premier lieu, pour rejoindre
les deux bayadres, ensuite pour attirer l'attention de Robert, leur
conseil habituel, et l'homme  ressources de l'association.

Le tout inutilement. Les bayadres s'taient vanouies comme de
vritables feux follets, et Robert avait refus obstinment de rompre
son entrevue avec le nabab.

Tout en lui faisant des signes pour attirer son attention, Blaise et
Bibandier s'taient rapprochs  plusieurs reprises, et quelques mots,
saisis  la vole, leur avaient appris le sujet de l'entretien.

'avait t pour eux, alors, une bien autre inquitude. Robert tait un
homme habile et surtout prudent. Il buvait volontiers, mais avec mesure
et sans jamais s'enivrer.

A cet gard, il avait lieu d'tre sr de lui-mme, car, durant les
trois annes qu'il avait passes  Penhol, pas une seule fois sa tte
n'avait faibli.

D'ordinaire, il s'observait rigoureusement, ses compagnons le savaient.
Mais ils savaient aussi qu' une poque plus ancienne, il en
avait t autrement.

Au temps o Bibandier tait recleur, o Blaise mritait son surnom de
l'Endormeur, o Robert, enfin, vgtant dans les grades subalternes de
sa profession, volait encore _ l'amricaine_, on lui reconnaissait
dj de certaines habilets, quand il tait  jeun.

Mais il ne valait plus rien aprs boire. L'ivresse gtait tout. Le vin
le rendait fanfaron, bavard, imprudent; tout cela dans une proportion
terrible pour lui et pour ses camarades.

Il y avait une chose qui faisait le danger plus grand, c'est que, dans
ces circonstances, l'Amricain, tout en perdant ses facults, gardait
son caractre.

Au beau milieu de ses divagations, il se croyait le plus profond des
diplomates, et travaillait de tout coeur.

Blaise et Bibandier n'avaient point oubli cela. Aussi  la vue de sa
face avine qui se penchait vers le nabab avec un air important et
satisfait, l'ide du pril leur vint tout de suite.

Ils se demandrent s'il n'y aurait point sagesse  dserter une partie
qui semblait se compliquer fatalement, et peut-tre eussent-ils pris
la fuite ds lors, si la froide indiffrence de Montalt ne les et
rassurs.

Ils attendirent.

Quand Montalt quitta le berceau, ils se htrent de venir prendre sa
place.

--Qu'as-tu dit, malheureux?... s'cria Blaise; qu'as-tu dit  cet homme?

Robert le regarda d'un air de ddain suprme.

--O diable ce coquin de Montalt va-t-il pcher du vin comme cela?...
murmura-t-il; on en boirait une tonne sans pouvoir se griser!

--Mais tu es ivre, Amricain!... dit Bibandier en le secouant.

--Tout beau, messi Pipndre!... rpliqua Robert; est-ce que vous
m'allez seulement  la cheville, vous autres?... Est-ce que vous
pouvez juger de mes actions?... Je l'ai fait tourner comme une toupie
organise!... Ah! ah! voil un homme bloqu!... Ma martingale!...
il s'agit bien de ma martingale!... ma martingale ne vaut pas deux
sous!... C'est mon histoire qui est bonne!... Capulet, Montaigu... le
diable et son train!... Faites vos paquets, mes garons; nous allons
racheter Penhol.

Blaise et Bibandier l'coutaient, cherchant  comprendre.

--Nous ferons nos paquets..., dit Blaise; mais je crois que ce sera
pour aller  la frontire... Tu ne sais donc pas ce qui se passe ici?

Robert haussa les paules.

--On boit... on rit... on chante!... rpliqua-t-il.

--C'est le diable qui rit!... murmura Blaise en se rapprochant; et les
morts reviennent.

Robert tressaillit, car il eut un vague sentiment des paroles entendues
nagure sous le feuillage.

--Oh! oh!... balbutia-t-il d'une voix qui s'alourdissait de plus en
plus; est-ce que vous les avez entendues, vous aussi?...

--Nous les avons vues!... dit Blaise; et je veux mourir si j'y
comprends un mot!... Ce qui est bien sr, c'est que dans l'htel du
nabab il y a deux cratures qui peuvent nous perdre.

Bibandier se taisait. Sa figure, comme celle de Blaise, exprimait de
l'effroi, mais c'tait un effroi d'un autre genre.

--Ne pourrait-on avoir du vin?... dit Robert; me croyez-vous ivre
pour me conter toutes ces fadaises?... Nous sommes riches, et je
vous promets bien que Montalt nous donnera sa bote aux diamants,
l'imbcile, pour que nous lui fassions des affaires!... Je le sais
bien, moi, parbleu!...

Bibandier le secoua encore.

--coute..., dit-il; allons-nous-en... Il fait une chaleur d'enfer dans
ce jardin... l'air du dehors te remettra.

Il le prit par un bras, Blaise fit de mme, et ils essayrent de le
soulever.

Robert riait de tout son coeur.

--Viens!... reprit Blaise; il faut que nous tenions conseil... Qui sait
si demain il ne sera pas trop tard?...

Robert les regarda tous deux, tour  tour, d'un air hbt; puis il se
dgagea d'un brusque mouvement et croisa ses deux bras sur la table
pour se faire un oreiller.

--Bonne histoire!... grommela-t-il; ah! dame oui!... a s'appelle
bloquer un homme!

L'instant d'aprs, il ronflait comme un bienheureux. Blaise et
Bibandier taient plus embarrasss qu'auparavant.

L'homme qui, d'ordinaire, les tirait de presse dans les cas difficiles,
leur manquait. Ils ne voyaient point clair au fond de leur situation,
et ne savaient  quoi se rsoudre.

Une seule chose leur apparaissait probable, sinon vidente, c'est
qu'ils allaient avoir  lutter contre le nabab, et que le nabab serait
le plus dangereux de tous les ennemis.

Tandis qu'ils se creusaient la tte en pure perte, vitant d'instinct
les endroits o s'battait la foule, le hasard les conduisit sur le
cavalier qui faisait face  la fentre de la chambre aux costumes.

Blaise poussa une exclamation d'tonnement. Un spectacle trange tait
devant ses yeux.

Il montra du doigt,  l'intrieur du boudoir, un groupe vivement
clair par les feux de la girandole.

--Les voil!... dit-il  voix basse.

Le regard de Bibandier avait suivi la ligne indique, et ses joues
taient devenues blmes.

Le groupe se composait de Montalt et des deux filles de l'oncle Jean.

La main de Blaise pesa sur l'paule de l'ancien uhlan.

--Les voil! rpta-t-il, en chair et en os!... Tu ne les as pas tues,
mons Bibandier?

--Sur ma parole sacre, rpliqua celui-ci, je les ai mises au fond de
l'eau, les deux pauvres petites... avec une pierre au cou, tu sais
bien... a ne peut tre que des fantmes!

Blaise le regarda en face et secoua la tte.

En ce moment, Montalt pressait les mains runies des deux jeunes filles
contre son coeur.

--Des fantmes!... grommela Blaise; je crois que tu t'es moqu de
nous, monsieur le baron!... Si c'est comme a, tu ne le porteras pas
en paradis... Mais vois donc, ajouta-t-il en serrant les poings avec
colre, comme ils se parlent!... Je suis bien sr que Montalt
sait dj l'histoire de la nuit de la Saint-Louis!

--Si on filait?... dit le baron Bibander  voix basse.

Blaise tait assez de cet avis, mais il avait grande confiance dans
l'habilet de Robert  jeun; il sentait que le plus sage tait de
rserver la situation jusqu'au lendemain.

Comme il hsitait ainsi, tienne et Roger passrent au pied du
cavalier, pour s'enfoncer dans les massifs.

Blaise se frappa le front.

--Nous avons encore quelque chose  faire ici, dit-il; tu vois bien
l-bas nos deux tourtereaux de Penhol...

--Ils ont l'air de chercher comme nous...

--C'est qu'ils cherchent!... Je ne sais pas bien comment Robert
arrangera tout a demain, mais je sens que j'ai une ide... Penses-tu
qu'ils ne nous aient point reconnus?

--J'en mettrais ma main au feu!

--Eh bien! le nabab en verra de dures!... Nous ne sommes pas pincs
encore!... Avec ces deux tourtereaux-l... le petit Pontals qui est 
Paris... et d'autres que l'Amricain nous dnichera, on peut monter un
coup de tous les diables!

--Comment a?

--Nous aurons le temps d'en causer... Pour le quart d'heure, il faut
agir... Suivons les petits, et fais ce que je te dirai.

Ils descendirent la rampe et s'enfoncrent sous les bosquets en causant
 voix basse.

tienne et Roger taient devant eux.

--C'est que..., dit le baron Bibander en poursuivant l'entretien, je ne
me soucie pas beaucoup d'aller leur tirer ma rvrence, moi... Pourquoi
n'y vas-tu pas?

--Y penses-tu?... Ils me voyaient tous les jours... j'tais sans cesse
sous leurs yeux... Ma voix seule me ferait reconnatre.

--Non pas, l'Endormeur, non pas!... Je t'assure que tu es trs-bien
dguis... Ta fausse barbe et tes cheveux postiches...

--Allons donc!... Toi, c'est  peine s'ils t'ont aperu deux ou trois
fois... Et encore, sois bien sr qu'ils ne t'ont pas remarqu...

--Mais si fait!... On a beau tre mal habill... quand on a une
certaine tournure...

--Alors tu ne veux pas?...

--Dame!...

--Fais attention que nous serons deux contre toi, en cas de
brouille!... Car l'Amricain ne croit gure aux fantmes!...

Depuis le moment o la bayadre  la ceinture verte lui tait
apparue, ou plutt depuis la rencontre qu'il avait faite, aux
Champs-lyses, de deux jeunes filles jouant de la harpe, le baron
Bibander avait perdu la meilleure part de ses allures victorieuses.
C'est  peine si on et retrouv en lui l'ombre de ce fier seigneur de
l'htel des Quatre Parties du monde, qui avait voix au chapitre et qui
parlait mme plus haut que les autres.

Il se sentait en faute, et plus ses deux associs taient prs de
perdre leur position, plus il redoutait leur vengeance.

--Tu sens bien, l'Endormeur, dit-il, que je me soucie de tes menaces
comme de l'an quarante, mon bonhomme! L'Amricain et toi, et dix autres
de votre force ne me feraient pas encore peur!... Mais nous sommes
ensemble... il faut bien travailler un peu... Je me dvoue.

--Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit?...

--Me prends-tu pour un sot, dcidment?... Laisse-moi choisir ma belle,
et tu vas voir!

Blaise et lui suivirent encore les deux jeunes gens durant quelques
minutes; puis, au moment o ceux-ci rentraient dans le bal, Bibandier,
quittant son compagnon, les aborda avec une rondeur toute germanique:

--Ch futrais afoir l'afantache de fus tire ein bdit mot,
baragouina-t-il en s'inclinant tout d'une pice.

Ce qu'avait prvu Blaise arriva. L'ide ne vint mme pas aux deux
jeunes gens qu'ils avaient pu voir quelque part ce singulier personnage.

--A vos ordres, monsieur, dit tienne.

--Pien aimaple!... pien aimaple!... fit Bibandier, bardon si ch fus
tranche... ch grois que fus cherchez guelgu'ein...

--Mais, monsieur!...

--Brlons p, et brlons pien!... Fus gerchez t bdites tmoiselles,
hpilles en pyadres.

A ces derniers mots, la pense d'une mystification revint en mme temps
 tienne et  Roger.

--Comment savez-vous cela?... dit tienne avec brusquerie.

Et Roger ajouta d'un ton o perait dj la menace:

--Monsieur est donc un des acteurs de la comdie?... Le jeu peut ne pas
tre trs-sr!

Bibandier ne comprenait pas. Mais il tait acteur, en effet, dans
certaine comdie, et n'avait aucune prtention  la tmrit.

--Mes pons messis, dit-il en faisant un pas en arrire pour rendre sa
retraite possible en cas de malheur, ch suis le pron Pipndre,
gonnu, crce  Tieu, tans Bris... Che fulais fus rentre service en fus
mondrant les bdites tmoiselles, hpilles en pyadres... foil tt!

Ceci fut dit avec une bonhomie germanique si admirable, qu'tienne et
Roger se sentirent  moiti dsarms. Ils regardrent fixement le baron
qui avait une bonne figure, malgr sa barbe horrifique.

--Vous savez o elles sont?... murmura Roger d'un air de doute.

--Ya..., rpliqua Bibandier; c'est--tire... vui!

--Eh bien!... conduisez-nous.

L'ancien uhlan ne se le fit pas rpter. Il se dirigea aussitt vers le
cavalier, et monta la rampe en prcdant les deux amis. Il ne s'arrta
qu' l'endroit d'o l'on dcouvrait l'intrieur du boudoir.

Il tendit la main alors d'un geste solennel.

--Tonnez-fus la beine te rcrter..., dit-il.

tienne et Roger poussrent en mme temps un grand cri.

Le hasard avait servi Bibandier. Au moment o les deux jeunes gens
suivaient de l'oeil sa main tendue, Cyprienne et Diane venaient
d'achever leur chant et s'taient rapproches du nabab endormi.

Impossible de ne pas les reconnatre, cette fois, car la girandole les
clairait d'une lumire aussi vive que celle du jour.

Ce fut un coup de foudre qui frappa les deux jeunes gens. Ils virent
Diane soulever la main du nabab jusqu' ses lvres, tandis que
Cyprienne le baisait au front.

Ils se retournrent du ct de leur guide. Le prudent Bibandier avait
opr sa retraite.

En ce moment les deux jeunes filles faisaient retomber la draperie. On
ne voyait plus rien.

tienne et Roger demeurrent un instant atterrs.

Puis Roger saisit le bras de son ami.

--Nous sommes jous tous les deux! s'cria-t-il d'une voix que la rage
faisait trembler. Ah! je comprends maintenant le mange de milord!...
Tout ce que nous lui avions dit d'elles excitait sa fantaisie blase,
et c'tait pour nous aveugler sur son infamie qu'il attachait  nos pas
ces deux femmes perdues!... Ah! se vengera-t-on assez en lui prenant sa
vie?

tienne restait immobile et tte baisse.

--Diane!... Diane..., murmurait-il comme s'il n'et point voulu croire
le tmoignage de ses yeux; est-ce possible?...

Roger lui saisit le bras.

--Viens!... s'cria-t-il; viens!... Je sens ma tte se perdre!...
Oh! Cyprienne la matresse de cet homme!... moins que sa matresse: une
des sultanes de passage de son srail infme!

Il entranait tienne  travers le jardin.

Le jeune peintre se laissait faire; sa pense tait comme morte.

Ils rentrrent dans l'htel et parvinrent, au bout de quelques
secondes,  la porte du boudoir.

Roger se rua le premier pour forcer l'entre.

Mais son lan furieux se brisa contre une sorte de mur vivant: les deux
noirs taient debout au devant du seuil.

--Misrables!... s'cria Roger, osez-vous bien nous rsister? Place!...
il faut que je parle  milord!

Sid et son compagnon gardrent le silence et ne bougrent point.

Roger s'lana de nouveau, et n'eut point un meilleur succs.

Il criait; il menaait; il pleurait.

Comme il allait se prcipiter une troisime fois, tienne le saisit 
bras-le-corps et le contint.

--Milord est trop bien gard ce soir!... murmura-t-il d'une voix
profonde et pleine d'amertume.

Puis il ajouta en s'adressant aux deux noirs:

--Dites  votre matre que nous quittons sa maison pour
toujours... Mais ce n'est pas un adieu que nous lui laissons...
Dites-lui qu'il nous reverra demain.

Il entrana Roger  son tour, tandis que les deux ngres restaient l,
sentinelles impassibles et muettes.

       *       *       *       *       *

Deux heures s'coulrent.

La fatigue et l'ivresse avaient mis fin  la fte du nabab.

Il n'y avait plus personne dans le jardin o les chssis, ouverts,
laissaient pntrer l'air froid de la nuit.

Les valets avaient teint lustres et girandoles.

Un silence profond rgnait dans l'htel, nagure si bruyant.

Tout le monde dormait.

Tout le monde, except Cyprienne et Diane qui venaient de rentrer dans
la chambre aux costumes.

Diane ferma la fentre du jardin et choisit, parmi les vtements pendus
 la boiserie, un costume complet de cavalier fashionable.

Cyprienne l'imita.

Elles entamrent toutes deux, avec une gracieuse gaucherie, l'oeuvre
difficile de se vtir en hommes.

videmment, ce n'tait point pur caprice, et il y avait sous jeu
quelque expdition importante, car vous eussiez retrouv, sur leurs
jolis visages, cette vaillance gaie qui les faisait sourire autrefois,
 Penhol, quand l'heure venait de livrer bataille.

C'taient de bons petits soldats, joyeux au feu et s'enivrant
volontiers  l'odeur de la poudre!

--Comme c'est dur, ce vilain cuir! disait Cyprienne en essayant sa
seconde paire de bottes; vous verrez que je n'en trouverai pas d'assez
petites pour mon pied!...

--Jeune homme, rpliqua Diane gravement, vous tes un fat!

Et Cyprienne de rire de tout son coeur.

Les bottes mises, on passa le pantalon, coup pour une femme, mais dont
la taille n'tait pas encore assez fine. Dieu sait qu'on eut toutes les
peines du monde  disposer le noeud de la cravate!

Diane voulait la rosette classique; Cyprienne aimait mieux les deux
pointes  la diable.

On se disputa presque.

Puis vint le gilet  chle, et la fine redingote collante.

La toilette tait acheve. Elles se regardrent en riant comme des
folles, puis Diane prit un air srieux.

--Ma pauvre Cyprienne..., dit-elle; tu es dix fois trop jolie pour un
garon!

--Jolie toi-mme!... s'cria Cyprienne; tu es jalouse!... et tu ne veux
pas me dire que je suis bel homme!...

Diane la prit par la main et l'amena devant une glace. La glace,
interroge, leur renvoya les deux plus mignonnes figures d'enfants que
l'on puisse imaginer.

Elles secourent la tte avec dcouragement.

--a rajeunit de cinq ans!... dit Cyprienne; nous sommes encore au
collge.

--Avons-nous fait notre premire communion?... demanda Diane.

Puis, au beau milieu de leur gaiet, elles poussrent ensemble un gros
soupir.

--Mon Dieu!... murmura Cyprienne, comment faire pour tre laide?

Diane baisa les beaux cheveux chtains dont les boucles ondoyaient
autour de sa tte nue.

--Voil l'impossible!... dit-elle; mais on n'a pas besoin d'tre laid
pour faire le garon.

--Je crois bien!... s'cria Cyprienne; Roger tait si beau!...

--Avant de courir aprs les jolies blondes...

--C'est comme tienne, alors qu'il n'aimait pas les belles brunes...

Elles perdirent leur sourire, repentantes toutes deux d'avoir
prononc ces paroles qui ressemblaient  de la raillerie.

--C'est moi qui ai commenc, ma petite soeur..., dit timidement Diane.

--Et moi, je suis une mchante, dit Cyprienne, car je sais bien qu'il
t'aime!... Mais Roger... oh! Roger! il me payera les larmes que j'ai
verses, cette nuit, sous mon masque!

Diane l'attira contre son coeur.

--Je demande son pardon, murmura-t-elle. C'est un enfant comme toi...
et je suis sre qu'il est bien triste maintenant.

--Une ide!... s'cria Cyprienne; puisqu'il nous faut tre hommes
pendant une heure, tchons de leur ressembler.

--A qui?

--Toi au grave M. tienne... moi  cet tourdi de Roger... Voyons,
mets-toi l!... tienne a de grands yeux pensifs comme les tiens...
Fais son sourire rveur et sa tte penche... C'est cela, ma foi, c'est
cela!... Bravo! M. tienne!

Et la folle faisait de grands saluts.

--A mon tour, maintenant! reprit-elle. Je vous reprsente M. Roger de
Launoy, avec son air fanfaron et son regard espigle.

--Bravo!... dit Diane  son tour; il ne te manque qu'un peu de
moustache...

--Oh! si peu!...

--Quelques pouces de plus...

--Je marcherai sur la pointe des pieds.

--Et quelques jolies boucles de moins autour de cette tte sans
cervelle!

Cyprienne s'lana vers un guridon, o elle prit une paire de ciseaux;
puis, saisissant  pleines mains les masses soyeuses de sa chevelure,
elle se mit  tailler sans misricorde.

Diane poussa un cri et voulut l'arrter, mais il n'tait plus temps.
Les mches, tranches d'une main ferme, inondaient dj le parquet.

--Oh! petite soeur!... dit Diane; tes beaux cheveux que j'aimais tant!

--Moi aussi je les aimais beaucoup... mais ils repousseront... Et
puis ne me plains pas trop, reprit-elle en introduisant les ciseaux
impitoyables dans la magnifique chevelure de Diane; je vais te mettre 
mon rgime... Titus gnrale!

Les ciseaux abattaient, abattaient. Il y avait sur le parquet de quoi
faire trois perruques  la Louis XIV.

Les deux enfants riaient en se dpouillant de cette riche parure.

Quand la dernire boucle fut tombe, elles interrogrent de nouveau la
glace qui, cette fois, leur rendit deux minois vifs, espigles,
mutins, deux vraies figures de pages.

Elles sautrent de joie.

--Un peu de moustache maintenant, si tu veux!... dit Cyprienne; j'en ai
vu de toutes les couleurs dans la toilette.

Elle ouvrit un tiroir, et une ligne brune trancha sur le satin de sa
lvre.

Diane ne recula pas devant ce dernier dtail. La mtamorphose tait
complte.

Restaient encore pourtant quelques accessoires.

Elles choisirent, par exemple, entre les armes mignonnes disposes sur
une tagre, chacune deux petits pistolets qu'elles cachrent sous
leurs redingotes.

Elles bourrrent leurs poches des louis d'or contenus dans les bourses
du nabab, puis elles se dirigrent vers la porte, coiffes de chapeaux
ronds et la badine  la main.

Avant de sortir, leurs doigts, gants de frais, envoyrent un double
baiser  Montalt endormi.

La porte s'ouvrit.

Les deux noirs, qui veillaient toujours en dehors, les regardrent avec
surprise, et firent mine d'abord de s'opposer  leur passage.

--Milord ne vous a-t-il pas ordonn d'obir  toutes nos
volonts? pronona Diane d'un ton imprieux.

Sid hsita, puis s'inclina en signe de soumission.

--Eh bien! reprit Diane, je vous ordonne, moi, de faire atteler
sur-le-champ une voiture... nous voulons aller nous promener.

--A cette heure de la nuit?... murmura le noir.

--C'est notre volont!... dit Diane.

Le noir s'inclina encore, et s'loigna pour obir.




XV

LE PRISONNIER.


Madame la marquise d'Urgel habitait le deuxime tage d'une maison de
dcente apparence, situe rue Sainte-Marguerite, juste en face de la
prison militaire.

C'tait, suivant l'opinion des gens du quartier, une veuve dans une
position de fortune aise, mais qui ne rpondait pas tout  fait au
fracas de son grand nom. Elle avait cependant un appartement fort
digne, une toilette toujours recherche et une voiture.

Elle ne sortait gure, sinon pour accomplir ses dvotions, comme
une Castillane de bon sang, et aussi, le soir, parfois,  l'heure o
s'ouvrent les salons du grand monde. Mais, comme elle ne recevait
jamais personne, on ne supposait point qu'elle pt tre fort rpandue.

Tout le monde s'accordait  convenir que c'tait une des plus belles
femmes de Paris.

Sa nice, jolie personne de seize  dix-sept ans,  la figure douce
et souffrante, vivait encore bien plus retire. C'est  peine si on
l'avait vue sortir deux ou trois fois, jamais  pied.

Dans les rares occasions o la marquise l'emmenait ainsi avec elle, les
stores de la voiture taient soigneusement baisss.

Mais il n'y avait point l de mystre, c'tait tout bonnement la sant
faible de la jeune fille qui ncessitait ces prcautions.

On disait, en effet, que la pauvre enfant se mourait d'une maladie de
langueur.

C'tait Blanche de Penhol qui passait ainsi pour la nice de la
marquise.

Blanche tait dans cette maison depuis un mois. Avec les quelques
semaines passes  l'htel des _Quatre Parties du monde_, cela faisait
deux grands mois depuis son dpart du manoir, et pourtant elle gardait
toujours la pense qu'on allait la rendre  sa mre. Ces caractres
faibles et crdules sont lents  dsesprer.

Lola, coeur froid dans un corps de feu, n'tait,  proprement parler,
ni mchante ni bonne. L'indiffrence qu'elle apportait  tout lui avait
fait commettre en sa vie bien des actions coupables, mais l'initiative
du mal n'tait point en elle.

Elle traitait Blanche avec assez de douceur.

Ce n'tait peut-tre point piti. Nous l'avons vue poursuivre
tranquillement la ruine d'un homme qui l'adorait, cela sans y mettre la
moindre passion, et comme elle et accompli la tche la plus simple. Le
sens moral lui manquait; nulle voix ne parlait au fond de sa conscience.

Ces natures, en quelque sorte ngatives, pullulent autour de nous.
Seulement, comme un rien peut rompre l'inerte quilibre qui les retient
entre le bien et le mal, le moindre enseignement suffit  les parquer
dans le troupeau des gens ordinaires, qui n'enfreignent aucune loi
essentielle et vivent suivant l'ornire de tout le monde.

Ce sont alors d'honntes gens ngatifs, passifs pour mieux dire,
inutiles par eux-mmes, sans individualit, sans valeur propre, faisant
uniquement nombre et constituant partout l'immense majorit.

Mais le moindre enseignement pervers ou mme l'absence de tout
enseignement, car la faiblesse humaine a sa pente vers le mal, peut les
jeter pour toujours dans une autre voie.

Ce sont alors des instruments de vice ou de crime, passifs encore, mais
terribles,  cause de cela mme souvent.

Du reste, Blanche voyait Lola tout au plus une fois par jour. La
prtendue marquise lui disait alors quelques mots de sa mre, qui tait
toujours sur le point d'arriver pour l'emmener avec elle en Bretagne.

Blanche n'avait pas l'ide du mensonge. On avait beau la tromper, elle
ne se fatiguait point de croire.

Il y avait chez la marquise une femme de chambre de vertu douteuse,
mais bonne fille au fond, et d'un caractre serviable, qui avait pris
l'Ange en affection.

La pauvre enfant tait si douce et si loigne de la plainte. Thrse,
la femme de chambre, lui tenait compagnie, la soignait et la consolait.

Mais Thrse avait deux ou trois soupirants parmi la jeunesse studieuse
du carrefour Bussy: Blanche restait bien souvent seule, et alors de
vagues tristesses venaient l'accabler.

Elle se souvenait de Penhol, o son enfance s'tait coule parmi les
caresses. Mon Dieu! que de bonheur, et comme on l'adorait! Elle
croyait voir la vnrable et belle figure de l'oncle Jean qui lui
souriait comme autrefois.

A son rveil, quand ses yeux s'ouvraient, elle cherchait le doux regard
de sa mre.

Et Diane, et Cyprienne, ses cousines chries, si complaisantes, si
bonnes, si promptes  deviner ses moindres caprices!

En retournant au manoir, quand on allait venir la chercher, elle
retrouverait l'oncle Jean et sa mre; mais Diane et Cyprienne taient
mortes...

Elles, si jolies, si pleines de sant, de force, de jeunesse! Elles,
dont la pauvre Blanche avait envi si souvent la gaiet insouciante et
heureuse!

Elles ne seraient plus l. Dieu les avait reprises. Et Blanche pleurait
en songeant qu'elle irait s'agenouiller, entre leurs pauvres tombes,
derrire l'glise de Glnac...

Et Vincent, le retrouverait-elle au manoir? Elle ne se rendait point
compte de cela, mais, parmi les souvenirs qui visitaient sa solitude,
celui de Vincent tait le plus assidu.

Elle songeait  lui presque autant qu' sa mre.

Le malheur enseigne. L-bas, au milieu du repos tranquille de Penhol,
l'enfant et tard longtemps encore peut-tre  devenir femme; mais
dans cette chambre solitaire, o ses jours s'coulaient si
tristes, son coeur travaillait  son insu.

Elle aimait, non plus de cette amiti douce du premier ge; elle aimait
d'amour...

Chaque fois que sa pense se tournait vers l'avenir, Vincent tait l
toujours, partageant la joie comme la peine.

Il ne lui semblait pas possible que Vincent pt lui manquer jamais. A
cet gard, elle ne se faisait nulle question. Il tait l, le compagnon
naturel de sa destine.

Pauvre Vincent! Il y avait maintenant huit grands mois que son dpart
de Penhol avait arrach  la jeune fille quelques larmes distraites.
Qu'tait-il devenu? Pendant ce long espace de temps, point de
nouvelles! S'il lui tait arriv malheur!...

A cette pense, Blanche avait froid au coeur. Tout ce qui lui restait
de courage l'abandonnait. L'avenir se voilait pour elle.

Car les choses avaient bien chang pendant ces huit mois, et l'amour
tait venu durant l'absence.

Mais ce n'tait pas seulement la pense des amis dont elle tait
spare qui chargeait de tristesse le ple front de l'Ange de Penhol.

Il y avait en elle une inquitude confuse qui prenait sa source dans la
souffrance physique. Le mal qui pesait sur elle n'avait point de
nom pour son ignorance. Elle ne savait pas; mais elle tait femme, et
parfois il se faisait en son esprit une vague lumire.

Quand son flanc tressaillait, quand elle sentait au dedans d'elle un
mystrieux frmissement, l'instinct que Dieu met au coeur de toute
mre faisait effort pour se rvler.

Parfois Blanche  genoux, brise de douleur, priait Dieu de la
dbarrasser d'une pense qui tait un blasphme.

C'est qu'elle se comparait alors, la pauvre fille, malgr l'effort de
son coeur pieux,  la sainte Vierge Marie...

Il va sans dire que Lola, Thrse et mme nos trois gentilshommes
avaient dcouvert depuis longtemps son tat. Madame en avait donn, du
reste, la premire ide  Robert, dans la conversation qu'ils avaient
eue ensemble, pendant le bal de la Saint-Louis, sous la Tour du Cadet.

Robert avait t plus loin. Il savait  peu prs  quoi s'en tenir sur
les tranges circonstances de cette grossesse.

Et comme il tait homme  profiter de tout, il avait fait entrer
l'ignorance de la jeune mre dans les calculs de sa partie.

Ce n'tait point chez lui une foi bien arrte, parce que cette
croyance romanesque sortait tout  fait de son caractre.

Mais l'innocence de Blanche tait si manifeste, si radieuse, en quelque
sorte, que Robert doutait.

Cela suffisait.

Il s'tait dit:

Si vritablement la petite est vierge de coeur et victime de quelque
diablerie, je joue le rle du diable et me pose en chevalier gnreux
qui rpare noblement sa faute... Corbleu! je reconnais mon enfant,
et je deviens le modle des pres!... Si, au contraire, la petite a
cach son jeu, au sortir de la coque elles sont toutes des comdiennes
consommes!--si elle s'est pass l-bas,  Penhol, la fantaisie
d'avoir un amant... eh bien! je suis de plus en plus gnreux...
j'endosse la faute du coupable... Je donne  la candide crature qui
va natre, n'importe lequel de mes illustres noms... j'pouse... et je
reois sur mon habit de noce les larmes de joie de toute une famille
attendrie... Toujours en supposant que l'oncle d'Amrique nous fasse
l'amiti de revenir... car, s'il reste en chemin, il est bien entendu
que ce fade roman ne me regarde pas!

Robert avait agi en consquence de ce raisonnement, et nous savons que
Lola suivait ses ordres  la lettre.

De sorte que l'Ange gardait son ignorance. Personne ne lui avait jamais
donn de leons.

Mais, si discret que l'on puisse tre, les faits parlent, et prs de
l'vidence les moindres indices ont leur signification loquente.

Lola ne pouvait toujours retenir ses regards, et les yeux de Thrse
disaient bien des choses en se fixant toujours sur la taille paissie
de la jeune fille.

Pour que Blanche continut de repousser les soupons vagues qui
l'obsdaient, il fallait l'appui de sa conscience virginale et la
puret limpide de ses souvenirs.

La chambre qu'elle habitait dans la maison de la marquise donnait sur
le devant, car on ne la traitait point en prisonnire, et son anglique
douceur rendait toute prcaution superflue.

Et-on voulu prendre des prcautions, sa chambre n'aurait point t
encore mal choisie. De l'autre ct de la rue, il n'y avait, en effet,
aucune fentre d'o les regards indiscrets pussent pier la solitude de
la jeune fille.

Du moins, telle tait l'apparence, puisque la croise de Blanche
regardait cet espace vide qui se trouve derrire la porte latrale de
la prison militaire.

De l'intrieur de sa chambre, elle voyait seulement les derrires de
la rue de l'Abbaye et le profil de la faade intrieure de la
prison, c'est--dire quelques barreaux de fer, faisant saillie hors de
l'paisse muraille.

Mais,  cause de cette position mme, si elle ne pouvait rien voir,
elle pouvait tre vue.

Et, de fait, derrire une de ces croises, que dfendait un solide
grillage, il y avait un prisonnier dont les yeux restaient fixs sur
elle durant une grande partie du jour.

Une ou deux fois, Blanche l'avait entrevu aux rares instants o le
soleil, pntrant dans la ruelle intrieure de la prison, clairait
d'aplomb son visage. Mais elle n'avait pu distinguer ses traits, parce
qu'il y avait les barreaux de fer entre le prisonnier et son regard.

D'ailleurs, elle n'avait point l'esprit assez libre pour se donner 
une curiosit vaine.

Comme son me tait bonne, elle priait parfois pour le pauvre
prisonnier. C'tait tout.

Le prisonnier, au contraire, s'occupait d'elle sans cesse.

Il avait en sa possession la lame d'un couteau qui, brche, lui
servait  limer ses barreaux. Toutes les heures de sa nuit se passaient
 ce patient travail; mais ds que s'ouvrait la croise de Blanche, il
ne travaillait plus, sa tte s'avanait, avide, et il semblait que son
me s'lanait vers la jeune fille.

Durant des heures entires, il restait en contemplation devant elle, et
parfois, lorsque le front de Blanche s'appuyait, plus triste, sur sa
main, des larmes venaient aux yeux du pauvre prisonnier.

Bien souvent, il avait essay d'attirer l'attention de la jeune fille,
soit en l'appelant par son nom, car il savait son nom, soit en agitant
ses mains  travers les barreaux.

Mais sa voix s'tait perdue parmi les chants rauques des autres
captifs, et quant  ses signaux, Blanche ne les remarquait point,
ignorant qu'ils lui fussent adresss.

Le prisonnier avait nom Vincent de Penhol.

Dans cette maison, la pauvre Blanche se trouvait,  son insu, entoure
de tous ceux qu'elle aimait.

Vincent, qu'appelaient ses larmes muettes, pouvait la voir pleurer;
quelques pas, et deux ou trois murs la sparaient de sa mre qu'elle
demandait  Dieu chaque jour dans son ardente prire.

       *       *       *       *       *

Vincent tait arriv jusqu' Paris, tantt  pied, tantt sur la
charrette de quelque paysan voyageur, comme il avait pu, enfin.

De Redon jusqu' Rennes, les traces des ravisseurs avaient t faciles
 suivre. A Rennes, au bureau des diligences, il avait acquis la
preuve que Blanche tait maintenant sur la route de Paris.

Ceux qui l'emmenaient avaient, ds lors, chang de noms, et Vincent
ne pouvait deviner en eux les anciens htes de Penhol. Mais que lui
importait?

Une fois acquise la certitude que Blanche tait  Paris, Vincent ne
calcula plus ni ses moyens ni ses forces. Il s'lana sur la route,
comme s'il et espr joindre la voiture, qui avait sur lui vingt-cinq
lieues d'avance.

Il ne lui restait plus que bien peu de chose sur l'argent du nabab.
Loin de pouvoir payer sa place  la diligence, il n'avait pas mme de
quoi vivre durant le trajet.

Il ne songea point  cela.

Courir! courir! atteindre les infmes qui lui enlevaient Blanche, voil
seulement ce qui l'occupait. Mais l'enthousiasme se lasse, et il y a
prs de cent lieues de Rennes jusqu' Paris.

Plus d'une fois, pendant la route, Vincent fut oblig de mendier un
gte et un morceau de pain.

Plus d'une fois, il s'arrta, vaincu par le besoin ou par la fatigue.

La route s'allongeait devant lui  perte de vue, et des larmes lui
venaient aux yeux.

Enfin il arriva! Oh! ce grand Paris ne l'effraya point. Ds les
premiers pas il pensait rencontrer des indices. Il se disait: Je
parcourrai toutes les rues, j'entrerai dans toutes les maisons, je
visiterai les moindres recoins!... Je trouverai... je trouverai!...

Il trouva le soir mme, comme il dormait, puis de lassitude, sur un
banc des boulevards, un fonctionnaire public, curieux par tat, lequel
interrompit son somme pour lui demander son nom et son adresse.

Le pauvre Vincent avait mis six jours pour venir de Rennes, six jours
sous la pluie et la poussire. Il tait fait  peu prs comme notre
Bibandier,  l'poque o ce noble baron n'tait encore que gnral de
uhlans dans les taillis de l'Ille-et-Vilaine. Il sentait son vagabond
d'une lieue.

A la demande du fonctionnaire, il resta fort embarrass: d'adresse, il
n'en avait point, et sa dsertion, aprs le malheureux duel de Madre,
ne lui donnait pas grand courage  dcliner ses nom et prnoms.

Comme il hsitait, le fonctionnaire public et curieux l'engagea
poliment  le suivre. Vincent voulut fuir; ce fut sa perte. Le
fonctionnaire se mit en communication avec quelques sergents de ville
qui prenaient le frais l, par hasard, et le pauvre Vincent eut un
gte.

Il se trouvait que le rapport du commandant de la station de Madre
tait arriv depuis peu au ministre de la marine. Les bureaux venaient
d'achever leur travail, et la police avait des notes toutes fraches.

Vincent essaya bien de mentir, mais c'tait un mtier nouveau pour lui;
on le pressa; il se coupa. La prison de l'Abbaye lui ouvrit ses portes
 deux battants, jusqu'au moment o un conseil de guerre, assembl,
dciderait de son sort.

Il tait l sous les verrous depuis environ sept semaines.

Pendant la premire moiti de ce laps de temps, un dcouragement lourd
et accablant s'tait empar de lui. La pense de Blanche perdue, de
Blanche qu'il ne pouvait plus mme essayer de secourir, le navrait.
Il voulut se laisser mourir. Mais, un jour qu'il tentait d'entrevoir,
 travers les barreaux de sa cellule, un petit coin de cette ville
immense o Blanche souffrait peut-tre abandonne, la seule fentre
qu'il pt apercevoir, de l'autre ct de la rue, s'ouvrit tout  coup,
et deux femmes s'y montrrent.

Il faillit tomber  la renverse, tant sa surprise fut profonde.

L'une de ces deux femmes tait Lola, l'autre tait Blanche.

Il poussa un grand cri de joie, et des larmes vinrent  ses yeux. Puis
ses mains, crispes convulsivement, secourent les barreaux solides. Il
voulait s'lancer. Il appelait: Blanche! Blanche!...

La jeune fille n'entendait pas. Mais elle resta. Vincent la revit le
lendemain  la mme place; le surlendemain il la revit encore.

C'tait l qu'elle demeurait.

Comme elle tait change, mais toujours belle!

Vincent l'aimait mille fois plus qu'au temps du bonheur.

Et toutes ses penses se tournrent dsormais vers un seul but: fuir
pour se rapprocher d'elle, fuir pour la protger et la sauver!

Son courage revint; sa force doubla.

Oh! s'il avait pu changer avec Blanche une parole, un signe seulement,
son travail et march bien plus vite. Mais il avait beau faire, entre
lui et la jeune fille le mme obstacle se dressait toujours. La pauvre
lame brche, que le hasard avait mise entre ses mains, s'usait contre
le fer  l'preuve. La tche allait bien lentement. Mais Vincent ne se
lassait point, et l'oeuvre avanait un peu tous les jours.

Une fois le barreau sci, que devait-il faire? Il ne savait:  la grce
de Dieu!...

Cette nuit, tandis que le prisonnier travaillait sans bruit, et
constatait que sa lame entrait maintenant tout entire dans le fer du
barreau, Blanche veillait, elle aussi, en proie  des douleurs plus
vives.

Elle tait seule. Madame la marquise d'Urgel avait quitt la maison ds
la brune pour se rendre  la fte du nabab, et Thrse, profitant de
l'occasion, avait donn sa soire  quelqu'un de ses studieux amants.

Blanche tait tout habille sur son lit. Elle se sentait  la fois plus
souffrante d'esprit et de corps. De sourdes douleurs dchiraient son
flanc, et sa bouche rendait des plaintes faibles, auxquelles nulle voix
ne rpondait.

Les bruits de la rue diminuaient peu  peu. Les boutiques se fermaient;
on n'entendait plus qu' de rares intervalles le roulement des voitures
attardes.

Et personne ne rentrait au logis de la marquise.

La pauvre Blanche avait peur.

Elle sentait que la force allait lui manquer pour souffrir, et offrait
son me  Dieu, pensant que la dernire heure allait sonner pour elle.

La fivre venait, amenant des visions navrantes ou terribles. L'Ange
voyait, autour de sa couche, tous ceux qu'elle aimait; mais ils taient
ples; ils avaient les yeux pleins de larmes...

Et Blanche se disait:

--Ils sont morts... morts comme je vais mourir...

Elle essayait de prier. Les paroles de l'oraison se mlaient dans sa
bouche. Elle ne pouvait.

Dans sa frayeur, elle appelait, et sa voix, change, tombant au milieu
du silence, l'pouvantait davantage...

Vers une heure du matin, la fatigue, plus forte que la souffrance,
ferma enfin ses yeux. Elle s'endormit du sommeil de l'puisement.

Thrse rentra, puis madame la marquise elle-mme. Blanche ne les
entendit point.

Son sommeil, que rien n'avait pu troubler, fut pourtant interrompu
brusquement aux environs de cinq heures du matin par un tintamarre
diabolique qui se faisait  la porte de la rue.

Blanche s'veilla en sursaut.

On frappait  la porte; on sonnait  triple carillon, et l'on appelait
le concierge  grands cris...




XVI

UNE PAIRE DE FAUBLAS


Le bruit qui avait troubl le sommeil de la pauvre Blanche venait bien
de la porte cochre, dont le marteau, agit  tour de bras, produisait
un tintamarre d'enfer.

Cinq heures venaient de sonner  Saint-Germain des Prs. C'est le
moment o les couples de portiers, bercs dans leur meilleur sommeil,
ronflent intrpidement et rvent le dlicieux paradis de la petite
proprit.

On avait beau frapper, un silence obstin rgnait dans la loge.

Mais les assaillants paraissaient d'humeur  ne point abandonner, pour
si peu, la partie.

C'taient ma foi, deux charmants cavaliers, lestes et pimpants, qui
venaient de quitter un fort bel quipage, stationnant devant la maison.
Leur voiture ne portait point d'armoiries. Elle tait timbre seulement
d'un B et d'un M, peints en miniature dans un cartouche dor.

Sur le sige de devant, auprs du cocher, il y avait un grand ngre,
vtu d'une livre bizarre, et rappelant le costume asiatique; sur le
sige de derrire, un autre ngre, en tout semblable au premier, se
tenait debout.

A cette heure de nuit, on ne pouvait distinguer leurs traits, mais la
clart des rverbres dessinait en silhouette leur robuste carrure.

Nos deux gentils cavaliers n'avaient fait qu'un saut de la voiture sur
le pav. Ils avaient tous deux de ces fines tailles, de ces tournures
gracieuses et  la fois gaillardes que les mres voudraient  leurs
fils sortant du collge, mais dont la plupart des adolescents se
privent, cet ge tant, quoi qu'en disent les potes, l'ge des cheveux
plats, des grands pieds, des allures gauches et des mains rouges.

Le bruit qu'ils faisaient tait certes de nature  mouvoir la
sentinelle place  quelques pas de l devant la porte de la prison
militaire, mais l'honnte soldat ne bougeait point  cause de la
voiture. Les voleurs de nuit ont tort de ne pas faire leurs affaires en
quipage.

MM. douard et Lon de Saint-Remy,--c'taient les noms de nos deux
coureurs d'aventures,--frappaient cependant  dmancher le marteau.

Au bout de cinq grandes minutes, une voix endormie s'leva 
l'intrieur de la loge:

--M'ame Gonelle, dit cette voix, le locataire du cinquime a-t-il pris
sa clef?

--Oui, M. Gonelle.

--Alors, c'est des intrigants qui veulent nous faire aller, m'ame
Gonelle!

Cette conclusion voulait dire que M. Gonelle remettait sa tte
chaudement coiffe du bonnet de coton et qu'il recommenait un somme.

Nouveau roulement de marteau.

--Sapristi!... gronda le concierge; a ne va donc pas nous laisser
dormir? Tire un peu voir le cordon, Bichette!

--Tu sais bien que le cordon est dmis..., rpliqua la portire; sois
gentil, M. Gonelle... lve-toi, et va ouvrir.

--Pour gagner la coqueluche, est-ce pas?...

Roulement dmoniaque, avec accompagnement de coups de pied dans la
porte.

La concierge, effraye, sauta hors de son lit. Elle saisit un
balai  tout vnement, et descendit sous la vote.

--Qui est l?... dit-elle en s'appuyant sur son arme.

--La marquise d'Urgel, rpondit bien doucement M. douard de Saint-Remy.

--Tiens! tiens! tiens! fit la portire; comme on rve!... j'aurais jur
que madame tait rentre... et que le cocher avait dit: _Porte, si
plat!_...

--Ouvrez donc, madame Gonelle!...

La concierge se dcida enfin  obir.

--Oh! oh! s'cria-t-elle en se frottant les yeux  l'aspect des deux
jeunes gens qui taient entrs vivement et qui avaient referm la porte
derrire eux, qu'est-ce que a veut dire?

M. Lon vint mettre sa jolie figure toute rose sous le nez de la bonne
femme.

--Nous voulons bien vous avouer, ma chre madame Gonelle, dit-il en
riant, que nous ne sommes pas la marquise.

--Cet aplomb!...

--Mais, reprit M. Lon, nous sommes ses amis intimes.

--Ses cousins germains, ajouta M. douard.

--Ses frres de lait, madame Gonelle!

--Ta ta ta..., fit la portire; je ne vous ai jamais vus, et
madame ne reoit pas  cette heure... Revenez plus tard.

--Vous ne nous avez jamais vus?... se rcria M. douard.

--Eh bien, Bichette?... fit le portier du fond de sa loge.

--coutez!... reprit Lon, nous ne voulons pas vous tenir l entre
deux vents, ma chre dame... Il faut que nous voyions la marquise 
l'instant mme.

--Impossible!

M. douard tira de sa poche une demi-douzaine de louis et les mit dans
la main de la concierge.

Celle-ci recula jusqu' la petite lanterne, allume  la porte de la
loge.

Si c'et t de l'argent blanc, peut-tre et-elle parlement pour la
forme, mais le reflet jaune de l'or lui sauta aux yeux.

Elle lcha son balai pour faire une belle rvrence.

--C'est--dire..., se reprit-elle, impossible... Entendons-nous!...
vous avez l'air de deux jeunes messieurs bien honntes... et il faut
bien que vous soyez venus dans la maison puisque vous m'appelez par mon
nom de madame Gonelle.

--Mais que fais-tu donc l, Bichette?... criait le concierge.

--La paix, M. Gonelle!... Il est un peu matin... mais les proches
parents a se reoit  toute heure... et peut-tre que madame n'est pas
encore couche.

Elle s'effaa en faisant une seconde rvrence.

M. Lon et M. douard montaient dj l'escalier quatre  quatre.

Ils sonnrent. Ce fut Thrse qui vint leur ouvrir.

La camriste de madame la marquise d'Urgel venait de dshabiller sa
matresse, elle tait elle-mme en nglig de nuit.

La vue des deux jeunes gens la surprit bien autant que la concierge,
mais c'tait une fille intrpide qui ne perdait pas la tte pour les
bagatelles.

--Vous vous trompez, messieurs..., dit-elle en clairant tour  tour
les figures d'douard et de Lon; ce n'est pas ici que vous vouliez
sonner, je pense?

Les deux jeunes gens, tout en montant l'escalier, avaient opr dans
leur toilette quelques changements.

Leurs chemises de fine batiste laissaient maintenant tomber, hors
de leurs redingotes, des jabots froisss et frips; leurs cheveux
s'bouriffaient  la diable, et ils avaient pench leurs chapeaux sur
l'oreille en dtermins tapageurs.

Au lieu de rpondre, douard fit deux ou trois pas dans l'antichambre
en feignant de chanceler.

Lon, pendant cela, caressait sans faon, du revers de la main, la joue
de la jolie camriste.

--Bonsoir, Lisette!... dit-il.

--Du tout, Marton, du tout!... ajoutait M. douard en faisant le
moulinet avec sa badine; nous ne nous trompons pas, mon enfant... nous
venons faire une petite visite  ta belle matresse.

Il pirouetta sur lui-mme, et planta par derrire un gros baiser sur le
cou nu de la camriste.

Thrse n'tait point suspecte d'austrit. Elle entendait parfaitement
la plaisanterie; mais en ce moment elle avait plus envie de se fcher
que de rire.

--Ah ! mes petits..., dit-elle, vous tes ivres ou fous. Pour qui
nous prenez-vous, s'il vous plat?

--Toi, Marton, rpondit douard, je te prends pour la plus jolie fille
que j'aie embrasse depuis une semaine!

--Et quant  ta matresse, Toinette, ajouta Lon, nous la prenons pour
ce qu'elle est... la belle des belles, morbleu!... la ravissante des
ravissantes... Va nous annoncer, mon ange... Le vicomte Lon de
Saint-Remy, secrtaire d'ambassade...

--Et le chevalier douard de Saint-Remy, gentilhomme de la chambre du
roi de Bavire...

Thrse haussa les paules.

--Deux chapps de collge!... murmura-t-elle.

Malheureusement, il n'tait plus temps de leur fermer la porte au nez.
L'ennemi tait dans la place. Lon restait bien entre elle et la porte,
mais le vicomte douard, secrtaire d'ambassade, papillonnait derrire
elle et se donnait des airs rgence adorables  voir.

La pauvre fille tait embarrasse par la lgret mme de son costume
et par le bougeoir qu'elle tenait  la main.

C'est  peine s'il lui tait possible de se dfendre contre les mille
lutineries que M. le vicomte et M. le chevalier commettaient  l'envi
sur sa personne.

Chaque fois qu'elle voulait protester ou se fcher, Lon lui prenait le
menton en riant  gorge dploye, tandis qu'douard s'emparait de sa
fine taille.

--Mais c'est indcent!... criait-elle. On n'a jamais vu chose
pareille... Finissez! ou je vais appeler au secours!

Et, malgr tout, elle ne pouvait parvenir  se mettre srieusement en
colre.

C'tait une connaisseuse que cette bonne Thrse, et ses adversaires
taient deux si charmants petits sclrats!...

Dans tout le quartier des coles, dont elle connaissait le personnel
sur le bout du doigt, on n'et point trouv des yeux pareils  ceux de
M. le chevalier; quant au vicomte, Faublas et sembl un balourd auprs
de lui.

C'tait, chez les deux frres, une lgance vive, gracieuse,
fanfaronne,  laquelle on ne pouvait point rsister.

Et une gaiet si franche! Ils menaient leur folle escapade si bonnement
et de si excellent coeur!

Il y avait d'ailleurs du champagne dans ces ttes-l, et Thrse
respectait le champagne.

--Appeler!... se rcria M. douard; Lison, tu n'y songes pas, ameuter
les voisins!... rassembler tout ce qu'il y a de mauvaises langues
depuis la loge du concierge jusqu'au sixime tage!... Que t'a donc
fait madame la marquise?

--Et que t'avons-nous fait, Anglique?... reprit Lon en parodiant
l'accent de la plainte; nous sommes ici pour ton bonheur, petite
ingrate!... De par tous les diables, avons-nous l'air de gens qu'on
chasse comme des manants?

--Vous avez l'air de deux petits cervels qui mriteraient de passer
le reste de la nuit au corps de garde!... et le corps de garde n'est
pas loin!

--La rue  traverser!... s'cria le vicomte; comment, comment,
Josphine, vous descendez  la menace?... Ma fille, nous avons soup
comme des dieux.

--Cela se voit! interrompit la camriste.

--Pure calomnie, Marton!... mon frre et moi, nous boirions douze
bouteilles de Champagne sans perdre l'quilibre... Mais voil que je
t'ai assez embrasse pour mon compte, Lisette... et il est temps de
parler raison.

--Vous allez vous en aller.

--Indubitablement..., rpondit douard.

--Ah!... fit Thrse soulage.

--Nous nous en irons, reprit le vicomte, ds que nous aurons dpos nos
hommages aux pieds de ta charmante matresse.

--Encore!...

--Toujours, ma fille!... c'est un parti pris, vois-tu bien... Et tout
 l'heure tu vas tre des ntres... Voyons, Toinette, combien faut-il
d'argent pour te sduire?

--De l'argent  moi?

--Aimes-tu mieux des baisers? Tu auras l'un et l'autre.

--Impertinents petits fats!... s'cria Thrse.

Le chevalier Lon, qui tait en face d'elle, prit dans sa poche une
pleine poigne d'or.

Thrse rougit et dtourna les yeux.

Ce mouvement la mit en face du vicomte douard, qui avait  la lvre un
malicieux sourire, et qui avait aussi la main pleine d'or.

--Entre deux feux, ma charmante!... dit-il; je ne vois pas comment tu
pourrais rsister  cela!...

Thrse, toute rouge et souriante, regardait tour  tour les deux
espigles, qui faisaient tinter tout doucement les pices d'or dans le
creux de leurs mains gantes.

--En dfinitive, pensait-elle, ils sont gentils  croquer!... et
madame ne dteste pas la plaisanterie! Ah ! mes beaux messieurs,
reprit-elle tout haut, pour or ni pour argent je ne voudrais pas trahir
ma matresse!

--Cela se voit sur ta figure, Lisette!... interrompit le chevalier.

--On ne m'en passe pas, ajouta le vicomte; j'ai devin tout de suite
que tu tais la perle des soubrettes!

Ce disant, le petit vicomte lui prenait la main droite, tandis que le
chevalier s'emparait de sa main gauche.

Thrse eut un petit frmissement doux au contact de l'or.

--Si j'tais bien sre...! murmura-t-elle.

--Sre de quoi, mignonne?... s'cria le vicomte; de notre moralit?...
Nous sommes connus pour les plus mauvais sujets de Paris... Tu vois
bien que tu n'as rien  craindre!

Thrse rflchit un instant. Puis elle posa son bougeoir sur un meuble
et ta tranquillement sa coiffe de nuit, aprs avoir eu soin de serrer
la double offrande dans sa poche.

MM. douard et Lon de Saint-Remy la regardaient faire avec surprise.

Elle dnoua d'abord ses cheveux qui tombrent, pars, sur ses paules.

--Si je devine juste..., dit le vicomte, tu es une adorable friponne,
Lisette!

Thrse, au lieu de rpondre, arracha deux ou trois agrafes de sa
camisole, et en dchira, d'un seul coup, l'une des manches, depuis le
haut jusqu'en bas.

Puis elle regarda les deux jeunes gens d'un air rsolu.

--Voyons si vous tes de vrais mauvais sujets!... dit-elle.

Avant qu'ils eussent pu rpondre, elle s'lana vers l'appartement de
sa matresse en criant au secours.

Malgr leurs seize ans, le petit vicomte et le petit chevalier
semblaient, en vrit, connatre assez bien les femmes. Ils ne parurent
point dconcerts de cette fugue soudaine, et entrrent du premier coup
dans la comdie.

--En avant!... s'cria douard. Marton aurait d nous prvenir... Mais
elle nous a jugs dignes d'improviser notre rle!

Ils coururent tous deux sur les pas de la soubrette et
s'introduisirent, en la serrant de prs, jusque dans la chambre de
madame la marquise.

Thrse criait toujours et tremblait comme la feuille.

Lola, prise  l'improviste, tait srieusement effraye.

--Qu'est-ce donc?... avait-elle demand au moment o la soubrette en
dsordre s'tait jete dans son appartement comme dans un asile.

--Oh! madame!... oh! madame! rpliqua Thrse d'une voix entrecoupe,
quels dmons!... Je crois que j'en mourrai!...

Les jolies ttes des deux jeunes gens se montrrent en ce moment  la
porte.

Lola, un pied chauss, l'autre nu, tait en train de monter sur son
lit. La vue des deux jeunes gens modra trs-manifestement son
pouvante, car elle avait redout un danger d'une autre sorte.

Nanmoins, elle poussa un cri, et jeta un peignoir sur ses paules nues
en prenant des poses de colombe effraye.

Thrse tait debout, au milieu de la chambre, faisant de grands hlas!
et cherchant l'occasion de se trouver mal.

douard et Lon taient entrs, et avaient ferm derrire eux la porte
au verrou.

--Messieurs!... messieurs! dit la marquise, voil une conduite
infme!... Je ne vous connais pas.

--Mon Dieu!... mon Dieu! soupirait Thrse, quels dmons!

Elle se laissa choir sur un fauteuil.

douard et Lon taient rests auprs de la porte. Ils s'inclinrent
respectueusement et firent quelques pas, le chapeau  la main.

--Madame la marquise..., dit douard avec lenteur, et comme si
l'motion et embarrass sa parole, daignez nous pardonner...

--Vous pardonner, messieurs!

--Nous sommes plus coupables encore que vous ne le pensez peut-tre...
Nous avons forc la porte de votre htel... Nous avons feint l'ivresse
pour avoir un prtexte d'user de violence envers cette pauvre fille...

--Les petits monstres n'avaient mme pas bu de champagne! pensa Thrse
qui s'ventait avec un mouchoir; il n'y a plus d'enfants!

--Nous l'avons menace..., reprit douard; nous l'eussions tue,
madame, si elle ne nous avait pas livr passage!

--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit Thrse, je l'ai chapp belle,  ce
qu'il parat!

--Mais..., balbutia la marquise, quel est votre dessein, messieurs?

--Notre dessein, nous allons vous le dire, madame... et nous vous
prions de considrer que nous sommes de sang-froid, autant qu'on
peut l'tre auprs d'une femme dlicieuse... Notre nuit n'a point eu
d'orgie... Ce que nous promettrons, nous le ferons... et rien au monde
n'est dsormais capable d'entraver nos desseins.

Lola, tout en feignant de baisser les yeux, les considrait  la
drobe. Ils taient jolis comme des Amours, et l'aventure, aprs tout,
ne lui dplaisait qu' moiti. Il y avait pourtant un doute vague dans
son esprit; ses souvenirs s'mouvaient; il lui semblait avoir vu dj
quelque part ces charmants visages...

Mais elle ne savait se dire en quel lieu, ni  quelle poque.

Les deux frres, cependant, restaient inclins devant elle. Le
chevalier Lon baissait ses grands yeux timides, et le vicomte la
provoquait d'un regard de feu.

Ce fut ce dernier qui reprit encore:

--Vous sentez bien, madame la marquise, que pour en arriver au point o
nous en sommes, il a fallu jeter hors de notre coeur toute hsitation
et toute crainte... Nous vous aimons tous les deux d'un amour
irrsistible et absolu... Il faut que l'un de nous soit heureux... et
nous venons vous prier de faire votre choix.

La marquise eut un sourire d'ironie.

--Madame, reprit le vicomte douard avec un sourire plus respectueux,
je vous supplie de vouloir bien peser mes expressions... J'ai dit: Il
le faut.

--De sorte que, en tout ceci, rpliqua la marquise qui se redressa, ma
volont ne compte pour rien...

--Si fait, madame... J'ai eu dj l'honneur de vous dire que vous
pouviez choisir entre nous deux.

--Vous tes fous! dit schement Lola, et je vous invite  vous retirer,
messieurs.

Le vicomte roula un fauteuil jusqu'auprs de la marquise, et lui baisa
rvrencieusement le bout des doigts en la contraignant  s'asseoir.

--Ce n'est pas votre dernier mot..., dit-il gardant toujours le
ton de la prire; nous sommes jeunes, riches, nobles...

--Et qu'importe tout cela? s'cria le chevalier Lon qui n'avait encore
rien dit, nous vous aimons, madame... nous vous aimons... Et moi, je
passerais ma vie  tre votre esclave.

--En voil un qui fait fausse route, pensa Thrse; l'autre est
beaucoup plus fort!

douard jeta sur son frre un regard jaloux.

--Penses-tu donc aimer plus que moi?... s'cria-t-il; si je parle de
ma fortune et de mon nom, c'est pour les mettre  vos pieds, madame,
ajouta-t-il en se tournant vers Lola; je voudrais doubler, tripler,
centupler mes cent mille livres de rente, pour que vous fussiez
puissante comme une desse et pour voir vos caprices devenir la loi du
monde!

--Parlez-moi de celui-l!... se dit Thrse, a va se terminer
agrablement, j'en suis sre!

La physionomie de Lola, qui s'adoucissait  vue d'oeil, permettait
vraiment cet espoir.

Pourtant, on ne pouvait dcemment cder ainsi  la premire sommation;
il fallait garder au moins les honneurs de la guerre.

Lola changea de tactique, et se prit  sourire.

--Messieurs, dit-elle, la gageure tait difficile, et vous vous en tes
assez galamment tirs pour votre ge... Vos amis vous attendent sans
doute en bas pour vous fliciter de votre vaillance... Allez les
rejoindre, messieurs; vous en avez fait assez pour ce soir... Mais je
suis curieuse... Combien aviez-vous pari, M. le vicomte?

--Un pari, madame!... Sur notre honneur...

La marquise se leva.

--Ne vous parjurez pas, messieurs, reprit-elle; vous tes venus ici
pour faire ma conqute... Vous avez russi... Seulement, je vous trouve
charmants tous les deux... et, dans une affaire aussi grave, il me faut
du temps pour oprer mon choix.

Le vicomte et le chevalier se regardrent  la drobe. Ceci tait un
mchant coup fort malais  parer.

--Ne croyez pas que je plaisante!... poursuivit la marquise avec un
sourire tout aimable; revenez demain... aprs-demain... quand vous
voudrez... ma maison vous sera toujours ouverte.

Les deux frres restaient immobiles et muets.

--Eh bien!... fit la marquise, est-ce tre trop exigeante que de vous
demander quelques heures de dlai?

--Notre amour..., commena le vicomte.

--C'est convenu!... votre amour est fougueux, entranant,
incomparable!... Mais j'ai sommeil, messieurs, et je vous prie d'avoir
piti de moi.

La chance tournait. Thrse, qui marquait les points, pouvait
constater que les deux frres perdaient leur avantage.

douard fut quelque temps avant de rpondre.

--Madame..., dit-il en prenant un petit ton dgag, il est vident
que nous devrions tomber  genoux et vous rendre grce... Mais que
voulez-vous? Nous sommes des enfants gts... nous avons mis dans notre
tte,--mille pardons de vous dire cela, madame la marquise,--que l'un
de nous ne sortirait point cette nuit de votre chambre  coucher...
Cote que cote, il faut que cela soit!

Lola frona le sourcil.

--Ainsi, monsieur..., dit-elle, vous ne voulez pas m'obir?

--Nous vous en offrons nos excuses  genoux, madame...

Lola fit un pas vers la chemine.

--Il faut donc que je finisse par o j'aurais d commencer!
murmura-t-elle; je vais appeler mes gens...

Loin de chagriner nos deux petits Faublas, cette nouvelle tournure que
prenait la scne sembla leur causer un plaisir vident; chacun d'eux
eut grand'peine  comprimer le triomphant sourire qui voulait panouir
sa lvre.

D'un bond, le vicomte douard s'tait plac entre la marquise et la
chemine.

Lola voulut passer outre. Le vicomte, au lieu de l'arrter, suivit
 la lettre les bonnes traditions recommandes par les matres en
ces circonstances; il saisit sur la chemine une paire de ciseaux
damasquins et trancha, d'une main habile, les deux cordons de sonnette.

--A moi, Thrse!... s'cria la marquise.

--Tiens!... fit le chevalier Lon; Marton ne s'appelle pas Anglique!...

Comme la soubrette faisait mine d'aller au secours de sa matresse, il
l'entoura de ses deux bras.

Une lutte s'engagea. Le chevalier Lon ne brillait pas par la vigueur,
car la victoire allait rester  Thrse sans l'intervention du vicomte.

Celui-ci arrivait, tenant  la main les deux cordons de sonnette.

--Vingt louis si tu te laisses garrotter!... murmura-t-il  l'oreille
de la camriste.

Thrse cessa de rsister et se prit a pousser des gmissements
lamentables.

Le vicomte lui lia solidement bras et jambes.

--Ah!... disait Thrse en pleurant, ma pauvre matresse! ma pauvre
matresse!...

Celle-ci avait pris le parti de tomber sur un sige dans une posture
agaante, et de s'vanouir.

Quand le vicomte et le chevalier retournrent vers elle, aprs
avoir nou un foulard sur la bouche de Thrse, la marquise leva sur
eux ses beaux yeux mourants.

--Je suis  votre merci, messieurs, dit-elle; ayez piti de moi!...

Le vicomte et le chevalier ne semblaient point trop presss d'abuser de
leur victoire. Ils approchrent deux siges et s'assirent en face de
l'infortune marquise en reculant son fauteuil.

Le chevalier Lon riait sous sa fine moustache.

--Veuillez vous calmer, madame, reprit douard; maintenant que votre
femme de chambre ne peut plus vous dfendre ou s'chapper pour appeler
du secours, vous n'avez absolument rien  craindre de nous.

Le vicomte s'interrompit pour dessiner du bout de sa badine des
arabesques sur le parquet; il hsitait; son minois, tout  l'heure si
hardi, peignait maintenant une nuance d'embarras.

--Ce qui nous reste  dire est extrmement dlicat..., poursuivit-il;
mais on ne peut pas vous le cacher plus longtemps, belle dame... Ce
n'est pas pour vous que nous sommes venus...

Lola tressaillit faiblement et darda un furtif regard par-dessous ses
paupires closes. Elle ne rpondit point.

Le vicomte hsitait toujours.

--Allons, dit le petit chevalier en fronant ses jolis sourcils, je
crois qu'il faut que je parle... Vous tes trop galant, monsieur mon
frre... Voici le fait, madame la marquise... Vous avez chez vous une
jeune fille  laquelle nous nous intressons tous les deux au plus haut
degr...

La marquise ne le laissa pas achever. Oubliant sa faiblesse et sa
pmoison bauches, elle bondit sur ses pieds comme une lionne.

--Ah! fit-elle entre ses dents serres; ce n'est pas pour moi que vous
venez!...

A son tour, Lon se leva d'un mouvement violent, comme s'il et lch
la bride tout  coup  une colre longtemps contenue.

Le vicomte le fora de se rasseoir.

--Madame, reprit-il en jetant un regard vers les fentres o
commenaient  poindre les premires lueurs de l'aube, le temps nous
presse et il nous faut hter le dnoment de tout ceci... Cette jeune
fille dont mon frre vient de vous parler ne doit point rester avec
vous... Nous venons la chercher.

Il ne s'agissait plus d'attaques plus ou moins audacieuses, ni de
folles galanteries. La marquise entrevoyait le pige. Jusqu'alors, elle
s'tait force  trembler, et son courroux tait de commande, comme sa
frayeur.

Mais,  prsent, tout devenait rel, terreur et colre.

Elle tait trs-ple; ses sourcils noirs se fronaient durement. Ses
regards, qui s'taient ports d'abord vers Thrse garrotte, se
clouaient  prsent au sol.

--Veuillez nous rpondre, madame, dit encore le vicomte qui reprenait
tout son sang-froid; nous livrerez-vous cette jeune fille?

--Non, repartit Lola  voix basse.

--Rflchissez, s'cria Lon; ce qu'on n'obtient pas de gr, on le
prend de force!

La marquise essaya de sourire.

--Ceci est un jeu d'enfants, messieurs, dit-elle. Vous avez li ma
femme de chambre et coup les cordons des sonnettes... ces moyens-l
russissent seulement dans les vieux contes  dormir debout... Que
j'lve la voix, et les voisins, veills, vont accourir...

--Cela peut tre vrai, madame, rpliqua froidement douard; mais je
vous promets que vous n'lverez pas la voix.

Il carta un peu les revers de sa redingote, et prit  la main un petit
pistolet mignon; son frre fit de mme.

Thrse ouvrait de grands yeux dans son coin. Au moment o la scne
avait chang d'aspect d'une faon si compltement inattendue,
elle avait essay de se dbarrasser de ses liens  la sourdine; mais
il se trouvait que, tout en se jouant, le vicomte et le chevalier
l'avaient attache de main de matre, et billonne dans la perfection.

A la vue des deux pistolets, Lola haussa les paules.

--Contre une femme!... dit-elle avec ddain.

--C'est peu chevaleresque, j'en conviens..., rpliqua le vicomte,
mais ncessit n'a point de loi... Nous allons vous placer le plus
respectueusement possible, si vous voulez bien le permettre, dans la
mme situation que votre servante.

Lola tait debout, tandis que les deux frres demeuraient assis. Elle
avait la tte baisse, et l'on pouvait croire qu'elle arrangeait sa
capitulation; mais il en tait tout autrement: c'tait une fuite
qu'elle mditait.

Elle se disait:

Si je puis mettre une porte entre eux et moi, tout est sauv.

Car ses soupons n'allaient pas au del de l'apparence; pour elle,
le but des deux jeunes gens tait chang, voil tout. Au lieu de
s'attaquer  elle, c'tait Blanche qu'ils voulaient; mais il s'agissait
toujours,  ses yeux, d'une quipe amoureuse.

L'ide qui avait travers son esprit au commencement de l'entrevue, et
ce souvenir vague qu'avait veill en elle l'aspect des deux jeunes
gens, ne tenaient point contre les brusques motions subies depuis
lors. Elle ne songeait plus  cela.

Au moment o elle pouvait penser que les deux frres se fiaient  son
immobilit, elle prit soudain son lan et gagna d'un saut l'autre
extrmit de la chambre o s'ouvrait la porte des appartements
intrieurs.

Le petit chevalier la guettait, et c'tait un garon agile s'il en fut.

Lola le trouva plant entre elle et la porte.

Lola voulut crier; il lui mit sans faon la main sur la bouche.

--Silence, madame, dit en mme temps le vicomte, ou malheur  vous!...

--Vous ne m'assassinerez pas, peut-tre!... criait la marquise en se
dbattant; vous tes des hommes!

Le petit chevalier clata de rire; et, dans cet accs de gaiet, sa
voix, qu'il ne contraignait plus, avait des notes trs-peu masculines.

--Si c'est l votre dernier espoir, madame, dit le vicomte, je suis
fch de vous l'enlever... Votre modestie effarouche ne vous a pas
permis, jusqu' prsent, peut-tre, de nous examiner bien  votre
aise... Afin d'tre bien persuade que je suis, pour ma part, incapable
de vous pargner, regardez-moi...

Le vicomte avait rejet ses cheveux en arrire et tournait son visage
vers la lampe.

Les bras de Lola tombrent le long de son corps.

--Suis-je folle?... balbutia-t-elle; Diane!... Le petit chevalier la
prit par les paules et la tourna de son ct.

--A mon tour, madame Lola!... dit-il, regardez-moi bien aussi... Ma
soeur est trop bonne... peut tre que sa main tremblerait... mais
moi, je suis  l'aise sous ces habits de garon... et, au moindre cri
dsormais, je vous fais sauter la cervelle!

--Cyprienne!... murmura la marquise d'une voix teinte; et je ne les ai
pas reconnues!

Elle tait entre les deux jeunes filles, qui avaient la tte haute et
dont les yeux brillaient d'une dtermination exalte.

Point de piti  esprer.

Elle regardait, avec une pouvante sournoise, les canons des deux
pistolets, qui la menaaient toujours.

Ses genoux flchirent sous le poids de son corps; elle tomba vanouie,
cette fois, pour tout de bon.

En un tour de main ses bras et ses jambes furent lis comme ceux de
Thrse et sa bouche couverte d'un billon.

--O est la chambre de mademoiselle de Penhol? demanda Diane  la
servante.

Celle-ci n'avait que les yeux de libres; elle indiqua du regard une
porte que les deux jeunes filles franchirent aussitt.

       *       *       *       *       *

Quelques minutes aprs, l'quipage timbr aux chiffres B. M. partait au
galop, avec ses deux grands ngres devant et derrire.

Il tait dit que le sommeil des paisibles habitants de la rue
Sainte-Marguerite devait tre troubl plus d'une fois cette nuit-l.

A peine l'quipage s'loignait-il, en effet, dans la direction de la
Croix-Rouge, que l'on put voir, aux premiers rayons du jour naissant,
un homme s'lancer sur ses traces en courant de toute sa force.

La sentinelle de la prison militaire avait fait quelques pas hors de
son poste.

Elle hsita un instant et cria par trois fois:

--Prisonnier, arrtez!...

Comme le fugitif n'en courait que mieux, le soldat mit la crosse de
son fusil contre son paule et lcha la dtente pour l'acquit de sa
conscience.

En un instant, toutes les fentres de la rue furent garnies de
coiffes de nuit et de bonnets de coton.

Madame la marquise d'Urgel, seule, avec sa servante Thrse, resta,
pour cause,  l'intrieur de ses appartements.

En mme temps la patrouille fit irruption hors du corps de garde.

La cause de ce remue-mnage tait simplement l'vasion du pauvre
Vincent de Penhol.

Vincent avait achev de scier son barreau, vers cinq heures du matin, 
peu prs au moment o la voiture du nabab s'arrtait devant la porte de
madame la marquise d'Urgel.

Il n'avait form aucune espce de plan et comptait s'en remettre 
l'inspiration du moment, quand l'heure de partir serait venue.

Ds qu'il put passer la tte entre les barreaux, il regarda au-dessous
de lui, et distingua vaguement une grosse masse noire sur le pav de la
cour.

C'tait le dogue de garde, sentinelle dont la surveillance ne se trompe
jamais.

Vincent rentra dans sa cellule et fit une corde avec ses draps; car
il fallait partir: Blanche tait l, de l'autre ct de la rue, qui
souffrait et qui l'appelait.

Il attacha ses draps, tordus en forme de cble,  deux de ses barreaux
qui restaient fixs dans la pierre, puis il se laissa glisser,
non pas jusqu'au sol de la cour, mais seulement jusqu'au premier tage
de la prison.

Au premier bruit, la masse noire, gisant sur le pav, avait remu; le
dogue s'tait dress sur ses quatre pattes.

Mais il n'aboyait point; il se contentait de hurler en sourdine, comme
s'il n'et point voulu effrayer sa proie.

Il attendait, la gueule ouverte et la langue pendante.

Vincent voyait briller dans l'obscurit ses yeux d'un rouge sombre,
comme des charbons demi-teints.

Le jour, qui commenait  poindre, n'clairait pas encore la cour
encaisse; mais au dehors, on distinguait dj faiblement les objets.

Vincent allait d'une fentre  l'autre, dchirant ses mains et ses
genoux, mais se tenant ferme et ne perdant point courage.

Il fut longtemps  gagner la porte qui donne sur la rue
Sainte-Marguerite.

Cette porte est situe entre deux corps de btiments, qu'elle isole
l'un de l'autre.

Vincent se coucha sur la corniche pour reprendre haleine, et pour
mesurer le saut qu'il lui restait  faire.

Il jeta ses regards tout autour de lui. L'attention de la
sentinelle n'tait point encore veille.

En explorant ainsi les abords de la prison, il aperut la voiture,
arrte juste en face de lui.

Le jour grandissait; on y voyait assez dj pour qu'il pt distinguer
les noirs visages des deux ngres.

En un autre moment, peut-tre les aurait-il reconnus tout de suite, car
leurs figures l'avaient frapp autrefois sur le pont de _l'rbe_.

Mais il avait autre chose  penser. D'ailleurs, avant qu'il et pu
faire aucune rflexion, la porte de la marquise s'ouvrit pour donner
passage  deux jeunes gens qui portaient dans leurs bras une femme
malade ou vanouie.

L'me de Vincent tait dans son regard.

Du premier coup d'oeil, il avait reconnu Blanche de Penhol.

Quant aux deux jeunes gens, il ne les avait pas mme regards.

Un cri rauque s'chappa de sa poitrine. Sans plus prendre dsormais
aucune prcaution, il se pendit des deux mains  la corniche et sauta
sur le trottoir.

Le bruit de la voiture qui partait avait empch le factionnaire
d'entendre le cri de Vincent. Mais la chute du prisonnier veilla enfin
son attention, et du moins fit-il montre de bonne volont en
envoyant une balle  la poursuite du fugitif.

Vincent courait sur les traces de l'quipage, et tournait dj l'angle
de la rue d'Erfurt.

Il y a loin de la prison de l'Abbaye au faubourg Saint-Honor. Les
chevaux de Berry Montalt allaient comme le vent; mais la passion
soutenait les forces de Vincent, qui luttait de vitesse avec le rapide
quipage.

Il allait  perdre haleine, le front ruisselant de sueur, et la gorge
haletante.

Il appelait sans le savoir, et poussait des cris dsesprs.

Au moment o Dieu lui envoyait la libert, allait-il perdre Blanche
pour toujours?...

La voiture traversa le pont Royal et longea le quai des Tuileries.
Vincent redoublait d'efforts, mais il sentait sa vigueur s'puiser.

Il put encore suivre l'quipage tout le long de la place de la Concorde
et dans l'alle Gabrielle; mais quand il arriva au coin de l'avenue
Marigny, l'quipage avait disparu.

Il continua sa course durant un instant encore, sans but et sans
pense; puis il se laissa choir sur la terre froide.


FIN DU QUATRIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


    TABLE DES MATIRES
    DU QUATRIME VOLUME

      IV  Le grenier                          1
       V  Madame Cocarde                     21
      VI  L'htel Montalt                    41
     VII  Le dessert                         59
    VIII  Quatre bayadres                   83
      IX  Une bonne histoire                117
       X  Le boudoir                        133
      XI  Le regard d'une femme             163
     XII  Cinquante pices de six livres    175
    XIII  Chanson bretonne                  189
     XIV  Par la fentre                    205
      XV  Le prisonnier                     233
     XVI  Une paire de Faublas              251


    Corrections:

    Page   9: lorqu'elles remplac par lorsqu'elles (lorsqu'elles
                avaient rendu).
    Page  18: moi par mois (vingt francs par mois).
    Page  29: avait par avaient (Diane et Cyprienne avaient les
                yeux baisss).
    Page  65: cheva-valier par chevalier (M. le chevalier, bonne
                tte pourtant).
    Page 160: laisait par laissait (qui se laissait faire).
    Page 190: prononeer par prononcer (de prononcer son nom).
    Page 253: A par Au (Au bout de cinq grandes minutes).





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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     www.gutenberg.org

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