The Project Gutenberg EBook of Molire, tome deuxime, by Molire

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Title: Molire, tome deuxime
       Oeuvres compltes de J.-B. Poquelin Molire

Author: Jean-Baptiste Poquelin Molire

Editor: Philarte Chasles

Release Date: August 22, 2013 [EBook #43535]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Au lecteur

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  la version originale. La page de titre a t rajoute et adapte
   partir de celle du tome premier.

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  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  OEUVRES COMPLTES
  DE J.-B. POQUELIN
  MOLIRE


  E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  OEUVRES COMPLTES
  DE J.-B. POQUELIN
  MOLIRE

  NOUVELLE DITION

  PAR

  M. PHILARTE CHASLES
  PROFESSEUR AU COLLGE DE FRANCE

    Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour
    Molire.

    SAINTE-BEUVE.


  TOME DEUXIME


  PARIS

  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  3, RUE AUBER, 3

  1888
  Droits de reproduction et de traduction rservs




  OEUVRES
  COMPLTES
  DE MOLIRE

  DEUXIME POQUE

  1659--1664

  (SUITE)




L'COLE DES MARIS

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, LE 4 JUIN 1661
SUR LE THATRE DU PALAIS-ROYAL.


Molire touche  sa quarantime anne. Encore meurtri de l'chec subi
par son drame espagnol, il est sur le point d'pouser Armande Bjart,
coquette qui n'a pas dix-sept ans, et il mdite une nouvelle oeuvre.

Celle-ci sera toute en faveur de la jeunesse et de ses penchants, d'une
libert morale plus large que par le pass, d'une indulgence plus facile
envers les femmes. Il plaidera, contre la vieille austrit bourgeoise,
la cause de la nouvelle cour, amoureuse des bals, des divertissements et
des ftes; il rira des vains efforts de la vieillesse hargneuse, pour
dompter l'ardente adolescence et rprimer ses libres essors.

Dj Trence, dans ses _Adelphes_, avait soutenu la mme thse et oppos
l'un  l'autre deux frres; l'un dont la bnvole indulgence russit 
tout, l'autre dont on djoue sans peine la prvoyance chagrine et le
despotisme bourru. Aprs lui, le metteur en oeuvre des fabliaux du moyen
ge, celui qui donnera un caractre d'lgante immoralit aux archives
immortelles des malices du sexe, Boccace, avait montr une jeune femme
prise d'un adolescent, surveille par sa famille, et qui, pour faire
connatre son amour  celui qu'elle prfre, charge un confesseur de
l'inviter  cesser des poursuites qu'il n'a pas commences[1]. Aprs
Boccace, Lope de Vega, le vrai crateur du thtre espagnol,  la fin du
XVIe sicle, s'empare de la donne; ne pouvant jeter sur la scne de son
pays un prtre si peu orthodoxe, il change la condition des personnages;
son hrone, femme intrpide, adresse la mme confidence au pre de
celui qu'elle veut avertir. L'oeuvre mdiocre d'un dramaturge de la mme
nation, Moreto, offre encore cette situation modifie, mais non plus
morale. On la retrouve enfin dans une imitation franaise de Dorimont,
la _Femme industrieuse_, pice absurde, joue sur le thtre de
Mademoiselle vers le commencement de l'anne 1661.

  [1] Troisime Nouvelle du _Dcamron_.

Ni la _Discreta Enamorada_ (l'Amoureuse avise) de Lope de Vega, ni la
pice de Moreto, _No se puede gardar una mujer_ (Garder une femme, chose
impossible), ne sont des oeuvres dfinitives. Molire runit ces
lments, les concentre, les groupe et leur imprime une forme solide,
une personnalit passionne. Au centre de son oeuvre, et comme but du
ridicule, il place un personnage de l'ancien rgime, c'est--dire du
temps de Henri IV: vtu comme Sully, au pourpoint large, aux culottes
serres; professant l'indpendante brusquerie du langage et des actes;
hargneux, quinteux, dsobligeant, n'aimant ni  recevoir ni  rendre les
coups de chapeau; prtendant vivre  sa mode et se refuser aux avances
de la socit nouvelle; goste, d'ailleurs, et se servant de la morale
comme d'une arme utile  ses penchants: c'est Sganarelle. Son
antagoniste est l'homme du monde, lve et propagateur d'une philosophie
modre et d'une indulgence raisonnable, Ariste, son frre, qui dfend
les droits de la jeunesse et de l'amour et que l'on prendrait volontiers
pour l'ombre philosophique de Gassendi.

L'oeuvre tait presque acheve, et Molire cherchait son dnoment,
lorsque la vive et espigle enfant qu'il avait vue grandir et dont il
raffolait dans son ge mr, Armande Bjart, entra, dit-on, dans la
chambre du pote, y prit refuge, se plaignit des jalousies et des
tyrannies de sa soeur ane, et dclara firement qu'elle ne sortirait
de chez Molire qu'avec la promesse solennelle d'un mariage prochain.
Molire s'engagea. Sa destine tait fixe, le malheur de sa vie tait
dcid; mais il avait trouv son dnoment: c'est exactement celui de
l'oeuvre nouvelle.

On s'tonne souvent de l'rudition de Molire, de la persistante
multiplicit des tudes qui durent concourir  chacune de ses oeuvres.
Il faut s'tonner davantage de la cruelle audace avec laquelle il
oprait sur lui-mme, faisait de sa propre vie l'aliment de son thtre
et transportait (comme on le disait alors) sur la scne tout son
domestique, fautes, passions, esprances, douleurs et remords de sa vie
morale. Nous verrons tour  tour apparatre (dans le _Misanthrope_ et
sous le nom d'lise) la bonne mademoiselle Debrie, qui l'avait consol;
dans dix autres pices la jalouse soeur, Madeleine Bjart; partout, sous
la forme varie d'Henriette, de Climne, de Psych, la jeune et
brillante enfant qu'il allait pouser pour son malheur. C'est ici sa
premire apparition. Elle est Agns, dangereuse ignorante, pupille
ingnue et maligne, Rosine anticipe d'un tuteur qui deviendra Bartholo
sous la plume de Beaumarchais et qui est Molire en 1661.

Ce fut encore un incomparable succs. Cette jeune cour trouva naturel
qu'on prit la dfense d'une honnte et douce libert. Chacun allait
bientt s'intresser  la fragilit touchante de mademoiselle de la
Vallire. Racine prparait ses dlicats chefs-d'oeuvre. Les plus sages
de la cour, les modrs, se retrouvaient dans Ariste; l'homme 
boutades, Molire, le tuteur quinteux, fut la rise de tous.

Douze jours aprs la premire reprsentation de l'oeuvre sur le thtre
du Palais-Royal, Molire et sa troupe durent se rendre aux ordres du
surintendant Fouquet, ou, comme le disaient ses amies les Prcieuses, du
grand Clonime, qui recevait dans les jardins de son magnifique chteau
de Vaux, Monsieur, Madame et Henriette, reine d'Angleterre. Aprs avoir
trait magnifiquement

  . . . . . les personnes royales
  Dans cette superbe maison,
  Admirable en toute saison;
  Aprs qu'on eut, de plusieurs tables,
  Desservi cent mets dlectables,
  Tous confits en friants appas
  Qu'ici je ne dnombre pas;
  Outre concerts et mlodie,
  On leur donna la comdie,
  Savoir l'_cole des maris,
  Charme  prsent de tout Paris_[2].

  [2] Loret, _Muse historique_, 17 juin 1661.

De Vis lui-mme, le critique acharn, convint, dans son journal, que la
pice si elle avait eu cinq actes, aurait bien pu passer  la
postrit.

L'chec de _Don Garcie_ tait rpar. Molire tait l'homme du
demi-sicle qui commenait. Quant au but moral, que les critiques ont
cherch dans l'oeuvre nouvelle, craignons de nous engager sur leurs
traces. Ne prtendons ni le dcouvrir ni le regretter. L'_cole des
maris_, sachons-le bien, n'est ni un sermon, ni une oeuvre didactique.
Hlas! c'est la vie.


  A MONSEIGNEUR
  LE DUC D'ORLANS

  FRRE UNIQUE DU ROI[3]

  MONSEIGNEUR,

Je fais voir ici,  la France, des choses bien peu proportionnes. Il
n'est rien de si grand et de si superbe que le nom que je mets  la tte
de ce livre, et rien de plus bas[4] que ce qu'il contient. Tout le monde
trouvera cet assemblage trange; et quelques-uns pourront bien dire,
pour en exprimer l'ingalit, que c'est poser une couronne de perles et
de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques
magnifiques et des arcs triomphaux superbes dans une mchante cabane.
Mais, MONSEIGNEUR, ce qui doit me servir d'excuse, c'est qu'en cette
aventure je n'ai eu aucun choix  faire, et que l'honneur que j'ai
d'tre  VOTRE ALTESSE ROYALE m'a impos une ncessit absolue de lui
ddier le premier ouvrage que je mets de moi-mme au jour[5]. Ce n'est
pas un prsent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte; et
les hommages ne sont jamais regards par les choses qu'ils portent. J'ai
donc os, MONSEIGNEUR, ddier une bagatelle  VOTRE ALTESSE ROYALE,
parce que je n'ai pu m'en dispenser; et, si je me dispense ici de
m'tendre sur les belles et glorieuses vrits qu'on pourrait dire
d'elle, c'est par la juste apprhension que ces grandes ides ne fissent
clater encore davantage la bassesse de mon offrande. Je me suis impos
silence pour trouver un endroit plus propre  placer de si belles
choses; et tout ce que j'ai prtendu dans cette ptre, c'est de
justifier mon action  toute la France, et d'avoir cette gloire de vous
dire  vous-mme, MONSEIGNEUR, avec toute la soumission possible, que je
suis,

  DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

  Le trs-humble, trs-obissant et trs-fidle serviteur,

  J.-B. P. MOLIRE.


  [3] _Monsieur_ avait permis  Molire et  sa troupe de porter le nom
  de _Comdiens ordinaires de Monsieur_; il leur avait mme promis une
  pension qu'il oublia toujours de payer.

  [4] Pour: modeste, sans mlange de bassesse morale.

  [5] Les _Prcieuses_ et _Sganarelle_ avaient t imprims subrepticement.
  Voyez t. I, p. 241, 278.




  PERSONNAGES                       ACTEURS

  SGANARELLE,  } frres.            MOLIRE.
  ARISTE[6],   }                    L'ESPY.
  ISABELLE,  } soeurs.               Mlle DEBRIE.
  LONOR,    }                      A. BJART.
  LISETTE, suivante de Lonor.      Mme BJART.
  VALRE, amant d'Isabelle.         LA GRANGE.
  ERGASTE, valet de Valre.         DUPARC.
  UN COMMISSAIRE.                   DEBRIE.
  UN NOTAIRE.

    La scne est  Paris, sur une place publique.


  [6] Le meilleur; du mot grec, _aristos_. C'est le type du sage
  moderne.




ACTE PREMIER


SCNE I.--SGANARELLE, ARISTE.

  SGANARELLE.

  Mon frre, s'il vous plat, ne discourons point tant,
  Et que chacun de nous vive comme il l'entend.
  Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage,
  Et soyez assez vieux pour devoir tre sage,
  Je vous dirai pourtant que mes intentions
  Sont de ne prendre point de vos corrections;
  Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie  suivre,
  Et me trouve fort bien de ma faon de vivre.

  ARISTE.

  Mais chacun la condamne.

  SGANARELLE.

                           Oui, des fous comme vous,
  Mon frre.

  ARISTE.

             Grand merci, le compliment est doux!

  SGANARELLE.

  Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre,
  Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.

  ARISTE.

  Cette farouche humeur, dont la svrit
  Fuit toutes les douceurs de la socit,
  A tous vos procds inspire un air bizarre,
  Et, jusques  l'habit, rend tout chez vous barbare.

  SGANARELLE.

  Il est vrai qu' la mode il faut m'assujettir,
  Et ce n'est pas pour moi que je me dois vtir.
  Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes,
  Monsieur mon frre an, car, Dieu merci, vous l'tes
  D'une vingtaine d'ans,  ne vous rien celer,
  Et cela ne vaut pas la peine d'en parler;
  Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matires,
  De vos jeunes muguets[7] m'inspirer les manires?
  M'obliger  porter de ces petits chapeaux
  Qui laissent venter leurs dbiles cerveaux;
  Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure
  Des visages humains offusque la figure[8]?
  De ces petits pourpoints sous les bras se perdans?
  Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendans?
  De ces manches qu' table on voit tter les sauces?
  Et de ces cotillons appels hauts-de-chausses?
  De ces souliers mignons, de rubans revtus,
  Qui vous font ressembler  des pigeons pattus?
  Et de ces grands canons o, comme en des entraves,
  On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
  Et par qui nous voyons ces messieurs les galans
  Marcher carquills ainsi que des volans[9]?
  Je vous plairois, sans doute, quip de la sorte?
  Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.

  ARISTE.

  Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,
  Et jamais il ne faut se faire regarder.
  L'un et l'autre excs choque, et tout homme bien sage
  Doit faire des habits ainsi que du langage,
  N'y rien trop affecter, et, sans empressement,
  Suivre ce que l'usage y fait de changement.
  Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la mthode
  De ceux qu'on voit toujours renchrir sur la mode,
  Et qui, dans cet excs dont ils sont amoureux,
  Seroient fchs qu'un autre et t plus loin qu'eux;
  Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
  De fuir obstinment ce que suit tout le monde,
  Et qu'il vaut mieux souffrir d'tre au nombre des fous
  Que du sage parti se voir seul contre tous.

  SGANARELLE.

  Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire,
  Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire.

  ARISTE.

  C'est un trange fait[10] du soin que vous prenez
  A me venir toujours jeter mon ge au nez;
  Et qu'il faille qu'en moi sans cesse je vous voie
  Blmer l'ajustement, aussi bien que la joie:
  Comme si, condamne  ne plus rien chrir,
  La vieillesse devoit ne songer qu' mourir,
  Et d'assez de laideur n'est[11] pas accompagne,
  Sans se tenir encor malpropre et rechigne.

  SGANARELLE.

  Quoi qu'il en soit, je suis attach fortement
  A ne dmordre point de mon habillement.
  Je veux une coiffure, en dpit de la mode,
  Sous qui toute ma tte ait un abri commode,
  Un bon pourpoint[12] bien long, et ferm comme il faut,
  Qui, pour bien digrer, tienne l'estomac chaud;
  Un haut-de-chausse[13] fait justement pour ma cuisse;
  Des souliers o mes pieds ne soient point au supplice,
  Ainsi qu'en ont us sagement nos aeux:
  Et qui me trouve mal n'a qu' fermer les yeux.


  [7] Pour: parfums. Mtaphore populaire qui n'a pas compltement
  disparu.

  [8] Pour: envahit la figure. Il s'agit de la perruque.

  [9] Jouet sem de plumes, qui s'carte en effet, qui forme un angle
  trs-ouvert. Les commentateurs, auxquels la simplicit ne plat
  jamais, ont voulu y voir une aile de moulin.

  [10] Pour: exemple, preuve; du latin _factum_.

  [11] Pour: n'tait pas. Faute de franais ne de la ncessit du
  vers.

  [12] Vtement qui remonte au XIIIe sicle. Il enveloppait et serrait
  le buste depuis le cou jusqu' la ceinture. Les lgants le faisaient
  faire de peau de senteur et trs-troit. La vieille cour les portait
  longs et bien ouats. Du latin barbare _per punctum_, toffe pique.

  [13] Vtement pour les cuisses, comme les bas-de-chausses, que nous
  appelons des bas, taient le vtement des jambes. La vieille cour
  portait cette culotte trs-troite; les jeunes courtisans en faisaient
  des cotillons trs-larges, comme dit Sganarelle.


SCNE II.--LON, ISABELLE, LISETTE, ARISTE ET SGANARELLE, parlant bas
ensemble, sur le devant du thtre, sans tre aperus.

  LONOR,  Isabelle.

  Je me charge de tout, en cas que l'on vous gronde.

  LISETTE,  Isabelle.

  Toujours dans une chambre  ne point voir le monde?

  ISABELLE.

  Il est ainsi bti.

  LONOR.

                     Je vous en plains, ma soeur.

  LISETTE,  Lonor.

  Bien vous prend que son frre ait tout une autre humeur,
  Madame; et le destin vous fut bien favorable
  En vous faisant tomber aux mains du raisonnable.

  ISABELLE.

  C'est un miracle encor qu'il ne m'ait aujourd'hui
  Enferme  la clef, ou mene avec lui.

  LISETTE.

  Ma foi, je l'envoierais[14] au diable avec sa fraise[15],
  Et...

  SGANARELLE, heurt par Lisette.

        O donc allez-vous, qu'il ne vous en dplaise?

  LONOR.

  Nous ne savons encore, et je pressois ma soeur
  De venir du beau temps respirer la douceur:
  Mais...

  SGANARELLE,  Lonor.

          Pour vous, vous pouvez aller o bon vous semble.

    Montrant Lisette.

  Vous n'avez qu' courir, vous voil deux ensemble.

    A Isabelle.

  Mais vous, je vous dfends, s'il vous plat, de sortir.

  ARISTE.

  Eh! laissez-les, mon frre, aller se divertir.

  SGANARELLE.

  Je suis votre valet, mon frre.

  ARISTE.

                                  La jeunesse
  Veut...

  SGANARELLE.

          La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse.

  ARISTE.

  Croyez-vous qu'elle est mal d'tre avec Lonor?

  SGANARELLE.

  Non pas; mais avec moi je la crois mieux encor.

  ARISTE.

  Mais...

  SGANARELLE.

          Mais ses actions de moi doivent dpendre,
  Et je sais l'intrt enfin que j'y dois prendre.

  ARISTE.

  A celles de sa soeur ai-je un moindre intrt?

  SGANARELLE.

  Mon Dieu! chacun raisonne et fait comme il lui plat.
  Elles sont sans parens, et notre ami leur pre
  Nous commit leur conduite  son heure dernire;
  Et, nous chargeant tous deux, ou de les pouser,
  Ou, sur notre refus, un jour d'en disposer,
  Sur elles, par contrat, nous sut, ds leur enfance,
  Et de pre et d'poux donner pleine puissance;
  D'lever celle-l vous prtes le souci,
  Et moi je me chargeai du soin de celle-ci;
  Selon vos volonts vous gouvernez la vtre,
  Laissez-moi, je vous prie,  mon gr rgir l'autre.

  ARISTE.

  Il me semble...

  SGANARELLE.

                  Il me semble, et je le dis tout haut,
  Que sur un tel sujet c'est parler comme il faut.
  Vous souffrez que la vtre aille leste et pimpante,
  Je le veux bien: qu'elle ait et laquais et suivante,
  J'y consens: qu'elle coure, aime l'oisivet,
  Et soit des damoiseaux fleure en libert,
  J'en suis fort satisfait; mais j'entends que la mienne
  Vive  ma fantaisie, et non pas  la sienne;
  Que d'une serge honnte elle ait son vtement,
  Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement;
  Qu'enferme au logis, en personne bien sage,
  Elle s'applique toute aux choses du mnage,
  A recoudre mon linge aux heures de loisir,
  Ou bien  tricoter quelques bas par plaisir;
  Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille,
  Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille.
  Enfin la chair est foible, et j'entends tous les bruits.
  Je ne veux point porter de cornes, si je puis;
  Et comme  m'pouser sa fortune l'appelle,
  Je prtends, corps pour corps, pouvoir rpondre d'elle.

  ISABELLE.

  Vous n'avez pas sujet, que je crois...

  SGANARELLE.

                                         Taisez-vous.
  Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous.

  LONOR.

  Quoi donc, monsieur?

  SGANARELLE.

                       Mon Dieu! madame, sans langage,
  Je ne vous parle pas, car vous tes trop sage.

  LONOR.

  Voyez-vous Isabelle avec nous  regret?

  SGANARELLE.

  Oui, vous me la gtez, puisqu'il faut parler net.
  Vos visites ici ne font que me dplaire,
  Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire.

  LONOR.

  Voulez-vous que mon coeur vous parle net aussi?
  J'ignore de quel oeil elle voit tout ceci;
  Mais je sais ce qu'en moi feroit la dfiance,
  Et, quoiqu'un mme sang nous ait donn naissance,
  Nous sommes bien peu soeurs, s'il faut que chaque jour
  Vos manires d'agir lui donnent de l'amour.

  LISETTE.

  En effet, tous ces soins sont des choses infmes.
  Sommes-nous chez les Turcs, pour renfermer les femmes?
  Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu,
  Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu.
  Notre honneur est, monsieur, bien sujet  foiblesse,
  S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse.
  Pensez-vous, aprs tout, que ces prcautions
  Servent de quelque obstacle  nos intentions?
  Et, quand nous nous mettons quelque chose  la tte,
  Que l'homme le plus fin ne soit pas une bte?
  Toutes ces gardes-l[16] sont visions de fous;
  Le plus sr est, ma foi, de se fier en nous;
  Qui nous gne se met en un pril extrme,
  Et toujours notre honneur veut se garder lui-mme.
  C'est nous inspirer presque un dsir de pcher,
  Que montrer tant de soin de nous en empcher;
  Et, si par un mari je me voyois contrainte,
  J'aurois fort grande pente  confirmer sa crainte.

  SGANARELLE,  Ariste.

  Voil, beau prcepteur, votre ducation.
  Et vous souffrez cela sans nulle motion?

  ARISTE.

  Mon frre, son discours ne doit que faire rire;
  Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire.
  Leur sexe aime  jouir d'un peu de libert;
  On le retient fort mal par tant d'austrit;
  Et les soins dfians, les verrous et les grilles,
  Ne font pas la vertu des femmes ni des filles:
  C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir,
  Non la svrit que nous leur faisons voir.
  C'est une trange chose,  vous parler sans feinte,
  Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.
  En vain sur tous ses pas nous prtendons rgner,
  Je trouve que le coeur est ce qu'il faut gagner;
  Et je ne tiendrais, moi, quelque soin qu'on se donne,
  Mon honneur gure sr aux mains d'une personne
  A qui, dans les dsirs qui pourraient l'assaillir,
  Il ne manquerait rien qu'un moyen de faillir.

  SGANARELLE.

  Chansons que tout cela!

  ARISTE.

                          Soit; mais je tiens sans cesse
  Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse,
  Reprendre ses dfauts avec grande douceur,
  Et du nom de vertu ne lui point faire peur.
  Mes soins pour Lonor ont suivi ces maximes,
  Des moindres liberts je n'ai point fait des crimes;
  A ses jeunes dsirs j'ai toujours consenti,
  Et je ne m'en suis point, grce au ciel, repenti.
  J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies,
  Les divertissements, les bals, les comdies;
  Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps
  Fort propres  former l'esprit des jeunes gens;
  Et l'cole du monde, en l'air dont il faut vivre,
  Instruit mieux  mon gr que ne fait aucun livre.
  Elle aime  dpenser en habits, linge, et noeuds[17];
  Que voulez-vous? Je tche  contenter ses voeux;
  Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles,
  Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles.
  Un ordre paternel l'oblige  m'pouser;
  Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser.
  Je sais bien que nos ans ne se rapportent gure,
  Et je laisse  son choix libert tout entire.
  Si quatre mille cus de rente bien venans,
  Une grande tendresse et des soins complaisans,
  Peuvent,  son avis, pour un tel mariage,
  Rparer entre nous l'ingalit d'ge,
  Elle peut m'pouser; sinon, choisir ailleurs.
  Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs;
  Et j'aime mieux la voir sous un autre hymne
  Que si contre son gr sa main m'tait donne.

  SGANARELLE.

  Eh! qu'il est doucereux! c'est tout sucre et tout miel!

  ARISTE.

  Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grce au ciel.
  Je ne suivrois jamais ces maximes svres
  Qui font que des enfans comptent les jours des pres.

  SGANARELLE.

  Mais ce qu'en la jeunesse on prend de libert
  Ne se retranche pas avec facilit;
  Et tous ses sentiments suivront mal votre envie
  Quand il faudra changer sa manire de vie.

  ARISTE.

  Et pourquoi la changer?

  SGANARELLE.

                          Pourquoi?

  ARISTE.

                                    Oui.

  SGANARELLE.

                                         Je ne sai.

  ARISTE.

  Y voit-on quelque chose o l'honneur soit bless?

  SGANARELLE.

  Quoi! si vous l'pousez, elle pourra prtendre
  Les mmes liberts que, fille, on lui voit prendre?

  ARISTE.

  Pourquoi non?

  SGANARELLE.

                Vos dsirs lui seront complaisans
  Jusques  lui laisser et mouches et rubans?

  ARISTE.

  Sans doute.

  SGANARELLE.

              A lui souffrir, en cervelle trouble,
  De courir tous les bals et les lieux d'assemble?

  ARISTE.

  Oui, vraiment.

  SGANARELLE.

                 Et chez vous iront les damoiseaux?

  ARISTE.

  Et quoi donc?

  SGANARELLE.

                Qui joueront et donneront cadeaux[18]?

  ARISTE.

  D'accord.

  SGANARELLE.

            Et votre femme entendra les fleurettes[19]?

  ARISTE.

  Fort bien.

  SGANARELLE.

             Et vous verrez ces visites muguettes[20]
  D'un oeil  tmoigner de n'en tre point sol?

  ARISTE.

  Cela s'entend.

  SGANARELLE.

                 Allez, vous tes un vieux fou!

    A Isabelle.

  Rentrez, pour n'our point cette pratique[21] infme[22].


  [14] Prononciation populaire et non archaque.

  [15] Ornement usit au XVIe sicle, et que les arrirs de l'ancienne
  cour s'obstinaient  conserver. La reine lisabeth en portait
  d'immenses, la tte sortait de l comme du milieu d'une vaste aiguire
  faite d'toffe plisse, cannele et trs-empese.

  [16] Pour: mthode pour garder. Hardiesse expressive.

  [17] Ornements de rubans que les femmes portent encore.

  [18] Voyez _les Prcieuses ridicules_, t. 1, p. 268.

  [19] Pour: fleurs de rhtorique galante. Les Anglais ont conserv le
  mot _flirtation_.

  [20] Adjectif invent par Molire, du mot muguet, fleur parfume.
  Voy. p. 7.

  [21] Pour: thorie applique  la pratique de la vie.

  [22] Scne imite en partie des _Adelphes_.


SCNE III.--LONOR, LISETTE, ARISTE, SGANARELLE.

  ARISTE.

  Je veux m'abandonner  la foi de ma femme,
  Et prtends toujours vivre ainsi que j'ai vcu.

  SGANARELLE.

  Que j'aurai de plaisir si l'on le fait cocu!

  ARISTE.

  J'ignore pour quel sort mon astre m'a fait natre;
  Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l'tre,
  On ne vous en doit point imputer le dfaut;
  Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut.

  SGANARELLE.

  Riez donc, beau rieur. Oh! que cela doit plaire
  De voir un goguenard presque sexagnaire!

  LONOR.

  Du sort dont vous parlez je le garantis, moi,
  S'il faut que par l'hymen il reoive ma foi;
  Il s'y peut assurer; mais sachez que mon me
  Ne rpondrait de rien, si j'tais votre femme.

  LISETTE.

  C'est conscience  ceux qui s'assurent en nous;
  Mais c'est pain bnit[23], certe,  des gens comme vous.

  SGANARELLE.

  Allez, langue maudite et des plus mal apprises!

  ARISTE.

  Vous vous tes, mon frre, attir ces sottises.
  Adieu. Changez d'humeur et soyez averti
  Que renfermer sa femme est le mauvais parti.
  Je suis votre valet.

  SGANARELLE.

                       Je ne suis pas le vtre.


  [23] Pour: chose naturelle, ncessaire comme le pain bnit  la
  messe.


SCNE IV[24].--SGANARELLE.

  Oh! que les voil bien tous forms l'un pour l'autre!
  Quelle belle famille! Un vieillard insens
  Qui fait le dameret dans un corps tout cass;
  Une fille matresse et coquette suprme;
  Des valets impudents: non, la Sagesse mme
  N'en viendroit pas  bout, perdroit sens et raison
  A vouloir corriger une telle maison.
  Isabelle pourroit perdre dans ces hantises[25]
  Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises;
  Et, pour l'en empcher, dans peu nous prtendons
  Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons.


  [24] Monologue traduit des _Adelphes_.

  [25] Pour: accointances, commerce. Archasme bourgeois.


SCNE V.--SGANARELLE, VALRE, ERGASTE.

  VALRE, dans le fond du thtre.

  Ergaste, le voil, cet argus que j'abhorre,
  Le svre tuteur de celle que j'adore.

  SGANARELLE, se croyant seul.

  N'est-ce pas quelque chose enfin de surprenant
  Que la corruption des moeurs de maintenant?

  VALRE.

  Je voudrois l'accoster, s'il est en ma puissance,
  Et tcher de lier avec lui connoissance.

  SGANARELLE, se croyant seul.

  Au lieu de voir rgner cette svrit
  Qui composoit si bien l'ancienne honntet,
  La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue,
  Ne prend...

    Valre salue Sganarelle de loin.

  VALRE.

              Il ne voit pas que c'est lui qu'on salue.

  ERGASTE.

  Son mauvais oeil peut-tre est de ce ct-ci.
  Passons du ct droit.

  SGANARELLE, se croyant seul.

                         Il faut sortir d'ici.
  Le sjour de la ville en moi ne peut produire
  Que des...

  VALRE, en s'approchant peu  peu.

             Il faut chez lui tcher de m'introduire.

  SGANARELLE, entendant quelque bruit.

  Eh! j'ai cru qu'on parloit.

    Se croyant seul.

                               Aux champs, grces aux cieux,
  Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.

  ERGASTE,  Valre.

  Abordez-le.

  SGANARELLE, entendant encore du bruit.

              Plat-il?

    N'entendant plus rien.

                        Les oreilles me cornent.

    Se croyant seul.

  L, tous les passe-temps de nos filles se bornent...

    Il aperoit Valre qui le salue.

  Est-ce  nous?

  ERGASTE,  Valre.

                 Approchez.

  SGANARELLE, sans prendre garde  Valre.

                            L, nul godelureau[26].

    Valre le salue encore.

  Ne vient... Que diable!...

    Il se retourne et voit Ergaste qui le salue de l'autre ct.

                             Encor? Que de coups de chapeau!

  VALRE.

  Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-tre?

  SGANARELLE.

  Cela se peut.

  VALRE.

                Mais quoi! l'honneur de vous connotre
  Est un si grand bonheur, est un si doux plaisir,
  Que de vous saluer j'avois un grand dsir.

  SGANARELLE.

  Soit.

  VALRE.

        Et de vous venir, mais sans nul artifice,
  Assurer que je suis tout  votre service.

  SGANARELLE.

  Je le crois.

  VALRE.

               J'ai le bien[27] d'tre de vos voisins,
  Et j'en dois rendre grce  mes heureux destins.

  SGANARELLE.

  C'est bien fait.

  VALRE.

                   Mais, monsieur, savez-vous les nouvelles
  Que l'on dit  la cour, et qu'on tient pour fidles?

  SGANARELLE.

  Que m'importe?

  VALRE.

                 Il est vrai; mais pour les nouveauts
  On peut avoir parfois des curiosits.
  Vous irez voir, monsieur, cette magnificence
  Que de notre Dauphin prpare la naissance[28]?

  SGANARELLE.

  Si je veux.

  VALRE.

              Avouons que Paris nous fait part
  De cent plaisirs charmans qu'on n'a point autre part.
  Les provinces auprs sont des lieux solitaires.
  A quoi donc passez-vous le temps?

  SGANARELLE.

                                    A mes affaires.

  VALRE.

  L'esprit veut du relche, et succombe parfois
  Par trop d'attachement aux srieux emplois.
  Que faites-vous les soirs avant qu'on se retire?

  SGANARELLE.

  Ce qui me plat.

  VALRE.

                   Sans doute: on ne peut pas mieux dire;
  Cette rponse est juste, et le bon sens parat
  A ne vouloir jamais faire que ce qui plat.
  Si je ne vous croyois l'me trop occupe,
  J'irois parfois chez vous passer l'aprs-soupe.

  SGANARELLE.

  Serviteur.


  [26] Pour: jeune viveur, du latin _gaudere_. Archasme aujourd'hui
  tomb dans le bas langage.

  [27] Pour: bonheur. Archasme pass de mode.

  [28] Premier fils de Louis XIV, qui naquit  Fontainebleau, cinq mois
  aprs la premire reprsentation de l'_cole des maris_, le 1er
  novembre 1661, et mourut  Meudon le 14 avril 1711. Il est probable
  que les quatre vers contenant une allusion aux ftes donnes alors
  furent ajouts par Molire aprs la naissance du prince.


SCNE VI.--VALRE, ERGASTE.

  VALRE.

             Que dis-tu de ce bizarre fou?

  ERGASTE.

  Il a le repart[29] brusque, et l'accueil loup-garou[30].

  VALRE.

  Ah! j'enrage!

  ERGASTE.

                Et de quoi?

  VALRE.

                            De quoi? C'est que j'enrage
  De voir celle que j'aime au pouvoir d'un sauvage,
  D'un dragon surveillant dont la svrit
  Ne lui laisse jouir d'aucune libert.

  ERGASTE.

  C'est ce qui fait[31] pour vous; et sur ces consquences
  Votre amour doit fonder de grandes esprances.
  Apprenez, pour avoir votre esprit raffermi,
  Qu'une femme qu'on garde est gagne  demi,
  Et que les noirs chagrins des maris ou des pres
  Ont toujours du galant avanc les affaires.
  Je coquette fort peu, c'est mon moindre talent
  Et de profession je ne suis point galant:
  Mais j'en ai servi vingt de ces chercheurs de proie,
  Qui disoient fort souvent que leur plus grande joie
  tait de rencontrer de ces maris fcheux,
  Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux;
  De ces brutaux fieffs[32] qui, sans raison ni suite,
  De leurs femmes en tout contrlent la conduite,
  Et, du nom de mari firement se parans,
  Leur rompent en visire[33] aux yeux des soupirans.
  On en sait, disent-ils, prendre ses avantages;
  Et l'aigreur de la dame  ces sortes d'outrages,
  Dont la plaint doucement le complaisant tmoin,
  Est un champ[34]  pousser les choses assez loin;
  En un mot, ce vous est une attente assez belle
  Que la svrit du tuteur d'Isabelle.

  VALRE.

  Mais depuis quatre mois que je l'aime ardemment,
  Je n'ai pour lui parler pu trouver un moment.

  ERGASTE.

  L'amour rend inventif; mais vous ne l'tes gure:
  Et si j'avais t...

  VALRE.

                       Mais qu'aurais-tu pu faire,
  Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais;
  Et qu'il n'est l dedans servantes ni valets
  Dont, par l'appt flatteur de quelque rcompense,
  Je puisse pour mes feux mnager l'assistance?

  ERGASTE.

  Elle ne sait donc pas encor que vous l'aimez?

  VALRE.

  C'est un point dont mes voeux ne sont pas informs.
  Partout o ce farouche a conduit cette belle,
  Elle m'a toujours vu comme une ombre aprs elle,
  Et mes regards aux siens ont tch chaque jour
  De pouvoir expliquer l'excs de mon amour.
  Mes yeux ont fort parl: mais qui me peut apprendre
  Si leur langage enfin a su se faire entendre?

  ERGASTE.

  Ce langage, il est vrai, peut tre obscur parfois,
  S'il n'a pour truchement l'criture ou la voix.

  VALRE.

  Que faire pour sortir de cette peine extrme,
  Et savoir si la belle a connu que je l'aime?
  Dis-m'en quelque moyen.

  ERGASTE.

                          C'est ce qu'il faut trouver:
  Entrons un peu chez vous, afin d'y mieux rver.


  [29] Pour: rpartie. Archasme perdu.

  [30] Pour: d'un loup-garou. Le mot est devenu adjectif.

  [31] Pour: ce qui milite en votre faveur. Emploi du mot faire dans le
  sens anglais _to do_, sens que nous avons dj signal.

  [32] Pour: infods, c'est--dire authentiques, irrcusables. Mot
  emprunt  la fodalit.

  [33] Pour: attaquer directement. Mot emprunt aux combats
  chevaleresques: rompre sa lance sur la visire.

  [34] Pour: carrire o l'on peut s'lancer librement. Mot galement
  emprunt aux tournois chevaleresques.

  De ces trois dernires expressions, les deux premires se sont
  conserves, la troisime a disparu.




ACTE II


SCNE I.--SGANARELLE, ISABELLE.

  SGANARELLE.

  Va, je sais la maison, et connais la personne
  Aux marques seulement que ta bouche me donne.

  ISABELLE,  part.

  O ciel! sois-moi propice, et seconde en ce jour
  Le stratagme adroit d'une innocente amour!

  SGANARELLE.

  Dis-tu pas qu'on t'a dit qu'il s'appelle Valre?

  ISABELLE.

  Oui.

  SGANARELLE.

       Va, sois en repos, rentre, et me laisse faire.
  Je vais parler sur l'heure  ce jeune tourdi.

  ISABELLE, en s'en allant.

  Je fais, pour une fille, un projet bien hardi;
  Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use
  Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse.


SCNE II.--SGANARELLE.

    Il va frapper  sa porte, croyant que c'est celle de Valre.

  Ne perdons point de temps; c'est ici. Qui va l?
  Bon, je rve. Hol! dis-je, hol, quelqu'un! hol!
  Je ne m'tonne pas, aprs cette lumire,
  S'il y venoit tantt de si douce manire;
  Mais je veux me hter, et de son fol espoir...


SCNE III.--SGANARELLE, VALRE, ERGASTE.

  SGANARELLE,  Ergaste, qui est sorti brusquement.

  Peste soit du gros boeuf, qui, pour me faire choir,
  Se vient devant mes pas planter comme une perche!

  VALRE.

  Monsieur, j'ai du regret...

  SGANARELLE.

                              Ah! c'est vous que je cherche.

  VALRE.

  Moi, monsieur?

  SGANARELLE.

                 Vous. Valre est-il pas votre nom?

  VALRE.

  Oui.

  SGANARELLE.

       Je viens vous parler, si vous le trouvez bon.

  VALRE.

  Puis-je tre assez heureux pour vous rendre service?

  SGANARELLE.

  Non. Mais je prtends, moi, vous rendre un bon office,
  Et c'est ce qui chez vous prend droit de m'amener.

  VALRE.

  Chez moi, monsieur?

  SGANARELLE.

                      Chez vous. Faut-il tant s'tonner!

  VALRE.

  J'en ai bien du sujet; et mon me, ravie
  De l'honneur...

  SGANARELLE.

                  Laissons-l cet honneur, je vous prie.

  VALRE.

  Voulez-vous pas entrer?

  SGANARELLE.

                          Il n'en est pas besoin.

  VALRE.

  Monsieur, de grce.

  SGANARELLE.

                      Non, je n'irai pas plus loin.

  VALRE.

  Tant que vous serez l, je ne puis vous entendre.

  SGANARELLE.

  Moi, je n'en veux bouger.

  VALRE.

                            Eh bien, il faut se rendre:
  Vite, puisque monsieur  cela se rsout,
  Donnez un sige ici.

  SGANARELLE.

                       Je veux parler debout.

  VALRE.

  Vous souffrir de la sorte!...

  SGANARELLE.

                                Ah! contrainte effroyable!

  VALRE.

  Cette incivilit seroit trop condamnable.

  SGANARELLE.

  C'en est une que rien ne sauroit galer,
  De n'our pas les gens qui veulent nous parler.

  VALRE.

  Je vous obis donc.

  SGANARELLE.

                      Vous ne sauriez mieux faire.

    Ils font de grandes crmonies pour se couvrir.

  Tant de crmonies est fort peu ncessaire.
  Voulez-vous m'couter?

  VALRE.

                         Sans doute, et de grand coeur.

  SGANARELLE.

  Savez-vous, dites-moi, que je suis le tuteur
  D'une fille assez jeune et passablement belle,
  Qui loge en ce quartier et qu'on nomme Isabelle?

  VALRE.

  Oui.

  SGANARELLE.

       Si vous le savez, je ne vous l'apprends pas.
  Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas,
  Qu'autrement qu'en tuteur sa personne me touche,
  Et qu'elle est destine  l'honneur de ma couche?

  VALRE.

  Non.

  SGANARELLE.

       Je vous l'apprends donc; et qu'il est  propos
  Que vos feux, s'il vous plat, la laissent en repos.

  VALRE.

  Qui, moi, monsieur?

  SGANARELLE.

                      Oui, vous. Mettons bas toute feinte.

  VALRE.

  Qui vous a dit que j'ai pour elle l'me atteinte?

  SGANARELLE.

  Des gens  qui l'on peut donner quelque crdit.

  VALRE.

  Mais encore?

  SGANARELLE.

               Elle-mme.

  VALRE.

                          Elle?

  SGANARELLE.

                                Elle. Est-ce assez dit?
  Comme une fille honnte, et qui m'aime d'enfance,
  Elle vient de m'en faire entire confidence;
  Et, de plus, m'a charg de vous donner avis
  Que, depuis que par vous tous ses pas sont suivis,
  Son coeur, qu'avec excs votre poursuite outrage,
  N'a que trop de vos yeux entendu le langage;
  Que vos secrets dsirs lui sont assez connus,
  Et que c'est vous donner des soucis superflus
  De vouloir davantage expliquer une flamme
  Qui choque l'amiti que me garde son me.

  VALRE.

  C'est elle, dites-vous, qui de sa part vous fait...

  SGANARELLE.

  Oui, vous venir donner cet avis franc et net;
  Et qu'ayant vu l'ardeur dont votre me est blesse,
  Elle vous et plus tt fait savoir sa pense,
  Si son coeur avoit eu, dans son motion,
  A qui pouvoir donner cette commission;
  Mais qu'enfin les douleurs d'une contrainte extrme
  L'on rduite  vouloir se servir de moi-mme,
  Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit,
  Qu' tout autre que moi son coeur est interdit,
  Que vous avez assez jou de la prunelle,
  Et que, si vous avez tant soit peu de cervelle,
  Vous prendrez d'autres soins. Adieu, jusqu'au revoir,
  Voil ce que j'avois  vous faire savoir.

  VALRE, bas.

  Ergaste, que dis-tu d'une telle aventure?

  SGANARELLE, bas,  part.

  Le voil bien surpris!

  ERGASTE, bas  Valre.

                         Selon ma conjecture,
  Je tiens qu'elle n'a rien de dplaisant pour vous,
  Qu'un mystre assez fin est cach l-dessous,
  Et qu'enfin cet avis n'est pas d'une personne
  Qui veuille voir cesser l'amour qu'elle vous donne.

  SGANARELLE,  part.

  Il en tient comme il faut.

  VALRE, bas  Ergaste.

                             Tu crois mystrieux...

  ERGASTE, bas.

  Oui... Mais il nous observe, tons-nous de ses yeux.


SCNE IV.--SGANARELLE.

  Que sa confusion parot sur son visage!
  Il ne s'attendoit pas, sans doute,  ce message.
  Appelons Isabelle; elle montre le fruit
  Que l'ducation dans une me produit.
  La vertu fait ses soins, et son coeur s'y consomme
  Jusques  s'offenser des seuls regards d'un homme.


SCNE V.--SGANARELLE, ISABELLE.

  ISABELLE, bas, en entrant.

  J'ai peur que cet amant, plein de sa passion,
  N'ait pas de mon avis compris l'intention;
  Et j'en veux, dans les fers o je suis prisonnire,
  Hasarder un qui parle avec plus de lumire.

  SGANARELLE.

  Me voil de retour.

  ISABELLE.

                      Eh bien?

  SGANARELLE.

                               Un plein effet
  A suivi tes discours, et ton homme a son fait.
  Il me vouloit nier que son coeur ft malade;
  Mais, lorsque de ta part j'ai marqu l'ambassade,
  Il est rest d'abord et muet et confus,
  Et je ne pense pas qu'il y revienne plus.

  ISABELLE.

  Ah! que me dites-vous? J'ai bien peur du contraire,
  Et qu'il ne nous prpare encor plus d'une affaire.

  SGANARELLE.

  Et sur quoi fondes-tu cette peur que tu dis?

  ISABELLE.

  Vous n'avez pas t plus tt hors du logis,
  Qu'ayant, pour prendre l'air, la tte  ma fentre,
  J'ai vu dans ce dtour un jeune homme parotre,
  Qui d'abord, de la part de cet impertinent,
  Est venu me donner un bonjour surprenant,
  Et m'a, droit dans ma chambre, une bote jete[35]
  Qui renferme une lettre en poulet cachete.
  J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout;
  Mais ses pas de la rue avoient gagn le bout,
  Et je m'en sens le coeur tout gros de fcherie.

  SGANARELLE.

  Voyez un peu la ruse et la friponnerie!

  ISABELLE.

  Il est de mon devoir de faire promptement
  Reporter bote et lettre  ce maudit amant;
  Et j'aurais pour cela besoin d'une personne...
  Car d'oser  vous-mme...

  SGANARELLE.

                            Au contraire, mignonne,
  C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi,
  Et mon coeur avec joie accepte cet emploi;
  Tu m'obliges par l plus que je ne puis dire.

  ISABELLE.

  Tenez donc.

  SGANARELLE.

              Bon. Voyons ce qu'il a pu t'crire.

  ISABELLE.

  Ah! ciel! gardez-vous bien de l'ouvrir.

  SGANARELLE.

                                          Et pourquoi?

  ISABELLE.

  Lui voulez-vous donner  croire que c'est moi?
  Une fille d'honneur doit toujours se dfendre
  De lire les billets qu'un homme lui fait rendre.
  La curiosit qu'on fait lors clater
  Marque un secret plaisir de s'en our conter,
  Et je trouve  propos que, toute cachete,
  Cette lettre lui soit promptement reporte,
  Afin que d'autant mieux il connoisse aujourd'hui
  Le mpris clatant que mon coeur fait de lui;
  Que ses feux dsormais perdent toute esprance,
  Et n'entreprennent plus pareille extravagance.

  SGANARELLE.

  Certes, elle a raison lorsqu'elle parle ainsi.
  Va, ta vertu me charme, et ta prudence aussi:
  Je vois que mes leons ont germ dans ton me,
  Et tu te montres digne enfin d'tre ma femme.

  ISABELLE.

  Je ne veux pas pourtant gner votre dsir.
  La lettre est en vos mains et vous pouvez l'ouvrir.

  SGANARELLE.

  Non, je n'ai garde; hlas! tes raisons sont trop bonnes,
  Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes;
  A quatre pas de l dire ensuite deux mots,
  Et revenir ici te remettre en repos.


  [35] Pour: jet une bote. Licence archaque qui n'avait rien de
  condamnable, et que nous avons perdue.


SCNE VI.--SGANARELLE.

  Dans quel ravissement est-ce que mon coeur nage
  Lorsque je vois en elle une fille si sage!
  C'est un trsor d'honneur que j'ai dans ma maison.
  Prendre un regard d'amour pour une trahison!
  Recevoir un poulet comme une injure extrme,
  Et le faire au galant reporter par moi-mme!
  Je voudrais bien savoir, en voyant tout ceci,
  Si celle de mon frre en userait ainsi.
  Ma foi, les filles sont ce que l'on les fait tre.
  Hol!

    Il frappe  la porte de Valre.


SCNE VII.--SGANARELLE, ERGASTE.

  ERGASTE.

        Qu'est-ce?

  SGANARELLE.

                   Tenez, dites  votre matre
  Qu'il ne s'ingre pas d'oser crire encor
  Des lettres qu'il envoie avec des botes d'or,
  Et qu'Isabelle en est puissamment irrite.
  Voyez, on ne l'a pas au moins dcachete;
  Il connatra l'tat que l'on fait de ses feux,
  Et quel heureux succs il doit esprer d'eux.


SCNE VIII.--ERGASTE, VALRE.

  VALRE.

  Que vient de te donner cette farouche bte?

  ERGASTE.

  Cette lettre, monsieur, qu'avecque cette bote[36]
  On prtend qu'ait reue Isabelle de vous,
  Et dont elle est, dit-il, en un fort grand courroux.
  C'est sans vouloir l'ouvrir qu'elle vous la fait rendre:
  Lisez vite, et voyons si je me puis mprendre.

  VALRE lit.

  Cette lettre vous surprendra sans doute, et l'on peut trouver bien
  hardi pour moi, et le dessein de vous l'crire, et la manire de vous
  la faire tenir; mais je me vois dans un tat  ne plus garder de
  mesure. La juste horreur d'un mariage dont je suis menace dans six
  jours me fait hasarder toutes choses; et, dans la rsolution de m'en
  affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devois plutt
  vous choisir que le dsespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez
  redevable de tout  ma mauvaise destine; ce n'est pas la contrainte
  o je me trouve qui a fait natre les sentiments que j'ai pour vous;
  mais c'est elle qui en prcipite le tmoignage, et qui me fait passer
  sur des formalits o la biensance du sexe oblige. Il ne tiendra qu'
  vous que je sois  vous bientt, et j'attends seulement que vous
  m'ayez marqu les intentions de votre amour, pour vous faire savoir la
  rsolution que j'ai prise; mais, surtout, songez que le temps presse,
  et que deux coeurs qui s'aiment doivent s'entendre  demi mot.

  ERGASTE.

  Eh bien, monsieur, le tour est-il original?
  Pour une jeune fille elle n'en sait pas mal.
  De ces ruses d'amour la croirait-on capable?

  VALRE.

  Ah! je la trouve l tout  fait adorable.
  Ce trait de son esprit et de son amiti
  Accrot pour elle encor mon amour de moiti,
  Et joint aux sentiments que sa beaut m'inspire...

  ERGASTE.

  La dupe vient; songez  ce qu'il vous faut dire.


  [36] Mots qui rimaient ensemble.


SCNE IX.--VALRE, ERGASTE, SGANARELLE.

  SGANARELLE, se croyant seul.

  Oh! trois et quatre fois bni soit cet dit
  Par qui des vtements le luxe est interdit[37]!
  Les peines des maris ne seront plus si grandes,
  Et les femmes auront un frein  leurs demandes.
  Oh! que je sais au roi bon gr de ses dcris[38]!
  Et que, pour le repos de ces mmes maris,
  Je voudrois bien qu'on ft de la coquetterie
  Comme de la guipure[39] et de la broderie!
  J'ai voulu l'acheter, l'dit, expressment,
  Afin que d'Isabelle il soit lu hautement;
  Et ce sera tantt, n'tant plus occupe,
  Le divertissement de notre aprs-soupe.

    Apercevant Valre.

  Envoierez-vous encor, monsieur aux blonds cheveux,
  Avec des botes d'or des billets amoureux?
  Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette
  Friande de l'intrigue, et tendre  la fleurette?
  Vous voyez de quel air on reoit vos joyaux!
  Croyez-moi, c'est tirer votre poudre aux moineaux.
  Elle est sage, elle m'aime, et votre amour l'outrage;
  Prenez vise[40] ailleurs, et troussez-moi bagage[41].

  VALRE.

  Oui, oui, votre mrite,  qui chacun se rend,
  Est  mes yeux, monsieur, un obstacle trop grand;
  Et c'est folie  moi, dans mon ardeur fidle,
  De prtendre avec vous  l'amour d'Isabelle.

  SGANARELLE.

  Il est vrai, c'est folie.

  VALRE.

                            Aussi n'aurois-je pas
  Abandonn mon coeur  suivre ses appas,
  Si j'avois pu savoir que ce coeur misrable
  Dt trouver un rival comme vous redoutable.

  SGANARELLE.

  Je le crois.

  VALRE.

               Je n'ai garde  prsent d'esprer;
  Je vous cde, monsieur, et c'est sans murmurer.

  SGANARELLE.

  Vous faites bien.

  VALRE.

                    Le droit de la sorte l'ordonne;
  Et de tant de vertus brille votre personne,
  Que j'aurois tort de voir d'un regard de courroux
  Les tendres sentiments qu'Isabelle a pour vous.

  SGANARELLE.

  Cela s'entend.

  VALRE.

                 Oui, oui, je vous quitte la place:
  Mais je vous prie, au moins, et c'est la seule grce,
  Monsieur, que vous demande un misrable amant
  Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment;
  Je vous conjure donc d'assurer Isabelle
  Que, si, depuis trois mois, mon coeur brle pour elle,
  Cette amour est sans tache, et n'a jamais pens
  A rien dont son honneur ait lieu d'tre offens.

  SGANARELLE.

  Oui.

  VALRE.

       Que, ne dpendant que du choix de mon me,
  Tous mes desseins toient de l'obtenir pour femme,
  Si les destins, en vous qui captivez son coeur,
  N'opposoient un obstacle  cette juste ardeur.

  SGANARELLE.

  Fort bien.

  VALRE.

             Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire
  Que jamais ses appas sortent de ma mmoire;
  Que, quelque arrt des cieux qu'il me faille subir,
  Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir;
  Et que, si quelque chose touffe mes poursuites,
  C'est le juste respect que j'ai pour vos mrites.

  SGANARELLE.

  C'est parler sagement; et je vais, de ce pas,
  Lui faire ce discours qui ne la choque pas;
  Mais, si vous me croyez, tchez de faire en sorte
  Que de votre cerveau cette passion sorte.
  Adieu.

  ERGASTE,  Valre.

         La dupe est bonne!


  [37] dit du 27 novembre 1660, prohibant broderies, cannetilles,
  paillettes, etc.

  [38] Pour: cris. Ordonnances cries dans les rues contre l'usage de
  certains habillements et de certaines toffes.

  [39] _Guipure_: broderie en relief, recouverte en fil d'or ou en
  clinquant.

  [40] Pour: visez d'autre ct. Terme de chasse.

  [41] Pour: charger sa trousse, son bagage, avant de dcamper. Du mot
  scandinave ou teutonique _bag_, effets, bijoux.


SCNE X.--SGANARELLE.

                            Il me fait grand'piti,
  Ce pauvre malheureux trop rempli d'amiti;
  Mais c'est un mal pour lui de s'tre mis en tte
  De vouloir prendre un fort qui se voit ma conqute.

    Sganarelle heurte  sa porte.


SCNE XI.--SGANARELLE, ISABELLE.

  SGANARELLE.

  Jamais amant n'a fait tant de trouble clater,
  Au poulet renvoy sans le dcacheter;
  Il perd toute esprance enfin, et se retire;
  Mais il m'a tendrement conjur de te dire:
  Que du moins, en t'aimant, il n'a jamais pens
  A rien dont ton honneur ait lieu d'tre offens,
  Et que, ne dpendant que du choix de son me,
  Tous ses dsirs toient de t'obtenir pour femme,
  Si les destins, en moi qui captive ton coeur,
  N'opposoient un obstacle  cette juste ardeur;
  Que, quoi qu'on puisse faire, il ne te faut pas croire
  Que jamais tes appas sortent de sa mmoire;
  Que, quelque arrt des cieux qu'il lui faille subir,
  Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir;
  Et que, si quelque chose touffe sa poursuite,
  C'est le juste respect qu'il a pour mon mrite.
  Ce sont ses propres mots; et, loin de le blmer,
  Je le trouve honnte homme, et le plains de t'aimer.

  ISABELLE, bas.

  Ses feux ne trompent pas ma secrte croyance,
  Et toujours ses regards m'en ont dit l'innocence.

  SGANARELLE.

  Que dis-tu?

  ISABELLE.

              Qu'il m'est dur que vous plaigniez si fort
  Un homme que je hais  l'gal de la mort;
  Et que, si vous m'aimiez autant que vous le dites,
  Vous sentiriez l'affront que me font ses poursuites.

  SGANARELLE.

  Mais il ne savoit pas tes inclinations;
  Et, par l'honntet de ses intentions,
  Son amour ne mrite...

  ISABELLE.

                         Est-ce les avoir bonnes,
  Dites-moi, de vouloir enlever les personnes?
  Est-ce tre homme d'honneur de former des desseins
  Pour m'pouser de force en m'tant de vos mains?
  Comme si j'tois fille  supporter la vie
  Aprs qu'on m'auroit fait une telle infamie!

  SGANARELLE.

  Comment?

  ISABELLE.

           Oui, oui; j'ai su que ce tratre d'amant
  Parle de m'obtenir par un enlvement;
  Et j'ignore, pour moi, les pratiques secrtes
  Qui l'ont instruit sitt du dessein que vous faites
  De me donner la main dans huit jours au plus tard,
  Puisque ce n'est qu'hier que vous m'en ftes part;
  Mais il veut prvenir, dit-on, cette journe
  Qui doit  votre sort unir ma destine.

  SGANARELLE.

  Voil qui ne vaut rien.

  ISABELLE.

                          Oh! que pardonnez-moi!
  C'est un fort honnte homme, et qui ne sent pour moi.

  SGANARELLE.

  Il a tort; et ceci passe la raillerie.

  ISABELLE.

  Allez, votre douceur entretient sa folie;
  S'il vous et vu tantt lui parler vertement,
  Il craindroit vos transports et mon ressentiment,
  Car c'est encor depuis sa lettre mprise
  Qu'il a dit ce dessein qui m'a scandalise;
  Et son amour conserve, ainsi que je l'ai su,
  La croyance qu'il est dans mon coeur bien reu,
  Que je fuis votre hymen, quoique le monde en croie,
  Et me verrois tirer de vos mains avec joie.

  SGANARELLE.

  Il est fou!

  ISABELLE.

              Devant vous il sait se dguiser,
  Et son intention est de vous amuser.
  Croyez par ces beaux mots que le tratre vous joue.
  Je suis bien malheureuse, il faut que je l'avoue,
  Qu'avecque tous mes soins pour vivre dans l'honneur
  Et rebuter les voeux d'un lche suborneur,
  Il faille tre expose aux fcheuses surprises
  De voir faire sur moi d'infmes entreprises!

  SGANARELLE.

  Va ne redoute rien.

  ISABELLE.

                      Pour moi, je vous le di,
  Si vous n'clatez fort contre un trait si hardi
  Et ne trouvez bientt moyen de me dfaire
  Des perscutions d'un pareil tmraire,
  J'abandonnerai tout, et renonce  l'ennui
  De souffrir les affronts que je reois de lui.

  SGANARELLE.

  Ne t'afflige point tant, va, ma petite femme;
  Je m'en vais le trouver et lui chanter sa gamme.

  ISABELLE.

  Dites-lui bien au moins qu'il le nroit en vain,
  Que c'est de bonne part qu'on m'a dit son dessein;
  Et qu'aprs cet avis, quoi qu'il puisse entreprendre,
  J'ose le dfier de me pouvoir surprendre;
  Enfin que, sans plus perdre et soupirs et momens,
  Il doit savoir pour vous quels sont mes sentimens,
  Et que, si d'un malheur il ne veut tre cause,
  Il ne se fasse pas deux fois dire une chose.

  SGANARELLE.

  Je dirai ce qu'il faut.

  ISABELLE.

                          Mais tout cela d'un ton
  Qui marque que mon coeur lui parle tout de bon.

  SGANARELLE.

  Va, je n'oublrai rien, je t'en donne assurance.

  ISABELLE.

  J'attends votre retour avec impatience;
  Htez-le, s'il vous plat, de tout votre pouvoir.
  Je languis quand je suis un moment sans vous voir.

  SGANARELLE.

  Va, pouponne, mon coeur, je reviens tout  l'heure.


SCNE XII.--SGANARELLE.

  Est-il une personne et plus sage et meilleure?
  Ah! que je suis heureux! et que j'ai de plaisir
  De trouver une femme au gr de mon dsir!
  Oui! voil comme il faut que les femmes soient faites;
  Et non, comme j'en sais, de ces franches coquettes
  Qui s'en laissent conter, et font dans tout Paris
  Montrer au bout du doigt leurs honntes maris.

    Il frappe  la porte de Valre.

  Hol! notre galant aux belles entreprises!


SCNE XIII.--VALRE, SGANARELLE, ERGASTE.

  VALRE.

  Monsieur, qui vous ramne en ces lieux?

  SGANARELLE.

                                          Vos sottises.

  VALRE.

  Comment?

  SGANARELLE.

           Vous savez bien de quoi je veux parler.
  Je vous croyois plus sage,  ne vous rien celer.
  Vous venez m'amuser de vos belles paroles,
  Et conservez sous main des esprances folles.
  Voyez-vous, j'ai voulu doucement vous traiter,
  Mais vous m'obligerez  la fin d'clater.
  N'avez-vous point de honte, tant ce que vous tes,
  De faire en votre esprit les projets que vous faites?
  De prtendre enlever une fille d'honneur,
  Et troubler un hymen qui fait tout son bonheur?

  VALRE.

  Qui vous a dit, monsieur, cette trange nouvelle?

  SGANARELLE.

  Ne dissimulons point, je la tiens d'Isabelle,
  Qui vous mande par moi, pour la dernire fois,
  Qu'elle vous a fait voir assez quel est son choix;
  Que son coeur, tout  moi, d'un tel projet s'offense;
  Qu'elle mourroit plutt qu'en souffrir l'insolence;
  Et que vous causerez de terribles clats,
  Si vous ne mettez fin  tout cet embarras.

  VALRE.

  S'il est vrai qu'elle ait dit ce que je viens d'entendre,
  J'avouerai que mes feux n'ont plus rien  prtendre;
  Par ces mots assez clairs je vois tout termin,
  Et je dois rvrer l'arrt qu'elle a donn.

  SGANARELLE.

  Si... Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes
  Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes?
  Voulez-vous qu'elle-mme elle explique son coeur?
  J'y consens volontiers, pour vous tirer d'erreur.
  Suivez-moi, vous verrez s'il est rien que j'avance,
  Et si son jeune coeur entre nous deux balance.

    Il va frapper  sa porte.


SCNE XIV.--ISABELLE, SGANARELLE, VALRE, ERGASTE.

  ISABELLE.

  Quoi! vous me l'amenez! Quel est votre dessein?
  Prenez-vous contre moi ses intrts en main?
  Et voulez-vous, charm de ses rares mrites,
  M'obliger  l'aimer, et souffrir ses visites?

  SGANARELLE.

  Non, ma mie, et ton coeur pour cela m'est trop cher:
  Mais il prend mes avis pour des contes en l'air,
  Croit que c'est moi qui parle, et te fais, par adresse,
  Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse;
  Et par toi-mme enfin j'ai voulu, sans retour,
  Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour.

  ISABELLE,  Valre.

  Quoi! mon me  vos yeux ne se montre pas toute,
  Et de mes voeux encor vous pouvez tre en doute?

  VALRE.

  Oui, tout ce que monsieur de votre part m'a dit,
  Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit:
  J'ai dout, je l'avoue; et cet arrt suprme,
  Qui dcide du sort de mon amour extrme,
  Doit m'tre assez touchant, pour ne pas s'offenser
  Que mon coeur par deux fois le fasse prononcer.

  ISABELLE.

  Non, non, un tel arrt ne doit pas vous surprendre:
  Ce sont mes sentiments qu'il vous a fait entendre;
  Et je les tiens fonds sur assez d'quit,
  Pour en faire clater toute la vrit.
  Oui, je veux bien qu'on sache, et j'en dois tre crue,
  Que le sort offre ici deux objets  ma vue,
  Qui, m'inspirant pour eux diffrens sentimens,
  De mon coeur agit font tous les mouvemens.
  L'un, par un juste choix o l'honneur m'intresse,
  A toute mon estime et toute ma tendresse;
  Et l'autre, pour le prix de son affection,
  A toute ma colre et mon aversion.
  La prsence de l'un m'est agrable et chre,
  J'en reois dans mon me une allgresse entire;
  Et l'autre, par sa vue, inspire dans mon coeur
  De secrets mouvemens et de haine et d'horreur.
  Me voir femme de l'un est toute mon envie;
  Et plutt qu'tre  l'autre on m'teroit la vie.
  Mais c'est assez montrer mes justes sentimens,
  Et trop longtemps languir dans ces rudes tourmens;
  Il faut que ce que j'aime, usant de diligence,
  Fasse  ce que je hais perdre toute esprance,
  Et qu'un heureux hymen affranchisse mon sort
  D'un supplice pour moi plus affreux que la mort.

  SGANARELLE.

  Oui, mignonne, je songe  remplir ton attente.

  ISABELLE.

  C'est l'unique moyen de me rendre contente.

  SGANARELLE.

  Tu la seras dans peu.

  ISABELLE.

                        Je sais qu'il est honteux
  Aux filles d'expliquer si librement leurs voeux.

  SGANARELLE.

  Point, point.

  ISABELLE.

                Mais, en l'tat o sont mes destines,
  De telles liberts doivent m'tre donnes;
  Et je puis, sans rougir, faire un aveu si doux
  A celui que dj je regarde en poux.

  SGANARELLE.

  Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon me!

  ISABELLE.

  Qu'il songe donc, de grce,  me prouver sa flamme!

  SGANARELLE.

  Oui, tiens, baise ma main.

  ISABELLE.

                             Que, sans plus de soupirs,
  Il conclue un hymen qui fait tous mes dsirs,
  Et reoive en ce lieu la foi que je lui donne
  De n'couter jamais les voeux d'autre personne.

    Elle fait semblant d'embrasser Sganarelle, et donne sa main  baiser
     Valre.

  SGANARELLE.

  Hai! hai! mon petit nez, pauvre petit bouchon,
  Tu ne languiras pas longtemps, je t'en rpond.

    A Valre.

  Va, chut! Vous le voyez, je ne lui fais pas dire:
  Ce n'est qu'aprs moi seul que son me respire.

  VALRE.

  Eh bien, madame, eh bien, c'est s'expliquer assez;
  Je vois, par ce discours, de quoi vous me pressez,
  Et je saurai dans peu vous ter la prsence
  De celui qui vous fait si grande violence.

  ISABELLE.

  Vous ne me sauriez faire un plus charmant plaisir;
  Car enfin cette vue est fcheuse  souffrir,
  Elle m'est odieuse; et l'horreur est si forte...

  SGANARELLE.

  Eh! eh!

  ISABELLE.

          Vous offens-je en parlant de la sorte?
  Fais-je?...

  SGANARELLE.

              Mon Dieu! nenni, je ne dis pas cela;
  Mais je plains, sans mentir, l'tat o le voil;
  Et c'est trop hautement que ta haine se montre.

  ISABELLE.

  Je n'en puis trop montrer en pareille rencontre.

  VALRE.

  Oui, vous serez contente, et dans trois jours vos yeux
  Ne verront plus l'objet qui vous est odieux.

  ISABELLE.

  A la bonne heure! Adieu.

  SGANARELLE,  Valre.

                           Je plains votre infortune;
  Mais...

  VALRE.

          Non, vous n'entendrez de mon coeur plainte aucune,
  Madame assurment rend justice  tous deux,
  Et je vais travailler  contenter ses voeux.
  Adieu.

  SGANARELLE.

         Pauvre garon! sa douleur est extrme.
  Tenez, embrassez-moi; c'est un autre elle-mme[42].

    Il embrasse Valre.


  [42] Scne imite de la _Discreta Enamorada_ de Lope.


SCNE XV.--ISABELLE, SGANARELLE.

  SGANARELLE.

  Je le tiens fort  plaindre.

  ISABELLE.

                               Allez, il ne l'est point.

  SGANARELLE.

  Au reste, ton amour me touche au dernier point,
  Mignonnette, et je veux qu'il ait sa rcompense.
  C'est trop que de huit jours pour ton impatience;
  Ds demain je t'pouse, et n'y veux appeler...

  ISABELLE.

  Ds demain?

  SGANARELLE.

              Par pudeur tu feins d'y reculer:
  Mais je sais bien la joie o ce discours te jette,
  Et tu voudrois dj que la chose ft faite.

  ISABELLE.

  Mais...

  SGANARELLE.

          Pour ce mariage allons tout prparer.

  ISABELLE,  part.

  O ciel! inspire-moi ce qui peut le parer.




ACTE III


SCNE I.--ISABELLE.

  Oui, le trpas cent fois me semble moins  craindre
  Que cet hymen fatal o l'on veut me contraindre;
  Et tout ce que je fais pour en fuir les rigueurs
  Doit trouver quelque grce auprs de mes censeurs.
  Le temps presse, il fait nuit; allons, sans crainte aucune,
  A la foi d'un amant commettre ma fortune.


SCNE II.--SGANARELLE, ISABELLE.

  SGANARELLE, parlant  ceux qui sont dans sa maison.

  Je reviens, et l'on va, pour demain, de ma part...

  ISABELLE.

  O ciel!

  SGANARELLE.

          C'est toi, mignonne! O vas-tu donc si tard?
  Tu disois qu'en ta chambre, tant un peu lasse,
  Tu t'allois renfermer, lorsque je t'ai laisse;
  Et tu m'avois pri mme que mon retour
  T'y souffrt en repos jusques  demain jour.

  ISABELLE.

  Il est vrai; mais...

  SGANARELLE.

                       Eh quoi?

  ISABELLE.

                                Vous me voyez confuse,
  Et je ne sais comment vous en dire l'excuse.

  SGANARELLE.

  Quoi donc? Que pourroit-ce tre?

  ISABELLE.

                                   Un secret surprenant:
  C'est ma soeur qui m'oblige  sortir maintenant,
  Et qui, pour un dessein dont je l'ai fort blme,
  M'a demand ma chambre, o je l'ai renferme.

  SGANARELLE.

  Comment?

  ISABELLE.

           L'et-on pu croire? Elle aime cet amant
  Que nous avons banni.

  SGANARELLE.

                        Valre?

  ISABELLE.

                                perdument.
  C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de mme.
  Et vous pouvez juger de sa puissance extrme,
  Puisque seule,  cette heure, elle est venue ici
  Me dcouvrir  moi son amoureux souci,
  Me dire absolument qu'elle perdra la vie
  Si son me n'obtient l'objet de son envie;
  Que, depuis plus d'un an, d'assez vives ardeurs
  Dans un secret commerce entretenoient leurs coeurs;
  Et que mme ils s'toient, leur flamme tant nouvelle,
  Donn de s'pouser une foi mutuelle...

  SGANARELLE.

  La vilaine!

  ISABELLE.

              Qu'ayant appris le dsespoir
  O j'ai prcipit celui qu'elle aime  voir,
  Elle vient me prier de souffrir que sa flamme
  Puisse rompre un dpart qui lui perceroit l'me,
  Entretenir ce soir cet amant sous mon nom
  Par la petite rue o ma chambre rpond;
  Lui peindre, d'une voix qui contrefait la mienne,
  Quelques doux sentimens dont l'appt le retienne,
  Et mnager enfin pour elle adroitement
  Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement.

  SGANARELLE.

  Et tu trouves cela...

  ISABELLE.

                        Moi? J'en suis courrouce.
  Quoi! ma soeur, ai-je dit, tes-vous insense?
  Ne rougissez-vous point d'avoir pris tant d'amour
  Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour,
  D'oublier votre sexe, et tromper l'esprance
  D'un homme dont le ciel vous donnoit l'alliance?

  SGANARELLE.

  Il le mrite bien; et j'en suis fort ravi.

  ISABELLE.

  Enfin de cent raisons mon dpit s'est servi
  Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes,
  Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes:
  Mais elle m'a fait voir de si pressans dsirs,
  A tant vers de pleurs, tant pouss de soupirs,
  Tant dit qu'au dsespoir je porterois son me
  Si je lui refusois ce qu'exige sa flamme,
  Qu' cder, malgr moi, mon coeur s'est vu rduit;
  Et, pour justifier cette intrigue de nuit,
  O me faisoit du sang relcher la tendresse,
  J'allois faire avec moi venir coucher Lucrce,
  Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour:
  Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour.

  SGANARELLE.

  Non, non, je ne veux point chez moi tout ce mystre.
  J'y pourrois consentir  l'gard de mon frre:
  Mais on peut tre vu de quelqu'un du dehors;
  Et celle que je dois honorer de mon corps
  Non-seulement doit tre et pudique et bien ne,
  Il ne faut pas que mme elle soit souponne.
  Allons chasser l'infme; et de sa passion...

  ISABELLE.

  Ah! vous lui donneriez trop de confusion;
  Et c'est avec raison qu'elle pourroit se plaindre
  Du peu de retenue o j'ai su me contraindre:
  Puisque de son dessein je dois me dpartir,
  Attendez que du moins je la fasse sortir.

  SGANARELLE.

  Eh bien, fais.

  ISABELLE.

                 Mais surtout cachez-vous, je vous prie,
  Et, sans lui dire rien, daignez voir sa sortie.

  SGANARELLE.

  Oui, pour l'amour de toi je retiens mes transports:
  Mais, ds le mme instant qu'elle sera dehors,
  Je veux, sans diffrer, aller trouver mon frre:
  J'aurai joie  courir lui dire cette affaire.

  ISABELLE.

  Je vous conjure donc de ne me point nommer.
  Bonsoir; car tout d'un temps[43] je vais me renfermer.

  SGANARELLE, seul.

  Jusqu' demain, ma mie... En quelle impatience
  Suis-je de voir mon frre, et lui conter sa chance!
  Il en tient, le bonhomme, avec tout son phbus[44],
  Et je n'en voudrois pas tenir vingt bons cus.

  ISABELLE, dans la maison.

  Oui, de vos dplaisirs l'atteinte m'est sensible,
  Mais ce que vous voulez, ma soeur, m'est impossible:
  Mon honneur, qui m'est cher, y court trop de hasard.
  Adieu. Retirez-vous avant qu'il soit plus tard.

  SGANARELLE.

  La voil qui, je crois, peste de belle sorte:
  De peur qu'elle revnt[45], fermons  clef la porte.

  ISABELLE, en sortant[46].

  O ciel! dans mes desseins ne m'abandonnez pas!

  SGANARELLE.

  O pourra-t-elle aller? Suivons un peu ses pas.

  ISABELLE,  part.

  Dans mon trouble, du moins, la nuit me favorise.

  SGANARELLE,  part.

  Au logis du galant! Quelle est son entreprise?


  [43] Pour:  l'instant mme; du latin, _in ipso tempore_.

  [44] Pour: discours de rhtorique; du grec _Phobos_, dieu des beaux
  discours.

  [45] Pour: qu'elle puisse revenir. Forme conditionnelle
  trs-expressive et trs-rapide.

  [46] Isabelle sort de la maison, voile, ou, comme disent les
  Espagnols, _embozada_.


SCNE III.--VALRE, ISABELLE, SGANARELLE.

  VALRE, sortant brusquement.

  Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit
  Pour parler.... Qui va l?

  ISABELLE,  Valre.

                             Ne faites point de bruit,
  Valre; on vous prvient, et je suis Isabelle.

  SGANARELLE.

  Vous en avez menti, chienne: ce n'est pas elle.
  De l'honneur que tu fuis elle sait trop les lois;
  Et tu prends faussement et son nom et sa voix.

  ISABELLE,  Valre.

  Mais,  moins de vous voir, par un saint hymne...

  VALRE.

  Oui, c'est l'unique but o tend ma destine;
  Et je vous donne ici ma foi que, ds demain,
  Je vais o vous voudrez recevoir votre main.

  SGANARELLE,  part.

  Pauvre sot qui s'abuse!

  VALRE.

                          Entrez en assurance.
  De votre Argus dup je brave la puissance;
  Et, devant qu'il[47] vous pt ter  mon ardeur,
  Mon bras de mille coups lui perceroit le coeur.


  [47] Pour: avant que. Forme archaque ncessite par l'lision.


SCNE IV.--SGANARELLE.

  Ah! je te promets bien que je n'ai pas envie
  De te l'ter, l'infme  tes feux asservie;
  Que du don de sa foi je ne suis point jaloux,
  Et que, si j'en suis cru, tu seras son poux.
  Oui, faisons-le surprendre avec cette effronte:
  La mmoire du pre  bon droit respecte,
  Jointe au grand intrt que je prends  la soeur,
  Veut que du moins on tche  lui rendre l'honneur.
  Hol!

    Il frappe  la porte d'un commissaire.


SCNE V.--SGANARELLE, UN COMMISSAIRE, UN NOTAIRE, UN LAQUAIS, avec un
flambeau.

  LE COMMISSAIRE.

        Qu'est-ce?

  SGANARELLE.

                   Salut, monsieur le commissaire.
  Votre prsence en robe est ici ncessaire;
  Suivez-moi, s'il vous plat, avec votre clart.

  LE COMMISSAIRE.

  Nous sortions...

  SGANARELLE.

                   Il s'agit d'un fait assez ht[48].

  LE COMMISSAIRE.

  Quoi?

  SGANARELLE.

        D'aller l-dedans, et d'y surprendre ensemble
  Deux personnes qu'il faut qu'un bon hymen assemble:
  C'est une fille  nous, que, sous un don de foi[49],
  Un Valre a sduite et fait entrer chez soi.
  Elle sort de famille et noble et vertueuse;
  Mais...

  LE COMMISSAIRE.

          Si c'est pour cela, la rencontre est heureuse,
  Puisqu'ici nous avons un notaire.

  SGANARELLE.

                                    Monsieur?

  LE NOTAIRE.

  Oui, notaire royal.

  LE COMMISSAIRE.

                      De plus, homme d'honneur.

  SGANARELLE.

  Cela s'en va sans dire. Entrez dans cette porte,
  Et, sans bruit, ayez l'oeil que personne n'en sorte:
  Vous serez pleinement content de vos soins;
  Mais ne vous laissez point graisser la patte, au moins.

  LE COMMISSAIRE.

  Comment! vous croyez donc qu'un homme de justice...

  SGANARELLE.

  Ce que j'en dis n'est pas pour taxer votre office.
  Je vais faire venir mon frre promptement:
  Faites que le flambeau m'claire seulement.

    A part.

  Je vais le rjouir, cet homme sans colre.
  Hol!

    Il frappe  la porte d'Ariste.


  [48] Pour: urgent, qui force  se hter. Ellipse trs-hardie.

  [49] Pour: sous prtexte de foi donne. Mauvaise tournure et d'une
  grande duret.


SCNE VI.--ARISTE, SGANARELLE.

  ARISTE.

        Qui frappe? Ah! ah! que voulez-vous, mon frre?

  SGANARELLE.

  Venez, beau directeur, surann damoiseau!
  On veut vous faire voir quelque chose de beau.

  ARISTE.

  Comment?

  SGANARELLE.

           Je vous apporte une bonne nouvelle.

  ARISTE.

  Quoi?

  SGANARELLE.

        Votre Lonor, o, je vous prie, est-elle?

  ARISTE.

  Pourquoi cette demande? Elle est, comme je croi,
  Au bal chez son amie.

  SGANARELLE.

                        Eh! oui, oui; suivez-moi,
  Vous verrez  quel bal la donzelle est alle.

  ARISTE.

  Que voulez-vous conter?

  SGANARELLE.

                          Vous l'avez bien style.
  Il n'est pas bon de vivre en svre censeur;
  On gagne les esprits par beaucoup de douceur;
  Et les soins dfians, les verroux et les grilles,
  Ne font pas la vertu des femmes ni des filles;
  Nous les portons au mal par tant d'austrit,
  Et leur sexe demande un peu de libert.
  Vraiment! elle en a pris tout son saol, la ruse;
  Et la vertu chez elle est fort humanise.

  ARISTE.

  O veut donc aboutir un pareil entretien?

  SGANARELLE.

  Allez, mon frre an, cela vous sied fort bien;
  Et je ne voudrois pas pour vingt bonnes pistoles
  Que vous n'eussiez ce fruit de vos maximes folles;
  On voit ce qu'en deux soeurs nos leons ont produit:
  L'une fuit le galant, et l'autre le poursuit.

  ARISTE.

  Si vous ne me rendez cette nigme plus claire...

  SGANARELLE.

  L'nigme est que son bal est chez monsieur Valre;
  Que, de nuit, je l'ai vue y conduire ses pas,
  Et qu' l'heure prsente elle est entre ses bras.

  ARISTE.

  Qui?

  SGANARELLE.

       Lonor.

  ARISTE.

               Cessons de railler, je vous prie.

  SGANARELLE.

  Je raille... Il est fort bon avec sa raillerie!
  Pauvre esprit! Je vous dis, et vous redis encor
  Que Valre chez lui tient votre Lonor,
  Et qu'ils s'toient promis une foi mutuelle
  Avant qu'il et song de poursuivre Isabelle.

  ARISTE.

  Ce discours d'apparence est si fort dpourvu...

  SGANARELLE.

  Il ne le croira pas encore en l'ayant vu:
  J'enrage! Par ma foi, l'ge ne sert de gure
  Quand on n'a pas cela.

    Il met le doigt sur son front.

  ARISTE.

                         Quoi! voulez-vous mon frre...

  SGANARELLE.

  Mon Dieu! je ne veux rien. Suivez-moi seulement;
  Votre esprit tout  l'heure aura contentement,
  Vous verrez si j'impose, et si leur foi donne
  N'avait pas joint leurs coeurs depuis plus d'une anne.

  ARISTE.

  L'apparence qu'ainsi, sans m'en faire avertir,
  A cet engagement elle et pu consentir!
  Moi qui dans toute chose ai, depuis son enfance,
  Montr toujours pour elle entire complaisance,
  Et qui cent fois ai fait des protestations
  De ne jamais gner ses inclinations!

  SGANARELLE.

  Enfin vos propres yeux jugeront de l'affaire.
  J'ai fait venir dj commissaire et notaire:
  Nous avons intrt que l'hymen prtendu
  Rpare sur-le-champ l'honneur qu'elle a perdu;
  Car je ne pense pas que vous soyez si lche
  De vouloir l'pouser avecque cette tache[50].
  Si vous n'avez encor quelques raisonnemens
  Pour vous mettre au-dessus de tous les bernements[51].

  ARISTE.

  Moi? Je n'aurai jamais cette foiblesse extrme
  De vouloir possder un coeur malgr lui-mme.
  Mais je ne saurois croire enfin...

  SGANARELLE.

                                     Que de discours!
  Allons, ce procs-l continueroit toujours.


  [50] Rime insuffisante, l'a du premier de ces mots tant long, et le
  second tant bref.

  [51] Pour: malheur d'tre bern. Mot trs-bien invent par Molire, et
  qui, aprs lui, n'a pas t employ.


SCNE VII.--SGANARELLE, ARISTE, UN COMMISSAIRE, UN NOTAIRE.

  LE COMMISSAIRE.

  Il ne faut mettre ici nulle force en usage,
  Messieurs; et, si vos voeux ne vont qu'au mariage,
  Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
  Tous deux galement tendent  s'pouser;
  Et Valre dj, sur ce qui vous regarde,
  A sign que pour femme il tient celle qu'il garde.

  ARISTE.

  La fille...

  LE COMMISSAIRE.

              Est renferme, et ne veut point sortir
  Que vos dsirs aux leurs ne veuillent consentir.


SCNE VIII.--VALRE, UN COMMISSAIRE, UN NOTAIRE, SGANARELLE, ARISTE.

  VALRE,  la fentre de sa maison.

  Non, messieurs; et personne ici n'aura l'entre
  Que cette volont ne m'ait t montre.
  Vous savez qui je suis, et j'ai fait mon devoir
  En vous signant l'aveu qu'on peut vous faire voir.
  Si c'est votre dessein d'approuver l'alliance,
  Votre main peut aussi m'en signer l'assurance;
  Sinon, faites tat de m'arracher le jour,[52]
  Plutt que de m'ter l'objet de mon amour.

  SGANARELLE.

  Non, nous ne songeons pas  vous sparer d'elle.

    Bas,  part.

  Il ne s'est point encor dtromp d'Isabelle:
  Profitons de l'erreur.

  ARISTE,  Valre.

                         Mais est-ce Lonor?

  SGANARELLE,  Ariste.

  Taisez-vous.

  ARISTE.

               Mais...

  SGANARELLE.

                       Paix donc!

  ARISTE.

                                  Je veux savoir...

  SGANARELLE.

                                                    Encor?
  Vous tairez-vous? vous dis-je.

  VALRE.

                                 Enfin, quoi qu'il advienne,
  Isabelle a ma foi; j'ai de mme la sienne.
  Et ne suis point un choix,  tout examiner,
  Que vous soyez reus  faire condamner.

  ARISTE,  Sganarelle.

  Ce qu'il dit l n'est pas...

  SGANARELLE.

                               Taisez-vous, et pour cause;

    A Valre.

  Vous saurez le secret. Oui, sans dire autre chose,
  Nous consentons tous deux que vous soyez l'poux
  De celle qu' prsent on trouvera chez vous.

  LE COMMISSAIRE.

  C'est dans ces termes-l que la chose est conue,
  Et le nom est en blanc pour ne l'avoir point vue.
  Signez. La fille aprs vous mettra tous d'accord.

  VALRE.

  J'y consens de la sorte.

  SGANARELLE.

                           Et moi je le veux fort.

    A part.                  Haut.

  Nous rirons bien tantt. L, signez donc, mon frre;
  L'honneur vous appartient.

  ARISTE.

                             Mais quoi! tout ce mystre...

  SGANARELLE.

  Diantre! que de faons! Signez, pauvre butor.

  ARISTE.

  Il parle d'Isabelle, et vous de Lonor.

  SGANARELLE.

  N'tes-vous pas d'accord, mon frre, si c'est elle,
  De les laisser tous deux  leur foi mutuelle?

  ARISTE.

  Sans doute.

  SGANARELLE.

              Signez donc; j'en fais de mme aussi.

  ARISTE.

  Soit. Je n'y comprends rien.

  SGANARELLE.

                               Vous serez clairci.

  LE COMMISSAIRE.

  Nous allons revenir.

  SGANARELLE,  Ariste.

                       Or , je vais vous dire
  La fin de cette intrigue.

    Ils se retirent dans le fond du thtre.


  [52] Pour: prenez l'assurance. Excellente expression du XVIIe sicle.


SCNE IX.--LONOR, SGANARELLE, ARISTE, LISETTE.

  LONOR.

                            O l'trange martyre!
  Que tous ces jeunes fous me paroissent fcheux!
  Je me suis drobe au bal pour l'amour d'eux.

  LISETTE.

  Chacun d'eux prs de vous veut se rendre agrable.

  LONOR.

  Et moi, je n'ai rien vu de plus insupportable;
  Et je prfrerois le plus simple entretien
  A tous les contes bleus de ces diseurs de rien.
  Ils croyent que tout cde  leur perruque blonde,
  Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde,
  Lorsqu'ils viennent, d'un ton de mauvais goguenard,
  Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard;
  Et moi, d'un tel vieillard je prise plus le zle
  Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle.
  Mais n'aperois-je pas?...

  SGANARELLE,  Ariste.

                             Oui, l'affaire est ainsi.

    Apercevant Lonor.

  Ah! je la vois parotre, et sa suivante aussi.

  ARISTE.

  Lonor, sans courroux, j'ai sujet de me plaindre.
  Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre,
  Et si plus de cent fois je n'ai pas protest
  De laisser  vos voeux leur pleine libert:
  Cependant votre coeur, mprisant mon suffrage,
  De foi comme d'amour  mon insu s'engage.
  Je ne me repens pas de mon doux traitement;
  Mais votre procd me touche assurment;
  Et c'est une action que n'a pas mrite
  Cette tendre amiti que je vous ai porte.

  LONOR.

  Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours;
  Mais croyez que je suis de mme que toujours,
  Que rien ne peut pour vous altrer mon estime,
  Que toute autre amiti me parotrait un crime,
  Et que, si vous voulez satisfaire mes voeux,
  Un saint noeud ds demain nous unira tous deux.

  ARISTE.

  Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frre?...

  SGANARELLE.

  Quoi! vous ne sortez pas du logis de Valre?
  Vous n'avez point cont vos amours aujourd'hui?
  Et vous ne brlez pas depuis un an pour lui?

  LONOR.

  Qui vous a fait de moi de si belles peintures,
  Et prend soin de forger de telles impostures?


SCNE X.--ISABELLE, VALRE, LONOR, ARISTE, SGANARELLE, UN COMMISSAIRE,
UN NOTAIRE, LISETTE, ERGASTE.

  ISABELLE.

  Ma soeur, je vous demande un gnreux pardon,
  Si de mes liberts j'ai tach votre nom.
  Le pressant embarras d'une surprise extrme
  M'a tantt inspir ce honteux stratagme:
  Votre exemple condamne un tel emportement;
  Mais le sort nous traita nous deux diversement.

    A Sganarelle.

  Pour vous, je ne veux point, monsieur, vous faire excuse:
  Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse.
  Le ciel pour tre joints ne nous fit pas tous deux:
  Je me suis reconnue indigne de vos voeux;
  Et j'ai bien mieux aim me voir aux mains d'un autre
  Que ne pas mriter un coeur comme le vtre.

  VALRE,  Sganarelle.

  Pour moi, je mets ma gloire et mon bien souverain,
  A la pouvoir, monsieur, tenir de votre main.

  ARISTE.

  Mon frre, doucement il faut boire la chose:
  D'une telle action vos procds sont cause;
  Et je vois votre sort malheureux  ce point
  Que, vous sachant dup, l'on ne vous plaindra point.

  LISETTE.

  Par ma foi, je lui sais bon gr de cette affaire;
  Et ce prix de ses soins est un trait exemplaire.

  LONOR.

  Je ne sais si ce trait le doit faire estimer;
  Mais je sais bien qu'au moins je ne le puis blmer.

  ERGASTE.

  Au sort d'tre cocu son ascendant l'expose;
  Et ne l'tre qu'en herbe est pour lui douce chose.

  SGANARELLE, sortant de l'accablement dans lequel il toit plong.

  Non, je ne puis sortir de mon tonnement.
  Cette dloyaut confond mon jugement;
  Et je ne pense pas que Satan en personne
  Puisse tre si mchant qu'une telle friponne.
  J'aurois pour elle au feu mis la main que voil.
  Malheureux qui se fie  femme aprs cela!
  La meilleure est toujours en malice fconde;
  C'est un sexe engendr pour damner tout le monde;
  Je renonce  jamais  ce sexe trompeur,
  Et je le donne tout au diable de bon coeur.

  ERGASTE.

  Bon.

  ARISTE.

       Allons tous chez moi. Venez, seigneur Valre;
  Nous tcherons demain d'apaiser sa colre.

  LISETTE, au parterre.

  Vous, si vous connoissez des maris loups-garous,
  Envoyez-les au moins  l'cole chez nous.

FIN DE L'COLE DES MARIS.




LES FACHEUX[53]

COMDIE-BALLET

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A VAUX, LE 16 AOT 1661; DEVANT LA
COUR, A FONTAINEBLEAU, LE 27 AOT 1661; ET SUR LE THATRE DU
PALAIS-ROYAL, A PARIS, LE 4 NOVEMBRE 1661.

Mazarin a cess de vivre. Le gouvernement du jeune roi s'tablit. La
cour s'organise; tout se concentre autour du trne. Savants, courtisans,
guerriers, coquettes, gens d'intrigue, saluent  l'envi la grande toile
monarchique qui se lve. N'ayez plus de premier ministre, avait dit
Mazarin  Louis XIV. C'tait bien ce que se proposait le monarque.

  [53] Pour importun, qui cause de la fcherie. Le titre mme de cette
  pice est un archasme hors d'usage. Le mot _to fach_, import en
  cosse par les Franais, est rest dans le patois des low-lands avec
  la mme nuance.

Une seule autorit, celle de Fouquet, pouvait tenir en chec l'autorit
souveraine. Sa ruine fut rsolue, non-seulement, comme le dit Louis XIV
lui-mme, parce qu'il continuoit des dpenses excessives, fortifioit
des places et vouloit se rendre l'arbitre souverain de l'tat, mais
pour avoir brigu,  prix d'or, le coeur de mademoiselle de la Vallire;
tourdi, gnreux, d'un esprit facile et prompt  se flatter, il ne se
doutait pas qu'on devait l'arrter au milieu de la grande fte qu'il
allait donner, le 16 aot 1661, dans sa maison de Vaux. Il ne songeait
qu' blouir la France et la cour; sa magnificence rendit ses ennemis
implacables et le roi irrconciliable.

Lebrun fut charg de peindre les dcorations, Torelli de disposer les
machines; Molire, devenu l'homme indispensable, depuis le succs de
l'_cole des Maris_, de _Sganarelle_, et des _Prcieuses_, reut l'ordre
de composer la pice et de la faire reprsenter. On lui donna quinze
jours pour cela. Au fond d'une alle de sapins claire par mille
flambeaux, au milieu d'autres larges alles

  Dignes d'tre des dieux foules,
  De marbres extrmement beaux,
  De fontaines et de canaux,
  De parterres, de balustrades;
  De rigoles, jets d'eau, cascades,
  Au nombre de plus d'onze cents,

la comdie des _Fcheux_ fut reprsente. L'ordre secret d'arrestation
lanc contre le surintendant fut suspendu; et l'on alla, dit encore le
journaliste,

  ... sous une feuille
  Pompeusement appareille,
  O, sur un thtre charmant,
  Dont  grand peine un Saint-Amant
  Un peu Ronsard, un peu Malherbe,
  Figureroit l'aspect superbe
  (Sur ce thtre, que je dis,
  Qui paraissoit un paradis),
  Fut, avec grande mlodie,
  Rcite une comdie,
  Que Molire, esprit pointu,
  Avoit compose impromptu.

L'esquisse, improvise en quinze jours par Molire, apprise en trois
jours par sa troupe, tait un chef-d'oeuvre en son genre. Il avait
puis, pour l'accomplir, dans son rudition, dans ses souvenirs et dans
sa passion. Les contre-temps de la vie, la difficult d'atteindre un but
dsir; les nouveaux ridicules d'une cour pleine de mouvement et de
jeunesse; les originaux qui se montraient en relief au milieu de ce
monde lgant, voil le sujet de l'oeuvre. Molire savait qu'en France,
pays de sociabilit par excellence, un original est un fcheux qui
dplat  tout le monde; il savait aussi qu'une discipline sociale,
stricte et brillante  la fois, allait bientt s'tablir et bannir les
originaux comme autant d'ennemis publics. Dans un vieux canevas italien,
_le Case svaliggiate, ovvero gli interrompimenti di Pantalone_, se
trouve le rle de Pantalon qui, sur le point, comme dit la Fontaine, de
se rendre  une assignation amoureuse, est interrompu par toute sorte
de gens. Molire s'en empare. Il se rappelle aussi la vive satire o
Horace[54] punit le bavard qui l'a escort malgr lui; et l'autre satire
o Mathurin Rgnier[55] raille cet importun qui l'a suivi jusque chez sa
matresse. Sur ces premires assises l'difice lger s'lve. Molire
fait entrer en scne, et en premire ligne, Armande, l'enfant coquette,
d'une beaut si attrayante et qui allait le martyriser; Armande,
habitue aux hommages, et qui s'accommode mal de la jalousie de Molire
et de ses fureurs; puis la belle mademoiselle Duparc, danseuse clbre
et beaut  la mode, au port de reine; mademoiselle Debrie, d'une humeur
plus indulgente et moins bien partage de la nature; enfin, lui-mme,
raste, bouillant d'amour, sur le point d'pouser celle qu'il aime,
entrav par mille obstacles, arrt par mille fcheux et russissant 
les mettre en fuite. Il dispose, on le voit, de ses acteurs, comme le
peintre des couleurs de sa palette; il y mle, artiste passionn, ce
qu'il a de plus intime, son propre sang et ses propres larmes.

  [54] Satire IXe, _Ibam forte via sacra_.

  [55] La VIIIe.

Pour consoler la jalouse Madeleine, beaut de quarante-trois ans,
majestueuse encore et qui n'a point de rle dans l'ouvrage, elle sera
la Naade sortant d'une coquille de nacre aux yeux de l'assemble; elle
annoncera l'oeuvre du pote et semblera la reine du magnifique
sjour[56].

  [56] La plupart des commentateurs ont tabli,  propos de cette nymphe
  sortant de sa coquille, une confusion singulire. Les uns veulent
  qu'Armande Bjart soit identique  Madeleine, sa soeur ane; les
  autres supposent qu'Orphise, qui va paratre ds la seconde scne dans
  le costume assez compliqu des dames de la cour, ait jou aussi le
  rle de la Naade. Notre explication nous semble la plus naturelle et
  la mieux justifie par les faits et la situation morale de la troupe.

Que de difficults vaincues! Le champ devient libre, et Molire s'y
lance avec une hardiesse et un tact incomparables. Depuis la
reprsentation des _Prcieuses_, il a entre les mains des notes
critiques et des portraits de caractres que lui livrent, sur leurs
rivaux et leurs amis, tous les gens de la cour. Il en use, et il fait un
choix parmi les ridicules qui lui sont signals. Le roi lui-mme, aprs
la reprsentation, daigne lui indiquer un original qu'il a oubli, le
chasseur forcen, M. de Soyecourt. Il devient ainsi de plein droit le
premier ministre comique de Louis XIV, l'organe de ses vues, le
rgulateur moral de la socit renouvele.

Celui qui, dans l'_cole des Maris_ et les _Prcieuses_, a frapp les
hargneux, les pdantes et les mcontents de l'ancienne cour, attaque
cette fois, d'une main lgre, mais sre, les cervels de la cour
nouvelle, leurs rencontres bruyantes, leurs cris quand ils s'embrassent,
la prtention des faiseurs de projets, l'audace des solliciteurs, tout
ce qui devait tre insupportable au nouveau matre. Initi aux secrets
de Saint-Germain et aux faiblesses du roi que mademoiselle de la
Vallire captivait, le pote glisse obscurment dans les scnes d'amour
quelques paroles attendries sur les _secrtes douceurs_ que le mystre
rserve aux coeurs bien pris. Le jeune souverain voyait ses intrts
servis, sa politique sociale aide et devine, jusqu'aux fibres secrtes
de son coeur dlicatement touches par ce comdien modeste. La
protection du roi, depuis ce moment, n'abandonna plus Molire. Comme la
Fontaine, comme Boileau, Louis XIV comprit que c'tait l _son homme_.
Ds lors Molire poursuivit librement sa carrire,  titre d'aide de
camp, si l'on peut parler ainsi, de ce roi qui ptrissait la cour et la
France dans un moule d'unit brillante. Marquis et tartufes ne purent
prvaloir.

Les _Fcheux_, improviss par le grand artiste, manquaient d'intrigue et
d'intrt. Il cra pour cette pice  tiroirs de nouvelles ressources et
comme une harmonie nouvelle: peintre, musicien, danseur, dcorateur, il
distribua ses groupes, composa la scne, arrangea les plans, moins au
point de vue du drame proprement dit que sous celui de l'art plastique.
A l'instar des Italiens, qu'il aima toujours, il fit entrer des
danseuses sur la scne, et mla au dialogue du drame l'action vive du
ballet. C'tait donner  son oeuvre un horizon pittoresque et la grce
anime d'un tableau demi-flamand, comme le faisait Karl Dujardin.

Ce petit chef-d'oeuvre fut admir des courtisans, qui se jouaient
eux-mmes; non-seulement ils avaient donn les notes et prpar la
comdie; mais le thtre tait de plain-pied avec les spectateurs; de
ct et d'autre, mmes hommes, mmes canons, mmes plumes, mmes
postures, except que, du ct o le ridicule a t copi, on se tait,
on coute; et que, l o il figure imit, on parle, on agit, on fait
rire[57].

  [57] Notes de M. Bazin sur Molire.

Celui qui donnait la fte, le rival de Louis XIV, fut arrt un mois
aprs; le nouveau sicle avanait dans sa voie, l'unit royale se
dessinait, et l'autorit du pote comique grandissait avec elle.


  AU ROI

  SIRE,

J'ajoute une scne  la comdie; et c'est une espce de _fcheux_, assez
insupportable, un homme qui ddie un livre. VOTRE MAJEST en sait des
nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'elle se voit en butte  la furie des ptres
ddicatoires. Mais, bien que je suive l'exemple des autres, et me mette
moi-mme au rang de ceux que j'ai jous, j'ose dire toutefois  VOTRE
MAJEST que ce que j'en ai fait n'est pas tant pour lui prsenter un
livre que pour avoir lieu de lui rendre grces du succs de cette
comdie. Je le dois, SIRE, ce succs qui a pass mon attente,
non-seulement  cette glorieuse approbation dont VOTRE MAJEST honora
d'abord la pice, et qui a entran si hautement celle de tout le monde,
mais encore  l'ordre qu'elle me donna d'y ajouter un caractre de
fcheux, dont elle eut la bont de m'ouvrir les ides elle-mme, et qui
a t trouv partout le plus beau morceau de l'ouvrage. Il faut avouer,
SIRE, que je n'ai jamais rien fait, avec tant de facilit, ni si
promptement, que cet endroit o VOTRE MAJEST me commanda de travailler.
J'avois une joie  lui obir qui me valoit bien mieux qu'Apollon et
toutes les Muses; et je conois par l ce que je serois capable
d'excuter pour une comdie entire, si j'tois inspir par de pareils
commandements. Ceux qui sont ns en un rang lev peuvent se proposer
l'honneur de servir VOTRE MAJEST dans les grands emplois; mais, pour
moi, toute la gloire o je puis aspirer, c'est de la rjouir. Je borne
l l'ambition de mes souhaits; et je crois qu'en quelque faon ce n'est
pas tre inutile  la France que de contribuer[58] quelque chose au
divertissement de son roi. Quand je n'y russirai pas, ce ne sera jamais
par un dfaut de zle ni d'tude, mais seulement par un mauvais destin
qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui, sans doute
affligeroit sensiblement.

  SIRE,
  DE VOTRE MAJEST,

  Le trs-humble, trs-obissant,
  et trs-fidle serviteur et sujet,

  J.-B. P. MOLIRE.


  [58] Pour: contribuer en quelque chose. Du latin _tribuere_, au sens
  actif.


AVERTISSEMENT

Jamais entreprise au thtre ne fut si prcipite que celle-ci, et c'est
une chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comdie ait t conue,
faite, apprise, et reprsente en quinze jours. Je ne dis pas cela pour
me piquer de l'impromptu, et en prtendre de la gloire, mais seulement
pour prvenir certaines gens, qui pourroient trouver  redire que je
n'aie pas mis ici toutes les espces de fcheux qui se trouvent. Je sais
que le nombre en est grand, et  la cour et dans la ville; et que, sans
pisodes, j'eusse bien pu en composer une comdie de cinq actes bien
fournis, et avoir encore de la matire de reste. Mais, dans le peu de
temps qui me fut donn, il m'toit impossible de faire un grand dessein,
et de rver beaucoup sur le choix de mes personnages et sur la
disposition de mon sujet. Je me rduisis donc  ne toucher qu'un petit
nombre d'importuns, et je pris ceux qui s'offrirent d'abord  mon
esprit, et que je crus les plus propres  rjouir les augustes personnes
devant qui j'avois  paratre; et, pour lier promptement toutes ces
choses ensemble, je me servis du premier noeud que je pus trouver. Ce
n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvoit tre
mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les rgles.
Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pices que
j'aurai faites, et je ne dsespre pas de faire voir un jour, en grand
auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen,
qui peut-tre ne viendra point, je m'en remets assez aux dcisions de la
multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le
public approuve que d'en dfendre un qu'il condamne.

Il n'y a personne qui ne sache pour quelle rjouissance la pice fut
compose; et cette fte a fait un tel clat, qu'il n'est pas ncessaire
d'en parler; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des
ornements qu'on a mls avec la comdie.

Le dessein toit de donner un ballet aussi; et, comme il n'y avoit qu'un
petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de sparer
les entres de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes
de la comdie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mmes
baladins de revenir sous d'autres habits: de sorte que, pour ne point
rompre aussi le fil de la pice par ces manires d'intermdes, on
s'avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire
qu'une seule chose du ballet et de la comdie: mais, comme le temps
toit fort prcipit, et que tout cela ne fut pas rgl entirement par
une mme tte, on trouvera peut-tre quelques endroits du ballet qui
n'entrent pas dans la comdie aussi naturellement que d'autres. Quoi
qu'il en soit, c'est un mlange qui est nouveau pour nos thtres, et
dont on pourroit chercher quelques autorits dans l'antiquit; et, comme
tout le monde l'a trouv agrable, il peut servir d'ide  d'autres
choses qui pourroient tre mdites avec plus de loisir.

D'abord que la toile fut leve, un des acteurs, comme vous pourriez dire
moi, parut sur le thtre en habit de ville, et, s'adressant au roi avec
le visage d'un homme surpris, fit des excuses en dsordre sur ce qu'il
se trouvoit l seul, et manquoit de temps et d'acteurs pour donner  Sa
Majest le divertissement qu'elle sembloit attendre. En mme temps, au
milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le
monde a vue; et l'agrable naade[59] qui parut dedans s'avana au bord
du thtre, et, d'un air hroque, pronona les vers que M. Pellisson
avoit faits[60] et qui servent de prologue.

  [59] Madeleine Bjart, encore belle  quarante-trois ans, et dont la
  jeune soeur Armande, qui jouait le rle d'Orphise, parat ds la scne
  II.

  [60] Ces vers de l'ami de Fouquet, avocat clbre et membre de
  l'Acadmie franaise, sont remarquables par la dignit, la correction
  et mme l'lvation du sentiment.


PROLOGUE

    Le thtre reprsente un jardin orn de termes et de plusieurs jets
    d'eau.

  UNE NAADE, sortant des eaux dans une coquille.

  Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde,
  Mortels, je viens  vous de ma grotte profonde.
  Faut-il, en sa faveur, que la terre ou que l'eau
  Produisent  vos yeux un spectacle nouveau?
  Qu'il parle ou qu'il souhaite, il n'est rien d'impossible:
  Lui-mme n'est-il pas un miracle visible?
  Son rgne, si fertile en miracles divers,
  N'en demande-t-il pas  tout cet univers?
  Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,
  Aussi doux que svre, aussi puissant que juste:
  Rgler et ses tats et ses propres dsirs;
  Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs;
  En ses justes projets jamais ne se mprendre;
  Agir incessamment, tout voir et tout entendre,
  Qui peut cela peut tout: il n'a qu' tout oser,
  Et le ciel  ses voeux ne peut rien refuser.
  Ces termes marcheront, et, si LOUIS l'ordonne,
  Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone.
  Htesses de leurs troncs, moindres divinits,
  C'est LOUIS qui le veut, sortez, Nymphes, sortez;
  Je vous montre l'exemple, il s'agit de lui plaire.
  Quittez pour quelque temps votre forme ordinaire,
  Et paroissons ensemble aux yeux des spectateurs,
  Pour ce nouveau thtre, autant de vrais acteurs.

    Plusieurs dryades, accompagnes de faunes et de satyres, sortent des
    arbres et des termes.

  Vous, soin de ses sujets, sa plus charmante tude,
  Hroque souci, royale inquitude,
  Laissez-le respirer, et souffrez qu'un moment
  Son grand coeur s'abandonne au divertissement:
  Vous le verrez demain, d'une force nouvelle,
  Sous le fardeau pnible o votre voix l'appelle,
  Faire obir les lois, partager les bienfaits,
  Par ses propres conseils prvenir nos souhaits,
  Maintenir l'univers dans une paix profonde,
  Et s'ter le repos pour le donner au monde.
  Qu'aujourd'hui tout lui plaise et semble consentir
  A l'unique dessein de le bien divertir!
  Fcheux, retirez-vous, ou, s'il faut qu'il vous voie,
  Que ce soit seulement pour exciter sa joie.

    La naade emmne avec elle, pour la comdie, une partie des gens
    qu'elle a fait parotre, pendant que le reste se met  danser aux
    sons des hautbois, qui se joignent aux violons.




  PERSONNAGES                                      ACTEURS

  DAMIS, tuteur d'Orphise.                         L'ESPY.
  ORPHISE.                                         Mlle MOLIRE.
  RASTE, amoureux d'Orphise.                      MOLIRE.
  ALCIDOR,   }
  LISANDRE,  }                                     LA GRANGE.
  ALCANDRE,  }
  ALCIPPE,   }
  ORANTE,    }                                     Mlle DUPARC.
  CLIMNE,   }  fcheux.                           Mlle DEBRIE.
  DORANTE,   }
  CARITIDS, }
  ORMIN,     }
  FILINTE,   }
  LA MONTAGNE, valet d'raste.                     DUPARC.
  L'PINE, valet de Damis.
  LA RIVIRE, et deux autres valets d'raste.

    La scne est  Paris.




ACTE PREMIER


SCNE I.--RASTE, LA MONTAGNE.

  RASTE.

  Sous quel astre, bon Dieu! faut-il que je sois n,
  Pour tre de fcheux toujours assassin?
  Il semble que partout le sort me les adresse,
  Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espce;
  Mais il n'est rien d'gal au fcheux d'aujourd'hui;
  J'ai cru n'tre jamais dbarrass de lui,
  Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie
  Qui m'a pris  dner de voir la comdie,
  O, pensant m'gayer, j'ai misrablement
  Trouv de mes pchs le rude chtiment.
  Il faut que je te fasse un rcit de l'affaire,
  Car je m'en sens encor tout mu de colre.
  J'tois sur le thtre[61] en humeur d'couter
  La pice, qu' plusieurs j'avois ou vanter;
  Les acteurs commenoient, chacun prtoit silence;
  Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance,
  Un homme  grands canons est entr brusquement
  En criant:--Hol! ho! un sige promptement!
  Et, de son grand fracas surprenant l'assemble,
  Dans le plus bel endroit a la pice trouble.
  Eh! mon Dieu! nos Franois, si souvent redresss,
  Ne prendront-ils jamais un air de gens senss,
  Ai-je dit; et faut-il sur nos dfauts extrmes
  Qu'en thtre public nous nous jouions nous-mmes,
  Et confirmions ainsi, par des clats de fous,
  Ce que chez nos voisins on dit partout de nous?
  Tandis que l-dessus je haussois les paules,
  Les acteurs ont voulu continuer leurs rles;
  Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas,
  Et, traversant encor le thtre  grands pas,
  Bien que dans les cts il pt tre  son aise,
  Au milieu du devant il a plant sa chaise,
  Et, de son large dos morguant[62] les spectateurs,
  Aux trois quarts du parterre a cach les acteurs.
  Un bruit s'est lev, dont un autre et eu honte;
  Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte,
  Et se seroit tenu comme il s'toit pos,
  Si, pour mon infortune, il ne m'et avis.
  --Ah! marquis, m'a-t-il dit, prenant prs de moi place,
  Comment te portes-tu? Souffre que je t'embrasse.
  Au visage, sur l'heure, un rouge m'est mont,
  Que l'on me vt connu d'un pareil vent.
  Je l'tois peu pourtant; mais on en voit parotre
  De ces gens qui de rien[63] veulent fort vous connotre,
  Dont il faut au salut les baisers essuyer,
  Et qui sont familiers jusqu' vous tutoyer.
  Il m'a fait  l'abord cent questions frivoles,
  Plus haut que les acteurs levant ses paroles.
  Chacun le maudissoit; et moi, pour l'arrter,
  Je serois, ai-je dit, bien aise d'couter.
  --Tu n'as point vu ceci, marquis? Ah! Dieu me damne!
  Je le trouve assez drle, et je n'y suis pas ne;
  Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
  Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.
  L-dessus de la pice il m'a fait un sommaire,
  Scne  scne, averti de ce qui s'alloit faire,
  Et jusques  des vers qu'il en savoit par coeur
  Il me les rcitoit tout haut avant l'acteur.
  J'avois beau m'en dfendre, il a pouss sa chance,
  Et s'est devers la fin lev longtemps d'avance;
  Car les gens du bel air, pour agir galamment,
  Se gardent bien surtout d'our le dnoment.
  Je rendois grce au ciel, et croyois, de justice[64],
  Qu'avec la comdie et fini mon supplice;
  Mais, comme si c'en et t trop bon march,
  Sur nouveaux frais mon homme  moi s'est attach,
  M'a cont ses exploits, ses vertus non communes,
  Parl de ses chevaux, de ses bonnes fortunes,
  Et de ce qu' la cour il avait de faveur,
  Disant qu' m'y servir il s'offroit de grand coeur.
  Je le remerciois doucement de la tte,
  Minutant[65]  tous coups quelque retraite honnte;
  Mais lui, pour le quitter, me voyant branl:
  --Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est coul.
  Et, sortis de ce lieu[66], me la donnant plus sche[67]:
  --Marquis, allons au Cours faire voir ma calche;
  Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair
  En fait  mon faiseur faire une du mme air.
  Moi de lui rendre grce, et, pour mieux m'en dfendre,
  De dire que j'avois certain repas  rendre.
  --Ah! parbleu! j'en veux tre, tant de tes amis,
  Et manque au marchal  qui j'avois promis.
  --De la chre, ai-je fait, la dose est trop peu forte
  Pour oser y prier des gens de votre sorte.
  --Non, m'a-t-il rpondu, je suis sans compliment,
  Et j'y vais pour causer avec toi seulement;
  Je suis des grands repas fatigu, je te jure.
  --Mais, si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure.
  --Tu te moques, marquis; nous nous connoissons tous;
  Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux.
  Je pestois contre moi, l'me triste et confuse
  Du funeste succs qu'avoit eu mon excuse,
  Et ne savois  quoi je devois recourir,
  Pour sortir d'une peine  me faire mourir;
  Lorsqu'un carrosse fait de superbe manire,
  Et combl de laquais et devant et derrire,
  S'est, avec un grand bruit, devant nous arrt,
  D'o sautant un jeune homme amplement ajust,
  Mon importun et lui, courant  l'embrassade,
  Ont surpris les passants de leur brusque incartade;
  Et, tandis que tous deux toient prcipits
  Dans les convulsions de leurs civilits,
  Je me suis doucement esquiv sans rien dire;
  Non sans avoir longtemps gmi d'un tel martyre,
  Et maudit le fcheux, dont le zle obstin
  M'toit au rendez-vous qui m'est ici donn.

  LA MONTAGNE.

  Ce sont chagrins mls aux plaisirs de la vie.
  Tout ne va pas, monsieur, au gr de notre envie.
  Le ciel veut qu'ici-bas chacun ait ses fcheux,
  Et les hommes seroient sans cela trop heureux.

  RASTE.

  Mais de tous mes fcheux, le plus fcheux encore,
  C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore,
  Qui rompt ce qu' mes voeux elle donne d'espoir,
  Et fait qu'en sa prsence elle n'ose me voir.
  Je crains d'avoir dj pass l'heure promise,
  Et c'est dans cette alle o devait tre Orphise.

  LA MONTAGNE.

  L'heure d'un rendez-vous d'ordinaire s'tend,
  Et n'est pas resserre aux bornes d'un instant.

  RASTE.

  Il est vrai; mais je tremble, et mon amour extrme
  D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime.

  LA MONTAGNE.

  Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien,
  Se fait vers votre objet un grand crime de rien,
  Ce que son coeur pour vous sent de feux lgitimes,
  En revanche, lui fait un rien de tous vos crimes.

  RASTE.

  Mais, tout de bon, crois-tu que je sois d'elle aim?

  LA MONTAGNE.

  Quoi! vous doutez encor d'un amour confirm?

  RASTE.

  Ah! c'est malaisment qu'en pareille matire
  Un coeur bien enflamm prend assurance entire;
  Il craint de se flatter; et, dans ses divers soins,
  Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins.
  Mais songeons  trouver une beaut si rare.

  LA MONTAGNE.

  Monsieur, votre rabat par devant se spare.

  RASTE.

  N'importe.

  LA MONTAGNE.

            Laissez-moi l'ajuster, s'il vous plat.

  RASTE.

  Ouf! tu m'trangles, fat! laisse-le comme il est.

  LA MONTAGNE.

  Souffrez qu'on peigne[68] un peu...

  RASTE.

                                    Sottise sans pareille!
  Tu m'as d'un coup de dent presque emport l'oreille.

  LA MONTAGNE.

  Vos canons...

  RASTE.

              Laisse-les, tu prends trop de souci.

  LA MONTAGNE.

  Ils sont tout chiffonns.

  RASTE.

                          Je veux qu'ils soient ainsi.

  LA MONTAGNE.

  Accordez-moi du moins, par grce singulire,
  De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussire.

  RASTE.

  Frotte donc, puisqu'il faut que j'en passe par l.

  LA MONTAGNE.

  Le voulez-vous porter fait comme le voil?

  RASTE.

  Mon Dieu! dpche-toi.

  LA MONTAGNE.

                         Ce seroit conscience.

  RASTE, aprs avoir attendu.

  C'est assez.

  LA MONTAGNE.

               Donnez-vous un peu de patience.

  RASTE.

  Il me tue!

  LA MONTAGNE.

             En quels lieux vous tes-vous fourr?

  RASTE.

  T'es-tu de ce chapeau pour toujours empar?

  LA MONTAGNE.

  C'est fait.

  RASTE.

              Donne-moi donc.

  LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau.

                              Hai!

  RASTE.

                                   Le voil par terre!
  Je suis fort avanc. Que la fivre te serre!

  LA MONTAGNE.

  Permettez qu'en deux coups j'te...

  RASTE.

                                      Il ne me plat pas.
  Au diantre tout valet qui vous est sur les bras,
  Qui fatigue son matre et ne fait que dplaire
  A force de vouloir trancher du ncessaire.


  [61] Les lgants venaient y taler leurs grces et se donner eux-mmes
  en spectacle, tout en coutant les pices nouvelles. Shakspeare, comme
  Molire, s'est moqu de cette coutume si gnante pour les acteurs; elle
  n'a cess en France qu'en 1759, poque o M. de Lauraguais indemnisa ces
  derniers, auxquels il imposa la condition de supprimer les places du
  thtre.

  [62] Pour: insultant avec morgue. Mot admirablement invent, dont je ne
  connais pas d'autre exemple. De l'italien, _Morgante_, hros du Pulci,
  gant insolent.

  [63] Pour: qui ne vous connaissant de rien, c'est--dire aucunement,
  etc. Ellipse et hardiesse remarquables.

  [64] Pour: qu'il tait de justice. Ellipse du mme ordre.

  [65] Pour: faisant la minute, formant le plan. Archasme regrettable.

  [66] Le spectacle finissait alors  sept heures du soir.

  [67] Pour: rponse plus sche. Ellipse qui correspond  la donner belle,
   donner bonne.

  [68] Depuis le rgne de Henri IV, chacun portait un peigne dans sa
  poche pour se rajuster, et les valets ne manquaient pas de rendre ce
  service  leurs matres.


SCNE II.--ORPHISE, ALCIDOR, RASTE, LA MONTAGNE.

    Orphise traverse le fond du thtre, Alcidor lui donne la main.

  RASTE.

  Mais vois-je pas Orphise? Oui, c'est elle qui vient.
  O va-t-elle si vite, et quel homme la tient?

    Il la salue comme elle passe, et elle en passant dtourne la tte.


SCNE III.--RASTE, LA MONTAGNE.

  RASTE.

  Quoi! me voir en ces lieux devant elle parotre,
  Et passer en feignant de ne me pas connotre!
  Que croire? qu'en dis-tu? Parle donc, si tu veux.

  LA MONTAGNE.

  Monsieur, je ne dis rien, de peur d'tre fcheux.

  RASTE.

  Et c'est l'tre, en effet, que de ne rien me dire
  Dans les extrmits d'un si cruel martyre.
  Fais donc quelque rponse  mon coeur abattu.
  Que dois-je prsumer? Parle, qu'en penses-tu?
  Dis-moi ton sentiment.

  LA MONTAGNE.

                         Monsieur, je veux me taire,
  Et ne dsire point trancher du ncessaire.

  RASTE.

  Peste l'impertinent! Va-t'en suivre leurs pas,
  Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas.

  LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.

  Il faut suivre de loin?

  RASTE.

                          Oui.

  LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.

                               Sans que l'on me voie,
  Ou faire aucun semblant qu'aprs eux on m'envoie?

  RASTE.

  Non, tu feras bien mieux de leur donner avis
  Que par mon ordre exprs ils sont de toi suivis.

  LA MONTAGNE, revenant sur ses pas.

  Vous trouverai-je ici?

  RASTE.

                         Que le ciel te confonde,
  Homme,  mon sentiment, le plus fcheux du monde!


SCNE IV.--RASTE.

  Ah! que je sens de trouble, et qu'il m'et t doux
  Qu'on me l'et fait manquer, ce fatal rendez-vous!
  Je pensois y trouver toutes choses propices,
  Et mes yeux pour mon coeur y trouvent des supplices.


SCNE V.--LISANDRE, RASTE.

  LISANDRE.

  Sous ces arbres de loin mes yeux t'ont reconnu,
  Cher marquis, et d'abord je suis  toi venu.
  Comme  de mes amis, il faut que je te chante
  Certain air que j'ai fait de petite courante[69],
  Qui de toute la cour contente les experts,
  Et sur qui plus de vingt ont dj fait des vers.
  J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable,
  Et fais figure en France assez considrable;
  Mais je ne voudrois pas, pour tout ce que je suis,
  N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis.

    Il prlude.

  La, la, hem, hem; coute avec soin je te prie.

    Il chante sa courante.

  N'est-elle pas belle?

  RASTE.

                        Ah!

  LISANDRE.

                            Cette fin est jolie.

    Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.

  Comment la trouves-tu?

  RASTE.

                         Fort belle, assurment.

  LISANDRE.

  Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrment,
  Et surtout la figure a merveilleuse grce.

    Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire  raste les
    figures de la femme.

  Tiens, l'homme passe ainsi; puis la femme repasse:
  Ensemble; puis on quitte, et la femme vient l.
  Vois-tu ce petit trait de feinte que voil?
  Ce fleuret? ces coups courant aprs la belle?
  Dos  dos, face  face, en se pressant sur elle.
  Que t'en semble, marquis?

  RASTE.

                            Tous ces pas-l sont fins.

  LISANDRE.

  Je me moque, pour moi, des matres baladins[70].

  RASTE.

  On le voit.

  LISANDRE.

              Les pas donc?

  RASTE.

                            N'ont rien qui ne surprenne.

  LISANDRE.

  Veux-tu, par amiti, que je te les apprenne?

  RASTE.

  Ma foi, pour le prsent, j'ai certain embarras...

  LISANDRE.

  Eh bien donc, ce sera lorsque tu le voudras.
  Si j'avois dessus moi ces paroles nouvelles,
  Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.

  RASTE.

  Une autre fois.

  LISANDRE.

                  Adieu. Baptiste[71], le trs-cher,
  N'a point vu ma courante, et je le vais chercher:
  Nous avons pour les airs de grandes sympathies,
  Et je veux le prier d'y faire des parties[72].

    Il s'en va toujours en chantant.


  [69] Air de danse dont les pas taient glisss et d'un mouvement fort
  lent.

  [70] Pour: matre de ballets. Mot qui n'avait alors aucun sens
  dfavorable.

  [71] Le musicien Lully, valet d'Arlequin dans son enfance, devenu
  surintendant de la musique de Louis XIV, et qui mourut fort riche.

  [72] Pour: mettre en partition l'air invent par notre gentilhomme.


SCNE VI.--RASTE.

  Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir,
  De cent sots tous les jours nous oblige  souffrir,
  Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances
  D'applaudir bien souvent  leurs impertinences!


SCNE VII.--RASTE, LA MONTAGNE.

  LA MONTAGNE.

  Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce ct.

  RASTE.

  Ah! d'un trouble bien grand je me sens agit!
  J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine,
  Et ma raison voudroit que j'eusse de la haine.

  LA MONTAGNE.

  Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut,
  Ni ce que sur un coeur une matresse peut.
  Bien que de s'emporter on ait de justes causes,
  Une belle, d'un mot, rajuste bien des choses.

  RASTE.

  Hlas! je te l'avoue, et dj cet aspect
  A toute ma colre imprime le respect.


SCNE VIII.--ORPHISE, RASTE, LA MONTAGNE.

  ORPHISE.

  Votre front  mes yeux montre peu d'allgresse;
  Seroit-ce ma prsence, raste, qui vous blesse?
  Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? et sur quels dplaisirs,
  Lorsque vous me voyez, poussez-vous des soupirs?

  RASTE.

  Hlas! pouvez-vous bien me demander, cruelle,
  Ce qui fait de mon coeur la tristesse mortelle?
  Et d'un esprit mchant n'est-ce pas un effet,
  Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait?
  Celui dont l'entretien vous a fait  ma vue
  Passer...

  ORPHISE, riant.

            C'est de cela que votre me est mue?

  RASTE.

  Insultez, inhumaine, encore  mon malheur!
  Allez, il vous sied mal de railler ma douleur,
  Et d'abuser, ingrate,  maltraiter[73] ma flamme,
  Du foible que pour vous vous savez qu'a mon me.

  ORPHISE.

  Certes, il en faut rire, et confesser ici
  Que vous tes bien fou de vous troubler ainsi.
  L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire,
  Est un homme fcheux dont j'ai su me dfaire;
  Un de ces importuns et sots officieux
  Qui ne sauroient souffrir qu'on soit seule en des lieux,
  Et viennent aussitt, avec un doux langage,
  Vous donner une main contre qui l'on enrage.
  J'ai feint de m'en aller, pour cacher mon dessein;
  Et jusqu' mon carrosse il m'a prt la main.
  Je m'en suis promptement dfaite de la sorte;
  Et j'ai[74], pour vous trouver, rentr par l'autre porte.

  RASTE.

  A vos discours, Orphise, ajouterai-je foi,
  Et votre coeur est-il tout sincre pour moi?

  ORPHISE.

  Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles,
  Quand je me justifie  vos plaintes frivoles!
  Je suis bien simple encore, et ma sotte bont...

  RASTE.

  Ah! ne vous fchez pas, trop svre beaut!
  Je veux croire en aveugle, tant sous votre empire,
  Tout ce que vous aurez la bont de me dire.
  Trompez, si vous voulez, un malheureux amant;
  J'aurai pour vous respect jusques au monument...
  Maltraitez mon amour, refusez-moi le vtre,
  Exposez  mes yeux le triomphe d'un autre;
  Oui, je souffrirai tout de vos divins appas.
  J'en mourrai; mais enfin je ne m'en plaindrai pas.

  ORPHISE.

  Quand de tels sentiments rgneront dans votre me,
  Je saurai de ma part...


  [73] Au lieu de: pour maltraiter. Licence contestable.

  [74] Pour: je suis rentre. Licence qui serait aujourd'hui une faute
  grave.


SCNE IX.--ALCANDRE, ORPHISE, RASTE, LA MONTAGNE.

ALCANDRE.

    A Orphise.

                          Marquis, un mot. Madame,
  De grce, pardonnez si je suis indiscret,
  En osant, devant vous lui parler en secret.

    Orphise sort.


SCNE X.--ALCANDRE, RASTE, LA MONTAGNE.

  ALCANDRE.

  Avec peine, marquis, je te fais la prire:
  Mais un homme vient l de me rompre en visire,
  Et je souhaite fort, pour ne rien reculer,
  Qu' l'heure, de ma part, tu l'ailles appeler.
  Tu sais qu'en pareil cas ce seroit avec joie
  Que je te le rendrois en la mme monnoie[75].

  RASTE, aprs avoir t quoique temps sans parler.

  Je ne veux point ici faire le capitan;
  Mais on m'a vu soldat avant que courtisan:
  J'ai servi quatorze ans, et je crois tre en passe
  De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grce,
  Et de ne craindre point qu' quelque lchet
  Le refus de mon bras me puisse tre imput.
  Un duel met les gens en mauvaise posture;
  Et notre roi n'est pas un monarque en peinture.
  Il sait faire obir les plus grands de l'tat,
  Et je trouve qu'il fait en digne potentat.
  Quand il faut le servir, j'ai du coeur pour le faire;
  Mais je ne m'en sens point quand il faut lui dplaire.
  Je me fais de son ordre une suprme loi:
  Pour lui dsobir, cherche un autre que moi.
  Je te parle, vicomte, avec franchise entire,
  Et suis ton serviteur en toute autre matire,
  Adieu.


  [75] Deux mots qui rimaient alors entre eux.


SCNE XI.--RASTE, LA MONTAGNE.

  RASTE.

         Cinquante fois au diable les fcheux!
  O donc s'est retir cet objet de mes voeux?

  LA MONTAGNE.

  Je ne sais.

  RASTE.

              Pour savoir o la belle est alle,
  Va-t'en chercher partout: j'attends dans cette alle.


BALLET DU PREMIER ACTE

PREMIRE ENTRE.

Des joueurs de mail, en criant Gare! l'obligent  se retirer; et, comme
il veut revenir lorsqu'ils ont fait,

SECONDE ENTRE.

Des curieux viennent, qui tournent autour de lui pour le connotre, et
font qu'il se retire encore pour un moment.




ACTE II


SCNE I.--RASTE.

  Les fcheux  la fin se sont-ils carts?
  Je pense qu'il en pleut ici de tous cts.
  Je les fuis, et les trouve, et, pour second martyre,
  Je ne saurois trouver celle que je dsire.
  Le tonnerre et la pluie ont promptement pass,
  Et n'ont point de ces lieux le beau monde chass.
  Plt au ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent,
  Qu'ils en eussent chass tous les gens qui fatiguent!
  Le soleil baisse fort, et je suis tonn
  Que mon valet encor ne soit point retourn.


SCNE II.--ALCIPPE, RASTE.

  ALCIPPE.

  Bonjour.

  RASTE,  part.

           Et quoi! toujours ma flamme divertie[76]!

  ALCIPPE.

  Console-moi, marquis, d'une trange partie
  Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint-Bouvain,
  A qui je donnerois quinze points et la main[77].
  C'est un coup enrag, qui depuis hier m'accable,
  Et qui feroit donner tous les joueurs au diable,
  Un coup assurment  se pendre en public.
  Il ne m'en faut que deux, l'autre a besoin d'un pic:
  Je donne, il en prend six, et demande  refaire;
  Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire.
  Je porte l'as de trfle (admire mon malheur!),
  L'as, le roi, le valet, le huit et dix de coeur,
  Et quitte, comme au point alloit la politique,
  Dame et roi de carreau, dix et dame de pique.
  Sur mes cinq coeurs ports la dame arrive encor,
  Qui me fait justement une quinte major;
  Mais mon homme, avec l'as, non sans surprise extrme,
  Des bas carreaux sur table tale une sixime.
  J'en avois cart la dame avec le roi;
  Mais, lui fallant un pic, je sortis hors d'effroi,
  Et croyois bien du moins faire deux points uniques.
  Avec les sept carreaux il avoit quatre piques,
  Et, jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras
  De ne savoir lequel garder de mes deux as.
  J'ai jet l'as de coeur, avec raison, me semble;
  Mais il avoit quitt quatre trfles ensemble,
  Et par un six de coeur je me suis vu capot,
  Sans pouvoir, de dpit, profrer un seul mot.
  Morbleu! fais-moi raison de ce coup effroyable:
  A moins que l'avoir vu, peut-il tre croyable?

  RASTE.

  C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort.

  ALCIPPE.

  Parbleu! tu jugeras toi-mme si j'ai tort,
  Et si c'est sans raison que ce coup me transporte;
  Car voici nos deux jeux, qu'exprs sur moi je porte.
  Tiens, c'est ici mon port[78], comme je te l'ai dit;
  Et voici...

  RASTE.

              J'ai compris le tout par ton rcit,
  Et vois de la justice au transport qui t'agite;
  Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte.
  Adieu. Console-toi pourtant de ton malheur.

  ALCIPPE.

  Qui, moi? J'aurai toujours ce coup-l sur le coeur;
  Et c'est, pour ma raison, pis qu'un coup de tonnerre.
  Je le veux faire, moi, voir  toute la terre.

    Il s'en va et rentre en disant:

  Un six de coeur! deux points!

  RASTE.

                                  En quel lieu sommes-nous?
  De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous!


  [76] Pour: dtourne de son but; du latin, _divertere_. Archasme
  inusit depuis le XVIIe sicle.

  [77] Le sel de cette admirable description d'une partie de piquet
  consiste dans l'impossibilit de la comprendre, tant est vhmente la
  fureur de celui qui vient de perdre.

  [78] Ce qui reste au joueur, aprs avoir cart. Terme du jeu de
  piquet.


SCNE III.--RASTE, LA MONTAGNE.

  RASTE.

  Ah! que tu fais languir ma juste impatience!

  LA MONTAGNE.

  Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence.

  RASTE.

  Mais me rapportes-tu quelque nouvelle, enfin?

  LA MONTAGNE.

  Sans doute; et de l'objet qui fait votre destin
  J'ai, par un ordre exprs, quelque chose  vous dire.

  RASTE.

  Et quoi? Dj mon coeur aprs ce mot soupire.
  Parle.

  LA MONTAGNE.

         Souhaitez-vous de savoir ce que c'est?

  RASTE.

  Oui, dis vite.

  LA MONTAGNE.

                 Monsieur, attendez, s'il vous plat.
  Je me suis,  courir, presque mis hors d'haleine.

  RASTE.

  Prends-tu quelque plaisir  me tenir en peine?

  LA MONTAGNE.

  Puisque vous dsirez de savoir promptement
  L'ordre que j'ai reu de cet objet charmant,
  Je vous dirai... Ma foi, sans vous vanter mon zle,
  J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle;
  Et si...

  RASTE.

           Peste soit fait de tes digressions!

  LA MONTAGNE.

  Ah! il faut modrer un peu ses passions;
  Et Snque...

  RASTE.

                Snque est un sot dans ta bouche,
  Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche.
  Dis-moi ton ordre, tt.

  LA MONTAGNE.

                          Pour contenter vos voeux,
  Votre Orphise... Une bte est l dans vos cheveux.

  RASTE.

  Laisse.

  LA MONTAGNE.

          Cette beaut, de sa part, vous fait dire...

  RASTE.

  Quoi?

  LA MONTAGNE.

        Devinez.

  RASTE.

                 Sais-tu que je ne veux pas rire?

  LA MONTAGNE.

  Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir,
  Assur que dans peu vous l'y verrez venir,
  Lorsqu'elle aura quitt quelques provinciales,
  Aux personnes de cour fcheuses animales.

  RASTE.

  Tenons-nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir...
  Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir,
  Laisse-moi mditer.

    La Montagne sort.

                      J'ai dessein de lui faire
  Quelques vers sur un air o[79] je la vois se plaire.

    Il rve.


  [79] Pour: auquel. Archasme et hardiesse de langage.


SCNE IV.--ORANTE, CLIMNE, RASTE, dans un coin du thtre sans tre
aperu.

  ORANTE.

  Tout le monde sera de mon opinion.

  CLIMNE.

  Croyez-vous l'emporter par obstination?

  ORANTE.

  Je pense mes raisons meilleures que les vtres.

  CLIMNE.

  Je voudrois qu'on out les unes et les autres.

  ORANTE, apercevant raste.

  J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant;
  Il pourra nous juger sur notre diffrend.
  Marquis, de grce, un mot, souffrez qu'on vous appelle
  Pour tre entre nous deux juge d'une querelle.
  D'un dbat qu'ont mu nos divers sentiments
  Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.

  RASTE.

  C'est une question  vider difficile,
  Et vous devez chercher un juge plus habile.

  ORANTE.

  Non, vous nous dites l d'inutiles chansons.
  Votre esprit fait du bruit, et nous vous connoissons;
  Nous savons que chacun vous donne  juste titre...

  RASTE.

  Eh! de grce...

  ORANTE.

                  En un mot, vous serez notre arbitre,
  Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner.

  CLIMNE,  Orante.

  Vous retenez ici qui vous doit condamner.
  Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire,
  Monsieur  mes raisons donnera la victoire.

  RASTE,  part.

  Que ne puis-je  mon tratre inspirer le souci
  D'inventer quelque chose  me tirer d'ici!

  ORANTE  Climne.

  Pour moi, de son esprit j'ai trop bon tmoignage,
  Pour craindre qu'il prononce  mon dsavantage.

    A raste.

  Enfin, ce grand dbat qui s'allume entre nous
  Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux.

  CLIMNE.

  Ou, pour mieux expliquer ma pense et la vtre,
  Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre.

  ORANTE.

  Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier.

  CLIMNE.

  Et, dans mon sentiment, je tiens pour le premier.

  ORANTE.

  Je crois que notre coeur doit donner son suffrage
  A qui fait clater du respect davantage.

  CLIMNE.

  Et moi, que si nos voeux doivent parotre au jour,
  C'est pour celui qui fait clater plus d'amour.

  ORANTE.

  Oui; mais on voit l'ardeur dont une me est saisie
  Bien mieux dans le respect que dans la jalousie.

  CLIMNE.

  Et c'est mon sentiment, que qui s'attache  nous
  Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux.

  ORANTE.

  Fi! ne me parlez point, pour tre amants, Climne,
  De ces gens dont l'amour est fait comme la haine,
  Et qui, pour tous respects et toute offre de voeux,
  Ne s'appliquent jamais qu' se rendre fcheux;
  Dont l'me, que sans cesse un noir transport anime,
  Des moindres actions cherche  nous faire un crime,
  En soumet l'innocence  son aveuglement,
  Et veut sur un coup d'oeil un claircissement;
  Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence,
  Se plaignent aussitt qu'il nat de leur prsence,
  Et, lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjoment,
  Veulent que leurs rivaux en soient le fondement;
  Enfin, qui, prenant droit des fureurs de leur zle,
  Ne nous parlent jamais que pour faire querelle,
  Osent dfendre  tous l'approche de nos coeurs,
  Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs.
  Moi, je veux des amants que le respect inspire,
  Et leur soumission marque mieux notre empire.

  CLIMNE.

  Fi! ne me parlez point, pour tre vrais amants,
  De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements;
  De ces tides galants, de qui les coeurs paisibles
  Tiennent dj pour eux les choses infaillibles,
  N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour
  Sur trop de confiance endormir leur amour;
  Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence,
  Et laissent un champ libre  leur persvrance.
  Un amour si tranquille excite mon courroux.
  C'est aimer froidement que n'tre point jaloux;
  Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme,
  Sur d'ternels soupons laisse flotter son me,
  Et par de prompts transports donne un signe clatant
  De l'estime qu'il fait de celle qu'il prtend.
  On s'applaudit alors de son inquitude;
  Et, s'il nous fait parfois un traitement trop rude,
  Le plaisir de le voir, soumis  nos genoux,
  S'excuser de l'clat qu'il a fait contre nous,
  Ses pleurs, son dsespoir d'avoir pu nous dplaire,
  Est un charme  calmer toute notre colre.

  ORANTE.

  Si, pour vous plaire, il faut beaucoup d'emportement,
  Je sais qui vous pourroit donner contentement;
  Et je connais des gens dans Paris plus de quatre
  Qui, comme ils le font voir, aiment jusques  battre.

  CLIMNE.

  Si, pour vous plaire, il faut n'tre jamais jaloux,
  Je sais certaines gens fort commodes pour vous;
  Des hommes en amour d'une humeur si souffrante[80],
  Qu'ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.

  ORANTE.

  Enfin, par votre arrt, vous devez dclarer
  Celui de qui l'amour vous semble  prfrer.

    Orphise parot dans le fond du thtre, et voit raste entre Orante
    et Climne.

  RASTE.

  Puisqu' moins d'un arrt je ne m'en puis dfaire,
  Toutes deux  la fois je vous veux satisfaire;
  Et, pour ne point blmer ce qui plat  vos yeux,
  Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux.

  CLIMNE.

  L'arrt est plein d'esprit; mais...

  RASTE.

                                      Suffit. J'en suis quitte.
  Aprs ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte.


  [80] Pour: patiente  la souffrance. Archasme pass de mode.


SCNE V.--ORPHISE, RASTE.

  RASTE, apercevant Orphise, et allant au-devant d'elle.

  Que vous tardez, madame, et que j'prouve bien...

  ORPHISE.

  Non, non, ne quittez pas un si doux entretien.
  A tort vous m'accusez d'tre trop tard venue.

    Montrant Orante et Climne, qui viennent de sortir.

  Et vous avez de quoi vous passer de ma vue.

  RASTE.

  Sans sujet contre moi voulez-vous vous aigrir,
  Et me reprochez-vous ce qu'on me fait souffrir?
  Ah! de grce, attendez...

  ORPHISE.

                            Laissez-moi, je vous prie,
  Et courez vous rejoindre  votre compagnie.


SCNE VI.--RASTE.

  Ciel! faut-il qu'aujourd'hui fcheuses et fcheux
  Conspirent  troubler les plus chers de mes voeux!
  Mais allons sur ses pas, malgr sa rsistance,
  Et faisons  ses yeux briller notre innocence.


SCNE VII.--DORANTE, RASTE.

  DORANTE[81].

  Ah! marquis, que l'on voit de fcheux tous les jours
  Venir de nos plaisirs interrompre le cours!
  Tu me vois enrag d'une assez belle chasse
  Qu'un fat... C'est un rcit qu'il faut que je te fasse.

  RASTE.

  Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrter.

  DORANTE.

  Parbleu! chemin faisant, je te le veux conter.
  Nous tions une troupe assez bien assortie,
  Qui, pour courir un cerf, avions hier fait partie;
  Et nous fmes coucher sur le pays exprs,
  C'est--dire, mon cher, en fin fond de forts.
  Comme cet exercice est mon plaisir suprme,
  Je voulus, pour bien faire aller au bois moi-mme,
  Et nous conclmes tous d'attacher nos efforts
  Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix cors[82];
  Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrte,
  Fut qu'il n'tait que cerf  sa seconde tte.
  Nous avions, comme il faut, spar nos relais,
  Et djeunions en hte, avec quelques oeufs frais,
  Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapire,
  Montant superbement sa jument poulinire,
  Qu'il honorait du nom de sa bonne jument,
  S'en est venu nous faire un mauvais compliment,
  Nous prsentant aussi comme surcrot de colre
  Un grand bent de fils aussi sot que son pre.
  Il s'est dit grand chasseur, et nous a pris tous
  Qu'il pt avoir le bien de courir avec nous.
  Dieu prserve, en chassant, toute sage personne
  D'un porteur de huchet[83], qui mal  propos sonne;
  De ces gens qui, suivis de dix hourets[84] galeux,
  Disent: Ma meute, et font les chasseurs merveilleux!
  Sa demande reue, et ses vertus prises,
  Nous avons t tous frapper  nos brises[85].
  A trois longueurs de trait[86], tayaut! voil d'abord
  Le cerf donn[87] aux chiens[88]. J'appuie, et sonne fort.
  Mon cerf dbuche[89], et passe une assez longue plaine,
  Et mes chiens aprs lui; mais si bien en haleine,
  Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps.
  Il vient  la fort. Nous lui donnons alors
  La vieille meute; et moi, je prends en diligence
  Mon cheval alezan. Tu l'as vu?

  RASTE.

                                 Non, je pense.

  DORANTE.

  Comment! C'est un cheval aussi bon qu'il est beau,
  Et que, ces jours passs, j'achetai de Gaveau[90].
  Je te laisse  penser si, sur cette matire,
  Il voudroit me tromper, lui qui me considre:
  Aussi je m'en contente; et jamais, en effet,
  Il n'a vendu cheval ni meilleur, ni mieux fait.
  Une tte de barbe, avec l'toile nette,
  L'encolure d'un cygne, effile et bien droite[91];
  Point d'paules non plus qu'un livre, court-joint,
  Et qui fait dans son port voir sa vivacit;
  Des pieds, morbleu! des pieds! le rein double:  vrai dire,
  J'ai trouv le moyen, moi seul, de le rduire;
  Et sur lui, quoiqu'aux yeux il montrt beau semblant,
  Petit-Jean de Gaveau ne montoit qu'en tremblant.
  Une croupe en largeur  nulle autre pareille,
  Et des gigots, Dieu sait! Bref, c'est une merveille;
  Et j'en ai refus cent pistoles, crois-moi,
  Au retour d'un cheval amen pour le roi.
  Je monte donc dessus, et ma joie toit pleine
  De voir filer de loin les coupeurs[92] dans la plaine;
  Je pousse, et je me trouve en un fort  l'cart,
  A la queue de nos chiens, moi seul avec Drcar[93].
  Une heure l-dedans notre cerf se fait battre.
  J'appuie alors mes chiens, et fais le diable  quatre;
  Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux.
  Je le relance seul, et tout alloit des mieux,
  Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le ntre;
  Une part de mes chiens se spare de l'autre;
  Et je les vois, marquis, comme tu peux penser,
  Chasser tous avec crainte, et Finaud balancer:
  Il se rabat soudain, dont j'eus l'me ravie;
  Il empaume la voie; et moi, je sonne et crie:
  A Finaut!  Finaut! j'en revois[94]  plaisir
  Sur une taupinire, et re-sonne[95]  loisir.
  Quelques chiens revenoient  moi, quand, pour disgrce,
  Le jeune cerf, marquis,  mon campagnard passe.
  Mon tourdi se met  sonner comme il faut,
  Et crie  pleine voix: Tayaut! tayaut! tayaut!
  Mes chiens me quittent tous, et vont  ma pcore;
  J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore;
  Mais  terre, mon cher, je n'eus pas jet l'oeil,
  Que je connus le change et sentis un grand deuil.
  J'ai beau lui faire voir toutes les diffrences
  Des pinces de mon cerf et de ses connoissances,
  Il me soutient toujours, en chasseur ignorant,
  Que c'est le cerf de meute; et par ce diffrend
  Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage,
  Et, pestant de bon coeur contre le personnage,
  Je pousse mon cheval et par haut et par bas,
  Qui plioit des gaulis[96] aussi gros que le bras:
  Je ramne les chiens  ma premire voie,
  Qui vont, en me donnant une excessive joie,
  Requrir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu.
  Ils le relancent; mais ce coup est-il prvu?
  A te dire le vrai, cher marquis, il m'assomme;
  Notre cerf relanc va passer  notre homme,
  Qui, croyant faire un trait de chasseur fort vant,
  D'un pistolet d'aron qu'il avoit apport,
  Lui donne justement au milieu de la tte,
  Et de fort loin me crie:--Ah! j'ai mis bas la bte!
  A-t-on jamais parl de pistolet, bon Dieu!
  Pour courre un cerf? Pour moi, venant dessus le lieu,
  J'ai trouv l'action tellement hors d'usage,
  Que j'ai donn des deux  mon cheval, de rage,
  Et m'en suis revenu chez moi toujours courant,
  Sans vouloir dire un mot  ce sot ignorant.

  RASTE.

  Tu ne pouvois mieux faire, et ta prudence est rare:
  C'est ainsi des fcheux qu'il faut qu'on se spare.
  Adieu.

  DORANTE.

         Quand tu voudras nous irons quelque part,
  O nous ne craindrons point de chasseur campagnard.

  RASTE, seul.

  Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience.
  Cherchons  m'excuser avecque diligence.


  [81] Personnage copi, par ordre de Louis XIV, sur le marquis de
  Soyecourt, amoureux de la chasse jusqu' la folie.

  [82] Pour cerf de sept ans.

  [83] Pour: petit cor d'appel destin  rassembler la meute.

  [84] Pour: mauvais chiens du chasse.

  [85] Pour: repasser par-dessus les branches brises, atteindre le cerf
  dans son asile et l'en faire repartir.

  [86] Pour: trois longueurs de laisse.

  [87] Hiatus que Molire n'a pas corrig, pour laisser le terme de
  chasse dans son entier.

  [88] Pour: voil les chiens lancs sur la voie du cerf.

  [89] Pour: sort de la fort.

  [90] Gaveau, marchand de chevaux clbre  la cour. (_Note de
  Molire._)

  [91] Ces deux mots rimaient ensemble au XVIIe sicle.

  [92] Pour: les chiens coupant le chemin au cerf et prenant l'avance
  sur lui.

  [93] Drcar, piqueur renomm. (_Note de Molire._)

  [94] Pour: je revois la trace.

  [95] L'dition d'Aim Martin porte _rsonne_, c'est--dire je
  retentis, ce qui n'a pas de sens. L'dition de M. Louandre, 1852,
  porte _raisonne_, c'est--dire je mdite  loisir. Enfin l'dition
  Didot porte _re-sonne_, leon que nous adoptons, et qui semble
  d'autant plus conforme  la pense de Molire, que le chasseur dit
  ensuite: Quelques chiens revenaient  moi.

  [96] Pour: gaule, branchage.


BALLET DU DEUXIME ACTE.

PREMIRE ENTRE.

Des joueurs de boule l'arrtent pour mesurer un coup dont ils sont en
dispute. Il se dfait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas
compos de toutes les postures qui sont ordinaires  ce jeu.

DEUXIME ENTRE.

De petits frondeurs les viennent interrompre, qui sont chasss ensuite.

TROISIME ENTRE.

Par des savetiers et des savetires, leurs pres, et autres, qui sont
aussi chasss  leur tour.

QUATRIME ENTRE.

Par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au
troisime acte.




ACTE III


SCNE I.--RASTE, LA MONTAGNE.

  RASTE.

  Il est vrai, d'un ct mes soins ont russi,
  Cet adorable objet enfin s'est adouci;
  Mais d'un autre on m'accable, et les astres svres
  Ont contre mon amour redoubl leurs colres.
  Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude fcheux,
  Tout de nouveau s'oppose au plus doux de mes voeux,
  A son aimable nice a dfendu ma vue,
  Et veut d'un autre poux la voir demain pourvue.
  Orphise toutefois, malgr son dsaveu,
  Daigne accorder ce soir une grce  mon feu;
  Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle
  A souffrir qu'en secret je la visse chez elle.
  L'amour aime surtout les secrtes faveurs.
  Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs,
  Et le moindre entretien de la beaut qu'on aime,
  Lorsqu'il est dfendu, devient grce suprme.
  Je vais au rendez-vous; c'en est l'heure  peu prs,
  Puis je veux m'y trouver plutt avant qu'aprs.

  LA MONTAGNE.

  Suivrai-je vos pas?

  RASTE.

                      Non. Je craindrois que peut-tre
  A quelques yeux suspects tu me fisses connotre.

  LA MONTAGNE.

  Mais...

  RASTE.

          Je ne le veux pas.

  LA MONTAGNE.

                            Je dois suivre vos lois;
  Mais au moins, si de loin...

  RASTE.

                               Te tairas-tu, vingt fois!
  Et ne veux-tu jamais quitter cette mthode,
  De te rendre  toute heure un valet incommode?


SCNE II.--CARITIDS, RASTE.

  CARITIDS.

  Monsieur, le temps rpugne  l'honneur de vous voir,
  Le matin est plus propre  rendre un tel devoir;
  Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile,
  Car vous dormez toujours, ou vous tes en ville:
  Au moins, messieurs vos gens me l'assurent ainsi;
  Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici.
  Encore est-ce un grand heur dont le destin m'honore,
  Car, deux moments plus tard, je vous manquois encore.

  RASTE.

  Monsieur, souhaitez-vous quelque chose de moi?

  CARITIDS.

  Je m'acquitte, monsieur, de ce que je vous doi;
  Et vous viens... Excusez l'audace qui m'inspire,
  Si...

  RASTE.

        Sans tant de faons, qu'avez-vous  me dire?

  CARITIDS.

  Comme le rang, l'esprit, la gnrosit,
  Que chacun vante en vous...

  RASTE.

                              Oui, je suis fort vant.
  Passons, monsieur.

  CARITIDS.

                     Monsieur, c'est une peine extrme
  Lorsqu'il faut  quelqu'un se produire soi-mme;
  Et toujours prs des grands on doit tre introduit
  Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit,
  Dont la bouche coute avecque poids dbite
  Ce qui peut faire voir notre petit mrite.
  Enfin, j'aurais voulu que des gens bien instruits
  Vous eussent pu, monsieur, dire ce que je suis.

  RASTE.

  Je vois assez, monsieur, ce que vous pouvez tre,
  Et votre seul abord le peut faire connotre.

  CARITIDS.

  Oui, je suis un savant charm de vos vertus,
  Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en _us_,
  Il n'est rien si commun qu'un nom  la latine:
  Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine,
  Et, pour en avoir un qui se termine en _s_,
  Je me fais appeler monsieur Caritids.

  RASTE.

  Monsieur Caritids, soit. Qu'avez-vous  dire?

  CARITIDS.

  C'est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire,
  Et que, dans la posture o vous met votre emploi,
  J'ose vous conjurer de prsenter au roi.

  RASTE.

  Eh! monsieur, vous pouvez le prsenter vous-mme.

  CARITIDS.

  Il est vrai que le roi fait cette grce extrme;
  Mais, par ce mme excs de ces rares bonts,
  Tant de mchants placets, monsieur, sont prsents,
  Qu'ils touffent les bons; et l'espoir o je fonde[97]
  Est qu'on donne le mien quand le prince est sans monde.

  RASTE.

  Eh bien, vous le pouvez, et prendre votre temps.

  CARITIDS.

  Ah! monsieur, les huissiers sont de terribles gens!
  Ils traitent les savants de faquins  nasardes[98],
  Et je n'en puis venir qu' la salle des gardes.
  Les mauvais traitements qu'il me faut endurer
  Pour jamais de la cour me feroient retirer,
  Si je n'avais conu l'esprance certaine
  Qu'auprs de notre roi vous serez mon Mcne.
  Oui, votre crdit m'est un moyen assur...

  RASTE.

  Eh bien, donnez-moi donc, je le prsenterai.

  CARITIDS.

  Le voici. Mais au moins ayez-en la lecture.

  RASTE.

  Non.

  CARITIDS.

       C'est pour tre instruit, monsieur, je vous conjure.

  AU ROI

  SIRE,

  Votre trs-humble, trs-obissant, trs-fidle et trs-savant sujet
  et serviteur Caritids, Franois de nation, Grec de profession, ayant
  considr les grands et notables abus qui se commettent aux
  inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de
  boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que
  certains ignorants, compositeurs desdites inscriptions, renversent,
  par une barbare, pernicieuse et dtestable orthographe, toute sorte
  de sens et raison, sans aucun gard d'tymologie, analogie, nergie,
  ni allgorie quelconque, au grand scandale de la rpublique des
  lettres et de la nation franoise, qui se dcrie et dshonore, par
  lesdits abus et fautes grossires envers les trangers, et notamment
  envers les Allemands, curieux lecteurs et inspecteurs des dites
  inscriptions.

  RASTE.

  Ce placet est fort long, et pourrait bien fcher...

  CARITIDS.

  Ah! monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher.

  RASTE.

  Achevez promptement.

  CARITIDS continue.

  Supplie humblement VOTRE MAJEST de crer, pour le bien de son tat
  et la gloire de son empire, une charge de contrleur, intendant,
  correcteur, rviseur et restaurateur gnral desdites inscriptions, et
  d'icelle honorer le suppliant, tant en considration de son rare et
  minent savoir que des grands et signals services qu'il a rendus 
  l'tat et  VOTRE DITE MAJEST, en franois, latin, grec, hbreu,
  syriaque, chalden, arabe...

  RASTE, l'interrompant.

  Fort bien. Donnez-le vite et faites la retraite:
  Il sera vu du roi; c'est une affaire faite.

  CARITIDS.

  Hlas! monsieur, c'est tout que montrer mon placet.
  Si le roi le peut voir, je suis sr de mon fait;
  Car, comme sa justice en toute chose est grande,
  Il ne pourra jamais refuser ma demande.
  Au reste, pour porter au ciel votre renom,
  Donnez-moi par crit votre nom et surnom;
  J'en veux faire un pome en forme d'acrostiche
  Dans les deux bouts du vers et dans chaque hmistiche[99]

  RASTE.

  Oui, vous l'aurez demain, monsieur Caritids.

    Seul.

  Ma foi, de tels savans sont des nes bien faits.
  J'aurois dans d'autres temps bien ri de sa sottise.


  [97] Pour: sur lequel je fonde mon projet. Ellipse qui est une faute.

  [98] Pour: gens que l'on maltraite,  qui l'on donne sur le nez.

  [99] Le pote Neufgermain,  demi-fou, avait mis  la mode ces
  purilits. Voyez Tallemant des Raux.


SCNE III.--ORMIN, RASTE.

  ORMIN.

  Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise,
  J'ai voulu qu'il sortt avant que vous parler.

  RASTE.

  Fort bien. Mais dpchons, car je veux m'en aller.

  ORMIN.

  Je me doute  peu prs que l'homme qui vous quitte
  Vous a fort ennuy, monsieur, par sa visite.
  C'est un vieux importun qui n'a pas l'esprit sain,
  Et pour qui j'ai toujours quelque dfaite en main.
  Au Mail[100], au Luxembourg, et dans les Tuileries,
  Il fatigue le monde avec ses rveries;
  Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien
  De tous ces savantas[101] qui ne sont bons  rien.
  Pour moi, je ne crains pas que je vous importune,
  Puisque je viens, monsieur, faire votre fortune.

  RASTE, bas,  part.

  Voici quelque souffleur[102], de ces gens qui n'ont rien,
  Et vous viennent toujours promettre tant de bien.

    Haut.

  Vous avez fait, monsieur cette bnite pierre[103]
  Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre?

  ORMIN.

  La plaisante pense, hlas! o vous voil!
  Dieu me garde, monsieur, d'tre de ces fous-l!
  Je ne me repais point de visions frivoles,
  Et je vous porte ici les solides paroles
  D'un avis que par vous je veux donner au roi,
  Et que tout cachet je conserve sur moi:
  Non de ces sots projets, de ces chimres vaines,
  Dont les surintendans ont les oreilles pleines,
  Non de ces gueux d'avis, dont les prtentions
  Ne parlent que de vingt ou trente millions;
  Mais un qui, tous les ans,  si peu qu'on le monte,
  En peut donner au roi quatre cents de bon compte,
  Avec facilit, sans risque ni soupon,
  Et sans fouler le peuple en aucune faon;
  Enfin, c'est un avis d'un gain inconcevable,
  Et que du premier mot on trouvera faisable.
  Oui, pourvu que par vous je puisse tre pouss...

  RASTE.

  Soit, nous en parlerons. Je suis un peu press.

  ORMIN.

  Si vous me promettiez de garder le silence,
  Je vous dcouvrirois cet avis d'importance.

  RASTE.

  Non, non, je ne veux point savoir votre secret.

  ORMIN.

  Monsieur, pour le trahir je vous crois trop discret,
  Et veux avec franchise en deux mots vous l'apprendre.
  Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre.

    Aprs avoir regard si personne ne l'coute, il s'approche de
    l'oreille d'raste.

  Cet avis merveilleux dont je suis l'inventeur
  Est que...

  RASTE.

             D'un peu plus loin, et pour cause, monsieur.

  ORMIN.

  Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire,
  Que de ses ports de mer le roi tous les ans tire;
  Or l'avis dont encor nul ne s'est avis
  Est qu'il faut de la France, et c'est un coup ais,
  En fameux ports de mer mettre toutes les ctes.
  Ce seroit pour monter  des sommes trs-hautes;
  Et si...

  RASTE.

           L'avis est bon, et plaira fort au roi.
  Adieu. Nous nous verrons.

  ORMIN.

                            Au moins appuyez-moi,
  Pour en avoir ouvert les premires paroles.

  RASTE.

  Oui, oui.

  ORMIN.

            Si vous vouliez me prter deux pistoles,
  Que vous reprendriez sur le droit de l'avis,
  Monsieur...

  RASTE.

    Il donne de l'argent  Ormin. Seul.

              Oui, volontiers. Plt  Dieu qu' ce prix
  De tous les importuns je pusse me voir quitte!
  Voyez quel contre-temps prend ici leur visite!
  Je pense qu' la fin je pourrai bien sortir.
  Viendra-t-il point quelqu'un encor me divertir?


  [100] Promenade plante d'arbres prs de l'Arsenal. Du mot teutonique
  _mail_, lieu de runion.

  [101] Pour: savant pais, du pjoratif italien _accio_; en
  languedocien, _asse. Villaccia_, grande et vilaine ville.

  [102] Pour: alchimiste, qui fait de l'or  coup de soufflet. Le mot
  tait encore d'usage en ce sens  la fin du XVIIe sicle.

  [103] Pour: pierre philosophale.


SCNE IV.--FILINTE, RASTE.

  FILINTE.

  Marquis, je viens d'apprendre une trange nouvelle.

  RASTE.

  Quoi?

  FILINTE.

        Qu'un homme tantt t'a fait une querelle.

  RASTE.

  A moi?

  FILINTE.

         Que te sert-il de le dissimuler?
  Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler;
  Et comme ton ami, quoi qu'il en russisse[104],
  Je te viens contre tous faire offre de service.

  RASTE.

  Je te suis oblig; mais crois que tu me fais...

  FILINTE.

  Tu ne l'avoueras pas: mais tu sors sans valets.
  Demeure dans la ville, ou gagne la campagne,
  Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne.

  RASTE,  part.

  Ah! j'enrage!

  FILINTE.

                A quoi bon de te cacher de moi?

  RASTE.

  Je te jure, marquis, qu'on s'est moqu de toi.

  FILINTE.

  En vain tu t'en dfends.

  RASTE.

                           Que le ciel me foudroie,
  Si d'aucun dml...

  FILINTE.

                       Tu penses qu'on te croie?

  RASTE.

  Eh! mon Dieu! je te dis, et ne dguise point,
  Que...

  FILINTE.

         Ne me crois pas dupe et crdule  ce point.

  RASTE.

  Veux-tu m'obliger?

  FILINTE.

                     Non.

  RASTE.

                          Laisse-moi, je te prie.

  FILINTE.

  Point d'affaire, marquis.

  RASTE.

                            Une galanterie
  En certain lieu ce soir...

  FILINTE.

                             Je ne te quitte pas:
  En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.

  RASTE.

  Parbleu! puisque tu veux que j'aie une querelle,
  Je consens  l'avoir pour contenter ton zle;
  Ce sera contre toi, qui me fais enrager,
  Et dont je ne me puis par douceur dgager.

  FILINTE.

  C'est fort mal d'un ami recevoir le service;
  Mais, puisque je vous rends un si mauvais office,
  Adieu. Videz sans moi tout ce que vous aurez.

  RASTE.

  Vous serez mon ami quand vous me quitterez.

    Seul.

  Mais voyez quels malheurs suivent ma destine!
  Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donne.


  [104] Pour: quel que soit le succs de l'affaire, quoi qu'il en
  rsulte. Extension du sens, d'un emploi assez hardi.


SCNE V.--DAMIS, L'PINE, RASTE, LA RIVIRE ET SES COMPAGNONS.

  DAMIS,  part.

  Quoi! malgr moi le tratre espre l'obtenir!
  Ah! mon juste courroux le saura prvenir.

  RASTE,  part.

  J'entrevois l quelqu'un sur la porte d'Orphise.
  Quoi! toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise!

  DAMIS,  l'pine.

  Oui, j'ai su que ma nice, en dpit de mes soins,
  Doit voir ce soir chez elle raste sans tmoins.

  LA RIVIRE,  ses compagnons.

  Qu'entends-je  ces gens-l dire de notre matre?
  Approchons doucement, sans nous faire connotre.

  DAMIS,  l'pine.

  Mais, avant qu'il ait lieu d'achever son dessein,
  Il faut de mille coups percer son tratre sein.
  Va-t'en faire venir ceux que je viens de dire,
  Pour les mettre en embche[105] aux lieux que je dsire,
  Afin qu'au nom d'raste on soit prt  venger
  Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager,
  A rompre un rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle,
  Et noyer dans son sang sa flamme criminelle.

  LA RIVIRE, attaquant Damis avec ses compagnons.

  Avant qu' tes fureurs on puisse l'immoler,
  Tratre, tu trouveras en nous  qui parler.

  RASTE.

  Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse
  De secourir ici l'oncle de ma matresse.

    A Damis.

  Je suis  vous, monsieur.

    Il met l'pe  la main contre la Rivire et ses compagnons, qu'il
    met en fuite.

  DAMIS.

                            O ciel! par quel secours
  D'un trpas assur vois-je sauver mes jours?
  A qui suis-je oblig d'un si rare service?

  RASTE, revenant.

  Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice.

  DAMIS.

  Ciel! puis-je  mon oreille ajouter quelque foi?
  Est-ce la main d'raste...

  RASTE.

                             Oui, oui, monsieur, c'est moi;
  Trop heureux que ma main vous ait tir de peine,
  Trop malheureux d'avoir mrit votre haine.

  DAMIS.

  Quoi! celui dont j'avois rsolu le trpas
  Est celui qui pour moi vient d'employer son bras?
  Ah! c'en est trop, mon coeur est contraint de se rendre;
  Et, quoi que votre amour ce soir ait pu prtendre,
  Ce trait si surprenant de gnrosit
  Doit touffer en moi toute animosit.
  Je rougis de ma faute, et blme mon caprice.
  Ma haine trop longtemps vous a fait injustice;
  Et, pour la condamner par un clat fameux,
  Je vous joins ds ce soir  l'objet de vos voeux.


  [105] Pour: embuscade. Du mot _bois_, o l'on s'embusque pour
  surprendre l'homme qui va passer.


SCNE VI.--ORPHISE, DAMIS, RASTE.

  ORPHISE, sortant de chez elle avec un flambeau.

  Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable...

  DAMIS.

  Ma nice elle n'a rien que de trs-agrable,
  Puisqu'aprs tant de voeux que j'ai blms en vous,
  C'est elle qui vous donne raste pour poux;
  Son bras a repouss le trpas que j'vite,
  Et je veux envers lui que votre main m'acquitte.

  ORPHISE.

  Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez,
  J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvs.

  RASTE.

  Mon coeur est si surpris d'une telle merveille,
  Qu'en ce ravissement je doute si je veille.

  DAMIS.

  Clbrons l'heureux sort dont vous allez jouir,
  Et que nos violons viennent nous rjouir!

    On frappe  la porte de Damis.

  RASTE.

  Qui frappe l si fort?


SCNE VII.--DAMIS, ORPHISE, RASTE, L'PINE.

  L'PINE.

                         Monsieur, ce sont des masques,
  Qui portent des crincrins et des tambours de basques.

    Les masques entrent et occupent toute la place.

  RASTE.

  Quoi! toujours des fcheux! Hol! suisses, ici;
  Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici.


BALLET DU TROISIME ACTE.

PREMIRE ENTRE.

Des suisses, avec des hallebardes, chassent tous les masques fcheux et
se retirent ensuite pour laisser danser  leur aise.

DERNIRE ENTRE.

Quatre bergers et une bergre, qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont
vue, ferme le divertissement d'assez bonne grce.

FIN DES FACHEUX




L'COLE DES FEMMES

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, LE 26 DCEMBRE 1662, SUR LE
THATRE DU PALAIS-ROYAL.


Voici Molire mari. L'imperfection de l'espce humaine, plus vive et
plus flagrante dans l'association de deux tres dpendant l'un de
l'autre, lui apparat redoutable. Il a quarante et un ans et sa femme en
a dix-huit; il est sombre et contemplatif: elle est coquette et sans
principes. Il ne porte pas mme le nom de son pre, Poquelin; aprs
tout, ce n'est qu'un acteur.

Jolie, admire et vaine, fille de gentilhomme, elle est entoure de
seigneurs dont les titres et les prtentions brillent comme leur pe.
L'ducation d'Armande s'est faite dans la vie nomade, sur les grandes
routes et  travers les villes que visitait la troupe de ses parents et
de Molire. C'tait cette petite Armande que depuis treize annes il
avait berce sur ses genoux, dont il avait dvelopp l'esprit, qu'il
avait forme pour la scne, c'tait elle qui prenait son essor du ct
des marquis, de la coquetterie et du luxe, et se souciait peu des
conseils donns par ce directeur de troupe enseveli dans ses vieux
livres ou dans l'tude de ses rles, et qui lui tait toujours apparu
comme un pre ou un tuteur.

Molire pleura; cela lui arrivait souvent, il l'avoue lui-mme dans une
lettre  le Vayer. On a mme avanc que, ne pouvant chasser de sa maison
les marquis, ni armer sa femme contre les sductions hardies qui
venaient l'assiger, il fut saisi de dsespoir peu de temps aprs le
mariage, et suivit le roi en Lorraine; fait qui n'a rien de possible,
puisque le roi ne partit pour la Lorraine qu'au commencement de l'anne
1663.

Quoi qu'il en soit, en 1662 le mnage est dj troubl. Armande ne
paratra plus dans la nouvelle oeuvre que mdite le pote. Molire a
beaucoup souffert; et, ce qui est le propre du gnie, il aperoit le
ct comique de sa souffrance.

Dvor de douloureuses passions, se reprochant sa faiblesse, impuissant
 se vaincre, comprenant l'imperfection de l'humanit et l'irrsistible
entranement de la coquetterie fminine, il prit une rsolution trange:
il se joua lui-mme et railla l'involontaire amour dont il tait obsd.
Cette situation prte  l'oeuvre nouvelle un accent chaud et color. Il
se sacrifie et se condamne, lui qui a si rsolument affront le mariage
dans ses conditions les plus dfavorables. Il reprend avec plus de
vigueur encore le combat de la jeunesse contre le vieil ge, de la
nature contre la socit, de l'indulgence contre la rigueur, de la femme
contre ses matres.

Dj Cervants, dans sa charmante nouvelle du _Jaloux_, et aprs lui
Scarron, dans sa _Prcaution inutile_, avaient tabli que la plus
ignorante sait attirer dans ses piges le plus habile, et que, pour
avoir pous une niaise on n'en est pas moins expos  tous les dangers
de l'hymne. Molire fconde ce germe antique. Au centre de son oeuvre
parat le tuteur qui prend mille soins inutiles pour refrner la folle
licence et conqurir une jeune proie. C'est un goste et mme un
cynique; il exige des autres une moralit qui lui profite et se rserve
l'exploitation de l'immoralit qui lui plat. Docte et pass matre en
fait de ruses, sr de lui comme tous les vieux Machiavels, despote dans
la vie prive, sans respect pour la libert d'autrui ou pour les droits
de la faiblesse, thoricien de la prudence, homme  maximes, il a des
remdes pour toutes choses. Ce n'est ni un vrai croyant ni un honnte
homme. Le fond de son me est sans charit et sans pudeur, le fond de sa
pense est sans principe et sans quit. Il n'a pas de piti pour la
faiblesse, ne croit  rien d'honnte, rcolte volontiers les rcits
graveleux et compte sur sa ruse pour n'tre pas tromp. Malgr cette
politique mticuleuse, ses domestiques se moquent de lui; la moindre
absence met sa maison dans le dsordre, et la proie qu'il convoite finit
par lui chapper. Ce vieillard madr qui prtend au bel air ne se
contente plus du nom d'Arnolphe; il veut tre M. de la Souche. Riche et
voulant jouer l'homme de cour, il imagine que tout doit cder aux
rubriques de sa finesse demi-sculaire et prtend bien ne pas entrer
dans la confrrie de Saint-Arnolphe (nom des maris tromps au moyen
ge). Aussi se sert-il de la religion pour protger son vice et fait-il
retentir les menaces de l'enfer dans l'espoir d'enchaner  sa
dcrpitude cette jeunesse florissante devenue son esclave au nom de
Dieu et de la loi. Agrable dupe  voir tomber dans ses propres filets!
pris d'une passion vive, il devient tragique dans sa dfaite, quand,
devant la nature, ses instincts et ses forces vives, toutes les ruses du
vieillard et tous ses travaux disparaissent et s'clipsent. Du ct de
Sganarelle, stratagmes prmdits, lascivits de la pense,
personnalit cynique; du ct de la jeunesse, gnrosit, dlicatesse,
amour vritable. La fille leve dans l'ignorance brise sans le moindre
effort les rseaux du vieil oiseleur; et, ce qui est une admirable
combinaison invente par Cervants et perfectionne par Molire, le
cynisme du tuteur obscne encourage l'amant et le pousse au succs.

Imaginez l'tonnement et l'effroi des anciens  la vue de cette audace
et la joie de la jeune cour! Molire annonce et prpare la place
suprieure que la femme, contenue pendant tout le moyen ge dans les
limites restreintes, allait assumer dans la civilisation nouvelle. Il
veut que, pour tre les compagnes de l'homme, elles prennent le
sentiment de leur dignit; l'avilissement du faible, sa servitude, le
soin de le tenir au moyen de l'ignorance dans l'infriorit et
l'obscurit, ne profitent (dit le pote) ni  sa vertu ni  la sret du
matre. C'est donc le mouvement ascensionnel des femmes que Molire
protge  ses propres dpens, il est vrai. Dans le ridicule Arnolphe,
qui ne peut poser sa main ride sur ce papillon aux ailes lgres, il y
a plus d'un trait emprunt  la passion de Molire et  ses douleurs.

Les commentateurs se sont puiss en recherches pour vrifier les
sources auxquelles Molire a puis pour complter son oeuvre. Enqute
difficile. Une assimilation constante venait grossir incessamment le
trsor de son gnie. Gauloise de ton, d'un sel puissant, d'une vigueur
d'ironie extraordinaire, l'oeuvre nouvelle rappelle  la fois Rabelais,
Scarron, les _Quinze joies du mariage_, les _Facties_ de Straparole,
Mathurin Rgnier, et la _Clestina_ espagnole de Rojas. L'art le plus
dlicat a su y introduire la clbre entremetteuse du moyen ge sans
blesser la dcence, puisque c'est l'ingnue qui parle innocemment des
vices qu'elle ignore et de la vicieuse qu'elle ne comprend pas.

Cette nouvelle bataille fut gagne avec plus d'clat que les
prcdentes. L'ironie et la tendresse, l'nergique satire de l'humanit,
ravissaient les esprits libres et jeunes. lgants, marquis,
prcieuses, tout ce qui se piquait de dlicatesse repoussait Molire
comme un cynique bouffon. Parler de _tarte  la crme_, de _grs jet
par la fentre_ et d'_enfants faits par l'oreille_, fi donc! Le duc de
la Feuillade, qui donnait le ton aux beaux de la cour, ne rpondait,
lorsqu'on venait lui demander son opinion sur la pice nouvelle, que ces
mots ddaigneusement jets: _Tarte  la crme_. Les partisans de la
dcence relguaient Molire parmi les bateleurs. Les austres
condamnaient les sermons d'Arnolphe comme attentatoires  la religion.
L'ancienne tragdie, la vieille littrature, se croyaient blesses. On
dsertait l'htel de Bourgogne; Corneille vieillissant, que dfendait
son frre Thomas, s'indignait que des bouffonneries attirassent plus de
monde que _Sertorius_, _Chimne_ et les _Horaces_. Le polygraphe Sorel,
qui s'tait fait appeler le sieur de Lisle; le spirituel et mchant de
Vis, dfenseur des marquis; l'ingnieux Boursault, qui, pour agrer aux
prcieuses, s'tait mis  la tte du parti des ruelles, marchaient
rsolument contre ce bouffon qui les clipsait. Avec tous les avantages
et toute la gloire de la conqute, Molire en avait les dboires et les
douleurs. A la premire reprsentation, l'on vit la socit d'autrefois
se rveiller, surgir, prendre un corps, et tout ce que Molire
combattait apparatre sous la figure d'un nomm Clapisson, qui
reprsenta  lui seul l'arme des ennemis de Molire. Il couta, dit
l'auteur, toute la pice avec un srieux le plus sombre du monde. Tout
ce qui gayoit les autres ridoit son front;  tous les clats de rire,
il haussoit les paules et regardoit le parterre en piti. Quelquefois
aussi, le regardant en dpit, il lui disoit tout haut: Ris donc,
parterre, ris donc! Ce fut une seconde comdie que le chagrin de ce
philosophe; il l'a donne en galant homme  toute l'assemble; et chacun
demeure d'accord qu'on ne pouvoit pas mieux jouer qu'il fit. Dchir et
port aux nues, objet de toutes les conversations, texte de plusieurs
ouvrages o son gnie tait controvers, Molire eut pour lui Boileau,
la Fontaine et Louis XIV, qui _rit jusqu' s'en tenir les ctes_, dit le
journaliste Loret.

Le jansnisme comprit la terrible porte de cette bouffonnerie
prtendue. Le prince de Conti, devenu dvot, passa du ct des
assaillants: Rien, dit-il dans son _Trait de la comdie et des
spectacles_, n'est plus scandaleux que la sixime scne du second acte.
Fnelon, hostile  la sensualit matrialiste; Jean-Jacques Rousseau,
qui a toujours conserv la trace de l'austrit calviniste; Bourdaloue,
dfenseur svre des principes chrtiens; Bossuet enfin, aptre et
dictateur du catholicisme gallican, s'levrent contre Molire. Voil,
s'crirent-ils, comme le fit plus tard Geoffroy le journaliste, l'homme
qui a donn  son sicle une impulsion nouvelle, qui a branl les
vieilles moeurs et bris les entraves qui retenaient chacun dans la
dpendance de son tat et de ses devoirs.

Molire,  la tte d'un nouveau parti qui tait celui de l'avenir,
sentit  la fois sa force et sa faiblesse. Non-seulement il rechercha la
protection de Henriette d'Angleterre, qui accepta la ddicace de
l'_Ecole des femmes_, mais il eut recours au roi, qui lui permit de se
dfendre et mme le lui ordonna. La _Critique de l'Ecole des femmes_,
ddie  la reine mre, et l'_Impromptu de Versailles_, excut par le
commandement exprs du monarque, ne sont en ralit que deux bataillons
de rserve que Molire fit marcher pour soutenir l'_Ecole des
femmes_[106].

  [106] Voyez ci-aprs l'introduction de la _Critique_ et celle de
  l'_Impromptu_.


  A MADAME[107]

  MADAME,

Je suis le plus embarrass homme du monde, lorsqu'il me faut ddier un
livre; et je me trouve si peu fait au style d'ptre ddicatoire, que je
ne sais par o sortir de celle-ci. Un autre auteur, qui seroit en ma
place, trouveroit d'abord cent belles choses  dire de VOTRE ALTESSE
ROYALE, sur ce titre de l'_Ecole des Femmes_ et l'offre qu'il vous en
feroit. Mais, pour moi, MADAME, je vous avoue mon faible. Je ne sais
point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu
proportionnes; et, quelque belles lumires que mes confrres les
auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois
point ce que VOTRE ALTESSE ROYALE pourroit avoir  dmler avec la
comdie que je lui prsente. On n'est pas en peine, sans doute, comment
il faut faire pour vous louer. La matire, MADAME, ne saute que trop aux
yeux; et, de quelque ct qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur
gloire, et qualits sur qualits. Vous en avez, MADAME, du ct du rang
et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en
avez du ct des grces, et de l'esprit et du corps, qui vous font
admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du ct de
l'me, qui, si l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui
ont l'honneur d'approcher de vous: je veux dire cette douceur pleine de
charmes dont vous daignez temprer la fiert des grands titres que vous
portez; cette bont toute obligeante, cette affabilit gnreuse que
vous faites parotre pour tout le monde. Et ce sont particulirement ces
dernires pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me
pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, MADAME, je ne sais
point le biais de faire entrer ici des vrits si clatantes; et ce sont
choses,  mon avis, et d'une trop vaste tendue, et d'un mrite trop
relev, pour les vouloir renfermer dans une ptre et les mler avec des
bagatelles. Tout bien considr, MADAME, je ne vois rien  faire ici
pour moi que de vous ddier simplement ma comdie, et de vous assurer,
avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis,

  DE VOTRE ALTESSE ROYALE,
  MADAME,

  Le trs-humble, trs-obissant,
  et trs-oblig serviteur,

  J.-B. P. MOLIRE.


  [107] Henriette d'Angleterre, premire femme de MONSIEUR, frre de
  Louis XIV, petite-fille de Henri IV dont l'oraison funbre a t
  prononce par Bossuet. Elle mourut  Saint-Cloud le 30 Juin 1670, 
  l'ge de vingt-six ans.


PRFACE


Bien des gens ont frond d'abord cette comdie; mais les rieurs ont t
pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait
eu un succs dont je me contente.

Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque prface qui
rponde aux censeurs, et rende raison de mon ouvrage; et, sans doute,
que je suis assez redevable  toutes les personnes qui lui ont donn
leur approbation pour me croire oblig de dfendre leur jugement contre
celui des autres; mais il se trouve qu'une grande partie des choses que
j'aurois  dire sur ce sujet est dj dans une dissertation que j'ai
faite en dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai.

L'ide de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comdie[108],
me vint aprs les deux ou trois premires reprsentations de ma pice.

  [108] _La Critique de l'cole des femmes_, joue le 1er juin 1663.

Je la dis, cette ide, dans une maison o je me trouvai un soir; et
d'abord une personne de qualit, dont l'esprit est assez connu dans le
monde[109], et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez
 son gr, non-seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais
encore pour l'y mettre lui-mme; et je fus tonn que, deux jours aprs,
il me montrt toute l'affaire excute d'une manire  la vrit
beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais o
je trouvai des choses trop avantageuses pour moi; et j'eus peur que, si
je produisais cet ouvrage sur notre thtre, on ne m'accust d'abord
d'avoir mendi les louanges qu'on m'y donnoit. Cependant cela m'empcha,
par quelque considration, d'achever ce que j'avois commenc. Mais tant
de gens me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en
sera; et cette incertitude est cause que je ne mets point dans cette
prface ce qu'on verra dans la _Critique_, en cas que je me rsolve  la
faire parotre. S'il faut que cela soit, je le dis encore, ce sera
seulement pour venger le public du chagrin dlicat de certaines gens;
car, pour moi, je m'en tiens assez veng par la russite de ma comdie;
et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traites
par eux comme celle-ci, pourvu que le reste suive de mme.

  [109] L'abb Dubuisson. Voyez plus loin, Prface de la _Critique_.




  PERSONNAGES                                             ACTEURS

  ARNOLPHE, autrement M. DE LA SOUCHE.                    MOLIRE.
  AGNS, jeune fille innocente, leve par Arnolphe.      Mlle DEBRIE.
  HORACE, amant d'Agns.                                  LA GRANGE.
  ALAIN, paysan, valet d'Arnolphe.                        BRCOURT.
  GEORGETTE, paysanne, servante d'Arnolphe.               Mme BJART.
  CHRYSALDE, ami d'Arnolphe.                              L'ESPY.
  ENRIQUE, beau-frre de Chrysalde.
  ORONTE, pre d'Horace, et grand ami d'Arnolphe.         DEBRIE.
  UN NOTAIRE.

    La scne est dans une place de ville.




ACTE PREMIER


SCNE I.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.

  CHRYSALDE.

  Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main?

  ARNOLPHE.

  Oui. Je veux terminer la chose dans[110] demain.

  CHRYSALDE.

  Nous sommes ici seuls; et l'on peut, ce me semble,
  Sans craindre d'tre ous, y discourir ensemble.
  Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur?
  Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur;
  Et, de quelque faon que vous tourniez l'affaire,
  Prendre femme est  vous un coup bien tmraire.

  ARNOLPHE.

  Il est vrai, notre ami. Peut-tre que chez vous
  Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous;
  Et votre front, je crois, veut que du mariage
  Les cornes soient partout l'infaillible apanage.

  CHRYSALDE.

  Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant;
  Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend.
  Mais, quand je crains pour vous, c'est cette raillerie
  Dont cent pauvres maris ont souffert la furie:
  Car enfin vous savez qu'il n'est grands, ni petits,
  Que de votre critique on ait vu garantis;
  Que vos plus grands plaisirs sont, partout o vous tes,
  De faire cent clats des intrigues secrtes...

  ARNOLPHE.

  Fort bien. Est-il au monde une autre ville aussi
  O l'on ait des maris si patiens qu'ici?
  Est-ce qu'on n'en voit pas de toutes les espces,
  Qui sont accommods chez eux de toutes pices?
  L'un amasse du bien, dont sa femme fait part
  A ceux qui prennent soin de le faire cornard;
  L'autre, un peu plus heureux, mais non pas moins infme,
  Voit faire tous les jours des prsens  sa femme,
  Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu,
  Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu.
  L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de gures;
  L'autre en toute douceur laisse aller les affaires;
  Et, voyant arriver chez lui le damoiseau,
  Prend fort honntement ses gants et son manteau.
  L'une, de son galant, en adroite femelle,
  Fait fausse confidence  son poux fidle,
  Qui dort en sret sur un pareil appt,
  Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas;
  L'autre, pour se purger de sa magnificence,
  Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dpense;
  Et le mari bent, sans songer  quel jeu,
  Sur les gains qu'elle fait rend des grces  Dieu.
  Enfin, ce sont partout des sujets de satire;
  Et, comme spectateur, ne puis-je pas en rire?
  Puis-je pas de nos sots...

  CHRYSALDE.

                             Oui; mais qui rit d'autrui
  Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.
  J'entends parler le monde; et des gens se dlassent
  A venir dbiter les choses qui se passent;
  Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits o je suis,
  Jamais on ne m'a vu triompher de ses bruits.
  J'y suis assez modeste; et, bien qu'aux occurrences
  Je puisse condamner certaines tolrances,
  Que mon dessein ne soit de souffrir nullement
  Ce que quelques maris souffrent paisiblement,
  Pourtant je n'ai jamais affect de le dire;
  Car enfin il faut craindre un revers de satire,
  Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas
  De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas.
  Ainsi, quand  mon front, par un sort qui tout mne,
  Il seroit arriv quelque disgrce humaine,
  Aprs mon procd, je suis presque certain
  Qu'on se contentera de s'en rire sous main:
  Et peut-tre qu'encor j'aurai cet avantage,
  Que quelques bonnes gens diront: Que c'est dommage!
  Mais de vous, cher compre, il en est autrement:
  Je vous le dis encor, vous risquez diablement.
  Comme sur les maris accuss de souffrance
  De tout temps votre langue a daub d'importance,
  Qu'on vous a vu contre eux un diable dchan,
  Vous devez marcher droit pour n'tre point bern;
  Et, s'il faut que sur vous on ait la moindre prise,
  Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise,
  Et...

  ARNOLPHE.

        Mon Dieu! notre ami, ne vous tourmentez point.
  Bien hupp qui pourra m'attraper sur ce point.
  Je sais les tours russ et les subtiles trames
  Dont pour nous en planter savent user les femmes,
  Et comme on est dup par leurs dextrits.
  Contre cet accident j'ai pris mes srets;
  Et celle que j'pouse a toute l'innocence
  Qui peut sauver mon front de maligne influence.

  CHRYSALDE.

  Et que prtendez-vous qu'une sotte, en un mot...

  ARNOLPHE.

  pouser une sotte est pour n'tre point sot.
  Je crois, en bon chrtien, votre moiti fort sage;
  Mais une femme habile est un mauvais prsage:
  Et je sais ce qu'il cote  de certaines gens
  Pour avoir pris les leurs avec trop de talens.
  Moi, j'irois me charger d'une spirituelle,
  Qui ne parleroit rien[111] que cercle et que ruelle;
  Qui de prose et de vers feroit de doux crits,
  Et que visiteroient marquis et beaux esprits,
  Tandis que, sous le nom du mari de madame,
  Je serois comme un saint que pas un ne rclame!
  Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut;
  Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut.
  Je prtends que la mienne, en clart peu sublime,
  Mme ne sache pas ce que c'est qu'une rime;
  Et, s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon,
  Et qu'on vienne  lui dire  son tour: Qu'y met-on?
  Je veux qu'elle rponde: Une tarte  la crme;
  En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrme:
  Et c'est assez pour elle,  vous en bien parler,
  De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre, et filer.

  CHRYSALDE.

  Une femme stupide est donc votre marotte?

  ARNOLPHE.

  Tant, que j'aimerois mieux une laide bien sotte,
  Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.

  CHRYSALDE.

  L'esprit et la beaut...

  ARNOLPHE.

                           L'honntet suffit.

  CHRYSALDE.

  Mais comment voulez-vous, aprs tout, qu'une bte
  Puisse jamais savoir ce que c'est qu'tre honnte?
  Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi,
  D'avoir toute sa vie une bte avec soi.
  Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre ide
  La sret d'un front puisse tre bien fonde?
  Une femme d'esprit peut trahir son devoir;
  Mais il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir:
  Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire,
  Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.

  ARNOLPHE.

  A ce bel argument,  ce discours profond,
  Ce que[112] Pantagruel  Panurge rpond?
  Pressez-moi de me joindre  femme autre que sotte,
  Prchez, patrocinez[113] jusqu' la Pentecte;
  Vous serez bahi, quand vous serez au bout,
  Que vous ne m'aurez rien persuad du tout.

  CHRYSALDE.

  Je ne vous dis plus mot.

  ARNOLPHE.

                           Chacun a sa mthode.
  En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode:
  Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi,
  Choisir une moiti qui tienne tout de moi,
  Et de qui la soumise et pleine dpendance
  N'ait  me reprocher aucun bien ni naissance.
  Un air doux et pos, parmi d'autres enfants,
  M'inspira de l'amour pour elle ds quatre ans;
  Sa mre se trouvant de pauvret presse,
  De la lui demander il me vint[114] en pense;
  Et bonne paysanne, apprenant mon dsir,
  A s'ter cette charge eut beaucoup de plaisir.
  Dans un petit couvent, loin de toute pratique,
  Je la fis lever selon ma politique;
  C'est--dire, ordonnant quels soins on emploieroit
  Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit.
  Dieu merci, le succs a suivi mon attente;
  Et grande, je l'ai vue  tel point innocente,
  Que j'ai bni le ciel d'avoir trouv mon fait,
  Pour me faire une femme au gr de mon souhait.
  Je l'ai donc retire; et, comme ma demeure
  A cent sortes de monde est ouverte  toute heure,
  Je l'ai mise  l'cart, comme il faut tout prvoir,
  Dans cette autre maison o nul ne me vient voir;
  Et, pour ne point gter sa bont naturelle,
  Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle.
  Vous me direz: Pourquoi cette narration?
  C'est pour vous rendre instruit de ma prcaution,
  Le rsultat de tout est qu'en ami fidle,
  Ce soir je vous invite  souper avec elle;
  Je veux que vous puissiez un peu l'examiner,
  Et voir si de mon choix on me doit condamner.

  CHRYSALDE.

  J'y consens.

  ARNOLPHE.

               Vous pourrez, dans cette confrence,
  Juger de sa personne et de son innocence.

  CHRYSALDE.

  Pour cet article-l, ce que vous m'avez dit
  Ne peut...

  ARNOLPHE.

             La vrit passe encore mon rcit.
  Dans ses simplicits  tous coups je l'admire,
  Et parfois elle en dit dont je pme de rire.
  L'autre jour (pourroit-on se le persuader?),
  Elle toit fort en peine, et me vint demander,
  Avec une innocence  nulle autre pareille,
  Si les enfans qu'on fait se faisoient par l'oreille.

  CHRYSALDE.

  Je me rjouis fort, seigneur Arnolphe...

  ARNOLPHE.

                                           Bon!
  Me voulez-vous toujours appeler de ce nom?

  CHRYSALDE.

  Ah! malgr que j'en aie, il me vient  la bouche,
  Et jamais je ne songe  monsieur de la Souche.
  Qui diable vous a fait aussi vous aviser,
  A quarante-deux ans de vous dbaptiser,
  Et d'un vieux tronc pourri de votre mtairie
  Vous faire dans le monde un nom de seigneurie?

  ARNOLPHE.

  Outre que la maison par ce nom se connat,
  La Souche plus qu'Arnolphe  mes oreilles plat.

  CHRYSALDE.

  Quel abus de quitter le vrai nom de ses pres,
  Pour en vouloir prendre un bti sur des chimres!
  De la plupart des gens c'est la dmangeaison;
  Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
  Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre,
  Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
  Y fit tout  l'entour faire un foss bourbeux,
  Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

  ARNOLPHE.

  Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte.
  Mais enfin de la Souche est le nom que je porte:
  J'y vois de la raison, j'y trouve des appas;
  Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas.

  CHRYSALDE.

  Cependant la plupart ont peine  s'y soumettre;
  Et je vois mme encor des adresses de lettre...

  ARNOLPHE.

  Je le souffre aisment de qui n'est pas instruit;
  Mais vous...

  CHRYSALDE.

               Soit: l-dessus nous n'aurons point de bruit;
  Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche
  A ne plus vous nommer que monsieur de la Souche.

  ARNOLPHE.

  Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour,
  Et dire seulement que je suis de retour.

  CHRYSALDE,  part, en s'en allant.

  Ma foi, je le tiens fou de toutes les manires.

  ARNOLPHE, seul.

  Il est un peu bless sur certaines matires.
  Chose trange de voir comme avec passion
  Un chacun[115] est chauss de son opinion!

    Il frappe  sa porte.

  Hol!


  [110] Pour: dans la journe de demain. Ellipse trop dure.

  [111] Pour: qui ne dirait rien. Licence trs-expressive, pas imiter.

  [112] Pour: je rponds ce que. Ellipse considrable, et que personne
  ne se permettrait plus.

  [113] Pour: plaidez, faites votre harangue. Du latin _patrocinari_,
  qui vient lui-mme de _patres conscripti_. Archasme regrettable.

  [114] Pour: la pense me vint. Tournure trs-expressive, familire aux
  Allemands: Il me pense, il m'attriste.

  [115] Archasme aujourd'hui populaire. Les Anglais emploient toujours
  _every one_.


SCNE II.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE, dans la maison.

  ALAIN.

        Qui heurte?

  ARNOLPHE.

    A part.

                    Ouvrez. On aura, que je pense,
  Grande joie  me voir aprs dix jours d'absence.

  ALAIN.

  Qui va l?

  ARNOLPHE.

             Moi.

  ALAIN.

                  Georgette!

  GEORGETTE.

                             Eh bien?

  ALAIN.

                                      Ouvre l-bas.

  GEORGETTE.

  Vas-y, toi.

  ALAIN.

              Vas-y, toi.

  GEORGETTE.

                          Ma foi, je n'irai pas.

  ALAIN.

  Je n'irai pas aussi.

  ARNOLPHE.

                       Belle crmonie
  Pour me laisser dehors! Hol! ho! je vous prie.

  GEORGETTE.

  Qui frappe?

  ARNOLPHE.

              Votre matre.

  GEORGETTE.

                            Alain!

  ALAIN.

                                   Quoi?

  GEORGETTE.

                                         C'est monsieu,
  Ouvre vite.

  ALAIN.

              Ouvre, toi.

  GEORGETTE.

                          Je souffle notre feu.

  ALAIN.

  J'empche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

  ARNOLPHE.

  Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte
  N'aura point  manger de plus de quatre jours.
  Ah!

  GEORGETTE.

      Par quelle raison y venir, quand j'y cours.

  ALAIN.

  Pourquoi plutt que moi? Le plaisant stratagme!

  GEORGETTE.

  Ote-toi donc de l!

  ALAIN.

                      Non, te-toi toi-mme!

  GEORGETTE.

  Je veux ouvrir la porte.

  ALAIN.

                           Et je veux l'ouvrir, moi.

  GEORGETTE.

  Tu ne l'ouvriras pas.

  ALAIN.

                        Ni toi non plus.

  GEORGETTE.

                                         Ni toi.

  ARNOLPHE.

  Il faut que j'aie ici l'me bien patiente!

  ALAIN, en entrant.

  Au moins, c'est moi, monsieur.

  GEORGETTE, en entrant.

                                Je suis votre servante.
  C'est moi.

  ALAIN.

             Sans le respect de monsieur que voil,
  Je te...

  ARNOLPHE, recevant un coup d'Alain.

           Peste!

  ALAIN.

                  Pardon.

  ARNOLPHE.

                          Voyez ce lourdaud-l!

  ALAIN.

  C'est elle aussi, monsieur...

  ARNOLPHE.

                                Que tous deux on se taise.
  Songez  me rpondre, et laissons la fadaise.
  Eh bien, Alain, comment se porte-t-on ici?

  ALAIN.

  Monsieur, nous nous...

    Arnolphe te le chapeau de dessus la tte d'Alain.

  Monsieur, nous nous por....

    Arnolphe l'te encore.

                                                     Dieu merci,
  Nous nous...

  ARNOLPHE, tant le chapeau d'Alain pour la troisime fois, et le jetant
  par terre.

               Qui vous apprend, impertinente bte!
  A parler devant moi le chapeau sur la tte?

  ALAIN.

  Vous faites bien, j'ai tort.

  ARNOLPHE,  Alain.

                               Faites descendre Agns.


SCNE III.--ARNOLPHE, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  Lorsque je m'en allai, fut-elle triste aprs?

  GEORGETTE.

  Triste? Non.

  ARNOLPHE.

               Non!

  GEORGETTE.

                    Si fait.

  ARNOLPHE.

                             Pourquoi donc?

  GEORGETTE.

                                            Oui je meure.
  Elle vous croyoit voir de retour  toute heure;
  Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous
  Cheval, ne ou mulet, qu'elle ne prt pour vous.


SCNE IV.--ARNOLPHE, AGNS, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  La besogne  la main! c'est un bon tmoignage.
  Eh bien, Agns, je suis de retour du voyage:
  En tes-vous bien aise?

  AGNS.

                          Oui, monsieur, Dieu merci.

  ARNOLPHE.

  Et moi, de vous revoir je suis bien aise aussi;
  Vous vous tes toujours, comme on voit, bien porte?

  AGNS.

  Hors les puces, qui m'ont la nuit inquite.

  ARNOLPHE.

  Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

  AGNS.

  Vous me ferez plaisir.

  ARNOLPHE.

                         Je le puis bien penser.
  Que faites-vous donc l?

  AGNS.

                           Je me fais des cornettes.
  Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

  ARNOLPHE.

  Ah! voil qui va bien! Allez, montez l-haut:
  Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantt,
  Et je vous parlerai d'affaires importantes.


SCNE V.--ARNOLPHE.

  Hrones du temps, mesdames les savantes,
  Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens,
  Je dfie  la fois tous vos vers, vos romans,
  Vos lettres, billets doux, toute votre science,
  De valoir cette honnte et pudique ignorance.
  Ce n'est point par le bien qu'il faut tre bloui;
  Et, pourvu que l'honneur soit...


SCNE VI.--HORACE, ARNOLPHE.

  ARNOLPHE.

                                   Que vois-je? Est-ce?... Oui,
  Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-mme,
  Hor...

  HORACE.

         Seigneur Ar...

  ARNOLPHE.

                        Horace.

  HORACE.

                                Arnolphe.

  ARNOLPHE.

                                          Ah! joie extrme.
  Et depuis quand ici?

  HORACE.

                       Depuis neuf jours.

  ARNOLPHE.

                                          Vraiment?

  HORACE.

  Je fus d'abord chez vous, mais inutilement.

  ARNOLPHE.

  J'tois  la campagne.

  HORACE.

                         Oui, depuis dix journes.

  ARNOLPHE.

  Oh! comme les enfants croissent en peu d'annes.
  J'admire[116] de le voir au point o le voil,
  Aprs que je l'ai vu pas plus grand que cela.

  HORACE.

  Vous voyez.

  ARNOLPHE.

              Mais, de grce, Oronte, votre pre,
  Mon bon et cher ami que j'estime et rvre,
  Que fait-il? que dit-il? Est-il toujours gaillard?
  A tout ce qui le touche il sait que je prends part:
  Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble
  Ni, qui plus est, crit l'un  l'autre me semble.

  HORACE.

  Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous,
  Et j'avois de sa part une lettre pour vous:
  Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue,
  Et la raison encor ne m'en est pas connue.
  Savez-vous qui peut tre un de vos citoyens[117],
  Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens
  Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amrique?

  ARNOLPHE.

  Non. Vous a-t-on point dit comme on le nomme?

  HORACE.

                                                Enrique.

  ARNOLPHE.

  Non.

  HORACE.

       Mon pre m'en parle, et qu'il est revenu,
  Comme s'il devait m'tre entirement connu,
  Et m'crit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre
  Pour un fait important que ne dit point sa lettre.

    Horace remet la lettre d'Oronte  Arnolphe.

  ARNOLPHE.

  J'aurai certainement grande joie  le voir,
  Et pour le rgaler je ferai mon pouvoir.

    Aprs avoir lu la lettre.

  Il faut pour des amis des lettres moins civiles,
  Et tous ces complimens sont choses inutiles.
  Sans qu'il prt le souci de m'en crire rien,
  Vous pouvez librement disposer de mon bien.

  HORACE.

  Je suis homme  saisir les gens par leurs paroles,
  Et j'ai prsentement besoin de cent pistoles.

  ARNOLPHE.

  Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi,
  Et je me rjouis de les avoir ici.
  Gardez aussi la bourse.

  HORACE.

                          Il faut...

  ARNOLPHE.

                                     Laissons ce style.
  Eh bien, comment encor trouvez-vous cette ville?

  HORACE.

  Nombreuse en citoyens, superbe en btimens;
  Et j'en crois merveilleux les divertissemens.

  ARNOLPHE.

  Chacun a ses plaisirs, qu'il se fait  sa guise;
  Mais, pour ceux que du nom de galans on baptise,
  Ils ont en ce pays de quoi se contenter,
  Car les femmes y sont faites  coqueter:
  On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde,
  Et les maris aussi les plus bnins du monde,
  C'est un plaisir de prince: et des tours que je voi
  Je me donne souvent la comdie  moi.
  Peut-tre en avez-vous dj fru[118] quelqu'une.
  Vous est-il point encore arriv de fortune?
  Les gens faits comme vous font plus que les cus,
  Et vous tes de taille  faire des cocus.

  HORACE.

  A ne vous rien cacher de la vrit pure,
  J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure;
  Et l'amiti m'oblige  vous en faire part.

  ARNOLPHE,  part.

  Bon! voici de nouveau quelque conte gaillard;
  Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.

  HORACE.

  Mais, de grce, qu'au moins ces choses soient secrtes.

  ARNOLPHE.

  Oh!

  HORACE.

      Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions
  Un secret vent rompt nos prtentions.
  Je vous avorai donc avec pleine franchise
  Qu'ici d'une beaut mon me s'est prise.
  Mes petits soins d'abord ont eu tant de succs,
  Que je me suis chez elle ouvert un doux accs,
  Et, sans trop me vanter ni lui faire une injure,
  Mes affaires y sont en fort bonne posture.

  ARNOLPHE, en riant.

  Et c'est!

  HORACE, lui montrant le logis d'Agns.

            Un jeune objet qui loge en ce logis,
  Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis;
  Simple,  la vrit, par l'erreur sans seconde
  D'un homme qui la cache au commerce du monde,
  Mais qui, dans l'ignorance o l'on veut l'asservir,
  Fait briller des attraits capables de ravir;
  Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre
  Dont il n'est point de coeur qui se puisse dfendre.
  Mais peut tre il n'est pas que vous n'ayez bien vu
  Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu:
  C'est Agns qu'on l'appelle.

  ARNOLPHE,  part.

                               Ah! je crve!

  HORACE.

                                             Pour l'homme,
  C'est, je crois, de la Zousse, ou Source, qu'on le nomme;
  Je ne me suis pas fort arrt sur le nom:
  Riche,  ce qu'on m'a dit, mais des plus senss, non;
  Et l'on m'en a parl comme d'un ridicule.
  Le connoissez-vous point?

  ARNOLPHE,  part.

                            La fcheuse pilule!

  HORACE.

  Eh! vous ne dites mot?

  ARNOLPHE.

                         Eh! oui, je le connoi.

  HORACE.

  C'est un fou, n'est-ce pas?

  ARNOLPHE.

                              Eh!...

  HORACE.

                                     Qu'en dites-vous? Quoi?
  Eh! c'est--dire oui? Jaloux  faire rire?
  Sot! Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire.
  Enfin l'aimable Agns a su m'assujettir.
  C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir;
  Et ce seroit pch qu'une beaut si rare
  Ft laisse au pouvoir de cet homme bizarre.
  Pour moi, tous mes efforts, tous mes voeux les plus doux,
  Vont  m'en rendre matre en dpit du jaloux;
  Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise
  N'est que pour mettre  bout cette juste entreprise.
  Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
  Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts,
  Et que ce doux mtal qui frappe tant de ttes,
  En amour, comme en guerre, avance les conqutes.
  Vous me semblez chagrin! seroit-ce qu'en effet
  Vous dsapprouveriez le dessein que j'ai fait?

  ARNOLPHE.

  Non, c'est que je songeois...

  HORACE.

                                Cet entretien vous lasse.
  Adieu. J'irai chez vous tantt vous rendre grce.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Ah! faut-il...

  HORACE, revenant.

                 Derechef, veuillez tre discret;
  Et n'allez pas, de grce, venter mon secret.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Que je sens dans mon me...

  HORACE, revenant.

                              Et surtout  mon pre,
  Qui s'en feroit peut-tre un sujet de colre.

  ARNOLPHE, croyant qu'Horace revient encore.

  Oh!...


  [116] Pour: je m'merveille de. Archasme inusit aujourd'hui.

  [117] Pour: concitoyens. C'est le _civis_ latin.

  [118] Pour: frapp. Du latin _ferire_.


SCNE VII.--ARNOLPHE.

         Oh! que j'ai souffert durant cet entretien!
  Jamais trouble d'esprit ne fut gal au mien.
  Avec quelle imprudence et quelle hte extrme
  Il m'est venu conter cette affaire  moi-mme!
  Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur,
  tourdi montra-t-il jamais tant de fureur?
  Mais, ayant tant souffert, je devois me contraindre
  Jusques  m'claircir de ce que je dois craindre,
  A pousser jusqu'au bout son caquet indiscret,
  Et savoir pleinement leur commerce secret.
  Tchons  le rejoindre; il n'est pas loin, je pense;
  Tirons-en de ce fait l'entire confidence.
  Je tremble du malheur qui m'en peut arriver,
  Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver.




ACTE II


SCNE I.--ARNOLPHE.

  Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute
  D'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route:
  Car enfin de mon coeur le trouble imprieux
  N'et pu se renfermer tout entier  ses yeux;
  Il et fait clater l'ennui qui me dvore,
  Et je ne voudrois pas qu'il st ce qu'il ignore.
  Mais je ne suis pas homme  gober le morceau,
  Et laisser un champ libre aux feux[119] du damoiseau.
  J'en veux rompre le cours, et, sans tarder, apprendre
  Jusqu'o l'intelligence entre eux a pu s'tendre:
  J'y prends pour mon honneur un notable intrt,
  Je la regarde en femme aux termes qu'elle en est;
  Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte,
  Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte.
  loignement fatal! voyage malheureux!

    Il frappe  sa porte.


  [119] Dans l'dition Aim Martin, on lit _aux voeux_; dans l'dition
  Louandre, _aux yeux_. Notre leon nous semble plus naturelle et
  prfrable.


SCNE II.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

  ALAIN.

  Ah! monsieur, cette fois...

  ARNOLPHE.

                              Paix! Venez a, tous deux.
  Passez l, passez l. Venez l, venez, dis-je.

  GEORGETTE.

  Ah! vous me faites peur, et tout mon sang se fige.

  ARNOLPHE.

  C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obi?
  Et, tous deux de concert, vous m'avez donc trahi?

  GEORGETTE, tombant aux genoux d'Arnolphe.

  Eh! ne me mangez pas, monsieur, je vous conjure.

  ALAIN,  part.

  Quelque chien enrag l'a mordu, je m'assure.

  ARNOLPHE,  part.

  Ouf! je ne puis parler, tant je suis prvenu;
  Je suffoque, et voudrois me pouvoir mettre nu.

    A Alain et  Georgette.

  Vous avez donc souffert,  canaille maudite!

    A Alain qui veut s'enfuir.

  Qu'un homme soit venu... Tu veux prendre la fuite!

    A Georgette.

  Il faut que sur-le-champ... Si tu bouges... Je veux

    A Alain.

  Que vous me disiez... Euh! oui, je veux que tous deux...

    Alain et Georgette se lvent et veulent encore s'enfuir.

  Quiconque remuera, par la mort! je l'assomme.
  Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme?
  Eh! parlez. Dpchez, vite, promptement, tt,
  Sans rver. Veut-on dire?

  ALAIN ET GEORGETTE.

                            Ah! ah!

  GEORGETTE, retombant aux genoux d'Arnolphe.

                                    Le coeur me faut[120].

  ALAIN, retombant aux genoux d'Arnolphe.

  Je meurs.

  ARNOLPHE  part.

            Je suis en eau: prenons un peu d'haleine;
  Il faut que je m'vente et que je me promne.
  Aurois-je devin, quand je l'ai vu petit,
  Qu'il crotroit pour cela? Ciel! que mon coeur ptit!
  Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche
  Je tire avec douceur l'affaire qui me touche.
  Tchons  modrer notre ressentiment.
  Patience, mon coeur, doucement, doucement;

    A Alain et  Georgette.

  Levez-vous, et, rentrant, faites qu'Agns descende.

    A part.

  Arrtez. Sa surprise en deviendroit moins grande:
  Du chagrin qui me trouble ils iroient l'avertir.
  Et moi-mme je veux l'aller faire sortir.

    A Alain et  Georgette.

  Que l'on m'attende ici.


  [120] Pour: dfaille. Archasme nergique et regrettable.


SCNE III.--ALAIN, GEORGETTE.

  GEORGETTE.

                          Mon Dieu! qu'il est terrible!
  Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible!
  Et jamais je ne vis un plus hideux chrtien.

  ALAIN.

  Ce monsieur l'a fch; je te le disois bien.

  GEORGETTE.

  Mais que diantre est-ce l, qu'avec tant de rudesse
  Il nous fait au logis garder notre matresse?
  D'o vient qu' tout le monde il veut tant la cacher,
  Et qu'il ne sauroit voir personne en approcher?

  ALAIN.

  C'est que cette action le met en jalousie.

  GEORGETTE.

  Mais d'o vient qu'il est pris de cette fantaisie?

  ALAIN.

  Cela vient... cela vient de ce qu'il est jaloux.

  GEORGETTE.

  Oui; mais pourquoi l'est-il? et pourquoi ce courroux?

  ALAIN.

  C'est que la jalousie... entends-tu bien, Georgette,
  Est une chose... l... qui fait qu'on s'inquite...
  Et qui chasse les gens d'autour d'une maison.
  Je m'en vais te bailler une comparaison,
  Afin de concevoir la chose davantage.
  Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage,
  Que, si quelque affam venoit pour en manger,
  Tu serais en colre, et voudrois le chasser?

  GEORGETTE.

  Oui, je comprends cela.

  ALAIN.

                          C'est justement tout comme.
  La femme est en effet le potage de l'homme;
  Et, quand un homme voit d'autres hommes parfois
  Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts,
  Il en montre aussitt une colre extrme.

  GEORGETTE.

  Oui; mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de mme,
  Et que nous en voyons qui paroissent joyeux
  Lorsque leurs femmes sont avec les biaux monsieux?

  ALAIN.

  C'est que chacun n'a pas cette amiti goulue
  Qui n'en veut que pour soi.

  GEORGETTE.

                              Si je n'ai la berlue,
  Je le vois qui revient.

  ALAIN.

                          Tes yeux sont bons, c'est lui.

  GEORGETTE.

  Vois comme il est chagrin.

  ALAIN.

                             C'est qu'il a de l'ennui.


SCNE IV.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE,  part.

  Un certain Grec disoit  l'empereur Auguste,
  Comme une instruction utile autant que juste,
  Que, lorsqu'une aventure en colre nous met,
  Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
  Afin que dans ce temps la bile se tempre,
  Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire.
  J'ai suivi sa leon sur le sujet d'Agns,
  Et je la fais venir dans ce lieu tout exprs,
  Sous prtexte d'y faire un tour de promenade,
  Afin que les soupons de mon esprit malade
  Puissent sur le discours la mettre adroitement,
  Et lui sondant le coeur, s'claircir doucement.


SCNE V.--ARNOLPHE, AGNS, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  Venez, Agns.

    A Alain et  Georgette.

  Rentrez.


SCNE VI.--ARNOLPHE, AGNS.

  ARNOLPHE.

                         La promenade est belle.

  AGNS.

  Fort belle.

  ARNOLPHE.

             Le beau jour!

  AGNS.

                           Fort beau.

  ARNOLPHE.

                                      Quelle nouvelle?

  AGNS.

  Le petit chat est mort.

  ARNOLPHE.

                          C'est dommage: mais quoi!
  Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
  Lorsque j'tois aux champs, n'a-t-il point fait de pluie?

  AGNS.

  Non.

  ARNOLPHE.

       Vous ennuyoit-il[121]?

  AGNS.

                            Jamais je ne m'ennuie.

  ARNOLPHE.

  Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?

  AGNS.

  Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.

  ARNOLPHE, aprs avoir un peu rv.

  Le monde, chre Agns, est une trange chose!
  Voyez la mdisance, et comme chacun cause!
  Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu
  toit en mon absence  la maison venu;
  Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues.
  Mais je n'ai point pris foi sur ces mchantes langues,
  Et j'ai voulu gager que c'toit faussement...

  AGNS.

  Mon Dieu! ne gagez pas, vous perdriez vraiment.

  ARNOLPHE.

  Quoi! c'est la vrit qu'un homme...

  AGNS.

                                       Chose sre.
  Il n'a presque boug chez nous, je vous jure.

  ARNOLPHE, bas,  part.

  Cet aveu qu'elle fait avec sincrit
  Me marque pour le moins son ingnuit.

    Haut.

  Mais il me semble, Agns, si ma mmoire est bonne,
  Que j'avois dfendu que vous vissiez personne.

  AGNS.

  Oui; mais, quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi;
  Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.

  ARNOLPHE.

  Peut-tre. Mais enfin contez-moi cette histoire.

  AGNS.

  Elle est fort tonnante et difficile  croire.
  J'tois sur le balcon  travailler au frais,
  Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprs
  Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue,
  D'une humble rvrence aussitt me salue:
  Moi, pour ne point manquer  la civilit,
  Je fis la rvrence aussi de mon ct.
  Soudain il me refait une autre rvrence;
  Moi, j'en refais de mme une autre en diligence;
  Et lui d'une troisime aussitt repartant,
  D'une troisime aussi j'y repars  l'instant.
  Il passe, vient, repasse, et toujours, de plus belle,
  Me fait  chaque fois rvrence nouvelle;
  Et moi, qui tous ces tours fixement regardois,
  Nouvelle rvrence aussi je lui rendois:
  Tant que, si sur ce point la nuit ne ft venue,
  Toujours comme cela je me serois tenue,
  Ne voulant point cder, et recevoir l'ennui
  Qu'il me pt estimer moins civile que lui.

  ARNOLPHE.

  Fort bien.

  AGNS.

             Le lendemain, tant sur notre porte,
  Une vieille m'aborde en parlant de la sorte:
  Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bnir,
  Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir:
  Il ne vous a pas faite une belle personne
  Afin de mal user des choses qu'il vous donne;
  Et vous devez savoir que vous avez bless
  Un coeur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forc.

  ARNOLPHE,  part.

  Ah! suppt de Satan! excrable damne!

  AGNS.

  Moi, j'ai bless quelqu'un! fis-je tout tonne.
  Oui, dit-elle, bless, mais bless tout de bon;
  Et c'est l'homme qu'hier vous vtes du balcon.
  Hlas! qui pourroit, dis-je, en avoir t cause?
  Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?
  Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal
  Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal.
  Eh! mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;
  Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde?
  Oui, fit-elle[122], vos yeux, pour causer le trpas,
  Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas.
  En un mot, il languit, le pauvre misrable;
  Et, s'il faut, poursuivit la vieille charitable,
  Que votre cruaut lui refuse un secours,
  C'est un homme  porter en terre dans deux jours.
  Mon Dieu! j'en aurois, dis-je, une douleur bien grande.
  Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande?
  Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir
  Que le bien de vous voir et vous entretenir;
  Vos yeux peuvent eux seuls empcher sa ruine,
  Et du mal qu'ils ont fait tre la mdecine.
  Hlas! volontiers, dis-je; et, puisqu'il est ainsi,
  Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici.

  ARNOLPHE,  part.

  Ah! sorcire maudite! empoisonneuse d'mes,
  Puisse l'enfer payer tes charitables trames!

  AGNS.

  Voil comme il me vit et reut gurison.
  Vous-mme,  votre avis, n'ai-je pas eu raison?
  Et pouvois-je, aprs tout, avoir la conscience
  De le laisser mourir faute d'une assistance?
  Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir,
  Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir!

  ARNOLPHE, bas,  part.

  Tout cela n'est parti que d'une me innocente;
  Et j'en dois accuser mon absence imprudente,
  Qui sans guide a laiss cette bont de moeurs
  Expose aux aguets des russ sducteurs.
  Je crains que le pendard, dans ses voeux tmraires,
  Un peu plus fort que jeu n'ait pouss les affaires.

  AGNS.

  Qu'avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit[123].
  Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit?

  ARNOLPHE.

  Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites,
  Et comme le jeune homme a pass ses visites.

  AGNS.

  Hlas! si vous saviez comme il toit ravi,
  Comme il perdit son mal sitt que je le vi,
  Le prsent qu'il m'a fait d'une belle cassette,
  Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette,
  Vous l'aimeriez sans doute, et diriez comme nous...

  ARNOLPHE.

  Oui. Mais que faisoit-il tant seul avec vous?

  AGNS.

  Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde,
  Et me disoit des mots les plus gentils du monde,
  Des choses que jamais rien ne peut galer,
  Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,
  La douceur me chatouille, et l-dedans remue
  Certain je ne sais quoi dont je suis tout mue.

  ARNOLPHE, bas,  part.

  O fcheux examen d'un mystre fatal,
  O l'examinateur souffre seul tout le mal!

    Haut.

  Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,
  Ne vous faisoit-il point aussi quelques caresses?

  AGNS.

  Oh tant! il me prenoit et les mains et les bras,
  Et de me les baiser il n'tait jamais las.

  ARNOLPHE.

  Ne vous a-t-il point pris, Agns, quelque autre chose?

    La voyant interdite.

  Ouf!

  AGNS.

       Eh! il m'a...

  ARNOLPHE.

                     Quoi?

  AGNS.

                           Pris...

  ARNOLPHE.

                                   Eh?

  AGNS.

                                       Le...

  ARNOLPHE.

                                             Plat-il?

  AGNS.

                                                       Je n'ose,
  Et vous vous fcherez peut-tre contre moi.

  ARNOLPHE.

  Non.

  AGNS.

       Si fait.

  ARNOLPHE.

                Mon Dieu! non.

  AGNS.

                               Jurez donc votre foi.

  ARNOLPHE.

  Ma foi, soit!

  AGNS.

                Il m'a pris... Vous serez en colre.

  ARNOLPHE.

  Non.

  AGNS.

       Si.

  ARNOLPHE.

           Non, non, non, non. Diantre! que de mystre!
  Qu'est-ce qu'il vous a pris?

  AGNS.

                               Il...

  ARNOLPHE,  part.

                                     Je souffre en damn!

  AGNS.

  Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donn.
  A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en dfendre.

  ARNOLPHE, reprenant haleine.

  Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre
  S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

  AGNS.

  Comment! est-ce qu'on fait d'autres choses?

  ARNOLPHE.

                                              Non pas.
  Mais, pour gurir du mal qu'il dit qui le possde,
  N'a-t-il point exig de vous d'autre remde?

  AGNS.

  Non. Vous pouvez juger, s'il en et demand,
  Que pour le secourir j'aurais tout accord.

  ARNOLPHE, bas,  part.

  Grce aux bonts du ciel, j'en suis quitte  bon compte!
  Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte[124].

    Haut.

  Chut! De votre innocence, Agns, c'est un effet;
  Je ne vous en dis mot. Ce qui s'est fait est fait.
  Je sais qu'en vous flattant le galant ne dsire
  Que de vous abuser, et puis aprs s'en rire.

  AGNS.

  Oh! point. Il me l'a dit plus de vingt fois  moi.

  ARNOLPHE.

  Ah! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi.
  Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes,
  Et de ces beaux blondins couter les sornettes;
  Que se laisser par eux,  force de langueur,
  Baiser ainsi les mains et chatouiller le coeur,
  Est un pch mortel des plus gros qu'il se fasse.

  AGNS.

  Un pch, dites-vous? Et la raison, de grce?

  ARNOLPHE.

  La raison? La raison est l'arrt prononc
  Que par ces actions le ciel est courrouc.

  AGNS.

  Courrouc? Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce?
  C'est une chose, hlas! si plaisante[125] et si douce!
  J'admire quelle joie on gote  tout cela;
  Et je ne savois point encor ces choses-l.

  ARNOLPHE.

  Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses,
  Ces propos si gentils et ces douces caresses;
  Mais il faut le goter en toute honntet,
  Et qu'en se mariant le crime en soit t.

  AGNS.

  N'est-ce plus un pch lorsque l'on se marie?

  ARNOLPHE.

  Non.

  AGNS.

       Mariez-moi donc promptement, je vous prie.

  ARNOLPHE.

  Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi,
  Et pour vous marier on me revoit ici.

  AGNS.

  Est-il possible?

  ARNOLPHE.

                   Oui.

  AGNS.

                        Que vous me ferez aise!

  ARNOLPHE.

  Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

  AGNS.

  Vous nous voulez nous deux...

  ARNOLPHE.

                                Rien de plus assur.

  AGNS.

  Que, si cela se fait, je vous caresserai!

  ARNOLPHE.

  Eh! la chose sera de ma part rciproque.

  AGNS.

  Je ne reconnois point, pour moi, quand on se moque.
  Parlez-vous tout de bon?

  ARNOLPHE.

                           Oui, vous le pourrez voir.

  AGNS.

  Nous serons maris?

  ARNOLPHE.

                      Oui.

  AGNS.

                           Mais quand?

  ARNOLPHE.

                                       Ds ce soir.

  AGNS, riant.

  Ds ce soir?

  ARNOLPHE.

               Ds ce soir. Cela vous fait donc rire?

  AGNS.

  Oui.

  ARNOLPHE.

       Vous voir bien contente est ce que je dsire.

  AGNS.

  Hlas! que je vous ai grande obligation,
  Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction!

  ARNOLPHE.

  Avec qui?

  AGNS.

            Avec... L...

  ARNOLPHE.

                          L... L n'est pas mon compte.
  A choisir un mari vous tes un peu prompte.
  C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prt,
  Et quant au monsieur-l, je prtends, s'il vous plat,
  Dt le mettre au tombeau le mal dont il vous berce,
  Qu'avec lui dsormais vous rompiez tout commerce;
  Que, venant au logis, pour votre compliment,
  Vous lui fermiez au nez la porte honntement;
  Et, lui jetant, s'il heurte, un grs[126] par la fentre,
  L'obligiez tout de bon  ne plus y parotre.
  M'entendez-vous, Agns? Moi, cach dans un coin,
  De votre procd je serai le tmoin.

  AGNS.

  Las! il est si bien fait! C'est...

  ARNOLPHE.

                                     Ah! que de langage!

  AGNS.

  Je n'aurai pas le coeur...

  ARNOLPHE.

                             Point de bruit davantage.
  Montez l-haut.

  AGNS.

                  Mais quoi! voulez-vous...

  ARNOLPHE.

                                            C'est assez!
  Je suis matre, je parle; allez, obissez.


  [121] Pour: vous ennuyez-vous? Emploi de _il_, impersonnel, que nous
  avons dj remarqu.

  [122] L'emploi du verbe _faire_, pour: dire, tait dj un archasme
  du temps de Molire, et cet emploi complte l'ingnuit du rle
  d'Agns.

  [123] Pour: un peu. Cet archasme naf s'est conserv dans _petit
  peu_.

  [124] Pour: que l'on me fasse tous les affronts. Archasme hors
  d'usage.

  [125] Pour: qui donne du plaisir. Archasme regrettable. Nous n'avons
  plus que dplaisante.

  [126] Pour: un pav. Mot qui ne se dirait plus.




ACTE III


SCNE I.--ARNOLPHE, AGNS, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  Oui, tout a bien t, ma joie est sans pareille:
  Vous avez l suivi mes ordres  merveille,
  Confondu de tout point le blondin sducteur;
  Et voil de quoi sert un sage directeur.
  Votre innocence, Agns, avoit t surprise:
  Voyez, sans y penser, o vous vous tiez mise.
  Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction,
  Le grand chemin d'enfer et de perdition.
  De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes;
  Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes,
  Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux;
  Mais, comme je vous dis, la griffe est l-dessous;
  Et ce sont vrais satans, dont la gueule altre
  De l'honneur fminin cherche  faire cure[127];
  Mais, encore une fois, grce au soin apport,
  Vous en tes sortie avec honntet.
  L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre,
  Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre,
  Me confirme encor mieux  ne point diffrer
  Les noces o j'ai dit qu'il vous faut prparer.
  Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire
  Quelque petit discours qui vous soit salutaire.

    A Georgette et  Alain.

  Un sige au frais ici. Vous, si jamais en rien...

  GEORGETTE.

  De toutes vos leons nous nous souviendrons bien.
  Cet autre monsieur-l nous en faisoit accroire:
  Mais...

  ALAIN.

          S'il entre jamais, je veux jamais ne boire.
  Aussi bien est-ce un sot: il nous a l'autre fois
  Donn deux cus d'or qui n'toient pas de poids.

  ARNOLPHE.

  Ayez donc pour souper tout ce que je dsire;
  Et pour notre contrat, comme je viens de dire,
  Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour,
  Le notaire qui loge au coin du carrefour.


  [127] Les huit vers indiqus par des guillemets n'taient pas
  prononcs sur la scne du temps de Molire, comme attentatoires  la
  morale et offrant la parodie des recommandations de l'glise.


SCNE II.--ARNOLPHE, AGNS.

  ARNOLPHE, assis.

  Agns, pour m'couter, laissez l votre ouvrage!
  Levez un peu la tte et tournez le visage:

    Mettant le doigt sur son front.

  L, regardez-moi l durant cet entretien;
  Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien.
  Je vous pouse, Agns; et, cent fois la journe,
  Vous devez bnir l'heur de votre destine,
  Contempler la bassesse o vous avez t,
  Et dans le mme temps admirer ma bont,
  Qui, de ce vil tat de pauvre villageoise,
  Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,
  Et jouir de la couche et des embrassements
  D'un homme qui fuyoit tous ces engagements,
  Et dont  vingt partis, fort capables de plaire,
  Le coeur a refus l'honneur qu'il vous veut faire.
  Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
  Le peu que vous tiez sans ce noeud glorieux,
  Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
  A mriter l'tat o je vous aurai mise,
  A toujours vous connotre et faire qu' jamais
  Je puisse me louer de l'acte que je fais.
  Le mariage, Agns, n'est pas un badinage:
  A d'austres devoirs le rang de femme engage;
  Et vous n'y montez pas,  ce que je prtends,
  Pour tre libertine et prendre du bon temps.
  Votre sexe n'est l que pour la dpendance:
  Du ct de la barbe est la toute-puissance.
  Bien qu'on soit deux moitis de la socit,
  Ces deux moitis pourtant n'ont point d'galit:
  L'une est moiti suprme, et l'autre subalterne;
  L'une en tout est soumise  l'autre qui gouverne;
  Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
  Montre d'obissance au chef qui le conduit,
  Le valet  son matre, un enfant  son pre,
  A son suprieur le moindre petit frre,
  N'approche point encor de la docilit,
  Et de l'obissance, et de l'humilit,
  Et du profond respect o la femme doit tre
  Pour son mari, son chef, son seigneur, et son matre.
  Lorsqu'il jette sur elle un regard srieux,
  Son devoir aussitt est de baisser les yeux,
  Et de n'oser jamais le regarder en face
  Que quand d'un doux regard il lui veut faire grce.
  C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;
  Mais ne vous gtez pas sur l'exemple d'autrui.
  Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
  Dont par toute la ville on chante les fredaines,
  Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
  C'est--dire d'our aucun jeune blondin.
  Songez qu'en vous faisant moiti de ma personne,
  C'est mon honneur, Agns, que je vous abandonne;
  Que cet honneur est tendre et se blesse de peu;
  Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
  Et qu'il est aux enfers des chaudires bouillantes
  O l'on plonge  jamais les femmes mal vivantes.
  Ce que je vous dis l ne sont pas des chansons;
  Et vous devez du coeur dvorer ces leons.
  Si votre me les suit, et fuit[128] d'tre coquette,
  Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;
  Mais, s'il faut qu' l'honneur elle fasse un faux bond,
  Elle deviendra lors noire comme un charbon;
  Vous parotrez  tous un objet effroyable,
  Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
  Bouillir dans les enfers  toute ternit,
  Dont vous veuille garder la cleste bont!
  Faites la rvrence. Ainsi qu'une novice
  Par coeur, dans le couvent, doit savoir son office,
  Entrant au mariage il en faut faire autant;
  Et voici dans ma poche un crit important
  Qui vous enseignera l'office de la femme.
  J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne me;
  Et je veux que ce soit votre unique entretien.

    Il se lve.

  Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.

  AGNS, lit.

  LES MAXIMES DU MARIAGE
  OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIE
  AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.

  PREMIRE MAXIME.

            Celle qu'un lien honnte
            Fait entrer au lit d'autrui
            Doit se mettre dans la tte,
            Malgr le train d'aujourd'hui,
  Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui.

  ARNOLPHE.

  Je vous expliquerai ce que cela veut dire;
  Mais, pour l'heure prsente, il ne faut rien que lire.

  AGNS, poursuit.

  DEUXIME MAXIME.

            Elle ne se doit parer
            Qu'autant que peut dsirer
            Le mari qui la possde:
  C'est lui que touche seul le soin de sa beaut;
            Et pour rien doit tre compt
            Que les autres la trouvent laide.

  TROISIME MAXIME.

            Loin ces tudes d'oeillades,
            Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
  Et mille ingrdients qui font des teints fleuris:
  A l'honneur, tous les jours, ce sont drogues mortelles;
            Et les soins de parotre belles
            Se prennent peu pour les maris.

  QUATRIME MAXIME.

  Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne,
  Il faut que de ses yeux elle touffe les coups;
            Car, pour bien plaire  son poux
            Elle ne doit plaire  personne.

  CINQUIME MAXIME.

  Hors ceux dont au mari la visite se rend,
            La bonne rgle dfend
            De recevoir aucune me:
            Ceux qui, de galante humeur,
            N'ont affaire qu' madame
            N'accommodent pas monsieur.

  SIXIME MAXIME.

            Il faut des prsens des hommes
            Qu'elle se dfende bien;
            Car, dans le sicle o nous sommes,
            On ne donne rien pour rien.

  SEPTIME MAXIME.

  Dans ses meubles, dt-elle en avoir de l'ennui,
  Il ne faut critoire, encre, papier, ni plumes:
            Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
            crire tout ce qui s'crit chez lui.

  HUITIME MAXIME.

            Ces socits drgles,
            Qu'on nomme belles assembles
  Des femmes tous les jours corrompent les esprits;
  En bonne politique on les doit interdire;
            Car c'est l que l'on conspire
            Contre les pauvres maris.

  NEUVIME MAXIME.

  Toute femme qui veut  l'honneur se vouer
            Doit se dfendre de jouer,
            Comme d'une chose funeste.
            Car le jeu, fort dcevant,
            Pousse une femme souvent
            A jouer de tout son reste.

  DIXIME MAXIME.

            Des promenades du temps,
            Ou repas qu'on donne aux champs,
            Il ne faut point qu'elle essaye.
            Selon les prudents cerveaux,
            Le mari, dans ces cadeaux[129],
            Est toujours celui qui paye.

  ONZIME MAXIME.

  ARNOLPHE.

  Vous achverez seule; et, pas  pas, tantt
  Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
  Je me suis souvenu d'une petite affaire:
  Je n'ai qu'un mot  dire, et ne tarderai gure.
  Rentrez; et conservez ce livre chrement.
  Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.


  [128] Pour: refuse d'tre. Archasme et latinisme d'une grande
  nergie.

  [129] Pour: dners  la campagne. Voyez tome Ier, p. 268, note
  troisime.


SCNE III.--ARNOLPHE.

  Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme.
  Ainsi que je voudrai je tournerai cette me;
  Comme un morceau de cire entre mes mains elle est,
  Et je lui puis donner la forme qui me plat.
  Il s'en est peu fallu que, durant mon absence,
  On ne m'ait attrap par son trop d'innocence;
  Mais il vaut beaucoup mieux,  dire vrit,
  Que la femme qu'on a pche de ce ct.
  De ces sortes d'erreurs le remde est facile.
  Toute personne simple aux leons est docile;
  Et, si du bon chemin on l'a fait carter[130],
  Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter.
  Mais une femme habile est bien une autre bte:
  Notre sort ne dpend que de sa seule tte;
  De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir,
  Et nos enseignements ne font l que blanchir;
  Son bel esprit lui sert  railler nos maximes,
  A se faire souvent des vertus de ses crimes,
  Et trouver, pour venir  ses coupables fins,
  Des dtours  duper l'adresse des plus fins.
  Pour se parer du coup en vain on se fatigue:
  Une femme d'esprit est un diable en intrigue;
  Et, ds que son caprice a prononc tout bas
  L'arrt de notre honneur, il faut passer le pas:
  Beaucoup d'honntes gens en pourroient bien que dire[131].
  Enfin mon tourdi n'aura pas lieu d'en rire;
  Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut.
  Voil de nos Franois l'ordinaire dfaut:
  Dans la possession d'une bonne fortune,
  Le secret est toujours ce qui les importune;
  Et la vanit sotte a pour eux tant d'appas,
  Qu'ils se pendroient plutt que de ne causer pas.
  Oh! que les femmes sont du diable bien tentes
  Lorsqu'elles vont choisir ces ttes ventes!
  Et que... Mais le voici... Cachons-nous toujours bien,
  Et dcouvrons un peu quel chagrin est le sien.


  [130] Pour: s'carter. C'est plutt une faute de franais qu'un
  archasme.

  [131] Pour: pourraient bien savoir qu'en dire. Ellipse trs
  intelligible et trs-nergique.


SCNE IV.--HORACE, ARNOLPHE.

  HORACE.
  Je reviens de chez vous, et le destin me montre
  Qu'il n'a pas rsolu que je vous y rencontre.
  Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...

  ARNOLPHE.

  Eh! mon Dieu! n'entrons point dans ce vain compliment:
  Rien ne me fche tant que ces crmonies;
  Et, si l'on m'en croyoit, elles seroient bannies.
  C'est un maudit usage; et la plupart des gens
  Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.

    Il se couvre.

  Mettons[132] donc sans faon. Eh bien, vos amourettes?
  Puis-je, seigneur Horace, apprendre o vous en tes?
  J'tois tantt distrait par quelque vision;
  Mais depuis l-dessus j'ai fait rflexion.
  De vos premiers progrs j'admire la vitesse,
  Et dans l'vnement mon me s'intresse.

  HORACE.

  Ma foi, depuis qu' vous s'est dcouvert mon coeur,
  Il est  mon amour arriv du malheur.

  ARNOLPHE.

  Oh! oh! comment cela?

  HORACE.

                        La fortune cruelle
  A ramen des champs le patron de la belle.

  ARNOLPHE.

  Quel malheur!

  HORACE.

                Et de plus,  mon trs-grand regret,
  Il a su de nous deux le commerce secret.

  ARNOLPHE.

  D'o diantre a-t-il sitt appris cette aventure?

  HORACE.

  Je ne sais; mais enfin c'est une chose sre.
  Je pensois aller rendre,  mon heure  peu prs,
  Ma petite visite  ses jeunes attraits,
  Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,
  Et servante et valet m'ont bouch le passage,
  Et d'un Retirez-vous, vous nous importunez,
  M'ont assez rudement ferm la porte au nez.

  ARNOLPHE.

  La porte au nez!

  HORACE.

                   Au nez.

  ARNOLPHE.

                           La chose est un peu forte.

  HORACE.

  J'ai voulu leur parler au travers de la porte;
  Mais  tous mes propos ce qu'ils ont rpondu,
  C'est: Vous n'entrerez point, monsieur l'a dfendu.

  ARNOLPHE.

  Ils n'ont donc point ouvert?

  HORACE.

                               Non. Et de la fentre
  Agns m'a confirm le retour de ce matre,
  En me chassant de l d'un ton plein de fiert,
  Accompagn d'un grs que sa main a jet.

  ARNOLPHE.

  Comment! d'un grs?

  HORACE.

                      D'un grs de taille non petite,
  Dont on a par ses mains rgal ma visite.

  ARNOLPHE.

  Diantre! ce ne sont pas des prunes que cela!
  Et je trouve fcheux l'tat o vous voil.

  HORACE.

  Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

  ARNOLPHE.

  Certes, j'en suis fch pour vous, je vous proteste.

  HORACE.

  Cet homme me rompt tout.

  ARNOLPHE.

                           Oui; mais cela n'est rien,
  Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

  HORACE.

  Il faut bien essayer, par quelque intelligence,
  De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

  ARNOLPHE.

  Cela vous est facile; et la fille, aprs tout,
  Vous aime.

  HORACE.

             Assurment.

  ARNOLPHE.

                         Vous en viendrez  bout.

  HORACE.

  Je l'espre.

  ARNOLPHE.

               Le grs vous a mis en droute;
  Mais cela ne doit pas vous tonner.

  HORACE.

                                      Sans doute;
  Et j'ai compris d'abord que mon homme toit l,
  Qui, sans se faire voir, conduisoit tout cela.
  Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre,
  C'est un autre incident que vous allez entendre;
  Un trait hardi qu'a fait cette jeune beaut,
  Et qu'on n'attendroit point de sa simplicit.
  Il le faut avouer, l'amour est un grand matre:
  Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne  l'tre;
  Et souvent de nos moeurs l'absolu changement
  Devient par ses leons l'ouvrage d'un moment.
  De la nature en nous il force les obstacles,
  Et ses effets soudains ont de l'air des miracles.
  D'un avare  l'instant il fait un libral,
  Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal;
  Il rend agile  tout l'me la plus pesante,
  Et donne de l'esprit  la plus innocente.
  Oui, ce dernier miracle clate dans Agns;
  Car, tranchant avec moi par ces termes exprs:
  Retirez-vous, mon me aux visites renonce,
  Je sais tous vos discours, et voil ma rponse,
  Cette pierre ou ce grs, dont vous vous tonniez,
  Avec un mot de lettre est tombe  mes pieds,
  Et j'admire de voir cette lettre ajuste
  Avec le sens des mots et la pierre jete.
  D'une telle action n'tes-vous pas surpris?
  L'Amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits?
  Et peut-on me nier que ses flammes puissantes
  Ne fassent dans un coeur des choses tonnantes?
  Que dites-vous du tour et de ce mot d'crit?
  Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit?
  Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
  A jou mon jaloux dans tout ce badinage?
  Dites.

  ARNOLPHE.

         Oui, fort plaisant.

  HORACE.

                             Riez-en donc un peu.

    Arnolphe rit d'un air forc.

  Cet homme, gendarm d'abord contre mon feu,
  Qui chez lui se retranche, et de grs fait parade,
  Comme si j'y voulois entrer par escalade;
  Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi,
  Anime du dedans tous ses gens contre moi,
  Et qu'abuse  ses yeux, par sa machine mme,
  Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrme!
  Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour
  En un grand embarras jette ici mon amour,
  Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire;
  Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire;
  Et vous n'en riez pas assez,  mon avis.

  ARNOLPHE, avec un ris forc.

  Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.

  HORACE.

  Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre,
  Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre,
  Mais en termes touchants et tout pleins de bont,
  De tendresse innocente et d'ingnuit,
  De la manire enfin que la pure nature
  Exprime de l'amour la premire blessure.

  ARNOLPHE, bas,  part.

  Voil, friponne,  quoi l'criture te sert.
  Et, contre mon dessein l'art t'en fut dcouvert.

  HORACE lit.

  Je veux vous crire, et je suis bien en peine par o je m'y prendrai.
  J'ai des penses que je dsirerois que vous sussiez; mais je ne sais
  comment faire pour vous les dire, et je me dfie de mes paroles. Comme
  je commence  connotre qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance,
  j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire
  plus que je ne devrois. En vrit, je ne sais ce que vous m'avez fait;
  mais je sens que je suis fche  mourir de ce qu'on me fait faire
  contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde  me passer de
  vous, et que je serois bien aise d'tre  vous. Peut-tre qu'il y a du
  mal  dire cela; mais enfin je ne puis m'empcher de le dire, et je
  voudrois que cela se pt faire sans qu'il y en et. On me dit fort que
  tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point
  couter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser;
  mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous; et
  je suis si touche de vos paroles, que je ne saurois croire qu'elles
  soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est; car, enfin,
  comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si
  vous me trompiez, et je pense que j'en mourrois de dplaisir.

  ARNOLPHE,  part.

  Hon! chienne!

  HORACE.

                Qu'avez-vous?

  ARNOLPHE.

                              Moi? rien. C'est que je tousse.

  HORACE.

  Avez-vous jamais vu d'expression plus douce?
  Malgr les soins maudits d'un injuste pouvoir,
  Un plus beau naturel peut-il se faire voir?
  Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable
  De gter mchamment ce fond d'me admirable;
  D'avoir, dans l'ignorance et la stupidit,
  Voulu de cet esprit touffer la clart?
  L'amour a commenc d'en dchirer le voile;
  Et si, par la faveur de quelque bonne toile,
  Je puis, comme j'espre,  ce franc animal,
  Ce tratre, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...

  ARNOLPHE.

  Adieu.

  HORACE.

         Comment! si vite?

  ARNOLPHE.

                           Il m'est dans la pense
  Venu tout maintenant une affaire presse.

  HORACE.

  Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de prs,
  Qui dans cette maison pourrait avoir accs?
  J'en use sans scrupule; et ce n'est pas merveille
  Qu'on se puisse, entre amis, servir  la pareille[133].
  Je n'ai plus l-dedans que gens pour m'observer;
  Et servante et valet, que je viens de trouver,
  N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre,
  Adouci leur rudesse  me vouloir entendre.
  J'avois pour de tels coups certaine vieille en main,
  D'un gnie,  vrai dire, au-dessus de l'humain:
  Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte;
  Mais, depuis quatre jours, la pauvre femme est morte.
  Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?

  ARNOLPHE.

  Non, vraiment; et sans moi vous en trouverez bien.

  HORACE.

  Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.


  [132] Pour: mettons notre chapeau. Ellipse du ton familier et mme
  trivial, qui n'a plus cours.

  [133] Pour: de pareille manire. Expression populaire. Nous n'avons
  gard que _rendre la pareille_.


SCNE V.--ARNOLPHE.

  Comme il faut devant lui que je me mortifie!
  Quelle peine  cacher mon dplaisir cuisant!
  Quoi! pour une innocente un esprit si prsent!
  Elle a feint d'tre telle  mes yeux, la tratresse,
  Ou le diable  son me a souffl cette adresse.
  Enfin me voil mort par ce funeste crit.
  Je vois qu'il a, le tratre, empaum son esprit,
  Qu' ma suppression[134] il s'est ancr chez elle;
  Et c'est mon dsespoir et ma peine mortelle.
  Je souffre doublement dans le vol de son coeur;
  Et l'amour y ptit aussi bien que l'honneur.
  J'enrage de trouver cette place usurpe,
  Et j'enrage de voir ma prudence trompe.
  Je sais que, pour punir son amour libertin,
  Je n'ai qu' laisser faire  son mauvais destin,
  Que je serai veng d'elle par elle-mme;
  Mais il est bien fcheux de perdre ce qu'on aime.
  Ciel! puisque pour un choix j'ai tant philosoph,
  Faut-il de ses appas m'tre si fort coiff!
  Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse;
  Elle trahit mes soins, ma bont, ma tendresse:
  Et cependant je l'aime aprs ce lche tour,
  Jusqu' ne me pouvoir passer de cet amour.
  Sot, n'as-tu point de honte? Ah! je crve, j'enrage,
  Et je souffletterois mille fois mon visage.
  Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir
  Quelle est sa contenance aprs un trait si noir.
  Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrce;
  Ou bien, s'il est crit qu'il faille que j'y passe,
  Donnez-moi tout au moins, pour de tels accidents,
  La constance qu'on voit  de certaines gens!


  [134] Pour: en me supprimant, en m'effaant de son coeur. Hardiesse
  fort quivoque.




ACTE IV


SCNE I.--ARNOLPHE.

  J'ai peine, je l'avoue,  demeurer en place,
  Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse,
  Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors,
  Qui du godelureau rompe tous les efforts.
  De quel oeil la tratresse a soutenu ma vue!
  De tout ce qu'elle a fait elle n'est point mue;
  Et, bien qu'elle me mette  deux doigts du trpas,
  On diroit,  la voir, qu'elle n'y touche pas.
  Plus, en la regardant, je la voyois tranquille,
  Plus je sentois en moi s'chauffer ma bile;
  Et ces bouillants transports dont s'enflammoit mon coeur
  Y sembloient redoubler mon amoureuse ardeur.
  J'tois aigri, fch, dsespr contre elle;
  Et cependant jamais je ne la vis si belle,
  Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perants,
  Jamais je n'eus pour eux des dsirs si pressants;
  Et je sens l-dedans qu'il faudra que je crve,
  Si de mon triste sort la disgrce s'achve.
  Quoi! j'aurai dirig son ducation
  Avec tant de tendresse et de prcaution;
  Je l'aurai fait passer chez moi ds son enfance,
  Et j'en aurai chri la plus tendre esprance;
  Mon coeur aura bti sur ses attraits naissants,
  Et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
  Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache
  Me la vienne enlever jusque sous la moustache,
  Lorsqu'elle est avec moi marie  demi!
  Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami,
  Vous aurez beau tourner, ou j'y perdrai mes peines...
  Ou je rendrai, ma foi, vos esprances vaines,
  Et de moi tout  fait vous ne vous rirez point.


SCNE II.--UN NOTAIRE, ARNOLPHE.

  LE NOTAIRE.

  Ah! le voil! Bonjour. Me voici tout  point
  Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.

  ARNOLPHE, se croyant seul, et sans voir ni entendre le notaire.

  Comment faire?

  LE NOTAIRE.

                 Il le faut dans la forme ordinaire.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  A mes prcautions je veux songer de prs.

  LE NOTAIRE.

  Je ne passerai rien contre vos intrts.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Il se faut garantir de toutes les surprises.

  LE NOTAIRE.

  Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises.
  Il ne vous faudra point, de peur d'tre du,
  Quittancer le contrat que vous n'ayez reu.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  J'ai peur, si je vais faire clater quelque chose,
  Que de cet incident par la ville on ne cause.

  LE NOTAIRE.

  Eh bien, il est ais d'empcher cet clat,
  Et l'on peut en secret faire votre contrat.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte?

  LE NOTAIRE.

  Le douaire se rgle au bien qu'on vous apporte.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.

  LE NOTAIRE.

  On peut avantager une femme en ce cas.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Quel traitement lui faire en pareille aventure?

  LE NOTAIRE.

  L'ordre est que le futur doit douer la future
  Du tiers du dot[135] qu'il a; mais cet ordre n'est rien,
  Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Si...

    Il aperoit le notaire.

  LE NOTAIRE.

       Pour le prciput, il les regarde ensemble:
  Je dis que le futur peut, comme bon lui semble,
  Douer la future.

  ARNOLPHE.

                   Eh?

  LE NOTAIRE.

                       Il peut l'avantager
  Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger;
  Et cela par douaire, ou prfix qu'on appelle,
  Qui demeure perdu par le trpas d'icelle.
  Ou sans retour, qui va de ladite  ses hoirs;
  Ou coutumier, selon les diffrens vouloirs;
  Ou par donation dans le contrat formelle,
  Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle.
  Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu'on parle en fat,
  Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat?
  Qui me les apprendra? Personne, je prsume.
  Sais-je pas qu'tant joints on est par la coutume
  Communs en meubles, biens, immeubles et conquts,
  A moins que par un acte on y renonce exprs?
  Sais-je pas que le tiers du bien de la future
  Entre en communaut pour[136]...

  ARNOLPHE.

                                Oui, c'est chose sre,
  Vous savez tout cela; mais qui vous en dit mot?

  LE NOTAIRE.

  Vous, qui me prtendez faire passer pour sot,
  En me haussant l'paule et faisant la grimace.

  ARNOLPHE.

  La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face!
  Adieu. C'est le moyen de vous faire finir.

  LE NOTAIRE.

  Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir?

  ARNOLPHE.

  Oui, je vous ai mand; mais la chose est remise,
  Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise.
  Voyez quel diable d'homme avec son entretien!

  LE NOTAIRE, seul.

  Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.


  [135] Pour: de la dot. L'emploi de ce mot au masculin est hors
  d'usage, mme chez les notaires.

  [136] Parodie des termes de la Coutume de Paris. Mots techniques 
  propos desquels il serait inutile de commencer ici un long commentaire
  de jurisprudence.


SCNE III.--LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE.

  LE NOTAIRE, allant au-devant d'Alain et de Georgette

  M'tes-vous pas venu querir pour votre matre?

  ALAIN.

  Oui.

  LE NOTAIRE.

       J'ignore pour qui vous le pouvez connotre;
  Mais allez de ma part lui dire de ce pas
  Que c'est un fou fieff.

  GEORGETTE.

                           Nous n'y manquerons pas.


SCNE IV.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

  ALAIN.

  Monsieur...

  ARNOLPHE.

              Approchez-vous; vous tes mes fidles,
  Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.

  ALAIN.

  Le notaire...

  ARNOLPHE.

                Laissons, c'est pour quelque autre jour,
  On veut  mon honneur jouer d'un mauvais tour;
  Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit-ce tre,
  Si l'on avoit t l'honneur  votre matre!
  Vous n'oseriez aprs parotre en nul endroit;
  Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt.
  Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde,
  Il faut de votre part faire une telle garde,
  Que ce galant ne puisse en aucune faon...

  GEORGETTE.

  Vous nous avez tantt montr notre leon.

  ARNOLPHE.

  Mais  ses beaux discours gardez bien de vous rendre.

  ALAIN.

  Oh! vraiment...

  GEORGETTE.

                  Nous savons comme il faut s'en dfendre.

  ARNOLPHE.

  S'il venoit doucement: Alain, mon pauvre coeur,
  Par un peu de secours soulage ma langueur!

  ALAIN.

  Vous tes un sot!

  ARNOLPHE.

    A Georgette.

                    Bon. Georgette, ma mignonne,
  Tu me parois si douce et si bonne personne...

  GEORGETTE.

  Vous tes un nigaud!

  ARNOLPHE.

    A Alain.

                       Bon. Quel mal trouves-tu
  Dans un dessein honnte et tout plein de vertu?

  ALAIN.

  Vous tes un fripon!

  ARNOLPHE.

    A Georgette.

                       Fort bien. Ma mort est sre,
  Si tu ne prends piti des peines que j'endure.

  GEORGETTE.

  Vous tes un bent, un impudent!

  ARNOLPHE.

                                   Fort bien.

    A Alain.

  Je ne suis pas un homme  vouloir rien pour rien;
  Je sais, quand on me sert, en garder la mmoire.
  Cependant, par avance, Alain, voil pour boire:
  Et voil pour t'avoir, Georgette, un cotillon.

    Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent.

  Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple chantillon.
  Toute la courtoisie enfin dont je vous presse,
  C'est que je puisse voir votre belle matresse.

  GEORGETTE, le poussant.

  A d'autres!

  ARNOLPHE.

              Bon cela.

    ALAIN, le poussant.

                        Hors d'ici!

  ARNOLPHE.

                                    Bon.

  GEORGETTE, le poussant.

                                         Mais tt.

  ARNOLPHE.

  Bon. Hol! c'est assez.

  GEORGETTE.

                          Fais-je pas comme il faut?

  ALAIN.

  Est-ce de la faon que vous voulez l'entendre?

  ARNOLPHE.

  Oui, fort bien, hors l'argent qu'il ne falloit pas prendre.

  GEORGETTE.

  Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.

  ALAIN.

  Voulez-vous qu' l'instant nous recommencions?

  ARNOLPHE.

                                                 Point.
  Suffit. Rentrez tous deux.

  ALAIN.

                             Vous n'avez rien  dire.

  ARNOLPHE.

  Non, vous dis-je; rentrez, puisque je le dsire;
  Je vous laisse l'argent. Allez: je vous rejoins.
  Ayez bien l'oeil  tout, et secondez mes soins.


SCNE V.--ARNOLPHE.

  Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue,
  Prendre le savetier du coin de notre rue.
  Dans la maison toujours je prtends la tenir,
  Y faire bonne garde, et surtout en bannir
  Vendeuses de rubans, perruquires, coiffeuses,
  Faiseuses de mouchoirs, gantires, revendeuses,
  Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour
  A faire russir les mystres d'amour.
  Enfin j'ai vu le monde, et j'en sais les finesses.
  Il faudra que mon homme ait de grandes adresses,
  Si message ou poulet de sa part peut entrer.


SCNE VI.--HORACE, ARNOLPHE.

  HORACE.

  La place m'est heureuse  vous y rencontrer.
  Je viens de l'chapper bien belle, je vous jure.
  Au sortir d'avec vous, sans prvoir l'aventure,
  Seule dans son balcon j'ai vu parotre Agns,
  Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais.
  Aprs m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte,
  Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte;
  Mais  peine tous deux dans sa chambre tions-nous,
  Qu'elle a sur les degrs entendu son jaloux;
  Et tout ce qu'elle a pu, dans un tel accessoire[137],
  C'est de me renfermer dans une grande armoire.
  Il est entr d'abord: je ne le voyois pas;
  Mais je l'oyois marcher, sans rien dire,  grands pas,
  Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables,
  Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables,
  Frappant un petit chien qui pour lui s'mouvoit,
  Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit.
  Il a mme cass, d'une main mutine,
  Des vases dont la belle ornoit sa chemine;
  Et sans doute il faut bien qu' ce becque cornu[138]
  Du trait qu'elle a jou quelque jour soit venu.
  Enfin, aprs cent tours, ayant de la manire
  Sur ce qui n'en peut mais dcharg sa colre,
  Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui,
  Est sorti de la chambre, et moi de mon tui.
  Nous n'avons point voulu, de peur du personnage,
  Risquer  nous tenir ensemble davantage;
  C'toit trop hasarder: mais je dois, cette nuit,
  Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit.
  En toussant par trois fois je me ferai connotre;
  Et je dois au signal voir ouvrir la fentre,
  Dont, avec une chelle, et second d'Agns,
  Mon amour tchera de me gagner l'accs.
  Comme  mon seul ami je veux bien vous l'apprendre,
  L'allgresse du coeur s'augmente  la rpandre;
  Et, gott-on cent fois un bonheur tout parfait,
  On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait.
  Vous prendrez part, je pense,  l'heur de mes affaires.
  Adieu. Je vais songer aux choses ncessaires.


  [137] Pour: accident, occurence; _acceder_. Expression impropre.

  [138] De l'Italien _becco cornuto_, bouc portant cornes. Le peuple
  d'Italie prtend que le mle ne s'inquite point, dans cette race, des
  infidlits de sa femelle.


SCNE VII.--ARNOLPHE.

  Quoi! l'astre qui s'obstine  me dsesprer
  Ne me donnera pas le temps de respirer!
  Coup sur coup je verrai, par leur intelligence,
  De mes soins vigilants confondre la prudence;
  Et je serai la dupe, en ma maturit,
  D'une jeune innocente et d'un jeune vent!
  En sage philosophe on m'a vu vingt annes,
  Contempler des maris les tristes destines,
  Et m'instruire avec soin de tous les accidens
  Qui font dans le malheur tomber les plus prudens;
  Des disgrces d'autrui profitant dans mon me,
  J'ai cherch les moyens, voulant prendre une femme,
  De pouvoir garantir mon front de tous affronts,
  Et le tirer de pair d'avec les autres fronts;
  Pour ce noble dessein j'ai cru mettre en pratique
  Tout ce que peut trouver l'humaine politique;
  Et, comme si du sort il toit arrt
  Que nul homme ici-bas n'en seroit exempt,
  Aprs l'exprience et toutes les lumires
  Que j'ai pu m'acqurir sur de telles matires,
  Aprs vingt ans et plus de mditation
  Pour me conduire en tout avec prcaution,
  De tant d'autres maris j'aurais quitt la trace
  Pour me trouver aprs dans la mme disgrce[139]!
  Ah! bourreau de destin, vous en aurez menti.
  De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti;
  Si son coeur m'est vol par ce blondin funeste,
  J'empcherai du moins qu'on s'empare du reste;
  Et cette nuit, qu'on prend pour ce galant exploit,
  Ne se passera pas si doucement qu'on croit.
  Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse,
  Que l'on me donne avis du pige qu'on me dresse,
  Et que cet tourdi, qui veut m'tre fatal,
  Fasse son confident de son propre rival.


  [139] Les vingt vers marqus par des guillemets taient supprims  la
  reprsentation, du temps de Molire.


SCNE VIII.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.

  CHRYSALDE.

  Eh bien, souperons-nous avant la promenade?

  ARNOLPHE.

  Non. Je jene ce soir.

  CHRYSALDE.

                         D'o vient cette boutade?

  ARNOLPHE.

  De grce, excusez-moi, j'ai quelque autre embarras.

  CHRYSALDE.

  Votre hymen rsolu ne se fera-t-il pas?

  ARNOLPHE.

  C'est trop s'inquiter des affaires des autres.

  CHRYSALDE.

  Oh! oh! si brusquement! Quels chagrins sont les vtres?
  Seroit-il point, compre,  votre passion
  Arriv quelque peu de tribulation?
  Je le jurerois presque,  voir votre visage.

  ARNOLPHE.

  Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage
  De ne pas ressembler  de certaines gens
  Qui souffrent doucement l'approche des galans.

  CHRYSALDE.

  C'est un trange fait, qu'avec tant de lumires
  Vous vous effarouchiez toujours sur ces matires,
  Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur,
  Et ne conceviez point au monde d'autre honneur.
  tre avare, brutal, fourbe, mchant et lche,
  N'est rien,  votre avis, auprs de cette tache;
  Et, de quelque faon qu'on puisse avoir vcu,
  On est homme d'honneur quand on n'est point cocu.
  A le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire
  Que de ce cas fortuit dpende notre gloire,
  Et qu'une me bien ne ait  se reprocher
  L'injustice d'un mal qu'on ne peut empcher?
  Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme,
  Qu'on soit digne,  son choix, de louange ou de blme,
  Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi
  De l'affront que nous fait son manquement de foi?
  Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage
  Se faire en galant homme une plus douce image;
  Que, des coups du hasard aucun n'tant garant,
  Cet accident de soi doit tre indiffrent;
  Et qu'enfin tout le mal, quoique le monde glose,
  N'est que dans la faon de recevoir la chose:
  Et, pour se bien conduire en ces difficults,
  Il y faut, comme en tout, fuir les extrmits,
  N'imiter pas ces gens un peu trop dbonnaires
  Qui tirent vanit de ces sortes d'affaires,
  De leurs femmes toujours vont citant les galans,
  En font partout l'loge, et prnent leurs talens,
  Tmoignent avec eux d'troites sympathies,
  Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties,
  En font qu'avec raison les gens sont tonns
  De voir leur hardiesse  montrer l leur nez.
  Ce procd, sans doute, est tout  fait blmable;
  Mais l'autre extrmit n'est pas moins condamnable.
  Si je n'approuve pas ces amis des galans,
  Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulens
  Dont l'imprudent chagrin, qui tempte et qui gronde,
  Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde,
  Et qui, par cet clat, semblent ne pas vouloir
  Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir.
  Entre ces deux partis il en est un honnte,
  O, dans l'occasion, l'homme prudent s'arrte;
  Et, quand on le sait prendre, on n'a point  rougir
  Du pis dont une femme avec nous puisse agir.
  Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage
  Sous des traits moins affreux aisment s'envisage;
  Et, comme je vous dis, toute l'habilet
  Ne va qu' le savoir tourner du bon ct.

  ARNOLPHE.

  Aprs ce beau discours, toute la confrrie
  Doit un remercment  votre seigneurie;
  Et quiconque voudra vous entendre parler
  Montrera de la joie  s'y voir enrler.

  CHRYSALDE.

  Je ne dis pas cela; car c'est ce que je blme;
  Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme,
  Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de ds,
  O, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez,
  Il faut jouer d'adresse, et, d'une me rduite[140],
  Corriger le hasard par la bonne conduite.

  ARNOLPHE.

  C'est--dire, dormir et manger toujours bien,
  Et se persuader que tout cela n'est rien.

  CHRYSALDE.

  Vous pensez vous moquer; mais,  ne vous rien feindre,
  Dans le monde je vois cent choses plus  craindre,
  Et dont je me ferois un bien plus grand malheur
  Que de cet accident qui vous fait tant de peur.
  Pensez-vous qu' choisir de deux choses prescrites,
  Je n'aimasse pas mieux tre ce que vous dites
  Que de me voir mari de ces femmes de bien,
  Dont la mauvaise humeur fait un procs sur rien;
  Ces dragons de vertu, ces honntes diablesses,
  Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
  Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas,
  Prennent droit de traiter les gens de haut en bas,
  Et veulent, sur le pied de nous tre fidles,
  Que nous soyons tenus  tout endurer d'elles?
  Encore un coup, compre, apprenez qu'en effet
  Le cocuage n'est que ce que l'on le fait;
  Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes,
  Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.

  ARNOLPHE.

  Si vous tes d'humeur  vous en contenter,
  Quant  moi, ce n'est pas la mienne d'en tter;
  Et plutt que subir une telle aventure...

  CHRYSALDE.

  Mon Dieu! ne jurez point, de peur d'tre parjure.
  Si le sort l'a rgl, vos soins sont superflus,
  Et l'on ne prendra pas votre avis l-dessus.

  ARNOLPHE.

  Moi, je serois cocu?

  CHRYSALDE.

                       Vous voil bien malade!
  Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade,
  Qui de mine, de coeur, de biens, et de maison,
  Ne feroient avec vous nulle comparaison.

  ARNOLPHE.

  Et moi, je n'en voudrois avec eux faire aucune.
  Mais cette raillerie, en un mot, m'importune;
  Brisons l, s'il vous plat.

  CHRYSALDE.

                               Vous tes en courroux!
  Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous,
  Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire,
  Que c'est tre  demi ce que l'on vient de dire
  Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.

  ARNOLPHE.

  Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas
  Contre cet accident trouver un bon remde.

    Il court heurter  sa porte.


  [140] Pour: humble sous le destin. Belle expression cre par Molire.


SCNE IX.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide.
  Je suis difi de votre affection;
  Mais il faut qu'elle clate en cette occasion;
  Et, si vous m'y servez selon ma confiance,
  Vous tes assurs de votre rcompense.
  L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit)
  Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit,
  Dans la chambre d'Agns entrer par escalade:
  Mais il lui faut, nous trois, dresser une embuscade.
  Je veux que vous preniez chacun un bon bton,
  Et, quand il sera prs du dernier chelon
  (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fentre),
  Que tous deux  l'envi vous me chargiez ce tratre,
  Mais d'un air dont son dos garde le souvenir,
  Et qui lui puisse apprendre  n'y plus revenir;
  Sans me nommer pourtant en aucune manire,
  Ni faire aucun semblant que je serai derrire,
  Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux?

  ALAIN.

  S'il ne tient qu' frapper, monsieur, tout est  nous:
  Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.

  GEORGETTE.

  La mienne, quoique aux yeux elle semble moins forte
  N'en quitte pas sa part  le bien triller.

  ARNOLPHE.

  Rentrez donc; et surtout gardez de babiller.

    Seul.

  Voil pour le prochain une leon utile;
  Et, si tous les maris qui sont en cette ville
  De leurs femmes ainsi recevoient le galant,
  Le nombre des cocus ne seroit pas si grand.




ACTE V


SCNE I.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

  ARNOLPHE.

  Tratres! qu'avez-vous fait par cette violence?

  ALAIN.

  Nous vous avons rendu, monsieur, obissance.

  ARNOLPHE.

  De cette excuse en vain vous voulez vous armer,
  L'ordre toit de le battre, et non de l'assommer;
  Et c'toit sur le dos, et non pas sur la tte,
  Que j'avois command qu'on ft choir la tempte.
  Ciel! dans quel accident me jette ici le sort!
  Et que puis-je rsoudre,  voir[141] cet homme mort?
  Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire
  De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire.

    Seul.

  Le jour s'en va parotre, et je vais consulter
  Comment dans ce malheur je me dois comporter.
  Hlas! que deviendrai-je? et que dira le pre,
  Lorsque inopinment il saura cette affaire?


  [141] Pour: lorsque je vois. Archasme d'un trs-bon effet.


SCNE II.--HORACE, ARNOLPHE.

  HORACE,  part.

  Il faut que j'aille un peu reconnotre qui c'est.

  ARNOLPHE, se croyant seul.

  Et-on jamais prvu...

    Heurt par Horace, qu'il ne reconnot pas.

                         Qui va l, s'il vous plat?

  HORACE.

  C'est vous, seigneur Arnolphe?

  ARNOLPHE.

                                 Oui. Mais vous?

  HORACE.

                                                 C'est Horace.
  Je m'en allois chez vous vous prier d'une grce.
  Vous sortez bien matin!

  ARNOLPHE, bas,  part.

                          Quelle confusion!
  Est-ce un enchantement? est-ce une illusion?

  HORACE.

  J'tois,  dire vrai, dans une grande peine;
  Et je bnis du ciel la bont souveraine
  Qui fait qu' point nomm je vous rencontre ainsi.
  Je viens vous avertir que tout a russi,
  Et mme beaucoup plus que je n'eusse os dire,
  Et par un incident qui devoit tout dtruire.
  Je ne sais point par o l'on a pu souponner
  Cette assignation qu'on m'avoit su donner;
  Mais, tant sur le point d'atteindre  la fentre,
  J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens parotre;
  Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras,
  M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas:
  Et ma chute, aux dpens de quelque meurtrissure,
  De vingt coups de bton m'a sauv l'aventure.
  Ces gens-l, dont toit, je pense, mon jaloux,
  Ont imput ma chute  l'effort de leurs coups;
  Et, comme la douleur, un assez long espace,
  M'a fait sans remuer demeurer sur la place,
  Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avoient assomm,
  Et chacun d'eux s'en est aussitt alarm.
  J'entendois tout leur bruit dans le profond silence:
  L'un l'autre ils s'accusoient de cette violence;
  Et, sans lumire aucune, en querellant le sort,
  Sont venus doucement tter si j'tois mort.
  Je vous laisse  penser si, dans la nuit obscure,
  J'ai d'un vrai trpass su tenir la figure.
  Ils se sont retirs avec beaucoup d'effroi:
  Et, comme je songeois  me retirer, moi,
  De cette feinte mort, la jeune Agns mue,
  Avec empressement est devers moi venue:
  Car les discours qu'entre eux ces gens avoient tenus
  Jusques  son oreille toient d'abord venus;
  Et, pendant tout ce trouble tant moins observe,
  Du logis aisment elle s'toit sauve;
  Mais, me trouvant sans mal, elle a fait clater
  Un transport difficile  bien reprsenter.
  Que vous dirai-je enfin? Cette aimable personne
  A suivi les conseils que son amour lui donne,
  N'a plus voulu songer  retourner chez soi,
  Et de tout son destin s'est commise  ma foi.
  Considrez un peu, par ce trait d'innocence,
  O l'expose d'un fou la haute impertinence,
  Et quels fcheux prils elle pourroit courir
  Si j'tois maintenant homme  la moins chrir.
  Mais d'un trop pur amour mon me est embrase:
  J'aimerois mieux mourir que l'avoir abuse:
  Je lui vois des appas dignes d'un autre sort,
  Et rien ne m'en sauroit sparer que la mort.
  Je prvois l-dessus l'emportement d'un pre;
  Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colre.
  A des charmes si doux je me laisse emporter,
  Et dans la vie, enfin, il se faut contenter.
  Ce que je veux de vous, sous un secret fidle,
  C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle,
  Que dans votre maison, en faveur de mes feux,
  Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux.
  Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite,
  Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite,
  Vous savez qu'une fille aussi de sa faon
  Donne avec un jeune homme un trange soupon:
  Et, comme c'est  vous, sr de votre prudence,
  Que j'ai fait de mes feux entire confidence,
  C'est  vous seul aussi, comme ami gnreux,
  Que je puis confier ce dpt amoureux.

  ARNOLPHE.

  Je suis, n'en doutez point, tout  votre service.

  HORACE.

  Vous voulez bien me rendre un si charmant office?

  ARNOLPHE.

  Trs-volontiers, vous dis-je; et je me sens ravir
  De cette occasion que j'ai de vous servir.
  Je rends grces au ciel de ce qu'il me l'envoie,
  Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.

  HORACE.

  Que je suis redevable  toutes vos bonts!
  J'avais de votre part craint des difficults;
  Mais vous tes du monde, et, dans votre sagesse,
  Vous savez excuser le feu de la jeunesse.
  Un de mes gens la garde au coin de ce dtour.

  ARNOLPHE.

  Mais comment ferons-nous? car il fait un peu jour,
  Si je la prends ici, l'on me verra peut-tre;
  Et, s'il faut que chez moi vous veniez  paratre,
  Des valets causeront. Pour jouer au plus sr,
  Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur.
  Mon alle est commode, et je l'y vais attendre.

  HORACE.

  Ce sont prcautions qu'il est fort bon de prendre.
  Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main,
  Et chez moi, sans clat, je retourne soudain.

  ARNOLPHE, seul.

  Ah! fortune, ce trait d'aventure propice
  Rpare tous les maux que m'a faits ton caprice!

    Il s'enveloppe le nez de son manteau.


SCNE III.--AGNS, ARNOLPHE, HORACE.

  HORACE,  Agns.

  Ne soyez point en peine o je vais vous mener;
  C'est un logement sr que je vous fais donner.
  Vous loger avec moi, ce seroit tout dtruire:
  Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.

    Arnolphe lui prend la main sans qu'elle la reconnaisse.

  AGNS,  Horace.

  Pourquoi me quittez-vous?

  HORACE.

                            Chre Agns, il le faut.

  AGNS.

  Songez donc, je vous prie,  revenir bientt.

  HORACE.

  J'en suis assez press par ma flamme amoureuse.

  AGNS.

  Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.

  HORACE.

  Hors de votre prsence, on me voit triste aussi.

  AGNS.

  Hlas! s'il tait vrai, vous resteriez ici.

  HORACE.

  Quoi! vous pourriez douter de mon amour extrme!

  AGNS.

  Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime.

    Arnolphe la tire.

  Ah! l'on me tire trop.

  HORACE.

                         C'est qu'il est dangereux,
  Chre Agns, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux!
  Et le parfait ami de qui la main vous presse
  Suit le zle prudent qui pour nous l'intresse.

  AGNS.

  Mais suivre un inconnu que...

  HORACE.

                                N'apprhendez rien:
  Entre de telles mains vous ne serez que bien.

  AGNS.

  Je me trouverois mieux entre celles d'Horace,
  Et j'aurois...

    A Arnolphe, qui la tire encore.


                 Attendez.

  HORACE.

                           Adieu, le jour me chasse.

  AGNS.

  Quand vous verrai-je donc?

  HORACE.

                             Bientt, assurment.

  AGNS.

  Que je vais m'ennuyer jusques  ce moment?

  HORACE, en s'en allant.

  Grce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence[142];
  Et je puis maintenant dormir en assurance[143].


  [142] Pour: n'a plus de concurrents. Expression impropre, quoique
  vive.

  [143] Pour: reprendre l'assurance et la tranquillit. Expression
  proverbiale.


SCNE IV.--ARNOLPHE, AGNS.

  ARNOLPHE, cach dans son manteau, et dguisant sa voix.

  Venez, ce n'est pas l que je vous logerai,
  Et votre gte ailleurs est par moi prpar.
  Je prtends en lieu sr mettre votre personne.

    Se faisant connotre.

  Me connoissez-vous?

  AGNS.

                      Hai!

  ARNOLPHE.

                           Mon visage, friponne,
  Dans cette occasion rend vos sens effrays,
  Et c'est  contre coeur qu'ici vous me voyez;
  Je trouble en ses projets l'amour qui vous possde.

    Agns regarde si elle ne verra point Horace.

  N'appelez point des yeux le galant  votre aide;
  Il est trop loign pour vous donner secours.
  Ah! ah! si jeune encore, vous jouez de ces tours!
  Votre simplicit, qui semble sans pareille,
  Demande si l'on fait les enfants par l'oreille;
  Et vous savez donner des rendez-vous la nuit,
  Et pour suivre un galant vous vader sans bruit!
  Tudieu! comme avec lui votre langue cajole[144]!
  Il faut qu'on vous ait mise  quelque bonne cole!
  Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris?
  Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits!
  Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie?
  Ah! coquine, en venir  cette perfidie!
  Malgr tous mes bienfaits former un tel dessein!
  Petit serpent que j'ai rchauff dans mon sein,
  Et qui, ds qu'il se sent, par une humeur ingrate,
  Cherche  faire du mal  celui qui le flatte!

  AGNS.

  Pourquoi me criez-vous[145]?

  ARNOLPHE.

                             J'ai grand tort en effet!

  AGNS.

  Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.

  ARNOLPHE.

  Suivre un galant n'est pas une action infme?

  AGNS.

  C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme:
  J'ai suivi vos leons, et vous m'avez prch,
  Qu'il se faut marier pour ter le pch.

  ARNOLPHE.

  Oui. Mais, pour femme, moi, je prtendois vous prendre;
  Et je vous l'avois fait, me semble[146], assez entendre.

  AGNS.

  Oui. Mais,  vous parler franchement entre nous,
  Il est plus pour cela selon mon got que vous.
  Chez vous le mariage est fcheux et pnible,
  Et vos discours en font une image terrible;
  Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs,
  Que de se marier il donne des dsirs.

  ARNOLPHE.

  Ah! c'est que vous l'aimez, tratresse!

  AGNS.

                                          Oui, je l'aime.

  ARNOLPHE.

  Et vous avez le front de le dire  moi-mme!

  AGNS.

  Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois-je pas?

  ARNOLPHE.

  Le deviez-vous aimer, impertinente?

  AGNS.

                                      Hlas!
  Est-ce que j'en puis mais? Lui seul en est la cause;
  Et je n'y songeois pas lorsque se fit la chose.

  ARNOLPHE.

  Mais il falloit chasser cet amoureux dsir.

  AGNS.

  Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?

  ARNOLPHE.

  Et ne saviez-vous pas que c'toit me dplaire?

  AGNS.

  Moi? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire?

  ARNOLPHE.

  Il est vrai j'ai sujet d'en tre rjoui!
  Vous ne m'aimez donc pas,  ce compte?

  AGNS.

                                         Vous?

  ARNOLPHE.

                                               Oui.

  AGNS.

  Hlas! non.

  ARNOLPHE.

              Comment, non!

  AGNS.

                            Voulez-vous que je mente?

  ARNOLPHE.

  Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?

  AGNS.

  Mon Dieu ce n'est pas moi que vous devez blmer.
  Que ne vous tes-vous, comme lui, fait aimer?
  Je ne vous en ai pas empch, que je pense.

  ARNOLPHE.

  Je m'y suis efforc de toute ma puissance;
  Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.

  AGNS.

  Vraiment, il en sait donc l-dessus plus que vous;
  Car  se faire aimer il n'a point eu de peine.

  ARNOLPHE,  part.

  Voyez comme raisonne et rpond la vilaine!
  Peste! une prcieuse en diroit-elle plus?
  Ah! je l'ai mal connue; ou, ma foi, l-dessus
  Une sotte en sait plus que le plus habile homme.

    A Agns.

  Puisqu'en raisonnemens votre esprit se consomme,
  La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps
  Je vous aurai pour lui nourrie  mes dpens?

  AGNS.

  Non. Il vous rendra tout, jusques au dernier double[147].

  ARNOLPHE, bas  part.

  Elle a de certains mots o mon dpit redouble.

    Haut.

  Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir,
  Les obligations que vous pouvez m'avoir?

  AGNS.

  Je ne vous en ai pas de si grandes qu'on pense.

  ARNOLPHE.

  N'est-ce rien que les soins d'lever votre enfance?

  AGNS.

  Vous avez l-dedans bien opr vraiment,
  Et m'avez fait en tout instruire joliment!
  Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tte,
  Je ne juge pas bien que je suis une bte?
  Moi-mme j'en ai honte; et, dans l'ge o je suis,
  Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.

  ARNOLPHE.

  Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il cote,
  Apprendre du blondin quelque chose?

  AGNS.

                                      Sans doute.
  C'est de lui que je sais ce que je puis savoir;
  Et beaucoup plus qu' vous je pense lui devoir.

  ARNOLPHE.

  Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade
  Ma main de ce discours ne venge la bravade.
  J'enrage quand je vois sa piquante froideur;
  Et quelques coups de poing satisferoient mon coeur.

  AGNS.

  Hlas! vous le pouvez, si cela peut vous plaire.

  ARNOLPHE,  part.

  Ce mot et ce regard dsarme ma colre,
  Et produit un retour de tendresse de coeur,
  Qui de son action m'efface la noirceur.
  Chose trange d'aimer, et que pour ces tratresses
  Les hommes soient sujets  de telles foiblesses!
  Tout le monde connot leur imperfection;
  Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrtion;
  Leur esprit est mchant et leur me fragile,
  Il n'est rien de plus foible et de plus imbcile,
  Rien de plus infidle: et, malgr tout cela,
  Dans le monde on fait tout pour ces animaux-l.

    A Agns.

  Eh bien, faisons la paix. Va, petite tratresse,
  Je te pardonne tout, et te rends ma tendresse;
  Considre par l l'amour que j'ai pour toi,
  Et, me voyant si bon, en revanche aime-moi.

  AGNS.

  Du meilleur de mon coeur je voudrais vous complaire:
  Que me coterait-il, si je le pouvais faire?

  ARNOLPHE.

  Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux.
  coute seulement ce soupir amoureux,
  Vois ce regard mourant, contemple ma personne,
  Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne.
  C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jet sur toi,
  Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
  Ta forte passion est d'tre brave[148] et leste,
  Tu le seras toujours, va, je te le proteste;
  Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai,
  Je te bouchonnerai[149], baiserai, mangerai;
  Tout comme tu voudras tu pourras te conduire:
  Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire.

    Bas,  part.

  Jusqu'o la passion peut-elle faire aller!

    Haut.

  Enfin,  mon amour rien ne peut s'galer:
  Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate?
  Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte?
  Veux-tu que je m'arrache un ct de cheveux?
  Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux,
  Je suis tout prt, cruelle,  te prouver ma flamme.

  AGNS.

  Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'me:
  Horace avec deux mots en feroit plus que vous.

  ARNOLPHE.

  Ah! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux!
  Je suivrai mon dessein, bte trop indocile,
  Et vous dnicherez  l'instant de la ville.
  Vous rebutez mes voeux et me mettez  bout;
  Mais un cul de couvent[150] me vengera de tout.


  [144] Pour: dit des cajoleries. L'emploi de ce verbe, au neutre, est
  archaque et hors d'usage.

  [145] Au lieu de: criez-vous contre moi.

  [146] Pour: ce me semble.

  [147] Monnaie valant deux deniers.

  [148] Pour: pimpante et bien vtue. Voyez plus haut.

  [149] Terme emprunt aux soins de propret que l'on prend des chevaux
  en les nettoyant et les lustrant avec un bouchon de paille. Les
  commentateurs ont vu ici un diminutif du mot _bouche_.

  [150] Pour: fond d'un couvent.


SCNE V.--ARNOLPHE, AGNS, ALAIN.

  ALAIN.

  Je ne sais ce que c'est, monsieur, mais il me semble
  Qu'Agns et le corps mort s'en sont alls ensemble.

  ARNOLPHE.

  La voici. Dans ma chambre allez me la nicher.

    A part.

  Ce ne sera pas l qu'il la viendra chercher;
  Et puis, c'est seulement pour une demi-heure.
  Je vais, pour lui donner une sre demeure,

    A Alain.

  Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux,
  Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.

    Seul.

  Peut-tre que son me, tant dpayse,
  Pourra de cet amour tre dsabuse.


SCNE VI.--ARNOLPHE, HORACE.

  HORACE.

  Ah! je viens vous trouver, accabl de douleur:
  Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur;
  Et, par un trait fatal d'une injustice extrme,
  On me veut arracher de la beaut que j'aime.
  Pour arriver ici mon pre a pris le frais[151];
  J'ai trouv qu'il mettoit pied  terre ici prs:
  Et la cause, en un mot, d'une telle venue,
  Qui, comme je disois, ne m'toit pas connue,
  C'est qu'il m'a mari sans m'en crire rien,
  Et qu'il vient en ces lieux clbrer ce lien.
  Jugez, en prenant part  mon inquitude,
  S'il pouvait m'arriver un contre-temps plus rude.
  Cet Enrique, dont hier je m'informois  vous,
  Cause tout le malheur dont je ressens les coups:
  Il vient avec mon pre achever ma ruine,
  Et c'est sa fille unique  qui l'on me destine.
  J'ai ds leurs premiers mots pens m'vanouir;
  Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les our,
  Mon pre ayant parl de vous rendre visite,
  L'esprit plein de frayeur je l'ai devanc vite.
  De grce, gardez-vous de lui rien dcouvrir
  De mon engagement, qui le pourrait aigrir;
  Et tchez, comme en vous il prend grande crance,
  De le dissuader de cet autre alliance.

  ARNOLPHE.

  Oui-da.

  HORACE.

          Conseillez-lui de diffrer un peu,
  Et rendez, en ami, ce service  mon feu.

  ARNOLPHE.

  Je n'y manquerai pas.

  HORACE.

                        C'est en vous que j'espre.

  ARNOLPHE.

  Fort bien.

  HORACE.

             Et je vous tiens mon vritable pre.
  Dites-lui que mon ge... Ah! je le vois venir!
  coutez les raisons que je vous puis fournir.


  [151] Pour: a profit de la fracheur de la nuit. Vers obscur,
  expression impropre.


SCNE VII.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE.

    Horace et Arnolphe se retirent dans un coin du thtre, et parlent
    bas ensemble.

  ENRIQUE,  Chrysalde.

  Aussitt qu' mes yeux je vous ai vu parotre,
  Quand on ne m'et rien dit, j'aurois su vous connotre.
  Je vous vois tous les traits de cette aimable soeur
  Dont l'hymen autrefois m'avoit fait possesseur;
  Et je serais heureux si la parque cruelle
  M'et laiss ramener cette pouse fidle,
  Pour jouir avec moi des sensibles douceurs
  De revoir tous les siens aprs nos longs malheurs;
  Mais, puisque du destin la fatale puissance
  Nous prive pour jamais de sa chre prsence,
  Tchons de nous rsoudre, et de nous contenter
  Du seul fruit amoureux qui m'en ait pu rester.
  Il vous touche de prs; et, sans votre suffrage,
  J'aurois tort de vouloir disposer de ce gage.
  Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi[152],
  Mais il faut que ce choix vous plaise comme  moi.

  CHRYSALDE.

  C'est de mon jugement avoir mauvaise estime
  Que douter si j'approuve un choix si lgitime.

  ARNOLPHE,  part,  Horace.

  Oui, je vais vous servir de la bonne faon.

  HORACE,  part,  Arnolphe.

  Gardez, encore un coup...

  ARNOLPHE,  Horace.

                            N'ayez aucun soupon.

    Arnolphe quitte Horace pour aller embrasser Oronte.

  ORONTE,  Arnolphe.

  Ah! que cette embrassade est pleine de tendresse!

  ARNOLPHE.

  Que je sens  vous voir une grande allgresse!

  ORONTE.

  Je suis ici venu...

  ARNOLPHE.

                      Sans m'en faire rcit,
  Je sais ce qui vous mne.

  ORONTE.

                            On vous l'a dj dit?

  ARNOLPHE.

  Oui.

  ORONTE.

       Tant mieux.

  ARNOLPHE.

                   Votre fils  cet hymen rsiste,
  Et son coeur prvenu n'y voit rien que de triste,
  Il m'a mme pri de vous en dtourner;
  Et moi, tout le conseil que je vous puis donner,
  C'est de ne pas souffrir que ce noeud se diffre,
  Et de faire valoir l'autorit de pre.
  Il faut avec vigueur ranger[153] les jeunes gens,
  Et nous faisons[154] contre eux  leur tre indulgents.

  HORACE,  part.

  Ah! tratre!

  CHRYSALDE.

               Si son coeur a quelque rpugnance,
  Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence.
  Mon frre, que je crois, sera de mon avis.

  ARNOLPHE.

  Quoi! se laissera-t-il gouverner par son fils?
  Est-ce que vous voulez qu'un pre ait la mollesse
  De ne savoir pas faire obir la jeunesse?
  Il seroit beau, vraiment, qu'on le vt aujourd'hui
  Prendre loi de qui doit l'accepter de lui!
  Non, non, c'est mon intime, et sa gloire est la mienne;
  Sa parole est donne, il faut qu'il la maintienne
  Qu'il fasse voir ici de fermes sentimens,
  Et force de son fils tous les attachemens.

  ORONTE.

  C'est parler comme il faut, et dans cette alliance,
  C'est moi qui vous rponds de son obissance.

  CHRYSALDE,  Arnolphe.

  Je suis surpris, pour moi, du grand empressement
  Que vous me faites voir pour cet engagement,
  Et ne puis deviner quel motif vous inspire...

  ARNOLPHE.

  Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.

  ORONTE.

  Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est...

  CHRYSALDE.

                                         Ce nom l'aigrit:
  C'est monsieur de la Souche, on vous l'a dj dit.

  ARNOLPHE.

  Il n'importe.

  HORACE,  part.

                Qu'entends-je?

  ARNOLPHE, se retournant vers Horace.

                               Oui, c'est l le mystre.
  Et vous pouvez juger ce que je devois faire.

  HORACE,  part.

  En quel trouble...


  [152] Pour: par soi-mme.

  [153] Pour: forcer les jeunes gens de se ranger. Archasme des plus
  nergiques.

  [154] Emploi du verbe _faire_ que nous avons dj signal. Ce vers
  signifie: en tant indulgents pour eux nous agissons contre eux.
  Phrase aussi languissante que le vers du Molire est lgant et
  simple.


SCNE VIII.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE, GEORGETTE.

  GEORGETTE.

                     Monsieur, si vous n'tes auprs,
  Nous aurons de la peine  retenir Agns;
  Elle veut  tous coups s'chapper, et peut-tre
  Qu'elle se pourroit bien jeter par la fentre.

  ARNOLPHE.

  Faites-moi-la venir; aussi bien, de ce pas,

    A Horace.

  Prtends-je l'emmener. Ne vous en fchez pas;
  Un bonheur continu rendroit l'homme superbe;
  Et chacun  son tour, comme dit le proverbe.

  HORACE,  part.

  Quels maux peuvent,  ciel! galer mes ennuis!
  Et s'est-on jamais vu dans l'abme o je suis!

  ARNOLPHE,  Oronte.

  Pressez vite le jour de la crmonie,
  J'y prends part, et dj moi-mme je m'en prie.

  ORONTE.

  C'est bien notre dessein.


SCNE IX.--AGNS, ORONTE, ENRIQUE, ARNOLPHE, HORACE, CHRYSALDE, ALAIN,
GEORGETTE.

  ARNOLPHE,  Agns.

                            Venez, belle, venez,
  Qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez.
  Voici votre galant,  qui, pour rcompense,
  Vous pouvez faire une humble et douce rvrence.

    A Horace.

  Adieu. L'vnement trompe un peu vos souhaits;
  Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.

  AGNS.

  Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte?

  HORACE.

  Je ne sais o j'en suis, tant ma douleur est forte.

  ARNOLPHE.

  Allons, causeuse, allons!

  AGNS.

                            Je veux rester ici!

  ORONTE.

  Dites-nous ce que c'est que ce mystre-ci.
  Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre.

  ARNOLPHE.

  Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre.
  Jusqu'au revoir.

  ORONTE.

                   O donc prtendez-vous aller?
  Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler.

  ARNOLPHE.

  Je vous ai conseill, malgr tout son murmure,
  D'achever l'hymne.

  ORONTE.

                       Oui; mais, pour le conclure,
  Si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit
  Que vous avez chez vous celle dont il s'agit,
  La fille qu'autrefois, de l'aimable Anglique,
  Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique?
  Sur quoi votre discours toit-il donc fond?

  CHRYSALDE.

  Je m'tonnois aussi de voir son procd.

  ARNOLPHE.

  Quoi!...

  CHRYSALDE.

           D'un hymen secret ma soeur eut une fille
  Dont on cacha le sort  toute la famille.

  ORONTE.

  Et qui, sous de feints noms, pour ne rien dcouvrir,
  Par son poux aux champs fut donne  nourrir.

  CHRYSALDE.

  Et dans ce temps, le sort, lui dclarant la guerre,
  L'obligea de sortir de sa natale terre.

  ORONTE.

  Et d'aller essuyer mille prils divers
  Dans ces lieux spars de nous par tant de mers.

  CHRYSALDE.

  O ses soins ont gagn ce que dans sa patrie
  Avoient pu lui ravir l'imposture et l'envie.

  ORONTE.

  Et, de retour en France, il a cherch d'abord
  Celle  qui de sa fille il confia le sort.

  CHRYSALDE.

  Et cette paysanne a dit avec franchise
  Qu'en vos mains  quatre ans elle l'avoit remise.

  ORONTE.

  Et qu'elle l'avoit fait sur votre charit,
  Par un accablement d'extrme pauvret.

  CHRYSALDE.

  Et lui, plein de transport et d'allgresse en l'me,
  A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme.

  ORONTE.

  Et vous allez enfin la voir venir ici,
  Pour rendre aux yeux de tous ce mystre clairci.

  CHRYSALDE,  Arnolphe.

  Je devine  peu prs quel est votre supplice;
  Mais le sort en cela ne vous est que propice.
  Si n'tre point cocu vous semble un si grand bien,
  Ne vous point marier en est le vrai moyen.

  ARNOLPHE, s'en allant tout transport, et ne pouvant parler.

  Ouf!


SCNE X.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, AGNS, HORACE.

  ORONTE.

       D'o vient qu'il s'enfuit sans rien dire?

  HORACE.

                                                 Ah! mon pre,
  Vous saurez pleinement ce surprenant mystre.
  Le hasard en ces lieux avoit excut
  Ce que votre sagesse avoit prmdit.
  J'tois, par les doux noeuds d'une ardeur mutuelle,
  Engag de parole avecque cette belle;
  Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher,
  Et pour qui mon refus a pens vous fcher.

  ENRIQUE.

  Je n'en ai point dout d'abord que je l'ai vue,
  Et mon me depuis n'a cess d'tre mue.
  Ah! ma fille, je cde  des transports si doux.

  CHRYSALDE.

  J'en ferois de bon coeur, mon frre, autant que vous;
  Mais ces lieux  cela ne s'accommodent gures.
  Allons dans la maison dbrouiller ces mystres,
  Payer  notre ami ses soins officieux,
  Et rendre grce au ciel, qui fait tout pour le mieux.

FIN DE L'COLE DES FEMMES




LA
CRITIQUE DE L'COLE DES FEMMES

COMDIE

REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, LE 1er JUIN 1663,
SUR LE THATRE DU PALAIS-ROYAL


Arm par Louis XIV et protg par lui, Molire continue sa campagne:
guerre dans toutes les rgles, comdie belliqueuse en sept actes, dont
les cinq premiers (l'_Ecole des femmes_) sont en vers et les deux
derniers en prose.

Un abb Dubuisson, qui faisait autorit, protgeait l'art dramatique et
avait pris le nom d'introducteur des belles ruelles, dit un jour 
Molire qu'il ne ferait peut-tre pas mal de mettre en scne ses rivaux
et ses ennemis, en leur faisant tenir des discours dont ils se servaient
contre lui, et en leur opposant la rfutation d'un homme de bon sens.
L'abb avait essay ce travail. Molire le lut, approuva l'ide, se
l'appropria, l'excuta lui-mme, et de cette conversation de salon o
paraissent les prcieuses, le chef de la cabale littraire, Boursault,
et celui de la cabale des gens du monde, le duc de la Feuillade, il fit
une oeuvre charmante. Toute sa thorie dramatique s'y rvle: tudier,
caractriser les hommes, les peindre au vif, rjouir et intresser,
n'couter ni l'affectation des petites-matresses, ni le savoir
enrouill des pdants, ni les dlicatesses frivoles des gens de cour;
saisir la nature et l'humanit; se laisser aller de bonne foi, comme il
le dit lui-mme,  ce qui vous prend les entrailles; enfin crer des
rgles et non les subir;--voil le fond de la doctrine. C'est la libre
servitude des esprits suprieurs.

Cet admirable et lger dialogue, assez semblable  celui que Shakspeare
a plac dans son _Hamlet_, frappe la critique oblique et doucereuse de
Boursault, qui s'en allait par les ruelles dtruire la rputation de
Molire en protestant de son estime pour le grand crivain; le ddain
suprme du duc de la Feuillade pour les mots populaires sems dans
l'_cole des Femmes_; le persiflage de la jeune noblesse et la raillerie
des _turlupins_ contre les allures bourgeoises de Sganarelle; l'emphase
dramatique des comdiens de l'htel de Bourgogne, enfin les prtentions
des docteurs qui ne voulaient pas permettre au public de s'gayer
autrement que selon la formule. Pdants et austres, marquis et rivaux,
prcieux et dclamateurs, furent rduits au silence. Ninon de Lenclos et
Chapelle, la Fontaine et Boileau, proclamrent partout la charmante
navet du grand artiste.

Le rle d'une maligne et fine crature se dtache vivement au milieu des
interlocuteurs; elle parat approuver ce qu'elle raille, et encourage
par d'ironiques et doux loges le dveloppement des ridicules. Ce rle
fut confi  la femme de Molire, Armande, que sans doute remords ou
caprice avait rapproche de son mari. Molire a fait briller dans le
rle de tous les personnages qu'il a confis  sa femme la vive saillie,
la coquetterie involontaire et la pointe caustique qu'il admirait chez
Armande. Henriette, Anglique, lise, Climne, Agns elle-mme, ne sont
que les aspects divers du mme portrait; c'est toujours la brillante
Armande, cette femme doue de tous les charmes et de peu de vertus,
l'ange et le dmon du contemplatif Molire.


  A LA REINE MRE[155]

  MADAME,

Je sais bien que VOTRE MAJEST n'a que faire de toutes nos ddicaces, et
que ces prtendus devoirs, dont on lui dit lgamment qu'on s'acquitte
envers elle, sont des hommages,  dire vrai, dont elle nous dispenseroit
trs-volontiers. Mais je ne laisse pas d'avoir l'audace de lui ddier la
_Critique de l'cole des Femmes_, et je n'ai pu refuser cette petite
occasion de pouvoir tmoigner ma joie  VOTRE MAJEST sur cette heureuse
convalescence qui redonne  nos voeux la plus grande et la meilleure
princesse du monde, et nous permet en elle de longues annes d'une sant
vigoureuse. Comme chacun regarde les choses du ct de ce qui le touche,
je me rjouis, dans cette allgresse gnrale, de pouvoir encore obtenir
l'honneur de divertir VOTRE MAJEST; elle, MADAME, qui prouve si bien
que la vritable dvotion n'est point contraire aux honntes
divertissemens; qui, de ses hautes penses et de ses importantes
occupations, descend si humainement dans le plaisir de nos spectacles,
et ne ddaigne pas de rire de cette mme bouche dont elle prie si bien
Dieu. Je flatte, dis-je, mon esprit de l'esprance de cette gloire; j'en
attends le moment avec toutes les impatiences du monde; et, quand je
jouirai de ce bonheur, ce sera la plus grande joie que puisse recevoir,

  MADAME,
  DE VOTRE MAJEST,

  Le trs-humble, trs-obissant,
  et trs-oblig serviteur,

  J.-B. P. MOLIRE.


  [155] Anne d'Autriche, fille ane de Philippe III, roi d'Espagne,
  femme de Louis XIII, mre de Louis XIV, morte le 20 janvier 1666.




  PERSONNAGES                    ACTEURS

  URANIE.                        Mlle DEBRIE.
  LISE.                         Arm. BJART.
  CLIMNE.                       Mlle DUPARC.
  LE MARQUIS.                    LA GRANGE.
  DORANTE, ou le CHEVALIER.      BRCOURT.
  LYSIDAS, pote.                DU CROISY.
  GALOPIN, laquais.

    La scne est  Paris, dans la maison d'Uranie.




SCNE I.--URANIE, LISE.

URANIE.

Quoi! cousine, personne ne t'est venu rendre visite?

LISE.

Personne du monde.

URANIE.

Vraiment, voil qui m'tonne, que nous avons t seules l'une et l'autre
tout aujourd'hui.

LISE.

Cela m'tonne aussi, car ce n'est gure notre coutume; et votre maison,
Dieu merci, est le refuge ordinaire de tous les fainans de la cour.

URANIE.

L'aprs-dne,  dire vrai, m'a sembl fort longue.

LISE.

Et moi, je l'ai trouve fort courte.

URANIE.

C'est que les beaux esprits, cousine, aiment la solitude.

LISE.

Ah! trs-humble servante au bel esprit, vous savez que ce n'est pas l
que je vise.

URANIE.

Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue.

LISE.

Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie; et la quantit de sottes
visites qu'il vous faut essuyer parmi les autres est cause bien souvent
que je prends plaisir d'tre seule.

URANIE.

La dlicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens
tris.

LISE.

Et la complaisance est trop gnrale, de souffrir indiffremment toutes
sortes de personnes.

URANIE.

Je gote ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagans.

LISE.

Ma foi, les extravagans ne vont gure loin sans vous ennuyer, et la
plupart de ces gens-l ne sont plus plaisans ds la seconde visite.
Mais,  propos d'extravagans, ne voulez-vous pas me dfaire de votre
marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et
que je puisse durer [156] ses turlupinades[157] perptuelles?

URANIE.

Ce langage est  la mode, et l'on le tourne en plaisanterie[158]  la
cour.

LISE.

Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le jour  parler ce
jargon obscur. La belle chose de faire entrer, aux conversations du
Louvre, de vieilles quivoques ramasses parmi les boues des halles et
de la place Maubert! La jolie faon de plaisanter pour des courtisans,
et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire: Madame, vous
tes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de
Paris, car chacun vous voit de bon oeil;  cause que Bonneuil est un
village  trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et bien
spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils pas lieu
de s'en glorifier?

URANIE.

On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle; et la plupart de
ceux qui affectent ce langage savent bien eux-mmes qu'il est ridicule.

LISE.

Tant pis encore, de prendre peine  dire des sottises, et d'tre mauvais
plaisans de dessein form. Je les en tiens moins excusables; et, si j'en
tois juge, je sais bien  quoi je condamnerois tous ces messieurs les
turlupins.

URANIE.

Laissons cette matire qui t'chauffe un peu trop, et disons que Dorante
vient bien tard,  mon avis, pour le souper que nous devons faire
ensemble.

LISE.

Peut-tre l'a-t-il oubli, et que...

  [156] Pour: souffrir longtemps. Expression nergique, aujourd'hui
  perdue.

  [157] Pour: invention de calembours grotesques et de lazzi; de
  tire-lupin, qui tire des pois chiches, ou _lupins_, d'un sac. Bouffons
  des anciennes farces.

  [158] Pour: on le juge plaisant, agrable.


SCNE II.--URANIE, LISE, GALOPIN.

GALOPIN.

Voil Climne, madame, qui vient ici pour vous voir.

URANIE.

Eh, mon Dieu! quelle visite!

LISE.

Vous vous plaigniez d'tre seule; aussi le ciel vous en punit.

URANIE.

Vite, qu'on aille dire que je n'y suis pas.

GALOPIN.

On a dj dit que vous y tiez.

URANIE.

Et, qui est le sot qui l'a dit?

GALOPIN.

Moi, madame.

URANIE.

Diantre soit le petit vilain! Je vous apprendrai bien  faire vos
rponses de vous-mme.

GALOPIN.

Je vais lui dire, madame, que vous voulez tre sortie.

URANIE.

Arrtez, animal! et la laissez monter, puisque la sottise est faite!

GALOPIN.

Elle parle encore  un homme dans la rue.

URANIE.

Ah! cousine, que cette visite m'embarrasse  l'heure qu'il est!

LISE.

Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel; j'ai
toujours eu pour elle une furieuse aversion; et n'en dplaise  sa
qualit, c'est la plus sotte bte qui se soit jamais mle de raisonner.

URANIE.

L'pithte est un peu forte.

LISE.

Allez, allez, elle mrite bien cela, et quelque chose de plus si on lui
faisoit justice. Est-ce qu'il y a une personne qui soit plus
vritablement qu'elle ce qu'on appelle prcieuse,  prendre le mot dans
sa plus mauvaise signification?

URANIE.

Elle se dfend bien de ce nom, pourtant.

LISE.

Il est vrai; elle se dfend du nom, mais non pas de la chose; car,
enfin, elle l'est depuis les pieds jusqu' la tte, et la plus grande
faonnire du monde. Il semble que tout son corps soit dmont, et que
les mouvements de ses hanches, de ses paules et de sa tte n'aillent
que par ressorts; elle affecte toujours un ton de voix languissant et
niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux
pour les faire parotre grands.

URANIE.

Doucement donc! Si elle venoit  entendre...

LISE.

Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir
qu'elle eut envie de voir Damon[159], sur la rputation qu'on lui
donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connoissez
l'homme, et sa naturelle paresse  soutenir la conversation. Elle
l'avoit invit  souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot,
parmi une demi-douzaine de gens  qui elle avoit fait fte de lui, et
qui le regardoient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devoit
pas tre faite comme les autres. Ils pensoient tous qu'il toit l pour
dfrayer la compagnie de bons mots; que chaque parole qui sortoit de sa
bouche devoit tre extraordinaire; qu'il devoit faire des impromptus sur
tout ce qu'on disoit, et ne demander  boire qu'avec une pointe; mais il
les trompa fort par son silence, et la dame fut aussi mal satisfaite de
lui que je le fus d'elle.

URANIE.

Tais-toi. Je vais la recevoir  la porte de la chambre.

LISE.

Encore un mot. Je voudrois bien la voir marie avec le marquis dont nous
avons parl. Le bel assemblage que ce seroit d'une prcieuse et d'un
turlupin!

URANIE.

Veux-tu te taire! La voici.

  [159] Molire lui-mme.


SCNE III.--CLIMNE, URANIE, LISE, GALOPIN.

URANIE.

Vraiment, c'est bien tard que...

CLIMNE.

Eh! de grce, ma chre, faites-moi vite donner un sige.

URANIE,  Galopin.

Un fauteuil promptement.

CLIMNE.

Ah! mon Dieu!

URANIE.

Qu'est-ce donc?

CLIMNE.

Je n'en puis plus!

URANIE.

Qu'avez-vous?

CLIMNE.

Le coeur me manque.

URANIE.

Sont-ce vapeurs qui vous ont pris?

CLIMNE.

Non.

URANIE.

Voulez-vous que l'on vous dlace?

CLIMNE.

Mon Dieu, non. Ah!

URANIE.

Quel est donc votre mal? et depuis quand vous a-t-il pris?

CLIMNE.

Il y a plus de trois heures, et je l'ai rapport du Palais-Royal[160].

URANIE.

Comment?

CLIMNE.

Je viens de voir, pour mes pchs, cette mchante rapsodie de l'_cole
des Femmes_. Je suis encore en dfaillance du mal de coeur que cela m'a
donn, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours.

LISE.

Voyez un peu comme les maladies arrivent sans qu'on y songe!

URANIE.

Je ne sais pas de quel temprament nous sommes, ma cousine et moi; mais
nous fmes avant-hier  la mme pice, et nous en revnmes toutes deux
saines et gaillardes.

CLIMNE.

Quoi! vous l'avez vue?

URANIE.

Oui, et coute d'un bout  l'autre.

CLIMNE.

Et vous n'en avez pas t jusques aux convulsions, ma chre?

URANIE.

Je ne suis pas si dlicate, Dieu merci; et je trouve, pour moi, que
cette comdie seroit plutt capable de gurir les gens que de les rendre
malades.

CLIMNE.

Ah! mon Dieu! que dites-vous l? Cette proposition peut-elle tre
avance par une personne qui ait du revenu en sens commun? Peut-on
impunment, comme vous faites, rompre en visire  la raison? et, dans
le vrai de la chose, est-il un esprit si affam de plaisanterie, qu'il
puisse tter des fadaises dont cette comdie est assaisonne? Pour moi,
je vous avoue que je n'ai pas trouv le moindre grain de sel dans tout
cela. _Les enfants par l'oreille_ m'ont paru d'un got dtestable; _la
tarte  la crme_ m'a affadi le coeur, et j'ai pens vomir au potage.

LISE.

Mon Dieu! que tout cela est dit lgamment! J'aurais cru que cette pice
toit bonne; mais madame a une loquence si persuasive, elle tourne les
choses d'une manire si agrable, qu'il faut tre de son sentiment,
malgr qu'on en ait.

URANIE.

Pour moi, je n'ai pas tant de complaisance, et, pour dire ma pense, je
tiens cette comdie une des plus plaisantes que l'auteur ait produites.

CLIMNE.

Ah! vous me faites piti, de parler ainsi; et je ne saurois vous
souffrir cette obscurit de discernement. Peut-on, ayant de la vertu,
trouver de l'agrment dans une pice qui tient sans cesse la pudeur en
alarme, et salit  tout moment l'imagination?

LISE.

Les jolies faons de parler que voil! Que vous tes, madame, une rude
joueuse en critique, et que je plains le pauvre Molire de vous avoir
pour ennemie!

CLIMNE.

Croyez-moi, ma chre, corrigez de bonne foi votre jugement, et, pour
honneur, n'allez point dire par le monde que cette comdie vous ait plu.

URANIE.

Moi, je ne sais pas ce que vous y avez trouv qui blesse la pudeur.

CLIMNE.

Hlas! tout; et je mets en fait qu'une honnte femme ne la sauroit voir
sans confusion, tant j'y ai dcouvert d'ordures et de salets.

URANIE.

Il faut donc que, pour les ordures, vous ayez des lumires que les
autres n'ont pas; car, pour moi, je n'y en ai point vu.

CLIMNE.

C'est que vous ne voulez pas y en avoir vu, assurment; car enfin toutes
ces ordures, Dieu merci, y sont  visage dcouvert; elles n'ont pas la
moindre enveloppe qui les couvre, et les yeux les plus hardis sont
effrays de leur nudit.

LISE.

Ah!

CLIMNE.

Hai, hai, hai.

URANIE.

Mais encore, s'il vous plat, marquez-moi une de ces ordures que vous
dites.

CLIMNE.

Hlas! est-il ncessaire de vous les marquer?

URANIE.

Oui. Je vous demande seulement un endroit qui vous ait fort choque.

CLIMNE.

En faut-il d'autre que la scne de cette Agns, lorsqu'elle dit ce que
l'on lui a pris?

URANIE.

Eh bien, que trouvez-vous l de sale?

CLIMNE.

Ah!

URANIE.

De grce!

CLIMNE.

Fi!

URANIE.

Mais encore?

CLIMNE.

Je n'ai rien  vous dire.

URANIE.

Pour moi, je n'y entends point de mal.

CLIMNE.

Tant pis pour vous.

URANIE.

Tant mieux, plutt, ce me semble. Je regarde les choses du ct qu'on me
les montre, et ne les tourne point pour y chercher ce qu'il ne faut pas
voir.

CLIMNE.

L'honntet d'une femme...

URANIE.

L'honntet d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de
vouloir tre plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette
matire est pire qu'en toute autre; et je ne vois rien de si ridicule
que cette dlicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne
un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre
des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de faons n'en sont pas
estimes plus femmes de bien. Au contraire, leur svrit mystrieuse et
leurs grimaces affectes irritent la censure de tout le monde contre les
actions de leur vie. On est ravi de dcouvrir ce qu'il peut y avoir 
redire; et, pour tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des
femmes  cette comdie, vis--vis de la loge o nous tions qui, par les
mines qu'elles affectrent durant toute la pice, leurs dtournements de
tte et leurs cachements[161] de visage, firent dire de tous cts cent
sottises de leur conduite, que l'on n'auroit pas dites sans cela; et
quelqu'un mme des laquais cria tout haut qu'elles toient plus chastes
des oreilles que de tout le reste du corps.

CLIMNE.

Enfin, il faut tre aveugle dans cette pice, et ne pas faire semblant
d'y voir les choses.

URANIE.

Il ne faut pas y vouloir voir ce qui n'y est pas.

CLIMNE.

Ah! je soutiens, encore un coup, que les salets y crvent les yeux.

URANIE.

Et moi, je ne demeure pas d'accord de cela.

CLIMNE.

Quoi! la pudeur n'est pas visiblement blesse par ce que dit Agns dans
l'endroit dont nous parlons?

URANIE.

Non, vraiment. Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnte;
et, si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c'est vous qui
faites l'ordure, et non pas elle, puisqu'elle parle seulement d'un ruban
qu'on lui a pris.

CLIMNE.

Ah! ruban tant qu'il vous plaira; mais ce _le_, o elle s'arrte, n'est
pas mis pour des prunes. Il vient sur ce _le_ d'tranges penses. Ce
_le_ scandalise furieusement; et, quoi que vous puissiez dire, vous ne
sauriez dfendre l'insolence de ce _le_.

LISE.

Il est vrai, ma cousine, je suis pour madame contre ce _le_. Ce _le_ est
insolent au dernier point, et vous avez tort de dfendre ce _le_.

CLIMNE.

Il a une obscnit[162] qui n'est pas supportable.

LISE.

Comment dites-vous ce mot-l, madame?

CLIMNE.

Obscnit, madame.

LISE.

Ah! mon Dieu! _obscnit_. Je ne sais pas ce que ce mot veut dire; mais
je le trouve le plus joli du monde.

CLIMNE.

Enfin, vous voyez comme votre sang prend mon parti.

URANIE.

Eh! mon Dieu, c'est une causeuse qui ne dit pas ce qu'elle pense. Ne
vous y fiez pas beaucoup, si vous m'en voulez croire.

LISE.

Ah! que vous tes mchante, de me vouloir rendre suspecte  madame!
Voyez un peu o j'en serais, si elle alloit croire ce que vous dites!
Serois-je si malheureuse, madame, que vous eussiez de moi cette pense?

CLIMNE.

Non, non, je ne m'arrte pas  ces paroles, et je vous crois plus
sincre qu'elle ne dit.

LISE.

Ah! que vous avez bien raison, madame, et que vous me rendrez justice,
quand vous croirez que je vous trouve la plus engageante personne du
monde, que j'entre dans tous vos sentiments, et suis charme de toutes
les expressions qui sortent de votre bouche!

CLIMNE.

Hlas! je parle sans affectation.

LISE.

On le voit bien, madame, et que tout est naturel en vous. Vos paroles,
le ton de votre voix, vos regards, vos pas, votre action et votre
ajustement, ont je ne sais quel air de qualit qui enchante les gens. Je
vous tudie des yeux et des oreilles; et je suis si remplie de vous, que
je tche d'tre votre singe et de vous contrefaire en tout.

CLIMNE.

Vous vous moquez de moi, madame!

LISE.

Pardonnez-moi, madame. Qui voudroit se moquer de vous?

CLIMNE.

Je ne suis pas un bon modle, madame.

LISE.

Oh! que si, madame!

CLIMNE.

Vous me flattez, madame.

LISE.

Point du tout, madame.

CLIMNE.

pargnez-moi, s'il vous plat, madame.

LISE.

Je vous pargne aussi, madame, et je ne dis pas la moiti de ce que je
pense, madame.

CLIMNE.

Ah! mon Dieu! brisons l, de grce. Vous me jetteriez dans une confusion
pouvantable, ( Uranie.) Enfin, nous voil deux contre vous; et
l'opinitret sied si mal aux personnes spirituelles...

  [160] Du thtre de Molire. Voyez la prface de _Don Garcie de
  Navarre_.

  [161] Mot invent par Molire, conforme  l'analogie, et que l'on n'a
  plus employ.

  [162] Mot introduit par les prcieuses; du latin, _obscenitas_; une
  femme du monde ne l'emploierait plus aujourd'hui,  cause de son
  nergie mme.


SCNE IV.--LE MARQUIS, CLIMNE, URANIE, LISE, GALOPIN.

GALOPIN,  la porte de la chambre.

Arrtez, s'il vous plat, monsieur.

LE MARQUIS.

Tu ne me connois pas, sans doute?

GALOPIN.

Si fait, je vous connois; mais vous n'entrerez pas.

LE MARQUIS.

Ah! que de bruit, petit laquais!

GALOPIN.

Cela n'est pas bien de vouloir entrer malgr les gens.

LE MARQUIS.

Je veux voir ta matresse.

GALOPIN.

Elle n'y est pas, vous dis-je.

LE MARQUIS.

La voil dans la chambre.

GALOPIN.

Il est vrai, la voil; mais elle n'y est pas.

URANIE.

Qu'est-ce donc qu'il y a l?

LE MARQUIS.

C'est votre laquais, madame, qui fait le sot.

GALOPIN.

Je lui dis que vous n'y tes pas, madame, et il ne veut pas laisser[163]
d'entrer.

URANIE.

Et pourquoi dire  monsieur que je n'y suis pas?

GALOPIN.

Vous me grondtes l'autre jour de lui avoir dit que vous y tiez.

URANIE.

Voyez cet insolent! Je vous prie, monsieur, de ne pas croire ce qu'il
dit. C'est un petit cervel, qui vous a pris pour un autre.

LE MARQUIS.

Je l'ai bien vu, madame; et, sans votre respect, je lui aurois appris 
connotre les gens de qualit.

LISE.

Ma cousine vous est fort oblige de cette dfrence.

URANIE,  Galopin.

Un sige donc, impertinent!

GALOPIN.

N'en voil-t-il pas un?

URANIE.

Approchez-le.

  Galopin pousse le sige rudement, et sort.

  [163] Pour: il ne veut pas omettre d'entrer. Excellente expression
  emprunte aux Italiens (_lasciar di dire_). Expression que nous avons
  perdue, et qui ne peut se remplacer.


SCNE V.--LE MARQUIS, CLIMNE, URANIE, LISE.

LE MARQUIS.

Votre petit laquais madame, a du mpris pour ma personne.

LISE.

Il auroit tort, sans doute.

LE MARQUIS.

C'est peut-tre que je paye l'intrt de ma mauvaise mine. (Il rit.)
Hai, hai, hai, hai.

LISE.

L'ge le rendra plus clair en honntes gens[164].

LE MARQUIS.

Sur quoi en tiez-vous, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?

URANIE.

Sur la comdie de l'_cole des Femmes_.

LE MARQUIS.

Je ne fais que d'en sortir.

CLIMNE.

Eh bien, monsieur, comment la trouvez-vous, s'il vous plat?

LE MARQUIS.

Tout  fait impertinente.

CLIMNE.

Ah! que j'en suis ravie!

LE MARQUIS.

C'est la plus mchante chose du monde. Comment, diable!  peine ai-je pu
trouver place. J'ai pens tre touff  la porte, et jamais on ne m'a
tant march sur les pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans en sont
ajusts, de grce.

LISE.

Il est vrai que cela crie vengeance contre l'_cole des Femmes_, et que
vous la condamnez avec justice.

LE MARQUIS.

Il ne s'est jamais fait, je pense, une si mchante comdie.

URANIE.

Ah! voici Dorante, que nous attendions.

  [164] Pour: gens comme il faut. Cette acception s'est conserve
  jusqu'au milieu du XVIIIe sicle.


SCNE VI.--DORANTE, CLIMNE, URANIE, LISE, LE MARQUIS.

DORANTE.

Ne bougez, de grce, et n'interrompez point votre discours. Vous tes l
sur une matire qui, depuis quatre jours, fait presque l'entretien de
toutes les maisons de Paris; et jamais on n'a rien vu de si plaisant que
la diversit des jugements qui se font l-dessus. Car, enfin, j'ai ou
condamner cette comdie  certaines gens, par les mmes choses que j'ai
vu d'autres estimer le plus.

URANIE.

Voil monsieur le marquis qui en dit force mal.

LE MARQUIS.

Il est vrai. Je la trouve dtestable, morbleu! dtestable, du dernier
dtestable, ce qu'on appelle dtestable!

DORANTE.

Et moi, mon cher marquis, je trouve le jugement dtestable.

LE MARQUIS.

Quoi! chevalier, est-ce que tu prtends soutenir cette pice?

DORANTE.

Oui, je prtends la soutenir.

LE MARQUIS.

Parbleu! je la garantis dtestable.

DORANTE.

La caution n'est pas bourgeoise[165]. Mais, marquis, par quelle raison,
de grce, cette comdie est-elle ce que tu dis?

LE MARQUIS.

Pourquoi elle est dtestable?

DORANTE.

Oui.

LE MARQUIS.

Elle est dtestable, parce qu'elle est dtestable.

DORANTE.

Aprs cela, il n'y a plus rien  dire, voil son procs fait. Mais
encore instruis-nous, et nous dis les dfauts qui y sont.

LE MARQUIS.

Que sais-je, moi? je ne me suis pas seulement donn la peine de
l'couter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si
mchant, Dieu me damne! et Dorilas, contre qui j'tois[166], a t de
mon avis.

DORANTE.

L'autorit est belle, et te voil bien appuy!

LE MARQUIS.

Il ne faut que voir les continuels clats de rire que le parterre y
fait. Je ne veux point d'autre chose pour tmoigner qu'elle ne vaut
rien.

DORANTE.

Tu es donc, marquis, de ces messieurs du bel air qui ne veulent pas que
le parterre ait du sens commun, et qui seroient fchs d'avoir ri avec
lui, ft-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le
thtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par l. Il couta toute
la pice avec un srieux le plus sombre du monde; et tout ce qui gayoit
les autres ridoit son front. A tous les clats de rise, il haussoit les
paules, et regardoit le parterre en piti; et quelquefois aussi, le
regardant avec dpit, il lui disoit tout haut: _Ris donc, parterre, ris
donc!_ Ce fut une seconde comdie, que le chagrin de notre ami. Il la
donna en galant homme  toute l'assemble, et chacun demeura d'accord
qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fit. Apprends, marquis, je te
prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place dtermine
 la comdie; que la diffrence du demi-louis d'or et la pice de quinze
sous ne fait rien du tout au bon got; que, debout et assis, l'on peut
donner un mauvais jugement; et qu'enfin,  le prendre en gnral, je me
fierois assez  l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux
qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une
pice selon les rgles, et que les autres en jugent par la bonne faon
d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni
prvention aveugle, ni complaisance affecte, ni dlicatesse ridicule.

LE MARQUIS.

Te voil donc, chevalier, le dfenseur du parterre? Parbleu! je m'en
rjouis, et je ne manquerai pas de l'avertir que tu es de ses amis. Hai,
hai, hai, hai, hai.

DORANTE.

Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurois
souffrir les bullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.
J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicule, malgr leur
qualit; de ces gens qui dcident toujours, et parlent hardiment de
toutes choses, sans s'y connotre; qui, dans une comdie, se rcrieront
aux mchants endroits, et ne branleront pas  ceux qui sont bons; qui,
voyant un tableau, ou coutant un concert de musique, blment de mme et
louent tout  contre-sens, prennent par o ils peuvent les termes de
l'art qu'ils attrapent et ne manquent jamais de les estropier, et de les
mettre hors de place. Eh, morbleu! messieurs, taisez-vous! Quand Dieu ne
vous a pas donn la connoissance d'une chose, n'apprtez point  rire 
ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot on croira
peut-tre que vous tes d'habiles gens.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, tu le prends-l...

DORANTE.

Mon Dieu, marquis, ce n'est pas  toi que je parle. C'est  une douzaine
de messieurs qui dshonorent les gens de cour par leurs manires
extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons
tous. Pour moi, je m'en veux justifier le plus qu'il me sera possible;
et je les dauberai tant en toutes rencontres, qu' la fin ils se
rendront sages.

LE MARQUIS.

Dis-moi un peu, chevalier, crois-tu que Lysandre ait de l'esprit?

DORANTE.

Oui, sans doute, et beaucoup.

URANIE.

C'est une chose qu'on ne peut pas nier.

LE MARQUIS.

Demande-lui ce qu'il lui semble de l'_cole des Femmes_, tu verras qu'il
te dira qu'elle ne lui plat pas.

DORANTE.

Eh, mon Dieu! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gte, qui voient
mal les choses  force de lumire, et mme qui seroient bien fchs
d'tre de l'avis des autres, pour avoir la gloire de dcider.

URANIE.

Il est vrai. Notre ami est de ces gens-l, sans doute. Il veut tre le
premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute
approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumires,
dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on
le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sre que si
l'auteur lui et montr sa comdie avant que de la faire voir au public,
il l'et trouve la plus belle du monde.

LE MARQUIS.

Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour
pouvantable, et dit qu'elle n'a jamais pu souffrir les ordures dont
elle est pleine?

DORANTE.

Je dirai que cela est digne du caractre qu'elle a pris; et qu'il y a
des personnes qui se rendent ridicules, pour vouloir avoir trop
d'honneur[167]. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais
exemple de celles qui, tant sur le retour de l'ge, veulent remplacer
de[168] quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prtendent
que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de
jeunesse et de beaut. Celle-ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune;
et l'habilet de son scrupule dcouvre des salets ou jamais personne
n'en avoit vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques  dfigurer
notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la svrit de
cette dame ne veuille retrancher ou la tte ou la queue, pour les
syllabes dshonntes qu'elle y trouve.

URANIE.

Vous tes bien fou, chevalier.

LE MARQUIS.

Enfin, chevalier, tu crois dfendre ta comdie en faisant la satire de
ceux qui la condamnent.

DORANTE.

Non pas; mais je tiens que cette dame se scandalise  tort...

LISE.

Tout beau, monsieur le chevalier, il pourroit y en avoir d'autres
qu'elle, qui seroient dans les mmes sentiments.

DORANTE.

Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins; et que, lorsque vous avez
vu cette reprsentation...

LISE.

Il est vrai, mais j'ai chang d'avis. (Montrant Climne.) Et madame sait
appuyer le sien par des raisons si convaincantes, qu'elle m'a entrane
de son ct.

DORANTE,  Climne.

Ah! madame, je vous demande pardon; et, si vous le voulez, je me
ddirai, pour l'amour de vous, de tout ce que j'ai dit.

CLIMNE.

Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi, mais pour l'amour de la
raison: car enfin cette pice,  le bien prendre, est tout  fait
indfendable[169]; et je ne conois pas...

URANIE.

Ah! voici l'auteur, M. Lysidas. Il vient tout  propos pour cette
matire. Monsieur Lysidas, prenez un sige vous-mme, et vous mettez
l.

  [165] Pour: suffisante. Voyez plus haut, tome Ier, page 255, note
  cinquime.

  [166] Pour:  ct de qui j'tais. Archasme pass de mode.

  [167] Pour: pudeur.

  [168] Pour: au moyen de quelque chose.

  [169] Mot invent par la prcieuse Climne.


SCNE VII.--LYSIDAS, CLIMNE, URANIE, LISE, DORANTE, LE MARQUIS.

LYSIDAS.

Madame, je viens un peu tard; mais il m'a fallu lire ma pice chez
madame la marquise dont je vous avois parl; et les louanges qui lui ont
t donnes m'ont retenu une heure plus que je ne croyois.

LISE.

C'est un grand charme que les louanges pour arrter un auteur.

URANIE.

Asseyez-vous donc, monsieur Lysidas; nous lirons votre pice aprs
souper.

LYSIDAS.

Tous ceux qui toient l doivent venir  sa premire reprsentation, et
m'ont promis de faire leur devoir comme il faut.

URANIE.

Je le crois. Mais, encore une fois, asseyez-vous, s'il vous plat. Nous
sommes ici sur une matire que je serai bien aise que nous poussions.

LYSIDAS.

Je pense, madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour-l?

URANIE.

Nous verrons. Poursuivons, de grce, notre discours.

LYSIDAS.

Je vous donne avis, madame, qu'elles sont presque toutes retenues.

URANIE.

Voil qui est bien. Enfin, j'avois besoin de vous lorsque vous tes
venu, et tout le monde toit ici contre moi.

LISE,  Uranie, montrant Dorante.

Il s'est mis d'abord de votre ct; mais maintenant (montrant Climne)
qu'il sait que madame est  la tte du parti contraire, je pense que
vous n'avez qu' chercher un autre secours.

CLIMNE.

Non, non, je ne voudrois pas qu'il ft mal sa cour auprs de madame
votre cousine, et je permets  son esprit d'tre du parti de son coeur.

DORANTE.

Avec cette permission, madame, je prendrai la hardiesse de me dfendre.

URANIE.

Mais, auparavant, sachons un peu les sentiments de monsieur Lysidas.

LYSIDAS.

Sur quoi, madame?

URANIE.

Sur le sujet de l'_cole des Femmes_.

LYSIDAS.

Ah! ah!

DORANTE.

Que vous en semble?

LYSIDAS.

Je n'ai rien  dire l-dessus; et vous savez qu'entre nous autres
auteurs nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup
de circonspection.

DORANTE.

Mais encore, entre nous, que pensez-vous de cette comdie?

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

URANIE.

De bonne foi, dites-nous votre avis.

LYSIDAS.

Je la trouve fort belle.

DORANTE.

Assurment?

LYSIDAS.

Assurment. Pourquoi non? N'est-elle pas en effet la plus belle du
monde?

DORANTE.

Hon, hon, vous tes un mchant diable, monsieur Lysidas; vous ne dites
pas ce que vous pensez.

LYSIDAS.

Pardonnez-moi.

DORANTE.

Mon Dieu, je vous connois. Ne dissimulons point.

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

DORANTE.

Je vois bien que le bien que vous dites de cette pice n'est que par
honntet, et que, dans le fond du coeur, vous tes de l'avis de
beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise.

LYSIDAS.

Hai, hai, hai.

DORANTE.

Avouez, ma foi, que c'est une mchante chose que cette comdie.

LYSIDAS.

Il est vrai qu'elle n'est pas approuve par les connaisseurs.

LE MARQUIS.

Ma foi, chevalier, tu en tiens, et te voil pay de ta raillerie. Ah,
ah, ah, ah, ah!

DORANTE.

Pousse, mon cher marquis, pousse.

LE MARQUIS.

Tu vois que nous avons les savans de notre ct.

DORANTE.

Il est vrai. Le jugement de M. Lysidas est quelque chose de
considrable. Mais M. Lysidas veut bien que je ne me rende pas pour
cela; et, puisque j'ai bien l'audace de me dfendre (montrant Climne)
contre les sentiments de madame, il ne trouvera pas mauvais que je
combatte les siens.

LISE.

Quoi! vous voyez contre vous madame, M. le marquis et M. Lysidas, et
vous osez rsister encore? Fi? que cela est de mauvaise grce!

CLIMNE.

Voil qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se
puissent mettre en tte de donner protection aux sottises de cette
pice.

LE MARQUIS.

Dieu me damne! madame, elle est misrable depuis le commencement jusqu'
la fin.

DORANTE.

Cela est bientt dit, marquis. Il n'est rien plus ais que de trancher
ainsi; et je ne vois aucune chose qui puisse tre  couvert de la
souverainet de tes dcisions.

LE MARQUIS.

Parbleu! tous les autres comdiens[170] qui toient l pour la voir en
ont dit tous les maux du monde.

DORANTE.

Ah! je ne dis plus mot; tu as raison, marquis. Puisque les autres
comdiens en disent du mal, il faut les en croire assurment. Ce sont
tous gens clairs, et qui parlent sans intrt. Il n'y a plus rien 
dire, je me rends.

CLIMNE.

Rendez-vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me
persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pice, non plus
que les satires dsobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

URANIE.

Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur
mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent
directement sur les moeurs, et ne frappent les personnes que par
rflexion. N'allons point nous appliquer nous-mmes les traits d'une
censure gnrale; et profitons de la leon, si nous pouvons, sans faire
semblant qu'on parle  nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose
sur les thtres doivent tre regardes sans chagrin de tout le monde.
Ce sont miroirs publics, o il ne faut jamais tmoigner qu'on se voie;
et c'est se taxer hautement d'un dfaut que se scandaliser qu'on le
reprenne.

CLIMNE.

Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse
avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde  ne pas craindre
d'tre cherche dans les peintures qu'on fait l des femmes qui se
gouvernent mal.

LISE.

Assurment, madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est
assez connue, et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestes
de personne.

URANIE,  Climne.

Aussi, madame, n'ai-je rien dit qui aille  vous; et mes paroles, comme
les satires de la comdie, demeurent dans la thse gnrale.

CLIMNE.

Je n'en doute pas, madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne
sais pas de quelle faon vous recevez les injures qu'on dit  notre sexe
dans un certain endroit de la pice; et, pour moi, je vous avoue que je
suis dans une colre pouvantable, de voir que cet auteur impertinent
nous appelle des _animaux_.

URANIE.

Ne voyez-vous pas que c'est un ridicule[171] qu'il fait parler?

DORANTE.

Et puis, madame, ne savez-vous pas que les injures des amans n'offensent
jamais; qu'il est des amours emports aussi bien que des doucereux[172];
et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus tranges, et
quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques
d'affection par celles mmes qui les reoivent?

LISE.

Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurois digrer cela, non plus que
le _potage_ et la _tarte  la crme_, dont madame a parl tantt.

LE MARQUIS.

Ah! ma foi! oui, _tarte  la crme!_ voil ce que j'avois remarqu
tantt; _tarte  la crme!_ Que je vous suis oblig, madame, de m'avoir
fait souvenir de _tarte  la crme!_ Y a-t-il assez de pommes[173] en
Normandie pour _tarte  la crme_? _Tarte  la crme_, morbleu! _tarte 
la crme!_

DORANTE.

Eh bien, que veux-tu dire? _Tarte  la crme!_

LE MARQUIS.

Parbleu! _tarte  la crme_, chevalier!

DORANTE.

Mais encore?

LE MARQUIS.

_Tarte  la crme!_

DORANTE.

Dis-nous un peu tes raisons.

LE MARQUIS.

_Tarte  la crme!_

URANIE.

Mais il faut expliquer sa pense, ce me semble.

LE MARQUIS.

_Tarte  la crme_, madame!

URANIE.

Que trouvez-vous l  redire?

LE MARQUIS.

Moi, rien. _Tarte  la crme!_

URANIE.

Ah! je le quitte[174].

LISE.

M. le marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manire. Mais
je voudrois bien que M. Lysidas voulut les achever, et leur donner
quelques petits coups de sa faon.

LYSIDAS.

Ce n'est pas ma coutume de rien blmer, et je suis assez indulgent pour
les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l'amiti que M. le
chevalier tmoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de
comdies ne sont pas proprement des comdies, et qu'il y a une grande
diffrence de toutes ces bagatelles  la beaut des pices srieuses.
Cependant tout le monde donne l-dedans aujourd'hui: on ne court plus
qu' cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages,
lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le coeur m'en
saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMNE.

Il est vrai que le got des gens est trangement gt l-dessus, et que
le sicle s'encanaille[175] furieusement.

LISE.

Celui-l est joli encore: _s'encanaille!_ Est-ce vous qui l'avez
invent, madame?

CLIMNE.

Eh!

LISE.

Je m'en suis bien doute.

DORANTE.

Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beaut
sont dans les pomes srieux, et que les pices comiques sont des
niaiseries qui ne mritent aucune louange?

URANIE.

Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragdie, sans doute, est
quelque chose de beau quand elle est bien touche; mais la comdie a ses
charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile  faire que
l'autre.

DORANTE.

Assurment, madame; et quand, pour la difficult, vous mettriez un peu
plus du ct de la comdie, peut-tre vous ne vous abuseriez pas. Car,
enfin, je trouve qu'il est bien plus ais de se guinder sur de grands
sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire
des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des
hommes, et de rendre agrablement sur le thtre les dfauts de tout le
monde. Lorsque vous peignez des hros, vous faites ce que vous voulez.
Ce sont des portraits  plaisir, o l'on ne cherche point de
ressemblance; et vous n'avez qu' suivre les traits d'une imagination
qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le
merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre
d'aprs nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez
rien fait, si vous n'y faites reconnatre les gens de votre sicle. En
un mot, dans les pices srieuses, il suffit, pour n'tre point blm,
de dire des choses qui soient de bon sens et bien crites; mais ce n'est
pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une trange
entreprise que celle de faire rire les honntes gens.

CLIMNE.

Je crois tre du nombre des honntes gens; et cependant je n'ai pas
trouv le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS.

Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE.

Pour toi, marquis, je ne m'en tonne pas. C'est que tu n'y as point
trouv de turlupinades.

LYSIDAS.

Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut gure mieux, et toutes
les plaisanteries y sont assez froides,  mon avis.

DORANTE.

La cour n'a pas trouv cela.

LYSIDAS.

Ah! monsieur, la cour!

DORANTE.

Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour
ne se connot pas  ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous
autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succs de vos ouvrages,
que d'accuser l'injustice du sicle et le peu de lumires des
courtisans. Sachez, s'il vous plat, monsieur Lysidas, que les
courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut tre habile
avec un point de Venise[176] et des plumes, aussi bien qu'avec une
perruque courte et un petit rabat uni; que la grande preuve de toutes
vos comdies, c'est le jugement de la cour; que c'est son got qu'il
faut tudier pour trouver l'art de russir; qu'il n'y a point de lieu o
les dcisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous
les gens savans qui y sont, que du simple bon sens naturel et du
commerce de tout le beau monde on s'y fait une manire d'esprit qui,
sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir
enrouill[177] des pdans.

URANIE.

Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe l tous les
jours assez de choses devant les yeux pour acqurir quelque habitude de
les connotre, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise
plaisanterie.

DORANTE.

La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme
on voit, le premier  les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand
nombre parmi les beaux esprits de profession; et, si l'on joue quelques
marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que
ce seroit une chose plaisante  mettre sur le thtre que leurs grimaces
savantes et leurs raffinemens ridicules, leur vicieuse coutume
d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges,
leurs mnagements de penses, leur trafic de rputation, et leurs ligues
offensives et dfensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et
leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS.

Molire est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud
que vous. Mais, enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si
sa pice est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent dfauts
visibles.

URANIE.

C'est une trange chose de vous autres, messieurs les potes, que vous
condamniez toujours les pices o tout le monde court, et ne disiez
jamais du bien que de celles o personne ne va. Vous montrez pour les
unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est
pas concevable.

DORANTE.

C'est qu'il est gnreux de se ranger du ct des affligs.

URANIE.

Mais, de grce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces dfauts, dont je
ne me suis point aperue.

LYSIDAS.

Ceux qui possdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette
comdie pche contre toutes les rgles de l'art.

URANIE.

Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-l, et que
je ne sais point les rgles de l'art.

DORANTE.

Vous tes de plaisantes gens avec vos rgles, dont vous embarrassez les
ignorans, et nous tourdissez tous les jours! Il semble,  vous our
parler, que ces rgles de l'art soient les plus grands mystres du
monde; et, cependant, ce ne sont que quelques observations aises, que
le bon sens a faites sur ce qui peut ter le plaisir que l'on prend 
ces sortes de pomes; et le mme bon sens qui a fait autrefois ces
observations les fait aisment tous les jours, sans le secours d'Horace
et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande rgle de toutes les
rgles n'est pas de plaire, et si une pice de thtre qui a attrap son
but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur
ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y
prend?

URANIE.

J'ai remarqu une chose de ces messieurs-l: c'est que ceux qui parlent
le plus des rgles, et qui les savent mieux que les autres, font des
comdies que personne ne trouve belles.

DORANTE.

Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrter peu  leurs
disputes embarrasses, car enfin, si les pices qui sont selon les
rgles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon
les rgles, il faudrait, de ncessit, que les rgles eussent t mal
faites. Moquons-nous donc de cette chicane o ils veulent assujettir le
got du public, et ne consultons dans une comdie que l'effet qu'elle
fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous
prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour
nous empcher d'avoir du plaisir.

URANIE.

Pour moi, quand je vois une comdie, je regarde seulement si les choses
me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point
demander si j'ai eu tort, et si les rgles d'Aristote me dfendoient de
rire.

DORANTE.

C'est justement comme un homme qui auroit trouv une sauce excellente,
et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les prceptes du
_Cuisinier franois_.

URANIE.

Il est vrai; et j'admire les raffinemens de certaines gens sur des
choses que nous devons sentir par nous-mmes.

DORANTE.

Vous avez raison, madame, de les trouver tranges, tous ces raffinemens
mystrieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voil rduits  ne nous plus
croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques
au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le
cong de messieurs les experts.

LYSIDAS.

Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'_cole des Femmes_ a
plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les rgles
pourvu...

DORANTE.

Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien
que le grand art est de plaire, et que cette comdie ayant plu  ceux
pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle
doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne
pche contre aucune des rgles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu
merci, autant qu'un autre; et je ferois voir aisment que peut-tre
n'avons-nous point de pice au thtre plus rgulire que celle-l.

LISE.

Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.

LYSIDAS.

Quoi! monsieur, la protase, l'pitase et la priptie...

DORANTE.

Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots! Ne
paroissez point si savant, de grce! Humanisez votre discours, et parlez
pour tre entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids  vos
raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il ft aussi beau de dire
l'exposition du sujet, que la protase; le noeud, que l'pitase; et le
dnoment, que la priptie?

LYSIDAS.

Ce sont termes de l'art, dont il est permis de se servir. Mais, puisque
ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre faon, et
je vous prie de rpondre positivement  trois ou quatre choses que je
vais dire. Peut-on souffrir une pice qui pche contre le nom propre des
pices de thtre? Car enfin le nom de pome dramatique vient d'un mot
grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce pome consiste
dans l'action; et dans cette comdie-ci il ne se passe point d'actions,
et tout consiste en des rcits que vient faire ou Agns ou Horace.

LE MARQUIS.

Ah! ah! chevalier.

CLIMNE.

Voil qui est spirituellement remarqu, et c'est prendre le fin des
choses.

LYSIDAS.

Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas,
que quelques mots o tout le monde rit, et surtout celui des _enfans par
l'oreille_?

CLIMNE.

Fort bien.

LISE.

Ah!

LYSIDAS.

La scne du valet et de la servante au dedans de la maison n'est-elle
pas d'une longueur ennuyeuse, et tout  fait impertinente?

LE MARQUIS.

Cela est vrai.

CLIMNE.

Assurment.

LISE.

Il a raison.

LYSIDAS.

Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent  Horace? Et,
puisque c'est le personnage ridicule de la pice, falloit-il lui faire
l'action d'un honnte homme?

LE MARQUIS.

Bon. La remarque est encore bonne.

CLIMNE.

Admirable.

LISE.

Merveilleuse.

LYSIDAS.

Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui
choquent mme le respect que l'on doit  nos mystres?

LE MARQUIS.

C'est bien dit.

CLIMNE.

Voil parl comme il faut.

LISE.

Il ne se peut rien de mieux.

LYSIDAS.

Et ce M. de la Souche, enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui
parot si srieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans[178]
quelque chose de trop comique et de trop outr au cinquime acte,
lorsqu'il explique  Agns la violence de son amour, avec ces roulements
d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui
font rire tout le monde?

LE MARQUIS.

Morbleu! merveille!

CLIMNE.

Miracle!

LISE.

Vivat, monsieur Lysidas!

LYSIDAS.

Je laisse cent mille autres choses, de peur d'tre ennuyeux.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, te voil mal ajust.

DORANTE.

Il faut voir.

LE MARQUIS.

Tu as trouv ton homme, ma foi.

DORANTE.

Peut-tre.

LE MARQUIS.

Rponds, rponds, rponds, rponds.

DORANTE.

Volontiers. Il...

LE MARQUIS.

Rponds donc, je te prie.

DORANTE.

Laisse-moi donc faire. Si...

LE MARQUIS.

Parbleu! je te dfie de rpondre.

DORANTE.

Oui, si tu parles toujours.

CLIMNE.

De grce, coutons ses raisons.

DORANTE.

Premirement, il n'est pas vrai de dire que toute la pice n'est qu'en
rcits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scne; et les
rcits eux-mmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet;
d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces rcits,  la personne
intresse, qui, par l, entre  tous coups dans une confusion 
rjouir les spectateurs, et prend,  chaque nouvelle, toutes les
mesures qu'il peut, pour se parer du malheur qu'il craint.

URANIE.

Pour moi, je trouve que la beaut du sujet de l'_Ecole des Femmes_
consiste dans cette confidence perptuelle; et, ce qui me parot assez
plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout
par une innocente qui est sa matresse[179], et par un tourdi qui est
son rival, ne puisse avec cela viter ce qui lui arrive.

LE MARQUIS.

Bagatelle, bagatelle!

CLIMNE.

Foible rponse.

LISE.

Mauvaises raisons.

DORANTE.

Pour ce qui est des _enfants par l'oreille_, ils ne sont plaisans que
par rflexion  Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour tre de soi
un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractrise l'homme et
peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise
triviale qu'a dite Agns, comme la chose la plus belle du monde et qui
lui donne une joie inconcevable.

LE MARQUIS.

C'est mal rpondre.

CLIMNE.

Cela ne satisfait point.

LISE.

C'est ne rien dire.

DORANTE.

Quant  l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son
meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible
qu'une personne soit ridicule en de certaines choses, et honnte homme
en d'autres. Et pour la scne d'Alain et de Georgette dans le logis, que
quelques-uns ont trouve longue et froide, il est certain qu'elle n'est
pas sans raison; et, de mme qu'Arnolphe se trouve attrap pendant son
voyage par la pure innocence de sa matresse, il demeure au retour
longtemps  sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit
partout puni par les choses qu'il a crues faire la sret de ses
prcautions.

LE MARQUIS.

Voil des raisons qui ne valent rien.

CLIMNE.

Tout cela ne fait que blanchir.

LISE.

Cela fait piti.

DORANTE.

Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de
vrais dvots qui l'ont ou n'ont pas trouv qu'il choqut ce que vous
dites; et sans doute que ces paroles d'_enfer_ et de _chaudires
bouillantes_ sont assez justifies par l'extravagance d'Arnolphe et par
l'innocence de celle  qui il parle. Et, quant au transport amoureux du
cinquime acte, qu'on accuse d'tre trop outr et trop comique, je
voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amans, et si
les honntes gens mme et les plus srieux, en de pareilles occasions,
ne font pas des choses...

LE MARQUIS.

Ma foi, chevalier, tu ferois mieux de te taire.

DORANTE.

Fort bien. Mais enfin, si nous nous regardions nous-mmes, quand nous
sommes bien amoureux...

LE MARQUIS.

Je ne veux pas seulement t'couter.

DORANTE.

coute-moi si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

  Il chante.

DORANTE.

Quoi!

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

DORANTE.

Je ne sais pas si...

LE MARQUIS.

La la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il me semble que...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve
qu'on en pourroit bien faire une petite comdie, et que cela ne seroit
pas trop mal  la queue de l'_cole des Femmes_.

DORANTE.

Vous avez raison.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, tu jouerois l-dedans un rle qui ne te seroit pas
avantageux.

DORANTE.

Il est vrai, marquis.

CLIMNE.

Pour moi, je souhaiterois que cela se ft, pourvu qu'on traitt
l'affaire comme elle s'est passe.

LISE.

Et moi, je fournirois de bon coeur mon personnage.

LYSIDAS.

Je ne refuserois pas le mien, que je pense.

URANIE.

Puisque chacun en seroit content, chevalier, faites un mmoire de tout,
et le donnez  Molire, que vous connoissez, pour le mettre en comdie.

CLIMNE.

Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers  sa
louange.

URANIE.

Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie[180] pas qu'on
fronde ses pices, pourvu qu'il y vienne du monde.

DORANTE.

Oui. Mais quel dnoment pourroit-il trouver  ceci? Car il ne saurait
y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par o l'on
pourroit faire finir la dispute.

URANIE.

Il faudroit rver quelque incident pour cela.

  [170] Les comdiens de l'htel de Bourgogne, alors dlaisss.

  [171] Pour: personnage ridicule. Mot qui, sans le substantif, ne
  s'emploie plus aujourd'hui qu'au neutre.

  [172] Pour: de doucereux. La rgle des pronoms partitifs n'tait pas
  encore fixe.

  [173] Projectiles employs en maintes circonstances par le public
  mcontent.

  [174] Pour: cde le pas. _Le_ est neutre, comme dans: vous le payerez.

  [175] Mot invent par une prcieuse, madame de Mauny, et qui est rest
  dans la langue.

  [176] Dentelles qui cotaient fort cher.

  [177] Pour: couvert de rouille. Mot compos par Molire, maintenant
  inusit, et trs-expressif.

  [178] Pour: jusqu'. Archasme plus expressif que la tournure moderne.

  [179] Pour: prtendue. Mot qui a chang de sens, comme beaucoup
  d'autres: _coquette_, _prude_, par exemple.

  [180] Pour: il n'a pas souci que. Le sens de ce mot a chang.


SCNE VIII.--CLIMNE, URANIE, LISE, DORANTE, LE MARQUIS, LYSIDAS,
GALOPIN.

GALOPIN.

Madame, on a servi sur table.

DORANTE.

Ah! voil justement ce qu'il faut pour le dnoment que nous cherchions,
et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme
de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende;
un petit laquais viendra dire qu'on a servi, on se lvera, et chacun ira
souper.

URANIE.

La comdie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer
l.

FIN DE LA CRITIQUE DE L'COLE DES FEMMES




L'IMPROMPTU DE VERSAILLES

COMDIE

  REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A VERSAILLES,
  LE 14 OCTOBRE 1663,
  ET A PARIS SUR LE THATRE DU PALAIS-ROYAL,
  LE 4 NOVEMBRE SUIVANT.


On voulait dtruire Molire. On le jouait  l'htel de Bourgogne sous
son costume, avec sa perruque, avec ses tics naturels et sous son propre
nom. Les petits gentilshommes, furieux d'tre signals comme _turlupins_
et de voir le marquis de Mascarille remplacer le bouffon de la comdie
espagnole, le _gracioso_, l'attendaient  la porte du thtre afin de
punir ce garon nomm Molire. On prparait la requte contre son
inceste, que devait prsenter, au mois de dcembre suivant, le gros
Monfleury. Le duc de la Feuillade, dont Molire avait bafou la critique
ddaigneuse, n'avait feint de l'embrasser que pour dchirer le visage du
comdien, que les boutons de son pourpoint mirent en sang. Enfin
Boursault, devenu l'organe des dvots scrupuleux, l'acusait d'athisme;
au milieu de cette meute universelle, de cette sdition souleve contre
son gnie, il n'avait pour appui que ce gnie mme, le public et la main
royale.

La guerre soutenue par lui, non-seulement amusait la royaut, mais la
servait. L'affaiblissement de la noblesse, le niveau passe sur la
bourgeoisie et la gentilhommerie de race, ridicule jet sur tout ce qui
s'loignait de la convenance, peut-tre aussi certaines excutions
personnelles que le roi n'indiquait pas, mais qui taient loin de lui
dplaire, tout cela donnait  Molire libert et mme autorit. Il en
usa, comme critique moraliste, avec une verve hardie qui semble
excessive  Voltaire et que l'on a inculpe  tort. Ses reprsailles
taient justes. Si Boursault fut jou par lui, Boursault, qui lui avait
donn l'exemple, devait subir la loi du talion. Tous les jours on
tranait Molire sur le thtre, et lui-mme, allant s'asseoir prs des
acteurs, comme c'tait la coutume, il avait d subir le spectacle de sa
propre parodie et de la caricature odieuse que ses ennemis faisaient en
public de sa personne et de ses moeurs. Dans ce duel  bout portant il
et t puril d'opposer un fleuret boutonn  l'pe ou  la lance.

Le roi lui avait donn huit jours pour rpliquer plus vertement encore 
ses ennemis. Dj, dans la _Critique de l'cole des Femmes_, il avait
ouvert  deux battants un salon contemporain. L'_Impromptu de
Versailles_ introduisit le public dans les coulisses de son propre
thtre, rvlant d'un seul coup les rivalits littraires, les
ridicules de cette vie  part, les prtentions des gens de plume et les
jalousies de mtier. Toujours hardi  dchirer l'enveloppe et la formule
qui cachent les ralits, il se mit en jeu lui-mme, entour de sa
troupe; il fit comparatre devant le public Boursault, les amateurs et
les importuns. Aprs avoir confess ses infortunes de mari, il dit ses
infortunes de directeur.

Buckingham dans la _Rptition_[181], o le pote Dryden joue un rle si
plaisant sous le nom de pote _Dulaurier_; Shridan, qui a mis en
scne, dans sa petite pice du _Critique_, Cumberland orn du sobriquet
de _sir Fretful Plagiary_; enfin, notre Casimir Delavigne, ont essay
tour  tour de reproduire la vie intrieure des acteurs modernes et de
faire la comdie de la comdie. La palme est reste  Molire, plus net,
plus prcis et plus comique qu'eux tous.

  [181] _The Rehearsal._

La pension de Molire fut augmente. Ses ennemis attendirent une
occasion meilleure. L'admiration et l'estime couronnrent l'audacieux.
Rien ne prouve mieux l'tat sain et vigoureux des mes  cette poque
que ce parti pris par la masse du public en faveur du moraliste
satirique. Les ridicules et les vices se dbattaient et se plaignaient,
mais ils avaient le dessous. Dans un temps plus nerv, ils se
plaindraient encore... et ils triompheraient.


  REMERCIMENT AU ROI

  Votre paresse enfin me scandalise,
      Ma muse, obissez-moi;
    Il faut, ce matin, sans remise,
      Aller au lever du roi.
        Vous savez bien pourquoi;
      Et ce vous est une honte
    De n'avoir pas t plus prompte
  A le remercier de ses fameux bienfaits.
      Mais il vaut mieux tard que jamais;
        Faites donc votre compte
    D'aller au Louvre accomplir mes souhaits.
    Gardez-vous bien d'tre en muse btie;
    Un air de muse est choquant dans ces lieux;
  On y veut des objets  rjouir les yeux
      Vous en devez tre avertie:
    Et vous ferez votre cour beaucoup mieux
    Lorsqu'en marquis vous serez travestie.
  Vous savez ce qu'il faut pour paratre marquis;
    N'oubliez rien de l'air ni des habits;
  Arborez un chapeau charg de trente plumes
      Sur une perruque de prix;
    Que le rabat soit des plus grands volumes,
      Et le pourpoint des plus petits.
      Mais surtout je vous recommande
  Le manteau, d'un ruban sur le dos retrouss;
      La galanterie en est grande,
  Et parmi les marquis de la plus haute bande
        C'est pour tre plac.
      Avec vos brillantes hardes
        Et votre ajustement,
  Faites tout le trajet de la salle des gardes;
      Et, vous peignant galamment,
  Portez de tous cts vos regards brusquement;
      Et ceux que vous pourrez connotre,
        Ne manquez pas, d'un haut ton,
      De les saluer par leur nom,
      De quelque rang qu'ils puissent tre.
      Cette familiarit
  Donne  quiconque en use un air de qualit.
      Grattez du peigne  la porte
        De la chambre du roi;
      Ou si, comme je prvoi,
      La presse s'y trouve forte,
    Montrez de loin votre chapeau,
      Ou montez sur quelque chose
    Pour faire voir votre museau,
    Et criez sans aucune pause,
    D'un ton rien moins que naturel:
    Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel!
  Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable,
  Coudoyez un chacun, point du tout de quartier;
      Pressez, poussez, faites le diable
        Pour vous mettre le premier;
          Et quand mme l'huissier,
      A vos dsirs inexorable,
  Vous trouveroit en face un marquis repoussable,
      Ne dmordez point pour cela,
        Tenez toujours ferme l;
  A dboucher la porte il iroit trop du vtre;
    Faites qu'aucun n'y puisse pntrer,
  Et qu'on soit oblig de vous laisser entrer
        Pour faire entrer quelque autre.
  Quand vous serez entr, ne vous relchez pas:
  Pour assiger la chaise il faut d'autres combats;
      Tchez d'en tre des plus proches,
    En y gagnant le terrain pas  pas;
  Et, si des assigeans le prvenant amas,
      En bouche toutes les approches,
      Prenez le parti doucement
      D'attendre le prince au passage;
      Il connotra votre visage,
      Malgr votre dguisement;
      Et lors, sans tarder davantage,
      Faites-lui votre compliment.
      Vous pourriez aisment l'tendre,
  Et parler des transports qu'en vous font clater
  Les surprenans bienfaits que, sans les mriter,
  Sa librale main sur vous daigne rpandre.
  Et des nouveaux efforts o s'en va vous porter
  L'excs de cet honneur o vous n'osiez prtendre;
      Lui dire comme vos dsirs
  Sont, aprs ces bonts qui n'ont point de pareilles,
  D'employer  sa gloire, ainsi qu' ses plaisirs,
      Tout votre art et toutes vos veilles,
    Et l-dessus lui promettre merveilles.
    Sur ce chapitre on n'est jamais  sec.
    Les muses sont de grandes prometteuses;
      Et, comme vos soeurs les causeuses,
  Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec.
      Mais les grands princes n'aiment gures
      Que les compliments qui son courts;
  Et le ntre surtout a bien d'autres affaires
      Que d'couter tous vos discours.
  La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche:
      Ds que vous ouvrirez la bouche
    Pour lui parler de grce et de bienfait,
  Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire;
    Et, se mettant doucement  sourire
  D'un air qui sur les coeurs fait un charmant effet,
        Il passera comme un trait;
        Et cela vous doit suffire:
      Voil votre compliment fait.




  PERSONNAGES

  MOLIRE, marquis ridicule.
  BRCOURT, homme de qualit.
  LA GRANGE, marquis ridicule.
  DU CROISY, pote.
  LA THORILLIRE, marquis fcheux.
  BJART, homme qui fait le Ncessaire.
  Mlle DUPARC, marquise faonnire.
  Mlle BJART, prude.
  Mlle DEBRIE, sage coquette.
  Mlle MOLIRE, satirique spirituelle.
  Mlle DU CROISY, peste doucereuse.
  Mlle HERV, servante prcieuse.
  QUATRE NCESSAIRE.

    La scne est  Versailles, dans la salle de la comdie.




SCNE I.--MOLIRE, BRCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES
DUPARC, BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

MOLIRE, seul, parlant  ses camarades, qui sont derrire le thtre.

Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre
longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens!
Hol, ho! monsieur de Brcourt!

BRCOURT, derrire le thtre.

Quoi?

MOLIRE.

Monsieur de la Grange!

LA GRANGE, derrire le thtre.

Qu'est-ce?

MOLIRE.

Monsieur du Croisy!

DU CROISY, derrire le thtre.

Plat-il?

MOLIRE.

Mademoiselle Duparc!

MADEMOISELLE DUPARC, derrire le thtre.

Eh bien?

MOLIRE.

Mademoiselle Bjart!

MADEMOISELLE BJART, derrire le thtre.

Qu'y a-t-il?

MOLIRE.

Mademoiselle Debrie!

MADEMOISELLE DEBRIE, derrire le thtre.

Que veut-on?

MOLIRE.

Mademoiselle du Croisy!

MADEMOISELLE DU CROISY, derrire le thtre.

Qu'est-ce que c'est?

MOLIRE.

Mademoiselle Herv!

MADEMOISELLE HERV, derrire le thtre.

On y va.

MOLIRE.

Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci! Eh! (Brcourt, la
Grange, du Croisy entrent.) Ttebleu, messieurs! me voulez-vous faire
enrager[182] aujourd'hui?

BRCOURT.

Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas nos rles, et c'est nous
faire enrager vous-mme que de nous obliger  jouer de la sorte.

MOLIRE.

Ah! les tranges animaux  conduire que des comdiens!

  Mesdemoiselles Bjart, Duparc, Debrie, Molire, du Croisy et Herv
  arrivent.

MADEMOISELLE BJART.

Eh bien, nous voil. Que prtendez-vous faire?

MADEMOISELLE DUPARC.

Quelle est votre pense?

MADEMOISELLE DEBRIE.

De quoi est-il question?

MOLIRE.

De grce, mettons-nous ici; et, puisque nous voil tous habills, et que
le roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps  rpter notre
affaire et voir la manire dont il faut jouer les choses.

LA GRANGE.

Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas?

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, je vous dclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon
personnage.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout  l'autre.

MADEMOISELLE BJART.

Et moi, je me prpare fort  tenir mon rle  la main.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Et moi aussi.

MADEMOISELLE HERV.

Pour moi, je n'ai pas grand'chose  dire.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Ni moi non plus; mais, avec cela, je ne rpondrois point de ne point
manquer.

DU CROISY.

J'en voudrois tre quitte pour dix pistoles.

BRCOURT.

Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.

MOLIRE.

Vous voil tous bien malades, d'avoir un mchant rle  jouer! Et que
feriez-vous donc si vous tiez en ma place?

MADEMOISELLE BJART.

Qui, vous? vous n'tes pas  plaindre; car, ayant fait la pice, vous
n'avez pas peur d'y manquer.

MOLIRE.

Eh! n'ai-je  craindre que le manquement de mmoire? Ne comptez-vous
pour rien l'inquitude d'un succs qui ne regarde que moi seul? Et
pensez-vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose
de comique devant une assemble comme celle-ci? que d'entreprendre de
faire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand
elles veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient 
cette preuve? Et n'est-ce pas  moi de dire que je voudrois en tre
quitte pour toutes les choses du monde?

MADEMOISELLE BJART.

Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos prcautions, et
n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.

MOLIRE.

Le moyen de m'en dfendre, quand un roi me l'a command?

MADEMOISELLE BJART.

Le moyen? Une respectueuse excuse fonde sur l'impossibilit de la chose
dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place,
mnageroit mieux sa rputation, et se seroit bien gard de se commettre
comme vous faites. O en serez-vous, je vous prie, si l'affaire russit
mal; et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?

MADEMOISELLE DEBRIE.

En effet, il falloit s'excuser avec respect envers le roi, ou demander
du temps davantage.

MOLIRE.

Mon Dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte
obissance, et ne se plaisent point du tout  trouver des obstacles. Les
choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur
en vouloir reculer le divertissement est en ter pour eux toute la
grce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et
les moins prpars leur sont toujours les plus agrables. Nous ne
devons jamais nous regarder dans ce qu'ils dsirent de nous; nous ne
sommes que pour leur plaire; et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque
chose, c'est  nous  profiter vite de l'envie o ils sont. Il vaut
mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en
acquitter pas assez tt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien
russi, on a toujours la gloire d'avoir obi vite  leurs commandemens.
Mais songeons  rpter, s'il vous plat.

MADEMOISELLE BJART.

Comment prtendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos
rles?

MOLIRE.

Vous les saurez, vous dis-je; et, quand mme vous ne les sauriez pas
tout  fait, ne pouvez-vous pas y suppler de votre esprit, puisque
c'est de la prose et que vous savez votre sujet?

MADEMOISELLE BJART.

Je suis votre servante. La prose est pis encore que les vers.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Voulez-vous que je vous dise? vous devriez faire une comdie o vous
auriez jou tout seul.

MOLIRE.

Taisez-vous, ma femme, vous tes une bte!

MADEMOISELLE MOLIRE.

Grand merci, monsieur mon mari. Voil ce que c'est! Le mariage change
bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.

MOLIRE.

Taisez-vous, je vous prie!

MADEMOISELLE MOLIRE.

C'est une chose trange qu'une petite crmonie soit capable de nous
ter toutes nos belles qualits, et qu'un mari et un galant regardent la
mme personne avec des yeux si diffrens.

MOLIRE.

Que de discours!

MADEMOISELLE MOLIRE.

Ma foi, si je faisois une comdie, je la ferais sur ce sujet, je
justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je
ferois craindre aux maris la diffrence qu'il y a de leurs manires
brusques aux civilits des galans.

MOLIRE.

Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant; nous
avons autre chose  faire.

MADEMOISELLE BJART.

Mais, puisqu'on vous a command de travailler sur le sujet de la
critique qu'on a faite contre vous, que n'avez-vous fait cette comdie
des comdiens dont vous nous avez parl il y a longtemps? C'tait une
affaire toute trouve et qui venoit fort bien  la chose; et d'autant
mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils[183] vous ouvraient
l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur
portrait,  bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut
tre appel le vtre. Car vouloir contrefaire un comdien dans un rle
comique, ce n'est pas le peindre lui-mme, c'est peindre d'aprs lui les
personnages qu'il reprsente, et se servir des mmes traits et des mmes
couleurs qu'il est oblig d'employer aux diffrens tableaux des
caractres ridicules qu'il imite d'aprs nature; mais contrefaire un
comdien dans des rles srieux, c'est le peindre par des dfauts qui
sont entirement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni
les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnot.

MOLIRE.

Il est vrai; mais j'ai mes raisons pour ne pas le faire, et je n'ai pas
cru, entre nous, que la chose en valt la peine, et puis il falloit plus
de temps pour excuter cette ide. Comme leurs jours[184] de comdie
sont les mmes que les ntres,  peine ai-je t les voir que trois ou
quatre fois depuis que nous sommes  Paris; je n'ai attrap de leur
manire de rciter que ce qui m'a d'abord saut aux yeux, et j'aurois
eu besoin de les tudier davantage pour faire des portraits bien
ressemblans.

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je n'ai jamais ou parler de cela.

MOLIRE.

C'est une ide qui m'avoit pass une fois par la tte, et que j'ai
laisse l comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-tre n'auroit
pas fait rire.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

MOLIRE.

Nous n'avons pas le temps maintenant.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Seulement deux mots.

MOLIRE.

J'avois song une comdie[185] o il y auroit eu un pote, que j'aurois
reprsent moi-mme, qui seroit venu pour offrir une pice  une troupe
de comdiens nouvellement arrive de la campagne. Avez-vous, auroit-il
dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire
valoir un ouvrage? car ma pice est une pice...--Eh! monsieur, auroient
rpondu les comdiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont t
trouvs raisonnables partout o nous avons pass.--Et qui fait les rois
parmi vous?--Voil un acteur qui s'en dmle[186] parfois.--Qui? ce
jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et
gras comme quatre[187]; un roi, morbleu! qui soit entripaill[188] comme
il faut; un roi d'une vaste circonfrence, et qui puisse remplir un
trne de la belle manire. La belle chose qu'un roi d'une taille
galante! Voil dj un grand dfaut. Mais que je l'entende un peu
rciter une douzaine de vers. L-dessus le comdien auroit rcit, par
exemple, quelques vers du roi, de _Nicomde_:

  Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi,
  Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu'il lui auroit t possible. Et le pote:
Comment! vous appelez cela rciter? C'est se railler; il faut dire les
choses avec emphase. coutez-moi:

  Te le dirai-je, Araspe? etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. L, appuyez comme il faut
le dernier vers. Voil ce qui attire l'approbation, et fait faire le
brouhaha.--Mais, monsieur, auroit rpondu le comdien, il me semble
qu'un roi, qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes,
parle un peu plus humainement, et ne prend gure ce ton de
dmoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en rciter comme
vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _ah!_ Voyons un peu
une scne d'amant et d'amante. L-dessus une comdienne et un comdien
auroient fait une scne ensemble, qui est celle de Camille et du
Curiace,

  Iras-tu, ma chre me? et ce funeste honneur
  Te plat-il aux dpens de tout notre bonheur?
  Hlas! je vois trop bien, etc.

tout de mme que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu.
Et le pote aussitt: Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille,
et voici comme il faut rciter cela:

  Il imite mademoiselle de Beauchteau, comdienne de l'htel de
  Bourgogne.

  Iras-tu, ma chre me? etc.
  Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionn! Admirez ce visage riant
qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions. Enfin, voil
l'ide; et il aurait parcouru de mme tous les acteurs et toutes les
actrices.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je trouve cette ide assez plaisante, et j'en ai reconnu[189] l ds le
premier vers. Continuez, je vous prie.

MOLIRE, imitant Beauchteau, comdien de l'htel de Bourgogne dans les
stances du Cid.

  Perc jusques au fond du coeur, etc.

Et celui-ci, le reconnotrez-vous bien dans Pompe, de _Sertorius_?

  Il contrefait Hauteroche, comdien de l'htel de Bourgogne.

  L'inimiti qui rgne entre les deux partis
  N'y rend pas de l'honneur, etc.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Je le reconnois un peu, je pense.

MOLIRE.

Et celui-ci?

  Imitant de Villiers, comdien de l'htel de Bourgogne.

  Seigneur, Polybe est mort, etc.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Oui, je sais qui c'est; mais il y en a quelques-uns d'entre eux, je
crois, que vous auriez peine  contrefaire.

MOLIRE.

Mon Dieu! il n'y en a point qu'on ne pt attraper par quelque endroit,
si je les avois bien tudis. Mais vous me faites perdre un temps qui
nous est cher. Songeons  nous, de grce, et ne nous amusons point
davantage  discourir. (A la Grange.) Vous, prenez garde  bien
reprsenter avec moi votre rle de marquis.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Toujours des marquis!

MOLIRE.

Oui, toujours des marquis. Qui diable voulez-vous qu'on prenne pour un
caractre agrable de thtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de
la comdie; et, comme dans toutes les comdies anciennes on voit
toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de mme, dans
toutes nos pices de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule
qui divertisse la compagnie.

MADEMOISELLE BJART.

Il est vrai, on ne s'en sauroit passer.

MOLIRE.

Pour vous, mademoiselle...

MADEMOISELLE DUPARC.

Mon Dieu! pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je
ne sais pas pourquoi vous m'avez donn ce rle de faonnire[190].

MOLIRE.

Mon Dieu! mademoiselle, voil comme vous disiez lorsque l'on vous donna
celui de la _Critique de l'Ecole des femmes_; cependant vous vous en
tes acquitte  merveille, et tout le monde est demeur d'accord qu'on
ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de
mme, et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.

MADEMOISELLE DUPARC.

Comment cela se pourrait-il faire? Car il n'y a point de personne au
monde qui soit moins faonnire que moi.

MOLIRE.

Cela est vrai; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous tes
excellente comdienne, de bien reprsenter un personnage qui est si
contraire  votre humeur. Tchez donc de bien prendre, tous, le
caractre de vos rles, et de vous figurer que vous tes ce que vous
reprsentez.

  A du Croisy.

Vous faites le pote, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage,
marquer cet air pdant qui se conserve parmi le commerce du beau monde,
ce ton de voix sentencieux et cette exactitude de prononciation qui
appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse chapper aucune lettre de
la plus svre orthographe.

  A Brcourt.

Pour vous, vous faites un honnte homme de cour, comme vous avez dj
fait dans la _Critique de l'Ecole des femmes_, c'est--dire que vous
devez prendre un air pos, un ton de voix naturel, et gesticuler le
moins qu'il vous sera possible.

  A la Grange.

Pour vous, je n'ai rien  vous dire.

  A mademoiselle Bjart.

Vous, vous reprsentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent
point l'amour, croient que tout le reste leur est permis; de ces femmes
qui se retranchent toujours firement sur leur pruderie, regardent un
chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualits
que possdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misrable
honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce caractre devant
les yeux, pour en bien faire les grimaces.

  A mademoiselle Debrie.

Pour vous, faites une de ces femmes qui pensent tre les plus vertueuses
personnes du monde, pourvu qu'elles sauvent les apparences; de ces
femmes qui croient que le pch n'est que dans le scandale, qui veulent
conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement
honnte, et appellent amis ce que les autres nomment galans. Entrez bien
dans ce caractre.

  A mademoiselle Molire.

Vous, vous faites le mme personnage que dans la _Critique_, et je n'ai
rien  vous dire, non plus qu' mademoiselle Duparc.

  A mademoiselle du Croisy.

Pour vous, vous reprsentez une de ces personnes qui prtent doucement
des charits[191]  tout le monde; de ces femmes qui donnent toujours le
petit coup de langue en passant, et seroient bien fches d'avoir
souffert qu'on et dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous
acquitterez pas mal de ce rle.

  A mademoiselle Herv.

Et pour vous, vous tes la soubrette de la prcieuse, qui se mle de
temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous
les termes de sa matresse. Je vous dis tous vos caractres, afin que
vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commenons maintenant 
rpter, et voyons comme cela ira. Ah! voici justement un fcheux! Il ne
nous fallait plus que cela!

  [182] Pour: me donner la rage. Mot dont le sens s'est affaibli depuis
  le XVIIe sicle.

  [183] Les comdiens de l'htel de Bourgogne. Voyez plus haut, p. 216.

  [184] Le mardi, le vendredi et le dimanche. Les deux troupes jouaient
  simultanment et  la mme heure.

  [185] Pour:  une comdie. Nuance archaque que nous avons perdue.
  Molire n'a pas seulement l'ide passagre d'une comdie, elle est
  pour lui tout un rve.

  [186] Se mler d'une chose.

  [187] Monfleury, dont l'abdomen tait immense, et que Molire va
  parodier tout  l'heure.

  [188] Pour: charg de tripes. Mot burlesque cr par Molire  la
  faon de Rabelais.

  [189] Pour: j'en ai reconnu quelques-uns l. Ellipse trop forte.

  [190] Pour: mignarde, faisant des faons. Mot excellent devenu
  vulgaire.

  [191] Pour: mdire avec douceur, prter de mauvaises actions  son
  prochain, sans doute par charit. Proverbe par antiphrase, d'une
  signification trs-malicieuse.


SCNE II.--LA THORILLIRE, MOLIRE, BRCOURT, LA GRANGE, DU CROISY,
mesdemoiselles DUPARC, BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

LA THORILLIRE.

Bonjour, monsieur Molire.

MOLIRE.

Monsieur, votre serviteur. (A part.) La peste soit de l'homme!

LA THORILLIRE.

Comment vous en va[192]?

MOLIRE.

Fort bien, pour vous servir. (Aux actrices.) Mesdemoiselles, ne...

LA THORILLIRE.

Je viens d'un lieu o j'ai bien dit du bien de vous.

MOLIRE.

Je vous suis oblig. (A part.) Que le diable t'emporte! (Aux acteurs.)
Ayez un peu de soin...

LA THORILLIRE.

Vous jouez une pice nouvelle aujourd'hui?

MOLIRE.

Oui, monsieur. (Aux actrices.) N'oubliez pas...

LA THORILLIRE.

C'est le roi qui vous l'a fait faire?

MOLIRE.

Oui, monsieur. (Aux acteurs.) De grce, songez...

LA THORILLIRE.

Comment l'appelez-vous?

MOLIRE.

Oui, monsieur.

LA THORILLIRE.

Je vous demande comment vous la nommez.

MOLIRE.

Ah! ma foi, je ne sais. (Aux actrices.) Il faut, s'il vous plat, que
vous...

LA THORILLIRE.

Comment serez-vous habills?

MOLIRE.

Comme vous voyez. (Aux acteurs.) Je vous prie...

LA THORILLIRE.

Quand commencerez-vous?

MOLIRE.

Quand le roi sera venu. (A part.) Au diantre le questionneur!

LA THORILLIRE.

Quand croyez-vous qu'il vienne?

MOLIRE.

La peste m'touffe, monsieur, si je le sais!

LA THORILLIRE.

Savez-vous point...

MOLIRE.

Tenez, monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde. Je ne sais
rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure. (A part.)
J'enrage! Ce bourreau vient avec un air tranquille vous faire des
questions, et ne se soucie pas qu'on ait en tte d'autres affaires.

LA THORILLIRE.

Mesdemoiselles, votre serviteur.

MOLIRE.

Ah! bon, le voil d'un autre ct!

LA THORILLIRE,  mademoiselle de Croisy.

Vous voil belle comme un petit ange. (En regardant mademoiselle Herv.)
Jouez-vous toutes deux aujourd'hui?

MADEMOISELLE DE CROISY.

Oui, monsieur.

LA THORILLIRE.

Sans vous, la comdie ne vaudroit pas grand'chose.

MOLIRE, bas aux actrices.

Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-l?

MADEMOISELLE DEBRIE,  la Thorillire.

Monsieur, nous avons ici quelque chose  rpter ensemble.

LA THORILLIRE.

Ah! parbleu, je ne veux pas vous empcher; vous n'avez qu' poursuivre.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Mais...

LA THORILLIRE.

Non, non, je serois fch d'incommoder personne. Faites librement ce que
vous avez  faire.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Oui; mais...

LA THORILLIRE.

Je suis homme sans crmonie, vous dis-je; et vous pouvez rpter ce qui
vous plaira.

MOLIRE.

Monsieur, ces demoiselles ont peine  vous dire qu'elles souhaiteroient
fort que personne ne ft ici pendant cette rptition.

LA THORILLIRE.

Pourquoi? il n'y a point de danger[193] pour moi.

MOLIRE.

Monsieur, c'est une coutume qu'elles observent, et vous aurez plus de
plaisir quand les choses vous surprendront.

LA THORILLIRE.

Je m'en vais donc dire que vous tes prts.

MOLIRE.

Point du tout, monsieur; ne vous htez pas, de grce!

  [192] Pour: comment va-t-il de votre sant? Expression impersonnelle,
  comme il y en a beaucoup chez Molire et dans le vieux style.

  [193] Pour: Il n'y a rien  craindre de moi. Expression videmment
  ambigu.


SCNE III.--MOLIRE, BRCOURT, LA GRANGE, DU CROISY; MESDEMOISELLES
DUPARC, BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

MOLIRE.

Ah! que le monde est plein d'impertinens! Or sus, commenons.
Figurez-vous donc premirement que la scne est dans l'antichambre du
roi; car c'est un lieu o il se passe tous les jours des choses assez
plaisantes. Il est ais de faire venir l toutes les personnes qu'on
veut, et on peut trouver des raisons mme pour y autoriser la venue des
femmes que j'introduis. La comdie s'ouvre par deux marquis qui se
rencontrent.

  A la Grange.

Souvenez-vous bien, vous, de venir, comme je vous ai dit, l, avec cet
air qu'on nomme le bel air, peignant votre perruque, et grondant une
petite chanson entre vos dents. La, la, la, la, la, la. Rangez-vous
donc, vous autres, car il faut du terrain  deux marquis; et ils ne sont
pas gens  tenir leur personne dans un petit espace. (A la Grange.)
Allons, parlez.

LA GRANGE.

Bonjour, marquis.

MOLIRE.

Mon Dieu! ce n'est point l le ton d'un marquis; il faut le prendre un
peu plus haut; et la plupart de ces messieurs affectent une manire de
parler particulire, pour se distinguer du commun: _Bonjour, marquis_.
Recommencez donc.

LA GRANGE.

Bonjour, marquis.

MOLIRE.

Ah! marquis; ton serviteur.

LA GRANGE.

Que fais-tu l?

MOLIRE.

Parbleu! tu vois; j'attends que tous ces messieurs aient bouch la
porte, pour prsenter l mon visage.

LA GRANGE.

Ttebleu! quelle foule! Je n'ai garde de m'y aller frotter, et j'aime
bien mieux entrer des derniers.

MOLIRE.

Il y a l vingt gens qui sont fort assurs de n'entrer point, et qui ne
laissent pas de se presser et d'occuper toutes les avenues de la porte.

LA GRANGE.

Crions nos deux noms  l'huissier, afin qu'il nous appelle.

MOLIRE.

Cela est bon pour toi; mais, pour moi, je ne veux pas tre jou par
Molire.

LA GRANGE.

Je pense pourtant, marquis, que c'est toi qu'il joue dans la
_Critique_.

MOLIRE.

Moi? Je suis ton valet; c'est toi-mme en propre personne.

LA GRANGE.

Ah! ma foi, tu es bon de m'appliquer ton personnage.

MOLIRE.

Parbleu! je te trouve plaisant de me donner ce qui t'appartient.

LA GRANGE, riant.

Ah! ah! ah! cela est drle!

MOLIRE, riant.

Ah! ah! ah! cela est bouffon!

LA GRANGE.

Quoi! tu veux soutenir que ce n'est pas toi qu'on joue dans le marquis
de la _Critique_?

MOLIRE.

Il est vrai, c'est moi. _Dtestable, morbleu! dtestable! tarte  la
crme!_ C'est moi, c'est moi, assurment c'est moi.

LA GRANGE.

Oui, parbleu! c'est toi, tu n'as que faire de railler; et, si tu veux,
nous gagerons, et verrons qui a raison des deux.

MOLIRE.

Et que veux-tu gager encore?

LA GRANGE.

Je gage cent pistoles que c'est toi.

MOLIRE.

Et moi, cent pistoles que c'est toi.

LA GRANGE.

Cent pistoles comptant?

MOLIRE.

Comptant. Quatre-vingt-dix pistoles sur Amyntas,[194] et dix pistoles
comptant.

LA GRANGE.

Je le veux.

MOLIRE.

Cela est fait.

LA GRANGE.

Ton argent court grand risque.

MOLIRE.

Le tien est bien aventur.

LA GRANGE.

A qui nous en rapporter?

MOLIRE.

Voici un homme qui nous jugera. (A Brcourt.) Chevalier...

BRCOURT.

Quoi?

MOLIRE.

Bon! voil l'autre qui prend le ton de marquis! vous ai-je pas dit que
vous faites un rle o l'on doit parler naturellement?

BRCOURT.

Il est vrai.

MOLIRE.

Allons donc. Chevalier...

BRCOURT.

Quoi?

MOLIRE.

Juge-nous un peu sur une gageure que nous avons faite.

BRCOURT.

Et quelle?

MOLIRE.

Nous disputons qui est le marquis de la _Critique_ de Molire; il gage
que c'est moi, et moi je gage que c'est lui.

BRCOURT.

Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous tes fous tous
deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses; et voil de quoi
j'ous l'autre jour se plaindre Molire, parlant  des personnes qui le
chargeoient de mme chose que vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du
dplaisir comme d'tre accus de regarder quelqu'un dans les portraits
qu'il fait; que son dessein est de peindre les moeurs sans vouloir
toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il reprsente sont
des personnages en l'air, et des fantmes proprement[195], qu'il habille
 sa fantaisie, pour rjouir les spectateurs; qu'il seroit bien fch
d'y avoir jamais marqu qui que ce soit; et que, si quelque chose toit
capable de le dgoter de faire des comdies, c'toient les
ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis
tchoient malicieusement d'appuyer la pense, pour lui rendre de mauvais
offices auprs de certaines personnes  qui il n'a jamais pens. Et, en
effet, je trouve qu'il a raison: car pourquoi vouloir, je vous prie,
appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher  lui faire
des affaires en disant hautement: Il joue un tel, lorsque ce sont des
choses qui peuvent convenir  cent personnes? Comme l'affaire de la
comdie est de reprsenter en gnral tous les dfauts des hommes, et
principalement des hommes de notre sicle, il est impossible  Molire
de faire aucun caractre qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et,
s'il faut qu'on l'accuse d'avoir song toutes les personnes o l'on peut
trouver les dfauts qu'il peint, il faut, sans doute, qu'il ne fasse
plus de comdies.

MOLIRE.

Ma foi, chevalier, tu veux justifier Molire, et pargner notre ami que
voil.

LA GRANGE.

Point du tout. C'est toi qu'il pargne; et nous trouverons d'autres
juges.

MOLIRE.

Soit. Mais, dis-moi chevalier, crois-tu que ton Molire est puis
maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matire pour...

BRCOURT.

Plus de matire? Eh! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons
toujours assez; et nous ne prenons gure le chemin de nous rendre sages
pour[196] tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit.

MOLIRE.

Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit. coutez-le dire un
peu. Et qu'il ne trouvera plus de matire pour...--plus de matire? Eh!
mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne
prenons gure le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et
tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait puis dans ses comdies tout le
ridicule des hommes? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore
vingt caractres de gens o il n'a point touch? N'a-t-il pas, par
exemple, ceux qui se font les plus grandes amitis du monde, et, qui le
dos tourn, font galanterie de se dchirer l'un l'autre? N'a-t-il pas
ces adulateurs  outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent
d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries
ont une douceur fade qui fait mal au coeur  ceux qui les coutent?
N'a-t-il pas ces lches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs
de la fortune, qui vous encensent dans la prosprit, et vous accablent
dans la disgrce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mcontens de la
cour, ces suivans inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je,
qui, pour services, ne peuvent compter que des importunits, et qui
veulent que l'on les rcompense d'avoir obsd le prince dix ans durant?
N'a-t-il pas ceux qui caressent galement tout le monde, qui promnent
leurs civilits  droite et  gauche, et courent  tous ceux qu'ils
voient avec les mmes embrassades et les mmes protestations
d'amiti?--Monsieur, votre trs-humble serviteur. Monsieur, je suis
tout  votre service. Tenez-moi des vtres, mon cher. Faites tat de
moi, monsieur, comme du plus chaud de vos amis. Monsieur, je suis ravi
de vous embrasser. Ah! monsieur, je ne vous voyois pas! Faites-moi la
grce de m'employer. Soyez persuad que je suis entirement  vous. Vous
tes l'homme du monde que je rvre le plus. Il n'y a personne que
j'honore  l'gal de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie
de n'en point douter. Serviteur. Trs-humble valet.--Va, va, marquis,
Molire aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et tout ce qu'il
a touch jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste.
Voil  peu prs comme cela doit tre jou.

BRCOURT.

C'est assez.

MOLIRE.

Poursuivez.

BRCOURT.

Voici Climne et lise.

MOLIRE,  mesdemoiselles Duparc et Molire.

L-dessus vous arriverez toutes deux. (A mademoiselle Duparc.) Prenez
bien garde, vous,  vous dhancher comme il faut et  faire bien des
faons. Cela vous contraindra un peu; mais qu'y faire? Il faut parfois
se faire violence.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Certes, madame, je vous ai reconnue de loin, et j'ai bien vu  votre
air que ce ne pouvoit tre une autre que vous.

MADEMOISELLE DUPARC.

Vous voyez. Je viens attendre ici la sortie d'un homme avec qui j'ai
une affaire  dmler.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Et moi de mme.

MOLIRE.

Mesdames, voil des coffres qui vous serviront de fauteuils.

MADEMOISELLE DUPARC.

Allons, madame, prenez place, s'il vous plat.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Aprs vous madame.

MOLIRE.

Bon. Aprs ces petites crmonies muettes, chacun prendra et parlera
assis, hors les marquis, qui tantt se lveront, et tantt s'assoiront,
suivant leur inquitude naturelle. Parbleu! chevalier, tu devrois faire
prendre mdecine  tes canons.

BRCOURT.

Comment?

MOLIRE.

Ils se portent fort mal.

BRCOURT.

Serviteur  la turlupinade!

MADEMOISELLE MOLIRE.

Mon Dieu! madame, que je vous trouve le teint d'une blancheur
blouissante, et les lvres d'une couleur de feu surprenante!

MADEMOISELLE DUPARC.

Ah! que dites-vous l, madame? Ne me regardez point, je suis du dernier
laid aujourd'hui.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Eh! madame, levez un peu votre coiffe.

MADEMOISELLE DUPARC.

Fi! je suis pouvantable, vous dis-je, et je me fais peur  moi-mme.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Vous tes si belle!

MADEMOISELLE DUPARC.

Point, point.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Montrez-vous.

MADEMOISELLE DUPARC.

Ah! fi donc! je vous prie.

MADEMOISELLE MOLIRE.

De grce!

MADEMOISELLE DUPARC.

Mon Dieu, non.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Si fait.

MADEMOISELLE DUPARC.

Vous me dsesprez.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Un moment.

MADEMOISELLE DUPARC.

Hai!

MADEMOISELLE MOLIRE.

Rsolment, vous vous montrerez. On ne peut point se passer de vous
voir.

MADEMOISELLE DUPARC.

Mon Dieu, que vous tes une trange personne! vous voulez furieusement
ce que vous voulez.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Ah! madame, vous n'avez aucun dsavantage  parotre au grand jour, je
vous jure! Les mchantes gens, qui assuroient que vous mettiez quelque
chose[197]! Vraiment, je les dmentirai bien maintenant.

MADEMOISELLE DUPARC.

Hlas! je ne sais pas seulement ce qu'on appelle mettre quelque chose.
Mais o vont ces dames?

MADEMOISELLE DEBRIE.

Vous voulez bien, mesdames, que nous vous donnions en passant la plus
agrable nouvelle du monde? Voil M. Lysidas qui vient de nous avertir
qu'on a fait une pice contre Molire, que les grands comdiens vont
jouer.

MOLIRE.

Il est vrai, on me l'a voulu lire; et c'est un nomm Br... Brou...
Brossaut qui l'a faite.

DU CROISY.

Monsieur, elle est affiche sous le nom de Boursault. Mais,  vous dire
le secret, bien des gens ont mis la main  cet ouvrage, et l'on en doit
concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les
comdiens regardent Molire comme leur plus grand ennemi, nous nous
sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donn un coup de
pinceau  son portrait; mais nous nous sommes bien gards d'y mettre nos
noms; il lui auroit t trop glorieux de succomber, aux yeux du monde,
sous les efforts de tout le Parnasse; et, pour rendre sa dfaite plus
ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprs un auteur sans
rputation.

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, je vous avoue que j'en ai toutes les joies imaginables.

MOLIRE.

Et moi aussi. Par la sambleu! le railleur sera raill; il aura sur les
doigts, ma foi!

MADEMOISELLE DUPARC.

Cela lui apprendra  vouloir satiriser tout. Comment! cet impertinent
ne veut pas que les femmes aient de l'esprit! Il condamne toutes nos
expressions leves, et prtend que nous parlions toujours terre 
terre!

MADEMOISELLE DEBRIE.

Le langage n'est rien; mais il censure tous nos attachemens, quelque
innocens qu'ils puissent tre; et, de la faon qu'il en parle, c'est
tre criminelle que d'avoir du mrite.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Cela est insupportable. Il n'y a pas une femme qui puisse plus rien
faire. Que ne laisse-t-il en repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux,
et leur faire prendre garde  des choses dont ils ne s'avisent pas?

MADEMOISELLE BJART.

Passe pour tout cela; mais il satirise mme les femmes de bien, et ce
mchant plaisant leur donne le titre d'honntes diablesses.

MADEMOISELLE MOLIRE.

C'est un impertinent. Il faut qu'il en ait tout le sol.

DU CROISY.

La reprsentation de cette comdie, madame, aura besoin d'tre appuye;
et les comdiens de l'htel...

MADEMOISELLE DUPARC.

Mon Dieu! qu'ils n'apprhendent rien. Je leur garantis le succs de
leur pice, corps pour corps.

MADEMOISELLE MOLIRE

Vous avez raison, madame. Trop de gens sont intresss  la trouver
belle. Je vous laisse  penser si tout ceux qui se croient satiriss par
Molire ne prendront pas l'occasion de se venger de lui en
applaudissant  cette comdie.

BRCOURT, ironiquement.

Sans doute; et pour moi je rponds de douze marquis, de six prcieuses,
de vingt coquettes et de trente cocus, qui ne manqueront pas d'y battre
les mains.

MADEMOISELLE MOLIRE.

En effet. Pourquoi aller offenser toutes ces personnes-l, et
particulirement les cocus, qui sont les meilleures gens du monde?

MOLIRE.

Par la sambleu! on m'a dit qu'on le va dauber, lui et toutes ses
comdies, de la belle manire; et que les comdiens et les auteurs,
depuis le cdre jusqu' l'hysope, sont diablement anims contre lui.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Cela lui sied fort bien. Pourquoi fait-il de mchantes pices que tout
Paris va voir, et o il peint si bien les gens, que chacun s'y connot?
Que ne fait-il des comdies comme celles de M. Lysidas? il n'auroit
personne contre lui, et tous les auteurs en diroient du bien. Il est
vrai que de semblables comdies n'ont pas ce grand concours de monde;
mais, en revanche, elles sont toujours bien crites, personne n'crit
contre elles, et tous ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver
belles.

DU CROISY.

Il est vrai que j'ai l'avantage de ne point faire d'ennemis, et que
tous mes ouvrages ont l'approbation des savans.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Vous faites bien d'tre content de vous. Cela vaut mieux que tous les
applaudissements du public, et que tout l'argent qu'on sauroit gagner
aux pices de Molire. Que vous importe qu'il vienne du monde  vos
comdies, pourvu qu'elles soient approuves par messieurs vos confrres?

LA GRANGE.

Mais quand jouera-t-on le _Portrait du Peintre_?

DU CROISY.

Je ne sais; mais je me prpare fort  parotre des premiers sur les
rangs, pour crier: Voil qui est beau!

MOLIRE.

Et moi de mme, parbleu!

LA GRANGE.

Et moi aussi, Dieu me sauve!

MADEMOISELLE DUPARC.

Pour moi, j'y payerai de ma personne comme il faut; et je rponds d'une
bravoure d'approbation qui mettra en droute tous les jugemens ennemis.
C'est bien la moindre chose que nous devions faire, que d'pauler de nos
louanges le vengeur de nos intrts!

MADEMOISELLE MOLIRE.

C'est fort bien dit.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Et ce qu'il nous faut faire toutes.

MADEMOISELLE BJART.

Assurment.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Sans doute.

MADEMOISELLE HERV.

Point de quartier  ce contrefaiseur de gens.

MOLIRE.

Ma foi, chevalier, mon ami, il faudra que ton Molire se cache.

BRCOURT.

Qui? lui! Je te promets, marquis, qu'il fait dessein d'aller sur le
thtre rire, avec tous les autres, du portrait qu'on a fait de lui.

MOLIRE.

Parbleu! ce sera donc du bout des dents qu'il rira.

BRCOURT.

Va, va, peut-tre qu'il y trouvera plus de sujets de rire que tu ne
penses. On m'a montr la pice; et comme tout ce qu'il y a d'agrable
sont[198] effectivement les ides qui ont t prises de Molire, la joie
que cela pourra donner n'aura pas lieu de lui dplaire, sans doute; car,
pour l'endroit o l'on s'efforce de le noircir, je suis le plus tromp
du monde si cela est approuv de personne; et, quant  tous les gens
qu'ils ont tch d'animer contre lui, sur ce qu'il fait, dit-on, des
portraits trop ressemblans, outre que cela est de fort mauvaise grce,
je ne vois rien de plus ridicule et de plus mal repris; et je n'avois
pas cru jusqu'ici que ce ft un sujet de blme pour un comdien que de
peindre trop bien les hommes.

LA GRANGE.

Les comdiens m'ont dit qu'ils l'attendoient sur la rponse, et que...

BRCOURT.

Sur la rponse? ma foi, je le trouverois un grand fou s'il se mettoit
en peine de rpondre  leurs invectives. Tout le monde sait assez de
quel motif elles peuvent partir, et la meilleure rponse qu'il leur
puisse faire, c'est une comdie qui russisse comme toutes ses autres.
Voil le vrai moyen de se venger d'eux comme il faut; et, de l'humeur
dont je le connois, je suis fort assur qu'une pice nouvelle qui leur
enlvera le monde les fchera bien plus que toutes les satires qu'on
pourroit faire de leurs personnes.

MOLIRE.

Mais chevalier...

MADEMOISELLE BJART.

Souffrez que j'interrompe pour un peu la rptition. (A Molire.)
Voulez-vous que je vous dise? Si j'avois t en votre place, j'aurois
pouss les choses autrement. Tout le monde attend de vous une rponse
vigoureuse; et, aprs la manire dont on m'a dit que vous tiez trait
dans cette comdie, vous tiez en droit de tout dire contre les
comdiens, et vous devriez n'en pargner aucun.

MOLIRE.

J'enrage de vous our parler de la sorte, et voil votre manie,  vous
autres femmes. Vous voudriez que je prisse feu d'abord contre eux, et
qu' leur exemple, j'allasse clater promptement en invectives et en
injures. Le bel honneur que j'en pourrois tirer, et le grand dpit que
je leur ferois! Ne se sont-ils pas prpars de bonne volont  ces
sortes de choses? et lorsqu'ils ont dlibr s'ils joueroient le
_Portrait du Peintre_, sur la crainte d'une riposte, quelques-uns
d'entre eux n'ont-ils pas rpondu: Qu'il nous rende toutes les injures
qu'il voudra, pourvu que nous gagnions de l'argent? N'est-ce pas l la
marque d'une me fort sensible  la honte? et ne me vengerois-je pas
bien d'eux, en leur donnant ce qu'ils veulent bien recevoir?

MADEMOISELLE DEBRIE.

Ils se sont fort plaints, toutefois, de trois ou quatre mots que vous
avez dits d'eux dans la _Critique_ et dans vos _Prcieuses_.

MOLIRE.

Il est vrai, ces trois ou quatre mots sont fort offensans, et ils ont
grande raison de les citer. Allez, allez, ce n'est pas cela: le plus
grand mal que je leur ai fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un
peu plus qu'ils n'auroient voulu; et tout leur procd, depuis que nous
sommes venus  Paris, a trop marqu ce qui les touche. Mais laissons-les
faire tant qu'ils voudront; toutes leurs entreprises ne doivent point
m'inquiter. Ils critiquent mes pices, tant mieux; et Dieu me garde
d'en faire jamais qui leur plaisent; ce seroit une mauvaise affaire pour
moi.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Il n'y a pas grand plaisir pourtant  voir dchirer ses ouvrages.

MOLIRE.

Et qu'est-ce que cela me fait? N'ai-je pas obtenu de ma comdie tout ce
que j'en voulois obtenir, puisqu'elle a eu le bonheur d'agrer aux
augustes personnes  qui particulirement je m'efforce de plaire?
N'ai-je pas lieu d'tre satisfait de sa destine, et toutes leurs
censures ne viennent-elles pas trop tard? Est-ce moi, je vous prie, que
cela regarde maintenant? et, lorsqu'on attaque une pice qui a eu du
succs, n'est-ce pas attaquer plutt le jugement de ceux qui l'ont
approuve que l'art de celui qui l'a faite?

MADEMOISELLE DEBRIE.

Ma foi, j'aurois jou ce petit monsieur l'auteur, qui se mle d'crire
contre des gens qui ne songent pas  lui.

MOLIRE.

Vous tes folle. Le beau sujet  divertir la cour, que M. Boursault! Je
voudrois bien savoir de quelle faon on pourroit l'ajuster pour le
rendre plaisant; et si, quand on le berneroit sur un thtre, il seroit
assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d'honneur que
d'tre jou devant une auguste assemble; il ne demanderoit pas mieux,
et il m'attaque de gaiet de coeur pour se faire connotre, de quelque
faon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien  perdre, et les
comdiens ne me l'ont dchan que pour m'engager  une sotte guerre, et
me dtourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai  faire; et
cependant vous tes assez simples pour donner toutes dans ce panneau.
Mais enfin, j'en ferai ma dclaration publiquement. Je ne prtends faire
aucune rponse  toutes leurs critiques et leurs contre-critiques.
Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pices, j'en suis d'accord.
Qu'ils s'en saisissent aprs nous; qu'ils les retournent comme un habit
pour les mettre sur leur thtre, et tchent  profiter de quelque
agrment qu'on y trouve et d'un peu de bonheur que j'ai, j'y consens,
ils en ont besoin; et je serai bien aise de contribuer  les faire
subsister, pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder
avec biensance. La courtoisie doit avoir des bornes; et il y a des
choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je
leur abandonne de bon coeur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes
paroles, mon ton de voix et ma faon de rciter pour en faire et dire
tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage. Je
ne m'oppose point  toutes ces choses, et je serai ravi que cela puisse
rjouir le monde; mais, en leur abandonnant tout cela, ils me doivent
faire la grce de me laisser le reste, et de ne point toucher  des
matires de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils
m'attaquoient dans leurs comdies. C'est de quoi je prierai civilement
cet honnte monsieur qui se mle d'crire pour eux, et voil toute la
rponse qu'ils auront de moi.

MADEMOISELLE BJART.

Mais enfin...

MOLIRE.

Mais enfin, vous me feriez devenir fou. Ne parlons point de cela
davantage; nous nous amusons  faire des discours au lieu de rpter
notre comdie. O en tions-nous? Je ne m'en souviens plus.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Vous en tiez  l'endroit...

MOLIRE.

Mon Dieu! j'entends du bruit; c'est le roi qui arrive, assurment; et je
vois bien que nous n'aurons pas le temps de passer outre. Voil ce que
c'est de s'amuser! Oh! bien, faites donc, pour le reste, du mieux qu'il
vous sera possible.

MADEMOISELLE BJART.

Par ma foi, la frayeur me prend; et je ne saurois aller jouer mon rle,
si je ne le rpte tout entier.

MOLIRE.

Comment! vous ne sauriez aller jouer votre rle?

MADEMOISELLE BJART.

Non.

MADEMOISELLE DUPARC.

Ni moi, le mien.

MADEMOISELLE DEBRIE.

Ni moi non plus.

MADEMOISELLE MOLIRE.

Ni moi.

MADEMOISELLE HERV.

Ni moi.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Ni moi.

MOLIRE.

Que pensez-vous donc faire? Vous moquez-vous toutes de moi?

  [194] Probablement sur son banquier.

  [195] Au lieu de: ce sont proprement des fantmes. Transposition
  archaque beaucoup plus expressive que la tournure moderne.

  [196] Au lieu de: qu'il fasse et quoi qu'il dise. Sens archaque
  difficile  comprendre aujourd'hui.

  [197] Pour: que vous employiez le fard et la cruse.

  [198] Pour: les ides prises de Molire sont tout ce qu'il y a
  d'agrable. Inversion d'une extrme hardiesse.


SCNE IV.--BJART, MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,
BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

BJART.

Messieurs, je viens vous avertir que le roi est venu, et qu'il attend
que vous commenciez.

MOLIRE.

Ah! monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde; je suis
dsespr  l'heure que je vous parle! Voici des femmes qui s'effrayent
et qui disent qu'il leur faut rpter leurs rles avant que d'aller
commencer. Nous demandons, de grce, encore un moment. Le roi a de la
bont, et il sait que la chose a t prcipite.


SCNE V.--MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DU PARC, BJART,
DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

MOLIRE.

Eh! de grce, tchez de vous remettre; prenez courage, je vous prie.

MADEMOISELLE DUPARC.

Vous devez vous aller excuser.

MOLIRE.

Comment m'excuser?


SCNE VI.--MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BJART,
DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV, UN NCESSAIRE[199].

LE NCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIRE.

Tout  l'heure, monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette
affaire-ci, et...

  [199] Pour: homme qui fait le ncessaire, l'important.


SCNE VII.--MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,
BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV, UN NCESSAIRE, UN SECOND
NCESSAIRE.

LE SECOND NCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIRE.

Dans un moment, monsieur. (A ses camarades.) Eh quoi donc! voulez-vous
que j'aie l'affront?


SCNE VIII.--MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,
BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV, UN NCESSAIRE, UN SECOND
NCESSAIRE, UN TROISIME NCESSAIRE.

LE TROISIME NCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIRE.

Oui, monsieur, nous y allons. Eh! que de gens se font de fte et
viennent dire: Commencez donc,  qui le roi ne l'a pas command!


SCNE IX.--MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BJART,
DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV, UN NCESSAIRE, UN SECOND NCESSAIRE,
UN TROISIME NCESSAIRE, UN QUATRIME NCESSAIRE.

LE QUATRIME NCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIRE.

Voil qui est fait, monsieur. (A ses camarades.) Quoi donc! recevrai-je
la confusion...


SCNE X.--BJART, MOLIRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,
BJART, DEBRIE, MOLIRE, DU CROISY, HERV.

MOLIRE.

Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais...

BJART.

Non, messieurs; je viens pour vous dire qu'on a dit au roi l'embarras o
vous vous trouviez, et que, par une bont toute particulire, il remet
votre nouvelle comdie  une autre fois, et se contente, pour
aujourd'hui, de la premire que vous pourrez donner.

MOLIRE.

Ah! monsieur, vous me redonnez la vie! Le roi nous fait la plus grande
grce du monde de nous donner du temps pour ce qu'il avoit souhait, et
nous allons tous le remercier des extrmes bonts qu'il nous fait
parotre.

FIN DE L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.




LE MARIAGE FORC

COMDIE-BALLET

REPRSENTE AU LOUVRE LES 29 ET 31 JANVIER 1664, ET SUR LE THATRE DU
PALAIS-ROYAL, LE 15 FVRIER SUIVANT.


Molire est devenu le matre des crmonies comiques de Louis XIV. Ds
que le roi veut amuser sa cour, c'est  Molire qu'il s'adresse;  peine
lui laisse-t-il le temps de crer des personnages, de tracer des
caractres, d'inventer une action. Il faut des danses, une comdie, de
la musique, et que tout sorte de terre, improvis pour ainsi dire. Bien
en prenait  Molire, qui avait alors quarante-deux ans, d'avoir vcu
dans l'observation et l'tude attentive du monde et des hommes, de se
trouver matre absolu d'une troupe excellente, et d'tre plac sous la
protection immdiate et vigilante du monarque; il n'aurait pu, dans des
conditions diffrentes, accomplir les tours de force qui lui taient
imposs.

Vers la fin de 1663, Louis XIV, devenu l'idole de sa cour et surtout des
femmes, voulut danser un pas de ballet avec ses seigneurs, et, sans
s'inquiter du reste, il ordonna  Molire d'improviser un ballet.
Molire obit. Le 29 janvier 1664, le _Ballet du roi_, en trois actes,
fut excut sur le thtre de la cour, au Louvre.

C'est celui que nous donnons plus bas, et qui, divis en trois actes,
permit au roi, sous le costume d'un gyptien, de dployer, devant la
cour et mademoiselle de la Vallire elle-mme, les grces de son
lgance naturelle. La clbre Bergerotta, la premire cantatrice de
l'poque, chanta des couplets espagnols en partie avec quatre autres
concertans espagnols et italiens; et un petit grotesque italien, Lulli,
qui devait parcourir une si clatante carrire, parut  la tte d'une
bande joyeuse et d'un burlesque charivari.

Quand il fallut extraire, au bnfice du public, une comdie de ce
ballet, Molire supprima la division des actes, la danse, les chants,
tout l'appareil pittoresque, et fit du _Ballet du roi_ le _Mariage
forc_ tel que nous le possdons aujourd'hui. Il y reste encore des
traces de la premire conception de l'auteur. C'est une esquisse
italienne des plus vives et des plus colores; les gyptiens qui dansent
contrastent vivement avec les figures aristotliques de Marphurius et de
Pancrace, et le sentiment de l'harmonie, que Molire possdait au plus
haut degr, accorde dans un fantasque ensemble le caprice de Callot, la
satire de Rabelais et la verve des bouffons.

Non que Molire cesse d'tre philosophe. C'est toujours la svrit
doctorale du vieux monde que Molire poursuit de son ironie et de son
mpris; c'est le fanatisme pdantesque dictant l'arrt de mort prononc
en 1624 par le parlement de Paris contre les ennemis d'Aristote; ce sont
les retardataires de l'Universit et de la Sorbonne; c'est Marphurius
qui doute de tout, c'est Pancrace qui dogmatise sur tout. Molire va
rechercher dans la _Jalousie du Barbouill_ les vieilles armes qu'il a
fourbies contre eux dans sa premire jeunesse. Il attaque aussi, comme
il l'a dj fait, l'ingalit des ges dans l'union conjugale, les
vieillards qui veulent pour femmes des jeunes filles, la contrainte
impose aux penchants naturels, l'esclavage des femmes et la servitude
en gnral. Il ne mnage pas davantage la colre hargneuse des savants,
le pdantisme ridicule, l'inhabilet aux choses de la vie, la morale
ignoble qui se fait des vertus de ses cupidits, ou la sensualit
dcrpite de ce bourgeois qui veut avoir des _petits sortis de lui_. Il
signale, avec une libert gauloise emprunte  Rabelais, les terribles
rsultats de cette servitude de la femme dans sa jeunesse; le pre qui
se dbarrasse de sa fille au moyen d'une dot, la fille qui se dbarrasse
de son pre et de son esclavage au moyen d'un mari.

Voltaire a tort de critiquer la bouffonnerie excessive de cette oeuvre,
qui n'est autre chose que la continuation philosophique des ides de
Molire. Il a puis  et l dans les faits contemporains des souvenirs
et des motifs dont il a dispos selon son gnie. Il s'est souvenu des
frres Hamilton, poursuivant de Londres  Douvres le comte de Grammont
et lui criant de loin:

--N'avez-vous rien oubli  Londres?

--Pardonnez-moi, j'ai oubli d'pouser votre soeur, et j'y retourne.

Un certain marquis de la Trousse, qui ne souffrait pas d'tre regard de
travers, et qui, avant de tuer son homme, l'accablait de politesses;
enfin les nouveaux efforts des vieux docteurs pour craser
judiciairement la philosophie de Descartes, taient prsents  l'esprit
de Molire, qui, chaque jour plus puissant, devenait pour eux plus cruel
et plus terrible.

Armande ne joua point dans cet impromptu, o mademoiselle Duparc, _objet
ravissant et de belle taille_, dit Loret,

  Rendit les gens baudis
  Par ses appas et sa prestance,
  Par ses beaux pas et par sa danse.

Le succs du ballet fut ratifi, le 15 fvrier suivant, par _le
Bourgeois_, comme s'exprime encore Loret, et la faveur dont jouissait
Molire  la cour s'accrut encore de son succs populaire.




  PERSONNAGES                               ACTEURS

  SGANARELLE.                               MOLIRE.
  GRONIMO                                  LA THORILLIRE.
  DORIMNE, jeune coquette, promise 
    Sganarelle.                             Mlle DUPARC.
  ALCANTOR, pre de Dorimne.               BJART.
  ALCIDAS, frre de Dorimne.               LA GRANGE.
  LYCASTE, amant de Dorimne.
  PANCRACE, docteur aristotlicien.         BRCOURT.
  MARPHURIUS, docteur pyrrhonien.           DU CROISY.
  DEUX GYPTIENNES.                        {Mlle BJART.
                                           {Mlle DEBRIE.

    La scne est sur une place publique.




SCNE I.--SGANARELLE, parlant  ceux qui sont dans sa maison.

Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et
que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me
vienne querir vite chez le seigneur Gronimo: et, si l'on vient m'en
demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de
toute la journe.


SCNE II.--SGANARELLE, GRONIMO.

GRONIMO, ayant entendu les dernires paroles de Sganarelle.

Voil un ordre fort prudent.

SGANARELLE.

Ah! seigneur Gronimo, je vous trouve  propos, et j'allois chez vous
vous chercher.

GRONIMO.

Et pour quel sujet, s'il vous plat?

SGANARELLE.

Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tte, et vous prier de
m'en dire votre avis.

GRONIMO.

Trs-volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons
parler ici en toute libert.

SGANARELLE.

Mettez donc dessus[200], s'il vous plat. Il s'agit d'une chose de
consquence, que l'on m'a propos; et il est bon de ne rien faire sans
le conseil de ses amis.

GRONIMO.

Je vous suis oblig de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu' me
dire ce que c'est.

SGANARELLE.

Mais, auparavant, je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de
me dire nettement votre pense.

GRONIMO.

Je le ferai, puisque vous le voulez.

SGANARELLE.

Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas
franchement.

GRONIMO.

Vous avez raison.

SGANARELLE.

Et, dans ce sicle, on trouve peu d'amis sincres.

GRONIMO.

Cela est vrai.

SGANARELLE.

Promettez-moi donc, seigneur Gronimo, de me parler avec toute sorte de
franchise.

GRONIMO.

Je vous le promets.

SGANARELLE.

Jurez-en votre foi.

GRONIMO.

Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.

SGANARELLE.

C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.

GRONIMO.

Qui? vous!

SGANARELLE.

Oui, moi-mme, en propre personne. Quel est votre avis l-dessus?

GRONIMO.

Je vous prie auparavant de me dire une chose.

SGANARELLE.

Et quoi?

GRONIMO.

Quel ge pouvez-vous bien avoir maintenant?

SGANARELLE.

Moi?

GRONIMO.

Oui.

SGANARELLE.

Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.

GRONIMO.

Quoi! vous ne savez pas  peu prs votre ge?

SGANARELLE.

Non: est-ce qu'on songe  cela?

GRONIMO.

Eh! dites-moi un peu, s'il vous plat: combien aviez-vous d'annes
lorsque nous fmes connoissance?

SGANARELLE.

Ma foi, je n'avois que vingt ans alors.

GRONIMO.

Combien fmes-nous ensemble  Rome!

SGANARELLE.

Huit ans.

GRONIMO.

Quel temps avez-vous demeur en Angleterre?

SGANARELLE.

Sept ans.

GRONIMO.

Et en Hollande, o vous ftes ensuite?

SGANARELLE.

Cinq ans et demi.

GRONIMO.

Combien y a-t-il que vous tes revenu ici?

SGANARELLE.

Je revins en cinquante-six.

GRONIMO.

De cinquante-six  soixante-huit, il y a douze ans, ce me semble. Cinq
ans en Hollande font dix-sept, sept ans en Angleterre font vingt-quatre,
huit dans notre sjour  Rome font trente-deux, et vingt que vous aviez
lorsque nous nous connmes, cela fait justement cinquante-deux. Si bien,
seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous tes environ
 votre cinquante-deuxime ou cinquante-troisime anne.

SGANARELLE.

Qui? moi! cela ne se peut pas.

GRONIMO.

Mon Dieu! le calcul est juste; et l-dessus je vous dirai franchement et
en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage
n'est gure votre fait. C'est une chose  laquelle il faut que les
jeunes gens pensent bien mrement avant que de la faire; mais les gens
de votre ge n'y doivent point penser du tout; et, si l'on dit que la
plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien
de plus mal  propos que de la faire, cette folie, dans la saison o
nous devons tre plus sages. Enfin, je vous en dis nettement ma pense.
Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais
le plus ridicule du monde, si, ayant t libre jusqu' cette heure, vous
alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chanes.

SGANARELLE.

Et moi, je vous dis que je suis rsolu de me marier, et que je ne serai
point ridicule en pousant la fille que je recherche.

GRONIMO.

Ah! c'est une autre chose! Vous ne m'aviez pas dit cela.

SGANARELLE.

C'est une fille qui me plat, et que j'aime de tout mon coeur.

GRONIMO.

Vous l'aimez de tout votre coeur?

SGANARELLE.

Sans doute; et je l'ai demande  son pre.

GRONIMO.

Vous l'avez demande?

SGANARELLE.

Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donn ma
parole.

GRONIMO.

Oh! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.

SGANARELLE.

Je quitterois le dessein que j'ai fait! Vous semble-t-il, seigneur
Gronimo, que je ne sois plus propre  songer  une femme? Ne parlons
point de l'ge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y
a-t-il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que
vous me voyez? N'ai-je pas tous les mouvemens de mon corps aussi bons
que jamais; et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour
cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde?
(Il montre ses dents.) Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas
par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien?
(Il tousse.) Hem, hem, hem! Eh! qu'en dites-vous?

GRONIMO.

Vous avez raison, je m'tois tromp. Vous ferez bien de vous marier.

SGANARELLE.

J'y ai rpugn autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons
pour cela. Outre la joie que j'aurai de possder une belle femme, qui me
fera mille caresses, qui me dorlotera, et me viendra frotter lorsque je
serai las; outre cette joie, dis-je, je considre qu'en demeurant comme
je suis, je laisse prir dans le monde la race des Sganarelle; et qu'en
me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-mme; que j'aurai
le plaisir de voir des cratures qui seront sorties de moi, de petites
figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront
continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je
reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus
agrables du monde. Tenez, il me semble dj que j'y suis, et que j'en
vois une demi-douzaine autour de moi.

GRONIMO.

Il n'y a rien de plus agrable que cela; et je vous conseille de vous
marier le plus vite que vous pourrez.

SGANARELLE.

Tout de bon, vous me le conseillez?

GRONIMO.

Assurment. Vous ne sauriez mieux faire.

SGANARELLE.

Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en vritable ami.

GRONIMO.

Et quelle est la personne, s'il vous plat, avec qui vous allez vous
marier?

SGANARELLE.

Dorimne.

GRONIMO.

Cette jeune Dorimne, si galante et si bien pare.

SGANARELLE.

Oui.

GRONIMO.

Fille du seigneur Alcantor?

SGANARELLE.

Justement.

GRONIMO.

Et soeur d'un certain Alcidas, qui se mle de porter l'pe?

SGANARELLE.

C'est cela.

GRONIMO.

Vertu de ma vie!

SGANARELLE.

Qu'en dites-vous?

GRONIMO.

Bon parti! Mariez-vous promptement.

SGANARELLE.

N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?

GRONIMO.

Sans doute. Ah! que vous serez bien mari! Dpchez-vous de l'tre.

SGANARELLE.

Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous remercie de votre
conseil, et je vous invite ce soir  mes noces.

GRONIMO.

Je n'y manquerai pas; et je veux y aller en masque, afin de les mieux
honorer.

SGANARELLE.

Serviteur.

GRONIMO,  part.

La jeune Dorimne, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur
Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans! O le beau mariage!  le
beau mariage[201]!

Ce qu'il rpte plusieurs fois en s'en allant.

  [200] Pour: le chapeau sur votre tte. Ellipse archaque et
  bourgeoise.

  [201] Imit de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. IX.


SCNE III.--SGANARELLE.

Ce mariage doit tre heureux, car il donne de la joie  tout le monde,
et je fais rire tous ceux  qui j'en parle. Me voil maintenant le plus
content des hommes.


SCNE IV.--DORIMNE, SGANARELLE.

DORIMNE, dans le fond du thtre,  un petit laquais qui la suit.

Allons, petit garon, qu'on tienne bien ma queue, et qu'on ne s'amuse
pas  badiner.

SGANARELLE,  part, apercevant Dorimne.

Voici ma matresse[202] qui vient. Ah! qu'elle est agrable! Quel air!
et quelle taille! Peut-il y avoir un homme qui n'ait, en la voyant, des
dmangeaisons de se marier? (A Dorimne.) O allez-vous, belle mignonne,
chre pouse future de votre poux futur?

DORIMNE.

Je vais faire quelques emplettes.

SGANARELLE.

Eh bien, ma belle, c'est maintenant que nous allons tre heureux l'un et
l'autre. Vous ne serez plus en droit de me rien refuser; et je pourrai
faire avec vous tout ce qu'il me plaira, sans que personne s'en
scandalise. Vous allez tre  moi depuis la tte jusqu'aux pieds, et je
serai matre de tout: de vos petits yeux veills, de votre petit nez
fripon, de vos lvres apptissantes, de vos oreilles amoureuses, de
votre petit menton joli, de vos petits ttons rondelets, de votre...
Enfin, toute votre personne sera  ma discrtion, et je serai  mme
pour vous caresser comme je voudrai. N'tes-vous pas bien aise de ce
mariage, mon aimable pouponne?

DORIMNE.

Tout  fait aise, je vous jure. Car enfin la svrit de mon pre m'a
tenue jusques ici dans une sujtion la plus fcheuse du monde. Il y a je
ne sais combien que j'enrage du peu de libert qu'il me donne, et j'ai
cent fois souhait qu'il me marit, pour sortir promptement de la
contrainte o j'tois avec lui, et me voir en tat de faire ce que je
voudrai. Dieu merci, vous tes venu heureusement pour cela, et je me
prpare dsormais  me donner du divertissement, et  rparer comme il
faut le temps que j'ai perdu. Comme vous tes un fort galant homme, et
que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur
mnage du monde ensemble, et que vous ne serez point de ces maris
incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme des loups-garous.
Je vous avoue que je ne m'accommoderois pas de cela, et que la solitude
me dsespre. J'aime le jeu, les visites, les assembles, les
cadeaux[203] et les promenades; en un mot, toutes les choses de plaisir;
et vous devez tre ravi d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons
jamais aucun dml ensemble; et je ne vous contraindrai point dans vos
actions, comme j'espre que, de votre ct, vous ne me contraindrez
point dans les miennes; car, pour moi, je tiens qu'il faut avoir une
complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit point marier pour se faire
enrager l'un l'autre. Enfin, nous vivrons, tant maris, comme deux
personnes qui savent leur monde. Aucun soupon jaloux ne nous troublera
la cervelle; et c'est assez que vous serez assur de ma fidlit, comme
je serai persuade de la vtre. Mais qu'avez-vous? je vous vois tout
chang de visage.

SGANARELLE.

Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter  la tte.

DORIMNE.

C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens; mais notre
mariage vous dissipera tout cela. Adieu. Il me tarde dj que j'aie des
habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce
pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous
enverrai les marchands.

  [202] Pour: personne recherche en mariage. Mot qui a chang
  d'acception.

  [203] Voyez plus haut, tome Ier, p. 268, note troisime.


SCNE V.--GRONIMO, SGANARELLE.

GRONIMO.

Ah! seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici; et
j'ai rencontr un orfvre qui, sur le bruit que vous cherchiez quelque
beau diamant en bague pour faire un prsent  votre pouse, m'a fort
pri de vous venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un 
vendre, le plus parfait du monde.

SGANARELLE.

Mon Dieu! cela n'est pas press.

GRONIMO.

Comment! que veut dire cela? O est l'ardeur que vous montriez tout 
l'heure?

SGANARELLE.

Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage.
Avant que de passer plus avant, je voudrois bien agiter  fond cette
matire, et que l'on m'expliqut un songe que j'ai fait cette nuit, et
qui vient tout  l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les
songes sont comme des miroirs, o l'on dcouvre quelquefois tout ce qui
nous doit arriver. Il me sembloit que j'tois dans un vaisseau, sur une
mer bien agite, et que...

GRONIMO.

Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui
m'empche de vous our. Je n'entends rien du tout aux songes; et, quant
au raisonnement du mariage, vous avez deux savans, deux philosophes, vos
voisins, qui sont gens  vous dbiter tout ce qu'on peut dire sur ce
sujet. Comme ils sont de sectes diffrentes, vous pouvez examiner leurs
diverses opinions l-dessus. Pour moi, je me contente de ce que je vous
ai dit tantt, et demeure votre serviteur.

SGANARELLE, seul.

Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens-l sur
l'incertitude o je suis.


SCNE VI.--PANCRACE, SGANARELLE.

PANCRACE, se tournant du ct par o il est entr, et sans voir
Sganarelle.

Allez, vous tes un impertinent, mon ami, un homme [ignare[204] de toute
bonne discipline[205]] bannissable de la rpublique des lettres!

SGANARELLE.

Ah! bon. En voici un fort  propos.

PANCRACE, de mme, sans voir Sganarelle.

Oui, je te soutiendrai par vives raisons [je te montrerai par Aristote,
le philosophe des philosophes,] que tu es un ignorant, [un]
ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifi, par tous les cas et
modes imaginables.

SGANARELLE,  part.

Il a pris querelle contre quelqu'un. (A Pancrace.) Seigneur...

PANCRACE, de mme, sans voir Sganarelle.

Tu veux te mler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les lmens
de la raison.

SGANARELLE,  part.

La colre l'empche de me voir. (A Pancrace.) Seigneur...

PANCRACE, de mme sans voir Sganarelle.

C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la
philosophie.

SGANARELLE,  part.

Il faut qu'on l'ait fort irrit. (A Pancrace.) Je...

PANCRACE, de mme, sans voir Sganarelle.

_Toto coelo, tota via aberras[206]._

SGANARELLE.

Je baise les mains  monsieur le docteur.

PANCRACE.

Serviteur.

SGANARELLE.

Peut-on...

PANCRACE, se retournant vers l'endroit par o il est entr.

Sais-tu bien ce que tu as fait? un syllogisme _in balordo_.

SGANARELLE.

Je vous...

PANCRACE, de mme.

La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion
ridicule.

SGANARELLE.

Je...

PANCRACE, de mme.

Je crverois plutt que d'avouer ce que tu dis; et je soutiendrai mon
opinion jusqu' la dernire goutte de mon encre.

SGANARELLE.

Puis-je...

PANCRACE, de mme.

Oui, je dfendrai cette proposition _pugnis et calcibus, unguibus et
rostro_[207].

SGANARELLE.

Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colre?

PANCRACE.

Un sujet le plus juste du monde.

SGANARELLE.

Et quoi, encore?

PANCRACE.

Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition errone, une proposition
pouvantable, effroyable, excrable.

SGANARELLE.

Puis-je demander ce que c'est?

PANCRACE.

Ah! seigneur Sganarelle, tout est renvers aujourd'hui, et le monde est
tomb dans une corruption gnrale. Une licence pouvantable rgne
partout; et les magistrats, qui sont tablis pour maintenir l'ordre dans
cet tat devroient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi
intolrable que celui dont je veux parler.

SGANARELLE.

Quoi donc?

PANCRACE.

N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au ciel,
que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau?

SGANARELLE.

Comment?

PANCRACE.

Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme;
d'autant qu'il y a cette diffrence entre la forme et la figure, que la
forme est la disposition extrieure des corps qui sont anims; et la
figure, la disposition extrieure des corps qui sont inanims: et,
puisque le chapeau est un corps inanim, il faut dire la figure d'un
chapeau, et non pas la forme. (Se retournant encore du ct par o il
est entr.) Oui, ignorant que vous tes! c'est comme il faut parler, et
ce sont les termes exprs d'Aristote dans le chapitre de la qualit.

SGANARELLE,  part.

Je pensois que tout ft perdu. (A Pancrace.) Seigneur docteur, ne songez
plus  tout cela. Je...

PANCRACE.

Je suis dans une colre, que je ne me sens pas.

SGANARELLE.

Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose  vous
communiquer. Je...

PANCRACE.

Impertinent fieff[208]!

SGANARELLE.

De grce, remettez-vous. Je...

PANCRACE.

Ignorant!

SGANARELLE.

Eh! mon Dieu. Je...

PANCRACE.

Me vouloir soutenir une proposition de la sorte!

SGANARELLE.

Il a tort. Je...

PANCRACE.

Une proposition condamne par Aristote!

SGANARELLE.

Cela est vrai. Je...

PANCRACE.

En termes exprs!!

SGANARELLE.

Vous avez raison. (Se tournant du ct par o Pancrace est entr.) Oui,
vous tes un sot et un impudent, de vouloir disputer contre un docteur
qui sait lire et crire. Voil qui est fait: je vous prie de m'couter.
Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein
de prendre une femme, pour me tenir compagnie dans mon mnage. La
personne est belle et bien faite; elle me plat beaucoup, et est ravie
de m'pouser; son pre me l'a accorde. Mais je crains un peu ce que
vous savez, la disgrce dont on ne plaint personne; et je voudrois bien
vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh! quel est
votre avis l-dessus?

PANCRACE.

Plutt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau,
j'accorderais que _datur vacum in rerum natura_[209], et que je ne suis
qu'une bte.

SGANARELLE,  part.

La peste soit de l'homme! (A Pancrace.) Eh! monsieur le docteur, coutez
un peu les gens. On vous parle une heure durant, et vous ne rpondez
point  ce qu'on vous dit.

PANCRACE.

Je vous demande pardon. Une juste colre m'occupe l'esprit.

SGANARELLE.

Eh! laissez tout cela, et prenez la peine de m'couter.

PANCRACE.

Soit. Que voulez-vous me dire?

SGANARELLE.

Je veux vous parler de quelque chose.

PANCRACE.

Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?

SGANARELLE.

De quelle langue?

PANCRACE.

Oui.

SGANARELLE.

Parbleu! de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai
pas emprunter celle de mon voisin.

PANCRACE.

Je vous dis, de quel idiome, de quel langage?

SGANARELLE.

Ah! c'est une autre affaire.

PANCRACE.

Voulez-vous me parler italien?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Espagnol?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Allemand?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Anglois?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Latin?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Grec?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Hbreu?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Syriaque?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Turc?

SGANARELLE.

Non.

PANCRACE.

Arabe?

SGANARELLE.

Non, non; franois [franois, franois].

PANCRACE.

Ah! franois.

SGANARELLE.

Fort bien.

PANCRACE.

Passez donc de l'autre ct; car cette oreille-ci est destine pour les
langues scientifiques [et trangres], et l'autre est pour [la vulgaire
et] la maternelle.

SGANARELLE,  part.

Il faut bien des crmonies avec ces sortes de gens-ci.

PANCRACE.

Que voulez-vous?

SGANARELLE.

Vous consulter sur une petite difficult.

PANCRACE.

[Ah! ah!] sur une difficult de philosophie, sans doute?

SGANARELLE.

Pardonnez-moi. Je...

PANCRACE.

Vous voulez peut-tre savoir si la substance et l'accident sont termes
synonymes ou quivoques  l'gard de l'tre?

SGANARELLE.

Point du tout. Je...

PANCRACE.

Si la logique est un art ou une science?

SGANARELLE.

Ce n'est pas cela. Je...

PANCRACE.

Si elle a pour objet les trois oprations de l'esprit, ou la troisime
seulement?

SGANARELLE.

Non. Je...

PANCRACE.

S'il y a dix catgories, ou s'il n'y en a qu'une?

SGANARELLE.

Point. Je...

PANCRACE.

Si la conclusion est de l'essence du syllogisme?

SGANARELLE.

Nenni. Je...

PANCRACE.

Si l'essence du bien est mise dans l'apptibilit, ou dans la
convenance?

SGANARELLE.

Non. Je...

PANCRACE.

Si le bien se rciproque avec la fin?

SGANARELLE.

Eh non! Je...

PANCRACE.

Si la fin nous peut mouvoir par son tre rel, ou par son tre
intentionnel?

SGANARELLE.

Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non!

PANCRACE.

Expliquez donc votre pense, car je ne puis pas la deviner.

SGANARELLE.

Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m'couter. (Pendant que
Sganarelle dit:) L'affaire que j'ai  vous dire, c'est que j'ai envie de
me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et l'ai
demande  son pre; mais comme j'apprhende...

PANCRACE, dit en mme temps, sans couter Sganarelle:

La parole a t donne  l'homme pour expliquer sa pense; et, tout
ainsi que les penses sont les portraits des choses, de mme nos paroles
sont-elles les portraits de nos penses. (Sganarelle, impatient, ferme
la bouche du docteur avec sa main  plusieurs reprises, et le docteur
continue de parler d'abord que Sganarelle te sa main.) Mais ces
portraits diffrent des autres portraits en ce que les autres portraits
sont distingus partout de leurs originaux, et que la parole enferme en
soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pense explique
par un signe extrieur; d'o vient que ceux qui pensent bien sont aussi
ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pense par la
parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.

SGANARELLE, pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour
l'empcher de sortir.

Peste de l'homme!

PANCRACE, au-dedans de sa maison.

Oui, la parole est _animi index et speculum_[210]. C'est le truchement
du coeur, c'est l'image de l'me, (il monte  la fentre et continue.)
C'est un miroir qui nous prsente navement les secrets les plus
arcanes[211] de nos individus; et, puisque vous avez la facult de
ratiociner[212] et de parler tout ensemble,  quoi tient-il que vous ne
vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pense?

SGANARELLE.

C'est ce que je veux faire! mais vous ne voulez pas m'couter.

PANCRACE.

Je vous coute, parlez.

SGANARELLE.

Je dis donc, monsieur le docteur, que...

PANCRACE.

Mais surtout soyez bref.

SGANARELLE.

Je le serai.

PANCRACE.

vitez la prolixit.

SGANARELLE.

Eh! monsi...

PANCRACE.

Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme  la laconienne.

SGANARELLE.

Je vous...

PANCRACE.

Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de dpit de ne pouvoir
parler, ramasse des pierres pour en casser la tte du docteur.) Et quoi!
vous vous emportez au lieu de vous expliquer? Allez, vous tes plus
impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme
d'un chapeau; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons
dmonstratives et convaincantes, et par argumens _in barbara_, que vous
n'tes et ne serez jamais qu'une pcore, et que je suis et serai
toujours, _in utroque jure_[213], le docteur Pancrace.

SGANARELLE.

Quel diable de babillard!

PANCRACE, en rentrant sur le thtre.

Homme de lettres, homme d'rudition.

SGANARELLE.

Encore!

PANCRACE.

Homme de suffisance, homme de capacit, (s'en allant.) Homme consomm
dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques. (Revenant.)
Homme savant, savantissime, _per omnes modos et casus_[214]. (S'en
allant.) Homme qui possde, _superlative_[215], fable, mythologie et
histoire (revenant), grammaire, posie, rhtorique, dialectique et
sophistique (s'en allant), mathmatique, arithmtique, optique,
onirocritique[216], physique et mtaphysique (revenant),
cosmomtrie[217], gomtrie, architecture, spculoire[218] et
spculatoire[219] (s'en allant), mdecine, astronomie, astrologie,
physionomie, mtoposcopie[220], chiromancie[221], gomancie[222],
etc.[223].

  [204] Pour: ignorant de; du latin, _ignarus_.

  [205] Les passages placs entre deux crochets appartiennent 
  l'dition de 1682.

  [206] Tu erres par tout le ciel (Macrobe); tu te trompes de route
  (Trence). Proverbes latins.

  [207] Des poings, des pieds, des ongles et du bec.

  [208] Voyez plus haut, p. 21, note deuxime.

  [209] Que le vide existe dans la nature.

  [210] Pour: l'indication et le miroir de l'me.

  [211] Secret; du latin, _arcanum_.

  [212] Argumenter; du latin, _ratiocinari_.

  [213] Dans l'un et l'autre droit, le droit civil et le droit canon.

  [214] Par tous les modes et cas.

  [215] Superlativement.

  [216] Interprtation des rves.

  [217] Mesure du monde.

  [218] Divination par les miroirs.

  [219] Interprtation des mtores.

  [220] Divination par physionomie.

  [221] Divination par l'inspection de la main.

  [222] Divination par l'inspection du sol.

  [223] Voyez, tome Ier, la _Jalousie du barbouill_, o se trouve
  l'bauche de cette scne.


SCNE VII.--SGANARELLE.

Au diable les savans qui ne veulent point couter les gens! On me
l'avoit bien dit que son matre Aristote n'toit rien qu'un bavard. Il
faut que j'aille trouver l'autre; peut-tre qu'il sera plus pos et plus
raisonnable. Hol!


SCNE VIII.--MARPHURIUS, SGANARELLE.

MARPHURIUS.

Que voulez-vous de moi seigneur Sganarelle?

SGANARELLE.

Seigneur docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite
affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. (A part.) Ah!
voil qui va bien. Il coute le monde, celui-ci.

MARPHURIUS.

Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plat, cette faon de parler.
Notre philosophie ordonne de ne point noncer de proposition dcisive,
de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement;
et, par cette raison, vous ne devez pas dire: Je suis venu, mais: Il me
semble que je suis venu.

SGANARELLE.

Il me semble?

MARPHURIUS.

Oui.

SGANARELLE.

Parbleu! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.

MARPHURIUS.

Ce n'est pas une consquence, et il peut vous le sembler sans que la
chose soit vritable.

SGANARELLE.

Comment! il n'est pas vrai que je suis venu?

MARPHURIUS.

Cela est incertain, et nous devons douter de tout.

SGANARELLE.

Quoi! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?

MARPHURIUS.

Il m'apparot que vous tes l, et il me semble que je vous parle; mais
il n'est pas assur que cela soit.

SGANARELLE.

Eh! que diable! vous vous moquez. Me voil et vous voil bien nettement,
et il n'y a point de _me semble_  tout cela. Laissons ces subtilits,
je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai
envie de me marier.

MARPHURIUS.

Je n'en sais rien.

SGANARELLE.

Je vous le dis.

MARPHURIUS.

Il se peut faire.

SGANARELLE.

La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.

MARPHURIUS.

Il n'est pas impossible.

SGANARELLE.

Ferai-je bien ou mal de l'pouser?

MARPHURIUS.

L'un ou l'autre.

SGANARELLE,  part.

Ah! ah! voici une autre musique. (A Marphurius.) Je vous demande si je
ferai bien d'pouser la fille dont je vous parle.

MARPHURIUS.

Selon la rencontre.

SGANARELLE.

Ferai-je mal?

MARPHURIUS.

Par aventure.

SGANARELLE.

De grce, rpondez-moi comme il faut.

MARPHURIUS.

C'est mon dessein.

SGANARELLE.

J'ai une grande inclination pour la fille.

MARPHURIUS.

Cela peut tre.

SGANARELLE.

Le pre me l'a accorde.

MARPHURIUS.

Il se pourroit.

SGANARELLE.

Mais, en l'pousant, je crains d'tre cocu.

MARPHURIUS.

La chose est faisable.

SGANARELLE.

Qu'en pensez-vous?

MARPHURIUS.

Il n'y a pas d'impossibilit.

SGANARELLE.

Mais que feriez-vous si vous tiez  ma place?

MARPHURIUS.

Je ne sais.

SGANARELLE.

Que me conseillez-vous de faire?

MARPHURIUS.

Ce qu'il vous plaira.

SGANARELLE.

J'enrage!

MARPHURIUS.

Je m'en lave les mains.

SGANARELLE.

Au diable soit le vieux rveur!

MARPHURIUS.

Il en sera ce qu'il pourra.

SGANARELLE,  part.

La peste du bourreau! Je te ferai changer de note, chien de philosophe
enrag!

Il donne des coups de bton  Marphurius.

MARPHURIUS.

Ah! ah! ah!

SGANARELLE.

Te voil pay de ton galimatias et me voil content!

MARPHURIUS.

Comment! Quelle insolence! M'outrager de la sorte! Avoir eu l'insolence
de battre un philosophe comme moi!

SGANARELLE.

Corrigez, s'il vous plat, cette manire de parler. Il faut douter de
toutes choses; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais
qu'il me semble que je vous ai battu.

MARPHURIUS.

Ah! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier des coups
que j'ai reus.

SGANARELLE.

Je m'en lave les mains.

MARPHURIUS.

J'en ai les marques sur ma personne.

SGANARELLE.

Il se peut faire.

MARPHURIUS.

C'est toi qui m'as trait ainsi.

SGANARELLE.

Il n'y a pas d'impossibilit.

MARPHURIUS.

J'aurai un dcret contre toi.

SGANARELLE.

Je n'en sais rien.

MARPHURIUS.

Et tu seras condamn en justice.

SGANARELLE.

Il en sera ce qu'il pourra.

MARPHURIUS.

Laisse-moi faire[224].

  [224] Imit de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.


SCNE IX.--SGANARELLE.

Comment! on ne sauroit tirer une parole positive de ce chien d'homme-l,
et l'on est aussi savant  la fin qu'au commencement. Que dois-je
faire, dans l'incertitude des suites de mon mariage! Jamais homme ne fut
plus embarrass que je le suis. Ah! voici des gyptiennes; il faut que
je me fasse dire par elles ma bonne aventure.


SCNE X.--DEUX GYPTIENNES, SGANARELLE.

  Deux gyptiennes avec leur tambour de basque entrent en chantant et
  en dansant.

SGANARELLE.

Elles sont gaillardes. coutez, vous autres. Y a-t-il moyen de me dire
ma bonne fortune?

PREMIRE GYPTIENNE.

Oui, mon bon monsieur; nous voici deux qui te la dirons.

DEUXIME GYPTIENNE.

Tu n'as seulement qu' nous donner ta main, avec la croix[225] dedans,
et nous te dirons quelque chose pour ton profit.

SGANARELLE.

Tenez, les voil toutes deux avec ce que vous demandez.

PREMIRE GYPTIENNE.

Tu as une bonne physionomie, mon bon monsieur, une bonne physionomie.

DEUXIME GYPTIENNE.

Oui, une bonne physionomie; physionomie d'un homme qui sera un jour
quelque chose.

PREMIRE GYPTIENNE.

Tu seras mari avant qu'il soit peu, mon bon monsieur, tu seras mari
avant qu'il soit peu.

DEUXIME GYPTIENNE.

Tu pouseras une femme gentille, une femme gentille.

PREMIRE GYPTIENNE.

Oui, une femme qui sera chrie et aime de tout le monde.

DEUXIME GYPTIENNE.

Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon monsieur, qui te fera
beaucoup d'amis.

PREMIRE GYPTIENNE.

Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.

DEUXIME GYPTIENNE.

Une femme qui te donnera une grande rputation.

PREMIRE GYPTIENNE.

Tu seras considr par elle, mon bon monsieur, tu seras considr par
elle.

SGANARELLE.

Voil qui est bien. Mais dites-moi un peu, suis-je menac d'tre cocu?

DEUXIME GYPTIENNE.

Cocu?

SGANARELLE.

Oui.

PREMIRE GYPTIENNE.

Cocu?

SGANARELLE.

Oui, si je suis menac d'tre cocu?

Les deux gyptiennes dansent et chantent.

SGANARELLE.

Que diable! ce n'est pas l me rpondre! Venez . Je vous demande 
toutes deux si je serai cocu?

DEUXIME GYPTIENNE.

Cocu? vous?

SGANARELLE.

Oui, si je serai cocu?

PREMIRE GYPTIENNE.

Vous? cocu?

SGANARELLE.

Oui, si je le serai ou non[226]?

  Les deux gyptiennes sortent en chantant et en dansant.

  [225] Pour: pice de monnaie portant une croix.

  [226] Imitation de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.


SCNE XI.--SGANARELLE.

Peste soit des carognes qui me laissent dans l'inquitude! Il faut
absolument que je sache la destine de mon mariage; et, pour cela, je
veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et
qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi,
je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me
montre tout ce que je puis demander.


SCNE XII.--DORIMNE, LYCASTE, SGANARELLE, retir dans un coin du
thtre, sans tre vu.

LYCASTE.

Quoi! belle Dorimne, c'est sans raillerie que vous parlez?

DORIMNE.

Sans raillerie.

LYCASTE.

Vous vous mariez tout de bon?

DORIMNE.

Tout de bon.

LYCASTE.

Et vos noces se feront ds ce soir?

DORIMNE.

Ds ce soir.

LYCASTE.

Et vous pouvez, cruelle que vous tes, oublier de la sorte l'amour que
j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'avez donnes?

DORIMNE.

Moi? point du tout. Je vous considre toujours de mme, et ce mariage ne
doit point vous inquiter; c'est un homme que je n'pouse point par
amour, et sa seule richesse me fait rsoudre  l'accepter. Je n'ai point
de bien, vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on
passe mal le temps au monde, et qu' quelque prix que ce soit il faut
tcher d'en avoir. J'ai embrass cette occasion-ci de me mettre  mon
aise; et je l'ai fait sur l'esprance de me voir bientt dlivre du
barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et
qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis
dfunt dans le temps que je dis; et je n'aurai pas longuement  demander
pour moi au ciel l'heureux tat de veuve. (A Sganarelle qu'elle
aperoit.) Ah! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien
qu'on en sauroit dire.

LYCASTE.

Est-ce l monsieur?...

DORIMNE.

Oui, c'est monsieur qui me prend pour femme.

LYCASTE.

Agrez, monsieur, que je vous flicite de votre mariage, et vous
prsente en mme temps mes trs-humbles services: je vous assure que
vous pousez l une trs-honnte personne. Et vous, mademoiselle, je me
rjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait: vous ne
pouviez pas mieux trouver, et monsieur a toute la mine d'tre un fort
bon mari. Oui, monsieur, je veux faire amiti avec vous, et lier
ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.

DORIMNE.

C'est trop d'honneur que vous nous faites  tous deux. Mais allons, le
temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir
ensemble.


SCNE XIII.--SGANARELLE.

Me voil tout  fait dgot de mon mariage; et je crois que je ne ferai
pas mal de m'aller dgager de ma parole. Il m'en a cot quelque argent;
mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer  quelque chose
de pis. Tchons adroitement de nous dbarrasser de cette affaire. Hol!

  Il frappe  la porte de la maison d'Alcantor.


SCNE XIV.--ALCANTOR, SGANARELLE.

ALCANTOR.

Ah! mon gendre, soyez le bienvenu!

SGANARELLE.

Monsieur, votre serviteur.

ALCANTOR.

Vous venez pour conclure le mariage?

SGANARELLE.

Excusez-moi.

ALCANTOR.

Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.

SGANARELLE.

Je viens ici pour autre sujet.

ALCANTOR.

J'ai donn ordre  toutes les choses ncessaires pour cette fte.

SGANARELLE.

Il n'est pas question de cela.

ALCANTOR.

Les violons sont retenus, le festin est command, et ma fille est pare
pour vous recevoir.

SGANARELLE.

Ce n'est pas ce qui m'amne.

ALCANTOR.

Enfin, vous allez tre satisfait; et rien ne peut retarder votre
contentement.

SGANARELLE.

Mon Dieu! c'est autre chose.

ALCANTOR.

Allons, entrez donc, mon gendre.

SGANARELLE.

J'ai un petit mot  vous dire.

ALCANTOR.

Ah! mon Dieu, ne faisons point de crmonie! Entrez vite, s'il vous
plat.

SGANARELLE.

Non, vous dis-je. Je veux vous parler auparavant.

ALCANTOR.

Vous voulez me dire quelque chose?

SGANARELLE.

Oui.

ALCANTOR.

Et quoi?

SGANARELLE.

Seigneur Alcantor, j'ai demand votre fille en mariage, il est vrai, et
vous me l'avez accorde; mais je me trouve un peu avanc en ge pour
elle, et je considre que je ne suis point du tout son fait.

ALCANTOR.

Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme vous tes; et je suis sr
qu'elle vivra fort contente avec vous.

SGANARELLE.

Point. J'ai parfois des bizarreries pouvantables, et elle auroit trop 
souffrir de ma mauvaise humeur.

ALCANTOR.

Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera
entirement  vous.

SGANARELLE.

J'ai quelques infirmits sur mon corps qui pourroient la dgoter.

ALCANTOR.

Cela n'est rien. Une honnte femme ne se dgote jamais de son mari.

SGANARELLE.

Enfin, voulez-vous que je vous dise? Je ne vous conseille pas de me la
donner.

ALCANTOR.

Vous moquez-vous? J'aimerois mieux mourir que d'avoir manqu  ma
parole.

SGANARELLE.

Mon Dieu, je vous en dispense, et je...

ALCANTOR.

Point du tout. Je vous l'ai promise; et vous l'aurez, en dpit de tous
ceux qui y prtendent.

SGANARELLE,  part.

Que diable!

ALCANTOR.

Voyez-vous, j'ai une estime et une amiti pour vous toute particulire;
et je refuserois ma fille  un prince pour vous la donner.

SGANARELLE.

Seigneur Alcantor, je vous suis oblig de l'honneur que vous me faites;
mais je vous dclare que je ne me veux point marier.

ALCANTOR.

Qui, vous?

SGANARELLE.

Oui, moi.

ALCANTOR.

Et la raison?

SGANARELLE.

La raison? C'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que
je veux imiter mon pre, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais
voulu marier.

ALCANTOR.

Ecoutez. Les volonts sont libres; et je suis homme  ne contraindre
jamais personne. Vous vous tes engag avec moi pour pouser ma fille,
et tout est prpar pour cela; mais, puisque vous voulez retirer votre
parole, je vais voir ce qu'il y a  faire; et vous aurez bientt de mes
nouvelles.


SCNE XV.--SGANARELLE.

Encore est-il plus raisonnable que je ne pensois, et je croyais avoir
bien plus de peine  m'en dgager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait
fort sagement de me tirer de cette affaire, et j'allois faire un pas
dont je me serois peut-tre longtemps repenti. Mais voici le fils qui me
vient rendre rponse.


SCNE XVI.--ALCIDAS, SGANARELLE.

ALCIDAS, parlant d'un ton doucereux.

Monsieur, je suis votre serviteur trs-humble.

SGANARELLE.

Monsieur, je suis le vtre de tout mon coeur.

ALCIDAS, toujours avec le mme ton.

Mon pre m'a dit, monsieur, que vous vous tiez venu dgager de la
parole que vous aviez donne.

SGANARELLE.

Oui, monsieur, c'est avec regret; mais...

ALCIDAS.

Oh! monsieur, il n'y a pas de mal  cela.

SGANARELLE.

J'en suis fch, je vous assure; et je souhaiterois...

ALCIDAS.

Cela n'est rien, vous dis-je. (Alcidas prsente  Sganarelle deux
pes.) Monsieur, prenez la peine de choisir, de ces deux pes,
laquelle vous voulez.

SGANARELLE.

De ces deux pes?

ALCIDAS.

Oui, s'il vous plat.

SGANARELLE.

A quoi bon?

ALCIDAS.

Monsieur, comme vous refusez d'pouser ma soeur aprs la parole donne,
je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je
viens vous faire.

SGANARELLE.

Comment?

ALCIDAS.

D'autres gens feroient du bruit, et s'emporteroient contre vous; mais
nous sommes personnes  traiter les choses dans la douceur; et je viens
vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous
coupions la gorge ensemble.

SGANARELLE.

Voil un compliment fort mal tourn.

ALCIDAS.

Allons, monsieur, choisissez, je vous prie.

SGANARELLE.

Je suis votre valet, je n'ai point de gorge  me couper. (A part.) La
vilaine faon de parler que voil!

ALCIDAS.

Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plat.

SGANARELLE.

Eh! monsieur, renganez ce compliment, je vous prie.

ALCIDAS.

Dpchons vite, monsieur, j'ai une petite affaire qui m'attend.

SGANARELLE.

Je ne veux point de cela, vous dis-je.

ALCIDAS.

Vous ne voulez pas vous battre?

SGANARELLE.

Nenni, ma foi.

ALCIDAS.

Tout de bon?

SGANARELLE.

Tout de bon.

ALCIDAS, aprs lui avoir donn des coups de bton.

Au moins, monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre; vous voyez
que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me
veux battre contre vous; vous refusez de vous battre, je vous donne des
coups de bton: tout cela est dans les formes; et vous tes trop honnte
homme pour ne pas approuver mon procd.

SGANARELLE,  part.

Quel diable d'homme est-ce ci?

ALCIDAS, lui prsente encore les deux pes.

Allons, monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer
l'oreille.

SGANARELLE.

Encore!

ALCIDAS.

Monsieur, je ne contrains personne; mais il faut que vous vous battiez,
ou que vous pousiez ma soeur.

SGANARELLE.

Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure.

ALCIDAS.

Assurment?

SGANARELLE.

Assurment.

ALCIDAS.

Avec votre permission donc...

  Alcidas lui donne encore des coups de bton.

SGANARELLE.

Ah! ah! ah!

ALCIDAS.

Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'tre oblig d'en user ainsi
avec vous; mais je ne cesserai point, s'il vous plat, que vous n'ayez
promis de vous battre, ou d'pouser ma soeur.

  Alcidas lve le bton.

SGANARELLE.

Eh bien, j'pouserai, j'pouserai.

ALCIDAS.

Ah! monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez  la raison, et que les
choses se passent doucement. Car enfin vous tes l'homme du monde que
j'estime le plus, je vous jure; et j'aurois t au dsespoir que vous
m'eussiez contraint  vous maltraiter. Je vais appeler mon pre, pour
lui dire que tout est d'accord.

  Il va frapper  la porte d'Alcantor.


SCNE XVII.--ALCANTOR, DORIMNE, ALCIDAS, SGANARELLE.

ALCIDAS.

Mon pre, voil monsieur qui est tout  fait raisonnable. Il a voulu
faire les choses de bonne grce, et vous pouvez lui donner ma soeur.

ALCANTOR.

Monsieur, voil sa main, vous n'avez qu' donner la vtre. Lou soit le
ciel! m'en voil dcharg, et c'est vous dsormais que regarde le soin
de sa conduite. Allons nous rjouir, et clbrer cet heureux mariage.

FIN DU MARIAGE FORC.




LE MARIAGE FORC

BALLET DU ROI

Dans par SA MAJEST, le 29e jour de janvier 1664.




  PERSONNAGES               ACTEURS

  SGANARELLE.               MOLIRE.
  GRONIMO.                 LA THORILLIRE.
  DORIMNE.                 Mlle DUPARC.
  ALCANTOR.                 BJART.
  LYCANTE[227].             LA GRANGE.
  PREMIRE BOHMIENNE.      Mlle BJART.
  SECONDE BOHMIENNE.       Mlle DEBRIE.
  PREMIER DOCTEUR.          BRCOURT.
  SECOND DOCTEUR.           DU CROISY.




ARGUMENT

Comme il n'y a rien au monde qui soit si commun que le mariage, et que
c'est une chose sur laquelle les hommes ordinairement se tournent le
plus en ridicule, il n'est pas merveilleux que ce soit toujours la
matire de la plupart des comdies aussi bien que des ballets, qui sont
des comdies muettes; et c'est par l qu'on a pris l'ide de cette
comdie-mascarade.

  [227] Lycante est le mme personnage qui est appel Alcidas dans la
  comdie; c'est le fils d'Alcantor et le frre de Dorimne.




ACTE PREMIER


SCNE I.

Sganarelle demande conseil au seigneur Gronimo s'il se doit marier ou
non: cet ami lui dit franchement que le mariage n'est gure le fait d'un
homme de cinquante ans; mais Sganarelle lui rpond qu'il est rsolu au
mariage; et l'autre, voyant cette extravagance de demander conseil aprs
une rsolution prise, lui conseille hautement de se marier, et le quitte
en riant.


SCNE II.

La matresse de Sganarelle arrive, qui lui dit qu'elle est ravie de se
marier avec lui, pour pouvoir sortir promptement de la sujtion de son
pre, et avoir dsormais toutes ses coudes franches; et l-dessus elle
lui conte la manire dont elle prtend vivre avec lui, qui sera
proprement la nave peinture d'une coquette acheve. Sganarelle reste
seul, assez tonn; il se plaint, aprs ce discours, d'une pesanteur de
tte pouvantable; et, se mettant en un coin du thtre pour dormir, il
voit en songe une femme reprsente par mademoiselle Hilaire, qui chante
ce rcit:

RCIT DE LA BEAUT

  Si l'amour vous soumet  ses lois inhumaines,
  Choisissez, en amant, un objet plein d'appas;
        Portez au moins de belles chanes;
  Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trpas.
  Si l'objet de vos feux ne mrite vos peines,
  Sous l'empire d'Amour ne vous engagez pas:
        Portez au moins de belles chanes;
  Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trpas.


PREMIRE ENTRE.

LA JALOUSIE, LES CHAGRINS ET LES SOUPONS

  LA JALOUSIE, le sieur Dolivet.
  LES CHAGRINS, les sieurs Saint-Andr et Desbrosses.
  LES SOUPONS, les sieurs de Lorge et le Chantre.


DEUXIME ENTRE.

QUATRE PLAISANS OU GOGUENARDS

  Le comte d'Armagnac, MM. d'Heureux, Beauchamp et Des-Airs le jeune.




ACTE II


SCNE I.

Le seigneur Gronimo veille Sganarelle, qui lui veut conter le songe
qu'il vient de faire; mais il lui rpond qu'il n'entend rien aux songes,
et que, sur le sujet du mariage, il peut consulter deux savants qui sont
connus de lui, dont l'un suit la philosophie d'Aristote, et l'autre est
pyrrhonien.


SCNE II.

Il trouve le premier, qui l'tourdit de son caquet et ne le laisse point
parler; ce qui l'oblige  le maltraiter.


SCNE III.

Ensuite il rencontre l'autre, qui ne lui rpond, suivant sa doctrine,
qu'en termes qui ne dcident rien; il le chasse avec colre, et
l-dessus arrivent deux gyptiens et quatre gyptiennes.


TROISIME ENTRE.

DEUX GYPTIENS, QUATRE GYPTIENNES

  DEUX GYPTIENS, le ROI, le marquis de Villeroy.
  GYPTIENNES, le marquis de Rassan, les sieurs Raynal, Noblet et la
  Pierre.

Il prend fantaisie  Sganarelle de se faire dire sa bonne aventure, et,
rencontrant deux bohmiennes, il leur demande s'il sera heureux en son
mariage: pour rponse, elles se mettent  danser en se moquant de lui,
ce qui l'oblige d'aller trouver un magicien.


RCIT D'UN MAGICIEN

CHANT PAR M. DESTIVAL

        Hol!
      Qui va l?
  Dis-moi vite quel souci
  Te peut amener ici.

  _Mariage[228]._

  Ce sont de grands mystres
  Que ces sortes d'affaires.

  _Destine._

  Je te vais, pour cela, par mes charmes profonds,
            Faire venir quatre dmons.

  _Ces gens-l._

  Non, non, n'ayez aucune peur.
  Je leur terai la laideur.

  _N'effrayez pas._

            Des puissances invincibles
  Rendent depuis longtemps tous les dmons muets
            Mais par signes intelligibles
            Ils rpondront  tes souhaits.


QUATRIME ENTRE

UN MAGICIEN, qui fait sortir QUATRE DMONS

  LE MAGICIEN, M. Beauchamp.
  QUATRE DMONS, MM. d'Heureux, de Lorge, Des-Airs l'an et le Mercier.

Sganarelle les interroge; ils rpondent par signes, et sortent en lui
faisant les cornes.

  [228] Il ne reste des demandes de Sganarelle au magicien que ce qu'on
  appelle, en termes de thtre, les rpliques. (_L'diteur de 1664._)




ACTE III


SCNE I.

Sganarelle, effray de ce prsage, veut s'aller dgager au pre, qui,
ayant ou la proposition, lui rpond qu'il n'a rien  lui dire, et qu'il
lui va tout  l'heure envoyer sa rponse.


SCNE II.

Cette rponse est un brave doucereux, son fils, qui vient avec civilit
 Sganarelle, et lui fait un petit compliment pour se couper la gorge
ensemble. Sganarelle l'ayant refus, il lui donne quelques coups de
bton, le plus civilement du monde; et ces coups de bton le portent 
demeurer d'accord d'pouser la fille.


SCNE III.

Sganarelle touche les mains  la fille.

CINQUIME ENTRE

Un matre  danser, reprsent par M. Dolivet, qui vient enseigner une
courante  Sganarelle.


SCNE IV.

Le seigneur Gronimo vient se rjouir avec son ami, et lui dit que les
jeunes gens de la ville ont prpar une mascarade pour honorer ses
noces.

CONCERT ESPAGNOL

CHANT PAR LA SIGNORA ANNA BERGEROTTI[229], DORDIGONI, CHIARINI, JON
AGUSTIN, TAILLAVACA[230], ANGELO MICHAEL.

  Ciego me tienes, Belisa;
  Mas bien tus rigores vo,
  Porques tu desden tan claro,
  Que pueden verle los ciegos;

  Aunque mi amor es tan grande,
  Como mi dolor no es menos,
  Si calla el uno dormido,
  S que ya s el otro despierto.

  Favores tuyos, Blisa,
  Tuvieralos yo secretos;
  Mas ya de doloros mios
  No puedo hacer lo que quiero[231]!

SIXIME ENTRE.

DEUX ESPAGNOLS et DEUX ESPAGNOLES

  ESPAGNOLS, MM. du Pille et Tartas.
  ESPAGNOLES, Mmes. de la Lanne et de Saint-Andr.

SEPTIME ENTRE.

UN CHARIVARI GROTESQUE.

M. Lulli, les sieurs Balthazar, Vagnac, Bonnard, la Pierre,
Descousteaux, et les trois Opterres, frres.


HUITIME ET DERNIRE ENTRE.

  QUATRE GALANTS, cajolant la femme de Sganarelle.
  M. le Duc, M. le duc de Saint-Aignan, MM. Beauchamp et Raynal.

  [229] Probablement la clbre Bergerotti, cantatrice clbre de
  l'poque.

  [230] Probablement Tagliavacca, clbre chanteur de l'poque.

  [231] Tu me tiens pour aveugle, Blise; mais je vois bien tes
  rigueurs, et ton ddain est chose si claire, que les aveugles le
  verroient.

  Si mon amour est bien grand, ma douleur n'est pas moindre. Celle-ci
  peut s'endormir, l'autre reste toujours veill.

  Tes faveurs, Blise, je saurai les garder secrtes; quant  mes
  douleurs je ne saurois en faire ce que je veux.

FIN DU BALLET DU MARIAGE FORC.




LA PRINCESSE D'LIDE

COMDIE-BALLET

REPRSENTE A VERSAILLES LE 10 MAI 1664, ET A PARIS, SUR LE THEATRE DU
PALAIS-ROYAL, LE 10 NOVEMBRE 1664.


Une pension de mille livres avait rcompens le fils du tapissier, qui
avait soup avec le roi. On lui donnoit autant qu' l'abb de Pure;
moins qu' Conrart, qui avoit quinze cents livres; moins qu' Cotin, qui
en avoit douze cents; moins qu' Godefroy, qui en touchoit trois mille
six cents, et au sublime Chapelain, qui en touchoit trois mille comme le
plus grand pote qui et jamais exist.

Berc par le cours de cette faveur, il crivit de commande et
trs-rapidement la _Critique de l'cole des Femmes_, l'_Impromptu de
Versailles_, le _Mariage forc_ et la _Princesse d'lide_, bauche
improvise d'aprs l'Espagnol Moreto et destine  embellir ces
merveilleuses ftes de Versailles, ftes qui durrent sept jours et qui
passent pour un hommage secret rendu  mademoiselle de la Vallire.

Molire n'eut que le temps de versifier le premier acte; le reste est en
prose; M. Viardot a raison d'affirmer que la pice espagnole de Moreto
(_el Desden con el desden_) vaut beaucoup mieux que l'imitation de
Molire. Notre grand comique n'a pas besoin qu'on le loue aux dpens de
la vrit. La donne espagnole, toute mridionale, chre  Guarini et 
l'Arioste, reprise en sous-oeuvre par Marivaux dans toutes ses comdies,
n'est autre chose que la _Surprise de l'amour_. On ne veut pas s'aimer,
on se ddaigne, la guerre commence, elle fait natre l'attention, les
vanits se piquent, les coeurs s'veillent, la passion nat de
l'amour-propre ou de la fiert. Un tel sujet, qui touche  ce que le
coeur humain a de plus dlicat et de plus imprvu, demande une lgret
presque enfantine et une certaine indulgence aimable pour l'inconstante
faiblesse du coeur, dons infrieurs peut-tre qui ne s'accordent gure
avec l'esprit philosophique et la srieuse tristesse de notre comique.
Shakspeare, dans deux ou trois de ses drames, avait esquiss avec une
merveilleuse grce ces caprices bizarres, cette guerre cache d'un sexe
contre l'autre, guerre pleine de contradictions et d'embches. On
connat sa Batrice, qui dpense tant d'esprit  rebuter un spirituel
amant et qui finit par l'adorer. On se rappelle l'idylle amoureuse et
satirique d'_As you like it_, o les jeux de cette passion fantasque
sont parodis par le paysan _Pierre-de-Touche_ (Touchstone) et sa
grossire matresse, ainsi que la ferie ravissante du _Rve d'une Nuit
d't_.

Molire qui, malgr sa tendresse et sa bont, ne russissait gure dans
les amoureux caprices, traita ce sujet avec un mlange de gravit
lgante et de raillerie populaire, et ne russit pas. La libre hrone
que Moreto avait cre disparut dans l'oeuvre franaise et fit place 
une personne de bon ton qui garde les convenances. Ce ne fut plus la
femme castillane, coeur orgueilleux, esprit rsolu, en rvolte contre le
ddain et contre sa propre passion, femme qui, pousse dans ses derniers
retranchements, finit par dire  celui qu'elle a choisi: Tu m'as
ddaigne; c'est toi que j'aime.--Quel dfaut de dignit! se sont
cris les commentateurs, et combien Moreto se montre incivil et peu
raisonnable! Ils oublient que la passion est folle, et que c'est se
tromper de la faire raisonnable.

Voil le dfaut de l'oeuvre de Molire: elle traite savamment un sujet
fantasque. Mais la tendance didactique tait universelle sous Louis XIV.
Loret, le frivole journaliste, aprs avoir vu la _Princesse d'lide_,
croit louer Molire lorsqu'il dit:

  Cette pice si singulire
  Est de la faon de Molire,
  Dont l'esprit, _doublement docteur_,
  Est aussi bien auteur qu'acteur.

Surintendant et directeur dramatique de ces splendides amusements, il
fit reprsenter, le 8 mai, sur un vaste thtre construit au fond d'une
alle, sa _Princesse d'lide_; le 11 mai, les _Fcheux_; le 13, les
trois premiers actes de son _Tartuffe_; car sa prodigieuse activit
tait telle et son nergie si puissante, que, forc  crer des bauches
et  fournir des improvisations dangereuses pour son talent, il avait
dj cr le plan du _Misanthrope_ et lu  ses intimes les cinq actes
bauchs et presque achevs du _Tartuffe_.

Ces deux grandes structures s'levaient sous cette mme main qui
prodiguait les esquisses et obissait aux volonts du prince. La
_Princesse d'lide_ tait son devoir, le _Tartuffe_ tait son but.

De son nouvel ouvrage, l'artiste Molire avait fait un opra espagnol,
dans le genre des _Loas_ de Calderon. Dj la dernire scne du _Mariage
forc_ avait fait entendre un quintette espagnol; ici, par une dlicate
flatterie adresse aux deux reines, Espagnoles l'une et l'autre, tout,
jusqu'au rle du _Gracioso_ Moron, que Molire s'attribue, est emprunt
 la pninsule ibrique.

Moron est un Sancho Pana d'une navet piquante et brutale. Il faut
voir dans une gravure de l'poque Molire ou Moron, le poing sur la
hanche, les reins ceints du tablier, le front orn du casque de sa
profession, former un parfait contraste avec les seigneurs et les
princes qui l'environnent. A quelques pas de lui, au milieu de la
scne, brille et triomphe la belle Armande sa femme, les paules
dcouvertes, le sein nu, charge de diamants, le diadme au front,
suivie du page qui soutient les plis de sa robe. L'clat nouveau dont
elle brilla dans ce rle important parat avoir accru le nombre de ses
conqutes et donn une impulsion nouvelle et plus vive  cette existence
de plaisirs et de galanterie qui dsolait Molire. S'il fallait en
croire le roman intitul la _Fameuse Comdienne_ ou _Histoire de la
Gurin_, oeuvre grossire et licencieuse publie vingt-quatre ans plus
tard, en 1688, par une compagne d'Armande ou par un des pamphltaires ou
romanciers de bas tage, qui inondaient la foire de Francfort et la
Hollande de contes satiriques et de commrages graveleux, les premires
erreurs de la femme de Molire auraient eu pour point de dpart le grand
succs obtenu par elle dans la _Princesse d'lide_. M. Bazin, dans ses
excellentes notes sur Molire, fait trs-bien observer que tous les
rcits recueillis par l'auteur de ce pitoyable livre sont indignes de
croyance, et que l'accusation immonde jete contre Molire par l'auteur,
 propos du jeune Baron, dtruit  elle seule les autres parties du
roman. Si Armande eut tour  tour pour adorateurs le comte de Guiche,
qu'elle accueillit par dpit, l'abb de Richelieu, par amour, et Lauzun,
par intrt, ce ne put pas tre immdiatement aprs les _Plaisirs de
l'le enchante_, puisque deux de ces personnages partirent pour la
Hongrie et pour la Pologne  l'poque mme dont il est question. Les
malheurs de Molire remontaient plus haut. Il avait lev cette jeune
fille dont il avait fait sa femme, et, comme il le dit dans une de ses
pices, essayant de _rparer par des soins l'ingalit d'ge_, il lui
avait laiss prendre une grande libert d'action, _sans lui faire des
crimes des moindres liberts_. Les scrupules d'Armande, si elle en a
jamais eu, ont d tre fort rassurs par la doctrine expose dans
l'_cole des Femmes_, dans l'_cole des Maris_, et plus encore par
les exemples peu svres de Molire lui-mme, et son double Mnage entre
Madeleine Bjart et mademoiselle Debrie. Lorsque, ensuite, depuis 1662,
toutes les sductions de la cour, au milieu de laquelle Molire vivait
avec honneur et avec modestie, vinrent enivrer cette me lgre et cet
esprit ambitieux, tout fut dit: Molire n'eut dsormais qu' observer
sur le vif et  dpeindre son propre supplice.




  PERSONNAGES DU PROLOGUE

  L'AURORE.
  LYCISCAS, valet de chiens.
  TROIS VALETS DE CHIENS chantans.
  VALETS DE CHIENS dansans.


  PERSONNAGES                                  ACTEURS

  LA PRINCESSE D'LIDE.                        Arm. BJART.
  AGLANTE, cousine de la princesse.            Mlle DUPARC.
  CYNTHIE, cousine de la princesse.            Mlle DEBRIE.
  PHILIS, suivante de la princesse.            Mad. BJART.
  IPHITAS, pre de la princesse.               HUBERT.
  EURYALE, prince d'Ithaque.                   LA GRANGE.
  ARISTOMNE, prince de Messne.               DU CROISY.
  THOCLE, prince de Pyle.                     BJART.
  ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque.      LA THORILLIRE.
  MORON, plaisant de la princesse.             MOLIRE.
  LYCAS, suivant d'Iphitas.                    PRVOT.


  PERSONNAGES DES INTERMDES


  PREMIER INTERMDE.

  MORON.
  CHASSEURS dansans.


  DEUXIME INTERMDE.

  PHILIS.
  MORON.
  UN SATYRE chantant.
  SATYRES dansans.


  TROISIME INTERMDE.

  PHILIS.
  TIRCIS, berger chantant.
  MORON.


  QUATRIME INTERMDE.

  LA PRINCESSE.
  PHILIS.
  CLIMNE.


  CINQUIME INTERMDE.

  BERGERS ET BERGRES chantans.
  BERGERS ET BERGRES dansans.

    La scne est en lide.




PROLOGUE


SCNE I.--L'AURORE, LYCISCAS, ET PLUSIEURS AUTRES VALETS DE CHIENS,
endormis et couchs sur l'herbe.

L'AURORE chante.

  Quand l'amour  vos yeux offre un choix agrable
    Jeunes beauts, laissez-vous enflammer;
  Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable,
    Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer;
        Dans l'ge o l'on est aimable,
        Rien n'est si beau que d'aimer.
  Soupirez librement pour un amant fidle,
    Et bravez ceux qui voudroient vous blmer.
  Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle
    N'est pas un nom  se faire estimer;
        Dans le temps o l'on est belle,
        Rien n'est si beau que d'aimer.


SCNE II.--LYCISCAS, ET AUTRES VALETS DE CHIENS, endormis.

TROIS VALETS DE CHIENS, rveills par l'Aurore, chantent ensemble.

    Hol! hol! Debout, debout, debout.
  Pour la chasse ordonne il faut prparer tout;
      Hol! ho! debout, vite debout.

PREMIER.

  Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique.

DEUXIME.

  L'air sur les fleurs en perles se rsout.

TROISIME.

    Les rossignols commencent leur musique,
  Et leurs petits concerts retentissent partout.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

  Sus, sus, debout, vite debout.

    A Lyciscas, endormi.

  Qu'est ceci, Lyciscas? Quoi! tu ronfles encore,
  Toi qui promettois tant de devancer l'aurore!
      Allons, debout, vite debout.
  Pour la chasse ordonne il faut prparer tout.
    Debout, vite debout, dpchons, debout.

LYCISCAS, en s'veillant.

Par la morbleu! vous tes de grands braillards, vous autres, et vous
avez la gueule ouverte de bon matin!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Ne vois-tu pas le jour qui se rpand partout? Allons, debout, Lyciscas,
debout.

LYCISCAS.

Eh! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Non, non, debout, Lyciscas, debout!

LYCISCAS.

Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Point, point, debout, vite debout.

LYCISCAS.

Eh! je vous prie.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Un moment.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

De grce.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Eh!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

J'aurai fait incontinent.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

      Non, non, debout, Lyciscas, debout.
  Pour la chasse ordonne il faut prparer tout.
      Vite debout, dpchons, debout!

LYCISCAS.

Eh bien, laissez-moi, je vais me lever. Vous tes d'tranges gens de me
tourmenter comme cela! Vous serez cause que je ne me porterai pas bien
de toute la journe; car voyez-vous, le sommeil est ncessaire 
l'homme; et, lorsqu'on ne dort pas sa rfection, il arrive... que... on
n'est...

  Il se rendort.

PREMIER.

Lyciscas.

DEUXIME.

Lyciscas.

TROISIME.

Lyciscas.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Lyciscas.

LYCISCAS.

Diables soient des brailleurs! Je voudrois que vous eussiez la gueule
pleine de bouillie bien chaude!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

      Debout, debout;
  Vite, debout, dpchons, debout!

LYCISCAS.

Ah! quelle fatigue de ne pas dormir son sol!

PREMIER.

Hol! ho!

DEUXIME.

Hol! ho!

TROISIME.

Hol! ho!

TOUS TROIS ENSEMBLE

Ho! ho! ho! ho! ho!

LYCISCAS.

Ho! ho! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlemens! Je me
donne au diable si je ne vous assomme! Mais voyez un peu quel diable
d'enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme
cela. Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Encore!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Le diable vous emporte!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS, en se levant.

Quoi! toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter? Par la
sambleu! j'enrage. Puisque me voil veill, il faut que j'veille les
autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho!
messieurs, debout, debout, vite! c'est trop dormir. Je vais faire un
bruit de diable partout. (Il crie de toute sa force.) Debout! debout!
debout! Allons vite, ho! ho! ho! debout! debout! Pour la chasse
ordonne, il faut prparer tout: debout! debout! Lyciscas, debout! Ho!
ho! ho! ho! ho!

  Plusieurs cors et trompes de chasse se font entendre: les valets de
  chiens que Lyciscas a rveills dansent une entre; ils reprennent
  le son de leurs cors et trompes  certaines cadences.




ACTE PREMIER


SCNE I.--EURYALE, ARBATE.

  ARBATE.

  Ce silence rveur, dont la sombre habitude
  Vous fait  tous momens chercher la solitude;
  Ces longs soupirs que laisse chapper votre coeur,
  Et ces fixes regards si chargs de langueur,
  Disent beaucoup, sans doute,  des gens de mon ge;
  Et, je pense, seigneur, entendre ce langage;
  Mais, sans votre cong, de peur de trop risquer,
  Je n'ose m'enhardir jusques  l'expliquer.

  EURYALE.

  Explique, explique, Arbate, avec toute licence
  Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.
  Je te permets ici de dire que l'Amour
  M'a rang sous ses lois, et me brave  son tour;
  Et je consens encore que tu me fasses honte
  Des foiblesses d'un coeur qui souffre qu'on le dompte.

  ARBATE.

  Moi, vous blmer, seigneur, des tendres mouvemens
  O je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentimens!
  Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon me
  Contre les doux transports de l'amoureuse flamme;
  Et, bien que mon sort touche  ses derniers soleils,
  Je dirai que l'amour sied bien  vos pareils;
  Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
  De la beaut d'une me est un clair tmoignage,
  Et qu'il est malais que, sans tre amoureux,
  Un jeune prince soit et grand et gnreux.
  C'est une qualit que j'aime en un monarque;
  La tendresse du coeur est une grande marque
  Que d'un prince  votre ge on peut tout prsumer,
  Ds qu'on voit que son me est capable d'aimer.
  Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
  Trane dans un esprit cent vertus aprs elle;
  Aux nobles actions elle pousse les coeurs,
  Et tous les grands hros ont senti ses ardeurs.
  Devant mes yeux, seigneur, a pass votre enfance,
  Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'esprance;
  Mes regards observoient en vous des qualits
  O je reconnoissois le sang dont vous sortez;
  J'y dcouvrois un fond d'esprit et de lumire;
  Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'me fire;
  Votre coeur, votre adresse, clatoient chaque jour,
  Mais je m'inquitois de ne voir point d'amour;
  Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible
  Nous montrent que votre me  ses traits est sensible,
  Je triomphe, et mon coeur d'allgresse rempli,
  Vous regarde  prsent comme un prince accompli.

  EURYALE.

  Si de l'amour un temps j'ai brav la puissance,
  Hlas, mon cher Arbate, il en prend bien vengeance!
  Et, sachant dans quels maux mon coeur s'est abm
  Toi-mme tu voudrois qu'il n'et jamais aim.
  Car enfin, vois le sort o mon astre me guide:
  J'aime, j'aime ardemment la princesse d'lide;
  Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants
  Arme contre l'amour ses jeunes sentimens,
  Et comment elle fuit en cette illustre fte
  Cette foule d'amans qui briguent sa conqute
  Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
  Aussitt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,
  Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes
  O le ciel, en naissant, a destin nos mes!
  A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux,
  Et ce passage offrit la princesse  mes yeux;
  Je vis tous les appas dont elle est revtue,
  Mais de l'oeil dont on voit une belle statue.
  Leur brillante jeunesse, observe  loisir,
  Ne porta dans mon me aucun secret dsir,
  Et d'Ithaque en repos je revis le rivage,
  Sans m'en tre en deux ans rappel nulle image.
  Un bruit vient cependant  rpandre  ma cour
  Le clbre mpris qu'elle fait de l'amour;
  On publie en tous lieux que son me hautaine
  Garde pour l'hymne une invincible haine,
  Et qu'un arc  la main, sur l'paule un carquois,
  Comme une autre Diane elle hante les bois,
  N'aime rien que la chasse, et de toute la Grce
  Fait soupirer en vain l'hroque jeunesse.
  Admire nos esprits, et la fatalit!
  Ce que n'avoient point fait sa vue et sa beaut,
  Le bruit de ses fierts en mon me fit natre
  Un transport inconnu dont je ne fus point matre:
  Ce ddain si fameux eut des charmes secrets
  A[232] me faire avec soin rappeler tous ses traits;
  Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,
  M'en refit une image et si noble et si belle,
  Me peignit tant de gloire et de telles douceurs
  A pouvoir triompher de toutes ses froideurs,
  Que mon coeur, aux brillans d'une telle victoire,
  Vit de sa libert s'vanouir la gloire:
  Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,
  Sa douceur sur mes sens prit tel droit de rgner,
  Qu'entran par l'effort d'une occulte puissance,
  J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence
  Et je couvre un effet de mes voeux enflamms[233]
  Du dsir de parotre  ces jeux renomms,
  O l'illustre Iphitas, pre de la princesse,
  Assemble la plupart des princes de la Grce.

  ARBATE.

  Mais  quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez?
  Et pourquoi ce secret o vous vous obstinez?
  Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,
  Et venez  ses yeux signaler votre adresse;
  Et nuls empressemens, paroles, ni soupirs,
  Ne l'ont instruite encor de vos brlans dsirs?
  Pour moi je n'entends rien  cette politique
  Qui ne veut point souffrir que votre coeur s'explique;
  Et je ne sais quel fruit peut prtendre un amour
  Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

  EURYALE.

  Et que ferais-je, Arbate, en dclarant ma peine,
  Qu'attirer les ddains de cette me hautaine,
  Et me jeter au rang de ces princes soumis,
  Que le titre d'amant lui peint en ennemis?
  Tu vois les souverains de Messne et de Pyle
  Lui faire de leurs coeurs un hommage inutile,
  Et de l'clat pompeux des plus grandes vertus
  En appuyer en vain les respects assidus:
  Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence,
  Retient de mon amour toute la violence:
  Je me tiens condamn dans ces rivaux fameux,
  Et je lis mon arrt au mpris qu'on fait d'eux.

  ARBATE.

  Et c'est dans ce mpris et dans cette humeur fire
  Que votre me  ses voeux doit voir plus de lumire,
  Puisque le sort vous donne  conqurir un coeur
  Que dfend seulement une simple froideur,
  Et qui n'oppose point  l'ardeur qui vous presse
  De quelque attachement l'invincible tendresse
  Un coeur proccup rsiste puissamment;
  Mais, quand une me est libre, on la force aisment;
  Et toute la fiert de son indiffrence
  N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.
  Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,
  Faites de votre flamme un clat glorieux:
  Et, bien loin de trembler de l'exemple des autres,
  Du rebut de leurs voeux fortifiez les vtres.
  Peut-tre, pour toucher ses svres appas,
  Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas;
  Et, si de ses fierts l'imprieux caprice
  Ne vous fait prouver un destin plus propice,
  Au moins est-ce un bonheur en ces extrmits
  Que de voir avec soi ses rivaux rebuts.

  EURYALE.

  J'aime  te voir presser cet aveu de ma flamme:
  Combattant mes raisons, tu chatouilles mon me;
  Et, par ce que j'ai dit, je voulois pressentir
  Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir.
  Car enfin puisqu'il faut t'en faire confidence,
  On doit  la princesse expliquer mon silence;
  Et peut-tre, au moment, que je t'en parle ici,
  Le secret de mon coeur, Arbate, est clairci.
  Cette chasse, o pour fuir la foule qui l'adore,
  Tu sais qu'elle est alle au lever de l'aurore,
  Est le temps que Moron, pour dclarer mon feu,
  A pris...

  ARBATE.

            Moron, seigneur!

  EURYALE.

                             Ce choix t'tonne un peu,
  Par son titre de fou tu crois le bien connotre;
  Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut parotre;
  Et que, malgr l'emploi qu'il exerce aujourd'hui,
  Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.
  La princesse se plat  ses bouffonneries:
  Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
  Et peut, dans cet accs, dire et persuader
  Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder;
  Je le vois propre enfin  ce que j'en souhaite;
  Il a pour moi, dit-il, une amiti parfaite,
  Et veut, dans mes tats ayant reu le jour,
  Contre tous mes rivaux appuyer mon amour.
  Quelque argent mis en main pour soutenir ce zle...


  [232] Pour: des charmes destins  me faire. Ellipse archaque d'un
  excellent effet.

  [233] Phrase  peine intelligible. _Un effet des voeux_ ne peut tre
  _couvert d'un dsir_. La version donne, par d'autres ditions: _en
  effet_, est plus barbare encore. Euryale veut de _qu'il couvre son
  amour du dsir de se montrer aux jeux_.


SCNE II.--EURYALE, ARBATE, MORON.

  MORON, derrire le thtre.

  Au secours! sauvez-moi de la bte cruelle!

  EURYALE.

  Je pense our sa voix.

  MORON, derrire le thtre.

                         A moi! de grce,  moi!

  EURYALE.

  C'est lui-mme. O court-il avec un tel effroi?

  MORON, entrant sans voir personne.

  O pourrais-je viter ce sanglier redoutable?
  Grands dieux! prservez-moi de sa dent effroyable!
  Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas,
  Quatre livres d'encens et deux veaux des plus gras.

    Rencontrant Euryale, que dans sa frayeur il prend pour le sanglier
    qu'il vite.

  Ah! je suis mort!

  EURYALE.

                    Qu'as-tu?

  MORON.

                              Je vous croyois la bte
  Dont  me diffamer[234] j'ai vu la gueule prte,
  Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

  EURYALE.

  Qu'est-ce?

  MORON.

             Oh! que la princesse est d'une trange humeur,
  Et qu' suivre la chasse et ses extravagances
  Il nous faut essuyer de sottes complaisances!
  Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs
  De se voir exposs  mille et mille peurs?
  Encore si c'toit qu'on ne ft qu' la chasse
  Des livres, des lapins, et des jeunes daims, passe
  Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,
  Et qui prennent toujours la fuite devant nous;
  Mais aller attaquer de ces btes vilaines
  Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,
  Et qui courent les gens qui les veulent courir,
  C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

  EURYALE.

  Dis-nous donc ce que c'est.

  MORON.

                              Le pnible exercice
  O de notre princesse a vol le caprice!
  J'en aurois bien jur qu'elle auroit fait le tour;
  Et la course des chars, se faisant en ce jour,
  Il falloit affecter ce contre-temps de chasse
  Pour mpriser ces jeux avec meilleure grce,
  Et faire voir... Mais chut! Achevons mon rcit,
  Et reprenons le fil de ce que j'avois dit.
  Qu'ai-je dit?

  EURYALE.

                Tu parlois d'exercice pnible.

  MORON.

  Ah! oui. Succombant donc  ce travail horrible
  (Car en chasseur fameux j'tois enharnach,
  Et ds le point du jour je m'tois dcouch[235]).
  Je me suis cart de tous en galant homme,
  Et, trouvant un lieu propre  dormir d'un bon somme,
  J'essayois ma posture, et, m'ajustant bientt,
  Prenois dj mon ton pour ronfler comme il faut,
  Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,
  Et j'ai, d'un vieux buisson de la fort touffue,
  Vu sortir un sanglier d'une norme grandeur,
  Pour...

  EURYALE.

          Qu'est-ce?

  MORON.

                     Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur
  Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause;
  Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
  J'ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chass,
  Avoit d'un air affreux tout son poil hriss,
  Ses deux yeux flamboyans ne lanoient que menace,
  Et sa gueule faisoit une laide grimace,
  Qui, parmi de l'cume,  qui l'osoit presser,
  Montroit de certains crocs... je vous laisse  penser.
  A ce terrible aspect j'ai ramass mes armes;
  Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes,
  Est venu droit  moi, qui ne lui disois mot.

  ARBATE.

  Et tu l'as de pied ferme attendu?

  MORON.

                                    Quelque sot!
  J'ai jet tout par terre et couru comme quatre.

  ARBATE.

  Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre!
  Ce trait, Moron, n'est pas gnreux...

  MORON.

                                         J'y consens;
  Il n'est pas gnreux, mais il est de bon sens.

  ARBATE.

  Mais, par quelques exploits si l'on ne s'ternise...

  MORON.

  Je suis votre valet. J'aime mieux que l'on dise:
  C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier,
  Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier;
  Que si l'on y disoit: voil l'illustre place
  O le brave Moron, signalant son audace,
  Affrontant d'un sanglier l'imptueux effort,
  Par un coup de ses dents vit terminer son sort.

  EURYALE.

  Fort bien.

  MORON.

             Oui, j'aime mieux, n'en dplaise  la gloire,
  Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.

  EURYALE.

  En effet, ton trpas fcheroit tes amis;
  Mais, si de ta frayeur ton esprit est remis,
  Puis-je te demander si du feu qui me brle...

  MORON.

  Il ne faut pas, seigneur, que je vous dissimule;
  Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontr
  De temps pour lui parler qui ft selon mon gr.
  L'office de bouffon a des prrogatives;
  Mais souvent on rabat nos libres tentatives.
  Le discours de vos feux est un peu dlicat,
  Et c'est chez la princesse une affaire d'tat.
  Vous savez de quel titre elle se glorifie,
  Et qu'elle a dans la tte une philosophie
  Qui dclare la guerre au conjugal lien,
  Et vous traite l'amour de dit de rien.
  Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse,
  Il me faut manier la chose avec adresse,
  Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,
  Et vous tes parfois d'assez fcheuses gens.
  Laissez-moi doucement conduire cette trame.
  Je me sens l pour vous un zle tout de flamme;
  Vous tes n mon prince, et quelques autres noeuds
  Pourroient contribuer au bien que je vous veux.
  Ma mre, dans son temps, passoit pour assez belle,
  Et naturellement n'toit pas fort cruelle;
  Feu votre pre alors, ce prince gnreux,
  Sur la galanterie toit fort dangereux.
  Et je sais qu'Elpnor, qu'on appeloit mon pre,
  A cause qu'il toit le mari de ma mre,
  Contoit pour grand honneur, aux pasteurs d'aujourd'hui,
  Que le prince autrefois toit venu chez lui,
  Et que, durant ce temps, il avoit l'avantage
  De se voir saluer de tous ceux du village.
  Baste! Quoi qu'il en soit je veux par mes travaux...
  Mais voici la princesse et deux de vos rivaux.


  [234] Pour: dfigurer. Voyez plus haut, tome Ier, page 286, note.

  [235] Pour: j'avais quitt ma couche. C'est une licence plutt qu'un
  archasme.


SCNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, ARISTOMNE, THOCLE,
EURYALE, PHILIS, ARBATE, MORON.

  ARISTOMNE.

  Reprochez-vous, madame,  nos justes alarmes
  Ce pril dont tous deux avons sauv vos charmes?
  J'aurois pens, pour moi, qu'abattre sous nos coups
  Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu' vous,
  toit une aventure (ignorant votre chasse)
  Dont  nos bons destins nous dussions rendre grce;
  Mais,  cette froideur, je connois clairement
  Que je dois concevoir un autre sentiment,
  Et quereller du sort la fatale puissance
  Qui me fait avoir part  ce qui vous offense.

  THOCLE.

  Pour moi, je tiens madame,  sensible bonheur
  L'action o pour vous a vol tout mon coeur,
  Et ne puis consentir, malgr votre murmure,
  A quereller le sort d'une telle aventure.
  D'un objet odieux je sais que tout dplat;
  Mais, dt votre courroux tre plus grand qu'il n'est,
  C'est extrme plaisir, quand l'amour est extrme,
  De pouvoir d'un pril affranchir ce qu'on aime.

  LA PRINCESSE.

  Et pensez-vous, seigneur, puisqu'il me faut parler,
  Qu'il et eu, ce pril, de quoi tant m'branler?
  Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,
  Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes;
  Et que je fasse enfin mes plus frquents emplois
  De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,
  Pour n'oser, en chassant, concevoir l'esprance
  De suffire, moi seule,  ma propre dfense?
  Certes, avec le temps j'aurois bien profit
  De ces soins assidus dont je fais vanit,
  S'il falloit que mon bras, dans une telle qute,
  Ne pt pas triompher d'une chtive bte!
  Du moins, si, pour prtendre  de sensibles coups,
  Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,
  D'un tage plus haut accordez-moi la gloire;
  Et me faites tous deux cette grce de croire,
  Seigneurs, que, quel que ft le sanglier d'aujourd'hui,
  J'en ai mis bas sans vous de plus mchants que lui.

  THOCLE.

  Mais, madame...

  LA PRINCESSE.

                  Eh bien, soit. Je vois que votre envie
  Est de persuader que je vous dois la vie:
  J'y consens. Oui, sans vous, c'toit fait de mes jours.
  Je rends de tout mon coeur grce  ce grand secours;
  Et je vais de ce pas au prince, pour lui dire
  Les bonts que pour moi votre amour vous inspire.


SCNE IV.--EURYALE, ARBATE, MORON.

  MORON.

  Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
  De ce vilain sanglier l'heureux trpas l'aigrit.
  Oh! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire
  Rcompens tantt qui m'en et su dfaire!

  ARBATE,  Euryale.

  Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses ddains;
  Mais ils n'ont rien qui doive empcher vos desseins.
  Son heure doit venir; et c'est  vous, possible[236],
  Qu'est rserv l'honneur de la rendre sensible.

  MORON.

  Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux;
  Et je...

  EURYALE.

           Non. Ce n'est plus, Moron, ce que je veux;
  Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire;
  J'ai rsolu de prendre un chemin tout contraire.
  Je vois trop que son coeur s'obstine  ddaigner
  Tous ces profonds respects qui pensent la gagner;
  Et le dieu qui m'engage  soupirer pour elle
  M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.
  Oui, c'est lui d'o me vient ce soudain mouvement,
  Et j'en attends de lui l'heureux vnement.

  ARBATE.

  Peut-on savoir, seigneur, par o votre esprance...?

  EURYALE.

  Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.


  [236] Voyez plus haut, tome Ier, page 209, note deuxime.


PREMIER INTERMDE


SCNE I.--MORON.

Jusqu'au revoir; pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation
 faire avec ces arbres et ces rochers.

    Bois, prs, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blme,
    Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime.
        Philis est l'objet charmant
        Qui tient mon coeur  l'attache;
        Et je deviens son amant,
        La voyant traire une vache.
  Ses doigts, tout pleins de lait et plus blancs mille fois,
  Pressoient les bouts du pis d'une grce admirable.
        Ouf! cette ide est capable
        De me rduire aux abois.
  Ah! Philis! Philis! Philis!


SCNE II.--MORON, UN CHO.

L'CHO.

Philis.

MORON.

Ah!

L'CHO.

Ah.

MORON.

Hem!

L'CHO.

Hem.

MORON.

Ah! ah!

L'CHO.

Ah.

MORON.

Hi! Hi!

L'CHO.

Hi.

MORON.

Oh!

L'CHO.

Oh.

MORON.

Oh!

L'CHO.

Oh.

MORON.

Voil un cho qui est bouffon!

L'CHO.

On.

MORON.

Hon!

L'CHO.

Hon.

MORON.

Ah!

L'CHO.

Ah.

MORON.

Hu!

L'CHO.

Hu.

MORON.

Voil un cho qui es bouffon!


SCNE III.--MORON, apercevant un ours, qui vient  lui.

Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon coeur. De
grce, pargnez moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout 
manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
l-bas qui seroient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
tout doux, s'il vous plat. L (il caresse l'ours, et tremble de
frayeur), l, l, l. Ah! monseigneur, que Votre Altesse est jolie et
bienfaite! Elle a tout  fait l'air galant, et la taille la plus
mignonne du monde. Ah! beau poil, belle tte, beaux yeux brillants et
bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites menottes
jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits ongles bien
faits! (L'ours se lve sur ses pattes de derrire.) A l'aide! au
secours! je suis mort! misricorde! Pauvre Moron! Ah! mon Dieu! Eh!
vite,  moi, je suis perdu!

  Moron monte sur un arbre.


SCNE IV.--MORON, CHASSEURS.

MORON, mont sur un arbre, aux chasseurs.

Eh! messieurs, ayez piti de moi! (Les chasseurs combattent l'ours.)
Bon! messieurs, tuez-moi ce vilain animal-l. O ciel! daigne les
assister! Bon! le voil qui fuit. Le voil qui s'arrte, et qui se jette
sur eux. Bon! en voil un qui vient de lui donner un coup dans la
gueule. Les voil tous alentour de lui. Courage! ferme! allons mes amis!
Bon! poussez fort! Encore! Ah! le voil qui est  terre; c'en est fait,
il est mort! Descendons maintenant pour lui donner cent coups. (Moron
descend de l'arbre.) Serviteur, messieurs! je vous rends grce de
m'avoir dlivr de cette bte. Maintenant que vous l'avez tue, je m'en
vais l'achever et en triompher avec vous.

  Moron donne mille coups  l'ours, qui est mort.


ENTRE DE BALLET

Les chasseurs dansent, pour tmoigner leur joie d'avoir remport la
victoire.




ACTE II


SCNE I.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

  LA PRINCESSE.

  Oui, j'aime  demeurer dans ces paisibles lieux;
  On n'y dcouvre rien qui n'enchante les yeux;
  Et de tous nos palais la savante structure
  Cde aux simples beauts qu'y forme la nature.
  Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais,
  Ont pour moi des appas  ne lasser jamais.

  AGLANTE.

  Je chris comme vous ces retraites tranquilles,
  O l'on se vient sauver de l'embarras des villes.
  De mille objets charmants ces lieux sont embellis;
  Et ce qui doit surprendre est qu'aux portes d'Alis
  La douce passion de fuir la multitude
  Rencontre une si belle et vaste solitude[237].
  Mais,  vous dire vrai, dans ces jours clatans
  Vos retraites ici me semblent hors de temps;
  Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique
  Que chaque prince a fait pour la fte publique.
  Ce spectacle pompeux de la course des chars
  Devoit bien mriter l'honneur de vos regards.

  LA PRINCESSE.

  Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma prsence,
  Et que dois-je, aprs tout,  leur magnificence?
  Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acqurir,
  Et mon coeur est le prix qu'ils veulent tous courir.
  Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,
  Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.

  CYNTHIE.

  Jusques  quand ce coeur veut-il s'effaroucher
  Des innocens desseins qu'on a de le toucher,
  Et regarder les soins que pour vous on se donne
  Comme autant d'attentats contre votre personne?
  Je sais qu'en dfendant le parti de l'amour,
  On s'expose chez vous  faire mal sa cour;
  Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous tre
  S'oppose aux durets que vous faites parotre;
  Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien
  Vos rsolutions de n'aimer jamais rien.
  Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme
  Qu'un mrite clatant allume dans une me?
  Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
  Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
  Non, non, tous les plaisirs se gotent  le suivre;
  Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre[238].

AGLANTE.

Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agrable affaire de la
vie; qu'il est ncessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous
les plaisirs sont fades s'il ne s'y mle un peu d'amour.

LA PRINCESSE.

Pouvez-vous bien toutes deux, tant ce que vous tes, prononcer ces
paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est
qu'erreur, que foiblesses et qu'emportement, et dont tous les dsordres
ont tant de rpugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prtends
soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux point
du tout me commetre  ces gens qui font les esclaves auprs de nous,
pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs,
tous ces hommages, tous ces respects, sont des embches qu'on tend 
notre coeur, et qui souvent l'engagent  commettre des lchets. Pour
moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses pouvantables
o cette passion ravale les personnes sur qui elle tend sa puissance,
je sens tout mon coeur qui s'meut; et je ne puis souffrir qu'une me,
qui fait profession d'un peu de fiert, ne trouve pas une honte horrible
 de telles foiblesses.

CYNTHIE.

Eh! madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point honteuses,
et qu'il est beau mme d'avoir dans les plus hauts degrs de gloire.
J'espre que vous changerez un jour de pense; et, s'il plat au ciel,
nous verrons votre coeur, avant qu'il soit peu...

LA PRINCESSE.

Arrtez! n'achevez pas ce souhait trange. J'ai une horreur trop
invincible pour ces sortes d'abaissemens; et, si jamais j'tois capable
d'y descendre, je serois personne sans doute  ne me le point pardonner.

AGLANTE.

Prenez garde, madame, l'amour sait se venger des mpris que l'on fait de
lui; et peut-tre...

LA PRINCESSE.

Non, non, je brave tous ses traits; et le grand pouvoir qu'on lui donne
n'est rien qu'une chimre et qu'une excuse des foibles coeurs, qui le
font invincible pour autoriser leur foiblesse.

CYNTHIE.

Mais, enfin, toute la terre reconnot sa puissance, et vous voyez que
les dieux mmes sont assujettis  son empire. On nous fait voir que
Jupiter n'a pas aim pour une fois, et que Diane mme, dont vous
affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour.

LA PRINCESSE.

Les croyances publiques sont toujours mles d'erreur. Les dieux ne sont
point faits comme les fait le vulgaire; et c'est leur manquer de respect
que de leur attribuer les foiblesses des hommes.

  [237] Allusion  la cration du palais et du jardin de Versailles.

  [238] Le dessein de l'auteur toit de traiter ainsi toute la comdie.
  Mais un commandement du roi, qui pressa cette affaire, l'obligea
  d'achever tout le reste en prose, et de passer lgrement sur
  plusieurs scnes, qu'il auroit tendues davantage s'il avoit eu plus
  de loisir. (_Note de Molire._)


SCNE II.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

AGLANTE.

Viens, approche, Moron, viens nous aider  dfendre l'amour contre les
sentiments de la princesse.

LA PRINCESSE.

Voil votre parti fortifi d'un grand dfenseur.

MORON.

Ma foi, madame, je crois qu'aprs mon exemple il n'y a plus rien  dire,
et qu'il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l'amour. J'ai brav
ses armes assez longtemps, et fait de mon drle[239] comme un autre;
mais enfin ma fiert a baiss l'oreille, et vous avez une tratresse
(il montre Philis) qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Aprs cela on
ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer; et, puisque j'ai bien pass
par l, il peut bien y en passer d'autres.

CYNTHIE.

Quoi! Moron se mle d'aimer?

MORON.

Fort bien.

CYNTHIE.

Et de vouloir tre aim?

MORON.

Et pourquoi non? Est-ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela? Je
pense que ce visage est assez passable, et que, pour le bel air, Dieu
merci, nous ne le cdons  personne.

CYNTHIE.

Sans doute, on aurait tort.

  [239] Archasme populaire. On dit aujourd'hui: faire le drle.


SCNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON, LYCAS.

LYCAS.

Madame, le prince, votre pre, vient vous trouver ici, et conduit avec
lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et celui de Messne.

LA PRINCESSE.

O ciel! que prtend-il faire en me les amenant? Auroit-il rsolu ma
perte, et voudroit-il bien me forcer au choix de quelqu'un d'eux?


SCNE IV.--IPHITAS, EURYALE, ARISTOMNE, THOCLE, LA PRINCESSE, AGLANTE,
CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LA PRINCESSE,  Iphitas.

Seigneur, je vous demande la licence de prvenir par deux paroles la
dclaration des penses que vous pouvez avoir. Il y a deux vrits,
seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous
assurer galement: l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et
que vous ne sauriez m'ordonner rien o je ne rponde aussitt par une
obissance aveugle; l'autre, que je regarde l'hymne ainsi que le
trpas, et qu'il m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me
donner un mari et me donner la mort, c'est une mme chose; mais votre
volont va la premire, et mon obissance m'est bien plus chre que ma
vie. Aprs cela parlez, seigneur; prononcez librement ce que vous
voulez.

IPHITAS.

Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes; et je me plains de
toi, qui peux mettre dans ta pense que je sois assez mauvais pre pour
vouloir faire violence  tes sentiments et me servir tyranniquement de
la puissance que le ciel me donne sur toi. Je souhaite,  la vrit, que
ton coeur puisse aimer quelqu'un. Tous mes voeux seroient satisfaits si
cela pouvoit arriver: et je n'ai propos les ftes et les jeux que je
fais clbrer ici qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grce a
d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin
rencontrer o arrter tes yeux et dterminer tes penses. Je ne demande,
dis-je, au ciel autre bonheur que celui de te voir un poux. J'ai, pour
obtenir cette grce, fait encore ce matin un sacrifice  Vnus; et, si
je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle.
Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi en pre qui chrit sa
fille. Si tu trouves o attacher tes voeux, ton choix sera le mien, et
je ne considrerai ni intrt d'tat, ni avantages d'alliance; si ton
coeur demeure insensible, je n'entreprendrai point de le forcer; mais au
moins sois complaisante aux civilits qu'on te rend, et ne m'oblige
point  faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec
l'estime que tu leur dois, reois avec reconnoissance les tmoignages de
leur zle, et viens voir cette course o leur adresse va parotre.

THOCLE,  la princesse.

Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette
course. Mais,  vous dire vrai, j'ai peu d'ardeur pour la victoire,
puisque ce n'est pas votre coeur qu'on y doit disputer.

ARISTOMNE.

Pour moi, madame, vous tes le seul prix que je me propose partout.
C'est vous que je crois disputer dans ces combats d'adresse, et je
n'aspire maintenant  remporter l'honneur de cette course que pour
obtenir un degr de gloire qui m'approche de votre coeur.

EURYALE.

Pour moi, madame, je n'y vais point du tout avec cette pense. Comme
j'ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que
je prends ne vont point o tendent les autres. Je n'ai aucune prtention
sur votre coeur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage o
j'aspire.


SCNE V.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LA PRINCESSE.

D'o sort cette fiert o l'on ne s'attendoit point? Princesses, que
dites-vous de ce jeune prince? Avez-vous remarqu de quel ton il l'a
pris?

AGLANTE.

Il est vrai que cela est un peu fier.

MORON,  part.

Ah! quelle brave botte il vient l de lui porter!

LA PRINCESSE.

Ne trouvez-vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser son orgueil et de
soumettre un peu ce coeur qui tranche tant du brave?

CYNTHIE.

Comme vous tes accoutume  ne jamais recevoir que des hommages et des
adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous
surprendre,  la vrit.

LA PRINCESSE.

Je vous avoue que cela m'a donn de l'motion, et que je souhaiterois
fort de trouver les moyens de chtier cette hauteur. Je n'avois pas
beaucoup d'envie de me trouver  cette course; mais j'y veux aller
exprs, et employer toute chose pour lui donner de l'amour.

CYNTHIE.

Prenez garde, madame. L'entreprise est prilleuse; et, lorsqu'on veut
donner de l'amour, on court risque d'en recevoir.

LA PRINCESSE.

Ah! n'apprhendez rien, je vous prie. Allons, je vous rponds de moi.


DEUXIME INTERMDE


SCNE I.--PHILIS, MORON.

MORON.

Philis, demeure ici.

PHILIS.

Non. Laisse-moi suivre les autres.

MORON.

Ah! cruelle, si c'toit Tircis qui t'en prit, tu demeurerois bien vite.

PHILIS.

Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux
mon compte avec l'un qu'avec l'autre; car il me divertit avec sa voix,
et toi tu m'tourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que
lui, je te promets de t'couter.

MORON.

Eh! demeure un peu.

PHILIS.

Je ne saurois.

MORON.

De grce!

PHILIS.

Point, te dis-je.

MORON, retenant Philis.

Je ne te laisserai point aller...

PHILIS.

Ah! que de faons!

MORON.

Je ne te demande qu'un moment  tre avec toi.

PHILIS.

Eh bien, oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose.

MORON.

Et quelle?

PHILIS.

De ne me parler point du tout.

MORON.

Et! Philis.

PHILIS.

A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.

MORON.

Veux-tu me...

PHILIS.

Laisse-moi aller.

MORON.

Eh bien, oui, demeure. Je ne te dirai mot.

PHILIS.

Prends-y bien garde, au moins; car  la moindre parole je prends la
fuite.

MORON.

Soit. (Aprs avoir fait une scne de gestes.) Ah! Philis!... Eh!...


SCNE II.--MORON.

Elle s'enfuit, et je ne saurois l'attraper. Voil ce que c'est. Si je
savois chanter, j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des
femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles; elles sont
cause que tout le monde se mle de musique, et l'on ne russit auprs
d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait
entendre. Il faut que j'apprenne  chanter, pour faire comme les autres.
Bon, voici justement mon homme.


SCNE III.--UN SATYRE, MORON.

LE SATYRE.

La, la, la.

MORON.

Ah! satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis il y a
longtemps. Apprends-moi  chanter, je te prie.

LE SATYRE.

Je le veux, mais auparavant coute une chanson que je viens de faire.

MORON, bas,  part.

Il est si accoutum  chanter, qu'il ne sauroit parler d'autre faon.
(Haut.) Allons, chante, j'coute.

LE SATYRE chante.

Je portois...

MORON.

Une chanson? dis-tu.

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Une chanson  chanter?

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Chanson amoureuse? Peste!

LE SATYRE.

      Je portois dans une cage
      Deux moineaux que j'avois pris,
      Lorsque la jeune Chloris
      Fit, dans un sombre bocage,
      Briller  mes yeux surpris
      Les fleurs de son beau visage.
  Hlas! dis-je aux moineaux, en recevant les coups
  De ses yeux si savans  faire des conqutes,
    Consolez-vous, pauvres petites btes,
  Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous.

  Moron demande au satire une chanson plus passionne, et le prie de
  lui dire celle qu'il lui avoit ou chanter quelques jours auparavant.

LE SATYRE chante.

        Dans vos chants si doux,
        Chantez  ma belle,
        Oiseaux, chantez tous
        Ma peine mortelle.
        Mais, si la cruelle
        Se met en courroux
        Au rcit fidle
      Des maux que je sens pour elle,
        Oiseaux, taisez-vous.

MORON.

Ah! qu'elle est belle! Apprends-la-moi.

LE SATYRE.

La, la, la, la.

MORON.

La, la, la, la.

LE SATYRE.

Fa, fa, fa, fa.

MORON.

Fat toi-mme!


ENTRE DU BALLET

Le satyre, en colre, menace Moron, et plusieurs satyres dansent une
entre plaisante.




ACTE III


SCNE I.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

CYNTHIE.

Il est vrai, madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non
commune, et que l'air dont il a paru a t quelque chose de surprenant.
Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte
avec le mme coeur qu'il y a port; car enfin vous lui avez tir des
traits dont il est difficile de se dfendre; et, sans parler de tout le
reste, la grce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des
charmes aujourd'hui  toucher les plus insensibles.

LA PRINCESSE.

Le voici qui s'entretient avec Moron; nous saurons un peu de quoi il lui
parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route
pour revenir  leur rencontre.


SCNE II.--EURYALE, ARBATE, MORON.

EURYALE.

Ah! Moron, je te l'avoue j'ai t enchant; et jamais tant de charmes
n'ont frapp tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable
en tout temps, il est vrai, mais ce moment l'a emport sur tous les
autres, et des grces nouvelles ont redoubl l'clat de ses beauts.
Jamais son visage ne s'est par de plus vives couleurs, ni ses yeux ne
se sont arms de traits plus vifs et plus perans. La douceur de sa
voix a voulu se faire parotre dans un air tout charmant qu'elle a
daign chanter; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient
jusqu'au fond de mon me et tenoient tous mes sens dans un ravissement 
ne pouvoir en revenir. Elle a fait clater ensuite une disposition toute
divine, et ses pieds amoureux sur l'mail d'un tendre gazon traoient
d'aimables caractres qui m'enlevoient hors de moi-mme et m'attachoient
par des noeuds invincibles aux doux et justes mouvemens dont tout son
corps suivoit les mouvemens de l'harmonie. Enfin, jamais me n'a eu de
plus puissantes motions que la mienne; et j'ai pens plus de vingt fois
oublier ma rsolution, pour me jeter  ses pieds et lui faire un aveu
sincre de l'ardeur que je sens pour elle.

MORON.

Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous
avez trouv la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si
elle ne vous russit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre;
nous les gtons par nos douceurs; et je crois tout de bon que nous les
verrions tous courir, sans tous ces respects et ces soumissions o les
hommes les acoquinent.

ARBATE.

Seigneur, voici la princesse qui s'est un peu loigne de sa suite.

MORON.

Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vous avez pris. Je m'en
vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces
petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre;
et, si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera
possible.


SCNE III.--LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE.

Tu as donc familiarit, Moron, avec le prince d'Ithaque?

MORON.

Ah! madame, il y a longtemps que nous nous connoissons.

LA PRINCESSE.

D'o vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre
route quand il m'a vue?

MORON.

C'est un homme bizarre, qui ne se plat qu' entretenir ses penses.

LA PRINCESSE.

tois-tu tantt au compliment qu'il m'a fait?

MORON.

Oui, madame, j'y tois, et je l'ai trouv un peu impertinent, n'en
dplaise  sa principaut.

LA PRINCESSE.

Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choque; et j'ai toutes
les envies du monde de l'engager, pour rabattre un peu son orgueil.

MORON.

Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal; il le mriteroit bien; mais, 
vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez russir.

LA PRINCESSE.

Comment?

MORON.

Comment? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu.
Il lui semble qu'il n'y a personne au monde qui le mrite, et que la
terre n'est pas digne de le porter.

LA PRINCESSE.

Mais encore ne t'a-t-il point parl de moi?

MORON.

Lui? non.

LA PRINCESSE.

Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse?

MORON.

Pas le moindre mot.

LA PRINCESSE.

Certes, ce mpris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur
trange de ne rien estimer.

MORON.

Il n'estime et n'aime que lui.

LA PRINCESSE.

Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut.

MORON.

Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et
plus insensible que lui.

LA PRINCESSE.

Le voil.

MORON.

Voyez-vous comme il passe, sans prendre garde  vous?

LA PRINCESSE.

De grce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige  me
venir aborder.


SCNE IV.--LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.

MORON, allant au-devant d'Euryale, et lui parlant bas.

Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La princesse souhaite que
vous l'abordiez; mais songez bien  continuer votre rle; et, de peur de
l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle.

LA PRINCESSE.

Vous tes bien solitaire, seigneur: et c'est une humeur bien
extraordinaire que la vtre, de renoncer ainsi  notre sexe, et de fuir,
 votre ge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.

EURYALE.

Cette humeur, madame, n'est pas si extraordinaire qu'on n'en trouvt des
exemples sans aller loin d'ici; et vous ne sauriez condamner la
rsolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi
vos sentimens.

LA PRINCESSE.

Il y a grande diffrence; et ce qui sied bien  un sexe ne sied pas bien
 l'autre. Il est beau qu'une femme soit insensible et conserve son
coeur exempt des flammes de l'amour; mais ce qui est vertu en elle
devient un crime dans un homme; et, comme la beaut est le partage de
notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer sans nous drober les
hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons
toutes nous ressentir.

EURYALE.

Je ne vois pas, madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent
prendre aucun intrt  ces sortes d'offenses.

LA PRINCESSE.

Ce n'est pas une raison, seigneur; et, sans vouloir aimer, on est
toujours bien aise d'tre aime.

EURYALE.

Pour moi, je ne suis pas de mme; et, dans le dessein o je suis de ne
rien aimer, je serois fch d'tre aim.

LA PRINCESSE.

Et la raison?

EURYALE.

C'est qu'on a obligation  ceux qui nous aiment, et que je serois fch
d'tre ingrat.

LA PRINCESSE.

Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous
aimeroit?

EURYALE.

Moi, madame? Point du tout. Je dis bien que je serois fch d'tre
ingrat; mais je me rsoudrois plutt de l'tre que d'aimer.

LA PRINCESSE.

Telle personne vous aimeroit peut-tre, que votre coeur...

EURYALE.

Non, madame. Rien n'est capable de toucher mon coeur. Ma libert est la
seule matresse  qui je consacre mes voeux; et quand le ciel
emploieroit ses soins  composer une beaut parfaite, quand il
assembleroit en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et
de l'me, enfin quand il exposeroit  mes yeux un miracle d'esprit,
d'adresse et de beaut, et que cette personne m'aimeroit avec toutes les
tendresses imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois
pas.

LA PRINCESSE,  part.

A-t-on jamais rien vu de tel?

MORON,  la princesse.

Peste soit du petit brutal! J'aurois bien envie de lui bailler un coup
de poing.

LA PRINCESSE,  part.

Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dpit, que je ne me sens pas!

MORON, bas, au prince.

Bon courage, seigneur! Voil qui va le mieux du monde.

EURYALE, bas,  Moron.

Ah! Moron, je n'en puis plus! et je me suis fait des efforts tranges.

LA PRINCESSE,  Euryale.

C'est avoir une insensibilit bien grande que de parler comme vous
faites.

EURYALE.

Le ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, madame, j'interromps
votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la
solitude.


SCNE V.--LA PRINCESSE, MORON.

MORON.

Il ne vous en doit rien, madame, en duret de coeur.

LA PRINCESSE.

Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage
d'en triompher.

MORON.

Je le crois.

LA PRINCESSE.

Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein?

MORON.

Vous savez bien, madame, que je suis tout  votre service.

LA PRINCESSE.

Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroitement ma personne
et les avantages de ma naissance, et tche d'branler ses sentimens par
la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu
voudras, pour tcher  me l'engager.

MORON.

Laissez-moi faire.

LA PRINCESSE.

C'est une chose qui me tient au coeur. Je souhaite ardemment qu'il
m'aime.

MORON.

Il est bien fait, oui, ce petit pendard-l, il a bon air, bonne
physionomie, et je crois qu'il seroit assez le fait d'une jeune
princesse.

LA PRINCESSE.

Enfin, tu peux tout esprer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour
moi son coeur.

MORON.

Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, madame, s'il venoit  vous
aimer, que feriez-vous, s'il vous plat?

LA PRINCESSE.

Ah! ce seroit lors que je prendrois plaisir  triompher pleinement de sa
vanit,  punir son mpris par mes froideurs, et  exercer sur lui
toutes les cruauts que je pourrois imaginer.

MORON.

Il ne se rendra jamais.

LA PRINCESSE.

Ah! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende.

MORON.

Non, il n'en fera rien. Je le connois; ma peine seroit inutile.

LA PRINCESSE.

Si[240] faut-il pourtant tenter toutes choses, et prouver si son me
est entirement insensible. Allons. Je veux lui parler, et suivre une
pense qui vient de me venir.

  [240] Pour: cependant. Archasme hors d'usage.


TROISIME INTERMDE


SCNE I.--PHILIS, TIRCIS.

PHILIS.

Viens, Tircis. Laissons-les aller et me dis un peu ton martyre de la
faon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent, mais
je suis plus aise d'our ta voix.

TIRCIS, chante.

  Tu m'coutes, hlas! dans ma triste langueur;
  Mais je n'en suis pas mieux,  beaut sans pareille!
      Et je touche ton oreille,
      Sans que je touche ton coeur.

PHILIS.

Va, va, c'est dj quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps
amne tout. Chante-moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies
compose pour moi.


SCNE II.--MORON, PHILIS, TIRCIS.

MORON.

Ah! ah! je vous y prends, cruelle! vous vous cartez des autres pour
our mon rival!

PHILIS.

Oui, je m'carte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui;
et l'on coute volontiers les amans, lorsqu'ils se plaignent aussi
agrablement qu'il fait. Que ne chantes-tu comme lui? je prendrois
plaisir  t'couter.

MORON.

Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose; et quand...

PHILIS.

Tais-toi. Je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.

MORON.

Ah! cruelle!...

PHILIS.

Silence, dis-je, ou je me mettrai en colre.

TIRCIS chante.

    Arbres pais, et vous, prs maills,
  La beaut dont l'hiver vous avoit dpouills
        Par le printemps vous est rendue.
        Vous reprenez tous vos appas;
        Mais mon me ne reprend pas
        La joie, hlas! que j'ai perdue.

MORON.

Morbleu! que n'ai-je de la voix! Ah! nature martre, pourquoi ne m'as-tu
pas donn de quoi chanter comme  un autre?

PHILIS.

En vrit, Tircis, il ne se peut rien de plus agrable, et tu l'emportes
sur tous les rivaux que tu as.

MORON.

Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter? n'ai-je pas un estomac,
un gosier et une langue comme un autre? Oui, oui, allons. Je veux
chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici
une chanson que j'ai faite pour toi.

PHILIS.

Oui, dis. Je veux bien t'couter pour la raret du fait.

MORON.

Courage, Moron! Il n'y a qu' avoir de la hardiesse.

  Il chante.

  Ton extrme rigueur
  S'acharne sur mon coeur.
  Ah! Philis, je trpasse;
  Daigne me secourir.
  En seras-tu plus grasse
  De m'avoir fait mourir?

_Vivat!_ Moron.

PHILIS.

Voil qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterois bien
d'avoir la gloire que quelque amant ft mort pour moi. C'est un avantage
dont je n'ai pas encore joui; et je trouve que j'aimerois de tout mon
coeur une personne qui m'aimeroit assez pour se donner la mort.

MORON.

Tu aimerois une personne qui se tueroit pour toi?

PHILIS.

Oui.

MORON.

Il ne faut que cela pour te plaire?

PHILIS.

Non.

MORON.

Voil qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je
veux.

TIRCIS, chante.

  Ah! quelle douleur extrme
  De mourir pour ce qu'on aime!

MORON,  Tircis.

C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.

TIRCIS, chante.

  Courage, Moron! meurs promptement,
    En gnreux amant.

MORON,  Tircis.

Je vous prie de vous mler de vos affaires, et de me laisser tuer  ma
fantaisie. Allons, je vais faire honte  tous les amans. (A Philis.)
Tiens, je ne suis pas homme  faire tant de faons. Vois ce poignard.
Prends bien garde comme je me vais percer le coeur. Je suis votre
serviteur. Quelque niais!

PHILIS.

Allons, Tircis, viens-t'en me redire  l'cho ce que tu m'as chant.




ACTE IV


SCNE I.--LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.

LA PRINCESSE.

Prince, comme jusqu'ici nous avons fait parotre une conformit de
sentimens, et que le ciel a sembl mettre en nous mmes attachemens pour
notre libert, et mme aversion pour l'amour, je suis bien aise de vous
ouvrir le coeur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous
serez surpris. J'ai toujours regard l'hymen comme une chose affreuse,
et j'avois fait serment d'abandonner plutt la vie que de me rsoudre
jamais  perdre cette libert, pour qui j'avois des tendresses si
grandes; mais enfin un moment a dissip toutes ces rsolutions. Le
mrite d'un prince m'a frapp aujourd'hui les yeux; et mon me tout d'un
coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette
passion que j'avois toujours mprise. J'ai trouv d'abord des raisons
pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma volont de
rpondre aux ardentes sollicitations d'un pre et aux voeux de tout un
tat; mais,  vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous
ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez, ou non, le
dessein que j'ai de me donner un poux.

EURYALE.

Vous pourriez faire un tel choix, madame, que je l'approuverois sans
doute.

LA PRINCESSE.

Qui croyez-vous,  votre avis, que je veuille choisir?

EURYALE.

Si j'tois dans votre coeur, je pourrois vous le dire; mais, comme je
n'y suis pas, je n'ai garde de vous rpondre.

LA PRINCESSE.

Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.

EURYALE.

J'aurois trop peur de me tromper.

LA PRINCESSE.

Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me dclarasse?

EURYALE.

Je sais bien,  vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois; mais, avant
que de m'expliquer, je dois savoir votre pense.

LA PRINCESSE.

Eh bien, prince, je veux bien vous la dcouvrir. Je suis sre que vous
allez approuver mon choix; et, pour ne vous point tenir en suspens
davantage, le prince de Messne est celui de qui le mrite s'est attir
mes voeux.

EURYALE,  part.

O ciel!

LA PRINCESSE, bas,  Moron.

Mon invention a russi, Moron. Le voil qui se trouble.

MORON,  la princesse.

Bon, madame. (Au prince.) Courage, seigneur. (A la princesse.) Il en
tient. (Au prince.) Ne vous dfaites pas[241].

LA PRINCESSE,  Euryale.

Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mrite
qu'on peut avoir?

MORON, bas, au prince.

Remettez-vous et songez  rpondre.

LA PRINCESSE.

D'o vient, prince, que vous ne dites mot et semblez interdit?

EURYALE.

Je le suis,  la vrit; et j'admire, madame, comme le ciel a pu former
deux mes aussi semblables en tout que les ntres, deux mes en qui l'on
ait vu une plus grande conformit de sentiments, qui aient fait clater
dans le mme temps une rsolution  braver les traits de l'amour, et
qui, dans le mme moment, aient fait parotre une gale facilit 
perdre le nom d'insensibles. Car enfin, madame, puisque votre exemple
m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui
s'est rendu matre de mon coeur, et qu'une des princesses vos cousines,
l'aimable et belle Aglante, a renvers d'un coup d'oeil tous les projets
de ma fiert. Je suis ravi, madame, que, par cette galit de dfaite,
nous n'ayons rien  nous reprocher l'un  l'autre; et je ne doute point
que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez
aussi le mien. Il faut que ce miracle clate aux yeux de tout le monde,
et nous ne devons point diffrer  nous rendre tous deux contens. Pour
moi, madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que
je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la
demande au prince votre pre.

MORON, bas  Euryale.

Ah! digne, ah! brave coeur!

  [241] Pour: ne vous dcouragez pas.


SCNE II.--LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE.

Ah! Moron, je n'en puis plus, et ce coup, que je n'attendois pas,
triomphe absolument de toute ma fermet.

MORON.

Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru d'abord que votre
stratagme avoit fait son effet.

LA PRINCESSE.

Ah! ce m'est un dpit  me dsesprer, qu'une autre ait l'avantage de
soumettre ce coeur que je voulois soumettre.


SCNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE.

Princesse, j'ai  vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous
m'accordiez. Le prince d'Ithaque vous aime et veut vous demander au
prince mon pre.

AGLANTE.

Le prince d'Ithaque, madame?

LA PRINCESSE.

Oui. Il vient de m'en assurer lui-mme, et m'a demand mon suffrage pour
vous obtenir; mais je vous conjure de rejeter cette proposition et de ne
point prter l'oreille  tout ce qu'il pourra vous dire.

AGLANTE.

Mais, madame, s'il toit vrai que ce prince m'aimt effectivement,
pourquoi, n'ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez-vous pas
souffrir?...

LA PRINCESSE.

Non, Aglante. Je vous le demande. Faites-moi ce plaisir, je vous prie,
et trouvez bon que, n'ayant pu avoir l'avantage de le soumettre, je lui
drobe la joie de vous obtenir.

AGLANTE.

Madame, il faut vous obir; mais je croirois que la conqute d'un tel
coeur ne seroit pas une victoire  ddaigner.

LA PRINCESSE.

Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entirement.


SCNE IV.--LA PRINCESSE, ARISTOMNE, AGLANTE, MORON.

ARISTOMNE.

Madame, je viens  vos pieds rendre grce  l'Amour de mes heureux
destins, et vous tmoigner avec mes transports le ressentiment o je
suis des bonts surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis
de vos captifs.

LA PRINCESSE.

Comment?

ARISTOMNE.

Le prince d'Ithaque, madame, vient de m'assurer tout  l'heure que votre
coeur avoit eu la bont de s'expliquer en ma faveur sur ce clbre choix
qu'attend toute la Grce.

LA PRINCESSE.

Il vous a dit qu'il tenoit cela de ma bouche?

ARISTOMNE.

Oui, madame.

LA PRINCESSE.

C'est un tourdi; et vous tes un peu trop crdule, prince, d'ajouter
foi si promptement  ce qu'il vous a dit. Une pareille nouvelle mritoit
bien, ce me semble, qu'on en doutt un peu de temps; et c'est tout ce
que vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite moi-mme.

ARISTOMNE.

Madame, si j'ai t trop prompt  me persuader...

LA PRINCESSE.

De grce, prince, brisons-l ce discours; et si vous voulez m'obliger,
souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude.


SCNE V.--LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE.

Ah! qu'en cette aventure le ciel me traite avec une rigueur trange! au
moins, princesse, souvenez-vous de la prire que je vous ai faite.

AGLANTE.

Je vous l'ai dit dj, madame, il faut vous obir...


SCNE VI.--LA PRINCESSE, MORON.

MORON.

Mais, madame, s'il vous aimoit, vous n'en voudriez point, et cependant
vous ne voulez pas qu'il soit  une autre. C'est faire justement comme
le chien du jardinier[242].

LA PRINCESSE.

Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre; et, si la
chose toit, je crois que j'en mourrois de dplaisir.

MORON.

Ma foi, madame, avouons la dette. Vous voudriez qu'il ft  vous; et,
dans toutes vos actions, il est ais de voir que vous aimez un peu ce
jeune prince.

LA PRINCESSE.

Moi, je l'aime! O ciel! je l'aime! Avez-vous l'insolence de prononcer
ces paroles? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous prsentez jamais
devant moi!

MORON.

Madame...

LA PRINCESSE.

Retirez-vous d'ici, vous dis-je, ou je vous en ferai retirer d'une autre
manire.

MORON, bas,  part.

Ma foi, son coeur en a sa provision; et...

  Il rencontre un regard de la princesse, qui l'oblige  se retirer.

  [242] Proverbe populaire espagnol, qui quivaut au vers clbre de
  Voltaire:

    Il ne fait rien et nuit  qui veut faire.


SCNE VII.--LA PRINCESSE.

De quelle motion inconnue sens-je mon coeur atteint? Et quelle
inquitude secrte est venue troubler tout d'un coup la tranquillit de
mon me? Ne seroit-ce point aussi ce qu'on vient de me dire? et, sans en
rien savoir n'aimerois-je point ce jeune prince? Ah! si cela toit, je
serois personne  me dsesprer! Mais il est impossible que cela soit,
et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi! je ne serois capable
de cette lchet! J'ai vu toute la terre  mes pieds avec la plus grande
insensibilit du monde; les respects, les hommages et les soumissions
n'ont jamais pu toucher mon me, et la fiert et le ddain en auroient
triomph! J'ai mpris tous ceux qui m'ont aime, et j'aimerois le seul
qui me mprise! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a
pas de raison  cela. Mais, si ce n'est pas de l'amour que ce que je
sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut-tre? et d'o vient ce
poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos
avec moi-mme? Sors de mon coeur, qui que tu sois, ennemi qui te caches.
Attaque-moi visiblement, et deviens  mes yeux la plus affreuse bte de
tous nos bois, afin que mon dard et mes flches me puissent dfaire de
toi.


QUATRIME INTERMDE


SCNE I.--LA PRINCESSE.

O vous, admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez
l'art d'adoucir les plus fcheuses inquitudes, approchez-vous d'ici, de
grce; et tchez de charmer, avec votre musique, le chagrin o je suis.


SCNE II.--LA PRINCESSE, CLIMNE, PHILIS.

CLIMNE, chante.

  Chre Philis, dis-moi, que crois-tu de l'amour?

PHILIS, chante.

  Toi-mme, qu'en crois-tu, ma compagne fidle?

CLIMNE.

  On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour,
  Et qu'on souffre en aimant, une peine cruelle.

PHILIS.

  On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
  Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.

CLIMNE.

  A qui des deux donnerons-nous victoire?

PHILIS.

  Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

  Aimons, c'est le vrai moyen
  De savoir ce qu'on en doit croire.

PHILIS.

  Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs.

CLIMNE.

  Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.

PHILIS.

  Si de tant de tourments il accable les coeurs,
    D'o vient qu'on aime  lui rendre les armes?

CLIMNE.

  Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes,
  Pourquoi nous dfend-on d'en goter les douceurs?

PHILIS.

  A qui des deux donnerons-nous victoire?

CLIMNE.

  Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

    Aimons, c'est le vrai moyen
  De savoir ce qu'on en doit croire.

LA PRINCESSE.

Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos; et
quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon
inquitude.




ACTE V


SCNE I.--IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

MORON,  Iphitas.

Oui, seigneur, ce n'est point raillerie; j'en suis ce qu'on appelle
disgraci. Il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite[243], et jamais
vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien.

IPHITAS,  Euryale.

Ah! prince, que je devrai de grce  ce stratagme amoureux, s'il faut
qu'il ait trouv le secret de toucher son coeur!

EURYALE.

Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose
encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir; mais enfin, si ce n'est
pas  moi trop de tmrit que d'oser aspirer  l'honneur de votre
alliance, si ma personne et mes tats...

IPHITAS.

Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi
remplir tous les souhaits d'un pre; et, si vous avez le coeur de ma
fille, il ne vous manque rien.

  [243] Pour s'enfuir. Archasme populaire. Voyez tome Ier, p. 165,
  note.


SCNE II.--LA PRINCESSE, IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

LA PRINCESSE.

O ciel! que vois-je ici!

IPHITAS,  Euryale.

Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix trs-considrable, et
je souscris aisment de tous mes suffrages  la demande que vous me
faites.

LA PRINCESSE,  Iphitas.

Seigneur, je me jette  vos pieds pour vous demander une grce. Vous
m'avez toujours tmoign une tendresse extrme, et je crois vous devoir
bien plus par les bonts que vous m'avez fait voir que par le jour que
vous m'avez donn. Mais, si jamais vous avez eu de l'amiti pour moi, je
vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez
accorder; c'est de n'couter point, seigneur, la demande de ce prince,
et de ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.

IPHITAS.

Et par quelle raison, ma fille, voudrois-tu t'opposer  cette union?

LA PRINCESSE.

Par raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser
ses desseins.

IPHITAS.

Tu le hais, ma fille!

LA PRINCESSE.

Oui, et de tout mon coeur, je vous l'avoue.

IPHITAS.

Et que t'a-t-il fait?

LA PRINCESSE.

Il m'a mprise.

IPHITAS.

Et comment?

LA PRINCESSE.

Il ne m'a pas trouve assez bien faite pour m'adresser ses voeux.

IPHITAS.

Et quelle offense te fait cela? tu ne veux accepter personne.

LA PRINCESSE.

N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins
la gloire de le refuser. Sa dclaration me fait un affront; et ce m'est
une honte sensible qu' mes yeux, et au milieu de votre cour, il a
recherch une autre que moi.

IPHITAS.

Mais quel intrt dois-tu prendre  lui?

LA PRINCESSE.

J'en prends, seigneur,  me venger de son mpris; et, comme je sais bien
qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empcher, s'il vous
plat, qu'il ne soit heureux avec elle.

IPHITAS.

Cela te tient donc bien au coeur?

LA PRINCESSE.

Oui, seigneur, sans doute; et, s'il obtient ce qu'il demande, vous me
verrez expirer  vos yeux.

IPHITAS.

Va, va, ma fille, avoue franchement la chose. Le mrite de ce prince t'a
fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire.

LA PRINCESSE.

Moi, seigneur?

IPHITAS.

Oui, tu l'aimes.

LA PRINCESSE.

Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lchet! O ciel! quelle
est mon infortune! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles? Et
faut-il que je sois si malheureuse, qu'on me souponne de l'aimer? Ah!
si c'toit un autre que vous, seigneur, qui me tnt ce discours, je ne
sais pas ce que je ne ferois point!

IPHITAS

Et bien, oui, tu ne l'aimes pas. Tu le hais, j'y consens, et je veux
bien, pour te contenter, qu'il n'pouse pas la princesse Aglante.

LA PRINCESSE.

Ah! Seigneur, vous me donnez la vie!

IPHITAS.

Mais, afin d'empcher qu'il ne puisse tre jamais  elle, il faut que tu
le prennes pour toi.

LA PRINCESSE.

Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande.

EURYALE.

Pardonnez-moi, madame, je suis assez tmraire pour cela, et je prends 
tmoin le prince votre pre si ce n'est pas vous que j'ai demande.
C'est trop vous tenir dans l'erreur; il faut lever le masque, et,
dussiez-vous vous en prvaloir contre moi, dcouvrir  vos yeux les
vritables sentiments de mon coeur. Je n'ai jamais aim que vous, et
jamais je n'aimerai que vous. C'est vous, madame, qui m'avez enlev
cette qualit d'insensible que j'avois toujours affecte; et tout ce que
j'ai pu vous dire n'a t qu'une feinte qu'un mouvement secret m'a
inspire, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences
imaginables. Il falloit qu'elle cesst bientt, sans doute, et je
m'tonne seulement qu'elle ait pu durer la moiti d'un jour; car, enfin,
je mourois, je brlois dans l'me, quand je vous dguisois mes
sentiments; et jamais coeur n'a souffert une contrainte gale  la
mienne. Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense,
je suis tout prt de mourir pour vous en venger; vous n'avez qu'
parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d'excuter l'arrt que vous
prononcerez.

LA PRINCESSE.

Non, non, prince, je ne vous sais pas mauvais gr de m'avoir abuse; et
tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte que non pas
une vrit.

IPHITAS.

Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour poux?

LA PRINCESSE.

Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d'y
songer, je vous prie, et m'pargnez un peu la confusion o je suis.

IPHITAS.

Vous jugez, prince, ce que cela veut dire, et vous pouvez fonder[244]
l-dessus.

EURYALE.

Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, madame, cet arrt de ma destine;
et, s'il me condamne  la mort, je le suivrai sans murmure.

IPHITAS.

Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grce avec
la princesse.

MORON.

Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai
bien de dire ce que je pense.

  [244] Pour: fonder votre opinion. Ce mot ne se prend plus dans
  l'acception neutre.


SCNE III.--ARISTOMNE, THOCLE, IPHITAS, LA PRINCESSE, EURYALE,
AGLANTE, CYNTHIE, MORON.

IPHITAS, aux princes de Messne et de Pyle.

Je crains bien, princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre
faveur; mais voil deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce
petit malheur.

ARISTOMNE.

Seigneur, nous savons prendre notre parti; et, si ces aimables
princesses n'ont point trop de mpris pour des coeurs qu'on a rebuts,
nous pouvons revenir par elles  l'honneur de votre alliance.


SCNE IV.--IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, EURYALE,
ARISTOMNE, THOCLE, MORON.

PHILIS,  Iphitas.

Seigneur, la desse Vnus vient d'annoncer partout le changement du
coeur de la princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergres en
tmoignent leur joie par des danses et des chansons; et, si ce n'est
point un spectacle que vous mprisiez, vous allez voir l'allgresse
publique se rpandre jusques ici.


CINQUIME INTERMDE

BERGERS ET BERGRES.

QUATRE BERGERS ET DEUX BERGRES HROIQUES chantent la chanson
suivante, sur l'air de laquelle dansent d'autres bergers et bergres.

  Usez mieux,  beauts fires,
  Du pouvoir de tout charmer:
  Aimez, aimables bergres;
  Nos coeurs sont faits pour aimer.
  Quelque fort qu'on s'en dfende,
  Il faut y venir un jour;
  Il n'est rien qui ne se rende
  Aux doux charmes de l'amour.

  Songez de bonne heure  suivre
  Le plaisir de s'enflammer;
  Un coeur ne commence  vivre
  Que du jour qu'il sait aimer.
  Quelque fort qu'on s'en dfende,
  Il faut y venir un jour;
  Il n'est rien qui ne se rende
  Aux doux charmes de l'amour.

FIN DE LA PRINCESSE D'LIDE.




TABLE


  DEUXIME POQUE (1659-1664)

  (Suite)

    VIII. 1661. L'cole des Maris, comdie                        1
      IX. 1661. Les Fcheux, comdie-ballet                      58
       X. 1662. L'cole des Femmes, comdie                     106
      XI. 1663. La Critique de l'cole des Femmes, comdie      192
     XII. 1663. L'impromptu de Versailles, comdie              232
    XIII. 1664. Le Mariage forc, comdie-ballet                269
     XIV. 1664. La Princesse d'lide, comdie-ballet            308

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.


E. Colin.--Imprimerie de Lagny.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:


  L'cole des maris:
  =================
  Page  12: aut remplac par faut (puisqu'il faut parler net.)
  Page  27: rduit par rduite (L'on rduite  vouloir se servir)
  Page  32: moinaux par moineaux (votre poudre aux moineaux.)
  Page  38: feinte par feintes (Si... Vous en doutez donc, et prenez
              pour des feintes)
  Page  39: fait par fais (Croit que c'est moi qui parle, et te fais)

  Les fcheux:
  ===========
  Page  60: habitude remplac par habitue (Armande, habitue aux
              hommages)
  Page  63: inpir par inspir (si j'tois inspir par de pareils)
  Page  66: au par aux (Joindre aux nobles travaux)
  Page  92: toute par toutes (J'ai beau lui faire voir toutes les
              diffrences)

  L'cole des femmes:
  ==================
  Page 111: extcut remplac par xcut (excut par le
              commandement exprs du monarque)
  Page 129: secrte par secrtes (Mais, de grce, qu'au moins ces
              choses soient secrtes.)
  Page 133: le par je (Aurois-je devin, quand je l'ai vu petit)
  Page 174: deux par d'eux (Et chacun d'eux s'en est aussitt
              alarm.)

  La critique de l'cole des femmes:
  =================================
  Page 201: pense remplac par pens (j'ai pens vomir au potage)
  Page 203: tout par toute (qu'elles affectrent durant toute
              la pice)
  Page 212: moyee remplac par moyen (Pour: au moyen de quelque
              chose.)
  Pages 218 et 219: tartre par tarte (tarte  la crme!)

  L'impromptu de Versailles:
  =========================
  Page 232: la remplac par le (le roi n'indiquait pas)
  Page 233: exccessive par excessive (une verve hardie qui semble
              excessive)
  Page 243: portraist par portraits (pour faire des portraits)
  Page 251: tais par fais (Que fais-tu l?)
  Page 254: d'autre par d'autres (et nous trouverons d'autres juges)
  Page 256: Moilire par Molire (Molire aura toujours plus de
              sujets)

  Le mariage forc:
  ================
  Page 270: d'un remplac par d'une (parut  la tte d'une bande
              joyeuse)
  Page 272: RONIMO par GRONIMO
  Page 280: DORIMME par DORIMNE
  Page 281: veus par veux (Tu veux te mler de raisonner)
  Page 294: diront par dirons (nous voici deux qui te la dirons.)

  La princesse d'lide:
  ====================
  Page 321: nul remplac par nulle (Sans m'en tre en deux ans
              rappel nulle image)
  Page 326: Montroient par Montroit (Montroit de certains crocs...)
  Page 331: appercevant par apercevant (MORON, apercevant un ours)
  Page 337: peut par peux (je me plains de toi, qui peux mettre
              dans ta pense)
  Page 346: aim par aime (on est toujours bien aise d'tre aime)
  Page 348: Archame par Archasme (Archasme hors d'usage)
  Page 352: Mai par Mais (Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous)
  Page 353: qu'un par qu'une (qu'une autre ait l'avantage de)
  Page 363: QUATRES par QUATRE (QUATRE BERGERS ET DEUX BERGRES)

  Itaque remplac par Ithaque page 354.





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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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