The Project Gutenberg EBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4, by 
Reinhart Pieter Anne Dozy

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Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4
       jusqu'a la conqute de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Author: Reinhart Pieter Anne Dozy

Release Date: August 15, 2013 [EBook #43476]
[Last updated: October 6, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                HISTOIRE

                                  DES

                          MUSULMANS D'ESPAGNE




                                HISTOIRE
                                  DES
                          MUSULMANS D'ESPAGNE

                  JUSQU'A LA CONQUTE DE L'ANDALOUSIE
                          PAR LES ALMORAVIDES
                               (711-1110)

                                  PAR
                                R. DOZY

  Commandeur de l'ordre de Charles III d'Espagne, membre correspondant
 de l'acadmie d'histoire de Madrid, associ tranger de la Soc. asiat.
     de Paris, professeur d'histoire  l'universit de Leyde, etc.

                             TOME DEUXIME

                                 LEYDE
                              E. J. BRILL
                       Imprimeur de l'Universit

                                  1861




                                LIVRE II

                     LES CHRTIENS ET LES RENGATS




I.


Jusqu'ici les vainqueurs ont attir exclusivement notre attention; les
vaincus vont avoir leur tour. Indiquer les circonstances qui
facilitrent aux musulmans la conqute de l'Espagne; rsumer dans ses
traits principaux l'histoire de cette conqute; exposer la situation que
les vainqueurs firent  la population chrtienne et l'influence
qu'exera leur domination sur le sort d'une classe aussi infortune que
nombreuse, celle des esclaves et des serfs; raconter en dtail la longue
et opinitre rsistance que toutes les classes de la socit, que les
chrtiens et les rengats, les citadins et les montagnards, les riches
propritaires et les esclaves affranchis, que des moines saintement
fanatiques et mme des femmes courageuses et inspires opposrent aux
conqurants alors qu'une gnration plus forte eut succd  la
gnration nerve du commencement du VIIIe sicle--tel sera le
sujet de cette partie de notre travail.

       *       *       *       *       *

Au moment o la Pninsule attira sur elle les cupides regards des
musulmans, elle tait bien faible, bien facile  conqurir, car la
socit y tait dans une situation dplorable.

Le mal datait de loin. Province romaine, l'Espagne, sous les derniers
Csars, offre le mme douloureux spectacle que les autres parties de
l'empire. De tout ce qu'elle possdait autrefois, il ne lui reste que
son nom, dit un auteur du Ve sicle[1]. D'une part on voit un petit
nombre de riches qui possdent des domaines immenses, des _latifundia_;
de l'autre, une multitude de bourgeois ruins, de serfs, d'esclaves. Les
riches, les privilgis, les clarissimes, tous ceux enfin qui avaient
occup les principales magistratures de l'empire, ou reu du prince
seulement le titre honoraire de ces magistratures, taient exempts des
charges qui pesaient sur la classe moyenne. Ils vivaient, au sein de la
mollesse et d'un luxe effrn, dans de superbes villas, aux bords d'un
beau fleuve, au pied d'une colline riante plante de vignes et
d'oliviers. L ils partageaient leur journe entre le jeu, les bains, la
lecture, l'quitation et les repas. L, dans des salles dont les
murailles taient couvertes de tapisseries peintes ou brodes d'Assyrie
et de Perse, des esclaves encombraient la table,  l'heure du dner, des
mets les plus exquis, des vins les plus savoureux, tandis que les
convives, tendus sur des lits draps en pourpre, improvisaient des
vers, prtaient l'oreille  des choeurs de musiciens, ou regardaient
des danseurs[2].

La vue de cette opulence ne pouvait servir qu' contrister la misre du
grand nombre par un contraste affligeant. La plbe des villes, la
populace qui faisait des meutes, n'tait pas trop  plaindre, il est
vrai; on la craignait, on la mnageait, on la nourrissait avec des
distributions gratuites aux dpens des autres citoyens, on l'avilissait
par des spectacles grossiers et barbares; mais la classe moyenne, celle
des curiales, des petits propritaires qui habitaient les villes et qui
taient chargs de l'administration des affaires municipales, avait t
rduite, par la fiscalit romaine,  la plus profonde dtresse. Le
rgime municipal, destin  servir de sauvegarde contre la tyrannie,
tait devenu  la fois l'instrument et la victime de toutes les
oppressions. Constantin avait tari la source principale du revenu des
villes, des municipes, en s'emparant de leurs proprits au moment mme
o les dpenses municipales augmentaient, avec les progrs de la misre
publique; et pourtant les membres de la curie, c'est--dire tous les
citoyens d'une ville possdant une proprit foncire de plus de
vingt-cinq arpents et n'appartenant pas  la classe des privilgis,
devaient suppler de leurs deniers  l'insolvabilit des contribuables.
Les curiales ne pouvaient briser cette solidarit, qui tait originaire
et hrditaire; ils taient mme en quelque sorte attachs  la glbe,
car ils ne pouvaient aliner leurs terres sans l'autorisation de
l'empereur qui, se considrant comme le propritaire vritable de tout
le sol de l'empire, ne voyait dans ses sujets que des usufruitiers.
Maintefois dans leur dsespoir les curiales dsertaient leur poste et
leur ville pour entrer dans le service militaire, ou pour s'engager dans
le servage; mais le gouvernement, aux yeux de lynx, aux bras de fer,
manquait rarement de les dcouvrir, et alors il les replaait de force
dans la curie; s'il n'y russissait pas, il les remplaait par des
hommes tars, par des btards, par des hrtiques, par des juifs et des
repris de justice, car la dignit de curiale, jadis honorable et
privilgie, tait devenue une disgrce et un chtiment[3].

Le reste de la population tait colon ou esclave. L'esclavage agricole
n'avait pas disparu; mais depuis les commencements de la priode
impriale, le colonat s'tait form d'un ct par l'appauvrissement et
la profonde dtresse de la population libre des campagnes, de l'autre
par l'amlioration de la condition des esclaves agricoles. C'tait une
condition intermdiaire entre la libert et la servitude. N'ayant eu
d'abord d'autre rgle que la coutume ou le contrat, le colonat tait
devenu, depuis Diocltien, une question d'ordre public, un intrt
d'Etat, un objet de proccupation constante pour le gouvernement forc
de donner  tout prix des cultivateurs aux campagnes dsertes et des
soldats  l'arme. Il avait reu alors son organisation, sa police, ses
lois. Sous certains rapports les colons, qui rendaient au possesseur de
la terre qu'ils cultivaient une portion dtermine de ses produits,
avaient une position meilleure que les esclaves: ils contractaient un
vritable mariage, ce dont les esclaves taient incapables; ils
pouvaient possder comme propritaires, et le patron ne pouvait leur
enlever leurs biens; seulement, ils ne pouvaient aliner sans le
consentement du patron. Puis la loi les considrait sous un autre point
de vue que les esclaves. Ils payaient  l'Etat une contribution
personnelle, et le recrutement de l'arme les atteignait. Toutefois on
leur infligeait des chtiments corporels comme aux esclaves, et
l'affranchissement n'existait pas pour eux. Esclaves, non pas d'un
homme, mais du sol, ils taient attachs aux champs qu'ils cultivaient
par un lien indissoluble et hrditaire, le propritaire ne pouvant
disposer du champ sans les colons, ni des colons sans le champ[4].

Une classe plus malheureuse encore, c'tait celle des esclaves, qu'on
vendait ou qu'on donnait comme un boeuf ou un meuble. Leur nombre
tait immense compar  celui des hommes libres. Une fois, dit Snque,
on avait propos dans le snat de donner aux esclaves un habillement
distinctif;--cette proposition ne fut point adopte: on craignait que
nos esclaves ne se missent  nous compter. Sous le rgne d'Auguste, un
affranchi, dont la fortune avait cependant subi de grandes pertes dans
les guerres civiles, possdait plus de quatre mille esclaves, et dans
les derniers temps de l'empire leur nombre semble avoir augment plutt
que diminu. Un chrtien de la Gaule en possdait cinq mille, un autre,
huit mille[5]. On les traitait avec une rigueur impitoyable: souvent le
matre condamnait  trois cents coups de fouet le serviteur qui lui
faisait attendre l'eau chaude[6]. Et ce que ces infortuns avaient 
souffrir de leurs matres n'tait rien encore en comparaison des
cruauts qu'ils avaient  subir de la part de leurs compagnons chargs
de les surveiller[7].

Pour se soustraire  la tyrannie des matres, des propritaires, du
gouvernement, les curiales, les colons et les esclaves n'avaient qu'un
parti  prendre: c'tait de s'enfuir dans les forts et de se faire
bandits, Bagaudes comme on disait alors. Vivant dans les bois  la
manire des hommes primitifs, ils faisaient expier  leurs oppresseurs
les souffrances qu'ils en avaient subies en pillant leurs superbes
villas; et si un riche avait le malheur de tomber entre leurs mains, ils
savaient faire prompte et terrible justice[8]. Parfois plusieurs de ces
bandes se runissaient en une seule, qui ne se bornait plus alors  des
brigandages, mais menaait les cits, la socit elle-mme. Dans les
Gaules, sous le rgne de Diocltien, les Bagaudes avaient pris une
attitude si menaante qu'il fallut envoyer contre eux une arme
considrable commande par un Csar[9].

Une socit ronge par tant de misres devait crouler au premier choc
d'une invasion. Le grand nombre se souciait peu d'tre opprim,
pressur, fouett par des Romains plutt que par d'autres. Il n'y avait
que les privilgis, les riches possesseurs de la glbe, qui fussent
intresss au maintien de ce qui existait. Profondment corrompus, uss
par la dbauche, la plupart avaient perdu toute nergie. Cependant,
lorsque des nues de barbares vinrent fondre sur les provinces romaines,
quelques-uns d'entre eux firent acte de patriotisme, d'gosme si l'on
veut. Les nobles de la Tarragonaise tchrent, mais sans succs,
d'arrter les progrs des Visigoths[10]. Quand, sous le rgne
d'Honorius, les Alains, les Vandales et les Suves, aprs avoir franchi
le Rhin, mettaient les Gaules  feu et  sang et menaaient l'Espagne,
pendant que la masse des habitants de ce pays attendait son sort avec
une froide indiffrence et une tranquillit imperturbable, sans tenter
rien pour carter le pril, deux frres nobles et riches, Didyme et
Vrinien, firent prendre les armes  leurs colons[11], et, s'tant
retranchs avec eux dans les dfils des Pyrnes, ils empchrent les
barbares de pntrer en Espagne, tant ce pays tait facile  dfendre.
Mais quand ces deux frres eurent t faits prisonniers et dcapits par
l'anti-Csar Constantin qu'ils avaient refus de reconnatre; quand ce
Constantin eut confi la garde des Pyrnes aux Honoriens, c'est--dire
 un de ces corps de barbares que Rome avait pris  son service et
qu'elle opposait aux autres barbares; quand ces Honoriens se furent mis
 piller le pays qu'ils devaient prserver de l'invasion, et qu'afin
d'chapper  la punition due  un tel forfait, ils eurent ouvert les
dfils aux barbares qui pillaient les Gaules (409)[12]: alors nul ne
songea  la rsistance. A l'approche des barbares, qui avanaient
sombres, irrsistibles, invitables, on cherchait  s'tourdir sur le
pril par des orgies,  s'exalter le cerveau par le dlire de la
dbauche. Pendant que l'ennemi franchissait les portes de leur ville,
les riches, ivres et gorgs de mets, dansaient, chantaient; leurs lvres
tremblantes allaient cherchant des baisers sur les paules nues des
belles esclaves, et la populace, comme pour s'accoutumer  la vue du
sang et s'enivrer des parfums du carnage, applaudissait des gladiateurs
qui s'entr'gorgeaient dans l'amphithtre[13]. Pas une seule ville
espagnole n'eut le courage de soutenir un sige; partout les portes
s'ouvraient comme d'elles-mmes aux barbares; ceux-ci entraient dans les
cits sans coup frir, les pillaient, les incendiaient, mais ils
n'avaient pas besoin de tuer, et s'ils le faisaient, c'tait uniquement
pour rassasier leurs apptits sanguinaires.

Ce fut un temps horrible. Certes, cette gnration inspire un mortel
dgot par son nervement, sa lchet, sa corruption; pourtant on se
prend malgr soi  la plaindre. Le despotisme romain, tout insupportable
qu'il tait, n'tait rien pourtant en comparaison de la brutalit des
barbares. Dans la savante tyrannie des Csars il y avait eu au moins un
certain ordre et jusqu' une certaine mesure: les Germains, dans leur
aveugle fureur, renversaient, crasaient sans discernement tout ce qui
se rencontrait sur leur passage. Une dsolation infinie descendit sur
les villes et les campagnes. A la suite de ces bouleversements
arrivaient des flaux peut-tre plus tristes encore, la famine et la
peste: on voyait des mres affames gorger leurs enfants et se nourrir
de leur chair[14]. Les Balares, Carthagne et Sville furent pilles
par les Vandales[15]. Heureusement pour l'Espagne ils passrent en
Afrique (429), avec le petit nombre d'Alains qui avaient chapp au
glaive des Visigoths; mais les farouches Suves, qui ne respiraient que
le carnage et la destruction, restrent en Galice et furent quelque
temps matres de la Btique et de la Carthaginoise. Presque toutes les
provinces de l'Espagne furent successivement le thtre de leurs
ravages: la Lusitanie, la Carthaginoise et la Btique, la Tarragonaise
et la Vasconie. Un terrible dsordre rgnait dans ces deux dernires
provinces: les Bagaudes, grossis d'une foule de colons et de
propritaires ruins, rpandaient partout la terreur. Ennemis jurs de
Rome, ils furent tour  tour ennemis ou allis des barbares. Dans la
Tarragonaise, o ils avaient  leur tte l'intrpide et audacieux
Basile, ils surprirent un corps de barbares au service de Rome, au
moment o ceux-ci taient rassembls dans l'glise de Tirazone; ils les
gorgrent jusqu'au dernier; l'vque lui-mme ne fut point pargn.
Puis Basile se runit aux Suves, pilla avec eux les environs de
Saragosse, et surprit Lrida, dont les habitants furent faits
prisonniers. Cinq annes plus tard, les Suves s'allirent aux Romains
pour exterminer les Bagaudes.

Plus encore que les autres provinces, la Galice fut ravage par les
Suves; l tait le centre de leur domination, l taient leurs
repaires, l ils pillrent et massacrrent pendant plus de soixante ans.
Pousss  bout, les malheureux Galiciens firent enfin ce qu'ils auraient
d faire ds le commencement: ils prirent les armes et se retranchrent
dans des chteaux forts. Quelquefois ils taient assez heureux pour
faire  leur tour des prisonniers; alors on se rconciliait, on
changeait les captifs de part et d'autre, on se donnait rciproquement
des otages; mais bientt aprs les Suves, rompant la paix, se
remettaient  piller. Les Galiciens imploraient sans beaucoup de succs
le secours ou la mdiation des gouverneurs romains des Gaules, ou de
cette partie de l'Espagne qui tait reste romaine. Enfin d'autres
barbares, les Visigoths, vinrent combattre les Suves; ils les
vainquirent dans une sanglante bataille livre sur les bords de l'Orvigo
(456). Pour les Galiciens, ce fut bien moins une dlivrance qu'un
nouveau pril. Les Visigoths pillrent Braga; ils ne rpandirent pas de
sang, mais ils tranrent en esclavage une foule des habitants de la
ville, des glises profanes ils firent des curies, ils dpouillrent
les ecclsiastiques de tout, mme de leur dernier vtement. Et de mme
que les habitants de la Tarragonaise s'taient faits Bagaudes, ceux de
Braga et des environs s'organisrent en bandes de partisans, de
brigands. A Astorga les Visigoths se montrrent plus impitoyables
encore. Au moment o ils se prsentrent devant les portes de la ville,
elle tait au pouvoir d'une bande de partisans qui prtendaient
combattre pour Rome. Ayant demand et obtenu d'entrer comme amis, ils
firent un horrible massacre, emmenrent en esclavage une foule de
femmes, d'enfants et d'ecclsiastiques, parmi lesquels se trouvaient
deux vques, dmolirent les autels, mirent le feu aux maisons et
ravagrent les champs d'alentour. Palencia eut le mme sort. Puis ils
allrent assiger un chteau non loin d'Astorga; mais le dsespoir avait
rendu du courage et des forces aux Galiciens, et la garnison de ce
chteau se dfendit si bien qu'elle soutint victorieusement un long
sige.

Les Visigoths tant retourns dans les Gaules, les Suves recommencrent
leurs brigandages et leurs atrocits. A Lugo une de leurs bandes fit une
soudaine irruption dans la salle o dlibrait le conseil municipal, qui
croyait n'avoir rien  craindre parce qu'on tait dans la semaine sainte
de Pques; ces malheureux furent gorgs tous. A Combre une autre bande
viola le trait qu'elle venait de conclure, et emmena les habitants en
esclavage[16]. Enfin les Visigoths conquirent peu  peu toute l'Espagne,
et bien qu'on dt leur cder les deux tiers du sol, leur domination
parut un adoucissement, compare aux maux qu'on avait eu  souffrir des
terribles Suves.

Au milieu de ces calamits sans nombre, de ce bouleversement universel,
il y avait eu un groupe d'hommes qui n'avaient jamais perdu courage, qui
avaient vu crouler le vieux monde sans trop de regrets, et qui, dans une
certaine mesure, avaient pris parti pour les barbares contre les
Romains, leurs compatriotes. C'tait l'lite du clerg catholique,
l'cole de saint Augustin. Ds le commencement des invasions, ces
prtres s'taient donn une peine infinie pour pallier les violences des
conqurants. Ils acceptaient un optimisme barbare sur cet ocan de
malheurs. Disciple de l'vque d'Hippone,  qui il ddia son ouvrage
historique, et contemporain de l'invasion des Alains, des Suves et des
Vandales, le prtre espagnol Paul Orose prtend que ces barbares, quand
ils se furent tablis dans la Pninsule aprs l'avoir divise entre eux,
traitrent les Espagnols en allis, en amis, et qu'au temps o il
crivait (vers l'anne 417) il y avait dj des Espagnols qui aimaient
mieux tre libres et pauvres sous la domination des barbares,
qu'opprims et accabls d'impts sous celle de Rome[17]. Un autre
prtre, qui crivait vingt ou trente ans plus tard, Salvien de
Marseille, va beaucoup plus loin; il est bien plus hardi. Ce qui, chez
Orose, n'est encore que le voeu d'une faible minorit, devient, sous
la plume du prtre de Marseille, le voeu unanime de toute la
nation[18]. Rien n'et t plus contraire  la nature des choses qu'une
telle disposition des esprits; aussi rien n'est plus faux. Non, il faut
le dire pour l'honneur de l'humanit, le sentiment de la dignit
nationale n'tait pas teint  ce point chez les sujets de Rome, qui
d'ailleurs avaient acquis la triste et douloureuse exprience qu'il est
un flau pire que le despotisme lui-mme. Trop faibles ou trop lches
pour secouer le joug, ils avaient du moins conserv dans leur me assez
de fiert pour har et dtester les barbares. Tu vites les barbares
qu'on dit mauvais; moi, j'vite mme ceux qu'on dit bons, crit Sidoine
Apollinaire  un de ses amis[19], et en parlant ainsi, il exprime le
sentiment national bien mieux que les prtres qui s'efforcent de
reprsenter l'invasion comme un bienfait de Dieu. Mais ils avaient
d'excellentes raisons, ces prtres, pour crire comme ils le faisaient.
D'abord aucun sentiment gnreux ne les en empchait. Ils ne savaient
point ce que c'est que le patriotisme. Ils n'avaient point de patrie
ici-bas; leur patrie,  eux, tait au ciel. Ils n'taient pas
compatissants non plus. Le pillage, le massacre mme, les touchaient
mdiocrement. Qu'est-ce que cela fait  un chrtien qui aspire  la vie
ternelle, d'tre enlev  ce bas monde d'une manire ou d'une autre, 
telle ou telle poque de la vie? demande Orose,[20] aprs avoir avou,
un peu malgr lui sans doute, que les Suves et leurs allis avaient
commis beaucoup de meurtres. Les intrts de l'Eglise taient leur
unique proccupation; dans chaque vnement politique ils n'apercevaient
gure que ce qui servait  celle-ci ou lui pouvait nuire. Champions du
christianisme, ils avaient  rfuter les paens et mme un grand nombre
de chrtiens qui, point encore suffisamment affermis dans la foi,
imputaient les dsastres inous qui frappaient l'empire  l'abandon de
l'ancien culte, en disant que le christianisme avait port malheur  la
grandeur romaine et que les anciens dieux l'avaient bien mieux garde.
Les prtres rpondaient  ces impies en leur prouvant, comme l'avait
fait leur matre, le clbre auteur de la _Cit de Dieu_, que le monde
romain avait toujours t malheureux et que les maux actuels n'taient
pas aussi intolrables qu'on le prtendait[21]. Puis, ils avaient fort
bien saisi cette vrit, qu' des ides nouvelles, comme les ides
chrtiennes l'taient, il faut des hommes nouveaux. Ils n'avaient nulle
prise sur les nobles romains. Chrtiens pour la forme, parce que le
christianisme tait devenu la religion de l'Etat, mais trop corrompus
pour se soumettre  l'austre moralit que prchait cette religion, et
trop sceptiques pour croire  ses dogmes, ces clarissimes ne vivaient
que pour les festins, les plaisirs, les spectacles, et niaient tout
jusqu' l'immortalit de l'me[22]. On prfre ici les spectacles aux
glises de Dieu, s'crie Salvien dans sa sainte indignation[23]; on
ddaigne les autels, et l'on honore les thtres. On aime tout, on
respecte tout; Dieu seul parat mprisable et vil.... Presque tout ce
qui tient  la religion, on en rit chez nous. Les moeurs des barbares
n'taient pas plus pures: les prtres sont bien forcs d'avouer qu'ils
taient aussi injustes, aussi avares, aussi trompeurs, aussi cupides, en
un mot aussi corrompus que les Romains[24]: car on l'a dit avec raison,
il y a une analogie singulire entre les vices des dcadences et les
vices de la barbarie. Mais  dfaut de vertus, les barbares croyaient du
moins tout ce que leurs prtres leur enseignaient[25]; ils taient
dvots de leur nature. Dans le danger ils n'attendaient du secours que
de Dieu. Avant la bataille leurs rois priaient dans le cilice, ce dont
un gnral romain et ri, et s'ils remportaient la victoire, ils
reconnaissaient dans leur triomphe la main de l'Eternel. Enfin, ils
honoraient le clerg, non-seulement leur clerg  eux, le clerg arien,
mais encore le clerg catholique, que les Romains mprisaient,
bafouaient, tout en se disant catholiques[26]. Comment s'tonner aprs
cela que les barbares se soient concili la sympathie des prtres? Sans
doute, ils taient hrtiques, ils avaient t instruits par de mauvais
docteurs[27]; mais pourquoi les prtres catholiques auraient-ils
dsespr de les convertir? et cette conversion une fois obtenue, quel
brillant avenir s'ouvrait alors pour l'Eglise!

Dans aucune province les esprances de ces esprits trs-clairvoyants ne
furent trompes; mais nulle part elles ne se ralisrent au mme degr
qu'en Espagne, depuis que le roi Reccared et ses Visigoths eurent abjur
l'hrsie arienne pour se faire catholiques (587). Ds lors le clerg
usa de tous les moyens pour adoucir et clairer les Visigoths, dj 
moiti romaniss avant leur arrive en Espagne par un demi-sicle de
sjour dans les provinces romaines, et nullement insensibles aux
avantages de l'ordre et de la civilisation. C'est un spectacle curieux
que de voir les descendants des barbares qui avaient hant les forts de
la Germanie, plir sur les livres sous la direction des vques; c'est
une curieuse correspondance que celle du roi Rkeswinth avec Braulion,
l'vque de Saragosse: le roi remercie l'vque d'avoir bien voulu
corriger un manuscrit qu'il lui avait envoy, et il parle des fautes,
des tourderies, des sottises des copistes, _putredines ac vitia
scribarum, librariorum inepti_, avec l'aplomb d'un Bentley ou d'un
Ruhnkenius[28]. Mais les vques ne se bornrent pas  former le coeur
et l'esprit des rois: ils se chargrent aussi de donner des lois 
l'Etat et de le gouverner. Ils avaient t tablis, par le Seigneur
Jsus-Christ, les recteurs des peuples, disaient-ils dans leurs
actes[29]. Entour de ses grands, le roi venait se prosterner humblement
devant eux, quand ils taient assembls en concile  Tolde, pour les
prier, avec des soupirs et des larmes, de vouloir bien intervenir pour
lui auprs de Dieu, et de donner de sages lois  l'Etat[30]. Et les
vques inculqurent si bien aux rois que la pit devait tre la
premire de leurs vertus[31]; les rois, de leur ct, comprirent si bien
que la pit, c'tait l'obissance aux vques, que mme les plus
dbauchs d'entre eux se laissrent guider docilement par les vques
dans les affaires publiques[32].

Voil donc un nouveau pouvoir dans l'Etat, un pouvoir qui a absorb tous
les autres et qui semble fait pour rgnrer les moeurs et les
institutions. C'est de lui que les serfs attendent l'adoucissement de
leurs maux. Le clerg catholique, au temps o dominait l'hrsie
arienne, avait montr pour eux une tendre et paternelle sollicitude. Il
leur avait ouvert ses hpitaux, et Masone, le pieux vque de Mrida,
avait donn tant d'argent aux serfs de son glise, qu' Pques ils
pouvaient lui faire cortge en robes de soie; sur son lit de mort, ce
saint homme avait mancip ses esclaves les plus fidles, aprs leur
avoir assur les moyens de vivre convenablement[33]. Le clerg, on s'en
tient convaincu, va abolir le servage, contraire, sinon  la lettre, du
moins  l'esprit de l'Evangile. Cette gnreuse doctrine, il l'a
hautement proclame quand il tait faible[34]; il va la mettre en
pratique maintenant qu'il est tout-puissant.

Etrange erreur! Arriv au pouvoir, le clerg dsavoue les maximes qu'il
avait professes alors qu'il tait pauvre, mpris, opprim, perscut.
Dsormais en possession de vastes terres peuples d'une foule de serfs,
de superbes palais encombrs d'esclaves, les vques s'aperoivent
qu'ils sont alls trop vite, que le temps d'manciper les serfs n'est
point encore venu, que pour le faire il faudra attendre encore je ne
sais combien de sicles. Saint Isidore de Pluse s'tonnait, dans les
dserts de la Thbade, qu'un chrtien pt avoir un esclave; un autre
saint Isidore, le clbre vque de Sville qui fut longtemps l'me des
conciles de Tolde et la gloire de l'Eglise catholique, comme disaient
les Pres du huitime de ces conciles, ne reproduit pas, en parlant de
l'esclavage, les doctrines de son homonyme, mais celles des _Sages_ de
l'antiquit, d'Aristote et de Cicron. La nature, avait dit le
philosophe grec, a cr les uns pour commander, les autres pour obir;
et le philosophe romain avait dit: Il n'y a pas d'injustice  ce que
ceux-l servent qui ne savent pas se gouverner. Isidore de Sville dit
la mme chose[35]; seulement il est en contradiction avec lui-mme, car
il avoue que devant Dieu tous les hommes sont gaux, et que le pch du
premier homme, dans lequel il cherche l'origine de la servitude, a t
vaincu par la rdemption. Loin de nous la pense de vouloir reprocher au
clerg de ne pas avoir affranchi les esclaves, ou de vouloir combattre
l'opinion de ceux qui affirment que l'esclave n'tait pas capable de la
libert: nous ne discutons pas, nous nous bornons  constater un fait
qui eut des suites trs-importantes,  savoir que le clerg, dans son
inconsquence, ne remplit point l'attente des serfs. Le sort de ces
malheureux, au lieu de s'adoucir, s'aggrava. Les Visigoths, de mme que
d'autres peuples d'origine germanique le firent dans d'autres provinces
romaines, leur imposrent des services personnels, des corves. Un
usage digne d'tre remarqu et inconnu aux Romains, ce semble, c'est que
souvent une famille d'esclaves avait  rendre au matre un service
dtermin et hrditaire; une telle tait charge, de pre en fils, de
la culture de la terre, une autre, de la pche, une troisime, de la
garde des troupeaux, une quatrime, du mtier de charpentier, une
cinquime, de celui de forgeron, et ainsi de suite[36]. Ni le serf ni
l'esclave ne pouvait se marier sans le consentement de son seigneur; au
cas o il s'tait mari sans avoir obtenu ce consentement, son mariage
tait considr comme nul et on le sparait de force de sa femme. Quand
un homme de condition servile avait pous une femme appartenant  un
autre seigneur, les enfants ns de ce mariage se divisaient par moiti
entre les deux seigneurs. Dans ces circonstances la loi des Visigoths
tait donc moins humaine que celle de l'empire, car l'empereur
Constantin avait dfendu de sparer les femmes de leurs maris, les fils
de leurs pres, les frres de leurs soeurs[37]. En gnral on ne peut
douter que la condition de la classe servile n'ait t fort dure sous la
domination des Visigoths, quand on examine leurs lois nombreuses et
svres contre les serfs et les esclaves fugitifs, et quand on voit
qu'au huitime sicle les serfs dans les Asturies, o leur condition
tait reste ce qu'elle avait t dans toute l'Espagne, se rvoltrent
en masse contre leurs seigneurs.

Si les vques n'amliorrent point la condition des serfs, ils ne
firent rien non plus pour la classe moyenne. Les curiales restrent ce
qu'ils taient, la proprit de la terre; qui plus est, aucun citadin
n'avait plus le droit de vendre ses biens[38]. L'esprit de fiscalit
avait pass des empereurs aux rois goths avec les autres traditions
romaines; il semble mme que les disciples surpassrent bientt leurs
matres. La bourgeoisie resta donc misrable, ruine; les conciles ne le
nient pas[39].

Toutes les plaies de l'poque romaine, la proprit condense en grandes
masses, l'esclavage, le servage gnral, en vertu duquel des
cultivateurs furent assigns  la terre et des propritaires aux
proprits, tout cela subsista.

Encore si ceux qui se disaient les recteurs des peuples tablis par
Jsus-Christ, se fussent borns  laisser les choses  peu prs comme
ils les avaient trouves! Mais, hlas! dans leur fanatisme, ils se
mirent  perscuter, avec une cruaut inoue, une race alors fort
nombreuse en Espagne. C'tait dans la nature des choses. Un historien
minent l'a dit avec raison: Toutes les fois qu'au moyen ge l'esprit
humain s'avisa de demander comment ce paradis idal d'un monde asservi 
l'Eglise n'avait ralis ici-bas que l'Enfer, l'Eglise, voyant
l'objection, se hta de l'touffer, disant: c'est le courroux de Dieu!
c'est le crime des juifs! Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis
encore! On se jetait sur les juifs. (Michelet).

Les perscutions avaient commenc en 616, sous le rgne de Sisebut. On
avait ordonn alors aux juifs de se convertir avant une anne rvolue;
ce terme expir, si les juifs persvraient dans leurs croyances, ils
seraient exils aprs avoir reu cent coups de fouet et leurs biens
seraient confisqus. On dit que, saisis de crainte, plus de
quatre-vingt-dix mille juifs reurent alors le baptme et que c'tait la
moindre partie. Ces conversions, il est  peine besoin de le dire,
n'taient qu'apparentes; les nouveaux convertis continuaient en secret 
circoncire leurs enfants et  pratiquer tous les autres rites de la
religion de Mose; mais n'tait-ce pas en outre tenter l'impossible que
de vouloir convertir par la force une race aussi nombreuse? Les vques
du quatrime concile de Tolde semblent en avoir jug ainsi; mais tout
en permettant aux juifs de rester fidles  la religion de leurs
anctres, ils ordonnrent cependant que leurs enfants leur seraient ts
pour tre levs dans le christianisme. Puis le clerg, se repentant de
sa demi-tolrance, revint aux mesures extrmes, et le sixime concile de
Tolde ordonna qu' l'avenir aucun roi lu ne pourrait entrer dans
l'exercice de la royaut qu'il n'et pralablement jur de faire
excuter les dits promulgus contre cette race abominable. Cependant,
en dpit de toutes les lois et de toutes les perscutions, les juifs
subsistrent en Espagne; par une trange anomalie, ils y possdaient
mme des terres[40], et tout porte  croire que les lois rendues contre
eux furent rarement excutes dans toute leur rigueur. On le voulait
bien, mais on ne le pouvait pas.

Pendant quatre-vingts ans les juifs souffrirent en silence; mais alors,
leur patience ayant t pousse  bout, ils rsolurent de se venger de
leurs oppresseurs. Vers l'anne 694, dix-sept ans avant que l'Espagne
ft conquise par les musulmans, ils projetrent un soulvement gnral
avec leur coreligionnaires de l'autre ct du Dtroit, o plusieurs
tribus berbres professaient le judasme et o les juifs exils
d'Espagne avaient trouv un refuge. La rvolte devait probablement
clater sur plusieurs points  la fois, au moment o les juifs d'Afrique
seraient dbarqus sur les ctes de l'Espagne; mais avant le moment fix
pour l'excution, le gouvernement fut averti du complot. Le roi Egica
prit aussitt les mesures commandes par la ncessit; ensuite, ayant
convoqu un concile  Tolde, il informa ses guides spirituels et
temporels des coupables projets des juifs, et les pria de punir
svrement cette race maudite. Aprs avoir entendu les dpositions de
quelques Isralites, d'o il rsultait que le complot ne tendait  rien
moins qu' faire de l'Espagne un Etat juif, les vques, frmissant de
colre et d'indignation, condamnrent tous les juifs  perdre leurs
biens et leur libert. Le roi les donnerait comme esclaves aux
chrtiens, mme  ceux qui jusque-l avaient t esclaves des juifs et
que le roi affranchirait. Les matres devaient s'engager  ne pas
tolrer que leurs nouveaux esclaves pratiquassent les crmonies de
l'ancienne loi; ils devaient leur ter leurs enfants aussitt que
ceux-ci auraient atteint leur septime anne, les faire lever dans le
christianisme, et ne pas permettre le mariage entre juifs, l'esclave
juif ne pouvant pouser qu'une esclave chrtienne, et une juive ne
pouvant avoir pour mari qu'un esclave chrtien.[41]

On ne peut douter que ces dcrets n'aient t excuts dans toute leur
rigueur. Cette fois il s'agissait de punir, non-seulement des mcrants,
mais des conspirateurs fort dangereux. A l'poque o les musulmans
conquirent le nord-ouest de l'Afrique, les juifs d'Espagne gmissaient
donc sous un joug intolrable; ils appelaient de tous leurs voeux le
moment de leur dlivrance, et des conqurants qui, moyennant un lger
tribut, leur rendraient la libert et leur permettraient le libre
exercice de leur culte, devaient leur apparatre comme des sauveurs
envoys par le ciel.

Les juifs, les serfs, les bourgeois appauvris, c'taient autant
d'ennemis implacables que cette socit lzarde et craquant de toutes
parts nourrissait dans son sein. Et pourtant les classes privilgies
n'avaient  opposer  des envahisseurs que des serfs chrtiens ou juifs.
Dj dans les derniers temps de l'empire romain, les colons, comme nous
l'avons vu, servaient dans les armes. Les Visigoths avaient maintenu
cet usage. Aussi longtemps qu'ils avaient conserv leur esprit martial,
il n'avait pas t ncessaire de fixer le nombre de serfs que chaque
propritaire devait fournir pour son contingent; mais plus tard, quand
ils eurent pris got  s'enrichir par le travail des esclaves et des
serfs, il devint urgent que la loi pourvt au recrutement de l'arme.
C'est ce que sentit le roi Wamba. Se plaignant dans un de ses dcrets de
ce que les propritaires, proccups de la culture de leurs champs,
enrlaient  peine la vingtime partie de leurs serfs quand on les
appelait aux armes, il ordonna que dans la suite chaque propritaire,
qu'il ft goth ou romain, enrlt la dixime partie de ses serfs[42].
Postrieurement on semble mme avoir ordonn aux propritaires d'enrler
la moiti de leurs serfs[43]. Le nombre des serfs dans les armes devait
donc surpasser de beaucoup celui des hommes libres; ce qui revient 
dire que la dfense de l'Etat avait t principalement confie  ceux
qui taient bien plus disposs  faire cause commune avec l'ennemi qu'
combattre pour leurs oppresseurs.




II.


L'Espagne des Visigoths, on l'a vu, tait gouverne plus mal encore que
l'Espagne des Romains. L'Etat avait depuis longtemps en lui le germe de
la dissolution; sa faiblesse tait telle que, la trahison aidant, une
arme de douze mille hommes fut suffisante pour le bouleverser en un
clin d'oeil.

Le gouverneur de l'Afrique, Mous ibn-Noair, avait tendu les limites
de l'empire arabe jusqu' l'Ocan. Seule la ville de Ceuta lui rsistait
encore. Elle appartenait  l'empire byzantin qui avait possd autrefois
tout le littoral de l'Afrique; mais l'empereur tant  une trop grande
distance pour pouvoir lui prter un secours bien efficace, elle
entretenait des relations trs-troites avec l'Espagne. Aussi Julien, le
gouverneur de la ville, avait envoy sa fille  la cour de Tolde, afin
qu'elle y ret une ducation en harmonie avec sa naissance; mais elle
eut le malheur de plaire au roi Roderic, qui la dshonora. Outr de
colre, Julien ouvrit  Mous les portes de sa ville, aprs avoir conclu
avec lui un trait avantageux; puis il lui parla de l'Espagne,
l'engagea  en tenter la conqute, et mit ses vaisseaux  sa
disposition. Mous crivit au calife Wald pour lui demander des ordres.
Le calife jugea l'entreprise trop dangereuse. Faites explorer l'Espagne
par des troupes lgres, rpondit-il  Mous, mais gardez-vous, pour le
moment du moins, d'exposer une grande arme aux prils d'une expdition
d'outre-mer. Mous envoya donc en Espagne un de ses clients, nomm
Abou-Zora Tarf, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes
passrent le Dtroit dans quatre btiments qui leur avaient t fournis
par Julien, pillrent les environs d'Algziras, et retournrent en
Afrique (juillet 710).

L'anne suivante, Mous profita de l'loignement de Roderic, occup 
dompter une rvolte des Basques, pour envoyer en Espagne un autre de ses
clients, Tric ibn-Ziyd, le gnral de son avant-garde, avec sept mille
musulmans. C'taient presque tous des Berbers, et Julien les
accompagnait. Ils passrent successivement le Dtroit dans les quatre
navires dont Tarf s'tait servi, les musulmans n'en ayant pas d'autres.
Tric les runit sur la montagne qui aujourd'hui encore porte son nom
(Gebal-Tric, Gibraltar). Au pied de cette montagne se trouvait la ville
de Carteya[44]. Tric envoya contre elle une division commande par un
des rares officiers arabes qui se trouvaient dans son arme,  savoir
Abdalmlic, de la tribu de Mofir[45]. Carteya tomba au pouvoir des
musulmans[46], et Tric s'tait dj avanc jusqu'au lac qui porte le
nom de Lago de la Janda, lorsqu'il apprit que le roi Roderic marchait
contre lui  la tte d'une arme nombreuse. Comme il n'avait que quatre
navires, il lui et t difficile de reconduire ses troupes en Afrique,
lors mme qu'il l'et voulu; mais il n'y songea mme pas; l'ambition, la
cupidit, le fanatisme le poussaient en avant. Il fit demander des
renforts  Mous, et celui-ci se servit des vaisseaux qu'il avait fait
construire depuis le dpart de son lieutenant, pour lui envoyer encore
cinq mille Berbers. Les forces de Tric s'levaient donc  douze mille
hommes. C'tait bien peu en comparaison de la grande arme de Roderic;
mais la trahison vint en aide aux musulmans.

Roderic avait usurp la couronne qu'il portait. Appuy par plusieurs
grands, il avait dtrn, et mme tu  ce qu'il parat, son
prdcesseur Witiza. Il avait donc contre lui un parti trs-puissant, 
la tte duquel se trouvaient les frres et les fils du dernier roi. Ce
parti, il voulait en gagner les chefs, et au moment o il marchait
contre Tric, il les avait invits  se joindre  lui. La loi les y
obligeait, et ils vinrent, mais le coeur plein de ressentiment, de
haine, de dfiance. Roderic tcha de les apaiser, de les rassurer, de se
les attacher, mais avec si peu de succs qu'ils formrent entre eux le
projet de le trahir ds qu'on en serait venu aux mains avec l'ennemi. Ce
n'est pas qu'ils eussent l'intention de livrer leur patrie aux Berbers;
ils ne pouvaient avoir un tel dessein, car ils convoitaient le pouvoir,
le trne, et livrer le pays aux Africains n'tait pas le moyen
d'atteindre ce but. Le fait est qu' leur avis (et au fond ils avaient
raison) les Berbers n'taient pas venus sur le territoire du royaume
pour y tablir leur domination, mais seulement pour y faire une razzia.
Tout ce que veulent ces trangers, se dirent-ils, c'est du butin; et
quand ils l'auront, ils retourneront en Afrique. Ce qu'ils voulaient,
c'tait que Roderic perdt dans une droute sa renomme de capitaine
vaillant et heureux, afin qu'ils fussent en tat de faire valoir, avec
plus de succs qu'auparavant, leurs prtentions  la couronne. Il se
pouvait aussi que Roderic ft tu, et ce cas chant, leurs chances
taient meilleures encore. En un mot, ils se laissaient guider par un
troit gosme et ils manquaient de prvoyance; mais s'ils livrrent
leur patrie aux mcrants, ils le firent sans le savoir, sans le
vouloir.

La bataille eut lieu sur les bords du Wd-Bocca[47] (19 juillet 711).
Les deux ailes de l'arme espagnole taient commandes par deux fils de
Witiza, et se composaient principalement des serfs de ces princes. Ces
serfs obirent volontiers  leurs matres qui leur ordonnrent de
tourner le dos  l'ennemi. Le centre, qui se trouvait sous les ordres de
Roderic lui-mme, tint ferme quelque temps; mais  la fin il lcha pied,
et alors les musulmans firent un grand carnage des chrtiens. Roderic
fut tu  ce qu'il semble; il ne reparut pas du moins, et le pays se
trouva sans roi au moment o il en avait le plus besoin. Tric profita
de cette circonstance. Au lieu de retourner en Afrique, comme on pensait
qu'il le ferait et comme Mous le lui avait ordonn, il marcha hardiment
en avant. Ce fut assez pour que l'empire vermoulu croult soudainement.
Tous les mcontents et tous les opprims facilitrent leur tche aux
envahisseurs. Les serfs ne voulurent point remuer, de peur de sauver
leurs matres avec eux. Les juifs s'insurgrent partout et se mirent 
la disposition des musulmans. Aprs avoir remport une nouvelle victoire
prs d'Ecija, Tric put donc marcher vers Tolde avec le gros de ses
troupes, et envoyer des dtachements contre Cordoue, Archidona et
Elvira. Archidona fut occupe sans coup frir, les habitants tant
alls chercher un refuge dans les montagnes. Elvira fut prise de vive
force, et la garde en fut confie  une garnison compose de juifs et de
musulmans. Cordoue fut livre aux Africains par un berger, un serf, qui
leur indiqua une brche par laquelle ils purent pntrer dans la ville.
A Tolde les chrtiens furent trahis par les juifs. Une indicible
confusion rgnait partout. Les patriciens et les prlats semblaient
avoir perdu la tte. Dieu avait rempli de crainte les coeurs des
infidles, dit un chroniqueur musulman, et de fait, ce fut un sauve qui
peut gnral. A Cordoue on n'avait pas trouv de patriciens: ils
s'taient rendus  Tolde;  Tolde on n'en trouva pas non plus: ils
s'taient rfugis en Galice. Le mtropolitain avait mme quitt
l'Espagne: pour plus de sret, il tait all  Rome. Ceux qui n'avaient
pas cherch leur salut dans la fuite songrent plutt  obtenir des
traits qu' se dfendre. Les princes de la famille de Witiza furent de
ce nombre. Faisant valoir leur trahison comme un titre  la
reconnaissance des musulmans, ils demandrent et obtinrent les domaines
de la couronne, dont les rois n'avaient eu que l'usufruit[48] et qui se
composaient de trois mille mtairies. En outre Oppas, un frre de
Witiza, fut nomm gouverneur de Tolde.

Par une bonne fortune  laquelle personne ne s'tait attendu, une
simple razzia tait donc devenue une conqute. Mous fut fort mcontent
de ce rsultat. Il voulait bien que l'Espagne ft conquise, mais il ne
voulait pas qu'elle le ft par un autre que lui; il enviait  Tric la
gloire et les avantages matriels de la conqute. Heureusement il y
avait encore quelque chose  faire dans la Pninsule: Tric n'avait pas
pris toutes les villes, il ne s'tait pas appropri toutes les richesses
du pays. Mous rsolut donc de se rendre en Espagne, et dans le mois de
juin 712, il passa le Dtroit, accompagn de dix-huit mille Arabes. Il
prit Medina-Sidonia, et les Espagnols qui s'taient runis  lui se
chargrent de lui livrer Carmona. Ils se prsentrent arms devant les
portes de la ville, et, se donnant pour des hommes qui avaient pris la
fuite  l'approche de l'ennemi, ils demandrent et obtinrent la
permission d'entrer dans la ville, aprs quoi ils profitrent de
l'obscurit de la nuit pour ouvrir les portes aux Arabes. Sville fut
plus difficile  prendre. C'tait la plus grande ville du pays; il
fallut l'assiger pendant plusieurs mois avant qu'elle se rendt. Mrida
prta aussi une longue et vigoureuse rsistance, mais elle finit par
capituler (1 juin 713). Mous se mit ensuite en route vers Tolde. Tric
alla  sa rencontre pour lui prsenter ses hommages, et du plus loin
qu'il l'aperut, il mit pied  terre; mais Mous tait si irrit contre
lui, qu'il lui donna des coups de fouet. Pourquoi as-tu march en
avant sans ma permission? lui dit-il; je t'avais ordonn de faire
seulement une razzia et de retourner ensuite en Afrique.

Le reste de l'Espagne,  l'exception de quelques provinces du nord, fut
conquis sans difficult. La rsistance ne servait  rien; faute d'un
chef, elle manquait de direction et de plan. L'intrt commandait
d'ailleurs aux Espagnols de se soumettre au plus vite. En le faisant,
ils obtenaient des traits assez avantageux, tandis que, s'ils
succombaient aprs avoir essay de se dfendre, ils perdaient leurs
biens[49].

En gnral, la conqute ne fut pas une grande calamit. Au commencement,
il est vrai, il y eut un temps d'anarchie, comme  l'poque de
l'invasion des Germains. Les musulmans pillrent en plusieurs endroits,
brlrent quelques villes, pendirent des patriciens qui n'avaient pas eu
le temps de se sauver, et turent des enfants  coups de poignard; mais
le gouvernement arabe rprima bientt ces dsordres et ces atrocits, et
quand la tranquillit fut rtablie, la population nerve de ce temps-l
subit son sort sans trop de murmures. Et en vrit, la domination arabe
fut pour le moins aussi tolrable que celle des Visigoths l'avait t.
Les conqurants laissrent aux vaincus leurs lois et leurs juges; ils
leur donnrent des comtes ou gouverneurs de leur nation, qui taient
chargs de percevoir les impts qu'ils avaient  payer et de rgler les
diffrends qui pouvaient s'lever entre eux. Les terres des districts
conquis de vive force, de mme que celles qui avaient appartenu 
l'Eglise ou  des patriciens qui s'taient retirs dans le nord, furent
divises entre les conqurants; mais les serfs qui y habitaient y
restrent. C'tait dans la nature des choses, et les Arabes en
agissaient partout ainsi. Les indignes seuls connaissaient les procds
de l'agriculture[50], et d'ailleurs les conqurants taient beaucoup
trop fiers pour s'en occuper. On imposa donc aux serfs l'obligation de
cultiver les terres comme par le pass et de rendre au propritaire
musulman quatre cinquimes des rcoltes et des autres produits de la
terre. Ceux qui demeuraient sur le domaine de l'Etat--et ils taient
nombreux, car le domaine comprenait la cinquime partie des terres
confisques--ne devaient cder que la troisime partie des rcoltes. Au
commencement ils la cdaient au trsor; mais dans la suite cet tat de
choses se modifia. On forma des fiefs d'une partie du domaine, et ces
fiefs furent donns aux Arabes qui vinrent s'tablir plus tard en
Espagne,  ceux qui accompagnaient Samh et aux Syriens qui arrivrent
avec Baldj. Les cultivateurs chrtiens, toutefois, ne perdirent rien 
cette mesure; la seule diffrence pour eux, c'tait qu'au lieu de
donner  l'Etat la troisime partie des produits du sol, ils devaient la
donner aux feudataires. Quant aux autres chrtiens, leur position
dpendait des traits qu'ils avaient pu obtenir, et quelques-uns de ces
traits taient fort avantageux. Ainsi les habitants de Mrida qui se
trouvaient dans la ville au moment de la capitulation, conservrent tous
leurs biens; ils ne cdrent que les proprits et les ornements des
glises. Dans la province dont Thodemir tait gouverneur et qui
comprenait entre autres villes celles de Lorca, de Mula, d'Orihuela et
d'Alicante, les chrtiens ne cdrent absolument rien. Ils s'engagrent
seulement  payer un tribut, partie en argent, partie en nature[51]. En
gnral on peut dire que les chrtiens conservrent la plupart de leurs
biens. Ils obtinrent en outre le droit de les aliner, droit qu'ils
n'avaient pas eu du temps des Visigoths. De leur ct, ils taient
obligs de payer  l'Etat la capitation qui tait de quarante-huit
dirhems pour les riches, de vingt-quatre pour la classe moyenne, et de
douze dirhems pour ceux qui vivaient d'un travail manuel[52]. Elle se
payait par douzimes,  la fin de chaque mois lunaire[53]; mais les
femmes, les enfants, les moines, les estropis, les aveugles, les
malades, les mendiants et les esclaves en taient exempts. En outre, les
propritaires devaient payer le _khardj_, c'est--dire un impt sur les
productions qui se rglait sur la nature du sol de chaque contre, mais
qui s'levait ordinairement  vingt pour cent. La capitation cessait
pour celui qui embrassait l'islamisme; le _khardj_, au contraire,
continuait, nonobstant la conversion du propritaire.

En comparaison de ce qu'elle avait t, la condition que les musulmans
firent aux chrtiens n'tait donc pas trop dure. Joignez-y que les
Arabes taient fort tolrants. En matire de religion, ils ne
violentaient personne. Qui plus est, le gouvernement,  moins qu'il ne
ft trs-pieux (et c'tait l'exception), n'aimait pas que les chrtiens
se fissent musulmans: le trsor y perdait trop[54]. Aussi les chrtiens
ne se montrrent pas ingrats. Ils surent gr aux conqurants de leur
tolrance et de leur quit; ils prfraient leur domination  celle des
Germains,  celle des Francs par exemple[55], et dans tout le cours du
VIIIe sicle les rvoltes furent trs-rares; les chroniqueurs n'en
ont enregistr qu'une seule, celle des chrtiens de Bja, et encore
semble-t-il que ceux-ci ne furent que les instruments d'un chef arabe
ambitieux[56]. Mme les prtres, dans les premiers temps du moins,
n'taient pas trop mcontents, quoiqu'ils eussent le plus de motifs pour
l'tre. On peut se faire une ide de leur manire de voir, quand on lit
la chronique latine qui a t crite  Cordoue en 754 et que l'on
attribue, mais  tort,  un certain Isidore de Bja. Quoique homme
d'glise, l'auteur de cette chronique est beaucoup plus favorable aux
musulmans qu'aucun autre crivain espagnol antrieur au XIVe sicle.
Ce n'est pas qu'il manque de patriotisme; au contraire, il dplore les
malheurs de l'Espagne, et la domination arabe est pour lui la domination
des barbares, _efferum imperium_; mais s'il hait les conqurants, il
hait en eux des hommes d'une autre race bien plus que des hommes d'une
autre religion. Les actes qui auraient fait bondir d'indignation les
ecclsiastiques d'une autre poque, ne lui arrachent pas un mot de
blme. Il raconte, par-exemple, que la veuve du roi Roderic pousa
Abdalazz, le fils de Mous; mais il ne se scandalise pas de ce mariage,
il semble le trouver tout  fait naturel.

Sous certains rapports, la conqute arabe fut mme un bien pour
l'Espagne: elle produisit une importante rvolution sociale, elle fit
disparatre une grande partie des maux sous lesquels le pays gmissait
depuis des sicles.

Le pouvoir des classes privilgies, du clerg et de la noblesse, tait
amoindri, presque ananti, et comme les terres confisques avaient t
partages entre un trs-grand nombre d'individus, on avait,
comparativement du moins, la petite proprit. C'tait un grand bonheur,
et ce fut une des causes de l'tat florissant de l'agriculture dans
l'Espagne arabe. D'un autre ct, la conqute avait amlior la
condition des classes serviles. L'islamisme tait bien plus favorable 
l'mancipation des esclaves que le christianisme tel que l'entendaient
les vques du royaume visigoth. Parlant au nom de l'Eternel, Mahomet
avait ordonn de permettre aux esclaves de se racheter. Affranchir un
esclave tait une bonne oeuvre, et plusieurs dlits pouvaient s'expier
de cette manire. Aussi l'esclavage chez les Arabes n'tait ni dur ni
long. Souvent l'esclave tait dclar libre aprs quelques annes de
service, surtout quand il avait embrass l'islamisme. Le sort des serfs
qui se trouvaient sur les terres des musulmans s'amliora aussi. Ils
devinrent en quelque sorte des fermiers et ils jouirent d'une certaine
indpendance, car, comme leurs matres ne daignaient pas s'occuper des
travaux agricoles, ils avaient toute libert de cultiver la terre comme
ils l'entendaient. Quant aux esclaves et aux serfs des chrtiens, la
conqute leur fournit, pour recouvrer la libert, un moyen trs-facile.
A cet effet ils n'avaient qu' s'enfuir sur la proprit d'un musulman
et  prononcer ces paroles: Il n'y a qu'un seul Dieu et Mahomet est
l'envoy de Dieu. Ds lors ils taient musulmans et affranchis
d'Allah, comme disait Mahomet. Nombre de serfs devinrent libres de
cette manire, et il ne faut pas s'tonner de la facilit avec laquelle
ils abandonnrent le christianisme. Malgr le pouvoir illimit dont le
clerg avait joui du temps des Visigoths, cette religion n'avait pas
pouss en Espagne des racines bien profondes. Presque entirement
paenne  l'poque o Constantin fit du christianisme la religion de
l'Etat, l'Espagne tait demeure si longtemps fidle  l'ancien culte
que, du temps de la conqute arabe, le paganisme et le christianisme se
disputaient encore le terrain, et que les vques se voyaient forcs de
fulminer des menaces et de prendre des mesures nergiques contre les
adorateurs des faux dieux[57]. Chez ceux qui se disaient chrtiens, le
christianisme tait plus sur les lvres qu'au fond du coeur. Les
descendants des Romains avaient conserv quelque chose du scepticisme de
leurs anctres; ceux des Goths s'intressaient si peu aux questions
religieuses, que d'Ariens ils taient devenus catholiques aussitt que
le roi Reccared leur en eut donn l'exemple. Distraits par d'autres
soins, les riches prlats du royaume visigoth, qui avaient  rfuter des
htrodoxes,  discuter des dogmes et des mystres,  gouverner l'Etat,
 perscuter les juifs, n'avaient pu trouver le loisir de se faire
petits avec les petits, de murmurer avec eux les premires paroles de la
vrit, de mme qu'un pre se plat  bgayer les premiers mots avec son
enfant, comme disait saint Augustin, et s'ils avaient fait accepter le
christianisme, ils ne l'avaient pas fait aimer. Il n'est donc pas
trange que les serfs n'aient pu rsister  la tentation alors que les
conqurants leur offraient la libert  condition qu'ils embrasseraient
l'islamisme. Quelques-uns de ces infortuns taient encore paens; les
autres connaissaient si peu le christianisme, l'ducation religieuse
qu'ils avaient pu recevoir avait t si lmentaire ou plutt si nulle,
que le mystre catholique et le mystre musulman taient galement
impntrables pour eux[58]; mais ce qu'ils ne savaient et ne
comprenaient que trop, c'est que les prtres avaient cruellement tromp
les esprances d'affranchissement qu'ils leur avaient inspires un jour,
et ce qu'ils voulaient, c'tait de secouer,  quelque prix que ce ft,
le joug sous lequel ils gmissaient. Ils ne furent pas les seuls, du
reste, qui abandonnassent l'ancien culte. Beaucoup de patriciens en
firent de mme, soit pour ne pas tre obligs de payer la capitation,
soit pour conserver leurs biens alors que les Arabes se mirent  violer
les traits, soit enfin parce qu'ils croyaient en toute sincrit 
l'origine divine de l'islamisme.

Nous n'avons parl jusqu'ici que de l'amlioration que la conqute arabe
produisit dans l'tat social du pays; mais pour tre juste, nous devons
ajouter que, si cette conqute tait un bien sous beaucoup de rapports,
elle tait un mal sous d'autres. Ainsi le culte tait libre, mais
l'Eglise ne l'tait pas; elle tait soumise  une dure et honteuse
servitude. Le droit de convoquer des conciles, ainsi que celui de nommer
et de dposer les vques, avait pass des rois visigoths[59] aux
sultans arabes[60], de mme que dans le nord il passa aux rois des
Asturies[61], et ce droit fatal, confi  un ennemi de la religion
chrtienne, fut pour l'Eglise une source intarissable de maux,
d'opprobres et de scandales. Quand il y avait des vques qui ne
voulaient pas assister  un concile, les sultans faisaient siger  leur
place des juifs et des musulmans[62]. Ils vendaient la dignit d'vque
au plus offrant et dernier enchrisseur, de sorte que les chrtiens
devaient confier leurs intrts les plus chers et les plus sacrs  des
hrtiques,  des libertins qui, mme pendant les ftes les plus
solennelles de l'Eglise, assistaient aux orgies des courtisans arabes, 
des incrdules qui niaient publiquement la vie future,  des misrables
qui, non contents de se vendre eux-mmes, vendaient encore leur
troupeau[63]. Une fois les employs du fisc se plaignaient de ce que
plusieurs chrtiens de Malaga russissaient  se soustraire  la
capitation en se tenant cachs. Alors Hostegesis, l'vque de ce
diocse, promit de leur procurer une liste complte des contribuables.
Il tint sa parole. Pendant sa tourne annuelle, il pria ses diocsains
de lui faire connatre leurs noms, ainsi que ceux de leurs parents et de
leurs amis; il voulait, disait-il, les inscrire sur un rle, afin de
pouvoir prier Dieu pour chacune de ses ouailles. Les chrtiens, qui ne
se mfiaient pas de leur pasteur, tombrent dans le pige. Ds lors
personne ne put plus se soustraire  la capitation: grce au registre de
l'vque, les percepteurs connaissaient tous les contribuables[64].

D'un autre ct, les Arabes, quand ils eurent affermi leur domination,
observaient les traits avec moins de rigueur qu' l'poque o leur
pouvoir tait encore chancelant. C'est ce qu'on prouva, par exemple, 
Cordoue. Dans cette ville les chrtiens n'avaient conserv que la
cathdrale, ddie  saint Vincent; toutes les autres glises avaient
t dtruites, mais la possession de la cathdrale leur avait t
garantie par un trait. Pendant plusieurs annes ce trait fut
observ[65]; mais Cordoue ayant reu un surcrot de population par
l'arrive des Arabes de Syrie et les mosques tant devenues trop
petites, les Syriens furent d'opinion qu'il fallait faire dans cette
cit ce que l'on avait fait  Damas[66],  Emse[67] et dans d'autres
villes de leur patrie, o l'on avait t aux chrtiens la moiti de
leurs cathdrales pour en faire des mosques. Le gouvernement ayant
approuv cette manire de voir, les chrtiens furent forcs de cder la
moiti de la cathdrale. C'tait videmment une spoliation, une
infraction au trait. Plus tard, dans l'anne 784, Abdrame Ier
voulut que les chrtiens lui vendissent l'autre moiti. Ils refusrent
fermement de le faire, en disant que, s'ils le faisaient, ils n'auraient
plus un seul difice o ils pussent exercer leur culte. Abdrame insista
cependant, et l'on en vint  une transaction: les chrtiens cdrent la
cathdrale pour la somme de cent mille dinars[68], aprs avoir obtenu la
permission de rebtir les glises qui avaient t dtruites[69]. Cette
fois Abdrame avait donc t quitable; mais il ne le fut pas toujours,
car ce fut lui qui viola le trait que les fils de Witiza avaient conclu
avec Tric et que le calife avait ratifi. Il confisqua les terres
d'Ardabast, l'un de ces princes, uniquement parce qu'il les trouvait
trop vastes pour un chrtien[70]. D'autres traits furent modifis ou
changs d'une manire tout  fait arbitraire, de sorte qu'au IXe
sicle il en restait  peine quelques traces. En outre, comme les
docteurs enseignaient que le gouvernement devait manifester son zle
pour la religion en levant le taux des tributs dont les chrtiens
taient chargs[71], on leur imposa tant de contributions
extraordinaires, que dj au IXe sicle plusieurs populations
chrtiennes, celle de Cordoue entre autres, taient pauvres ou
malaises[72]. En d'autres mots, il arriva en Espagne ce qui arriva dans
tous les pays que les Arabes avaient conquis: leur domination, de douce
et d'humaine qu'elle avait t au commencement, dgnra en un
despotisme intolrable. Ds le IXe sicle, les conqurants de la
Pninsule suivaient  la lettre le conseil du calife Omar, qui avait dit
assez crment: Nous devons _manger_ les chrtiens et nos descendants
doivent manger les leurs tant que durera l'islamisme[73].

Cependant ce n'taient pas les chrtiens qui se plaignaient le plus de
la domination arabe, un sicle aprs la conqute. Les plus mcontents,
c'taient les rengats, ceux que les Arabes appelaient les _mowallad_,
c'est--dire _les adopts_. Ces rengats ne pensaient pas tous de la
mme manire. Il y avait parmi eux ce qu'on nommait des _chrtiens
cachs_[74], c'est--dire des hommes qui se reprochaient durement leur
apostasie. Ceux-l taient bien malheureux, car ils ne pouvaient plus
revenir au christianisme. La loi musulmane est inexorable sous ce
rapport: la profession de foi une fois faite, et faite peut-tre dans un
moment d'humeur, de faiblesse, de dcouragement, de gne, quand on
n'avait pas d'argent pour payer la capitation[75], ou quand on craignait
d'tre condamn  une peine infamante par le juge chrtien[76],--la
profession de foi une fois faite, disons-nous, le rengat, quoique
foudroy  toute heure par le cri de sa conscience, tait musulman pour
toujours, et s'il apostasiait, la loi le condamnait  la mort. Les
descendants des rengats qui voulaient revenir au giron de l'Eglise
taient encore plus  plaindre: ils souffraient pour la faute d'un de
leurs aeux. La loi les dclarant musulmans parce qu'ils taient ns
d'un musulman, ils devaient perdre la vie, eux aussi, s'ils reniaient
Mahomet. L'Eglise musulmane les saisissait ds le berceau, et les
suivait jusqu' la tombe.

Il tait donc tout naturel que les rengats repentants murmurassent;
mais ils taient en minorit; le plus grand nombre tait sincrement
attach  l'islamisme. Cependant ceux-l murmuraient aussi. Au premier
abord, ce phnomne doit surprendre. La plupart des rengats taient des
affranchis, c'est--dire des hommes dont la condition avait t
amliore par la conqute; comment se faisait-il donc qu'ils ne fussent
pas contents des Arabes? Rien, cependant, n'est plus simple. L'histoire
est toute remplie de pareils spectacles. Ce n'est pas toujours en allant
de mal en pis que l'on tombe en rvolution. Il arrive le plus souvent
qu'un peuple qui avait support sans se plaindre, et comme s'il ne les
sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment ds
que le poids s'en allge[77]. Joignez-y que la position sociale des
rengats tait intolrable. Les Arabes les excluaient ordinairement des
emplois lucratifs et de toute participation au gouvernement de l'Etat;
ils affectaient de ne pas croire  la sincrit de leur conversion; ils
les traitaient avec une insolence sans bornes; voyant encore le sceau de
la servitude sur une foule de fronts rcemment affranchis, ils les
fltrissaient tous du nom d'esclave ou de fils d'esclave[78], quoiqu'ils
comptassent dans leurs rangs quelques-uns des plus nobles et des plus
riches propritaires du pays. Les rengats ne se rsignrent pas  de
tels traitements. Ils avaient le sentiment de leur dignit et de la
force matrielle dont ils disposaient, car ils formaient la majorit de
la population. Ils ne voulaient pas que le pouvoir ft l'apanage
exclusif d'une caste troitement retranche dans son individualisme; ils
ne voulaient pas accepter plus longtemps leur tat de contrainte et
d'infriorit sociale, ni supporter les insolents ddains et la
domination de quelques bandes de soldats trangers, cantonnes de loin
en loin. Ils prirent donc les armes et engagrent hardiment la lutte.

La rvolte des rengats,  laquelle les chrtiens prirent part dans la
mesure de leurs forces, se produisit avec la varit que devait revtir
toute rvolte dans un temps o tout tait essentiellement vari et
individuel. Chaque province, chaque grande ville s'insurgea pour son
propre compte et  diffrentes poques; mais la lutte n'en fut que plus
longue et plus sanglante, comme on le verra par les rcits qui vont
suivre.




III.


Dans la capitale du sultan les rengats[79] taient nombreux. C'taient
pour la plupart des affranchis qui cultivaient des champs qu'ils avaient
achets, ou qui travaillaient  la journe sur les terres des
Arabes[80]. Robustes, laborieux et conomes, ils semblent avoir joui
d'une certaine aisance, puisqu'ils demeuraient principalement dans le
faubourg mridional[81], un des plus beaux quartiers de la ville; mais
des passions rvolutionnaires les dominaient, et, sous le rgne de Hacam
Ier, ils se laissrent entraner par des faquis ambitieux  une
insurrection qui aboutit  une terrible catastrophe.

Abdrame Ier avait t trop jaloux de son pouvoir pour permettre aux
faquis, aux thologiens-jurisconsultes, d'acqurir une autorit qui
l'aurait gn dans ses mesures despotiques; mais sous le rgne de
Hichm, son fils et son successeur, leur influence s'accrt
considrablement. C'tait un prince vraiment religieux, un modle de
vertu. Au moment o il monta sur le trne, ses sujets pouvaient encore
se demander si, ayant  choisir entre le bien et le mal, il se
dciderait pour l'un ou pour l'autre; car dans certaines circonstances
il s'tait montr bon et gnreux[82], dans d'autres, vindicatif et
atroce[83]. Bientt toute incertitude cessa  cet gard. Un astrologue
ayant prdit au jeune monarque une mort prmature[84], il s'tait
dtach de tous les plaisirs mondains pour ne songer qu' faire son
salut par des oeuvres de charit. Vtu avec une extrme simplicit, il
parcourait seul les rues de sa capitale, se mlait au peuple, visitait
les malades, entrait dans les masures des pauvres et s'occupait, avec
une tendre sollicitude, de tous les dtails de leurs maux et de leurs
besoins. Souvent, au milieu de la nuit, quand il pleuvait  verse, il
sortait de son palais pour porter des rafrachissements  un pieux
solitaire malade et veiller auprs de son grabat[85]. Fort exact 
toutes ses pratiques de dvotion, il encourageait ses sujets  suivre
son exemple. Dans les nuits d'orage, il faisait distribuer de l'argent 
ceux qui se rendaient aux mosques sans se laisser rebuter par le
mauvais temps[86].

C'tait justement l'poque o une nouvelle cole thologique se formait
en Orient. Elle reconnaissait pour son chef le grand docteur mdinois
Mlic ibn-Anas, le fondateur de l'une des quatre sectes orthodoxes de
l'islamisme. Hichm avait une profonde vnration pour ce docteur[87].
De son ct, Mlic, qui portait une haine mortelle aux Abbsides, ses
matres, depuis que, l'accusant d'avoir prt l'appui de son nom clbre
et rvr  un prtendant alide, ils lui avaient fait donner des coups
de courroie et disloquer un bras[88], tait prvenu en faveur du sultan
d'Espagne, le rival de ses bourreaux, mme avant de savoir jusqu' quel
point ce monarque tait digne de son estime; mais quand ses disciples
espagnols lui vantrent la pit et les vertus de Hichm, son admiration
et son enthousiasme ne connurent pas de bornes: voyant en lui l'idal du
prince musulman, il le proclama seul digne de s'asseoir sur le trne des
califes[89]. De retour en Espagne, les tudiants ne manqurent pas
d'informer leur souverain de la haute estime que leur matre avait
tmoigne pour lui, et Hichm, flatt dans son amour-propre, fit tout ce
qui tait en son pouvoir pour propager en Espagne l'cole de Mlic. Il
encouragea les thologiens  prendre le bton du voyageur pour aller
tudier  Mdine, et c'tait parmi les disciples de Mlic qu'il
choisissait de prfrence ses juges et ses ecclsiastiques.

Au moment de la mort de Hichm (796), la nouvelle cole thologique
jouissait donc d'une trs-grande considration. Elle comptait dans son
sein des hommes jeunes, habiles, ambitieux et entreprenants, tels que le
Berber Yahy ibn-Yahy[90]. Mlic n'avait pas eu de disciple plus
assidu, plus attentif, que lui. Une fois que ce professeur faisait sa
leon, un lphant passa dans la rue. Tous les auditeurs sortirent
aussitt de la salle pour contempler de prs cet animal; Yahy seul
resta  sa place,  la grande surprise du vnrable professeur qui,
nullement offens d'tre abandonn pour le plus grand des quadrupdes,
lui dit avec bonhomie: Pourquoi ne sors-tu pas comme les autres? Il n'y
a pourtant pas d'lphants en Espagne.--C'est pour vous voir et pour
profiter de vos leons que j'ai quitt ma patrie, et non pour voir un
lphant, lui rpondit Yahy; et cette rponse plut tellement  Mlic
que depuis lors il appelait ce disciple l'_kil_ (l'homme intelligent)
de l'Espagne. A Cordoue, Yahy jouissait d'une trs-grande renomme;
c'tait, disait-on, le thologien le plus savant du pays[91]. Mais  son
grand savoir il joignait un orgueil plus grand encore, et cet homme
extraordinaire unissait la fougue d'un dmagogue moderne  la soif de
domination d'un pontife romain du moyen ge.

Le caractre du nouveau monarque rpugnait  Yahy et aux autres
docteurs mlikites. Hacam n'tait pas irrligieux pourtant. Elev par un
pieux client de son grand-pre qui avait fait le plerinage de la
Mecque[92], il avait appris de bonne heure  honorer la religion et ses
ministres. Il aimait  s'entretenir avec les thologiens et il avait une
dfrence sans bornes pour leurs chefs, les cadis, mme quand ils
prononaient des arrts contre ses parents, contre ses plus intimes
amis[93], contre lui-mme[94]. Mais c'tait une nature gaie et
expansive; richement organis pour jouir de la vie, il n'tait pas fait
pour mener une vie d'anachorte, comme les faquis l'auraient voulu. En
dpit de leurs remontrances ritres, il aimait passionnment la
chasse, exercice qui n'tait pas de leur got, et, qui plus est, il
regardait la dfense de boire du vin comme non avenue. Tout cela,
cependant, ils le lui auraient pardonn peut-tre; mais ce qu'ils ne lui
pardonnaient pas, c'est que, jaloux de son pouvoir, il refusait de leur
accorder sur les affaires de l'Etat une influence aussi grande qu'ils le
voulaient. Ne comprenait-il donc pas, ou bien ne voulait-il pas
comprendre, que les faquis, unis dans une troite alliance par un lien
nouveau, la doctrine de Mlic, taient dornavant une puissance dans
l'Etat, une puissance avec laquelle le monarque avait  compter?

Frustrs dans leurs esprances et pleins de cet orgueil clrical qui,
pour se cacher sous des dehors d'humilit, n'en est que plus inflexible,
les faquis se firent dmagogues. N'pargnant ni les dclamations ni les
calomnies, ils ne parlaient du monarque qu'avec horreur, et ordonnaient
des prires pour sa conversion dans le genre de celle-ci: Dbauch qui
persvres dans l'iniquit, qui t'obstines dans ton orgueil, qui
mprises les commandements de ton Seigneur, reviens de l'ivresse o tu
es plong! rveille-toi et arrache-toi  ta coupable insouciance![95]
Disposs comme ils l'taient, les rengats de Cordoue se prtrent
volontiers  tout ce que les faquis voulaient d'eux. D'abord ils dirent
des prires pour le pcheur endurci, puis ils lui jetrent des cailloux
un jour qu'il traversait les rues de la capitale; mais le monarque,
second par ses gardes, se fraya un chemin avec son pe au travers de
la foule, et l'meute fut rprime (805)[96].

Alors Yahy, Is ibn-Dnr et d'autres faquis se ligurent avec une
partie de l'aristocratie et offrirent le trne  Ibn-Chamms, cousin
germain de Hacam. Ibn-Chamms leur rpondit qu'avant d'agrer leurs
offres, il voulait connatre les noms de ceux sur lesquels il pourrait
compter. Les conjurs promirent d'en dresser la liste et fixrent la
nuit o ils reviendraient pour la lui communiquer; mais quand ils furent
partis, Ibn-Chamms se rendit en secret au palais de Hacam et lui rvla
tout. Aprs l'avoir cout d'un air incrdule, le monarque lui dit avec
indignation: Tu veux exciter ma haine contre les hommes les plus
considrs de ma capitale; mais, par Dieu! tu prouveras ce que tu viens
de dire, ou ta tte tombera sous le fer du bourreau!--Eh bien! j'y
consens, dit Ibn-Chamms; mais envoyez-moi, telle nuit, un homme qui
soit  votre dvotion. Hacam promit de le faire, et  l'heure convenue
il envoya  la demeure de son cousin son secrtaire, Ibn-al-Khad, et
son page favori, Hyacinthe[97], qui tait Espagnol et chrtien. Aprs
avoir cach ces deux hommes derrire un rideau, Ibn-Chamms fit entrer
les conjurs. Voyons maintenant, leur dit-il, quels sont les hommes sur
qui vous comptez; et  mesure qu'ils prononaient les noms de leurs
complices, le secrtaire les inscrivait sur sa liste. Ces noms taient
en partie ceux des personnes en apparence les plus dvoues au monarque,
et le secrtaire, craignant d'tre nomm lui-mme, crut prudent de
trahir sa prsence en faisant crier son _calam_ sur le papier. A ce
bruit, les conjurs se levrent dans une consternation indicible en
criant  Ibn-Chamms: Tu nous as trahis, ennemi de Dieu! Plusieurs
d'entre eux russirent  se sauver en quittant la capitale en toute
hte. Is ibn-Dinr fut de ce nombre, de mme que Yahy, qui alla
chercher un refuge  Tolde, ville qui s'tait affranchie de la
domination du sultan. D'autres furent moins heureux, et soixante-douze
conjurs, parmi lesquels on remarquait six des principaux nobles de
Cordoue, tombrent entre les mains des agents du gouvernement et
expirrent sur la croix[98].

L'anne suivante (806), quand Hacam eut quitt la capitale pour aller
soumettre Mrida qui s'tait rvolte contre lui, le peuple de Cordoue
profita de son absence pour faire une nouvelle meute. Elle avait dj
pris un caractre trs-alarmant lorsque le sultan revint en toute hte,
rprima la rvolte et fit crucifier ou dcapiter les dmagogues les plus
dangereux[99].

Si ces nombreuses excutions ne suffisaient pas pour intimider les
Cordouans, le sort terrible qui, peu de temps aprs, frappa les
Toldans, leur montra que Hacam, dont le caractre naturellement bon
s'tait de plus en plus aigri par l'esprit de rbellion qui animait ses
sujets, ne reculait ni devant la perfidie ni devant le massacre, quand
il les croyait ncessaires pour rduire des rebelles.

Grce au petit nombre d'Arabes et de Berbers qu'elle comptait dans ses
remparts (car ceux-ci s'taient tablis plutt dans les campagnes
environnantes, sur les biens des migrs, que dans la ville mme), grce
aussi  son ancienne renomme, au savoir de ses prtres,  l'influence
de ses mtropolitains[100], l'ancienne capitale du royaume visigoth
tait reste pour les vaincus _la ville royale_[101], la cit la plus
importante sous le double rapport de la politique et de la religion.
Fiers et courageux, ses habitants se distinguaient par leur amour de
l'indpendance au point qu'un chroniqueur arabe affirme que jamais les
sujets d'aucun monarque n'ont possd  un gal degr l'esprit de
mutinerie et de rbellion[102]. Le pote Gharbb, qui appartenait  une
famille de rengats et qui jouissait d'une popularit immense,
entretenait le feu sacr par ses discours et ses vers. Le sultan
lui-mme craignait cet homme. Tant que Gharbb vcut, Hacam n'osa rien
entreprendre contre Tolde; mais  sa mort, le sultan confia  un
rengat de Huesca, nomm Amrous, tout ce qu'il avait sur le coeur
contre la population remuante de Tolde, et lui dit: Vous seul pouvez
m'aider  punir ces rebelles, qui refuseraient d'accepter un Arabe pour
leur gouverneur, mais qui accepteront comme tel un homme de leur race.
Aprs quoi il lui exposa son plan; plan horrible, mais qu'Amrous
approuva entirement et qu'il promit d'excuter. Dvor d'ambition, cet
homme n'avait ni foi ni loi. Ayant encore besoin de l'appui du sultan,
il tait prt  lui sacrifier ses compatriotes; plus tard, sduit par
l'ide de fonder une principaut sous la protection de la France, il
trahirait le sultan pour le fils de Charlemagne[103].

Hacam nomma donc Amrous gouverneur de Tolde (807) et crivit en mme
temps aux citoyens une lettre dans laquelle il disait: Par une
condescendance qui prouve notre extrme sollicitude pour vos intrts,
au lieu de vous envoyer un de nos clients, nous avons port notre choix
sur un de vos compatriotes. De son ct, Amrous ne ngligea rien pour
gagner la confiance et l'affection du peuple. Feignant d'tre fort
attach  la cause nationale, il disait sans cesse qu'il avait vou une
haine implacable au sultan, aux Omaiyades, aux Arabes en gnral, et
quand il se vit en possession de la faveur populaire, il dit aux
principaux habitants de la ville: Je connais la cause des dbats
dsastreux qui s'levaient sans cesse entre vous et vos gouverneurs; je
sais que les soldats logs dans vos maisons ont souvent troubl la paix
de vos mnages; de l des rixes continuelles. Ces rixes, vous pouvez les
prvenir, si vous me permettez de btir,  une des extrmits de la
ville, un chteau qui servira de caserne aux troupes. De cette manire
vous serez  l'abri de leurs vexations.

Ayant une ferme confiance en leur compatriote, les Toldans adoptrent
non-seulement sa proposition, mais ils voulurent encore que le chteau
ft bti au centre, et non au bout de la ville.

Lorsque les constructions furent acheves, Amrous s'y installa avec ses
troupes, et fit prvenir le monarque, qui, sans perdre de temps, crivit
 un de ses gnraux qui commandait sur la frontire, de prtexter un
mouvement de l'ennemi et de lui demander des troupes de renfort. Le
gnral ayant obi  cet ordre, les troupes de Cordoue et d'autres
villes se mirent en marche, sous le commandement de trois vizirs et du
prince royal Abdrame, qui n'avait gure alors que quatorze ans. Un des
lieutenants gnraux fut charg d'une lettre, qu'il ne devait remettre
aux vizirs qu'au moment o ils entreraient en pourparler avec Amrous.

Arrive dans le voisinage de Tolde, l'arme reut l'avis que l'ennemi
s'tait dj retir; mais alors Amrous fit sentir aux nobles de Tolde
que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, ils devaient aller
avec lui rendre visite au prince royal. Ils le firent; mais pendant que
le jeune prince s'entretenait avec eux et s'efforait de gagner leur
amiti par toutes sortes de bons traitements, Amrous eut une confrence
secrte avec les vizirs, qui venaient de recevoir la missive du sultan.
Cette missive traait  chacun la conduite qu'il devait tenir, et la
suite du rcit montrera suffisamment quel en tait le contenu, car tout
se passa selon les ordres de Hacam.

De retour auprs des nobles de Tolde, Amrous les trouva ravis du bon
accueil qu'Abdrame leur avait fait. Il me semble, leur dit-il alors,
que ce serait un grand honneur pour notre ville, si le prince voulait
nous accorder sa prsence pendant quelques jours. Son sjour dans nos
murs contribuerait sans doute  consolider et  resserrer les bonnes
relations qui existent dj entre vous et lui. Les Toldans
applaudirent  cette ide. En effet, tout allait  merveille: le sultan
leur avait donn un Espagnol pour gouverneur; il leur laissait la
libert qu'ils avaient toujours exige, et les manires bienveillantes
d'Abdrame leur faisaient esprer que ce prince, quand il serait mont
sur le trne, suivrait  leur gard la conduite de son pre. Ils le
prirent donc de vouloir bien honorer leur ville de sa prsence.
Abdrame fit d'abord des difficults, son pre lui ayant recommand de
ne pas montrer trop d'empressement; mais enfin, feignant de cder aux
prires pressantes des nobles, il se laissa conduire par eux dans
l'enceinte du chteau; aprs quoi il commanda les prparatifs d'un
festin pour le lendemain, et envoya des invitations aux personnes
distingues par leur naissance ou par leurs richesses, tant de la ville
que des campagnes environnantes.

Le lendemain matin, les convives se pressaient en foule auprs du fort.
Il ne leur fut pas permis d'y pntrer en masse, et, pendant qu'on les
faisait entrer un  un par une porte, leurs montures devaient faire le
tour du palais, pour aller attendre leurs matres  la porte de
derrire. Mais dans la cour il y avait une fosse d'o l'on avait tir le
pis destin  la construction du chteau. Des bourreaux se tenaient sur
le bord de cette fosse, et  mesure que les invits se prsentaient, le
glaive s'abattait sur leur tte. Cette horrible boucherie dura plusieurs
heures, et il est impossible de dterminer le nombre des malheureux qui
perdirent la vie dans cette funeste journe, connue sous le nom de
_journe de la fosse_; quelques historiens le portent  sept cents[104],
d'autres  plus de cinq mille[105].

Quand le soleil fut dj haut, un mdecin, qui n'avait vu sortir
personne ni par la porte de derrire ni par celle de devant, conut des
soupons et demanda au peuple rassembl prs de l'entre du chteau, ce
qu'taient devenus les convives qui taient arrivs de bonne heure. Ils
doivent tre sortis par l'autre porte, lui rpondit-on. C'est trange,
dit alors le mdecin; j'ai t  l'autre porte, j'y ai attendu quelque
temps, mais je n'en ai vu sortir personne. Puis, regardant avec
attention la vapeur qui s'levait au-dessus des murs: Malheureux!
s'cria-t-il, cette vapeur que vous voyez n'est point, je vous le jure,
la fume d'un festin qu'on prpare: c'est le sang de vos frres
gorgs!

Prive tout d'un coup de ses citoyens les plus riches et les plus
influents, Tolde tomba dans une morne stupeur, et personne ne remua
pour venger les victimes de la journe de la fosse[106].




IV.


Le massacre de la journe de la fosse avait fait une si forte impression
sur les rengats de Cordoue que, pendant sept annes, ils se tinrent
tranquilles; mais au bout de ce temps le souvenir de cette catastrophe
s'tait affaibli, d'autant plus que Tolde avait de nouveau secou le
joug. Dans la capitale, les rengats et les faquis, qui contractaient
chaque jour une plus troite alliance et s'enhardissaient
rciproquement, se roidissaient et se cabraient sous la verge du matre.
Le sultan semblait avoir pris  tche de les convaincre qu'une rvolte
tait devenue impossible. Il avait fait ceindre la ville de
fortifications imposantes, et augmentait sans cesse le nombre de ses
gardes  cheval, de ses mamelouks, qu'on appelait _les muets_ parce que
c'taient des ngres ou d'autres esclaves d'origine trangre qui ne
parlaient pas l'arabe[107]. Mais ces mesures taient plus propres 
irriter les esprits qu' les contenir dans l'obissance. La haine des
mcontents clata de plus en plus en paroles et en faits, surtout dans
le faubourg mridional o l'on ne comptait pas moins de quatre mille
thologiens et tudiants en thologie. Malheur aux soldats qui osaient
se montrer seuls ou en petites troupes dans les rues troites et
tortueuses de ce faubourg! On les insultait, on les battait, on les
massacrait sans piti. On outrageait le monarque lui-mme. Quand, du
haut du minaret, le muezzin avait annonc l'heure de la prire et que
Hacam, qui devait venir dans la mosque pour y prononcer la prire
d'usage, se faisait attendre, il y avait toujours dans la foule des voix
qui criaient: Viens donc prier, ivrogne, viens donc prier! Chaque jour
ces cris se renouvelaient, et les autorits avaient beau s'enqurir de
ceux qui les avaient pousss, ils taient toujours introuvables. Une
fois, dans la mosque, un homme du peuple poussa l'insolence jusqu'
insulter et menacer le sultan face  face, et la foule l'applaudit avec
transport. Hacam, qui s'tonnait et s'indignait que la majest royale
pt encourir de si grossiers affronts, fit crucifier dix des principaux
meneurs et rtablit la dme sur les denres que son pre avait abolie.
Mais la fiert et l'obstination des Cordouans ne plirent devant rien.
Leurs agitateurs ordinaires enflammaient leurs passions; d'ailleurs
Yahy tait revenu dans la capitale; par ses prdications, par l'clat
de sa renomme, il accrt le mouvement et le dirigea. On approchait de
la crise; mais le hasard voulut que la rvolte clatt encore plus tt
que l'on ne s'y tait attendu.

On tait dans le mois de Ramadhn (mai 814)[108], et les prdicateurs
profitaient du carme pour chauffer la haine du peuple contre le
sultan, lorsqu'un mamelouk alla trouver un fourbisseur du faubourg
mridional et lui prsenta son pe  nettoyer.

--Veuillez attendre, lui dit le fourbisseur; en ce moment j'ai autre
chose  faire.

--Je n'ai pas le temps d'attendre, repartit le soldat, et tu feras 
l'instant mme ce que je t'ordonne.

--Ah! tu le prends sur ce ton? reprit l'artisan d'un air de ddain; eh
bien! tu attendras tout de mme.

--C'est ce que nous verrons, rpliqua le troupier; et, frappant le
fourbisseur de son pe, il le tua sur la place.

A cette vue, le peuple, transport de fureur, se mit  crier qu'il tait
temps d'en finir avec ces insolents troupiers et avec le tyran dbauch
qui les payait. L'enthousiasme rvolutionnaire s'tant bientt
communiqu aux autres faubourgs, une foule innombrable, qui s'tait
pourvue  la hte de toutes les armes qu'elle avait pu se procurer,
marcha vers le palais, poursuivant de ses hues les soldats, les clients
et les esclaves du monarque, lesquels, n'ayant pas de quartier 
esprer s'ils tombaient entre les mains des insurgs, fuyaient devant
eux pour aller chercher un asile derrire les murs de la rsidence du
sultan.

Quand, du haut de la plate-forme, Hacam vit arriver, semblable aux flots
de la mer, cette multitude rugissante de fureur et qui poussait des cris
horribles, il crut qu'une sortie vigoureuse pouvait encore la dissiper,
et sans perdre de temps, il la fit charger par la cavalerie; mais quel
fut son dsappointement quand le peuple, loin de lcher pied comme il
l'esprait, soutint fermement le choc, repoussa les cavaliers et les
fora  la retraite[109].

Le pril tait extrme. Le palais, quoique fortifi, ne l'tait
cependant pas assez pour pouvoir repousser  la longue les assauts que
les insurgs allaient donner. Aussi ses plus braves dfenseurs, sachant
qu'ils seraient impitoyablement gorgs si le peuple l'emportait, se
laissrent aller au dcouragement. Hacam seul, bien qu'il dsesprt
aussi du succs de la rsistance, garda un sang-froid imperturbable.
Ayant appel son page chrtien Hyacinthe, il lui ordonna d'aller
demander  une de ses femmes, qu'il nomma, une bouteille de civette.
Croyant avoir mal entendu, le page attendit d'un air tonn que le
prince lui rptt son ordre. Va donc, fils d'un non circoncis! reprit
Hacam impatient, et fais vite ce que je t'ai ordonn! Hyacinthe
partit, et quand il fut de retour avec la bouteille, le sultan la prit
et se mit  la vider sur sa chevelure et sur sa barbe avec une
tranquillit si parfaite qu'on et dit qu'il se prparait  aller faire
la cour  une jeune beaut du srail. N'y comprenant plus rien,
Hyacinthe ne put retenir une exclamation de surprise. Pardonnez-moi,
seigneur, dit-il, mais vous choisissez pour vous parfumer un singulier
moment. Ne voyez-vous donc pas quel pril nous menace?--Tais-toi,
misrable! repartit Hacam en s'impatientant de nouveau; puis, quand il
eut fini de se parfumer, il reprit: Comment celui qui va me couper la
tte, pourra-t-il la distinguer de toutes les autres,  moins que ce ne
soit au parfum qui s'en exhale[110]? Et maintenant, poursuivit-il, tu
iras dire  Hodair de venir me trouver ici.

Hodair tait prpos  la garde de la prison de la Rotonde, dans
laquelle taient renferms plusieurs faquis que Hacam avait fait arrter
lors des rvoltes prcdentes, mais qu'il avait pargns jusque-l.
Cette fois, voyant que le peuple et les faquis allaient lui enlever le
trne et la vie, il tait bien dcid  ne pas souffrir que ces
prisonniers lui survcussent, et quand Hodair fut arriv sur la
plate-forme, il lui dit: Ds qu'il fera nuit, tu feras sortir ces
mchants chaikhs de la Rotonde; puis tu ordonneras qu'on leur tranche
la tte, et qu'on les cloue  des poteaux. Sachant que, si le palais
tait pris d'assaut, il serait infailliblement immol et qu'alors il
devrait rendre compte  Dieu de ses actions, Hodair frmit d'horreur 
l'ide du sacrilge que son souverain lui ordonnait de commettre.
Seigneur, dit-il, je n'aimerais pas que demain chacun de nous deux ft
enferm dans une cellule de l'enfer; vous auriez beau alors pousser des
hurlements effroyables, et moi de mme, aucun de nous deux ne pourrait
secourir l'autre. Irrit de ce discours, Hacam rpta ses injonctions
sur un ton plus imprieux; mais voyant qu'il s'efforait en vain de
vaincre les scrupules de cet homme, il le congdia et fit appeler
Ihn-Ndir, le collgue de Hodair. Moins scrupuleux ou plus servile,
Ibn-Ndir promit d'excuter ponctuellement les ordres du souverain[111].
Ensuite Hacam descendit de la terrasse, s'arma de pied en cap, parcourut
avec une contenance tranquille les rangs de ses soldats, releva leur
courage abattu par des paroles chaleureuses, et, ayant appel son cousin
germain Obaidallh, un des plus braves guerriers de ce temps, il lui
enjoignit de se mettre  la tte de quelques troupes d'lite, de se
frayer un chemin au travers des rebelles, et d'incendier le faubourg
mridional. Il comptait que les habitants de ce quartier, quand ils
verraient brler leurs maisons, abandonneraient leur poste pour aller
teindre le feu. En ce moment-l Obaidallh les attaquerait en tte,
tandis que Hacam, dbouchant du palais avec les troupes qui lui
restaient, les chargerait en queue. Ce plan, dont le succs tait
presque certain, ressemblait  celui qui avait fait gagner  Moslim la
bataille de Harra, et cette remarque n'a pas chapp aux historiens
arabes.

Dbouchant  l'improviste par la porte du palais, Obaidallh refoula le
peuple vers le pont, traversa au pas de charge la grande rue et la
Ramla, passa la rivire  gu, et, aprs avoir tir  soi les soldats de
la Campia, qui avaient vu les signaux que Hacam avait faits ds le
commencement de l'insurrection, il fit mettre le feu aux maisons du
faubourg mridional. Ainsi que Hacam l'avait prvu, les habitants de ce
faubourg, quand ils virent monter les flammes, abandonnrent leur poste
devant le palais pour aller sauver leurs femmes et leurs enfants; mais
quand tout d'un coup ils furent attaqus en tte et en queue, la terreur
se rpandit parmi ces infortuns, et le reste de cette scne ne fut
bientt plus qu'un massacre. Les Cordouans imploraient en vain leur
grce en jetant leurs armes: terribles, inexorables, les _muets_, ces
trangers qui ne comprenaient pas mme la prire du vaincu, les
gorgeaient par centaines, n'accordant la vie qu' trois cents personnes
de distinction, pour en faire hommage au souverain, qui les fit clouer,
la tte en bas,  des poteaux, le long de la rivire[112].

Ensuite Hacam consulta ses vizirs sur le parti  prendre: devait-il
faire grce aux insurgs qui avaient chapp au carnage, ou bien
devait-il les traquer et les exterminer jusqu'au dernier? Les avis se
trouvrent partags; mais Hacam se rangea  l'opinion des modrs qui
l'engageaient  ne pas pousser plus loin sa vengeance. Toutefois il
dcida que le faubourg mridional serait entirement dtruit, et que les
habitants de ce quartier devraient quitter l'Espagne dans un dlai de
trois jours, sous peine d'tre crucifis s'ils n'taient pas partis 
l'expiration de ce terme.

Emportant le peu qu'ils avaient pu sauver de leurs biens, ces infortuns
quittrent, avec leurs femmes et leurs enfants, les lieux qui les
avaient vus natre et qu'ils ne reverraient jamais. Comme ils marchaient
par troupes, le monarque ne leur ayant pas permis de marcher tous
ensemble, plusieurs d'entre eux furent dvaliss en route par des bandes
de soldats ou de brigands embusqus dans les ravins ou derrire les
rochers. Arrivs sur les ctes de la Mditerrane, ils s'embarqurent
pour faire voile, les uns vers l'ouest de l'Afrique, les autres vers
l'Egypte. Ces derniers, au nombre de quinze mille sans compter les
femmes et les enfants, abordrent dans le voisinage d'Alexandrie, sans
que le gouvernement pt s'y opposer, car l'Egypte toujours rebelle aux
Abbsides, tait alors en proie  une anarchie complte. Les exils
n'eurent donc rien autre chose  faire que de s'entendre avec la tribu
arabe la plus puissante dans ces contres. C'est ce qu'ils firent; mais
bientt aprs, quand ils se sentirent assez forts pour pouvoir se passer
de la protection de ces Bdouins, ils rompirent avec eux, et, la guerre
ayant clat, ils les battirent en rase campagne. Puis ils s'emparrent
d'Alexandrie. Attaqus  diffrentes reprises, ils surent se maintenir
dans cette ville jusqu' l'anne 826, qu'un gnral du calife Mamoun les
fora  capituler. Alors ils s'engagrent  passer dans l'le de Crte,
dont une partie appartenait encore  l'empire byzantin. Ils en
achevrent la conqute, et leur chef, Abou-Haf Omar al-Ballout
(originaire de Fah al ballout, aujourd'hui Campo de Calatrava), fut le
fondateur d'une dynastie qui rgna jusqu' l'anne 961, poque o les
Grecs reconquirent la Crte[113].

L'autre bande, qui se composait de huit mille familles, eut moins de
difficult  trouver une nouvelle patrie. C'tait justement l'poque o
le prince Idrs faisait construire une nouvelle capitale, qui prit le
nom de Fez, et comme ses sujets, pour la plupart nomades, montraient une
invincible rpugnance  se faire citadins, il s'efforait d'y attirer
des trangers. Les exils andalous obtinrent donc aisment la permission
de s'y tablir; mais ce fut au prix de la paix de tous les jours. Une
colonie arabe, venue de Cairawn, s'tait dj fixe  Fez. Ces Arabes
et les descendants des Celto-romains avaient les uns pour les autres une
sorte de haine instinctive, et, quoique runies sur le mme sol, ces
deux populations se tinrent si obstinment spares, qu'encore au
XIVe sicle on voyait tout d'abord, aux traits du visage, qu'elles
taient de race diffrente. Leurs gots, leurs occupations et leurs
moeurs, en se montrant diamtralement opposs, semblaient consacrer
irrvocablement cette antipathie de race. Les Arabes taient ouvriers ou
marchands; les Andalous s'occupaient de travaux agricoles. Ceux-ci
gagnaient pniblement leur vie; ceux-l avaient le bien-tre et parfois
le superflu. Aux yeux de l'Arabe, qui aimait la bonne chre, la parure
et l'lgance en toutes choses, l'Andalous tait un paysan rude,
grossier et parcimonieux, tandis que l'Andalous, soit qu'il ft
rellement content de sa sobre et rustique existence parce qu'il y tait
habitu, soit qu'il cacht sous un ddain affect l'envie que lui
inspirait la richesse de son voisin, regardait l'Arabe comme un effmin
qui dissipait son bien en folles dpenses. Craignant avec raison que des
contestations et des disputes ne s'levassent entre les deux colonies,
le prince Idrs les avait spares en assignant  chacune un quartier,
qui avait sa mosque, son bazar, son atelier montaire et jusqu' ses
murailles; mais en dpit de cette prcaution, les Arabes et les Andalous
vcurent pendant plusieurs sicles dans un tat d'hostilit quelquefois
sourde, plus souvent flagrante, et maintes fois un terrain neutre, au
bord de la rivire qui sparait les deux quartiers, fut le thtre de
leurs combats[114].

Pendant que les Cordouans, aprs avoir vu gorger leurs pres, leurs
femmes et leurs enfants, expiaient leur rvolte par l'exil, les faquis,
plus coupables qu'eux  coup sr, furent gracis. L'insurrection  peine
rprime, Hacam leur avait dj donn des preuves de sa clmence. Quand
l'ordre eut t donn d'arrter et de mettre  mort ceux qu'on
suspectait d'avoir excit la rvolte, quoiqu'ils n'y eussent pas pris
une part ostensible, les agents de police dcouvrirent la retraite d'un
faqui, lequel s'tait cach dans le srail du cadi, son parent. Au
moment o ils allaient le tuer, le cadi, attir par les cris de ses
femmes, accourut en toute hte; mais il s'effora en vain de faire
relcher son parent en disant qu'on l'avait arrt mal  propos: on lui
rpondit d'un ton rogue qu'on avait reu des ordres trs-positifs et
qu'on les excuterait. Alors le cadi se rendit au palais, et, ayant
demand et obtenu une audience: Seigneur, dit-il, le Prophte a t
clment alors qu'il pardonna aux Coraichites qui l'avaient combattu et
qu'il les combla de bienfaits. Plus que personne au monde, vous, qui
tes sorti de la mme famille, vous devez vous rgler sur son exemple.
Puis il raconta ce qui venait d'arriver, et quand il eut fini de parler,
le monarque, touch et attendri, fit non-seulement relcher le
prisonnier en question, mais il amnistia aussi les autres faquis[115],
lesquels pour la plupart avaient cherch un asile  Tolde, leur rendit
leurs biens et leur permit de se fixer dans telle province de l'Espagne
qu'ils voudraient,  l'exception de Cordoue et de ses environs[116].
Mme Yahy, qui s'tait rfugi parmi une tribu berbre, fut graci; de
plus il obtint la permission de revenir  la cour, et le monarque lui
accorda de nouveau sa faveur[117]. Quelques-uns, cependant, furent
exclus de l'amnistie. Tlout, de la tribu arabe de Mofir, fut de ce
nombre. Ce disciple de Mlik, qui s'tait signal comme un des plus
hardis dmagogues, s'tait cach chez un juif; mais au bout d'une anne,
las de sa captivit volontaire, quoique le juif n'et rien nglig pour
lui rendre son sjour aussi agrable que possible, il parla  son hte
en ces termes: J'ai l'intention de quitter demain votre demeure, o
j'ai trouv une hospitalit dont je garderai un ternel souvenir, pour
me rendre chez le vizir Abou-'l-Bassm qui,  ce que j'ai entendu dire,
a beaucoup d'influence  la cour, et qui me doit quelque reconnaissance,
car il a t mon disciple. Peut-tre voudra-t-il bien intercder pour
moi auprs de _cet homme_.--Seigneur, lui rpondit le juif, ne vous fiez
pas  un courtisan qui peut-tre serait capable de vous trahir. Si vous
voulez me quitter parce que vous craignez de m'tre  charge, je vous
jure que, dussiez-vous rester chez moi pendant toute votre vie, votre
prsence ne causerait pas le moindre drangement dans ma maison. Malgr
les prires du juif, Tlout persista dans son projet, et le lendemain il
profita du crpuscule du soir pour se rendre inaperu au palais du
vizir.

Abou-'l-Bassm fut fort tonn en voyant entrer chez lui ce proscrit
qu'il croyait  cent lieues de Cordoue. Soyez le bienvenu, lui dit-il
en le faisant asseoir  ses cts; mais d'o venez-vous et o avez-vous
t pendant tout ce temps? Le faqui lui raconta alors avec quel
dvoment le juif l'avait cach; aprs quoi il ajouta: Je suis venu
chez vous pour vous prier d'tre mon intercesseur auprs de _cet
homme_[118].--Tenez-vous assur, lui rpondit le vizir, que je ferai de
mon mieux pour vous faire amnistier. Ce ne sera pas bien difficile, au
reste, car le sultan regrette d'avoir t si svre. Restez cette nuit
dans ma demeure; demain j'irai chez le prince.

Parfaitement rassur par ces paroles, Tlout dormit cette nuit-l du
sommeil du juste. Il tait loin de souponner que son hte, qui l'avait
accueilli avec tant de bienveillance et qui lui avait fait les promesses
les plus propres  le tranquilliser sur l'avenir, et conu l'ide de le
trahir et de le livrer au prince. Telle tait pourtant l'intention que
nourrissait cet homme dissimul et perfide, lorsqu'il se rendit au
palais le lendemain matin, aprs avoir pris les mesures ncessaires afin
de rendre impossible l'vasion du faqui. Que pensez-vous, dit-il au
prince avec un malin sourire, d'un blier gras qui n'aurait pas quitt
le ratelier depuis un an? Ne cherchant pas de finesse  ce que le vizir
venait de dire, Hacam lui rpondit gravement: La viande gave est
lourde; je trouve plus lgre et plus succulente celle d'un animal qu'on
a laiss patre en libert.--Ce n'est pas l ce que je veux dire,
continua le vizir; je tiens Tlout dans ma maison.--Vraiment! et par
quel moyen est-il tomb en ton pouvoir?--Par quelques paroles
bienveillantes.

Alors Hacam donna l'ordre qu'on ament Tlout. Celui-ci, au moment o il
entra dans la salle o se tenait le monarque, tremblait de peur.
Pourtant Hacam n'avait pas l'air courrouc, quand il lui dit d'un ton de
doux reproche: Sois de bonne foi, Tlout; si ton pre ou ton fils
avaient t assis sur le trne que j'occupe, t'auraient-ils accord
autant d'honneurs, autant de faveurs que moi? Toutes les fois que tu as
implor mon assistance pour toi-mme ou pour d'autres, n'ai-je pas
apport tout le zle possible  te donner satisfaction? Combien de fois,
pendant ta maladie, ne t'ai-je pas visit en personne? A la mort de ta
femme, n'ai-je pas t te prendre  la porte de ta maison? N'ai-je pas
suivi,  pied, son convoi depuis le faubourg? Aprs la crmonie, ne
t'ai-je pas reconduit,  pied, jusqu' ta demeure?... Et voil ma
rcompense!... Tu as voulu souiller mon honneur, profaner ma majest; tu
as voulu verser mon sang!...

A mesure que le monarque parlait, Tlout s'tait rassur, et  prsent
qu'il se tenait convaincu que sa vie n'tait pas en pril, il avait
repris son assurance et son audace habituelles. Hacam avait cru
l'mouvoir; mais Tlout, nullement attendri et trop orgueilleux pour
s'avouer ingrat et coupable, lui rpondit avec une scheresse hautaine:
Je ne puis mieux faire que de vous dire la vrit: en vous hassant,
j'ai obi  Dieu; ds lors tous vos bienfaits ne vous servaient de
rien.

A ces paroles, qui ressemblaient  un dfi, Hacam ne put rprimer un
mouvement de colre; mais se matrisant aussitt, il reprit avec calme:
En ordonnant de t'amener ici, je repassais dans ma mmoire tous les
genres de supplices, pour choisir le plus cruel  ton usage; mais 
prsent je te dis: Celui qui,  ce que tu prtends, t'avait ordonn de
me har, il m'ordonne,  moi, de te pardonner. Vis et sois libre, sous
la garde de Dieu! Tant que durera mon existence, je te le jure par le
Tout-Puissant, tu seras, comme autrefois, entour de faveurs et
d'hommages.... Plt  Dieu, ajouta-t-il en soupirant, que ce qui s'est
pass n'et point eu lieu!

Etait-il possible de faire sentir au thologien avec plus de dlicatesse
et de douceur, que Dieu ne commande jamais la haine? Pourtant Tlout
feignit de ne pas comprendre la leon qu'il venait de recevoir;
peut-tre mme l'orgueil tait-il trop enracin dans son me de bronze
pour qu'il pt la comprendre. Sans prononcer un mot de remercment, il
ne rpondit qu'aux dernires paroles du prince. Si ce qui s'est pass
n'et point eu lieu, dit-il, ce serait mieux pour vous.... C'tait
menacer le monarque d'un terrible chtiment dans l'autre vie; mais
Hacam, quoique convaincu que le droit tait de son ct et non de celui
des faquis, avait l'intention bien arrte de garder son sang-froid
jusqu'au bout, et, feignant de ne pas avoir entendu ce que Tlout venait
de dire: O donc, reprit-il, Abou-'l-Bassm s'est-il empar de ta
personne?--Ce n'est pas lui qui m'a pris, rpondit Tlout; c'est moi qui
me suis mis entre ses mains. J'tais venu le trouver, au nom de l'amiti
qui nous avait unis.--En quel endroit as-tu vcu pendant cette
anne-l?--Chez un juif de la ville. Alors, s'adressant 
Abou-'l-Bassm, tmoin muet de cet entretien, Hacam lui dit avec une
profonde indignation: Eh quoi! un juif a su honorer, dans un homme qui
professe une religion autre que la sienne, la pit et la science; il
n'a pas craint, en lui donnant asile, d'exposer  mon ressentiment sa
personne, sa femme, ses enfants, sa fortune; et toi, tu as voulu me
replonger dans des excs que je regrette. Sors d'ici, et que jamais ta
prsence ne souille mes regards!

Le perfide vizir fut disgraci. Tlout, au contraire, ne cessa, jusqu'
sa mort, de jouir des bonnes grces de Hacam, qui daigna honorer son
convoi de sa prsence[119].

Ainsi Hacam, impitoyable pour les laboureurs du faubourg comme il
l'avait t auparavant pour les citoyens de Tolde, ne l'tait pas pour
les faquis. C'est que les uns taient Arabes ou Berbers, et que les
autres ne l'taient pas. Hacam, en vritable Arabe qu'il tait, avait
deux poids et deux mesures: envers les anciens habitants du pays, qu'il
mprisait souverainement, il se croyait tout permis, s'ils avaient
l'audace de mconnatre son autorit; mais quand il s'agissait de
rebelles de sa propre caste, il leur pardonnait volontiers. Les
historiens arabes, il est vrai, ont expliqu d'une autre manire la
clmence avec laquelle Hacam traita les faquis: ils l'attribuent  des
remords de conscience[120]. Nous ne voulons pas nier que Hacam, qui
tait cruel et froce par intervalles, mais qui revenait toujours  des
sentiments plus humains, ne se soit reproch comme des crimes certains
ordres qu'il avait donns dans un moment de fureur, comme lorsqu'il fit
couper la tte aux faquis enferms dans la prison de la Rotonde; mais il
nous semble pourtant que les clients omaiyades qui, en crivant
l'histoire de leurs patrons, faisaient des efforts inous pour
rhabiliter la mmoire d'un prince relgu par le clerg au fond de
l'enfer[121], ont exagr son repentir; car,  en juger par le
tmoignage de Hacam lui-mme, c'est--dire par les vers qu'il adressa 
son fils peu de temps avant de mourir, il tait fermement convaincu
qu'il avait le droit d'agir comme il l'avait fait. Voici ces vers, par
lesquels nous conclurons ce rcit:

     De mme qu'un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble
     des pices d'toffe, de mme je me suis servi de mon pe pour
     runir mes provinces disjointes; car depuis l'ge o j'ai commenc
      raisonner, rien ne m'a rpugn autant que le dmembrement de
     l'empire. Demande maintenant  mes frontires si quelque endroit y
     est au pouvoir de l'ennemi; elles te rpondront que non, mais si
     elles te rpondaient que oui, j'y volerais revtu de ma cuirasse et
     l'pe au poing. Interroge aussi les crnes de mes sujets rebelles,
     qui, semblables  des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent
     sur la plaine et tincellent aux rayons du soleil: ils te diront
     que je les ai frapps sans leur laisser de relche. Saisis de
     terreur, les insurgs fuyaient pour chapper  la mort; mais moi,
     toujours  mon poste, je mprisais le trpas. Si je n'ai pargn ni
     leurs femmes ni leurs enfants, 'a t parce qu'ils avaient menac
     ma famille,  moi; celui qui ne sait pas venger les outrages qu'on
     fait  sa famille, n'a aucun sentiment d'honneur et tout le monde
     le mprise. Quand nous emes fini d'changer des coups d'pe, je
     les contraignis  boire un poison mortel; mais ai-je fait autre
     chose qu'acquitter la dette qu'ils m'avaient forc  contracter
     avec eux? Certes, s'ils ont trouv la mort, 'a t parce que leur
     destine le voulait ainsi.

     Je te laisse donc mes provinces pacifies,  mon fils! Elles
     ressemblent  un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j'ai
     pris soin qu'aucun rebelle ne trouble ton sommeil[122].




V.


Jamais encore la cour des sultans d'Espagne n'avait t aussi brillante
qu'elle le devint sous le rgne d'Abdrame II, fils et successeur de
Hacam. Amoureux de la superbe prodigalit des califes de Bagdad, de leur
vie de pompe et d'apparat, ce monarque s'entoura d'une nombreuse
domesticit, embellit sa capitale, fit construire  grands frais des
ponts, des mosques, des palais, et cra de vastes et magnifiques
jardins sur lesquels des canaux rpartissaient les torrents des
montagnes[123]. Il aimait aussi la posie, et si les vers qu'il faisait
passer pour les siens n'taient pas toujours de lui, du moins il
rcompensait gnreusement les potes qui lui venaient en aide. Au
reste, il tait doux, facile et bon jusqu' la faiblesse. Mme quand il
avait vu de ses propres yeux que ses serviteurs le volaient, il ne les
punissait pas[124]. Sa vie durant, il se laissa dominer par un faqui,
par un musicien, par une femme et par un eunuque.

Le faqui tait le Berber Yahy, que nous connaissons dj comme
l'instigateur principal de la rvolte du faubourg. Le mauvais succs de
cette tentative l'avait convaincu qu'il avait fait fausse route; il
savait maintenant que, pour devenir puissant, le clerg, au lieu de se
montrer hostile au prince, doit s'insinuer avec adresse dans sa faveur
et s'appuyer sur lui. Quoique sa fire et imptueuse nature se plit
difficilement au rle qu'il avait cru devoir prendre, son sans-gne, sa
franchise acerbe et sa sauvage brusquerie ne lui nuisaient pas trop dans
l'esprit du monarque dbonnaire, qui, bien qu'il et tudi la
philosophie[125], avait de grands sentiments de pit et qui prenait les
colres farouches de l'altier docteur pour les lans d'une vertueuse
indignation. Il tolrait donc ses propos hardis et jusqu' ses
bourrasques, se soumettait docilement aux rudes pnitences que ce svre
confesseur lui imposait[126], pliait la tte devant le pouvoir de ce
tribun religieux, et lui abandonnait le gouvernement de l'Eglise et la
direction de la judicature. Rvr par le monarque, soutenu par la
plupart des faquis, par la bourgeoisie qui le craignait[127], par le
bas peuple dont la cause s'tait identifie avec la sienne depuis la
rvolte, et mme par certains potes[128], classe d'hommes dont l'appui
n'tait nullement  ddaigner, Yahy jouissait d'un pouvoir immense. Et
pourtant il n'avait aucun emploi, aucune position officielle; s'il
gouvernait tout dans sa sphre, c'tait par le seul clat de sa
renomme[129]. Despote au fond du coeur, quoique auparavant il et
bafou le despotisme, il l'exerait sans scrupule maintenant que les
circonstances l'y conviaient. Les juges, s'ils voulaient conserver leurs
postes, devaient se faire les instruments aveugles de ses volonts. Le
sultan, qui avait parfois quelque vellit de s'affranchir de l'empire
que Yahy s'tait arrog sur lui, promettait plus qu'il ne pouvait en
s'engageant  les soutenir[130]. Tous ceux qui osaient lui rsister,
Yahy les brisait; mais d'ordinaire, s'il voulait dfaire un cadi qui
lui dplaisait, il n'avait qu' lui dire: Donne ta dmission![131]

L'influence de Ziryb le musicien n'tait pas moins grande, bien qu'elle
s'exert dans une autre sphre. Il tait de Bagdad. Persan d'origine,
ce semble, et client des califes abbsides, il avait appris la musique
sous le clbre chanteur Ishc Maucil, lorsqu'un jour Hroun ar-rachd
demanda  ce dernier s'il n'avait pas quelque nouveau chanteur  lui
prsenter. J'ai un disciple qui chante assez bien, grce aux leons que
je lui ai donnes, lui rpondit Ishc, et j'ai quelque raison de croire
qu'un jour il me fera honneur.--Dis-lui alors qu'il vienne me trouver,
reprit le calife. Introduit auprs du monarque, Ziryb gagna de prime
abord son estime par ses manires distingues et par sa conversation
spirituelle; puis, questionn par Hroun sur ses connaissances
musicales: Je sais chanter comme d'autres savent le faire, lui
rpondit-il; mais en outre, je sais ce que d'autres ne savent pas. Ma
manire,  moi, n'est faite que pour un connaisseur aussi exerc que
l'est votre seigneurie. Si elle le veut bien, je vais lui chanter ce
qu'aucune oreille n'a encore entendu. Le calife y ayant consenti, on
prsenta au chanteur le luth de son matre. Il refusa de s'en servir et
demanda celui qu'il avait fait lui-mme. Pourquoi refuses-tu le luth
d'Ishc? lui demanda alors le calife.--Si votre seigneurie dsire que je
lui chante quelque chose selon la mthode de mon matre, lui rpondit
Ziryb, je m'accompagnerai de son luth; mais si elle veut connatre la
mthode que j'ai invente, il me faut le mien de toute ncessit. Sur
ce il lui expliqua de quelle manire il avait fait ce luth, et se mit 
lui chanter une chanson qu'il avait compose. C'tait une ode  la
louange de Hroun, et ce monarque en fut ravi  un tel point qu'il
reprocha durement  Ishc de ne pas lui avoir prsent plus tt ce
merveilleux chanteur. Ishc s'excusa en disant, ce qui tait vrai, que
Ziryb lui avait soigneusement cach qu'il travaillait de gnie; mais
aussitt qu'il se trouva seul avec son disciple, il lui dit: Tu m'as
indignement tromp en me faisant mystre de la porte de ton talent. Je
serai franc avec toi, et je te dirai que je suis jaloux de toi, comme
les artistes qui cultivent le mme art et qui sont gaux en mrite, le
sont toujours les uns des autres. En outre, tu as plu au calife, et je
sais que sous peu tu vas me supplanter dans sa faveur. C'est ce que je
ne pardonnerais  personne, pas mme  mon fils; et n'tait que je sens
pour toi un reste d'affection parce que tu es mon lve, je ne me ferais
point scrupule de te tuer, et il en adviendrait ce qu'il pourrait.... Tu
as maintenant le choix entre deux partis: va t'tablir loin d'ici,
jure-moi que jamais je n'entendrai reparler de toi, et alors je te
donnerai pour subvenir  tes besoins autant d'argent que tu voudras; ou
bien reste ici malgr moi; mais je te prviens que dans ce cas je
risquerai corps et biens pour te perdre. Choisis donc! Ziryb n'hsita
pas sur le parti  prendre: il quitta Bagdad aprs avoir accept
l'argent qu'Ishc lui offrait. Quelque temps aprs, le calife ordonna de
nouveau  Ishc de lui amener son disciple. Je regrette de ne pouvoir
satisfaire  votre dsir, lui rpondit le musicien; ce jeune homme est
possd; il raconte que les gnies lui parlent et lui inspirent les
airs qu'il compose; il est si orgueilleux de son talent qu'il croit
n'avoir point d'gal au monde. N'ayant t ni rcompens ni redemand
par vous, il a cru que vous n'apprciiez pas ses talents et il est parti
furieux. J'ignore o il est  prsent; mais rendez grces  l'Eternel de
ce que cet homme est parti, seigneur, car il avait des accs de dlire
et dans ces moments-l il tait horrible  voir. Le calife, tout en
regrettant le dpart du jeune musicien qui lui avait inspir de si
grandes esprances, se contenta des raisons qu'Ishc lui donnait. Il y
avait quelque chose de vrai dans les paroles du vieux mastro: pendant
son sommeil Ziryb croyait rellement entendre chanter les gnies. Alors
il s'veillait en sursaut, sautait  bas de son lit, appelait Ghazln et
Honaida, deux jeunes filles de son srail, leur faisait prendre leurs
luths, leur enseignait l'air qu'il avait entendu pendant son sommeil, et
en crivait lui-mme les paroles. Ce n'tait pas de la folie aprs tout,
Ishc le savait bien, et quel vritable artiste, croyant aux gnies ou
n'y croyant pas, n'a pas connu de ces moments o il tait sous l'empire
d'une motion bien malaise  dfinir, mais qui semblait avoir quelque
chose de surhumain?

Ziryb alla chercher fortune dans l'Ouest. Arriv en Afrique, il crivit
 Hacam, le sultan d'Espagne, pour lui dire qu'il dsirait s'tablir 
sa cour, et ce prince fut si charm de cette lettre que, dans sa
rponse, il pressa le musicien de venir tout de suite  Cordoue, en lui
promettant un traitement fort considrable. Ziryb passa donc le dtroit
de Gibraltar avec ses femmes et ses enfants; mais  peine fut-il
dbarqu  Algziras qu'il apprit que Hacam venait de mourir. Fort
dsappoint par cette nouvelle, il se proposait dj de retourner en
Afrique, lorsque le musicien juif, Manour, que Hacam avait envoy  sa
rencontre, lui fit abandonner ce projet en lui disant qu'Abdrame II
n'aimait pas moins la musique que son pre, et que sans doute il
rcompenserait les artistes avec non moins de gnrosit. L'vnement
prouva qu'il ne s'tait pas tromp. Instruit de l'arrive de Ziryb,
Abdrame II lui crivit pour l'inviter  venir  sa cour, ordonna aux
gouverneurs de le traiter avec les plus grands gards, et lui fit offrir
par un de ses principaux eunuques des mulets et d'autres prsents.
Arriv  Cordoue, Ziryb fut install dans une maison superbe. Le sultan
lui donna trois jours pour se remettre des fatigues de son voyage; au
bout de ce temps, il l'invita  se rendre au palais. Il commena
l'entretien en lui faisant connatre les conditions auxquelles il
voulait le retenir  Cordoue. Elles taient magnifiques: Ziryb aurait
une pension rgle de deux cents pices d'or par mois et quatre
gratifications par an,  savoir mille pices d'or  l'occasion de
chacune des deux grandes ftes musulmanes, cinq cents  la Saint-Jean,
et cinq cents au jour de l'an; de plus, il recevrait par an deux cents
setiers d'orge et cent setiers de froment; enfin, il aurait l'usufruit
d'un certain nombre de maisons, de champs et de jardins, qui
reprsentaient ensemble un capital de quarante mille pices d'or. Ce ne
fut qu'aprs avoir assur au musicien une si belle fortune, qu'Abdrame
le pria de chanter, et quand Ziryb eut satisfait  ce dsir, le
monarque fut enchant de ses talents au point de ne plus vouloir
entendre d'autre chanteur. Il vivait avec lui dans la plus grande
intimit, et aimait  s'entretenir avec lui d'histoire, de posie, de
toutes les sciences et de tous les arts; car ce musicien extraordinaire
avait des connaissances trs-tendues et trs-varies. Sans compter
qu'il tait excellent pote et qu'il savait par coeur les paroles et
les airs de dix mille chansons, il avait aussi tudi l'astronomie et la
gographie, et rien n'tait plus instructif que de l'entendre discourir
sur les diffrents pays et sur les moeurs de leurs habitants. Mais ce
qui frappait en lui plus encore que son immense savoir, c'tait son
esprit, son got et la suprme distinction de ses manires. Nul n'tait
rompu comme lui  la causerie tincelante, nul n'avait  un gal degr
l'instinct du beau et le sentiment de l'art en toutes choses, nul ne
s'habillait avec autant de grce et d'lgance, nul ne savait aussi bien
ordonner une fte ou un dner. On le considrait comme un homme
suprieur, comme un modle, pour tout ce qui concernait le bon ton, et
sous ce rapport il devint le lgislateur de l'Espagne arabe. Les
innovations qu'il fit furent hardies et innombrables; il accomplit une
rvolution radicale dans les coutumes. Auparavant on portait les cheveux
longs et spars sur le front; on se servait  table de vases d'or ou
d'argent et de nappes de lin. Maintenant on portait les cheveux coups
en rond; les vases taient de verre, les nappes, de cuir: Ziryb le
voulait ainsi. Il prescrivit les diffrentes espces de vtements qu'on
devait porter dans chaque saison; il apprit aux Arabes d'Espagne que les
asperges sont un mets excellent, ce  quoi ils n'avaient pas encore
pens; plusieurs plats invents par lui conservrent son nom; enfin on
se modelait sur lui jusque dans les moindres minuties de la vie
lgante, et par une fortune peut-tre unique dans les annales du monde,
le nom de ce charmant picurien est rest clbre jusqu'aux derniers
temps de la domination musulmane en Espagne, tout comme ceux des savants
illustres, des grands potes, des grands gnraux, des grands ministres,
des grands princes[132].

Au reste, bien que Ziryb et pris un tel ascendant sur l'esprit
d'Abdrame, que le peuple s'adressait de prfrence  lui alors qu'il
voulait faire connatre ses voeux au monarque[133], il ne semble pas
s'tre ml beaucoup de la politique. Il entendait trop bien la vie pour
ne pas trouver que discuter les affaires de l'Etat, tramer des complots,
ou conduire des ngociations  travers les plaisirs d'une fte,
c'taient choses du plus mauvais ton. Il abandonnait donc ces choses-l
 la sultane Taroub et  l'eunuque Nar[134]. Taroub tait une me
goste et aride, faite pour l'intrigue et dvore par la soif de l'or.
Elle vendait, non pas son amour, ces femmes n'en ont pas, mais sa
possession, tantt pour un collier d'un prix fabuleux, tantt pour des
sacs d'argent que son mari faisait placer contre sa porte lorsqu'elle
refusait de l'ouvrir[135]. Dure, avide, politique, elle tait intimement
lie avec un homme tout semblable, le perfide et cruel Nar. Fils d'un
Espagnol qui ne parlait pas mme l'arabe[136], cet eunuque hassait les
chrtiens vraiment pieux avec toute la haine d'un apostat.

Voil ce qu'tait la cour  cette poque. Quant au pays, il tait loin
d'tre tranquille. Dans la province de Murcie, il y eut une guerre, qui
dura sept ans, entre les Ymnites et les Maddites. Mrida tait
presque toujours en rvolte; les chrtiens de cette ville taient en
correspondance avec Louis-le-Dbonnaire et se concertaient avec
lui[137]. Tolde se rvolta aussi, et dans le voisinage de cette ville
il y eut une vritable jacquerie.

Peu d'annes aprs la journe de la fosse, les Toldans avaient recouvr
leur indpendance et dtruit le chteau d'Amrous. Pour ressaisir cette
proie, Hacam avait de nouveau employ la ruse. Etant parti de Cordoue
sous le prtexte de faire une razzia dans la Catalogne, il avait tabli
son camp dans le district de Murcie; puis, inform par ses espions que
les Toldans se croyaient si peu menacs qu'ils ngligeaient mme de
fermer les portes de leur ville pendant la nuit, il tait arriv tout 
coup devant une porte, et, comme il l'avait trouve ouverte, il tait
devenu matre de la cit sans coup frir. Alors il avait fait brler
toutes les maisons dans la partie leve de la ville[138]. Parmi ces
maisons se trouvait celle d'un jeune rengat nomm Hchim. Cet homme
vint  Cordoue dans un dnment complet. Pour gagner sa vie, il se fit
forgeron. Puis, brlant du dsir de venger ses propres injures et celles
de ses concitoyens, il forma un complot avec les ouvriers de Tolde, et
quitta Cordoue pour se rendre de nouveau dans sa ville natale, o il se
mit  la tte de la populace, laquelle chassa les soldats et les
partisans d'Abdrame II (829). Ensuite Hchim se mit  parcourir le pays
avec sa bande, en pillant et en brlant les villages habits par des
Arabes ou par des Berbers. Chaque jour cette bande devenait plus
formidable; les ouvriers, les paysans, les esclaves, les aventuriers de
toute espce affluaient de toute part pour se joindre  elle. Sur
l'ordre d'Abdrame, le gouverneur de la frontire, Mohammed ibn-Wasm,
fit marcher des troupes contre ces brigands; mais elles furent forces 
la retraite, et pendant une anne entire, le Forgeron put continuer
impunment ses dvastations. A la fin le gouverneur, qui avait reu des
renforts et que le sultan avait fortement rprimand sur son inaction,
reprit l'offensive, et cette fois avec plus de succs. Aprs un combat
qui dura plusieurs jours, la bande, qui avait perdu son chef, fut
disperse[139].

Cependant Tolde tait encore libre. Dans l'anne 834, le sultan fit
assiger cette ville par le prince Omaiya; mais les Toldans
repoussrent victorieusement les attaques de ce gnral, de sorte
qu'Omaiya, aprs avoir ravag les campagnes environnantes, fut oblig de
lever le sige et de retourner  Cordoue. Les Toldans, quand ils
virent s'loigner l'arme ennemie, rsolurent de la harceler pendant sa
retraite; mais Omaiya avait laiss  Calatrava un corps de troupes
command par le rengat Maisara, et ce capitaine, inform du dessein des
Toldans, leur dressa une embuscade. Attaqus  l'improviste, les
Toldans essuyrent une terrible droute. Selon la coutume, les soldats
de Maisara prsentrent  leur capitaine les ttes des ennemis tus
pendant la mle; mais l'amour de sa nation ne s'tait pas teint dans
le coeur du rengat. A la vue de ces ttes mutiles, ses sentiments
patriotiques se rveillrent avec force, et, se reprochant amrement son
dvoment aux oppresseurs de sa patrie, il expira, peu de jours aprs,
de honte et de douleur.

Toutefois, quoique le sultan pt causer de temps en temps du dommage 
Tolde, il ne put l'asservir tant que la concorde y rgna.
Malheureusement elle disparut. Nous ignorons ce qui se passa dans la
ville; mais ce qui y arriva plus tard, dans l'anne 873, nous fait
souponner que la discorde y clata entre les rengats et les chrtiens.
Un chef toldan, qui portait le nom d'Ibn-Mohdjir et qui semble avoir
t un rengat, quitta Tolde avec ses partisans et vint offrir ses
services au commandant de Calatrava (836), qui accepta sa proposition
avec empressement. D'aprs les conseils des migrs, on rsolut
d'investir et d'affamer la ville, et le prince Wald, frre du sultan,
fut charg de la direction du sige. Ce sige avait dj dur une anne,
pendant laquelle la famine avait fait de grands ravages dans la ville,
lorsqu'un parlementaire, envoy par le gnral arabe, vint conseiller
aux Toldans de se rendre, attendu qu'ils seraient forcs de le faire
bientt et qu'il valait mieux profiter du moment o ils pouvaient encore
prtendre  obtenir des conditions. Les Toldans s'y refusrent.
Malheureusement pour eux, le parlementaire, qui avait t tmoin de leur
courage, l'avait t aussi de leur tat malheureux et de leur faiblesse.
De retour auprs de son gnral, il le pressa de donner un assaut
vigoureux. Wald le fit, et Tolde fut prise d'assaut, aprs avoir joui,
pendant environ huit annes, d'une complte indpendance (16 juin 857).
Les annalistes ne nous apprennent pas de quelle manire le sultan traita
les habitants de la ville; ils disent seulement qu'Abdrame se fit
donner des otages et qu'il fit rebtir le chteau d'Amrous[140].

Dans les dernires annes du rgne d'Abdrame, les chrtiens de Cordoue
tentrent une rvolte d'une nature tout  fait exceptionnelle. C'est sur
elle que nous allons appeler l'attention de nos lecteurs. Les auteurs
latins du milieu du IXe sicle nous fournissent beaucoup
d'indications, non-seulement sur cette rvolte, mais encore sur le mode
d'existence, les sentiments et les ides des chrtiens de Cordoue, et
nous nous attacherons  reproduire fidlement les dtails pleins
d'intrt qu'ils nous donnent.




VI.


Une grande partie et la partie la plus claire des chrtiens de Cordoue
ne se plaignaient pas de leur sort; on ne les perscutait pas, on leur
permettait le libre exercice de leur religion, et cela leur
suffisait[141]. Plusieurs d'entre eux servaient dans l'arme; d'autres
avaient des emplois lucratifs  la cour ou dans les palais des riches
seigneurs arabes[142]. Ils imitaient leurs matres dans tout ce qu'ils
leur voyaient faire: un tel entretenait un harem[143], tel autre
s'adonnait  un vice abominable, malheureusement frquent dans les pays
orientaux[144]. Fascins par l'clat de la littrature arabe, les hommes
de got avaient pris en piti la littrature latine et n'crivaient que
dans la langue des vainqueurs. Un auteur de cette poque, meilleur
patriote que la plupart de ses concitoyens, s'en plaint amrement. Mes
coreligionnaires, dit-il, aiment  lire les pomes et les romans des
Arabes[145]; ils tudient les crits des thologiens et des philosophes
musulmans, non pour les rfuter, mais pour se former une diction arabe
correcte et lgante. O trouver aujourd'hui un laque qui lise les
commentaires latins sur les saintes Ecritures? Qui d'entre eux tudie
les Evangiles, les prophtes, les aptres? Hlas! tous les jeunes
chrtiens qui se font remarquer par leurs talents, ne connaissent que la
langue et la littrature arabes; ils lisent et tudient avec la plus
grande ardeur les livres arabes; ils s'en forment  grands frais
d'immenses bibliothques, et proclament partout que cette littrature
est admirable. Parlez-leur, au contraire, de livres chrtiens: ils vous
rpondront avec mpris que ces livres-l sont indignes de leur
attention. Quelle douleur! les chrtiens ont oubli jusqu' leur langue,
et sur mille d'entre nous vous en trouverez  peine un seul qui sache
crire convenablement une lettre latine  un ami. Mais s'il s'agit
d'crire en arabe, vous trouverez une foule de personnes qui s'expriment
dans cette langue avec la plus grande lgance, et vous verrez qu'elles
composent des pomes, prfrables, sous le point de vue de l'art, 
ceux des Arabes eux-mmes[146]. Au reste, cette prdilection pour la
littrature arabe et cet abandon presque gnral de la littrature
latine n'ont rien qui doive nous surprendre. On ne possdait plus 
Cordoue les ouvrages des grands potes de l'antiquit[147]; les livres
de thologie avaient peu d'attrait pour les gens du monde, et la
littrature contemporaine tait marque des signes de l'extrme
dcadence littraire. On faisait encore des vers latins, mais, comme on
avait oubli les rgles de la quantit[148], c'taient des vers rims,
dits _rhythmiques_[149], dans lesquels on ne faisait attention qu'
l'accent et qui d'ailleurs taient crits d'un style  la fois
prtentieux et nglig.

Plus qu' demi arabiss, les chrtiens de Cordoue s'accommodaient donc
fort bien de la domination trangre. Mais il y avait des exceptions 
cette rgle. Le sentiment de la dignit nationale et le respect de
soi-mme n'taient pas teints dans tous les coeurs. Quelques esprits
gnreux, qui ddaignaient de se pousser et de s'installer,  force
d'impudence ou d'habilet, dans les palais des grands, frmissaient
d'indignation en songeant que leur ville natale, qui portait encore avec
orgueil son ancien titre de _Patricienne_, tait maintenant la rsidence
d'un sultan[150]; ils enviaient le bonheur des petits Etats du nord de
l'Espagne, qui avaient  soutenir, il est vrai, une guerre continuelle,
mais qui, libres du joug arabe, taient du moins gouverns par des
princes chrtiens[151]. A ces regrets patriotiques se joignaient parfois
des griefs trs-rels. Les sultans donnaient de temps en temps des
ordres qui devaient blesser profondment la fiert et les convictions
religieuses des chrtiens. Ainsi ils avaient dclar la circoncision
obligatoire pour eux comme pour les musulmans[152]. Mais les prtres
surtout taient mcontents. Ils avaient pour les musulmans une haine
instinctive et d'autant plus forte qu'ils avaient des ides tout  fait
fausses sur Mahomet et sur les doctrines qu'il avait prches. Vivant au
milieu des Arabes, rien ne leur et t plus facile que de s'instruire 
ce sujet; mais, refusant obstinment de puiser aux sources qui se
trouvaient  leur porte, ils se plaisaient  croire et  rpter toutes
les fables absurdes que l'on dbitait ailleurs sur le Prophte de la
Mecque. Ce n'est pas dans les crits arabes qu'Euloge, un des prtres
les plus instruits de cette poque et sans doute assez familiaris avec
l'arabe pour pouvoir lire couramment un ouvrage historique crit dans
cette langue, va puiser des renseignements sur la vie de Mahomet; au
contraire, c'est dans un manuscrit latin que le hasard lui fait tomber
sous les mains dans un clotre de Pampelune. On y lisait, entre autres
choses, que Mahomet, sentant sa fin approcher, avait prdit que, le
troisime jour aprs sa mort, les anges viendraient le ressusciter. Par
consquent, lorsque l'me de Mahomet fut descendue aux enfers, ses
disciples veillrent assidment auprs du cadavre en attendant le
miracle; mais  la fin du troisime jour, ne voyant pas venir les anges
et croyant que leur prsence auprs du cadavre, qui exhalait dj une
odeur ftide, les en empchait, ils s'en allrent. Alors, au lieu
d'anges, arrivrent des chiens[153], qui se mirent  dvorer une partie
du cadavre. Ce qui en restait fut enseveli par les musulmans, qui, pour
se venger des chiens, rsolurent de tuer chaque anne un grand nombre de
ces animaux.... Voil, s'crie Euloge, voil les miracles du prophte
des musulmans[154]! Et l'on ne connaissait pas mieux les doctrines de
Mahomet. Que les prtres, nourris d'ides asctiques et auxquels il
n'tait pas permis d'tre mus de l'amour d'une femme, aient t
choqus par la polygamie qu'il avait autorise, et surtout par ses ides
sur le paradis cleste avec ses belles vierges[155], rien de plus
naturel; mais ce qui est singulier, c'est qu'ils s'imaginaient que
Mahomet avait prch prcisment le contraire de ce qu'avait prch le
Christ. Cet adversaire de notre Sauveur, dit Alvaro, a consacr le
sixime jour de la semaine (lequel,  cause de la passion de notre
Seigneur, doit tre un jour de deuil et de jene)  la bonne chre et 
la dbauche. Le Christ a prch la chastet  ses disciples; lui, il a
prch aux siens les plaisirs grossiers, les volupts immondes,
l'inceste. Le Christ a prch le mariage; lui, le divorce. Le Christ a
recommand la sobrit et le jene; lui, les festins et les plaisirs de
la table[156]. Le Christ, dit ensuite Alvaro--et il serait difficile
de trouver dans le Nouveau Testament les paroles qu'il prte ici au
Seigneur--le Christ ordonne que, pendant les jours du jene, l'on
s'abstienne de son pouse lgitime; lui, il consacre surtout ces
jours-l aux plaisirs charnels[157]. Pour peu qu'Alvaro et t au
courant de ce qui se passait alors  la cour, il aurait su que Yahy
avait impos une rude pnitence  Abdrame II, lorsque ce monarque eut
enfreint les ordres de Mahomet sur l'abstinence des femmes pendant le
mois du jene[158].

Ainsi les prtres se faisaient une ide tout  fait fausse de la
religion mahomtane. Ceux de leurs coreligionnaires qui la connaissaient
mieux, avaient beau leur dire que Mahomet avait prch une morale
pure[159]: c'tait peine perdue, et les gens d'Eglise continuaient 
mettre l'islamisme sur la mme ligne que le paganisme romain,  le
considrer comme une idoltrie invente par le diable[160]. Mais ce
n'est pas dans la religion musulmane qu'il faut chercher le motif
principal de leur aversion; c'est dans le caractre des Arabes. Ce
peuple, qui joignait  une gat franche et vive une sensualit
raffine, devait inspirer aux prtres, qui aimaient les retraites
ternelles et profondes, les grands renoncements et les terribles
expiations, une rpugnance extrme et invincible. En outre, les prtres
taient accabls de vexations continuelles. Si les musulmans des hautes
classes taient trop clairs et trop bons politiques pour insulter les
chrtiens  cause de leur religion, la populace tait intolrante comme
elle l'est partout. Quand elle voyait un prtre se montrer dans la rue,
elle se mettait  crier: voil le fou! et  chanter une chanson dont
le sujet tait un loge ironique de la croix, tandis que les petits
garons jetaient des pierres et des pots  la tte du prtre. Pendant
les enterrements, les prtres entendaient dire: Allah, n'ayez point
piti d'eux! et en mme temps les ordures et les cailloux pleuvaient
sur le convoi. Quand les cloches des glises sonnaient aux heures
canoniques, les musulmans disaient en secouant la tte: Peuple simple
et malheureux qui se laisse tromper par ses prtres! Quelle folie que de
croire aux mensonges qu'ils dbitent! Qu'Allh maudisse ces imposteurs!
Pour plusieurs musulmans, les chrtiens, ou du moins leurs prtres,
taient un objet de dgot; quand ils avaient  leur parler, ils se
tenaient  distance pour ne pas frler leurs vlements[161]. Et pourtant
ces malheureux, qui faisaient horreur, qu'on considrait comme impurs,
dont on fuyait le contact comme celui d'un pestifr, et qui voyaient
s'accomplir les paroles que Jsus avait adresses  ses disciples quand
il leur disait: Vous serez has de tous  cause de mon nom, se
rappelaient fort bien qu'au temps o la religion chrtienne dominait
dans le pays et o d'admirables glises s'levaient partout, leur ordre
avait t l'ordre le plus puissant dans l'Etat[162]!

Blesss dans leur orgueil, exasprs par les outrages qu'ils recevaient,
et pousss par un fbrile besoin d'activit, les prtres, les moines et
le petit nombre de laques qui pensaient comme eux, ne se rsignrent
pas  souffrir en silence,  faire de striles voeux,  se dchirer
les entrailles de colre. Dans les villes assez loignes du centre de
la domination musulmane pour pouvoir arborer avec succs le drapeau de
la rvolte, ces hommes ardents et passionns auraient t soldats; dans
les montagnes, ils auraient men la vie indpendante de partisans et de
bandits, et, soldats  Tolde ou guerrillas dans la Sierra de Malaga,
ils auraient soutenu contre les musulmans une guerre  outrance. Dans la
rsidence du sultan, o une rvolte  main arme tait impossible, ils
se firent martyrs.

Pour se soustraire aux insultes de la populace, les prtres ne
quittaient leurs demeures que dans le cas de ncessit absolue[163].
Souvent aussi ils se faisaient malades et restaient tout le jour au lit,
afin d'tre dispenss de payer la capitation, rclame par le trsor
public  la fin de chaque mois[164]. Se condamnant ainsi  de longues
rclusions,  une vie solitaire, contemplative, toujours replie sur
elle-mme, ils amassaient en silence, et avec une sorte de volupt, des
trsors de haine; ils se sentaient heureux de har chaque jour davantage
et de charger leur mmoire de griefs nouveaux. Aprs le coucher du
soleil, ils se levaient. Alors ils se mettaient  lire, dans le silence
solennel et mystrieux de la nuit,  la faible et indcise lueur d'une
lampe[165], certaines parties de la Bible, surtout le dixime chapitre
de saint Matthieu, les Pres de l'Eglise et la Vie des Saints; c'taient
 peu prs les seuls livres qu'ils connussent. Ils lisaient que le
Christ avait dit: Allez, et enseignez toutes les nations. Ce que je
vous dis dans les tnbres, dites-le dans la lumire; ce que je vous dis
 l'oreille, prchez-le sur les maisons. Je vous envoie comme des brebis
au milieu des loups. Vous serez mens devant les gouverneurs, et mme
devant les rois,  cause de moi, pour leur rendre tmoignage de moi. Ne
craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l'me;
craignez plutt celui qui peut perdre et l'me et le corps, en les
jetant dans la ghenne[166]! Ils lisaient encore chez de grands
docteurs, que ceux-l surtout entreront dans la batitude des lus, qui,
lorsque se cacher ne serait pas un crime, s'offrent spontanment au
martyre[167]. Mais ce qui enflammait principalement l'imagination
maladive des prtres, c'tait l'exemple de ces saints hommes qui avaient
t prouvs par la perscution des paens, et qui, loin d'viter le
martyre, avaient t avides de cette mort sacre[168]. Vivant dans
l'admiration assidue de ces hros de la foi, ils sentaient frmir dans
leur me le besoin imprieux de les imiter. Ils regrettaient de ne pas
tre perscuts, et appelaient de tous leurs voeux l'occasion de faire
un grand acte de foi, comme tant d'autres fidles serviteurs de Dieu
l'avaient trouve dans les premiers temps de l'Eglise.

Ce parti exalt et fanatique obissait  l'impulsion de deux hommes
remarquables. C'taient le prtre Euloge et le laque Alvaro.

Euloge appartenait  une ancienne famille de Cordoue, qui se distinguait
par son attachement au christianisme autant que par sa haine des
musulmans. Son grand-pre, qui s'appelait aussi Euloge, avait la
coutume, quand il entendait les muezzins annoncer, du haut des minarets,
l'heure de la prire, de faire le signe de la croix et d'entonner ces
paroles du psalmiste: O Dieu! ne garde point le silence, et ne te tais
point! Car voici, tes ennemis bruient, et ceux qui te hassent ont lev
la tte[169]! Cependant, quelque grande que ft l'aversion de cette
famille pour les musulmans, Joseph, le plus jeune des trois frres
d'Euloge, entra comme employ dans les bureaux de l'administration. Ses
deux autres frres se vourent au commerce[170]; une de ses soeurs,
nomme Anulone, prit le voile, et Euloge lui-mme fut destin de bonne
heure  l'Eglise. Elev parmi les prtres de l'glise de saint Zol, il
tudia jour et nuit avec tant d'application qu'il surpassa bientt,
non-seulement ses condisciples, mais aussi ses matres. Alors, brlant
du dsir d'apprendre ce que ceux-ci ne pouvaient lui enseigner, mais
craignant de les offenser s'il leur faisait connatre son envie secrte,
il ne leur en dit rien; mais, sortant  la drobe, il allait assister 
leur insu aux leons des docteurs les plus renomms de Cordoue, et
surtout  celles de l'loquent abb Spera-in-Deo[171], auteur d'une
rfutation des doctrines musulmanes[172] et du rcit du martyre de deux
personnes dcapites au commencement du rgne d'Abdrame II[173]. Ce
docteur zl eut la plus grande influence sur l'esprit du jeune Euloge;
c'est lui qui lui inspira cette haine sombre et farouche contre les
musulmans par laquelle il se distingua pendant toute sa vie. Ce fut
aussi dans l'auditoire de Spera-in-Deo qu'Euloge fit la connaissance
d'Alvaro, noble et riche jeune homme de Cordoue, qui, bien qu'il ne se
destint pas  l'Eglise, suivait assidment les cours du clbre abb,
dont il partageait les sentiments. Euloge et Alvaro taient faits pour
se comprendre et s'aimer; bientt une troite amiti s'tablit entre
eux, et, crivant  un ge dj avanc la biographie de son ami, Alvaro
s'arrte avec complaisance sur l'poque o lui et son condisciple se
juraient une amiti ternelle, o ils pendaient aux lvres du grand
docteur dont la Btique tait fire, et o leur plus douce occupation
tait d'crire des volumes de lettres et de vers; volumes qu'ils
anantirent plus tard, malgr les charmants souvenirs qui s'y
attachaient, de peur que la postrit ne les juget sur ces faibles
productions d'une jeunesse enthousiaste[174].

Devenu d'abord diacre, puis prtre, de l'glise de saint Zol, Euloge se
concilia par ses vertus la bienveillance de tous ceux qui le
connaissaient. Il aimait  frquenter les clotres, sur lesquels il
exera bientt une grande influence, et, portant dans sa pit une
singulire exaltation, il macrait son corps par les jenes et les
veilles, en demandant  Dieu, comme une faveur spciale, de le dlivrer
d'une vie qui lui tait  charge, et de le faire entrer dans la
batitude des lus[175].

Pourtant cette vie si austre fut illumine d'un doux rayon d'amour;
mais cet amour tait si chaste et si pur dans sa sainte navet,
qu'Euloge lui-mme ne s'en rendait pas compte, et que, sans y songer, il
s'en confesse avec une charmante candeur.

Il y avait alors  Cordoue une trs-belle jeune fille nomme Flora, dont
le caractre avait avec celui d'Euloge de mystrieuses affinits. Ne
d'un mariage mixte, elle passait pour musulmane; mais comme elle tait
orpheline de pre ds sa plus tendre enfance, sa mre l'avait leve
dans le christianisme. Cette pieuse femme avait dvelopp en elle un
trs-vif sentiment des choses saintes; mais son frre, en musulman zl
qu'il tait, piait toutes ses dmarches, de sorte qu'elle ne pouvait
aller que rarement  la messe. Cette contrainte lui pesait; elle se
demandait si elle ne pchait pas en se faisant passer pour musulmane; ne
lisait-elle pas dans sa Bible bien-aime: Quiconque me confessera
devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Pre qui est aux
cieux; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi
devant mon Pre qui est aux cieux? Forte et courageuse, fire et
intrpide, c'tait un tre organis pour une rsistance indomptable, un
caractre nergique, entreprenant, et amoureux des partis extrmes. Elle
eut donc bientt pris sa rsolution. A l'insu de son frre, elle quitta
le logis, accompagne de sa soeur Bahlegotone qui partageait ses
sentiments. Les deux jeunes filles allrent se cacher parmi les
chrtiens. Leur frre les cherchait en vain dans tous les couvents; en
vain il faisait jeter en prison des prtres qu'il souponnait de les
tenir caches, lorsque Flora, qui ne voulait pas que les chrtiens
fussent perscuts  cause d'elle, retourna spontanment  la maison,
et, se prsentant  son frre: Tu me cherches, lui dit-elle, tu
perscutes le peuple de Dieu  cause de moi; eh bien, me voici! Je viens
 toi et je le dis hautement, car j'en suis fire: Oui, tes soupons
sont fonds; oui, je suis chrtienne. Essaye, si tu l'oses, de me
sparer du Christ par des supplices: je saurai supporter
tout!--Malheureuse, s'cria son frre, ne sais-tu donc pas que notre loi
prononce contre l'apostat la peine de mort?--Je le sais, rpondit Flora;
mais sur l'chafaud je dirai avec non moins de fermet: Jsus, mon
seigneur, mon Dieu, remplie d'amour pour toi, je meurs heureuse!
Furieux de cette obstination, le musulman eut la cruaut de frapper sa
soeur; mais Flora avait une de ces organisations exceptionnelles, si
parfaites, que la douleur physique semble n'avoir pas de prise sur
elles; aussi son frre, voyant que sa brutalit ne lui servait de rien,
essaya de la persuader par la douceur. Il n'y russit pas mieux. Alors,
l'ayant mene devant le cadi: Juge, lui dit-il, voici ma soeur, qui
avait toujours honor et pratiqu avec moi notre sainte religion,
lorsque des chrtiens l'ont pervertie, lui ont inspir du mpris pour
notre Prophte, et lui ont fait croire que Jsus est Dieu.--Est-ce vrai
ce que dit votre frre? demanda le cadi en s'adressant  Flora. Eh
quoi! rpliqua-t-elle, vous appelez cet homme impie mon frre? Il ne
l'est pas, je le dsavoue! Ce qu'il vient de dire est faux. Non, jamais
je n'ai t musulmane. Celui que j'ai connu, que j'ai ador, ds ma plus
tendre enfance, c'est le Christ. C'est lui qui est mon Dieu, et jamais
je n'aurai d'autre poux que lui!

Le cadi aurait pu condamner Flora  la mort; mais, touch peut-tre de
sa jeunesse et de sa beaut, et croyant sans doute qu'une punition
corporelle suffirait pour ramener au bercail cette brebis gare, il
ordonna  deux agents de police d'tendre les bras de la jeune fille, et
lui dchira la nuque  coups de fouet. Puis, la remettant plus morte que
vive entre les mains de son frre: Instruisez-la dans notre loi, lui
dit-il, et si elle ne se convertit pas, ramenez-la-moi.

De retour dans sa maison, le musulman fit soigner sa soeur par les
femmes de son harem. De peur qu'elle ne lui chappt une seconde fois,
il prenait grand soin de tenir les portes fermes; mais comme une
trs-haute muraille entourait tous les btiments dont se composait sa
demeure, il jugea inutile de prendre d'autres prcautions. Il oubliait
qu'une femme aussi courageuse que Flora ne se laisse arrter par aucun
obstacle. En peu de jours, ses plaies  peine fermes, elle se sentit
assez forte pour tenter de s'vader. A la faveur de la nuit, elle grimpa
jusqu'au toit d'un btiment qui se trouvait dans la cour; de l elle
escalada lgrement la muraille, et, se laissant glisser jusqu' terre,
elle parvint sans accident dans la rue. Errant au hasard au milieu des
tnbres, elle eut le bonheur d'arriver  la maison d'un chrtien de sa
connaissance. C'est l qu'elle resta cache pendant quelque temps; c'est
l qu'Euloge la vit pour la premire fois[176]. La beaut de Flora,
l'irrsistible sduction de ses paroles et de ses manires[177], ses
aventures romanesques, sa fermet inbranlable au milieu des
souffrances, sa pit tendre et son exaltation mystique, tout cela
exera une puissance vraiment lectrique sur l'imagination du jeune
prtre, si habitue qu'elle ft  se craindre et  se rprimer. Il
conut pour Flora une amiti exalte, une sorte d'amour intellectuel, un
amour tel qu'on le connat au sjour des anges, l o les mes seules
brlent du feu des saints dsirs. Six ans plus tard, il se rappelait
encore jusqu'aux moindres circonstances de cette premire entrevue; loin
de s'tre affaibli, ce souvenir semble avoir augment avec l'ge et tre
devenu plus vivace, tmoin ces paroles passionnes qu'il crivit alors
 Flora: Tu as daign, sainte soeur, me montrer, il y a bien
longtemps dj, ta nuque dchire par les verges et prive de la belle
et abondante chevelure qui la couvrait jadis. C'est que tu me
considrais comme ton pre spirituel, et que tu me croyais pur et chaste
comme toi-mme. Doucement je mis ma main sur tes plaies; j'aurais voulu
les gurir en les pressant de mes lvres, mais je ne l'osais pas.... En
te quittant, j'tais tout rveur et je soupirais sans cesse[178]....

Craignant d'tre dcouverte  Cordoue, Flora, accompagne de sa soeur
Baldegotone, alla se cacher ailleurs. Plus tard nous dirons o et
comment Euloge la retrouva.




VII.


Pendant que les chrtiens zls de Cordoue taient livrs aux pnibles
rves d'une ambition nourrie dans l'ombre, aigrie dans l'inaction, un
vnement se passa qui doubla, s'il tait possible, leur haine et leur
fanatisme.

Un prtre de l'glise de saint Aciscle, nomm Perfectus, tait sorti un
jour pour les affaires de son mnage, lorsque des musulmans
l'abordrent, car il parlait assez bien l'arabe. Bientt la conversation
tomba sur la religion et les musulmans demandrent  Perfectus son
opinion sur Mahomet et sur Jsus-Christ. Quant au Christ, rpondit-il,
c'est mon Dieu; mais quant  votre Prophte, je n'ose dire ce que nous
autres chrtiens nous pensons de lui; car si je le faisais, je vous
offenserais et vous me livreriez au cadi, qui me condamnerait  la mort.
Cependant, si vous m'assurez que je n'ai rien  craindre, je vous dirai
en confidence ce qu'on lit  son sujet dans l'Evangile, et de quelle
renomme il jouit parmi les chrtiens.--Vous pouvez vous fier  nous,
rpondirent les musulmans; ne craignez rien et dites ce que vos
coreligionnaires pensent de notre Prophte; nous jurons de ne pas vous
trahir.--Eh bien, dit alors Perfectus, dans l'Evangile on lit: Il
s'lvera de faux prophtes, qui feront des prodiges et des miracles,
pour sduire les lus mmes, s'il tait possible. Le plus grand de ces
faux prophtes, c'est Mahomet. Une fois lanc, Perfectus alla plus loin
qu'il n'avait voulu: il clata en injures contre Mahomet et l'appelait
un serviteur de Satan.

Les musulmans le laissrent partir en paix; mais ils lui gardaient
rancune, et quelque temps aprs, voyant arriver Perfectus et ne se
croyant plus lis par leur serment, ils crirent au peuple: Cet
insolent que voil a vomi en notre prsence de si horribles blasphmes
contre notre Prophte, que le plus patient d'entre vous, s'il les avait
entendus, aurait perdu son sang-froid. Aussitt Perfectus, comme s'il
et fch une ruche, dit Euloge, se vit entour par une multitude
furieuse, qui se prcipita sur lui et le trana devant le tribunal du
cadi avec tant de vitesse que ses pieds touchaient  peine le sol. Le
prtre que voici, dirent les musulmans au juge, a blasphm notre
Prophte. Mieux que nous, vous savez quelle punition mrite un tel
crime.

Aprs avoir entendu les tmoins, le cadi demanda  Perfectus ce qu'il
avait  rpondre. Le pauvre prtre, qui n'tait nullement de ceux qui
s'taient prpars au rle de martyr et qui tremblait de tous ses
membres, ne trouva rien de mieux que de nier les paroles qu'on lui
prtait. Cela ne lui servit de rien; son crime tant suffisamment
prouv, le cadi, aux termes de la loi musulmane, le condamna  la mort
comme blasphmateur. Charg de chanes, le prtre fut jet dans la
prison, o il devait rester jusqu'au jour que Nar, le chambellan,
fixerait pour l'excution de la sentence.

Il n'y avait donc plus d'espoir pour le pauvre prtre, victime de la
trahison de quelques musulmans, aux serments desquels il avait eu
l'imprudence de croire. Mais la certitude de sa mort prochaine lui
rendit le courage qui lui avait manqu devant le cadi. Exaspr par le
manque de foi qui allait lui coter la vie, certain que rien ne pouvait
le sauver ni aggraver sa peine, il avouait hautement qu'il avait injuri
Mahomet; il en tirait gloire, maudissait sans cesse le faux prophte, sa
doctrine et sa secte, et se prparait  mourir en martyr. Il priait, il
jenait, et rarement le sommeil venait fermer ses paupires. Des mois se
passrent ainsi. Il semblait que Nar et oubli le prtre ou qu'il et
pris  tche d'allonger sa lente agonie. Le fait est que Nar avait
rsolu, avec un raffinement de cruaut, que le supplice de Perfectus
aurait lieu pendant la fte que les musulmans clbrent aprs le jene
du mois de Ramadhn, le premier jour du mois de Chauwl.

Dans cette anne 850, le premier Chauwl tombait un jour de printemps
(18 avril). Ds l'aurore, les rues de Cordoue, qui, durant les matines
des trente jours du carme, avaient t silencieuses et dsertes,
prsentaient un spectacle anim et tant soit peu grotesque. A peine
taient-elles assez larges pour la foule immense qui se prcipitait vers
les mosques. Les riches taient habills de magnifiques habits neufs;
les esclaves avaient revtu ceux que leurs matres venaient de leur
donner; les petits garons se pavanaient dans les longues robes de leurs
pres. Toutes les montures avaient t mises en rquisition, et chacune
d'elles portait sur son dos autant de personnes que possible. La joie se
peignait sur tous les visages; des amis, en se rencontrant, se
flicitaient et s'embrassaient. La crmonie religieuse acheve, les
visites commencrent. Les mets les plus exquis et les meilleurs vins
attendaient partout les visiteurs, et les portes des riches taient
encombres de pauvres qui s'abattaient, comme une nue de corbeaux
avides, sur les miettes des festins. Mme pour les femmes, tenues
pendant le reste de l'anne sous de triples verrous, ce jour-l tait un
jour de fte et de libert. Tandis que leurs pres et leurs maris
buvaient et s'enivraient, elles parcouraient les rues, des branches de
palmier  la main et distribuant des gteaux aux pauvres, pour se rendre
aux cimetires, o, sous le prtexte de pleurer les dfunts, elles
nouaient mainte intrigue[179].

Dans l'aprs-midi, lorsque des embarcations innombrables, remplies de
musulmans  demi ivres, couvraient le Guadalquivir, et que les Cordouans
se runissaient dans une grande plaine, de l'autre ct du fleuve, pour
y entendre un sermon  ce qu'ils prtendaient, mais en ralit pour s'y
livrer  de nouvelles rjouissances, on vint annoncer  Perfectus que,
d'aprs l'ordre de Nar, son supplice allait avoir lieu sur l'heure.
Perfectus savait que les excutions avaient lieu dans cette mme plaine
o la foule joyeuse se runissait en ce moment. Il tait prpar 
monter sur l'chafaud; mais l'ide d'y monter au milieu de la joie et de
l'allgresse gnrales, l'ide que la vue de son supplice serait pour la
multitude un divertissement, un passe-temps d'un nouveau genre, le
remplissait de douleur et de rage. Je vous le prdis, s'cria-t-il
enflamm d'une juste colre, ce Nar, cet homme orgueilleux devant
lequel se courbent les chefs des plus nobles et des plus anciennes
familles, cet homme qui exerce en Espagne un pouvoir souverain,--cet
homme ne verra pas l'anniversaire de cette fte  laquelle il a eu la
cruaut de fixer mon supplice!

Perfectus ne donna aucun signe de faiblesse. Pendant qu'on le conduisait
 l'chafaud, il criait: Oui, je l'ai maudit, votre prophte, et je le
maudis encore! Je le maudis, cet imposteur, cet adultre, cet homme
diabolique! Votre religion est celle de Satan! Les peines de l'enfer
vous attendent tous! Rptant sans cesse ces paroles, il monta d'un pas
ferme sur l'chafaud, autour duquel se pressait la populace, aussi
fanatique que curieuse, et fort contente de voir dcapiter un chrtien
qui avait blasphm Mahomet.

Pour les chrtiens Perfectus devint un saint. Ayant  leur tte l'vque
de Cordoue, ils descendirent son cercueil, avec beaucoup de pompe, dans
la fosse o reposaient les ossements de saint Aciscle. En outre, ils
publiaient partout que Dieu lui-mme s'tait charg de venger le saint
homme. Le soir aprs son excution, un bateau avait chavir; sur huit
musulmans qu'il contenait, deux s'taient noys. Dieu, disait alors
Euloge, a veng la mort de son soldat. Nos cruels perscuteurs ayant
envoy Perfectus au ciel, le fleuve a englouti deux d'entre eux pour les
livrer  l'enfer! Les chrtiens eurent encore une autre satisfaction:
la prdiction de Perfectus s'accomplit: avant une anne rvolue, Nar
mourut d'une manire aussi subite que terrible[180].

Ce puissant eunuque fut la victime de sa propre perfidie. La sultane
Taroub voulait assurer le droit de succder  la couronne  son propre
fils Abdallh, au prjudice de Mohammed, l'an des quarante-cinq fils
d'Abdrame II, qui l'avait eu d'une autre femme, nomme Bohair; mais si
grande que ft son influence sur son poux, elle n'avait pas russi 
lui faire adopter son projet. Alors elle eut recours  Nar, dont elle
connaissait la haine pour Mohammed, et le pria de la dbarrasser et de
son poux et du fils de Bohair. L'eunuque lui promit de faire en sorte
qu'elle ft contente, et, voulant commencer par le pre, il s'adressa au
mdecin Harrn, qui tait venu d'Orient, et qui, en peu de temps, avait
acquis  Cordoue une grande rputation et une fortune considrable,
grce  la vente d'un remde trs-efficace contre les maux de ventre,
remde dont il possdait le secret, et qu'il vendait au prix exorbitant
de cinquante pices d'or la bouteille[181]. Nar lui demanda s'il
attachait quelque prix  sa faveur, et le mdecin lui ayant rpondu que
ses voeux n'avaient point d'autre objet, il lui donna mille pices
d'or en lui enjoignant de prparer un poison fort dangereux, connu sous
le nom de _bassoun al-molouc_.

Harrn avait devin le projet de l'eunuque. Partag entre la crainte,
ou d'empoisonner le monarque, ou de s'attirer le courroux du puissant
chambellan, il prpara le poison et l'envoya  Nar; mais en mme temps
il fit dire secrtement  une femme du harem qu'elle devait conseiller
au sultan de ne pas prendre la potion que Nar lui offrirait.

L'eunuque tant venu voir son matre et l'ayant entendu se plaindre de
sa mauvaise sant, il lui recommanda de prendre un excellent remde,
qu'un mdecin clbre lui avait donn. Je vous l'apporterai demain,
ajouta-t-il, car il faut le prendre  jeun.

Le lendemain, quand l'eunuque eut apport le poison, le monarque lui dit
aprs avoir examin la fiole: Ce remde pourrait bien tre nuisible;
prends-le d'abord toi-mme. Stupfait, mais n'osant dsobir, ce qui
aurait prouv son intention criminelle; esprant d'ailleurs que Harrn
saurait bien neutraliser le poison, Nar l'avala. Aussitt qu'il put le
faire sans exciter des soupons, il vola  son palais, fit chercher
Harrn, lui raconta en deux mots ce qui tait arriv, et lui demanda un
antidote. Le mdecin lui prescrivit de prendre du lait de chvre. Mais
il tait trop tard[182]. Le poison lui ayant brl les entrailles, Nar
expira dans une violente diarrhe[183].

Les prtres chrtiens ignoraient ce qui s'tait pass  la cour. Ils
savaient bien que Nar tait mort subitement, et mme le bruit se
rpandit parmi eux qu'il avait t empoisonn; mais ils ne savaient rien
de plus. La cour, ce semble, tcha de tenir cach ce complot avort,
auquel beaucoup de personnes haut places avaient prt la main, et qui
ne nous est connu que par les curieuses rvlations d'un client des
Omaiyades, qui crivait  une poque o l'on pouvait parler librement,
attendu que les conspirateurs avaient tous cess de vivre. Mais ce qui
tait parvenu  la connaissance des prtres leur suffisait; ce qui pour
eux tait l'essentiel, c'est que la prdiction de Perfectus, connue d'un
grand nombre de chrtiens et de musulmans renferms avec lui dans la
mme prison, s'tait accomplie de la manire la plus frappante.

Quelque temps aprs, l'excessive et injuste rigueur avec laquelle les
musulmans traitrent un marchand chrtien, exaspra encore davantage le
parti exalt.

Jean--le marchand en question--tait un homme parfaitement inoffensif,
et jamais il ne lui tait pass par la tte que son destin l'appelt 
souffrir pour la cause du Christ. Ne songeant qu' son ngoce, il
faisait de bonnes affaires, et comme il savait que le nom de chrtien
n'tait pas une recommandation auprs des musulmans qui venaient acheter
au march, il avait pris la coutume, en faisant valoir sa marchandise,
de jurer par Mahomet. Par Mahomet, ceci est excellent! Par le Prophte
(que Dieu lui soit propice!), vous ne trouverez pas chez qui que ce
soit de meilleures choses qu'ici! ces sortes de phrases lui taient
habituelles, et pendant longtemps il n'eut pas  s'en repentir. Mais ses
concurrents, moins favoriss des acheteurs, enrageaient en voyant sa
prosprit toujours croissante; ils lui cherchaient noise, et un jour
qu'ils l'entendirent de nouveau jurer par Mahomet, ils lui dirent: Tu
as toujours le nom de notre Prophte  la bouche, afin que ceux qui ne
te connaissent pas, te prennent pour un musulman. Et puis, c'est
vraiment insupportable de t'entendre jurer par Mahomet chaque fois que
tu dbites un mensonge. Jean protesta d'abord que, s'il employait le
nom de Mahomet, il ne le faisait pas dans l'intention de blesser les
musulmans; mais ensuite, la dispute s'chauffant, il s'cria: Eh bien,
je ne prononcerai plus le nom de votre Prophte, et maudit soit celui
qui le prononce! A peine eut-il dit ces paroles, qu'on le saisit en
criant qu'il avait profr un blasphme, et qu'on le trana devant le
cadi. Interrog par ce dernier, Jean soutint qu'il n'avait point eu le
dessein d'injurier qui que ce ft, et que, si on l'accusait, c'tait par
jalousie de mtier. Le cadi, qui devait ou l'absoudre, s'il le jugeait
innocent, ou le condamner  la mort, s'il le croyait coupable, ne fit ni
l'un ni l'autre. Il prit un moyen terme: il le condamna  quatre cents
coups de fouet, au grand dsappointement de la populace, qui criait que
Jean avait mrit la mort. Le pauvre homme subit sa peine; puis on le
plaa sur un ne, la tte en arrire, et on le promena par les rues de
la ville, tandis qu'un hraut marchait devant lui en criant: Voici
comment on chtie celui qui ose se moquer du Prophte! Ensuite on
l'enchana et on l'enferma dans la prison. Lorsqu'Euloge l'y trouva
quelques mois plus tard, les sillons que le fouet avait tracs dans ses
chairs taient encore visibles[184].

Peu de jours aprs, les exalts, qui depuis longtemps se reprochaient
leur inaction, entrrent dans la lice. Le but o tendaient tous leurs
souhaits, c'tait de mourir de la main des infidles. Pour en obtenir
l'accomplissement, ils n'avaient qu' injurier Mahomet. Ils le firent.
Le moine Isac leur donna l'exemple.

N  Cordoue de parents nobles et riches, Isac avait reu une ducation
soigne. Il connaissait l'arabe  fond, et, fort jeune encore, il avait
t nomm _ctib_ (employ dans l'administration) par Abdrame II. Mais
 vingt-quatre ans, ayant prouv tout  coup des scrupules de
conscience, il quitta la cour et la carrire brillante qui s'ouvrait
devant lui, pour aller s'ensevelir dans le clotre de Tahanos, que son
oncle Jrmie avait fait btir  ses frais au nord de Cordoue. Situ
entre de hautes montagnes et d'paisses forts, ce clotre, o la
discipline tait beaucoup plus rigoureuse qu'ailleurs, passait avec
raison pour le foyer du fanatisme. Isac y trouva son oncle, sa tante
Elisabeth et plusieurs autres de ses parents, qui tous avaient pouss
jusqu'aux dernires limites le sombre gnie de l'asctisme. Leur
exemple, la solitude, l'aspect d'une nature triste et sauvage, les
jenes, les veilles, la prire, les macrations, la lecture de la Vie
des Saints, tout cela avait dvelopp dans l'me du jeune moine un
fanatisme qui approchait du dlire, lorsqu'il se crut appel par le
Christ  mourir pour sa cause. Il partit donc pour Cordoue, et, se
prsentant au cadi: Je voudrais me convertir  votre foi, lui dit-il,
si vous vouliez bien m'instruire.--Trs-volontiers, lui rpondit le
cadi, qui, heureux de pouvoir faire un proslyte, commena  lui exposer
les doctrines de l'islamisme; mais Isac l'interrompit au milieu de son
discours en s'criant: Il a menti, votre prophte, il vous a tromps
tous; qu'il soit maudit, l'infme souill de tous les crimes, qui a
entran avec lui tant de malheureux au fond de l'enfer! Pourquoi vous,
qui tes un homme sens, n'abjurez-vous pas ces doctrines
pestilentielles? Pouvez-vous croire aux impostures de Mahomet? Embrassez
le christianisme; le salut est l! Hors de lui-mme par l'audace inoue
du jeune moine, le cadi remua les lvres, mais sans pouvoir articuler
une parole, versa des larmes de rage, et appliqua un soufflet sur la
joue d'Isac.

--Eh quoi! s'cria le moine; tu oses souffleter une figure que Dieu a
forme  son image? Tu en rendras compte un jour!

--Calmez-vous,  cadi, dirent  leur tour les conseillers assesseurs;
souvenez-vous de votre dignit, et rappelez-vous que notre loi ne permet
pas d'outrager qui que ce soit, pas mme celui qui a t condamn  la
mort.

--Malheureux, dit alors le cadi en s'adressant au moine, tu es ivre
peut-tre, ou bien tu as perdu la raison et tu ne sais pas ce que tu
dis. Ignores-tu donc que la loi immuable de celui que tu outrages si
inconsidrment, condamne  mort ceux qui osent parler de lui de la
manire dont tu l'as fait?

--Cadi, rpliqua tranquillement le moine, je suis dans mon bon sens et
je n'ai pas bu du vin. Brlant d'amour pour la vrit, j'ai voulu la
dire  toi et  ceux qui t'entourent. Condamne-moi  la mort; loin de la
craindre, je la dsire, car je sais que le Seigneur a dit: Bienheureux
sont ceux qui sont perscuts pour la vrit, car le royaume des cieux
est  eux!

Alors le cadi prit en piti ce moine fanatique. L'ayant fait mettre en
prison, il alla demander au monarque la permission d'appliquer une peine
mitige  cet homme videmment alin d'esprit. Mais Abdrame, exaspr
contre les chrtiens par les honneurs qu'ils avaient rendus au corps de
Perfectus, lui ordonna de suivre la rigueur des lois, et, voulant
empcher les chrtiens d'enterrer le corps d'Isac avec pompe, il lui
enjoignit en outre de prendre soin que ce corps demeurt suspendu
pendant quelques jours  un gibet la tte en bas, qu'ensuite il ft
brl, et que les cendres fussent jetes dans la rivire. Ces ordres
furent excuts (3 juin 851); mais, bien que le monarque et priv ainsi
le clotre de Tabanos de reliques prcieuses, les moines s'en
ddommagrent en mettant Isac au rang des saints et en racontant des
miracles qu'il aurait oprs, non-seulement pendant son enfance, mais
mme avant de venir au monde[185].

La carrire tait maintenant ouverte. Deux jours aprs le supplice
d'Isac, le Franais Sancho, qui servait dans la garde du sultan et qui
avait assist aux leons d'Euloge, blasphma Mahomet et fut
dcapit[186]. Le dimanche suivant (7 juin), six moines, parmi lesquels
on distinguait Jrmie (l'oncle d'Isac) et un certain Habentius qui
demeurait toujours reclus dans sa cellule, se prsentrent au cadi en
criant: Nous aussi, nous disons ce qu'ont dit nos saints frres, Isac
et Sancho! Et, aprs avoir blasphm Mahomet, ils ajoutrent: Venge
maintenant ton prophte! Traite-nous avec la plus grande cruaut! On
leur coupa la tte[187]. Puis Sisenand, prtre de l'glise de saint
Aciscle, qui avait t l'ami de deux de ces moines, crut les voir
descendre du ciel pour l'inviter  souffrir aussi le martyre: il fit
comme eux et fut dcapit. Avant de monter sur l'chafaud, il avait
exhort le diacre Paul  suivre son exemple: ce dernier eut la tte
tranche quatre jours aprs (20 juillet). Ensuite un jeune moine de
Carmona, nomm Thodemir, subit le mme sort[188].

Onze martyrs en moins de deux mois, c'tait pour le parti exalt un
triomphe dont il tait bien fier; mais les autres chrtiens, qui ne
demandaient qu' vivre en repos, s'inquitaient avec raison de cet
trange fanatisme, qui aurait peut-tre pour rsultat que les musulmans
se dfieraient de tous les chrtiens et se mettraient  les perscuter.
Le sultan, disaient-ils aux exalts, nous permet l'exercice de notre
culte et ne nous opprime pas:  quoi peut donc servir ce zle fanatique?
Ceux que vous appelez des martyrs, ne le sont nullement; ce sont des
suicides, et ce qu'ils ont fait leur a t suggr par l'orgueil, la
source de tous les pchs. S'ils avaient connu l'Evangile, ils y
auraient lu: Aimez vos ennemis, faites du bien  ceux qui vous
hassent. Au lieu d'clater en injures contre Mahomet, ils auraient d
savoir que, selon les paroles de l'aptre, les mdisants n'hriteront
point le royaume de Dieu. Les musulmans nous disent: Si Dieu, voulant
montrer que Mahomet n'est point un prophte, et inspir  ces
fanatiques la rsolution qu'ils ont prise, il et opr des miracles qui
nous auraient convertis  votre foi. Et loin de l, Dieu a tolr que
les corps de ces soi-disant martyrs fussent brls et que leurs cendres
fussent jetes dans la rivire. Votre secte ne tire point d'avantage de
ces supplices, et la ntre n'en souffre aucunement: n'est-ce donc pas
une folie que de se suicider de la sorte? Que devons-nous rpondre 
ces objections qui ne nous semblent que trop fondes[189]?

Tel tait le langage que tenaient non-seulement les laques, mais la
plupart des prtres[190]. Euloge se chargea de leur rpondre; il se mit
 composer son _Mmorial des Saints_, dont le premier livre est une
amre et violente diatribe contre ceux qui, de leur bouche sacrilge,
osaient injurier et blasphmer les martyrs[191]. Pour rfuter ceux qui
vantaient la tolrance des mcrants, Euloge trace avec les plus sombres
couleurs le tableau des vexations dont les chrtiens, et surtout les
prtres, taient accabls. Hlas! s'crie-t-il, si l'Eglise subsiste en
Espagne comme un lis entre les pines, si elle brille comme un flambeau
au milieu d'un peuple corrompu et pervers, il ne faut pas attribuer ce
bienfait  la nation impie  laquelle nous obissons pour le chtiment
de nos pchs, mais  Dieu seul,  lui qui a dit  ses disciples: Je
suis toujours avec vous jusques  la fin du monde! Puis il accumule des
citations tires de la Bible et des lgendes, afin de prouver que
non-seulement il est permis de s'offrir spontanment au martyre, mais
que c'est une oeuvre pieuse, mritoire et recommande par Dieu.
Sachez, dit-il  ses adversaires, sachez, vous, impurs, qui ne craignez
pas de rapetisser la gloire des saints, sachez qu'au jugement dernier
vous serez confronts avec eux, et qu'alors vous rpondrez devant Dieu
de vos blasphmes!

De son ct, le gouvernement arabe s'alarma avec raison de cette
nouvelle espce de rvolte; car chez les exalts le fanatisme n'tait
qu'une face de leur tre; il s'y mlait une ardeur martiale et des
dsirs presque froces de vengeance politique[192]. Mais comment
empcher ces insenss de porter eux-mmes leur tte au bourreau? S'ils
blasphmaient Mahomet, il fallait bien les condamner  mort; la loi
tait inexorable  cet gard. Il n'y avait qu'un seul moyen qui pt
tre efficace: c'tait d'assembler un concile et de lui faire rendre un
dcret qui dfendt aux chrtiens de rechercher ce qu'on appelait le
martyre. C'est ce que fit Abdrame II; il convoqua les vques, et ne
pouvant assister en personne  leurs sances, il s'y fit reprsenter par
un chrtien employ dans l'administration.

Euloge et Alvaro ne parlent qu'avec horreur de ce _ctib_, de cet
_exceptor_, de cet homme inique, orgueilleux, cruel, riche en vices
comme en argent; qui n'tait chrtien que de nom, et qui, ds le
principe, avait t le dtracteur et l'ennemi acharn des martyrs[193].
Ils le hassent et l'excrent  un tel point qu'ils vitent
soigneusement de prononcer son nom. Ce n'est que par les auteurs
arabes[194] que nous savons qu'il s'appelait Gomez, fils d'Antonien,
fils de Julien. Dou d'un esprit souple et pntrant, Gomez, qui, de
l'aveu unanime des chrtiens et des musulmans[195], parlait et crivait
l'arabe avec une puret et une lgance fort remarquables, avait gagn
la faveur d'abord de son chef, Abdallh ibn-Omaiya[196], puis du
monarque, et  l'poque dont nous parlons, son influence  la cour
tait fort grande. Ayant la plus complte indiffrence en matire de
religion, il mprisait souverainement le fanatisme; cependant, il se
serait born selon toute apparence  lancer des pigrammes et des
sarcasmes contre les pauvres fous qui allaient se faire couper la tte
sans rime ni raison, s'il n'avait craint que leur folie n'et pour
lui-mme les suites les plus fcheuses. Il croyait dj s'apercevoir que
les musulmans commenaient  traiter les chrtiens avec une certaine
froideur voisine de la mfiance; il se demandait avec inquitude s'ils
ne finiraient pas par confondre les chrtiens raisonnables avec les
chrtiens fanatiques, et si, dans ce cas, lui et les autres employs
chrtiens ne perdraient pas leurs postes lucratifs et mme les richesses
qu'ils avaient amasses. Au concile, Gomez n'tait donc pas seulement
l'interprte de la volont du souverain; son propre intrt tait en jeu
et l'obligeait  s'opposer avec vigueur au torrent qui menaait de
l'engloutir.




VIII.


Les sances du concile s'ouvrirent sous la prsidence de Reccafred,
mtropolitain de Sville. Gomez exposa la situation en peignant les
suites funestes que pouvait avoir le zle intempestif de ceux qui
insultaient Mahomet, et qui, disait-il, loin d'tre des saints,
mritaient d'tre frapps d'anathme, puisqu'ils exposaient tous leurs
coreligionnaires  une terrible perscution. Par consquent, il pria les
vques de rendre un dcret qui improuvt la conduite des soi-disant
martyrs et dfendt aux fidles de suivre leur exemple; mais comme,
selon toute apparence, cette mesure ne suffirait pas; comme les chefs du
parti exalt (parmi lesquels Gomez signalait le prtre Euloge)
pourraient avoir la hardiesse de censurer les actes du concile et
d'exciter, en dpit du dcret, des personnes simples et crdules  se
prsenter de nouveau au cadi pour injurier Mahomet--ce qu'il fallait
empcher  tout prix--il pria en outre les vques de vouloir bien se
charger de faire mettre en prison les personnes qu'ils jugeraient
dangereuses[197].

Alors Sal, vque de Cordoue, prit la dfense des martyrs. Il s'tait
rang du parti des exalts, moins par conviction, que pour faire oublier
ses antcdents qui taient loin d'tre purs. Ayant t lu vque par
le clerg de Cordoue, mais ne pouvant obtenir du monarque qu'il donnt
son approbation  ce choix, il avait promis quatre cents pices d'or aux
eunuques du palais, au cas o ils parviendraient  lui faire accorder sa
demande, et, les eunuques ayant exig des garanties, il leur avait pass
un acte, crit en arabe, par lequel il s'engageait  leur payer la somme
stipule sur les revenus des biens de l'vch, au dtriment des prtres
qui seuls avaient le droit de jouir de ces revenus. Les eunuques ayant
alors russi  vaincre la rsistance du monarque, ce dernier avait
approuv le choix du clerg[198]; mais depuis lors, Sal, voulant se
rhabiliter dans l'opinion des chrtiens rigoureux et austres qui lui
reprochaient sans cesse ce march infme, avait embrass avec chaleur
les doctrines des enthousiastes. Dj pendant les funrailles pompeuses
de Perfectus, qui avaient donn tant d'ombrage au gouvernement, il
n'avait pas craint de marcher  la tte du clerg, et maintenant il se
mit  exposer les arguments que la Bible et la Vie des Saints
fournissaient aux exalts pour justifier leurs opinions. Mais les autres
vques ne partageaient pas ses sentiments; au contraire, ils taient
fort disposs  rendre un dcret dans le sens indiqu par Gomez.
Toutefois ils se trouvaient dans une position assez embarrassante:
l'Eglise admettant le suicide et l'ayant canonis, ils ne pouvaient
improuver la conduite des soi-disant martyrs sans condamner en mme
temps celle des saints des temps primitifs de l'Eglise. N'osant donc pas
blmer en principe cette espce de suicide, ni mme dsapprouver la
conduite de ceux qui avaient recherch le martyre dans les derniers
temps, ils rsolurent de dfendre aux chrtiens d'aspirer dans la suite
 cette mort sacre. Gomez, qui comprenait leurs scrupules, se contenta
de cette dcision, d'autant plus que le mtropolitain lui promit de
prendre des mesures svres et nergiques contre les agitateurs.

Le dcret du concile n'eut pas plus tt t publi, qu'Euloge et ses
amis s'en emparrent pour le tourner contre ceux qui en taient les
auteurs. Ce dcret, disaient-ils, ne condamne pas les martyrs de cette
anne; on y lit mme que dans la suite il y en aura encore d'autres. Que
signifie donc cette dfense d'aspirer  la couronne du martyre? Compare
avec le reste du dcret, c'est une inconsquence bien singulire, que
nous ne pouvons expliquer qu'en la supposant dicte par la peur.
Evidemment le concile approuve le martyre, mais sans oser le dclarer
ouvertement[199].

Ainsi ces esprits imptueux et turbulents bravaient avec une arrogance
altire l'autorit des vques. Mais ils n'avaient pas calcul toutes
les suites de leur audace, ou bien ils croyaient avoir plus de fermet
et de courage qu'ils n'en avaient rellement; car lorsque le
mtropolitain Reccafred, fidle  ses promesses et second par le
gouvernement, eut ordonn d'emprisonner les chefs du parti, sans en
excepter l'vque de Cordoue, cet ordre causa parmi eux une
consternation indicible. Euloge a beau assurer que si lui et ses amis se
cachaient, changeaient  chaque instant de demeure, ou prenaient la
fuite sous divers dguisements, c'tait parce qu'ils ne se sentaient pas
encore dignes de mourir en martyrs: le fait est qu'ils tenaient plus 
la vie qu'ils ne jugeaient convenable de l'avouer. L'abattement, dj si
grand chez les matres,--une feuille qui tombait nous faisait trembler
de crainte, dit Euloge--tait complet chez les disciples. On voyait des
laques et des prtres, qui auparavant avaient prodigu les louanges aux
martyrs, changer de sentiment avec une tonnante rapidit; il y en eut
mme plusieurs qui abjurrent le christianisme et se firent
musulmans[200].

Malgr les prcautions qu'ils prirent, l'vque de Cordoue et plusieurs
prtres de son parti furent dcouverts et arrts[201]. Euloge eut le
mme sort. Il travaillait  son Mmorial des Saints, lorsque des agents
de police firent irruption dans sa demeure, l'arrtrent au milieu de sa
famille consterne et le tranrent en prison[202]. C'est l qu'il
retrouva Flora, et voici de quelle manire elle y tait venue:

Dans un clotre prs de Cordoue, il y avait une jeune religieuse nomme
Marie. Elle tait la soeur de l'un des six moines qui s'taient
prsents simultanment devant le cadi pour injurier Mahomet et qui
avaient t dcapits tous les six. Depuis la mort de ce frre
bien-aim, elle tait tombe dans une sombre mlancolie, lorsqu'une
autre religieuse lui raconta que ce martyr lui tait apparu pour lui
adresser ces paroles: Dites  ma soeur Marie qu'elle cesse de pleurer
ma perte, car bientt elle sera avec moi dans le ciel. A partir de cet
instant, Marie ne pleura plus; son parti tait pris: elle voulait mourir
comme tait mort son frre. S'tant donc achemine vers Cordoue, elle
entra pour prier dans l'glise de saint Aciscle, qui se trouvait sur sa
route, et s'agenouilla  ct d'une jeune fille qui adressait des
prires ferventes aux saints. C'tait Flora, qui, dans son exaltation,
avait quitt son asile et se prparait, elle aussi,  mourir en martyre.
Marie, heureuse d'avoir trouv une compagne, lui fait connatre son
dessein. Les deux jeunes filles s'embrassent, elles jurent de ne plus se
quitter et de mourir ensemble. Je vais rejoindre mon frre! s'crie
l'une. Et moi, dit l'autre, je serai heureuse auprs de Jsus! Pleines
d'enthousiasme, elles se remettent en route et se rendent auprs du
cadi. Ne d'un pre paen, lui dit Flora, j'ai t, il y a longtemps
dj, maltraite par vous de la manire la plus cruelle, parce que je
refusais de renier le Christ. Depuis lors j'ai eu la faiblesse de me
cacher, mais aujourd'hui, pleine de confiance dans mon Dieu, je n'ai pas
craint de me prsenter devant vous. Je dclare, avec la mme fermet
qu'auparavant, que le Christ est Dieu; je dclare aussi que votre
soi-disant prophte est un adultre, un imposteur, un sclrat. Et
moi, juge, dit  son tour Marie, moi dont le frre tait l'un de ces six
hommes magnanimes qui ont pri sur l'chafaud parce qu'ils s'taient
moqus de votre faux prophte, je dis, avec la mme audace, que le
Christ est Dieu et que votre religion a t invente par le dmon!

Quoique toutes deux eussent mrit la mort, le cadi, touch peut-tre de
leur jeunesse et de leur beaut, eut piti d'elles. Il tcha de leur
faire rtracter ce qu'elles venaient de dire, et mme lorsqu'il vit ses
efforts inutiles, il se contenta de les faire emprisonner.

Dans la prison elles s'taient d'abord montres courageuses et fermes;
elles priaient, jenaient, chantaient les hymnes de l'Eglise et
s'abandonnaient  des mditations asctiques; mais peu  peu elles
s'taient laiss branler par les ennuis d'une longue captivit, par les
prires de ceux qui voulaient les sauver, et surtout par les menaces du
juge, qui, voyant que la mort les effrayait moins que la honte, leur
avait annonc que si elles ne se rtractaient pas, il les livrerait  la
prostitution[203]. Euloge arriva  temps pour leur servir d'appui. Sa
situation tait bien pnible; il avait  supporter une rude preuve.
Encourager celle qu'il aimait sans se l'avouer  monter sur l'chafaud,
c'tait de quoi faire reculer le dsintressement le plus hardi. Et
pourtant, loin de chercher  retenir Flora,  la faire hsiter dans son
entranement,  la dtourner de son projet, il employa toute sa
rhtorique pour raffermir le courage chancelant de la jeune fille. Qu'on
blme ou qu'on plaigne son aveugle fanatisme, si l'on veut, mais qu'on
ne se hte pas de l'accuser de froideur et de scheresse! Malgr le
calme apparent dont il recouvrait les motions violentes qu'il
prouvait, son coeur tait gonfl de tristesse et d'amertume[204]. Il
sentait se ranimer auprs de Flora les imptueuses aspirations d'une me
ardente et impressionnable; l'amour--s'il est permis de donner ce nom 
l'alliance immatrielle qu'il avait contracte avec Flora--l'amour
luttait chez lui avec la peur de manquer  sa conscience; mais capable
de tout sacrifier  la cause dont il s'tait fait le champion, il
tchait d'imposer silence aux palpitations de son coeur, et, ne
voulant point avouer combien il s'tait abus lui-mme sur l'tat de ses
forces, il cherchait  tourdir sa douleur en se livrant  une activit
fbrile. Jour et nuit il lisait et crivait. Il composa un trait pour
persuader  Flora et  sa compagne que rien n'est plus mritoire que
d'endurer le martyre[205]. Il acheva son Mmorial des Saints[206], qu'il
envoya  Alvaro en le priant de le revoir et de le corriger. Il crivit
une longue lettre  son ami Wilisind, vque de Pampelune. Il retrouva
mme assez de calme et de libert d'esprit pour composer un trait de
mtrique. Il le fit parce qu'il voulait rveiller le patriotisme endormi
de ses concitoyens en leur inspirant le got de la littrature ancienne,
laquelle, pour la ville qui avait vu natre les deux Snque et Lucain,
devait tre une littrature nationale. Au lieu que les prtres du temps
des Visigoths avaient cru qu'il ne leur tait pas permis de cueillir et
de respirer des fleurs que l'eau du baptme n'avait pas arroses[207],
Euloge croyait avoir trouv dans la littrature des Romains un puissant
contre-poids  celle des Arabes, dont les Cordouans taient si engous.
Auparavant dj il avait t fort heureux de pouvoir leur apporter des
manuscrits latins qu'il avait su se procurer en Navarre, des manuscrits
de Virgile, d'Horace, de Juvnal[208], et maintenant, frapp du mpris
que les hommes de got tmoignaient pour les vers rhythmiques, il
voulait enseigner  ses concitoyens les savantes rgles de la prosodie
latine, afin qu'ils se missent  composer des vers calqus sur ceux du
sicle d'Auguste.

Cependant son loquence avait port ses fruits. Grce  elle, Flora et
Marie montrrent dornavant une fermet et un enthousiasme qui
tonnaient Euloge lui-mme, si habitu qu'il ft  l'exaltation
mystique. Toujours avide de diviniser ses admirations, il ne voyait plus
dans Flora qu'une sainte entoure d'une aurole lumineuse. Le cadi avait
fait appeler la jeune enthousiaste  la prire de son frre; il avait
tent pour la sauver un dernier effort, aussi infructueux que les
autres. Quand elle fut de retour dans la prison, Euloge alla la voir.
Je croyais voir un ange, dit-il; une clart cleste l'environnait; son
visage rayonnait de joie; dj elle semblait goter les joies de la
patrie cleste, et le sourire sur les lvres, elle me raconta ce que le
cadi lui avait demand et ce qu'elle lui avait rpondu. Lorsque j'eus
entendu ce rcit de sa bouche douce comme miel, je tchai de la
confirmer dans sa rsolution en lui montrant la couronne qui
l'attendait. Je l'adorai, je me prosternai devant cet ange, je me
recommandai  ses prires, et ranim par ses discours, je rentrai moins
triste dans mon sombre cachot. Le jour o Flora et sa compagne
moururent sur l'chafaud (24 novembre 851), fut pour Euloge un jour de
triomphe. Mon frre, crivit-il  Alvaro, le Seigneur nous a accord
une grande grce et nous sommes dans une grande allgresse. Nos vierges,
instruites par nous, au milieu des larmes, dans le verbe de la vie,
viennent d'obtenir la palme du martyre. Aprs avoir vaincu le prince des
tnbres et foul aux pieds toutes les affections terrestres, elles sont
alles joyeusement au-devant de l'poux qui rgne dans les cieux.
Invites aux noces par le Christ, elles sont entres dans le sjour des
bienheureux en chantant un cantique nouveau et en disant: A toi,
Seigneur, notre Dieu, l'honneur et la gloire, car tu nous as arraches 
la puissance de l'enfer; tu nous as rendues dignes de la flicit dont
jouissent les saints; tu nous as appeles dans ton royaume ternel.
Toute l'Eglise est joyeuse de la victoire qu'elles ont remporte; mais
plus que personne j'ai le droit de m'en rjouir, moi qui les ai
raffermies dans leur dessein au moment mme o elles allaient y
renoncer[209].

Cinq jours aprs, Euloge, Sal et les autres prtres furent remis en
libert. Euloge ne manqua pas d'attribuer sa dlivrance  l'intercession
des deux saintes, qui, avant de quitter la prison pour monter sur
l'chafaud, avaient promis que, ds qu'elles seraient arrives auprs du
Christ, elles lui demanderaient la mise en libert des prtres[210].
Sal se montra dornavant docile aux ordres de Reccafred; Euloge au
contraire, redoubla d'activit afin d'augmenter le nombre des martyrs et
n'y russit que trop. Stimuls par lui, des prtres, des moines, des
_chrtiens cachs_, des femmes, injurirent Mahomet et prirent sur
l'chafaud[211]. Les exalts poussrent l'audace au point que deux
d'entre eux, un vieux moine et un jeune homme, entrrent dans la grande
mosque en criant: Le rgne des cieux est venu pour les fidles, et
vous, mcrants, l'enfer va vous engloutir! Ils faillirent tre
dchirs par le peuple en fureur; mais le cadi interposa son autorit,
les envoya en prison, et leur fit couper d'abord les mains et les
pieds, puis la tte (16 septembre 852)[212].

Six jours plus tard, Abdrame II fut frapp d'une mort subite[213].
Suivant le rcit d'Euloge, le vieux monarque tait mont sur la terrasse
du palais, lorsque ses regards tombrent sur les gibets auxquels taient
attachs les cadavres mutils des derniers martyrs. Il donna l'ordre de
les brler; mais cet ordre  peine donn, il eut une attaque
d'apoplexie, et dans la nuit il rendit le dernier soupir[214].

Comme Abdrame n'avait jamais prononc entre ses deux fils, Mohammed et
Abdallh, qui aspiraient l'un et l'autre  lui succder, et que ces deux
princes ignoraient encore la mort de leur pre, tout allait dpendre du
choix que feraient les eunuques du palais. Ceux d'entre eux qui avaient
assist aux derniers moments d'Abdrame, firent fermer soigneusement les
portes du chteau, afin d'empcher que la mort du sultan ne vnt 
s'bruiter; puis, ayant runi tous leurs camarades, un des eunuques les
plus considrs prit la parole. Camarades, dit-il, il est arriv une
chose qui est de la plus grande importance pour nous tous.... Notre
matre n'est plus.... Et lorsque tous se mirent  pleurer et  gmir:
Ne pleurez pas en ce moment, dit-il; plus tard vous aurez le temps de
le faire. Les moments sont prcieux. Ayons soin d'abord de nos propres
intrts et de ceux des musulmans en gnral. A qui destinez-vous le
trne?--A notre seigneur, au fils de notre sultane, de notre
bienfaitrice, s'crirent tous les autres.

Les intrigues de Taroub allaient donc porter leur fruit. A force
d'argent et de promesses, elle avait gagn les eunuques, et grce  eux,
son fils Abdallh allait monter sur le trne. Mais le choix des eunuques
serait-il approuv par la nation? Il tait permis d'en douter, car
Abdallh ne s'tait fait remarquer que par ses moeurs relches, son
orthodoxie tait plus que douteuse, et le peuple le hassait. C'est ce
que sentait l'eunuque Abou-'l-Mofrih, pieux musulman qui avait fait le
plerinage de la Mecque. L'opinion qui vient d'tre mise,
demanda-t-il, est-elle celle de vous tous?--Oui, oui, cria-t-on de
toutes parts. Eh bien, dit-il, c'est aussi la mienne. J'ai mme plus de
motifs que vous pour me montrer reconnaissant envers la sultane, car
elle m'a prodigu plus de bienfaits qu' aucun de vous. Cependant, c'est
une affaire  laquelle il faut rflchir mrement; car si nous
choisissons Abdallh, c'en est fait de notre pouvoir en Espagne. Ds
qu'un de nous se montrera dans la rue, chacun dira: Mon Dieu! maudis
ces eunuques qui, lorsqu'ils disposaient du trne et qu'ils pouvaient le
donner au meilleur prince qu'ils connussent, l'ont donn au plus
indigne! Voil ce qu'on dira, camarades! Vous connaissez Abdallh; vous
connaissez ceux qui l'entourent; s'il monte sur le trne,  quelles
dangereuses innovations les musulmans ne doivent-ils pas s'attendre! Que
deviendra la religion? Et sachez bien que non-seulement les hommes, mais
que Dieu lui-mme vous demandera compte de votre choix!

Ces paroles, dont nul n'osa contester la vrit, firent une profonde
impression sur les eunuques. Dj  demi convaincus, ils demandrent 
Abou-'l-Mofrih quel tait le candidat qu'il proposait. Je propose
Mohammed, rpondit-il; c'est un homme pieux et de moeurs
irrprochables.--D'accord, dirent les eunuques; mais il est avare et
svre.--Vous le nommez avare, reprit Abou-'l-Mofrih; mais comment
aurait-il pu se montrer gnreux, lui qui n'avait rien  donner? Quand
il rgnera et qu'il sera matre du trsor public, il saura bien vous
rcompenser, n'en doutez pas!

L'avis d'Abou-'l-Mofrih ayant prvalu, tous jurrent sur le Coran qu'ils
reconnatraient Mohammed, et les deux eunuques Sadoun et Csim, qui,
pour plaire  Taroub, avaient t jusque-l les dfenseurs les plus
ardents de la candidature d'Abdallh, ne songrent plus dornavant qu'
faire leur paix avec son rival. Csim pria ses camarades de demander
pardon pour lui, ce qu'ils lui promirent; Sadoun demanda et obtint
qu'on le charget d'aller annoncer  Mohammed son lvation au trne.

Comme il faisait encore nuit et que les portes de la ville taient
fermes, Sadoun prit avec lui les clefs de la porte du pont, le palais
de Mohammed se trouvant de l'autre ct de la rivire. Pour arriver au
pont, il fallait passer par le palais d'Abdallh, o tout le monde tait
veill, car on y faisait festin comme de coutume; mais comme on ne se
doutait de rien, Sadoun n'prouva point de difficult  se faire ouvrir
les portes de ce palais, aprs quoi il passa le pont et arriva au palais
de Mohammed. Ce prince s'tait dj lev; il tait dans le bain,
lorsqu'on vint lui annoncer que Sadoun voulait lui parler. Il sortit du
bain, s'habilla et donna l'ordre d'introduire l'eunuque. Quel motif
vous amne ici de si bonne heure, Sadoun? lui demanda-t-il.--Je viens,
lui rpondit Sadoun, pour vous annoncer que nous, les eunuques du
palais, nous vous avons choisi pour successeur de votre pre. Il vient
de mourir, que Dieu ait son me! Voici sa bague!

Mohammed ne pouvait croire que Sadoun dt vrai. Il croyait que son frre
tait dj sur le trne et qu'il avait envoy Sadoun auprs de lui pour
le tuer. Ne songeant donc qu' sauver sa vie: Sadoun, s'cria-t-il,
craignez Dieu et pargnez-moi! Je sais que vous tes mon ennemi, mais
pourquoi verser mon sang? S'il le faut, je suis prt  quitter
l'Espagne; la terre est assez grande pour que je puisse vivre loin
d'ici sans donner de l'ombrage  mon frre. Sadoun eut une peine
infinie  le rassurer et  lui persuader que ce qu'il venait de dire
tait l'exacte vrit. A force de protestations et de serments il y
russit  la fin; puis il ajouta: Vous vous tonnez que ce soit moi qui
vous apporte cette nouvelle: c'est que j'ai pri mes camarades de
m'envoyer auprs de vous, dans l'espoir que vous me pardonneriez ma
conduite passe.--Que Dieu vous pardonne comme moi je vous pardonne!
s'cria Mohammed; mais attendons un instant; je ferai venir mon
majordome, Mohammed ibn-Mous, et nous nous concerterons avec lui sur
les mesures  prendre.

Ce qui dans les circonstances donnes importait le plus  Mohammed,
c'tait de prendre possession du palais; cela fait, son frre n'oserait
plus contester ses droits au trne et tout le monde le reconnatrait;
mais comment ferait-on pour passer par le palais d'Abdallh sans
veiller des soupons? L tait la difficult. Si les gardes de ce
palais voyaient arriver Mohammed de si bonne heure, ils devineraient
peut-tre la vrit, et dans ce cas ils ne le laisseraient pas passer.
Le majordome, consult par son matre, proposa de demander l'assistance
du prfet Yousof ibn-Basl, qui avait trois cents agents  ses ordres.
Son avis fut agr; mais Yousof, inform de quoi il s'agissait, jugea
prudent de se tenir neutre et refusa de mettre ses agents  la
disposition de Mohammed. On se dispute le trne, dit-il, je ne m'en
mle pas. Nous autres clients, nous obirons  celui qui sera matre du
palais.

De retour auprs du prince, le majordome lui communiqua la rponse de
Yousof; puis il ajouta: Qui ne risque rien, n'a rien, et voici ce que
je propose: Vous savez, seigneur, que votre pre envoyait souvent
chercher votre fille, et qu'alors je la conduisais au palais.
Habillez-vous donc en femme; nous vous ferons passer pour votre fille,
et, Dieu aidant, nous arriverons  nos fins. Ce conseil fut adopt; on
monta  cheval; Sadoun allait le premier, le majordome et Mohammed,
habill en femme et la tte couverte d'un grand voile, le suivaient. On
arriva ainsi au palais d'Abdallh, dans lequel on entendait un concert
de voix et d'instruments, et Mohammed pronona  voix basse ce vers d'un
ancien pote: Soyez heureux dans ce que vous recherchez, et
puissions-nous l'tre aussi dans ce que nous recherchons!

Les gardes, qui se tenaient dans la chambre au-dessus de la porte,
buvaient et causaient, lorsqu'ils entendirent arriver la cavalcade. L'un
d'entre eux alla ouvrir la porte. Qui est-ce? demanda-t-il  Sadoun.
Tais-toi, indiscret, lui rpondit l'eunuque, et respecte les femmes!
Le garde n'eut point de soupons. La cavalcade partie, il referma la
porte, et de retour auprs de ses camarades: La fille de Mohammed,
leur dit-il, vient de passer avec le majordome de son pre et avec
Sadoun.

Croyant avoir vaincu la difficult la plus grave, Mohammed dit  son
majordome: Reste ici; bientt je t'enverrai du secours et alors tu
prendras soin que personne ne sorte de ce palais-l; puis il continua
sa route avec Sadoun. Cet eunuque alla frapper  la porte du palais o
le vieux monarque venait d'expirer. Le portier vint ouvrir. Cette femme
est-elle la fille de Mohammed? demanda-t-il d'un air incrdule. Oui,
lui rpondit Sadoun, c'est la fille de Mohammed.--C'est trange, reprit
le portier, je l'ai vue souvent quand elle venait au palais, mais elle
me semblait alors plus petite que cette personne que voil. Vous voulez
me tromper, Sadoun; mais je le jure, une personne que je ne connais pas,
ne passera pas par cette porte. Que cette personne lve son voile ou
qu'elle s'en aille!--Quoi! s'cria Sadoun, vous ne respectez pas les
princesses?--Je ne sais si cette personne en est une, et je vous le
rpte:  moins que je ne la voie, elle n'entrera pas. Voyant que le
portier tait inbranlable, Mohammed leva le voile qui lui couvrait la
figure. C'est moi, dit-il au portier; je suis venu parce que mon pre
est mort.--Alors, reprit le portier, le cas est bien plus grave que je
ne le pensais. Vous ne passerez pas par cette porte, seigneur, avant que
je me sois assur si votre pre est mort ou vivant.--Venez donc avec
moi, lui dit Sadoun, et vous serez bientt convaincu. Le portier
referma la porte, et, laissant Mohammed dehors, il accompagna Sadoun,
qui le conduisit auprs du cadavre d'Abdrame II. A cette vue, le
portier fondit en pleurs, et se tournant vers Sadoun, il lui dit: Vous
avez dit vrai et je vous obirai. Puis il alla ouvrir la porte, et,
aprs avoir bais la main  Mohammed: Entrez, mon prince! s'cria-t-il.
Que Dieu vous rende heureux, et que par vous les musulmans le soient!

Mohammed se fit prter serment par les hauts dignitaires de l'Etat, prit
les mesures ncessaires afin de rendre inutile toute opposition de la
part de son frre, et lorsque les premiers rayons de l'aurore
commenaient  blanchir les sommets de la Sierra-Morena, la capitale
apprit qu'elle avait chang de matre[215].




IX.


Le nouveau monarque tait un esprit born, froid et goste. On a vu
qu'il n'avait tmoign aucune douleur  la nouvelle de la mort de son
pre, et le fait est que, loin de s'en affliger, il s'en tait rjoui.
Il ne prenait pas mme la peine de dguiser ses sentiments  cet gard.
Un soir, aprs avoir pass une joyeuse journe  Rofa, charmante
maison de campagne qu'il possdait dans le voisinage de Cordoue, il
retournait  la capitale, accompagn de son favori Hchim. Echauffs par
le vin, ils causaient de choses et d'autres, lorsqu'une pense sinistre
traversa tout  coup la tte de Hchim. Descendant des califes,
s'cria-t-il, que ce monde serait beau, si la mort n'existait
pas!--Quelle ide absurde! lui rpondit Mohammed; si la mort n'existait
pas, est-ce que je rgnerais? La mort est une bonne chose; mon
prdcesseur est mort, voil pourquoi je rgne[216]!

Les eunuques avaient d'abord repouss l'ide de lui donner le trne,
parce qu'ils le croyaient avare. Ils l'avaient bien jug. D'abord
Mohammed diminua les appointements des employs et la solde des
soldats[217]. Plus tard il renvoya les vieux ministres de son pre et
donna leurs charges  des jeunes gens sans exprience,  la condition
qu'ils partageraient avec lui leurs moluments[218]. Tout ce qui
touchait aux finances, il le traitait par lui-mme avec une exactitude
minutieuse et purile. Une fois, en examinant un compte dont le total
s'levait  cent mille pices d'or, il chicana les employs du trsor
sur cinq sous[219]. Tout le monde le mprisait ou le hassait  cause de
son avarice[220]; les faquis seuls, exasprs au plus haut degr par
l'audace des derniers martyrs qui avaient os blasphmer le Prophte
jusque dans la grande mosque, lui prtaient leur appui, car ils le
croyaient dvot et plein de haine contre les chrtiens. Mohammed remplit
parfaitement l'ide qu'ils avaient de lui. Le jour mme o il tait
mont sur le trne, il congdia tous les employs et tous les soldats
chrtiens,  l'exception de Gomez, car il connaissait l'indiffrence
religieuse de cet homme et apprciait ses talents[221]. Au lieu que ses
tolrants prdcesseurs avaient ferm les yeux quand les chrtiens
agrandissaient les anciennes glises ou qu'ils en btissaient de
nouvelles, Mohammed, qui voulait appliquer  cet gard la loi musulmane
dans toute sa rigueur, fit dtruire tout ce qui avait t bti depuis la
conqute. Afin de complaire  leur matre et de s'insinuer dans sa
faveur, ses ministres, outre-passant ses ordres dans l'excs de leur
zle, firent dmolir jusqu' des glises qui existaient depuis trois
sicles, et se mirent  exercer contre les chrtiens une cruelle
perscution. Alors beaucoup de chrtiens, la plupart  en croire Euloge
et Alvaro, abjurrent le christianisme[222]. Gomez leur avait donn
l'exemple. Depuis plusieurs annes il avait t  la tte de la
chancellerie,  cause de la longue maladie du chancelier Abdallh
ibn-Omaiya. Aprs la mort de ce fonctionnaire, ayant appris que le
sultan avait dit: Si Gomez tait de notre religion, je le nommerais
volontiers chancelier, il s'tait dclar musulman[223] et avait obtenu
la dignit qu'il ambitionnait. Tant qu'il avait t chrtien, il n'avait
presque jamais assist  l'office; maintenant il tait si exact  toutes
ses pratiques de dvotion, que les faquis le proposaient comme un
modle de pit et qu'ils l'appelaient _la colombe de la mosque_[224].

A Tolde l'intolrance du sultan produisit un tout autre rsultat. Trois
ou quatre annes auparavant, Euloge, en retournant d'un voyage en
Navarre, avait sjourn pendant plusieurs jours dans cette ville, o le
pieux mtropolitain Wistremir lui avait donn l'hospitalit[225]. Tout
porte  croire qu'il avait profit de cette occasion pour exciter la
haine des Toldans contre le gouvernement arabe, en leur traant un
sombre tableau de la malheureuse condition des chrtiens de Cordoue; ce
qui est certain du moins, c'est que les Toldans estimaient fort Euloge
et que les martyrs de la capitale leur inspiraient un vif intrt. Ds
qu'ils eurent appris que Mohammed avait commenc  perscuter leurs
coreligionnaires, ils prirent les armes, donnrent le commandement  un
des leurs, nomm Sindola[226], et, craignant pour la vie de leurs
otages  Cordoue, ils s'assurrent de la personne de leur gouverneur
arabe, en faisant savoir  Mohammed que, s'il tenait  la vie de ce
gouverneur, il et  leur renvoyer immdiatement leurs concitoyens. Le
sultan le fit, et les Toldans, de leur ct, rendirent la libert au
gouverneur; mais la guerre tait dclare, et la crainte qu'inspiraient
les Toldans fut si grande, que la garnison de Calatrava se hta
d'vacuer cette forteresse, o elle ne se croyait plus en sret. Les
Toldans dmantelrent cette place; mais bientt aprs le sultan y
envoya des troupes et en fit rebtir les murailles (853). Puis il
ordonna  deux de ses gnraux de marcher contre Tolde; mais les
Toldans, aprs avoir pass les dfils de la Sierra-Morena pour aller 
la rencontre de l'ennemi, l'attaqurent  l'improviste prs d'Andujar,
le mirent en droute et s'emparrent de son camp.

Puisque les Toldans osaient s'avancer jusqu' Andujar, la capitale mme
tait menace. Mohammed, qui sentait que pour sortir du pril il lui
fallait prendre des mesures nergiques, rassembla toutes les troupes
dont il pouvait disposer et les conduisit lui-mme contre Tolde (juin
854). De son ct, Sindola, ne se fiant pas  ses propres forces,
chercha des allis. Il s'adressa au roi de Lon, Ordoo Ier, qui lui
envoya immdiatement une arme nombreuse commande par Gaton, comte du
Bierzo[227].

Le grand nombre de combattants runis dans la ville semble avoir t 
Mohammed l'espoir de la soumettre; toutefois il russit  faire essuyer
 ses ennemis un terrible chec. Ayant embusqu le gros de ses troupes
derrire les rochers entre lesquels coule le Guadacelete, il marcha
contre la ville  la tte d'un corps peu nombreux et fit dresser ses
machines de guerre contre les murailles. Voyant qu'un corps si faible
semblait vouloir livrer un assaut, les Toldans, tonns de l'audace de
l'ennemi, engagrent le comte Gaton  faire une vigoureuse sortie. Gaton
saisit avec empressement l'occasion de se signaler qui s'offrait  lui.
A la tte de ses propres troupes et des Toldans, il attaqua les soldats
de Mohammed, mais ceux-ci prirent aussitt la fuite en attirant les
ennemis dans l'embuscade. Les Toldans et les Lonais qui les
poursuivaient vivement, se virent tout  coup cerns et attaqus par une
nue d'ennemis. Ils furent massacrs presque tous. Le fils de
Jules[228], dit un pote de la cour, disait  Mous qui marchait devant
lui: Je vois la mort partout, devant moi, derrire moi, au-dessous de
moi.... Les rochers du Guadacelete pleurent en poussant de longs
gmissements cette multitude d'esclaves (de rengats) et de
non-circoncis. Les barbares vainqueurs couprent huit mille ttes et
les mirent en un monceau sur lequel ils montrent en faisant retentir
les airs de leurs hurlements. Plus tard, Mohammed fit placer ces ttes
sur les murailles de Cordoue et d'autres villes; il en envoya mme
quelques-unes  des princes africains[229].

Content du succs qu'il avait remport et certain que dsormais les
Toldans, qui, d'aprs leur propre calcul, avaient perdu vingt mille
hommes, ne viendraient pas l'inquiter  Cordoue, Mohammed retourna vers
cette capitale; mais il prit soin de faire harceler les Toldans tantt
par les gouverneurs de Calatrava et de Talavera, tantt par son fils
Mondhir. En mme temps il continuait  opprimer les chrtiens de
Cordoue. Il fit dmolir le clotre de Tabanos, qu'il regardait avec
raison comme le foyer du fanatisme[230]. Ayant afferm la perception des
tributs imposs aux chrtiens, ceux-ci durent payer beaucoup plus
qu'auparavant[231]. Cependant l'ardeur des exalts ne se ralentit
point, et tandis que de soi-disant martyrs continuaient  porter
spontanment leur tte au bourreau[232], Alvaro et Euloge continuaient 
les dfendre contre les modrs. Le premier crivit  cet effet son
_Indiculus luminosus_, le second, son Apologie des martyrs. A Cordoue de
tels plaidoyers taient ncessaires; soumis et patients, les chrtiens
de cette ville attribuaient leurs souffrances  la conduite insense des
exalts bien plus qu' l'intolrance du sultan. A Tolde au contraire,
et dans les villes environnantes, les chrtiens avaient tant de
sympathie pour les exalts, et principalement pour Euloge, que les
vques de cette province, ayant  nommer un mtropolitain aprs la mort
de Wistremir, lurent Euloge  l'unanimit; et lorsque le sultan lui eut
refus la permission de se rendre  Tolde, les vques, persistant dans
leur rsolution et esprant qu'un jour les obstacles qui s'opposaient 
l'arrive d'Euloge seraient levs, dfendirent d'lire un autre
mtropolitain tant qu'Euloge vivrait[233].

Aux propos dnigrants de leurs concitoyens les exalts pouvaient donc
opposer les tmoignages de bienveillance et d'estime que leur donnaient
les Toldans. Bientt aprs ils purent aussi se prvaloir de l'autorit
de deux moines franais, qui montrrent d'une manire non quivoque
qu'ils mettaient les martyrs de ce temps-l sur la mme ligne que ceux
des premiers temps de l'Eglise.

Ces deux moines, qui s'appelaient Usuard et Odilard et qui appartenaient
 l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs, arrivrent  Cordoue dans l'anne
858. Leur abb Hilduin les avait envoys  Valence, afin d'y aller
chercher le corps de saint Vincent; mais informs en route que le corps
de ce martyr avait t transport  Bnvent, ils craignaient dj
d'tre obligs de retourner chez eux sans reliques, lorsqu'ils apprirent
 Barcelone qu'il y avait eu rcemment des martyrs  Cordoue. Il vous
sera fort difficile de parvenir jusque-l, leur dit-on; mais si vous y
russissez, vous pouvez tre certains qu'on vous cdera quelques
reliques.

A cette poque voyager en Espagne, c'tait s'exposer  toutes sortes de
hasards et de prils. Souvent mme il tait tout  fait impossible de le
faire. Comme les routes taient infestes par des brigands, ceux qui
voulaient se rendre d'un endroit  un autre devaient aller de compagnie
et former une caravane; mais les communications tant peu frquentes,
l'occasion de le faire se prsentait rarement, et quand les deux moines,
qui avaient rsolu de braver tous les prils pourvu qu'ils pussent
obtenir des reliques, arrivrent  Saragosse, huit ans s'taient couls
sans qu'une caravane ft partie de cette ville pour Cordoue.
Heureusement pour eux, le hasard voulut que, dans ce temps-l, une
caravane s'apprtt  se mettre en route. Ils s'y joignirent. Les
chrtiens de la ville, persuads que toute la caravane serait massacre
en traversant quelque gorge troite dans les montagnes, pleuraient en
leur disant adieu; mais l'vnement ne justifia point leurs craintes;
les deux moines en furent quittes pour les fatigues et l'ennui de la
route, et arrivrent sains et saufs dans la capitale de l'empire
musulman, o un diacre de l'glise de saint Cyprien leur donna
l'hospitalit. Les efforts qu'ils firent pour obtenir des reliques
demeurrent longtemps infructueux. Un personnage influent qui leur
portait beaucoup d'intrt, Lovigild, surnomm Abadsolomes, avait
demand pour eux celles d'Aurelio et de Georges, qui se trouvaient dans
le clotre de Pinna-Mellaria[234]; mais les moines de ce clotre y
tenaient tant que, sans avoir gard aux ordres formels de l'vque Sal,
ils refusrent de les cder aux Franais; il fallut que l'vque vnt en
personne pour les y contraindre, et mme alors ils soutinrent qu'il
n'avait pas le droit de les priver de ces reliques.

Aprs avoir pass presque deux mois  Cordoue, Usuard et Odilard se
remirent en route pour retourner dans leur patrie, en emportant avec eux
un norme paquet muni du sceau de l'vque et adress au roi
Charles-le-Chauve; car on voulait faire croire aux musulmans que ce
paquet, qui contenait les corps d'Aurelio et de Georges, ne contenait
que des prsents destins au roi de France. Cette fois le voyage fut
moins difficile et moins prilleux. Le sultan allait conduire une arme
contre Tolde, et comme tous les rgiments,  l'exception de ceux qui
devaient tenir garnison dans la capitale, avaient reu l'ordre de se
mettre en marche, les Franais purent aisment se joindre  un de ces
corps. Dans le camp ils retrouvrent Lovigild, qui les conduisit
jusqu' Tolde. De l jusqu' Alcal de Hnars, la route tait sre,
car  l'approche de l'arme, les seigneurs, moiti brigands, moiti
guerrillas, qui d'ordinaire dvalisaient les voyageurs, avaient tous
quitt leurs chteaux pour venir chercher un asile derrire les
murailles de Tolde. De retour en France, les deux moines dposrent les
reliques, qui, pendant le voyage, avaient dj opr une foule de
miracles, dans l'glise d'Esmant, village qui appartenait  l'abbaye de
Saint-Germain et qui servait alors de retraite  la plupart des moines,
leur clotre ayant t brl par les Normands. Transportes plus tard 
Saint-Germain, ces reliques furent exposes  la vnration des fidles
de Paris, et elles inspirrent tant d'intrt  Charles-le-Chauve, qu'il
chargea un nomm Mancio d'aller  Cordoue, afin d'y recueillir des
renseignements prcis sur Aurelio et Georges[235].

L'expdition contre Tolde, qui avait fourni aux deux moines franais
l'occasion de retourner dans leur patrie, eut un rsultat conforme aux
voeux du sultan. Il recourut de nouveau  un stratagme. Ayant fait
occuper le pont par ses troupes, il en fit miner les piles par ses
ingnieurs, sans que les Toldans s'en aperussent; puis, les ingnieurs
ayant presque achev leurs travaux, il fit rtrograder ses troupes en
attirant les ennemis sur le pont. Le pont s'croula tout d'un coup et
les soldats toldans trouvrent la mort dans les flots du Tage[236].

Si quelque chose pouvait galer la douleur que ce dsastre causa aux
Toldans, c'tait la joie qu'on en ressentait  la cour, o l'on avait
la coutume de s'exagrer des succs qui n'avaient rien de dcisif.
L'Eternel, disait un pote, ne pouvait laisser exister un pont bti
pour porter des escadrons de mcrants. Prive de ses citoyens, Tolde
est morne et dserte comme un tombeau[237].

Peu de temps aprs, Mohammed trouva aussi l'occasion de se dbarrasser
de son ennemi mortel  Cordoue.

Il y avait alors dans la capitale une jeune fille nomme Locritia. Ne
de parents musulmans, mais secrtement instruite des mystres de la
religion chrtienne par une religieuse de sa famille, elle avait enfin
avou  ses parents qu'elle s'tait fait donner le baptme. Ses parents
indigns, aprs avoir tch en vain de la ramener par la douceur au
giron de l'islamisme, se mirent  la maltraiter. Battue jour et nuit, et
craignant d'ailleurs d'tre publiquement accuse d'apostasie, Locritia
fit demander un asile  Euloge et  sa soeur Anulone. Euloge, qui
sentait peut-tre se rveiller dans son coeur le souvenir de Flora, 
laquelle Locritia ressemblait sous plusieurs rapports, lui fit rpondre
qu'il la cacherait aussitt qu'elle aurait russi  s'vader. L tait
la difficult; Locritia sut la vaincre  force de ruse. Elle feignit
d'avoir reni la religion chrtienne et surmont son dgot pour les
plaisirs mondains; puis, quand elle vit ses parents rassurs et
tranquilles, elle sortit un jour fort pare, en disant qu'elle allait 
une noce; mais au lieu d'aller  la noce, elle vint trouver Euloge et
Anulone, qui lui indiqurent la demeure d'un de leurs amis pour lui
servir d'asile.

Quoique ses parents, assists de la police, la fissent chercher partout,
Locritia russit d'abord  se drober  leurs poursuites; mais une
fois, ayant pass le jour auprs d'Anulone, qu'elle aimait beaucoup, le
hasard voulut que le serviteur charg de la reconduire pendant la nuit,
n'arrivt qu'au moment o le jour commenait dj  poindre, de sorte
que, craignant d'tre reconnue, elle rsolut de rester chez Anulone
jusqu' la nuit suivante. C'est ce qui la perdit. Ce jour-l le cadi fut
averti par un espion ou par un tratre que la jeune fille qu'il
cherchait se trouvait dans la demeure de la soeur d'Euloge. D'aprs
ses ordres, des soldats cernrent cette demeure, arrtrent Locritia de
mme qu'Euloge qui se trouvait auprs d'elle, et les menrent devant le
cadi. Interrog par ce dernier pourquoi il avait cach cette jeune
fille, Euloge lui rpondit: Il nous a t ordonn de prcher et
d'expliquer notre religion  ceux qui s'adressent  nous. Cette jeune
fille a voulu se faire instruire par moi dans notre religion; j'ai
rpondu  son dsir du mieux que j'ai pu, et j'en agirais de mme avec
vous, cadi, si vous me faisiez la mme demande.

Comme le proslytisme, dont Euloge s'avouait coupable, n'tait pas un
crime capital, le cadi se contenta de le condamner  recevoir des coups
de fouet. Ds ce moment, le parti d'Euloge tait pris. Peut-tre y
avait-il plus d'orgueil que de courage dans sa rsolution, mais il jugea
que pour un homme tel que lui, il valait cent fois mieux sceller de son
sang les principes qu'il avait professs pendant toute sa vie, que de
subir un chtiment ignominieux. Prpare et aiguise ton glaive!
cria-t-il au cadi; fais-moi rendre mon me  mon crateur; mais ne
crois pas que je laisserai dchirer mon corps  coups de verges! Aprs
quoi il vomit un torrent d'imprcations contre Mahomet. Il croyait qu'il
serait condamn immdiatement au dernier supplice; mais le cadi, qui
respectait en lui le primat lu d'Espagne, n'osa prendre sur lui une si
grande responsabilit et le fit conduire au palais, afin que les vizirs
dcidassent de son sort.

Quand Euloge eut t introduit dans la salle du conseil, un des hauts
dignitaires de l'Etat, qui le connaissait beaucoup et qui voulait le
sauver, lui adressa ces paroles: Je ne m'tonne pas, Euloge, que des
maniaques et des idiots viennent sans ncessit porter leur tte au
bourreau; mais vous qui tes un homme sens et qui jouissez de l'estime
gnrale, comment pouvez-vous imiter leur exemple? Quelle dmence vous
pousse et qu'est-ce qui peut vous faire har la vie  ce point?
Ecoutez-moi, je vous en supplie: cdez en ce moment  la ncessit;
prononcez une seule parole; rtractez ce que vous avez dit devant le
cadi; dans ce cas, nous vous en rpondons, mes collgues et moi, vous
n'aurez rien  craindre.

Le sentiment qu'exprimaient ces paroles tait celui de tous les hommes
clairs de la socit musulmane; ils avaient piti des fanatiques bien
plus qu'ils ne les hassaient, et ils regrettaient que, pour obir  la
loi, ils dussent faire mourir sur l'chafaud des malheureux qu'ils
regardaient comme des alins. Peut-tre Euloge, qui jusque-l n'avait
point prouv lui-mme la soif du martyre, bien qu'il et engag tant
d'autres  le rechercher, et qui  tout prendre tait un chef de parti
ambitieux plutt qu'un fanatique, sentait-il en ce moment que les
musulmans taient moins barbares qu'il ne l'avait cru; mais il sentait
en mme temps qu'il ne pouvait se ddire sans s'exposer au juste mpris
de son parti. Il rpondit donc comme les autres martyrs, ses disciples,
avaient rpondu dans des circonstances analogues, et malgr qu'ils en
eussent, les vizirs furent forcs de le condamner  la mort. On le mena
au supplice  l'instant mme. Euloge montra une grande rsignation. Un
eunuque l'ayant frapp sur la joue, le prtre, prenant  la lettre un
prcepte bien connu de l'Evangile, lui tendit l'autre en disant:
Frappez aussi celle-ci; ce que l'eunuque ne se fit pas dire deux fois.
Ensuite il monta sur l'chafaud avec une grande fermet de courage,
flchit les genoux, leva les mains au ciel, fit le signe de la croix,
pronona  voix basse une courte prire, mit sa tte sur le billot et
reut le coup fatal (11 mars 859). Quatre jours plus tard, Locritia,
convaincue d'apostasie, mourut aussi sur l'chafaud[238].

Le supplice du primat lu causa une motion profonde, non-seulement 
Cordoue, o l'on se raconta bientt une foule de miracles oprs par les
restes du Saint, mais dans toute l'Espagne. Plusieurs chroniques du nord
de la Pninsule, qui ne disent presque rien de ce qui arriva  Cordoue,
indiquent avec la plus grande prcision l'anne et le jour du supplice
d'Euloge, et vingt-quatre ans plus tard, Alphonse, roi de Lon, en
concluant une trve avec le sultan Mohammed, stipula entre autres
clauses que les restes de saint Euloge et de sainte Locritia lui
seraient remis.

Privs de leur chef, les exalts continurent encore quelque temps 
blasphmer Mahomet, afin de mourir sur l'chafaud[239]; mais peu  peu,
comme tout s'use  la longue, l'enthousiasme singulier qui, pendant
plusieurs annes, avait rgn  Cordoue, subit la commune loi, et, au
bout de quelque temps, il n'en restait plus que le souvenir.

On entrait d'ailleurs dans une priode nouvelle. Les rengats et les
chrtiens des montagnes de Regio s'insurgrent. Cette rvolte, dj
trs-formidable en elle-mme, fut accompagne ou suivie de celle de
presque toute la Pninsule, et fournit aux chrtiens de Cordoue
l'occasion de montrer d'une autre manire leur haine du nom musulman.




X.


Le touriste qui veut se rendre de Cordoue  Malaga et qui aime mieux
supporter en stocien les fatigues et les privations d'une excursion
potique dans un beau mais sauvage pays, que de se laisser cahoter dans
une voiture sur les monotones et ennuyeuses chausses, traverse d'abord
un pays ondul et bien cultiv qui s'tend jusqu'au Geuil, puis une
contre parfaitement plate et unie, jusqu' Campillos. C'est l que
commence la Serrania de Ronda et de Malaga, la partie la plus romantique
de l'Andalousie. Tantt sauvage et grandiose, cette chane de montagnes
inspire une sorte de terreur potique avec ses majestueuses forts de
chnes, de liges et de chtaigniers, ses profonds et sombres ravins,
ses torrents qui tombent avec fracas de prcipice en prcipice, ses
vieux chteaux  demi ruins et ses villages suspendus  la paroi de
rochers  pic, dont les cimes sont dnues de toute vgtation et dont
les flancs semblent noircis et calcins par le feu du ciel; tantt
riante et suave, elle a un air de fte avec ses vignes, ses prairies,
ses bosquets d'amandiers, de crisiers, de citronniers, d'orangers, de
figuiers et de grenadiers, ses touffes de lauriers-roses sur lesquels on
compte plus de fleurs que de feuilles, ses petites rivires guables qui
serpentent avec une charmante coquetterie, ses vergers qui fournissent
presque tout le midi de la Pninsule de poires et de pommes, ses champs
de lin, de chanvre et surtout de bl, dont les pis donnent un pain qui
passe pour tre le plus blanc et le plus exquis du monde entier.

Le peuple qui habite cette Serrania est gai, causeur, beau, lger et
spirituel; il aime  rire,  chanter,  danser au bruit des
castagnettes,  jouer de la guitare ou de la mandoline; mais en mme
temps il est vain, querelleur,  la fois brave et fanfaron, et d'une
humeur si violente que le coup mortel suit presque toujours de prs le
regard oblique de la colre; il ne se donne pas une bonne fte sans que
deux ou trois individus soient poignards. Les femmes, quoique d'une
beaut fort remarquable, ont quelque chose de viril; grandes et
robustes, elles ne craignent pas de s'occuper des travaux les plus
pnibles et transportent avec facilit de lourds fardeaux; on en a vu
lutter entre elles.

En temps de paix ces montagnards s'occupent principalement  faire la
contrebande en important les marchandises anglaises de Gibraltar dans
l'intrieur du pays, et ils savent tromper avec une merveilleuse
adresse la surveillance des nombreux employs des douanes. Quelquefois,
quand ils se sont runis en assez grand nombre sous les plus renomms de
leurs chefs, et qu'ils descendent dans les plaines pour vendre leurs
marchandises, ils rsistent vigoureusement aux troupes qu'on envoie 
leur poursuite. Dans les temps de troubles et de discordes civiles,
plusieurs d'entre eux exercent le mtier de bandit, et alors ils sont ou
_ladrones_, ou _rateros_. Sans tre brigands de profession, les
derniers, qui se recrutent parmi les gardiens de troupeaux, les
villageois dsoeuvrs, les journaliers paresseux, les moissonneurs
nomades, les aubergistes sans chalands, parfois mme parmi les mtayers,
dtroussent les voyageurs en amateurs, par occasion, et seulement quand
ces voyageurs sont mal escorts; quand ils sont bien arms, bien
accompagns, le _ratero_ cache sa carabine, prend ses outils et fait
semblant de cultiver la terre. Disperss partout, ces brigands de bas
tage sont toujours disposs  prter main-forte soit aux vrais
brigands, soit aux gens de la police, selon les circonstances, car, en
auxiliaires prudents, ils ne viennent qu'au secours du vainqueur. Les
vrais brigands, qui, enrls comme des soldats, ne marchent qu' cheval
et par troupes, sont plus distingus. Au lieu que les _rateros_, de peur
d'tre dnoncs, assassinent souvent ceux qu'ils ont dpouills, les
_ladrones_ ne tuent que ceux qui se dfendent; polis et respectueux,
surtout envers les dames, ils ne dvalisent les voyageurs qu'avec
toutes sortes d'gards. Loin d'tre mpriss, ils sont placs trs-haut
dans l'esprit de la foule. Ils combattent contre les lois, ils sont en
rvolte contre la socit, ils rpandent l'pouvante dans les contres
qu'ils exploitent, mais ils ont un certain prestige, une certaine
grandeur; leur audace, leur gnie aventureux, leur savoir-vivre plaisent
aux femmes, mme les plus effrayes; et quand ils sont tombs entre les
mains de la justice et qu'on les pend, leur supplice inspire de
l'intrt, de la sympathie, de la compassion. De nos jours Jos-Maria
s'est rendu fameux comme chef de bandits, et son nom vivra encore
longtemps dans la mmoire des Andalous comme celui du brigand modle. Un
simple hasard l'avait pouss dans cette carrire. Ayant commis un
meurtre dans un moment de fureur, il s'enfuit dans la montagne pour se
soustraire  l'action des lois, et l, n'ayant d'autre parti  prendre
que de vivre de sa carabine, il organisa des partisans, se procura des
chevaux et se mit  dpouiller les voyageurs. Brave, actif, intelligent,
connaissant parfaitement le pays, il sut faire russir toutes ses
entreprises et se drober  toutes les poursuites de la justice. Par
tout le pays il avait des affilis unis  lui sous serment, et quand il
lui fallait un homme pour complter sa troupe, il pouvait toujours
choisir entre quarante personnes au moins, tant on ambitionnait
l'honneur de servir sous lui. Il avait des accointances avec les
magistrats eux-mmes: dans une proclamation du capitaine-gnral de la
province, les autorits de quatre endroits furent signales comme ses
complices. Sa puissance tait si grande qu'il tait matre de toutes les
routes du Midi, et que la direction des postes, afin d'obtenir le
passage libre, lui payait rgulirement une redevance de quatre-vingts
francs par voiture. Il gouvernait ses bandits plus arbitrairement
qu'aucun souverain ne gouverne ses sujets, et un sauvage esprit de
justice prsidait  ses dcisions envers eux[240].

En temps de guerre ces contrebandiers et ces bandits, accoutums qu'ils
sont  lutter sans cesse avec les difficults d'une nature sauvage, sont
des adversaires extrmement redoutables. Il est vrai qu'ils chouent
dans les attaques qui demandent quelques combinaisons; il est vrai aussi
que, dans la plaine, ils ne peuvent rsister aux savantes manoeuvres
des troupes rgles; mais dans les sentiers escarps, tortueux et
troits de leurs montagnes, leur agilit et leur connaissance du terrain
leur donnent sur les soldats un immense avantage. Les troupes franaises
ont t  mme d'en faire l'preuve, alors que le fantme de roi plac
par Napolon sur le trne d'Espagne essaya de soumettre ces intrpides
montagnards  son autorit dteste. Quand les hussards franais
pouvaient les attirer dans les campagnes, ils les sabraient par
centaines; mais dans les sentiers tracs en zigzags et suspendus aux
bords de prcipices effrayants, o leurs chevaux, loin de leur tre
utiles, les embarrassaient, ces mmes hussards tombaient  chaque pas
dans des embuscades. Au moment o ils s'y attendaient le moins, ils se
voyaient envelopps d'une nue d'ennemis qui tiraillaient sur leurs
flancs et qui, sans cesser de faire feu, regagnaient aussitt les
sommets des rochers, o l'on ne pouvait les poursuivre, si bien que tout
en fuyant, ils dtruisaient des colonnes entires, sans que les Franais
pussent s'en venger. Malgr les horreurs de la guerre, les montagnards
ne manqurent pas non plus de montrer de temps  autre l'esprit bouffon
et goguenard qui leur est propre. A Olbera, o les hussards franais
avaient demand un jeune boeuf, les habitants leur apportrent un ne
coup en quartiers. Les hussards trouvrent que ce veau, comme ils
l'appelaient, avait le got un peu fade, et dans la suite les
montagnards, en tiraillant avec eux, leur criaient souvent: Vous avez
mang de l'ne  Olbera! C'tait, dans leur opinion, la plus sanglante
des injures qu'on put faire  des chrtiens[241].

Au neuvime sicle cette province, qui portait le nom de Reiya ou plutt
de Regio (Regio montana, selon toute apparence) et dont Archidona tait
la capitale[242], avait une population presque exclusivement espagnole,
et qui ressemblait en tout point  celle qui y demeure aujourd'hui; elle
avait le mme caractre et les mmes gots, les mmes vices et les mmes
vertus. Quelques-uns de ces montagnards taient chrtiens; d'autres, en
plus grand nombre, taient musulmans; mais ils se sentaient tous
Espagnols, ils nourrissaient tous une haine implacable pour les
oppresseurs de leur patrie, et, passionns pour l'indpendance, ne
voulant pas que la tyrannie trangre s'engraisst plus longtemps de
leurs dpouilles, ils guettaient tous le moment o ils pourraient
secouer le joug. Ce moment, impatiemment attendu, ne pouvait plus tre
loign. Les succs que leurs compatriotes remportaient chaque jour dans
d'autres provinces montraient aux montagnards qu'avec du courage et de
l'audace, il ne leur serait nullement impossible de raliser leurs
voeux. Dj Tolde tait libre. Pendant vingt ans, le sultan avait en
vain tch de la rduire  son autorit. Les chrtiens, qui avaient
conserv leur prpondrance dans la cit, s'taient mis sous la
protection du roi de Lon[243], et, quoique trahis par les rengats,
ils avaient forc le sultan, dans l'anne 873, de leur accorder un
trait qui leur garantissait le maintien du gouvernement rpublicain
qu'ils s'taient donn, et une existence politique  peu prs
indpendante, car ce trait ne les engageait qu' un tribut annuel[244].
Un autre Etat indpendant avait t fond dans l'Aragon, province qui
sous les Arabes s'appelait la Frontire suprieure, par une ancienne
famille visigothe qui avait embrass l'islamisme, celle des Beni-Cas.
Vers le milieu du IXe sicle, cette maison s'tait leve  une si
grande puissance, grce aux talents de Mous II, qu'elle pouvait marcher
de pair avec les maisons souveraines. A l'poque o Mohammed monta sur
le trne, Mous II tait matre de Saragosse, de Tudle, d'Huesca, de
toute la Frontire suprieure. Tolde avait conclu une alliance avec
lui, et son fils Lope tait consul dans cette ville. Guerrier intrpide
et infatigable, il tournait ses armes tantt contre le comte de
Barcelone ou celui de l'Alava, tantt contre le comte de Castille ou le
roi de France. Parvenu au comble de la gloire et de la puissance,
respect et courtis par tous ses voisins, mme par le roi de France,
Charles-le-Chauve, qui lui envoyait des prsents magnifiques, Mous
tranchait du souverain sans que personne ost s'y opposer, et enfin,
voulant l'tre de nom comme il l'tait de fait, il prit firement le
titre de _troisime roi en Espagne_. Aprs la mort de cet homme
extraordinaire (862), le sultan, il est vrai, se remit en possession de
Tudle et de Saragosse; mais la joie qu'il en ressentit ne fut pas
longue. Dix annes plus tard, les fils de Mous, aids par la population
de la province, qui s'tait accoutume  n'avoir que les Beni-Cas pour
matres, chassrent les troupes du sultan. Ce dernier tchait maintenant
de les rduire; mais les Beni-Cas, seconds par le roi de Lon,
Alphonse III, qui avait conclu avec eux une alliance si troite qu'il
leur avait confi l'ducation de son fils Ordoo, repoussaient
victorieusement ses attaques[245].

Ainsi le Nord tait libre et ligu contre le sultan. A la mme poque,
un rengat audacieux de Mrida, Ibn-Merwn[246], fondait une principaut
indpendante dans l'Ouest. Livr au sultan aprs la soumission de
Mrida, o il avait t un des chefs de l'insurrection, il tait
capitaine des gardes du corps, lorsque, dans l'anne 875, le premier
ministre Hchim, qui avait on ne sait quel grief contre lui, lui dit un
jour en prsence des vizirs: Un chien vaut mieux que toi. Pour comble
d'ignominie il lui fit donner des soufflets. Jurant dans sa fureur de
s'exposer  tout, plutt que de supporter le retour de ces mauvais
traitements, Ibn-Merwn rassembla ses amis, s'enfuit avec eux, et
s'empara du chteau d'Alanje (au sud de Mrida), o il se mit en
dfense. Assig dans cette forteresse par les troupes du sultan, et
n'ayant point de vivres, de sorte que lui et ses compagnons furent
obligs de se nourrir de la chair de leurs chevaux, il capitula au bout
de trois mois, lorsque l'eau fut venue  lui manquer; mais, vu la
position dsespre o il se trouvait, les conditions qu'il obtint
pouvaient encore passer pour avantageuses: on lui permit de se retirer
vers Badajoz, qui  cette poque n'tait pas encore une ville mure, et
de s'y tablir. S'tant tir ainsi d'entre les griffes du sultan,
Ibn-Merwn devint pour lui un ennemi aussi dangereux qu'implacable.
Ayant runi sa bande  une autre, compose galement de rengats et
commande par un nomm Sadoun, il appela aux armes les rengats de
Mrida et d'autres endroits, prcha  ses compatriotes une nouvelle
religion, qui tenait le milieu entre l'islamisme et le christianisme,
conclut une alliance avec Alphonse III, roi de Lon[247], l'alli
naturel de tous ceux qui se rvoltaient contre le sultan, et, portant la
terreur dans les campagnes, mais ne maltraitant ou ne ranonnant que les
ennemis du pays, les Arabes et les Berbers, il vengea d'une manire
sanglante ses propres injures et celles de sa patrie. Voulant rprimer
ses brigandages, le sultan envoya contre lui une arme, dont il confia
le commandement  son ministre Hchim et  son fils Mondhir. Ibn-Merwn,
au lieu d'attendre l'ennemi, alla  sa rencontre: ayant envoy Sadoun
demander du secours au roi de Lon, il se jeta dans Caracuel[248].
Hchim tablit son camp dans le voisinage de cette forteresse, dont on
voit encore les grands dbris, et fit occuper celle de Monte-Salud par
un de ses lieutenants. Peu de temps aprs, ce lieutenant lui donna avis
que Sadoun s'approchait de Monte-Salud avec des troupes auxiliaires
lonaises, mais que ces troupes, peu nombreuses, seraient faciles 
surprendre. Le lieutenant se trompait; les forces de Sadoun taient
assez considrables, mais voulant attirer l'ennemi dans un pige, ce
rus capitaine avait fait rpandre le bruit que son arme tait faible.
Son dessein lui russit  merveille. Tromp par le rapport de son
lieutenant, Hchim alla avec quelques escadrons  la rencontre de
Sadoun. Inform de tout par ses espions, celui-ci le laissa s'enfoncer
dans les montagnes. Se tenant aux aguets, il l'attendit dans un dfil,
cacha ses hommes derrire les rochers qui l'avoisinaient, fondit sur les
ennemis dans un moment o ceux-ci ne s'attendaient nullement  tre
attaqus, et en fit un grand carnage. Hchim lui-mme, bless plusieurs
fois, fut fait prisonnier, aprs avoir vu tomber  ses cts cinquante
de ses principaux lieutenants. On l'amena  Ibn-Merwn. Sa vie tait
maintenant entre les mains de celui qu'il avait si cruellement offens;
mais Ibn-Merwn eut la gnrosit de ne lui faire aucun reproche; il le
traita avec tous les gards dus  son rang, et l'envoya  son alli, le
roi de Lon.

Le sultan, en apprenant ce qui s'tait pass, devint furieux. La
captivit de son favori l'affligeait sans doute, mais ce qui
l'affligeait bien plus encore, c'est qu'il ne pouvait refuser, sans
manquer  l'honneur, de le racheter des mains du roi de Lon. Et
Alphonse exigeait cent mille ducats! C'tait mettre  une trop rude
preuve la gnrosit de l'avare sultan! Aussi trouva-t-il mille raisons
pour se dispenser de payer une somme si norme. Si Hchim est
prisonnier, disait-il, c'est sa propre faute. Pourquoi est-il toujours
si tmraire? C'est un tourdi qui ne sait ce qu'il fait, et qui ne veut
jamais prter l'oreille  de sages conseils. Enfin, aprs l'avoir
laiss gmir dans les fers pendant deux annes, il consentit  payer une
partie de la ranon exige. De son ct, Hchim promit au roi de Lon
que le reste lui serait pay plus tard, lui donna ses frres, son fils
et son neveu en otage, et revint  Cordoue, brlant du dsir de se
venger d'Ibn-Merwn. Ce chef avait ravag, dans cet intervalle, le
district de Sville et celui de Nibla, et le sultan, qui ne pouvait
rien contre lui, l'avait fait prier de dicter lui-mme les conditions
auxquelles il voudrait s'engager  suspendre ses irruptions qui
ruinaient le pays. La rponse d'Ibn-Merwn avait t hautaine et
menaante. Je suspendrai mes irruptions, avait-il dit, et j'ordonnerai
mme qu'on nomme le sultan dans les prires publiques,  condition qu'il
me cdera Badajoz, qu'il me permettra de fortifier cet endroit, et qu'il
me dispensera de lui payer des contributions ou de lui obir en quoi que
ce soit; sinon, non. Si humiliantes que fussent ces conditions, le
sultan les avait acceptes. Hchim tcha maintenant de persuader  son
matre que, dans les circonstances donnes, il ne lui serait nullement
impossible de rduire cet orgueilleux rebelle. Auparavant, disait-il,
cet Ibn-Merwn tait insaisissable; n'ayant point de demeure fixe, lui
et ses cavaliers savaient toujours se drober  nos poursuites; mais 
prsent qu'il s'est enferm dans une ville, nous le tenons. Nous pouvons
l'assiger, et nous saurons bien le forcer  se rendre. Il russit 
faire approuver son dessein par le monarque, et, ayant obtenu de lui
l'autorisation de se mettre en marche avec l'arme, il s'tait dj
avanc jusqu' Nibla, lorsqu'Ibn-Merwn fit parvenir au sultan un
message conu en ces termes: J'ai appris que Hchim s'est mis en marche
vers l'Ouest. Je comprends fort bien que, croyant pouvoir m'enfermer
dans une ville, il espre avoir trouv l'occasion de se venger de moi;
mais je vous jure que s'il va plus loin que Nibla, je brlerai Badajoz
et qu'alors je reprendrai la vie que j'ai mene autrefois. Le sultan
fut si effray par cette menace, qu'il envoya aussitt  son ministre
l'ordre de retourner  Cordoue avec l'arme, et que dornavant il ne se
sentait aucune vellit de rduire ce trop redoutable ennemi[249].

Ainsi, tandis que les insurgs se montraient forts et courageux, le
gouvernement se montrait faible et lche. A chaque concession qu'il
faisait aux rebelles,  chaque trait qu'il leur accordait, il perdait
quelque chose du prestige dont il avait tant besoin pour inspirer du
respect  une population mal soumise, irrite et beaucoup plus nombreuse
que ses matres. Les montagnards de Regio, enhardis par les nouvelles
qui leur arrivaient du Nord et de l'Ouest, commencrent  s'agiter 
leur tour. Dans l'anne 879, il y eut des meutes et des insurrections
dans plusieurs endroits de la province. Le gouvernement, qui ne
s'aveuglait point sur les dangers qui le menaaient de ce ct, fut
fort alarm des avis qu'il recevait. Des ordres rapides et svres
furent donns sur tous les points. On mit la main sur le chef d'une
bande redoute et on l'envoya  Cordoue. Des forteresses furent
construites  la hte sur les hauteurs qu'il importait le plus de
garder[250]. Toutes ces mesures irritaient les montagnards sans les
effrayer. Cependant il y avait encore peu d'ensemble dans leurs
mouvements; ce qui leur manquait, c'tait un chef d'un caractre
suprieur et capable de diriger vers un but marqu d'avance leurs vagues
lans de patriotisme. Si un tel homme se prsentait, il n'aurait gure
qu'un signe  faire pour branler toute la population de la montagne, et
la montagne marcherait avec lui.




XI.


A l'poque o les montagnards andalous commenaient  remuer, il y avait
dans un hameau prs de Hin-Aute (aujourd'hui Yznate), au nord-est de
Malaga, un gentilhomme campagnard, nomm Haf. Il sortait d'une illustre
ligne; son cinquime aeul, le Visigoth Alphonse, avait port le titre
de comte[251]; mais prenant son parti sur les vicissitudes politiques et
religieuses, soit par stocisme, soit par apathie, le grand-pre de
Haf, qui, sous le rgne de Hacam Ier, avait quitt Ronda pour venir
s'tablir prs de Hin-Aute, s'tait fait musulman, et ses descendants
passaient aussi pour tels, bien qu'au fond du coeur ils gardassent un
pieux souvenir de la religion de leurs anctres.

Grce  son activit et  son conomie, Haf avait amass une assez
belle fortune. Ses voisins, moins riches que lui, le respectaient et
l'honoraient au point qu'ils le nommaient, non pas Haf, mais Hafoun,
car cette terminaison tait l'quivalent d'un titre de noblesse[252]; et
rien, selon toute probabilit, n'aurait troubl sa paisible existence,
si la mauvaise conduite de son fils Omar, qui ne pouvait se plier  la
discipline paternelle, ne lui et caus une continuelle inquitude et un
profond chagrin. Vain, altier, arrogant, d'un naturel turbulent et
batailleur, ce fougueux jeune homme ne montrait du caractre andalous
que le mauvais ct. La moindre offense allumait sa colre: un mot, un
geste, un regard, l'intention mme lui suffisait, et  diverses reprises
on le rapporta  la ferme, meurtri, le visage en sang, couvert de
contusions et de blessures. Avec un temprament pareil, il devait
arriver tt ou tard qu'il assommt quelqu'un ou qu'il ft assomm
lui-mme. En effet, un jour qu'il avait engag une querelle avec un de
ses voisins sans motif raisonnable, il l'tendit mort sur la place. Pour
le sauver de la potence, son pre dsespr quitta avec lui la ferme que
sa famille avait habite pendant trois quarts de sicle, et alla
s'tablir dans la Serrania de Ronda, au pied de la montagne de
Bobastro[253]. L, au milieu d'une nature sauvage, le jeune Omar, qui
aimait  s'enfoncer au plus pais de la fort ou dans les gorges les
moins frquentes, finit par faire le mtier de bandit, de _ratero_
comme on dirait  prsent. Il tomba entre les mains de la justice, et le
gouverneur de la province lui fit donner le fouet. Quand il voulut
rentrer dans la maison de son pre, celui-ci le chassa comme un vaurien
incorrigible. Alors, ne sachant comment faire pour gagner sa vie en
Espagne, il se dirigea vers la cte, s'embarqua sur un vaisseau qui
faisait voile vers l'Afrique, et, aprs avoir men quelque temps une vie
errante, il arriva enfin  Thort, o il entra comme apprenti au service
d'un tailleur qui tait n dans le district de Regio et qu'il
connaissait un peu.

Un jour qu'il travaillait avec son matre, un vieillard qu'il n'avait
jamais vu, mais qui tait aussi Andalous de naissance, entra dans la
boutique, et remit au tailleur une pice d'toffe en le priant de lui
couper un habit. Le tailleur, s'tant lev aussitt, lui prsenta un
sige et entama avec lui une conversation  laquelle l'apprenti se mla
insensiblement. Le vieillard demanda au tailleur qui tait ce jeune
homme.

--C'est un de mes anciens voisins de Regio, lui rpondit le tailleur; il
est venu ici pour apprendre mon mtier.

--Depuis combien de temps as-tu quitt Regio? demanda le vieillard en
s'adressant  Omar.

--Depuis quarante jours.

--Connais-tu la montagne de Bobastro dans ce district?

--C'est au pied de cette montagne que je demeurais.

--Ah, vraiment!... C'est qu'il y a l une rvolte.

--Je vous assure que non.

--Eh bien, il y en aura une sous peu.

Le vieillard se tut quelques instants; puis il reprit:

--Connais-tu, dans le voisinage de cette montagne, un certain Omar, fils
de Hafoun?

En entendant prononcer son nom, Omar plit, baissa les yeux et garda le
silence. Le vieillard le regarda attentivement alors, et remarqua qu'il
avait une dent oeillre casse. C'tait un de ces Espagnols qui
croyaient fermement  la rsurrection de leur race. Ayant souvent
entendu parler d'Omar, il avait cru reconnatre en lui une de ces
natures suprieures qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de
bien, suivant la direction qui leur est imprime, et il pressentait que
dans ce fils indomptable, ce grand querelleur, ce bandit de la montagne,
il y avait l'toffe du chef de parti. Le silence d'Omar, son air confus,
sa pleur, la dent oeillre qui lui manquait (le vieillard avait
entendu dire que, dans une rixe sanglante, Omar avait perdu une des
siennes), tout cela lui avait donn la certitude qu'il parlait  Omar
lui-mme, et, voulant ds lors donner un noble but au besoin d'activit
qui dvorait ce fougueux jeune homme: Quoi, malheureux, s'cria-t-il,
c'est en maniant l'aiguille que tu tches d'chapper  la misre?
Retourne dans ton pays et prends l'pe! Tu seras un redoutable
adversaire pour les Omaiyades, et tu rgneras sur une grande nation.

Dans la suite, ces paroles vraiment prophtiques servirent sans doute 
stimuler l'ambition d'Omar; mais dans ce moment-l, elles produisirent
sur lui un tout autre effet. Craignant d'tre reconnu par des personnes
moins bienveillantes et livr au gouvernement espagnol par le prince de
Thort, qui, dans tout ce qu'il faisait, se laissait guider par le
sultan de Cordoue[254], il quitta la ville en toute hte, n'emportant
pour tout bagage que deux pains qu'il venait d'acheter et qu'il avait
cachs dans ses manches.

De retour en Espagne, comme il n'osait reparatre devant son pre, il
alla trouver son oncle, et lui raconta ce que le vieillard de Thort lui
avait dit. Cet oncle, qui joignait une grande crdulit  un esprit
entreprenant, eut foi  la prdiction du vieillard. Il conseilla  son
neveu de suivre sa destine et de tenter une rvolte, en promettant de
s'employer pour lui de tout son pouvoir. Il n'eut pas de peine  le
convaincre, et, ayant rassembl une quarantaine de ses garons de ferme,
il leur proposa de se faire partisans sous le commandement de son neveu.
Ils acceptrent tous. Omar les organisa et s'tablit avec eux sur la
montagne de Bobastro (880 ou 881)[255], o se trouvaient les ruines
d'une forteresse romaine, du Municipium Singiliense Barbastrense, que
les gens du pays appellent aujourd'hui _el Castillon_[256]. Ces ruines
taient faciles  rparer; Omar le fit. Aucun endroit ne pouvait tre
mieux situ pour servir de retraite  une bande de voleurs ou de
partisans. Le rocher qui portait la forteresse est trs-haut,
trs-escarp, et inaccessible du ct de l'est et du sud, de sorte que
le chteau tait presque inexpugnable. Joignez-y qu'il avait  sa
proximit la grande plaine qui s'tend depuis Campillos jusqu' Cordoue.
Dans cette plaine la bande d'Omar pouvait facilement faire des
excursions, enlever des bestiaux et lever des taxes illgales sur les
mtairies isoles. C'est  cela que se bornrent les premiers exploits
d'Omar; mais bientt il jugea que ce mtier de voleur de grands chemins
n'tait pas digne de lui, et sitt que sa troupe, grossie de tous ceux
qui avaient intrt  se retirer de la socit et  se mettre en sret
derrire de bonnes murailles sur la crte d'un rocher, fut devenue assez
considrable pour tenir en respect la chtive force militaire du canton,
il se mit  pousser de hardies expditions jusqu'aux portes des cits et
 se signaler par des coups de main aussi audacieux que brillants.
Justement alarm, le gouverneur de Regio se dcida enfin  attaquer ce
corps de partisans avec toutes les troupes de la province; mais il fut
battu, et, dans sa fuite prcipite, il abandonna jusqu' sa grande
tente aux insurgs. Le sultan, qui attribuait ce dsastre  l'incapacit
du gouverneur, le destitua et nomma un autre  sa place. Le nouveau
gouverneur ne russit pas mieux: la rsistance de la garnison de
Bobastro l'effraya tellement qu'il conclut une trve avec Omar. Cette
trve ne fut pas de longue dure, et Omar, bien qu'attaqu  diffrentes
reprises, sut se maintenir pendant deux ou trois ans sur sa
montagne[257]; mais au bout de ce temps, Hchim, le premier ministre, le
contraignit  se rendre, et le fit conduire  Cordoue avec toute sa
bande. Le sultan, qui voyait dans Omar un excellent officier et dans ses
hommes de bons soldats, leur fit un accueil fort gracieux et leur
proposa d'entrer dans son arme. Convaincus que pour le moment il ne
leur restait pas d'autre parti  prendre, ils acceptrent cette
proposition[258].

Peu de temps aprs, dans l't de l'anne 883, lorsque Hchim alla
combattre Mohammed, fils de Lope, alors le chef de la maison des
Beni-Cas, et Alphonse, roi de Lon, Omar, qui l'accompagnait, trouva
l'occasion de se distinguer dans plusieurs rencontres, et notamment dans
l'affaire de Pancorvo. Calme et froid quand il fallait l'tre, bouillant
quand il fallait agir, il se concilia aisment l'estime et les bonnes
grces du gnral en chef; mais de retour  Cordoue, il eut bientt  se
plaindre d'Ibn-Ghnim[259], le prfet de la ville, qui, dans sa haine
pour Hchim, avait plaisir  tourmenter et  vexer les officiers qui,
comme Omar, jouissaient de la faveur de ce ministre. A chaque instant il
le faisait changer de logement, et le bl qu'il lui fournissait tait de
la plus mauvaise qualit. N'tant pas d'humeur endurante, Omar ne put
contenir son ressentiment, et un jour, montrant au prfet un morceau
d'un pain dur et noir: Que Dieu ait piti de vous! lui dit-il; peut-on
manger cela?--Qui es-tu, mchant diable, lui rpondit le prfet, pour
oser m'adresser une question si impertinente? En retournant,
profondment indign,  son logis, Omar rencontra Hchim qui se rendait
au palais. Il lui raconta tout. Ils ignorent ici ce que tu vaux, lui
dit le ministre; c'est  toi de le leur apprendre. Et il passa son
chemin.

Dgot ainsi du service du sultan, Omar proposa  ses soldats d'aller
reprendre dans les montagnes la vie aventureuse et libre, qu'ils avaient
mene si longtemps ensemble. Ils ne demandaient pas mieux, et avant le
coucher du soleil ils avaient dj quitt la capitale pour retourner 
Bobastro (884).

Le premier soin d'Omar fut de se remettre en possession de ce chteau.
C'tait difficile, car Hchim, qui sentait fort bien l'importance de
cette forteresse, en avait confi la garde  une garnison assez
nombreuse, et de plus il l'avait fait flanquer de tant de bastions et de
tours, qu'elle pouvait passer pour imprenable. Mais Omar, plein de
confiance en sa bonne toile, ne se laissa pas dcourager. Second par
son oncle, il adjoignit d'abord quelques hommes rsolus  sa troupe,
qu'il jugeait trop faible; puis, sans donner aux soldats installs dans
le chteau le temps d'organiser la rsistance, il les attaqua hardiment,
et les fora de fuir avec tant de prcipitation qu'ils ne se donnrent
pas mme le temps d'emmener avec eux la jeune amante de leur capitaine,
laquelle plut tellement  Omar qu'il en fit sa femme ou sa
matresse[260].

A compter de ce moment, Omar, ce Jos-Maria du IXe sicle, mais mieux
servi par les circonstances que ce hros manqu, n'tait plus un chef de
brigands, mais le chef de toute la race espagnole dans le Midi. Il
s'adressait  tous ses compatriotes, qu'ils eussent embrass l'islamisme
ou qu'ils fussent rests chrtiens. Trop longtemps dj, leur
disait-il, vous avez support le joug de ce sultan qui vous arrache vos
biens et vous crase de contributions forces. Vous laisserez-vous
fouler aux pieds par les Arabes qui vous considrent comme leurs
esclaves?... Ne croyez pas que l'ambition me fasse parler ainsi; non, je
n'ai d'autre ambition que de vous venger et de vous dlivrer de la
servitude. Chaque fois, dit un historien arabe, qu'Ibn-Hafoun parlait
de la sorte, ceux qui l'coutaient le remerciaient et se dclaraient
prts  lui obir. Ce sont aussi ses ennemis, les seuls qui aient
racont son histoire, qui disent que, devenu le chef de son parti, ses
anciens dfauts disparurent entirement. Au lieu d'tre arrogant et
querelleur comme par le pass, il tait affable et courtois envers le
moindre de ses soldats; aussi ceux qui servaient sous ses ordres lui
gardaient une affection qui allait jusqu' l'idoltrie, et lui
obissaient avec une discipline et une ponctualit presque fanatiques;
quel que ft le danger, tous marchaient au premier signal: il et fait
marcher ses hommes dans le feu. Toujours  leur tte et toujours au fort
de la mle, il se battait en simple soldat, maniait la lance et l'pe
comme le plus habile d'entre eux, s'attaquait aux plus vaillants
champions, et ne quittait la partie que lorsqu'elle tait gagne. On ne
pouvait mieux payer de sa personne ni donner l'exemple avec plus
d'clat. Il rcompensait gnreusement les services qu'on lui rendait;
il faisait toujours une trs-ample part  celui de ses hommes qui
s'tait plus particulirement distingu; il honorait la bravoure jusque
dans ses ennemis; souvent il rendait la libert  ceux qui n'taient
tombs en son pouvoir qu'aprs s'tre bien battus. D'un autre ct, il
punissait rigoureusement les malfaiteurs. Un sauvage esprit de justice
prsidait  ses dcisions; il n'exigeait ni preuves ni tmoins; la
conviction qu'une accusation tait fonde lui suffisait. Aussi, quoique
le brigandage soit dans le sang de ce peuple, les montagnes jouirent
bientt, grce  la bonne et prompte justice d'Omar, d'une pleine et
entire scurit. Les Arabes assurent qu' cette poque une femme
charge d'argent pouvait les parcourir seule sans avoir rien 
craindre[261].

Presque deux annes se passrent sans que le sultan entreprt quelque
chose de srieux contre ce redoutable champion d'une nationalit
longtemps opprime; mais au commencement du mois de juin de l'anne 886,
Mondhir, l'hritier prsomptif du trne, alla attaquer le seigneur
d'Alhama, alli d'Omar et rengat comme ce dernier. Omar accourut au
secours de son ami et se jeta dans Alhama. Aprs avoir soutenu un sige
de deux mois, les rengats, qui commenaient  manquer de vivres,
rsolurent de se frayer un passage  travers les ennemis; mais leur
sortie ne fut point heureuse; Omar reut plusieurs blessures, eut une
main mutile, et, aprs avoir perdu beaucoup de soldats, il fut forc de
rentrer dans la forteresse. Heureusement pour les rengats, Mondhir
reut, peu de temps aprs, une nouvelle qui le fora de lever le sige
et de retourner  Cordoue: son pre venait de mourir (4 aot 886)[262].
Omar profita de cet vnement pour tendre sa domination. Il s'adressa
aux chtelains d'un grand nombre de forteresses et les invita de faire
cause commune avec lui. Tous le reconnurent pour leur souverain[263].
Ds ce moment il tait le vritable roi du Midi.

Cependant il avait trouv dans le sultan qui venait de monter sur le
trne, un adversaire digne de lui. C'tait un prince actif, prudent et
brave; les clients omaiyades croyaient que s'il lui et t donn de
rgner une seule anne de plus, il et forc tous les rebelles du Midi 
mettre bas les armes[264]. Il opposa aux rebelles une nergique
rsistance; les districts de Cabra, d'Elvira et de Jan devinrent le
thtre d'une lutte acharne, o les succs et les revers alternaient
pour chacun des deux partis[265]. Dans le printemps de l'anne 888,
Mondhir marcha en personne contre les insurgs, s'empara, chemin
faisant, de quelques forteresses, ravagea les environs de Bobastro et
vint assiger Archidona. Le rengat Aichoun qui y commandait, n'tait
pas exempt de cette fanfaronnerie que l'on reproche encore aujourd'hui
aux Andalous. Comptant sur sa bravoure, que personne ne contestait, il
rptait  tout propos: Si je me laisse attraper par le sultan, je lui
donne toute libert de me crucifier entre un cochon  ma droite et un
chien  ma gauche. Il oubliait que, pour le prendre, le sultan avait 
sa disposition un moyen plus sr que la force des armes. Quelques
habitants de la ville se laissrent corrompre; ils promirent  Mondhir
de lui livrer leur chef vivant, et un jour qu'Aichoun tait entr sans
armes dans la demeure d'un de ces tratres, il fut arrt 
l'improviste, charg de fers, livr au sultan et crucifi de la manire
qu'il avait indique lui-mme. Archidona se rendit bientt aprs.
Ensuite le sultan fit prisonniers les trois Beni-Matrouh qui possdaient
des chteaux dans la Sierra de Priego, et, les ayant fait crucifier de
mme que dix-neuf de leurs principaux lieutenants, il vint mettre le
sige devant Bobastro[266].

Certain que son rocher tait dsormais imprenable, Ibn-Hafoun
s'inquitait si peu de ce sige qu'il ne songeait qu' faire une petite
malice au sultan. La gat et la plaisanterie taient dans son
caractre. Il fit donc faire des propositions de paix  Mondhir. Je
viendrai habiter Cordoue avec ma famille, lui fit-il dire; je serai un
des gnraux de votre arme, et mes fils deviendront vos clients.
Mondhir donna dans le pige. Ayant fait venir de Cordoue le cadi et les
principaux thologiens, il leur fit dresser un trait de paix aux termes
proposs par Ibn-Hafoun. Celui-ci se rendit alors auprs du sultan, qui
avait tabli son quartier gnral dans un chteau du voisinage, et lui
dit: Je vous prie de vouloir envoyer  Bobastro une centaine de mulets
qui serviront  transporter mes meubles. Le sultan promit de le faire,
et bientt aprs, lorsque l'arme eut quitt les environs de Bobastro,
les mulets demands furent envoys  cette forteresse sous l'escorte de
dix centurions et de cent cinquante cavaliers. Ngligemment surveill,
car on croyait pouvoir se fier  lui, Ibn-Hafoun profita de la nuit
pour s'vader, retourna  Bobastro le plus vite qu'il put, ordonna 
quelques-uns de ses soldats de le suivre, attaqua l'escorte, lui
arracha les mulets et les mit en sret derrire les bonnes murailles de
son chteau[267].

Furieux de s'tre laiss tromper, Mondhir jura dans sa colre de
recommencer le sige de Bobastro et de ne le lever que lorsque le
perfide rengat se serait rendu. La mort le dispensa de tenir son
serment. Son frre Abdallh qui avait exactement le mme ge que lui et
qui convoitait le trne, mais qui perdait tout espoir d'y monter au cas
o Mondhir ne mourrait que lorsque ses enfants seraient en ge de lui
succder, avait corrompu le chirurgien de Mondhir. En saignant le
sultan, cet homme se servit d'une lancette empoisonne, et le 29 juin
888, Mondhir rendit le dernier soupir, aprs un rgne de presque deux
annes[268].

Averti par les eunuques, Abdallh, qui tait encore  Cordoue, arriva en
toute hte dans le camp, communiqua aux vizirs la mort de son frre,
qu'ils ignoraient encore, et se fit prter serment, par eux d'abord,
puis par les Coraichites, les clients omaiyades, les employs de
l'administration et les chefs de l'arme. Comme les soldats murmuraient
fort de la rsolution qu'avait prise le sultan, car ils taient
convaincus que Bobastro tait imprenable, il tait  prvoir qu'ils se
dbanderaient ds qu'ils apprendraient que Mondhir avait cess de vivre.
Un officier appela l'attention d'Abdallh sur cette disposition des
esprits; il lui conseilla de tenir cache la mort de son frre et de le
faire enterrer dans quelque endroit du voisinage. Mais Abdallh repoussa
ce conseil avec une indignation fort bien joue. Quoi! s'cria-t-il,
j'abandonnerais le corps de mon frre  la merci de gens qui sonnent des
cloches et qui adorent des croix? Non, jamais; duss-je mourir en le
dfendant, je l'emmnerai  Cordoue! La mort de Mondhir fut donc
annonce aux soldats, pour lesquels elle fut la plus heureuse nouvelle
qu'ils eussent pu recevoir. Sans attendre les ordres du nouveau sultan,
ils firent leurs prparatifs pour rentrer sans retard dans leurs foyers,
et pendant qu'Abdallh retournait  Cordoue, le nombre de ses soldats
diminuait  chaque instant.

Ibn-Hafoun, qui ne fut inform de la mort de Mondhir que lorsque
l'arme tait dj en route, se hta de profiter du dsordre qui
caractrisait cette retraite prcipite. Il s'tait dj empar de
plusieurs tranards et d'un butin considrable, lorsqu'Abdallh lui
envoya son page Fortunio pour le conjurer de ne pas inquiter une marche
qui tait un convoi funbre, et pour l'assurer qu'il ne demandait pas
mieux que de vivre en paix avec lui. Soit gnrosit, soit calcul, le
chef espagnol cessa aussitt ses poursuites.

En arrivant  Cordoue, Abdallh comptait  peine quarante cavaliers
autour de lui; tous les autres soldats l'avaient abandonn[269].




XII.


Abdallh prenait le pouvoir dans des conditions fatales. L'Etat, min
depuis longtemps par les antipathies de race, semblait marcher
rapidement vers sa ruine et sa dcomposition. Si le sultan n'avait eu 
tenir tte qu' Ibn-Hafoun et ses montagnards, il n'y aurait eu encore
que demi-mal; mais l'aristocratie arabe, profitant du dsordre gnral,
avait aussi commenc  relever la tte et visait  l'indpendance. Elle
tait encore plus redoutable pour le pouvoir monarchique que les
Espagnols eux-mmes, Abdallh le croyait du moins. Aussi, comme il lui
fallait transiger soit avec les Espagnols, soit avec les nobles, afin de
ne pas tre tout  fait isol, il aima mieux transiger avec les
premiers. Auparavant dj il avait donn des tmoignages de
bienveillance  quelques-uns d'entre eux; il avait eu une intime liaison
avec Ibn-Merwn le Galicien, dans le temps o celui-ci servait encore
dans la garde du sultan Mohammed[270]. Maintenant il offrit 
Ibn-Hafoun le gouvernement de Regio,  condition qu'il le reconnatrait
pour son souverain. Au commencement le succs sembla justifier cette
politique nouvelle. Ibn-Hafoun rendit l'hommage; il donna une marque de
confiance au sultan en envoyant  la cour son fils Haf et quelques-uns
de ses capitaines. De son ct, le sultan fit tout ce qu'il pouvait pour
consolider l'alliance; il traita ses htes de la manire la plus amicale
et les combla de prsents. Mais au bout de quelques mois, lorsque Haf
et ses compagnons furent retourns  Bobastro, Ibn-Hafoun laissa faire
ses soldats qui pillaient les bourgades et les villages jusqu'aux portes
d'Ossuna, d'Ecija et mme de Cordoue; puis, lorsque les troupes que le
gouvernement avait envoyes contre eux eurent t battues, il rompit
ouvertement avec le sultan et chassa ses employs[271].

Au bout du compte, Abdallh n'avait donc pas russi  gagner les
Espagnols; mais en l'essayant, il s'tait entirement brouill avec sa
propre race. Il tait naturel que dans les provinces, o l'autorit
royale tait dj trs-affaiblie, les Arabes ne voulussent plus obir 
un monarque qui s'alliait avec leurs ennemis.

Voyons d'abord comment les choses se passrent dans la province
d'Elvira.

Si les pieux souvenirs ont quelque empire sur les mes, aucune province
ne devait tre aussi attache  la religion chrtienne que celle
d'Elvira. Elle avait t le berceau du christianisme espagnol; on y
avait prt l'oreille  la prdication des sept _apostoliques_, qui,
d'aprs une tradition fort ancienne, avaient t les disciples des
aptres  Rome, dans un temps o tout le reste de la Pninsule tait
encore plong dans les tnbres de l'idoltrie[272]. Plus tard, vers
l'anne 300, la capitale de la province[273] avait t le sige d'un
clbre concile. Aussi les Espagnols d'Elvira taient-ils rests
longtemps fidles  la religion de leurs anctres. Dans la capitale les
fondements d'une grande mosque avaient bien t jets, peu de temps
aprs la conqute, par Hanach ann, un des plus pieux compagnons de
Mous, mais on comptait si peu de musulmans dans la ville que pendant un
sicle et demi cet difice en resta l o Hanach l'avait laiss[274].
Les glises, au contraire, taient nombreuses et riches. Mme  Grenade,
bien qu'une grande partie de cette ville appartnt aux juifs, il y en
avait au moins quatre, et l'une d'entre elles, celle qui se trouvait
hors de la porte d'Elvira et qui avait t btie au commencement du
VIIe sicle par un seigneur goth, nomm Gudila, tait d'une
magnificence incomparable[275].

Peu  peu cependant, sous le rgne d'Abdrame II et sous celui de
Mohammed, les apostasies taient devenues frquentes. Dans la province
d'Elvira on n'tait pas plus  l'preuve de l'intrt que dans d'autres
provinces; mais en outre les honteuses dbauches et l'impit avre de
l'oncle maternel d'Hostegesis, de Samuel, l'vque d'Elvira, avaient
inspir  plusieurs chrtiens une aversion bien naturelle pour un culte
qui avait de si indignes ministres. La perscution avait fait le reste.
L'infme Samuel l'avait dirige. Ayant t dpos enfin  cause de sa
vie scandaleuse, il n'avait eu rien de plus press que de se rendre 
Cordoue et de s'y dclarer musulman. Ds lors il avait svi de la
manire la plus cruelle contre ses anciens diocsains, que le
gouvernement avait livrs  son aveugle fureur, et beaucoup de ces
malheureux avaient trouv dans l'apostasie le seul moyen de sauver leurs
biens et leur vie[276].

De cette manire les rengats taient devenus si nombreux  Elvira, que
le gouvernement avait senti la ncessit de leur procurer une grande
mosque. Cet difice fut achev dans l'anne 864, sous le rgne de
Mohammed[277].

Quant aux Arabes de la province, ils descendaient pour la plupart des
soldats de Damas. N'aimant pas  s'enfermer dans les murailles d'une
ville, ceux-ci s'taient fixs dans les campagnes, o leurs descendants
habitaient encore. Ces Arabes formaient  l'gard des Espagnols une
aristocratie extrmement orgueilleuse et exclusive. Ils avaient peu de
rapports avec les habitants de la capitale; le sjour d'Elvira, une
triste ville, situe au milieu de rochers arides, monotones et
volcaniques, qui n'ont aucune fleur en t, aucun flocon de neige en
hiver, n'avait pour eux aucun attrait; mais le vendredi, quand ils
venaient dans la ville, en apparence pour assister  l'office, mais en
ralit pour faire parade de leurs chevaux superbes et richement
quips[278], ils ne manquaient jamais d'accabler les Espagnols de leur
mpris et de leurs ddains calculs. Rarement la morgue aristocratique
s'est montre plus navement odieuse chez des hommes qui d'ailleurs,
dans les relations qu'ils avaient entre eux, se distinguaient par une
courtoisie parfaite. Pour eux les Espagnols, qu'ils fussent chrtiens ou
musulmans, taient _la vile canaille_; c'tait leur terme consacr. Ils
avaient donc cr contre eux des griefs inexpiables; aussi les
collisions entre les deux races taient frquentes. Une trentaine
d'annes avant l'poque dont nous allons parler, les Espagnols avaient
dj assig les Arabes dans l'Alhambra, o ils avaient cherch un
refuge[279].

Au commencement du rgne d'Abdallh, nous trouvons les Espagnols engags
dans une guerre meurtrire contre les seigneurs arabes. Ceux-ci, qui
avaient entirement rompu avec le sultan, avaient lu pour leur chef un
brave guerrier de la tribu de Cais, nomm Yahy ibn-ocla. Chasss de
leurs bourgades par leurs adversaires, ils s'taient fortifis dans un
chteau situ au nord-est de Grenade, prs du Guadahortuna. De ce
chteau, qui portait anciennement le nom espagnol de Monte-sacro
(montagne sainte), mais dont le nom est devenu, par la prononciation
arabe, Montexicar, ils infestaient les environs. Alors les rengats et
les chrtiens, commands par Nbil, vinrent les assiger, turent un
grand nombre d'entre eux, et prirent la forteresse. Yahy ibn-ocla se
sauva par la fuite; mais sa troupe tait si affaiblie qu'il se vit
oblig de dposer les armes et de conclure un trait avec les Espagnols.
A partir de cette poque, il passait souvent des jours entiers dans la
capitale. Peut-tre tchait-il d'y former des intrigues; mais qu'il ait
t coupable ou non, toujours est-il que dans le printemps de l'anne
889, les Espagnols l'attaqurent  l'improviste et l'gorgrent avec ses
compagnons; puis ils jetrent les cadavres de leurs victimes dans un
puits, et se mirent  traquer les Arabes comme s'ils eussent t des
btes fauves.

La joie des Espagnols fut immense. Les lances de nos ennemis sont
brises! disait leur pote Abl[280]. Nous avons rabaiss leur orgueil!
Ceux qu'ils appelaient _la vile canaille_ ont sap les fondements de
leur puissance. Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons
jets dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!

La situation des Arabes tait d'autant plus dangereuse qu'ils taient
dsunis. L'anarchie dans laquelle on tait tomb avait donn une vigueur
nouvelle  la funeste rivalit des Maddites et des Ymnites; dans
plusieurs districts, comme dans celui de Sidona, ces deux races se
combattaient  outrance. Dans la province d'Elvira, alors qu'il
s'agissait de donner un successeur  Yahy, les Ymnites, qui semblent
avoir eu la supriorit du nombre, contestaient aux Maddites leurs
droits  l'hgmonie. Se quereller dans un moment aussi critique,
c'tait s'exposer  une ruine complte. Heureusement pour eux, les
Ymnites le comprirent encore  temps; ils cdrent, et, de concert
avec leurs rivaux, ils donnrent le commandement  Sauwr[281]. Ce chef
intrpide devint le sauveur de son peuple, et plus tard on disait
souvent: Si Allh n'avait pas donn Sauwr aux Arabes, ils auraient t
extermins jusqu'au dernier.

Caisite, de mme que Yahy, Sauwr devait naturellement avoir  coeur
de venger la mort de son contribule; mais il avait de plus  prendre une
revanche: lors de la prise de Monte-sacro, il avait vu les Espagnols
tuer son fils an. A partir de ce moment, il avait t dvor de la
soif de la vengeance. D'aprs son propre tmoignage, il tait dj
vieux; les femmes ne veulent plus de mon amour, depuis que mes cheveux
ont blanchi, disait-il dans un de ses pomes, et de fait, il apportait
 la tche sanglante qu'il allait accomplir, une obstination et une
frocit, que l'on s'expliquerait difficilement dans un jeune homme,
mais qui se conoivent dans un vieillard qui, domin par une seule et
dernire passion, a ferm l'me  toute piti,  tout sentiment humain.
On serait port  penser qu'il se crut l'ange exterminateur, et qu'il
touffa ses instincts plus doux, s'il en avait, par la conscience de sa
mission providentielle.

Aprs avoir runi autant d'Arabes que possible sous sa bannire, son
premier soin fut de se remettre en possession de Monte-sacro. En ceci il
avait un double but: il voulait possder une forteresse qui pt servir
de base  ses oprations ultrieures, et assouvir sa rage dans le sang
de ceux qui avaient tu son fils. Quoique Monte-sacro et une garnison
nombreuse, les Arabes prirent cette forteresse d'assaut. La vengeance de
Sauwr fut terrible: il passa au fil de l'pe tous les soldats de la
garnison, au nombre de six mille. Ensuite il attaqua et prit d'autres
chteaux. Chacun de ses succs entrana une horrible boucherie; jamais
et dans aucune circonstance, cet homme terrible ne fit grce aux
Espagnols; des familles entires furent extermines jusqu'au dernier
membre, et pour une foule d'hritages il n'y eut point d'hritiers.

Dans leur dtresse, les Espagnols d'Elvira supplirent Djad, le
gouverneur de la province, de les aider, en promettant de lui obir
dornavant. Djad consentit  leur demande. A la tte de ses propres
troupes et des Espagnols, il alla attaquer Sauwr.

Le chef arabe l'attendit de pied ferme. Le combat fut vif des deux
cts; mais les Arabes remportrent la victoire, poursuivirent leurs
ennemis jusqu'aux portes d'Elvira et leur turent plus de sept mille
hommes. Djad lui-mme tomba entre les mains des vainqueurs.

L'heureuse issue de cette bataille, connue sous le nom de _bataille de
Djad_, remplit les Arabes d'une joie indicible: s'tant borns
jusqu'alors  l'attaque des chteaux, ils avaient, pour la premire
fois, vaincu leurs ennemis en rase campagne, et ils avaient immol bien
des victimes aux mnes de Yahy. Voici en quels termes un de leurs plus
braves chefs, qui tait en mme temps un de leurs meilleurs potes, Sad
ibn-Djoud, exprima leurs sentiments:

     Apostats et incrdules, qui, jusqu' votre dernire heure,
     _dclariez fausse la vraie religion_[282], nous vous avons
     massacrs, parce que nous avions  venger notre Yahy. Nous vous
     avons massacrs: Dieu le voulait! Fils d'esclaves, vous avez
     imprudemment irrit des braves qui n'ont jamais nglig de venger
     leurs morts; accoutumez-vous donc  endurer leur fureur,  recevoir
     dans vos reins leurs pes flamboyantes.

     A la tte de ses guerriers qui ne souffrent aucune insulte et qui
     sont courageux comme des lions, un illustre chef a march contre
     vous. Un illustre chef! Sa renomme surpasse celle de tout autre;
     il a hrit la gnrosit de ses incomparables anctres. C'est un
     lion; il est n du sang le plus pur de Nizr; il est le soutien de
     sa tribu comme nul autre ne l'est. Il allait venger ses
     contribules, ces hommes magnanimes qui avaient cru pouvoir se fier
      des serments ritrs. Il les a vengs! Il a pass les fils des
     blanches au fil de l'pe, et ceux d'entre eux qui vivent encore
     gmissent dans les fers dont il les a chargs. Nous avons tu des
     milliers d'entre vous; mais la mort d'une foule d'esclaves n'est
     point un quivalent pour celle d'un seul noble.

     Ah, oui! ils ont assassin notre Yahy quand il tait leur hte!
     L'assassiner n'tait pas une action sense.... Ils l'ont gorg,
     ces mchants et mprisables esclaves; tout ce que font les esclaves
     est vilain. En commettant leur crime, ils n'ont pas fait une action
     sense; non, leur sort, qui n'a point t heureux, a d les
     convaincre qu'ils avaient t mal inspirs. Vous l'avez assassin
     en tratres, infmes, aprs bien des traits, aprs bien des
     serments!

Aprs l'clatante victoire qu'il avait remporte, Sauwr, qui venait de
conclure des alliances avec les Arabes de Regio, de Jan, et mme de
Calatrava, recommena ses dprdations et ses massacres. Les Espagnols,
entirement dcourags, n'imaginaient plus d'autre voie de salut que de
se jeter dans les bras du sultan. Ils implorrent donc sa protection. Le
sultan la leur et volontiers accorde, s'il et t en tat de le
faire. Tout ce qu'il pouvait dans les circonstances donnes, c'tait de
promettre son intervention amicale. Il fit donc dire  Sauwr qu'il
tait prt  lui donner une large part dans la direction des affaires de
la province, mais qu'il attendait de lui en retour l'obissance  ses
ordres et la promesse de laisser les Espagnols en paix. Sauwr accepta
ces conditions; lui et les Espagnols jurrent solennellement la paix, et
l'ordre matriel fut rtabli dans la province; malheureusement c'tait
un calme trompeur, le trouble et la passion taient au fond de toutes
les mes. Ne trouvant plus dans son voisinage des ennemis  exterminer,
Sauwr attaqua les allis et les vassaux d'Ibn-Hafoun. Au bruit de ses
exploits et de ses cruauts, aux cris de dtresse de leurs compatriotes,
le sentiment national se rveilla soudain chez les habitants d'Elvira.
D'un commun lan, ils reprirent les armes, toute la province s'insurgea
 leur exemple, le cri de guerre retentit dans toutes les familles, et
les Arabes, partout attaqus, partout battus, allrent chercher en toute
hte un asile dans l'Alhambra.

Pris par les Espagnols, repris par les Arabes, l'Alhambra n'tait plus
qu'une ruine majestueuse et presque hors de dfense. Et pourtant c'tait
le seul refuge qui restt aux Arabes; s'ils se le laissaient prendre,
ils pouvaient tre certains d'tre gorgs jusqu'au dernier. Aussi
taient-ils fermement rsolus  le dfendre  toute outrance. Tant que
le soleil tait  l'horizon, ils repoussaient vigoureusement les
attaques sans cesse renouveles des Espagnols, qui, la rage dans le
coeur, comptaient bien en finir cette fois avec ceux qui avaient t
si longtemps leurs oppresseurs impitoyables. La nuit venue, ils
rebtissaient,  la lumire des flambeaux, les murailles et les bastions
de la forteresse; mais les fatigues, les veilles, la perspective d'une
mort certaine au cas o ils faibliraient un seul instant, tout cela les
jetait dans un tat de surexcitation fbrile qui ne les disposait que
trop  se laisser gagner par des terreurs superstitieuses dont ils
auraient rougi dans d'autres circonstances. Or, une nuit qu'ils
travaillaient aux fortifications, il arriva qu'une pierre passa
par-dessus les murs et vint tomber  leurs pieds. Un Arabe l'ayant
ramasse, il y trouva attach un morceau de papier qu'il droula et sur
lequel il vit crits ces trois vers, qu'il lut  haute voix tandis que
ses compagnons l'coutaient dans le plus profond silence:

     Leurs bourgades sont dsertes, leurs champs sont en friche, les
     vents orageux y font tourbillonner le sable. Enferms dans
     l'Alhambra, ils mditent  prsent de nouveaux crimes; mais l
     aussi ils auront  subir des dfaites continuelles, de mme que
     leurs pres y taient toujours en butte  nos lances et  nos
     pes.

En entendant lire ces vers  la lueur incertaine, blafarde et lugubre
des flambeaux, dont les clarts tremblottantes formaient, au milieu des
ombres opaques de la nuit, une illumination mobile de l'effet le plus
singulier, les Arabes, qui dsespraient dj du triomphe de leur cause,
se laissrent gagner par les plus sinistres pressentiments. Ces vers,
disait plus tard un d'entre eux, nous parurent un avis du ciel; en les
entendant lire, nous fmes saisis d'une frayeur si grande, que toutes
les armes de la terre, si elles eussent t l pour cerner notre
forteresse, n'eussent pu l'augmenter. Quelques-uns, moins
impressionnables que les autres, essayrent de rassurer leurs camarades
pouvants, en leur disant que le caillou et le billet n'taient pas
tombs du ciel, comme ils semblaient disposs  le croire, mais qu'ils
avaient t lancs parmi eux par une main ennemie et que les vers
taient probablement de la composition du pote espagnol Abl. Cette
ide ayant prvalu peu  peu, tous sommrent leur pote Asad de
rpondre, dans le mme mtre et sur la mme rime, au dfi du pote
ennemi. Pour Asad une telle tche n'tait point nouvelle; souvent il
avait engag avec Abl des duels potiques de ce genre; mais il tait
d'un temprament nerveux, d'une imagination infiniment impressionnable,
et cette fois, mu et troubl plus qu'aucun autre, il chercha longtemps
avant de trouver ces deux vers qui montraient assez qu'il n'tait point
en veine:

     Nos bourgades sont habites, nos champs ne sont pas en friche.
     Notre chteau nous protge contre toute insulte; nous y trouverons
     la gloire; il s'y prpare pour nous des triomphes, et pour vous,
     des dfaites.

Pour complter la rponse, il fallait un troisime vers; Asad, qui
tait retomb sous l'empire de son motion, ne put le trouver.
Rougissant de honte et les yeux fixs  terre, il demeura interdit et
muet, comme si de sa vie il n'et compos un vers.

Cette circonstance n'tait pas de nature  relever le courage abattu des
Arabes. Dj  demi rassurs, ils taient prts  ne voir rien de
surnaturel dans ce qui tait arriv; mais quand ils s'aperurent que,
contre toute attente, l'inspiration faisait faux bond  leur pote,
leurs craintes superstitieuses se rveillrent de plus belle.

Tout honteux, Asad tait rentr dans son appartement, lorsque tout 
coup il entendit une voix prononcer ce vers:

     Certes, bientt, quand nous en sortirons[283], vous aurez  essuyer
     une dfaite si terrible, qu'elle fera blanchir en un seul instant
     les cheveux de vos femmes et de vos enfants.

C'tait le troisime vers, qu'il avait cherch en vain. Il regarda
autour de lui, il ne vit personne. Fermement convaincu ds lors que ce
vers avait t prononc par un esprit invisible, il courut trouver le
chef Adhb, son ami intime, lui raconta ce qui venait d'arriver et lui
rpta le vers qu'il avait entendu. Rjouissons-nous! s'cria Adhb.
Certainement, je suis tout  fait de ton opinion; c'est un esprit qui a
prononc ce vers, et nous pouvons tre certains que sa prdiction
s'accomplira. Il doit en tre ainsi, cette race impure doit prir, car
Dieu a dit[284]: Celui qui, ayant exerc des reprsailles en rapport
avec l'outrage reu, en recevra un nouveau, sera assist par Dieu
lui-mme.

Convaincus dsormais que l'Eternel les avait pris sous sa protection,
les Arabes roulrent le billet qui contenait les vers de leur pote
autour d'un caillou et le lancrent  leurs ennemis.

Sept jours plus tard, ils virent l'arme espagnole, forte de vingt mille
hommes, se prparer  les attaquer du ct de l'est, et placer ses
machines de guerre sur une colline. Au lieu d'exposer ses braves soldats
 tre gorgs dans une forteresse en ruine, Sauwr aima mieux les
conduire  la rencontre de l'ennemi. Le combat engag, il quitta tout 
coup le champ de bataille avec une troupe d'lite, sans que son dpart
ft aperu par ses adversaires, fit un dtour, et se prcipita sur la
division poste sur la colline avec une imptuosit telle qu'il la mit
en droute. La vue de ce qui se passait sur la hauteur inspira aux
Espagnols qui combattaient dans la plaine une terreur panique, car ils
s'imaginaient que les Arabes avaient reu des renforts. Alors commena
un horrible carnage: poursuivant leurs ennemis fugitifs jusqu'aux portes
d'Elvira, les Arabes en turent douze mille, selon les uns, dix-sept
mille, selon les autres.

Voici de quelle manire Sad ibn-Djoud chanta cette seconde bataille,
connue sous le nom de _bataille de la ville_:

     Ils avaient dit, les fils des blanches: Quand notre arme volera
     vers vous, elle tombera sur vous comme un ouragan. Vous ne pourrez
     lui rsister, vous tremblerez de peur, et le plus fort chteau ne
     pourra pas vous offrir un asile!

     Eh bien! Nous avons chass cette arme, quand elle vola vers nous,
     avec autant de facilit que l'on chasse des mouches qui voltigent
     autour de la soupe, ou que l'on fait sortir une troupe de chameaux
     de leur table. Certes, l'ouragan a t terrible; la pluie tombait
      grosses gouttes, le tonnerre grondait et les clairs sillonnaient
     les nues; mais ce n'tait pas sur nous, c'tait sur vous que
     fondait la tempte. Vos bataillons tombaient sous nos bonnes pes,
     ainsi que les pis tombent sous la faucille du moissonneur.

     Quand ils nous virent venir  eux au galop, nos pes leur
     causrent une si grande frayeur, qu'ils tournrent le dos et se
     mirent  courir; mais nous fondmes sur eux en les perant de coups
     de lance. Quelques-uns, devenus nos prisonniers, furent chargs de
     fers; d'autres, en proie  des angoisses mortelles, couraient 
     toutes jambes et trouvaient la terre trop troite.

     Vous avez trouv en nous une troupe d'lite, qui sait  merveille
     comment il faut faire pour embraser les ttes des ennemis quand la
     pluie, dont vous parliez, tombe  grosses gouttes. Elle se compose
     de fils d'Adnn, qui excellent  faire des incursions, et de fils
     de Cabtn, qui fondent sur leur proie comme des vautours. Son chef,
     un grand guerrier, un vrai lion qu'on renomme en tous lieux,
     appartient  la meilleure branche de Cais; depuis de longues
     annes, les hommes les plus gnreux et les plus braves
     reconnaissent sa supriorit en courage et en gnrosit. C'est un
     homme loyal. Issu d'une race de preux dont le sang ne s'est jamais
     ml  celui d'une race trangre, il attaque imptueusement ses
     ennemis, comme il sied  un Arabe,  un Caisite surtout, et il
     dfend la vraie religion contre tout mcrant.

     Certes, Sauwr brandissait ce jour-l une excellente pe, avec
     laquelle il coupait des ttes comme on ne les coupe qu'avec des
     lames de bonne trempe. C'tait de son bras qu'Allh se servait pour
     tuer les sectateurs d'une fausse religion, qui s'taient runis
     contre nous. Quand le moment fatal fut arriv pour les fils des
     blanches, notre chef tait  la tte de ses fiers guerriers, dont
     la fermet ne s'branle pas plus qu'une montagne, et dont le nombre
     tait si grand que la terre semblait trop troite pour les porter.
     Tous ces braves galopaient  bride abattue, tandis que leurs
     coursiers hennissaient.

     Vous avez voulu la guerre; elle a t funeste pour vous, et Dieu
     vous a fait prir soudainement!

Dans la position critique o ils se trouvaient aprs cette bataille
dsastreuse, les Espagnols n'avaient pas le choix des partis; il ne leur
en restait qu'un  prendre, c'tait d'implorer l'appui et de reconnatre
l'autorit du chef de leur race, d'Omar ibn-Hafoun. Ils le firent, et
bientt aprs Ibn-Hafoun, qui se trouvait alors dans le voisinage,
entra dans Elvira avec son arme, rorganisa les milices de cette ville,
runit sous sa bannire une partie des garnisons des chteaux voisins et
se mit en marche pour aller attaquer Sauwr.

Ce chef avait profit de cet intervalle pour tirer  soi les Arabes de
Jan et de Regio, et son arme tait maintenant assez nombreuse pour
qu'il ost esprer de pouvoir combattre Ibn-Hafoun avec succs. Son
espoir ne fut pas tromp. Aprs avoir perdu plusieurs de ses meilleurs
soldats et prodigu son propre sang, Ibn-Hafoun fut forc  la
retraite. Accoutum  vaincre, il fut fort irrit de cet chec.
L'imputant aux habitants d'Elvira, il leur reprocha de s'tre mal
conduits pendant la mle, et dans sa colre il leva sur eux une norme
contribution, en disant qu'ils devaient fournir eux-mmes aux frais de
cette guerre qu'il n'avait entreprise que dans leur intrt. Puis il
retourna vers Bobastro avec le gros de son arme, aprs avoir confi la
dfense d'Elvira  son lieutenant Haf ibn-el-Moro.

Parmi les prisonniers qu'il emmenait avec lui, se trouvait le brave Sad
ibn-Djoud. Voici une pice de vers que cet excellent pote composa
pendant sa captivit:

     Du courage, de l'espoir, mes amis! Soyez srs que la joie succdera
      la tristesse, et qu'changeant l'infortune contre le bonheur,
     vous sortirez d'ici. D'autres que vous ont pass des annes dans ce
     cachot, lesquels courent les champs  cette heure au grand soleil
     du jour.

     Hlas, si nous sommes prisonniers, ce n'est pas que nous nous
     soyons rendus, mais c'est que nous nous sommes laiss surprendre.
     Si j'avais eu le moindre pressentiment de ce qui allait nous
     arriver, la pointe de ma lance m'aurait protg; car les cavaliers
     connaissent ma bravoure et mon audace  l'heure du pril.

     Et toi, voyageur, va porter mon salut  mon noble pre et  ma
     tendre mre, qui t'couteront avec transport ds que tu leur auras
     dit que tu m'as vu. Salue aussi mon pouse chrie et rapporte-lui
     ces paroles: Toujours je penserai  toi, mme au jour du dernier
     jugement; je me prsenterai alors devant mon crateur, le coeur
     rempli de ton image. Certes, la tristesse que tu prouves
     maintenant m'afflige bien plus que la prison ou la perspective de
     la mort.

     Peut-tre va-t-on me faire prir ici, et puis on m'enterrera.... Un
     brave tel que moi aime bien mieux tomber avec gloire sur le champ
     de bataille et servir de pture aux vautours!

Aprs le dpart d'Ibn-Hafoun, Sauwr, qui s'tait laiss attirer dans
une embuscade, fut tu par les habitants d'Elvira. Quand on porta son
cadavre dans la ville, l'air retentit de cris d'allgresse. Altres de
la soif de la vengeance, les femmes jetaient les regards de la bte de
proie sur le corps de celui qui les avait prives de leurs frres, de
leurs maris, de leurs enfants, et, rugissantes de fureur, elles le
couprent en morceaux, qu'elles avalrent....[285]

Les Arabes donnrent le commandement  Sad ibn-Djoud, auquel
Ibn-Hafoun venait de rendre la libert (890).

Bien que Sad et t l'ami de Sauwr et le chantre de ses exploits, il
ne lui ressemblait nullement. D'illustre naissance--son aeul avait t
successivement cadi d'Elvira et prfet de police de Cordoue, sous le
rgne de Hacam Ier[286]--, il tait en outre le modle du chevalier
arabe, et ses contemporains lui attribuaient les dix qualits qu'un
parfait gentilhomme devait possder toutes. C'taient la gnrosit, la
bravoure, la complte connaissance des rgles de l'quitation, la beaut
du corps, le talent potique, l'loquence, la force physique, l'art de
manier la lance, celui de faire des armes et le talent de bien se servir
de l'arc. C'tait le seul Arabe qu'Ibn-Hafoun craignt de rencontrer
sur le champ de bataille. Un jour, avant que le combat comment, Sad
appela Ibn-Hafoun en duel; mais ce dernier, si brave qu'il ft, n'osa
pas se mesurer avec lui. Une autre fois, pendant la mle, Sad se
trouva soudain face  face avec Ibn-Hafoun. Celui-ci voulut l'viter
encore; mais Sad le saisit  bras-le-corps et le jeta contre terre. Il
l'aurait cras, si les soldats d'Ibn-Hafoun, en se jetant sur lui, ne
l'eussent forc  lcher prise.

Ce plus vaillant des chevaliers en tait aussi le plus tendre et le plus
galant. Nul ne s'namourait aussi promptement d'un son de voix ou d'une
chevelure, nul ne savait mieux quelle puissance de sduction il y a dans
une belle main. Etant venu un jour  Cordoue lorsque le sultan Mohammed
y rgnait encore, il passait devant le palais du prince Abdallh, quand
le chant harmonieux d'une femme frappa son oreille. Ce chant venait
d'un appartement au premier tage, dont la fentre donnait sur la rue,
et la chanteuse tait la belle Djhne. En ce moment elle tait auprs
du prince, son matre; tantt elle lui versait  boire, tantt elle
chantait. Attir par un charme indfinissable, Sad alla se placer dans
une encognure, o il pouvait couter  son aise sans attirer les regards
des passants. Les yeux immuablement fixs sur la fentre, il coutait,
perdu dans le ravissement et l'extase, et mourant d'envie de voir la
belle chanteuse. Aprs l'avoir guette longtemps, il aperut  la fin sa
petite et blanche main au moment o elle prsentait la coupe au prince.
Il ne vit rien de plus, mais cette main d'une incomparable lgance et
puis cette voix si suave et si expressive, c'tait assez pour faire
battre violemment son coeur de pote et mettre son cerveau en feu.
Mais, hlas! une barrire infranchissable le sparait de l'objet de son
amour! En dsespoir de cause, il essaya alors de faire prendre le change
 sa passion. Il paya une somme norme pour la plus belle esclave qu'il
pt trouver, et lui donna le nom de Djhne. Mais malgr les efforts que
fit cette jeune fille pour plaire au beau chevalier, elle ne russit pas
 lui faire oublier son homonyme.

     Le doux chant que j'ai entendu, disait-il, en m'enlevant mon me, y
     a substitu une tristesse qui me consume lentement. C'est 
     Djhne,  celle dont je garderai un ternel souvenir, que j'ai
     donn mon coeur, et pourtant nous ne nous sommes jamais vus....
     O Djhne, objet de tous mes dsirs, sois bonne et compatissante
     pour cette me qui m'a quitt pour s'envoler vers toi! Ton nom
     chri, je l'invoque, les yeux baigns de larmes, avec la dvotion
     et la ferveur d'un moine qui invoque celui de son saint, devant
     l'image duquel il se prosterne[287].

Mais Sad ne retint pas longtemps le souvenir de la belle Djhne.
Volage et inconstant, errant sans relche de dsir en dsir, les grandes
passions et les rveries platoniques n'taient point son fait, tmoin
ces vers de sa composition, que les crivains arabes ne citent qu'en y
ajoutant les paroles: Que Dieu lui pardonne!

     Le plus doux moment dans la vie, c'est celui o l'on boit  la
     ronde; ou plutt, c'est celui o, aprs une brouillerie, l'on se
     rconcilie avec son amante; ou plutt encore, c'est quand l'amant
     et l'amante se lancent des regards enivrants; c'est celui, enfin,
     o l'on enlace dans ses bras celle que l'on adore.

     Je parcours le cercle des plaisirs avec la fougue d'un coursier qui
     a pris le mors aux dents; quoi qu'il arrive, je contente tous mes
     dsirs. Inbranlable le jour du combat, quand l'ange de la mort
     plane au-dessus de ma tte, je me laisse toujours branler par deux
     beaux yeux.

Il avait donc dj oubli Djhne, lorsqu'une nouvelle beaut lui fut
amene de Cordoue. Quand elle entra dans son appartement, la pudeur lui
fit baisser les yeux, et alors Sad improvisa ces vers:

     Quoi, ma belle amie, tu dtournes de moi tes regards pour les fixer
     sur le plancher! Serait-ce parce que je t'inspire de la rpulsion?
     Par Dieu, ce n'est pas ce sentiment-l que j'inspire d'ordinaire
     aux femmes, et j'ose t'assurer que ma figure mrite plus tes
     regards que le plancher.

Sad tait  coup sr le reprsentant le plus brillant de
l'aristocratie; mais il n'avait pas les qualits solides de Sauwr. La
mort de ce grand chef tait donc une perte que Sad ne pouvait rparer.
Grce aux soins de Sauwr, qui avait fait rebtir plusieurs forteresses
romaines  demi ruines, telles que Mentesa et Basti (Baza), les Arabes
furent en tat de se maintenir sous son successeur; mais quoiqu'ils
n'eussent plus  combattre le sultan, car celui-ci avait reconnu Sad,
ils ne remportrent plus d'avantages signals sur les Espagnols. Les
chroniqueurs musulmans, qui au reste ne disent presque rien sur les
expditions de Sad, ce qui prouve dj qu'en gnral elles n'taient
pas heureuses, nous apprennent seulement qu'il y eut un instant o
Elvira se soumit  son autorit. Quand il eut fait son entre dans la
ville, Abl, le pote espagnol, se prsenta  lui et lui rcita des vers
qu'il avait composs  sa louange. Sad le rcompensa gnreusement;
mais quand le pote fut parti, un Arabe s'cria: Quoi, mir,
donnez-vous de l'argent  cet homme? Avez-vous donc oubli qu'il tait
nagure le grand agitateur de sa nation, et qu'il a os dire:--Depuis
combien de temps leurs morts, que nous avons jets dans ce puits,
attendent-ils en vain un vengeur! Chez Sad une plaie mal ferme se
rouvrit aussitt, et, les yeux tincelants de colre: Allez saisir cet
homme, dit-il  un parent de Yahy ibn-ocla, tuez-le et jetez son
cadavre dans un puits! Cet ordre fut excut sur-le-champ[288].




XIII[289].


Pendant que les Espagnols d'Elvira combattaient contre la noblesse
arabe, des vnements fort graves se passaient aussi  Sville.

Nulle part le parti national n'tait aussi fort. Du temps des Visigoths,
Sville avait t le sige de la science et de la civilisation romaines,
et la rsidence des familles les plus nobles et les plus opulentes[290].
La conqute arabe n'y avait apport presque aucun changement dans
l'ordre social. Peu d'Arabes s'taient tablis dans la ville; ils
s'taient fixs de prfrence dans les campagnes. Les descendants des
Romains et des Goths formaient donc encore la partie la plus nombreuse
des habitants. Grce  l'agriculture et au commerce, ils taient fort
riches; de nombreux vaisseaux d'outre-mer venaient chercher  Sville,
qui passait pour un des meilleurs ports de l'Espagne, des cargaisons de
coton, d'olives et de figues, que la terre produisait en abondance[291].
La plupart des Svillans avaient abjur le christianisme; ils l'avaient
fait de bonne heure, car dj sous le rgne d'Abdrame II on avait d
btir pour eux une grande mosque[292]; mais leurs moeurs, leurs
coutumes, leur caractre, tout enfin, jusqu' leurs noms de famille,
tels que Beni-Angelino, Beni-Sabarico[293] etc., rappelait encore leur
origine espagnole.

En gnral ces rengats taient pacifiques et nullement hostiles au
sultan, qu'ils considraient au contraire comme le soutien naturel de
l'ordre; mais ils craignaient les Arabes, non pas ceux de la ville, car
ceux-ci, accoutums aux bienfaits de la civilisation, ne s'intressaient
plus aux rivalits de tribu ou de race, mais ceux de la campagne, qui
avaient conserv intacts leurs moeurs agrestes, leurs vieilles
prventions nationales, leur aversion pour toute race autre que la
leur, leur esprit belliqueux et leur attachement pour les anciennes
familles auxquelles ils avaient obi de pre en fils depuis un temps
immmorial. Remplis d'une haine jalouse contre les riches Espagnols, ils
taient prts  marcher pour les aller piller et massacrer, ds que les
circonstances le leur permettraient ou que leurs nobles les y
convieraient. Ils taient fort redoutables, ceux de l'Axarafe surtout;
aussi les Espagnols, qui avaient une vieille prdiction selon laquelle
la ville serait brle par le feu qui viendrait de l'Axarafe[294],
avaient-ils concert leurs mesures pour ne pas tre pris au dpourvu par
les fils des brigands du Dsert. Ils s'taient organiss en douze corps,
dont chacun avait son chef, sa bannire et son arsenal, et ils avaient
contract des alliances avec les Arabes maddites de la province de
Sville et avec les Berbers-Botr de Moron.

Parmi les grandes familles arabes de la province il y en avait deux qui
primaient toutes les autres: c'taient celle des Beni-Haddjdj et celle
des Beni-Khaldoun. La premire, quoique trs-arabe dans ses ides,
descendait cependant, par les femmes, de Witiza, l'avant-dernier roi
goth. Une petite-fille de ce roi, Sara, avait pous en secondes noces
un certain Omair, de la tribu ymnite de Lakhm. De ce mariage taient
issus quatre enfants, qui furent la souche d'autant de grandes familles
parmi lesquelles celle des Beni-Haddjdj tait la plus riche. C'est 
Sara qu'elle devait les grandes proprits territoriales qu'elle
possdait dans le Sened, car un historien arabe, qui, lui aussi,
descendait de Witiza par Sara, remarque qu'Omair avait eu des enfants
d'autres femmes, mais que les descendants de celles-ci ne pouvaient
nullement rivaliser avec ceux de Sara[295]. L'autre famille, celle des
Beni-Khaldoun, tait aussi d'origine ymnite; elle appartenait  la
tribu de Hadhramaut, et ses proprits se trouvaient dans l'Axarafe.
Agriculteurs et soldats, les membres de ces deux grandes maisons taient
aussi marchands et armateurs. Ils rsidaient d'ordinaire  la campagne
dans leurs chteaux, leurs _bordj_[296]; mais de temps en temps ils
sjournaient dans la ville o ils avaient des palais.

Au commencement du rgne d'Abdallh, Coraib tait le chef des Khaldoun.
C'tait un homme dissimul et perfide, mais qui possdait tous les
talents d'un chef de parti. Fidle aux traditions de sa race, il
dtestait la monarchie; il voulait que la caste  laquelle il
appartenait ressaist la domination que les Omaiyades lui avaient
arrache. D'abord il essaya de faire clater une insurrection dans la
ville mme. Il s'adressa donc aux Arabes qui y demeuraient, et tcha de
ranimer chez eux l'amour de l'indpendance. Il n'y russit pas. Ces
Arabes, pour la plupart Coraichites ou clients de la famille rgnante,
taient royalistes, ou pour mieux dire, ils n'taient d'aucun parti, si
ce n'est de celui qu'on appelle de nos jours le parti de l'ordre. Vivre
en paix avec tout le monde et ne pas tre troubls dans leurs affaires
ou dans leurs plaisirs, c'tait tout ce qu'ils demandaient. Ils
n'avaient donc aucune sympathie pour Coraib; son humeur aventureuse et
son ambition drgle ne leur inspiraient qu'une profonde aversion mle
de terreur. Quand il parlait d'indpendance, on lui rpondait qu'on
hassait le dsordre et l'anarchie, qu'on n'aimait pas  tre
l'instrument de l'ambition d'autrui, et qu'on n'avait que faire de ses
mauvais conseils et de son mauvais esprit.

Voyant qu'il perdait son temps dans la ville, Coraib retourna dans
l'Axarafe, o il n'eut point de peine  enflammer les coeurs de ses
contribules; ils lui promirent presque tous de prendre les armes au
premier signal qu'il leur donnerait. Ensuite il forma une ligue dans
laquelle entrrent les Haddjdj, deux chefs ymnites (l'un de Nibla,
l'autre de Sidona), et le chef des Berbers-Bornos de Carmona. Le but
que les allis se proposaient tait d'enlever Sville au sultan et de
piller les Espagnols.

Les patriciens svillans, qui,  cause de la distance, ne pouvaient plus
pier Coraib comme au temps o il se trouvait encore parmi eux,
ignoraient le complot qu'il tramait; de temps  autre des bruits vagues
en parvenaient bien  leurs oreilles, mais ils ne savaient rien de
prcis et ne se mfiaient pas encore assez du dangereux conspirateur.

Voulant d'abord se venger de ceux qui n'avaient pas voulu l'couter et
leur montrer en mme temps que le souverain tait incapable de les
dfendre, Coraib fit savoir secrtement aux Berbers de Mrida et de
Mdellin que la province de Sville tait presque dgarnie de troupes,
et que s'ils le voulaient, ils pourraient y faire facilement un riche
butin. Toujours enclins  la rapine, ces hommes  demi sauvages se
mirent aussitt en marche, s'emparrent de Talyta[297], pillrent ce
village, y massacrrent les hommes, et y mirent les femmes et les
enfants en servitude. Le gouverneur de Sville appela aux armes tous
ceux qui taient en tat d'en porter, et alla  la rencontre des
Berbers. Ayant appris en route qu'ils taient dj matres de Talyta,
il tablit son camp sur une hauteur qui s'appelait la montagne des
oliviers. Une distance de trois milles seulement le sparait de
l'ennemi, et des deux cts on se tenait prt  combattre le lendemain,
lorsque Coraib, qui avait fourni son contingent, de mme que les autres
seigneurs, profita de la nuit pour faire dire aux Berbers que, le combat
engag, il leur faciliterait la victoire en prenant la fuite avec son
rgiment. Il tint sa promesse, et, en fuyant, il entrana toute l'arme
aprs lui. Poursuivi par les Berbers, le gouverneur ne fit halte que
dans le village de Huebar ( cinq lieues de Sville), o il se
retrancha. Les Berbers, sans faire le moindre effort pour le forcer dans
cette position, retournrent  Talyta, o ils restrent trois jours,
pendant lesquels ils mirent  feu et  sang tous les endroits du
voisinage. Puis, leurs grands sacs regorgeant de butin, ils retournrent
chez eux.

Cette terrible razzia avait dj ruin un grand nombre de propritaires,
lorsqu'un nouveau flau vint frapper les Svillans. Cette fois le
perfide Coraib n'avait rien  se reprocher: un chef de race ennemie, un
rengat, vint spontanment seconder ses projets. C'tait Ibn-Merwn, le
seigneur de Badajoz. Voyant ses voisins de Mrida revenir chargs de
riches dpouilles, il en conclut qu'il n'avait qu' se montrer pour
obtenir sa part de la cure. Il ne se trompait pas. S'tant avanc
jusqu' trois parasanges de Sville, il pilla tout  la ronde pendant
plusieurs jours conscutifs, et quand il retourna  Badajoz, il n'avait
rien  envier aux Berbers de Mrida.

La conduite de leur gouverneur, qui tait rest inactif pendant que des
hordes sauvages ravageaient coup sur coup leurs terres, avait exaspr
les Svillans contre lui et contre le souverain. Cdant  leurs
plaintes, le sultan dposa, il est vrai, ce gouverneur malhabile; mais
le successeur qu'il lui donna, bien qu'il ft au reste d'une rputation
intacte, manquait galement de l'nergie ncessaire pour maintenir
l'ordre dans la province et rprimer l'audace des brigands qui s'y
multipliaient d'une manire effrayante.

Le plus redoutable parmi ces bandits tait un Berber-Bornos de Carmona,
nomm Tamchecca, qui dvalisait les voyageurs sur la grande route entre
Sville et Cordoue. Le gouverneur de Sville n'osait ou ne pouvait rien
entreprendre contre lui, lorsqu'un brave rengat d'Ecija, nomm Mohammed
ibn-Ghlib, promit au sultan de faire cesser ces brigandages, s'il lui
permettait de btir une forteresse prs du village de Siete Torres, sur
les frontires de la province de Sville et de celle d'Ecija. Le sultan
accepta son offre; la forteresse fut btie, Ibn-Ghlib s'y installa avec
un grand nombre de rengats, de clients omaiyades et de Berbers-Botr, et
les brigands ne tardrent pas  s'apercevoir qu'ils avaient affaire  un
ennemi bien autrement redoutable que ne l'tait le gouverneur de
Sville.

La sret commenait dj  se rtablir, lorsqu'un matin, le soleil
s'tant  peine lev, la nouvelle se rpandit dans Sville, que,
pendant la nuit, une rencontre avait eu lieu entre la garnison du
chteau d'Ibn-Ghlib d'un ct, et les Khaldoun et les Haddjdj de
l'autre; qu'un des Haddjdj avait t tu; que ses amis taient arrivs
avec son cadavre dans la ville; qu'ils s'taient rendus directement
auprs du gouverneur pour lui demander justice, et que ce dernier leur
avait rpondu qu'il n'osait prendre sur lui la responsabilit de
prononcer en pareille matire, et que par consquent ils devaient
s'adresser au souverain.

Au moment o l'on s'entretenait  Sville de ces vnements, les
plaignants taient dj sur la route de Cordoue, suivis de prs par
quelques rengats svillans, qui, informs par Ibn-Ghlib de ce qui
s'tait pass, allaient plaider sa cause. A leur tte se trouvait un des
hommes les plus considrs de la ville; c'tait Mohammed[298], dont
l'aeul avait embrass l'islamisme le premier de sa famille; son
bisaeul s'appelait Angelino, et le nom de Beni-Angelino avait t
conserv  cette maison.

Quand les plaignants eurent t introduits auprs du sultan, un d'entre
eux prit la parole et porta plainte en ces termes: Voici ce qui est
arriv, mir. Nous passions paisiblement sur le grand chemin, lorsque
tout  coup Ibn-Ghlib nous attaque. Nous cherchons  nous dfendre, et
pendant cette action, un des ntres tombe frapp  mort. Nous sommes
prts  jurer que c'est ainsi que les choses se sont passes, et nous
exigeons par consquent que vous punissiez ce tratre, cet Ibn-Ghlib.
Et permettez-nous, mir, d'ajouter  ce propos que ceux qui vous ont
engag  accorder votre confiance  ce rengat, vous ont mal conseill.
Prenez des informations sur les hommes qui servent sous lui; vous
apprendrez alors que ce sont des gens sans aveu, des repris de justice.
Cet homme vous trahit, soyez-en convaincu; pour le moment il fait encore
semblant de vous tre fidle; mais nous avons l'intime conviction qu'il
entretient des intelligences secrtes avec Ibn-Hafoun, et qu'un beau
jour il lui livrera toute la province.

Quand ils eurent fini de parler, Mohammed ibn-Angelino et ses compagnons
furent introduits  leur tour. Voici de quelle manire la chose s'est
passe, mir, dit le patricien. Les Khaldoun et les Haddjdj avaient
form le projet de surprendre le chteau pendant la nuit; mais contre
leur attente, Ibn-Ghlib se tenait sur ses gardes, et, voyant son
chteau attaqu, il opposa la force  la force. Ce n'est donc pas sa
faute, si un des assaillants a t tu; il ne faisait autre chose que se
dfendre, il tait dans son droit. Nous vous prions donc de ne pas
croire aux mensonges de ces Arabes turbulents. Ibn-Ghlib mrite bien,
d'ailleurs, que vous soyez juste envers lui; c'est un de vos serviteurs
les plus fidles et les plus dvous, et il vous rend un grand service
en purgeant la contre de bandits.

Soit que le sultan juget rellement l'affaire douteuse, soit qu'il
craignt de mcontenter l'un des partis en donnant raison  l'autre, il
dclara que, voulant prendre de plus amples informations, il enverrait
son fils Mohammed  Sville, afin qu'il y examint la cause.

Bientt aprs ce jeune prince, l'hritier prsomptif du trne, arriva 
Sville. Il y fit venir Ihn-Ghlib et l'interrogea, de mme que les
Haddjdj; mais comme les deux partis continuaient  s'inculper
rciproquement et qu'il n'y avait pas de tmoins impartiaux, le prince
ne savait  qui donner raison. Tandis qu'il hsitait encore, les
passions s'chauffaient de plus en plus, et l'effervescence qui rgnait
parmi les patriciens se communiquait aussi au peuple. A la fin il
dclara que, ne considrant pas l'affaire comme suffisamment claircie,
il ne prononcerait que plus tard, mais que, pour le moment, il
permettait  Ibn-Ghlib de retourner  son chteau.

Les rengats criaient victoire. Ils disaient que le prince donnait
videmment raison  leur ami, et que s'il ne se dclarait pas
ouvertement, c'tait qu'il ne voulait pas se brouiller avec les Arabes.
De leur ct, les Khaldoun et les Haddjdj interprtaient la conduite du
prince de la mme manire, et ils en taient piqus jusqu'au vif. Bien
rsolus  se venger et  lever l'tendard de la rvolte, ils quittrent
la ville, et tandis que Coraib faisait prendre les armes  ses
Hadhramites de l'Axarafe, le chef des Haddjdj, Abdallh, rassemblait
sous sa bannire les Lakhmites du Sened[299]. Ensuite ces deux chefs
arrtrent un plan de conduite. Ils convinrent entre eux de faire,
chacun de son ct, un coup de main. Abdallh se rendrait matre de
Carmona, et le mme jour Coraib ferait surprendre la forteresse de Coria
(sur la frontire orientale de l'Axarafe), aprs avoir fait enlever le
troupeau qui appartenait  un oncle du sultan et qui pturait dans l'une
des deux les que forme le Guadalquivir  son embouchure.

Coraib, qui tait trop grand seigneur pour excuter lui-mme une
entreprise de ce genre, en confia l'excution  son cousin Mahd, un
dbauch dont les drglements scandalisaient tout Sville[300]. Mahd
se rendit d'abord  la forteresse de Lebrija, vis--vis de l'le.
Solaimn, le seigneur de cette forteresse et l'alli de Coraib, l'y
attendait. Ensuite on aborda dans l'le. Deux cents vaches et une
centaine de chevaux y paissaient, gards par un seul homme. Les Arabes
turent ce malheureux, et, s'tant empars des animaux, ils
s'acheminrent vers Coria, surprirent cette forteresse et y mirent leur
butin en sret.

De son ct, Abdallh ibn-Haddjdj, second par le Berber-Bornos
Djonaid, attaqua Carmona  l'improviste et s'en rendit matre, aprs en
avoir chass le gouverneur qui alla chercher un refuge  Sville.

La hardiesse des Arabes et la promptitude avec laquelle ils avaient
accompli leurs desseins, rpandirent l'alarme dans la ville. Aussi le
prince Mohammed se pressa-t-il d'crire  son pre pour lui demander des
ordres et surtout des renforts.

Le sultan, quand il eut reu la lettre de son fils, assembla son
conseil. Les opinions sur le parti  prendre y taient partages. Alors
un vizir pria le sultan de lui accorder un entretien secret. Ayant
obtenu sa demande, il lui conseilla de se raccommoder avec les Arabes en
faisant mettre  mort Ibn-Ghlib. Quand ce rengat, dit-il, aura cess
de vivre, les Arabes se tiendront pour satisfaits; ils vous rendront
Carmona et Coria, restitueront  votre oncle ce qu'ils lui ont pris, et
rentreront dans l'obissance.

Sacrifier aux Arabes un serviteur loyal et se brouiller avec les
rengats, sans qu'on et la certitude de gagner leurs adversaires,
c'tait  coup sr une politique, non-seulement perfide, mais
maladroite. Toutefois le sultan crut devoir se ranger  l'avis qu'on lui
donnait, et, ayant ordonn  son client Djad ( qui Sauwr venait de
rendre la libert) de marcher vers Carmona avec des troupes: Tu
donneras raison, lui dit-il, aux accusateurs d'Ibn-Ghlib, et tu le
feras mettre  mort; puis tu feras tout ce que tu pourras pour ramener
par la douceur les Arabes  l'obissance, et tu ne les combattras que
quand tu auras puis tous les moyens de persuasion.

Djad se mit en marche; mais quoique le but de son expdition ft tenu
secret, le bruit courait cependant que ce n'tait pas aux Khaldoun, mais
 Ibn-Ghlib qu'on en voulait. Aussi le rengat se tenait-il sur ses
gardes, et il s'tait dj mis sous la protection d'Ibn-Hafoun,
lorsqu'il reut une lettre de Djad. Rassurez-vous, lui crivait ce
gnral, le but de ma marche n'est nullement tel que vous semblez le
croire. J'ai l'intention de punir les Arabes qui se sont ports  de si
grands excs, et comme vous les hassez, je crois pouvoir compter sur
votre coopration. Ibn-Ghlib se laissa tromper par cette lettre
perfide, et quand Djad fut arriv prs du chteau, il se joignit  lui
avec une partie de ses soldats. Alors Djad fit semblant d'aller assiger
Carmona; mais arriv devant cette ville, il fit parvenir en secret au
chef des Haddjdj une autre lettre qui portait qu'il tait prt  faire
prir Ibn-Ghlib, pourvu que, de son ct, Ibn-Haddjdj rentrt dans
l'obissance. Le march fut bientt conclu; Djad fit couper la tte 
Ibn-Ghlib, et Ibn-Haddjdj vacua Carmona.

Quand les rengats de Sville eurent appris la noire trahison dont leur
alli avait t la victime, toute leur fureur se tourna contre le
sultan. Ils tinrent conseil sur ce qu'il convenait de faire.
Quelques-uns proposrent de venger le meurtre d'Ibn-Ghlib sur Omaiya,
le frre de Djad et l'un des plus vaillants guerriers de l'poque, qui
tait alors gouverneur de Sville. Cette proposition fut adopte; mais
comme on ne pouvait rien faire  moins qu'on ne fut matre de la ville,
Ibn-Angelino prit sur lui d'aller parler au prince et de faire en sorte
que celui-ci en confit la dfense aux rengats. Puis les patriciens
rsolurent de dpcher des exprs  leurs allis, les Arabes maddites
de la province de Sville et les Berbers-Botr de Moron, pour les prier
de venir leur prter main-forte.

Pendant que ces exprs taient dj en route, Ibn-Angelino, accompagn
de quelques-uns de ses amis, alla trouver le prince Mohammed. Seigneur,
lui dit-il, il se peut que nous ayons t calomnis  la cour et accuss
d'un crime dont nous sommes innocents; il se peut qu'un projet funeste
ait t form contre nous dans le conseil du sultan; il se peut enfin,
que Djad, ce tratre infme, nous attaque  l'improviste avec des forces
si nombreuses qu'il nous soit impossible de lui rsister. Si vous voulez
donc nous sauver du pril qui nous menace et nous attacher  vous par
les liens de la gratitude, il faut nous confier les clefs de la ville et
le soin de veiller  sa dfense, jusqu'au moment o les choses se seront
claircies. Ce n'est pas que nous nous mfions de vous; mais vous savez
vous-mme que, quand les troupes seront entres dans la ville, vous ne
serez pas en tat de nous protger.

Bon gr mal gr, Mohammed, dj brouill avec les Arabes et ne pouvant
disposer que d'une chtive garnison, fut forc d'accorder aux rengats
ce qu'ils lui demandaient.

Matres de la ville, les rengats attendirent la venue des Maddites et
des Berbers-Botr. Ceux-ci arrivrent dans la matine du mardi 9
septembre de l'anne 889[301]. Alors une foule compacte se rua sur le
palais d'Omaiya. L'insurrection fut si soudaine que le gouverneur n'eut
pas mme le temps de mettre ses bottes. Il se jeta sur un cheval et
galopa, ventre  terre, vers le palais du prince. Dsappoints, les
insurgs pillrent son palais; puis ils se rendirent vers celui du
prince, qu'ils entourrent en poussant des cris froces. De minute en
minute, la foule se grossissait de boutiquiers, d'artisans, d'ouvriers.
Ne sachant que faire, le prince envoya en toute hte des messagers 
Ibn-Angelino,  Ibn-Saharico et  d'autres patriciens, pour les conjurer
de venir concerter avec lui les moyens propres  faire cesser le
tumulte.

Ces patriciens, qui jusque-l s'taient tenus  l'cart, dlibrrent
entre eux sur ce qu'ils feraient. Leur embarras tait grand. Ils
craignaient de tomber dans un pige, s'ils se rendaient  l'invitation
du prince; mais ils savaient aussi que s'ils refusaient de le faire, ils
seraient accuss de connivence avec les meutiers, et c'est ce qu'ils ne
voulaient pas non plus. Tout bien considr, ils rsolurent de se rendre
auprs du prince; mais ils prirent leurs prcautions; ils revtirent des
cuirasses sous leurs habits, et avant d'entrer dans le palais, ils
placrent des Svillans bien arms et des soldats de Moron prs de la
porte. Si nous ne sommes pas de retour au moment o le muzzin
annoncera la prire de midi, leur dirent-ils, vous assaillirez le palais
et vous viendrez nous dlivrer. Cela dit, ils allrent trouver le
prince, qui les accueillit de la manire la plus gracieuse. Mais tandis
qu'ils s'entretenaient encore avec lui, les hommes posts  la porte
perdirent patience, prirent du soupon, et se mirent  enfoncer la
porte. Se prcipitant d'abord dans les curies, ils se rendirent matres
des chevaux et des mulets; puis ils coururent vers la porte du _facl_
(avant-mur), qui se trouvait  l'autre bout de la cour, vis--vis de la
porte d'entre; mais l ils trouvrent une rsistance  laquelle ils ne
s'attendaient nullement. Omaiya tait l.

Ds que ce vaillant guerrier eut entendu les cris des insurgs dans les
curies, il avait fait arrter Ibn-Angelino et ses compagnons; puis il
avait post ses propres serviteurs et ceux du prince sur la plate-forme
de la porte du _facl_; il y avait fait apporter un amas de
projectiles, et quand les rengats et leurs allis s'approchrent de
cette porte, ils furent assaillis d'une grle de traits, de pierres, de
meubles. Quoiqu'ils eussent l'avantage du nombre, leurs adversaires
avaient celui de la position. Excits par Omaiya, qui, la tte et la
poitrine ensanglantes par de nombreuses blessures, les animait par son
geste, son regard, son exemple, les dfenseurs du palais taient rsolus
 vendre chrement leur vie, et le dsespoir semblait leur prter des
forces surhumaines.

Le combat dura depuis midi jusqu'au coucher du soleil. La nuit venue,
les assaillants bivouaqurent dans la cour, et le lendemain matin ils
recommencrent l'attaque.

Que faisaient, pendant ce temps, les royalistes et tous ces amis de
l'ordre, qui auraient d voler, ce semble, au secours du gouverneur?
Fidles  leur devise: _chacun pour soi_, et subissant l'invitable
ascendant qu'exerce sur la faiblesse une rsolution vigoureuse, ils
attendaient, et, s'tant barricads dans leurs htels, ils laissaient le
gouverneur se tirer d'affaire comme il le pourrait. Ils lui voulaient du
bien sans doute, tous leurs voeux taient pour lui, mais risquer leur
vie pour le sauver, leur dvoment n'allait pas jusque-l.

Ils avaient fait quelque chose pourtant. Aussitt que le tumulte avait
commenc, ils avaient envoy un courrier  Djad pour le prvenir du
pril o se trouvaient son frre et le prince. Il est vrai que cela ne
leur cotait pas beaucoup, et il s'agissait de savoir, d'abord si Djad
arriverait  temps, ensuite, s'il russirait  dompter l'insurrection.

A peine inform de ce qui se passait  Sville, Djad s'tait mis en
route avec autant de cavaliers qu'il avait pu en rassembler  la hte.
Dans la matine du 10 septembre, le combat ayant recommenc dans la cour
du palais, il arrive du ct du midi. Un poste de rengats veut lui
barrer le passage: il lui passe sur le corps. Il pntre dans le
faubourg o demeurait le Coraichite Abdallh ibn-Achath. Ce royaliste
lui apprend en peu de mots o les choses en sont. Au galop et ventre 
terre! crie le gnral. L'pe au poing, il fond sur la multitude. Les
Svillans soutiennent fermement le choc. Le cheval de Djad s'abat frapp
 mort; ses cavaliers reculent. Il tche de les ramener  la charge,
appelle chacun par son nom, les conjure de tenir ferme. Les plus
vaillants se rallient, reviennent  la charge, et s'attaquent de
prfrence aux chefs. Le gnral lui-mme se prcipite sur un des plus
braves Svillans et le tue. Le dsordre se met dans la multitude. On
recule, on se heurte, on se presse. Les cavaliers redoublent de vigueur,
et bientt les Svillans fuient de tous cts.

Au comble de la joie, Djad s'lance dans le palais, serre son frre sur
son coeur, et baise respectueusement la main du prince. Dieu soit
lou, s'crie-t-il, j'ai pu vous sauver encore.--Il en tait temps, lui
rpond son frre, une demi-heure plus tard et nous tions perdus.--Oui,
ajoute le prince, tous nous n'attendions que la mort. Mais ne songeons 
prsent qu' la vengeance! Que l'on punisse ces rebelles en mettant
leurs maisons  sac; que l'on tire Ibn-Angelino et ses complices de la
prison, que le bourreau leur coupe la tte, et que leurs biens soient
confisqus!

Pendant que ces infortuns marchaient  l'chafaud, Sville prsentait
un horrible spectacle. Altrs de la soif du carnage et avides de butin,
les cavaliers de Djad massacraient les fuyards et pillaient leurs
demeures. Heureusement pour les rengats, il existait entre eux et les
clients omaiyades de Sville ce qu'on appelait une alliance de
voisinage. En considration de cette alliance, ces clients demandrent
et obtinrent la grce de leurs concitoyens, et peu de temps aprs, le
sultan lui-mme accorda une amnistie gnrale. Ce n'tait qu'un rpit;
les rengats touchaient au moment de leur ruine entire.

Quand le prince Mohammed fut retourn  Cordoue avec Djad et ses
troupes, des messagers d'Ibn-Hafoun (qui tait alors en paix avec le
sultan) y arrivrent pour demander la tte de Djad, puisque ce gnral
avait fait prir Ibn-Ghlib, l'alli de leur matre.

La puissance d'Ibn-Hafoun et la crainte qu'il inspirait au sultan
taient alors si grandes, que Djad, bien qu'il n'et fait que ce que son
souverain lui avait ordonn, craignit non sans raison d'tre sacrifi au
chef des rengats. Ne voyant, pour se soustraire au pril qui le
menaait, d'autre moyen qu'une prompte fuite, il quitta la capitale
nuitamment et secrtement, afin d'aller chercher un refuge auprs de son
frre, le gouverneur de Sville. Il tait accompagn de ses deux frres,
Hchim et Abd-al-ghfir, de quelques-uns de ses amis, parmi lesquels se
trouvaient deux Coraichites, de ses pages et de ses esclaves. Longeant
le Guadalquivir qu'ils avaient  gauche, ces cavaliers arrivrent,  la
pointe du jour, prs du chteau de Siete Filla. Ils demandrent et
obtinrent la permission de s'y arrter quelques instants pour se reposer
et se rafrachir. Malheureusement pour eux, la bande du Berber
Tamchecca rdait alors dans les alentours, et les frres d'Ibn-Ghlib,
qui servaient dans cette bande, avaient remarqu l'arrive des cavaliers
au chteau. Ils avaient reconnu Djad, et, brlant du dsir de venger sur
lui le meurtre de leur frre, ils avertirent leur chef et lui dirent
qu'il pourrait facilement s'emparer des montures que ces cavaliers
avaient laisses en dehors du chteau. Tamchecca et ses brigands se
mirent aussitt en route, et ils avaient dj mis la main sur les
chevaux, lorsque Djad et ses amis, attirs par les cris de leurs
esclaves, fondirent sur eux l'pe au poing. Loin de lcher pied, les
brigands se dfendirent vigoureusement, et comme ils avaient la
supriorit du nombre, ils turent Djad, ses deux frres et un
Coraichite.

Cet vnement eut des suites funestes pour les Espagnols de Sville.
C'tait sur eux qu'Omaiya, dans l'impuissance o il tait de punir les
vrais coupables, voulait venger la mort de ses trois frres. Il les
livra donc aux Khaldoun et aux Haddjdj, qu'il avait dj rappels dans
la ville, et auxquels il donna un plein pouvoir pour piller et
exterminer les Espagnols, musulmans ou chrtiens, partout o ils les
trouveraient,  Sville,  Carmona, dans les campagnes. Un horrible
massacre commena alors. Dans leur aveugle fureur, les Ymnites
gorgrent les Espagnols par milliers. Les rues ruisselaient de sang.
Ceux qui se jetrent  la nage dans le Guadalquivir pour chapper au
sabre, prirent presque tous dans les flots. Bien peu d'Espagnols
survcurent  cette terrible catastrophe. Nagure opulents, ils taient
maintenant plongs dans la misre.

Les Ymnites gardrent longtemps le souvenir de cette sanglante
journe; chez eux, la rancune survcut  la ruine de leurs adversaires.
Dans les manoirs seigneuriaux ou dans les villages de l'Axarafe et du
Sened, les improvisateurs, aux veilles du soir, prenaient maintefois
pour thme de leurs chants le sombre drame que nous venons de raconter,
et alors les Ymnites, le regard enflamm d'une haine sombre et
farouche, ne se lassaient pas de prter l'oreille  des vers tels que
ceux-ci:

     Le sabre au poing, nous avons extermin ces fils d'esclaves. Vingt
     mille de leurs cadavres jonchaient le sol; les grosses ondes du
     fleuve en emportaient d'autres.

     Leur nombre tait prodigieux autrefois;--nous l'avons rendu minime.

     Nous, fils de Cahtn, nous comptons parmi nos anctres les princes
     qui rgnaient jadis dans le Ymen: eux, ces esclaves, ils n'ont que
     des esclaves pour aeux.

     Ces infmes, ces chiens! Dans leur folle audace ils osaient venir
     braver les lions dans leur antre!...

     Nous nous sommes enrichis de leurs dpouilles, et nous les avons
     prcipits dans les flammes ternelles, o ils sont alls rejoindre
     les Thmoudites[302].




XIV.


Ce ne fut pas le sultan qui profita de la ruine des rengats de Sville,
mais l'aristocratie arabe. Dsormais les Khaldoun et les Haddjdj
taient les matres de la province; le parti royaliste tait trop faible
et surtout trop lche pour leur disputer le pouvoir, il ne le tenta mme
pas. Omaiya seul essaya encore de leur tenir tte. Il fit tout son
possible pour semer la discorde entre le Berber Djonaid et Abdallh
ibn-Haddjdj, qui avaient partag Carmona entre eux; il tcha de
brouiller Coraib avec son propre parti et de le gagner par les promesses
les plus brillantes; il prit mme des mesures pour se dbarrasser par un
seul coup de tous ces turbulents Ymnites. Rien ne lui russit. Il est
vrai qu'il fit assassiner Abdallh par Djonaid; mais au lieu d'y gagner,
il y perdit, car aprs la mort d'Abdallh, les Haddjdj lurent pour
leur chef son frre Ibrhm, un homme de grands talents, qui devint bien
plus redoutable qu'Abdallh ne l'avait t. Coraib, bien qu'il feignt
de prter l'oreille aux propositions qu'on lui faisait, tait trop rus
pour se laisser tromper, et le grand projet qu'Omaiya avait form pour
exterminer les Ymnites choua compltement. Il avait ordonn  cet
effet d'entourer d'une muraille cette partie de la ville qui comprenait
le palais et la grande mosque, et il avait annonc que cette enceinte
serait rserve exclusivement  la garnison. Les Arabes comprirent qu'un
beau jour, quand ils entreraient dans la mosque ou qu'ils en
sortiraient, ils seraient gorgs par les satellites du gouverneur. Ils
firent des remontrances. Omaiya n'en tint compte. Alors ils eurent
recours  la force et empchrent les maons de continuer leurs travaux.
Omaiya comprima les sditieux et les contraignit  lui livrer des otages
qui rpondraient sur leur tte de la soumission de leurs parents. Il
n'en fut pas plus avanc pour cela. Les Ymnites savaient que la peur
d'attirer une terrible vendetta sur lui-mme et sur sa famille
l'empcherait de faire prir ses otages, et un jour, la plupart des
soldats tant sortis pour chercher des vivres, ils assaillirent le
palais. Omaiya monta en toute hte sur la plate-forme avec le peu de
soldats qui lui restaient, fit jeter des projectiles sur les
assaillants, et fit placer les otages en vidence en menaant de leur
faire couper la tte. Les rvolts se moqurent de lui. Ils lui dirent
que, toutes les provinces ayant secou le joug du sultan, il tait tout
naturel qu'ils ne voulussent pas que la leur restt en arrire. Nous
sommes fort traitables au reste, ajoutrent-ils avec une amre ironie;
nous nous engageons  tre des sujets modles aussitt qu'une seule des
provinces insurges sera rentre dans la sujtion. Quant  Omaiya
lui-mme, il ne lui restait, disaient-ils, qu'un parti  prendre, celui
de s'en aller; s'il pouvait se rsoudre  le faire, ils ne lui feraient
point de mal.

Malgr qu'il en et, Omaiya plia aux circonstances son caractre
orgueilleux et opinitre. Il promit de quitter la ville,  condition que
les rvolts jureraient de ne pas attenter  sa vie. Alors Coraib,
Ibrahim et trois autres chefs montrent sur la terrasse de la porte
orientale de la mosque, et l chacun d'eux jura cinquante fois de ne
faire aucun mal  Omaiya et de le conduire en un endroit o il serait en
sret. Cela fait, Omaiya, qui, de la plate-forme o il se trouvait,
avait pu les voir et les entendre, leur rendit leurs otages. Mais il ne
se hta pas de partir; honteux de sa faiblesse et croyant le pril
pass, il tcha au contraire de ressaisir le pouvoir. Les Arabes ne s'en
aperurent pas plutt qu'ils recommencrent les hostilits. Ne voulant
pas cder pour la seconde fois, Omaiya prit une rsolution dsespre.
Il fit mourir ses femmes, couper les jarrets  ses chevaux et brler
tout ce qu'il possdait de prcieux; puis il sortit du palais, se
prcipita sur ses ennemis, et combattit sans reculer jusqu' ce qu'il
succombt.

Dsormais tout-puissants, mais jugeant que le moment de secouer tout 
fait l'autorit du souverain n'tait pas encore venu, les Ymnites lui
crivirent qu'ils avaient tu Omaiya parce qu'il avait manifest
l'intention de se rvolter. Ne pouvant les punir, le sultan agra leurs
singulires explications et leur envoya un autre gouverneur. Ce pauvre
homme ne fut qu'un mannequin dont Coraib et Ibrhm tenaient les fils.
Il se laissait manier comme de la cire, et nanmoins ses tyrans le
tourmentaient et le vexaient de toutes les manires. Leur lsine
s'exerait sur les moindres objets de sa dpense;  peine lui
donnaient-ils sa ration de pain et de viande. Croyant bien  tort qu'il
y gagnerait quelque chose, le sultan remplaa ce gouverneur par un
autre, et envoya en mme temps son oncle Hichm  Sville. Mais il n'y
envoya pas d'arme, et le pouvoir des Ymnites resta aussi illimit
qu'il l'avait t jusque-l. Le gouverneur et Hichm ne l'prouvrent
que trop. Ce dernier avait un fils nomm Motarrif. Ce jeune dbauch
avait une intrigue avec une matresse de Mahd. L'ayant appris, Mahd
guetta son rival pendant la nuit et le poignarda. Quand Hichm eut reu
cette triste nouvelle, il attendit jusqu'au lever du soleil pour se
rendre  l'endroit o gisait le cadavre de son fils, tant il craignait
d'tre poignard lui-mme s'il sortait de son palais pendant
l'obscurit. Quant  punir le meurtrier, il n'en fut pas mme question.
Quelque temps aprs, les Khaldoun interceptrent une lettre que le
gouverneur avait envoye au sultan pour l'exciter  venger le meurtre de
Motarrif et  mettre un terme  l'anarchie. Ils lui montrrent cette
lettre, l'accablrent de reproches et de menaces, et, pour comble
d'ignominie, ils le mirent aux arrts pour quelques jours[303].

Telle tait la situation de Sville dans l'anne 891, la quatrime du
rgne d'Abdallh. A cette poque presque tout le reste de l'Espagne
musulmane s'tait affranchi de la sujtion; chaque seigneur arabe,
berber ou espagnol, s'tait appropri sa part de l'hritage des
Omaiyades. Celle des Arabes avait t la plus petite. Ils n'taient
puissants qu' Sville; partout ailleurs ils avaient beaucoup de peine 
se maintenir contre les deux autres races. Plusieurs d'entre eux, tels
qu'Ibn-Attf, seigneur de Mentesa, Ibn-Salm, seigneur de
Medina-Beni-Salm dans le district de Sidona, Ibn-Waddhh, seigneur de
Lorca, et al-Ancar, gouverneur de Saragosse, n'excutaient les ordres du
sultan que quand cela leur convenait; mais ils n'avaient pas rompu
ouvertement avec lui; ayant la conscience de leur faiblesse, ils
s'taient mnag la possibilit d'une rconciliation.

Les Berbers, qui taient retourns  leur gouvernement primitif, celui
des chefs de tribu, taient plus puissants et plus intraitables.
Mallh, un simple soldat, s'tait empar de la citadelle de Jan. Dans
le district d'Elvira les deux frres Khall et Sad, qui appartenaient 
une famille fort ancienne, possdaient deux chteaux. Les provinces qui
portent  prsent le nom d'Estramadure et d'Alentejo, taient presque
entirement au pouvoir des Berbers. Les Beni-Fernic rgnaient sur la
tribu de Nafza, tablie aux environs de Truxillo[304]. Un autre Berber,
Ibn-Tkt, de la tribu de Mamouda, qui s'tait dj soulev dans
l'Estramadure sous le rgne de Mohammed, et qui s'tait empar de
Mrida, d'o il avait chass les Arabes et les Berbers de la tribu de
Ketma, tait presque constamment en guerre contre Ibn-Merwn, le
seigneur de Badajoz, auquel il ne pardonnait pas d'avoir aid les
troupes du sultan lorsqu'elles assigeaient Mrida[305]. Mais la plus
puissante famille parmi les Berbers tait celle des Beni-Dhou-'n-noun.
Mous en tait le chef, un abominable pillard, un grand sclrat.
Toujours debout et toujours  l'oeuvre, il promenait partout l'pe et
la torche. Ses trois fils lui ressemblaient par la vigueur physique et
la brutalit des moeurs. C'taient Yahy, le plus perfide et le plus
cruel de sa race, Fath, le seigneur d'Ucls, et Motarrif, le seigneur
d'Huete, qui tait un peu moins mchant que ses frres. Chacun d'eux
avait sa bande avec laquelle il pillait et massacrait partout.

Plus puissants encore que les Berbers, les rengats taient aussi plus
humains; plusieurs de leurs chefs taient amis de l'ordre et de la
civilisation; mais le caractre de cette civilisation tait entirement
arabe; tout en combattant contre les conqurants, on reconnaissait
cependant leur supriorit intellectuelle. Dans la province d'Ocsonoba
(qu'on nomme aujourd'hui Algarve et qui est la plus mridionale du
royaume de Portugal) rgnait Becr, l'arrire-petit-fils d'un chrtien
qui s'appelait Zadulpho. Son pre Yahy s'tait dclar indpendant vers
la fin du rgne de Mohammed. D'abord il s'tait rendu matre de
Santa-Maria, ensuite de toute la province. Becr lui-mme, qui rsidait 
Silves, dployait une pompe toute royale. Il avait un conseil, une
chancellerie, des troupes nombreuses, bien armes et accoutumes  la
discipline. On admirait les savantes fortifications de Santa-Maria, ses
magnifiques portes de fer et sa superbe glise[306], qui ne le cdait en
rputation qu' celle dite _du Corbeau_, un fameux plerinage[307]. Loin
de considrer les voyageurs et les marchands comme sa proie, Becr avait
au contraire prescrit  ses sujets de les protger et de leur donner
l'hospitalit. Ses ordres avaient t excuts: dans la province
d'Ocsonoba, disait-on, le voyageur trouve partout des amis, des parents.
Fort des alliances qu'il avait contractes avec Ibn-Hafoun, avec
Ibn-Merwn de Badajoz et avec d'autres chefs de sa race, Becr tait
cependant pacifique. Le sultan lui ayant offert de le reconnatre comme
gouverneur de la province, il avait accept cette offre, qui au fond ne
l'engageait  rien. Son voisin et son alli au nord tait Abdalmlie
ibn-ab-'l-Djawd, qui comptait Bja et Mertola parmi ses villes
principales. Plus  l'est, dans les montagnes de Prigo, rgnait le
vaillant Ibn-Mastana, l'alli le plus actif d'Ibn-Hafoun. Ses nombreux
chteaux, parmi lesquels se trouvait Carcaboulia (aujourd'hui Carabuey),
passaient pour imprenables. Les seigneurs de la province de Jan taient
tous allis ou vassaux d'Ibn-Hafoun. C'taient Khair ibn-Chkir, le
seigneur de Jodar, qui, peu de temps avant l'poque dont nous parlons,
avait combattu Sauwr, le chef des Arabes d'Elvira, et lui avait enlev
un grand nombre de chteaux; Sad ibn-Hodhail, le seigneur de Montelon;
les Beni-Hbil, quatre frres qui possdaient plusieurs forteresses
telles que la Margurite et San Estevan, et Ibn-Chlia, qui possdait
entre autres chteaux, celui d'Ibn-Omar et celui de Cazlona. Ce dernier,
qui avait amass des richesses immenses, rcompensait gnreusement les
potes et vivait somptueusement. Les palais de notre prince, disait le
pote Obaids, son secrtaire, qui avait quitt la cour du sultan pour
aller se mettre au service de ce seigneur[308], les palais de notre
prince sont btis sur le modle de ceux du paradis cleste et l'on y
gote toutes les dlices. On y voit des salles qui ne reposent pas sur
des piliers, des salles dont le marbre est bord d'or. Un autre chef,
Daisani ibn-Ishc, seigneur de Murcie, de Lorca et de presque toute la
province de Todmir, aimait aussi la posie, et il disposait d'une arme
dans laquelle on comptait cinq mille cavaliers[309]. Par sa gnrosit
et sa douceur il s'tait concili l'amour de tous ses sujets[310].

Mais l'adversaire le plus redoutable du sultan tait toujours
Ibn-Hafoun, et dans les deux dernires annes il avait obtenu de grands
avantages. Le sultan, il est vrai, s'tait mis en marche, dans le
printemps de 889, pour aller l'attaquer dans Bobastro. Chemin faisant il
avait pris quelques bicoques et ravag quelques champs de bl; mais
cette promenade militaire, qui avait dur quarante jours, tait demeure
sans rsultat srieux, et le sultan  peine de retour  Cordoue,
Ibn-Hafoun prit Estepa et Ossuna, et alors les habitants d'Ecija se
htrent de le reconnatre pour leur souverain en le priant de venir
dans leur ville avec ses troupes. Ecija est une ville maudite o
rgnent l'iniquit et l'infamie, disait-on  Cordoue; les bons l'ont
quitte et les mchants seuls y sont rests[311]. Effray des rapides
succs de son adversaire, le sultan avait dj fait marcher contre lui
toutes les troupes dont il pouvait disposer, lorsqu'Ibn-Hafoun, content
des avantages qu'il avait remports et croyant qu'il tait bon de
temporiser encore, lui proposa un accommodement. Il lui promit de le
laisser en paix  la condition qu'il lui confrerait de nouveau le
gouvernement du pays qu'il possdait. Trop heureux d'en tre quitte  si
bon march, le sultan consentit  cette demande[312].

Mais Ibn-Hafoun entendait la paix  sa manire. Peu de temps aprs
l'avoir conclue, il attaqua le Berber-Bornos Abou-Harb, un des plus
fidles serviteurs du sultan, qui rsidait dans une forteresse de la
province d'Algziras. Abou-Harb ayant t tu dans un combat, ses
soldats capitulrent et livrrent leur forteresse au rengat.

Le sultan n'avait donc pas trop  se louer des dispositions pacifiques
qu'affichait Ibn-Hafoun; mais d'un autre ct, les plus fougueux parmi
les partisans de ce dernier se plaignaient de ce qu'ils appelaient sa
faiblesse et son inaction. Ils n'y trouvaient pas leur compte; pour
pouvoir subsister il leur fallait absolument des razzias et du butin.
Aussi l'un d'entre eux, Ibn-Mastana, plutt que de rester oisif, aima
mieux encore conclure une alliance avec les Arabes de son voisinage, qui
venaient de se fortifier dans Cala-Yahcib (Alcala la Real), et prendre
part aux expditions qu'ils faisaient pour piller les honntes gens qui
ne s'taient pas rvolts. Ceux-ci implorrent le secours du sultan.
Fort embarrass, car il ne pouvait abandonner ses fidles sujets  leur
sort et cependant il n'avait pas assez de soldats  leur envoyer,
Abdallh prit le parti d'crire  Ibn-Hafoun pour le prier de vouloir
bien se joindre avec ses troupes  celles qu'il enverrait contre
Ibn-Mastana et ses allis arabes. Ibn-Hafoun, qui avait son plan, 
lui, et qui tait un peu inquiet de l'alliance qu'Ibn-Mastana venait de
conclure avec les ennemis de sa race, accda  la demande du sultan avec
beaucoup plus d'empressement que celui-ci n'avait os l'esprer; mais
quand il se fut runi au corps du gnral omaiyade Ibrhm ibn-Khamr,
il fit parvenir secrtement  Ibn-Mastana une lettre dans laquelle il
lui reprochait son alliance avec les Arabes. Toutefois, ajoutait-il, je
compte sur vous comme sur un fidle champion de la cause nationale. Pour
le moment vous n'avez rien d'autre chose  faire que de persvrer dans
la rbellion. Ne craignez rien; l'arme dans laquelle je me trouve ne
vous fera point de mal. En s'attribuant ainsi une puissance illimite
sur l'arme, Ibn-Hafoun n'exagrait rien. Il avait si bien clips le
gnral omaiyade, qu'il traitait les soldats du sultan comme il
l'entendait; il les mettait aux arrts sous diffrents prtextes; il
leur tait leurs chevaux pour les donner  ses propres soldats, et quand
Ibrhm ibn-Khamr lui faisait des objections, il savait toujours les
rfuter de la manire la plus plausible. Sa marche  travers le pays
ennemi ne fut donc qu'une promenade militaire, comme il l'avait promis 
Ibn-Mastana; mais il profita de l'occasion pour nouer des intelligences
avec tous les Espagnols qui se trouvaient sur son passage, et pour aller
secourir les habitants d'Elvira, qui venaient de perdre contre Sauwr la
bataille dite _de la ville_. Ainsi que nous l'avons dj dit
prcdemment, il fut moins heureux qu' l'ordinaire dans cette
expdition; mais le lger chec qu'il venait de subir ne le dcouragea
nullement. Fortifi par les alliances qu'il venait de conclure et
s'tant aperu peut-tre que ses partisans s'impatientaient de ses
temporisations et de sa conduite ambigu, il crut que le moment de
quitter le masque tait venu, et, aprs avoir fait jeter en prison
Ibrahim ibn-Khamr et plusieurs autres officiers de l'arme omaiyade, il
dclara au sultan qu'il avait rompu avec lui[313].

A peine eut-il fait cette dclaration qu'il trouva des allis fort
utiles dans les chrtiens de Cordoue. Ceux-ci n'taient plus au temps o
ils ne trouvaient, pour tmoigner leur haine des conqurants et leur
zle religieux, d'autre moyen que celui de se livrer au martyre. Au
milieu du bouleversement gnral, ils croyaient pouvoir contribuer, les
armes  la main,  l'affranchissement de leur patrie. Ceux-l mme qui,
quelque temps auparavant, avaient t les instruments des Omaiyades,
taient  prsent leurs ennemis les plus acharns. De ce nombre tait le
comte Servando. Fils d'un serf de l'Eglise, il ne reculait auparavant
devant aucune bassesse pour se rendre agrable au monarque. Sachant que
pour arriver  ce but le meilleur moyen tait de remplir le fisc, il
crasait d'impts ses coreligionnaires, et les forait ainsi  abjurer
leur foi. Non content de tuer les vivants, dit un contemporain, il ne
respectait pas mme les morts, car afin d'augmenter la haine que les
musulmans portaient aux chrtiens, il faisait exhumer les corps des
martyrs de dessous les autels et les montrait aux ministres du sultan,
en se plaignant de l'audace des fanatiques qui avaient os donner une
spulture aussi honorable  des victimes de la justice musulmane. Dans
ce temps-l les chrtiens le dtestaient plus que qui que ce ft. Les
prtres puisaient le vocabulaire pour y trouver des termes injurieux et
les lui appliquer. Ils le nommaient insens, insolent, orgueilleux,
arrogant, avare, rapace, cruel, opinitre, prsomptueux; ils disaient
qu'il avait l'audace de s'opposer  la volont de l'Eternel et qu'il
tait un fils du dmon. Ils avaient d'excellentes raisons pour le har
comme ils le faisaient. Servando ayant impos toutes les glises de la
capitale, celles-ci ne pouvaient plus salarier elles-mmes leurs
prtres; elles devaient accepter comme tels les hommes peureux et
rampants qu'il plaisait  Servando de leur donner et qui taient pays
par l'Etat. En outre, il tait l'ennemi mortel des soi-disant martyrs et
de leurs protecteurs, auxquels il tendait des piges avec une adresse et
une ruse vraiment diaboliques. Une fois il avait accus l'abb Samson et
l'vque de Cordoue, Valentius, d'avoir excit un de leurs disciples 
blasphmer Mahomet, et  cette occasion il avait dit au sultan: Que
votre altesse fasse venir Valentius et Samson, et qu'on leur demande
s'ils pensent que ce blasphmateur a dit la vrit. S'ils rpondent que
oui, ils devront tre punis eux-mmes comme blasphmateurs; si au
contraire la crainte leur fait dire qu'il a menti, qu'alors votre
altesse leur fasse donner des poignards et qu'elle leur ordonne de tuer
cet homme. S'ils refusent de le faire, vous aurez obtenu la preuve que
cet homme a t leur instrument. Qu' mon tour on me donne alors une
pe, et je les tuerai tous les trois[314]. Mais une vingtaine
d'annes s'taient coules depuis qu'il avait parl de cette manire.
Les temps taient bien changs depuis lors, et les hommes de la trempe
de Servando changent avec eux. Dou d'une grande prvoyance, il s'tait
pris tout  coup d'une haine violente pour le sultan, qui tombait du
trne, et d'une vive sympathie pour le chef du parti national, qui
croyait y monter. Alors il se mit  caresser ses coreligionnaires qu'il
avait perscuts autrefois, complota avec eux et fit tout son possible
pour exciter une sdition. La cour dcouvrit quelque chose de ses
projets et fit arrter son frre; mais averti  temps, lui-mme put
encore se sauver avec ses autres complices. Une fois hors de la
capitale, il tait en sret, car le pouvoir du sultan ne s'tendait pas
au del. N'ayant donc plus rien  craindre, il forma le projet d'occuper
l'importante forteresse de Polei (aujourd'hui Aguilar),  une journe au
sud de Cordoue[315]. Comme elle n'tait pas mieux garde que les autres
forteresses du sultan, il russit dans son entreprise. Puis, s'tant
install dans Polei, il fit proposer une alliance  Ibn-Hafoun.
Celui-ci accepta joyeusement son offre, lui envoya quelques escadrons et
lui recommanda de faire sans cesse des razzias dans la campagne de
Cordoue. Nul n'aurait pu les diriger mieux que Servando, qui connaissait
 merveille toute cette contre, et qui, les auteurs arabes en
conviennent, tait un chevalier intrpide. La nuit venue il sortait du
chteau;  la pointe du jour il y rentrait, et alors des moissons
dtruites, des villages incendis, des cadavres qui gisaient sur le sol,
indiquaient la route qu'il avait prise. Lui-mme fut tu dans une
rencontre; mais ses compagnons poursuivirent l'oeuvre sanglante qu'il
avait commence[316].

Ibn-Hafoun, qui venait de prendre Bana[317], tait maintenant en
possession des forteresses les plus importantes qui se trouvaient au sud
du Guadalquivir. Presque toute l'Andalousie lui obissait; le sultan en
tait si bien convaincu qu'il ne dcorait plus personne du vain titre de
gouverneur d'Elvira ou de Jan[318]. Fier de sa puissance actuelle, le
chef des rengats voulut aussi la rendre durable. Cordoue, il s'en
tenait convaincu, tomberait bientt entre ses mains, et alors il serait
le matre de l'Espagne; mais il sentait que s'il restait ce qu'il avait
t jusque-l, il aurait encore  lutter contre les Arabes, qui bien
certainement ne se soumettraient pas  son autorit s'il se prsentait 
eux sous le titre de chef des Espagnols. Obtenir un autre titre du
calife de Bagdad, tre nomm par lui gouverneur de l'Espagne, telle
tait son ambition, tel tait son projet. Son propre pouvoir n'en
souffrirait aucunement; les califes n'exeraient plus qu'une autorit
nominale sur les provinces loignes du centre de leur empire; et si le
calife consentait  lui envoyer un diplme de gouverneur, il pouvait
esprer que les Arabes ne refuseraient plus de lui obir, car alors il
ne serait plus pour eux un Espagnol, mais le reprsentant d'une dynastie
qu'ils respectaient comme la premire de toutes.

Son projet arrt, il ouvrit une ngociation avec Ibn-Aghlab, le
gouverneur de l'Afrique pour le calife de Bagdad, et, pour le gagner, il
lui fit offrir en mme temps des prsents magnifiques. Ibn-Aghlab reut
fort bien ses ouvertures, lui envoya  son tour des prsents,
l'encouragea  persister dans son projet, et lui promit de faire en
sorte que le calife lui envoyt le diplme qu'il sollicitait[319].

Attendant donc le moment o il arborerait le drapeau abbside,
Ibn-Hafoun se rapprocha de Cordoue et tablit son quartier gnral 
Ecija[320]. De l il se rendait de temps en temps  Polei pour presser
l'achvement des fortifications qu'il avait ordonn d'y faire et qui
devaient le rendre inexpugnable, pour amener des renforts aux soldats de
la garnison, pour stimuler leur courage s'il en tait besoin[321].
Encore quelques mois, quelques jours peut-tre, et il entrerait en
vainqueur dans la capitale.

Elle tait en proie  une morne tristesse. Sans tre assige encore,
elle souffrait dj tous les maux d'un sige. Cordoue, disent les
historiens arabes, tait dans la position d'une ville frontire qui est
expose  tout instant aux attaques de l'ennemi. A diffrentes
reprises, les habitants furent rveills en sursaut, au milieu de la
nuit, par les cris de dtresse que poussaient les malheureux paysans de
l'autre ct de la rivire, alors que les cavaliers de Polei leur
mettaient le sabre sur la gorge[322]. Une fois un de ces cavaliers
poussa l'audace jusqu' s'avancer sur le pont, et alors il lana son
javelot contre la statue qui se trouvait au-dessus de la porte[323].
L'Etat est menac d'une entire dissolution, crivait un contemporain;
les calamits se succdent sans relche; l'on vole et l'on pille; nos
femmes et nos enfants sont trans en esclavage[324]. Tout le monde se
plaignait de l'inaction du sultan, de sa faiblesse et de sa
lchet[325]. Les soldats murmuraient parce qu'on ne les payait pas.
Les provinces ayant cess d'envoyer leurs contributions, le trsor tait
tout  fait  sec. Le sultan avait bien fait des emprunts, mais il
employait le peu d'argent qu'il avait ramass de cette manire  payer
les Arabes dans les provinces qui tenaient encore pour lui[326]. Les
marchs dserts n'attestaient que trop l'anantissement du commerce. Le
pain tait devenu d'un prix exorbitant[327]. Personne ne croyait plus 
l'avenir; le dcouragement s'tait gliss dans tous les coeurs.
Bientt, crivait le contemporain que nous avons dj cit, bientt le
vilain sera puissant, et le noble rampera dans l'abjection! On se
rappelait avec effroi que les Omaiyades avaient perdu leur palladium, le
drapeau d'Abdrame Ier. Les faquis, qui regardaient toutes les
calamits publiques comme un chtiment de Dieu et qui appelaient
Ibn-Hafoun le flau de la colre cleste[328], troublaient la ville de
leurs prdictions lamentables. Malheur  toi,  Cordoue, disaient-ils,
malheur  toi, vile courtisane, cloaque d'impuret et de dissolution,
demeure de calamits et d'angoisses,  toi qui n'as point d'amis, point
d'allis! Lorsque le capitaine au grand nez et  la physionomie
sinistre, lui dont l'avant-garde se compose de musulmans et
l'arrire-garde de polythistes[329], arrivera devant tes portes, alors
ta funeste destine s'accomplira. Tes habitants iront chercher un asile
dans Carmona, mais ce sera un asile maudit[330]! Dans les chaires on
fulminait contre l'htel de l'iniquit, comme on appelait le palais; on
y annonait avec une grande prcision le temps o Cordoue tomberait au
pouvoir des mcrants. Infme Cordoue, disait un prdicateur, Allah t'a
prise en haine depuis que tu es devenue le rendez-vous des trangers,
des malfaiteurs et des prostitues; il te fera prouver sa terrible
colre!... Vous voyez, mes auditeurs, que la guerre civile ravage toute
l'Andalousie. Songez donc  autre chose qu'aux vanits mondaines!... Le
coup mortel viendra de ce ct-l o vous voyez les deux montagnes, la
montagne brune et la montagne noire.... Le commencement sera dans le
mois suivant, celui de Ramadhn; puis il y aura encore un mois, puis
encore un autre, et alors il y aura une grande catastrophe sur la grande
place de l'htel de l'iniquit. Gardez bien alors vos femmes et vos
enfants,  habitants de Cordoue! Faites en sorte que personne de ceux
qui vous sont chers ne se trouve dans le voisinage de la place de
l'htel de l'iniquit ou dans celui de la grande mosque, car ce
jour-l on n'pargnera ni les enfants ni les femmes. Cette catastrophe
aura lieu un vendredi, entre midi et quatre heures, et elle durera
jusqu'au coucher du soleil. L'endroit le plus sr sera alors la colline
d'Abou-Abda, l o se trouvait autrefois l'glise[331]....

Le sultan tait peut-tre le plus dcourag de tous. Son trne, ce trne
si ardemment convoit et qu'il ne devait qu' un fratricide, tait
devenu pour lui un lit d'pines. Il tait  bout de moyens. Il avait
essay d'une politique qu'il croyait sense et habile, et il y avait
chou. Que ferait-il maintenant? Reviendrait-il  la vigoureuse
politique de son frre? L'et-il voulu, il ne le pouvait plus; il
n'avait point d'argent, point d'arme. D'ailleurs la guerre lui
rpugnait. Abdallh tait un prince casanier et dvot, qui faisait une
assez pitre figure dans un camp ou sur un champ de bataille. Force lui
fut donc de persvrer dans la politique de la paix, au risque d'tre
tromp de nouveau par le rus rengat qui l'avait dj tromp tant de
fois. Mais Ibn-Hafoun, sr de la victoire, ne voulait plus
d'accommodements. En vain Abdallh le suppliait-il de lui accorder la
paix; en vain lui offrait-il les conditions les plus avantageuses:
Ibn-Hafoun repoussait toutes ses offres avec ddain[332]. Chaque fois
qu'il avait essuy un refus, le sultan, n'esprant plus rien des hommes,
se tournait vers Dieu[333], s'enfermait dans son cabinet avec un
ermite[334], ou composait de tristes vers tels que ceux-ci:

     Toutes les choses de ce monde sont transitoires; rien ici-bas n'est
     durable. Hte-toi donc, pcheur, de dire adieu  toutes les vanits
     mondaines et convertis-toi. Sous peu tu seras dans le cercueil et
     la terre humide sera jete sur ton visage nagure si beau.
     Applique-toi uniquement  tes devoirs religieux, adonne-toi  la
     dvotion, et tche de te rendre propice le matre des cieux![335]

Une fois cependant il reprit courage: ce fut vers la fin de l'anne 890,
lorsqu'on lui vint offrir, de la part d'Ibn-Hafoun, la tte de Khair
ibn-Chkir, le seigneur de Jodar. Il voyait dans cet acte un rayon
d'espoir; il se figurait que son terrible adversaire allait enfin lui
concder la paix qu'il sollicitait depuis si longtemps; la tte de Khair
tait pour lui le gage d'une rconciliation prochaine; Ibn-Hafoun,
pensait-il, lui montrait de la reconnaissance pour les conseils qu'il
lui avait donns, car lui-mme l'avait averti que Khair jouait double
jeu et qu'il reconnaissait,  ct d'Ibn-Hafoun, un autre souverain,
Daisam, le prince de Todmr. Extrmement jaloux de son autorit,
Ibn-Hafoun avait fait prompte et terrible justice. Khair lui ayant
demand un renfort, il le lui avait envoy, mais en mme temps il avait
donn  son lieutenant, qui s'appelait el Royol en espagnol et
al-Ohaimir en arabe (_le petit rougeaud_), l'ordre secret de couper la
tte au tratre[336]. Au reste Ibn-Hafoun tira bientt le sultan de son
illusion. Loin de ngocier, il alla assiger les forteresses de la
province de Cabra qui tenaient encore pour le sultan[337].

La situation ne pouvait empirer. Abdallh comprit enfin qu'il fallait
risquer le tout pour le tout. Il annona  ses vizirs qu'il avait rsolu
d'aller attaquer l'ennemi. Les vizirs stupfaits lui reprsentrent les
prils auxquels il allait s'exposer. Les troupes d'Ibn-Hafoun, lui
disaient-ils, sont bien plus nombreuses que les ntres, et nous aurons
affaire  des ennemis qui ne donnent point de quartier. Il n'en
persista pas moins dans son projet[338], et certes, pour peu qu'il et
le sentiment de sa naissance et de sa dignit, il devait prfrer  sa
honte actuelle une mort honorable sur le champ de bataille.




XV[339].


Ibn-Hafoun apprit avec un mlange de joie et d'tonnement, la
rsolution hardie que le sultan avait prise. Nous le tenons, le
troupeau de boeufs! dit-il en espagnol  Ibn-Mastana. Qu'il vienne, ce
sultan! Je donne cinq cents ducats  celui qui viendra m'annoncer qu'il
s'est mis en marche! Peu de temps aprs, il reut  Ecija la nouvelle
que la grande tente du sultan venait d'tre transporte dans la plaine
de Secunda. Aussitt il forme le projet d'aller l'incendier. Ce coup de
main, s'il russissait, allait couvrir le sultan de ridicule. Accompagn
de quelques escadrons, Ibn-Hafoun arrive dans la plaine de Secunda au
commencement de la nuit. Soudain il fond sur les esclaves et les archers
qui taient de garde auprs du pavillon; mais bien qu'en petit nombre,
ceux-ci se dfendent bravement, et, attirs par leurs cris, les soldats
se prcipitent hors de la ville pour leur venir en aide. Comme il ne
s'agissait au fond que de jouer un tour au sultan, Ibn-Hafoun ne vit
pas plutt que l'entreprise allait finir mal, qu'il ordonna  ses
cavaliers de tourner bride et de se retirer au galop sur Polei. Les
cavaliers du sultan les poursuivirent et en turent quelques-uns.

Tout insignifiante qu'elle tait, cette rencontre nocturne prit aux yeux
des Cordouans des proportions gigantesques. Quand  la pointe du jour
toute la population de la capitale alla au devant des cavaliers du
sultan, qui revenaient de leur poursuite avec quelques chevaux qu'ils
avaient saisis et quelques ttes qu'ils avaient coupes, elle ne se
lassa pas d'admirer ces trophes, et l'on se racontait, avec joie et
avec orgueil, qu'en fuyant Ibn-Hafoun s'tait gar de la grande route,
et qu'en arrivant  Polei, il n'avait avec lui qu'un seul cavalier.

Bientt, cependant, un combat plus srieux allait se livrer, et comme on
savait qu'on se battrait un contre deux, on n'tait nullement rassur
sur son issue. Dans l'arme du sultan on ne comptait que quatorze mille
hommes, dont quatre mille seulement taient des troupes rgulires;
Ibn-Hafoun, au contraire, avait trente mille hommes. Cependant le
sultan donna l'ordre de se mettre en marche et de prendre la route de
Polei.

Le jeudi 15 avril de l'anne 891, l'arme arriva auprs de la petite
rivire qui coule  une demi-lieue du chteau, et selon l'usage, on
convint des deux cts, que le combat aurait lieu le lendemain.

Ce jour-l, qui tait pour les chrtiens le vendredi de la semaine
sainte[340], l'arme du sultan se mit en marche  la pointe du jour,
tandis qu'Ibn-Hafoun rangeait ses soldats en bataille au pied de la
colline sur laquelle le chteau tait assis. Ils taient remplis
d'enthousiasme, et dans leur ivresse guerrire, ils se croyaient srs de
la victoire. Il en tait autrement du ct d'Abdallh. Son arme tait
sa dernire ressource; elle portait avec elle toute la fortune des
Omaiyades; si elle venait  s'abmer dans un grand dsastre, tout serait
perdu. Pour comble de malheur, elle tait mal commande, et peu s'en
fallut que le gnral en chef, Abdalmlic ibn-Omaiya, ne la livrt 
l'ennemi par une manoeuvre maladroite. Il l'avait dj conduite en
avant, lorsque, dsapprouvant la position qu'il avait prise, il lui
ordonna de rtrograder jusqu' une montagne qui se trouvait au nord de
la forteresse. Cet ordre s'excutait, lorsque le gnral de
l'avant-garde--un brave client omaiyade, nomm Obaidallh, de la famille
des Beni-Ab-Abda--vole vers le sultan en criant: Mon Dieu, mon Dieu,
aie piti de nous! O vous conduit-on, mir? Nous tions en face de
l'ennemi; devons-nous maintenant lui tourner le dos? Mais alors il
croira que nous avons peur, et il viendra nous tailler en pices! Il
disait vrai: Ibn-Hafoun s'tait aperu de la faute de son adversaire,
et il s'apprtait  en profiter. Aussi le sultan ne contesta nullement
la justesse de l'observation d'Obaidallh, mais il lui demanda ce qu'il
y avait  faire. Marcher en avant, rpondit le gnral, attaquer
l'ennemi avec vigueur, et qu'alors la volont de Dieu
s'accomplisse!--Fais comme tu voudras, rpliqua le sultan.

Sans perdre un instant, Obaidallh retourna aussitt auprs de sa
division et lui ordonna de fondre sur l'ennemi. Les troupes
s'branlrent; mais elles dsespraient presque du succs. Que
pensez-vous de l'issue de cette bataille? demanda un officier au
thologien Abou-Merwn, un fils du clbre Yahy ibn-Yahy et renomm
lui-mme par son savoir et sa pit au point qu'on l'appelait _le chaikh
des musulmans_.--Que vous dirai-je, mon cousin? rpliqua le docteur; je
ne puis vous donner pour rponse que ces paroles du Tout-Puissant:--Si
Dieu vient  votre secours, qui est-ce qui pourra vous vaincre? S'il
vous abandonne, qui est-ce qui pourra vous secourir[341]? Le reste de
l'arme n'tait pas plus rassur que l'avant-garde. Les soldats avaient
reu l'ordre de dposer leur bagage, de dresser les tentes et de se
ranger en bataille; mais au moment o ils taient occups  tendre un
dais pour le sultan, un pieu, destin  le soutenir, se rompit, de
sorte que le dais tomba par terre. Mauvais signe! murmura-t-on de tous
cts. Rassurez-vous, dit alors un officier suprieur; ceci n'annonce
rien de fcheux; la mme chose est arrive au moment o une autre
bataille allait se livrer, et pourtant on a remport alors une victoire
clatante. En parlant ainsi, il redressa le dais avec un pieu qu'il
avait pris dans les bagages.

A l'avant-garde aussi, o le combat avait dj commenc, il fallait que
les officiers et les docteurs de la religion effaassent l'effet produit
par plusieurs mauvais prsages. Dous d'une heureuse mmoire, et
peut-tre d'une fertile imagination, ils ne se lassaient pas de citer
des prcdents chaque fois qu'il en tait besoin. Au premier rang
combattait Rahc, un brave guerrier vieilli sous le casque et la
cuirasse, et en mme temps un pote fort distingu. Chaque fois qu'il
frappait de la lance ou de l'pe, il improvisait des vers. Tout  coup
il tombe bless  mort. Fcheux prsage, crient les soldats consterns;
le premier qui tombe est un des ntres!--Non, rpondent les docteurs,
c'est au contraire un prsage trs-heureux, car dans la bataille du
Guadacelete, o nous avons battu les Toldans, le premier qui tomba fut
aussi un des ntres.

Bientt le combat devint gnral sur toute la ligne. Ce fut un tapage
effroyable: au bruit des fanfares se mlait la voix des docteurs
musulmans et des prtres chrtiens, qui rcitaient des prires ou des
passages du Coran et de la Bible. Contre toute attente, les royalistes
de l'aile gauche obtinrent de plus en plus l'avantage sur l'aile droite
d'Ibn-Hafoun. Aprs l'avoir fait reculer, ils coupaient des ttes l'un
 l'envi de l'autre, et ils les apportaient au sultan qui avait promis
une rcompense  chaque soldat qui lui en prsenterait une. Lui-mme ne
prenait pas de part au combat. Assis sous son dais, il regardait les
autres se battre pour lui, et avec son hypocrisie ordinaire, il rcitait
des vers tels que ceux-ci:

     Que d'autres mettent leur confiance dans le grand nombre de leurs
     soldats, dans leurs machines de guerre, dans leur courage: je ne
     mets la mienne qu'en Dieu, l'unique, l'ternel!

L'aile droite des Andalous ayant t mise en pleine droute, toute
l'arme royaliste se jeta sur l'aile gauche. Ibn-Hafoun y commandait en
personne; mais malgr ses efforts et quoique, selon sa coutume, il ft
preuve d'un grand courage, il ne russit pas  retenir ses soldats 
leur poste. Plus ardents que fermes, aussi prompts  se dcourager qu'
s'enflammer, ils dsesprrent trop tt de l'vnement, et, cdant le
champ de bataille, ils tournrent le dos  l'ennemi. Les uns prirent la
fuite dans la direction d'Ecija, poursuivis par les cavaliers royalistes
qui les sabraient par centaines; les autres, parmi lesquels se trouvait
Ibn-Hafoun lui-mme, allrent chercher un refuge dans le chteau; mais
comme la porte tait encombre par les fuyards de l'aile droite, les
nouveaux venus tchrent en vain de se frayer un passage, et pour sauver
leur chef, les soldats posts sur les remparts durent le prendre 
bras-le-corps, et, le tenant ainsi, l'enlever de son cheval; aprs quoi
ils le portrent dans l'enceinte.

Pendant que la foule se pressait encore  la porte du chteau, les
soldats du sultan pillaient le camp ennemi. Remplis d'une joie d'autant
plus grande qu'elle tait inattendue, ils s'amusaient  lancer des
sarcasmes contre leurs adversaires, tous chrtiens  leurs yeux, qui
venaient de perdre une bataille aussi importante justement
l'avant-veille de Pques. Le jeu tait bien amusant, dit un soldat;
quelle belle fte pour eux! La plupart ne verront pas le jour de Pques,
et c'est vraiment dommage!--Fte magnifique en vrit, rpliqua un
autre, avec force victimes; toute fte religieuse doit en avoir.--Voyez
donc  quoi sert un bon coup d'pe, ajouta un troisime interlocuteur;
 la communion ils avaient bu  tire-larigot, et si nous ne les avions
pas dgriss, ils seraient encore ivres  l'heure qu'il est!--Savez-vous
bien, observa un quatrime qui avait quelque teinture d'histoire,
savez-vous bien que cette bataille ressemble exactement  celle de la
Prairie de Rhit? C'tait aussi un vendredi qui tombait un jour de fte,
et notre victoire n'est pas moins clatante que celle que les Omaiyades
ont remporte alors. Voyez donc ces pourceaux, comme ils gisent
dmembrs au pied de la colline! Vraiment, je plains le sol qui est
condamn  porter leurs cadavres; s'il pouvait s'en plaindre, il n'y
manquerait pas.--Plus tard, le pote de la cour, Ibn-Abd-rabbihi,
reproduisit ces grossires et brutales plaisanteries, ces mots de corps
de garde, dans un long pome, o le mauvais got et les jeux de mots
tiennent une large place, mais qui a du moins le mrite d'exprimer
vigoureusement la haine et le mpris que les royalistes avaient pour les
Andalous.

Les soldats du sultan allaient se rjouir encore davantage. Ibn-Hafoun
voulait rester dans le chteau et y soutenir un sige; mais les soldats
d'Ecija lui dclarrent que leur devoir les rappelait dans leur ville,
qui, selon toute apparence, allait tre assige par le sultan.
Ibn-Hafoun s'opposa nergiquement  leur dpart; il voulut mme les
retenir de force dans le chteau; mais ils percrent la muraille du ct
du nord et s'enfuirent vers leur ville natale. Abandonns ainsi 
eux-mmes, les autres soldats prtendirent qu'ils n'taient plus en
nombre pour dfendre le chteau, et que par consquent il fallait
l'vacuer. Aprs une longue rsistance, Ibn-Hafoun cda enfin  leur
dsir. Au milieu de la nuit on sortit donc de la forteresse; mais ce ne
fut pas une retraite, ce fut une fuite prcipite, un sauve qui peut
gnral. Au milieu du dsordre effroyable et de l'obscurit,
Ibn-Hafoun lui-mme chercha longtemps avant de trouver une monture; 
la fin il mit la main sur une misrable haridelle qui appartenait  un
soldat chrtien, et, l'ayant enfourche, il ne cessait de piquer des
deux, en tchant de faire prendre le galop  cette dtestable monture
qui, depuis de longues annes, avait pris l'habitude de ne marcher que
pas  pas. Il fallait se hter, en effet. S'tant aperus de la fuite
des ennemis, les royalistes s'taient mis  leur poursuite. Eh bien,
dit alors Ibn-Mastana qui galopait  ct d'Ibn-Hafoun, et qui, malgr
la gravit du pril, conservait une parfaite gat, une vritable
insouciance d'Andalous; eh bien, mon camarade, tu avais promis cinq
cents ducats  celui qui viendrait t'annoncer que le sultan s'tait mis
en campagne. Il me parat que le bon Dieu t'a rendu cette somme avec
usure. Ce n'est pourtant pas chose si aise que de vaincre les
Omaiyades; qu'en penses-tu?--Ce que j'en pense? lui rpondit
Ibn-Hafoun, qui, la rage dans le coeur, n'tait pas en humeur de
plaisanter; je pense que nous devons imputer le malheur qui nous frappe
 ta lchet et  la lchet de ceux qui te ressemblent. Vous n'tes pas
des hommes, vous autres!

A la pointe du jour, Ibn-Hafoun arriva lui cinquime  la ville
d'Archidona; mais il ne s'y arrta qu'un moment, et ayant ordonn aux
habitants de se rendre  Bobastro le plus tt possible, il continua son
chemin vers cette forteresse.

De son ct, le sultan, aprs avoir pris possession du chteau de Polei,
o il trouva quantit d'argent, de provisions et de machines de guerre,
se fit donner le registre o les noms de tous ses sujets musulmans
taient inscrits. Ensuite il se fit amener les prisonniers et leur
annona que tous ceux qui taient inscrits comme musulmans auraient la
vie sauve, pourvu qu'ils jurassent qu'ils l'taient encore; quant aux
chrtiens, ils devraient prir tous par le glaive du bourreau,  moins
qu'ils n'embrassassent l'islamisme. Tous les chrtiens, au nombre de
mille environ, aimrent mieux mourir que d'abjurer leur foi. Un seul
d'entre eux faiblit au moment mme o le bourreau allait le frapper, et
sauva sa vie en prononant la profession de foi musulmane. Tous les
autres subirent la mort avec un vritable hrosme, et peut-tre
jugera-t-on que ces obscurs soldats ont bien plus de droit au titre de
martyr, que les fanatiques de Cordoue, qui, quarante ans auparavant, en
avaient t dcors.

Ayant laiss une garnison suffisante dans le chteau de Polei, le sultan
alla mettre le sige devant Ecija. Comme cette ville avait une garnison
fort considrable, grce au grand nombre de fuyards qui y avaient
cherch un asile, elle fit une rsistance opinitre. Malheureusement
elle ne renfermait pas assez de provisions pour nourrir tous ses
dfenseurs. Au bout de quelques semaines, la disette se fit sentir, et
comme elle s'aggravait de jour en jour, il fallait bien songer 
capituler. Les Andalous entrrent donc en pourparlers; mais le sultan
exigeait qu'ils se rendissent  discrtion. Ils s'y refusrent, quoique
la famine exert dans la ville des ravages terribles, de sorte que les
habitants, rduits au dsespoir, montraient, du haut des remparts, leurs
femmes et leurs enfants affams aux assigeants, en implorant  grands
cris leur piti. A la fin le sultan se laissa flchir. Il accorda aux
assigs une amnistie gnrale; puis, quand il eut reu d'eux des otages
et qu'il leur eut donn un gouverneur, il prit la route de Bobastro et
posa son camp dans le voisinage de cette forteresse.

Mais dans Bobastro et sur un terrain dont il connaissait chaque
monticule, chaque vallon, chaque dfil, Ibn-Hafoun tait rellement
invincible. Les soldats cordouans ne le savaient que trop. Aussi
commencrent-ils bientt  murmurer. Ils disaient que la campagne avait
dj t assez longue; qu'ils ne voulaient pas user le peu de forces qui
leur restaient, dans une opration sans issue, et que leurs adversaires
sortiraient plutt agrandis que diminus d'une lutte dans laquelle leur
supriorit ds qu'il s'agissait de se tenir sur la dfensive aurait t
une fois de plus dmontre. Forc de cder  leur volont, le sultan
donna l'ordre que l'on se retirt en se dirigeant sur Archidona. Avant
d'y arriver, les Cordouans eurent  passer un dfil trs-troit, o
ils furent attaqus par Ibn-Hafoun; mais grce aux talents et  la
valeur d'Obaidallh, ils se tirrent avec honneur de cette rencontre.
Etant all ensuite  Elvira, dont les habitants lui donnrent des
otages, le sultan reconduisit son arme  Cordoue.




XVI.


La victoire remporte prs de Polei avait sauv le sultan au moment mme
o il semblait perdu. Polei, Ecija et Archidona, ces avant-postes du
parti national, taient prises; Elvira tait rentre dans l'obissance;
Jan, d'o Ibn-Hafoun avait retir ses troupes, avait suivi l'exemple
d'Elvira[342]. C'taient  coup sr de beaux succs; ils firent une
grande impression sur l'opinion publique, d'autant plus que celle-ci
n'avait nullement prvu de tels rsultats. Ibn-Hafoun avait perdu
beaucoup de son prestige, lui-mme ne s'en apercevait que trop. Ses
ambassadeurs auprs d'Ibn-Aghlab, nagure accabls de caresses, furent
dsormais reus avec froideur. On leur disait qu'on avait soi-mme des
rvoltes  dompter et que par consquent on n'avait pas le loisir de se
mler aux affaires de l'Espagne[343]. Naturellement on ne se souciait
pas en Afrique d'appuyer un prtendant qui se laissait battre, et il
n'y fut plus question de le faire nommer gouverneur de l'Espagne par le
calife de Bagdad. Le sultan, au contraire, s'tait rhabilit dans
l'esprit de bien des gens. Les citoyens paisibles, qui, las du dsordre
et de l'anarchie, voyaient dans le rtablissement du pouvoir royal le
seul moyen de salut, prenaient une attitude plus ferme et plus dcide.
Mais si l'on aurait tort de mconnatre les avantages que le sultan
avait obtenus, il ne faut pas se les exagrer cependant. La puissance
d'Ibn-Hafoun avait sans doute subi un rude chec, mais elle tait loin
d'tre anantie. Aussi ne dsesprait-il nullement de la rtablir. Pour
le moment il avait besoin de la paix, et il la demanda. Le sultan se
dclara prt  la lui accorder, pourvu qu'il lui donnt un de ses fils
comme otage. Ibn-Hafoun promit de le faire; mais comme il avait
l'intention de recommencer les hostilits aussitt que cela lui
conviendrait, il trompa le sultan en lui faisant remettre, non pas un de
ses propres fils, mais celui d'un de ses trsoriers qu'il avait adopt.
Sa fraude ne fut pas dcouverte tout d'abord; mais dans la suite on
conut des soupons, on s'informa, et, la vrit ayant t dvoile, le
sultan lui reprocha sa mauvaise foi et exigea un otage qui ft vraiment
son fils; puis, comme Ibn-Hafoun ne voulait pas satisfaire  cette
demande, la guerre recommena[344].

Le chef andalous regagna avec une surprenante rapidit le terrain qu'il
avait perdu. Sachant qu'il pouvait compter sur les habitants
d'Archidona, il envoya dans cette ville des hommes  sa dvotion, qui
firent si bien que la population s'insurgea. Les deux employs auxquels
le sultan avait confi le gouvernement de la ville, furent arrts
pendant la nuit et livrs  Ibn-Hafoun au moment o celui-ci entrait
dans la ville avec ses troupes (892). Bientt aprs, des dputs
d'Elvira vinrent lui annoncer que leur ville avait aussi secou le joug,
et qu'on y comptait sur son concours. Il s'y rendit et installa une
garnison dans la citadelle. Mais le parti royaliste, qui tait fort
nombreux  Elvira, ne se tint pas pour battu. Second par le gouverneur
d'Ubeda, il prit les armes, chassa les soldats d'Ibn-Hafoun, lut un
conseil municipal, et introduisit dans la ville le gouverneur que le
sultan lui avait donn. Les partisans de l'indpendance, intimids par
le voisinage de l'arme du sultan, qui assigeait alors Caralmey, une
des forteresses d'Ibn-Mastana, ne s'taient pas opposs  cette
rvolution; mais aussitt que l'anne fut retourne  Cordoue, ils
relevrent la tte, et, s'tant mis en rapport avec Ibn-Hafoun  l'insu
du conseil, ils profitrent de l'obscurit de la nuit pour faire entrer
quelques-uns de ses soldats dans la citadelle. Bientt aprs,
Ibn-Hafoun, averti du succs de l'entreprise par des fanaux que ses
partisans avaient allums, y entra aussi avec le gros de ses troupes,
tandis que les royalistes, soudainement rveills par les cris
d'allgresse que poussaient leurs adversaires, taient frapps de
stupeur au point qu'ils ne songrent pas mme  rsister. Ils furent
punis svrement: tous leurs biens furent confisqus. Le gouverneur
nomm par le sultan eut la tte coupe.

Matre d'Elvira, Ibn-Hafoun tourna ses armes contre Ibn-Djoud et les
Arabes de Grenade. Sentant que la bataille qui allait se livrer serait
dcisive, Ibn-Djoud avait appel tous ses allis  son secours. Il n'en
essuya pas moins une terrible dfaite, et comme il avait eu l'imprudence
de s'loigner de Grenade, son point d'appui, ses soldats, qui avaient 
parcourir toute la Vga avant qu'ils pussent rentrer dans leur
forteresse, furent sabrs en grand nombre. De l'avis des habitants
d'Elvira, cette victoire tait une ample compensation pour toutes les
dfaites qu'ils avaient subies auparavant. En effet, les Arabes avaient
t si bien battus, qu'ils ne purent jamais se relever.

Fier de sa victoire, Ibn-Hafoun marcha contre Jan. L il fut aussi
heureux qu'il l'avait t  Elvira. Il s'empara de la ville, lui donna
un gouverneur et y mit des troupes. Cela fait, il retourna 
Bobastro[345].

A l'exception de Polei et d'Ecija, l'anne 892 lui avait donc rendu ce
que l'anne prcdente lui avait t. Pendant cinq annes sa puissance
resta  peu prs la mme, except qu'il perdit Elvira. Il avait surpris
les royalistes de cette ville, mais il ne les avait pas vaincus, et sa
conduite envers eux les avait exasprs contre lui. Aussi saisirent-ils
la premire occasion pour secouer le joug qu'il leur avait impos. Elle
se prsenta en 893, lorsque l'arme du sultan, aprs avoir fait une
razzia dans les environs de Bobastro, parut devant les portes de la
ville. Le prince Motarrif, qui la commandait, offrit alors aux habitants
une amnistie gnrale, pourvu qu'ils lui livrassent le lieutenant et les
soldats d'Ibn-Hafoun. L'influence des royalistes fut si grande que les
habitants consentirent  le faire, et  partir de cette poque, Elvira
demeura dans la sujtion. Le patriotisme et l'amour de la libert s'y
taient refroidis; d'ailleurs on y avait combattu contre les Arabes de
Grenade plutt que contre le sultan; c'est contre les Arabes qu'on avait
appel Ibn-Hafoun, et depuis qu'ils avaient perdu la bataille de
Grenade, les Arabes avaient cess d'tre redoutables. Fort affaiblis par
leur dfaite, ils le furent bien plus encore par la discorde qui se
glissa parmi eux. Ils taient maintenant partags en deux factions, dont
l'une s'tait attache  Sad ibn-Djoud, l'autre  Mohammed ibn-Adhh,
le puissant seigneur d'Alhama, contre lequel Sad nourrissait une haine
si violente, qu'il avait mis sa tte  prix. L'imprudence de Sad et la
lgret de sa conduite aggravaient encore la situation. Par son
orgueil, sa fatuit et ses nombreuses galanteries, il s'tait attir la
haine de plusieurs chefs, et  la fin l'un de ceux dont il avait dtruit
le bonheur domestique, Abou-Omar Othmn, rsolut de laver sa honte dans
le sang du sducteur. Averti que sa femme avait assign un rendez-vous 
l'mir dans la maison d'une juive, il alla s'y cacher avec un de ses
amis, et quand Sad y fut arriv, il se rua sur lui et le tua (dcembre
897).

Ce meurtre mit le comble  la discorde. Le meurtrier et ses amis eurent
le temps d'aller se mettre en sret dans la forteresse de Noalexo, au
nord de Grenade, o ils proclamrent mir Ibn-Adhh. Ne voulant pas se
brouiller avec le sultan, ils le prirent de confirmer leur choix, et
ils essayrent aussi de lui persuader qu'ils avaient tu Sad dans
l'intrt de l'Etat, en disant qu'il avait form le projet de se mettre
en rvolte et qu'il avait compos ces vers: Va, mon messager, va dire 
Abdallh qu'une prompte fuite peut seule le sauver, car un guerrier
redoutable a lev l'tendard de la rvolte sur les bords du fleuve aux
roseaux. Fils de Merwn, rendez-nous le pouvoir; c'est  nous, aux fils
des Bdouins, qu'il appartient de droit! Vite, que l'on m'amne mon
alezan avec sa housse brode d'or, car mon toile l'emporte sur la
leur! Peut-tre ces vers taient-ils rellement de Sad; ils ne sont
pas du moins indignes de lui. Quoi qu'il en soit, le sultan, qui
s'estimait heureux de ce que ces Arabes voulaient bien condescendre 
lui prsenter une justification de leur conduite, donna sa sanction 
tout ce qu'ils avaient fait. Mais les anciens amis de Sad ne
reconnurent point Ibn-Adhh. Le meurtre de leur chef les avait remplis
d'indignation et de colre. Inconsolables de sa perte, ils oubliaient
toutes ses fautes et tous les griefs qu'ils avaient eus contre lui, pour
ne se souvenir que de ses vertus. Un d'entre eux, Micdam ibn-Mof, que
Sad avait fait fouetter sans qu'il et mrit ce chtiment, composa
cependant sur lui ce pome:

     Qui nourrira et vtira les pauvres,  prsent que celui qui tait
     la gnrosit mme, gt dans le tombeau? Ah, que les prs ne soient
     plus couverts de verdure, que les arbres soient sans feuillage, que
     le soleil ne se lve plus, maintenant qu'Ibn-Djoud est mort, lui
     dont hommes ni gnies ne verront jamais l'gal!

Quoi, s'cria un Arabe quand il l'entendit rciter ces vers, vous
faites l'loge de celui qui vous a fait donner le fouet?--Par Dieu, lui
rpondit Micdam, il m'a fait du bien mme par son arrt inique, car le
souvenir du chtiment qu'il m'a fait subir m'a dtourn d'une foule de
pchs que je commettais auparavant. Ne lui dois-je pas de la
reconnaissance pour cela? D'ailleurs, aprs qu'il m'eut fait fouetter,
j'ai toujours t injuste envers lui; croyez-vous que je voudrais
continuer  l'tre, maintenant qu'il n'est plus?[346]

D'autres, qui avaient t les amis intimes de Sad, taient altrs de
la soif de la vengeance. Le vin, disait Asad dans un long pome, le
vin que l'chanson me prsente ne recouvrera pour moi sa saveur, qu'au
moment o mon me obtiendra ce qu'elle dsire, au moment o je verrai
les cavaliers galoper  bride abattue, pour aller venger celui qui
nagure tait leur joie et leur orgueil!

Sad fut veng en effet par ses amis; mais les Arabes continurent  se
combattre sans relche. Le sultan et les Andalous n'avaient pas autre
chose  faire que de les laisser s'entr'gorger[347].

La soumission d'Elvira fut un grand avantage pour le sultan. Il en
obtint encore d'autres. Persuad qu'il ne gagnerait rien  faire la
guerre contre Ibn-Hafoun, il tournait de prfrence ses armes contre
des rebelles moins puissants. Son intention n'tait pas de les rduire;
il n'essayait pas de leur arracher leurs villes et leurs chteaux; il
voulait seulement les forcer  lui payer tribut[348]. A cet effet il
faisait faire  son arme une ou deux expditions par an. Alors on
ravageait des champs de bl, on brlait des villages, on assigeait des
forteresses, et quand le rebelle avait consenti  payer tribut et 
donner des otages, on le laissait en paix pour en aller attaquer un
autre. Des expditions de ce genre ne pouvaient pas amener des rsultats
prompts, dcisifs ou brillants; mais elles produisaient nanmoins des
rsultats fort avantageux. Le trsor tait  sec, et le gouvernement
comprenait fort bien qu'avant de faire la grande guerre, il fallait se
pourvoir du nerf de la guerre, c'est--dire d'argent. Grce  ces
razzias on s'en procurait. Celle de 895 fut fort heureuse. Elle fut
dirige contre Sville. Cette cit tait encore toujours dans la mme
situation: le sultan y avait un gouverneur; son oncle Hichm y rsidait
aussi; mais les Khaldoun et les Haddjdj y rgnaient de fait. Ces chefs
taient fort contents de leur position, qui leur donnait tous les
avantages de l'indpendance, sans les prils qui y taient ordinairement
attachs; ils faisaient tout ce qu'ils voulaient, ils ne payaient point
de tribut, et cependant ils n'taient pas en guerre contre le monarque.
Ils croyaient qu'ils ne pouvaient mieux servir leurs intrts, qu'en
perptuant cet tat de choses, et lorsque, dans l'anne 895, un employ
du sultan vint convoquer le ban, Ibrhm ibn-Haddjdj et Khlid
ibn-Khaldoun, le frre de Coraib, s'empressrent de rpondre  l'appel
et de se rendre  Cordoue avec leurs contingents. Leur alli Solaimn,
de Sidona, et son frre Maslama suivirent leur exemple.

Tout le monde tait dans l'ide qu'on allait faire une expdition contre
les rengats de Todmr. Qu'on se figure donc l'tonnement et l'pouvante
de Coraib, lorsqu'il apprit qu'au lieu de faire marcher l'arme vers
l'est, on l'avait fait marcher contre Sville; que Solaimn avait trouv
le moyen de s'vader, mais que tous les autres officiers et soldats de
Sville et de Sidona avaient t mis aux arrts sur l'ordre du prince
Motarrif.

Il fallait prendre des mesures promptes et dcisives. Coraib les prit.
Ayant fait occuper par ses gens toutes les portes du palais, il vola
vers la salle o se trouvait le prince Hichm. Belle nouvelle, lui
cria-t-il, l'oeil enflamm de colre; je viens d'apprendre que
Motarrif a mis aux arrts mon frre et tous mes autres parents qui se
trouvent dans l'arme! Eh bien, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
sacr: si le prince ose attenter  la vie d'un seul d'entre eux, je te
coupe la tte. Nous verrons jusqu'o ira son audace. En attendant, toi
et tous les tiens, vous serez mes prisonniers. Aucun de tes serviteurs
ne sortira du palais sous quelque prtexte que ce soit, pas mme pour
aller acheter des vivres. Je sais bien qu'il n'y en a pas ici, mais cela
ne me regarde pas. Dcide toi-mme si tu veux voir suspendu le glaive
mortel au-dessus de ta tte, et si la perspective de mourir de faim est
de nature  te rassurer. Pour sauver ta vie, il ne te reste qu'un
moyen: cris au prince, dis-lui que ta tte me rpondra de la vie de mes
parents, et fais en sorte qu'il me les rende!

Sachant que Coraib n'tait pas homme  s'arrter  des menaces, Hichm
s'empressa de lui obir; mais la lettre qu'il crivit  Motarrif n'eut
pas le rsultat qu'il s'en tait promis: le prince, au lieu de rendre la
libert  ses prisonniers, continua sa marche vers Sville et somma
Coraib de lui en ouvrir les portes. Craignant pour la vie de ses parents
et ne voulant rien entreprendre avant que les troupes auxiliaires de
Nibla et de Sidona, qu'il attendait, fussent arrives, Coraib jugea
prudent de se montrer modr et traitable. Il permit donc aux soldats du
sultan d'entrer par pelotons dans la ville et d'y acheter des vivres; en
outre, il promit de payer le tribut et rendit la libert au prince
Hichm, qui n'eut rien de plus press que de quitter la ville.

Tournant alors ses armes contre le Maddite Tlib ibn-Mauloud[349],
Motarrif attaqua ses deux forteresses, Montefique (sur le Guadayra) et
Monteagudo[350]. Aprs s'tre dfendu vigoureusement, Tlib promit de
payer le tribut et donna des otages. Medina-ibn-as-Salm et Vejer
suivirent son exemple. Lebrija fut prise d'assaut, et Motarrif y
installa une garnison; mais Solaimn,  qui appartenait cette forteresse
et qui tait alors  Arcos, attaqua l'arme du sultan avant qu'elle ft
arrive  Mairena, et lui fit subir une grande perte. Furieux de cet
chec, Motarrif s'en vengea en faisant couper la tte  trois parents ou
amis de Solaimn, qui se trouvaient parmi ses prisonniers.

Vers la fin d'aot, l'arme se trouva de nouveau devant Sville.
Motarrif croyait que Coraib se montrerait aussi soumis que la premire
fois. Il se trompait. Coraib avait profit du rpit qu'on lui avait
laiss pour se mettre en tat de dfense, et ses allis tant arrivs
dans la ville, il tait rsolu  ne point cder. Motarrif trouva donc
les portes fermes. Alors il fit charger de fers Khlid ibn-Khaldoun,
Ibrhm ibn-Haddjdj et d'autres prisonniers. Cela ne lui servit de
rien. Loin de se laisser intimider, Coraib sortit de la ville et attaqua
brusquement l'avant-garde. Il y eut un instant o l'on craignit un
dsastre; mais les officiers ayant russi  rallier leurs soldats, les
Svillans furent repousss. Alors Motarrif fit torturer Khlid et
Ibrhm, et attaqua Sville pendant trois jours conscutifs. Il ne
remporta aucun avantage; mais voulant se venger autant que possible des
Khaldoun et des Haddjdj, il s'empara d'un chteau situ sur le
Guadalquivir et qui appartenait  Ibrhm; puis, ayant brl les
vaisseaux qu'il trouva dans le bassin, il ordonna de raser le btiment,
et, ayant fait donner une hache  Ibrhm, il le fora de travailler,
les fers aux mains et aux pieds,  la destruction de sa propre
forteresse. Ayant ensuite dmoli un autre chteau, qui appartenait 
Coraib, il reprit la route de Cordoue[351].

L'arme tant rentre dans la capitale et le tribut de Sville tant
arriv, un vizir conseilla  son matre, qui avait bien essay de gagner
Ibn-Hafoun, mais qui jusque-l n'avait fait aucune tentative pour se
rconcilier avec l'aristocratie arabe, de rendre la libert aux
prisonniers aprs qu'ils se seraient obligs par serment  lui obir
dans la suite. Si vous retenez ces nobles en prison, lui dit-il, vous
servirez les intrts d'Ibn-Hafoun, qui ne manquera pas de s'emparer de
leurs chteaux. Essayez plutt de vous les attacher par les liens de la
reconnaissance; ils vous aideront alors  combattre le chef des
rengats. Le sultan se laissa persuader. Il annona aux prisonniers
qu'il les remettrait en libert,  condition qu'ils lui donneraient des
otages et qu'ils jureraient cinquante fois, dans la grande mosque, de
lui rester fidles. Ils prtrent les serments exigs et donnrent des
otages, parmi lesquels se trouvait le fils an d'Ibrhm, nomm
Abdrame; mais  peine de retour  Sville, ils violrent leurs
serments, refusrent le tribut et se mirent en rvolte ouverte[352].
Ibrhm et Coraib divisrent la province entre eux, de sorte que chacun
en eut la moiti[353].

Les choses demeurrent sur ce pied jusqu' l'anne 899; mais la discorde
devait invitablement clater entre les deux chefs, leur puissance tant
trop gale pour qu'ils pussent rester amis. Aussi ne tardrent-ils pas 
se quereller, et alors le sultan attisa le feu autant que possible. Il
rapportait  Coraib les termes injurieux dans lesquels Ibrhm parlait
de lui, et il avertissait Ibrhm des mauvais propos que Coraib tenait
sur son compte. Un jour qu'il avait reu de Khlid une lettre fort
blessante pour Ibrhm, et qu'il avait crit sa rponse au bas, il la
donna parmi d'autres  un de ses serviteurs, en le chargeant de
l'expdier. Le serviteur eut la ngligence de la laisser tomber. Un
eunuque la ramassa, la lut, et, comptant sur une bonne rcompense, il la
donna  un envoy d'Ibrhm, en lui enjoignant d'aller la remettre  son
seigneur.

Quand Ibrhm eut jet les yeux sur cet crit, il ne douta plus que les
Khaldoun n'attentassent  son pouvoir,  sa libert,  sa vie peut-tre;
mais comprenant en mme temps que, pour se venger d'eux, il devait avoir
recours  la ruse, il se montra fort aimable envers eux et les invita 
dner. Ils se rendirent  son invitation. Pendant le repas Ibrhm leur
montra la lettre de Khlid et les accabla de reproches. Khlid se leva
alors, et, tirant un poignard de sa manche, il en frappa Ibrhm  la
tte. Ibrhm eut sa coiffure dchire et reut une blessure au visage;
mais il appela aussitt ses soldats, qui se rurent sur les deux
Khaldoun et les massacrrent. Ibrhm fit couper leurs ttes, et, les
ayant jetes dans la cour, il attaqua leurs gardes qui s'y trouvaient,
en tua quelques-uns et dispersa les autres.

Ds lors il tait le seul matre de la province; mais sentant qu'il lui
fallait justifier sa conduite auprs du monarque, qui avait encore son
fils en son pouvoir, il lui crivit pour lui dire qu'il n'avait pas pu
agir autrement qu'il ne l'avait fait; que d'ailleurs les Khaldoun
l'avaient toujours pouss  la rbellion; qu'au fond du coeur il
n'avait jamais partag leur manire de voir, et que si le sultan voulait
le nommer gouverneur, il pourvoirait  toutes les dpenses exiges par
le service public et lui donnerait en outre sept mille ducats par an. Le
sultan accepta son offre, mais il envoya en mme temps un certain Csim
 Sville, afin qu'il gouvernt la province conjointement avec Ibrhm.
Ce dernier ne se souciait pas d'avoir un collgue; aussi annona-t-il 
Csim, au bout de quelques mois, qu'il pouvait fort bien se passer de
ses services.

S'tant ainsi dbarrass assez cavalirement de Csim, il voulut aussi
que le sultan lui rendt son fils. Il le lui redemanda  diffrentes
reprises, mais toujours en vain; le sultan refusait opinitrement de se
dessaisir de cet otage. Esprant alors qu'il russirait  intimider le
monarque, il refusa le tribut et fit proposer une alliance  Ibn-Hafoun
(900)[354].

Cette offre plut extrmement au chef andalous, qui, trois annes
auparavant, s'tait remis en possession d'Ecija[355]. L'anne prcdente
il avait enfin franchi le pas, aprs avoir balanc souvent: il avait
embrass le christianisme avec toute sa famille. Au fond de l'me il
tait chrtien depuis longtemps; la crainte seule de perdre ses allis
musulmans lui avait impos jusque-l une sorte de contrainte, et l'avait
empch de suivre l'exemple de son pre qui tait dj revenu au giron
de l'Eglise plusieurs annes auparavant[356]. L'vnement avait montr
que ses apprhensions n'avaient pas t tout  fait mal fondes. Yahy,
fils d'Anatole, l'un de ses lieutenants les plus distingus, l'avait
quitt; il avait bien voulu servir sous le musulman Omar ibn-Hafoun,
mais sa conscience lui dfendait de servir sous le chrtien Samuel
(c'tait le nom qu'Omar s'tait fait donner lorsqu'il reut le
baptme[357]). Ibn-al-Khal, le seigneur berber de Caete, qui
jusque-l avait t son alli, lui avait dclar la guerre et cherchait
 se rapprocher du sultan. Partout la dmarche qu'il avait faite avait
produit une sensation profonde. Les musulmans se racontaient avec
horreur que dans les domaines du _maudit_ les plus hautes dignits
taient remplies par des chrtiens; que les vrais croyants n'y avaient
plus rien  esprer et qu'on les y traitait avec une mfiance
trs-marque. Seconde par les faquis, la cour exploitait habilement ces
rumeurs plus ou moins fondes, et elle tchait de persuader aux fidles
que leur salut ternel tait en pril, s'ils ne se levaient pas comme un
seul homme pour aller craser _l'infme_[358].

Dans ces circonstances, rien ne pouvait tre plus agrable  Ibn-Hafoun
que les propositions qu'il reut de la part du seigneur de Sville. Il
cherchait partout des allis; il tait entr en ngociations avec
Ibrhm ibn-Csim, le seigneur d'Acla (en Afrique)[359], avec les
Beni-Cas[360], avec le roi de Lon[361]; mais une alliance avec
Ibn-Haddjdj tait  coup sr bien prfrable pour lui, car elle le
rhabiliterait, il l'esprait du moins, dans l'esprit des musulmans. Il
s'empressa donc de la conclure, et Ibrhm lui ayant envoy de l'argent
et de la cavalerie, sa puissance redevint aussi formidable que
jamais[362].

Le sultan jouait de malheur. Quoi qu'il ft, sa politique tournait
toujours contre lui. La tentative qu'il avait faite pour se concilier le
plus puissant seigneur arabe avait chou aussi bien que les efforts
qu'il avait tents auparavant pour gagner le chef du parti espagnol. Sa
position tait maintenant dplorable. Pour tre en tat de rsister  la
ligue qui s'tait forme contre lui, il devrait lui opposer toutes ses
troupes, et renoncer par consquent aux expditions qu'il faisait faire
chaque anne, afin de forcer les autres rebelles  lui payer tribut; il
courait donc le risque de succomber faute d'argent. Evidemment il
n'avait pas le choix des partis; il ne lui en restait qu'un  prendre:
c'tait de s'humilier devant Ibn-Hafoun et de lui faire des
propositions de paix assez avantageuses pour qu'il pt les accepter.
Nous ignorons quelles taient celles qu'il lui fit; nous savons
seulement que les ngociations furent fort longues; que la paix fut
conclue en 901, et qu'Ibn-Hafoun envoya  Cordoue quatre otages, parmi
lesquels se trouvaient un de ses trsoriers, nomm Khalaf, et
Ibn-Mastana[363].

Mais cette paix fut de courte dure. Soit qu'Ibn-Hafoun n'y trouvt pas
son compte, soit que le sultan ne remplt pas les clauses du trait,
toujours est-il que la guerre recommena en 902. Dans cette anne,
Ibn-Hafoun eut une entrevue avec Ibn-Haddjdj  Carmona. Envoyez-moi,
lui dit-il, vos meilleurs cavaliers sous le _noble arabe_ (il voulait
dsigner par ce terme Fadjl ibn-ab-Moslim, le gnral de la cavalerie
svillane), car j'ai l'intention d'aller me mesurer sur mes frontires
contre Ibn-ab-Abda; j'espre le battre, et le jour d'aprs nous
pillerons Cordoue. Fadjl, qui assistait  cet entretien, et qui, en
vritable Arabe qu'il tait, avait bien plus de sympathie pour la cause
du sultan que pour celle des Espagnols, fut bless du ton leste et
ddaigneux dont Ibn-Hafoun avait prononc ces paroles. Abou-Haf, lui
dit-il, ne mprisez pas l'arme d'Ibn-ab-Abda. Elle est  la fois
petite et grande, et lors mme que toute l'Espagne serait runie contre
elle, elle ne tournerait pas encore le dos.--Noble seigneur, lui
rpondit Ibn-Hafoun, vous essayeriez en vain de me faire changer
d'avis. Que peut-il, cet Ibn-ab-Abda? Combien de soldats a-t-il? Quant
 moi, j'ai mille six cents cavaliers; ajoutez-y les cinq cents
d'Ibn-Mastana et les vtres qui peut-tre seront aussi au nombre de
cinq cents. Quand toutes ces troupes seront runies, nous mangerons
l'arme de Cordoue.--On peut tre repouss, reprit Fadjl, on peut tre
battu.... Au reste, vous ne pouvez m'en vouloir si je ne vous encourage
pas dans votre projet, car vous connaissez les soldats d'Ibn-ab-Abda
aussi bien que moi.

Malgr l'opposition de Fadjl, Ibn-Haddjdj approuva le plan de son
alli, et il ordonna  son gnral d'aller se runir  lui.

Inform par ses espions que le gnral omaiyade venait de quitter le
Genil et qu'il avait tabli son camp dans le district d'Estepa,
Ibn-Hafoun vint l'attaquer. Quoiqu'il n'et encore que sa cavalerie, il
remporta un succs clatant et tua plus de cinq cents hommes  l'ennemi.
Vers le soir son infanterie, au nombre de quinze mille hommes, arriva
dans le camp. Sans lui laisser le temps de se reposer, il lui donna
l'ordre de se tenir prte  se remettre en marche; puis, tant entr
dans la tente de Fadjl:

--Allons, noble seigneur, lui dit-il, mettons-nous en campagne!

--Contre qui? lui demanda Fadjl.

--Contre Ibn-ab-Abda.

--O Abou-Haf, vouloir obtenir deux succs en un seul jour, ce serait
tenter l'Eternel, ce serait se montrer ingrat envers lui! Vous avez
couvert de honte le gnral ennemi; vous lui avez port un coup si
terrible, qu'il en aura assez pour longtemps. Dix annes devront se
passer avant qu'il puisse vous rendre la pareille. Gardez-vous bien 
prsent de le porter  une rsolution dsespre.

--Nous allons l'accabler avec des forces tellement suprieures, qu'il
devra remercier le ciel s'il a encore le temps de se jeter  cheval et
de chercher son salut dans la fuite.

Fadjl se leva alors et se fit donner ses armes; mais tandis qu'il
bouclait sa cuirasse: Dieu m'est tmoin, s'cria-t-il, que je n'ai
point de part  ce projet tmraire!

Pendant que les coaliss, dans l'espoir de surprendre l'ennemi, se
mettaient en marche en observant le plus profond silence, Ibn-ab-Abda,
encore tout honteux de sa dfaite, tait  table avec ses officiers.
Tout  coup une nue de poussire, qui s'levait dans le lointain,
attira son attention. Un de ses meilleurs officiers, Abd-al-whid Roul,
sortit aussitt de la tente pour aller voir ce que c'tait. Mes amis,
dit-il en revenant, l'obscurit m'empche de bien distinguer les objets,
mais il me semble qu'Ibn-Hafoun marche contre nous avec sa cavalerie et
son infanterie, et qu'il compte nous surprendre. En un clin d'oeil
tous les officiers prirent leurs armes, coururent  leurs chevaux,
sautrent dessus, et conduisirent leurs hommes  la rencontre des
ennemis. Quand on se trouva en prsence, plusieurs officiers se mirent 
crier: Jetez les lances et combattez  l'arme blanche! Cet ordre fut
excut sur-le-champ, et alors les royalistes attaqurent leurs
adversaires avec tant d'imptuosit qu'ils leur turent mille cinq cents
hommes et qu'ils les forcrent d'aller chercher un refuge dans leur
camp.

Le lendemain matin le sultan reut la nouvelle que son arme avait
d'abord essuy un chec et qu'ensuite elle avait remport une victoire.
Fort irrit contre les coaliss, il donna l'ordre de mettre  mort leurs
otages. On coupa la tte  trois des otages d'Ibn-Hafoun; le quatrime,
Ibn-Mastana, sauva sa vie en promettant d'tre dsormais fidle au
sultan[364]. Ce fut alors le tour d'Abdrame, le fils d'Ibn-Haddjdj;
mais son pre n'avait pargn ni l'argent ni les promesses pour se faire
des amis  la cour, et il n'avait pas cess de dire qu'aussitt que le
sultan lui aurait rendu son fils, il rentrerait dans l'obissance[365].
Parmi ses amis se trouvait le Slave Badr, et ce Badr s'enhardit 
prendre la parole au moment mme o l'on allait couper la tte 
Abdrame. Seigneur, dit-il au sultan, excusez mon audace et veuillez
m'couter: les otages d'Ibn-Hafoun ont cess de vivre, mais si 
prsent vous faites aussi mettre  mort le fils d'Ibn-Haddjdj, vous
ferez en sorte que ces deux hommes resteront unis contre vous jusqu'
leur dernier soupir. Il est impossible de gagner Ibn-Hafoun, c'est un
Espagnol; mais il n'est pas impossible de gagner Ibn-Haddjdj, car il
est Arabe, lui.

Le sultan fit appeler ses vizirs[366] et leur demanda leur avis. Tous
approuvrent le conseil que Badr venait de donner. Quand ils furent
partis, Badr parla de nouveau au sultan et l'assura que s'il rendait la
libert au fils d'Ibn-Haddjdj, il pourrait compter  l'avenir sur la
fidlit du chef svillan. Puis, voyant que le monarque hsitait encore,
il alla prier un de ses amis les plus influents, le trsorier Todjb,
d'adresser au sultan un mmoire dans lequel il l'engagerait  suivre le
conseil que Badr lui avait donn. La lecture de cet crit vainquit les
hsitations d'Abdallh, qui chargea alors Todjb d'aller remettre
Abdrame entre les mains de son pre[367].

Nous renonons  dcrire la joie qu'prouva Ibn-Haddjdj quand il lui
fut enfin permis de serrer sur son coeur son fils bien-aim, qu'il
avait redemand en vain pendant six longues annes. Cette fois il sut se
montrer plus reconnaissant que par le pass. Quand il disait dans la
lettre qu'il avait adresse au sultan aprs la mort des Khaldoun, que
ceux-ci l'avaient toujours pouss  la rvolte, il disait vrai, ce
semble. Coraib avait t son mauvais gnie, et maintenant que cet homme
perfide et ambitieux n'tait plus l, il se conduisit tout autrement.
Sans rompre avec Ibn-Hafoun, auquel il continua d'envoyer des
prsents[368], il cessa cependant d'tre son alli, et, au lieu de se
montrer hostile au sultan, il lui fit parvenir rgulirement son tribut
et son contingent en hommes. Sa position  l'gard du souverain tait
dornavant celle d'un prince tributaire; mais dans ses domaines il
exerait un pouvoir illimit. Il avait son arme,  lui, qu'il payait
comme le sultan payait la sienne; c'tait lui qui nommait tous les
employs  Sville, depuis le cadi et le prfet de police, jusqu'au
moindre huissier ou au moindre sergent de ville. Rien ne lui manquait de
la pompe royale, ni un conseil aulique, ni une garde de cinq cents
cavaliers, ni un manteau de brocart sur lequel ses noms et ses titres
taient brods en lettres d'or. Au reste, il exerait noblement le
pouvoir. Juste mais svre, il tait sans piti pour les malfaiteurs et
maintenait l'ordre avec la plus grande fermet. Prince et marchand,
homme de lettres et ami des arts, il recevait par les mmes vaisseaux
les prsents des princes d'outre-mer, les tissus des villes
manufacturires de l'Egypte, les savants de l'Arabie et les chanteuses
de Bagdad. La belle Camar, dont il avait tant entendu vanter les talents
qu'il l'avait fait acheter pour une somme norme, et le Bdouin
Abou-Mohammed Odhr, un philologue du Hidjz, taient les plus beaux
ornements de sa cour. Ce dernier, qui, chaque fois qu'il entendait une
phrase incorrecte ou un mot impropre, avait la coutume de s'crier: Ah,
citadins, qu'avez-vous fait de la langue! tait un oracle quand il
s'agissait de la puret du langage et de la finesse des expressions. La
spirituelle Camar joignait  son talent pour la musique une loquence
naturelle, du gnie pour la posie, et une noble fiert. Un jour que des
ignorants entichs de leur noble naissance avaient dnigr son origine
et son pass, elle composa ces vers:

     Ils dirent:--Lorsque Camar arriva ici, elle tait en guenilles;
     jusque-l son mtier avait t de conqurir des coeurs  force de
     regards languissants; elle marchait dans la boue des chemins, elle
     errait de ville en ville; elle est de basse extraction; sa place
     n'est pas parmi les nobles, et son seul mrite, c'est de savoir
     crire des lettres et des vers.--Ah! s'ils n'taient pas des
     rustres, ils parleraient autrement de l'trangre! Quels hommes,
     mon Dieu, que ceux qui mprisent la vritable, la seule noblesse,
     celle que donne le talent! Qui me dlivrera des ignorants et des
     stupides? Ah! l'ignorance est la chose la plus honteuse qui soit au
     monde, et s'il fallait qu'une femme ft ignare pour entrer dans le
     paradis, j'aimerais bien mieux que le crateur m'envoyt aux
     enfers.

En gnral, elle ne semble pas avoir fait grand cas des Arabes
d'Espagne. Accoutume  l'exquise courtoisie qui rgnait  Bagdad, elle
se trouvait dplace dans un pays qui avait conserv beaucoup de traces
de la rudesse des vieux temps. Le prince seul trouvait grce  ses yeux,
et ce fut  sa louange qu'elle composa ces vers:

     Dans tout l'Ouest il n'y a point d'homme vraiment gnreux, except
     Ibrhm qui est la gnrosit mme. Rien de plus agrable que de
     vivre auprs de lui, et quand on a connu ce bonheur, ce serait un
     supplice que de devoir vivre dans un autre pays[369].

Quand elle vantait ainsi la gnrosit d'Ibrhm, elle n'exagrait rien.
A cet gard tout le monde tait de son avis; aussi les potes de
Cordoue, que l'avare sultan laissait presque mourir de faim,
accouraient-ils en foule  sa cour, le pote laurat, Ibn-Abd-rabbihi,
en tte. Ibrahim les rcompensait toujours avec une munificence vraiment
royale. Une fois seulement, il ne donna rien: ce fut lorsque Calft, un
satirique fort mordant, lui eut rcit un pome rempli d'amers sarcasmes
contre les ministres et les courtisans de Cordoue. Quoiqu'il et
peut-tre des griefs contre quelques-uns de ces personnages,
Ibn-Haddjdj n'avait donn aucun signe d'approbation, et quand le pote
eut fini: Tu t'es tromp, lui dit-il froidement, si tu as cru qu'un
homme tel que moi puisse trouver plaisir  entendre de si ignobles
injures. Calft retourna  Cordoue les mains vides. Dsappoint et
furieux, il se mit aussitt  vomir son fiel.

     Ne me blme pas, disait-il, ne me blme pas,  ma femme, si je
     verse toujours des pleurs aprs le voyage que j'ai fait. Ce voyage
     m'a caus une douleur dont je ne pourrai jamais me consoler.
     J'esprais trouver l-bas un homme gnreux, et je n'y ai trouv
     qu'un stupide hibou!

Ibn-Haddjdj n'tait pas homme  endurer de telles grossirets. Ds
qu'il eut appris la manire dont le pote se vengeait, il lui fit dire
ces paroles: Si tu ne cesses pas de me diffamer, je jure par tout ce
qu'il y a de plus sacr que je te ferai couper la tte sur ton lit 
Cordoue! Ds lors Calft ne fit plus de satires contre le seigneur de
Sville[370].




XVII.


La rconciliation du sultan avec Ibn-Haddjdj fut le commencement d'une
re nouvelle, celle du rtablissement du pouvoir royal. Sville avait
t le point d'appui pour la rbellion dans tout l'Ouest; ce point
d'appui tant venu  manquer, tous les autres districts, depuis
Algziras jusqu' Nibla, rentrrent forcment dans la sujtion[371].
Pendant les neuf dernires annes du rgne d'Abdallh, ils payrent le
tribut avec une rgularit si parfaite, qu'il n'tait plus ncessaire
d'envoyer des troupes de ce ct-l. Le sultan pouvait donc tourner
toutes ses forces contre le Midi. C'est aux sages conseils de Badr qu'il
devait cet heureux rsultat; aussi lui en sut-il gr et lui donna-t-il
les preuves les plus clatantes de sa reconnaissance. Il lui confra le
titre de vizir, l'admit dans son intimit, et lui accorda une confiance
si grande, que Badr, bien qu'il ne portt pas le titre de premier
ministre, l'tait cependant de fait[372].

Dans le Midi les armes du sultan furent dsormais presque constamment
heureuses. En 903 son arme prit Jan; en 905 elle gagna la bataille du
Guadalbollon sur Ibn-Hafoun et Ibn-Mastana; en 906 elle enleva Caete
aux Beni-al-Khal; en 907 elle fora Archidona  payer tribut; en 909
elle arracha Luque  Ibn-Mastana; en 910 elle prit Baza, et l'anne
suivante, les habitants d'Iznajar se rvoltrent contre leur seigneur,
Fadhl ibn-Salama, le gendre d'Ibn-Mastana, le turent et envoyrent sa
tte au sultan[373]. Mme dans le Nord il y avait une amlioration
notable. Un instant--c'tait dans l'anne 898--on avait craint que le
plus puissant Espagnol du Nord et le plus puissant Espagnol du Midi ne
s'alliassent l'un avec l'autre. Mohammed ibn-Lope, de la famille des
Beni-Cas, avait promis de se rendre dans la province de Jan afin d'y
confrer avec Ibn-Hafoun. La guerre qu'il avait  soutenir contre
al-Ancar, le gouverneur de Saragosse, l'empcha de venir en personne;
mais  sa place il envoya son fils Lope. Celui-ci tait dj arriv dans
la province de Jan et il y attendait l'arrive d'Ibn-Hafoun, lorsqu'il
reut la nouvelle que son pre, qui assigeait Saragosse, avait t tu
(octobre 898), et alors il retourna dans sa patrie, sans attendre
l'arrive d'Ibn-Hafoun. Dans la suite il ne fut plus question de ce
projet d'alliance qui avait inspir  la cour des alarmes fort
srieuses[374], et Lope, loin de se montrer hostile au sultan, brigua sa
faveur; aussi le sultan le nomma-t-il gouverneur de Tudle et de
Tirazona. Lope usa ses forces dans des guerres continuelles contre ses
voisins, tels que le seigneur d'Huesca, le roi de Lon, le comte de
Barcelone, celui de Pallars et le roi de Navarre, jusqu' ce qu'il ft
tu dans un combat qu'il livra  ce dernier (907)[375]. Son frre
Abdallh, qui lui succda, tourna aussi ses armes, non pas contre le
sultan, mais contre le roi de Navarre[376]. Les Beni-Cas avaient donc
cess d'tre redoutables pour les Omaiyades.

Evidemment les choses prenaient partout un aspect plus rassurant. A
Cordoue on envisageait dj l'avenir avec plus de confiance. Les potes
faisaient entendre des chants de victoire qu'on n'avait pas entendus
depuis bien des annes[377]. Toutefois le pouvoir royal n'avait fait
encore que des progrs fort lents, et rien de dcisif ne s'tait
accompli, lorsqu'Abdallh mourut le 15 octobre 912,  l'ge de
soixante-huit ans, dont vingt-quatre de rgne.

L'hritier prsomptif du trne s'appelait Abdrame. C'tait le fils du
fils an d'Abdallh, de l'infortun Mohammed qui avait t assassin
par son frre Motarrif sur l'ordre de leur pre[378]. Orphelin ds sa
plus tendre enfance, il avait t lev par son aeul, qui, agit sans
relche par les remords de sa conscience, semble avoir concentr sur cet
enfant toute l'affection dont il tait capable, et qui depuis longtemps
l'avait dsign pour son successeur[379]. Mais Abdrame ne comptait pas
encore vingt-deux ans[380], et l'on pouvait craindre que ses oncles ou
ses grands-oncles ne lui disputassent la couronne, car il n'y avait
point de loi sur la succession; quand le trne tait vacant, c'tait
d'ordinaire l'an ou bien le plus capable de la famille royale qui y
montait. Contre toute attente, personne ne s'opposa  l'lvation
d'Abdrame; qui plus est, tous les princes et tous les courtisans
salurent cet vnement avec joie, tous y virent le gage d'un avenir de
prosprit et de gloire. C'est que le jeune prince avait dj su se
faire aimer, et qu'il avait inspir  tous ceux qui le connaissaient une
haute ide de ses talents[381].

Abdrame III, en poursuivant l'oeuvre commence par son aeul, s'y
prit d'une tout autre faon. A la politique circonspecte et tortueuse
d'Abdallh, il substitua une politique franche, hardie, audacieuse.
Ddaignant les moyens termes, il annona firement aux insurgs
espagnols, arabes et berbers, que ce qu'il voulait d'eux, ce n'tait pas
un tribut, mais leurs chteaux, leurs villes. A ceux qui se
soumettraient il promettait un pardon plein et entier, il menaait les
autres d'un chtiment exemplaire.

Il semble au premier abord que de telles prtentions devaient runir
contre lui toute l'Espagne. Il n'en fut point ainsi. Sa fermet
n'indisposait pas, elle matrisait, et la ligne de conduite qu'il
suivait, loin d'tre insense, tait clairement indique par l'tat des
faits et des esprits.

C'est que peu  peu tout avait chang. L'aristocratie arabe n'tait plus
ce qu'elle tait au commencement du rgne d'Abdallh. Elle avait perdu
ses chefs les plus illustres; Sad ibn-Djoud et Coraib ibn-Khaldoun
n'taient plus, Ibrhm ibn-Haddjdj venait aussi de mourir[382], et
personne n'avait assez de talent ou de considration pour prendre la
place que la mort de ces hommes suprieurs avait laisse vide. Restait
le parti espagnol. Il avait encore la plupart de ses chefs, et il ne
semblait pas avoir perdu beaucoup de sa puissance. Mais ces chefs se
faisaient vieux, et le parti lui-mme n'tait plus ce qu'il tait
trente ans auparavant, alors que, rempli d'ardeur et d'enthousiasme, on
s'tait insurg d'un commun lan,  la voix d'Ibn-Hafoun, pour secouer
le joug de la domination trangre. Cette premire ferveur s'tait
calme et refroidie. A l'ardente et vigoureuse gnration de 884 avait
succd une gnration nouvelle, qui n'avait ni les griefs, ni la
fiert, ni les passions, ni l'nergie de celle qui l'avait prcde.
N'ayant pas t opprime par le pouvoir royal, elle n'avait pas de
raison pour le har. Elle se plaignait, il est vrai, elle se sentait
profondment malheureuse, mais les maux qu'elle dplorait n'taient pas
ceux du despotisme, c'taient ceux de l'anarchie et de la guerre civile.
Chaque jour elle voyait les troupes du sultan ou des insurgs ravager
des champs qui promettaient une abondante rcolte, couper des oliviers
en fleurs et des orangers chargs de fruits, incendier des hameaux et
des villages; mais ce qu'elle ne voyait pas, mais ce qu'elle attendait
toujours en vain, c'tait le triomphe de la cause nationale. Certes, le
trne du sultan chancelait parfois, mais l'instant d'aprs il tait de
nouveau ferme comme le rocher. C'tait peu encourageant. Peut-tre ne
formulait-on pas sa pense intime, mais on sentait instinctivement, 
n'en point douter, qu'une grande insurrection nationale, quand elle
n'arrive pas au but du premier lan, n'y arrive jamais. Telle avait t
l'impression gnrale au temps o les succs alternaient encore pour
les deux partis; ce fut bien pis lorsque les insurgs ne rencontraient
plus que des revers, et qu'au lieu d'avancer, ils se voyaient ramens en
arrire. On commena alors  se demander  quoi avait servi la ruine ou
la mort de tant de braves gens, et si c'tait bien la peine de se
laisser dpouiller ou tuer pour une cause que le ciel ne semblait plus
favoriser. Les populations des grandes villes, c'est--dire celles qui
taient le plus amoureuses du repos et du bien-tre, avaient t les
premires  se poser cette question, et n'y trouvant pas une rponse
satisfaisante, elles s'taient dit que, tout bien considr, la paix 
tout prix valait mieux, avec l'industrie et l'espoir de s'enrichir, que
la guerre patriotique avec le dsordre et l'anarchie. Elvira s'tait
donc soumise spontanment, Jan s'tait laiss prendre, et Archidona
avait consenti  payer tribut. Dans la Serrania, ce berceau de
l'insurrection, l'enthousiasme avait t moins prompt  se refroidir;
mais l aussi des symptmes de lassitude et de dcouragement avaient
dj commenc  se manifester. Les montagnards ne s'empressaient plus de
s'enrler sous le drapeau national, de sorte qu'Ibn-Hafoun s'tait vu
forc de suivre l'exemple du sultan et de prendre  sa solde des
mercenaires de Tanger[383]. Ds lors la guerre avait beaucoup perdu de
son caractre primitif. Elle tait devenue encore plus ruineuse, car le
but qu'on se proposait des deux cts, c'tait de mettre l'ennemi hors
d'tat de payer ses troupes africaines; mais elle n'avait plus la
sauvage nergie d'autrefois, elle n'tait plus sanglante. Les Berbers de
Tanger, toujours prts  passer sous le drapeau oppos pour la moindre
augmentation de solde[384], ne considraient la guerre que comme un jeu
lucratif; ils mnageaient leurs adversaires, car ces adversaires avaient
t la veille leurs camarades et le seraient peut-tre le lendemain.
Dans maint combat il n'y eut que deux ou trois hommes de tus; il
arrivait mme qu'on ne tuait personne. Quand on avait bless quelques
hommes et coup les jarrets  quelques chevaux, on croyait en avoir fait
assez[385]. Vouloir conqurir l'indpendance avec de tels soldats, quand
la leve en masse d'une population enthousiaste et irrite n'avait pas
suffi pour l'obtenir, c'tait, on ne le sentait que trop, un projet
chimrique. Ibn-Hafoun lui-mme semble en avoir t convaincu, car dans
l'anne 909, il avait reconnu pour son souverain Obaidallh le Chiite,
qui venait d'enlever le nord de l'Afrique aux Aghlabides[386]. Cette
bizarre alliance ne porta aucun fruit, mais elle prouve qu'Ibn-Hafoun
n'osait plus compter sur ses compatriotes.

Ajoutez  ces causes de l'affaiblissement gnral des convictions et des
courages la profonde dmoralisation des chtelains, surtout dans les
provinces de Jan et d'Elvira. Ces seigneurs avaient entirement oubli
qu'ils avaient pris les armes pour un motif patriotique. Dans leurs
donjons lancs au milieu des nues, ils taient devenus des brigands
sans foi ni loi, qui, du haut de leurs tours crneles, guettaient les
voyageurs et fondaient sur eux avec la vitesse d'oiseaux de proie, sans
distinguer entre l'ami et l'ennemi. Dans tous les hameaux et dans toutes
les villes on maudissait ces tyrans, et celui qui ventrerait leurs
tours colossales et jetterait  terre les murailles de leurs manoirs
dtests, pourrait tre sr de la reconnaissance de la population
d'alentour. Qui le ferait, si le sultan ne le faisait pas, et n'tait-il
pas naturel que les esprances du pauvre peuple se tournassent vers lui?

Ce qu'il faut remarquer en outre, c'est que la lutte avait perdu le
caractre national et pour ainsi dire universel qu'elle avait eu dans
l'origine, pour devenir entirement religieuse. Auparavant Ibn-Hafoun
n'avait pas fait de distinction entre les musulmans et les chrtiens; il
ne demandait pas quelle religion on professait, il lui suffisait qu'on
ft Espagnol, qu'on voult combattre pour la bonne cause, et qu'on st
tenir une pe. Mais depuis que lui et Ibn-Mastana[387], son plus
puissant alli, avaient ouvertement embrass le christianisme; depuis
que, rendant  la religion sa pompe antique, ils avaient fait btir
partout de superbes glises, il n'en tait plus de mme. Maintenant
Ibn-Hafoun, ou Samuel comme il se faisait appeler, n'accordait sa
confiance qu'aux chrtiens; les postes lucratifs et les hautes dignits
n'taient plus que pour eux. Bobastro tait devenu le foyer d'un
fanatisme aussi austre et aussi sombre que celui qui, soixante ans
auparavant, avait anim les moines de Cordoue. La propre fille
d'Ibn-Hafoun, l'enthousiaste et courageuse Argentea, en donnait
l'exemple. Rsistant aux instances de son pre, qui, lorsqu'il eut perdu
sa femme Colomba, avait voulu la charger des soins domestiques, elle
avait fond dans le palais mme une espce de clotre, et, dsesprant
comme tant d'autres du triomphe des Andalous, elle se laissait dvorer
par la soif du martyre, un moine lui ayant prdit qu'elle tait destine
 mourir pour le Christ[388]. Or, ce zle pour la religion chrtienne et
ce ddain des musulmans ne convenaient point du tout  une grande partie
de ceux qui jusque-l avaient combattu pour l'indpendance du pays.
Plusieurs d'entre eux, malgr la haine qu'ils avaient pour les Arabes,
taient sincrement et fervemment attachs  la religion qu'ils leur
avaient enseigne, car l'Espagnol, on ne l'ignore pas, est presque
toujours un croyant exalt, quelle que soit la religion qu'il a adopte.
D'autres, les ci-devant serfs ou les descendants des serfs, voulaient
empcher  tout prix que le christianisme ne devnt de nouveau la
religion dominante, car s'il le devenait, on ne manquerait pas de
ressusciter de vieilles prtentions dont ils seraient les victimes. La
religion tait donc devenue un tison de discorde. Partout les Espagnols
musulmans et les Espagnols chrtiens s'observaient d'un oeil jaloux et
mfiant; dans quelques districts ils se faisaient mme une guerre
meurtrire. Dans la province de Jan, le rengat Ibn-as-Chlia,
lorsqu'il eut repris Cazlona, forteresse que les chrtiens lui avaient
enleve, passa toute la garnison au fil de l'pe (898)[389].

Ainsi ce parti tait beaucoup moins puissant qu'il ne le paraissait. Il
n'avait plus le feu sacr qui seul peut faire accomplir des actions
hroques et grandes; il tait dsuni; il ne subsistait qu'en payant des
mercenaires africains; il tait las du dsordre; il comptait dans son
sein une foule de personnes qui ne rpugnaient nullement  l'ide d'une
rconciliation avec le sultan, le dfenseur naturel de l'orthodoxie,
pourvu toutefois que ce sultan ne ft pas Abdallh. Se rconcilier avec
ce tyran misanthrope et hypocrite, qui avait empoisonn deux de ses
frres, qui en avait fait excuter un troisime, qui avait fait tuer
deux de ses fils sur de simples soupons et sans qu'un jugement et t
rendu[390],--se rconcilier avec un tel monstre, c'tait impossible.
Mais il avait enfin cess de vivre, et son successeur ne lui ressemblait
en rien. Ce prince avait tout ce qu'il fallait pour attirer les
sympathies et la confiance du peuple, tout ce qui plat, blouit ou
subjugue. Il avait cet extrieur qui n'est pas donn en vain aux
reprsentants du pouvoir;  la grce qui sduit il joignait l'clat qui
impose[391]. Tous ceux qui l'approchaient vantaient ses talents, sa
clmence, et la bont dont il avait dj fait preuve en ordonnant la
rduction des impts[392]. Il intressait d'ailleurs les mes sensibles
par le triste sort de son pre assassin  la fleur de l'ge, et l'on
n'avait pas oubli qu'un jour ce pre avait cherch un asile dans
Bobastro et qu'il s'tait rang alors sous le drapeau national.

Le jeune monarque montait donc sur le trne sous des auspices
trs-favorables. Les grandes villes ne demandaient pas mieux que de lui
ouvrir leurs portes. Ecija leur donna l'exemple. Deux mois et demi aprs
la mort d'Abdallh (31 dcembre 912), elle se rendit  Badr qui
l'assigeait, et qui venait de recevoir le titre de _hdjib_ (premier
ministre)[393]. Mais Abdrame voulait cueillir lui-mme des lauriers sur
le champ de bataille. Ds le retour de la belle saison, en avril 913, il
prit le commandement de son arme pour aller rduire les chtelains de
Jan. Pendant bien des annes les troupes n'avaient pas vu un sultan 
leur tte; depuis sa campagne de Carabuey, en 892, Abdallh ne s'tait
plus montr dans le camp[394], et l'absence du souverain avait eu sans
doute une influence fcheuse sur le moral des soldats. Maintenant ils
salurent avec enthousiasme le jeune et brillant monarque qui voulait
partager, non-seulement leur gloire, mais encore leurs fatigues et leurs
prils.

Arriv dans la province de Jan, Abdrame apprit qu'Ibn-Hafoun avait
nou des intelligences avec le parti rvolutionnaire  Archidona[395] et
qu'il esprait se rendre matre de cette ville. Il dtacha aussitt une
brigade et ordonna au gnral qui la commandait d'aller se jeter dans
Archidona avec la plus grande vitesse. Ce gnral fit si bien
qu'Ibn-Hafoun fut frustr dans son espoir.

De son ct, le sultan alla mettre le sige devant Monteleon. Le
seigneur de ce chteau, Sad ibn-Hodhail, un des plus anciens allis
d'Ibn-Hafoun, aima mieux ngocier que combattre. Le dimanche il avait
vu investir sa forteresse, le mardi suivant il se rendit. Ibn-as-Chlia,
Ishc ibn-Ibrhm, le seigneur de Mentesa et sept autres chtelains
attendirent  peine que le sultan arrivt devant les portes de leurs
manoirs pour se soumettre et demander l'_amn_. Abdrame le leur
accorda, les envoya  Cordoue sous bonne escorte, avec leurs femmes et
leurs enfants, et installa ses lieutenants dans les forteresses qu'ils
venaient d'abandonner. Dans la province d'Elvira tout se passa de la
mme manire, et le sultan ne trouva de la rsistance qu'en arrivant
devant Fiana. L les partisans d'Ibn-Hafoun avaient le dessus, et ils
avaient persuad aux autres habitants que la ville tait imprenable. La
rsistance ne fut pas longue cependant. Ayant vu brler les maisons qui
se trouvaient sur la pente de la montagne au sommet de laquelle la ville
tait assise, les tides se mirent  ngocier, et consentirent  livrer
les exalts, comme le sultan l'exigeait. Puis Abdrame s'aventura dans
les sentiers presque inaccessibles de la Sierra Nevada. L aussi tous
les chtelains se rendirent sans exception aucune. Alors on apprit
qu'Ibn-Hafoun menaait Elvira. Sans perdre un instant, le sultan envoya
des troupes au secours de cette ville. Ds qu'elle eut reu ce renfort,
la milice d'Elvira, qui se piquait de montrer du zle, se mit en marche
pour aller repousser l'ennemi. Elle le rencontra prs de Grenade, le mit
en fuite et fit prisonnier un petit-fils d'Ibn-Hafoun.

Sur ces entrefaites, Abdrame assigeait Juvils, o les chrtiens des
autres chteaux avaient cherch un refuge. Le sige dura quinze jours;
au bout de ce temps les Andalous musulmans implorrent la clmence du
souverain et promirent de lui livrer les chrtiens qui se trouvaient
parmi eux. Ils tinrent leur promesse, et tous les chrtiens eurent la
tte coupe. Puis, passant par Salobrea et prenant la route d'Elvira,
le sultan attaqua et prit San Estevan et Pea Forata, deux nids de
vautour qui taient l'effroi des habitants d'Elvira et de Grenade.

Ds lors les provinces d'Elvira et de Jan taient purges de brigands
et pacifies. Une campagne de trois mois avait suffi pour amener ce
rsultat important[396].

Ce fut alors le tour de l'aristocratie svillane.

Aprs la mort d'Ibrhm ibn-Haddjdj, son fils an, Abdrame, lui avait
succd  Sville, et son second fils, Mohammed,  Carmona; mais
Abdrame tant mort en 913, Mohammed (l'idole des potes, qu'il comblait
de dons comme son pre l'avait fait) voulut aussi se faire proclamer
seigneur  Sville. Il n'y russit pas. Il avait dj fait des
dmarches pour se rapprocher du monarque, et  Sville on voulait rester
indpendant; on l'accusait d'ailleurs d'avoir fait empoisonner son
frre, ce qui peut-tre n'tait qu'une calomnie. A son prjudice on lut
donc son cousin germain, Ahmed ibn-Maslama, un brave guerrier. Mohammed
en fut profondment bless, et comme le sultan, qui n'avait pas voulu
reconnatre le nouveau seigneur, avait envoy une arme contre Sville,
il vint  la cour pour offrir ses services. Le sultan les accepta.

Le sige fut pouss avec tant de vigueur qu'Ahmed ibn-Maslama se vit
bientt forc de chercher un alli. Il s'adressa  Ibn-Hafoun. Ce
dernier vint encore une fois au secours de l'aristocratie arabe menace.
Mais la fortune lui avait tourn le dos. Etant sorti de Sville avec ses
allis pour aller attaquer les troupes du sultan, qui avaient tabli
leur quartier gnral sur la rive droite du Guadalquivir, il essuya une
si terrible droute que, laissant les Svillans se tirer d'affaire comme
ils pourraient, il retourna avec la plus grande vitesse  Bobastro.

Ahmed ibn-Maslama et les autres nobles de Sville comprirent alors
qu'une plus longue rsistance serait inutile. Ils se mirent donc 
ngocier avec Badr, qui venait d'arriver dans le camp, et quand ils
eurent obtenu la promesse que le gouvernement garderait les us et
coutumes tels qu'ils taient sous les Haddjdj, ils ouvrirent les
portes de leur ville (20 dcembre 913)[397].

Mohammed ibn-Haddjdj, qui avait compt que si l'on prenait Sville, ce
serait  son profit, et  qui l'on avait soigneusement cach la
ngociation que l'on avait entame, fut fort surpris quand il reut de
la part de Badr une lettre qui lui annonait que la ville s'tait rendue
et que par consquent il pouvait se retirer. Il se retira, en effet,
mais le coeur gonfl de colre et jurant de se venger. En retournant 
Carmona, il s'empara d'un troupeau qu'il rencontra et qui appartenait 
des habitants de Cordoue. Puis il s'enferma dans sa forteresse et se mit
 dfier le sultan. Celui-ci ne se fcha pas contre lui. Il lui envoya
un employ de la cour, et lui donna  entendre, d'une manire  la fois
ferme et polie, que les temps o les nobles pouvaient impunment
s'approprier le bien d'autrui taient passs, et que par consquent le
troupeau vol devait tre rendu. Mohammed se laissa convaincre et
restitua le troupeau; mais malgr son rare esprit, il mconnaissait
encore la nouvelle face des temps. Ayant appris que le gouvernement
faisait raser les murailles de Sville, il voulut en profiter pour
s'emparer de la cit par un coup de main, et un beau jour il vint
l'attaquer. Il choua dans sa tmraire entreprise, et le sultan eut
encore une fois la complaisance de lui envoyer quelqu'un qui devait le
mettre  la hauteur des ides nouvelles. Ce fut le prfet de police,
Csim ibn-Wald le Kelbite, qu'il chargea de cette mission. Il ne
pouvait faire un meilleur choix: Csim, qui, sous le rgne d'Abdallh,
avait t pendant quelques mois le collgue d'Ibrhm ibn-Haddjdj,
tait l'ami intime de Mohammed, et rcemment encore, lors du sige de
Sville, on les avait toujours vus ensemble. Aussi le sultan ne fut-il
pas tromp dans son attente: Csim s'acquitta de sa mission avec tant de
tact et d'intelligence, il parla si bien et avec tant d'entrain, que
Mohammed finit par promettre qu'il se rendrait  la cour, pourvu
toutefois qu'on lui permt de laisser son lieutenant  Carmona; et le
sultan y ayant consenti, il se rendit  Cordoue avec une suite nombreuse
(avril 914). Le monarque le reut avec les plus grands gards, lui fit
de beaux prsents ainsi qu' ses hommes d'armes, lui confra le titre de
vizir et l'engagea  l'accompagner dans la nouvelle campagne qu'il
allait entreprendre[398].

Cette fois le sultan avait l'intention d'aller attaquer l'insurrection
dans son point central, la Serrania de Regio. On ne pouvait pas
s'attendre, il est vrai,  y remporter des avantages aussi rapides et
aussi clatants que ceux qu'on avait obtenus l'anne prcdente dans
les provinces de Jan et d'Elvira. Dans la Serrania, d'o l'islamisme
avait t presque entirement banni, on aurait affaire aux chrtiens, et
Abdrame avait dj prouv que les Espagnols chrtiens se dfendaient
avec bien plus d'opinitret que les Espagnols musulmans. Cependant il
croyait que, mme parmi les chrtiens, il y en aurait quelques-uns qui,
persuads non-seulement de sa fermet, mais aussi de sa loyaut, se
soumettraient spontanment. Et en effet, le gouvernement, il faut le
dire  son honneur, se conduisait avec la plus grande droiture envers
les chrtiens qui avaient capitul. Ainsi il tait arriv rcemment que
la matresse d'un seigneur chrtien qui s'tait rendu l'anne prcdente
et qui rsidait maintenant  Cordoue, s'tait adresse au cadi en disant
qu'tant musulmane et de condition libre, elle dsirait tre affranchie
de la dpendance o elle tait, attendu qu'il n'tait pas permis  un
chrtien d'avoir une musulmane pour concubine. Le premier ministre,
Badr, n'eut pas plutt appris les dmarches qu'elle avait faites, qu'il
envoya au cadi quelqu'un qui lui dit en son nom: Le chrtien dont il
s'agit ne s'est rendu qu'en vertu d'une capitulation. Il n'est pas
permis de la violer, et vous savez mieux que personne que les traits
doivent tre scrupuleusement observs. Ne tentez donc point d'enlever
cette esclave  son matre! Le cadi fut un peu surpris de ce message;
il trouvait que le ministre empitait sur lui. Est-ce bien le hdjib
qui vous envoie vers moi? demanda-t-il au messager; et quand celui-ci
eut rpondu affirmativement: Eh bien, dit-il, allez dire  votre matre
qu'il est de mon devoir de respecter tous les serments, et que je ne
puis faire une exception pour celui que j'ai prt moi-mme. Je vais
m'occuper, toute affaire cessante, de la demande de cette dame, qui est
musulmane et libre, remarquez-le bien. Quand il eut reu cette rponse,
le ministre ne put plus douter de la disposition o tait le cadi.
Nanmoins il lui fit encore dire ceci: Je n'ai pas l'intention
d'entraver le cours de la justice, et il ne m'est pas permis d'exiger de
vous un jugement inique. Tout ce que je vous demande, c'est de vouloir
bien prendre en considration les droits que ce seigneur chrtien a
acquis en concluant un trait avec nous. Vous savez qu'il est de notre
devoir de traiter ces chrtiens avec quit et avec les plus grands
mnagements. Dcidez maintenant vous-mme ce que vous avez 
faire[399].

Le cadi se laissa-t-il persuader, ou bien crut-il que la loi tait
au-dessus des traits? On l'ignore; mais la conduite de Badr dans cette
circonstance tait en tout cas une preuve de la sincrit du
gouvernement et de l'esprit de conciliation qui l'animait. C'tait l
une politique noble et belle; ajoutons qu'elle tait dans le caractre
d'Abdrame. Ce monarque tait si peu exclusif qu'une fois il voulut
donner l'emploi le plus lev dans la magistrature, celui de cadi de
Cordoue,  un rengat dont le pre et la mre taient encore chrtiens,
et que les faquis eurent bien de la peine  lui faire abandonner ce
projet[400].

L'attente que nourrissait Abdrame  l'gard des chtelains chrtiens de
la Serrania ne fut point trompe. Plusieurs d'entre eux demandrent et
obtinrent l'amnistie; mais Tolox, o Ibn-Hafoun animait la garnison par
sa prsence, se dfendit avec tant d'opinitret que le sultan ne put le
prendre. Une fois la garnison fit une sortie, et alors il y eut un
combat fort sanglant[401]. Un autre chteau fit aussi tant de
rsistance, qu'Abdrame jura dans sa colre qu'il ne goterait point de
vin et n'assisterait  aucune fte avant qu'il l'et pris. Il fut
bientt dli de son serment; car non-seulement il prit ce chteau-l,
mais il en prit encore un autre[402]. Vers la mme poque sa flotte lui
rendit un grand service: elle s'empara de plusieurs vaisseaux qui
apportaient des vivres  Ibn-Hafoun, ce chef tant dj tellement
rduit  l'troit qu'il devait s'approvisionner en Afrique[403].

En retournant vers sa capitale, le sultan passa par Algziras, et
ensuite par les provinces de Sidona et de Moron. C'est  Carmona qu'il
voulait se rendre, et le 28 juin 914, il arriva devant les portes de
cette ville.

Habb, le lieutenant de Mohammed, y avait arbor le drapeau de la
rvolte. L'avait-il fait de son propre mouvement? On en doutait; on
disait qu'il ne l'avait fait que sur l'instigation de son matre, et
Abdrame, qui croyait cette accusation fonde, ta  Mohammed sa dignit
de vizir et le fit jeter en prison. Puis il commena le sige de
Carmona. Habb ne se dfendit que vingt jours; au bout de ce temps il
demanda et obtint l'_amn_. Quant  Mohammed ibn-Haddjdj, comme
dornavant il n'tait plus en tat de nuire, il fut bientt remis en
libert; mais il ne jouit pas longtemps de cette faveur, car il mourut
en avril 915[404]. Ce fut le dernier des Haddjdj qui joua un rle dans
l'histoire.

En 915 une terrible famine, cause par une longue scheresse, ne permit
pas d'entreprendre une campagne. Les habitants de Cordoue moururent par
milliers, et les bras manquaient presque pour enterrer les morts. Le
sultan et son ministre firent tout ce qu'ils purent pour soulager la
misre; mais ils eurent beaucoup de peine  contenir les insurgs, qui,
presss par la faim, sortaient de leurs montagnes pour saisir le peu de
vivres qui se trouvaient encore dans les plaines[405]. L'anne suivante,
Orihula et Nibla furent conquises, et le sultan avait dj si bien
rtabli sa puissance, qu'il put faire faire des razzias contre les
chrtiens du Nord[406], lorsque la mort vint le dlivrer de son ennemi
le plus redoutable; dans l'anne 917, Ibn-Hafoun rendit le dernier
soupir. Cet vnement causa une grande joie  Cordoue; on n'y douta plus
ds lors que l'insurrection ne ft bientt touffe[407].

Le hros espagnol, qui, pendant plus de trente ans, avait brav les
envahisseurs de sa patrie et qui maintefois avait fait trembler les
Omaiyades sur leur trne, devait bnir la Providence qui le faisait
mourir  cette heure et lui pargnait ainsi le triste spectacle de la
ruine de son parti. Il mourut indompt; dans les circonstances donnes,
c'tait tout ce qu'il lui tait permis d'esprer. Il ne lui fut point
donn de dlivrer sa patrie et de fonder une dynastie; mais il n'en faut
pas moins reconnatre en lui un hros tout  fait extraordinaire et tel
que l'Espagne n'en avait pas produit depuis le temps o Viriathe jura de
dlivrer son pays de la domination romaine.




XVIII.


La guerre dans la Serrania dura encore dix ans. Omar ibn-Hafoun avait
laiss quatre fils, Djafar, Solaimn, Abdrame et Haf, qui,  une seule
exception prs, avaient hrit, sinon des talents, du moins de la
vaillance de leur pre. Solaimn fut forc de se rendre (en mars 918),
de s'enrler dans l'arme du sultan, et de prendre part aux campagnes
contre le roi de Lon et celui de Navarre[408]. Abdrame, qui commandait
 Tolox et pour lequel les livres avaient plus d'attrait que les armes,
se rendit aussi, et, ayant t conduit  Cordoue, il y passa le reste de
sa vie  copier des manuscrits[409]. Mais la puissance de Djafar tait
encore formidable; le sultan, du moins, en jugeait ainsi, car lorsqu'il
assigeait Bobastro en 919, il ne refusa pas d'entrer en pourparlers
avec lui; et quand Djafar lui eut offert des otages et un tribut annuel,
il agra cette proposition[410]. Bientt aprs, cependant, Djafar
commit une faute fort grave et qui lui devint fatale. A son avis, son
pre avait eu tort de se dclarer chrtien avec toute sa famille, et
jusqu' un certain point cette manire de voir tait juste, car il est
incontestable qu'Ibn-Hafoun s'tait alin le coeur des Andalous
musulmans par son changement de religion; seulement, la chose une fois
faite, ni Ibn-Hafoun ni ses fils ne pouvaient se rtracter; dornavant
ils devaient s'appuyer uniquement sur les chrtiens, et triompher ou
succomber avec eux. Les chrtiens taient les seuls qui eussent conserv
de l'nergie et de l'enthousiasme, tandis que les musulmans trahissaient
partout. Ce qui s'tait pass peu de temps auparavant dans la forteresse
de Balda, en tait la preuve. Cette forteresse tant assige par le
sultan, la partie musulmane de la garnison avait pass tout entire 
l'ennemi, tandis que les chrtiens s'taient laiss massacrer jusqu'au
dernier, plutt que de se rendre[411]. Toutefois Djafar, qui ne se
rendait pas bien compte de la situation o il se trouvait, croyait
encore  la possibilit de se rconcilier avec les Andalous musulmans,
et, voulant les gagner, il manifesta clairement son intention de
retourner  l'islamisme. C'est ce qui le perdit. Frmissant d'horreur 
l'ide d'avoir un mcrant pour leur chef, ses soldats chrtiens
tramrent un complot contre lui, et, s'tant entendus avec son frre
Solaimn, ils l'assassinrent (920), aprs quoi ils proclamrent
Solaimn, qui se hta de se rendre auprs d'eux[412].

Le rgne de Solaimn ne fut pas heureux. Bobastro tait en proie aux
plus furieuses discordes. Une insurrection y clata; Solaimn fut
chass, ses prisonniers furent mis en libert, son palais fut saccag;
mais peu de temps aprs, ses partisans surent se glisser dans la ville,
lui-mme y rentra sous un dguisement, et, ayant gagn la populace en
lui promettant le pillage, il l'appela aux armes. Il resta le matre,
et, inexorable dans sa vengeance, il fit couper la tte  la plupart de
ses adversaires. Allh, dit un historien de Cordoue, laissait les
mcrants s'entr'gorger, parce qu'il voulait extirper jusqu' la racine
leurs derniers vestiges[413].

Solaimn ne survcut pas longtemps  son rtablissement. Ayant t
dmont dans une escarmouche, le 6 fvrier 927, il fut tu par les
royalistes, qui assouvirent leur rage sur son cadavre, auquel ils
couprent la tte, les mains et les pieds[414].

Son frre Haf lui succda; mais l'heure fatale allait sonner. Dans le
mois de juin de l'anne 927, le sultan vint assiger Bobastro, bien
dcid  ne plus lever le sige avant que la ville ne se ft rendue.
Ayant ordonn d'lever partout des ouvrages formidables et de rebtir
une ancienne forteresse romaine  demi ruine qui se trouvait dans le
voisinage, il cerna la place de toutes parts et lui coupa les vivres.
Pendant six mois Haf soutint les efforts de l'ennemi; mais il se rendit
enfin, et le vendredi 21 janvier 928, les troupes du sultan prirent
possession de la ville. Haf fut transport  Cordoue de mme que tous
les autres habitants, et dans la suite il servit dans l'arme de son
vainqueur. Sa soeur Argentea se retira dans un couvent, et
probablement on l'aurait laisse en paix, si elle et consenti elle-mme
 vivre ignore; mais enthousiaste, fanatique et aspirant depuis
longtemps  la palme du martyre, elle irrita l'autorit en lui dclarant
qu'elle tait chrtienne; et comme aux yeux de la loi elle tait
musulmane, attendu que son pre l'tait encore  l'poque o elle avait
vu le jour, elle fut condamne  mort comme coupable d'apostasie. Elle
subit son arrt avec un courage hroque, et se montra ainsi la digne
fille de l'indomptable Omar ibn-Hafoun (931)[415].

Deux mois aprs la reddition de Bobastro, le sultan se rendit en
personne dans cette ville. Il voulait la voir de ses propres yeux, cette
forteresse orgueilleuse, qui, pendant un demi-sicle, avait brav les
attaques sans cesse renouveles de quatre sultans. Quand il y fut
arriv; quand, du haut des remparts, il attacha ses regards sur les
bastions crnels et les tours colossales; quand il mesura de l'oeil
la hauteur de la montagne taille  pic sur laquelle elle tait assise,
et la profondeur des prcipices qui l'entouraient, alors il s'cria
qu'elle n'avait pas sa pareille au monde, et, rempli de reconnaissance
envers l'Eternel qui la lui avait livre, il s'agenouilla, se rpandit
en actions de grces, et pendant toute la dure de son sjour, il
observa un jene rigoureux. Malheureusement pour sa gloire, il eut la
faiblesse de se laisser arracher une concession qu'il aurait d refuser.
Voulant voir, eux aussi, la ville redoutable qui avait t le boulevard
d'une religion qu'ils avaient en horreur, les faquis s'taient mis  sa
suite, et  Bobastro ils ne lui laissrent point de repos qu'il ne leur
et permis d'ouvrir les tombeaux d'Omar ibn-Hafoun et de son fils
Djafar. Puis, les voyant enterrs  la manire chrtienne, ils n'eurent
pas honte de troubler le repos de ceux qui dormaient du sommeil ternel,
et, ayant retir leurs corps de la spulture, ils les envoyrent 
Cordoue avec l'ordre de les clouer  des poteaux. Ces corps, s'crie un
chroniqueur du temps dans sa joie barbare, ces corps devinrent ainsi un
avertissement salutaire pour les gens mal intentionns, et un doux
spectacle pour les regards des vrais croyants.

Les places qui se trouvaient encore au pouvoir des chrtiens ne
tardrent pas  se rendre. Le sultan les fit raser toutes,  l'exception
de quelques-unes qu'il laissa subsister parce qu'il les jugeait
ncessaires pour contenir le pays dans l'obissance, et il fit
transporter  Cordoue les hommes les plus influents et les plus
dangereux[416].

La Serrania tait donc pacifie; mais avant qu'elle le ft, le sultan
avait dj dompt la rbellion sur plusieurs autres points. Dans les
montagnes de Prigo, les fils d'Ibn-Mastana avaient d lui cder leurs
chteaux; dans la province d'Elvira, les Berbers de la famille des
Beni-Mohallab avaient t obligs de mettre bas les armes[417].
Monte-Rubio, sur les frontires de Jan et d'Elvira, avait t pris.
Btie sur une montagne colossale et fort escarpe, cette forteresse
avait longtemps inspir au gouvernement de srieuses alarmes. Un grand
nombre de chrtiens s'y taient nichs, qui descendaient  chaque
instant de leur aire pour piller les hameaux du voisinage, ou pour
dvaliser et massacrer les voyageurs. En 922, ce repaire avait t
assig sans succs par le sultan pendant tout un mois; il ne fut pris
que quatre ans plus tard[418]. En 924, plusieurs rebelles du pays
valencien furent forcs de se soumettre[419]. Dans la mme anne, le
sultan fut  mme d'interdire la frontire suprieure  tous les
Beni-Cas[420], qui s'taient affaiblis par les guerres qu'ils s'taient
livres entre eux et par celles qu'ils avaient eu  soutenir contre le
roi de Navarre, et il les contraignit de s'enrler dans son arme[421].
Deux annes plus tard, le gnral Abd-al-hamd ibn-Basl fit une
campagne fort heureuse contre les Beni-Dh-'n-noun[422].

N'ayant maintenant plus rien  craindre du ct du Midi, le sultan fut 
mme de tourner toutes ses forces contre les rebelles des autres
provinces. Les succs qu'il remporta furent aussi rapides que dcisifs.
En 928, il envoya des troupes contre le chaikh Aslam, le seigneur
d'Alicante et de Callosa, dans la province de Todmr. Cet Arabe, qui
tait un brigand et un dbauch de la pire espce, avait toujours
affect une grande dvotion. Lorsqu'il se faisait vieux, il avait
abdiqu en faveur de son fils Abdrame, ne voulant, disait-il, songer
dsormais qu' son salut; et de fait, il assistait avec la plus grande
rgularit  tous les sermons et  toutes les prires publiques; mais
cette pit apparente ne l'empchait pas d'aller encore de temps en
temps marauder sur les terres de ses voisins; et quand son fils eut t
tu en combattant contre les royalistes, il reprit le commandement. Il
ne le garda pas longtemps; le gnral Ahmed ibn-Ishc prit ses
forteresses l'une aprs l'autre, et, l'ayant forc  se soumettre, il le
fit transporter  Cordoue avec toute sa famille[423]. Vers la mme
poque, Mrida et Santarem se rendirent, sans que les troupes que le
sultan avait envoyes contre elles, eussent besoin de tirer l'pe[424].
L'anne suivante, Bja se rangea aussi  l'obissance, aprs avoir fait
pendant quinze jours une rsistance opinitre[425]. Puis le sultan
tourna ses armes contre Khalaf ibn-Becr, le prince d'Ocsonoba; mais ce
rengat lui fit dire qu'il tait prt  payer tribut, et que, s'il ne
l'avait pas fait auparavant, l'loignement de sa province devait lui
servir d'excuse. Il tait fort aim de ses sujets, pour lesquels lui et
ses prdcesseurs avaient toujours t bons princes, et le monarque
comprit que s'il persistait dans son dessein de le rduire, il
pousserait les habitants de l'Algarve  prendre une rsolution
dsespre. Contre sa coutume, il conclut donc une transaction: il
consentit  ce que Khalaf ibn-Becr devnt, non pas son sujet, mais son
vassal, son tributaire; le prince d'Ocsonoba devait s'engager seulement
 payer un tribut annuel et  ne point donner asile aux insurgs[426].

La rduction de Badajoz, o rgnait encore un descendant d'Ibn-Merwn le
Galicien, demanda le plus d'efforts. Cette ville ne se rendit qu'aprs
avoir soutenu un sige pendant toute une anne (930)[427].

Pour tre matre de l'hritage de ses aeux, Abdrame n'avait plus que
Tolde  rduire.

Il commena par y envoyer une dputation de faquis, chargs de
reprsenter aux habitants que, tout le royaume s'tant soumis, ce serait
folie de leur part que de continuer  se donner des airs de rpublique.
Cette tentative fut inutile. Pleins d'amour pour la libert dont ils
avaient joui pendant quatre-vingts ans, tantt sous la protection des
Beni-Cas, tantt sous celle des rois de Lon, les Toldans donnrent
une rponse, sinon hautaine, du moins vasive. Se voyant donc forc d'en
venir aux moyens extrmes, le monarque prit ses mesures avec la
promptitude et la fermet qui le caractrisaient. Ds le mois de mai de
l'anne 930, et avant que la grande arme qu'il comptait opposer aux
rebelles ft rassemble, il envoya contre Tolde un de ses gnraux, le
vizir Sad ibn-Mondhir, en lui ordonnant de commencer le sige. Dans le
mois de juin, il marcha lui-mme contre la ville avec le gros de ses
forces, et, ayant tabli son camp sur les bords de l'Algodor, prs du
chteau de Mora, il somma le rengat toldan qui y commandait, de
l'vacuer. Cette simple sommation suffit. Sentant l'impossibilit de se
dfendre contre la nombreuse arme du sultan, le rengat se hta
d'abandonner la forteresse. Abdrame y mit une garnison; puis il alla
tablir son camp prs de Tolde, sur une montagne qui portait alors le
nom de Djarancas. Laissant errer ses regards sur les jardins et les
vignes, il fut d'avis que le cimetire prs de la porte serait l'endroit
qui conviendrait le mieux pour en faire le quartier gnral. Ayant donc
fait marcher ses troupes vers ce cimetire, il fit couper les bls et
les arbres fruitiers des alentours, ordonna d'incendier les villages, et
attaqua les Toldans avec la plus grande vigueur. Le sige, toutefois,
dura plus de deux annes. Le sultan, que rien ne dcourageait, fit btir
une ville sur la montagne de Djarancas, et la ville d'al-Fath (la
Victoire), leve en quelques jours, apprit aux Toldans que le sige ne
serait jamais lev. Ils comptaient encore sur le secours du roi de Lon,
mais son arme fut repousse par les royalistes[428]. Enfin, presss
par la famine, ils ouvrirent leurs portes. La joie qu'Abdrame prouva
quand il prit possession de la ville, fut presque aussi grande que celle
qu'il avait ressentie au moment o il tait devenu matre de Bobastro,
et il la montra par les ferventes actions de grces qu'il adressa au
Tout-Puissant[429].

Arabes, Espagnols, Berbers, tous avaient t vaincus, tous avaient t
forcs de flchir le genou devant le pouvoir royal, et le principe de la
monarchie sans limites fut proclam plus rudement que jamais au milieu
d'un silence universel. Mais les pertes essuyes par les diffrents
partis dans cette longue lutte n'taient pas gales. Le parti qui avait
t maltrait le plus, c'tait incontestablement celui qui reprsentait
l'indpendance individuelle, comme les Germains le faisaient en France
et en Italie, c'est--dire l'aristocratie arabe. Oblige de subir un
gouvernement plus absolu et beaucoup plus fort que celui qu'elle avait
tch de renverser, un gouvernement qui lui tait hostile par sa nature
et qui s'appliquait systmatiquement  lui ter toute influence sur la
marche des affaires, elle tait condamne  s'en aller tout doucement 
la drive, perdant  chaque rgne de son clat et de sa fortune. Et
voil justement ce qui tait une consolation pour les Espagnols et ce
qu'ils regardaient comme une espce de victoire. Ayant pris les armes,
bien moins par haine contre le sultan que par haine contre la noblesse,
ils pouvaient se dire que, jusqu' un certain point, ils avaient russi,
puisqu' dfaut d'une autre satisfaction, ils avaient du moins celle
d'tre dornavant  l'abri des ddains, des insultes et de l'oppression
de la noblesse. Ils ne formaient plus un peuple  part, un peuple de
parias mis au ban de la socit. Le but qu'Abdrame III s'tait propos
d'atteindre et que par laps de temps il atteignit en effet, c'tait la
fusion de toutes les races de la Pninsule en une nation vritablement
une[430]. Les anciennes distinctions avaient donc cess; elles tendaient
du moins  disparatre de plus en plus, pour faire place  celles des
rangs, des classes et des tats. Cette galit n'tait, il est vrai, que
l'galit dans la sujtion; mais aux yeux des Espagnols elle tait un
bien immense, et pour le moment ils demandaient  peine autre chose. Au
fond, leurs ides sur la libert taient encore fort vagues; la
monarchie absolue et le despotisme administratif ne leur taient pas
antipathiques; au contraire, cette forme de gouvernement tait pour eux
une vieille tradition; ils n'en avaient pas connu d'autre, ni sous la
domination des rois visigoths, ni sous celle des empereurs romains, et
la preuve qu'ils n'en imaginaient pas encore une meilleure, c'est que,
mme pendant la guerre qu'ils avaient soutenue pour reconqurir
l'indpendance, ils n'avaient en gnral fait que de faibles efforts
pour fonder la libert.


FIN DU TOME DEUXIME.




NOTES


Note A, p. 32.

Les Arabes crivent le nom de Carteya exactement comme ils crivent
celui de Carthagne. C'est que dj au VIIIe sicle on semble avoir
dit Carteyana au lieu de Carteya. Au XVIIe, on voyait encore sur les
ruines de Carteya une tour qu'on appelait Carteyana ou Cartagena;
aujourd'hui on l'appelle Torre del Rocadillo. Voyez Caro, _Antiguedades
de Sevilla_, fol. 123, col. 4; _Espaa sagrada_, t. IV, p. 24, et
Barrantes Maldonado, _Illustraciones de la casa de Niebla_ (dans le
_Memorial histrico espaol_, t. IX, p. 369).


Note B, p. 70.

Il est fort singulier que les historiens arabes diffrent sur la date
d'un vnement aussi important que la rvolte du faubourg mridional de
Cordoue contre Hacam Ier. Tous s'accordent pour dire qu'elle eut lieu
dans le mois de Ramadhn; mais les uns la placent dans l'anne 198 de
l'Hgire, les autres dans l'anne 202. Ibn-Adhr et Ibn-Khaldoun la
placent en 202; Nowair la raconte bien sous l'anne 198, mais il ajoute
que d'autres la mettent en 202; enfin, Ibn-al-Abbr donne non-seulement
l'anne 202, mais aussi le jour de la semaine et le quantime du mois;
la rvolte commena, dit-il, le mercredi, treize jours aprs le
commencement de Ramadhn.

       *       *       *       *       *

Malgr ces tmoignages, respectables  coup sr, j'ai cru devoir adopter
la date de 198, et voici pourquoi:

1. D'aprs Ibn-al-Abbr et Ibn-Adhr, une partie considrable des
rvolts alla chercher un asile  Tolde, cette ville tant alors en
rvolte contre Hacam. Ce renseignement s'applique trs-bien  l'anne
198, car  cette poque Tolde tait rellement en insurrection, mais
non  l'anne 202, puisque, dans l'anne 199, Hacam s'tait rendu matre
de Tolde (voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 76), et que, pendant le reste du
rgne de ce prince, cette ville demeura dans l'obissance.

2. La date 198, sous laquelle Nowair raconte la rvolte, est confirme
par un historien fort ancien et fort respectable, Ibn-al-Couta. Cet
auteur ne nomme point d'anne, mais il dit que l'entrevue de Hacam avec
Tlout eut lieu un an aprs la rvolte, et qu'aprs cette entrevue,
Hacam fut attaqu d'une maladie qui mina ses forces pendant sept annes,
et qui finit par l'emporter dans la tombe. Il place donc la rvolte huit
annes avant la mort de Hacam, laquelle arriva, d'aprs tous les
historiens, en 206.

3. La date de 198 est aussi confirme par le tmoignage de Macrz,
historien qui travaillait, non sur des documents arabes-espagnols, mais
sur des chroniques gyptiennes. Macrz fait venir les Andalous 
Alexandrie en 199; dans cette mme anne, le gouverneur de la ville,
qu'ils avaient destitu, les attaque; vers la fin de l'anne 200,
Abdalazz marche contre eux. Il est impossible que toutes ces dates
soient errones.


Note C, p. 280.

D'aprs la rgle tablie par le concile de Nice, la solennit pascale,
dans l'anne 891, aurait d avoir lieu le 4 avril; mais comme les
chroniqueurs arabes placent la bataille de Polei dans l'anne 278 de
l'Hgire, laquelle commena le 15 avril 891, il est probable que les
Andalous auront clbr leur Pques d'aprs le systme de leur
compatriote Migetius, systme que le pape Adrien Ier mentionne et
condamne dans une lettre adresse  l'vque Egila. Voyez cette lettre
dans l'_Espaa sagrada_, t. V, p. 532, c. 6.


Note D, p. 324.

En 896, pendant le sige de Velez, plusieurs cavaliers et pitons de
l'arme du sultan, attirs par l'esprance d'une paye plus forte,
passrent  l'ennemi. Ibn-Haiyn, fol. 88 v.--Pendant le sige de Lorca,
il y eut de nombreuses dsertions dans l'arme du sultan et dans celle
de Daisam. Le mme, fol. 89 r.--En 897, douze soldats de Tanger, qui
servaient sous Ibn-Hafoun, vinrent offrir leurs services au gnral du
sultan. Le mme, fol. 91 v.--Dans la dernire anne du rgne d'Abdallh,
les rgiments de Tanger que ce prince avait  son service, dsertrent
en masse (apparemment parce que leur solde tait arrire) pour aller
se ranger sous les drapeaux d'Ibn-Hafoun et sous ceux de son alli,
Sad ibn-Hodhail de Monteleon. Bientt aprs, ils eurent  Bobastro et 
Monteleon une violente querelle avec leurs nouveaux camarades. On en
vint aux mains, et presque tous les Berbers furent massacrs. Ceux qui
survcurent  cette catastrophe retournrent dans le camp du sultan et
obtinrent leur pardon. Le mme, fol. 107 r.; Arb, t. II, p. 152.

FIN DES NOTES DU TOME DEUXIME.

       *       *       *       *       *

Erreurs corriges:

l'audace inoue du jeune moide=> l'audace inoue du jeune moine {pg 151}

un action sense=> une action sense {pg 217}

second p le Berber-Bornos Djonaid=> second par le Berber-Bornos
Djonaid {pg 244}

       *       *       *       *       *


Notes de bas de page:

[1] Salvien, _De Gubernatione Dei_, L. IV, p. 60 (d. de Brme, 1688).

[2] Voyez les passages de Sidoine Apollinaire cits par Fauriel, _Hist.
de la Gaule mridionale sous la domination des conqurants germains_,
t. I, p. 387 et suiv. Nous ne possdons point de renseignements sur la
manire de vivre des riches seigneurs espagnols de cette poque, mais
tout porte  croire qu'elle ressemblait fort  celle des seigneurs de la
province avoisinante.

[3] Voyez les travaux de MM. Savigny, Giraud, etc.

[4] Voyez Giraud, _Essai sur l'histoire du droit franais au moyen ge_,
t. I, p. 147 et suiv., et les travaux allemands et franais qu'il cite.

[5] Voyez Pignori, _de Servis_ (dans la prface), dans Polenus,
_Utriusque Thesauri antiquitatum nova supplementa_, t. III.

[6] Ammien Marcellin, XXVIII, 4, 16.

[7] Salvien, L. IV, p. 58.

[8] Salvien, L. V, p. 91, 92; _Querolus_, Act. I, Sc. 2, vs. 194-208 (p.
55 d. Klinkhamer).

[9] Voyez les textes rapports dans le tome Ier des _Script. rer.
francic._ de D. Bouquet, p. 565, 572, 597, 609. Il est vrai que nous
n'avons pas sur l'existence des Bagaudes en Espagne, des tmoignages
antrieurs  l'invasion des barbares; nanmoins je suis port  croire
que ces bandes y existaient dj avant cette poque, car Idace, qui
crivait au Ve sicle et qui en parle le premier, ne semble nullement
considrer leur existence en Espagne comme une nouveaut.

[10] Isidore, _Hist. Goth._, p. 493.

[11] Servulos tantum suos ex propriis prdiis colligentes ae vernaculis
alentes sumtibus. Orose, VII, 40.

[12] Orose, VII, 40.

[13] Voyez Salvien, L. VI, p. 121--123. On peut fort bien appliquer aux
Espagnols ce que cet auteur dit des Gaulois, car il assure qu'en Espagne
la corruption des moeurs tait encore plus grande que dans les Gaules.
Voyez L. VII, p. 137.

[14] Idatii _Chron._, ad ann. 409 et 410.

[15] _Ibid._ ad ann. 425.

[16] Voyez Idatii _Chronicon_, _passim_.

[17] Orose, VII, 41.

[18] Salvien, L. V, p. 95.

[19] _Epist._ VII, 14.

[20] VII, 41.

[21] Voyez Orose, dans la ddicace; Salvien, L. VII, p. 130 etc.

[22] Voyez Claudien Mamert, _de Statu anim_, II, 8.

[23] L. VI, p. 115; L. VII, p. 142.

[24] Salvien, L. IV, p. 74.

[25] Salvien, L. V, p. 86.

[26] Salvien, L. VII, p. 140, 142.

[27] Salvien, L. VII, p. 140.

[28] Voyez Braulionis _Epistol_, 38--41, dans l'_Esp. sagr._, t. XXX,
p. 374--377.

[29] VIIIe concile de Tolde, dans le _Forum Judicum_, p. IV, col. 1.

[30] Voyez _Concil. Tolet._ IV.

[31] Voyez le mme concile.

[32] Licet flagitiosus, tamen bene monitus, dit Isidore de Bja (c. 15)
en parlant de Rkeswinth.

[33] Paulus Emeritensis, _De vita P. P. Emeritensium_, dans _l'Esp.
sagr._, t. XIII, p. 359, 360, 382.

[34] Voyez les preuves chez Neander, _Denkwrdigkeiten aus der
Geschichte des Christenthums_, t. II, p. 236-240, et chez Ozanam, _La
civilisation au cinquime sicle_, t. II, p. 50--57.

[35] _Sentent._, L. III, c. 47: Aequus Deus ideo discrevit hominibus
vitam, alios serves constituens, alios dominos, ut licentia male agendi
servorum potestate dominantium restringatur.

[36] Voyez Muoz, _Fueros_, p. 123-125.

[37] Voyez Muoz, _Del Estado de las personas en los reinos de Asturias
y Leon_.

[38] _For. Jud._, V, 4, 19: De non alienandis privatorum et curialium
rebus.

[39] Voyez _Concil. Tolet._ VIII.

[40] Voyez le 8e article des actes du XVIIe concile de Tolde.

[41] Voyez les actes du XVIIe concile de Tolde; (_apud_ Mansi, t. XII,
p. 94 et suiv.)

[42] _Forum Judicum_, L. IX, Tit. II, 9.

[43] C'est ainsi qu'on lit dans deux manuscrits latins du _Forum
Judicum_ et dans la traduction espagnole de ce code.

[44] Voyez la note A,  la fin de ce volume.

[45] C'tait le septime aeul du clbre Almanzor.

[46] Ibn-al-Conta, fol. 4 r.; Ibn-Adhr, t. II, p. 11, 273.

[47] Cette petite rivire porte aujourd'hui le nom de Salado; elle se
jette dans la mer non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera
et Conil. Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 314-316.

[48] _Forum Judicum_, Lib. V, t. I, l. 2.

[49] Voyez mes _Etudes sur la conqute de l'Espagne par les Arabes_,
dans le 1er volume de mes _Recherches_.

[50] Comparez Maccar, t. II, p. 1.

[51] Le trait que Thodemir conclut avec Abdalazz, le fils de Mous,
se trouve dans Dhabb. Casiri (t. II, p. 106) en a publi le texte.

[52] En valuant le dirham  12 sous de notre monnaie, ce tarif serait:
fr. 28,80,--14,40,--7,20; mais comme au VIIIe sicle le pouvoir de
l'argent tait  sa force actuelle comme 11 est  1 (voir Leber, _Essai
sur l'apprciation de la fortune prive au moyen ge_), le tarif tait
en ralit: fr. 316,80,--158,40,--79,20.

[53] Leovigild, _De Habitu Clericorum_ (_Esp. sagr._, t. XI, p. 523).

[54] Comparez plus haut, L. I, chap. 10.

[55]

    Urbs erat interea Francorum inhospita turmis,
          Maurorum votis adsociata magis,

dit Ermold Nigel (I, 67) en parlant de Barcelone.--M. Amari est aussi
d'opinion que la condition des Siciliens sous les musulmans tait
meilleure que celle des peuples italiens qui vivaient sous la domination
des Lombards ou des Francs (_Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p.
483).

[56] Maccari, t. II, p. 17.

[57] Voyez le 2e article des actes du XVIe concile de Tolde, tenu en
693.--Vers la fin du VIe sicle, Masone, vque de Mrida, convertit
beaucoup de paens. Paulus Emeritensis, _De vita P. P. Emeritensium_, p.
358.

[58] Un auteur espagnol qui crivait au XVIIe sicle, sous le rgne de
Philippe IV, s'exprime  ce sujet en ces termes: Il n'est pas tonnant
que les habitants des Alpuxarres aient abandonn si facilement leur
ancienne foi. Ceux qui demeurent  prsent dans ces montagnes sont
des _Christianos viejos_ (vieux chrtiens), ils n'ont pas dans leurs
veines une goutte de sang impur, ils sont sujets d'un roi catholique, et
cependant, faute de docteurs et par suite des oppressions auxquelles ils
sont en butte, ils sont si ignorants de ce qu'ils devraient savoir pour
obtenir le salut ternel, qu'il leur reste  peine quelques vestiges de
la religion chrtienne. Croit-on que si aujourd'hui, ce qu' Dieu ne
plaise, les infidles se rendaient matres de leur pays, ces gens-l
tarderaient longtemps  abandonner leur foi et  embrasser les croyances
des vainqueurs? Pedraa, _Historia eclesiastica de Granada_, fol. 95 v.

[59] Voyez le 6e article des actes du XIIe concile de Tolde.

[60] Voyez _Vita Johannis Gorziensis_, c. 120.

[61] Marina, _Ensayo_. t. II, p. 5 et suiv.

[62] Samson, _Apolog._, L. II, c. 8.

[63] Voyez Alvaro, _Epist._ XIII, c. 3; Samson, _Apolog._, L. II, c. 2,
4.

[64] Samson, L. II, c. 2.

[65] Dans l'anne 747, les chrtiens avaient encore la cathdrale;
l'auteur de l'_Akhbr madjmoua_ l'atteste formellement, fol. 74 v.

[66] Voyez Ibn-Batouta, t. I, p. 198.

[67] Voyez Itakhr, p. 33.

[68] Un million de francs; au pouvoir actuel de l'argent, onze millions.

[69] Rz, _apud_ Maccar, t. I, p. 368. Ibn-Adbr (t. II, p. 244, 245)
cite aussi ce passage, mais en l'abrgeant un peu. Comparez Maccar, t.
1, p. 359, I. 2.

[70] Ibn-al-Couta, fol. 15 v.

[71] _Journ. asiat._, IVe srie, t. XVIII, p. 515.

[72] Une fois, les chrtiens de Cordoue furent imposs
extraordinairement  cent mille dinars, onze millions de francs au
pouvoir actuel de l'argent.

[73] Abou-Isml al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p. 124.

[74] Christiani occulti. Euloge, _Memor. Sanct._, L. II.

[75] Samson, _Apolog._, L. II, c. 5.

[76] Idem, _ibid._, L. II, c. 3.

[77] De Tocqueville.

[78] Voyez les vers que cite Ibn-Adhr, t. II, p. 114, ceux qui se
trouvent chez Ibn-Haiyn, fol. 64 v., et ceux que j'ai publis dans
mes _Notices sur quelques manuscrits arabes_, p. 258, 259. Il est
remarquable que les Arabes n'appliquent jamais aux chrtiens cette
pithte infamante.

[79] On nous permettra de donner ce nom tant aux rengats proprement
dits, qu' leurs descendants.

[80] Voyez le _Carts_, p. 23, l. 1.

[81] Anciennement Secunda. Voyez Maccar, t. I, p. 899, dernire ligne.

[82] Voyez _Akhbr madjmoua_, fol. 99 v.--100 v., Ibn-Adhr, t. II, p.
68-70.

[83] Voyez Ibn-al-Khatib, man. P., fol. 213 v.--214 v., Ibn-al-Couta,
fol. 15 r.

[84] Ibn-al-Couta, fol. 17 v.

[85] Abd-al-whid, p. 12; Ibn-al-Couta, etc.

[86] _Akhbr madjmoua_, fol. 99 r.

[87] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 18 v.

[88] Voyez Ibn-Khallicn, t. I, p. 615, d. de Slane, et cf. Weil, t.
II, p. 42, 43.

[89] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 18 r., Maccar, t. II, p. 154.

[90] Yahy, de la tribu berbre de Mamouda, tait client de la tribu
arabe des Beni-'l-Laith.

[91] Voir Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 19-21, d. Wstenfeld.

[92] Maccar, t. I, p. 491, n 12.

[93] Voyez _Akhbr madjmoua_, fol. 102 v.

[94] Voyez _ibid._, fol. 101 r. et v., Ibn-Adhr, t. II, p. 80.

[95] Abd-al-whid, p. 13

[96] La date, d'aprs Ibn-Adhr, est 189 de l'Hgire. Nowair donne par
erreur 187.

[97] Chez Ibn-al-Conta on lit _Brnt_, sans voyelles, et dans
l'_Akhbr-madjmoua, Bznt_; mais chez Ibn-al-Abbr on trouve _Yaznt_. En
ajoutant toutes les voyelles, c'est _Yazinto, Jacinto_ en espagnol. On
sait que les Arabes, de mme que les Romains, aimaient  donner  leurs
esclaves le nom de quelque pierre prcieuse (cf. Fraehn, _Ibn-Foszlan's
Berichte ber die Russen lterer Zeit_, p. XXXIX).

[98] Ibn-al-Couta, fol. 21 r.; cf. Nowair, p. 450, et voyez aussi les
articles sur Yahy, dans Ibn-Khallicn et dans Maccar.

[99] Ibn-Adhr, t. II, p. 74; Nowair, p. 452.

[100] Voyez Isidore de Bja, c. 49, 62, 69, 77.

[101] _Urbs regia_, Isidore, c. 49; _mdna al-molouc_, Cazwn, t. II,
p. 366.

[102] Ibn-al-Couta, fol. 19 r.

[103] Voyez _Annal. Berlin._, ad ann. 809 et 810.

[104] Ibn-Adhr.

[105] Nowair, Ibn-al-Couta.

[106] Ibn-al-Couta, fol. 19 r.--20 v.; Nowair, p. 450--452;
Ibn-Khaldoun, fol. 6 v., 7 r.; Ibn-Adhr, t. II, p. 72. La date que
donne ce dernier auteur est errone.--Dans l'anne 611, un roi de Perse
avait employ, pour punir les Tmmites, un stratagme de mme genre.
Voyez Caussin, t. II, p. 576--578.

[107] Voyez sur ces _muets_, _Akhbr madjmoua_, fol. 103 r. (cf. 94 r.);
Ibn-Adhr, t. II, p. 81; Nowair, p. 456; Ibn-Khaldoun, fol. 7 r.

[108] Voyez la note B,  la fin de ce volume.

[109] Nowair, p. 453, 454.

[110] Ibn-al-Abbr, p. 40; _Akhbr madjmoua_, fol. 103 v.

[111] Ibn-al-Couta, fol. 23 r. et v.

[112] Ibn-Adhr, t. II, p. 78; Nowair, p. 454.

[113] Quatremre, _Mmoires sur l'Egypte_, t. I; Ibn-Khaldoun, t. III,
fol. 44 r. et v.; t. IV, fol. 6 v.; Ibn-al-Abbr, p. 40.

[114] _Carts_, p. 21-23, 25, 70, 71; Becr, dans les _Notices et
Extraits_, t. XII, p. 574577.

[115] Khochan, p. 250.

[116] Ibn-Adhr, t. II, p. 79.

[117] Nowair, p. 454.

[118] Abd-al-whid, p. 14; cf. Ibn-al-Couta, fol. 22 r.

[119] Ibn-al-Couta, fol. 22 r.-23 r. Dans une tradition rapporte par
Maccar (t. I, p. 900), le caractre de Tlout se prsente sous un jour
plus favorable; mais j'ai cru devoir reproduire le rcit beaucoup plus
circonstanci d'Ibn-al-Couta.

[120] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 23 r., Ibn-Adhr, t. II, p. 82.

[121] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 41, _Akhbr madjmoua_, fol. 104 v.,
Ibn-al-Couta, fol. 23 v., 24 r.

[122] _Apud_ Ibn-Adhr, t. II, p. 73, 74. Dans le premier vers il faut
lire _rabto_ (au lieu de _raito_) et _rk'_ (au lieu de _rkiman_);
ces deux leons, les seules vritables, se trouvent dans Maccar, t. I,
p. 220.

[123] Ibn-Adhr, t. II, p. 93; Maccar, t. I, p. 223; Euloge, _Memor.
Sanct._, L. II, c. 1.

[124] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 94.

[125] Maccar, t. I, p. 223.

[126] Voyez Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 20 d. Wstenfeld.

[127] Voyez Khochan, p. 257.

[128] Voyez Khochan, p. 265-6.

[129] Cf. Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 20.

[130] Voyez Khochan, p. 265-6.

[131] Ibn-Adhr, t. II, p. 83.

[132] Voyez la biographie de Ziryb dans Maccar, t. II, p. 83 et suiv.

[133] Voyez Khochan, p. 207.

[134] Voyez Maccar, t. I, p. 225.

[135] Voyez Maccar, t. I, p. 224-5; Ibn-Adhr, t. II, p. 94-5.

[136] Voyez Khochan, p. 277.

[137] Voyez la lettre de Louis-le-Dbonnaire aux chrtiens de Mrida,
dans l'_Esp. sagr._, t. XIII, p. 416.

[138] Ibn-Adhr, t. II, p. 76, 85; Nowair, p. 459.

[139] Nowair, p. 458; Ibn-Adhr, t. II, p. 85, 86; Ibn-Khaldoun, fol.
7 v.

[140] Ibn-Adhr, t. II, p. 86, 87; Nowair, p. 458-9; Ibn-Khaldoun,
fol. 7 v., 8 r.

[141] Euloge, _Memoriale Sanctorum_, p. 248; Alvaro, _Indic. lumin._, p.
225.

[142] Euloge, _Mem. Sanct._, L. II, c. 2, 3; L. III, c. 1; Alvaro,
_Indic. lumin._, p. 225, 273.

[143] Samson, _Apolog._, L. II, c. 6.

[144] Le mme, _ibid._, L. II, c. 2, 6.

[145] Le manuscrit d'Alvaro (p. 273 de l'dition de Florez) porte: Et
dum eorum versibus et fabellis mile suis delectamus. Au lieu de _mile_,
Florez lit _mille_, sans remarquer que, dans ce cas, l'auteur aurait
crit _eorum_, et non pas _suis_. Il faut lire _Milesiis_.

[146] Alvaro, _Indic. lumin._, p. 274, 275.

[147] Pour les Cordouans, l'Enide de Virgile et les Satires d'Horace et
de Juvnal, qu'Euloge leur apporta de Navarre, dans l'anne 848, furent
des nouveauts. Voyez Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 9.

[148] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 4.

[149] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 2. Comparez Sharon Turner, _History of
the Anglo-Saxons_, t. III, p. 655.

[150] Isidore de Bja, c. 36; Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 1;
_Apolog. martyrum_, p. 314.

[151] Euloge, _Epistola ad Wiliesindum_, p. 330.

[152] Alvaro, _Indic. lumin._, p. 273; Samson, _Apolog._, L. II, c. 4.

[153] Vice angelic canes ingressi.

[154] _Apolog. martyrum_, p. 312, 313.

[155] Alvaro, _Indic. lumin._, p. 252, 253.

[156] _Indic. lumin._, p. 270.

[157] P. 271.

[158] Voyez Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 20 d. Wstenfeld.

[159] Euloge, _Apolog. martyrum_, p. 311.

[160] Euloge et Alvaro, _passim_.

[161] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 247; Alvaro, _Indic. lumin._, p. 229,
230.

[162] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 250 in fine.

[163] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 247.

[164] Leovigild, _de Habitu Clericorum_ (_Esp. sagr._, t. XI, p. 523).

[165] Leovigild, _loco laudato_.

[166] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 240.

[167] Euloge, p. 249.

[168] Euloge, _ibid._

[169] Euloge, _Apolog. martyr._, p. 313.

[170] Voyez Euloge, _Epist. ad Wiliesindum_.

[171] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 2.

[172] Euloge cite un fragment de ce livre dans son _Memor. Sanct._, p.
241, 242.

[173] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 267.

[174] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 2.

[175] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 3.

[176] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 265, 266.

[177] Specie decoris et venustate corporis nimium florens. Le mme,
_ibid._

[178] _Docum. mart._, p. 325.

[179] Voir Lane, _Modern Egyptians_, t. II, p. 266-269; _Mission
historial de Marruecos_, p. 46; Lyon, _Travels in northern Africa_, p.
108, 109; Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 1.

[180] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 1; Alvaro, _Indic. lumin._, p.
225-227.

[181] Voyez l'article sur Harrn dans Ibn-ab-Oaibia.

[182] Ibn-al-Couta, fol. 31 v., 32 r.

[183] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 1.

[184] Alvaro, _Indic. lumin._, p. 227, 228; Euloge, _Memor. Sanct._, p.
242, 243, 269.

[185] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 237, 238; _ibid._, L. II, c. 2;
Alvaro, _Indic. lumin._, p. 237, 238; Martyrologe d'Usuard (_Esp.
sagr._, t. X, p. 379).

[186] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 3.

[187] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 4.

[188] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 5, 6.

[189] Euloge, _Memor. Sanct._, p. 243, 245, 247, 248, 249.

[190] Plerique fidelium et (heu proh dolor! etiam sacerdotum. Euloge,
_Memor. Sanct._, p. 245.

[191] Page 239.

[192] Euloge et Alvaro donnent constamment aux martyrs le titre de
soldats de Dieu, allant combattre contre l'ennemi impie.

[193] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 15; Alvaro, _Indic. lumin._, p.
243, 244.

[194] Ibn-al-Couta, fol. 34 r. et v.; Khochan, p. 291.

[195] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 2; Ibn-al-Couta, fol. 34 r.;
Khochan, p. 292.

[196] Voyez sur lui, Ibn-al-Abbr, p. 94.

[197] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 15; cf. c. 14.

[198] Alvaro, _Epist._ XIII, c. 3.

[199] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 15.

[200] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 14, 15; _Epist._ IV.

[201] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 4.

[202] Euloge, _Epist._ IV.

[203] Voyez Euloge, _Docum. martyr._, p. 321.

[204] Luctum non amitto quotidianum, crit-il  Alvaro. _Epist._ I.

[205] Ce trait porte le titre de _Documentum martyriale_.

[206] C'est--dire, le premier livre et les six premiers chapitres du
second.

[207] Voyez Isidore de Sville, _Sentent._, L. III, c. 13.

[208] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 9.

[209] Voyez Euloge, _Memor. Sanct._, p. 266-271; _Epist._ I, III;
Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 4.

[210] _Memor. Sanct._, p. 268; Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 4.

[211] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 9, 10, 11, 12.

[212] _Memor. Sanct._, L. II, c. 13.

[213] Ibn-al-Couta, fol. 32 r.

[214] _Memor. Sanct._, L. II, c. 16.

[215] Ibn-al-Couta, fol. 32 r.--33 v.

[216] Ibn-Adhr, t. II, p. 114.

[217] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 5.

[218] Ibn-al-Couta, fol. 29 r.

[219] Ibn-Adhr, t. II, p. 109.

[220] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 5.

[221] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 1, 2.

[222] Euloge, _Memor. Sanct._, L. II, c. 16; L. III, c. 1, 3; Alvaro,
_Vita Eulogii_, c. 12.

[223] D'aprs Euloge (_Memor. Sanct._, L. III, c. 2), Gomez aurait
apostasi pour rentrer en possession de son emploi, que le sultan lui
avait t; mais j'ai cru devoir suivre Ibn-al-Couta (fol. 34 r.).

[224] Euloge, _loco laud._; Khochan, p. 293.--Gomez semble avoir
conserv son nom chrtien, mais son fils, qui tait aussi employ dans
la chancellerie et qui mourut en 911, portait celui d'Omar. Arb, t. II,
p. 153 (Omar ibn-Gomez al-ctib).

[225] Euloge, _Epist._, p. 330.

[226] C'est ainsi que je crois devoir prononcer le nom qu'Ibn-Adhr
(t. II, p. 97) crit, sans ajouter les voyelles, _Chndlh_ (Chindolah).
Le _ch_ des Arabes rpond  l's des Latins, et le nom propre _Sindola_
se trouve, par exemple, dans un document latin de l'anne 908 (_apud_
Villanueva, _Viage literario  las iglesias de Espaa_, t. XIII, p.
238). C'est probablement le mme mot que Suintila (nom que portait un
roi visigoth) ou Chintila, comme on trouve dans une charte de 912 (_Esp.
sagr._, t. XXXVII, p. 316).

[227] D'aprs Ibn-Adhr, ce Gaton aurait t le frre d'Ordoo Ier.
Aucun document latin ne vient  l'appui de cette assertion; mais il est
certain que celui qui tait alors comte du Bierzo s'appelait Gaton;
voyez Florez, _Reynas_, t. I, p. 79 et _Esp. sagr._, t. XVI, p. 31,
119.--D'aprs Ibn-Khaldoun, le roi de Navarre aurait aussi envoy des
troupes au secours de Tolde.

[228] C'tait sans doute le nom d'un chef chrtien, tandis que Mous
tait celui d'un chef de rengats.

[229] Ibn-Adhr, t. II, p. 96--98, 114, 115; Nowair, p. 463;
Ibn-Khaldoun, fol. 9 r.

[230] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 10.

[231] Euloge, _Memor. Sanct._, L. III, c. 5.

[232] Voyez le IIIe Livre du _Memor. Sanct._ et l'_Apologia Martyrum_.

[233] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 10.

[234] Ce clotre tait bti sur une montagne o il y avait des ruches.
De l son nom, qui signifie _rocher de miel_. Voyez Euloge, _Memor.
Sanct._, L. III, c. 11.

[235] Aimoin, _De translatione SS. Martyrum_ (dans l'_Esp. sagr._, t. X,
p. 534--565).

[236] Ibn-Adhr, t. II, p. 98, 99. Cf. Nowair, p. 463; Ibn-Khaldoun,
fol. 9 r.

[237] Vers d'Abbs ibn-Firns, _apud_ Maccar, t. I, p. 101.

[238] Alvaro, _Vita Eulogii_, c. 13--16.

[239] Voyez Samso, L. II, c. 9.

[240] Voyez divers _Voyages_, et surtout Rochfort Scott, _Excursions
in the mountains of Ronda and Granada_; de Custine, _l'Espagne sous
Ferdinand VII_, lettre 50 et 51; Cook, _Sketches of Spain_, ch. 1 et
15; Ford, _Gatherings from Spain_, ch. 16; Mrime, _Lettres adresses
d'Espagne_ etc., n III, et l'ouvrage de M. de Rocca que je cite plus
loin.

[241] De Rocca, _Mmoires sur la guerre des Franais en Espagne_, p.
174-259.

[242] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 320-323.

[243] Sbastien, c. 26.

[244] Nowair, ad ann. 259; Ibn-Adhr, t. II, p. 103, 104.

[245] Voyez, pour plus de dtails, mes _Recherches_, t. 1, p. 222-226.

[246] Abdrame ibn-Merwn ibn-Younos.

[247] Cette alliance valut  Ibn-Merwn le surnom de _Galicien_, que les
Arabes lui donnent ordinairement. Ibn-Khaldoun, fol. 10 r.

[248] Caracuel se trouve entre Ciudad-Real et Almodovar del Campo.
D'aprs le _Marcid_, les Arabes en prononaient le nom _Caraquei_, et
c'est ainsi qu'crit Plage d'Ovido (c. 11); voyez aussi _Carts_, p.
107. Cependant on trouve galement _Caraquer_ (Ibn-Adhr, t. II, p.
105). _Caraqueri_, dans Edrisi, t. II, p. 29, est une faute; il faut
lire _Caraquei_ avec le man. B.

[249] Ibn-al-Couta, fol. 37 r. et v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 102, 103,
104, 105; Ibn-Haiyn, fol. 11 r. et v.; _Chron. Albeld._, c. 62.

[250] Ibn-Adhr, t. II, p. 106.

[251] Ibn-Khaldoun (fol. 10 v.), Ibn-Adhr (t. II, p. 108) et
Ibn-al-Khatb (article sur Omar ibn-Hafoun) donnent la gnalogie
complte de Haf jusqu' Alphonse, auquel Ibn-Khaldoun donne le titre
de comte, sur l'autorit d'Ibn-Haiyn. Les noms du fils, du petit-fils
et de l'arrire-petit-fils d'Alphonse sont goths ou latins; mais
malheureusement ils semblent plus ou moins altrs dans les manuscrits.
Le pre de Haf s'appelait Omar, et son grand-pre Djafar al-islm (le
rengat).

[252] Voyez mon dition d'Ibn-Adhr, t. II, p. 48 des notes, et la note
de M. de Slane, _Histoire des Berbers_, t. I, p. XXXVII.

[253] Ibn-al-Khatb, man. E., article sur Omar ibn-Hafoun.

[254] Cf. Ibn-Adhr, t. II, p. 111, l. 5.

[255] Ibn-al-Couta, fol. 37 v.-38 v.

[256] Voyez sur Bobastro, qui se trouvait  un quart de lieue du
Guadaljorce et  une lieue O. d'Antequera, mes _Recherches_, t. I, p.
323-327.

[257] Ibn-Adhr, t. II, p. 106, 107; Nowair, p. 464; Ibn-Khaldoun,
fol. 9 v.

[258] Ibn-Adhr, t. II, p. 106-108; Nowair, p. 464; Ibn-Khaldoun, fol.
9 v.

[259] Mohammed ibn-Wald ibn-Ghnim.

[260] Ibn-al-Couta, fol. 38 v., 39 r.

[261] Ibn-Adhr, t. II, p. 117, 118.

[262] Ibn-Adhr, t. II, p. 109.

[263] Ibn-Adhr, t. II, p. 117.

[264] Ibn-Adhr, t. II, p. 123; cf. p. 117, l. 3.

[265] Ibn-Adhr, t. II, p. 118.

[266] Ibn-Adhr, t. II, p. 117-120.

[267] Ibn-Adhr, t. II, p. 121; Nowair, p. 465. Ce dernier auteur a eu
la singulire ide de faire assiger Ibn-Hafoun dans Tolde, ville dans
laquelle il n'a jamais mis le pied.

[268] Voyez mon dition d'Ibn-Adhr, Introduction, p. 44-46.

[269] Ibn-Haiyn, fol. 2 r.-4 r.

[270] Ibn-al-Couta, fol. 37 v.

[271] Ibn-Haiyn, fol. 37 v., 38 r.

[272] Voyez l'office des sept apostoliques dans l'_Esp. sagr._, t.
III, p. 361-377. Cet office a t compos  Acci (Guadix el Viejo)
dans les premiers temps de l'Eglise. Comparez aussi le _Lectionarium
Complutense_, _ibid._, p. 380-384.

[273] La ville d'Elvira tait situe au nord-ouest de Grenade,  peu
prs  l'endroit o se trouve aujourd'hui Pinos Puente.

[274] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 5 r.

[275] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 334-336.

[276] Samson, _Apolog._, L. II, c. 4.

[277] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 5 r.

[278] Voyez le mme, _ibid._

[279] Nous ne possdons aucun dtail sur cette guerre, dont parle le
pote espagnol Abl, dans un vers que nous citerons plus loin.

[280] Il s'appelait Abdrame ibn-Ahmed. On le nommait Abl, parce qu'il
tait originaire d'Abla, prs de Guadix.

[281] Honaida, le quatrime aeul de Sauwr et le chef des Caisites,
s'tait tabli a Maracena, dans le district d'Albolote, au nord de
Grenade. Ses descendants y habitaient encore.

[282] Paroles que Mahomet adresse, dans le Coran, aux chrtiens et aux
juifs.

[283] Quand nous sortirons de l'Alhambra.

[284] Voyez le Coran, sour. 22, vs. 59.

[285] Dans le sicle o nous sommes, ces Andalouses ont trouv des
filles dignes d'elles dans ces femmes qui, du temps de Napolon Ier,
se prcipitaient avec d'horribles hurlements sur les blesss franais,
qu'elles se disputaient pour les faire mourir dans les tourments les
plus cruels, et auxquels elles plantaient des couteaux et des ciseaux
dans les yeux.--Voir de Rocca, p. 209.

[286] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 83.

[287] On dirait presque que ce dernier vers est d'un troubadour
provenal, tant on y retrouve la dlicatesse du chevalier chrtien et
l'espce de culte qu'il rendait  la dame de ses penses.

[288] Ibn-Haiyn, fol. 22 r.-23 v.; 40 v.-49 r.; 92 v.-94 v.;
Ibn-al-Abbr, p. 80-87; Ibn-al-Khatb, articles sur Sauwr (man. E.) et
sur Sad ibn-Djoud (dans mes _Notices_, p. 258). Je dois avertir que le
manuscrit d'Ibn-Haiyn m'a souvent mis  mme de corriger les vers que
j'ai publis, d'aprs d'autres manuscrits, dans mes _Notices_.

[289] Ibn-Haiyn, fol. 49 v.-56 v.; 63 r.-65 r.

[290] _Akhbr madjmoua_, fol. 56 v.; Maccar, t. I, p. 89. Sous les
Romains, Sville avait t la ville principale de l'Espagne, tmoin ces
vers d'Ausone:

    Iure mihi post bas memorabere nomen Hiberum
    Hispalis, quoreus quam prterlabitur amnis,
    Submittit cui tota suos Hispania fasces.

Quelques ditions portent ici _Emerita_ au lieu de _Hispalis_; mais
l'expression _quoreus amnis_, qui convient fort bien au Guadalquivir
prs de Sville, puisque la mare s'y fait ressentir, ne convient pas au
Guadiana prs de Mrida.

[291] Traduction espagnole de Rz, p. 56.

[292] Ibn-al-Couta, fol. 26 r.

[293] On trouve souvent ce nom dans les chartes du nord de l'Espagne.
Voyez, par exemple, _Esp. sagr._, t. XXXIV, p. 469.

[294] Traduction espagnole de Rz, p. 56.

[295] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 3 r.

[296] Le chteau des Beni-Khaldoun portait encore au XIIIe sicle le
nom de ses anciens seigneurs, car dans les chartes d'Alphonse X il est
souvent question du _Borg Aben-Haldon_ ou de la _Torre Aben-Haldon_.
Voyez Espinosa, _Historia de Sevilla_, t. II, fol. 4, col. 1; fol. 16,
col. 2; fol. 17, col. 1; cette dernire charte se trouve aussi dans le
_Memorial histrico espaol_, t. I, p. 14.

[297] A une demi-lieue O. de Sville; voyez mes _Recherches_, t. I, p.
317 et suiv.

[298] Mohammed ibn-Omar ibn-Khattb ibn-Angolino.

[299] On appelait ainsi la contre qui s'tend entre Sville et Nibla.

[300] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 59 v.

[301] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 63 r. La date qui se trouve fol. 55 v. est
inexacte.

[302] C'tait un peuple impie, qui ne voulait pas croire  un prophte
que Dieu lui avait envoy.

[303] Ibn-Haiyn, fol. 56 v.-59 v.

[304] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 17 r. et v., 99 r., 100 r.

[305] Ibn-Khaldoun, fol. 10 r. et v.

[306] Voyez sur cette glise, Cazwn, t. II, p. 364.

[307] L'glise du Corbeau se trouvait sur le promontoire qui porte
aujourd'hui le nom de cap Saint-Vincent. Voyez Edrisi, t. II, p. 22, et
comparez _Esp. sagr._, t. VIII, p. 187 et suiv.

[308] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 33 v.

[309] Ibn-al-Couta, fol. 45 r.

[310] Ibn-Haiyn, fol. 7 r.-23 v.

[311] _Tarkh Ibn-Halb_, p. 158.

[312] Ibn-Haiyn, fol. 39 v.-40 v.

[313] Ibn-Haiyn, fol. 68 r.-69 v.

[314] Samson, _Apologet._, c. 5, 9.

[315] Voyez mes _Recherches_, t. I, p. 316.

[316] Ibn-Haiyn, fol. 70 r., 77 v.

[317] Ibn-Haiyn, fol. 69 v.

[318] Ibn-Haiyn, fol. 71 r.

[319] Ibn-Haiyn, fol. 71 r.

[320] Ibn-Haiyn, fol. 78 r.

[321] Ibn-Haiyn, fol. 70 r. et v., 77 v.

[322] Ibn-Haiyn, fol. 70 r., 71 r., 77 v.

[323] _Akhbr madjmoua_, fol. 111 v.

[324] _Tarkh Ibn-Habb_, p. 157. Ce livre a t compos  cette
poque par un disciple d'Ibn-Habb, nomm Ibn-ab-'r-ric. Voyez mes
_Recherches_, t. I, p. 32, 33.

[325] Ibn-Haiyn, fol. 77 v.

[326] _Akhbr madjmoua_, fol. 111 v.; cf. Nowair, p. 466.

[327] _Tarkh Ibn-Habb._

[328] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 117.

[329] On sait que les musulmans appellent ainsi les chrtiens.

[330] _Tarkh Ibn-Habb_, p. 158.

[331] _Tarkh Ibn-Habb_, p. 159, 160. Les dernires paroles signifient
videmment que les chrtiens d'Ibn-Hafoun respecteraient trop l'endroit
o se trouvait autrefois leur glise pour oser y commettre des meurtres.

[332] Ibn-Haiyn, fol. 70 r.

[333] _Akhbr madjmoua_, fol. 111 v.

[334] Voyez sur le respect qu'Abdallh avait pour les ermites, Khochan,
p. 322.

[335] Ibn-Adhr, t. II, p. 160.

[336] Ibn-Haiyn, fol. 18 v., 70 v.

[337] Ibn-Haiyn, fol. 70 v., 71 r.

[338] Ibn-Haiyn, fol. 71 v.

[339] Ibn-Haiyn, fol. 71 v.-80 r.

[340] Voyez la note C,  la fin de ce volume.

[341] Texte du Coran, Sour. III, vs. 154.

[342] Ibn-Haiyn, fol. 77 v.

[343] Nowair, p. 466; Ibn-Khaldoun, fol. 11 r.

[344] Ibn-Haiyn, fol. 82 r. et v.

[345] Ibn-Haiyn, fol. 80 v.-82 r.

[346] Maccar, t. II, p. 361.

[347] Ibn-Haiyn, fol. 83 r., 22 r. et v., 23 r., 47 v., 48 r., 92 v.;
Ibn-al-Khatb, dans mes _Notices_, p. 259.

[348] Voyez les vers d'Ibn-Colzom (c'est ainsi que Khochan, p. 308,
prononce ce nom) chez Ibn-Adhr, t. II, p. 143.

[349] On a vu plus haut que ce seigneur avait t l'alli des rengats
de Sville.

[350] Monteagudo se trouvait prs de Xerez. Voyez Maldonado,
_Illustraciones de la Casa de Niebla_ (dans le _Mmorial histrico_, t.
IX), p. 96.

[351] Ibn-Haiyn, fol. 59 v.--62 r.; 84 r.--87 r.

[352] Ibn-Haiyn, fol. 62 r. et v.

[353] Ibn-Adhr, t. II, p. 128.

[354] Ibn-Adhr, t. II, p. 128, 129; Ibn-Haiyn, fol. 62 v.

[355] Ibn-Haiyn, fol. 90 v.

[356] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 82 v.

[357] _Vita Beatae Virginis Argenteae_, c. 2.

[358] Le _khabth_, comme disaient les Arabes. Ibn-Haiyn, fol. 95 r. et
v.

[359] Ibn-Adhr, t. I, p. 241.

[360] Ibn-Haiyn, fol. 94 v., 95 r.

[361] Ibn-Khaldoun, fol. 11 v.

[362] Ibn-al-Couta, fol. 45 v.; Ibn-Haiyn, fol. 62 v., 63 r.;
Ibn-Adhr, t. II, p. 129.

[363] Ibn-Haiyn, fol. 98 v., 102 v. Ce chroniqueur veut faire croire
que les premires propositions vinrent du ct d'Ibn-Hafoun; mais
la situation dans laquelle se trouvaient les deux partis prouve
suffisamment que les premires dmarches ont t faites par le sultan.

[364] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 102 v.

[365] Voyez Ibn-Adhr, t. II, p. 129.

[366] Aucun sultan n'avait eu tant de vizirs  la fois. Quelquefois il
en avait treize. Ibn-Haiyn, fol. 5 r.

[367] Ibn-al-Couta, fol. 45 v.--47 r. Ibn-Haiyn (fol. 96 et suiv.) a
copi ce rcit, mais d'aprs une rdaction un peu diffrente, et au lieu
de le placer sous l'anne 289 de l'Hgire, il l'a plac par erreur sous
l'anne 287.

[368] Ibn-al-Couta, fol. 47 r.

[369] Slim (_apud_ Maccar, t. II, p. 97) cite une pice de vers qu'il
attribue  Camar, et d'o l'on pourrait conclure qu'elle avait le mal du
pays; mais ces vers sont videmment d'un homme, et non pas d'une femme.

[370] Ibn-Haiyn, fol. 8 v.-11 r., 97 v.-98; Ibn-Adhr, t. II, p.
130-132; Maccar, t. II, p. 97.

[371] Ibn-al-Couta, fol. 47 r.

[372] Ibn-al-Couta, fol. 47 r.; Ibn-Haiyn, fol. 4 r., 9 v.

[373] Ibn-Haiyn, fol. 102 v., 104 r. et v., 105 r., 106 v., 107 v.

[374] Ibn-Haiyn, fol. 94 v., 95 r.; cf. 12 v., 13 r.; Ibn-al-Couta,
fol. 47 v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 143; Manuscrit de Mey.

[375] Ibn-Haiyn, fol. 13 r., 89 v., 94 v.; Arb, t. II, p. 145, 146,
147.

[376] Arb, t. II, p. 147, 152, 153.

[377] Voyez les vers qui se trouvent chez Ibn-Haiyn, fol. 105 r.

[378] Voyez mon Introduction  la Chronique d'Ibn-Adhr, p. 47-50.

[379] Ibn-Adhr, t. II, p. 162.

[380] Il tait n le 14 janvier 891.

[381] Ibn-Adhr, t. II, p. 162; Arb, t. II, p. 163; comparez les deux
vers que cite Maccar, t. II, p. 508.

[382] En 910 ou dans l'anne suivante; voyez Arb, t. II, p. 153 (cf. p.
150), Ibn-al-Abbr, p. 97. La date qui se trouve chez Ibn-Adhr, t. II,
p. 132, est errone.

[383] Voyez Ibn-Haiyn, fol. 91 v.

[384] Voyez note D,  la fin de ce volume.

[385] Ibn-Haiyn, _passim_.

[386] Ibn-Khaldoun, fol. 11 r.

[387] Voyez les vers qui se trouvent chez Ibn-Haiyn, fol. 105 r. et v.

[388] _Vita Beat. Virg. Argenteae_, c. 2, 3.

[389] Ibn-Adhr, t. II, p. 143.

[390] Voyez Ibn-Adhr, Introduction, p. 44--62.

[391] Ibn-Adhr, t. II, p. 161.

[392] Ibn-Khaldoun, fol. 12 v.

[393] Voyez Arb, t. II, p. 163 et 164.

[394] Ibn-Haiyn, fol. 81 r.

[395] Arb se trompe quand il pense que dj  cette poque Malaga tait
la capitale de la province de Regio. Voyez mes _Recherches_, t. I, p.
322, 323.

[396] Arb, t. II, p. 166-169.

[397] Ibn-Adhr, t. II, p. 133, 134; Arb, t. II, p. 169.

[398] Ibn-Adhr, t. II, p. 134, 135.

[399] Khochan, p. 333, 334.

[400] Khochan, p. 336.

[401] Arb, t. II, p. 171.

[402] _Akhbr madjmoua_, fol. 116 r. et v.

[403] Arb, t. II, p. 171.

[404] Ibn-Adhr, t. II, p. 135; Arb, t. II, p. 171, 172.

[405] Arb, t. II, p. 173-175.

[406] Arb, t. II, p. 176, 177.

[407] Arb, t. II, p. 178.

[408] Arb, t. II, p. 178; Ibn-Khaldoun, fol. 13 v.

[409] Arb, t. II, p. 182, 183.

[410] Arb, t. II, p. 181, 182.

[411] Arb, t. II, p. 181.

[412] Ibn-Khaldoun, fol. 13 v., 11 r.; Arb, t. II, p. 189.

[413] Arb, t. II, p. 194.

[414] Arb, t. II, p. 104.

[415] Arb, t. II, p. 206-208; _Vita Beat. Virg. Argenteae_, c. 4
jusqu' la fin.

[416] Arb, t. II, p. 209, 210.

[417] Arb, t. II, p. 191.

[418] Arb, t. II, p. 192, 204.

[419] Arb, t. II, p. 196.

[420] Ibn-al-Couta, fol. 47 v.

[421] Ibn-al-Couta, _loco laud._; Arb, t. II, p. 175, 176, 187, 193.

[422] Arb, t. II, p. 204.

[423] Ibn-Haiyn, fol. 16 v., 17 r.; Arb, t. II, p. 210, 211.

[424] Arb, t. II, p. 211.

[425] Arb, t. II, p. 214, 215.

[426] Arb, t. II, p. 215.

[427] Arb, t. II, p. 214, 216, 217.

[428] Dans le livre suivant, nous donnerons des dtails sur cette
expdition de Ramire II.

[429] Arb, t. II, p. 217-224.

[430] Arb, t. II, p. 210, l. 13.








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t.
2/4, by Reinhart Pieter Anne Dozy

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